summaryrefslogtreecommitdiff
diff options
context:
space:
mode:
-rw-r--r--.gitattributes3
-rw-r--r--28534-0.txt13268
-rw-r--r--28534-0.zipbin0 -> 197967 bytes
-rw-r--r--28534-h.zipbin0 -> 207295 bytes
-rw-r--r--28534-h/28534-h.htm15576
-rw-r--r--LICENSE.txt11
-rw-r--r--README.md2
7 files changed, 28860 insertions, 0 deletions
diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes
new file mode 100644
index 0000000..6833f05
--- /dev/null
+++ b/.gitattributes
@@ -0,0 +1,3 @@
+* text=auto
+*.txt text
+*.md text
diff --git a/28534-0.txt b/28534-0.txt
new file mode 100644
index 0000000..470a464
--- /dev/null
+++ b/28534-0.txt
@@ -0,0 +1,13268 @@
+The Project Gutenberg EBook of Oeuvres complètes de lord Byron. Volume 6, by
+George Gordon Byron
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Oeuvres complètes de lord Byron. Volume 6
+ comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore
+
+Author: George Gordon Byron
+
+Annotator: Thomas Moore
+
+Translator: Paulin Paris
+
+Release Date: April 7, 2009 [EBook #28534]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES DE LORD BYRON, VOL 6 ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the
+Online Distributed Proofreaders Europe at
+http://dp.rastko.net. This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+
+
+ŒUVRES COMPLÈTES
+DE
+LORD BYRON,
+AVEC NOTES ET COMMENTAIRES,
+COMPRENANT
+SES MÉMOIRES PUBLIÉS PAR THOMAS MOORE,
+ET ORNÉES D'UN BEAU PORTRAIT DE L'AUTEUR.
+
+_Traduction Nouvelle_
+
+PAR M. PAULIN PARIS,
+DE LA BIBLIOTHÈQUE DU ROI.
+
+
+
+TOME SIXIÈME.
+
+
+
+Paris.
+DONDEY-DUPRÉ PÈRE ET FILS, IMPR.-LIBR., ÉDITEURS,
+RUE SAINT-LOUIS, N° 46,
+ET RUE RICHELIEU, N° 47 _bis._
+
+1830.
+
+
+
+
+MANFRED,
+
+POÈME DRAMATIQUE.
+
+
+ _There are more things in heaven and earth, Horatio,_
+ _Than are dreamt of in your philosophy._
+
+ Il y a plus de choses au ciel et sur la terre,
+ Horatio, que n'en rêva jamais votre philosophie.
+
+
+
+PERSONNAGES DU DRAME.
+
+
+MANFRED.
+UN CHASSEUR DE CHAMOIS.
+L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.
+MANUEL.
+HERMAN.
+LA NYMPHE DES ALPES.
+ARIMANE.
+NÉMÉSIS.
+LES DESTINÉES.
+ESPRITS, etc., etc.
+
+La scène se passe au milieu des Hautes-Alpes, partie dans le château de
+Manfred, partie sur les montagnes.
+
+
+
+
+ MANFRED.
+
+
+
+
+ ACTE PREMIER.
+
+
+SCÈNE PREMIÈRE.
+
+(Galerie gothique.--Minuit.)
+
+
+MANFRED, seul.
+
+Il faut remplir d'huile ma lampe; et toutefois, elle ne brûlera pas
+aussi long-tems que je dois veiller. Mon sommeil--si je dors--n'est pas
+le sommeil, mais le prolongement de ces pensées auxquelles je ne puis
+échapper. Mon cœur veille incessamment; et si mes paupières s'abaissent,
+c'est pour reporter mes regards au dedans de moi. Et je vis! et je
+supporte l'aspect et l'image des autres hommes! La douleur devait être
+l'école de la science: souffrir, c'est savoir. Ceux qui savent le plus,
+ceux-là doivent plus profondément gémir sur une fatale vérité: «l'arbre
+de la science n'est pas l'arbre de vie.» J'ai essayé de tout,
+philosophie, science, recherche des secrets de la nature, sagesse du
+monde: car il y a en moi, une puissance qui me rend maître de tout, et
+je n'ai trouvé qu'incertitude. J'ai cru à la bonté des hommes, moi-même
+je me suis montré bon à la race humaine, et quel fruit en ai-je retiré?
+Quel fruit ai-je retiré d'avoir déjoué les efforts de mes ennemis, d'en
+avoir fait tomber quelques-uns, à mes pieds? Le bien, le mal, la vie, la
+puissance, les passions, tout ce qui anime les autres êtres, tout a été
+pour moi comme la pluie tombant sur le sable, depuis cette heure qui n'a
+pas de nom.--Aussi n'ai-je désormais plus de craintes; la malédiction
+qui pèse sur moi m'a rendu inaccessible aux terreurs du vulgaire; ni les
+désirs, ni l'espérance, ni l'amour mystérieux d'un objet terrestre ne
+feront jamais palpiter mon cœur.--Maintenant, à ma tâche.
+
+Agens mystérieux! esprits de l'infini univers! vous que j'ai cherchés
+dans la lumière et dans les ténèbres.--Vous qui habitez dans une essence
+plus subtile, qui vivez sur les cimes inaccessibles des monts, ou
+descendez dans les profondes cavernes de la terre et de l'océan;--par
+les lettres de ce charme qui me donne tout pouvoir sur vous, je vous
+appelle:--levez-vous et paraissez!--
+
+(Une pause.)
+
+Ils ne viennent pas encore!--Or donc, par la voix de celui qui est le
+premier parmi vous,--par ce signe qui vous fait trembler,--par le nom de
+celui qui ne peut mourir,--levez-vous! paraissez! paraissez!--
+
+(Une pause.)
+
+Puisqu'il en est ainsi--esprits de la terre et de l'air, vous ne me
+résisterez pas plus long-tems. J'emploierai, pour vous vaincre, un moyen
+plus puissant que ceux auxquels j'avais eu recours. Par ce charme
+terrible descendu d'une planète maudite, ruine fumante d'un monde qui
+n'est plus, enfer errant dans l'immensité de l'éternel espace; par
+l'effroyable malédiction qui appelle mon ame, par la pensée qui est en
+moi et autour de moi, esprits, je vous somme de paraître.--Paraissez!
+
+(Une étoile se montre, dans l'obscurité, à l'extrémité de la galerie.
+Elle est immobile. Une voix se fait entendre et chante:)
+
+PREMIER ESPRIT.
+
+Mortel, soumis à ton ordre, j'ai quitté ma demeure dans les nuages où
+s'élève mon pavillon formé des vapeurs du crépuscule, et qui dore d'azur
+et de vermillon le soleil couchant d'un jour d'été. Bien que tu formes
+des vœux défendus, j'ai accouru ici, monté sur le rayon d'une étoile,
+tant étaient insurmontables tes conjurations. Mortel, puissent tes vœux
+être exaucés!
+
+VOIX DU SECOND ESPRIT.
+
+Le Mont-Blanc est le roi des montagnes. Depuis long-tems elles l'ont
+couronné d'un diadême de neige sur son trône de rochers, et l'ont revêtu
+d'une robe de nuages. Les forêts qui l'entourent sont attachées à sa
+ceinture. Dans sa main est l'avalanche dont la masse n'attend que mes
+ordres pour se précipiter avec le fracas du tonnerre. Chaque jour se
+meut le froid glacier qui jamais ne se repose, et c'est encore moi qui
+lui dis: «Hâte-toi ou arrête ta marche.» Je suis l'esprit de la
+montagne; je puis la faire fléchir et la remuer jusque dans ses
+fondemens.--Mais _toi_, que me veux-tu?
+
+VOIX DU TROISIÈME ESPRIT.
+
+Dans les profondeurs azurées des eaux, où ne pénètrent ni l'agitation
+des vagues ni le souffle des vents; là où vit le serpent de mer, où la
+Sirène suspend des coquilles à sa verte chevelure, le bruit de tes
+conjurations s'est fait entendre, semblable à la tempête qui gronde à la
+surface des flots. L'écho de mes paisibles salles de corail en a
+retenti. Qu'exiges-tu de l'esprit des eaux?
+
+QUATRIÈME ESPRIT.
+
+Là où le tremblement de terre sommeille sur un lit de feu, où s'élèvent
+en bouillonnant des lacs de bitume, où les racines des Andes pénètrent
+aussi profondément dans la terre que leurs cimes s'élèvent dans les
+cieux, vaincu par la force de tes évocations, j'ai abandonné les sombres
+retraites où je pris naissance et j'accours à tes ordres. Que ta volonté
+soit ma loi.
+
+CINQUIÈME ESPRIT.
+
+Je cours à cheval sur les vents; c'est moi qui suscite les orages: j'ai
+devancé de quelques pas la tempête toute brûlante encore des feux de la
+foudre; et pour te joindre plus vite, j'ai volé au travers d'un ouragan
+par deçà les mers et ses rivages. Chemin faisant, j'ai rencontré une
+flotte que poussait un vent favorable; la nuit ne finira pas qu'elle
+n'ait été engloutie toute entière.
+
+SIXIÈME ESPRIT.
+
+Les ténèbres de la nuit sont ma demeure. Pourquoi, par tes tortures
+magiques, me forcer au supplice du grand jour?
+
+SEPTIÈME ESPRIT.
+
+Avant la création de la terre, l'astre de tes destinées m'avait été
+confié. Quel monde, de tous ceux qui gravitent autour d'un soleil, fut
+jamais plus frais et plus beau? Abandonnée à elle-même et conservant
+dans sa course un ordre régulier, jamais étoile plus brillante ne
+sillonna l'espace. Mais l'heure arriva:--ce ne fut plus dès-lors qu'une
+masse errante de feu; comète vagabonde, maudite et funeste à l'univers,
+roulant par sa propre force hors de tout cercle et sans lois pour la
+guider, éclatante difformité d'en haut, monstre au milieu de nos régions
+célestes. Et toi, né sous son influence, ver méprisable que je dédaigne
+et auquel j'obéis, tu m'as su contraindre, par un pouvoir qui ne t'a été
+confié passagèrement que pour qu'un jour tu m'appartiennes tout entier,
+à descendre vers toi, à me joindre à ces faibles esprits qui tremblent
+en ta présence, et qui sont forcés de répondre à un être tel que toi.
+Parle vite: que veux-tu, enfant de boue?
+
+LES SEPT ESPRITS.
+
+La terre, l'océan, l'air, la nuit, les montagnes, les vents, ton étoile,
+tout est à tes ordres, enfant de boue! Leurs esprits sont là, attendant
+tes demandes.--Que veux-tu de nous, fils des hommes?--dis.
+
+MANFRED.
+
+L'oubli.--
+
+LE PREMIER ESPRIT.
+
+De quoi?--de qui?--et pourquoi?
+
+MANFRED.
+
+L'oubli de ce qui est en moi. Lisez-y; vous savez ce que je désire, et
+ce que ma langue ne saurait exprimer.
+
+L'ESPRIT.
+
+Nous ne pouvons t'accorder que ce qui se trouve en notre puissance.
+Demande-nous des sujets, un royaume, l'empire du monde, du monde entier
+ou de quelques-unes de ses parties: demande-nous un signe qui commande
+aux élémens qui sont soumis à chacun de nous, et tes désirs seront
+aussitôt accomplis.
+
+MANFRED.
+
+L'oubli, l'oubli de moi-même.--Ne sauriez-vous, dans ces régions
+secrètes que vous soumettez avec tant d'empressement à mes ordres, ne
+sauriez-vous donc découvrir ce que je cherche?
+
+L'ESPRIT.
+
+Notre essence s'y refuse, et notre science ne va pas jusque là. Mais tu
+peux mourir.
+
+MANFRED.
+
+La mort me l'accordera-t-elle?
+
+L'ESPRIT.
+
+Immortels, nous n'oublions rien; éternels, le passé nous est présent
+aussi bien que l'avenir. Tu as ta réponse.
+
+MANFRED.
+
+Vous moquez-vous?--Le pouvoir qui vous a fait descendre ici vous livre à
+moi. Esclaves, ne vous jouez pas de mes volontés! Le souffle, l'esprit,
+l'étincelle de Prométhée, cette lumière de mon être a l'éclat, la
+pénétration et la vivacité des vôtres; et quoique enfermée dans
+l'argile, elle ne vous le cédera en rien. Répondez! ou vous connaîtrez
+qui je suis.
+
+L'ESPRIT.
+
+Ce que nous avons dit, nous le répétons: tes propres paroles renferment
+elles-mêmes notre réponse.
+
+MANFRED.
+
+Qu'est-ce à dire?
+
+L'ESPRIT.
+
+Oui, si, comme tu l'assures, ton essence est semblable à la nôtre; nous
+avons satisfait ta curiosité en déclarant ici que nous n'avons rien à
+démêler avec ce que, vous autres mortels, appelez la mort.
+
+MANFRED.
+
+Ainsi, vainement je vous aurai conjurés: vous êtes impuissans à me
+secourir, ou vous vous refusez à le faire!
+
+L'ESPRIT.
+
+Parle; nous mettons à tes pieds tout ce que nous possédons: tout est à
+toi. Songes-y bien avant de nous renvoyer. Demande encore:--royaume,
+puissance, force, prolongation de tes jours.
+
+MANFRED.
+
+Maudits! qu'ai-je à faire de nouveaux jours? Les miens ont été trop
+longs déjà:--hors d'ici!--fuyez!
+
+L'ESPRIT.
+
+Un instant encore; nous ne voudrions pas te quitter sans t'avoir été
+utiles. Cherche;--n'est-il donc pas quelque don qui pourrait avoir du
+prix à tes yeux?
+
+MANFRED.
+
+Aucun;--cependant, encore un moment.--Avant de nous séparer, je voudrais
+vous contempler face à face. J'entends vos voix, dont les accens
+mélancoliques et doux semblent une musique sur les ondes. Je vois la
+clarté fixe d'une large et brillante étoile; mais rien de plus.
+Montrez-vous à moi, l'un de vous, ou tous ensemble, tels que vous êtes,
+et dans la forme que vous avez coutume de revêtir.
+
+L'ESPRIT.
+
+Notre forme est celle des élémens dont nous sommes l'ame et le principe;
+mais désigne celle qui te plaira le plus, et sur-le-champ elle se
+découvrira à tes regards.
+
+MANFRED.
+
+Choisissez vous-mêmes, car, pour moi, il n'y a rien de beau ni de hideux
+sur la terre. Que le plus habile de vous prenne la figure qui lui
+conviendra le mieux.--Allons!
+
+LE SEPTIÈME ESPRIT, apparaissant sous la figure d'une belle femme.
+
+Regarde!
+
+MANFRED.
+
+Dieu! est-ce bien toi? N'est-ce pas un songe insensé ou une cruelle
+tromperie? Je puis donc encore goûter le bonheur, te presser dans mes
+bras!--Nous pourrons encore.... (La figure disparaît.) Mon cœur est
+brisé! (Manfred tombe sans connaissance.)
+
+UNE VOIX prononce le charme suivant.
+
+Lorsque la lune argente les vagues, que le ver luisant brille dans
+l'herbe, que le feu follet s'agite autour des tombeaux et la flamme sur
+les marécages; lorsque les étoiles sillonnent le ciel de leurs traînées
+lumineuses, que les hiboux gémissent en se répondant, que les feuilles
+des arbres de la colline demeurent silencieuses et immobiles, mon ame
+pèse sur la tienne de tout son poids, armée d'un signe et d'un pouvoir
+redoutable.
+
+Si profond que soit ton sommeil, encore ton esprit, ne reposera-t-il
+point. Il est des ombres qui ne pourront s'évanouir, des pensées qui
+t'assailliront sans relâche. Une puissance inconnue te défend d'être
+jamais seul. Condamné à demeurer éternellement enfermé dans un charme
+qui t'enveloppe comme un linceul, qui t'entoure comme un nuage, tu ne me
+verras pas marcher à tes côtés et tu me sentiras; tes yeux croiront
+m'apercevoir comme une chose qui, bien qu'invisible, doit être près de
+toi, et s'y trouvait l'instant d'auparavant. Alors, dans cette secrète
+horreur, tu promèneras tes regards autour de toi, me cherchant dans ton
+ombre, et, surpris de ne m'y point découvrir, tu reconnaîtras la
+puissance que tu dois cacher. Les chants et les paroles magiques ont
+imprimé sur ton front un baptême de malédiction; l'esprit de l'air t'a
+enlacé de ses lacs; du souffle des vents sort une voix qui ferme ton
+cœur à la joie; la nuit n'a plus pour toi ni repos ni silence, et le
+jour ne te montre son éclatant soleil que pour te faire désirer qu'il
+s'éclipse aussitôt.
+
+De tes larmes trompeuses j'ai distillé un poison capable de donner la
+mort; j'ai extrait de ton cœur le plus noir de ton sang; j'ai arraché à
+ton sourire le serpent qui s'y dressait comme du milieu de la fougère;
+j'ai enlevé à tes lèvres le charme qui rendait leurs blessures
+mortelles, et tous ces poisons ont été essayés avec les poisons les plus
+connus, et j'ai trouvé que les tiens étaient les plus dangereux.
+Entends-tu! par ton cœur glacé et ton sourire de serpent, par les
+impénétrables abîmes de tes ruses, par ces regards menteurs et
+l'hypocrisie d'une ame inaccessible, par l'habileté de cet art qui voile
+la méchanceté de ton cœur, par la joie que tu puises dans les maux des
+autres hommes, par ta fraternité avec Caïn, entends, je te condamne à
+trouver ton enfer en toi-même.
+
+Voilà que je brise sur ta tête le vase d'où vont découler les tourmens.
+Plus de repos, ni dans le sommeil, ni dans la mort. La mort, tu la
+verras sans cesse sous tes pas, tu l'appelleras, et ce sera pour la
+redouter aussitôt. Vois! le charme agit: déjà une chaîne t'enveloppe de
+ses anneaux silencieux. Ma parole a pénétré dans ta tête et dans ton
+cœur qu'elle a flétris en les touchant!
+
+
+SCÈNE II.
+
+(Le mont Jungfrau.--Le matin.)
+
+
+MANFRED, seul, sur les rochers.
+
+Les esprits que j'avais soulevés m'abandonnent;--mes enchantemens, fruit
+de longues et patientes études, me trompent,--et le remède qui devait me
+soulager s'est changé, pour moi, en un poison cuisant. Loin de moi tout
+secours surhumain; la puissance sur le passé m'a été refusée; et pour
+l'avenir, tant que le même passé n'aura pas été enseveli dans les
+ténèbres, il est hors de mes recherches. O terre! ô ma mère! et toi,
+douce fraîcheur du matin! vous, montagnes! pourquoi vous montrez-vous si
+belles? il m'est interdit de vous aimer. Soleil! œil brillant de la
+nature, qui répands tes rayons sur tous les corps, qui les pénètres de
+joie,--tu ne resplendis plus sur mon cœur. Vous, rochers! à la pointe
+desquels je m'arrête, contemplant, à une infinie distance, les pins
+gigantesques qui bordent le torrent, et qui ne me paraissent, d'ici, que
+de chétifs arbrisseaux, lorsqu'un saut, un pas, le plus léger mouvement,
+un souffle même, précipiterait mon corps sur ce lit de pierres, lit d'un
+éternel repos,--d'où vient que je balance? je sens l'impulsion--et je ne
+m'y abandonne pas; je contemple le péril, sans vouloir m'en arracher. Ma
+tête chancelle--et mon pied est ferme. Il y a en moi un pouvoir qui me
+retient et me condamne à l'affreuse fatalité de vivre,--si c'est vivre,
+que porter en soi l'aride et déserte solitude de son esprit, d'être
+soi-même le sépulcre de son ame. Déjà j'ai cessé de justifier mes
+actions à mes propres yeux, et ceci est le dernier symptôme du
+mal.--Oui, ministre ailé, qui franchis les nues (un aigle passe dans les
+airs), dont le vol hardi s'élève dans les cieux; oui, tu peux fondre sur
+moi, et m'enlever dans tes serres;--je deviendrai ta proie, et de ma
+chair tu nourriras tes aiglons. Mais tu disparais dans ces régions où
+mon œil ne saurait le suivre, tandis que tes regards perçans découvrent
+tout ce qui t'entoure dans les airs ou sur la terre.--Quelle beauté
+ravissante! Qu'il est beau ce monde visible! qu'il est glorieux en
+lui-même et dans l'action qui l'a produit! Mais nous, qui nous
+proclamons ses maîtres! nous, moitié poussière, moitié dieux, inhabiles
+à pénétrer plus profondément sous notre terre, ou à planer dans les
+cieux, nous voyons les élémens de notre double essence dans une lutte
+perpétuelle, nous respirons le souffle de l'orgueil et de la bassesse;
+en proie, tour à tour, à nos vils besoins et à nos superbes désirs,
+jusqu'à ce que notre nature mortelle prenant le dessus, l'homme
+devienne--ce qu'il craint de s'avouer à lui-même, ce qu'ils tremblent de
+s'apprendre les uns aux autres. Silence! (On entend au loin la flûte
+d'un berger.) J'entends les sons simples et sans art de la flûte des
+montagnes. Ce qu'on raconte de la vie des patriarches n'est point ici
+une vaine fable pastorale; le chalumeau marie ses modulations inégales
+au bruit des clochettes du troupeau bondissant. Mon ame voudrait
+s'enivrer de ces échos.--Oh! que ne suis-je l'invisible esprit d'une
+douce mélodie, une voix vivante, une harmonie animée, une joie
+incorporelle--qui naît et s'évanouit avec le souffle divin qui l'a
+créée!
+
+(Un chasseur de chamois arrive du bas de la montagne.)
+
+LE CHASSEUR DE CHAMOIS.
+
+Le chamois a quitté ce sentier: ses pieds agiles l'ont dérobé à ma
+poursuite. A peine si ma chasse d'aujourd'hui me dédommagera de ces
+courses où j'ai failli me rompre le cou.--Quel est cet homme? Il n'est
+pas des nôtres, et pourtant le voilà perché à une hauteur où n'est
+jamais parvenu aucun de nos montagnards, et que nos meilleurs chasseurs
+pourraient seuls atteindre. Autant que je le puis voir d'ici, ses habits
+sont riches, son aspect mâle, et ses regards fiers comme le regard d'un
+paysan libre:--Approchons-nous plus près.
+
+MANFRED, n'apercevant pas le chasseur.
+
+Vivre ainsi!--blanchir sous les angoisses, comme ces pins dépouillés,
+ruines d'un seul hiver, sans écorce, sans branches, tronc pourri sur une
+racine maudite, qui ne le soutient que pour présenter une image de mort;
+vivre ainsi, toujours ainsi, et se rappeler d'autres journées!
+Maintenant, mon front est sillonné de rides qu'y ont gravées, non les
+ans, mais des instans, des heures.--Ces heures de tortures où j'ai
+survécu à moi-même!--Cimes glacées, avalanches qu'un souffle fait rouler
+du haut des montagnes, détachez-vous, écrasez-moi! Souvent j'ai
+contemplé vos effroyables chutes; mais vous passiez à mes côtés, pour
+aller engloutir des êtres qui ne demandaient qu'à vivre; vos ravages
+s'exercent sur les jeunes et verdoyantes forêts, sur la cabane ou le
+hameau de l'innocent villageois.
+
+LE CHASSEUR DE CHAMOIS.
+
+Les brouillards commencent à s'élever du fond de la vallée: si je ne
+l'engage à descendre, il pourra bien perdre en même tems son chemin et
+la vie.
+
+MANFRED.
+
+Les brouillards montent et paraissent suspendus aux glaciers; les nuages
+roulent sous mes pieds, blancs et sulfureux, semblables à l'écume qui
+jaillit des lacs de l'enfer, dont chaque vague vient se briser sur un
+rivage où les damnés sont amoncelés comme des pierres.--La tête me
+tourne.
+
+LE CHASSEUR DE CHAMOIS.
+
+Il faut s'approcher de lui doucement; ma vue inattendue le ferait
+sauter. On dirait déjà qu'il chancelle.
+
+MANFRED.
+
+Des montagnes se sont écroulées, déchirant les nues, et de leur choc ont
+ébranlé les monts où elles étaient adossées; elles ont rempli les vertes
+vallées de leurs débris, interrompu brusquement le cours des rivières,
+dont les eaux s'élançaient en humides tourbillons, et forcé les sources
+qui les alimentaient à se creuser un nouveau canal.--Ainsi, ainsi
+s'abîma le vieux mont Rosenberg.--Que ne me suis-je, alors, trouvé sous
+ses ruines!
+
+LE CHASSEUR DE CHAMOIS.
+
+Camarade! prenez garde à vous! un pas de plus et vous êtes perdu. Pour
+l'amour de celui qui vous a créé, éloignez-vous du bord de l'abîme.
+
+MANFRED, sans l'entendre.
+
+Sépulture digne de moi! sous sa masse énorme mes os eussent reposé en
+paix, au lieu de rester épars sur les rochers, roulés çà et là par le
+vent--comme bientôt--bientôt dans leur chute.--Adieu, cieux
+entr'ouverts! ne me regardez pas d'un œil de réprobation,--ce n'est
+point pour moi que vous devriez vous ouvrir.--Et toi, terre, reprends
+tes atômes!
+
+(Au moment où Manfred va se précipiter du rocher, le Chasseur de Chamois
+le saisit subitement et le retient avec force.)
+
+LE CHASSEUR DE CHAMOIS.
+
+Holà! insensé!--Si tu es fatigué de la vie, ne souille pas nos honnêtes
+vallées de ton sang coupable.--Viens ici,--tu ne me quitteras pas.
+
+MANFRED.
+
+Mon cœur se soulève:--ne me serre pas ainsi.--Je n'ai plus la moindre
+force;--les montagnes tournent autour de moi;--mes yeux se ferment.--Qui
+es-tu?
+
+LE CHASSEUR DE CHAMOIS.
+
+Tu le sauras plus tard.--Sortons d'ici.--Les nuages se chargent et
+deviennent plus épais.--Par ici.--Maintenant, appuie-toi sur moi,--mets
+ton pied là,--là, prends ce bâton, et accroche-toi un instant à cette
+branche que tu vois.--Maintenant, donne-moi la main et ne quitte pas ma
+ceinture,--doucement,--bien.--
+
+Avant une heure, nous serons arrivés au chalet.--Avance: nous trouverons
+bientôt un sentier plus sûr, quelque chose comme un sentier, creusé
+depuis l'hiver dernier par le torrent.--A merveille! c'est bravement
+marcher; tu aurais pu être un de nos chasseurs.--Suis-moi.
+
+(Pendant qu'ils descendent avec peine à travers les rochers, le rideau
+se baisse.)
+
+FIN DU PREMIER ACTE.
+
+
+
+
+ ACTE II.
+
+
+SCÈNE PREMIÈRE.
+
+(Une chaumière des Alpes de Berne.)
+
+MANFRED et le CHASSEUR DE CHAMOIS.
+
+
+LE CHASSEUR DE CHAMOIS.
+
+Non, non,--reste encore,--tu n'es pas en état de partir de quelques
+heures au moins. Ton esprit et ton corps se refusent un secours
+réciproque. Quand tu te trouveras mieux, je te conduirai.--Mais où
+allons-nous?
+
+MANFRED.
+
+Il n'importe: je connais parfaitement ma route, et n'ai désormais plus
+besoin de guide.
+
+LE CHASSEUR DE CHAMOIS.
+
+Tes habits, ta démarche annoncent un homme de haut lignage; sans doute
+un de ces nombreux seigneurs dont les rochers fortifiés dominent nos
+humbles vallons.--Quel est le château qui te reconnaît pour maître? Pour
+moi, je n'en connais guère que les enceintes extérieures. Mes affaires
+m'y conduisent rarement; et c'est alors pour m'asseoir aux vastes foyers
+de vos vieilles salles, devisant avec vos vassaux. Mais les sentiers qui
+mènent de nos montagnes aux portes de vos châteaux, je les connais
+depuis mon enfance.--Dis-moi, quel est le tien?
+
+MANFRED.
+
+Assez.
+
+LE CHASSEUR DE CHAMOIS.
+
+C'est bien, pardonne à ma curiosité. Mais, au nom du ciel, montre-toi de
+meilleure compagnie. Tiens, goûte mon vin: il est vieux, et plus d'une
+fois il m'a réchauffé le sang dans nos glaciers; il pourra aussi
+réchauffer le tien.--Allons, fais-moi raison.
+
+MANFRED.
+
+Loin de moi! loin de moi! il y a du sang sur les bords! ne le verrai-je
+jamais disparaître?... la terre ne boira-t-elle jamais ce sang?
+
+LE CHASSEUR DE CHAMOIS.
+
+A qui en as-tu? tu es hors de sens.
+
+MANFRED.
+
+Du sang, te dis-je,--mon propre sang! la pure source qui coula dans les
+veines de mes pères et dans les miennes, alors que nous étions jeunes,
+que nous avions un cœur, que nous nous aimions comme jamais nous
+n'eussions dû nous aimer, et ce sang fut versé! mais il s'élève de la
+terre et va teindre les nuages qui me ferment l'accès des cieux, des
+cieux où tu n'es pas,--dont je suis éternellement repoussé.
+
+LE CHASSEUR DE CHAMOIS.
+
+Homme aux étranges paroles! quel crime, t'égarant l'esprit, te poursuit
+ainsi de vains fantômes? Mais si grandes que soient tes craintes et les
+souffrances que tu endures, sache qu'il est pour toi un recours
+puissant,--les consolations de l'église et la patience, ce don du
+ciel.--
+
+MANFRED.
+
+La patience, toujours la patience! Laisse-moi:--ce mot a été inventé
+pour les bêtes de somme et non pour les oiseaux de proie. Répète-le aux
+créatures faites de ta même poussière; pour moi, je suis d'un autre
+ordre.
+
+LE CHASSEUR DE CHAMOIS.
+
+Le ciel en soit loué! je ne changerais pas avec toi, m'offrît-on
+l'impérissable gloire de notre Guillaume Tell. Mais quelque violent que
+soit ton mal, il faut le supporter, et toutes tes plaintes ne te seront
+d'aucun secours.
+
+MANFRED.
+
+Ne le supporté-je pas?--Regarde-moi,--je vis.
+
+LE CHASSEUR DE CHAMOIS.
+
+Ta vie est une convulsion, et non la vie d'un homme en santé.
+
+MANFRED.
+
+Je te le dis, homme! j'ai vécu beaucoup d'années, beaucoup de longues
+années qui ne sont rien comparées à celles qui me restent encore; à des
+siècles--des siècles--l'espace et l'éternité--la conscience de
+l'existence et une soif brûlante de la mort, soif que rien n'apaisera.
+
+LE CHASSEUR DE CHAMOIS.
+
+Pourtant, à peine si ton front annonce l'âge mûr. Je serais de beaucoup
+ton aîné.
+
+MANFRED.
+
+Penses-tu donc que l'existence dépende du tems? sans doute elle en
+dépend, mais nos actions en sont les époques. Les miennes ont rendu pour
+moi les jours et les nuits impérissables, éternels, innombrables comme
+les innombrables atômes des sables de la mer. Elles ont fait de ma vie
+un désert froid et aride, où se brisent les vagues déchaînées, mais où
+rien ne séjourne, rien, si ce n'est les cadavres, les débris du
+naufrage, les roches et les algues amères.
+
+LE CHASSEUR DE CHAMOIS.
+
+Hélas! il est fou--encore ne puis-je l'abandonner à lui-même.
+
+MANFRED.
+
+Plût au ciel que je le fusse! les visions qui viennent m'assaillir ne
+seraient alors qu'un rêve désordonné.
+
+LE CHASSEUR DE CHAMOIS.
+
+Que vois-tu ou que penses-tu voir?
+
+MANFRED.
+
+Moi et toi,--toi, paysan des Alpes,--tes humbles vertus, ton toit
+hospitalier, ton esprit patient, ton ame pieuse, libre et fière; ton
+respect pour toi-même, fondé sur des pensées d'innocence; tes jours de
+santé et tes nuits de sommeil; tes travaux ennoblis par le danger et que
+ne suit aucun remords; ton espérance d'une vieillesse tranquille, la
+paix du tombeau; une croix et une guirlande de fleurs qui s'élèveront
+sur l'herbe sous laquelle tu reposeras, et pour épitaphe l'amour et le
+souvenir de tes petits-enfans:--c'est-là ce que je vois--et si ensuite
+je reporte mes regards sur moi--mais il suffit--déjà mon ame était
+brûlée!
+
+LE CHASSEUR DE CHAMOIS.
+
+Et changerais-tu ton sort avec le mien?
+
+MANFRED.
+
+Non, mon ami, je ne voudrais pas te faire un aussi funeste présent; je
+ne voudrais infliger ma destinée à aucun être vivant: moi seul je puis
+la supporter--si affreuse qu'elle soit--moi, vivant, je puis soutenir ce
+qu'aucun homme ne serait capable de supposer, même en rêve, sans en
+mourir d'effroi.
+
+LE CHASSEUR DE CHAMOIS.
+
+Quoi, si pitoyable pour les maux de tes semblables, et le crime aurait
+noirci ton cœur! Ne parle pas de la sorte. Je ne croirai jamais qu'un
+homme qui nourrit des sentimens aussi généreux, ait pu assouvir sa
+vengeance dans le sang de ses ennemis.
+
+MANFRED.
+
+Oh! non, non, non! les maux que j'ai causés n'ont atteint que ceux qui
+m'avaient aimé, ceux que j'ai le plus aimés. Je n'ai jamais écrasé un
+ennemi, que dans une juste et légitime défense.--Ce sont mes
+embrassemens qui ont été funestes.
+
+LE CHASSEUR DE CHAMOIS.
+
+Que le ciel te fasse paix! Soulage ton ame par la pénitence; je dirai
+des prières pour toi.
+
+MANFRED.
+
+Elles seront inutiles. Toutefois, je te sais gré de ta commisération. Je
+m'en vais--il est tems,--adieu!--Tiens, prends cet or et mes
+remerciemens--n'ajoute rien--c'est un juste salaire--ne me suis pas...
+je connais le chemin, et je suis hors des pas dangereux de la
+montagne.--Encore une fois, reste ici; je te l'ordonne. (Manfred sort.)
+
+
+SCÈNE II.
+
+(Une vallée basse dans les Alpes.--Une cataracte.)
+
+
+MANFRED arrive.
+
+Il n'est pas encore midi--les rayons de l'arc-en-ciel[a1] se courbent en
+arceaux sur le torrent qu'ils colorent de tous les feux du ciel; la
+colonne d'eau, tombant perpendiculairement du haut des rochers, se
+déroule comme une nappe d'argent et jette çà et là ses traînées d'écume
+bouillonnante. On dirait, agitant sa longue queue, le coursier dont il
+est parlé dans l'Apocalypse, ce pâle et gigantesque coursier, monté par
+la mort. Mes yeux seuls, en ce moment, contemplent ce tableau ravissant.
+Seul dans cette douce solitude, je partage avec l'esprit de la vallée
+l'hommage que lui rendent ses eaux.--Évoquons-le.
+
+(Manfred prend un peu d'eau dans le creux de sa main et la jette en
+l'air en murmurant son évocation. Un instant après, la nymphe des Alpes
+se montre sous l'arc-en-ciel jeté sur le torrent.)
+
+Esprit ravissant! avec ta chevelure de lumière, tes yeux brillans de
+gloire, avec ces formes que revêtissent les filles de la terre, lorsque,
+dépouillant leurs charmes terrestres, elles s'élèvent à des formes
+surhumaines, à l'essence des purs élémens. Les couleurs de la
+jeunesse--vermeilles comme les joues d'un enfant endormi, bercé sur le
+sein palpitant de sa mère--vermeilles comme les teintes d'une rose que
+les derniers feux du jour déposent sur la neige vierge des hauts
+glaciers, comme si la terre rougissait des embrassemens du ciel;--ces
+couleurs teignent ton céleste aspect et éclipsent l'éclat de
+l'arc-en-ciel qui couronne ton front. Esprit ravissant! à travers la
+sérénité de tes traits où se montre le calme d'une ame qui proclame
+elle-même son immortalité, je lis que tu pardonneras à un fils de la
+terre, que daignent parfois visiter les génies mystérieux, que tu lui
+pardonneras d'avoir osé t'évoquer--t'appeler à lui, et d'arrêter sur toi
+ses regards.
+
+LA NYMPHE.
+
+Enfant de la terre! je te connais et je connais les pouvoirs qui sont à
+tes mains. Je te connais pour un homme aux pensées profondes, aux
+actions mauvaises ou bonnes, extrême dans le bien comme dans le mal,
+voué aux angoisses par ton astre fatal. J'attendais que tu m'appellasses
+à toi.--Que demandes-tu?
+
+MANFRED.
+
+Admirer ta beauté--et rien au-delà. La vue de la terre avait troublé mon
+esprit: j'allai me réfugier dans ses mystères et je pénétrai jusqu'aux
+retraites cachées de ceux qui la gouvernent; mais hélas! aucun n'a pu
+exaucer mes vœux. Je leur demandais ce qu'il était au-dessus de leur
+puissance de m'accorder: aujourd'hui j'ai cessé de les importuner.
+
+LA NYMPHE.
+
+Quelle est donc cette demande qui est au-dessus de la puissance des
+êtres les plus puissans de ceux qui dirigent le monde invisible?
+
+MANFRED.
+
+Une prière.--Mais pourquoi la ferais-je de nouveau? ne sera-ce pas en
+vain?
+
+LA NYMPHE.
+
+Je ne sais, parle toujours.
+
+MANFRED.
+
+Eh bien! je parlerai. Qu'importe une torture de plus! tu vas connaître
+mes souffrances. Dès ma plus tendre jeunesse, mon esprit ne sympathisait
+point avec les ames de mes semblables et je ne contemplais point la
+terre avec les yeux des hommes. Leur ambition n'était pas la mienne: le
+but de leur existence n'était non plus le mien. Mes joies, mes peines,
+mes passions, mon esprit, tout me rendit étranger à eux. Bien que revêtu
+de la même forme, je ne me sentis pas attiré vers la chair respirante,
+et refusai de me mêler à toutes les créatures d'argile qui
+m'entouraient, toutes,--non, il était une parmi elles,--mais attendons.
+
+J'ai dit que je n'avais aucun rapport avec les hommes, aucun avec les
+humaines pensées. Loin de là; mes joies étaient la solitude, respirer
+l'air léger des montagnes couvertes de glace, gravir les cimes où les
+oiseaux n'osent bâtir leur nid, où l'aile des insectes eux-mêmes n'a
+jamais effleuré un granit dépouillé de verdure; c'était de me plonger
+dans le torrent, de m'abandonner au tourbillon formé par le brisement
+des vagues dans les rivières, ou aux flots de l'océan, essayant ainsi
+mes jeunes forces. J'aimais, durant la nuit, suivre la marche de la
+lune, les étoiles et leur riche développement, fixer mes yeux sur les
+feux de la foudre jusqu'à ce qu'ils en fussent éblouis, ou contempler la
+chute des feuilles pendant les soirées d'automne, alors que les vents
+font entendre leurs gémissemens. Tels étaient mes passe-tems--toujours
+seul; et si un de ces êtres, au nombre desquels j'avais honte de me
+compter, venait à se rencontrer sur mon chemin, je me sentais aussitôt
+dégradé et ne me retrouvais plus qu'une misérable créature d'argile.
+Dans mes courses solitaires, je descendis aux caveaux de la mort,
+espérant surprendre la cause dans son effet; j'arrachai à ces ossemens
+blanchis, à ces crânes, à ces cendres amoncelées, les raisonnemens les
+plus réprouvés. C'est alors que durant de longues années, je passai les
+nuits dans l'étude des sciences qui ne s'enseignent plus et qui ne
+furent enseignées qu'au tems jadis. Le tems, le travail, des épreuves
+terribles et cette soumission non moins terrible qui nous donne tout
+pouvoir sur l'air et sur les esprits qui peuplent l'air, la terre,
+l'espace et le monde infini, rendirent mes yeux familiers avec
+l'éternité, comme avaient fait, avant moi, les mages, comme avait fait
+celui qui, à Gadara, évoqua de leurs retraites humides Eros et
+Anteros[a2], ainsi qu'aujourd'hui, je t'appelle à moi; la soif de la
+science s'accrut avec la science, aussi bien que la puissance et
+l'ivresse de l'intelligence la plus éclatante; jusqu'à ce que...
+
+LA NYMPHE.
+
+Poursuis.
+
+MANFRED.
+
+Hélas! je me perds en d'inutiles paroles, me complaisant à rappeler ces
+vains attributs, plus j'approche du moment où il me faut découvrir la
+plaie profonde de mon cœur.--Mais plus de détour. Je ne t'ai nommé ni
+père, ni mère, ni maîtresse, ni ami, ni aucun être, avec lesquels
+j'eusse resserré les liens de l'humanité: si ces êtres existèrent pour
+moi, ils ne me furent pas ce qu'ils sont pour les autres. Mais il en
+était un...
+
+LA NYMPHE.
+
+Va, ne crains pas de t'accuser.
+
+MANFRED.
+
+Elle me ressemblait de tous traits--ses yeux, sa chevelure, son visage,
+tout, jusqu'au son de sa voix, disaient-ils, était semblable aux miens,
+mais adoucis, mais tempérés par la beauté. Comme moi, elle avait ces
+pensées solitaires et errantes, cette ardeur pour les sciences secrètes
+et un esprit capable de comprendre l'univers. Mais, plus que moi, elle
+avait la douce puissance des larmes, du sourire, et de la
+pitié--puissance qui m'était déniée; elle avait la tendresse--que jamais
+je ne ressentis que pour elle seule, et l'humilité--qui toujours me fut
+inconnue. Ses fautes furent les miennes.--Ses vertus n'appartiennent
+qu'à elle. Je l'aimai et c'est moi qui la mis au tombeau!
+
+LA NYMPHE.
+
+Quoi! de ta propre main?
+
+MANFRED.
+
+Non de ma main;--mais mon cœur brisa son cœur--ce cœur qui s'attacha au
+mien et qui en fut desséché. Si j'ai versé du sang, ce n'a pas été le
+sien.--Et pourtant ce pur sang a coulé,--je l'ai vu et je n'ai pu
+l'étancher.
+
+LA NYMPHE.
+
+Et c'est pour un pareil--pour un être de cette race que tu méprises, et
+au-dessus de laquelle tu veux t'élever, pour te mêler à nous et à notre
+race, que tu mets en oubli les précieux dons de nos sciences, que tu te
+rejettes dans les basses et lâches passions de l'humanité! loin de moi!
+
+MANFRED.
+
+Fille de l'air! je le dis: depuis cette heure fatale--mais les paroles
+ne sont que des paroles.--Contemple-moi dans mon sommeil, dans mes
+veilles.--Viens t'asseoir à mes côtés! tu verras ma solitude, ma
+solitude peuplée par les furies;--tu me verras, durant la nuit jusqu'au
+retour du jour, grincer des dents, et me maudire encore jusqu'au coucher
+du soleil.--J'ai demandé, comme une bénédiction, de devenir insensé, et
+la folie m'a été refusée. J'ai affronté la mort,--mais dans la lutte des
+élémens les vagues me soutenaient au lieu de m'engloutir et j'ai dû
+traverser, sain et sauf, les plus affreux dangers. Sans doute que la
+main glacée d'un impitoyable génie me tenait suspendu par un cheveu,
+mais par un cheveu qu'aucun effort ne pouvait rompre. Vainement, je
+plongeai mon âme--jadis une source inépuisable de création--dans toutes
+les rêveries enfantées par l'imagination; toujours, toujours semblable
+au reflux de la vague, elle était repoussée dans le gouffre profond de
+mes pensées. Vainement je me mêlai à l'humaine espèce--je cherchais
+l'oubli de mes maux là où il ne se peut trouver. Dès-lors, tout ce que
+j'avais appris, mes sciences, mes longues recherches dans les secrets
+d'un art surnaturel, ne devinrent plus que des connaissances mortelles,
+et je vécus dans le désespoir--et je vis--et je vivrai toujours!
+
+LA NYMPHE.
+
+Peut-être puis-je venir à ton aide.
+
+MANFRED.
+
+Pour avoir cette puissance, il te faudrait réveiller les morts, ou me
+laisser descendre parmi eux.--Fais-le--de quelque manière que ce soit, à
+quelque heure que tu choisisses.--Si c'est avec de nouvelles
+tortures--au moins seront-elles les dernières.
+
+LA NYMPHE.
+
+Non; tel n'est point mon pouvoir. Mais veux-tu me jurer obéissance,
+jurer de te soumettre à ma volonté? tes vœux seront peut-être exaucés.
+
+MANFRED.
+
+Jurer! obéir! Et à qui? aux esprits que je conjure! Moi, devenir
+l'esclave de ceux qui m'ont servi!--jamais!
+
+LA NYMPHE.
+
+Est-ce tout? n'as-tu pas de plus douce réponse? Réfléchis encore avant
+de repousser ma demande.
+
+MANFRED.
+
+J'ai dit.
+
+LA NYMPHE.
+
+Assez!... Je puis donc me retirer... parle!
+
+MANFRED.
+
+Retire-toi! (La nymphe disparaît.)
+
+MANFRED, seul.
+
+Nous, jouet du tems et de nos propres terreurs! Les jours nous emportent
+et fuient eux-mêmes loin de nous. Et pourtant nous vivons, accablés sous
+le poids de notre vie et redoutant sans cesse la mort.--Aussi long-tems
+que pèse sur nous ce joug détesté, ce joug qui oppresse notre cœur--que
+font seuls palpiter les angoisses ou des plaisirs menteurs;--aussi
+long-tems que durent ces jours de passé et d'avenir (car il n'est pas de
+présent pour la vie), qui pourrait dire s'il en est un, un seul où l'ame
+n'ait cessé d'appeler la mort et dont elle n'ait fui aussitôt
+l'approche, de même que l'on tremble de se plonger dans une onde glacée,
+bien que le frisson ne doive se faire sentir qu'un moment? Toutefois mes
+sciences me laissent encore une ressource.--Je puis évoquer les morts et
+savoir d'eux ce que nous avons un jour à craindre. Rien que le néant du
+tombeau, diront-ils--et s'ils ne répondaient pas!--Mais le prophète
+sortit de la tombe pour répondre à la sorcière d'Eudor; le monarque de
+Sparte connut ses destinées de l'esprit ressuscité de la vierge
+Byzantine. Il avait immolé celle qu'il aimait, dans l'ignorance du crime
+qu'il commettait, et il mourut sans avoir obtenu son pardon. En vain il
+adressa des prières à Jupiter phrygien; en vain les magiciens d'Arcadie
+évoquèrent l'ombre irritée et la supplièrent de dépouiller sa colère ou
+de fixer un terme à sa vengeance;--il n'obtint qu'une réponse vague et
+obscure, mais qui bientôt s'expliqua pour lui[a3].
+
+Si jamais je n'étais venu au monde, ce que j'aime vivrait encore; si
+jamais je n'avais aimé, ce que j'aime vivrait encore dans tout l'éclat
+de sa beauté, de son bonheur, et répandant la joie sur les autres.
+Qu'est-elle devenue? qu'est-elle aujourd'hui?--la victime expiatoire de
+mes péchés,--quelque chose que je n'ose imaginer,--ou du néant. Dans peu
+d'heures, je connaîtrai ce que j'appréhende et brûle de connaître.
+Jusqu'ici, je n'avais jamais frémi d'arrêter mes regards sur un esprit,
+mauvais ou bon,--et voilà que je tremble et qu'un étrange frisson vient
+saisir mon cœur. Mais l'action ne manquera pas à ce que j'abhorre le
+plus; je saurai braver toutes craintes mortelles.--La nuit approche. (Il
+sort.)
+
+
+SCÈNE III.
+
+(Le sommet du mont Jungfrau.)
+
+
+Entre LA PREMIÈRE DESTINÉE.
+
+La lune se lève, large, ronde, éclatante. Ici, sur les neiges que n'a
+jamais foulées le pied d'un vulgaire mortel, nous marchons de nuit, sans
+laisser la moindre trace de nos pas; sur cette mer sauvage, sur l'océan
+resplendissant des montagnes glacées, nous effleurons les brisans
+raboteux qui semblent l'écume des flots agités par la tempête, que le
+froid aurait subitement saisie,--image morte de l'abîme des eaux. Ce
+pinacle fantastique,--ouvrage de quelque tremblement de terre,--où
+s'arrêtent les nuages pour se reposer des fatigues de leur course, a été
+consacré à nos ébats, à nos veilles; c'est ici que je dois attendre mes
+soeurs, pour nous acheminer ensemble vers le palais d'Arimane, car,
+cette nuit, se célébrera notre grande fête.--Chose étrange qu'elles
+n'arrivent point!
+
+UNE VOIX, au dehors, chantant.
+
+L'usurpateur captif, jeté en bas du trône, languissait enseveli dans la
+torpeur, oublié et solitaire. J'ai secoué son sommeil, brisé sa chaîne,
+je lui ai rendu ses troupes, et voilà encore une fois le tyran debout.
+Le sang d'un million d'hommes, la ruine d'une nation seront le prix de
+mes peines--puis sa fuite, et de rechef le désespoir!
+
+SECONDE VOIX, au dehors.
+
+Le vaisseau volait, le vaisseau volait vite; mais je n'ai pas laissé une
+voile, je n'ai pas laissé un mât. Il ne reste plus une planche de ses
+flancs ou du pont, pas un pauvre diable pour pleurer sur le naufrage.
+Si!--il en est un que j'ai sauvé, le prenant aux cheveux pendant qu'il
+nageait, et celui-là était digne de ma pitié,--un traître à terre, un
+pirate sur mer.--Il acquittera sa dette par de nouveaux crimes.
+
+LA PREMIÈRE DESTINÉE, répondant.
+
+La cité reposait, plongée dans le sommeil; au matin, elle s'est éveillée
+pour pleurer sur elle-même. Soudainement, sans bruit, la noire peste
+avait passé sur ses tours. Des milliers d'hommes ont péri, des milliers
+périront.--Le vivant fuit l'approche du malade qu'il chérissait; mais il
+fuit en vain: rien ne le sauvera de l'atteinte mortelle. La tristesse,
+les angoisses, le mal, la terreur enveloppent toute une
+population.--Heureux sont les morts qui échappent à cette scène de
+désolation! Et cette œuvre d'une nuit--cette ruine d'un royaume--ce
+travail de mes mains, combien de fois, dans les siècles, ne l'ai-je pas
+renouvelé! combien ne le renouvellerai-je pas encore!
+
+(Entrent la seconde et la troisième Destinée.)
+
+LES TROIS DESTINÉES.
+
+Nos mains tiennent enfermés les cœurs des hommes, et leurs tombeaux sont
+nos marche-pieds. Ces esclaves ne reçoivent de nous le souffle de l'ame
+que pour nous le rendre aussitôt.
+
+LA PREMIÈRE DESTINÉE.
+
+Bien-venues!--Où est Némésis?
+
+LA SECONDE DESTINÉE.
+
+Occupée à quelque grand travail; mais j'ignore lequel, car moi-même j'ai
+les mains pleines.
+
+LA TROISIÈME DESTINÉE.
+
+Vois; elle vient.
+
+(Entre Némésis.)
+
+LA PREMIÈRE DESTINÉE.
+
+Dis, où as-tu été? Mes sœurs et toi, vous arrivez tard, cette nuit-ci.
+
+NÉMÉSIS.
+
+Relever des trônes abattus; marier entre eux des insensés; rétablir des
+dynasties; venger des hommes de leurs ennemis, puis les faire repentir
+de leur vengeance; frapper les sages de folie: tel vient d'être mon
+travail. J'ai tiré de la poussière les nouveaux oracles qui doivent
+aujourd'hui régir le monde, car les anciens avaient passé de mode, et
+les mortels osaient déjà les peser à leur propre valeur, mettre les rois
+dans la balance et parler de liberté, ce fruit à jamais défendu...
+Partons! l'heure est sonnée... montons sur nos nuages. (Elles sortent.)
+
+
+SCÈNE IV.
+
+(Palais d'Arimane.--Arimane, entouré des Esprits, est assis sur un globe
+de feu qui lui sert de trône.)
+
+
+HYMNE DES ESPRITS.
+
+Salut à notre maître!--Prince de la terre et de l'air!--qui marche sur
+les nues et sur les eaux,--qui tient dans sa main le sceptre des
+élémens, et les fait, à sa volonté, rentrer dans le chaos! Il
+souffle--et la tempête bouleverse la mer; il parle--et la nue répond à
+sa voix par le tonnerre; il regarde,--à son regard, s'enfuient les
+rayons du soleil; il se meut,--un tremblement remue la terre jusque dans
+ses fondemens. Sous ses pas jaillissent les volcans; son ombre projette
+la peste; les comètes annoncent sa marche à travers les cieux enflammés,
+et sa colère réduit en cendres les planètes; c'est à lui que la guerre
+offre chaque jour son holocauste, la mort son tribut. Il est la vie,
+avec toutes ses agonies; il est l'ame de tout ce qui respire.
+
+(Entrent les Destinées et Némésis.)
+
+PREMIÈRE DESTINÉE.
+
+Gloire à Arimane! son pouvoir s'accroît de plus en plus sur la
+terre.--Mes deux sœurs ont exécuté ses ordres; et moi aussi, j'ai rempli
+mon devoir.
+
+SECONDE DESTINÉE.
+
+Gloire à Arimane! Nous qui courbons la tête des hommes, nous venons nous
+courber devant son trône!
+
+TROISIÈME DESTINÉE.
+
+Gloire à Arimane! nous n'attendons qu'un clin-d'œil pour obéir.
+
+NÉMÉSIS.
+
+Souverain des souverains! nous sommes à toi, et tous les êtres mortels,
+plus ou moins, sont à nous. Étendre notre puissance, c'est étendre la
+tienne, et nos soins, nos veilles y sont incessamment consacrés. Tes
+derniers commandemens ont été remplis en tout point.
+
+(Entre Manfred.)
+
+UN ESPRIT.
+
+Qui se montre ici? Un mortel!--Toi, fatale et hardie créature,
+prosterne-toi et adore!
+
+SECOND ESPRIT.
+
+Je connais ce mortel.--Un magicien puissant, possesseur d'une science
+redoutée.
+
+TROISIÈME ESPRIT.
+
+Prosterne-toi et adore, esclave! Quoi, ne connais-tu pas ton maître et
+le nôtre?--Tremble et obéis!
+
+TOUS LES ESPRITS.
+
+Humilie-toi, humilie ta damnée matière, enfant de la Terre! ou crains
+notre courroux.
+
+MANFRED.
+
+Je sais tout; et encore voyez-vous que je ne fléchis pas le genou.
+
+QUATRIÈME ESPRIT.
+
+On saura t'y contraindre.
+
+MANFRED.
+
+Ai-je donc besoin de vos leçons?--Que de nuits là-bas, couché sur le
+sable aride, je me suis prosterné la face contre terre, et j'ai couvert
+ma tête de cendres, comprenant toute l'étendue de mon humiliation,
+m'abaissant devant mon inutile désespoir, et fléchissant sous ma propre
+misère!
+
+CINQUIÈME ESPRIT.
+
+Seras-tu si hardi que de refuser à Arimane, assis sur son trône, ce que
+lui accorde l'univers entier qui ne l'a jamais contemplé dans la terreur
+de son éclat? A genoux! te dis-je.
+
+MANFRED.
+
+Commandez-_lui_ d'abord de s'agenouiller devant l'être qui est au-dessus
+de lui, devant l'Infini Éternel,--le Créateur qui ne l'avait pas fait
+pour être adoré:--qu'il se prosterne, et nous nous prosternerons
+ensemble.
+
+LES ESPRITS.
+
+Faut-il écraser ce ver de terre? le déchirer en morceaux?
+
+PREMIÈRE DESTINÉE.
+
+Hors d'ici! Retirez-vous! cet homme m'appartient. Prince des pouvoirs
+invisibles! cet homme ne sort pas d'une race vulgaire; son aspect et sa
+présence en ces lieux le démontrent assez. Ses tourmens ont été de même
+nature que les nôtres, éternels. Ses connaissances, sa force et sa
+puissance, autant que le comporte l'argile qui recouvre l'essence
+éthérée, se sont élevées plus haut que tout ce que la matière a encore
+produit. Dévoré d'une soif de science que ressentirent rarement d'autres
+mortels, il apprit à connaître ce que nous connaissons ici--que le
+savoir n'est pas le bonheur, que la science n'est autre chose que
+l'échange d'une ignorance contre une autre espèce d'ignorance. Bien
+plus--les passions, attributs de la terre et du ciel, dont aucune
+puissance, aucun être, aucun cœur n'est exempt, depuis le ver misérable
+jusqu'aux plus nobles créatures, les passions ont traversé son cœur, et
+si cruellement, que moi, impitoyable, je comprends qu'il soit devenu un
+objet de pitié. Encore une fois, cet homme m'est soumis et
+t'appartiendra un jour.--Mais que cela soit, ou non, il n'est dans nos
+régions aucun esprit doué d'une ame égale à la sienne, aucun qui ait
+pouvoir sur son ame.
+
+NÉMÉSIS.
+
+Que vient-il donc faire ici?
+
+PREMIÈRE DESTINÉE.
+
+Lui-même répondra.
+
+MANFRED.
+
+Ce que je sais, ce que je puis, quel pouvoir m'amène parmi vous, vous le
+savez; mais il est un pouvoir supérieur au mien, dont j'attends la
+réponse pour m'arracher enfin à mes doutes.
+
+NÉMÉSIS.
+
+Quelles nouvelles lumières demandes-tu?
+
+MANFRED.
+
+Ce n'est pas toi qui me les peux donner. Appelle ici les morts,--je leur
+réserve mes questions.
+
+NÉMÉSIS.
+
+Grand Arimane, ta volonté est-elle que les vœux de ce mortel soient
+exaucés?
+
+ARIMANE.
+
+Oui.
+
+NÉMÉSIS.
+
+Quel fantôme faut-il évoquer?
+
+MANFRED.
+
+Quelqu'un qui ne fut pas renfermé dans la tombe.--Appelle Astarté.
+
+NÉMÉSIS.
+
+Ombre ou esprit! quoi que tu sois, que tu conserves tout ou partie de la
+forme que tu reçus à ta naissance, de cette forme de terre rendue à la
+terre, reparais au jour. Revêts-toi de ce que tu avais revêtu; porte ce
+même cœur, ce même corps arraché à la pâture des vers. Parais! parais!
+parais! celui qui t'envoya te rappelle aujourd'hui.
+
+(Le fantôme d'Astarté s'élève et se tient au milieu de la foule.)
+
+MANFRED.
+
+Serait-ce là la mort? La couleur rougit encore sa joue; mais je ne vois
+que trop bien que ce n'est pas une couleur vivante; c'est plutôt la
+teinte d'une étrange maladie, semblable au rouge dont l'automne colore
+les feuilles mourantes. Est-ce bien elle? Oh! Dieu! elle que je
+frémirais d'envisager.--Astarté--Non, je ne puis lui parler!--mais
+commande-lui de parler.--Qu'elle me pardonne ou qu'elle me condamne.
+
+NÉMÉSIS.
+
+Par la puissance qui a brisé la tombe qui t'enfermait, parle à celui qui
+t'a parlé, ou à ceux qui t'ont mandée ici.
+
+MANFRED.
+
+Elle garde le silence, et, dans ce silence, est toute ma réponse.
+
+NÉMÉSIS.
+
+Là s'arrête mon pouvoir. Prince de l'air! toi seul peux lui ordonner de
+délier sa voix.
+
+ARIMANE.
+
+Esprit! obéis à ce spectre.
+
+NÉMÉSIS.
+
+Toujours un obstiné silence! Sans doute qu'elle obéit à d'autres
+puissances que les nôtres. Mortel! vaine sera ton enquête, et nous
+sommes joués aussi bien que toi.
+
+MANFRED..
+
+Entends-moi!--entends-moi!--Astarté! ma bien-aimée! réponds-moi: j'ai
+tant souffert!--je souffre tant!--Abaisse tes yeux sur moi! Le tombeau
+ne t'a pas plus changée que je ne suis changé pour toi. Tu m'aimas trop,
+trop je t'aimai: nous n'étions pas faits pour nous torturer ainsi l'un
+l'autre, bien que ce fût un affreux péché que de nous aimer comme nous
+fîmes. Dis que tu ne me maudis point,--que je dois porter la peine pour
+nous deux,--que tu seras reçue au nombre des bénis, et que moi, je
+mourrai. Depuis que tu m'as quitté, les obstacles les plus odieux
+conspirent pour me rattacher à l'existence,--à une vie qui me fait
+frissonner si l'immortalité m'assure un avenir semblable au passé. Plus
+de repos. Je ne sais ni ce que je demande ni ce que je cherche. Je n'ai
+d'autre sentiment que le sentiment de ce que tu es et de ce que je suis,
+et je ne voudrais plus qu'entendre encore une fois, avant la mort, le
+son de ta voix qui jadis était pour moi une si douce
+musique!--Parle-moi! Je t'ai appelée dans le silence de la nuit; j'ai
+effrayé les oiseaux endormis sous le feuillage; j'ai réveillé les loups
+des montagnes; j'ai fait retentir du vain écho de ton nom les cavernes
+profondes, et tout, dans la nature, me répondait--tout, les hommes et
+les esprits,--et seule, tu es restée muette. Parle-moi! j'ai suivi la
+marche des étoiles, cherchant en vain dans le ciel la trace de tes pas.
+Parle-moi! j'ai erré sur la terre, et n'ai rien trouvé qui te
+ressemblât.--Parle-moi! vois ces ennemis qui nous entourent--ils ont
+pitié de mes maux! Leur aspect ne m'épouvante pas, car je ne sens ici
+que ta présence seule.--Parle-moi! si tu es irritée, que tes paroles
+soient des paroles de colère--mais que je t'entende encore une fois--une
+fois de plus--une seule fois!--
+
+LE FANTOME D'ASTARTÉ.
+
+Manfred!
+
+MANFRED.
+
+Dis, dis--toute ma vie est dans ta voix.--C'est bien ta propre voix!
+
+LE FANTOME D'ASTARTÉ.
+
+Manfred! demain finiront tes maux terrestres. Adieu!
+
+MANFRED.
+
+Un mot de plus.--M'as-tu pardonné?
+
+LE FANTOME D'ASTARTÉ.
+
+Adieu!
+
+MANFRED.
+
+Dis, nous retrouverons-nous un jour?
+
+LE FANTOME D'ASTARTÉ.
+
+Adieu!
+
+MANFRED.
+
+Par grâce, un mot! dis que tu m'aimes!
+
+LE FANTOME D'ASTARTÉ.
+
+Manfred! (L'esprit d'Astarté disparaît.)
+
+NÉMÉSIS.
+
+Elle est partie, partie sans retour. Ses paroles seront accomplies.
+Retourne à la terre.
+
+UN ESPRIT.
+
+Il est tombé dans une affreuse convulsion,--sort réservé aux mortels qui
+veulent pénétrer dans des mystères au-dessus de leur nature humaine.
+
+UN AUTRE ESPRIT.
+
+Pourtant, voyez comme il sait se maîtriser et soumettre ses tortures à
+sa propre volonté. S'il eût été des nôtres, c'était, n'en doutez pas, un
+terrible esprit.
+
+NÉMÉSIS.
+
+As-tu quelque autre question à adresser à notre puissant maître, ou à
+nous, ses adorateurs?
+
+MANFRED.
+
+Aucune.
+
+NÉMÉSIS.
+
+Ainsi donc, adieu pour un tems.
+
+MANFRED.
+
+Ah! nous nous reverrons! mais en quel lieu? sur la terre? N'importe où;
+à ton plaisir. Je me sépare ton débiteur pour la grâce que tu viens de
+m'accorder. Au revoir, vous tous! (Manfred sort; la toile tombe.)
+
+FIN DU DEUXIÈME ACTE.
+
+
+
+
+ ACTE III.
+
+
+SCÈNE PREMIÈRE.
+
+(Une salle dans le château de Manfred.)
+
+MANFRED et HERMAN.
+
+
+MANFRED.
+
+Quelle heure est-il?
+
+HERMAN.
+
+Dans une heure le soleil sera couché. Nous aurons une soirée délicieuse.
+
+MANFRED.
+
+Dis-moi, tout est-il disposé dans la tour, ainsi que je l'ai ordonné?
+
+HERMAN.
+
+Seigneur, tout est prêt. Voici la clef et le coffre.
+
+MANFRED.
+
+Bien, laisse-moi. (Herman sort.)
+
+MANFRED, seul.
+
+Il y a en moi un calme--une sérénité que je ne puis m'expliquer, et que
+je n'avais pas encore goûtés depuis que j'ai fait l'épreuve de la vie.
+Si je ne savais que la philosophie est la plus grande de nos vanités, le
+mot le plus vide que le jargon de nos écoles ait jamais fait vibrer à
+nos oreilles, je croirais, en vérité, avoir découvert le grand secret si
+cherché, avoir trouvé dans mon ame la pierre philosophale. Cela ne
+durera pas; mais encore est-il bon d'avoir connu un si doux état, ne
+fût-ce qu'une seule fois en ma vie. Une sensation nouvelle s'est révélée
+à moi; elle a élargi le domaine de mes pensées. Je veux en prendre note
+sur mes tablettes, et constater l'existence d'un semblable
+sentiment.--Qu'est-ce?
+
+(Herman rentre.)
+
+HERMAN.
+
+Seigneur, l'abbé de Saint-Maurice demande à vous être présenté.
+
+(Entre l'abbé de Saint-Maurice.)
+
+L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.
+
+Paix au comte Manfred!
+
+MANFRED.
+
+Merci, saint père! sois le bien-venu dans ces murs; ta présence les
+honore et répand sa bénédiction sur ceux qui les habitent.
+
+L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.
+
+Comte, plaise au ciel qu'il en soit ainsi! mais je voudrais conférer
+seul avec toi.
+
+MANFRED.
+
+Sors, Herman. Que me veut mon respectable hôte?
+
+L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.
+
+Je parlerai sans détour.--Mon âge, mon zèle, l'habit que je porte et mes
+bonnes intentions m'en donnent le privilège. Nous sommes proches
+voisins, comte Manfred, et quoique nous nous fréquentions peu, j'ai cru,
+en cette qualité, pouvoir me présenter ici. D'étranges rumeurs,
+outrageantes à notre sainte fois, se mêlent à ton nom; à ce noble nom
+illustré depuis tant de siècles. Puisse celui qui le porte le
+transmettre dans toute sa pureté.
+
+MANFRED.
+
+Poursuis,--j'écoute.
+
+L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.
+
+On rapporte que tu te livres à l'étude des mystères qui ont été
+interdits aux recherches de l'homme. On rapporte aussi que tu
+communiques avec les habitans des sombres retraites, avec ces esprits
+malins et déchus, qui marchent dans la vallée couverte des ombres de la
+mort. Je n'ignore pas que tu échanges rarement tes idées avec les autres
+hommes, comme toi créés par Dieu, et que tu vis dans l'isolement, comme
+un anachorète.--Plût au ciel que ta solitude fût aussi sainte.
+
+MANFRED.
+
+Et qui sont ceux qui parlent de la sorte?
+
+L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.
+
+Tous nos frères--les paysans épouvantés--tes propres vassaux, eux-mêmes,
+qui ne te regardent que d'un œil inquiet. Ta vie est en danger.
+
+MANFRED.
+
+Qu'ils la prennent donc!
+
+L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.
+
+Je suis venu pour te sauver, et non pour aider à ta perte.--Je ne
+chercherai même point à pénétrer dans le secret de ton ame. Mais s'il y
+a quelque vérité dans ce qu'ils disent, fais pénitence, il en est tems
+encore. Implore la divine miséricorde. Viens te réconcilier avec la
+véritable Église, et l'Église te réconciliera avec le ciel.
+
+MANFRED.
+
+J'entends; mais voici ma réponse: Ce que je fus, ce que je suis, reste
+un mystère entre le ciel et moi.--Je ne choisirai point un mortel pour
+médiateur. Ai-je manqué à vos décrets? Prouvez-le, et qu'on me punisse.
+
+L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.
+
+Mon fils, je ne t'ai point parlé de peines, mais de repentir et de
+pardon.--Je laisse la pénitence à ton choix.--Pour le pardon, nos
+institutions saintes et une foi robuste nous ont donné le pouvoir de
+détourner les hommes du sentier du vice, et de les ramener à des
+sentimens meilleurs, à des espérances élevées; le reste appartient au
+ciel: «Toute vengeance est dans mes mains,» a dit le Seigneur. Et c'est
+en toute humilité que son serviteur répète un mot terrible.
+
+MANFRED.
+
+Vieillard! il n'est aucune puissance chez vos prêtres, aucun charme dans
+la prière, ni dans les diverses formes de purification auxquelles nous
+soumet la pénitence, ni dans l'humilité, ni dans le jeûne, ni dans les
+souffrances corporelles, ni, ce qui est plus puissant que tout cela,
+dans ces tortures intimes d'un profond désespoir, remords sans la
+crainte de l'enfer et capable à lui seul de faire un enfer du paradis;
+non, il n'est rien qui puisse arracher à un esprit, jeté hors de ses
+limites, la conscience de ses propres fautes, la conscience de ses maux,
+de ses supplices et de cette vengeance qu'il exerce sur lui-même. Ne me
+parle pas des tourmens éternels; ils n'égaleront pas la justice que
+s'inflige celui qui a pu lui-même se condamner.
+
+L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.
+
+Bien, mon fils. Mais tes souffrances se dissiperont, et il leur
+succédera une douce espérance qui te fera envisager avec calme et
+certitude le séjour sacré, ouvert à tous les hommes qui l'ont désormais
+pris pour but, quelque grandes qu'aient été leurs erreurs sur cette
+terre. Mais aussi, faut-il qu'ils sentent la nécessité de s'en faire
+absoudre.--Continue.--Tout ce que notre Église peut apprendre te sera
+enseigné, tous les péchés que nous pourrons remettre te seront remis.
+
+MANFRED.
+
+Mourant de sa propre main, pour éviter les tourmens d'une mort publique
+que lui préparait un sénat jadis son esclave, le sixième empereur de
+Rome vit s'approcher de lui un soldat qui, pour témoigner sa pitié,
+voulait officieusement étancher, avec sa robe, le sang qui coulait de la
+gorge du malheureux prince. Celui-ci le repoussa, et lui dit--il
+conservait encore de l'empire dans son regard mourant--: «Il est trop
+tard;--est-ce là ta fidélité?»
+
+L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.
+
+Eh bien?
+
+MANFRED.
+
+Eh bien! je répondrai avec le Romain--: «Il est trop tard.»
+
+L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.
+
+Il ne saurait jamais l'être pour te réconcilier avec ton ame, et ton ame
+avec le ciel. N'as-tu aucune espérance? Chose étrange en vérité--que
+ceux qui désespèrent d'en haut se créent ici bas quelque vaine illusion,
+et qu'ils s'accrochent à cette frêle branche comme les hommes qui se
+noient.
+
+MANFRED.
+
+Oui--mon père! j'ai eu de ces illusions terrestres. Dès ma jeunesse, je
+ressentais la noble ambition d'agir sur l'esprit de mes semblables,
+envieux d'éclairer les peuples, et de m'élever--je ne sus jamais
+où--peut-être pour retomber bientôt; mais tomber comme la cataracte de
+la montagne, qui, précipitée de sa plus grande hauteur, fait jaillir des
+colonnes humides qu'elle élève jusqu'au ciel en nuages pluvieux, et
+descend ensuite dans l'abîme où elle séjourne, fatiguée de sa première
+énergie.--Mais ce tems est passé, ma pensée s'était méprise.
+
+L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.
+
+Et pourquoi cela?
+
+MANFRED.
+
+Ma nature n'a pu s'apprivoiser; car il faut qu'il apprenne à servir,
+celui qui veut gouverner,--qu'il flatte,--qu'il supplie,--qu'il épie les
+occasions et se glisse en tous lieux; il lui faut être un mensonge
+vivant pour devenir quelque chose de grand parmi les faibles et les
+chétifs dont se compose la masse des hommes. J'ai dédaigné de me mêler à
+un troupeau, fût-ce pour être à la tête--même d'une troupe de loups. Le
+lion vit seul, ainsi suis-je.
+
+L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.
+
+Qui t'empêchait de vivre et d'agir comme les autres hommes?
+
+MANFRED.
+
+Parce que ma nature était ennemie de la vie et pourtant n'étais-je pas
+né cruel. J'aurais voulu tomber au milieu de la désolation, et non
+l'engendrer moi-même.--Semblable au simoun solitaire, dont le souffle
+enflammé passe sur les déserts stériles, où ne croissent ni plantes ni
+arbustes, et qui se joue sur leurs sables arides et sauvages: il ne
+cherche pas qui ne vient pas le chercher; mais sa rencontre est
+mortelle. Tel a été le cours de mon existence; tout ce qui se trouva sur
+mon chemin a été balayé.
+
+L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.
+
+Hélas! je commence à craindre que mes prières et mes paroles ne soient
+vaines. Si jeune encore! et pourtant je voudrais--
+
+MANFRED.
+
+Regarde-moi! Il est une race de mortels sur la terre qui, dès le jeune
+âge, anticipent sur la vieillesse, et meurent avant leur maturité, sans
+qu'une mort violente soit venue abréger leurs jours. Les uns tombent
+victimes des plaisirs,--les autres de l'étude;--ceux-ci usés par le
+travail,--ceux-là par le dégoût;--à d'autres la maladie ou la folie:--et
+il en est encore dont le cœur se dessèche ou se brise, car c'est là une
+maladie, sous quelque forme, sous quelque nom qu'elle se décide, qui
+enlève plus d'hommes qu'il n'y en a d'inscrits sur les listes du Destin.
+Regarde-moi! car j'ai éprouvé de tous ces maux, dont un seul aurait
+suffi; et ne t'émerveille plus désormais que je sois ce que je suis,
+mais bien que j'aie pu exister, et que j'habite encore cette terre.
+
+L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.
+
+Un mot, un mot de plus--
+
+MANFRED.
+
+Vieillard! je respecte ton caractère sacré, et révère tes vieux ans;
+pieuse est ton intention, mais elle sera vaine pour moi. Ma raison n'est
+pas facile à séduire; aussi pour t'épargner, plus qu'à moi, la perte
+d'un plus long entretien,--je te laisse.--Adieu.
+
+(Manfred sort.)
+
+L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.
+
+C'eût été une noble créature. Quelle énergie! Quel glorieux assemblage
+de puissans élémens, s'ils eussent été combinés avec sagesse! Mais tel
+qu'il est, c'est un effrayant chaos,--des lumières et des
+ténèbres,--l'esprit et la matière,--les passions et la pure
+intelligence, tout cela se confondant et se combattant sans cesse, en
+repos ou dans une action destructrice. Il périra; et encore ne doit-il
+pas périr. Je veux faire une nouvelle tentative, car de telles ames sont
+dignes de rédemption. Mon devoir m'ordonne de ne rien négliger pour
+parvenir à un but aussi saint. Je le suivrai,--mais avec prudence,
+quoique ne le perdant pas de vue.
+
+(L'abbé sort.)
+
+
+SCÈNE II.
+
+(Autre chambre.)
+
+MANFRED et HERMAN.
+
+
+HERMAN.
+
+Monseigneur, vous m'avez dit de vous attendre au coucher du soleil;
+voilà qu'il se plonge derrière la montagne.
+
+MANFRED.
+
+Vraiment? Je le veux regarder.
+
+(Manfred s'approche de la fenêtre.)
+
+Sphère glorieuse! Idole des premiers hommes; idole de cette race
+vigoureuse de géans[a4],-nés des embrassemens des anges et d'un sexe qui
+les surpassait en beauté, et qui fit à jamais déchoir les esprits errans
+dans l'espace.--Glorieuse sphère! Oui, tu fus adorée avant que n'ait été
+révélé le mystère de ton créateur! Toi, premier ministre du
+Tout-Puissant, qui, sur le sommet de leurs montagnes, réjouissais les
+cœurs des bergers chaldéens, et recevais leurs prières! Toi, dieu
+matériel, reflet de l'Inconnu, qui t'a engendré pour être son ombre ici
+bas! Toi, la plus noble planète, centre de plusieurs autres planètes!
+C'est toi qui prolonges la durée de notre terre, qui vivifies les corps
+et les ames de ceux qu'échauffe la douce chaleur de tes rayons! Roi des
+saisons! Roi des climats et des créatures vivantes! De loin ou de près,
+nous recevons une teinte de ta splendeur, soit en nous, soit hors de
+nous. Que tu surgisses au matin, que tu brilles sur nos têtes, que tu te
+replonges dans l'océan, c'est toujours dans l'éclat de ta gloire! Adieu!
+Je ne dois plus te revoir. Mon premier regard d'amour et d'admiration
+fut pour toi; reçois donc mon dernier regard. Tu ne brilleras plus sur
+celui pour qui l'existence et ta chaleur ont été un don empoisonné. Il
+est parti: je le suivrai.
+
+(Manfred sort.)
+
+
+SCÈNE III.
+
+(Les montagnes.--Le château de Manfred à quelque distance.--Une terrasse
+devant une tour.--Crépuscule.)
+
+HERMAN, MANFRED, et autres domestiques de Manfred.
+
+
+HERMAN.
+
+Étrange, en vérité! Chaque nuit, depuis nombre d'années, il poursuit ses
+longues veilles dans cette tour, sans souffrir la présence d'un seul
+témoin. J'y suis entré; quelques-uns des nôtres y sont entrés plusieurs
+fois, et nous n'en sommes pas plus avancés sur la nature d'études
+auxquelles on dit qu'il se livre. Sois sûr qu'il y a là-dedans une autre
+chambre où personne n'a jamais été admis. Pour ma part, je donnerais de
+bon cœur mes trois années de gages pour voir clair à tous ces mystères.
+
+MANUEL.
+
+Ne t'y hasarde point, crois-moi; qu'il te suffise de ce que tu sais
+déjà.
+
+HERMAN.
+
+Ah! Manuel! tu es vieux, toi, tu es habile, et tu pourrais nous en
+apprendre beaucoup. Voilà long-tems que tu habites ce château.--Combien
+donc d'années déjà?
+
+MANUEL.
+
+J'y étais avant la naissance du comte Manfred. J'ai servi son père,
+auquel il ne ressemble guère.
+
+HERMAN.
+
+C'est ce qui arrive à plus d'un fils. En quoi différaient-ils donc?
+
+MANUEL.
+
+Je ne parle pas pour les traits et l'extérieur, mais pour l'esprit et le
+genre de vie qu'il menait. Le comte Sigismond était fier;--mais d'un
+caractère franc et joyeux:--bon guerrier et homme de plaisir. Celui-là
+ne s'enterrait pas dans les livres et dans la solitude, passant la nuit
+dans de sombres veilles; pour lui, la nuit était un tems de fête, plus
+gai, ma foi, que le jour. On ne le voyait pas errer à travers les bois
+et les rochers comme un loup sauvage, ni fuir les hommes et leurs
+plaisirs.
+
+HERMAN.
+
+Maudit soit le tems où nous sommes! Mais celui-là, sur mon ame, était
+joyeux. Je voudrais qu'il vînt de rechef visiter ces vieilles murailles,
+qui semblent n'en avoir plus gardé le moindre souvenir!
+
+MANUEL.
+
+Oh! elles changeront de maître auparavant. En vérité, Herman, j'ai vu
+d'étranges choses ici.
+
+HERMAN.
+
+Allons, ne sois plus si réservé. Pendant que nous faisons notre garde,
+raconte-moi quelque histoire. Je t'ai déjà entendu parler avec mystère
+d'un événement qui arriva ici même, près de la tour.
+
+MANUEL.
+
+C'était une nuit, par Dieu! Je me le rappelle parfaitement, à la tombée
+de la nuit, et tout juste un soir comme celui-ci:--ce nuage rouge que tu
+vois arrêté sur la cime de l'Eigher, y était aussi;--tellement qu'il me
+semble que ce soit le même. Le vent, bien qu'assez faible, annonçait un
+orage, et les neiges de la montagne commençaient à briller à la lueur de
+la lune levante. Le comte Manfred était enfermé dans sa tour, comme il y
+est en ce moment, et occupé,--ma foi, nous n'en savons rien. Mais il
+avait alors avec lui la seule compagne de ses courses et de ses veilles,
+la seule des créatures vivantes qu'il parût aimer,--à laquelle, du
+reste, il était attaché par les liens du sang:--lady Astarté,
+sa--silence! qui vient ici?
+
+(Entre l'abbé de Saint-Maurice.)
+
+L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.
+
+Où est votre maître?
+
+HERMAN.
+
+Là, dans la tour.
+
+L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.
+
+J'ai à lui parler.
+
+MANUEL.
+
+Impossible; il veut être seul, et personne n'entrera.
+
+L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.
+
+Je prends tout le mal sur moi, s'il y a mal.--Il faut absolument que je
+le voie.
+
+HERMAN.
+
+Tu l'as déjà vu ce soir.
+
+L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.
+
+Herman, je te l'ordonne; frappe, et dis au comte que je suis ici.
+
+HERMAN.
+
+Nous n'oserons jamais.
+
+L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.
+
+En ce cas, je vais donc m'annoncer moi-même.
+
+MANUEL.
+
+Révérend père, arrête.--Au nom du ciel, attends un moment.
+
+L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.
+
+Qu'as-tu donc?
+
+MANUEL.
+
+Sortons.--Je te l'expliquerai bientôt. (Ils sortent.)
+
+
+SCÈNE IV.
+
+(Intérieur de la tour.)
+
+
+MANFRED, seul.
+
+Chaque étoile est à son poste; la lune resplendit sur les cimes
+neigeuses des montagnes.--Que tout cela est beau! Toujours je reviens à
+la nature, car l'aspect de la nuit m'a été plus familier que l'aspect
+des hommes; dans son ombre étoilée, dans sa sombre et solitaire beauté,
+le langage d'un autre monde m'a été révélé. Je me rappelle que dans ma
+jeunesse,--alors que j'errais par le monde,--pendant une nuit semblable
+à celle-ci, je m'arrêtai dans l'enceinte du Colysée, au milieu des plus
+nobles ruines de l'antique et puissante Rome. Les arbres qui croissent
+entre les arches brisées se balançaient mollement dans l'ombre bleue de
+la nuit, et les étoiles se montraient à travers les fentes des ruines.
+De l'autre rive du Tibre, l'on entendait les aboiemens du chien de
+garde, tandis qu'à mes côtés, du sein du palais des Césars, sortait le
+cri plaintif du hibou, que venait interrompre, de tems à autre, la
+joyeuse chanson des sentinelles éloignées portée par la brise légère.
+Quelques cyprès plantés au-delà de la brèche qu'a faite le tems
+semblaient borner l'horizon, bien qu'ils ne fussent qu'à une portée de
+trait,--à l'endroit où habitèrent les Césars, et où habitent aujourd'hui
+les oiseaux nocturnes au chant monotone. Des arbres s'élèvent du milieu
+des remparts détruits, enlaçant leurs racines dans les tombeaux des
+empereurs; le lierre rampe où croissait le laurier; mais le Cirque,
+teint du sang du gladiateur, est encore débout,--noble débris, ruine
+imposante,--alors que les demeures des Césars, les palais des Augustes
+gisent sur la terre, triste amas de décombres.--Et toi, lune errante, tu
+éclairais ce tableau de tes rayons; ta pâle et tendre lueur adoucissait
+la sauvage austérité d'une scène de désolation; il semblait que, de
+nouveau, comblant le vide des siècles, tu rendisses à ces lieux un
+ancien éclat perdu, sans effacer toutefois la beauté nouvelle qu'ils ont
+acquise. Peu à peu, je surpris dans mon cœur une adoration silencieuse
+de ces grands débris de l'antiquité, et je me voyais en présence des
+rois du monde qui, en dépit de l'impitoyable mort, dominent encore si
+puissamment nos esprits, du fond de leurs tombeaux.--C'était une nuit
+comme celle-ci! Il est étrange que je me la rappelle à ce moment;--mais
+j'ai souvent remarqué que nos pensées s'envolent loin de nous, alors
+même que nous nous efforçons de les rassembler et de leur imprimer une
+direction quelconque.
+
+(Entre l'abbé de Saint-Maurice.)
+
+L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.
+
+Comte Manfred! pardonne qu'une seconde fois je vienne à toi. Que mon
+humble zèle ne t'offense pas par cette brusque visite; et s'il y a mal,
+que le mal retombe sur moi seul. Peut-être, néanmoins, sera-t-elle d'un
+salutaire effet pour ton esprit,--et que ne puis-je dire pour ton
+cœur!--car si mes paroles et mes prières parvenaient à te toucher, je
+rappellerais à lui un noble esprit qui s'est égaré, mais qui n'est pas
+perdu sans retour.
+
+MANFRED.
+
+Tu ne me connais pas; mes jours sont comptés, mes actions jugées.
+Retire-toi, ce lieu te serait dangereux.--Retire-toi!
+
+L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.
+
+Prétends-tu me menacer?
+
+MANFRED.
+
+Non pas moi; j'ai simplement dit qu'il y avait péril ici, et je voulais
+t'en éloigner.
+
+L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.
+
+Que veux-tu dire?
+
+MANFRED.
+
+Regarde, là! Vois-tu quelque chose?
+
+L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.
+
+Rien.
+
+MANFRED.
+
+Regarde, là, te dis-je; regarde avec assurance. Maintenant, dis-moi ce
+que tu vois.
+
+L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.
+
+Ce qui serait vraiment capable de me faire trembler;--mais je ne tremble
+pas.--Je vois, du sein de la terre, s'élever un noir et terrible
+fantôme, semblable à un dieu infernal. Il dérobe sa figure sous un
+manteau, et des nuages épais entourent son corps. Il s'arrête entre toi
+et moi;--non, je ne crains rien.
+
+MANFRED.
+
+Aussi, n'as-tu rien à redouter.--Il ne s'attaquera point à toi;--mais
+son aspect peut glacer tes vieux membres. Encore une fois--retire-toi.
+
+L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.
+
+Et moi, pour la dernière fois,--non.--Je vaincrai cet ennemi
+d'enfer.--Que vient-il demander ici?
+
+MANFRED.
+
+Ce qu'il--oui,--que vient-il demander ici? Je ne l'ai point appelé,--il
+est venu sans ordre.
+
+L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.
+
+Hélas! infortuné mortel! Qu'as-tu donc à démêler avec de pareils hôtes?
+Je tremble pour ton salut. Pourquoi fixe-t-il ainsi ses regards sur toi,
+et toi tes regards sur lui? Ah! le voilà qui découvre ses traits; sur
+son front est gravée l'empreinte de la foudre; de son œil s'échappe
+l'affreuse immortalité de l'enfer:--fuis, maudit!
+
+MANFRED.
+
+Parle.--Quelle est ta mission?
+
+L'ESPRIT.
+
+Partons!
+
+L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.
+
+Qui es-tu, être inconnu? Réponds--réponds!
+
+L'ESPRIT.
+
+Le génie de cet homme.--Partons, il est tems.
+
+MANFRED.
+
+Je suis préparé à tout; mais je nie que tu aies aucun pouvoir sur moi.
+Qui t'a envoyé?
+
+L'ESPRIT.
+
+Tu l'apprendras un jour.--Partons! partons!
+
+MANFRED.
+
+J'ai commandé à des êtres d'une essence plus élevée que la tienne; j'ai
+lutté avec tes maîtres. Disparais!
+
+L'ESPRIT.
+
+Mortel! ton heure a sonné.--Partons, te dis-je!
+
+MANFRED.
+
+Je sais, je savais depuis long-tems que mon heure était arrivée; mais
+non pour rendre mon ame à un être tel que toi. Va-t'en: je mourrai comme
+j'ai vécu,--seul.
+
+L'ESPRIT.
+
+J'appellerai donc mes frères.--Levez-vous!
+
+(D'autres esprits paraissent.)
+
+L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.
+
+Hors d'ici! méchans! hors d'ici!--Je vous le dis, vous n'avez aucune
+puissance là où la religion a puissance. Je vous somme, au nom--
+
+L'ESPRIT.
+
+Vieillard! nous savons qui nous sommes, et nous connaissons notre devoir
+et ton ministère. N'use pas en vain tes saintes paroles. Tout effort est
+inutile: cet homme est condamné. Pour la dernière fois, qu'il
+m'écoute!--Partons! partons!
+
+MANFRED.
+
+Tous, je vous brave.--Oui, bien que je sente mon ame se séparer de moi,
+je vous défie tous. Tant qu'il me restera un souffle terrestre, ce sera
+pour verser le mépris sur vous.--Mes forces terrestres lutteront avec
+des esprits; et ce que vous emporterez de moi, vous l'emporterez
+lambeaux par lambeaux.
+
+L'ESPRIT.
+
+Orgueilleux rebelle! Est-ce donc là ce magicien qui voulait pénétrer
+dans le monde invisible et s'égaler à nous?--Se peut-il que tu sois si
+amoureux de la vie, de la vie qui n'a été pour toi que désolation?
+
+MANFRED.
+
+Tu mens, toi, faux ennemi! Ma vie est à sa dernière heure, je le sais,
+et ne voudrais pas racheter une minute de cette heure. Aussi, n'est-ce
+pas contre la mort que je lutte, mais contre toi et ces anges déchus qui
+t'entourent. Ce n'est pas de vos mains que j'ai reçu mon ancien pouvoir,
+mais d'une science supérieure à la vôtre:--du travail,--de l'audace,--de
+la longueur des veilles,--de la force de mon esprit, et de ces
+mystérieuses connaissances découvertes par nos pères,--en ce tems où la
+terre voyait les hommes et les esprits marcher de compagnie, et que vous
+n'aviez sur nous aucune prééminence. Je m'appuie sur ma propre force
+pour vous défier.--Retournez aux lieux d'où vous êtes venus:--je me ris
+de vous et vous méprise!--
+
+L'ESPRIT.
+
+Tu oublies que tous tes crimes t'ont rendu--
+
+MANFRED.
+
+Qu'ont à faire mes crimes avec toi? mes crimes punis par d'autres crimes
+et par de plus grands criminels!--Retourne à ton enfer! tu n'as, je le
+sens, aucune puissance sur moi. Jamais je ne deviendrai ta proie, c'est
+là ce que je sais. Ce qui est fait est fait. Je porte au-dedans de moi
+une torture à laquelle tu n'as rien à ajouter. L'ame immortelle se juge
+d'après ses bonnes ou ses mauvaises pensées; elle est elle-même sa
+propre source du bien ou du mal. Elle est sa place et son tems,--et
+lorsqu'une fois ce sens intime est dépouillé de son enveloppe mortelle,
+il ne reçoit plus aucune sensation des objets qui flottent à l'entour de
+lui; mais il s'absorbe tout entier dans la souffrance ou dans la joie
+que lui inflige ou lui accorde la conscience de son propre mérite. Quant
+à toi, tu ne m'as pu tenter, et tu ne saurais me tenter; je n'ai point
+été ta dupe, je ne serai point ta proie. Je fus et je serai mon propre
+destructeur.--Fuyez, misérables ennemis! La main de la mort pèse sur
+moi,--mais non votre main!
+
+(Les démons disparaissent.)
+
+L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.
+
+Hélas! comme tu es pâle;--tes lèvres blanchissent,--ta poitrine est
+oppressée,--des râlemens étouffés s'échappent de ta gorge.--Donne une
+prière au ciel.--Prie,--ne fût-ce qu'en pensée;--mais ne meurs pas
+ainsi!
+
+MANFRED.
+
+Il est trop tard.--Mon œil obscurci peut à peine t'entrevoir; tout nage
+autour de moi, et la terre semble me soulever. Adieu!--Donne-moi ta
+main.
+
+L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.
+
+Froide,--froide,--son cœur aussi.--Au moins une prière!--Hélas! que
+vas-tu devenir?
+
+MANFRED.
+
+Vieillard! il n'est pas si difficile de mourir!
+
+(Manfred expire.)
+
+L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.
+
+Il est parti;--son ame a pris son vol loin de notre terre,--vers quels
+lieux?--Je frémis d'y songer;--mais il n'est plus.
+
+FIN DU TROISIÈME ET DERNIER ACTE.
+
+
+
+
+ NOTES DE MANFRED.
+
+
+NOTE a1, PAGE 25.
+
+_Les rayons de l'arc-en-ciel se courbent en arceaux_, etc. Cet effet est
+produit par les rayons du soleil sur la partie inférieure des torrens
+des Alpes. On dirait absolument un arc-en-ciel, et si rapproché de la
+terre, que l'on pourrait se promener sous sa voûte. Il se dissipe
+ordinairement vers midi.
+
+NOTE a2, PAGE 29.
+
+_Celui qui, à Gadara, évoqua, de leurs retraites humides, Éros et
+Antéros._ Le philosophe Jamblicus. L'histoire de l'évocation d'Éros et
+d'Antéros se peut lire dans la vie écrite par Eunapius. Cette histoire
+est très-bien racontée.
+
+
+NOTE a3, PAGE 34.
+
+_Il n'obtint qu'une réponse vague et obscure, mais qui bientôt
+s'expliqua pour lui._ L'histoire de Pausanias, roi de Sparte (qui
+commandait les Grecs à la bataille de Platée, et qui fut mis à mort plus
+tard, pour avoir voulu trahir les Lacédémoniens), et de Cléonice, est
+rapportée par Plutarque dans la vie de Cimon. Pausanias le sophiste en
+parle aussi dans sa description de la Grèce.
+
+NOTE a4, PAGE 56.
+
+_De cette race vigoureuse de géans, nés des embrassemens des anges._
+«Les fils de Dieu virent les filles des hommes et les trouvèrent
+belles.»
+
+«Il y avait, en ces jours-là, des géans sur la terre; et par la suite,
+quand les _fils de Dieu_ se furent rapprochés des filles des hommes, et
+que celles-ci eurent eu des enfans d'eux, ces mêmes enfans devinrent des
+hommes puissans, des hommes qui jouirent autrefois d'un grand renom.»
+
+(_Genèse_, chap. VI, versets 2 et 4.)
+
+FIN DES NOTES DE MANFRED.
+
+
+
+
+ MARINO FALIERO,
+ DOGE DE VENISE.
+
+ TRAGÉDIE HISTORIQUE.
+
+
+
+
+PRÉFACE.
+
+La conspiration du doge Marino Faliero est l'un des événemens les plus
+remarquables que renferment les annales du gouvernement, de la ville et
+du peuple les plus singuliers de nos tems modernes. Elle eut lieu en
+1355. Tout, dans Venise, est ou a été extraordinaire; son aspect a l'air
+d'un rêve, son histoire a l'air d'un roman. On peut voir dans toutes les
+chroniques, l'histoire de Faliero; les plus longs détails se retrouvent
+dans le livre de la _Vie des Doges_, par Marin Sanuto: nous les avons
+transcrits dans l'appendice. Ce récit est simple et clair; peut-être
+même est-il plus dramatique que tous les drames que l'on pourrait être
+tenté de faire sur le même sujet.
+
+On doit présumer que Marino Faliero fut un homme de talent et de cœur.
+On le voit au siège de Zara, commandant en chef les forces de terre,
+mettant en fuite le roi de Hongrie et ses quatre-vingt mille hommes, lui
+tuant huit mille soldats, et n'en tenant pas moins, durant ce tems, les
+assiégés en échec. Je ne vois, dans l'histoire, de comparable à cet
+exploit, que ceux de César à Alisia[loc1], et du prince Eugène à
+Belgrade. Faliero fut, dans la même guerre encore, choisi pour commander
+la flotte, et il prit Capo-d'Istria. Puis, nommé plus tard ambassadeur à
+Gênes et à Rome, c'est dans cette dernière ville qu'il reçut la nouvelle
+de son élection à la dignité de doge. Son éloignement prouve assez que
+l'intrigue n'avait eu, dans cette promotion, aucune part, puisqu'il
+apprit en même tems la mort de son prédécesseur et le choix qu'on venait
+de faire de sa personne pour le remplacer. Mais il paraît que son
+caractère était intraitable. Sanuto raconte que, plusieurs années
+auparavant, étant podestat et capitaine de Trévise, il avait _frotté les
+oreilles_ d'un évêque, qui avait mis une certaine lenteur à lui porter
+le Saint-Sacrement. Le bon Sanuto le tance, il est vrai, de cet
+emportement, mais il ne nous apprend pas si le sénat songea à l'en
+punir, ou même à le lui reprocher pendant la durée de son office. Quant
+à l'église, on doit présumer qu'elle n'en conserva pas de ressentiment,
+puisque nous voyons qu'il fut ensuite ambassadeur à Rome, et investi,
+par Lorenzo, comte-évêque de Ceneda, du fief de Val di Marino, dans la
+Marche de Trévise, avec le titre de comte. J'ai puisé ces faits dans
+Sanuto, Vettor Sandi, Andrea Navagero, et la relation du siége de Zara,
+publiée pour la première fois par l'infatigable abbé Morelli, dans ses
+_Monumenti Veneziani di varia litteratura_, imprimés en 1796: j'ai lu
+tous ces ouvrages dans leur langue originale. Quant aux modernes, Daru,
+Sismondi et Laugier, ils se sont bornés presqu'en tout à suivre les
+chroniques les plus anciennes. Sismondi, cependant, attribue à la
+_jalousie_ du doge cette conspiration; mais cette assertion n'est pas
+garantie par les écrivains nationaux. Vettor Sandi dit bien: _Altri
+scrissero che... della gelosa suspicion di esso Doge siasi fatto_
+(Michel Steno) _staccar con violenza_, etc., etc.; mais il ne paraît
+avoir nullement suivi l'opinion générale, et l'on ne trouve aucune trace
+de cette prétendue jalousie dans Sanuto ni dans Navagero. Sandi lui-même
+ajoute l'instant d'après que: _Per altre Veneziane memorie traspiri, che
+non il_ solo _desiderio di vendetta lo dispose alla conjiura, ma anche
+la innata abituale ambizion sua, per cui anelava a farsi principe
+independente_. Il semble que ce désir de vengeance fut excité par la
+grossière injure que Michel Steno avait tracée sur le fauteuil ducal, et
+par la trop légère punition que les Quarante avaient infligée au
+calomniateur, l'un de leur _tre capi_. Quant à la _dogaressa_, on n'a
+jamais songé à porter la plus légère atteinte à sa réputation de vertu,
+tandis qu'on a vanté sa beauté et remarqué sa jeunesse. Les attentions
+de Steno n'étaient pas même dirigées vers elle, mais sur l'une de ses
+suivantes. Ainsi, nulle part (à moins qu'on ne prenne pour une assertion
+l'_on dit_ de Sandi), je ne trouve que le doge ait été entraîné par la
+jalousie qu'il concevait de sa femme; on doit plutôt conjecturer qu'il
+le fut par son respect pour elle, et le sentiment de son honneur
+compromis, tandis que ses services passés et la dignité dont alors il
+était revêtu semblaient devoir en être la sauvegarde.
+
+[Note loc1: Byron écrit _Élésia_; mais c'est évidemment une faute
+d'impression. L'exploit que rappelle ici notre poète est longuement et
+admirablement décrit dans le septième livre des _Commentaires_.
+ (_N. du Tr._)]
+
+Je ne connais chez les écrivains anglais aucune allusion à cet
+événement, si ce n'est dans les _Vues d'Italie_ du docteur Moore. Son
+récit est mensonger et séduisant, plein de plaisanteries usées sur les
+vieux maris et les jeunes femmes. L'auteur s'étonne qu'une si petite
+cause ait produit un aussi grand effet, et il est inconcevable qu'un
+observateur aussi judicieux, aussi sévère que l'auteur de _Zéluco_ ait
+pu trouver en cela quelque chose de surprenant. Oublie-t-il donc qu'une
+jatte d'eau répandue sur la robe de Mrs. Marsham fit ôter le
+commandement au duc de Marlborough, et conduisit à la honteuse paix
+d'Utrecht; que Louis XIV fut plongé dans les plus désastreuses guerres,
+parce que son ministre, l'ayant aperçu d'une fenêtre en flagrant délit,
+avait souhaité de lui trouver d'autres occupations; qu'Hélène perdit
+Troie; que Lucrèce chassa les Tarquins de Rome; que la Cava appela les
+Maures en Espagne; qu'un mari outragé conduisit les Gaulois à Clusium,
+et de là à Rome; qu'un simple vers de Frédéric II, roi de Prusse, sur
+l'abbé de Bernis, et une épigramme sur Mme de Pompadour, conduisirent à
+la bataille de Rosbach; que la conduite scandaleuse de Dearbhorgil avec
+Mac Murchad poussa l'Angleterre à l'asservissement de l'Irlande; qu'un
+moment de pique entre Marie-Antoinette et le duc d'Orléans précipita la
+première expulsion des Bourbons; et, pour ne pas multiplier les
+exemples, que Commode, Domitien et Caligula moururent victimes, non de
+leur tyrannie publique, mais d'une vengeance particulière; et qu'une
+défense faite à Cromwell de s'embarquer pour l'Amérique perdit et le roi
+et la république? Après ces exemples, et avec la moindre réflexion, il
+est vraiment singulier de voir le docteur Moore s'étonner qu'un homme
+habitué au commandement, un homme qui avait été employé dans les charges
+les plus importantes, ait amèrement ressenti, dans un âge avancé, un
+affront resté impuni, et le plus vif qu'on puisse faire à un homme,
+qu'il soit prince ou le dernier des citoyens. L'âge de Faliero ne fait
+rien ici, si ce n'est qu'il justifie mieux encore le ressentiment.
+
+La rage du jeune homme est comme la paille sur le feu, mais la colère du
+vieillard est comme un fer rouge[loc2].
+
+Les jeunes gens commettent et oublient facilement l'outrage; le
+vieillard est plus circonspect, et a plus de mémoire.
+
+[Note loc2: Shakspeare, _Roi Lear_.]
+
+Les réflexions de Laugier sont plus philosophiques:
+
+ Tale fù il fine ignominioso di un' uomo, che la sua nascità,
+ la sua età, il suo carattere dovevano tener lontano dalle
+ passioni produttriei de' grandi delitti. I suoi _talenti_
+ per longo tempo esercitati ne' maggiori impieghi, la sua
+ capacità sperimentata ne' governi e nella ambasciate, gli
+ avevano acquistato la stima et la fiduccia de' cittadini, ed
+ avevano uniti i suffragi per collocarlo alla testa della
+ repubblica. Innalzato ad un' grado che terminava
+ gloriosamente la sua vita, il risentimento di un' inguiria
+ leggiera insinua nel suo cuore tal veleno che basta a
+ corrompere le antiche sue qualità e a condurlo al termine de
+ iscellerati; serio esempio, che prova _non esservi età in
+ qui la prudenza umana sia sicura_, e che nell' uomo restano
+ sempre passioni capaci a disonorarlo quando non invigili
+ sopra stesso.
+
+ (LAUGIER, _traduction italienne_, vol. IV, p. 30 et 31.)
+
+Où le docteur Moore a-t-il vu que Marino Faliero ait imploré sa vie?
+J'ai compulsé les chroniqueurs, et n'y ai rien trouvé de cette espèce;
+il est vrai qu'il avoua tout. On le conduisit devant la torture; mais on
+ne dit nulle part que les tourmens lui aient fait demander grâce; et
+cette circonstance de l'avoir mis en présence de la torture semble
+prouver tout autre chose qu'un défaut de courage, que d'ailleurs les
+historiens, peu disposés à le favoriser, n'auraient pas manqué de
+mentionner. Une pareille prière est aussi contraire à la vérité de
+l'histoire qu'elle l'eût certainement été à son caractère comme soldat,
+et à l'âge dans lequel il vivait et auquel il mourut. Je ne sais rien
+qui puisse justifier celui qui, après un certain intervalle de tems, se
+permet de calomnier un caractère historique. La vérité doit du moins
+appartenir aux morts et aux malheureux; et ceux qui perdirent la vie sur
+un échafaud ont en général assez de leurs fautes, sans qu'on leur
+attribue une faiblesse que la grande probabilité de la fin violente
+qu'on leur réservait rend tout-à-fait invraisemblable. Le voile noir
+peint à la place assignée, dans le rang des doges, à Marino Faliero, et
+l'escalier du géant, où il fut couronné, découronné et décapité,
+frappent aussi fortement mon imagination que le font la violence de son
+caractère et son étrange histoire. Plus d'une fois j'ai cherché, en
+1819, sa tombe dans l'église San Giovani e San Paolo. Un jour que
+j'étais arrêté devant le monument d'une autre famille, un prêtre vint à
+moi et me dit: _Je pourrais vous montrer des monumens plus beaux que
+cela._ Je lui appris que j'étais à la recherche de ceux de la famille
+Faliero, et en particulier du doge Marino. «Oh! répliqua-t-il, je vais
+vous y conduire;» et me menant à l'extérieur, il me fit remarquer dans
+le mur un sarcophage, avec une inscription illisible. Il m'apprit qu'il
+se trouvait auparavant dans un couvent contigu, mais qu'on l'en avait
+tiré à l'époque de l'arrivée des Français pour le placer dans cet
+endroit; qu'on avait ouvert la tombe au moment de son déplacement; que
+quelques os restaient encore, mais aucune trace positive de la
+décapitation. La statue équestre dont j'ai fait mention dans le
+troisième acte, comme étant placée devant cette église, n'est pas d'un
+Faliero, mais de quelque autre guerrier, maintenant oublié; quoique
+d'une date postérieure. Il y eut deux autres doges de la même famille
+avant Marino: Ordelafo, qui fut tué en 1117, dans une bataille à Zara,
+où plus tard son descendant vainquit les Huns; et Vital Faliero, qui
+régnait en 1082. La famille, originaire de Fano, était l'une des plus
+illustres en noblesse et en opulence de la ville, qui réunissait les
+familles les plus riches et les plus anciennes de l'Europe. L'étendue
+que j'ai donnée à mon drame prouve assez l'intérêt que j'y avais pris.
+Je puis avoir fait une mauvaise tragédie, mais du moins aurai-je
+transporté dans notre langue un événement historique vraiment digne de
+mémoire.
+
+Il y a maintenant quatre ans que je médite cet ouvrage; et avant d'avoir
+complètement examiné les auteurs, j'étais disposé à choisir pour mobile
+de l'action la jalousie de Faliero. Mais je reconnus que cela n'avait
+aucun fondement historique; et comme d'ailleurs la jalousie est une
+passion usée sur la scène, j'ai préféré suivre pas à pas la vérité. Je
+fus d'ailleurs sur ce point parfaitement conseillé par feu Matthew
+Lewis, auquel je confiai mon plan à Venise, en 1817. «Si vous faites
+votre héros jaloux, me dit-il, songez qu'il vous faudra lutter avec les
+écrivains classiques (pour ne rien dire de Shakspeare) et avec un sujet
+usé; conservez plutôt le naturel violent du doge, il vous suffira, si
+vous le reproduisez exactement; et tracez votre complot de la manière la
+plus régulière qu'il vous sera possible.» Sir William Drummond m'a donné
+à peu près les mêmes conseils. Il ne m'appartient pas de décider si j'ai
+bien suivi ces avis, et si j'ai bien fait de les suivre. Je n'ai pas le
+moindre désir de voir mon drame représente; dans la situation présente
+du théâtre, peut-être n'est-il pas susceptible de satisfaire une
+ambition bien haute; et d'ailleurs j'ai trop long-tems été derrière la
+scène pour avoir jamais conçu l'espoir d'y produire mes ouvrages. Je ne
+conçois pas qu'un homme d'une sensibilité irritable consente bien à se
+mettre à la merci d'un auditoire.--Les dédains du lecteur, l'âcreté de
+la critique, la rudesse des _réviseurs_ sont des calamités vagues et
+lointaines; mais la fureur d'un auditoire intelligent ou inepte, à
+propos d'une production qui, bonne ou mauvaise, a coûté un travail
+d'intelligence à celui qui l'a faite, est une peine immédiate et
+palpable, à laquelle ajoutent encore les doutes que l'on peut former de
+la compétence des juges, et la conviction de l'imprudence qu'on a faite
+en les choisissant pour tels. Si j'étais capable de composer un ouvrage
+qu'on pût croire digne de la scène, le succès ne me ferait pas de
+plaisir, la chute me causerait beaucoup de peine. C'est pour cette
+raison que, même durant le tems où je faisais partie de la commission
+d'un théâtre, je ne l'ai jamais essayé et je ne l'essaierai
+jamais[loc3]; mais certainement il y a des ressources dramatiques
+partout où se trouvent Joanna Baillie, et Milman et John Wilson. La
+_City of the plague_ et la _Chute de Jerusalem_ sont remplies des plus
+beaux effets tragiques que l'on ait vus depuis Horace Walpole, si l'on
+en excepte certains passages d'_Ethwald_ et de _Monfort_. C'est
+aujourd'hui la mode de déprécier Horace Walpole; d'abord, parce qu'il
+était noble, ensuite parce qu'il était Anglais. Mais pour ne rien dire
+de ses incomparables _Lettres_ et du _Château de Trente_, il faut
+regarder comme l'_ultimus Romanorum_ l'auteur de la _Mère mystérieuse_,
+qui, loin d'être une méprisable pièce d'amour, est une tragédie de
+l'ordre le plus élevé. Walpole est le père de notre premier roman et de
+notre dernière tragédie, et sans doute, à ce double titre, il est digne
+de plus d'estime qu'aucun écrivain vivant, quel qu'il soit.
+
+[Note loc3: Tandis que j'étais membre de la vice-commission du théâtre
+de Drury-Lane, je puis rendre à mes collègues et à moi-même cette
+justice que nous fîmes de notre mieux pour ramener le drame à son
+ancienne régularité Je fis tout ce je pus pour obtenir la reprise de
+_Monfort_, et pour appuyer l'_Ivan_ de Sottheby, que l'on jugeait alors
+une pièce intéressante, et que j'essayai d'engager M. Coleridge à écrire
+une tragédie; mais tout cela en vain. Ceux qui ne sont pas dans le
+secret des coulisses auront de la peine à croire que l'_École du
+scandale_ est l'ouvrage _qui a fait le moins d'argent_, en égard au
+nombre de fois qu'on l'a joué depuis son apparition. Je tiens ce fait du
+directeur Dibdin. J'ignore ce qui est arrivé depuis le _Bertram_ de
+Maturin; de sorte que par ignorance je puis avoir l'air de faire la
+satire de certains excellens auteurs modernes; dans ce cas là, je leur
+en demande bien pardon. Il y a près de cinq ans que j'ai quitté
+l'Angleterre, et ce n'est que de cette année que j'ai jeté les yeux,
+depuis mon départ, sur quelque journal anglais; je ne sais quelque chose
+des matières de théâtre (et cela depuis seulement un an) que par
+l'intermédiaire de la gazette anglaise de Galignani qui s'imprime à
+Paris. Je ne puis donc être soupçonné de vouloir offenser des écrivains
+tragiques ou comiques, auxquels je souhaite tout le bonheur possible, et
+desquels je ne connais rien. Au reste, les plaintes que l'on forme de la
+situation actuelle de l'art dramatique ne doivent pas être attribuées à
+la faute des acteurs. Je ne puis rien imaginer de plus parfait que
+Kemble, Cooke et Kean dans leurs rôles divers, ou bien Elliston dans la
+comédie des _Gentelman_ et quelques rôles tragiques. Je n'ai pas vu miss
+O'Neill, ayant fait étude et tenu le serment de ne rien voir qui pût
+diviser ou affaiblir l'admiration que m'inspirait le souvenir de
+Siddons. Siddons et Kemble étaient l'idéal de l'action tragique; je n'ai
+jamais vu personne qui leur ressemblât, même pour les traits: et c'est
+pour cela que jamais nous ne reverrons Coriolan ou Macbeth. Quand on
+blâme Kean de manquer de dignité, il faut nous rappeler que ce mérite
+est un don de la nature et non pas de l'art, et que nulle étude ne peut
+le donner. Il est parfait dans tous les endroits où il n'y a rien de
+surnaturel; ses défauts mêmes appartiennent ou semblent appartenir aux
+rôles eux-mêmes, et semblent mieux reproduire la nature. Mais nous
+pouvons dire de Kemble, quant à sa manière de jouer, ce que le cardinal
+de Retz dit du marquis de Monrose: «Que c'était le seul homme qu'il eût
+vu qui lui rappelât quelqu'un des héros de Plutarque.»]
+
+En parlant du drame de _Marino Faliero_, j'oubliais de rappeler que le
+désir (trop faible encore) de respecter la règle des unités, qu'on
+accuse le théâtre anglais de trop fouler aux pieds, m'a décidé à
+représenter la conspiration comme déjà formée, et le doge y accédant
+long-tems après. Dans le fait, elle fut son propre ouvrage, et celui
+d'Israël Bertuccio. Quant au reste des personnages (à l'exception de la
+duchesse), aux incidens et à la durée de l'action, qui fut
+merveilleusement rapide, tout est strictement historique dans ma pièce,
+si ce n'est que toutes les délibérations eurent lieu, non pas dans une
+maison particulière, mais dans le palais ducal. Si je m'étais en cela
+conformé à la vérité; l'unité aurait été mieux gardée; mais j'ai préféré
+faire apparaître le doge dans la grande assemblée des conspirateurs, au
+lieu de le placer toujours en conversation monotone avec les mêmes
+individus. Je renvoie pour les faits aux extraits italiens de
+l'appendice.
+
+
+
+
+MARINO FALIERO,
+DOGE DE VENISE,
+TRAGÉDIE HISTORIQUE.
+
+
+PERSONNAGES.
+
+HOMMES.
+
+MARINO FALIERO, Doge de Venise.
+BERTUCCIO FALIERO, neveu du Doge.
+LIONI, noble et sénateur.
+BENINTENDE, président du Conseil des Dix.
+MICHEL STENO, l'un des trois chefs des Quarante.
+ISRAEL BERTUCCIO, gouverneur de l'arsenal.
+PHILIPPE CALENDARO,}
+DAGOLINO, } conspirateurs.
+BERTRAM, }
+SEIGNEUR DE LA NUIT (_Signore di Notte_), l'un des officiers
+de la République.
+PREMIER CITOYEN.
+SECOND CITOYEN.
+TROISIÈME CITOYEN.
+VINCENZO,}
+PIETRO, } officiers du palais ducal.
+BATTISTA,}
+LE SECRÉTAIRE DU CONSEIL DES DIX.
+GARDES, CONSPIRATEURS, CITOYENS.
+LE CONSEIL DES DIX, LA JUNTE, etc., etc.
+
+FEMMES.
+
+ANGIOLINA, femme du Doge.
+MARIANNE, son amie.
+Suivantes, etc.
+
+La scène est à Venise, année 1355.
+
+ MARINO FALIERO.
+
+
+
+
+ ACTE PREMIER.
+
+
+SCÈNE PREMIÈRE.
+
+(Une antichambre dans le palais du Doge.)
+
+PIETRO entre, en s'adressant à BATTISTA.
+
+
+PIETRO.
+
+Le messager n'est pas revenu?
+
+BATTISTA.
+
+Pas encore: comme vous me l'aviez ordonné, j'ai envoyé plusieurs fois,
+mais la seigneurie est réunie en conseil secret, et discute longuement
+l'affaire de Steno.
+
+PIETRO.
+
+Trop longuement; tel est du moins l'avis du Doge.
+
+BATTISTA:
+
+Mais de quel air supporte-t-il ces instans d'attente?
+
+PIETRO.
+
+Avec une patience admirable: placé à la table ducale dans toute la pompe
+qui appartient à son rang, il examine avec l'apparence d'une attention
+rigoureuse, pétitions, actes, rapports, plaintes, dépêches; mais si par
+hasard il entend le mouvement d'une porte éloignée, ou le bruit de
+quelqu'un qui semble approcher, ou le murmure d'une voix, ses yeux alors
+se relèvent avec vivacité, il s'élance de son fauteuil, puis s'arrête,
+se rasseoit encore, et laisse retomber ses yeux sur les papiers: mais je
+l'ai bien observé, et, pendant la dernière heure, il n'a pas tourné un
+feuillet.
+
+BATTISTA.
+
+On dit qu'il est fort ému, et sans doute il est, pour Steno, bien
+honteux de l'avoir offensé si durement.
+
+PIETRO.
+
+Oui, si c'était un pauvre diable; mais Steno est un noble, il est jeune,
+fier, brillant et d'humeur hardie.
+
+BATTISTA.
+
+Ainsi, vous pensez qu'on ne le jugera pas avec sévérité?
+
+PIETRO.
+
+Eh! mon Dieu, qu'on le juge avec justice; mais ce n'est pas à nous à
+prévenir la sentence des Quarante.
+
+BATTISTA.
+
+D'ailleurs on vient.--Quelles nouvelles, Vincenzo?
+
+VINCENZO.
+
+Tout est décidé, mais on ignore encore quel est le jugement; j'ai vu le
+président occupé à sceller le parchemin qui doit porter au Doge la
+décision des Quarante, et je cours l'en informer.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+SCÈNE II.
+
+(Appartement du Doge.)
+
+MARINO FALIERO et son neveu BERTUCCIO FALIERO.
+
+
+BERTUCCIO FALIERO.
+
+Ils ne peuvent vous refuser justice.
+
+LE DOGE.
+
+Oui, comme les Avogadori, qui renvoyèrent mon accusation aux Quarante,
+pour le faire juger par ses pairs, par le tribunal dont il fait lui-même
+partie.
+
+BERTUCCIO FALIERO.
+
+Ses pairs se garderont de le protéger; un tel acte ferait tomber en
+mépris toute espèce d'autorité.
+
+LE DOGE.
+
+Ne connaissez-vous donc pas Venise? Ne connaissez-vous pas les Quarante?
+mais nous allons bien voir.
+
+BERTUCCIO FALIERO, s'adressant à Vincenzo qui entre.
+
+Eh bien! quelles nouvelles?
+
+VINCENZO.
+
+Je suis chargé de dire à son altesse que la cour a rendu ses décisions,
+et qu'aussitôt l'expédition du jugement, la sentence sera présentée au
+Doge. En attendant, les Quarante saluent le prince de la république, et
+le prient d'agréer leurs marques de dévouement.
+
+LE DOGE.
+
+Fort bien, ils sont trop respectueux, ils ont une déférence excessive.
+La sentence, dites-vous, est rendue?
+
+VINCENZO.
+
+Je le répète à votre altesse, le président imprimait le sceau quand je
+fus appelé, afin d'en informer, sans perdre un instant, et le chef de la
+république, et le plaignant, qui ne font aujourd'hui qu'un seul.
+
+BERTUCCIO FALIERO.
+
+N'avez-vous pu deviner quelque chose de leur arrêt?
+
+VINCENZO.
+
+Non, monseigneur; vous connaissez la discrétion habituelle des cours de
+Venise.
+
+BERTUCCIO FALIERO.
+
+Mais il est toujours quelque indice pour un esprit vigilant, pour un œil
+exercé; un chuchotement, un murmure, l'aspect du tribunal plus ou moins
+solennel. Les Quarante ne sont que des hommes--les plus respectables,
+les plus sages, les plus justes, les plus prudens du monde--je le
+garantis: ils sont discrets comme la tombe à laquelle ils condamnent les
+criminels; mais avec tout cela, Vincenzo,--des yeux perçans comme les
+vôtres auraient dû lire dans leur contenance,--du moins dans celle des
+plus jeunes, l'arrêt qu'ils viennent de prononcer.
+
+VINCENZO.
+
+Je ne les vis qu'un moment, et je n'eus pas le tems d'approfondir ce qui
+se passait dans l'esprit ni même dans la contenance des juges;
+l'attention que je donnais à l'accusé, Michel Steno, m'empêchait--
+
+LE DOGE, l'interrompant.
+
+Et quel était son air, à lui, répondez?
+
+VINCENZO.
+
+Calme, sans être abattu, il semblait résigné au décret, quel qu'il
+fût;--mais on vient instruire son altesse.
+
+(Entre le secrétaire des Quarante.)
+
+LE SECRÉTAIRE.
+
+Le haut tribunal des Quarante offre ses vœux et son respect au premier
+magistrat de Venise, le Doge Faliero; il invite son altesse à prendre
+connaissance et à approuver la sentence rendue contre Michel Steno,
+d'une naissance noble, convaincu des charges à lui intentées, et
+détaillées avec le jugement, dans l'expédition que je vous présente.
+
+LE DOGE.
+
+Retirez-vous et attendez dehors ma réponse. (Le secrétaire et Vincenzo
+sortent.) Toi, prends ce papier: les caractères se confondent devant mes
+yeux, je ne puis les fixer.
+
+BERTUCCIO FALIERO.
+
+Patience, mon cher oncle; pourquoi tremblez-vous ainsi?
+
+LE DOGE.
+
+Lis donc.
+
+BERTUCCIO FALIERO, lisant.
+
+«Le conseil déclare, à l'unanimité, Michel Steno coupable, de son propre
+aveu, d'avoir, la dernière nuit du Carnaval, gravé sur le trône ducal
+les mots suivans...»
+
+LE DOGE.
+
+Voudrais-tu les répéter? Le voudrais-tu bien?--toi, un Faliero, revenir
+sur le sanglant déshonneur de notre famille déshonorée dans son
+chef?--Ce chef, le prince de Venise, la reine des cités!--La sentence.
+
+BERTUCCIO FALIERO.
+
+Pardon, mon noble seigneur, j'obéis. (Il lit.) «Que Michel Steno sera
+détenu sévèrement, au secret, pendant un mois...»
+
+LE DOGE.
+
+Continue.
+
+BERTUCCIO FALIERO.
+
+Voilà tout, monseigneur.
+
+LE DOGE.
+
+Comment! tout, dites-vous? Est-ce un songe?--Impossible.--Donne-moi ce
+papier. (Il arrache le papier et lit.) «Il est arrêté dans le conseil
+que Michel Steno...» Ah! mon neveu, ton bras.
+
+BERTUCCIO FALIERO.
+
+Remettez-vous; calmez ce transport. Je vais chercher du secours.
+
+LE DOGE.
+
+Restez, monsieur.--Ne faites pas un pas.--Je suis remis.
+
+BERTUCCIO FALIERO.
+
+Je ne puis m'empêcher de reconnaître avec vous que la punition est
+au-dessous de l'offense.--Il est honteux pour les Quarante d'avoir
+infligé une peine aussi légère à celui qui vous avait aussi hautement
+outragé, vous et eux, puisqu'ils sont vos sujets; mais il ne faut
+désespérer de rien, vous pouvez en appeler à eux-mêmes qui, voyant un
+semblable déni, reviendront sans doute sur la cause qu'ils avaient
+déclinée, et feront justice de l'insolent coupable. N'est-ce pas là
+votre avis, mon cher oncle? Vous ne m'écoutez pas: pourquoi demeurer
+ainsi immobile? au nom du ciel, répondez-moi.
+
+LE DOGE, jetant à terre son bonnet ducal et le foulant aux pieds.
+
+Oh! que les Sarrasins ne sont-ils dans Saint-Marc! comme je
+m'empresserais de leur faire hommage.
+
+BERTUCCIO FALIERO.
+
+Par le ciel, au nom de tous les saints! monseigneur:--
+
+LE DOGE.
+
+Laisse-moi! Ah! que les Génois ne sont-ils dans le port! Pourquoi,
+autour de ce palais, ne vois-je pas les Huns que je défis à Zara!
+
+BERTUCCIO FALIERO.
+
+Appartient-il au doge de Venise de parler ainsi!
+
+LE DOGE.
+
+Doge de Venise! Quel est maintenant le doge de Venise? qu'on me conduise
+à lui pour qu'il me rende justice.
+
+BERTUCCIO FALIERO..
+
+Si vous oubliez votre rang et les devoirs qu'il vous impose,
+rappelez-vous du moins celui d'homme, et triomphez de cet emportement;
+le doge de Venise--
+
+LE DOGE, l'interrompant.
+
+Il n'y en a pas--c'est un mot--quelque chose de pire, une expression
+dépourvue de sens. Quand le plus chétif, le plus vil, le dernier des
+misérables demande son pain, il peut, quand on le lui refuse, trouver
+quelque pitié dans un autre homme; mais celui qui demande en vain
+justice à ceux qui sont au-dessus des lois, celui-là est plus pauvre que
+le mendiant que l'on repousse--c'est un esclave--ce que je suis enfin,
+et toi et toute notre famille. Et quand le plus vil artisan nous montre
+au doigt, quand le noble nous accable de ses dédains, qui se chargera de
+notre vengeance?
+
+BERTUCCIO FALIERO.
+
+La loi, mon prince--
+
+LE DOGE, l'interrompant.
+
+Vous voyez ce qu'elle vient de faire: je n'ai recherché de réparation
+que dans la loi--je ne voulais pas de vengeance, mais justice.--Je ne
+choisis pour mes juges que ceux désignés par la loi.--Souverain, j'en
+appelai à mes sujets, ceux-là même qui m'avaient confié la souveraineté,
+et qu'ils avaient ainsi rendu doublement légitime. Eh bien! les droits
+de mon rang, de leur choix, de ma naissance et de mes services; mes
+honneurs, mes années, mes rides, mes courses, mes fatigues, mon sang
+enfin répandu pendant près de quatre-vingts années, tout cela fut mesuré
+dans la balance contre la plus odieuse insulte, l'affront le plus
+brutal, le crime le plus lâche d'un insolent patricien.--Tout cela fut
+trouvé plus léger! et voilà ce qu'il faut supporter!
+
+BERTUCCIO FALIERO.
+
+Je ne dis pas cela.--Mais si l'on rejette votre second appel, nous
+retrouverons d'autres moyens d'y suppléer.
+
+LE DOGE.
+
+En appeler encore! Es-tu bien le fils de mon frère, un rejeton de la
+race des Faliero? Es-tu le neveu d'un Doge et d'un sang qui donna trois
+princes à Venise? Mais tu parles bien--oui, désormais, il nous faut de
+la résignation.
+
+BERTUCCIO FALIERO.
+
+Oh! mon noble oncle, votre emportement va trop loin:--oui, je l'avoue,
+l'offense était grossière, la punition est mille fois trop douce; mais
+votre ressentiment est au-dessus de l'insulte. Si l'on nous outrage,
+nous demandons justice. Si on nous la refuse, nous la prenons; pour cela
+il faut du calme:--une profonde vengeance est fille d'un silence
+profond. J'ai tout au plus le tiers de vos années; j'aime notre maison;
+je vous honore, vous qui en êtes le chef, vous le tuteur, le guide de ma
+jeunesse;--mais bien que je comprenne votre douleur, et que je ressente
+votre injure, je frémis en voyant votre colère, semblable aux vagues de
+l'Adriatique, franchir toutes les bornes et se dissiper dans les airs.
+
+LE DOGE.
+
+Je te le dis--faut-il te le dire--ce que ton père aurait compris sans
+avoir besoin de paroles? N'as-tu de sensibilité que pour les tortures du
+corps? n'as-tu pas d'ame--pas d'orgueil--de passions--de sentimens
+d'honneur?
+
+BERTUCCIO FALIERO.
+
+C'est la première fois qu'on a mis en doute mon honneur, et de tout
+autre ce serait la dernière[loc4].
+
+[Note loc4: Voilà une imitation évidente du célèbre mot de Corneille:
+
+ Tout autre que mon père
+ L'éprouverait sur l'heure!]
+
+LE DOGE.
+
+Vous n'ignorez pas quel fut l'affront dont je me plains; un lâche
+reptile osa déposer son venin dans un infâme libelle et fit planer des
+soupçons--ah! ciel--sur ma femme, la plus délicate portion de notre
+honneur. Ses calomnies passèrent de bouche en bouche, grossies des
+commentaires injurieux et des jeux de mots obscènes d'une vile populace;
+et cependant d'orgueilleux patriciens avaient les premiers semé la
+calomnie, ils souriaient d'une imposture qui me transformait
+non-seulement en époux trompé, mais heureux et peut-être fier de sa
+honte.
+
+BERTUCCIO FALIERO.
+
+Mais, enfin, c'était un mensonge--vous le savez, et personne ne
+l'ignore.
+
+LE DOGE.
+
+Mon neveu! l'illustre Romain a dit: la femme de César ne doit pas être
+soupçonnée, et il renvoya sa femme.
+
+BERTUCCIO FALIERO.
+
+Cela est vrai--mais aujourd'hui--
+
+LE DOGE.
+
+Eh quoi! ce qu'un Romain ne pouvait souffrir, un souverain de Venise
+doit-il le supporter? Le diadême des Césars? Mais le vieux Dandolo
+l'avait refusé, et il accepta le bonnet ducal, qu'aujourd'hui je foule
+aux pieds, parce qu'il est dégradé.
+
+BERTUCCIO FALIERO.
+
+Cela est vrai--
+
+LE DOGE.
+
+Cela est--cela est!--loin de moi l'idée de punir une créature innocente,
+indignement calomniée parce qu'elle a pris pour époux un vieillard,
+autrefois l'ami de son père et le protecteur de sa famille; comme si
+l'éclat de la jeunesse et des traits imberbes pouvaient seuls captiver
+le cœur des femmes.--Je ne voulais pas venger sur elle l'infamie d'un
+autre, mais je demandais justice à mon pays, justice due au plus humble
+des hommes qui ayant une femme, dont la foi lui est douce, une maison
+dont les foyers lui sont chers, un nom dont l'honneur est tout pour lui,
+se voit atteint dans ces trois biens par le souffle odieux d'un
+calomniateur.
+
+BERTUCCIO FALIERO.
+
+Et quelle digne réparation pouvez-vous attendre?
+
+LE DOGE.
+
+O rage! N'étais-je pas le chef de l'état!--ne m'avait-on pas insulté sur
+mon trône, et rendu le jouet des hommes faits pour m'obéir? N'avais-je
+pas été outragé comme mari, insulté comme citoyen, avili, dégradé comme
+prince?--Une telle offense n'était-elle pas une complication de
+trahison? Et cependant il vit! S'il avait conduit le même stylet, non
+sur le trône d'un Doge mais, sur l'escabeau d'un paysan, il eût payé de
+son sang une telle audace; le poignard l'aurait au même instant frappé.
+
+BERTUCCIO FALIERO.
+
+Écoutez, il ne vivra pas jusqu'au soleil couchant.--Rapportez-vous du
+tout à moi, et calmez-vous.
+
+LE DOGE.
+
+Vois-tu, mon neveu, c'était bon hier: à présent je n'ai plus de fiel
+contre cet homme.
+
+BERTUCCIO FALIERO.
+
+Que voulez-vous dire? l'offense n'est-elle pas redoublée par cet inique;
+je ne dirai pas acquittement, car ils ont fait pis que de l'acquitter,
+en reconnaissant le crime, et ne le punissant pas.
+
+LE DOGE.
+
+Le crime est en effet redoublé, mais ce n'est plus par lui. Les Quarante
+ont conclu à un mois d'arrêt--il faut obéir aux Quarante.
+
+BERTUCCIO FALIERO.
+
+Leur obéir! à eux, qui ont oublié ce qu'ils doivent à leur souverain?
+
+LE DOGE.
+
+Comment, oui--vous le comprenez donc, enfin, jeune homme? oui, soit
+comme citoyen qui réclame justice, soit comme souverain de qui elle
+émane; ils m'ont également dépouillé de mes droits; et cependant
+garde-toi d'arracher un cheveu de la tête de Steno: il ne la portera pas
+long-tems.
+
+BERTUCCIO FALIERO.
+
+Pas douze heures, si vous m'en laissiez la permission. Si vous m'aviez
+entendu froidement, vous auriez compris que mon intention ne fut jamais
+qu'il s'échappât; seulement je voulais modérer ces excès de violence qui
+ne nous permettaient pas de méditer sur cette affaire.
+
+LE DOGE.
+
+Non, mon neveu, il faut qu'il vive, pour le moment, du moins.--Qu'est-ce
+aujourd'hui qu'une vie telle que la sienne? Dans les tems anciens, on se
+contentait d'une seule victime, pour les sacrifices ordinaires; mais
+pour les grandes expiations, il fallait une hécatombe.
+
+BERTUCCIO FALIERO.
+
+Vos vœux seront ma loi; et cependant je brûle de vous prouver combien
+l'honneur de notre maison m'est cher.
+
+LE DOGE.
+
+Ne craignez rien, l'occasion de le prouver ne vous manquera pas; mais ne
+soyez pas violent comme je le fus. Maintenant, je ne puis concevoir ma
+propre colère:--pardonnez-la moi, je vous prie.
+
+BERTUCCIO FALIERO.
+
+Oh! mon oncle! vous, guerrier, et homme d'état; vous, le maître de la
+république, vous l'êtes donc aussi de vous-même! J'étais réellement
+surpris de vous voir, dans cette fureur et à votre âge, oublier ainsi
+toute modération, toute prudence: il est vrai que la cause--
+
+LE DOGE.
+
+Oui, pensez à la cause--ne l'oubliez pas.--Quand vous irez prendre du
+repos, que le souvenir en perce dans vos songes; et quand le jour
+renaîtra, qu'il se place entre le soleil et vous; qu'il ternisse d'un
+sinistre nuage vos plus beaux jours d'été: c'est ainsi qu'il me
+suivra.--Mais pas un mot, pas un signe.--Laissez-moi tout
+conduire.--Nous aurons beaucoup à faire, et vous aurez votre tâche.
+Maintenant, éloignez-vous; j'ai besoin d'être seul.
+
+BERTUCCIO FALIERO.
+
+(Il relève le bonnet ducal et le pose sur la table.)
+
+Avant que je ne parte, reprenez, je vous prie, ce que vous aviez
+répudié; jusqu'à ce que vous puissiez le changer en diadême. Je vous
+quitte, en vous priant, en toute chose, de compter sur moi, comme sur
+votre plus proche et plus fidèle parent, non moins que sur le citoyen et
+le sujet le plus loyal.
+
+(Il sort.)
+
+LE DOGE, seul.
+
+Adieu, mon digne neveu. (Prenant le bonnet ducal.) Misérable hochet,
+entouré de toutes les épines d'une couronne, mais incapable d'investir
+le front qui le porte de cette royale majesté au-dessus de l'insulte;
+vil et dégradé colifichet, je te reprends comme je ferais un masque. (Il
+le met sur sa tête.) Oh! comme ma tête souffre sous ton poids, comme mes
+tempes se soulèvent sous ton honteux fardeau! Ne pourrai-je donc te
+transformer en diadême? N'étoufferai-je pas ce Briarée despotique, dont
+les cent bras disposent du sénat, réduisent à rien le peuple, et font du
+prince un esclave? Dans ma vie, j'ai mis à fin des travaux non moins
+difficiles.--Ce fut à son profit, et voilà comme il m'en récompense.--Ne
+puis-je donc en demander le prix? Ah! que n'ai-je encore une seule
+année, un seul jour de ma forte jeunesse; alors que mon corps obéissait
+à mon ame comme le coursier à son maître: comme je foulerais aux pieds,
+sans avoir besoin de nombreux amis, tous ces confians patriciens.
+Maintenant, il faut que d'autres bras viennent servir les projets de mes
+cheveux blancs; mais, du moins, je saurai diriger cette tâche difficile:
+bien que je ne puisse encore enfanter qu'un chaos de pensées confuses,
+mon imagination est dans sa première opération; c'est à la réflexion
+qu'il appartient de les modifier.--L'armée est peu nombreuse dans--
+
+VINCENZO, entrant.
+
+Quelqu'un demande une audience de son altesse.
+
+LE DOGE.
+
+Je ne le puis.--Je ne veux voir personne, pas même un patricien.--Qu'il
+porte son affaire au conseil.
+
+VINCENZO.
+
+Seigneur, je lui porterai votre réponse: sa présence ne peut vous
+intéresser.--C'est un plébéien, et, si je ne me trompe, le commandant
+d'une galère.
+
+LE DOGE.
+
+Comment! le patron d'une galère, dites-vous? c'est-à-dire, un officier
+de l'état. Introduisez-le, il s'agit peut-être du service public.
+
+(Vincenzo sort.)
+
+LE DOGE, seul.
+
+On peut sonder ce patron; je vais l'essayer. Je sais que les citoyens
+sont mécontens; ils en ont sujet depuis la fatale journée de Sapienza,
+où la victoire resta aux Génois. Une autre cause encore, c'est que, dans
+l'état, ils ne sont plus rien, et moins que rien dans la ville,--de
+pures machines soumises au bon plaisir des nobles. Les troupes ont un
+long arriéré dans leur paie; on leur a fait souvent de vaines promesses;
+ils murmurent hautement; ils peuvent sourire à quelque espoir de
+changement: on pourrait les acquitter avec le pillage.--Mais les
+prêtres?--ou je me trompe fort, ou le clergé ne sera pas des nôtres; il
+me hait depuis cet instant d'emportement où, pour presser sa marche, je
+frappai l'évêque de Trévise, dont la lenteur m'était insupportable.
+Cependant, on peut les gagner, du moins le pontife romain leur chef, au
+moyen de quelques concessions opportunes. Mais, sur toute chose, il faut
+de la promptitude; au crépuscule de mes jours, je n'ai plus à moi que
+quelques lueurs. Si j'affranchis Venise, si je venge mes injures,
+j'aurai vécu assez long-tems, et je m'endormirai volontiers près de mes
+pères. Mais, si je ne le puis, mieux eût valu n'avoir vu que vingt
+printems; et, depuis soixante années, être descendu--où?--peu m'importe,
+où je serai bientôt--où tout doit finir.--Ne valait-il pas mieux ne
+jamais être, que de vivre courbé sous le joug de ces infâmes tyrans?
+Mais je réfléchis--il y a, de troupes réelles, trois mille hommes postés
+à--
+
+(Vincenzo et Israël Bertuccio entrent.)
+
+VINCENZO.
+
+Si son altesse le permet, le patron dont je lui ai parlé va solliciter
+son attention.
+
+LE DOGE.
+
+Laissez-nous, Vincenzo. (Vincenzo sort.) Avancez, monsieur.--Que
+voulez-vous?
+
+ISRAEL BERTUCCIO.
+
+Justice.
+
+LE DOGE.
+
+De qui?
+
+ISRAEL BERTUCCIO.
+
+De Dieu, et du Doge.
+
+LE DOGE.
+
+Hélas! mon ami, vous la demandez au moins respecté, au moins puissant
+des Vénitiens. Adressez-vous au conseil.
+
+ISRAEL BERTUCCIO.
+
+Je le ferais en vain; celui qui m'a offensé en fait partie.
+
+LE DOGE.
+
+Il y a du sang sur ton visage, d'où vient-il?
+
+ISRAEL BERTUCCIO.
+
+C'est le mien, et ce n'est pas la première fois qu'il coule pour Venise;
+mais c'est la première fois qu'un Vénitien le fait répandre. Un noble
+m'a frappé.
+
+LE DOGE.
+
+Il a vécu?
+
+ISRAEL BERTUCCIO.
+
+Il existe encore.--Car j'avais et je conserve encore l'espoir que vous,
+mon prince; vous, soldat comme moi, vous vengerez celui auquel les
+règles de la discipline et les lois de Venise interdisent le droit de se
+défendre lui-même; autrement--je n'en dis pas davantage.
+
+LE DOGE.
+
+Vous agiriez vous-même.--N'est-ce pas cela?
+
+ISRAEL BERTUCCIO.
+
+Je suis un homme, mon seigneur.
+
+LE DOGE.
+
+Eh bien! celui qui vous frappa l'est également.
+
+ISRAEL BERTUCCIO.
+
+On le dit; et même il passe pour noble dans Venise; mais depuis qu'il a
+oublié que j'en étais un, et qu'il m'a traité comme une brute, la brute
+reviendra sur lui.
+
+LE DOGE.
+
+Mais, dites-moi, quel est son nom, sa famille?
+
+ISRAEL BERTUCCIO.
+
+Il se nomme Barbaro.
+
+LE DOGE.
+
+Et quelle fut la cause? le prétexte, du moins?
+
+ISRAEL BERTUCCIO.
+
+Je suis le commandant de l'arsenal, et c'est à moi qu'est confié le soin
+de faire restaurer ceux de nos bâtimens que la flotte génoise a le plus
+maltraités l'année dernière. Ce matin, le noble Barbaro vint me trouver;
+il était furieux de ce que nos ouvriers avaient, pour exécuter les
+ordres de la république, négligé ceux de ses gens. Je me hasardai à les
+justifier.--Il leva la main--et vous voyez mon sang; c'est la première
+fois qu'il coule à ma honte.
+
+LE DOGE.
+
+Dites-moi, servez-vous depuis long-tems?
+
+ISRAEL BERTUCCIO.
+
+Depuis assez long-tems pour me rappeler le siége de Zara; je combattis
+sous le chef qui mit en fuite les Huns: d'abord mon général, maintenant
+le Doge Faliero.
+
+LE DOGE.
+
+Comment, nous sommes donc camarades! Le manteau ducal vient de m'être
+donné, et vous étiez nommé, avant mon retour de Rome, commandant de
+l'arsenal: voilà pourquoi je ne vous reconnaissais pas. A qui devez-vous
+votre office?
+
+ISRAEL BERTUCCIO.
+
+Au dernier Doge. J'avais encore auparavant mon vieil emploi de patron
+d'une galère: on m'accorda l'arsenal comme la récompense de certaines
+cicatrices (c'est ainsi que voulait bien dire votre prédécesseur).
+Hélas! devais-je penser que sa bonté me conduirait un jour devant son
+successeur comme un pauvre plaignant sans espoir; et dans une pareille
+cause encore!
+
+LE DOGE.
+
+Vous êtes donc bien vivement blessé?
+
+ISRAEL BERTUCCIO.
+
+A jamais, à mes yeux.
+
+LE DOGE.
+
+Expliquez-vous, ne craignez rien; frappé au cœur comme vous l'êtes,
+quelle serait la vengeance qui vous plairait?
+
+ISRAEL BERTUCCIO.
+
+Celle que je n'ose dire, et que cependant je tirerai.
+
+LE DOGE.
+
+Alors que venez-vous me demander?
+
+ISRAEL BERTUCCIO.
+
+Je viens réclamer justice, parce que mon général est le Doge, et qu'il
+ne verra pas insulter impunément son vieux soldat. Si tout autre que
+Faliero occupait le trône ducal, ce sang se serait déjà confondu dans un
+autre sang.
+
+LE DOGE.
+
+Vous venez me demander justice!--à moi, _moi_, le Doge de Venise! Eh,
+mon ami, je ne puis vous la donner; je ne puis même l'obtenir.--Il n'y a
+qu'une heure, on me l'a solennellement déniée.
+
+ISRAEL BERTUCCIO.
+
+Que dit votre altesse!
+
+LE DOGE.
+
+On a condamné Steno à un mois d'arrêt.
+
+ISRAEL BERTUCCIO.
+
+Quoi! Steno, qui osa salir le trône ducal de ces mots insultans qui
+crient vengeance aux yeux de tous les Vénitiens!
+
+LE DOGE.
+
+Oui, et, je n'en doute pas, ces mots ont trouvé des échos dans
+l'arsenal: se mariant à chaque coup de marteau, ils réveillaient la
+grosse joie des artisans; ou, servant de chorus aux mouvemens des rames,
+ils s'échappaient des lèvres des vils esclaves de nos galères: et tous,
+en les chantant, se félicitaient de ne pas être un radoteur déshonoré
+comme le Doge.
+
+ISRAEL BERTUCCIO.
+
+Est-il possible? pour Steno un mois d'emprisonnement!
+
+LE DOGE.
+
+Vous connaissiez l'offense, vous en savez la punition; puis vous
+demanderez justice de _moi_! Adressez-vous aux Quarante, qui jugèrent
+Michel Steno; ils ne feront pas moins pour Barbaro,--n'en doutez pas.
+
+ISRAEL BERTUCCIO.
+
+Ah! si j'osais dire mes sentimens!
+
+LE DOGE.
+
+Parlez: il n'y a plus pour moi d'outrages à craindre.
+
+ISRAEL BERTUCCIO.
+
+Eh bien! d'un mot, d'un seul mot, vous pouvez vous venger.--Je ne parle
+plus de ma petite offense: qu'est-ce, en effet, qu'un coup, un soufflet
+même reçu par un être comme moi?--mais de l'infâme insulte faite à votre
+rang, à votre personne.
+
+LE DOGE.
+
+Vous oubliez mon pouvoir, qui est celui d'un paysan; ce bonnet n'est pas
+la couronne d'un monarque; ce manteau peut exciter la pitié bien plus
+que les guenilles d'un mendiant: car celles du mendiant lui
+appartiennent, mais ce costume on le prête seulement à cette pauvre
+marionnette, forcée de jouer le rôle de souverain.
+
+ISRAEL BERTUCCIO.
+
+Voulez-vous être roi?
+
+LE DOGE.
+
+Oui--roi d'un peuple heureux.
+
+ISRAEL BERTUCCIO.
+
+Voulez-vous être le prince souverain de Venise?
+
+LE DOGE.
+
+Oui, si mon peuple partageait la souveraineté; oui, si lui et moi nous
+cessions d'être les esclaves de cette immense hydre aristocratique dont
+les têtes venimeuses ont empoisonné l'air de ces lieux.
+
+ISRAEL BERTUCCIO.
+
+Cependant vous êtes né, et vous vivez encore parmi les nobles.
+
+LE DOGE.
+
+Maudit l'instant où je naquis dans leur rang! c'est à ma naissance que
+je dois d'avoir été fait Doge pour ma honte; mais j'ai vécu, j'ai agi en
+soldat, en sujet de Venise et de son peuple, et non pas du sénat. Je fus
+récompensé par la gloire qui m'entoura, par le bien-être de mes
+concitoyens. J'ai combattu, j'ai été blessé, j'ai remporté des
+victoires; maintes fois j'ai, dans mes ambassades, fait la paix quand
+elle était utile à ma patrie: pendant près de soixante ans, j'ai servi
+l'état dans des contrées et sur des mers lointaines, et toujours pour
+Venise. Contempler au loin ses chères tourelles, fendant les flots
+azurés du Lago, telle était alors la seule récompense que
+j'ambitionnasse; mais je ne m'offrais pas au danger pour une poignée
+d'hommes, pour une secte ou pour une faction, et si vous voulez savoir
+quel était le mobile de ma conduite, demandez au pélican pourquoi il
+entr'ouvre ses flancs? uniquement pour ses petits, vous répondrait-il,
+si les oiseaux parlaient.
+
+ISRAEL BERTUCCIO.
+
+Les nobles pourtant vous ont fait Doge.
+
+LE DOGE.
+
+En effet. Je ne recherchais pas cet honneur. J'en reçus la nouvelle
+flatteuse, en revenant de mon ambassade à Rome: et n'ayant jamais
+jusqu'alors refusé peines, charges, ou offices pour le service de
+l'état, je ne crus pas, dans ma vieillesse, pouvoir décliner de tous les
+emplois, le plus haut en apparence, mais le plus humble de tous; par ce
+qu'il force d'endurer: toi, mon sujet insulté, ne m'en offres-tu pas la
+preuve, quand je ne puis faire aujourd'hui la moindre chose pour toi?
+
+ISRAEL BERTUCCIO.
+
+Vous nous vengerez tous deux, si vous en avez la volonté; tous deux et
+plusieurs milliers d'hommes non moins oppressés que nous. Ils
+n'attendent qu'un signal--voulez vous le donner?
+
+LE DOGE.
+
+Votre langage est pour moi une énigme.
+
+ISRAEL BERTUCCIO.
+
+Que je vais expliquer au risque de ma vie si vous voulez me prêter une
+oreille attentive.
+
+LE DOGE.
+
+Parlez donc.
+
+ISRAEL BERTUCCIO.
+
+Ce n'est pas vous, ce n'est pas moi qui sommes les seuls injuriés et
+trahis, les seuls méprisés et foulés aux pieds; le peuple entier murmure
+hautement et nourrit le vif ressentiment de ses outrages. Les soldats
+étrangers que le sénat devait payer se plaignent de ne pas l'être
+encore; les marins de Venise et les troupes de la république sont unis
+de cœur avec les citoyens. En est-il, en effet, parmi eux, un seul dont
+les frères, le père, les enfans, les femmes, les sœurs n'aient pas subi
+l'oppression ou le déshonneur de quelque noble? Et d'ailleurs, la guerre
+désespérée contre les Génois est alimentée avec le sang des plébéiens et
+les trésors, fruit d'une longue industrie. Voilà le sujet qui les
+enflamme: et maintenant encore--mais j'oublie, en parlant ainsi, que je
+trace peut-être la sentence de ma mort.
+
+LE DOGE.
+
+La mort! la craindrais-tu après l'affront que tu as souffert? Tais-toi
+donc, vis pour être encore frappé par ceux qui ont déjà ensanglanté ton
+visage.
+
+ISRAEL BERTUCCIO.
+
+Non; quoi qu'il arrive, je parlerai, et si le Doge de Venise est mon
+délateur, honte à jamais sur lui; et de plus, malheur, car il perdra
+bien plus que moi.
+
+LE DOGE.
+
+Ne crains rien de ma part; poursuis.
+
+ISRAEL BERTUCCIO.
+
+Sachez donc que, dans cette ville, sont réunis sous la foi du serment,
+une troupe d'amis au cœur vaillant et sincère, guerriers à l'épreuve de
+toutes les fortunes. Depuis long-tems, ils pleuraient sur Venise.
+Était-ce avec raison? eux qui l'avaient servie par toute la terre, qui
+l'avaient affranchie du joug des étrangers, pouvaient-ils ne pas
+embrasser la cause de leurs frères? Ils ne sont pas nombreux, mais
+pourtant ils suffiront à leur grand projet; ils ont des armes, des
+moyens, de l'espérance, et le courage qui sait attendre.
+
+LE DOGE.
+
+Et qu'attendent-ils donc?
+
+ISRAEL BERTUCCIO.
+
+Un moment pour frapper.
+
+LE DOGE, à part.
+
+Quand Saint-Marc sonnera-t-il cette heure?
+
+ISRAEL BERTUCCIO.
+
+Aujourd'hui je mets entre vos mains ma vie, mon honneur, toutes mes
+espérances terrestres, mais dans la ferme confiance que des injures
+comme les nôtres, nées de la même source, engendreront la même
+vengeance. Si je ne me suis pas trompé, vous serez notre chef
+d'abord--notre souverain dans la suite.
+
+LE DOGE.
+
+Combien êtes-vous?
+
+ISRAEL BERTUCCIO.
+
+Avant de vous répondre, il me faut votre réponse.
+
+LE DOGE.
+
+Comment, s'il vous plaît? des menaces!
+
+ISRAEL BERTUCCIO.
+
+Non, sur mon ame! J'ai pu me trahir moi-même: mais dans ces antres
+mystérieux qui environnent votre palais, dans ces cachots _aux toits de
+plomb_ non moins horribles, il n'est pas de torture capable de
+m'arracher le nom d'un seul complice: les _pozzi_, les _piombi_ seraient
+inutiles; ils peuvent me tirer du sang, mais non quelque secret; je
+passerai le redoutable Pont des Soupirs satisfait en songeant que les
+miens seront peut-être les derniers qui retentiront sur les flots qui
+séparent l'assassin de sa victime. Il en est d'autres qui vivront pour
+me plaindre et me venger.
+
+LE DOGE.
+
+Mais pourquoi, si tels sont vos projets et vos forces, venez-vous ici
+demander justice, quand vous vous disposez ainsi à vous la faire
+vous-même?
+
+ISRAEL BERTUCCIO.
+
+C'est parce que l'homme qui vient réclamer protection auprès de
+l'autorité, échappe, par ce témoignage de soumission et de confiance,
+aux soupçons de conspirer contre elle; mais si j'avais reçu un soufflet
+avec humilité, mon front hypocrite, mes menaces comprimées, m'eussent de
+suite signalé à l'inquisition des Quarante. Une réclamation, au
+contraire, quelque furieuse qu'elle soit, quel que soit l'emportement de
+son expression, est peu à craindre, et ne peut exciter de défiance.
+J'avais d'ailleurs un autre motif.
+
+LE DOGE.
+
+Et lequel?
+
+ISRAEL BERTUCCIO.
+
+Le bruit courait que le Doge était fort irrité de ce que les _Avogadori_
+avaient renvoyé Michel Steno devant les Quarante. Je vous avais servi,
+je vous honorais; je compris votre offense: car vous êtes, je le sais,
+de ces esprits qui ressentent dix fois le bien et le mal qu'on leur
+fait. Mon but était de vous décider à la vengeance. Vous savez tout
+maintenant, et le danger que je cours peut vous garantir ma sincérité.
+
+LE DOGE.
+
+Vous risquez beaucoup, mais c'est ainsi que l'on obtient de grands
+résultats. Tout ce que je puis vous dire en ce moment, c'est que votre
+secret ne sera pas violé.
+
+ISRAEL BERTUCCIO.
+
+Et, est-ce tout?
+
+LE DOGE.
+
+Tant que vous ne m'avez pas tout confié; quelle autre réponse puis-je
+vous faire?
+
+ISRAEL BERTUCCIO.
+
+Mais n'est-ce pas assez de vous avoir confié ma vie?
+
+LE DOGE.
+
+Je dois savoir votre plan, vos noms, votre nombre; celui-ci, pour
+chercher à l'augmenter, ceux-là pour les mûrir et les encourager.
+
+ISRAEL BERTUCCIO.
+
+Nous sommes déjà en assez grand nombre, nous ne désirons plus d'autre
+allié que vous.
+
+LE DOGE.
+
+Mais, du moins, nommez-moi vos chefs.
+
+ISRAEL BERTUCCIO.
+
+Vous les connaîtrez, mais quand nous aurons l'assurance formelle que
+vous ne cherchez pas à nous perdre.
+
+LE DOGE.
+
+Quand, dans quel lieu?
+
+ISRAEL BERTUCCIO.
+
+Cette nuit je conduirai dans votre appartement deux des principaux
+chefs; la prudence nous défend d'en introduire un plus grand nombre.
+
+LE DOGE.
+
+Arrêtez--je pense!... si je quittais ce palais? si moi-même je venais me
+confier à vous?
+
+ISRAEL BERTUCCIO.
+
+Seul, vous pouvez venir.
+
+LE DOGE.
+
+Je ne conduirai que mon neveu.
+
+ISRAEL BERTUCCIO.
+
+Non pas, serait-il votre fils.
+
+LE DOGE.
+
+Malheureux! oses-tu nommer mon fils? il mourut les armes à la main à
+Sapienza en défendant cette ingrate patrie. Ah! que n'est-il vivant, et
+son père dans le tombeau! ou, s'il vivait encore auprès de moi, je
+n'aurais pas besoin du douteux secours des étrangers.
+
+ISRAEL BERTUCCIO.
+
+De tous ces étrangers que tu soupçonnes, il n'en est pas un seul qui
+n'ait pour toi une tendresse filiale, si tu veux leur montrer la
+sincérité d'un père.
+
+LE DOGE.
+
+Le jour tombe, quelle est la place de réunion?
+
+ISRAEL BERTUCCIO.
+
+A minuit je viendrai seul et masqué à l'endroit que votre altesse voudra
+me désigner. Je vous y attendrai, et sous ma conduite vous viendrez
+recevoir nos hommages et prononcer sur notre sort.
+
+LE DOGE.
+
+A quelle heure se lève la lune?
+
+ISRAEL BERTUCCIO.
+
+Tard; mais l'atmosphère est épaisse et sombre, on entend le sirocco.
+
+LE DOGE.
+
+A minuit donc, près de l'église, tombeau de mes ancêtres, placée sous la
+double invocation des apôtres Paul et Jean. Une gondole conduite par un
+seul rameur me fera franchir l'étroit canal qui l'entoure; trouvez-vous
+là.
+
+ISRAEL BERTUCCIO.
+
+Je n'y manquerai pas.
+
+LE DOGE.
+
+Pour le moment il faut vous retirer.
+
+ISRAEL BERTUCCIO.
+
+Oui, dans la ferme espérance que votre altesse ne faiblira pas dans ses
+grandes résolutions. Prince, je me retire.
+
+(Israël Bertuccio sort.)
+
+LE DOGE, seul.
+
+A minuit, près de l'église Saint-Jean et Paul, où dorment mes nobles
+aïeux. Je me présenterai.--Pourquoi? pour tenir conseil dans l'obscurité
+avec de vulgaires bandits réunis par l'espoir de ruiner l'état; mais
+l'un de mes pères ne soulevera-t-il pas la voûte qui recèle deux Doges
+mes prédécesseurs; ne m'entraînera-t-il pas avec lui? Je voudrais qu'ils
+le pussent, car je pourrais encore jouir auprès d'eux d'une tombe
+glorieuse. Hélas! rejetons ces pensées pour songer seulement à ceux qui
+m'ont rendu indigne du grand et noble nom qui rappelait la dignité des
+antiques patriciens de Rome. Je le relèverai; je rehausserai dans nos
+annales son premier lustre en me vengeant avec délices de tout ce qu'il
+y a de bas dans Venise, et en affranchissant mes concitoyens. Ou bien,
+je succomberai, en proie aux calomnies toujours croissantes de la
+postérité; car elle ne sait pas épargner le nom des vaincus, et pour
+César et Catilina, la véritable pierre de touche de la vertu, à ses
+yeux, c'est le succès.
+
+FIN DU PREMIER ACTE.
+
+
+
+
+ ACTE II.
+
+
+SCÈNE PREMIÈRE.
+
+ANGIOLINA, MARIANNA.
+
+
+ANGIOLINA.
+
+Qu'a répondu le Doge?
+
+MARIANNA.
+
+Il a dit que, pour le moment, il était invité à une conférence; mais
+elle doit être terminée maintenant. Je viens d'apercevoir les sénateurs
+qui s'éloignaient dans leur barque, et l'on peut voir encore la dernière
+gondole dont le reflet paraît sur les ondes tranquilles.
+
+ANGIOLINA.
+
+Je voudrais le voir de retour: il a été vivement tourmenté ces jours-ci;
+et le tems qui ne lui a rien ôté de son ame fière, et qui n'a pas même
+affaibli son enveloppe mortelle, comme s'il lui suffisait d'être
+alimenté par un esprit vaste et sans cesse agité--le tems, dis-je, n'a
+qu'un faible pouvoir sur ses maux et ses ressentimens; différent en cela
+des autres caractères de la même trempe, dont la violence n'a qu'un
+instant de durée. Tout offre chez lui un aspect d'immortalité; pensées,
+sentimens, mouvemens passionnés, le bien et le mal, tout porte chez lui
+le sceau de la jeunesse, et son front n'est chargé que des cicatrices de
+l'esprit, de la trace des idées profondes et de leur décrépitude: encore
+a-t-il été plus agité ces jours-ci que de coutume. Quand reviendra-t-il?
+car j'ai seule quelque puissance sur son esprit troublé.
+
+MARIANNA.
+
+En effet, son altesse a ressenti vivement l'affront de Steno; mais sans
+doute en ce moment le coupable subit, en expiation de sa lâche insulte,
+un châtiment qui ne peut qu'accroître le respect dû à la vertu des
+dames, et au rang des patriciens.
+
+ANGIOLINA.
+
+L'insulte fut grossière, mais elle ne m'atteignit pas; la calomnie
+dénotait une ame trop méprisable: quant aux effets, quant à l'impression
+profonde qu'elle a faite sur Faliero, sur cette ame fière, indomptable
+et austère--pour tout autre que moi; hélas! en songeant à ce qu'elle
+peut entraîner, je ne puis m'empêcher de frémir.
+
+MARIANNA.
+
+Il est bien clair que le Doge ne vous soupçonnera pas.
+
+ANGIOLINA.
+
+Me soupçonner! quand Steno lui-même ne l'eût pas osé! quand, pour tracer
+sa diffamation, il ravissait à la dérobée un rayon fugitif de la lune!
+Sa propre conscience ne s'élevait-elle pas contre son action, et chaque
+ombre, en arrêtant sa main[loc5], ne lui rappelait-elle pas toute la
+lâcheté de sa conduite?
+
+[Note loc5: M.A.P. donne ici des yeux perçans aux ombres. _Chaque ombre
+sur les murs_, traduit-il, _le regardait d'un air menaçant_.]
+
+MARIANNA.
+
+Il serait bien à désirer qu'on le punît sévèrement.
+
+ANGIOLINA.
+
+C'est ce qui est arrivé.
+
+MARIANNA.
+
+Comment! l'arrêt serait-il rendu? serait-il condamné?
+
+ANGIOLINA.
+
+Tout ce que je sais, c'est qu'il a été convaincu.
+
+MARIANNA.
+
+Le croiriez-vous assez puni par-là de sa lâche conduite?
+
+ANGIOLINA.
+
+Je crains d'être juge dans ma propre cause, et puis j'ignore quelle
+sorte de punition pouvait atteindre une ame corrompue comme celle de
+Steno. Si son insulte n'affectait pas plus l'esprit des juges qu'elle
+n'affecte le mien, il aura été pour toute peine laissé à sa honte; ou
+plutôt à son impudeur.
+
+MARIANNA.
+
+Il faut une vengeance à la vertu diffamée.
+
+ANGIOLINA.
+
+Pourquoi? Quelle est cette vertu à laquelle il faut une victime? quelle
+est-elle, si elle doit dépendre des paroles d'un homme? Le Romain, en
+mourant, s'écriait: _Tu n'es qu'un nom_. Elle ne serait en effet rien de
+plus, si le souffle humain pouvait la relever ou la flétrir.
+
+MARIANNA.
+
+Bien des femmes, pourtant, également fidèles et irréprochables,
+sentiraient toute la gravité d'un pareil scandale; et des dames moins
+rigides, comme il s'en trouve beaucoup à Venise, se montreraient, en
+pareil cas, inexorables dans leur vengeance.
+
+ANGIOLINA.
+
+Toutes prouveraient également qu'elles prisent le nom de vertu plus que
+la vertu même. Les premières, en faisant montre de leur honneur,
+regardent donc comme pénible le soin qu'elles mettent à le conserver:
+pour celles qui, sans l'avoir gardé, en gardent les dehors, elles s'en
+parent comme d'un ornement; non pas qu'elles le jugent tel, mais parce
+qu'elles sentent qu'il leur manque. Elles vivent dans la pensée des
+autres, et voudraient qu'on crût à leur sagesse aussi bien qu'à leur
+beauté.
+
+MARIANNA.
+
+Pour une dame noble, vous avez d'étranges idées.
+
+ANGIOLINA.
+
+C'était celles de mon père c'est, avec son nom, le seul héritage qu'il
+m'ait laissé.
+
+MARIANNA.
+
+Que voudriez-vous de plus: femme d'un prince, du souverain de la
+république?
+
+ANGIOLINA.
+
+Femme d'un paysan, je n'en chercherais pas d'autre; mais je n'en sens
+pas moins la tendresse et la gratitude que mérite mon père, pour avoir
+confié ma main à son vieux, éprouvé et fidèle ami, le comte Val di
+Marino, aujourd'hui notre Doge.
+
+MARIANNA.
+
+Mais, avec cette main, n'engagea-t-il pas votre cœur?
+
+ANGIOLINA.
+
+Oui, sans doute, ou jamais il ne le fut.
+
+MARIANNA.
+
+Cependant cette étrange disproportion d'âge, et, permettez-moi de le
+dire, cette disparité de goûts laissaient au monde le droit de douter
+qu'une telle union fût toujours favorable à votre sagesse et à votre
+beauté.
+
+ANGIOLINA.
+
+Le monde parle d'après lui-même: pour moi, mon cœur m'a jusqu'à présent
+dicté mes devoirs; ils sont nombreux, mais bien faciles.
+
+MARIANNA.
+
+Réellement, l'aimeriez-vous?
+
+ANGIOLINA.
+
+J'aime toutes les nobles qualités qui sont dignes de l'être. C'est ainsi
+que j'aimais mon père, qui le premier m'apprit à distinguer ce qu'il
+fallait chérir dans les autres, et à toujours subordonner les passions
+ignobles aux plus purs sentimens de notre nature. Il confia mon sort à
+Faliero: car il l'avait connu noble et brave, généreux, doué de toutes
+les qualités du soldat, du citoyen, de l'ami, tel enfin que moi-même je
+l'ai trouvé. Ses défauts sont ceux que donnent aux grandes ames
+l'habitude du commandement, trop d'orgueil et des passions profondément
+impétueuses, nourries par le commerce de patriciens et par une vie
+livrée aux orages de la politique et de la guerre. Il a de plus ce vif
+sentiment de l'honneur qui devient un devoir, retenu dans de certaines
+bornes, mais qui n'est plus qu'un vice quand on vient à les franchir: et
+c'est là ce que je crains pour lui en ce moment. Depuis sa naissance, il
+a montré un caractère impétueux, mais ce défaut était racheté chez lui
+par tant de grandeur d'ame, que la plus altière des républiques n'avait
+pas craint de le revêtir alternativement de toutes ses dignités, depuis
+ses premiers exploits jusqu'au retour de sa dernière ambassade, alors
+qu'elle le choisit pour Doge.
+
+MARIANNA.
+
+Mais, avant ce mariage, votre cœur n'avait-il jamais battu pour un seul
+patricien, dont l'âge se rapprochât de vous, dont la beauté pût se
+comparer à la vôtre? ou depuis, ne vîtes-vous jamais personne qui, si
+votre main eût encore été libre, vous semblât digne de prétendre à la
+fille de Lorédan?
+
+ANGIOLINA.
+
+J'ai répondu à votre première question, en vous disant que je consentis
+à me marier.
+
+MARIANNA.
+
+Et à la seconde?
+
+ANGIOLINA.
+
+Elle ne mérite pas de réponse.
+
+MARIANNA.
+
+Je vous demande pardon si j'ai eu le malheur de vous offenser.
+
+ANGIOLINA.
+
+Je n'ai pas de courroux; mais j'éprouve quelque surprise: j'ignorais que
+des cœurs à jamais liés pussent songer à revenir sur ce que _maintenant_
+ils choisiraient s'ils étaient encore libres.
+
+MARIANNA.
+
+C'est leur ancien choix qui souvent les porte à supposer que dans un
+nouveau ils montreraient plus de sagesse.
+
+ANGIOLINA.
+
+Cela peut être, je n'ai jamais pensé à de pareilles choses.
+
+MARIANNA.
+
+Madame, voici le Doge,--dois-je me retirer?
+
+ANGIOLINA.
+
+Je pense qu'il vaut mieux que vous me quittiez; il semble oppressé de
+tristes idées, voyez comme il s'avance d'un air pensif!
+
+(Marianna sort.)
+
+(Entrent le Doge et Pietro.)
+
+LE DOGE, venant.
+
+Il y a un certain Philippe Calendaro à l'arsenal qui commande à
+quatre-vingts hommes, et qui jouit d'une grande influence, même sur
+l'esprit de ses camarades. Cet homme, ai-je entendu dire, est fier,
+entreprenant, d'un esprit prompt et populaire, d'ailleurs il a de la
+discrétion, il serait à désirer qu'il fût des nôtres. Je pense bien
+qu'Israël Bertuccio s'est assuré de lui, mais j'imagine qu'on
+pourrait.--
+
+PIETRO..
+
+Seigneur, daignez me pardonner si j'interromps vos méditations, mais le
+sénateur Bertuccio, votre parent, m'a chargé de m'informer auprès de
+vous de l'heure à laquelle il pourrait obtenir de vous parler.
+
+LE DOGE.
+
+A la chute du jour.--Un moment--je réfléchis--à la dernière heure de la
+nuit.
+
+(Pietro sort.)
+
+ANGIOLINA.
+
+Monseigneur!
+
+LE DOGE.
+
+Pardonnez-moi, ma chère enfant,--Pourquoi tardiez-vous si long-tems à
+m'approcher?--je ne vous voyais pas.
+
+ANGIOLINA.
+
+Vous étiez absorbé dans vos pensées, et celui qui vient de s'éloigner
+pouvait avoir à vous transmettre quelques paroles graves de la part du
+sénat.
+
+LE DOGE.
+
+Du sénat!
+
+ANGIOLINA.
+
+Je craignais de l'interrompre dans les devoirs qu'il vous rendait sans
+doute en son nom.
+
+LE DOGE.
+
+Au nom du sénat! erreur, c'est nous qui devons toute sorte de respect au
+sénat.
+
+ANGIOLINA.
+
+Je croyais que le Doge avait le commandement suprême à Venise.
+
+LE DOGE.
+
+Il le devrait! mais brisons-là, et reprenons notre sérénité. Comment
+vous portez-vous? avez-vous pris l'air aujourd'hui? le tems est sombre,
+mais le calme des vagues favorise le léger mouvement de la rame du
+gondolier. Avez-vous présidé à quelques réunions d'amies, ou vos chants
+ont-ils charmé votre solitude? Est-il, dites-moi, quelque chose qui
+flatte vos désirs, et qui reste dans le cercle étroit de la puissance
+laissée au Doge? Souhaitez-vous quelque brillante distraction, ou bien
+quelques innocens plaisirs de solitude ou de société satisferont-ils
+votre cœur, et compenseront-ils tant d'instans pénibles passés auprès
+d'un vieillard toujours chargé de soucis? Dites un mot: vos vœux seront
+accomplis.
+
+ANGIOLINA.
+
+Vous avez toujours été bon pour moi.--Que pourrais-je désirer ou
+solliciter, si ce n'est de vous voir plus souvent, et surtout plus
+tranquille?
+
+LE DOGE.
+
+Plus tranquille!
+
+ANGIOLINA.
+
+Oui, plus tranquille, monseigneur!--Ah! pourquoi vous tenir à part et
+vous promener ainsi seul? Pourquoi votre front trahit-il tant de
+profondes émotions, sans pourtant révéler de quelle nature elles peuvent
+être?
+
+LE DOGE.
+
+Tant d'émotions!--Quoi donc? que pourraient-elles révéler?
+
+ANGIOLINA.
+
+Hélas! un cœur peut-être brisé.
+
+LE DOGE.
+
+Ce n'est rien, mon enfant.--Mais vous savez quels soins continuels
+oppressent tous ceux qui gouvernent cette république précaire, toujours
+redoutant au dehors les Génois, à l'intérieur les mécontens.--Voilà ce
+qui m'occupe et peut me troubler plus qu'à l'ordinaire.
+
+ANGIOLINA.
+
+Ces motifs, cependant, existaient depuis long-tems, et c'est depuis peu
+de jours que je vous vois ainsi. Pardonnez-moi, vous avez sur le cœur
+quelque choses de plus que le fardeau des devoirs publics; vous le
+supportez depuis long-tems; et un génie comme le vôtre a dû le rendre
+léger, je dirais même nécessaire pour nourrir l'activité de votre
+esprit. Ce ne sont pas des inquiétudes ou des dangers qui pouvaient vous
+ébranler; vous, qui avez vu tant de tempêtes sans succomber dans aucune;
+vous, qui parvenu au faîte du pouvoir, n'avez jamais senti vos pas
+chanceler en y montant; et qui, de ce sommet éblouissant pour tout
+autre, pouvez étendre un regard ferme et calme sur l'abîme qui vous
+entoure de toutes parts. La guerre civile embrasât-elle Saint-Marc,
+votre vertu n'en serait pas accablée; comme vous vous êtes élevé, vous
+tomberiez avec un front serein. Telle n'est donc pas la source de ce que
+vous éprouvez; c'est votre orgueil qui murmure aujourd'hui, et non pas
+votre patriotisme.
+
+LE DOGE.
+
+Mon orgueil, Angiolina, hélas! il n'en est plus pour moi.
+
+ANGIOLINA.
+
+Oui, c'est le péché qui perdit les anges, celui de tous auquel
+succombent plus facilement les mortels les plus rapprochés d'une nature
+angélique. Les hommes vils n'ont que de la vanité, les grandes ames ont
+de l'orgueil.
+
+LE DOGE.
+
+Oui, j'avais le sentiment élevé, de l'honneur, de votre honneur
+surtout.--Mais changeons de sujet.
+
+ANGIOLINA.
+
+Oh! non!--Jusqu'ici j'ai partagé en toute chose votre satisfaction, ne
+me cachez pas, je vous en conjure, vos ennuis. Si les affaires publiques
+en étaient la cause, vous le savez, je ne chercherais pas à les
+pénétrer; mais je sens que vos chagrins ont un motif particulier, et
+c'est à moi de les adoucir ou de les partager. Depuis le jour que
+l'insolence du misérable Steno troubla votre repos, vous êtes devenu
+méconnaissable, et je voudrais vous ramener à ce que vous étiez.
+
+LE DOGE.
+
+A ce que j'étais! Connaissez-vous l'arrêt de Steno?
+
+ANGIOLINA.
+
+Non.
+
+LE DOGE.
+
+Un mois de prison.
+
+ANGIOLINA.
+
+N'est-ce pas assez?
+
+LE DOGE.
+
+Assez!--Oui, pour un ivrogne galérien, qui, fouetté de verges, murmure
+contre son maître; mais ce n'est pas assez pour un lâche, qui, d'un
+trait mensonger et froidement médité, vient graver la honte d'une dame
+et d'un prince jusque sur le trône souverain.
+
+ANGIOLINA.
+
+Pour moi, je trouve un noble assez puni quand on l'a convaincu de
+mensonge. Quelle autre punition ne serait pas légère, comparée à la
+perte de l'honneur?
+
+LE DOGE.
+
+De pareils hommes n'ont pas d'honneur; ils n'ont que leur vile
+existence,--et c'est là ce qu'on épargne.
+
+ANGIOLINA.
+
+Vous ne voudriez pas, pour cette offense, qu'on le fît mourir?
+
+LE DOGE.
+
+En ce _moment_, non.--Puisqu'il vit, qu'il reste vivant _encore_ aussi
+long-tems que possible; il a cessé de mériter la mort. Le coupable que
+l'on épargne a condamné ses juges: il est purifié; son crime retombe sur
+eux.
+
+ANGIOLINA.
+
+Mon Dieu! si ce méprisable libertin avait répandu son sang pour une
+aussi absurde calomnie, mon cœur n'aurait plus connu une heure de
+plaisir, le sommeil aurait à jamais fui de mes yeux.
+
+LE DOGE.
+
+La loi divine ne demande-t-elle pas sang pour sang? et celui qui
+flétrit, tue bien plus encore que celui qui assassine. Qui affecte le
+plus l'homme que l'on frappe, ou la douleur ou la honte des coups? Les
+lois humaines ne demandent-elles pas sang pour honneur? moins que pour
+l'honneur, même pour un peu d'or. Les lois des nations ne
+demandent-elles pas sang pour trahison? Et ce ne serait rien d'avoir
+fait couler dans mes veines le plus corrosif des poisons? ce ne serait
+rien d'avoir souillé les noms les plus beaux, le vôtre et le mien? ce ne
+serait rien d'avoir livré un prince au mépris de son peuple? d'avoir
+manqué au respect unanimement accordé par le genre humain, à la jeunesse
+dans les femmes, aux cheveux blancs dans les hommes, à la vertu de votre
+sexe, à la dignité du nôtre?--Mais, laissons ces réflexions à ceux qui
+l'ont accusé.
+
+ANGIOLINA.
+
+Le ciel vous fait une loi de pardonner à vos ennemis.
+
+LE DOGE.
+
+Le ciel pardonne-t-il aux siens? Pourquoi ne sauve-t-il pas Satan des
+flammes éternelles?
+
+ANGIOLINA.
+
+Oh! ne parlez pas ainsi;--le ciel vous pardonnera à vous et à vos
+ennemis.
+
+LE DOGE.
+
+Ainsi soit-il, puisse le ciel leur pardonner!
+
+ANGIOLINA.
+
+Le ciel, mais vous?
+
+LE DOGE.
+
+Oui, quand ils seront dans le ciel.
+
+ANGIOLINA.
+
+Et jamais auparavant?
+
+LE DOGE.
+
+Qu'importe mon pardon? vieillard outragé, méprisé, trompé, qu'importe
+mon pardon ou mon ressentiment? tous les deux ne sont-ils pas également
+frivoles et impuissans? J'ai trop long-tems vécu. Mais, je vous prie,
+changeons de sujet.--Mon enfant, ma femme insultée, la fille de Lorédan!
+Qu'il était loin de penser, ton brave, ton loyal père, en te mariant à
+son vieil ami, qu'il te vouait à l'ignominie!--Hélas! ignominie sans
+péché, car tu es pure. Que n'avais-tu un autre époux, tout autre époux
+dans Venise que le Doge, et jamais cette tache, cette infamie, ce
+blasphème ne serait tombé sur toi. Si jeune, si belle, si bonne et si
+chaste, subir un pareil affront et ne pas être vengée!
+
+ANGIOLINA.
+
+Que dites-vous? je le sais trop bien, car vous m'aimez encore, vous me
+croyez, vous m'honorez; et tout le monde sait que vous êtes juste et que
+je suis sincère. Dites-moi, que me reste-t-il à demander? que
+pouvons-nous, moi désirer, vous ordonner encore?
+
+LE DOGE..
+
+C'est bien, trop bien peut-être: mais quoi qu'il arrive, chère enfant!
+que ma mémoire te soit chère.
+
+ANGIOLINA.
+
+Mon Dieu! que me dites-vous?
+
+LE DOGE.
+
+N'importe, mais encore je voudrais, quel que soit le jugement des
+autres, que vous me respectiez aujourd'hui, et dans ma tombe.
+
+ANGIOLINA.
+
+En pouviez-vous douter, et vous ai-je jamais donné lieu de soupçonner ma
+foi?
+
+LE DOGE.
+
+Approchez, chère enfant, je dois vous dire quelques mots. Votre père fut
+mon ami, la fortune variable le rendit mon débiteur pour quelques-uns de
+ces services qui touchent toujours vivement les gens de bien: quand il
+éprouva l'oppression de sa dernière maladie il souhaita notre union: non
+qu'il voulût s'acquitter envers moi, depuis long-tems sa tendre amitié
+ne lui laissait plus rien à acquitter: son espoir était de mettre votre
+beauté orpheline à l'honorable abri des dangers qui, dans cet asile
+empesté du vice, entourent les vierges pauvres et sans soutien. Il ne me
+consulta pas, et je ne voulus pas m'opposer à l'idée qui charmait ses
+derniers momens.
+
+ANGIOLINA.
+
+Je n'ai pas oublié avec quelle noblesse vous m'ordonnâtes de déclarer si
+je ne sentais aucune préférence qui pût me rendre plus heureuse; votre
+offre du douaire le plus beau de Venise, enfin votre intention de ne pas
+vous prévaloir des dernières intentions de mon père sur vous.
+
+LE DOGE.
+
+Ainsi ce n'était pas une sotte et capricieuse extravagance de vieillard;
+ce n'était pas l'aiguillon impur de quelque passion surannée qui me
+décidèrent à demander la main d'une jeune et virginale beauté: car, dans
+ma bouillante jeunesse, je savais m'élever au-dessus des passions de ce
+genre: ce n'était pas ma vieillesse elle-même infectée de la lèpre du
+libertinage qui s'attache aux cheveux blancs de certains hommes pervers,
+et leur fait prendre, jusqu'à leur dernier jour, la lie des plaisirs
+pour le plaisir lui-même. Je ne traînais pas au sacrifice d'un hymen
+intéressé une victime innocente, trop délaissée pour refuser un sort
+honorable, trop sensible pour ne pas entrevoir son malheur. Notre union
+ne s'était pas formée sous de tels auspices; vous étiez libre de me
+choisir, et d'un mot vous pouviez rendre inutile le choix de votre père.
+
+ANGIOLINA.
+
+J'y souscrirais, je le ferais encore à la face du ciel et de la terre;
+car je ne m'en suis jamais repentie pour mon bonheur; mais, je
+l'avouerai, quelquefois pour le vôtre, en songeant à vos derniers
+ennuis.
+
+LE DOGE, poursuivant.
+
+Mais je savais que vous n'auriez jamais à accuser mon cœur; je savais
+que mes jours n'avaient plus long-tems à vous être à charge: et alors je
+me représentais la fille de mon vieil ami, sa noble fille libre d'un
+nouveau choix plus sage et plus convenable, entrant alors dans tout
+l'éclat de sa beauté, et devenue par ces premières années d'épreuve plus
+capable de bien choisir; je la voyais héritière du nom et de l'opulence
+d'un prince, et, par les courts ennuis inséparables de son union de
+quelques étés avec un vieillard, garantie de tous les obstacles que la
+chicane légale ou des parens envieux pouvaient élever contre ses droits.
+Sans doute, quant aux années, l'enfant de mon meilleur ami pouvait mieux
+choisir, mais il n'aurait jamais trouvé dans un autre un dévouement plus
+tendre.
+
+ANGIOLINA.
+
+Monseigneur, je n'ai vu que le désir de mon père sanctifié par ses
+derniers mots; je n'ai, pour y satisfaire, consulté que mon cœur; et
+pour donner ma foi à celui auquel il me confiait, d'ambitieuses
+espérances ne se mêlèrent jamais à mes songes, et l'heure de notre union
+serait encore à venir, qu'elle sonnerait encore.
+
+LE DOGE.
+
+Je vous crois; je sais que vous êtes sincère: quant à l'amour, à cet
+amour romanesque que, dès mon jeune âge, je regardais comme une
+illusion, que j'avais toujours vue passagère, et souvent malheureuse, il
+ne m'avait pas abusé autrefois; le pourrait-il donc aujourd'hui? Non:
+j'espérais de vous un respect sincère et une affectueuse bienveillance,
+comme le prix de ma sollicitude pour votre bonheur, de mon empressement
+à satisfaire tous vos honnêtes désirs, de ma sécurité dans vos vertus,
+de ma vigilance inaperçue, mais continuelle, pour vous soustraire à une
+foule d'écueils auxquels vous exposait votre jeunesse; ne vous en
+éloignant pas brusquement, mais vous déterminant à les éviter avant de
+vous être aperçue que je le désirais pour vous. J'étais fier, non pas de
+votre beauté, Angiolina, mais de votre conduite.--Je vous accordais une
+confiance--une tendresse toute patriarchale, non pas un délirant
+hommage, mais l'amitié la plus douce et la plus pénétrante; et
+j'espérais de vous, en retour, tout ce que pouvaient mériter de pareils
+sentimens.
+
+ANGIOLINA.
+
+Et vous l'avez toujours obtenu, monseigneur.
+
+LE DOGE.
+
+Je le pense; car en me choisissant, vous connaissiez la différence de
+nos années, et vous m'avez choisi: je n'avais pas de confiance dans mes
+qualités personnelles, je n'en aurais pas eu non plus dans les dons les
+plus séduisans de la nature, si j'eusse encore été dans mon
+vingt-cinquième printems: mais j'eus foi dans le sang de Lorédan, qui
+coulait pur dans vos veines; j'eus foi dans l'ame que le ciel vous
+donna, dans la candeur que votre père avait su vous inspirer, dans votre
+piété confiante, dans vos douces vertus; en un mot, dans votre foi et
+dans votre honneur eux-mêmes, comme la plus sûre garantie de mon honneur
+et de ma foi.
+
+ANGIOLINA.
+
+Vous avez bien fait.--Je vous rends grâce d'avoir toujours cru qu'il
+m'eût été impossible de vous respecter plus que je ne l'ai fait jusqu'à
+présent.
+
+LE DOGE.
+
+Dans les ames où l'honneur est inné et fortifié par l'exemple, la foi
+conjugale est défendue par un roc imprenable; dans celles où il n'est
+pas né, et qu'assiégent sans cesse les pensées frivoles, dans les cœurs
+où viennent lutter les vanités mondaines, où fermentent les agitations
+sensuelles, je le sais, dans des veines ainsi infectées, il y aurait une
+grande déception à rêver quelques traits de sang pur et chaste. Fût-elle
+unie à l'être qu'elle désirait le plus au monde, au dieu de la poésie
+lui-même, tel que nous le révèlent les plus parfaites sculptures; ou
+bien à Alcide, revêtu de toute la majestueuse réunion de son enveloppe
+humaine et céleste, l'ame où ne réside pas la vertu violerait bientôt la
+foi qu'elle leur aurait promise. La vertu! c'est la constance qui la
+prouve seule; le vice est toujours mobile, la vertu ne change jamais. La
+femme, une fois coupable, chancellera toujours; car la nature du vice
+est de varier, tandis que, semblable à l'astre du jour, la vertu demeure
+immobile, et verse sur tout ce qui l'entoure des torrens de vie, de
+lumière et de gloire.
+
+ANGIOLINA.
+
+Mais quand vous savez aussi bien reconnaître la source de la vertu chez
+les autres, comment pouvez-vous, pardonnez ma franchise, céder vous-même
+à la plus violente de ces passions? pourquoi laissez-vous troubler votre
+grande ame d'une haine inquiète, pour un être de l'espèce de Steno?
+
+LE DOGE.
+
+Vous me jugez mal; ce n'est pas Steno qui pouvait ainsi m'émouvoir: s'il
+en eût été capable, il serait aujourd'hui--mais laissons ce qui est
+passé.
+
+ANGIOLINA.
+
+Mais alors quelles sont donc les pensées qui vous agitent, même dans ce
+moment-ci?
+
+LE DOGE.
+
+C'est la majesté de Venise aujourd'hui violée, et d'un seul coup
+outragée dans son prince et dans ses lois.
+
+ANGIOLINA.
+
+Hélas! pourquoi en prenez-vous cette opinion?
+
+LE DOGE.
+
+J'y ai pensé depuis.--Mais revenons au sujet dont je vous entretenais
+tout-à-l'heure: tous ces motifs bien pesés, je vous épousai. Le monde
+rendit justice à mes intentions; ma conduite et votre vertu
+irréprochable prouvèrent assez qu'il avait bien jugé de moi: vous aviez
+toute liberté;--la confiance, les respects sans bornes de mes proches et
+de moi-même: née d'une famille accoutumée à donner à Venise des princes;
+à renverser les rois de leurs trônes par les ravages de l'étranger; vous
+paraissiez en tout digne du premier rang que vous occupiez parmi les
+nobles Vénitiennes.
+
+ANGIOLINA.
+
+Pourquoi revenir sur cela, monseigneur?
+
+LE DOGE.
+
+Il le fallait afin de prouver qu'il suffisait pour vous flétrir de
+l'haleine empestée d'un misérable:--un lâche, qu'en punition de son
+indécente effronterie je fis sortir de l'une de nos réunions
+solennelles, afin de lui apprendre à mieux se conduire dans les
+appartemens du Doge; un être de cette espèce, s'il dépose sur les
+murailles le venin de son cœur ulcéré, verra bientôt le poison qu'il a
+exhalé s'étendre de lieux en lieux, et l'innocence de l'épouse et
+l'honneur du mari deviendront victimes d'un quolibet; et l'infâme qui,
+d'abord insultant à la pudeur virginale de vos suivantes, s'était
+ensuite vengé du juste châtiment de son effronterie en calomniant
+l'épouse de son souverain, l'infâme obtiendra son absolution de la
+connivence de ses pairs!
+
+ANGIOLINA.
+
+Mais on l'a condamné à la réclusion.
+
+LE DOGE.
+
+C'était un acquittement qu'une prison pour un être comme lui; et ces
+courts instans d'arrêt, il les passera dans un palais; mais j'ai fini
+avec lui, il s'agit maintenant de vous.
+
+ANGIOLINA.
+
+De moi, monseigneur!
+
+LE DOGE.
+
+Oui, Angiolina, ne vous en étonnez pas: j'ai gardé cette source de
+tourmens jusqu'au moment où j'ai reconnu que ma vie ne pouvait plus être
+de longue durée; et j'imagine que vous aurez égard aux injonctions que
+renferme cet écrit. (Il lui donne un papier.) Ne craignez rien, il n'a
+rien qui vous puisse affliger: lisez-le plus tard, et dans un moment
+opportun.
+
+ANGIOLINA.
+
+Pendant ou après votre vie, monseigneur, vous aurez toujours de moi les
+mêmes respects: mais puissent vos jours être longs encore--et plus
+heureux que celui-ci! Cette exaltation s'adoucira, vous reviendrez au
+calme que vous devriez avoir--et que vous aviez.
+
+LE DOGE.
+
+Je serai ce que je devrais être ou je ne serai rien; mais jamais--oh!
+non, jamais à l'avenir l'heureux calme qui protégeait les cheveux blancs
+de Faliero ne se répandra sur le petit nombre de jours ou d'heures qui
+peuvent encore lui rester! Jamais à l'avenir les souvenirs d'une vie qui
+ne fut pas perdue pour la gloire ne viendront, semblables aux ombres qui
+s'abaissent sur une belle journée d'été, adoucir pour moi l'instant d'un
+repos éternel. Je ne demandais, je n'espérais plus rien, si ce n'est les
+égards dûs à mes sueurs et au sang que j'ai versé; aux peines de l'ame
+qu'il m'a fallu braver pour augmenter la gloire de mon pays. Satisfait
+de le servir, le servir bien que son chef, je ne voulais que rejoindre
+mes ancêtres, avec un nom pur et sans tache comme les leurs; et voilà ce
+qu'on m'a refusé!--Oh! que ne suis-je mort à Zara!
+
+ANGIOLINA.
+
+Vous avez mieux fait. Ce jour-là vous avez sauvé la république; vivez
+pour la sauver encore. Un jour, un autre jour comme celui-là serait pour
+eux le plus sanglant reproche et la seule vengeance digne de vous.
+
+LE DOGE.
+
+Vous oubliez qu'une pareille journée ne se représente pas deux fois dans
+un siècle; ma vie n'est guère moins longue, et la fortune s'est
+acquittée envers moi en m'accordant une fois l'occasion qu'elle a si
+rarement offerte dans la suite des tems et dans maintes contrées à ses
+plus chers favoris. Mais pourquoi parler ainsi? Venise a oublié cette
+journée.--Pourquoi donc la rappellerais-je? Adieu, chère Angiolina, j'ai
+besoin d'être seul; il me reste à faire beaucoup--et l'heure se passe.
+
+ANGIOLINA.
+
+Souvenez-vous du moins de ce que vous fûtes.
+
+LE DOGE.
+
+Ce serait en vain, les souvenirs de bonheur cessent de le procurer quand
+celui de la peine est encore cuisant.
+
+ANGIOLINA.
+
+Au moins, quelles que soient les affaires qui vous pressent, laissez-moi
+vous conjurer de prendre un instant de repos: voilà plusieurs nuits que
+votre sommeil est tellement agité que j'aurais cru devoir vous réveiller
+si je n'eusse espéré que bientôt la nature allait dompter les cruelles
+pensées qui semblaient vous troubler. Une seule heure de repos vous
+rendra à vos travaux avec de nouvelles pensées plus vigoureuses et plus
+fraîches.
+
+LE DOGE.
+
+Je ne le puis,--et je le pourrais que je devrais résister encore; jamais
+le besoin de veiller ne fut plus impérieux. Encore quelques jours, oui,
+quelques jours, quelques nuits d'insomnie et je reposerai bien.--Mais
+où?--N'y pensons pas. Adieu, mon Angiolina.
+
+ANGIOLINA.
+
+Un instant encore,--laissez-moi un instant de plus près de vous; je ne
+puis me décider à vous quitter ainsi.
+
+LE DOGE.
+
+Approche donc, ma chère enfant:--pardonne; tu méritais un meilleur sort
+que le partage du mien, à l'instant où mes yeux plongent dans la sombre
+vallée qu'enveloppe l'immense manteau de la mort. Quand je ne serai
+plus--et peut-être sera-ce plus tôt que mes années ne semblent
+l'annoncer, car il y a dans ces murs, au dehors et partout autour de
+nous, un mouvement qui doit bientôt peupler les cimetières de cette
+ville, bien autrement que ne le firent jamais la peste ou la
+guerre,--quand je ne serai rien, oh! permets-moi d'espérer que ce que je
+fus sera quelquefois encore un nom sur tes lèvres si pures, une ombre
+dans ton imagination, celle d'un objet qui ne voudrait pas obtenir des
+pleurs, mais un souvenir.--Chère enfant! laisse-moi m'éloigner,--le tems
+presse.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+SCÈNE II.
+
+(Un endroit isolé près de l'arsenal.)
+
+ISRAEL BERTUCCIO et PHILIPPE CALENDARO.
+
+
+CALENDARO.
+
+Quel accueil a-t-on fait, Israël, à votre dernière plainte?
+
+ISRAEL BERTUCCIO.
+
+Un favorable, et pourquoi?
+
+CALENDARO.
+
+Est-il possible! quoi! on le punira?
+
+ISRAEL BERTUCCIO.
+
+Oui.
+
+CALENDARO.
+
+Par quoi? une amende ou la prison?
+
+ISRAEL BERTUCCIO.
+
+Par la mort!--
+
+CALENDARO.
+
+Alors, vous rêvez, ou vous pensez suivre mon conseil, en tirant la
+vengeance de votre propre main.
+
+ISRAEL BERTUCCIO.
+
+Sans doute! et pour n'assouvir que ma haine, j'oublierai la grande
+justice que nous méditions de rendre à Venise! et changeant une vie
+d'espérance contre une vie d'exil, je penserai à n'écraser qu'un
+scorpion, tandis que mille autres continueront à déchirer mes amis, mes
+parens, mes compatriotes! Non pas, Calendaro; les gouttes de sang qu'on
+a fait jaillir de mon visage auront pour expiation tout le leur,--et
+non-seulement le leur, car nous ne voulons pas seulement venger nos
+injures privées: de tels soins conviennent aux hommes violens, aux
+passions égoïstes; mais ils sont indignes d'un tyrannicide.
+
+CALENDARO.
+
+Je n'oserais, je l'avoue, me vanter d'une patience comme la vôtre. Si
+j'avais été là quand vous fûtes insulté, je l'aurais poignardé, ou je
+serais mort moi-même en voulant inutilement contenir ma rage.
+
+ISRAEL BERTUCCIO.
+
+Grâce au ciel, vous n'y étiez pas, car vous auriez tout perdu, et telle
+qu'elle est, notre cause est encore dans une situation prospère.
+
+CALENDARO.
+
+Mais vous avez vu le Doge? que vous a-t-il répondu?
+
+ISRAEL BERTUCCIO.
+
+Qu'il n'y avait pas de punition à espérer contre un homme comme Barbaro.
+
+CALENDARO.
+
+Je vous l'avais bien dit, qu'il était ridicule d'attendre quelque
+justice de ces gens-là.
+
+ISRAEL BERTUCCIO.
+
+Du moins cette confiance dans leur équité a-t-elle endormi leurs
+soupçons; si j'avais gardé le silence, il n'est pas un sbire qui n'eût
+tenu l'œil sur moi, comme méditant une secrète et vigoureuse vengeance.
+
+CALENDARO.
+
+Mais alors que ne vous adressiez-vous au conseil? Le Doge est un
+automate, à peine s'il peut obtenir justice pour lui-même. Pourquoi vous
+réclamer de _lui_?
+
+ISRAEL BERTUCCIO.
+
+C'est là ce que vous saurez plus tard.
+
+CALENDARO.
+
+Et pourquoi pas maintenant?
+
+ISRAEL BERTUCCIO.
+
+Patientez jusqu'à minuit. Consultez vos _montres_, et recommandez à vos
+amis de disposer leurs hommes;--faites que tout soit prêt pour frapper
+le grand coup, peut-être dans quelques heures; depuis long-tems nous
+attendions le moment favorable; le cadran peut le marquer dans le cercle
+commencé, peut-être le soleil de demain l'éclairera-t-il: un plus long
+délai doublerait nos dangers. Voyez donc à ce que tous soient exacts au
+lieu de nos rendez-vous, tous armés, excepté les gens qui approchent les
+Seize, et qui resteront parmi les troupes pour attendre le signal.
+
+CALENDARO.
+
+Voilà des paroles qui répandent dans mes veines une nouvelle vie; vos
+hésitations continuelles m'avaient rendu malade; les jours succédaient
+aux jours, et ne faisaient qu'ajouter de nouveaux anneaux à nos chaînes.
+De fraîches offenses infligées à nos frères, à nous-mêmes, redoublent
+encore à chaque instant l'arrogance et la force de nos tyrans.
+Laissez-nous courir sur eux, peu m'importent les conséquences qui seront
+après tout la mort ou la liberté; mais mon cœur saigne d'attendre
+toujours vainement l'une ou l'autre.
+
+ISRAEL BERTUCCIO.
+
+Calendaro, morts ou vivans, nous serons libres, le tombeau n'a pas de
+chaînes. Vos _montres_ sont-elles en règle? et les seize compagnies
+sont-elles complétées à soixante?
+
+CALENDARO.
+
+Toutes, à l'exception de deux dans lesquelles manquent vingt-cinq
+hommes.
+
+ISRAEL BERTUCCIO.
+
+Nous pouvons nous en passer. Quelles sont ces deux compagnies?
+
+CALENDARO.
+
+Celles de Bertram et du vieux Soranzo; ils montrent pour notre cause
+moins d'ardeur que les autres.
+
+ISRAEL BERTUCCIO.
+
+Votre bouillant caractère accuse de froideur tous ceux qui ne partagent
+point votre impatience; mais; croyez-moi, dans les esprits les plus
+concentrés comme dans les plus emportés, on peut rencontrer un courage
+également intrépide; ne redoutez rien d'eux.
+
+CALENDARO.
+
+Je ne crains rien du vieillard, mais il y a dans Bertram une disposition
+compatissante qui peut devenir fatale à une entreprise comme la nôtre.
+J'ai vu cet homme insensible à sa propre misère, bien que la plus
+grande, pleurer sur celle des autres comme un enfant; et dernièrement
+encore j'ai remarqué que, dans une querelle, la vue du sang l'avait fait
+trouver mal; c'était pourtant celui d'un misérable.
+
+ISRAEL BERTUCCIO.
+
+Les vrais braves ont les yeux et le cœur tendres, ils gémissent souvent
+de ce que le devoir leur ordonne. Je connais de long-tems Bertram,
+jamais sur la terre il ne fut d'ame plus loyale.
+
+CALENDARO.
+
+Cela peut être, je crains moins la trahison que la faiblesse; après
+tout, comme il n'a ni maîtresses, ni femmes pour profiter de sa mollesse
+d'esprit, on peut le mettre à l'épreuve. C'est par bonheur un orphelin
+sans autres amis que nous; mais une femme, un enfant l'auraient trouvé
+moins résolu qu'eux-mêmes.
+
+ISRAEL BERTUCCIO.
+
+De pareils liens n'ont plus de force sur les ames appelées à la haute
+destinée d'extirper de leur patrie le germe de la corruption. Il nous
+faut oublier tous nos sentimens, à l'exception d'un seul.--Il nous faut
+déposer toutes les passions qui ne serviraient pas notre grand projet;
+il ne faut plus voir qu'une chose, notre patrie, et regarder la mort
+comme un objet d'envie, si le sacrifice de nos jours est accueilli par
+le ciel et sanctionne à jamais la liberté de nos concitoyens.
+
+CALENDARO.
+
+Mais si nous échouons?
+
+ISRAEL BERTUCCIO.
+
+Mourir pour une belle cause, ce n'est pas échouer: le sang des victimes
+peut arroser l'échafaud; leurs têtes peuvent se dessécher au soleil;
+leurs membres être exposés aux portes des villes, aux créneaux des
+citadelles, mais leur ame planera toujours au-dessus victorieuse. Que
+les années se pressent et que d'autres infortunés partagent leur sort,
+tout cependant contribuera à les grandir dans la pensée et dans les
+profonds regrets de la postérité, et c'est encore à leurs voix que le
+monde s'élancera plus tard vers la liberté. Que serions-nous
+aujourd'hui, si Brutus n'avait pas existé? Il mourut en voulant
+affranchir Rome; mais il laissa une leçon qui ne mourra jamais,--un nom
+devenu un talisman, une ame qui se multipliera à l'infini au travers des
+siècles, tant que les hommes pervers jouiront du pouvoir, tant que les
+peuples pencheront vers la servitude. On les surnomma, lui et son digne
+ami, les derniers des Romains. Reconnaissons-les pour nos dignes pères,
+et soyons les premiers des nobles Vénitiens.
+
+CALENDARO.
+
+Nos pères n'auront pas échappé au joug d'Attila, en se réfugiant dans
+ces îles où des palais se sont élevés à leurs voix sur des sables ravis
+aux inondations de l'Océan, pour reconnaître, à la place du roi des
+Huns, la tyrannie de mille despotes. Mieux eût valu mille fois fléchir
+devant lui; mieux eût valu prendre pour souverain un Tartare que ces
+hommes, mélange odieux de bassesse et d'orgueil! Le premier, du moins,
+était un homme: il avait pour sceptre son épée. Ces êtres, sans autre
+force que leurs lâches artifices, commandent à nos glaives, et nous
+gouvernent d'un mot comme par l'effet d'un charme.
+
+ISRAEL BERTUCCIO.
+
+Il sera bientôt rompu. Vous dites que tout est prêt; je n'ai pas fait
+aujourd'hui ma ronde accoutumée, et tu sais bien pourquoi; mais ta
+vigilance aura suppléé parfaitement la mienne: grâce à l'ordre que nous
+a donné le dernier Conseil de redoubler d'efforts pour réparer la
+flotte, nous avons pu, sans éveiller des soupçons, introduire dans
+l'arsenal un grand nombre de nos affidés, soit comme autant d'ouvriers
+nécessaires à l'équipement, soit comme des recrues faites à la hâte pour
+compléter l'armement projeté.--Tous ont-ils reçu des armes?
+
+CALENDARO.
+
+Oui; ceux du moins dont nous étions sûre; il en est quelques-uns qu'il
+serait bon de tenir dans l'ignorance jusqu'au moment de frapper, et
+d'avoir seulement alors recours à eux; quand, dans la chaleur et la
+confusion générales, ils n'auront aucun prétexte de ne pas agir, et
+suivront aveuglément ceux qui sauront les conduire.
+
+ISRAEL BERTUCCIO.
+
+Fort bien dit;--et avez-vous remarqué tous ceux de cette espèce?
+
+CALENDARO.
+
+La plupart du moins: j'ai d'ailleurs averti les autres capitaines
+d'avoir les mêmes précautions avec ceux de leurs compagnies. Autant que
+j'ai pu voir, nous sommes assez nombreux pour assurer le succès de
+l'entreprise, si nous commençons demain; mais chaque heure de retard
+nous expose à un millier de périls.
+
+ISRAEL BERTUCCIO.
+
+Il faut que les Seize se réunissent à l'heure habituelle, excepté
+Soranzo, Nicoletto Blondo, et Marco Giuda, qui feront la garde dans
+l'arsenal, et prépareront tout en attendant le signal dont nous
+conviendrons.
+
+CALENDARO.
+
+Nous n'y manquerons pas.
+
+ISRAEL BERTUCCIO.
+
+Les autres se réuniront ici; j'ai à leur présenter un étranger.
+
+CALENDARO.
+
+Un étranger?--Est-il dans le secret?
+
+ISRAEL BERTUCCIO.
+
+Oui.
+
+CALENDARO.
+
+Et vous n'avez pas craint d'exposer la vie de vos amis en vous confiant
+imprudemment à quelqu'un que vous ne connaissiez pas?
+
+ISRAEL BERTUCCIO.
+
+Je n'ai risqué d'autre vie que la mienne--quant à cela, vous pouvez en
+être sûrs. C'est un homme qui peut doubler nos chances de réussite en se
+joignant à nous, et qui, s'il s'y refuse, n'en est pas moins à notre
+merci. Il viendra seul avec moi, il ne peut nous échapper, mais il ne
+voudra pas s'esquiver.
+
+CALENDARO.
+
+Avant de l'avoir vu, je ne veux pas le juger.--Est-il de notre
+condition?
+
+ISRAEL BERTUCCIO.
+
+Oui; du moins par ses sentimens, bien qu'il soit né de parens nobles;
+c'est un homme fait pour relever ou renverser un trône.--Un homme qui a
+fait de grandes choses, et vu bien des catastrophes; ennemi des tyrans,
+bien qu'élevé à l'ombre de la tyrannie; intrépide à la guerre et sage au
+conseil; noble de cœur, bien qu'il le soit de race; emporté sans être
+imprudent, et avec tout cela doué d'une ame énergique et passionnée, que
+l'on a blessée dans ses affections les plus délicates; et une fois aigri
+et insulté, il n'est pas de furie dans les fastes de la Grèce semblable
+à celle qui, de ses mains brûlantes, lui dévore les entrailles, et le
+rend capable de tout pour obtenir vengeance. Ajoutez qu'il porte un cœur
+généreux, qu'il voit et comprend l'oppression du peuple, qu'il partage
+ses souffrances. A tout prendre, en un mot, nous aurons besoin de tels
+gens, et de tels gens ont besoin de nous.
+
+CALENDARO.
+
+Et quel sera le rôle que vous prétendez lui faire jouer parmi nous?
+
+ISRAEL BERTUCCIO.
+
+Peut-être celui de chef.
+
+CALENDARO.
+
+Quoi! vous déposeriez entre ses mains le commandement!
+
+ISRAEL BERTUCCIO.
+
+Vous l'avez dit. Mon but est de faire triompher notre cause, et non de
+me pousser au pouvoir. Mon expérience, votre propre choix, quelque
+habileté peut-être, m'avaient désigné pour occuper le poste de
+commandant jusqu'à ce qu'il s'en présentât un plus digne: et ce dernier,
+si je l'ai trouvé comme vous-mêmes vous pourrez le décider, pensez-vous
+que l'égoïsme puisse me faire hésiter un instant, et qu'ambitieux d'une
+autorité passagère, je sacrifie à de misérables vues nos graves
+intérêts, plutôt que de la céder à quelqu'un que des qualités mille fois
+supérieures appellent à l'honneur de nous conduire? Non, non, Calendaro,
+connaissez mieux votre ami, mais tous vous pourrez en
+juger.--Séparons-nous, et songeons à nous trouver réunis pour l'heure
+indiquée. De l'activité, et tout ira bien.
+
+CALENDARO.
+
+Généreux Bertuccio, je vous ai toujours connu loyal et intrépide, et
+toujours vous m'avez vu prompt à exécuter les plans que votre tête et
+votre cœur avaient combinés. Je ne demande donc pas d'autre chef; quant
+à ce que décideront les autres, je l'ignore, mais dans tout ce que vous
+résoudrez je suis à vous comme je l'ai toujours été. Adieu, nous nous
+reverrons à minuit.
+
+(Ils sortent.)
+
+FIN DU DEUXIÈME ACTE.
+
+
+
+
+ ACTE III.
+
+
+SCÈNE PREMIÈRE.
+
+(Une place entre le canal et l'église de Saint-Jean et Saint-Paul:
+au-devant une statue équestre.--Dans le canal on aperçoit, à quelque
+distance, une gondole.)
+
+
+LE DOGE. Il entre seul et déguisé.
+
+Je vais donc entendre l'heure--l'heure, dont le son, en se prolongeant
+dans le silence de la nuit, devrait frapper ces palais d'un ébranlement
+sinistre, et, faisant tout-à-coup tressaillir leurs marbres, arracher
+ceux qui dorment encore à quelque hideux songe, présage avant-coureur de
+tout ce qui les menace. Oui, ville orgueilleuse, il faut te délivrer du
+sang impur; qui fait de ton enceinte le refuge de la tyrannie. C'est à
+moi que ce devoir est imposé, je ne l'ai pas demandé: je fus même puni
+de l'insouciance avec laquelle j'ai vu cette contagion patricienne se
+répandre en tous lieux jusqu'au moment où elle troubla mon sommeil; moi
+aussi, je suis infecté, et il faut effacer mes taches pestilentielles
+dans une onde salutaire.--Voilà le temple colossal où reposent mes
+pères! Leurs sombres statues répandent leur ombre sur les dalles qui
+seules séparent les vivans d'avec les morts; là, tous les grands cœurs
+de notre fière maison sont réunis dans une urne, et après avoir animé de
+nombreux héros, forment aujourd'hui dans des caveaux souterrains une
+pincée de poussière.--O toi, temple des saints gardiens tutélaires de
+notre maison! voûtes où dorment deux Doges mes aïeux, morts, l'un de ses
+travaux, l'autre sur les champs de bataille; et près d'eux, une longue
+suite de nobles ancêtres, grands hommes de guerre et d'état, dont j'ai
+reçu en héritage les grands soucis, les blessures et le haut
+rang,--entr'ouvre en ce moment leurs tombes, et peuplant tes ailes de
+leurs ombres illustres, laisse-les sortir de leur retraite pour me
+contempler. Je les prends tous à témoin des motifs qui m'ont fait
+accepter une pareille tâche. J'en appelle au sang généreux qui les
+animait, à la gloire de leur blason, à leur grand nom enfin, déshonoré
+_en_ moi, et non _par_ moi, mais par d'ingrats patriciens que nous avons
+protégés pour les conserver nos égaux et non pour en faire nos
+maîtres.--J'en appelle à toi surtout, brave Ordélafo, qui mourus en
+combattant dans les plaines de Zara: réponds, l'hécatombe que ton
+descendant y dressa avec le sang de tes ennemis et de ceux de Venise,
+méritait-elle une pareille récompense? Ames sublimes, abaissez sur moi
+vos bienveillans regards; ma cause est la vôtre autant que la vie
+présente peut encore se rattacher à vous.--Votre gloire, votre nom m'a
+été transmis; tout se rattache au sort futur de notre commune race.
+Favorisez mes desseins, je rendrai cette cité immortelle et libre, et le
+renom de notre famille, digne, plus digne aujourd'hui et pour jamais de
+ce que vous fûtes autrefois.
+
+(Entre Israël Bertuccio.)
+
+ISRAEL BERTUCCIO.
+
+Qui va là?
+
+LE DOGE.
+
+Ami de Venise.
+
+ISRAEL BERTUCCIO.
+
+C'est lui. Salut, monseigneur; vous êtes en avance.
+
+LE DOGE.
+
+Je suis prêt à me rendre à votre réunion.
+
+ISRAEL BERTUCCIO.
+
+Deux mots, auparavant--certes je suis fier et ravi de votre confiant
+empressement. Ainsi vos doutes sont dissipés depuis notre dernière
+entrevue?
+
+LE DOGE.
+
+Non pas--mais j'ai mis sur cette chance le peu de vie qui me reste: le
+dé était déjà jeté quand j'ai pour la première fois prêté l'oreille à
+vos projets de trahison.--Ne frémissez pas, c'est le mot, et je ne puis
+façonner ma langue à donner de beaux noms à des actions repoussantes,
+tout en étant déterminé à les commettre. Dès l'instant où je vous permis
+de tenter votre souverain sans vous faire aussitôt charger de chaînes,
+je devins le plus coupable de vos complices: maintenant faites, si cela
+vous convient, pour moi, ce que j'aurais pu faire pour vous.
+
+ISRAEL BERTUCCIO.
+
+Voilà, monseigneur, des paroles étranges et bien peu méritées; je ne
+suis pas un espion, et ni vous ni nous ne sommes des traîtres.
+
+LE DOGE.
+
+_Nous_!--_nous_!,--Peu importe, vous avez acquis le droit de me
+confondre avec vous.--Mais, au point important--si cette tentative
+réussit, et que Venise, plus heureuse, conduise dans la suite sur nos
+tombes respectées ses générations affranchies; si ses enfans, de leurs
+petites mains, viennent jeter des fleurs sur la cendre de ses
+libérateurs, sans doute alors les effets auront sanctifié notre cause,
+et nous serons inscrits tels que les deux Brutus dans les annales de
+l'avenir! Mais s'il en est autrement, si nous échouons, après avoir
+tramé de secrets complots et recouru au glaive homicide, alors, malgré
+nos intentions généreuses, nous serons encore des traîtres, honnête
+Israël--toi, non moins que celui qui était ton souverain il n'y a pas
+six heures, et qui maintenant partage en frère votre rébellion.
+
+ISRAEL BERTUCCIO.
+
+Je pourrais vous répondre; mais ce n'est pas le moment de nous arrêter à
+cela. Allons au rendez-vous, on pourrait nous observer si nous nous
+arrêtions ici.
+
+LE DOGE.
+
+Nous le _sommes_, et nous l'avons été.
+
+ISRAEL BERTUCCIO.
+
+Observés! et par qui?--ce fer--
+
+LE DOGE.
+
+Remettez-le; il n'y a pas ici de témoin mortel: regardez là--que
+voyez-vous?
+
+ISRAEL BERTUCCIO.
+
+Seulement la statue d'un grand homme d'armes sur un fier coursier, qui
+se détache dans la faible lumière de la lune.
+
+LE DOGE.
+
+Eh bien! cet homme d'armes, c'était le père des ancêtres de mon père:
+cette statue lui fut érigée par Venise, qu'il avait deux fois
+sauvée.--Pouvez-vous distinguer s'il nous regarde ou non?
+
+ISRAEL BERTUCCIO.
+
+Pure imagination, monseigneur; les yeux sont refusés au marbre.
+
+LE DOGE.
+
+Mais non pas aux morts. Je te le répète, il y a dans ces objets un
+esprit qui agit et voit encore; qu'on ne voit pas, mais que l'on sent;
+et, s'il existe un charme capable de réveiller les morts, il n'en peut
+exister de plus forts que les motifs qui nous réunissent. Te semble-t-il
+que des ames comme celles, de ma race puissent reposer, quand moi, leur
+dernier descendant, je viens comploter sur le seuil de leurs sépulcres
+avec des plébéiens?
+
+ISRAEL BERTUCCIO.
+
+Mais vous auriez aussi bien fait de peser tout cela avant de vous
+engager dans notre grande entreprise.--Vous en repentiriez-vous?
+
+LE DOGE.
+
+Non--mais je sens l'étendue de ma résolution; je ne l'oublierai jamais;
+je ne puis renoncer tout d'un coup à une vie de gloire, ni me ravaler à
+ce que nous allons faire; en un mot, je ne puis commander le massacre
+sans un instant de pose. Ne craignez rien, cependant; ces réflexions
+elles-mêmes et le souvenir de ce qui m'a conduit au milieu de vous doit
+vous servir de garantie. Il n'est pas, dans votre troupe, d'ouvriers
+aussi impatiens que je le suis, aussi avides d'une justice implacable,
+et les moyens auxquels ces odieux tyrans m'ont forcé à recourir me les
+font abhorrer mille fois plus encore, augmentent encore ma soif de
+vengeance.
+
+ISRAEL BERTUCCIO.
+
+Avançons--écoutez--l'heure sonne.
+
+LE DOGE.
+
+Allons, c'est le signal de notre mort ou de celle de Venise.--Marchons.
+
+ISRAEL BERTUCCIO.
+
+Dites plutôt que c'est le signal triomphant de sa liberté naissante.--De
+ce côté.--Nous touchons au lieu de la réunion.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+SCÈNE II.
+
+(La maison où se réunissent les conspirateurs.)
+
+DAGOLINO, DORO, BERTRAM, FEDELE TREVISANO, CALENDARO, ANTONIO delle
+BENDE, etc., etc.
+
+
+CALENDARO, entrant.
+
+Sommes-nous tous réunis?
+
+DAGOLINO.
+
+Tous, puisque vous voilà; il ne manque que les trois qui sont à leur
+poste, et notre chef Israël qu'on attend d'un instant à l'autre.
+
+CALENDARO.
+
+Et Bertram, où est-il?
+
+BERTRAM.
+
+Ici.
+
+CALENDARO.
+
+Il vous a donc été impossible de mettre au complet votre compagnie?
+
+BERTRAM.
+
+J'ai bien en vue quelques-uns, mais je n'ai pas voulu leur confier notre
+secret ayant d'être assuré qu'ils fussent dignes de le connaître.
+
+CALENDARO.
+
+Nous n'avons pas besoin de nous confier à leur discrétion. _Qui_,
+d'ailleurs, sauf nous-mêmes et nos plus intimes affidés, connaît bien
+l'étendue de nos projets? La plupart croient recevoir l'impulsion
+secrète de la seigneurie[loc6] afin de punir quelques jeunes nobles des
+plus dissolus, et dont les excès semblent défier les lois; mats une fois
+le glaive tiré, et bien enfoncé dans le vil cœur des sénateurs les plus
+odieux, ils n'hésiteront pas à continuer de frapper sur les autres,
+encouragés comme ils le seront par l'exemple de leurs chefs; et quant à
+moi je leur montrerai ce qu'ils ont à faire, de manière à ne leur
+permettre pour leur salut et pour leur honneur de ne s'arrêter que quand
+tous auront péri.
+
+[Note loc6: Ceci est un fait historique.
+
+(_Note de Lord Byron_.)]
+
+BERTRAM.
+
+Comment dites-vous? _tous_!
+
+CALENDARO.
+
+Qui voudrais-tu donc épargner?
+
+BERTRAM.
+
+Épargner! je n'en ai pas le pouvoir; je voulais seulement demander si,
+parmi cette odieuse réunion d'hommes, vous ne pensiez pas qu'il pût s'en
+trouver dont l'âge, dont les qualités enfin, pussent appeler notre
+pitié?
+
+CALENDARO.
+
+Oui, la pitié que mérite et qu'obtient la vipère, quand, étant coupée en
+morceaux, ses tronçons séparés viennent au soleil exhaler leur venin le
+plus âcre et le plus virulent. J'aimerais tout autant épargner l'une des
+dents qui se trouvent dans la gueule du redoutable reptile que
+d'épargner un de nos tyrans: chacun d'eux forme l'anneau d'une longue
+chaîne.--C'est une seule masse, le même souffle, le même corps; ils
+mangent, boivent, vivent et s'allient ensemble; ils se réjouissent, ils
+oppriment, ils tuent de concert--il faut qu'ils meurent de concert.
+
+DAGOLINO.
+
+Un seul qu'on laisserait vivre serait aussi redoutable que tous
+ensemble; qu'ils soient dix, ou qu'ils soient mille, leur nombre n'est
+pas ce qui nous effraie, c'est l'esprit de l'aristocratie qu'il s'agit
+d'anéantir; et si nous laissions debout une seule racine de ce vieil
+arbre il couvrirait bientôt le sol, et ranimerait sa verdure malfaisante
+et ses fruits empoisonnés. Bertram, il nous faut du courage.
+
+CALENDARO.
+
+Songes-y bien, Bertram, j'ai les yeux sur toi.
+
+BERTRAM.
+
+Qui pourrait me soupçonner?
+
+CALENDARO.
+
+Ce n'est pas moi; si je le faisais, tu ne serais plus maintenant ici à
+parler de ta foi, mais nous redoutons ta douceur naturelle et non pas ta
+perfidie.
+
+BERTRAM.
+
+Vous devriez savoir, vous tous qui m'entendez, qui je suis, un homme
+soulevé, comme vous-mêmes, pour renverser la tyrannie; un homme, je
+l'avoue, naturellement bon, comme il l'a prouvé à plusieurs d'entre
+vous; et quant à sa bravoure vous pouvez en parler, vous, Calendaro, qui
+l'avez vue mise à l'épreuve; ou si vous en doutiez encore, je pourrais
+vous apprendre à la connaître.
+
+CALENDARO.
+
+A votre aise; quand nous aurons mis à fin notre entreprise; mais en ce
+moment il ne faut pas qu'une querelle particulière vienne la troubler.
+
+BERTRAM.
+
+Je ne suis pas querelleur; mais je puis frapper l'ennemi avec autant
+d'intrépidité qu'aucun de vous; pourquoi, d'ailleurs, m'avez-vous choisi
+pour être l'un des chefs de nos camarades? Toutefois j'avoue ma
+faiblesse, je n'ai pas encore appris à envisager un massacre général
+sans quelque sentiment d'effroi; la vue du sang ruisselant, inondant des
+têtes blanchies par l'âge, ne me présente aucune idée de gloire, et je
+n'appelle pas un triomphe la mort d'hommes surpris sans défense. Je sais
+pourtant bien, et trop bien, que nous devons en agir ainsi avec ceux
+dont la conduite justifie de telles représailles; mais s'il en était
+quelques-uns que l'on pût sauver de ce destin déplorable, j'en conviens,
+pour nous et pour notre honneur, pour nous garantir de cette souillure
+qui s'attache d'ailleurs à l'idée de massacre, j'en eusse été enchanté,
+et en cela je ne crois pas offrir le moindre prétexte au dédain ni à la
+défiance.
+
+DAGOLINO.
+
+Calme-toi, Bertram, et reprends courage, nous ne te soupçonnons pas; ce
+n'est pas nous qui exigeons de pareilles actions; c'est la cause que
+nous défendons. Nous saurons bien laver toutes nos souillures dans la
+fontaine de la liberté.
+
+(Entrent Israël Bertuccio et le Doge déguisé.)
+
+DAGOLINO.
+
+Salut, Israël.
+
+CONSPIRATEURS.
+
+Ah! mille fois salut--brave Bertuccio! tu es en retard.--Quel est cet
+étranger?
+
+CALENDARO.
+
+Il est tems de le nommer. J'ai fait connaître à nos camarades que tu
+voulais ajouter un frère à notre cause; ils sont disposés à l'accueillir
+parmi eux; et telle est notre confiance en tout ce que tu fais,
+qu'approuvé par toi, il est aussitôt approuvé de tout le monde.
+Maintenant, laisse-le se découvrir lui-même.
+
+ISRAEL BERTUCCIO.
+
+Étranger, approchez-vous! (Le Doge se découvre.)
+
+CONSPIRATEURS.
+
+Aux armes!--Nous sommes trahis! c'est le Doge! Meurent tous les deux!
+notre traître capitaine et le tyran auquel il nous a vendus!
+
+CALENDARO, tirant son épée.
+
+Arrêtez, arrêtez! Celui qui avance sur eux, d'un pas, est mort. Écoutez
+du moins Bertuccio.--Comment! vous pâlissez à la vue d'un vieillard qui
+se trouve au milieu de vous, seul, sans gardes et sans armes? Parle,
+Israël, que veut dire ce mystère?
+
+ISRAEL BERTUCCIO.
+
+Laisse-les, laisse-les avancer; ingrats suicides, qu'ils frappent leurs
+propres cœurs; car c'est de nos vies que dépendent la leur, leur fortune
+et leurs espérances.
+
+LE DOGE.
+
+Frappez!--Si je craignais la mort, et une mort plus terrible que ne
+pourrait me l'infliger aucun de vos vils poignards, je ne serais pas
+venu ici.--Oh! le noble mouvement, en effet, qui vous porte à montrer
+tant de bravoure contre une pauvre tête chenue! Les chefs généreux, qui,
+voulant réformer leur pays et détruire le sénat, frémissent de rage et
+de terreur à la vue d'un seul patricien!--Massacrez-moi, vous le pouvez;
+je ne m'en soucie pas.--Israël, voilà les hommes, les cœurs généreux
+dont vous me parliez? Regardez-les donc!
+
+CALENDARO.
+
+Vraiment, il nous a fait rougir, et avec raison. Comment, avec votre
+dévouement dans Bertuccio, votre chef dévoué, avez-vous pu tourner vos
+épées contre lui et son compagnon? Remettez-les dans le fourreau, et
+entendez-le.
+
+ISRAEL BERTUCCIO.
+
+Je dédaigne de parler; ils peuvent, ils doivent savoir, qu'une ame comme
+la mienne est incapable de trahison. Jamais je n'ai abusé du pouvoir
+qu'ils m'ont donné d'adopter tous les moyens qui pouvaient servir leur
+cause. Ils peuvent être sûrs que quiconque sera jamais introduit ici par
+moi, n'aura plus qu'à choisir d'être, ou notre frère, ou notre victime.
+
+LE DOGE.
+
+Et que serai-je, moi? L'accueil que vous me faites me permet de douter
+de la liberté du choix.
+
+ISRAEL BERTUCCIO.
+
+Monseigneur, si ces furieux avaient levé sur vous leurs armes, ils
+m'auraient immolé avec vous; mais, voyez, ils rougissent déjà de cet
+instant de délire: ils courbent devant vous leurs têtes, et croyez-moi,
+ils sont encore tels que je vous les ai dépeints.--Veuillez leur parler.
+
+CALENDARO.
+
+Oui, parlez, nous sommes tous disposés à vous écouter avec respect.
+
+ISRAEL BERTUCCIO, aux conspirateurs.
+
+Vous n'avez rien à craindre; tout, au contraire, à espérer.--Écoutez
+donc, et jugez de la vérité de mes paroles.
+
+LE DOGE.
+
+Vous voyez devant vous, comme on vient de le dire, un vieillard sans
+armes et sans défense; hier je paraissais à vos yeux revêtu de la
+dignité de Doge, souverain apparent de nos cent îles, couvert de la
+pourpre et sanctionnant les édits d'une puissance qui n'est ni la vôtre
+ni la mienne, mais celle de nos maîtres--les patriciens. Pourquoi
+étais-je maître du palais ducal? vous le savez, ou du moins je pense que
+vous le savez; pourquoi suis-je ici en ce lieu? c'est à celui qui a été
+le plus outragé, à celui d'entre vous qu'on a le plus avili, qu'on a
+foulé aux pieds au point de lui laisser à douter s'il était quelque
+chose de plus qu'un ver de terre, c'est à lui à répondre pour moi.
+Demandez-lui qui l'a conduit parmi vous? Vous connaissez mon dernier
+affront; tout le monde le connaît, tout le monde l'a vu d'un autre œil
+que les juges qui en profitèrent pour m'abreuver de nouveaux outrages.
+Épargnez m'en le récit.--C'est là, c'est au cœur que l'on m'a
+frappé!--Mais des paroles, déjà peut-être trop inutilement prodiguées,
+ne feraient que mieux témoigner de ma faiblesse, et je suis venu ici
+pour fortifier les forts, pour les presser d'agir, et non pour faire
+parade des armes d'une femme. Mais qu'ai-je besoin de vous presser? Nos
+injures personnelles prennent leur source dans les abus d'un ordre de
+choses--je ne l'appellerai pas république ou royauté, puisqu'il ne
+comporte ni peuple ni souverain, puisqu'il a tous les vices de l'ancien
+gouvernement de Sparte, sans en avoir les vertus--la valeur et la
+tempérance. Les maîtres de Lacédémone étaient de braves soldats; mais
+les nôtres sont des Sybarites, et nous des Ilotes; moi, je suis le plus
+humble et le plus asservi. Cependant ils m'ont revêtu d'une robe
+triomphale, mais c'est ainsi qu'autrefois les Grecs enivraient leurs
+esclaves pour amuser les loisirs de leurs enfans. Eh bien! ce monstre
+politique, cette parodie de gouvernement, ce spectre qu'il faut
+exorciser avec du sang, c'est pour l'anéantir que vous vous êtes réunis.
+Quand nous y serons parvenus, nous ramènerons les anciens jours de
+justice et de loyauté, nous constituerons une chose publique, dont une
+sage liberté deviendra la base: non pas un partage aveugle d'autorité,
+mais des droits également répartis et proportionnés entre eux comme les
+colonnes d'un temple, avec le temple lui-même, contribuant séparément à
+la beauté de l'ensemble; nous lui prêterons et nous en recevrons une
+force réciproque, au point que nul citoyen ne puisse être sacrifié sans
+que l'harmonie générale n'en soit troublée. Dans cette généreuse
+entreprise que vous allez exécuter, je viens réclamer l'honneur de vous
+seconder--si vous avez en moi quelque confiance: autrement n'hésitez pas
+à me frapper,--ma vie est à votre disposition, et j'aime mieux mille
+fois expirer sous les coups d'hommes vraiment libres, que de vivre un
+jour de plus pour exercer la tyrannie que font peser sur nous d'autres
+tyrans; car, pour moi, ô mes compatriotes, je ne le suis, ni ne le fus
+jamais.--Relisez nos annales: j'ai commandé dans maintes cités, dans
+maintes contrées étrangères; qu'elles disent si j'étais un oppresseur,
+ou bien un citoyen plein de bienveillance et de sollicitude pour mes
+semblables. Ah! si j'avais été ce que le sénat voulait que je fusse, un
+porteur de robe pompeuse et de paroles dictées, un mannequin posé sur un
+trône pour figurer la puissance souveraine, un fléau du peuple placé
+dans leurs mains; un empressé _signeur_ de sentences; l'ame damnée des
+Quarante et du sénat, toujours prêt à souscrire aux mesures sanctionnées
+par les Dix, toujours sans avis arrêté sur celles qu'ils n'avaient pas
+encore ratifiées; le vil flatteur des patriciens, un chétif instrument,
+un sot, une marionnette.--Jamais il ne se fût rencontré parmi eux un
+infâme qui m'insultât comme on vient de le faire. Mes propres affronts
+sont venus joindre leur voix à celle de la pitié que les malheurs
+publics m'inspiraient depuis long-tems, comme beaucoup le savent, et
+comme ceux qui l'ignorent pourront bientôt s'en convaincre. Quoi qu'il
+en soit, et sans calculer les résultats, je dévoue à la patrie les
+derniers jours de ma vie, ma puissance actuelle telle qu'elle est,
+celle, non pas d'un Doge, mais d'un homme qui avait quelque grandeur en
+lui-même avant d'être dégradé par ce titre, celle d'un homme auquel il
+reste encore une ame forte et quelques talens personnels. Je place sur
+cette chance et ma gloire (car j'avais acquis quelque gloire) et mon
+existence (faible don, puisqu'elle est sur le point de s'éteindre), et
+mon cœur, et mon ame, et toutes mes espérances. Accueillez ou
+repoussez-moi: je m'offre à vous tel que je suis, prince qui veut être
+citoyen ou rien au monde, et qui, pour le redevenir, a fait le sacrifice
+de son trône.
+
+CALENDARO.
+
+Longue vie à Faliero!--Venise enfin sera libre!
+
+CONSPIRATEURS.
+
+Longue vie à Faliero!
+
+ISRAEL BERTUCCIO.
+
+Camarades, dites maintenant: ai-je bien fait? cet homme-là ne vaut-il
+pas une armée pour notre cause?
+
+LE DOGE.
+
+Ce n'est pas ici le moment des félicitations ou des transports
+d'allégresse.--Suis-je admis parmi vous?
+
+CALENDARO.
+
+Oui, et le premier, parmi nous, comme tu l'étais à Venise.--Sois notre
+commandant, notre général.
+
+LE DOGE.
+
+Commandant! général!--Je fus général à Zara; commandant à Rhodes et à
+Cypre; prince à Venise.--Je ne puis rétrograder--c'est-à-dire, je ne
+suis pas propre à conduire une bande de patriotes; en déposant les
+dignités dont j'étais revêtu, ce n'a pas été dans le dessein d'en
+accepter d'autres, mais seulement de redevenir l'égal de mes
+semblables.--Maintenant, au fait: Israël m'a développé tout votre plan:
+il est hardi, mais il peut réussir, avec mon aide. Il faut le mettre de
+suite à exécution.
+
+CALENDARO.
+
+Dès que tu le voudras--n'est-il pas vrai, mes amis? J'ai tout préparé
+pour un coup soudain: quand donc faudra-t-il le frapper?
+
+LE DOGE.
+
+Au lever du soleil.
+
+BERTRAM.
+
+Quoi, sitôt!
+
+LE DOGE.
+
+Sitôt?--dites, si tard. Chaque heure augmente le danger, surtout à
+compter de l'instant où je suis venu vous rejoindre. Ne connaissez-vous
+donc pas le Conseil et les Dix? leurs espions, l'œil des patriciens
+toujours inquiet de la fidélité de leurs esclaves, et surtout maintenant
+de celle de leur prince? Frappez, je vous le répète, et sans retard,
+frappez l'hydre au cœur,--ses têtes suivront bientôt sa destinée.
+
+CALENDARO.
+
+J'y consens de l'ame et de l'épée: nos compagnies sont prêtes, soixante
+hommes dans chacune, et toutes sous les armes, par l'ordre d'Israël.
+Tous sont à leur poste respectif, tous veillent dans l'attente de
+quelque mouvement; c'est à chacun de nous maintenant à nous tenir prêts
+à agir. Le signal, monseigneur?
+
+LE DOGE.
+
+Quand vous entendrez la grosse cloche de Saint-Marc, que l'ordre du Doge
+peut seul ébranler (dernier et misérable privilège qu'ils ont laissé à
+leur prince), vous marcherez sur Saint-Marc.
+
+ISRAEL BERTUCCIO.
+
+Et alors?
+
+LE DOGE.
+
+Vous vous avancerez dans différentes directions; chaque compagnie
+prendra une route particulière; vous ferez tout en marchant retentir les
+cris: «Aux armes! Voici la flotte des Génois, que le point du jour a
+fait distinguer devant le port!» Vous entourerez le palais, et dans la
+cour vous trouverez mon neveu et un nombre considérable de cliens de nos
+familles, armés et disposés à se joindre à vous; tandis que la cloche
+retentira, vous crierez: «Saint-Marc, l'ennemi est sur nos rivages.»
+
+CALENDARO.
+
+Je comprends, maintenant; mais, monseigneur, poursuivez.
+
+LE DOGE.
+
+Tous les sénateurs accourront au conseil (ils n'oseraient tarder au
+terrible signal qui partira de la tour de leur saint patron). Nous les
+trouverons alors réunis comme dans les champs la moisson jaunie; et,
+pour les faire tomber, l'épée sera notre faucille. Que si quelques-uns
+faisaient remarquer leur absence ou leur lenteur, ils gagneraient à cela
+d'être saisis dans l'isolement et l'épouvante, puisque déjà tous les
+autres auraient vécu.
+
+CALENDARO.
+
+Ah! que cette heure n'est-elle venue! nous ne les ferons pas languir;
+nous les tuerons de suite.
+
+BERTRAM.
+
+Un mot encore, avec votre permission. Je répéterai la question que
+j'avais déjà faite avant que Bertuccio ne fortifiât notre cause de cet
+illustre allié qui la rend beaucoup plus sûre: en conséquence, elle
+semble devoir permettre quelques lueurs de merci pour une partie de nos
+victimes.--Tous périront-ils dans le massacre?
+
+CALENDARO.
+
+Tous ceux que je rencontrerai, moi et les miens, je te le garantis; ils
+auront la merci que nous pouvions attendre d'eux.
+
+CONSPIRATEURS.
+
+Tous! oui, tous! Est-ce le moment de parler de pitié? Quand donc en
+ont-ils montré? Quand seulement ont-ils feint d'en éprouver?
+
+ISRAEL BERTUCCIO.
+
+Bertram, cette fausse compassion est déplacée, elle fait injure à tes
+camarades et à ta cause elle-même. Ne vois-tu pas que, si nous épargnons
+un seul noble, il ne vivra que pour venger les victimes? Comment
+d'ailleurs distinguer l'innocent des coupables? Leur conduite est
+_une_.--C'est l'expression d'un système commun, la source de
+l'oppression générale. C'est beaucoup que nous permettions de vivre à
+leurs enfans, et je ne sais même s'il serait prudent de les épargner
+tous. Le chasseur peut bien réserver un seul petit dans l'antre du
+tigre, mais qui songerait à sauver le père ou la mère sans s'exposer à
+périr lui-même sous leurs dents? Quoi qu'il en soit, je me soumets à
+l'avis du Doge Faliero; c'est à lui de prononcer si l'on en peut sauver
+un seul.
+
+LE DOGE.
+
+Ne m'interrogez pas,--ne me tentez pas par une telle
+question.--Vous-mêmes décidez.
+
+ISRAEL BERTUCCIO.
+
+Vous êtes le seul qui connaissiez bien leurs vertus privées. Pour nous,
+nous n'avons connaissance que de leurs vices publics, que de leur infâme
+tyrannie, qui nous les a fait mortellement haïr. Dites s'il en est un
+seul parmi eux qui mérite miséricorde?
+
+LE DOGE.
+
+Le père de Dolfino était mon ami, Lando combattit à mes côtés, Marc
+Cornaro partageait à Gênes mon titre d'ambassadeur, je sauvai la vie à
+Veniero, que ne puis-je le faire une seconde fois! Que ne puis-je les
+sauver eux et Venise! Tous ces hommes ou bien leurs pères étaient mes
+amis, avant de devenir mes sujets; mais dès ce moment ils
+m'abandonnèrent comme les feuilles qui cessent de protéger la fleur dès
+qu'elle vient à se flétrir; ils m'ont laissé frapper, je ne les
+empêcherai pas de l'être.
+
+CALENDARO.
+
+Eux et la liberté vénitienne ne peuvent exister ensemble.
+
+LE DOGE.
+
+Oui, mes amis, vous connaissez, vous avez mesuré l'étendue des maux de
+la république; mais vous ignorez quel venin fatal le gouvernement qui
+nous opprime verse sur les sources de la vie, sur les liens sacrés de
+l'humanité, sur tout ce que nous avons de meilleur et de plus cher. Tous
+ces nobles étaient mes amis; je les chérissais, et long-tems ils
+répondirent à mes sentimens affectueux; nous avons servi et combattu,
+nous avons ri et pleuré tous ensemble; nos chagrins, nos plaisirs, tout
+était commun entre nous; des alliances resserraient encore chaque jour
+les nœuds qui nous unissaient; enfin nous nous voyions chargés des mêmes
+années et des mêmes honneurs, jusqu'au moment où leurs vœux, plutôt que
+les miens, m'appelèrent au trône ducal. Adieu, dès-lors, adieu à tous
+les souvenirs de notre vie, à cette communauté de pensées, à ces doux
+épanchemens d'une vieille amitié; alors que les hommes, surchargés
+d'années et de travaux dont l'histoires s'est désemparée, adoucissent
+l'amertume des jours qui leur restent en recueillant avidement leurs
+souvenirs, et croient retrouver sur le front de leurs anciens compagnons
+le miroir d'un demi-siècle! Aussi long-tems qu'il reste sur la terre
+deux de ceux qui jadis y faisaient briller leur bravoure, leur
+enjouement et leur esprit, nous revoyons en eux plus de cent autres
+personnages qui n'existent plus; ils les font renaître pour nous, ou du
+moins ils nous offrent l'occasion de soupirer sur eux, et de reparler
+des événemens dont rien n'évoque plus le glorieux souvenir, rien que le
+marbre!... Mais hélas! que fais-je! et où me laissé-je entraîner!
+
+ISRAEL BERTUCCIO.
+
+Monseigneur, vous êtes fort ému: ce n'est pas le moment de s'arrêter sur
+de pareilles choses.
+
+LE DOGE.
+
+Un moment encore,--je ne m'en défends pas: mais considérez les vices
+honteux de ce gouvernement. Dès l'instant qu'ils m'eurent fait Doge,
+adieu tout le passé, adieu tout ce que j'avais été ou plutôt ce qu'ils
+étaient pour moi: plus d'amis, plus d'affection, plus d'intimité de
+commerce: ils n'osaient m'approcher, leur visite eût donné de l'ombrage;
+ils ne pouvaient m'aimer, la loi le leur interdisait; ils m'entourèrent
+de difficultés, c'était la politique de l'état; ils me manquèrent
+d'égards, c'était leur droit de sénateur; ils m'offensèrent, il le
+fallait pour le bien de la chose publique. Ils ne pouvaient diriger ma
+conduite, cela eût inspiré des soupçons. Ainsi j'étais l'esclave de mes
+propres sujets, ainsi j'étais l'adversaire de mes propres amis; j'avais
+au lieu de gardes des espions, au lieu d'autorité une robe de pourpre,
+au lieu de liberté des protestations pompeuses, au lieu de conseil des
+geôliers, des inquisiteurs au lieu d'amis, et l'enfer au lieu de la vie!
+Une seule source de bonheur me restait, et ils l'ont empoisonnée. Mes
+chastes dieux domestiques furent brisés sur mon cœur, et sur leurs
+ruines vint grimacer le rire insultant de la débauche.
+
+ISRAEL BERTUCCIO.
+
+Vous avez été profondément outragé, mais la nuit prochaine saura vous
+faire noblement justice.
+
+LE DOGE.
+
+J'avais tout supporté,--ils me frappaient, je ne répondais pas; mais
+cette dernière goutte a fait déborder la coupe d'amertume; loin de
+redresser une insulte aussi grossière, ils l'ont sanctionnée; alors je
+sentis se ranimer mes autres sentimens--les sentimens qui m'assiégeaient
+bien long-tems auparavant, même au milieu de mon apparente tranquillité,
+même à cette première heure où ils renièrent leur ami pour en faire un
+souverain comme les enfans prennent des hochets pour les amuser, et
+bientôt après le mettent en pièces. Dès cette heure je ne vis plus que
+des sénateurs silencieusement soupçonneux dans leurs rapports avec le
+Doge, luttant avec lui de terreur et de haine mutuelles, redoutant qu'il
+n'essayât de secouer leur tyrannie, et lui de son côté ayant en horreur
+ses tyrans. Ces hommes n'ont donc pas pour moi de vie _privée_, ils ne
+peuvent réclamer les nœuds qu'ils ont brisés chez les autres, je ne vois
+en eux que des sénateurs coupables d'actes arbitraires, et comme tels je
+les juge dignes de mort.
+
+CALENDARO.
+
+Et maintenant, à l'action! A nos postes, camarades, et puisse cette nuit
+être la dernière de verbiage: que n'y sommes-nous déjà! Au point du
+jour, la grosse cloche de Saint-Marc ne me surprendra pas endormi.
+
+ISRAEL BERTUCCIO.
+
+Dispersez-vous donc à vos différentes stations; de la vigilance et du
+courage! songez aux maux que nous supportions, aux droits que nous
+voulons reconquérir. Encore une nuit, et nos périls toucheront à leur
+fin! Soyez attentifs au signal, et marchez aussitôt que vous
+l'entendrez. Pour moi, je vais rejoindre ma troupe; il faut que chacun
+soit prompt à faire son devoir; le Doge va retourner au palais, afin de
+tout préparer pour l'action! nous nous quittons pour nous retrouver
+libres, et couverts de gloire!
+
+CALENDARO.
+
+Doge, la première fois que je vous saluerai, l'hommage que je prétends
+vous faire, sera la tête de Steno sur la pointe de mon épée.
+
+LE DOGE.
+
+Non; laisse-le à des mains plus obscures, et ne t'arrête pas à une aussi
+misérable proie, avant que la partie ne soit gagnée: son offense, après
+tout, ne fut que le simple développement de la corruption générale de
+notre odieuse aristocratie; il n'aurait pu,--il n'aurait osé la risquer
+dans un tems moins dépravé; j'ai dépouillé toute haine personnelle à son
+égard; elle s'est évanouie dans la pensée de nos glorieux projets. Un
+esclave m'insulte-t-il? c'est à son orgueilleux maître que j'en demande
+vengeance; s'il me la refuse, il prend sur lui la responsabilité de
+l'affront; et c'est lui qui doit m'en rendre raison.
+
+CALENDARO.
+
+Pourtant, comme c'est à lui que nous devons immédiatement l'alliance qui
+assure et sanctifie mieux encore notre entreprise; je lui dois assez de
+reconnaissance pour souhaiter de le traiter moi-même suivant ses
+mérites: ne le puis-je pas?
+
+LE DOGE.
+
+Vous ne songez qu'à couper la main, moi je vise à la tête. Vous ne
+voulez punir que le disciple; c'est le maître que je prétends frapper:
+vous avez en vue Steno, et moi le sénat. Je n'interromprai pas, par les
+souvenirs d'une haine partielle, le cours d'une vengeance terrible, qui
+doit frapper sans distinction, telle que les éclats du feu céleste,
+alors qu'ils remplacèrent deux villes corrompues par les stagnantes eaux
+de la _mer Morte_.
+
+ISRAEL BERTUCCIO.
+
+Partez donc à vos postes! je demeure un moment pour accompagner le Doge
+jusqu'à notre dernier lieu d'assurance, pour voir si quelque espion ne
+s'est pas glissé sur nos traces; de là, je cours rejoindre ma bande sous
+les armes.
+
+CALENDARO.
+
+Adieu donc jusqu'à l'aurore.
+
+ISRAEL BERTUCCIO.
+
+Puisse tout vous réussir.
+
+CONSPIRATEURS.
+
+Nous ferons notre devoir.--Sortons! Monseigneur, adieu!
+
+(Les conspirateurs saluent le Doge et Israël Bertuccio; ils se retirent,
+conduits par Philippe Calendaro. Le Doge et Israël Bertuccio demeurent.)
+
+ISRAEL BERTUCCIO.
+
+Ils sont dans nos mains.--Ils ne peuvent nous échapper! C'est à présent
+que tu es vraiment un souverain, et que ton immortelle renommée va
+planer au-dessus des plus hautes. Avant nous, des hommes libres avaient
+déjà frappé des rois, des Césars étaient tombés victimes, et des mains
+patriciennes avaient déjà touché des dictateurs, de même que des
+patriciens avaient senti des poignards populaires; mais quel prince
+avait jusqu'à présent conjuré pour la liberté de son peuple? quel
+prince, pour affranchir ses sujets, avait risqué le salut de ses jours?
+toujours et à jamais ils conspirent contre leurs concitoyens; et, pour
+mieux charger leurs mains de chaînes, ils occupent contre les nations
+voisines leur ardeur belliqueuse, de sorte qu'ils savent légitimer la
+servitude par d'autres servitudes; et nouveaux Léviathans insatiables,
+ils se nourrissent partout de désastres et de morts, sans en être jamais
+gorgés! Maintenant, monseigneur, à notre entreprise; elle est grande,
+mais plus grande est la récompense. Pourquoi demeurez-vous distrait? il
+n'y a qu'un moment vous étiez tout de feu.
+
+LE DOGE.
+
+C'en est donc fait, faut-il bien qu'ils meurent?
+
+ISRAEL BERTUCCIO.
+
+Qui?
+
+LE DOGE.
+
+Ceux que le sang, les égards, qu'une foule de circonstances et d'années
+avaient faits mes amis--les sénateurs!
+
+ISRAEL BERTUCCIO.
+
+Vous avez rendu leur sentence, et, sans doute, elle est juste.
+
+LE DOGE.
+
+Oui, elle le semble, et elle est telle à vos yeux. Vous êtes un
+patriote, un Gracchus plébéien--l'oracle de la révolte--un tribun du
+peuple;--je ne vous blâme pas, vous suivez votre mission. Ces nobles
+vous ont prodigué l'insulte, l'esclavage et le mépris; ils m'ont traité
+de même. Mais _vous_, jamais vous n'aviez conversé avec eux; jamais vous
+n'avez rompu leur pain, ni partagé leur sel; jamais vous n'avez porté
+leur coupe remplie à vos lèvres; vous ne fûtes pas élevé, vous n'avez
+pas ri ni pleuré avec eux; vous ne leur avez pas donné de fêtes; vous
+n'avez pas souri de les voir sourire, et vous n'avez pas, en échange du
+vôtre, réclamé maintes fois leur propre sourire; vous ne les avez jamais
+porté, comme je l'ai fait, dans votre cœur. Mes cheveux sont blancs,
+comme le sont les leurs, ceux des plus anciens du sénat; je me rappelle
+le tems où toutes nos boucles étaient noires comme l'aile des corbeaux;
+ou nous allions au loin saisir notre proie le long des îles envahies par
+le Musulman impie. Et maintenant, puis-je voir de sang-froid le poignard
+se faire jour dans leurs seins? il me semble que chaque coup doit être
+mon suicide.
+
+ISRAEL BERTUCCIO.
+
+Doge! Doge! cette incertitude est au-dessous d'un enfant; si vous n'êtes
+pas une seconde fois devenu tel, rappelez votre énergie vers le but que
+vous vous êtes tracé, et ne nous obligez pas, vous et moi, à rougir de
+honte. Par le ciel, j'aimerais mieux tout abandonner maintenant, ou bien
+échouer dans nos desseins, que de voir l'homme que je respecte,
+descendre d'aussi hautes pensées à d'aussi vulgaires faiblesses! Vous
+avez vu du sang dans les batailles; vous avez vu couler, tantôt le
+vôtre, tantôt celui des autres que vous répandiez; comment donc
+pouvez-vous tressaillir à l'idée de quelques gouttes tirées des veines
+de pareils vampires, qui ne font, après tout, que rendre ce qu'ils ont
+arraché du cœur de plusieurs millions de citoyens.
+
+LE DOGE.
+
+Pardonnez! bientôt je vous suivrai pas à pas, et mes coups se régleront
+sur les vôtres; ne croyez pas que je sois irrésolu; non, c'est même la
+_certitude_ de tout ce qu'il me faut faire; qui me fait, en ce moment,
+frémir. Mais oublions enfin, pour toujours, ces soucieuses pensées, dont
+vous seul et la nuit avez reçu la confidence également peu dangereuse
+pour les deux. Quand l'heure arrivera, c'est moi qui sonnerai le tocsin,
+et frapperai le coup qui doit dépeupler tant de palais, précipiter à
+terre les plus hauts arbres généalogiques, écraser leurs fruits
+parfumés, et flétrir, pour jamais, leurs fleura radieuses. C'est là _ce
+que je veux_--ce que je dois--ce que j'ai juré de faire; rien ne peut
+m'empêcher de suivre mes destinées; mais encore, m'est-il permis de
+tressaillir à l'idée de ce que j'étais et de ce que je vais être.
+Pardonnez-moi.
+
+ISRAEL BERTUCCIO.
+
+Redevenez homme; je n'éprouve pas de semblables remords, je ne les
+comprends même pas: pourquoi songeriez-vous à changer? vous vous êtes
+déterminé, et vous agissez encore en toute liberté.
+
+LE DOGE.
+
+Oui, il est bien vrai, vous n'éprouvez pas de remords, je n'en sens pas
+non plus; s'il en était autrement, je te poignarderais ici pour sauver
+un millier de vies, et par ta mort empêcher le meurtre. Vous n'en
+éprouvez pas--vous courez à cette boucherie comme si ces hommes de
+hautes classes étaient des bœufs réunis dans un abattoir! Et quand tout
+sera fait, vous serez libres et enjoués, vous laverez tranquillement le
+sang qui vous couvrira les mains. Pour moi qui aurai devancé tes
+compagnons et toi-même dans ce massacre inouï, que serai-je? que
+verrai-je? qu'éprouverai-je? oh ciel! Oui, tu as bien fait de rappeler
+que ma résolution, ma conduite étaient libres,--mais vous avez eu tort
+de croire que je voulusse de moi-même agir ainsi.--Ne soupçonnez--ne
+craignez rien; je serai votre plus impitoyable complice, et pourtant, je
+ne suis plus ma volonté libre, ni mes sentimens réels.--Tous deux me
+retiennent en arrière, mais l'enfer est en moi, autour de moi, et
+semblable au démon qui croit et redoute, il faut que j'agisse et que
+j'abhorre. Séparons-nous, va réjoindre tes amis; de mon côté je vais
+presser la réunion des cliens de ma famille. Sois sûr que la grosse
+cloche de Saint-Marc va réveiller tout Venise, à l'exception de ses
+sénateurs massacrés. Avant que le soleil ne se lève sur l'Adriatique,
+une voix lamentable, le cri du sang couvrira le mugissement des ondes.
+Ma résolution est prise, éloignons-nous.
+
+ISRAEL BERTUCCIO.
+
+De toute mon ame! sachez dompter ces emportemens de passion;
+rappelez-vous ce que ces hommes vous ont fait: le sacrifice que nous
+allons consommer sera, n'en doutez pas, suivi par des siècles de bonheur
+et de liberté pour cette ville, délivrée de ses chaînes. Un véritable
+tyran aurait ravagé les empires, qu'il n'aurait pas senti l'étrange
+componction dont vous sembliez oppressé à l'idée seule de punir une
+poignée de traîtres! Croyez-moi, votre pitié était plus déplacée que le
+dernier pardon obtenu par Steno.
+
+LE DOGE.
+
+Homme, tu as touché la corde qui étouffe dans mon cœur la voix de la
+nature. A l'œuvre! (Ils sortent.)
+
+FIN DU TROISIÈME ACTE.
+
+
+
+
+ ACTE IV.
+
+
+SCÈNE PREMIÈRE.
+
+(Le palais du sénateur Lioni.)
+
+LIONI dépose le masque et le manteau que les nobles Vénitiens portaient
+en public; un domestique attend ses ordres.
+
+
+LIONI.
+
+Je vais essayer de reposer; je suis fatigué de cette fête la plus gaie
+que nous avons donnée de plusieurs mois, et cependant je ne sais
+pourquoi elle n'a pas eu pour moi de charme; je sentais sur mon cœur un
+poids qui l'oppressait au milieu des plus légers mouvemens de la danse;
+mes yeux étaient arrêtés sur les yeux de la dame de mes pensées: ses
+mains étaient serrées dans les miennes, et pourtant mon sang était
+glacé, et une sueur froide comme la mort couvrait mon front; vainement
+je luttais contre le torrent de mes soucieuses pensées, au travers des
+accens d'une musique joyeuse, un tintement triste, clair et lointain
+frappait distinctement mon oreille, comme le bruit de la vague
+adriatique couvre pendant la nuit le murmure de la cité, en frappant
+contre le rivage du Lido. Aussi j'ai quitté la fête avant qu'elle ne
+touchât à sa fin, et j'espère trouver sur mon oreiller des pensées plus
+tranquilles et moins fatigantes. Antonio, prenez ce masque et ce
+manteau, et remplissez la lampe de ma chambre.
+
+ANTONIO.
+
+Oui, monseigneur; commandez-vous quelque rafraîchissement?
+
+LIONI.
+
+Aucun autre que le sommeil, qui ne veut pas être commandé. Laisse-moi
+l'espérer, quoique ma tête ne soit pas encore trop reposée. (Antonio
+sort.) Voyons si l'air calmerait mes sens. Voilà une belle nuit! le vent
+d'orage, qui soufflait du levant, est rentré dans ses abîmes, le globe
+de la lune a repris tout son éclat; quel silence! (Il s'avance vers un
+balcon entr'ouvert.) Et quel contraste avec la scène que je quitte, où
+brillaient les larges flambeaux, où les lampes d'argent jetaient les
+plus douces lueurs sur les tapisseries des murailles, et répandaient sur
+les ténèbres, ordinaires habitans de ces vastes galeries, une masse
+éblouissante de lumière qui, en éclairant tous les objets, n'en
+présentait aucun tel qu'il est. Ici la vieillesse, essayant de vaincre
+le passé, après avoir long-tems redemandé aux prestiges de la toilette
+les couleurs du jeune âge, après mille regards dans un trop fidèle
+miroir, s'avance dans tout l'orgueil de la parure, s'oublie elle-même,
+et se confie dans l'imposture de ces lumières plus indulgentes, qui la
+font paraître et la dissimulent toujours fort à propos: elle se croit
+changée, elle n'est devenue que plus folle. Là, la jeunesse, qui n'a pas
+besoin et ne songe guère à de pareils artifices, vient risquer sa
+fraîcheur naturelle, sa santé, sa beauté virginale dans la presse
+contagieuse de convives échauffés; elle perd ses heures de repos en
+rêvant qu'elle éprouve quelque plaisir, et elle ne songera pas à
+s'éloigner avant que l'aurore ne soit venue éclairer ses joues
+fatiguées, ses yeux flétris que les années devraient seules pouvoir
+fatiguer et flétrir. Tout a disparu, la musique, le banquet et les
+coupes remplies, les guirlandes, les parfums et les roses--les yeux
+étincelans et les éblouissantes parures--les bras blancs et les noires
+chevelures--les nœuds de rubans et les bracelets; les seins sans taches,
+comme celui des cygnes, les colliers réunissant toutes les richesses de
+l'Inde, et cependant moins ravissans que la peau qu'ils entourent; les
+robes légères flottant comme autant de transparens nuages entre les
+cieux et notre atmosphère; les pieds si élégans et si petits, indiquant
+ce que peuvent être les formes secrètes qu'ils terminent avec tant de
+grâce;--toutes les illusions de cette scène magique, tous ces
+enchantemens trompeurs ou réels, tout ce que l'art et la nature
+réunissaient devant mes yeux éblouis, toutes ces mille beautés qui
+semblaient vouloir m'enivrer, semblables à ces rivières illusoires qui
+parfois, dans les sables de l'Arabie, viennent irriter la soif du
+pélerin épuisé, sans jamais la satisfaire; tout cela n'est plus qu'un
+songe.--Autour de moi, je ne vois plus que les flots et les astres,
+mondes reflétés dans l'Océan, et plus délicieux à contempler que les
+flambeaux répétés par les riches glaces. Le dais céleste, qui est dans
+l'espace ce que l'Océan est à la terre, jette dans l'étendue son manteau
+bleuâtre, caressé par les premières émanations du printems. La lune
+poursuit sa course radieuse, en versant sa douce clarté sur les murs
+soucieux de ces vastes édifices et sur ces palais maritimes, dont les
+colonnes de porphyre et dont les fronts superbes présentent la dépouille
+d'une foule de marbres orientaux: semblables à des autels érigés le long
+du large réservoir, on les prendrait pour autant de trophées arrachés à
+l'avidité des ondes, et non moins étonnans que ces mystérieux et massifs
+géans de l'architecture, qui sont, dans les plaines de l'Égypte, le
+témoignage de tems qui n'ont pas laissé d'autres traces. Tout est calme;
+rien ne trouble l'harmonie de l'ensemble, et tout ce qui fait un
+mouvement semble, par respect pour le règne des nuits, glisser comme un
+esprit dans l'espace. C'est le pétillement de la guitare de quelque
+amant aux portes de sa maîtresse impatiente; c'est l'ouverture discrète
+de la fenêtre, preuve qu'il a été entendu; cependant la main de la jeune
+fille, belle comme le rayon avec lequel elle se confond, tremble en
+essayant d'ouvrir le balcon qui lui permet de s'enivrer de musique et
+d'amour; son cœur bat à la vue de celui qu'elle attend, comme les cordes
+pressées de la lyre.--De cet autre côté, c'est le mouvement phosphorique
+de la rame, ou le rapide éclat des lumières lointaines de quelques
+gondoles; c'est la voix alternative des mariniers faisant retentir les
+poétiques octaves; quelque ombre croisant de tems en tems le Rialto,
+quelque faîte de palais orgueilleux, quelque obélisque qui se perd dans
+les cieux, voilà tout ce que l'on voit, tout ce que l'on entend dans la
+fille de l'Océan, dans la reine des cités. Que l'heure du calme est
+douce et suave! O nuit! je te rends grâce, tu as dissipé les horribles
+mouvemens que la foule ravie n'avait pu vaincre; je vais gagner ma
+couche sous ton influence bienfaisante, quoique ce soit presque un crime
+de reposer quand la nuit est si belle. (On entend frapper au dehors.)
+Holà! qu'est-ce? et qui peut venir à pareille heure?
+
+(Entre Antonio.)
+
+ANTONIO.
+
+Monseigneur, un homme demande à vous parler pour une affaire pressante.
+
+LIONI.
+
+Est-ce un étranger?
+
+ANTONIO.
+
+Son visage est caché dans son manteau, mais sa démarche et sa voix
+semblent m'être familières; je lui ai demandé son nom; mais il a paru
+désirer ne le dire qu'à vous-même, et il semble fort impatient de vous
+être présenté.
+
+LIONI.
+
+Voilà une heure singulière, et matière à de grands soupçons! Après tout,
+le péril est léger, et ce n'est pas dans leurs maisons que l'on frappe
+ordinairement les nobles. Mais, bien que je ne me connaisse pas
+d'ennemis dans Venise, il est bon d'user de quelques précautions.
+Fais-le entrer, et retire-toi. Tu appelleras aussitôt quelques-uns de
+mes gens qui feront la garde dehors.--Quel peut être cet homme?
+
+(Antonio sort, et revient procédant un homme caché dans son manteau.)
+
+BERTRAM.
+
+Mon bon seigneur Lioni, je n'ai pas de tems à perdre, ni toi.--Éloignez
+cet homme; je voudrais être seul avec vous.
+
+LIONI.
+
+C'est, je crois, la voix de Bertram.--Sors, Antonio. (Antonio sort.)
+Maintenant, étranger, que me voulez-vous à une pareille heure?
+
+BERTRAM, se découvrant.
+
+Un don, mon noble protecteur; vous en avez déjà accordé plusieurs à
+votre pauvre protégé, Bertram: ajoutez-en un dernier, et rendez-le par
+ce moyen heureux.
+
+LIONI.
+
+Tu m'as vu, dès l'enfance, toujours prêt à t'assister dans toutes les
+circonstances où je pouvais te servir, et toutes les fois que tu voulais
+atteindre un but convenable à ta situation; je te promettrai donc
+volontiers avant d'entendre ce que tu demandes: mais cette heure, ta
+démarche, ta figure étrange et décomposée, tout me fait soupçonner dans
+ta visite quelque important mystère. Parle cependant, t'est-il advenu
+quelque méchante querelle? Est-ce la suite d'une débauche, d'une lutte
+ou d'un coup de poignard?--Cela se voit tous les jours, et, pourvu que
+tu n'aies pas versé de sang noble, je garantis ton pardon; mais
+cependant il faudra t'éloigner, car, dans le premier feu de la
+vengeance, les amis et les parens outragés sont, à Venise, plus à
+redouter que le glaive des lois.
+
+BERTRAM.
+
+Je vous remercie, monseigneur; mais--
+
+LIONI.
+
+Mais, quoi! vous n'avez pas sans doute levé une main insolente sur
+quelqu'un de notre classe? S'il en est ainsi, sortez, fuyez, et
+gardez-vous de l'avouer; je ne veux pas vous perdre,--mais il m'est
+impossible de vous sauver. Verser le sang d'un noble!--
+
+BERTRAM.
+
+Je viens sauver le sang d'un noble, et non pas le répandre! Et surtout,
+je dois me hâter, car la perte d'une minute peut entraîner celle d'une
+vie. Le Tems a troqué sa lente faux pour un glaive à deux tranchans, et
+pour remplir son cylindre, il va prendre, au lieu de sable, la poussière
+des tombeaux.--Garde-toi de sortir demain.
+
+LIONI.
+
+Et pourquoi?--Que signifie cette menace?
+
+BERTRAM.
+
+N'en cherche pas le sens; mais fais ce que j'implore de toi.--Ne
+t'avance pas hors de ton palais, quelque appel qu'on te fasse; quand
+même tu entendrais le murmure de la foule--la voix des femmes, les cris
+perçans d'enfans--les éclats de voix d'hommes--le froissement des armes,
+le roulement du tambour, l'éclat des trompettes, le mugissement des
+cloches, le tocsin et le signal d'alarme!--N'avance pas jusqu'à ce que
+tout soit redevenu immobile, et même jusqu'à ce que tu m'aies revu!
+
+LIONI.
+
+Mais encore, que signifie tout cela?
+
+BERTRAM.
+
+Mais encore, te dis-je, ne le demande pas; par tout ce que tu chéris le
+plus sur la terre et dans le ciel--par toutes les ames de tes ancêtres
+et par les efforts que tu as faits pour les imiter et laisser après toi
+des enfans dignes de vous--par toutes tes espérances ou tes souvenirs de
+bonheur--par toutes les craintes qui peuvent t'agiter sur la terre et
+au-delà--au nom de tous les bienfaits que tu m'as prodigués, bienfaits
+que je veux maintenant reconnaître par un plus grand encore, ne sors
+pas: confie à tes dieux domestiques le soin de ton salut; en un mot,
+suis le conseil que je t'ai donné--autrement tu es perdu.
+
+LIONI.
+
+En vérité, je le suis déjà de surprise. Certainement tu es dans le
+délire! Qu'ai-je donc à craindre? Quels sont mes ennemis? Ou, s'il en
+existe, comment te trouves-tu ligué avec eux?--Et si tu es vraiment de
+leur complot, pourquoi viens-tu me prévenir à cette heure, et non pas
+avant?
+
+BERTRAM.
+
+Je ne puis te répondre. Ne veux-tu pas faire cas de l'avis que je te
+donne?
+
+LIONI.
+
+Je ne suis pas fait pour frémir de vaines menaces dont je ne puis
+deviner la cause. Quand l'heure du conseil sonnera, tôt ou tard, je ne
+manquerai pas à l'appel.
+
+BERTRAM.
+
+Ne dis pas cela! Encore une fois, es-tu décidé à sortir?
+
+LIONI.
+
+Oui; rien ne pourrait m'en détourner!
+
+BERTRAM.
+
+Le ciel ait donc pitié de toi!--Adieu. (Il sort.)
+
+LIONI.
+
+Arrête.--Ta présence en ce lieu importe à des intérêts plus précieux que
+le mien; nous ne pouvons prendre ainsi congé l'un de l'autre, Bertram,
+depuis long-tems nous nous connaissons.
+
+BERTRAM.
+
+Monseigneur, vous avez été mon protecteur depuis mon enfance. Nous
+jouions ensemble dans ces tems d'insouciante jeunesse où les rangs sont
+confondus, où l'on ne songe pas encore à se prévaloir de vaines
+prérogatives. Plaisirs et peines, larmes et ris, tout était commun entre
+nous. Votre père était le patron de mon père, et moi-même je n'étais
+guère moins que le frère de lait de son fils; nous comptons les mêmes
+années.--Heures passées, heures délicieuses! Quelle différence, grand
+Dieu! avec celles qui s'écoulent aujourd'hui.
+
+LIONI.
+
+C'est toi, Bertram, qui les as oubliées.
+
+BERTRAM.
+
+Ni maintenant, ni jamais; quoi qu'il puisse arriver, j'aurai voulu vous
+sauver. Quand disparut notre adolescence nous nous séparâmes, vous pour
+remplir les magistratures de l'état, auxquelles vous appelait votre
+rang; moi, l'humble Bertram, pour me livrer aux travaux les plus
+humbles; vous ne l'avez pas oublié: et si mon sort fut loin d'être
+toujours fortuné, ce ne fut pas la faute de celui qui tant de fois vint
+à mon aide, et allégea le poids de mes malheurs. Jamais noble sang ne
+fit palpiter un plus noble cœur que le tien, et le pauvre plébéien
+Bertram l'a vingt fois éprouvé. Hélas! pourquoi les autres sénateurs ne
+te ressemblent-ils pas!.
+
+LIONI.
+
+Comment, et qu'as-tu à dire contre le sénat?
+
+BERTRAM.
+
+Rien.
+
+LIONI.
+
+Je sais qu'il existe des esprits indomptables, de turbulens moteurs de
+sourdes trahisons, qui se réunissent dans des lieux secrets, qui
+marchent enveloppés pour faire à leur aise retentir la nuit de leurs
+malédictions; soldats sans aveux, vils scélérats, mécontens de la
+patrie, libertins perdus qui se consolent en hurlant à la taverne. Mais
+tu n'as pu te réunir à de pareils êtres. Depuis quelque tems, il est
+vrai, je t'ai perdu de vue; mais tu avais l'habitude d'une vie
+régulière, tu partageais la nourriture avec d'honorables compagnons, ton
+aspect n'avait pas cessé d'être serein et paisible: que t'est-il arrivé?
+Dans tes yeux hagards, sur tes joues décolorées et dans tes mouvemens
+inquiets, je crois voir lutter avec violence le chagrin, la honte et le
+remords.
+
+BERTRAM.
+
+La honte et le chagrin? C'est aux tyrans de Venise à les connaître, eux
+qui souillent l'air pur de ma patrie, eux qui torturent les hommes comme
+le délire les pestiférés à l'instant où ils rendent le dernier soupir.
+
+LIONI.
+
+Bertram, tu as reçu les conseils de quelques traîtres; je ne reconnais
+plus ni ton ancien langage, ni tes propres pensées; des misérables t'ont
+fait partager leur haine aveugle; mais il ne faut pas que tu te perdes
+avec eux; tu es né bon citoyen et honnête homme, tu n'es pas fait pour
+les trames odieuses que le vice et la scélératesse attendent de toi:
+avoue--confesse-moi tout--tu me connais--que pourriez-vous méditer, toi
+et les tiens, qui vous obligeât de prévenir un ami, le tien, le fils
+unique de celui que ton père regardait comme son ami, celui dont
+l'affection était un héritage que vous deviez transmettre à votre
+postérité intact ou fortifié; je le répète, que pouviez-vous méditer qui
+vous forçât à me prévenir de garder la chambre comme un malade?
+
+BERTRAM.
+
+Ne m'interrogez pas davantage: il faut que je sorte.--
+
+LIONI.
+
+Et moi, que je sois massacré!--Dites, honnête Bertram, ne
+l'entendez-vous pas ainsi?
+
+BERTRAM.
+
+Et qui vous parle de meurtre ou de massacre?--c'est une imposture, je
+n'en ai pas dit un mot.
+
+LIONI.
+
+Tu ne l'as pas dit; mais dans tes yeux sombres et ensanglantés, si
+différens de ce que je les voyais auparavant, j'ai vu briller le regard
+du gladiateur. Si ma vie t'offusque, prends-la--je suis désarmé--puis
+éloigne-toi à la hâte, je ne veux pas tenir l'existence de la pitié
+capricieuse des misérables que tu sers, ou de toi-même.
+
+BERTRAM.
+
+Moi verser ton sang! plutôt mille fois exposer le mien, et avant de
+toucher un seul de tes cheveux, je mettrais en danger mille têtes, et
+mille têtes aussi nobles, que dis-je, plus nobles que la tienne!
+
+LIONI.
+
+Oui, il en est ainsi! Excuse-moi, Bertram, mais je ne mérite pas des
+hécatombes aussi illustres.--Et quelles sont donc ces têtes exposées;
+d'où part donc le danger?
+
+BERTRAM.
+
+Venise et tout ce qu'elle renferme sont comme une maison divisée contre
+elle-même; elle sera détruite avant les premiers rayons du jour.
+
+LIONI.
+
+Le mystère devient encore pour moi plus impénétrable et plus effrayant;
+mais, à ce compte, toi ou moi, tous deux peut-être, nous sommes sur le
+bord de l'abîme; explique-toi donc, tu assureras ton salut et ton
+honneur; car il est certes plus glorieux de sauver que de massacrer, et
+de massacrer dans la nuit encore:--Fi! Bertram, ce métier ne te
+convenait pas. As-tu pu te faire à la vue de la tête de ton ami portée
+sur une lance, de celui dont le cœur te fut toujours dévoué? As-tu pu
+songer sans frémir à la montrer de tes propres mains au peuple
+épouvanté? Et tel est donc mon destin, car, je le jure ici, quel que
+soit le danger que tu parais m'annoncer, je sortirai, à moins que tu ne
+m'en confies la cause, et que tu ne m'expliques le motif de ta présence
+à cette heure ici.
+
+BERTRAM.
+
+Il est donc impossible de te sauver, les minutes s'écoulent, et tu es
+perdu!--_Toi_ mon unique bienfaiteur, le seul être qui ne m'ait pas
+abandonné dans mes diverses fortunes! et cependant, ne fais pas de moi
+un traître! laisse-moi te sauver--mais, de grâce, épargne mon honneur.
+
+LIONI.
+
+Ton honneur! en peut-il être dans une trame de meurtre? et qui peut-on
+appeler traîtres, sinon ceux qui conspirent contre leur pays?
+
+BERTRAM.
+
+Une trame est un compromis d'autant plus sacré pour les ames généreuses
+que les lois la punissent avec plus de rigueur; et pour moi, il n'est
+pas de traître comme celui dont la perfidie enfonce le poignard dans les
+cœurs qui se confièrent à sa loyauté.
+
+LIONI.
+
+Et quel est celui qui doit enfoncer le poignard dans le mien?
+
+BERTRAM.
+
+Ce n'est pas moi; je ferai tout au monde, plutôt que cela; non, tu ne
+mourras pas, et juge combien ta vie m'est chère puisque j'en risque tant
+d'autres, que dis-je? bien plus, la vie des vies, la liberté des
+générations futures, pour ne pas être ton assassin;--encore une fois, je
+t'en adjure, ne passe pas demain le seuil de ton palais.
+
+LIONI.
+
+Tes instances sont vaines,--je sors, et à l'instant même.
+
+BERTRAM.
+
+Alors périsse donc Venise plutôt que mon ami! je vais
+découvrir--révéler--trahir--tout perdre: vois à quelle lâcheté tu me
+réduis!
+
+LIONI.
+
+Dis plutôt que tu vas devenir le sauveur de la patrie et de ton
+ami!--Parle! toutes les récompenses, toutes les garanties te sont
+données, toutes les richesses que l'état reconnaissant accorde à ses
+plus dignes citoyens, je te promets la noblesse elle-même, en échange de
+tes remords et de ta sincérité.
+
+BERTRAM.
+
+J'ai réfléchi, il n'en sera rien.--Je vous aime, Lioni, vous le savez,
+et ma présence ici en est la meilleure, hélas! et la dernière preuve;
+mais après avoir rempli mon devoir auprès de toi, je dois le remplir à
+l'égard de mon pays! Adieu--nous ne nous verrons plus en ce
+monde--adieu.
+
+LIONI.
+
+Holà! Antonio--Pedro--courez aux portes, ne laissez passer
+personne--arrêtez cet homme--(Entrent Antonio et d'autres domestiques
+armés qui saisissent Bertram.--Lionï continuant). Prenez garde de lui
+faire le moindre mal.--Donnez-moi mon épée et mon manteau; un homme dans
+la gondole avec quatre rames,--hâtez-vous.--(Antonio sort). Nous irons
+chez Giovani Gradenigo et nous ferons avertir Marc Cornaro.--Ne crains
+rien, Bertram; cette violence nécessaire importe à ton salut, non moins
+qu'à l'intérêt général.
+
+BERTRAM.
+
+A qui veux-tu me livrer prisonnier?
+
+LIONI.
+
+D'abord aux _Dix_, ensuite au Doge.
+
+BERTRAM.
+
+Au Doge?
+
+LIONI.
+
+Sans doute, n'est-il pas le chef de l'état?
+
+BERTRAM.
+
+Au lever du soleil, peut-être?
+
+LIONI.
+
+Que prétendez-vous?--mais nous verrons bien.
+
+BERTRAM.
+
+En êtes-vous sûr?
+
+LIONI.
+
+Sûr autant que peuvent nous le garantir les prières que nous vous
+adresserons; et si votre obstination les rendait vaines, vous connaissez
+les _Dix_ et leur tribunal, et les cachots de Saint-Marc et la torture
+des cachots.
+
+BERTRAM.
+
+Ayez soin de les disposer avant l'aurore qui va s'élancer dans le
+ciel.--Encore quelques mots, et vous périrez tous de la mort que vous
+voulez m'infliger.
+
+(Antonio rentre.)
+
+ANTONIO.
+
+La barque est prête, monseigneur, tout est disposé.
+
+LIONI.
+
+Ayez les yeux sur le prisonnier. Bertram, nous causerons ensemble en
+nous rendant chez le _Magnifico_, le sage Gradenigo.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+SCÈNE II.
+
+(Le palais ducal.--Appartement du Doge.)
+
+LE DOGE et son neveu BERTUCCIO FALIERO.
+
+
+LE DOGE.
+
+Tous ceux de notre maison sont-ils sous les armes?
+
+BERTUCCIO FALIERO.
+
+Ils n'attendent plus que le signal, et sont réunis à l'entour de notre
+palais de Saint-Paul[loc7]: je viens prendre vos derniers ordres.
+
+[Note loc7: C'était le palais de la famille du Doge.]
+
+LE DOGE.
+
+Il eût été aussi bien, si le tems nous l'avait permis, de rassembler la
+plupart de mes propres vassaux du fief de Val di Marino,--mais il est
+trop tard.
+
+BERTUCCIO FALIERO.
+
+Il me semble, monseigneur, qu'il vaut mieux ne pas les avoir prévenus;
+le rassemblement subit de tous les gens dont nous pouvons disposer eût
+éveillé les soupçons, et puis malgré leur dévouement et leur courage,
+les vassaux de cette terre ont trop de rudesse et d'impétuosité pour
+avoir pu se soumettre long-tems aux règles secrètes de la discipline
+qu'exigeait une pareille entreprise, jusqu'au moment de l'exécution.
+
+LE DOGE.
+
+Sans doute; mais une fois le signal donné, voilà les hommes qu'il nous
+faudrait: ces esclaves citadins ont tous des motifs d'hésitation, tous
+ont des préjugés contre ou pour tel et tel noble, qui peut les
+déterminer à des excès inopportuns ou bien à une pitié qui serait alors
+de la folie. Mais les indomptables paysans, les serfs de ma comté de Val
+di Marino suivraient les ordres de leur seigneur sans distinction
+d'amour ou de haine pour ses ennemis; ils confondraient les Marcello et
+les Cornaro, les Foscari et les Gradenigo; ils n'ont pas l'habitude de
+s'incliner devant ces vains noms, ou de trembler devant un sénat
+civique; ils reconnaissent pour leur suzerain un commandant armé et non
+des robes magistrales.
+
+BERTUCCIO FALIERO.
+
+Nous sommes en assez grand nombre; et quant aux dispositions de nos amis
+contre le sénat, je crois pouvoir en répondre.
+
+LE DOGE.
+
+Bien: le sort en est jeté, mais toutes les fois qu'il s'agira d'une
+bataille en rase campagne fiez-vous à mes paysans; je les vis autrefois
+pénétrer dans la tente des Huns tandis que vos bourgeois tremblans
+rebroussaient chemin et frémissaient au seul bruit de leurs trompettes
+victorieuses. Si la résistance n'est pas sérieuse, vous trouverez les
+citadins semblables au lion qui leur sert d'étendard; mais s'il faut
+combattre long-tems, vous regretterez alors avec moi une bande de nos
+rustiques vassaux.
+
+BERTUCCIO FALIERO.
+
+Mais si telle est votre conviction, pourquoi vous êtes-vous décidé à
+frapper le coup si promptement?
+
+LE DOGE. C'est que de tels coups doivent être frappés sur-le-champ ou
+jamais. Quand une fois j'eus étouffé le faible et vain remords qui
+s'était emparé de mon cœur, alors trop dominé par les souvenirs des
+anciens jours, je ne songeais plus qu'à l'exécution; d'abord parce que
+je pouvais bien alors me laisser entraîner à de telles émotions; ensuite
+parce que, de tous ces hommes, je ne comptais entièrement que sur le
+courage et la fidélité d'Israël et de Philippe Calendaro. Ce jour-ci
+peut faire sortir de nos rangs un traître: hier tous ne demandaient qu'à
+frapper le sénat, mais une fois qu'ils auront saisi la poignée de leurs
+épées, ils avanceront même par prudence; dès que le premier coup sera
+frappé, les autres prendront des cœurs de tigre et sentiront se
+réveiller en eux l'instinct du premier né d'Adam qui, souvent assoupi
+dans l'homme, n'attend jamais pour se montrer que la plus légère
+circonstance. La vue du sang ne fait qu'accroître parmi les hommes
+rassemblés la soif de le répandre, de même que la première coupe vidée
+est ordinairement le signal d'une longue débauche. Croyez-moi, quand le
+carnage aura commencé, vous trouverez bien autrement facile de les
+exciter que de les retenir; mais jusqu'alors une seule voix, le plus
+léger bruit, une ombre enfin, sont capables de leur ôter toute espèce de
+résolution.--Où en est la nuit?
+
+BERTUCCIO FALIERO.
+
+L'aube est sur le point de paraître.
+
+LE DOGE.
+
+Il est donc tems d'ébranler la cloche. Tous les hommes sont à leur
+poste?
+
+BERTUCCIO FALIERO.
+
+Oui, dans ce moment; mais ils ont l'ordre de ne pas frapper avant que je
+ne le leur aie commandé de votre part.
+
+LE DOGE.
+
+C'est bien.--Le matin ne viendra-t-il jamais obliger ces étoiles à
+quitter le ciel! Je suis calme et froid: l'effort même qu'il m'a fallu
+faire pour me décider à porter le feu de la révolte dans ma patrie me
+laisse en ce moment plus impassible. J'ai pleuré, j'ai frémi à l'idée
+d'un aussi terrible devoir; mais enfin j'ai déposé toute hésitation, je
+puis contempler en face la tempête menaçante, semblable au pilote d'un
+vaisseau-amiral. Cependant, le croirais-tu, mon neveu? il m'a fallu plus
+de force dans ce dernier cas qu'au moment où plusieurs nations allaient
+voir un combat décider de leurs destinées; qu'au moment où je commandais
+les armées, où des milliers d'hommes étaient assurés de périr. Oui, pour
+ouvrir les veines de quelques despotes infâmes, pour me faire entrer
+dans une conspiration qui doit me rendre immortel, à l'égal de Timoléon,
+il m'a fallu plus de courage que pour contempler les fatigues et les
+dangers de toute une vie de combats.
+
+BERTUCCIO FALIERO.
+
+Je me réjouis de voir votre ancienne sagesse surmonter les emportemens
+auxquels, en dépit de la lutte intérieure de votre raison, vous vous
+abandonniez.
+
+LE DOGE.
+
+Il en fut toujours ainsi avec moi. L'heure de l'agitation est celle des
+premiers éclairs d'une grande résolution; alors la passion n'a pas
+encore été méditée ni vaincue. Mais au moment de l'action, je redeviens
+aussi calme que les morts dont je me suis vu tant de fois entouré; et
+ceux qui m'ont fait ce que je suis, le savent bien; ils ont eu confiance
+dans l'empire que j'eus toujours sur moi-même, une fois le premier
+moment de violence passé. Mais ils ne savaient pas qu'il est des
+circonstances où la réflexion fait de la vengeance une vertu héroïque,
+et non plus une impulsion de coupable colère. Si les lois dorment, le
+sentiment de la justice n'en veille pas moins; et souvent les cœurs
+injuriés réparent les malheurs publics par suite d'une vengeance
+particulière, et dans la seule vue de se faire droit à eux-mêmes.--Mais
+il me semble que le jour commence--n'est-il pas vrai? regarde, tes yeux
+ont la pénétration de la jeunesse.--L'air, déjà, répand une fraîcheur
+matinale, et, du moins pour moi, la mer semble plus verte au travers de
+la fenêtre.
+
+BERTUCCIO FALIERO.
+
+En effet, le matin s'annonce dans le ciel.
+
+LE DOGE.
+
+Séparons-nous donc! Songe à ce qu'ils frappent sans délai. Au premier
+signal de Saint-Marc, marchez sur le pavé avec tous les secours de notre
+maison, vous m'y retrouverez.--Les Seize et leurs compagnies
+s'ébranleront au même instant en colonnes séparées.--Ayez soin de vous
+poster à la grande porte; c'est à nous seuls que je veux réserver les
+_Dix_.--Le reste, populace de patriciens, sentiront l'épée des gens qui
+se sont réunis à nous. Souviens-toi que le cri est toujours:
+_Saint-Marc, les Génois arrivent.--Holà! aux armes! Saint-Marc et
+liberté!_--Maintenant, agissons.
+
+BERTUCCIO FALIERO.
+
+Adieu donc, mon oncle, mon seigneur! Ou nous nous retrouverons libres,
+ou jamais.
+
+LE DOGE.
+
+Approche, mon Bertuccio--embrasse-moi; encore une fois.--Hâte-toi de
+fuir, le jour devient plus grand.--Dépêche-moi promptement un messager
+qui m'instruise de l'état des troupes au moment où tu les rejoindras,
+et, sur-le-champ, je sonne la fatale cloche de Saint-Marc.
+
+(Bertuccio Faliero sort.)
+
+LE DOGE, seul.
+
+Il s'en va, et chacun de ses pas met en danger une vie.--C'en est fait,
+l'ange destructeur plane maintenant sur Venise; et, semblable à l'aigle,
+l'œil fixé sur sa proie, il ne suspend son vol et ne balance un instant
+encore dans l'air ses fatales ailes, que pour mieux assurer ses
+coups.--O jour! que les eaux marchent lentement, que le tems est long!
+Je ne voudrais pas frapper dans les ténèbres; j'aimerais mieux me
+convaincre par mes yeux que tous les coups entraînent autant de
+victimes. Et vous, flots azurés de la mer, je vous ai vus, jadis, teints
+aussi du sang des Génois, des Sarrazins et des Huns. Celui des Vénitiens
+s'y trouvait confondu, bien que victorieux; mais, aujourd'hui, vous
+allez recevoir une pourpre sans mélange; nulle veine barbare
+entr'ouverte ne pourra vous réconcilier avec la vue de cette horrible
+couleur; amis ou ennemis, toutes les victimes seront nos concitoyens. Et
+j'ai vécu jusqu'à quatre-vingts ans pour cela? Moi, qui reçus le nom de
+sauveur de la patrie; moi, dont la présence était le signal de mille
+chapeaux flottans dans les airs: de mille et mille vœux adressés au ciel
+pour lui demander le bonheur, la gloire et la prolongation de mes jours;
+et je vais voir celui qui se prépare? Mais je ne dois pas oublier que ce
+jour, à jamais sinistre dans le calendrier, sera suivi de plusieurs
+siècles de bonheur. Le doge Dandolo survécut à quatre-vingt-dix étés
+pour vaincre encore de puissans empires, et pour refuser leurs
+couronnes; moi, je résignerai la mienne, je ferai de cet état le temple
+de la liberté.--Mais hélas! par quels moyens! c'est au but que je me
+propose à les justifier. Que sont quelques gouttes de sang humain? Je me
+trompe, le sang des tyrans n'a plus rien d'humain. Tels que les rouges
+Molochs, ils se repaissent du nôtre jusqu'à l'heure où ils sont réclamés
+par la tombe qu'ils ont tant peuplée.--O monde! ô hommes! qu'êtes-vous
+donc? et quels sont nos plus généreux desseins, puisque c'est au crime
+seul qu'est réservé le soin de punir le crime? Faut-il massacrer comme
+si les portes de la mort restaient toujours fermées, tandis que quelques
+années rendraient inutile le secours du glaive? Et moi, parvenu sur la
+limite d'un autre monde inconnu, voilà les milliers d'avant-coureurs
+dont je me fais précéder! Écartons ces idées. (Moment de silence.) Mais,
+écoutons! N'est-ce pas un murmure comme de voix lointaines, ou le pas
+mesuré d'une troupe guerrière? Oh! combien nos vœux enfantent de
+fantômes même pour notre oreille! Cela ne peut être, le signal n'est pas
+sonné.--Mais pourquoi ce retard? Peut-être le courrier de mon neveu
+est-il dépêché vers moi; peut-être fait-il en ce moment tourner les
+gonds de la haute tour d'où part ordinairement l'annonce fatale ou de la
+mort d'un prince, ou des dangers imminens de l'état. Qu'elle fasse donc
+son office; qu'elle fasse entendre son plus terrible et son dernier
+signal, jusqu'à ce que la tour elle-même soit ébranlée sur ses antiques
+bases.--Quoi! le même silence encore? J'irais bien au-devant, mais mon
+poste est ici; c'est le centre de réunion de tous les élémens discordans
+qui composent une semblable ligue. C'est ici que l'on ranimera, en cas
+d'incertitude, le courage et la résolution des plus chancelans: car si
+l'on en venait aux mains, ce serait dans ce lieu, c'est dans ce palais
+que la lutte commencerait; je dois donc demeurer à cette place pour
+diriger et conduire le mouvement.--Écoutons, il vient--il vient, mon
+neveu; le messager du brave Bertuccio.--Quelles nouvelles? est-il en
+marche? a-t-il réussi?--_Eux_ ici, grand Dieu!--tout est
+perdu.--Cependant, faisons un dernier effort.
+
+(Entre un Seigneur de la Nuit[loc8], avec gardes, etc.)
+
+[Note loc8: C'était une charge importante autrefois dans la
+république de Venise.]
+
+LE SEIGNEUR DE LA NUIT.
+
+Doge, je t'arrête pour haute trahison.
+
+LE DOGE.
+
+Moi! ton prince, pour trahison?--Et qui sont ceux qui osent cacher sous
+un pareil ordre leur trahison personnelle?
+
+LE SEIGNEUR DE LA NUIT, montrant son ordre.
+
+Jetez les yeux sur cet ordre; il vient de l'assemblée des Dix.
+
+LE DOGE.
+
+Et _où_ se tient-elle, et pourquoi sont-ils assemblés? Leur réunion ne
+peut être régulière tant que le prince ne la préside pas; et c'est là
+mon devoir, le tien est de suivre mes ordres, de me laisser libre, ou de
+me suivre à la chambre du conseil.
+
+LE SEIGNEUR DE LA NUIT.
+
+Prince, cela est impossible; ils ne siégent pas dans la salle ordinaire,
+mais dans le couvent de Saint-Sauveur.
+
+LE DOGE.
+
+Ainsi, vous osez me désobéir?
+
+LE SEIGNEUR DE LA NUIT.
+
+Je sers la république, et je ne puis craindre de ne pas faire mon
+devoir; mon mandat part de ceux gui la gouvernent.
+
+LE DOGE.
+
+Mais ce mandat est illégal, tant qu'il n'est pas revêtu de ma signature;
+et dans le cas actuel, c'est un acte de révolte. As-tu bien pesé
+l'importance de la vie pour avoir osé assumer ainsi des fonctions
+contraires à nos lois?
+
+LE SEIGNEUR DE LA NUIT.
+
+Je dois non pas répondre, mais agir. Je fais ici l'office de garde
+auprès de votre personne; et non de juge pour vous entendre et vous
+rendre justice.
+
+LE DOGE, à part.
+
+Il faut gagner du tems. Tout est bien encore, pourvu que la cloche donne
+le signal.--Allons donc, mon neveu!--Hâte-toi, hâte-toi; notre sort est
+suspendu dans la balance; et malheur aux vaincus, soit le prince et le
+peuple; soit les esclaves et le sénat. (On entend la grosse cloche de
+Saint-Marc.) Ah! la voici, je l'entends. (Haut.) Eh bien! Seigneur de la
+Nuit, l'entends-tu? l'entendez-vous, satellites mercenaires que je vois
+trembler? c'est le glas de votre mort. Sonne encore, airain
+retentissant! Et vous, misérables, comment rachèterez-vous vos vies?
+
+LE SEIGNEUR DE LA NUIT.
+
+O désespoir! Gardez vos armes, et restez à la porte.--Tout est perdu si
+la cloche ne rentre pas de suite dans le silence. L'officier qu'on avait
+envoyé s'est égaré, sans doute, ou bien a rencontré quelques obstacles
+funestes. Anselmo, hâte-toi de marcher à la tour avec ta compagnie; que
+les autres restent avec moi.
+
+(Une partie des gardes sort.)
+
+LE DOGE.
+
+Malheureux, si tu tiens à ta vile existence, implore merci; il ne te
+reste plus qu'une minute. Fais donc sortir tes lâches satellites: ils ne
+reviendront pas.
+
+LE SEIGNEUR DE LA NUIT.
+
+Cela peut être; ils mourront comme je prétends le faire, en
+accomplissant leur devoir.
+
+LE DOGE.
+
+Insensé! l'aigle fier s'attaque à une proie plus généreuse que tes
+méprisables mirmidons et toi-même.--Vis donc, mais ne devance pas le
+danger par la résistance; et si des ames aussi dégradées que la tienne
+peuvent encore fixer le soleil, apprends enfin à être libre.
+
+LE SEIGNEUR DE LA NUIT.
+
+Et toi, à être captif.--(La cloche cesse.) Il s'est arrêté le signal de
+la trahison, qui devait déchaîner la meute de la populace sur la proie
+des patriciens.--Le signal a retenti, mais ce n'est pas celui de la mort
+des sénateurs.
+
+LE DOGE, après une pause.
+
+Tout se tait, tout est perdu!
+
+LE SEIGNEUR DE LA NUIT.
+
+Et maintenant, Doge, dénoncez-moi; je suis l'esclave rebelle d'un
+conseil séditieux. N'ai-je pas fait mon devoir?
+
+LE DOGE.
+
+Silence, être dégradé! tu as fait une action noble, tu as gagné le prix
+du sang; c'est à ceux qui t'emploient à te récompenser; mais ton devoir
+était de garder et non de bavarder, tu viens de le dire toi-même.
+Fais-le donc ton devoir; mais, comme il te convient: garde le silence,
+et souviens-toi que, bien que ton prisonnier, je n'ai pas cessé d'être
+ton prince.
+
+LE SEIGNEUR DE LA NUIT.
+
+Je n'ai pas voulu manquer au respect dû à votre rang, et en cela je vous
+obéirai--
+
+LE DOGE, à part.
+
+Il n'y a donc plus rien qui puisse me sauver! et pourtant, au moment du
+succès, au sein du triomphe, je serais mort avec empressement, avec
+orgueil; mais mourir ainsi!
+
+(Entrent d'autres Seigneurs de la Nuit, avec Bertuccio Faliero
+prisonnier.)
+
+LE SECOND SEIGNEUR.
+
+Nous l'avons saisi comme il sortait de la tour, où le signal commençait
+déjà à retentir par son ordre, ou plutôt celui du Doge qui le lui avait
+transmis.
+
+LE PREMIER SEIGNEUR.
+
+S'est-on assuré de tous les passages qui mènent au palais?
+
+LE SECOND SEIGNEUR.
+
+Oui, mais peu importe; les chefs de la conspiration sont tous dans les
+fers, on en juge même déjà quelques-uns;--leurs gens sont dispersés ou
+arrêtés.
+
+BERTUCCIO FALIERO.
+
+Mon oncle, c'est vous!
+
+LE DOGE.
+
+Que sert de lutter contre la fortune? la gloire s'en est allée de notre
+maison.
+
+BERTUCCIO FALIERO.
+
+Qui l'eût pensé, un moment plus tôt?
+
+LE DOGE.
+
+Oui, un moment plus tôt; et la face des siècles était changée;
+_celui-ci_ nous fait entrer dans l'éternité. Nous nous y retrouverons
+non comme des hommes dont le succès a fait la gloire, mais comme des
+ames supérieures à tous les événemens et calmes au milieu des revers
+comme des triomphes. Ne pleure pas; va, la vie n'est qu'un court
+passage.--Je voudrais bien partir seul; mais s'ils nous envoient tous
+deux à la mort, comme il est probable, montrons-nous tous deux dignes de
+nos ancêtres et de nous-mêmes.
+
+BERTUCCIO FALIERO.
+
+Mon oncle, croyez-moi, je ne vous ferai pas d'affront.
+
+LE PREMIER SEIGNEUR DE LA NUIT.
+
+Seigneur, nous avons l'ordre de vous tenir dans des appartemens séparés
+jusqu'au moment où le conseil instruira votre procès.
+
+LE DOGE.
+
+Notre procès! pousseront-ils donc jusqu'à la fin leur infâme parodie?
+Mais laissons-les nous traiter comme nous les aurions nous-mêmes
+traités, bien qu'avec moins de solennité: c'est le jeu de mutuels
+homicides qui auraient tiré au sort au premier assassinat. Seulement,
+s'ils ont gagné, c'est avec des dés pipés.--Et quel a été notre Judas?
+
+LE PREMIER SEIGNEUR.
+
+Je ne suis pas chargé de répondre à cette question.
+
+BERTUCCIO FALIERO.
+
+Je vais le faire pour toi;--c'est un certain Bertram; dans ce moment
+même il fait sa déposition devant la junte secrète.
+
+LE DOGE.
+
+Bertram, le Bergamasque! Oh! combien sont misérables les causes de notre
+perte ou de notre triomphe; souillé d'une double trahison, ce Bertram va
+recevoir honneurs et récompenses; on le citera dans l'histoire auprès de
+ces oies du Capitole dont les cris réveillèrent enfin les Romains, et
+pour lesquelles on institua une fête annuelle; tandis que Manlius, qui
+avait taillé en pièces les Gaulois, fut précipité de la roche
+Tarpéienne.
+
+LE PREMIER SEIGNEUR.
+
+Manlius songeait à trahir son pays; il voulait s'emparer du pouvoir.
+
+LE DOGE.
+
+Il voulait sauver l'état; il ne songeait qu'à réformer les lois,
+auxquelles il rendait ainsi leur force;--mais ce n'est pas de cela qu'il
+s'agit. Vous faites votre devoir.
+
+LE PREMIER SEIGNEUR.
+
+Noble Bertuccio, nous devons vous surveiller dans une chambre séparée.
+
+BERTUCCIO FALIERO.
+
+Adieu, mon oncle. J'ignore si nous nous reverrons encore en cette vie;
+mais peut-être consentiront-ils à laisser nos cendres se réunir.
+
+LE DOGE.
+
+Oui, et dis aussi nos ames, qui se retrouveront et jouiront d'un bien
+auquel notre triste enveloppe ne nous avait pas permis d'atteindre; du
+moins nos tyrans ne pourront effacer la mémoire de ceux qui firent
+chanceler leur trône détesté, et de pareils exemples trouveront, quoique
+long-tems après, de généreux imitateurs.
+
+FIN DU QUATRIÈME ACTE.
+
+
+
+
+ ACTE V.
+
+
+SCÈNE PREMIÈRE.
+
+(La salle du conseil des Dix. Réunis à plusieurs sénateurs, pour juger
+la conspiration de Marino Faliero, ils composent ce que l'on appelait la
+Junte.--Gardes, Officiers, etc., etc.)
+
+ISRAEL BERTUCCIO et PHILIPPE CALENDARO, prisonniers; BERTRAM, LIONI et
+Témoins, etc.
+
+
+BENINTENDE, chef des Dix.
+
+Maintenant, après avoir acquis la conviction de leurs nombreuses et
+palpables offenses, il nous reste à prononcer, sur ces hommes criminels,
+la sentence des lois. Devoir pénible, et pour ceux qui le remplissent,
+et pour ceux qui les écoutent. Hélas! pourquoi m'est-il réservé? Faut-il
+que la durée de ma charge soit flétrie dans tous les siècles à venir,
+comme se rattachant au souvenir de la trahison la plus détestable et la
+plus compliquée contre une république sage et libre, connue par toute la
+terre pour être le boulevart du christianisme, la terreur des Sarrazins,
+des Grecs, des schismatiques, des Huns sauvages et des Francs non moins
+barbares; contre une ville qui ouvrit à l'Europe la richesse de l'Inde;
+le dernier asile des Romains contre la tyrannie d'Attila; la reine de
+l'Océan, rivale plus orgueilleuse de l'orgueilleuse Gênes! Et c'est pour
+renverser le trône d'une telle ville, qu'ils ont exposé et déshonoré
+leurs vies! Laissons-les donc subir la plus juste mort.
+
+ISRAEL BERTUCCIO.
+
+Nous sommes prêts; vos tortures nous la font attendre avec impatience.
+Laissez-nous mourir.
+
+BENINTENDE.
+
+Si vous avez à dire quelque chose qui mérite un allégement, à votre
+sentence, la junte vous écoute; parlez, il en est encore tems, si vous
+avez quelque chose à confesser; peut-être votre salut en dépend-il.
+
+ISRAEL BERTUCCIO.
+
+Nous sommes prêts à entendre, non à parler.
+
+BENINTENDE.
+
+Nous avons la preuve entière, par l'aveu de vos complices, de vos crimes
+et de toutes les circonstances qui s'y rattachent: toutefois, nous
+désirerions recueillir de vos lèvres l'aveu complet de votre trahison.
+Israël, sur le bord de cet abîme mortel, dont nul ne peut revenir, la
+vérité seule peut vous faire obtenir quelque grâce sur la terre ou dans
+les cieux.--Parlez donc, quels étaient vos motifs?
+
+ISRAEL BERTUCCIO.
+
+Justice!
+
+BENINTENDE.
+
+Quel était votre but?
+
+ISRAEL BERTUCCIO.
+
+Liberté!
+
+BENINTENDE.
+
+Certes, vous êtes bref.
+
+ISRAEL BERTUCCIO.
+
+J'en ai pris l'habitude: je naquis soldat, et non pas sénateur.
+
+BENINTENDE.
+
+Par ce brusque laconisme pensez-vous forcer les juges que vous bravez à
+différer leur sentence?
+
+ISRAEL BERTUCCIO.
+
+Croyez-moi, imitez ma brièveté; je préfère cette grâce à votre pardon.
+
+BENINTENDE.
+
+C'est là votre seule réplique au tribunal?
+
+ISRAEL BERTUCCIO.
+
+Demandez, à vos tortures ce qu'elles ont arraché de nous, ou faites-en
+une seconde fois l'essai; il reste encore un peu de sang, quelque
+sensibilité dans ces membres brisés; mais vous ne l'oserez pas, car nous
+pourrions y mourir et si nous laissions dans vos chevalets, déjà gorgés
+de notre sang, le peu de vie qui nous reste; vous perdriez le profit du
+spectacle public par lequel vous espérez faire long-tems trembler vos
+esclaves. Des cris ne sont pas des mots, et l'agonie un aveu; et quand
+même la nature aux abois pourrait contraindre l'ame à quelques
+mensonges, dans l'espoir d'un court répit, une pareille affirmation
+n'est pas la vérité. Faut-il souffrir encore, ou bien mourir?
+
+BENINTENDE.
+
+Dites-nous quels étaient vos complices?
+
+ISRAEL BERTUCCIO.
+
+Demandez-les au peuple déplorable que vos crimes patriciens ont conduit
+au crime.
+
+BENINTENDE.
+
+Vous connaissez le Doge?
+
+ISRAEL BERTUCCIO.
+
+Je combattis avec lui à Zara, tandis que vous vous disputiez ici pour
+les charges dont vous êtes revêtus; nous exposions nos vies, tandis que
+vous hasardiez celle des autres, et par vos accusations, et par vos
+apologies; et d'ailleurs, il n'est personne dans Venise qui ne connaisse
+son Doge et ses grandes actions, et l'affront qu'il a reçu du sénat.
+
+BENINTENDE.
+
+Vous avez eu avec lui des conférences?
+
+ISRAEL BERTUCCIO.
+
+Je suis las, plus las même de vos interrogations que de vos tortures; je
+vous en prie, passez à notre jugement.
+
+BENINTENDE.
+
+Dans un instant.--Et vous, Philippe Calendaro, qu'avez-vous à dire qui
+puisse vous soustraire à la sévérité de vos juges?
+
+CALENDARO.
+
+Je ne fus jamais un homme à longues phrases; et, dans ce moment, j'ai
+peu de chose à dire qui en vaille la peine.
+
+BENINTENDE.
+
+Mais une nouvelle application de torture vous ferait peut-être bien
+changer de ton?
+
+CALENDARO.
+
+Il est vrai qu'elle peut le faire; la première l'a déjà fait; mais elle
+ne changera pas mes paroles aussi bien que mon ton, ou si cela
+arrivait--
+
+BENINTENDE.
+
+Eh bien alors?
+
+CALENDARO.
+
+Mes dépositions, au milieu des tortures, vaudraient-elles en justice?
+
+BENINTENDE.
+
+Sans le moindre doute.
+
+CALENDARO.
+
+Quel que fût l'accusé dont je révélasse la trahison?
+
+BENINTENDE.
+
+Certainement; aussitôt on instruirait son procès.
+
+CALENDARO.
+
+Et mon témoignage entraînerait-il pour lui peine de mort?
+
+BENINTENDE.
+
+Si votre déclaration était claire et complète, sa vie serait
+certainement en danger.
+
+CALENDARO.
+
+Alors, examine-toi bien, orgueilleux président! car, en présence de
+l'éternité qui s'entr'ouvrira devant moi, je jure que toi seul es le
+traître que je prétends dénoncer à la torture si l'on m'y traîne une
+seconde fois.
+
+UN MEMBRE DE LA JUNTE.
+
+Seigneur président, il est tems de procéder à leur jugement; il n'y a
+plus rien à tirer de ces hommes.
+
+BENINTENDE.
+
+Malheureux! préparez-vous à une prompte mort. La nature de votre crime,
+nos lois et le danger qui environne encore l'état, ne vous laissent pas
+une heure de répit.--Gardes, faites-les sortir, et que sur le balcon où
+le Doge se place dans notre solennel jeudi[loc9] pour voir le combat de
+taureaux, justice soit faite d'eux. Que leurs membres suspendus restent
+exposés dans la place du jugement à la vue du peuple assemblé, et que le
+ciel ait pitié de leurs ames.
+
+[Note loc9: Il s'agit ici du jeudi gras, que je n'ai pu nommer
+littéralement dans mon texte.
+
+(_Note de Lord Byron_.)]
+
+LA JUNTE.
+
+Amen!
+
+ISRAEL BERTUCCIO.
+
+Adieu, seigneurs, nous ne nous reverrons plus.
+
+BENINTENDE.
+
+Et de crainte qu'ils n'essaient de soulever la multitude,--gardes, qu'on
+leur bâillonne la bouche, même au moment de l'exécution;--qu'on les
+fasse sortir.
+
+CALENDARO.
+
+Comment! ne nous laissera-t-on pas dire adieu à un seul de nos amis, ne
+pourrons-nous conférer un dernier instant avec notre confesseur?
+
+BENINTENDE.
+
+Un prêtre attend dans l'antichambre; et quant à vos amis, ces sortes
+d'entrevues ne seraient que pénibles pour eux et entièrement inutiles
+pour vous.
+
+CALENDARO.
+
+Je savais que nous étions bâillonnés pendant notre vie, ceux du moins
+qui n'ont pas eu le cœur de risquer leur vie pour conquérir le droit
+d'ouvrir la bouche; mais dans ces derniers momens, je m'imaginais qu'on
+ne nous dénierait pas cette liberté de parole que l'on accorde à tous
+les moribonds; enfin puisque--
+
+ISRAEL BERTUCCIO.
+
+Eh bien! laisse-les faire, brave Calendaro! A quoi bon quelques
+syllabes? sachons mourir sans avoir reçu d'eux le moindre témoignage de
+faveur; notre sang ne criera que plus vivement vers le ciel contre eux;
+c'est lui qui saura mieux attester leurs infamies atroces que ne le
+pourrait un volume écrit ou prononcé de nos dernières paroles. Je sais
+que notre voix les ferait trembler;--mais ils ont peur de notre silence
+lui-même.--Qu'ils vivent donc au milieu de transes
+continuelles!--Laissons-les au démon de leurs pensées; et, quant à nous,
+élevons les nôtres vers le firmament. Nous emmène-t-on, enfin? nous
+sommes prêts.
+
+CALENDARO.
+
+Israël, si tu m'avais entendu, il en serait tout autrement, et ce
+traître trembleur, le lâche Bertram aurait reçu--
+
+BERTRAM.
+
+Hélas! j'espérais qu'en mourant vous me pardonniez; je n'ai pas choisi
+l'emploi que je remplis, on me l'a imposé; mais au moins quand je sens
+que rien jamais ne pourra diminuer mes remords, dites que vous me
+pardonnez,--et ne me regardez plus ainsi!
+
+ISRAEL BERTUCCIO.
+
+Je meurs, et je te pardonne.
+
+CALENDARO.
+
+(Il lui crache au visage.) Je meurs et je te méprise.
+
+(Les gardes emmènent Israël Bertuccio et Philippe Calendaro.)
+
+BENINTENDE.
+
+Maintenant que nous en avons fini avec ces criminels, il est tems de
+procéder au jugement du plus grand traître dont fassent mention les
+annales d'aucun peuple; les preuves de l'attentat du Doge Faliero sont
+complètement acquises; les circonstances et la nature du crime exigent
+une procédure rapide: il est tems de le mander pour entendre son arrêt.
+
+LA JUNTE.
+
+Oui, oui.
+
+BENINTENDE.
+
+Avogadori, ordonnez que le Doge soit amené en présence du conseil.
+
+UN MEMBRE DE LA JUNTE.
+
+Et les autres, quand les fera-t-on venir?
+
+BENINTENDE.
+
+Quand on aura terminé avec les chefs. Les uns se sont enfuis à Chiozza;
+mais mille hommes environ sont à leur poursuite, et grâces aux
+précautions qu'on a prises en terre ferme et dans les îles, nous
+espérons bien qu'il n'en échappera pas un seul pour aller répandre chez
+les nations étrangères ses odieuses diffamations contre le sénat.
+
+(Entre le Doge comme prisonnier; des gardes l'entourent.)
+
+BENINTENDE.
+
+Doge;--car tel vous êtes encore, et la loi vous conservera ce titre
+jusqu'à l'heure où tombera de votre tête le bonnet ducal, vous qui
+n'avez pu vous contenter de porter paisiblement et avec honneur une
+couronne plus noble que n'en peuvent conférer les empires: vous qui
+n'avez pas craint de comploter pour exterminer les pairs qui vous ont
+fait ce que vous êtes, et pour éteindre dans le sang la gloire de votre
+patrie,--nous avons déposé dans votre appartement et sous vos yeux
+toutes les preuves réunies contre vous, et jamais de plus complètes ne
+sont venues prouver la trahison. Qu'avez-vous à dire pour votre défense?
+
+LE DOGE.
+
+Que pourrais-je avoir à dire, quand ma défense doit être votre
+condamnation? N'êtes-vous pas à la fois agresseurs et accusateurs, juges
+et exécuteurs?--Usez de votre pouvoir.
+
+BENINTENDE.
+
+Les autres chefs vos complices ayant tout avoué, il ne vous reste plus
+d'espoir.
+
+LE DOGE.
+
+Et qui sont-ils?
+
+BENINTENDE.
+
+Fort nombreux; mais vous avez devant vous le premier d'entre eux,
+Bertram de Bergamo.--Désirez-vous l'interroger?
+
+LE DOGE, l'ayant regardé avec mépris.
+
+Non.
+
+BENINTENDE.
+
+Deux autres, Israël Bertuccio et Philippe Calendaro ont reconnu qu'ils
+avaient eu pour complice de leur trahison le Doge.
+
+LE DOGE.
+
+Et où sont-ils?
+
+BENINTENDE.
+
+Où ils doivent être: ils répondent maintenant au ciel de ce qu'ils ont
+fait sur la terre.
+
+LE DOGE.
+
+Quoi! c'en est fait du Brutus plébéien et du bouillant Cassius de notre
+arsenal! Comment ont-ils supporté leur condamnation?
+
+BENINTENDE.
+
+Songez à la vôtre; elle approche. Ainsi donc, vous refusez de vous
+justifier?
+
+LE DOGE.
+
+Je ne puis me défendre devant mes inférieurs, ni reconnaître le droit
+que vous vous arrogez de me juger. Montrez-moi la loi.
+
+BENINTENDE.
+
+Dans les cas extrêmes la loi doit être renouvelée ou corrigée; nos pères
+n'avaient pas songé à fixer le châtiment d'un pareil crime; et c'est
+ainsi que les anciennes tables romaines n'avaient pas prévu la sentence
+du parricide; car ils ne pouvaient déterminer une peine pour ce qui
+n'avait pas de nom, pour ce qui n'était pas regardé comme possible dans
+leurs grandes ames. Eh! qui l'eût prévu, que l'on en viendrait jamais à
+comprendre l'attentat énorme d'un fils contre son père et d'un prince
+contre ses états? Votre crime nous a forcés de porter une loi qui
+formera dans la suite comme un précédent contre les hommes assez
+audacieux pour vouloir gravir jusqu'à la tyrannie par la trahison;
+ambitieux qu'un sceptre ne saurait contenter, tant qu'ils ne l'ont pas
+transformé en un glaive à deux tranchans! La dignité de Doge ne
+pouvait-elle donc vous suffire? Quelle principauté cependant plus noble
+que celle de Venise?
+
+LE DOGE.
+
+La principauté de Venise! ah! vous m'avez trompé,--_vous_ qui siégez
+ici, traîtres que vous êtes! J'étais votre égal par ma naissance, votre
+supérieur par mes hauts faits; vous m'avez ravalé au-dessous de vous;
+vous m'avez arraché aux travaux honorables auxquels je m'étais dévoué
+dans la terre étrangère, sur les flots, dans les camps, dans les cités
+lointaines; vous m'avez choisi comme victime pour monter la tête
+couronnée, mais les membres enchaînés, sur l'autel dont _seuls_ vous
+étiez les pontifes. Je l'ignorais; je ne l'ai point recherché ni
+demandé, je ne songeais même pas à votre choix; il vint me surprendre à
+Rome, et de suite j'obéis. Mais en rentrant à Venise, je m'aperçus
+qu'outre l'inquiète vigilance qui vous a toujours déterminés à déjouer
+et à pervertir les meilleures intentions de votre souverain, vous aviez
+encore, pendant l'interrègne de mon voyage de Rome à cette ville,
+affaibli et mutilé les faibles privilèges laissés à mes prédécesseurs.
+Tout cela je l'ai supporté; je n'aurais pas même cessé de le faire si
+votre dépravation n'avait pas été jusqu'à flétrir l'honneur de mes
+propres foyers. Et c'est lui, c'est l'infâme Steno qui m'a déshonoré que
+je vois maintenant siéger parmi vous! juge en effet bien digne d'un
+pareil tribunal!
+
+BENINTENDE, l'interrompant.
+
+Michel Steno est l'un des Quarante; il siége ici en vertu de son office,
+les Dix ayant pris dans le sein du sénat une junte de patriciens pour
+les seconder dans l'instruction d'un procès aussi grave et jusqu'à
+présent inouï. Steno fut relevé de la peine prononcée contre lui,
+attendu que le Doge, protecteur naturel de la loi, ayant conspiré pour
+abroger toutes les lois, ne pouvait réclamer son châtiment en vertu des
+statuts qu'il foulait aux pieds et violait lui-même.
+
+LE DOGE.
+
+_Son_ châtiment! J'aime mieux le voir siéger au milieu de vous et se
+gorger de mon sang, que satisfaisant à la peine dérisoire que votre
+lâche et mensongère justice lui avait infligée. Son crime était infâme;
+c'était de la candeur comparée à la protection que vous lui avez
+accordée.
+
+BENINTENDE.
+
+Se peut-il donc que le grand Doge de Venise, la tête courbée sous les
+honneurs et sous le poids de quatre-vingts années, ait assez écouté les
+inspirations de sa colère pour fouler aux pieds tout sentiment de
+prudence, de crainte et de loyauté; tout cela pour avoir été provoqué
+par l'étourderie d'un jeune homme?
+
+LE DOGE.
+
+Une étincelle produit la flamme, une goutte d'eau fait déborder la
+coupe, et la mienne était dès long-tems remplie. Vous opprimiez et le
+peuple et le prince; moi j'ai voulu les affranchir, et la fortune a
+trompé mon double espoir. En triomphant, ma récompense était la gloire,
+la vengeance et la victoire; Venise, grâces à moi, rivalisait avec la
+Grèce et Syracuse, alors qu'elles furent affranchies et devinrent
+l'admiration du monde. Mon nom se joignait à ceux de Gélon et de
+Thrasybule. Mais ayant échoué, ma défaite est, je le sais, l'infamie
+présente et la mort. Les siècles futurs jugeront; Venise sera libre ou
+ne sera plus. Jusqu'alors la vérité est en suspens. N'hésitez pas; je
+n'aurais eu nulle merci, je n'en demande aucune. J'ai joué ma vie sur
+une haute chance; j'ai perdu, prenez ce que vous avez gagné. J'aurais
+voulu rester seul debout sur vos tombes; maintenant vous pouvez marcher
+sur la mienne, et la fouler aux pieds, comme vous avez auparavant foulé
+mon cœur.
+
+BENINTENDE.
+
+Ainsi vous avouez votre crime, et reconnaissez la justice de notre
+tribunal?
+
+LE DOGE.
+
+J'avoue que je suis vaincu: la fortune est femme; jeune elle m'avait
+prodigué ses faveurs; j'eus tort d'espérer, en approchant de ma dernière
+heure, qu'elle me sourirait encore.
+
+BENINTENDE.
+
+Ainsi vous ne songez pas à contester notre équité?
+
+LE DOGE.
+
+Nobles Vénitiens, ne me fatiguez pas de questions; je suis résigné à
+tout; mais il est encore dans mon sang quelques gouttes de celui de mes
+glorieux jours, et je n'ai pas une patience infatigable. Épargnez-moi
+donc; je vous prie, de nouvelles interrogations; elles ne servent à
+rien, sinon à soulever des débats au milieu de votre jugement; je ne
+pourrais vous répondre que pour vous offenser, et satisfaire vos ennemis
+déjà assez nombreux. Je sais que ces murs épais n'offrent aucun écho,
+mais les murs ont des oreilles; bien plus, ils ont des langues; et si la
+vérité n'avait d'autre moyen de retentir, vous qui me condamnez, vous
+que je fais trembler encore à l'instant où vous m'immolez, vous ne
+pourriez déposer silencieusement dans votre tombe les paroles bonnes ou
+mauvaises que je vous ferais entendre; le secret serait au-dessus de vos
+ames: ne réveillez donc pas ma voix, si ce n'est dans la crainte d'un
+danger pire que celui auquel vous venez d'échapper. Telle serait ma
+défense si je songeais à la fendre fameuse; car les paroles vraies sont
+des _choses_, et celles d'un homme mourant, des choses qui survivent
+long-tems, et souvent même se chargent de le venger. Étouffez les
+miennes si vous avez l'espoir de vivre long-tems; après moi; profitez de
+ce conseil, et du moins si vous avez trop souvent excité mon indignation
+pendant ma vie, laissez-moi mourir tranquille. Cette grâce ne peut pas
+vous coûter;--je ne nie rien, je ne justifie, je ne demande rien,
+seulement je désire de moi-même le silence, et de la cour une sentence.
+
+BENINTENDE.
+
+Cette adhésion complète nous épargne la cruelle nécessité d'ordonner la
+torture pour obtenir la vérité entière.
+
+LE DOGE.
+
+La torture! mais vous me l'avez imposée chaque jour depuis que je suis
+Doge; si vous voulez y ajouter les tourmens corporels, vous en êtes
+libres; ces membres, déjà affaiblis par l'âge, ne résisteront pas à vos
+chevalets; mais il y a quelque chose dans mon cœur qui saura défier vos
+supplices.
+
+(Entre un officier.)
+
+L'OFFICIER.
+
+Nobles Vénitiens, la duchesse Faliero implore son admission en présence
+de la junte.
+
+BENINTENDE.
+
+Pères Conscrits[loc10], décidez si nous devons l'admettre.
+
+[Note loc10: Les sénateurs vénitiens prenaient comme ceux de Rome le
+titre de Pères Conscrits.]
+
+UN MEMBRE DE LA JUNTE.
+
+Elle peut avoir à faire d'assez importantes révélations pour nous
+décider à l'entendre.
+
+BENINTENDE.
+
+Est-ce là la volonté générale?
+
+TOUS.
+
+Oui.
+
+LE DOGE.
+
+Oh! Venise, que tes lois sont admirables! Elles veulent laisser parler
+la femme dans l'espoir qu'elle témoignera contre son époux. Quelle
+gloire pour les chastes Vénitiennes! Mais il est naturel que des
+calomniateurs de tous les genres de vertus, tels que les juges d'un
+pareil tribunal, suivent complètement leur vocation. Cependant, lâche
+Steno! si cette femme dément en ce moment toute sa vie, je te pardonne
+ton mensonge et ton impunité, ma mort violente et ta vie infâme.
+
+(La duchesse entre.)
+
+BENINTENDE.
+
+Madame, bien que votre demande soit extraordinaire, le tribunal, dans sa
+justice, consent à vous l'accorder; et quels que soient vos motifs, nous
+vous prêterons l'oreille avec tout le respect dû à vos ancêtres, à votre
+rang et à vos vertus. Vous pâlissez!--Qu'on porte secours à madame, et
+que sur-le-champ on apporte un siége.
+
+ANGIOLINA.
+
+C'était un moment de faiblesse.--Il est passé. Veuillez me pardonner;
+mais je ne m'assiérai pas en présence de mon prince et de mon époux,
+quand lui-même reste debout.
+
+BENINTENDE.
+
+Comme il vous plaira, madame.
+
+ANGIOLINA.
+
+Des bruits étranges et trop fondés, si je m'en rapporte à ce que je
+vois, ont frappé mon oreille: je viens pour connaître toute l'étendue de
+mon malheur. Pardonnez la brusquerie de mon entrée et de mes premières
+sensations. C'est,--hélas! je ne puis parler,--je ne puis prononcer une
+question; mais je vous entends, vous détournez les yeux, et vos fronts
+sourcilleux me répondent avant que j'aie parlé.--Oh Dieu! c'est donc là
+le silence de la tombe!
+
+BENINTENDE, après un moment de pause.
+
+Épargnez-nous, épargnez à vous-même le nouveau récit de l'inexorable
+devoir que nous avons à remplir envers le ciel et cet homme.
+
+ANGIOLINA.
+
+Non, parlez; je ne puis,--il m'est impossible de jamais ajouter foi à de
+pareilles choses.--Est-il donc condamné?
+
+BENINTENDE.
+
+Hélas!
+
+ANGIOLINA.
+
+Et serait-il donc coupable?
+
+BENINTENDE.
+
+Madame, dans un pareil moment, nous devons pardonner ce doute, et
+l'attribuer naturellement au trouble de vos pensées; autrement, une
+telle question serait une haute offense contre la justice de ce tribunal
+suprême. Mais interrogez le Doge lui-même; s'il conteste les preuves
+réunies contre lui, croyez-le, nous y consentons, innocent comme
+vous-même.
+
+ANGIOLINA.
+
+Serait-il vrai? mon seigneur!--mon souverain,--l'ami de mon pauvre père,
+le héros des combats, le sage des conseils; ne démentirez-vous pas les
+paroles de cet homme!--Vous vous taisez!
+
+BENINTENDE.
+
+Il a déjà confessé lui-même son crime; et maintenant, comme vous voyez,
+il ne le nie pas encore.
+
+ANGIOLINA.
+
+Non, il ne peut pas mourir. Épargnez le reste de ses années, le chagrin
+et le repentir les réduiront en un petit nombre de jours. Un moment de
+crime imaginaire effacera-t-il à vos yeux seize lustres de services et
+de gloire?
+
+BENINTENDE.
+
+Il subira sa peine, sans la moindre rémission de tems, sans pardon et
+sans sursis:--c'est une chose décrétée.
+
+ANGIOLINA.
+
+Il serait coupable qu'il pourrait encore espérer miséricorde.
+
+BENINTENDE.
+
+Non pas dans le cas où il se trouve, la justice s'y oppose.
+
+ANGIOLINA.
+
+Hélas! monseigneur, l'extrême justice est de la cruauté; qui pourrait
+vivre sur la terre, si l'on jugeait toujours justement?
+
+BENINTENDE.
+
+Le salut de l'état exige qu'il soit puni.
+
+ANGIOLINA.
+
+L'état? comme sujet, il l'a servi; l'état? comme général, il l'a sauvé;
+l'état? comme souverain, n'est-ce pas à lui à le gouverner?
+
+UN MEMBRE DE LA JUNTE.
+
+Il l'a trahi, il a conspiré contre lui; c'est un traître.
+
+ANGIOLINA.
+
+Mais sans lui existerait-il un état à sauver ou à détruire? et
+vous-mêmes, qui prononcez aujourd'hui la mort de votre libérateur, sans
+lui, vous agiteriez maintenant, en gémissant, quelque rame de galère
+musulmane; ou, chargés de fer, vous creuseriez, chez les Huns, quelque
+mine souterraine.
+
+UN MEMBRE DU CONSEIL.
+
+Non, madame, il en est qui préfèrent la mort à l'esclavage.
+
+ANGIOLINA.
+
+S'il en est ainsi dans _cette_ enceinte, tu n'es certainement pas du
+nombre; les vrais braves sont généreux dans le malheur.--Mais n'y a-t-il
+donc pas d'espoir?
+
+BENINTENDE.
+
+Madame, vous ne pouvez en conserver.
+
+ANGIOLINA, se tournant vers le Doge.
+
+Meurs donc, Faliero, puisqu'il le faut, mais toujours avec la grande ame
+de l'ami de mon père. Tu as commis un grand attentat, du reste à moitié
+justifié par la scélératesse de ces hommes. Je les aurais bien
+implorés:--je les aurais priés; je les aurais suppliés comme le mendiant
+affamé qui demande du pain.--J'aurais pleuré, en embrassant leurs
+genoux, comme un jour ils feront en demandant miséricorde à Dieu, qui
+leur répondra comme ils me répondent. Mais cet abaissement eût été
+indigne de ton nom et du mien; la cruauté qui brille dans leurs yeux
+glacés annonce assez que leur cœur est dévoré de rage. Ainsi donc,
+supporte en prince ta destinée.
+
+LE DOGE.
+
+J'ai vécu trop long-tems pour ne pas avoir appris à mourir. Ta démarche
+auprès de ces hommes était le bêlement de l'agneau devant le boucher, ou
+les cris des matelots devant la tempête. Je n'accepterais pas une vie
+éternelle, s'il fallait la devoir à des scélérats dont j'essayai de
+délivrer les nations qu'ils tyrannisaient.
+
+MICHEL STENO.
+
+Doge, un mot à toi et à cette noble dame que j'ai si gravement offensée.
+Pourquoi le chagrin, le remords et la honte qui m'accablent ne
+peuvent-ils effacer l'inexorable passé! Mais puisque je ne dois pas
+l'espérer, qu'au moins notre nom de chrétien nous détermine à nous dire
+un dernier, un sincère adieu. Je ne demande pas, pour mon repentir, que
+vous me pardonniez: j'implore votre compassion; et, malgré leur peu de
+mérite, je vous consacre, à l'avenir, toutes mes prières.
+
+ANGIOLINA.
+
+Sage Benintende, vous êtes aujourd'hui le juge suprême de Venise; c'est
+à vous que je m'adresserai pour répondre à ce patricien. Dites, à
+l'infâme Steno, que jamais ses paroles n'ont fait, sur l'esprit de la
+fille de Lorédan, d'autre impression que celle d'une pitié passagère; et
+plût à Dieu que d'autres se fussent contentés de ressentir la même
+compassion dédaigneuse. Sans doute, je préfère mon honneur à un millier
+de vies, si je pouvais me les donner; mais je ne voudrais pas qu'une
+seule autre vie fût sacrifiée pour conserver ce que ne peut blesser
+aucun homme, je veux parler de ce sentiment de la vertu qui ne cherche
+pas sa récompense dans l'estime des autres, mais dans la sienne propre.
+Pour moi, ses expressions de mépris n'étaient que le souffle des vents
+pour les rochers sauvages. Mais hélas! il est des esprits d'une
+sensibilité plus délicate, et que de pareilles atteintes bouleversent,
+ainsi que la tempête sur la surface des flots; des ames pour lesquelles
+l'ombre du déshonneur se transforme en une réalité plus terrible que la
+mort présente et future; des hommes dont le vice est de se révolter
+contre les excès du vice, et qui, jaloux de leur gloire, comme l'aigle
+de son aire inaccessible, sont glacés pour les plaisirs, et insensibles
+à l'aiguillon de la peine, dès que le nom qui servait de base à leurs
+espérances leur semble flétri. Puisse ce que nous voyons, éprouvons et
+souffrons devenir une leçon pour les êtres dégradés qui songeraient à
+jeter leur venin sur des hommes d'une trempe supérieure; ce n'est pas la
+première fois que de vils insectes ont rendu le lion furieux. Une
+flèche, dirigée vers la terre, fit mourir le brave des braves; Troie fut
+mise en cendres par suite du déshonneur d'une femme, et le déshonneur
+d'une autre femme chassa pour jamais les rois de Rome; un mari injurié
+conduisit les Gaulois à Clusium, et de là à Rome, qui ne put relever de
+long-tems sa tête orgueilleuse; un geste obscène coûta la vie à
+Caligula, dont le monde entier avait si long-tems supporté la cruauté;
+le déshonneur d'une vierge fit de l'Espagne une province mauresque: et
+la calomnie de Steno, renfermée en deux lignes d'une révoltante
+grossièreté, aura décimé Venise, mis en danger un sénat qui comptait
+huit cents années d'existence, détrôné un prince, fait voler sa royale
+tête, et forgé de nouvelles chaînes pour un peuple déjà trop accablé.
+Puis, à présent, que le malheureux, cause de tout cela, en soit fier
+comme cette courtisane qui mit Persépolis en cendres, il en est le
+maître.--C'est là un triomphe digne de lui! mais qu'il n'insulte pas aux
+derniers momens de celui qui, quel qu'il soit maintenant, fut un héros;
+qu'il lui épargne l'ironie de ses prières; rien de pur ne peut venir
+d'une source empoisonnée; nous ne voulons rien avoir de commun avec lui,
+ni maintenant, ni jamais; nous le laissons à lui-même, c'est-à-dire au
+dernier abîme de l'humaine bassesse. On pardonne aux hommes, mais non
+pas aux reptiles; et nous n'éprouvons rien pour Steno, pas même du
+ressentiment. C'est aux êtres de son espèce qu'il convient de piquer;
+c'est aux hommes véritables à le souffrir: telle est la condition de la
+vie. Celui qui meurt de la morsure du serpent peut bien l'écraser, mais
+il n'a pas de colère. Le reptile avait obéi à son instinct; et il est
+des hommes dont l'ame est plus rampante que le corps des insectes qui
+vivent des dépouilles de la tombe.
+
+LE DOGE, à Bénintende.
+
+Seigneur, achevez ce qui vous semble votre devoir.
+
+BENINTENDE.
+
+Avant de procéder à ce devoir, nous devons prier la princesse de se
+retirer; il serait trop pénible pour elle d'en être le témoin.
+
+ANGIOLINA.
+
+Je sais qu'il faudra souffrir, mais je suis résignée; c'est mon devoir,
+je ne quitterai mon époux que par force. Achevez: vous n'avez à redouter
+ni cris ni larmes; ni gémissemens, je saurai me taire malgré le
+déchirement de mon cœur. Parlez! j'ai dans moi de quoi résister à tout.
+
+BENINTENDE.
+
+Marino Faliero, doge de Venise, comte de Val di Marino, sénateur et
+jadis général de la flotte et de l'armée, noble Vénitien, maintes et
+fréquentes fois revêtu des hauts emplois de la république, et enfin du
+premier de tous, prête l'oreille à la sentence de tes juges. Convaincu
+par une foule de preuves et de témoignages, et par tes propres aveux, du
+crime de félonie et de trahison, crimes jusqu'alors inouïs, nous te
+condamnons à la mort. Tes biens sont confisqués au profit de la
+république, ton nom ne sera jamais prononcé, si ce n'est le jour
+solennel où nous rendrons au ciel des actions de grâces pour nous avoir
+en ce jour miraculeusement délivrés. Ainsi ta place est marquée dans nos
+calendriers auprès des tremblemens de terre, des pestes, des invasions
+étrangères et du grand ennemi du genre humain; comme eux, tu deviendras
+l'occasion de nos prières ferventes vers le ciel, dont la bonté nous
+sauva des effets de ta scélératesse. La place où tu devais, comme Doge,
+être peint auprès de tes illustres prédécesseurs sera laissée vide, et
+un voile de deuil sera jeté sur ces fatales paroles gravées au lieu de
+tes traits: _Cette place est celle de Marino Faliero, décapité pour ses
+crimes._
+
+LE DOGE.
+
+_Quels_ crimes? Ne serait-il pas mieux de rappeler les faits, afin qu'en
+voyant l'inscription l'on puisse approuver, ou du moins connaître le
+genre de crime? Quand vous dites qu'un Doge a conspiré, n'en cachez pas
+la véritable cause:--cela tient à votre histoire.
+
+BENINTENDE.
+
+Le tems se chargera d'y répondre, et nos fils jugeront le jugement de
+leurs pères, que je prononce en ce moment. Comme Doge, revêtu du manteau
+et du bonnet ducals, tu seras conduit au haut de l'_Escalier du Géant_,
+où tu fus investi du pouvoir, toi et tous nos autres princes; la
+couronne ducale sera d'abord déposée à l'endroit où d'abord on l'avait
+prise pour te l'offrir; ta tête sera séparée de ton corps, et le ciel
+ait merci de ton ame!
+
+LE DOGE.
+
+C'est la sentence de la junte?
+
+BENINTENDE.
+
+Oui.
+
+LE DOGE.
+
+Je la supporterai.--Et le tems?
+
+BENINTENDE.
+
+Il est venu.--Fais ta paix avec Dieu, tu paraîtras devant lui dans une
+heure.
+
+LE DOGE.
+
+Je suis prêt; mon sang s'élèvera vers le ciel avant l'ame de ceux qui
+l'auront répandu.--A-t-on confisqué toutes mes terres?
+
+BENINTENDE.
+
+Toutes: tes biens, tes joyaux, tes trésors de toute espèce, sauf deux
+mille ducats;--tu peux en disposer.
+
+LE DOGE.
+
+Cela est rigoureux; j'espérais que l'on ne saisirait pas les terres que
+je possédais près de Trévise, et que je tiens de Lawrence,
+l'évêque--comte de Ceneda. On les avait données en fief perpétuel à
+moi-même et à mes héritiers, et je pensais pouvoir les diviser (laissant
+d'ailleurs à votre confiscation mes dépouilles de ville, mes trésors et
+mon palais) entre ma femme et mes parens.
+
+BENINTENDE.
+
+Ces derniers sont au ban de la république; le premier d'entre eux, ton
+neveu, est en péril de sa vie; mais pour le moment le conseil diffère
+son jugement; et si tu souhaites pour la princesse ta veuve une
+dotation, tu n'as rien à craindre, nous saurons pourvoir à son avenir.
+
+ANGIOLINA.
+
+Non, seigneur, je n'aurai point de part dans votre butin. A compter de
+ce jour, sachez que j'appartiens à Dieu seul. Mon refuge est un cloître.
+
+LE DOGE.
+
+Allons! l'heure sera pénible; mais elle aura un terme. Ai-je encore à
+faire autre chose qu'à mourir?
+
+BENINTENDE.
+
+Vous n'avez plus qu'à vous confesser et cesser de vivre. Le prêtre est
+habillé, le cimeterre est nu: l'un et l'autre vous attendent.--Mais
+surtout ne pensez pas parler aux citoyens; des milliers d'entre eux
+assiégent les portes; elles leur seront fermées: les _Dix_, les
+_Avogadori_, la junte et le chef des Quarante seront les seuls témoins
+de l'exécution. Ils sont prêts à former l'escorte du Doge.
+
+LE DOGE.
+
+Du Doge!
+
+BENINTENDE.
+
+Oui, du Doge! tu as vécu, tu mourras notre prince; et jusqu'au moment
+qui précédera immédiatement la séparation de ton corps et de ta tête,
+cette tête et la couronne ducale demeureront unies. En t'abaissant
+jusqu'à conspirer avec des traîtres obscurs, tu as oublié la dignité
+dont tu étais revêtu; nous ne t'imiterons pas; et dans l'instant même où
+nous ferons justice de ton crime, nous te traiterons en souverain. Tes
+vils complices sont morts de la mort des dogues et des loups; mais toi,
+tu devras expirer comme le lion au milieu des chasseurs, c'est-à-dire
+entouré de ceux qui donnent à ton sort des larmes généreuses, et qui
+déplorent les conséquences funestes et rigoureuses de tes emportemens
+extrêmes et de tes royales fureurs. Maintenant nous allons te laisser te
+préparer; songe à mettre à profit le peu de tems qui te reste. Nous
+serons tes guides sur la place où nous jurâmes autrefois de te servir
+comme prince, où nous nous séparerons encore de toi comme tels.--Gardes!
+escortez le Doge jusqu'à son appartement.
+
+
+SCÈNE II.
+
+(Appartement du Doge.)
+
+LE DOGE prisonnier et LA DUCHESSE.
+
+
+LE DOGE.
+
+Maintenant que le prêtre est parti, il serait inutile de vouloir
+prolonger ces instans d'affliction; encore une angoisse, celle de notre
+séparation, et j'aurai épuisé les derniers grains de sable qui restent
+sur l'heure qu'on m'a accordée; j'en aurai fini avec le tems.
+
+ANGIOLINA.
+
+Hélas! et c'est moi qui suis la cause, l'innocente cause de vos
+malheurs! C'est pour ce funeste mariage, pour cette union sinistre que
+tu promis d'accomplir à mon père, au moment de sa mort, c'est pour elle
+que tu sacrifies aujourd'hui ta propre vie.
+
+LE DOGE.
+
+Non, non, il y eut toujours dans mon esprit quelques pressentimens d'un
+grand revers de fortune; la merveille, c'est qu'il vienne aussi
+tard;--et pourtant on me l'avait prédit.
+
+ANGIOLINA.
+
+On vous l'avait prédit? et comment?
+
+LE DOGE.
+
+Il y a longues années,--si longues que j'hésiterais à le croire si nos
+annales n'en gardaient le souvenir. Tandis que j'étais jeune, et que je
+servais le sénat et la seigneurie comme podestat et capitaine de
+Trévise, un jour de fête, l'évêque indolent qui portait la sainte hostie
+excita mon impatience en tardant long-tems, et en répondant avec
+arrogance à mes reproches; je levai la main, je le frappai, au point de
+le faire fléchir sous son fardeau. En se redressant de terre, il leva
+dans sa pieuse colère ses tremblantes mains vers le ciel, puis, les
+ramenant vers l'hostie qu'il avait laissé échapper, il me dit, en me
+lançant un regard terrible: «L'heure viendra où celui que tu as renversé
+te renversera toi-même; la gloire sortira de ta maison, la sagesse se
+départira de ton ame, et dans le tems où ton esprit aura acquis toute sa
+maturité, un délire de cœur s'emparera de toi; la passion te déchirera
+dans l'âge où toutes les passions reposent chez les autres hommes, ou se
+transforment en vertus; et la couronne qui relève la majesté des autres
+têtes ne ceindra la tienne que pour la faire tomber; les plus grands
+honneurs ne seront pour toi que les hérauts de ta ruine; les cheveux
+blancs seront pour toi le signal du déshonneur et de la mort, mais non
+pas de la mort qui attend les vieillards.» Après ces mots, il
+s'éloigna.--Et voici que l'heure est venue.
+
+ANGIOLINA.
+
+Et comment, après cet avertissement, n'as-tu pas tenté de conjurer ce
+moment fatal, et de faire oublier, à force de repentir, ce que tu avais
+fait?
+
+LE DOGE.
+
+Je l'avouerai, les paroles de ce prêtre m'atteignirent au cœur au milieu
+des illusions de la vie; je me les rappelai comme si quelque voix de
+spectre me les avait fait entendre au milieu d'un songe. Je me repentis;
+mais ce n'était pas à moi à changer d'habitude: ce qui devait être, je
+ne le pouvais prévenir, je ne songeais pas à le craindre. Et bien plus,
+tu ne peux avoir oublié ce que tout le monde se rappelle. Le jour que je
+revins ici comme Doge à mon retour de Rome, un nuage d'une étrange
+obscurité vint tout d'un coup se placer au devant du Bucentaure,
+semblable à la vapeur pyramidale qui guidait Israël à sa sortie
+d'Égypte. Notre pilote en fut aveuglé; il s'égara, et au lieu de nous
+débarquer, suivant l'usage, à la riva della Paglia, il nous mit à terre
+au milieu des piliers de Saint-Marc, où l'on a coutume d'exécuter les
+criminels d'état.--Aussi toute la ville de Venise frémit-elle
+d'épouvante à ce présage.
+
+ANGIOLINA.
+
+Hélas! que sert-il maintenant de rappeler tout cela?
+
+LE DOGE.
+
+Mais je trouvais matière de réconfort dans la pensée que ces choses
+étaient l'œuvre du destin; j'aime mieux céder aux dieux qu'aux hommes,
+et courber la tête sous les coups du destin, que de voir dans ces êtres
+aussi vils que la boue, et aussi faibles que vils, quelque chose de plus
+que les instrumens de la toute-puissance divine. Par eux-mêmes ils ne
+pourraient rien;--comment seraient-ils les vainqueurs de celui qui tant
+de fois a vaincu pour eux?
+
+ANGIOLINA.
+
+Employez en inspirations plus salutaires les minutes qui vous restent,
+et que votre ame, en paix même avec ces malheureux, prenne son essor
+vers le ciel.
+
+LE DOGE.
+
+Je _suis_ en paix; la paix, née de la conviction qu'une heure viendra où
+les enfans de leurs enfans, où cette orgueilleuse cité, où ces flots
+azurés, où tout ce qui fait aujourd'hui la gloire et la puissance de ces
+lieux, seront désolés et maudits, l'objet de l'exécration et du mépris
+de toutes les nations, une Carthage, une Tyr, la Babel de l'Océan.
+
+ANGIOLINA.
+
+Oh! ne parle pas ainsi; la colère enfle encore tes lèvres dans cet
+instant solennel; tu t'abuses, toi, toi-même, et ne peux plus leur faire
+injure.--Reprends quelque sérénité.
+
+LE DOGE.
+
+Je suis dans l'éternité, mes yeux y plongent, et j'y contemple--oui, j'y
+vois aussi clairement que je vois ici, pour la dernière fois, ta douce
+figure,--les jours de destruction, que le tems fera naître contre ces
+murs, baignés par les flots, et contre ceux qu'ils protégent.
+
+GARDE. Elle arrive à la hâte.
+
+Doge de Venise, les Dix attendent votre altesse.
+
+LE DOGE.
+
+Adieu donc, Angiolina,--que je t'embrasse encore!--Oublie le vieillard,
+qui fut pour toi un époux passionné, mais, hélas! bien
+funeste.--Conserve quelque amour pour ma mémoire;--pendant ma vie, je ne
+l'eusse pas demandé; mais, aujourd'hui, en voyant toutes mes impressions
+mauvaises calmées, tu jugeras de moi, sans doute, avec plus de
+bienveillance. Du reste, de tout le fruit de tant d'années, la gloire,
+l'opulence, l'autorité, l'honneur et le nom, toutes choses qui forcent à
+répandre quelques fleurs même sur la tombe, je ne laisse rien, pas même
+un peu d'amour, d'amitié ou d'estime; rien, pas même assez pour inspirer
+à la vanité de mes parens quelques mots d'épitaphe. J'ai, en une heure,
+perdu le fruit de ma vie passée; je me suis ravi tous les biens, à
+l'exception de ce cœur pur, aimable et vertueux, qui souvent se
+rappellera mon nom, avec une douleur plutôt inénarrable que
+bruyante.--Tu deviens pâle.--Hélas! elle fléchit, elle n'a plus ni
+pouls, ni respiration! Gardes, portez-lui votre aide; je ne puis la
+laisser en cet état, et pourtant il vaut mieux le faire; chacun de ces
+momens, privés de vie, lui épargne une angoisse; et quand elle secouera
+cette mort instantanée, je serai en face de l'Éternel.--Appelez ses
+femmes.--Encore un regard!--Comme sa main est glacée! glacée comme la
+mienne le sera avant qu'elle ne se réveille.--Songez à lui donner
+d'empressés secours, et recevez mes derniers remerciemens.--Je suis
+prêt.
+
+(Les femmes d'Angiolina entrent et entourent leur maîtresse évanouie. Le
+Doge et les gardes sortent.)
+
+
+SCÈNE III.
+
+(La cour du palais ducal: les portes extérieures sont fermées au
+peuple.)
+
+
+LE DOGE s'avance dans son costume ducal, précédé du conseil des Dix et
+des autres sénateurs, suivi par les gardes, jusqu'à ce qu'ils arrivent
+au dernier pas de l'escalier du Géant; l'exécuteur s'y trouve avec son
+épée nue. Aussitôt l'arrivée du Doge, l'un des Dix lui ôte le bonnet
+ducal.
+
+LE DOGE.
+
+Ainsi, maintenant; il n'y a plus de Doge, et je suis toujours Marino
+Faliero. C'est bien; quoique ce ne soit que pour un moment. Là, je fus
+couronné; et là, j'en atteste le ciel, je résigne avec bien plus de joie
+ce hochet de parade, ce fatal et ridicule ornement que je reçus
+autrefois.
+
+L'UN DES DIX.
+
+Tu trembles, Faliero!
+
+LE DOGE.
+
+C'est donc de vieillesse[loc11].
+
+[Note loc11: Cette réponse est précisément celle de Bailly, maire de
+Paris, à un Français qui lui faisait le même reproche, comme il marchait
+à la mort, dans les premiers tems de la république française. Je trouve,
+en relisant _Venise sauvée_, depuis la composition de cette tragédie,
+une réplique semblable faite par Renaud, dans une autre occasion, et
+d'autres coïncidences nées du sujet. Je n'ai pas besoin de rappeler au
+très-bienveillant lecteur que de pareilles rencontres sont
+accidentelles; il suffit, pour s'en convaincre, de se rappeler combien
+il est facile de découvrir le plagiat, si l'on voulait s'en rendre
+coupable à l'égard d'une pièce aussi jouée et aussi souvent lue que le
+chef-d'œuvre d'Otway.
+
+(_Note de Lord Byron._)]
+
+BENINTENDE.
+
+Faliero! te reste-t-il à demander au sénat quelque chose qui puisse se
+concilier avec la justice?
+
+LE DOGE.
+
+Je recommanderais volontiers mon neveu à sa merci, ma femme à sa
+justice; car je pense que ma mort, et une mort pareille, doit avoir
+calmé tout ressentiment entre l'état et moi.
+
+BENINTENDE.
+
+On aura égard à cela, bien que ton crime soit inoui dans nos fastes.
+
+LE DOGE.
+
+Inoui, sans doute. Il n'est pas une histoire qui ne présente un millier
+de conspirateurs couronnés _contre_ le peuple; mais, pour le rendre
+libre, un seul prince est mort, et un autre va mourir.
+
+BENINTENDE.
+
+Et qui sont ceux qui tombèrent pour une telle cause?
+
+LE DOGE.
+
+Le roi de Sparte et le doge de Venise,--Agis et Faliero.
+
+BENINTENDE.
+
+As-tu quelque chose encore à dire ou à faire?
+
+LE DOGE.
+
+Puis-je parler?
+
+BENINTENDE.
+
+Tu le peux; mais souviens-toi que le peuple est dehors et loin de la
+portée de la voix humaine.
+
+LE DOGE.
+
+Ce n'est pas à l'homme que je parle, c'est au tems et à l'éternité dont
+je vais faire partie; vous, élémens de la matière que j'ai hâte de
+dépouiller, laissez ma voix dominer sur votre enveloppe, comme un pur
+esprit! Ondes bleues qui portâtes ma bannière, vents qui la gonfliez
+comme si vous la voyiez avec amour, et qui vous glissiez dans mes voiles
+déployées comme pour assister à de nombreux triomphes! terre natale pour
+laquelle j'ai répandu mon sang; terre étrangère que j'humectais avec
+tant d'ardeur de mes nombreuses blessures; monumens sur lesquels mon
+sang ne tombera pas, mais s'élèvera vers le ciel; firmament qui les
+recevras; soleil qui éclaires toutes ces choses, et toi enfin qui
+allumes et entretiens les soleils,--je vous atteste que je ne suis pas
+innocent;--mais ceux-ci sont-ils donc sans crimes? Je meurs, mais je
+serai vengé. Des siècles lointains flottent sur l'abîme du tems; mes
+yeux, avant de se fermer, y découvrent la sentence de cette altière
+cité, et je laisse à jamais sur elle et sur ses héritiers ma
+malédiction!--Oui, chaque jour rapproche silencieusement l'heure où
+celle qui construisit un boulevard contre Attila cédera elle-même et
+cédera bassement sous la main d'un bâtard Attila, sans même verser pour
+sa dernière défense autant de sang qu'en vont répandre ces veines déjà
+si souvent entr'ouvertes pour lui servir de bouclier.--Elle sera vendue
+et payée pour être l'apanage de ceux qui la mépriseront!--Elle tombera
+du rang d'empire à celui de province, du nom de capitale à celui de
+petite ville, avec des esclaves pour sénateurs, des mendians pour
+patriciens, des agens de prostitution pour peuple[loc12]. Alors, quand,
+en riant sur toi dédaigneusement, le Juif se promènera dans tes
+palais[loc13], le Hun devant tes places orgueilleuses, et le Grec dans
+tes marchés; quand tes patriciens demanderont leur pain amer dans les
+rues les plus étroites, et rappelleront douloureusement leur ancienne
+noblesse comme un titre de plus à la pitié; alors, quand le petit nombre
+de ceux qui auront retenu quelques débris de l'héritage de leurs aïeux
+bourdonneront autour du lieutenant de quelque vice-gouverneur des rois
+barbares, jusque dans le palais où ils siégèrent comme souverains,
+jusque dans le palais où ils mirent à mort leur souverain; fiers de
+quelque reste de noblesse qu'ils auront avilie, ou nés de quelque femme
+adultère qui se sera fait gloire de s'être livrée au large gondolier, ou
+au soldat étranger; fiers d'une telle bâtardise qu'ils citeront avec
+complaisance jusqu'à la troisième génération;--quand les enfans seront
+placés au dernier échelon de l'existence, rendus par leurs vainqueurs
+les esclaves des peuples vaincus, méprisés des lâches par leur lâcheté
+plus grande encore, méprisés, même des hommes vicieux, pour des vices
+qui, dans leur énormité monstrueuse, ont porté à tous les codes de lois
+le défi de les décrire où de les nommer; alors, quand de l'île de
+Chypre, aujourd'hui soumise à ton empire, tu n'auras hérité que de sa
+honte pour tes filles; quand elles passeront dans le monde entier en
+proverbe pour leur infâme prostitution;--quand tu rassembleras dans tes
+murs toutes les calamités des nations conquises, le vice sans splendeur,
+le péché sans l'excuse de l'amour pour le farder; mais partout les
+habitudes de la plus grossière débauche, des libertins sans passion et
+livrés à cette froide et savante incontinence qui fait un art des
+dépravations de la nature;--quand tout cela et de plus grands maux
+encore pèseront sur toi, que ton sourire sera sans allégresse, tes
+divertissemens sans plaisir, ta jeunesse sans honneur, ta vieillesse
+sans respect; quand la faiblesse, l'inertie et le sentiment d'un malheur
+contre lequel tu ne pourras lutter, et trembleras de murmurer, auront
+fait de toi le dernier et le pire des déserts peuplés; alors, dans le
+dernier soupir de ton agonie, entourée de tes nombreux meurtriers,
+souviens-toi de _moi_! toi, caverne de gens qui ont soif du sang des
+princes[loc14]! prison des eaux, Sodome des mers, je te dévoue aux dieux
+infernaux, toi et ta race de vipère. (Ici le Doge se tournant vers le
+bourreau.) Esclave, fais ton office; frappe comme j'ai frappé l'ennemi!
+frappe comme j'aurais frappé ces tyrans! frappe aussi fortement que ma
+malédiction! frappe et d'un seul coup!
+
+[Note loc12: Si cette peinture dramatique semblait chargée, qu'on
+jette les yeux sur l'histoire du tems prophétisé par le Doge, ou plutôt
+sur quelques années antérieures à l'époque où nous vivons. Voltaire a
+calculé le nombre de leurs _nostre bene merite meretrici_ à douze mille
+de troupe régulière, sans compter la milice locale de volontaires, dont
+j'ignore l'importance; mais c'est peut-être la seule partie de la
+population qui n'ait pas diminué. Venise contenait jadis deux cent mille
+habitans; aujourd'hui il en reste quatre-vingt-dix mille: et _quels_
+encore! Il est difficile de concevoir et impossible de décrire l'état
+déplorable dans lequel la tyrannie plus qu'infernale de l'Autriche a
+plongé cette ville infortunée.]
+
+[Note loc13: Les principaux palais sur la Brenta appartiennent
+maintenant aux Juifs, qui, dans les premiers tems de la république, ne
+pouvaient habiter au-delà de Mestri, et n'avaient pas la liberté
+d'entrer dans Venise. Tout le commerce est entre les mains des Juifs et
+des Grecs, et des Hongrois composent la garnison.]
+
+[Note loc14: Sur les cinquante premiers doges, _cinq_ abdiquèrent;
+_cinq_ furent bannis après qu'on leur eut arraché les yeux; _cinq_
+furent massacrés, et _neuf_ déposés. Ainsi, sur cinquante, dix-neuf
+perdirent le trône par violence, outre ceux qui moururent dans les
+camps; et tout cela arriva long-tems avant le règne de Marino Faliero.
+Son prédécesseur le plus immédiat, André Dandolo, était mort par suite
+de vexations; Marino Faliero lui-même périt comme nous l'avons dit.
+Parmi ses successeurs, Foscari fut déposé après avoir vu son fils
+plusieurs fois torturé et banni: il mourut lui-même en entendant la
+cloche de Saint-Marc donner le signal de l'élection de son successeur.
+Morosini fut incarcéré pour la perte de Candie; mais pendant son règne
+il avait conquis la Morée et reçu le surnom de Péloponésien. Faliero
+pouvait donc dire ce que je lui fais dire.]
+
+(Le Doge se met à genoux, le bourreau lève son épée, la toile tombe.)
+
+
+SCÈNE IV.
+
+(La Piazza et Piazetta de Saint-Marc.--Le peuple en foule se presse
+autour des portes grillées du palais ducal. Ces portes sont fermées.)
+
+
+PREMIER CITOYEN.
+
+Enfin, je touche la porte, je puis discerner les Dix, vêtus de leurs
+robes d'état, et rangés autour du Doge.
+
+DEUXIÈME CITOYEN.
+
+J'ai beau faire, je ne puis aller jusqu'à toi. Que vois-tu? Parle du
+moins, puisque la vue en est défendue au peuple, excepté à ceux qui
+touchent la grille.
+
+PREMIER CITOYEN.
+
+En voici un qui approche le Doge; voilà qu'on ôte de sa tête le bonnet
+ducal.--Maintenant, le Doge lève les yeux au ciel, je les vois remuer;
+ses lèvres s'agitent;--silence, silence!--non, ce n'est qu'un
+murmure.--Maudite distance! Ses paroles semblent inarticulées; mais sa
+voix retentit comme un tonnerre lointain. Ne pourrons-nous saisir une
+seule phrase!
+
+DEUXIÈME CITOYEN.
+
+Chut! peut-être entendrons-nous le son.
+
+PREMIER CITOYEN.
+
+Impossible; je ne l'entends pas moi-même.--Le vent agite ses cheveux
+blancs, comme si c'était la mousse des vagues. Oh! voilà qu'il
+s'agenouille;--ils forment un cercle autour de lui; ils m'empêchent de
+rien voir; mais je distingue l'épée nue dans l'air.--Ah! entendez-vous?
+il tombe.
+
+(Mouvement parmi le peuple.)
+
+TROISIÈME CITOYEN.
+
+Ainsi, ils ont tué celui qui voulait nous rendre libres!
+
+QUATRIÈME CITOYEN.
+
+Il avait toujours été bon au peuple!
+
+PREMIER CITOYEN.
+
+Ils ont bien fait de barrer leurs portes; si nous avions deviné ce
+qu'ils voulaient faire, nous serions venus ici avec des armes, nous les
+aurions brisées.
+
+CINQUIÈME CITOYEN.
+
+Êtes-vous bien sûr qu'il soit mort?
+
+PREMIER CITOYEN.
+
+Puisque j'ai vu tomber l'épée. Mais, qu'allons-nous voir?
+
+(Un chef des Dix[loc15] paraît sur le balcon du palais qui est en face
+de la place Saint-Marc, avec une épée ensanglantée. Il l'élève trois
+fois devant le peuple, et crie:)
+
+La justice a frappé le grand traître!
+
+(Les portes s'ouvrent, la populace se précipite sur les degrés de
+l'escalier du Géant, où l'exécution s'est faite. Les plus avancés disent
+à ceux qui les suivent:)
+
+La tête ensanglantée roule encore sur les marches!
+
+(La toile tombe.)
+
+[Note loc15: Un _capo de' Dieci_. Telles sont les expressions de la
+chronique de Sanuto.]
+
+FIN DE MARINO FALIERO.
+
+
+
+ APPENDICE.
+
+
+N° I.
+
+Fu eletto da' quarantuno elettori, il quale era cavaliere e conte di Val
+di Marino in Trivigiana, ed era ricco. Si trovava ambasciadore a Roma; e
+a di 9 dì settembre, dopo sepolto il suo predecessore, fù chiamato il
+gran consiglio, e fù preso di fare il Doge giusta il solito. E furono
+fatti i cinque correttori, ser Bernardo Giustiniani, procuratore; ser
+Paolo Loredano; ser Filippo Aurio; ser Pietro Trivisano, e ser Tommaso
+Viadro. I quali a dì misero x°. queste correzioni alla promessione del
+Doge: che i consiglieri non odano gli oratori et nunzi de' signori,
+senza i capi de' quaranta, e delle due parti del consiglio de' quaranta,
+nè possono rispondere ad alcuno, se non saranno quattro consiglieri e
+due capi de' quaranta, e che osservino la forma del suo capitolare. E
+che messer lo Doge si metta nella miglior parte, quando i giudici tra
+loro non fossero d'accordo. E che egli non possa far vendere i suoi
+imprestiti, salvo con legitima causa, e con voler di cinque consiglieri,
+di due capi de' pregati. _Item._ che in luogo di tre mila pelli di
+conigli, che debbon dare i Zaratini per regalia al Doge, non trovandosi
+tante pelli, gli diano ducati ottanta l'anno. E poi a di xi°. detto,
+misero _etiam_ altre correzioni, che se il Doge, che sarà eletto, fosse
+fuori di Venezia, i savj possano provvedere del suo ritorno. E quando
+fosse il Doge ammalato, sia vice-doge uno de' consiglieri, da essere
+eletto tra loro. E che il detto sia nominato viceluogotenente di messer
+lo Doge, quando i giudici faranno i suoi atti. E nota, perchè fù fatto
+Doge, uno, ch'era assente, che fu vice-doge ser Marino Badoero più
+vecchio de' consiglieri. _Item_, che' il governo del ducato sia commesso
+a' consiglieri, e a' capi de' quaranta, quando vacherà il ducato, finchè
+sarà eletto l'altro Doge. E così a dì 11 di settembre fù creato il
+prefato Marino Faliero Doge. E fù preso, che il governo del ducato, sia
+commesso a consiglieri e a' capi de' quaranta. I quali stiano in palazzo
+di continuo, fino che verrà il Doge; sicchè di continuo stiano in
+palazzo due consiglieri, un capo de' quaranta. E subito furono spedite
+lettere al detto Doge, il quale era a Roma oratore al legato di papa
+Innocenzo IV, ch' era in Avignone. Fù preso nel gran consiglio
+d'eleggere dodici ambasciadori incontro a Marino Faliero Doge, il quale
+veniva da Roma. E giunto a Chioggia, il podestà mandò Taddeo Giustiniani
+suo figliuolo incontro, con quindici Ganzaruoli. E poi venuto a S.
+Clemente nel Bucintoro, venne un gran caligo, _adeo_ che il Bucintoro
+non si potè levare. Laonde il doge co' gentiluomini nelle piatte vennero
+di lungo in questa Terra a 5 d'ottobre del 1354. E dovendo smontare alla
+riva della Paglia per lo caligo andarano ad ismontare alla riva della
+Piazza in mezzo alle due colonne dove si fa la giustizia, che fù un
+malissimo augurio. E a 6 la mattina venne alla chiesa di San Marco alla
+laudazione di quello. Era in questo tempo cancellier grande messer
+Benintende. I quarantuno elettori furono ser Giovanni Contarini, ser
+Andrea Giustiniani, ser Michele Morosini, ser Simone Dandolo, ser Pietro
+Lando, ser Marino Gradenigo, ser Marco Dolfino, ser Niccolo Faliero, ser
+Giovanni Quirini, ser Lorenzo Soranzo, ser Marco Bembo, ser Stefano
+Belegno, ser Francesco Loredano, ser Marino Veniero, ser Giovanni
+Mocenigo, ser Lorenzo Barbarigo, ser Bettino da Molino, ser Andrea
+Errizo procuratore, ser Marco Celsi, ser Paolo Donato, ser Bertucci
+Grimani, ser Pietro Steno, ser Luca Duodo, ser Andrea Pisani, ser
+Francesco Caravello, ser Jacopo Trivisano, ser Schiavo Marcello, ser
+Maffeo Aimo, ser Marco Capello, ser Pancrazio Giorgio ser Giovanni
+Foscarini, ser Tommaso Viadro, ser Schiavo Polani, ser Marco Polo, ser
+Marino Sagredo, ser Stefano Mariani, ser Francesco Suriano, ser Orio
+Pasqualigo, ser Andrea Gritti, ser Buono da Mosto.
+
+_Trattato di messer Marino Faliero Doge, tratto da una cronica antica._
+
+Essendo venuto il giovedì della caccia, fù fatta giusta il solito la
+caccia. E a que' tempi dopo fatta la caccia s'andaya in palazzo del Doge
+in una di quelle sale, e con donne facevasi una festicciuola, dove si
+ballava sino alla prima campana, e veniva una colazione; la quale spesa
+faceva messer lo Doge, quando v' era la dogaressa. E poscia tutti
+andavano a casa sua. Sopra la qual festa, pare che ser Michele Steno,
+molto giovane e povero gentiluomo, ma ardito e astuto, il qual' era
+innamorato in certa donzella della dogaressa, essendo sul solajo
+appresso le donne facesse cert' atto non conveniente, _adeo_ che il Doge
+comandò che fosse buttato giù dal solajo. E così quegli scudieri del
+Doge lo spinsero giù di quel solajo. Laonde a ser Michele parve, che
+fossegli stata fatta troppo grande ignominia. E non considerando
+altramente il fine, ma sopra quella passione fornita la festa, e andati
+tutti via, quella notte egli andò, e sulla cadrega dove sedeva il Doge
+nella sala dell' audienza (perchè allora i Dogi non tenevano panno di
+seta sopra la cadrega, ma sedevano in una cadrega di legno) scrisse
+alcune parole disoneste del Doge et delle dagoressa, cioè: _Marino
+Faliero dalla bella moglie: altri la gode ed egli la mantiene._ E la
+mattina furono vedute tali parole scritte. E parve una brutta cosa. E
+per la signoria fu commessa la cosa agli avyogadori del commune con
+grande efficacia. I quali avvogadori subito diedero taglia grande per
+venire in chiaro della verità di chi avea scritto tal lettera. _E
+tandem_ si seppe, che Michele Steno avea le scritte. E fù per la
+Quarantia preso di ritenerlo, e ritenuto. Confessò, che in quella
+passione d' essere stato spinto giù del solajo, presente la sua amante,
+egli aveale scritte. Onde poi fu placitato nel detto consiglio si per
+rispetto all' età, come per la caldezza d' amore, di condannarlo a
+compiere due mesi in prigione serrato, e poi ch' e' fosse bandito da
+Venezia e dal distretto per un' anno. Per la qual condennazione tanto
+piccola il Doge ne prese grande sdegno, parendoli che non fosse stata
+fatta quella estimazione della cosa, che ricercava la sua dignità del
+ducato. E diceva, ch' eglino doveano averlo fatto appicare per la gola,
+o _saltem_ bandirlo in perpetuo da Venezia. E perchè (quando dee
+succedere un' effetto, è necessario che vi concorra la cagione a fare
+tal' effetto), era destinato, che a messer Marino Doge fosse tagliata la
+testa. Perciò occorse, che intrata la quaresima il giorno dopo che fù
+condannato il detto ser Michele Steno, un gentiluomo da cà Barbaro, di
+natura collerico, andasse all' arsenale, domandasse certe cose ai
+padroni; ed era in presenza de' signori l'amiraglio dell' arsenale, il
+quale, intesa la domanda, disse, che non si poteva fare. Quel gentiluomo
+venne a parole coll' amiraglio, e diedegli un pugno su un' occhio. E
+perchè avea un anello in detto, coll' annello gli ruppe la pelle, e fece
+sangue. E l'amiraglio cosi battuto e insanguinato andò al Doge a
+lamentarsi, acciocchè il Doge facesse fare gran punizioni contra il
+detto da cà Barbaro. Il Doge disse: _Che vuoi che ti faccia? Guarda le
+ignominiose parole scritte di me, e il modo ch' è stato punito quel
+ribaldo di Michele Steno, che le scrisse, e quale stima hanno i Quaranta
+fatto della persona nostra!_ La onde l'amiraglio gli disse: _Messer lo
+Doge, se voi volete farvi signore, e fare tagliare tutti questi becchi
+gentiluomi a pezzi, mi basta l' animo, dandomi voi ajuto, di farvi
+signore di questa terra; e allora voi potrete castigare tutti costoro._
+Intese queste, il Doge disse: _come si può fare una simile cosa_? E così
+entrarono in ragionamento.
+
+Il Doge mandò a chiamare ser Bertucci Faliero suo nipote, il quale stava
+con lui in palazzo, ed entrarono in questa machinazione. Nè si partirono
+di lì, che mandarono ser Filippo Calendaro uomo maritimo e di gran
+seguito, e ser Bertucci Israello, ingegnere e uomo astutissimo. E
+consigliatisi insieme diedero ordine di chiamare alcuni e altri. E così
+per alcuni giorni la notte se riducevano insieme in palazzo in casa del
+Doge. E chiamarono a parte a parte altri, _videlicet_ Niccolo Fagiuolo,
+Giovanni da Corfù, Stefano Fagiano, Niccolo dalle Bende, Niccolo Biondo,
+e Stefano Trivisano. E ordinò di fare sedici o diciasette capi in
+diversi luoghi della terra, i quali avessero cadaun di loro quarant'
+uomini provvigionati preparati, non dicendo a' detti suoi quarenta
+quello che volessero fare. Ma che il giorno stabilito si mostrasse di
+far quisitione tra loro in diversi luoghi; acciocchè il Doge facesse
+sonare a San Marco le campane, le quale non si possono sonare, s' egli
+nol comanda. E al suono delle campane questi sedici o diciasette co'
+suoi uomini venissero a San Marco alle strade, che buttano in piazza. E
+così i nobili e primari cittadini, che venissero in piazza, per sapere
+del romore ciò ch' era, li tagliassero a pezzi. E seguito questo, che
+fosse chiamato per signore messer Marino Faliero Doge. E fermate le cose
+tra loro, stabilito fù, che questo dovess' essere a' 15 d'aprile del
+1355, in giorno di mercoledi. La quale machinazione trattata fù tra loro
+tanto segretamente, che mai nè pure se ne sospettò, non che se ne
+sapesse cos' alcuna. Ma il signor' Iddio, che ha sempre ajutato questa
+gloriosissima città, e che per le santimonie e giustizie sue mai non l'
+ha abbandonata, ispirò ad un Bertramo Bergamasco, il quale fu messo capo
+di quarant' uomini per una de' detti congiurati (il quale intese qualche
+parola, sicchè comprese l' effetto, che doveva succedere, e il qual era
+di casa di ser Niccolo Lioni da Santo Stefano) di andare a dì..... d'
+aprile a casa del detto ser Niccolo Lioni, e gli disse ogni cosa dell'
+ordinato. Il quale intese le cose, rimase come morto, e intese molte
+particolarità, il detto Bertramo il pregò che lo tenesse segreto, e
+glielo disse, acciocche il detto ser Niccolo non si partisse di casa a
+di 15 acciocchè egli non fosse morto. Ed egli volendo partirsi, il fece
+ritenere a suoi di casa, e serrarlo in una camera. Ed esso andò a casa
+di M. Giovanni Gradenigo Nasone, il quale fù poi Doge, che stava anch'
+egli a Santo Stefano; e dissegli la cosa. La quale parendogli, com' era,
+d' una grandissima importanza, tutti e due audarono a casa di signor
+Marco Cornaro che stava a San Felice, e dettogli il tutto, tutti e tre
+deliberarono di venire a casa del detto signor Niccolo Lioni, ed
+esaminare il detto Bertramo. E quello esaminato, intese le cose, il
+fecero stare serrato. E andarono tutti e tre a San Salvatore in
+Sacristia, e mandarono i loro famigli a chiamare i consiglieri, gli
+avvogadori, i capi de' dieci, et quei del consiglio ridotti insieme
+dissero loro le cose. I quali rimasero morti, e deliberarono di mandare
+ser detto Bertramo, e fattolo venire cautamente, ed esaminatolo e
+verificate le cose, ancorchè ne sentissero gran passione, pure pensarono
+la provisione, e mandarono pe' capi de' quaranta, pe' signori di notte,
+pe' capi de' sestieri, e pe' cinque della pace; e ordinato ch' eglino
+co' loro uomini trovassero degli altri buoni, e mandassero a casa de'
+capi de' congiurati, _ut supra_ metessero loro le mani addosso. E
+tolsero i detti le maestrerie dell' arsenale, acciocchè i provvisionati
+de' congiurati non potessero offenderli. E si redussero in palazzo,
+verso la sera; dove ridotti fecero serrare le porte della corte del
+palazzo, e mandarono a ordinare al campanaro, che non sonasse le
+campane. E così fu seguito, e messe le mani addosso a tutti i nominati
+di sopra, furono que' condetti al palazzo. Vedendo il consiglio de'
+dieci, che il Doge era nella cospirazione, presero di eleggere venti de'
+primarj della terra, di giùnta al detto consiglio a consigliare, non
+però che potessero mettere pallotta.
+
+I consiglieri furono questi: ser Giovanni Mocenigo del sestiero di San
+Marco; ser Almoro Veniero da Santa Marina, del sestiero di Castello; ser
+Tommaso Viadro, del sestiero di Caneregio; ser Giovanni Sanudo, del
+sestiero di Santa Croce; ser Pietro Trivisano, del sestiero di san
+Paolo; ser Pantalione Barbo il Grande, del sestiero d'Ossoduro. Gli
+avvogadori del comune furono ser Zufredo Morosini, e ser Orio
+Pasqualigo, e questi non ballottarono. Que' del consiglio de' dieci
+furono: ser Giovanni Marcello, ser Tommaso Sanudo, e ser Michelento
+Dolfino, capi del detto consiglio de' dieci; ser Luca da Legge, e ser
+Pietro da Mostro, inquisitori del detto consiglio, ser Marco Polani, ser
+Marino Veniero, ser Lando Lombardo, ser Nicoletto Trivisano da Sant
+Angelo. Questi elessero tra loro una giunta, nella notte ridotti quasi
+sul romper del giorno, di venti nobili di Venezia de' migliori, de' più
+savj, e de' più antichi, per consultare, non però che mettessero
+pallattola. E non vi vollero alcuno da Cà Faliero. E cacciarono fuori
+del consiglio Niccolo Faliero da san Tommaso per essere della casata del
+Doge. E questa provigione di chiamare i venti della giunta fù molto
+commendata per tutta la terra. Questi furono i venti della giunta: ser
+Marco Giustiniani procuratore, ser Andrea Erizzo procuratore, ser
+Lionardo Giustiniani procuratore, ser Andrea Contarini, ser Simone
+Dandolo, ser Niccolo Volpe, ser Giovanni Loredano, ser Marco Diedo, ser
+Giovanni Gradenigo, ser Andrea Cornaro cavaliere, ser Marco Soranzo, ser
+Rinieri da Mosto, ser Gazano Marcello, ser Marino Morosino, ser Stefano
+Belegno, ser Niccolo Lioni, ser Filippo Orio, ser Marco Trivisano, ser
+Jacopo Bragadino, ser Giovanni Foscarini. E chiamati questi venti nel
+consiglio de' dieci, fu mandato per messer Marino Faliero Doge, il quale
+andava pel palazzo con gran gente, gentiluomini e altra buona gente, che
+non sapeano anchora come il fatto stava. In questo tempo fù condotto,
+preso e ligato, Bertucci Israello, uno de' capi del trattato, per que'
+di Santa Croce, a ancora fù preso Zanello del Brin, Nicoletto di Rosa, e
+Nicoletto Alberto, il Guardiaga, e altri uomini da mare, e d' altre
+condizioni. I quali furono esaminati, e trovata la verità del
+tradimento. A dì 16 d' aprile fù sentenziato pel detto consiglio de'
+dieci, che Filippo Calendaro, e Bertucci Israello fossero appiccati alle
+colonne rosse del balconate del palazzo, nelle quali sta a vedere il
+Doge la festa della caccia. E cosi furono appiccati con spranghe in
+bocca. E nel giorno seguente questi furono condannati: Niccolo Zuccuolo,
+Nicoletto Blondo, Nicoletto Doro, Marco Giuda, Jacomello Dagolino,
+Nicoletto Fedele figliuolo di Filippo Calendaro, Marco Torello detto
+Israello, Stefano Trivisano cambiatore di Santa Margherita, Antonio
+dalle Bende. Furono tutti presi a Chioggia, che fuggivano, e dipoi in
+diversi giorni due a due, e uno a uno, per sentenza fatta nel detto
+consiglio de' dieci, furono appiccati per la gola alle colonne,
+continuando dalle rosse del palazzo, seguendo fin verso il canale. E
+altri presi furono lasciati, perché sentirono il fatto, ma non vi furono
+tal che fù dato loro ad intendere per questi capi, che venissero coll'
+arme, per prendere alcuni malfattori in servigio della signoria, ne
+altro sapeano. Fù ancora liberato Nicoletto Alberto, il Guardiaga, e
+Bartolommeo Ciruola e suo figliuolo, e molti altri, che non erano in
+colpa.
+
+E a dì 16 d' aprile, giornò di venerdi, fù sentenziato nel detto
+consiglio de' dieci, di tagliare la testa a messer Marino Faliero Doge
+sul palo della scala di pietra, dove i Dogi giurano il primo sagramento,
+quando montano prima il palazzo. E così serrato il palazzo, la matina
+seguente a ora di terza, fù tagliata la testa a detto Doge a dì 17 d'
+aprile. E prima la beretta fù tolta di testa al detto Doge, avanti che
+venisse giù dalla scala. E compiuta la giustizia, pare che un capo de'
+dieci andasse alle colonne del palazzo, sopra la piazza, e mostrasse la
+spada insanguinata a tutti, dicendo: _È stata fatta la gran justizia del
+traditore._ E aperta la porta tutti entrarono dentro con gran furia a
+vedere il Doge ch' era stato giustiziato. È da sapere, che a fare la
+detta giustizia non fù ser Giovanni Sanudo il consigliere, perchè era
+andato a casa per difetto della persona, sicchè furono quatordici soli,
+che ballottarono, cioè cinque consiglieri e nove del consiglio de dieci.
+E fù preso, che tutti i bieni del Doge fossero confiscati nel commune,
+et così degli altri traditori. E fù conceduto a detto Doge pel detto
+consiglio de' dieci, ch' egli potesse ordenare del suo per ducati du'
+mila. Ancora fù preso, che tutti i consiglieri e avvogadori del comune,
+que' del consiglio de' dieci e della giunta, ch' erano stati a fare la
+detta sentenza del Doge, et d' altri, avessero licenza di portar' arme
+di dì e di notte in Venezia, e da Grado fino a Cavarzere, ch' è sotto il
+dogato, con due fanti in vita loro, stando i fanti con essi in casa al
+suo pane e al suo vino. E chi non avesse fanti, potesse dar tal licenza
+a' suoi figliuoli ovvero fratelli, due però e non più. Eziandio fu data
+licenza dell' arme a quattro notaj della cancellaria, cioè della corte
+Maggiore, che furono a prendere le deposizioni e inquisizioni, in
+perpetuo a loro soli; i quali furono Amadio, Nicoletto di Loreno,
+Stefanello, e Pietro de' Compostelli, scrivani de' signori di notte. E
+essendo stati impiccati i traditori, e tagliata la testa al Doge, rimase
+la terra in gran riposo e quiete. E come in una cronica ho trovato, fù
+portato il corpo del Doge in una barca con otto doppieri a seppelire
+nolla sua arca a San Giovanni e Paolo, la quale al presente è quell'
+andito per mezzo la chiesuola di Santa Maria della Pace, fatta fare pel
+vescovo Gabriello di Bergamo, e un cassone di pietra con queste lettere:
+
+ heic jacet
+ dominus Marinus Faletro dux.
+
+E nel gran consiglio non gli è stato fatto alcun brieve; ma il luogo
+vacuo con lettereche dicono così:
+
+ Heic est locus Marini Faletro,
+ decapitati pro criminibus.
+
+E pare, che la sua casa fosse data alla chiesa di Sant' Apostolo, la
+qual era quella grande sul Ponte. _Tamen_ vedo il contrario, che è pure
+di Cà Faliero, o che i Falieri la ricuperassero con danari dalla chiesa.
+Nè voglio restar di scrivere alcuni che volevano, che fosse messeno nel
+suo breve, cioè:
+
+ Marinus Faletro dux,
+ temeritas me cepit,
+ poenas lui,
+ decapitatus pro criminibus.
+
+Altri vi fecero un distico assai degno al suo merito, il quale è questo,
+de essere posto su la sua sepoltura:
+
+ _Dux Venetum jacet heic, patriam qui prodere tentans,
+ Sceptra, decus, censum perdidit atque capat._
+
+Non voglio restar di scrivere quello che ho letto in una cronica, cioè,
+Marino Faliero trovandosi podestà e capitano a Treviso, e dovendosi fare
+una processione, il vescovo stette troppo a far venire il corpo di
+Cristo. Il detto Faliero era di tanta superbia e arroganza, che diede un
+buffetto al prefato vescovo, per modo ch' egli quasi cadde in terra.
+Però fù permesso, che il Faliero perdette l'intelletto, e fece la mala
+morte, come ho scritto di sopra.
+
+(_Cronica di Sanuto_.--Muratori S.S. rerum italicarum, vol. XXII,
+628-639.)
+
+
+II.
+
+Al giovane Doge Andrea Dandolo succedette un vecchio, il quale tardi si
+pose al timone della repubblica ma sempre prima di quel, che faccea d'
+uopo a lui, ed alla patria; egli è Marino Faliero, personnaggio a me
+noto per antica dimestichezza. Falsa era l'opinione intorno a lui,
+giacchè egli si mostrò fornito più di coraggio, che di senno. Non pago
+della dignità, entrô con sinistro piede nel pubblico palazzo:
+imperciocchè questo Doge dei Veneti, magistrato sacro in tutti i secoli,
+che dagli antichi fu sempre venerato quale nome in questa città, l'altrè
+jeri fù decollato vel vestibulo dell' istesso palazzo. Discorrerei fin
+dal principio le cause de un tale evento, se cosi vario, ed ambiguo non
+ne fosse il grido. Nessuno però lo scusa, tutti affermano, che egli
+abbia voluto cangiar qualche cose nell' ordine della repubblica a lui
+tramandato dai maggiori. Che desiderava egli di più? Io son d'avviso che
+egli abbia ottenuto ciò, che non si concedette a nessun altro: mentre
+adempiva gli uffiej di legato presso il pontefice e sulle rive del
+Rodano trattava la pace, che io prima di lui aveva indarno tentato di
+conchiudere, gli fù conferito l'onore del Ducato, che ne' chiedeva, ne'
+s'aspettava. Tornato in patria, pensò aquello, cui nessuno non pose
+mente giammai e soffri quello che a niuno accade mai di soffrire:
+giacchè in quel luoggo celeberrimo, e chiarissimo, e bellissimo infra
+tutti quelli, che io vidi, ove i suoi antenati avevano ricevuti
+grandissimi onori in mezzo alle pompe trionfali, ivi egli fù trascinato
+in modo servile; e spogliato delle insegne ducali perdette la testa e
+macchiò col proprio sangue le soglie del tempio l'atrio del palazzo, e
+le scale marmore rendute spesse volte illustri o dalle solenni festivita
+o dalle ostili spoglie ho notato il luogo ora noto il tempo: è l'anno
+del natale di cristo 1355, fù il giorno 18 d'aprile. Si alto è il grido
+sparso, che se alcuno esaminerà la disciplina e le costumanze di quella
+città, e quando mutamento di cose venga minacciato dalla morte di un sol
+uomo, (quantunque molti altri, come narrano essendo complici, o subirono
+l'istesso supplicio, o lo aspettano) si accorgera che nulla di più
+grande avvenne ai nostri tempi nell' Italia. Fu forse qui attendi il mio
+giudizio, assolvo il popolo, se credero alla fama benchè abbia potulo e
+castigare più metamente, e con maggior dolcezza vendicare il suo dolore:
+ma non così facilmente si modera un' ira giusta insieme, e grande in un
+numeroso popolo principalmente nel quale il precipitoso ed instabile
+volgo aguzza gli stimoli dell' iracondia con rapidi, e sconsigliati
+clamori. Compatisco e nell' istesso tempo mi adiro con quell' infelice
+uomo, il quale adorno di un insoluto onore, non so, che cosa si volesse
+negli estremi anni della sua vita: la calamità di lui diviene sempre più
+grave, perchè dalla sentenza contra di esso promulgata aperira che egli
+fu non solo misero, ma insano, e demente e che con vane arti si usurpò
+per tanti anni una falsa fama di sapienza. Ammonisco i Dogi, i quali gli
+succederanno, che questo è un esempio posto innanzi ai loro occhi, quale
+specchio, nel quale veggano di essere non signori, ma duci, anzi nemmeno
+duci; ma onorati servi della repubblica. Tu sta sano; e giacchè
+fluttuano le pubbliche cose, sforziamoci di governar modestissamente i
+privati nostri affari.
+
+(_Levati Viaggi di Petrarca_, vol. IV, page 323.)
+
+
+La précédente traduction italienne des lettres latines de Pétrarque
+prouve:
+
+1° Que Marino Faliero était un ami personnel de Pétrarque: _antica
+dimestichezza_, ancienne familiarité, c'est l'expression du poète.
+
+2º Que Pétrarque estimait qu'il avait plus de cœur que de conduite, _più
+di corraggio che di senno_.
+
+3° Qu'il y avait une sorte de jalousie du côté de Pétrarque; car il dit
+que Marino Faliero avait fait une paix que lui-même _avait vainement
+essayé de conclure_.
+
+4° Que le titre de Doge lui fut conféré sans qu'il le sollicitât ou
+attendît, _che ne chiedeva ne aspettava_, et qu'il n'avait jamais été
+accordé à un autre en pareille circonstance, _ciò che non si concedette
+a nessun altro_; preuve de la haute estime dont il jouissait.
+
+5° Qu'il _avait_ une réputation de _sagesse_ seulement obscurcie par la
+dernière action de sa vie, _si usurpo per tanti anni una falsa fama
+sapienza_. Qu'il eût ainsi usurpé pendant tant d'années une fausse
+réputation de sagesse, c'est ce que l'on pourra difficilement croire. En
+général, on ne s'abuse guère sur le caractère d'un homme de
+quatre-vingts ans, du moins dans les républiques.
+
+On peut conclure de ce passage et des autres notes historiques que j'ai
+rassemblées, que Marino eut la plupart des qualités, mais non pas le
+bonheur des héros, et que son caractère était d'une violence excessive.
+Ainsi tombe de lui-même le récit ignorant et ridicule du docteur Moore.
+Pétrarque dit qu'il n'y avait pas eu de son tems en Italie un plus grand
+événement. Il diffère aussi des historiens en disant que Faliero reçut
+la nouvelle de son élection sur les bords du Rhône, et non pas à Rome;
+d'autres récits veulent que la députation du sénat de Venise l'ait été
+trouver à Ravenne. Quoi qu'il en soit, il ne m'appartient pas de le
+décider, et le point d'ailleurs n'est pas d'une grande importance. Si
+Faliero eût réussi, il changeait la face de Venise, et peut-être de
+l'Italie. Telle qu'elle est restée, que sont-elles toutes deux
+aujourd'hui?
+
+
+III.
+
+Extrait de l'ouvrage: _Histoire de la République de Venise_, par P.
+Daru, de l'Académie Française, tom. V, liv. 35, pag. 95, etc., édition
+de Paris, mdcccxix.
+
+«A ces attaques si fréquentes que le gouvernement dirigeait contre le
+clergé, à ces luttes établies entre les différens corps constitués, à
+ces entreprises de la masse de la noblesse contre les dépositaires du
+pouvoir, à toutes ces propositions d'innovations qui se terminaient
+toujours par des coups d'état, il faut ajouter une autre cause non moins
+propre à propager le mépris des anciennes doctrines, _c'était l'excès de
+la corruption_.
+
+«Cette liberté de mœurs, qu'on avait long-tems vantée comme le charme
+principal de la société de Venise, était devenue un désordre scandaleux;
+le lien du mariage était moins sacré dans ce pays catholique que dans
+ceux ou les lois civiles et religieuses permettent de le dissoudre.
+Faute de pouvoir rompre le contrat on supposait qu'il n'avait jamais
+existé, et les moyens de nullité allégués avec impudeur par les époux,
+étaient admis avec la même facilité par des magistrats et par des
+prêtres également corrompus. Ces divorces colorés d'un autre nom
+devinrent si fréquens, que l'acte le plus important de la société civile
+se trouva de la compétence d'un tribunal d'exception, et que ce fut à la
+police de réprimer le scandale. Le conseil des Dix ordonna en 1782 que
+toute femme qui intenterait une demande en dissolution de mariage,
+serait obligée d'en attendre le jugement dans un couvent que le tribunal
+désignerait [loc16]. Bientôt après il évoqua devant lui toutes les
+causes de cette nature[loc17]. Cet empiétement sur la juridiction
+ecclésiastique ayant occasioné des réclamations de la part de la cour de
+Rome, le conseil se réserva le droit de débouter les époux de leur
+demande, et consentit à la renvoyer devant l'officialité toutes les fois
+qu'il ne l'aurait pas rejetée[loc18].
+
+[Note loc16: Correspondance de M. Sihlick, chargé d'affaires de France,
+dépêche du 24 août 1782.]
+
+«Il y eut un moment où sans doute le renversement des fortunes, la perte
+des jeunes gens, les discordes domestiques, déterminèrent le
+gouvernement à s'écarter des maximes qu'il s'était faites sur la liberté
+des mœurs qu'il permettait à ses sujets. On chassa de Venise toutes les
+courtisanes. Mais leur absence ne suffisait pas pour ramener aux bonnes
+mœurs toute une population élevée dans la plus honteuse licence. Le
+désordre pénétra dans l'intérieur des familles, dans les cloîtres; et
+l'on se crut obligé de ramener, d'indemniser même[loc19] des femmes qui
+surprenaient quelquefois d'importans secrets, et qu'on pouvait employer
+utilement à ruiner des hommes que leur fortune aurait pu rendre
+dangereux. Depuis, la licence est toujours allée croissante, et l'on a
+vu non-seulement des mères trafiquer de la virginité de leur fille, mais
+la vendre par un contrat dont l'authenticité était garantie par la
+signature d'un officier public, et l'exécution mise sous la protection
+des lois[loc20].
+
+[Note loc17: Correspondance de M. Sihlick, dépêche du 31 août.]
+
+[Note loc18: _Ibid._, dépêche du 3 septembre 1785.]
+
+[Note loc19: Le décret de rappel les désignait sous le nom de _nostre
+bene merite meretrici_. On leur assigna un fonds et des maisons appelées
+_case rampane_, d'où vient la dénomination injurieuse de _carampane_.]
+
+[Note loc20: Mayer, _Description de Venise_, tome II, et M. Archenholtz,
+_Tableau d'Italie_, tome I, chap. 2.]
+
+«Les parloirs des couvens où étaient renfermées les filles nobles, les
+maisons de courtisanes, quoique la police y entretînt soigneusement un
+grand nombre de surveillans, étaient les seuls points de réunion de la
+société de Venise, et dans ces deux endroits si divers on était
+également libre. La musique, les collations, la galanterie, n'étaient
+pas plus interdites dans les parloirs que dans les casins. Il y avait un
+grand nombre de casins destinés aux réunions publiques où le jeu était
+la principale occupation de la société. C'était un singulier spectacle
+de voir autour d'une table des personnes des deux sexes en masques, et
+de graves personnages en robe de magistrature implorant le hasard,
+passant des angoisses du désespoir aux illusions de l'espérance; et cela
+sans proférer une parole.
+
+Les riches avaient des casins particuliers: mais il y vivaient avec
+mystère; leurs femmes délaissées trouvaient un dédommagement dans la
+liberté dont elles jouissaient; la corruption des mœurs les avait
+privées de tout leur empire. On vient de parcourir toute l'histoire de
+Venise, et on ne les a pas vues une fois exercer la moindre influence.
+
+
+IV.
+
+Extrait de l'ouvrage: _Histoire d'Italie_, par P.L. Ginguené, tome IX,
+chap. 36, page 144, édition de Paris, mdcccxix.
+
+Il y a une prédiction fort singulière sur Venise: «Si tu ne changes pas,
+dit-il à cette république altière, ta liberté, qui déjà s'enfuit, ne
+comptera pas un siècle après la millième année!»
+
+En faisant remonter l'époque de la liberté vénitienne jusqu'à
+l'établissement du gouvernement sous lequel la république a fleuri, on
+trouvera que l'élection du premier Doge date de 697; et si on y ajoute
+un siècle après mille, c'est-à-dire onze cents ans, on trouvera encore
+que le sens de la prédiction est littéralement celui-ci: «Ta liberté ne
+comptera pas jusqu'à l'an 1797.» Rappelez-vous maintenant que Venise a
+cessé d'être libre en l'an 5 de la république française, ou en 1796;
+vous verrez qu'il n'y eut jamais de prédiction plus précise et plus
+ponctuellement suivie de l'effet. Vous noterez donc comme
+très-remarquable ces trois vers de l'Alamanni adressés à Venise, que
+personne pourtant n'a remarqués:
+
+ _Se non cangì pensier, l' un secol solo
+ Non conterà sopra l' millesimo anno
+ Tua libertà che va fuggendo a volo._
+
+Bien des prophéties ont passé pour telles, et bien des gens ont été
+appelés prophètes à meilleur marché.
+
+
+L'auteur des _Esquisses descriptives de l'Italie_; etc., l'un des
+_Tours_ publiés depuis peu par centaines, se montre extrêmement jaloux
+de prévenir l'accusation de plagiat que pourraient lui faire les
+lecteurs de _Childe-Harold_ et _Beppo_. Il ajoute que la coïncidence
+présumée de son livre avec ces ouvrages peut encore moins être attribuée
+aux secours de _ma conversation_, attendu qu'il _a plusieurs fois rejeté
+l'offre qu'on lui faisait en Italie de m'être présenté_.
+
+J'ignore quelle peut être cette personne; mais il faut qu'il ait été
+trompé par tous ceux qui, _plusieurs fois, offrirent de me le
+présenter_, attendu que j'ai toujours refusé de voir tout Anglais avec
+qui je n'avais pas de relations antérieures, quand même ils avaient des
+lettres de l'Angleterre. Si son assertion n'est pas un mensonge, je prie
+cette personne de ne pas croire plus long-tems qu'elle aurait pu être
+introduite chez moi, car il n'est rien que j'aie évité aussi
+soigneusement que toute espèce de commerce avec ses compatriotes,
+excepté le très-petit nombre de ceux qui résidaient à Venise ou que je
+connaissais auparavant. Quiconque lui fit une pareille proposition était
+doué d'une impudence seulement égale à celle d'un homme qui hasarderait
+la même assertion sans qu'elle fût fondée. Le fait est que j'ai une
+horreur profonde de tout contact avec les voyageurs anglais, comme
+pourraient l'attester, si la chose en valait la peine, mon ami le
+général Hoppner, consul, et la comtesse Benzoni dont la maison est
+surtout fréquentée par eux. J'ai été persécuté par ces _Touristes_
+jusque dans mes courses à cheval sur les bords du Lido, et pour les
+éviter je me suis vu réduit à faire les plus ennuyeux détours. J'ai
+plusieurs fois répété à Mme Benzoni le refus de leur rendre visite, et
+d'un millier de présentations qu'on sollicita, je n'en ai accepté que
+deux, et elles venaient de deux dames irlandaises.
+
+Je ne serais pas descendu à de pareilles niaiseries si l'impudence de
+cet _Esquisseur_ ne m'avait pas obligé de réfuter une assertion sotte et
+gratuitement impertinente. Je parle ainsi, car quel profit pouvait tirer
+le lecteur d'apprendre que l'auteur _avait plusieurs fois refusé de
+m'être présenté_, même si le fait eût été vrai, ce dont il est permis de
+douter? A l'exception des Lords Lansdown, Jersey et Landerdale; de MM.
+Scott, Hammond, Sir Humphry Davy, feu M. Lewis, W. Bankes, M. Hoppner,
+Thomas Moore, Lord Kinnaird et son frère, M. Joy et M. Hobhouse, je ne
+me souviens pas d'avoir échangé un mot avec quelqu'autre Anglais depuis
+mon départ de leur pays et presque toutes ces personnes je les
+connaissais auparavant. Quant aux autres, et Dieu sait qu'ils étaient
+quelques centaines, ils me fatiguèrent de leurs lettres et de leur
+empressement, mais j'ai refusé toute espèce de communication avec eux et
+je serais fier et heureux qu'ils voulussent bien partager sur ce point
+mes sentimens.
+
+FIN DE L'APPENDICE.
+
+
+
+
+ LE DÉFIGURÉ
+ TRANSFIGURÉ[loc21].
+
+ DRAME.
+
+[Note loc21: Cette traduction peut seule rendre l'espèce de jeu de mots
+du titre original: _The Deformed Transformed_.]
+
+
+
+AVERTISSEMENT.
+
+Cet ouvrage est fondé en partie sur un roman intitulé: _Les Trois
+Frères_, publié il y a quelques années, et qui déjà avait inspiré à M.G.
+Lewis son _Wood Demon_ (_Démon des bois_); et en partie sur le _Faust_
+de l'illustre Goëthe. On ne publie aujourd'hui que les deux premières
+parties de ce drame, et le chœur d'ouverture de la troisième. Peut-être
+donnera-t-on plus tard le reste.
+
+
+
+PERSONNAGES.
+
+INCONNU, ensuite CÉSAR.
+ARNOLD.
+BOURBON.
+PHILIBERT.
+CELLINI.
+BERTHE.
+OLIMPIE.
+Esprits, Soldats, Citoyens de Rome, Prêtres.
+Paysans, etc.
+
+
+ LE DÉFIGURÉ
+ TRANSFIGURÉ.
+
+
+
+
+ PREMIÈRE PARTIE.
+
+
+SCÈNE PREMIÈRE.
+
+(Une forêt.)
+
+Entrent ARNOLD et BERTHE, sa mère.
+
+
+BERTHE.
+
+Va-t'en, bossu!
+
+ARNOLD.
+
+Je suis né comme cela, mère!
+
+BERTHE.
+
+Va-t'en, incube! diable de nuit! avorton unique entre sept frères.
+
+ARNOLD.
+
+Avorton? que ne le suis-je! Je voudrais n'avoir jamais vu le jour!
+
+BERTHE.
+
+Je le voudrais aussi! mais puisque tu l'as reçu,--va-t'en, va-t'en, et
+fais de ton mieux. Tu as un dos fait pour porter sa charge; il est plus
+haut, sinon aussi large que celui des autres.
+
+ARNOLD.
+
+Oui, il _porte_ son fardeau;--mais mon cœur, ma mère, soutiendra-t-il ce
+dont vous le chargez? Je vous aime, ou du moins je vous ai aimée; il n'y
+a que vous, dans la nature, qui puissiez chérir un être tel que moi.
+Vous m'avez nourri; de grâce, ne me tuez pas.
+
+BERTHE.
+
+Oui, je t'ai nourri, parce que tu étais mon premier né; je ne savais si
+j'aurais jamais d'autre enfant que toi, caprice monstrueux de la nature.
+Mais, va-t'en, te dis-je, et ramasse du bois.
+
+ARNOLD.
+
+J'y consens; mais au moins, quand je vous le rapporterai, parlez-moi
+avec douceur. Je sais bien que mes frères sont aussi beaux, aussi forts,
+aussi libres que les animaux sauvages qu'ils poursuivent; mais ne me
+repoussez pas: n'avons-nous pas sucé le même lait?
+
+BERTHE.
+
+Oui, comme le hérisson qui vient à minuit téter la féconde mère du jeune
+taureau; et le lendemain, quand arrive la laitière, elle trouve les pis
+vides et desséchés. N'appelle pas frères, tes frères! ne m'appelle pas
+ta mère; si je t'ai mis au monde, je l'ai fait comme la poule insensée
+qui quelquefois, en couvant d'autres œufs que les siens, fait éclore des
+vipères. Ours mal léché! sors d'ici. (Berthe sort.)
+
+ARNOLD, seul.
+
+Oh! ma mère!--Elle s'en va, et il faut faire ce qu'elle me
+dit.--J'obéirai péniblement, mais sans me plaindre; que ne puis-je, en
+retour, espérer un seul mot de tendresse. Oh ciel! que ferai-je? (il se
+met à couper du bois: en le faisant, il se blesse la main.) Voilà mon
+travail fait pour aujourd'hui. Maudit soit le sang qui coule si fort de
+ma main; car il va me valoir au logis un surcroît de malédiction.--Et
+quel logis? Je n'ai pas de logis, pas de parens, pas d'amis; je suis
+fait autrement que les autres, et je ne suis admis ni à leurs jeux, ni à
+leurs plaisirs. Pourquoi donc me blessé-je comme eux? Oh! pourquoi
+chacune de ces gouttes, en tombant à terre, n'en fait-elle pas jaillir
+un serpent pour leur rendre tout le mal qu'ils me font? Pourquoi le
+diable, auquel ils me comparent, ne fait-il rien pour son image? Je
+partage sa forme, qu'il me donne donc sa puissance! Mais, sans doute,
+c'est parce que je n'ai pas son instinct; car un seul mot affectueux de
+celle qui m'a porté, me réconcilierait encore avec mon odieuse figure.
+Lavons ma blessure. (Il s'approche d'une fontaine et se baisse pour y
+plonger la main: tout d'un coup il s'arrête en tressaillant.) Ils ont
+raison; le miroir de la nature me montre tel qu'elle m'a fait. Non, je
+n'y regarderai plus; à peine si j'ose penser à ce qu'il m'a révélé.
+Hideuse créature que je suis! l'eau elle-même se moque de l'ombre de mes
+traits; on dirait qu'un démon est dans cette fontaine pour faire peur
+aux troupeaux qui voudraient s'y désaltérer. (Moment de silence.) Et je
+vivrai! fardeau insupportable à la terre, opprobre de celle même qui me
+donna la vie! Toi, qui coules si abondamment d'une égratignure, ô sang!
+laisse-moi voir si tu ne jaillirais pas plus largement encore, pour me
+délivrer enfin de la charge de mes maux sur la terre, en lui rendant les
+atômes qui forment mon horrible corps, en lui permettant d'en former
+tout reptile autre que moi-même, et un univers de nouveaux insectes.
+Voici le couteau! voyons s'il saura séparer de la création ce fruit
+d'une déplorable erreur de la nature, comme il arrache les vers,
+rejetons de la forêt. (Il pose le couteau à terre, la pointe levée.) Le
+voilà posé, et je puis me laisser tomber sur lui. Mais, pourtant, un
+regard encore sur cette belle journée, qui ne présente rien de laid que
+moi-même; sur le doux soleil, dont les rayons parviennent jusqu'à moi,
+mais en vain; et les oiseaux, quelle allégresse dans leurs chants!
+qu'ils continuent, je ne souhaite pas d'être pleuré; j'aime mieux
+qu'Arnold ait pour glas funéraire leurs plus joyeux accens; que les
+feuilles, en tombant, forment mon tombeau; que le murmure de la source
+voisine soit ma seule élégie. Et maintenant, couteau, puisses-tu ne pas
+fléchir plus que moi-même en recevant de toi la mort! (Il fait un
+mouvement pour se jeter sur le couteau; tout-à-coup ses yeux s'arrêtent
+sur la fontaine qui paraît en mouvement.) Que vois-je? la fontaine
+s'agite sans le souffle du vent! Mais les rides d'une source
+changeraient-elles ma résolution? Non, non. Cependant, elle s'agite
+encore! Les eaux frémissent, non par l'impulsion de l'air, mais par je
+ne sais quel pouvoir des régions internes. Qu'est-ce? une vapeur! elle
+est passée.
+
+(Un nuage sort de la fontaine; Arnold le regarde immobile d'étonnement.
+Le nuage se dissipe, et à sa place paraît un grand homme noir.)
+
+ARNOLD.
+
+Que voulez-vous? parlez,--esprit ou homme?
+
+INCONNU.
+
+Homme est l'un et l'autre; pourquoi dire autre chose?
+
+ARNOLD.
+
+Votre figure est celle d'un homme; et cependant vous êtes peut-être le
+diable.
+
+INCONNU.
+
+Tant d'hommes sont ce que l'on suppose ou appelle par ce nom: vous êtes
+libre de me mettre dans cette classe, sans faire trop d'injure à l'un ou
+à l'autre. Mais continuez, vous voulez vous tuer;--suivez votre dessein.
+
+ARNOLD.
+
+Vous m'avez troublé.
+
+INCONNU.
+
+Belle résolution que quelque chose peut jamais troubler! Si j'étais,
+comme vous le croyez, le diable, un instant de plus vous mettait, et
+pour toujours, par votre suicide, en mon pouvoir; et, pourtant, c'est ma
+venue qui vous sauve.
+
+ARNOLD.
+
+Je n'ai pas dit que vous étiez le démon, mais que votre approche
+semblait tenir de lui.
+
+INCONNU.
+
+À moins que vous n'ayez l'habitude de sa société (et vous ne semblez
+guère habitué à une aussi haute compagnie), vous ne pouvez pas dire
+comment il s'approche; et quant à sa figure, jetez les yeux sur cette
+fontaine, puis sur moi, et vous jugerez qui de nous deux ressemble le
+mieux aux pieds fourchus qui épouvantent l'imagination des imbécilles.
+
+ARNOLD.
+
+Pouvez-vous,--osez-vous me reprocher ma laideur originelle!
+
+INCONNU.
+
+Si je songeais à reprocher au buffle le pied fourchu que je te vois, ou
+au rapide dromadaire la sublime élévation qui couronne tes épaules, ces
+animaux se féliciteraient du compliment; et, pourtant, ces deux êtres
+sont plus agiles, plus vigoureux, plus durs au travail et à la peine que
+toi-même, et que tous les plus beaux et les plus hardis de ton espèce.
+Ta forme est très-naturelle; seulement, la nature s'est méprise en te
+prodiguant des avantages qui ne sont pas du domaine des autres hommes.
+
+ARNOLD.
+
+Donne-moi donc la vigueur des pieds du buffle quand il fait voler la
+poussière à la vue de son ennemi qui approche, ou donne-moi la longue et
+patiente douceur du dromadaire, ce vaisseau flottant dans les sables du
+désert,--et je supporterai tes diaboliques sarcasmes, avec la
+résignation d'un saint.
+
+INCONNU.
+
+Volontiers.
+
+ARNOLD, surpris.
+
+Tu le pourrais?
+
+INCONNU.
+
+Peut-être.--Voulez-vous quelque chose de plus?
+
+ARNOLD.
+
+Tu te moques de moi.
+
+INCONNU.
+
+Moi! non. Pourquoi rirais-je de celui dont tout le monde rit? ce serait,
+à mon avis, un pauvre plaisir. Pour te parler dans la langue des hommes
+(car tu ne saurais encore comprendre la mienne), le chasseur des bois ne
+suit pas le misérable lapin, il s'attache aux pas de l'ours, du loup ou
+du lion; il laisse le moindre gibier aux petits bourgeois qui quittent
+un seul jour dans l'année leurs foyers pour remplir leurs chaudrons
+domestiques de cette plate curée. Que la canaille s'acharne après toi;
+pour moi, je puis, à cette heure, me moquer d'un être au-dessus d'eux.
+
+ARNOLD.
+
+Ne perds donc pas ton tems auprès de moi: je ne te cherchais pas.
+
+INCONNU.
+
+Vos pensées ne me sont pas si étrangères. Ne me renvoyez pas. On ne me
+rappelle pas aisément quand on désire de moi quelque service.
+
+ARNOLD.
+
+Et que veux-tu faire pour moi?
+
+INCONNU.
+
+Changer, si vous voulez, de forme avec vous, puisque la vôtre vous
+désespère; ou bien vous donner toute autre figure que vous désirerez.
+
+ARNOLD.
+
+Oh! alors vous êtes vraiment le diable, car nul autre ne consentirait à
+prendre ainsi mes traits.
+
+INCONNU.
+
+Je te ferai voir les plus belles figures que le monde ait jamais
+portées, et je t'en laisserai le choix.
+
+ARNOLD.
+
+A quelles conditions?
+
+INCONNU.
+
+C'est une question. Il n'y a qu'un instant, pour ressembler aux autres
+hommes, vous auriez donné votre ame; et voilà que vous hésitez à prendre
+les traits des demi-dieux.
+
+ARNOLD.
+
+Non, je n'en veux pas. Je ne dois pas compromettre mon ame.
+
+INCONNU.
+
+Et quelle ame, digne de ce nom, voudrait demeurer dans une telle
+carcasse?
+
+ARNOLD.
+
+C'est une ame non désespérée, quelle que soit la triste enveloppe qui
+l'emprisonne. Mais désignez votre pacte; faut-il le signer avec du sang?
+
+INCONNU.
+
+Non pas, du vôtre même.
+
+ARNOLD.
+
+Et de qui donc?
+
+INCONNU.
+
+Nous en causerons plus tard. Mais je serai de bonne composition, car je
+vois en vous de grandes choses. Vous n'aurez d'autre lien que votre
+volonté, d'autre engagement que vos œuvres. Êtes-vous content?
+
+ARNOLD.
+
+Je te prends au mot.
+
+INCONNU.
+
+Eh bien! allons,--(l'inconnu s'approche de la fontaine, et se retournant
+vers Arnold,) quelques gouttes de votre sang.
+
+ARNOLD.
+
+Et pourquoi?
+
+INCONNU.
+
+Pour mêler au charme de cette eau, et en confirmer l'effet.
+
+ARNOLD, présentant son bras blessé.
+
+Prends-le tout.
+
+INCONNU.
+
+Non, pour l'instant quelques gouttes me suffisent. (Il met quelques
+gouttes du sang d'Arnold dans sa main et les jette dans la fontaine.)
+Ombre de beauté, ombre de puissance, rendez-vous à votre poste.--L'heure
+en est venue: que vos formes aimables et flexibles sortent du fond de
+cette source comme on voit le géant aux formes vaporeuses s'élancer des
+sommets de la montagne de Hartz[b1]. Venez telles que vous êtes, et que
+nos yeux puissent voir dans l'air le modèle, brillant comme l'Iris quand
+elle jette son croissant dans l'étendue, de la figure que je veux
+former;--tel est _son_ désir (désignant Arnold) et tel est mon
+commandement! Démons héroïques, démons qui prîtes autrefois le manteau
+du stoïcien et du sophiste, ou celui des conquérans qui respirèrent pour
+détruire, depuis l'enfant de la Macédoine jusqu'à tant d'innombrables
+Romains;--ombre de beauté, ombre de puissance! l'heure est venue, à
+votre devoir!
+
+(Divers fantômes sortent de l'ombre et passent successivement devant
+l'étranger et Arnold.)
+
+ARNOLD.
+
+Que vois-je?
+
+INCONNU.
+
+Le Romain aux yeux noirs et au nez d'aigle, qui ne connut jamais de
+vainqueur, et qui ne vit jamais de contrée qu'il ne soumît à Rome,
+tandis que Rome devenait sa proie et celle de tous les héritiers de son
+nom.
+
+ARNOLD.
+
+Ce fantôme est chauve, et je veux de la beauté; ne puis-je acquérir sa
+gloire sans me soustraire à ses défauts?
+
+INCONNU.
+
+Vous le voyez; son front était garni de plus de lauriers que de cheveux.
+Choisissez ou rejetez. Je ne puis que vous promettre ses traits; quant à
+sa gloire il faut long-tems l'ambitionner et combattre, pour mériter de
+l'obtenir.
+
+ARNOLD.
+
+Je veux aussi me battre, mais non pas comme une copie de César. Fais-le
+disparaître: son aspect peut être beau, mais il n'est pas de mon goût.
+
+INCONNU.
+
+Alors vous êtes bien plus difficile à séduire que la sœur de Caton, que
+la mère de Brutus, ou que Cléopâtre à seize ans, quand l'amour pénètre
+par les yeux, non moins que par le cœur. Mais soit! ombre, disparais!
+(Le fantôme de Jules César disparaît.)
+
+ARNOLD.
+
+Se peut-il que l'homme qui ébranla la terre disparaisse ainsi sans
+laisser la moindre trace!
+
+INCONNU.
+
+Vous vous trompez, sa substance a laissé derrière lui assez de tombeaux,
+assez de calamités et plus de gloire qu'il n'en fallait pour prolonger
+sa mémoire; quant à son ombre elle n'est rien de plus que la nôtre, si
+ce n'est quelques pouces et une verticale plus régulière. En voici une
+autre.
+
+(Un second fantôme passe.)
+
+ARNOLD.
+
+Quel est-il?
+
+INCONNU.
+
+C'était le plus beau et le plus brave des Athéniens. Regardez-le bien.
+
+ARNOLD.
+
+Il est en effet plus séduisant que l'autre. Que de beauté!
+
+INCONNU.
+
+Tel fut le fils de Clinias à la chevelure bouclée; veux-tu revêtir sa
+figure?
+
+ARNOLD.
+
+Que ne suis-je né avec elle! Mais puisque je puis choisir encore,
+passons outre.
+
+(L'ombre d'Alcibiade disparaît.)
+
+INCONNU.
+
+Tiens! regarde!
+
+ARNOLD.
+
+Comment! cette espèce de satyre, court, basané, au nez rompu, aux yeux
+ronds, aux larges narines et à la physionomie de Silène! cette jambe
+tortue et cette piteuse stature! j'aime mieux rester tel que je suis.
+
+INCONNU.
+
+Il était pourtant ce que la terre avait de beauté intellectuelle plus
+parfaite; c'était la vertu même personnifiée. Mais vous le rejetez.
+
+ARNOLD.
+
+Non pas, si ses traits pouvaient me douer de ce qui les faisait oublier.
+
+INCONNU.
+
+Je n'ai pas le pouvoir de le promettre; mais vous pouvez l'essayer et
+voir si les chances de vertus sont plus grandes sous un pareil masque
+que sous le vôtre.
+
+ARNOLD.
+
+Non, je ne suis pas né pour la philosophie, bien que tout en moi doive
+me faire une loi d'en user. Fais-le disparaître.
+
+INCONNU.
+
+Redeviens air, buveur de ciguë!
+
+(L'ombre de Socrate disparaît, une autre s'élève.)
+
+ARNOLD.
+
+Quel est maintenant ce front large et cette barbe frisée qui
+rappellerait le vigoureux aspect d'Hercule si ses yeux égrillards
+n'appartenaient plutôt à Bacchus qu'au triste vainqueur du monde
+infernal quand il repose appuyé sur sa massue et comme s'il
+réfléchissait à l'indignité de ceux pour qui il avait combattu?
+
+INCONNU.
+
+Mais tu vois celui qui par amour perdit l'ancien monde.
+
+ARNOLD.
+
+Je ne le blâmerais pas, moi, qui risque mon ame parce que je n'ai pas
+trouvé ce qu'il consentit à échanger contre l'empire de la terre.
+
+INCONNU.
+
+Eh bien! puisque vous semblez vous accorder si bien, vous allez prendre
+ses traits?
+
+ARNOLD.
+
+Non, comme vous me laissez le choix, je suis difficile; ne serait-ce que
+pour voir des héros que je n'aurais jamais contemplés qu'après ma mort,
+sur les rives du pâle fleuve de l'éternité.
+
+INCONNU.
+
+Disparais, triumvir, ta Cléopâtre t'attend.
+
+(L'ombre d'Antoine disparaît: une autre s'élève.)
+
+ARNOLD.
+
+Quel est celui-ci? il a le regard d'un demi-dieu, son teint est frais et
+coloré, ses cheveux d'or, et sa taille, si elle ne dépasse pas celle des
+mortels, a cependant une trace d'immortalité.--Quelque chose de brillant
+l'entoure et ne semble que l'émanation d'un éclat intérieur plus vif
+encore. Est-ce qu'il ne fut rien qu'un homme?
+
+INCONNU.
+
+Demande à la terre si elle conserve quelques atômes de lui, ou même de
+l'or bien autrement solide qui formait son urne.
+
+ARNOLD.
+
+Quelle était cette gloire du genre humain?
+
+INCONNU.
+
+La honte de la Grèce pendant la paix, son foudre pendant la
+guerre.--C'est Démétrius le Macédonien, et le preneur de villes.
+
+ARNOLD.
+
+Un autre.
+
+INCONNU, s'adressant à l'ombre.
+
+Retourne au giron de ta Lamia.
+
+(L'ombre de Démétrius Poliorcète disparaît: une autre s'élève.)
+
+INCONNU, poursuivant.
+
+Je vous en montrerai bien d'autres; ne craignez rien, mon cher bossu: si
+l'ombre de ceux qui existèrent ne sont pas de votre goût, j'animerai le
+marbre idéal jusqu'à ce que votre ame soit contente de sa nouvelle
+enveloppe.
+
+ARNOLD.
+
+Content! mon choix est arrêté.
+
+INCONNU.
+
+Je suis forcé de vous en faire mon compliment, c'est le divin enfant de
+la déesse des ondes, le fils chevelu de Pelée, aux tresses belles et
+blondes comme les vagues embaumées du riche Pactole, roulantes sur des
+sables d'or; vois comme elles sont nuancées de cristal et gracieusement
+ondulées par les vents, telles enfin qu'elles furent vouées au
+Sperchius! Contemple-le tout entier; c'est ainsi qu'il parut devant
+Polyxène en face de l'autel, les yeux remplis d'amour et fixés sur sa
+Troyenne fiancée. Quelques regrets de la mort d'Hector et des larmes de
+Priam se joignent à la vive passion que lui inspire la vierge aux
+regards baissés dont la jeune main tremble dans celle qui fit mourir son
+frère. Tel il parut dans le temple; regarde-le comme la Grèce regardait
+pour la dernière fois son plus illustre héros, l'instant avant que Paris
+tendît son arc.
+
+ARNOLD.
+
+Je le regarde comme si j'étais l'ame dont il va devenir la forme.
+
+INCONNU.
+
+Vous avez bien fait, la plus extrême laideur ne pouvait se troquer que
+contre la plus extrême beauté, s'il faut ajouter foi à ce proverbe des
+hommes, _que les extrêmes se touchent_.
+
+ARNOLD.
+
+Allons, hâte-toi! je suis impatient.
+
+INCONNU.
+
+Oui, comme une jeune beauté devant son miroir; tous deux vous vous
+figurez ce que vous n'êtes pas, et vous rêvez ce que vous devez être.
+
+ARNOLD.
+
+Faut-il donc attendre?
+
+INCONNU.
+
+Non, tu serais trop malheureux, mais un mot seulement: sa taille est de
+douze coudées; voudrais-tu donc dépasser si énormément celle des hommes
+de ton siècle et devenir un Titan? ou (pour parler en termes
+théologiques) un enfant d'Anak[b2]?
+
+ARNOLD.
+
+Pourquoi pas?
+
+INCONNU.
+
+Ambition glorieuse, je t'aime surtout dans les nains, un mortel de
+stature philistine aurait avec empressement troqué son corps de Goliath
+contre le petit David; mais toi, mon petit singe, tu préfères de
+beaucoup l'apparence d'un héros à sa gloire. Tes vœux seront accomplis
+s'ils sont tels que tu viens de les exprimer, et cependant tu aurais sur
+les hommes bien plus d'empire en te montrant à eux sous des formes plus
+rapprochées des leurs; tous vont se soulever contre toi comme pour
+chasser quelque mammouth nouvellement découvert; et leurs maudits
+engins, leurs couleuvrines et le reste entrouvriront l'armure de notre
+ami plus facilement que la flèche adultère n'atteignit le talon que
+Thétis oublia de baptiser dans le Styx.
+
+ARNOLD.
+
+Eh bien! qu'il en soit comme il te plaira.
+
+INCONNU.
+
+Tu seras beau comme l'objet que tu vois, fort comme il le fut, et--
+
+ARNOLD.
+
+Je ne demande pas sa valeur, les êtres difformes sont toujours assez
+téméraires, il est dans leur nature de surpasser les autres hommes du
+côté de l'ame et du cœur et de redevenir ainsi leurs égaux,--que dis-je,
+leurs supérieurs. Il y a dans leurs mouvemens irréguliers un aiguillon
+qui les pousse à faire ce que ne peuvent les autres et ce que pourtant
+ils sont également libres de faire, et c'est ainsi qu'ils savent
+balancer l'avarice d'une nature marâtre; c'est à force d'intrépidité
+qu'ils sollicitent les faveurs de la fortune et que souvent ils les
+obtiennent comme Timour, le Tartare boiteux.
+
+INCONNU.
+
+Bien dit! et sans doute tu vas conserver ta première forme. Il ne tient
+qu'à moi de dissiper cette ombre qui allait se transformer en chair pour
+rehausser une ame intrépide qui n'a pas besoin d'elle.
+
+ARNOLD.
+
+Si nul esprit ne m'avait offert la possibilité d'un changement, j'aurais
+fait de mon mieux pour m'ouvrir une carrière en dépit de l'odieuse
+difformité qui, semblable à une montagne, pesait mortellement sur moi. A
+la vue d'un homme plus heureux j'aurais toujours senti sur mon cœur
+comme sur mes épaules une masse de haine et de désespoir. J'aurais
+toujours contemplé, avec un soupir de douleur et non d'amour, la beauté,
+dans le sexe qui est le type de tout ce que nous connaissons ou rêvons
+de beau par de là le monde qu'il charme; bien que mon cœur fût tout
+amour, je n'aurais pas tenté de toucher celle qui n'aurait pu me payer
+de retour à la vue de cette odieuse enveloppe qui me condamne à la
+solitude. Bien plus j'aurais attendu la mort sans la désirer si ma mère
+ne m'avait pas repoussé de ses bras. La femelle de l'ours lèche ses
+petits pour les rendre moins difformes; ma mère n'avait pas l'espoir de
+me rendre moins laid, que ne m'exposa-t-elle comme les femmes de Sparte,
+avant que j'eusse le sentiment passionné de la vie? j'aurais été un
+morceau de terre de la vallée, plus heureux mille fois de n'être rien
+que tel que je suis. Mais enfin, bien que le plus laid, le plus humble
+et le plus abject des hommes, le courage aurait pu me rendre tel que
+tant d'autres héros d'une laideur comparable à la mienne. Vous m'avez vu
+maître de ma propre vie et désireux de la quitter; et celui qui peut
+mourir ainsi est le maître de tous ceux qui craignent la mort.
+
+INCONNU.
+
+Choisissez entre ce que vous fûtes et ce que vous pouvez être.
+
+ARNOLD.
+
+Mon choix est fait; vous avez ouvert une perspective plus brillante pour
+mes yeux et plus douce pour mon cœur. Dans ma forme actuelle, je puis
+être craint, admiré, chéri et respecté de tout l'univers, à l'exception
+de ceux de mon espèce, dont l'amour seul pouvait m'être précieux. J'ai
+le choix de plusieurs formes: je prends celle qui est devant mes yeux.
+Hâte-toi.
+
+INCONNU.
+
+Et moi, laquelle prendrai-je?
+
+ARNOLD.
+
+Sans doute, celui qui commande à toutes les formes choisira la plus
+noble, et quelque chose de supérieur, même à celle du fils de Pelée que
+nous venons de voir. Ce sera peut-être celle de son assassin, du beau
+Pâris, ou mieux encore du dieu des poètes, dont chaque membre sera déjà
+un modèle de poésie.
+
+INCONNU.
+
+Je me contenterai de moins, car j'aime trop le changement.
+
+ARNOLD.
+
+Votre figure est noire, mais non pas déplaisante.
+
+INCONNU.
+
+Si je voulais choisir, je me rendrais plus blanc; mais j'ai pour le noir
+un penchant.--Il est aussi décent, et de plus, la honte ne saurait le
+faire rougir, ou la crainte pâlir; mais voilà bien assez de tems que je
+le porte, et je vais le troquer avec votre figure.
+
+ARNOLD.
+
+Ma figure?
+
+INCONNU.
+
+Oui, vous changerez avec le fils de Thétis; moi, avec la progéniture de
+Berthe. Les goûts sont divers: vous avez le vôtre, j'ai le mien.
+
+ARNOLD.
+
+Allons, dépêchons!
+
+INCONNU.
+
+Nous y voici. (L'Inconnu prend un peu de terre, il la façonne sur le
+gazon; puis s'adressant au fantôme d'Achille.) Ombre charmante du fils
+de Thétis endormie sur le gazon qui recouvre l'antique Troie, je modèle
+ton image avec la terre rouge qui composa celle d'Adam[loc22], ainsi
+qu'avait fait le créateur dont je veux imiter les actions. Boule de
+terre, reçois la vie jusqu'à ce que la rose soit aussi fraîche sur tes
+joues qu'à l'instant où elle s'épanouit. Et vous, violette que je
+touche, prêtez à ses yeux votre nuance! Ondes éclairées du soleil,
+devenez pour lui des ruisseaux de sang; que ces boutons d'hyacinthe,
+devenus ses beaux et flottans cheveux, se répandent le long de ses
+tempes comme ils se balançaient dans l'air! qu'il ait pour cœur le
+marbre que je tire de ce roc; que sa voix soit comme le gazouillement
+des oiseaux sur ce chêne! que sa chair soit formée de cette terre
+délicate dans laquelle s'alongent les racines du lis et qui boit la
+rosée la plus pure! que ses jambes soient les plus légères, que son
+aspect soit le plus radieux que la terre ait pu jamais contempler!
+Élémens, approchez, mêlez-vous à ma voix, reconnaissez-moi pour votre
+maître! Rayons du soleil, animez cette exhalation de la terre! C'en est
+fait; il a pris son rang dans la création.
+
+[Note loc22: Adam signifie _terre rouge_, de laquelle le premier homme
+fut formé.
+
+(_Note de Lord Byron_.)]
+
+(Arnold tombe sans mouvement; son ame passe dans la figure d'Achille, le
+fantôme disparaît peu à peu à mesure que s'anime la figure pétrie de
+terré.)
+
+ARNOLD, dans sa nouvelle forme.
+
+J'aime, et je serai donc aimé! O vie! enfin je te sens! esprit de
+gloire!
+
+INCONNU.
+
+Arrêtez, que ferez-vous de votre première enveloppe, de cette horrible,
+sale et repoussante difformité qui naguère était vous?
+
+ARNOLD.
+
+Qu'importe! que les loups ou les oiseaux s'en emparent, s'ils le
+veulent.
+
+INCONNU.
+
+S'ils le font, s'ils n'ont pas de répugnance pour elle, vous direz
+ainsi-soit-il; vous féliciterez les champs d'en être purifiés.
+
+ARNOLD.
+
+Laissons-la, et ne songeons pas à ce qu'elle peut devenir.
+
+INCONNU.
+
+Voilà de la dureté, sinon de l'ingratitude. Quel qu'il soit, ce corps a
+soutenu long-tems votre ame.
+
+ARNOLD.
+
+Oui, de même que le fumier recélait la perle qui, maintenant montée sur
+or, brille entre les pierres précieuses.
+
+INCONNU.
+
+Mais si je donne une autre forme, il faut que ce soit comme par échange
+et non par l'effet d'un larcin. Ceux qui font des hommes sans
+l'intervention de la femme paient depuis long-tems une sorte de patente
+pour ce commerce, et ils ne se soucient pas d'employer la contrebande.
+Le diable peut prendre les hommes et non pas les faire, bien qu'il
+recueille le bénéfice d'une véritable fabrication humaine. Il faut donc
+trouver quelqu'un qui reprenne la figure que vous venez de quitter.
+
+ARNOLD.
+
+Et qui le voudra jamais?
+
+INCONNU.
+
+Je ne le sais pas, voilà pourquoi je me dévoue.
+
+ARNOLD.
+
+Vous?
+
+INCONNU.
+
+Je l'avais dit avant de vous revêtir de cette robe de beauté dont vous
+êtes si fier.
+
+ARNOLD.
+
+Il est vrai, la joie subite de ma métamorphose me fait tout oublier.
+
+INCONNU.
+
+Je serai dans quelques momens tel que vous étiez, et vous vous verrez
+toujours vous-même à vos côtés, et tel que votre ombre.
+
+ARNOLD.
+
+Je m'en passerais fort bien.
+
+INCONNU.
+
+Mais cela est impossible. Eh quoi! déjà vous frémissez tel que vous êtes
+en voyant ce que vous fûtes?
+
+ARNOLD.
+
+Il en sera ce que vous voudrez.
+
+INCONNU. Il étend sur la terre la première forme d'Arnold.
+
+Terre non morte, mais inanimée! nul homme ne voudrait te revêtir, et
+cependant un immortel ne songe pas à te dédaigner. Tu es terre, et pour
+l'esprit toute terre est d'un mérite égal. Feu! _sans_ lequel rien ne
+peut vivre; feu! _dans_ lequel cependant nul ne peut vivre excepté la
+fabuleuse Salamandre, ou les ames à jamais tourmentées qui implorent ce
+qui ne pardonne jamais, hurlent pour obtenir une goutte d'eau, et
+brûlent dans des flammes inextinguibles; feu! le seul élément où nul
+être ne conserve sa forme passagère, ni le poisson, ni le quadrupède, ni
+l'oiseau, ni le ver; feu! sauvegarde et meurtrier de l'homme; feu!
+enfant premier-né de la création et fatal instrument de la destruction
+quand le ciel aura rejeté la terre; feu! viens m'aider à renouveler la
+vie dans la forme que je contemple inerte et glacée: son retour à la vie
+dépend de nous deux; jette une faible étincelle,--et soudain il
+reprendra son premier mouvement, seulement c'est mon esprit qui
+l'animera.
+
+(Un feu follet s'élève à travers le bois et vient s'arrêter sur le front
+du cadavre. L'inconnu disparaît et le corps se lève.)
+
+ARNOLD.
+
+Oh! horrible!
+
+INCONNU, sous la figure d'Arnold.
+
+Comment, est-ce que tu trembles?
+
+ARNOLD.
+
+Non, ce n'est qu'un frissonnement. Où donc a fui le corps qui te portait
+tout à l'heure?
+
+INCONNU.
+
+Au royaume des ombres. Mais parcourons celui où nous sommes encore. Où
+veux-tu aller?
+
+ARNOLD.
+
+Faut-il que tu m'accompagnes?
+
+INCONNU.
+
+Et pourquoi non? Ceux qui valent mieux que toi ont plus mauvaise
+société.
+
+ARNOLD.
+
+Ceux qui valent mieux que moi!
+
+INCONNU.
+
+Oh! je le vois, votre nouvelle forme vous donne de l'orgueil; j'en suis
+ravi. Déjà de l'ingratitude? Admirable! c'est un plaisir de vous
+instruire.--C'est, dans un instant, deux métamorphoses; et voilà que
+déjà vous avez l'expérience des manières du monde. Mais supportez ma
+présence. En vérité, elle pourra vous être utile dans votre route.
+Maintenant, décidez; où porterons-nous nos pas?
+
+ARNOLD.
+
+Où se trouvera réuni le plus de monde: je veux voir comment il agit.
+
+INCONNU.
+
+C'est-à-dire où règnent la guerre et les femmes. Voyons! l'Espagne,
+l'Italie,--les nouvelles terres atlantiques,--l'Afrique et tous ses
+Maures. En vérité, il y a peu de choix: toutes les races sont maintenant
+et partout, comme à l'ordinaire, acharnées les unes contre les autres.
+
+ARNOLD.
+
+J'ai entendu dire des merveilles de Rome.
+
+INCONNU.
+
+Fort bon choix!--le meilleur que l'on puisse faire sur la terre depuis
+que Sodome n'est plus. Le champ est vaste; car le Franc, le Hun,
+l'Espagnol, descendant des antiques Vandales, se jouent en ce moment sur
+les brûlans rivages de ce jardin de l'univers.
+
+ARNOLD.
+
+Quelle sera notre manière de voyager?
+
+INCONNU.
+
+Nous prendrons de bons coursiers, comme des gens de distinction. Holà!
+mes chevaux! Jamais il n'en fut de meilleurs depuis ceux qui jetèrent
+dans le Pô Phaéton. Et nos pages aussi!
+
+(Deux pages entrent avec quatre chevaux noirs.)
+
+ARNOLD.
+
+Oh! la belle chose.
+
+INCONNU.
+
+C'est la plus noble race. Osez lui comparer celle de Barbarie ou vos
+Kochlani de l'Arabie.
+
+ARNOLD.
+
+Le flocon vaporeux qui s'échappe de leurs fiers naseaux embrase l'air
+lui-même; des jets de flamme, semblables à des essaims de vers luisans,
+se balancent autour de leur crinière, ainsi que par un rayon de soleil
+des insectes vulgaires entourent nos vulgaires coursiers.
+
+INCONNU.
+
+Montez, monseigneur; eux et moi nous sommes à votre service.
+
+ARNOLD.
+
+Et ces pages aux yeux noirs,--quels sont leurs noms?
+
+INCONNU.
+
+C'est vous qui les baptiserez.
+
+ARNOLD.
+
+Comment, dans l'eau sainte?
+
+INCONNU.
+
+Pourquoi pas? le plus grand pécheur est le saint le plus accompli.
+
+ARNOLD.
+
+Ils sont bien beaux; et certes ils ne peuvent être des diables.
+
+INCONNU.
+
+Qui en doute? Le diable est toujours hideux, et votre beauté n'a jamais
+rien de diabolique, n'est-ce pas?
+
+ARNOLD.
+
+Je nommerai Huon celui qui porte le cor doré et une figure si fraîche et
+si radieuse, car, il a le regard du charmant enfant perdu dans les bois,
+et qu'on n'a jamais retrouvé; quant à l'autre, plus brun et plus
+soucieux, qui ne sourit jamais, mais garde l'air sérieux et cependant
+calme de la nuit, il s'appellera Memnon, comme ce roi d'Égypte dont la
+statue rend une fois chaque jour un son harmonieux. Mais vous?
+
+INCONNU.
+
+J'ai dix mille noms, et deux fois autant d'attributs; mais puisque j'ai
+pris une forme humaine, je porterai un nom d'homme.
+
+ARNOLD.
+
+Et qui tiendra plus de l'homme que le corps lui-même, bien qu'il m'ait
+appartenu.
+
+INCONNU.
+
+Alors, appelez-moi César.
+
+ARNOLD.
+
+Comment! ce nom est le signe de l'empire, et il ne fut porté que par les
+maîtres du monde.
+
+INCONNU.
+
+C'est par cela même qu'il convient parfaitement au diable déguisé, tel
+du moins que vous me supposez: à moins pourtant que vous n'aimiez mieux
+me prendre pour le pape.
+
+ARNOLD.
+
+Va donc pour César. Pour moi je veux garder le simple nom d'Arnold.
+
+CÉSAR.
+
+Nous y ajouterons un titre:--le comte Arnold. Il n'a rien de
+disgracieux, et il fera un bon effet sur un billet doux.
+
+ARNOLD.
+
+Ou dans une proclamation devant un champ de bataille.
+
+CÉSAR, chantant.
+
+A cheval, à cheval! Mon coursier noir frappe la terre et dévore
+l'espace! Il n'est pas de jeune étalon de l'Arabie qui connaisse mieux
+celui qu'il doit porter. Plus léger à mesure qu'il s'élève davantage,
+les montagnes ne retarderont pas sa course: il ne bronchera pas dans les
+marais; il ne sera pas dépassé dans la plaine, l'onde ne le fera pas
+tomber; le bord d'un ruisseau ne le décidera pas à s'arrêter pour
+étancher sa soif. Dans l'arène, il ne perdra pas sa respiration; dans le
+combat, rien ne pourra le lasser; il traversera les pierres aiguës. Ni
+le tems, ni la fatigue ne pourront l'abattre. L'étable ne lui ôtera pas
+son ardeur; et toujours ses pieds rapides lutteront avec les ailes du
+griffon. Quoi de plus doux qu'un pareil voyage? A cheval, à cheval!
+Jamais l'écume ne blanchira le mors, jamais la poussière ne souillera
+les crins de nos noirs coursiers. Faut-il courir ou voler des Alpes au
+Caucase? dans un clin d'oeil nous aurons franchi l'espace qui les
+sépare.
+
+(Ils montent sur leurs chevaux et disparaissent.)
+
+
+SCÈNE II.
+
+(La scène représente un camp sous les murs de Rome.)
+
+ARNOLD et CÉSAR.
+
+
+CÉSAR.
+
+Nous voilà donc arrivés.
+
+ARNOLD.
+
+Oui; mais mes pieds ont foulé des cadavres: mes yeux sont encore pleins
+de sang.
+
+CÉSAR.
+
+Essuyez-les donc et voyez clair. Comment, n'êtes-vous pas un conquérant?
+N'êtes-vous pas le chevalier favori, le volontaire compagnon du vaillant
+Bourbon, jadis connétable de France, et qui bientôt sera maître d'une
+ville qui, sous les empereurs, était la maîtresse du monde ancien?
+
+ARNOLD.
+
+Comment, monde ancien? Est-ce qu'il y en a de nouveaux?
+
+CÉSAR.
+
+Oui, pour vous; vous éprouverez bientôt qu'il en existe, aux richesses
+et aux maladies que vous lui devrez; une moitié du globe donnera le
+titre de nouveau à l'autre moitié, parce que vous ne comprenez que le
+frivole et douteux rapport de vos yeux et de vos oreilles.
+
+ARNOLD.
+
+Et j'ajoute à ce rapport une foi complète.
+
+CÉSAR.
+
+A votre aise; vous lui devrez d'agréables erreurs, et cela vaut mieux
+qu'une vérité pénible.
+
+ARNOLD.
+
+Chien!
+
+CÉSAR.
+
+Homme!
+
+ARNOLD.
+
+Diable!
+
+CÉSAR.
+
+Votre humble et obéissant serviteur.
+
+ARNOLD.
+
+_Maître_, dirais-tu avec plus de raison; tu m'as traîné jusqu'ici à
+travers des tableaux de carnage et de débauche.
+
+CÉSAR.
+
+Où donc voudrais-tu être?
+
+ARNOLD.
+
+Oh! en paix.--Oui, en paix!
+
+CÉSAR.
+
+Et qui peut se flatter d'y être? Depuis l'étoile jusqu'au ver rampant,
+la vie est partout en mouvement, et la commotion est encore le dernier
+signe de la vie. La planète tourne jusqu'à ce qu'elle devienne comète,
+et que dans sa course vagabonde elle hâte la destruction des autres
+planètes. L'humble ver poursuit sa vie rampante aux dépens de
+l'existence d'autres objets: mais comme eux, il faut qu'il vive et qu'il
+meure esclave de celui qui l'a créé pour vivre et mourir. Il vous faut
+obéir au maître de toute chose, à l'invariable nécessité: contre ses
+arrêts, la révolte ne réussit pas.
+
+ARNOLD.
+
+Mais quand elle vient à réussir?
+
+CÉSAR.
+
+Ce n'est plus la révolte.
+
+ARNOLD.
+
+L'emportera-t-elle aujourd'hui?
+
+CÉSAR.
+
+Le Bourbon a donné des ordres pour l'assaut; au rayon du jour on sera à
+l'ouvrage.
+
+ARNOLD.
+
+Hélas! et la ville succombera-t-elle? Je vois la demeure gigantesque du
+vrai Dieu; je vois Saint-Pierre, son fidèle serviteur, élancer son dôme
+dans le firmament où le Christ monta lui-même en laissant sur la terre
+un gage de bonheur et de gloire dans le sang qu'il avait répandu sur une
+croix (instrument de torture pour lui, Dieu et fils de Dieu, mais unique
+consolation des faibles mortels).
+
+CÉSAR.
+
+Il est là et il y sera.
+
+ARNOLD.
+
+Quoi?
+
+CÉSAR.
+
+Le crucifix et une foule d'autels qui resplendissent dans des lieux
+moins élevés: il y a encore çà et là sur les murailles des couleuvrines
+et des arquebuses; et que n'y voit-on pas, excepté les hommes qui y
+mettent le feu pour tuer d'autres hommes?
+
+ARNOLD.
+
+En serait-il donc fait de ces colonnades presque divines? de ces
+pilastres soutenant des murailles indestructibles? du théâtre où
+s'asseyaient les empereurs et leurs sujets (des sujets _romains_) pour y
+contempler le combat des rois du désert et des forêts; quand le lion et
+l'indomptable sanglier venaient joûter dans l'arène, pour y remplacer
+les hommes qui de tous côtés étaient soumis à la ville éternelle; alors
+que les bois payaient leur tribut d'existence à ces amphithéâtres et se
+réunissaient aux citoyens de la Dacie pour contribuer par leur trépas à
+l'amusement d'une minute, et pour arracher enfin à leurs bourreaux cette
+exclamation: _un autre, quelqu'autre gladiateur_?
+
+CÉSAR.
+
+De quoi voulez-vous parler? de la ville ou de l'amphithéâtre; d'une
+église, ou de toutes? car vous confondez toutes ces choses et vous me
+confondez moi-même.
+
+ARNOLD.
+
+Demain avec le chant du coq sonnera l'assaut.
+
+CÉSAR.
+
+Qui, s'il finit avec le premier accent du rossignol du soir, offrira
+quelque chose d'inoui dans les annales des grands siéges: car les hommes
+ne saisissent guère leurs proies qu'après de longues peines.
+
+ARNOLD.
+
+Le soleil s'avance avec autant de calme et peut-être plus beau qu'il ne
+se montra sur Rome, le jour que Rémus franchit son mur.
+
+CÉSAR.
+
+Je l'ai vu en ce moment.
+
+ARNOLD.
+
+Vous?
+
+CÉSAR.
+
+Oui, monsieur, vous oubliez que je suis un esprit, ou que du moins je
+l'étais avant de prendre votre corps abandonné et d'avilir mon nom. A
+présent je suis César et bossu. Eh bien! le premier des Césars était une
+tête chauve, et ses lauriers lui plaisaient bien mieux comme perruque
+(ainsi le dit l'histoire), que comme signe de gloire. Ainsi va le monde,
+mais nous n'en serons pas moins joyeux. J'ai donc vu tel que je suis
+votre Romulus tuer son propre frère, fruit jumeau des mêmes entrailles;
+et pourquoi? parce qu'il franchit un fossé (car alors il n'y avait pas
+de murs autour de Rome aujourd'hui si orgueilleuse). Ainsi le premier
+ciment de Rome fut le sang d'un frère, et quand le sang de ses enfans
+coulerait en flots assez larges pour donner la teinte la plus rouge aux
+jaunes ondes du Tibre, ce ne serait rien encore auprès des torrens de
+sang que les avides descendans du fratricide ont fait couler sur la
+terre pendant tant de siècles.
+
+ARNOLD.
+
+Mais que peut-on reprocher aux arrière-petits-fils de Romulus, eux qui
+vécurent dans la paix du ciel et dans les retraites de la piété?
+
+CÉSAR.
+
+Et qu'avaient-ils fait, ceux que les anciens Romains
+exterminèrent?--Mais écoutons.
+
+ARNOLD.
+
+Ce sont des soldats: ils chantent une ronde insouciante, à la veille de
+tant de trépas, du leur peut-être.
+
+CÉSAR.
+
+Et pourquoi ne chanteraient-ils pas aussi bien que des cygnes? Ceux-ci
+du moins sont noirs; on n'en peut douter[loc23].
+
+[Note loc23: L'armure de fer dont les soldats étaient couverts les
+faisait paraître noirs de la tête aux pieds. César fait ici allusion à
+ce vers de Juvénal devenu proverbe:
+
+ _Rara avis in terris, nigroque similluna cycno._]
+
+ARNOLD.
+
+Vous êtes savant, je m'en aperçois.
+
+CÉSAR.
+
+Oui, je connais ma grammaire. Je fus élevé pour être moine: j'étais
+autrefois versé dans la connaissance des lettres étrusques, aujourd'hui
+oubliées, et--si je voulais me rappeler--j'expliquerais leurs
+hiéroglyphes plus clairement que votre alphabet.
+
+ARNOLD.
+
+Et que ne le faites-vous?
+
+CÉSAR.
+
+Il me convient mieux de résoudre en hiéroglyphes votre alphabet; et
+j'imite en cela vos hommes d'état, vos prophètes, prêtres, docteurs,
+alchimistes, philosophes et tant d'autres qui, sans avoir besoin d'une
+nouvelle confusion des langues, ont édifié plus de Babels que les
+bégayans maçons sortis de la fange du déluge, quand ils renoncèrent à
+leur œuvre et se dispersèrent. Et pourquoi? pourquoi, je vous prie?
+parce que nul d'entre eux ne comprenait plus son voisin. Ils sont bien
+plus sages aujourd'hui! La déraison, le non-sens n'est plus capable de
+les diviser: le _non-sens_! c'est leur compagnon fidèle, leur
+Shibboleth, leur Koran, leur Talmud; leur talisman cabalistique! c'est
+l'excellente base sur laquelle ils aiment le mieux bâtir--
+
+ARNOLD l'interrompant.
+
+Oh! railleur éternel! silence! Comme la voix rauque des soldats se
+transforme, dans le lointain, en un chant solennel et sublime! Écoutons!
+
+CÉSAR.
+
+Oui, autrefois j'ai entendu les anges chanter.
+
+ARNOLD.
+
+Et les démons hurler.
+
+CÉSAR.
+
+De concert avec les hommes. Mais écoutons. J'aime tous les genres de
+musique.
+
+CHOEUR DES SOLDATS.
+
+Les bandes noires ont franchi les Alpes et leurs monceaux de neiges.
+Bourbon, le ravisseur, les conduit; ils ont passé le large fleuve du Pô.
+Nous avons battu tous nos ennemis, nous avons fait prisonnier un roi,
+nous n'avons tourné le dos à personne; nous avons donc bien le droit de
+chanter. A jamais, vive à jamais Bourbon! quoique sans un sou vaillant,
+nous ne montrerons que plus d'ardeur à escalader ces vieilles murailles.
+Guidés par Bourbon, nous allons au point du jour entourer les portes,
+les briser ou tomber sur elles. En montant tous d'un pied ferme sur
+l'échelle, nous pousserons des cris de joie; la mort seule restera
+muette. Guidés par Bourbon, nous monterons sur les murs de la vieille
+Rome: et qui pourrait alors calculer la dépouille de chaque maison? En
+avant, en avant, guidés par les lis! et tombent les clefs du tremblant
+pontife! Nous nous reposerons à notre aise dans la vieille Rome aux sept
+montagnes: ses rues seront ensanglantées, son Tibre prendra la couleur
+rouge, et ses temples sonores répéteront le bruit de notre marche. C'est
+Bourbon, c'est Bourbon, c'est Bourbon qui nous protége! c'est avec nos
+chants que nous battrons la charge! Le feu en avant, l'Espagne pour
+avant-garde, puis viendront nos divers compagnons: près de l'Espagnol
+retentiront les tambours de la Germanie, et la pointe des lances
+italiennes sera couchée sur le sein de leur patrie. Pour nous, notre
+chef vient de la France, il a fait la guerre à son frère. C'est Bourbon,
+oui c'est Bourbon, sans feu ni lieu, c'est Bourbon qui va nous conduire
+au sac de Rome[b3].
+
+CÉSAR.
+
+Voilà un chant dont les assiégés, il me semble, doivent peu s'effrayer.
+
+ARNOLD.
+
+Sans doute, si nos soldats sont fidèles aux paroles du chœur. Mais voici
+le général entouré de ses chefs et de ses confidens. Généreux rebelle!
+
+(Le connétable de Bourbon entre avec les siens, etc., etc.)
+
+PHILIBERT.
+
+Comment donc, noble prince, vous n'êtes pas content?
+
+BOURBON.
+
+Pourquoi le serais-je?
+
+PHILIBERT.
+
+La plupart des hommes le seraient à la veille d'une conquête telle que
+celle qui se prépare.
+
+BOURBON.
+
+Si ma sécurité était complète!
+
+PHILIBERT.
+
+Ne doutez pas des soldats; les murs seraient de diamant qu'ils sauraient
+bien les briser. La meilleure artillerie c'est la faim.
+
+BOURBON.
+
+Ma plus faible crainte est de les voir échouer. Comment, comment
+seraient-ils repoussés, avec Bourbon pour leur chef, et pour aiguillon
+leur violent appétit?--Ces vieux murs seraient des montagnes, et ceux
+qui les gardent les anciens dieux de la fable, que je ne craindrais rien
+de mes Titans;--mais aujourd'hui--
+
+PHILIBERT.
+
+Eh bien! ce sont des hommes qui se battent contre des hommes.
+
+BOURBON.
+
+Sans doute, mais ces murs ont vu autrefois des siècles merveilleux! Ils
+ont enfanté des grandes ames; la terre ancienne et l'ombre vivante de
+l'impérieuse Rome est peuplée de ces nobles guerriers; je crois les voir
+marcher le long des remparts de la cité éternelle, et m'adjurer par leur
+sang glorieux, avec leurs mains privées de vie, de ne pas les approcher.
+
+PHILIBERT.
+
+N'y songez pas! Voudriez-vous fuir devant des fantastiques menaces de
+fantômes?
+
+BOURBON.
+
+Ils ne me menacent pas: j'affronterais, il me semble, la menace d'un
+Seylla; mais ils rapprochent et lèvent, puis laissent retomber leurs
+mains glacées; et leurs visages maigres, leurs regards d'aspics
+fascinent les miens. Regardez là!
+
+PHILIBERT.
+
+Je vois des créneaux élevés.
+
+BOURBON.
+
+Et là?
+
+PHILIBERT.
+
+Pas même une garde en perspective; ils se tiennent à l'écart derrière
+les parapets, à l'abri des balles de nos lansquenets qui pourraient les
+atteindre dans le crépuscule.
+
+BOURBON.
+
+En vérité vous êtes aveugle.
+
+PHILIBERT.
+
+Pour ne rien voir au-delà de ce qui est visible.
+
+BOURBON.
+
+Un millier d'années ont envoyé tous leurs grands capitaines sur ces
+murs;--le dernier Caton s'y trouve déchirant ses entrailles plutôt que
+de survivre à la liberté du pays que je veux enchaîner; et le premier
+César, en habit de triomphateur, court de créneaux en créneaux.
+
+PHILIBERT.
+
+Faites donc la conquête des murs pour lesquels il fit tant d'exploits,
+et vous serez plus grand que lui.
+
+BOURBON.
+
+Vous dites vrai, je le ferai ou j'y perdrai la vie.
+
+PHILIBERT.
+
+Vous ne le pouvez pas; mourir dans une telle entreprise, c'est moins la
+mort que l'aurore d'un jour éternel.
+
+(Le comte Arnold et César s'avancent.)
+
+CÉSAR.
+
+Ceux qui ne sont que des hommes, ne peuvent-ils donc supporter l'ardeur
+brûlante de cette gloire, objet de leur ambition?
+
+BOURBON.
+
+Ah! salut au sardonique bossu! salut à son maître, l'astre de beauté de
+notre armée, le vaillant aussi bien que le beau, le généreux comme
+l'aimable!
+
+Avant la prochaine matinée nous saurons vous trouver de l'ouvrage à tous
+deux.
+
+CÉSAR.
+
+Avec la permission de votre altesse vous n'en trouverez pas moins pour
+vous-même.
+
+BOURBON.
+
+Et dans ce cas, petit bossu, je ne serai pas le dernier à mon poste.
+
+CÉSAR.
+
+Bossu! vous pouvez le dire; car, en votre qualité de général, placé sur
+les derrières de l'armée, vous avez pu voir mon dos; mais, quant à vos
+ennemis, ils ne le connaissent pas encore.
+
+BOURBON.
+
+Voilà, je l'avoue, une bonne repartie; je l'avais provoquée.--Quoi qu'il
+en soit, la poitrine de Bourbon fut et sera toujours aussi avancée en
+face du danger que la vôtre, quand vous seriez le diable.
+
+CÉSAR.
+
+Oh! si je l'étais, je me serais bien gardé de venir ici.
+
+PHILIBERT.
+
+Pourquoi donc?
+
+CÉSAR.
+
+C'est que la moitié de vos bandes valeureuses ne tardera guère à se
+donner hardiment à lui, et que l'autre moitié lui sera dépêchée plus
+promptement encore et avec autant de certitude.
+
+BOURBON.
+
+Arnold, votre vilain ami est aussi serpent dans ses paroles que dans ses
+actions.
+
+CÉSAR.
+
+Votre altesse ne me rend pas justice. Le premier serpent était un
+flatteur, et je ne le suis pas; quant à mes actions, je ne pique
+qu'après avoir été piqué.
+
+BOURBON.
+
+Vous êtes brave, et cela me suffirait; vous avez la parole aiguë et
+l'action prompte, c'est encore mieux. Je ne suis pas seulement un
+soldat, mais encore le camarade des soldats.
+
+CÉSAR.
+
+Altesse, c'est une mauvaise compagnie, plus mauvaise même pour amis que
+pour ennemis; attendu qu'avec les premiers les relations sont plus
+durables.
+
+PHILIBERT.
+
+Eh bien! drôle, tu deviens insolent au-delà du privilége d'un bouffon.
+
+CÉSAR.
+
+Véridique, voulez-vous dire. Et bien je mentirai:--la chose est aussi
+facile; et vous allez me louer, car je vous déclare un héros.
+
+BOURBON.
+
+Laissez-le, Philibert: il est brave, et toujours, avec cette face
+hideuse et la montagne de ses épaules, on l'a vu le premier au feu et
+sur le champ de bataille. Il supporte patiemment la faim; et, quant à sa
+langue, notre camp jouit d'une parfaite licence. Et pour moi, j'aime
+mieux l'aiguillon pénétrant d'un spirituel railleur que les imprécations
+lourdes et grossières d'un esclave affamé, mécontent et désespéré, qui
+reste sourd à tout autre argument qu'une table bien garnie, du vin, du
+sommeil, et quelques maravédis qu'il prend pour une véritable richesse.
+
+CÉSAR.
+
+Il serait à désirer que les princes de la terre n'en demandassent pas
+davantage.
+
+BOURBON.
+
+Allons, silence!
+
+CÉSAR.
+
+Oui, mais non pas inaction; usez vous-même de paroles, vous en avez peu
+à dire.
+
+PHILIBERT.
+
+Que prétend cet effronté bavard?
+
+CÉSAR.
+
+Bavarder, comme tant d'autres prophètes[b4].
+
+BOURBON.
+
+Aussi, Philibert, pourquoi le vexer? N'avez-vous rien de mieux à penser?
+Arnold! demain je donne l'assaut.
+
+ARNOLD.
+
+Je le savais déjà, monseigneur.
+
+BOURBON.
+
+Et vous me suivrez?
+
+ARNOLD.
+
+Oui, puisqu'il m'est défendu de conduire.
+
+BOURBON.
+
+Il est nécessaire, pour donner toute l'intrépidité possible à notre
+armée épuisée, que son chef mette le premier le pied sur le premier
+degré de l'échelle la plus avancée.
+
+CÉSAR.
+
+Et sur le dernier; espérons-le du moins. A ce prix, il obtiendra la
+récompense de ses efforts.
+
+BOURBON.
+
+Demain, la première capitale du monde peut être à nous. A travers toutes
+les révolutions, la ville aux sept montagnes a retenu sur les autres
+peuples son empire; les Césars n'ont cédé qu'à Alaric, et les Alarics ne
+cédèrent qu'aux pontifes: mais Romains, Goths ou pontifes, tous furent
+également les maîtres du monde. Civilisés, barbares ou sacrés; les murs
+de Romulus n'ont pas cessé d'être le cirque d'un empire. Eh bien! leur
+tour est passé, le nôtre est venu; espérons que nous saurons aussi bien
+combattre et mieux gouverner qu'eux.
+
+CÉSAR.
+
+Certainement; les camps sont l'école des vertus civiles. Et que
+prétendez-vous faire de Rome?
+
+BOURBON.
+
+Ce qu'elle fut jadis[b5].
+
+CÉSAR.
+
+Au tems d'Alaric?
+
+BOURBON.
+
+Non, vil esclave! au tems du premier César dont vous portez le nom comme
+tant de dogues.
+
+CÉSAR.
+
+Et de rois. C'est un beau nom pour tous les animaux de chasse.
+
+BOURBON.
+
+Il y a vraiment un démon dans cette langue amère et sanglante. Ne
+seras-tu jamais sérieux?
+
+CÉSAR.
+
+Jamais, la veille d'une bataille: ce ne serait pas être bon soldat. Que
+le général soit pensif, à la bonne heure; nous autres aventuriers, nous
+devons redoubler d'enjouement. Et pourquoi nous attrister? Notre déité
+tutélaire, sous la forme du général, veille pour nous. Loin des camps la
+réflexion! Si les soldats songeaient à en faire, vous pourriez bien
+tenter seul d'entrouvrir ces murailles.
+
+BOURBON.
+
+Raillez à votre aise, c'est du moins un avantage en vous que vous ne
+vous en battez pas plus mal.
+
+CÉSAR.
+
+Merci de la liberté! Aussi bien, c'est la seule paie que j'ai reçue au
+service de votre altesse.
+
+BOURBON.
+
+Eh bien! monsieur, demain vous pouvez vous payer de vos mains. Regardez
+ces tours; elles renferment nos trésors. Mais, Philibert, il faut tenir
+un conseil. Arnold, nous y désirons votre présence.
+
+ARNOLD.
+
+Prince, au conseil comme en campagne, vous pouvez compter sur moi.
+
+BOURBON.
+
+Nous nous en félicitons doublement. Au point du jour vous remplirez un
+poste de confiance.
+
+CÉSAR.
+
+Et moi?
+
+BOURBON.
+
+Vous courrez avec Bourbon après la gloire. Bon soir.
+
+ARNOLD, à César.
+
+Prépare pour l'assaut notre armure, et va m'attendre dans ma tente.
+
+(Sortent Bourbon, Arnold, Philibert, etc.)
+
+CÉSAR, seul.
+
+Dans ta tente! crois-tu m'échapper, parce que tu ne me verras plus? Ou
+penses-tu que le hideux étui qui contenait ton principe de vie soit pour
+moi autre chose qu'un masque? Voilà donc les hommes! les héros! les
+chefs! la fleur des bâtards d'Adam! Telle est la conséquence de la
+faculté de penser, accordée à la matière, substance indocile, méditant
+dans la confusion, agissant de même, en un mot, toujours retombant dans
+son élément primitif. Fort bien; je vais jouer avec ces pauvres
+marionnettes: c'est du moins, pour un esprit comme moi, le passe-tems
+d'une heure ennuyeuse. Quand je serai las, j'ai affaire dans les
+étoiles, que ces pauvres créatures imaginent faites pour leurs beaux
+yeux. Ce serait un bon tour d'en faire éclater une au milieu d'eux, et
+de mettre ainsi le feu sur et sous leur nichée. Comme alors on verrait
+toutes ces fourmis s'agiter sur le sol brûlant, et tout à coup cessant
+de mutuellement s'égorger, se réunir pour la première fois dans une
+oraison universelle! Ah! ah! ah!
+
+(Il éclate de rire, et s'éloigne.)
+
+FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE.
+
+
+
+
+ DEUXIÈME PARTIE.
+
+
+SCÈNE PREMIÈRE.
+
+(La scène est devant les murs de Rome. Assaut. L'armée est en mouvement
+avec des échelles pour franchir les murailles. Bourbon s'avance le
+premier, avec une écharpe blanche sur son armure[b6].)
+
+
+CHOEUR D'ESPRITS dans les airs.
+
+I.
+
+Voici le matin; mais il est sombre et couvert. Où fuit la silencieuse
+alouette? Où s'est retiré le soleil nébuleux? Est-ce bien là le jour? Le
+regard de la nature semble planer avec tristesse sur la cité noble et
+sacrée; mais au dehors frémit un tocsin qui doit émouvoir les saints
+renfermés dans l'enceinte, et ranimer les cendres héroïques éparses
+autour des jaunes ondes du Tibre. Réveille-toi, génie des sept
+montagnes, avant que tes bases ne soient ébranlées!
+
+II.
+
+Entendez-vous le bruit pressé des pas? Mars conduit chaque ébranlement!
+Les pieds se meuvent d'un commun accord comme les marées sous
+l'influence lunaire. Ils courent à la mort avec la régularité des eaux
+roulantes, alors que les vagues, s'élevant au-dessus des puissantes
+digues sans que leur ordre soit troublé, viennent se briser les unes
+après les autres. Entendez-vous le froissement des armures? Baissez vos
+regards sur chaque guerrier; comme son œil ardent menace ces remparts!
+Considérez chacun des degrés de chaque échelle, semblable aux raies qui
+sillonnent le corps d'une sinistre couleuvre.
+
+III.
+
+Considérez ces murs, hérissés sans intervalle de redoutables défenses.
+Tout à l'entour, de loin et de près, s'entrouvre la noire bouche des
+canons; brille le fer des lances, brûlent des mèches, se chargent les
+mousquets, et le tout pour vomir bientôt la mort. Tous les vieux
+instrumens de carnage, réunis à ce que l'industrie des hommes a
+nouvellement découvert, sont ici disposés comme un innombrable troupeau
+de sauterelles. Ombre de Rémus! ce jour sera terrible comme celui du
+crime de ton frère. Les chrétiens viennent combattre contre le temple du
+Christ: lui faudra-t-il subir la même destinée que toi?
+
+IV.
+
+Près,--près, plus près encore! Tel le tremblement de terre ébranle les
+montagnes, d'abord par une secousse légère et sourde comme les premiers
+sillonnemens de l'onde; ensuite avec un fracas terrible et prolongé,
+jusqu'à ce que les rochers soient réduits en poussière; ainsi se
+précipite en avant l'armée! Illustres guerriers, héros dont le renom vit
+encore; ombres éternelles, premières fleurs des sanglantes, prairies qui
+entourent Rome, Rome la mère d'un peuple unique! ne sortirez-vous pas de
+votre assoupissement, quand les nations, dans leurs querelles, vont
+traîner la charrue sur vos lauriers! Mais vous qui avez pleuré sur le
+bûcher de Carthage, ne versez pas de larmes; applaudissez! Rome pleure à
+son tour[loc24].
+
+[Note loc24: On dit que Scipion, le second Africain, répéta un vers
+d'Homère et pleura sur l'embrasement de Carthage. Il eût mieux fait de
+lui accorder une capitulation.
+
+(_Note de Lord Byron_.)]
+
+V.
+
+En avant se précipitent les nations diverses! La famine depuis long-tems
+remplace leurs denrées; la haine et la faim dans le cœur, ils se
+poussent devers les murailles comme une troupe de loups, et plus
+terribles encore. Ah! ville de gloire, vas-tu donc devenir un objet de
+pitié! Il faut tous, Romains, combattre comme vos pères! Comparé aux
+noirs bandits de Bourbon, Alaric était un vainqueur miséricordieux.
+Lève-toi, cité éternelle! lève-toi! Porte de tes mains, la flamme sous
+tes portiques, plutôt que de laisser ces infâmes ennemis souiller de
+leur présence le dernier de tes foyers.
+
+VI.
+
+Oh! voyez-vous ce spectre ensanglanté! Pour les fils d'Ilion, il n'est
+plus d'Hector; les enfans de Priam aimaient leur frère; et le fondateur
+de Rome méconnut sa mère, quand, par un crime que rien ne dut expier, il
+plongea le fer dans le cœur de son frère jumeau. Voyez l'ombre
+gigantesque se prolonger haute et large sur les remparts! Quand il
+traversa pour la première fois tes fossés, tu entrevis, ô Rome
+naissante, le jour de ta ruine. Vainement aujourd'hui t'éleverais-tu
+dans les airs à l'égal de Babel, tu n'arrêterais pas ses pas; et du haut
+de ton plus superbe dôme, voici déjà Rémus qui réclame de toi vengeance.
+
+VII.
+
+Voilà qu'ils te franchissent dans leur fureur, merveille du monde! Le
+feu, la fumée, la clameur infernale t'environnent! la mort se fait jour
+à travers et sous tes murs. Le fer commence à froisser un autre fer;
+plus bas l'échelle gémit, étincelante sous une charge d'acier qui
+s'écroule à ses pieds au milieu de mille blasphêmes. De rechef, chaque
+guerrier immolé est soudain remplacé par un autre; le sang mélangé de
+l'Europe abreuve tes fossés. Tes murs peuvent s'écrouler, ô Rome, mais
+tes champs doivent se réjouir de l'engrais qu'on leur prodigue. Mais
+hélas! ô Rome, tes foyers!--silence! En proie même à tant d'angoisses,
+tu combats encore comme jadis tu avais coutume de vaincre.
+
+VIII.
+
+Pénates antiques, un effort de plus! n'abandonnez pas à la cruelle Até
+vos fumans foyers. Un effort de plus, ombres de héros! ne cédez pas
+ainsi à des Nérons étrangers. L'impie qui tua sa mère et répandit le
+sang de Rome était du moins votre concitoyen; c'était un Romain qui
+donnait aux Romains des fers,--et Brennus ne put vous livrer à ses
+barbares.--Encore un effort, ames des saints et des martyrs: levez-vous!
+vos titres sont les plus respectables. Puissantes divinités, voilà vos
+temples écroulés et toujours imposans, même dans leurs débris.
+Fondateurs glorieux de ces autels du Christ et de la vérité, frappez
+ceux qui vous menacent. Tibre, que tes torrens attestent l'horreur dont
+la nature même est saisie. Que chaque cœur entr'ouvert, mais palpitant
+encore, se retourne comme le lion mortellement frappé. Rome! sois
+convertie en une tombe immense; mais sois jusqu'au dernier moment la
+Rome des Romains!
+
+(Bourbon, Arnold, César et autres arrivent au pied du mur. Arnold se
+dispose à planter son échelle.)
+
+BOURBON.
+
+Arrêtez, Arnold, je suis devant.
+
+ARNOLD.
+
+Non pas, monseigneur.
+
+BOURBON.
+
+Arrêtez, monsieur, je l'exige. Suivez-moi! Je suis fier d'un tel
+compagnon; mais je ne veux pas ici de guide. (Il plante son échelle et
+commence à monter.) Allons, mes enfans, en avant! (Il est frappé et
+tombe.)
+
+CÉSAR.
+
+Et de lui!
+
+ARNOLD.
+
+Puissances éternelles! comment soutenir le courage de l'armée?--Mais
+vengeance! vengeance!
+
+BOURBON.
+
+Ce n'est rien. Donnez-moi votre main. (Il prend la main d'Arnold et se
+relève; mais en mettant le pied sur l'échelle il retombe encore.)
+Arnold, je suis perdu. Cachez mon sort,--tout ira bien;--mais cachez-le;
+jetez mon manteau sur ce qui sera dans peu de la poussière; il ne faut
+pas que les soldats voient cela[b7].
+
+ARNOLD.
+
+Il faut vous emporter; j'ai besoin de l'aide de--
+
+BOURBON.
+
+Non, mon brave ami, la mort plane sur moi. Mais une vie! qu'est-ce que
+cela? L'ame de Bourbon vous guidera encore; ayez soin seulement de leur
+laisser ignorer que je ne sois plus qu'un cadavre; et quand ils n'auront
+plus d'ennemis devant eux, vous ferez ce qu'il vous plaira.
+
+CÉSAR.
+
+Votre altesse ne voudrait-elle pas baiser la croix? Nous n'avons pas ici
+de prêtre; mais le pommeau de cette épée peut vous en servir:--il en a
+bien servi pour Bayard[b8].
+
+BOURBON.
+
+Méchant valet! oses-tu bien _le_ nommer en ce moment! mais je l'ai
+mérité.
+
+ARNOLD, à César.
+
+Vilain, ne parlez pas davantage.
+
+CÉSAR.
+
+Comment! voilà qu'un chrétien meurt, et je ne pourrais lui offrir un
+chrétien _vade in pace_?
+
+ARNOLD.
+
+Silence! Les voilà donc glacés ces yeux qui pouvaient regarder le monde
+entier, sans voir rien de comparable à eux!
+
+BOURBON.
+
+Arnold, si jamais tu voyais la France,--mais hâte-toi, l'assaut devient
+plus vif,--une heure de plus, une minute, et je mourrais dans
+l'intérieur de la ville. Éloignez-vous, Arnold, loin d'ici! vous perdez
+du tems, ils vont gagner Rome sans vous.
+
+ARNOLD.
+
+Et sans vous!
+
+BOURBON.
+
+Non, non, je les conduirai encore en esprit. Couvre mon cadavre, et ne
+dis pas que j'aie cessé de respirer. Adieu! sois vainqueur!
+
+ARNOLD.
+
+Mais, dois-je vous laisser ainsi?
+
+BOURBON.
+
+Il le faut,--Adieu! nos gens gagnent de l'avance.
+
+(Bourbon meurt.)
+
+CÉSAR, à Arnold.
+
+Allons, comte, à l'ouvrage.
+
+ARNOLD.
+
+Il est vrai, je pleurerai ensuite. (Arnold couvre d'un manteau le corps
+de Bourbon, puis il s'écrie en montant à l'échelle.) Bourbon, Bourbon!
+Sus, enfans, Rome est à nous!
+
+CÉSAR.
+
+Bonsoir, seigneur connétable; tu as été un homme. (César suit Arnold,
+ils atteignent les créneaux; Arnold et César sont renversés.) Aimable
+culbute! Votre seigneurie serait-elle blessée?
+
+ARNOLD.
+
+Non. (Il remonte à l'échelle.)
+
+CÉSAR.
+
+Voilà un bon limier, une fois qu'il est échauffé! et ce n'est pas là un
+jeu d'enfant. Voyez comme il frappe! Sa main touche encore aux créneaux;
+il s'y cramponne comme si c'était un autel; il y met le pied et--qu'y
+a-t-il ici, un Romain? (Ici un homme tombe.) C'est le premier oiseau de
+la couvée! Il est tombé sur le bord de son nid. Qu'y a-t-il donc,
+camarade?
+
+LE BLESSÉ.
+
+Une goutte d'eau!
+
+CÉSAR.
+
+Nous n'avons, d'ici au Tibre, d'autre liquide que du sang.
+
+LE BLESSÉ.
+
+Je meurs pour Rome. (Il expire.)
+
+CÉSAR.
+
+C'est comme Bourbon; mais dans un autre sens. Voilà ces grands hommes!
+voilà leurs immortels motifs! Mais je dois être au jeune dépôt qui m'est
+confié; il est sans doute maintenant dans le Forum. A la charge!
+
+(César franchit l'échelle; la toile tombe.)
+
+
+SCÈNE II.
+
+(La ville.--Combat dans les rues entre les assiégeans et les assiégés.
+Les habitans fuient en désordre.)
+
+
+CÉSAR, entrant.
+
+Je ne puis trouver mon héros; il est perdu dans la foule héroïque qui
+maintenant est à la poursuite des fuyards, ou se bat contre les
+désespérés. Qu'avons-nous ici? un ou deux cardinaux, qui ne semblent pas
+fort curieux du martyre. Quelle agilité dans ces vieilles jambes rouges!
+Ils auraient bien fait de quitter leurs chausses, comme ils ont ôté
+leurs chapeaux; ils cesseraient d'être pour les pillards un point de
+mire. Laissons-les fuir, les ruisseaux de sang ne tacheront pas du moins
+leurs bas: ils sont de la même couleur.
+
+(Entre un parti de combattans.--Arnold est à la tête des assaillans.)
+
+Le voici escorté des deux frères,--le sang et la gloire. Holà! arrêtez,
+comte.
+
+ARNOLD.
+
+En avant! il ne faut pas qu'ils se rallient.
+
+CÉSAR.
+
+Je te le dis, ne sois pas trop emporté; il faut, pour l'ennemi fuyant,
+un pont d'or. Je t'ai donné la beauté du corps et l'exemption de
+plusieurs maladies corporelles, mais non mentales; je n'en avais pas le
+pouvoir. Tout en te donnant la forme du fils de Thétis, je ne t'ai pas
+plongé dans le Styx et je ne garantirais pas mieux contre l'ennemi ton
+cœur chevaleresque que ne le fut le talon d'Achille. Ainsi donc, de la
+prudence; et n'oublie pas que tu es encore un mortel.
+
+ARNOLD.
+
+Et qui, avec un peu d'ame, songerait à combattre, s'il était
+invulnérable! Beau plaisir! Penses-tu que je m'attacherai au lièvre
+quand j'entendrai rugir les lions?
+
+(Arnold rentre dans la mêlée.)
+
+CÉSAR.
+
+Voilà bien un échantillon de l'humanité! Son sang est échauffé; il
+serait bon, pour calmer sa fièvre, qu'on lui en tirât quelque peu.
+
+(Arnold lutte contre un Romain qui se retire contre un portique.)
+
+ARNOLD.
+
+Rends-toi, esclave, je te ferai quartier.
+
+LE ROMAIN.
+
+Cela est bientôt dit.
+
+ARNOLD.
+
+Et fait: on connaît ma loyauté.
+
+LE ROMAIN.
+
+On connaîtra mes actions.
+
+(Ils reprennent le combat; César avance vers eux.)
+
+CÉSAR.
+
+Comment, Arnold! arrête-toi, tu as affaire à un célèbre artiste, à un
+sculpteur habile, et qui sait parfaitement manier l'épée et le poignard.
+Il l'emporte sur toi, mon cher mousquetaire. C'est lui qui fit tomber
+Bourbon du haut des remparts.
+
+ARNOLD.
+
+Oui, serait-il vrai? Il aura donc travaillé à son monument.
+
+LE ROMAIN.
+
+Je pourrais cependant en tailler pour de plus vaillans que vous.
+
+CÉSAR.
+
+Bien parler, mon homme de marbre! Benvenuto, tu as du talent dans les
+deux parties, et celui qui tuera Cellini aura fait un ouvrage aussi
+difficile que ceux que tu fis jamais avec les blocs de Carrare.
+
+(Arnold désarme et blesse celui-ci, mais légèrement; ce dernier tire un
+pistolet et fait feu, puis se retire et disparaît sous le portique.)
+
+CÉSAR.
+
+Comment vas-tu? C'est là, je pense, un avant-goût des sanglans festins
+de Bellone?
+
+ARNOLD, chancelant.
+
+C'est une égratignure; donne-moi ton écharpe, il ne m'échappera pas.
+
+CÉSAR.
+
+Où est le coup?
+
+ARNOLD.
+
+Dans l'épaule; ce n'est pas le bras de l'épée,--et cela suffit. J'ai
+soif: si j'avais un casque d'eau!
+
+CÉSAR.
+
+C'est en ce moment un liquide fort recherché; on n'en trouve pas
+aisément.
+
+ARNOLD.
+
+Ma soif augmente, mais je connais un moyen de l'éteindre.
+
+CÉSAR.
+
+Elle, ou toi-même?
+
+ARNOLD.
+
+La chance est la même; je m'en rapporte aux dés. Mais je perds mon tems
+à babiller; hâte-toi, je te prie. (César lui met son écharpe.) Et toi,
+pourquoi tant d'insouciance? Ne veux-tu pas frapper aussi?
+
+CÉSAR.
+
+Vos anciens philosophes regardaient le genre humain en spectateurs des
+jeux olympiques. Si je trouvais un prix digne d'être disputé, je
+pourrais me montrer tel que Milon lui-même.
+
+ARNOLD.
+
+Oui, quand il se prit dans le chêne.
+
+CÉSAR
+
+J'affronterais une forêt, si je le trouvais bon. Je combats contre les
+masses, ou pas du tout. En attendant, poursuis ton divertissement comme
+moi le mien: je n'ai qu'a regarder, puisque mes ouvriers coupent
+gratuitement ma moisson.
+
+ARNOLD.
+
+Exécrable démon! toujours le même.
+
+CÉSAR.
+
+Et toi, toujours homme.
+
+ARNOLD.
+
+Comment? je ne veux que me montrer tel.
+
+CÉSAR.
+
+Oui, tel que sont les hommes.
+
+ARNOLD.
+
+Que veux-tu dire?
+
+CÉSAR.
+
+Que tu sens et que tu vois.
+
+(Arnold s'éloigne et se réunit aux combattans, divisés en masses
+détachées. La toile tombe.)
+
+
+SCÈNE III.
+
+(L'église de Saint-Pierre. Intérieur. Le pape est à l'autel. Prêtres qui
+l'environnent en confusion. Citoyens accourant pour trouver un refuge,
+et poursuivis par la soldatesque.)
+
+Entre CÉSAR.
+
+
+UN SOLDAT ESPAGNOL.
+
+Main-basse sur eux, camarades! Prenez-moi ces lampes; ouvrez jusqu'à
+l'échine cette tête chauve et tonsurée! il a un rosaire d'or!
+
+UN SOLDAT LUTHÉRIEN.
+
+Vengeance! vengeance! Frappons d'abord, nous pillerons après;--c'est la
+demeure de l'Ante-Christ.
+
+CÉSAR, l'arrêtant.
+
+Comment donc, schismatique! et que prétends-tu?
+
+LE SOLDAT LUTHÉRIEN.
+
+Au saint nom du Christ, détruire le superbe Ante-Christ! Je suis
+chrétien.
+
+CÉSAR.
+
+Oui, un disciple qui forcerait le fondateur lui-même à renier sa
+doctrine, s'il voyait quels sont ses prosélytes. Songe plutôt au
+pillage.
+
+LE SOLDAT LUTHÉRIEN.
+
+C'est le diable, vous dis-je.
+
+CÉSAR.
+
+Chut! ne révèle pas ce secret; il ne manquerait pas de te reconnaître
+pour être à lui.
+
+LE SOLDAT LUTHÉRIEN.
+
+Pourquoi le protéges-tu? Je le répète, c'est le diable, ou du moins le
+vicaire du diable sur la terre.
+
+CÉSAR.
+
+C'est précisément pour cela: pourquoi chercher querelle à ses meilleurs
+amis? Vous feriez mieux de vous tenir en repos; son heure n'est pas
+encore venue.
+
+LE SOLDAT LUTHÉRIEN.
+
+C'est ce que l'on va voir.
+
+(Le soldat luthérien s'avance vers le pape; un des gardes lui envoie un
+coup de fusil qui le fait tomber au pied de l'autel.)
+
+CÉSAR, au luthérien.
+
+Je vous l'ai dit.
+
+LE SOLDAT LUTHÉRIEN.
+
+Est-ce que vous ne me vengerez pas?
+
+CÉSAR.
+
+Moi? non. Vous le savez, _la vengeance appartient au Seigneur_; et vous
+voyez bien qu'il n'aime pas qu'on empiète sur lui.
+
+LE SOLDAT LUTHÉRIEN, en mourant.
+
+Ah! du moins si je l'avais tué, j'irais dans le ciel, environné d'une
+éternelle gloire! Oh! mon Dieu! pardonne à la faiblesse d'un bras qui ne
+l'a pu atteindre, et reçois dans ta miséricorde ton serviteur! C'est
+encore un illustre triomphe; la superbe Babylone n'est plus; la
+prostituée des sept montagnes a changé sa robe de pourpre contre des
+cilices et des cendres.
+
+CÉSAR.
+
+Oui, et les tiennes parmi les autres. Bien fait, vieille Babel!
+
+(Les gardes se défendent en désespérés; le pontife s'esquive par un
+passage dérobé jusqu'au Vatican et au château Saint-Ange.)
+
+CÉSAR.
+
+Oui, c'est là se battre avec gloire! Allons, prêtres! allons, soldats!
+Comme ils y vont de la voix et du geste! Je n'ai pas vu de pantomime
+plus comique depuis la prise de la Juiverie par Titus. Mais c'était
+alors le tour des Romains, aujourd'hui c'est celui de leurs ennemis.
+
+SOLDATS.
+
+Il s'est échappé; suivons-le.
+
+AUTRE SOLDAT.
+
+Ils ont barré l'étroit passage; il est obstrué de morts jusqu'à la
+porte.
+
+CÉSAR.
+
+Je suis ravi qu'il ait échappé, et il doit bien, en partie, m'en rendre
+grâces. Je ne voudrais pas que l'on abolît ses bulles;--ce serait perdre
+la moitié de notre empire, et ces indulgences exigent un peu de
+retour.--Non, non, il ne faut pas qu'il tombe; d'ailleurs son évasion
+peut être la matière d'un miracle futur, et comme telle fortifier la
+preuve de son infaillibilité. (S'adressant aux soldats espagnols.) Eh
+bien! coupe-gorges, pourquoi vous arrêtez-vous? Si vous ne vous pressez
+pas, vous ne trouverez plus un seul pieux grain d'or! Et _vous_ donc,
+catholiques, retournerez-vous sans une seule relique d'un pareil
+pélerinage? Les luthériens eux-mêmes ont une dévotion plus sincère.
+Voyez comme ils dévalisent les châsses!
+
+SOLDATS.
+
+Par saint Pierre! il dit vrai; les hérétiques emporteront la meilleure
+part.
+
+CÉSAR.
+
+Ce serait une honte! Allons, allons, aidez-les dans leur acte de piété.
+
+(Les soldats se dispersent; les uns quittent l'église, tandis que
+d'autres y entrent.)
+
+CÉSAR.
+
+Les voilà partis, et d'autres reviennent; ainsi coule vague sur vague ce
+que ces malheureuses créatures appellent l'éternité. Elles pensent être
+les brisans de cet océan, tandis qu'elles ne sont que de légères bulles,
+engendrées par son écume. Maintenant autre chose.
+
+(Entre Olympia poursuivie.--Elle embrasse l'autel.)
+
+SOLDAT.
+
+Elle est à moi.
+
+AUTRE SOLDAT, s'opposant au premier.
+
+Vous mentez; je l'ai troquée le premier; elle serait la nièce du pape
+que je ne la céderais pas.
+
+(Ils se battent.)
+
+TROISIÈME SOLDAT, s'avançant vers Olympia.
+
+Cessez vos réclamations; les miennes sont les meilleures.
+
+OLYMPIA.
+
+Monstre infernal, vous ne me toucherez pas vivante!
+
+TROISIÈME SOLDAT.
+
+Vivante ou morte.
+
+OLYMPIA, embrassant un crucifix massif.
+
+Respectez votre Dieu.
+
+TROISIÈME SOLDAT.
+
+Oui, quand il est en or, ma belle; c'est vôtre dot que vous serrez.
+
+(Il s'avance vers elle, quand Olympia, en étreignant avec plus de force
+le crucifix, l'ébranle et le fait tomber; dans sa chute, il renverse le
+soldat.)
+
+TROISIÈME SOLDAT.
+
+Oh! grand Dieu!
+
+OLYMPIA.
+
+Ah! maintenant vous le reconnaissez.
+
+TROISIÈME SOLDAT.
+
+J'ai la tête cassée. Camarades! au secours! je n'y vois plus.
+
+(Il meurt.)
+
+AUTRES SOLDATS, accourant.
+
+Tuez-la, quand elle aurait mille vies: elle a assassiné notre camarade.
+
+OLYMPIA.
+
+Mort désirable! Vous n'avez pas de vie à accorder que le dernier des
+hommes ne puisse ravir. Grand Dieu! par ton fils qui nous a rachetés,
+par la mère de ton fils, reçois-moi telle que je voudrais paraître à tes
+yeux, digne d'elle, de lui et de toi!
+
+(Entre Arnold.)
+
+ARNOLD.
+
+Que vois-je! Maudites bêtes féroces, arrêtez.
+
+CÉSAR, à part et en riant.
+
+Ah! ah! ah! voilà la justice; ces dogues ont les mêmes droits que lui.
+Mais voyons comment cela finira.
+
+SOLDATS.
+
+Comte, elle a tué notre camarade.
+
+ARNOLD.
+
+Avec quelle arme?
+
+SOLDATS.
+
+Avec la croix sous laquelle il est tombé; regardez-le couché là, plutôt
+comme un ver que comme un homme: elle l'a frappé à la tête.
+
+ARNOLD.
+
+En effet, voilà une femme aussi recommandable qu'un brave homme. Si vous
+en étiez, vous auriez des respects pour elle. Mais éloignez-vous, et
+rendez grâce à votre bassesse; c'est le seul dieu auquel vous deviez en
+ce moment la vie. Si vous aviez touché un seul cheveu de ses tresses en
+désordre, j'aurais fait dans vos rangs un plus grand jour que l'ennemi
+lui-même. Loin d'ici, jackals! contentez-vous des os que le lion vous
+jette, et ne tombez pas sur ceux qu'il ne vous accorde pas.
+
+UN SOLDAT, en murmurant.
+
+Alors le lion n'a qu'à vaincre pour lui-même.
+
+ARNOLD, le frappant.
+
+Séditieux! va te révolter dans l'enfer;--mais sur la terre tu auras
+obéi. (Les soldats attaquent Arnold.)
+
+ARNOLD.
+
+Avancez! j'en suis ravi; je vous montrerai, lâches, comment il faut vous
+commander, et quel est celui qui vous conduisit le premier sur les murs
+que vous n'osiez escalader; jusqu'au moment où j'arborai ma bannière sur
+le sommet. Vous êtes bien courageux maintenant que vous êtes dans la
+ville.
+
+(Arnold terrasse les plus avancés; les autres jettent leurs armes.)
+
+SOLDATS.
+
+Merci! merci!
+
+ARNOLD.
+
+Apprenez donc à l'accorder. À présent, vous ai-je montré qui vous
+conduisit sur les créneaux de Rome?
+
+SOLDATS.
+
+Oui, nous l'avons vu et éprouvé; pardonnez l'erreur d'un moment dans le
+feu de la victoire,--la victoire à laquelle vous nous avez guidés.
+
+ARNOLD.
+
+Éloignez-vous donc! rentrez dans vos quartiers; vous les trouverez
+établis dans le palais Colonna.
+
+OLYMPIA, à part.
+
+Dans la maison de mon père!
+
+ARNOLD aux soldats.
+
+Laissez vos armes, elles vous seraient inutiles, la ville est rendue; et
+songez bien à tenir vos mains nettes ou je trouverai, pour vous
+rebaptiser, un ruisseau aussi rouge qu'en ce moment les eaux du Tibre.
+
+SOLDATS; ils déposent leurs armes et s'éloignent.
+
+Nous obéirons.
+
+ARNOLD à Olympia.
+
+Madame, vous n'avez plus rien à craindre.
+
+OLYMPIA.
+
+Je le croirais si j'avais un glaive; mais il n'importe pas,--la mort a
+mille chemins; et le marbre qui couvre le pied de cet autel verra
+ensanglanter ma tête avant que tu m'arraches de ces lieux. Homme, Dieu
+te pardonne!
+
+ARNOLD.
+
+J'espère bien mériter son pardon et le tien lui-même; je ne t'ai pas
+offensée.
+
+OLYMPIA.
+
+Tu ne m'as pas offensée! Qui donc a porté le fer et le feu dans ma
+patrie? Tu ne m'as pas offensée! Qui donc a fait de la maison de mon
+père une retraite de brigands? Et ce temple, et ce mélange du sang des
+Romains et des saints? En vain voudrais-tu maintenant me protéger; il
+n'en sera rien!
+
+(Elle lève les yeux au ciel, s'enveloppe de sa robe et se dispose à se
+précipiter de l'autel, du côté opposé à celui où se tient Arnold.)
+
+ARNOLD.
+
+Arrête, arrête, je jure...
+
+OLYMPIA.
+
+Épargne à ton ame déjà bien assez criminelle un serment que l'enfer
+lui-même ne voudrait pas garantir. Je te connais.
+
+ARNOLD.
+
+Non, tu ne me connais pas, je ne suis pas de ces gens là, bien que--
+
+OLYMPIA.
+
+Je te juge par tes compagnons; Dieu te jugera tel que tu es
+véritablement. Je te vois teint du sang de Rome; prends le mien, c'est
+tout ce que tu peux espérer de moi. Ici, sur le marbre du temple où
+l'eau sainte me baptisa fille de Dieu, je lui rends mon ame moins
+sainte, sans doute, mais non moins pure que les fonts baptismaux ne
+m'avaient rendue.
+
+(Olympia étend une main vers Arnold d'un air dédaigneux, puis se
+précipite de l'autel sur le marbre.)
+
+ARNOLD.
+
+Dieu éternel! je sens ta puissance! Au secours! au secours! Elle n'est
+plus.
+
+CÉSAR, approchant.
+
+Me voici.
+
+ARNOLD.
+
+Toi! mais enfin sauve-la!
+
+CÉSAR, l'aidant à soulever Olympia.
+
+Elle a bien réussi; la chute a été sérieuse.
+
+ARNOLD.
+
+Ô ciel! elle ne respire plus.
+
+CÉSAR.
+
+S'il en est ainsi, je ne puis rien faire: il n'est pas en mon pouvoir de
+ressusciter.
+
+ARNOLD.
+
+Vil esclave!
+
+CÉSAR.
+
+Esclave ou maître, c'est tout un; de bonnes paroles cependant ne sont
+jamais déplacées, à mon avis.
+
+ARNOLD.
+
+Des paroles?--peux-tu venir à son aide?
+
+CÉSAR.
+
+Je veux bien l'essayer. Une aspersion d'eau bénite pourrait être utile.
+
+(Il va puiser sur les fonts un peu d'eau dans son casque.)
+
+ARNOLD.
+
+Elle est souillée de sang.
+
+CÉSAR.
+
+Il n'en est pas dans ce moment de plus pure dans Rome.
+
+ARNOLD.
+
+Que de pâleur! Que de charmes! Comme elle repose sans vie! Oh toi!
+modèle de toute beauté, je n'aime que toi, morte ou vivante.
+
+CÉSAR.
+
+C'est ainsi qu'Achille aimait Penthésiléa; il semble que vous avez
+hérité de son cœur aussi bien que de sa figure; toutefois ce n'était pas
+un doucereux.
+
+ARNOLD.
+
+Elle respire! Mais non; ce n'est rien que le dernier mouvement de vie
+disputé à la mort!
+
+CÉSAR.
+
+Elle respire.
+
+ARNOLD.
+
+Le dirais-_tu_? Il serait donc vrai!
+
+CÉSAR.
+
+Vous me jugez bien:--le diable parle vrai plus souvent qu'on ne le
+croit; mais il a un ignorant auditoire.
+
+ARNOLD, sans l'écouter.
+
+Oui, son cœur bat. Hélas! faut-il que le seul cœur que je voulusse voir
+battre auprès du mien palpite aujourd'hui sous l'étreinte d'un assassin.
+
+CÉSAR.
+
+Voilà une sage réflexion, un peu tardive aujourd'hui. Où la
+transporterons-nous? Je vous dis qu'elle vit.
+
+ARNOLD.
+
+Mais vivra-t-elle?
+
+CÉSAR.
+
+Autant que le peut la poussière.
+
+ARNOLD.
+
+Elle est donc morte?
+
+CÉSAR.
+
+Bah! bah! vous l'êtes aussi, et vous l'ignorez. Elle reviendra à la
+vie--du moins à ce que vous prenez pour elle, et telle que vous êtes
+vous-même; mais il faut recourir à des moyens humains.
+
+ARNOLD.
+
+Transportons-la dans le palais Colonna où j'ai fixé ma bannière.
+
+CÉSAR.
+
+Allons donc, il faut la soulever.
+
+ARNOLD.
+
+Doucement.
+
+CÉSAR.
+
+Aussi doucement que vous autres portez vos morts, sans doute parce
+qu'ils ne peuvent plus souffrir des cachots.
+
+ARNOLD.
+
+Mais est-il bien vrai qu'elle vive?
+
+CÉSAR.
+
+Oh! ne craignez rien; mais si plus tard vous en avez regret, ne me le
+reprochez pas.
+
+ARNOLD.
+
+Qu'elle vive, c'est assez!
+
+CÉSAR.
+
+L'esprit de sa vie est encore dans son sein, et peut y rester. Comte, je
+vous obéis en toute chose; c'est ici pour moi un office nouveau, j'en ai
+peu l'habitude; mais vous sentirez quel sincère ami vous avez dans celui
+que vous nommez un diable. Sur la terre, vous avez souvent des diables
+pour amis; pour moi, je n'abandonne pas les miens. Doucement
+transportons cet être charmant, à peine matériel, et presque tout
+esprit. En vérité; je suis presque amoureux d'elle, comme jadis le
+furent les anges du beau sexe primitif.
+
+ARNOLD.
+
+Toi?
+
+CÉSAR.
+
+Moi; mais ne craignez rien, je ne serai pas votre rival.
+
+ARNOLD.
+
+Mon rival?
+
+CÉSAR.
+
+J'en pourrais être un formidable, mais depuis que j'ai tué les sept
+maris de la future fiancée de Tobie (et qu'après tout cela il eût suffi
+d'un peu d'encens pour me chasser), j'ai dit adieu aux intrigues: elles
+valent rarement la peine qu'on se donne pour réussir, ou--ce qui est
+plus difficile,--pour se défaire de l'objet auparavant chéri; car c'est
+là le mal, pour les mortels du moins.
+
+ARNOLD.
+
+Silence! je te prie, doucement! je crois voir ses lèvres s'agiter, ses
+yeux s'ouvrir!
+
+CÉSAR.
+
+Sans doute comme les étoiles, car c'est, une métaphore pour Vénus et
+pour Lucifer.
+
+ARNOLD.
+
+Au palais Colonna, comme j'ai dit.
+
+CÉSAR.
+
+Oh! je sais mon chemin dans Rome.
+
+ARNOLD.
+
+Maintenant avançons; doucement!
+
+(Ils sortent en emportant Olympia.)
+
+FIN DE LA DEUXIÈME PARTIE.
+
+
+
+
+ TROISIÈME PARTIE.
+
+
+SCÈNE PREMIÈRE.
+
+(Un château dans les Apennins, environné d'une campagne aride, mais
+agréable à l'œil. Chœur de paysans devant les portes.)
+
+
+CHOEUR.
+
+I.
+
+La guerre est passée; le printems est venu: la fiancée et son amant ont
+gagné leur demeure. Réjouissons-nous, ils sont heureux; que chaque voix
+trouve un écho dans leurs cœurs.
+
+II.
+
+Le printems est venu, et la violette, fille aînée du soleil, commence à
+se faner: pour nous elle n'est qu'une fleur d'hiver; la neige des
+montagnes ne peut la flétrir et l'empêcher de lever ses yeux d'un azur
+humide, vers un firmament azuré comme elle.
+
+III.
+
+Mais quand le printems revient avec son cortège de fleurs, celle-ci, la
+mieux aimée, s'échappe de la foule qui ternirait ses couleurs
+virginales, et gâterait son parfum céleste.
+
+IV.
+
+Cueillons les autres, mais souvenons-nous du héraut qui nous l'annonce
+dans le froid décembre, de l'astre matinal de toutes les fleurs, du gage
+des longues heures de soleil radieux; au milieu des roses, n'oubliez pas
+la vierge, la vierge violette.
+
+Entre CÉSAR; il chante.
+
+Le tems des guerres est passé, nos épées sont oisives, le coursier ronge
+son frein, le casque étincelle sur la muraille, l'aventurier repose;
+mais son armure est rouillée. Le vétéran murmure en vain; en bâillant
+dans les salles pacifiques; il boit,--mais qu'est-ce que boire, si ce
+n'est un repos pour la pensée? Le cor ne l'éveille plus en lui faisant
+entendre un signal de vie et de mort.
+
+LE CHŒUR.
+
+Mais la meute aboie au loin; le sanglier est dans les bois, et le faucon
+attend avec impatience le moment de quitter son chaperon sur le poing du
+gentilhomme; il se tient comme un cimier, et cependant l'air est troublé
+par la multitude des oiseaux qui s'échappent de leurs nids.
+
+CÉSAR.
+
+Vain fantôme de gloire! froide image de la guerre! quel chasseur inspira
+un historien? Quel héros de la chasse eut sa destinée depuis Nemrod, le
+fondateur des royaumes et de la chasse? Nemrod qui, le premier, fit
+trembler les habitans des forets, alors que le lion était jeune et dans
+tout l'orgueil de sa force imposante. Alors c'était le jeu des forts que
+d'oser le combattre, que de s'avancer, armé d'un pin au lieu de lance,
+contre le Mamoth, ou de frapper dans un ravin le Beehemoth écumant;
+alors l'homme avait la taille des tours de notre tems: c'était le fils
+aîné de la nature, et comme elle il était sublime.
+
+CHŒUR.
+
+Mais la guerre est passée; le printems est venu; la fiancée et son amant
+ont gagné leur demeure. Réjouissons-nous, ils sont heureux; que chaque
+voix trouve un écho dans leurs cœurs.
+
+(Les paysans s'éloignent en chantant.)
+
+ICI S'ARRÊTE LE MANUSCRIT.
+
+
+
+ NOTES
+ DU TRADUCTEUR.
+
+
+NOTE b1.
+
+La montagne de Hartz.
+
+Les montagnes et les forêts qui portent ce nom sont dans la principauté
+de Wolfenbuttel (Basse-Saxe).
+
+
+NOTE b2.
+
+Un enfant d'Anak.
+
+Anak; premier géant de la race des enfans de Dieu ou de Seth. De son
+nom, les géans sont appelés dans l'Écriture _Anachim_.
+
+
+NOTE b3.
+
+Au sac de Rome.
+
+Il semble que Lord Byron ait lu la vie du connétable de Bourbon dans
+notre Brantôme. Voici les paroles de ce dernier: «Les braves soldats
+Espagnols honoraient leur général; car, à ce que j'ai oui dire à aucuns
+de ce tems-là, par tout le camp, ils ne chantaient autre chanson que ses
+louanges, et même en cheminant pour se désennuyer, et surtout quand ils
+le voyaient passer; auxquels il applaudissait et les saluait fort
+courtoisement, leur disant, à tous les coups (ainsi qu'il disait à
+Rome): _Laissez faire, compagnons, patientez un peu; je vous mène en un
+lieu que vous ne sçavez pas, où je vous ferai tous
+riches_...............................................................
+
+«Le 5e de mai 1527, et ordonnant ses troupes pour le lendemain à
+l'assaut, il les harangua encore pour la seconde fois, disant: _Mes
+capitaines, qui tous êtes de grande valeur et courage, et tous mes
+soldats très-bien aymés de moy, puisque la grande aventure de nostre
+sort nous a menés et conduits icy, au point et au lieu que nous avons
+tant désirés; après avoir passé tant de meschans chemins, avec neiges et
+froids si grands, avec pluies et boues, et des rencontres d'ennemis,
+avec faim et soif sans aucun sol, bref avec toutes les nécessites du
+monde..... Si vous avez jamais désiré saccager une ville pour des
+richesses et trésors, cette-cy en est une et la plus riche, voire la
+dame de tout le monde._»
+
+
+NOTE b4.
+
+Prophètes.
+
+«Mes frères, je trouve certainement que là est cette ville que, au temps
+passé, prognostica un sage astrologue de moy, me disant
+qu'infailliblement, à la prise d'une ville, mon fier ascendant me
+menaçait, que j'y devois mourir; mais je vous jure que c'en est le
+moindre de mes soucys.»
+
+(Brantôme, _Discours du Connétable à ses soldats._)
+
+
+NOTE b5.
+
+Ce qu'elle fut jadis.
+
+«De plus, il se voulait rendre patron de la ville, et se faire dire roi
+des Romains.»
+
+(Brantôme, _Vie du Connétable de Bourbon._)
+
+
+NOTE b6.
+
+Une écharpe blanche.
+
+«Après que les estoiles se furent obscurcies pour plus grande splendeur
+du soleil et aussi des armes reluisantes des soldats, qui s'apprestaient
+pour aller à l'assaut; lui, après avoir ordonné de son assaut, estant
+vestu tout de blanc, pour se faire mieux recognoistre et apparoistre (ce
+qui n'estoit pas signe d'un couard), les armes à la main, marche le
+premier, et proche de la muraille, ayant monté deux eschelons de son
+eschelle, ainsi qu'il l'avoit dit le soir. Aussi, il lui advint que
+l'envieuse fortune, ou, pour mieux dire, traîtresse, fit qu'une
+arquebusade lui donna droit au costé gauche, et le blessa mortellement.»
+
+(Brantôme, _idem._)
+
+
+NOTE b7.
+
+Il ne faut pas que les soldats voient cela.
+
+«Et encores que ceste arquebusade lui ostast l'estre et la vie, toutes
+fois d'un seul point elle ne lui sceut oster sa magnanimité et vigueur,
+tant que son corps eut du sentiment. Ainsi qu'il le monstra bien par sa
+propre bouche: car estant tombé du coup, il dit à aucuns de ses plus
+fidèles amis qui estoient tout auprès de lui..... qu'ils le couvrissent
+d'un manteau et l'ostassent de là, afin que sa mort ne fût occasion aux
+autres de laisser l'entreprise si bien commencée. Et ainsi qu'il tenoit
+ces paroles avec un brave cœur, comme s'il n'eust eu aucun mal, il donna
+fin, comme mortel, à ses derniers jours.»
+
+(Brantôme, _idem._)
+
+
+NOTE b8.
+
+Pour Bayard.
+
+L'intention de César, en prononçant dans un pareil moment le nom de
+Bayard, est d'une cruauté tout-à-fait diabolique. «Le capitaine Bayard,
+atteint d'une arquebusade, se feit coucher au pied d'un arbre, le visage
+vers l'ennemi: où le duc de Bourbon, lequel estoit à la poursuite de
+nostre camp, le vint trouver, et dit audit Bayard: _qu'il avoit grand
+pitié de lui, le voyant en cet estat, pour avoir esté si vertueux
+chevalier_. Le capitaine Bayard lui fit réponse: _Monsieur, il n'y a
+point de pitié en moy, car je meurs en homme de bien; mais j'ai pitié de
+vous, de vous voir servir contre vostre prince, et vostre patrie, et
+vostre serment._ Et peu après, ledit Bayard rendit l'esprit.»
+
+(_Mémoires de Martin Dubellay._)
+
+FIN DES NOTES.
+
+
+
+
+ CIEL ET TERRE.
+
+ MYSTÈRE
+ FONDÉ SUR LE PASSAGE SUIVANT DE LA GENÈSE (Chap. VI):
+
+«Et il advint... que les fils de Dieu virent les filles des hommes qui
+étaient belles; et ils en choisirent parmi elles qu'ils prirent pour
+femmes.»
+
+«Et la femme pleurant le démon qu'elle aimait.»
+ (Coleridge.)
+
+
+PERSONNAGES DU DRAME.
+
+
+ANGES.
+SAMIASA.
+AZAZIEL.
+RAPHAEL, l'archange.
+
+HOMMES.
+NOÉ et ses fils.
+IRAD.
+
+FEMMES.
+ANAH.
+AHOLIBAMAH.
+
+Chœur des Esprits de la terre.
+Chœur des Mortels.
+
+
+ CIEL ET TERRE.
+
+
+
+
+ PREMIÈRE PARTIE.
+
+
+SCÈNE PREMIÈRE.
+
+(Région de forêts et de montagnes, près du mont Ararat. Il est minuit.)
+
+Entrent ANAH et AHOLIBAMAH.
+
+ANAH.
+
+Notre père dort: il est l'heure où ceux qui nous aiment ont coutume de
+descendre à travers les épais nuages qui couvrent les rochers de
+l'Ararat:--comme mon cœur bat!
+
+AHOLIBAMAH.
+
+Procédons à notre invocation.
+
+ANAH.
+
+Mais les étoiles sont cachées. Je tremble.
+
+AHOLIBAMAH.
+
+Et moi aussi; mais c'est de crainte qu'ils ne tardent.
+
+ANAH.
+
+Ma sœur, quoique j'aime Azaziel beaucoup plus que.--oh! c'en est
+trop.--Qu'allais-je dire? Mon cœur deviendrait-il impie?
+
+AHOLIBAMAH.
+
+Quelle impiété d'aimer des natures célestes.
+
+ANAH.
+
+Pourtant, Aholibamah, j'aime moins notre Dieu depuis que son ange m'a
+aimée, et cela peut ne pas être bien. A la vérité j'ignore si je fais
+mal; mais je sens en moi mille craintes qui me semblent d'un mauvais
+augure.
+
+AHOLIBAMAH.
+
+S'il en est ainsi, unis-toi à un fils de la terre; travaille et file le
+lin. Voilà Japhet qui t'aime; qui t'a aimée depuis long-tems; marie-toi
+avec lui, et engendre l'argile.
+
+ANAH.
+
+Azaziel eût-il été mortel, je ne l'aurais pas moins aimé. Encore suis-je
+contente qu'il ne le soit pas. Je ne pourrais lui survivre; la mort me
+paraît moins terrible, lorsque je songe qu'un jour ses ailes immortelles
+s'étendront sur la sépulture de la pauvre fille de la terre, qui l'a
+adoré comme lui-même adore le Très-Haut; mais en même tems j'ai
+compassion de lui. Son chagrin sera éternel; au moins telle serait ma
+douleur, si j'étais le séraphin, et qu'il fût la créature périssable.
+
+AHOLIBAMAH.
+
+Dis donc qu'il choisira quelqu'autre fille de la terre qu'il aimera
+comme il avait autrefois chéri son Anah.
+
+ANAH.
+
+S'il devait en être ainsi, et qu'il fût tendrement aimé, j'y consens,
+plutôt que de le savoir condamné à pleurer sur moi.
+
+AHOLIBAMAH.
+
+Et moi, si je croyais Samiasa capable de jamais oublier son amour, tout
+séraphin qu'il est, je le mépriserais, et le repousserais. Mais, à notre
+invocation, l'heure est venue.
+
+ANAH.
+
+Séraphin, de ta sphère, entends-moi! Quelle que soit l'étoile qui
+contienne ta gloire; soit que, dans les éternelles profondeurs du ciel,
+tu veilles avec les sept archanges, soit qu'à travers l'espace infini et
+diaphane tu secoues tes ailes brillantes au milieu des mondes emportés;
+entends-moi! Oh! pense à celle qui t'adore, et quoiqu'elle ne soit rien
+au regard de toi, n'oublie pas que tu es tout pour elle. Tu ne sais
+pas,--et puissé-je être seule à le savoir,--combien les larmes sont
+amères. L'éternité est dans ta vie; la beauté, sans commencement ni fin,
+brille dans tes regards; rien ne te peut faire sympathiser avec
+moi,--rien que l'amour; mais aussi, dis-moi, vis-tu jamais pleurer sous
+les cieux créature plus aimante que ton Anah? Tu marches à travers des
+milliers de mondes; tu contemples face à face _celui_ qui t'a fait
+grand; comme il m'a faite, moi, de la plus chétive race d'entre ceux
+qu'il a chassés des jardins d'Éden. Et pourtant, séraphin chéri! ah!
+écoute-moi, car tu m'as aimée, et je ne voudrais pas apprendre avant de
+mourir ce qui ne doit m'être révélé qu'après ma mort; que toi,
+immortelle essence, tu as oublié, dans ton éternité, celle dont le cœur
+t'est demeuré attaché en dépit de la mort.
+
+Grand est l'amour de ceux qui aiment dans la crainte et dans le péché,
+et je sens mon cœur agité, déchiré par ces indignes sentimens. Séraphin,
+pardonne de semblables pensées à une fille d'Adam. La peine, tel est
+notre élément; le plaisir est un Éden où notre vue ne peut atteindre,
+bien que parfois nous rêvions sa présence embaumée:--mais l'heure
+approche, qui me dit que nous ne sommes pas entièrement délaissées ici
+bas.--Parais, parais, séraphin! Mon Azaziel, accours ici, et abandonne
+tes planètes à leur propre lumière.
+
+AHOLIBAMAH.
+
+Samiasa! en quelque lieu que tu commandes dans les sphères
+célestes,--guerroyant les esprits qui peuvent oser disputer l'empire de
+celui qui fit tous les empires, ou suivant la trace de l'étoile dont les
+écarts touchent le bord de l'abîme, tandis que ses habitans, entraînés
+dans la perte de leur monde, vont ainsi partager la triste destinée de
+l'espèce humaine; soit enfin que, t'abaissant jusqu'aux plus humbles
+séraphins, tu daignes en ce moment partager leur hymne de
+reconnaissance; Samiasa! je t'appelle, je te désire et je t'aime.
+Plusieurs te vénèrent, je ne les imiterai pas. Si tu peux songer à unir
+ton esprit supérieur avec le mien, descends, viens ici partager mon
+sort. Je le sais, je suis un enfant d'argile, et tu es formé de rayons
+plus brillans que ceux du jour qui nuançait les eaux de l'Éden; mais ton
+immortalité ne sera jamais embrasée d'un amour plus brûlant que le mien.
+Il est en moi une trace de lumière qui, malgré la contrainte que lui
+oppose mon corps, fut allumée au même flambeau que la tienne et celle de
+Dieu lui-même. Long-tems elle peut rester cachée: la mort et la
+corruption nous ont été léguées par notre mère Ève; mais mon cœur les
+désire; et, bien que cette vie doive passer, est-ce un motif pour toi et
+pour moi de ne pas être unis? Tu es éternel,--et je le sens, moi aussi;
+je sens que mon immortalité plane sur toutes peines, toutes larmes,
+toutes craintes, sur tous les tems enfin. Semblable aux éternels
+tonnerres de l'abîme, elle fait retentir cette vérité dans mes oreilles:
+_Tu vivras à jamais_. Vivrai-je heureuse? c'est ce que j'ignore et ne
+veux pas savoir; que le secret en reste au créateur tout-puissant qui
+cache dans les nuages la source des biens et des maux. Mais, quoi qu'il
+fasse, il ne pourra détruire ni toi ni moi; il pourra nous changer, mais
+non nous exterminer. Nous sommes éternels comme lui, et nous pourrions
+soutenir contre lui la guerre, s'il songeait à nous la déclarer. Oui, je
+puis avec toi tout souffrir, même l'immortelle souffrance. Pourrais-je,
+en effet, reculer devant ton éternité, quand tu n'as pas craint de
+partager avec moi la vie? Non, quand le dard du serpent viendrait me
+percer, quand tu serais toi-même le serpent, viens cependant encore! je
+sourirai à ta vue, et je ne te maudirai pas, je ne saurai que te
+prodiguer mes brûlantes étreintes;--seulement, descends, viens voir quel
+amour ressent une mortelle pour un immortel, ou bien reste, hélas! si
+les cieux t'offrent plus de délices que tu n'en peux donner et recevoir.
+
+ANAH.
+
+Ma sœur, ma sœur, je découvre la trace brillante de leurs ailes à
+travers la nuit.
+
+AHOLIBAMAH.
+
+A leur approche, les nuages se dissipent comme à l'approche de l'aube du
+jour.
+
+ANAH.
+
+Mais si notre père les entrevoyait!
+
+AHOLIBAMAH.
+
+Il croirait que c'est la lune qui, à la voix de quelques magiciens, se
+lève une heure trop tôt.
+
+ANAH.
+
+Ils viennent! _il_ vient! Azariel!
+
+AHOLIBAMAH.
+
+Quel bonheur de les revoir! Oh! que mon esprit n'a-t-il des ailes pour
+me transporter aussitôt dans le sein de Samiasa!
+
+ANAH.
+
+Vois! ils ont illuminé tout le couchant comme le soleil à son
+déclin:--vois sur le sommet le plus élevé d'Ararat un arc d'opale,
+souvenir de leur brillante traversée. Quel éclat en ce moment! puis le
+voilà rentré dans la nuit; semblable à l'écume étincelante que fait
+jaillir le Léviathan de ses immenses et caverneuses entrailles, quand,
+après avoir joué sur la surface des flots tranquilles, il s'agite en se
+replongeant au lieu où reposent les sources de l'Océan.
+
+AHOLIBAMAH.
+
+Ils ont touché la terre! Samiasa!
+
+ANAH.
+
+Mon Azaziel! (Elles sortent.)
+
+
+SCÈNE II.
+
+IRAD et JAPHET.
+
+
+IRAD.
+
+Ne te désole pas; pourquoi t'éloigner ainsi, ajoutant ton silence à
+celui de la nuit, et fixant tes regards humides de larmes vers les
+astres? Ils ne viendront pas à ton aide.
+
+JAPHET.
+
+Mais ils calment mes soucis.--Peut-être maintenant Anah les contemple
+comme moi. Il semble qu'un être doué de beauté a plus de charmes encore
+en contemplant la beauté éternelle des êtres qui ne meurent pas. Oh!
+Anah!
+
+IRAD.
+
+Mais elle ne t'aime pas.
+
+JAPHET.
+
+Hélas!
+
+IRAD.
+
+L'orgueilleuse Aholibamah me méprise également.
+
+JAPHET.
+
+Je m'afflige aussi pour toi.
+
+IRAD.
+
+Qu'elle garde son orgueil, le mien me rend capable de supporter ses
+dédains; le tems peut-être m'en vengera.
+
+JAPHET.
+
+Peux-tu trouver quelque plaisir dans une telle pensée?
+
+IRAD.
+
+Ni plaisir, ni douleur. Je l'ai beaucoup aimée; j'aurais voulu l'aimer
+davantage, si ses vœux avaient été conformes aux miens: telle qu'elle
+est, je l'abandonne à de plus brillantes destinées, s'il s'en pressente
+pour elle.
+
+JAPHET.
+
+Quelles destinées?
+
+IRAD.
+
+J'ai quelque sujet de croire qu'elle en aime un autre.
+
+JAPHET.
+
+Anah!
+
+IRAD.
+
+Non; sa sœur.
+
+JAPHET.
+
+Et quel est cet autre?
+
+IRAD.
+
+Je l'ignore; mais son air, sinon ses paroles, me dit qu'elle en aime un
+autre.
+
+JAPHET.
+
+Oui, mais non pas Anah: elle n'aime que son Dieu.
+
+IRAD.
+
+Et qu'importe qui elle aime, si ce n'est pas toi?
+
+JAPHET.
+
+Sans doute, mais enfin je l'aime.
+
+IRAD.
+
+Et moi, je l'aimais.
+
+JAPHET.
+
+Et maintenant que tu ne l'aimes pas, ou du moins que tu le crois, en
+es-tu plus heureux?
+
+IRAD.
+
+Oui.
+
+JAPHET.
+
+Je te plains.
+
+IRAD.
+
+Moi! pourquoi?
+
+JAPHET.
+
+D'être heureux, privé de ce qui fait mon malheur.
+
+IRAD.
+
+Je prends cette raillerie comme la suite de ton égarement, et je ne
+voudrais pas partager tes sentimens pour plus de sicles que ne
+péseraient les troupeaux de notre père mis dans la balance contre cette
+poussière jaune, vil métal que nous offrent les enfans de Caïn; comme si
+cette matière, pâle et inutile rebut de la terre, pouvait être reçue en
+échange de lait, de laine, de viande et de fruits, en un mot, de tout ce
+que nous procurent nos troupeaux et nos terres.--Va, Japhet, va soupirer
+vers les étoiles, comme les loups grondent après la lune.--Moi, je vais
+reposer.
+
+JAPHET.
+
+Je t'imiterais, s'il était en mon pouvoir.
+
+IRAD.
+
+Ainsi, tu ne reviens pas à nos tentes?
+
+JAPHET.
+
+Non, je vais à la caverne; on dit que le fond de sa gueule touche au
+monde souterrain, et permet aux esprits du centre de la terre de venir
+quelques fois parcourir sa surface.
+
+IRAD.
+
+Et pourquoi? qu'y prétends-tu faire?
+
+JAPHET.
+
+Calmer ma profonde tristesse dans une obscurité aussi triste qu'elle:
+c'est une retraite sans espérance; elle est comme mon cœur.
+
+IRAD.
+
+Mais ce lieu est dangereux; des sons et des soupirs étranges
+l'enveloppent de terreur. Je veux aller avec toi.
+
+JAPHET.
+
+Non, Irad, crois-moi, je n'ai pas de mauvaises pensées, et je ne crains
+pas le mal.
+
+IRAD.
+
+Mais le mal s'attachera d'autant plus à toi que tu lui ressembleras
+moins. Tourne ailleurs tes pas, ou permets-moi de te suivre.
+
+JAPHET.
+
+Non, non, je veux être seul.
+
+IRAD.
+
+Que la paix soit donc avec toi. (Irad sort.)
+
+JAPHET, seul.
+
+La paix! je l'ai cherchée où l'on pouvait la trouver, dans l'amour,--et
+dans l'amour d'un être qui, peut-être, le méritait; à sa place, j'ai
+trouvé une peine de cœur, une faiblesse d'esprit, des jours inquiets,
+des nuits fermées impitoyablement au sommeil. La paix! et quelle paix?
+le calme du désespoir, le repos de la forêt non frayée, seulement
+interrompu par les éclats de la tempête à travers les branches brisées;
+telle est l'image triste et accablante de mon ame. La terre est devenue
+pervertie, plusieurs signes ont proclamé hautement une révolution, et le
+jugement rigoureux de la nature périssable. Oh! mon Anah! quand l'heure
+terrible qui est annoncée entr'ouvrira les sources de l'abîme, ne
+viendras-tu pas te réfugier sur ce sein; ce sein qui palpite en vain
+pour toi, et qui, dans ce moment, pourra moins encore te secourir? Et le
+tien!--oh ciel! grâce, du moins, pour elle! Au milieu d'êtres déchus,
+elle est aussi pure qu'une étoile entourée de nuages qui peuvent bien un
+instant obscurcir son éclat, mais ne peuvent le détruire. Mon Anah!
+combien je t'aurais adorée; mais tu ne l'as pas voulu. Encore
+aujourd'hui, je voudrais te racheter, te voir survivre à la terre, quand
+l'Océan sera devenu son tombeau; quand, bravant les rochers et les
+sommets des montagnes, le Léviathan, maître des mers sans rivages et de
+l'humide univers, étendra partout son empire. (Japhet sort.)
+
+Entrent NOÉ et SEM.
+
+NOÉ.
+
+Où est ton frère Japhet?
+
+SEM.
+
+Il s'est éloigné, suivant son habitude, pour rejoindre, dit-il, Irad;
+mais plutôt, je le crains, pour diriger ses pas vers les tentes d'Anah,
+autour desquelles il erre chaque nuit, comme la colombe autour de son
+nid dérobé; ou bien il parcourt les déserts voisins de la caverne
+creusée sous les sommets de l'Ararat.
+
+NOÉ.
+
+Dans quelle intention? C'est un lieu maudit sur une terre maudite
+elle-même; des êtres, plus méchans même que les hommes pervers,
+l'habitent; il aime donc encore cette fille d'une race fatale, bien
+qu'il ne puisse espérer de l'épouser, s'il en était aimé, bien qu'il ne
+le soit pas. Oh! misérable cœur des hommes! faut-il qu'un de mes fils,
+connaissant les crimes et le châtiment de notre siècle, sachant que
+l'heure est proche, puisse ainsi se laisser entraîner à de coupables
+vœux? Conduis-moi, il faut aller à sa recherche.
+
+SEM.
+
+Ne y a pas plus loin, mon père: je trouverai Japhet.
+
+NOÉ.
+
+Ne crains rien pour moi; pour l'élu de Jéhovah le mal est sans
+pouvoir:--avançons.
+
+SEM.
+
+Vers la tente du père des deux sœurs?
+
+NOÉ.
+
+Non, vers la caverne du Caucase.
+
+(Noé et Sem sortent.)
+
+
+SCÈNE III.
+
+(Une caverne. Les montagnes et les rochers du Caucase.)
+
+
+JAPHET, seul.
+
+Déserts, qui paraissez éternels; toi, caverne, qui sembles te prolonger
+sans fin; et vous, montagnes, d'une beauté si diverse et si terrible;
+oui, dans la sauvage majesté de vos rochers, dans le mélange de ces
+pierres et de ces profondes racines d'arbres aux lieux escarpés où le
+pied de l'homme chancellerait s'il pouvait jamais y atteindre; oui, vous
+paraissez éternels. Cependant encore quelques jours, peut-être quelques
+heures, vous serez changés, battus, bouleversés par l'immensité des
+eaux; cette caverne, qui semble la porte d'un monde inférieur verra la
+vague furieuse pénétrer dans ses profondeurs et les dauphins se jouer
+dans la retraite du lion. Et les hommes,--les hommes mes semblables, oh!
+qui pleurera avec moi sur leur universel tombeau? qui sera conservé pour
+pleurer? Hélas! mes frères, en quoi suis-je meilleur que vous pour
+mériter de vivre après vous? où seront les aimables lieux où je songeais
+à Anah avant d'avoir perdu l'espérance? où seront les lieux les plus
+sauvages et cependant également aimés, où je pleurais en pensant à elle?
+En est-ce donc fait? cet orgueilleux pic dont le sommet brille comme une
+étoile lointaine, serat-il caché sous le bouillonnement des flots? plus
+de soleil: plus de matin s'élançant en triomphe et de son arc terrible
+dissipant les nuages en vapeurs flottantes: plus de large globe
+inclinant le soir sa tête radieuse et se perdant dans un cercle de mille
+couleurs. Le monde ne sera plus le phare qui éclairait les anges et
+servait de théâtre à leurs jeux comme étant le plus rapproché des
+étoiles. Faut-il donc que ces mots: _C'en est fait_! s'adressent à toi,
+à tous les êtres, à l'exception de nous et des êtres rampans que mon
+père a réservés d'après les ordres de Jéhovah? _Il_ peut _les_ sauver,
+et moi je n'ai pas le pouvoir de ravir la plus charmante des filles de
+la terre au jugement qu'un serpent lui-même évitera, afin que son espèce
+ne soit pas exterminée; il continuera à ramper et lancer son aiguillon
+dans le monde qui va sortir de la vase des flots, sépulcre de myriades
+de créatures encore vivantes aujourd'hui! Oh! combien de respirations
+tout d'un coup étouffées! tout ce monde si beau et si jeune, ainsi
+marqué pour la destruction! Cependant mon cœur, jour par jour et nuit
+par nuit, calcule tes journées et tes nuits comptées. Je ne puis te
+sauver, je ne puis même sauver celle dont l'amour te rend plus cher à
+mes yeux; mais comme un fragment de ta poussière, je ne puis songer au
+sort qui te menace sans m'en affliger au point--Oh Dieu! peux-tu donc--
+
+(Un moment de pause. On entend dans la caverne un bruit soudain et des
+éclats de rire. Ensuite passe un Esprit.)
+
+JAPHET.
+
+Au nom du Très-Haut, qui es-tu?
+
+ESPRIT, riant.
+
+Ah! ah! ah!
+
+JAPHET.
+
+Par tout ce qu'il y a de plus saint sur la terre, parle!
+
+ESPRIT, riant.
+
+Ah! ah!
+
+JAPHET.
+
+Par le déluge qui approche! par la terre qui va s'engloutir dans
+l'Océan! par les abîmes qui vont ouvrir toutes leurs fontaines! par le
+ciel qui convertira ses nuages en mer et par le Tout-Puissant qui crée
+et détruit! parle, et réponds-moi, effroyable habitant des ombres, être
+inconnu, indistinct et terrible. Pourquoi jettes-tu ces hideux éclats de
+rire?
+
+ESPRIT.
+
+Pourquoi pleures-tu?
+
+JAPHET.
+
+Pour la terre et tous ses enfans.
+
+ESPRIT.
+
+Ah! ah! ah! (Il s'évanouit.)
+
+JAPHET.
+
+Comme le démon se réjouit des tortures d'un monde et de la prochaine
+désolation d'un globe sur lequel le soleil va cesser de répandre et
+d'alimenter la vie! Toute la terre sommeille, et tous ceux qui respirent
+sur elle sont assoupis à la veille de la mort. Pourquoi veilleraient-ils
+en effet pour se trouver en face d'elle? Mais qui vois-je là, regardant
+comme la mort vivante et prononçant des paroles faites pour accompagner
+les funérailles du monde? Ils viennent comme des nuages.
+
+(Divers Esprits passent devant la caverne.)
+
+ESPRITS.
+
+Allégresse! la race abhorrée qui ne put, dans Éden, conserver sa haute
+place, et qui se laissa prendre à la voix de la science sans en avoir la
+mission, approche de l'heure de la mort. Ni retard, ni exception; elle
+ne périra pas par l'épée, par désespoir, par vieillesse, par déchirement
+de cœur, par l'action nivelante du tems. Écoutez! Voici sa dernière
+matinée. La terre sera tout océan! Nul souffle, hors celui des vents sur
+la vague immense. Les anges déploieront leurs ailes; ils ne trouveront
+plus de lieu de repos, pas même un roc dont la pointe surmonte la tombe
+liquide, pour désigner la place où le dernier désespéré sera mort après
+avoir long-tems espéré le reflux qui ne sera pas venu. Tout sera net,
+détruit; un autre élément sera le maître de la vie, les fils abhorrés de
+la boue seront exterminés, et la terre ne gardera de ces mille couleurs
+qu'un azur sans contraste; nulle de ces nombreuses montagnes, ou de ces
+vastes plaines, ne conservera sa forme; le cèdre et le pin abandonneront
+leur séjour; tout sera englouti dans la source universelle: hommes,
+terre et feu, tout mourra, et l'œil éternel contemplera la mer et le
+firmament sans y retrouver un souvenir de vie. Qui pourrait, sur
+l'écume, exiger maintenant une demeure?
+
+JAPHET, s'avançant.
+
+Ce sera mon père! La race de la terre n'expirera pas: seulement le crime
+disparaîtra de la face du jour. Fuyez, insultans démons de l'abîme, vous
+dont la joie hideuse gronde lorsque Dieu détruit ce que vous-mêmes
+n'oseriez détruire. Hâtez-vous de fuir, rentrez dans vos cavernes
+profondes, jusqu'à ce que les vagues vous poursuivent dans vos derniers
+asiles, et fassent ressortir votre maudite race pour la rouler sur
+l'aile des vents dans l'immensité de l'infini.
+
+ESPRITS.
+
+Fils de l'élu, quand toi et les tiens auront bravé le vaste et furieux
+élément; quand la grande barrière de l'abîme sera refermée, seras-tu,
+toi et les tiens, meilleurs ou plus heureux?--Non; votre terre et votre
+race nouvelles seront encore un assemblage de malheurs.--Moins beaux
+dans leurs formes, moins surchargés d'années que les géans qui font
+encore en ce moment la gloire du monde, fils du ciel, nés de quelque
+mère mortelle, vous n'aurez hérité que des pleurs du tems passé. Et ne
+rougis-tu pas de leur survivre ainsi; de manger, de boire et de te
+marier après eux? Ton cœur est-il assez bas, assez avili pour pouvoir
+entendre nommer cette immense destruction sans avoir assez de chagrin ou
+plutôt de courage pour préférer devenir la proie des vagues, à la honte
+d'accepter un asile auprès de ton heureux père, et de bâtir une ville
+sur le sépulcre de la terre inondée? Quel autre qu'un être bas et
+inepte, voudrait survivre à son espèce? La mienne déteste la tienne
+comme étant dans l'univers d'un autre ordre; mais, parmi nous, il n'est
+pas un seul qui n'eût laissé dans les cieux un trône vide pour aller
+demeurer dans les ténèbres plutôt que de voir ses compagnons souffrir
+seuls. Va-t'en, malheureux! va donner une existence comme la tienne à
+d'autres malheureux; vis, et quand les flots destructeurs mugiront sur
+leur ouvrage, toi, porte envie aux patriarches géans qui ne seront plus,
+maudis ton père pour leur avoir survécu, et toi-même pour être son fils!
+
+CHOEUR DES ESPRITS, s'élançant de la caverne.
+
+Allégresse! plus de voix humaine qui vienne interrompre par ses prières
+nos jeux dans les airs; c'en est fait, ils n'adoreront plus; et nous qui
+jamais n'avons adoré le Seigneur avide de prières, pour qui l'omission
+d'un sacrifice est un crime; nous, nous verrons les sources de l'abîme
+s'entr'ouvrir jusqu'à ce que tout soit rendu au chaos; jusqu'à ce que
+ces créatures fières de leur misérable argile soient toutes exterminées
+et que leurs os blanchis soient dispersés dans les cavernes, dans les
+trous, dans les gorges des montagnes, partout enfin où l'océan les aura
+déposées. Alors, dans leur désespoir, les brutes elles-mêmes cesseront
+de poursuivre les hommes et ceux de leur espèce, le tigre restera couché
+près de l'agneau comme auprès de son frère; tout redeviendra ce qu'il
+était jadis, silencieux et incréé, excepté le firmament. Cependant la
+mort accorde une légère trêve! elle épargnera un faible débris de
+l'ancienne création et elle lui permettra d'engendrer, mais pour son
+usage, des générations nouvelles; ce débris flottant sur les ondes du
+déluge, et jaillissant de la vase de la terre ensevelie, dès que le
+soleil ardent l'aura soulevé; ce débris fournira encore au tems de
+nouveaux êtres, des armées, des morts, des chagrins, des crimes et tout
+l'entourage de la haine et du malheur jusqu'à--
+
+JAPHET, les interrompant.
+
+Jusqu'à ce que l'éternelle volonté daigne expliquer ce songe de bonheur
+et d'angoisse, racheter lui-même les tems et toute chose, les couvrir de
+ses puissantes ailes, abolir l'enfer, enfin rendre à la terre purifiée
+la beauté de ses premiers jours et transporter son Éden dans un paradis
+éternel où l'homme ne sera plus exposé à pécher, où les démons eux-mêmes
+contribueront à son bonheur.
+
+ESPRITS.
+
+Et quand verra-t-on ces charmantes merveilles?
+
+JAPHET.
+
+Quand sera venu le rédempteur; d'abord sous le manteau de la peine,
+ensuite dans une auréole de gloire.
+
+ESPRITS.
+
+Débattez-vous cependant sous le poids de vos chaînes mortelles jusqu'au
+tems de la veillesse de la terre; combattez contre vous-même, contre
+l'enfer et contre les cieux, jusqu'à ce que les nuages soient colorés
+des flots de sang versés dans chacun de ces combats. D'autres tems,
+d'autres cieux, d'autres arts, d'autres hommes; mais encore les vieux
+pleurs, les vieux crimes, les maux plus vieux encore, se partageront
+votre race renouvelée; les mêmes tempêtes morales menaceront les âges
+futurs, semblables aux vagues qui dans quelques heures formeront les
+tombeaux des glorieux géans[loc25].
+
+[Note loc25: «Et dans ce tems-là, et après, il y avait des géans,
+des hommes forts, qui jadis étaient renommés.»
+ (_Genèse_.)]
+
+CHOEUR DES ESPRITS.
+
+Allégresse! mes frères; mortels, adieu! Écoutons! écoutons! Déjà nous
+pouvons entendre la voix rauque de l'océan gonflé; les vents aussi
+déployent leurs pénétrantes ailes. Les nuages ont déjà réuni leurs
+immenses réservoirs; les fontaines du vaste abîme vont se rompre, les
+cieux vont ouvrir leurs fenêtres. Le genre humain regarde, sans rien
+prévoir, chaque terrible présage; il est aveugle comme à son premier
+jour. Nous saisissons les sons qu'ils ne peuvent entendre, les tonnerres
+lointains des sphères ennemies; encore quelques heures, les délais
+seront passés; leurs larges bannières découvertes dans l'étendue ne
+semblent pas encore déployées, si ce n'est pour l'œil pénétrant des
+esprits. Gémis, ô terre! gémis, ta mort est moins éloignée que ta
+naissance fraîche encore! Tremblez, montagnes! bientôt l'océan va vous
+cacher et vous ensevelir; les flots mugiront sur vos cimes, et les
+légères coquilles des plus chétifs habitans de la mer viendront
+s'arrêter dans l'aire où l'aigle a fait sa demeure. Comme il va pousser
+des cris contre la mer implacable! comme il va rappeler inutilement ses
+aiglons; mais tout sera sourd, sauf l'onde toujours
+croissante.--L'homme, de son côté, désirera posséder ses larges ailes
+qui ne le sauveraient cependant pas:--où pourraient-elles le conduire,
+quand tout ne lui offrira plus que l'abîme pour tombeau? Allégresse, mes
+frères! et que chacune de nos voix surhumaines se fasse bruyamment
+entendre.--Tout va mourir, sauf un faible reste de la race de Seth;--la
+race de Seth réservée pour de futurs chagrins. Mais nul des enfans de
+Caïn ne doit survivre: toutes ses charmantes filles seront plongées sous
+les désolantes eaux, ou bien leur corps, soulevé par leurs longues
+chevelures, flottera sur les vagues tombées des cieux, qui dans leur
+cruauté ne sauveront pas des créatures, même si belles de la mort: C'en
+est fait, tout mourra! au cri universel de l'humanité succédera
+l'universel silence! Fuyons, mes frères, fuyons, mais conservons notre
+allégresse. Nous sommes tombés! ils tomberont; ainsi périssent tous ces
+misérables ennemis du ciel qui se riaient de l'enfer!
+
+(Les Esprits disparaissent; on entend encore leurs chants dans le
+lointain.)
+
+JAPHET, seul.
+
+Dieu a proclamé l'arrêt de la terre, l'arche de salut de mon père
+l'avait annoncé; les démons eux-mêmes s'en réjouissent hors de leurs
+retraites: et les rouleaux d'Énoc[loc26] l'ont prophétisé tacitement, et
+leur silence en a dit plus à l'esprit que la foudre aux oreilles.
+Cependant les hommes ne l'ont point écouté; ils n'écoutent pas encore;
+ils marchent, sans le savoir, à leur perte; et quoiqu'ils en approchent
+de si près, leur incrédulité les rend aussi sourds à tant de présages
+que le sera bientôt à leurs derniers cris le Tout-Puissant, ou l'océan
+soumis qui va exécuter ses ordres. Nul météore ne déploie encore sa
+bannière dans les cieux; les nuages ne sont pas nombreux, leur teinte
+n'a rien d'extraordinaire; le soleil se lève pour la dernière fois sur
+la terre aussi beau que le quatrième jour de la création, quand Dieu lui
+dit: _éclaire_! et qu'il s'élança dans l'aube qui n'éclaira pas encore
+le père incréé du genre humain. Mais avant les prières de l'homme
+s'élevèrent les ravissantes voix des oiseaux qui, dans les plaines de
+l'air, ont des ailes comme les anges, et, comme ces derniers, chaque
+jour saluent les cieux de leurs actions de grâce, avant les enfans
+d'Adam! Leurs concerts du matin vont commencer; l'orient s'embrase; ils
+vont chanter, et le jour va cesser. Si près de paraître, si près de sa
+fin cruelle! C'en est fait! leurs ailes ne les soutiendront plus; et le
+jour, après le retour de quelque riante matinée, le jour reviendra, mais
+sur quoi? sur le chaos, qui était avant le jour, et qui, en
+reparaissant, rendra le tems au néant! Car que sont les heures, quand il
+n'est plus de vie? elles sont à la matière ce qu'est à Jéhova l'éternité
+qu'il créa comme elles; sans Jéhova, l'éternité serait un vide immense:
+sans l'homme, le tems fait pour l'homme ne lui survivrait pas, il
+s'engloutirait dans un abîme sans fond, comme celui qui va dévorer ce
+jeune monde, et qui plus tard détruira la race humaine entière.--Que
+vois-je de ce côté? Des figures en même tems terrestres et divines, ou
+plutôt toutes célestes, tant elles sont ravissantes de beauté! Je ne
+puis distinguer leurs traits, mais seulement leurs formes; avec quelle
+grâce elles passent sur la cime de cette verte montagne, dont elles
+semblent dissiper l'obscurité! Après la vue de ces esprits repoussans,
+qui tout-à-l'heure exhalaient l'hymne impie du triomphe infernal, oh!
+qu'elles soient aussi bien venues que des habitans d'Éden! Peut-être
+s'approchent-elles pour m'annoncer que notre jeune monde est pardonné,
+lui pour qui j'ai tant de fois prié.--Elles viennent! Oh ciel! Anah est
+avec elles.--
+
+[Note loc26: Le livre d'Énoc, conservé par les Éthiopiens, passe chez
+eux pour être antérieur au déluge.]
+
+(Entrent Samiasa, Azaziel, Anah et Aholibamah.)
+
+ANAH.
+
+Japhet!
+
+SAMIASA.
+
+Quoi! un fils d'Adam!
+
+AZAZIEL.
+
+Que fait ici l'enfant de la terre, tandis que toute sa race est plongée
+dans le sommeil?
+
+JAPHET.
+
+Ange! toi-même que fais-tu sur la terre, quand tu devrais être là-haut?
+
+AZAZIEL.
+
+Ne sais-tu pas, ou aurais-tu oublié qu'au nombre de nos devoirs est
+celui de garder votre terre?
+
+JAPHET.
+
+Mais tous les bons anges l'ont abandonnée depuis sa condamnation;
+l'esprit du mal lui-même se retire à l'approche du chaos. Anah, ma chère
+Anah! toi que j'ai tant et si vainement aimée, et que j'aime encore!
+pourquoi, restes-tu avec cet esprit, à cette heure où nul esprit du ciel
+ne brille plus en ce moment ici bas?
+
+ANAH.
+
+Japhet, je ne puis te répondre; cependant pardonne-moi, de grâce--
+
+JAPHET.
+
+Implore plutôt le ciel qui bientôt ne pardonnera plus. Tu es exposée à
+de grands dangers.
+
+AHOLIBAMAH.
+
+Retourne à ta tente, insolent fils de Noé, nous ne te connaissons pas.
+
+JAPHET.
+
+L'heure viendra peut-être où tu me connaîtras mieux, et où ta sœur me
+retrouvera encore le même que je fus toujours.
+
+SAMIASA.
+
+Fils du patriarche qui a toujours trouvé grâce devant le Seigneur, quels
+que soient tes chagrins, et bien que les paroles soient un mélange de
+douleur et de colère, comment Azaziel ou moi aurions-nous pu te faire
+injure?
+
+JAPHET.
+
+Injure! oui, et la plus grande des injures; mais tu dis vrai; bien
+qu'elle soit formée de chair; je n'ai pu, je n'ai pas dû la mériter.
+Adieu, Anah! combien de fois t'ai-je dit ce mot! mais je le dis enfin
+pour ne jamais le répéter. Ange! ou quel que tu sois ou doives être
+bientôt, réponds-moi: as-tu le pouvoir de sauver cette belle--_ces_
+belles filles de Caïn?
+
+AZAZIEL.
+
+De quoi?
+
+JAPHET.
+
+Quoi! pourriez.--vous aussi l'ignorer? Anges! anges! vous avez partagé
+le crime de l'homme; peut-être allez-vous partager son châtiment, ou
+pour le moins mes regrets.
+
+SAMIASA.
+
+Regrets! jusqu'alors je ne croyais pas qu'un Adamite pût jamais me
+parler en énigmes.
+
+JAPHET.
+
+Et le Très-Haut ne les a-t-il pas expliquées? Vous êtes donc perdus
+comme eux?
+
+AHOLIBAMAH.
+
+Eh bien! soit, s'ils aiment comme ils sont aimés, ils ne frémiront pas
+plus d'être mortels que je n'hésiterais à partager avec Samiasa une
+éternité de souffrances.
+
+ANAH.
+
+Ma sœur! ma sœur! ne parle pas ainsi.
+
+AZAZIEL.
+
+Mon Anah, serais-tu tremblante?
+
+ANAH.
+
+Oui, pour toi! je sacrifierais la plus grande partie de ma courte vie
+pour éviter à ton éternité une heure d'inquiétude.
+
+JAPHET.
+
+_C'est donc pour lui_, pour le séraphin, que tu m'as délaissé! encore
+n'est-ce rien si tu n'as pas en même tems délaissé ton Dieu! car de
+semblables unions entre une mortelle et un immortel ne peuvent être
+saintes ni heureuses. Nous sommes envoyés sur la terre pour travailler
+et mourir; eux, sont créés pour exécuter là-haut les volontés du
+Très-Haut: mais, s'il te peut _sauver_, l'heure va venir dans laquelle
+l'aide des seuls êtres célestes pourra le faire.
+
+ANAH.
+
+Oh! il parle de mort.
+
+SAMIASA.
+
+La mort pour _nous_ et pour ceux qui sont avec nous! vraiment si cet
+homme ne semblait pas accablé de chagrins, je ne pourrais me défendre de
+sourire.
+
+JAPHET.
+
+Je ne crains ni ne m'afflige pour moi-même; je suis préservé, non par
+mes mérites, mais par ceux d'un père juste et qui a trouvé assez grâce
+devant le Seigneur pour obtenir le salut de ses enfans. Que n'a-t-il eu
+le pouvoir d'en racheter d'autres! ou que ne puis-je échanger ma vie
+pour celle qui seule pouvait rendre la mienne heureuse; pour la vie de
+la dernière et de la plus belle de la race de Caïn! Oh! que ne peut-elle
+trouver un asile dans l'arche réservée au reste de la race de Seth!
+
+AHOLIBAMAH.
+
+Et pourrais-tu donc penser que nous, sentant dans nos veines le généreux
+sang de Caïn, fils aîné d'Adam,--du fort Caïn engendré dans le
+paradis,--nous consentirions à nous joindre, à nous mêler aux enfans de
+Seth? Seth, le dernier rejeton de la vieillesse dégénérée d'Adam! Non,
+non, quand le salut de la terre en dépendrait, quand il serait menacé!
+Notre race a toujours été dès le commencement séparée de la tienne, elle
+le sera toujours.
+
+JAPHET.
+
+Je ne parle pas à toi, Aholibamah! tu reçus en partage trop de ce sang
+altier dont tu t'enorgueillis et que tu reçus de celui qui le premier ne
+craignit pas d'en répandre, et celui d'un frère, encore! Mais toi, mon
+Anah, permets-moi de t'appeler mienne, bien que tu ne le sois pas; c'est
+un mot auquel je ne puis renoncer, tout en renonçant à toi. Mon Anah!
+toi qui me faisais rêver qu'Abel avait pu laisser une fille dont la
+pieuse race survivait en toi, tant tu diffères en tout du reste des
+sauvages Caïnites, si ce n'est sous le rapport de la beauté; car toutes
+leurs filles ont sur les nôtres l'avantage des charmes.
+
+AHOLIBAMAH, l'interrompant.
+
+Et croirais-tu donc qu'elle ressemblât aux ennemis de notre père en
+esprit, en ame? Si je partageais cette pensée, si je songeais qu'il y
+eût en _elle_ quelque chose d'Abel--Va-t'en, fils de Noé, bien que tu
+soulèves des querelles.
+
+JAPHET.
+
+Fille de Caïn, ton père avait fait de même!
+
+AHOLIBAMAH.
+
+Mais il ne tua pas Seth: et d'où vient que tu te permets d'intervenir en
+d'autres actions qui se passèrent entre son Dieu et lui?
+
+JAPHET.
+
+Tu dis vrai: son Dieu l'a jugé, et je n'eusse point rappelé son action,
+si toi-même ne semblais en tirer gloire au lieu d'en frémir.
+
+AHOLIBAMAH.
+
+Il fut le père de nos pères, le fils aîné de l'homme, le plus fort, le
+plus brave et le plus patient:--penses-tu que je doive rougir de celui
+qui nous donna la vie? Jette les yeux sur notre race; vois leur taille
+et leur beauté, leur courage, leurs forces, leurs jours nombreux!--
+
+JAPHET.
+
+Ils sont comptés.--
+
+AHOLIBAMAH.
+
+Ainsi soit-il! Mais cependant, tandis qu'il leur reste des heures, je
+mets ma gloire dans mes frères et dans nos pères.
+
+JAPHET.
+
+Mon père et sa race ne mettent leur gloire que dans leur Dieu; et toi
+Anah?
+
+ANAH.
+
+Quels que soient les décrets de notre Dieu; le Dieu de Seth comme de
+Caïn, je dois obéir, et je m'efforcerai d'obéir avec résignation. Mais
+si j'osais prier dans cette heure affreuse de vengeance (s'il est vrai
+qu'elle nous menace), je ne voudrais pas survivre seule à toute ma
+famille. Ma sœur! oh! ma sœur! que serait le monde ou les autres mondes?
+que serait l'avenir le plus enchanteur sans le bonheur passé?--ta
+tendresse, celle de mon père, toutes les vies et tous les liens qui
+m'enchaînent comme autant d'astres qui jettent sur ma triste existence
+les doux rayons qui ne viennent pas de moi? Aholibamah! oh! s'il y avait
+espoir de merci, demande-le, obtiens-le; car si j'abhorre la mort, c'est
+seulement parce que tu dois mourir.
+
+AHOLIBAMAH.
+
+Eh quoi! ce rêveur, avec l'arche de son père, épouvantail qu'il a
+construit pour faire peur au monde, aurait-il donc intimidé ma sœur? Ne
+sommes-nous pas les bien-aimées des séraphins? Et quand nous ne le
+serions pas, devrions-nous trembler pour notre vie devant un fils de
+Noé? Plutôt mille fois--mais ces rêves exaltés et désolans sont l'effet
+des fantômes créés par un amour sans espoir, et des veilles prolongées.
+Qui pourrait ébranler ces solides montagnes, cette terre dure? Qui
+pourrait ordonner aux eaux et aux nuages de revêtir d'autres formes que
+celles que nous et nos pères leur ont vu revêtir dans tous les tems?
+Dis, qui le fera?
+
+JAPHET.
+
+Celui qui d'un seul mot les produisit.
+
+AHOLIBAMAH.
+
+Ce mot, qui l'_entendit_?
+
+JAPHET.
+
+L'univers qui s'élança dans la vie devant ses yeux. Ah! tu oses rire
+dédaigneusement? Tourne-toi vers tes séraphins; s'ils ne l'attestent
+pas, ils n'en sont pas.
+
+SAMIASA.
+
+Aholibamah, reconnais ton Dieu.
+
+AHOLIBAMAH.
+
+J'ai toujours rendu hommage à notre Créateur, le tien, Samiasa, comme le
+mien, un dieu d'amour et non de peine.
+
+JAPHET.
+
+Hélas! l'amour est-il autre chose que la peine? Celui-là même qui fit la
+terre par amour eut bientôt à se repentir à la vue de ses premiers et de
+ses meilleurs habitans.
+
+AHOLIBAMAH.
+
+Ce sont là des mots.
+
+JAPHET.
+
+Ce sont des faits.
+
+(Entrent Noé et Sem.)
+
+NOÉ.
+
+Japhet, que fais-tu ici avec ces fils de perdition? Ne crains-tu pas de
+partager leur prochaine destinée?
+
+JAPHET.
+
+Mon père, ce ne peut être un péché de chercher à sauver une créature
+terrestre; vois, d'ailleurs, ce ne sont pas des pécheurs, puisqu'ils ont
+la compagnie des anges.
+
+NOÉ.
+
+Est-ce donc là ceux qui laissent le trône de Dieu pour prendre leurs
+femmes parmi la race de Caïn? Serait-ce les fils du ciel qui recherchent
+pour leur beauté les filles de la terre?
+
+AZAZIEL.
+
+Patriarche, tu l'as dit.
+
+NOÉ.
+
+Malheur! malheur! malheur à de pareilles unions! Dieu n'a-t-il pas jeté
+une barrière entre la terre et le ciel, et distingué chacun espèce par
+espèce?
+
+SAMIASA.
+
+L'homme ne fut-il pas fait à l'image du puissant Jéhova? Et Dieu
+n'aimait-il pas ceux qu'il a créés? Nous ne faisons qu'imiter son amour
+pour les créatures.
+
+NOÉ.
+
+Je ne suis qu'un homme, incapable de juger le genre humain, encore moins
+les enfans de Dieu; mais notre Dieu ayant daigné communiquer avec moi,
+et me révéler ses jugemens, je réponds que la descente des séraphins de
+leurs siéges éternels sur un monde périssable, et qui même est en ce
+moment à la veille de périr, je réponds, dis-je, que cette descente ne
+peut être bonne.
+
+AZAZIEL.
+
+Comment! quand ce serait pour sauver?
+
+NOÉ.
+
+Mais, dans toute votre gloire, vous ne pouvez racheter ceux qu'a
+condamnés celui qui vous fit glorieux. Si votre mission immortelle était
+dans un but de salut, il serait général, et il ne serait pas restreint à
+deux créatures, belles il est vrai, mais dont la beauté n'en est pas
+moins condamnée.
+
+JAPHET.
+
+Oh! mon père, ne parlez pas de cela!
+
+NOÉ.
+
+Fils! si tu veux te soustraire à leur jugement, oublie qu'elles
+existent; bientôt elles auront cessé d'être; et toi, tu deviendras le
+père d'un nouvel et meilleur monde.
+
+JAPHET.
+
+Laisse-moi mourir avec celui-ci, avec _elles_!
+
+NOÉ.
+
+Tu le _devrais_ pour une telle pensée; celui qui _peut_ te pardonne.
+
+SAMIASA.
+
+Et pourquoi le sauver, lui et toi-même, plutôt que celle que lui, ton
+fils, préfère à toutes les deux?
+
+NOÉ.
+
+Demande-le à celui qui te fit plus grand que moi-même et les miens, mais
+également subordonné à sa toute-puissance. Mais voilà son plus aimable
+messager et le moins faible aux tentations.
+
+(Entre l'archange Raphaël.)
+
+RAPHAEL.
+
+Esprits, dont la place est auprès du trône, que faites-vous ici? est-ce
+le devoir d'un séraphin de paraître en ces lieux, quand l'heure approche
+où la terre sera isolée? Retournez à votre place glorieuse! allez, allez
+dans le ciel adorer et offrir vos brûlans hommages, de concert avec les
+sept élus.
+
+SAMIASA.
+
+Raphaël! le premier et le plus beau des enfans de Dieu, depuis quand
+existe-t-il une loi pour les anges d'abandonner la terre? la terre, dont
+plusieurs fois les pas de Jéhova ne dédaignèrent pas le sol! C'est le
+monde qu'il aima, qu'il fit par un effet de son amour; et souvent de nos
+ailes rapides, nous sommes descendus ici remplir ses messages; adorant
+sa gloire dans ses moindres ouvrages, surtout protégeant le plus jeune
+astre de ses domaines et comme le dernier-né de ses vastes états,
+empressés de la rendre digne de notre Seigneur. Pourquoi la sévérité de
+ton front? et pourquoi nous parles-tu d'une destruction prochaine?
+
+RAPHAEL.
+
+Si Samiasa et Azaziel eussent été à leur véritable place; réunis au
+chœur angélique, ils auraient vu en caractères de feu le dernier décret
+de Jéhova, et ils ne chercheraient pas à connaître par moi le courroux
+de leur créateur. Mais il faut que l'ignorance soit toujours une partie
+du péché; et la science des esprits eux-mêmes s'obscurcit à mesure
+qu'ils se confient davantage en elle: car l'aveuglement est le fils aîné
+de l'outrecuidance. Quand tous les bons anges ont quitté le monde, vous
+y restez enchaînés par des passions étranges et avilies, par des
+sentimens mortels pour des filles mortelles; mais l'on vous a pardonné
+de là haut, vous êtes replacés parmi vos égaux. Fuyez! éloignez-vous! ou
+si vous demeurez, vous renoncez ainsi à l'éternité.
+
+AZAZIEL.
+
+Mais toi, si la terre est enveloppée dans le fatal décret qui nous était
+jusqu'à présent inconnu, n'es-tu pas comme nous coupable en paraissant
+en ces lieux?
+
+RAPHAEL.
+
+Je viens pour vous ramener dans vos sphères, au puissant nom et à la
+voix de Dieu! Vous qui m'êtes chers presqu'autant que celui qui
+m'envoie, jusqu'ici nous nous élancions ensemble des éternels espaces,
+retournons ensemble aujourd'hui vers les étoiles. Oui, la terre doit
+mourir. Sa race, replongée dans ses entrailles, doit se perdre; mais
+pourquoi faudrait-il que la terre ne pût être créée ou détruite sans
+creuser un grand vide dans les rangs immortels? immortels jusque dans
+leur trahison inouie. Satan, notre frère, est tombé; il aima mieux être
+dévoré de feu que de rendre plus long-tems son hommage. Mais vous qui
+êtes encore purs, séraphins moins puissans que cet autre, jadis si
+radieux, rappelez-vous comment il est tombé, et considérez si le plaisir
+de tenter l'homme peut compenser la perte des cieux. Long-tems j'ai
+guerroyé, long-tems je lutterai encore avec celui qui rougissait d'avoir
+été créé, et de reconnaître celui qui, près des chérubins, et tenant les
+archanges à sa droite, semblait comme le soleil au milieu de planètes de
+sa dépendance. Je l'aimais; il était beau. O ciel! sauf celui qui
+l'avait créé, quelle beauté et quelle puissance fut jamais comparable à
+celle de Satan? Oh! que ne puis-je oublier l'heure de sa chute! Ce vœu
+est impie; mais vous qui n'êtes pas encore déchus, soyez sur vos gardes.
+Vous allez choisir l'éternité avec lui ou bien avec Dieu. Il ne vous a
+pas tentés, il ne peut tenter les anges. Dieu les a ravis à son empire;
+mais l'homme a écouté sa voix, et vous celle de la femme.--Elle est
+belle, sans doute, et la voix du serpent est moins subtile que ses
+baisers; aussi le reptile ne peut-il vaincre que la matière, tandis
+qu'elle pourrait entraîner un second habitant des cieux à violer les
+lois célestes. Encore une fois, fuyez! Vous ne pouvez mourir, mais elles
+passeront rapidement, et les cieux les plus lointains retentiraient des
+regrets que vous donneriez au périssable argile dont l'ineffaçable
+souvenir survivrait au soleil qui leur donna le jour. Rappelez-vous
+votre essence, et combien elle diffère de la leur en tout, excepté dans
+la faculté de souffrir. Pourquoi viendriez-vous partager l'agonie dont
+il faut qu'ils héritent? Nés pour être flétris par les années, rongés de
+soucis, et ravis enfin par la mort, cette reine de l'espèce humaine, et
+quand même il leur serait permis de traîner leurs jours jusqu'à la
+vieillesse, quand la colère divine ne les abrégerait pas, ils n'en
+seraient pas moins encore la proie du péché et la conquête de la
+douleur.
+
+AHOLIBAMAH.
+
+Qu'ils s'éloignent! j'entends la voix qui nous crie que tout doit mourir
+plus tôt que ne moururent nos patriarches blanchis par les années;
+là-haut se prépare un océan, tandis qu'ici-bas l'abîme se soulèvera pour
+se réunir au déluge céleste. Peu seront épargnés sans doute, et la race
+de Caïn lèvera vers le Dieu d'Adam d'inutiles prières. Ma sœur!
+puisqu'il en est ainsi, puisque l'Éternel serait vainement imploré pour
+le pardon d'une seule heure d'aveuglement, il nous faut sacrifier même
+ce que nous adorions, il nous faut attendre la vague comme nous
+subirions le tranchant d'une épée, et, sinon avec sérénité, du moins
+sans faiblesse; pleurant, non pas sur nous, mais sur ceux qui nous
+survivront dans une enveloppe mortelle ou immortelle, et qui, une fois
+que les eaux fatales nous auront engouffrés, pleureront pour des
+myriades de créatures qui n'auront plus le pouvoir de pleurer. Fuyez,
+séraphins, vers vos éternels rivages, où les vents ne mugissent pas, où
+ne gronderont jamais les ondes. Notre sort est de mourir; le votre de
+vivre à jamais: mais lequel vaut mieux, d'une mort ou d'une vie
+éternelle? Celui qui toutes deux les donne le connaît seul: obéissez-lui
+comme nous obéirons. Je ne voudrais pas conserver la vie une heure
+au-delà de sa volonté; ni vous perdre une portion de ses faveurs au prix
+du pardon réservé à la race de Seth. Fuyez, et tandis que vos ailes vous
+reporteront vers les cieux, songe, Samiasa, que mon amour s'élève encore
+avec toi dans les airs, et si mes yeux se tournent en ce moment vers toi
+sans être obscurcis de larmes, c'est que la fiancée d'un ange dédaigne
+de pleurer.--Adieu! qu'il vienne maintenant, l'inexorable abîme.
+
+ANAH.
+
+Faut-il donc mourir? et faut-il renoncer à toi, Azaziel? O mon cœur! mon
+cœur! tes inspirations étaient justes, et cependant combien j'étais
+heureuse! le coup vient de me frapper comme si je ne l'avais pas prévu;
+mais éloignez-vous! pourquoi le faut-il, pourquoi ne pas vous retenir!
+non, fuyez, mes angoisses ne peuvent être de longue durée, les tiennes
+seraient éternelles si par ma faute le ciel venait à te repousser; déjà
+tu as montré trop de bonté pour une fille d'Adam! notre sort est de
+souffrir: la douleur et la disgrâce attendent comme nous les esprits qui
+n'ont pas dédaigné de nous aimer. Le premier qui nous donna la science
+fut précipité de son trône archangélique, dans je ne sais quel monde
+inconnu, et toi, Azaziel! non, tu ne souffriras pas pour moi. Fuis! ne
+pleure pas, tu ne le peux; mais combien tu dois souffrir de ne le
+pouvoir faire! Oublie celle que les furies de l'indomptable abîme
+n'accableront pas d'un si profond désespoir que ton absence; fuis! fuis!
+une fois parti, il sera bien moins difficile de mourir.
+
+JAPHET.
+
+Oh! ne parle pas ainsi! mon père, et toi, archange, toi! sans doute la
+miséricorde céleste se cache sous la sérénité de ton front pur et
+sévère: oh! ne les laisse pas en proie à cette mer sans rivage,
+sauve-les dans notre arche, ou permets-moi de ne pas leur survivre.
+
+NOÉ.
+
+Silence, enfant des passions, silence! garde-toi, sinon intérieurement,
+du moins dans tes paroles, de faire à Dieu la moindre injure. Vis quand
+il le veut, meurs lorsqu'il l'ordonne, mais de la mort des justes et non
+comme les enfans de Caïn. Mets un terme à ton chagrin, ou du moins
+pleure en silence et ne fatigue pas de tes plaintes égoïstes les
+oreilles courroucées du ciel. Voudrais-tu que Dieu commît pour toi une
+injustice? et telle serait l'altération de ses vues en faveur d'un seul
+mortel. Sois homme et supporte ce que la race d'Adam doit et peut
+supporter.
+
+JAPHET.
+
+Oui, mon père, mais quand ils ne seront plus, quand nous flotterons
+seuls sur l'azur des airs et que sous nos têtes l'abîme recouvrira notre
+chère contrée, nos amis et nos frères plus chers encore, qui tous seront
+ensevelis dans le gouffre immense, comment alors commander à nos pleurs
+et à nos sanglots? pourrons-nous trouver le calme dans le silence de la
+désolation? Ô Dieu! sois donc toi-même, grâce! quand il en est tems
+encore! ne renouvelle pas le châtiment d'Adam! Le genre humain était
+alors deux créatures, aujourd'hui il est plus nombreux que les vagues;
+et la terrible pluie qui nous menace ne fournirait pas une goutte à
+chacun de leurs tombeaux, si les tombeaux étaient permis aux enfans de
+Caïn.
+
+NOÉ.
+
+Silence! fils imprudent! tes paroles sont autant de crimes! Anges,
+pardonnez à la violence de son désespoir.
+
+RAPHAEL.
+
+Séraphins, la passion aveugle ces mortels: vous qui êtes ou deviez être
+purs et sans passion, revenez avec moi.
+
+SAMIASA.
+
+Cela est impossible: notre choix est fait, nous en subirons les effets.
+
+RAPHAEL.
+
+Vous avez dit?
+
+AZAZIEL.
+
+Il a parlé, et je dis amen!
+
+RAPHAEL.
+
+Encore! des cette heure donc, rayés comme vous l'êtes des phalanges
+célestes, disgraciés par votre Dieu! adieu.
+
+JAPHET.
+
+Hélas! où pourront-ils trouver un asile? Écoutez! écoutez! un bruit
+prolongé, plus prolongé encore, gronde en s'échappant des flancs de la
+montagne. Sur les sommets, pas un souffle de vent, et cependant chaque
+feuille est agitée, chaque fleur s'effeuille; la terre semble vouloir
+s'affaisser comme sous une charge pesante.
+
+NOÉ.
+
+Écoutez! écoutez! les oiseaux des mers crient, ils forment un nuage dans
+la pourpre du firmament, ils planent sur les montagnes où jamais
+auparavant aile blanche, habituée aux vagues, n'osa se reposer, même
+quand les flots furieux leur défendaient de se confier à eux. Bientôt
+ils deviendront leur seul rivage, et alors tout sera dit.
+
+JAPHET.
+
+Le soleil! le soleil! il se lève, mais son bienfaisant éclat a disparu;
+un cercle noir, environnant son disque enflammé, proclame que le dernier
+jour de la terre est arrivé. Les nuages rentrent dans les teintes de la
+nuit, si ce n'est au lieu où leurs pointes d'airain bigarrent la ligne
+d'où sortaient auparavant les riantes matinées.
+
+NOÉ.
+
+Et là, voyez cette traînée de lumière, avant-coureur du tonnerre! Il
+vient, retirons-nous, fuyons, laissons aux élémens leur criminelle
+proie; retournons au lieu où s'élève notre arche sainte, sauvegarde des
+débris de la terre.
+
+JAPHET.
+
+Arrête, mon père, laisseras-tu Anah en proie aux vagues destructives?
+
+NOÉ.
+
+Faut-il plutôt leur abandonner tout ce qui a vie? Partons.
+
+JAPHET.
+
+Non, pas moi!
+
+NOÉ.
+
+Meurs donc avec eux! Oses-tu bien regarder ce firmament prophétique et
+chercher à sauver ce que tout maintenant condamne? Veux-tu te mettre aux
+prises avec la juste colère de Jéhova?
+
+JAPHET.
+
+La colère et la justice ne peuvent partir des mêmes mains.
+
+NOÉ.
+
+Blasphémateur! tremble de murmurer dans un pareil moment.
+
+RAPHAEL.
+
+Patriarche, sois indulgent; éclaircis ton front courroucé. Malgré son
+égarement, ton fils ne périra pas; il ne s'abreuvera pas de l'écume
+salée des ondes furieuses. Il ne sait ce qu'il dit, et une fois sa
+passion amortie, il est aussi bon que toi, il ne succombera pas comme
+les enfans du ciel avec les filles de l'homme.
+
+AHOLIBAMAH.
+
+La tempête arrive. Le ciel s'unit à la terre pour l'anéantissement de
+tout ce qui a vie. La lutte est inégale entre nos forces et celles de
+l'éternelle puissance.
+
+SAMIASA.
+
+Mais nous serons avec vous; nous vous transporterons dans quelque
+planète éloignée et paisible, où vous partagerez, Anah et toi, notre
+sort; et si tu ne pleures pas la perte de votre terre, nous oublierons
+également que nous sommes bannis du ciel.
+
+ANAH.
+
+Oh! les tentes chéries de mon père! lieux où je reçus le jour!
+montagnes, forêts, et prairies, hélas! quand vous ne serez plus, qui
+pourra sécher mes pleurs?
+
+AZAZIEL.
+
+L'esprit qui sera ton époux. Ne crains rien, quoique chassés du ciel, il
+nous reste encore de nombreuses retraites, d'où l'on ne pourra nous
+arracher.
+
+RAPHAEL.
+
+Audacieux rebelle! tes paroles sont criminelles, et tes efforts seront
+désormais impuissans. L'épée flamboyante qui chassa du paradis le
+premier homme étincelle encore dans les mains angéliques.
+
+AZAZIEL.
+
+Elle ne nous atteindra pas: menace la matière de la mort, épouvante de
+tes armes ceux qu'elles peuvent blesser; mais, pour nos yeux immortels,
+qu'importe la flamme de ton glaive?
+
+RAPHAEL.
+
+Le moment est venu d'en éprouver la vertu, et de t'apprendre enfin
+combien il est inutile de lutter contre les ordres de notre Dieu: ta foi
+faisait toute ta force.
+
+(Des mortels fuient dans l'espoir de trouver un refuge.)
+
+CHŒUR DES MORTELS.
+
+Les cieux se joignent à la terre,--Dieu! ô grand Dieu, qu'avons-nous
+fait? Grâce, cependant! Entends les animaux sauvages eux-mêmes faire
+mugir la prière! Le dragon s'élance de sa caverne, et s'approche de
+l'homme sans songer, dans sa terreur, à lui nuire; les oiseaux modulent
+dans les airs un chant d'agonie: ô Jéhova! détourne la rage de ta
+colère, prends pitié du désespoir de ton propre monde! Ce n'est pas
+l'homme seul qui pleure, c'est toute la nature!
+
+RAPHAEL.
+
+Adieu, terre condamnée! Enfans infortunés de la matière, je ne puis, je
+ne dois pas vous secourir, le décret est porté!
+
+(Raphaël sort.)
+
+JAPHET.
+
+Quelques nuages descendent comme des vautours sur leur proie: d'autres,
+immobiles comme autant de rochers, attendent le mot qui doit déchaîner
+leurs furieuses cataractes. Plus d'azur dans les cieux, plus de
+radieuses étoiles! La mort s'est levée, une lueur pâle et fantastique
+tient la place du soleil, et s'éteint elle-même au milieu de la nature
+expirante.
+
+AZAZIEL.
+
+Viens, Anah! abandonne cette prison, fille du chaos, et que les élémens
+vont rendre à ce qu'elle fut dans l'origine. Tu seras en sûreté sous
+l'abri de mes ailes comme le jeune aiglon sous celles de sa
+mère.--Laisse la prochaine destruction s'accomplir; ferme l'oreille à
+son approche sinistre! Nous allons habiter un monde plus brillant, où tu
+pourras savourer une vie éternelle. Il est d'autres cieux que ces nuages
+sombres.
+
+(Azaziel et Samiasa disparaissent avec Anah et Aholibamah.)
+
+JAPHET.
+
+Ils sont partis! Ils se sont enfuis sur les débris du monde. Et
+maintenant, qu'elles vivent, ou qu'elles meurent avec la terre vivante;
+rien ne pourra me rendre la vue d'Anah!
+
+CHŒUR DE MORTELS.
+
+Ô fils de Noé, aie pitié de tes semblables! Eh quoi! veux-tu nous
+laisser tous, tous,--_tous_ dehors! tandis que toi, protégé contre la
+fureur des élémens, tu te renfermeras dans ton arche de salut.
+
+UNE MÈRE, offrant à Japhet son enfant.
+
+Oh! laisse entrer cet enfant! je l'enfantai dans la douleur, mais
+j'espérais être heureuse en le voyant suspendu à mon sein. Pourquoi
+faut-il qu'il soit né! Qu'a-t-il fait, mon enfant, avant d'être sevré,
+pour exciter la haine ou la vengeance de Jéhova? Qu'y a-t-il dans ce
+lait dont je le nourris qui puisse forcer la terre et le ciel à se
+liguer pour faire mourir mon enfant? pour rouler les flots sur sa tête
+si blanche, si pure? Ah! sauve-le! toi, de la race de Seth! ou
+malédiction sur toi, sur ta race qui nous abandonne, et sur celui qui
+nous fit!
+
+JAPHET.
+
+Silence! ce n'est pas l'heure de maudire, mais de prier.
+
+CHOEUR DE MORTELS.
+
+De prier!!! Et où s'élèvera la prière; quand les nuages gonflés pèsent
+et crèvent sur les montagnes! quand la mer débordée rend inutiles toutes
+les barrières! quand les sables du désert ont cessé d'être arides!
+Maudit celui qui te fit, ainsi que ton père! nous le savons! nos
+malédictions sont inutiles, il faut expirer; mais puisque nous
+connaissons toute l'étendue de notre malheur, pourquoi essaierions-nous
+des hymnes ou courberions-nous le genou devant l'implacable
+Tout-Puissant? nous n'en expirerons pas moins. Si c'est lui qui a fait
+la terre, à lui la honte d'avoir créé un monde pour les
+tourmens!--Voyez, dans leur rage, les torrens de pluie! la nature
+entière est écrasée sous leur poids; les arbres de la forêt (nés le même
+jour que le paradis, formés avant qu'Ève n'eût offert à Adam la science
+pour douaire, avant qu'Adam n'eût chanté sa première hymne d'esclavage).
+Ces arbres, si vigoureux, si hauts, si verts encore dans leur
+vieillesse, les voilà déracinés; leur fleurs d'été sont tranchées par
+les vagues qui s'élèvent, s'élèvent, s'élèvent encore. Vainement nos
+yeux se portent vers les cieux courbés,--ils touchent les mers, ils
+étendent une barrière entre Dieu et nos regards supplians. Fuis! enfant
+de Noé; fuis! étends-toi mollement dans le refuge qui t'est donné sur
+l'océan; vois tout ce qui surnage sur les flots: c'est le cadavre du
+monde de tes premiers jours. Puis élève à Jéhova le chant de ta
+reconnaissance!
+
+UN MORTEL.
+
+Bénis ceux qui meurent dans le Seigneur! bien que les eaux soient
+déchaînées sur la terre, que ses décrets aussi bien que sa parole soient
+adorés! Il m'a donné la vie,--il ne prend que le souffle qui est à lui;
+mes yeux peuvent se fermer pour toujours; ma faible voix peut élever,
+pour la dernière fois, devant son trône, ses douloureuses prières; mais
+encore béni soit le Seigneur, pour ce qui fut, pour ce qui est! Tout est
+à lui: le commencement et la fin; le tems, l'espace, l'éternité, la vie,
+la mort; le vaste connu, l'incommensurable inconnu. Il a fait, il peut
+défaire; et moi, pour un faible soupir d'existence, irais-je blasphémer
+et murmurer? Non, plutôt mourir comme j'ai vécu, plein de foi, sans
+frissonner au moment même où l'univers entier s'écroule!
+
+CHŒUR DES MORTELS.
+
+Où fuir? sur les hautes montagnes? mais leurs torrens s'élancent avec
+une double impétuosité pour se confondre avec l'océan qui mugit à leurs
+pieds, enveloppe les contours de chaque montagne et découvre l'entrée de
+toutes les cavernes.
+
+(Une femme entre.)
+
+FEMME.
+
+Oh! sauvez-moi! sauvez-moi! nos vallons ne sont plus: mon père et la
+tente de mon père, mes frères et les troupeaux de mes frères, les beaux
+arbres qui nous ombrageaient à l'heure de midi, et qui, le soir, nous
+apportaient le chant des plus doux oiseaux, le petit ruisseau qui
+rafraîchissait nos verts pâturages, hélas! tout a disparu. Ce matin,
+quand j'ai gravi cette montagne, je tournai, vers tous ces beaux lieux,
+mes regards de reconnaissance, et pas une feuille alors ne tremblait
+encore!--Voilà maintenant qu'ils ne sont plus!--Hélas! pourquoi suis-je
+née?
+
+JAPHET.
+
+Pour mourir! et mourir dans la jeunesse; plus heureuse ainsi que d'être
+réservée à contempler la tombe universelle sur laquelle je suis condamné
+à pleurer inutilement. Pourquoi, quand tout périt, faut-il que je vive
+encore?
+
+(Les eaux s'élèvent: les hommes fuient dans toutes les directions,
+plusieurs sont engouffrés sous les vagues. Le chœur des mortels se
+disperse et cherche son salut sur la cime des montagnes. Japhet reste
+sur un roc, tandis que l'on aperçoit, dans le lointain, l'arche venant à
+lui.)
+
+FIN DE CIEL ET TERRE.
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Oeuvres complètes de lord Byron
+ Volume 6, by George Gordon Byron
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES DE LORD BYRON, VOL 6 ***
+
+***** This file should be named 28534-0.txt or 28534-0.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ https://www.gutenberg.org/2/8/5/3/28534/
+
+Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the
+Online Distributed Proofreaders Europe at
+http://dp.rastko.net. This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica)
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+https://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
diff --git a/28534-0.zip b/28534-0.zip
new file mode 100644
index 0000000..d11a114
--- /dev/null
+++ b/28534-0.zip
Binary files differ
diff --git a/28534-h.zip b/28534-h.zip
new file mode 100644
index 0000000..a39cd58
--- /dev/null
+++ b/28534-h.zip
Binary files differ
diff --git a/28534-h/28534-h.htm b/28534-h/28534-h.htm
new file mode 100644
index 0000000..a1c8d7e
--- /dev/null
+++ b/28534-h/28534-h.htm
@@ -0,0 +1,15576 @@
+<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN">
+<html>
+<head>
+ <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=UTF-8">
+ <title>The Project Gutenberg eBook of Oeuvres complètes de Lord Byron, par M. Paulin</title>
+
+
+<style type="text/css">
+<!--
+
+body {margin-left: 10%; margin-right: 10%}
+
+h1,h2,h3,h4,h5,h6 {text-align: center;}
+p {text-align: justify}
+blockquote {text-align: justify}
+
+hr {width: 50%; text-align: center}
+hr.full {width: 100%}
+hr.short {width: 10%; text-align: center}
+
+.note {margin-left: 20%; margin-right: 20%;
+ border: thin dashed; padding: 10px; background-color: #D3D2CF}
+.footnote {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%}
+.side {padding-left: 10px; font-weight: bold; font-size: 75%;
+ float: right; margin-left: 10px; border-left: thin dashed;
+ width: 25%; text-indent: 0px; font-style: italic; text-align: left}
+
+.stage1 {font-size: 0.9em; text-align: center}
+.stage2 {font-size: 0.9em}
+.sc {font-variant: small-caps}
+.lef {float: left}
+.mid {text-align: center}
+.rig {float: right}
+.sml {font-size: 10pt}
+
+span.pagenum {font-size: 8pt; left: 91%; right: 1%; position: absolute}
+span.linenum {font-size: 8pt; right: 91%; left: 1%; position: absolute}
+
+.poem {margin-bottom: 1em; margin-left: 10%; margin-right: 10%;
+ text-align: left}
+.poem .stanza {margin: 1em 0em}
+.poem .stanza.i {margin: 1em 0em; font-style: italic;}
+.poem p {padding-left: 3em; margin: 0px; text-indent: -3em}
+.poem p.i2 {margin-left: 1em}
+.poem p.i4 {margin-left: 2em}
+.poem p.i6 {margin-left: 3em}
+.poem p.i8 {margin-left: 4em}
+.poem p.i10 {margin-left: 5em}
+.poem p.i12 {margin-left: 6em}
+.poem p.i14 {margin-left: 7em}
+.poem p.i16 {margin-left: 8em}
+.poem p.i18 {margin-left: 9em}
+.poem p.i20 {margin-left: 10em}
+.poem p.i30 {margin-left: 15em}
+
+
+-->
+</style>
+</head>
+<body>
+
+
+<pre>
+
+The Project Gutenberg EBook of Oeuvres complètes de lord Byron. Volume 6, by
+George Gordon Byron
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Oeuvres complètes de lord Byron. Volume 6
+ comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore
+
+Author: George Gordon Byron
+
+Annotator: Thomas Moore
+
+Translator: Paulin Paris
+
+Release Date: April 7, 2009 [EBook #28534]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES DE LORD BYRON, VOL 6 ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the
+Online Distributed Proofreaders Europe at
+http://dp.rastko.net. This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+
+
+
+<br><br>
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+<h2>ŒUVRES COMPLÈTES</h2>
+
+<h4>DE</h4>
+
+<h1>LORD BYRON,</h1>
+
+<h4>AVEC NOTES ET COMMENTAIRES,</h4>
+
+<h5>COMPRENANT</h5>
+
+<h3>SES MÉMOIRES PUBLIÉS PAR THOMAS MOORE,</h3>
+
+<h5>ET ORNÉES D'UN BEAU PORTRAIT DE L'AUTEUR.</h5>
+
+<p class="mid"><i>Traduction Nouvelle</i></p>
+
+<h3>PAR M. PAULIN PARIS,</h3>
+
+<h5>DE LA BIBLIOTHÈQUE DU ROI.</h5>
+
+<hr class="short">
+<h3>TOME SIXIÈME.</h3>
+<hr class="short">
+
+<p class="mid"><i>Paris.</i><br>
+DONDEY-DUPRÉ PÈRE ET FILS, IMPR.-LIBR., ÉDITEURS,<br>
+RUE SAINT-LOUIS, N° 46, <br>
+ET RUE RICHELIEU, N° 47 <i>bis.</i></p>
+
+<hr class="short">
+
+<h4>1830.</h4>
+
+<div class="note">
+<p>NOTES DU TRANSCRIPTEUR:</p>
+
+<p>1. Les renvois en bas de page étant de trois catégories, il nous a semblé que renuméroter les notes en séquence numérique pourrait créer de la confusion. Nous avons donc utilisé les formats suivants:</p>
+
+<p><sup>loc#</sup> Pour indiquer les notes locales (fin de paragraphe).</p>
+<p><sup>a#</sup> Pour indiquer les notes en fin de chapitre; la lettre initiale étant différente pour chaque chapitre.</p>
+
+</div>
+
+<br><br>
+
+<h1>MANFRED,</h1>
+
+<h2>POÈME DRAMATIQUE.</h2>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i20"><i>There are more things in heaven and earth, Horatio,</i></p>
+<p class="i20"><i>Than are dreamt of in your philosophy.</i></p><br>
+
+<p class="i20">Il y a plus de choses au ciel et sur la terre,</p>
+<p class="i20">Horatio, que n'en rêva jamais votre philosophie.</p>
+</div></div>
+<br><br>
+
+<h4>PERSONNAGES DU DRAME.</h4>
+
+<hr class="short">
+
+<p>MANFRED.<br>
+
+<span class="sc">Un Chasseur de chamois</span>.<br>
+
+<span class="sc">L'abbé de</span> SAINT-MAURICE.<br>
+
+MANUEL.<br>
+
+HERMAN.<br>
+
+<span class="sc">La Nymphe des Alpes</span>.<br>
+
+ARIMANE.<br>
+
+NÉMÉSIS.<br>
+
+LES DESTINÉES.<br>
+
+ESPRITS, etc., etc.</p>
+
+<p>La scène se passe au milieu des Hautes-Alpes, partie dans le château de
+Manfred, partie sur les montagnes.</p>
+<br>
+<hr class="short">
+<br><br><br>
+<h1>MANFRED.</h1>
+<hr class="full">
+<br><br>
+<h2>ACTE PREMIER.</h2>
+
+<hr class="short">
+<br>
+<h3>SCÈNE PREMIÈRE.</h3>
+
+<p class="stage1">(Galerie gothique.--Minuit.)</p>
+<br>
+<h4>MANFRED, seul.</h4>
+
+<p>Il faut remplir d'huile ma lampe; et toutefois,
+elle ne brûlera pas aussi long-tems que je dois veiller.
+Mon sommeil--si je dors--n'est pas le sommeil,
+mais le prolongement de ces pensées auxquelles je
+ne puis échapper. Mon cœur veille incessamment;
+et si mes paupières s'abaissent, c'est pour reporter
+mes regards au dedans de moi. Et je vis! et je supporte
+l'aspect et l'image des autres hommes! La douleur
+devait être l'école de la science: souffrir, c'est savoir.
+Ceux qui savent le plus, ceux-là doivent plus profondément
+gémir sur une fatale vérité: «l'arbre de la
+science n'est pas l'arbre de vie.» J'ai essayé de
+tout, philosophie, science, recherche des secrets de
+la nature, sagesse du monde: car il y a en moi, une
+puissance qui me rend maître de tout, et je n'ai
+trouvé qu'incertitude. J'ai cru à la bonté des hommes,
+moi-même je me suis montré bon à la race humaine,
+et quel fruit en ai-je retiré? Quel fruit ai-je
+retiré d'avoir déjoué les efforts de mes ennemis,
+d'en avoir fait tomber quelques-uns, à mes pieds? Le
+bien, le mal, la vie, la puissance, les passions, tout
+ce qui anime les autres êtres, tout a été pour moi
+comme la pluie tombant sur le sable, depuis cette
+heure qui n'a pas de nom.--Aussi n'ai-je désormais
+plus de craintes; la malédiction qui pèse sur moi
+m'a rendu inaccessible aux terreurs du vulgaire; ni
+les désirs, ni l'espérance, ni l'amour mystérieux
+d'un objet terrestre ne feront jamais palpiter mon
+cœur.--Maintenant, à ma tâche.</p>
+
+<p>Agens mystérieux! esprits de l'infini univers! vous
+que j'ai cherchés dans la lumière et dans les ténèbres.--Vous
+qui habitez dans une essence plus subtile,
+qui vivez sur les cimes inaccessibles des monts, ou
+descendez dans les profondes cavernes de la terre
+et de l'océan;--par les lettres de ce charme qui me
+donne tout pouvoir sur vous, je vous appelle:--levez-vous
+et paraissez!--</p>
+
+<p class="stage1">(Une pause.)</p>
+
+<p>Ils ne viennent pas encore!--Or donc, par la
+voix de celui qui est le premier parmi vous,--par ce
+signe qui vous fait trembler,--par le nom de celui
+qui ne peut mourir,--levez-vous! paraissez! paraissez!--</p>
+
+<p class="stage1">(Une pause.)</p>
+
+<p>Puisqu'il en est ainsi--esprits de la terre et de
+l'air, vous ne me résisterez pas plus long-tems.
+J'emploierai, pour vous vaincre, un moyen plus puissant
+que ceux auxquels j'avais eu recours. Par ce
+charme terrible descendu d'une planète maudite,
+ruine fumante d'un monde qui n'est plus, enfer errant
+dans l'immensité de l'éternel espace; par l'effroyable
+malédiction qui appelle mon ame, par la
+pensée qui est en moi et autour de moi, esprits, je
+vous somme de paraître.--Paraissez!</p>
+
+<p class="stage1">(Une étoile se montre, dans l'obscurité, à l'extrémité de la galerie.
+Elle est immobile. Une voix se fait entendre et chante:)</p>
+
+<p class="mid">PREMIER ESPRIT.</p>
+
+<p>Mortel, soumis à ton ordre, j'ai quitté ma demeure
+dans les nuages où s'élève mon pavillon formé des
+vapeurs du crépuscule, et qui dore d'azur et de vermillon
+le soleil couchant d'un jour d'été. Bien que
+tu formes des vœux défendus, j'ai accouru ici, monté
+sur le rayon d'une étoile, tant étaient insurmontables
+tes conjurations. Mortel, puissent tes vœux être
+exaucés!</p>
+
+<p class="mid">VOIX DU SECOND ESPRIT.</p>
+
+<p>Le Mont-Blanc est le roi des montagnes. Depuis
+long-tems elles l'ont couronné d'un diadême de neige
+sur son trône de rochers, et l'ont revêtu d'une robe
+de nuages. Les forêts qui l'entourent sont attachées
+à sa ceinture. Dans sa main est l'avalanche dont la
+masse n'attend que mes ordres pour se précipiter
+avec le fracas du tonnerre. Chaque jour se meut le
+froid glacier qui jamais ne se repose, et c'est encore
+moi qui lui dis: «Hâte-toi ou arrête ta marche.»
+Je suis l'esprit de la montagne; je puis la faire fléchir
+et la remuer jusque dans ses fondemens.--Mais
+<i>toi</i>, que me veux-tu?</p>
+
+<p class="mid">VOIX DU TROISIÈME ESPRIT.</p>
+
+<p>Dans les profondeurs azurées des eaux, où ne pénètrent
+ni l'agitation des vagues ni le souffle des
+vents; là où vit le serpent de mer, où la Sirène suspend
+des coquilles à sa verte chevelure, le bruit de
+tes conjurations s'est fait entendre, semblable à la
+tempête qui gronde à la surface des flots. L'écho de
+mes paisibles salles de corail en a retenti. Qu'exiges-tu
+de l'esprit des eaux?</p>
+
+<p class="mid">QUATRIÈME ESPRIT.</p>
+
+<p>Là où le tremblement de terre sommeille sur un
+lit de feu, où s'élèvent en bouillonnant des lacs de
+bitume, où les racines des Andes pénètrent aussi profondément
+dans la terre que leurs cimes s'élèvent
+dans les cieux, vaincu par la force de tes évocations,
+j'ai abandonné les sombres retraites où je pris naissance
+et j'accours à tes ordres. Que ta volonté soit
+ma loi.</p>
+
+<p class="mid">CINQUIÈME ESPRIT.</p>
+
+<p>Je cours à cheval sur les vents; c'est moi qui suscite
+les orages: j'ai devancé de quelques pas la tempête
+toute brûlante encore des feux de la foudre; et
+pour te joindre plus vite, j'ai volé au travers d'un
+ouragan par deçà les mers et ses rivages. Chemin
+faisant, j'ai rencontré une flotte que poussait un
+vent favorable; la nuit ne finira pas qu'elle n'ait été
+engloutie toute entière.</p>
+
+<p class="mid">SIXIÈME ESPRIT.</p>
+
+<p>Les ténèbres de la nuit sont ma demeure. Pourquoi,
+par tes tortures magiques, me forcer au supplice
+du grand jour?</p>
+
+<p class="mid">SEPTIÈME ESPRIT.</p>
+
+<p>Avant la création de la terre, l'astre de tes destinées
+m'avait été confié. Quel monde, de tous ceux
+qui gravitent autour d'un soleil, fut jamais plus frais
+et plus beau? Abandonnée à elle-même et conservant
+dans sa course un ordre régulier, jamais étoile
+plus brillante ne sillonna l'espace. Mais l'heure arriva:--ce
+ne fut plus dès-lors qu'une masse errante
+de feu; comète vagabonde, maudite et funeste à l'univers,
+roulant par sa propre force hors de tout
+cercle et sans lois pour la guider, éclatante difformité
+d'en haut, monstre au milieu de nos régions
+célestes. Et toi, né sous son influence, ver méprisable
+que je dédaigne et auquel j'obéis, tu m'as su
+contraindre, par un pouvoir qui ne t'a été confié
+passagèrement que pour qu'un jour tu m'appartiennes
+tout entier, à descendre vers toi, à me joindre à ces
+faibles esprits qui tremblent en ta présence, et qui
+sont forcés de répondre à un être tel que toi. Parle
+vite: que veux-tu, enfant de boue?</p>
+
+<p class="mid">LES SEPT ESPRITS.</p>
+
+<p>La terre, l'océan, l'air, la nuit, les montagnes,
+les vents, ton étoile, tout est à tes ordres, enfant
+de boue! Leurs esprits sont là, attendant tes demandes.--Que
+veux-tu de nous, fils des hommes?--dis.</p>
+
+<p class="mid">MANFRED.</p>
+
+<p>L'oubli.--</p>
+
+<p class="mid">LE PREMIER ESPRIT.</p>
+
+<p>De quoi?--de qui?--et pourquoi?</p>
+
+<p class="mid">MANFRED.</p>
+
+<p>L'oubli de ce qui est en moi. Lisez-y; vous savez
+ce que je désire, et ce que ma langue ne saurait exprimer.</p>
+
+<p class="mid">L'ESPRIT.</p>
+
+<p>Nous ne pouvons t'accorder que ce qui se trouve
+en notre puissance. Demande-nous des sujets, un
+royaume, l'empire du monde, du monde entier ou
+de quelques-unes de ses parties: demande-nous un
+signe qui commande aux élémens qui sont soumis à
+chacun de nous, et tes désirs seront aussitôt accomplis.</p>
+
+<p class="mid">MANFRED.</p>
+
+<p>L'oubli, l'oubli de moi-même.--Ne sauriez-vous,
+dans ces régions secrètes que vous soumettez avec
+tant d'empressement à mes ordres, ne sauriez-vous
+donc découvrir ce que je cherche?</p>
+
+<p class="mid">L'ESPRIT.</p>
+
+<p>Notre essence s'y refuse, et notre science ne va
+pas jusque là. Mais tu peux mourir.</p>
+
+<p class="mid">MANFRED.</p>
+
+<p>La mort me l'accordera-t-elle?</p>
+
+<p class="mid">L'ESPRIT.</p>
+
+<p>Immortels, nous n'oublions rien; éternels, le
+passé nous est présent aussi bien que l'avenir. Tu as
+ta réponse.</p>
+
+<p class="mid">MANFRED.</p>
+
+<p>Vous moquez-vous?--Le pouvoir qui vous a fait
+descendre ici vous livre à moi. Esclaves, ne vous
+jouez pas de mes volontés! Le souffle, l'esprit, l'étincelle
+de Prométhée, cette lumière de mon être
+a l'éclat, la pénétration et la vivacité des vôtres; et
+quoique enfermée dans l'argile, elle ne vous le cédera
+en rien. Répondez! ou vous connaîtrez qui je
+suis.</p>
+
+<p class="mid">L'ESPRIT.</p>
+
+<p>Ce que nous avons dit, nous le répétons: tes propres
+paroles renferment elles-mêmes notre réponse.</p>
+
+<p class="mid">MANFRED.</p>
+
+<p>Qu'est-ce à dire?</p>
+
+<p class="mid">L'ESPRIT.</p>
+
+<p>Oui, si, comme tu l'assures, ton essence est semblable
+à la nôtre; nous avons satisfait ta curiosité
+en déclarant ici que nous n'avons rien à démêler
+avec ce que, vous autres mortels, appelez la mort.</p>
+
+<p class="mid">MANFRED.</p>
+
+<p>Ainsi, vainement je vous aurai conjurés: vous
+êtes impuissans à me secourir, ou vous vous refusez
+à le faire!</p>
+
+<p class="mid">L'ESPRIT.</p>
+
+<p>Parle; nous mettons à tes pieds tout ce que nous
+possédons: tout est à toi. Songes-y bien avant de
+nous renvoyer. Demande encore:--royaume, puissance,
+force, prolongation de tes jours.</p>
+
+<p class="mid">MANFRED.</p>
+
+<p>Maudits! qu'ai-je à faire de nouveaux jours? Les
+miens ont été trop longs déjà:--hors d'ici!--fuyez!</p>
+
+<p class="mid">L'ESPRIT.</p>
+
+<p>Un instant encore; nous ne voudrions pas te quitter
+sans t'avoir été utiles. Cherche;--n'est-il donc
+pas quelque don qui pourrait avoir du prix à tes
+yeux?</p>
+
+<p class="mid">MANFRED.</p>
+
+<p>Aucun;--cependant, encore un moment.--Avant
+de nous séparer, je voudrais vous contempler face à
+face. J'entends vos voix, dont les accens mélancoliques
+et doux semblent une musique sur les ondes.
+Je vois la clarté fixe d'une large et brillante étoile;
+mais rien de plus. Montrez-vous à moi, l'un de vous,
+ou tous ensemble, tels que vous êtes, et dans la forme
+que vous avez coutume de revêtir.</p>
+
+<p class="mid">L'ESPRIT.</p>
+
+<p>Notre forme est celle des élémens dont nous sommes
+l'ame et le principe; mais désigne celle qui te
+plaira le plus, et sur-le-champ elle se découvrira à
+tes regards.</p>
+
+<p class="mid">MANFRED.</p>
+
+<p>Choisissez vous-mêmes, car, pour moi, il n'y a
+rien de beau ni de hideux sur la terre. Que le plus
+habile de vous prenne la figure qui lui conviendra
+le mieux.--Allons!</p>
+
+<p class="mid">LE SEPTIÈME ESPRIT, apparaissant sous la figure d'une belle femme.</p>
+
+<p>Regarde!</p>
+
+<p class="mid">MANFRED.</p>
+
+<p>Dieu! est-ce bien toi? N'est-ce pas un songe insensé
+ou une cruelle tromperie? Je puis donc encore
+goûter le bonheur, te presser dans mes bras!--Nous
+pourrons encore.... (La figure disparaît.) Mon cœur est
+brisé! (Manfred tombe sans connaissance.)</p>
+
+<p class="mid">UNE VOIX prononce le charme suivant.</p>
+
+<p>Lorsque la lune argente les vagues, que le ver
+luisant brille dans l'herbe, que le feu follet s'agite
+autour des tombeaux et la flamme sur les marécages;
+lorsque les étoiles sillonnent le ciel de leurs traînées
+lumineuses, que les hiboux gémissent en se répondant,
+que les feuilles des arbres de la colline demeurent
+silencieuses et immobiles, mon ame pèse sur la
+tienne de tout son poids, armée d'un signe et d'un
+pouvoir redoutable.</p>
+
+<p>Si profond que soit ton sommeil, encore ton esprit,
+ne reposera-t-il point. Il est des ombres qui ne
+pourront s'évanouir, des pensées qui t'assailliront
+sans relâche. Une puissance inconnue te défend d'être
+jamais seul. Condamné à demeurer éternellement
+enfermé dans un charme qui t'enveloppe comme un
+linceul, qui t'entoure comme un nuage, tu ne me
+verras pas marcher à tes côtés et tu me sentiras; tes
+yeux croiront m'apercevoir comme une chose qui,
+bien qu'invisible, doit être près de toi, et s'y trouvait
+l'instant d'auparavant. Alors, dans cette secrète
+horreur, tu promèneras tes regards autour de toi,
+me cherchant dans ton ombre, et, surpris de ne m'y
+point découvrir, tu reconnaîtras la puissance que tu
+dois cacher. Les chants et les paroles magiques ont
+imprimé sur ton front un baptême de malédiction;
+l'esprit de l'air t'a enlacé de ses lacs; du souffle des
+vents sort une voix qui ferme ton cœur à la joie; la
+nuit n'a plus pour toi ni repos ni silence, et le jour
+ne te montre son éclatant soleil que pour te faire
+désirer qu'il s'éclipse aussitôt.</p>
+
+<p>De tes larmes trompeuses j'ai distillé un poison
+capable de donner la mort; j'ai extrait de ton cœur
+le plus noir de ton sang; j'ai arraché à ton sourire le
+serpent qui s'y dressait comme du milieu de la fougère;
+j'ai enlevé à tes lèvres le charme qui rendait
+leurs blessures mortelles, et tous ces poisons ont été
+essayés avec les poisons les plus connus, et j'ai
+trouvé que les tiens étaient les plus dangereux. Entends-tu!
+par ton cœur glacé et ton sourire de serpent,
+par les impénétrables abîmes de tes ruses, par
+ces regards menteurs et l'hypocrisie d'une ame inaccessible,
+par l'habileté de cet art qui voile la méchanceté
+de ton cœur, par la joie que tu puises dans
+les maux des autres hommes, par ta fraternité avec
+Caïn, entends, je te condamne à trouver ton enfer
+en toi-même.</p>
+
+<p>Voilà que je brise sur ta tête le vase d'où vont
+découler les tourmens. Plus de repos, ni dans le sommeil,
+ni dans la mort. La mort, tu la verras sans
+cesse sous tes pas, tu l'appelleras, et ce sera pour la
+redouter aussitôt. Vois! le charme agit: déjà une
+chaîne t'enveloppe de ses anneaux silencieux. Ma
+parole a pénétré dans ta tête et dans ton cœur qu'elle
+a flétris en les touchant!</p>
+<br>
+<h3>SCÈNE II.</h3>
+
+<p class="stage1">(Le mont Jungfrau.--Le matin.)</p>
+<br>
+<p class="mid">MANFRED, seul, sur les rochers.</p>
+
+<p>Les esprits que j'avais soulevés m'abandonnent;--mes
+enchantemens, fruit de longues et patientes
+études, me trompent,--et le remède qui devait me
+soulager s'est changé, pour moi, en un poison
+cuisant. Loin de moi tout secours surhumain; la
+puissance sur le passé m'a été refusée; et pour l'avenir,
+tant que le même passé n'aura pas été enseveli
+dans les ténèbres, il est hors de mes recherches. O
+terre! ô ma mère! et toi, douce fraîcheur du
+matin! vous, montagnes! pourquoi vous montrez-vous
+si belles? il m'est interdit de vous aimer. Soleil!
+œil brillant de la nature, qui répands tes rayons
+sur tous les corps, qui les pénètres de joie,--tu
+ne resplendis plus sur mon cœur. Vous, rochers! à
+la pointe desquels je m'arrête, contemplant, à une
+infinie distance, les pins gigantesques qui bordent
+le torrent, et qui ne me paraissent, d'ici, que de
+chétifs arbrisseaux, lorsqu'un saut, un pas, le plus
+léger mouvement, un souffle même, précipiterait
+mon corps sur ce lit de pierres, lit d'un éternel repos,--d'où
+vient que je balance? je sens l'impulsion--et
+je ne m'y abandonne pas; je contemple
+le péril, sans vouloir m'en arracher. Ma tête chancelle--et
+mon pied est ferme. Il y a en moi un
+pouvoir qui me retient et me condamne à l'affreuse
+fatalité de vivre,--si c'est vivre, que porter en
+soi l'aride et déserte solitude de son esprit, d'être
+soi-même le sépulcre de son ame. Déjà j'ai cessé de
+justifier mes actions à mes propres yeux, et ceci est
+le dernier symptôme du mal.--Oui, ministre
+ailé, qui franchis les nues (un aigle passe dans les airs),
+dont le vol hardi s'élève dans les cieux; oui, tu
+peux fondre sur moi, et m'enlever dans tes serres;--je
+deviendrai ta proie, et de ma chair tu nourriras
+tes aiglons. Mais tu disparais dans ces régions où
+mon œil ne saurait le suivre, tandis que tes regards
+perçans découvrent tout ce qui t'entoure dans les
+airs ou sur la terre.--Quelle beauté ravissante!
+Qu'il est beau ce monde visible! qu'il est glorieux
+en lui-même et dans l'action qui l'a produit! Mais
+nous, qui nous proclamons ses maîtres! nous, moitié
+poussière, moitié dieux, inhabiles à pénétrer
+plus profondément sous notre terre, ou à planer
+dans les cieux, nous voyons les élémens de notre
+double essence dans une lutte perpétuelle, nous respirons
+le souffle de l'orgueil et de la bassesse; en
+proie, tour à tour, à nos vils besoins et à nos superbes
+désirs, jusqu'à ce que notre nature mortelle
+prenant le dessus, l'homme devienne--ce qu'il
+craint de s'avouer à lui-même, ce qu'ils tremblent
+de s'apprendre les uns aux autres. Silence! (On entend
+au loin la flûte d'un berger.) J'entends les sons simples
+et sans art de la flûte des montagnes. Ce qu'on raconte
+de la vie des patriarches n'est point ici une
+vaine fable pastorale; le chalumeau marie ses modulations
+inégales au bruit des clochettes du troupeau
+bondissant. Mon ame voudrait s'enivrer de ces
+échos.--Oh! que ne suis-je l'invisible esprit d'une
+douce mélodie, une voix vivante, une harmonie
+animée, une joie incorporelle--qui naît et s'évanouit
+avec le souffle divin qui l'a créée!</p>
+
+<p class="stage1">(Un chasseur de chamois arrive du bas de la montagne.)</p>
+
+<p class="mid">LE CHASSEUR DE CHAMOIS.</p>
+
+<p>Le chamois a quitté ce sentier: ses pieds agiles
+l'ont dérobé à ma poursuite. A peine si ma chasse
+d'aujourd'hui me dédommagera de ces courses où
+j'ai failli me rompre le cou.--Quel est cet homme?
+Il n'est pas des nôtres, et pourtant le voilà perché
+à une hauteur où n'est jamais parvenu aucun de nos
+montagnards, et que nos meilleurs chasseurs pourraient
+seuls atteindre. Autant que je le puis voir
+d'ici, ses habits sont riches, son aspect mâle, et ses
+regards fiers comme le regard d'un paysan libre:--Approchons-nous
+plus près.</p>
+
+<p class="mid">MANFRED, n'apercevant pas le chasseur.</p>
+
+<p>Vivre ainsi!--blanchir sous les angoisses, comme
+ces pins dépouillés, ruines d'un seul hiver, sans
+écorce, sans branches, tronc pourri sur une racine
+maudite, qui ne le soutient que pour présenter une
+image de mort; vivre ainsi, toujours ainsi, et se
+rappeler d'autres journées! Maintenant, mon front
+est sillonné de rides qu'y ont gravées, non les ans,
+mais des instans, des heures.--Ces heures de tortures
+où j'ai survécu à moi-même!--Cimes glacées,
+avalanches qu'un souffle fait rouler du haut
+des montagnes, détachez-vous, écrasez-moi! Souvent
+j'ai contemplé vos effroyables chutes; mais vous
+passiez à mes côtés, pour aller engloutir des êtres
+qui ne demandaient qu'à vivre; vos ravages s'exercent
+sur les jeunes et verdoyantes forêts, sur la cabane
+ou le hameau de l'innocent villageois.</p>
+
+<p class="mid">LE CHASSEUR DE CHAMOIS.</p>
+
+<p>Les brouillards commencent à s'élever du fond
+de la vallée: si je ne l'engage à descendre, il pourra
+bien perdre en même tems son chemin et la vie.</p>
+
+<p class="mid">MANFRED.</p>
+
+<p>Les brouillards montent et paraissent suspendus
+aux glaciers; les nuages roulent sous mes pieds,
+blancs et sulfureux, semblables à l'écume qui jaillit
+des lacs de l'enfer, dont chaque vague vient se briser
+sur un rivage où les damnés sont amoncelés comme
+des pierres.--La tête me tourne.</p>
+
+<p class="mid">LE CHASSEUR DE CHAMOIS.</p>
+
+<p>Il faut s'approcher de lui doucement; ma vue inattendue
+le ferait sauter. On dirait déjà qu'il chancelle.</p>
+
+<p class="mid">MANFRED.</p>
+
+<p>Des montagnes se sont écroulées, déchirant les
+nues, et de leur choc ont ébranlé les monts où elles
+étaient adossées; elles ont rempli les vertes vallées
+de leurs débris, interrompu brusquement le cours
+des rivières, dont les eaux s'élançaient en humides
+tourbillons, et forcé les sources qui les alimentaient
+à se creuser un nouveau canal.--Ainsi, ainsi s'abîma
+le vieux mont Rosenberg.--Que ne me suis-je,
+alors, trouvé sous ses ruines!</p>
+
+<p class="mid">LE CHASSEUR DE CHAMOIS.</p>
+
+<p>Camarade! prenez garde à vous! un pas de plus
+et vous êtes perdu. Pour l'amour de celui qui vous
+a créé, éloignez-vous du bord de l'abîme.</p>
+
+<p class="mid">MANFRED, sans l'entendre.</p>
+
+<p>Sépulture digne de moi! sous sa masse énorme
+mes os eussent reposé en paix, au lieu de rester
+épars sur les rochers, roulés çà et là par le vent--comme
+bientôt--bientôt dans leur chute.--Adieu,
+cieux entr'ouverts! ne me regardez pas d'un œil de
+réprobation,--ce n'est point pour moi que vous
+devriez vous ouvrir.--Et toi, terre, reprends tes
+atômes!</p>
+
+<p class="stage1">(Au moment où Manfred va se précipiter du rocher, le Chasseur
+de Chamois le saisit subitement et le retient avec force.)</p>
+
+<p class="mid">LE CHASSEUR DE CHAMOIS.</p>
+
+<p>Holà! insensé!--Si tu es fatigué de la vie, ne
+souille pas nos honnêtes vallées de ton sang coupable.--Viens
+ici,--tu ne me quitteras pas.</p>
+
+<p class="mid">MANFRED.</p>
+
+<p>Mon cœur se soulève:--ne me serre pas ainsi.--Je
+n'ai plus la moindre force;--les montagnes tournent
+autour de moi;--mes yeux se ferment.--Qui
+es-tu?</p>
+
+<p class="mid">LE CHASSEUR DE CHAMOIS.</p>
+
+<p>Tu le sauras plus tard.--Sortons d'ici.--Les
+nuages se chargent et deviennent plus épais.--Par
+ici.--Maintenant, appuie-toi sur moi,--mets
+ton pied là,--là, prends ce bâton, et accroche-toi
+un instant à cette branche que tu vois.--Maintenant,
+donne-moi la main et ne quitte pas ma ceinture,--doucement,--bien.--</p>
+
+<p>Avant
+une heure,
+nous serons arrivés au chalet.--Avance: nous
+trouverons bientôt un sentier plus sûr, quelque
+chose comme un sentier, creusé depuis l'hiver dernier
+par le torrent.--A merveille! c'est bravement
+marcher; tu aurais pu être un de nos chasseurs.--Suis-moi.</p>
+
+<p class="stage1">(Pendant qu'ils descendent avec peine à travers les rochers, le
+rideau se baisse.)</p>
+
+<p>FIN DU PREMIER ACTE.</p>
+<br><br>
+<h2>ACTE II.</h2>
+<br>
+<h3>SCÈNE PREMIÈRE.</h3>
+
+<p class="stage1">(Une chaumière des Alpes de Berne.)</p>
+
+<p class="stage1">MANFRED et le CHASSEUR DE CHAMOIS.</p>
+<br>
+
+<p class="mid">LE CHASSEUR DE CHAMOIS.</p>
+
+<p>Non, non,--reste encore,--tu n'es pas en état
+de partir de quelques heures au moins. Ton esprit
+et ton corps se refusent un secours réciproque. Quand
+tu te trouveras mieux, je te conduirai.--Mais où
+allons-nous?</p>
+
+<p class="mid">MANFRED.</p>
+
+<p>Il n'importe: je connais parfaitement ma route,
+et n'ai désormais plus besoin de guide.</p>
+
+<p class="mid">LE CHASSEUR DE CHAMOIS.</p>
+
+<p>Tes habits, ta démarche annoncent un homme de
+haut lignage; sans doute un de ces nombreux seigneurs
+dont les rochers fortifiés dominent nos humbles
+vallons.--Quel est le château qui te reconnaît
+pour maître? Pour moi, je n'en connais guère que
+les enceintes extérieures. Mes affaires m'y conduisent
+rarement; et c'est alors pour m'asseoir aux
+vastes foyers de vos vieilles salles, devisant avec vos
+vassaux. Mais les sentiers qui mènent de nos montagnes
+aux portes de vos châteaux, je les connais
+depuis mon enfance.--Dis-moi, quel est le tien?</p>
+
+<p class="mid">MANFRED.</p>
+
+<p>Assez.</p>
+
+<p class="mid">LE CHASSEUR DE CHAMOIS.</p>
+
+<p>C'est bien, pardonne à ma curiosité. Mais, au
+nom du ciel, montre-toi de meilleure compagnie.
+Tiens, goûte mon vin: il est vieux, et plus d'une
+fois il m'a réchauffé le sang dans nos glaciers; il
+pourra aussi réchauffer le tien.--Allons, fais-moi
+raison.</p>
+
+<p class="mid">MANFRED.</p>
+
+<p>Loin de moi! loin de moi! il y a du sang sur les
+bords! ne le verrai-je jamais disparaître?... la terre
+ne boira-t-elle jamais ce sang?</p>
+
+<p class="mid">LE CHASSEUR DE CHAMOIS.</p>
+
+<p>A qui en as-tu? tu es hors de sens.</p>
+
+<p class="mid">MANFRED.</p>
+
+<p>Du sang, te dis-je,--mon propre sang! la pure
+source qui coula dans les veines de mes pères et dans
+les miennes, alors que nous étions jeunes, que nous
+avions un cœur, que nous nous aimions comme jamais
+nous n'eussions dû nous aimer, et ce sang fut
+versé! mais il s'élève de la terre et va teindre les
+nuages qui me ferment l'accès des cieux, des cieux
+où tu n'es pas,--dont je suis éternellement repoussé.</p>
+
+<p class="mid">LE CHASSEUR DE CHAMOIS.</p>
+
+<p>Homme aux étranges paroles! quel crime, t'égarant
+l'esprit, te poursuit ainsi de vains fantômes?
+Mais si grandes que soient tes craintes et les souffrances
+que tu endures, sache qu'il est pour toi un
+recours puissant,--les consolations de l'église et la
+patience, ce don du ciel.--</p>
+
+<p class="mid">MANFRED.</p>
+
+<p>La patience, toujours la patience! Laisse-moi:--ce
+mot a été inventé pour les bêtes de somme et non
+pour les oiseaux de proie. Répète-le aux créatures
+faites de ta même poussière; pour moi, je suis d'un
+autre ordre.</p>
+
+<p class="mid">LE CHASSEUR DE CHAMOIS.</p>
+
+<p>Le ciel en soit loué! je ne changerais pas avec
+toi, m'offrît-on l'impérissable gloire de notre Guillaume
+Tell. Mais quelque violent que soit ton mal,
+il faut le supporter, et toutes tes plaintes ne te seront
+d'aucun secours.</p>
+
+<p class="mid">MANFRED.</p>
+
+<p>Ne le supporté-je pas?--Regarde-moi,--je vis.</p>
+
+<p class="mid">LE CHASSEUR DE CHAMOIS.</p>
+
+<p>Ta vie est une convulsion, et non la vie d'un homme
+en santé.</p>
+
+<p class="mid">MANFRED.</p>
+
+<p>Je te le dis, homme! j'ai vécu beaucoup d'années,
+beaucoup de longues années qui ne sont rien
+comparées à celles qui me restent encore; à des siècles--des
+siècles--l'espace et l'éternité--la conscience
+de l'existence et une soif brûlante de la mort,
+soif que rien n'apaisera.</p>
+
+<p class="mid">LE CHASSEUR DE CHAMOIS.</p>
+
+<p>Pourtant, à peine si ton front annonce l'âge mûr.
+Je serais de beaucoup ton aîné.</p>
+
+<p class="mid">MANFRED.</p>
+
+<p>Penses-tu donc que l'existence dépende du tems?
+sans doute elle en dépend, mais nos actions en sont
+les époques. Les miennes ont rendu pour moi les jours
+et les nuits impérissables, éternels, innombrables
+comme les innombrables atômes des sables de la mer.
+Elles ont fait de ma vie un désert froid et aride, où
+se brisent les vagues déchaînées, mais où rien ne
+séjourne, rien, si ce n'est les cadavres, les débris
+du naufrage, les roches et les algues amères.</p>
+
+<p class="mid">LE CHASSEUR DE CHAMOIS.</p>
+
+<p>Hélas! il est fou--encore ne puis-je l'abandonner
+à lui-même.</p>
+
+<p class="mid">MANFRED.</p>
+
+<p>Plût au ciel que je le fusse! les visions qui viennent
+m'assaillir ne seraient alors qu'un rêve désordonné.</p>
+
+<p class="mid">LE CHASSEUR DE CHAMOIS.</p>
+
+<p>Que vois-tu ou que penses-tu voir?</p>
+
+<p class="mid">MANFRED.</p>
+
+<p>Moi et toi,--toi, paysan des Alpes,--tes humbles
+vertus, ton toit hospitalier, ton esprit patient, ton
+ame pieuse, libre et fière; ton respect pour toi-même,
+fondé sur des pensées d'innocence; tes jours
+de santé et tes nuits de sommeil; tes travaux ennoblis
+par le danger et que ne suit aucun remords; ton
+espérance d'une vieillesse tranquille, la paix du tombeau;
+une croix et une guirlande de fleurs qui s'élèveront
+sur l'herbe sous laquelle tu reposeras, et pour
+épitaphe l'amour et le souvenir de tes petits-enfans:--c'est-là
+ce que je vois--et si ensuite je reporte mes
+regards sur moi--mais il suffit--déjà mon ame était
+brûlée!</p>
+
+<p class="mid">LE CHASSEUR DE CHAMOIS.</p>
+
+<p>Et changerais-tu ton sort avec le mien?</p>
+
+<p class="mid">MANFRED.</p>
+
+<p>Non, mon ami, je ne voudrais pas te faire un aussi
+funeste présent; je ne voudrais infliger ma destinée
+à aucun être vivant: moi seul je puis la supporter--si
+affreuse qu'elle soit--moi, vivant, je puis soutenir
+ce qu'aucun homme ne serait capable de supposer,
+même en rêve, sans en mourir d'effroi.</p>
+
+<p class="mid">LE CHASSEUR DE CHAMOIS.</p>
+
+<p>Quoi, si pitoyable pour les maux de tes semblables,
+et le crime aurait noirci ton cœur! Ne parle
+pas de la sorte. Je ne croirai jamais qu'un homme
+qui nourrit des sentimens aussi généreux, ait pu assouvir
+sa vengeance dans le sang de ses ennemis.</p>
+
+<p class="mid">MANFRED.</p>
+
+<p>Oh! non, non, non! les maux que j'ai causés n'ont
+atteint que ceux qui m'avaient aimé, ceux que j'ai le
+plus aimés. Je n'ai jamais écrasé un ennemi, que dans
+une juste et légitime défense.--Ce sont mes embrassemens
+qui ont été funestes.</p>
+
+<p class="mid">LE CHASSEUR DE CHAMOIS.</p>
+
+<p>Que le ciel te fasse paix! Soulage ton ame par la
+pénitence; je dirai des prières pour toi.</p>
+
+<p class="mid">MANFRED.</p>
+
+<p>Elles seront inutiles. Toutefois, je te sais gré de
+ta commisération. Je m'en vais--il est tems,--adieu!--Tiens,
+prends cet or et mes remerciemens--n'ajoute
+rien--c'est un juste salaire--ne
+me suis pas... je connais le chemin, et je suis hors
+des pas dangereux de la montagne.--Encore une
+fois, reste ici; je te l'ordonne. (Manfred sort.)</p>
+<br>
+<h3>SCÈNE II.</h3>
+
+<p class="stage1">(Une vallée basse dans les Alpes.--Une cataracte.)</p>
+<br>
+<p class="mid">MANFRED arrive.</p>
+
+<p>Il n'est pas encore midi--les rayons de l'arc-en-ciel<a id="footnotetaga1" name="footnotetaga1"></a>
+<a href="#footnotea1"><sup class="sml">a1</sup></a>
+se courbent en arceaux sur le torrent qu'ils colorent
+de tous les feux du ciel; la colonne d'eau, tombant
+perpendiculairement du haut des rochers, se
+déroule comme une nappe d'argent et jette çà et là
+ses traînées d'écume bouillonnante. On dirait, agitant
+sa longue queue, le coursier dont il est parlé
+dans l'Apocalypse, ce pâle et gigantesque coursier,
+monté par la mort. Mes yeux seuls, en ce moment,
+contemplent ce tableau ravissant. Seul dans cette
+douce solitude, je partage avec l'esprit de la vallée
+l'hommage que lui rendent ses eaux.--Évoquons-le.</p>
+
+<p class="stage1">(Manfred prend un peu d'eau dans le creux de sa main et la jette
+en l'air en murmurant son évocation. Un instant après, la nymphe
+des Alpes se montre sous l'arc-en-ciel jeté sur le torrent.)</p>
+
+<p>Esprit ravissant! avec ta chevelure de lumière,
+tes yeux brillans de gloire, avec ces formes que revêtissent
+les filles de la terre, lorsque, dépouillant
+leurs charmes terrestres, elles s'élèvent à des formes
+surhumaines, à l'essence des purs élémens. Les couleurs
+de la jeunesse--vermeilles comme les joues
+d'un enfant endormi, bercé sur le sein palpitant de
+sa mère--vermeilles comme les teintes d'une rose
+que les derniers feux du jour déposent sur la neige
+vierge des hauts glaciers, comme si la terre rougissait
+des embrassemens du ciel;--ces couleurs teignent
+ton céleste aspect et éclipsent l'éclat de l'arc-en-ciel
+qui couronne ton front. Esprit ravissant! à
+travers la sérénité de tes traits où se montre le calme
+d'une ame qui proclame elle-même son immortalité,
+je lis que tu pardonneras à un fils de la terre, que
+daignent parfois visiter les génies mystérieux, que
+tu lui pardonneras d'avoir osé t'évoquer--t'appeler
+à lui, et d'arrêter sur toi ses regards.</p>
+
+<p class="mid">LA NYMPHE.</p>
+
+<p>Enfant de la terre! je te connais et je connais les
+pouvoirs qui sont à tes mains. Je te connais pour un
+homme aux pensées profondes, aux actions mauvaises
+ou bonnes, extrême dans le bien comme dans le
+mal, voué aux angoisses par ton astre fatal. J'attendais
+que tu m'appellasses à toi.--Que demandes-tu?</p>
+
+<p class="mid">MANFRED.</p>
+
+<p>Admirer ta beauté--et rien au-delà. La vue de
+la terre avait troublé mon esprit: j'allai me réfugier
+dans ses mystères et je pénétrai jusqu'aux retraites
+cachées de ceux qui la gouvernent; mais hélas! aucun
+n'a pu exaucer mes vœux. Je leur demandais ce
+qu'il était au-dessus de leur puissance de m'accorder:
+aujourd'hui j'ai cessé de les importuner.</p>
+
+<p class="mid">LA NYMPHE.</p>
+
+<p>Quelle est donc cette demande qui est au-dessus
+de la puissance des êtres les plus puissans de ceux
+qui dirigent le monde invisible?</p>
+
+<p class="mid">MANFRED.</p>
+
+<p>Une prière.--Mais pourquoi la ferais-je de nouveau?
+ne sera-ce pas en vain?</p>
+
+<p class="mid">LA NYMPHE.</p>
+
+<p>Je ne sais, parle toujours.</p>
+
+<p class="mid">MANFRED.</p>
+
+<p>Eh bien! je parlerai. Qu'importe une torture de
+plus! tu vas connaître mes souffrances. Dès ma plus
+tendre jeunesse, mon esprit ne sympathisait point avec
+les ames de mes semblables et je ne contemplais point
+la terre avec les yeux des hommes. Leur ambition
+n'était pas la mienne: le but de leur existence n'était
+non plus le mien. Mes joies, mes peines, mes
+passions, mon esprit, tout me rendit étranger à eux.
+Bien que revêtu de la même forme, je ne me sentis
+pas attiré vers la chair respirante, et refusai de me
+mêler à toutes les créatures d'argile qui m'entouraient,
+toutes,--non, il était une parmi elles,--mais
+attendons.</p>
+
+<p>J'ai dit que je n'avais aucun rapport avec les hommes,
+aucun avec les humaines pensées. Loin de là;
+mes joies étaient la solitude, respirer l'air léger des
+montagnes couvertes de glace, gravir les cimes où
+les oiseaux n'osent bâtir leur nid, où l'aile des insectes
+eux-mêmes n'a jamais effleuré un granit dépouillé
+de verdure; c'était de me plonger dans le torrent,
+de m'abandonner au tourbillon formé par le
+brisement des vagues dans les rivières, ou aux flots
+de l'océan, essayant ainsi mes jeunes forces. J'aimais,
+durant la nuit, suivre la marche de la lune, les étoiles
+et leur riche développement, fixer mes yeux sur les
+feux de la foudre jusqu'à ce qu'ils en fussent éblouis,
+ou contempler la chute des feuilles pendant les soirées
+d'automne, alors que les vents font entendre
+leurs gémissemens. Tels étaient mes passe-tems--toujours
+seul; et si un de ces êtres, au nombre desquels
+j'avais honte de me compter, venait à se rencontrer
+sur mon chemin, je me sentais aussitôt dégradé
+et ne me retrouvais plus qu'une misérable
+créature d'argile. Dans mes courses solitaires, je descendis
+aux caveaux de la mort, espérant surprendre
+la cause dans son effet; j'arrachai à ces ossemens
+blanchis, à ces crânes, à ces cendres amoncelées,
+les raisonnemens les plus réprouvés. C'est alors que
+durant de longues années, je passai les nuits dans
+l'étude des sciences qui ne s'enseignent plus et qui
+ne furent enseignées qu'au tems jadis. Le tems, le
+travail, des épreuves terribles et cette soumission
+non moins terrible qui nous donne tout pouvoir sur
+l'air et sur les esprits qui peuplent l'air, la terre,
+l'espace et le monde infini, rendirent mes yeux familiers
+avec l'éternité, comme avaient fait, avant
+moi, les mages, comme avait fait celui qui, à Gadara,
+évoqua de leurs retraites humides Eros et Anteros<a id="footnotetaga2" name="footnotetaga2"></a>
+<a href="#footnotea2"><sup class="sml">a2</sup></a>,
+ainsi qu'aujourd'hui, je t'appelle à moi; la
+soif de la science s'accrut avec la science, aussi bien
+que la puissance et l'ivresse de l'intelligence la plus
+éclatante; jusqu'à ce que...</p>
+
+<p class="mid">LA NYMPHE.</p>
+
+<p>Poursuis.</p>
+
+<p class="mid">MANFRED.</p>
+
+<p>Hélas! je me perds en d'inutiles paroles, me
+complaisant à rappeler ces vains attributs, plus j'approche
+du moment où il me faut découvrir la plaie
+profonde de mon cœur.--Mais plus de détour. Je ne
+t'ai nommé ni père, ni mère, ni maîtresse, ni ami,
+ni aucun être, avec lesquels j'eusse resserré les liens
+de l'humanité: si ces êtres existèrent pour moi, ils
+ne me furent pas ce qu'ils sont pour les autres. Mais
+il en était un...</p>
+
+<p class="mid">LA NYMPHE.</p>
+
+<p>Va, ne crains pas de t'accuser.</p>
+
+<p class="mid">MANFRED.</p>
+
+<p>Elle me ressemblait de tous traits--ses yeux, sa
+chevelure, son visage, tout, jusqu'au son de sa voix,
+disaient-ils, était semblable aux miens, mais adoucis,
+mais tempérés par la beauté. Comme moi, elle
+avait ces pensées solitaires et errantes, cette ardeur
+pour les sciences secrètes et un esprit capable de
+comprendre l'univers. Mais, plus que moi, elle avait
+la douce puissance des larmes, du sourire, et de la
+pitié--puissance qui m'était déniée; elle avait la
+tendresse--que jamais je ne ressentis que pour elle
+seule, et l'humilité--qui toujours me fut inconnue.
+Ses fautes furent les miennes.--Ses vertus n'appartiennent
+qu'à elle. Je l'aimai et c'est moi qui la mis
+au tombeau!</p>
+
+<p class="mid">LA NYMPHE.</p>
+
+<p>Quoi! de ta propre main?</p>
+
+<p class="mid">MANFRED.</p>
+
+<p>Non de ma main;--mais mon cœur brisa son
+cœur--ce cœur qui s'attacha au mien et qui en fut
+desséché. Si j'ai versé du sang, ce n'a pas été le
+sien.--Et pourtant ce pur sang a coulé,--je l'ai vu
+et je n'ai pu l'étancher.</p>
+
+<p class="mid">LA NYMPHE.</p>
+
+<p>Et c'est pour un pareil--pour un être de cette
+race que tu méprises, et au-dessus de laquelle tu veux
+t'élever, pour te mêler à nous et à notre race, que tu
+mets en oubli les précieux dons de nos sciences, que
+tu te rejettes dans les basses et lâches passions de
+l'humanité! loin de moi!</p>
+
+<p class="mid">MANFRED.</p>
+
+<p>Fille de l'air! je le dis: depuis cette heure fatale--mais
+les paroles ne sont que des paroles.--Contemple-moi
+dans mon sommeil, dans mes veilles.--Viens
+t'asseoir à mes côtés! tu verras ma solitude,
+ma solitude peuplée par les furies;--tu me verras,
+durant la nuit jusqu'au retour du jour, grincer
+des dents, et me maudire encore jusqu'au coucher
+du soleil.--J'ai demandé, comme une bénédiction,
+de devenir insensé, et la folie m'a été refusée. J'ai
+affronté la mort,--mais dans la lutte des élémens
+les vagues me soutenaient au lieu de m'engloutir et
+j'ai dû traverser, sain et sauf, les plus affreux dangers.
+Sans doute que la main glacée d'un impitoyable
+génie me tenait suspendu par un cheveu, mais par
+un cheveu qu'aucun effort ne pouvait rompre. Vainement,
+je plongeai mon âme--jadis une source
+inépuisable de création--dans toutes les rêveries
+enfantées par l'imagination; toujours, toujours semblable
+au reflux de la vague, elle était repoussée dans
+le gouffre profond de mes pensées. Vainement je
+me mêlai à l'humaine espèce--je cherchais l'oubli
+de mes maux là où il ne se peut trouver. Dès-lors,
+tout ce que j'avais appris, mes sciences, mes longues
+recherches dans les secrets d'un art surnaturel, ne
+devinrent plus que des connaissances mortelles, et je
+vécus dans le désespoir--et je vis--et je vivrai
+toujours!</p>
+
+<p class="mid">LA NYMPHE.</p>
+
+<p>Peut-être puis-je venir à ton aide.</p>
+
+<p class="mid">MANFRED.</p>
+
+<p>Pour avoir cette puissance, il te faudrait réveiller
+les morts, ou me laisser descendre parmi eux.--Fais-le--de
+quelque manière que ce soit, à quelque
+heure que tu choisisses.--Si c'est avec de nouvelles
+tortures--au moins seront-elles les dernières.</p>
+
+<p class="mid">LA NYMPHE.</p>
+
+<p>Non; tel n'est point mon pouvoir. Mais veux-tu
+me jurer obéissance, jurer de te soumettre à ma volonté?
+tes vœux seront peut-être exaucés.</p>
+
+<p class="mid">MANFRED.</p>
+
+<p>Jurer! obéir! Et à qui? aux esprits que je conjure!
+Moi, devenir l'esclave de ceux qui m'ont servi!--jamais!</p>
+
+<p class="mid">LA NYMPHE.</p>
+
+<p>Est-ce tout? n'as-tu pas de plus douce réponse?
+Réfléchis encore avant de repousser ma demande.</p>
+
+<p class="mid">MANFRED.</p>
+
+<p>J'ai dit.</p>
+
+<p class="mid">LA NYMPHE.</p>
+
+<p>Assez!... Je puis donc me retirer... parle!</p>
+
+<p class="mid">MANFRED.</p>
+
+<p>Retire-toi! (La nymphe disparaît.)</p>
+
+<p class="mid">MANFRED, seul.</p>
+
+<p>Nous, jouet du tems et de nos propres terreurs!
+Les jours nous emportent et fuient eux-mêmes loin
+de nous. Et pourtant nous vivons, accablés sous le
+poids de notre vie et redoutant sans cesse la mort.--Aussi
+long-tems que pèse sur nous ce joug détesté,
+ce joug qui oppresse notre cœur--que font seuls palpiter
+les angoisses ou des plaisirs menteurs;--aussi
+long-tems que durent ces jours de passé et d'avenir
+(car il n'est pas de présent pour la vie), qui pourrait
+dire s'il en est un, un seul où l'ame n'ait cessé
+d'appeler la mort et dont elle n'ait fui aussitôt l'approche,
+de même que l'on tremble de se plonger dans
+une onde glacée, bien que le frisson ne doive se faire
+sentir qu'un moment? Toutefois mes sciences me laissent
+encore une ressource.--Je puis évoquer les
+morts et savoir d'eux ce que nous avons un jour à
+craindre. Rien que le néant du tombeau, diront-ils--et
+s'ils ne répondaient pas!--Mais le prophète sortit
+de la tombe pour répondre à la sorcière d'Eudor; le
+monarque de Sparte connut ses destinées de l'esprit
+ressuscité de la vierge Byzantine. Il avait immolé celle
+qu'il aimait, dans l'ignorance du crime qu'il commettait,
+et il mourut sans avoir obtenu son pardon.
+En vain il adressa des prières à Jupiter phrygien;
+en vain les magiciens d'Arcadie évoquèrent l'ombre
+irritée et la supplièrent de dépouiller sa colère ou de
+fixer un terme à sa vengeance;--il n'obtint qu'une
+réponse vague et obscure, mais qui bientôt s'expliqua
+pour lui<a id="footnotetaga3" name="footnotetaga3"></a>
+<a href="#footnotea3"><sup class="sml">a3</sup></a>.</p>
+
+<p>Si jamais je n'étais venu au monde, ce que j'aime
+vivrait encore; si jamais je n'avais aimé, ce que
+j'aime vivrait encore dans tout l'éclat de sa beauté,
+de son bonheur, et répandant la joie sur les autres.
+Qu'est-elle devenue? qu'est-elle aujourd'hui?--la
+victime expiatoire de mes péchés,--quelque chose
+que je n'ose imaginer,--ou du néant. Dans peu
+d'heures, je connaîtrai ce que j'appréhende et brûle
+de connaître. Jusqu'ici, je n'avais jamais frémi d'arrêter
+mes regards sur un esprit, mauvais ou bon,--et
+voilà que je tremble et qu'un étrange frisson vient
+saisir mon cœur. Mais l'action ne manquera pas à
+ce que j'abhorre le plus; je saurai braver toutes
+craintes mortelles.--La nuit approche. (Il sort.)</p>
+<br>
+<h3>SCÈNE III.</h3>
+
+<p class="stage1">(Le sommet du mont Jungfrau.)</p>
+<br>
+<p class="mid">Entre LA PREMIÈRE DESTINÉE.</p>
+
+<p>La lune se lève, large, ronde, éclatante. Ici, sur
+les neiges que n'a jamais foulées le pied d'un vulgaire
+mortel, nous marchons de nuit, sans laisser la
+moindre trace de nos pas; sur cette mer sauvage,
+sur l'océan resplendissant des montagnes glacées,
+nous effleurons les brisans raboteux qui semblent
+l'écume des flots agités par la tempête, que le froid
+aurait subitement saisie,--image morte de l'abîme
+des eaux. Ce pinacle fantastique,--ouvrage de
+quelque tremblement de terre,--où s'arrêtent les
+nuages pour se reposer des fatigues de leur course,
+a été consacré à nos ébats, à nos veilles; c'est ici
+que je dois attendre mes soeurs, pour nous acheminer
+ensemble vers le palais d'Arimane, car, cette
+nuit, se célébrera notre grande fête.--Chose étrange
+qu'elles n'arrivent point!</p>
+
+<p class="mid">UNE VOIX, au dehors, chantant.</p>
+
+<p>L'usurpateur captif, jeté en bas du trône, languissait
+enseveli dans la torpeur, oublié et solitaire.
+J'ai secoué son sommeil, brisé sa chaîne, je lui ai
+rendu ses troupes, et voilà encore une fois le tyran
+debout. Le sang d'un million d'hommes, la ruine
+d'une nation seront le prix de mes peines--puis sa
+fuite, et de rechef le désespoir!</p>
+
+<p class="mid">SECONDE VOIX, au dehors.</p>
+
+<p>Le vaisseau volait, le vaisseau volait vite; mais
+je n'ai pas laissé une voile, je n'ai pas laissé un mât.
+Il ne reste plus une planche de ses flancs ou du pont,
+pas un pauvre diable pour pleurer sur le naufrage.
+Si!--il en est un que j'ai sauvé, le prenant aux
+cheveux pendant qu'il nageait, et celui-là était digne
+de ma pitié,--un traître à terre, un pirate sur
+mer.--Il acquittera sa dette par de nouveaux
+crimes.</p>
+
+<p class="mid">LA PREMIÈRE DESTINÉE, répondant.</p>
+
+<p>La cité reposait, plongée dans le sommeil; au
+matin, elle s'est éveillée pour pleurer sur elle-même.
+Soudainement, sans bruit, la noire peste avait passé
+sur ses tours. Des milliers d'hommes ont péri, des
+milliers périront.--Le vivant fuit l'approche du
+malade qu'il chérissait; mais il fuit en vain: rien
+ne le sauvera de l'atteinte mortelle. La tristesse, les
+angoisses, le mal, la terreur enveloppent toute une
+population.--Heureux sont les morts qui échappent
+à cette scène de désolation! Et cette œuvre
+d'une nuit--cette ruine d'un royaume--ce travail
+de mes mains, combien de fois, dans les siècles, ne
+l'ai-je pas renouvelé! combien ne le renouvellerai-je
+pas encore!</p>
+
+<p class="stage1">(Entrent la seconde et la troisième Destinée.)</p>
+
+<p class="mid">LES TROIS DESTINÉES.</p>
+
+<p>Nos mains tiennent enfermés les cœurs des hommes,
+et leurs tombeaux sont nos marche-pieds. Ces
+esclaves ne reçoivent de nous le souffle de l'ame que
+pour nous le rendre aussitôt.</p>
+
+<p class="mid">LA PREMIÈRE DESTINÉE.</p>
+
+<p>Bien-venues!--Où est Némésis?</p>
+
+<p class="mid">LA SECONDE DESTINÉE.</p>
+
+<p>Occupée à quelque grand travail; mais j'ignore
+lequel, car moi-même j'ai les mains pleines.</p>
+
+<p class="mid">LA TROISIÈME DESTINÉE.</p>
+
+<p>Vois; elle vient.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Némésis.)</p>
+
+<p class="mid">LA PREMIÈRE DESTINÉE.</p>
+
+<p>Dis, où as-tu été? Mes sœurs et toi, vous arrivez
+tard, cette nuit-ci.</p>
+
+<p class="mid">NÉMÉSIS.</p>
+
+<p>Relever des trônes abattus; marier entre eux des
+insensés; rétablir des dynasties; venger des hommes
+de leurs ennemis, puis les faire repentir de leur
+vengeance; frapper les sages de folie: tel vient d'être
+mon travail. J'ai tiré de la poussière les nouveaux
+oracles qui doivent aujourd'hui régir le monde, car
+les anciens avaient passé de mode, et les mortels
+osaient déjà les peser à leur propre valeur, mettre
+les rois dans la balance et parler de liberté, ce fruit
+à jamais défendu... Partons! l'heure est sonnée...
+montons sur nos nuages. (Elles sortent.)</p>
+<br>
+<h3>SCÈNE IV.</h3>
+
+<p class="stage1">(Palais d'Arimane.--Arimane, entouré des Esprits, est assis sur un
+globe de feu qui lui sert de trône.)</p>
+<br>
+<p class="mid">HYMNE DES ESPRITS.</p>
+
+<p>Salut à notre maître!--Prince de la terre et de
+l'air!--qui marche sur les nues et sur les eaux,--qui
+tient dans sa main le sceptre des élémens, et les
+fait, à sa volonté, rentrer dans le chaos! Il souffle--et
+la tempête bouleverse la mer; il parle--et la
+nue répond à sa voix par le tonnerre; il regarde,--à
+son regard, s'enfuient les rayons du soleil; il se
+meut,--un tremblement remue la terre jusque dans
+ses fondemens. Sous ses pas jaillissent les volcans;
+son ombre projette la peste; les comètes annoncent
+sa marche à travers les cieux enflammés, et sa colère
+réduit en cendres les planètes; c'est à lui que
+la guerre offre chaque jour son holocauste, la mort
+son tribut. Il est la vie, avec toutes ses agonies; il
+est l'ame de tout ce qui respire.</p>
+
+<p class="stage1">(Entrent les Destinées et Némésis.)</p>
+
+<p class="mid">PREMIÈRE DESTINÉE.</p>
+
+<p>Gloire à Arimane! son pouvoir s'accroît de plus
+en plus sur la terre.--Mes deux sœurs ont exécuté
+ses ordres; et moi aussi, j'ai rempli mon devoir.</p>
+
+<p class="mid">SECONDE DESTINÉE.</p>
+
+<p>Gloire à Arimane! Nous qui courbons la tête
+des hommes, nous venons nous courber devant son
+trône!</p>
+
+<p class="mid">TROISIÈME DESTINÉE.</p>
+
+<p>Gloire à Arimane! nous n'attendons qu'un clin-d'œil
+pour obéir.</p>
+
+<p class="mid">NÉMÉSIS.</p>
+
+<p>Souverain des souverains! nous sommes à toi,
+et tous les êtres mortels, plus ou moins, sont à nous.
+Étendre notre puissance, c'est étendre la tienne, et
+nos soins, nos veilles y sont incessamment consacrés.
+Tes derniers commandemens ont été remplis
+en tout point.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Manfred.)</p>
+
+<p class="mid">UN ESPRIT.</p>
+
+<p>Qui se montre ici? Un mortel!--Toi, fatale et
+hardie créature, prosterne-toi et adore!</p>
+
+<p class="mid">SECOND ESPRIT.</p>
+
+<p>Je connais ce mortel.--Un magicien puissant,
+possesseur d'une science redoutée.</p>
+
+<p class="mid">TROISIÈME ESPRIT.</p>
+
+<p>Prosterne-toi et adore, esclave! Quoi, ne connais-tu
+pas ton maître et le nôtre?--Tremble et
+obéis!</p>
+
+<p class="mid">TOUS LES ESPRITS.</p>
+
+<p>Humilie-toi, humilie ta damnée matière, enfant
+de la Terre! ou crains notre courroux.</p>
+
+<p class="mid">MANFRED.</p>
+
+<p>Je sais tout; et encore voyez-vous que je ne fléchis
+pas le genou.</p>
+
+<p class="mid">QUATRIÈME ESPRIT.</p>
+
+<p>On saura t'y contraindre.</p>
+
+<p class="mid">MANFRED.</p>
+
+<p>Ai-je donc besoin de vos leçons?--Que de nuits
+là-bas, couché sur le sable aride, je me suis prosterné
+la face contre terre, et j'ai couvert ma tête
+de cendres, comprenant toute l'étendue de mon humiliation,
+m'abaissant devant mon inutile désespoir,
+et fléchissant sous ma propre misère!</p>
+
+<p class="mid">CINQUIÈME ESPRIT.</p>
+
+<p>Seras-tu si hardi que de refuser à Arimane, assis
+sur son trône, ce que lui accorde l'univers entier qui
+ne l'a jamais contemplé dans la terreur de son éclat?
+A genoux! te dis-je.</p>
+
+<p class="mid">MANFRED.</p>
+
+<p>Commandez-<i>lui</i> d'abord de s'agenouiller devant
+l'être qui est au-dessus de lui, devant l'Infini Éternel,--le
+Créateur qui ne l'avait pas fait pour être
+adoré:--qu'il se prosterne, et nous nous prosternerons
+ensemble.</p>
+
+<p class="mid">LES ESPRITS.</p>
+
+<p>Faut-il écraser ce ver de terre? le déchirer en
+morceaux?</p>
+
+<p class="mid">PREMIÈRE DESTINÉE.</p>
+
+<p>Hors d'ici! Retirez-vous! cet homme m'appartient.
+Prince des pouvoirs invisibles! cet homme ne
+sort pas d'une race vulgaire; son aspect et sa présence
+en ces lieux le démontrent assez. Ses tourmens
+ont été de même nature que les nôtres, éternels. Ses
+connaissances, sa force et sa puissance, autant que
+le comporte l'argile qui recouvre l'essence éthérée,
+se sont élevées plus haut que tout ce que la matière
+a encore produit. Dévoré d'une soif de science que
+ressentirent rarement d'autres mortels, il apprit à
+connaître ce que nous connaissons ici--que le savoir
+n'est pas le bonheur, que la science n'est autre
+chose que l'échange d'une ignorance contre une
+autre espèce d'ignorance. Bien plus--les passions,
+attributs de la terre et du ciel, dont aucune puissance,
+aucun être, aucun cœur n'est exempt, depuis
+le ver misérable jusqu'aux plus nobles créatures, les
+passions ont traversé son cœur, et si cruellement,
+que moi, impitoyable, je comprends qu'il soit devenu
+un objet de pitié. Encore une fois, cet homme
+m'est soumis et t'appartiendra un jour.--Mais que
+cela soit, ou non, il n'est dans nos régions aucun esprit
+doué d'une ame égale à la sienne, aucun qui ait
+pouvoir sur son ame.</p>
+
+<p class="mid">NÉMÉSIS.</p>
+
+<p>Que vient-il donc faire ici?</p>
+
+<p class="mid">PREMIÈRE DESTINÉE.</p>
+
+<p>Lui-même répondra.</p>
+
+<p class="mid">MANFRED.</p>
+
+<p>Ce que je sais, ce que je puis, quel pouvoir m'amène
+parmi vous, vous le savez; mais il est un pouvoir
+supérieur au mien, dont j'attends la réponse
+pour m'arracher enfin à mes doutes.</p>
+
+<p class="mid">NÉMÉSIS.</p>
+
+<p>Quelles nouvelles lumières demandes-tu?</p>
+
+<p class="mid">MANFRED.</p>
+
+<p>Ce n'est pas toi qui me les peux donner. Appelle
+ici les morts,--je leur réserve mes questions.</p>
+
+<p class="mid">NÉMÉSIS.</p>
+
+<p>Grand Arimane, ta volonté est-elle que les vœux
+de ce mortel soient exaucés?</p>
+
+<p class="mid">ARIMANE.</p>
+
+<p>Oui.</p>
+
+<p class="mid">NÉMÉSIS.</p>
+
+<p>Quel fantôme faut-il évoquer?</p>
+
+<p class="mid">MANFRED.</p>
+
+<p>Quelqu'un qui ne fut pas renfermé dans la tombe.--Appelle
+Astarté.</p>
+
+<p class="mid">NÉMÉSIS.</p>
+
+<p>Ombre ou esprit! quoi que tu sois, que tu conserves
+tout ou partie de la forme que tu reçus à ta
+naissance, de cette forme de terre rendue à la terre,
+reparais au jour. Revêts-toi de ce que tu avais revêtu;
+porte ce même cœur, ce même corps arraché
+à la pâture des vers. Parais! parais! parais! celui
+qui t'envoya te rappelle aujourd'hui.</p>
+
+<p class="stage1">(Le fantôme d'Astarté s'élève et se tient au milieu de la foule.)</p>
+
+<p class="mid">MANFRED.</p>
+
+<p>Serait-ce là la mort? La couleur rougit encore sa
+joue; mais je ne vois que trop bien que ce n'est pas
+une couleur vivante; c'est plutôt la teinte d'une
+étrange maladie, semblable au rouge dont l'automne
+colore les feuilles mourantes. Est-ce bien elle? Oh!
+Dieu! elle que je frémirais d'envisager.--Astarté--Non,
+je ne puis lui parler!--mais commande-lui
+de parler.--Qu'elle me pardonne ou qu'elle me condamne.</p>
+
+<p class="mid">NÉMÉSIS.</p>
+
+<p>Par la puissance qui a brisé la tombe qui t'enfermait,
+parle à celui qui t'a parlé, ou à ceux qui t'ont
+mandée ici.</p>
+
+<p class="mid">MANFRED.</p>
+
+<p>Elle garde le silence, et, dans ce silence, est toute
+ma réponse.</p>
+
+<p class="mid">NÉMÉSIS.</p>
+
+<p>Là s'arrête mon pouvoir. Prince de l'air! toi seul
+peux lui ordonner de délier sa voix.</p>
+
+<p class="mid">ARIMANE.</p>
+
+<p>Esprit! obéis à ce spectre.</p>
+
+<p class="mid">NÉMÉSIS.</p>
+
+<p>Toujours un obstiné silence! Sans doute qu'elle
+obéit à d'autres puissances que les nôtres. Mortel!
+vaine sera ton enquête, et nous sommes joués aussi
+bien que toi.</p>
+
+<p class="mid">MANFRED..</p>
+
+<p>Entends-moi!--entends-moi!--Astarté! ma
+bien-aimée! réponds-moi: j'ai tant souffert!--je
+souffre tant!--Abaisse tes yeux sur moi! Le tombeau
+ne t'a pas plus changée que je ne suis changé
+pour toi. Tu m'aimas trop, trop je t'aimai: nous
+n'étions pas faits pour nous torturer ainsi l'un l'autre,
+bien que ce fût un affreux péché que de nous
+aimer comme nous fîmes. Dis que tu ne me maudis
+point,--que je dois porter la peine pour nous deux,--que
+tu seras reçue au nombre des bénis, et que moi,
+je mourrai. Depuis que tu m'as quitté, les obstacles
+les plus odieux conspirent pour me rattacher à l'existence,--à
+une vie qui me fait frissonner si l'immortalité
+m'assure un avenir semblable au passé. Plus
+de repos. Je ne sais ni ce que je demande ni ce que
+je cherche. Je n'ai d'autre sentiment que le sentiment
+de ce que tu es et de ce que je suis, et je ne
+voudrais plus qu'entendre encore une fois, avant
+la mort, le son de ta voix qui jadis était pour moi
+une si douce musique!--Parle-moi! Je t'ai appelée
+dans le silence de la nuit; j'ai effrayé les oiseaux
+endormis sous le feuillage; j'ai réveillé les loups des
+montagnes; j'ai fait retentir du vain écho de ton
+nom les cavernes profondes, et tout, dans la nature,
+me répondait--tout, les hommes et les esprits,--et
+seule, tu es restée muette. Parle-moi! j'ai suivi
+la marche des étoiles, cherchant en vain dans le
+ciel la trace de tes pas. Parle-moi! j'ai erré sur la
+terre, et n'ai rien trouvé qui te ressemblât.--Parle-moi!
+vois ces ennemis qui nous entourent--ils ont
+pitié de mes maux! Leur aspect ne m'épouvante
+pas, car je ne sens ici que ta présence seule.--Parle-moi!
+si tu es irritée, que tes paroles soient
+des paroles de colère--mais que je t'entende encore
+une fois--une fois de plus--une seule fois!--</p>
+
+<p class="mid">LE FANTOME D'ASTARTÉ.</p>
+
+<p>Manfred!</p>
+
+<p class="mid">MANFRED.</p>
+
+<p>Dis, dis--toute ma vie est dans ta voix.--C'est
+bien ta propre voix!</p>
+
+<p class="mid">LE FANTOME D'ASTARTÉ.</p>
+
+<p>Manfred! demain finiront tes maux terrestres.
+Adieu!</p>
+
+<p class="mid">MANFRED.</p>
+
+<p>Un mot de plus.--M'as-tu pardonné?</p>
+
+<p class="mid">LE FANTOME D'ASTARTÉ.</p>
+
+<p>Adieu!</p>
+
+<p class="mid">MANFRED.</p>
+
+<p>Dis, nous retrouverons-nous un jour?</p>
+
+<p class="mid">LE FANTOME D'ASTARTÉ.</p>
+
+<p>Adieu!</p>
+
+<p class="mid">MANFRED.</p>
+
+<p>Par grâce, un mot! dis que tu m'aimes!</p>
+
+<p class="mid">LE FANTOME D'ASTARTÉ.</p>
+
+<p>Manfred! (L'esprit d'Astarté disparaît.)</p>
+
+<p class="mid">NÉMÉSIS.</p>
+
+<p>Elle est partie, partie sans retour. Ses paroles seront
+accomplies. Retourne à la terre.</p>
+
+<p class="mid">UN ESPRIT.</p>
+
+<p>Il est tombé dans une affreuse convulsion,--sort
+réservé aux mortels qui veulent pénétrer dans des
+mystères au-dessus de leur nature humaine.</p>
+
+<p class="mid">UN AUTRE ESPRIT.</p>
+
+<p>Pourtant, voyez comme il sait se maîtriser et soumettre
+ses tortures à sa propre volonté. S'il eût été
+des nôtres, c'était, n'en doutez pas, un terrible esprit.</p>
+
+<p class="mid">NÉMÉSIS.</p>
+
+<p>As-tu quelque autre question à adresser à notre
+puissant maître, ou à nous, ses adorateurs?</p>
+
+<p class="mid">MANFRED.</p>
+
+<p>Aucune.</p>
+
+<p class="mid">NÉMÉSIS.</p>
+
+<p>Ainsi donc, adieu pour un tems.</p>
+
+<p class="mid">MANFRED.</p>
+
+<p>Ah! nous nous reverrons! mais en quel lieu? sur
+la terre? N'importe où; à ton plaisir. Je me sépare
+ton débiteur pour la grâce que tu viens de m'accorder.
+Au revoir, vous tous! (Manfred sort; la toile tombe.)</p>
+
+<p>FIN DU DEUXIÈME ACTE.</p>
+<br><br>
+<h2>ACTE III.</h2>
+<br>
+<h3>SCÈNE PREMIÈRE.</h3>
+
+<p class="stage1">(Une salle dans le château de Manfred.)</p>
+
+<p class="stage1">MANFRED et HERMAN.</p>
+<br>
+
+<p class="mid">MANFRED.</p>
+
+<p>Quelle heure est-il?</p>
+
+<p class="mid">HERMAN.</p>
+
+<p>Dans une heure le soleil sera couché. Nous aurons
+une soirée délicieuse.</p>
+
+<p class="mid">MANFRED.</p>
+
+<p>Dis-moi, tout est-il disposé dans la tour, ainsi
+que je l'ai ordonné?</p>
+
+<p class="mid">HERMAN.</p>
+
+<p>Seigneur, tout est prêt. Voici la clef et le coffre.</p>
+
+<p class="mid">MANFRED.</p>
+
+<p>Bien, laisse-moi. (Herman sort.)</p>
+
+<p class="mid">MANFRED, seul.</p>
+
+<p>Il y a en moi un calme--une sérénité que je
+ne puis m'expliquer, et que je n'avais pas encore
+goûtés depuis que j'ai fait l'épreuve de la vie. Si je
+ne savais que la philosophie est la plus grande de
+nos vanités, le mot le plus vide que le jargon de
+nos écoles ait jamais fait vibrer à nos oreilles, je
+croirais, en vérité, avoir découvert le grand secret
+si cherché, avoir trouvé dans mon ame la pierre
+philosophale. Cela ne durera pas; mais encore est-il
+bon d'avoir connu un si doux état, ne fût-ce qu'une
+seule fois en ma vie. Une sensation nouvelle s'est
+révélée à moi; elle a élargi le domaine de mes pensées.
+Je veux en prendre note sur mes tablettes, et
+constater l'existence d'un semblable sentiment.--Qu'est-ce?</p>
+
+<p class="stage1">(Herman rentre.)</p>
+
+<p class="mid">HERMAN.</p>
+
+<p>Seigneur, l'abbé de Saint-Maurice demande à
+vous être présenté.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre l'abbé de Saint-Maurice.)</p>
+
+<p class="mid">L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.</p>
+
+<p>Paix au comte Manfred!</p>
+
+<p class="mid">MANFRED.</p>
+
+<p>Merci, saint père! sois le bien-venu dans ces
+murs; ta présence les honore et répand sa bénédiction
+sur ceux qui les habitent.</p>
+
+<p class="mid">L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.</p>
+
+<p>Comte, plaise au ciel qu'il en soit ainsi! mais je
+voudrais conférer seul avec toi.</p>
+
+<p class="mid">MANFRED.</p>
+
+<p>Sors, Herman. Que me veut mon respectable
+hôte?</p>
+
+<p class="mid">L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.</p>
+
+<p>Je parlerai sans détour.--Mon âge, mon zèle,
+l'habit que je porte et mes bonnes intentions m'en
+donnent le privilège. Nous sommes proches voisins,
+comte Manfred, et quoique nous nous fréquentions
+peu, j'ai cru, en cette qualité, pouvoir me présenter
+ici. D'étranges rumeurs, outrageantes à notre
+sainte fois, se mêlent à ton nom; à ce noble nom
+illustré depuis tant de siècles. Puisse celui qui le
+porte le transmettre dans toute sa pureté.</p>
+
+<p class="mid">MANFRED.</p>
+
+<p>Poursuis,--j'écoute.</p>
+
+<p class="mid">L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.</p>
+
+<p>On rapporte que tu te livres à l'étude des mystères
+qui ont été interdits aux recherches de l'homme.
+On rapporte aussi que tu communiques avec les habitans
+des sombres retraites, avec ces esprits malins
+et déchus, qui marchent dans la vallée couverte des
+ombres de la mort. Je n'ignore pas que tu échanges
+rarement tes idées avec les autres hommes, comme
+toi créés par Dieu, et que tu vis dans l'isolement,
+comme un anachorète.--Plût au ciel que ta solitude
+fût aussi sainte.</p>
+
+<p class="mid">MANFRED.</p>
+
+<p>Et qui sont ceux qui parlent de la sorte?</p>
+
+<p class="mid">L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.</p>
+
+<p>Tous nos frères--les paysans épouvantés--tes
+propres vassaux, eux-mêmes, qui ne te regardent
+que d'un œil inquiet. Ta vie est en danger.</p>
+
+<p class="mid">MANFRED.</p>
+
+<p>Qu'ils la prennent donc!</p>
+
+<p class="mid">L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.</p>
+
+<p>Je suis venu pour te sauver, et non pour aider à
+ta perte.--Je ne chercherai même point à pénétrer
+dans le secret de ton ame. Mais s'il y a quelque vérité
+dans ce qu'ils disent, fais pénitence, il en est
+tems encore. Implore la divine miséricorde. Viens
+te réconcilier avec la véritable Église, et l'Église te
+réconciliera avec le ciel.</p>
+
+<p class="mid">MANFRED.</p>
+
+<p>J'entends; mais voici ma réponse: Ce que je fus,
+ce que je suis, reste un mystère entre le ciel et moi.--Je
+ne choisirai point un mortel pour médiateur.
+Ai-je manqué à vos décrets? Prouvez-le, et qu'on
+me punisse.</p>
+
+<p class="mid">L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.</p>
+
+<p>Mon fils, je ne t'ai point parlé de peines, mais
+de repentir et de pardon.--Je laisse la pénitence à
+ton choix.--Pour le pardon, nos institutions saintes
+et une foi robuste nous ont donné le pouvoir de détourner
+les hommes du sentier du vice, et de les
+ramener à des sentimens meilleurs, à des espérances
+élevées; le reste appartient au ciel: «Toute vengeance
+est dans mes mains,» a dit le Seigneur. Et
+c'est en toute humilité que son serviteur répète un
+mot terrible.</p>
+
+<p class="mid">MANFRED.</p>
+
+<p>Vieillard! il n'est aucune puissance chez vos
+prêtres, aucun charme dans la prière, ni dans les
+diverses formes de purification auxquelles nous soumet
+la pénitence, ni dans l'humilité, ni dans le
+jeûne, ni dans les souffrances corporelles, ni, ce
+qui est plus puissant que tout cela, dans ces tortures
+intimes d'un profond désespoir, remords sans
+la crainte de l'enfer et capable à lui seul de faire
+un enfer du paradis; non, il n'est rien qui puisse
+arracher à un esprit, jeté hors de ses limites, la
+conscience de ses propres fautes, la conscience de
+ses maux, de ses supplices et de cette vengeance qu'il
+exerce sur lui-même. Ne me parle pas des tourmens
+éternels; ils n'égaleront pas la justice que s'inflige
+celui qui a pu lui-même se condamner.</p>
+
+<p class="mid">L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.</p>
+
+<p>Bien, mon fils. Mais tes souffrances se dissiperont,
+et il leur succédera une douce espérance qui
+te fera envisager avec calme et certitude le séjour
+sacré, ouvert à tous les hommes qui l'ont désormais
+pris pour but, quelque grandes qu'aient été leurs
+erreurs sur cette terre. Mais aussi, faut-il qu'ils
+sentent la nécessité de s'en faire absoudre.--Continue.--Tout
+ce que notre Église peut apprendre
+te sera enseigné, tous les péchés que nous pourrons
+remettre te seront remis.</p>
+
+<p class="mid">MANFRED.</p>
+
+<p>Mourant de sa propre main, pour éviter les tourmens
+d'une mort publique que lui préparait un sénat
+jadis son esclave, le sixième empereur de Rome
+vit s'approcher de lui un soldat qui, pour témoigner
+sa pitié, voulait officieusement étancher, avec
+sa robe, le sang qui coulait de la gorge du malheureux
+prince. Celui-ci le repoussa, et lui dit--il
+conservait encore de l'empire dans son regard mourant--:
+«Il est trop tard;--est-ce là ta fidélité?»</p>
+
+<p class="mid">L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.</p>
+
+<p>Eh bien?</p>
+
+<p class="mid">MANFRED.</p>
+
+<p>Eh bien! je répondrai avec le Romain--: «Il est
+trop tard.»</p>
+
+<p class="mid">L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.</p>
+
+<p>Il ne saurait jamais l'être pour te réconcilier avec
+ton ame, et ton ame avec le ciel. N'as-tu aucune espérance?
+Chose étrange en vérité--que ceux qui
+désespèrent d'en haut se créent ici bas quelque
+vaine illusion, et qu'ils s'accrochent à cette frêle
+branche comme les hommes qui se noient.</p>
+
+<p class="mid">MANFRED.</p>
+
+<p>Oui--mon père! j'ai eu de ces illusions terrestres.
+Dès ma jeunesse, je ressentais la noble ambition
+d'agir sur l'esprit de mes semblables, envieux
+d'éclairer les peuples, et de m'élever--je ne sus
+jamais où--peut-être pour retomber bientôt; mais
+tomber comme la cataracte de la montagne, qui,
+précipitée de sa plus grande hauteur, fait jaillir des
+colonnes humides qu'elle élève jusqu'au ciel en
+nuages pluvieux, et descend ensuite dans l'abîme où
+elle séjourne, fatiguée de sa première énergie.--Mais
+ce tems est passé, ma pensée s'était méprise.</p>
+
+<p class="mid">L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.</p>
+
+<p>Et pourquoi cela?</p>
+
+<p class="mid">MANFRED.</p>
+
+<p>Ma nature n'a pu s'apprivoiser; car il faut qu'il
+apprenne à servir, celui qui veut gouverner,--qu'il
+flatte,--qu'il supplie,--qu'il épie les occasions
+et se glisse en tous lieux; il lui faut être un
+mensonge vivant pour devenir quelque chose de
+grand parmi les faibles et les chétifs dont se compose
+la masse des hommes. J'ai dédaigné de me
+mêler à un troupeau, fût-ce pour être à la tête--même
+d'une troupe de loups. Le lion vit seul, ainsi
+suis-je.</p>
+
+<p class="mid">L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.</p>
+
+<p>Qui t'empêchait de vivre et d'agir comme les autres
+hommes?</p>
+
+<p class="mid">MANFRED.</p>
+
+<p>Parce que ma nature était ennemie de la vie et
+pourtant n'étais-je pas né cruel. J'aurais voulu tomber
+au milieu de la désolation, et non l'engendrer
+moi-même.--Semblable au simoun solitaire, dont
+le souffle enflammé passe sur les déserts stériles, où
+ne croissent ni plantes ni arbustes, et qui se joue
+sur leurs sables arides et sauvages: il ne cherche
+pas qui ne vient pas le chercher; mais sa rencontre
+est mortelle. Tel a été le cours de mon existence;
+tout ce qui se trouva sur mon chemin a été balayé.</p>
+
+<p class="mid">L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.</p>
+
+<p>Hélas! je commence à craindre que mes prières
+et mes paroles ne soient vaines. Si jeune encore! et
+pourtant je voudrais--</p>
+
+<p class="mid">MANFRED.</p>
+
+<p>Regarde-moi! Il est une race de mortels sur la
+terre qui, dès le jeune âge, anticipent sur la vieillesse,
+et meurent avant leur maturité, sans qu'une
+mort violente soit venue abréger leurs jours. Les
+uns tombent victimes des plaisirs,--les autres de
+l'étude;--ceux-ci usés par le travail,--ceux-là
+par le dégoût;--à d'autres la maladie ou la folie:--et
+il en est encore dont le cœur se dessèche ou se
+brise, car c'est là une maladie, sous quelque forme,
+sous quelque nom qu'elle se décide, qui enlève plus
+d'hommes qu'il n'y en a d'inscrits sur les listes du
+Destin. Regarde-moi! car j'ai éprouvé de tous ces
+maux, dont un seul aurait suffi; et ne t'émerveille
+plus désormais que je sois ce que je suis, mais bien
+que j'aie pu exister, et que j'habite encore cette
+terre.</p>
+
+<p class="mid">L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.</p>
+
+<p>Un mot, un mot de plus--</p>
+
+<p class="mid">MANFRED.</p>
+
+<p>Vieillard! je respecte ton caractère sacré, et révère
+tes vieux ans; pieuse est ton intention, mais
+elle sera vaine pour moi. Ma raison n'est pas facile
+à séduire; aussi pour t'épargner, plus qu'à moi, la
+perte d'un plus long entretien,--je te laisse.--
+Adieu.</p>
+
+<p class="stage1">(Manfred sort.)</p>
+
+<p class="mid">L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.</p>
+
+<p>C'eût été une noble créature. Quelle énergie!
+Quel glorieux assemblage de puissans élémens, s'ils
+eussent été combinés avec sagesse! Mais tel qu'il est,
+c'est un effrayant chaos,--des lumières et des ténèbres,--l'esprit
+et la matière,--les passions et
+la pure intelligence, tout cela se confondant et se
+combattant sans cesse, en repos ou dans une action
+destructrice. Il périra; et encore ne doit-il pas périr.
+Je veux faire une nouvelle tentative, car de telles
+ames sont dignes de rédemption. Mon devoir m'ordonne
+de ne rien négliger pour parvenir à un but
+aussi saint. Je le suivrai,--mais avec prudence,
+quoique ne le perdant pas de vue.</p>
+
+<p class="stage1">(L'abbé sort.)</p>
+<br>
+<h3>SCÈNE II.</h3>
+
+<p class="stage1">(Autre chambre.)</p>
+
+<p class="stage1">MANFRED et HERMAN.</p>
+<br>
+<p class="mid">HERMAN.</p>
+
+<p>Monseigneur, vous m'avez dit de vous attendre
+au coucher du soleil; voilà qu'il se plonge derrière
+la montagne.</p>
+
+<p class="mid">MANFRED.</p>
+
+<p>Vraiment? Je le veux regarder.</p>
+
+<p class="stage1">(Manfred s'approche de la fenêtre.)</p>
+
+<p>Sphère glorieuse! Idole des premiers hommes;
+idole de cette race vigoureuse de géans<a id="footnotetaga4" name="footnotetaga4"></a>
+<a href="#footnotea4"><sup class="sml">a4</sup></a>,--nés des
+embrassemens des anges et d'un sexe qui les surpassait
+en beauté, et qui fit à jamais déchoir les esprits
+errans dans l'espace.--Glorieuse sphère! Oui,
+tu fus adorée avant que n'ait été révélé le mystère
+de ton créateur! Toi, premier ministre du Tout-Puissant,
+qui, sur le sommet de leurs montagnes,
+réjouissais les cœurs des bergers chaldéens, et recevais
+leurs prières! Toi, dieu matériel, reflet de
+l'Inconnu, qui t'a engendré pour être son ombre
+ici bas! Toi, la plus noble planète, centre de plusieurs
+autres planètes! C'est toi qui prolonges la durée
+de notre terre, qui vivifies les corps et les ames de
+ceux qu'échauffe la douce chaleur de tes rayons! Roi
+des saisons! Roi des climats et des créatures vivantes!
+De loin ou de près, nous recevons une teinte
+de ta splendeur, soit en nous, soit hors de nous.
+Que tu surgisses au matin, que tu brilles sur nos
+têtes, que tu te replonges dans l'océan, c'est toujours
+dans l'éclat de ta gloire! Adieu! Je ne dois
+plus te revoir. Mon premier regard d'amour et d'admiration
+fut pour toi; reçois donc mon dernier regard.
+Tu ne brilleras plus sur celui pour qui l'existence
+et ta chaleur ont été un don empoisonné. Il est
+parti: je le suivrai.</p>
+
+<p class="stage1">(Manfred sort.)</p>
+<br>
+<h3>SCÈNE III.</h3>
+
+<p class="stage1">(Les montagnes.--Le château de Manfred à quelque distance.--Une
+terrasse devant une tour.--Crépuscule.)</p>
+
+<p class="stage1">HERMAN, MANFRED, et autres domestiques de Manfred.</p>
+<br>
+<p class="mid">HERMAN.</p>
+
+<p>Étrange, en vérité! Chaque nuit, depuis nombre
+d'années, il poursuit ses longues veilles dans cette
+tour, sans souffrir la présence d'un seul témoin. J'y
+suis entré; quelques-uns des nôtres y sont entrés
+plusieurs fois, et nous n'en sommes pas plus avancés
+sur la nature d'études auxquelles on dit qu'il se livre.
+Sois sûr qu'il y a là-dedans une autre chambre où
+personne n'a jamais été admis. Pour ma part, je donnerais
+de bon cœur mes trois années de gages pour
+voir clair à tous ces mystères.</p>
+
+<p class="mid">MANUEL.</p>
+
+<p>Ne t'y hasarde point, crois-moi; qu'il te suffise
+de ce que tu sais déjà.</p>
+
+<p class="mid">HERMAN.</p>
+
+<p>Ah! Manuel! tu es vieux, toi, tu es habile, et tu
+pourrais nous en apprendre beaucoup. Voilà long-tems
+que tu habites ce château.--Combien donc
+d'années déjà?</p>
+
+<p class="mid">MANUEL.</p>
+
+<p>J'y étais avant la naissance du comte Manfred.
+J'ai servi son père, auquel il ne ressemble guère.</p>
+
+<p class="mid">HERMAN.</p>
+
+<p>C'est ce qui arrive à plus d'un fils. En quoi différaient-ils
+donc?</p>
+
+<p class="mid">MANUEL.</p>
+
+<p>Je ne parle pas pour les traits et l'extérieur, mais
+pour l'esprit et le genre de vie qu'il menait. Le comte
+Sigismond était fier;--mais d'un caractère franc et
+joyeux:--bon guerrier et homme de plaisir. Celui-là
+ne s'enterrait pas dans les livres et dans la solitude,
+passant la nuit dans de sombres veilles; pour
+lui, la nuit était un tems de fête, plus gai, ma foi,
+que le jour. On ne le voyait pas errer à travers les
+bois et les rochers comme un loup sauvage, ni fuir
+les hommes et leurs plaisirs.</p>
+
+<p class="mid">HERMAN.</p>
+
+<p>Maudit soit le tems où nous sommes! Mais celui-là,
+sur mon ame, était joyeux. Je voudrais qu'il vînt
+de rechef visiter ces vieilles murailles, qui semblent
+n'en avoir plus gardé le moindre souvenir!</p>
+
+<p class="mid">MANUEL.</p>
+
+<p>Oh! elles changeront de maître auparavant. En
+vérité, Herman, j'ai vu d'étranges choses ici.</p>
+
+<p class="mid">HERMAN.</p>
+
+<p>Allons, ne sois plus si réservé. Pendant que nous
+faisons notre garde, raconte-moi quelque histoire.
+Je t'ai déjà entendu parler avec mystère d'un événement
+qui arriva ici même, près de la tour.</p>
+
+<p class="mid">MANUEL.</p>
+
+<p>C'était une nuit, par Dieu! Je me le rappelle parfaitement,
+à la tombée de la nuit, et tout juste un
+soir comme celui-ci:--ce nuage rouge que tu vois
+arrêté sur la cime de l'Eigher, y était aussi;--tellement
+qu'il me semble que ce soit le même. Le vent,
+bien qu'assez faible, annonçait un orage, et les neiges
+de la montagne commençaient à briller à la lueur de
+la lune levante. Le comte Manfred était enfermé
+dans sa tour, comme il y est en ce moment, et occupé,--ma
+foi, nous n'en savons rien. Mais il avait
+alors avec lui la seule compagne de ses courses et
+de ses veilles, la seule des créatures vivantes qu'il
+parût aimer,--à laquelle, du reste, il était attaché
+par les liens du sang:--lady Astarté, sa--silence!
+qui vient ici?</p>
+
+<p class="stage1">(Entre l'abbé de Saint-Maurice.)</p>
+
+<p class="mid">L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.</p>
+
+<p>Où est votre maître?</p>
+
+<p class="mid">HERMAN.</p>
+
+<p>Là, dans la tour.</p>
+
+<p class="mid">L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.</p>
+
+<p>J'ai à lui parler.</p>
+
+<p class="mid">MANUEL.</p>
+
+<p>Impossible; il veut être seul, et personne n'entrera.</p>
+
+<p class="mid">L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.</p>
+
+<p>Je prends tout le mal sur moi, s'il y a mal.--Il
+faut absolument que je le voie.</p>
+
+<p class="mid">HERMAN.</p>
+
+<p>Tu l'as déjà vu ce soir.</p>
+
+<p class="mid">L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.</p>
+
+<p>Herman, je te l'ordonne; frappe, et dis au comte
+que je suis ici.</p>
+
+<p class="mid">HERMAN.</p>
+
+<p>Nous n'oserons jamais.</p>
+
+<p class="mid">L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.</p>
+
+<p>En ce cas, je vais donc m'annoncer moi-même.</p>
+
+<p class="mid">MANUEL.</p>
+
+<p>Révérend père, arrête.--Au nom du ciel, attends
+un moment.</p>
+
+<p class="mid">L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.</p>
+
+<p>Qu'as-tu donc?</p>
+
+<p class="mid">MANUEL.</p>
+
+<p>Sortons.--Je te l'expliquerai bientôt. (Ils sortent.)</p>
+<br><br>
+<h3>SCÈNE IV.</h3>
+
+<p class="stage1">(Intérieur de la tour.)</p>
+<br>
+<p class="mid">MANFRED, seul.</p>
+
+<p>Chaque étoile est à son poste; la lune resplendit
+sur les cimes neigeuses des montagnes.--Que tout
+cela est beau! Toujours je reviens à la nature, car
+l'aspect de la nuit m'a été plus familier que l'aspect
+des hommes; dans son ombre étoilée, dans sa sombre
+et solitaire beauté, le langage d'un autre monde m'a
+été révélé. Je me rappelle que dans ma jeunesse,--alors
+que j'errais par le monde,--pendant une nuit
+semblable à celle-ci, je m'arrêtai dans l'enceinte du
+Colysée, au milieu des plus nobles ruines de l'antique
+et puissante Rome. Les arbres qui croissent
+entre les arches brisées se balançaient mollement
+dans l'ombre bleue de la nuit, et les étoiles se montraient
+à travers les fentes des ruines. De l'autre rive
+du Tibre, l'on entendait les aboiemens du chien de
+garde, tandis qu'à mes côtés, du sein du palais des
+Césars, sortait le cri plaintif du hibou, que venait
+interrompre, de tems à autre, la joyeuse chanson
+des sentinelles éloignées portée par la brise légère.
+Quelques cyprès plantés au-delà de la brèche qu'a
+faite le tems semblaient borner l'horizon, bien qu'ils
+ne fussent qu'à une portée de trait,--à l'endroit
+où habitèrent les Césars, et où habitent aujourd'hui
+les oiseaux nocturnes au chant monotone. Des arbres
+s'élèvent du milieu des remparts détruits, enlaçant
+leurs racines dans les tombeaux des empereurs; le
+lierre rampe où croissait le laurier; mais le Cirque,
+teint du sang du gladiateur, est encore débout,--noble
+débris, ruine imposante,--alors que les demeures
+des Césars, les palais des Augustes gisent
+sur la terre, triste amas de décombres.--Et toi,
+lune errante, tu éclairais ce tableau de tes rayons;
+ta pâle et tendre lueur adoucissait la sauvage austérité
+d'une scène de désolation; il semblait que, de
+nouveau, comblant le vide des siècles, tu rendisses
+à ces lieux un ancien éclat perdu, sans effacer toutefois
+la beauté nouvelle qu'ils ont acquise. Peu à peu,
+je surpris dans mon cœur une adoration silencieuse
+de ces grands débris de l'antiquité, et je me voyais
+en présence des rois du monde qui, en dépit de l'impitoyable
+mort, dominent encore si puissamment nos
+esprits, du fond de leurs tombeaux.--C'était une
+nuit comme celle-ci! Il est étrange que je me la rappelle
+à ce moment;--mais j'ai souvent remarqué
+que nos pensées s'envolent loin de nous, alors même
+que nous nous efforçons de les rassembler et de leur
+imprimer une direction quelconque.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre l'abbé de Saint-Maurice.)</p>
+
+<p class="mid">L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.</p>
+
+<p>Comte Manfred! pardonne qu'une seconde fois je
+vienne à toi. Que mon humble zèle ne t'offense pas
+par cette brusque visite; et s'il y a mal, que le mal
+retombe sur moi seul. Peut-être, néanmoins, sera-t-elle
+d'un salutaire effet pour ton esprit,--et que
+ne puis-je dire pour ton cœur!--car si mes paroles
+et mes prières parvenaient à te toucher, je rappellerais
+à lui un noble esprit qui s'est égaré, mais qui
+n'est pas perdu sans retour.</p>
+
+<p class="mid">MANFRED.</p>
+
+<p>Tu ne me connais pas; mes jours sont comptés,
+mes actions jugées. Retire-toi, ce lieu te serait dangereux.--Retire-toi!</p>
+
+<p class="mid">L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.</p>
+
+<p>Prétends-tu me menacer?</p>
+
+<p class="mid">MANFRED.</p>
+
+<p>Non pas moi; j'ai simplement dit qu'il y avait péril
+ici, et je voulais t'en éloigner.</p>
+
+<p class="mid">L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.</p>
+
+<p>Que veux-tu dire?</p>
+
+<p class="mid">MANFRED.</p>
+
+<p>Regarde, là! Vois-tu quelque chose?</p>
+
+<p class="mid">L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.</p>
+
+<p>Rien.</p>
+
+<p class="mid">MANFRED.</p>
+
+<p>Regarde, là, te dis-je; regarde avec assurance.
+Maintenant, dis-moi ce que tu vois.</p>
+
+<p class="mid">L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.</p>
+
+<p>Ce qui serait vraiment capable de me faire trembler;--mais
+je ne tremble pas.--Je vois, du sein
+de la terre, s'élever un noir et terrible fantôme,
+semblable à un dieu infernal. Il dérobe sa figure
+sous un manteau, et des nuages épais entourent son
+corps. Il s'arrête entre toi et moi;--non, je ne
+crains rien.</p>
+
+<p class="mid">MANFRED.</p>
+
+<p>Aussi, n'as-tu rien à redouter.--Il ne s'attaquera
+point à toi;--mais son aspect peut glacer tes vieux
+membres. Encore une fois--retire-toi.</p>
+
+<p class="mid">L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.</p>
+
+<p>Et moi, pour la dernière fois,--non.--Je vaincrai
+cet ennemi d'enfer.--Que vient-il demander
+ici?</p>
+
+<p class="mid">MANFRED.</p>
+
+<p>Ce qu'il--oui,--que vient-il demander ici?
+Je ne l'ai point appelé,--il est venu sans ordre.</p>
+
+<p class="mid">L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.</p>
+
+<p>Hélas! infortuné mortel! Qu'as-tu donc à démêler
+avec de pareils hôtes? Je tremble pour ton salut.
+Pourquoi fixe-t-il ainsi ses regards sur toi, et toi tes
+regards sur lui? Ah! le voilà qui découvre ses traits;
+sur son front est gravée l'empreinte de la foudre;
+de son œil s'échappe l'affreuse immortalité de l'enfer:--fuis,
+maudit!</p>
+
+<p class="mid">MANFRED.</p>
+
+<p>Parle.--Quelle est ta mission?</p>
+
+<p class="mid">L'ESPRIT.</p>
+
+<p>Partons!</p>
+
+<p class="mid">L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.</p>
+
+<p>Qui es-tu, être inconnu? Réponds--réponds!</p>
+
+<p class="mid">L'ESPRIT.</p>
+
+<p>Le génie de cet homme.--Partons, il est tems.</p>
+
+<p class="mid">MANFRED.</p>
+
+<p>Je suis préparé à tout; mais je nie que tu aies aucun
+pouvoir sur moi. Qui t'a envoyé?</p>
+
+<p class="mid">L'ESPRIT.</p>
+
+<p>Tu l'apprendras un jour.--Partons! partons!</p>
+
+<p class="mid">MANFRED.</p>
+
+<p>J'ai commandé à des êtres d'une essence plus élevée
+que la tienne; j'ai lutté avec tes maîtres. Disparais!</p>
+
+<p class="mid">L'ESPRIT.</p>
+
+<p>Mortel! ton heure a sonné.--Partons, te dis-je!</p>
+
+<p class="mid">MANFRED.</p>
+
+<p>Je sais, je savais depuis long-tems que mon heure
+était arrivée; mais non pour rendre mon ame à un
+être tel que toi. Va-t'en: je mourrai comme j'ai
+vécu,--seul.</p>
+
+<p class="mid">L'ESPRIT.</p>
+
+<p>J'appellerai donc mes frères.--Levez-vous!</p>
+
+<p class="stage1">(D'autres esprits paraissent.)</p>
+
+<p class="mid">L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.</p>
+
+<p>Hors d'ici! méchans! hors d'ici!--Je vous le
+dis, vous n'avez aucune puissance là où la religion
+a puissance. Je vous somme, au nom--</p>
+
+<p class="mid">L'ESPRIT.</p>
+
+<p>Vieillard! nous savons qui nous sommes, et nous
+connaissons notre devoir et ton ministère. N'use pas
+en vain tes saintes paroles. Tout effort est inutile:
+cet homme est condamné. Pour la dernière fois, qu'il
+m'écoute!--Partons! partons!</p>
+
+<p class="mid">MANFRED.</p>
+
+<p>Tous, je vous brave.--Oui, bien que je sente
+mon ame se séparer de moi, je vous défie tous. Tant
+qu'il me restera un souffle terrestre, ce sera pour
+verser le mépris sur vous.--Mes forces terrestres
+lutteront avec des esprits; et ce que vous emporterez
+de moi, vous l'emporterez lambeaux par lambeaux.</p>
+
+<p class="mid">L'ESPRIT.</p>
+
+<p>Orgueilleux rebelle! Est-ce donc là ce magicien
+qui voulait pénétrer dans le monde invisible et s'égaler
+à nous?--Se peut-il que tu sois si amoureux de
+la vie, de la vie qui n'a été pour toi que désolation?</p>
+
+<p class="mid">MANFRED.</p>
+
+<p>Tu mens, toi, faux ennemi! Ma vie est à sa dernière
+heure, je le sais, et ne voudrais pas racheter
+une minute de cette heure. Aussi, n'est-ce pas contre
+la mort que je lutte, mais contre toi et ces anges
+déchus qui t'entourent. Ce n'est pas de vos mains
+que j'ai reçu mon ancien pouvoir, mais d'une science
+supérieure à la vôtre:--du travail,--de l'audace,--de
+la longueur des veilles,--de la force de mon
+esprit, et de ces mystérieuses connaissances découvertes
+par nos pères,--en ce tems où la terre voyait
+les hommes et les esprits marcher de compagnie, et
+que vous n'aviez sur nous aucune prééminence. Je
+m'appuie sur ma propre force pour vous défier.--Retournez
+aux lieux d'où vous êtes venus:--je me
+ris de vous et vous méprise!--</p>
+
+<p class="mid">L'ESPRIT.</p>
+
+<p>Tu oublies que tous tes crimes t'ont rendu--</p>
+
+<p class="mid">MANFRED.</p>
+
+<p>Qu'ont à faire mes crimes avec toi? mes crimes
+punis par d'autres crimes et par de plus grands criminels!--Retourne
+à ton enfer! tu n'as, je le sens,
+aucune puissance sur moi. Jamais je ne deviendrai
+ta proie, c'est là ce que je sais. Ce qui est fait est
+fait. Je porte au-dedans de moi une torture à laquelle
+tu n'as rien à ajouter. L'ame immortelle se juge d'après
+ses bonnes ou ses mauvaises pensées; elle est
+elle-même sa propre source du bien ou du mal. Elle
+est sa place et son tems,--et lorsqu'une fois ce sens
+intime est dépouillé de son enveloppe mortelle, il
+ne reçoit plus aucune sensation des objets qui flottent
+à l'entour de lui; mais il s'absorbe tout entier
+dans la souffrance ou dans la joie que lui inflige ou
+lui accorde la conscience de son propre mérite.
+Quant à toi, tu ne m'as pu tenter, et tu ne saurais
+me tenter; je n'ai point été ta dupe, je ne serai point
+ta proie. Je fus et je serai mon propre destructeur.--Fuyez,
+misérables ennemis! La main de la mort
+pèse sur moi,--mais non votre main!</p>
+
+<p class="stage1">(Les démons disparaissent.)</p>
+
+<p class="mid">L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.</p>
+
+<p>Hélas! comme tu es pâle;--tes lèvres blanchissent,--ta
+poitrine est oppressée,--des râlemens
+étouffés s'échappent de ta gorge.--Donne une prière
+au ciel.--Prie,--ne fût-ce qu'en pensée;--mais
+ne meurs pas ainsi!</p>
+
+<p class="mid">MANFRED.</p>
+
+<p>Il est trop tard.--Mon œil obscurci peut à peine
+t'entrevoir; tout nage autour de moi, et la terre
+semble me soulever. Adieu!--Donne-moi ta main.</p>
+
+<p class="mid">L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.</p>
+
+<p>Froide,--froide,--son cœur aussi.--Au moins
+une prière!--Hélas! que vas-tu devenir?</p>
+
+<p class="mid">MANFRED.</p>
+
+<p>Vieillard! il n'est pas si difficile de mourir!</p>
+
+<p class="stage1">(Manfred expire.)</p>
+
+<p class="mid">L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.</p>
+
+<p>Il est parti;--son ame a pris son vol loin de
+notre terre,--vers quels lieux?--Je frémis d'y
+songer;--mais il n'est plus.</p>
+
+<p>FIN DU TROISIÈME ET DERNIER ACTE.</p>
+<br><br>
+<h4>NOTES DE MANFRED.</h4>
+<br>
+<a id="footnotea1" name="footnotea1"></a>
+<p class="mid"><a href="#footnotetaga1">NOTE 1.</a></p>
+
+<p><i>Les rayons de l'arc-en-ciel se courbent en arceaux</i>, etc.
+Cet effet est produit par les rayons du soleil sur la partie inférieure
+des torrens des Alpes. On dirait absolument un arc-en-ciel,
+et si rapproché de la terre, que l'on pourrait se promener
+sous sa voûte. Il se dissipe ordinairement vers midi.</p>
+
+<a id="footnotea2" name="footnotea2"></a>
+<p class="mid"><a href="#footnotetaga2">NOTE 2.</a></p>
+
+<p><i>Celui qui, à Gadara, évoqua, de leurs retraites humides,
+Éros et Antéros.</i> Le philosophe Jamblicus. L'histoire de l'évocation
+d'Éros et d'Antéros se peut lire dans la vie écrite par
+Eunapius. Cette histoire est très-bien racontée.</p>
+
+<a id="footnotea3" name="footnotea3"></a>
+<p class="mid"><a href="#footnotetaga3">NOTE 3.</a></p>
+
+<p><i>Il n'obtint qu'une réponse vague et obscure, mais qui bientôt
+s'expliqua pour lui.</i> L'histoire de Pausanias, roi de Sparte
+(qui commandait les Grecs à la bataille de Platée, et qui fut
+mis à mort plus tard, pour avoir voulu trahir les Lacédémoniens),
+et de Cléonice, est rapportée par Plutarque dans la
+vie de Cimon. Pausanias le sophiste en parle aussi dans sa
+description de la Grèce.</p>
+
+<a id="footnotea4" name="footnotea4"></a>
+<p class="mid"><a href="#footnotetaga4">NOTE 4.</a></p>
+
+<p><i>De cette race vigoureuse de géans, nés des embrassemens
+des anges.</i> «Les fils de Dieu virent les filles des hommes et
+les trouvèrent belles.»</p>
+
+<p>«Il y avait, en ces jours-là, des géans sur la terre; et
+par la suite, quand les <i>fils de Dieu</i> se furent rapprochés des
+filles des hommes, et que celles-ci eurent eu des enfans d'eux,
+ces mêmes enfans devinrent des hommes puissans, des hommes
+qui jouirent autrefois d'un grand renom.»</p>
+
+<p>(<i>Genèse</i>, chap. <span class="sc">vi</span>, versets 2 et 4.)</p>
+
+<p>FIN DES NOTES DE MANFRED.</p>
+<br><br><br>
+
+<h2>MARINO FALIERO,<br>
+DOGE DE VENISE,</h2>
+
+<h4>TRAGÉDIE HISTORIQUE.</h4>
+<br>
+<h3>PRÉFACE.</h3>
+<br>
+<p>La conspiration du doge Marino Faliero est
+l'un des événemens les plus remarquables que
+renferment les annales du gouvernement, de la
+ville et du peuple les plus singuliers de nos tems
+modernes. Elle eut lieu en 1355. Tout, dans
+Venise, est ou a été extraordinaire; son aspect
+a l'air d'un rêve, son histoire a l'air d'un roman.
+On peut voir dans toutes les chroniques, l'histoire
+de Faliero; les plus longs détails se retrouvent
+dans le livre de la <i>Vie des Doges</i>, par
+Marin Sanuto: nous les avons transcrits dans
+l'appendice. Ce récit est simple et clair; peut-être
+même est-il plus dramatique que tous les
+drames que l'on pourrait être tenté de faire sur
+le même sujet.</p>
+
+<p>On doit présumer que Marino Faliero fut un
+homme de talent et de cœur. On le voit au siège
+de Zara, commandant en chef les forces de
+terre, mettant en fuite le roi de Hongrie et
+ses quatre-vingt mille hommes, lui tuant huit
+mille soldats, et n'en tenant pas moins, durant
+ce tems, les assiégés en échec. Je ne vois, dans
+l'histoire, de comparable à cet exploit, que ceux
+de César à Alisia<a id="footnotetagloc1" name="footnotetagloc1"></a>
+<a href="#footnoteloc1"><sup class="sml">loc1</sup></a>, et du prince Eugène à Belgrade.
+Faliero fut, dans la même guerre encore,
+choisi pour commander la flotte, et il prit Capo-d'Istria.
+Puis, nommé plus tard ambassadeur à
+Gênes et à Rome, c'est dans cette dernière ville
+qu'il reçut la nouvelle de son élection à la dignité
+de doge. Son éloignement prouve assez
+que l'intrigue n'avait eu, dans cette promotion,
+aucune part, puisqu'il apprit en même tems la
+mort de son prédécesseur et le choix qu'on venait
+de faire de sa personne pour le remplacer.
+Mais il paraît que son caractère était intraitable.
+Sanuto raconte que, plusieurs années auparavant,
+étant podestat et capitaine de Trévise, il
+avait <i>frotté les oreilles</i> d'un évêque, qui avait
+mis une certaine lenteur à lui porter le Saint-Sacrement.
+Le bon Sanuto le tance, il est vrai,
+de cet emportement, mais il ne nous apprend
+pas si le sénat songea à l'en punir, ou même à le
+lui reprocher pendant la durée de son office.
+Quant à l'église, on doit présumer qu'elle n'en
+conserva pas de ressentiment, puisque nous
+voyons qu'il fut ensuite ambassadeur à Rome,
+et investi, par Lorenzo, comte-évêque de Ceneda,
+du fief de Val di Marino, dans la Marche
+de Trévise, avec le titre de comte. J'ai puisé
+ces faits dans Sanuto, Vettor Sandi, Andrea Navagero,
+et la relation du siége de Zara, publiée
+pour la première fois par l'infatigable abbé Morelli,
+dans ses <i>Monumenti Veneziani di varia
+litteratura</i>, imprimés en 1796: j'ai lu tous ces
+ouvrages dans leur langue originale. Quant aux
+modernes, Daru, Sismondi et Laugier, ils se
+sont bornés presqu'en tout à suivre les chroniques
+les plus anciennes. Sismondi, cependant,
+attribue à la <i>jalousie</i> du doge cette conspiration;
+mais cette assertion n'est pas garantie par les
+écrivains nationaux. Vettor Sandi dit bien:
+<i>Altri scrissero che... della gelosa suspicion di
+esso Doge siasi fatto</i> (Michel Steno) <i>staccar
+con violenza</i>, etc., etc.; mais il ne paraît avoir
+nullement suivi l'opinion générale, et l'on ne
+trouve aucune trace de cette prétendue jalousie
+dans Sanuto ni dans Navagero. Sandi lui-même
+ajoute l'instant d'après que: <i>Per altre Veneziane
+memorie traspiri, che non il</i> solo <i>desiderio
+di vendetta lo dispose alla conjiura, ma anche la
+innata abituale ambizion sua, per cui anelava a
+farsi principe independente</i>. Il semble que ce
+désir de vengeance fut excité par la grossière injure
+que Michel Steno avait tracée sur le fauteuil
+ducal, et par la trop légère punition que
+les Quarante avaient infligée au calomniateur,
+l'un de leur <i>tre capi</i>. Quant à la <i>dogaressa</i>, on
+n'a jamais songé à porter la plus légère atteinte
+à sa réputation de vertu, tandis qu'on a vanté
+sa beauté et remarqué sa jeunesse. Les attentions
+de Steno n'étaient pas même dirigées vers
+elle, mais sur l'une de ses suivantes. Ainsi,
+nulle part (à moins qu'on ne prenne pour une
+assertion l'<i>on dit</i> de Sandi), je ne trouve que
+le doge ait été entraîné par la jalousie qu'il concevait
+de sa femme; on doit plutôt conjecturer
+qu'il le fut par son respect pour elle, et le sentiment
+de son honneur compromis, tandis que
+ses services passés et la dignité dont alors il
+était revêtu semblaient devoir en être la sauvegarde.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc1"
+name="footnoteloc1"><b>Note loc1: </b></a><a href="#footnotetagloc1">
+(retour) </a> Byron écrit <i>Élésia</i>; mais c'est évidemment une
+faute d'impression.
+L'exploit que rappelle ici notre poète est longuement et admirablement
+décrit dans le septième livre des <i>Commentaires</i>.<span class="rig">
+(<i>N. du Tr.</i>)</span><br><br></blockquote>
+
+<p>Je ne connais chez les écrivains anglais aucune
+allusion à cet événement, si ce n'est dans
+les <i>Vues d'Italie</i> du docteur Moore. Son récit
+est mensonger et séduisant, plein de plaisanteries
+usées sur les vieux maris et les jeunes
+femmes. L'auteur s'étonne qu'une si petite cause
+ait produit un aussi grand effet, et il est inconcevable
+qu'un observateur aussi judicieux, aussi
+sévère que l'auteur de <i>Zéluco</i> ait pu trouver en
+cela quelque chose de surprenant. Oublie-t-il
+donc qu'une jatte d'eau répandue sur la robe
+de Mrs. Marsham fit ôter le commandement au
+duc de Marlborough, et conduisit à la honteuse
+paix d'Utrecht; que Louis XIV fut plongé dans
+les plus désastreuses guerres, parce que son ministre,
+l'ayant aperçu d'une fenêtre en flagrant
+délit, avait souhaité de lui trouver d'autres occupations;
+qu'Hélène perdit Troie; que Lucrèce
+chassa les Tarquins de Rome; que la Cava appela
+les Maures en Espagne; qu'un mari outragé
+conduisit les Gaulois à Clusium, et de là à Rome;
+qu'un simple vers de Frédéric II, roi de Prusse,
+sur l'abbé de Bernis, et une épigramme sur
+Mme de Pompadour, conduisirent à la bataille de
+Rosbach; que la conduite scandaleuse de Dearbhorgil
+avec Mac Murchad poussa l'Angleterre
+à l'asservissement de l'Irlande; qu'un moment
+de pique entre Marie-Antoinette et le duc d'Orléans
+précipita la première expulsion des Bourbons;
+et, pour ne pas multiplier les exemples,
+que Commode, Domitien et Caligula moururent
+victimes, non de leur tyrannie publique, mais
+d'une vengeance particulière; et qu'une défense
+faite à Cromwell de s'embarquer pour l'Amérique
+perdit et le roi et la république? Après ces
+exemples, et avec la moindre réflexion, il est
+vraiment singulier de voir le\docteur Moore
+s'étonner qu'un homme habitué au commandement,
+un homme qui avait été employé dans
+les charges les plus importantes, ait amèrement
+ressenti, dans un âge avancé, un affront resté
+impuni, et le plus vif qu'on puisse faire à un
+homme, qu'il soit prince ou le dernier des citoyens.
+L'âge de Faliero ne fait rien ici, si ce
+n'est qu'il justifie mieux encore le ressentiment.</p>
+
+<p>La rage du jeune homme est comme la paille sur le feu,
+mais la colère du vieillard est comme un fer rouge<a id="footnotetagloc2" name="footnotetagloc2"></a>
+<a href="#footnoteloc2"><sup class="sml">loc2</sup></a>.</p>
+
+<p>Les jeunes gens commettent et oublient facilement l'outrage;
+le vieillard est plus circonspect, et a plus de mémoire.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc2"
+name="footnoteloc2"><b>Note loc2: </b></a><a href="#footnotetagloc2">
+(retour) </a> Shakspeare, <i>Roi Lear</i>.</blockquote>
+
+<p>Les réflexions de Laugier sont plus philosophiques:</p>
+
+<blockquote>
+<p>Tale fù il fine ignominioso di un' uomo, che la sua nascità,
+la sua età, il suo carattere dovevano tener lontano dalle passioni
+produttriei de' grandi delitti. I suoi <i>talenti</i> per longo
+tempo esercitati ne' maggiori impieghi, la sua capacità sperimentata
+ne' governi e nella ambasciate, gli avevano acquistato
+la stima et la fiduccia de' cittadini, ed avevano uniti i
+suffragi per collocarlo alla testa della repubblica. Innalzato ad
+un' grado che terminava gloriosamente la sua vita, il risentimento
+di un' inguiria leggiera insinua nel suo cuore tal veleno
+che basta a corrompere le antiche sue qualità e a condurlo al
+termine de iscellerati; serio esempio, che prova <i>non esservi
+età in qui la prudenza umana sia sicura</i>, e che nell' uomo
+restano sempre passioni capaci a disonorarlo quando non invigili
+sopra stesso.</p>
+
+<p>(<span class="sc">Laugier</span>, <i>traduction italienne</i>, vol. <span class="sc">iv</span>, p. 30 et 31.)</p>
+</blockquote>
+
+<p>Où le docteur Moore a-t-il vu que Marino
+Faliero ait imploré sa vie? J'ai compulsé les chroniqueurs,
+et n'y ai rien trouvé de cette espèce;
+il est vrai qu'il avoua tout. On le conduisit devant
+la torture; mais on ne dit nulle part que
+les tourmens lui aient fait demander grâce; et
+cette circonstance de l'avoir mis en présence de
+la torture semble prouver tout autre chose qu'un
+défaut de courage, que d'ailleurs les historiens,
+peu disposés à le favoriser, n'auraient pas manqué
+de mentionner. Une pareille prière est aussi
+contraire à la vérité de l'histoire qu'elle l'eût
+certainement été à son caractère comme soldat,
+et à l'âge dans lequel il vivait et auquel il mourut.
+Je ne sais rien qui puisse justifier celui
+qui, après un certain intervalle de tems, se permet
+de calomnier un caractère historique. La
+vérité doit du moins appartenir aux morts et
+aux malheureux; et ceux qui perdirent la vie
+sur un échafaud ont en général assez de leurs
+fautes, sans qu'on leur attribue une faiblesse que
+la grande probabilité de la fin violente qu'on
+leur réservait rend tout-à-fait invraisemblable.
+Le voile noir peint à la place assignée, dans le
+rang des doges, à Marino Faliero, et l'escalier du
+géant, où il fut couronné, découronné et décapité,
+frappent aussi fortement mon imagination
+que le font la violence de son caractère et son
+étrange histoire. Plus d'une fois j'ai cherché,
+en 1819, sa tombe dans l'église San Giovani e
+San Paolo. Un jour que j'étais arrêté devant le
+monument d'une autre famille, un prêtre vint
+à moi et me dit: <i>Je pourrais vous montrer des
+monumens plus beaux que cela.</i> Je lui appris que
+j'étais à la recherche de ceux de la famille Faliero,
+et en particulier du doge Marino. «Oh!
+répliqua-t-il, je vais vous y conduire;» et me
+menant à l'extérieur, il me fit remarquer dans
+le mur un sarcophage, avec une inscription illisible.
+Il m'apprit qu'il se trouvait auparavant
+dans un couvent contigu, mais qu'on l'en avait
+tiré à l'époque de l'arrivée des Français pour le
+placer dans cet endroit; qu'on avait ouvert la
+tombe au moment de son déplacement; que
+quelques os restaient encore, mais aucune trace
+positive de la décapitation. La statue équestre
+dont j'ai fait mention dans le troisième acte,
+comme étant placée devant cette église, n'est pas
+d'un Faliero, mais de quelque autre guerrier,
+maintenant oublié; quoique d'une date postérieure.
+Il y eut deux autres doges de la même
+famille avant Marino: Ordelafo, qui fut tué en
+1117, dans une bataille à Zara, où plus tard son
+descendant vainquit les Huns; et Vital Faliero,
+qui régnait en 1082. La famille, originaire de
+Fano, était l'une des plus illustres en noblesse
+et en opulence de la ville, qui réunissait les familles
+les plus riches et les plus anciennes de
+l'Europe. L'étendue que j'ai donnée à mon drame
+prouve assez l'intérêt que j'y avais pris. Je puis
+avoir fait une mauvaise tragédie, mais du moins
+aurai-je transporté dans notre langue un événement
+historique vraiment digne de mémoire.</p>
+
+<p>Il y a maintenant quatre ans que je médite
+cet ouvrage; et avant d'avoir complètement
+examiné les auteurs, j'étais disposé à choisir
+pour mobile de l'action la jalousie de Faliero.
+Mais je reconnus que cela n'avait aucun fondement
+historique; et comme d'ailleurs la jalousie
+est une passion usée sur la scène, j'ai préféré
+suivre pas à pas la vérité. Je fus d'ailleurs sur
+ce point parfaitement conseillé par feu Matthew
+Lewis, auquel je confiai mon plan à Venise, en
+1817. «Si vous faites votre héros jaloux, me
+dit-il, songez qu'il vous faudra lutter avec les
+écrivains classiques (pour ne rien dire de Shakspeare)
+et avec un sujet usé; conservez plutôt le
+naturel violent du doge, il vous suffira, si vous le
+reproduisez exactement; et tracez votre complot
+de la manière la plus régulière qu'il vous sera possible.»
+Sir William Drummond m'a donné à peu
+près les mêmes conseils. Il ne m'appartient pas
+de décider si j'ai bien suivi ces avis, et si j'ai
+bien fait de les suivre. Je n'ai pas le moindre
+désir de voir mon drame représente; dans la situation
+présente du théâtre, peut-être n'est-il
+pas susceptible de satisfaire une ambition bien
+haute; et d'ailleurs j'ai trop long-tems été derrière
+la scène pour avoir jamais conçu l'espoir
+d'y produire mes ouvrages. Je ne conçois pas
+qu'un homme d'une sensibilité irritable consente
+bien à se mettre à la merci d'un auditoire.--Les
+dédains du lecteur, l'âcreté de la critique,
+la rudesse des <i>réviseurs</i> sont des calamités
+vagues et lointaines; mais la fureur d'un auditoire
+intelligent ou inepte, à propos d'une production
+qui, bonne ou mauvaise, a coûté un
+travail d'intelligence à celui qui l'a faite, est une
+peine immédiate et palpable, à laquelle ajoutent
+encore les doutes que l'on peut former de la
+compétence des juges, et la conviction de l'imprudence
+qu'on a faite en les choisissant pour
+tels. Si j'étais capable de composer un ouvrage
+qu'on pût croire digne de la scène, le succès ne
+me ferait pas de plaisir, la chute me causerait
+beaucoup de peine. C'est pour cette raison que,
+même durant le tems où je faisais partie de la
+commission d'un théâtre, je ne l'ai jamais essayé
+et je ne l'essaierai jamais<a id="footnotetagloc3" name="footnotetagloc3"></a>
+<a href="#footnoteloc3"><sup class="sml">loc3</sup></a>; mais certainement
+il y a des ressources dramatiques partout où se
+trouvent Joanna Baillie, et Milman et John Wilson.
+La <i>City of the plague</i> et la <i>Chute de Jerusalem</i>
+sont remplies des plus beaux effets tragiques
+que l'on ait vus depuis Horace Walpole, si l'on
+en excepte certains passages d'<i>Ethwald</i> et de
+<i>Monfort</i>. C'est aujourd'hui la mode de déprécier
+Horace Walpole; d'abord, parce qu'il était noble,
+ensuite parce qu'il était Anglais. Mais pour
+ne rien dire de ses incomparables <i>Lettres</i> et du
+<i>Château de Trente</i>, il faut regarder comme l'<i>ultimus
+Romanorum</i> l'auteur de la <i>Mère mystérieuse</i>,
+qui, loin d'être une méprisable pièce
+d'amour, est une tragédie de l'ordre le plus
+élevé. Walpole est le père de notre premier roman
+et de notre dernière tragédie, et sans doute,
+à ce double titre, il est digne de plus d'estime
+qu'aucun écrivain vivant, quel qu'il soit.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc3"
+name="footnoteloc3"><b>Note loc3: </b></a><a href="#footnotetagloc3">
+(retour) </a> Tandis que j'étais membre de la vice-commission du
+théâtre de
+Drury-Lane, je puis rendre à mes collègues et à moi-même cette justice
+que nous fîmes de notre mieux pour ramener le drame à son ancienne
+régularité Je fis tout ce je pus pour obtenir la reprise de
+<i>Monfort</i>,
+et pour appuyer l'<i>Ivan</i> de Sottheby, que l'on jugeait alors une
+pièce
+intéressante, et que j'essayai d'engager M. Coleridge à écrire une
+tragédie;
+mais tout cela en vain. Ceux qui ne sont pas dans le secret des
+coulisses auront de la peine à croire que l'<i>École du scandale</i> est
+l'ouvrage
+<i>qui a fait le moins d'argent</i>, en égard au nombre de fois qu'on
+l'a joué depuis son apparition. Je tiens ce fait du directeur Dibdin.
+J'ignore ce qui est arrivé depuis le <i>Bertram</i> de Maturin; de sorte
+que
+par ignorance je puis avoir l'air de faire la satire de certains
+excellens auteurs modernes; dans ce cas là, je leur en demande bien
+pardon. Il
+y a près de cinq ans que j'ai quitté l'Angleterre, et ce n'est que de
+cette
+année que j'ai jeté les yeux, depuis mon départ, sur quelque journal
+anglais; je ne sais quelque chose des matières de théâtre (et cela
+depuis
+seulement un an) que par l'intermédiaire de la gazette anglaise
+de Galignani qui s'imprime à Paris. Je ne puis donc être soupçonné de
+vouloir offenser des écrivains tragiques ou comiques, auxquels je
+souhaite
+tout le bonheur possible, et desquels je ne connais rien. Au reste,
+les plaintes que l'on forme de la situation actuelle de l'art dramatique
+ne
+doivent pas être attribuées à la faute des acteurs. Je ne puis rien
+imaginer
+de plus parfait que Kemble, Cooke et Kean dans leurs rôles divers,
+ou bien Elliston dans la comédie des <i>Gentelman</i> et quelques rôles
+tragiques.
+Je n'ai pas vu miss O'Neill, ayant fait étude et tenu le serment
+de ne rien voir qui pût diviser ou affaiblir l'admiration que
+m'inspirait
+le souvenir de Siddons. Siddons et Kemble étaient l'idéal de l'action
+tragique; je n'ai jamais vu personne qui leur ressemblât, même pour les
+traits: et c'est pour cela que jamais nous ne reverrons Coriolan ou
+Macbeth.
+Quand on blâme Kean de manquer de dignité, il faut nous rappeler
+que ce mérite est un don de la nature et non pas de l'art, et que
+nulle étude ne peut le donner. Il est parfait dans tous les endroits où
+il n'y
+a rien de surnaturel; ses défauts mêmes appartiennent ou semblent
+appartenir
+aux rôles eux-mêmes, et semblent mieux reproduire la nature.
+Mais nous pouvons dire de Kemble, quant à sa manière de jouer, ce que
+le cardinal de Retz dit du marquis de Monrose: «Que c'était le seul
+homme qu'il eût vu qui lui rappelât quelqu'un des héros de Plutarque.»</blockquote>
+
+<p>En parlant du drame de <i>Marino Faliero</i>, j'oubliais
+de rappeler que le désir (trop faible encore)
+de respecter la règle des unités, qu'on accuse le
+théâtre anglais de trop fouler aux pieds, m'a décidé
+à représenter la conspiration comme déjà
+formée, et le doge y accédant long-tems après.
+Dans le fait, elle fut son propre ouvrage, et celui
+d'Israël Bertuccio. Quant au reste des personnages
+(à l'exception de la duchesse), aux incidens
+et à la durée de l'action, qui fut merveilleusement
+rapide, tout est strictement historique
+dans ma pièce, si ce n'est que toutes les délibérations
+eurent lieu, non pas dans une maison particulière,
+mais dans le palais ducal. Si je m'étais
+en cela conformé à la vérité; l'unité aurait été
+mieux gardée; mais j'ai préféré faire apparaître le
+doge dans la grande assemblée des conspirateurs,
+au lieu de le placer toujours en conversation
+monotone avec les mêmes individus. Je renvoie
+pour les faits aux extraits italiens de l'appendice.</p>
+<br><br>
+<h2>MARINO FALIERO,<br>
+
+DOGE DE VENISE,</h2>
+
+<h4>TRAGÉDIE HISTORIQUE.</h4>
+<br>
+
+<p class="mid">PERSONNAGES.</p>
+
+<p>HOMMES.</p>
+
+<p>MARINO FALIERO, Doge de Venise.<br>
+BERTUCCIO FALIERO, neveu du Doge.<br>
+LIONI, noble et sénateur.<br>
+BENINTENDE, président du Conseil des Dix.<br>
+MICHEL STENO, l'un des trois chefs des Quarante.<br>
+ISRAEL BERTUCCIO, gouverneur de l'arsenal.<br>
+PHILIPPE CALENDARO,}<br>
+DAGOLINO,&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;} conspirateurs.<br>
+BERTRAM,&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;}<br>
+SEIGNEUR DE LA NUIT (<i>Signore di Notte</i>), l'un des officiers
+de la République.<br>
+PREMIER CITOYEN.<br>
+SECOND CITOYEN.<br>
+TROISIÈME CITOYEN.<br>
+VINCENZO,}<br>
+PIETRO,&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;} officiers du palais ducal.<br>
+BATTISTA,&nbsp;}<br>
+LE SECRÉTAIRE DU CONSEIL DES DIX.<br>
+<span class="sc">Gardes, Conspirateurs, Citoyens.
+Le Conseil des Dix, la Junte</span>, etc., etc.</p>
+
+<p>FEMMES.</p>
+
+<p>ANGIOLINA, femme du Doge.<br>
+MARIANNE, son amie.<br>
+<span class="sc">Suivantes</span>, etc.</p>
+
+<p class="stage1">La scène est à Venise, année 1355.</p>
+<br>
+
+<h2>MARINO FALIERO.</h2>
+<br><br>
+<h2>ACTE PREMIER.</h2>
+<br>
+<h3>SCÈNE PREMIÈRE.</h3>
+
+<p class="stage1">(Une antichambre dans le palais du Doge.)</p>
+
+<p class="stage1">PIETRO entre, en s'adressant à BATTISTA.</p>
+<br>
+
+<p class="mid">PIETRO.</p>
+
+<p>Le messager n'est pas revenu?</p>
+
+<p class="mid">BATTISTA.</p>
+
+<p>Pas encore: comme vous me l'aviez ordonné, j'ai
+envoyé plusieurs fois, mais la seigneurie est réunie
+en conseil secret, et discute longuement l'affaire de
+Steno.</p>
+
+<p class="mid">PIETRO.</p>
+
+<p>Trop longuement; tel est du moins l'avis du
+Doge.</p>
+
+<p class="mid">BATTISTA:</p>
+
+<p>Mais de quel air supporte-t-il ces instans d'attente?</p>
+
+<p class="mid">PIETRO.</p>
+
+<p>Avec une patience admirable: placé à la table ducale
+dans toute la pompe qui appartient à son rang,
+il examine avec l'apparence d'une attention rigoureuse,
+pétitions, actes, rapports, plaintes, dépêches;
+mais si par hasard il entend le mouvement
+d'une porte éloignée, ou le bruit de quelqu'un qui
+semble approcher, ou le murmure d'une voix, ses
+yeux alors se relèvent avec vivacité, il s'élance de
+son fauteuil, puis s'arrête, se rasseoit encore, et
+laisse retomber ses yeux sur les papiers: mais je l'ai
+bien observé, et, pendant la dernière heure, il n'a
+pas tourné un feuillet.</p>
+
+<p class="mid">BATTISTA.</p>
+
+<p>On dit qu'il est fort ému, et sans doute il est, pour
+Steno, bien honteux de l'avoir offensé si durement.</p>
+
+<p class="mid">PIETRO.</p>
+
+<p>Oui, si c'était un pauvre diable; mais Steno est
+un noble, il est jeune, fier, brillant et d'humeur
+hardie.</p>
+
+<p class="mid">BATTISTA.</p>
+
+<p>Ainsi, vous pensez qu'on ne le jugera pas avec
+sévérité?</p>
+
+<p class="mid">PIETRO.</p>
+
+<p>Eh! mon Dieu, qu'on le juge avec justice; mais
+ce n'est pas à nous à prévenir la sentence des Quarante.</p>
+
+<p class="mid">BATTISTA.</p>
+
+<p>D'ailleurs on vient.--Quelles nouvelles, Vincenzo?</p>
+
+<p class="mid">VINCENZO.</p>
+
+<p>Tout est décidé, mais on ignore encore quel est
+le jugement; j'ai vu le président occupé à sceller le
+parchemin qui doit porter au Doge la décision des
+Quarante, et je cours l'en informer.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+<br>
+<h3>SCÈNE II.</h3>
+
+<p class="stage1">(Appartement du Doge.)</p>
+
+<p class="stage1">MARINO FALIERO et son neveu BERTUCCIO
+FALIERO.</p>
+<br>
+<p class="mid">BERTUCCIO FALIERO.</p>
+
+<p>Ils ne peuvent vous refuser justice.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Oui, comme les Avogadori, qui renvoyèrent mon
+accusation aux Quarante, pour le faire juger par ses
+pairs, par le tribunal dont il fait lui-même partie.</p>
+
+<p class="mid">BERTUCCIO FALIERO.</p>
+
+<p>Ses pairs se garderont de le protéger; un tel acte
+ferait tomber en mépris toute espèce d'autorité.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Ne connaissez-vous donc pas Venise? Ne connaissez-vous
+pas les Quarante? mais nous allons
+bien voir.</p>
+
+<p class="mid">BERTUCCIO FALIERO, s'adressant à Vincenzo qui entre.</p>
+
+<p>Eh bien! quelles nouvelles?</p>
+
+<p class="mid">VINCENZO.</p>
+
+<p>Je suis chargé de dire à son altesse que la cour a
+rendu ses décisions, et qu'aussitôt l'expédition du
+jugement, la sentence sera présentée au Doge. En
+attendant, les Quarante saluent le prince de la république,
+et le prient d'agréer leurs marques de
+dévouement.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Fort bien, ils sont trop respectueux, ils ont une
+déférence excessive. La sentence, dites-vous, est
+rendue?</p>
+
+<p class="mid">VINCENZO.</p>
+
+<p>Je le répète à votre altesse, le président imprimait
+le sceau quand je fus appelé, afin d'en informer,
+sans perdre un instant, et le chef de la république,
+et le plaignant, qui ne font aujourd'hui
+qu'un seul.</p>
+
+<p class="mid">BERTUCCIO FALIERO.</p>
+
+<p>N'avez-vous pu deviner quelque chose de leur
+arrêt?</p>
+
+<p class="mid">VINCENZO.</p>
+
+<p>Non, monseigneur; vous connaissez la discrétion
+habituelle des cours de Venise.</p>
+
+<p class="mid">BERTUCCIO FALIERO.</p>
+
+<p>Mais il est toujours quelque indice pour un esprit
+vigilant, pour un œil exercé; un chuchotement, un
+murmure, l'aspect du tribunal plus ou moins solennel.
+Les Quarante ne sont que des hommes--les
+plus respectables, les plus sages, les plus justes,
+les plus prudens du monde--je le garantis: ils
+sont discrets comme la tombe à laquelle ils condamnent
+les criminels; mais avec tout cela, Vincenzo,--des
+yeux perçans comme les vôtres auraient dû lire
+dans leur contenance,--du moins dans celle des
+plus jeunes, l'arrêt qu'ils viennent de prononcer.</p>
+
+<p class="mid">VINCENZO.</p>
+
+<p>Je ne les vis qu'un moment, et je n'eus pas le
+tems d'approfondir ce qui se passait dans l'esprit ni
+même dans la contenance des juges; l'attention que
+je donnais à l'accusé, Michel Steno, m'empêchait--</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE, l'interrompant.</p>
+
+<p>Et quel était son air, à lui, répondez?</p>
+
+<p class="mid">VINCENZO.</p>
+
+<p>Calme, sans être abattu, il semblait résigné au
+décret, quel qu'il fût;--mais on vient instruire son
+altesse.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre le secrétaire des Quarante.)</p>
+
+<p class="mid">LE SECRÉTAIRE.</p>
+
+<p>Le haut tribunal des Quarante offre ses vœux et
+son respect au premier magistrat de Venise, le Doge
+Faliero; il invite son altesse à prendre connaissance
+et à approuver la sentence rendue contre Michel
+Steno, d'une naissance noble, convaincu des charges
+à lui intentées, et détaillées avec le jugement, dans
+l'expédition que je vous présente.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Retirez-vous et attendez dehors ma réponse. (Le
+secrétaire et Vincenzo sortent.) Toi, prends ce papier: les
+caractères se confondent devant mes yeux, je ne
+puis les fixer.</p>
+
+<p class="mid">BERTUCCIO FALIERO.</p>
+
+<p>Patience, mon cher oncle; pourquoi tremblez-vous
+ainsi?</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Lis donc.</p>
+
+<p class="mid">BERTUCCIO FALIERO, lisant.</p>
+
+<p>«Le conseil déclare, à l'unanimité, Michel Steno
+coupable, de son propre aveu, d'avoir, la dernière
+nuit du Carnaval, gravé sur le trône ducal les mots
+suivans...»</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Voudrais-tu les répéter? Le voudrais-tu bien?--toi,
+un Faliero, revenir sur le sanglant déshonneur
+de notre famille déshonorée dans son chef?--Ce
+chef, le prince de Venise, la reine des cités!--La
+sentence.</p>
+
+<p class="mid">BERTUCCIO FALIERO.</p>
+
+<p>Pardon, mon noble seigneur, j'obéis. (Il lit.) «Que
+Michel Steno sera détenu sévèrement, au secret,
+pendant un mois...»</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Continue.</p>
+
+<p class="mid">BERTUCCIO FALIERO.</p>
+
+<p>Voilà tout, monseigneur.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Comment! tout, dites-vous? Est-ce un songe?--Impossible.--Donne-moi
+ce papier. (Il arrache le papier
+et lit.) «Il est arrêté dans le conseil que Michel
+Steno...» Ah! mon neveu, ton bras.</p>
+
+<p class="mid">BERTUCCIO FALIERO.</p>
+
+<p>Remettez-vous; calmez ce transport. Je vais chercher
+du secours.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Restez, monsieur.--Ne faites pas un pas.--Je
+suis remis.</p>
+
+<p class="mid">BERTUCCIO FALIERO.</p>
+
+<p>Je ne puis m'empêcher de reconnaître avec vous
+que la punition est au-dessous de l'offense.--Il est
+honteux pour les Quarante d'avoir infligé une peine
+aussi légère à celui qui vous avait aussi hautement
+outragé, vous et eux, puisqu'ils sont vos sujets;
+mais il ne faut désespérer de rien, vous pouvez en
+appeler à eux-mêmes qui, voyant un semblable déni,
+reviendront sans doute sur la cause qu'ils avaient
+déclinée, et feront justice de l'insolent coupable.
+N'est-ce pas là votre avis, mon cher oncle? Vous ne
+m'écoutez pas: pourquoi demeurer ainsi immobile?
+au nom du ciel, répondez-moi.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE, jetant à terre son bonnet ducal et le foulant aux pieds.</p>
+
+<p>Oh! que les Sarrasins ne sont-ils dans Saint-Marc!
+comme je m'empresserais de leur faire hommage.</p>
+
+<p class="mid">BERTUCCIO FALIERO.</p>
+
+<p>Par le ciel, au nom de tous les saints! monseigneur:--</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Laisse-moi! Ah! que les Génois ne sont-ils dans
+le port! Pourquoi, autour de ce palais, ne vois-je
+pas les Huns que je défis à Zara!</p>
+
+<p class="mid">BERTUCCIO FALIERO.</p>
+
+<p>Appartient-il au doge de Venise de parler ainsi!</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Doge de Venise! Quel est maintenant le doge de
+Venise? qu'on me conduise à lui pour qu'il me rende
+justice.</p>
+
+<p class="mid">BERTUCCIO FALIERO..</p>
+
+<p>Si vous oubliez votre rang et les devoirs qu'il vous
+impose, rappelez-vous du moins celui d'homme, et
+triomphez de cet emportement; le doge de Venise--</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE, l'interrompant.</p>
+
+<p>Il n'y en a pas--c'est un mot--quelque chose
+de pire, une expression dépourvue de sens. Quand
+le plus chétif, le plus vil, le dernier des misérables
+demande son pain, il peut, quand on le lui refuse,
+trouver quelque pitié dans un autre homme; mais
+celui qui demande en vain justice à ceux qui sont
+au-dessus des lois, celui-là est plus pauvre que le
+mendiant que l'on repousse--c'est un esclave--ce
+que je suis enfin, et toi et toute notre famille. Et
+quand le plus vil artisan nous montre au doigt, quand
+le noble nous accable de ses dédains, qui se chargera
+de notre vengeance?</p>
+
+<p class="mid">BERTUCCIO FALIERO.</p>
+
+<p>La loi, mon prince--</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE, l'interrompant.</p>
+
+<p>Vous voyez ce qu'elle vient de faire: je n'ai recherché
+de réparation que dans la loi--je ne voulais
+pas de vengeance, mais justice.--Je ne choisis pour
+mes juges que ceux désignés par la loi.--Souverain,
+j'en appelai à mes sujets, ceux-là même qui m'avaient
+confié la souveraineté, et qu'ils avaient ainsi
+rendu doublement légitime. Eh bien! les droits de
+mon rang, de leur choix, de ma naissance et de mes
+services; mes honneurs, mes années, mes rides, mes
+courses, mes fatigues, mon sang enfin répandu
+pendant près de quatre-vingts années, tout cela fut
+mesuré dans la balance contre la plus odieuse insulte,
+l'affront le plus brutal, le crime le plus lâche
+d'un insolent patricien.--Tout cela fut trouvé plus
+léger! et voilà ce qu'il faut supporter!</p>
+
+<p class="mid">BERTUCCIO FALIERO.</p>
+
+<p>Je ne dis pas cela.--Mais si l'on rejette votre second
+appel, nous retrouverons d'autres moyens d'y
+suppléer.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>En appeler encore! Es-tu bien le fils de mon frère,
+un rejeton de la race des Faliero? Es-tu le neveu
+d'un Doge et d'un sang qui donna trois princes à
+Venise? Mais tu parles bien--oui, désormais, il
+nous faut de la résignation.</p>
+
+<p class="mid">BERTUCCIO FALIERO.</p>
+
+<p>Oh! mon noble oncle, votre emportement va trop
+loin:--oui, je l'avoue, l'offense était grossière, la
+punition est mille fois trop douce; mais votre ressentiment
+est au-dessus de l'insulte. Si l'on nous
+outrage, nous demandons justice. Si on nous la refuse,
+nous la prenons; pour cela il faut du calme:--une
+profonde vengeance est fille d'un silence profond.
+J'ai tout au plus le tiers de vos années; j'aime
+notre maison; je vous honore, vous qui en êtes le
+chef, vous le tuteur, le guide de ma jeunesse;--mais
+bien que je comprenne votre douleur, et que
+je ressente votre injure, je frémis en voyant votre
+colère, semblable aux vagues de l'Adriatique, franchir
+toutes les bornes et se dissiper dans les airs.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Je te le dis--faut-il te le dire--ce que ton père
+aurait compris sans avoir besoin de paroles? N'as-tu
+de sensibilité que pour les tortures du corps?
+n'as-tu pas d'ame--pas d'orgueil--de passions--de
+sentimens d'honneur?</p>
+
+<p class="mid">BERTUCCIO FALIERO.</p>
+
+<p>C'est la première fois qu'on a mis en doute mon
+honneur, et de tout autre ce serait la dernière<a id="footnotetagloc4" name="footnotetagloc4"></a>
+<a href="#footnoteloc4"><sup class="sml">loc4</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc4"
+name="footnoteloc4"><b>Note loc4: </b></a><a href="#footnotetagloc4">
+(retour) </a> Voilà une imitation évidente du célèbre mot de
+Corneille:
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <p class="i20"> Tout autre que mon père</p>
+ <p class="i12">L'éprouverait sur l'heure!</p>
+</div></div>
+</blockquote>
+
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Vous n'ignorez pas quel fut l'affront dont je me
+plains; un lâche reptile osa déposer son venin dans
+un infâme libelle et fit planer des soupçons--ah!
+ciel--sur ma femme, la plus délicate portion de
+notre honneur. Ses calomnies passèrent de bouche
+en bouche, grossies des commentaires injurieux et
+des jeux de mots obscènes d'une vile populace; et cependant
+d'orgueilleux patriciens avaient les premiers
+semé la calomnie, ils souriaient d'une imposture qui
+me transformait non-seulement en époux trompé,
+mais heureux et peut-être fier de sa honte.</p>
+
+<p class="mid">BERTUCCIO FALIERO.</p>
+
+<p>Mais, enfin, c'était un mensonge--vous le savez,
+et personne ne l'ignore.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Mon neveu! l'illustre Romain a dit: la femme de
+César ne doit pas être soupçonnée, et il renvoya sa
+femme.</p>
+
+<p class="mid">BERTUCCIO FALIERO.</p>
+
+<p>Cela est vrai--mais aujourd'hui--</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Eh quoi! ce qu'un Romain ne pouvait souffrir, un
+souverain de Venise doit-il le supporter? Le diadême
+des Césars? Mais le vieux Dandolo l'avait refusé,
+et il accepta le bonnet ducal, qu'aujourd'hui
+je foule aux pieds, parce qu'il est dégradé.</p>
+
+<p class="mid">BERTUCCIO FALIERO.</p>
+
+<p>Cela est vrai--</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Cela est--cela est!--loin de moi l'idée de punir
+une créature innocente, indignement calomniée
+parce qu'elle a pris pour époux un vieillard, autrefois
+l'ami de son père et le protecteur de sa famille;
+comme si l'éclat de la jeunesse et des traits imberbes
+pouvaient seuls captiver le cœur des femmes.--Je
+ne voulais pas venger sur elle l'infamie d'un autre,
+mais je demandais justice à mon pays, justice due
+au plus humble des hommes qui ayant une femme,
+dont la foi lui est douce, une maison dont les foyers
+lui sont chers, un nom dont l'honneur est tout pour
+lui, se voit atteint dans ces trois biens par le souffle
+odieux d'un calomniateur.</p>
+
+<p class="mid">BERTUCCIO FALIERO.</p>
+
+<p>Et quelle digne réparation pouvez-vous attendre?</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>O rage! N'étais-je pas le chef de l'état!--ne
+m'avait-on pas insulté sur mon trône, et rendu le
+jouet des hommes faits pour m'obéir? N'avais-je pas
+été outragé comme mari, insulté comme citoyen,
+avili, dégradé comme prince?--Une telle offense
+n'était-elle pas une complication de trahison? Et cependant
+il vit! S'il avait conduit le même stylet, non
+sur le trône d'un Doge mais, sur l'escabeau d'un
+paysan, il eût payé de son sang une telle audace; le
+poignard l'aurait au même instant frappé.</p>
+
+<p class="mid">BERTUCCIO FALIERO.</p>
+
+<p>Écoutez, il ne vivra pas jusqu'au soleil couchant.--Rapportez-vous
+du tout à moi, et calmez-vous.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Vois-tu, mon neveu, c'était bon hier: à présent
+je n'ai plus de fiel contre cet homme.</p>
+
+<p class="mid">BERTUCCIO FALIERO.</p>
+
+<p>Que voulez-vous dire? l'offense n'est-elle pas redoublée
+par cet inique; je ne dirai pas acquittement,
+car ils ont fait pis que de l'acquitter, en reconnaissant
+le crime, et ne le punissant pas.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Le crime est en effet redoublé, mais ce n'est plus
+par lui. Les Quarante ont conclu à un mois d'arrêt--il
+faut obéir aux Quarante.</p>
+
+<p class="mid">BERTUCCIO FALIERO.</p>
+
+<p>Leur obéir! à eux, qui ont oublié ce qu'ils doivent
+à leur souverain?</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Comment, oui--vous le comprenez donc, enfin,
+jeune homme? oui, soit comme citoyen qui réclame
+justice, soit comme souverain de qui elle émane;
+ils m'ont également dépouillé de mes droits; et cependant
+garde-toi d'arracher un cheveu de la tête
+de Steno: il ne la portera pas long-tems.</p>
+
+<p class="mid">BERTUCCIO FALIERO.</p>
+
+<p>Pas douze heures, si vous m'en laissiez la permission.
+Si vous m'aviez entendu froidement, vous
+auriez compris que mon intention ne fut jamais qu'il
+s'échappât; seulement je voulais modérer ces excès
+de violence qui ne nous permettaient pas de méditer
+sur cette affaire.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Non, mon neveu, il faut qu'il vive, pour le moment,
+du moins.--Qu'est-ce aujourd'hui qu'une
+vie telle que la sienne? Dans les tems anciens, on
+se contentait d'une seule victime, pour les sacrifices
+ordinaires; mais pour les grandes expiations, il fallait
+une hécatombe.</p>
+
+<p class="mid">BERTUCCIO FALIERO.</p>
+
+<p>Vos vœux seront ma loi; et cependant je brûle
+de vous prouver combien l'honneur de notre maison
+m'est cher.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Ne craignez rien, l'occasion de le prouver ne vous
+manquera pas; mais ne soyez pas violent comme je
+le fus. Maintenant, je ne puis concevoir ma propre
+colère:--pardonnez-la moi, je vous prie.</p>
+
+<p class="mid">BERTUCCIO FALIERO.</p>
+
+<p>Oh! mon oncle! vous, guerrier, et homme d'état;
+vous, le maître de la république, vous l'êtes donc
+aussi de vous-même! J'étais réellement surpris de
+vous voir, dans cette fureur et à votre âge, oublier
+ainsi toute modération, toute prudence: il est vrai
+que la cause--</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Oui, pensez à la cause--ne l'oubliez pas.--Quand
+vous irez prendre du repos, que le souvenir
+en perce dans vos songes; et quand le jour renaîtra,
+qu'il se place entre le soleil et vous; qu'il
+ternisse d'un sinistre nuage vos plus beaux jours
+d'été: c'est ainsi qu'il me suivra.--Mais pas un
+mot, pas un signe.--Laissez-moi tout conduire.--Nous
+aurons beaucoup à faire, et vous aurez votre
+tâche. Maintenant, éloignez-vous; j'ai besoin d'être
+seul.</p>
+
+<p class="mid">BERTUCCIO FALIERO.</p>
+
+<p class="stage1">(Il relève le bonnet ducal et le pose sur la table.)</p>
+
+<p>Avant que je ne parte, reprenez, je vous prie,
+ce que vous aviez répudié; jusqu'à ce que vous puissiez
+le changer en diadême. Je vous quitte, en vous
+priant, en toute chose, de compter sur moi, comme
+sur votre plus proche et plus fidèle parent, non
+moins que sur le citoyen et le sujet le plus loyal.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE, seul.</p>
+
+<p>Adieu, mon digne neveu. (Prenant le bonnet ducal.)
+Misérable hochet, entouré de toutes les épines d'une
+couronne, mais incapable d'investir le front qui le
+porte de cette royale majesté au-dessus de l'insulte;
+vil et dégradé colifichet, je te reprends comme je
+ferais un masque. (Il le met sur sa tête.) Oh! comme
+ma tête souffre sous ton poids, comme mes tempes
+se soulèvent sous ton honteux fardeau! Ne pourrai-je
+donc te transformer en diadême? N'étoufferai-je
+pas ce Briarée despotique, dont les cent bras disposent
+du sénat, réduisent à rien le peuple, et font du
+prince un esclave? Dans ma vie, j'ai mis à fin des
+travaux non moins difficiles.--Ce fut à son profit,
+et voilà comme il m'en récompense.--Ne puis-je
+donc en demander le prix? Ah! que n'ai-je encore
+une seule année, un seul jour de ma forte jeunesse;
+alors que mon corps obéissait à mon ame comme le
+coursier à son maître: comme je foulerais aux pieds,
+sans avoir besoin de nombreux amis, tous ces confians
+patriciens. Maintenant, il faut que d'autres
+bras viennent servir les projets de mes cheveux
+blancs; mais, du moins, je saurai diriger cette
+tâche difficile: bien que je ne puisse encore enfanter
+qu'un chaos de pensées confuses, mon imagination
+est dans sa première opération; c'est à la réflexion
+qu'il appartient de les modifier.--L'armée est peu
+nombreuse dans--</p>
+
+<p class="mid">VINCENZO, entrant.</p>
+
+<p>Quelqu'un demande une audience de son altesse.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Je ne le puis.--Je ne veux voir personne, pas
+même un patricien.--Qu'il porte son affaire au
+conseil.</p>
+
+<p class="mid">VINCENZO.</p>
+
+<p>Seigneur, je lui porterai votre réponse: sa présence
+ne peut vous intéresser.--C'est un plébéien,
+et, si je ne me trompe, le commandant d'une galère.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Comment! le patron d'une galère, dites-vous?
+c'est-à-dire, un officier de l'état. Introduisez-le, il
+s'agit peut-être du service public.</p>
+
+<p class="stage1">(Vincenzo sort.)</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE, seul.</p>
+
+<p>On peut sonder ce patron; je vais l'essayer. Je
+sais que les citoyens sont mécontens; ils en ont sujet
+depuis la fatale journée de Sapienza, où la victoire
+resta aux Génois. Une autre cause encore, c'est que,
+dans l'état, ils ne sont plus rien, et moins que rien
+dans la ville,--de pures machines soumises au bon
+plaisir des nobles. Les troupes ont un long arriéré
+dans leur paie; on leur a fait souvent de vaines promesses;
+ils murmurent hautement; ils peuvent sourire
+à quelque espoir de changement: on pourrait
+les acquitter avec le pillage.--Mais les prêtres?--ou
+je me trompe fort, ou le clergé ne sera pas des
+nôtres; il me hait depuis cet instant d'emportement
+où, pour presser sa marche, je frappai l'évêque
+de Trévise, dont la lenteur m'était insupportable.
+Cependant, on peut les gagner, du moins le pontife
+romain leur chef, au moyen de quelques concessions
+opportunes. Mais, sur toute chose, il faut
+de la promptitude; au crépuscule de mes jours, je
+n'ai plus à moi que quelques lueurs. Si j'affranchis
+Venise, si je venge mes injures, j'aurai vécu assez
+long-tems, et je m'endormirai volontiers près de
+mes pères. Mais, si je ne le puis, mieux eût valu
+n'avoir vu que vingt printems; et, depuis soixante
+années, être descendu--où?--peu m'importe,
+où je serai bientôt--où tout doit finir.--Ne valait-il
+pas mieux ne jamais être, que de vivre courbé
+sous le joug de ces infâmes tyrans? Mais je réfléchis--il
+y a, de troupes réelles, trois mille hommes
+postés à--</p>
+
+<p class="stage1">(Vincenzo et Israël Bertuccio entrent.)</p>
+
+<p class="mid">VINCENZO.</p>
+
+<p>Si son altesse le permet, le patron dont je lui ai
+parlé va solliciter son attention.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Laissez-nous, Vincenzo. (Vincenzo sort.) Avancez,
+monsieur.--Que voulez-vous?</p>
+
+<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p>
+
+<p>Justice.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>De qui?</p>
+
+<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p>
+
+<p>De Dieu, et du Doge.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Hélas! mon ami, vous la demandez au moins respecté,
+au moins puissant des Vénitiens. Adressez-vous
+au conseil.</p>
+
+<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p>
+
+<p>Je le ferais en vain; celui qui m'a offensé en fait
+partie.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Il y a du sang sur ton visage, d'où vient-il?</p>
+
+<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p>
+
+<p>C'est le mien, et ce n'est pas la première fois qu'il
+coule pour Venise; mais c'est la première fois qu'un
+Vénitien le fait répandre. Un noble m'a frappé.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Il a vécu?</p>
+
+<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p>
+
+<p>Il existe encore.--Car j'avais et je conserve encore
+l'espoir que vous, mon prince; vous, soldat
+comme moi, vous vengerez celui auquel les règles
+de la discipline et les lois de Venise interdisent le droit
+de se défendre lui-même; autrement--je n'en dis
+pas davantage.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Vous agiriez vous-même.--N'est-ce pas cela?</p>
+
+<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p>
+
+<p>Je suis un homme, mon seigneur.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Eh bien! celui qui vous frappa l'est également.</p>
+
+<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p>
+
+<p>On le dit; et même il passe pour noble dans Venise;
+mais depuis qu'il a oublié que j'en étais un,
+et qu'il m'a traité comme une brute, la brute reviendra
+sur lui.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Mais, dites-moi, quel est son nom, sa famille?</p>
+
+<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p>
+
+<p>Il se nomme Barbaro.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Et quelle fut la cause? le prétexte, du moins?</p>
+
+<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p>
+
+<p>Je suis le commandant de l'arsenal, et c'est à moi
+qu'est confié le soin de faire restaurer ceux de nos
+bâtimens que la flotte génoise a le plus maltraités
+l'année dernière. Ce matin, le noble Barbaro vint
+me trouver; il était furieux de ce que nos ouvriers
+avaient, pour exécuter les ordres de la république,
+négligé ceux de ses gens. Je me hasardai à les justifier.--Il
+leva la main--et vous voyez mon sang;
+c'est la première fois qu'il coule à ma honte.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Dites-moi, servez-vous depuis long-tems?</p>
+
+<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p>
+
+<p>Depuis assez long-tems pour me rappeler le siége
+de Zara; je combattis sous le chef qui mit en fuite
+les Huns: d'abord mon général, maintenant le Doge
+Faliero.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Comment, nous sommes donc camarades! Le
+manteau ducal vient de m'être donné, et vous étiez
+nommé, avant mon retour de Rome, commandant
+de l'arsenal: voilà pourquoi je ne vous reconnaissais
+pas. A qui devez-vous votre office?</p>
+
+<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p>
+
+<p>Au dernier Doge. J'avais encore auparavant mon
+vieil emploi de patron d'une galère: on m'accorda
+l'arsenal comme la récompense de certaines cicatrices
+(c'est ainsi que voulait bien dire votre prédécesseur).
+Hélas! devais-je penser que sa bonté me conduirait
+un jour devant son successeur comme un
+pauvre plaignant sans espoir; et dans une pareille
+cause encore!</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Vous êtes donc bien vivement blessé?</p>
+
+<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p>
+
+<p>A jamais, à mes yeux.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Expliquez-vous, ne craignez rien; frappé au cœur
+comme vous l'êtes, quelle serait la vengeance qui
+vous plairait?</p>
+
+<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p>
+
+<p>Celle que je n'ose dire, et que cependant je tirerai.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Alors que venez-vous me demander?</p>
+
+<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p>
+
+<p>Je viens réclamer justice, parce que mon général
+est le Doge, et qu'il ne verra pas insulter impunément
+son vieux soldat. Si tout autre que Faliero occupait
+le trône ducal, ce sang se serait déjà confondu
+dans un autre sang.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Vous venez me demander justice!--à moi, <i>moi</i>,
+le Doge de Venise! Eh, mon ami, je ne puis vous
+la donner; je ne puis même l'obtenir.--Il n'y a
+qu'une heure, on me l'a solennellement déniée.</p>
+
+<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p>
+
+<p>Que dit votre altesse!</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>On a condamné Steno à un mois d'arrêt.</p>
+
+<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p>
+
+<p>Quoi! Steno, qui osa salir le trône ducal de ces
+mots insultans qui crient vengeance aux yeux de
+tous les Vénitiens!</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Oui, et, je n'en doute pas, ces mots ont trouvé
+des échos dans l'arsenal: se mariant à chaque coup
+de marteau, ils réveillaient la grosse joie des artisans;
+ou, servant de chorus aux mouvemens des rames,
+ils s'échappaient des lèvres des vils esclaves
+de nos galères: et tous, en les chantant, se félicitaient
+de ne pas être un radoteur déshonoré comme le Doge.</p>
+
+<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p>
+
+<p>Est-il possible? pour Steno un mois d'emprisonnement!</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Vous connaissiez l'offense, vous en savez la punition;
+puis vous demanderez justice de <i>moi</i>! Adressez-vous
+aux Quarante, qui jugèrent Michel Steno;
+ils ne feront pas moins pour Barbaro,--n'en doutez
+pas.</p>
+
+<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p>
+
+<p>Ah! si j'osais dire mes sentimens!</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Parlez: il n'y a plus pour moi d'outrages à craindre.</p>
+
+<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p>
+
+<p>Eh bien! d'un mot, d'un seul mot, vous pouvez
+vous venger.--Je ne parle plus de ma petite offense:
+qu'est-ce, en effet, qu'un coup, un soufflet même
+reçu par un être comme moi?--mais de l'infâme
+insulte faite à votre rang, à votre personne.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Vous oubliez mon pouvoir, qui est celui d'un
+paysan; ce bonnet n'est pas la couronne d'un monarque;
+ce manteau peut exciter la pitié bien plus
+que les guenilles d'un mendiant: car celles du mendiant
+lui appartiennent, mais ce costume on le prête
+seulement à cette pauvre marionnette, forcée de jouer
+le rôle de souverain.</p>
+
+<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p>
+
+<p>Voulez-vous être roi?</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Oui--roi d'un peuple heureux.</p>
+
+<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p>
+
+<p>Voulez-vous être le prince souverain de Venise?</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Oui, si mon peuple partageait la souveraineté;
+oui, si lui et moi nous cessions d'être les esclaves
+de cette immense hydre aristocratique dont les têtes
+venimeuses ont empoisonné l'air de ces lieux.</p>
+
+<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p>
+
+<p>Cependant vous êtes né, et vous vivez encore
+parmi les nobles.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Maudit l'instant où je naquis dans leur rang! c'est
+à ma naissance que je dois d'avoir été fait Doge
+pour ma honte; mais j'ai vécu, j'ai agi en soldat,
+en sujet de Venise et de son peuple, et non pas du
+sénat. Je fus récompensé par la gloire qui m'entoura,
+par le bien-être de mes concitoyens. J'ai combattu,
+j'ai été blessé, j'ai remporté des victoires; maintes
+fois j'ai, dans mes ambassades, fait la paix quand
+elle était utile à ma patrie: pendant près de soixante
+ans, j'ai servi l'état dans des contrées et sur des
+mers lointaines, et toujours pour Venise. Contempler
+au loin ses chères tourelles, fendant les flots azurés
+du Lago, telle était alors la seule récompense que
+j'ambitionnasse; mais je ne m'offrais pas au danger
+pour une poignée d'hommes, pour une secte ou
+pour une faction, et si vous voulez savoir quel était
+le mobile de ma conduite, demandez au pélican
+pourquoi il entr'ouvre ses flancs? uniquement pour
+ses petits, vous répondrait-il, si les oiseaux parlaient.</p>
+
+<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p>
+
+<p>Les nobles pourtant vous ont fait Doge.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>En effet. Je ne recherchais pas cet honneur. J'en
+reçus la nouvelle flatteuse, en revenant de mon ambassade
+à Rome: et n'ayant jamais jusqu'alors refusé
+peines, charges, ou offices pour le service de l'état,
+je ne crus pas, dans ma vieillesse, pouvoir décliner
+de tous les emplois, le plus haut en apparence,
+mais le plus humble de tous; par ce qu'il force d'endurer:
+toi, mon sujet insulté, ne m'en offres-tu
+pas la preuve, quand je ne puis faire aujourd'hui la
+moindre chose pour toi?</p>
+
+<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p>
+
+<p>Vous nous vengerez tous deux, si vous en avez la
+volonté; tous deux et plusieurs milliers d'hommes
+non moins oppressés que nous. Ils n'attendent qu'un
+signal--voulez vous le donner?</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Votre langage est pour moi une énigme.</p>
+
+<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p>
+
+<p>Que je vais expliquer au risque de ma vie si vous
+voulez me prêter une oreille attentive.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Parlez donc.</p>
+
+<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p>
+
+<p>Ce n'est pas vous, ce n'est pas moi qui sommes les
+seuls injuriés et trahis, les seuls méprisés et foulés
+aux pieds; le peuple entier murmure hautement et
+nourrit le vif ressentiment de ses outrages. Les soldats
+étrangers que le sénat devait payer se plaignent
+de ne pas l'être encore; les marins de Venise
+et les troupes de la république sont unis de cœur
+avec les citoyens. En est-il, en effet, parmi eux, un
+seul dont les frères, le père, les enfans, les femmes,
+les sœurs n'aient pas subi l'oppression ou le déshonneur
+de quelque noble? Et d'ailleurs, la guerre désespérée
+contre les Génois est alimentée avec le sang
+des plébéiens et les trésors, fruit d'une longue industrie.
+Voilà le sujet qui les enflamme: et maintenant
+encore--mais j'oublie, en parlant ainsi, que
+je trace peut-être la sentence de ma mort.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>La mort! la craindrais-tu après l'affront que tu
+as souffert? Tais-toi donc, vis pour être encore frappé
+par ceux qui ont déjà ensanglanté ton visage.</p>
+
+<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p>
+
+<p>Non; quoi qu'il arrive, je parlerai, et si le Doge
+de Venise est mon délateur, honte à jamais sur lui;
+et de plus, malheur, car il perdra bien plus que
+moi.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Ne crains rien de ma part; poursuis.</p>
+
+<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p>
+
+<p>Sachez donc que, dans cette ville, sont réunis sous
+la foi du serment, une troupe d'amis au cœur vaillant
+et sincère, guerriers à l'épreuve de toutes les
+fortunes. Depuis long-tems, ils pleuraient sur Venise.
+Était-ce avec raison? eux qui l'avaient servie
+par toute la terre, qui l'avaient affranchie du joug des
+étrangers, pouvaient-ils ne pas embrasser la cause
+de leurs frères? Ils ne sont pas nombreux, mais
+pourtant ils suffiront à leur grand projet; ils ont
+des armes, des moyens, de l'espérance, et le courage
+qui sait attendre.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Et qu'attendent-ils donc?</p>
+
+<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p>
+
+<p>Un moment pour frapper.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE, à part.</p>
+
+<p>Quand Saint-Marc sonnera-t-il cette heure?</p>
+
+<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p>
+
+<p>Aujourd'hui je mets entre vos mains ma vie, mon
+honneur, toutes mes espérances terrestres, mais dans
+la ferme confiance que des injures comme les nôtres,
+nées de la même source, engendreront la même
+vengeance. Si je ne me suis pas trompé, vous serez
+notre chef d'abord--notre souverain dans la
+suite.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Combien êtes-vous?</p>
+
+<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p>
+
+<p>Avant de vous répondre, il me faut votre réponse.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Comment, s'il vous plaît? des menaces!</p>
+
+<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p>
+
+<p>Non, sur mon ame! J'ai pu me trahir moi-même:
+mais dans ces antres mystérieux qui environnent
+votre palais, dans ces cachots <i>aux toits de plomb</i> non
+moins horribles, il n'est pas de torture capable de
+m'arracher le nom d'un seul complice: les <i>pozzi</i>,
+les <i>piombi</i> seraient inutiles; ils peuvent me tirer du
+sang, mais non quelque secret; je passerai le redoutable
+Pont des Soupirs satisfait en songeant que
+les miens seront peut-être les derniers qui retentiront
+sur les flots qui séparent l'assassin de sa victime. Il
+en est d'autres qui vivront pour me plaindre et me
+venger.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Mais pourquoi, si tels sont vos projets et vos forces,
+venez-vous ici demander justice, quand vous
+vous disposez ainsi à vous la faire vous-même?</p>
+
+<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p>
+
+<p>C'est parce que l'homme qui vient réclamer protection
+auprès de l'autorité, échappe, par ce témoignage
+de soumission et de confiance, aux soupçons
+de conspirer contre elle; mais si j'avais reçu un
+soufflet avec humilité, mon front hypocrite, mes
+menaces comprimées, m'eussent de suite signalé à
+l'inquisition des Quarante. Une réclamation, au
+contraire, quelque furieuse qu'elle soit, quel que
+soit l'emportement de son expression, est peu à craindre,
+et ne peut exciter de défiance. J'avais d'ailleurs
+un autre motif.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Et lequel?</p>
+
+<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p>
+
+<p>Le bruit courait que le Doge était fort irrité de ce
+que les <i>Avogadori</i> avaient renvoyé Michel Steno
+devant les Quarante. Je vous avais servi, je vous
+honorais; je compris votre offense: car vous êtes,
+je le sais, de ces esprits qui ressentent dix fois le
+bien et le mal qu'on leur fait. Mon but était de vous
+décider à la vengeance. Vous savez tout maintenant,
+et le danger que je cours peut vous garantir ma sincérité.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Vous risquez beaucoup, mais c'est ainsi que l'on
+obtient de grands résultats. Tout ce que je puis vous
+dire en ce moment, c'est que votre secret ne sera
+pas violé.</p>
+
+<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p>
+
+<p>Et, est-ce tout?</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Tant que vous ne m'avez pas tout confié; quelle
+autre réponse puis-je vous faire?</p>
+
+<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p>
+
+<p>Mais n'est-ce pas assez de vous avoir confié ma
+vie?</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Je dois savoir votre plan, vos noms, votre nombre;
+celui-ci, pour chercher à l'augmenter, ceux-là
+pour les mûrir et les encourager.</p>
+
+<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p>
+
+<p>Nous sommes déjà en assez grand nombre, nous
+ne désirons plus d'autre allié que vous.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Mais, du moins, nommez-moi vos chefs.</p>
+
+<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p>
+
+<p>Vous les connaîtrez, mais quand nous aurons
+l'assurance formelle que vous ne cherchez pas à nous
+perdre.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Quand, dans quel lieu?</p>
+
+<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p>
+
+<p>Cette nuit je conduirai dans votre appartement
+deux des principaux chefs; la prudence nous défend
+d'en introduire un plus grand nombre.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Arrêtez--je pense!... si je quittais ce palais? si
+moi-même je venais me confier à vous?</p>
+
+<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p>
+
+<p>Seul, vous pouvez venir.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Je ne conduirai que mon neveu.</p>
+
+<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p>
+
+<p>Non pas, serait-il votre fils.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Malheureux! oses-tu nommer mon fils? il mourut
+les armes à la main à Sapienza en défendant cette
+ingrate patrie. Ah! que n'est-il vivant, et son père
+dans le tombeau! ou, s'il vivait encore auprès de
+moi, je n'aurais pas besoin du douteux secours des
+étrangers.</p>
+
+<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p>
+
+<p>De tous ces étrangers que tu soupçonnes, il n'en
+est pas un seul qui n'ait pour toi une tendresse filiale,
+si tu veux leur montrer la sincérité d'un père.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Le jour tombe, quelle est la place de réunion?</p>
+
+<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p>
+
+<p>A minuit je viendrai seul et masqué à l'endroit
+que votre altesse voudra me désigner. Je vous y attendrai,
+et sous ma conduite vous viendrez recevoir
+nos hommages et prononcer sur notre sort.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>A quelle heure se lève la lune?</p>
+
+<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p>
+
+<p>Tard; mais l'atmosphère est épaisse et sombre,
+on entend le sirocco.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>A minuit donc, près de l'église, tombeau de mes
+ancêtres, placée sous la double invocation des apôtres
+Paul et Jean. Une gondole conduite par un seul
+rameur me fera franchir l'étroit canal qui l'entoure;
+trouvez-vous là.</p>
+
+<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p>
+
+<p>Je n'y manquerai pas.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Pour le moment il faut vous retirer.</p>
+
+<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p>
+
+<p>Oui, dans la ferme espérance que votre altesse
+ne faiblira pas dans ses grandes résolutions. Prince,
+je me retire.</p>
+
+<p class="stage1">(Israël Bertuccio sort.)</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE, seul.</p>
+
+<p>A minuit, près de l'église Saint-Jean et Paul, où
+dorment mes nobles aïeux. Je me présenterai.--Pourquoi?
+pour tenir conseil dans l'obscurité avec
+de vulgaires bandits réunis par l'espoir de ruiner
+l'état; mais l'un de mes pères ne soulevera-t-il pas
+la voûte qui recèle deux Doges mes prédécesseurs;
+ne m'entraînera-t-il pas avec lui? Je voudrais qu'ils
+le pussent, car je pourrais encore jouir auprès
+d'eux d'une tombe glorieuse. Hélas! rejetons ces
+pensées pour songer seulement à ceux qui m'ont
+rendu indigne du grand et noble nom qui rappelait
+la dignité des antiques patriciens de Rome. Je le
+relèverai; je rehausserai dans nos annales son premier
+lustre en me vengeant avec délices de tout ce
+qu'il y a de bas dans Venise, et en affranchissant
+mes concitoyens. Ou bien, je succomberai, en proie
+aux calomnies toujours croissantes de la postérité;
+car elle ne sait pas épargner le nom des vaincus, et
+pour César et Catilina, la véritable pierre de touche
+de la vertu, à ses yeux, c'est le succès.</p>
+
+<p>FIN DU PREMIER ACTE.</p>
+<br><br>
+
+<h2>ACTE II.</h2>
+<br>
+<h3>SCÈNE PREMIÈRE.</h3>
+
+<p class="stage1">ANGIOLINA, MARIANNA.</p>
+<br>
+<p class="mid">ANGIOLINA.</p>
+
+<p>Qu'a répondu le Doge?</p>
+
+<p class="mid">MARIANNA.</p>
+
+<p>Il a dit que, pour le moment, il était invité à
+une conférence; mais elle doit être terminée maintenant.
+Je viens d'apercevoir les sénateurs qui s'éloignaient
+dans leur barque, et l'on peut voir encore
+la dernière gondole dont le reflet paraît sur les
+ondes tranquilles.</p>
+
+<p class="mid">ANGIOLINA.</p>
+
+<p>Je voudrais le voir de retour: il a été vivement
+tourmenté ces jours-ci; et le tems qui ne lui a rien
+ôté de son ame fière, et qui n'a pas même affaibli
+son enveloppe mortelle, comme s'il lui suffisait d'être
+alimenté par un esprit vaste et sans cesse agité--le
+tems, dis-je, n'a qu'un faible pouvoir sur ses
+maux et ses ressentimens; différent en cela des autres
+caractères de la même trempe, dont la violence
+n'a qu'un instant de durée. Tout offre chez lui un
+aspect d'immortalité; pensées, sentimens, mouvemens
+passionnés, le bien et le mal, tout porte chez
+lui le sceau de la jeunesse, et son front n'est chargé
+que des cicatrices de l'esprit, de la trace des idées
+profondes et de leur décrépitude: encore a-t-il été
+plus agité ces jours-ci que de coutume. Quand reviendra-t-il?
+car j'ai seule quelque puissance sur
+son esprit troublé.</p>
+
+<p class="mid">MARIANNA.</p>
+
+<p>En effet, son altesse a ressenti vivement l'affront
+de Steno; mais sans doute en ce moment le coupable
+subit, en expiation de sa lâche insulte, un châtiment
+qui ne peut qu'accroître le respect dû à la vertu
+des dames, et au rang des patriciens.</p>
+
+<p class="mid">ANGIOLINA.</p>
+
+<p>L'insulte fut grossière, mais elle ne m'atteignit
+pas; la calomnie dénotait une ame trop méprisable:
+quant aux effets, quant à l'impression profonde
+qu'elle a faite sur Faliero, sur cette ame fière, indomptable
+et austère--pour tout autre que moi;
+hélas! en songeant à ce qu'elle peut entraîner, je ne
+puis m'empêcher de frémir.</p>
+
+<p class="mid">MARIANNA.</p>
+
+<p>Il est bien clair que le Doge ne vous soupçonnera
+pas.</p>
+
+<p class="mid">ANGIOLINA.</p>
+
+<p>Me soupçonner! quand Steno lui-même ne l'eût
+pas osé! quand, pour tracer sa diffamation, il ravissait
+à la dérobée un rayon fugitif de la lune! Sa
+propre conscience ne s'élevait-elle pas contre son action,
+et chaque ombre, en arrêtant sa main<a id="footnotetagloc5" name="footnotetagloc5"></a>
+<a href="#footnoteloc5"><sup class="sml">loc5</sup></a>, ne
+lui rappelait-elle pas toute la lâcheté de sa conduite?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc5"
+name="footnoteloc5"><b>Note loc5: </b></a><a href="#footnotetagloc5">
+(retour) </a> M.A.P. donne ici des yeux perçans aux ombres. <i>Chaque
+ombre
+sur les murs</i>, traduit-il, <i>le regardait d'un air menaçant</i>.</blockquote>
+
+<p class="mid">MARIANNA.</p>
+
+<p>Il serait bien à désirer qu'on le punît sévèrement.</p>
+
+<p class="mid">ANGIOLINA.</p>
+
+<p>C'est ce qui est arrivé.</p>
+
+<p class="mid">MARIANNA.</p>
+
+<p>Comment! l'arrêt serait-il rendu? serait-il condamné?</p>
+
+<p class="mid">ANGIOLINA.</p>
+
+<p>Tout ce que je sais, c'est qu'il a été convaincu.</p>
+
+<p class="mid">MARIANNA.</p>
+
+<p>Le croiriez-vous assez puni par-là de sa lâche
+conduite?</p>
+
+<p class="mid">ANGIOLINA.</p>
+
+<p>Je crains d'être juge dans ma propre cause, et
+puis j'ignore quelle sorte de punition pouvait atteindre
+une ame corrompue comme celle de Steno.
+Si son insulte n'affectait pas plus l'esprit des juges
+qu'elle n'affecte le mien, il aura été pour toute peine
+laissé à sa honte; ou plutôt à son impudeur.</p>
+
+<p class="mid">MARIANNA.</p>
+
+<p>Il faut une vengeance à la vertu diffamée.</p>
+
+<p class="mid">ANGIOLINA.</p>
+
+<p>Pourquoi? Quelle est cette vertu à laquelle il faut
+une victime? quelle est-elle, si elle doit dépendre
+des paroles d'un homme? Le Romain, en mourant,
+s'écriait: <i>Tu n'es qu'un nom</i>. Elle ne serait en effet
+rien de plus, si le souffle humain pouvait la relever
+ou la flétrir.</p>
+
+<p class="mid">MARIANNA.</p>
+
+<p>Bien des femmes, pourtant, également fidèles et
+irréprochables, sentiraient toute la gravité d'un
+pareil scandale; et des dames moins rigides, comme
+il s'en trouve beaucoup à Venise, se montreraient,
+en pareil cas, inexorables dans leur vengeance.</p>
+
+<p class="mid">ANGIOLINA.</p>
+
+<p>Toutes prouveraient également qu'elles prisent le
+nom de vertu plus que la vertu même. Les premières,
+en faisant montre de leur honneur, regardent
+donc comme pénible le soin qu'elles mettent à
+le conserver: pour celles qui, sans l'avoir gardé,
+en gardent les dehors, elles s'en parent comme d'un
+ornement; non pas qu'elles le jugent tel, mais parce
+qu'elles sentent qu'il leur manque. Elles vivent dans
+la pensée des autres, et voudraient qu'on crût à leur
+sagesse aussi bien qu'à leur beauté.</p>
+
+<p class="mid">MARIANNA.</p>
+
+<p>Pour une dame noble, vous avez d'étranges
+idées.</p>
+
+<p class="mid">ANGIOLINA.</p>
+
+<p>C'était celles de mon père c'est, avec son nom,
+le seul héritage qu'il m'ait laissé.</p>
+
+<p class="mid">MARIANNA.</p>
+
+<p>Que voudriez-vous de plus: femme d'un prince,
+du souverain de la république?</p>
+
+<p class="mid">ANGIOLINA.</p>
+
+<p>Femme d'un paysan, je n'en chercherais pas
+d'autre; mais je n'en sens pas moins la tendresse et
+la gratitude que mérite mon père, pour avoir confié
+ma main à son vieux, éprouvé et fidèle ami, le
+comte Val di Marino, aujourd'hui notre Doge.</p>
+
+<p class="mid">MARIANNA.</p>
+
+<p>Mais, avec cette main, n'engagea-t-il pas votre
+cœur?</p>
+
+<p class="mid">ANGIOLINA.</p>
+
+<p>Oui, sans doute, ou jamais il ne le fut.</p>
+
+<p class="mid">MARIANNA.</p>
+
+<p>Cependant cette étrange disproportion d'âge, et,
+permettez-moi de le dire, cette disparité de goûts
+laissaient au monde le droit de douter qu'une telle
+union fût toujours favorable à votre sagesse et à
+votre beauté.</p>
+
+<p class="mid">ANGIOLINA.</p>
+
+<p>Le monde parle d'après lui-même: pour moi,
+mon cœur m'a jusqu'à présent dicté mes devoirs; ils
+sont nombreux, mais bien faciles.</p>
+
+<p class="mid">MARIANNA.</p>
+
+<p>Réellement, l'aimeriez-vous?</p>
+
+<p class="mid">ANGIOLINA.</p>
+
+<p>J'aime toutes les nobles qualités qui sont dignes de
+l'être. C'est ainsi que j'aimais mon père, qui le premier
+m'apprit à distinguer ce qu'il fallait chérir dans
+les autres, et à toujours subordonner les passions
+ignobles aux plus purs sentimens de notre nature.
+Il confia mon sort à Faliero: car il l'avait connu
+noble et brave, généreux, doué de toutes les qualités
+du soldat, du citoyen, de l'ami, tel enfin que moi-même
+je l'ai trouvé. Ses défauts sont ceux que donnent
+aux grandes ames l'habitude du commandement,
+trop d'orgueil et des passions profondément impétueuses,
+nourries par le commerce de patriciens et
+par une vie livrée aux orages de la politique et de la
+guerre. Il a de plus ce vif sentiment de l'honneur
+qui devient un devoir, retenu dans de certaines
+bornes, mais qui n'est plus qu'un vice quand on
+vient à les franchir: et c'est là ce que je crains pour
+lui en ce moment. Depuis sa naissance, il a montré
+un caractère impétueux, mais ce défaut était racheté
+chez lui par tant de grandeur d'ame, que la plus
+altière des républiques n'avait pas craint de le revêtir
+alternativement de toutes ses dignités, depuis ses
+premiers exploits jusqu'au retour de sa dernière ambassade,
+alors qu'elle le choisit pour Doge.</p>
+
+<p class="mid">MARIANNA.</p>
+
+<p>Mais, avant ce mariage, votre cœur n'avait-il jamais
+battu pour un seul patricien, dont l'âge se
+rapprochât de vous, dont la beauté pût se comparer
+à la vôtre? ou depuis, ne vîtes-vous jamais personne
+qui, si votre main eût encore été libre, vous semblât
+digne de prétendre à la fille de Lorédan?</p>
+
+<p class="mid">ANGIOLINA.</p>
+
+<p>J'ai répondu à votre première question, en vous
+disant que je consentis à me marier.</p>
+
+<p class="mid">MARIANNA.</p>
+
+<p>Et à la seconde?</p>
+
+<p class="mid">ANGIOLINA.</p>
+
+<p>Elle ne mérite pas de réponse.</p>
+
+<p class="mid">MARIANNA.</p>
+
+<p>Je vous demande pardon si j'ai eu le malheur de
+vous offenser.</p>
+
+<p class="mid">ANGIOLINA.</p>
+
+<p>Je n'ai pas de courroux; mais j'éprouve quelque
+surprise: j'ignorais que des cœurs à jamais liés
+pussent songer à revenir sur ce que <i>maintenant</i> ils
+choisiraient s'ils étaient encore libres.</p>
+
+<p class="mid">MARIANNA.</p>
+
+<p>C'est leur ancien choix qui souvent les porte à
+supposer que dans un nouveau ils montreraient plus
+de sagesse.</p>
+
+<p class="mid">ANGIOLINA.</p>
+
+<p>Cela peut être, je n'ai jamais pensé à de pareilles
+choses.</p>
+
+<p class="mid">MARIANNA.</p>
+
+<p>Madame, voici le Doge,--dois-je me retirer?</p>
+
+<p class="mid">ANGIOLINA.</p>
+
+<p>Je pense qu'il vaut mieux que vous me quittiez;
+il semble oppressé de tristes idées, voyez comme il
+s'avance d'un air pensif!</p>
+
+<p class="stage1">(Marianna sort.)</p>
+
+<p class="stage1">(Entrent le Doge et Pietro.)</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE, venant.</p>
+
+<p class="mid">Il y a un certain Philippe Calendaro à l'arsenal
+qui commande à quatre-vingts hommes, et qui jouit
+d'une grande influence, même sur l'esprit de ses camarades.
+Cet homme, ai-je entendu dire, est fier,
+entreprenant, d'un esprit prompt et populaire, d'ailleurs
+il a de la discrétion, il serait à désirer qu'il
+fût des nôtres. Je pense bien qu'Israël Bertuccio s'est
+assuré de lui, mais j'imagine qu'on pourrait.--</p>
+
+<p class="mid">PIETRO..</p>
+
+<p>Seigneur, daignez me pardonner si j'interromps
+vos méditations, mais le sénateur Bertuccio, votre
+parent, m'a chargé de m'informer auprès de vous de
+l'heure à laquelle il pourrait obtenir de vous parler.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>A la chute du jour.--Un moment--je réfléchis--à
+la dernière heure de la nuit.</p>
+
+<p class="stage1">(Pietro sort.)</p>
+
+<p class="mid">ANGIOLINA.</p>
+
+<p>Monseigneur!</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Pardonnez-moi, ma chère enfant,--Pourquoi
+tardiez-vous si long-tems à m'approcher?--je ne
+vous voyais pas.</p>
+
+<p class="mid">ANGIOLINA.</p>
+
+<p>Vous étiez absorbé dans vos pensées, et celui qui
+vient de s'éloigner pouvait avoir à vous transmettre
+quelques paroles graves de la part du sénat.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Du sénat!</p>
+
+<p class="mid">ANGIOLINA.</p>
+
+<p>Je craignais de l'interrompre dans les devoirs qu'il
+vous rendait sans doute en son nom.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Au nom du sénat! erreur, c'est nous qui devons
+toute sorte de respect au sénat.</p>
+
+<p class="mid">ANGIOLINA.</p>
+
+<p>Je croyais que le Doge avait le commandement
+suprême à Venise.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Il le devrait! mais brisons-là, et reprenons notre
+sérénité. Comment vous portez-vous? avez-vous pris
+l'air aujourd'hui? le tems est sombre, mais le calme
+des vagues favorise le léger mouvement de la rame
+du gondolier. Avez-vous présidé à quelques réunions
+d'amies, ou vos chants ont-ils charmé votre solitude?
+Est-il, dites-moi, quelque chose qui flatte vos
+désirs, et qui reste dans le cercle étroit de la puissance
+laissée au Doge? Souhaitez-vous quelque brillante
+distraction, ou bien quelques innocens plaisirs
+de solitude ou de société satisferont-ils votre cœur,
+et compenseront-ils tant d'instans pénibles passés
+auprès d'un vieillard toujours chargé de soucis?
+Dites un mot: vos vœux seront accomplis.</p>
+
+<p class="mid">ANGIOLINA.</p>
+
+<p>Vous avez toujours été bon pour moi.--Que pourrais-je
+désirer ou solliciter, si ce n'est de vous voir
+plus souvent, et surtout plus tranquille?</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Plus tranquille!</p>
+
+<p class="mid">ANGIOLINA.</p>
+
+<p>Oui, plus tranquille, monseigneur!--Ah! pourquoi
+vous tenir à part et vous promener ainsi seul?
+Pourquoi votre front trahit-il tant de profondes
+émotions, sans pourtant révéler de quelle nature
+elles peuvent être?</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Tant d'émotions!--Quoi donc? que pourraient-elles
+révéler?</p>
+
+<p class="mid">ANGIOLINA.</p>
+
+<p>Hélas! un cœur peut-être brisé.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Ce n'est rien, mon enfant.--Mais vous savez
+quels soins continuels oppressent tous ceux qui gouvernent
+cette république précaire, toujours redoutant
+au dehors les Génois, à l'intérieur les mécontens.--Voilà
+ce qui m'occupe et peut me troubler
+plus qu'à l'ordinaire.</p>
+
+<p class="mid">ANGIOLINA.</p>
+
+<p>Ces motifs, cependant, existaient depuis long-tems,
+et c'est depuis peu de jours que je vous vois
+ainsi. Pardonnez-moi, vous avez sur le cœur quelque
+choses de plus que le fardeau des devoirs publics;
+vous le supportez depuis long-tems; et un
+génie comme le vôtre a dû le rendre léger, je dirais
+même nécessaire pour nourrir l'activité de votre
+esprit. Ce ne sont pas des inquiétudes ou des dangers
+qui pouvaient vous ébranler; vous, qui avez
+vu tant de tempêtes sans succomber dans aucune;
+vous, qui parvenu au faîte du pouvoir, n'avez jamais
+senti vos pas chanceler en y montant; et qui,
+de ce sommet éblouissant pour tout autre, pouvez
+étendre un regard ferme et calme sur l'abîme qui
+vous entoure de toutes parts. La guerre civile embrasât-elle
+Saint-Marc, votre vertu n'en serait pas
+accablée; comme vous vous êtes élevé, vous tomberiez
+avec un front serein. Telle n'est donc pas la
+source de ce que vous éprouvez; c'est votre orgueil
+qui murmure aujourd'hui, et non pas votre patriotisme.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Mon orgueil, Angiolina, hélas! il n'en est plus
+pour moi.</p>
+
+<p class="mid">ANGIOLINA.</p>
+
+<p>Oui, c'est le péché qui perdit les anges, celui
+de tous auquel succombent plus facilement les mortels
+les plus rapprochés d'une nature angélique. Les
+hommes vils n'ont que de la vanité, les grandes
+ames ont de l'orgueil.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Oui, j'avais le sentiment élevé, de l'honneur,
+de votre honneur surtout.--Mais changeons de
+sujet.</p>
+
+<p class="mid">ANGIOLINA.</p>
+
+<p>Oh! non!--Jusqu'ici j'ai partagé en toute
+chose votre satisfaction, ne me cachez pas, je vous
+en conjure, vos ennuis. Si les affaires publiques en
+étaient la cause, vous le savez, je ne chercherais
+pas à les pénétrer; mais je sens que vos chagrins
+ont un motif particulier, et c'est à moi de les adoucir
+ou de les partager. Depuis le jour que l'insolence
+du misérable Steno troubla votre repos, vous
+êtes devenu méconnaissable, et je voudrais vous ramener
+à ce que vous étiez.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>A ce que j'étais! Connaissez-vous l'arrêt de Steno?</p>
+
+<p class="mid">ANGIOLINA.</p>
+
+<p>Non.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Un mois de prison.</p>
+
+<p class="mid">ANGIOLINA.</p>
+
+<p>N'est-ce pas assez?</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Assez!--Oui, pour un ivrogne galérien, qui,
+fouetté de verges, murmure contre son maître; mais
+ce n'est pas assez pour un lâche, qui, d'un trait
+mensonger et froidement médité, vient graver la
+honte d'une dame et d'un prince jusque sur le
+trône souverain.</p>
+
+<p class="mid">ANGIOLINA.</p>
+
+<p>Pour moi, je trouve un noble assez puni quand
+on l'a convaincu de mensonge. Quelle autre punition
+ne serait pas légère, comparée à la perte de
+l'honneur?</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>De pareils hommes n'ont pas d'honneur; ils n'ont
+que leur vile existence,--et c'est là ce qu'on
+épargne.</p>
+
+<p class="mid">ANGIOLINA.</p>
+
+<p>Vous ne voudriez pas, pour cette offense, qu'on
+le fît mourir?</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>En ce <i>moment</i>, non.--Puisqu'il vit, qu'il reste
+vivant <i>encore</i> aussi long-tems que possible; il a
+cessé de mériter la mort. Le coupable que l'on
+épargne a condamné ses juges: il est purifié; son
+crime retombe sur eux.</p>
+
+<p class="mid">ANGIOLINA.</p>
+
+<p>Mon Dieu! si ce méprisable libertin avait répandu
+son sang pour une aussi absurde calomnie, mon cœur
+n'aurait plus connu une heure de plaisir, le sommeil
+aurait à jamais fui de mes yeux.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>La loi divine ne demande-t-elle pas sang pour
+sang? et celui qui flétrit, tue bien plus encore que
+celui qui assassine. Qui affecte le plus l'homme que
+l'on frappe, ou la douleur ou la honte des coups?
+Les lois humaines ne demandent-elles pas sang pour
+honneur? moins que pour l'honneur, même pour
+un peu d'or. Les lois des nations ne demandent-elles
+pas sang pour trahison? Et ce ne serait rien d'avoir
+fait couler dans mes veines le plus corrosif des poisons?
+ce ne serait rien d'avoir souillé les noms les
+plus beaux, le vôtre et le mien? ce ne serait rien
+d'avoir livré un prince au mépris de son peuple?
+d'avoir manqué au respect unanimement accordé par
+le genre humain, à la jeunesse dans les femmes, aux
+cheveux blancs dans les hommes, à la vertu de votre
+sexe, à la dignité du nôtre?--Mais, laissons ces
+réflexions à ceux qui l'ont accusé.</p>
+
+<p class="mid">ANGIOLINA.</p>
+
+<p>Le ciel vous fait une loi de pardonner à vos ennemis.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Le ciel pardonne-t-il aux siens? Pourquoi ne
+sauve-t-il pas Satan des flammes éternelles?</p>
+
+<p class="mid">ANGIOLINA.</p>
+
+<p>Oh! ne parlez pas ainsi;--le ciel vous pardonnera
+à vous et à vos ennemis.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Ainsi soit-il, puisse le ciel leur pardonner!</p>
+
+<p class="mid">ANGIOLINA.</p>
+
+<p>Le ciel, mais vous?</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Oui, quand ils seront dans le ciel.</p>
+
+<p class="mid">ANGIOLINA.</p>
+
+<p>Et jamais auparavant?</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Qu'importe mon pardon? vieillard outragé, méprisé,
+trompé, qu'importe mon pardon ou mon ressentiment?
+tous les deux ne sont-ils pas également
+frivoles et impuissans? J'ai trop long-tems vécu.
+Mais, je vous prie, changeons de sujet.--Mon enfant,
+ma femme insultée, la fille de Lorédan! Qu'il
+était loin de penser, ton brave, ton loyal père, en
+te mariant à son vieil ami, qu'il te vouait à l'ignominie!--Hélas!
+ignominie sans péché, car tu es
+pure. Que n'avais-tu un autre époux, tout autre
+époux dans Venise que le Doge, et jamais cette
+tache, cette infamie, ce blasphème ne serait tombé
+sur toi. Si jeune, si belle, si bonne et si chaste, subir
+un pareil affront et ne pas être vengée!</p>
+
+<p class="mid">ANGIOLINA.</p>
+
+<p>Que dites-vous? je le sais trop bien, car vous
+m'aimez encore, vous me croyez, vous m'honorez;
+et tout le monde sait que vous êtes juste et que je
+suis sincère. Dites-moi, que me reste-t-il à demander?
+que pouvons-nous, moi désirer, vous ordonner
+encore?</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE..</p>
+
+<p>C'est bien, trop bien peut-être: mais quoi qu'il
+arrive, chère enfant! que ma mémoire te soit chère.</p>
+
+<p class="mid">ANGIOLINA.</p>
+
+<p>Mon Dieu! que me dites-vous?</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>N'importe, mais encore je voudrais, quel que soit
+le jugement des autres, que vous me respectiez aujourd'hui,
+et dans ma tombe.</p>
+
+<p class="mid">ANGIOLINA.</p>
+
+<p>En pouviez-vous douter, et vous ai-je jamais
+donné lieu de soupçonner ma foi?</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Approchez, chère enfant, je dois vous dire quelques
+mots. Votre père fut mon ami, la fortune variable
+le rendit mon débiteur pour quelques-uns de
+ces services qui touchent toujours vivement les gens
+de bien: quand il éprouva l'oppression de sa dernière
+maladie il souhaita notre union: non qu'il
+voulût s'acquitter envers moi, depuis long-tems sa
+tendre amitié ne lui laissait plus rien à acquitter: son
+espoir était de mettre votre beauté orpheline à l'honorable
+abri des dangers qui, dans cet asile empesté du
+vice, entourent les vierges pauvres et sans soutien. Il
+ne me consulta pas, et je ne voulus pas m'opposer à
+l'idée qui charmait ses derniers momens.</p>
+
+<p class="mid">ANGIOLINA.</p>
+
+<p>Je n'ai pas oublié avec quelle noblesse vous m'ordonnâtes
+de déclarer si je ne sentais aucune préférence
+qui pût me rendre plus heureuse; votre offre
+du douaire le plus beau de Venise, enfin votre intention
+de ne pas vous prévaloir des dernières intentions
+de mon père sur vous.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Ainsi ce n'était pas une sotte et capricieuse extravagance
+de vieillard; ce n'était pas l'aiguillon impur
+de quelque passion surannée qui me décidèrent
+à demander la main d'une jeune et virginale beauté:
+car, dans ma bouillante jeunesse, je savais m'élever
+au-dessus des passions de ce genre: ce n'était pas
+ma vieillesse elle-même infectée de la lèpre du libertinage
+qui s'attache aux cheveux blancs de certains
+hommes pervers, et leur fait prendre, jusqu'à
+leur dernier jour, la lie des plaisirs pour le plaisir
+lui-même. Je ne traînais pas au sacrifice d'un hymen
+intéressé une victime innocente, trop délaissée pour
+refuser un sort honorable, trop sensible pour ne pas
+entrevoir son malheur. Notre union ne s'était pas
+formée sous de tels auspices; vous étiez libre de me
+choisir, et d'un mot vous pouviez rendre inutile le
+choix de votre père.</p>
+
+<p class="mid">ANGIOLINA.</p>
+
+<p>J'y souscrirais, je le ferais encore à la face du ciel
+et de la terre; car je ne m'en suis jamais repentie
+pour mon bonheur; mais, je l'avouerai, quelquefois
+pour le vôtre, en songeant à vos derniers ennuis.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE, poursuivant.</p>
+
+<p>Mais je savais que vous n'auriez jamais à accuser
+mon cœur; je savais que mes jours n'avaient plus
+long-tems à vous être à charge: et alors je me représentais
+la fille de mon vieil ami, sa noble fille
+libre d'un nouveau choix plus sage et plus convenable,
+entrant alors dans tout l'éclat de sa beauté,
+et devenue par ces premières années d'épreuve plus
+capable de bien choisir; je la voyais héritière du
+nom et de l'opulence d'un prince, et, par les courts
+ennuis inséparables de son union de quelques étés
+avec un vieillard, garantie de tous les obstacles que
+la chicane légale ou des parens envieux pouvaient
+élever contre ses droits. Sans doute, quant aux années,
+l'enfant de mon meilleur ami pouvait mieux
+choisir, mais il n'aurait jamais trouvé dans un autre
+un dévouement plus tendre.</p>
+
+<p class="mid">ANGIOLINA.</p>
+
+<p>Monseigneur, je n'ai vu que le désir de mon
+père sanctifié par ses derniers mots; je n'ai, pour y
+satisfaire, consulté que mon cœur; et pour donner
+ma foi à celui auquel il me confiait, d'ambitieuses
+espérances ne se mêlèrent jamais à mes songes, et
+l'heure de notre union serait encore à venir, qu'elle
+sonnerait encore.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Je vous crois; je sais que vous êtes sincère: quant
+à l'amour, à cet amour romanesque que, dès mon
+jeune âge, je regardais comme une illusion, que j'avais
+toujours vue passagère, et souvent malheureuse,
+il ne m'avait pas abusé autrefois; le pourrait-il donc
+aujourd'hui? Non: j'espérais de vous un respect
+sincère et une affectueuse bienveillance, comme le
+prix de ma sollicitude pour votre bonheur, de mon
+empressement à satisfaire tous vos honnêtes désirs,
+de ma sécurité dans vos vertus, de ma vigilance
+inaperçue, mais continuelle, pour vous soustraire
+à une foule d'écueils auxquels vous exposait votre
+jeunesse; ne vous en éloignant pas brusquement,
+mais vous déterminant à les éviter avant de vous être
+aperçue que je le désirais pour vous. J'étais fier,
+non pas de votre beauté, Angiolina, mais de votre
+conduite.--Je vous accordais une confiance--une
+tendresse toute patriarchale, non pas un délirant
+hommage, mais l'amitié la plus douce et la plus pénétrante;
+et j'espérais de vous, en retour, tout ce
+que pouvaient mériter de pareils sentimens.</p>
+
+<p class="mid">ANGIOLINA.</p>
+
+<p>Et vous l'avez toujours obtenu, monseigneur.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Je le pense; car en me choisissant, vous connaissiez
+la différence de nos années, et vous m'avez
+choisi: je n'avais pas de confiance dans mes qualités
+personnelles, je n'en aurais pas eu non plus
+dans les dons les plus séduisans de la nature, si
+j'eusse encore été dans mon vingt-cinquième printems:
+mais j'eus foi dans le sang de Lorédan, qui
+coulait pur dans vos veines; j'eus foi dans l'ame
+que le ciel vous donna, dans la candeur que votre
+père avait su vous inspirer, dans votre piété confiante,
+dans vos douces vertus; en un mot, dans
+votre foi et dans votre honneur eux-mêmes, comme
+la plus sûre garantie de mon honneur et de ma foi.</p>
+
+<p class="mid">ANGIOLINA.</p>
+
+<p>Vous avez bien fait.--Je vous rends grâce d'avoir
+toujours cru qu'il m'eût été impossible de vous respecter
+plus que je ne l'ai fait jusqu'à présent.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Dans les ames où l'honneur est inné et fortifié par
+l'exemple, la foi conjugale est défendue par un roc
+imprenable; dans celles où il n'est pas né, et qu'assiégent
+sans cesse les pensées frivoles, dans les
+cœurs où viennent lutter les vanités mondaines, où
+fermentent les agitations sensuelles, je le sais, dans
+des veines ainsi infectées, il y aurait une grande
+déception à rêver quelques traits de sang pur et
+chaste. Fût-elle unie à l'être qu'elle désirait le plus
+au monde, au dieu de la poésie lui-même, tel que
+nous le révèlent les plus parfaites sculptures; ou
+bien à Alcide, revêtu de toute la majestueuse réunion
+de son enveloppe humaine et céleste, l'ame où
+ne réside pas la vertu violerait bientôt la foi qu'elle
+leur aurait promise. La vertu! c'est la constance
+qui la prouve seule; le vice est toujours mobile, la
+vertu ne change jamais. La femme, une fois coupable,
+chancellera toujours; car la nature du vice est
+de varier, tandis que, semblable à l'astre du jour,
+la vertu demeure immobile, et verse sur tout ce qui
+l'entoure des torrens de vie, de lumière et de gloire.</p>
+
+<p class="mid">ANGIOLINA.</p>
+
+<p>Mais quand vous savez aussi bien reconnaître la
+source de la vertu chez les autres, comment pouvez-vous,
+pardonnez ma franchise, céder vous-même à
+la plus violente de ces passions? pourquoi laissez-vous
+troubler votre grande ame d'une haine inquiète,
+pour un être de l'espèce de Steno?</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Vous me jugez mal; ce n'est pas Steno qui pouvait
+ainsi m'émouvoir: s'il en eût été capable, il serait
+aujourd'hui--mais laissons ce qui est passé.</p>
+
+<p class="mid">ANGIOLINA.</p>
+
+<p>Mais alors quelles sont donc les pensées qui vous
+agitent, même dans ce moment-ci?</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>C'est la majesté de Venise aujourd'hui violée, et
+d'un seul coup outragée dans son prince et dans ses
+lois.</p>
+
+<p class="mid">ANGIOLINA.</p>
+
+<p>Hélas! pourquoi en prenez-vous cette opinion?</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>J'y ai pensé depuis.--Mais revenons au sujet
+dont je vous entretenais tout-à-l'heure: tous ces motifs
+bien pesés, je vous épousai. Le monde rendit
+justice à mes intentions; ma conduite et votre vertu
+irréprochable prouvèrent assez qu'il avait bien jugé
+de moi: vous aviez toute liberté;--la confiance,
+les respects sans bornes de mes proches et de moi-même:
+née d'une famille accoutumée à donner à
+Venise des princes; à renverser les rois de leurs
+trônes par les ravages de l'étranger; vous paraissiez
+en tout digne du premier rang que vous occupiez
+parmi les nobles Vénitiennes.</p>
+
+<p class="mid">ANGIOLINA.</p>
+
+<p>Pourquoi revenir sur cela, monseigneur?</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Il le fallait afin de prouver qu'il suffisait pour vous
+flétrir de l'haleine empestée d'un misérable:--un
+lâche, qu'en punition de son indécente effronterie je
+fis sortir de l'une de nos réunions solennelles, afin de
+lui apprendre à mieux se conduire dans les appartemens
+du Doge; un être de cette espèce, s'il dépose
+sur les murailles le venin de son cœur ulcéré, verra
+bientôt le poison qu'il a exhalé s'étendre de lieux en
+lieux, et l'innocence de l'épouse et l'honneur du
+mari deviendront victimes d'un quolibet; et l'infâme
+qui, d'abord insultant à la pudeur virginale de
+vos suivantes, s'était ensuite vengé du juste châtiment
+de son effronterie en calomniant l'épouse de
+son souverain, l'infâme obtiendra son absolution de
+la connivence de ses pairs!</p>
+
+<p class="mid">ANGIOLINA.</p>
+
+<p>Mais on l'a condamné à la réclusion.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>C'était un acquittement qu'une prison pour un être
+comme lui; et ces courts instans d'arrêt, il les passera
+dans un palais; mais j'ai fini avec lui, il s'agit
+maintenant de vous.</p>
+
+<p class="mid">ANGIOLINA.</p>
+
+<p>De moi, monseigneur!</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Oui, Angiolina, ne vous en étonnez pas: j'ai gardé
+cette source de tourmens jusqu'au moment où j'ai
+reconnu que ma vie ne pouvait plus être de longue
+durée; et j'imagine que vous aurez égard aux injonctions
+que renferme cet écrit. (Il lui donne un papier.)
+Ne craignez rien, il n'a rien qui vous puisse affliger:
+lisez-le plus tard, et dans un moment opportun.</p>
+
+<p class="mid">ANGIOLINA.</p>
+
+<p>Pendant ou après votre vie, monseigneur, vous
+aurez toujours de moi les mêmes respects: mais
+puissent vos jours être longs encore--et plus heureux
+que celui-ci! Cette exaltation s'adoucira, vous
+reviendrez au calme que vous devriez avoir--et que
+vous aviez.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Je serai ce que je devrais être ou je ne serai rien;
+mais jamais--oh! non, jamais à l'avenir l'heureux
+calme qui protégeait les cheveux blancs de Faliero
+ne se répandra sur le petit nombre de jours ou d'heures
+qui peuvent encore lui rester! Jamais à l'avenir
+les souvenirs d'une vie qui ne fut pas perdue pour
+la gloire ne viendront, semblables aux ombres qui
+s'abaissent sur une belle journée d'été, adoucir pour
+moi l'instant d'un repos éternel. Je ne demandais, je
+n'espérais plus rien, si ce n'est les égards dûs à mes
+sueurs et au sang que j'ai versé; aux peines de l'ame
+qu'il m'a fallu braver pour augmenter la gloire de
+mon pays. Satisfait de le servir, le servir bien que
+son chef, je ne voulais que rejoindre mes ancêtres,
+avec un nom pur et sans tache comme les leurs; et
+voilà ce qu'on m'a refusé!--Oh! que ne suis-je mort
+à Zara!</p>
+
+<p class="mid">ANGIOLINA.</p>
+
+<p>Vous avez mieux fait. Ce jour-là vous avez sauvé
+la république; vivez pour la sauver encore. Un jour,
+un autre jour comme celui-là serait pour eux le plus
+sanglant reproche et la seule vengeance digne de
+vous.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Vous oubliez qu'une pareille journée ne se représente
+pas deux fois dans un siècle; ma vie n'est guère
+moins longue, et la fortune s'est acquittée envers
+moi en m'accordant une fois l'occasion qu'elle a si
+rarement offerte dans la suite des tems et dans
+maintes contrées à ses plus chers favoris. Mais pourquoi
+parler ainsi? Venise a oublié cette journée.--Pourquoi
+donc la rappellerais-je? Adieu, chère Angiolina,
+j'ai besoin d'être seul; il me reste à faire
+beaucoup--et l'heure se passe.</p>
+
+<p class="mid">ANGIOLINA.</p>
+
+<p>Souvenez-vous du moins de ce que vous fûtes.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Ce serait en vain, les souvenirs de bonheur cessent
+de le procurer quand celui de la peine est encore
+cuisant.</p>
+
+<p class="mid">ANGIOLINA.</p>
+
+<p>Au moins, quelles que soient les affaires qui vous
+pressent, laissez-moi vous conjurer de prendre un
+instant de repos: voilà plusieurs nuits que votre
+sommeil est tellement agité que j'aurais cru devoir
+vous réveiller si je n'eusse espéré que bientôt la nature
+allait dompter les cruelles pensées qui semblaient
+vous troubler. Une seule heure de repos vous
+rendra à vos travaux avec de nouvelles pensées plus
+vigoureuses et plus fraîches.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Je ne le puis,--et je le pourrais que je devrais
+résister encore; jamais le besoin de veiller ne fut
+plus impérieux. Encore quelques jours, oui, quelques
+jours, quelques nuits d'insomnie et je reposerai
+bien.--Mais où?--N'y pensons pas. Adieu, mon
+Angiolina.</p>
+
+<p class="mid">ANGIOLINA.</p>
+
+<p>Un instant encore,--laissez-moi un instant de
+plus près de vous; je ne puis me décider à vous
+quitter ainsi.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Approche donc, ma chère enfant:--pardonne;
+tu méritais un meilleur sort que le partage du mien,
+à l'instant où mes yeux plongent dans la sombre
+vallée qu'enveloppe l'immense manteau de la mort.
+Quand je ne serai plus--et peut-être sera-ce plus
+tôt que mes années ne semblent l'annoncer, car il y
+a dans ces murs, au dehors et partout autour de nous,
+un mouvement qui doit bientôt peupler les cimetières
+de cette ville, bien autrement que ne le firent
+jamais la peste ou la guerre,--quand je ne serai
+rien, oh! permets-moi d'espérer que ce que je fus
+sera quelquefois encore un nom sur tes lèvres si
+pures, une ombre dans ton imagination, celle d'un
+objet qui ne voudrait pas obtenir des pleurs, mais
+un souvenir.--Chère enfant! laisse-moi m'éloigner,--le
+tems presse.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+<br>
+<h3>SCÈNE II.</h3>
+
+<p class="stage1">(Un endroit isolé près de l'arsenal.)</p>
+
+<p class="stage1">ISRAEL BERTUCCIO et PHILIPPE CALENDARO.</p>
+<br>
+<p class="mid">CALENDARO.</p>
+
+<p>Quel accueil a-t-on fait, Israël, à votre dernière
+plainte?</p>
+
+<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p>
+
+<p>Un favorable, et pourquoi?</p>
+
+<p class="mid">CALENDARO.</p>
+
+<p>Est-il possible! quoi! on le punira?</p>
+
+<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p>
+
+<p>Oui.</p>
+
+<p class="mid">CALENDARO.</p>
+
+<p>Par quoi? une amende ou la prison?</p>
+
+<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p>
+
+<p>Par la mort!--</p>
+
+<p class="mid">CALENDARO.</p>
+
+<p>Alors, vous rêvez, ou vous pensez suivre mon
+conseil, en tirant la vengeance de votre propre
+main.</p>
+
+<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p>
+
+<p>Sans doute! et pour n'assouvir que ma haine,
+j'oublierai la grande justice que nous méditions de
+rendre à Venise! et changeant une vie d'espérance
+contre une vie d'exil, je penserai à n'écraser qu'un
+scorpion, tandis que mille autres continueront à déchirer
+mes amis, mes parens, mes compatriotes! Non
+pas, Calendaro; les gouttes de sang qu'on a fait jaillir
+de mon visage auront pour expiation tout le leur,--et
+non-seulement le leur, car nous ne voulons
+pas seulement venger nos injures privées: de tels
+soins conviennent aux hommes violens, aux passions
+égoïstes; mais ils sont indignes d'un tyrannicide.</p>
+
+<p class="mid">CALENDARO.</p>
+
+<p>Je n'oserais, je l'avoue, me vanter d'une patience
+comme la vôtre. Si j'avais été là quand vous fûtes
+insulté, je l'aurais poignardé, ou je serais mort
+moi-même en voulant inutilement contenir ma rage.</p>
+
+<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p>
+
+<p>Grâce au ciel, vous n'y étiez pas, car vous auriez
+tout perdu, et telle qu'elle est, notre cause est encore
+dans une situation prospère.</p>
+
+<p class="mid">CALENDARO.</p>
+
+<p>Mais vous avez vu le Doge? que vous a-t-il répondu?</p>
+
+<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p>
+
+<p>Qu'il n'y avait pas de punition à espérer contre
+un homme comme Barbaro.</p>
+
+<p class="mid">CALENDARO.</p>
+
+<p>Je vous l'avais bien dit, qu'il était ridicule d'attendre
+quelque justice de ces gens-là.</p>
+
+<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p>
+
+<p>Du moins cette confiance dans leur équité a-t-elle
+endormi leurs soupçons; si j'avais gardé le silence,
+il n'est pas un sbire qui n'eût tenu l'œil sur moi,
+comme méditant une secrète et vigoureuse vengeance.</p>
+
+<p class="mid">CALENDARO.</p>
+
+<p>Mais alors que ne vous adressiez-vous au conseil?
+Le Doge est un automate, à peine s'il peut obtenir
+justice pour lui-même. Pourquoi vous réclamer de
+<i>lui</i>?</p>
+
+<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p>
+
+<p>C'est là ce que vous saurez plus tard.</p>
+
+<p class="mid">CALENDARO.</p>
+
+<p>Et pourquoi pas maintenant?</p>
+
+<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p>
+
+<p>Patientez jusqu'à minuit. Consultez vos <i>montres</i>,
+et recommandez à vos amis de disposer leurs hommes;--faites
+que tout soit prêt pour frapper le grand
+coup, peut-être dans quelques heures; depuis long-tems
+nous attendions le moment favorable; le cadran
+peut le marquer dans le cercle commencé, peut-être
+le soleil de demain l'éclairera-t-il: un plus long
+délai doublerait nos dangers. Voyez donc à ce que
+tous soient exacts au lieu de nos rendez-vous, tous
+armés, excepté les gens qui approchent les Seize,
+et qui resteront parmi les troupes pour attendre le
+signal.</p>
+
+<p class="mid">CALENDARO.</p>
+
+<p>Voilà des paroles qui répandent dans mes veines
+une nouvelle vie; vos hésitations continuelles m'avaient
+rendu malade; les jours succédaient aux jours,
+et ne faisaient qu'ajouter de nouveaux anneaux à
+nos chaînes. De fraîches offenses infligées à nos frères,
+à nous-mêmes, redoublent encore à chaque instant
+l'arrogance et la force de nos tyrans. Laissez-nous
+courir sur eux, peu m'importent les conséquences qui
+seront après tout la mort ou la liberté; mais mon
+cœur saigne d'attendre toujours vainement l'une ou
+l'autre.</p>
+
+<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p>
+
+<p>Calendaro, morts ou vivans, nous serons libres,
+le tombeau n'a pas de chaînes. Vos <i>montres</i> sont-elles
+en règle? et les seize compagnies sont-elles complétées
+à soixante?</p>
+
+<p class="mid">CALENDARO.</p>
+
+<p>Toutes, à l'exception de deux dans lesquelles
+manquent vingt-cinq hommes.</p>
+
+<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p>
+
+<p>Nous pouvons nous en passer. Quelles sont ces
+deux compagnies?</p>
+
+<p class="mid">CALENDARO.</p>
+
+<p>Celles de Bertram et du vieux Soranzo; ils montrent
+pour notre cause moins d'ardeur que les autres.</p>
+
+<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p>
+
+<p>Votre bouillant caractère accuse de froideur tous
+ceux qui ne partagent point votre impatience; mais;
+croyez-moi, dans les esprits les plus concentrés
+comme dans les plus emportés, on peut rencontrer
+un courage également intrépide; ne redoutez rien
+d'eux.</p>
+
+<p class="mid">CALENDARO.</p>
+
+<p>Je ne crains rien du vieillard, mais il y a dans
+Bertram une disposition compatissante qui peut devenir
+fatale à une entreprise comme la nôtre. J'ai vu
+cet homme insensible à sa propre misère, bien que
+la plus grande, pleurer sur celle des autres comme
+un enfant; et dernièrement encore j'ai remarqué que,
+dans une querelle, la vue du sang l'avait fait trouver
+mal; c'était pourtant celui d'un misérable.</p>
+
+<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p>
+
+<p>Les vrais braves ont les yeux et le cœur tendres,
+ils gémissent souvent de ce que le devoir leur ordonne.
+Je connais de long-tems Bertram, jamais sur
+la terre il ne fut d'ame plus loyale.</p>
+
+<p class="mid">CALENDARO.</p>
+
+<p>Cela peut être, je crains moins la trahison que la
+faiblesse; après tout, comme il n'a ni maîtresses, ni
+femmes pour profiter de sa mollesse d'esprit, on peut
+le mettre à l'épreuve. C'est par bonheur un orphelin
+sans autres amis que nous; mais une femme,
+un enfant l'auraient trouvé moins résolu qu'eux-mêmes.</p>
+
+<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p>
+
+<p>De pareils liens n'ont plus de force sur les ames
+appelées à la haute destinée d'extirper de leur patrie
+le germe de la corruption. Il nous faut oublier
+tous nos sentimens, à l'exception d'un seul.--Il nous
+faut déposer toutes les passions qui ne serviraient
+pas notre grand projet; il ne faut plus voir qu'une
+chose, notre patrie, et regarder la mort comme un
+objet d'envie, si le sacrifice de nos jours est accueilli
+par le ciel et sanctionne à jamais la liberté de nos
+concitoyens.</p>
+
+<p class="mid">CALENDARO.</p>
+
+<p>Mais si nous échouons?</p>
+
+<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p>
+
+<p>Mourir pour une belle cause, ce n'est pas échouer:
+le sang des victimes peut arroser l'échafaud; leurs
+têtes peuvent se dessécher au soleil; leurs membres
+être exposés aux portes des villes, aux créneaux des
+citadelles, mais leur ame planera toujours au-dessus
+victorieuse. Que les années se pressent et que
+d'autres infortunés partagent leur sort, tout cependant
+contribuera à les grandir dans la pensée et
+dans les profonds regrets de la postérité, et c'est
+encore à leurs voix que le monde s'élancera plus
+tard vers la liberté. Que serions-nous aujourd'hui,
+si Brutus n'avait pas existé? Il mourut en voulant
+affranchir Rome; mais il laissa une leçon qui ne
+mourra jamais,--un nom devenu un talisman, une
+ame qui se multipliera à l'infini au travers des siècles,
+tant que les hommes pervers jouiront du pouvoir,
+tant que les peuples pencheront vers la servitude.
+On les surnomma, lui et son digne ami, les
+derniers des Romains. Reconnaissons-les pour nos
+dignes pères, et soyons les premiers des nobles Vénitiens.</p>
+
+<p class="mid">CALENDARO.</p>
+
+<p>Nos pères n'auront pas échappé au joug d'Attila,
+en se réfugiant dans ces îles où des palais se sont
+élevés à leurs voix sur des sables ravis aux inondations
+de l'Océan, pour reconnaître, à la place du
+roi des Huns, la tyrannie de mille despotes. Mieux
+eût valu mille fois fléchir devant lui; mieux eût valu
+prendre pour souverain un Tartare que ces hommes,
+mélange odieux de bassesse et d'orgueil! Le premier,
+du moins, était un homme: il avait pour sceptre
+son épée. Ces êtres, sans autre force que leurs
+lâches artifices, commandent à nos glaives, et nous
+gouvernent d'un mot comme par l'effet d'un charme.</p>
+
+<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p>
+
+<p>Il sera bientôt rompu. Vous dites que tout est
+prêt; je n'ai pas fait aujourd'hui ma ronde accoutumée,
+et tu sais bien pourquoi; mais ta vigilance
+aura suppléé parfaitement la mienne: grâce à l'ordre
+que nous a donné le dernier Conseil de redoubler
+d'efforts pour réparer la flotte, nous avons pu, sans
+éveiller des soupçons, introduire dans l'arsenal un
+grand nombre de nos affidés, soit comme autant
+d'ouvriers nécessaires à l'équipement, soit comme
+des recrues faites à la hâte pour compléter l'armement
+projeté.--Tous ont-ils reçu des armes?</p>
+
+<p class="mid">CALENDARO.</p>
+
+<p>Oui; ceux du moins dont nous étions sûre; il en
+est quelques-uns qu'il serait bon de tenir dans l'ignorance
+jusqu'au moment de frapper, et d'avoir
+seulement alors recours à eux; quand, dans la chaleur
+et la confusion générales, ils n'auront aucun
+prétexte de ne pas agir, et suivront aveuglément
+ceux qui sauront les conduire.</p>
+
+<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p>
+
+<p>Fort bien dit;--et avez-vous remarqué tous ceux
+de cette espèce?</p>
+
+<p class="mid">CALENDARO.</p>
+
+<p>La plupart du moins: j'ai d'ailleurs averti les
+autres capitaines d'avoir les mêmes précautions avec
+ceux de leurs compagnies. Autant que j'ai pu voir,
+nous sommes assez nombreux pour assurer le succès
+de l'entreprise, si nous commençons demain;
+mais chaque heure de retard nous expose à un millier
+de périls.</p>
+
+<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p>
+
+<p>Il faut que les Seize se réunissent à l'heure habituelle,
+excepté Soranzo, Nicoletto Blondo, et Marco
+Giuda, qui feront la garde dans l'arsenal, et prépareront
+tout en attendant le signal dont nous conviendrons.</p>
+
+<p class="mid">CALENDARO.</p>
+
+<p>Nous n'y manquerons pas.</p>
+
+<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p>
+
+<p>Les autres se réuniront ici; j'ai à leur présenter
+un étranger.</p>
+
+<p class="mid">CALENDARO.</p>
+
+<p>Un étranger?--Est-il dans le secret?</p>
+
+<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p>
+
+<p>Oui.</p>
+
+<p class="mid">CALENDARO.</p>
+
+<p>Et vous n'avez pas craint d'exposer la vie de vos
+amis en vous confiant imprudemment à quelqu'un
+que vous ne connaissiez pas?</p>
+
+<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p>
+
+<p>Je n'ai risqué d'autre vie que la mienne--quant
+à cela, vous pouvez en être sûrs. C'est un homme qui
+peut doubler nos chances de réussite en se joignant
+à nous, et qui, s'il s'y refuse, n'en est pas moins à
+notre merci. Il viendra seul avec moi, il ne peut
+nous échapper, mais il ne voudra pas s'esquiver.</p>
+
+<p class="mid">CALENDARO.</p>
+
+<p>Avant de l'avoir vu, je ne veux pas le juger.--Est-il
+de notre condition?</p>
+
+<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p>
+
+<p>Oui; du moins par ses sentimens, bien qu'il soit
+né de parens nobles; c'est un homme fait pour relever
+ou renverser un trône.--Un homme qui a fait
+de grandes choses, et vu bien des catastrophes; ennemi
+des tyrans, bien qu'élevé à l'ombre de la tyrannie;
+intrépide à la guerre et sage au conseil;
+noble de cœur, bien qu'il le soit de race; emporté
+sans être imprudent, et avec tout cela doué d'une
+ame énergique et passionnée, que l'on a blessée dans
+ses affections les plus délicates; et une fois aigri et
+insulté, il n'est pas de furie dans les fastes de la
+Grèce semblable à celle qui, de ses mains brûlantes,
+lui dévore les entrailles, et le rend capable de tout
+pour obtenir vengeance. Ajoutez qu'il porte un cœur
+généreux, qu'il voit et comprend l'oppression du
+peuple, qu'il partage ses souffrances. A tout prendre,
+en un mot, nous aurons besoin de tels gens, et de
+tels gens ont besoin de nous.</p>
+
+<p class="mid">CALENDARO.</p>
+
+<p>Et quel sera le rôle que vous prétendez lui faire
+jouer parmi nous?</p>
+
+<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p>
+
+<p>Peut-être celui de chef.</p>
+
+<p class="mid">CALENDARO.</p>
+
+<p>Quoi! vous déposeriez entre ses mains le commandement!</p>
+
+<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p>
+
+<p>Vous l'avez dit. Mon but est de faire triompher
+notre cause, et non de me pousser au pouvoir. Mon
+expérience, votre propre choix, quelque habileté
+peut-être, m'avaient désigné pour occuper le poste de
+commandant jusqu'à ce qu'il s'en présentât un plus
+digne: et ce dernier, si je l'ai trouvé comme vous-mêmes
+vous pourrez le décider, pensez-vous que l'égoïsme
+puisse me faire hésiter un instant, et qu'ambitieux
+d'une autorité passagère, je sacrifie à de
+misérables vues nos graves intérêts, plutôt que de la
+céder à quelqu'un que des qualités mille fois supérieures
+appellent à l'honneur de nous conduire?
+Non, non, Calendaro, connaissez mieux votre ami,
+mais tous vous pourrez en juger.--Séparons-nous,
+et songeons à nous trouver réunis pour l'heure indiquée.
+De l'activité, et tout ira bien.</p>
+
+<p class="mid">CALENDARO.</p>
+
+<p>Généreux Bertuccio, je vous ai toujours connu
+loyal et intrépide, et toujours vous m'avez vu prompt
+à exécuter les plans que votre tête et votre cœur
+avaient combinés. Je ne demande donc pas d'autre
+chef; quant à ce que décideront les autres, je l'ignore,
+mais dans tout ce que vous résoudrez je suis
+à vous comme je l'ai toujours été. Adieu, nous nous
+reverrons à minuit.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+
+<p>FIN DU DEUXIÈME ACTE.</p>
+<br><br>
+
+<h2>ACTE III.</h2>
+<br>
+<h3>SCÈNE PREMIÈRE.</h3>
+
+<p class="stage1">(Une place entre le canal et l'église de Saint-Jean et Saint-Paul:
+au-devant
+une statue<br> équestre.--Dans le canal on aperçoit, à quelque
+distance, une gondole.)</p>
+<br>
+<p class="mid">LE DOGE. Il entre seul et déguisé.</p>
+
+<p>Je vais donc entendre l'heure--l'heure, dont
+le son, en se prolongeant dans le silence de la nuit,
+devrait frapper ces palais d'un ébranlement sinistre,
+et, faisant tout-à-coup tressaillir leurs marbres, arracher
+ceux qui dorment encore à quelque hideux
+songe, présage avant-coureur de tout ce qui les menace.
+Oui, ville orgueilleuse, il faut te délivrer du
+sang impur; qui fait de ton enceinte le refuge de la
+tyrannie. C'est à moi que ce devoir est imposé, je
+ne l'ai pas demandé: je fus même puni de l'insouciance
+avec laquelle j'ai vu cette contagion patricienne
+se répandre en tous lieux jusqu'au moment où
+elle troubla mon sommeil; moi aussi, je suis infecté,
+et il faut effacer mes taches pestilentielles dans une
+onde salutaire.--Voilà le temple colossal où reposent
+mes pères! Leurs sombres statues répandent
+leur ombre sur les dalles qui seules séparent les vivans
+d'avec les morts; là, tous les grands cœurs
+de notre fière maison sont réunis dans une urne,
+et après avoir animé de nombreux héros, forment
+aujourd'hui dans des caveaux souterrains une pincée
+de poussière.--O toi, temple des saints gardiens
+tutélaires de notre maison! voûtes où dorment
+deux Doges mes aïeux, morts, l'un de ses travaux,
+l'autre sur les champs de bataille; et près
+d'eux, une longue suite de nobles ancêtres, grands
+hommes de guerre et d'état, dont j'ai reçu en héritage
+les grands soucis, les blessures et le haut
+rang,--entr'ouvre en ce moment leurs tombes,
+et peuplant tes ailes de leurs ombres illustres, laisse-les
+sortir de leur retraite pour me contempler.
+Je les prends tous à témoin des motifs qui m'ont fait
+accepter une pareille tâche. J'en appelle au sang
+généreux qui les animait, à la gloire de leur blason,
+à leur grand nom enfin, déshonoré <i>en</i> moi, et non
+<i>par</i> moi, mais par d'ingrats patriciens que nous
+avons protégés pour les conserver nos égaux et non
+pour en faire nos maîtres.--J'en appelle à toi
+surtout, brave Ordélafo, qui mourus en combattant
+dans les plaines de Zara: réponds, l'hécatombe que
+ton descendant y dressa avec le sang de tes ennemis
+et de ceux de Venise, méritait-elle une pareille récompense?
+Ames sublimes, abaissez sur moi vos
+bienveillans regards; ma cause est la vôtre autant
+que la vie présente peut encore se rattacher à vous.--Votre
+gloire, votre nom m'a été transmis; tout se
+rattache au sort futur de notre commune race. Favorisez
+mes desseins, je rendrai cette cité immortelle
+et libre, et le renom de notre famille, digne, plus
+digne aujourd'hui et pour jamais de ce que vous
+fûtes autrefois.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Israël Bertuccio.)</p>
+
+<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p>
+
+<p>Qui va là?</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Ami de Venise.</p>
+
+<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p>
+
+<p>C'est lui. Salut, monseigneur; vous êtes en avance.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Je suis prêt à me rendre à votre réunion.</p>
+
+<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p>
+
+<p>Deux mots, auparavant--certes je suis fier et
+ravi de votre confiant empressement. Ainsi vos
+doutes sont dissipés depuis notre dernière entrevue?</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Non pas--mais j'ai mis sur cette chance le peu
+de vie qui me reste: le dé était déjà jeté quand j'ai
+pour la première fois prêté l'oreille à vos projets de
+trahison.--Ne frémissez pas, c'est le mot, et je ne
+puis façonner ma langue à donner de beaux noms à
+des actions repoussantes, tout en étant déterminé à
+les commettre. Dès l'instant où je vous permis de
+tenter votre souverain sans vous faire aussitôt charger
+de chaînes, je devins le plus coupable de vos
+complices: maintenant faites, si cela vous convient,
+pour moi, ce que j'aurais pu faire pour vous.</p>
+
+<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p>
+
+<p>Voilà, monseigneur, des paroles étranges et bien
+peu méritées; je ne suis pas un espion, et ni vous
+ni nous ne sommes des traîtres.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p><i>Nous</i>!--<i>nous</i>!,--Peu importe, vous avez acquis
+le droit de me confondre avec vous.--Mais, au point
+important--si cette tentative réussit, et que Venise,
+plus heureuse, conduise dans la suite sur nos
+tombes respectées ses générations affranchies; si
+ses enfans, de leurs petites mains, viennent jeter
+des fleurs sur la cendre de ses libérateurs, sans doute
+alors les effets auront sanctifié notre cause, et nous
+serons inscrits tels que les deux Brutus dans les annales
+de l'avenir! Mais s'il en est autrement, si nous
+échouons, après avoir tramé de secrets complots et
+recouru au glaive homicide, alors, malgré nos intentions
+généreuses, nous serons encore des traîtres,
+honnête Israël--toi, non moins que celui qui
+était ton souverain il n'y a pas six heures, et qui
+maintenant partage en frère votre rébellion.</p>
+
+<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p>
+
+<p>Je pourrais vous répondre; mais ce n'est pas le
+moment de nous arrêter à cela. Allons au rendez-vous,
+on pourrait nous observer si nous nous arrêtions
+ici.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Nous le <i>sommes</i>, et nous l'avons été.</p>
+
+<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p>
+
+<p>Observés! et par qui?--ce fer--</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Remettez-le; il n'y a pas ici de témoin mortel:
+regardez là--que voyez-vous?</p>
+
+<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p>
+
+<p>Seulement la statue d'un grand homme d'armes
+sur un fier coursier, qui se détache dans la faible
+lumière de la lune.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Eh bien! cet homme d'armes, c'était le père des
+ancêtres de mon père: cette statue lui fut érigée par
+Venise, qu'il avait deux fois sauvée.--Pouvez-vous
+distinguer s'il nous regarde ou non?</p>
+
+<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p>
+
+<p>Pure imagination, monseigneur; les yeux sont refusés
+au marbre.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Mais non pas aux morts. Je te le répète, il y a
+dans ces objets un esprit qui agit et voit encore;
+qu'on ne voit pas, mais que l'on sent; et, s'il existe
+un charme capable de réveiller les morts, il n'en
+peut exister de plus forts que les motifs qui nous
+réunissent. Te semble-t-il que des ames comme celles,
+de ma race puissent reposer, quand moi, leur dernier
+descendant, je viens comploter sur le seuil de
+leurs sépulcres avec des plébéiens?</p>
+
+<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p>
+
+<p>Mais vous auriez aussi bien fait de peser tout cela
+avant de vous engager dans notre grande entreprise.--Vous
+en repentiriez-vous?</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Non--mais je sens l'étendue de ma résolution;
+je ne l'oublierai jamais; je ne puis renoncer tout
+d'un coup à une vie de gloire, ni me ravaler à ce
+que nous allons faire; en un mot, je ne puis commander
+le massacre sans un instant de pose. Ne
+craignez rien, cependant; ces réflexions elles-mêmes
+et le souvenir de ce qui m'a conduit au milieu de
+vous doit vous servir de garantie. Il n'est pas, dans
+votre troupe, d'ouvriers aussi impatiens que je le
+suis, aussi avides d'une justice implacable, et les
+moyens auxquels ces odieux tyrans m'ont forcé à
+recourir me les font abhorrer mille fois plus encore,
+augmentent encore ma soif de vengeance.</p>
+
+<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p>
+
+<p>Avançons--écoutez--l'heure sonne.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Allons, c'est le signal de notre mort ou de celle
+de Venise.--Marchons.</p>
+
+<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p>
+
+<p>Dites plutôt que c'est le signal triomphant de sa
+liberté naissante.--De ce côté.--Nous touchons au
+lieu de la réunion.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+<br>
+<h3>SCÈNE II.</h3>
+
+<p class="stage1">(La maison où se réunissent les conspirateurs.)</p>
+
+<p class="stage1">DAGOLINO, DORO, BERTRAM, FEDELE<br>
+TREVISANO, CALENDARO, ANTONIO<br>
+delle BENDE, etc., etc.</p>
+<br>
+<p class="mid">CALENDARO, entrant.</p>
+
+<p>Sommes-nous tous réunis?</p>
+
+<p class="mid">DAGOLINO.</p>
+
+<p>Tous, puisque vous voilà; il ne manque que les
+trois qui sont à leur poste, et notre chef Israël qu'on
+attend d'un instant à l'autre.</p>
+
+<p class="mid">CALENDARO.</p>
+
+<p>Et Bertram, où est-il?</p>
+
+<p class="mid">BERTRAM.</p>
+
+<p>Ici.</p>
+
+<p class="mid">CALENDARO.</p>
+
+<p>Il vous a donc été impossible de mettre au complet
+votre compagnie?</p>
+
+<p class="mid">BERTRAM.</p>
+
+<p>J'ai bien en vue quelques-uns, mais je n'ai pas
+voulu leur confier notre secret ayant d'être assuré
+qu'ils fussent dignes de le connaître.</p>
+
+<p class="mid">CALENDARO.</p>
+
+<p>Nous n'avons pas besoin de nous confier à leur discrétion.
+<i>Qui</i>, d'ailleurs, sauf nous-mêmes et nos plus
+intimes affidés, connaît bien l'étendue de nos projets?
+La plupart croient recevoir l'impulsion secrète de la
+seigneurie<a id="footnotetagloc6" name="footnotetagloc6"></a>
+<a href="#footnoteloc6"><sup class="sml">loc6x</sup></a> afin de punir quelques jeunes nobles des
+plus dissolus, et dont les excès semblent défier les lois;
+mats une fois le glaive tiré, et bien enfoncé dans le
+vil cœur des sénateurs les plus odieux, ils n'hésiteront
+pas à continuer de frapper sur les autres, encouragés
+comme ils le seront par l'exemple de leurs
+chefs; et quant à moi je leur montrerai ce qu'ils ont
+à faire, de manière à ne leur permettre pour leur
+salut et pour leur honneur de ne s'arrêter que quand
+tous auront péri.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc6"
+name="footnoteloc6"><b>Note loc6: </b></a><a href="#footnotetagloc6">
+(retour) </a> Ceci est un fait historique.<span class="rig">
+(<i>Note de Lord Byron</i>.)</span></blockquote><br>
+
+<p class="mid">BERTRAM.</p>
+
+<p>Comment dites-vous? <i>tous</i>!</p>
+
+<p class="mid">CALENDARO.</p>
+
+<p>Qui voudrais-tu donc épargner?</p>
+
+<p class="mid">BERTRAM.</p>
+
+<p>Épargner! je n'en ai pas le pouvoir; je voulais
+seulement demander si, parmi cette odieuse réunion
+d'hommes, vous ne pensiez pas qu'il pût s'en trouver
+dont l'âge, dont les qualités enfin, pussent appeler
+notre pitié?</p>
+
+<p class="mid">CALENDARO.</p>
+
+<p>Oui, la pitié que mérite et qu'obtient la vipère,
+quand, étant coupée en morceaux, ses tronçons séparés
+viennent au soleil exhaler leur venin le plus
+âcre et le plus virulent. J'aimerais tout autant épargner
+l'une des dents qui se trouvent dans la gueule
+du redoutable reptile que d'épargner un de nos tyrans:
+chacun d'eux forme l'anneau d'une longue
+chaîne.--C'est une seule masse, le même souffle, le
+même corps; ils mangent, boivent, vivent et s'allient
+ensemble; ils se réjouissent, ils oppriment, ils
+tuent de concert--il faut qu'ils meurent de concert.</p>
+
+<p class="mid">DAGOLINO.</p>
+
+<p>Un seul qu'on laisserait vivre serait aussi redoutable
+que tous ensemble; qu'ils soient dix, ou qu'ils
+soient mille, leur nombre n'est pas ce qui nous effraie,
+c'est l'esprit de l'aristocratie qu'il s'agit d'anéantir;
+et si nous laissions debout une seule racine
+de ce vieil arbre il couvrirait bientôt le sol, et ranimerait
+sa verdure malfaisante et ses fruits empoisonnés.
+Bertram, il nous faut du courage.</p>
+
+<p class="mid">CALENDARO.</p>
+
+<p>Songes-y bien, Bertram, j'ai les yeux sur toi.</p>
+
+<p class="mid">BERTRAM.</p>
+
+<p>Qui pourrait me soupçonner?</p>
+
+<p class="mid">CALENDARO.</p>
+
+<p>Ce n'est pas moi; si je le faisais, tu ne serais
+plus maintenant ici à parler de ta foi, mais nous
+redoutons ta douceur naturelle et non pas ta perfidie.</p>
+
+<p class="mid">BERTRAM.</p>
+
+<p>Vous devriez savoir, vous tous qui m'entendez, qui
+je suis, un homme soulevé, comme vous-mêmes, pour
+renverser la tyrannie; un homme, je l'avoue, naturellement
+bon, comme il l'a prouvé à plusieurs
+d'entre vous; et quant à sa bravoure vous pouvez en
+parler, vous, Calendaro, qui l'avez vue mise à l'épreuve;
+ou si vous en doutiez encore, je pourrais
+vous apprendre à la connaître.</p>
+
+<p class="mid">CALENDARO.</p>
+
+<p>A votre aise; quand nous aurons mis à fin notre
+entreprise; mais en ce moment il ne faut pas qu'une
+querelle particulière vienne la troubler.</p>
+
+<p class="mid">BERTRAM.</p>
+
+<p>Je ne suis pas querelleur; mais je puis frapper
+l'ennemi avec autant d'intrépidité qu'aucun de vous;
+pourquoi, d'ailleurs, m'avez-vous choisi pour être
+l'un des chefs de nos camarades? Toutefois j'avoue
+ma faiblesse, je n'ai pas encore appris à envisager
+un massacre général sans quelque sentiment d'effroi;
+la vue du sang ruisselant, inondant des têtes
+blanchies par l'âge, ne me présente aucune idée
+de gloire, et je n'appelle pas un triomphe la mort
+d'hommes surpris sans défense. Je sais pourtant bien,
+et trop bien, que nous devons en agir ainsi avec ceux
+dont la conduite justifie de telles représailles; mais
+s'il en était quelques-uns que l'on pût sauver de ce
+destin déplorable, j'en conviens, pour nous et pour
+notre honneur, pour nous garantir de cette souillure
+qui s'attache d'ailleurs à l'idée de massacre,
+j'en eusse été enchanté, et en cela je ne crois pas
+offrir le moindre prétexte au dédain ni à la défiance.</p>
+
+<p class="mid">DAGOLINO.</p>
+
+<p>Calme-toi, Bertram, et reprends courage, nous
+ne te soupçonnons pas; ce n'est pas nous qui exigeons
+de pareilles actions; c'est la cause que nous
+défendons. Nous saurons bien laver toutes nos souillures
+dans la fontaine de la liberté.</p>
+
+<p class="stage1">(Entrent Israël Bertuccio et le Doge déguisé.)</p>
+
+<p class="mid">DAGOLINO.</p>
+
+<p>Salut, Israël.</p>
+
+<p class="mid">CONSPIRATEURS.</p>
+
+<p>Ah! mille fois salut--brave Bertuccio! tu es
+en retard.--Quel est cet étranger?</p>
+
+<p class="mid">CALENDARO.</p>
+
+<p>Il est tems de le nommer. J'ai fait connaître à nos
+camarades que tu voulais ajouter un frère à notre
+cause; ils sont disposés à l'accueillir parmi eux;
+et telle est notre confiance en tout ce que tu fais,
+qu'approuvé par toi, il est aussitôt approuvé de
+tout le monde. Maintenant, laisse-le se découvrir
+lui-même.</p>
+
+<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p>
+
+<p>Étranger, approchez-vous! (Le Doge se découvre.)</p>
+
+<p class="mid">CONSPIRATEURS.</p>
+
+<p>Aux armes!--Nous sommes trahis! c'est le Doge!
+Meurent tous les deux! notre traître capitaine et le
+tyran auquel il nous a vendus!</p>
+
+<p class="mid">CALENDARO, tirant son épée.</p>
+
+<p>Arrêtez, arrêtez! Celui qui avance sur eux, d'un
+pas, est mort. Écoutez du moins Bertuccio.--Comment!
+vous pâlissez à la vue d'un vieillard qui se
+trouve au milieu de vous, seul, sans gardes et sans
+armes? Parle, Israël, que veut dire ce mystère?</p>
+
+<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p>
+
+<p>Laisse-les, laisse-les avancer; ingrats suicides,
+qu'ils frappent leurs propres cœurs; car c'est de nos
+vies que dépendent la leur, leur fortune et leurs espérances.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Frappez!--Si je craignais la mort, et une mort
+plus terrible que ne pourrait me l'infliger aucun de
+vos vils poignards, je ne serais pas venu ici.--Oh!
+le noble mouvement, en effet, qui vous porte à montrer
+tant de bravoure contre une pauvre tête chenue!
+Les chefs généreux, qui, voulant réformer leur
+pays et détruire le sénat, frémissent de rage et de
+terreur à la vue d'un seul patricien!--Massacrez-moi,
+vous le pouvez; je ne m'en soucie pas.--Israël,
+voilà les hommes, les cœurs généreux dont
+vous me parliez? Regardez-les donc!</p>
+
+<p class="mid">CALENDARO.</p>
+
+<p>Vraiment, il nous a fait rougir, et avec raison.
+Comment, avec votre dévouement dans Bertuccio,
+votre chef dévoué, avez-vous pu tourner vos épées
+contre lui et son compagnon? Remettez-les dans le
+fourreau, et entendez-le.</p>
+
+<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p>
+
+<p>Je dédaigne de parler; ils peuvent, ils doivent
+savoir, qu'une ame comme la mienne est incapable
+de trahison. Jamais je n'ai abusé du pouvoir qu'ils
+m'ont donné d'adopter tous les moyens qui pouvaient
+servir leur cause. Ils peuvent être sûrs que
+quiconque sera jamais introduit ici par moi, n'aura
+plus qu'à choisir d'être, ou notre frère, ou notre
+victime.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Et que serai-je, moi? L'accueil que vous me
+faites me permet de douter de la liberté du choix.</p>
+
+<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p>
+
+<p>Monseigneur, si ces furieux avaient levé sur vous
+leurs armes, ils m'auraient immolé avec vous; mais,
+voyez, ils rougissent déjà de cet instant de délire:
+ils courbent devant vous leurs têtes, et croyez-moi,
+ils sont encore tels que je vous les ai dépeints.--Veuillez
+leur parler.</p>
+
+<p class="mid">CALENDARO.</p>
+
+<p>Oui, parlez, nous sommes tous disposés à vous
+écouter avec respect.</p>
+
+<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO, aux conspirateurs.</p>
+
+<p>Vous n'avez rien à craindre; tout, au contraire,
+à espérer.--Écoutez donc, et jugez de la vérité de
+mes paroles.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Vous voyez devant vous, comme on vient de le
+dire, un vieillard sans armes et sans défense; hier
+je paraissais à vos yeux revêtu de la dignité de
+Doge, souverain apparent de nos cent îles, couvert
+de la pourpre et sanctionnant les édits d'une puissance
+qui n'est ni la vôtre ni la mienne, mais celle
+de nos maîtres--les patriciens. Pourquoi étais-je
+maître du palais ducal? vous le savez, ou du moins
+je pense que vous le savez; pourquoi suis-je ici en
+ce lieu? c'est à celui qui a été le plus outragé, à celui
+d'entre vous qu'on a le plus avili, qu'on a foulé
+aux pieds au point de lui laisser à douter s'il était
+quelque chose de plus qu'un ver de terre, c'est à
+lui à répondre pour moi. Demandez-lui qui l'a conduit
+parmi vous? Vous connaissez mon dernier affront;
+tout le monde le connaît, tout le monde l'a
+vu d'un autre œil que les juges qui en profitèrent
+pour m'abreuver de nouveaux outrages. Épargnez
+m'en le récit.--C'est là, c'est au cœur que l'on m'a
+frappé!--Mais des paroles, déjà peut-être trop inutilement
+prodiguées, ne feraient que mieux témoigner
+de ma faiblesse, et je suis venu ici pour fortifier
+les forts, pour les presser d'agir, et non pour
+faire parade des armes d'une femme. Mais qu'ai-je
+besoin de vous presser? Nos injures personnelles
+prennent leur source dans les abus d'un ordre de
+choses--je ne l'appellerai pas république ou royauté,
+puisqu'il ne comporte ni peuple ni souverain, puisqu'il
+a tous les vices de l'ancien gouvernement de
+Sparte, sans en avoir les vertus--la valeur et la tempérance.
+Les maîtres de Lacédémone étaient de
+braves soldats; mais les nôtres sont des Sybarites,
+et nous des Ilotes; moi, je suis le plus humble et le
+plus asservi. Cependant ils m'ont revêtu d'une robe
+triomphale, mais c'est ainsi qu'autrefois les Grecs
+enivraient leurs esclaves pour amuser les loisirs de
+leurs enfans. Eh bien! ce monstre politique, cette
+parodie de gouvernement, ce spectre qu'il faut exorciser
+avec du sang, c'est pour l'anéantir que vous
+vous êtes réunis. Quand nous y serons parvenus, nous
+ramènerons les anciens jours de justice et de loyauté,
+nous constituerons une chose publique, dont une
+sage liberté deviendra la base: non pas un partage
+aveugle d'autorité, mais des droits également répartis
+et proportionnés entre eux comme les colonnes d'un
+temple, avec le temple lui-même, contribuant séparément
+à la beauté de l'ensemble; nous lui prêterons et
+nous en recevrons une force réciproque, au point que
+nul citoyen ne puisse être sacrifié sans que l'harmonie
+générale n'en soit troublée. Dans cette généreuse
+entreprise que vous allez exécuter, je viens réclamer
+l'honneur de vous seconder--si vous avez en moi
+quelque confiance: autrement n'hésitez pas à me
+frapper,--ma vie est à votre disposition, et j'aime
+mieux mille fois expirer sous les coups d'hommes
+vraiment libres, que de vivre un jour de plus pour
+exercer la tyrannie que font peser sur nous d'autres
+tyrans; car, pour moi, ô mes compatriotes, je ne le
+suis, ni ne le fus jamais.--Relisez nos annales:
+j'ai commandé dans maintes cités, dans maintes
+contrées étrangères; qu'elles disent si j'étais un oppresseur,
+ou bien un citoyen plein de bienveillance
+et de sollicitude pour mes semblables. Ah! si j'avais
+été ce que le sénat voulait que je fusse, un porteur
+de robe pompeuse et de paroles dictées, un mannequin
+posé sur un trône pour figurer la puissance
+souveraine, un fléau du peuple placé dans leurs
+mains; un empressé <i>signeur</i> de sentences; l'ame damnée
+des Quarante et du sénat, toujours prêt à souscrire
+aux mesures sanctionnées par les Dix, toujours
+sans avis arrêté sur celles qu'ils n'avaient pas
+encore ratifiées; le vil flatteur des patriciens, un chétif
+instrument, un sot, une marionnette.--Jamais
+il ne se fût rencontré parmi eux un infâme qui m'insultât
+comme on vient de le faire. Mes propres affronts
+sont venus joindre leur voix à celle de la pitié
+que les malheurs publics m'inspiraient depuis long-tems,
+comme beaucoup le savent, et comme ceux
+qui l'ignorent pourront bientôt s'en convaincre.
+Quoi qu'il en soit, et sans calculer les résultats, je
+dévoue à la patrie les derniers jours de ma vie, ma
+puissance actuelle telle qu'elle est, celle, non pas
+d'un Doge, mais d'un homme qui avait quelque grandeur
+en lui-même avant d'être dégradé par ce titre,
+celle d'un homme auquel il reste encore une ame
+forte et quelques talens personnels. Je place sur cette
+chance et ma gloire (car j'avais acquis quelque gloire)
+et mon existence (faible don, puisqu'elle est sur le
+point de s'éteindre), et mon cœur, et mon ame, et
+toutes mes espérances. Accueillez ou repoussez-moi:
+je m'offre à vous tel que je suis, prince qui veut
+être citoyen ou rien au monde, et qui, pour le redevenir,
+a fait le sacrifice de son trône.</p>
+
+<p class="mid">CALENDARO.</p>
+
+<p>Longue vie à Faliero!--Venise enfin sera libre!</p>
+
+<p class="mid">CONSPIRATEURS.</p>
+
+<p>Longue vie à Faliero!</p>
+
+<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p>
+
+<p>Camarades, dites maintenant: ai-je bien fait? cet
+homme-là ne vaut-il pas une armée pour notre cause?</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Ce n'est pas ici le moment des félicitations ou des
+transports d'allégresse.--Suis-je admis parmi vous?</p>
+
+<p class="mid">CALENDARO.</p>
+
+<p>Oui, et le premier, parmi nous, comme tu l'étais
+à Venise.--Sois notre commandant, notre général.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Commandant! général!--Je fus général à Zara;
+commandant à Rhodes et à Cypre; prince à Venise.--Je
+ne puis rétrograder--c'est-à-dire, je ne suis pas
+propre à conduire une bande de patriotes; en déposant
+les dignités dont j'étais revêtu, ce n'a pas été
+dans le dessein d'en accepter d'autres, mais seulement
+de redevenir l'égal de mes semblables.--Maintenant,
+au fait: Israël m'a développé tout votre plan:
+il est hardi, mais il peut réussir, avec mon aide. Il
+faut le mettre de suite à exécution.</p>
+
+<p class="mid">CALENDARO.</p>
+
+<p>Dès que tu le voudras--n'est-il pas vrai, mes
+amis? J'ai tout préparé pour un coup soudain: quand
+donc faudra-t-il le frapper?</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Au lever du soleil.</p>
+
+<p class="mid">BERTRAM.</p>
+
+<p>Quoi, sitôt!</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Sitôt?--dites, si tard. Chaque heure augmente
+le danger, surtout à compter de l'instant où je suis
+venu vous rejoindre. Ne connaissez-vous donc pas
+le Conseil et les Dix? leurs espions, l'œil des patriciens
+toujours inquiet de la fidélité de leurs esclaves,
+et surtout maintenant de celle de leur prince?
+Frappez, je vous le répète, et sans retard, frappez
+l'hydre au cœur,--ses têtes suivront bientôt sa destinée.</p>
+
+<p class="mid">CALENDARO.</p>
+
+<p>J'y consens de l'ame et de l'épée: nos compagnies
+sont prêtes, soixante hommes dans chacune, et toutes
+sous les armes, par l'ordre d'Israël. Tous sont à leur
+poste respectif, tous veillent dans l'attente de quelque
+mouvement; c'est à chacun de nous maintenant à
+nous tenir prêts à agir. Le signal, monseigneur?</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Quand vous entendrez la grosse cloche de Saint-Marc,
+que l'ordre du Doge peut seul ébranler (dernier
+et misérable privilège qu'ils ont laissé à leur
+prince), vous marcherez sur Saint-Marc.</p>
+
+<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p>
+
+<p>Et alors?</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Vous vous avancerez dans différentes directions;
+chaque compagnie prendra une route particulière;
+vous ferez tout en marchant retentir les cris: «Aux
+armes! Voici la flotte des Génois, que le point du
+jour a fait distinguer devant le port!» Vous entourerez
+le palais, et dans la cour vous trouverez mon
+neveu et un nombre considérable de cliens de nos
+familles, armés et disposés à se joindre à vous; tandis
+que la cloche retentira, vous crierez: «Saint-Marc,
+l'ennemi est sur nos rivages.»</p>
+
+<p class="mid">CALENDARO.</p>
+
+<p>Je comprends, maintenant; mais, monseigneur,
+poursuivez.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Tous les sénateurs accourront au conseil (ils n'oseraient
+tarder au terrible signal qui partira de la
+tour de leur saint patron). Nous les trouverons alors
+réunis comme dans les champs la moisson jaunie;
+et, pour les faire tomber, l'épée sera notre faucille.
+Que si quelques-uns faisaient remarquer leur absence
+ou leur lenteur, ils gagneraient à cela d'être saisis
+dans l'isolement et l'épouvante, puisque déjà tous
+les autres auraient vécu.</p>
+
+<p class="mid">CALENDARO.</p>
+
+<p>Ah! que cette heure n'est-elle venue! nous ne les
+ferons pas languir; nous les tuerons de suite.</p>
+
+<p class="mid">BERTRAM.</p>
+
+<p>Un mot encore, avec votre permission. Je répéterai
+la question que j'avais déjà faite avant que Bertuccio
+ne fortifiât notre cause de cet illustre allié qui
+la rend beaucoup plus sûre: en conséquence, elle
+semble devoir permettre quelques lueurs de merci
+pour une partie de nos victimes.--Tous périront-ils
+dans le massacre?</p>
+
+<p class="mid">CALENDARO.</p>
+
+<p>Tous ceux que je rencontrerai, moi et les miens,
+je te le garantis; ils auront la merci que nous pouvions
+attendre d'eux.</p>
+
+<p class="mid">CONSPIRATEURS.</p>
+
+<p>Tous! oui, tous! Est-ce le moment de parler de
+pitié? Quand donc en ont-ils montré? Quand seulement
+ont-ils feint d'en éprouver?</p>
+
+<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p>
+
+<p>Bertram, cette fausse compassion est déplacée,
+elle fait injure à tes camarades et à ta cause elle-même.
+Ne vois-tu pas que, si nous épargnons un seul
+noble, il ne vivra que pour venger les victimes?
+Comment d'ailleurs distinguer l'innocent des coupables?
+Leur conduite est <i>une</i>.--C'est l'expression
+d'un système commun, la source de l'oppression générale.
+C'est beaucoup que nous permettions de vivre
+à leurs enfans, et je ne sais même s'il serait prudent
+de les épargner tous. Le chasseur peut bien réserver
+un seul petit dans l'antre du tigre, mais qui songerait
+à sauver le père ou la mère sans s'exposer à périr
+lui-même sous leurs dents? Quoi qu'il en soit, je
+me soumets à l'avis du Doge Faliero; c'est à lui de
+prononcer si l'on en peut sauver un seul.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Ne m'interrogez pas,--ne me tentez pas par
+une telle question.--Vous-mêmes décidez.</p>
+
+<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p>
+
+<p>Vous êtes le seul qui connaissiez bien leurs vertus
+privées. Pour nous, nous n'avons connaissance que
+de leurs vices publics, que de leur infâme tyrannie,
+qui nous les a fait mortellement haïr. Dites s'il en
+est un seul parmi eux qui mérite miséricorde?</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Le père de Dolfino était mon ami, Lando combattit
+à mes côtés, Marc Cornaro partageait à Gênes
+mon titre d'ambassadeur, je sauvai la vie à Veniero,
+que ne puis-je le faire une seconde fois! Que ne puis-je
+les sauver eux et Venise! Tous ces hommes ou bien
+leurs pères étaient mes amis, avant de devenir mes
+sujets; mais dès ce moment ils m'abandonnèrent
+comme les feuilles qui cessent de protéger la fleur
+dès qu'elle vient à se flétrir; ils m'ont laissé frapper,
+je ne les empêcherai pas de l'être.</p>
+
+<p class="mid">CALENDARO.</p>
+
+<p>Eux et la liberté vénitienne ne peuvent exister ensemble.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Oui, mes amis, vous connaissez, vous avez mesuré
+l'étendue des maux de la république; mais vous
+ignorez quel venin fatal le gouvernement qui nous
+opprime verse sur les sources de la vie, sur les liens
+sacrés de l'humanité, sur tout ce que nous avons de
+meilleur et de plus cher. Tous ces nobles étaient
+mes amis; je les chérissais, et long-tems ils répondirent
+à mes sentimens affectueux; nous avons servi
+et combattu, nous avons ri et pleuré tous ensemble;
+nos chagrins, nos plaisirs, tout était commun entre
+nous; des alliances resserraient encore chaque jour les
+nœuds qui nous unissaient; enfin nous nous voyions
+chargés des mêmes années et des mêmes honneurs,
+jusqu'au moment où leurs vœux, plutôt que les miens,
+m'appelèrent au trône ducal. Adieu, dès-lors, adieu
+à tous les souvenirs de notre vie, à cette communauté
+de pensées, à ces doux épanchemens d'une
+vieille amitié; alors que les hommes, surchargés d'années
+et de travaux dont l'histoires s'est désemparée,
+adoucissent l'amertume des jours qui leur restent
+en recueillant avidement leurs souvenirs, et croient
+retrouver sur le front de leurs anciens compagnons
+le miroir d'un demi-siècle! Aussi long-tems qu'il
+reste sur la terre deux de ceux qui jadis y faisaient
+briller leur bravoure, leur enjouement et leur
+esprit, nous revoyons en eux plus de cent autres
+personnages qui n'existent plus; ils les font renaître
+pour nous, ou du moins ils nous offrent l'occasion
+de soupirer sur eux, et de reparler des événemens
+dont rien n'évoque plus le glorieux souvenir, rien
+que le marbre!... Mais hélas! que fais-je! et où me
+laissé-je entraîner!</p>
+
+<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p>
+
+<p>Monseigneur, vous êtes fort ému: ce n'est pas le
+moment de s'arrêter sur de pareilles choses.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Un moment encore,--je ne m'en défends pas:
+mais considérez les vices honteux de ce gouvernement.
+Dès l'instant qu'ils m'eurent fait Doge, adieu
+tout le passé, adieu tout ce que j'avais été ou plutôt
+ce qu'ils étaient pour moi: plus d'amis, plus d'affection,
+plus d'intimité de commerce: ils n'osaient
+m'approcher, leur visite eût donné de l'ombrage;
+ils ne pouvaient m'aimer, la loi le leur interdisait;
+ils m'entourèrent de difficultés, c'était la politique
+de l'état; ils me manquèrent d'égards, c'était leur
+droit de sénateur; ils m'offensèrent, il le fallait pour
+le bien de la chose publique. Ils ne pouvaient diriger
+ma conduite, cela eût inspiré des soupçons. Ainsi
+j'étais l'esclave de mes propres sujets, ainsi j'étais
+l'adversaire de mes propres amis; j'avais au lieu
+de gardes des espions, au lieu d'autorité une robe
+de pourpre, au lieu de liberté des protestations pompeuses,
+au lieu de conseil des geôliers, des inquisiteurs
+au lieu d'amis, et l'enfer au lieu de la vie!
+Une seule source de bonheur me restait, et ils l'ont
+empoisonnée. Mes chastes dieux domestiques furent
+brisés sur mon cœur, et sur leurs ruines vint grimacer
+le rire insultant de la débauche.</p>
+
+<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p>
+
+<p>Vous avez été profondément outragé, mais la nuit
+prochaine saura vous faire noblement justice.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>J'avais tout supporté,--ils me frappaient, je ne
+répondais pas; mais cette dernière goutte a fait déborder
+la coupe d'amertume; loin de redresser une
+insulte aussi grossière, ils l'ont sanctionnée; alors je
+sentis se ranimer mes autres sentimens--les sentimens
+qui m'assiégeaient bien long-tems auparavant,
+même au milieu de mon apparente tranquillité,
+même à cette première heure où ils renièrent leur
+ami pour en faire un souverain comme les enfans
+prennent des hochets pour les amuser, et bientôt
+après le mettent en pièces. Dès cette heure je ne vis
+plus que des sénateurs silencieusement soupçonneux
+dans leurs rapports avec le Doge, luttant avec lui
+de terreur et de haine mutuelles, redoutant qu'il
+n'essayât de secouer leur tyrannie, et lui de son côté
+ayant en horreur ses tyrans. Ces hommes n'ont donc
+pas pour moi de vie <i>privée</i>, ils ne peuvent réclamer
+les nœuds qu'ils ont brisés chez les autres, je ne vois
+en eux que des sénateurs coupables d'actes arbitraires,
+et comme tels je les juge dignes de mort.</p>
+
+<p class="mid">CALENDARO.</p>
+
+<p>Et maintenant, à l'action! A nos postes, camarades,
+et puisse cette nuit être la dernière de verbiage:
+que n'y sommes-nous déjà! Au point du jour,
+la grosse cloche de Saint-Marc ne me surprendra
+pas endormi.</p>
+
+<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p>
+
+<p>Dispersez-vous donc à vos différentes stations;
+de la vigilance et du courage! songez aux maux que
+nous supportions, aux droits que nous voulons reconquérir.
+Encore une nuit, et nos périls toucheront
+à leur fin! Soyez attentifs au signal, et marchez
+aussitôt que vous l'entendrez. Pour moi, je vais rejoindre
+ma troupe; il faut que chacun soit prompt à
+faire son devoir; le Doge va retourner au palais,
+afin de tout préparer pour l'action! nous nous quittons
+pour nous retrouver libres, et couverts de
+gloire!</p>
+
+<p class="mid">CALENDARO.</p>
+
+<p>Doge, la première fois que je vous saluerai,
+l'hommage que je prétends vous faire, sera la tête
+de Steno sur la pointe de mon épée.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Non; laisse-le à des mains plus obscures, et ne
+t'arrête pas à une aussi misérable proie, avant que
+la partie ne soit gagnée: son offense, après tout,
+ne fut que le simple développement de la corruption
+générale de notre odieuse aristocratie; il n'aurait
+pu,--il n'aurait osé la risquer dans un tems moins
+dépravé; j'ai dépouillé toute haine personnelle à son
+égard; elle s'est évanouie dans la pensée de nos glorieux
+projets. Un esclave m'insulte-t-il? c'est à son
+orgueilleux maître que j'en demande vengeance;
+s'il me la refuse, il prend sur lui la responsabilité
+de l'affront; et c'est lui qui doit m'en rendre
+raison.</p>
+
+<p class="mid">CALENDARO.</p>
+
+<p>Pourtant, comme c'est à lui que nous devons immédiatement
+l'alliance qui assure et sanctifie mieux
+encore notre entreprise; je lui dois assez de reconnaissance
+pour souhaiter de le traiter moi-même
+suivant ses mérites: ne le puis-je pas?</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Vous ne songez qu'à couper la main, moi je vise
+à la tête. Vous ne voulez punir que le disciple; c'est
+le maître que je prétends frapper: vous avez en vue
+Steno, et moi le sénat. Je n'interromprai pas, par
+les souvenirs d'une haine partielle, le cours d'une
+vengeance terrible, qui doit frapper sans distinction,
+telle que les éclats du feu céleste, alors qu'ils
+remplacèrent deux villes corrompues par les stagnantes
+eaux de la <i>mer Morte</i>.</p>
+
+<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p>
+
+<p>Partez donc à vos postes! je demeure un moment
+pour accompagner le Doge jusqu'à notre dernier
+lieu d'assurance, pour voir si quelque espion ne
+s'est pas glissé sur nos traces; de là, je cours rejoindre
+ma bande sous les armes.</p>
+
+<p class="mid">CALENDARO.</p>
+
+<p>Adieu donc jusqu'à l'aurore.</p>
+
+<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p>
+
+<p>Puisse tout vous réussir.</p>
+
+<p class="mid">CONSPIRATEURS.</p>
+
+<p>Nous ferons notre devoir.--Sortons! Monseigneur,
+adieu!</p>
+
+<p class="stage1">(Les conspirateurs saluent le Doge et Israël Bertuccio; ils se retirent,<br>
+conduits par Philippe Calendaro. Le Doge et Israël Bertuccio
+demeurent.)</p>
+
+<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p>
+
+<p>Ils sont dans nos mains.--Ils ne peuvent nous
+échapper! C'est à présent que tu es vraiment un souverain,
+et que ton immortelle renommée va planer
+au-dessus des plus hautes. Avant nous, des hommes
+libres avaient déjà frappé des rois, des Césars
+étaient tombés victimes, et des mains patriciennes
+avaient déjà touché des dictateurs, de même que des
+patriciens avaient senti des poignards populaires;
+mais quel prince avait jusqu'à présent conjuré pour
+la liberté de son peuple? quel prince, pour affranchir
+ses sujets, avait risqué le salut de ses jours?
+toujours et à jamais ils conspirent contre leurs concitoyens;
+et, pour mieux charger leurs mains de chaînes,
+ils occupent contre les nations voisines leur ardeur
+belliqueuse, de sorte qu'ils savent légitimer
+la servitude par d'autres servitudes; et nouveaux
+Léviathans insatiables, ils se nourrissent partout de
+désastres et de morts, sans en être jamais gorgés!
+Maintenant, monseigneur, à notre entreprise; elle
+est grande, mais plus grande est la récompense.
+Pourquoi demeurez-vous distrait? il n'y a qu'un
+moment vous étiez tout de feu.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>C'en est donc fait, faut-il bien qu'ils meurent?</p>
+
+<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p>
+
+<p>Qui?</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Ceux que le sang, les égards, qu'une foule de
+circonstances et d'années avaient faits mes amis--les
+sénateurs!</p>
+
+<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p>
+
+<p>Vous avez rendu leur sentence, et, sans doute,
+elle est juste.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Oui, elle le semble, et elle est telle à vos yeux.
+Vous êtes un patriote, un Gracchus plébéien--l'oracle
+de la révolte--un tribun du peuple;--je
+ne vous blâme pas, vous suivez votre mission.
+Ces nobles vous ont prodigué l'insulte, l'esclavage
+et le mépris; ils m'ont traité de même. Mais <i>vous</i>,
+jamais vous n'aviez conversé avec eux; jamais vous
+n'avez rompu leur pain, ni partagé leur sel; jamais
+vous n'avez porté leur coupe remplie à vos lèvres;
+vous ne fûtes pas élevé, vous n'avez pas ri ni pleuré
+avec eux; vous ne leur avez pas donné de fêtes;
+vous n'avez pas souri de les voir sourire, et vous
+n'avez pas, en échange du vôtre, réclamé maintes
+fois leur propre sourire; vous ne les avez jamais
+porté, comme je l'ai fait, dans votre cœur. Mes
+cheveux sont blancs, comme le sont les leurs, ceux
+des plus anciens du sénat; je me rappelle le tems
+où toutes nos boucles étaient noires comme l'aile des
+corbeaux; ou nous allions au loin saisir notre proie
+le long des îles envahies par le Musulman impie. Et
+maintenant, puis-je voir de sang-froid le poignard
+se faire jour dans leurs seins? il me semble que
+chaque coup doit être mon suicide.</p>
+
+<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p>
+
+<p>Doge! Doge! cette incertitude est au-dessous d'un
+enfant; si vous n'êtes pas une seconde fois devenu
+tel, rappelez votre énergie vers le but que vous vous
+êtes tracé, et ne nous obligez pas, vous et moi, à
+rougir de honte. Par le ciel, j'aimerais mieux tout
+abandonner maintenant, ou bien échouer dans nos
+desseins, que de voir l'homme que je respecte, descendre
+d'aussi hautes pensées à d'aussi vulgaires
+faiblesses! Vous avez vu du sang dans les batailles;
+vous avez vu couler, tantôt le vôtre, tantôt celui
+des autres que vous répandiez; comment donc pouvez-vous
+tressaillir à l'idée de quelques gouttes tirées
+des veines de pareils vampires, qui ne font,
+après tout, que rendre ce qu'ils ont arraché du cœur
+de plusieurs millions de citoyens.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Pardonnez! bientôt je vous suivrai pas à pas, et
+mes coups se régleront sur les vôtres; ne croyez pas
+que je sois irrésolu; non, c'est même la <i>certitude</i> de
+tout ce qu'il me faut faire; qui me fait, en ce moment,
+frémir. Mais oublions enfin, pour toujours,
+ces soucieuses pensées, dont vous seul et la nuit
+avez reçu la confidence également peu dangereuse
+pour les deux. Quand l'heure arrivera, c'est moi
+qui sonnerai le tocsin, et frapperai le coup qui doit
+dépeupler tant de palais, précipiter à terre les plus
+hauts arbres généalogiques, écraser leurs fruits parfumés,
+et flétrir, pour jamais, leurs fleura radieuses.
+C'est là <i>ce que je veux</i>--ce que je dois--ce
+que j'ai juré de faire; rien ne peut m'empêcher
+de suivre mes destinées; mais encore, m'est-il permis
+de tressaillir à l'idée de ce que j'étais et de ce
+que je vais être. Pardonnez-moi.</p>
+
+<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p>
+
+<p>Redevenez homme; je n'éprouve pas de semblables
+remords, je ne les comprends même pas: pourquoi
+songeriez-vous à changer? vous vous êtes déterminé,
+et vous agissez encore en toute liberté.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Oui, il est bien vrai, vous n'éprouvez pas de remords,
+je n'en sens pas non plus; s'il en était autrement,
+je te poignarderais ici pour sauver un millier
+de vies, et par ta mort empêcher le meurtre. Vous
+n'en éprouvez pas--vous courez à cette boucherie
+comme si ces hommes de hautes classes étaient des
+bœufs réunis dans un abattoir! Et quand tout sera
+fait, vous serez libres et enjoués, vous laverez tranquillement
+le sang qui vous couvrira les mains. Pour
+moi qui aurai devancé tes compagnons et toi-même
+dans ce massacre inouï, que serai-je? que verrai-je?
+qu'éprouverai-je? oh ciel! Oui, tu as bien fait de
+rappeler que ma résolution, ma conduite étaient libres,--mais
+vous avez eu tort de croire que je voulusse
+de moi-même agir ainsi.--Ne soupçonnez--ne
+craignez rien; je serai votre plus impitoyable
+complice, et pourtant, je ne suis plus ma volonté
+libre, ni mes sentimens réels.--Tous deux me retiennent
+en arrière, mais l'enfer est en moi, autour
+de moi, et semblable au démon qui croit et redoute,
+il faut que j'agisse et que j'abhorre. Séparons-nous,
+va réjoindre tes amis; de mon côté je vais presser
+la réunion des cliens de ma famille. Sois sûr que la
+grosse cloche de Saint-Marc va réveiller tout Venise,
+à l'exception de ses sénateurs massacrés. Avant que
+le soleil ne se lève sur l'Adriatique, une voix lamentable,
+le cri du sang couvrira le mugissement
+des ondes. Ma résolution est prise, éloignons-nous.</p>
+
+<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p>
+
+<p>De toute mon ame! sachez dompter ces emportemens
+de passion; rappelez-vous ce que ces hommes
+vous ont fait: le sacrifice que nous allons consommer
+sera, n'en doutez pas, suivi par des siècles de
+bonheur et de liberté pour cette ville, délivrée de
+ses chaînes. Un véritable tyran aurait ravagé les
+empires, qu'il n'aurait pas senti l'étrange componction
+dont vous sembliez oppressé à l'idée seule de
+punir une poignée de traîtres! Croyez-moi, votre
+pitié était plus déplacée que le dernier pardon obtenu
+par Steno.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Homme, tu as touché la corde qui étouffe dans mon
+cœur la voix de la nature. A l'œuvre! (Ils sortent.)</p>
+
+<p>FIN DU TROISIÈME ACTE.</p>
+<br><br>
+
+<h2>ACTE IV.</h2>
+<br>
+<h3>SCÈNE PREMIÈRE.</h3>
+
+<p class="stage1">(Le palais du sénateur Lioni.)</p>
+
+<p class="stage1">LIONI dépose le masque et le manteau que les nobles Vénitiens<br>
+portaient en public; un domestique attend ses ordres.</p>
+<br>
+<p class="mid">LIONI.</p>
+
+<p>Je vais essayer de reposer; je suis fatigué de cette
+fête la plus gaie que nous avons donnée de plusieurs
+mois, et cependant je ne sais pourquoi elle n'a pas
+eu pour moi de charme; je sentais sur mon cœur
+un poids qui l'oppressait au milieu des plus légers
+mouvemens de la danse; mes yeux étaient arrêtés
+sur les yeux de la dame de mes pensées: ses mains
+étaient serrées dans les miennes, et pourtant mon
+sang était glacé, et une sueur froide comme la mort
+couvrait mon front; vainement je luttais contre le
+torrent de mes soucieuses pensées, au travers des
+accens d'une musique joyeuse, un tintement triste,
+clair et lointain frappait distinctement mon oreille,
+comme le bruit de la vague adriatique couvre pendant
+la nuit le murmure de la cité, en frappant
+contre le rivage du Lido. Aussi j'ai quitté la fête
+avant qu'elle ne touchât à sa fin, et j'espère trouver
+sur mon oreiller des pensées plus tranquilles et
+moins fatigantes. Antonio, prenez ce masque et ce
+manteau, et remplissez la lampe de ma chambre.</p>
+
+<p class="mid">ANTONIO.</p>
+
+<p>Oui, monseigneur; commandez-vous quelque rafraîchissement?</p>
+
+<p class="mid">LIONI.</p>
+
+<p>Aucun autre que le sommeil, qui ne veut pas être
+commandé. Laisse-moi l'espérer, quoique ma tête
+ne soit pas encore trop reposée. (Antonio sort.) Voyons
+si l'air calmerait mes sens. Voilà une belle nuit! le
+vent d'orage, qui soufflait du levant, est rentré dans
+ses abîmes, le globe de la lune a repris tout son éclat;
+quel silence! (Il s'avance vers un balcon entr'ouvert.) Et quel
+contraste avec la scène que je quitte, où brillaient les
+larges flambeaux, où les lampes d'argent jetaient les
+plus douces lueurs sur les tapisseries des murailles,
+et répandaient sur les ténèbres, ordinaires habitans
+de ces vastes galeries, une masse éblouissante de
+lumière qui, en éclairant tous les objets, n'en présentait
+aucun tel qu'il est. Ici la vieillesse, essayant
+de vaincre le passé, après avoir long-tems redemandé
+aux prestiges de la toilette les couleurs du
+jeune âge, après mille regards dans un trop fidèle
+miroir, s'avance dans tout l'orgueil de la parure,
+s'oublie elle-même, et se confie dans l'imposture de
+ces lumières plus indulgentes, qui la font paraître
+et la dissimulent toujours fort à propos: elle se croit
+changée, elle n'est devenue que plus folle. Là, la
+jeunesse, qui n'a pas besoin et ne songe guère à de
+pareils artifices, vient risquer sa fraîcheur naturelle,
+sa santé, sa beauté virginale dans la presse
+contagieuse de convives échauffés; elle perd ses
+heures de repos en rêvant qu'elle éprouve quelque
+plaisir, et elle ne songera pas à s'éloigner avant
+que l'aurore ne soit venue éclairer ses joues fatiguées,
+ses yeux flétris que les années devraient
+seules pouvoir fatiguer et flétrir. Tout a disparu,
+la musique, le banquet et les coupes remplies, les
+guirlandes, les parfums et les roses--les yeux
+étincelans et les éblouissantes parures--les bras
+blancs et les noires chevelures--les nœuds de rubans
+et les bracelets; les seins sans taches, comme
+celui des cygnes, les colliers réunissant toutes les
+richesses de l'Inde, et cependant moins ravissans
+que la peau qu'ils entourent; les robes légères flottant
+comme autant de transparens nuages entre les
+cieux et notre atmosphère; les pieds si élégans et si
+petits, indiquant ce que peuvent être les formes secrètes
+qu'ils terminent avec tant de grâce;--toutes
+les illusions de cette scène magique, tous ces enchantemens
+trompeurs ou réels, tout ce que l'art et
+la nature réunissaient devant mes yeux éblouis,
+toutes ces mille beautés qui semblaient vouloir m'enivrer,
+semblables à ces rivières illusoires qui parfois,
+dans les sables de l'Arabie, viennent irriter la soif
+du pélerin épuisé, sans jamais la satisfaire; tout
+cela n'est plus qu'un songe.--Autour de moi, je
+ne vois plus que les flots et les astres, mondes reflétés
+dans l'Océan, et plus délicieux à contempler
+que les flambeaux répétés par les riches glaces. Le
+dais céleste, qui est dans l'espace ce que l'Océan est
+à la terre, jette dans l'étendue son manteau bleuâtre,
+caressé par les premières émanations du printems.
+La lune poursuit sa course radieuse, en versant sa
+douce clarté sur les murs soucieux de ces vastes édifices
+et sur ces palais maritimes, dont les colonnes
+de porphyre et dont les fronts superbes présentent
+la dépouille d'une foule de marbres orientaux: semblables
+à des autels érigés le long du large réservoir,
+on les prendrait pour autant de trophées arrachés à
+l'avidité des ondes, et non moins étonnans que ces
+mystérieux et massifs géans de l'architecture, qui
+sont, dans les plaines de l'Égypte, le témoignage de
+tems qui n'ont pas laissé d'autres traces. Tout est
+calme; rien ne trouble l'harmonie de l'ensemble, et
+tout ce qui fait un mouvement semble, par respect
+pour le règne des nuits, glisser comme un esprit
+dans l'espace. C'est le pétillement de la guitare de
+quelque amant aux portes de sa maîtresse impatiente;
+c'est l'ouverture discrète de la fenêtre,
+preuve qu'il a été entendu; cependant la main de
+la jeune fille, belle comme le rayon avec lequel
+elle se confond, tremble en essayant d'ouvrir le balcon
+qui lui permet de s'enivrer de musique et d'amour;
+son cœur bat à la vue de celui qu'elle attend,
+comme les cordes pressées de la lyre.--De cet
+autre côté, c'est le mouvement phosphorique de
+la rame, ou le rapide éclat des lumières lointaines
+de quelques gondoles; c'est la voix alternative des
+mariniers faisant retentir les poétiques octaves;
+quelque ombre croisant de tems en tems le Rialto,
+quelque faîte de palais orgueilleux, quelque obélisque
+qui se perd dans les cieux, voilà tout ce que
+l'on voit, tout ce que l'on entend dans la fille de
+l'Océan, dans la reine des cités. Que l'heure du
+calme est douce et suave! O nuit! je te rends grâce,
+tu as dissipé les horribles mouvemens que la foule
+ravie n'avait pu vaincre; je vais gagner ma couche
+sous ton influence bienfaisante, quoique ce soit presque
+un crime de reposer quand la nuit est si belle.
+(On entend frapper au dehors.) Holà! qu'est-ce? et qui
+peut venir à pareille heure?</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Antonio.)</p>
+
+<p class="mid">ANTONIO.</p>
+
+<p>Monseigneur, un homme demande à vous parler
+pour une affaire pressante.</p>
+
+<p class="mid">LIONI.</p>
+
+<p>Est-ce un étranger?</p>
+
+<p class="mid">ANTONIO.</p>
+
+<p>Son visage est caché dans son manteau, mais sa
+démarche et sa voix semblent m'être familières; je
+lui ai demandé son nom; mais il a paru désirer ne
+le dire qu'à vous-même, et il semble fort impatient
+de vous être présenté.</p>
+
+<p class="mid">LIONI.</p>
+
+<p>Voilà une heure singulière, et matière à de grands
+soupçons! Après tout, le péril est léger, et ce n'est
+pas dans leurs maisons que l'on frappe ordinairement
+les nobles. Mais, bien que je ne me connaisse pas
+d'ennemis dans Venise, il est bon d'user de quelques
+précautions. Fais-le entrer, et retire-toi. Tu
+appelleras aussitôt quelques-uns de mes gens qui feront
+la garde dehors.--Quel peut être cet homme?</p>
+
+<p class="stage1">(Antonio sort, et revient procédant un homme caché dans son
+manteau.)</p>
+
+<p class="mid">BERTRAM.</p>
+
+<p>Mon bon seigneur Lioni, je n'ai pas de tems à
+perdre, ni toi.--Éloignez cet homme; je voudrais
+être seul avec vous.</p>
+
+<p class="mid">LIONI.</p>
+
+<p>C'est, je crois, la voix de Bertram.--Sors, Antonio.
+(Antonio sort.) Maintenant, étranger, que me voulez-vous
+à une pareille heure?</p>
+
+<p class="mid">BERTRAM, se découvrant.</p>
+
+<p>Un don, mon noble protecteur; vous en avez déjà
+accordé plusieurs à votre pauvre protégé, Bertram:
+ajoutez-en un dernier, et rendez-le par ce moyen
+heureux.</p>
+
+<p class="mid">LIONI.</p>
+
+<p>Tu m'as vu, dès l'enfance, toujours prêt à t'assister
+dans toutes les circonstances où je pouvais te
+servir, et toutes les fois que tu voulais atteindre un
+but convenable à ta situation; je te promettrai donc
+volontiers avant d'entendre ce que tu demandes:
+mais cette heure, ta démarche, ta figure étrange et
+décomposée, tout me fait soupçonner dans ta visite
+quelque important mystère. Parle cependant, t'est-il
+advenu quelque méchante querelle? Est-ce la
+suite d'une débauche, d'une lutte ou d'un coup de
+poignard?--Cela se voit tous les jours, et, pourvu
+que tu n'aies pas versé de sang noble, je garantis
+ton pardon; mais cependant il faudra t'éloigner,
+car, dans le premier feu de la vengeance, les amis
+et les parens outragés sont, à Venise, plus à redouter
+que le glaive des lois.</p>
+
+<p class="mid">BERTRAM.</p>
+
+<p>Je vous remercie, monseigneur; mais--</p>
+
+<p class="mid">LIONI.</p>
+
+<p>Mais, quoi! vous n'avez pas sans doute levé une
+main insolente sur quelqu'un de notre classe? S'il
+en est ainsi, sortez, fuyez, et gardez-vous de l'avouer;
+je ne veux pas vous perdre,--mais il m'est
+impossible de vous sauver. Verser le sang d'un noble!--</p>
+
+<p class="mid">BERTRAM.</p>
+
+<p>Je viens sauver le sang d'un noble, et non pas le
+répandre! Et surtout, je dois me hâter, car la perte
+d'une minute peut entraîner celle d'une vie. Le Tems
+a troqué sa lente faux pour un glaive à deux tranchans,
+et pour remplir son cylindre, il va prendre,
+au lieu de sable, la poussière des tombeaux.--Garde-toi
+de sortir demain.</p>
+
+<p class="mid">LIONI.</p>
+
+<p>Et pourquoi?--Que signifie cette menace?</p>
+
+<p class="mid">BERTRAM.</p>
+
+<p>N'en cherche pas le sens; mais fais ce que j'implore
+de toi.--Ne t'avance pas hors de ton palais,
+quelque appel qu'on te fasse; quand même tu entendrais
+le murmure de la foule--la voix des femmes,
+les cris perçans d'enfans--les éclats de voix d'hommes--le
+froissement des armes, le roulement du
+tambour, l'éclat des trompettes, le mugissement des
+cloches, le tocsin et le signal d'alarme!--N'avance
+pas jusqu'à ce que tout soit redevenu immobile, et
+même jusqu'à ce que tu m'aies revu!</p>
+
+<p class="mid">LIONI.</p>
+
+<p>Mais encore, que signifie tout cela?</p>
+
+<p class="mid">BERTRAM.</p>
+
+<p>Mais encore, te dis-je, ne le demande pas; par
+tout ce que tu chéris le plus sur la terre et dans le
+ciel--par toutes les ames de tes ancêtres et par les
+efforts que tu as faits pour les imiter et laisser après
+toi des enfans dignes de vous--par toutes tes espérances
+ou tes souvenirs de bonheur--par toutes
+les craintes qui peuvent t'agiter sur la terre et au-delà--au
+nom de tous les bienfaits que tu m'as prodigués,
+bienfaits que je veux maintenant reconnaître
+par un plus grand encore, ne sors pas: confie à tes
+dieux domestiques le soin de ton salut; en un mot,
+suis le conseil que je t'ai donné--autrement tu es
+perdu.</p>
+
+<p class="mid">LIONI.</p>
+
+<p>En vérité, je le suis déjà de surprise. Certainement
+tu es dans le délire! Qu'ai-je donc à craindre?
+Quels sont mes ennemis? Ou, s'il en existe, comment
+te trouves-tu ligué avec eux?--Et si tu es vraiment
+de leur complot, pourquoi viens-tu me prévenir à
+cette heure, et non pas avant?</p>
+
+<p class="mid">BERTRAM.</p>
+
+<p>Je ne puis te répondre. Ne veux-tu pas faire cas
+de l'avis que je te donne?</p>
+
+<p class="mid">LIONI.</p>
+
+<p>Je ne suis pas fait pour frémir de vaines menaces
+dont je ne puis deviner la cause. Quand l'heure du
+conseil sonnera, tôt ou tard, je ne manquerai pas à
+l'appel.</p>
+
+<p class="mid">BERTRAM.</p>
+
+<p>Ne dis pas cela! Encore une fois, es-tu décidé à
+sortir?</p>
+
+<p class="mid">LIONI.</p>
+
+<p>Oui; rien ne pourrait m'en détourner!</p>
+
+<p class="mid">BERTRAM.</p>
+
+<p>Le ciel ait donc pitié de toi!--Adieu. (Il sort.)</p>
+
+<p class="mid">LIONI.</p>
+
+<p>Arrête.--Ta présence en ce lieu importe à des
+intérêts plus précieux que le mien; nous ne pouvons
+prendre ainsi congé l'un de l'autre, Bertram, depuis
+long-tems nous nous connaissons.</p>
+
+<p class="mid">BERTRAM.</p>
+
+<p>Monseigneur, vous avez été mon protecteur depuis
+mon enfance. Nous jouions ensemble dans ces
+tems d'insouciante jeunesse où les rangs sont confondus,
+où l'on ne songe pas encore à se prévaloir
+de vaines prérogatives. Plaisirs et peines, larmes et
+ris, tout était commun entre nous. Votre père était
+le patron de mon père, et moi-même je n'étais guère
+moins que le frère de lait de son fils; nous comptons
+les mêmes années.--Heures passées, heures
+délicieuses! Quelle différence, grand Dieu! avec
+celles qui s'écoulent aujourd'hui.</p>
+
+<p class="mid">LIONI.</p>
+
+<p>C'est toi, Bertram, qui les as oubliées.</p>
+
+<p class="mid">BERTRAM.</p>
+
+<p>Ni maintenant, ni jamais; quoi qu'il puisse arriver,
+j'aurai voulu vous sauver. Quand disparut
+notre adolescence nous nous séparâmes, vous pour
+remplir les magistratures de l'état, auxquelles vous
+appelait votre rang; moi, l'humble Bertram, pour
+me livrer aux travaux les plus humbles; vous ne
+l'avez pas oublié: et si mon sort fut loin d'être toujours
+fortuné, ce ne fut pas la faute de celui qui tant
+de fois vint à mon aide, et allégea le poids de mes
+malheurs. Jamais noble sang ne fit palpiter un plus
+noble cœur que le tien, et le pauvre plébéien Bertram
+l'a vingt fois éprouvé. Hélas! pourquoi les autres
+sénateurs ne te ressemblent-ils pas!.</p>
+
+<p class="mid">LIONI.</p>
+
+<p>Comment, et qu'as-tu à dire contre le sénat?</p>
+
+<p class="mid">BERTRAM.</p>
+
+<p>Rien.</p>
+
+<p class="mid">LIONI.</p>
+
+<p>Je sais qu'il existe des esprits indomptables, de
+turbulens moteurs de sourdes trahisons, qui se réunissent
+dans des lieux secrets, qui marchent enveloppés
+pour faire à leur aise retentir la nuit de leurs
+malédictions; soldats sans aveux, vils scélérats, mécontens
+de la patrie, libertins perdus qui se consolent
+en hurlant à la taverne. Mais tu n'as pu te réunir
+à de pareils êtres. Depuis quelque tems, il est
+vrai, je t'ai perdu de vue; mais tu avais l'habitude
+d'une vie régulière, tu partageais la nourriture avec
+d'honorables compagnons, ton aspect n'avait pas
+cessé d'être serein et paisible: que t'est-il arrivé?
+Dans tes yeux hagards, sur tes joues décolorées et
+dans tes mouvemens inquiets, je crois voir lutter
+avec violence le chagrin, la honte et le remords.</p>
+
+<p class="mid">BERTRAM.</p>
+
+<p>La honte et le chagrin? C'est aux tyrans de Venise
+à les connaître, eux qui souillent l'air pur de ma
+patrie, eux qui torturent les hommes comme le délire
+les pestiférés à l'instant où ils rendent le dernier
+soupir.</p>
+
+<p class="mid">LIONI.</p>
+
+<p>Bertram, tu as reçu les conseils de quelques traîtres;
+je ne reconnais plus ni ton ancien langage, ni
+tes propres pensées; des misérables t'ont fait partager
+leur haine aveugle; mais il ne faut pas que tu
+te perdes avec eux; tu es né bon citoyen et honnête
+homme, tu n'es pas fait pour les trames odieuses que
+le vice et la scélératesse attendent de toi: avoue--confesse-moi
+tout--tu me connais--que pourriez-vous
+méditer, toi et les tiens, qui vous obligeât de
+prévenir un ami, le tien, le fils unique de celui que
+ton père regardait comme son ami, celui dont l'affection
+était un héritage que vous deviez transmettre
+à votre postérité intact ou fortifié; je le répète, que
+pouviez-vous méditer qui vous forçât à me prévenir
+de garder la chambre comme un malade?</p>
+
+<p class="mid">BERTRAM.</p>
+
+<p>Ne m'interrogez pas davantage: il faut que je
+sorte.--</p>
+
+<p class="mid">LIONI.</p>
+
+<p>Et moi, que je sois massacré!--Dites, honnête
+Bertram, ne l'entendez-vous pas ainsi?</p>
+
+<p class="mid">BERTRAM.</p>
+
+<p>Et qui vous parle de meurtre ou de massacre?--c'est
+une imposture, je n'en ai pas dit un mot.</p>
+
+<p class="mid">LIONI.</p>
+
+<p>Tu ne l'as pas dit; mais dans tes yeux sombres et
+ensanglantés, si différens de ce que je les voyais auparavant,
+j'ai vu briller le regard du gladiateur. Si
+ma vie t'offusque, prends-la--je suis désarmé--puis
+éloigne-toi à la hâte, je ne veux pas tenir l'existence
+de la pitié capricieuse des misérables que tu
+sers, ou de toi-même.</p>
+
+<p class="mid">BERTRAM.</p>
+
+<p>Moi verser ton sang! plutôt mille fois exposer le
+mien, et avant de toucher un seul de tes cheveux, je
+mettrais en danger mille têtes, et mille têtes aussi
+nobles, que dis-je, plus nobles que la tienne!</p>
+
+<p class="mid">LIONI.</p>
+
+<p>Oui, il en est ainsi! Excuse-moi, Bertram, mais
+je ne mérite pas des hécatombes aussi illustres.--Et
+quelles sont donc ces têtes exposées; d'où part donc
+le danger?</p>
+
+<p class="mid">BERTRAM.</p>
+
+<p>Venise et tout ce qu'elle renferme sont comme une
+maison divisée contre elle-même; elle sera détruite
+avant les premiers rayons du jour.</p>
+
+<p class="mid">LIONI.</p>
+
+<p>Le mystère devient encore pour moi plus impénétrable
+et plus effrayant; mais, à ce compte, toi ou
+moi, tous deux peut-être, nous sommes sur le bord
+de l'abîme; explique-toi donc, tu assureras ton salut
+et ton honneur; car il est certes plus glorieux de
+sauver que de massacrer, et de massacrer dans la
+nuit encore:--Fi! Bertram, ce métier ne te convenait
+pas. As-tu pu te faire à la vue de la tête de ton
+ami portée sur une lance, de celui dont le cœur te
+fut toujours dévoué? As-tu pu songer sans frémir à
+la montrer de tes propres mains au peuple épouvanté?
+Et tel est donc mon destin, car, je le jure ici, quel que
+soit le danger que tu parais m'annoncer, je sortirai,
+à moins que tu ne m'en confies la cause, et que tu ne
+m'expliques le motif de ta présence à cette heure ici.</p>
+
+<p class="mid">BERTRAM.</p>
+
+<p>Il est donc impossible de te sauver, les minutes
+s'écoulent, et tu es perdu!--<i>Toi</i> mon unique bienfaiteur,
+le seul être qui ne m'ait pas abandonné dans
+mes diverses fortunes! et cependant, ne fais pas de
+moi un traître! laisse-moi te sauver--mais, de grâce,
+épargne mon honneur.</p>
+
+<p class="mid">LIONI.</p>
+
+<p>Ton honneur! en peut-il être dans une trame de
+meurtre? et qui peut-on appeler traîtres, sinon ceux
+qui conspirent contre leur pays?</p>
+
+<p class="mid">BERTRAM.</p>
+
+<p>Une trame est un compromis d'autant plus sacré
+pour les ames généreuses que les lois la punissent
+avec plus de rigueur; et pour moi, il n'est pas de
+traître comme celui dont la perfidie enfonce le poignard
+dans les cœurs qui se confièrent à sa loyauté.</p>
+
+<p class="mid">LIONI.</p>
+
+<p>Et quel est celui qui doit enfoncer le poignard
+dans le mien?</p>
+
+<p class="mid">BERTRAM.</p>
+
+<p>Ce n'est pas moi; je ferai tout au monde, plutôt
+que cela; non, tu ne mourras pas, et juge combien
+ta vie m'est chère puisque j'en risque tant d'autres,
+que dis-je? bien plus, la vie des vies, la liberté des
+générations futures, pour ne pas être ton assassin;--encore
+une fois, je t'en adjure, ne passe pas demain
+le seuil de ton palais.</p>
+
+<p class="mid">LIONI.</p>
+
+<p>Tes instances sont vaines,--je sors, et à l'instant
+même.</p>
+
+<p class="mid">BERTRAM.</p>
+
+<p>Alors périsse donc Venise plutôt que mon ami! je
+vais découvrir--révéler--trahir--tout perdre:
+vois à quelle lâcheté tu me réduis!</p>
+
+<p class="mid">LIONI.</p>
+
+<p>Dis plutôt que tu vas devenir le sauveur de la patrie
+et de ton ami!--Parle! toutes les récompenses,
+toutes les garanties te sont données, toutes les richesses
+que l'état reconnaissant accorde à ses plus
+dignes citoyens, je te promets la noblesse elle-même,
+en échange de tes remords et de ta sincérité.</p>
+
+<p class="mid">BERTRAM.</p>
+
+<p>J'ai réfléchi, il n'en sera rien.--Je vous aime,
+Lioni, vous le savez, et ma présence ici en est la
+meilleure, hélas! et la dernière preuve; mais après
+avoir rempli mon devoir auprès de toi, je dois le
+remplir à l'égard de mon pays! Adieu--nous ne
+nous verrons plus en ce monde--adieu.</p>
+
+<p class="mid">LIONI.</p>
+
+<p>Holà! Antonio--Pedro--courez aux portes, ne
+laissez passer personne--arrêtez cet homme--(Entrent
+Antonio et d'autres domestiques armés qui saisissent Bertram.--Lionï
+continuant). Prenez garde de lui faire le
+moindre mal.--Donnez-moi mon épée et mon manteau;
+un homme dans la gondole avec quatre rames,--hâtez-vous.--(Antonio
+sort). Nous irons chez Giovani
+Gradenigo et nous ferons avertir Marc Cornaro.--Ne
+crains rien, Bertram; cette violence nécessaire
+importe à ton salut, non moins qu'à l'intérêt général.</p>
+
+<p class="mid">BERTRAM.</p>
+
+<p>A qui veux-tu me livrer prisonnier?</p>
+
+<p class="mid">LIONI.</p>
+
+<p>D'abord aux <i>Dix</i>, ensuite au Doge.</p>
+
+<p class="mid">BERTRAM.</p>
+
+<p>Au Doge?</p>
+
+<p class="mid">LIONI.</p>
+
+<p>Sans doute, n'est-il pas le chef de l'état?</p>
+
+<p class="mid">BERTRAM.</p>
+
+<p>Au lever du soleil, peut-être?</p>
+
+<p class="mid">LIONI.</p>
+
+<p>Que prétendez-vous?--mais nous verrons bien.</p>
+
+<p class="mid">BERTRAM.</p>
+
+<p>En êtes-vous sûr?</p>
+
+<p class="mid">LIONI.</p>
+
+<p>Sûr autant que peuvent nous le garantir les prières
+que nous vous adresserons; et si votre obstination
+les rendait vaines, vous connaissez les <i>Dix</i> et leur
+tribunal, et les cachots de Saint-Marc et la torture
+des cachots.</p>
+
+<p class="mid">BERTRAM.</p>
+
+<p>Ayez soin de les disposer avant l'aurore qui va
+s'élancer dans le ciel.--Encore quelques mots, et vous
+périrez tous de la mort que vous voulez m'infliger.</p>
+
+<p class="stage1">(Antonio rentre.)</p>
+
+<p class="mid">ANTONIO.</p>
+
+<p>La barque est prête, monseigneur, tout est disposé.</p>
+
+<p class="mid">LIONI.</p>
+
+<p>Ayez les yeux sur le prisonnier. Bertram, nous
+causerons ensemble en nous rendant chez le <i>Magnifico</i>,
+le sage Gradenigo.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+<br>
+<h3>SCÈNE II.</h3>
+
+<p class="stage1">(Le palais ducal.--Appartement du Doge.)</p>
+
+<p class="stage1">LE DOGE et son neveu BERTUCCIO FALIERO.</p>
+<br>
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Tous ceux de notre maison sont-ils sous les armes?</p>
+
+<p class="mid">BERTUCCIO FALIERO.</p>
+
+<p>Ils n'attendent plus que le signal, et sont réunis
+à l'entour de notre palais de Saint-Paul<a id="footnotetagloc7" name="footnotetagloc7"></a>
+<a href="#footnoteloc7"><sup class="sml">loc7</sup></a>: je viens
+prendre vos derniers ordres.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc7"
+name="footnoteloc7"><b>Note loc7: </b></a><a href="#footnotetagloc7">
+(retour) </a> C'était le palais de la famille du Doge.</blockquote>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Il eût été aussi bien, si le tems nous l'avait permis,
+de rassembler la plupart de mes propres vassaux du
+fief de Val di Marino,--mais il est trop tard.</p>
+
+<p class="mid">BERTUCCIO FALIERO.</p>
+
+<p>Il me semble, monseigneur, qu'il vaut mieux ne
+pas les avoir prévenus; le rassemblement subit de
+tous les gens dont nous pouvons disposer eût éveillé
+les soupçons, et puis malgré leur dévouement et leur
+courage, les vassaux de cette terre ont trop de rudesse
+et d'impétuosité pour avoir pu se soumettre
+long-tems aux règles secrètes de la discipline qu'exigeait
+une pareille entreprise, jusqu'au moment de
+l'exécution.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Sans doute; mais une fois le signal donné, voilà
+les hommes qu'il nous faudrait: ces esclaves citadins
+ont tous des motifs d'hésitation, tous ont des préjugés
+contre ou pour tel et tel noble, qui peut les déterminer
+à des excès inopportuns ou bien à une pitié
+qui serait alors de la folie. Mais les indomptables
+paysans, les serfs de ma comté de Val di Marino suivraient
+les ordres de leur seigneur sans distinction
+d'amour ou de haine pour ses ennemis; ils confondraient
+les Marcello et les Cornaro, les Foscari et
+les Gradenigo; ils n'ont pas l'habitude de s'incliner
+devant ces vains noms, ou de trembler devant un
+sénat civique; ils reconnaissent pour leur suzerain
+un commandant armé et non des robes magistrales.</p>
+
+<p class="mid">BERTUCCIO FALIERO.</p>
+
+<p>Nous sommes en assez grand nombre; et quant aux
+dispositions de nos amis contre le sénat, je crois pouvoir
+en répondre.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Bien: le sort en est jeté, mais toutes les fois qu'il
+s'agira d'une bataille en rase campagne fiez-vous à
+mes paysans; je les vis autrefois pénétrer dans la
+tente des Huns tandis que vos bourgeois tremblans
+rebroussaient chemin et frémissaient au seul bruit
+de leurs trompettes victorieuses. Si la résistance n'est
+pas sérieuse, vous trouverez les citadins semblables
+au lion qui leur sert d'étendard; mais s'il faut combattre
+long-tems, vous regretterez alors avec moi
+une bande de nos rustiques vassaux.</p>
+
+<p class="mid">BERTUCCIO FALIERO.</p>
+
+<p>Mais si telle est votre conviction, pourquoi vous
+êtes-vous décidé à frapper le coup si promptement?</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>C'est que de tels coups doivent être frappés sur-le-champ
+ou jamais. Quand une fois j'eus étouffé le
+faible et vain remords qui s'était emparé de mon cœur,
+alors trop dominé par les souvenirs des anciens jours,
+je ne songeais plus qu'à l'exécution; d'abord parce
+que je pouvais bien alors me laisser entraîner à de
+telles émotions; ensuite parce que, de tous ces hommes,
+je ne comptais entièrement que sur le courage
+et la fidélité d'Israël et de Philippe Calendaro. Ce
+jour-ci peut faire sortir de nos rangs un traître: hier
+tous ne demandaient qu'à frapper le sénat, mais une
+fois qu'ils auront saisi la poignée de leurs épées, ils
+avanceront même par prudence; dès que le premier
+coup sera frappé, les autres prendront des cœurs de
+tigre et sentiront se réveiller en eux l'instinct du premier
+né d'Adam qui, souvent assoupi dans l'homme,
+n'attend jamais pour se montrer que la plus légère
+circonstance. La vue du sang ne fait qu'accroître
+parmi les hommes rassemblés la soif de le répandre,
+de même que la première coupe vidée est ordinairement
+le signal d'une longue débauche. Croyez-moi,
+quand le carnage aura commencé, vous trouverez
+bien autrement facile de les exciter que de les retenir;
+mais jusqu'alors une seule voix, le plus léger bruit,
+une ombre enfin, sont capables de leur ôter toute
+espèce de résolution.--Où en est la nuit?</p>
+
+<p class="mid">BERTUCCIO FALIERO.</p>
+
+<p>L'aube est sur le point de paraître.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Il est donc tems d'ébranler la cloche. Tous les
+hommes sont à leur poste?</p>
+
+<p class="mid">BERTUCCIO FALIERO.</p>
+
+<p>Oui, dans ce moment; mais ils ont l'ordre de ne
+pas frapper avant que je ne le leur aie commandé de
+votre part.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>C'est bien.--Le matin ne viendra-t-il jamais
+obliger ces étoiles à quitter le ciel! Je suis calme et
+froid: l'effort même qu'il m'a fallu faire pour me
+décider à porter le feu de la révolte dans ma patrie
+me laisse en ce moment plus impassible. J'ai pleuré,
+j'ai frémi à l'idée d'un aussi terrible devoir; mais
+enfin j'ai déposé toute hésitation, je puis contempler
+en face la tempête menaçante, semblable au pilote
+d'un vaisseau-amiral. Cependant, le croirais-tu,
+mon neveu? il m'a fallu plus de force dans ce dernier
+cas qu'au moment où plusieurs nations allaient voir
+un combat décider de leurs destinées; qu'au moment
+où je commandais les armées, où des milliers d'hommes
+étaient assurés de périr. Oui, pour ouvrir les
+veines de quelques despotes infâmes, pour me faire
+entrer dans une conspiration qui doit me rendre immortel,
+à l'égal de Timoléon, il m'a fallu plus de courage
+que pour contempler les fatigues et les dangers
+de toute une vie de combats.</p>
+
+<p class="mid">BERTUCCIO FALIERO.</p>
+
+<p>Je me réjouis de voir votre ancienne sagesse surmonter
+les emportemens auxquels, en dépit de la
+lutte intérieure de votre raison, vous vous abandonniez.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Il en fut toujours ainsi avec moi. L'heure de l'agitation
+est celle des premiers éclairs d'une grande
+résolution; alors la passion n'a pas encore été méditée
+ni vaincue. Mais au moment de l'action, je
+redeviens aussi calme que les morts dont je me suis
+vu tant de fois entouré; et ceux qui m'ont fait ce que
+je suis, le savent bien; ils ont eu confiance dans
+l'empire que j'eus toujours sur moi-même, une fois
+le premier moment de violence passé. Mais ils ne
+savaient pas qu'il est des circonstances où la réflexion
+fait de la vengeance une vertu héroïque, et
+non plus une impulsion de coupable colère. Si les
+lois dorment, le sentiment de la justice n'en veille
+pas moins; et souvent les cœurs injuriés réparent
+les malheurs publics par suite d'une vengeance particulière,
+et dans la seule vue de se faire droit à eux-mêmes.--Mais
+il me semble que le jour commence--n'est-il
+pas vrai? regarde, tes yeux ont
+la pénétration de la jeunesse.--L'air, déjà, répand
+une fraîcheur matinale, et, du moins pour
+moi, la mer semble plus verte au travers de la fenêtre.</p>
+
+<p class="mid">BERTUCCIO FALIERO.</p>
+
+<p>En effet, le matin s'annonce dans le ciel.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Séparons-nous donc! Songe à ce qu'ils frappent
+sans délai. Au premier signal de Saint-Marc, marchez
+sur le pavé avec tous les secours de notre maison,
+vous m'y retrouverez.--Les Seize et leurs
+compagnies s'ébranleront au même instant en colonnes
+séparées.--Ayez soin de vous poster à la
+grande porte; c'est à nous seuls que je veux réserver
+les <i>Dix</i>.--Le reste, populace de patriciens, sentiront
+l'épée des gens qui se sont réunis à nous. Souviens-toi
+que le cri est toujours: <i>Saint-Marc, les Génois
+arrivent.--Holà! aux armes! Saint-Marc et liberté!</i>--Maintenant,
+agissons.</p>
+
+<p class="mid">BERTUCCIO FALIERO.</p>
+
+<p>Adieu donc, mon oncle, mon seigneur! Ou nous
+nous retrouverons libres, ou jamais.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Approche, mon Bertuccio--embrasse-moi; encore
+une fois.--Hâte-toi de fuir, le jour devient
+plus grand.--Dépêche-moi promptement un messager
+qui m'instruise de l'état des troupes au moment
+où tu les rejoindras, et, sur-le-champ, je
+sonne la fatale cloche de Saint-Marc.</p>
+
+<p class="stage1">(Bertuccio Faliero sort.)</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE, seul.</p>
+
+<p>Il s'en va, et chacun de ses pas met en danger une
+vie.--C'en est fait, l'ange destructeur plane maintenant
+sur Venise; et, semblable à l'aigle, l'œil fixé
+sur sa proie, il ne suspend son vol et ne balance un
+instant encore dans l'air ses fatales ailes, que pour
+mieux assurer ses coups.--O jour! que les eaux
+marchent lentement, que le tems est long! Je ne voudrais
+pas frapper dans les ténèbres; j'aimerais mieux
+me convaincre par mes yeux que tous les coups entraînent
+autant de victimes. Et vous, flots azurés de
+la mer, je vous ai vus, jadis, teints aussi du sang
+des Génois, des Sarrazins et des Huns. Celui des Vénitiens
+s'y trouvait confondu, bien que victorieux;
+mais, aujourd'hui, vous allez recevoir une pourpre
+sans mélange; nulle veine barbare entr'ouverte ne
+pourra vous réconcilier avec la vue de cette horrible
+couleur; amis ou ennemis, toutes les victimes seront
+nos concitoyens. Et j'ai vécu jusqu'à quatre-vingts
+ans pour cela? Moi, qui reçus le nom de sauveur
+de la patrie; moi, dont la présence était le signal
+de mille chapeaux flottans dans les airs: de mille et
+mille vœux adressés au ciel pour lui demander le
+bonheur, la gloire et la prolongation de mes jours;
+et je vais voir celui qui se prépare? Mais je ne dois
+pas oublier que ce jour, à jamais sinistre dans le
+calendrier, sera suivi de plusieurs siècles de bonheur.
+Le doge Dandolo survécut à quatre-vingt-dix
+étés pour vaincre encore de puissans empires, et
+pour refuser leurs couronnes; moi, je résignerai
+la mienne, je ferai de cet état le temple de la liberté.--Mais
+hélas! par quels moyens! c'est au
+but que je me propose à les justifier. Que sont
+quelques gouttes de sang humain? Je me trompe,
+le sang des tyrans n'a plus rien d'humain. Tels que
+les rouges Molochs, ils se repaissent du nôtre jusqu'à
+l'heure où ils sont réclamés par la tombe qu'ils
+ont tant peuplée.--O monde! ô hommes! qu'êtes-vous
+donc? et quels sont nos plus généreux desseins,
+puisque c'est au crime seul qu'est réservé le soin de
+punir le crime? Faut-il massacrer comme si les
+portes de la mort restaient toujours fermées, tandis
+que quelques années rendraient inutile le secours du
+glaive? Et moi, parvenu sur la limite d'un autre
+monde inconnu, voilà les milliers d'avant-coureurs
+dont je me fais précéder! Écartons ces idées. (Moment
+de silence.) Mais, écoutons! N'est-ce pas un murmure
+comme de voix lointaines, ou le pas mesuré
+d'une troupe guerrière? Oh! combien nos vœux enfantent
+de fantômes même pour notre oreille! Cela
+ne peut être, le signal n'est pas sonné.--Mais pourquoi
+ce retard? Peut-être le courrier de mon neveu
+est-il dépêché vers moi; peut-être fait-il en ce moment
+tourner les gonds de la haute tour d'où part
+ordinairement l'annonce fatale ou de la mort d'un
+prince, ou des dangers imminens de l'état. Qu'elle
+fasse donc son office; qu'elle fasse entendre son plus
+terrible et son dernier signal, jusqu'à ce que la tour
+elle-même soit ébranlée sur ses antiques bases.--Quoi!
+le même silence encore? J'irais bien au-devant,
+mais mon poste est ici; c'est le centre de réunion
+de tous les élémens discordans qui composent
+une semblable ligue. C'est ici que l'on ranimera,
+en cas d'incertitude, le courage et la résolution des
+plus chancelans: car si l'on en venait aux mains, ce
+serait dans ce lieu, c'est dans ce palais que la lutte
+commencerait; je dois donc demeurer à cette place
+pour diriger et conduire le mouvement.--Écoutons,
+il vient--il vient, mon neveu; le messager du brave
+Bertuccio.--Quelles nouvelles? est-il en marche?
+a-t-il réussi?--<i>Eux</i> ici, grand Dieu!--tout est
+perdu.--Cependant, faisons un dernier effort.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre un Seigneur de la Nuit<a id="footnotetagloc8" name="footnotetagloc8"></a>
+<a href="#footnoteloc8"><sup class="sml">loc8</sup></a>, avec gardes, etc.)</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc8"
+name="footnoteloc8"><b>Note loc8: </b></a><a href="#footnotetagloc8">
+(retour) </a>
+ C'était une charge importante autrefois dans la
+république de Venise.</blockquote>
+
+<p class="mid">LE SEIGNEUR DE LA NUIT.</p>
+
+<p>Doge, je t'arrête pour haute trahison.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Moi! ton prince, pour trahison?--Et qui sont
+ceux qui osent cacher sous un pareil ordre leur trahison
+personnelle?</p>
+
+<p class="mid">LE SEIGNEUR DE LA NUIT, montrant son ordre.</p>
+
+<p>Jetez les yeux sur cet ordre; il vient de l'assemblée
+des Dix.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Et <i>où</i> se tient-elle, et pourquoi sont-ils assemblés?
+Leur réunion ne peut être régulière tant que le
+prince ne la préside pas; et c'est là mon devoir, le
+tien est de suivre mes ordres, de me laisser libre,
+ou de me suivre à la chambre du conseil.</p>
+
+<p class="mid">LE SEIGNEUR DE LA NUIT.</p>
+
+<p>Prince, cela est impossible; ils ne siégent pas dans
+la salle ordinaire, mais dans le couvent de Saint-Sauveur.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Ainsi, vous osez me désobéir?</p>
+
+<p class="mid">LE SEIGNEUR DE LA NUIT.</p>
+
+<p>Je sers la république, et je ne puis craindre de
+ne pas faire mon devoir; mon mandat part de ceux
+gui la gouvernent.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Mais ce mandat est illégal, tant qu'il n'est pas
+revêtu de ma signature; et dans le cas actuel, c'est
+un acte de révolte. As-tu bien pesé l'importance de
+la vie pour avoir osé assumer ainsi des fonctions
+contraires à nos lois?</p>
+
+<p class="mid">LE SEIGNEUR DE LA NUIT.</p>
+
+<p>Je dois non pas répondre, mais agir. Je fais ici
+l'office de garde auprès de votre personne; et non
+de juge pour vous entendre et vous rendre justice.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE, à part.</p>
+
+<p>Il faut gagner du tems. Tout est bien encore,
+pourvu que la cloche donne le signal.--Allons donc,
+mon neveu!--Hâte-toi, hâte-toi; notre sort est
+suspendu dans la balance; et malheur aux vaincus,
+soit le prince et le peuple; soit les esclaves et le
+sénat. (On entend la grosse cloche de Saint-Marc.) Ah! la voici,
+je l'entends. (Haut.) Eh bien! Seigneur de la Nuit,
+l'entends-tu? l'entendez-vous, satellites mercenaires
+que je vois trembler? c'est le glas de votre mort. Sonne
+encore, airain retentissant! Et vous, misérables,
+comment rachèterez-vous vos vies?</p>
+
+<p class="mid">LE SEIGNEUR DE LA NUIT.</p>
+
+<p>O désespoir! Gardez vos armes, et restez à la
+porte.--Tout est perdu si la cloche ne rentre pas
+de suite dans le silence. L'officier qu'on avait envoyé
+s'est égaré, sans doute, ou bien a rencontré
+quelques obstacles funestes. Anselmo, hâte-toi de
+marcher à la tour avec ta compagnie; que les autres
+restent avec moi.</p>
+
+<p class="stage1">(Une partie des gardes sort.)</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Malheureux, si tu tiens à ta vile existence, implore
+merci; il ne te reste plus qu'une minute. Fais
+donc sortir tes lâches satellites: ils ne reviendront
+pas.</p>
+
+<p class="mid">LE SEIGNEUR DE LA NUIT.</p>
+
+<p>Cela peut être; ils mourront comme je prétends le
+faire, en accomplissant leur devoir.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Insensé! l'aigle fier s'attaque à une proie plus généreuse
+que tes méprisables mirmidons et toi-même.--Vis
+donc, mais ne devance pas le danger par la
+résistance; et si des ames aussi dégradées que la
+tienne peuvent encore fixer le soleil, apprends enfin
+à être libre.</p>
+
+<p class="mid">LE SEIGNEUR DE LA NUIT.</p>
+
+<p>Et toi, à être captif.--(La cloche cesse.) Il s'est arrêté
+le signal de la trahison, qui devait déchaîner la
+meute de la populace sur la proie des patriciens.--Le
+signal a retenti, mais ce n'est pas celui de la
+mort des sénateurs.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE, après une pause.</p>
+
+<p>Tout se tait, tout est perdu!</p>
+
+<p class="mid">LE SEIGNEUR DE LA NUIT.</p>
+
+<p>Et maintenant, Doge, dénoncez-moi; je suis l'esclave
+rebelle d'un conseil séditieux. N'ai-je pas fait
+mon devoir?</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Silence, être dégradé! tu as fait une action noble,
+tu as gagné le prix du sang; c'est à ceux qui
+t'emploient à te récompenser; mais ton devoir était
+de garder et non de bavarder, tu viens de le dire
+toi-même. Fais-le donc ton devoir; mais, comme il
+te convient: garde le silence, et souviens-toi que,
+bien que ton prisonnier, je n'ai pas cessé d'être ton
+prince.</p>
+
+<p class="mid">LE SEIGNEUR DE LA NUIT.</p>
+
+<p>Je n'ai pas voulu manquer au respect dû à votre
+rang, et en cela je vous obéirai--</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE, à part.</p>
+
+<p>Il n'y a donc plus rien qui puisse me sauver! et
+pourtant, au moment du succès, au sein du triomphe,
+je serais mort avec empressement, avec orgueil;
+mais mourir ainsi!</p>
+
+<p class="stage1">(Entrent d'autres Seigneurs de la Nuit, avec Bertuccio Faliero
+prisonnier.)</p>
+
+<p class="mid">LE SECOND SEIGNEUR.</p>
+
+<p>Nous l'avons saisi comme il sortait de la tour, où
+le signal commençait déjà à retentir par son ordre,
+ou plutôt celui du Doge qui le lui avait transmis.</p>
+
+<p class="mid">LE PREMIER SEIGNEUR.</p>
+
+<p>S'est-on assuré de tous les passages qui mènent au
+palais?</p>
+
+<p class="mid">LE SECOND SEIGNEUR.</p>
+
+<p>Oui, mais peu importe; les chefs de la conspiration
+sont tous dans les fers, on en juge même déjà
+quelques-uns;--leurs gens sont dispersés ou arrêtés.</p>
+
+<p class="mid">BERTUCCIO FALIERO.</p>
+
+<p>Mon oncle, c'est vous!</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Que sert de lutter contre la fortune? la gloire
+s'en est allée de notre maison.</p>
+
+<p class="mid">BERTUCCIO FALIERO.</p>
+
+<p>Qui l'eût pensé, un moment plus tôt?</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Oui, un moment plus tôt; et la face des siècles
+était changée; <i>celui-ci</i> nous fait entrer dans l'éternité.
+Nous nous y retrouverons non comme des
+hommes dont le succès a fait la gloire, mais comme
+des ames supérieures à tous les événemens et calmes
+au milieu des revers comme des triomphes. Ne
+pleure pas; va, la vie n'est qu'un court passage.--Je
+voudrais bien partir seul; mais s'ils nous envoient
+tous deux à la mort, comme il est probable, montrons-nous
+tous deux dignes de nos ancêtres et de
+nous-mêmes.</p>
+
+<p class="mid">BERTUCCIO FALIERO.</p>
+
+<p>Mon oncle, croyez-moi, je ne vous ferai pas d'affront.</p>
+
+<p class="mid">LE PREMIER SEIGNEUR DE LA NUIT.</p>
+
+<p>Seigneur, nous avons l'ordre de vous tenir dans
+des appartemens séparés jusqu'au moment où le conseil
+instruira votre procès.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Notre procès! pousseront-ils donc jusqu'à la fin
+leur infâme parodie? Mais laissons-les nous traiter
+comme nous les aurions nous-mêmes traités, bien
+qu'avec moins de solennité: c'est le jeu de mutuels
+homicides qui auraient tiré au sort au premier assassinat.
+Seulement, s'ils ont gagné, c'est avec des
+dés pipés.--Et quel a été notre Judas?</p>
+
+<p class="mid">LE PREMIER SEIGNEUR.</p>
+
+<p>Je ne suis pas chargé de répondre à cette question.</p>
+
+<p class="mid">BERTUCCIO FALIERO.</p>
+
+<p>Je vais le faire pour toi;--c'est un certain Bertram;
+dans ce moment même il fait sa déposition
+devant la junte secrète.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Bertram, le Bergamasque! Oh! combien sont misérables
+les causes de notre perte ou de notre triomphe;
+souillé d'une double trahison, ce Bertram va
+recevoir honneurs et récompenses; on le citera dans
+l'histoire auprès de ces oies du Capitole dont les cris
+réveillèrent enfin les Romains, et pour lesquelles on
+institua une fête annuelle; tandis que Manlius, qui
+avait taillé en pièces les Gaulois, fut précipité de la
+roche Tarpéienne.</p>
+
+<p class="mid">LE PREMIER SEIGNEUR.</p>
+
+<p>Manlius songeait à trahir son pays; il voulait
+s'emparer du pouvoir.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Il voulait sauver l'état; il ne songeait qu'à réformer
+les lois, auxquelles il rendait ainsi leur force;--mais
+ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Vous faites
+votre devoir.</p>
+
+<p class="mid">LE PREMIER SEIGNEUR.</p>
+
+<p>Noble Bertuccio, nous devons vous surveiller dans
+une chambre séparée.</p>
+
+<p class="mid">BERTUCCIO FALIERO.</p>
+
+<p>Adieu, mon oncle. J'ignore si nous nous reverrons
+encore en cette vie; mais peut-être consentiront-ils
+à laisser nos cendres se réunir.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Oui, et dis aussi nos ames, qui se retrouveront et
+jouiront d'un bien auquel notre triste enveloppe ne
+nous avait pas permis d'atteindre; du moins nos
+tyrans ne pourront effacer la mémoire de ceux qui
+firent chanceler leur trône détesté, et de pareils
+exemples trouveront, quoique long-tems après, de
+généreux imitateurs.</p>
+
+<p>FIN DU QUATRIÈME ACTE.</p>
+
+<br><br>
+
+<h2>ACTE V.</h2>
+<br>
+<h3>SCÈNE PREMIÈRE.</h3>
+
+<p class="stage1">(La salle du conseil des Dix. Réunis à plusieurs sénateurs, pour juger
+la<br>
+conspiration de Marino Faliero, ils composent ce que l'on appelait<br>
+la Junte.--Gardes, Officiers, etc., etc.)</p>
+
+<p class="stage1">ISRAEL BERTUCCIO et PHILIPPE CALENDARO,<br>
+prisonniers; BERTRAM, LIONI et Témoins, etc.</p>
+
+<br>
+<p class="mid">BENINTENDE, chef des Dix.</p>
+
+<p>Maintenant, après avoir acquis la conviction de
+leurs nombreuses et palpables offenses, il nous reste
+à prononcer, sur ces hommes criminels, la sentence
+des lois. Devoir pénible, et pour ceux qui le remplissent,
+et pour ceux qui les écoutent. Hélas! pourquoi
+m'est-il réservé? Faut-il que la durée de ma
+charge soit flétrie dans tous les siècles à venir,
+comme se rattachant au souvenir de la trahison la
+plus détestable et la plus compliquée contre une république
+sage et libre, connue par toute la terre
+pour être le boulevart du christianisme, la terreur
+des Sarrazins, des Grecs, des schismatiques, des
+Huns sauvages et des Francs non moins barbares;
+contre une ville qui ouvrit à l'Europe la richesse de
+l'Inde; le dernier asile des Romains contre la tyrannie
+d'Attila; la reine de l'Océan, rivale plus orgueilleuse
+de l'orgueilleuse Gênes! Et c'est pour renverser
+le trône d'une telle ville, qu'ils ont exposé et
+déshonoré leurs vies! Laissons-les donc subir la
+plus juste mort.</p>
+
+<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p>
+
+<p>Nous sommes prêts; vos tortures nous la font attendre
+avec impatience. Laissez-nous mourir.</p>
+
+<p class="mid">BENINTENDE.</p>
+
+<p>Si vous avez à dire quelque chose qui mérite un
+allégement, à votre sentence, la junte vous écoute;
+parlez, il en est encore tems, si vous avez quelque
+chose à confesser; peut-être votre salut en dépend-il.</p>
+
+<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p>
+
+<p>Nous sommes prêts à entendre, non à parler.</p>
+
+<p class="mid">BENINTENDE.</p>
+
+<p>Nous avons la preuve entière, par l'aveu de vos
+complices, de vos crimes et de toutes les circonstances
+qui s'y rattachent: toutefois, nous désirerions
+recueillir de vos lèvres l'aveu complet de votre trahison.
+Israël, sur le bord de cet abîme mortel, dont
+nul ne peut revenir, la vérité seule peut vous faire
+obtenir quelque grâce sur la terre ou dans les cieux.--Parlez
+donc, quels étaient vos motifs?</p>
+
+<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p>
+
+<p>Justice!</p>
+
+<p class="mid">BENINTENDE.</p>
+
+<p>Quel était votre but?</p>
+
+<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p>
+
+<p>Liberté!</p>
+
+<p class="mid">BENINTENDE.</p>
+
+<p>Certes, vous êtes bref.</p>
+
+<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p>
+
+<p>J'en ai pris l'habitude: je naquis soldat, et non
+pas sénateur.</p>
+
+<p class="mid">BENINTENDE.</p>
+
+<p>Par ce brusque laconisme pensez-vous forcer les
+juges que vous bravez à différer leur sentence?</p>
+
+<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p>
+
+<p>Croyez-moi, imitez ma brièveté; je préfère cette
+grâce à votre pardon.</p>
+
+<p class="mid">BENINTENDE.</p>
+
+<p>C'est là votre seule réplique au tribunal?</p>
+
+<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p>
+
+<p>Demandez, à vos tortures ce qu'elles ont arraché
+de nous, ou faites-en une seconde fois l'essai; il
+reste encore un peu de sang, quelque sensibilité
+dans ces membres brisés; mais vous ne l'oserez
+pas, car nous pourrions y mourir et si nous laissions
+dans vos chevalets, déjà gorgés de notre sang,
+le peu de vie qui nous reste; vous perdriez le profit
+du spectacle public par lequel vous espérez faire
+long-tems trembler vos esclaves. Des cris ne sont
+pas des mots, et l'agonie un aveu; et quand même
+la nature aux abois pourrait contraindre l'ame à
+quelques mensonges, dans l'espoir d'un court répit,
+une pareille affirmation n'est pas la vérité. Faut-il
+souffrir encore, ou bien mourir?</p>
+
+<p class="mid">BENINTENDE.</p>
+
+<p>Dites-nous quels étaient vos complices?</p>
+
+<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p>
+
+<p>Demandez-les au peuple déplorable que vos crimes
+patriciens ont conduit au crime.</p>
+
+<p class="mid">BENINTENDE.</p>
+
+<p>Vous connaissez le Doge?</p>
+
+<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p>
+
+<p>Je combattis avec lui à Zara, tandis que vous vous
+disputiez ici pour les charges dont vous êtes revêtus;
+nous exposions nos vies, tandis que vous hasardiez
+celle des autres, et par vos accusations, et par vos
+apologies; et d'ailleurs, il n'est personne dans Venise
+qui ne connaisse son Doge et ses grandes actions,
+et l'affront qu'il a reçu du sénat.</p>
+
+<p class="mid">BENINTENDE.</p>
+
+<p>Vous avez eu avec lui des conférences?</p>
+
+<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p>
+
+<p>Je suis las, plus las même de vos interrogations
+que de vos tortures; je vous en prie, passez à notre
+jugement.</p>
+
+<p class="mid">BENINTENDE.</p>
+
+<p>Dans un instant.--Et vous, Philippe Calendaro,
+qu'avez-vous à dire qui puisse vous soustraire à la
+sévérité de vos juges?</p>
+
+<p class="mid">CALENDARO.</p>
+
+<p>Je ne fus jamais un homme à longues phrases; et,
+dans ce moment, j'ai peu de chose à dire qui en
+vaille la peine.</p>
+
+<p class="mid">BENINTENDE.</p>
+
+<p>Mais une nouvelle application de torture vous ferait
+peut-être bien changer de ton?</p>
+
+<p class="mid">CALENDARO.</p>
+
+<p>Il est vrai qu'elle peut le faire; la première l'a
+déjà fait; mais elle ne changera pas mes paroles aussi
+bien que mon ton, ou si cela arrivait--</p>
+
+<p class="mid">BENINTENDE.</p>
+
+<p>Eh bien alors?</p>
+
+<p class="mid">CALENDARO.</p>
+
+<p>Mes dépositions, au milieu des tortures, vaudraient-elles
+en justice?</p>
+
+<p class="mid">BENINTENDE.</p>
+
+<p>Sans le moindre doute.</p>
+
+<p class="mid">CALENDARO.</p>
+
+<p>Quel que fût l'accusé dont je révélasse la trahison?</p>
+
+<p class="mid">BENINTENDE.</p>
+
+<p>Certainement; aussitôt on instruirait son procès.</p>
+
+<p class="mid">CALENDARO.</p>
+
+<p>Et mon témoignage entraînerait-il pour lui peine
+de mort?</p>
+
+<p class="mid">BENINTENDE.</p>
+
+<p>Si votre déclaration était claire et complète, sa
+vie serait certainement en danger.</p>
+
+<p class="mid">CALENDARO.</p>
+
+<p>Alors, examine-toi bien, orgueilleux président!
+car, en présence de l'éternité qui s'entr'ouvrira devant
+moi, je jure que toi seul es le traître que je
+prétends dénoncer à la torture si l'on m'y traîne une
+seconde fois.</p>
+
+<p class="mid">UN MEMBRE DE LA JUNTE.</p>
+
+<p>Seigneur président, il est tems de procéder à leur
+jugement; il n'y a plus rien à tirer de ces hommes.</p>
+
+<p class="mid">BENINTENDE.</p>
+
+<p>Malheureux! préparez-vous à une prompte mort.
+La nature de votre crime, nos lois et le danger qui environne
+encore l'état, ne vous laissent pas une heure
+de répit.--Gardes, faites-les sortir, et que sur le
+balcon où le Doge se place dans notre solennel jeudi<a id="footnotetagloc9" name="footnotetagloc9"></a>
+<a href="#footnoteloc9"><sup class="sml">loc9</sup></a>
+pour voir le combat de taureaux, justice soit faite
+d'eux. Que leurs membres suspendus restent exposés
+dans la place du jugement à la vue du peuple assemblé,
+et que le ciel ait pitié de leurs ames.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc9"
+name="footnoteloc9"><b>Note loc9: </b></a><a href="#footnotetagloc9">
+(retour) </a> Il s'agit ici du jeudi gras, que je n'ai pu nommer
+littéralement dans
+mon texte.<span class="rig">
+(<i>Note de Lord Byron</i>.)</span><br></blockquote><br>
+
+<p class="mid">LA JUNTE.</p>
+
+<p>Amen!</p>
+
+<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p>
+
+<p>Adieu, seigneurs, nous ne nous reverrons plus.</p>
+
+<p class="mid">BENINTENDE.</p>
+
+<p>Et de crainte qu'ils n'essaient de soulever la multitude,--gardes,
+qu'on leur bâillonne la bouche,
+même au moment de l'exécution;--qu'on les fasse
+sortir.</p>
+
+<p class="mid">CALENDARO.</p>
+
+<p>Comment! ne nous laissera-t-on pas dire adieu à
+un seul de nos amis, ne pourrons-nous conférer un
+dernier instant avec notre confesseur?</p>
+
+<p class="mid">BENINTENDE.</p>
+
+<p>Un prêtre attend dans l'antichambre; et quant à
+vos amis, ces sortes d'entrevues ne seraient que pénibles
+pour eux et entièrement inutiles pour vous.</p>
+
+<p class="mid">CALENDARO.</p>
+
+<p>Je savais que nous étions bâillonnés pendant notre
+vie, ceux du moins qui n'ont pas eu le cœur de risquer
+leur vie pour conquérir le droit d'ouvrir la
+bouche; mais dans ces derniers momens, je m'imaginais
+qu'on ne nous dénierait pas cette liberté de
+parole que l'on accorde à tous les moribonds; enfin
+puisque--</p>
+
+<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p>
+
+<p>Eh bien! laisse-les faire, brave Calendaro! A
+quoi bon quelques syllabes? sachons mourir sans
+avoir reçu d'eux le moindre témoignage de faveur;
+notre sang ne criera que plus vivement vers le ciel
+contre eux; c'est lui qui saura mieux attester leurs
+infamies atroces que ne le pourrait un volume écrit
+ou prononcé de nos dernières paroles. Je sais que
+notre voix les ferait trembler;--mais ils ont peur
+de notre silence lui-même.--Qu'ils vivent donc au
+milieu de transes continuelles!--Laissons-les au
+démon de leurs pensées; et, quant à nous, élevons
+les nôtres vers le firmament. Nous emmène-t-on, enfin?
+nous sommes prêts.</p>
+
+<p class="mid">CALENDARO.</p>
+
+<p>Israël, si tu m'avais entendu, il en serait tout autrement,
+et ce traître trembleur, le lâche Bertram
+aurait reçu--</p>
+
+<p class="mid">BERTRAM.</p>
+
+<p>Hélas! j'espérais qu'en mourant vous me pardonniez;
+je n'ai pas choisi l'emploi que je remplis,
+on me l'a imposé; mais au moins quand je sens que
+rien jamais ne pourra diminuer mes remords, dites
+que vous me pardonnez,--et ne me regardez plus
+ainsi!</p>
+
+<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p>
+
+<p>Je meurs, et je te pardonne.</p>
+
+<p class="mid">CALENDARO.</p>
+
+<p>(Il lui crache au visage.) Je meurs et je te méprise.</p>
+
+<p class="stage1">(Les gardes emmènent Israël Bertuccio et Philippe Calendaro.)</p>
+
+<p class="mid">BENINTENDE.</p>
+
+<p>Maintenant que nous en avons fini avec ces criminels,
+il est tems de procéder au jugement du plus
+grand traître dont fassent mention les annales d'aucun
+peuple; les preuves de l'attentat du Doge Faliero
+sont complètement acquises; les circonstances
+et la nature du crime exigent une procédure rapide:
+il est tems de le mander pour entendre son arrêt.</p>
+
+<p class="mid">LA JUNTE.</p>
+
+<p>Oui, oui.</p>
+
+<p class="mid">BENINTENDE.</p>
+
+<p>Avogadori, ordonnez que le Doge soit amené
+en présence du conseil.</p>
+
+<p class="mid">UN MEMBRE DE LA JUNTE.</p>
+
+<p>Et les autres, quand les fera-t-on venir?</p>
+
+<p class="mid">BENINTENDE.</p>
+
+<p>Quand on aura terminé avec les chefs. Les uns
+se sont enfuis à Chiozza; mais mille hommes environ
+sont à leur poursuite, et grâces aux précautions
+qu'on a prises en terre ferme et dans les îles, nous
+espérons bien qu'il n'en échappera pas un seul pour
+aller répandre chez les nations étrangères ses odieuses
+diffamations contre le sénat.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre le Doge comme prisonnier; des gardes l'entourent.)</p>
+
+<p class="mid">BENINTENDE.</p>
+
+<p>Doge;--car tel vous êtes encore, et la loi vous
+conservera ce titre jusqu'à l'heure où tombera de
+votre tête le bonnet ducal, vous qui n'avez pu vous
+contenter de porter paisiblement et avec honneur
+une couronne plus noble que n'en peuvent conférer
+les empires: vous qui n'avez pas craint de comploter
+pour exterminer les pairs qui vous ont fait ce
+que vous êtes, et pour éteindre dans le sang la gloire
+de votre patrie,--nous avons déposé dans votre
+appartement et sous vos yeux toutes les preuves réunies
+contre vous, et jamais de plus complètes ne sont
+venues prouver la trahison. Qu'avez-vous à dire
+pour votre défense?</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Que pourrais-je avoir à dire, quand ma défense
+doit être votre condamnation? N'êtes-vous pas à la
+fois agresseurs et accusateurs, juges et exécuteurs?--Usez
+de votre pouvoir.</p>
+
+<p class="mid">BENINTENDE.</p>
+
+<p>Les autres chefs vos complices ayant tout avoué,
+il ne vous reste plus d'espoir.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Et qui sont-ils?</p>
+
+<p class="mid">BENINTENDE.</p>
+
+<p>Fort nombreux; mais vous avez devant vous le
+premier d'entre eux, Bertram de Bergamo.--Désirez-vous
+l'interroger?</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE, l'ayant regardé avec mépris.</p>
+
+<p>Non.</p>
+
+<p class="mid">BENINTENDE.</p>
+
+<p>Deux autres, Israël Bertuccio et Philippe Calendaro
+ont reconnu qu'ils avaient eu pour complice de
+leur trahison le Doge.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Et où sont-ils?</p>
+
+<p class="mid">BENINTENDE.</p>
+
+<p>Où ils doivent être: ils répondent maintenant au
+ciel de ce qu'ils ont fait sur la terre.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Quoi! c'en est fait du Brutus plébéien et du bouillant
+Cassius de notre arsenal! Comment ont-ils supporté
+leur condamnation?</p>
+
+<p class="mid">BENINTENDE.</p>
+
+<p>Songez à la vôtre; elle approche. Ainsi donc, vous
+refusez de vous justifier?</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Je ne puis me défendre devant mes inférieurs, ni
+reconnaître le droit que vous vous arrogez de me
+juger. Montrez-moi la loi.</p>
+
+<p class="mid">BENINTENDE.</p>
+
+<p>Dans les cas extrêmes la loi doit être renouvelée
+ou corrigée; nos pères n'avaient pas songé à fixer
+le châtiment d'un pareil crime; et c'est ainsi que
+les anciennes tables romaines n'avaient pas prévu
+la sentence du parricide; car ils ne pouvaient déterminer
+une peine pour ce qui n'avait pas de nom,
+pour ce qui n'était pas regardé comme possible dans
+leurs grandes ames. Eh! qui l'eût prévu, que l'on
+en viendrait jamais à comprendre l'attentat énorme
+d'un fils contre son père et d'un prince contre ses
+états? Votre crime nous a forcés de porter une loi
+qui formera dans la suite comme un précédent contre
+les hommes assez audacieux pour vouloir gravir
+jusqu'à la tyrannie par la trahison; ambitieux qu'un
+sceptre ne saurait contenter, tant qu'ils ne l'ont pas
+transformé en un glaive à deux tranchans! La dignité
+de Doge ne pouvait-elle donc vous suffire?
+Quelle principauté cependant plus noble que celle
+de Venise?</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>La principauté de Venise! ah! vous m'avez trompé,--<i>vous</i>
+qui siégez ici, traîtres que vous êtes!
+J'étais votre égal par ma naissance, votre supérieur
+par mes hauts faits; vous m'avez ravalé au-dessous
+de vous; vous m'avez arraché aux travaux honorables
+auxquels je m'étais dévoué dans la terre étrangère,
+sur les flots, dans les camps, dans les cités
+lointaines; vous m'avez choisi comme victime pour
+monter la tête couronnée, mais les membres enchaînés,
+sur l'autel dont <i>seuls</i> vous étiez les pontifes.
+Je l'ignorais; je ne l'ai point recherché ni demandé,
+je ne songeais même pas à votre choix; il
+vint me surprendre à Rome, et de suite j'obéis.
+Mais en rentrant à Venise, je m'aperçus qu'outre
+l'inquiète vigilance qui vous a toujours déterminés à
+déjouer et à pervertir les meilleures intentions de
+votre souverain, vous aviez encore, pendant l'interrègne
+de mon voyage de Rome à cette ville, affaibli
+et mutilé les faibles privilèges laissés à mes
+prédécesseurs. Tout cela je l'ai supporté; je n'aurais
+pas même cessé de le faire si votre dépravation
+n'avait pas été jusqu'à flétrir l'honneur de mes propres
+foyers. Et c'est lui, c'est l'infâme Steno qui m'a
+déshonoré que je vois maintenant siéger parmi vous!
+juge en effet bien digne d'un pareil tribunal!</p>
+
+<p class="mid">BENINTENDE, l'interrompant.</p>
+
+<p>Michel Steno est l'un des Quarante; il siége ici
+en vertu de son office, les Dix ayant pris dans le
+sein du sénat une junte de patriciens pour les seconder
+dans l'instruction d'un procès aussi grave et jusqu'à
+présent inouï. Steno fut relevé de la peine prononcée
+contre lui, attendu que le Doge, protecteur
+naturel de la loi, ayant conspiré pour abroger toutes
+les lois, ne pouvait réclamer son châtiment en vertu
+des statuts qu'il foulait aux pieds et violait lui-même.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p><i>Son</i> châtiment! J'aime mieux le voir siéger au
+milieu de vous et se gorger de mon sang, que satisfaisant
+à la peine dérisoire que votre lâche et
+mensongère justice lui avait infligée. Son crime était
+infâme; c'était de la candeur comparée à la protection
+que vous lui avez accordée.</p>
+
+<p class="mid">BENINTENDE.</p>
+
+<p>Se peut-il donc que le grand Doge de Venise, la
+tête courbée sous les honneurs et sous le poids de
+quatre-vingts années, ait assez écouté les inspirations
+de sa colère pour fouler aux pieds tout sentiment
+de prudence, de crainte et de loyauté; tout
+cela pour avoir été provoqué par l'étourderie d'un
+jeune homme?</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Une étincelle produit la flamme, une goutte d'eau
+fait déborder la coupe, et la mienne était dès long-tems
+remplie. Vous opprimiez et le peuple et le
+prince; moi j'ai voulu les affranchir, et la fortune
+a trompé mon double espoir. En triomphant, ma récompense
+était la gloire, la vengeance et la victoire;
+Venise, grâces à moi, rivalisait avec la Grèce et
+Syracuse, alors qu'elles furent affranchies et devinrent
+l'admiration du monde. Mon nom se joignait à
+ceux de Gélon et de Thrasybule. Mais ayant échoué,
+ma défaite est, je le sais, l'infamie présente et la
+mort. Les siècles futurs jugeront; Venise sera libre
+ou ne sera plus. Jusqu'alors la vérité est en suspens.
+N'hésitez pas; je n'aurais eu nulle merci, je n'en demande
+aucune. J'ai joué ma vie sur une haute chance;
+j'ai perdu, prenez ce que vous avez gagné. J'aurais
+voulu rester seul debout sur vos tombes; maintenant
+vous pouvez marcher sur la mienne, et la fouler
+aux pieds, comme vous avez auparavant foulé
+mon cœur.</p>
+
+<p class="mid">BENINTENDE.</p>
+
+<p>Ainsi vous avouez votre crime, et reconnaissez
+la justice de notre tribunal?</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>J'avoue que je suis vaincu: la fortune est femme;
+jeune elle m'avait prodigué ses faveurs; j'eus tort
+d'espérer, en approchant de ma dernière heure,
+qu'elle me sourirait encore.</p>
+
+<p class="mid">BENINTENDE.</p>
+
+<p>Ainsi vous ne songez pas à contester notre équité?</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Nobles Vénitiens, ne me fatiguez pas de questions;
+je suis résigné à tout; mais il est encore dans
+mon sang quelques gouttes de celui de mes glorieux
+jours, et je n'ai pas une patience infatigable. Épargnez-moi
+donc; je vous prie, de nouvelles interrogations;
+elles ne servent à rien, sinon à soulever
+des débats au milieu de votre jugement; je ne pourrais
+vous répondre que pour vous offenser, et satisfaire
+vos ennemis déjà assez nombreux. Je sais que
+ces murs épais n'offrent aucun écho, mais les murs
+ont des oreilles; bien plus, ils ont des langues; et
+si la vérité n'avait d'autre moyen de retentir, vous
+qui me condamnez, vous que je fais trembler encore
+à l'instant où vous m'immolez, vous ne pourriez
+déposer silencieusement dans votre tombe les
+paroles bonnes ou mauvaises que je vous ferais entendre;
+le secret serait au-dessus de vos ames: ne
+réveillez donc pas ma voix, si ce n'est dans la crainte
+d'un danger pire que celui auquel vous venez d'échapper.
+Telle serait ma défense si je songeais à la
+fendre fameuse; car les paroles vraies sont des <i>choses</i>,
+et celles d'un homme mourant, des choses qui
+survivent long-tems, et souvent même se chargent
+de le venger. Étouffez les miennes si vous avez l'espoir
+de vivre long-tems; après moi; profitez de ce
+conseil, et du moins si vous avez trop souvent excité
+mon indignation pendant ma vie, laissez-moi
+mourir tranquille. Cette grâce ne peut pas vous coûter;--je
+ne nie rien, je ne justifie, je ne demande
+rien, seulement je désire de moi-même le silence,
+et de la cour une sentence.</p>
+
+<p class="mid">BENINTENDE.</p>
+
+<p>Cette adhésion complète nous épargne la cruelle
+nécessité d'ordonner la torture pour obtenir la vérité
+entière.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>La torture! mais vous me l'avez imposée chaque
+jour depuis que je suis Doge; si vous voulez y ajouter
+les tourmens corporels, vous en êtes libres; ces
+membres, déjà affaiblis par l'âge, ne résisteront
+pas à vos chevalets; mais il y a quelque chose dans
+mon cœur qui saura défier vos supplices.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre un officier.)</p>
+
+<p class="mid">L'OFFICIER.</p>
+
+<p>Nobles Vénitiens, la duchesse Faliero implore
+son admission en présence de la junte.</p>
+
+<p class="mid">BENINTENDE.</p>
+
+<p>Pères Conscrits<a id="footnotetagloc10" name="footnotetagloc10"></a>
+<a href="#footnoteloc10"><sup class="sml">loc10</sup></a>, décidez si nous devons l'admettre.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc10"
+name="footnoteloc10"><b>Note loc10: </b></a><a href="#footnotetagloc10">
+(retour) </a>
+ Les sénateurs vénitiens prenaient comme ceux de Rome le
+titre de
+Pères Conscrits.</blockquote>
+
+<p class="mid">UN MEMBRE DE LA JUNTE.</p>
+
+<p>Elle peut avoir à faire d'assez importantes révélations
+pour nous décider à l'entendre.</p>
+
+<p class="mid">BENINTENDE.</p>
+
+<p>Est-ce là la volonté générale?</p>
+
+<p class="mid">TOUS.</p>
+
+<p>Oui.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Oh! Venise, que tes lois sont admirables! Elles
+veulent laisser parler la femme dans l'espoir qu'elle
+témoignera contre son époux. Quelle gloire pour les
+chastes Vénitiennes! Mais il est naturel que des calomniateurs
+de tous les genres de vertus, tels que
+les juges d'un pareil tribunal, suivent complètement
+leur vocation. Cependant, lâche Steno! si cette
+femme dément en ce moment toute sa vie, je te pardonne
+ton mensonge et ton impunité, ma mort violente
+et ta vie infâme.</p>
+
+<p class="stage1">(La duchesse entre.)</p>
+
+<p class="mid">BENINTENDE.</p>
+
+<p>Madame, bien que votre demande soit extraordinaire,
+le tribunal, dans sa justice, consent à vous
+l'accorder; et quels que soient vos motifs, nous vous
+prêterons l'oreille avec tout le respect dû à vos ancêtres,
+à votre rang et à vos vertus. Vous pâlissez!--Qu'on
+porte secours à madame, et que sur-le-champ
+on apporte un siége.</p>
+
+<p class="mid">ANGIOLINA.</p>
+
+<p>C'était un moment de faiblesse.--Il est passé.
+Veuillez me pardonner; mais je ne m'assiérai pas
+en présence de mon prince et de mon époux, quand
+lui-même reste debout.</p>
+
+<p class="mid">BENINTENDE.</p>
+
+<p>Comme il vous plaira, madame.</p>
+
+<p class="mid">ANGIOLINA.</p>
+
+<p>Des bruits étranges et trop fondés, si je m'en
+rapporte à ce que je vois, ont frappé mon oreille:
+je viens pour connaître toute l'étendue de mon malheur.
+Pardonnez la brusquerie de mon entrée et de
+mes premières sensations. C'est,--hélas! je ne puis
+parler,--je ne puis prononcer une question; mais
+je vous entends, vous détournez les yeux, et vos
+fronts sourcilleux me répondent avant que j'aie parlé.--Oh
+Dieu! c'est donc là le silence de la tombe!</p>
+
+<p class="mid">BENINTENDE, après un moment de pause.</p>
+
+<p>Épargnez-nous, épargnez à vous-même le nouveau
+récit de l'inexorable devoir que nous avons à
+remplir envers le ciel et cet homme.</p>
+
+<p class="mid">ANGIOLINA.</p>
+
+<p>Non, parlez; je ne puis,--il m'est impossible
+de jamais ajouter foi à de pareilles choses.--Est-il
+donc condamné?</p>
+
+<p class="mid">BENINTENDE.</p>
+
+<p>Hélas!</p>
+
+<p class="mid">ANGIOLINA.</p>
+
+<p>Et serait-il donc coupable?</p>
+
+<p class="mid">BENINTENDE.</p>
+
+<p>Madame, dans un pareil moment, nous devons
+pardonner ce doute, et l'attribuer naturellement au
+trouble de vos pensées; autrement, une telle question
+serait une haute offense contre la justice de ce
+tribunal suprême. Mais interrogez le Doge lui-même;
+s'il conteste les preuves réunies contre lui,
+croyez-le, nous y consentons, innocent comme vous-même.</p>
+
+<p class="mid">ANGIOLINA.</p>
+
+<p>Serait-il vrai? mon seigneur!--mon souverain,--l'ami
+de mon pauvre père, le héros des combats,
+le sage des conseils; ne démentirez-vous pas les paroles
+de cet homme!--Vous vous taisez!</p>
+
+<p class="mid">BENINTENDE.</p>
+
+<p>Il a déjà confessé lui-même son crime; et maintenant,
+comme vous voyez, il ne le nie pas encore.</p>
+
+<p class="mid">ANGIOLINA.</p>
+
+<p>Non, il ne peut pas mourir. Épargnez le reste de
+ses années, le chagrin et le repentir les réduiront en
+un petit nombre de jours. Un moment de crime imaginaire
+effacera-t-il à vos yeux seize lustres de services
+et de gloire?</p>
+
+<p class="mid">BENINTENDE.</p>
+
+<p>Il subira sa peine, sans la moindre rémission de
+tems, sans pardon et sans sursis:--c'est une chose
+décrétée.</p>
+
+<p class="mid">ANGIOLINA.</p>
+
+<p>Il serait coupable qu'il pourrait encore espérer
+miséricorde.</p>
+
+<p class="mid">BENINTENDE.</p>
+
+<p>Non pas dans le cas où il se trouve, la justice s'y
+oppose.</p>
+
+<p class="mid">ANGIOLINA.</p>
+
+<p>Hélas! monseigneur, l'extrême justice est de la
+cruauté; qui pourrait vivre sur la terre, si l'on jugeait
+toujours justement?</p>
+
+<p class="mid">BENINTENDE.</p>
+
+<p>Le salut de l'état exige qu'il soit puni.</p>
+
+<p class="mid">ANGIOLINA.</p>
+
+<p>L'état? comme sujet, il l'a servi; l'état? comme
+général, il l'a sauvé; l'état? comme souverain,
+n'est-ce pas à lui à le gouverner?</p>
+
+<p class="mid">UN MEMBRE DE LA JUNTE.</p>
+
+<p>Il l'a trahi, il a conspiré contre lui; c'est un
+traître.</p>
+
+<p class="mid">ANGIOLINA.</p>
+
+<p>Mais sans lui existerait-il un état à sauver ou à
+détruire? et vous-mêmes, qui prononcez aujourd'hui
+la mort de votre libérateur, sans lui, vous agiteriez
+maintenant, en gémissant, quelque rame de galère
+musulmane; ou, chargés de fer, vous creuseriez,
+chez les Huns, quelque mine souterraine.</p>
+
+<p class="mid">UN MEMBRE DU CONSEIL.</p>
+
+<p>Non, madame, il en est qui préfèrent la mort à
+l'esclavage.</p>
+
+<p class="mid">ANGIOLINA.</p>
+
+<p>S'il en est ainsi dans <i>cette</i> enceinte, tu n'es certainement
+pas du nombre; les vrais braves sont généreux
+dans le malheur.--Mais n'y a-t-il donc pas
+d'espoir?</p>
+
+<p class="mid">BENINTENDE.</p>
+
+<p>Madame, vous ne pouvez en conserver.</p>
+
+<p class="mid">ANGIOLINA, se tournant vers le Doge.</p>
+
+<p>Meurs donc, Faliero, puisqu'il le faut, mais toujours
+avec la grande ame de l'ami de mon père.
+Tu as commis un grand attentat, du reste à moitié
+justifié par la scélératesse de ces hommes. Je les aurais
+bien implorés:--je les aurais priés; je les aurais
+suppliés comme le mendiant affamé qui demande du
+pain.--J'aurais pleuré, en embrassant leurs genoux,
+comme un jour ils feront en demandant miséricorde
+à Dieu, qui leur répondra comme ils me
+répondent. Mais cet abaissement eût été indigne de
+ton nom et du mien; la cruauté qui brille dans leurs
+yeux glacés annonce assez que leur cœur est dévoré
+de rage. Ainsi donc, supporte en prince ta destinée.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>J'ai vécu trop long-tems pour ne pas avoir appris
+à mourir. Ta démarche auprès de ces hommes était
+le bêlement de l'agneau devant le boucher, ou les
+cris des matelots devant la tempête. Je n'accepterais
+pas une vie éternelle, s'il fallait la devoir à des scélérats
+dont j'essayai de délivrer les nations qu'ils
+tyrannisaient.</p>
+
+<p class="mid">MICHEL STENO.</p>
+
+<p>Doge, un mot à toi et à cette noble dame que j'ai
+si gravement offensée. Pourquoi le chagrin, le remords
+et la honte qui m'accablent ne peuvent-ils effacer
+l'inexorable passé! Mais puisque je ne dois
+pas l'espérer, qu'au moins notre nom de chrétien
+nous détermine à nous dire un dernier, un sincère
+adieu. Je ne demande pas, pour mon repentir, que
+vous me pardonniez: j'implore votre compassion;
+et, malgré leur peu de mérite, je vous consacre, à
+l'avenir, toutes mes prières.</p>
+
+<p class="mid">ANGIOLINA.</p>
+
+<p>Sage Benintende, vous êtes aujourd'hui le juge
+suprême de Venise; c'est à vous que je m'adresserai
+pour répondre à ce patricien. Dites, à l'infâme Steno,
+que jamais ses paroles n'ont fait, sur l'esprit de la
+fille de Lorédan, d'autre impression que celle d'une
+pitié passagère; et plût à Dieu que d'autres se
+fussent contentés de ressentir la même compassion
+dédaigneuse. Sans doute, je préfère mon honneur
+à un millier de vies, si je pouvais me les donner;
+mais je ne voudrais pas qu'une seule autre vie fût
+sacrifiée pour conserver ce que ne peut blesser aucun
+homme, je veux parler de ce sentiment de la vertu
+qui ne cherche pas sa récompense dans l'estime des
+autres, mais dans la sienne propre. Pour moi, ses
+expressions de mépris n'étaient que le souffle des
+vents pour les rochers sauvages. Mais hélas! il est
+des esprits d'une sensibilité plus délicate, et que de
+pareilles atteintes bouleversent, ainsi que la tempête
+sur la surface des flots; des ames pour lesquelles
+l'ombre du déshonneur se transforme en une réalité
+plus terrible que la mort présente et future; des
+hommes dont le vice est de se révolter contre les
+excès du vice, et qui, jaloux de leur gloire, comme
+l'aigle de son aire inaccessible, sont glacés pour les
+plaisirs, et insensibles à l'aiguillon de la peine, dès
+que le nom qui servait de base à leurs espérances leur
+semble flétri. Puisse ce que nous voyons, éprouvons
+et souffrons devenir une leçon pour les êtres dégradés
+qui songeraient à jeter leur venin sur des hommes
+d'une trempe supérieure; ce n'est pas la première
+fois que de vils insectes ont rendu le lion furieux.
+Une flèche, dirigée vers la terre, fit mourir le brave
+des braves; Troie fut mise en cendres par suite du
+déshonneur d'une femme, et le déshonneur d'une
+autre femme chassa pour jamais les rois de Rome;
+un mari injurié conduisit les Gaulois à Clusium,
+et de là à Rome, qui ne put relever de long-tems sa
+tête orgueilleuse; un geste obscène coûta la vie à
+Caligula, dont le monde entier avait si long-tems
+supporté la cruauté; le déshonneur d'une vierge fit
+de l'Espagne une province mauresque: et la calomnie
+de Steno, renfermée en deux lignes d'une
+révoltante grossièreté, aura décimé Venise, mis en
+danger un sénat qui comptait huit cents années
+d'existence, détrôné un prince, fait voler sa royale
+tête, et forgé de nouvelles chaînes pour un peuple
+déjà trop accablé. Puis, à présent, que le malheureux,
+cause de tout cela, en soit fier comme cette
+courtisane qui mit Persépolis en cendres, il en est
+le maître.--C'est là un triomphe digne de lui!
+mais qu'il n'insulte pas aux derniers momens de celui
+qui, quel qu'il soit maintenant, fut un héros; qu'il
+lui épargne l'ironie de ses prières; rien de pur ne
+peut venir d'une source empoisonnée; nous ne voulons
+rien avoir de commun avec lui, ni maintenant,
+ni jamais; nous le laissons à lui-même, c'est-à-dire
+au dernier abîme de l'humaine bassesse. On pardonne
+aux hommes, mais non pas aux reptiles; et
+nous n'éprouvons rien pour Steno, pas même du
+ressentiment. C'est aux êtres de son espèce qu'il convient
+de piquer; c'est aux hommes véritables à le
+souffrir: telle est la condition de la vie. Celui qui
+meurt de la morsure du serpent peut bien l'écraser,
+mais il n'a pas de colère. Le reptile avait obéi
+à son instinct; et il est des hommes dont l'ame est
+plus rampante que le corps des insectes qui vivent
+des dépouilles de la tombe.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE, à Bénintende.</p>
+
+<p>Seigneur, achevez ce qui vous semble votre devoir.</p>
+
+<p class="mid">BENINTENDE.</p>
+
+<p>Avant de procéder à ce devoir, nous devons prier
+la princesse de se retirer; il serait trop pénible pour
+elle d'en être le témoin.</p>
+
+<p class="mid">ANGIOLINA.</p>
+
+<p>Je sais qu'il faudra souffrir, mais je suis résignée;
+c'est mon devoir, je ne quitterai mon époux que par
+force. Achevez: vous n'avez à redouter ni cris ni
+larmes; ni gémissemens, je saurai me taire malgré
+le déchirement de mon cœur. Parlez! j'ai dans moi
+de quoi résister à tout.</p>
+
+<p class="mid">BENINTENDE.</p>
+
+<p>Marino Faliero, doge de Venise, comte de Val di
+Marino, sénateur et jadis général de la flotte et de
+l'armée, noble Vénitien, maintes et fréquentes fois
+revêtu des hauts emplois de la république, et enfin
+du premier de tous, prête l'oreille à la sentence de
+tes juges. Convaincu par une foule de preuves et de
+témoignages, et par tes propres aveux, du crime de
+félonie et de trahison, crimes jusqu'alors inouïs,
+nous te condamnons à la mort. Tes biens sont confisqués
+au profit de la république, ton nom ne sera
+jamais prononcé, si ce n'est le jour solennel où nous
+rendrons au ciel des actions de grâces pour nous
+avoir en ce jour miraculeusement délivrés. Ainsi ta
+place est marquée dans nos calendriers auprès des
+tremblemens de terre, des pestes, des invasions
+étrangères et du grand ennemi du genre humain;
+comme eux, tu deviendras l'occasion de nos prières
+ferventes vers le ciel, dont la bonté nous sauva
+des effets de ta scélératesse. La place où tu devais,
+comme Doge, être peint auprès de tes illustres prédécesseurs
+sera laissée vide, et un voile de deuil
+sera jeté sur ces fatales paroles gravées au lieu de
+tes traits: <i>Cette place est celle de Marino Faliero,
+décapité pour ses crimes.</i></p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p><i>Quels</i> crimes? Ne serait-il pas mieux de rappeler
+les faits, afin qu'en voyant l'inscription l'on puisse
+approuver, ou du moins connaître le genre de crime?
+Quand vous dites qu'un Doge a conspiré, n'en cachez
+pas la véritable cause:--cela tient à votre histoire.</p>
+
+<p class="mid">BENINTENDE.</p>
+
+<p>Le tems se chargera d'y répondre, et nos fils jugeront
+le jugement de leurs pères, que je prononce
+en ce moment. Comme Doge, revêtu du manteau et
+du bonnet ducals, tu seras conduit au haut de l'<i>Escalier
+du Géant</i>, où tu fus investi du pouvoir, toi et
+tous nos autres princes; la couronne ducale sera d'abord
+déposée à l'endroit où d'abord on l'avait prise
+pour te l'offrir; ta tête sera séparée de ton corps, et
+le ciel ait merci de ton ame!</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>C'est la sentence de la junte?</p>
+
+<p class="mid">BENINTENDE.</p>
+
+<p>Oui.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Je la supporterai.--Et le tems?</p>
+
+<p class="mid">BENINTENDE.</p>
+
+<p>Il est venu.--Fais ta paix avec Dieu, tu paraîtras
+devant lui dans une heure.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Je suis prêt; mon sang s'élèvera vers le ciel avant
+l'ame de ceux qui l'auront répandu.--A-t-on confisqué
+toutes mes terres?</p>
+
+<p class="mid">BENINTENDE.</p>
+
+<p>Toutes: tes biens, tes joyaux, tes trésors de toute
+espèce, sauf deux mille ducats;--tu peux en disposer.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Cela est rigoureux; j'espérais que l'on ne saisirait
+pas les terres que je possédais près de Trévise,
+et que je tiens de Lawrence, l'évêque--comte de
+Ceneda. On les avait données en fief perpétuel à moi-même
+et à mes héritiers, et je pensais pouvoir les
+diviser (laissant d'ailleurs à votre confiscation mes
+dépouilles de ville, mes trésors et mon palais) entre
+ma femme et mes parens.</p>
+
+<p class="mid">BENINTENDE.</p>
+
+<p>Ces derniers sont au ban de la république; le
+premier d'entre eux, ton neveu, est en péril de sa
+vie; mais pour le moment le conseil diffère son jugement;
+et si tu souhaites pour la princesse ta veuve
+une dotation, tu n'as rien à craindre, nous saurons
+pourvoir à son avenir.</p>
+
+<p class="mid">ANGIOLINA.</p>
+
+<p>Non, seigneur, je n'aurai point de part dans votre
+butin. A compter de ce jour, sachez que j'appartiens
+à Dieu seul. Mon refuge est un cloître.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Allons! l'heure sera pénible; mais elle aura un
+terme. Ai-je encore à faire autre chose qu'à mourir?</p>
+
+<p class="mid">BENINTENDE.</p>
+
+<p>Vous n'avez plus qu'à vous confesser et cesser de
+vivre. Le prêtre est habillé, le cimeterre est nu:
+l'un et l'autre vous attendent.--Mais surtout ne
+pensez pas parler aux citoyens; des milliers d'entre
+eux assiégent les portes; elles leur seront fermées:
+les <i>Dix</i>, les <i>Avogadori</i>, la junte et le chef des Quarante
+seront les seuls témoins de l'exécution. Ils sont
+prêts à former l'escorte du Doge.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Du Doge!</p>
+
+<p class="mid">BENINTENDE.</p>
+
+<p>Oui, du Doge! tu as vécu, tu mourras notre
+prince; et jusqu'au moment qui précédera immédiatement
+la séparation de ton corps et de ta tête, cette
+tête et la couronne ducale demeureront unies. En
+t'abaissant jusqu'à conspirer avec des traîtres obscurs,
+tu as oublié la dignité dont tu étais revêtu;
+nous ne t'imiterons pas; et dans l'instant même où
+nous ferons justice de ton crime, nous te traiterons
+en souverain. Tes vils complices sont morts de la
+mort des dogues et des loups; mais toi, tu devras
+expirer comme le lion au milieu des chasseurs, c'est-à-dire
+entouré de ceux qui donnent à ton sort des
+larmes généreuses, et qui déplorent les conséquences
+funestes et rigoureuses de tes emportemens extrêmes
+et de tes royales fureurs. Maintenant nous
+allons te laisser te préparer; songe à mettre à profit
+le peu de tems qui te reste. Nous serons tes guides
+sur la place où nous jurâmes autrefois de te servir
+comme prince, où nous nous séparerons encore de
+toi comme tels.--Gardes! escortez le Doge jusqu'à
+son appartement.</p>
+<br>
+<h3>SCÈNE II.</h3>
+
+<p class="stage1">(Appartement du Doge.)</p>
+
+<p class="stage1">LE DOGE prisonnier et LA DUCHESSE.</p>
+<br>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Maintenant que le prêtre est parti, il serait inutile
+de vouloir prolonger ces instans d'affliction; encore
+une angoisse, celle de notre séparation, et
+j'aurai épuisé les derniers grains de sable qui restent
+sur l'heure qu'on m'a accordée; j'en aurai fini
+avec le tems.</p>
+
+<p class="mid">ANGIOLINA.</p>
+
+<p>Hélas! et c'est moi qui suis la cause, l'innocente
+cause de vos malheurs! C'est pour ce funeste mariage,
+pour cette union sinistre que tu promis d'accomplir
+à mon père, au moment de sa mort, c'est
+pour elle que tu sacrifies aujourd'hui ta propre vie.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Non, non, il y eut toujours dans mon esprit
+quelques pressentimens d'un grand revers de fortune;
+la merveille, c'est qu'il vienne aussi tard;--et
+pourtant on me l'avait prédit.</p>
+
+<p class="mid">ANGIOLINA.</p>
+
+<p>On vous l'avait prédit? et comment?</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Il y a longues années,--si longues que j'hésiterais
+à le croire si nos annales n'en gardaient le souvenir.
+Tandis que j'étais jeune, et que je servais le
+sénat et la seigneurie comme podestat et capitaine de
+Trévise, un jour de fête, l'évêque indolent qui portait
+la sainte hostie excita mon impatience en tardant
+long-tems, et en répondant avec arrogance à mes
+reproches; je levai la main, je le frappai, au point
+de le faire fléchir sous son fardeau. En se redressant
+de terre, il leva dans sa pieuse colère ses tremblantes
+mains vers le ciel, puis, les ramenant vers l'hostie
+qu'il avait laissé échapper, il me dit, en me lançant
+un regard terrible: «L'heure viendra où celui
+que tu as renversé te renversera toi-même; la gloire
+sortira de ta maison, la sagesse se départira de ton
+ame, et dans le tems où ton esprit aura acquis toute
+sa maturité, un délire de cœur s'emparera de toi;
+la passion te déchirera dans l'âge où toutes les passions
+reposent chez les autres hommes, ou se transforment
+en vertus; et la couronne qui relève la majesté
+des autres têtes ne ceindra la tienne que pour
+la faire tomber; les plus grands honneurs ne seront
+pour toi que les hérauts de ta ruine; les cheveux
+blancs seront pour toi le signal du déshonneur et de
+la mort, mais non pas de la mort qui attend les
+vieillards.» Après ces mots, il s'éloigna.--Et voici
+que l'heure est venue.</p>
+
+<p class="mid">ANGIOLINA.</p>
+
+<p>Et comment, après cet avertissement, n'as-tu pas
+tenté de conjurer ce moment fatal, et de faire oublier,
+à force de repentir, ce que tu avais fait?</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Je l'avouerai, les paroles de ce prêtre m'atteignirent
+au cœur au milieu des illusions de la vie; je
+me les rappelai comme si quelque voix de spectre
+me les avait fait entendre au milieu d'un songe. Je me
+repentis; mais ce n'était pas à moi à changer d'habitude:
+ce qui devait être, je ne le pouvais prévenir,
+je ne songeais pas à le craindre. Et bien plus,
+tu ne peux avoir oublié ce que tout le monde se rappelle.
+Le jour que je revins ici comme Doge à mon
+retour de Rome, un nuage d'une étrange obscurité
+vint tout d'un coup se placer au devant du Bucentaure,
+semblable à la vapeur pyramidale qui guidait
+Israël à sa sortie d'Égypte. Notre pilote en fut
+aveuglé; il s'égara, et au lieu de nous débarquer,
+suivant l'usage, à la riva della Paglia, il nous mit à
+terre au milieu des piliers de Saint-Marc, où l'on a
+coutume d'exécuter les criminels d'état.--Aussi
+toute la ville de Venise frémit-elle d'épouvante à ce
+présage.</p>
+
+<p class="mid">ANGIOLINA.</p>
+
+<p>Hélas! que sert-il maintenant de rappeler tout
+cela?</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Mais je trouvais matière de réconfort dans la pensée
+que ces choses étaient l'œuvre du destin; j'aime
+mieux céder aux dieux qu'aux hommes, et courber
+la tête sous les coups du destin, que de voir dans
+ces êtres aussi vils que la boue, et aussi faibles que
+vils, quelque chose de plus que les instrumens de la
+toute-puissance divine. Par eux-mêmes ils ne pourraient
+rien;--comment seraient-ils les vainqueurs
+de celui qui tant de fois a vaincu pour eux?</p>
+
+<p class="mid">ANGIOLINA.</p>
+
+<p>Employez en inspirations plus salutaires les minutes
+qui vous restent, et que votre ame, en paix
+même avec ces malheureux, prenne son essor vers le
+ciel.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Je <i>suis</i> en paix; la paix, née de la conviction
+qu'une heure viendra où les enfans de leurs enfans,
+où cette orgueilleuse cité, où ces flots azurés, où
+tout ce qui fait aujourd'hui la gloire et la puissance
+de ces lieux, seront désolés et maudits, l'objet de
+l'exécration et du mépris de toutes les nations, une
+Carthage, une Tyr, la Babel de l'Océan.</p>
+
+<p class="mid">ANGIOLINA.</p>
+
+<p>Oh! ne parle pas ainsi; la colère enfle encore tes
+lèvres dans cet instant solennel; tu t'abuses, toi,
+toi-même, et ne peux plus leur faire injure.--Reprends
+quelque sérénité.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Je suis dans l'éternité, mes yeux y plongent, et
+j'y contemple--oui, j'y vois aussi clairement que
+je vois ici, pour la dernière fois, ta douce figure,--les
+jours de destruction, que le tems fera naître
+contre ces murs, baignés par les flots, et contre ceux
+qu'ils protégent.</p>
+
+<p class="mid">GARDE. Elle arrive à la hâte.</p>
+
+<p>Doge de Venise, les Dix attendent votre altesse.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Adieu donc, Angiolina,--que je t'embrasse encore!--Oublie
+le vieillard, qui fut pour toi un
+époux passionné, mais, hélas! bien funeste.--Conserve
+quelque amour pour ma mémoire;--pendant
+ma vie, je ne l'eusse pas demandé; mais, aujourd'hui,
+en voyant toutes mes impressions mauvaises
+calmées, tu jugeras de moi, sans doute, avec plus de
+bienveillance. Du reste, de tout le fruit de tant d'années,
+la gloire, l'opulence, l'autorité, l'honneur et
+le nom, toutes choses qui forcent à répandre quelques
+fleurs même sur la tombe, je ne laisse rien,
+pas même un peu d'amour, d'amitié ou d'estime;
+rien, pas même assez pour inspirer à la vanité de
+mes parens quelques mots d'épitaphe. J'ai, en une
+heure, perdu le fruit de ma vie passée; je me suis
+ravi tous les biens, à l'exception de ce cœur pur,
+aimable et vertueux, qui souvent se rappellera
+mon nom, avec une douleur plutôt inénarrable que
+bruyante.--Tu deviens pâle.--Hélas! elle fléchit,
+elle n'a plus ni pouls, ni respiration! Gardes, portez-lui
+votre aide; je ne puis la laisser en cet état,
+et pourtant il vaut mieux le faire; chacun de ces
+momens, privés de vie, lui épargne une angoisse;
+et quand elle secouera cette mort instantanée, je serai
+en face de l'Éternel.--Appelez ses femmes.--Encore
+un regard!--Comme sa main est glacée! glacée
+comme la mienne le sera avant qu'elle ne se réveille.--Songez
+à lui donner d'empressés secours,
+et recevez mes derniers remerciemens.--Je suis
+prêt.</p>
+
+<p class="stage1">(Les femmes d'Angiolina entrent et entourent leur maîtresse évanouie.
+Le Doge et les gardes sortent.)</p>
+<br>
+<h3>SCÈNE III.</h3>
+
+<p class="mid">(La cour du palais ducal: les portes extérieures sont fermées au
+peuple.)</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE s'avance dans son costume ducal, précédé du conseil
+des Dix et des autres sénateurs, suivi par les gardes, jusqu'à ce
+qu'ils arrivent au dernier pas de l'escalier du Géant; l'exécuteur s'y
+trouve avec son épée nue. Aussitôt l'arrivée du Doge, l'un des Dix
+lui ôte le bonnet ducal.</p>
+<br>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Ainsi, maintenant; il n'y a plus de Doge, et je
+suis toujours Marino Faliero. C'est bien; quoique
+ce ne soit que pour un moment. Là, je fus couronné;
+et là, j'en atteste le ciel, je résigne avec
+bien plus de joie ce hochet de parade, ce fatal et
+ridicule ornement que je reçus autrefois.</p>
+
+<p class="mid">L'UN DES DIX.</p>
+
+<p>Tu trembles, Faliero!</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>C'est donc de vieillesse<a id="footnotetagloc11" name="footnotetagloc11"></a>
+<a href="#footnoteloc11"><sup class="sml">loc11</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc11"
+name="footnoteloc11"><b>Note loc11: </b></a><a href="#footnotetagloc11">
+(retour) </a> Cette réponse est précisément celle de Bailly, maire de
+Paris, à un
+Français qui lui faisait le même reproche, comme il marchait à la mort,
+dans les premiers tems de la république française. Je trouve, en
+relisant
+<i>Venise sauvée</i>, depuis la composition de cette tragédie, une
+réplique
+semblable faite par Renaud, dans une autre occasion, et d'autres
+coïncidences
+nées du sujet. Je n'ai pas besoin de rappeler au très-bienveillant
+lecteur que de pareilles rencontres sont accidentelles; il suffit, pour
+s'en
+convaincre, de se rappeler combien il est facile de découvrir le
+plagiat,
+si l'on voulait s'en rendre coupable à l'égard d'une pièce aussi jouée
+et
+aussi souvent lue que le chef-d'œuvre d'Otway.<span class="rig">
+(<i>Note de Lord Byron.</i>)</span></blockquote><br>
+
+<p class="mid">BENINTENDE.</p>
+
+<p>Faliero! te reste-t-il à demander au sénat quelque
+chose qui puisse se concilier avec la justice?</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Je recommanderais volontiers mon neveu à sa
+merci, ma femme à sa justice; car je pense que ma
+mort, et une mort pareille, doit avoir calmé tout
+ressentiment entre l'état et moi.</p>
+
+<p class="mid">BENINTENDE.</p>
+
+<p>On aura égard à cela, bien que ton crime soit
+inoui dans nos fastes.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Inoui, sans doute. Il n'est pas une histoire qui
+ne présente un millier de conspirateurs couronnés
+<i>contre</i> le peuple; mais, pour le rendre libre, un
+seul prince est mort, et un autre va mourir.</p>
+
+<p class="mid">BENINTENDE.</p>
+
+<p>Et qui sont ceux qui tombèrent pour une telle
+cause?</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Le roi de Sparte et le doge de Venise,--Agis
+et Faliero.</p>
+
+<p class="mid">BENINTENDE.</p>
+
+<p>As-tu quelque chose encore à dire ou à faire?</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Puis-je parler?</p>
+
+<p class="mid">BENINTENDE.</p>
+
+<p>Tu le peux; mais souviens-toi que le peuple est
+dehors et loin de la portée de la voix humaine.</p>
+
+<p class="mid">LE DOGE.</p>
+
+<p>Ce n'est pas à l'homme que je parle, c'est au
+tems et à l'éternité dont je vais faire partie; vous,
+élémens de la matière que j'ai hâte de dépouiller,
+laissez ma voix dominer sur votre enveloppe, comme
+un pur esprit! Ondes bleues qui portâtes ma bannière,
+vents qui la gonfliez comme si vous la voyiez
+avec amour, et qui vous glissiez dans mes voiles
+déployées comme pour assister à de nombreux triomphes!
+terre natale pour laquelle j'ai répandu mon
+sang; terre étrangère que j'humectais avec tant
+d'ardeur de mes nombreuses blessures; monumens
+sur lesquels mon sang ne tombera pas, mais s'élèvera
+vers le ciel; firmament qui les recevras; soleil
+qui éclaires toutes ces choses, et toi enfin qui allumes
+et entretiens les soleils,--je vous atteste que je ne
+suis pas innocent;--mais ceux-ci sont-ils donc sans
+crimes? Je meurs, mais je serai vengé. Des siècles
+lointains flottent sur l'abîme du tems; mes yeux,
+avant de se fermer, y découvrent la sentence de cette
+altière cité, et je laisse à jamais sur elle et sur ses
+héritiers ma malédiction!--Oui, chaque jour rapproche
+silencieusement l'heure où celle qui construisit
+un boulevard contre Attila cédera elle-même
+et cédera bassement sous la main d'un bâtard Attila,
+sans même verser pour sa dernière défense autant
+de sang qu'en vont répandre ces veines déjà si
+souvent entr'ouvertes pour lui servir de bouclier.--Elle
+sera vendue et payée pour être l'apanage de
+ceux qui la mépriseront!--Elle tombera du rang
+d'empire à celui de province, du nom de capitale à
+celui de petite ville, avec des esclaves pour sénateurs,
+des mendians pour patriciens, des agens de
+prostitution pour peuple<a id="footnotetagloc12" name="footnotetagloc12"></a>
+<a href="#footnoteloc12"><sup class="sml">loc12</sup></a>. Alors, quand, en riant sur
+toi dédaigneusement, le Juif se promènera dans tes
+palais<a id="footnotetagloc13" name="footnotetagloc13"></a>
+<a href="#footnoteloc13"><sup class="sml">loc13</sup></a>, le Hun devant tes places orgueilleuses, et le
+Grec dans tes marchés; quand tes patriciens demanderont
+leur pain amer dans les rues les plus étroites,
+et rappelleront douloureusement leur ancienne
+noblesse comme un titre de plus à la pitié; alors,
+quand le petit nombre de ceux qui auront retenu
+quelques débris de l'héritage de leurs aïeux bourdonneront
+autour du lieutenant de quelque vice-gouverneur
+des rois barbares, jusque dans le palais
+où ils siégèrent comme souverains, jusque dans
+le palais où ils mirent à mort leur souverain; fiers
+de quelque reste de noblesse qu'ils auront avilie, ou
+nés de quelque femme adultère qui se sera fait gloire
+de s'être livrée au large gondolier, ou au soldat
+étranger; fiers d'une telle bâtardise qu'ils citeront
+avec complaisance jusqu'à la troisième génération;--quand
+les enfans seront placés au dernier échelon
+de l'existence, rendus par leurs vainqueurs les
+esclaves des peuples vaincus, méprisés des lâches par
+leur lâcheté plus grande encore, méprisés, même
+des hommes vicieux, pour des vices qui, dans leur
+énormité monstrueuse, ont porté à tous les codes
+de lois le défi de les décrire où de les nommer;
+alors, quand de l'île de Chypre, aujourd'hui soumise
+à ton empire, tu n'auras hérité que de sa honte
+pour tes filles; quand elles passeront dans le monde
+entier en proverbe pour leur infâme prostitution;--quand
+tu rassembleras dans tes murs toutes les
+calamités des nations conquises, le vice sans splendeur,
+le péché sans l'excuse de l'amour pour le farder;
+mais partout les habitudes de la plus grossière
+débauche, des libertins sans passion et livrés
+à cette froide et savante incontinence qui fait un
+art des dépravations de la nature;--quand tout
+cela et de plus grands maux encore pèseront sur toi,
+que ton sourire sera sans allégresse, tes divertissemens
+sans plaisir, ta jeunesse sans honneur, ta vieillesse
+sans respect; quand la faiblesse, l'inertie et le
+sentiment d'un malheur contre lequel tu ne pourras
+lutter, et trembleras de murmurer, auront fait de toi
+le dernier et le pire des déserts peuplés; alors, dans
+le dernier soupir de ton agonie, entourée de tes nombreux
+meurtriers, souviens-toi de <i>moi</i>! toi, caverne
+de gens qui ont soif du sang des princes<a id="footnotetagloc14" name="footnotetagloc14"></a>
+<a href="#footnoteloc14"><sup class="sml">loc14</sup></a>! prison
+des eaux, Sodome des mers, je te dévoue aux dieux
+infernaux, toi et ta race de vipère. (Ici le Doge se tournant
+vers le bourreau.) Esclave, fais ton office; frappe
+comme j'ai frappé l'ennemi! frappe comme j'aurais
+frappé ces tyrans! frappe aussi fortement que ma
+malédiction! frappe et d'un seul coup!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc12"
+name="footnoteloc12"><b>Note loc12: </b></a><a href="#footnotetagloc12">
+(retour) </a> Si cette peinture dramatique semblait chargée, qu'on
+jette les yeux
+sur l'histoire du tems prophétisé par le Doge, ou plutôt sur quelques
+années antérieures à l'époque où nous vivons. Voltaire a calculé le
+nombre
+de leurs <i>nostre bene merite meretrici</i> à douze mille de troupe
+régulière,
+sans compter la milice locale de volontaires, dont j'ignore
+l'importance;
+mais c'est peut-être la seule partie de la population qui n'ait pas
+diminué. Venise contenait jadis deux cent mille habitans; aujourd'hui
+il en reste quatre-vingt-dix mille: et <i>quels</i> encore! Il est
+difficile de
+concevoir et impossible de décrire l'état déplorable dans lequel la
+tyrannie
+plus qu'infernale de l'Autriche a plongé cette ville infortunée.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc13"
+name="footnoteloc13"><b>Note loc13: </b></a><a href="#footnotetagloc13">
+(retour) </a> Les principaux palais sur la Brenta appartiennent
+maintenant aux Juifs,
+qui, dans les premiers tems de la république, ne pouvaient habiter
+au-delà de Mestri, et n'avaient pas la liberté d'entrer dans Venise.
+Tout
+le commerce est entre les mains des Juifs et des Grecs, et des Hongrois
+composent la garnison.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc14"
+name="footnoteloc14"><b>Note loc14: </b></a><a href="#footnotetagloc14">
+(retour) </a> Sur les cinquante premiers doges, <i>cinq</i>
+abdiquèrent; <i>cinq</i> furent
+bannis après qu'on leur eut arraché les yeux; <i>cinq</i> furent
+massacrés,
+et <i>neuf</i> déposés. Ainsi, sur cinquante, dix-neuf perdirent le
+trône par
+violence, outre ceux qui moururent dans les camps; et tout cela
+arriva long-tems avant le règne de Marino Faliero. Son prédécesseur le
+plus immédiat, André Dandolo, était mort par suite de vexations;
+Marino Faliero lui-même périt comme nous l'avons dit. Parmi ses
+successeurs,
+Foscari fut déposé après avoir vu son fils plusieurs fois torturé
+et banni: il mourut lui-même en entendant la cloche de Saint-Marc donner
+le signal de l'élection de son successeur. Morosini fut incarcéré pour
+la perte de Candie; mais pendant son règne il avait conquis la Morée
+et reçu le surnom de Péloponésien. Faliero pouvait donc dire ce que je
+lui fais dire.</blockquote>
+
+<p class="stage1">(Le Doge se met à genoux, le bourreau lève son épée, la toile
+tombe.)</p>
+<br>
+<h3>SCÈNE IV.</h3>
+
+<p class="stage1">(La Piazza et Piazetta de Saint-Marc.--Le peuple en foule se presse<br>
+autour des portes grillées du palais ducal. Ces portes sont fermées.)</p>
+<br>
+
+<p class="mid">PREMIER CITOYEN.</p>
+
+<p>Enfin, je touche la porte, je puis discerner les
+Dix, vêtus de leurs robes d'état, et rangés autour
+du Doge.</p>
+
+<p class="mid">DEUXIÈME CITOYEN.</p>
+
+<p>J'ai beau faire, je ne puis aller jusqu'à toi. Que
+vois-tu? Parle du moins, puisque la vue en est défendue
+au peuple, excepté à ceux qui touchent la
+grille.</p>
+
+<p class="mid">PREMIER CITOYEN.</p>
+
+<p>En voici un qui approche le Doge; voilà qu'on
+ôte de sa tête le bonnet ducal.--Maintenant, le
+Doge lève les yeux au ciel, je les vois remuer; ses
+lèvres s'agitent;--silence, silence!--non, ce n'est
+qu'un murmure.--Maudite distance! Ses paroles
+semblent inarticulées; mais sa voix retentit comme
+un tonnerre lointain. Ne pourrons-nous saisir une
+seule phrase!</p>
+
+<p class="mid">DEUXIÈME CITOYEN.</p>
+
+<p>Chut! peut-être entendrons-nous le son.</p>
+
+<p class="mid">PREMIER CITOYEN.</p>
+
+<p>Impossible; je ne l'entends pas moi-même.--Le
+vent agite ses cheveux blancs, comme si c'était
+la mousse des vagues. Oh! voilà qu'il s'agenouille;--ils
+forment un cercle autour de lui; ils m'empêchent
+de rien voir; mais je distingue l'épée nue dans
+l'air.--Ah! entendez-vous? il tombe.</p>
+
+<p class="stage1">(Mouvement parmi le peuple.)</p>
+
+<p class="mid">TROISIÈME CITOYEN.</p>
+
+<p>Ainsi, ils ont tué celui qui voulait nous rendre
+libres!</p>
+
+<p class="mid">QUATRIÈME CITOYEN.</p>
+
+<p>Il avait toujours été bon au peuple!</p>
+
+<p class="mid">PREMIER CITOYEN.</p>
+
+<p>Ils ont bien fait de barrer leurs portes; si nous
+avions deviné ce qu'ils voulaient faire, nous serions
+venus ici avec des armes, nous les aurions
+brisées.</p>
+
+<p class="mid">CINQUIÈME CITOYEN.</p>
+
+<p>Êtes-vous bien sûr qu'il soit mort?</p>
+
+<p class="mid">PREMIER CITOYEN.</p>
+
+<p>Puisque j'ai vu tomber l'épée. Mais, qu'allons-nous
+voir?</p>
+
+<p class="stage1">(Un chef des Dix<a id="footnotetagloc15" name="footnotetagloc15"></a>
+<a href="#footnoteloc15"><sup class="sml">loc15</sup></a> paraît sur le balcon du palais qui est en face
+de la place Saint-Marc, avec une épée ensanglantée. Il l'élève
+trois fois devant le peuple, et crie:)</p>
+
+<p class="stage1">La justice a frappé le grand traître!</p>
+
+<p class="stgage1">(Les portes s'ouvrent, la populace se précipite sur les degrés de
+l'escalier du Géant, où l'exécution s'est faite. Les plus avancés
+disent à ceux qui les suivent:)</p>
+
+<p class="stage1">La tête ensanglantée roule encore sur les marches!</p>
+
+<p class="stage1">(La toile tombe.)</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc15"
+name="footnoteloc15"><b>Note loc15: </b></a><a href="#footnotetagloc15">
+(retour) </a> Un <i>capo de' Dieci</i>. Telles sont les expressions
+de la chronique de
+Sanuto.</blockquote>
+
+<p>FIN DE MARINO FALIERO.</p>
+<br><br>
+<h3>APPENDICE.</h3>
+<br>
+<p>N° I.</p>
+
+<p>Fu eletto da' quarantuno elettori, il quale era cavaliere e
+conte di Val di Marino in Trivigiana, ed era ricco. Si trovava
+ambasciadore a Roma; e a di 9 dì settembre, dopo sepolto il
+suo predecessore, fù chiamato il gran consiglio, e fù preso di
+fare il Doge giusta il solito. E furono fatti i cinque correttori,
+ser Bernardo Giustiniani, procuratore; ser Paolo Loredano;
+ser Filippo Aurio; ser Pietro Trivisano, e ser Tommaso Viadro.
+I quali a dì misero x°. queste correzioni alla promessione
+del Doge: che i consiglieri non odano gli oratori et nunzi de'
+signori, senza i capi de' quaranta, e delle due parti del consiglio
+de' quaranta, nè possono rispondere ad alcuno, se non
+saranno quattro consiglieri e due capi de' quaranta, e che
+osservino la forma del suo capitolare. E che messer lo Doge
+si metta nella miglior parte, quando i giudici tra loro non
+fossero d'accordo. E che egli non possa far vendere i suoi imprestiti,
+salvo con legitima causa, e con voler di cinque consiglieri,
+di due capi de' pregati. <i>Item.</i> che in luogo di tre
+mila pelli di conigli, che debbon dare i Zaratini per regalia
+al Doge, non trovandosi tante pelli, gli diano ducati ottanta
+l'anno. E poi a di xi°. detto, misero <i>etiam</i> altre correzioni,
+che se il Doge, che sarà eletto, fosse fuori di Venezia, i savj
+possano provvedere del suo ritorno. E quando fosse il Doge
+ammalato, sia vice-doge uno de' consiglieri, da essere eletto
+tra loro. E che il detto sia nominato viceluogotenente di messer
+lo Doge, quando i giudici faranno i suoi atti. E nota, perchè
+fù fatto Doge, uno, ch'era assente, che fu vice-doge ser
+Marino Badoero più vecchio de' consiglieri. <i>Item</i>, che' il governo
+del ducato sia commesso a' consiglieri, e a' capi de'
+quaranta, quando vacherà il ducato, finchè sarà eletto l'altro
+Doge. E così a dì 11 di settembre fù creato il prefato Marino
+Faliero Doge. E fù preso, che il governo del ducato, sia commesso
+a consiglieri e a' capi de' quaranta. I quali stiano in
+palazzo di continuo, fino che verrà il Doge; sicchè di continuo
+stiano in palazzo due consiglieri, un capo de' quaranta. E
+subito furono spedite lettere al detto Doge, il quale era a
+Roma oratore al legato di papa Innocenzo IV, ch' era in Avignone.
+Fù preso nel gran consiglio d'eleggere dodici ambasciadori
+incontro a Marino Faliero Doge, il quale veniva da
+Roma. E giunto a Chioggia, il podestà mandò Taddeo Giustiniani
+suo figliuolo incontro, con quindici Ganzaruoli. E poi
+venuto a S. Clemente nel Bucintoro, venne un gran caligo,
+<i>adeo</i> che il Bucintoro non si potè levare. Laonde il doge co'
+gentiluomini nelle piatte vennero di lungo in questa Terra a
+5 d'ottobre del 1354. E dovendo smontare alla riva della
+Paglia per lo caligo andarano ad ismontare alla riva della
+Piazza in mezzo alle due colonne dove si fa la giustizia, che
+fù un malissimo augurio. E a 6 la mattina venne alla chiesa
+di San Marco alla laudazione di quello. Era in questo tempo
+cancellier grande messer Benintende. I quarantuno elettori
+furono ser Giovanni Contarini, ser Andrea Giustiniani, ser
+Michele Morosini, ser Simone Dandolo, ser Pietro Lando,
+ser Marino Gradenigo, ser Marco Dolfino, ser Niccolo Faliero,
+ser Giovanni Quirini, ser Lorenzo Soranzo, ser Marco
+Bembo, ser Stefano Belegno, ser Francesco Loredano, ser
+Marino Veniero, ser Giovanni Mocenigo, ser Lorenzo Barbarigo,
+ser Bettino da Molino, ser Andrea Errizo procuratore,
+ser Marco Celsi, ser Paolo Donato, ser Bertucci Grimani,
+ser Pietro Steno, ser Luca Duodo, ser Andrea Pisani,
+ser Francesco Caravello, ser Jacopo Trivisano, ser Schiavo
+Marcello, ser Maffeo Aimo, ser Marco Capello, ser Pancrazio
+Giorgio ser Giovanni Foscarini, ser Tommaso Viadro,
+ser Schiavo Polani, ser Marco Polo, ser Marino Sagredo, ser
+Stefano Mariani, ser Francesco Suriano, ser Orio Pasqualigo,
+ser Andrea Gritti, ser Buono da Mosto.</p>
+
+<p><i>Trattato di messer Marino Faliero Doge, tratto da una cronica
+antica.</i></p>
+
+<p>Essendo venuto il giovedì della caccia, fù fatta giusta il
+solito la caccia. E a que' tempi dopo fatta la caccia s'andaya
+in palazzo del Doge in una di quelle sale, e con donne facevasi
+una festicciuola, dove si ballava sino alla prima campana,
+e veniva una colazione; la quale spesa faceva messer lo Doge,
+quando v' era la dogaressa. E poscia tutti andavano a casa
+sua. Sopra la qual festa, pare che ser Michele Steno, molto
+giovane e povero gentiluomo, ma ardito e astuto, il qual'
+era innamorato in certa donzella della dogaressa, essendo sul
+solajo appresso le donne facesse cert' atto non conveniente,
+<i>adeo</i> che il Doge comandò che fosse buttato giù dal solajo. E
+così quegli scudieri del Doge lo spinsero giù di quel solajo.
+Laonde a ser Michele parve, che fossegli stata fatta troppo
+grande ignominia. E non considerando altramente il fine, ma
+sopra quella passione fornita la festa, e andati tutti via, quella
+notte egli andò, e sulla cadrega dove sedeva il Doge nella
+sala dell' audienza (perchè allora i Dogi non tenevano panno
+di seta sopra la cadrega, ma sedevano in una cadrega di legno)
+scrisse alcune parole disoneste del Doge et delle dagoressa,
+cioè: <i>Marino Faliero dalla bella moglie: altri la gode
+ed egli la mantiene.</i> E la mattina furono vedute tali parole
+scritte. E parve una brutta cosa. E per la signoria fu commessa
+la cosa agli avyogadori del commune con grande efficacia. I
+quali avvogadori subito diedero taglia grande per venire in
+chiaro della verità di chi avea scritto tal lettera. <i>E tandem</i> si
+seppe, che Michele Steno avea le scritte. E fù per la Quarantia
+preso di ritenerlo, e ritenuto. Confessò, che in quella passione
+d' essere stato spinto giù del solajo, presente la sua
+amante, egli aveale scritte. Onde poi fu placitato nel detto
+consiglio si per rispetto all' età, come per la caldezza d' amore,
+di condannarlo a compiere due mesi in prigione serrato, e poi
+ch' e' fosse bandito da Venezia e dal distretto per un' anno.
+Per la qual condennazione tanto piccola il Doge ne prese
+grande sdegno, parendoli che non fosse stata fatta quella
+estimazione della cosa, che ricercava la sua dignità del ducato.
+E diceva, ch' eglino doveano averlo fatto appicare per
+la gola, o <i>saltem</i> bandirlo in perpetuo da Venezia. E perchè
+(quando dee succedere un' effetto, è necessario che vi concorra
+la cagione a fare tal' effetto), era destinato, che a messer
+Marino Doge fosse tagliata la testa. Perciò occorse, che
+intrata la quaresima il giorno dopo che fù condannato il detto
+ser Michele Steno, un gentiluomo da cà Barbaro, di natura
+collerico, andasse all' arsenale, domandasse certe cose ai
+padroni; ed era in presenza de' signori l'amiraglio dell' arsenale,
+il quale, intesa la domanda, disse, che non si poteva
+fare. Quel gentiluomo venne a parole coll' amiraglio, e diedegli
+un pugno su un' occhio. E perchè avea un anello in
+detto, coll' annello gli ruppe la pelle, e fece sangue. E l'amiraglio
+cosi battuto e insanguinato andò al Doge a lamentarsi,
+acciocchè il Doge facesse fare gran punizioni contra il detto
+da cà Barbaro. Il Doge disse: <i>Che vuoi che ti faccia? Guarda
+le ignominiose parole scritte di me, e il modo ch' è stato punito
+quel ribaldo di Michele Steno, che le scrisse, e quale
+stima hanno i Quaranta fatto della persona nostra!</i> La onde
+l'amiraglio gli disse: <i>Messer lo Doge, se voi volete farvi signore,
+e fare tagliare tutti questi becchi gentiluomi a pezzi,
+mi basta l' animo, dandomi voi ajuto, di farvi signore di questa
+terra; e allora voi potrete castigare tutti costoro.</i> Intese queste,
+il Doge disse: <i>come si può fare una simile cosa</i>? E così entrarono
+in ragionamento.</p>
+
+<p>Il Doge mandò a chiamare ser Bertucci Faliero suo nipote,
+il quale stava con lui in palazzo, ed entrarono in questa machinazione.
+Nè si partirono di lì, che mandarono ser Filippo
+Calendaro uomo maritimo e di gran seguito, e ser Bertucci
+Israello, ingegnere e uomo astutissimo. E consigliatisi insieme
+diedero ordine di chiamare alcuni e altri. E così per alcuni
+giorni la notte se riducevano insieme in palazzo in casa del
+Doge. E chiamarono a parte a parte altri, <i>videlicet</i> Niccolo
+Fagiuolo, Giovanni da Corfù, Stefano Fagiano, Niccolo dalle
+Bende, Niccolo Biondo, e Stefano Trivisano. E ordinò di fare
+sedici o diciasette capi in diversi luoghi della terra, i quali
+avessero cadaun di loro quarant' uomini provvigionati preparati,
+non dicendo a' detti suoi quarenta quello che volessero
+fare. Ma che il giorno stabilito si mostrasse di far quisitione
+tra loro in diversi luoghi; acciocchè il Doge facesse sonare a
+San Marco le campane, le quale non si possono sonare, s' egli
+nol comanda. E al suono delle campane questi sedici o diciasette
+co' suoi uomini venissero a San Marco alle strade, che
+buttano in piazza. E così i nobili e primari cittadini, che venissero
+in piazza, per sapere del romore ciò ch' era, li tagliassero
+a pezzi. E seguito questo, che fosse chiamato per
+signore messer Marino Faliero Doge. E fermate le cose tra
+loro, stabilito fù, che questo dovess' essere a' 15 d'aprile del
+1355, in giorno di mercoledi. La quale machinazione trattata
+fù tra loro tanto segretamente, che mai nè pure se ne sospettò,
+non che se ne sapesse cos' alcuna. Ma il signor' Iddio,
+che ha sempre ajutato questa gloriosissima città, e che per le
+santimonie e giustizie sue mai non l' ha abbandonata, ispirò
+ad un Bertramo Bergamasco, il quale fu messo capo di quarant'
+uomini per una de' detti congiurati (il quale intese qualche
+parola, sicchè comprese l' effetto, che doveva succedere,
+e il qual era di casa di ser Niccolo Lioni da Santo Stefano)
+di andare a dì..... d' aprile a casa del detto ser Niccolo Lioni,
+e gli disse ogni cosa dell' ordinato. Il quale intese le cose,
+rimase come morto, e intese molte particolarità, il detto Bertramo
+il pregò che lo tenesse segreto, e glielo disse, acciocche
+il detto ser Niccolo non si partisse di casa a di 15 acciocchè
+egli non fosse morto. Ed egli volendo partirsi, il fece ritenere
+a suoi di casa, e serrarlo in una camera. Ed esso andò a casa
+di M. Giovanni Gradenigo Nasone, il quale fù poi Doge, che
+stava anch' egli a Santo Stefano; e dissegli la cosa. La quale
+parendogli, com' era, d' una grandissima importanza, tutti
+e due audarono a casa di signor Marco Cornaro che stava a
+San Felice, e dettogli il tutto, tutti e tre deliberarono di venire
+a casa del detto signor Niccolo Lioni, ed esaminare il
+detto Bertramo. E quello esaminato, intese le cose, il fecero
+stare serrato. E andarono tutti e tre a San Salvatore in Sacristia,
+e mandarono i loro famigli a chiamare i consiglieri,
+gli avvogadori, i capi de' dieci, et quei del consiglio ridotti
+insieme dissero loro le cose. I quali rimasero morti, e deliberarono
+di mandare ser detto Bertramo, e fattolo venire
+cautamente, ed esaminatolo e verificate le cose, ancorchè ne
+sentissero gran passione, pure pensarono la provisione, e
+mandarono pe' capi de' quaranta, pe' signori di notte, pe'
+capi de' sestieri, e pe' cinque della pace; e ordinato ch' eglino
+co' loro uomini trovassero degli altri buoni, e mandassero a
+casa de' capi de' congiurati, <i>ut supra</i> metessero loro le mani
+addosso. E tolsero i detti le maestrerie dell' arsenale, acciocchè
+i provvisionati de' congiurati non potessero offenderli. E
+si redussero in palazzo, verso la sera; dove ridotti fecero serrare
+le porte della corte del palazzo, e mandarono a ordinare
+al campanaro, che non sonasse le campane. E così fu seguito,
+e messe le mani addosso a tutti i nominati di sopra, furono
+que' condetti al palazzo. Vedendo il consiglio de' dieci, che
+il Doge era nella cospirazione, presero di eleggere venti de'
+primarj della terra, di giùnta al detto consiglio a consigliare,
+non però che potessero mettere pallotta.</p>
+
+<p>I consiglieri furono questi: ser Giovanni Mocenigo del
+sestiero di San Marco; ser Almoro Veniero da Santa Marina,
+del sestiero di Castello; ser Tommaso Viadro, del sestiero di
+Caneregio; ser Giovanni Sanudo, del sestiero di Santa Croce;
+ser Pietro Trivisano, del sestiero di san Paolo; ser Pantalione
+Barbo il Grande, del sestiero d'Ossoduro. Gli avvogadori
+del comune furono ser Zufredo Morosini, e ser Orio Pasqualigo,
+e questi non ballottarono. Que' del consiglio de'
+dieci furono: ser Giovanni Marcello, ser Tommaso Sanudo,
+e ser Michelento Dolfino, capi del detto consiglio de' dieci;
+ser Luca da Legge, e ser Pietro da Mostro, inquisitori del
+detto consiglio, ser Marco Polani, ser Marino Veniero, ser
+Lando Lombardo, ser Nicoletto Trivisano da Sant Angelo.
+Questi elessero tra loro una giunta, nella notte ridotti quasi
+sul romper del giorno, di venti nobili di Venezia de' migliori,
+de' più savj, e de' più antichi, per consultare, non però
+che mettessero pallattola. E non vi vollero alcuno da Cà Faliero.
+E cacciarono fuori del consiglio Niccolo Faliero da san
+Tommaso per essere della casata del Doge. E questa provigione
+di chiamare i venti della giunta fù molto commendata
+per tutta la terra. Questi furono i venti della giunta: ser
+Marco Giustiniani procuratore, ser Andrea Erizzo procuratore,
+ser Lionardo Giustiniani procuratore, ser Andrea Contarini,
+ser Simone Dandolo, ser Niccolo Volpe, ser Giovanni
+Loredano, ser Marco Diedo, ser Giovanni Gradenigo,
+ser Andrea Cornaro cavaliere, ser Marco Soranzo, ser Rinieri
+da Mosto, ser Gazano Marcello, ser Marino Morosino, ser
+Stefano Belegno, ser Niccolo Lioni, ser Filippo Orio, ser
+Marco Trivisano, ser Jacopo Bragadino, ser Giovanni Foscarini.
+E chiamati questi venti nel consiglio de' dieci, fu
+mandato per messer Marino Faliero Doge, il quale andava
+pel palazzo con gran gente, gentiluomini e altra buona gente,
+che non sapeano anchora come il fatto stava. In questo tempo
+fù condotto, preso e ligato, Bertucci Israello, uno de' capi
+del trattato, per que' di Santa Croce, a ancora fù preso Zanello
+del Brin, Nicoletto di Rosa, e Nicoletto Alberto, il
+Guardiaga, e altri uomini da mare, e d' altre condizioni. I
+quali furono esaminati, e trovata la verità del tradimento. A
+dì 16 d' aprile fù sentenziato pel detto consiglio de' dieci,
+che Filippo Calendaro, e Bertucci Israello fossero appiccati
+alle colonne rosse del balconate del palazzo, nelle quali sta
+a vedere il Doge la festa della caccia. E cosi furono appiccati
+con spranghe in bocca. E nel giorno seguente questi furono
+condannati: Niccolo Zuccuolo, Nicoletto Blondo, Nicoletto
+Doro, Marco Giuda, Jacomello Dagolino, Nicoletto Fedele
+figliuolo di Filippo Calendaro, Marco Torello detto Israello,
+Stefano Trivisano cambiatore di Santa Margherita, Antonio
+dalle Bende. Furono tutti presi a Chioggia, che fuggivano, e
+dipoi in diversi giorni due a due, e uno a uno, per sentenza
+fatta nel detto consiglio de' dieci, furono appiccati per la
+gola alle colonne, continuando dalle rosse del palazzo, seguendo
+fin verso il canale. E altri presi furono lasciati, perché
+sentirono il fatto, ma non vi furono tal che fù dato loro
+ad intendere per questi capi, che venissero coll' arme, per
+prendere alcuni malfattori in servigio della signoria, ne altro
+sapeano. Fù ancora liberato Nicoletto Alberto, il Guardiaga,
+e Bartolommeo Ciruola e suo figliuolo, e molti altri, che non
+erano in colpa.</p>
+
+<p>E a dì 16 d' aprile, giornò di venerdi, fù sentenziato nel
+detto consiglio de' dieci, di tagliare la testa a messer Marino
+Faliero Doge sul palo della scala di pietra, dove i Dogi giurano
+il primo sagramento, quando montano prima il palazzo.
+E così serrato il palazzo, la matina seguente a ora di terza,
+fù tagliata la testa a detto Doge a dì 17 d' aprile. E prima la
+beretta fù tolta di testa al detto Doge, avanti che venisse giù
+dalla scala. E compiuta la giustizia, pare che un capo de'
+dieci andasse alle colonne del palazzo, sopra la piazza, e mostrasse
+la spada insanguinata a tutti, dicendo: <i>È stata fatta
+la gran justizia del traditore.</i> E aperta la porta tutti entrarono
+dentro con gran furia a vedere il Doge ch' era stato
+giustiziato. È da sapere, che a fare la detta giustizia non fù
+ser Giovanni Sanudo il consigliere, perchè era andato a casa
+per difetto della persona, sicchè furono quatordici soli, che
+ballottarono, cioè cinque consiglieri e nove del consiglio de
+dieci. E fù preso, che tutti i bieni del Doge fossero confiscati
+nel commune, et così degli altri traditori. E fù conceduto a
+detto Doge pel detto consiglio de' dieci, ch' egli potesse ordenare
+del suo per ducati du' mila. Ancora fù preso, che tutti
+i consiglieri e avvogadori del comune, que' del consiglio de'
+dieci e della giunta, ch' erano stati a fare la detta sentenza
+del Doge, et d' altri, avessero licenza di portar' arme di dì e
+di notte in Venezia, e da Grado fino a Cavarzere, ch' è sotto
+il dogato, con due fanti in vita loro, stando i fanti con essi
+in casa al suo pane e al suo vino. E chi non avesse fanti,
+potesse dar tal licenza a' suoi figliuoli ovvero fratelli, due
+però e non più. Eziandio fu data licenza dell' arme a quattro
+notaj della cancellaria, cioè della corte Maggiore, che furono
+a prendere le deposizioni e inquisizioni, in perpetuo a loro
+soli; i quali furono Amadio, Nicoletto di Loreno, Stefanello,
+e Pietro de' Compostelli, scrivani de' signori di notte. E
+essendo stati impiccati i traditori, e tagliata la testa al Doge,
+rimase la terra in gran riposo e quiete. E come in una cronica
+ho trovato, fù portato il corpo del Doge in una barca
+con otto doppieri a seppelire nolla sua arca a San Giovanni e
+Paolo, la quale al presente è quell' andito per mezzo la
+chiesuola di Santa Maria della Pace, fatta fare pel vescovo
+Gabriello di Bergamo, e un cassone di pietra con queste
+lettere:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+ <p class="i20"> <span class="sc">heic jacet</span></p>
+ <p class="i12"><span class="sc">dominus Marinus Faletro dux.</span></p>
+</div></div>
+
+<p>E nel gran consiglio non gli è stato fatto alcun brieve; ma
+il luogo vacuo con lettereche dicono così:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i12"><span class="sc">Heic est locus Marini Faletro,</span></p>
+<p class="i12"> <span class="sc">decapitati pro criminibus.</span></p>
+</div></div>
+
+<p>E pare, che la sua casa fosse data alla chiesa di Sant' Apostolo,
+la qual era quella grande sul Ponte. <i>Tamen</i> vedo il
+contrario, che è pure di Cà Faliero, o che i Falieri la ricuperassero
+con danari dalla chiesa. Nè voglio restar di scrivere
+alcuni che volevano, che fosse messeno nel suo breve, cioè:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i18"> <span class="sc">Marinus Faletro dux,</span></p>
+<p class="i18"> <span class="sc">temeritas me cepit,</span></p>
+<p class="i20"> <span class="sc">poenas lui,</span></p>
+<p class="i12"><span class="sc">decapitatus pro criminibus.</span></p>
+</div></div>
+
+<p>Altri vi fecero un distico assai degno al suo merito, il quale
+è questo, de essere posto su la sua sepoltura:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p><i>Dux Venetum jacet heic, patriam qui prodere tentans,</i></p>
+<p><i>Sceptra, decus, censum perdidit atque capat.</i></p>
+</div></div>
+
+<p>Non voglio restar di scrivere quello che ho letto in una cronica,
+cioè, Marino Faliero trovandosi podestà e capitano a
+Treviso, e dovendosi fare una processione, il vescovo stette
+troppo a far venire il corpo di Cristo. Il detto Faliero era di
+tanta superbia e arroganza, che diede un buffetto al prefato
+vescovo, per modo ch' egli quasi cadde in terra. Però fù permesso,
+che il Faliero perdette l'intelletto, e fece la mala
+morte, come ho scritto di sopra.</p>
+
+<p>(<i>Cronica di Sanuto</i>.--Muratori S.S. rerum italicarum, vol. XXII,
+628-639.)</p>
+<br>
+<p>II.</p>
+
+<p>Al giovane Doge Andrea Dandolo succedette un vecchio,
+il quale tardi si pose al timone della repubblica ma sempre prima
+di quel, che faccea d' uopo a lui, ed alla patria; egli è Marino
+Faliero, personnaggio a me noto per antica dimestichezza.
+Falsa era l'opinione intorno a lui, giacchè egli si mostrò fornito
+più di coraggio, che di senno. Non pago della dignità,
+entrô con sinistro piede nel pubblico palazzo: imperciocchè
+questo Doge dei Veneti, magistrato sacro in tutti i secoli,
+che dagli antichi fu sempre venerato quale nome in questa
+città, l'altrè jeri fù decollato vel vestibulo dell' istesso palazzo.
+Discorrerei fin dal principio le cause de un tale evento, se cosi
+vario, ed ambiguo non ne fosse il grido. Nessuno però lo scusa,
+tutti affermano, che egli abbia voluto cangiar qualche cose
+nell' ordine della repubblica a lui tramandato dai maggiori.
+Che desiderava egli di più? Io son d'avviso che egli abbia
+ottenuto ciò, che non si concedette a nessun altro: mentre
+adempiva gli uffiej di legato presso il pontefice e sulle rive del
+Rodano trattava la pace, che io prima di lui aveva indarno
+tentato di conchiudere, gli fù conferito l'onore del Ducato, che
+ne' chiedeva, ne' s'aspettava. Tornato in patria, pensò aquello,
+cui nessuno non pose mente giammai e soffri quello che a niuno
+accade mai di soffrire: giacchè in quel luoggo celeberrimo, e
+chiarissimo, e bellissimo infra tutti quelli, che io vidi, ove i
+suoi antenati avevano ricevuti grandissimi onori in mezzo alle
+pompe trionfali, ivi egli fù trascinato in modo servile; e spogliato
+delle insegne ducali perdette la testa e macchiò col proprio
+sangue le soglie del tempio l'atrio del palazzo, e le scale
+marmore rendute spesse volte illustri o dalle solenni festivita
+o dalle ostili spoglie ho notato il luogo ora noto il tempo: è
+l'anno del natale di cristo 1355, fù il giorno 18 d'aprile. Si
+alto è il grido sparso, che se alcuno esaminerà la disciplina e
+le costumanze di quella città, e quando mutamento di cose
+venga minacciato dalla morte di un sol uomo, (quantunque
+molti altri, come narrano essendo complici, o subirono l'istesso
+supplicio, o lo aspettano) si accorgera che nulla di più
+grande avvenne ai nostri tempi nell' Italia. Fu forse qui attendi
+il mio giudizio, assolvo il popolo, se credero alla fama benchè
+abbia potulo e castigare più metamente, e con maggior dolcezza
+vendicare il suo dolore: ma non così facilmente si modera
+un' ira giusta insieme, e grande in un numeroso popolo
+principalmente nel quale il precipitoso ed instabile volgo
+aguzza gli stimoli dell' iracondia con rapidi, e sconsigliati
+clamori. Compatisco e nell' istesso tempo mi adiro con quell'
+infelice uomo, il quale adorno di un insoluto onore, non so,
+che cosa si volesse negli estremi anni della sua vita: la calamità
+di lui diviene sempre più grave, perchè dalla sentenza
+contra di esso promulgata aperira che egli fu non solo misero,
+ma insano, e demente e che con vane arti si usurpò per tanti
+anni una falsa fama di sapienza. Ammonisco i Dogi, i quali
+gli succederanno, che questo è un esempio posto innanzi ai
+loro occhi, quale specchio, nel quale veggano di essere non
+signori, ma duci, anzi nemmeno duci; ma onorati servi della
+repubblica. Tu sta sano; e giacchè fluttuano le pubbliche cose,
+sforziamoci di governar modestissamente i privati nostri affari.</p>
+
+<p>(<i>Levati Viaggi di Petrarca</i>, vol. IV, page 323.)</p>
+
+<hr class="short">
+
+<p>La précédente traduction italienne des lettres latines de Pétrarque
+prouve:</p>
+
+<p>1° Que Marino Faliero était un ami personnel de Pétrarque:
+<i>antica dimestichezza</i>, ancienne familiarité, c'est l'expression
+du poète.</p>
+
+<p>2º Que Pétrarque estimait qu'il avait plus de cœur que de
+conduite, <i>più di corraggio che di senno</i>.</p>
+
+<p>3° Qu'il y avait une sorte de jalousie du côté de Pétrarque;
+car il dit que Marino Faliero avait fait une paix que lui-même
+<i>avait vainement essayé de conclure</i>.</p>
+
+<p>4° Que le titre de Doge lui fut conféré sans qu'il le sollicitât
+ou attendît, <i>che ne chiedeva ne aspettava</i>, et qu'il n'avait
+jamais
+été accordé à un autre en pareille circonstance, <i>ciò che
+non si concedette a nessun altro</i>; preuve de la haute estime
+dont il jouissait.</p>
+
+<p>5° Qu'il <i>avait</i> une réputation de <i>sagesse</i> seulement
+obscurcie
+par la dernière action de sa vie, <i>si usurpo per tanti anni una
+falsa fama sapienza</i>. Qu'il eût ainsi usurpé pendant tant d'années
+une fausse réputation de sagesse, c'est ce que l'on pourra
+difficilement croire. En général, on ne s'abuse guère sur le
+caractère d'un homme de quatre-vingts ans, du moins dans
+les républiques.</p>
+
+<p>On peut conclure de ce passage et des autres notes historiques
+que j'ai rassemblées, que Marino eut la plupart des
+qualités, mais non pas le bonheur des héros, et que son caractère
+était d'une violence excessive. Ainsi tombe de lui-même
+le récit ignorant et ridicule du docteur Moore. Pétrarque
+dit qu'il n'y avait pas eu de son tems en Italie un plus
+grand événement. Il diffère aussi des historiens en disant que
+Faliero reçut la nouvelle de son élection sur les bords du
+Rhône, et non pas à Rome; d'autres récits veulent que la
+députation du sénat de Venise l'ait été trouver à Ravenne.
+Quoi qu'il en soit, il ne m'appartient pas de le décider, et
+le point d'ailleurs n'est pas d'une grande importance. Si Faliero
+eût réussi, il changeait la face de Venise, et peut-être
+de l'Italie. Telle qu'elle est restée, que sont-elles toutes deux
+aujourd'hui?</p>
+
+<hr class="short">
+<br>
+<p>III.</p>
+
+<p>Extrait de l'ouvrage: <i>Histoire de la République de Venise</i>, par
+<span class="sc">P. Daru</span>, de l'Académie Française, tom. V, liv. 35, pag. 95,
+etc.,
+édition de Paris, <span class="sc">mdcccxix</span>.</p>
+
+<p>«A ces attaques si fréquentes que le gouvernement dirigeait
+contre le clergé, à ces luttes établies entre les différens corps
+constitués, à ces entreprises de la masse de la noblesse contre
+les dépositaires du pouvoir, à toutes ces propositions d'innovations
+qui se terminaient toujours par des coups d'état, il faut
+ajouter une autre cause non moins propre à propager le mépris
+des anciennes doctrines, <i>c'était l'excès de la corruption</i>.</p>
+
+<p>«Cette liberté de mœurs, qu'on avait long-tems vantée comme
+le charme principal de la société de Venise, était devenue un
+désordre scandaleux; le lien du mariage était moins sacré
+dans ce pays catholique que dans ceux ou les lois civiles et
+religieuses permettent de le dissoudre. Faute de pouvoir
+rompre le contrat on supposait qu'il n'avait jamais existé, et
+les moyens de nullité allégués avec impudeur par les époux,
+étaient admis avec la même facilité par des magistrats et par
+des prêtres également corrompus. Ces divorces colorés d'un
+autre nom devinrent si fréquens, que l'acte le plus important
+de la société civile se trouva de la compétence d'un tribunal
+d'exception, et que ce fut à la police de réprimer le scandale.
+Le conseil des Dix ordonna en 1782 que toute femme qui intenterait
+une demande en dissolution de mariage, serait obligée
+d'en attendre le jugement dans un couvent que le tribunal désignerait
+<a id="footnotetagloc16" name="footnotetagloc16"></a>
+<a href="#footnoteloc16"><sup class="sml">loc16</sup></a>.
+Bientôt après il évoqua devant lui toutes les causes
+de cette nature<a id="footnotetagloc17" name="footnotetagloc17"></a>
+<a href="#footnoteloc17"><sup class="sml">loc17</sup></a>. Cet empiétement sur la juridiction
+ecclésiastique
+ayant occasioné des réclamations de la part de la
+cour de Rome, le conseil se réserva le droit de débouter
+les époux de leur demande, et consentit à la renvoyer devant
+l'officialité toutes les fois qu'il ne l'aurait pas rejetée<a id="footnotetagloc18" name="footnotetagloc18"></a>
+<a href="#footnoteloc18"><sup class="sml">loc18</sup></a>.</p>
+
+<p>«Il y eut un moment où sans doute le renversement des
+fortunes, la perte des jeunes gens, les discordes domestiques,
+déterminèrent le gouvernement à s'écarter des maximes
+qu'il s'était faites sur la liberté des mœurs qu'il permettait à
+ses sujets. On chassa de Venise toutes les courtisanes. Mais
+leur absence ne suffisait pas pour ramener aux bonnes mœurs
+toute une population élevée dans la plus honteuse licence. Le
+désordre pénétra dans l'intérieur des familles, dans les cloîtres;
+et l'on se crut obligé de ramener, d'indemniser même<a id="footnotetagloc19" name="footnotetagloc19"></a>
+<a href="#footnoteloc19"><sup class="sml">loc19</sup></a> des
+femmes qui surprenaient quelquefois d'importans secrets, et
+qu'on pouvait employer utilement à ruiner des hommes que
+leur fortune aurait pu rendre dangereux. Depuis, la licence
+est toujours allée croissante, et l'on a vu non-seulement des
+mères trafiquer de la virginité de leur fille, mais la vendre par
+un contrat dont l'authenticité était garantie par la signature
+d'un officier public, et l'exécution mise sous la protection des
+lois<a id="footnotetagloc20" name="footnotetagloc20"></a>
+<a href="#footnoteloc20"><sup class="sml">loc20</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc16"
+name="footnoteloc16"><b>Note loc16: </b></a><a href="#footnotetagloc16">
+(retour) </a> Correspondance de M. Sihlick, chargé d'affaires de
+France, dépêche
+du 24 août 1782.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc17"
+name="footnoteloc17"><b>Note loc17: </b></a><a href="#footnotetagloc17">
+(retour) </a> Correspondance de M. Sihlick, dépêche du 31 août.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc18"
+name="footnoteloc18"><b>Note loc18: </b></a><a href="#footnotetagloc18">
+(retour) </a> <i>Ibid.</i>, dépêche du 3 septembre 1785.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc19"
+name="footnoteloc19"><b>Note loc19: </b></a><a href="#footnotetagloc19">
+(retour) </a> Le décret de rappel les désignait sous le nom de
+<i>nostre bene merite
+meretrici</i>. On leur assigna un fonds et des maisons appelées <i>case
+rampane</i>,
+d'où vient la dénomination injurieuse de <i>carampane</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc20"
+name="footnoteloc20"><b>Note loc20: </b></a><a href="#footnotetagloc20">
+(retour) </a> Mayer, <i>Description de Venise</i>, tome II, et M.
+Archenholtz, <i>Tableau
+d'Italie</i>, tome I, chap. 2.</blockquote>
+
+<p>«Les parloirs des couvens où étaient renfermées les filles
+nobles, les maisons de courtisanes, quoique la police y entretînt
+soigneusement un grand nombre de surveillans, étaient
+les seuls points de réunion de la société de Venise, et dans
+ces deux endroits si divers on était également libre. La musique,
+les collations, la galanterie, n'étaient pas plus interdites
+dans les parloirs que dans les casins. Il y avait un grand
+nombre de casins destinés aux réunions publiques où le jeu était
+la principale occupation de la société. C'était un singulier
+spectacle de voir autour d'une table des personnes des deux
+sexes en masques, et de graves personnages en robe de magistrature
+implorant le hasard, passant des angoisses du désespoir
+aux illusions de l'espérance; et cela sans proférer une
+parole.</p>
+
+<p>Les riches avaient des casins particuliers: mais il y vivaient
+avec mystère; leurs femmes délaissées trouvaient un dédommagement
+dans la liberté dont elles jouissaient; la corruption
+des mœurs les avait privées de tout leur empire. On vient
+de parcourir toute l'histoire de Venise, et on ne les a pas vues
+une fois exercer la moindre influence.</p>
+
+<hr class="short">
+<br>
+<p>IV.</p>
+
+<p>Extrait de l'ouvrage: <i>Histoire d'Italie</i>, par <span class="sc">P.L.
+Ginguené</span>, tome IX,
+chap. 36, page 144, édition de Paris, <span class="sc">mdcccxix</span>.</p>
+
+<p>Il y a une prédiction fort singulière sur Venise: «Si tu
+ne changes pas, dit-il à cette république altière, ta liberté,
+qui déjà s'enfuit, ne comptera pas un siècle après la millième
+année!»</p>
+
+<p>En faisant remonter l'époque de la liberté vénitienne jusqu'à
+l'établissement du gouvernement sous lequel la république
+a fleuri, on trouvera que l'élection du premier Doge date
+de 697; et si on y ajoute un siècle après mille, c'est-à-dire
+onze cents ans, on trouvera encore que le sens de la prédiction
+est littéralement celui-ci: «Ta liberté ne comptera pas
+jusqu'à l'an 1797.» Rappelez-vous maintenant que Venise a
+cessé d'être libre en l'an 5 de la république française, ou en
+1796; vous verrez qu'il n'y eut jamais de prédiction plus précise
+et plus ponctuellement suivie de l'effet. Vous noterez
+donc comme très-remarquable ces trois vers de l'Alamanni
+adressés à Venise, que personne pourtant n'a remarqués:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i12"><i>Se non cangì pensier, l' un secol solo</i></p>
+<p class="i12"><i>Non conterà sopra l' millesimo anno</i></p>
+<p class="i12"><i>Tua libertà che va fuggendo a volo.</i></p>
+</div></div>
+
+<p>Bien des prophéties ont passé pour telles, et bien des gens
+ont été appelés prophètes à meilleur marché.</p>
+
+
+
+<p>L'auteur des <i>Esquisses descriptives de l'Italie</i>; etc., l'un des
+<i>Tours</i> publiés depuis peu par centaines, se montre extrêmement
+jaloux de prévenir l'accusation de plagiat que pourraient
+lui faire les lecteurs de <i>Childe-Harold</i> et <i>Beppo</i>. Il
+ajoute que
+la coïncidence présumée de son livre avec ces ouvrages peut
+encore moins être attribuée aux secours de <i>ma conversation</i>,
+attendu qu'il <i>a plusieurs fois rejeté l'offre qu'on lui faisait en
+Italie de m'être présenté</i>.</p>
+
+<p>J'ignore quelle peut être cette personne; mais il faut qu'il
+ait été trompé par tous ceux qui, <i>plusieurs fois, offrirent de
+me le présenter</i>, attendu que j'ai toujours refusé de voir tout
+Anglais avec qui je n'avais pas de relations antérieures,
+quand même ils avaient des lettres de l'Angleterre. Si son
+assertion n'est pas un mensonge, je prie cette personne de ne pas
+croire plus long-tems qu'elle aurait pu être introduite chez moi,
+car il n'est rien que j'aie évité aussi soigneusement que toute
+espèce de commerce avec ses compatriotes, excepté le très-petit
+nombre de ceux qui résidaient à Venise ou que je connaissais
+auparavant. Quiconque lui fit une pareille proposition
+était doué d'une impudence seulement égale à celle d'un
+homme qui hasarderait la même assertion sans qu'elle fût
+fondée. Le fait est que j'ai une horreur profonde de tout contact
+avec les voyageurs anglais, comme pourraient l'attester,
+si la chose en valait la peine, mon ami le général Hoppner,
+consul, et la comtesse Benzoni dont la maison est surtout
+fréquentée par eux. J'ai été persécuté par ces <i>Touristes</i> jusque
+dans mes courses à cheval sur les bords du Lido, et pour les
+éviter je me suis vu réduit à faire les plus ennuyeux détours.
+J'ai plusieurs fois répété à Mme Benzoni le refus de leur rendre
+visite, et d'un millier de présentations qu'on sollicita, je n'en ai
+accepté que deux, et elles venaient de deux dames irlandaises.</p>
+
+<p>Je ne serais pas descendu à de pareilles niaiseries si
+l'impudence de cet <i>Esquisseur</i> ne m'avait pas obligé de réfuter
+une assertion sotte et gratuitement impertinente. Je parle
+ainsi, car quel profit pouvait tirer le lecteur d'apprendre que
+l'auteur <i>avait plusieurs fois refusé de m'être présenté</i>, même si
+le fait eût été vrai, ce dont il est permis de douter? A l'exception
+des Lords Lansdown, Jersey et Landerdale; de
+MM. Scott, Hammond, Sir Humphry Davy, feu M. Lewis,
+W. Bankes, M. Hoppner, Thomas Moore, Lord Kinnaird et
+son frère, M. Joy et M. Hobhouse, je ne me souviens pas
+d'avoir échangé un mot avec quelqu'autre Anglais depuis mon
+départ de leur pays et presque toutes ces personnes je les connaissais
+auparavant. Quant aux autres, et Dieu sait qu'ils
+étaient quelques centaines, ils me fatiguèrent de leurs lettres
+et de leur empressement, mais j'ai refusé toute espèce de communication
+avec eux et je serais fier et heureux qu'ils voulussent
+bien partager sur ce point mes sentimens.</p>
+
+<p>FIN DE L'APPENDICE.</p>
+<br><br><br>
+
+<h2>LE DÉFIGURÉ<br>
+TRANSFIGURÉ<a id="footnotetagloc21" name="footnotetagloc21"></a>
+<a href="#footnoteloc21"><sup class="sml">loc21</sup></a>.</h2>
+
+<h4>DRAME.</h4>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc21"
+name="footnoteloc21"><b>Note loc21: </b></a><a href="#footnotetagloc21">
+(retour) </a> Cette traduction peut seule rendre l'espèce de jeu de
+mots du titre
+original: <i>The Deformed Transformed</i>.</blockquote>
+<br>
+<h3>AVERTISSEMENT.</h3>
+
+<p>Cet ouvrage est fondé en partie sur un roman
+intitulé: <i>Les Trois Frères</i>, publié il y a quelques
+années, et qui déjà avait inspiré à M.G.
+Lewis son <i>Wood Demon</i> (<i>Démon des bois</i>); et en
+partie sur le <i>Faust</i> de l'illustre Goëthe. On ne
+publie aujourd'hui que les deux premières parties
+de ce drame, et le chœur d'ouverture de la
+troisième. Peut-être donnera-t-on plus tard le
+reste.</p>
+<br>
+<p class="mid">PERSONNAGES.</p>
+
+<p>INCONNU, ensuite CÉSAR.<br>
+ARNOLD.<br>
+BOURBON.<br>
+PHILIBERT.<br>
+CELLINI.<br>
+BERTHE.<br>
+OLIMPIE.<br>
+<span class="sc">Esprits, Soldats, Citoyens de Rome, Prêtres</span>.<br>
+<span class="sc">Paysans</span>, etc.</p>
+<br><br>
+
+<h2>LE DÉFIGURÉ<br>
+
+TRANSFIGURÉ.</h2>
+<br><br>
+
+<h2>PREMIÈRE PARTIE.</h2>
+<br>
+
+<h3>SCÈNE PREMIÈRE.</h3>
+
+<p class="stage1">(Une forêt.)</p>
+
+<p class="stage1">Entrent ARNOLD et BERTHE, sa mère.</p>
+
+<br>
+
+<p class="mid">BERTHE.</p>
+
+<p>Va-t'en, bossu!</p>
+
+<p class="mid">ARNOLD.</p>
+
+<p>Je suis né comme cela, mère!</p>
+
+<p class="mid">BERTHE.</p>
+
+<p>Va-t'en, incube! diable de nuit! avorton unique
+entre sept frères.</p>
+
+<p class="mid">ARNOLD.</p>
+
+<p>Avorton? que ne le suis-je! Je voudrais n'avoir
+jamais vu le jour!</p>
+
+<p class="mid">BERTHE.</p>
+
+<p>Je le voudrais aussi! mais puisque tu l'as reçu,--va-t'en,
+va-t'en, et fais de ton mieux. Tu as un
+dos fait pour porter sa charge; il est plus haut,
+sinon aussi large que celui des autres.</p>
+
+<p class="mid">ARNOLD.</p>
+
+<p>Oui, il <i>porte</i> son fardeau;--mais mon cœur,
+ma mère, soutiendra-t-il ce dont vous le chargez?
+Je vous aime, ou du moins je vous ai aimée; il n'y a
+que vous, dans la nature, qui puissiez chérir un
+être tel que moi. Vous m'avez nourri; de grâce, ne
+me tuez pas.</p>
+
+<p class="mid">BERTHE.</p>
+
+<p>Oui, je t'ai nourri, parce que tu étais mon premier
+né; je ne savais si j'aurais jamais d'autre enfant
+que toi, caprice monstrueux de la nature. Mais,
+va-t'en, te dis-je, et ramasse du bois.</p>
+
+<p class="mid">ARNOLD.</p>
+
+<p>J'y consens; mais au moins, quand je vous le
+rapporterai, parlez-moi avec douceur. Je sais bien
+que mes frères sont aussi beaux, aussi forts, aussi
+libres que les animaux sauvages qu'ils poursuivent;
+mais ne me repoussez pas: n'avons-nous pas sucé le
+même lait?</p>
+
+<p class="mid">BERTHE.</p>
+
+<p>Oui, comme le hérisson qui vient à minuit téter
+la féconde mère du jeune taureau; et le lendemain,
+quand arrive la laitière, elle trouve les pis vides et
+desséchés. N'appelle pas frères, tes frères! ne m'appelle
+pas ta mère; si je t'ai mis au monde, je l'ai
+fait comme la poule insensée qui quelquefois, en
+couvant d'autres œufs que les siens, fait éclore des
+vipères. Ours mal léché! sors d'ici. (Berthe sort.)</p>
+
+<p class="mid">ARNOLD, seul.</p>
+
+<p>Oh! ma mère!--Elle s'en va, et il faut faire ce
+qu'elle me dit.--J'obéirai péniblement, mais sans
+me plaindre; que ne puis-je, en retour, espérer un
+seul mot de tendresse. Oh ciel! que ferai-je? (il se
+met à couper du bois: en le faisant, il se blesse la main.) Voilà
+mon travail fait pour aujourd'hui. Maudit soit le
+sang qui coule si fort de ma main; car il va me valoir
+au logis un surcroît de malédiction.--Et quel
+logis? Je n'ai pas de logis, pas de parens, pas d'amis;
+je suis fait autrement que les autres, et je ne
+suis admis ni à leurs jeux, ni à leurs plaisirs. Pourquoi
+donc me blessé-je comme eux? Oh! pourquoi
+chacune de ces gouttes, en tombant à terre, n'en
+fait-elle pas jaillir un serpent pour leur rendre tout
+le mal qu'ils me font? Pourquoi le diable, auquel
+ils me comparent, ne fait-il rien pour son image?
+Je partage sa forme, qu'il me donne donc sa puissance!
+Mais, sans doute, c'est parce que je n'ai pas
+son instinct; car un seul mot affectueux de celle qui
+m'a porté, me réconcilierait encore avec mon odieuse
+figure. Lavons ma blessure. (Il s'approche d'une fontaine
+et se baisse pour y plonger la main: tout d'un coup il s'arrête en
+tressaillant.) Ils ont raison; le miroir de la nature me
+montre tel qu'elle m'a fait. Non, je n'y regarderai
+plus; à peine si j'ose penser à ce qu'il m'a révélé.
+Hideuse créature que je suis! l'eau elle-même se
+moque de l'ombre de mes traits; on dirait qu'un démon
+est dans cette fontaine pour faire peur aux troupeaux
+qui voudraient s'y désaltérer. (Moment de silence.)
+Et je vivrai! fardeau insupportable à la terre, opprobre
+de celle même qui me donna la vie! Toi, qui
+coules si abondamment d'une égratignure, ô sang!
+laisse-moi voir si tu ne jaillirais pas plus largement
+encore, pour me délivrer enfin de la charge de mes
+maux sur la terre, en lui rendant les atômes qui forment
+mon horrible corps, en lui permettant d'en former
+tout reptile autre que moi-même, et un univers de
+nouveaux insectes. Voici le couteau! voyons s'il saura
+séparer de la création ce fruit d'une déplorable erreur
+de la nature, comme il arrache les vers, rejetons
+de la forêt. (Il pose le couteau à terre, la pointe levée.)
+Le voilà posé, et je puis me laisser tomber sur lui.
+Mais, pourtant, un regard encore sur cette belle
+journée, qui ne présente rien de laid que moi-même;
+sur le doux soleil, dont les rayons parviennent jusqu'à
+moi, mais en vain; et les oiseaux, quelle allégresse
+dans leurs chants! qu'ils continuent, je ne
+souhaite pas d'être pleuré; j'aime mieux qu'Arnold
+ait pour glas funéraire leurs plus joyeux accens; que
+les feuilles, en tombant, forment mon tombeau; que
+le murmure de la source voisine soit ma seule élégie.
+Et maintenant, couteau, puisses-tu ne pas fléchir
+plus que moi-même en recevant de toi la mort!
+(Il fait un mouvement pour se jeter sur le couteau; tout-à-coup ses
+yeux s'arrêtent sur la fontaine qui paraît en mouvement.) Que
+vois-je? la fontaine s'agite sans le souffle du vent!
+Mais les rides d'une source changeraient-elles ma résolution?
+Non, non. Cependant, elle s'agite encore!
+Les eaux frémissent, non par l'impulsion de l'air,
+mais par je ne sais quel pouvoir des régions internes.
+Qu'est-ce? une vapeur! elle est passée.</p>
+
+<p class="mid">(Un nuage sort de la fontaine; Arnold le regarde immobile d'étonnement.<br>
+Le nuage se dissipe, et à sa place paraît un grand
+homme noir.)</p>
+
+<p class="mid">ARNOLD.</p>
+
+<p>Que voulez-vous? parlez,--esprit ou homme?</p>
+
+<p class="mid">INCONNU.</p>
+
+<p>Homme est l'un et l'autre; pourquoi dire autre
+chose?</p>
+
+<p class="mid">ARNOLD.</p>
+
+<p>Votre figure est celle d'un homme; et cependant
+vous êtes peut-être le diable.</p>
+
+<p class="mid">INCONNU.</p>
+
+<p>Tant d'hommes sont ce que l'on suppose ou
+appelle par ce nom: vous êtes libre de me mettre
+dans cette classe, sans faire trop d'injure à l'un ou à
+l'autre. Mais continuez, vous voulez vous tuer;--suivez
+votre dessein.</p>
+
+<p class="mid">ARNOLD.</p>
+
+<p>Vous m'avez troublé.</p>
+
+<p class="mid">INCONNU.</p>
+
+<p>Belle résolution que quelque chose peut jamais
+troubler! Si j'étais, comme vous le croyez, le diable,
+un instant de plus vous mettait, et pour toujours,
+par votre suicide, en mon pouvoir; et, pourtant,
+c'est ma venue qui vous sauve.</p>
+
+<p class="mid">ARNOLD.</p>
+
+<p>Je n'ai pas dit que vous étiez le démon, mais que
+votre approche semblait tenir de lui.</p>
+
+<p class="mid">INCONNU.</p>
+
+<p>À moins que vous n'ayez l'habitude de sa société
+(et vous ne semblez guère habitué à une aussi haute
+compagnie), vous ne pouvez pas dire comment il
+s'approche; et quant à sa figure, jetez les yeux sur
+cette fontaine, puis sur moi, et vous jugerez qui de
+nous deux ressemble le mieux aux pieds fourchus
+qui épouvantent l'imagination des imbécilles.</p>
+
+<p class="mid">ARNOLD.</p>
+
+<p>Pouvez-vous,--osez-vous me reprocher ma laideur
+originelle!</p>
+
+<p class="mid">INCONNU.</p>
+
+<p>Si je songeais à reprocher au buffle le pied fourchu
+que je te vois, ou au rapide dromadaire la sublime
+élévation qui couronne tes épaules, ces animaux se
+féliciteraient du compliment; et, pourtant, ces deux
+êtres sont plus agiles, plus vigoureux, plus durs au
+travail et à la peine que toi-même, et que tous les
+plus beaux et les plus hardis de ton espèce. Ta forme
+est très-naturelle; seulement, la nature s'est méprise
+en te prodiguant des avantages qui ne sont pas du
+domaine des autres hommes.</p>
+
+<p class="mid">ARNOLD.</p>
+
+<p>Donne-moi donc la vigueur des pieds du buffle
+quand il fait voler la poussière à la vue de son ennemi
+qui approche, ou donne-moi la longue et patiente
+douceur du dromadaire, ce vaisseau flottant
+dans les sables du désert,--et je supporterai tes
+diaboliques sarcasmes, avec la résignation d'un
+saint.</p>
+
+<p class="mid">INCONNU.</p>
+
+<p>Volontiers.</p>
+
+<p class="mid">ARNOLD, surpris.</p>
+
+<p>Tu le pourrais?</p>
+
+<p class="mid">INCONNU.</p>
+
+<p>Peut-être.--Voulez-vous quelque chose de plus?</p>
+
+<p class="mid">ARNOLD.</p>
+
+<p>Tu te moques de moi.</p>
+
+<p class="mid">INCONNU.</p>
+
+<p>Moi! non. Pourquoi rirais-je de celui dont tout le
+monde rit? ce serait, à mon avis, un pauvre plaisir.
+Pour te parler dans la langue des hommes (car tu ne
+saurais encore comprendre la mienne), le chasseur
+des bois ne suit pas le misérable lapin, il s'attache
+aux pas de l'ours, du loup ou du lion; il laisse le
+moindre gibier aux petits bourgeois qui quittent un
+seul jour dans l'année leurs foyers pour remplir
+leurs chaudrons domestiques de cette plate curée.
+Que la canaille s'acharne après toi; pour moi, je
+puis, à cette heure, me moquer d'un être au-dessus
+d'eux.</p>
+
+<p class="mid">ARNOLD.</p>
+
+<p>Ne perds donc pas ton tems auprès de moi: je ne
+te cherchais pas.</p>
+
+<p class="mid">INCONNU.</p>
+
+<p>Vos pensées ne me sont pas si étrangères. Ne me
+renvoyez pas. On ne me rappelle pas aisément quand
+on désire de moi quelque service.</p>
+
+<p class="mid">ARNOLD.</p>
+
+<p>Et que veux-tu faire pour moi?</p>
+
+<p class="mid">INCONNU.</p>
+
+<p>Changer, si vous voulez, de forme avec vous,
+puisque la vôtre vous désespère; ou bien vous donner
+toute autre figure que vous désirerez.</p>
+
+<p class="mid">ARNOLD.</p>
+
+<p>Oh! alors vous êtes vraiment le diable, car nul
+autre ne consentirait à prendre ainsi mes traits.</p>
+
+<p class="mid">INCONNU.</p>
+
+<p>Je te ferai voir les plus belles figures que le monde
+ait jamais portées, et je t'en laisserai le choix.</p>
+
+<p class="mid">ARNOLD.</p>
+
+<p>A quelles conditions?</p>
+
+<p class="mid">INCONNU.</p>
+
+<p>C'est une question. Il n'y a qu'un instant, pour
+ressembler aux autres hommes, vous auriez donné
+votre ame; et voilà que vous hésitez à prendre les
+traits des demi-dieux.</p>
+
+<p class="mid">ARNOLD.</p>
+
+<p>Non, je n'en veux pas. Je ne dois pas compromettre
+mon ame.</p>
+
+<p class="mid">INCONNU.</p>
+
+<p>Et quelle ame, digne de ce nom, voudrait demeurer
+dans une telle carcasse?</p>
+
+<p class="mid">ARNOLD.</p>
+
+<p>C'est une ame non désespérée, quelle que soit la
+triste enveloppe qui l'emprisonne. Mais désignez
+votre pacte; faut-il le signer avec du sang?</p>
+
+<p class="mid">INCONNU.</p>
+
+<p>Non pas, du vôtre même.</p>
+
+<p class="mid">ARNOLD.</p>
+
+<p>Et de qui donc?</p>
+
+<p class="mid">INCONNU.</p>
+
+<p>Nous en causerons plus tard. Mais je serai de
+bonne composition, car je vois en vous de grandes
+choses. Vous n'aurez d'autre lien que votre volonté,
+d'autre engagement que vos œuvres. Êtes-vous content?</p>
+
+<p class="mid">ARNOLD.</p>
+
+<p>Je te prends au mot.</p>
+
+<p class="mid">INCONNU.</p>
+
+<p>Eh bien! allons,--(l'inconnu s'approche de la fontaine, et
+se retournant vers Arnold,) quelques gouttes de votre sang.</p>
+
+<p class="mid">ARNOLD.</p>
+
+<p>Et pourquoi?</p>
+
+<p class="mid">INCONNU.</p>
+
+<p>Pour mêler au charme de cette eau, et en confirmer
+l'effet.</p>
+
+<p class="mid">ARNOLD, présentant son bras blessé.</p>
+
+<p>Prends-le tout.</p>
+
+<p class="mid">INCONNU.</p>
+
+<p>Non, pour l'instant quelques gouttes me suffisent.
+(Il met quelques gouttes du sang d'Arnold dans sa main
+et les jette dans la fontaine.) Ombre de beauté, ombre de
+puissance, rendez-vous à votre poste.--L'heure
+en est venue: que vos formes aimables et flexibles
+sortent du fond de cette source comme on voit le
+géant aux formes vaporeuses s'élancer des sommets
+de la montagne de Hartz<a id="footnotetagb1" name="footnotetagb1"></a>
+<a href="#footnoteb1"><sup class="sml">b1</sup></a>. Venez telles que vous êtes,
+et que nos yeux puissent voir dans l'air le modèle,
+brillant comme l'Iris quand elle jette son croissant
+dans l'étendue, de la figure que je veux former;--tel
+est <i>son</i> désir (désignant Arnold) et tel est mon commandement!
+Démons héroïques, démons qui prîtes
+autrefois le manteau du stoïcien et du sophiste, ou
+celui des conquérans qui respirèrent pour détruire,
+depuis l'enfant de la Macédoine jusqu'à tant d'innombrables
+Romains;--ombre de beauté, ombre
+de puissance! l'heure est venue, à votre devoir!</p>
+
+<p class="stage1">(Divers fantômes sortent de l'ombre et passent successivement devant<br>
+l'étranger et Arnold.)</p>
+
+<p class="mid">ARNOLD.</p>
+
+<p>Que vois-je?</p>
+
+<p class="mid">INCONNU.</p>
+
+<p>Le Romain aux yeux noirs et au nez d'aigle, qui
+ne connut jamais de vainqueur, et qui ne vit jamais
+de contrée qu'il ne soumît à Rome, tandis que Rome
+devenait sa proie et celle de tous les héritiers de son
+nom.</p>
+
+<p class="mid">ARNOLD.</p>
+
+<p>Ce fantôme est chauve, et je veux de la beauté;
+ne puis-je acquérir sa gloire sans me soustraire à
+ses défauts?</p>
+
+<p class="mid">INCONNU.</p>
+
+<p>Vous le voyez; son front était garni de plus de
+lauriers que de cheveux. Choisissez ou rejetez. Je
+ne puis que vous promettre ses traits; quant à sa
+gloire il faut long-tems l'ambitionner et combattre,
+pour mériter de l'obtenir.</p>
+
+<p class="mid">ARNOLD.</p>
+
+<p>Je veux aussi me battre, mais non pas comme
+une copie de César. Fais-le disparaître: son aspect
+peut être beau, mais il n'est pas de mon goût.</p>
+
+<p class="mid">INCONNU.</p>
+
+<p>Alors vous êtes bien plus difficile à séduire que
+la sœur de Caton, que la mère de Brutus, ou que
+Cléopâtre à seize ans, quand l'amour pénètre par
+les yeux, non moins que par le cœur. Mais soit!
+ombre, disparais! (Le fantôme de Jules César disparaît.)</p>
+
+<p class="mid">ARNOLD.</p>
+
+<p>Se peut-il que l'homme qui ébranla la terre disparaisse
+ainsi sans laisser la moindre trace!</p>
+
+<p class="mid">INCONNU.</p>
+
+<p>Vous vous trompez, sa substance a laissé derrière
+lui assez de tombeaux, assez de calamités et plus de
+gloire qu'il n'en fallait pour prolonger sa mémoire;
+quant à son ombre elle n'est rien de plus que la nôtre,
+si ce n'est quelques pouces et une verticale
+plus régulière. En voici une autre.</p>
+
+<p class="stage1">(Un second fantôme passe.)</p>
+
+<p class="mid">ARNOLD.</p>
+
+<p>Quel est-il?</p>
+
+<p class="mid">INCONNU.</p>
+
+<p>C'était le plus beau et le plus brave des Athéniens.
+Regardez-le bien.</p>
+
+<p class="mid">ARNOLD.</p>
+
+<p>Il est en effet plus séduisant que l'autre. Que de
+beauté!</p>
+
+<p class="mid">INCONNU.</p>
+
+<p>Tel fut le fils de Clinias à la chevelure bouclée;
+veux-tu revêtir sa figure?</p>
+
+<p class="mid">ARNOLD.</p>
+
+<p>Que ne suis-je né avec elle! Mais puisque je puis
+choisir encore, passons outre.</p>
+
+<p class="stage1">(L'ombre d'Alcibiade disparaît.)</p>
+
+<p class="mid">INCONNU.</p>
+
+<p>Tiens! regarde!</p>
+
+<p class="mid">ARNOLD.</p>
+
+<p>Comment! cette espèce de satyre, court, basané,
+au nez rompu, aux yeux ronds, aux larges narines
+et à la physionomie de Silène! cette jambe tortue
+et cette piteuse stature! j'aime mieux rester tel que
+je suis.</p>
+
+<p class="mid">INCONNU.</p>
+
+<p>Il était pourtant ce que la terre avait de beauté intellectuelle
+plus parfaite; c'était la vertu même personnifiée.
+Mais vous le rejetez.</p>
+
+<p class="mid">ARNOLD.</p>
+
+<p>Non pas, si ses traits pouvaient me douer de ce
+qui les faisait oublier.</p>
+
+<p class="mid">INCONNU.</p>
+
+<p>Je n'ai pas le pouvoir de le promettre; mais vous
+pouvez l'essayer et voir si les chances de vertus sont
+plus grandes sous un pareil masque que sous le
+vôtre.</p>
+
+<p class="mid">ARNOLD.</p>
+
+<p>Non, je ne suis pas né pour la philosophie, bien
+que tout en moi doive me faire une loi d'en user.
+Fais-le disparaître.</p>
+
+<p class="mid">INCONNU.</p>
+
+<p>Redeviens air, buveur de ciguë!</p>
+
+<p class="stage1">(L'ombre de Socrate disparaît, une autre s'élève.)</p>
+
+<p class="mid">ARNOLD.</p>
+
+<p>Quel est maintenant ce front large et cette barbe
+frisée qui rappellerait le vigoureux aspect d'Hercule
+si ses yeux égrillards n'appartenaient plutôt à Bacchus
+qu'au triste vainqueur du monde infernal
+quand il repose appuyé sur sa massue et comme s'il
+réfléchissait à l'indignité de ceux pour qui il avait
+combattu?</p>
+
+<p class="mid">INCONNU.</p>
+
+<p>Mais tu vois celui qui par amour perdit l'ancien
+monde.</p>
+
+<p class="mid">ARNOLD.</p>
+
+<p>Je ne le blâmerais pas, moi, qui risque mon ame
+parce que je n'ai pas trouvé ce qu'il consentit à
+échanger contre l'empire de la terre.</p>
+
+<p class="mid">INCONNU.</p>
+
+<p>Eh bien! puisque vous semblez vous accorder si
+bien, vous allez prendre ses traits?</p>
+
+<p class="mid">ARNOLD.</p>
+
+<p>Non, comme vous me laissez le choix, je suis difficile;
+ne serait-ce que pour voir des héros que je
+n'aurais jamais contemplés qu'après ma mort, sur
+les rives du pâle fleuve de l'éternité.</p>
+
+<p class="mid">INCONNU.</p>
+
+<p>Disparais, triumvir, ta Cléopâtre t'attend.</p>
+
+<p class="stage1">(L'ombre d'Antoine disparaît: une autre s'élève.)</p>
+
+<p class="mid">ARNOLD.</p>
+
+<p>Quel est celui-ci? il a le regard d'un demi-dieu,
+son teint est frais et coloré, ses cheveux d'or, et sa
+taille, si elle ne dépasse pas celle des mortels, a cependant
+une trace d'immortalité.--Quelque chose
+de brillant l'entoure et ne semble que l'émanation
+d'un éclat intérieur plus vif encore. Est-ce qu'il ne
+fut rien qu'un homme?</p>
+
+<p class="mid">INCONNU.</p>
+
+<p>Demande à la terre si elle conserve quelques atômes
+de lui, ou même de l'or bien autrement solide qui
+formait son urne.</p>
+
+<p class="mid">ARNOLD.</p>
+
+<p>Quelle était cette gloire du genre humain?</p>
+
+<p class="mid">INCONNU.</p>
+
+<p>La honte de la Grèce pendant la paix, son foudre
+pendant la guerre.--C'est Démétrius le Macédonien,
+et le preneur de villes.</p>
+
+<p class="mid">ARNOLD.</p>
+
+<p>Un autre.</p>
+
+<p class="mid">INCONNU, s'adressant à l'ombre.</p>
+
+<p>Retourne au giron de ta Lamia.</p>
+
+<p class="stage1">(L'ombre de Démétrius Poliorcète disparaît: une autre s'élève.)</p>
+
+<p class="mid">INCONNU, poursuivant.</p>
+
+<p>Je vous en montrerai bien d'autres; ne craignez
+rien, mon cher bossu: si l'ombre de ceux qui existèrent
+ne sont pas de votre goût, j'animerai le marbre
+idéal jusqu'à ce que votre ame soit contente de
+sa nouvelle enveloppe.</p>
+
+<p class="mid">ARNOLD.</p>
+
+<p>Content! mon choix est arrêté.</p>
+
+<p class="mid">INCONNU.</p>
+
+<p>Je suis forcé de vous en faire mon compliment,
+c'est le divin enfant de la déesse des ondes, le fils
+chevelu de Pelée, aux tresses belles et blondes
+comme les vagues embaumées du riche Pactole, roulantes
+sur des sables d'or; vois comme elles sont
+nuancées de cristal et gracieusement ondulées par
+les vents, telles enfin qu'elles furent vouées au Sperchius!
+Contemple-le tout entier; c'est ainsi qu'il
+parut devant Polyxène en face de l'autel, les yeux
+remplis d'amour et fixés sur sa Troyenne fiancée.
+Quelques regrets de la mort d'Hector et des larmes
+de Priam se joignent à la vive passion que lui inspire
+la vierge aux regards baissés dont la jeune main
+tremble dans celle qui fit mourir son frère. Tel il
+parut dans le temple; regarde-le comme la Grèce
+regardait pour la dernière fois son plus illustre héros,
+l'instant avant que Paris tendît son arc.</p>
+
+<p class="mid">ARNOLD.</p>
+
+<p>Je le regarde comme si j'étais l'ame dont il va devenir
+la forme.</p>
+
+<p class="mid">INCONNU.</p>
+
+<p>Vous avez bien fait, la plus extrême laideur ne
+pouvait se troquer que contre la plus extrême beauté,
+s'il faut ajouter foi à ce proverbe des hommes, <i>que
+les extrêmes se touchent</i>.</p>
+
+<p class="mid">ARNOLD.</p>
+
+<p>Allons, hâte-toi! je suis impatient.</p>
+
+<p class="mid">INCONNU.</p>
+
+<p>Oui, comme une jeune beauté devant son miroir;
+tous deux vous vous figurez ce que vous n'êtes pas,
+et vous rêvez ce que vous devez être.</p>
+
+<p class="mid">ARNOLD.</p>
+
+<p>Faut-il donc attendre?</p>
+
+<p class="mid">INCONNU.</p>
+
+<p>Non, tu serais trop malheureux, mais un mot
+seulement: sa taille est de douze coudées; voudrais-tu
+donc dépasser si énormément celle des hommes
+de ton siècle et devenir un Titan? ou (pour parler
+en termes théologiques) un enfant d'Anak<a id="footnotetagb2" name="footnotetagb2"></a>
+<a href="#footnoteb2"><sup class="sml">b2</sup></a>?</p>
+
+<p class="mid">ARNOLD.</p>
+
+<p>Pourquoi pas?</p>
+
+<p class="mid">INCONNU.</p>
+
+<p>Ambition glorieuse, je t'aime surtout dans les nains,
+un mortel de stature philistine aurait avec empressement
+troqué son corps de Goliath contre le petit
+David; mais toi, mon petit singe, tu préfères de
+beaucoup l'apparence d'un héros à sa gloire. Tes
+vœux seront accomplis s'ils sont tels que tu viens
+de les exprimer, et cependant tu aurais sur les
+hommes bien plus d'empire en te montrant à eux
+sous des formes plus rapprochées des leurs; tous
+vont se soulever contre toi comme pour chasser quelque
+mammouth nouvellement découvert; et leurs
+maudits engins, leurs couleuvrines et le reste entrouvriront
+l'armure de notre ami plus facilement
+que la flèche adultère n'atteignit le talon que Thétis
+oublia de baptiser dans le Styx.</p>
+
+<p class="mid">ARNOLD.</p>
+
+<p>Eh bien! qu'il en soit comme il te plaira.</p>
+
+<p class="mid">INCONNU.</p>
+
+<p>Tu seras beau comme l'objet que tu vois, fort
+comme il le fut, et--</p>
+
+<p class="mid">ARNOLD.</p>
+
+<p>Je ne demande pas sa valeur, les êtres difformes
+sont toujours assez téméraires, il est dans leur nature
+de surpasser les autres hommes du côté de l'ame et
+du cœur et de redevenir ainsi leurs égaux,--que
+dis-je, leurs supérieurs. Il y a dans leurs mouvemens
+irréguliers un aiguillon qui les pousse à faire
+ce que ne peuvent les autres et ce que pourtant ils
+sont également libres de faire, et c'est ainsi qu'ils
+savent balancer l'avarice d'une nature marâtre; c'est
+à force d'intrépidité qu'ils sollicitent les faveurs de
+la fortune et que souvent ils les obtiennent comme
+Timour, le Tartare boiteux.</p>
+
+<p class="mid">INCONNU.</p>
+
+<p>Bien dit! et sans doute tu vas conserver ta première
+forme. Il ne tient qu'à moi de dissiper cette
+ombre qui allait se transformer en chair pour rehausser
+une ame intrépide qui n'a pas besoin d'elle.</p>
+
+<p class="mid">ARNOLD.</p>
+
+<p>Si nul esprit ne m'avait offert la possibilité d'un
+changement, j'aurais fait de mon mieux pour m'ouvrir
+une carrière en dépit de l'odieuse difformité qui,
+semblable à une montagne, pesait mortellement sur
+moi. A la vue d'un homme plus heureux j'aurais
+toujours senti sur mon cœur comme sur mes épaules
+une masse de haine et de désespoir. J'aurais toujours
+contemplé, avec un soupir de douleur et non d'amour,
+la beauté, dans le sexe qui est le type de
+tout ce que nous connaissons ou rêvons de beau par
+de là le monde qu'il charme; bien que mon cœur fût
+tout amour, je n'aurais pas tenté de toucher celle
+qui n'aurait pu me payer de retour à la vue de cette
+odieuse enveloppe qui me condamne à la solitude.
+Bien plus j'aurais attendu la mort sans la désirer si
+ma mère ne m'avait pas repoussé de ses bras. La femelle
+de l'ours lèche ses petits pour les rendre moins
+difformes; ma mère n'avait pas l'espoir de me rendre
+moins laid, que ne m'exposa-t-elle comme les
+femmes de Sparte, avant que j'eusse le sentiment
+passionné de la vie? j'aurais été un morceau de terre
+de la vallée, plus heureux mille fois de n'être rien
+que tel que je suis. Mais enfin, bien que le plus laid,
+le plus humble et le plus abject des hommes, le
+courage aurait pu me rendre tel que tant d'autres
+héros d'une laideur comparable à la mienne. Vous
+m'avez vu maître de ma propre vie et désireux de
+la quitter; et celui qui peut mourir ainsi est le maître
+de tous ceux qui craignent la mort.</p>
+
+<p class="mid">INCONNU.</p>
+
+<p>Choisissez entre ce que vous fûtes et ce que vous
+pouvez être.</p>
+
+<p class="mid">ARNOLD.</p>
+
+<p>Mon choix est fait; vous avez ouvert une perspective
+plus brillante pour mes yeux et plus douce pour
+mon cœur. Dans ma forme actuelle, je puis être
+craint, admiré, chéri et respecté de tout l'univers,
+à l'exception de ceux de mon espèce, dont l'amour
+seul pouvait m'être précieux. J'ai le choix de plusieurs
+formes: je prends celle qui est devant mes
+yeux. Hâte-toi.</p>
+
+<p class="mid">INCONNU.</p>
+
+<p>Et moi, laquelle prendrai-je?</p>
+
+<p class="mid">ARNOLD.</p>
+
+<p>Sans doute, celui qui commande à toutes les formes
+choisira la plus noble, et quelque chose de
+supérieur, même à celle du fils de Pelée que nous
+venons de voir. Ce sera peut-être celle de son assassin,
+du beau Pâris, ou mieux encore du dieu des
+poètes, dont chaque membre sera déjà un modèle
+de poésie.</p>
+
+<p class="mid">INCONNU.</p>
+
+<p>Je me contenterai de moins, car j'aime trop le
+changement.</p>
+
+<p class="mid">ARNOLD.</p>
+
+<p>Votre figure est noire, mais non pas déplaisante.</p>
+
+<p class="mid">INCONNU.</p>
+
+<p>Si je voulais choisir, je me rendrais plus blanc;
+mais j'ai pour le noir un penchant.--Il est aussi
+décent, et de plus, la honte ne saurait le faire rougir,
+ou la crainte pâlir; mais voilà bien assez de
+tems que je le porte, et je vais le troquer avec votre
+figure.</p>
+
+<p class="mid">ARNOLD.</p>
+
+<p>Ma figure?</p>
+
+<p class="mid">INCONNU.</p>
+
+<p>Oui, vous changerez avec le fils de Thétis; moi,
+avec la progéniture de Berthe. Les goûts sont divers:
+vous avez le vôtre, j'ai le mien.</p>
+
+<p class="mid">ARNOLD.</p>
+
+<p>Allons, dépêchons!</p>
+
+<p class="mid">INCONNU.</p>
+
+<p>Nous y voici. (L'Inconnu prend un peu de terre, il la façonne
+sur le gazon; puis s'adressant au fantôme d'Achille.) Ombre charmante
+du fils de Thétis endormie sur le gazon qui
+recouvre l'antique Troie, je modèle ton image avec
+la terre rouge qui composa celle d'Adam<a id="footnotetagloc22" name="footnotetagloc22"></a>
+<a href="#footnoteloc22"><sup class="sml">loc22</sup></a>, ainsi
+qu'avait fait le créateur dont je veux imiter les actions.
+Boule de terre, reçois la vie jusqu'à ce que
+la rose soit aussi fraîche sur tes joues qu'à l'instant
+où elle s'épanouit. Et vous, violette que je touche,
+prêtez à ses yeux votre nuance! Ondes éclairées du
+soleil, devenez pour lui des ruisseaux de sang; que
+ces boutons d'hyacinthe, devenus ses beaux et flottans
+cheveux, se répandent le long de ses tempes
+comme ils se balançaient dans l'air! qu'il ait pour
+cœur le marbre que je tire de ce roc; que sa voix soit
+comme le gazouillement des oiseaux sur ce chêne!
+que sa chair soit formée de cette terre délicate dans
+laquelle s'alongent les racines du lis et qui boit la
+rosée la plus pure! que ses jambes soient les plus
+légères, que son aspect soit le plus radieux que la
+terre ait pu jamais contempler! Élémens, approchez,
+mêlez-vous à ma voix, reconnaissez-moi pour
+votre maître! Rayons du soleil, animez cette exhalation
+de la terre! C'en est fait; il a pris son rang
+dans la création.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc22"
+name="footnoteloc22"><b>Note loc22: </b></a><a href="#footnotetagloc22">
+(retour) </a> Adam signifie <i>terre rouge</i>, de laquelle le
+premier homme fut
+formé.<span class="rig">(<i>Note de Lord Byron</i>.)</span></blockquote><br>
+
+<p class="stage1">(Arnold tombe sans mouvement; son ame passe dans la figure
+d'Achille, le fantôme disparaît peu à peu à mesure que s'anime la figure
+pétrie de terré.)</p>
+
+<p class="mid">ARNOLD, dans sa nouvelle forme.</p>
+
+<p>J'aime, et je serai donc aimé! O vie! enfin je te
+sens! esprit de gloire!</p>
+
+<p class="mid">INCONNU.</p>
+
+<p>Arrêtez, que ferez-vous de votre première enveloppe,
+de cette horrible, sale et repoussante difformité
+qui naguère était vous?</p>
+
+<p class="mid">ARNOLD.</p>
+
+<p>Qu'importe! que les loups ou les oiseaux s'en emparent,
+s'ils le veulent.</p>
+
+<p class="mid">INCONNU.</p>
+
+<p>S'ils le font, s'ils n'ont pas de répugnance pour
+elle, vous direz ainsi-soit-il; vous féliciterez les
+champs d'en être purifiés.</p>
+
+<p class="mid">ARNOLD.</p>
+
+<p>Laissons-la, et ne songeons pas à ce qu'elle peut
+devenir.</p>
+
+<p class="mid">INCONNU.</p>
+
+<p>Voilà de la dureté, sinon de l'ingratitude. Quel
+qu'il soit, ce corps a soutenu long-tems votre ame.</p>
+
+<p class="mid">ARNOLD.</p>
+
+<p>Oui, de même que le fumier recélait la perle qui,
+maintenant montée sur or, brille entre les pierres
+précieuses.</p>
+
+<p class="mid">INCONNU.</p>
+
+<p>Mais si je donne une autre forme, il faut que ce
+soit comme par échange et non par l'effet d'un larcin.
+Ceux qui font des hommes sans l'intervention de la
+femme paient depuis long-tems une sorte de patente
+pour ce commerce, et ils ne se soucient pas d'employer
+la contrebande. Le diable peut prendre les
+hommes et non pas les faire, bien qu'il recueille le
+bénéfice d'une véritable fabrication humaine. Il faut
+donc trouver quelqu'un qui reprenne la figure que
+vous venez de quitter.</p>
+
+<p class="mid">ARNOLD.</p>
+
+<p>Et qui le voudra jamais?</p>
+
+<p class="mid">INCONNU.</p>
+
+<p>Je ne le sais pas, voilà pourquoi je me dévoue.</p>
+
+<p class="mid">ARNOLD.</p>
+
+<p>Vous?</p>
+
+<p class="mid">INCONNU.</p>
+
+<p>Je l'avais dit avant de vous revêtir de cette robe
+de beauté dont vous êtes si fier.</p>
+
+<p class="mid">ARNOLD.</p>
+
+<p>Il est vrai, la joie subite de ma métamorphose me
+fait tout oublier.</p>
+
+<p class="mid">INCONNU.</p>
+
+<p>Je serai dans quelques momens tel que vous étiez,
+et vous vous verrez toujours vous-même à vos côtés,
+et tel que votre ombre.</p>
+
+<p class="mid">ARNOLD.</p>
+
+<p>Je m'en passerais fort bien.</p>
+
+<p class="mid">INCONNU.</p>
+
+<p>Mais cela est impossible. Eh quoi! déjà vous frémissez
+tel que vous êtes en voyant ce que vous fûtes?</p>
+
+<p class="mid">ARNOLD.</p>
+
+<p>Il en sera ce que vous voudrez.</p>
+
+<p class="mid">INCONNU. Il étend sur la terre la première forme d'Arnold.</p>
+
+<p>Terre non morte, mais inanimée! nul homme ne
+voudrait te revêtir, et cependant un immortel ne
+songe pas à te dédaigner. Tu es terre, et pour l'esprit
+toute terre est d'un mérite égal. Feu! <i>sans</i> lequel
+rien ne peut vivre; feu! <i>dans</i> lequel cependant nul
+ne peut vivre excepté la fabuleuse Salamandre, ou
+les ames à jamais tourmentées qui implorent ce
+qui ne pardonne jamais, hurlent pour obtenir une
+goutte d'eau, et brûlent dans des flammes inextinguibles;
+feu! le seul élément où nul être ne conserve
+sa forme passagère, ni le poisson, ni le quadrupède,
+ni l'oiseau, ni le ver; feu! sauvegarde
+et meurtrier de l'homme; feu! enfant premier-né de
+la création et fatal instrument de la destruction
+quand le ciel aura rejeté la terre; feu! viens m'aider
+à renouveler la vie dans la forme que je contemple
+inerte et glacée: son retour à la vie dépend de nous
+deux; jette une faible étincelle,--et soudain il reprendra
+son premier mouvement, seulement c'est
+mon esprit qui l'animera.</p>
+
+<p class="stage1">(Un feu follet s'élève à travers le bois et vient s'arrêter sur le front
+du cadavre. L'inconnu disparaît et le corps se lève.)</p>
+
+<p class="mid">ARNOLD.</p>
+
+<p>Oh! horrible!</p>
+
+<p class="mid">INCONNU, sous la figure d'Arnold.</p>
+
+<p>Comment, est-ce que tu trembles?</p>
+
+<p class="mid">ARNOLD.</p>
+
+<p>Non, ce n'est qu'un frissonnement. Où donc a
+fui le corps qui te portait tout à l'heure?</p>
+
+<p class="mid">INCONNU.</p>
+
+<p>Au royaume des ombres. Mais parcourons celui
+où nous sommes encore. Où veux-tu aller?</p>
+
+<p class="mid">ARNOLD.</p>
+
+<p>Faut-il que tu m'accompagnes?</p>
+
+<p class="mid">INCONNU.</p>
+
+<p>Et pourquoi non? Ceux qui valent mieux que toi
+ont plus mauvaise société.</p>
+
+<p class="mid">ARNOLD.</p>
+
+<p>Ceux qui valent mieux que moi!</p>
+
+<p class="mid">INCONNU.</p>
+
+<p>Oh! je le vois, votre nouvelle forme vous donne
+de l'orgueil; j'en suis ravi. Déjà de l'ingratitude?
+Admirable! c'est un plaisir de vous instruire.--C'est,
+dans un instant, deux métamorphoses; et
+voilà que déjà vous avez l'expérience des manières
+du monde. Mais supportez ma présence. En vérité,
+elle pourra vous être utile dans votre route. Maintenant,
+décidez; où porterons-nous nos pas?</p>
+
+<p class="mid">ARNOLD.</p>
+
+<p>Où se trouvera réuni le plus de monde: je veux
+voir comment il agit.</p>
+
+<p class="mid">INCONNU.</p>
+
+<p>C'est-à-dire où règnent la guerre et les femmes.
+Voyons! l'Espagne, l'Italie,--les nouvelles terres
+atlantiques,--l'Afrique et tous ses Maures. En vérité,
+il y a peu de choix: toutes les races sont maintenant
+et partout, comme à l'ordinaire, acharnées
+les unes contre les autres.</p>
+
+<p class="mid">ARNOLD.</p>
+
+<p>J'ai entendu dire des merveilles de Rome.</p>
+
+<p class="mid">INCONNU.</p>
+
+<p>Fort bon choix!--le meilleur que l'on puisse
+faire sur la terre depuis que Sodome n'est plus. Le
+champ est vaste; car le Franc, le Hun, l'Espagnol,
+descendant des antiques Vandales, se jouent en ce
+moment sur les brûlans rivages de ce jardin de l'univers.</p>
+
+<p class="mid">ARNOLD.</p>
+
+<p>Quelle sera notre manière de voyager?</p>
+
+<p class="mid">INCONNU.</p>
+
+<p>Nous prendrons de bons coursiers, comme des
+gens de distinction. Holà! mes chevaux! Jamais il
+n'en fut de meilleurs depuis ceux qui jetèrent dans
+le Pô Phaéton. Et nos pages aussi!</p>
+
+<p class="mid">(Deux pages entrent avec quatre chevaux noirs.)</p>
+
+<p class="mid">ARNOLD.</p>
+
+<p>Oh! la belle chose.</p>
+
+<p class="mid">INCONNU.</p>
+
+<p>C'est la plus noble race. Osez lui comparer celle
+de Barbarie ou vos Kochlani de l'Arabie.</p>
+
+<p class="mid">ARNOLD.</p>
+
+<p>Le flocon vaporeux qui s'échappe de leurs fiers
+naseaux embrase l'air lui-même; des jets de flamme,
+semblables à des essaims de vers luisans, se balancent
+autour de leur crinière, ainsi que par un rayon
+de soleil des insectes vulgaires entourent nos vulgaires
+coursiers.</p>
+
+<p class="mid">INCONNU.</p>
+
+<p>Montez, monseigneur; eux et moi nous sommes
+à votre service.</p>
+
+<p class="mid">ARNOLD.</p>
+
+<p>Et ces pages aux yeux noirs,--quels sont leurs
+noms?</p>
+
+<p class="mid">INCONNU.</p>
+
+<p>C'est vous qui les baptiserez.</p>
+
+<p class="mid">ARNOLD.</p>
+
+<p>Comment, dans l'eau sainte?</p>
+
+<p class="mid">INCONNU.</p>
+
+<p>Pourquoi pas? le plus grand pécheur est le saint
+le plus accompli.</p>
+
+<p class="mid">ARNOLD.</p>
+
+<p>Ils sont bien beaux; et certes ils ne peuvent être
+des diables.</p>
+
+<p class="mid">INCONNU.</p>
+
+<p>Qui en doute? Le diable est toujours hideux, et
+votre beauté n'a jamais rien de diabolique, n'est-ce
+pas?</p>
+
+<p class="mid">ARNOLD.</p>
+
+<p>Je nommerai Huon celui qui porte le cor doré et
+une figure si fraîche et si radieuse, car, il a le regard
+du charmant enfant perdu dans les bois, et qu'on n'a
+jamais retrouvé; quant à l'autre, plus brun et plus
+soucieux, qui ne sourit jamais, mais garde l'air sérieux
+et cependant calme de la nuit, il s'appellera
+Memnon, comme ce roi d'Égypte dont la statue rend
+une fois chaque jour un son harmonieux. Mais vous?</p>
+
+<p class="mid">INCONNU.</p>
+
+<p>J'ai dix mille noms, et deux fois autant d'attributs;
+mais puisque j'ai pris une forme humaine, je
+porterai un nom d'homme.</p>
+
+<p class="mid">ARNOLD.</p>
+
+<p>Et qui tiendra plus de l'homme que le corps lui-même,
+bien qu'il m'ait appartenu.</p>
+
+<p class="mid">INCONNU.</p>
+
+<p>Alors, appelez-moi César.</p>
+
+<p class="mid">ARNOLD.</p>
+
+<p>Comment! ce nom est le signe de l'empire, et il
+ne fut porté que par les maîtres du monde.</p>
+
+<p class="mid">INCONNU.</p>
+
+<p>C'est par cela même qu'il convient parfaitement
+au diable déguisé, tel du moins que vous me supposez:
+à moins pourtant que vous n'aimiez mieux
+me prendre pour le pape.</p>
+
+<p class="mid">ARNOLD.</p>
+
+<p>Va donc pour César. Pour moi je veux garder le
+simple nom d'Arnold.</p>
+
+<p class="mid">CÉSAR.</p>
+
+<p>Nous y ajouterons un titre:--le comte Arnold.
+Il n'a rien de disgracieux, et il fera un bon effet sur
+un billet doux.</p>
+
+<p class="mid">ARNOLD.</p>
+
+<p>Ou dans une proclamation devant un champ de
+bataille.</p>
+
+<p class="mid">CÉSAR, chantant.</p>
+
+<p>A cheval, à cheval! Mon coursier noir frappe la
+terre et dévore l'espace! Il n'est pas de jeune étalon
+de l'Arabie qui connaisse mieux celui qu'il doit porter.
+Plus léger à mesure qu'il s'élève davantage, les
+montagnes ne retarderont pas sa course: il ne bronchera
+pas dans les marais; il ne sera pas dépassé
+dans la plaine, l'onde ne le fera pas tomber; le bord
+d'un ruisseau ne le décidera pas à s'arrêter pour
+étancher sa soif. Dans l'arène, il ne perdra pas sa
+respiration; dans le combat, rien ne pourra le lasser;
+il traversera les pierres aiguës. Ni le tems, ni
+la fatigue ne pourront l'abattre. L'étable ne lui ôtera
+pas son ardeur; et toujours ses pieds rapides lutteront
+avec les ailes du griffon. Quoi de plus doux
+qu'un pareil voyage? A cheval, à cheval! Jamais
+l'écume ne blanchira le mors, jamais la poussière ne
+souillera les crins de nos noirs coursiers. Faut-il
+courir ou voler des Alpes au Caucase? dans un clin
+d'oeil nous aurons franchi l'espace qui les sépare.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils montent sur leurs chevaux et disparaissent.)</p>
+<br>
+<h3>SCÈNE II.</h3>
+
+<p class="stage1">(La scène représente un camp sous les murs de Rome.)</p>
+
+<p class="stage1">ARNOLD et CÉSAR.</p>
+<br>
+<p class="mid">CÉSAR.</p>
+
+<p>Nous voilà donc arrivés.</p>
+
+<p class="mid">ARNOLD.</p>
+
+<p>Oui; mais mes pieds ont foulé des cadavres: mes
+yeux sont encore pleins de sang.</p>
+
+<p class="mid">CÉSAR.</p>
+
+<p>Essuyez-les donc et voyez clair. Comment, n'êtes-vous
+pas un conquérant? N'êtes-vous pas le chevalier
+favori, le volontaire compagnon du vaillant
+Bourbon, jadis connétable de France, et qui bientôt
+sera maître d'une ville qui, sous les empereurs,
+était la maîtresse du monde ancien?</p>
+
+<p class="mid">ARNOLD.</p>
+
+<p>Comment, monde ancien? Est-ce qu'il y en a de
+nouveaux?</p>
+
+<p class="mid">CÉSAR.</p>
+
+<p>Oui, pour vous; vous éprouverez bientôt qu'il en
+existe, aux richesses et aux maladies que vous lui
+devrez; une moitié du globe donnera le titre de
+nouveau à l'autre moitié, parce que vous ne comprenez
+que le frivole et douteux rapport de vos yeux
+et de vos oreilles.</p>
+
+<p class="mid">ARNOLD.</p>
+
+<p>Et j'ajoute à ce rapport une foi complète.</p>
+
+<p class="mid">CÉSAR.</p>
+
+<p>A votre aise; vous lui devrez d'agréables erreurs,
+et cela vaut mieux qu'une vérité pénible.</p>
+
+<p class="mid">ARNOLD.</p>
+
+<p>Chien!</p>
+
+<p class="mid">CÉSAR.</p>
+
+<p>Homme!</p>
+
+<p class="mid">ARNOLD.</p>
+
+<p>Diable!</p>
+
+<p class="mid">CÉSAR.</p>
+
+<p>Votre humble et obéissant serviteur.</p>
+
+<p class="mid">ARNOLD.</p>
+
+<p><i>Maître</i>, dirais-tu avec plus de raison; tu m'as
+traîné jusqu'ici à travers des tableaux de carnage et
+de débauche.</p>
+
+<p class="mid">CÉSAR.</p>
+
+<p>Où donc voudrais-tu être?</p>
+
+<p class="mid">ARNOLD.</p>
+
+<p>Oh! en paix.--Oui, en paix!</p>
+
+<p class="mid">CÉSAR.</p>
+
+<p>Et qui peut se flatter d'y être? Depuis l'étoile jusqu'au
+ver rampant, la vie est partout en mouvement,
+et la commotion est encore le dernier signe de la
+vie. La planète tourne jusqu'à ce qu'elle devienne
+comète, et que dans sa course vagabonde elle hâte
+la destruction des autres planètes. L'humble ver
+poursuit sa vie rampante aux dépens de l'existence
+d'autres objets: mais comme eux, il faut qu'il vive
+et qu'il meure esclave de celui qui l'a créé pour
+vivre et mourir. Il vous faut obéir au maître de toute
+chose, à l'invariable nécessité: contre ses arrêts, la
+révolte ne réussit pas.</p>
+
+<p class="mid">ARNOLD.</p>
+
+<p>Mais quand elle vient à réussir?</p>
+
+<p class="mid">CÉSAR.</p>
+
+<p>Ce n'est plus la révolte.</p>
+
+<p class="mid">ARNOLD.</p>
+
+<p>L'emportera-t-elle aujourd'hui?</p>
+
+<p class="mid">CÉSAR.</p>
+
+<p>Le Bourbon a donné des ordres pour l'assaut; au
+rayon du jour on sera à l'ouvrage.</p>
+
+<p class="mid">ARNOLD.</p>
+
+<p>Hélas! et la ville succombera-t-elle? Je vois la
+demeure gigantesque du vrai Dieu; je vois Saint-Pierre,
+son fidèle serviteur, élancer son dôme dans
+le firmament où le Christ monta lui-même en laissant
+sur la terre un gage de bonheur et de gloire
+dans le sang qu'il avait répandu sur une croix (instrument
+de torture pour lui, Dieu et fils de Dieu,
+mais unique consolation des faibles mortels).</p>
+
+<p class="mid">CÉSAR.</p>
+
+<p>Il est là et il y sera.</p>
+
+<p class="mid">ARNOLD.</p>
+
+<p>Quoi?</p>
+
+<p class="mid">CÉSAR.</p>
+
+<p>Le crucifix et une foule d'autels qui resplendissent
+dans des lieux moins élevés: il y a encore çà
+et là sur les murailles des couleuvrines et des arquebuses;
+et que n'y voit-on pas, excepté les hommes
+qui y mettent le feu pour tuer d'autres hommes?</p>
+
+<p class="mid">ARNOLD.</p>
+
+<p>En serait-il donc fait de ces colonnades presque
+divines? de ces pilastres soutenant des murailles
+indestructibles? du théâtre où s'asseyaient les empereurs
+et leurs sujets (des sujets <i>romains</i>) pour
+y contempler le combat des rois du désert et des
+forêts; quand le lion et l'indomptable sanglier venaient
+joûter dans l'arène, pour y remplacer les
+hommes qui de tous côtés étaient soumis à la ville
+éternelle; alors que les bois payaient leur tribut
+d'existence à ces amphithéâtres et se réunissaient
+aux citoyens de la Dacie pour contribuer par leur
+trépas à l'amusement d'une minute, et pour arracher
+enfin à leurs bourreaux cette exclamation: <i>un autre,
+quelqu'autre gladiateur</i>?</p>
+
+<p class="mid">CÉSAR.</p>
+
+<p>De quoi voulez-vous parler? de la ville ou de
+l'amphithéâtre; d'une église, ou de toutes? car vous
+confondez toutes ces choses et vous me confondez
+moi-même.</p>
+
+<p class="mid">ARNOLD.</p>
+
+<p>Demain avec le chant du coq sonnera l'assaut.</p>
+
+<p class="mid">CÉSAR.</p>
+
+<p>Qui, s'il finit avec le premier accent du rossignol
+du soir, offrira quelque chose d'inoui dans les annales
+des grands siéges: car les hommes ne saisissent
+guère leurs proies qu'après de longues peines.</p>
+
+<p class="mid">ARNOLD.</p>
+
+<p>Le soleil s'avance avec autant de calme et peut-être
+plus beau qu'il ne se montra sur Rome, le jour
+que Rémus franchit son mur.</p>
+
+<p class="mid">CÉSAR.</p>
+
+<p>Je l'ai vu en ce moment.</p>
+
+<p class="mid">ARNOLD.</p>
+
+<p>Vous?</p>
+
+<p class="mid">CÉSAR.</p>
+
+<p>Oui, monsieur, vous oubliez que je suis un esprit,
+ou que du moins je l'étais avant de prendre
+votre corps abandonné et d'avilir mon nom. A présent
+je suis César et bossu. Eh bien! le premier des
+Césars était une tête chauve, et ses lauriers lui plaisaient
+bien mieux comme perruque (ainsi le dit l'histoire),
+que comme signe de gloire. Ainsi va le
+monde, mais nous n'en serons pas moins joyeux. J'ai
+donc vu tel que je suis votre Romulus tuer son propre
+frère, fruit jumeau des mêmes entrailles; et pourquoi?
+parce qu'il franchit un fossé (car alors il n'y avait
+pas de murs autour de Rome aujourd'hui si orgueilleuse).
+Ainsi le premier ciment de Rome fut le sang
+d'un frère, et quand le sang de ses enfans coulerait
+en flots assez larges pour donner la teinte la plus
+rouge aux jaunes ondes du Tibre, ce ne serait rien
+encore auprès des torrens de sang que les avides descendans
+du fratricide ont fait couler sur la terre pendant
+tant de siècles.</p>
+
+<p class="mid">ARNOLD.</p>
+
+<p>Mais que peut-on reprocher aux arrière-petits-fils
+de Romulus, eux qui vécurent dans la paix du
+ciel et dans les retraites de la piété?</p>
+
+<p class="mid">CÉSAR.</p>
+
+<p>Et qu'avaient-ils fait, ceux que les anciens Romains
+exterminèrent?--Mais écoutons.</p>
+
+<p class="mid">ARNOLD.</p>
+
+<p>Ce sont des soldats: ils chantent une ronde insouciante,
+à la veille de tant de trépas, du leur peut-être.</p>
+
+<p class="mid">CÉSAR.</p>
+
+<p>Et pourquoi ne chanteraient-ils pas aussi bien
+que des cygnes? Ceux-ci du moins sont noirs; on
+n'en peut douter<a id="footnotetagloc23" name="footnotetagloc23"></a>
+<a href="#footnoteloc23"><sup class="sml">loc23</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc23"
+name="footnoteloc23"><b>Note loc23: </b></a><a href="#footnotetagloc23">
+(retour) </a> L'armure de fer dont les soldats étaient couverts les
+faisait paraître
+noirs de la tête aux pieds. César fait ici allusion à ce vers de Juvénal
+devenu
+proverbe:
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i12"><i>Rara avis in terris, nigroque similluna cycno.</i></p>
+</div></div></blockquote>
+
+<p class="mid">ARNOLD.</p>
+
+<p>Vous êtes savant, je m'en aperçois.</p>
+
+<p class="mid">CÉSAR.</p>
+
+<p>Oui, je connais ma grammaire. Je fus élevé pour
+être moine: j'étais autrefois versé dans la connaissance
+des lettres étrusques, aujourd'hui oubliées,
+et--si je voulais me rappeler--j'expliquerais leurs
+hiéroglyphes plus clairement que votre alphabet.</p>
+
+<p class="mid">ARNOLD.</p>
+
+<p>Et que ne le faites-vous?</p>
+
+<p class="mid">CÉSAR.</p>
+
+<p>Il me convient mieux de résoudre en hiéroglyphes
+votre alphabet; et j'imite en cela vos hommes d'état,
+vos prophètes, prêtres, docteurs, alchimistes,
+philosophes et tant d'autres qui, sans avoir besoin
+d'une nouvelle confusion des langues, ont édifié
+plus de Babels que les bégayans maçons sortis de
+la fange du déluge, quand ils renoncèrent à leur
+œuvre et se dispersèrent. Et pourquoi? pourquoi,
+je vous prie? parce que nul d'entre eux ne comprenait
+plus son voisin. Ils sont bien plus sages aujourd'hui!
+La déraison, le non-sens n'est plus capable
+de les diviser: le <i>non-sens</i>! c'est leur compagnon
+fidèle, leur Shibboleth, leur Koran, leur Talmud;
+leur talisman cabalistique! c'est l'excellente base sur
+laquelle ils aiment le mieux bâtir--</p>
+
+<p class="mid">ARNOLD l'interrompant.</p>
+
+<p>Oh! railleur éternel! silence! Comme la voix rauque
+des soldats se transforme, dans le lointain, en
+un chant solennel et sublime! Écoutons!</p>
+
+<p class="mid">CÉSAR.</p>
+
+<p>Oui, autrefois j'ai entendu les anges chanter.</p>
+
+<p class="mid">ARNOLD.</p>
+
+<p>Et les démons hurler.</p>
+
+<p class="mid">CÉSAR.</p>
+
+<p>De concert avec les hommes. Mais écoutons. J'aime
+tous les genres de musique.</p>
+
+<p class="mid">CHOEUR DES SOLDATS.</p>
+
+<p>Les bandes noires ont franchi les Alpes et leurs
+monceaux de neiges. Bourbon, le ravisseur, les conduit;
+ils ont passé le large fleuve du Pô. Nous avons
+battu tous nos ennemis, nous avons fait prisonnier
+un roi, nous n'avons tourné le dos à personne; nous
+avons donc bien le droit de chanter. A jamais, vive
+à jamais Bourbon! quoique sans un sou vaillant,
+nous ne montrerons que plus d'ardeur à escalader
+ces vieilles murailles. Guidés par Bourbon, nous allons
+au point du jour entourer les portes, les briser
+ou tomber sur elles. En montant tous d'un pied
+ferme sur l'échelle, nous pousserons des cris de joie;
+la mort seule restera muette. Guidés par Bourbon,
+nous monterons sur les murs de la vieille Rome: et
+qui pourrait alors calculer la dépouille de chaque
+maison? En avant, en avant, guidés par les lis! et
+tombent les clefs du tremblant pontife! Nous nous
+reposerons à notre aise dans la vieille Rome aux sept
+montagnes: ses rues seront ensanglantées, son Tibre
+prendra la couleur rouge, et ses temples sonores
+répéteront le bruit de notre marche. C'est Bourbon,
+c'est Bourbon, c'est Bourbon qui nous protége!
+c'est avec nos chants que nous battrons la charge!
+Le feu en avant, l'Espagne pour avant-garde, puis
+viendront nos divers compagnons: près de l'Espagnol
+retentiront les tambours de la Germanie, et la
+pointe des lances italiennes sera couchée sur le sein
+de leur patrie. Pour nous, notre chef vient de la
+France, il a fait la guerre à son frère. C'est Bourbon,
+oui c'est Bourbon, sans feu ni lieu, c'est Bourbon
+qui va nous conduire au sac de Rome<a id="footnotetagb3" name="footnotetagb3"></a>
+<a href="#footnoteb3"><sup class="sml">b3</sup></a>.</p>
+
+<p class="mid">CÉSAR.</p>
+
+<p>Voilà un chant dont les assiégés, il me semble,
+doivent peu s'effrayer.</p>
+
+<p class="mid">ARNOLD.</p>
+
+<p>Sans doute, si nos soldats sont fidèles aux paroles
+du chœur. Mais voici le général entouré de ses chefs
+et de ses confidens. Généreux rebelle!</p>
+
+<p class="stage1">(Le connétable de Bourbon entre avec les siens, etc., etc.)</p>
+
+<p class="mid">PHILIBERT.</p>
+
+<p>Comment donc, noble prince, vous n'êtes pas
+content?</p>
+
+<p class="mid">BOURBON.</p>
+
+<p>Pourquoi le serais-je?</p>
+
+<p class="mid">PHILIBERT.</p>
+
+<p>La plupart des hommes le seraient à la veille d'une
+conquête telle que celle qui se prépare.</p>
+
+<p class="mid">BOURBON.</p>
+
+<p>Si ma sécurité était complète!</p>
+
+<p class="mid">PHILIBERT.</p>
+
+<p>Ne doutez pas des soldats; les murs seraient de
+diamant qu'ils sauraient bien les briser. La meilleure
+artillerie c'est la faim.</p>
+
+<p class="mid">BOURBON.</p>
+
+<p>Ma plus faible crainte est de les voir échouer.
+Comment, comment seraient-ils repoussés, avec
+Bourbon pour leur chef, et pour aiguillon leur violent
+appétit?--Ces vieux murs seraient des montagnes,
+et ceux qui les gardent les anciens dieux de
+la fable, que je ne craindrais rien de mes Titans;--mais
+aujourd'hui--</p>
+
+<p class="mid">PHILIBERT.</p>
+
+<p>Eh bien! ce sont des hommes qui se battent contre
+des hommes.</p>
+
+<p class="mid">BOURBON.</p>
+
+<p>Sans doute, mais ces murs ont vu autrefois des
+siècles merveilleux! Ils ont enfanté des grandes
+ames; la terre ancienne et l'ombre vivante de l'impérieuse
+Rome est peuplée de ces nobles guerriers;
+je crois les voir marcher le long des remparts de la
+cité éternelle, et m'adjurer par leur sang glorieux,
+avec leurs mains privées de vie, de ne pas les approcher.</p>
+
+<p class="mid">PHILIBERT.</p>
+
+<p>N'y songez pas! Voudriez-vous fuir devant des
+fantastiques menaces de fantômes?</p>
+
+<p class="mid">BOURBON.</p>
+
+<p>Ils ne me menacent pas: j'affronterais, il me semble,
+la menace d'un Seylla; mais ils rapprochent et
+lèvent, puis laissent retomber leurs mains glacées; et
+leurs visages maigres, leurs regards d'aspics fascinent
+les miens. Regardez là!</p>
+
+<p class="mid">PHILIBERT.</p>
+
+<p>Je vois des créneaux élevés.</p>
+
+<p class="mid">BOURBON.</p>
+
+<p>Et là?</p>
+
+<p class="mid">PHILIBERT.</p>
+
+<p>Pas même une garde en perspective; ils se tiennent
+à l'écart derrière les parapets, à l'abri des balles
+de nos lansquenets qui pourraient les atteindre dans
+le crépuscule.</p>
+
+<p class="mid">BOURBON.</p>
+
+<p>En vérité vous êtes aveugle.</p>
+
+<p class="mid">PHILIBERT.</p>
+
+<p>Pour ne rien voir au-delà de ce qui est visible.</p>
+
+<p class="mid">BOURBON.</p>
+
+<p>Un millier d'années ont envoyé tous leurs grands
+capitaines sur ces murs;--le dernier Caton s'y
+trouve déchirant ses entrailles plutôt que de survivre
+à la liberté du pays que je veux enchaîner; et le
+premier César, en habit de triomphateur, court de
+créneaux en créneaux.</p>
+
+<p class="mid">PHILIBERT.</p>
+
+<p>Faites donc la conquête des murs pour lesquels il
+fit tant d'exploits, et vous serez plus grand que lui.</p>
+
+<p class="mid">BOURBON.</p>
+
+<p>Vous dites vrai, je le ferai ou j'y perdrai la vie.</p>
+
+<p class="mid">PHILIBERT.</p>
+
+<p>Vous ne le pouvez pas; mourir dans une telle entreprise,
+c'est moins la mort que l'aurore d'un jour
+éternel.</p>
+
+<p class="mid">(Le comte Arnold et César s'avancent.)</p>
+
+<p class="mid">CÉSAR.</p>
+
+<p>Ceux qui ne sont que des hommes, ne peuvent-ils
+donc supporter l'ardeur brûlante de cette gloire,
+objet de leur ambition?</p>
+
+<p class="mid">BOURBON.</p>
+
+<p>Ah! salut au sardonique bossu! salut à son maître,
+l'astre de beauté de notre armée, le vaillant aussi
+bien que le beau, le généreux comme l'aimable!
+Avant la prochaine matinée nous saurons vous trouver
+de l'ouvrage à tous deux.</p>
+
+<p class="mid">CÉSAR.</p>
+
+<p>Avec la permission de votre altesse vous n'en
+trouverez pas moins pour vous-même.</p>
+
+<p class="mid">BOURBON.</p>
+
+<p>Et dans ce cas, petit bossu, je ne serai pas le dernier
+à mon poste.</p>
+
+<p class="mid">CÉSAR.</p>
+
+<p>Bossu! vous pouvez le dire; car, en votre qualité
+de général, placé sur les derrières de l'armée, vous
+avez pu voir mon dos; mais, quant à vos ennemis, ils
+ne le connaissent pas encore.</p>
+
+<p class="mid">BOURBON.</p>
+
+<p>Voilà, je l'avoue, une bonne repartie; je l'avais
+provoquée.--Quoi qu'il en soit, la poitrine de Bourbon
+fut et sera toujours aussi avancée en face du danger
+que la vôtre, quand vous seriez le diable.</p>
+
+<p class="mid">CÉSAR.</p>
+
+<p>Oh! si je l'étais, je me serais bien gardé de venir
+ici.</p>
+
+<p class="mid">PHILIBERT.</p>
+
+<p>Pourquoi donc?</p>
+
+<p class="mid">CÉSAR.</p>
+
+<p>C'est que la moitié de vos bandes valeureuses ne
+tardera guère à se donner hardiment à lui, et que
+l'autre moitié lui sera dépêchée plus promptement
+encore et avec autant de certitude.</p>
+
+<p class="mid">BOURBON.</p>
+
+<p>Arnold, votre vilain ami est aussi serpent dans
+ses paroles que dans ses actions.</p>
+
+<p class="mid">CÉSAR.</p>
+
+<p>Votre altesse ne me rend pas justice. Le premier
+serpent était un flatteur, et je ne le suis pas; quant
+à mes actions, je ne pique qu'après avoir été piqué.</p>
+
+<p class="mid">BOURBON.</p>
+
+<p>Vous êtes brave, et cela me suffirait; vous avez
+la parole aiguë et l'action prompte, c'est encore
+mieux. Je ne suis pas seulement un soldat, mais encore
+le camarade des soldats.</p>
+
+<p class="mid">CÉSAR.</p>
+
+<p>Altesse, c'est une mauvaise compagnie, plus mauvaise
+même pour amis que pour ennemis; attendu
+qu'avec les premiers les relations sont plus durables.</p>
+
+<p class="mid">PHILIBERT.</p>
+
+<p>Eh bien! drôle, tu deviens insolent au-delà du
+privilége d'un bouffon.</p>
+
+<p class="mid">CÉSAR.</p>
+
+<p>Véridique, voulez-vous dire. Et bien je mentirai:--la
+chose est aussi facile; et vous allez me louer,
+car je vous déclare un héros.</p>
+
+<p class="mid">BOURBON.</p>
+
+<p>Laissez-le, Philibert: il est brave, et toujours,
+avec cette face hideuse et la montagne de ses épaules,
+on l'a vu le premier au feu et sur le champ de bataille.
+Il supporte patiemment la faim; et, quant à sa
+langue, notre camp jouit d'une parfaite licence. Et
+pour moi, j'aime mieux l'aiguillon pénétrant d'un
+spirituel railleur que les imprécations lourdes et
+grossières d'un esclave affamé, mécontent et désespéré,
+qui reste sourd à tout autre argument qu'une
+table bien garnie, du vin, du sommeil, et quelques
+maravédis qu'il prend pour une véritable richesse.</p>
+
+<p class="mid">CÉSAR.</p>
+
+<p>Il serait à désirer que les princes de la terre n'en
+demandassent pas davantage.</p>
+
+<p class="mid">BOURBON.</p>
+
+<p>Allons, silence!</p>
+
+<p class="mid">CÉSAR.</p>
+
+<p>Oui, mais non pas inaction; usez vous-même de
+paroles, vous en avez peu à dire.</p>
+
+<p class="mid">PHILIBERT.</p>
+
+<p>Que prétend cet effronté bavard?</p>
+
+<p class="mid">CÉSAR.</p>
+
+<p>Bavarder, comme tant d'autres prophètes<a id="footnotetagb4" name="footnotetagb4"></a>
+<a href="#footnoteb4"><sup class="sml">b4</sup></a>.</p>
+
+<p class="mid">BOURBON.</p>
+
+<p>Aussi, Philibert, pourquoi le vexer? N'avez-vous
+rien de mieux à penser? Arnold! demain je donne
+l'assaut.</p>
+
+<p class="mid">ARNOLD.</p>
+
+<p>Je le savais déjà, monseigneur.</p>
+
+<p class="mid">BOURBON.</p>
+
+<p>Et vous me suivrez?</p>
+
+<p class="mid">ARNOLD.</p>
+
+<p>Oui, puisqu'il m'est défendu de conduire.</p>
+
+<p class="mid">BOURBON.</p>
+
+<p>Il est nécessaire, pour donner toute l'intrépidité
+possible à notre armée épuisée, que son chef mette
+le premier le pied sur le premier degré de l'échelle
+la plus avancée.</p>
+
+<p class="mid">CÉSAR.</p>
+
+<p>Et sur le dernier; espérons-le du moins. A ce
+prix, il obtiendra la récompense de ses efforts.</p>
+
+<p class="mid">BOURBON.</p>
+
+<p>Demain, la première capitale du monde peut être
+à nous. A travers toutes les révolutions, la ville aux
+sept montagnes a retenu sur les autres peuples son
+empire; les Césars n'ont cédé qu'à Alaric, et les
+Alarics ne cédèrent qu'aux pontifes: mais Romains,
+Goths ou pontifes, tous furent également les maîtres
+du monde. Civilisés, barbares ou sacrés; les murs
+de Romulus n'ont pas cessé d'être le cirque d'un
+empire. Eh bien! leur tour est passé, le nôtre est
+venu; espérons que nous saurons aussi bien combattre
+et mieux gouverner qu'eux.</p>
+
+<p class="mid">CÉSAR.</p>
+
+<p>Certainement; les camps sont l'école des vertus
+civiles. Et que prétendez-vous faire de Rome?</p>
+
+<p class="mid">BOURBON.</p>
+
+<p>Ce qu'elle fut jadis<a id="footnotetagb5" name="footnotetagb5"></a>
+<a href="#footnoteb5"><sup class="sml">b5</sup></a>.</p>
+
+<p class="mid">CÉSAR.</p>
+
+<p>Au tems d'Alaric?</p>
+
+<p class="mid">BOURBON.</p>
+
+<p>Non, vil esclave! au tems du premier César dont
+vous portez le nom comme tant de dogues.</p>
+
+<p class="mid">CÉSAR.</p>
+
+<p>Et de rois. C'est un beau nom pour tous les animaux
+de chasse.</p>
+
+<p class="mid">BOURBON.</p>
+
+<p>Il y a vraiment un démon dans cette langue amère
+et sanglante. Ne seras-tu jamais sérieux?</p>
+
+<p class="mid">CÉSAR.</p>
+
+<p>Jamais, la veille d'une bataille: ce ne serait pas
+être bon soldat. Que le général soit pensif, à la
+bonne heure; nous autres aventuriers, nous devons
+redoubler d'enjouement. Et pourquoi nous attrister?
+Notre déité tutélaire, sous la forme du général,
+veille pour nous. Loin des camps la réflexion! Si
+les soldats songeaient à en faire, vous pourriez bien
+tenter seul d'entrouvrir ces murailles.</p>
+
+<p class="mid">BOURBON.</p>
+
+<p>Raillez à votre aise, c'est du moins un avantage
+en vous que vous ne vous en battez pas plus mal.</p>
+
+<p class="mid">CÉSAR.</p>
+
+<p>Merci de la liberté! Aussi bien, c'est la seule paie
+que j'ai reçue au service de votre altesse.</p>
+
+<p class="mid">BOURBON.</p>
+
+<p>Eh bien! monsieur, demain vous pouvez vous payer
+de vos mains. Regardez ces tours; elles renferment
+nos trésors. Mais, Philibert, il faut tenir un conseil.
+Arnold, nous y désirons votre présence.</p>
+
+<p class="mid">ARNOLD.</p>
+
+<p>Prince, au conseil comme en campagne, vous
+pouvez compter sur moi.</p>
+
+<p class="mid">BOURBON.</p>
+
+<p>Nous nous en félicitons doublement. Au point du
+jour vous remplirez un poste de confiance.</p>
+
+<p class="mid">CÉSAR.</p>
+
+<p>Et moi?</p>
+
+<p class="mid">BOURBON.</p>
+
+<p>Vous courrez avec Bourbon après la gloire. Bon
+soir.</p>
+
+<p class="mid">ARNOLD, à César.</p>
+
+<p>Prépare pour l'assaut notre armure, et va m'attendre
+dans ma tente.</p>
+
+<p class="stage1">(Sortent Bourbon, Arnold, Philibert, etc.)</p>
+
+<p class="mid">CÉSAR, seul.</p>
+
+<p>Dans ta tente! crois-tu m'échapper, parce que tu
+ne me verras plus? Ou penses-tu que le hideux étui
+qui contenait ton principe de vie soit pour moi
+autre chose qu'un masque? Voilà donc les hommes!
+les héros! les chefs! la fleur des bâtards d'Adam!
+Telle est la conséquence de la faculté de penser,
+accordée à la matière, substance indocile, méditant
+dans la confusion, agissant de même, en un mot,
+toujours retombant dans son élément primitif. Fort
+bien; je vais jouer avec ces pauvres marionnettes:
+c'est du moins, pour un esprit comme moi, le passe-tems
+d'une heure ennuyeuse. Quand je serai las, j'ai
+affaire dans les étoiles, que ces pauvres créatures
+imaginent faites pour leurs beaux yeux. Ce serait un
+bon tour d'en faire éclater une au milieu d'eux, et
+de mettre ainsi le feu sur et sous leur nichée. Comme
+alors on verrait toutes ces fourmis s'agiter sur le sol
+brûlant, et tout à coup cessant de mutuellement
+s'égorger, se réunir pour la première fois dans une
+oraison universelle! Ah! ah! ah!</p>
+
+<p class="stage1">(Il éclate de rire, et s'éloigne.)</p>
+
+<p>FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE.</p>
+<br><br>
+<h2>DEUXIÈME PARTIE.</h2>
+<br>
+<h3>SCÈNE PREMIÈRE.</h3>
+
+<p class="stage1">(La scène est devant les murs de Rome. Assaut. L'armée est en mouvement
+avec des échelles pour franchir les murailles. Bourbon s'avance
+le premier, avec une écharpe blanche sur son armure<a id="footnotetagb6" name="footnotetagb6"></a>
+<a href="#footnoteb6"><sup class="sml">b6</sup></a>.)</p>
+
+<br>
+
+<p class="mid">CHOEUR D'ESPRITS dans les airs.</p>
+
+<p class="mid">I.</p>
+
+<p>Voici le matin; mais il est sombre et couvert. Où
+fuit la silencieuse alouette? Où s'est retiré le soleil
+nébuleux? Est-ce bien là le jour? Le regard de la
+nature semble planer avec tristesse sur la cité noble
+et sacrée; mais au dehors frémit un tocsin qui doit
+émouvoir les saints renfermés dans l'enceinte, et
+ranimer les cendres héroïques éparses autour des
+jaunes ondes du Tibre. Réveille-toi, génie des sept
+montagnes, avant que tes bases ne soient ébranlées!</p>
+
+<p class="mid">II.</p>
+
+<p>Entendez-vous le bruit pressé des pas? Mars conduit
+chaque ébranlement! Les pieds se meuvent d'un
+commun accord comme les marées sous l'influence
+lunaire. Ils courent à la mort avec la régularité des
+eaux roulantes, alors que les vagues, s'élevant au-dessus
+des puissantes digues sans que leur ordre
+soit troublé, viennent se briser les unes après les
+autres. Entendez-vous le froissement des armures?
+Baissez vos regards sur chaque guerrier; comme son
+œil ardent menace ces remparts! Considérez chacun
+des degrés de chaque échelle, semblable aux raies
+qui sillonnent le corps d'une sinistre couleuvre.</p>
+
+<p class="mid">III.</p>
+
+<p>Considérez ces murs, hérissés sans intervalle de
+redoutables défenses. Tout à l'entour, de loin et de
+près, s'entrouvre la noire bouche des canons; brille
+le fer des lances, brûlent des mèches, se chargent
+les mousquets, et le tout pour vomir bientôt la mort.
+Tous les vieux instrumens de carnage, réunis à ce
+que l'industrie des hommes a nouvellement découvert,
+sont ici disposés comme un innombrable troupeau
+de sauterelles. Ombre de Rémus! ce jour sera
+terrible comme celui du crime de ton frère. Les
+chrétiens viennent combattre contre le temple du
+Christ: lui faudra-t-il subir la même destinée que
+toi?</p>
+
+<p class="mid">IV.</p>
+
+<p>Près,--près, plus près encore! Tel le tremblement
+de terre ébranle les montagnes, d'abord par
+une secousse légère et sourde comme les premiers
+sillonnemens de l'onde; ensuite avec un fracas terrible
+et prolongé, jusqu'à ce que les rochers soient
+réduits en poussière; ainsi se précipite en avant
+l'armée! Illustres guerriers, héros dont le renom
+vit encore; ombres éternelles, premières fleurs des
+sanglantes, prairies qui entourent Rome, Rome la
+mère d'un peuple unique! ne sortirez-vous pas de
+votre assoupissement, quand les nations, dans leurs
+querelles, vont traîner la charrue sur vos lauriers!
+Mais vous qui avez pleuré sur le bûcher de Carthage,
+ne versez pas de larmes; applaudissez! Rome pleure
+à son tour<a id="footnotetagloc24" name="footnotetagloc24"></a>
+<a href="#footnoteloc24"><sup class="sml">loc24</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc24"
+name="footnoteloc24"><b>Note loc24: </b></a><a href="#footnotetagloc24">
+(retour) </a> On dit que Scipion, le second Africain, répéta un vers
+d'Homère
+et pleura sur l'embrasement de Carthage. Il eût mieux fait de lui
+accorder
+une capitulation.<span class="rig">
+(<i>Note de Lord Byron</i>.)</span></blockquote><br>
+
+<p class="mid">V.</p>
+
+<p>En avant se précipitent les nations diverses! La
+famine depuis long-tems remplace leurs denrées; la
+haine et la faim dans le cœur, ils se poussent devers
+les murailles comme une troupe de loups, et plus
+terribles encore. Ah! ville de gloire, vas-tu donc
+devenir un objet de pitié! Il faut tous, Romains,
+combattre comme vos pères! Comparé aux noirs
+bandits de Bourbon, Alaric était un vainqueur miséricordieux.
+Lève-toi, cité éternelle! lève-toi! Porte
+de tes mains, la flamme sous tes portiques, plutôt
+que de laisser ces infâmes ennemis souiller de leur
+présence le dernier de tes foyers.</p>
+
+<p class="mid">VI.</p>
+
+<p>Oh! voyez-vous ce spectre ensanglanté! Pour
+les fils d'Ilion, il n'est plus d'Hector; les enfans de
+Priam aimaient leur frère; et le fondateur de Rome
+méconnut sa mère, quand, par un crime que rien
+ne dut expier, il plongea le fer dans le cœur de son
+frère jumeau. Voyez l'ombre gigantesque se prolonger
+haute et large sur les remparts! Quand il traversa
+pour la première fois tes fossés, tu entrevis,
+ô Rome naissante, le jour de ta ruine. Vainement
+aujourd'hui t'éleverais-tu dans les airs à l'égal de
+Babel, tu n'arrêterais pas ses pas; et du haut de ton
+plus superbe dôme, voici déjà Rémus qui réclame
+de toi vengeance.</p>
+
+<p class="mid">VII.</p>
+
+<p>Voilà qu'ils te franchissent dans leur fureur,
+merveille du monde! Le feu, la fumée, la clameur
+infernale t'environnent! la mort se fait jour à travers
+et sous tes murs. Le fer commence à froisser
+un autre fer; plus bas l'échelle gémit, étincelante
+sous une charge d'acier qui s'écroule à ses pieds au
+milieu de mille blasphêmes. De rechef, chaque guerrier
+immolé est soudain remplacé par un autre; le
+sang mélangé de l'Europe abreuve tes fossés. Tes
+murs peuvent s'écrouler, ô Rome, mais tes champs
+doivent se réjouir de l'engrais qu'on leur prodigue.
+Mais hélas! ô Rome, tes foyers!--silence! En
+proie même à tant d'angoisses, tu combats encore
+comme jadis tu avais coutume de vaincre.</p>
+
+<p class="mid">VIII.</p>
+
+<p>Pénates antiques, un effort de plus! n'abandonnez
+pas à la cruelle Até vos fumans foyers. Un effort de
+plus, ombres de héros! ne cédez pas ainsi à des
+Nérons étrangers. L'impie qui tua sa mère et répandit
+le sang de Rome était du moins votre concitoyen;
+c'était un Romain qui donnait aux Romains
+des fers,--et Brennus ne put vous livrer à ses barbares.--Encore
+un effort, ames des saints et des
+martyrs: levez-vous! vos titres sont les plus respectables.
+Puissantes divinités, voilà vos temples écroulés
+et toujours imposans, même dans leurs débris.
+Fondateurs glorieux de ces autels du Christ et de la
+vérité, frappez ceux qui vous menacent. Tibre, que
+tes torrens attestent l'horreur dont la nature même
+est saisie. Que chaque cœur entr'ouvert, mais palpitant
+encore, se retourne comme le lion mortellement
+frappé. Rome! sois convertie en une tombe
+immense; mais sois jusqu'au dernier moment la
+Rome des Romains!</p>
+
+
+<p class="stage1">(Bourbon, Arnold, César et autres arrivent au pied du mur.<br>
+Arnold se dispose à planter son échelle.)</p>
+
+<p class="mid">BOURBON.</p>
+
+<p>Arrêtez, Arnold, je suis devant.</p>
+
+<p class="mid">ARNOLD.</p>
+
+<p>Non pas, monseigneur.</p>
+
+<p class="mid">BOURBON.</p>
+
+<p>Arrêtez, monsieur, je l'exige. Suivez-moi! Je suis
+fier d'un tel compagnon; mais je ne veux pas ici de
+guide. (Il plante son échelle et commence à monter.) Allons,
+mes enfans, en avant! (Il est frappé et tombe.)</p>
+
+<p class="mid">CÉSAR.</p>
+
+<p>Et de lui!</p>
+
+<p class="mid">ARNOLD.</p>
+
+<p>Puissances éternelles! comment soutenir le courage
+de l'armée?--Mais vengeance! vengeance!</p>
+
+<p class="mid">BOURBON.</p>
+
+<p>Ce n'est rien. Donnez-moi votre main. (Il prend la
+main d'Arnold et se relève; mais en mettant le pied sur l'échelle il
+retombe encore.) Arnold, je suis perdu. Cachez mon
+sort,--tout ira bien;--mais cachez-le; jetez mon
+manteau sur ce qui sera dans peu de la poussière;
+il ne faut pas que les soldats voient cela<a id="footnotetagb7" name="footnotetagb7"></a>
+<a href="#footnoteb7"><sup class="sml">b7</sup></a>.</p>
+
+<p class="mid">ARNOLD.</p>
+
+<p>Il faut vous emporter; j'ai besoin de l'aide de--</p>
+
+<p class="mid">BOURBON.</p>
+
+<p>Non, mon brave ami, la mort plane sur moi. Mais
+une vie! qu'est-ce que cela? L'ame de Bourbon vous
+guidera encore; ayez soin seulement de leur laisser
+ignorer que je ne sois plus qu'un cadavre; et quand
+ils n'auront plus d'ennemis devant eux, vous ferez
+ce qu'il vous plaira.</p>
+
+<p class="mid">CÉSAR.</p>
+
+<p>Votre altesse ne voudrait-elle pas baiser la croix?
+Nous n'avons pas ici de prêtre; mais le pommeau de
+cette épée peut vous en servir:--il en a bien servi
+pour Bayard[<a id="footnotetagb8" name="footnotetagb8"></a>
+<a href="#footnoteb8"><sup class="sml">b8</sup></a>].</p>
+
+<p class="mid">BOURBON.</p>
+
+<p>Méchant valet! oses-tu bien <i>le</i> nommer en ce moment!
+mais je l'ai mérité.</p>
+
+<p class="mid">ARNOLD, à César.</p>
+
+<p>Vilain, ne parlez pas davantage.</p>
+
+<p class="mid">CÉSAR.</p>
+
+<p>Comment! voilà qu'un chrétien meurt, et je ne
+pourrais lui offrir un chrétien <i>vade in pace</i>?</p>
+
+<p class="mid">ARNOLD.</p>
+
+<p>Silence! Les voilà donc glacés ces yeux qui pouvaient
+regarder le monde entier, sans voir rien de
+comparable à eux!</p>
+
+<p class="mid">BOURBON.</p>
+
+<p>Arnold, si jamais tu voyais la France,--mais hâte-toi,
+l'assaut devient plus vif,--une heure de plus,
+une minute, et je mourrais dans l'intérieur de la ville.
+Éloignez-vous, Arnold, loin d'ici! vous perdez du
+tems, ils vont gagner Rome sans vous.</p>
+
+<p class="mid">ARNOLD.</p>
+
+<p>Et sans vous!</p>
+
+<p class="mid">BOURBON.</p>
+
+<p>Non, non, je les conduirai encore en esprit. Couvre
+mon cadavre, et ne dis pas que j'aie cessé de
+respirer. Adieu! sois vainqueur!</p>
+
+<p class="mid">ARNOLD.</p>
+
+<p>Mais, dois-je vous laisser ainsi?</p>
+
+<p class="mid">BOURBON.</p>
+
+<p>Il le faut,--Adieu! nos gens gagnent de l'avance.</p>
+
+<p class="stage1">(Bourbon meurt.)</p>
+
+<p class="mid">CÉSAR, à Arnold.</p>
+
+<p>Allons, comte, à l'ouvrage.</p>
+
+<p class="mid">ARNOLD.</p>
+
+<p>Il est vrai, je pleurerai ensuite. (Arnold couvre d'un
+manteau le corps de Bourbon, puis il s'écrie en montant à l'échelle.)
+Bourbon, Bourbon! Sus, enfans, Rome est à nous!</p>
+
+<p class="mid">CÉSAR.</p>
+
+<p>Bonsoir, seigneur connétable; tu as été un homme.
+(César suit Arnold, ils atteignent les créneaux; Arnold et César sont
+renversés.) Aimable culbute! Votre seigneurie serait-elle
+blessée?</p>
+
+<p class="mid">ARNOLD.</p>
+
+<p>Non. (Il remonte à l'échelle.)</p>
+
+<p class="mid">CÉSAR.</p>
+
+<p>Voilà un bon limier, une fois qu'il est échauffé!
+et ce n'est pas là un jeu d'enfant. Voyez comme il
+frappe! Sa main touche encore aux créneaux; il s'y
+cramponne comme si c'était un autel; il y met le
+pied et--qu'y a-t-il ici, un Romain? (Ici un homme
+tombe.) C'est le premier oiseau de la couvée! Il est
+tombé sur le bord de son nid. Qu'y a-t-il donc, camarade?</p>
+
+<p class="mid">LE BLESSÉ.</p>
+
+<p>Une goutte d'eau!</p>
+
+<p class="mid">CÉSAR.</p>
+
+<p>Nous n'avons, d'ici au Tibre, d'autre liquide que
+du sang.</p>
+
+<p class="mid">LE BLESSÉ.</p>
+
+<p>Je meurs pour Rome. (Il expire.)</p>
+
+<p class="mid">CÉSAR.</p>
+
+<p>C'est comme Bourbon; mais dans un autre sens.
+Voilà ces grands hommes! voilà leurs immortels motifs!
+Mais je dois être au jeune dépôt qui m'est confié;
+il est sans doute maintenant dans le Forum. A
+la charge!</p>
+
+<p class="stage1">(César franchit l'échelle; la toile tombe.)</p>
+<br>
+<h3>SCÈNE II.</h3>
+
+<p class="stage1">(La ville.--Combat dans les rues entre les assiégeans et les assiégés.<br>
+Les habitans fuient en désordre.)</p>
+<br>
+
+<p class="mid">CÉSAR, entrant.</p>
+
+<p>Je ne puis trouver mon héros; il est perdu dans
+la foule héroïque qui maintenant est à la poursuite
+des fuyards, ou se bat contre les désespérés. Qu'avons-nous
+ici? un ou deux cardinaux, qui ne semblent
+pas fort curieux du martyre. Quelle agilité
+dans ces vieilles jambes rouges! Ils auraient bien
+fait de quitter leurs chausses, comme ils ont ôté
+leurs chapeaux; ils cesseraient d'être pour les pillards
+un point de mire. Laissons-les fuir, les ruisseaux
+de sang ne tacheront pas du moins leurs bas:
+ils sont de la même couleur.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre un parti de combattans.--Arnold est à la tête des
+assaillans.)</p>
+
+<p>Le voici escorté des deux frères,--le sang et la
+gloire. Holà! arrêtez, comte.</p>
+
+<p class="mid">ARNOLD.</p>
+
+<p>En avant! il ne faut pas qu'ils se rallient.</p>
+
+<p class="mid">CÉSAR.</p>
+
+<p>Je te le dis, ne sois pas trop emporté; il faut, pour
+l'ennemi fuyant, un pont d'or. Je t'ai donné la beauté
+du corps et l'exemption de plusieurs maladies corporelles,
+mais non mentales; je n'en avais pas le
+pouvoir. Tout en te donnant la forme du fils de Thétis,
+je ne t'ai pas plongé dans le Styx et je ne garantirais
+pas mieux contre l'ennemi ton cœur chevaleresque
+que ne le fut le talon d'Achille. Ainsi donc, de la
+prudence; et n'oublie pas que tu es encore un
+mortel.</p>
+
+<p class="mid">ARNOLD.</p>
+
+<p>Et qui, avec un peu d'ame, songerait à combattre,
+s'il était invulnérable! Beau plaisir! Penses-tu
+que je m'attacherai au lièvre quand j'entendrai rugir
+les lions?</p>
+
+<p class="stage1">(Arnold rentre dans la mêlée.)</p>
+
+<p class="mid">CÉSAR.</p>
+
+<p>Voilà bien un échantillon de l'humanité! Son sang
+est échauffé; il serait bon, pour calmer sa fièvre,
+qu'on lui en tirât quelque peu.</p>
+
+<p class="stage1">(Arnold lutte contre un Romain qui se retire contre un portique.)</p>
+
+<p class="mid">ARNOLD.</p>
+
+<p>Rends-toi, esclave, je te ferai quartier.</p>
+
+<p class="mid">LE ROMAIN.</p>
+
+<p>Cela est bientôt dit.</p>
+
+<p class="mid">ARNOLD.</p>
+
+<p>Et fait: on connaît ma loyauté.</p>
+
+<p class="mid">LE ROMAIN.</p>
+
+<p>On connaîtra mes actions.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils reprennent le combat; César avance vers eux.)</p>
+
+<p class="mid">CÉSAR.</p>
+
+<p>Comment, Arnold! arrête-toi, tu as affaire à un
+célèbre artiste, à un sculpteur habile, et qui sait parfaitement
+manier l'épée et le poignard. Il l'emporte
+sur toi, mon cher mousquetaire. C'est lui qui fit
+tomber Bourbon du haut des remparts.</p>
+
+<p class="mid">ARNOLD.</p>
+
+<p>Oui, serait-il vrai? Il aura donc travaillé à son
+monument.</p>
+
+<p class="mid">LE ROMAIN.</p>
+
+<p>Je pourrais cependant en tailler pour de plus vaillans
+que vous.</p>
+
+<p class="mid">CÉSAR.</p>
+
+<p>Bien parler, mon homme de marbre! Benvenuto,
+tu as du talent dans les deux parties, et celui qui
+tuera Cellini aura fait un ouvrage aussi difficile que
+ceux que tu fis jamais avec les blocs de Carrare.</p>
+
+<p class="stage1">(Arnold désarme et blesse celui-ci, mais légèrement; ce dernier tire un<br>
+pistolet et fait feu, puis se retire et disparaît sous le portique.)</p>
+
+<p class="mid">CÉSAR.</p>
+
+<p>Comment vas-tu? C'est là, je pense, un avant-goût
+des sanglans festins de Bellone?</p>
+
+<p class="mid">ARNOLD, chancelant.</p>
+
+<p>C'est une égratignure; donne-moi ton écharpe,
+il ne m'échappera pas.</p>
+
+<p class="mid">CÉSAR.</p>
+
+<p>Où est le coup?</p>
+
+<p class="mid">ARNOLD.</p>
+
+<p>Dans l'épaule; ce n'est pas le bras de l'épée,--et
+cela suffit. J'ai soif: si j'avais un casque d'eau!</p>
+
+<p class="mid">CÉSAR.</p>
+
+<p>C'est en ce moment un liquide fort recherché;
+on n'en trouve pas aisément.</p>
+
+<p class="mid">ARNOLD.</p>
+
+<p>Ma soif augmente, mais je connais un moyen de
+l'éteindre.</p>
+
+<p class="mid">CÉSAR.</p>
+
+<p>Elle, ou toi-même?</p>
+
+<p class="mid">ARNOLD.</p>
+
+<p>La chance est la même; je m'en rapporte aux dés.
+Mais je perds mon tems à babiller; hâte-toi, je te
+prie. (César lui met son écharpe.) Et toi, pourquoi tant
+d'insouciance? Ne veux-tu pas frapper aussi?</p>
+
+<p class="mid">CÉSAR.</p>
+
+<p>Vos anciens philosophes regardaient le genre humain
+en spectateurs des jeux olympiques. Si je trouvais
+un prix digne d'être disputé, je pourrais me
+montrer tel que Milon lui-même.</p>
+
+<p class="mid">ARNOLD.</p>
+
+<p>Oui, quand il se prit dans le chêne.</p>
+
+<p class="mid">CÉSAR</p>
+
+<p>J'affronterais une forêt, si je le trouvais bon. Je
+combats contre les masses, ou pas du tout. En attendant,
+poursuis ton divertissement comme moi le
+mien: je n'ai qu'a regarder, puisque mes ouvriers
+coupent gratuitement ma moisson.</p>
+
+<p class="mid">ARNOLD.</p>
+
+<p>Exécrable démon! toujours le même.</p>
+
+<p class="mid">CÉSAR.</p>
+
+<p>Et toi, toujours homme.</p>
+
+<p class="mid">ARNOLD.</p>
+
+<p>Comment? je ne veux que me montrer tel.</p>
+
+<p class="mid">CÉSAR.</p>
+
+<p>Oui, tel que sont les hommes.</p>
+
+<p class="mid">ARNOLD.</p>
+
+<p>Que veux-tu dire?</p>
+
+<p class="mid">CÉSAR.</p>
+
+<p>Que tu sens et que tu vois.</p>
+
+<p class="stage1">(Arnold s'éloigne et se réunit aux combattans, divisés en masses
+détachées. La toile tombe.)</p>
+
+<br>
+<h3>SCÈNE III.</h3>
+
+<p class="stage1">(L'église de Saint-Pierre. Intérieur. Le pape est à l'autel. Prêtres qui
+l'environnent en confusion. Citoyens accourant pour trouver un refuge,
+et poursuivis par la soldatesque.)</p>
+
+<p class="stage1">Entre CÉSAR.</p>
+
+<br>
+
+<p class="mid">UN SOLDAT ESPAGNOL.</p>
+
+<p>Main-basse sur eux, camarades! Prenez-moi ces
+lampes; ouvrez jusqu'à l'échine cette tête chauve et
+tonsurée! il a un rosaire d'or!</p>
+
+<p class="mid">UN SOLDAT LUTHÉRIEN.</p>
+
+<p>Vengeance! vengeance! Frappons d'abord, nous
+pillerons après;--c'est la demeure de l'Ante-Christ.</p>
+
+<p class="mid">CÉSAR, l'arrêtant.</p>
+
+<p>Comment donc, schismatique! et que prétends-tu?</p>
+
+<p class="mid">LE SOLDAT LUTHÉRIEN.</p>
+
+<p>Au saint nom du Christ, détruire le superbe Ante-Christ!
+Je suis chrétien.</p>
+
+<p class="mid">CÉSAR.</p>
+
+<p>Oui, un disciple qui forcerait le fondateur lui-même
+à renier sa doctrine, s'il voyait quels sont ses
+prosélytes. Songe plutôt au pillage.</p>
+
+<p class="mid">LE SOLDAT LUTHÉRIEN.</p>
+
+<p>C'est le diable, vous dis-je.</p>
+
+<p class="mid">CÉSAR.</p>
+
+<p>Chut! ne révèle pas ce secret; il ne manquerait
+pas de te reconnaître pour être à lui.</p>
+
+<p class="mid">LE SOLDAT LUTHÉRIEN.</p>
+
+<p>Pourquoi le protéges-tu? Je le répète, c'est le
+diable, ou du moins le vicaire du diable sur la terre.</p>
+
+<p class="mid">CÉSAR.</p>
+
+<p>C'est précisément pour cela: pourquoi chercher
+querelle à ses meilleurs amis? Vous feriez mieux de
+vous tenir en repos; son heure n'est pas encore venue.</p>
+
+<p class="mid">LE SOLDAT LUTHÉRIEN.</p>
+
+<p>C'est ce que l'on va voir.</p>
+
+<p class="stage1">(Le soldat luthérien s'avance vers le pape; un des gardes lui envoie<br>
+un coup de fusil qui le fait tomber au pied de l'autel.)</p>
+
+<p class="mid">CÉSAR, au luthérien.</p>
+
+<p>Je vous l'ai dit.</p>
+
+<p class="mid">LE SOLDAT LUTHÉRIEN.</p>
+
+<p>Est-ce que vous ne me vengerez pas?</p>
+
+<p class="mid">CÉSAR.</p>
+
+<p>Moi? non. Vous le savez, <i>la vengeance appartient
+au Seigneur</i>; et vous voyez bien qu'il n'aime
+pas qu'on empiète sur lui.</p>
+
+<p class="mid">LE SOLDAT LUTHÉRIEN, en mourant.</p>
+
+<p>Ah! du moins si je l'avais tué, j'irais dans le ciel,
+environné d'une éternelle gloire! Oh! mon Dieu!
+pardonne à la faiblesse d'un bras qui ne l'a pu atteindre,
+et reçois dans ta miséricorde ton serviteur!
+C'est encore un illustre triomphe; la superbe Babylone
+n'est plus; la prostituée des sept montagnes a
+changé sa robe de pourpre contre des cilices et des
+cendres.</p>
+
+<p class="mid">CÉSAR.</p>
+
+<p>Oui, et les tiennes parmi les autres. Bien fait,
+vieille Babel!</p>
+
+<p class="stage1">(Les gardes se défendent en désespérés; le pontife s'esquive par un<br>
+passage dérobé jusqu'au Vatican et au château Saint-Ange.)</p>
+
+<p class="mid">CÉSAR.</p>
+
+<p>Oui, c'est là se battre avec gloire! Allons, prêtres!
+allons, soldats! Comme ils y vont de la voix et
+du geste! Je n'ai pas vu de pantomime plus comique
+depuis la prise de la Juiverie par Titus. Mais c'était
+alors le tour des Romains, aujourd'hui c'est celui de
+leurs ennemis.</p>
+
+<p class="mid">SOLDATS.</p>
+
+<p>Il s'est échappé; suivons-le.</p>
+
+<p class="mid">AUTRE SOLDAT.</p>
+
+<p>Ils ont barré l'étroit passage; il est obstrué de
+morts jusqu'à la porte.</p>
+
+<p class="mid">CÉSAR.</p>
+
+<p>Je suis ravi qu'il ait échappé, et il doit bien, en
+partie, m'en rendre grâces. Je ne voudrais pas que
+l'on abolît ses bulles;--ce serait perdre la moitié de
+notre empire, et ces indulgences exigent un peu de
+retour.--Non, non, il ne faut pas qu'il tombe;
+d'ailleurs son évasion peut être la matière d'un miracle
+futur, et comme telle fortifier la preuve de son
+infaillibilité. (S'adressant aux soldats espagnols.) Eh bien!
+coupe-gorges, pourquoi vous arrêtez-vous? Si vous
+ne vous pressez pas, vous ne trouverez plus un seul
+pieux grain d'or! Et <i>vous</i> donc, catholiques, retournerez-vous
+sans une seule relique d'un pareil pélerinage?
+Les luthériens eux-mêmes ont une dévotion
+plus sincère. Voyez comme ils dévalisent les châsses!</p>
+
+<p class="mid">SOLDATS.</p>
+
+<p>Par saint Pierre! il dit vrai; les hérétiques emporteront
+la meilleure part.</p>
+
+<p class="mid">CÉSAR.</p>
+
+<p>Ce serait une honte! Allons, allons, aidez-les
+dans leur acte de piété.</p>
+
+<p class="stage1">(Les soldats se dispersent; les uns quittent l'église, tandis que
+d'autres
+y entrent.)</p>
+
+<p class="mid">CÉSAR.</p>
+
+<p>Les voilà partis, et d'autres reviennent; ainsi
+coule vague sur vague ce que ces malheureuses créatures
+appellent l'éternité. Elles pensent être les brisans
+de cet océan, tandis qu'elles ne sont que de
+légères bulles, engendrées par son écume. Maintenant
+autre chose.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Olympia poursuivie.--Elle embrasse l'autel.)</p>
+
+<p class="mid">SOLDAT.</p>
+
+<p>Elle est à moi.</p>
+
+<p class="mid">AUTRE SOLDAT, s'opposant au premier.</p>
+
+<p>Vous mentez; je l'ai troquée le premier; elle serait
+la nièce du pape que je ne la céderais pas.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils se battent.)</p>
+
+<p class="mid">TROISIÈME SOLDAT, s'avançant vers Olympia.</p>
+
+<p>Cessez vos réclamations; les miennes sont les
+meilleures.</p>
+
+<p class="mid">OLYMPIA.</p>
+
+<p>Monstre infernal, vous ne me toucherez pas vivante!</p>
+
+<p class="mid">TROISIÈME SOLDAT.</p>
+
+<p>Vivante ou morte.</p>
+
+<p class="mid">OLYMPIA, embrassant un crucifix massif.</p>
+
+<p>Respectez votre Dieu.</p>
+
+<p class="mid">TROISIÈME SOLDAT.</p>
+
+<p>Oui, quand il est en or, ma belle; c'est vôtre dot
+que vous serrez.</p>
+
+<p class="stage1">(Il s'avance vers elle, quand Olympia, en étreignant avec plus<br>
+de force le crucifix, l'ébranle et le fait tomber; dans sa
+chute, il renverse le soldat.)</p>
+
+<p class="mid">TROISIÈME SOLDAT.</p>
+
+<p>Oh! grand Dieu!</p>
+
+<p class="mid">OLYMPIA.</p>
+
+<p>Ah! maintenant vous le reconnaissez.</p>
+
+<p class="mid">TROISIÈME SOLDAT.</p>
+
+<p>J'ai la tête cassée. Camarades! au secours! je n'y
+vois plus.</p>
+
+<p class="stage1">(Il meurt.)</p>
+
+<p class="mid">AUTRES SOLDATS, accourant.</p>
+
+<p>Tuez-la, quand elle aurait mille vies: elle a assassiné
+notre camarade.</p>
+
+<p class="mid">OLYMPIA.</p>
+
+<p>Mort désirable! Vous n'avez pas de vie à accorder
+que le dernier des hommes ne puisse ravir. Grand
+Dieu! par ton fils qui nous a rachetés, par la mère
+de ton fils, reçois-moi telle que je voudrais paraître
+à tes yeux, digne d'elle, de lui et de toi!</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Arnold.)</p>
+
+<p class="mid">ARNOLD.</p>
+
+<p>Que vois-je! Maudites bêtes féroces, arrêtez.</p>
+
+<p class="mid">CÉSAR, à part et en riant.</p>
+
+<p>Ah! ah! ah! voilà la justice; ces dogues ont les
+mêmes droits que lui. Mais voyons comment cela
+finira.</p>
+
+<p class="mid">SOLDATS.</p>
+
+<p>Comte, elle a tué notre camarade.</p>
+
+<p class="mid">ARNOLD.</p>
+
+<p>Avec quelle arme?</p>
+
+<p class="mid">SOLDATS.</p>
+
+<p>Avec la croix sous laquelle il est tombé; regardez-le
+couché là, plutôt comme un ver que comme un
+homme: elle l'a frappé à la tête.</p>
+
+<p class="mid">ARNOLD.</p>
+
+<p>En effet, voilà une femme aussi recommandable
+qu'un brave homme. Si vous en étiez, vous auriez
+des respects pour elle. Mais éloignez-vous, et rendez
+grâce à votre bassesse; c'est le seul dieu auquel
+vous deviez en ce moment la vie. Si vous aviez touché
+un seul cheveu de ses tresses en désordre, j'aurais
+fait dans vos rangs un plus grand jour que l'ennemi
+lui-même. Loin d'ici, jackals! contentez-vous
+des os que le lion vous jette, et ne tombez pas sur
+ceux qu'il ne vous accorde pas.</p>
+
+<p class="mid">UN SOLDAT, en murmurant.</p>
+
+<p>Alors le lion n'a qu'à vaincre pour lui-même.</p>
+
+<p class="mid">ARNOLD, le frappant.</p>
+
+<p>Séditieux! va te révolter dans l'enfer;--mais sur
+la terre tu auras obéi. (Les soldats attaquent Arnold.)</p>
+
+<p class="mid">ARNOLD.</p>
+
+<p>Avancez! j'en suis ravi; je vous montrerai, lâches,
+comment il faut vous commander, et quel est
+celui qui vous conduisit le premier sur les murs que
+vous n'osiez escalader; jusqu'au moment où j'arborai
+ma bannière sur le sommet. Vous êtes bien courageux
+maintenant que vous êtes dans la ville.</p>
+
+<p class="stage1">(Arnold terrasse les plus avancés; les autres jettent leurs armes.)</p>
+
+<p class="mid">SOLDATS.</p>
+
+<p>Merci! merci!</p>
+
+<p class="mid">ARNOLD.</p>
+
+<p>Apprenez donc à l'accorder. À présent, vous ai-je
+montré qui vous conduisit sur les créneaux de
+Rome?</p>
+
+<p class="mid">SOLDATS.</p>
+
+<p>Oui, nous l'avons vu et éprouvé; pardonnez l'erreur
+d'un moment dans le feu de la victoire,--la
+victoire à laquelle vous nous avez guidés.</p>
+
+<p class="mid">ARNOLD.</p>
+
+<p>Éloignez-vous donc! rentrez dans vos quartiers;
+vous les trouverez établis dans le palais Colonna.</p>
+
+<p class="mid">OLYMPIA, à part.</p>
+
+<p>Dans la maison de mon père!</p>
+
+<p class="mid">ARNOLD aux soldats.</p>
+
+<p>Laissez vos armes, elles vous seraient inutiles,
+la ville est rendue; et songez bien à tenir vos mains
+nettes ou je trouverai, pour vous rebaptiser, un ruisseau
+aussi rouge qu'en ce moment les eaux du Tibre.</p>
+
+<p class="mid">SOLDATS; ils déposent leurs armes et s'éloignent.</p>
+
+<p>Nous obéirons.</p>
+
+<p class="mid">ARNOLD à Olympia.</p>
+
+<p>Madame, vous n'avez plus rien à craindre.</p>
+
+<p class="mid">OLYMPIA.</p>
+
+<p>Je le croirais si j'avais un glaive; mais il n'importe
+pas,--la mort a mille chemins; et le marbre qui
+couvre le pied de cet autel verra ensanglanter ma
+tête avant que tu m'arraches de ces lieux. Homme,
+Dieu te pardonne!</p>
+
+<p class="mid">ARNOLD.</p>
+
+<p>J'espère bien mériter son pardon et le tien lui-même;
+je ne t'ai pas offensée.</p>
+
+<p class="mid">OLYMPIA.</p>
+
+<p>Tu ne m'as pas offensée! Qui donc a porté le fer et
+le feu dans ma patrie? Tu ne m'as pas offensée! Qui
+donc a fait de la maison de mon père une retraite de
+brigands? Et ce temple, et ce mélange du sang des
+Romains et des saints? En vain voudrais-tu maintenant
+me protéger; il n'en sera rien!</p>
+
+<p class="stage1">(Elle lève les yeux au ciel, s'enveloppe de sa robe et se dispose à se
+précipiter de l'autel, du côté opposé à celui où se tient Arnold.)</p>
+
+<p class="mid">ARNOLD.</p>
+
+<p>Arrête, arrête, je jure...</p>
+
+<p class="mid">OLYMPIA.</p>
+
+<p>Épargne à ton ame déjà bien assez criminelle un
+serment que l'enfer lui-même ne voudrait pas garantir.
+Je te connais.</p>
+
+<p class="mid">ARNOLD.</p>
+
+<p>Non, tu ne me connais pas, je ne suis pas de ces
+gens là, bien que--</p>
+
+<p class="mid">OLYMPIA.</p>
+
+<p>Je te juge par tes compagnons; Dieu te jugera
+tel que tu es véritablement. Je te vois teint du sang
+de Rome; prends le mien, c'est tout ce que tu peux
+espérer de moi. Ici, sur le marbre du temple où l'eau
+sainte me baptisa fille de Dieu, je lui rends mon ame
+moins sainte, sans doute, mais non moins pure que
+les fonts baptismaux ne m'avaient rendue.</p>
+
+<p class="stage1">(Olympia étend une main vers Arnold d'un air dédaigneux, puis se
+précipite de l'autel sur le marbre.)</p>
+
+<p class="mid">ARNOLD.</p>
+
+<p>Dieu éternel! je sens ta puissance! Au secours!
+au secours! Elle n'est plus.</p>
+
+<p class="mid">CÉSAR, approchant.</p>
+
+<p>Me voici.</p>
+
+<p class="mid">ARNOLD.</p>
+
+<p>Toi! mais enfin sauve-la!</p>
+
+<p class="mid">CÉSAR, l'aidant à soulever Olympia.</p>
+
+<p>Elle a bien réussi; la chute a été sérieuse.</p>
+
+<p class="mid">ARNOLD.</p>
+
+<p>Ô ciel! elle ne respire plus.</p>
+
+<p class="mid">CÉSAR.</p>
+
+<p>S'il en est ainsi, je ne puis rien faire: il n'est pas
+en mon pouvoir de ressusciter.</p>
+
+<p class="mid">ARNOLD.</p>
+
+<p>Vil esclave!</p>
+
+<p class="mid">CÉSAR.</p>
+
+<p>Esclave ou maître, c'est tout un; de bonnes paroles
+cependant ne sont jamais déplacées, à mon
+avis.</p>
+
+<p class="mid">ARNOLD.</p>
+
+<p>Des paroles?--peux-tu venir à son aide?</p>
+
+<p class="mid">CÉSAR.</p>
+
+<p>Je veux bien l'essayer. Une aspersion d'eau bénite
+pourrait être utile.</p>
+
+<p class="stage1">(Il va puiser sur les fonts un peu d'eau dans son casque.)</p>
+
+<p class="mid">ARNOLD.</p>
+
+<p>Elle est souillée de sang.</p>
+
+<p class="mid">CÉSAR.</p>
+
+<p>Il n'en est pas dans ce moment de plus pure dans
+Rome.</p>
+
+<p class="mid">ARNOLD.</p>
+
+<p>Que de pâleur! Que de charmes! Comme elle
+repose sans vie! Oh toi! modèle de toute beauté, je
+n'aime que toi, morte ou vivante.</p>
+
+<p class="mid">CÉSAR.</p>
+
+<p>C'est ainsi qu'Achille aimait Penthésiléa; il semble
+que vous avez hérité de son cœur aussi bien que de
+sa figure; toutefois ce n'était pas un doucereux.</p>
+
+<p class="mid">ARNOLD.</p>
+
+<p>Elle respire! Mais non; ce n'est rien que le dernier
+mouvement de vie disputé à la mort!</p>
+
+<p class="mid">CÉSAR.</p>
+
+<p>Elle respire.</p>
+
+<p class="mid">ARNOLD.</p>
+
+<p>Le dirais-<i>tu</i>? Il serait donc vrai!</p>
+
+<p class="mid">CÉSAR.</p>
+
+<p>Vous me jugez bien:--le diable parle vrai plus
+souvent qu'on ne le croit; mais il a un ignorant auditoire.</p>
+
+<p class="mid">ARNOLD, sans l'écouter.</p>
+
+<p>Oui, son cœur bat. Hélas! faut-il que le seul cœur
+que je voulusse voir battre auprès du mien palpite
+aujourd'hui sous l'étreinte d'un assassin.</p>
+
+<p class="mid">CÉSAR.</p>
+
+<p>Voilà une sage réflexion, un peu tardive aujourd'hui.
+Où la transporterons-nous? Je vous dis qu'elle
+vit.</p>
+
+<p class="mid">ARNOLD.</p>
+
+<p>Mais vivra-t-elle?</p>
+
+<p class="mid">CÉSAR.</p>
+
+<p>Autant que le peut la poussière.</p>
+
+<p class="mid">ARNOLD.</p>
+
+<p>Elle est donc morte?</p>
+
+<p class="mid">CÉSAR.</p>
+
+<p>Bah! bah! vous l'êtes aussi, et vous l'ignorez.
+Elle reviendra à la vie--du moins à ce que vous
+prenez pour elle, et telle que vous êtes vous-même;
+mais il faut recourir à des moyens humains.</p>
+
+<p class="mid">ARNOLD.</p>
+
+<p>Transportons-la dans le palais Colonna où j'ai fixé
+ma bannière.</p>
+
+<p class="mid">CÉSAR.</p>
+
+<p>Allons donc, il faut la soulever.</p>
+
+<p class="mid">ARNOLD.</p>
+
+<p>Doucement.</p>
+
+<p class="mid">CÉSAR.</p>
+
+<p>Aussi doucement que vous autres portez vos morts,
+sans doute parce qu'ils ne peuvent plus souffrir des
+cachots.</p>
+
+<p class="mid">ARNOLD.</p>
+
+<p>Mais est-il bien vrai qu'elle vive?</p>
+
+<p class="mid">CÉSAR.</p>
+
+<p>Oh! ne craignez rien; mais si plus tard vous en
+avez regret, ne me le reprochez pas.</p>
+
+<p class="mid">ARNOLD.</p>
+
+<p>Qu'elle vive, c'est assez!</p>
+
+<p class="mid">CÉSAR.</p>
+
+<p>L'esprit de sa vie est encore dans son sein, et
+peut y rester. Comte, je vous obéis en toute chose;
+c'est ici pour moi un office nouveau, j'en ai peu
+l'habitude; mais vous sentirez quel sincère ami vous
+avez dans celui que vous nommez un diable. Sur la
+terre, vous avez souvent des diables pour amis; pour
+moi, je n'abandonne pas les miens. Doucement transportons
+cet être charmant, à peine matériel, et presque
+tout esprit. En vérité; je suis presque amoureux
+d'elle, comme jadis le furent les anges du beau sexe
+primitif.</p>
+
+<p class="mid">ARNOLD.</p>
+
+<p>Toi?</p>
+
+<p class="mid">CÉSAR.</p>
+
+<p>Moi; mais ne craignez rien, je ne serai pas votre
+rival.</p>
+
+<p class="mid">ARNOLD.</p>
+
+<p>Mon rival?</p>
+
+<p class="mid">CÉSAR.</p>
+
+<p>J'en pourrais être un formidable, mais depuis que
+j'ai tué les sept maris de la future fiancée de Tobie
+(et qu'après tout cela il eût suffi d'un peu d'encens
+pour me chasser), j'ai dit adieu aux intrigues:
+elles valent rarement la peine qu'on se donne pour
+réussir, ou--ce qui est plus difficile,--pour se
+défaire de l'objet auparavant chéri; car c'est là le
+mal, pour les mortels du moins.</p>
+
+<p class="mid">ARNOLD.</p>
+
+<p>Silence! je te prie, doucement! je crois voir ses
+lèvres s'agiter, ses yeux s'ouvrir!</p>
+
+<p class="mid">CÉSAR.</p>
+
+<p>Sans doute comme les étoiles, car c'est, une métaphore
+pour Vénus et pour Lucifer.</p>
+
+<p class="mid">ARNOLD.</p>
+
+<p>Au palais Colonna, comme j'ai dit.</p>
+
+<p class="mid">CÉSAR.</p>
+
+<p>Oh! je sais mon chemin dans Rome.</p>
+
+<p class="mid">ARNOLD.</p>
+
+<p>Maintenant avançons; doucement!</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent en emportant Olympia.)</p>
+
+<p>FIN DE LA DEUXIÈME PARTIE.</p>
+
+<br><br>
+<h2>TROISIÈME PARTIE.</h2>
+<br>
+<h3>SCÈNE PREMIÈRE.</h3>
+
+<p class="stage1">(Un château dans les Apennins, environné d'une campagne aride, mais<br>
+agréable à l'œil. Chœur de paysans devant les portes.)</p>
+<br>
+
+<p class="mid">CHOEUR.</p>
+
+<p class="mid">I.</p>
+
+<p>La guerre est passée; le printems est venu: la
+fiancée et son amant ont gagné leur demeure. Réjouissons-nous,
+ils sont heureux; que chaque voix
+trouve un écho dans leurs cœurs.</p>
+
+<p class="mid">II.</p>
+
+<p>Le printems est venu, et la violette, fille aînée du
+soleil, commence à se faner: pour nous elle n'est
+qu'une fleur d'hiver; la neige des montagnes ne
+peut la flétrir et l'empêcher de lever ses yeux d'un
+azur humide, vers un firmament azuré comme elle.</p>
+
+<p class="mid">III.</p>
+
+<p>Mais quand le printems revient avec son cortège
+de fleurs, celle-ci, la mieux aimée, s'échappe de la
+foule qui ternirait ses couleurs virginales, et gâterait
+son parfum céleste.</p>
+
+<p class="mid">IV.</p>
+
+<p>Cueillons les autres, mais souvenons-nous du héraut
+qui nous l'annonce dans le froid décembre, de
+l'astre matinal de toutes les fleurs, du gage des longues
+heures de soleil radieux; au milieu des roses,
+n'oubliez pas la vierge, la vierge violette.</p>
+
+<p class="mid">Entre CÉSAR; il chante.</p>
+
+<p>Le tems des guerres est passé, nos épées sont oisives,
+le coursier ronge son frein, le casque étincelle
+sur la muraille, l'aventurier repose; mais son
+armure est rouillée. Le vétéran murmure en vain;
+en bâillant dans les salles pacifiques; il boit,--mais
+qu'est-ce que boire, si ce n'est un repos pour la pensée?
+Le cor ne l'éveille plus en lui faisant entendre
+un signal de vie et de mort.</p>
+
+<p class="mid">LE CHŒUR.</p>
+
+<p>Mais la meute aboie au loin; le sanglier est dans
+les bois, et le faucon attend avec impatience le moment
+de quitter son chaperon sur le poing du gentilhomme;
+il se tient comme un cimier, et cependant
+l'air est troublé par la multitude des oiseaux qui s'échappent
+de leurs nids.</p>
+
+<p class="mid">CÉSAR.</p>
+
+<p>Vain fantôme de gloire! froide image de la guerre!
+quel chasseur inspira un historien? Quel héros de
+la chasse eut sa destinée depuis Nemrod, le fondateur
+des royaumes et de la chasse? Nemrod qui,
+le premier, fit trembler les habitans des forets, alors
+que le lion était jeune et dans tout l'orgueil de sa
+force imposante. Alors c'était le jeu des forts que
+d'oser le combattre, que de s'avancer, armé d'un pin
+au lieu de lance, contre le Mamoth, ou de frapper
+dans un ravin le Beehemoth écumant; alors l'homme
+avait la taille des tours de notre tems: c'était le fils
+aîné de la nature, et comme elle il était sublime.</p>
+
+<p class="mid">CHŒUR.</p>
+
+<p>Mais la guerre est passée; le printems est venu;
+la fiancée et son amant ont gagné leur demeure. Réjouissons-nous,
+ils sont heureux; que chaque voix
+trouve un écho dans leurs cœurs.</p>
+
+<p class="stage1">(Les paysans s'éloignent en chantant.)</p>
+
+<h4>ICI S'ARRÊTE LE MANUSCRIT.</h4>
+<br><br>
+<h3>NOTES<br>
+DU TRADUCTEUR.</h3>
+
+<a id="footnoteb1" name="footnoteb1"></a>
+<p class="mid"><a href="#footnotetagb1">NOTE 1.</a></p>
+
+<p>La montagne de Hartz.</p>
+
+<p>Les montagnes et les forêts qui portent ce nom sont dans la
+principauté de Wolfenbuttel (Basse-Saxe).</p>
+
+<a id="footnoteb2" name="footnoteb2"></a>
+<p class="mid"><a href="#footnotetagb2">NOTE 2.</a></p>
+
+<p>Un enfant d'Anak.</p>
+
+<p>Anak; premier géant de la race des enfans de Dieu ou de
+Seth. De son nom, les géans sont appelés dans l'Écriture
+<i>Anachim</i>.</p>
+
+<a id="footnoteb3" name="footnoteb3"></a>
+<p class="mid"><a href="#footnotetagb3">NOTE 3.</a></p>
+
+<p>Au sac de Rome.</p>
+
+<p>Il semble que Lord Byron ait lu la vie du connétable de
+Bourbon dans notre Brantôme. Voici les paroles de ce dernier:
+«Les braves soldats Espagnols honoraient leur général;
+car, à ce que j'ai oui dire à aucuns de ce tems-là, par tout
+le camp, ils ne chantaient autre chanson que ses louanges,
+et même en cheminant pour se désennuyer, et surtout
+quand ils le voyaient passer; auxquels il applaudissait et
+les saluait fort courtoisement, leur disant, à tous les coups
+(ainsi qu'il disait à Rome): <i>Laissez faire, compagnons,
+patientez un peu; je vous mène en un lieu que vous ne sçavez
+pas, où je vous ferai tous riches</i>..........................
+...............................................................</p>
+
+<p>«Le 5e de mai 1527, et ordonnant ses troupes pour le
+lendemain à l'assaut, il les harangua encore pour la seconde
+fois, disant: <i>Mes capitaines, qui tous êtes de grande valeur
+et courage, et tous mes soldats très-bien aymés de moy, puisque
+la grande aventure de nostre sort nous a menés et conduits
+icy, au point et au lieu que nous avons tant désirés; après
+avoir passé tant de meschans chemins, avec neiges et froids
+si grands, avec pluies et boues, et des rencontres d'ennemis,
+avec faim et soif sans aucun sol, bref avec toutes les nécessites
+du monde..... Si vous avez jamais désiré saccager une
+ville pour des richesses et trésors, cette-cy en est une et la
+plus riche, voire la dame de tout le monde.</i>»</p>
+
+<a id="footnoteb4" name="footnoteb4"></a>
+<p class="mid"><a href="#footnotetagb4">NOTE 4.</a></p>
+
+<p>Prophètes.</p>
+
+<p>«Mes frères, je trouve certainement que là est cette ville
+que, au temps passé, prognostica un sage astrologue de
+moy, me disant qu'infailliblement, à la prise d'une ville,
+mon fier ascendant me menaçait, que j'y devois mourir;
+mais je vous jure que c'en est le moindre de mes soucys.»<br>
+
+(Brantôme, <i>Discours du Connétable à ses soldats.</i>)</p>
+
+<a id="footnoteb5" name="footnoteb5"></a>
+<p class="mid"><a href="#footnotetagb5">NOTE 5.</a></p>
+
+<p>Ce qu'elle fut jadis.</p>
+
+<p>«De plus, il se voulait rendre patron de la ville, et se
+faire dire roi des Romains.»<br>
+
+(Brantôme, <i>Vie du Connétable de Bourbon.</i>)</p>
+
+<a id="footnoteb6" name="footnoteb6"></a>
+<p class="mid"><a href="#footnotetagb6">NOTE 6.</a></p>
+
+<p>Une écharpe blanche.</p>
+
+<p>«Après que les estoiles se furent obscurcies pour plus
+grande splendeur du soleil et aussi des armes reluisantes
+des soldats, qui s'apprestaient pour aller à l'assaut; lui,
+après avoir ordonné de son assaut, estant vestu tout de
+blanc, pour se faire mieux recognoistre et apparoistre (ce
+qui n'estoit pas signe d'un couard), les armes à la main,
+marche le premier, et proche de la muraille, ayant monté
+deux eschelons de son eschelle, ainsi qu'il l'avoit dit le
+soir. Aussi, il lui advint que l'envieuse fortune, ou, pour
+mieux dire, traîtresse, fit qu'une arquebusade lui donna
+droit au costé gauche, et le blessa mortellement.»<br>
+
+(Brantôme, <i>idem.</i>)</p>
+
+<a id="footnoteb7" name="footnoteb7"></a>
+<p class="mid"><a href="#footnotetagb7">NOTE 7.</a></p>
+
+<p>Il ne faut pas que les soldats voient cela.</p>
+
+<p>«Et encores que ceste arquebusade lui ostast l'estre et la
+vie, toutes fois d'un seul point elle ne lui sceut oster sa
+magnanimité et vigueur, tant que son corps eut du sentiment.
+Ainsi qu'il le monstra bien par sa propre bouche:
+car estant tombé du coup, il dit à aucuns de ses plus fidèles
+amis qui estoient tout auprès de lui..... qu'ils le couvrissent
+d'un manteau et l'ostassent de là, afin que sa mort ne
+fût occasion aux autres de laisser l'entreprise si bien commencée.
+Et ainsi qu'il tenoit ces paroles avec un brave
+cœur, comme s'il n'eust eu aucun mal, il donna fin, comme
+mortel, à ses derniers jours.»<br>
+(Brantôme, <i>idem.</i>)</p>
+
+<a id="footnoteb8" name="footnoteb8"></a>
+<p class="mid"><a href="#footnotetagb8">NOTE 8.</a></p>
+
+<p>Pour Bayard.</p>
+
+<p>L'intention de César, en prononçant dans un pareil moment
+le nom de Bayard, est d'une cruauté tout-à-fait diabolique.
+«Le capitaine Bayard, atteint d'une arquebusade, se feit coucher
+au pied d'un arbre, le visage vers l'ennemi: où le duc
+de Bourbon, lequel estoit à la poursuite de nostre camp, le
+vint trouver, et dit audit Bayard: <i>qu'il avoit grand pitié de
+lui, le voyant en cet estat, pour avoir esté si vertueux chevalier</i>.
+Le capitaine Bayard lui fit réponse: <i>Monsieur, il n'y
+a point de pitié en moy, car je meurs en homme de bien;
+mais j'ai pitié de vous, de vous voir servir contre vostre prince,
+et vostre patrie, et vostre serment.</i> Et peu après, ledit Bayard
+rendit l'esprit.»<br>
+
+(<i>Mémoires de Martin Dubellay.</i>)</p>
+
+<p>FIN DES NOTES.</p>
+
+<br><br><br>
+
+<h2>CIEL ET TERRE.</h2>
+
+<h4>MYSTÈRE<br>
+
+FONDÉ SUR LE PASSAGE SUIVANT DE LA GENÈSE (Chap. VI):</h4>
+
+<p>«Et il advint... que les fils de Dieu virent les filles des hommes
+qui étaient belles; et ils en choisirent parmi elles qu'ils prirent
+pour femmes.»</p>
+
+<p>«Et la femme pleurant le démon qu'elle aimait.»
+<span class="rig">(<span class="sc">Coleridge</span>.)</span></p>
+<br>
+
+<p class="mid">PERSONNAGES DU DRAME.</p>
+
+<p>ANGES.</p>
+
+<p>SAMIASA.<br>
+AZAZIEL.<br>
+RAPHAEL, l'archange.</p>
+
+<p>HOMMES.</p>
+
+<p>NOÉ et ses fils.<br>
+IRAD.</p>
+
+<p>FEMMES.</p>
+
+<p>ANAH.<br>
+AHOLIBAMAH.</p>
+
+<p><span class="sc">Chœur des Esprits de la terre.<br>
+Chœur des Mortels</span>.</p>
+
+<br><br>
+<h2>CIEL ET TERRE.</h2>
+<br><br>
+<h2>PREMIÈRE PARTIE.</h2>
+<br>
+<h3>SCÈNE PREMIÈRE.</h3>
+
+<p class="stage1">(Région de forêts et de montagnes, près du mont Ararat. Il est minuit.)</p>
+
+<p class="stage1">Entrent ANAH et AHOLIBAMAH.</p>
+<br>
+
+<p class="mid">ANAH.</p>
+
+<p>Notre père dort: il est l'heure où ceux qui nous
+aiment ont coutume de descendre à travers les épais
+nuages qui couvrent les rochers de l'Ararat:--comme
+mon cœur bat!</p>
+
+<p class="mid">AHOLIBAMAH.</p>
+
+<p>Procédons à notre invocation.</p>
+
+<p class="mid">ANAH.</p>
+
+<p>Mais les étoiles sont cachées. Je tremble.</p>
+
+<p class="mid">AHOLIBAMAH.</p>
+
+<p>Et moi aussi; mais c'est de crainte qu'ils ne tardent.</p>
+
+<p class="mid">ANAH.</p>
+
+<p>Ma sœur, quoique j'aime Azaziel beaucoup plus
+que.--oh! c'en est trop.--Qu'allais-je dire? Mon
+cœur deviendrait-il impie?</p>
+
+<p class="mid">AHOLIBAMAH.</p>
+
+<p>Quelle impiété d'aimer des natures célestes.</p>
+
+<p class="mid">ANAH.</p>
+
+<p>Pourtant, Aholibamah, j'aime moins notre Dieu
+depuis que son ange m'a aimée, et cela peut ne pas
+être bien. A la vérité j'ignore si je fais mal; mais je
+sens en moi mille craintes qui me semblent d'un mauvais
+augure.</p>
+
+<p class="mid">AHOLIBAMAH.</p>
+
+<p>S'il en est ainsi, unis-toi à un fils de la terre; travaille
+et file le lin. Voilà Japhet qui t'aime; qui t'a
+aimée depuis long-tems; marie-toi avec lui, et engendre
+l'argile.</p>
+
+<p class="mid">ANAH.</p>
+
+<p>Azaziel eût-il été mortel, je ne l'aurais pas moins
+aimé. Encore suis-je contente qu'il ne le soit pas.
+Je ne pourrais lui survivre; la mort me paraît moins
+terrible, lorsque je songe qu'un jour ses ailes immortelles
+s'étendront sur la sépulture de la pauvre
+fille de la terre, qui l'a adoré comme lui-même adore
+le Très-Haut; mais en même tems j'ai compassion
+de lui. Son chagrin sera éternel; au moins telle serait
+ma douleur, si j'étais le séraphin, et qu'il fût
+la créature périssable.</p>
+
+<p class="mid">AHOLIBAMAH.</p>
+
+<p>Dis donc qu'il choisira quelqu'autre fille de la
+terre qu'il aimera comme il avait autrefois chéri son
+Anah.</p>
+
+<p class="mid">ANAH.</p>
+
+<p>S'il devait en être ainsi, et qu'il fût tendrement
+aimé, j'y consens, plutôt que de le savoir condamné
+à pleurer sur moi.</p>
+
+<p class="mid">AHOLIBAMAH.</p>
+
+<p>Et moi, si je croyais Samiasa capable de jamais
+oublier son amour, tout séraphin qu'il est, je le mépriserais,
+et le repousserais. Mais, à notre invocation, l'heure est venue.</p>
+
+<p class="mid">ANAH.</p>
+
+<p>Séraphin, de ta sphère, entends-moi! Quelle que
+soit l'étoile qui contienne ta gloire; soit que, dans
+les éternelles profondeurs du ciel, tu veilles avec les
+sept archanges, soit qu'à travers l'espace infini et
+diaphane tu secoues tes ailes brillantes au milieu
+des mondes emportés; entends-moi! Oh! pense à
+celle qui t'adore, et quoiqu'elle ne soit rien au regard
+de toi, n'oublie pas que tu es tout pour elle.
+Tu ne sais pas,--et puissé-je être seule à le savoir,--combien
+les larmes sont amères. L'éternité est
+dans ta vie; la beauté, sans commencement ni fin,
+brille dans tes regards; rien ne te peut faire sympathiser
+avec moi,--rien que l'amour; mais aussi,
+dis-moi, vis-tu jamais pleurer sous les cieux créature
+plus aimante que ton Anah? Tu marches à travers
+des milliers de mondes; tu contemples face à
+face <i>celui</i> qui t'a fait grand; comme il m'a faite, moi,
+de la plus chétive race d'entre ceux qu'il a chassés
+des jardins d'Éden. Et pourtant, séraphin chéri! ah!
+écoute-moi, car tu m'as aimée, et je ne voudrais
+pas apprendre avant de mourir ce qui ne doit m'être
+révélé qu'après ma mort; que toi, immortelle essence,
+tu as oublié, dans ton éternité, celle dont le
+cœur t'est demeuré attaché en dépit de la mort.</p>
+
+<p>Grand est l'amour de ceux qui aiment dans la
+crainte et dans le péché, et je sens mon cœur agité,
+déchiré par ces indignes sentimens. Séraphin, pardonne
+de semblables pensées à une fille d'Adam.
+La peine, tel est notre élément; le plaisir est un
+Éden où notre vue ne peut atteindre, bien que parfois
+nous rêvions sa présence embaumée:--mais
+l'heure approche, qui me dit que nous ne sommes
+pas entièrement délaissées ici bas.--Parais, parais,
+séraphin! Mon Azaziel, accours ici, et abandonne
+tes planètes à leur propre lumière.</p>
+
+<p class="mid">AHOLIBAMAH.</p>
+
+<p>Samiasa! en quelque lieu que tu commandes dans
+les sphères célestes,--guerroyant les esprits qui
+peuvent oser disputer l'empire de celui qui fit tous
+les empires, ou suivant la trace de l'étoile dont les
+écarts touchent le bord de l'abîme, tandis que ses
+habitans, entraînés dans la perte de leur monde,
+vont ainsi partager la triste destinée de l'espèce humaine;
+soit enfin que, t'abaissant jusqu'aux plus
+humbles séraphins, tu daignes en ce moment partager
+leur hymne de reconnaissance; Samiasa! je
+t'appelle, je te désire et je t'aime. Plusieurs te vénèrent,
+je ne les imiterai pas. Si tu peux songer à
+unir ton esprit supérieur avec le mien, descends,
+viens ici partager mon sort. Je le sais, je suis un enfant
+d'argile, et tu es formé de rayons plus brillans
+que ceux du jour qui nuançait les eaux de l'Éden;
+mais ton immortalité ne sera jamais embrasée d'un
+amour plus brûlant que le mien. Il est en moi une
+trace de lumière qui, malgré la contrainte que lui
+oppose mon corps, fut allumée au même flambeau
+que la tienne et celle de Dieu lui-même. Long-tems
+elle peut rester cachée: la mort et la corruption
+nous ont été léguées par notre mère Ève; mais
+mon cœur les désire; et, bien que cette vie doive
+passer, est-ce un motif pour toi et pour moi de ne
+pas être unis? Tu es éternel,--et je le sens, moi
+aussi; je sens que mon immortalité plane sur toutes
+peines, toutes larmes, toutes craintes, sur tous les
+tems enfin. Semblable aux éternels tonnerres de l'abîme,
+elle fait retentir cette vérité dans mes oreilles:
+<i>Tu vivras à jamais</i>. Vivrai-je heureuse? c'est ce que
+j'ignore et ne veux pas savoir; que le secret en reste
+au créateur tout-puissant qui cache dans les nuages
+la source des biens et des maux. Mais, quoi qu'il
+fasse, il ne pourra détruire ni toi ni moi; il pourra
+nous changer, mais non nous exterminer. Nous
+sommes éternels comme lui, et nous pourrions soutenir
+contre lui la guerre, s'il songeait à nous la déclarer.
+Oui, je puis avec toi tout souffrir, même
+l'immortelle souffrance. Pourrais-je, en effet, reculer
+devant ton éternité, quand tu n'as pas craint de partager
+avec moi la vie? Non, quand le dard du serpent
+viendrait me percer, quand tu serais toi-même
+le serpent, viens cependant encore! je sourirai à
+ta vue, et je ne te maudirai pas, je ne saurai que
+te prodiguer mes brûlantes étreintes;--seulement,
+descends, viens voir quel amour ressent une mortelle
+pour un immortel, ou bien reste, hélas! si les
+cieux t'offrent plus de délices que tu n'en peux donner
+et recevoir.</p>
+
+<p class="mid">ANAH.</p>
+
+<p>Ma sœur, ma sœur, je découvre la trace brillante
+de leurs ailes à travers la nuit.</p>
+
+<p class="mid">AHOLIBAMAH.</p>
+
+<p>A leur approche, les nuages se dissipent comme à
+l'approche de l'aube du jour.</p>
+
+<p class="mid">ANAH.</p>
+
+<p>Mais si notre père les entrevoyait!</p>
+
+<p class="mid">AHOLIBAMAH.</p>
+
+<p>Il croirait que c'est la lune qui, à la voix de quelques
+magiciens, se lève une heure trop tôt.</p>
+
+<p class="mid">ANAH.</p>
+
+<p>Ils viennent! <i>il</i> vient! Azariel!</p>
+
+<p class="mid">AHOLIBAMAH.</p>
+
+<p>Quel bonheur de les revoir! Oh! que mon esprit
+n'a-t-il des ailes pour me transporter aussitôt dans
+le sein de Samiasa!</p>
+
+<p class="mid">ANAH.</p>
+
+<p>Vois! ils ont illuminé tout le couchant comme le
+soleil à son déclin:--vois sur le sommet le plus
+élevé d'Ararat un arc d'opale, souvenir de leur
+brillante traversée. Quel éclat en ce moment! puis
+le voilà rentré dans la nuit; semblable à l'écume
+étincelante que fait jaillir le Léviathan de ses immenses
+et caverneuses entrailles, quand, après avoir
+joué sur la surface des flots tranquilles, il s'agite
+en se replongeant au lieu où reposent les sources de
+l'Océan.</p>
+
+<p class="mid">AHOLIBAMAH.</p>
+
+<p>Ils ont touché la terre! Samiasa!</p>
+
+<p class="mid">ANAH.</p>
+
+<p>Mon Azaziel! (Elles sortent.)</p>
+<br>
+<h3>SCÈNE II.</h3>
+
+<p class="stage1">IRAD et JAPHET.</p>
+<br>
+
+<p class="mid">IRAD.</p>
+
+<p>Ne te désole pas; pourquoi t'éloigner ainsi,
+ajoutant ton silence à celui de la nuit, et fixant tes
+regards humides de larmes vers les astres? Ils ne
+viendront pas à ton aide.</p>
+
+<p class="mid">JAPHET.</p>
+
+<p>Mais ils calment mes soucis.--Peut-être maintenant
+Anah les contemple comme moi. Il semble qu'un
+être doué de beauté a plus de charmes encore en
+contemplant la beauté éternelle des êtres qui ne
+meurent pas. Oh! Anah!</p>
+
+<p class="mid">IRAD.</p>
+
+<p>Mais elle ne t'aime pas.</p>
+
+<p class="mid">JAPHET.</p>
+
+<p>Hélas!</p>
+
+<p class="mid">IRAD.</p>
+
+<p>L'orgueilleuse Aholibamah me méprise également.</p>
+
+<p class="mid">JAPHET.</p>
+
+<p>Je m'afflige aussi pour toi.</p>
+
+<p class="mid">IRAD.</p>
+
+<p>Qu'elle garde son orgueil, le mien me rend capable
+de supporter ses dédains; le tems peut-être
+m'en vengera.</p>
+
+<p class="mid">JAPHET.</p>
+
+<p>Peux-tu trouver quelque plaisir dans une telle
+pensée?</p>
+
+<p class="mid">IRAD.</p>
+
+<p>Ni plaisir, ni douleur. Je l'ai beaucoup aimée;
+j'aurais voulu l'aimer davantage, si ses vœux avaient
+été conformes aux miens: telle qu'elle est, je l'abandonne
+à de plus brillantes destinées, s'il s'en pressente
+pour elle.</p>
+
+<p class="mid">JAPHET.</p>
+
+<p>Quelles destinées?</p>
+
+<p class="mid">IRAD.</p>
+
+<p>J'ai quelque sujet de croire qu'elle en aime un
+autre.</p>
+
+<p class="mid">JAPHET.</p>
+
+<p>Anah!</p>
+
+<p class="mid">IRAD.</p>
+
+<p>Non; sa sœur.</p>
+
+<p class="mid">JAPHET.</p>
+
+<p>Et quel est cet autre?</p>
+
+<p class="mid">IRAD.</p>
+
+<p>Je l'ignore; mais son air, sinon ses paroles, me
+dit qu'elle en aime un autre.</p>
+
+<p class="mid">JAPHET.</p>
+
+<p>Oui, mais non pas Anah: elle n'aime que son
+Dieu.</p>
+
+<p class="mid">IRAD.</p>
+
+<p>Et qu'importe qui elle aime, si ce n'est pas toi?</p>
+
+<p class="mid">JAPHET.</p>
+
+<p>Sans doute, mais enfin je l'aime.</p>
+
+<p class="mid">IRAD.</p>
+
+<p>Et moi, je l'aimais.</p>
+
+<p class="mid">JAPHET.</p>
+
+<p>Et maintenant que tu ne l'aimes pas, ou du moins
+que tu le crois, en es-tu plus heureux?</p>
+
+<p class="mid">IRAD.</p>
+
+<p>Oui.</p>
+
+<p class="mid">JAPHET.</p>
+
+<p>Je te plains.</p>
+
+<p class="mid">IRAD.</p>
+
+<p>Moi! pourquoi?</p>
+
+<p class="mid">JAPHET.</p>
+
+<p>D'être heureux, privé de ce qui fait mon malheur.</p>
+
+<p class="mid">IRAD.</p>
+
+<p>Je prends cette raillerie comme la suite de ton
+égarement, et je ne voudrais pas partager tes sentimens
+pour plus de sicles que ne péseraient les troupeaux
+de notre père mis dans la balance contre cette
+poussière jaune, vil métal que nous offrent les enfans
+de Caïn; comme si cette matière, pâle et inutile rebut
+de la terre, pouvait être reçue en échange de lait, de
+laine, de viande et de fruits, en un mot, de tout ce
+que nous procurent nos troupeaux et nos terres.--Va,
+Japhet, va soupirer vers les étoiles, comme
+les loups grondent après la lune.--Moi, je vais reposer.</p>
+
+<p class="mid">JAPHET.</p>
+
+<p>Je t'imiterais, s'il était en mon pouvoir.</p>
+
+<p class="mid">IRAD.</p>
+
+<p>Ainsi, tu ne reviens pas à nos tentes?</p>
+
+<p class="mid">JAPHET.</p>
+
+<p>Non, je vais à la caverne; on dit que le fond de
+sa gueule touche au monde souterrain, et permet
+aux esprits du centre de la terre de venir quelques
+fois parcourir sa surface.</p>
+
+<p class="mid">IRAD.</p>
+
+<p>Et pourquoi? qu'y prétends-tu faire?</p>
+
+<p class="mid">JAPHET.</p>
+
+<p>Calmer ma profonde tristesse dans une obscurité
+aussi triste qu'elle: c'est une retraite sans espérance;
+elle est comme mon cœur.</p>
+
+<p class="mid">IRAD.</p>
+
+<p>Mais ce lieu est dangereux; des sons et des soupirs
+étranges l'enveloppent de terreur. Je veux aller
+avec toi.</p>
+
+<p class="mid">JAPHET.</p>
+
+<p>Non, Irad, crois-moi, je n'ai pas de mauvaises
+pensées, et je ne crains pas le mal.</p>
+
+<p class="mid">IRAD.</p>
+
+<p>Mais le mal s'attachera d'autant plus à toi que tu
+lui ressembleras moins. Tourne ailleurs tes pas, ou
+permets-moi de te suivre.</p>
+
+<p class="mid">JAPHET.</p>
+
+<p>Non, non, je veux être seul.</p>
+
+<p class="mid">IRAD.</p>
+
+<p>Que la paix soit donc avec toi. (Irad sort.)</p>
+
+<p class="mid">JAPHET, seul.</p>
+
+<p>La paix! je l'ai cherchée où l'on pouvait la trouver,
+dans l'amour,--et dans l'amour d'un être qui,
+peut-être, le méritait; à sa place, j'ai trouvé une
+peine de cœur, une faiblesse d'esprit, des jours inquiets,
+des nuits fermées impitoyablement au sommeil.
+La paix! et quelle paix? le calme du désespoir,
+le repos de la forêt non frayée, seulement interrompu
+par les éclats de la tempête à travers les branches
+brisées; telle est l'image triste et accablante de mon
+ame. La terre est devenue pervertie, plusieurs
+signes ont proclamé hautement une révolution, et
+le jugement rigoureux de la nature périssable. Oh!
+mon Anah! quand l'heure terrible qui est annoncée
+entr'ouvrira les sources de l'abîme, ne viendras-tu
+pas te réfugier sur ce sein; ce sein qui palpite en
+vain pour toi, et qui, dans ce moment, pourra
+moins encore te secourir? Et le tien!--oh ciel!
+grâce, du moins, pour elle! Au milieu d'êtres déchus,
+elle est aussi pure qu'une étoile entourée de
+nuages qui peuvent bien un instant obscurcir son
+éclat, mais ne peuvent le détruire. Mon Anah! combien
+je t'aurais adorée; mais tu ne l'as pas voulu. Encore
+aujourd'hui, je voudrais te racheter, te voir
+survivre à la terre, quand l'Océan sera devenu son
+tombeau; quand, bravant les rochers et les sommets
+des montagnes, le Léviathan, maître des mers
+sans rivages et de l'humide univers, étendra partout
+son empire. (Japhet sort.)</p>
+
+<p class="stage1">Entrent NOÉ et SEM.</p>
+
+<p class="mid">NOÉ.</p>
+
+<p>Où est ton frère Japhet?</p>
+
+<p class="mid">SEM.</p>
+
+<p>Il s'est éloigné, suivant son habitude, pour rejoindre,
+dit-il, Irad; mais plutôt, je le crains,
+pour diriger ses pas vers les tentes d'Anah, autour
+desquelles il erre chaque nuit, comme la colombe
+autour de son nid dérobé; ou bien il parcourt les
+déserts voisins de la caverne creusée sous les sommets
+de l'Ararat.</p>
+
+<p class="mid">NOÉ.</p>
+
+<p>Dans quelle intention? C'est un lieu maudit sur
+une terre maudite elle-même; des êtres, plus méchans
+même que les hommes pervers, l'habitent; il
+aime donc encore cette fille d'une race fatale, bien
+qu'il ne puisse espérer de l'épouser, s'il en était
+aimé, bien qu'il ne le soit pas. Oh! misérable cœur
+des hommes! faut-il qu'un de mes fils, connaissant
+les crimes et le châtiment de notre siècle, sachant
+que l'heure est proche, puisse ainsi se laisser entraîner
+à de coupables vœux? Conduis-moi, il faut
+aller à sa recherche.</p>
+
+<p class="mid">SEM.</p>
+
+<p>Ne y a pas plus loin, mon père: je trouverai Japhet.</p>
+
+<p class="mid">NOÉ.</p>
+
+<p>Ne crains rien pour moi; pour l'élu de Jéhovah
+le mal est sans pouvoir:--avançons.</p>
+
+<p class="mid">SEM.</p>
+
+<p>Vers la tente du père des deux sœurs?</p>
+
+<p class="mid">NOÉ.</p>
+
+<p>Non, vers la caverne du Caucase.</p>
+
+<p class="stage1">(Noé et Sem sortent.)</p>
+<br>
+<h3>SCÈNE III.</h3>
+
+<p class="stage1">(Une caverne. Les montagnes et les rochers du Caucase.)</p>
+<br>
+<p class="mid">JAPHET, seul.</p>
+
+<p>Déserts, qui paraissez éternels; toi, caverne, qui
+sembles te prolonger sans fin; et vous, montagnes,
+d'une beauté si diverse et si terrible; oui, dans la
+sauvage majesté de vos rochers, dans le mélange
+de ces pierres et de ces profondes racines d'arbres
+aux lieux escarpés où le pied de l'homme chancellerait
+s'il pouvait jamais y atteindre; oui, vous paraissez
+éternels. Cependant encore quelques jours,
+peut-être quelques heures, vous serez changés, battus,
+bouleversés par l'immensité des eaux; cette
+caverne, qui semble la porte d'un monde inférieur
+verra la vague furieuse pénétrer dans ses profondeurs
+et les dauphins se jouer dans la retraite du
+lion. Et les hommes,--les hommes mes semblables,
+oh! qui pleurera avec moi sur leur universel tombeau?
+qui sera conservé pour pleurer? Hélas! mes
+frères, en quoi suis-je meilleur que vous pour mériter
+de vivre après vous? où seront les aimables lieux
+où je songeais à Anah avant d'avoir perdu l'espérance?
+où seront les lieux les plus sauvages et cependant
+également aimés, où je pleurais en pensant
+à elle? En est-ce donc fait? cet orgueilleux pic dont
+le sommet brille comme une étoile lointaine, serat-il
+caché sous le bouillonnement des flots? plus de
+soleil: plus de matin s'élançant en triomphe et de
+son arc terrible dissipant les nuages en vapeurs flottantes:
+plus de large globe inclinant le soir sa tête radieuse
+et se perdant dans un cercle de mille couleurs.
+Le monde ne sera plus le phare qui éclairait les
+anges et servait de théâtre à leurs jeux comme étant
+le plus rapproché des étoiles. Faut-il donc que ces
+mots: <i>C'en est fait</i>! s'adressent à toi, à tous les êtres,
+à l'exception de nous et des êtres rampans que mon
+père a réservés d'après les ordres de Jéhovah? <i>Il</i>
+peut <i>les</i> sauver, et moi je n'ai pas le pouvoir de ravir
+la plus charmante des filles de la terre au jugement
+qu'un serpent lui-même évitera, afin que son
+espèce ne soit pas exterminée; il continuera à ramper
+et lancer son aiguillon dans le monde qui va
+sortir de la vase des flots, sépulcre de myriades de
+créatures encore vivantes aujourd'hui! Oh! combien
+de respirations tout d'un coup étouffées! tout
+ce monde si beau et si jeune, ainsi marqué pour
+la destruction! Cependant mon cœur, jour par jour
+et nuit par nuit, calcule tes journées et tes nuits comptées.
+Je ne puis te sauver, je ne puis même sauver
+celle dont l'amour te rend plus cher à mes yeux;
+mais comme un fragment de ta poussière, je ne
+puis songer au sort qui te menace sans m'en affliger
+au point--Oh Dieu! peux-tu donc--</p>
+
+<p class="stage1">(Un moment de pause. On entend dans la caverne un bruit soudain<br>
+et des éclats de rire. Ensuite passe un Esprit.)</p>
+
+<p class="mid">JAPHET.</p>
+
+<p>Au nom du Très-Haut, qui es-tu?</p>
+
+<p class="mid">ESPRIT, riant.</p>
+
+<p>Ah! ah! ah!</p>
+
+<p class="mid">JAPHET.</p>
+
+<p>Par tout ce qu'il y a de plus saint sur la terre,
+parle!</p>
+
+<p class="mid">ESPRIT, riant.</p>
+
+<p>Ah! ah!</p>
+
+<p class="mid">JAPHET.</p>
+
+<p>Par le déluge qui approche! par la terre qui va
+s'engloutir dans l'Océan! par les abîmes qui vont
+ouvrir toutes leurs fontaines! par le ciel qui convertira
+ses nuages en mer et par le Tout-Puissant
+qui crée et détruit! parle, et réponds-moi, effroyable
+habitant des ombres, être inconnu, indistinct
+et terrible. Pourquoi jettes-tu ces hideux éclats de
+rire?</p>
+
+<p class="mid">ESPRIT.</p>
+
+<p>Pourquoi pleures-tu?</p>
+
+<p class="mid">JAPHET.</p>
+
+<p>Pour la terre et tous ses enfans.</p>
+
+<p class="mid">ESPRIT.</p>
+
+<p>Ah! ah! ah! (Il s'évanouit.)</p>
+
+<p class="mid">JAPHET.</p>
+
+<p>Comme le démon se réjouit des tortures d'un
+monde et de la prochaine désolation d'un globe sur
+lequel le soleil va cesser de répandre et d'alimenter
+la vie! Toute la terre sommeille, et tous ceux qui
+respirent sur elle sont assoupis à la veille de la mort.
+Pourquoi veilleraient-ils en effet pour se trouver en
+face d'elle? Mais qui vois-je là, regardant comme
+la mort vivante et prononçant des paroles faites pour
+accompagner les funérailles du monde? Ils viennent
+comme des nuages.</p>
+
+<p class="stage1">(Divers Esprits passent devant la caverne.)</p>
+
+<p class="mid">ESPRITS.</p>
+
+<p>Allégresse! la race abhorrée qui ne put, dans
+Éden, conserver sa haute place, et qui se laissa
+prendre à la voix de la science sans en avoir la
+mission, approche de l'heure de la mort. Ni retard, ni
+exception; elle ne périra pas par l'épée, par désespoir,
+par vieillesse, par déchirement de cœur, par
+l'action nivelante du tems. Écoutez! Voici sa dernière
+matinée. La terre sera tout océan! Nul souffle,
+hors celui des vents sur la vague immense. Les
+anges déploieront leurs ailes; ils ne trouveront plus
+de lieu de repos, pas même un roc dont la pointe
+surmonte la tombe liquide, pour désigner la place
+où le dernier désespéré sera mort après avoir long-tems
+espéré le reflux qui ne sera pas venu. Tout sera
+net, détruit; un autre élément sera le maître de la
+vie, les fils abhorrés de la boue seront exterminés,
+et la terre ne gardera de ces mille couleurs qu'un
+azur sans contraste; nulle de ces nombreuses montagnes,
+ou de ces vastes plaines, ne conservera sa
+forme; le cèdre et le pin abandonneront leur séjour;
+tout sera englouti dans la source universelle: hommes,
+terre et feu, tout mourra, et l'œil éternel contemplera
+la mer et le firmament sans y retrouver un
+souvenir de vie. Qui pourrait, sur l'écume, exiger
+maintenant une demeure?</p>
+
+<p class="mid">JAPHET, s'avançant.</p>
+
+<p>Ce sera mon père! La race de la terre n'expirera
+pas: seulement le crime disparaîtra de la face du
+jour. Fuyez, insultans démons de l'abîme, vous dont
+la joie hideuse gronde lorsque Dieu détruit ce que
+vous-mêmes n'oseriez détruire. Hâtez-vous de fuir,
+rentrez dans vos cavernes profondes, jusqu'à ce que
+les vagues vous poursuivent dans vos derniers asiles,
+et fassent ressortir votre maudite race pour la rouler
+sur l'aile des vents dans l'immensité de l'infini.</p>
+
+<p class="mid">ESPRITS.</p>
+
+<p>Fils de l'élu, quand toi et les tiens auront bravé
+le vaste et furieux élément; quand la grande barrière
+de l'abîme sera refermée, seras-tu, toi et les
+tiens, meilleurs ou plus heureux?--Non; votre
+terre et votre race nouvelles seront encore un assemblage
+de malheurs.--Moins beaux dans leurs
+formes, moins surchargés d'années que les géans
+qui font encore en ce moment la gloire du monde,
+fils du ciel, nés de quelque mère mortelle, vous
+n'aurez hérité que des pleurs du tems passé. Et ne
+rougis-tu pas de leur survivre ainsi; de manger, de
+boire et de te marier après eux? Ton cœur est-il
+assez bas, assez avili pour pouvoir entendre nommer
+cette immense destruction sans avoir assez de
+chagrin ou plutôt de courage pour préférer devenir
+la proie des vagues, à la honte d'accepter un asile
+auprès de ton heureux père, et de bâtir une ville
+sur le sépulcre de la terre inondée? Quel autre
+qu'un être bas et inepte, voudrait survivre à son
+espèce? La mienne déteste la tienne comme étant
+dans l'univers d'un autre ordre; mais, parmi nous,
+il n'est pas un seul qui n'eût laissé dans les cieux
+un trône vide pour aller demeurer dans les ténèbres
+plutôt que de voir ses compagnons souffrir seuls. Va-t'en,
+malheureux! va donner une existence comme
+la tienne à d'autres malheureux; vis, et quand les
+flots destructeurs mugiront sur leur ouvrage, toi,
+porte envie aux patriarches géans qui ne seront plus,
+maudis ton père pour leur avoir survécu, et toi-même
+pour être son fils!</p>
+
+<p class="mid">CHOEUR DES ESPRITS, s'élançant de la caverne.</p>
+
+<p>Allégresse! plus de voix humaine qui vienne interrompre
+par ses prières nos jeux dans les airs;
+c'en est fait, ils n'adoreront plus; et nous qui jamais
+n'avons adoré le Seigneur avide de prières, pour qui
+l'omission d'un sacrifice est un crime; nous, nous
+verrons les sources de l'abîme s'entr'ouvrir jusqu'à
+ce que tout soit rendu au chaos; jusqu'à ce que ces
+créatures fières de leur misérable argile soient toutes
+exterminées et que leurs os blanchis soient dispersés
+dans les cavernes, dans les trous, dans les gorges
+des montagnes, partout enfin où l'océan les aura
+déposées. Alors, dans leur désespoir, les brutes elles-mêmes
+cesseront de poursuivre les hommes et ceux
+de leur espèce, le tigre restera couché près de l'agneau
+comme auprès de son frère; tout redeviendra
+ce qu'il était jadis, silencieux et incréé, excepté le
+firmament. Cependant la mort accorde une légère
+trêve! elle épargnera un faible débris de l'ancienne
+création et elle lui permettra d'engendrer, mais pour
+son usage, des générations nouvelles; ce débris flottant
+sur les ondes du déluge, et jaillissant de la vase
+de la terre ensevelie, dès que le soleil ardent l'aura
+soulevé; ce débris fournira encore au tems de nouveaux
+êtres, des armées, des morts, des chagrins,
+des crimes et tout l'entourage de la haine et du malheur
+jusqu'à--</p>
+
+<p class="mid">JAPHET, les interrompant.</p>
+
+<p>Jusqu'à ce que l'éternelle volonté daigne expliquer
+ce songe de bonheur et d'angoisse, racheter
+lui-même les tems et toute chose, les couvrir de ses
+puissantes ailes, abolir l'enfer, enfin rendre à la terre
+purifiée la beauté de ses premiers jours et transporter
+son Éden dans un paradis éternel où l'homme ne
+sera plus exposé à pécher, où les démons eux-mêmes
+contribueront à son bonheur.</p>
+
+<p class="mid">ESPRITS.</p>
+
+<p>Et quand verra-t-on ces charmantes merveilles?</p>
+
+<p class="mid">JAPHET.</p>
+
+<p>Quand sera venu le rédempteur; d'abord sous le
+manteau de la peine, ensuite dans une auréole de
+gloire.</p>
+
+<p class="mid">ESPRITS.</p>
+
+<p>Débattez-vous cependant sous le poids de vos
+chaînes mortelles jusqu'au tems de la veillesse de la
+terre; combattez contre vous-même, contre l'enfer
+et contre les cieux, jusqu'à ce que les nuages soient
+colorés des flots de sang versés dans chacun de ces
+combats. D'autres tems, d'autres cieux, d'autres arts,
+d'autres hommes; mais encore les vieux pleurs, les
+vieux crimes, les maux plus vieux encore, se partageront
+votre race renouvelée; les mêmes tempêtes
+morales menaceront les âges futurs, semblables aux
+vagues qui dans quelques heures formeront les
+tombeaux des glorieux géans<a id="footnotetagloc25" name="footnotetagloc25"></a>
+<a href="#footnoteloc25"><sup class="sml">loc25</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc25"
+name="footnoteloc25"><b>Note loc25: </b></a><a href="#footnotetagloc25">
+(retour) </a> «Et dans ce tems-là, et après, il y avait des géans,
+des hommes
+forts, qui jadis étaient renommés.»<span class="rig">
+(<i>Genèse</i>.)</span></blockquote><br>
+
+
+<p class="mid">CHOEUR DES ESPRITS.</p>
+
+<p>Allégresse! mes frères; mortels, adieu! Écoutons!
+écoutons! Déjà nous pouvons entendre la voix rauque
+de l'océan gonflé; les vents aussi déployent leurs
+pénétrantes ailes. Les nuages ont déjà réuni leurs
+immenses réservoirs; les fontaines du vaste abîme
+vont se rompre, les cieux vont ouvrir leurs fenêtres.
+Le genre humain regarde, sans rien prévoir, chaque
+terrible présage; il est aveugle comme à son premier
+jour. Nous saisissons les sons qu'ils ne peuvent
+entendre, les tonnerres lointains des sphères ennemies;
+encore quelques heures, les délais seront passés;
+leurs larges bannières découvertes dans l'étendue
+ne semblent pas encore déployées, si ce n'est
+pour l'œil pénétrant des esprits. Gémis, ô terre! gémis,
+ta mort est moins éloignée que ta naissance fraîche
+encore! Tremblez, montagnes! bientôt l'océan va
+vous cacher et vous ensevelir; les flots mugiront sur
+vos cimes, et les légères coquilles des plus chétifs
+habitans de la mer viendront s'arrêter dans l'aire où
+l'aigle a fait sa demeure. Comme il va pousser des
+cris contre la mer implacable! comme il va rappeler
+inutilement ses aiglons; mais tout sera sourd,
+sauf l'onde toujours croissante.--L'homme, de son
+côté, désirera posséder ses larges ailes qui ne le sauveraient
+cependant pas:--où pourraient-elles le
+conduire, quand tout ne lui offrira plus que l'abîme
+pour tombeau? Allégresse, mes frères! et que chacune
+de nos voix surhumaines se fasse bruyamment
+entendre.--Tout va mourir, sauf un faible reste de
+la race de Seth;--la race de Seth réservée pour de
+futurs chagrins. Mais nul des enfans de Caïn ne doit
+survivre: toutes ses charmantes filles seront plongées
+sous les désolantes eaux, ou bien leur corps,
+soulevé par leurs longues chevelures, flottera sur les
+vagues tombées des cieux, qui dans leur cruauté ne
+sauveront pas des créatures, même si belles de la
+mort: C'en est fait, tout mourra! au cri universel de
+l'humanité succédera l'universel silence! Fuyons,
+mes frères, fuyons, mais conservons notre allégresse.
+Nous sommes tombés! ils tomberont; ainsi
+périssent tous ces misérables ennemis du ciel qui se
+riaient de l'enfer!</p>
+
+<p class="stage1">(Les Esprits disparaissent; on entend encore leurs chants dans le
+lointain.)</p>
+
+<p class="mid">JAPHET, seul.</p>
+
+<p>Dieu a proclamé l'arrêt de la terre, l'arche de
+salut de mon père l'avait annoncé; les démons eux-mêmes
+s'en réjouissent hors de leurs retraites: et
+les rouleaux d'Énoc<a id="footnotetagloc26" name="footnotetagloc26"></a>
+<a href="#footnoteloc26"><sup class="sml">loc26</sup></a> l'ont prophétisé tacitement,
+et leur silence en a dit plus à l'esprit que la foudre
+aux oreilles. Cependant les hommes ne l'ont point
+écouté; ils n'écoutent pas encore; ils marchent, sans
+le savoir, à leur perte; et quoiqu'ils en approchent
+de si près, leur incrédulité les rend aussi sourds à
+tant de présages que le sera bientôt à leurs derniers
+cris le Tout-Puissant, ou l'océan soumis qui va exécuter
+ses ordres. Nul météore ne déploie encore sa
+bannière dans les cieux; les nuages ne sont pas
+nombreux, leur teinte n'a rien d'extraordinaire; le
+soleil se lève pour la dernière fois sur la terre aussi
+beau que le quatrième jour de la création, quand
+Dieu lui dit: <i>éclaire</i>! et qu'il s'élança dans l'aube
+qui n'éclaira pas encore le père incréé du genre humain.
+Mais avant les prières de l'homme s'élevèrent
+les ravissantes voix des oiseaux qui, dans les plaines
+de l'air, ont des ailes comme les anges, et, comme
+ces derniers, chaque jour saluent les cieux de leurs
+actions de grâce, avant les enfans d'Adam! Leurs
+concerts du matin vont commencer; l'orient s'embrase;
+ils vont chanter, et le jour va cesser. Si près
+de paraître, si près de sa fin cruelle! C'en est fait!
+leurs ailes ne les soutiendront plus; et le jour, après
+le retour de quelque riante matinée, le jour reviendra,
+mais sur quoi? sur le chaos, qui était avant
+le jour, et qui, en reparaissant, rendra le tems au
+néant! Car que sont les heures, quand il n'est plus
+de vie? elles sont à la matière ce qu'est à Jéhova
+l'éternité qu'il créa comme elles; sans Jéhova, l'éternité
+serait un vide immense: sans l'homme, le tems
+fait pour l'homme ne lui survivrait pas, il s'engloutirait
+dans un abîme sans fond, comme celui qui va
+dévorer ce jeune monde, et qui plus tard détruira
+la race humaine entière.--Que vois-je de ce côté?
+Des figures en même tems terrestres et divines, ou
+plutôt toutes célestes, tant elles sont ravissantes de
+beauté! Je ne puis distinguer leurs traits, mais seulement
+leurs formes; avec quelle grâce elles passent
+sur la cime de cette verte montagne, dont elles semblent
+dissiper l'obscurité! Après la vue de ces esprits
+repoussans, qui tout-à-l'heure exhalaient l'hymne
+impie du triomphe infernal, oh! qu'elles soient aussi
+bien venues que des habitans d'Éden! Peut-être s'approchent-elles
+pour m'annoncer que notre jeune
+monde est pardonné, lui pour qui j'ai tant de fois
+prié.--Elles viennent! Oh ciel! Anah est avec
+elles.--</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc26"
+name="footnoteloc26"><b>Note loc26: </b></a><a href="#footnotetagloc26">
+(retour) </a> Le livre d'Énoc, conservé par les Éthiopiens, passe
+chez eux pour
+être antérieur au déluge.</blockquote>
+
+<p class="stage1">(Entrent Samiasa, Azaziel, Anah et Aholibamah.)</p>
+
+<p class="mid">ANAH.</p>
+
+<p>Japhet!</p>
+
+<p class="mid">SAMIASA.</p>
+
+<p>Quoi! un fils d'Adam!</p>
+
+<p class="mid">AZAZIEL.</p>
+
+<p>Que fait ici l'enfant de la terre, tandis que toute
+sa race est plongée dans le sommeil?</p>
+
+<p class="mid">JAPHET.</p>
+
+<p>Ange! toi-même que fais-tu sur la terre, quand
+tu devrais être là-haut?</p>
+
+<p class="mid">AZAZIEL.</p>
+
+<p>Ne sais-tu pas, ou aurais-tu oublié qu'au nombre
+de nos devoirs est celui de garder votre terre?</p>
+
+<p class="mid">JAPHET.</p>
+
+<p>Mais tous les bons anges l'ont abandonnée depuis
+sa condamnation; l'esprit du mal lui-même se retire
+à l'approche du chaos. Anah, ma chère Anah!
+toi que j'ai tant et si vainement aimée, et que j'aime
+encore! pourquoi, restes-tu avec cet esprit, à cette
+heure où nul esprit du ciel ne brille plus en ce moment
+ici bas?</p>
+
+<p class="mid">ANAH.</p>
+
+<p>Japhet, je ne puis te répondre; cependant pardonne-moi,
+de grâce--</p>
+
+<p class="mid">JAPHET.</p>
+
+<p>Implore plutôt le ciel qui bientôt ne pardonnera
+plus. Tu es exposée à de grands dangers.</p>
+
+<p class="mid">AHOLIBAMAH.</p>
+
+<p>Retourne à ta tente, insolent fils de Noé, nous
+ne te connaissons pas.</p>
+
+<p class="mid">JAPHET.</p>
+
+<p>L'heure viendra peut-être où tu me connaîtras
+mieux, et où ta sœur me retrouvera encore le même
+que je fus toujours.</p>
+
+<p class="mid">SAMIASA.</p>
+
+<p>Fils du patriarche qui a toujours trouvé grâce devant
+le Seigneur, quels que soient tes chagrins, et
+bien que les paroles soient un mélange de douleur
+et de colère, comment Azaziel ou moi aurions-nous
+pu te faire injure?</p>
+
+<p class="mid">JAPHET.</p>
+
+<p>Injure! oui, et la plus grande des injures; mais tu
+dis vrai; bien qu'elle soit formée de chair; je n'ai pu, je
+n'ai pas dû la mériter. Adieu, Anah! combien de fois
+t'ai-je dit ce mot! mais je le dis enfin pour ne jamais
+le répéter. Ange! ou quel que tu sois ou doives être
+bientôt, réponds-moi: as-tu le pouvoir de sauver
+cette belle--<i>ces</i> belles filles de Caïn?</p>
+
+<p class="mid">AZAZIEL.</p>
+
+<p>De quoi?</p>
+
+<p class="mid">JAPHET.</p>
+
+<p>Quoi! pourriez.--vous aussi l'ignorer? Anges!
+anges! vous avez partagé le crime de l'homme; peut-être
+allez-vous partager son châtiment, ou pour le
+moins mes regrets.</p>
+
+<p class="mid">SAMIASA.</p>
+
+<p>Regrets! jusqu'alors je ne croyais pas qu'un Adamite
+pût jamais me parler en énigmes.</p>
+
+<p class="mid">JAPHET.</p>
+
+<p>Et le Très-Haut ne les a-t-il pas expliquées? Vous
+êtes donc perdus comme eux?</p>
+
+<p class="mid">AHOLIBAMAH.</p>
+
+<p>Eh bien! soit, s'ils aiment comme ils sont aimés,
+ils ne frémiront pas plus d'être mortels que je n'hésiterais
+à partager avec Samiasa une éternité de souffrances.</p>
+
+<p class="mid">ANAH.</p>
+
+<p>Ma sœur! ma sœur! ne parle pas ainsi.</p>
+
+<p class="mid">AZAZIEL.</p>
+
+<p>Mon Anah, serais-tu tremblante?</p>
+
+<p class="mid">ANAH.</p>
+
+<p>Oui, pour toi! je sacrifierais la plus grande partie
+de ma courte vie pour éviter à ton éternité une
+heure d'inquiétude.</p>
+
+<p class="mid">JAPHET.</p>
+
+<p><i>C'est donc pour lui</i>, pour le séraphin, que tu m'as
+délaissé! encore n'est-ce rien si tu n'as pas en même
+tems délaissé ton Dieu! car de semblables unions
+entre une mortelle et un immortel ne peuvent être
+saintes ni heureuses. Nous sommes envoyés sur la
+terre pour travailler et mourir; eux, sont créés pour
+exécuter là-haut les volontés du Très-Haut: mais, s'il
+te peut <i>sauver</i>, l'heure va venir dans laquelle l'aide
+des seuls êtres célestes pourra le faire.</p>
+
+<p class="mid">ANAH.</p>
+
+<p>Oh! il parle de mort.</p>
+
+<p class="mid">SAMIASA.</p>
+
+<p>La mort pour <i>nous</i> et pour ceux qui sont avec
+nous! vraiment si cet homme ne semblait pas accablé
+de chagrins, je ne pourrais me défendre de sourire.</p>
+
+<p class="mid">JAPHET.</p>
+
+<p>Je ne crains ni ne m'afflige pour moi-même; je
+suis préservé, non par mes mérites, mais par ceux
+d'un père juste et qui a trouvé assez grâce devant le
+Seigneur pour obtenir le salut de ses enfans. Que
+n'a-t-il eu le pouvoir d'en racheter d'autres! ou que
+ne puis-je échanger ma vie pour celle qui seule pouvait
+rendre la mienne heureuse; pour la vie de la
+dernière et de la plus belle de la race de Caïn! Oh!
+que ne peut-elle trouver un asile dans l'arche réservée
+au reste de la race de Seth!</p>
+
+<p class="mid">AHOLIBAMAH.</p>
+
+<p>Et pourrais-tu donc penser que nous, sentant dans
+nos veines le généreux sang de Caïn, fils aîné d'Adam,--du
+fort Caïn engendré dans le paradis,--nous
+consentirions à nous joindre, à nous mêler aux
+enfans de Seth? Seth, le dernier rejeton de la vieillesse
+dégénérée d'Adam! Non, non, quand le salut
+de la terre en dépendrait, quand il serait menacé!
+Notre race a toujours été dès le commencement séparée
+de la tienne, elle le sera toujours.</p>
+
+<p class="mid">JAPHET.</p>
+
+<p>Je ne parle pas à toi, Aholibamah! tu reçus en
+partage trop de ce sang altier dont tu t'enorgueillis
+et que tu reçus de celui qui le premier ne craignit
+pas d'en répandre, et celui d'un frère, encore! Mais
+toi, mon Anah, permets-moi de t'appeler mienne,
+bien que tu ne le sois pas; c'est un mot auquel je
+ne puis renoncer, tout en renonçant à toi. Mon
+Anah! toi qui me faisais rêver qu'Abel avait pu
+laisser une fille dont la pieuse race survivait en
+toi, tant tu diffères en tout du reste des sauvages
+Caïnites, si ce n'est sous le rapport de la beauté; car
+toutes leurs filles ont sur les nôtres l'avantage des
+charmes.</p>
+
+<p class="mid">AHOLIBAMAH, l'interrompant.</p>
+
+<p>Et croirais-tu donc qu'elle ressemblât aux ennemis
+de notre père en esprit, en ame? Si je partageais
+cette pensée, si je songeais qu'il y eût en <i>elle</i>
+quelque chose d'Abel--Va-t'en, fils de Noé, bien
+que tu soulèves des querelles.</p>
+
+<p class="mid">JAPHET.</p>
+
+<p>Fille de Caïn, ton père avait fait de même!</p>
+
+<p class="mid">AHOLIBAMAH.</p>
+
+<p>Mais il ne tua pas Seth: et d'où vient que tu te
+permets d'intervenir en d'autres actions qui se passèrent
+entre son Dieu et lui?</p>
+
+<p class="mid">JAPHET.</p>
+
+<p>Tu dis vrai: son Dieu l'a jugé, et je n'eusse point
+rappelé son action, si toi-même ne semblais en tirer
+gloire au lieu d'en frémir.</p>
+
+<p class="mid">AHOLIBAMAH.</p>
+
+<p>Il fut le père de nos pères, le fils aîné de l'homme,
+le plus fort, le plus brave et le plus patient:--penses-tu
+que je doive rougir de celui qui nous donna
+la vie? Jette les yeux sur notre race; vois leur taille
+et leur beauté, leur courage, leurs forces, leurs
+jours nombreux!--</p>
+
+<p class="mid">JAPHET.</p>
+
+<p>Ils sont comptés.--</p>
+
+<p class="mid">AHOLIBAMAH.</p>
+
+<p>Ainsi soit-il! Mais cependant, tandis qu'il leur
+reste des heures, je mets ma gloire dans mes frères
+et dans nos pères.</p>
+
+<p class="mid">JAPHET.</p>
+
+<p>Mon père et sa race ne mettent leur gloire que
+dans leur Dieu; et toi Anah?</p>
+
+<p class="mid">ANAH.</p>
+
+<p>Quels que soient les décrets de notre Dieu; le Dieu
+de Seth comme de Caïn, je dois obéir, et je m'efforcerai
+d'obéir avec résignation. Mais si j'osais prier
+dans cette heure affreuse de vengeance (s'il est vrai
+qu'elle nous menace), je ne voudrais pas survivre
+seule à toute ma famille. Ma sœur! oh! ma sœur!
+que serait le monde ou les autres mondes? que serait
+l'avenir le plus enchanteur sans le bonheur passé?--ta
+tendresse, celle de mon père, toutes les vies
+et tous les liens qui m'enchaînent comme autant
+d'astres qui jettent sur ma triste existence les doux
+rayons qui ne viennent pas de moi? Aholibamah! oh!
+s'il y avait espoir de merci, demande-le, obtiens-le;
+car si j'abhorre la mort, c'est seulement parce
+que tu dois mourir.</p>
+
+<p class="mid">AHOLIBAMAH.</p>
+
+<p>Eh quoi! ce rêveur, avec l'arche de son père,
+épouvantail qu'il a construit pour faire peur au
+monde, aurait-il donc intimidé ma sœur? Ne sommes-nous
+pas les bien-aimées des séraphins? Et
+quand nous ne le serions pas, devrions-nous trembler
+pour notre vie devant un fils de Noé? Plutôt
+mille fois--mais ces rêves exaltés et désolans sont
+l'effet des fantômes créés par un amour sans espoir,
+et des veilles prolongées. Qui pourrait ébranler ces
+solides montagnes, cette terre dure? Qui pourrait
+ordonner aux eaux et aux nuages de revêtir d'autres
+formes que celles que nous et nos pères leur ont vu
+revêtir dans tous les tems? Dis, qui le fera?</p>
+
+<p class="mid">JAPHET.</p>
+
+<p>Celui qui d'un seul mot les produisit.</p>
+
+<p class="mid">AHOLIBAMAH.</p>
+
+<p>Ce mot, qui l'<i>entendit</i>?</p>
+
+<p class="mid">JAPHET.</p>
+
+<p>L'univers qui s'élança dans la vie devant ses yeux.
+Ah! tu oses rire dédaigneusement? Tourne-toi vers
+tes séraphins; s'ils ne l'attestent pas, ils n'en sont
+pas.</p>
+
+<p class="mid">SAMIASA.</p>
+
+<p>Aholibamah, reconnais ton Dieu.</p>
+
+<p class="mid">AHOLIBAMAH.</p>
+
+<p>J'ai toujours rendu hommage à notre Créateur, le
+tien, Samiasa, comme le mien, un dieu d'amour et
+non de peine.</p>
+
+<p class="mid">JAPHET.</p>
+
+<p>Hélas! l'amour est-il autre chose que la peine?
+Celui-là même qui fit la terre par amour eut bientôt
+à se repentir à la vue de ses premiers et de ses meilleurs
+habitans.</p>
+
+<p class="mid">AHOLIBAMAH.</p>
+
+<p>Ce sont là des mots.</p>
+
+<p class="mid">JAPHET.</p>
+
+<p>Ce sont des faits.</p>
+
+<p class="stage1">(Entrent Noé et Sem.)</p>
+
+<p class="mid">NOÉ.</p>
+
+<p>Japhet, que fais-tu ici avec ces fils de perdition?
+Ne crains-tu pas de partager leur prochaine destinée?</p>
+
+<p class="mid">JAPHET.</p>
+
+<p>Mon père, ce ne peut être un péché de chercher
+à sauver une créature terrestre; vois, d'ailleurs,
+ce ne sont pas des pécheurs, puisqu'ils ont la compagnie
+des anges.</p>
+
+<p class="mid">NOÉ.</p>
+
+<p>Est-ce donc là ceux qui laissent le trône de Dieu
+pour prendre leurs femmes parmi la race de Caïn?
+Serait-ce les fils du ciel qui recherchent pour leur
+beauté les filles de la terre?</p>
+
+<p class="mid">AZAZIEL.</p>
+
+<p>Patriarche, tu l'as dit.</p>
+
+<p class="mid">NOÉ.</p>
+
+<p>Malheur! malheur! malheur à de pareilles unions!
+Dieu n'a-t-il pas jeté une barrière entre la terre et
+le ciel, et distingué chacun espèce par espèce?</p>
+
+<p class="mid">SAMIASA.</p>
+
+<p>L'homme ne fut-il pas fait à l'image du puissant
+Jéhova? Et Dieu n'aimait-il pas ceux qu'il a créés?
+Nous ne faisons qu'imiter son amour pour les créatures.</p>
+
+<p class="mid">NOÉ.</p>
+
+<p>Je ne suis qu'un homme, incapable de juger le
+genre humain, encore moins les enfans de Dieu;
+mais notre Dieu ayant daigné communiquer avec
+moi, et me révéler ses jugemens, je réponds que la
+descente des séraphins de leurs siéges éternels sur
+un monde périssable, et qui même est en ce moment
+à la veille de périr, je réponds, dis-je, que cette
+descente ne peut être bonne.</p>
+
+<p class="mid">AZAZIEL.</p>
+
+<p>Comment! quand ce serait pour sauver?</p>
+
+<p class="mid">NOÉ.</p>
+
+<p>Mais, dans toute votre gloire, vous ne pouvez racheter
+ceux qu'a condamnés celui qui vous fit glorieux.
+Si votre mission immortelle était dans un but
+de salut, il serait général, et il ne serait pas restreint
+à deux créatures, belles il est vrai, mais dont
+la beauté n'en est pas moins condamnée.</p>
+
+<p class="mid">JAPHET.</p>
+
+<p>Oh! mon père, ne parlez pas de cela!</p>
+
+<p class="mid">NOÉ.</p>
+
+<p>Fils! si tu veux te soustraire à leur jugement,
+oublie qu'elles existent; bientôt elles auront cessé
+d'être; et toi, tu deviendras le père d'un nouvel et
+meilleur monde.</p>
+
+<p class="mid">JAPHET.</p>
+
+<p>Laisse-moi mourir avec celui-ci, avec <i>elles</i>!</p>
+
+<p class="mid">NOÉ.</p>
+
+<p>Tu le <i>devrais</i> pour une telle pensée; celui qui
+<i>peut</i> te pardonne.</p>
+
+<p class="mid">SAMIASA.</p>
+
+<p>Et pourquoi le sauver, lui et toi-même, plutôt
+que celle que lui, ton fils, préfère à toutes les
+deux?</p>
+
+<p class="mid">NOÉ.</p>
+
+<p>Demande-le à celui qui te fit plus grand que moi-même
+et les miens, mais également subordonné à
+sa toute-puissance. Mais voilà son plus aimable messager
+et le moins faible aux tentations.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre l'archange Raphaël.)</p>
+
+<p class="mid">RAPHAEL.</p>
+
+<p>Esprits, dont la place est auprès du trône, que
+faites-vous ici? est-ce le devoir d'un séraphin de
+paraître en ces lieux, quand l'heure approche où la
+terre sera isolée? Retournez à votre place glorieuse!
+allez, allez dans le ciel adorer et offrir vos brûlans
+hommages, de concert avec les sept élus.</p>
+
+<p class="mid">SAMIASA.</p>
+
+<p>Raphaël! le premier et le plus beau des enfans
+de Dieu, depuis quand existe-t-il une loi pour les
+anges d'abandonner la terre? la terre, dont plusieurs
+fois les pas de Jéhova ne dédaignèrent pas le
+sol! C'est le monde qu'il aima, qu'il fit par un effet
+de son amour; et souvent de nos ailes rapides, nous
+sommes descendus ici remplir ses messages; adorant
+sa gloire dans ses moindres ouvrages, surtout
+protégeant le plus jeune astre de ses domaines
+et comme le dernier-né de ses vastes états, empressés
+de la rendre digne de notre Seigneur. Pourquoi
+la sévérité de ton front? et pourquoi nous parles-tu
+d'une destruction prochaine?</p>
+
+<p class="mid">RAPHAEL.</p>
+
+<p>Si Samiasa et Azaziel eussent été à leur véritable
+place; réunis au chœur angélique, ils auraient vu
+en caractères de feu le dernier décret de Jéhova, et
+ils ne chercheraient pas à connaître par moi le courroux
+de leur créateur. Mais il faut que l'ignorance
+soit toujours une partie du péché; et la science des
+esprits eux-mêmes s'obscurcit à mesure qu'ils se confient
+davantage en elle: car l'aveuglement est le
+fils aîné de l'outrecuidance. Quand tous les bons
+anges ont quitté le monde, vous y restez enchaînés
+par des passions étranges et avilies, par des sentimens
+mortels pour des filles mortelles; mais l'on
+vous a pardonné de là haut, vous êtes replacés parmi
+vos égaux. Fuyez! éloignez-vous! ou si vous demeurez,
+vous renoncez ainsi à l'éternité.</p>
+
+<p class="mid">AZAZIEL.</p>
+
+<p>Mais toi, si la terre est enveloppée dans le fatal
+décret qui nous était jusqu'à présent inconnu, n'es-tu
+pas comme nous coupable en paraissant en ces
+lieux?</p>
+
+<p class="mid">RAPHAEL.</p>
+
+<p>Je viens pour vous ramener dans vos sphères, au
+puissant nom et à la voix de Dieu! Vous qui m'êtes
+chers presqu'autant que celui qui m'envoie, jusqu'ici
+nous nous élancions ensemble des éternels
+espaces, retournons ensemble aujourd'hui vers les
+étoiles. Oui, la terre doit mourir. Sa race, replongée
+dans ses entrailles, doit se perdre; mais pourquoi
+faudrait-il que la terre ne pût être créée ou
+détruite sans creuser un grand vide dans les rangs
+immortels? immortels jusque dans leur trahison
+inouie. Satan, notre frère, est tombé; il aima mieux
+être dévoré de feu que de rendre plus long-tems son
+hommage. Mais vous qui êtes encore purs, séraphins
+moins puissans que cet autre, jadis si radieux,
+rappelez-vous comment il est tombé, et considérez
+si le plaisir de tenter l'homme peut compenser la
+perte des cieux. Long-tems j'ai guerroyé, long-tems
+je lutterai encore avec celui qui rougissait d'avoir
+été créé, et de reconnaître celui qui, près des chérubins,
+et tenant les archanges à sa droite, semblait
+comme le soleil au milieu de planètes de sa dépendance.
+Je l'aimais; il était beau. O ciel! sauf celui
+qui l'avait créé, quelle beauté et quelle puissance
+fut jamais comparable à celle de Satan? Oh! que ne
+puis-je oublier l'heure de sa chute! Ce vœu est impie;
+mais vous qui n'êtes pas encore déchus, soyez
+sur vos gardes. Vous allez choisir l'éternité avec lui
+ou bien avec Dieu. Il ne vous a pas tentés, il ne peut
+tenter les anges. Dieu les a ravis à son empire; mais
+l'homme a écouté sa voix, et vous celle de la femme.--Elle
+est belle, sans doute, et la voix du serpent
+est moins subtile que ses baisers; aussi le reptile ne
+peut-il vaincre que la matière, tandis qu'elle pourrait
+entraîner un second habitant des cieux à violer
+les lois célestes. Encore une fois, fuyez! Vous ne
+pouvez mourir, mais elles passeront rapidement,
+et les cieux les plus lointains retentiraient des regrets
+que vous donneriez au périssable argile dont l'ineffaçable
+souvenir survivrait au soleil qui leur donna
+le jour. Rappelez-vous votre essence, et combien
+elle diffère de la leur en tout, excepté dans la faculté
+de souffrir. Pourquoi viendriez-vous partager l'agonie
+dont il faut qu'ils héritent? Nés pour être flétris par
+les années, rongés de soucis, et ravis enfin par la
+mort, cette reine de l'espèce humaine, et quand
+même il leur serait permis de traîner leurs jours
+jusqu'à la vieillesse, quand la colère divine ne les
+abrégerait pas, ils n'en seraient pas moins encore la
+proie du péché et la conquête de la douleur.</p>
+
+<p class="mid">AHOLIBAMAH.</p>
+
+<p>Qu'ils s'éloignent! j'entends la voix qui nous crie
+que tout doit mourir plus tôt que ne moururent nos
+patriarches blanchis par les années; là-haut se prépare
+un océan, tandis qu'ici-bas l'abîme se soulèvera
+pour se réunir au déluge céleste. Peu seront
+épargnés sans doute, et la race de Caïn lèvera vers
+le Dieu d'Adam d'inutiles prières. Ma sœur! puisqu'il
+en est ainsi, puisque l'Éternel serait vainement
+imploré pour le pardon d'une seule heure d'aveuglement,
+il nous faut sacrifier même ce que nous
+adorions, il nous faut attendre la vague comme nous
+subirions le tranchant d'une épée, et, sinon avec sérénité,
+du moins sans faiblesse; pleurant, non pas
+sur nous, mais sur ceux qui nous survivront dans
+une enveloppe mortelle ou immortelle, et qui, une
+fois que les eaux fatales nous auront engouffrés, pleureront
+pour des myriades de créatures qui n'auront
+plus le pouvoir de pleurer. Fuyez, séraphins, vers
+vos éternels rivages, où les vents ne mugissent pas,
+où ne gronderont jamais les ondes. Notre sort est de
+mourir; le votre de vivre à jamais: mais lequel vaut
+mieux, d'une mort ou d'une vie éternelle? Celui qui
+toutes deux les donne le connaît seul: obéissez-lui
+comme nous obéirons. Je ne voudrais pas conserver
+la vie une heure au-delà de sa volonté; ni vous
+perdre une portion de ses faveurs au prix du pardon
+réservé à la race de Seth. Fuyez, et tandis que vos
+ailes vous reporteront vers les cieux, songe, Samiasa,
+que mon amour s'élève encore avec toi dans les airs,
+et si mes yeux se tournent en ce moment vers toi
+sans être obscurcis de larmes, c'est que la fiancée
+d'un ange dédaigne de pleurer.--Adieu! qu'il
+vienne maintenant, l'inexorable abîme.</p>
+
+<p class="mid">ANAH.</p>
+
+<p>Faut-il donc mourir? et faut-il renoncer à toi,
+Azaziel? O mon cœur! mon cœur! tes inspirations
+étaient justes, et cependant combien j'étais heureuse!
+le coup vient de me frapper comme si je ne l'avais
+pas prévu; mais éloignez-vous! pourquoi le faut-il,
+pourquoi ne pas vous retenir! non, fuyez, mes angoisses
+ne peuvent être de longue durée, les tiennes
+seraient éternelles si par ma faute le ciel venait
+à te repousser; déjà tu as montré trop de bonté pour
+une fille d'Adam! notre sort est de souffrir: la douleur
+et la disgrâce attendent comme nous les esprits
+qui n'ont pas dédaigné de nous aimer. Le premier
+qui nous donna la science fut précipité de son trône
+archangélique, dans je ne sais quel monde inconnu,
+et toi, Azaziel! non, tu ne souffriras pas pour moi.
+Fuis! ne pleure pas, tu ne le peux; mais combien
+tu dois souffrir de ne le pouvoir faire! Oublie celle
+que les furies de l'indomptable abîme n'accableront
+pas d'un si profond désespoir que ton absence; fuis!
+fuis! une fois parti, il sera bien moins difficile de
+mourir.</p>
+
+<p class="mid">JAPHET.</p>
+
+<p>Oh! ne parle pas ainsi! mon père, et toi, archange,
+toi! sans doute la miséricorde céleste se cache sous
+la sérénité de ton front pur et sévère: oh! ne les
+laisse pas en proie à cette mer sans rivage, sauve-les
+dans notre arche, ou permets-moi de ne pas leur
+survivre.</p>
+
+<p class="mid">NOÉ.</p>
+
+<p>Silence, enfant des passions, silence! garde-toi,
+sinon intérieurement, du moins dans tes paroles, de
+faire à Dieu la moindre injure. Vis quand il le veut,
+meurs lorsqu'il l'ordonne, mais de la mort des justes
+et non comme les enfans de Caïn. Mets un terme à
+ton chagrin, ou du moins pleure en silence et ne
+fatigue pas de tes plaintes égoïstes les oreilles courroucées
+du ciel. Voudrais-tu que Dieu commît pour
+toi une injustice? et telle serait l'altération de ses vues
+en faveur d'un seul mortel. Sois homme et supporte
+ce que la race d'Adam doit et peut supporter.</p>
+
+<p class="mid">JAPHET.</p>
+
+<p>Oui, mon père, mais quand ils ne seront plus,
+quand nous flotterons seuls sur l'azur des airs et que
+sous nos têtes l'abîme recouvrira notre chère contrée,
+nos amis et nos frères plus chers encore, qui
+tous seront ensevelis dans le gouffre immense, comment
+alors commander à nos pleurs et à nos sanglots?
+pourrons-nous trouver le calme dans le silence
+de la désolation? Ô Dieu! sois donc toi-même,
+grâce! quand il en est tems encore! ne renouvelle
+pas le châtiment d'Adam! Le genre humain était
+alors deux créatures, aujourd'hui il est plus nombreux
+que les vagues; et la terrible pluie qui nous
+menace ne fournirait pas une goutte à chacun de
+leurs tombeaux, si les tombeaux étaient permis aux
+enfans de Caïn.</p>
+
+<p class="mid">NOÉ.</p>
+
+<p>Silence! fils imprudent! tes paroles sont autant
+de crimes! Anges, pardonnez à la violence de son
+désespoir.</p>
+
+<p class="mid">RAPHAEL.</p>
+
+<p>Séraphins, la passion aveugle ces mortels: vous
+qui êtes ou deviez être purs et sans passion, revenez
+avec moi.</p>
+
+<p class="mid">SAMIASA.</p>
+
+<p>Cela est impossible: notre choix est fait, nous en
+subirons les effets.</p>
+
+<p class="mid">RAPHAEL.</p>
+
+<p>Vous avez dit?</p>
+
+<p class="mid">AZAZIEL.</p>
+
+<p>Il a parlé, et je dis amen!</p>
+
+<p class="mid">RAPHAEL.</p>
+
+<p>Encore! des cette heure donc, rayés comme vous
+l'êtes des phalanges célestes, disgraciés par votre
+Dieu! adieu.</p>
+
+<p class="mid">JAPHET.</p>
+
+<p>Hélas! où pourront-ils trouver un asile? Écoutez!
+écoutez! un bruit prolongé, plus prolongé encore,
+gronde en s'échappant des flancs de la montagne.
+Sur les sommets, pas un souffle de vent, et cependant
+chaque feuille est agitée, chaque fleur s'effeuille;
+la terre semble vouloir s'affaisser comme
+sous une charge pesante.</p>
+
+<p class="mid">NOÉ.</p>
+
+<p>Écoutez! écoutez! les oiseaux des mers crient, ils
+forment un nuage dans la pourpre du firmament,
+ils planent sur les montagnes où jamais auparavant
+aile blanche, habituée aux vagues, n'osa se reposer,
+même quand les flots furieux leur défendaient de se
+confier à eux. Bientôt ils deviendront leur seul rivage,
+et alors tout sera dit.</p>
+
+<p class="mid">JAPHET.</p>
+
+<p>Le soleil! le soleil! il se lève, mais son bienfaisant
+éclat a disparu; un cercle noir, environnant
+son disque enflammé, proclame que le dernier jour
+de la terre est arrivé. Les nuages rentrent dans les
+teintes de la nuit, si ce n'est au lieu où leurs pointes
+d'airain bigarrent la ligne d'où sortaient auparavant
+les riantes matinées.</p>
+
+<p class="mid">NOÉ.</p>
+
+<p>Et là, voyez cette traînée de lumière, avant-coureur
+du tonnerre! Il vient, retirons-nous, fuyons,
+laissons aux élémens leur criminelle proie; retournons
+au lieu où s'élève notre arche sainte, sauvegarde
+des débris de la terre.</p>
+
+<p class="mid">JAPHET.</p>
+
+<p>Arrête, mon père, laisseras-tu Anah en proie aux
+vagues destructives?</p>
+
+<p class="mid">NOÉ.</p>
+
+<p>Faut-il plutôt leur abandonner tout ce qui a vie?
+Partons.</p>
+
+<p class="mid">JAPHET.</p>
+
+<p>Non, pas moi!</p>
+
+<p class="mid">NOÉ.</p>
+
+<p>Meurs donc avec eux! Oses-tu bien regarder ce
+firmament prophétique et chercher à sauver ce que
+tout maintenant condamne? Veux-tu te mettre aux
+prises avec la juste colère de Jéhova?</p>
+
+<p class="mid">JAPHET.</p>
+
+<p>La colère et la justice ne peuvent partir des mêmes
+mains.</p>
+
+<p class="mid">NOÉ.</p>
+
+<p>Blasphémateur! tremble de murmurer dans un
+pareil moment.</p>
+
+<p class="mid">RAPHAEL.</p>
+
+<p>Patriarche, sois indulgent; éclaircis ton front courroucé.
+Malgré son égarement, ton fils ne périra pas;
+il ne s'abreuvera pas de l'écume salée des ondes furieuses.
+Il ne sait ce qu'il dit, et une fois sa passion
+amortie, il est aussi bon que toi, il ne succombera
+pas comme les enfans du ciel avec les filles
+de l'homme.</p>
+
+<p class="mid">AHOLIBAMAH.</p>
+
+<p>La tempête arrive. Le ciel s'unit à la terre pour
+l'anéantissement de tout ce qui a vie. La lutte est
+inégale entre nos forces et celles de l'éternelle puissance.</p>
+
+<p class="mid">SAMIASA.</p>
+
+<p>Mais nous serons avec vous; nous vous transporterons
+dans quelque planète éloignée et paisible, où
+vous partagerez, Anah et toi, notre sort; et si tu
+ne pleures pas la perte de votre terre, nous oublierons
+également que nous sommes bannis du ciel.</p>
+
+<p class="mid">ANAH.</p>
+
+<p>Oh! les tentes chéries de mon père! lieux où je
+reçus le jour! montagnes, forêts, et prairies,
+hélas! quand vous ne serez plus, qui pourra sécher
+mes pleurs?</p>
+
+<p class="mid">AZAZIEL.</p>
+
+<p>L'esprit qui sera ton époux. Ne crains rien, quoique
+chassés du ciel, il nous reste encore de nombreuses
+retraites, d'où l'on ne pourra nous arracher.</p>
+
+<p class="mid">RAPHAEL.</p>
+
+<p>Audacieux rebelle! tes paroles sont criminelles,
+et tes efforts seront désormais impuissans. L'épée
+flamboyante qui chassa du paradis le premier homme
+étincelle encore dans les mains angéliques.</p>
+
+<p class="mid">AZAZIEL.</p>
+
+<p>Elle ne nous atteindra pas: menace la matière de
+la mort, épouvante de tes armes ceux qu'elles peuvent
+blesser; mais, pour nos yeux immortels, qu'importe
+la flamme de ton glaive?</p>
+
+<p class="mid">RAPHAEL.</p>
+
+<p>Le moment est venu d'en éprouver la vertu, et
+de t'apprendre enfin combien il est inutile de lutter
+contre les ordres de notre Dieu: ta foi faisait toute
+ta force.</p>
+
+<p class="stage1">(Des mortels fuient dans l'espoir de trouver un refuge.)</p>
+
+<p class="mid">CHŒUR DES MORTELS.</p>
+
+<p>Les cieux se joignent à la terre,--Dieu! ô grand
+Dieu, qu'avons-nous fait? Grâce, cependant! Entends
+les animaux sauvages eux-mêmes faire mugir
+la prière! Le dragon s'élance de sa caverne, et s'approche
+de l'homme sans songer, dans sa terreur, à
+lui nuire; les oiseaux modulent dans les airs un
+chant d'agonie: ô Jéhova! détourne la rage de ta
+colère, prends pitié du désespoir de ton propre
+monde! Ce n'est pas l'homme seul qui pleure, c'est
+toute la nature!</p>
+
+<p class="mid">RAPHAEL.</p>
+
+<p>Adieu, terre condamnée! Enfans infortunés de
+la matière, je ne puis, je ne dois pas vous secourir,
+le décret est porté!</p>
+
+<p class="stage1">(Raphaël sort.)</p>
+
+<p class="mid">JAPHET.</p>
+
+<p>Quelques nuages descendent comme des vautours
+sur leur proie: d'autres, immobiles comme autant
+de rochers, attendent le mot qui doit déchaîner leurs
+furieuses cataractes. Plus d'azur dans les cieux, plus
+de radieuses étoiles! La mort s'est levée, une lueur
+pâle et fantastique tient la place du soleil, et s'éteint
+elle-même au milieu de la nature expirante.</p>
+
+<p class="mid">AZAZIEL.</p>
+
+<p>Viens, Anah! abandonne cette prison, fille du
+chaos, et que les élémens vont rendre à ce qu'elle
+fut dans l'origine. Tu seras en sûreté sous l'abri de
+mes ailes comme le jeune aiglon sous celles de sa
+mère.--Laisse la prochaine destruction s'accomplir;
+ferme l'oreille à son approche sinistre! Nous allons
+habiter un monde plus brillant, où tu pourras
+savourer une vie éternelle. Il est d'autres cieux que
+ces nuages sombres.</p>
+
+<p class="stage1">(Azaziel et Samiasa disparaissent avec Anah et Aholibamah.)</p>
+
+<p class="mid">JAPHET.</p>
+
+<p>Ils sont partis! Ils se sont enfuis sur les débris du
+monde. Et maintenant, qu'elles vivent, ou qu'elles
+meurent avec la terre vivante; rien ne pourra me
+rendre la vue d'Anah!</p>
+
+<p class="mid">CHŒUR DE MORTELS.</p>
+
+<p>Ô fils de Noé, aie pitié de tes semblables! Eh
+quoi! veux-tu nous laisser tous, tous,--<i>tous</i> dehors!
+tandis que toi, protégé contre la fureur des
+élémens, tu te renfermeras dans ton arche de salut.</p>
+
+<p class="mid">UNE MÈRE, offrant à Japhet son enfant.</p>
+
+<p>Oh! laisse entrer cet enfant! je l'enfantai dans
+la douleur, mais j'espérais être heureuse en le
+voyant suspendu à mon sein. Pourquoi faut-il qu'il
+soit né! Qu'a-t-il fait, mon enfant, avant d'être sevré,
+pour exciter la haine ou la vengeance de Jéhova?
+Qu'y a-t-il dans ce lait dont je le nourris qui
+puisse forcer la terre et le ciel à se liguer pour faire
+mourir mon enfant? pour rouler les flots sur sa tête
+si blanche, si pure? Ah! sauve-le! toi, de la race
+de Seth! ou malédiction sur toi, sur ta race qui nous
+abandonne, et sur celui qui nous fit!</p>
+
+<p class="mid">JAPHET.</p>
+
+<p>Silence! ce n'est pas l'heure de maudire, mais de
+prier.</p>
+
+<p class="mid">CHOEUR DE MORTELS.</p>
+
+<p>De prier!!! Et où s'élèvera la prière; quand les
+nuages gonflés pèsent et crèvent sur les montagnes!
+quand la mer débordée rend inutiles toutes les barrières!
+quand les sables du désert ont cessé d'être
+arides! Maudit celui qui te fit, ainsi que ton père!
+nous le savons! nos malédictions sont inutiles, il faut
+expirer; mais puisque nous connaissons toute l'étendue
+de notre malheur, pourquoi essaierions-nous des
+hymnes ou courberions-nous le genou devant l'implacable
+Tout-Puissant? nous n'en expirerons pas
+moins. Si c'est lui qui a fait la terre, à lui la honte
+d'avoir créé un monde pour les tourmens!--Voyez,
+dans leur rage, les torrens de pluie! la nature entière
+est écrasée sous leur poids; les arbres de la
+forêt (nés le même jour que le paradis, formés avant
+qu'Ève n'eût offert à Adam la science pour douaire,
+avant qu'Adam n'eût chanté sa première hymne d'esclavage).
+Ces arbres, si vigoureux, si hauts, si
+verts encore dans leur vieillesse, les voilà déracinés;
+leur fleurs d'été sont tranchées par les vagues
+qui s'élèvent, s'élèvent, s'élèvent encore. Vainement
+nos yeux se portent vers les cieux courbés,--ils
+touchent les mers, ils étendent une barrière entre
+Dieu et nos regards supplians. Fuis! enfant de Noé;
+fuis! étends-toi mollement dans le refuge qui t'est
+donné sur l'océan; vois tout ce qui surnage sur les
+flots: c'est le cadavre du monde de tes premiers
+jours. Puis élève à Jéhova le chant de ta reconnaissance!</p>
+
+<p class="mid">UN MORTEL.</p>
+
+<p>Bénis ceux qui meurent dans le Seigneur! bien
+que les eaux soient déchaînées sur la terre, que ses
+décrets aussi bien que sa parole soient adorés! Il
+m'a donné la vie,--il ne prend que le souffle qui
+est à lui; mes yeux peuvent se fermer pour toujours;
+ma faible voix peut élever, pour la dernière fois,
+devant son trône, ses douloureuses prières; mais
+encore béni soit le Seigneur, pour ce qui fut,
+pour ce qui est! Tout est à lui: le commencement
+et la fin; le tems, l'espace, l'éternité, la vie, la
+mort; le vaste connu, l'incommensurable inconnu.
+Il a fait, il peut défaire; et moi, pour un faible soupir
+d'existence, irais-je blasphémer et murmurer?
+Non, plutôt mourir comme j'ai vécu, plein de foi,
+sans frissonner au moment même où l'univers entier
+s'écroule!</p>
+
+<p class="mid">CHŒUR DES MORTELS.</p>
+
+<p>Où fuir? sur les hautes montagnes? mais leurs
+torrens s'élancent avec une double impétuosité pour
+se confondre avec l'océan qui mugit à leurs pieds,
+enveloppe les contours de chaque montagne et découvre
+l'entrée de toutes les cavernes.</p>
+
+<p class="stage1">(Une femme entre.)</p>
+
+<p class="mid">FEMME.</p>
+
+<p>Oh! sauvez-moi! sauvez-moi! nos vallons ne sont
+plus: mon père et la tente de mon père, mes frères
+et les troupeaux de mes frères, les beaux arbres qui
+nous ombrageaient à l'heure de midi, et qui, le
+soir, nous apportaient le chant des plus doux oiseaux,
+le petit ruisseau qui rafraîchissait nos verts
+pâturages, hélas! tout a disparu. Ce matin, quand
+j'ai gravi cette montagne, je tournai, vers tous ces
+beaux lieux, mes regards de reconnaissance, et pas
+une feuille alors ne tremblait encore!--Voilà maintenant
+qu'ils ne sont plus!--Hélas! pourquoi suis-je
+née?</p>
+
+<p class="mid">JAPHET.</p>
+
+<p>Pour mourir! et mourir dans la jeunesse; plus
+heureuse ainsi que d'être réservée à contempler la
+tombe universelle sur laquelle je suis condamné à
+pleurer inutilement. Pourquoi, quand tout périt,
+faut-il que je vive encore?</p>
+
+<p class="stage1">(Les eaux s'élèvent: les hommes fuient dans toutes les directions,plusieurs
+sont engouffrés sous les vagues. Le chœur des mortels se disperse
+et cherche son salut sur la cime des montagnes. Japhet reste
+sur un roc, tandis que l'on aperçoit, dans le lointain, l'arche venant
+à lui.)</p>
+
+<p>FIN DE CIEL ET TERRE.</p>
+
+
+
+
+
+<br><br>
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Oeuvres complètes de lord Byron
+ Volume 6, by George Gordon Byron
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES DE LORD BYRON, VOL 6 ***
+
+***** This file should be named 28534-h.htm or 28534-h.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ https://www.gutenberg.org/2/8/5/3/28534/
+
+Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the
+Online Distributed Proofreaders Europe at
+http://dp.rastko.net. This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica)
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+https://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+
+</pre>
+
+</body>
+</html>
+
+
+
diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt
new file mode 100644
index 0000000..6312041
--- /dev/null
+++ b/LICENSE.txt
@@ -0,0 +1,11 @@
+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
+
+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
diff --git a/README.md b/README.md
new file mode 100644
index 0000000..67104dc
--- /dev/null
+++ b/README.md
@@ -0,0 +1,2 @@
+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
+eBook #28534 (https://www.gutenberg.org/ebooks/28534)