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diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/28534-0.txt b/28534-0.txt new file mode 100644 index 0000000..470a464 --- /dev/null +++ b/28534-0.txt @@ -0,0 +1,13268 @@ +The Project Gutenberg EBook of Oeuvres complètes de lord Byron. Volume 6, by +George Gordon Byron + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Oeuvres complètes de lord Byron. Volume 6 + comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore + +Author: George Gordon Byron + +Annotator: Thomas Moore + +Translator: Paulin Paris + +Release Date: April 7, 2009 [EBook #28534] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES DE LORD BYRON, VOL 6 *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the +Online Distributed Proofreaders Europe at +http://dp.rastko.net. This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) + + + + + + + +ŒUVRES COMPLÈTES +DE +LORD BYRON, +AVEC NOTES ET COMMENTAIRES, +COMPRENANT +SES MÉMOIRES PUBLIÉS PAR THOMAS MOORE, +ET ORNÉES D'UN BEAU PORTRAIT DE L'AUTEUR. + +_Traduction Nouvelle_ + +PAR M. PAULIN PARIS, +DE LA BIBLIOTHÈQUE DU ROI. + + + +TOME SIXIÈME. + + + +Paris. +DONDEY-DUPRÉ PÈRE ET FILS, IMPR.-LIBR., ÉDITEURS, +RUE SAINT-LOUIS, N° 46, +ET RUE RICHELIEU, N° 47 _bis._ + +1830. + + + + +MANFRED, + +POÈME DRAMATIQUE. + + + _There are more things in heaven and earth, Horatio,_ + _Than are dreamt of in your philosophy._ + + Il y a plus de choses au ciel et sur la terre, + Horatio, que n'en rêva jamais votre philosophie. + + + +PERSONNAGES DU DRAME. + + +MANFRED. +UN CHASSEUR DE CHAMOIS. +L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE. +MANUEL. +HERMAN. +LA NYMPHE DES ALPES. +ARIMANE. +NÉMÉSIS. +LES DESTINÉES. +ESPRITS, etc., etc. + +La scène se passe au milieu des Hautes-Alpes, partie dans le château de +Manfred, partie sur les montagnes. + + + + + MANFRED. + + + + + ACTE PREMIER. + + +SCÈNE PREMIÈRE. + +(Galerie gothique.--Minuit.) + + +MANFRED, seul. + +Il faut remplir d'huile ma lampe; et toutefois, elle ne brûlera pas +aussi long-tems que je dois veiller. Mon sommeil--si je dors--n'est pas +le sommeil, mais le prolongement de ces pensées auxquelles je ne puis +échapper. Mon cœur veille incessamment; et si mes paupières s'abaissent, +c'est pour reporter mes regards au dedans de moi. Et je vis! et je +supporte l'aspect et l'image des autres hommes! La douleur devait être +l'école de la science: souffrir, c'est savoir. Ceux qui savent le plus, +ceux-là doivent plus profondément gémir sur une fatale vérité: «l'arbre +de la science n'est pas l'arbre de vie.» J'ai essayé de tout, +philosophie, science, recherche des secrets de la nature, sagesse du +monde: car il y a en moi, une puissance qui me rend maître de tout, et +je n'ai trouvé qu'incertitude. J'ai cru à la bonté des hommes, moi-même +je me suis montré bon à la race humaine, et quel fruit en ai-je retiré? +Quel fruit ai-je retiré d'avoir déjoué les efforts de mes ennemis, d'en +avoir fait tomber quelques-uns, à mes pieds? Le bien, le mal, la vie, la +puissance, les passions, tout ce qui anime les autres êtres, tout a été +pour moi comme la pluie tombant sur le sable, depuis cette heure qui n'a +pas de nom.--Aussi n'ai-je désormais plus de craintes; la malédiction +qui pèse sur moi m'a rendu inaccessible aux terreurs du vulgaire; ni les +désirs, ni l'espérance, ni l'amour mystérieux d'un objet terrestre ne +feront jamais palpiter mon cœur.--Maintenant, à ma tâche. + +Agens mystérieux! esprits de l'infini univers! vous que j'ai cherchés +dans la lumière et dans les ténèbres.--Vous qui habitez dans une essence +plus subtile, qui vivez sur les cimes inaccessibles des monts, ou +descendez dans les profondes cavernes de la terre et de l'océan;--par +les lettres de ce charme qui me donne tout pouvoir sur vous, je vous +appelle:--levez-vous et paraissez!-- + +(Une pause.) + +Ils ne viennent pas encore!--Or donc, par la voix de celui qui est le +premier parmi vous,--par ce signe qui vous fait trembler,--par le nom de +celui qui ne peut mourir,--levez-vous! paraissez! paraissez!-- + +(Une pause.) + +Puisqu'il en est ainsi--esprits de la terre et de l'air, vous ne me +résisterez pas plus long-tems. J'emploierai, pour vous vaincre, un moyen +plus puissant que ceux auxquels j'avais eu recours. Par ce charme +terrible descendu d'une planète maudite, ruine fumante d'un monde qui +n'est plus, enfer errant dans l'immensité de l'éternel espace; par +l'effroyable malédiction qui appelle mon ame, par la pensée qui est en +moi et autour de moi, esprits, je vous somme de paraître.--Paraissez! + +(Une étoile se montre, dans l'obscurité, à l'extrémité de la galerie. +Elle est immobile. Une voix se fait entendre et chante:) + +PREMIER ESPRIT. + +Mortel, soumis à ton ordre, j'ai quitté ma demeure dans les nuages où +s'élève mon pavillon formé des vapeurs du crépuscule, et qui dore d'azur +et de vermillon le soleil couchant d'un jour d'été. Bien que tu formes +des vœux défendus, j'ai accouru ici, monté sur le rayon d'une étoile, +tant étaient insurmontables tes conjurations. Mortel, puissent tes vœux +être exaucés! + +VOIX DU SECOND ESPRIT. + +Le Mont-Blanc est le roi des montagnes. Depuis long-tems elles l'ont +couronné d'un diadême de neige sur son trône de rochers, et l'ont revêtu +d'une robe de nuages. Les forêts qui l'entourent sont attachées à sa +ceinture. Dans sa main est l'avalanche dont la masse n'attend que mes +ordres pour se précipiter avec le fracas du tonnerre. Chaque jour se +meut le froid glacier qui jamais ne se repose, et c'est encore moi qui +lui dis: «Hâte-toi ou arrête ta marche.» Je suis l'esprit de la +montagne; je puis la faire fléchir et la remuer jusque dans ses +fondemens.--Mais _toi_, que me veux-tu? + +VOIX DU TROISIÈME ESPRIT. + +Dans les profondeurs azurées des eaux, où ne pénètrent ni l'agitation +des vagues ni le souffle des vents; là où vit le serpent de mer, où la +Sirène suspend des coquilles à sa verte chevelure, le bruit de tes +conjurations s'est fait entendre, semblable à la tempête qui gronde à la +surface des flots. L'écho de mes paisibles salles de corail en a +retenti. Qu'exiges-tu de l'esprit des eaux? + +QUATRIÈME ESPRIT. + +Là où le tremblement de terre sommeille sur un lit de feu, où s'élèvent +en bouillonnant des lacs de bitume, où les racines des Andes pénètrent +aussi profondément dans la terre que leurs cimes s'élèvent dans les +cieux, vaincu par la force de tes évocations, j'ai abandonné les sombres +retraites où je pris naissance et j'accours à tes ordres. Que ta volonté +soit ma loi. + +CINQUIÈME ESPRIT. + +Je cours à cheval sur les vents; c'est moi qui suscite les orages: j'ai +devancé de quelques pas la tempête toute brûlante encore des feux de la +foudre; et pour te joindre plus vite, j'ai volé au travers d'un ouragan +par deçà les mers et ses rivages. Chemin faisant, j'ai rencontré une +flotte que poussait un vent favorable; la nuit ne finira pas qu'elle +n'ait été engloutie toute entière. + +SIXIÈME ESPRIT. + +Les ténèbres de la nuit sont ma demeure. Pourquoi, par tes tortures +magiques, me forcer au supplice du grand jour? + +SEPTIÈME ESPRIT. + +Avant la création de la terre, l'astre de tes destinées m'avait été +confié. Quel monde, de tous ceux qui gravitent autour d'un soleil, fut +jamais plus frais et plus beau? Abandonnée à elle-même et conservant +dans sa course un ordre régulier, jamais étoile plus brillante ne +sillonna l'espace. Mais l'heure arriva:--ce ne fut plus dès-lors qu'une +masse errante de feu; comète vagabonde, maudite et funeste à l'univers, +roulant par sa propre force hors de tout cercle et sans lois pour la +guider, éclatante difformité d'en haut, monstre au milieu de nos régions +célestes. Et toi, né sous son influence, ver méprisable que je dédaigne +et auquel j'obéis, tu m'as su contraindre, par un pouvoir qui ne t'a été +confié passagèrement que pour qu'un jour tu m'appartiennes tout entier, +à descendre vers toi, à me joindre à ces faibles esprits qui tremblent +en ta présence, et qui sont forcés de répondre à un être tel que toi. +Parle vite: que veux-tu, enfant de boue? + +LES SEPT ESPRITS. + +La terre, l'océan, l'air, la nuit, les montagnes, les vents, ton étoile, +tout est à tes ordres, enfant de boue! Leurs esprits sont là, attendant +tes demandes.--Que veux-tu de nous, fils des hommes?--dis. + +MANFRED. + +L'oubli.-- + +LE PREMIER ESPRIT. + +De quoi?--de qui?--et pourquoi? + +MANFRED. + +L'oubli de ce qui est en moi. Lisez-y; vous savez ce que je désire, et +ce que ma langue ne saurait exprimer. + +L'ESPRIT. + +Nous ne pouvons t'accorder que ce qui se trouve en notre puissance. +Demande-nous des sujets, un royaume, l'empire du monde, du monde entier +ou de quelques-unes de ses parties: demande-nous un signe qui commande +aux élémens qui sont soumis à chacun de nous, et tes désirs seront +aussitôt accomplis. + +MANFRED. + +L'oubli, l'oubli de moi-même.--Ne sauriez-vous, dans ces régions +secrètes que vous soumettez avec tant d'empressement à mes ordres, ne +sauriez-vous donc découvrir ce que je cherche? + +L'ESPRIT. + +Notre essence s'y refuse, et notre science ne va pas jusque là. Mais tu +peux mourir. + +MANFRED. + +La mort me l'accordera-t-elle? + +L'ESPRIT. + +Immortels, nous n'oublions rien; éternels, le passé nous est présent +aussi bien que l'avenir. Tu as ta réponse. + +MANFRED. + +Vous moquez-vous?--Le pouvoir qui vous a fait descendre ici vous livre à +moi. Esclaves, ne vous jouez pas de mes volontés! Le souffle, l'esprit, +l'étincelle de Prométhée, cette lumière de mon être a l'éclat, la +pénétration et la vivacité des vôtres; et quoique enfermée dans +l'argile, elle ne vous le cédera en rien. Répondez! ou vous connaîtrez +qui je suis. + +L'ESPRIT. + +Ce que nous avons dit, nous le répétons: tes propres paroles renferment +elles-mêmes notre réponse. + +MANFRED. + +Qu'est-ce à dire? + +L'ESPRIT. + +Oui, si, comme tu l'assures, ton essence est semblable à la nôtre; nous +avons satisfait ta curiosité en déclarant ici que nous n'avons rien à +démêler avec ce que, vous autres mortels, appelez la mort. + +MANFRED. + +Ainsi, vainement je vous aurai conjurés: vous êtes impuissans à me +secourir, ou vous vous refusez à le faire! + +L'ESPRIT. + +Parle; nous mettons à tes pieds tout ce que nous possédons: tout est à +toi. Songes-y bien avant de nous renvoyer. Demande encore:--royaume, +puissance, force, prolongation de tes jours. + +MANFRED. + +Maudits! qu'ai-je à faire de nouveaux jours? Les miens ont été trop +longs déjà:--hors d'ici!--fuyez! + +L'ESPRIT. + +Un instant encore; nous ne voudrions pas te quitter sans t'avoir été +utiles. Cherche;--n'est-il donc pas quelque don qui pourrait avoir du +prix à tes yeux? + +MANFRED. + +Aucun;--cependant, encore un moment.--Avant de nous séparer, je voudrais +vous contempler face à face. J'entends vos voix, dont les accens +mélancoliques et doux semblent une musique sur les ondes. Je vois la +clarté fixe d'une large et brillante étoile; mais rien de plus. +Montrez-vous à moi, l'un de vous, ou tous ensemble, tels que vous êtes, +et dans la forme que vous avez coutume de revêtir. + +L'ESPRIT. + +Notre forme est celle des élémens dont nous sommes l'ame et le principe; +mais désigne celle qui te plaira le plus, et sur-le-champ elle se +découvrira à tes regards. + +MANFRED. + +Choisissez vous-mêmes, car, pour moi, il n'y a rien de beau ni de hideux +sur la terre. Que le plus habile de vous prenne la figure qui lui +conviendra le mieux.--Allons! + +LE SEPTIÈME ESPRIT, apparaissant sous la figure d'une belle femme. + +Regarde! + +MANFRED. + +Dieu! est-ce bien toi? N'est-ce pas un songe insensé ou une cruelle +tromperie? Je puis donc encore goûter le bonheur, te presser dans mes +bras!--Nous pourrons encore.... (La figure disparaît.) Mon cœur est +brisé! (Manfred tombe sans connaissance.) + +UNE VOIX prononce le charme suivant. + +Lorsque la lune argente les vagues, que le ver luisant brille dans +l'herbe, que le feu follet s'agite autour des tombeaux et la flamme sur +les marécages; lorsque les étoiles sillonnent le ciel de leurs traînées +lumineuses, que les hiboux gémissent en se répondant, que les feuilles +des arbres de la colline demeurent silencieuses et immobiles, mon ame +pèse sur la tienne de tout son poids, armée d'un signe et d'un pouvoir +redoutable. + +Si profond que soit ton sommeil, encore ton esprit, ne reposera-t-il +point. Il est des ombres qui ne pourront s'évanouir, des pensées qui +t'assailliront sans relâche. Une puissance inconnue te défend d'être +jamais seul. Condamné à demeurer éternellement enfermé dans un charme +qui t'enveloppe comme un linceul, qui t'entoure comme un nuage, tu ne me +verras pas marcher à tes côtés et tu me sentiras; tes yeux croiront +m'apercevoir comme une chose qui, bien qu'invisible, doit être près de +toi, et s'y trouvait l'instant d'auparavant. Alors, dans cette secrète +horreur, tu promèneras tes regards autour de toi, me cherchant dans ton +ombre, et, surpris de ne m'y point découvrir, tu reconnaîtras la +puissance que tu dois cacher. Les chants et les paroles magiques ont +imprimé sur ton front un baptême de malédiction; l'esprit de l'air t'a +enlacé de ses lacs; du souffle des vents sort une voix qui ferme ton +cœur à la joie; la nuit n'a plus pour toi ni repos ni silence, et le +jour ne te montre son éclatant soleil que pour te faire désirer qu'il +s'éclipse aussitôt. + +De tes larmes trompeuses j'ai distillé un poison capable de donner la +mort; j'ai extrait de ton cœur le plus noir de ton sang; j'ai arraché à +ton sourire le serpent qui s'y dressait comme du milieu de la fougère; +j'ai enlevé à tes lèvres le charme qui rendait leurs blessures +mortelles, et tous ces poisons ont été essayés avec les poisons les plus +connus, et j'ai trouvé que les tiens étaient les plus dangereux. +Entends-tu! par ton cœur glacé et ton sourire de serpent, par les +impénétrables abîmes de tes ruses, par ces regards menteurs et +l'hypocrisie d'une ame inaccessible, par l'habileté de cet art qui voile +la méchanceté de ton cœur, par la joie que tu puises dans les maux des +autres hommes, par ta fraternité avec Caïn, entends, je te condamne à +trouver ton enfer en toi-même. + +Voilà que je brise sur ta tête le vase d'où vont découler les tourmens. +Plus de repos, ni dans le sommeil, ni dans la mort. La mort, tu la +verras sans cesse sous tes pas, tu l'appelleras, et ce sera pour la +redouter aussitôt. Vois! le charme agit: déjà une chaîne t'enveloppe de +ses anneaux silencieux. Ma parole a pénétré dans ta tête et dans ton +cœur qu'elle a flétris en les touchant! + + +SCÈNE II. + +(Le mont Jungfrau.--Le matin.) + + +MANFRED, seul, sur les rochers. + +Les esprits que j'avais soulevés m'abandonnent;--mes enchantemens, fruit +de longues et patientes études, me trompent,--et le remède qui devait me +soulager s'est changé, pour moi, en un poison cuisant. Loin de moi tout +secours surhumain; la puissance sur le passé m'a été refusée; et pour +l'avenir, tant que le même passé n'aura pas été enseveli dans les +ténèbres, il est hors de mes recherches. O terre! ô ma mère! et toi, +douce fraîcheur du matin! vous, montagnes! pourquoi vous montrez-vous si +belles? il m'est interdit de vous aimer. Soleil! œil brillant de la +nature, qui répands tes rayons sur tous les corps, qui les pénètres de +joie,--tu ne resplendis plus sur mon cœur. Vous, rochers! à la pointe +desquels je m'arrête, contemplant, à une infinie distance, les pins +gigantesques qui bordent le torrent, et qui ne me paraissent, d'ici, que +de chétifs arbrisseaux, lorsqu'un saut, un pas, le plus léger mouvement, +un souffle même, précipiterait mon corps sur ce lit de pierres, lit d'un +éternel repos,--d'où vient que je balance? je sens l'impulsion--et je ne +m'y abandonne pas; je contemple le péril, sans vouloir m'en arracher. Ma +tête chancelle--et mon pied est ferme. Il y a en moi un pouvoir qui me +retient et me condamne à l'affreuse fatalité de vivre,--si c'est vivre, +que porter en soi l'aride et déserte solitude de son esprit, d'être +soi-même le sépulcre de son ame. Déjà j'ai cessé de justifier mes +actions à mes propres yeux, et ceci est le dernier symptôme du +mal.--Oui, ministre ailé, qui franchis les nues (un aigle passe dans les +airs), dont le vol hardi s'élève dans les cieux; oui, tu peux fondre sur +moi, et m'enlever dans tes serres;--je deviendrai ta proie, et de ma +chair tu nourriras tes aiglons. Mais tu disparais dans ces régions où +mon œil ne saurait le suivre, tandis que tes regards perçans découvrent +tout ce qui t'entoure dans les airs ou sur la terre.--Quelle beauté +ravissante! Qu'il est beau ce monde visible! qu'il est glorieux en +lui-même et dans l'action qui l'a produit! Mais nous, qui nous +proclamons ses maîtres! nous, moitié poussière, moitié dieux, inhabiles +à pénétrer plus profondément sous notre terre, ou à planer dans les +cieux, nous voyons les élémens de notre double essence dans une lutte +perpétuelle, nous respirons le souffle de l'orgueil et de la bassesse; +en proie, tour à tour, à nos vils besoins et à nos superbes désirs, +jusqu'à ce que notre nature mortelle prenant le dessus, l'homme +devienne--ce qu'il craint de s'avouer à lui-même, ce qu'ils tremblent de +s'apprendre les uns aux autres. Silence! (On entend au loin la flûte +d'un berger.) J'entends les sons simples et sans art de la flûte des +montagnes. Ce qu'on raconte de la vie des patriarches n'est point ici +une vaine fable pastorale; le chalumeau marie ses modulations inégales +au bruit des clochettes du troupeau bondissant. Mon ame voudrait +s'enivrer de ces échos.--Oh! que ne suis-je l'invisible esprit d'une +douce mélodie, une voix vivante, une harmonie animée, une joie +incorporelle--qui naît et s'évanouit avec le souffle divin qui l'a +créée! + +(Un chasseur de chamois arrive du bas de la montagne.) + +LE CHASSEUR DE CHAMOIS. + +Le chamois a quitté ce sentier: ses pieds agiles l'ont dérobé à ma +poursuite. A peine si ma chasse d'aujourd'hui me dédommagera de ces +courses où j'ai failli me rompre le cou.--Quel est cet homme? Il n'est +pas des nôtres, et pourtant le voilà perché à une hauteur où n'est +jamais parvenu aucun de nos montagnards, et que nos meilleurs chasseurs +pourraient seuls atteindre. Autant que je le puis voir d'ici, ses habits +sont riches, son aspect mâle, et ses regards fiers comme le regard d'un +paysan libre:--Approchons-nous plus près. + +MANFRED, n'apercevant pas le chasseur. + +Vivre ainsi!--blanchir sous les angoisses, comme ces pins dépouillés, +ruines d'un seul hiver, sans écorce, sans branches, tronc pourri sur une +racine maudite, qui ne le soutient que pour présenter une image de mort; +vivre ainsi, toujours ainsi, et se rappeler d'autres journées! +Maintenant, mon front est sillonné de rides qu'y ont gravées, non les +ans, mais des instans, des heures.--Ces heures de tortures où j'ai +survécu à moi-même!--Cimes glacées, avalanches qu'un souffle fait rouler +du haut des montagnes, détachez-vous, écrasez-moi! Souvent j'ai +contemplé vos effroyables chutes; mais vous passiez à mes côtés, pour +aller engloutir des êtres qui ne demandaient qu'à vivre; vos ravages +s'exercent sur les jeunes et verdoyantes forêts, sur la cabane ou le +hameau de l'innocent villageois. + +LE CHASSEUR DE CHAMOIS. + +Les brouillards commencent à s'élever du fond de la vallée: si je ne +l'engage à descendre, il pourra bien perdre en même tems son chemin et +la vie. + +MANFRED. + +Les brouillards montent et paraissent suspendus aux glaciers; les nuages +roulent sous mes pieds, blancs et sulfureux, semblables à l'écume qui +jaillit des lacs de l'enfer, dont chaque vague vient se briser sur un +rivage où les damnés sont amoncelés comme des pierres.--La tête me +tourne. + +LE CHASSEUR DE CHAMOIS. + +Il faut s'approcher de lui doucement; ma vue inattendue le ferait +sauter. On dirait déjà qu'il chancelle. + +MANFRED. + +Des montagnes se sont écroulées, déchirant les nues, et de leur choc ont +ébranlé les monts où elles étaient adossées; elles ont rempli les vertes +vallées de leurs débris, interrompu brusquement le cours des rivières, +dont les eaux s'élançaient en humides tourbillons, et forcé les sources +qui les alimentaient à se creuser un nouveau canal.--Ainsi, ainsi +s'abîma le vieux mont Rosenberg.--Que ne me suis-je, alors, trouvé sous +ses ruines! + +LE CHASSEUR DE CHAMOIS. + +Camarade! prenez garde à vous! un pas de plus et vous êtes perdu. Pour +l'amour de celui qui vous a créé, éloignez-vous du bord de l'abîme. + +MANFRED, sans l'entendre. + +Sépulture digne de moi! sous sa masse énorme mes os eussent reposé en +paix, au lieu de rester épars sur les rochers, roulés çà et là par le +vent--comme bientôt--bientôt dans leur chute.--Adieu, cieux +entr'ouverts! ne me regardez pas d'un œil de réprobation,--ce n'est +point pour moi que vous devriez vous ouvrir.--Et toi, terre, reprends +tes atômes! + +(Au moment où Manfred va se précipiter du rocher, le Chasseur de Chamois +le saisit subitement et le retient avec force.) + +LE CHASSEUR DE CHAMOIS. + +Holà! insensé!--Si tu es fatigué de la vie, ne souille pas nos honnêtes +vallées de ton sang coupable.--Viens ici,--tu ne me quitteras pas. + +MANFRED. + +Mon cœur se soulève:--ne me serre pas ainsi.--Je n'ai plus la moindre +force;--les montagnes tournent autour de moi;--mes yeux se ferment.--Qui +es-tu? + +LE CHASSEUR DE CHAMOIS. + +Tu le sauras plus tard.--Sortons d'ici.--Les nuages se chargent et +deviennent plus épais.--Par ici.--Maintenant, appuie-toi sur moi,--mets +ton pied là,--là, prends ce bâton, et accroche-toi un instant à cette +branche que tu vois.--Maintenant, donne-moi la main et ne quitte pas ma +ceinture,--doucement,--bien.-- + +Avant une heure, nous serons arrivés au chalet.--Avance: nous trouverons +bientôt un sentier plus sûr, quelque chose comme un sentier, creusé +depuis l'hiver dernier par le torrent.--A merveille! c'est bravement +marcher; tu aurais pu être un de nos chasseurs.--Suis-moi. + +(Pendant qu'ils descendent avec peine à travers les rochers, le rideau +se baisse.) + +FIN DU PREMIER ACTE. + + + + + ACTE II. + + +SCÈNE PREMIÈRE. + +(Une chaumière des Alpes de Berne.) + +MANFRED et le CHASSEUR DE CHAMOIS. + + +LE CHASSEUR DE CHAMOIS. + +Non, non,--reste encore,--tu n'es pas en état de partir de quelques +heures au moins. Ton esprit et ton corps se refusent un secours +réciproque. Quand tu te trouveras mieux, je te conduirai.--Mais où +allons-nous? + +MANFRED. + +Il n'importe: je connais parfaitement ma route, et n'ai désormais plus +besoin de guide. + +LE CHASSEUR DE CHAMOIS. + +Tes habits, ta démarche annoncent un homme de haut lignage; sans doute +un de ces nombreux seigneurs dont les rochers fortifiés dominent nos +humbles vallons.--Quel est le château qui te reconnaît pour maître? Pour +moi, je n'en connais guère que les enceintes extérieures. Mes affaires +m'y conduisent rarement; et c'est alors pour m'asseoir aux vastes foyers +de vos vieilles salles, devisant avec vos vassaux. Mais les sentiers qui +mènent de nos montagnes aux portes de vos châteaux, je les connais +depuis mon enfance.--Dis-moi, quel est le tien? + +MANFRED. + +Assez. + +LE CHASSEUR DE CHAMOIS. + +C'est bien, pardonne à ma curiosité. Mais, au nom du ciel, montre-toi de +meilleure compagnie. Tiens, goûte mon vin: il est vieux, et plus d'une +fois il m'a réchauffé le sang dans nos glaciers; il pourra aussi +réchauffer le tien.--Allons, fais-moi raison. + +MANFRED. + +Loin de moi! loin de moi! il y a du sang sur les bords! ne le verrai-je +jamais disparaître?... la terre ne boira-t-elle jamais ce sang? + +LE CHASSEUR DE CHAMOIS. + +A qui en as-tu? tu es hors de sens. + +MANFRED. + +Du sang, te dis-je,--mon propre sang! la pure source qui coula dans les +veines de mes pères et dans les miennes, alors que nous étions jeunes, +que nous avions un cœur, que nous nous aimions comme jamais nous +n'eussions dû nous aimer, et ce sang fut versé! mais il s'élève de la +terre et va teindre les nuages qui me ferment l'accès des cieux, des +cieux où tu n'es pas,--dont je suis éternellement repoussé. + +LE CHASSEUR DE CHAMOIS. + +Homme aux étranges paroles! quel crime, t'égarant l'esprit, te poursuit +ainsi de vains fantômes? Mais si grandes que soient tes craintes et les +souffrances que tu endures, sache qu'il est pour toi un recours +puissant,--les consolations de l'église et la patience, ce don du +ciel.-- + +MANFRED. + +La patience, toujours la patience! Laisse-moi:--ce mot a été inventé +pour les bêtes de somme et non pour les oiseaux de proie. Répète-le aux +créatures faites de ta même poussière; pour moi, je suis d'un autre +ordre. + +LE CHASSEUR DE CHAMOIS. + +Le ciel en soit loué! je ne changerais pas avec toi, m'offrît-on +l'impérissable gloire de notre Guillaume Tell. Mais quelque violent que +soit ton mal, il faut le supporter, et toutes tes plaintes ne te seront +d'aucun secours. + +MANFRED. + +Ne le supporté-je pas?--Regarde-moi,--je vis. + +LE CHASSEUR DE CHAMOIS. + +Ta vie est une convulsion, et non la vie d'un homme en santé. + +MANFRED. + +Je te le dis, homme! j'ai vécu beaucoup d'années, beaucoup de longues +années qui ne sont rien comparées à celles qui me restent encore; à des +siècles--des siècles--l'espace et l'éternité--la conscience de +l'existence et une soif brûlante de la mort, soif que rien n'apaisera. + +LE CHASSEUR DE CHAMOIS. + +Pourtant, à peine si ton front annonce l'âge mûr. Je serais de beaucoup +ton aîné. + +MANFRED. + +Penses-tu donc que l'existence dépende du tems? sans doute elle en +dépend, mais nos actions en sont les époques. Les miennes ont rendu pour +moi les jours et les nuits impérissables, éternels, innombrables comme +les innombrables atômes des sables de la mer. Elles ont fait de ma vie +un désert froid et aride, où se brisent les vagues déchaînées, mais où +rien ne séjourne, rien, si ce n'est les cadavres, les débris du +naufrage, les roches et les algues amères. + +LE CHASSEUR DE CHAMOIS. + +Hélas! il est fou--encore ne puis-je l'abandonner à lui-même. + +MANFRED. + +Plût au ciel que je le fusse! les visions qui viennent m'assaillir ne +seraient alors qu'un rêve désordonné. + +LE CHASSEUR DE CHAMOIS. + +Que vois-tu ou que penses-tu voir? + +MANFRED. + +Moi et toi,--toi, paysan des Alpes,--tes humbles vertus, ton toit +hospitalier, ton esprit patient, ton ame pieuse, libre et fière; ton +respect pour toi-même, fondé sur des pensées d'innocence; tes jours de +santé et tes nuits de sommeil; tes travaux ennoblis par le danger et que +ne suit aucun remords; ton espérance d'une vieillesse tranquille, la +paix du tombeau; une croix et une guirlande de fleurs qui s'élèveront +sur l'herbe sous laquelle tu reposeras, et pour épitaphe l'amour et le +souvenir de tes petits-enfans:--c'est-là ce que je vois--et si ensuite +je reporte mes regards sur moi--mais il suffit--déjà mon ame était +brûlée! + +LE CHASSEUR DE CHAMOIS. + +Et changerais-tu ton sort avec le mien? + +MANFRED. + +Non, mon ami, je ne voudrais pas te faire un aussi funeste présent; je +ne voudrais infliger ma destinée à aucun être vivant: moi seul je puis +la supporter--si affreuse qu'elle soit--moi, vivant, je puis soutenir ce +qu'aucun homme ne serait capable de supposer, même en rêve, sans en +mourir d'effroi. + +LE CHASSEUR DE CHAMOIS. + +Quoi, si pitoyable pour les maux de tes semblables, et le crime aurait +noirci ton cœur! Ne parle pas de la sorte. Je ne croirai jamais qu'un +homme qui nourrit des sentimens aussi généreux, ait pu assouvir sa +vengeance dans le sang de ses ennemis. + +MANFRED. + +Oh! non, non, non! les maux que j'ai causés n'ont atteint que ceux qui +m'avaient aimé, ceux que j'ai le plus aimés. Je n'ai jamais écrasé un +ennemi, que dans une juste et légitime défense.--Ce sont mes +embrassemens qui ont été funestes. + +LE CHASSEUR DE CHAMOIS. + +Que le ciel te fasse paix! Soulage ton ame par la pénitence; je dirai +des prières pour toi. + +MANFRED. + +Elles seront inutiles. Toutefois, je te sais gré de ta commisération. Je +m'en vais--il est tems,--adieu!--Tiens, prends cet or et mes +remerciemens--n'ajoute rien--c'est un juste salaire--ne me suis pas... +je connais le chemin, et je suis hors des pas dangereux de la +montagne.--Encore une fois, reste ici; je te l'ordonne. (Manfred sort.) + + +SCÈNE II. + +(Une vallée basse dans les Alpes.--Une cataracte.) + + +MANFRED arrive. + +Il n'est pas encore midi--les rayons de l'arc-en-ciel[a1] se courbent en +arceaux sur le torrent qu'ils colorent de tous les feux du ciel; la +colonne d'eau, tombant perpendiculairement du haut des rochers, se +déroule comme une nappe d'argent et jette çà et là ses traînées d'écume +bouillonnante. On dirait, agitant sa longue queue, le coursier dont il +est parlé dans l'Apocalypse, ce pâle et gigantesque coursier, monté par +la mort. Mes yeux seuls, en ce moment, contemplent ce tableau ravissant. +Seul dans cette douce solitude, je partage avec l'esprit de la vallée +l'hommage que lui rendent ses eaux.--Évoquons-le. + +(Manfred prend un peu d'eau dans le creux de sa main et la jette en +l'air en murmurant son évocation. Un instant après, la nymphe des Alpes +se montre sous l'arc-en-ciel jeté sur le torrent.) + +Esprit ravissant! avec ta chevelure de lumière, tes yeux brillans de +gloire, avec ces formes que revêtissent les filles de la terre, lorsque, +dépouillant leurs charmes terrestres, elles s'élèvent à des formes +surhumaines, à l'essence des purs élémens. Les couleurs de la +jeunesse--vermeilles comme les joues d'un enfant endormi, bercé sur le +sein palpitant de sa mère--vermeilles comme les teintes d'une rose que +les derniers feux du jour déposent sur la neige vierge des hauts +glaciers, comme si la terre rougissait des embrassemens du ciel;--ces +couleurs teignent ton céleste aspect et éclipsent l'éclat de +l'arc-en-ciel qui couronne ton front. Esprit ravissant! à travers la +sérénité de tes traits où se montre le calme d'une ame qui proclame +elle-même son immortalité, je lis que tu pardonneras à un fils de la +terre, que daignent parfois visiter les génies mystérieux, que tu lui +pardonneras d'avoir osé t'évoquer--t'appeler à lui, et d'arrêter sur toi +ses regards. + +LA NYMPHE. + +Enfant de la terre! je te connais et je connais les pouvoirs qui sont à +tes mains. Je te connais pour un homme aux pensées profondes, aux +actions mauvaises ou bonnes, extrême dans le bien comme dans le mal, +voué aux angoisses par ton astre fatal. J'attendais que tu m'appellasses +à toi.--Que demandes-tu? + +MANFRED. + +Admirer ta beauté--et rien au-delà. La vue de la terre avait troublé mon +esprit: j'allai me réfugier dans ses mystères et je pénétrai jusqu'aux +retraites cachées de ceux qui la gouvernent; mais hélas! aucun n'a pu +exaucer mes vœux. Je leur demandais ce qu'il était au-dessus de leur +puissance de m'accorder: aujourd'hui j'ai cessé de les importuner. + +LA NYMPHE. + +Quelle est donc cette demande qui est au-dessus de la puissance des +êtres les plus puissans de ceux qui dirigent le monde invisible? + +MANFRED. + +Une prière.--Mais pourquoi la ferais-je de nouveau? ne sera-ce pas en +vain? + +LA NYMPHE. + +Je ne sais, parle toujours. + +MANFRED. + +Eh bien! je parlerai. Qu'importe une torture de plus! tu vas connaître +mes souffrances. Dès ma plus tendre jeunesse, mon esprit ne sympathisait +point avec les ames de mes semblables et je ne contemplais point la +terre avec les yeux des hommes. Leur ambition n'était pas la mienne: le +but de leur existence n'était non plus le mien. Mes joies, mes peines, +mes passions, mon esprit, tout me rendit étranger à eux. Bien que revêtu +de la même forme, je ne me sentis pas attiré vers la chair respirante, +et refusai de me mêler à toutes les créatures d'argile qui +m'entouraient, toutes,--non, il était une parmi elles,--mais attendons. + +J'ai dit que je n'avais aucun rapport avec les hommes, aucun avec les +humaines pensées. Loin de là; mes joies étaient la solitude, respirer +l'air léger des montagnes couvertes de glace, gravir les cimes où les +oiseaux n'osent bâtir leur nid, où l'aile des insectes eux-mêmes n'a +jamais effleuré un granit dépouillé de verdure; c'était de me plonger +dans le torrent, de m'abandonner au tourbillon formé par le brisement +des vagues dans les rivières, ou aux flots de l'océan, essayant ainsi +mes jeunes forces. J'aimais, durant la nuit, suivre la marche de la +lune, les étoiles et leur riche développement, fixer mes yeux sur les +feux de la foudre jusqu'à ce qu'ils en fussent éblouis, ou contempler la +chute des feuilles pendant les soirées d'automne, alors que les vents +font entendre leurs gémissemens. Tels étaient mes passe-tems--toujours +seul; et si un de ces êtres, au nombre desquels j'avais honte de me +compter, venait à se rencontrer sur mon chemin, je me sentais aussitôt +dégradé et ne me retrouvais plus qu'une misérable créature d'argile. +Dans mes courses solitaires, je descendis aux caveaux de la mort, +espérant surprendre la cause dans son effet; j'arrachai à ces ossemens +blanchis, à ces crânes, à ces cendres amoncelées, les raisonnemens les +plus réprouvés. C'est alors que durant de longues années, je passai les +nuits dans l'étude des sciences qui ne s'enseignent plus et qui ne +furent enseignées qu'au tems jadis. Le tems, le travail, des épreuves +terribles et cette soumission non moins terrible qui nous donne tout +pouvoir sur l'air et sur les esprits qui peuplent l'air, la terre, +l'espace et le monde infini, rendirent mes yeux familiers avec +l'éternité, comme avaient fait, avant moi, les mages, comme avait fait +celui qui, à Gadara, évoqua de leurs retraites humides Eros et +Anteros[a2], ainsi qu'aujourd'hui, je t'appelle à moi; la soif de la +science s'accrut avec la science, aussi bien que la puissance et +l'ivresse de l'intelligence la plus éclatante; jusqu'à ce que... + +LA NYMPHE. + +Poursuis. + +MANFRED. + +Hélas! je me perds en d'inutiles paroles, me complaisant à rappeler ces +vains attributs, plus j'approche du moment où il me faut découvrir la +plaie profonde de mon cœur.--Mais plus de détour. Je ne t'ai nommé ni +père, ni mère, ni maîtresse, ni ami, ni aucun être, avec lesquels +j'eusse resserré les liens de l'humanité: si ces êtres existèrent pour +moi, ils ne me furent pas ce qu'ils sont pour les autres. Mais il en +était un... + +LA NYMPHE. + +Va, ne crains pas de t'accuser. + +MANFRED. + +Elle me ressemblait de tous traits--ses yeux, sa chevelure, son visage, +tout, jusqu'au son de sa voix, disaient-ils, était semblable aux miens, +mais adoucis, mais tempérés par la beauté. Comme moi, elle avait ces +pensées solitaires et errantes, cette ardeur pour les sciences secrètes +et un esprit capable de comprendre l'univers. Mais, plus que moi, elle +avait la douce puissance des larmes, du sourire, et de la +pitié--puissance qui m'était déniée; elle avait la tendresse--que jamais +je ne ressentis que pour elle seule, et l'humilité--qui toujours me fut +inconnue. Ses fautes furent les miennes.--Ses vertus n'appartiennent +qu'à elle. Je l'aimai et c'est moi qui la mis au tombeau! + +LA NYMPHE. + +Quoi! de ta propre main? + +MANFRED. + +Non de ma main;--mais mon cœur brisa son cœur--ce cœur qui s'attacha au +mien et qui en fut desséché. Si j'ai versé du sang, ce n'a pas été le +sien.--Et pourtant ce pur sang a coulé,--je l'ai vu et je n'ai pu +l'étancher. + +LA NYMPHE. + +Et c'est pour un pareil--pour un être de cette race que tu méprises, et +au-dessus de laquelle tu veux t'élever, pour te mêler à nous et à notre +race, que tu mets en oubli les précieux dons de nos sciences, que tu te +rejettes dans les basses et lâches passions de l'humanité! loin de moi! + +MANFRED. + +Fille de l'air! je le dis: depuis cette heure fatale--mais les paroles +ne sont que des paroles.--Contemple-moi dans mon sommeil, dans mes +veilles.--Viens t'asseoir à mes côtés! tu verras ma solitude, ma +solitude peuplée par les furies;--tu me verras, durant la nuit jusqu'au +retour du jour, grincer des dents, et me maudire encore jusqu'au coucher +du soleil.--J'ai demandé, comme une bénédiction, de devenir insensé, et +la folie m'a été refusée. J'ai affronté la mort,--mais dans la lutte des +élémens les vagues me soutenaient au lieu de m'engloutir et j'ai dû +traverser, sain et sauf, les plus affreux dangers. Sans doute que la +main glacée d'un impitoyable génie me tenait suspendu par un cheveu, +mais par un cheveu qu'aucun effort ne pouvait rompre. Vainement, je +plongeai mon âme--jadis une source inépuisable de création--dans toutes +les rêveries enfantées par l'imagination; toujours, toujours semblable +au reflux de la vague, elle était repoussée dans le gouffre profond de +mes pensées. Vainement je me mêlai à l'humaine espèce--je cherchais +l'oubli de mes maux là où il ne se peut trouver. Dès-lors, tout ce que +j'avais appris, mes sciences, mes longues recherches dans les secrets +d'un art surnaturel, ne devinrent plus que des connaissances mortelles, +et je vécus dans le désespoir--et je vis--et je vivrai toujours! + +LA NYMPHE. + +Peut-être puis-je venir à ton aide. + +MANFRED. + +Pour avoir cette puissance, il te faudrait réveiller les morts, ou me +laisser descendre parmi eux.--Fais-le--de quelque manière que ce soit, à +quelque heure que tu choisisses.--Si c'est avec de nouvelles +tortures--au moins seront-elles les dernières. + +LA NYMPHE. + +Non; tel n'est point mon pouvoir. Mais veux-tu me jurer obéissance, +jurer de te soumettre à ma volonté? tes vœux seront peut-être exaucés. + +MANFRED. + +Jurer! obéir! Et à qui? aux esprits que je conjure! Moi, devenir +l'esclave de ceux qui m'ont servi!--jamais! + +LA NYMPHE. + +Est-ce tout? n'as-tu pas de plus douce réponse? Réfléchis encore avant +de repousser ma demande. + +MANFRED. + +J'ai dit. + +LA NYMPHE. + +Assez!... Je puis donc me retirer... parle! + +MANFRED. + +Retire-toi! (La nymphe disparaît.) + +MANFRED, seul. + +Nous, jouet du tems et de nos propres terreurs! Les jours nous emportent +et fuient eux-mêmes loin de nous. Et pourtant nous vivons, accablés sous +le poids de notre vie et redoutant sans cesse la mort.--Aussi long-tems +que pèse sur nous ce joug détesté, ce joug qui oppresse notre cœur--que +font seuls palpiter les angoisses ou des plaisirs menteurs;--aussi +long-tems que durent ces jours de passé et d'avenir (car il n'est pas de +présent pour la vie), qui pourrait dire s'il en est un, un seul où l'ame +n'ait cessé d'appeler la mort et dont elle n'ait fui aussitôt +l'approche, de même que l'on tremble de se plonger dans une onde glacée, +bien que le frisson ne doive se faire sentir qu'un moment? Toutefois mes +sciences me laissent encore une ressource.--Je puis évoquer les morts et +savoir d'eux ce que nous avons un jour à craindre. Rien que le néant du +tombeau, diront-ils--et s'ils ne répondaient pas!--Mais le prophète +sortit de la tombe pour répondre à la sorcière d'Eudor; le monarque de +Sparte connut ses destinées de l'esprit ressuscité de la vierge +Byzantine. Il avait immolé celle qu'il aimait, dans l'ignorance du crime +qu'il commettait, et il mourut sans avoir obtenu son pardon. En vain il +adressa des prières à Jupiter phrygien; en vain les magiciens d'Arcadie +évoquèrent l'ombre irritée et la supplièrent de dépouiller sa colère ou +de fixer un terme à sa vengeance;--il n'obtint qu'une réponse vague et +obscure, mais qui bientôt s'expliqua pour lui[a3]. + +Si jamais je n'étais venu au monde, ce que j'aime vivrait encore; si +jamais je n'avais aimé, ce que j'aime vivrait encore dans tout l'éclat +de sa beauté, de son bonheur, et répandant la joie sur les autres. +Qu'est-elle devenue? qu'est-elle aujourd'hui?--la victime expiatoire de +mes péchés,--quelque chose que je n'ose imaginer,--ou du néant. Dans peu +d'heures, je connaîtrai ce que j'appréhende et brûle de connaître. +Jusqu'ici, je n'avais jamais frémi d'arrêter mes regards sur un esprit, +mauvais ou bon,--et voilà que je tremble et qu'un étrange frisson vient +saisir mon cœur. Mais l'action ne manquera pas à ce que j'abhorre le +plus; je saurai braver toutes craintes mortelles.--La nuit approche. (Il +sort.) + + +SCÈNE III. + +(Le sommet du mont Jungfrau.) + + +Entre LA PREMIÈRE DESTINÉE. + +La lune se lève, large, ronde, éclatante. Ici, sur les neiges que n'a +jamais foulées le pied d'un vulgaire mortel, nous marchons de nuit, sans +laisser la moindre trace de nos pas; sur cette mer sauvage, sur l'océan +resplendissant des montagnes glacées, nous effleurons les brisans +raboteux qui semblent l'écume des flots agités par la tempête, que le +froid aurait subitement saisie,--image morte de l'abîme des eaux. Ce +pinacle fantastique,--ouvrage de quelque tremblement de terre,--où +s'arrêtent les nuages pour se reposer des fatigues de leur course, a été +consacré à nos ébats, à nos veilles; c'est ici que je dois attendre mes +soeurs, pour nous acheminer ensemble vers le palais d'Arimane, car, +cette nuit, se célébrera notre grande fête.--Chose étrange qu'elles +n'arrivent point! + +UNE VOIX, au dehors, chantant. + +L'usurpateur captif, jeté en bas du trône, languissait enseveli dans la +torpeur, oublié et solitaire. J'ai secoué son sommeil, brisé sa chaîne, +je lui ai rendu ses troupes, et voilà encore une fois le tyran debout. +Le sang d'un million d'hommes, la ruine d'une nation seront le prix de +mes peines--puis sa fuite, et de rechef le désespoir! + +SECONDE VOIX, au dehors. + +Le vaisseau volait, le vaisseau volait vite; mais je n'ai pas laissé une +voile, je n'ai pas laissé un mât. Il ne reste plus une planche de ses +flancs ou du pont, pas un pauvre diable pour pleurer sur le naufrage. +Si!--il en est un que j'ai sauvé, le prenant aux cheveux pendant qu'il +nageait, et celui-là était digne de ma pitié,--un traître à terre, un +pirate sur mer.--Il acquittera sa dette par de nouveaux crimes. + +LA PREMIÈRE DESTINÉE, répondant. + +La cité reposait, plongée dans le sommeil; au matin, elle s'est éveillée +pour pleurer sur elle-même. Soudainement, sans bruit, la noire peste +avait passé sur ses tours. Des milliers d'hommes ont péri, des milliers +périront.--Le vivant fuit l'approche du malade qu'il chérissait; mais il +fuit en vain: rien ne le sauvera de l'atteinte mortelle. La tristesse, +les angoisses, le mal, la terreur enveloppent toute une +population.--Heureux sont les morts qui échappent à cette scène de +désolation! Et cette œuvre d'une nuit--cette ruine d'un royaume--ce +travail de mes mains, combien de fois, dans les siècles, ne l'ai-je pas +renouvelé! combien ne le renouvellerai-je pas encore! + +(Entrent la seconde et la troisième Destinée.) + +LES TROIS DESTINÉES. + +Nos mains tiennent enfermés les cœurs des hommes, et leurs tombeaux sont +nos marche-pieds. Ces esclaves ne reçoivent de nous le souffle de l'ame +que pour nous le rendre aussitôt. + +LA PREMIÈRE DESTINÉE. + +Bien-venues!--Où est Némésis? + +LA SECONDE DESTINÉE. + +Occupée à quelque grand travail; mais j'ignore lequel, car moi-même j'ai +les mains pleines. + +LA TROISIÈME DESTINÉE. + +Vois; elle vient. + +(Entre Némésis.) + +LA PREMIÈRE DESTINÉE. + +Dis, où as-tu été? Mes sœurs et toi, vous arrivez tard, cette nuit-ci. + +NÉMÉSIS. + +Relever des trônes abattus; marier entre eux des insensés; rétablir des +dynasties; venger des hommes de leurs ennemis, puis les faire repentir +de leur vengeance; frapper les sages de folie: tel vient d'être mon +travail. J'ai tiré de la poussière les nouveaux oracles qui doivent +aujourd'hui régir le monde, car les anciens avaient passé de mode, et +les mortels osaient déjà les peser à leur propre valeur, mettre les rois +dans la balance et parler de liberté, ce fruit à jamais défendu... +Partons! l'heure est sonnée... montons sur nos nuages. (Elles sortent.) + + +SCÈNE IV. + +(Palais d'Arimane.--Arimane, entouré des Esprits, est assis sur un globe +de feu qui lui sert de trône.) + + +HYMNE DES ESPRITS. + +Salut à notre maître!--Prince de la terre et de l'air!--qui marche sur +les nues et sur les eaux,--qui tient dans sa main le sceptre des +élémens, et les fait, à sa volonté, rentrer dans le chaos! Il +souffle--et la tempête bouleverse la mer; il parle--et la nue répond à +sa voix par le tonnerre; il regarde,--à son regard, s'enfuient les +rayons du soleil; il se meut,--un tremblement remue la terre jusque dans +ses fondemens. Sous ses pas jaillissent les volcans; son ombre projette +la peste; les comètes annoncent sa marche à travers les cieux enflammés, +et sa colère réduit en cendres les planètes; c'est à lui que la guerre +offre chaque jour son holocauste, la mort son tribut. Il est la vie, +avec toutes ses agonies; il est l'ame de tout ce qui respire. + +(Entrent les Destinées et Némésis.) + +PREMIÈRE DESTINÉE. + +Gloire à Arimane! son pouvoir s'accroît de plus en plus sur la +terre.--Mes deux sœurs ont exécuté ses ordres; et moi aussi, j'ai rempli +mon devoir. + +SECONDE DESTINÉE. + +Gloire à Arimane! Nous qui courbons la tête des hommes, nous venons nous +courber devant son trône! + +TROISIÈME DESTINÉE. + +Gloire à Arimane! nous n'attendons qu'un clin-d'œil pour obéir. + +NÉMÉSIS. + +Souverain des souverains! nous sommes à toi, et tous les êtres mortels, +plus ou moins, sont à nous. Étendre notre puissance, c'est étendre la +tienne, et nos soins, nos veilles y sont incessamment consacrés. Tes +derniers commandemens ont été remplis en tout point. + +(Entre Manfred.) + +UN ESPRIT. + +Qui se montre ici? Un mortel!--Toi, fatale et hardie créature, +prosterne-toi et adore! + +SECOND ESPRIT. + +Je connais ce mortel.--Un magicien puissant, possesseur d'une science +redoutée. + +TROISIÈME ESPRIT. + +Prosterne-toi et adore, esclave! Quoi, ne connais-tu pas ton maître et +le nôtre?--Tremble et obéis! + +TOUS LES ESPRITS. + +Humilie-toi, humilie ta damnée matière, enfant de la Terre! ou crains +notre courroux. + +MANFRED. + +Je sais tout; et encore voyez-vous que je ne fléchis pas le genou. + +QUATRIÈME ESPRIT. + +On saura t'y contraindre. + +MANFRED. + +Ai-je donc besoin de vos leçons?--Que de nuits là-bas, couché sur le +sable aride, je me suis prosterné la face contre terre, et j'ai couvert +ma tête de cendres, comprenant toute l'étendue de mon humiliation, +m'abaissant devant mon inutile désespoir, et fléchissant sous ma propre +misère! + +CINQUIÈME ESPRIT. + +Seras-tu si hardi que de refuser à Arimane, assis sur son trône, ce que +lui accorde l'univers entier qui ne l'a jamais contemplé dans la terreur +de son éclat? A genoux! te dis-je. + +MANFRED. + +Commandez-_lui_ d'abord de s'agenouiller devant l'être qui est au-dessus +de lui, devant l'Infini Éternel,--le Créateur qui ne l'avait pas fait +pour être adoré:--qu'il se prosterne, et nous nous prosternerons +ensemble. + +LES ESPRITS. + +Faut-il écraser ce ver de terre? le déchirer en morceaux? + +PREMIÈRE DESTINÉE. + +Hors d'ici! Retirez-vous! cet homme m'appartient. Prince des pouvoirs +invisibles! cet homme ne sort pas d'une race vulgaire; son aspect et sa +présence en ces lieux le démontrent assez. Ses tourmens ont été de même +nature que les nôtres, éternels. Ses connaissances, sa force et sa +puissance, autant que le comporte l'argile qui recouvre l'essence +éthérée, se sont élevées plus haut que tout ce que la matière a encore +produit. Dévoré d'une soif de science que ressentirent rarement d'autres +mortels, il apprit à connaître ce que nous connaissons ici--que le +savoir n'est pas le bonheur, que la science n'est autre chose que +l'échange d'une ignorance contre une autre espèce d'ignorance. Bien +plus--les passions, attributs de la terre et du ciel, dont aucune +puissance, aucun être, aucun cœur n'est exempt, depuis le ver misérable +jusqu'aux plus nobles créatures, les passions ont traversé son cœur, et +si cruellement, que moi, impitoyable, je comprends qu'il soit devenu un +objet de pitié. Encore une fois, cet homme m'est soumis et +t'appartiendra un jour.--Mais que cela soit, ou non, il n'est dans nos +régions aucun esprit doué d'une ame égale à la sienne, aucun qui ait +pouvoir sur son ame. + +NÉMÉSIS. + +Que vient-il donc faire ici? + +PREMIÈRE DESTINÉE. + +Lui-même répondra. + +MANFRED. + +Ce que je sais, ce que je puis, quel pouvoir m'amène parmi vous, vous le +savez; mais il est un pouvoir supérieur au mien, dont j'attends la +réponse pour m'arracher enfin à mes doutes. + +NÉMÉSIS. + +Quelles nouvelles lumières demandes-tu? + +MANFRED. + +Ce n'est pas toi qui me les peux donner. Appelle ici les morts,--je leur +réserve mes questions. + +NÉMÉSIS. + +Grand Arimane, ta volonté est-elle que les vœux de ce mortel soient +exaucés? + +ARIMANE. + +Oui. + +NÉMÉSIS. + +Quel fantôme faut-il évoquer? + +MANFRED. + +Quelqu'un qui ne fut pas renfermé dans la tombe.--Appelle Astarté. + +NÉMÉSIS. + +Ombre ou esprit! quoi que tu sois, que tu conserves tout ou partie de la +forme que tu reçus à ta naissance, de cette forme de terre rendue à la +terre, reparais au jour. Revêts-toi de ce que tu avais revêtu; porte ce +même cœur, ce même corps arraché à la pâture des vers. Parais! parais! +parais! celui qui t'envoya te rappelle aujourd'hui. + +(Le fantôme d'Astarté s'élève et se tient au milieu de la foule.) + +MANFRED. + +Serait-ce là la mort? La couleur rougit encore sa joue; mais je ne vois +que trop bien que ce n'est pas une couleur vivante; c'est plutôt la +teinte d'une étrange maladie, semblable au rouge dont l'automne colore +les feuilles mourantes. Est-ce bien elle? Oh! Dieu! elle que je +frémirais d'envisager.--Astarté--Non, je ne puis lui parler!--mais +commande-lui de parler.--Qu'elle me pardonne ou qu'elle me condamne. + +NÉMÉSIS. + +Par la puissance qui a brisé la tombe qui t'enfermait, parle à celui qui +t'a parlé, ou à ceux qui t'ont mandée ici. + +MANFRED. + +Elle garde le silence, et, dans ce silence, est toute ma réponse. + +NÉMÉSIS. + +Là s'arrête mon pouvoir. Prince de l'air! toi seul peux lui ordonner de +délier sa voix. + +ARIMANE. + +Esprit! obéis à ce spectre. + +NÉMÉSIS. + +Toujours un obstiné silence! Sans doute qu'elle obéit à d'autres +puissances que les nôtres. Mortel! vaine sera ton enquête, et nous +sommes joués aussi bien que toi. + +MANFRED.. + +Entends-moi!--entends-moi!--Astarté! ma bien-aimée! réponds-moi: j'ai +tant souffert!--je souffre tant!--Abaisse tes yeux sur moi! Le tombeau +ne t'a pas plus changée que je ne suis changé pour toi. Tu m'aimas trop, +trop je t'aimai: nous n'étions pas faits pour nous torturer ainsi l'un +l'autre, bien que ce fût un affreux péché que de nous aimer comme nous +fîmes. Dis que tu ne me maudis point,--que je dois porter la peine pour +nous deux,--que tu seras reçue au nombre des bénis, et que moi, je +mourrai. Depuis que tu m'as quitté, les obstacles les plus odieux +conspirent pour me rattacher à l'existence,--à une vie qui me fait +frissonner si l'immortalité m'assure un avenir semblable au passé. Plus +de repos. Je ne sais ni ce que je demande ni ce que je cherche. Je n'ai +d'autre sentiment que le sentiment de ce que tu es et de ce que je suis, +et je ne voudrais plus qu'entendre encore une fois, avant la mort, le +son de ta voix qui jadis était pour moi une si douce +musique!--Parle-moi! Je t'ai appelée dans le silence de la nuit; j'ai +effrayé les oiseaux endormis sous le feuillage; j'ai réveillé les loups +des montagnes; j'ai fait retentir du vain écho de ton nom les cavernes +profondes, et tout, dans la nature, me répondait--tout, les hommes et +les esprits,--et seule, tu es restée muette. Parle-moi! j'ai suivi la +marche des étoiles, cherchant en vain dans le ciel la trace de tes pas. +Parle-moi! j'ai erré sur la terre, et n'ai rien trouvé qui te +ressemblât.--Parle-moi! vois ces ennemis qui nous entourent--ils ont +pitié de mes maux! Leur aspect ne m'épouvante pas, car je ne sens ici +que ta présence seule.--Parle-moi! si tu es irritée, que tes paroles +soient des paroles de colère--mais que je t'entende encore une fois--une +fois de plus--une seule fois!-- + +LE FANTOME D'ASTARTÉ. + +Manfred! + +MANFRED. + +Dis, dis--toute ma vie est dans ta voix.--C'est bien ta propre voix! + +LE FANTOME D'ASTARTÉ. + +Manfred! demain finiront tes maux terrestres. Adieu! + +MANFRED. + +Un mot de plus.--M'as-tu pardonné? + +LE FANTOME D'ASTARTÉ. + +Adieu! + +MANFRED. + +Dis, nous retrouverons-nous un jour? + +LE FANTOME D'ASTARTÉ. + +Adieu! + +MANFRED. + +Par grâce, un mot! dis que tu m'aimes! + +LE FANTOME D'ASTARTÉ. + +Manfred! (L'esprit d'Astarté disparaît.) + +NÉMÉSIS. + +Elle est partie, partie sans retour. Ses paroles seront accomplies. +Retourne à la terre. + +UN ESPRIT. + +Il est tombé dans une affreuse convulsion,--sort réservé aux mortels qui +veulent pénétrer dans des mystères au-dessus de leur nature humaine. + +UN AUTRE ESPRIT. + +Pourtant, voyez comme il sait se maîtriser et soumettre ses tortures à +sa propre volonté. S'il eût été des nôtres, c'était, n'en doutez pas, un +terrible esprit. + +NÉMÉSIS. + +As-tu quelque autre question à adresser à notre puissant maître, ou à +nous, ses adorateurs? + +MANFRED. + +Aucune. + +NÉMÉSIS. + +Ainsi donc, adieu pour un tems. + +MANFRED. + +Ah! nous nous reverrons! mais en quel lieu? sur la terre? N'importe où; +à ton plaisir. Je me sépare ton débiteur pour la grâce que tu viens de +m'accorder. Au revoir, vous tous! (Manfred sort; la toile tombe.) + +FIN DU DEUXIÈME ACTE. + + + + + ACTE III. + + +SCÈNE PREMIÈRE. + +(Une salle dans le château de Manfred.) + +MANFRED et HERMAN. + + +MANFRED. + +Quelle heure est-il? + +HERMAN. + +Dans une heure le soleil sera couché. Nous aurons une soirée délicieuse. + +MANFRED. + +Dis-moi, tout est-il disposé dans la tour, ainsi que je l'ai ordonné? + +HERMAN. + +Seigneur, tout est prêt. Voici la clef et le coffre. + +MANFRED. + +Bien, laisse-moi. (Herman sort.) + +MANFRED, seul. + +Il y a en moi un calme--une sérénité que je ne puis m'expliquer, et que +je n'avais pas encore goûtés depuis que j'ai fait l'épreuve de la vie. +Si je ne savais que la philosophie est la plus grande de nos vanités, le +mot le plus vide que le jargon de nos écoles ait jamais fait vibrer à +nos oreilles, je croirais, en vérité, avoir découvert le grand secret si +cherché, avoir trouvé dans mon ame la pierre philosophale. Cela ne +durera pas; mais encore est-il bon d'avoir connu un si doux état, ne +fût-ce qu'une seule fois en ma vie. Une sensation nouvelle s'est révélée +à moi; elle a élargi le domaine de mes pensées. Je veux en prendre note +sur mes tablettes, et constater l'existence d'un semblable +sentiment.--Qu'est-ce? + +(Herman rentre.) + +HERMAN. + +Seigneur, l'abbé de Saint-Maurice demande à vous être présenté. + +(Entre l'abbé de Saint-Maurice.) + +L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE. + +Paix au comte Manfred! + +MANFRED. + +Merci, saint père! sois le bien-venu dans ces murs; ta présence les +honore et répand sa bénédiction sur ceux qui les habitent. + +L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE. + +Comte, plaise au ciel qu'il en soit ainsi! mais je voudrais conférer +seul avec toi. + +MANFRED. + +Sors, Herman. Que me veut mon respectable hôte? + +L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE. + +Je parlerai sans détour.--Mon âge, mon zèle, l'habit que je porte et mes +bonnes intentions m'en donnent le privilège. Nous sommes proches +voisins, comte Manfred, et quoique nous nous fréquentions peu, j'ai cru, +en cette qualité, pouvoir me présenter ici. D'étranges rumeurs, +outrageantes à notre sainte fois, se mêlent à ton nom; à ce noble nom +illustré depuis tant de siècles. Puisse celui qui le porte le +transmettre dans toute sa pureté. + +MANFRED. + +Poursuis,--j'écoute. + +L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE. + +On rapporte que tu te livres à l'étude des mystères qui ont été +interdits aux recherches de l'homme. On rapporte aussi que tu +communiques avec les habitans des sombres retraites, avec ces esprits +malins et déchus, qui marchent dans la vallée couverte des ombres de la +mort. Je n'ignore pas que tu échanges rarement tes idées avec les autres +hommes, comme toi créés par Dieu, et que tu vis dans l'isolement, comme +un anachorète.--Plût au ciel que ta solitude fût aussi sainte. + +MANFRED. + +Et qui sont ceux qui parlent de la sorte? + +L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE. + +Tous nos frères--les paysans épouvantés--tes propres vassaux, eux-mêmes, +qui ne te regardent que d'un œil inquiet. Ta vie est en danger. + +MANFRED. + +Qu'ils la prennent donc! + +L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE. + +Je suis venu pour te sauver, et non pour aider à ta perte.--Je ne +chercherai même point à pénétrer dans le secret de ton ame. Mais s'il y +a quelque vérité dans ce qu'ils disent, fais pénitence, il en est tems +encore. Implore la divine miséricorde. Viens te réconcilier avec la +véritable Église, et l'Église te réconciliera avec le ciel. + +MANFRED. + +J'entends; mais voici ma réponse: Ce que je fus, ce que je suis, reste +un mystère entre le ciel et moi.--Je ne choisirai point un mortel pour +médiateur. Ai-je manqué à vos décrets? Prouvez-le, et qu'on me punisse. + +L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE. + +Mon fils, je ne t'ai point parlé de peines, mais de repentir et de +pardon.--Je laisse la pénitence à ton choix.--Pour le pardon, nos +institutions saintes et une foi robuste nous ont donné le pouvoir de +détourner les hommes du sentier du vice, et de les ramener à des +sentimens meilleurs, à des espérances élevées; le reste appartient au +ciel: «Toute vengeance est dans mes mains,» a dit le Seigneur. Et c'est +en toute humilité que son serviteur répète un mot terrible. + +MANFRED. + +Vieillard! il n'est aucune puissance chez vos prêtres, aucun charme dans +la prière, ni dans les diverses formes de purification auxquelles nous +soumet la pénitence, ni dans l'humilité, ni dans le jeûne, ni dans les +souffrances corporelles, ni, ce qui est plus puissant que tout cela, +dans ces tortures intimes d'un profond désespoir, remords sans la +crainte de l'enfer et capable à lui seul de faire un enfer du paradis; +non, il n'est rien qui puisse arracher à un esprit, jeté hors de ses +limites, la conscience de ses propres fautes, la conscience de ses maux, +de ses supplices et de cette vengeance qu'il exerce sur lui-même. Ne me +parle pas des tourmens éternels; ils n'égaleront pas la justice que +s'inflige celui qui a pu lui-même se condamner. + +L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE. + +Bien, mon fils. Mais tes souffrances se dissiperont, et il leur +succédera une douce espérance qui te fera envisager avec calme et +certitude le séjour sacré, ouvert à tous les hommes qui l'ont désormais +pris pour but, quelque grandes qu'aient été leurs erreurs sur cette +terre. Mais aussi, faut-il qu'ils sentent la nécessité de s'en faire +absoudre.--Continue.--Tout ce que notre Église peut apprendre te sera +enseigné, tous les péchés que nous pourrons remettre te seront remis. + +MANFRED. + +Mourant de sa propre main, pour éviter les tourmens d'une mort publique +que lui préparait un sénat jadis son esclave, le sixième empereur de +Rome vit s'approcher de lui un soldat qui, pour témoigner sa pitié, +voulait officieusement étancher, avec sa robe, le sang qui coulait de la +gorge du malheureux prince. Celui-ci le repoussa, et lui dit--il +conservait encore de l'empire dans son regard mourant--: «Il est trop +tard;--est-ce là ta fidélité?» + +L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE. + +Eh bien? + +MANFRED. + +Eh bien! je répondrai avec le Romain--: «Il est trop tard.» + +L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE. + +Il ne saurait jamais l'être pour te réconcilier avec ton ame, et ton ame +avec le ciel. N'as-tu aucune espérance? Chose étrange en vérité--que +ceux qui désespèrent d'en haut se créent ici bas quelque vaine illusion, +et qu'ils s'accrochent à cette frêle branche comme les hommes qui se +noient. + +MANFRED. + +Oui--mon père! j'ai eu de ces illusions terrestres. Dès ma jeunesse, je +ressentais la noble ambition d'agir sur l'esprit de mes semblables, +envieux d'éclairer les peuples, et de m'élever--je ne sus jamais +où--peut-être pour retomber bientôt; mais tomber comme la cataracte de +la montagne, qui, précipitée de sa plus grande hauteur, fait jaillir des +colonnes humides qu'elle élève jusqu'au ciel en nuages pluvieux, et +descend ensuite dans l'abîme où elle séjourne, fatiguée de sa première +énergie.--Mais ce tems est passé, ma pensée s'était méprise. + +L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE. + +Et pourquoi cela? + +MANFRED. + +Ma nature n'a pu s'apprivoiser; car il faut qu'il apprenne à servir, +celui qui veut gouverner,--qu'il flatte,--qu'il supplie,--qu'il épie les +occasions et se glisse en tous lieux; il lui faut être un mensonge +vivant pour devenir quelque chose de grand parmi les faibles et les +chétifs dont se compose la masse des hommes. J'ai dédaigné de me mêler à +un troupeau, fût-ce pour être à la tête--même d'une troupe de loups. Le +lion vit seul, ainsi suis-je. + +L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE. + +Qui t'empêchait de vivre et d'agir comme les autres hommes? + +MANFRED. + +Parce que ma nature était ennemie de la vie et pourtant n'étais-je pas +né cruel. J'aurais voulu tomber au milieu de la désolation, et non +l'engendrer moi-même.--Semblable au simoun solitaire, dont le souffle +enflammé passe sur les déserts stériles, où ne croissent ni plantes ni +arbustes, et qui se joue sur leurs sables arides et sauvages: il ne +cherche pas qui ne vient pas le chercher; mais sa rencontre est +mortelle. Tel a été le cours de mon existence; tout ce qui se trouva sur +mon chemin a été balayé. + +L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE. + +Hélas! je commence à craindre que mes prières et mes paroles ne soient +vaines. Si jeune encore! et pourtant je voudrais-- + +MANFRED. + +Regarde-moi! Il est une race de mortels sur la terre qui, dès le jeune +âge, anticipent sur la vieillesse, et meurent avant leur maturité, sans +qu'une mort violente soit venue abréger leurs jours. Les uns tombent +victimes des plaisirs,--les autres de l'étude;--ceux-ci usés par le +travail,--ceux-là par le dégoût;--à d'autres la maladie ou la folie:--et +il en est encore dont le cœur se dessèche ou se brise, car c'est là une +maladie, sous quelque forme, sous quelque nom qu'elle se décide, qui +enlève plus d'hommes qu'il n'y en a d'inscrits sur les listes du Destin. +Regarde-moi! car j'ai éprouvé de tous ces maux, dont un seul aurait +suffi; et ne t'émerveille plus désormais que je sois ce que je suis, +mais bien que j'aie pu exister, et que j'habite encore cette terre. + +L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE. + +Un mot, un mot de plus-- + +MANFRED. + +Vieillard! je respecte ton caractère sacré, et révère tes vieux ans; +pieuse est ton intention, mais elle sera vaine pour moi. Ma raison n'est +pas facile à séduire; aussi pour t'épargner, plus qu'à moi, la perte +d'un plus long entretien,--je te laisse.--Adieu. + +(Manfred sort.) + +L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE. + +C'eût été une noble créature. Quelle énergie! Quel glorieux assemblage +de puissans élémens, s'ils eussent été combinés avec sagesse! Mais tel +qu'il est, c'est un effrayant chaos,--des lumières et des +ténèbres,--l'esprit et la matière,--les passions et la pure +intelligence, tout cela se confondant et se combattant sans cesse, en +repos ou dans une action destructrice. Il périra; et encore ne doit-il +pas périr. Je veux faire une nouvelle tentative, car de telles ames sont +dignes de rédemption. Mon devoir m'ordonne de ne rien négliger pour +parvenir à un but aussi saint. Je le suivrai,--mais avec prudence, +quoique ne le perdant pas de vue. + +(L'abbé sort.) + + +SCÈNE II. + +(Autre chambre.) + +MANFRED et HERMAN. + + +HERMAN. + +Monseigneur, vous m'avez dit de vous attendre au coucher du soleil; +voilà qu'il se plonge derrière la montagne. + +MANFRED. + +Vraiment? Je le veux regarder. + +(Manfred s'approche de la fenêtre.) + +Sphère glorieuse! Idole des premiers hommes; idole de cette race +vigoureuse de géans[a4],-nés des embrassemens des anges et d'un sexe qui +les surpassait en beauté, et qui fit à jamais déchoir les esprits errans +dans l'espace.--Glorieuse sphère! Oui, tu fus adorée avant que n'ait été +révélé le mystère de ton créateur! Toi, premier ministre du +Tout-Puissant, qui, sur le sommet de leurs montagnes, réjouissais les +cœurs des bergers chaldéens, et recevais leurs prières! Toi, dieu +matériel, reflet de l'Inconnu, qui t'a engendré pour être son ombre ici +bas! Toi, la plus noble planète, centre de plusieurs autres planètes! +C'est toi qui prolonges la durée de notre terre, qui vivifies les corps +et les ames de ceux qu'échauffe la douce chaleur de tes rayons! Roi des +saisons! Roi des climats et des créatures vivantes! De loin ou de près, +nous recevons une teinte de ta splendeur, soit en nous, soit hors de +nous. Que tu surgisses au matin, que tu brilles sur nos têtes, que tu te +replonges dans l'océan, c'est toujours dans l'éclat de ta gloire! Adieu! +Je ne dois plus te revoir. Mon premier regard d'amour et d'admiration +fut pour toi; reçois donc mon dernier regard. Tu ne brilleras plus sur +celui pour qui l'existence et ta chaleur ont été un don empoisonné. Il +est parti: je le suivrai. + +(Manfred sort.) + + +SCÈNE III. + +(Les montagnes.--Le château de Manfred à quelque distance.--Une terrasse +devant une tour.--Crépuscule.) + +HERMAN, MANFRED, et autres domestiques de Manfred. + + +HERMAN. + +Étrange, en vérité! Chaque nuit, depuis nombre d'années, il poursuit ses +longues veilles dans cette tour, sans souffrir la présence d'un seul +témoin. J'y suis entré; quelques-uns des nôtres y sont entrés plusieurs +fois, et nous n'en sommes pas plus avancés sur la nature d'études +auxquelles on dit qu'il se livre. Sois sûr qu'il y a là-dedans une autre +chambre où personne n'a jamais été admis. Pour ma part, je donnerais de +bon cœur mes trois années de gages pour voir clair à tous ces mystères. + +MANUEL. + +Ne t'y hasarde point, crois-moi; qu'il te suffise de ce que tu sais +déjà. + +HERMAN. + +Ah! Manuel! tu es vieux, toi, tu es habile, et tu pourrais nous en +apprendre beaucoup. Voilà long-tems que tu habites ce château.--Combien +donc d'années déjà? + +MANUEL. + +J'y étais avant la naissance du comte Manfred. J'ai servi son père, +auquel il ne ressemble guère. + +HERMAN. + +C'est ce qui arrive à plus d'un fils. En quoi différaient-ils donc? + +MANUEL. + +Je ne parle pas pour les traits et l'extérieur, mais pour l'esprit et le +genre de vie qu'il menait. Le comte Sigismond était fier;--mais d'un +caractère franc et joyeux:--bon guerrier et homme de plaisir. Celui-là +ne s'enterrait pas dans les livres et dans la solitude, passant la nuit +dans de sombres veilles; pour lui, la nuit était un tems de fête, plus +gai, ma foi, que le jour. On ne le voyait pas errer à travers les bois +et les rochers comme un loup sauvage, ni fuir les hommes et leurs +plaisirs. + +HERMAN. + +Maudit soit le tems où nous sommes! Mais celui-là, sur mon ame, était +joyeux. Je voudrais qu'il vînt de rechef visiter ces vieilles murailles, +qui semblent n'en avoir plus gardé le moindre souvenir! + +MANUEL. + +Oh! elles changeront de maître auparavant. En vérité, Herman, j'ai vu +d'étranges choses ici. + +HERMAN. + +Allons, ne sois plus si réservé. Pendant que nous faisons notre garde, +raconte-moi quelque histoire. Je t'ai déjà entendu parler avec mystère +d'un événement qui arriva ici même, près de la tour. + +MANUEL. + +C'était une nuit, par Dieu! Je me le rappelle parfaitement, à la tombée +de la nuit, et tout juste un soir comme celui-ci:--ce nuage rouge que tu +vois arrêté sur la cime de l'Eigher, y était aussi;--tellement qu'il me +semble que ce soit le même. Le vent, bien qu'assez faible, annonçait un +orage, et les neiges de la montagne commençaient à briller à la lueur de +la lune levante. Le comte Manfred était enfermé dans sa tour, comme il y +est en ce moment, et occupé,--ma foi, nous n'en savons rien. Mais il +avait alors avec lui la seule compagne de ses courses et de ses veilles, +la seule des créatures vivantes qu'il parût aimer,--à laquelle, du +reste, il était attaché par les liens du sang:--lady Astarté, +sa--silence! qui vient ici? + +(Entre l'abbé de Saint-Maurice.) + +L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE. + +Où est votre maître? + +HERMAN. + +Là, dans la tour. + +L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE. + +J'ai à lui parler. + +MANUEL. + +Impossible; il veut être seul, et personne n'entrera. + +L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE. + +Je prends tout le mal sur moi, s'il y a mal.--Il faut absolument que je +le voie. + +HERMAN. + +Tu l'as déjà vu ce soir. + +L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE. + +Herman, je te l'ordonne; frappe, et dis au comte que je suis ici. + +HERMAN. + +Nous n'oserons jamais. + +L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE. + +En ce cas, je vais donc m'annoncer moi-même. + +MANUEL. + +Révérend père, arrête.--Au nom du ciel, attends un moment. + +L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE. + +Qu'as-tu donc? + +MANUEL. + +Sortons.--Je te l'expliquerai bientôt. (Ils sortent.) + + +SCÈNE IV. + +(Intérieur de la tour.) + + +MANFRED, seul. + +Chaque étoile est à son poste; la lune resplendit sur les cimes +neigeuses des montagnes.--Que tout cela est beau! Toujours je reviens à +la nature, car l'aspect de la nuit m'a été plus familier que l'aspect +des hommes; dans son ombre étoilée, dans sa sombre et solitaire beauté, +le langage d'un autre monde m'a été révélé. Je me rappelle que dans ma +jeunesse,--alors que j'errais par le monde,--pendant une nuit semblable +à celle-ci, je m'arrêtai dans l'enceinte du Colysée, au milieu des plus +nobles ruines de l'antique et puissante Rome. Les arbres qui croissent +entre les arches brisées se balançaient mollement dans l'ombre bleue de +la nuit, et les étoiles se montraient à travers les fentes des ruines. +De l'autre rive du Tibre, l'on entendait les aboiemens du chien de +garde, tandis qu'à mes côtés, du sein du palais des Césars, sortait le +cri plaintif du hibou, que venait interrompre, de tems à autre, la +joyeuse chanson des sentinelles éloignées portée par la brise légère. +Quelques cyprès plantés au-delà de la brèche qu'a faite le tems +semblaient borner l'horizon, bien qu'ils ne fussent qu'à une portée de +trait,--à l'endroit où habitèrent les Césars, et où habitent aujourd'hui +les oiseaux nocturnes au chant monotone. Des arbres s'élèvent du milieu +des remparts détruits, enlaçant leurs racines dans les tombeaux des +empereurs; le lierre rampe où croissait le laurier; mais le Cirque, +teint du sang du gladiateur, est encore débout,--noble débris, ruine +imposante,--alors que les demeures des Césars, les palais des Augustes +gisent sur la terre, triste amas de décombres.--Et toi, lune errante, tu +éclairais ce tableau de tes rayons; ta pâle et tendre lueur adoucissait +la sauvage austérité d'une scène de désolation; il semblait que, de +nouveau, comblant le vide des siècles, tu rendisses à ces lieux un +ancien éclat perdu, sans effacer toutefois la beauté nouvelle qu'ils ont +acquise. Peu à peu, je surpris dans mon cœur une adoration silencieuse +de ces grands débris de l'antiquité, et je me voyais en présence des +rois du monde qui, en dépit de l'impitoyable mort, dominent encore si +puissamment nos esprits, du fond de leurs tombeaux.--C'était une nuit +comme celle-ci! Il est étrange que je me la rappelle à ce moment;--mais +j'ai souvent remarqué que nos pensées s'envolent loin de nous, alors +même que nous nous efforçons de les rassembler et de leur imprimer une +direction quelconque. + +(Entre l'abbé de Saint-Maurice.) + +L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE. + +Comte Manfred! pardonne qu'une seconde fois je vienne à toi. Que mon +humble zèle ne t'offense pas par cette brusque visite; et s'il y a mal, +que le mal retombe sur moi seul. Peut-être, néanmoins, sera-t-elle d'un +salutaire effet pour ton esprit,--et que ne puis-je dire pour ton +cœur!--car si mes paroles et mes prières parvenaient à te toucher, je +rappellerais à lui un noble esprit qui s'est égaré, mais qui n'est pas +perdu sans retour. + +MANFRED. + +Tu ne me connais pas; mes jours sont comptés, mes actions jugées. +Retire-toi, ce lieu te serait dangereux.--Retire-toi! + +L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE. + +Prétends-tu me menacer? + +MANFRED. + +Non pas moi; j'ai simplement dit qu'il y avait péril ici, et je voulais +t'en éloigner. + +L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE. + +Que veux-tu dire? + +MANFRED. + +Regarde, là! Vois-tu quelque chose? + +L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE. + +Rien. + +MANFRED. + +Regarde, là, te dis-je; regarde avec assurance. Maintenant, dis-moi ce +que tu vois. + +L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE. + +Ce qui serait vraiment capable de me faire trembler;--mais je ne tremble +pas.--Je vois, du sein de la terre, s'élever un noir et terrible +fantôme, semblable à un dieu infernal. Il dérobe sa figure sous un +manteau, et des nuages épais entourent son corps. Il s'arrête entre toi +et moi;--non, je ne crains rien. + +MANFRED. + +Aussi, n'as-tu rien à redouter.--Il ne s'attaquera point à toi;--mais +son aspect peut glacer tes vieux membres. Encore une fois--retire-toi. + +L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE. + +Et moi, pour la dernière fois,--non.--Je vaincrai cet ennemi +d'enfer.--Que vient-il demander ici? + +MANFRED. + +Ce qu'il--oui,--que vient-il demander ici? Je ne l'ai point appelé,--il +est venu sans ordre. + +L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE. + +Hélas! infortuné mortel! Qu'as-tu donc à démêler avec de pareils hôtes? +Je tremble pour ton salut. Pourquoi fixe-t-il ainsi ses regards sur toi, +et toi tes regards sur lui? Ah! le voilà qui découvre ses traits; sur +son front est gravée l'empreinte de la foudre; de son œil s'échappe +l'affreuse immortalité de l'enfer:--fuis, maudit! + +MANFRED. + +Parle.--Quelle est ta mission? + +L'ESPRIT. + +Partons! + +L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE. + +Qui es-tu, être inconnu? Réponds--réponds! + +L'ESPRIT. + +Le génie de cet homme.--Partons, il est tems. + +MANFRED. + +Je suis préparé à tout; mais je nie que tu aies aucun pouvoir sur moi. +Qui t'a envoyé? + +L'ESPRIT. + +Tu l'apprendras un jour.--Partons! partons! + +MANFRED. + +J'ai commandé à des êtres d'une essence plus élevée que la tienne; j'ai +lutté avec tes maîtres. Disparais! + +L'ESPRIT. + +Mortel! ton heure a sonné.--Partons, te dis-je! + +MANFRED. + +Je sais, je savais depuis long-tems que mon heure était arrivée; mais +non pour rendre mon ame à un être tel que toi. Va-t'en: je mourrai comme +j'ai vécu,--seul. + +L'ESPRIT. + +J'appellerai donc mes frères.--Levez-vous! + +(D'autres esprits paraissent.) + +L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE. + +Hors d'ici! méchans! hors d'ici!--Je vous le dis, vous n'avez aucune +puissance là où la religion a puissance. Je vous somme, au nom-- + +L'ESPRIT. + +Vieillard! nous savons qui nous sommes, et nous connaissons notre devoir +et ton ministère. N'use pas en vain tes saintes paroles. Tout effort est +inutile: cet homme est condamné. Pour la dernière fois, qu'il +m'écoute!--Partons! partons! + +MANFRED. + +Tous, je vous brave.--Oui, bien que je sente mon ame se séparer de moi, +je vous défie tous. Tant qu'il me restera un souffle terrestre, ce sera +pour verser le mépris sur vous.--Mes forces terrestres lutteront avec +des esprits; et ce que vous emporterez de moi, vous l'emporterez +lambeaux par lambeaux. + +L'ESPRIT. + +Orgueilleux rebelle! Est-ce donc là ce magicien qui voulait pénétrer +dans le monde invisible et s'égaler à nous?--Se peut-il que tu sois si +amoureux de la vie, de la vie qui n'a été pour toi que désolation? + +MANFRED. + +Tu mens, toi, faux ennemi! Ma vie est à sa dernière heure, je le sais, +et ne voudrais pas racheter une minute de cette heure. Aussi, n'est-ce +pas contre la mort que je lutte, mais contre toi et ces anges déchus qui +t'entourent. Ce n'est pas de vos mains que j'ai reçu mon ancien pouvoir, +mais d'une science supérieure à la vôtre:--du travail,--de l'audace,--de +la longueur des veilles,--de la force de mon esprit, et de ces +mystérieuses connaissances découvertes par nos pères,--en ce tems où la +terre voyait les hommes et les esprits marcher de compagnie, et que vous +n'aviez sur nous aucune prééminence. Je m'appuie sur ma propre force +pour vous défier.--Retournez aux lieux d'où vous êtes venus:--je me ris +de vous et vous méprise!-- + +L'ESPRIT. + +Tu oublies que tous tes crimes t'ont rendu-- + +MANFRED. + +Qu'ont à faire mes crimes avec toi? mes crimes punis par d'autres crimes +et par de plus grands criminels!--Retourne à ton enfer! tu n'as, je le +sens, aucune puissance sur moi. Jamais je ne deviendrai ta proie, c'est +là ce que je sais. Ce qui est fait est fait. Je porte au-dedans de moi +une torture à laquelle tu n'as rien à ajouter. L'ame immortelle se juge +d'après ses bonnes ou ses mauvaises pensées; elle est elle-même sa +propre source du bien ou du mal. Elle est sa place et son tems,--et +lorsqu'une fois ce sens intime est dépouillé de son enveloppe mortelle, +il ne reçoit plus aucune sensation des objets qui flottent à l'entour de +lui; mais il s'absorbe tout entier dans la souffrance ou dans la joie +que lui inflige ou lui accorde la conscience de son propre mérite. Quant +à toi, tu ne m'as pu tenter, et tu ne saurais me tenter; je n'ai point +été ta dupe, je ne serai point ta proie. Je fus et je serai mon propre +destructeur.--Fuyez, misérables ennemis! La main de la mort pèse sur +moi,--mais non votre main! + +(Les démons disparaissent.) + +L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE. + +Hélas! comme tu es pâle;--tes lèvres blanchissent,--ta poitrine est +oppressée,--des râlemens étouffés s'échappent de ta gorge.--Donne une +prière au ciel.--Prie,--ne fût-ce qu'en pensée;--mais ne meurs pas +ainsi! + +MANFRED. + +Il est trop tard.--Mon œil obscurci peut à peine t'entrevoir; tout nage +autour de moi, et la terre semble me soulever. Adieu!--Donne-moi ta +main. + +L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE. + +Froide,--froide,--son cœur aussi.--Au moins une prière!--Hélas! que +vas-tu devenir? + +MANFRED. + +Vieillard! il n'est pas si difficile de mourir! + +(Manfred expire.) + +L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE. + +Il est parti;--son ame a pris son vol loin de notre terre,--vers quels +lieux?--Je frémis d'y songer;--mais il n'est plus. + +FIN DU TROISIÈME ET DERNIER ACTE. + + + + + NOTES DE MANFRED. + + +NOTE a1, PAGE 25. + +_Les rayons de l'arc-en-ciel se courbent en arceaux_, etc. Cet effet est +produit par les rayons du soleil sur la partie inférieure des torrens +des Alpes. On dirait absolument un arc-en-ciel, et si rapproché de la +terre, que l'on pourrait se promener sous sa voûte. Il se dissipe +ordinairement vers midi. + +NOTE a2, PAGE 29. + +_Celui qui, à Gadara, évoqua, de leurs retraites humides, Éros et +Antéros._ Le philosophe Jamblicus. L'histoire de l'évocation d'Éros et +d'Antéros se peut lire dans la vie écrite par Eunapius. Cette histoire +est très-bien racontée. + + +NOTE a3, PAGE 34. + +_Il n'obtint qu'une réponse vague et obscure, mais qui bientôt +s'expliqua pour lui._ L'histoire de Pausanias, roi de Sparte (qui +commandait les Grecs à la bataille de Platée, et qui fut mis à mort plus +tard, pour avoir voulu trahir les Lacédémoniens), et de Cléonice, est +rapportée par Plutarque dans la vie de Cimon. Pausanias le sophiste en +parle aussi dans sa description de la Grèce. + +NOTE a4, PAGE 56. + +_De cette race vigoureuse de géans, nés des embrassemens des anges._ +«Les fils de Dieu virent les filles des hommes et les trouvèrent +belles.» + +«Il y avait, en ces jours-là, des géans sur la terre; et par la suite, +quand les _fils de Dieu_ se furent rapprochés des filles des hommes, et +que celles-ci eurent eu des enfans d'eux, ces mêmes enfans devinrent des +hommes puissans, des hommes qui jouirent autrefois d'un grand renom.» + +(_Genèse_, chap. VI, versets 2 et 4.) + +FIN DES NOTES DE MANFRED. + + + + + MARINO FALIERO, + DOGE DE VENISE. + + TRAGÉDIE HISTORIQUE. + + + + +PRÉFACE. + +La conspiration du doge Marino Faliero est l'un des événemens les plus +remarquables que renferment les annales du gouvernement, de la ville et +du peuple les plus singuliers de nos tems modernes. Elle eut lieu en +1355. Tout, dans Venise, est ou a été extraordinaire; son aspect a l'air +d'un rêve, son histoire a l'air d'un roman. On peut voir dans toutes les +chroniques, l'histoire de Faliero; les plus longs détails se retrouvent +dans le livre de la _Vie des Doges_, par Marin Sanuto: nous les avons +transcrits dans l'appendice. Ce récit est simple et clair; peut-être +même est-il plus dramatique que tous les drames que l'on pourrait être +tenté de faire sur le même sujet. + +On doit présumer que Marino Faliero fut un homme de talent et de cœur. +On le voit au siège de Zara, commandant en chef les forces de terre, +mettant en fuite le roi de Hongrie et ses quatre-vingt mille hommes, lui +tuant huit mille soldats, et n'en tenant pas moins, durant ce tems, les +assiégés en échec. Je ne vois, dans l'histoire, de comparable à cet +exploit, que ceux de César à Alisia[loc1], et du prince Eugène à +Belgrade. Faliero fut, dans la même guerre encore, choisi pour commander +la flotte, et il prit Capo-d'Istria. Puis, nommé plus tard ambassadeur à +Gênes et à Rome, c'est dans cette dernière ville qu'il reçut la nouvelle +de son élection à la dignité de doge. Son éloignement prouve assez que +l'intrigue n'avait eu, dans cette promotion, aucune part, puisqu'il +apprit en même tems la mort de son prédécesseur et le choix qu'on venait +de faire de sa personne pour le remplacer. Mais il paraît que son +caractère était intraitable. Sanuto raconte que, plusieurs années +auparavant, étant podestat et capitaine de Trévise, il avait _frotté les +oreilles_ d'un évêque, qui avait mis une certaine lenteur à lui porter +le Saint-Sacrement. Le bon Sanuto le tance, il est vrai, de cet +emportement, mais il ne nous apprend pas si le sénat songea à l'en +punir, ou même à le lui reprocher pendant la durée de son office. Quant +à l'église, on doit présumer qu'elle n'en conserva pas de ressentiment, +puisque nous voyons qu'il fut ensuite ambassadeur à Rome, et investi, +par Lorenzo, comte-évêque de Ceneda, du fief de Val di Marino, dans la +Marche de Trévise, avec le titre de comte. J'ai puisé ces faits dans +Sanuto, Vettor Sandi, Andrea Navagero, et la relation du siége de Zara, +publiée pour la première fois par l'infatigable abbé Morelli, dans ses +_Monumenti Veneziani di varia litteratura_, imprimés en 1796: j'ai lu +tous ces ouvrages dans leur langue originale. Quant aux modernes, Daru, +Sismondi et Laugier, ils se sont bornés presqu'en tout à suivre les +chroniques les plus anciennes. Sismondi, cependant, attribue à la +_jalousie_ du doge cette conspiration; mais cette assertion n'est pas +garantie par les écrivains nationaux. Vettor Sandi dit bien: _Altri +scrissero che... della gelosa suspicion di esso Doge siasi fatto_ +(Michel Steno) _staccar con violenza_, etc., etc.; mais il ne paraît +avoir nullement suivi l'opinion générale, et l'on ne trouve aucune trace +de cette prétendue jalousie dans Sanuto ni dans Navagero. Sandi lui-même +ajoute l'instant d'après que: _Per altre Veneziane memorie traspiri, che +non il_ solo _desiderio di vendetta lo dispose alla conjiura, ma anche +la innata abituale ambizion sua, per cui anelava a farsi principe +independente_. Il semble que ce désir de vengeance fut excité par la +grossière injure que Michel Steno avait tracée sur le fauteuil ducal, et +par la trop légère punition que les Quarante avaient infligée au +calomniateur, l'un de leur _tre capi_. Quant à la _dogaressa_, on n'a +jamais songé à porter la plus légère atteinte à sa réputation de vertu, +tandis qu'on a vanté sa beauté et remarqué sa jeunesse. Les attentions +de Steno n'étaient pas même dirigées vers elle, mais sur l'une de ses +suivantes. Ainsi, nulle part (à moins qu'on ne prenne pour une assertion +l'_on dit_ de Sandi), je ne trouve que le doge ait été entraîné par la +jalousie qu'il concevait de sa femme; on doit plutôt conjecturer qu'il +le fut par son respect pour elle, et le sentiment de son honneur +compromis, tandis que ses services passés et la dignité dont alors il +était revêtu semblaient devoir en être la sauvegarde. + +[Note loc1: Byron écrit _Élésia_; mais c'est évidemment une faute +d'impression. L'exploit que rappelle ici notre poète est longuement et +admirablement décrit dans le septième livre des _Commentaires_. + (_N. du Tr._)] + +Je ne connais chez les écrivains anglais aucune allusion à cet +événement, si ce n'est dans les _Vues d'Italie_ du docteur Moore. Son +récit est mensonger et séduisant, plein de plaisanteries usées sur les +vieux maris et les jeunes femmes. L'auteur s'étonne qu'une si petite +cause ait produit un aussi grand effet, et il est inconcevable qu'un +observateur aussi judicieux, aussi sévère que l'auteur de _Zéluco_ ait +pu trouver en cela quelque chose de surprenant. Oublie-t-il donc qu'une +jatte d'eau répandue sur la robe de Mrs. Marsham fit ôter le +commandement au duc de Marlborough, et conduisit à la honteuse paix +d'Utrecht; que Louis XIV fut plongé dans les plus désastreuses guerres, +parce que son ministre, l'ayant aperçu d'une fenêtre en flagrant délit, +avait souhaité de lui trouver d'autres occupations; qu'Hélène perdit +Troie; que Lucrèce chassa les Tarquins de Rome; que la Cava appela les +Maures en Espagne; qu'un mari outragé conduisit les Gaulois à Clusium, +et de là à Rome; qu'un simple vers de Frédéric II, roi de Prusse, sur +l'abbé de Bernis, et une épigramme sur Mme de Pompadour, conduisirent à +la bataille de Rosbach; que la conduite scandaleuse de Dearbhorgil avec +Mac Murchad poussa l'Angleterre à l'asservissement de l'Irlande; qu'un +moment de pique entre Marie-Antoinette et le duc d'Orléans précipita la +première expulsion des Bourbons; et, pour ne pas multiplier les +exemples, que Commode, Domitien et Caligula moururent victimes, non de +leur tyrannie publique, mais d'une vengeance particulière; et qu'une +défense faite à Cromwell de s'embarquer pour l'Amérique perdit et le roi +et la république? Après ces exemples, et avec la moindre réflexion, il +est vraiment singulier de voir le docteur Moore s'étonner qu'un homme +habitué au commandement, un homme qui avait été employé dans les charges +les plus importantes, ait amèrement ressenti, dans un âge avancé, un +affront resté impuni, et le plus vif qu'on puisse faire à un homme, +qu'il soit prince ou le dernier des citoyens. L'âge de Faliero ne fait +rien ici, si ce n'est qu'il justifie mieux encore le ressentiment. + +La rage du jeune homme est comme la paille sur le feu, mais la colère du +vieillard est comme un fer rouge[loc2]. + +Les jeunes gens commettent et oublient facilement l'outrage; le +vieillard est plus circonspect, et a plus de mémoire. + +[Note loc2: Shakspeare, _Roi Lear_.] + +Les réflexions de Laugier sont plus philosophiques: + + Tale fù il fine ignominioso di un' uomo, che la sua nascità, + la sua età, il suo carattere dovevano tener lontano dalle + passioni produttriei de' grandi delitti. I suoi _talenti_ + per longo tempo esercitati ne' maggiori impieghi, la sua + capacità sperimentata ne' governi e nella ambasciate, gli + avevano acquistato la stima et la fiduccia de' cittadini, ed + avevano uniti i suffragi per collocarlo alla testa della + repubblica. Innalzato ad un' grado che terminava + gloriosamente la sua vita, il risentimento di un' inguiria + leggiera insinua nel suo cuore tal veleno che basta a + corrompere le antiche sue qualità e a condurlo al termine de + iscellerati; serio esempio, che prova _non esservi età in + qui la prudenza umana sia sicura_, e che nell' uomo restano + sempre passioni capaci a disonorarlo quando non invigili + sopra stesso. + + (LAUGIER, _traduction italienne_, vol. IV, p. 30 et 31.) + +Où le docteur Moore a-t-il vu que Marino Faliero ait imploré sa vie? +J'ai compulsé les chroniqueurs, et n'y ai rien trouvé de cette espèce; +il est vrai qu'il avoua tout. On le conduisit devant la torture; mais on +ne dit nulle part que les tourmens lui aient fait demander grâce; et +cette circonstance de l'avoir mis en présence de la torture semble +prouver tout autre chose qu'un défaut de courage, que d'ailleurs les +historiens, peu disposés à le favoriser, n'auraient pas manqué de +mentionner. Une pareille prière est aussi contraire à la vérité de +l'histoire qu'elle l'eût certainement été à son caractère comme soldat, +et à l'âge dans lequel il vivait et auquel il mourut. Je ne sais rien +qui puisse justifier celui qui, après un certain intervalle de tems, se +permet de calomnier un caractère historique. La vérité doit du moins +appartenir aux morts et aux malheureux; et ceux qui perdirent la vie sur +un échafaud ont en général assez de leurs fautes, sans qu'on leur +attribue une faiblesse que la grande probabilité de la fin violente +qu'on leur réservait rend tout-à-fait invraisemblable. Le voile noir +peint à la place assignée, dans le rang des doges, à Marino Faliero, et +l'escalier du géant, où il fut couronné, découronné et décapité, +frappent aussi fortement mon imagination que le font la violence de son +caractère et son étrange histoire. Plus d'une fois j'ai cherché, en +1819, sa tombe dans l'église San Giovani e San Paolo. Un jour que +j'étais arrêté devant le monument d'une autre famille, un prêtre vint à +moi et me dit: _Je pourrais vous montrer des monumens plus beaux que +cela._ Je lui appris que j'étais à la recherche de ceux de la famille +Faliero, et en particulier du doge Marino. «Oh! répliqua-t-il, je vais +vous y conduire;» et me menant à l'extérieur, il me fit remarquer dans +le mur un sarcophage, avec une inscription illisible. Il m'apprit qu'il +se trouvait auparavant dans un couvent contigu, mais qu'on l'en avait +tiré à l'époque de l'arrivée des Français pour le placer dans cet +endroit; qu'on avait ouvert la tombe au moment de son déplacement; que +quelques os restaient encore, mais aucune trace positive de la +décapitation. La statue équestre dont j'ai fait mention dans le +troisième acte, comme étant placée devant cette église, n'est pas d'un +Faliero, mais de quelque autre guerrier, maintenant oublié; quoique +d'une date postérieure. Il y eut deux autres doges de la même famille +avant Marino: Ordelafo, qui fut tué en 1117, dans une bataille à Zara, +où plus tard son descendant vainquit les Huns; et Vital Faliero, qui +régnait en 1082. La famille, originaire de Fano, était l'une des plus +illustres en noblesse et en opulence de la ville, qui réunissait les +familles les plus riches et les plus anciennes de l'Europe. L'étendue +que j'ai donnée à mon drame prouve assez l'intérêt que j'y avais pris. +Je puis avoir fait une mauvaise tragédie, mais du moins aurai-je +transporté dans notre langue un événement historique vraiment digne de +mémoire. + +Il y a maintenant quatre ans que je médite cet ouvrage; et avant d'avoir +complètement examiné les auteurs, j'étais disposé à choisir pour mobile +de l'action la jalousie de Faliero. Mais je reconnus que cela n'avait +aucun fondement historique; et comme d'ailleurs la jalousie est une +passion usée sur la scène, j'ai préféré suivre pas à pas la vérité. Je +fus d'ailleurs sur ce point parfaitement conseillé par feu Matthew +Lewis, auquel je confiai mon plan à Venise, en 1817. «Si vous faites +votre héros jaloux, me dit-il, songez qu'il vous faudra lutter avec les +écrivains classiques (pour ne rien dire de Shakspeare) et avec un sujet +usé; conservez plutôt le naturel violent du doge, il vous suffira, si +vous le reproduisez exactement; et tracez votre complot de la manière la +plus régulière qu'il vous sera possible.» Sir William Drummond m'a donné +à peu près les mêmes conseils. Il ne m'appartient pas de décider si j'ai +bien suivi ces avis, et si j'ai bien fait de les suivre. Je n'ai pas le +moindre désir de voir mon drame représente; dans la situation présente +du théâtre, peut-être n'est-il pas susceptible de satisfaire une +ambition bien haute; et d'ailleurs j'ai trop long-tems été derrière la +scène pour avoir jamais conçu l'espoir d'y produire mes ouvrages. Je ne +conçois pas qu'un homme d'une sensibilité irritable consente bien à se +mettre à la merci d'un auditoire.--Les dédains du lecteur, l'âcreté de +la critique, la rudesse des _réviseurs_ sont des calamités vagues et +lointaines; mais la fureur d'un auditoire intelligent ou inepte, à +propos d'une production qui, bonne ou mauvaise, a coûté un travail +d'intelligence à celui qui l'a faite, est une peine immédiate et +palpable, à laquelle ajoutent encore les doutes que l'on peut former de +la compétence des juges, et la conviction de l'imprudence qu'on a faite +en les choisissant pour tels. Si j'étais capable de composer un ouvrage +qu'on pût croire digne de la scène, le succès ne me ferait pas de +plaisir, la chute me causerait beaucoup de peine. C'est pour cette +raison que, même durant le tems où je faisais partie de la commission +d'un théâtre, je ne l'ai jamais essayé et je ne l'essaierai +jamais[loc3]; mais certainement il y a des ressources dramatiques +partout où se trouvent Joanna Baillie, et Milman et John Wilson. La +_City of the plague_ et la _Chute de Jerusalem_ sont remplies des plus +beaux effets tragiques que l'on ait vus depuis Horace Walpole, si l'on +en excepte certains passages d'_Ethwald_ et de _Monfort_. C'est +aujourd'hui la mode de déprécier Horace Walpole; d'abord, parce qu'il +était noble, ensuite parce qu'il était Anglais. Mais pour ne rien dire +de ses incomparables _Lettres_ et du _Château de Trente_, il faut +regarder comme l'_ultimus Romanorum_ l'auteur de la _Mère mystérieuse_, +qui, loin d'être une méprisable pièce d'amour, est une tragédie de +l'ordre le plus élevé. Walpole est le père de notre premier roman et de +notre dernière tragédie, et sans doute, à ce double titre, il est digne +de plus d'estime qu'aucun écrivain vivant, quel qu'il soit. + +[Note loc3: Tandis que j'étais membre de la vice-commission du théâtre +de Drury-Lane, je puis rendre à mes collègues et à moi-même cette +justice que nous fîmes de notre mieux pour ramener le drame à son +ancienne régularité Je fis tout ce je pus pour obtenir la reprise de +_Monfort_, et pour appuyer l'_Ivan_ de Sottheby, que l'on jugeait alors +une pièce intéressante, et que j'essayai d'engager M. Coleridge à écrire +une tragédie; mais tout cela en vain. Ceux qui ne sont pas dans le +secret des coulisses auront de la peine à croire que l'_École du +scandale_ est l'ouvrage _qui a fait le moins d'argent_, en égard au +nombre de fois qu'on l'a joué depuis son apparition. Je tiens ce fait du +directeur Dibdin. J'ignore ce qui est arrivé depuis le _Bertram_ de +Maturin; de sorte que par ignorance je puis avoir l'air de faire la +satire de certains excellens auteurs modernes; dans ce cas là, je leur +en demande bien pardon. Il y a près de cinq ans que j'ai quitté +l'Angleterre, et ce n'est que de cette année que j'ai jeté les yeux, +depuis mon départ, sur quelque journal anglais; je ne sais quelque chose +des matières de théâtre (et cela depuis seulement un an) que par +l'intermédiaire de la gazette anglaise de Galignani qui s'imprime à +Paris. Je ne puis donc être soupçonné de vouloir offenser des écrivains +tragiques ou comiques, auxquels je souhaite tout le bonheur possible, et +desquels je ne connais rien. Au reste, les plaintes que l'on forme de la +situation actuelle de l'art dramatique ne doivent pas être attribuées à +la faute des acteurs. Je ne puis rien imaginer de plus parfait que +Kemble, Cooke et Kean dans leurs rôles divers, ou bien Elliston dans la +comédie des _Gentelman_ et quelques rôles tragiques. Je n'ai pas vu miss +O'Neill, ayant fait étude et tenu le serment de ne rien voir qui pût +diviser ou affaiblir l'admiration que m'inspirait le souvenir de +Siddons. Siddons et Kemble étaient l'idéal de l'action tragique; je n'ai +jamais vu personne qui leur ressemblât, même pour les traits: et c'est +pour cela que jamais nous ne reverrons Coriolan ou Macbeth. Quand on +blâme Kean de manquer de dignité, il faut nous rappeler que ce mérite +est un don de la nature et non pas de l'art, et que nulle étude ne peut +le donner. Il est parfait dans tous les endroits où il n'y a rien de +surnaturel; ses défauts mêmes appartiennent ou semblent appartenir aux +rôles eux-mêmes, et semblent mieux reproduire la nature. Mais nous +pouvons dire de Kemble, quant à sa manière de jouer, ce que le cardinal +de Retz dit du marquis de Monrose: «Que c'était le seul homme qu'il eût +vu qui lui rappelât quelqu'un des héros de Plutarque.»] + +En parlant du drame de _Marino Faliero_, j'oubliais de rappeler que le +désir (trop faible encore) de respecter la règle des unités, qu'on +accuse le théâtre anglais de trop fouler aux pieds, m'a décidé à +représenter la conspiration comme déjà formée, et le doge y accédant +long-tems après. Dans le fait, elle fut son propre ouvrage, et celui +d'Israël Bertuccio. Quant au reste des personnages (à l'exception de la +duchesse), aux incidens et à la durée de l'action, qui fut +merveilleusement rapide, tout est strictement historique dans ma pièce, +si ce n'est que toutes les délibérations eurent lieu, non pas dans une +maison particulière, mais dans le palais ducal. Si je m'étais en cela +conformé à la vérité; l'unité aurait été mieux gardée; mais j'ai préféré +faire apparaître le doge dans la grande assemblée des conspirateurs, au +lieu de le placer toujours en conversation monotone avec les mêmes +individus. Je renvoie pour les faits aux extraits italiens de +l'appendice. + + + + +MARINO FALIERO, +DOGE DE VENISE, +TRAGÉDIE HISTORIQUE. + + +PERSONNAGES. + +HOMMES. + +MARINO FALIERO, Doge de Venise. +BERTUCCIO FALIERO, neveu du Doge. +LIONI, noble et sénateur. +BENINTENDE, président du Conseil des Dix. +MICHEL STENO, l'un des trois chefs des Quarante. +ISRAEL BERTUCCIO, gouverneur de l'arsenal. +PHILIPPE CALENDARO,} +DAGOLINO, } conspirateurs. +BERTRAM, } +SEIGNEUR DE LA NUIT (_Signore di Notte_), l'un des officiers +de la République. +PREMIER CITOYEN. +SECOND CITOYEN. +TROISIÈME CITOYEN. +VINCENZO,} +PIETRO, } officiers du palais ducal. +BATTISTA,} +LE SECRÉTAIRE DU CONSEIL DES DIX. +GARDES, CONSPIRATEURS, CITOYENS. +LE CONSEIL DES DIX, LA JUNTE, etc., etc. + +FEMMES. + +ANGIOLINA, femme du Doge. +MARIANNE, son amie. +Suivantes, etc. + +La scène est à Venise, année 1355. + + MARINO FALIERO. + + + + + ACTE PREMIER. + + +SCÈNE PREMIÈRE. + +(Une antichambre dans le palais du Doge.) + +PIETRO entre, en s'adressant à BATTISTA. + + +PIETRO. + +Le messager n'est pas revenu? + +BATTISTA. + +Pas encore: comme vous me l'aviez ordonné, j'ai envoyé plusieurs fois, +mais la seigneurie est réunie en conseil secret, et discute longuement +l'affaire de Steno. + +PIETRO. + +Trop longuement; tel est du moins l'avis du Doge. + +BATTISTA: + +Mais de quel air supporte-t-il ces instans d'attente? + +PIETRO. + +Avec une patience admirable: placé à la table ducale dans toute la pompe +qui appartient à son rang, il examine avec l'apparence d'une attention +rigoureuse, pétitions, actes, rapports, plaintes, dépêches; mais si par +hasard il entend le mouvement d'une porte éloignée, ou le bruit de +quelqu'un qui semble approcher, ou le murmure d'une voix, ses yeux alors +se relèvent avec vivacité, il s'élance de son fauteuil, puis s'arrête, +se rasseoit encore, et laisse retomber ses yeux sur les papiers: mais je +l'ai bien observé, et, pendant la dernière heure, il n'a pas tourné un +feuillet. + +BATTISTA. + +On dit qu'il est fort ému, et sans doute il est, pour Steno, bien +honteux de l'avoir offensé si durement. + +PIETRO. + +Oui, si c'était un pauvre diable; mais Steno est un noble, il est jeune, +fier, brillant et d'humeur hardie. + +BATTISTA. + +Ainsi, vous pensez qu'on ne le jugera pas avec sévérité? + +PIETRO. + +Eh! mon Dieu, qu'on le juge avec justice; mais ce n'est pas à nous à +prévenir la sentence des Quarante. + +BATTISTA. + +D'ailleurs on vient.--Quelles nouvelles, Vincenzo? + +VINCENZO. + +Tout est décidé, mais on ignore encore quel est le jugement; j'ai vu le +président occupé à sceller le parchemin qui doit porter au Doge la +décision des Quarante, et je cours l'en informer. + +(Ils sortent.) + + +SCÈNE II. + +(Appartement du Doge.) + +MARINO FALIERO et son neveu BERTUCCIO FALIERO. + + +BERTUCCIO FALIERO. + +Ils ne peuvent vous refuser justice. + +LE DOGE. + +Oui, comme les Avogadori, qui renvoyèrent mon accusation aux Quarante, +pour le faire juger par ses pairs, par le tribunal dont il fait lui-même +partie. + +BERTUCCIO FALIERO. + +Ses pairs se garderont de le protéger; un tel acte ferait tomber en +mépris toute espèce d'autorité. + +LE DOGE. + +Ne connaissez-vous donc pas Venise? Ne connaissez-vous pas les Quarante? +mais nous allons bien voir. + +BERTUCCIO FALIERO, s'adressant à Vincenzo qui entre. + +Eh bien! quelles nouvelles? + +VINCENZO. + +Je suis chargé de dire à son altesse que la cour a rendu ses décisions, +et qu'aussitôt l'expédition du jugement, la sentence sera présentée au +Doge. En attendant, les Quarante saluent le prince de la république, et +le prient d'agréer leurs marques de dévouement. + +LE DOGE. + +Fort bien, ils sont trop respectueux, ils ont une déférence excessive. +La sentence, dites-vous, est rendue? + +VINCENZO. + +Je le répète à votre altesse, le président imprimait le sceau quand je +fus appelé, afin d'en informer, sans perdre un instant, et le chef de la +république, et le plaignant, qui ne font aujourd'hui qu'un seul. + +BERTUCCIO FALIERO. + +N'avez-vous pu deviner quelque chose de leur arrêt? + +VINCENZO. + +Non, monseigneur; vous connaissez la discrétion habituelle des cours de +Venise. + +BERTUCCIO FALIERO. + +Mais il est toujours quelque indice pour un esprit vigilant, pour un œil +exercé; un chuchotement, un murmure, l'aspect du tribunal plus ou moins +solennel. Les Quarante ne sont que des hommes--les plus respectables, +les plus sages, les plus justes, les plus prudens du monde--je le +garantis: ils sont discrets comme la tombe à laquelle ils condamnent les +criminels; mais avec tout cela, Vincenzo,--des yeux perçans comme les +vôtres auraient dû lire dans leur contenance,--du moins dans celle des +plus jeunes, l'arrêt qu'ils viennent de prononcer. + +VINCENZO. + +Je ne les vis qu'un moment, et je n'eus pas le tems d'approfondir ce qui +se passait dans l'esprit ni même dans la contenance des juges; +l'attention que je donnais à l'accusé, Michel Steno, m'empêchait-- + +LE DOGE, l'interrompant. + +Et quel était son air, à lui, répondez? + +VINCENZO. + +Calme, sans être abattu, il semblait résigné au décret, quel qu'il +fût;--mais on vient instruire son altesse. + +(Entre le secrétaire des Quarante.) + +LE SECRÉTAIRE. + +Le haut tribunal des Quarante offre ses vœux et son respect au premier +magistrat de Venise, le Doge Faliero; il invite son altesse à prendre +connaissance et à approuver la sentence rendue contre Michel Steno, +d'une naissance noble, convaincu des charges à lui intentées, et +détaillées avec le jugement, dans l'expédition que je vous présente. + +LE DOGE. + +Retirez-vous et attendez dehors ma réponse. (Le secrétaire et Vincenzo +sortent.) Toi, prends ce papier: les caractères se confondent devant mes +yeux, je ne puis les fixer. + +BERTUCCIO FALIERO. + +Patience, mon cher oncle; pourquoi tremblez-vous ainsi? + +LE DOGE. + +Lis donc. + +BERTUCCIO FALIERO, lisant. + +«Le conseil déclare, à l'unanimité, Michel Steno coupable, de son propre +aveu, d'avoir, la dernière nuit du Carnaval, gravé sur le trône ducal +les mots suivans...» + +LE DOGE. + +Voudrais-tu les répéter? Le voudrais-tu bien?--toi, un Faliero, revenir +sur le sanglant déshonneur de notre famille déshonorée dans son +chef?--Ce chef, le prince de Venise, la reine des cités!--La sentence. + +BERTUCCIO FALIERO. + +Pardon, mon noble seigneur, j'obéis. (Il lit.) «Que Michel Steno sera +détenu sévèrement, au secret, pendant un mois...» + +LE DOGE. + +Continue. + +BERTUCCIO FALIERO. + +Voilà tout, monseigneur. + +LE DOGE. + +Comment! tout, dites-vous? Est-ce un songe?--Impossible.--Donne-moi ce +papier. (Il arrache le papier et lit.) «Il est arrêté dans le conseil +que Michel Steno...» Ah! mon neveu, ton bras. + +BERTUCCIO FALIERO. + +Remettez-vous; calmez ce transport. Je vais chercher du secours. + +LE DOGE. + +Restez, monsieur.--Ne faites pas un pas.--Je suis remis. + +BERTUCCIO FALIERO. + +Je ne puis m'empêcher de reconnaître avec vous que la punition est +au-dessous de l'offense.--Il est honteux pour les Quarante d'avoir +infligé une peine aussi légère à celui qui vous avait aussi hautement +outragé, vous et eux, puisqu'ils sont vos sujets; mais il ne faut +désespérer de rien, vous pouvez en appeler à eux-mêmes qui, voyant un +semblable déni, reviendront sans doute sur la cause qu'ils avaient +déclinée, et feront justice de l'insolent coupable. N'est-ce pas là +votre avis, mon cher oncle? Vous ne m'écoutez pas: pourquoi demeurer +ainsi immobile? au nom du ciel, répondez-moi. + +LE DOGE, jetant à terre son bonnet ducal et le foulant aux pieds. + +Oh! que les Sarrasins ne sont-ils dans Saint-Marc! comme je +m'empresserais de leur faire hommage. + +BERTUCCIO FALIERO. + +Par le ciel, au nom de tous les saints! monseigneur:-- + +LE DOGE. + +Laisse-moi! Ah! que les Génois ne sont-ils dans le port! Pourquoi, +autour de ce palais, ne vois-je pas les Huns que je défis à Zara! + +BERTUCCIO FALIERO. + +Appartient-il au doge de Venise de parler ainsi! + +LE DOGE. + +Doge de Venise! Quel est maintenant le doge de Venise? qu'on me conduise +à lui pour qu'il me rende justice. + +BERTUCCIO FALIERO.. + +Si vous oubliez votre rang et les devoirs qu'il vous impose, +rappelez-vous du moins celui d'homme, et triomphez de cet emportement; +le doge de Venise-- + +LE DOGE, l'interrompant. + +Il n'y en a pas--c'est un mot--quelque chose de pire, une expression +dépourvue de sens. Quand le plus chétif, le plus vil, le dernier des +misérables demande son pain, il peut, quand on le lui refuse, trouver +quelque pitié dans un autre homme; mais celui qui demande en vain +justice à ceux qui sont au-dessus des lois, celui-là est plus pauvre que +le mendiant que l'on repousse--c'est un esclave--ce que je suis enfin, +et toi et toute notre famille. Et quand le plus vil artisan nous montre +au doigt, quand le noble nous accable de ses dédains, qui se chargera de +notre vengeance? + +BERTUCCIO FALIERO. + +La loi, mon prince-- + +LE DOGE, l'interrompant. + +Vous voyez ce qu'elle vient de faire: je n'ai recherché de réparation +que dans la loi--je ne voulais pas de vengeance, mais justice.--Je ne +choisis pour mes juges que ceux désignés par la loi.--Souverain, j'en +appelai à mes sujets, ceux-là même qui m'avaient confié la souveraineté, +et qu'ils avaient ainsi rendu doublement légitime. Eh bien! les droits +de mon rang, de leur choix, de ma naissance et de mes services; mes +honneurs, mes années, mes rides, mes courses, mes fatigues, mon sang +enfin répandu pendant près de quatre-vingts années, tout cela fut mesuré +dans la balance contre la plus odieuse insulte, l'affront le plus +brutal, le crime le plus lâche d'un insolent patricien.--Tout cela fut +trouvé plus léger! et voilà ce qu'il faut supporter! + +BERTUCCIO FALIERO. + +Je ne dis pas cela.--Mais si l'on rejette votre second appel, nous +retrouverons d'autres moyens d'y suppléer. + +LE DOGE. + +En appeler encore! Es-tu bien le fils de mon frère, un rejeton de la +race des Faliero? Es-tu le neveu d'un Doge et d'un sang qui donna trois +princes à Venise? Mais tu parles bien--oui, désormais, il nous faut de +la résignation. + +BERTUCCIO FALIERO. + +Oh! mon noble oncle, votre emportement va trop loin:--oui, je l'avoue, +l'offense était grossière, la punition est mille fois trop douce; mais +votre ressentiment est au-dessus de l'insulte. Si l'on nous outrage, +nous demandons justice. Si on nous la refuse, nous la prenons; pour cela +il faut du calme:--une profonde vengeance est fille d'un silence +profond. J'ai tout au plus le tiers de vos années; j'aime notre maison; +je vous honore, vous qui en êtes le chef, vous le tuteur, le guide de ma +jeunesse;--mais bien que je comprenne votre douleur, et que je ressente +votre injure, je frémis en voyant votre colère, semblable aux vagues de +l'Adriatique, franchir toutes les bornes et se dissiper dans les airs. + +LE DOGE. + +Je te le dis--faut-il te le dire--ce que ton père aurait compris sans +avoir besoin de paroles? N'as-tu de sensibilité que pour les tortures du +corps? n'as-tu pas d'ame--pas d'orgueil--de passions--de sentimens +d'honneur? + +BERTUCCIO FALIERO. + +C'est la première fois qu'on a mis en doute mon honneur, et de tout +autre ce serait la dernière[loc4]. + +[Note loc4: Voilà une imitation évidente du célèbre mot de Corneille: + + Tout autre que mon père + L'éprouverait sur l'heure!] + +LE DOGE. + +Vous n'ignorez pas quel fut l'affront dont je me plains; un lâche +reptile osa déposer son venin dans un infâme libelle et fit planer des +soupçons--ah! ciel--sur ma femme, la plus délicate portion de notre +honneur. Ses calomnies passèrent de bouche en bouche, grossies des +commentaires injurieux et des jeux de mots obscènes d'une vile populace; +et cependant d'orgueilleux patriciens avaient les premiers semé la +calomnie, ils souriaient d'une imposture qui me transformait +non-seulement en époux trompé, mais heureux et peut-être fier de sa +honte. + +BERTUCCIO FALIERO. + +Mais, enfin, c'était un mensonge--vous le savez, et personne ne +l'ignore. + +LE DOGE. + +Mon neveu! l'illustre Romain a dit: la femme de César ne doit pas être +soupçonnée, et il renvoya sa femme. + +BERTUCCIO FALIERO. + +Cela est vrai--mais aujourd'hui-- + +LE DOGE. + +Eh quoi! ce qu'un Romain ne pouvait souffrir, un souverain de Venise +doit-il le supporter? Le diadême des Césars? Mais le vieux Dandolo +l'avait refusé, et il accepta le bonnet ducal, qu'aujourd'hui je foule +aux pieds, parce qu'il est dégradé. + +BERTUCCIO FALIERO. + +Cela est vrai-- + +LE DOGE. + +Cela est--cela est!--loin de moi l'idée de punir une créature innocente, +indignement calomniée parce qu'elle a pris pour époux un vieillard, +autrefois l'ami de son père et le protecteur de sa famille; comme si +l'éclat de la jeunesse et des traits imberbes pouvaient seuls captiver +le cœur des femmes.--Je ne voulais pas venger sur elle l'infamie d'un +autre, mais je demandais justice à mon pays, justice due au plus humble +des hommes qui ayant une femme, dont la foi lui est douce, une maison +dont les foyers lui sont chers, un nom dont l'honneur est tout pour lui, +se voit atteint dans ces trois biens par le souffle odieux d'un +calomniateur. + +BERTUCCIO FALIERO. + +Et quelle digne réparation pouvez-vous attendre? + +LE DOGE. + +O rage! N'étais-je pas le chef de l'état!--ne m'avait-on pas insulté sur +mon trône, et rendu le jouet des hommes faits pour m'obéir? N'avais-je +pas été outragé comme mari, insulté comme citoyen, avili, dégradé comme +prince?--Une telle offense n'était-elle pas une complication de +trahison? Et cependant il vit! S'il avait conduit le même stylet, non +sur le trône d'un Doge mais, sur l'escabeau d'un paysan, il eût payé de +son sang une telle audace; le poignard l'aurait au même instant frappé. + +BERTUCCIO FALIERO. + +Écoutez, il ne vivra pas jusqu'au soleil couchant.--Rapportez-vous du +tout à moi, et calmez-vous. + +LE DOGE. + +Vois-tu, mon neveu, c'était bon hier: à présent je n'ai plus de fiel +contre cet homme. + +BERTUCCIO FALIERO. + +Que voulez-vous dire? l'offense n'est-elle pas redoublée par cet inique; +je ne dirai pas acquittement, car ils ont fait pis que de l'acquitter, +en reconnaissant le crime, et ne le punissant pas. + +LE DOGE. + +Le crime est en effet redoublé, mais ce n'est plus par lui. Les Quarante +ont conclu à un mois d'arrêt--il faut obéir aux Quarante. + +BERTUCCIO FALIERO. + +Leur obéir! à eux, qui ont oublié ce qu'ils doivent à leur souverain? + +LE DOGE. + +Comment, oui--vous le comprenez donc, enfin, jeune homme? oui, soit +comme citoyen qui réclame justice, soit comme souverain de qui elle +émane; ils m'ont également dépouillé de mes droits; et cependant +garde-toi d'arracher un cheveu de la tête de Steno: il ne la portera pas +long-tems. + +BERTUCCIO FALIERO. + +Pas douze heures, si vous m'en laissiez la permission. Si vous m'aviez +entendu froidement, vous auriez compris que mon intention ne fut jamais +qu'il s'échappât; seulement je voulais modérer ces excès de violence qui +ne nous permettaient pas de méditer sur cette affaire. + +LE DOGE. + +Non, mon neveu, il faut qu'il vive, pour le moment, du moins.--Qu'est-ce +aujourd'hui qu'une vie telle que la sienne? Dans les tems anciens, on se +contentait d'une seule victime, pour les sacrifices ordinaires; mais +pour les grandes expiations, il fallait une hécatombe. + +BERTUCCIO FALIERO. + +Vos vœux seront ma loi; et cependant je brûle de vous prouver combien +l'honneur de notre maison m'est cher. + +LE DOGE. + +Ne craignez rien, l'occasion de le prouver ne vous manquera pas; mais ne +soyez pas violent comme je le fus. Maintenant, je ne puis concevoir ma +propre colère:--pardonnez-la moi, je vous prie. + +BERTUCCIO FALIERO. + +Oh! mon oncle! vous, guerrier, et homme d'état; vous, le maître de la +république, vous l'êtes donc aussi de vous-même! J'étais réellement +surpris de vous voir, dans cette fureur et à votre âge, oublier ainsi +toute modération, toute prudence: il est vrai que la cause-- + +LE DOGE. + +Oui, pensez à la cause--ne l'oubliez pas.--Quand vous irez prendre du +repos, que le souvenir en perce dans vos songes; et quand le jour +renaîtra, qu'il se place entre le soleil et vous; qu'il ternisse d'un +sinistre nuage vos plus beaux jours d'été: c'est ainsi qu'il me +suivra.--Mais pas un mot, pas un signe.--Laissez-moi tout +conduire.--Nous aurons beaucoup à faire, et vous aurez votre tâche. +Maintenant, éloignez-vous; j'ai besoin d'être seul. + +BERTUCCIO FALIERO. + +(Il relève le bonnet ducal et le pose sur la table.) + +Avant que je ne parte, reprenez, je vous prie, ce que vous aviez +répudié; jusqu'à ce que vous puissiez le changer en diadême. Je vous +quitte, en vous priant, en toute chose, de compter sur moi, comme sur +votre plus proche et plus fidèle parent, non moins que sur le citoyen et +le sujet le plus loyal. + +(Il sort.) + +LE DOGE, seul. + +Adieu, mon digne neveu. (Prenant le bonnet ducal.) Misérable hochet, +entouré de toutes les épines d'une couronne, mais incapable d'investir +le front qui le porte de cette royale majesté au-dessus de l'insulte; +vil et dégradé colifichet, je te reprends comme je ferais un masque. (Il +le met sur sa tête.) Oh! comme ma tête souffre sous ton poids, comme mes +tempes se soulèvent sous ton honteux fardeau! Ne pourrai-je donc te +transformer en diadême? N'étoufferai-je pas ce Briarée despotique, dont +les cent bras disposent du sénat, réduisent à rien le peuple, et font du +prince un esclave? Dans ma vie, j'ai mis à fin des travaux non moins +difficiles.--Ce fut à son profit, et voilà comme il m'en récompense.--Ne +puis-je donc en demander le prix? Ah! que n'ai-je encore une seule +année, un seul jour de ma forte jeunesse; alors que mon corps obéissait +à mon ame comme le coursier à son maître: comme je foulerais aux pieds, +sans avoir besoin de nombreux amis, tous ces confians patriciens. +Maintenant, il faut que d'autres bras viennent servir les projets de mes +cheveux blancs; mais, du moins, je saurai diriger cette tâche difficile: +bien que je ne puisse encore enfanter qu'un chaos de pensées confuses, +mon imagination est dans sa première opération; c'est à la réflexion +qu'il appartient de les modifier.--L'armée est peu nombreuse dans-- + +VINCENZO, entrant. + +Quelqu'un demande une audience de son altesse. + +LE DOGE. + +Je ne le puis.--Je ne veux voir personne, pas même un patricien.--Qu'il +porte son affaire au conseil. + +VINCENZO. + +Seigneur, je lui porterai votre réponse: sa présence ne peut vous +intéresser.--C'est un plébéien, et, si je ne me trompe, le commandant +d'une galère. + +LE DOGE. + +Comment! le patron d'une galère, dites-vous? c'est-à-dire, un officier +de l'état. Introduisez-le, il s'agit peut-être du service public. + +(Vincenzo sort.) + +LE DOGE, seul. + +On peut sonder ce patron; je vais l'essayer. Je sais que les citoyens +sont mécontens; ils en ont sujet depuis la fatale journée de Sapienza, +où la victoire resta aux Génois. Une autre cause encore, c'est que, dans +l'état, ils ne sont plus rien, et moins que rien dans la ville,--de +pures machines soumises au bon plaisir des nobles. Les troupes ont un +long arriéré dans leur paie; on leur a fait souvent de vaines promesses; +ils murmurent hautement; ils peuvent sourire à quelque espoir de +changement: on pourrait les acquitter avec le pillage.--Mais les +prêtres?--ou je me trompe fort, ou le clergé ne sera pas des nôtres; il +me hait depuis cet instant d'emportement où, pour presser sa marche, je +frappai l'évêque de Trévise, dont la lenteur m'était insupportable. +Cependant, on peut les gagner, du moins le pontife romain leur chef, au +moyen de quelques concessions opportunes. Mais, sur toute chose, il faut +de la promptitude; au crépuscule de mes jours, je n'ai plus à moi que +quelques lueurs. Si j'affranchis Venise, si je venge mes injures, +j'aurai vécu assez long-tems, et je m'endormirai volontiers près de mes +pères. Mais, si je ne le puis, mieux eût valu n'avoir vu que vingt +printems; et, depuis soixante années, être descendu--où?--peu m'importe, +où je serai bientôt--où tout doit finir.--Ne valait-il pas mieux ne +jamais être, que de vivre courbé sous le joug de ces infâmes tyrans? +Mais je réfléchis--il y a, de troupes réelles, trois mille hommes postés +à-- + +(Vincenzo et Israël Bertuccio entrent.) + +VINCENZO. + +Si son altesse le permet, le patron dont je lui ai parlé va solliciter +son attention. + +LE DOGE. + +Laissez-nous, Vincenzo. (Vincenzo sort.) Avancez, monsieur.--Que +voulez-vous? + +ISRAEL BERTUCCIO. + +Justice. + +LE DOGE. + +De qui? + +ISRAEL BERTUCCIO. + +De Dieu, et du Doge. + +LE DOGE. + +Hélas! mon ami, vous la demandez au moins respecté, au moins puissant +des Vénitiens. Adressez-vous au conseil. + +ISRAEL BERTUCCIO. + +Je le ferais en vain; celui qui m'a offensé en fait partie. + +LE DOGE. + +Il y a du sang sur ton visage, d'où vient-il? + +ISRAEL BERTUCCIO. + +C'est le mien, et ce n'est pas la première fois qu'il coule pour Venise; +mais c'est la première fois qu'un Vénitien le fait répandre. Un noble +m'a frappé. + +LE DOGE. + +Il a vécu? + +ISRAEL BERTUCCIO. + +Il existe encore.--Car j'avais et je conserve encore l'espoir que vous, +mon prince; vous, soldat comme moi, vous vengerez celui auquel les +règles de la discipline et les lois de Venise interdisent le droit de se +défendre lui-même; autrement--je n'en dis pas davantage. + +LE DOGE. + +Vous agiriez vous-même.--N'est-ce pas cela? + +ISRAEL BERTUCCIO. + +Je suis un homme, mon seigneur. + +LE DOGE. + +Eh bien! celui qui vous frappa l'est également. + +ISRAEL BERTUCCIO. + +On le dit; et même il passe pour noble dans Venise; mais depuis qu'il a +oublié que j'en étais un, et qu'il m'a traité comme une brute, la brute +reviendra sur lui. + +LE DOGE. + +Mais, dites-moi, quel est son nom, sa famille? + +ISRAEL BERTUCCIO. + +Il se nomme Barbaro. + +LE DOGE. + +Et quelle fut la cause? le prétexte, du moins? + +ISRAEL BERTUCCIO. + +Je suis le commandant de l'arsenal, et c'est à moi qu'est confié le soin +de faire restaurer ceux de nos bâtimens que la flotte génoise a le plus +maltraités l'année dernière. Ce matin, le noble Barbaro vint me trouver; +il était furieux de ce que nos ouvriers avaient, pour exécuter les +ordres de la république, négligé ceux de ses gens. Je me hasardai à les +justifier.--Il leva la main--et vous voyez mon sang; c'est la première +fois qu'il coule à ma honte. + +LE DOGE. + +Dites-moi, servez-vous depuis long-tems? + +ISRAEL BERTUCCIO. + +Depuis assez long-tems pour me rappeler le siége de Zara; je combattis +sous le chef qui mit en fuite les Huns: d'abord mon général, maintenant +le Doge Faliero. + +LE DOGE. + +Comment, nous sommes donc camarades! Le manteau ducal vient de m'être +donné, et vous étiez nommé, avant mon retour de Rome, commandant de +l'arsenal: voilà pourquoi je ne vous reconnaissais pas. A qui devez-vous +votre office? + +ISRAEL BERTUCCIO. + +Au dernier Doge. J'avais encore auparavant mon vieil emploi de patron +d'une galère: on m'accorda l'arsenal comme la récompense de certaines +cicatrices (c'est ainsi que voulait bien dire votre prédécesseur). +Hélas! devais-je penser que sa bonté me conduirait un jour devant son +successeur comme un pauvre plaignant sans espoir; et dans une pareille +cause encore! + +LE DOGE. + +Vous êtes donc bien vivement blessé? + +ISRAEL BERTUCCIO. + +A jamais, à mes yeux. + +LE DOGE. + +Expliquez-vous, ne craignez rien; frappé au cœur comme vous l'êtes, +quelle serait la vengeance qui vous plairait? + +ISRAEL BERTUCCIO. + +Celle que je n'ose dire, et que cependant je tirerai. + +LE DOGE. + +Alors que venez-vous me demander? + +ISRAEL BERTUCCIO. + +Je viens réclamer justice, parce que mon général est le Doge, et qu'il +ne verra pas insulter impunément son vieux soldat. Si tout autre que +Faliero occupait le trône ducal, ce sang se serait déjà confondu dans un +autre sang. + +LE DOGE. + +Vous venez me demander justice!--à moi, _moi_, le Doge de Venise! Eh, +mon ami, je ne puis vous la donner; je ne puis même l'obtenir.--Il n'y a +qu'une heure, on me l'a solennellement déniée. + +ISRAEL BERTUCCIO. + +Que dit votre altesse! + +LE DOGE. + +On a condamné Steno à un mois d'arrêt. + +ISRAEL BERTUCCIO. + +Quoi! Steno, qui osa salir le trône ducal de ces mots insultans qui +crient vengeance aux yeux de tous les Vénitiens! + +LE DOGE. + +Oui, et, je n'en doute pas, ces mots ont trouvé des échos dans +l'arsenal: se mariant à chaque coup de marteau, ils réveillaient la +grosse joie des artisans; ou, servant de chorus aux mouvemens des rames, +ils s'échappaient des lèvres des vils esclaves de nos galères: et tous, +en les chantant, se félicitaient de ne pas être un radoteur déshonoré +comme le Doge. + +ISRAEL BERTUCCIO. + +Est-il possible? pour Steno un mois d'emprisonnement! + +LE DOGE. + +Vous connaissiez l'offense, vous en savez la punition; puis vous +demanderez justice de _moi_! Adressez-vous aux Quarante, qui jugèrent +Michel Steno; ils ne feront pas moins pour Barbaro,--n'en doutez pas. + +ISRAEL BERTUCCIO. + +Ah! si j'osais dire mes sentimens! + +LE DOGE. + +Parlez: il n'y a plus pour moi d'outrages à craindre. + +ISRAEL BERTUCCIO. + +Eh bien! d'un mot, d'un seul mot, vous pouvez vous venger.--Je ne parle +plus de ma petite offense: qu'est-ce, en effet, qu'un coup, un soufflet +même reçu par un être comme moi?--mais de l'infâme insulte faite à votre +rang, à votre personne. + +LE DOGE. + +Vous oubliez mon pouvoir, qui est celui d'un paysan; ce bonnet n'est pas +la couronne d'un monarque; ce manteau peut exciter la pitié bien plus +que les guenilles d'un mendiant: car celles du mendiant lui +appartiennent, mais ce costume on le prête seulement à cette pauvre +marionnette, forcée de jouer le rôle de souverain. + +ISRAEL BERTUCCIO. + +Voulez-vous être roi? + +LE DOGE. + +Oui--roi d'un peuple heureux. + +ISRAEL BERTUCCIO. + +Voulez-vous être le prince souverain de Venise? + +LE DOGE. + +Oui, si mon peuple partageait la souveraineté; oui, si lui et moi nous +cessions d'être les esclaves de cette immense hydre aristocratique dont +les têtes venimeuses ont empoisonné l'air de ces lieux. + +ISRAEL BERTUCCIO. + +Cependant vous êtes né, et vous vivez encore parmi les nobles. + +LE DOGE. + +Maudit l'instant où je naquis dans leur rang! c'est à ma naissance que +je dois d'avoir été fait Doge pour ma honte; mais j'ai vécu, j'ai agi en +soldat, en sujet de Venise et de son peuple, et non pas du sénat. Je fus +récompensé par la gloire qui m'entoura, par le bien-être de mes +concitoyens. J'ai combattu, j'ai été blessé, j'ai remporté des +victoires; maintes fois j'ai, dans mes ambassades, fait la paix quand +elle était utile à ma patrie: pendant près de soixante ans, j'ai servi +l'état dans des contrées et sur des mers lointaines, et toujours pour +Venise. Contempler au loin ses chères tourelles, fendant les flots +azurés du Lago, telle était alors la seule récompense que +j'ambitionnasse; mais je ne m'offrais pas au danger pour une poignée +d'hommes, pour une secte ou pour une faction, et si vous voulez savoir +quel était le mobile de ma conduite, demandez au pélican pourquoi il +entr'ouvre ses flancs? uniquement pour ses petits, vous répondrait-il, +si les oiseaux parlaient. + +ISRAEL BERTUCCIO. + +Les nobles pourtant vous ont fait Doge. + +LE DOGE. + +En effet. Je ne recherchais pas cet honneur. J'en reçus la nouvelle +flatteuse, en revenant de mon ambassade à Rome: et n'ayant jamais +jusqu'alors refusé peines, charges, ou offices pour le service de +l'état, je ne crus pas, dans ma vieillesse, pouvoir décliner de tous les +emplois, le plus haut en apparence, mais le plus humble de tous; par ce +qu'il force d'endurer: toi, mon sujet insulté, ne m'en offres-tu pas la +preuve, quand je ne puis faire aujourd'hui la moindre chose pour toi? + +ISRAEL BERTUCCIO. + +Vous nous vengerez tous deux, si vous en avez la volonté; tous deux et +plusieurs milliers d'hommes non moins oppressés que nous. Ils +n'attendent qu'un signal--voulez vous le donner? + +LE DOGE. + +Votre langage est pour moi une énigme. + +ISRAEL BERTUCCIO. + +Que je vais expliquer au risque de ma vie si vous voulez me prêter une +oreille attentive. + +LE DOGE. + +Parlez donc. + +ISRAEL BERTUCCIO. + +Ce n'est pas vous, ce n'est pas moi qui sommes les seuls injuriés et +trahis, les seuls méprisés et foulés aux pieds; le peuple entier murmure +hautement et nourrit le vif ressentiment de ses outrages. Les soldats +étrangers que le sénat devait payer se plaignent de ne pas l'être +encore; les marins de Venise et les troupes de la république sont unis +de cœur avec les citoyens. En est-il, en effet, parmi eux, un seul dont +les frères, le père, les enfans, les femmes, les sœurs n'aient pas subi +l'oppression ou le déshonneur de quelque noble? Et d'ailleurs, la guerre +désespérée contre les Génois est alimentée avec le sang des plébéiens et +les trésors, fruit d'une longue industrie. Voilà le sujet qui les +enflamme: et maintenant encore--mais j'oublie, en parlant ainsi, que je +trace peut-être la sentence de ma mort. + +LE DOGE. + +La mort! la craindrais-tu après l'affront que tu as souffert? Tais-toi +donc, vis pour être encore frappé par ceux qui ont déjà ensanglanté ton +visage. + +ISRAEL BERTUCCIO. + +Non; quoi qu'il arrive, je parlerai, et si le Doge de Venise est mon +délateur, honte à jamais sur lui; et de plus, malheur, car il perdra +bien plus que moi. + +LE DOGE. + +Ne crains rien de ma part; poursuis. + +ISRAEL BERTUCCIO. + +Sachez donc que, dans cette ville, sont réunis sous la foi du serment, +une troupe d'amis au cœur vaillant et sincère, guerriers à l'épreuve de +toutes les fortunes. Depuis long-tems, ils pleuraient sur Venise. +Était-ce avec raison? eux qui l'avaient servie par toute la terre, qui +l'avaient affranchie du joug des étrangers, pouvaient-ils ne pas +embrasser la cause de leurs frères? Ils ne sont pas nombreux, mais +pourtant ils suffiront à leur grand projet; ils ont des armes, des +moyens, de l'espérance, et le courage qui sait attendre. + +LE DOGE. + +Et qu'attendent-ils donc? + +ISRAEL BERTUCCIO. + +Un moment pour frapper. + +LE DOGE, à part. + +Quand Saint-Marc sonnera-t-il cette heure? + +ISRAEL BERTUCCIO. + +Aujourd'hui je mets entre vos mains ma vie, mon honneur, toutes mes +espérances terrestres, mais dans la ferme confiance que des injures +comme les nôtres, nées de la même source, engendreront la même +vengeance. Si je ne me suis pas trompé, vous serez notre chef +d'abord--notre souverain dans la suite. + +LE DOGE. + +Combien êtes-vous? + +ISRAEL BERTUCCIO. + +Avant de vous répondre, il me faut votre réponse. + +LE DOGE. + +Comment, s'il vous plaît? des menaces! + +ISRAEL BERTUCCIO. + +Non, sur mon ame! J'ai pu me trahir moi-même: mais dans ces antres +mystérieux qui environnent votre palais, dans ces cachots _aux toits de +plomb_ non moins horribles, il n'est pas de torture capable de +m'arracher le nom d'un seul complice: les _pozzi_, les _piombi_ seraient +inutiles; ils peuvent me tirer du sang, mais non quelque secret; je +passerai le redoutable Pont des Soupirs satisfait en songeant que les +miens seront peut-être les derniers qui retentiront sur les flots qui +séparent l'assassin de sa victime. Il en est d'autres qui vivront pour +me plaindre et me venger. + +LE DOGE. + +Mais pourquoi, si tels sont vos projets et vos forces, venez-vous ici +demander justice, quand vous vous disposez ainsi à vous la faire +vous-même? + +ISRAEL BERTUCCIO. + +C'est parce que l'homme qui vient réclamer protection auprès de +l'autorité, échappe, par ce témoignage de soumission et de confiance, +aux soupçons de conspirer contre elle; mais si j'avais reçu un soufflet +avec humilité, mon front hypocrite, mes menaces comprimées, m'eussent de +suite signalé à l'inquisition des Quarante. Une réclamation, au +contraire, quelque furieuse qu'elle soit, quel que soit l'emportement de +son expression, est peu à craindre, et ne peut exciter de défiance. +J'avais d'ailleurs un autre motif. + +LE DOGE. + +Et lequel? + +ISRAEL BERTUCCIO. + +Le bruit courait que le Doge était fort irrité de ce que les _Avogadori_ +avaient renvoyé Michel Steno devant les Quarante. Je vous avais servi, +je vous honorais; je compris votre offense: car vous êtes, je le sais, +de ces esprits qui ressentent dix fois le bien et le mal qu'on leur +fait. Mon but était de vous décider à la vengeance. Vous savez tout +maintenant, et le danger que je cours peut vous garantir ma sincérité. + +LE DOGE. + +Vous risquez beaucoup, mais c'est ainsi que l'on obtient de grands +résultats. Tout ce que je puis vous dire en ce moment, c'est que votre +secret ne sera pas violé. + +ISRAEL BERTUCCIO. + +Et, est-ce tout? + +LE DOGE. + +Tant que vous ne m'avez pas tout confié; quelle autre réponse puis-je +vous faire? + +ISRAEL BERTUCCIO. + +Mais n'est-ce pas assez de vous avoir confié ma vie? + +LE DOGE. + +Je dois savoir votre plan, vos noms, votre nombre; celui-ci, pour +chercher à l'augmenter, ceux-là pour les mûrir et les encourager. + +ISRAEL BERTUCCIO. + +Nous sommes déjà en assez grand nombre, nous ne désirons plus d'autre +allié que vous. + +LE DOGE. + +Mais, du moins, nommez-moi vos chefs. + +ISRAEL BERTUCCIO. + +Vous les connaîtrez, mais quand nous aurons l'assurance formelle que +vous ne cherchez pas à nous perdre. + +LE DOGE. + +Quand, dans quel lieu? + +ISRAEL BERTUCCIO. + +Cette nuit je conduirai dans votre appartement deux des principaux +chefs; la prudence nous défend d'en introduire un plus grand nombre. + +LE DOGE. + +Arrêtez--je pense!... si je quittais ce palais? si moi-même je venais me +confier à vous? + +ISRAEL BERTUCCIO. + +Seul, vous pouvez venir. + +LE DOGE. + +Je ne conduirai que mon neveu. + +ISRAEL BERTUCCIO. + +Non pas, serait-il votre fils. + +LE DOGE. + +Malheureux! oses-tu nommer mon fils? il mourut les armes à la main à +Sapienza en défendant cette ingrate patrie. Ah! que n'est-il vivant, et +son père dans le tombeau! ou, s'il vivait encore auprès de moi, je +n'aurais pas besoin du douteux secours des étrangers. + +ISRAEL BERTUCCIO. + +De tous ces étrangers que tu soupçonnes, il n'en est pas un seul qui +n'ait pour toi une tendresse filiale, si tu veux leur montrer la +sincérité d'un père. + +LE DOGE. + +Le jour tombe, quelle est la place de réunion? + +ISRAEL BERTUCCIO. + +A minuit je viendrai seul et masqué à l'endroit que votre altesse voudra +me désigner. Je vous y attendrai, et sous ma conduite vous viendrez +recevoir nos hommages et prononcer sur notre sort. + +LE DOGE. + +A quelle heure se lève la lune? + +ISRAEL BERTUCCIO. + +Tard; mais l'atmosphère est épaisse et sombre, on entend le sirocco. + +LE DOGE. + +A minuit donc, près de l'église, tombeau de mes ancêtres, placée sous la +double invocation des apôtres Paul et Jean. Une gondole conduite par un +seul rameur me fera franchir l'étroit canal qui l'entoure; trouvez-vous +là. + +ISRAEL BERTUCCIO. + +Je n'y manquerai pas. + +LE DOGE. + +Pour le moment il faut vous retirer. + +ISRAEL BERTUCCIO. + +Oui, dans la ferme espérance que votre altesse ne faiblira pas dans ses +grandes résolutions. Prince, je me retire. + +(Israël Bertuccio sort.) + +LE DOGE, seul. + +A minuit, près de l'église Saint-Jean et Paul, où dorment mes nobles +aïeux. Je me présenterai.--Pourquoi? pour tenir conseil dans l'obscurité +avec de vulgaires bandits réunis par l'espoir de ruiner l'état; mais +l'un de mes pères ne soulevera-t-il pas la voûte qui recèle deux Doges +mes prédécesseurs; ne m'entraînera-t-il pas avec lui? Je voudrais qu'ils +le pussent, car je pourrais encore jouir auprès d'eux d'une tombe +glorieuse. Hélas! rejetons ces pensées pour songer seulement à ceux qui +m'ont rendu indigne du grand et noble nom qui rappelait la dignité des +antiques patriciens de Rome. Je le relèverai; je rehausserai dans nos +annales son premier lustre en me vengeant avec délices de tout ce qu'il +y a de bas dans Venise, et en affranchissant mes concitoyens. Ou bien, +je succomberai, en proie aux calomnies toujours croissantes de la +postérité; car elle ne sait pas épargner le nom des vaincus, et pour +César et Catilina, la véritable pierre de touche de la vertu, à ses +yeux, c'est le succès. + +FIN DU PREMIER ACTE. + + + + + ACTE II. + + +SCÈNE PREMIÈRE. + +ANGIOLINA, MARIANNA. + + +ANGIOLINA. + +Qu'a répondu le Doge? + +MARIANNA. + +Il a dit que, pour le moment, il était invité à une conférence; mais +elle doit être terminée maintenant. Je viens d'apercevoir les sénateurs +qui s'éloignaient dans leur barque, et l'on peut voir encore la dernière +gondole dont le reflet paraît sur les ondes tranquilles. + +ANGIOLINA. + +Je voudrais le voir de retour: il a été vivement tourmenté ces jours-ci; +et le tems qui ne lui a rien ôté de son ame fière, et qui n'a pas même +affaibli son enveloppe mortelle, comme s'il lui suffisait d'être +alimenté par un esprit vaste et sans cesse agité--le tems, dis-je, n'a +qu'un faible pouvoir sur ses maux et ses ressentimens; différent en cela +des autres caractères de la même trempe, dont la violence n'a qu'un +instant de durée. Tout offre chez lui un aspect d'immortalité; pensées, +sentimens, mouvemens passionnés, le bien et le mal, tout porte chez lui +le sceau de la jeunesse, et son front n'est chargé que des cicatrices de +l'esprit, de la trace des idées profondes et de leur décrépitude: encore +a-t-il été plus agité ces jours-ci que de coutume. Quand reviendra-t-il? +car j'ai seule quelque puissance sur son esprit troublé. + +MARIANNA. + +En effet, son altesse a ressenti vivement l'affront de Steno; mais sans +doute en ce moment le coupable subit, en expiation de sa lâche insulte, +un châtiment qui ne peut qu'accroître le respect dû à la vertu des +dames, et au rang des patriciens. + +ANGIOLINA. + +L'insulte fut grossière, mais elle ne m'atteignit pas; la calomnie +dénotait une ame trop méprisable: quant aux effets, quant à l'impression +profonde qu'elle a faite sur Faliero, sur cette ame fière, indomptable +et austère--pour tout autre que moi; hélas! en songeant à ce qu'elle +peut entraîner, je ne puis m'empêcher de frémir. + +MARIANNA. + +Il est bien clair que le Doge ne vous soupçonnera pas. + +ANGIOLINA. + +Me soupçonner! quand Steno lui-même ne l'eût pas osé! quand, pour tracer +sa diffamation, il ravissait à la dérobée un rayon fugitif de la lune! +Sa propre conscience ne s'élevait-elle pas contre son action, et chaque +ombre, en arrêtant sa main[loc5], ne lui rappelait-elle pas toute la +lâcheté de sa conduite? + +[Note loc5: M.A.P. donne ici des yeux perçans aux ombres. _Chaque ombre +sur les murs_, traduit-il, _le regardait d'un air menaçant_.] + +MARIANNA. + +Il serait bien à désirer qu'on le punît sévèrement. + +ANGIOLINA. + +C'est ce qui est arrivé. + +MARIANNA. + +Comment! l'arrêt serait-il rendu? serait-il condamné? + +ANGIOLINA. + +Tout ce que je sais, c'est qu'il a été convaincu. + +MARIANNA. + +Le croiriez-vous assez puni par-là de sa lâche conduite? + +ANGIOLINA. + +Je crains d'être juge dans ma propre cause, et puis j'ignore quelle +sorte de punition pouvait atteindre une ame corrompue comme celle de +Steno. Si son insulte n'affectait pas plus l'esprit des juges qu'elle +n'affecte le mien, il aura été pour toute peine laissé à sa honte; ou +plutôt à son impudeur. + +MARIANNA. + +Il faut une vengeance à la vertu diffamée. + +ANGIOLINA. + +Pourquoi? Quelle est cette vertu à laquelle il faut une victime? quelle +est-elle, si elle doit dépendre des paroles d'un homme? Le Romain, en +mourant, s'écriait: _Tu n'es qu'un nom_. Elle ne serait en effet rien de +plus, si le souffle humain pouvait la relever ou la flétrir. + +MARIANNA. + +Bien des femmes, pourtant, également fidèles et irréprochables, +sentiraient toute la gravité d'un pareil scandale; et des dames moins +rigides, comme il s'en trouve beaucoup à Venise, se montreraient, en +pareil cas, inexorables dans leur vengeance. + +ANGIOLINA. + +Toutes prouveraient également qu'elles prisent le nom de vertu plus que +la vertu même. Les premières, en faisant montre de leur honneur, +regardent donc comme pénible le soin qu'elles mettent à le conserver: +pour celles qui, sans l'avoir gardé, en gardent les dehors, elles s'en +parent comme d'un ornement; non pas qu'elles le jugent tel, mais parce +qu'elles sentent qu'il leur manque. Elles vivent dans la pensée des +autres, et voudraient qu'on crût à leur sagesse aussi bien qu'à leur +beauté. + +MARIANNA. + +Pour une dame noble, vous avez d'étranges idées. + +ANGIOLINA. + +C'était celles de mon père c'est, avec son nom, le seul héritage qu'il +m'ait laissé. + +MARIANNA. + +Que voudriez-vous de plus: femme d'un prince, du souverain de la +république? + +ANGIOLINA. + +Femme d'un paysan, je n'en chercherais pas d'autre; mais je n'en sens +pas moins la tendresse et la gratitude que mérite mon père, pour avoir +confié ma main à son vieux, éprouvé et fidèle ami, le comte Val di +Marino, aujourd'hui notre Doge. + +MARIANNA. + +Mais, avec cette main, n'engagea-t-il pas votre cœur? + +ANGIOLINA. + +Oui, sans doute, ou jamais il ne le fut. + +MARIANNA. + +Cependant cette étrange disproportion d'âge, et, permettez-moi de le +dire, cette disparité de goûts laissaient au monde le droit de douter +qu'une telle union fût toujours favorable à votre sagesse et à votre +beauté. + +ANGIOLINA. + +Le monde parle d'après lui-même: pour moi, mon cœur m'a jusqu'à présent +dicté mes devoirs; ils sont nombreux, mais bien faciles. + +MARIANNA. + +Réellement, l'aimeriez-vous? + +ANGIOLINA. + +J'aime toutes les nobles qualités qui sont dignes de l'être. C'est ainsi +que j'aimais mon père, qui le premier m'apprit à distinguer ce qu'il +fallait chérir dans les autres, et à toujours subordonner les passions +ignobles aux plus purs sentimens de notre nature. Il confia mon sort à +Faliero: car il l'avait connu noble et brave, généreux, doué de toutes +les qualités du soldat, du citoyen, de l'ami, tel enfin que moi-même je +l'ai trouvé. Ses défauts sont ceux que donnent aux grandes ames +l'habitude du commandement, trop d'orgueil et des passions profondément +impétueuses, nourries par le commerce de patriciens et par une vie +livrée aux orages de la politique et de la guerre. Il a de plus ce vif +sentiment de l'honneur qui devient un devoir, retenu dans de certaines +bornes, mais qui n'est plus qu'un vice quand on vient à les franchir: et +c'est là ce que je crains pour lui en ce moment. Depuis sa naissance, il +a montré un caractère impétueux, mais ce défaut était racheté chez lui +par tant de grandeur d'ame, que la plus altière des républiques n'avait +pas craint de le revêtir alternativement de toutes ses dignités, depuis +ses premiers exploits jusqu'au retour de sa dernière ambassade, alors +qu'elle le choisit pour Doge. + +MARIANNA. + +Mais, avant ce mariage, votre cœur n'avait-il jamais battu pour un seul +patricien, dont l'âge se rapprochât de vous, dont la beauté pût se +comparer à la vôtre? ou depuis, ne vîtes-vous jamais personne qui, si +votre main eût encore été libre, vous semblât digne de prétendre à la +fille de Lorédan? + +ANGIOLINA. + +J'ai répondu à votre première question, en vous disant que je consentis +à me marier. + +MARIANNA. + +Et à la seconde? + +ANGIOLINA. + +Elle ne mérite pas de réponse. + +MARIANNA. + +Je vous demande pardon si j'ai eu le malheur de vous offenser. + +ANGIOLINA. + +Je n'ai pas de courroux; mais j'éprouve quelque surprise: j'ignorais que +des cœurs à jamais liés pussent songer à revenir sur ce que _maintenant_ +ils choisiraient s'ils étaient encore libres. + +MARIANNA. + +C'est leur ancien choix qui souvent les porte à supposer que dans un +nouveau ils montreraient plus de sagesse. + +ANGIOLINA. + +Cela peut être, je n'ai jamais pensé à de pareilles choses. + +MARIANNA. + +Madame, voici le Doge,--dois-je me retirer? + +ANGIOLINA. + +Je pense qu'il vaut mieux que vous me quittiez; il semble oppressé de +tristes idées, voyez comme il s'avance d'un air pensif! + +(Marianna sort.) + +(Entrent le Doge et Pietro.) + +LE DOGE, venant. + +Il y a un certain Philippe Calendaro à l'arsenal qui commande à +quatre-vingts hommes, et qui jouit d'une grande influence, même sur +l'esprit de ses camarades. Cet homme, ai-je entendu dire, est fier, +entreprenant, d'un esprit prompt et populaire, d'ailleurs il a de la +discrétion, il serait à désirer qu'il fût des nôtres. Je pense bien +qu'Israël Bertuccio s'est assuré de lui, mais j'imagine qu'on +pourrait.-- + +PIETRO.. + +Seigneur, daignez me pardonner si j'interromps vos méditations, mais le +sénateur Bertuccio, votre parent, m'a chargé de m'informer auprès de +vous de l'heure à laquelle il pourrait obtenir de vous parler. + +LE DOGE. + +A la chute du jour.--Un moment--je réfléchis--à la dernière heure de la +nuit. + +(Pietro sort.) + +ANGIOLINA. + +Monseigneur! + +LE DOGE. + +Pardonnez-moi, ma chère enfant,--Pourquoi tardiez-vous si long-tems à +m'approcher?--je ne vous voyais pas. + +ANGIOLINA. + +Vous étiez absorbé dans vos pensées, et celui qui vient de s'éloigner +pouvait avoir à vous transmettre quelques paroles graves de la part du +sénat. + +LE DOGE. + +Du sénat! + +ANGIOLINA. + +Je craignais de l'interrompre dans les devoirs qu'il vous rendait sans +doute en son nom. + +LE DOGE. + +Au nom du sénat! erreur, c'est nous qui devons toute sorte de respect au +sénat. + +ANGIOLINA. + +Je croyais que le Doge avait le commandement suprême à Venise. + +LE DOGE. + +Il le devrait! mais brisons-là, et reprenons notre sérénité. Comment +vous portez-vous? avez-vous pris l'air aujourd'hui? le tems est sombre, +mais le calme des vagues favorise le léger mouvement de la rame du +gondolier. Avez-vous présidé à quelques réunions d'amies, ou vos chants +ont-ils charmé votre solitude? Est-il, dites-moi, quelque chose qui +flatte vos désirs, et qui reste dans le cercle étroit de la puissance +laissée au Doge? Souhaitez-vous quelque brillante distraction, ou bien +quelques innocens plaisirs de solitude ou de société satisferont-ils +votre cœur, et compenseront-ils tant d'instans pénibles passés auprès +d'un vieillard toujours chargé de soucis? Dites un mot: vos vœux seront +accomplis. + +ANGIOLINA. + +Vous avez toujours été bon pour moi.--Que pourrais-je désirer ou +solliciter, si ce n'est de vous voir plus souvent, et surtout plus +tranquille? + +LE DOGE. + +Plus tranquille! + +ANGIOLINA. + +Oui, plus tranquille, monseigneur!--Ah! pourquoi vous tenir à part et +vous promener ainsi seul? Pourquoi votre front trahit-il tant de +profondes émotions, sans pourtant révéler de quelle nature elles peuvent +être? + +LE DOGE. + +Tant d'émotions!--Quoi donc? que pourraient-elles révéler? + +ANGIOLINA. + +Hélas! un cœur peut-être brisé. + +LE DOGE. + +Ce n'est rien, mon enfant.--Mais vous savez quels soins continuels +oppressent tous ceux qui gouvernent cette république précaire, toujours +redoutant au dehors les Génois, à l'intérieur les mécontens.--Voilà ce +qui m'occupe et peut me troubler plus qu'à l'ordinaire. + +ANGIOLINA. + +Ces motifs, cependant, existaient depuis long-tems, et c'est depuis peu +de jours que je vous vois ainsi. Pardonnez-moi, vous avez sur le cœur +quelque choses de plus que le fardeau des devoirs publics; vous le +supportez depuis long-tems; et un génie comme le vôtre a dû le rendre +léger, je dirais même nécessaire pour nourrir l'activité de votre +esprit. Ce ne sont pas des inquiétudes ou des dangers qui pouvaient vous +ébranler; vous, qui avez vu tant de tempêtes sans succomber dans aucune; +vous, qui parvenu au faîte du pouvoir, n'avez jamais senti vos pas +chanceler en y montant; et qui, de ce sommet éblouissant pour tout +autre, pouvez étendre un regard ferme et calme sur l'abîme qui vous +entoure de toutes parts. La guerre civile embrasât-elle Saint-Marc, +votre vertu n'en serait pas accablée; comme vous vous êtes élevé, vous +tomberiez avec un front serein. Telle n'est donc pas la source de ce que +vous éprouvez; c'est votre orgueil qui murmure aujourd'hui, et non pas +votre patriotisme. + +LE DOGE. + +Mon orgueil, Angiolina, hélas! il n'en est plus pour moi. + +ANGIOLINA. + +Oui, c'est le péché qui perdit les anges, celui de tous auquel +succombent plus facilement les mortels les plus rapprochés d'une nature +angélique. Les hommes vils n'ont que de la vanité, les grandes ames ont +de l'orgueil. + +LE DOGE. + +Oui, j'avais le sentiment élevé, de l'honneur, de votre honneur +surtout.--Mais changeons de sujet. + +ANGIOLINA. + +Oh! non!--Jusqu'ici j'ai partagé en toute chose votre satisfaction, ne +me cachez pas, je vous en conjure, vos ennuis. Si les affaires publiques +en étaient la cause, vous le savez, je ne chercherais pas à les +pénétrer; mais je sens que vos chagrins ont un motif particulier, et +c'est à moi de les adoucir ou de les partager. Depuis le jour que +l'insolence du misérable Steno troubla votre repos, vous êtes devenu +méconnaissable, et je voudrais vous ramener à ce que vous étiez. + +LE DOGE. + +A ce que j'étais! Connaissez-vous l'arrêt de Steno? + +ANGIOLINA. + +Non. + +LE DOGE. + +Un mois de prison. + +ANGIOLINA. + +N'est-ce pas assez? + +LE DOGE. + +Assez!--Oui, pour un ivrogne galérien, qui, fouetté de verges, murmure +contre son maître; mais ce n'est pas assez pour un lâche, qui, d'un +trait mensonger et froidement médité, vient graver la honte d'une dame +et d'un prince jusque sur le trône souverain. + +ANGIOLINA. + +Pour moi, je trouve un noble assez puni quand on l'a convaincu de +mensonge. Quelle autre punition ne serait pas légère, comparée à la +perte de l'honneur? + +LE DOGE. + +De pareils hommes n'ont pas d'honneur; ils n'ont que leur vile +existence,--et c'est là ce qu'on épargne. + +ANGIOLINA. + +Vous ne voudriez pas, pour cette offense, qu'on le fît mourir? + +LE DOGE. + +En ce _moment_, non.--Puisqu'il vit, qu'il reste vivant _encore_ aussi +long-tems que possible; il a cessé de mériter la mort. Le coupable que +l'on épargne a condamné ses juges: il est purifié; son crime retombe sur +eux. + +ANGIOLINA. + +Mon Dieu! si ce méprisable libertin avait répandu son sang pour une +aussi absurde calomnie, mon cœur n'aurait plus connu une heure de +plaisir, le sommeil aurait à jamais fui de mes yeux. + +LE DOGE. + +La loi divine ne demande-t-elle pas sang pour sang? et celui qui +flétrit, tue bien plus encore que celui qui assassine. Qui affecte le +plus l'homme que l'on frappe, ou la douleur ou la honte des coups? Les +lois humaines ne demandent-elles pas sang pour honneur? moins que pour +l'honneur, même pour un peu d'or. Les lois des nations ne +demandent-elles pas sang pour trahison? Et ce ne serait rien d'avoir +fait couler dans mes veines le plus corrosif des poisons? ce ne serait +rien d'avoir souillé les noms les plus beaux, le vôtre et le mien? ce ne +serait rien d'avoir livré un prince au mépris de son peuple? d'avoir +manqué au respect unanimement accordé par le genre humain, à la jeunesse +dans les femmes, aux cheveux blancs dans les hommes, à la vertu de votre +sexe, à la dignité du nôtre?--Mais, laissons ces réflexions à ceux qui +l'ont accusé. + +ANGIOLINA. + +Le ciel vous fait une loi de pardonner à vos ennemis. + +LE DOGE. + +Le ciel pardonne-t-il aux siens? Pourquoi ne sauve-t-il pas Satan des +flammes éternelles? + +ANGIOLINA. + +Oh! ne parlez pas ainsi;--le ciel vous pardonnera à vous et à vos +ennemis. + +LE DOGE. + +Ainsi soit-il, puisse le ciel leur pardonner! + +ANGIOLINA. + +Le ciel, mais vous? + +LE DOGE. + +Oui, quand ils seront dans le ciel. + +ANGIOLINA. + +Et jamais auparavant? + +LE DOGE. + +Qu'importe mon pardon? vieillard outragé, méprisé, trompé, qu'importe +mon pardon ou mon ressentiment? tous les deux ne sont-ils pas également +frivoles et impuissans? J'ai trop long-tems vécu. Mais, je vous prie, +changeons de sujet.--Mon enfant, ma femme insultée, la fille de Lorédan! +Qu'il était loin de penser, ton brave, ton loyal père, en te mariant à +son vieil ami, qu'il te vouait à l'ignominie!--Hélas! ignominie sans +péché, car tu es pure. Que n'avais-tu un autre époux, tout autre époux +dans Venise que le Doge, et jamais cette tache, cette infamie, ce +blasphème ne serait tombé sur toi. Si jeune, si belle, si bonne et si +chaste, subir un pareil affront et ne pas être vengée! + +ANGIOLINA. + +Que dites-vous? je le sais trop bien, car vous m'aimez encore, vous me +croyez, vous m'honorez; et tout le monde sait que vous êtes juste et que +je suis sincère. Dites-moi, que me reste-t-il à demander? que +pouvons-nous, moi désirer, vous ordonner encore? + +LE DOGE.. + +C'est bien, trop bien peut-être: mais quoi qu'il arrive, chère enfant! +que ma mémoire te soit chère. + +ANGIOLINA. + +Mon Dieu! que me dites-vous? + +LE DOGE. + +N'importe, mais encore je voudrais, quel que soit le jugement des +autres, que vous me respectiez aujourd'hui, et dans ma tombe. + +ANGIOLINA. + +En pouviez-vous douter, et vous ai-je jamais donné lieu de soupçonner ma +foi? + +LE DOGE. + +Approchez, chère enfant, je dois vous dire quelques mots. Votre père fut +mon ami, la fortune variable le rendit mon débiteur pour quelques-uns de +ces services qui touchent toujours vivement les gens de bien: quand il +éprouva l'oppression de sa dernière maladie il souhaita notre union: non +qu'il voulût s'acquitter envers moi, depuis long-tems sa tendre amitié +ne lui laissait plus rien à acquitter: son espoir était de mettre votre +beauté orpheline à l'honorable abri des dangers qui, dans cet asile +empesté du vice, entourent les vierges pauvres et sans soutien. Il ne me +consulta pas, et je ne voulus pas m'opposer à l'idée qui charmait ses +derniers momens. + +ANGIOLINA. + +Je n'ai pas oublié avec quelle noblesse vous m'ordonnâtes de déclarer si +je ne sentais aucune préférence qui pût me rendre plus heureuse; votre +offre du douaire le plus beau de Venise, enfin votre intention de ne pas +vous prévaloir des dernières intentions de mon père sur vous. + +LE DOGE. + +Ainsi ce n'était pas une sotte et capricieuse extravagance de vieillard; +ce n'était pas l'aiguillon impur de quelque passion surannée qui me +décidèrent à demander la main d'une jeune et virginale beauté: car, dans +ma bouillante jeunesse, je savais m'élever au-dessus des passions de ce +genre: ce n'était pas ma vieillesse elle-même infectée de la lèpre du +libertinage qui s'attache aux cheveux blancs de certains hommes pervers, +et leur fait prendre, jusqu'à leur dernier jour, la lie des plaisirs +pour le plaisir lui-même. Je ne traînais pas au sacrifice d'un hymen +intéressé une victime innocente, trop délaissée pour refuser un sort +honorable, trop sensible pour ne pas entrevoir son malheur. Notre union +ne s'était pas formée sous de tels auspices; vous étiez libre de me +choisir, et d'un mot vous pouviez rendre inutile le choix de votre père. + +ANGIOLINA. + +J'y souscrirais, je le ferais encore à la face du ciel et de la terre; +car je ne m'en suis jamais repentie pour mon bonheur; mais, je +l'avouerai, quelquefois pour le vôtre, en songeant à vos derniers +ennuis. + +LE DOGE, poursuivant. + +Mais je savais que vous n'auriez jamais à accuser mon cœur; je savais +que mes jours n'avaient plus long-tems à vous être à charge: et alors je +me représentais la fille de mon vieil ami, sa noble fille libre d'un +nouveau choix plus sage et plus convenable, entrant alors dans tout +l'éclat de sa beauté, et devenue par ces premières années d'épreuve plus +capable de bien choisir; je la voyais héritière du nom et de l'opulence +d'un prince, et, par les courts ennuis inséparables de son union de +quelques étés avec un vieillard, garantie de tous les obstacles que la +chicane légale ou des parens envieux pouvaient élever contre ses droits. +Sans doute, quant aux années, l'enfant de mon meilleur ami pouvait mieux +choisir, mais il n'aurait jamais trouvé dans un autre un dévouement plus +tendre. + +ANGIOLINA. + +Monseigneur, je n'ai vu que le désir de mon père sanctifié par ses +derniers mots; je n'ai, pour y satisfaire, consulté que mon cœur; et +pour donner ma foi à celui auquel il me confiait, d'ambitieuses +espérances ne se mêlèrent jamais à mes songes, et l'heure de notre union +serait encore à venir, qu'elle sonnerait encore. + +LE DOGE. + +Je vous crois; je sais que vous êtes sincère: quant à l'amour, à cet +amour romanesque que, dès mon jeune âge, je regardais comme une +illusion, que j'avais toujours vue passagère, et souvent malheureuse, il +ne m'avait pas abusé autrefois; le pourrait-il donc aujourd'hui? Non: +j'espérais de vous un respect sincère et une affectueuse bienveillance, +comme le prix de ma sollicitude pour votre bonheur, de mon empressement +à satisfaire tous vos honnêtes désirs, de ma sécurité dans vos vertus, +de ma vigilance inaperçue, mais continuelle, pour vous soustraire à une +foule d'écueils auxquels vous exposait votre jeunesse; ne vous en +éloignant pas brusquement, mais vous déterminant à les éviter avant de +vous être aperçue que je le désirais pour vous. J'étais fier, non pas de +votre beauté, Angiolina, mais de votre conduite.--Je vous accordais une +confiance--une tendresse toute patriarchale, non pas un délirant +hommage, mais l'amitié la plus douce et la plus pénétrante; et +j'espérais de vous, en retour, tout ce que pouvaient mériter de pareils +sentimens. + +ANGIOLINA. + +Et vous l'avez toujours obtenu, monseigneur. + +LE DOGE. + +Je le pense; car en me choisissant, vous connaissiez la différence de +nos années, et vous m'avez choisi: je n'avais pas de confiance dans mes +qualités personnelles, je n'en aurais pas eu non plus dans les dons les +plus séduisans de la nature, si j'eusse encore été dans mon +vingt-cinquième printems: mais j'eus foi dans le sang de Lorédan, qui +coulait pur dans vos veines; j'eus foi dans l'ame que le ciel vous +donna, dans la candeur que votre père avait su vous inspirer, dans votre +piété confiante, dans vos douces vertus; en un mot, dans votre foi et +dans votre honneur eux-mêmes, comme la plus sûre garantie de mon honneur +et de ma foi. + +ANGIOLINA. + +Vous avez bien fait.--Je vous rends grâce d'avoir toujours cru qu'il +m'eût été impossible de vous respecter plus que je ne l'ai fait jusqu'à +présent. + +LE DOGE. + +Dans les ames où l'honneur est inné et fortifié par l'exemple, la foi +conjugale est défendue par un roc imprenable; dans celles où il n'est +pas né, et qu'assiégent sans cesse les pensées frivoles, dans les cœurs +où viennent lutter les vanités mondaines, où fermentent les agitations +sensuelles, je le sais, dans des veines ainsi infectées, il y aurait une +grande déception à rêver quelques traits de sang pur et chaste. Fût-elle +unie à l'être qu'elle désirait le plus au monde, au dieu de la poésie +lui-même, tel que nous le révèlent les plus parfaites sculptures; ou +bien à Alcide, revêtu de toute la majestueuse réunion de son enveloppe +humaine et céleste, l'ame où ne réside pas la vertu violerait bientôt la +foi qu'elle leur aurait promise. La vertu! c'est la constance qui la +prouve seule; le vice est toujours mobile, la vertu ne change jamais. La +femme, une fois coupable, chancellera toujours; car la nature du vice +est de varier, tandis que, semblable à l'astre du jour, la vertu demeure +immobile, et verse sur tout ce qui l'entoure des torrens de vie, de +lumière et de gloire. + +ANGIOLINA. + +Mais quand vous savez aussi bien reconnaître la source de la vertu chez +les autres, comment pouvez-vous, pardonnez ma franchise, céder vous-même +à la plus violente de ces passions? pourquoi laissez-vous troubler votre +grande ame d'une haine inquiète, pour un être de l'espèce de Steno? + +LE DOGE. + +Vous me jugez mal; ce n'est pas Steno qui pouvait ainsi m'émouvoir: s'il +en eût été capable, il serait aujourd'hui--mais laissons ce qui est +passé. + +ANGIOLINA. + +Mais alors quelles sont donc les pensées qui vous agitent, même dans ce +moment-ci? + +LE DOGE. + +C'est la majesté de Venise aujourd'hui violée, et d'un seul coup +outragée dans son prince et dans ses lois. + +ANGIOLINA. + +Hélas! pourquoi en prenez-vous cette opinion? + +LE DOGE. + +J'y ai pensé depuis.--Mais revenons au sujet dont je vous entretenais +tout-à-l'heure: tous ces motifs bien pesés, je vous épousai. Le monde +rendit justice à mes intentions; ma conduite et votre vertu +irréprochable prouvèrent assez qu'il avait bien jugé de moi: vous aviez +toute liberté;--la confiance, les respects sans bornes de mes proches et +de moi-même: née d'une famille accoutumée à donner à Venise des princes; +à renverser les rois de leurs trônes par les ravages de l'étranger; vous +paraissiez en tout digne du premier rang que vous occupiez parmi les +nobles Vénitiennes. + +ANGIOLINA. + +Pourquoi revenir sur cela, monseigneur? + +LE DOGE. + +Il le fallait afin de prouver qu'il suffisait pour vous flétrir de +l'haleine empestée d'un misérable:--un lâche, qu'en punition de son +indécente effronterie je fis sortir de l'une de nos réunions +solennelles, afin de lui apprendre à mieux se conduire dans les +appartemens du Doge; un être de cette espèce, s'il dépose sur les +murailles le venin de son cœur ulcéré, verra bientôt le poison qu'il a +exhalé s'étendre de lieux en lieux, et l'innocence de l'épouse et +l'honneur du mari deviendront victimes d'un quolibet; et l'infâme qui, +d'abord insultant à la pudeur virginale de vos suivantes, s'était +ensuite vengé du juste châtiment de son effronterie en calomniant +l'épouse de son souverain, l'infâme obtiendra son absolution de la +connivence de ses pairs! + +ANGIOLINA. + +Mais on l'a condamné à la réclusion. + +LE DOGE. + +C'était un acquittement qu'une prison pour un être comme lui; et ces +courts instans d'arrêt, il les passera dans un palais; mais j'ai fini +avec lui, il s'agit maintenant de vous. + +ANGIOLINA. + +De moi, monseigneur! + +LE DOGE. + +Oui, Angiolina, ne vous en étonnez pas: j'ai gardé cette source de +tourmens jusqu'au moment où j'ai reconnu que ma vie ne pouvait plus être +de longue durée; et j'imagine que vous aurez égard aux injonctions que +renferme cet écrit. (Il lui donne un papier.) Ne craignez rien, il n'a +rien qui vous puisse affliger: lisez-le plus tard, et dans un moment +opportun. + +ANGIOLINA. + +Pendant ou après votre vie, monseigneur, vous aurez toujours de moi les +mêmes respects: mais puissent vos jours être longs encore--et plus +heureux que celui-ci! Cette exaltation s'adoucira, vous reviendrez au +calme que vous devriez avoir--et que vous aviez. + +LE DOGE. + +Je serai ce que je devrais être ou je ne serai rien; mais jamais--oh! +non, jamais à l'avenir l'heureux calme qui protégeait les cheveux blancs +de Faliero ne se répandra sur le petit nombre de jours ou d'heures qui +peuvent encore lui rester! Jamais à l'avenir les souvenirs d'une vie qui +ne fut pas perdue pour la gloire ne viendront, semblables aux ombres qui +s'abaissent sur une belle journée d'été, adoucir pour moi l'instant d'un +repos éternel. Je ne demandais, je n'espérais plus rien, si ce n'est les +égards dûs à mes sueurs et au sang que j'ai versé; aux peines de l'ame +qu'il m'a fallu braver pour augmenter la gloire de mon pays. Satisfait +de le servir, le servir bien que son chef, je ne voulais que rejoindre +mes ancêtres, avec un nom pur et sans tache comme les leurs; et voilà ce +qu'on m'a refusé!--Oh! que ne suis-je mort à Zara! + +ANGIOLINA. + +Vous avez mieux fait. Ce jour-là vous avez sauvé la république; vivez +pour la sauver encore. Un jour, un autre jour comme celui-là serait pour +eux le plus sanglant reproche et la seule vengeance digne de vous. + +LE DOGE. + +Vous oubliez qu'une pareille journée ne se représente pas deux fois dans +un siècle; ma vie n'est guère moins longue, et la fortune s'est +acquittée envers moi en m'accordant une fois l'occasion qu'elle a si +rarement offerte dans la suite des tems et dans maintes contrées à ses +plus chers favoris. Mais pourquoi parler ainsi? Venise a oublié cette +journée.--Pourquoi donc la rappellerais-je? Adieu, chère Angiolina, j'ai +besoin d'être seul; il me reste à faire beaucoup--et l'heure se passe. + +ANGIOLINA. + +Souvenez-vous du moins de ce que vous fûtes. + +LE DOGE. + +Ce serait en vain, les souvenirs de bonheur cessent de le procurer quand +celui de la peine est encore cuisant. + +ANGIOLINA. + +Au moins, quelles que soient les affaires qui vous pressent, laissez-moi +vous conjurer de prendre un instant de repos: voilà plusieurs nuits que +votre sommeil est tellement agité que j'aurais cru devoir vous réveiller +si je n'eusse espéré que bientôt la nature allait dompter les cruelles +pensées qui semblaient vous troubler. Une seule heure de repos vous +rendra à vos travaux avec de nouvelles pensées plus vigoureuses et plus +fraîches. + +LE DOGE. + +Je ne le puis,--et je le pourrais que je devrais résister encore; jamais +le besoin de veiller ne fut plus impérieux. Encore quelques jours, oui, +quelques jours, quelques nuits d'insomnie et je reposerai bien.--Mais +où?--N'y pensons pas. Adieu, mon Angiolina. + +ANGIOLINA. + +Un instant encore,--laissez-moi un instant de plus près de vous; je ne +puis me décider à vous quitter ainsi. + +LE DOGE. + +Approche donc, ma chère enfant:--pardonne; tu méritais un meilleur sort +que le partage du mien, à l'instant où mes yeux plongent dans la sombre +vallée qu'enveloppe l'immense manteau de la mort. Quand je ne serai +plus--et peut-être sera-ce plus tôt que mes années ne semblent +l'annoncer, car il y a dans ces murs, au dehors et partout autour de +nous, un mouvement qui doit bientôt peupler les cimetières de cette +ville, bien autrement que ne le firent jamais la peste ou la +guerre,--quand je ne serai rien, oh! permets-moi d'espérer que ce que je +fus sera quelquefois encore un nom sur tes lèvres si pures, une ombre +dans ton imagination, celle d'un objet qui ne voudrait pas obtenir des +pleurs, mais un souvenir.--Chère enfant! laisse-moi m'éloigner,--le tems +presse. + +(Ils sortent.) + + +SCÈNE II. + +(Un endroit isolé près de l'arsenal.) + +ISRAEL BERTUCCIO et PHILIPPE CALENDARO. + + +CALENDARO. + +Quel accueil a-t-on fait, Israël, à votre dernière plainte? + +ISRAEL BERTUCCIO. + +Un favorable, et pourquoi? + +CALENDARO. + +Est-il possible! quoi! on le punira? + +ISRAEL BERTUCCIO. + +Oui. + +CALENDARO. + +Par quoi? une amende ou la prison? + +ISRAEL BERTUCCIO. + +Par la mort!-- + +CALENDARO. + +Alors, vous rêvez, ou vous pensez suivre mon conseil, en tirant la +vengeance de votre propre main. + +ISRAEL BERTUCCIO. + +Sans doute! et pour n'assouvir que ma haine, j'oublierai la grande +justice que nous méditions de rendre à Venise! et changeant une vie +d'espérance contre une vie d'exil, je penserai à n'écraser qu'un +scorpion, tandis que mille autres continueront à déchirer mes amis, mes +parens, mes compatriotes! Non pas, Calendaro; les gouttes de sang qu'on +a fait jaillir de mon visage auront pour expiation tout le leur,--et +non-seulement le leur, car nous ne voulons pas seulement venger nos +injures privées: de tels soins conviennent aux hommes violens, aux +passions égoïstes; mais ils sont indignes d'un tyrannicide. + +CALENDARO. + +Je n'oserais, je l'avoue, me vanter d'une patience comme la vôtre. Si +j'avais été là quand vous fûtes insulté, je l'aurais poignardé, ou je +serais mort moi-même en voulant inutilement contenir ma rage. + +ISRAEL BERTUCCIO. + +Grâce au ciel, vous n'y étiez pas, car vous auriez tout perdu, et telle +qu'elle est, notre cause est encore dans une situation prospère. + +CALENDARO. + +Mais vous avez vu le Doge? que vous a-t-il répondu? + +ISRAEL BERTUCCIO. + +Qu'il n'y avait pas de punition à espérer contre un homme comme Barbaro. + +CALENDARO. + +Je vous l'avais bien dit, qu'il était ridicule d'attendre quelque +justice de ces gens-là. + +ISRAEL BERTUCCIO. + +Du moins cette confiance dans leur équité a-t-elle endormi leurs +soupçons; si j'avais gardé le silence, il n'est pas un sbire qui n'eût +tenu l'œil sur moi, comme méditant une secrète et vigoureuse vengeance. + +CALENDARO. + +Mais alors que ne vous adressiez-vous au conseil? Le Doge est un +automate, à peine s'il peut obtenir justice pour lui-même. Pourquoi vous +réclamer de _lui_? + +ISRAEL BERTUCCIO. + +C'est là ce que vous saurez plus tard. + +CALENDARO. + +Et pourquoi pas maintenant? + +ISRAEL BERTUCCIO. + +Patientez jusqu'à minuit. Consultez vos _montres_, et recommandez à vos +amis de disposer leurs hommes;--faites que tout soit prêt pour frapper +le grand coup, peut-être dans quelques heures; depuis long-tems nous +attendions le moment favorable; le cadran peut le marquer dans le cercle +commencé, peut-être le soleil de demain l'éclairera-t-il: un plus long +délai doublerait nos dangers. Voyez donc à ce que tous soient exacts au +lieu de nos rendez-vous, tous armés, excepté les gens qui approchent les +Seize, et qui resteront parmi les troupes pour attendre le signal. + +CALENDARO. + +Voilà des paroles qui répandent dans mes veines une nouvelle vie; vos +hésitations continuelles m'avaient rendu malade; les jours succédaient +aux jours, et ne faisaient qu'ajouter de nouveaux anneaux à nos chaînes. +De fraîches offenses infligées à nos frères, à nous-mêmes, redoublent +encore à chaque instant l'arrogance et la force de nos tyrans. +Laissez-nous courir sur eux, peu m'importent les conséquences qui seront +après tout la mort ou la liberté; mais mon cœur saigne d'attendre +toujours vainement l'une ou l'autre. + +ISRAEL BERTUCCIO. + +Calendaro, morts ou vivans, nous serons libres, le tombeau n'a pas de +chaînes. Vos _montres_ sont-elles en règle? et les seize compagnies +sont-elles complétées à soixante? + +CALENDARO. + +Toutes, à l'exception de deux dans lesquelles manquent vingt-cinq +hommes. + +ISRAEL BERTUCCIO. + +Nous pouvons nous en passer. Quelles sont ces deux compagnies? + +CALENDARO. + +Celles de Bertram et du vieux Soranzo; ils montrent pour notre cause +moins d'ardeur que les autres. + +ISRAEL BERTUCCIO. + +Votre bouillant caractère accuse de froideur tous ceux qui ne partagent +point votre impatience; mais; croyez-moi, dans les esprits les plus +concentrés comme dans les plus emportés, on peut rencontrer un courage +également intrépide; ne redoutez rien d'eux. + +CALENDARO. + +Je ne crains rien du vieillard, mais il y a dans Bertram une disposition +compatissante qui peut devenir fatale à une entreprise comme la nôtre. +J'ai vu cet homme insensible à sa propre misère, bien que la plus +grande, pleurer sur celle des autres comme un enfant; et dernièrement +encore j'ai remarqué que, dans une querelle, la vue du sang l'avait fait +trouver mal; c'était pourtant celui d'un misérable. + +ISRAEL BERTUCCIO. + +Les vrais braves ont les yeux et le cœur tendres, ils gémissent souvent +de ce que le devoir leur ordonne. Je connais de long-tems Bertram, +jamais sur la terre il ne fut d'ame plus loyale. + +CALENDARO. + +Cela peut être, je crains moins la trahison que la faiblesse; après +tout, comme il n'a ni maîtresses, ni femmes pour profiter de sa mollesse +d'esprit, on peut le mettre à l'épreuve. C'est par bonheur un orphelin +sans autres amis que nous; mais une femme, un enfant l'auraient trouvé +moins résolu qu'eux-mêmes. + +ISRAEL BERTUCCIO. + +De pareils liens n'ont plus de force sur les ames appelées à la haute +destinée d'extirper de leur patrie le germe de la corruption. Il nous +faut oublier tous nos sentimens, à l'exception d'un seul.--Il nous faut +déposer toutes les passions qui ne serviraient pas notre grand projet; +il ne faut plus voir qu'une chose, notre patrie, et regarder la mort +comme un objet d'envie, si le sacrifice de nos jours est accueilli par +le ciel et sanctionne à jamais la liberté de nos concitoyens. + +CALENDARO. + +Mais si nous échouons? + +ISRAEL BERTUCCIO. + +Mourir pour une belle cause, ce n'est pas échouer: le sang des victimes +peut arroser l'échafaud; leurs têtes peuvent se dessécher au soleil; +leurs membres être exposés aux portes des villes, aux créneaux des +citadelles, mais leur ame planera toujours au-dessus victorieuse. Que +les années se pressent et que d'autres infortunés partagent leur sort, +tout cependant contribuera à les grandir dans la pensée et dans les +profonds regrets de la postérité, et c'est encore à leurs voix que le +monde s'élancera plus tard vers la liberté. Que serions-nous +aujourd'hui, si Brutus n'avait pas existé? Il mourut en voulant +affranchir Rome; mais il laissa une leçon qui ne mourra jamais,--un nom +devenu un talisman, une ame qui se multipliera à l'infini au travers des +siècles, tant que les hommes pervers jouiront du pouvoir, tant que les +peuples pencheront vers la servitude. On les surnomma, lui et son digne +ami, les derniers des Romains. Reconnaissons-les pour nos dignes pères, +et soyons les premiers des nobles Vénitiens. + +CALENDARO. + +Nos pères n'auront pas échappé au joug d'Attila, en se réfugiant dans +ces îles où des palais se sont élevés à leurs voix sur des sables ravis +aux inondations de l'Océan, pour reconnaître, à la place du roi des +Huns, la tyrannie de mille despotes. Mieux eût valu mille fois fléchir +devant lui; mieux eût valu prendre pour souverain un Tartare que ces +hommes, mélange odieux de bassesse et d'orgueil! Le premier, du moins, +était un homme: il avait pour sceptre son épée. Ces êtres, sans autre +force que leurs lâches artifices, commandent à nos glaives, et nous +gouvernent d'un mot comme par l'effet d'un charme. + +ISRAEL BERTUCCIO. + +Il sera bientôt rompu. Vous dites que tout est prêt; je n'ai pas fait +aujourd'hui ma ronde accoutumée, et tu sais bien pourquoi; mais ta +vigilance aura suppléé parfaitement la mienne: grâce à l'ordre que nous +a donné le dernier Conseil de redoubler d'efforts pour réparer la +flotte, nous avons pu, sans éveiller des soupçons, introduire dans +l'arsenal un grand nombre de nos affidés, soit comme autant d'ouvriers +nécessaires à l'équipement, soit comme des recrues faites à la hâte pour +compléter l'armement projeté.--Tous ont-ils reçu des armes? + +CALENDARO. + +Oui; ceux du moins dont nous étions sûre; il en est quelques-uns qu'il +serait bon de tenir dans l'ignorance jusqu'au moment de frapper, et +d'avoir seulement alors recours à eux; quand, dans la chaleur et la +confusion générales, ils n'auront aucun prétexte de ne pas agir, et +suivront aveuglément ceux qui sauront les conduire. + +ISRAEL BERTUCCIO. + +Fort bien dit;--et avez-vous remarqué tous ceux de cette espèce? + +CALENDARO. + +La plupart du moins: j'ai d'ailleurs averti les autres capitaines +d'avoir les mêmes précautions avec ceux de leurs compagnies. Autant que +j'ai pu voir, nous sommes assez nombreux pour assurer le succès de +l'entreprise, si nous commençons demain; mais chaque heure de retard +nous expose à un millier de périls. + +ISRAEL BERTUCCIO. + +Il faut que les Seize se réunissent à l'heure habituelle, excepté +Soranzo, Nicoletto Blondo, et Marco Giuda, qui feront la garde dans +l'arsenal, et prépareront tout en attendant le signal dont nous +conviendrons. + +CALENDARO. + +Nous n'y manquerons pas. + +ISRAEL BERTUCCIO. + +Les autres se réuniront ici; j'ai à leur présenter un étranger. + +CALENDARO. + +Un étranger?--Est-il dans le secret? + +ISRAEL BERTUCCIO. + +Oui. + +CALENDARO. + +Et vous n'avez pas craint d'exposer la vie de vos amis en vous confiant +imprudemment à quelqu'un que vous ne connaissiez pas? + +ISRAEL BERTUCCIO. + +Je n'ai risqué d'autre vie que la mienne--quant à cela, vous pouvez en +être sûrs. C'est un homme qui peut doubler nos chances de réussite en se +joignant à nous, et qui, s'il s'y refuse, n'en est pas moins à notre +merci. Il viendra seul avec moi, il ne peut nous échapper, mais il ne +voudra pas s'esquiver. + +CALENDARO. + +Avant de l'avoir vu, je ne veux pas le juger.--Est-il de notre +condition? + +ISRAEL BERTUCCIO. + +Oui; du moins par ses sentimens, bien qu'il soit né de parens nobles; +c'est un homme fait pour relever ou renverser un trône.--Un homme qui a +fait de grandes choses, et vu bien des catastrophes; ennemi des tyrans, +bien qu'élevé à l'ombre de la tyrannie; intrépide à la guerre et sage au +conseil; noble de cœur, bien qu'il le soit de race; emporté sans être +imprudent, et avec tout cela doué d'une ame énergique et passionnée, que +l'on a blessée dans ses affections les plus délicates; et une fois aigri +et insulté, il n'est pas de furie dans les fastes de la Grèce semblable +à celle qui, de ses mains brûlantes, lui dévore les entrailles, et le +rend capable de tout pour obtenir vengeance. Ajoutez qu'il porte un cœur +généreux, qu'il voit et comprend l'oppression du peuple, qu'il partage +ses souffrances. A tout prendre, en un mot, nous aurons besoin de tels +gens, et de tels gens ont besoin de nous. + +CALENDARO. + +Et quel sera le rôle que vous prétendez lui faire jouer parmi nous? + +ISRAEL BERTUCCIO. + +Peut-être celui de chef. + +CALENDARO. + +Quoi! vous déposeriez entre ses mains le commandement! + +ISRAEL BERTUCCIO. + +Vous l'avez dit. Mon but est de faire triompher notre cause, et non de +me pousser au pouvoir. Mon expérience, votre propre choix, quelque +habileté peut-être, m'avaient désigné pour occuper le poste de +commandant jusqu'à ce qu'il s'en présentât un plus digne: et ce dernier, +si je l'ai trouvé comme vous-mêmes vous pourrez le décider, pensez-vous +que l'égoïsme puisse me faire hésiter un instant, et qu'ambitieux d'une +autorité passagère, je sacrifie à de misérables vues nos graves +intérêts, plutôt que de la céder à quelqu'un que des qualités mille fois +supérieures appellent à l'honneur de nous conduire? Non, non, Calendaro, +connaissez mieux votre ami, mais tous vous pourrez en +juger.--Séparons-nous, et songeons à nous trouver réunis pour l'heure +indiquée. De l'activité, et tout ira bien. + +CALENDARO. + +Généreux Bertuccio, je vous ai toujours connu loyal et intrépide, et +toujours vous m'avez vu prompt à exécuter les plans que votre tête et +votre cœur avaient combinés. Je ne demande donc pas d'autre chef; quant +à ce que décideront les autres, je l'ignore, mais dans tout ce que vous +résoudrez je suis à vous comme je l'ai toujours été. Adieu, nous nous +reverrons à minuit. + +(Ils sortent.) + +FIN DU DEUXIÈME ACTE. + + + + + ACTE III. + + +SCÈNE PREMIÈRE. + +(Une place entre le canal et l'église de Saint-Jean et Saint-Paul: +au-devant une statue équestre.--Dans le canal on aperçoit, à quelque +distance, une gondole.) + + +LE DOGE. Il entre seul et déguisé. + +Je vais donc entendre l'heure--l'heure, dont le son, en se prolongeant +dans le silence de la nuit, devrait frapper ces palais d'un ébranlement +sinistre, et, faisant tout-à-coup tressaillir leurs marbres, arracher +ceux qui dorment encore à quelque hideux songe, présage avant-coureur de +tout ce qui les menace. Oui, ville orgueilleuse, il faut te délivrer du +sang impur; qui fait de ton enceinte le refuge de la tyrannie. C'est à +moi que ce devoir est imposé, je ne l'ai pas demandé: je fus même puni +de l'insouciance avec laquelle j'ai vu cette contagion patricienne se +répandre en tous lieux jusqu'au moment où elle troubla mon sommeil; moi +aussi, je suis infecté, et il faut effacer mes taches pestilentielles +dans une onde salutaire.--Voilà le temple colossal où reposent mes +pères! Leurs sombres statues répandent leur ombre sur les dalles qui +seules séparent les vivans d'avec les morts; là, tous les grands cœurs +de notre fière maison sont réunis dans une urne, et après avoir animé de +nombreux héros, forment aujourd'hui dans des caveaux souterrains une +pincée de poussière.--O toi, temple des saints gardiens tutélaires de +notre maison! voûtes où dorment deux Doges mes aïeux, morts, l'un de ses +travaux, l'autre sur les champs de bataille; et près d'eux, une longue +suite de nobles ancêtres, grands hommes de guerre et d'état, dont j'ai +reçu en héritage les grands soucis, les blessures et le haut +rang,--entr'ouvre en ce moment leurs tombes, et peuplant tes ailes de +leurs ombres illustres, laisse-les sortir de leur retraite pour me +contempler. Je les prends tous à témoin des motifs qui m'ont fait +accepter une pareille tâche. J'en appelle au sang généreux qui les +animait, à la gloire de leur blason, à leur grand nom enfin, déshonoré +_en_ moi, et non _par_ moi, mais par d'ingrats patriciens que nous avons +protégés pour les conserver nos égaux et non pour en faire nos +maîtres.--J'en appelle à toi surtout, brave Ordélafo, qui mourus en +combattant dans les plaines de Zara: réponds, l'hécatombe que ton +descendant y dressa avec le sang de tes ennemis et de ceux de Venise, +méritait-elle une pareille récompense? Ames sublimes, abaissez sur moi +vos bienveillans regards; ma cause est la vôtre autant que la vie +présente peut encore se rattacher à vous.--Votre gloire, votre nom m'a +été transmis; tout se rattache au sort futur de notre commune race. +Favorisez mes desseins, je rendrai cette cité immortelle et libre, et le +renom de notre famille, digne, plus digne aujourd'hui et pour jamais de +ce que vous fûtes autrefois. + +(Entre Israël Bertuccio.) + +ISRAEL BERTUCCIO. + +Qui va là? + +LE DOGE. + +Ami de Venise. + +ISRAEL BERTUCCIO. + +C'est lui. Salut, monseigneur; vous êtes en avance. + +LE DOGE. + +Je suis prêt à me rendre à votre réunion. + +ISRAEL BERTUCCIO. + +Deux mots, auparavant--certes je suis fier et ravi de votre confiant +empressement. Ainsi vos doutes sont dissipés depuis notre dernière +entrevue? + +LE DOGE. + +Non pas--mais j'ai mis sur cette chance le peu de vie qui me reste: le +dé était déjà jeté quand j'ai pour la première fois prêté l'oreille à +vos projets de trahison.--Ne frémissez pas, c'est le mot, et je ne puis +façonner ma langue à donner de beaux noms à des actions repoussantes, +tout en étant déterminé à les commettre. Dès l'instant où je vous permis +de tenter votre souverain sans vous faire aussitôt charger de chaînes, +je devins le plus coupable de vos complices: maintenant faites, si cela +vous convient, pour moi, ce que j'aurais pu faire pour vous. + +ISRAEL BERTUCCIO. + +Voilà, monseigneur, des paroles étranges et bien peu méritées; je ne +suis pas un espion, et ni vous ni nous ne sommes des traîtres. + +LE DOGE. + +_Nous_!--_nous_!,--Peu importe, vous avez acquis le droit de me +confondre avec vous.--Mais, au point important--si cette tentative +réussit, et que Venise, plus heureuse, conduise dans la suite sur nos +tombes respectées ses générations affranchies; si ses enfans, de leurs +petites mains, viennent jeter des fleurs sur la cendre de ses +libérateurs, sans doute alors les effets auront sanctifié notre cause, +et nous serons inscrits tels que les deux Brutus dans les annales de +l'avenir! Mais s'il en est autrement, si nous échouons, après avoir +tramé de secrets complots et recouru au glaive homicide, alors, malgré +nos intentions généreuses, nous serons encore des traîtres, honnête +Israël--toi, non moins que celui qui était ton souverain il n'y a pas +six heures, et qui maintenant partage en frère votre rébellion. + +ISRAEL BERTUCCIO. + +Je pourrais vous répondre; mais ce n'est pas le moment de nous arrêter à +cela. Allons au rendez-vous, on pourrait nous observer si nous nous +arrêtions ici. + +LE DOGE. + +Nous le _sommes_, et nous l'avons été. + +ISRAEL BERTUCCIO. + +Observés! et par qui?--ce fer-- + +LE DOGE. + +Remettez-le; il n'y a pas ici de témoin mortel: regardez là--que +voyez-vous? + +ISRAEL BERTUCCIO. + +Seulement la statue d'un grand homme d'armes sur un fier coursier, qui +se détache dans la faible lumière de la lune. + +LE DOGE. + +Eh bien! cet homme d'armes, c'était le père des ancêtres de mon père: +cette statue lui fut érigée par Venise, qu'il avait deux fois +sauvée.--Pouvez-vous distinguer s'il nous regarde ou non? + +ISRAEL BERTUCCIO. + +Pure imagination, monseigneur; les yeux sont refusés au marbre. + +LE DOGE. + +Mais non pas aux morts. Je te le répète, il y a dans ces objets un +esprit qui agit et voit encore; qu'on ne voit pas, mais que l'on sent; +et, s'il existe un charme capable de réveiller les morts, il n'en peut +exister de plus forts que les motifs qui nous réunissent. Te semble-t-il +que des ames comme celles, de ma race puissent reposer, quand moi, leur +dernier descendant, je viens comploter sur le seuil de leurs sépulcres +avec des plébéiens? + +ISRAEL BERTUCCIO. + +Mais vous auriez aussi bien fait de peser tout cela avant de vous +engager dans notre grande entreprise.--Vous en repentiriez-vous? + +LE DOGE. + +Non--mais je sens l'étendue de ma résolution; je ne l'oublierai jamais; +je ne puis renoncer tout d'un coup à une vie de gloire, ni me ravaler à +ce que nous allons faire; en un mot, je ne puis commander le massacre +sans un instant de pose. Ne craignez rien, cependant; ces réflexions +elles-mêmes et le souvenir de ce qui m'a conduit au milieu de vous doit +vous servir de garantie. Il n'est pas, dans votre troupe, d'ouvriers +aussi impatiens que je le suis, aussi avides d'une justice implacable, +et les moyens auxquels ces odieux tyrans m'ont forcé à recourir me les +font abhorrer mille fois plus encore, augmentent encore ma soif de +vengeance. + +ISRAEL BERTUCCIO. + +Avançons--écoutez--l'heure sonne. + +LE DOGE. + +Allons, c'est le signal de notre mort ou de celle de Venise.--Marchons. + +ISRAEL BERTUCCIO. + +Dites plutôt que c'est le signal triomphant de sa liberté naissante.--De +ce côté.--Nous touchons au lieu de la réunion. + +(Ils sortent.) + + +SCÈNE II. + +(La maison où se réunissent les conspirateurs.) + +DAGOLINO, DORO, BERTRAM, FEDELE TREVISANO, CALENDARO, ANTONIO delle +BENDE, etc., etc. + + +CALENDARO, entrant. + +Sommes-nous tous réunis? + +DAGOLINO. + +Tous, puisque vous voilà; il ne manque que les trois qui sont à leur +poste, et notre chef Israël qu'on attend d'un instant à l'autre. + +CALENDARO. + +Et Bertram, où est-il? + +BERTRAM. + +Ici. + +CALENDARO. + +Il vous a donc été impossible de mettre au complet votre compagnie? + +BERTRAM. + +J'ai bien en vue quelques-uns, mais je n'ai pas voulu leur confier notre +secret ayant d'être assuré qu'ils fussent dignes de le connaître. + +CALENDARO. + +Nous n'avons pas besoin de nous confier à leur discrétion. _Qui_, +d'ailleurs, sauf nous-mêmes et nos plus intimes affidés, connaît bien +l'étendue de nos projets? La plupart croient recevoir l'impulsion +secrète de la seigneurie[loc6] afin de punir quelques jeunes nobles des +plus dissolus, et dont les excès semblent défier les lois; mats une fois +le glaive tiré, et bien enfoncé dans le vil cœur des sénateurs les plus +odieux, ils n'hésiteront pas à continuer de frapper sur les autres, +encouragés comme ils le seront par l'exemple de leurs chefs; et quant à +moi je leur montrerai ce qu'ils ont à faire, de manière à ne leur +permettre pour leur salut et pour leur honneur de ne s'arrêter que quand +tous auront péri. + +[Note loc6: Ceci est un fait historique. + +(_Note de Lord Byron_.)] + +BERTRAM. + +Comment dites-vous? _tous_! + +CALENDARO. + +Qui voudrais-tu donc épargner? + +BERTRAM. + +Épargner! je n'en ai pas le pouvoir; je voulais seulement demander si, +parmi cette odieuse réunion d'hommes, vous ne pensiez pas qu'il pût s'en +trouver dont l'âge, dont les qualités enfin, pussent appeler notre +pitié? + +CALENDARO. + +Oui, la pitié que mérite et qu'obtient la vipère, quand, étant coupée en +morceaux, ses tronçons séparés viennent au soleil exhaler leur venin le +plus âcre et le plus virulent. J'aimerais tout autant épargner l'une des +dents qui se trouvent dans la gueule du redoutable reptile que +d'épargner un de nos tyrans: chacun d'eux forme l'anneau d'une longue +chaîne.--C'est une seule masse, le même souffle, le même corps; ils +mangent, boivent, vivent et s'allient ensemble; ils se réjouissent, ils +oppriment, ils tuent de concert--il faut qu'ils meurent de concert. + +DAGOLINO. + +Un seul qu'on laisserait vivre serait aussi redoutable que tous +ensemble; qu'ils soient dix, ou qu'ils soient mille, leur nombre n'est +pas ce qui nous effraie, c'est l'esprit de l'aristocratie qu'il s'agit +d'anéantir; et si nous laissions debout une seule racine de ce vieil +arbre il couvrirait bientôt le sol, et ranimerait sa verdure malfaisante +et ses fruits empoisonnés. Bertram, il nous faut du courage. + +CALENDARO. + +Songes-y bien, Bertram, j'ai les yeux sur toi. + +BERTRAM. + +Qui pourrait me soupçonner? + +CALENDARO. + +Ce n'est pas moi; si je le faisais, tu ne serais plus maintenant ici à +parler de ta foi, mais nous redoutons ta douceur naturelle et non pas ta +perfidie. + +BERTRAM. + +Vous devriez savoir, vous tous qui m'entendez, qui je suis, un homme +soulevé, comme vous-mêmes, pour renverser la tyrannie; un homme, je +l'avoue, naturellement bon, comme il l'a prouvé à plusieurs d'entre +vous; et quant à sa bravoure vous pouvez en parler, vous, Calendaro, qui +l'avez vue mise à l'épreuve; ou si vous en doutiez encore, je pourrais +vous apprendre à la connaître. + +CALENDARO. + +A votre aise; quand nous aurons mis à fin notre entreprise; mais en ce +moment il ne faut pas qu'une querelle particulière vienne la troubler. + +BERTRAM. + +Je ne suis pas querelleur; mais je puis frapper l'ennemi avec autant +d'intrépidité qu'aucun de vous; pourquoi, d'ailleurs, m'avez-vous choisi +pour être l'un des chefs de nos camarades? Toutefois j'avoue ma +faiblesse, je n'ai pas encore appris à envisager un massacre général +sans quelque sentiment d'effroi; la vue du sang ruisselant, inondant des +têtes blanchies par l'âge, ne me présente aucune idée de gloire, et je +n'appelle pas un triomphe la mort d'hommes surpris sans défense. Je sais +pourtant bien, et trop bien, que nous devons en agir ainsi avec ceux +dont la conduite justifie de telles représailles; mais s'il en était +quelques-uns que l'on pût sauver de ce destin déplorable, j'en conviens, +pour nous et pour notre honneur, pour nous garantir de cette souillure +qui s'attache d'ailleurs à l'idée de massacre, j'en eusse été enchanté, +et en cela je ne crois pas offrir le moindre prétexte au dédain ni à la +défiance. + +DAGOLINO. + +Calme-toi, Bertram, et reprends courage, nous ne te soupçonnons pas; ce +n'est pas nous qui exigeons de pareilles actions; c'est la cause que +nous défendons. Nous saurons bien laver toutes nos souillures dans la +fontaine de la liberté. + +(Entrent Israël Bertuccio et le Doge déguisé.) + +DAGOLINO. + +Salut, Israël. + +CONSPIRATEURS. + +Ah! mille fois salut--brave Bertuccio! tu es en retard.--Quel est cet +étranger? + +CALENDARO. + +Il est tems de le nommer. J'ai fait connaître à nos camarades que tu +voulais ajouter un frère à notre cause; ils sont disposés à l'accueillir +parmi eux; et telle est notre confiance en tout ce que tu fais, +qu'approuvé par toi, il est aussitôt approuvé de tout le monde. +Maintenant, laisse-le se découvrir lui-même. + +ISRAEL BERTUCCIO. + +Étranger, approchez-vous! (Le Doge se découvre.) + +CONSPIRATEURS. + +Aux armes!--Nous sommes trahis! c'est le Doge! Meurent tous les deux! +notre traître capitaine et le tyran auquel il nous a vendus! + +CALENDARO, tirant son épée. + +Arrêtez, arrêtez! Celui qui avance sur eux, d'un pas, est mort. Écoutez +du moins Bertuccio.--Comment! vous pâlissez à la vue d'un vieillard qui +se trouve au milieu de vous, seul, sans gardes et sans armes? Parle, +Israël, que veut dire ce mystère? + +ISRAEL BERTUCCIO. + +Laisse-les, laisse-les avancer; ingrats suicides, qu'ils frappent leurs +propres cœurs; car c'est de nos vies que dépendent la leur, leur fortune +et leurs espérances. + +LE DOGE. + +Frappez!--Si je craignais la mort, et une mort plus terrible que ne +pourrait me l'infliger aucun de vos vils poignards, je ne serais pas +venu ici.--Oh! le noble mouvement, en effet, qui vous porte à montrer +tant de bravoure contre une pauvre tête chenue! Les chefs généreux, qui, +voulant réformer leur pays et détruire le sénat, frémissent de rage et +de terreur à la vue d'un seul patricien!--Massacrez-moi, vous le pouvez; +je ne m'en soucie pas.--Israël, voilà les hommes, les cœurs généreux +dont vous me parliez? Regardez-les donc! + +CALENDARO. + +Vraiment, il nous a fait rougir, et avec raison. Comment, avec votre +dévouement dans Bertuccio, votre chef dévoué, avez-vous pu tourner vos +épées contre lui et son compagnon? Remettez-les dans le fourreau, et +entendez-le. + +ISRAEL BERTUCCIO. + +Je dédaigne de parler; ils peuvent, ils doivent savoir, qu'une ame comme +la mienne est incapable de trahison. Jamais je n'ai abusé du pouvoir +qu'ils m'ont donné d'adopter tous les moyens qui pouvaient servir leur +cause. Ils peuvent être sûrs que quiconque sera jamais introduit ici par +moi, n'aura plus qu'à choisir d'être, ou notre frère, ou notre victime. + +LE DOGE. + +Et que serai-je, moi? L'accueil que vous me faites me permet de douter +de la liberté du choix. + +ISRAEL BERTUCCIO. + +Monseigneur, si ces furieux avaient levé sur vous leurs armes, ils +m'auraient immolé avec vous; mais, voyez, ils rougissent déjà de cet +instant de délire: ils courbent devant vous leurs têtes, et croyez-moi, +ils sont encore tels que je vous les ai dépeints.--Veuillez leur parler. + +CALENDARO. + +Oui, parlez, nous sommes tous disposés à vous écouter avec respect. + +ISRAEL BERTUCCIO, aux conspirateurs. + +Vous n'avez rien à craindre; tout, au contraire, à espérer.--Écoutez +donc, et jugez de la vérité de mes paroles. + +LE DOGE. + +Vous voyez devant vous, comme on vient de le dire, un vieillard sans +armes et sans défense; hier je paraissais à vos yeux revêtu de la +dignité de Doge, souverain apparent de nos cent îles, couvert de la +pourpre et sanctionnant les édits d'une puissance qui n'est ni la vôtre +ni la mienne, mais celle de nos maîtres--les patriciens. Pourquoi +étais-je maître du palais ducal? vous le savez, ou du moins je pense que +vous le savez; pourquoi suis-je ici en ce lieu? c'est à celui qui a été +le plus outragé, à celui d'entre vous qu'on a le plus avili, qu'on a +foulé aux pieds au point de lui laisser à douter s'il était quelque +chose de plus qu'un ver de terre, c'est à lui à répondre pour moi. +Demandez-lui qui l'a conduit parmi vous? Vous connaissez mon dernier +affront; tout le monde le connaît, tout le monde l'a vu d'un autre œil +que les juges qui en profitèrent pour m'abreuver de nouveaux outrages. +Épargnez m'en le récit.--C'est là, c'est au cœur que l'on m'a +frappé!--Mais des paroles, déjà peut-être trop inutilement prodiguées, +ne feraient que mieux témoigner de ma faiblesse, et je suis venu ici +pour fortifier les forts, pour les presser d'agir, et non pour faire +parade des armes d'une femme. Mais qu'ai-je besoin de vous presser? Nos +injures personnelles prennent leur source dans les abus d'un ordre de +choses--je ne l'appellerai pas république ou royauté, puisqu'il ne +comporte ni peuple ni souverain, puisqu'il a tous les vices de l'ancien +gouvernement de Sparte, sans en avoir les vertus--la valeur et la +tempérance. Les maîtres de Lacédémone étaient de braves soldats; mais +les nôtres sont des Sybarites, et nous des Ilotes; moi, je suis le plus +humble et le plus asservi. Cependant ils m'ont revêtu d'une robe +triomphale, mais c'est ainsi qu'autrefois les Grecs enivraient leurs +esclaves pour amuser les loisirs de leurs enfans. Eh bien! ce monstre +politique, cette parodie de gouvernement, ce spectre qu'il faut +exorciser avec du sang, c'est pour l'anéantir que vous vous êtes réunis. +Quand nous y serons parvenus, nous ramènerons les anciens jours de +justice et de loyauté, nous constituerons une chose publique, dont une +sage liberté deviendra la base: non pas un partage aveugle d'autorité, +mais des droits également répartis et proportionnés entre eux comme les +colonnes d'un temple, avec le temple lui-même, contribuant séparément à +la beauté de l'ensemble; nous lui prêterons et nous en recevrons une +force réciproque, au point que nul citoyen ne puisse être sacrifié sans +que l'harmonie générale n'en soit troublée. Dans cette généreuse +entreprise que vous allez exécuter, je viens réclamer l'honneur de vous +seconder--si vous avez en moi quelque confiance: autrement n'hésitez pas +à me frapper,--ma vie est à votre disposition, et j'aime mieux mille +fois expirer sous les coups d'hommes vraiment libres, que de vivre un +jour de plus pour exercer la tyrannie que font peser sur nous d'autres +tyrans; car, pour moi, ô mes compatriotes, je ne le suis, ni ne le fus +jamais.--Relisez nos annales: j'ai commandé dans maintes cités, dans +maintes contrées étrangères; qu'elles disent si j'étais un oppresseur, +ou bien un citoyen plein de bienveillance et de sollicitude pour mes +semblables. Ah! si j'avais été ce que le sénat voulait que je fusse, un +porteur de robe pompeuse et de paroles dictées, un mannequin posé sur un +trône pour figurer la puissance souveraine, un fléau du peuple placé +dans leurs mains; un empressé _signeur_ de sentences; l'ame damnée des +Quarante et du sénat, toujours prêt à souscrire aux mesures sanctionnées +par les Dix, toujours sans avis arrêté sur celles qu'ils n'avaient pas +encore ratifiées; le vil flatteur des patriciens, un chétif instrument, +un sot, une marionnette.--Jamais il ne se fût rencontré parmi eux un +infâme qui m'insultât comme on vient de le faire. Mes propres affronts +sont venus joindre leur voix à celle de la pitié que les malheurs +publics m'inspiraient depuis long-tems, comme beaucoup le savent, et +comme ceux qui l'ignorent pourront bientôt s'en convaincre. Quoi qu'il +en soit, et sans calculer les résultats, je dévoue à la patrie les +derniers jours de ma vie, ma puissance actuelle telle qu'elle est, +celle, non pas d'un Doge, mais d'un homme qui avait quelque grandeur en +lui-même avant d'être dégradé par ce titre, celle d'un homme auquel il +reste encore une ame forte et quelques talens personnels. Je place sur +cette chance et ma gloire (car j'avais acquis quelque gloire) et mon +existence (faible don, puisqu'elle est sur le point de s'éteindre), et +mon cœur, et mon ame, et toutes mes espérances. Accueillez ou +repoussez-moi: je m'offre à vous tel que je suis, prince qui veut être +citoyen ou rien au monde, et qui, pour le redevenir, a fait le sacrifice +de son trône. + +CALENDARO. + +Longue vie à Faliero!--Venise enfin sera libre! + +CONSPIRATEURS. + +Longue vie à Faliero! + +ISRAEL BERTUCCIO. + +Camarades, dites maintenant: ai-je bien fait? cet homme-là ne vaut-il +pas une armée pour notre cause? + +LE DOGE. + +Ce n'est pas ici le moment des félicitations ou des transports +d'allégresse.--Suis-je admis parmi vous? + +CALENDARO. + +Oui, et le premier, parmi nous, comme tu l'étais à Venise.--Sois notre +commandant, notre général. + +LE DOGE. + +Commandant! général!--Je fus général à Zara; commandant à Rhodes et à +Cypre; prince à Venise.--Je ne puis rétrograder--c'est-à-dire, je ne +suis pas propre à conduire une bande de patriotes; en déposant les +dignités dont j'étais revêtu, ce n'a pas été dans le dessein d'en +accepter d'autres, mais seulement de redevenir l'égal de mes +semblables.--Maintenant, au fait: Israël m'a développé tout votre plan: +il est hardi, mais il peut réussir, avec mon aide. Il faut le mettre de +suite à exécution. + +CALENDARO. + +Dès que tu le voudras--n'est-il pas vrai, mes amis? J'ai tout préparé +pour un coup soudain: quand donc faudra-t-il le frapper? + +LE DOGE. + +Au lever du soleil. + +BERTRAM. + +Quoi, sitôt! + +LE DOGE. + +Sitôt?--dites, si tard. Chaque heure augmente le danger, surtout à +compter de l'instant où je suis venu vous rejoindre. Ne connaissez-vous +donc pas le Conseil et les Dix? leurs espions, l'œil des patriciens +toujours inquiet de la fidélité de leurs esclaves, et surtout maintenant +de celle de leur prince? Frappez, je vous le répète, et sans retard, +frappez l'hydre au cœur,--ses têtes suivront bientôt sa destinée. + +CALENDARO. + +J'y consens de l'ame et de l'épée: nos compagnies sont prêtes, soixante +hommes dans chacune, et toutes sous les armes, par l'ordre d'Israël. +Tous sont à leur poste respectif, tous veillent dans l'attente de +quelque mouvement; c'est à chacun de nous maintenant à nous tenir prêts +à agir. Le signal, monseigneur? + +LE DOGE. + +Quand vous entendrez la grosse cloche de Saint-Marc, que l'ordre du Doge +peut seul ébranler (dernier et misérable privilège qu'ils ont laissé à +leur prince), vous marcherez sur Saint-Marc. + +ISRAEL BERTUCCIO. + +Et alors? + +LE DOGE. + +Vous vous avancerez dans différentes directions; chaque compagnie +prendra une route particulière; vous ferez tout en marchant retentir les +cris: «Aux armes! Voici la flotte des Génois, que le point du jour a +fait distinguer devant le port!» Vous entourerez le palais, et dans la +cour vous trouverez mon neveu et un nombre considérable de cliens de nos +familles, armés et disposés à se joindre à vous; tandis que la cloche +retentira, vous crierez: «Saint-Marc, l'ennemi est sur nos rivages.» + +CALENDARO. + +Je comprends, maintenant; mais, monseigneur, poursuivez. + +LE DOGE. + +Tous les sénateurs accourront au conseil (ils n'oseraient tarder au +terrible signal qui partira de la tour de leur saint patron). Nous les +trouverons alors réunis comme dans les champs la moisson jaunie; et, +pour les faire tomber, l'épée sera notre faucille. Que si quelques-uns +faisaient remarquer leur absence ou leur lenteur, ils gagneraient à cela +d'être saisis dans l'isolement et l'épouvante, puisque déjà tous les +autres auraient vécu. + +CALENDARO. + +Ah! que cette heure n'est-elle venue! nous ne les ferons pas languir; +nous les tuerons de suite. + +BERTRAM. + +Un mot encore, avec votre permission. Je répéterai la question que +j'avais déjà faite avant que Bertuccio ne fortifiât notre cause de cet +illustre allié qui la rend beaucoup plus sûre: en conséquence, elle +semble devoir permettre quelques lueurs de merci pour une partie de nos +victimes.--Tous périront-ils dans le massacre? + +CALENDARO. + +Tous ceux que je rencontrerai, moi et les miens, je te le garantis; ils +auront la merci que nous pouvions attendre d'eux. + +CONSPIRATEURS. + +Tous! oui, tous! Est-ce le moment de parler de pitié? Quand donc en +ont-ils montré? Quand seulement ont-ils feint d'en éprouver? + +ISRAEL BERTUCCIO. + +Bertram, cette fausse compassion est déplacée, elle fait injure à tes +camarades et à ta cause elle-même. Ne vois-tu pas que, si nous épargnons +un seul noble, il ne vivra que pour venger les victimes? Comment +d'ailleurs distinguer l'innocent des coupables? Leur conduite est +_une_.--C'est l'expression d'un système commun, la source de +l'oppression générale. C'est beaucoup que nous permettions de vivre à +leurs enfans, et je ne sais même s'il serait prudent de les épargner +tous. Le chasseur peut bien réserver un seul petit dans l'antre du +tigre, mais qui songerait à sauver le père ou la mère sans s'exposer à +périr lui-même sous leurs dents? Quoi qu'il en soit, je me soumets à +l'avis du Doge Faliero; c'est à lui de prononcer si l'on en peut sauver +un seul. + +LE DOGE. + +Ne m'interrogez pas,--ne me tentez pas par une telle +question.--Vous-mêmes décidez. + +ISRAEL BERTUCCIO. + +Vous êtes le seul qui connaissiez bien leurs vertus privées. Pour nous, +nous n'avons connaissance que de leurs vices publics, que de leur infâme +tyrannie, qui nous les a fait mortellement haïr. Dites s'il en est un +seul parmi eux qui mérite miséricorde? + +LE DOGE. + +Le père de Dolfino était mon ami, Lando combattit à mes côtés, Marc +Cornaro partageait à Gênes mon titre d'ambassadeur, je sauvai la vie à +Veniero, que ne puis-je le faire une seconde fois! Que ne puis-je les +sauver eux et Venise! Tous ces hommes ou bien leurs pères étaient mes +amis, avant de devenir mes sujets; mais dès ce moment ils +m'abandonnèrent comme les feuilles qui cessent de protéger la fleur dès +qu'elle vient à se flétrir; ils m'ont laissé frapper, je ne les +empêcherai pas de l'être. + +CALENDARO. + +Eux et la liberté vénitienne ne peuvent exister ensemble. + +LE DOGE. + +Oui, mes amis, vous connaissez, vous avez mesuré l'étendue des maux de +la république; mais vous ignorez quel venin fatal le gouvernement qui +nous opprime verse sur les sources de la vie, sur les liens sacrés de +l'humanité, sur tout ce que nous avons de meilleur et de plus cher. Tous +ces nobles étaient mes amis; je les chérissais, et long-tems ils +répondirent à mes sentimens affectueux; nous avons servi et combattu, +nous avons ri et pleuré tous ensemble; nos chagrins, nos plaisirs, tout +était commun entre nous; des alliances resserraient encore chaque jour +les nœuds qui nous unissaient; enfin nous nous voyions chargés des mêmes +années et des mêmes honneurs, jusqu'au moment où leurs vœux, plutôt que +les miens, m'appelèrent au trône ducal. Adieu, dès-lors, adieu à tous +les souvenirs de notre vie, à cette communauté de pensées, à ces doux +épanchemens d'une vieille amitié; alors que les hommes, surchargés +d'années et de travaux dont l'histoires s'est désemparée, adoucissent +l'amertume des jours qui leur restent en recueillant avidement leurs +souvenirs, et croient retrouver sur le front de leurs anciens compagnons +le miroir d'un demi-siècle! Aussi long-tems qu'il reste sur la terre +deux de ceux qui jadis y faisaient briller leur bravoure, leur +enjouement et leur esprit, nous revoyons en eux plus de cent autres +personnages qui n'existent plus; ils les font renaître pour nous, ou du +moins ils nous offrent l'occasion de soupirer sur eux, et de reparler +des événemens dont rien n'évoque plus le glorieux souvenir, rien que le +marbre!... Mais hélas! que fais-je! et où me laissé-je entraîner! + +ISRAEL BERTUCCIO. + +Monseigneur, vous êtes fort ému: ce n'est pas le moment de s'arrêter sur +de pareilles choses. + +LE DOGE. + +Un moment encore,--je ne m'en défends pas: mais considérez les vices +honteux de ce gouvernement. Dès l'instant qu'ils m'eurent fait Doge, +adieu tout le passé, adieu tout ce que j'avais été ou plutôt ce qu'ils +étaient pour moi: plus d'amis, plus d'affection, plus d'intimité de +commerce: ils n'osaient m'approcher, leur visite eût donné de l'ombrage; +ils ne pouvaient m'aimer, la loi le leur interdisait; ils m'entourèrent +de difficultés, c'était la politique de l'état; ils me manquèrent +d'égards, c'était leur droit de sénateur; ils m'offensèrent, il le +fallait pour le bien de la chose publique. Ils ne pouvaient diriger ma +conduite, cela eût inspiré des soupçons. Ainsi j'étais l'esclave de mes +propres sujets, ainsi j'étais l'adversaire de mes propres amis; j'avais +au lieu de gardes des espions, au lieu d'autorité une robe de pourpre, +au lieu de liberté des protestations pompeuses, au lieu de conseil des +geôliers, des inquisiteurs au lieu d'amis, et l'enfer au lieu de la vie! +Une seule source de bonheur me restait, et ils l'ont empoisonnée. Mes +chastes dieux domestiques furent brisés sur mon cœur, et sur leurs +ruines vint grimacer le rire insultant de la débauche. + +ISRAEL BERTUCCIO. + +Vous avez été profondément outragé, mais la nuit prochaine saura vous +faire noblement justice. + +LE DOGE. + +J'avais tout supporté,--ils me frappaient, je ne répondais pas; mais +cette dernière goutte a fait déborder la coupe d'amertume; loin de +redresser une insulte aussi grossière, ils l'ont sanctionnée; alors je +sentis se ranimer mes autres sentimens--les sentimens qui m'assiégeaient +bien long-tems auparavant, même au milieu de mon apparente tranquillité, +même à cette première heure où ils renièrent leur ami pour en faire un +souverain comme les enfans prennent des hochets pour les amuser, et +bientôt après le mettent en pièces. Dès cette heure je ne vis plus que +des sénateurs silencieusement soupçonneux dans leurs rapports avec le +Doge, luttant avec lui de terreur et de haine mutuelles, redoutant qu'il +n'essayât de secouer leur tyrannie, et lui de son côté ayant en horreur +ses tyrans. Ces hommes n'ont donc pas pour moi de vie _privée_, ils ne +peuvent réclamer les nœuds qu'ils ont brisés chez les autres, je ne vois +en eux que des sénateurs coupables d'actes arbitraires, et comme tels je +les juge dignes de mort. + +CALENDARO. + +Et maintenant, à l'action! A nos postes, camarades, et puisse cette nuit +être la dernière de verbiage: que n'y sommes-nous déjà! Au point du +jour, la grosse cloche de Saint-Marc ne me surprendra pas endormi. + +ISRAEL BERTUCCIO. + +Dispersez-vous donc à vos différentes stations; de la vigilance et du +courage! songez aux maux que nous supportions, aux droits que nous +voulons reconquérir. Encore une nuit, et nos périls toucheront à leur +fin! Soyez attentifs au signal, et marchez aussitôt que vous +l'entendrez. Pour moi, je vais rejoindre ma troupe; il faut que chacun +soit prompt à faire son devoir; le Doge va retourner au palais, afin de +tout préparer pour l'action! nous nous quittons pour nous retrouver +libres, et couverts de gloire! + +CALENDARO. + +Doge, la première fois que je vous saluerai, l'hommage que je prétends +vous faire, sera la tête de Steno sur la pointe de mon épée. + +LE DOGE. + +Non; laisse-le à des mains plus obscures, et ne t'arrête pas à une aussi +misérable proie, avant que la partie ne soit gagnée: son offense, après +tout, ne fut que le simple développement de la corruption générale de +notre odieuse aristocratie; il n'aurait pu,--il n'aurait osé la risquer +dans un tems moins dépravé; j'ai dépouillé toute haine personnelle à son +égard; elle s'est évanouie dans la pensée de nos glorieux projets. Un +esclave m'insulte-t-il? c'est à son orgueilleux maître que j'en demande +vengeance; s'il me la refuse, il prend sur lui la responsabilité de +l'affront; et c'est lui qui doit m'en rendre raison. + +CALENDARO. + +Pourtant, comme c'est à lui que nous devons immédiatement l'alliance qui +assure et sanctifie mieux encore notre entreprise; je lui dois assez de +reconnaissance pour souhaiter de le traiter moi-même suivant ses +mérites: ne le puis-je pas? + +LE DOGE. + +Vous ne songez qu'à couper la main, moi je vise à la tête. Vous ne +voulez punir que le disciple; c'est le maître que je prétends frapper: +vous avez en vue Steno, et moi le sénat. Je n'interromprai pas, par les +souvenirs d'une haine partielle, le cours d'une vengeance terrible, qui +doit frapper sans distinction, telle que les éclats du feu céleste, +alors qu'ils remplacèrent deux villes corrompues par les stagnantes eaux +de la _mer Morte_. + +ISRAEL BERTUCCIO. + +Partez donc à vos postes! je demeure un moment pour accompagner le Doge +jusqu'à notre dernier lieu d'assurance, pour voir si quelque espion ne +s'est pas glissé sur nos traces; de là, je cours rejoindre ma bande sous +les armes. + +CALENDARO. + +Adieu donc jusqu'à l'aurore. + +ISRAEL BERTUCCIO. + +Puisse tout vous réussir. + +CONSPIRATEURS. + +Nous ferons notre devoir.--Sortons! Monseigneur, adieu! + +(Les conspirateurs saluent le Doge et Israël Bertuccio; ils se retirent, +conduits par Philippe Calendaro. Le Doge et Israël Bertuccio demeurent.) + +ISRAEL BERTUCCIO. + +Ils sont dans nos mains.--Ils ne peuvent nous échapper! C'est à présent +que tu es vraiment un souverain, et que ton immortelle renommée va +planer au-dessus des plus hautes. Avant nous, des hommes libres avaient +déjà frappé des rois, des Césars étaient tombés victimes, et des mains +patriciennes avaient déjà touché des dictateurs, de même que des +patriciens avaient senti des poignards populaires; mais quel prince +avait jusqu'à présent conjuré pour la liberté de son peuple? quel +prince, pour affranchir ses sujets, avait risqué le salut de ses jours? +toujours et à jamais ils conspirent contre leurs concitoyens; et, pour +mieux charger leurs mains de chaînes, ils occupent contre les nations +voisines leur ardeur belliqueuse, de sorte qu'ils savent légitimer la +servitude par d'autres servitudes; et nouveaux Léviathans insatiables, +ils se nourrissent partout de désastres et de morts, sans en être jamais +gorgés! Maintenant, monseigneur, à notre entreprise; elle est grande, +mais plus grande est la récompense. Pourquoi demeurez-vous distrait? il +n'y a qu'un moment vous étiez tout de feu. + +LE DOGE. + +C'en est donc fait, faut-il bien qu'ils meurent? + +ISRAEL BERTUCCIO. + +Qui? + +LE DOGE. + +Ceux que le sang, les égards, qu'une foule de circonstances et d'années +avaient faits mes amis--les sénateurs! + +ISRAEL BERTUCCIO. + +Vous avez rendu leur sentence, et, sans doute, elle est juste. + +LE DOGE. + +Oui, elle le semble, et elle est telle à vos yeux. Vous êtes un +patriote, un Gracchus plébéien--l'oracle de la révolte--un tribun du +peuple;--je ne vous blâme pas, vous suivez votre mission. Ces nobles +vous ont prodigué l'insulte, l'esclavage et le mépris; ils m'ont traité +de même. Mais _vous_, jamais vous n'aviez conversé avec eux; jamais vous +n'avez rompu leur pain, ni partagé leur sel; jamais vous n'avez porté +leur coupe remplie à vos lèvres; vous ne fûtes pas élevé, vous n'avez +pas ri ni pleuré avec eux; vous ne leur avez pas donné de fêtes; vous +n'avez pas souri de les voir sourire, et vous n'avez pas, en échange du +vôtre, réclamé maintes fois leur propre sourire; vous ne les avez jamais +porté, comme je l'ai fait, dans votre cœur. Mes cheveux sont blancs, +comme le sont les leurs, ceux des plus anciens du sénat; je me rappelle +le tems où toutes nos boucles étaient noires comme l'aile des corbeaux; +ou nous allions au loin saisir notre proie le long des îles envahies par +le Musulman impie. Et maintenant, puis-je voir de sang-froid le poignard +se faire jour dans leurs seins? il me semble que chaque coup doit être +mon suicide. + +ISRAEL BERTUCCIO. + +Doge! Doge! cette incertitude est au-dessous d'un enfant; si vous n'êtes +pas une seconde fois devenu tel, rappelez votre énergie vers le but que +vous vous êtes tracé, et ne nous obligez pas, vous et moi, à rougir de +honte. Par le ciel, j'aimerais mieux tout abandonner maintenant, ou bien +échouer dans nos desseins, que de voir l'homme que je respecte, +descendre d'aussi hautes pensées à d'aussi vulgaires faiblesses! Vous +avez vu du sang dans les batailles; vous avez vu couler, tantôt le +vôtre, tantôt celui des autres que vous répandiez; comment donc +pouvez-vous tressaillir à l'idée de quelques gouttes tirées des veines +de pareils vampires, qui ne font, après tout, que rendre ce qu'ils ont +arraché du cœur de plusieurs millions de citoyens. + +LE DOGE. + +Pardonnez! bientôt je vous suivrai pas à pas, et mes coups se régleront +sur les vôtres; ne croyez pas que je sois irrésolu; non, c'est même la +_certitude_ de tout ce qu'il me faut faire; qui me fait, en ce moment, +frémir. Mais oublions enfin, pour toujours, ces soucieuses pensées, dont +vous seul et la nuit avez reçu la confidence également peu dangereuse +pour les deux. Quand l'heure arrivera, c'est moi qui sonnerai le tocsin, +et frapperai le coup qui doit dépeupler tant de palais, précipiter à +terre les plus hauts arbres généalogiques, écraser leurs fruits +parfumés, et flétrir, pour jamais, leurs fleura radieuses. C'est là _ce +que je veux_--ce que je dois--ce que j'ai juré de faire; rien ne peut +m'empêcher de suivre mes destinées; mais encore, m'est-il permis de +tressaillir à l'idée de ce que j'étais et de ce que je vais être. +Pardonnez-moi. + +ISRAEL BERTUCCIO. + +Redevenez homme; je n'éprouve pas de semblables remords, je ne les +comprends même pas: pourquoi songeriez-vous à changer? vous vous êtes +déterminé, et vous agissez encore en toute liberté. + +LE DOGE. + +Oui, il est bien vrai, vous n'éprouvez pas de remords, je n'en sens pas +non plus; s'il en était autrement, je te poignarderais ici pour sauver +un millier de vies, et par ta mort empêcher le meurtre. Vous n'en +éprouvez pas--vous courez à cette boucherie comme si ces hommes de +hautes classes étaient des bœufs réunis dans un abattoir! Et quand tout +sera fait, vous serez libres et enjoués, vous laverez tranquillement le +sang qui vous couvrira les mains. Pour moi qui aurai devancé tes +compagnons et toi-même dans ce massacre inouï, que serai-je? que +verrai-je? qu'éprouverai-je? oh ciel! Oui, tu as bien fait de rappeler +que ma résolution, ma conduite étaient libres,--mais vous avez eu tort +de croire que je voulusse de moi-même agir ainsi.--Ne soupçonnez--ne +craignez rien; je serai votre plus impitoyable complice, et pourtant, je +ne suis plus ma volonté libre, ni mes sentimens réels.--Tous deux me +retiennent en arrière, mais l'enfer est en moi, autour de moi, et +semblable au démon qui croit et redoute, il faut que j'agisse et que +j'abhorre. Séparons-nous, va réjoindre tes amis; de mon côté je vais +presser la réunion des cliens de ma famille. Sois sûr que la grosse +cloche de Saint-Marc va réveiller tout Venise, à l'exception de ses +sénateurs massacrés. Avant que le soleil ne se lève sur l'Adriatique, +une voix lamentable, le cri du sang couvrira le mugissement des ondes. +Ma résolution est prise, éloignons-nous. + +ISRAEL BERTUCCIO. + +De toute mon ame! sachez dompter ces emportemens de passion; +rappelez-vous ce que ces hommes vous ont fait: le sacrifice que nous +allons consommer sera, n'en doutez pas, suivi par des siècles de bonheur +et de liberté pour cette ville, délivrée de ses chaînes. Un véritable +tyran aurait ravagé les empires, qu'il n'aurait pas senti l'étrange +componction dont vous sembliez oppressé à l'idée seule de punir une +poignée de traîtres! Croyez-moi, votre pitié était plus déplacée que le +dernier pardon obtenu par Steno. + +LE DOGE. + +Homme, tu as touché la corde qui étouffe dans mon cœur la voix de la +nature. A l'œuvre! (Ils sortent.) + +FIN DU TROISIÈME ACTE. + + + + + ACTE IV. + + +SCÈNE PREMIÈRE. + +(Le palais du sénateur Lioni.) + +LIONI dépose le masque et le manteau que les nobles Vénitiens portaient +en public; un domestique attend ses ordres. + + +LIONI. + +Je vais essayer de reposer; je suis fatigué de cette fête la plus gaie +que nous avons donnée de plusieurs mois, et cependant je ne sais +pourquoi elle n'a pas eu pour moi de charme; je sentais sur mon cœur un +poids qui l'oppressait au milieu des plus légers mouvemens de la danse; +mes yeux étaient arrêtés sur les yeux de la dame de mes pensées: ses +mains étaient serrées dans les miennes, et pourtant mon sang était +glacé, et une sueur froide comme la mort couvrait mon front; vainement +je luttais contre le torrent de mes soucieuses pensées, au travers des +accens d'une musique joyeuse, un tintement triste, clair et lointain +frappait distinctement mon oreille, comme le bruit de la vague +adriatique couvre pendant la nuit le murmure de la cité, en frappant +contre le rivage du Lido. Aussi j'ai quitté la fête avant qu'elle ne +touchât à sa fin, et j'espère trouver sur mon oreiller des pensées plus +tranquilles et moins fatigantes. Antonio, prenez ce masque et ce +manteau, et remplissez la lampe de ma chambre. + +ANTONIO. + +Oui, monseigneur; commandez-vous quelque rafraîchissement? + +LIONI. + +Aucun autre que le sommeil, qui ne veut pas être commandé. Laisse-moi +l'espérer, quoique ma tête ne soit pas encore trop reposée. (Antonio +sort.) Voyons si l'air calmerait mes sens. Voilà une belle nuit! le vent +d'orage, qui soufflait du levant, est rentré dans ses abîmes, le globe +de la lune a repris tout son éclat; quel silence! (Il s'avance vers un +balcon entr'ouvert.) Et quel contraste avec la scène que je quitte, où +brillaient les larges flambeaux, où les lampes d'argent jetaient les +plus douces lueurs sur les tapisseries des murailles, et répandaient sur +les ténèbres, ordinaires habitans de ces vastes galeries, une masse +éblouissante de lumière qui, en éclairant tous les objets, n'en +présentait aucun tel qu'il est. Ici la vieillesse, essayant de vaincre +le passé, après avoir long-tems redemandé aux prestiges de la toilette +les couleurs du jeune âge, après mille regards dans un trop fidèle +miroir, s'avance dans tout l'orgueil de la parure, s'oublie elle-même, +et se confie dans l'imposture de ces lumières plus indulgentes, qui la +font paraître et la dissimulent toujours fort à propos: elle se croit +changée, elle n'est devenue que plus folle. Là, la jeunesse, qui n'a pas +besoin et ne songe guère à de pareils artifices, vient risquer sa +fraîcheur naturelle, sa santé, sa beauté virginale dans la presse +contagieuse de convives échauffés; elle perd ses heures de repos en +rêvant qu'elle éprouve quelque plaisir, et elle ne songera pas à +s'éloigner avant que l'aurore ne soit venue éclairer ses joues +fatiguées, ses yeux flétris que les années devraient seules pouvoir +fatiguer et flétrir. Tout a disparu, la musique, le banquet et les +coupes remplies, les guirlandes, les parfums et les roses--les yeux +étincelans et les éblouissantes parures--les bras blancs et les noires +chevelures--les nœuds de rubans et les bracelets; les seins sans taches, +comme celui des cygnes, les colliers réunissant toutes les richesses de +l'Inde, et cependant moins ravissans que la peau qu'ils entourent; les +robes légères flottant comme autant de transparens nuages entre les +cieux et notre atmosphère; les pieds si élégans et si petits, indiquant +ce que peuvent être les formes secrètes qu'ils terminent avec tant de +grâce;--toutes les illusions de cette scène magique, tous ces +enchantemens trompeurs ou réels, tout ce que l'art et la nature +réunissaient devant mes yeux éblouis, toutes ces mille beautés qui +semblaient vouloir m'enivrer, semblables à ces rivières illusoires qui +parfois, dans les sables de l'Arabie, viennent irriter la soif du +pélerin épuisé, sans jamais la satisfaire; tout cela n'est plus qu'un +songe.--Autour de moi, je ne vois plus que les flots et les astres, +mondes reflétés dans l'Océan, et plus délicieux à contempler que les +flambeaux répétés par les riches glaces. Le dais céleste, qui est dans +l'espace ce que l'Océan est à la terre, jette dans l'étendue son manteau +bleuâtre, caressé par les premières émanations du printems. La lune +poursuit sa course radieuse, en versant sa douce clarté sur les murs +soucieux de ces vastes édifices et sur ces palais maritimes, dont les +colonnes de porphyre et dont les fronts superbes présentent la dépouille +d'une foule de marbres orientaux: semblables à des autels érigés le long +du large réservoir, on les prendrait pour autant de trophées arrachés à +l'avidité des ondes, et non moins étonnans que ces mystérieux et massifs +géans de l'architecture, qui sont, dans les plaines de l'Égypte, le +témoignage de tems qui n'ont pas laissé d'autres traces. Tout est calme; +rien ne trouble l'harmonie de l'ensemble, et tout ce qui fait un +mouvement semble, par respect pour le règne des nuits, glisser comme un +esprit dans l'espace. C'est le pétillement de la guitare de quelque +amant aux portes de sa maîtresse impatiente; c'est l'ouverture discrète +de la fenêtre, preuve qu'il a été entendu; cependant la main de la jeune +fille, belle comme le rayon avec lequel elle se confond, tremble en +essayant d'ouvrir le balcon qui lui permet de s'enivrer de musique et +d'amour; son cœur bat à la vue de celui qu'elle attend, comme les cordes +pressées de la lyre.--De cet autre côté, c'est le mouvement phosphorique +de la rame, ou le rapide éclat des lumières lointaines de quelques +gondoles; c'est la voix alternative des mariniers faisant retentir les +poétiques octaves; quelque ombre croisant de tems en tems le Rialto, +quelque faîte de palais orgueilleux, quelque obélisque qui se perd dans +les cieux, voilà tout ce que l'on voit, tout ce que l'on entend dans la +fille de l'Océan, dans la reine des cités. Que l'heure du calme est +douce et suave! O nuit! je te rends grâce, tu as dissipé les horribles +mouvemens que la foule ravie n'avait pu vaincre; je vais gagner ma +couche sous ton influence bienfaisante, quoique ce soit presque un crime +de reposer quand la nuit est si belle. (On entend frapper au dehors.) +Holà! qu'est-ce? et qui peut venir à pareille heure? + +(Entre Antonio.) + +ANTONIO. + +Monseigneur, un homme demande à vous parler pour une affaire pressante. + +LIONI. + +Est-ce un étranger? + +ANTONIO. + +Son visage est caché dans son manteau, mais sa démarche et sa voix +semblent m'être familières; je lui ai demandé son nom; mais il a paru +désirer ne le dire qu'à vous-même, et il semble fort impatient de vous +être présenté. + +LIONI. + +Voilà une heure singulière, et matière à de grands soupçons! Après tout, +le péril est léger, et ce n'est pas dans leurs maisons que l'on frappe +ordinairement les nobles. Mais, bien que je ne me connaisse pas +d'ennemis dans Venise, il est bon d'user de quelques précautions. +Fais-le entrer, et retire-toi. Tu appelleras aussitôt quelques-uns de +mes gens qui feront la garde dehors.--Quel peut être cet homme? + +(Antonio sort, et revient procédant un homme caché dans son manteau.) + +BERTRAM. + +Mon bon seigneur Lioni, je n'ai pas de tems à perdre, ni toi.--Éloignez +cet homme; je voudrais être seul avec vous. + +LIONI. + +C'est, je crois, la voix de Bertram.--Sors, Antonio. (Antonio sort.) +Maintenant, étranger, que me voulez-vous à une pareille heure? + +BERTRAM, se découvrant. + +Un don, mon noble protecteur; vous en avez déjà accordé plusieurs à +votre pauvre protégé, Bertram: ajoutez-en un dernier, et rendez-le par +ce moyen heureux. + +LIONI. + +Tu m'as vu, dès l'enfance, toujours prêt à t'assister dans toutes les +circonstances où je pouvais te servir, et toutes les fois que tu voulais +atteindre un but convenable à ta situation; je te promettrai donc +volontiers avant d'entendre ce que tu demandes: mais cette heure, ta +démarche, ta figure étrange et décomposée, tout me fait soupçonner dans +ta visite quelque important mystère. Parle cependant, t'est-il advenu +quelque méchante querelle? Est-ce la suite d'une débauche, d'une lutte +ou d'un coup de poignard?--Cela se voit tous les jours, et, pourvu que +tu n'aies pas versé de sang noble, je garantis ton pardon; mais +cependant il faudra t'éloigner, car, dans le premier feu de la +vengeance, les amis et les parens outragés sont, à Venise, plus à +redouter que le glaive des lois. + +BERTRAM. + +Je vous remercie, monseigneur; mais-- + +LIONI. + +Mais, quoi! vous n'avez pas sans doute levé une main insolente sur +quelqu'un de notre classe? S'il en est ainsi, sortez, fuyez, et +gardez-vous de l'avouer; je ne veux pas vous perdre,--mais il m'est +impossible de vous sauver. Verser le sang d'un noble!-- + +BERTRAM. + +Je viens sauver le sang d'un noble, et non pas le répandre! Et surtout, +je dois me hâter, car la perte d'une minute peut entraîner celle d'une +vie. Le Tems a troqué sa lente faux pour un glaive à deux tranchans, et +pour remplir son cylindre, il va prendre, au lieu de sable, la poussière +des tombeaux.--Garde-toi de sortir demain. + +LIONI. + +Et pourquoi?--Que signifie cette menace? + +BERTRAM. + +N'en cherche pas le sens; mais fais ce que j'implore de toi.--Ne +t'avance pas hors de ton palais, quelque appel qu'on te fasse; quand +même tu entendrais le murmure de la foule--la voix des femmes, les cris +perçans d'enfans--les éclats de voix d'hommes--le froissement des armes, +le roulement du tambour, l'éclat des trompettes, le mugissement des +cloches, le tocsin et le signal d'alarme!--N'avance pas jusqu'à ce que +tout soit redevenu immobile, et même jusqu'à ce que tu m'aies revu! + +LIONI. + +Mais encore, que signifie tout cela? + +BERTRAM. + +Mais encore, te dis-je, ne le demande pas; par tout ce que tu chéris le +plus sur la terre et dans le ciel--par toutes les ames de tes ancêtres +et par les efforts que tu as faits pour les imiter et laisser après toi +des enfans dignes de vous--par toutes tes espérances ou tes souvenirs de +bonheur--par toutes les craintes qui peuvent t'agiter sur la terre et +au-delà--au nom de tous les bienfaits que tu m'as prodigués, bienfaits +que je veux maintenant reconnaître par un plus grand encore, ne sors +pas: confie à tes dieux domestiques le soin de ton salut; en un mot, +suis le conseil que je t'ai donné--autrement tu es perdu. + +LIONI. + +En vérité, je le suis déjà de surprise. Certainement tu es dans le +délire! Qu'ai-je donc à craindre? Quels sont mes ennemis? Ou, s'il en +existe, comment te trouves-tu ligué avec eux?--Et si tu es vraiment de +leur complot, pourquoi viens-tu me prévenir à cette heure, et non pas +avant? + +BERTRAM. + +Je ne puis te répondre. Ne veux-tu pas faire cas de l'avis que je te +donne? + +LIONI. + +Je ne suis pas fait pour frémir de vaines menaces dont je ne puis +deviner la cause. Quand l'heure du conseil sonnera, tôt ou tard, je ne +manquerai pas à l'appel. + +BERTRAM. + +Ne dis pas cela! Encore une fois, es-tu décidé à sortir? + +LIONI. + +Oui; rien ne pourrait m'en détourner! + +BERTRAM. + +Le ciel ait donc pitié de toi!--Adieu. (Il sort.) + +LIONI. + +Arrête.--Ta présence en ce lieu importe à des intérêts plus précieux que +le mien; nous ne pouvons prendre ainsi congé l'un de l'autre, Bertram, +depuis long-tems nous nous connaissons. + +BERTRAM. + +Monseigneur, vous avez été mon protecteur depuis mon enfance. Nous +jouions ensemble dans ces tems d'insouciante jeunesse où les rangs sont +confondus, où l'on ne songe pas encore à se prévaloir de vaines +prérogatives. Plaisirs et peines, larmes et ris, tout était commun entre +nous. Votre père était le patron de mon père, et moi-même je n'étais +guère moins que le frère de lait de son fils; nous comptons les mêmes +années.--Heures passées, heures délicieuses! Quelle différence, grand +Dieu! avec celles qui s'écoulent aujourd'hui. + +LIONI. + +C'est toi, Bertram, qui les as oubliées. + +BERTRAM. + +Ni maintenant, ni jamais; quoi qu'il puisse arriver, j'aurai voulu vous +sauver. Quand disparut notre adolescence nous nous séparâmes, vous pour +remplir les magistratures de l'état, auxquelles vous appelait votre +rang; moi, l'humble Bertram, pour me livrer aux travaux les plus +humbles; vous ne l'avez pas oublié: et si mon sort fut loin d'être +toujours fortuné, ce ne fut pas la faute de celui qui tant de fois vint +à mon aide, et allégea le poids de mes malheurs. Jamais noble sang ne +fit palpiter un plus noble cœur que le tien, et le pauvre plébéien +Bertram l'a vingt fois éprouvé. Hélas! pourquoi les autres sénateurs ne +te ressemblent-ils pas!. + +LIONI. + +Comment, et qu'as-tu à dire contre le sénat? + +BERTRAM. + +Rien. + +LIONI. + +Je sais qu'il existe des esprits indomptables, de turbulens moteurs de +sourdes trahisons, qui se réunissent dans des lieux secrets, qui +marchent enveloppés pour faire à leur aise retentir la nuit de leurs +malédictions; soldats sans aveux, vils scélérats, mécontens de la +patrie, libertins perdus qui se consolent en hurlant à la taverne. Mais +tu n'as pu te réunir à de pareils êtres. Depuis quelque tems, il est +vrai, je t'ai perdu de vue; mais tu avais l'habitude d'une vie +régulière, tu partageais la nourriture avec d'honorables compagnons, ton +aspect n'avait pas cessé d'être serein et paisible: que t'est-il arrivé? +Dans tes yeux hagards, sur tes joues décolorées et dans tes mouvemens +inquiets, je crois voir lutter avec violence le chagrin, la honte et le +remords. + +BERTRAM. + +La honte et le chagrin? C'est aux tyrans de Venise à les connaître, eux +qui souillent l'air pur de ma patrie, eux qui torturent les hommes comme +le délire les pestiférés à l'instant où ils rendent le dernier soupir. + +LIONI. + +Bertram, tu as reçu les conseils de quelques traîtres; je ne reconnais +plus ni ton ancien langage, ni tes propres pensées; des misérables t'ont +fait partager leur haine aveugle; mais il ne faut pas que tu te perdes +avec eux; tu es né bon citoyen et honnête homme, tu n'es pas fait pour +les trames odieuses que le vice et la scélératesse attendent de toi: +avoue--confesse-moi tout--tu me connais--que pourriez-vous méditer, toi +et les tiens, qui vous obligeât de prévenir un ami, le tien, le fils +unique de celui que ton père regardait comme son ami, celui dont +l'affection était un héritage que vous deviez transmettre à votre +postérité intact ou fortifié; je le répète, que pouviez-vous méditer qui +vous forçât à me prévenir de garder la chambre comme un malade? + +BERTRAM. + +Ne m'interrogez pas davantage: il faut que je sorte.-- + +LIONI. + +Et moi, que je sois massacré!--Dites, honnête Bertram, ne +l'entendez-vous pas ainsi? + +BERTRAM. + +Et qui vous parle de meurtre ou de massacre?--c'est une imposture, je +n'en ai pas dit un mot. + +LIONI. + +Tu ne l'as pas dit; mais dans tes yeux sombres et ensanglantés, si +différens de ce que je les voyais auparavant, j'ai vu briller le regard +du gladiateur. Si ma vie t'offusque, prends-la--je suis désarmé--puis +éloigne-toi à la hâte, je ne veux pas tenir l'existence de la pitié +capricieuse des misérables que tu sers, ou de toi-même. + +BERTRAM. + +Moi verser ton sang! plutôt mille fois exposer le mien, et avant de +toucher un seul de tes cheveux, je mettrais en danger mille têtes, et +mille têtes aussi nobles, que dis-je, plus nobles que la tienne! + +LIONI. + +Oui, il en est ainsi! Excuse-moi, Bertram, mais je ne mérite pas des +hécatombes aussi illustres.--Et quelles sont donc ces têtes exposées; +d'où part donc le danger? + +BERTRAM. + +Venise et tout ce qu'elle renferme sont comme une maison divisée contre +elle-même; elle sera détruite avant les premiers rayons du jour. + +LIONI. + +Le mystère devient encore pour moi plus impénétrable et plus effrayant; +mais, à ce compte, toi ou moi, tous deux peut-être, nous sommes sur le +bord de l'abîme; explique-toi donc, tu assureras ton salut et ton +honneur; car il est certes plus glorieux de sauver que de massacrer, et +de massacrer dans la nuit encore:--Fi! Bertram, ce métier ne te +convenait pas. As-tu pu te faire à la vue de la tête de ton ami portée +sur une lance, de celui dont le cœur te fut toujours dévoué? As-tu pu +songer sans frémir à la montrer de tes propres mains au peuple +épouvanté? Et tel est donc mon destin, car, je le jure ici, quel que +soit le danger que tu parais m'annoncer, je sortirai, à moins que tu ne +m'en confies la cause, et que tu ne m'expliques le motif de ta présence +à cette heure ici. + +BERTRAM. + +Il est donc impossible de te sauver, les minutes s'écoulent, et tu es +perdu!--_Toi_ mon unique bienfaiteur, le seul être qui ne m'ait pas +abandonné dans mes diverses fortunes! et cependant, ne fais pas de moi +un traître! laisse-moi te sauver--mais, de grâce, épargne mon honneur. + +LIONI. + +Ton honneur! en peut-il être dans une trame de meurtre? et qui peut-on +appeler traîtres, sinon ceux qui conspirent contre leur pays? + +BERTRAM. + +Une trame est un compromis d'autant plus sacré pour les ames généreuses +que les lois la punissent avec plus de rigueur; et pour moi, il n'est +pas de traître comme celui dont la perfidie enfonce le poignard dans les +cœurs qui se confièrent à sa loyauté. + +LIONI. + +Et quel est celui qui doit enfoncer le poignard dans le mien? + +BERTRAM. + +Ce n'est pas moi; je ferai tout au monde, plutôt que cela; non, tu ne +mourras pas, et juge combien ta vie m'est chère puisque j'en risque tant +d'autres, que dis-je? bien plus, la vie des vies, la liberté des +générations futures, pour ne pas être ton assassin;--encore une fois, je +t'en adjure, ne passe pas demain le seuil de ton palais. + +LIONI. + +Tes instances sont vaines,--je sors, et à l'instant même. + +BERTRAM. + +Alors périsse donc Venise plutôt que mon ami! je vais +découvrir--révéler--trahir--tout perdre: vois à quelle lâcheté tu me +réduis! + +LIONI. + +Dis plutôt que tu vas devenir le sauveur de la patrie et de ton +ami!--Parle! toutes les récompenses, toutes les garanties te sont +données, toutes les richesses que l'état reconnaissant accorde à ses +plus dignes citoyens, je te promets la noblesse elle-même, en échange de +tes remords et de ta sincérité. + +BERTRAM. + +J'ai réfléchi, il n'en sera rien.--Je vous aime, Lioni, vous le savez, +et ma présence ici en est la meilleure, hélas! et la dernière preuve; +mais après avoir rempli mon devoir auprès de toi, je dois le remplir à +l'égard de mon pays! Adieu--nous ne nous verrons plus en ce +monde--adieu. + +LIONI. + +Holà! Antonio--Pedro--courez aux portes, ne laissez passer +personne--arrêtez cet homme--(Entrent Antonio et d'autres domestiques +armés qui saisissent Bertram.--Lionï continuant). Prenez garde de lui +faire le moindre mal.--Donnez-moi mon épée et mon manteau; un homme dans +la gondole avec quatre rames,--hâtez-vous.--(Antonio sort). Nous irons +chez Giovani Gradenigo et nous ferons avertir Marc Cornaro.--Ne crains +rien, Bertram; cette violence nécessaire importe à ton salut, non moins +qu'à l'intérêt général. + +BERTRAM. + +A qui veux-tu me livrer prisonnier? + +LIONI. + +D'abord aux _Dix_, ensuite au Doge. + +BERTRAM. + +Au Doge? + +LIONI. + +Sans doute, n'est-il pas le chef de l'état? + +BERTRAM. + +Au lever du soleil, peut-être? + +LIONI. + +Que prétendez-vous?--mais nous verrons bien. + +BERTRAM. + +En êtes-vous sûr? + +LIONI. + +Sûr autant que peuvent nous le garantir les prières que nous vous +adresserons; et si votre obstination les rendait vaines, vous connaissez +les _Dix_ et leur tribunal, et les cachots de Saint-Marc et la torture +des cachots. + +BERTRAM. + +Ayez soin de les disposer avant l'aurore qui va s'élancer dans le +ciel.--Encore quelques mots, et vous périrez tous de la mort que vous +voulez m'infliger. + +(Antonio rentre.) + +ANTONIO. + +La barque est prête, monseigneur, tout est disposé. + +LIONI. + +Ayez les yeux sur le prisonnier. Bertram, nous causerons ensemble en +nous rendant chez le _Magnifico_, le sage Gradenigo. + +(Ils sortent.) + + +SCÈNE II. + +(Le palais ducal.--Appartement du Doge.) + +LE DOGE et son neveu BERTUCCIO FALIERO. + + +LE DOGE. + +Tous ceux de notre maison sont-ils sous les armes? + +BERTUCCIO FALIERO. + +Ils n'attendent plus que le signal, et sont réunis à l'entour de notre +palais de Saint-Paul[loc7]: je viens prendre vos derniers ordres. + +[Note loc7: C'était le palais de la famille du Doge.] + +LE DOGE. + +Il eût été aussi bien, si le tems nous l'avait permis, de rassembler la +plupart de mes propres vassaux du fief de Val di Marino,--mais il est +trop tard. + +BERTUCCIO FALIERO. + +Il me semble, monseigneur, qu'il vaut mieux ne pas les avoir prévenus; +le rassemblement subit de tous les gens dont nous pouvons disposer eût +éveillé les soupçons, et puis malgré leur dévouement et leur courage, +les vassaux de cette terre ont trop de rudesse et d'impétuosité pour +avoir pu se soumettre long-tems aux règles secrètes de la discipline +qu'exigeait une pareille entreprise, jusqu'au moment de l'exécution. + +LE DOGE. + +Sans doute; mais une fois le signal donné, voilà les hommes qu'il nous +faudrait: ces esclaves citadins ont tous des motifs d'hésitation, tous +ont des préjugés contre ou pour tel et tel noble, qui peut les +déterminer à des excès inopportuns ou bien à une pitié qui serait alors +de la folie. Mais les indomptables paysans, les serfs de ma comté de Val +di Marino suivraient les ordres de leur seigneur sans distinction +d'amour ou de haine pour ses ennemis; ils confondraient les Marcello et +les Cornaro, les Foscari et les Gradenigo; ils n'ont pas l'habitude de +s'incliner devant ces vains noms, ou de trembler devant un sénat +civique; ils reconnaissent pour leur suzerain un commandant armé et non +des robes magistrales. + +BERTUCCIO FALIERO. + +Nous sommes en assez grand nombre; et quant aux dispositions de nos amis +contre le sénat, je crois pouvoir en répondre. + +LE DOGE. + +Bien: le sort en est jeté, mais toutes les fois qu'il s'agira d'une +bataille en rase campagne fiez-vous à mes paysans; je les vis autrefois +pénétrer dans la tente des Huns tandis que vos bourgeois tremblans +rebroussaient chemin et frémissaient au seul bruit de leurs trompettes +victorieuses. Si la résistance n'est pas sérieuse, vous trouverez les +citadins semblables au lion qui leur sert d'étendard; mais s'il faut +combattre long-tems, vous regretterez alors avec moi une bande de nos +rustiques vassaux. + +BERTUCCIO FALIERO. + +Mais si telle est votre conviction, pourquoi vous êtes-vous décidé à +frapper le coup si promptement? + +LE DOGE. C'est que de tels coups doivent être frappés sur-le-champ ou +jamais. Quand une fois j'eus étouffé le faible et vain remords qui +s'était emparé de mon cœur, alors trop dominé par les souvenirs des +anciens jours, je ne songeais plus qu'à l'exécution; d'abord parce que +je pouvais bien alors me laisser entraîner à de telles émotions; ensuite +parce que, de tous ces hommes, je ne comptais entièrement que sur le +courage et la fidélité d'Israël et de Philippe Calendaro. Ce jour-ci +peut faire sortir de nos rangs un traître: hier tous ne demandaient qu'à +frapper le sénat, mais une fois qu'ils auront saisi la poignée de leurs +épées, ils avanceront même par prudence; dès que le premier coup sera +frappé, les autres prendront des cœurs de tigre et sentiront se +réveiller en eux l'instinct du premier né d'Adam qui, souvent assoupi +dans l'homme, n'attend jamais pour se montrer que la plus légère +circonstance. La vue du sang ne fait qu'accroître parmi les hommes +rassemblés la soif de le répandre, de même que la première coupe vidée +est ordinairement le signal d'une longue débauche. Croyez-moi, quand le +carnage aura commencé, vous trouverez bien autrement facile de les +exciter que de les retenir; mais jusqu'alors une seule voix, le plus +léger bruit, une ombre enfin, sont capables de leur ôter toute espèce de +résolution.--Où en est la nuit? + +BERTUCCIO FALIERO. + +L'aube est sur le point de paraître. + +LE DOGE. + +Il est donc tems d'ébranler la cloche. Tous les hommes sont à leur +poste? + +BERTUCCIO FALIERO. + +Oui, dans ce moment; mais ils ont l'ordre de ne pas frapper avant que je +ne le leur aie commandé de votre part. + +LE DOGE. + +C'est bien.--Le matin ne viendra-t-il jamais obliger ces étoiles à +quitter le ciel! Je suis calme et froid: l'effort même qu'il m'a fallu +faire pour me décider à porter le feu de la révolte dans ma patrie me +laisse en ce moment plus impassible. J'ai pleuré, j'ai frémi à l'idée +d'un aussi terrible devoir; mais enfin j'ai déposé toute hésitation, je +puis contempler en face la tempête menaçante, semblable au pilote d'un +vaisseau-amiral. Cependant, le croirais-tu, mon neveu? il m'a fallu plus +de force dans ce dernier cas qu'au moment où plusieurs nations allaient +voir un combat décider de leurs destinées; qu'au moment où je commandais +les armées, où des milliers d'hommes étaient assurés de périr. Oui, pour +ouvrir les veines de quelques despotes infâmes, pour me faire entrer +dans une conspiration qui doit me rendre immortel, à l'égal de Timoléon, +il m'a fallu plus de courage que pour contempler les fatigues et les +dangers de toute une vie de combats. + +BERTUCCIO FALIERO. + +Je me réjouis de voir votre ancienne sagesse surmonter les emportemens +auxquels, en dépit de la lutte intérieure de votre raison, vous vous +abandonniez. + +LE DOGE. + +Il en fut toujours ainsi avec moi. L'heure de l'agitation est celle des +premiers éclairs d'une grande résolution; alors la passion n'a pas +encore été méditée ni vaincue. Mais au moment de l'action, je redeviens +aussi calme que les morts dont je me suis vu tant de fois entouré; et +ceux qui m'ont fait ce que je suis, le savent bien; ils ont eu confiance +dans l'empire que j'eus toujours sur moi-même, une fois le premier +moment de violence passé. Mais ils ne savaient pas qu'il est des +circonstances où la réflexion fait de la vengeance une vertu héroïque, +et non plus une impulsion de coupable colère. Si les lois dorment, le +sentiment de la justice n'en veille pas moins; et souvent les cœurs +injuriés réparent les malheurs publics par suite d'une vengeance +particulière, et dans la seule vue de se faire droit à eux-mêmes.--Mais +il me semble que le jour commence--n'est-il pas vrai? regarde, tes yeux +ont la pénétration de la jeunesse.--L'air, déjà, répand une fraîcheur +matinale, et, du moins pour moi, la mer semble plus verte au travers de +la fenêtre. + +BERTUCCIO FALIERO. + +En effet, le matin s'annonce dans le ciel. + +LE DOGE. + +Séparons-nous donc! Songe à ce qu'ils frappent sans délai. Au premier +signal de Saint-Marc, marchez sur le pavé avec tous les secours de notre +maison, vous m'y retrouverez.--Les Seize et leurs compagnies +s'ébranleront au même instant en colonnes séparées.--Ayez soin de vous +poster à la grande porte; c'est à nous seuls que je veux réserver les +_Dix_.--Le reste, populace de patriciens, sentiront l'épée des gens qui +se sont réunis à nous. Souviens-toi que le cri est toujours: +_Saint-Marc, les Génois arrivent.--Holà! aux armes! Saint-Marc et +liberté!_--Maintenant, agissons. + +BERTUCCIO FALIERO. + +Adieu donc, mon oncle, mon seigneur! Ou nous nous retrouverons libres, +ou jamais. + +LE DOGE. + +Approche, mon Bertuccio--embrasse-moi; encore une fois.--Hâte-toi de +fuir, le jour devient plus grand.--Dépêche-moi promptement un messager +qui m'instruise de l'état des troupes au moment où tu les rejoindras, +et, sur-le-champ, je sonne la fatale cloche de Saint-Marc. + +(Bertuccio Faliero sort.) + +LE DOGE, seul. + +Il s'en va, et chacun de ses pas met en danger une vie.--C'en est fait, +l'ange destructeur plane maintenant sur Venise; et, semblable à l'aigle, +l'œil fixé sur sa proie, il ne suspend son vol et ne balance un instant +encore dans l'air ses fatales ailes, que pour mieux assurer ses +coups.--O jour! que les eaux marchent lentement, que le tems est long! +Je ne voudrais pas frapper dans les ténèbres; j'aimerais mieux me +convaincre par mes yeux que tous les coups entraînent autant de +victimes. Et vous, flots azurés de la mer, je vous ai vus, jadis, teints +aussi du sang des Génois, des Sarrazins et des Huns. Celui des Vénitiens +s'y trouvait confondu, bien que victorieux; mais, aujourd'hui, vous +allez recevoir une pourpre sans mélange; nulle veine barbare +entr'ouverte ne pourra vous réconcilier avec la vue de cette horrible +couleur; amis ou ennemis, toutes les victimes seront nos concitoyens. Et +j'ai vécu jusqu'à quatre-vingts ans pour cela? Moi, qui reçus le nom de +sauveur de la patrie; moi, dont la présence était le signal de mille +chapeaux flottans dans les airs: de mille et mille vœux adressés au ciel +pour lui demander le bonheur, la gloire et la prolongation de mes jours; +et je vais voir celui qui se prépare? Mais je ne dois pas oublier que ce +jour, à jamais sinistre dans le calendrier, sera suivi de plusieurs +siècles de bonheur. Le doge Dandolo survécut à quatre-vingt-dix étés +pour vaincre encore de puissans empires, et pour refuser leurs +couronnes; moi, je résignerai la mienne, je ferai de cet état le temple +de la liberté.--Mais hélas! par quels moyens! c'est au but que je me +propose à les justifier. Que sont quelques gouttes de sang humain? Je me +trompe, le sang des tyrans n'a plus rien d'humain. Tels que les rouges +Molochs, ils se repaissent du nôtre jusqu'à l'heure où ils sont réclamés +par la tombe qu'ils ont tant peuplée.--O monde! ô hommes! qu'êtes-vous +donc? et quels sont nos plus généreux desseins, puisque c'est au crime +seul qu'est réservé le soin de punir le crime? Faut-il massacrer comme +si les portes de la mort restaient toujours fermées, tandis que quelques +années rendraient inutile le secours du glaive? Et moi, parvenu sur la +limite d'un autre monde inconnu, voilà les milliers d'avant-coureurs +dont je me fais précéder! Écartons ces idées. (Moment de silence.) Mais, +écoutons! N'est-ce pas un murmure comme de voix lointaines, ou le pas +mesuré d'une troupe guerrière? Oh! combien nos vœux enfantent de +fantômes même pour notre oreille! Cela ne peut être, le signal n'est pas +sonné.--Mais pourquoi ce retard? Peut-être le courrier de mon neveu +est-il dépêché vers moi; peut-être fait-il en ce moment tourner les +gonds de la haute tour d'où part ordinairement l'annonce fatale ou de la +mort d'un prince, ou des dangers imminens de l'état. Qu'elle fasse donc +son office; qu'elle fasse entendre son plus terrible et son dernier +signal, jusqu'à ce que la tour elle-même soit ébranlée sur ses antiques +bases.--Quoi! le même silence encore? J'irais bien au-devant, mais mon +poste est ici; c'est le centre de réunion de tous les élémens discordans +qui composent une semblable ligue. C'est ici que l'on ranimera, en cas +d'incertitude, le courage et la résolution des plus chancelans: car si +l'on en venait aux mains, ce serait dans ce lieu, c'est dans ce palais +que la lutte commencerait; je dois donc demeurer à cette place pour +diriger et conduire le mouvement.--Écoutons, il vient--il vient, mon +neveu; le messager du brave Bertuccio.--Quelles nouvelles? est-il en +marche? a-t-il réussi?--_Eux_ ici, grand Dieu!--tout est +perdu.--Cependant, faisons un dernier effort. + +(Entre un Seigneur de la Nuit[loc8], avec gardes, etc.) + +[Note loc8: C'était une charge importante autrefois dans la +république de Venise.] + +LE SEIGNEUR DE LA NUIT. + +Doge, je t'arrête pour haute trahison. + +LE DOGE. + +Moi! ton prince, pour trahison?--Et qui sont ceux qui osent cacher sous +un pareil ordre leur trahison personnelle? + +LE SEIGNEUR DE LA NUIT, montrant son ordre. + +Jetez les yeux sur cet ordre; il vient de l'assemblée des Dix. + +LE DOGE. + +Et _où_ se tient-elle, et pourquoi sont-ils assemblés? Leur réunion ne +peut être régulière tant que le prince ne la préside pas; et c'est là +mon devoir, le tien est de suivre mes ordres, de me laisser libre, ou de +me suivre à la chambre du conseil. + +LE SEIGNEUR DE LA NUIT. + +Prince, cela est impossible; ils ne siégent pas dans la salle ordinaire, +mais dans le couvent de Saint-Sauveur. + +LE DOGE. + +Ainsi, vous osez me désobéir? + +LE SEIGNEUR DE LA NUIT. + +Je sers la république, et je ne puis craindre de ne pas faire mon +devoir; mon mandat part de ceux gui la gouvernent. + +LE DOGE. + +Mais ce mandat est illégal, tant qu'il n'est pas revêtu de ma signature; +et dans le cas actuel, c'est un acte de révolte. As-tu bien pesé +l'importance de la vie pour avoir osé assumer ainsi des fonctions +contraires à nos lois? + +LE SEIGNEUR DE LA NUIT. + +Je dois non pas répondre, mais agir. Je fais ici l'office de garde +auprès de votre personne; et non de juge pour vous entendre et vous +rendre justice. + +LE DOGE, à part. + +Il faut gagner du tems. Tout est bien encore, pourvu que la cloche donne +le signal.--Allons donc, mon neveu!--Hâte-toi, hâte-toi; notre sort est +suspendu dans la balance; et malheur aux vaincus, soit le prince et le +peuple; soit les esclaves et le sénat. (On entend la grosse cloche de +Saint-Marc.) Ah! la voici, je l'entends. (Haut.) Eh bien! Seigneur de la +Nuit, l'entends-tu? l'entendez-vous, satellites mercenaires que je vois +trembler? c'est le glas de votre mort. Sonne encore, airain +retentissant! Et vous, misérables, comment rachèterez-vous vos vies? + +LE SEIGNEUR DE LA NUIT. + +O désespoir! Gardez vos armes, et restez à la porte.--Tout est perdu si +la cloche ne rentre pas de suite dans le silence. L'officier qu'on avait +envoyé s'est égaré, sans doute, ou bien a rencontré quelques obstacles +funestes. Anselmo, hâte-toi de marcher à la tour avec ta compagnie; que +les autres restent avec moi. + +(Une partie des gardes sort.) + +LE DOGE. + +Malheureux, si tu tiens à ta vile existence, implore merci; il ne te +reste plus qu'une minute. Fais donc sortir tes lâches satellites: ils ne +reviendront pas. + +LE SEIGNEUR DE LA NUIT. + +Cela peut être; ils mourront comme je prétends le faire, en +accomplissant leur devoir. + +LE DOGE. + +Insensé! l'aigle fier s'attaque à une proie plus généreuse que tes +méprisables mirmidons et toi-même.--Vis donc, mais ne devance pas le +danger par la résistance; et si des ames aussi dégradées que la tienne +peuvent encore fixer le soleil, apprends enfin à être libre. + +LE SEIGNEUR DE LA NUIT. + +Et toi, à être captif.--(La cloche cesse.) Il s'est arrêté le signal de +la trahison, qui devait déchaîner la meute de la populace sur la proie +des patriciens.--Le signal a retenti, mais ce n'est pas celui de la mort +des sénateurs. + +LE DOGE, après une pause. + +Tout se tait, tout est perdu! + +LE SEIGNEUR DE LA NUIT. + +Et maintenant, Doge, dénoncez-moi; je suis l'esclave rebelle d'un +conseil séditieux. N'ai-je pas fait mon devoir? + +LE DOGE. + +Silence, être dégradé! tu as fait une action noble, tu as gagné le prix +du sang; c'est à ceux qui t'emploient à te récompenser; mais ton devoir +était de garder et non de bavarder, tu viens de le dire toi-même. +Fais-le donc ton devoir; mais, comme il te convient: garde le silence, +et souviens-toi que, bien que ton prisonnier, je n'ai pas cessé d'être +ton prince. + +LE SEIGNEUR DE LA NUIT. + +Je n'ai pas voulu manquer au respect dû à votre rang, et en cela je vous +obéirai-- + +LE DOGE, à part. + +Il n'y a donc plus rien qui puisse me sauver! et pourtant, au moment du +succès, au sein du triomphe, je serais mort avec empressement, avec +orgueil; mais mourir ainsi! + +(Entrent d'autres Seigneurs de la Nuit, avec Bertuccio Faliero +prisonnier.) + +LE SECOND SEIGNEUR. + +Nous l'avons saisi comme il sortait de la tour, où le signal commençait +déjà à retentir par son ordre, ou plutôt celui du Doge qui le lui avait +transmis. + +LE PREMIER SEIGNEUR. + +S'est-on assuré de tous les passages qui mènent au palais? + +LE SECOND SEIGNEUR. + +Oui, mais peu importe; les chefs de la conspiration sont tous dans les +fers, on en juge même déjà quelques-uns;--leurs gens sont dispersés ou +arrêtés. + +BERTUCCIO FALIERO. + +Mon oncle, c'est vous! + +LE DOGE. + +Que sert de lutter contre la fortune? la gloire s'en est allée de notre +maison. + +BERTUCCIO FALIERO. + +Qui l'eût pensé, un moment plus tôt? + +LE DOGE. + +Oui, un moment plus tôt; et la face des siècles était changée; +_celui-ci_ nous fait entrer dans l'éternité. Nous nous y retrouverons +non comme des hommes dont le succès a fait la gloire, mais comme des +ames supérieures à tous les événemens et calmes au milieu des revers +comme des triomphes. Ne pleure pas; va, la vie n'est qu'un court +passage.--Je voudrais bien partir seul; mais s'ils nous envoient tous +deux à la mort, comme il est probable, montrons-nous tous deux dignes de +nos ancêtres et de nous-mêmes. + +BERTUCCIO FALIERO. + +Mon oncle, croyez-moi, je ne vous ferai pas d'affront. + +LE PREMIER SEIGNEUR DE LA NUIT. + +Seigneur, nous avons l'ordre de vous tenir dans des appartemens séparés +jusqu'au moment où le conseil instruira votre procès. + +LE DOGE. + +Notre procès! pousseront-ils donc jusqu'à la fin leur infâme parodie? +Mais laissons-les nous traiter comme nous les aurions nous-mêmes +traités, bien qu'avec moins de solennité: c'est le jeu de mutuels +homicides qui auraient tiré au sort au premier assassinat. Seulement, +s'ils ont gagné, c'est avec des dés pipés.--Et quel a été notre Judas? + +LE PREMIER SEIGNEUR. + +Je ne suis pas chargé de répondre à cette question. + +BERTUCCIO FALIERO. + +Je vais le faire pour toi;--c'est un certain Bertram; dans ce moment +même il fait sa déposition devant la junte secrète. + +LE DOGE. + +Bertram, le Bergamasque! Oh! combien sont misérables les causes de notre +perte ou de notre triomphe; souillé d'une double trahison, ce Bertram va +recevoir honneurs et récompenses; on le citera dans l'histoire auprès de +ces oies du Capitole dont les cris réveillèrent enfin les Romains, et +pour lesquelles on institua une fête annuelle; tandis que Manlius, qui +avait taillé en pièces les Gaulois, fut précipité de la roche +Tarpéienne. + +LE PREMIER SEIGNEUR. + +Manlius songeait à trahir son pays; il voulait s'emparer du pouvoir. + +LE DOGE. + +Il voulait sauver l'état; il ne songeait qu'à réformer les lois, +auxquelles il rendait ainsi leur force;--mais ce n'est pas de cela qu'il +s'agit. Vous faites votre devoir. + +LE PREMIER SEIGNEUR. + +Noble Bertuccio, nous devons vous surveiller dans une chambre séparée. + +BERTUCCIO FALIERO. + +Adieu, mon oncle. J'ignore si nous nous reverrons encore en cette vie; +mais peut-être consentiront-ils à laisser nos cendres se réunir. + +LE DOGE. + +Oui, et dis aussi nos ames, qui se retrouveront et jouiront d'un bien +auquel notre triste enveloppe ne nous avait pas permis d'atteindre; du +moins nos tyrans ne pourront effacer la mémoire de ceux qui firent +chanceler leur trône détesté, et de pareils exemples trouveront, quoique +long-tems après, de généreux imitateurs. + +FIN DU QUATRIÈME ACTE. + + + + + ACTE V. + + +SCÈNE PREMIÈRE. + +(La salle du conseil des Dix. Réunis à plusieurs sénateurs, pour juger +la conspiration de Marino Faliero, ils composent ce que l'on appelait la +Junte.--Gardes, Officiers, etc., etc.) + +ISRAEL BERTUCCIO et PHILIPPE CALENDARO, prisonniers; BERTRAM, LIONI et +Témoins, etc. + + +BENINTENDE, chef des Dix. + +Maintenant, après avoir acquis la conviction de leurs nombreuses et +palpables offenses, il nous reste à prononcer, sur ces hommes criminels, +la sentence des lois. Devoir pénible, et pour ceux qui le remplissent, +et pour ceux qui les écoutent. Hélas! pourquoi m'est-il réservé? Faut-il +que la durée de ma charge soit flétrie dans tous les siècles à venir, +comme se rattachant au souvenir de la trahison la plus détestable et la +plus compliquée contre une république sage et libre, connue par toute la +terre pour être le boulevart du christianisme, la terreur des Sarrazins, +des Grecs, des schismatiques, des Huns sauvages et des Francs non moins +barbares; contre une ville qui ouvrit à l'Europe la richesse de l'Inde; +le dernier asile des Romains contre la tyrannie d'Attila; la reine de +l'Océan, rivale plus orgueilleuse de l'orgueilleuse Gênes! Et c'est pour +renverser le trône d'une telle ville, qu'ils ont exposé et déshonoré +leurs vies! Laissons-les donc subir la plus juste mort. + +ISRAEL BERTUCCIO. + +Nous sommes prêts; vos tortures nous la font attendre avec impatience. +Laissez-nous mourir. + +BENINTENDE. + +Si vous avez à dire quelque chose qui mérite un allégement, à votre +sentence, la junte vous écoute; parlez, il en est encore tems, si vous +avez quelque chose à confesser; peut-être votre salut en dépend-il. + +ISRAEL BERTUCCIO. + +Nous sommes prêts à entendre, non à parler. + +BENINTENDE. + +Nous avons la preuve entière, par l'aveu de vos complices, de vos crimes +et de toutes les circonstances qui s'y rattachent: toutefois, nous +désirerions recueillir de vos lèvres l'aveu complet de votre trahison. +Israël, sur le bord de cet abîme mortel, dont nul ne peut revenir, la +vérité seule peut vous faire obtenir quelque grâce sur la terre ou dans +les cieux.--Parlez donc, quels étaient vos motifs? + +ISRAEL BERTUCCIO. + +Justice! + +BENINTENDE. + +Quel était votre but? + +ISRAEL BERTUCCIO. + +Liberté! + +BENINTENDE. + +Certes, vous êtes bref. + +ISRAEL BERTUCCIO. + +J'en ai pris l'habitude: je naquis soldat, et non pas sénateur. + +BENINTENDE. + +Par ce brusque laconisme pensez-vous forcer les juges que vous bravez à +différer leur sentence? + +ISRAEL BERTUCCIO. + +Croyez-moi, imitez ma brièveté; je préfère cette grâce à votre pardon. + +BENINTENDE. + +C'est là votre seule réplique au tribunal? + +ISRAEL BERTUCCIO. + +Demandez, à vos tortures ce qu'elles ont arraché de nous, ou faites-en +une seconde fois l'essai; il reste encore un peu de sang, quelque +sensibilité dans ces membres brisés; mais vous ne l'oserez pas, car nous +pourrions y mourir et si nous laissions dans vos chevalets, déjà gorgés +de notre sang, le peu de vie qui nous reste; vous perdriez le profit du +spectacle public par lequel vous espérez faire long-tems trembler vos +esclaves. Des cris ne sont pas des mots, et l'agonie un aveu; et quand +même la nature aux abois pourrait contraindre l'ame à quelques +mensonges, dans l'espoir d'un court répit, une pareille affirmation +n'est pas la vérité. Faut-il souffrir encore, ou bien mourir? + +BENINTENDE. + +Dites-nous quels étaient vos complices? + +ISRAEL BERTUCCIO. + +Demandez-les au peuple déplorable que vos crimes patriciens ont conduit +au crime. + +BENINTENDE. + +Vous connaissez le Doge? + +ISRAEL BERTUCCIO. + +Je combattis avec lui à Zara, tandis que vous vous disputiez ici pour +les charges dont vous êtes revêtus; nous exposions nos vies, tandis que +vous hasardiez celle des autres, et par vos accusations, et par vos +apologies; et d'ailleurs, il n'est personne dans Venise qui ne connaisse +son Doge et ses grandes actions, et l'affront qu'il a reçu du sénat. + +BENINTENDE. + +Vous avez eu avec lui des conférences? + +ISRAEL BERTUCCIO. + +Je suis las, plus las même de vos interrogations que de vos tortures; je +vous en prie, passez à notre jugement. + +BENINTENDE. + +Dans un instant.--Et vous, Philippe Calendaro, qu'avez-vous à dire qui +puisse vous soustraire à la sévérité de vos juges? + +CALENDARO. + +Je ne fus jamais un homme à longues phrases; et, dans ce moment, j'ai +peu de chose à dire qui en vaille la peine. + +BENINTENDE. + +Mais une nouvelle application de torture vous ferait peut-être bien +changer de ton? + +CALENDARO. + +Il est vrai qu'elle peut le faire; la première l'a déjà fait; mais elle +ne changera pas mes paroles aussi bien que mon ton, ou si cela +arrivait-- + +BENINTENDE. + +Eh bien alors? + +CALENDARO. + +Mes dépositions, au milieu des tortures, vaudraient-elles en justice? + +BENINTENDE. + +Sans le moindre doute. + +CALENDARO. + +Quel que fût l'accusé dont je révélasse la trahison? + +BENINTENDE. + +Certainement; aussitôt on instruirait son procès. + +CALENDARO. + +Et mon témoignage entraînerait-il pour lui peine de mort? + +BENINTENDE. + +Si votre déclaration était claire et complète, sa vie serait +certainement en danger. + +CALENDARO. + +Alors, examine-toi bien, orgueilleux président! car, en présence de +l'éternité qui s'entr'ouvrira devant moi, je jure que toi seul es le +traître que je prétends dénoncer à la torture si l'on m'y traîne une +seconde fois. + +UN MEMBRE DE LA JUNTE. + +Seigneur président, il est tems de procéder à leur jugement; il n'y a +plus rien à tirer de ces hommes. + +BENINTENDE. + +Malheureux! préparez-vous à une prompte mort. La nature de votre crime, +nos lois et le danger qui environne encore l'état, ne vous laissent pas +une heure de répit.--Gardes, faites-les sortir, et que sur le balcon où +le Doge se place dans notre solennel jeudi[loc9] pour voir le combat de +taureaux, justice soit faite d'eux. Que leurs membres suspendus restent +exposés dans la place du jugement à la vue du peuple assemblé, et que le +ciel ait pitié de leurs ames. + +[Note loc9: Il s'agit ici du jeudi gras, que je n'ai pu nommer +littéralement dans mon texte. + +(_Note de Lord Byron_.)] + +LA JUNTE. + +Amen! + +ISRAEL BERTUCCIO. + +Adieu, seigneurs, nous ne nous reverrons plus. + +BENINTENDE. + +Et de crainte qu'ils n'essaient de soulever la multitude,--gardes, qu'on +leur bâillonne la bouche, même au moment de l'exécution;--qu'on les +fasse sortir. + +CALENDARO. + +Comment! ne nous laissera-t-on pas dire adieu à un seul de nos amis, ne +pourrons-nous conférer un dernier instant avec notre confesseur? + +BENINTENDE. + +Un prêtre attend dans l'antichambre; et quant à vos amis, ces sortes +d'entrevues ne seraient que pénibles pour eux et entièrement inutiles +pour vous. + +CALENDARO. + +Je savais que nous étions bâillonnés pendant notre vie, ceux du moins +qui n'ont pas eu le cœur de risquer leur vie pour conquérir le droit +d'ouvrir la bouche; mais dans ces derniers momens, je m'imaginais qu'on +ne nous dénierait pas cette liberté de parole que l'on accorde à tous +les moribonds; enfin puisque-- + +ISRAEL BERTUCCIO. + +Eh bien! laisse-les faire, brave Calendaro! A quoi bon quelques +syllabes? sachons mourir sans avoir reçu d'eux le moindre témoignage de +faveur; notre sang ne criera que plus vivement vers le ciel contre eux; +c'est lui qui saura mieux attester leurs infamies atroces que ne le +pourrait un volume écrit ou prononcé de nos dernières paroles. Je sais +que notre voix les ferait trembler;--mais ils ont peur de notre silence +lui-même.--Qu'ils vivent donc au milieu de transes +continuelles!--Laissons-les au démon de leurs pensées; et, quant à nous, +élevons les nôtres vers le firmament. Nous emmène-t-on, enfin? nous +sommes prêts. + +CALENDARO. + +Israël, si tu m'avais entendu, il en serait tout autrement, et ce +traître trembleur, le lâche Bertram aurait reçu-- + +BERTRAM. + +Hélas! j'espérais qu'en mourant vous me pardonniez; je n'ai pas choisi +l'emploi que je remplis, on me l'a imposé; mais au moins quand je sens +que rien jamais ne pourra diminuer mes remords, dites que vous me +pardonnez,--et ne me regardez plus ainsi! + +ISRAEL BERTUCCIO. + +Je meurs, et je te pardonne. + +CALENDARO. + +(Il lui crache au visage.) Je meurs et je te méprise. + +(Les gardes emmènent Israël Bertuccio et Philippe Calendaro.) + +BENINTENDE. + +Maintenant que nous en avons fini avec ces criminels, il est tems de +procéder au jugement du plus grand traître dont fassent mention les +annales d'aucun peuple; les preuves de l'attentat du Doge Faliero sont +complètement acquises; les circonstances et la nature du crime exigent +une procédure rapide: il est tems de le mander pour entendre son arrêt. + +LA JUNTE. + +Oui, oui. + +BENINTENDE. + +Avogadori, ordonnez que le Doge soit amené en présence du conseil. + +UN MEMBRE DE LA JUNTE. + +Et les autres, quand les fera-t-on venir? + +BENINTENDE. + +Quand on aura terminé avec les chefs. Les uns se sont enfuis à Chiozza; +mais mille hommes environ sont à leur poursuite, et grâces aux +précautions qu'on a prises en terre ferme et dans les îles, nous +espérons bien qu'il n'en échappera pas un seul pour aller répandre chez +les nations étrangères ses odieuses diffamations contre le sénat. + +(Entre le Doge comme prisonnier; des gardes l'entourent.) + +BENINTENDE. + +Doge;--car tel vous êtes encore, et la loi vous conservera ce titre +jusqu'à l'heure où tombera de votre tête le bonnet ducal, vous qui +n'avez pu vous contenter de porter paisiblement et avec honneur une +couronne plus noble que n'en peuvent conférer les empires: vous qui +n'avez pas craint de comploter pour exterminer les pairs qui vous ont +fait ce que vous êtes, et pour éteindre dans le sang la gloire de votre +patrie,--nous avons déposé dans votre appartement et sous vos yeux +toutes les preuves réunies contre vous, et jamais de plus complètes ne +sont venues prouver la trahison. Qu'avez-vous à dire pour votre défense? + +LE DOGE. + +Que pourrais-je avoir à dire, quand ma défense doit être votre +condamnation? N'êtes-vous pas à la fois agresseurs et accusateurs, juges +et exécuteurs?--Usez de votre pouvoir. + +BENINTENDE. + +Les autres chefs vos complices ayant tout avoué, il ne vous reste plus +d'espoir. + +LE DOGE. + +Et qui sont-ils? + +BENINTENDE. + +Fort nombreux; mais vous avez devant vous le premier d'entre eux, +Bertram de Bergamo.--Désirez-vous l'interroger? + +LE DOGE, l'ayant regardé avec mépris. + +Non. + +BENINTENDE. + +Deux autres, Israël Bertuccio et Philippe Calendaro ont reconnu qu'ils +avaient eu pour complice de leur trahison le Doge. + +LE DOGE. + +Et où sont-ils? + +BENINTENDE. + +Où ils doivent être: ils répondent maintenant au ciel de ce qu'ils ont +fait sur la terre. + +LE DOGE. + +Quoi! c'en est fait du Brutus plébéien et du bouillant Cassius de notre +arsenal! Comment ont-ils supporté leur condamnation? + +BENINTENDE. + +Songez à la vôtre; elle approche. Ainsi donc, vous refusez de vous +justifier? + +LE DOGE. + +Je ne puis me défendre devant mes inférieurs, ni reconnaître le droit +que vous vous arrogez de me juger. Montrez-moi la loi. + +BENINTENDE. + +Dans les cas extrêmes la loi doit être renouvelée ou corrigée; nos pères +n'avaient pas songé à fixer le châtiment d'un pareil crime; et c'est +ainsi que les anciennes tables romaines n'avaient pas prévu la sentence +du parricide; car ils ne pouvaient déterminer une peine pour ce qui +n'avait pas de nom, pour ce qui n'était pas regardé comme possible dans +leurs grandes ames. Eh! qui l'eût prévu, que l'on en viendrait jamais à +comprendre l'attentat énorme d'un fils contre son père et d'un prince +contre ses états? Votre crime nous a forcés de porter une loi qui +formera dans la suite comme un précédent contre les hommes assez +audacieux pour vouloir gravir jusqu'à la tyrannie par la trahison; +ambitieux qu'un sceptre ne saurait contenter, tant qu'ils ne l'ont pas +transformé en un glaive à deux tranchans! La dignité de Doge ne +pouvait-elle donc vous suffire? Quelle principauté cependant plus noble +que celle de Venise? + +LE DOGE. + +La principauté de Venise! ah! vous m'avez trompé,--_vous_ qui siégez +ici, traîtres que vous êtes! J'étais votre égal par ma naissance, votre +supérieur par mes hauts faits; vous m'avez ravalé au-dessous de vous; +vous m'avez arraché aux travaux honorables auxquels je m'étais dévoué +dans la terre étrangère, sur les flots, dans les camps, dans les cités +lointaines; vous m'avez choisi comme victime pour monter la tête +couronnée, mais les membres enchaînés, sur l'autel dont _seuls_ vous +étiez les pontifes. Je l'ignorais; je ne l'ai point recherché ni +demandé, je ne songeais même pas à votre choix; il vint me surprendre à +Rome, et de suite j'obéis. Mais en rentrant à Venise, je m'aperçus +qu'outre l'inquiète vigilance qui vous a toujours déterminés à déjouer +et à pervertir les meilleures intentions de votre souverain, vous aviez +encore, pendant l'interrègne de mon voyage de Rome à cette ville, +affaibli et mutilé les faibles privilèges laissés à mes prédécesseurs. +Tout cela je l'ai supporté; je n'aurais pas même cessé de le faire si +votre dépravation n'avait pas été jusqu'à flétrir l'honneur de mes +propres foyers. Et c'est lui, c'est l'infâme Steno qui m'a déshonoré que +je vois maintenant siéger parmi vous! juge en effet bien digne d'un +pareil tribunal! + +BENINTENDE, l'interrompant. + +Michel Steno est l'un des Quarante; il siége ici en vertu de son office, +les Dix ayant pris dans le sein du sénat une junte de patriciens pour +les seconder dans l'instruction d'un procès aussi grave et jusqu'à +présent inouï. Steno fut relevé de la peine prononcée contre lui, +attendu que le Doge, protecteur naturel de la loi, ayant conspiré pour +abroger toutes les lois, ne pouvait réclamer son châtiment en vertu des +statuts qu'il foulait aux pieds et violait lui-même. + +LE DOGE. + +_Son_ châtiment! J'aime mieux le voir siéger au milieu de vous et se +gorger de mon sang, que satisfaisant à la peine dérisoire que votre +lâche et mensongère justice lui avait infligée. Son crime était infâme; +c'était de la candeur comparée à la protection que vous lui avez +accordée. + +BENINTENDE. + +Se peut-il donc que le grand Doge de Venise, la tête courbée sous les +honneurs et sous le poids de quatre-vingts années, ait assez écouté les +inspirations de sa colère pour fouler aux pieds tout sentiment de +prudence, de crainte et de loyauté; tout cela pour avoir été provoqué +par l'étourderie d'un jeune homme? + +LE DOGE. + +Une étincelle produit la flamme, une goutte d'eau fait déborder la +coupe, et la mienne était dès long-tems remplie. Vous opprimiez et le +peuple et le prince; moi j'ai voulu les affranchir, et la fortune a +trompé mon double espoir. En triomphant, ma récompense était la gloire, +la vengeance et la victoire; Venise, grâces à moi, rivalisait avec la +Grèce et Syracuse, alors qu'elles furent affranchies et devinrent +l'admiration du monde. Mon nom se joignait à ceux de Gélon et de +Thrasybule. Mais ayant échoué, ma défaite est, je le sais, l'infamie +présente et la mort. Les siècles futurs jugeront; Venise sera libre ou +ne sera plus. Jusqu'alors la vérité est en suspens. N'hésitez pas; je +n'aurais eu nulle merci, je n'en demande aucune. J'ai joué ma vie sur +une haute chance; j'ai perdu, prenez ce que vous avez gagné. J'aurais +voulu rester seul debout sur vos tombes; maintenant vous pouvez marcher +sur la mienne, et la fouler aux pieds, comme vous avez auparavant foulé +mon cœur. + +BENINTENDE. + +Ainsi vous avouez votre crime, et reconnaissez la justice de notre +tribunal? + +LE DOGE. + +J'avoue que je suis vaincu: la fortune est femme; jeune elle m'avait +prodigué ses faveurs; j'eus tort d'espérer, en approchant de ma dernière +heure, qu'elle me sourirait encore. + +BENINTENDE. + +Ainsi vous ne songez pas à contester notre équité? + +LE DOGE. + +Nobles Vénitiens, ne me fatiguez pas de questions; je suis résigné à +tout; mais il est encore dans mon sang quelques gouttes de celui de mes +glorieux jours, et je n'ai pas une patience infatigable. Épargnez-moi +donc; je vous prie, de nouvelles interrogations; elles ne servent à +rien, sinon à soulever des débats au milieu de votre jugement; je ne +pourrais vous répondre que pour vous offenser, et satisfaire vos ennemis +déjà assez nombreux. Je sais que ces murs épais n'offrent aucun écho, +mais les murs ont des oreilles; bien plus, ils ont des langues; et si la +vérité n'avait d'autre moyen de retentir, vous qui me condamnez, vous +que je fais trembler encore à l'instant où vous m'immolez, vous ne +pourriez déposer silencieusement dans votre tombe les paroles bonnes ou +mauvaises que je vous ferais entendre; le secret serait au-dessus de vos +ames: ne réveillez donc pas ma voix, si ce n'est dans la crainte d'un +danger pire que celui auquel vous venez d'échapper. Telle serait ma +défense si je songeais à la fendre fameuse; car les paroles vraies sont +des _choses_, et celles d'un homme mourant, des choses qui survivent +long-tems, et souvent même se chargent de le venger. Étouffez les +miennes si vous avez l'espoir de vivre long-tems; après moi; profitez de +ce conseil, et du moins si vous avez trop souvent excité mon indignation +pendant ma vie, laissez-moi mourir tranquille. Cette grâce ne peut pas +vous coûter;--je ne nie rien, je ne justifie, je ne demande rien, +seulement je désire de moi-même le silence, et de la cour une sentence. + +BENINTENDE. + +Cette adhésion complète nous épargne la cruelle nécessité d'ordonner la +torture pour obtenir la vérité entière. + +LE DOGE. + +La torture! mais vous me l'avez imposée chaque jour depuis que je suis +Doge; si vous voulez y ajouter les tourmens corporels, vous en êtes +libres; ces membres, déjà affaiblis par l'âge, ne résisteront pas à vos +chevalets; mais il y a quelque chose dans mon cœur qui saura défier vos +supplices. + +(Entre un officier.) + +L'OFFICIER. + +Nobles Vénitiens, la duchesse Faliero implore son admission en présence +de la junte. + +BENINTENDE. + +Pères Conscrits[loc10], décidez si nous devons l'admettre. + +[Note loc10: Les sénateurs vénitiens prenaient comme ceux de Rome le +titre de Pères Conscrits.] + +UN MEMBRE DE LA JUNTE. + +Elle peut avoir à faire d'assez importantes révélations pour nous +décider à l'entendre. + +BENINTENDE. + +Est-ce là la volonté générale? + +TOUS. + +Oui. + +LE DOGE. + +Oh! Venise, que tes lois sont admirables! Elles veulent laisser parler +la femme dans l'espoir qu'elle témoignera contre son époux. Quelle +gloire pour les chastes Vénitiennes! Mais il est naturel que des +calomniateurs de tous les genres de vertus, tels que les juges d'un +pareil tribunal, suivent complètement leur vocation. Cependant, lâche +Steno! si cette femme dément en ce moment toute sa vie, je te pardonne +ton mensonge et ton impunité, ma mort violente et ta vie infâme. + +(La duchesse entre.) + +BENINTENDE. + +Madame, bien que votre demande soit extraordinaire, le tribunal, dans sa +justice, consent à vous l'accorder; et quels que soient vos motifs, nous +vous prêterons l'oreille avec tout le respect dû à vos ancêtres, à votre +rang et à vos vertus. Vous pâlissez!--Qu'on porte secours à madame, et +que sur-le-champ on apporte un siége. + +ANGIOLINA. + +C'était un moment de faiblesse.--Il est passé. Veuillez me pardonner; +mais je ne m'assiérai pas en présence de mon prince et de mon époux, +quand lui-même reste debout. + +BENINTENDE. + +Comme il vous plaira, madame. + +ANGIOLINA. + +Des bruits étranges et trop fondés, si je m'en rapporte à ce que je +vois, ont frappé mon oreille: je viens pour connaître toute l'étendue de +mon malheur. Pardonnez la brusquerie de mon entrée et de mes premières +sensations. C'est,--hélas! je ne puis parler,--je ne puis prononcer une +question; mais je vous entends, vous détournez les yeux, et vos fronts +sourcilleux me répondent avant que j'aie parlé.--Oh Dieu! c'est donc là +le silence de la tombe! + +BENINTENDE, après un moment de pause. + +Épargnez-nous, épargnez à vous-même le nouveau récit de l'inexorable +devoir que nous avons à remplir envers le ciel et cet homme. + +ANGIOLINA. + +Non, parlez; je ne puis,--il m'est impossible de jamais ajouter foi à de +pareilles choses.--Est-il donc condamné? + +BENINTENDE. + +Hélas! + +ANGIOLINA. + +Et serait-il donc coupable? + +BENINTENDE. + +Madame, dans un pareil moment, nous devons pardonner ce doute, et +l'attribuer naturellement au trouble de vos pensées; autrement, une +telle question serait une haute offense contre la justice de ce tribunal +suprême. Mais interrogez le Doge lui-même; s'il conteste les preuves +réunies contre lui, croyez-le, nous y consentons, innocent comme +vous-même. + +ANGIOLINA. + +Serait-il vrai? mon seigneur!--mon souverain,--l'ami de mon pauvre père, +le héros des combats, le sage des conseils; ne démentirez-vous pas les +paroles de cet homme!--Vous vous taisez! + +BENINTENDE. + +Il a déjà confessé lui-même son crime; et maintenant, comme vous voyez, +il ne le nie pas encore. + +ANGIOLINA. + +Non, il ne peut pas mourir. Épargnez le reste de ses années, le chagrin +et le repentir les réduiront en un petit nombre de jours. Un moment de +crime imaginaire effacera-t-il à vos yeux seize lustres de services et +de gloire? + +BENINTENDE. + +Il subira sa peine, sans la moindre rémission de tems, sans pardon et +sans sursis:--c'est une chose décrétée. + +ANGIOLINA. + +Il serait coupable qu'il pourrait encore espérer miséricorde. + +BENINTENDE. + +Non pas dans le cas où il se trouve, la justice s'y oppose. + +ANGIOLINA. + +Hélas! monseigneur, l'extrême justice est de la cruauté; qui pourrait +vivre sur la terre, si l'on jugeait toujours justement? + +BENINTENDE. + +Le salut de l'état exige qu'il soit puni. + +ANGIOLINA. + +L'état? comme sujet, il l'a servi; l'état? comme général, il l'a sauvé; +l'état? comme souverain, n'est-ce pas à lui à le gouverner? + +UN MEMBRE DE LA JUNTE. + +Il l'a trahi, il a conspiré contre lui; c'est un traître. + +ANGIOLINA. + +Mais sans lui existerait-il un état à sauver ou à détruire? et +vous-mêmes, qui prononcez aujourd'hui la mort de votre libérateur, sans +lui, vous agiteriez maintenant, en gémissant, quelque rame de galère +musulmane; ou, chargés de fer, vous creuseriez, chez les Huns, quelque +mine souterraine. + +UN MEMBRE DU CONSEIL. + +Non, madame, il en est qui préfèrent la mort à l'esclavage. + +ANGIOLINA. + +S'il en est ainsi dans _cette_ enceinte, tu n'es certainement pas du +nombre; les vrais braves sont généreux dans le malheur.--Mais n'y a-t-il +donc pas d'espoir? + +BENINTENDE. + +Madame, vous ne pouvez en conserver. + +ANGIOLINA, se tournant vers le Doge. + +Meurs donc, Faliero, puisqu'il le faut, mais toujours avec la grande ame +de l'ami de mon père. Tu as commis un grand attentat, du reste à moitié +justifié par la scélératesse de ces hommes. Je les aurais bien +implorés:--je les aurais priés; je les aurais suppliés comme le mendiant +affamé qui demande du pain.--J'aurais pleuré, en embrassant leurs +genoux, comme un jour ils feront en demandant miséricorde à Dieu, qui +leur répondra comme ils me répondent. Mais cet abaissement eût été +indigne de ton nom et du mien; la cruauté qui brille dans leurs yeux +glacés annonce assez que leur cœur est dévoré de rage. Ainsi donc, +supporte en prince ta destinée. + +LE DOGE. + +J'ai vécu trop long-tems pour ne pas avoir appris à mourir. Ta démarche +auprès de ces hommes était le bêlement de l'agneau devant le boucher, ou +les cris des matelots devant la tempête. Je n'accepterais pas une vie +éternelle, s'il fallait la devoir à des scélérats dont j'essayai de +délivrer les nations qu'ils tyrannisaient. + +MICHEL STENO. + +Doge, un mot à toi et à cette noble dame que j'ai si gravement offensée. +Pourquoi le chagrin, le remords et la honte qui m'accablent ne +peuvent-ils effacer l'inexorable passé! Mais puisque je ne dois pas +l'espérer, qu'au moins notre nom de chrétien nous détermine à nous dire +un dernier, un sincère adieu. Je ne demande pas, pour mon repentir, que +vous me pardonniez: j'implore votre compassion; et, malgré leur peu de +mérite, je vous consacre, à l'avenir, toutes mes prières. + +ANGIOLINA. + +Sage Benintende, vous êtes aujourd'hui le juge suprême de Venise; c'est +à vous que je m'adresserai pour répondre à ce patricien. Dites, à +l'infâme Steno, que jamais ses paroles n'ont fait, sur l'esprit de la +fille de Lorédan, d'autre impression que celle d'une pitié passagère; et +plût à Dieu que d'autres se fussent contentés de ressentir la même +compassion dédaigneuse. Sans doute, je préfère mon honneur à un millier +de vies, si je pouvais me les donner; mais je ne voudrais pas qu'une +seule autre vie fût sacrifiée pour conserver ce que ne peut blesser +aucun homme, je veux parler de ce sentiment de la vertu qui ne cherche +pas sa récompense dans l'estime des autres, mais dans la sienne propre. +Pour moi, ses expressions de mépris n'étaient que le souffle des vents +pour les rochers sauvages. Mais hélas! il est des esprits d'une +sensibilité plus délicate, et que de pareilles atteintes bouleversent, +ainsi que la tempête sur la surface des flots; des ames pour lesquelles +l'ombre du déshonneur se transforme en une réalité plus terrible que la +mort présente et future; des hommes dont le vice est de se révolter +contre les excès du vice, et qui, jaloux de leur gloire, comme l'aigle +de son aire inaccessible, sont glacés pour les plaisirs, et insensibles +à l'aiguillon de la peine, dès que le nom qui servait de base à leurs +espérances leur semble flétri. Puisse ce que nous voyons, éprouvons et +souffrons devenir une leçon pour les êtres dégradés qui songeraient à +jeter leur venin sur des hommes d'une trempe supérieure; ce n'est pas la +première fois que de vils insectes ont rendu le lion furieux. Une +flèche, dirigée vers la terre, fit mourir le brave des braves; Troie fut +mise en cendres par suite du déshonneur d'une femme, et le déshonneur +d'une autre femme chassa pour jamais les rois de Rome; un mari injurié +conduisit les Gaulois à Clusium, et de là à Rome, qui ne put relever de +long-tems sa tête orgueilleuse; un geste obscène coûta la vie à +Caligula, dont le monde entier avait si long-tems supporté la cruauté; +le déshonneur d'une vierge fit de l'Espagne une province mauresque: et +la calomnie de Steno, renfermée en deux lignes d'une révoltante +grossièreté, aura décimé Venise, mis en danger un sénat qui comptait +huit cents années d'existence, détrôné un prince, fait voler sa royale +tête, et forgé de nouvelles chaînes pour un peuple déjà trop accablé. +Puis, à présent, que le malheureux, cause de tout cela, en soit fier +comme cette courtisane qui mit Persépolis en cendres, il en est le +maître.--C'est là un triomphe digne de lui! mais qu'il n'insulte pas aux +derniers momens de celui qui, quel qu'il soit maintenant, fut un héros; +qu'il lui épargne l'ironie de ses prières; rien de pur ne peut venir +d'une source empoisonnée; nous ne voulons rien avoir de commun avec lui, +ni maintenant, ni jamais; nous le laissons à lui-même, c'est-à-dire au +dernier abîme de l'humaine bassesse. On pardonne aux hommes, mais non +pas aux reptiles; et nous n'éprouvons rien pour Steno, pas même du +ressentiment. C'est aux êtres de son espèce qu'il convient de piquer; +c'est aux hommes véritables à le souffrir: telle est la condition de la +vie. Celui qui meurt de la morsure du serpent peut bien l'écraser, mais +il n'a pas de colère. Le reptile avait obéi à son instinct; et il est +des hommes dont l'ame est plus rampante que le corps des insectes qui +vivent des dépouilles de la tombe. + +LE DOGE, à Bénintende. + +Seigneur, achevez ce qui vous semble votre devoir. + +BENINTENDE. + +Avant de procéder à ce devoir, nous devons prier la princesse de se +retirer; il serait trop pénible pour elle d'en être le témoin. + +ANGIOLINA. + +Je sais qu'il faudra souffrir, mais je suis résignée; c'est mon devoir, +je ne quitterai mon époux que par force. Achevez: vous n'avez à redouter +ni cris ni larmes; ni gémissemens, je saurai me taire malgré le +déchirement de mon cœur. Parlez! j'ai dans moi de quoi résister à tout. + +BENINTENDE. + +Marino Faliero, doge de Venise, comte de Val di Marino, sénateur et +jadis général de la flotte et de l'armée, noble Vénitien, maintes et +fréquentes fois revêtu des hauts emplois de la république, et enfin du +premier de tous, prête l'oreille à la sentence de tes juges. Convaincu +par une foule de preuves et de témoignages, et par tes propres aveux, du +crime de félonie et de trahison, crimes jusqu'alors inouïs, nous te +condamnons à la mort. Tes biens sont confisqués au profit de la +république, ton nom ne sera jamais prononcé, si ce n'est le jour +solennel où nous rendrons au ciel des actions de grâces pour nous avoir +en ce jour miraculeusement délivrés. Ainsi ta place est marquée dans nos +calendriers auprès des tremblemens de terre, des pestes, des invasions +étrangères et du grand ennemi du genre humain; comme eux, tu deviendras +l'occasion de nos prières ferventes vers le ciel, dont la bonté nous +sauva des effets de ta scélératesse. La place où tu devais, comme Doge, +être peint auprès de tes illustres prédécesseurs sera laissée vide, et +un voile de deuil sera jeté sur ces fatales paroles gravées au lieu de +tes traits: _Cette place est celle de Marino Faliero, décapité pour ses +crimes._ + +LE DOGE. + +_Quels_ crimes? Ne serait-il pas mieux de rappeler les faits, afin qu'en +voyant l'inscription l'on puisse approuver, ou du moins connaître le +genre de crime? Quand vous dites qu'un Doge a conspiré, n'en cachez pas +la véritable cause:--cela tient à votre histoire. + +BENINTENDE. + +Le tems se chargera d'y répondre, et nos fils jugeront le jugement de +leurs pères, que je prononce en ce moment. Comme Doge, revêtu du manteau +et du bonnet ducals, tu seras conduit au haut de l'_Escalier du Géant_, +où tu fus investi du pouvoir, toi et tous nos autres princes; la +couronne ducale sera d'abord déposée à l'endroit où d'abord on l'avait +prise pour te l'offrir; ta tête sera séparée de ton corps, et le ciel +ait merci de ton ame! + +LE DOGE. + +C'est la sentence de la junte? + +BENINTENDE. + +Oui. + +LE DOGE. + +Je la supporterai.--Et le tems? + +BENINTENDE. + +Il est venu.--Fais ta paix avec Dieu, tu paraîtras devant lui dans une +heure. + +LE DOGE. + +Je suis prêt; mon sang s'élèvera vers le ciel avant l'ame de ceux qui +l'auront répandu.--A-t-on confisqué toutes mes terres? + +BENINTENDE. + +Toutes: tes biens, tes joyaux, tes trésors de toute espèce, sauf deux +mille ducats;--tu peux en disposer. + +LE DOGE. + +Cela est rigoureux; j'espérais que l'on ne saisirait pas les terres que +je possédais près de Trévise, et que je tiens de Lawrence, +l'évêque--comte de Ceneda. On les avait données en fief perpétuel à +moi-même et à mes héritiers, et je pensais pouvoir les diviser (laissant +d'ailleurs à votre confiscation mes dépouilles de ville, mes trésors et +mon palais) entre ma femme et mes parens. + +BENINTENDE. + +Ces derniers sont au ban de la république; le premier d'entre eux, ton +neveu, est en péril de sa vie; mais pour le moment le conseil diffère +son jugement; et si tu souhaites pour la princesse ta veuve une +dotation, tu n'as rien à craindre, nous saurons pourvoir à son avenir. + +ANGIOLINA. + +Non, seigneur, je n'aurai point de part dans votre butin. A compter de +ce jour, sachez que j'appartiens à Dieu seul. Mon refuge est un cloître. + +LE DOGE. + +Allons! l'heure sera pénible; mais elle aura un terme. Ai-je encore à +faire autre chose qu'à mourir? + +BENINTENDE. + +Vous n'avez plus qu'à vous confesser et cesser de vivre. Le prêtre est +habillé, le cimeterre est nu: l'un et l'autre vous attendent.--Mais +surtout ne pensez pas parler aux citoyens; des milliers d'entre eux +assiégent les portes; elles leur seront fermées: les _Dix_, les +_Avogadori_, la junte et le chef des Quarante seront les seuls témoins +de l'exécution. Ils sont prêts à former l'escorte du Doge. + +LE DOGE. + +Du Doge! + +BENINTENDE. + +Oui, du Doge! tu as vécu, tu mourras notre prince; et jusqu'au moment +qui précédera immédiatement la séparation de ton corps et de ta tête, +cette tête et la couronne ducale demeureront unies. En t'abaissant +jusqu'à conspirer avec des traîtres obscurs, tu as oublié la dignité +dont tu étais revêtu; nous ne t'imiterons pas; et dans l'instant même où +nous ferons justice de ton crime, nous te traiterons en souverain. Tes +vils complices sont morts de la mort des dogues et des loups; mais toi, +tu devras expirer comme le lion au milieu des chasseurs, c'est-à-dire +entouré de ceux qui donnent à ton sort des larmes généreuses, et qui +déplorent les conséquences funestes et rigoureuses de tes emportemens +extrêmes et de tes royales fureurs. Maintenant nous allons te laisser te +préparer; songe à mettre à profit le peu de tems qui te reste. Nous +serons tes guides sur la place où nous jurâmes autrefois de te servir +comme prince, où nous nous séparerons encore de toi comme tels.--Gardes! +escortez le Doge jusqu'à son appartement. + + +SCÈNE II. + +(Appartement du Doge.) + +LE DOGE prisonnier et LA DUCHESSE. + + +LE DOGE. + +Maintenant que le prêtre est parti, il serait inutile de vouloir +prolonger ces instans d'affliction; encore une angoisse, celle de notre +séparation, et j'aurai épuisé les derniers grains de sable qui restent +sur l'heure qu'on m'a accordée; j'en aurai fini avec le tems. + +ANGIOLINA. + +Hélas! et c'est moi qui suis la cause, l'innocente cause de vos +malheurs! C'est pour ce funeste mariage, pour cette union sinistre que +tu promis d'accomplir à mon père, au moment de sa mort, c'est pour elle +que tu sacrifies aujourd'hui ta propre vie. + +LE DOGE. + +Non, non, il y eut toujours dans mon esprit quelques pressentimens d'un +grand revers de fortune; la merveille, c'est qu'il vienne aussi +tard;--et pourtant on me l'avait prédit. + +ANGIOLINA. + +On vous l'avait prédit? et comment? + +LE DOGE. + +Il y a longues années,--si longues que j'hésiterais à le croire si nos +annales n'en gardaient le souvenir. Tandis que j'étais jeune, et que je +servais le sénat et la seigneurie comme podestat et capitaine de +Trévise, un jour de fête, l'évêque indolent qui portait la sainte hostie +excita mon impatience en tardant long-tems, et en répondant avec +arrogance à mes reproches; je levai la main, je le frappai, au point de +le faire fléchir sous son fardeau. En se redressant de terre, il leva +dans sa pieuse colère ses tremblantes mains vers le ciel, puis, les +ramenant vers l'hostie qu'il avait laissé échapper, il me dit, en me +lançant un regard terrible: «L'heure viendra où celui que tu as renversé +te renversera toi-même; la gloire sortira de ta maison, la sagesse se +départira de ton ame, et dans le tems où ton esprit aura acquis toute sa +maturité, un délire de cœur s'emparera de toi; la passion te déchirera +dans l'âge où toutes les passions reposent chez les autres hommes, ou se +transforment en vertus; et la couronne qui relève la majesté des autres +têtes ne ceindra la tienne que pour la faire tomber; les plus grands +honneurs ne seront pour toi que les hérauts de ta ruine; les cheveux +blancs seront pour toi le signal du déshonneur et de la mort, mais non +pas de la mort qui attend les vieillards.» Après ces mots, il +s'éloigna.--Et voici que l'heure est venue. + +ANGIOLINA. + +Et comment, après cet avertissement, n'as-tu pas tenté de conjurer ce +moment fatal, et de faire oublier, à force de repentir, ce que tu avais +fait? + +LE DOGE. + +Je l'avouerai, les paroles de ce prêtre m'atteignirent au cœur au milieu +des illusions de la vie; je me les rappelai comme si quelque voix de +spectre me les avait fait entendre au milieu d'un songe. Je me repentis; +mais ce n'était pas à moi à changer d'habitude: ce qui devait être, je +ne le pouvais prévenir, je ne songeais pas à le craindre. Et bien plus, +tu ne peux avoir oublié ce que tout le monde se rappelle. Le jour que je +revins ici comme Doge à mon retour de Rome, un nuage d'une étrange +obscurité vint tout d'un coup se placer au devant du Bucentaure, +semblable à la vapeur pyramidale qui guidait Israël à sa sortie +d'Égypte. Notre pilote en fut aveuglé; il s'égara, et au lieu de nous +débarquer, suivant l'usage, à la riva della Paglia, il nous mit à terre +au milieu des piliers de Saint-Marc, où l'on a coutume d'exécuter les +criminels d'état.--Aussi toute la ville de Venise frémit-elle +d'épouvante à ce présage. + +ANGIOLINA. + +Hélas! que sert-il maintenant de rappeler tout cela? + +LE DOGE. + +Mais je trouvais matière de réconfort dans la pensée que ces choses +étaient l'œuvre du destin; j'aime mieux céder aux dieux qu'aux hommes, +et courber la tête sous les coups du destin, que de voir dans ces êtres +aussi vils que la boue, et aussi faibles que vils, quelque chose de plus +que les instrumens de la toute-puissance divine. Par eux-mêmes ils ne +pourraient rien;--comment seraient-ils les vainqueurs de celui qui tant +de fois a vaincu pour eux? + +ANGIOLINA. + +Employez en inspirations plus salutaires les minutes qui vous restent, +et que votre ame, en paix même avec ces malheureux, prenne son essor +vers le ciel. + +LE DOGE. + +Je _suis_ en paix; la paix, née de la conviction qu'une heure viendra où +les enfans de leurs enfans, où cette orgueilleuse cité, où ces flots +azurés, où tout ce qui fait aujourd'hui la gloire et la puissance de ces +lieux, seront désolés et maudits, l'objet de l'exécration et du mépris +de toutes les nations, une Carthage, une Tyr, la Babel de l'Océan. + +ANGIOLINA. + +Oh! ne parle pas ainsi; la colère enfle encore tes lèvres dans cet +instant solennel; tu t'abuses, toi, toi-même, et ne peux plus leur faire +injure.--Reprends quelque sérénité. + +LE DOGE. + +Je suis dans l'éternité, mes yeux y plongent, et j'y contemple--oui, j'y +vois aussi clairement que je vois ici, pour la dernière fois, ta douce +figure,--les jours de destruction, que le tems fera naître contre ces +murs, baignés par les flots, et contre ceux qu'ils protégent. + +GARDE. Elle arrive à la hâte. + +Doge de Venise, les Dix attendent votre altesse. + +LE DOGE. + +Adieu donc, Angiolina,--que je t'embrasse encore!--Oublie le vieillard, +qui fut pour toi un époux passionné, mais, hélas! bien +funeste.--Conserve quelque amour pour ma mémoire;--pendant ma vie, je ne +l'eusse pas demandé; mais, aujourd'hui, en voyant toutes mes impressions +mauvaises calmées, tu jugeras de moi, sans doute, avec plus de +bienveillance. Du reste, de tout le fruit de tant d'années, la gloire, +l'opulence, l'autorité, l'honneur et le nom, toutes choses qui forcent à +répandre quelques fleurs même sur la tombe, je ne laisse rien, pas même +un peu d'amour, d'amitié ou d'estime; rien, pas même assez pour inspirer +à la vanité de mes parens quelques mots d'épitaphe. J'ai, en une heure, +perdu le fruit de ma vie passée; je me suis ravi tous les biens, à +l'exception de ce cœur pur, aimable et vertueux, qui souvent se +rappellera mon nom, avec une douleur plutôt inénarrable que +bruyante.--Tu deviens pâle.--Hélas! elle fléchit, elle n'a plus ni +pouls, ni respiration! Gardes, portez-lui votre aide; je ne puis la +laisser en cet état, et pourtant il vaut mieux le faire; chacun de ces +momens, privés de vie, lui épargne une angoisse; et quand elle secouera +cette mort instantanée, je serai en face de l'Éternel.--Appelez ses +femmes.--Encore un regard!--Comme sa main est glacée! glacée comme la +mienne le sera avant qu'elle ne se réveille.--Songez à lui donner +d'empressés secours, et recevez mes derniers remerciemens.--Je suis +prêt. + +(Les femmes d'Angiolina entrent et entourent leur maîtresse évanouie. Le +Doge et les gardes sortent.) + + +SCÈNE III. + +(La cour du palais ducal: les portes extérieures sont fermées au +peuple.) + + +LE DOGE s'avance dans son costume ducal, précédé du conseil des Dix et +des autres sénateurs, suivi par les gardes, jusqu'à ce qu'ils arrivent +au dernier pas de l'escalier du Géant; l'exécuteur s'y trouve avec son +épée nue. Aussitôt l'arrivée du Doge, l'un des Dix lui ôte le bonnet +ducal. + +LE DOGE. + +Ainsi, maintenant; il n'y a plus de Doge, et je suis toujours Marino +Faliero. C'est bien; quoique ce ne soit que pour un moment. Là, je fus +couronné; et là, j'en atteste le ciel, je résigne avec bien plus de joie +ce hochet de parade, ce fatal et ridicule ornement que je reçus +autrefois. + +L'UN DES DIX. + +Tu trembles, Faliero! + +LE DOGE. + +C'est donc de vieillesse[loc11]. + +[Note loc11: Cette réponse est précisément celle de Bailly, maire de +Paris, à un Français qui lui faisait le même reproche, comme il marchait +à la mort, dans les premiers tems de la république française. Je trouve, +en relisant _Venise sauvée_, depuis la composition de cette tragédie, +une réplique semblable faite par Renaud, dans une autre occasion, et +d'autres coïncidences nées du sujet. Je n'ai pas besoin de rappeler au +très-bienveillant lecteur que de pareilles rencontres sont +accidentelles; il suffit, pour s'en convaincre, de se rappeler combien +il est facile de découvrir le plagiat, si l'on voulait s'en rendre +coupable à l'égard d'une pièce aussi jouée et aussi souvent lue que le +chef-d'œuvre d'Otway. + +(_Note de Lord Byron._)] + +BENINTENDE. + +Faliero! te reste-t-il à demander au sénat quelque chose qui puisse se +concilier avec la justice? + +LE DOGE. + +Je recommanderais volontiers mon neveu à sa merci, ma femme à sa +justice; car je pense que ma mort, et une mort pareille, doit avoir +calmé tout ressentiment entre l'état et moi. + +BENINTENDE. + +On aura égard à cela, bien que ton crime soit inoui dans nos fastes. + +LE DOGE. + +Inoui, sans doute. Il n'est pas une histoire qui ne présente un millier +de conspirateurs couronnés _contre_ le peuple; mais, pour le rendre +libre, un seul prince est mort, et un autre va mourir. + +BENINTENDE. + +Et qui sont ceux qui tombèrent pour une telle cause? + +LE DOGE. + +Le roi de Sparte et le doge de Venise,--Agis et Faliero. + +BENINTENDE. + +As-tu quelque chose encore à dire ou à faire? + +LE DOGE. + +Puis-je parler? + +BENINTENDE. + +Tu le peux; mais souviens-toi que le peuple est dehors et loin de la +portée de la voix humaine. + +LE DOGE. + +Ce n'est pas à l'homme que je parle, c'est au tems et à l'éternité dont +je vais faire partie; vous, élémens de la matière que j'ai hâte de +dépouiller, laissez ma voix dominer sur votre enveloppe, comme un pur +esprit! Ondes bleues qui portâtes ma bannière, vents qui la gonfliez +comme si vous la voyiez avec amour, et qui vous glissiez dans mes voiles +déployées comme pour assister à de nombreux triomphes! terre natale pour +laquelle j'ai répandu mon sang; terre étrangère que j'humectais avec +tant d'ardeur de mes nombreuses blessures; monumens sur lesquels mon +sang ne tombera pas, mais s'élèvera vers le ciel; firmament qui les +recevras; soleil qui éclaires toutes ces choses, et toi enfin qui +allumes et entretiens les soleils,--je vous atteste que je ne suis pas +innocent;--mais ceux-ci sont-ils donc sans crimes? Je meurs, mais je +serai vengé. Des siècles lointains flottent sur l'abîme du tems; mes +yeux, avant de se fermer, y découvrent la sentence de cette altière +cité, et je laisse à jamais sur elle et sur ses héritiers ma +malédiction!--Oui, chaque jour rapproche silencieusement l'heure où +celle qui construisit un boulevard contre Attila cédera elle-même et +cédera bassement sous la main d'un bâtard Attila, sans même verser pour +sa dernière défense autant de sang qu'en vont répandre ces veines déjà +si souvent entr'ouvertes pour lui servir de bouclier.--Elle sera vendue +et payée pour être l'apanage de ceux qui la mépriseront!--Elle tombera +du rang d'empire à celui de province, du nom de capitale à celui de +petite ville, avec des esclaves pour sénateurs, des mendians pour +patriciens, des agens de prostitution pour peuple[loc12]. Alors, quand, +en riant sur toi dédaigneusement, le Juif se promènera dans tes +palais[loc13], le Hun devant tes places orgueilleuses, et le Grec dans +tes marchés; quand tes patriciens demanderont leur pain amer dans les +rues les plus étroites, et rappelleront douloureusement leur ancienne +noblesse comme un titre de plus à la pitié; alors, quand le petit nombre +de ceux qui auront retenu quelques débris de l'héritage de leurs aïeux +bourdonneront autour du lieutenant de quelque vice-gouverneur des rois +barbares, jusque dans le palais où ils siégèrent comme souverains, +jusque dans le palais où ils mirent à mort leur souverain; fiers de +quelque reste de noblesse qu'ils auront avilie, ou nés de quelque femme +adultère qui se sera fait gloire de s'être livrée au large gondolier, ou +au soldat étranger; fiers d'une telle bâtardise qu'ils citeront avec +complaisance jusqu'à la troisième génération;--quand les enfans seront +placés au dernier échelon de l'existence, rendus par leurs vainqueurs +les esclaves des peuples vaincus, méprisés des lâches par leur lâcheté +plus grande encore, méprisés, même des hommes vicieux, pour des vices +qui, dans leur énormité monstrueuse, ont porté à tous les codes de lois +le défi de les décrire où de les nommer; alors, quand de l'île de +Chypre, aujourd'hui soumise à ton empire, tu n'auras hérité que de sa +honte pour tes filles; quand elles passeront dans le monde entier en +proverbe pour leur infâme prostitution;--quand tu rassembleras dans tes +murs toutes les calamités des nations conquises, le vice sans splendeur, +le péché sans l'excuse de l'amour pour le farder; mais partout les +habitudes de la plus grossière débauche, des libertins sans passion et +livrés à cette froide et savante incontinence qui fait un art des +dépravations de la nature;--quand tout cela et de plus grands maux +encore pèseront sur toi, que ton sourire sera sans allégresse, tes +divertissemens sans plaisir, ta jeunesse sans honneur, ta vieillesse +sans respect; quand la faiblesse, l'inertie et le sentiment d'un malheur +contre lequel tu ne pourras lutter, et trembleras de murmurer, auront +fait de toi le dernier et le pire des déserts peuplés; alors, dans le +dernier soupir de ton agonie, entourée de tes nombreux meurtriers, +souviens-toi de _moi_! toi, caverne de gens qui ont soif du sang des +princes[loc14]! prison des eaux, Sodome des mers, je te dévoue aux dieux +infernaux, toi et ta race de vipère. (Ici le Doge se tournant vers le +bourreau.) Esclave, fais ton office; frappe comme j'ai frappé l'ennemi! +frappe comme j'aurais frappé ces tyrans! frappe aussi fortement que ma +malédiction! frappe et d'un seul coup! + +[Note loc12: Si cette peinture dramatique semblait chargée, qu'on +jette les yeux sur l'histoire du tems prophétisé par le Doge, ou plutôt +sur quelques années antérieures à l'époque où nous vivons. Voltaire a +calculé le nombre de leurs _nostre bene merite meretrici_ à douze mille +de troupe régulière, sans compter la milice locale de volontaires, dont +j'ignore l'importance; mais c'est peut-être la seule partie de la +population qui n'ait pas diminué. Venise contenait jadis deux cent mille +habitans; aujourd'hui il en reste quatre-vingt-dix mille: et _quels_ +encore! Il est difficile de concevoir et impossible de décrire l'état +déplorable dans lequel la tyrannie plus qu'infernale de l'Autriche a +plongé cette ville infortunée.] + +[Note loc13: Les principaux palais sur la Brenta appartiennent +maintenant aux Juifs, qui, dans les premiers tems de la république, ne +pouvaient habiter au-delà de Mestri, et n'avaient pas la liberté +d'entrer dans Venise. Tout le commerce est entre les mains des Juifs et +des Grecs, et des Hongrois composent la garnison.] + +[Note loc14: Sur les cinquante premiers doges, _cinq_ abdiquèrent; +_cinq_ furent bannis après qu'on leur eut arraché les yeux; _cinq_ +furent massacrés, et _neuf_ déposés. Ainsi, sur cinquante, dix-neuf +perdirent le trône par violence, outre ceux qui moururent dans les +camps; et tout cela arriva long-tems avant le règne de Marino Faliero. +Son prédécesseur le plus immédiat, André Dandolo, était mort par suite +de vexations; Marino Faliero lui-même périt comme nous l'avons dit. +Parmi ses successeurs, Foscari fut déposé après avoir vu son fils +plusieurs fois torturé et banni: il mourut lui-même en entendant la +cloche de Saint-Marc donner le signal de l'élection de son successeur. +Morosini fut incarcéré pour la perte de Candie; mais pendant son règne +il avait conquis la Morée et reçu le surnom de Péloponésien. Faliero +pouvait donc dire ce que je lui fais dire.] + +(Le Doge se met à genoux, le bourreau lève son épée, la toile tombe.) + + +SCÈNE IV. + +(La Piazza et Piazetta de Saint-Marc.--Le peuple en foule se presse +autour des portes grillées du palais ducal. Ces portes sont fermées.) + + +PREMIER CITOYEN. + +Enfin, je touche la porte, je puis discerner les Dix, vêtus de leurs +robes d'état, et rangés autour du Doge. + +DEUXIÈME CITOYEN. + +J'ai beau faire, je ne puis aller jusqu'à toi. Que vois-tu? Parle du +moins, puisque la vue en est défendue au peuple, excepté à ceux qui +touchent la grille. + +PREMIER CITOYEN. + +En voici un qui approche le Doge; voilà qu'on ôte de sa tête le bonnet +ducal.--Maintenant, le Doge lève les yeux au ciel, je les vois remuer; +ses lèvres s'agitent;--silence, silence!--non, ce n'est qu'un +murmure.--Maudite distance! Ses paroles semblent inarticulées; mais sa +voix retentit comme un tonnerre lointain. Ne pourrons-nous saisir une +seule phrase! + +DEUXIÈME CITOYEN. + +Chut! peut-être entendrons-nous le son. + +PREMIER CITOYEN. + +Impossible; je ne l'entends pas moi-même.--Le vent agite ses cheveux +blancs, comme si c'était la mousse des vagues. Oh! voilà qu'il +s'agenouille;--ils forment un cercle autour de lui; ils m'empêchent de +rien voir; mais je distingue l'épée nue dans l'air.--Ah! entendez-vous? +il tombe. + +(Mouvement parmi le peuple.) + +TROISIÈME CITOYEN. + +Ainsi, ils ont tué celui qui voulait nous rendre libres! + +QUATRIÈME CITOYEN. + +Il avait toujours été bon au peuple! + +PREMIER CITOYEN. + +Ils ont bien fait de barrer leurs portes; si nous avions deviné ce +qu'ils voulaient faire, nous serions venus ici avec des armes, nous les +aurions brisées. + +CINQUIÈME CITOYEN. + +Êtes-vous bien sûr qu'il soit mort? + +PREMIER CITOYEN. + +Puisque j'ai vu tomber l'épée. Mais, qu'allons-nous voir? + +(Un chef des Dix[loc15] paraît sur le balcon du palais qui est en face +de la place Saint-Marc, avec une épée ensanglantée. Il l'élève trois +fois devant le peuple, et crie:) + +La justice a frappé le grand traître! + +(Les portes s'ouvrent, la populace se précipite sur les degrés de +l'escalier du Géant, où l'exécution s'est faite. Les plus avancés disent +à ceux qui les suivent:) + +La tête ensanglantée roule encore sur les marches! + +(La toile tombe.) + +[Note loc15: Un _capo de' Dieci_. Telles sont les expressions de la +chronique de Sanuto.] + +FIN DE MARINO FALIERO. + + + + APPENDICE. + + +N° I. + +Fu eletto da' quarantuno elettori, il quale era cavaliere e conte di Val +di Marino in Trivigiana, ed era ricco. Si trovava ambasciadore a Roma; e +a di 9 dì settembre, dopo sepolto il suo predecessore, fù chiamato il +gran consiglio, e fù preso di fare il Doge giusta il solito. E furono +fatti i cinque correttori, ser Bernardo Giustiniani, procuratore; ser +Paolo Loredano; ser Filippo Aurio; ser Pietro Trivisano, e ser Tommaso +Viadro. I quali a dì misero x°. queste correzioni alla promessione del +Doge: che i consiglieri non odano gli oratori et nunzi de' signori, +senza i capi de' quaranta, e delle due parti del consiglio de' quaranta, +nè possono rispondere ad alcuno, se non saranno quattro consiglieri e +due capi de' quaranta, e che osservino la forma del suo capitolare. E +che messer lo Doge si metta nella miglior parte, quando i giudici tra +loro non fossero d'accordo. E che egli non possa far vendere i suoi +imprestiti, salvo con legitima causa, e con voler di cinque consiglieri, +di due capi de' pregati. _Item._ che in luogo di tre mila pelli di +conigli, che debbon dare i Zaratini per regalia al Doge, non trovandosi +tante pelli, gli diano ducati ottanta l'anno. E poi a di xi°. detto, +misero _etiam_ altre correzioni, che se il Doge, che sarà eletto, fosse +fuori di Venezia, i savj possano provvedere del suo ritorno. E quando +fosse il Doge ammalato, sia vice-doge uno de' consiglieri, da essere +eletto tra loro. E che il detto sia nominato viceluogotenente di messer +lo Doge, quando i giudici faranno i suoi atti. E nota, perchè fù fatto +Doge, uno, ch'era assente, che fu vice-doge ser Marino Badoero più +vecchio de' consiglieri. _Item_, che' il governo del ducato sia commesso +a' consiglieri, e a' capi de' quaranta, quando vacherà il ducato, finchè +sarà eletto l'altro Doge. E così a dì 11 di settembre fù creato il +prefato Marino Faliero Doge. E fù preso, che il governo del ducato, sia +commesso a consiglieri e a' capi de' quaranta. I quali stiano in palazzo +di continuo, fino che verrà il Doge; sicchè di continuo stiano in +palazzo due consiglieri, un capo de' quaranta. E subito furono spedite +lettere al detto Doge, il quale era a Roma oratore al legato di papa +Innocenzo IV, ch' era in Avignone. Fù preso nel gran consiglio +d'eleggere dodici ambasciadori incontro a Marino Faliero Doge, il quale +veniva da Roma. E giunto a Chioggia, il podestà mandò Taddeo Giustiniani +suo figliuolo incontro, con quindici Ganzaruoli. E poi venuto a S. +Clemente nel Bucintoro, venne un gran caligo, _adeo_ che il Bucintoro +non si potè levare. Laonde il doge co' gentiluomini nelle piatte vennero +di lungo in questa Terra a 5 d'ottobre del 1354. E dovendo smontare alla +riva della Paglia per lo caligo andarano ad ismontare alla riva della +Piazza in mezzo alle due colonne dove si fa la giustizia, che fù un +malissimo augurio. E a 6 la mattina venne alla chiesa di San Marco alla +laudazione di quello. Era in questo tempo cancellier grande messer +Benintende. I quarantuno elettori furono ser Giovanni Contarini, ser +Andrea Giustiniani, ser Michele Morosini, ser Simone Dandolo, ser Pietro +Lando, ser Marino Gradenigo, ser Marco Dolfino, ser Niccolo Faliero, ser +Giovanni Quirini, ser Lorenzo Soranzo, ser Marco Bembo, ser Stefano +Belegno, ser Francesco Loredano, ser Marino Veniero, ser Giovanni +Mocenigo, ser Lorenzo Barbarigo, ser Bettino da Molino, ser Andrea +Errizo procuratore, ser Marco Celsi, ser Paolo Donato, ser Bertucci +Grimani, ser Pietro Steno, ser Luca Duodo, ser Andrea Pisani, ser +Francesco Caravello, ser Jacopo Trivisano, ser Schiavo Marcello, ser +Maffeo Aimo, ser Marco Capello, ser Pancrazio Giorgio ser Giovanni +Foscarini, ser Tommaso Viadro, ser Schiavo Polani, ser Marco Polo, ser +Marino Sagredo, ser Stefano Mariani, ser Francesco Suriano, ser Orio +Pasqualigo, ser Andrea Gritti, ser Buono da Mosto. + +_Trattato di messer Marino Faliero Doge, tratto da una cronica antica._ + +Essendo venuto il giovedì della caccia, fù fatta giusta il solito la +caccia. E a que' tempi dopo fatta la caccia s'andaya in palazzo del Doge +in una di quelle sale, e con donne facevasi una festicciuola, dove si +ballava sino alla prima campana, e veniva una colazione; la quale spesa +faceva messer lo Doge, quando v' era la dogaressa. E poscia tutti +andavano a casa sua. Sopra la qual festa, pare che ser Michele Steno, +molto giovane e povero gentiluomo, ma ardito e astuto, il qual' era +innamorato in certa donzella della dogaressa, essendo sul solajo +appresso le donne facesse cert' atto non conveniente, _adeo_ che il Doge +comandò che fosse buttato giù dal solajo. E così quegli scudieri del +Doge lo spinsero giù di quel solajo. Laonde a ser Michele parve, che +fossegli stata fatta troppo grande ignominia. E non considerando +altramente il fine, ma sopra quella passione fornita la festa, e andati +tutti via, quella notte egli andò, e sulla cadrega dove sedeva il Doge +nella sala dell' audienza (perchè allora i Dogi non tenevano panno di +seta sopra la cadrega, ma sedevano in una cadrega di legno) scrisse +alcune parole disoneste del Doge et delle dagoressa, cioè: _Marino +Faliero dalla bella moglie: altri la gode ed egli la mantiene._ E la +mattina furono vedute tali parole scritte. E parve una brutta cosa. E +per la signoria fu commessa la cosa agli avyogadori del commune con +grande efficacia. I quali avvogadori subito diedero taglia grande per +venire in chiaro della verità di chi avea scritto tal lettera. _E +tandem_ si seppe, che Michele Steno avea le scritte. E fù per la +Quarantia preso di ritenerlo, e ritenuto. Confessò, che in quella +passione d' essere stato spinto giù del solajo, presente la sua amante, +egli aveale scritte. Onde poi fu placitato nel detto consiglio si per +rispetto all' età, come per la caldezza d' amore, di condannarlo a +compiere due mesi in prigione serrato, e poi ch' e' fosse bandito da +Venezia e dal distretto per un' anno. Per la qual condennazione tanto +piccola il Doge ne prese grande sdegno, parendoli che non fosse stata +fatta quella estimazione della cosa, che ricercava la sua dignità del +ducato. E diceva, ch' eglino doveano averlo fatto appicare per la gola, +o _saltem_ bandirlo in perpetuo da Venezia. E perchè (quando dee +succedere un' effetto, è necessario che vi concorra la cagione a fare +tal' effetto), era destinato, che a messer Marino Doge fosse tagliata la +testa. Perciò occorse, che intrata la quaresima il giorno dopo che fù +condannato il detto ser Michele Steno, un gentiluomo da cà Barbaro, di +natura collerico, andasse all' arsenale, domandasse certe cose ai +padroni; ed era in presenza de' signori l'amiraglio dell' arsenale, il +quale, intesa la domanda, disse, che non si poteva fare. Quel gentiluomo +venne a parole coll' amiraglio, e diedegli un pugno su un' occhio. E +perchè avea un anello in detto, coll' annello gli ruppe la pelle, e fece +sangue. E l'amiraglio cosi battuto e insanguinato andò al Doge a +lamentarsi, acciocchè il Doge facesse fare gran punizioni contra il +detto da cà Barbaro. Il Doge disse: _Che vuoi che ti faccia? Guarda le +ignominiose parole scritte di me, e il modo ch' è stato punito quel +ribaldo di Michele Steno, che le scrisse, e quale stima hanno i Quaranta +fatto della persona nostra!_ La onde l'amiraglio gli disse: _Messer lo +Doge, se voi volete farvi signore, e fare tagliare tutti questi becchi +gentiluomi a pezzi, mi basta l' animo, dandomi voi ajuto, di farvi +signore di questa terra; e allora voi potrete castigare tutti costoro._ +Intese queste, il Doge disse: _come si può fare una simile cosa_? E così +entrarono in ragionamento. + +Il Doge mandò a chiamare ser Bertucci Faliero suo nipote, il quale stava +con lui in palazzo, ed entrarono in questa machinazione. Nè si partirono +di lì, che mandarono ser Filippo Calendaro uomo maritimo e di gran +seguito, e ser Bertucci Israello, ingegnere e uomo astutissimo. E +consigliatisi insieme diedero ordine di chiamare alcuni e altri. E così +per alcuni giorni la notte se riducevano insieme in palazzo in casa del +Doge. E chiamarono a parte a parte altri, _videlicet_ Niccolo Fagiuolo, +Giovanni da Corfù, Stefano Fagiano, Niccolo dalle Bende, Niccolo Biondo, +e Stefano Trivisano. E ordinò di fare sedici o diciasette capi in +diversi luoghi della terra, i quali avessero cadaun di loro quarant' +uomini provvigionati preparati, non dicendo a' detti suoi quarenta +quello che volessero fare. Ma che il giorno stabilito si mostrasse di +far quisitione tra loro in diversi luoghi; acciocchè il Doge facesse +sonare a San Marco le campane, le quale non si possono sonare, s' egli +nol comanda. E al suono delle campane questi sedici o diciasette co' +suoi uomini venissero a San Marco alle strade, che buttano in piazza. E +così i nobili e primari cittadini, che venissero in piazza, per sapere +del romore ciò ch' era, li tagliassero a pezzi. E seguito questo, che +fosse chiamato per signore messer Marino Faliero Doge. E fermate le cose +tra loro, stabilito fù, che questo dovess' essere a' 15 d'aprile del +1355, in giorno di mercoledi. La quale machinazione trattata fù tra loro +tanto segretamente, che mai nè pure se ne sospettò, non che se ne +sapesse cos' alcuna. Ma il signor' Iddio, che ha sempre ajutato questa +gloriosissima città, e che per le santimonie e giustizie sue mai non l' +ha abbandonata, ispirò ad un Bertramo Bergamasco, il quale fu messo capo +di quarant' uomini per una de' detti congiurati (il quale intese qualche +parola, sicchè comprese l' effetto, che doveva succedere, e il qual era +di casa di ser Niccolo Lioni da Santo Stefano) di andare a dì..... d' +aprile a casa del detto ser Niccolo Lioni, e gli disse ogni cosa dell' +ordinato. Il quale intese le cose, rimase come morto, e intese molte +particolarità, il detto Bertramo il pregò che lo tenesse segreto, e +glielo disse, acciocche il detto ser Niccolo non si partisse di casa a +di 15 acciocchè egli non fosse morto. Ed egli volendo partirsi, il fece +ritenere a suoi di casa, e serrarlo in una camera. Ed esso andò a casa +di M. Giovanni Gradenigo Nasone, il quale fù poi Doge, che stava anch' +egli a Santo Stefano; e dissegli la cosa. La quale parendogli, com' era, +d' una grandissima importanza, tutti e due audarono a casa di signor +Marco Cornaro che stava a San Felice, e dettogli il tutto, tutti e tre +deliberarono di venire a casa del detto signor Niccolo Lioni, ed +esaminare il detto Bertramo. E quello esaminato, intese le cose, il +fecero stare serrato. E andarono tutti e tre a San Salvatore in +Sacristia, e mandarono i loro famigli a chiamare i consiglieri, gli +avvogadori, i capi de' dieci, et quei del consiglio ridotti insieme +dissero loro le cose. I quali rimasero morti, e deliberarono di mandare +ser detto Bertramo, e fattolo venire cautamente, ed esaminatolo e +verificate le cose, ancorchè ne sentissero gran passione, pure pensarono +la provisione, e mandarono pe' capi de' quaranta, pe' signori di notte, +pe' capi de' sestieri, e pe' cinque della pace; e ordinato ch' eglino +co' loro uomini trovassero degli altri buoni, e mandassero a casa de' +capi de' congiurati, _ut supra_ metessero loro le mani addosso. E +tolsero i detti le maestrerie dell' arsenale, acciocchè i provvisionati +de' congiurati non potessero offenderli. E si redussero in palazzo, +verso la sera; dove ridotti fecero serrare le porte della corte del +palazzo, e mandarono a ordinare al campanaro, che non sonasse le +campane. E così fu seguito, e messe le mani addosso a tutti i nominati +di sopra, furono que' condetti al palazzo. Vedendo il consiglio de' +dieci, che il Doge era nella cospirazione, presero di eleggere venti de' +primarj della terra, di giùnta al detto consiglio a consigliare, non +però che potessero mettere pallotta. + +I consiglieri furono questi: ser Giovanni Mocenigo del sestiero di San +Marco; ser Almoro Veniero da Santa Marina, del sestiero di Castello; ser +Tommaso Viadro, del sestiero di Caneregio; ser Giovanni Sanudo, del +sestiero di Santa Croce; ser Pietro Trivisano, del sestiero di san +Paolo; ser Pantalione Barbo il Grande, del sestiero d'Ossoduro. Gli +avvogadori del comune furono ser Zufredo Morosini, e ser Orio +Pasqualigo, e questi non ballottarono. Que' del consiglio de' dieci +furono: ser Giovanni Marcello, ser Tommaso Sanudo, e ser Michelento +Dolfino, capi del detto consiglio de' dieci; ser Luca da Legge, e ser +Pietro da Mostro, inquisitori del detto consiglio, ser Marco Polani, ser +Marino Veniero, ser Lando Lombardo, ser Nicoletto Trivisano da Sant +Angelo. Questi elessero tra loro una giunta, nella notte ridotti quasi +sul romper del giorno, di venti nobili di Venezia de' migliori, de' più +savj, e de' più antichi, per consultare, non però che mettessero +pallattola. E non vi vollero alcuno da Cà Faliero. E cacciarono fuori +del consiglio Niccolo Faliero da san Tommaso per essere della casata del +Doge. E questa provigione di chiamare i venti della giunta fù molto +commendata per tutta la terra. Questi furono i venti della giunta: ser +Marco Giustiniani procuratore, ser Andrea Erizzo procuratore, ser +Lionardo Giustiniani procuratore, ser Andrea Contarini, ser Simone +Dandolo, ser Niccolo Volpe, ser Giovanni Loredano, ser Marco Diedo, ser +Giovanni Gradenigo, ser Andrea Cornaro cavaliere, ser Marco Soranzo, ser +Rinieri da Mosto, ser Gazano Marcello, ser Marino Morosino, ser Stefano +Belegno, ser Niccolo Lioni, ser Filippo Orio, ser Marco Trivisano, ser +Jacopo Bragadino, ser Giovanni Foscarini. E chiamati questi venti nel +consiglio de' dieci, fu mandato per messer Marino Faliero Doge, il quale +andava pel palazzo con gran gente, gentiluomini e altra buona gente, che +non sapeano anchora come il fatto stava. In questo tempo fù condotto, +preso e ligato, Bertucci Israello, uno de' capi del trattato, per que' +di Santa Croce, a ancora fù preso Zanello del Brin, Nicoletto di Rosa, e +Nicoletto Alberto, il Guardiaga, e altri uomini da mare, e d' altre +condizioni. I quali furono esaminati, e trovata la verità del +tradimento. A dì 16 d' aprile fù sentenziato pel detto consiglio de' +dieci, che Filippo Calendaro, e Bertucci Israello fossero appiccati alle +colonne rosse del balconate del palazzo, nelle quali sta a vedere il +Doge la festa della caccia. E cosi furono appiccati con spranghe in +bocca. E nel giorno seguente questi furono condannati: Niccolo Zuccuolo, +Nicoletto Blondo, Nicoletto Doro, Marco Giuda, Jacomello Dagolino, +Nicoletto Fedele figliuolo di Filippo Calendaro, Marco Torello detto +Israello, Stefano Trivisano cambiatore di Santa Margherita, Antonio +dalle Bende. Furono tutti presi a Chioggia, che fuggivano, e dipoi in +diversi giorni due a due, e uno a uno, per sentenza fatta nel detto +consiglio de' dieci, furono appiccati per la gola alle colonne, +continuando dalle rosse del palazzo, seguendo fin verso il canale. E +altri presi furono lasciati, perché sentirono il fatto, ma non vi furono +tal che fù dato loro ad intendere per questi capi, che venissero coll' +arme, per prendere alcuni malfattori in servigio della signoria, ne +altro sapeano. Fù ancora liberato Nicoletto Alberto, il Guardiaga, e +Bartolommeo Ciruola e suo figliuolo, e molti altri, che non erano in +colpa. + +E a dì 16 d' aprile, giornò di venerdi, fù sentenziato nel detto +consiglio de' dieci, di tagliare la testa a messer Marino Faliero Doge +sul palo della scala di pietra, dove i Dogi giurano il primo sagramento, +quando montano prima il palazzo. E così serrato il palazzo, la matina +seguente a ora di terza, fù tagliata la testa a detto Doge a dì 17 d' +aprile. E prima la beretta fù tolta di testa al detto Doge, avanti che +venisse giù dalla scala. E compiuta la giustizia, pare che un capo de' +dieci andasse alle colonne del palazzo, sopra la piazza, e mostrasse la +spada insanguinata a tutti, dicendo: _È stata fatta la gran justizia del +traditore._ E aperta la porta tutti entrarono dentro con gran furia a +vedere il Doge ch' era stato giustiziato. È da sapere, che a fare la +detta giustizia non fù ser Giovanni Sanudo il consigliere, perchè era +andato a casa per difetto della persona, sicchè furono quatordici soli, +che ballottarono, cioè cinque consiglieri e nove del consiglio de dieci. +E fù preso, che tutti i bieni del Doge fossero confiscati nel commune, +et così degli altri traditori. E fù conceduto a detto Doge pel detto +consiglio de' dieci, ch' egli potesse ordenare del suo per ducati du' +mila. Ancora fù preso, che tutti i consiglieri e avvogadori del comune, +que' del consiglio de' dieci e della giunta, ch' erano stati a fare la +detta sentenza del Doge, et d' altri, avessero licenza di portar' arme +di dì e di notte in Venezia, e da Grado fino a Cavarzere, ch' è sotto il +dogato, con due fanti in vita loro, stando i fanti con essi in casa al +suo pane e al suo vino. E chi non avesse fanti, potesse dar tal licenza +a' suoi figliuoli ovvero fratelli, due però e non più. Eziandio fu data +licenza dell' arme a quattro notaj della cancellaria, cioè della corte +Maggiore, che furono a prendere le deposizioni e inquisizioni, in +perpetuo a loro soli; i quali furono Amadio, Nicoletto di Loreno, +Stefanello, e Pietro de' Compostelli, scrivani de' signori di notte. E +essendo stati impiccati i traditori, e tagliata la testa al Doge, rimase +la terra in gran riposo e quiete. E come in una cronica ho trovato, fù +portato il corpo del Doge in una barca con otto doppieri a seppelire +nolla sua arca a San Giovanni e Paolo, la quale al presente è quell' +andito per mezzo la chiesuola di Santa Maria della Pace, fatta fare pel +vescovo Gabriello di Bergamo, e un cassone di pietra con queste lettere: + + heic jacet + dominus Marinus Faletro dux. + +E nel gran consiglio non gli è stato fatto alcun brieve; ma il luogo +vacuo con lettereche dicono così: + + Heic est locus Marini Faletro, + decapitati pro criminibus. + +E pare, che la sua casa fosse data alla chiesa di Sant' Apostolo, la +qual era quella grande sul Ponte. _Tamen_ vedo il contrario, che è pure +di Cà Faliero, o che i Falieri la ricuperassero con danari dalla chiesa. +Nè voglio restar di scrivere alcuni che volevano, che fosse messeno nel +suo breve, cioè: + + Marinus Faletro dux, + temeritas me cepit, + poenas lui, + decapitatus pro criminibus. + +Altri vi fecero un distico assai degno al suo merito, il quale è questo, +de essere posto su la sua sepoltura: + + _Dux Venetum jacet heic, patriam qui prodere tentans, + Sceptra, decus, censum perdidit atque capat._ + +Non voglio restar di scrivere quello che ho letto in una cronica, cioè, +Marino Faliero trovandosi podestà e capitano a Treviso, e dovendosi fare +una processione, il vescovo stette troppo a far venire il corpo di +Cristo. Il detto Faliero era di tanta superbia e arroganza, che diede un +buffetto al prefato vescovo, per modo ch' egli quasi cadde in terra. +Però fù permesso, che il Faliero perdette l'intelletto, e fece la mala +morte, come ho scritto di sopra. + +(_Cronica di Sanuto_.--Muratori S.S. rerum italicarum, vol. XXII, +628-639.) + + +II. + +Al giovane Doge Andrea Dandolo succedette un vecchio, il quale tardi si +pose al timone della repubblica ma sempre prima di quel, che faccea d' +uopo a lui, ed alla patria; egli è Marino Faliero, personnaggio a me +noto per antica dimestichezza. Falsa era l'opinione intorno a lui, +giacchè egli si mostrò fornito più di coraggio, che di senno. Non pago +della dignità, entrô con sinistro piede nel pubblico palazzo: +imperciocchè questo Doge dei Veneti, magistrato sacro in tutti i secoli, +che dagli antichi fu sempre venerato quale nome in questa città, l'altrè +jeri fù decollato vel vestibulo dell' istesso palazzo. Discorrerei fin +dal principio le cause de un tale evento, se cosi vario, ed ambiguo non +ne fosse il grido. Nessuno però lo scusa, tutti affermano, che egli +abbia voluto cangiar qualche cose nell' ordine della repubblica a lui +tramandato dai maggiori. Che desiderava egli di più? Io son d'avviso che +egli abbia ottenuto ciò, che non si concedette a nessun altro: mentre +adempiva gli uffiej di legato presso il pontefice e sulle rive del +Rodano trattava la pace, che io prima di lui aveva indarno tentato di +conchiudere, gli fù conferito l'onore del Ducato, che ne' chiedeva, ne' +s'aspettava. Tornato in patria, pensò aquello, cui nessuno non pose +mente giammai e soffri quello che a niuno accade mai di soffrire: +giacchè in quel luoggo celeberrimo, e chiarissimo, e bellissimo infra +tutti quelli, che io vidi, ove i suoi antenati avevano ricevuti +grandissimi onori in mezzo alle pompe trionfali, ivi egli fù trascinato +in modo servile; e spogliato delle insegne ducali perdette la testa e +macchiò col proprio sangue le soglie del tempio l'atrio del palazzo, e +le scale marmore rendute spesse volte illustri o dalle solenni festivita +o dalle ostili spoglie ho notato il luogo ora noto il tempo: è l'anno +del natale di cristo 1355, fù il giorno 18 d'aprile. Si alto è il grido +sparso, che se alcuno esaminerà la disciplina e le costumanze di quella +città, e quando mutamento di cose venga minacciato dalla morte di un sol +uomo, (quantunque molti altri, come narrano essendo complici, o subirono +l'istesso supplicio, o lo aspettano) si accorgera che nulla di più +grande avvenne ai nostri tempi nell' Italia. Fu forse qui attendi il mio +giudizio, assolvo il popolo, se credero alla fama benchè abbia potulo e +castigare più metamente, e con maggior dolcezza vendicare il suo dolore: +ma non così facilmente si modera un' ira giusta insieme, e grande in un +numeroso popolo principalmente nel quale il precipitoso ed instabile +volgo aguzza gli stimoli dell' iracondia con rapidi, e sconsigliati +clamori. Compatisco e nell' istesso tempo mi adiro con quell' infelice +uomo, il quale adorno di un insoluto onore, non so, che cosa si volesse +negli estremi anni della sua vita: la calamità di lui diviene sempre più +grave, perchè dalla sentenza contra di esso promulgata aperira che egli +fu non solo misero, ma insano, e demente e che con vane arti si usurpò +per tanti anni una falsa fama di sapienza. Ammonisco i Dogi, i quali gli +succederanno, che questo è un esempio posto innanzi ai loro occhi, quale +specchio, nel quale veggano di essere non signori, ma duci, anzi nemmeno +duci; ma onorati servi della repubblica. Tu sta sano; e giacchè +fluttuano le pubbliche cose, sforziamoci di governar modestissamente i +privati nostri affari. + +(_Levati Viaggi di Petrarca_, vol. IV, page 323.) + + +La précédente traduction italienne des lettres latines de Pétrarque +prouve: + +1° Que Marino Faliero était un ami personnel de Pétrarque: _antica +dimestichezza_, ancienne familiarité, c'est l'expression du poète. + +2º Que Pétrarque estimait qu'il avait plus de cœur que de conduite, _più +di corraggio che di senno_. + +3° Qu'il y avait une sorte de jalousie du côté de Pétrarque; car il dit +que Marino Faliero avait fait une paix que lui-même _avait vainement +essayé de conclure_. + +4° Que le titre de Doge lui fut conféré sans qu'il le sollicitât ou +attendît, _che ne chiedeva ne aspettava_, et qu'il n'avait jamais été +accordé à un autre en pareille circonstance, _ciò che non si concedette +a nessun altro_; preuve de la haute estime dont il jouissait. + +5° Qu'il _avait_ une réputation de _sagesse_ seulement obscurcie par la +dernière action de sa vie, _si usurpo per tanti anni una falsa fama +sapienza_. Qu'il eût ainsi usurpé pendant tant d'années une fausse +réputation de sagesse, c'est ce que l'on pourra difficilement croire. En +général, on ne s'abuse guère sur le caractère d'un homme de +quatre-vingts ans, du moins dans les républiques. + +On peut conclure de ce passage et des autres notes historiques que j'ai +rassemblées, que Marino eut la plupart des qualités, mais non pas le +bonheur des héros, et que son caractère était d'une violence excessive. +Ainsi tombe de lui-même le récit ignorant et ridicule du docteur Moore. +Pétrarque dit qu'il n'y avait pas eu de son tems en Italie un plus grand +événement. Il diffère aussi des historiens en disant que Faliero reçut +la nouvelle de son élection sur les bords du Rhône, et non pas à Rome; +d'autres récits veulent que la députation du sénat de Venise l'ait été +trouver à Ravenne. Quoi qu'il en soit, il ne m'appartient pas de le +décider, et le point d'ailleurs n'est pas d'une grande importance. Si +Faliero eût réussi, il changeait la face de Venise, et peut-être de +l'Italie. Telle qu'elle est restée, que sont-elles toutes deux +aujourd'hui? + + +III. + +Extrait de l'ouvrage: _Histoire de la République de Venise_, par P. +Daru, de l'Académie Française, tom. V, liv. 35, pag. 95, etc., édition +de Paris, mdcccxix. + +«A ces attaques si fréquentes que le gouvernement dirigeait contre le +clergé, à ces luttes établies entre les différens corps constitués, à +ces entreprises de la masse de la noblesse contre les dépositaires du +pouvoir, à toutes ces propositions d'innovations qui se terminaient +toujours par des coups d'état, il faut ajouter une autre cause non moins +propre à propager le mépris des anciennes doctrines, _c'était l'excès de +la corruption_. + +«Cette liberté de mœurs, qu'on avait long-tems vantée comme le charme +principal de la société de Venise, était devenue un désordre scandaleux; +le lien du mariage était moins sacré dans ce pays catholique que dans +ceux ou les lois civiles et religieuses permettent de le dissoudre. +Faute de pouvoir rompre le contrat on supposait qu'il n'avait jamais +existé, et les moyens de nullité allégués avec impudeur par les époux, +étaient admis avec la même facilité par des magistrats et par des +prêtres également corrompus. Ces divorces colorés d'un autre nom +devinrent si fréquens, que l'acte le plus important de la société civile +se trouva de la compétence d'un tribunal d'exception, et que ce fut à la +police de réprimer le scandale. Le conseil des Dix ordonna en 1782 que +toute femme qui intenterait une demande en dissolution de mariage, +serait obligée d'en attendre le jugement dans un couvent que le tribunal +désignerait [loc16]. Bientôt après il évoqua devant lui toutes les +causes de cette nature[loc17]. Cet empiétement sur la juridiction +ecclésiastique ayant occasioné des réclamations de la part de la cour de +Rome, le conseil se réserva le droit de débouter les époux de leur +demande, et consentit à la renvoyer devant l'officialité toutes les fois +qu'il ne l'aurait pas rejetée[loc18]. + +[Note loc16: Correspondance de M. Sihlick, chargé d'affaires de France, +dépêche du 24 août 1782.] + +«Il y eut un moment où sans doute le renversement des fortunes, la perte +des jeunes gens, les discordes domestiques, déterminèrent le +gouvernement à s'écarter des maximes qu'il s'était faites sur la liberté +des mœurs qu'il permettait à ses sujets. On chassa de Venise toutes les +courtisanes. Mais leur absence ne suffisait pas pour ramener aux bonnes +mœurs toute une population élevée dans la plus honteuse licence. Le +désordre pénétra dans l'intérieur des familles, dans les cloîtres; et +l'on se crut obligé de ramener, d'indemniser même[loc19] des femmes qui +surprenaient quelquefois d'importans secrets, et qu'on pouvait employer +utilement à ruiner des hommes que leur fortune aurait pu rendre +dangereux. Depuis, la licence est toujours allée croissante, et l'on a +vu non-seulement des mères trafiquer de la virginité de leur fille, mais +la vendre par un contrat dont l'authenticité était garantie par la +signature d'un officier public, et l'exécution mise sous la protection +des lois[loc20]. + +[Note loc17: Correspondance de M. Sihlick, dépêche du 31 août.] + +[Note loc18: _Ibid._, dépêche du 3 septembre 1785.] + +[Note loc19: Le décret de rappel les désignait sous le nom de _nostre +bene merite meretrici_. On leur assigna un fonds et des maisons appelées +_case rampane_, d'où vient la dénomination injurieuse de _carampane_.] + +[Note loc20: Mayer, _Description de Venise_, tome II, et M. Archenholtz, +_Tableau d'Italie_, tome I, chap. 2.] + +«Les parloirs des couvens où étaient renfermées les filles nobles, les +maisons de courtisanes, quoique la police y entretînt soigneusement un +grand nombre de surveillans, étaient les seuls points de réunion de la +société de Venise, et dans ces deux endroits si divers on était +également libre. La musique, les collations, la galanterie, n'étaient +pas plus interdites dans les parloirs que dans les casins. Il y avait un +grand nombre de casins destinés aux réunions publiques où le jeu était +la principale occupation de la société. C'était un singulier spectacle +de voir autour d'une table des personnes des deux sexes en masques, et +de graves personnages en robe de magistrature implorant le hasard, +passant des angoisses du désespoir aux illusions de l'espérance; et cela +sans proférer une parole. + +Les riches avaient des casins particuliers: mais il y vivaient avec +mystère; leurs femmes délaissées trouvaient un dédommagement dans la +liberté dont elles jouissaient; la corruption des mœurs les avait +privées de tout leur empire. On vient de parcourir toute l'histoire de +Venise, et on ne les a pas vues une fois exercer la moindre influence. + + +IV. + +Extrait de l'ouvrage: _Histoire d'Italie_, par P.L. Ginguené, tome IX, +chap. 36, page 144, édition de Paris, mdcccxix. + +Il y a une prédiction fort singulière sur Venise: «Si tu ne changes pas, +dit-il à cette république altière, ta liberté, qui déjà s'enfuit, ne +comptera pas un siècle après la millième année!» + +En faisant remonter l'époque de la liberté vénitienne jusqu'à +l'établissement du gouvernement sous lequel la république a fleuri, on +trouvera que l'élection du premier Doge date de 697; et si on y ajoute +un siècle après mille, c'est-à-dire onze cents ans, on trouvera encore +que le sens de la prédiction est littéralement celui-ci: «Ta liberté ne +comptera pas jusqu'à l'an 1797.» Rappelez-vous maintenant que Venise a +cessé d'être libre en l'an 5 de la république française, ou en 1796; +vous verrez qu'il n'y eut jamais de prédiction plus précise et plus +ponctuellement suivie de l'effet. Vous noterez donc comme +très-remarquable ces trois vers de l'Alamanni adressés à Venise, que +personne pourtant n'a remarqués: + + _Se non cangì pensier, l' un secol solo + Non conterà sopra l' millesimo anno + Tua libertà che va fuggendo a volo._ + +Bien des prophéties ont passé pour telles, et bien des gens ont été +appelés prophètes à meilleur marché. + + +L'auteur des _Esquisses descriptives de l'Italie_; etc., l'un des +_Tours_ publiés depuis peu par centaines, se montre extrêmement jaloux +de prévenir l'accusation de plagiat que pourraient lui faire les +lecteurs de _Childe-Harold_ et _Beppo_. Il ajoute que la coïncidence +présumée de son livre avec ces ouvrages peut encore moins être attribuée +aux secours de _ma conversation_, attendu qu'il _a plusieurs fois rejeté +l'offre qu'on lui faisait en Italie de m'être présenté_. + +J'ignore quelle peut être cette personne; mais il faut qu'il ait été +trompé par tous ceux qui, _plusieurs fois, offrirent de me le +présenter_, attendu que j'ai toujours refusé de voir tout Anglais avec +qui je n'avais pas de relations antérieures, quand même ils avaient des +lettres de l'Angleterre. Si son assertion n'est pas un mensonge, je prie +cette personne de ne pas croire plus long-tems qu'elle aurait pu être +introduite chez moi, car il n'est rien que j'aie évité aussi +soigneusement que toute espèce de commerce avec ses compatriotes, +excepté le très-petit nombre de ceux qui résidaient à Venise ou que je +connaissais auparavant. Quiconque lui fit une pareille proposition était +doué d'une impudence seulement égale à celle d'un homme qui hasarderait +la même assertion sans qu'elle fût fondée. Le fait est que j'ai une +horreur profonde de tout contact avec les voyageurs anglais, comme +pourraient l'attester, si la chose en valait la peine, mon ami le +général Hoppner, consul, et la comtesse Benzoni dont la maison est +surtout fréquentée par eux. J'ai été persécuté par ces _Touristes_ +jusque dans mes courses à cheval sur les bords du Lido, et pour les +éviter je me suis vu réduit à faire les plus ennuyeux détours. J'ai +plusieurs fois répété à Mme Benzoni le refus de leur rendre visite, et +d'un millier de présentations qu'on sollicita, je n'en ai accepté que +deux, et elles venaient de deux dames irlandaises. + +Je ne serais pas descendu à de pareilles niaiseries si l'impudence de +cet _Esquisseur_ ne m'avait pas obligé de réfuter une assertion sotte et +gratuitement impertinente. Je parle ainsi, car quel profit pouvait tirer +le lecteur d'apprendre que l'auteur _avait plusieurs fois refusé de +m'être présenté_, même si le fait eût été vrai, ce dont il est permis de +douter? A l'exception des Lords Lansdown, Jersey et Landerdale; de MM. +Scott, Hammond, Sir Humphry Davy, feu M. Lewis, W. Bankes, M. Hoppner, +Thomas Moore, Lord Kinnaird et son frère, M. Joy et M. Hobhouse, je ne +me souviens pas d'avoir échangé un mot avec quelqu'autre Anglais depuis +mon départ de leur pays et presque toutes ces personnes je les +connaissais auparavant. Quant aux autres, et Dieu sait qu'ils étaient +quelques centaines, ils me fatiguèrent de leurs lettres et de leur +empressement, mais j'ai refusé toute espèce de communication avec eux et +je serais fier et heureux qu'ils voulussent bien partager sur ce point +mes sentimens. + +FIN DE L'APPENDICE. + + + + + LE DÉFIGURÉ + TRANSFIGURÉ[loc21]. + + DRAME. + +[Note loc21: Cette traduction peut seule rendre l'espèce de jeu de mots +du titre original: _The Deformed Transformed_.] + + + +AVERTISSEMENT. + +Cet ouvrage est fondé en partie sur un roman intitulé: _Les Trois +Frères_, publié il y a quelques années, et qui déjà avait inspiré à M.G. +Lewis son _Wood Demon_ (_Démon des bois_); et en partie sur le _Faust_ +de l'illustre Goëthe. On ne publie aujourd'hui que les deux premières +parties de ce drame, et le chœur d'ouverture de la troisième. Peut-être +donnera-t-on plus tard le reste. + + + +PERSONNAGES. + +INCONNU, ensuite CÉSAR. +ARNOLD. +BOURBON. +PHILIBERT. +CELLINI. +BERTHE. +OLIMPIE. +Esprits, Soldats, Citoyens de Rome, Prêtres. +Paysans, etc. + + + LE DÉFIGURÉ + TRANSFIGURÉ. + + + + + PREMIÈRE PARTIE. + + +SCÈNE PREMIÈRE. + +(Une forêt.) + +Entrent ARNOLD et BERTHE, sa mère. + + +BERTHE. + +Va-t'en, bossu! + +ARNOLD. + +Je suis né comme cela, mère! + +BERTHE. + +Va-t'en, incube! diable de nuit! avorton unique entre sept frères. + +ARNOLD. + +Avorton? que ne le suis-je! Je voudrais n'avoir jamais vu le jour! + +BERTHE. + +Je le voudrais aussi! mais puisque tu l'as reçu,--va-t'en, va-t'en, et +fais de ton mieux. Tu as un dos fait pour porter sa charge; il est plus +haut, sinon aussi large que celui des autres. + +ARNOLD. + +Oui, il _porte_ son fardeau;--mais mon cœur, ma mère, soutiendra-t-il ce +dont vous le chargez? Je vous aime, ou du moins je vous ai aimée; il n'y +a que vous, dans la nature, qui puissiez chérir un être tel que moi. +Vous m'avez nourri; de grâce, ne me tuez pas. + +BERTHE. + +Oui, je t'ai nourri, parce que tu étais mon premier né; je ne savais si +j'aurais jamais d'autre enfant que toi, caprice monstrueux de la nature. +Mais, va-t'en, te dis-je, et ramasse du bois. + +ARNOLD. + +J'y consens; mais au moins, quand je vous le rapporterai, parlez-moi +avec douceur. Je sais bien que mes frères sont aussi beaux, aussi forts, +aussi libres que les animaux sauvages qu'ils poursuivent; mais ne me +repoussez pas: n'avons-nous pas sucé le même lait? + +BERTHE. + +Oui, comme le hérisson qui vient à minuit téter la féconde mère du jeune +taureau; et le lendemain, quand arrive la laitière, elle trouve les pis +vides et desséchés. N'appelle pas frères, tes frères! ne m'appelle pas +ta mère; si je t'ai mis au monde, je l'ai fait comme la poule insensée +qui quelquefois, en couvant d'autres œufs que les siens, fait éclore des +vipères. Ours mal léché! sors d'ici. (Berthe sort.) + +ARNOLD, seul. + +Oh! ma mère!--Elle s'en va, et il faut faire ce qu'elle me +dit.--J'obéirai péniblement, mais sans me plaindre; que ne puis-je, en +retour, espérer un seul mot de tendresse. Oh ciel! que ferai-je? (il se +met à couper du bois: en le faisant, il se blesse la main.) Voilà mon +travail fait pour aujourd'hui. Maudit soit le sang qui coule si fort de +ma main; car il va me valoir au logis un surcroît de malédiction.--Et +quel logis? Je n'ai pas de logis, pas de parens, pas d'amis; je suis +fait autrement que les autres, et je ne suis admis ni à leurs jeux, ni à +leurs plaisirs. Pourquoi donc me blessé-je comme eux? Oh! pourquoi +chacune de ces gouttes, en tombant à terre, n'en fait-elle pas jaillir +un serpent pour leur rendre tout le mal qu'ils me font? Pourquoi le +diable, auquel ils me comparent, ne fait-il rien pour son image? Je +partage sa forme, qu'il me donne donc sa puissance! Mais, sans doute, +c'est parce que je n'ai pas son instinct; car un seul mot affectueux de +celle qui m'a porté, me réconcilierait encore avec mon odieuse figure. +Lavons ma blessure. (Il s'approche d'une fontaine et se baisse pour y +plonger la main: tout d'un coup il s'arrête en tressaillant.) Ils ont +raison; le miroir de la nature me montre tel qu'elle m'a fait. Non, je +n'y regarderai plus; à peine si j'ose penser à ce qu'il m'a révélé. +Hideuse créature que je suis! l'eau elle-même se moque de l'ombre de mes +traits; on dirait qu'un démon est dans cette fontaine pour faire peur +aux troupeaux qui voudraient s'y désaltérer. (Moment de silence.) Et je +vivrai! fardeau insupportable à la terre, opprobre de celle même qui me +donna la vie! Toi, qui coules si abondamment d'une égratignure, ô sang! +laisse-moi voir si tu ne jaillirais pas plus largement encore, pour me +délivrer enfin de la charge de mes maux sur la terre, en lui rendant les +atômes qui forment mon horrible corps, en lui permettant d'en former +tout reptile autre que moi-même, et un univers de nouveaux insectes. +Voici le couteau! voyons s'il saura séparer de la création ce fruit +d'une déplorable erreur de la nature, comme il arrache les vers, +rejetons de la forêt. (Il pose le couteau à terre, la pointe levée.) Le +voilà posé, et je puis me laisser tomber sur lui. Mais, pourtant, un +regard encore sur cette belle journée, qui ne présente rien de laid que +moi-même; sur le doux soleil, dont les rayons parviennent jusqu'à moi, +mais en vain; et les oiseaux, quelle allégresse dans leurs chants! +qu'ils continuent, je ne souhaite pas d'être pleuré; j'aime mieux +qu'Arnold ait pour glas funéraire leurs plus joyeux accens; que les +feuilles, en tombant, forment mon tombeau; que le murmure de la source +voisine soit ma seule élégie. Et maintenant, couteau, puisses-tu ne pas +fléchir plus que moi-même en recevant de toi la mort! (Il fait un +mouvement pour se jeter sur le couteau; tout-à-coup ses yeux s'arrêtent +sur la fontaine qui paraît en mouvement.) Que vois-je? la fontaine +s'agite sans le souffle du vent! Mais les rides d'une source +changeraient-elles ma résolution? Non, non. Cependant, elle s'agite +encore! Les eaux frémissent, non par l'impulsion de l'air, mais par je +ne sais quel pouvoir des régions internes. Qu'est-ce? une vapeur! elle +est passée. + +(Un nuage sort de la fontaine; Arnold le regarde immobile d'étonnement. +Le nuage se dissipe, et à sa place paraît un grand homme noir.) + +ARNOLD. + +Que voulez-vous? parlez,--esprit ou homme? + +INCONNU. + +Homme est l'un et l'autre; pourquoi dire autre chose? + +ARNOLD. + +Votre figure est celle d'un homme; et cependant vous êtes peut-être le +diable. + +INCONNU. + +Tant d'hommes sont ce que l'on suppose ou appelle par ce nom: vous êtes +libre de me mettre dans cette classe, sans faire trop d'injure à l'un ou +à l'autre. Mais continuez, vous voulez vous tuer;--suivez votre dessein. + +ARNOLD. + +Vous m'avez troublé. + +INCONNU. + +Belle résolution que quelque chose peut jamais troubler! Si j'étais, +comme vous le croyez, le diable, un instant de plus vous mettait, et +pour toujours, par votre suicide, en mon pouvoir; et, pourtant, c'est ma +venue qui vous sauve. + +ARNOLD. + +Je n'ai pas dit que vous étiez le démon, mais que votre approche +semblait tenir de lui. + +INCONNU. + +À moins que vous n'ayez l'habitude de sa société (et vous ne semblez +guère habitué à une aussi haute compagnie), vous ne pouvez pas dire +comment il s'approche; et quant à sa figure, jetez les yeux sur cette +fontaine, puis sur moi, et vous jugerez qui de nous deux ressemble le +mieux aux pieds fourchus qui épouvantent l'imagination des imbécilles. + +ARNOLD. + +Pouvez-vous,--osez-vous me reprocher ma laideur originelle! + +INCONNU. + +Si je songeais à reprocher au buffle le pied fourchu que je te vois, ou +au rapide dromadaire la sublime élévation qui couronne tes épaules, ces +animaux se féliciteraient du compliment; et, pourtant, ces deux êtres +sont plus agiles, plus vigoureux, plus durs au travail et à la peine que +toi-même, et que tous les plus beaux et les plus hardis de ton espèce. +Ta forme est très-naturelle; seulement, la nature s'est méprise en te +prodiguant des avantages qui ne sont pas du domaine des autres hommes. + +ARNOLD. + +Donne-moi donc la vigueur des pieds du buffle quand il fait voler la +poussière à la vue de son ennemi qui approche, ou donne-moi la longue et +patiente douceur du dromadaire, ce vaisseau flottant dans les sables du +désert,--et je supporterai tes diaboliques sarcasmes, avec la +résignation d'un saint. + +INCONNU. + +Volontiers. + +ARNOLD, surpris. + +Tu le pourrais? + +INCONNU. + +Peut-être.--Voulez-vous quelque chose de plus? + +ARNOLD. + +Tu te moques de moi. + +INCONNU. + +Moi! non. Pourquoi rirais-je de celui dont tout le monde rit? ce serait, +à mon avis, un pauvre plaisir. Pour te parler dans la langue des hommes +(car tu ne saurais encore comprendre la mienne), le chasseur des bois ne +suit pas le misérable lapin, il s'attache aux pas de l'ours, du loup ou +du lion; il laisse le moindre gibier aux petits bourgeois qui quittent +un seul jour dans l'année leurs foyers pour remplir leurs chaudrons +domestiques de cette plate curée. Que la canaille s'acharne après toi; +pour moi, je puis, à cette heure, me moquer d'un être au-dessus d'eux. + +ARNOLD. + +Ne perds donc pas ton tems auprès de moi: je ne te cherchais pas. + +INCONNU. + +Vos pensées ne me sont pas si étrangères. Ne me renvoyez pas. On ne me +rappelle pas aisément quand on désire de moi quelque service. + +ARNOLD. + +Et que veux-tu faire pour moi? + +INCONNU. + +Changer, si vous voulez, de forme avec vous, puisque la vôtre vous +désespère; ou bien vous donner toute autre figure que vous désirerez. + +ARNOLD. + +Oh! alors vous êtes vraiment le diable, car nul autre ne consentirait à +prendre ainsi mes traits. + +INCONNU. + +Je te ferai voir les plus belles figures que le monde ait jamais +portées, et je t'en laisserai le choix. + +ARNOLD. + +A quelles conditions? + +INCONNU. + +C'est une question. Il n'y a qu'un instant, pour ressembler aux autres +hommes, vous auriez donné votre ame; et voilà que vous hésitez à prendre +les traits des demi-dieux. + +ARNOLD. + +Non, je n'en veux pas. Je ne dois pas compromettre mon ame. + +INCONNU. + +Et quelle ame, digne de ce nom, voudrait demeurer dans une telle +carcasse? + +ARNOLD. + +C'est une ame non désespérée, quelle que soit la triste enveloppe qui +l'emprisonne. Mais désignez votre pacte; faut-il le signer avec du sang? + +INCONNU. + +Non pas, du vôtre même. + +ARNOLD. + +Et de qui donc? + +INCONNU. + +Nous en causerons plus tard. Mais je serai de bonne composition, car je +vois en vous de grandes choses. Vous n'aurez d'autre lien que votre +volonté, d'autre engagement que vos œuvres. Êtes-vous content? + +ARNOLD. + +Je te prends au mot. + +INCONNU. + +Eh bien! allons,--(l'inconnu s'approche de la fontaine, et se retournant +vers Arnold,) quelques gouttes de votre sang. + +ARNOLD. + +Et pourquoi? + +INCONNU. + +Pour mêler au charme de cette eau, et en confirmer l'effet. + +ARNOLD, présentant son bras blessé. + +Prends-le tout. + +INCONNU. + +Non, pour l'instant quelques gouttes me suffisent. (Il met quelques +gouttes du sang d'Arnold dans sa main et les jette dans la fontaine.) +Ombre de beauté, ombre de puissance, rendez-vous à votre poste.--L'heure +en est venue: que vos formes aimables et flexibles sortent du fond de +cette source comme on voit le géant aux formes vaporeuses s'élancer des +sommets de la montagne de Hartz[b1]. Venez telles que vous êtes, et que +nos yeux puissent voir dans l'air le modèle, brillant comme l'Iris quand +elle jette son croissant dans l'étendue, de la figure que je veux +former;--tel est _son_ désir (désignant Arnold) et tel est mon +commandement! Démons héroïques, démons qui prîtes autrefois le manteau +du stoïcien et du sophiste, ou celui des conquérans qui respirèrent pour +détruire, depuis l'enfant de la Macédoine jusqu'à tant d'innombrables +Romains;--ombre de beauté, ombre de puissance! l'heure est venue, à +votre devoir! + +(Divers fantômes sortent de l'ombre et passent successivement devant +l'étranger et Arnold.) + +ARNOLD. + +Que vois-je? + +INCONNU. + +Le Romain aux yeux noirs et au nez d'aigle, qui ne connut jamais de +vainqueur, et qui ne vit jamais de contrée qu'il ne soumît à Rome, +tandis que Rome devenait sa proie et celle de tous les héritiers de son +nom. + +ARNOLD. + +Ce fantôme est chauve, et je veux de la beauté; ne puis-je acquérir sa +gloire sans me soustraire à ses défauts? + +INCONNU. + +Vous le voyez; son front était garni de plus de lauriers que de cheveux. +Choisissez ou rejetez. Je ne puis que vous promettre ses traits; quant à +sa gloire il faut long-tems l'ambitionner et combattre, pour mériter de +l'obtenir. + +ARNOLD. + +Je veux aussi me battre, mais non pas comme une copie de César. Fais-le +disparaître: son aspect peut être beau, mais il n'est pas de mon goût. + +INCONNU. + +Alors vous êtes bien plus difficile à séduire que la sœur de Caton, que +la mère de Brutus, ou que Cléopâtre à seize ans, quand l'amour pénètre +par les yeux, non moins que par le cœur. Mais soit! ombre, disparais! +(Le fantôme de Jules César disparaît.) + +ARNOLD. + +Se peut-il que l'homme qui ébranla la terre disparaisse ainsi sans +laisser la moindre trace! + +INCONNU. + +Vous vous trompez, sa substance a laissé derrière lui assez de tombeaux, +assez de calamités et plus de gloire qu'il n'en fallait pour prolonger +sa mémoire; quant à son ombre elle n'est rien de plus que la nôtre, si +ce n'est quelques pouces et une verticale plus régulière. En voici une +autre. + +(Un second fantôme passe.) + +ARNOLD. + +Quel est-il? + +INCONNU. + +C'était le plus beau et le plus brave des Athéniens. Regardez-le bien. + +ARNOLD. + +Il est en effet plus séduisant que l'autre. Que de beauté! + +INCONNU. + +Tel fut le fils de Clinias à la chevelure bouclée; veux-tu revêtir sa +figure? + +ARNOLD. + +Que ne suis-je né avec elle! Mais puisque je puis choisir encore, +passons outre. + +(L'ombre d'Alcibiade disparaît.) + +INCONNU. + +Tiens! regarde! + +ARNOLD. + +Comment! cette espèce de satyre, court, basané, au nez rompu, aux yeux +ronds, aux larges narines et à la physionomie de Silène! cette jambe +tortue et cette piteuse stature! j'aime mieux rester tel que je suis. + +INCONNU. + +Il était pourtant ce que la terre avait de beauté intellectuelle plus +parfaite; c'était la vertu même personnifiée. Mais vous le rejetez. + +ARNOLD. + +Non pas, si ses traits pouvaient me douer de ce qui les faisait oublier. + +INCONNU. + +Je n'ai pas le pouvoir de le promettre; mais vous pouvez l'essayer et +voir si les chances de vertus sont plus grandes sous un pareil masque +que sous le vôtre. + +ARNOLD. + +Non, je ne suis pas né pour la philosophie, bien que tout en moi doive +me faire une loi d'en user. Fais-le disparaître. + +INCONNU. + +Redeviens air, buveur de ciguë! + +(L'ombre de Socrate disparaît, une autre s'élève.) + +ARNOLD. + +Quel est maintenant ce front large et cette barbe frisée qui +rappellerait le vigoureux aspect d'Hercule si ses yeux égrillards +n'appartenaient plutôt à Bacchus qu'au triste vainqueur du monde +infernal quand il repose appuyé sur sa massue et comme s'il +réfléchissait à l'indignité de ceux pour qui il avait combattu? + +INCONNU. + +Mais tu vois celui qui par amour perdit l'ancien monde. + +ARNOLD. + +Je ne le blâmerais pas, moi, qui risque mon ame parce que je n'ai pas +trouvé ce qu'il consentit à échanger contre l'empire de la terre. + +INCONNU. + +Eh bien! puisque vous semblez vous accorder si bien, vous allez prendre +ses traits? + +ARNOLD. + +Non, comme vous me laissez le choix, je suis difficile; ne serait-ce que +pour voir des héros que je n'aurais jamais contemplés qu'après ma mort, +sur les rives du pâle fleuve de l'éternité. + +INCONNU. + +Disparais, triumvir, ta Cléopâtre t'attend. + +(L'ombre d'Antoine disparaît: une autre s'élève.) + +ARNOLD. + +Quel est celui-ci? il a le regard d'un demi-dieu, son teint est frais et +coloré, ses cheveux d'or, et sa taille, si elle ne dépasse pas celle des +mortels, a cependant une trace d'immortalité.--Quelque chose de brillant +l'entoure et ne semble que l'émanation d'un éclat intérieur plus vif +encore. Est-ce qu'il ne fut rien qu'un homme? + +INCONNU. + +Demande à la terre si elle conserve quelques atômes de lui, ou même de +l'or bien autrement solide qui formait son urne. + +ARNOLD. + +Quelle était cette gloire du genre humain? + +INCONNU. + +La honte de la Grèce pendant la paix, son foudre pendant la +guerre.--C'est Démétrius le Macédonien, et le preneur de villes. + +ARNOLD. + +Un autre. + +INCONNU, s'adressant à l'ombre. + +Retourne au giron de ta Lamia. + +(L'ombre de Démétrius Poliorcète disparaît: une autre s'élève.) + +INCONNU, poursuivant. + +Je vous en montrerai bien d'autres; ne craignez rien, mon cher bossu: si +l'ombre de ceux qui existèrent ne sont pas de votre goût, j'animerai le +marbre idéal jusqu'à ce que votre ame soit contente de sa nouvelle +enveloppe. + +ARNOLD. + +Content! mon choix est arrêté. + +INCONNU. + +Je suis forcé de vous en faire mon compliment, c'est le divin enfant de +la déesse des ondes, le fils chevelu de Pelée, aux tresses belles et +blondes comme les vagues embaumées du riche Pactole, roulantes sur des +sables d'or; vois comme elles sont nuancées de cristal et gracieusement +ondulées par les vents, telles enfin qu'elles furent vouées au +Sperchius! Contemple-le tout entier; c'est ainsi qu'il parut devant +Polyxène en face de l'autel, les yeux remplis d'amour et fixés sur sa +Troyenne fiancée. Quelques regrets de la mort d'Hector et des larmes de +Priam se joignent à la vive passion que lui inspire la vierge aux +regards baissés dont la jeune main tremble dans celle qui fit mourir son +frère. Tel il parut dans le temple; regarde-le comme la Grèce regardait +pour la dernière fois son plus illustre héros, l'instant avant que Paris +tendît son arc. + +ARNOLD. + +Je le regarde comme si j'étais l'ame dont il va devenir la forme. + +INCONNU. + +Vous avez bien fait, la plus extrême laideur ne pouvait se troquer que +contre la plus extrême beauté, s'il faut ajouter foi à ce proverbe des +hommes, _que les extrêmes se touchent_. + +ARNOLD. + +Allons, hâte-toi! je suis impatient. + +INCONNU. + +Oui, comme une jeune beauté devant son miroir; tous deux vous vous +figurez ce que vous n'êtes pas, et vous rêvez ce que vous devez être. + +ARNOLD. + +Faut-il donc attendre? + +INCONNU. + +Non, tu serais trop malheureux, mais un mot seulement: sa taille est de +douze coudées; voudrais-tu donc dépasser si énormément celle des hommes +de ton siècle et devenir un Titan? ou (pour parler en termes +théologiques) un enfant d'Anak[b2]? + +ARNOLD. + +Pourquoi pas? + +INCONNU. + +Ambition glorieuse, je t'aime surtout dans les nains, un mortel de +stature philistine aurait avec empressement troqué son corps de Goliath +contre le petit David; mais toi, mon petit singe, tu préfères de +beaucoup l'apparence d'un héros à sa gloire. Tes vœux seront accomplis +s'ils sont tels que tu viens de les exprimer, et cependant tu aurais sur +les hommes bien plus d'empire en te montrant à eux sous des formes plus +rapprochées des leurs; tous vont se soulever contre toi comme pour +chasser quelque mammouth nouvellement découvert; et leurs maudits +engins, leurs couleuvrines et le reste entrouvriront l'armure de notre +ami plus facilement que la flèche adultère n'atteignit le talon que +Thétis oublia de baptiser dans le Styx. + +ARNOLD. + +Eh bien! qu'il en soit comme il te plaira. + +INCONNU. + +Tu seras beau comme l'objet que tu vois, fort comme il le fut, et-- + +ARNOLD. + +Je ne demande pas sa valeur, les êtres difformes sont toujours assez +téméraires, il est dans leur nature de surpasser les autres hommes du +côté de l'ame et du cœur et de redevenir ainsi leurs égaux,--que dis-je, +leurs supérieurs. Il y a dans leurs mouvemens irréguliers un aiguillon +qui les pousse à faire ce que ne peuvent les autres et ce que pourtant +ils sont également libres de faire, et c'est ainsi qu'ils savent +balancer l'avarice d'une nature marâtre; c'est à force d'intrépidité +qu'ils sollicitent les faveurs de la fortune et que souvent ils les +obtiennent comme Timour, le Tartare boiteux. + +INCONNU. + +Bien dit! et sans doute tu vas conserver ta première forme. Il ne tient +qu'à moi de dissiper cette ombre qui allait se transformer en chair pour +rehausser une ame intrépide qui n'a pas besoin d'elle. + +ARNOLD. + +Si nul esprit ne m'avait offert la possibilité d'un changement, j'aurais +fait de mon mieux pour m'ouvrir une carrière en dépit de l'odieuse +difformité qui, semblable à une montagne, pesait mortellement sur moi. A +la vue d'un homme plus heureux j'aurais toujours senti sur mon cœur +comme sur mes épaules une masse de haine et de désespoir. J'aurais +toujours contemplé, avec un soupir de douleur et non d'amour, la beauté, +dans le sexe qui est le type de tout ce que nous connaissons ou rêvons +de beau par de là le monde qu'il charme; bien que mon cœur fût tout +amour, je n'aurais pas tenté de toucher celle qui n'aurait pu me payer +de retour à la vue de cette odieuse enveloppe qui me condamne à la +solitude. Bien plus j'aurais attendu la mort sans la désirer si ma mère +ne m'avait pas repoussé de ses bras. La femelle de l'ours lèche ses +petits pour les rendre moins difformes; ma mère n'avait pas l'espoir de +me rendre moins laid, que ne m'exposa-t-elle comme les femmes de Sparte, +avant que j'eusse le sentiment passionné de la vie? j'aurais été un +morceau de terre de la vallée, plus heureux mille fois de n'être rien +que tel que je suis. Mais enfin, bien que le plus laid, le plus humble +et le plus abject des hommes, le courage aurait pu me rendre tel que +tant d'autres héros d'une laideur comparable à la mienne. Vous m'avez vu +maître de ma propre vie et désireux de la quitter; et celui qui peut +mourir ainsi est le maître de tous ceux qui craignent la mort. + +INCONNU. + +Choisissez entre ce que vous fûtes et ce que vous pouvez être. + +ARNOLD. + +Mon choix est fait; vous avez ouvert une perspective plus brillante pour +mes yeux et plus douce pour mon cœur. Dans ma forme actuelle, je puis +être craint, admiré, chéri et respecté de tout l'univers, à l'exception +de ceux de mon espèce, dont l'amour seul pouvait m'être précieux. J'ai +le choix de plusieurs formes: je prends celle qui est devant mes yeux. +Hâte-toi. + +INCONNU. + +Et moi, laquelle prendrai-je? + +ARNOLD. + +Sans doute, celui qui commande à toutes les formes choisira la plus +noble, et quelque chose de supérieur, même à celle du fils de Pelée que +nous venons de voir. Ce sera peut-être celle de son assassin, du beau +Pâris, ou mieux encore du dieu des poètes, dont chaque membre sera déjà +un modèle de poésie. + +INCONNU. + +Je me contenterai de moins, car j'aime trop le changement. + +ARNOLD. + +Votre figure est noire, mais non pas déplaisante. + +INCONNU. + +Si je voulais choisir, je me rendrais plus blanc; mais j'ai pour le noir +un penchant.--Il est aussi décent, et de plus, la honte ne saurait le +faire rougir, ou la crainte pâlir; mais voilà bien assez de tems que je +le porte, et je vais le troquer avec votre figure. + +ARNOLD. + +Ma figure? + +INCONNU. + +Oui, vous changerez avec le fils de Thétis; moi, avec la progéniture de +Berthe. Les goûts sont divers: vous avez le vôtre, j'ai le mien. + +ARNOLD. + +Allons, dépêchons! + +INCONNU. + +Nous y voici. (L'Inconnu prend un peu de terre, il la façonne sur le +gazon; puis s'adressant au fantôme d'Achille.) Ombre charmante du fils +de Thétis endormie sur le gazon qui recouvre l'antique Troie, je modèle +ton image avec la terre rouge qui composa celle d'Adam[loc22], ainsi +qu'avait fait le créateur dont je veux imiter les actions. Boule de +terre, reçois la vie jusqu'à ce que la rose soit aussi fraîche sur tes +joues qu'à l'instant où elle s'épanouit. Et vous, violette que je +touche, prêtez à ses yeux votre nuance! Ondes éclairées du soleil, +devenez pour lui des ruisseaux de sang; que ces boutons d'hyacinthe, +devenus ses beaux et flottans cheveux, se répandent le long de ses +tempes comme ils se balançaient dans l'air! qu'il ait pour cœur le +marbre que je tire de ce roc; que sa voix soit comme le gazouillement +des oiseaux sur ce chêne! que sa chair soit formée de cette terre +délicate dans laquelle s'alongent les racines du lis et qui boit la +rosée la plus pure! que ses jambes soient les plus légères, que son +aspect soit le plus radieux que la terre ait pu jamais contempler! +Élémens, approchez, mêlez-vous à ma voix, reconnaissez-moi pour votre +maître! Rayons du soleil, animez cette exhalation de la terre! C'en est +fait; il a pris son rang dans la création. + +[Note loc22: Adam signifie _terre rouge_, de laquelle le premier homme +fut formé. + +(_Note de Lord Byron_.)] + +(Arnold tombe sans mouvement; son ame passe dans la figure d'Achille, le +fantôme disparaît peu à peu à mesure que s'anime la figure pétrie de +terré.) + +ARNOLD, dans sa nouvelle forme. + +J'aime, et je serai donc aimé! O vie! enfin je te sens! esprit de +gloire! + +INCONNU. + +Arrêtez, que ferez-vous de votre première enveloppe, de cette horrible, +sale et repoussante difformité qui naguère était vous? + +ARNOLD. + +Qu'importe! que les loups ou les oiseaux s'en emparent, s'ils le +veulent. + +INCONNU. + +S'ils le font, s'ils n'ont pas de répugnance pour elle, vous direz +ainsi-soit-il; vous féliciterez les champs d'en être purifiés. + +ARNOLD. + +Laissons-la, et ne songeons pas à ce qu'elle peut devenir. + +INCONNU. + +Voilà de la dureté, sinon de l'ingratitude. Quel qu'il soit, ce corps a +soutenu long-tems votre ame. + +ARNOLD. + +Oui, de même que le fumier recélait la perle qui, maintenant montée sur +or, brille entre les pierres précieuses. + +INCONNU. + +Mais si je donne une autre forme, il faut que ce soit comme par échange +et non par l'effet d'un larcin. Ceux qui font des hommes sans +l'intervention de la femme paient depuis long-tems une sorte de patente +pour ce commerce, et ils ne se soucient pas d'employer la contrebande. +Le diable peut prendre les hommes et non pas les faire, bien qu'il +recueille le bénéfice d'une véritable fabrication humaine. Il faut donc +trouver quelqu'un qui reprenne la figure que vous venez de quitter. + +ARNOLD. + +Et qui le voudra jamais? + +INCONNU. + +Je ne le sais pas, voilà pourquoi je me dévoue. + +ARNOLD. + +Vous? + +INCONNU. + +Je l'avais dit avant de vous revêtir de cette robe de beauté dont vous +êtes si fier. + +ARNOLD. + +Il est vrai, la joie subite de ma métamorphose me fait tout oublier. + +INCONNU. + +Je serai dans quelques momens tel que vous étiez, et vous vous verrez +toujours vous-même à vos côtés, et tel que votre ombre. + +ARNOLD. + +Je m'en passerais fort bien. + +INCONNU. + +Mais cela est impossible. Eh quoi! déjà vous frémissez tel que vous êtes +en voyant ce que vous fûtes? + +ARNOLD. + +Il en sera ce que vous voudrez. + +INCONNU. Il étend sur la terre la première forme d'Arnold. + +Terre non morte, mais inanimée! nul homme ne voudrait te revêtir, et +cependant un immortel ne songe pas à te dédaigner. Tu es terre, et pour +l'esprit toute terre est d'un mérite égal. Feu! _sans_ lequel rien ne +peut vivre; feu! _dans_ lequel cependant nul ne peut vivre excepté la +fabuleuse Salamandre, ou les ames à jamais tourmentées qui implorent ce +qui ne pardonne jamais, hurlent pour obtenir une goutte d'eau, et +brûlent dans des flammes inextinguibles; feu! le seul élément où nul +être ne conserve sa forme passagère, ni le poisson, ni le quadrupède, ni +l'oiseau, ni le ver; feu! sauvegarde et meurtrier de l'homme; feu! +enfant premier-né de la création et fatal instrument de la destruction +quand le ciel aura rejeté la terre; feu! viens m'aider à renouveler la +vie dans la forme que je contemple inerte et glacée: son retour à la vie +dépend de nous deux; jette une faible étincelle,--et soudain il +reprendra son premier mouvement, seulement c'est mon esprit qui +l'animera. + +(Un feu follet s'élève à travers le bois et vient s'arrêter sur le front +du cadavre. L'inconnu disparaît et le corps se lève.) + +ARNOLD. + +Oh! horrible! + +INCONNU, sous la figure d'Arnold. + +Comment, est-ce que tu trembles? + +ARNOLD. + +Non, ce n'est qu'un frissonnement. Où donc a fui le corps qui te portait +tout à l'heure? + +INCONNU. + +Au royaume des ombres. Mais parcourons celui où nous sommes encore. Où +veux-tu aller? + +ARNOLD. + +Faut-il que tu m'accompagnes? + +INCONNU. + +Et pourquoi non? Ceux qui valent mieux que toi ont plus mauvaise +société. + +ARNOLD. + +Ceux qui valent mieux que moi! + +INCONNU. + +Oh! je le vois, votre nouvelle forme vous donne de l'orgueil; j'en suis +ravi. Déjà de l'ingratitude? Admirable! c'est un plaisir de vous +instruire.--C'est, dans un instant, deux métamorphoses; et voilà que +déjà vous avez l'expérience des manières du monde. Mais supportez ma +présence. En vérité, elle pourra vous être utile dans votre route. +Maintenant, décidez; où porterons-nous nos pas? + +ARNOLD. + +Où se trouvera réuni le plus de monde: je veux voir comment il agit. + +INCONNU. + +C'est-à-dire où règnent la guerre et les femmes. Voyons! l'Espagne, +l'Italie,--les nouvelles terres atlantiques,--l'Afrique et tous ses +Maures. En vérité, il y a peu de choix: toutes les races sont maintenant +et partout, comme à l'ordinaire, acharnées les unes contre les autres. + +ARNOLD. + +J'ai entendu dire des merveilles de Rome. + +INCONNU. + +Fort bon choix!--le meilleur que l'on puisse faire sur la terre depuis +que Sodome n'est plus. Le champ est vaste; car le Franc, le Hun, +l'Espagnol, descendant des antiques Vandales, se jouent en ce moment sur +les brûlans rivages de ce jardin de l'univers. + +ARNOLD. + +Quelle sera notre manière de voyager? + +INCONNU. + +Nous prendrons de bons coursiers, comme des gens de distinction. Holà! +mes chevaux! Jamais il n'en fut de meilleurs depuis ceux qui jetèrent +dans le Pô Phaéton. Et nos pages aussi! + +(Deux pages entrent avec quatre chevaux noirs.) + +ARNOLD. + +Oh! la belle chose. + +INCONNU. + +C'est la plus noble race. Osez lui comparer celle de Barbarie ou vos +Kochlani de l'Arabie. + +ARNOLD. + +Le flocon vaporeux qui s'échappe de leurs fiers naseaux embrase l'air +lui-même; des jets de flamme, semblables à des essaims de vers luisans, +se balancent autour de leur crinière, ainsi que par un rayon de soleil +des insectes vulgaires entourent nos vulgaires coursiers. + +INCONNU. + +Montez, monseigneur; eux et moi nous sommes à votre service. + +ARNOLD. + +Et ces pages aux yeux noirs,--quels sont leurs noms? + +INCONNU. + +C'est vous qui les baptiserez. + +ARNOLD. + +Comment, dans l'eau sainte? + +INCONNU. + +Pourquoi pas? le plus grand pécheur est le saint le plus accompli. + +ARNOLD. + +Ils sont bien beaux; et certes ils ne peuvent être des diables. + +INCONNU. + +Qui en doute? Le diable est toujours hideux, et votre beauté n'a jamais +rien de diabolique, n'est-ce pas? + +ARNOLD. + +Je nommerai Huon celui qui porte le cor doré et une figure si fraîche et +si radieuse, car, il a le regard du charmant enfant perdu dans les bois, +et qu'on n'a jamais retrouvé; quant à l'autre, plus brun et plus +soucieux, qui ne sourit jamais, mais garde l'air sérieux et cependant +calme de la nuit, il s'appellera Memnon, comme ce roi d'Égypte dont la +statue rend une fois chaque jour un son harmonieux. Mais vous? + +INCONNU. + +J'ai dix mille noms, et deux fois autant d'attributs; mais puisque j'ai +pris une forme humaine, je porterai un nom d'homme. + +ARNOLD. + +Et qui tiendra plus de l'homme que le corps lui-même, bien qu'il m'ait +appartenu. + +INCONNU. + +Alors, appelez-moi César. + +ARNOLD. + +Comment! ce nom est le signe de l'empire, et il ne fut porté que par les +maîtres du monde. + +INCONNU. + +C'est par cela même qu'il convient parfaitement au diable déguisé, tel +du moins que vous me supposez: à moins pourtant que vous n'aimiez mieux +me prendre pour le pape. + +ARNOLD. + +Va donc pour César. Pour moi je veux garder le simple nom d'Arnold. + +CÉSAR. + +Nous y ajouterons un titre:--le comte Arnold. Il n'a rien de +disgracieux, et il fera un bon effet sur un billet doux. + +ARNOLD. + +Ou dans une proclamation devant un champ de bataille. + +CÉSAR, chantant. + +A cheval, à cheval! Mon coursier noir frappe la terre et dévore +l'espace! Il n'est pas de jeune étalon de l'Arabie qui connaisse mieux +celui qu'il doit porter. Plus léger à mesure qu'il s'élève davantage, +les montagnes ne retarderont pas sa course: il ne bronchera pas dans les +marais; il ne sera pas dépassé dans la plaine, l'onde ne le fera pas +tomber; le bord d'un ruisseau ne le décidera pas à s'arrêter pour +étancher sa soif. Dans l'arène, il ne perdra pas sa respiration; dans le +combat, rien ne pourra le lasser; il traversera les pierres aiguës. Ni +le tems, ni la fatigue ne pourront l'abattre. L'étable ne lui ôtera pas +son ardeur; et toujours ses pieds rapides lutteront avec les ailes du +griffon. Quoi de plus doux qu'un pareil voyage? A cheval, à cheval! +Jamais l'écume ne blanchira le mors, jamais la poussière ne souillera +les crins de nos noirs coursiers. Faut-il courir ou voler des Alpes au +Caucase? dans un clin d'oeil nous aurons franchi l'espace qui les +sépare. + +(Ils montent sur leurs chevaux et disparaissent.) + + +SCÈNE II. + +(La scène représente un camp sous les murs de Rome.) + +ARNOLD et CÉSAR. + + +CÉSAR. + +Nous voilà donc arrivés. + +ARNOLD. + +Oui; mais mes pieds ont foulé des cadavres: mes yeux sont encore pleins +de sang. + +CÉSAR. + +Essuyez-les donc et voyez clair. Comment, n'êtes-vous pas un conquérant? +N'êtes-vous pas le chevalier favori, le volontaire compagnon du vaillant +Bourbon, jadis connétable de France, et qui bientôt sera maître d'une +ville qui, sous les empereurs, était la maîtresse du monde ancien? + +ARNOLD. + +Comment, monde ancien? Est-ce qu'il y en a de nouveaux? + +CÉSAR. + +Oui, pour vous; vous éprouverez bientôt qu'il en existe, aux richesses +et aux maladies que vous lui devrez; une moitié du globe donnera le +titre de nouveau à l'autre moitié, parce que vous ne comprenez que le +frivole et douteux rapport de vos yeux et de vos oreilles. + +ARNOLD. + +Et j'ajoute à ce rapport une foi complète. + +CÉSAR. + +A votre aise; vous lui devrez d'agréables erreurs, et cela vaut mieux +qu'une vérité pénible. + +ARNOLD. + +Chien! + +CÉSAR. + +Homme! + +ARNOLD. + +Diable! + +CÉSAR. + +Votre humble et obéissant serviteur. + +ARNOLD. + +_Maître_, dirais-tu avec plus de raison; tu m'as traîné jusqu'ici à +travers des tableaux de carnage et de débauche. + +CÉSAR. + +Où donc voudrais-tu être? + +ARNOLD. + +Oh! en paix.--Oui, en paix! + +CÉSAR. + +Et qui peut se flatter d'y être? Depuis l'étoile jusqu'au ver rampant, +la vie est partout en mouvement, et la commotion est encore le dernier +signe de la vie. La planète tourne jusqu'à ce qu'elle devienne comète, +et que dans sa course vagabonde elle hâte la destruction des autres +planètes. L'humble ver poursuit sa vie rampante aux dépens de +l'existence d'autres objets: mais comme eux, il faut qu'il vive et qu'il +meure esclave de celui qui l'a créé pour vivre et mourir. Il vous faut +obéir au maître de toute chose, à l'invariable nécessité: contre ses +arrêts, la révolte ne réussit pas. + +ARNOLD. + +Mais quand elle vient à réussir? + +CÉSAR. + +Ce n'est plus la révolte. + +ARNOLD. + +L'emportera-t-elle aujourd'hui? + +CÉSAR. + +Le Bourbon a donné des ordres pour l'assaut; au rayon du jour on sera à +l'ouvrage. + +ARNOLD. + +Hélas! et la ville succombera-t-elle? Je vois la demeure gigantesque du +vrai Dieu; je vois Saint-Pierre, son fidèle serviteur, élancer son dôme +dans le firmament où le Christ monta lui-même en laissant sur la terre +un gage de bonheur et de gloire dans le sang qu'il avait répandu sur une +croix (instrument de torture pour lui, Dieu et fils de Dieu, mais unique +consolation des faibles mortels). + +CÉSAR. + +Il est là et il y sera. + +ARNOLD. + +Quoi? + +CÉSAR. + +Le crucifix et une foule d'autels qui resplendissent dans des lieux +moins élevés: il y a encore çà et là sur les murailles des couleuvrines +et des arquebuses; et que n'y voit-on pas, excepté les hommes qui y +mettent le feu pour tuer d'autres hommes? + +ARNOLD. + +En serait-il donc fait de ces colonnades presque divines? de ces +pilastres soutenant des murailles indestructibles? du théâtre où +s'asseyaient les empereurs et leurs sujets (des sujets _romains_) pour y +contempler le combat des rois du désert et des forêts; quand le lion et +l'indomptable sanglier venaient joûter dans l'arène, pour y remplacer +les hommes qui de tous côtés étaient soumis à la ville éternelle; alors +que les bois payaient leur tribut d'existence à ces amphithéâtres et se +réunissaient aux citoyens de la Dacie pour contribuer par leur trépas à +l'amusement d'une minute, et pour arracher enfin à leurs bourreaux cette +exclamation: _un autre, quelqu'autre gladiateur_? + +CÉSAR. + +De quoi voulez-vous parler? de la ville ou de l'amphithéâtre; d'une +église, ou de toutes? car vous confondez toutes ces choses et vous me +confondez moi-même. + +ARNOLD. + +Demain avec le chant du coq sonnera l'assaut. + +CÉSAR. + +Qui, s'il finit avec le premier accent du rossignol du soir, offrira +quelque chose d'inoui dans les annales des grands siéges: car les hommes +ne saisissent guère leurs proies qu'après de longues peines. + +ARNOLD. + +Le soleil s'avance avec autant de calme et peut-être plus beau qu'il ne +se montra sur Rome, le jour que Rémus franchit son mur. + +CÉSAR. + +Je l'ai vu en ce moment. + +ARNOLD. + +Vous? + +CÉSAR. + +Oui, monsieur, vous oubliez que je suis un esprit, ou que du moins je +l'étais avant de prendre votre corps abandonné et d'avilir mon nom. A +présent je suis César et bossu. Eh bien! le premier des Césars était une +tête chauve, et ses lauriers lui plaisaient bien mieux comme perruque +(ainsi le dit l'histoire), que comme signe de gloire. Ainsi va le monde, +mais nous n'en serons pas moins joyeux. J'ai donc vu tel que je suis +votre Romulus tuer son propre frère, fruit jumeau des mêmes entrailles; +et pourquoi? parce qu'il franchit un fossé (car alors il n'y avait pas +de murs autour de Rome aujourd'hui si orgueilleuse). Ainsi le premier +ciment de Rome fut le sang d'un frère, et quand le sang de ses enfans +coulerait en flots assez larges pour donner la teinte la plus rouge aux +jaunes ondes du Tibre, ce ne serait rien encore auprès des torrens de +sang que les avides descendans du fratricide ont fait couler sur la +terre pendant tant de siècles. + +ARNOLD. + +Mais que peut-on reprocher aux arrière-petits-fils de Romulus, eux qui +vécurent dans la paix du ciel et dans les retraites de la piété? + +CÉSAR. + +Et qu'avaient-ils fait, ceux que les anciens Romains +exterminèrent?--Mais écoutons. + +ARNOLD. + +Ce sont des soldats: ils chantent une ronde insouciante, à la veille de +tant de trépas, du leur peut-être. + +CÉSAR. + +Et pourquoi ne chanteraient-ils pas aussi bien que des cygnes? Ceux-ci +du moins sont noirs; on n'en peut douter[loc23]. + +[Note loc23: L'armure de fer dont les soldats étaient couverts les +faisait paraître noirs de la tête aux pieds. César fait ici allusion à +ce vers de Juvénal devenu proverbe: + + _Rara avis in terris, nigroque similluna cycno._] + +ARNOLD. + +Vous êtes savant, je m'en aperçois. + +CÉSAR. + +Oui, je connais ma grammaire. Je fus élevé pour être moine: j'étais +autrefois versé dans la connaissance des lettres étrusques, aujourd'hui +oubliées, et--si je voulais me rappeler--j'expliquerais leurs +hiéroglyphes plus clairement que votre alphabet. + +ARNOLD. + +Et que ne le faites-vous? + +CÉSAR. + +Il me convient mieux de résoudre en hiéroglyphes votre alphabet; et +j'imite en cela vos hommes d'état, vos prophètes, prêtres, docteurs, +alchimistes, philosophes et tant d'autres qui, sans avoir besoin d'une +nouvelle confusion des langues, ont édifié plus de Babels que les +bégayans maçons sortis de la fange du déluge, quand ils renoncèrent à +leur œuvre et se dispersèrent. Et pourquoi? pourquoi, je vous prie? +parce que nul d'entre eux ne comprenait plus son voisin. Ils sont bien +plus sages aujourd'hui! La déraison, le non-sens n'est plus capable de +les diviser: le _non-sens_! c'est leur compagnon fidèle, leur +Shibboleth, leur Koran, leur Talmud; leur talisman cabalistique! c'est +l'excellente base sur laquelle ils aiment le mieux bâtir-- + +ARNOLD l'interrompant. + +Oh! railleur éternel! silence! Comme la voix rauque des soldats se +transforme, dans le lointain, en un chant solennel et sublime! Écoutons! + +CÉSAR. + +Oui, autrefois j'ai entendu les anges chanter. + +ARNOLD. + +Et les démons hurler. + +CÉSAR. + +De concert avec les hommes. Mais écoutons. J'aime tous les genres de +musique. + +CHOEUR DES SOLDATS. + +Les bandes noires ont franchi les Alpes et leurs monceaux de neiges. +Bourbon, le ravisseur, les conduit; ils ont passé le large fleuve du Pô. +Nous avons battu tous nos ennemis, nous avons fait prisonnier un roi, +nous n'avons tourné le dos à personne; nous avons donc bien le droit de +chanter. A jamais, vive à jamais Bourbon! quoique sans un sou vaillant, +nous ne montrerons que plus d'ardeur à escalader ces vieilles murailles. +Guidés par Bourbon, nous allons au point du jour entourer les portes, +les briser ou tomber sur elles. En montant tous d'un pied ferme sur +l'échelle, nous pousserons des cris de joie; la mort seule restera +muette. Guidés par Bourbon, nous monterons sur les murs de la vieille +Rome: et qui pourrait alors calculer la dépouille de chaque maison? En +avant, en avant, guidés par les lis! et tombent les clefs du tremblant +pontife! Nous nous reposerons à notre aise dans la vieille Rome aux sept +montagnes: ses rues seront ensanglantées, son Tibre prendra la couleur +rouge, et ses temples sonores répéteront le bruit de notre marche. C'est +Bourbon, c'est Bourbon, c'est Bourbon qui nous protége! c'est avec nos +chants que nous battrons la charge! Le feu en avant, l'Espagne pour +avant-garde, puis viendront nos divers compagnons: près de l'Espagnol +retentiront les tambours de la Germanie, et la pointe des lances +italiennes sera couchée sur le sein de leur patrie. Pour nous, notre +chef vient de la France, il a fait la guerre à son frère. C'est Bourbon, +oui c'est Bourbon, sans feu ni lieu, c'est Bourbon qui va nous conduire +au sac de Rome[b3]. + +CÉSAR. + +Voilà un chant dont les assiégés, il me semble, doivent peu s'effrayer. + +ARNOLD. + +Sans doute, si nos soldats sont fidèles aux paroles du chœur. Mais voici +le général entouré de ses chefs et de ses confidens. Généreux rebelle! + +(Le connétable de Bourbon entre avec les siens, etc., etc.) + +PHILIBERT. + +Comment donc, noble prince, vous n'êtes pas content? + +BOURBON. + +Pourquoi le serais-je? + +PHILIBERT. + +La plupart des hommes le seraient à la veille d'une conquête telle que +celle qui se prépare. + +BOURBON. + +Si ma sécurité était complète! + +PHILIBERT. + +Ne doutez pas des soldats; les murs seraient de diamant qu'ils sauraient +bien les briser. La meilleure artillerie c'est la faim. + +BOURBON. + +Ma plus faible crainte est de les voir échouer. Comment, comment +seraient-ils repoussés, avec Bourbon pour leur chef, et pour aiguillon +leur violent appétit?--Ces vieux murs seraient des montagnes, et ceux +qui les gardent les anciens dieux de la fable, que je ne craindrais rien +de mes Titans;--mais aujourd'hui-- + +PHILIBERT. + +Eh bien! ce sont des hommes qui se battent contre des hommes. + +BOURBON. + +Sans doute, mais ces murs ont vu autrefois des siècles merveilleux! Ils +ont enfanté des grandes ames; la terre ancienne et l'ombre vivante de +l'impérieuse Rome est peuplée de ces nobles guerriers; je crois les voir +marcher le long des remparts de la cité éternelle, et m'adjurer par leur +sang glorieux, avec leurs mains privées de vie, de ne pas les approcher. + +PHILIBERT. + +N'y songez pas! Voudriez-vous fuir devant des fantastiques menaces de +fantômes? + +BOURBON. + +Ils ne me menacent pas: j'affronterais, il me semble, la menace d'un +Seylla; mais ils rapprochent et lèvent, puis laissent retomber leurs +mains glacées; et leurs visages maigres, leurs regards d'aspics +fascinent les miens. Regardez là! + +PHILIBERT. + +Je vois des créneaux élevés. + +BOURBON. + +Et là? + +PHILIBERT. + +Pas même une garde en perspective; ils se tiennent à l'écart derrière +les parapets, à l'abri des balles de nos lansquenets qui pourraient les +atteindre dans le crépuscule. + +BOURBON. + +En vérité vous êtes aveugle. + +PHILIBERT. + +Pour ne rien voir au-delà de ce qui est visible. + +BOURBON. + +Un millier d'années ont envoyé tous leurs grands capitaines sur ces +murs;--le dernier Caton s'y trouve déchirant ses entrailles plutôt que +de survivre à la liberté du pays que je veux enchaîner; et le premier +César, en habit de triomphateur, court de créneaux en créneaux. + +PHILIBERT. + +Faites donc la conquête des murs pour lesquels il fit tant d'exploits, +et vous serez plus grand que lui. + +BOURBON. + +Vous dites vrai, je le ferai ou j'y perdrai la vie. + +PHILIBERT. + +Vous ne le pouvez pas; mourir dans une telle entreprise, c'est moins la +mort que l'aurore d'un jour éternel. + +(Le comte Arnold et César s'avancent.) + +CÉSAR. + +Ceux qui ne sont que des hommes, ne peuvent-ils donc supporter l'ardeur +brûlante de cette gloire, objet de leur ambition? + +BOURBON. + +Ah! salut au sardonique bossu! salut à son maître, l'astre de beauté de +notre armée, le vaillant aussi bien que le beau, le généreux comme +l'aimable! + +Avant la prochaine matinée nous saurons vous trouver de l'ouvrage à tous +deux. + +CÉSAR. + +Avec la permission de votre altesse vous n'en trouverez pas moins pour +vous-même. + +BOURBON. + +Et dans ce cas, petit bossu, je ne serai pas le dernier à mon poste. + +CÉSAR. + +Bossu! vous pouvez le dire; car, en votre qualité de général, placé sur +les derrières de l'armée, vous avez pu voir mon dos; mais, quant à vos +ennemis, ils ne le connaissent pas encore. + +BOURBON. + +Voilà, je l'avoue, une bonne repartie; je l'avais provoquée.--Quoi qu'il +en soit, la poitrine de Bourbon fut et sera toujours aussi avancée en +face du danger que la vôtre, quand vous seriez le diable. + +CÉSAR. + +Oh! si je l'étais, je me serais bien gardé de venir ici. + +PHILIBERT. + +Pourquoi donc? + +CÉSAR. + +C'est que la moitié de vos bandes valeureuses ne tardera guère à se +donner hardiment à lui, et que l'autre moitié lui sera dépêchée plus +promptement encore et avec autant de certitude. + +BOURBON. + +Arnold, votre vilain ami est aussi serpent dans ses paroles que dans ses +actions. + +CÉSAR. + +Votre altesse ne me rend pas justice. Le premier serpent était un +flatteur, et je ne le suis pas; quant à mes actions, je ne pique +qu'après avoir été piqué. + +BOURBON. + +Vous êtes brave, et cela me suffirait; vous avez la parole aiguë et +l'action prompte, c'est encore mieux. Je ne suis pas seulement un +soldat, mais encore le camarade des soldats. + +CÉSAR. + +Altesse, c'est une mauvaise compagnie, plus mauvaise même pour amis que +pour ennemis; attendu qu'avec les premiers les relations sont plus +durables. + +PHILIBERT. + +Eh bien! drôle, tu deviens insolent au-delà du privilége d'un bouffon. + +CÉSAR. + +Véridique, voulez-vous dire. Et bien je mentirai:--la chose est aussi +facile; et vous allez me louer, car je vous déclare un héros. + +BOURBON. + +Laissez-le, Philibert: il est brave, et toujours, avec cette face +hideuse et la montagne de ses épaules, on l'a vu le premier au feu et +sur le champ de bataille. Il supporte patiemment la faim; et, quant à sa +langue, notre camp jouit d'une parfaite licence. Et pour moi, j'aime +mieux l'aiguillon pénétrant d'un spirituel railleur que les imprécations +lourdes et grossières d'un esclave affamé, mécontent et désespéré, qui +reste sourd à tout autre argument qu'une table bien garnie, du vin, du +sommeil, et quelques maravédis qu'il prend pour une véritable richesse. + +CÉSAR. + +Il serait à désirer que les princes de la terre n'en demandassent pas +davantage. + +BOURBON. + +Allons, silence! + +CÉSAR. + +Oui, mais non pas inaction; usez vous-même de paroles, vous en avez peu +à dire. + +PHILIBERT. + +Que prétend cet effronté bavard? + +CÉSAR. + +Bavarder, comme tant d'autres prophètes[b4]. + +BOURBON. + +Aussi, Philibert, pourquoi le vexer? N'avez-vous rien de mieux à penser? +Arnold! demain je donne l'assaut. + +ARNOLD. + +Je le savais déjà, monseigneur. + +BOURBON. + +Et vous me suivrez? + +ARNOLD. + +Oui, puisqu'il m'est défendu de conduire. + +BOURBON. + +Il est nécessaire, pour donner toute l'intrépidité possible à notre +armée épuisée, que son chef mette le premier le pied sur le premier +degré de l'échelle la plus avancée. + +CÉSAR. + +Et sur le dernier; espérons-le du moins. A ce prix, il obtiendra la +récompense de ses efforts. + +BOURBON. + +Demain, la première capitale du monde peut être à nous. A travers toutes +les révolutions, la ville aux sept montagnes a retenu sur les autres +peuples son empire; les Césars n'ont cédé qu'à Alaric, et les Alarics ne +cédèrent qu'aux pontifes: mais Romains, Goths ou pontifes, tous furent +également les maîtres du monde. Civilisés, barbares ou sacrés; les murs +de Romulus n'ont pas cessé d'être le cirque d'un empire. Eh bien! leur +tour est passé, le nôtre est venu; espérons que nous saurons aussi bien +combattre et mieux gouverner qu'eux. + +CÉSAR. + +Certainement; les camps sont l'école des vertus civiles. Et que +prétendez-vous faire de Rome? + +BOURBON. + +Ce qu'elle fut jadis[b5]. + +CÉSAR. + +Au tems d'Alaric? + +BOURBON. + +Non, vil esclave! au tems du premier César dont vous portez le nom comme +tant de dogues. + +CÉSAR. + +Et de rois. C'est un beau nom pour tous les animaux de chasse. + +BOURBON. + +Il y a vraiment un démon dans cette langue amère et sanglante. Ne +seras-tu jamais sérieux? + +CÉSAR. + +Jamais, la veille d'une bataille: ce ne serait pas être bon soldat. Que +le général soit pensif, à la bonne heure; nous autres aventuriers, nous +devons redoubler d'enjouement. Et pourquoi nous attrister? Notre déité +tutélaire, sous la forme du général, veille pour nous. Loin des camps la +réflexion! Si les soldats songeaient à en faire, vous pourriez bien +tenter seul d'entrouvrir ces murailles. + +BOURBON. + +Raillez à votre aise, c'est du moins un avantage en vous que vous ne +vous en battez pas plus mal. + +CÉSAR. + +Merci de la liberté! Aussi bien, c'est la seule paie que j'ai reçue au +service de votre altesse. + +BOURBON. + +Eh bien! monsieur, demain vous pouvez vous payer de vos mains. Regardez +ces tours; elles renferment nos trésors. Mais, Philibert, il faut tenir +un conseil. Arnold, nous y désirons votre présence. + +ARNOLD. + +Prince, au conseil comme en campagne, vous pouvez compter sur moi. + +BOURBON. + +Nous nous en félicitons doublement. Au point du jour vous remplirez un +poste de confiance. + +CÉSAR. + +Et moi? + +BOURBON. + +Vous courrez avec Bourbon après la gloire. Bon soir. + +ARNOLD, à César. + +Prépare pour l'assaut notre armure, et va m'attendre dans ma tente. + +(Sortent Bourbon, Arnold, Philibert, etc.) + +CÉSAR, seul. + +Dans ta tente! crois-tu m'échapper, parce que tu ne me verras plus? Ou +penses-tu que le hideux étui qui contenait ton principe de vie soit pour +moi autre chose qu'un masque? Voilà donc les hommes! les héros! les +chefs! la fleur des bâtards d'Adam! Telle est la conséquence de la +faculté de penser, accordée à la matière, substance indocile, méditant +dans la confusion, agissant de même, en un mot, toujours retombant dans +son élément primitif. Fort bien; je vais jouer avec ces pauvres +marionnettes: c'est du moins, pour un esprit comme moi, le passe-tems +d'une heure ennuyeuse. Quand je serai las, j'ai affaire dans les +étoiles, que ces pauvres créatures imaginent faites pour leurs beaux +yeux. Ce serait un bon tour d'en faire éclater une au milieu d'eux, et +de mettre ainsi le feu sur et sous leur nichée. Comme alors on verrait +toutes ces fourmis s'agiter sur le sol brûlant, et tout à coup cessant +de mutuellement s'égorger, se réunir pour la première fois dans une +oraison universelle! Ah! ah! ah! + +(Il éclate de rire, et s'éloigne.) + +FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE. + + + + + DEUXIÈME PARTIE. + + +SCÈNE PREMIÈRE. + +(La scène est devant les murs de Rome. Assaut. L'armée est en mouvement +avec des échelles pour franchir les murailles. Bourbon s'avance le +premier, avec une écharpe blanche sur son armure[b6].) + + +CHOEUR D'ESPRITS dans les airs. + +I. + +Voici le matin; mais il est sombre et couvert. Où fuit la silencieuse +alouette? Où s'est retiré le soleil nébuleux? Est-ce bien là le jour? Le +regard de la nature semble planer avec tristesse sur la cité noble et +sacrée; mais au dehors frémit un tocsin qui doit émouvoir les saints +renfermés dans l'enceinte, et ranimer les cendres héroïques éparses +autour des jaunes ondes du Tibre. Réveille-toi, génie des sept +montagnes, avant que tes bases ne soient ébranlées! + +II. + +Entendez-vous le bruit pressé des pas? Mars conduit chaque ébranlement! +Les pieds se meuvent d'un commun accord comme les marées sous +l'influence lunaire. Ils courent à la mort avec la régularité des eaux +roulantes, alors que les vagues, s'élevant au-dessus des puissantes +digues sans que leur ordre soit troublé, viennent se briser les unes +après les autres. Entendez-vous le froissement des armures? Baissez vos +regards sur chaque guerrier; comme son œil ardent menace ces remparts! +Considérez chacun des degrés de chaque échelle, semblable aux raies qui +sillonnent le corps d'une sinistre couleuvre. + +III. + +Considérez ces murs, hérissés sans intervalle de redoutables défenses. +Tout à l'entour, de loin et de près, s'entrouvre la noire bouche des +canons; brille le fer des lances, brûlent des mèches, se chargent les +mousquets, et le tout pour vomir bientôt la mort. Tous les vieux +instrumens de carnage, réunis à ce que l'industrie des hommes a +nouvellement découvert, sont ici disposés comme un innombrable troupeau +de sauterelles. Ombre de Rémus! ce jour sera terrible comme celui du +crime de ton frère. Les chrétiens viennent combattre contre le temple du +Christ: lui faudra-t-il subir la même destinée que toi? + +IV. + +Près,--près, plus près encore! Tel le tremblement de terre ébranle les +montagnes, d'abord par une secousse légère et sourde comme les premiers +sillonnemens de l'onde; ensuite avec un fracas terrible et prolongé, +jusqu'à ce que les rochers soient réduits en poussière; ainsi se +précipite en avant l'armée! Illustres guerriers, héros dont le renom vit +encore; ombres éternelles, premières fleurs des sanglantes, prairies qui +entourent Rome, Rome la mère d'un peuple unique! ne sortirez-vous pas de +votre assoupissement, quand les nations, dans leurs querelles, vont +traîner la charrue sur vos lauriers! Mais vous qui avez pleuré sur le +bûcher de Carthage, ne versez pas de larmes; applaudissez! Rome pleure à +son tour[loc24]. + +[Note loc24: On dit que Scipion, le second Africain, répéta un vers +d'Homère et pleura sur l'embrasement de Carthage. Il eût mieux fait de +lui accorder une capitulation. + +(_Note de Lord Byron_.)] + +V. + +En avant se précipitent les nations diverses! La famine depuis long-tems +remplace leurs denrées; la haine et la faim dans le cœur, ils se +poussent devers les murailles comme une troupe de loups, et plus +terribles encore. Ah! ville de gloire, vas-tu donc devenir un objet de +pitié! Il faut tous, Romains, combattre comme vos pères! Comparé aux +noirs bandits de Bourbon, Alaric était un vainqueur miséricordieux. +Lève-toi, cité éternelle! lève-toi! Porte de tes mains, la flamme sous +tes portiques, plutôt que de laisser ces infâmes ennemis souiller de +leur présence le dernier de tes foyers. + +VI. + +Oh! voyez-vous ce spectre ensanglanté! Pour les fils d'Ilion, il n'est +plus d'Hector; les enfans de Priam aimaient leur frère; et le fondateur +de Rome méconnut sa mère, quand, par un crime que rien ne dut expier, il +plongea le fer dans le cœur de son frère jumeau. Voyez l'ombre +gigantesque se prolonger haute et large sur les remparts! Quand il +traversa pour la première fois tes fossés, tu entrevis, ô Rome +naissante, le jour de ta ruine. Vainement aujourd'hui t'éleverais-tu +dans les airs à l'égal de Babel, tu n'arrêterais pas ses pas; et du haut +de ton plus superbe dôme, voici déjà Rémus qui réclame de toi vengeance. + +VII. + +Voilà qu'ils te franchissent dans leur fureur, merveille du monde! Le +feu, la fumée, la clameur infernale t'environnent! la mort se fait jour +à travers et sous tes murs. Le fer commence à froisser un autre fer; +plus bas l'échelle gémit, étincelante sous une charge d'acier qui +s'écroule à ses pieds au milieu de mille blasphêmes. De rechef, chaque +guerrier immolé est soudain remplacé par un autre; le sang mélangé de +l'Europe abreuve tes fossés. Tes murs peuvent s'écrouler, ô Rome, mais +tes champs doivent se réjouir de l'engrais qu'on leur prodigue. Mais +hélas! ô Rome, tes foyers!--silence! En proie même à tant d'angoisses, +tu combats encore comme jadis tu avais coutume de vaincre. + +VIII. + +Pénates antiques, un effort de plus! n'abandonnez pas à la cruelle Até +vos fumans foyers. Un effort de plus, ombres de héros! ne cédez pas +ainsi à des Nérons étrangers. L'impie qui tua sa mère et répandit le +sang de Rome était du moins votre concitoyen; c'était un Romain qui +donnait aux Romains des fers,--et Brennus ne put vous livrer à ses +barbares.--Encore un effort, ames des saints et des martyrs: levez-vous! +vos titres sont les plus respectables. Puissantes divinités, voilà vos +temples écroulés et toujours imposans, même dans leurs débris. +Fondateurs glorieux de ces autels du Christ et de la vérité, frappez +ceux qui vous menacent. Tibre, que tes torrens attestent l'horreur dont +la nature même est saisie. Que chaque cœur entr'ouvert, mais palpitant +encore, se retourne comme le lion mortellement frappé. Rome! sois +convertie en une tombe immense; mais sois jusqu'au dernier moment la +Rome des Romains! + +(Bourbon, Arnold, César et autres arrivent au pied du mur. Arnold se +dispose à planter son échelle.) + +BOURBON. + +Arrêtez, Arnold, je suis devant. + +ARNOLD. + +Non pas, monseigneur. + +BOURBON. + +Arrêtez, monsieur, je l'exige. Suivez-moi! Je suis fier d'un tel +compagnon; mais je ne veux pas ici de guide. (Il plante son échelle et +commence à monter.) Allons, mes enfans, en avant! (Il est frappé et +tombe.) + +CÉSAR. + +Et de lui! + +ARNOLD. + +Puissances éternelles! comment soutenir le courage de l'armée?--Mais +vengeance! vengeance! + +BOURBON. + +Ce n'est rien. Donnez-moi votre main. (Il prend la main d'Arnold et se +relève; mais en mettant le pied sur l'échelle il retombe encore.) +Arnold, je suis perdu. Cachez mon sort,--tout ira bien;--mais cachez-le; +jetez mon manteau sur ce qui sera dans peu de la poussière; il ne faut +pas que les soldats voient cela[b7]. + +ARNOLD. + +Il faut vous emporter; j'ai besoin de l'aide de-- + +BOURBON. + +Non, mon brave ami, la mort plane sur moi. Mais une vie! qu'est-ce que +cela? L'ame de Bourbon vous guidera encore; ayez soin seulement de leur +laisser ignorer que je ne sois plus qu'un cadavre; et quand ils n'auront +plus d'ennemis devant eux, vous ferez ce qu'il vous plaira. + +CÉSAR. + +Votre altesse ne voudrait-elle pas baiser la croix? Nous n'avons pas ici +de prêtre; mais le pommeau de cette épée peut vous en servir:--il en a +bien servi pour Bayard[b8]. + +BOURBON. + +Méchant valet! oses-tu bien _le_ nommer en ce moment! mais je l'ai +mérité. + +ARNOLD, à César. + +Vilain, ne parlez pas davantage. + +CÉSAR. + +Comment! voilà qu'un chrétien meurt, et je ne pourrais lui offrir un +chrétien _vade in pace_? + +ARNOLD. + +Silence! Les voilà donc glacés ces yeux qui pouvaient regarder le monde +entier, sans voir rien de comparable à eux! + +BOURBON. + +Arnold, si jamais tu voyais la France,--mais hâte-toi, l'assaut devient +plus vif,--une heure de plus, une minute, et je mourrais dans +l'intérieur de la ville. Éloignez-vous, Arnold, loin d'ici! vous perdez +du tems, ils vont gagner Rome sans vous. + +ARNOLD. + +Et sans vous! + +BOURBON. + +Non, non, je les conduirai encore en esprit. Couvre mon cadavre, et ne +dis pas que j'aie cessé de respirer. Adieu! sois vainqueur! + +ARNOLD. + +Mais, dois-je vous laisser ainsi? + +BOURBON. + +Il le faut,--Adieu! nos gens gagnent de l'avance. + +(Bourbon meurt.) + +CÉSAR, à Arnold. + +Allons, comte, à l'ouvrage. + +ARNOLD. + +Il est vrai, je pleurerai ensuite. (Arnold couvre d'un manteau le corps +de Bourbon, puis il s'écrie en montant à l'échelle.) Bourbon, Bourbon! +Sus, enfans, Rome est à nous! + +CÉSAR. + +Bonsoir, seigneur connétable; tu as été un homme. (César suit Arnold, +ils atteignent les créneaux; Arnold et César sont renversés.) Aimable +culbute! Votre seigneurie serait-elle blessée? + +ARNOLD. + +Non. (Il remonte à l'échelle.) + +CÉSAR. + +Voilà un bon limier, une fois qu'il est échauffé! et ce n'est pas là un +jeu d'enfant. Voyez comme il frappe! Sa main touche encore aux créneaux; +il s'y cramponne comme si c'était un autel; il y met le pied et--qu'y +a-t-il ici, un Romain? (Ici un homme tombe.) C'est le premier oiseau de +la couvée! Il est tombé sur le bord de son nid. Qu'y a-t-il donc, +camarade? + +LE BLESSÉ. + +Une goutte d'eau! + +CÉSAR. + +Nous n'avons, d'ici au Tibre, d'autre liquide que du sang. + +LE BLESSÉ. + +Je meurs pour Rome. (Il expire.) + +CÉSAR. + +C'est comme Bourbon; mais dans un autre sens. Voilà ces grands hommes! +voilà leurs immortels motifs! Mais je dois être au jeune dépôt qui m'est +confié; il est sans doute maintenant dans le Forum. A la charge! + +(César franchit l'échelle; la toile tombe.) + + +SCÈNE II. + +(La ville.--Combat dans les rues entre les assiégeans et les assiégés. +Les habitans fuient en désordre.) + + +CÉSAR, entrant. + +Je ne puis trouver mon héros; il est perdu dans la foule héroïque qui +maintenant est à la poursuite des fuyards, ou se bat contre les +désespérés. Qu'avons-nous ici? un ou deux cardinaux, qui ne semblent pas +fort curieux du martyre. Quelle agilité dans ces vieilles jambes rouges! +Ils auraient bien fait de quitter leurs chausses, comme ils ont ôté +leurs chapeaux; ils cesseraient d'être pour les pillards un point de +mire. Laissons-les fuir, les ruisseaux de sang ne tacheront pas du moins +leurs bas: ils sont de la même couleur. + +(Entre un parti de combattans.--Arnold est à la tête des assaillans.) + +Le voici escorté des deux frères,--le sang et la gloire. Holà! arrêtez, +comte. + +ARNOLD. + +En avant! il ne faut pas qu'ils se rallient. + +CÉSAR. + +Je te le dis, ne sois pas trop emporté; il faut, pour l'ennemi fuyant, +un pont d'or. Je t'ai donné la beauté du corps et l'exemption de +plusieurs maladies corporelles, mais non mentales; je n'en avais pas le +pouvoir. Tout en te donnant la forme du fils de Thétis, je ne t'ai pas +plongé dans le Styx et je ne garantirais pas mieux contre l'ennemi ton +cœur chevaleresque que ne le fut le talon d'Achille. Ainsi donc, de la +prudence; et n'oublie pas que tu es encore un mortel. + +ARNOLD. + +Et qui, avec un peu d'ame, songerait à combattre, s'il était +invulnérable! Beau plaisir! Penses-tu que je m'attacherai au lièvre +quand j'entendrai rugir les lions? + +(Arnold rentre dans la mêlée.) + +CÉSAR. + +Voilà bien un échantillon de l'humanité! Son sang est échauffé; il +serait bon, pour calmer sa fièvre, qu'on lui en tirât quelque peu. + +(Arnold lutte contre un Romain qui se retire contre un portique.) + +ARNOLD. + +Rends-toi, esclave, je te ferai quartier. + +LE ROMAIN. + +Cela est bientôt dit. + +ARNOLD. + +Et fait: on connaît ma loyauté. + +LE ROMAIN. + +On connaîtra mes actions. + +(Ils reprennent le combat; César avance vers eux.) + +CÉSAR. + +Comment, Arnold! arrête-toi, tu as affaire à un célèbre artiste, à un +sculpteur habile, et qui sait parfaitement manier l'épée et le poignard. +Il l'emporte sur toi, mon cher mousquetaire. C'est lui qui fit tomber +Bourbon du haut des remparts. + +ARNOLD. + +Oui, serait-il vrai? Il aura donc travaillé à son monument. + +LE ROMAIN. + +Je pourrais cependant en tailler pour de plus vaillans que vous. + +CÉSAR. + +Bien parler, mon homme de marbre! Benvenuto, tu as du talent dans les +deux parties, et celui qui tuera Cellini aura fait un ouvrage aussi +difficile que ceux que tu fis jamais avec les blocs de Carrare. + +(Arnold désarme et blesse celui-ci, mais légèrement; ce dernier tire un +pistolet et fait feu, puis se retire et disparaît sous le portique.) + +CÉSAR. + +Comment vas-tu? C'est là, je pense, un avant-goût des sanglans festins +de Bellone? + +ARNOLD, chancelant. + +C'est une égratignure; donne-moi ton écharpe, il ne m'échappera pas. + +CÉSAR. + +Où est le coup? + +ARNOLD. + +Dans l'épaule; ce n'est pas le bras de l'épée,--et cela suffit. J'ai +soif: si j'avais un casque d'eau! + +CÉSAR. + +C'est en ce moment un liquide fort recherché; on n'en trouve pas +aisément. + +ARNOLD. + +Ma soif augmente, mais je connais un moyen de l'éteindre. + +CÉSAR. + +Elle, ou toi-même? + +ARNOLD. + +La chance est la même; je m'en rapporte aux dés. Mais je perds mon tems +à babiller; hâte-toi, je te prie. (César lui met son écharpe.) Et toi, +pourquoi tant d'insouciance? Ne veux-tu pas frapper aussi? + +CÉSAR. + +Vos anciens philosophes regardaient le genre humain en spectateurs des +jeux olympiques. Si je trouvais un prix digne d'être disputé, je +pourrais me montrer tel que Milon lui-même. + +ARNOLD. + +Oui, quand il se prit dans le chêne. + +CÉSAR + +J'affronterais une forêt, si je le trouvais bon. Je combats contre les +masses, ou pas du tout. En attendant, poursuis ton divertissement comme +moi le mien: je n'ai qu'a regarder, puisque mes ouvriers coupent +gratuitement ma moisson. + +ARNOLD. + +Exécrable démon! toujours le même. + +CÉSAR. + +Et toi, toujours homme. + +ARNOLD. + +Comment? je ne veux que me montrer tel. + +CÉSAR. + +Oui, tel que sont les hommes. + +ARNOLD. + +Que veux-tu dire? + +CÉSAR. + +Que tu sens et que tu vois. + +(Arnold s'éloigne et se réunit aux combattans, divisés en masses +détachées. La toile tombe.) + + +SCÈNE III. + +(L'église de Saint-Pierre. Intérieur. Le pape est à l'autel. Prêtres qui +l'environnent en confusion. Citoyens accourant pour trouver un refuge, +et poursuivis par la soldatesque.) + +Entre CÉSAR. + + +UN SOLDAT ESPAGNOL. + +Main-basse sur eux, camarades! Prenez-moi ces lampes; ouvrez jusqu'à +l'échine cette tête chauve et tonsurée! il a un rosaire d'or! + +UN SOLDAT LUTHÉRIEN. + +Vengeance! vengeance! Frappons d'abord, nous pillerons après;--c'est la +demeure de l'Ante-Christ. + +CÉSAR, l'arrêtant. + +Comment donc, schismatique! et que prétends-tu? + +LE SOLDAT LUTHÉRIEN. + +Au saint nom du Christ, détruire le superbe Ante-Christ! Je suis +chrétien. + +CÉSAR. + +Oui, un disciple qui forcerait le fondateur lui-même à renier sa +doctrine, s'il voyait quels sont ses prosélytes. Songe plutôt au +pillage. + +LE SOLDAT LUTHÉRIEN. + +C'est le diable, vous dis-je. + +CÉSAR. + +Chut! ne révèle pas ce secret; il ne manquerait pas de te reconnaître +pour être à lui. + +LE SOLDAT LUTHÉRIEN. + +Pourquoi le protéges-tu? Je le répète, c'est le diable, ou du moins le +vicaire du diable sur la terre. + +CÉSAR. + +C'est précisément pour cela: pourquoi chercher querelle à ses meilleurs +amis? Vous feriez mieux de vous tenir en repos; son heure n'est pas +encore venue. + +LE SOLDAT LUTHÉRIEN. + +C'est ce que l'on va voir. + +(Le soldat luthérien s'avance vers le pape; un des gardes lui envoie un +coup de fusil qui le fait tomber au pied de l'autel.) + +CÉSAR, au luthérien. + +Je vous l'ai dit. + +LE SOLDAT LUTHÉRIEN. + +Est-ce que vous ne me vengerez pas? + +CÉSAR. + +Moi? non. Vous le savez, _la vengeance appartient au Seigneur_; et vous +voyez bien qu'il n'aime pas qu'on empiète sur lui. + +LE SOLDAT LUTHÉRIEN, en mourant. + +Ah! du moins si je l'avais tué, j'irais dans le ciel, environné d'une +éternelle gloire! Oh! mon Dieu! pardonne à la faiblesse d'un bras qui ne +l'a pu atteindre, et reçois dans ta miséricorde ton serviteur! C'est +encore un illustre triomphe; la superbe Babylone n'est plus; la +prostituée des sept montagnes a changé sa robe de pourpre contre des +cilices et des cendres. + +CÉSAR. + +Oui, et les tiennes parmi les autres. Bien fait, vieille Babel! + +(Les gardes se défendent en désespérés; le pontife s'esquive par un +passage dérobé jusqu'au Vatican et au château Saint-Ange.) + +CÉSAR. + +Oui, c'est là se battre avec gloire! Allons, prêtres! allons, soldats! +Comme ils y vont de la voix et du geste! Je n'ai pas vu de pantomime +plus comique depuis la prise de la Juiverie par Titus. Mais c'était +alors le tour des Romains, aujourd'hui c'est celui de leurs ennemis. + +SOLDATS. + +Il s'est échappé; suivons-le. + +AUTRE SOLDAT. + +Ils ont barré l'étroit passage; il est obstrué de morts jusqu'à la +porte. + +CÉSAR. + +Je suis ravi qu'il ait échappé, et il doit bien, en partie, m'en rendre +grâces. Je ne voudrais pas que l'on abolît ses bulles;--ce serait perdre +la moitié de notre empire, et ces indulgences exigent un peu de +retour.--Non, non, il ne faut pas qu'il tombe; d'ailleurs son évasion +peut être la matière d'un miracle futur, et comme telle fortifier la +preuve de son infaillibilité. (S'adressant aux soldats espagnols.) Eh +bien! coupe-gorges, pourquoi vous arrêtez-vous? Si vous ne vous pressez +pas, vous ne trouverez plus un seul pieux grain d'or! Et _vous_ donc, +catholiques, retournerez-vous sans une seule relique d'un pareil +pélerinage? Les luthériens eux-mêmes ont une dévotion plus sincère. +Voyez comme ils dévalisent les châsses! + +SOLDATS. + +Par saint Pierre! il dit vrai; les hérétiques emporteront la meilleure +part. + +CÉSAR. + +Ce serait une honte! Allons, allons, aidez-les dans leur acte de piété. + +(Les soldats se dispersent; les uns quittent l'église, tandis que +d'autres y entrent.) + +CÉSAR. + +Les voilà partis, et d'autres reviennent; ainsi coule vague sur vague ce +que ces malheureuses créatures appellent l'éternité. Elles pensent être +les brisans de cet océan, tandis qu'elles ne sont que de légères bulles, +engendrées par son écume. Maintenant autre chose. + +(Entre Olympia poursuivie.--Elle embrasse l'autel.) + +SOLDAT. + +Elle est à moi. + +AUTRE SOLDAT, s'opposant au premier. + +Vous mentez; je l'ai troquée le premier; elle serait la nièce du pape +que je ne la céderais pas. + +(Ils se battent.) + +TROISIÈME SOLDAT, s'avançant vers Olympia. + +Cessez vos réclamations; les miennes sont les meilleures. + +OLYMPIA. + +Monstre infernal, vous ne me toucherez pas vivante! + +TROISIÈME SOLDAT. + +Vivante ou morte. + +OLYMPIA, embrassant un crucifix massif. + +Respectez votre Dieu. + +TROISIÈME SOLDAT. + +Oui, quand il est en or, ma belle; c'est vôtre dot que vous serrez. + +(Il s'avance vers elle, quand Olympia, en étreignant avec plus de force +le crucifix, l'ébranle et le fait tomber; dans sa chute, il renverse le +soldat.) + +TROISIÈME SOLDAT. + +Oh! grand Dieu! + +OLYMPIA. + +Ah! maintenant vous le reconnaissez. + +TROISIÈME SOLDAT. + +J'ai la tête cassée. Camarades! au secours! je n'y vois plus. + +(Il meurt.) + +AUTRES SOLDATS, accourant. + +Tuez-la, quand elle aurait mille vies: elle a assassiné notre camarade. + +OLYMPIA. + +Mort désirable! Vous n'avez pas de vie à accorder que le dernier des +hommes ne puisse ravir. Grand Dieu! par ton fils qui nous a rachetés, +par la mère de ton fils, reçois-moi telle que je voudrais paraître à tes +yeux, digne d'elle, de lui et de toi! + +(Entre Arnold.) + +ARNOLD. + +Que vois-je! Maudites bêtes féroces, arrêtez. + +CÉSAR, à part et en riant. + +Ah! ah! ah! voilà la justice; ces dogues ont les mêmes droits que lui. +Mais voyons comment cela finira. + +SOLDATS. + +Comte, elle a tué notre camarade. + +ARNOLD. + +Avec quelle arme? + +SOLDATS. + +Avec la croix sous laquelle il est tombé; regardez-le couché là, plutôt +comme un ver que comme un homme: elle l'a frappé à la tête. + +ARNOLD. + +En effet, voilà une femme aussi recommandable qu'un brave homme. Si vous +en étiez, vous auriez des respects pour elle. Mais éloignez-vous, et +rendez grâce à votre bassesse; c'est le seul dieu auquel vous deviez en +ce moment la vie. Si vous aviez touché un seul cheveu de ses tresses en +désordre, j'aurais fait dans vos rangs un plus grand jour que l'ennemi +lui-même. Loin d'ici, jackals! contentez-vous des os que le lion vous +jette, et ne tombez pas sur ceux qu'il ne vous accorde pas. + +UN SOLDAT, en murmurant. + +Alors le lion n'a qu'à vaincre pour lui-même. + +ARNOLD, le frappant. + +Séditieux! va te révolter dans l'enfer;--mais sur la terre tu auras +obéi. (Les soldats attaquent Arnold.) + +ARNOLD. + +Avancez! j'en suis ravi; je vous montrerai, lâches, comment il faut vous +commander, et quel est celui qui vous conduisit le premier sur les murs +que vous n'osiez escalader; jusqu'au moment où j'arborai ma bannière sur +le sommet. Vous êtes bien courageux maintenant que vous êtes dans la +ville. + +(Arnold terrasse les plus avancés; les autres jettent leurs armes.) + +SOLDATS. + +Merci! merci! + +ARNOLD. + +Apprenez donc à l'accorder. À présent, vous ai-je montré qui vous +conduisit sur les créneaux de Rome? + +SOLDATS. + +Oui, nous l'avons vu et éprouvé; pardonnez l'erreur d'un moment dans le +feu de la victoire,--la victoire à laquelle vous nous avez guidés. + +ARNOLD. + +Éloignez-vous donc! rentrez dans vos quartiers; vous les trouverez +établis dans le palais Colonna. + +OLYMPIA, à part. + +Dans la maison de mon père! + +ARNOLD aux soldats. + +Laissez vos armes, elles vous seraient inutiles, la ville est rendue; et +songez bien à tenir vos mains nettes ou je trouverai, pour vous +rebaptiser, un ruisseau aussi rouge qu'en ce moment les eaux du Tibre. + +SOLDATS; ils déposent leurs armes et s'éloignent. + +Nous obéirons. + +ARNOLD à Olympia. + +Madame, vous n'avez plus rien à craindre. + +OLYMPIA. + +Je le croirais si j'avais un glaive; mais il n'importe pas,--la mort a +mille chemins; et le marbre qui couvre le pied de cet autel verra +ensanglanter ma tête avant que tu m'arraches de ces lieux. Homme, Dieu +te pardonne! + +ARNOLD. + +J'espère bien mériter son pardon et le tien lui-même; je ne t'ai pas +offensée. + +OLYMPIA. + +Tu ne m'as pas offensée! Qui donc a porté le fer et le feu dans ma +patrie? Tu ne m'as pas offensée! Qui donc a fait de la maison de mon +père une retraite de brigands? Et ce temple, et ce mélange du sang des +Romains et des saints? En vain voudrais-tu maintenant me protéger; il +n'en sera rien! + +(Elle lève les yeux au ciel, s'enveloppe de sa robe et se dispose à se +précipiter de l'autel, du côté opposé à celui où se tient Arnold.) + +ARNOLD. + +Arrête, arrête, je jure... + +OLYMPIA. + +Épargne à ton ame déjà bien assez criminelle un serment que l'enfer +lui-même ne voudrait pas garantir. Je te connais. + +ARNOLD. + +Non, tu ne me connais pas, je ne suis pas de ces gens là, bien que-- + +OLYMPIA. + +Je te juge par tes compagnons; Dieu te jugera tel que tu es +véritablement. Je te vois teint du sang de Rome; prends le mien, c'est +tout ce que tu peux espérer de moi. Ici, sur le marbre du temple où +l'eau sainte me baptisa fille de Dieu, je lui rends mon ame moins +sainte, sans doute, mais non moins pure que les fonts baptismaux ne +m'avaient rendue. + +(Olympia étend une main vers Arnold d'un air dédaigneux, puis se +précipite de l'autel sur le marbre.) + +ARNOLD. + +Dieu éternel! je sens ta puissance! Au secours! au secours! Elle n'est +plus. + +CÉSAR, approchant. + +Me voici. + +ARNOLD. + +Toi! mais enfin sauve-la! + +CÉSAR, l'aidant à soulever Olympia. + +Elle a bien réussi; la chute a été sérieuse. + +ARNOLD. + +Ô ciel! elle ne respire plus. + +CÉSAR. + +S'il en est ainsi, je ne puis rien faire: il n'est pas en mon pouvoir de +ressusciter. + +ARNOLD. + +Vil esclave! + +CÉSAR. + +Esclave ou maître, c'est tout un; de bonnes paroles cependant ne sont +jamais déplacées, à mon avis. + +ARNOLD. + +Des paroles?--peux-tu venir à son aide? + +CÉSAR. + +Je veux bien l'essayer. Une aspersion d'eau bénite pourrait être utile. + +(Il va puiser sur les fonts un peu d'eau dans son casque.) + +ARNOLD. + +Elle est souillée de sang. + +CÉSAR. + +Il n'en est pas dans ce moment de plus pure dans Rome. + +ARNOLD. + +Que de pâleur! Que de charmes! Comme elle repose sans vie! Oh toi! +modèle de toute beauté, je n'aime que toi, morte ou vivante. + +CÉSAR. + +C'est ainsi qu'Achille aimait Penthésiléa; il semble que vous avez +hérité de son cœur aussi bien que de sa figure; toutefois ce n'était pas +un doucereux. + +ARNOLD. + +Elle respire! Mais non; ce n'est rien que le dernier mouvement de vie +disputé à la mort! + +CÉSAR. + +Elle respire. + +ARNOLD. + +Le dirais-_tu_? Il serait donc vrai! + +CÉSAR. + +Vous me jugez bien:--le diable parle vrai plus souvent qu'on ne le +croit; mais il a un ignorant auditoire. + +ARNOLD, sans l'écouter. + +Oui, son cœur bat. Hélas! faut-il que le seul cœur que je voulusse voir +battre auprès du mien palpite aujourd'hui sous l'étreinte d'un assassin. + +CÉSAR. + +Voilà une sage réflexion, un peu tardive aujourd'hui. Où la +transporterons-nous? Je vous dis qu'elle vit. + +ARNOLD. + +Mais vivra-t-elle? + +CÉSAR. + +Autant que le peut la poussière. + +ARNOLD. + +Elle est donc morte? + +CÉSAR. + +Bah! bah! vous l'êtes aussi, et vous l'ignorez. Elle reviendra à la +vie--du moins à ce que vous prenez pour elle, et telle que vous êtes +vous-même; mais il faut recourir à des moyens humains. + +ARNOLD. + +Transportons-la dans le palais Colonna où j'ai fixé ma bannière. + +CÉSAR. + +Allons donc, il faut la soulever. + +ARNOLD. + +Doucement. + +CÉSAR. + +Aussi doucement que vous autres portez vos morts, sans doute parce +qu'ils ne peuvent plus souffrir des cachots. + +ARNOLD. + +Mais est-il bien vrai qu'elle vive? + +CÉSAR. + +Oh! ne craignez rien; mais si plus tard vous en avez regret, ne me le +reprochez pas. + +ARNOLD. + +Qu'elle vive, c'est assez! + +CÉSAR. + +L'esprit de sa vie est encore dans son sein, et peut y rester. Comte, je +vous obéis en toute chose; c'est ici pour moi un office nouveau, j'en ai +peu l'habitude; mais vous sentirez quel sincère ami vous avez dans celui +que vous nommez un diable. Sur la terre, vous avez souvent des diables +pour amis; pour moi, je n'abandonne pas les miens. Doucement +transportons cet être charmant, à peine matériel, et presque tout +esprit. En vérité; je suis presque amoureux d'elle, comme jadis le +furent les anges du beau sexe primitif. + +ARNOLD. + +Toi? + +CÉSAR. + +Moi; mais ne craignez rien, je ne serai pas votre rival. + +ARNOLD. + +Mon rival? + +CÉSAR. + +J'en pourrais être un formidable, mais depuis que j'ai tué les sept +maris de la future fiancée de Tobie (et qu'après tout cela il eût suffi +d'un peu d'encens pour me chasser), j'ai dit adieu aux intrigues: elles +valent rarement la peine qu'on se donne pour réussir, ou--ce qui est +plus difficile,--pour se défaire de l'objet auparavant chéri; car c'est +là le mal, pour les mortels du moins. + +ARNOLD. + +Silence! je te prie, doucement! je crois voir ses lèvres s'agiter, ses +yeux s'ouvrir! + +CÉSAR. + +Sans doute comme les étoiles, car c'est, une métaphore pour Vénus et +pour Lucifer. + +ARNOLD. + +Au palais Colonna, comme j'ai dit. + +CÉSAR. + +Oh! je sais mon chemin dans Rome. + +ARNOLD. + +Maintenant avançons; doucement! + +(Ils sortent en emportant Olympia.) + +FIN DE LA DEUXIÈME PARTIE. + + + + + TROISIÈME PARTIE. + + +SCÈNE PREMIÈRE. + +(Un château dans les Apennins, environné d'une campagne aride, mais +agréable à l'œil. Chœur de paysans devant les portes.) + + +CHOEUR. + +I. + +La guerre est passée; le printems est venu: la fiancée et son amant ont +gagné leur demeure. Réjouissons-nous, ils sont heureux; que chaque voix +trouve un écho dans leurs cœurs. + +II. + +Le printems est venu, et la violette, fille aînée du soleil, commence à +se faner: pour nous elle n'est qu'une fleur d'hiver; la neige des +montagnes ne peut la flétrir et l'empêcher de lever ses yeux d'un azur +humide, vers un firmament azuré comme elle. + +III. + +Mais quand le printems revient avec son cortège de fleurs, celle-ci, la +mieux aimée, s'échappe de la foule qui ternirait ses couleurs +virginales, et gâterait son parfum céleste. + +IV. + +Cueillons les autres, mais souvenons-nous du héraut qui nous l'annonce +dans le froid décembre, de l'astre matinal de toutes les fleurs, du gage +des longues heures de soleil radieux; au milieu des roses, n'oubliez pas +la vierge, la vierge violette. + +Entre CÉSAR; il chante. + +Le tems des guerres est passé, nos épées sont oisives, le coursier ronge +son frein, le casque étincelle sur la muraille, l'aventurier repose; +mais son armure est rouillée. Le vétéran murmure en vain; en bâillant +dans les salles pacifiques; il boit,--mais qu'est-ce que boire, si ce +n'est un repos pour la pensée? Le cor ne l'éveille plus en lui faisant +entendre un signal de vie et de mort. + +LE CHŒUR. + +Mais la meute aboie au loin; le sanglier est dans les bois, et le faucon +attend avec impatience le moment de quitter son chaperon sur le poing du +gentilhomme; il se tient comme un cimier, et cependant l'air est troublé +par la multitude des oiseaux qui s'échappent de leurs nids. + +CÉSAR. + +Vain fantôme de gloire! froide image de la guerre! quel chasseur inspira +un historien? Quel héros de la chasse eut sa destinée depuis Nemrod, le +fondateur des royaumes et de la chasse? Nemrod qui, le premier, fit +trembler les habitans des forets, alors que le lion était jeune et dans +tout l'orgueil de sa force imposante. Alors c'était le jeu des forts que +d'oser le combattre, que de s'avancer, armé d'un pin au lieu de lance, +contre le Mamoth, ou de frapper dans un ravin le Beehemoth écumant; +alors l'homme avait la taille des tours de notre tems: c'était le fils +aîné de la nature, et comme elle il était sublime. + +CHŒUR. + +Mais la guerre est passée; le printems est venu; la fiancée et son amant +ont gagné leur demeure. Réjouissons-nous, ils sont heureux; que chaque +voix trouve un écho dans leurs cœurs. + +(Les paysans s'éloignent en chantant.) + +ICI S'ARRÊTE LE MANUSCRIT. + + + + NOTES + DU TRADUCTEUR. + + +NOTE b1. + +La montagne de Hartz. + +Les montagnes et les forêts qui portent ce nom sont dans la principauté +de Wolfenbuttel (Basse-Saxe). + + +NOTE b2. + +Un enfant d'Anak. + +Anak; premier géant de la race des enfans de Dieu ou de Seth. De son +nom, les géans sont appelés dans l'Écriture _Anachim_. + + +NOTE b3. + +Au sac de Rome. + +Il semble que Lord Byron ait lu la vie du connétable de Bourbon dans +notre Brantôme. Voici les paroles de ce dernier: «Les braves soldats +Espagnols honoraient leur général; car, à ce que j'ai oui dire à aucuns +de ce tems-là, par tout le camp, ils ne chantaient autre chanson que ses +louanges, et même en cheminant pour se désennuyer, et surtout quand ils +le voyaient passer; auxquels il applaudissait et les saluait fort +courtoisement, leur disant, à tous les coups (ainsi qu'il disait à +Rome): _Laissez faire, compagnons, patientez un peu; je vous mène en un +lieu que vous ne sçavez pas, où je vous ferai tous +riches_............................................................... + +«Le 5e de mai 1527, et ordonnant ses troupes pour le lendemain à +l'assaut, il les harangua encore pour la seconde fois, disant: _Mes +capitaines, qui tous êtes de grande valeur et courage, et tous mes +soldats très-bien aymés de moy, puisque la grande aventure de nostre +sort nous a menés et conduits icy, au point et au lieu que nous avons +tant désirés; après avoir passé tant de meschans chemins, avec neiges et +froids si grands, avec pluies et boues, et des rencontres d'ennemis, +avec faim et soif sans aucun sol, bref avec toutes les nécessites du +monde..... Si vous avez jamais désiré saccager une ville pour des +richesses et trésors, cette-cy en est une et la plus riche, voire la +dame de tout le monde._» + + +NOTE b4. + +Prophètes. + +«Mes frères, je trouve certainement que là est cette ville que, au temps +passé, prognostica un sage astrologue de moy, me disant +qu'infailliblement, à la prise d'une ville, mon fier ascendant me +menaçait, que j'y devois mourir; mais je vous jure que c'en est le +moindre de mes soucys.» + +(Brantôme, _Discours du Connétable à ses soldats._) + + +NOTE b5. + +Ce qu'elle fut jadis. + +«De plus, il se voulait rendre patron de la ville, et se faire dire roi +des Romains.» + +(Brantôme, _Vie du Connétable de Bourbon._) + + +NOTE b6. + +Une écharpe blanche. + +«Après que les estoiles se furent obscurcies pour plus grande splendeur +du soleil et aussi des armes reluisantes des soldats, qui s'apprestaient +pour aller à l'assaut; lui, après avoir ordonné de son assaut, estant +vestu tout de blanc, pour se faire mieux recognoistre et apparoistre (ce +qui n'estoit pas signe d'un couard), les armes à la main, marche le +premier, et proche de la muraille, ayant monté deux eschelons de son +eschelle, ainsi qu'il l'avoit dit le soir. Aussi, il lui advint que +l'envieuse fortune, ou, pour mieux dire, traîtresse, fit qu'une +arquebusade lui donna droit au costé gauche, et le blessa mortellement.» + +(Brantôme, _idem._) + + +NOTE b7. + +Il ne faut pas que les soldats voient cela. + +«Et encores que ceste arquebusade lui ostast l'estre et la vie, toutes +fois d'un seul point elle ne lui sceut oster sa magnanimité et vigueur, +tant que son corps eut du sentiment. Ainsi qu'il le monstra bien par sa +propre bouche: car estant tombé du coup, il dit à aucuns de ses plus +fidèles amis qui estoient tout auprès de lui..... qu'ils le couvrissent +d'un manteau et l'ostassent de là, afin que sa mort ne fût occasion aux +autres de laisser l'entreprise si bien commencée. Et ainsi qu'il tenoit +ces paroles avec un brave cœur, comme s'il n'eust eu aucun mal, il donna +fin, comme mortel, à ses derniers jours.» + +(Brantôme, _idem._) + + +NOTE b8. + +Pour Bayard. + +L'intention de César, en prononçant dans un pareil moment le nom de +Bayard, est d'une cruauté tout-à-fait diabolique. «Le capitaine Bayard, +atteint d'une arquebusade, se feit coucher au pied d'un arbre, le visage +vers l'ennemi: où le duc de Bourbon, lequel estoit à la poursuite de +nostre camp, le vint trouver, et dit audit Bayard: _qu'il avoit grand +pitié de lui, le voyant en cet estat, pour avoir esté si vertueux +chevalier_. Le capitaine Bayard lui fit réponse: _Monsieur, il n'y a +point de pitié en moy, car je meurs en homme de bien; mais j'ai pitié de +vous, de vous voir servir contre vostre prince, et vostre patrie, et +vostre serment._ Et peu après, ledit Bayard rendit l'esprit.» + +(_Mémoires de Martin Dubellay._) + +FIN DES NOTES. + + + + + CIEL ET TERRE. + + MYSTÈRE + FONDÉ SUR LE PASSAGE SUIVANT DE LA GENÈSE (Chap. VI): + +«Et il advint... que les fils de Dieu virent les filles des hommes qui +étaient belles; et ils en choisirent parmi elles qu'ils prirent pour +femmes.» + +«Et la femme pleurant le démon qu'elle aimait.» + (Coleridge.) + + +PERSONNAGES DU DRAME. + + +ANGES. +SAMIASA. +AZAZIEL. +RAPHAEL, l'archange. + +HOMMES. +NOÉ et ses fils. +IRAD. + +FEMMES. +ANAH. +AHOLIBAMAH. + +Chœur des Esprits de la terre. +Chœur des Mortels. + + + CIEL ET TERRE. + + + + + PREMIÈRE PARTIE. + + +SCÈNE PREMIÈRE. + +(Région de forêts et de montagnes, près du mont Ararat. Il est minuit.) + +Entrent ANAH et AHOLIBAMAH. + +ANAH. + +Notre père dort: il est l'heure où ceux qui nous aiment ont coutume de +descendre à travers les épais nuages qui couvrent les rochers de +l'Ararat:--comme mon cœur bat! + +AHOLIBAMAH. + +Procédons à notre invocation. + +ANAH. + +Mais les étoiles sont cachées. Je tremble. + +AHOLIBAMAH. + +Et moi aussi; mais c'est de crainte qu'ils ne tardent. + +ANAH. + +Ma sœur, quoique j'aime Azaziel beaucoup plus que.--oh! c'en est +trop.--Qu'allais-je dire? Mon cœur deviendrait-il impie? + +AHOLIBAMAH. + +Quelle impiété d'aimer des natures célestes. + +ANAH. + +Pourtant, Aholibamah, j'aime moins notre Dieu depuis que son ange m'a +aimée, et cela peut ne pas être bien. A la vérité j'ignore si je fais +mal; mais je sens en moi mille craintes qui me semblent d'un mauvais +augure. + +AHOLIBAMAH. + +S'il en est ainsi, unis-toi à un fils de la terre; travaille et file le +lin. Voilà Japhet qui t'aime; qui t'a aimée depuis long-tems; marie-toi +avec lui, et engendre l'argile. + +ANAH. + +Azaziel eût-il été mortel, je ne l'aurais pas moins aimé. Encore suis-je +contente qu'il ne le soit pas. Je ne pourrais lui survivre; la mort me +paraît moins terrible, lorsque je songe qu'un jour ses ailes immortelles +s'étendront sur la sépulture de la pauvre fille de la terre, qui l'a +adoré comme lui-même adore le Très-Haut; mais en même tems j'ai +compassion de lui. Son chagrin sera éternel; au moins telle serait ma +douleur, si j'étais le séraphin, et qu'il fût la créature périssable. + +AHOLIBAMAH. + +Dis donc qu'il choisira quelqu'autre fille de la terre qu'il aimera +comme il avait autrefois chéri son Anah. + +ANAH. + +S'il devait en être ainsi, et qu'il fût tendrement aimé, j'y consens, +plutôt que de le savoir condamné à pleurer sur moi. + +AHOLIBAMAH. + +Et moi, si je croyais Samiasa capable de jamais oublier son amour, tout +séraphin qu'il est, je le mépriserais, et le repousserais. Mais, à notre +invocation, l'heure est venue. + +ANAH. + +Séraphin, de ta sphère, entends-moi! Quelle que soit l'étoile qui +contienne ta gloire; soit que, dans les éternelles profondeurs du ciel, +tu veilles avec les sept archanges, soit qu'à travers l'espace infini et +diaphane tu secoues tes ailes brillantes au milieu des mondes emportés; +entends-moi! Oh! pense à celle qui t'adore, et quoiqu'elle ne soit rien +au regard de toi, n'oublie pas que tu es tout pour elle. Tu ne sais +pas,--et puissé-je être seule à le savoir,--combien les larmes sont +amères. L'éternité est dans ta vie; la beauté, sans commencement ni fin, +brille dans tes regards; rien ne te peut faire sympathiser avec +moi,--rien que l'amour; mais aussi, dis-moi, vis-tu jamais pleurer sous +les cieux créature plus aimante que ton Anah? Tu marches à travers des +milliers de mondes; tu contemples face à face _celui_ qui t'a fait +grand; comme il m'a faite, moi, de la plus chétive race d'entre ceux +qu'il a chassés des jardins d'Éden. Et pourtant, séraphin chéri! ah! +écoute-moi, car tu m'as aimée, et je ne voudrais pas apprendre avant de +mourir ce qui ne doit m'être révélé qu'après ma mort; que toi, +immortelle essence, tu as oublié, dans ton éternité, celle dont le cœur +t'est demeuré attaché en dépit de la mort. + +Grand est l'amour de ceux qui aiment dans la crainte et dans le péché, +et je sens mon cœur agité, déchiré par ces indignes sentimens. Séraphin, +pardonne de semblables pensées à une fille d'Adam. La peine, tel est +notre élément; le plaisir est un Éden où notre vue ne peut atteindre, +bien que parfois nous rêvions sa présence embaumée:--mais l'heure +approche, qui me dit que nous ne sommes pas entièrement délaissées ici +bas.--Parais, parais, séraphin! Mon Azaziel, accours ici, et abandonne +tes planètes à leur propre lumière. + +AHOLIBAMAH. + +Samiasa! en quelque lieu que tu commandes dans les sphères +célestes,--guerroyant les esprits qui peuvent oser disputer l'empire de +celui qui fit tous les empires, ou suivant la trace de l'étoile dont les +écarts touchent le bord de l'abîme, tandis que ses habitans, entraînés +dans la perte de leur monde, vont ainsi partager la triste destinée de +l'espèce humaine; soit enfin que, t'abaissant jusqu'aux plus humbles +séraphins, tu daignes en ce moment partager leur hymne de +reconnaissance; Samiasa! je t'appelle, je te désire et je t'aime. +Plusieurs te vénèrent, je ne les imiterai pas. Si tu peux songer à unir +ton esprit supérieur avec le mien, descends, viens ici partager mon +sort. Je le sais, je suis un enfant d'argile, et tu es formé de rayons +plus brillans que ceux du jour qui nuançait les eaux de l'Éden; mais ton +immortalité ne sera jamais embrasée d'un amour plus brûlant que le mien. +Il est en moi une trace de lumière qui, malgré la contrainte que lui +oppose mon corps, fut allumée au même flambeau que la tienne et celle de +Dieu lui-même. Long-tems elle peut rester cachée: la mort et la +corruption nous ont été léguées par notre mère Ève; mais mon cœur les +désire; et, bien que cette vie doive passer, est-ce un motif pour toi et +pour moi de ne pas être unis? Tu es éternel,--et je le sens, moi aussi; +je sens que mon immortalité plane sur toutes peines, toutes larmes, +toutes craintes, sur tous les tems enfin. Semblable aux éternels +tonnerres de l'abîme, elle fait retentir cette vérité dans mes oreilles: +_Tu vivras à jamais_. Vivrai-je heureuse? c'est ce que j'ignore et ne +veux pas savoir; que le secret en reste au créateur tout-puissant qui +cache dans les nuages la source des biens et des maux. Mais, quoi qu'il +fasse, il ne pourra détruire ni toi ni moi; il pourra nous changer, mais +non nous exterminer. Nous sommes éternels comme lui, et nous pourrions +soutenir contre lui la guerre, s'il songeait à nous la déclarer. Oui, je +puis avec toi tout souffrir, même l'immortelle souffrance. Pourrais-je, +en effet, reculer devant ton éternité, quand tu n'as pas craint de +partager avec moi la vie? Non, quand le dard du serpent viendrait me +percer, quand tu serais toi-même le serpent, viens cependant encore! je +sourirai à ta vue, et je ne te maudirai pas, je ne saurai que te +prodiguer mes brûlantes étreintes;--seulement, descends, viens voir quel +amour ressent une mortelle pour un immortel, ou bien reste, hélas! si +les cieux t'offrent plus de délices que tu n'en peux donner et recevoir. + +ANAH. + +Ma sœur, ma sœur, je découvre la trace brillante de leurs ailes à +travers la nuit. + +AHOLIBAMAH. + +A leur approche, les nuages se dissipent comme à l'approche de l'aube du +jour. + +ANAH. + +Mais si notre père les entrevoyait! + +AHOLIBAMAH. + +Il croirait que c'est la lune qui, à la voix de quelques magiciens, se +lève une heure trop tôt. + +ANAH. + +Ils viennent! _il_ vient! Azariel! + +AHOLIBAMAH. + +Quel bonheur de les revoir! Oh! que mon esprit n'a-t-il des ailes pour +me transporter aussitôt dans le sein de Samiasa! + +ANAH. + +Vois! ils ont illuminé tout le couchant comme le soleil à son +déclin:--vois sur le sommet le plus élevé d'Ararat un arc d'opale, +souvenir de leur brillante traversée. Quel éclat en ce moment! puis le +voilà rentré dans la nuit; semblable à l'écume étincelante que fait +jaillir le Léviathan de ses immenses et caverneuses entrailles, quand, +après avoir joué sur la surface des flots tranquilles, il s'agite en se +replongeant au lieu où reposent les sources de l'Océan. + +AHOLIBAMAH. + +Ils ont touché la terre! Samiasa! + +ANAH. + +Mon Azaziel! (Elles sortent.) + + +SCÈNE II. + +IRAD et JAPHET. + + +IRAD. + +Ne te désole pas; pourquoi t'éloigner ainsi, ajoutant ton silence à +celui de la nuit, et fixant tes regards humides de larmes vers les +astres? Ils ne viendront pas à ton aide. + +JAPHET. + +Mais ils calment mes soucis.--Peut-être maintenant Anah les contemple +comme moi. Il semble qu'un être doué de beauté a plus de charmes encore +en contemplant la beauté éternelle des êtres qui ne meurent pas. Oh! +Anah! + +IRAD. + +Mais elle ne t'aime pas. + +JAPHET. + +Hélas! + +IRAD. + +L'orgueilleuse Aholibamah me méprise également. + +JAPHET. + +Je m'afflige aussi pour toi. + +IRAD. + +Qu'elle garde son orgueil, le mien me rend capable de supporter ses +dédains; le tems peut-être m'en vengera. + +JAPHET. + +Peux-tu trouver quelque plaisir dans une telle pensée? + +IRAD. + +Ni plaisir, ni douleur. Je l'ai beaucoup aimée; j'aurais voulu l'aimer +davantage, si ses vœux avaient été conformes aux miens: telle qu'elle +est, je l'abandonne à de plus brillantes destinées, s'il s'en pressente +pour elle. + +JAPHET. + +Quelles destinées? + +IRAD. + +J'ai quelque sujet de croire qu'elle en aime un autre. + +JAPHET. + +Anah! + +IRAD. + +Non; sa sœur. + +JAPHET. + +Et quel est cet autre? + +IRAD. + +Je l'ignore; mais son air, sinon ses paroles, me dit qu'elle en aime un +autre. + +JAPHET. + +Oui, mais non pas Anah: elle n'aime que son Dieu. + +IRAD. + +Et qu'importe qui elle aime, si ce n'est pas toi? + +JAPHET. + +Sans doute, mais enfin je l'aime. + +IRAD. + +Et moi, je l'aimais. + +JAPHET. + +Et maintenant que tu ne l'aimes pas, ou du moins que tu le crois, en +es-tu plus heureux? + +IRAD. + +Oui. + +JAPHET. + +Je te plains. + +IRAD. + +Moi! pourquoi? + +JAPHET. + +D'être heureux, privé de ce qui fait mon malheur. + +IRAD. + +Je prends cette raillerie comme la suite de ton égarement, et je ne +voudrais pas partager tes sentimens pour plus de sicles que ne +péseraient les troupeaux de notre père mis dans la balance contre cette +poussière jaune, vil métal que nous offrent les enfans de Caïn; comme si +cette matière, pâle et inutile rebut de la terre, pouvait être reçue en +échange de lait, de laine, de viande et de fruits, en un mot, de tout ce +que nous procurent nos troupeaux et nos terres.--Va, Japhet, va soupirer +vers les étoiles, comme les loups grondent après la lune.--Moi, je vais +reposer. + +JAPHET. + +Je t'imiterais, s'il était en mon pouvoir. + +IRAD. + +Ainsi, tu ne reviens pas à nos tentes? + +JAPHET. + +Non, je vais à la caverne; on dit que le fond de sa gueule touche au +monde souterrain, et permet aux esprits du centre de la terre de venir +quelques fois parcourir sa surface. + +IRAD. + +Et pourquoi? qu'y prétends-tu faire? + +JAPHET. + +Calmer ma profonde tristesse dans une obscurité aussi triste qu'elle: +c'est une retraite sans espérance; elle est comme mon cœur. + +IRAD. + +Mais ce lieu est dangereux; des sons et des soupirs étranges +l'enveloppent de terreur. Je veux aller avec toi. + +JAPHET. + +Non, Irad, crois-moi, je n'ai pas de mauvaises pensées, et je ne crains +pas le mal. + +IRAD. + +Mais le mal s'attachera d'autant plus à toi que tu lui ressembleras +moins. Tourne ailleurs tes pas, ou permets-moi de te suivre. + +JAPHET. + +Non, non, je veux être seul. + +IRAD. + +Que la paix soit donc avec toi. (Irad sort.) + +JAPHET, seul. + +La paix! je l'ai cherchée où l'on pouvait la trouver, dans l'amour,--et +dans l'amour d'un être qui, peut-être, le méritait; à sa place, j'ai +trouvé une peine de cœur, une faiblesse d'esprit, des jours inquiets, +des nuits fermées impitoyablement au sommeil. La paix! et quelle paix? +le calme du désespoir, le repos de la forêt non frayée, seulement +interrompu par les éclats de la tempête à travers les branches brisées; +telle est l'image triste et accablante de mon ame. La terre est devenue +pervertie, plusieurs signes ont proclamé hautement une révolution, et le +jugement rigoureux de la nature périssable. Oh! mon Anah! quand l'heure +terrible qui est annoncée entr'ouvrira les sources de l'abîme, ne +viendras-tu pas te réfugier sur ce sein; ce sein qui palpite en vain +pour toi, et qui, dans ce moment, pourra moins encore te secourir? Et le +tien!--oh ciel! grâce, du moins, pour elle! Au milieu d'êtres déchus, +elle est aussi pure qu'une étoile entourée de nuages qui peuvent bien un +instant obscurcir son éclat, mais ne peuvent le détruire. Mon Anah! +combien je t'aurais adorée; mais tu ne l'as pas voulu. Encore +aujourd'hui, je voudrais te racheter, te voir survivre à la terre, quand +l'Océan sera devenu son tombeau; quand, bravant les rochers et les +sommets des montagnes, le Léviathan, maître des mers sans rivages et de +l'humide univers, étendra partout son empire. (Japhet sort.) + +Entrent NOÉ et SEM. + +NOÉ. + +Où est ton frère Japhet? + +SEM. + +Il s'est éloigné, suivant son habitude, pour rejoindre, dit-il, Irad; +mais plutôt, je le crains, pour diriger ses pas vers les tentes d'Anah, +autour desquelles il erre chaque nuit, comme la colombe autour de son +nid dérobé; ou bien il parcourt les déserts voisins de la caverne +creusée sous les sommets de l'Ararat. + +NOÉ. + +Dans quelle intention? C'est un lieu maudit sur une terre maudite +elle-même; des êtres, plus méchans même que les hommes pervers, +l'habitent; il aime donc encore cette fille d'une race fatale, bien +qu'il ne puisse espérer de l'épouser, s'il en était aimé, bien qu'il ne +le soit pas. Oh! misérable cœur des hommes! faut-il qu'un de mes fils, +connaissant les crimes et le châtiment de notre siècle, sachant que +l'heure est proche, puisse ainsi se laisser entraîner à de coupables +vœux? Conduis-moi, il faut aller à sa recherche. + +SEM. + +Ne y a pas plus loin, mon père: je trouverai Japhet. + +NOÉ. + +Ne crains rien pour moi; pour l'élu de Jéhovah le mal est sans +pouvoir:--avançons. + +SEM. + +Vers la tente du père des deux sœurs? + +NOÉ. + +Non, vers la caverne du Caucase. + +(Noé et Sem sortent.) + + +SCÈNE III. + +(Une caverne. Les montagnes et les rochers du Caucase.) + + +JAPHET, seul. + +Déserts, qui paraissez éternels; toi, caverne, qui sembles te prolonger +sans fin; et vous, montagnes, d'une beauté si diverse et si terrible; +oui, dans la sauvage majesté de vos rochers, dans le mélange de ces +pierres et de ces profondes racines d'arbres aux lieux escarpés où le +pied de l'homme chancellerait s'il pouvait jamais y atteindre; oui, vous +paraissez éternels. Cependant encore quelques jours, peut-être quelques +heures, vous serez changés, battus, bouleversés par l'immensité des +eaux; cette caverne, qui semble la porte d'un monde inférieur verra la +vague furieuse pénétrer dans ses profondeurs et les dauphins se jouer +dans la retraite du lion. Et les hommes,--les hommes mes semblables, oh! +qui pleurera avec moi sur leur universel tombeau? qui sera conservé pour +pleurer? Hélas! mes frères, en quoi suis-je meilleur que vous pour +mériter de vivre après vous? où seront les aimables lieux où je songeais +à Anah avant d'avoir perdu l'espérance? où seront les lieux les plus +sauvages et cependant également aimés, où je pleurais en pensant à elle? +En est-ce donc fait? cet orgueilleux pic dont le sommet brille comme une +étoile lointaine, serat-il caché sous le bouillonnement des flots? plus +de soleil: plus de matin s'élançant en triomphe et de son arc terrible +dissipant les nuages en vapeurs flottantes: plus de large globe +inclinant le soir sa tête radieuse et se perdant dans un cercle de mille +couleurs. Le monde ne sera plus le phare qui éclairait les anges et +servait de théâtre à leurs jeux comme étant le plus rapproché des +étoiles. Faut-il donc que ces mots: _C'en est fait_! s'adressent à toi, +à tous les êtres, à l'exception de nous et des êtres rampans que mon +père a réservés d'après les ordres de Jéhovah? _Il_ peut _les_ sauver, +et moi je n'ai pas le pouvoir de ravir la plus charmante des filles de +la terre au jugement qu'un serpent lui-même évitera, afin que son espèce +ne soit pas exterminée; il continuera à ramper et lancer son aiguillon +dans le monde qui va sortir de la vase des flots, sépulcre de myriades +de créatures encore vivantes aujourd'hui! Oh! combien de respirations +tout d'un coup étouffées! tout ce monde si beau et si jeune, ainsi +marqué pour la destruction! Cependant mon cœur, jour par jour et nuit +par nuit, calcule tes journées et tes nuits comptées. Je ne puis te +sauver, je ne puis même sauver celle dont l'amour te rend plus cher à +mes yeux; mais comme un fragment de ta poussière, je ne puis songer au +sort qui te menace sans m'en affliger au point--Oh Dieu! peux-tu donc-- + +(Un moment de pause. On entend dans la caverne un bruit soudain et des +éclats de rire. Ensuite passe un Esprit.) + +JAPHET. + +Au nom du Très-Haut, qui es-tu? + +ESPRIT, riant. + +Ah! ah! ah! + +JAPHET. + +Par tout ce qu'il y a de plus saint sur la terre, parle! + +ESPRIT, riant. + +Ah! ah! + +JAPHET. + +Par le déluge qui approche! par la terre qui va s'engloutir dans +l'Océan! par les abîmes qui vont ouvrir toutes leurs fontaines! par le +ciel qui convertira ses nuages en mer et par le Tout-Puissant qui crée +et détruit! parle, et réponds-moi, effroyable habitant des ombres, être +inconnu, indistinct et terrible. Pourquoi jettes-tu ces hideux éclats de +rire? + +ESPRIT. + +Pourquoi pleures-tu? + +JAPHET. + +Pour la terre et tous ses enfans. + +ESPRIT. + +Ah! ah! ah! (Il s'évanouit.) + +JAPHET. + +Comme le démon se réjouit des tortures d'un monde et de la prochaine +désolation d'un globe sur lequel le soleil va cesser de répandre et +d'alimenter la vie! Toute la terre sommeille, et tous ceux qui respirent +sur elle sont assoupis à la veille de la mort. Pourquoi veilleraient-ils +en effet pour se trouver en face d'elle? Mais qui vois-je là, regardant +comme la mort vivante et prononçant des paroles faites pour accompagner +les funérailles du monde? Ils viennent comme des nuages. + +(Divers Esprits passent devant la caverne.) + +ESPRITS. + +Allégresse! la race abhorrée qui ne put, dans Éden, conserver sa haute +place, et qui se laissa prendre à la voix de la science sans en avoir la +mission, approche de l'heure de la mort. Ni retard, ni exception; elle +ne périra pas par l'épée, par désespoir, par vieillesse, par déchirement +de cœur, par l'action nivelante du tems. Écoutez! Voici sa dernière +matinée. La terre sera tout océan! Nul souffle, hors celui des vents sur +la vague immense. Les anges déploieront leurs ailes; ils ne trouveront +plus de lieu de repos, pas même un roc dont la pointe surmonte la tombe +liquide, pour désigner la place où le dernier désespéré sera mort après +avoir long-tems espéré le reflux qui ne sera pas venu. Tout sera net, +détruit; un autre élément sera le maître de la vie, les fils abhorrés de +la boue seront exterminés, et la terre ne gardera de ces mille couleurs +qu'un azur sans contraste; nulle de ces nombreuses montagnes, ou de ces +vastes plaines, ne conservera sa forme; le cèdre et le pin abandonneront +leur séjour; tout sera englouti dans la source universelle: hommes, +terre et feu, tout mourra, et l'œil éternel contemplera la mer et le +firmament sans y retrouver un souvenir de vie. Qui pourrait, sur +l'écume, exiger maintenant une demeure? + +JAPHET, s'avançant. + +Ce sera mon père! La race de la terre n'expirera pas: seulement le crime +disparaîtra de la face du jour. Fuyez, insultans démons de l'abîme, vous +dont la joie hideuse gronde lorsque Dieu détruit ce que vous-mêmes +n'oseriez détruire. Hâtez-vous de fuir, rentrez dans vos cavernes +profondes, jusqu'à ce que les vagues vous poursuivent dans vos derniers +asiles, et fassent ressortir votre maudite race pour la rouler sur +l'aile des vents dans l'immensité de l'infini. + +ESPRITS. + +Fils de l'élu, quand toi et les tiens auront bravé le vaste et furieux +élément; quand la grande barrière de l'abîme sera refermée, seras-tu, +toi et les tiens, meilleurs ou plus heureux?--Non; votre terre et votre +race nouvelles seront encore un assemblage de malheurs.--Moins beaux +dans leurs formes, moins surchargés d'années que les géans qui font +encore en ce moment la gloire du monde, fils du ciel, nés de quelque +mère mortelle, vous n'aurez hérité que des pleurs du tems passé. Et ne +rougis-tu pas de leur survivre ainsi; de manger, de boire et de te +marier après eux? Ton cœur est-il assez bas, assez avili pour pouvoir +entendre nommer cette immense destruction sans avoir assez de chagrin ou +plutôt de courage pour préférer devenir la proie des vagues, à la honte +d'accepter un asile auprès de ton heureux père, et de bâtir une ville +sur le sépulcre de la terre inondée? Quel autre qu'un être bas et +inepte, voudrait survivre à son espèce? La mienne déteste la tienne +comme étant dans l'univers d'un autre ordre; mais, parmi nous, il n'est +pas un seul qui n'eût laissé dans les cieux un trône vide pour aller +demeurer dans les ténèbres plutôt que de voir ses compagnons souffrir +seuls. Va-t'en, malheureux! va donner une existence comme la tienne à +d'autres malheureux; vis, et quand les flots destructeurs mugiront sur +leur ouvrage, toi, porte envie aux patriarches géans qui ne seront plus, +maudis ton père pour leur avoir survécu, et toi-même pour être son fils! + +CHOEUR DES ESPRITS, s'élançant de la caverne. + +Allégresse! plus de voix humaine qui vienne interrompre par ses prières +nos jeux dans les airs; c'en est fait, ils n'adoreront plus; et nous qui +jamais n'avons adoré le Seigneur avide de prières, pour qui l'omission +d'un sacrifice est un crime; nous, nous verrons les sources de l'abîme +s'entr'ouvrir jusqu'à ce que tout soit rendu au chaos; jusqu'à ce que +ces créatures fières de leur misérable argile soient toutes exterminées +et que leurs os blanchis soient dispersés dans les cavernes, dans les +trous, dans les gorges des montagnes, partout enfin où l'océan les aura +déposées. Alors, dans leur désespoir, les brutes elles-mêmes cesseront +de poursuivre les hommes et ceux de leur espèce, le tigre restera couché +près de l'agneau comme auprès de son frère; tout redeviendra ce qu'il +était jadis, silencieux et incréé, excepté le firmament. Cependant la +mort accorde une légère trêve! elle épargnera un faible débris de +l'ancienne création et elle lui permettra d'engendrer, mais pour son +usage, des générations nouvelles; ce débris flottant sur les ondes du +déluge, et jaillissant de la vase de la terre ensevelie, dès que le +soleil ardent l'aura soulevé; ce débris fournira encore au tems de +nouveaux êtres, des armées, des morts, des chagrins, des crimes et tout +l'entourage de la haine et du malheur jusqu'à-- + +JAPHET, les interrompant. + +Jusqu'à ce que l'éternelle volonté daigne expliquer ce songe de bonheur +et d'angoisse, racheter lui-même les tems et toute chose, les couvrir de +ses puissantes ailes, abolir l'enfer, enfin rendre à la terre purifiée +la beauté de ses premiers jours et transporter son Éden dans un paradis +éternel où l'homme ne sera plus exposé à pécher, où les démons eux-mêmes +contribueront à son bonheur. + +ESPRITS. + +Et quand verra-t-on ces charmantes merveilles? + +JAPHET. + +Quand sera venu le rédempteur; d'abord sous le manteau de la peine, +ensuite dans une auréole de gloire. + +ESPRITS. + +Débattez-vous cependant sous le poids de vos chaînes mortelles jusqu'au +tems de la veillesse de la terre; combattez contre vous-même, contre +l'enfer et contre les cieux, jusqu'à ce que les nuages soient colorés +des flots de sang versés dans chacun de ces combats. D'autres tems, +d'autres cieux, d'autres arts, d'autres hommes; mais encore les vieux +pleurs, les vieux crimes, les maux plus vieux encore, se partageront +votre race renouvelée; les mêmes tempêtes morales menaceront les âges +futurs, semblables aux vagues qui dans quelques heures formeront les +tombeaux des glorieux géans[loc25]. + +[Note loc25: «Et dans ce tems-là, et après, il y avait des géans, +des hommes forts, qui jadis étaient renommés.» + (_Genèse_.)] + +CHOEUR DES ESPRITS. + +Allégresse! mes frères; mortels, adieu! Écoutons! écoutons! Déjà nous +pouvons entendre la voix rauque de l'océan gonflé; les vents aussi +déployent leurs pénétrantes ailes. Les nuages ont déjà réuni leurs +immenses réservoirs; les fontaines du vaste abîme vont se rompre, les +cieux vont ouvrir leurs fenêtres. Le genre humain regarde, sans rien +prévoir, chaque terrible présage; il est aveugle comme à son premier +jour. Nous saisissons les sons qu'ils ne peuvent entendre, les tonnerres +lointains des sphères ennemies; encore quelques heures, les délais +seront passés; leurs larges bannières découvertes dans l'étendue ne +semblent pas encore déployées, si ce n'est pour l'œil pénétrant des +esprits. Gémis, ô terre! gémis, ta mort est moins éloignée que ta +naissance fraîche encore! Tremblez, montagnes! bientôt l'océan va vous +cacher et vous ensevelir; les flots mugiront sur vos cimes, et les +légères coquilles des plus chétifs habitans de la mer viendront +s'arrêter dans l'aire où l'aigle a fait sa demeure. Comme il va pousser +des cris contre la mer implacable! comme il va rappeler inutilement ses +aiglons; mais tout sera sourd, sauf l'onde toujours +croissante.--L'homme, de son côté, désirera posséder ses larges ailes +qui ne le sauveraient cependant pas:--où pourraient-elles le conduire, +quand tout ne lui offrira plus que l'abîme pour tombeau? Allégresse, mes +frères! et que chacune de nos voix surhumaines se fasse bruyamment +entendre.--Tout va mourir, sauf un faible reste de la race de Seth;--la +race de Seth réservée pour de futurs chagrins. Mais nul des enfans de +Caïn ne doit survivre: toutes ses charmantes filles seront plongées sous +les désolantes eaux, ou bien leur corps, soulevé par leurs longues +chevelures, flottera sur les vagues tombées des cieux, qui dans leur +cruauté ne sauveront pas des créatures, même si belles de la mort: C'en +est fait, tout mourra! au cri universel de l'humanité succédera +l'universel silence! Fuyons, mes frères, fuyons, mais conservons notre +allégresse. Nous sommes tombés! ils tomberont; ainsi périssent tous ces +misérables ennemis du ciel qui se riaient de l'enfer! + +(Les Esprits disparaissent; on entend encore leurs chants dans le +lointain.) + +JAPHET, seul. + +Dieu a proclamé l'arrêt de la terre, l'arche de salut de mon père +l'avait annoncé; les démons eux-mêmes s'en réjouissent hors de leurs +retraites: et les rouleaux d'Énoc[loc26] l'ont prophétisé tacitement, et +leur silence en a dit plus à l'esprit que la foudre aux oreilles. +Cependant les hommes ne l'ont point écouté; ils n'écoutent pas encore; +ils marchent, sans le savoir, à leur perte; et quoiqu'ils en approchent +de si près, leur incrédulité les rend aussi sourds à tant de présages +que le sera bientôt à leurs derniers cris le Tout-Puissant, ou l'océan +soumis qui va exécuter ses ordres. Nul météore ne déploie encore sa +bannière dans les cieux; les nuages ne sont pas nombreux, leur teinte +n'a rien d'extraordinaire; le soleil se lève pour la dernière fois sur +la terre aussi beau que le quatrième jour de la création, quand Dieu lui +dit: _éclaire_! et qu'il s'élança dans l'aube qui n'éclaira pas encore +le père incréé du genre humain. Mais avant les prières de l'homme +s'élevèrent les ravissantes voix des oiseaux qui, dans les plaines de +l'air, ont des ailes comme les anges, et, comme ces derniers, chaque +jour saluent les cieux de leurs actions de grâce, avant les enfans +d'Adam! Leurs concerts du matin vont commencer; l'orient s'embrase; ils +vont chanter, et le jour va cesser. Si près de paraître, si près de sa +fin cruelle! C'en est fait! leurs ailes ne les soutiendront plus; et le +jour, après le retour de quelque riante matinée, le jour reviendra, mais +sur quoi? sur le chaos, qui était avant le jour, et qui, en +reparaissant, rendra le tems au néant! Car que sont les heures, quand il +n'est plus de vie? elles sont à la matière ce qu'est à Jéhova l'éternité +qu'il créa comme elles; sans Jéhova, l'éternité serait un vide immense: +sans l'homme, le tems fait pour l'homme ne lui survivrait pas, il +s'engloutirait dans un abîme sans fond, comme celui qui va dévorer ce +jeune monde, et qui plus tard détruira la race humaine entière.--Que +vois-je de ce côté? Des figures en même tems terrestres et divines, ou +plutôt toutes célestes, tant elles sont ravissantes de beauté! Je ne +puis distinguer leurs traits, mais seulement leurs formes; avec quelle +grâce elles passent sur la cime de cette verte montagne, dont elles +semblent dissiper l'obscurité! Après la vue de ces esprits repoussans, +qui tout-à-l'heure exhalaient l'hymne impie du triomphe infernal, oh! +qu'elles soient aussi bien venues que des habitans d'Éden! Peut-être +s'approchent-elles pour m'annoncer que notre jeune monde est pardonné, +lui pour qui j'ai tant de fois prié.--Elles viennent! Oh ciel! Anah est +avec elles.-- + +[Note loc26: Le livre d'Énoc, conservé par les Éthiopiens, passe chez +eux pour être antérieur au déluge.] + +(Entrent Samiasa, Azaziel, Anah et Aholibamah.) + +ANAH. + +Japhet! + +SAMIASA. + +Quoi! un fils d'Adam! + +AZAZIEL. + +Que fait ici l'enfant de la terre, tandis que toute sa race est plongée +dans le sommeil? + +JAPHET. + +Ange! toi-même que fais-tu sur la terre, quand tu devrais être là-haut? + +AZAZIEL. + +Ne sais-tu pas, ou aurais-tu oublié qu'au nombre de nos devoirs est +celui de garder votre terre? + +JAPHET. + +Mais tous les bons anges l'ont abandonnée depuis sa condamnation; +l'esprit du mal lui-même se retire à l'approche du chaos. Anah, ma chère +Anah! toi que j'ai tant et si vainement aimée, et que j'aime encore! +pourquoi, restes-tu avec cet esprit, à cette heure où nul esprit du ciel +ne brille plus en ce moment ici bas? + +ANAH. + +Japhet, je ne puis te répondre; cependant pardonne-moi, de grâce-- + +JAPHET. + +Implore plutôt le ciel qui bientôt ne pardonnera plus. Tu es exposée à +de grands dangers. + +AHOLIBAMAH. + +Retourne à ta tente, insolent fils de Noé, nous ne te connaissons pas. + +JAPHET. + +L'heure viendra peut-être où tu me connaîtras mieux, et où ta sœur me +retrouvera encore le même que je fus toujours. + +SAMIASA. + +Fils du patriarche qui a toujours trouvé grâce devant le Seigneur, quels +que soient tes chagrins, et bien que les paroles soient un mélange de +douleur et de colère, comment Azaziel ou moi aurions-nous pu te faire +injure? + +JAPHET. + +Injure! oui, et la plus grande des injures; mais tu dis vrai; bien +qu'elle soit formée de chair; je n'ai pu, je n'ai pas dû la mériter. +Adieu, Anah! combien de fois t'ai-je dit ce mot! mais je le dis enfin +pour ne jamais le répéter. Ange! ou quel que tu sois ou doives être +bientôt, réponds-moi: as-tu le pouvoir de sauver cette belle--_ces_ +belles filles de Caïn? + +AZAZIEL. + +De quoi? + +JAPHET. + +Quoi! pourriez.--vous aussi l'ignorer? Anges! anges! vous avez partagé +le crime de l'homme; peut-être allez-vous partager son châtiment, ou +pour le moins mes regrets. + +SAMIASA. + +Regrets! jusqu'alors je ne croyais pas qu'un Adamite pût jamais me +parler en énigmes. + +JAPHET. + +Et le Très-Haut ne les a-t-il pas expliquées? Vous êtes donc perdus +comme eux? + +AHOLIBAMAH. + +Eh bien! soit, s'ils aiment comme ils sont aimés, ils ne frémiront pas +plus d'être mortels que je n'hésiterais à partager avec Samiasa une +éternité de souffrances. + +ANAH. + +Ma sœur! ma sœur! ne parle pas ainsi. + +AZAZIEL. + +Mon Anah, serais-tu tremblante? + +ANAH. + +Oui, pour toi! je sacrifierais la plus grande partie de ma courte vie +pour éviter à ton éternité une heure d'inquiétude. + +JAPHET. + +_C'est donc pour lui_, pour le séraphin, que tu m'as délaissé! encore +n'est-ce rien si tu n'as pas en même tems délaissé ton Dieu! car de +semblables unions entre une mortelle et un immortel ne peuvent être +saintes ni heureuses. Nous sommes envoyés sur la terre pour travailler +et mourir; eux, sont créés pour exécuter là-haut les volontés du +Très-Haut: mais, s'il te peut _sauver_, l'heure va venir dans laquelle +l'aide des seuls êtres célestes pourra le faire. + +ANAH. + +Oh! il parle de mort. + +SAMIASA. + +La mort pour _nous_ et pour ceux qui sont avec nous! vraiment si cet +homme ne semblait pas accablé de chagrins, je ne pourrais me défendre de +sourire. + +JAPHET. + +Je ne crains ni ne m'afflige pour moi-même; je suis préservé, non par +mes mérites, mais par ceux d'un père juste et qui a trouvé assez grâce +devant le Seigneur pour obtenir le salut de ses enfans. Que n'a-t-il eu +le pouvoir d'en racheter d'autres! ou que ne puis-je échanger ma vie +pour celle qui seule pouvait rendre la mienne heureuse; pour la vie de +la dernière et de la plus belle de la race de Caïn! Oh! que ne peut-elle +trouver un asile dans l'arche réservée au reste de la race de Seth! + +AHOLIBAMAH. + +Et pourrais-tu donc penser que nous, sentant dans nos veines le généreux +sang de Caïn, fils aîné d'Adam,--du fort Caïn engendré dans le +paradis,--nous consentirions à nous joindre, à nous mêler aux enfans de +Seth? Seth, le dernier rejeton de la vieillesse dégénérée d'Adam! Non, +non, quand le salut de la terre en dépendrait, quand il serait menacé! +Notre race a toujours été dès le commencement séparée de la tienne, elle +le sera toujours. + +JAPHET. + +Je ne parle pas à toi, Aholibamah! tu reçus en partage trop de ce sang +altier dont tu t'enorgueillis et que tu reçus de celui qui le premier ne +craignit pas d'en répandre, et celui d'un frère, encore! Mais toi, mon +Anah, permets-moi de t'appeler mienne, bien que tu ne le sois pas; c'est +un mot auquel je ne puis renoncer, tout en renonçant à toi. Mon Anah! +toi qui me faisais rêver qu'Abel avait pu laisser une fille dont la +pieuse race survivait en toi, tant tu diffères en tout du reste des +sauvages Caïnites, si ce n'est sous le rapport de la beauté; car toutes +leurs filles ont sur les nôtres l'avantage des charmes. + +AHOLIBAMAH, l'interrompant. + +Et croirais-tu donc qu'elle ressemblât aux ennemis de notre père en +esprit, en ame? Si je partageais cette pensée, si je songeais qu'il y +eût en _elle_ quelque chose d'Abel--Va-t'en, fils de Noé, bien que tu +soulèves des querelles. + +JAPHET. + +Fille de Caïn, ton père avait fait de même! + +AHOLIBAMAH. + +Mais il ne tua pas Seth: et d'où vient que tu te permets d'intervenir en +d'autres actions qui se passèrent entre son Dieu et lui? + +JAPHET. + +Tu dis vrai: son Dieu l'a jugé, et je n'eusse point rappelé son action, +si toi-même ne semblais en tirer gloire au lieu d'en frémir. + +AHOLIBAMAH. + +Il fut le père de nos pères, le fils aîné de l'homme, le plus fort, le +plus brave et le plus patient:--penses-tu que je doive rougir de celui +qui nous donna la vie? Jette les yeux sur notre race; vois leur taille +et leur beauté, leur courage, leurs forces, leurs jours nombreux!-- + +JAPHET. + +Ils sont comptés.-- + +AHOLIBAMAH. + +Ainsi soit-il! Mais cependant, tandis qu'il leur reste des heures, je +mets ma gloire dans mes frères et dans nos pères. + +JAPHET. + +Mon père et sa race ne mettent leur gloire que dans leur Dieu; et toi +Anah? + +ANAH. + +Quels que soient les décrets de notre Dieu; le Dieu de Seth comme de +Caïn, je dois obéir, et je m'efforcerai d'obéir avec résignation. Mais +si j'osais prier dans cette heure affreuse de vengeance (s'il est vrai +qu'elle nous menace), je ne voudrais pas survivre seule à toute ma +famille. Ma sœur! oh! ma sœur! que serait le monde ou les autres mondes? +que serait l'avenir le plus enchanteur sans le bonheur passé?--ta +tendresse, celle de mon père, toutes les vies et tous les liens qui +m'enchaînent comme autant d'astres qui jettent sur ma triste existence +les doux rayons qui ne viennent pas de moi? Aholibamah! oh! s'il y avait +espoir de merci, demande-le, obtiens-le; car si j'abhorre la mort, c'est +seulement parce que tu dois mourir. + +AHOLIBAMAH. + +Eh quoi! ce rêveur, avec l'arche de son père, épouvantail qu'il a +construit pour faire peur au monde, aurait-il donc intimidé ma sœur? Ne +sommes-nous pas les bien-aimées des séraphins? Et quand nous ne le +serions pas, devrions-nous trembler pour notre vie devant un fils de +Noé? Plutôt mille fois--mais ces rêves exaltés et désolans sont l'effet +des fantômes créés par un amour sans espoir, et des veilles prolongées. +Qui pourrait ébranler ces solides montagnes, cette terre dure? Qui +pourrait ordonner aux eaux et aux nuages de revêtir d'autres formes que +celles que nous et nos pères leur ont vu revêtir dans tous les tems? +Dis, qui le fera? + +JAPHET. + +Celui qui d'un seul mot les produisit. + +AHOLIBAMAH. + +Ce mot, qui l'_entendit_? + +JAPHET. + +L'univers qui s'élança dans la vie devant ses yeux. Ah! tu oses rire +dédaigneusement? Tourne-toi vers tes séraphins; s'ils ne l'attestent +pas, ils n'en sont pas. + +SAMIASA. + +Aholibamah, reconnais ton Dieu. + +AHOLIBAMAH. + +J'ai toujours rendu hommage à notre Créateur, le tien, Samiasa, comme le +mien, un dieu d'amour et non de peine. + +JAPHET. + +Hélas! l'amour est-il autre chose que la peine? Celui-là même qui fit la +terre par amour eut bientôt à se repentir à la vue de ses premiers et de +ses meilleurs habitans. + +AHOLIBAMAH. + +Ce sont là des mots. + +JAPHET. + +Ce sont des faits. + +(Entrent Noé et Sem.) + +NOÉ. + +Japhet, que fais-tu ici avec ces fils de perdition? Ne crains-tu pas de +partager leur prochaine destinée? + +JAPHET. + +Mon père, ce ne peut être un péché de chercher à sauver une créature +terrestre; vois, d'ailleurs, ce ne sont pas des pécheurs, puisqu'ils ont +la compagnie des anges. + +NOÉ. + +Est-ce donc là ceux qui laissent le trône de Dieu pour prendre leurs +femmes parmi la race de Caïn? Serait-ce les fils du ciel qui recherchent +pour leur beauté les filles de la terre? + +AZAZIEL. + +Patriarche, tu l'as dit. + +NOÉ. + +Malheur! malheur! malheur à de pareilles unions! Dieu n'a-t-il pas jeté +une barrière entre la terre et le ciel, et distingué chacun espèce par +espèce? + +SAMIASA. + +L'homme ne fut-il pas fait à l'image du puissant Jéhova? Et Dieu +n'aimait-il pas ceux qu'il a créés? Nous ne faisons qu'imiter son amour +pour les créatures. + +NOÉ. + +Je ne suis qu'un homme, incapable de juger le genre humain, encore moins +les enfans de Dieu; mais notre Dieu ayant daigné communiquer avec moi, +et me révéler ses jugemens, je réponds que la descente des séraphins de +leurs siéges éternels sur un monde périssable, et qui même est en ce +moment à la veille de périr, je réponds, dis-je, que cette descente ne +peut être bonne. + +AZAZIEL. + +Comment! quand ce serait pour sauver? + +NOÉ. + +Mais, dans toute votre gloire, vous ne pouvez racheter ceux qu'a +condamnés celui qui vous fit glorieux. Si votre mission immortelle était +dans un but de salut, il serait général, et il ne serait pas restreint à +deux créatures, belles il est vrai, mais dont la beauté n'en est pas +moins condamnée. + +JAPHET. + +Oh! mon père, ne parlez pas de cela! + +NOÉ. + +Fils! si tu veux te soustraire à leur jugement, oublie qu'elles +existent; bientôt elles auront cessé d'être; et toi, tu deviendras le +père d'un nouvel et meilleur monde. + +JAPHET. + +Laisse-moi mourir avec celui-ci, avec _elles_! + +NOÉ. + +Tu le _devrais_ pour une telle pensée; celui qui _peut_ te pardonne. + +SAMIASA. + +Et pourquoi le sauver, lui et toi-même, plutôt que celle que lui, ton +fils, préfère à toutes les deux? + +NOÉ. + +Demande-le à celui qui te fit plus grand que moi-même et les miens, mais +également subordonné à sa toute-puissance. Mais voilà son plus aimable +messager et le moins faible aux tentations. + +(Entre l'archange Raphaël.) + +RAPHAEL. + +Esprits, dont la place est auprès du trône, que faites-vous ici? est-ce +le devoir d'un séraphin de paraître en ces lieux, quand l'heure approche +où la terre sera isolée? Retournez à votre place glorieuse! allez, allez +dans le ciel adorer et offrir vos brûlans hommages, de concert avec les +sept élus. + +SAMIASA. + +Raphaël! le premier et le plus beau des enfans de Dieu, depuis quand +existe-t-il une loi pour les anges d'abandonner la terre? la terre, dont +plusieurs fois les pas de Jéhova ne dédaignèrent pas le sol! C'est le +monde qu'il aima, qu'il fit par un effet de son amour; et souvent de nos +ailes rapides, nous sommes descendus ici remplir ses messages; adorant +sa gloire dans ses moindres ouvrages, surtout protégeant le plus jeune +astre de ses domaines et comme le dernier-né de ses vastes états, +empressés de la rendre digne de notre Seigneur. Pourquoi la sévérité de +ton front? et pourquoi nous parles-tu d'une destruction prochaine? + +RAPHAEL. + +Si Samiasa et Azaziel eussent été à leur véritable place; réunis au +chœur angélique, ils auraient vu en caractères de feu le dernier décret +de Jéhova, et ils ne chercheraient pas à connaître par moi le courroux +de leur créateur. Mais il faut que l'ignorance soit toujours une partie +du péché; et la science des esprits eux-mêmes s'obscurcit à mesure +qu'ils se confient davantage en elle: car l'aveuglement est le fils aîné +de l'outrecuidance. Quand tous les bons anges ont quitté le monde, vous +y restez enchaînés par des passions étranges et avilies, par des +sentimens mortels pour des filles mortelles; mais l'on vous a pardonné +de là haut, vous êtes replacés parmi vos égaux. Fuyez! éloignez-vous! ou +si vous demeurez, vous renoncez ainsi à l'éternité. + +AZAZIEL. + +Mais toi, si la terre est enveloppée dans le fatal décret qui nous était +jusqu'à présent inconnu, n'es-tu pas comme nous coupable en paraissant +en ces lieux? + +RAPHAEL. + +Je viens pour vous ramener dans vos sphères, au puissant nom et à la +voix de Dieu! Vous qui m'êtes chers presqu'autant que celui qui +m'envoie, jusqu'ici nous nous élancions ensemble des éternels espaces, +retournons ensemble aujourd'hui vers les étoiles. Oui, la terre doit +mourir. Sa race, replongée dans ses entrailles, doit se perdre; mais +pourquoi faudrait-il que la terre ne pût être créée ou détruite sans +creuser un grand vide dans les rangs immortels? immortels jusque dans +leur trahison inouie. Satan, notre frère, est tombé; il aima mieux être +dévoré de feu que de rendre plus long-tems son hommage. Mais vous qui +êtes encore purs, séraphins moins puissans que cet autre, jadis si +radieux, rappelez-vous comment il est tombé, et considérez si le plaisir +de tenter l'homme peut compenser la perte des cieux. Long-tems j'ai +guerroyé, long-tems je lutterai encore avec celui qui rougissait d'avoir +été créé, et de reconnaître celui qui, près des chérubins, et tenant les +archanges à sa droite, semblait comme le soleil au milieu de planètes de +sa dépendance. Je l'aimais; il était beau. O ciel! sauf celui qui +l'avait créé, quelle beauté et quelle puissance fut jamais comparable à +celle de Satan? Oh! que ne puis-je oublier l'heure de sa chute! Ce vœu +est impie; mais vous qui n'êtes pas encore déchus, soyez sur vos gardes. +Vous allez choisir l'éternité avec lui ou bien avec Dieu. Il ne vous a +pas tentés, il ne peut tenter les anges. Dieu les a ravis à son empire; +mais l'homme a écouté sa voix, et vous celle de la femme.--Elle est +belle, sans doute, et la voix du serpent est moins subtile que ses +baisers; aussi le reptile ne peut-il vaincre que la matière, tandis +qu'elle pourrait entraîner un second habitant des cieux à violer les +lois célestes. Encore une fois, fuyez! Vous ne pouvez mourir, mais elles +passeront rapidement, et les cieux les plus lointains retentiraient des +regrets que vous donneriez au périssable argile dont l'ineffaçable +souvenir survivrait au soleil qui leur donna le jour. Rappelez-vous +votre essence, et combien elle diffère de la leur en tout, excepté dans +la faculté de souffrir. Pourquoi viendriez-vous partager l'agonie dont +il faut qu'ils héritent? Nés pour être flétris par les années, rongés de +soucis, et ravis enfin par la mort, cette reine de l'espèce humaine, et +quand même il leur serait permis de traîner leurs jours jusqu'à la +vieillesse, quand la colère divine ne les abrégerait pas, ils n'en +seraient pas moins encore la proie du péché et la conquête de la +douleur. + +AHOLIBAMAH. + +Qu'ils s'éloignent! j'entends la voix qui nous crie que tout doit mourir +plus tôt que ne moururent nos patriarches blanchis par les années; +là-haut se prépare un océan, tandis qu'ici-bas l'abîme se soulèvera pour +se réunir au déluge céleste. Peu seront épargnés sans doute, et la race +de Caïn lèvera vers le Dieu d'Adam d'inutiles prières. Ma sœur! +puisqu'il en est ainsi, puisque l'Éternel serait vainement imploré pour +le pardon d'une seule heure d'aveuglement, il nous faut sacrifier même +ce que nous adorions, il nous faut attendre la vague comme nous +subirions le tranchant d'une épée, et, sinon avec sérénité, du moins +sans faiblesse; pleurant, non pas sur nous, mais sur ceux qui nous +survivront dans une enveloppe mortelle ou immortelle, et qui, une fois +que les eaux fatales nous auront engouffrés, pleureront pour des +myriades de créatures qui n'auront plus le pouvoir de pleurer. Fuyez, +séraphins, vers vos éternels rivages, où les vents ne mugissent pas, où +ne gronderont jamais les ondes. Notre sort est de mourir; le votre de +vivre à jamais: mais lequel vaut mieux, d'une mort ou d'une vie +éternelle? Celui qui toutes deux les donne le connaît seul: obéissez-lui +comme nous obéirons. Je ne voudrais pas conserver la vie une heure +au-delà de sa volonté; ni vous perdre une portion de ses faveurs au prix +du pardon réservé à la race de Seth. Fuyez, et tandis que vos ailes vous +reporteront vers les cieux, songe, Samiasa, que mon amour s'élève encore +avec toi dans les airs, et si mes yeux se tournent en ce moment vers toi +sans être obscurcis de larmes, c'est que la fiancée d'un ange dédaigne +de pleurer.--Adieu! qu'il vienne maintenant, l'inexorable abîme. + +ANAH. + +Faut-il donc mourir? et faut-il renoncer à toi, Azaziel? O mon cœur! mon +cœur! tes inspirations étaient justes, et cependant combien j'étais +heureuse! le coup vient de me frapper comme si je ne l'avais pas prévu; +mais éloignez-vous! pourquoi le faut-il, pourquoi ne pas vous retenir! +non, fuyez, mes angoisses ne peuvent être de longue durée, les tiennes +seraient éternelles si par ma faute le ciel venait à te repousser; déjà +tu as montré trop de bonté pour une fille d'Adam! notre sort est de +souffrir: la douleur et la disgrâce attendent comme nous les esprits qui +n'ont pas dédaigné de nous aimer. Le premier qui nous donna la science +fut précipité de son trône archangélique, dans je ne sais quel monde +inconnu, et toi, Azaziel! non, tu ne souffriras pas pour moi. Fuis! ne +pleure pas, tu ne le peux; mais combien tu dois souffrir de ne le +pouvoir faire! Oublie celle que les furies de l'indomptable abîme +n'accableront pas d'un si profond désespoir que ton absence; fuis! fuis! +une fois parti, il sera bien moins difficile de mourir. + +JAPHET. + +Oh! ne parle pas ainsi! mon père, et toi, archange, toi! sans doute la +miséricorde céleste se cache sous la sérénité de ton front pur et +sévère: oh! ne les laisse pas en proie à cette mer sans rivage, +sauve-les dans notre arche, ou permets-moi de ne pas leur survivre. + +NOÉ. + +Silence, enfant des passions, silence! garde-toi, sinon intérieurement, +du moins dans tes paroles, de faire à Dieu la moindre injure. Vis quand +il le veut, meurs lorsqu'il l'ordonne, mais de la mort des justes et non +comme les enfans de Caïn. Mets un terme à ton chagrin, ou du moins +pleure en silence et ne fatigue pas de tes plaintes égoïstes les +oreilles courroucées du ciel. Voudrais-tu que Dieu commît pour toi une +injustice? et telle serait l'altération de ses vues en faveur d'un seul +mortel. Sois homme et supporte ce que la race d'Adam doit et peut +supporter. + +JAPHET. + +Oui, mon père, mais quand ils ne seront plus, quand nous flotterons +seuls sur l'azur des airs et que sous nos têtes l'abîme recouvrira notre +chère contrée, nos amis et nos frères plus chers encore, qui tous seront +ensevelis dans le gouffre immense, comment alors commander à nos pleurs +et à nos sanglots? pourrons-nous trouver le calme dans le silence de la +désolation? Ô Dieu! sois donc toi-même, grâce! quand il en est tems +encore! ne renouvelle pas le châtiment d'Adam! Le genre humain était +alors deux créatures, aujourd'hui il est plus nombreux que les vagues; +et la terrible pluie qui nous menace ne fournirait pas une goutte à +chacun de leurs tombeaux, si les tombeaux étaient permis aux enfans de +Caïn. + +NOÉ. + +Silence! fils imprudent! tes paroles sont autant de crimes! Anges, +pardonnez à la violence de son désespoir. + +RAPHAEL. + +Séraphins, la passion aveugle ces mortels: vous qui êtes ou deviez être +purs et sans passion, revenez avec moi. + +SAMIASA. + +Cela est impossible: notre choix est fait, nous en subirons les effets. + +RAPHAEL. + +Vous avez dit? + +AZAZIEL. + +Il a parlé, et je dis amen! + +RAPHAEL. + +Encore! des cette heure donc, rayés comme vous l'êtes des phalanges +célestes, disgraciés par votre Dieu! adieu. + +JAPHET. + +Hélas! où pourront-ils trouver un asile? Écoutez! écoutez! un bruit +prolongé, plus prolongé encore, gronde en s'échappant des flancs de la +montagne. Sur les sommets, pas un souffle de vent, et cependant chaque +feuille est agitée, chaque fleur s'effeuille; la terre semble vouloir +s'affaisser comme sous une charge pesante. + +NOÉ. + +Écoutez! écoutez! les oiseaux des mers crient, ils forment un nuage dans +la pourpre du firmament, ils planent sur les montagnes où jamais +auparavant aile blanche, habituée aux vagues, n'osa se reposer, même +quand les flots furieux leur défendaient de se confier à eux. Bientôt +ils deviendront leur seul rivage, et alors tout sera dit. + +JAPHET. + +Le soleil! le soleil! il se lève, mais son bienfaisant éclat a disparu; +un cercle noir, environnant son disque enflammé, proclame que le dernier +jour de la terre est arrivé. Les nuages rentrent dans les teintes de la +nuit, si ce n'est au lieu où leurs pointes d'airain bigarrent la ligne +d'où sortaient auparavant les riantes matinées. + +NOÉ. + +Et là, voyez cette traînée de lumière, avant-coureur du tonnerre! Il +vient, retirons-nous, fuyons, laissons aux élémens leur criminelle +proie; retournons au lieu où s'élève notre arche sainte, sauvegarde des +débris de la terre. + +JAPHET. + +Arrête, mon père, laisseras-tu Anah en proie aux vagues destructives? + +NOÉ. + +Faut-il plutôt leur abandonner tout ce qui a vie? Partons. + +JAPHET. + +Non, pas moi! + +NOÉ. + +Meurs donc avec eux! Oses-tu bien regarder ce firmament prophétique et +chercher à sauver ce que tout maintenant condamne? Veux-tu te mettre aux +prises avec la juste colère de Jéhova? + +JAPHET. + +La colère et la justice ne peuvent partir des mêmes mains. + +NOÉ. + +Blasphémateur! tremble de murmurer dans un pareil moment. + +RAPHAEL. + +Patriarche, sois indulgent; éclaircis ton front courroucé. Malgré son +égarement, ton fils ne périra pas; il ne s'abreuvera pas de l'écume +salée des ondes furieuses. Il ne sait ce qu'il dit, et une fois sa +passion amortie, il est aussi bon que toi, il ne succombera pas comme +les enfans du ciel avec les filles de l'homme. + +AHOLIBAMAH. + +La tempête arrive. Le ciel s'unit à la terre pour l'anéantissement de +tout ce qui a vie. La lutte est inégale entre nos forces et celles de +l'éternelle puissance. + +SAMIASA. + +Mais nous serons avec vous; nous vous transporterons dans quelque +planète éloignée et paisible, où vous partagerez, Anah et toi, notre +sort; et si tu ne pleures pas la perte de votre terre, nous oublierons +également que nous sommes bannis du ciel. + +ANAH. + +Oh! les tentes chéries de mon père! lieux où je reçus le jour! +montagnes, forêts, et prairies, hélas! quand vous ne serez plus, qui +pourra sécher mes pleurs? + +AZAZIEL. + +L'esprit qui sera ton époux. Ne crains rien, quoique chassés du ciel, il +nous reste encore de nombreuses retraites, d'où l'on ne pourra nous +arracher. + +RAPHAEL. + +Audacieux rebelle! tes paroles sont criminelles, et tes efforts seront +désormais impuissans. L'épée flamboyante qui chassa du paradis le +premier homme étincelle encore dans les mains angéliques. + +AZAZIEL. + +Elle ne nous atteindra pas: menace la matière de la mort, épouvante de +tes armes ceux qu'elles peuvent blesser; mais, pour nos yeux immortels, +qu'importe la flamme de ton glaive? + +RAPHAEL. + +Le moment est venu d'en éprouver la vertu, et de t'apprendre enfin +combien il est inutile de lutter contre les ordres de notre Dieu: ta foi +faisait toute ta force. + +(Des mortels fuient dans l'espoir de trouver un refuge.) + +CHŒUR DES MORTELS. + +Les cieux se joignent à la terre,--Dieu! ô grand Dieu, qu'avons-nous +fait? Grâce, cependant! Entends les animaux sauvages eux-mêmes faire +mugir la prière! Le dragon s'élance de sa caverne, et s'approche de +l'homme sans songer, dans sa terreur, à lui nuire; les oiseaux modulent +dans les airs un chant d'agonie: ô Jéhova! détourne la rage de ta +colère, prends pitié du désespoir de ton propre monde! Ce n'est pas +l'homme seul qui pleure, c'est toute la nature! + +RAPHAEL. + +Adieu, terre condamnée! Enfans infortunés de la matière, je ne puis, je +ne dois pas vous secourir, le décret est porté! + +(Raphaël sort.) + +JAPHET. + +Quelques nuages descendent comme des vautours sur leur proie: d'autres, +immobiles comme autant de rochers, attendent le mot qui doit déchaîner +leurs furieuses cataractes. Plus d'azur dans les cieux, plus de +radieuses étoiles! La mort s'est levée, une lueur pâle et fantastique +tient la place du soleil, et s'éteint elle-même au milieu de la nature +expirante. + +AZAZIEL. + +Viens, Anah! abandonne cette prison, fille du chaos, et que les élémens +vont rendre à ce qu'elle fut dans l'origine. Tu seras en sûreté sous +l'abri de mes ailes comme le jeune aiglon sous celles de sa +mère.--Laisse la prochaine destruction s'accomplir; ferme l'oreille à +son approche sinistre! Nous allons habiter un monde plus brillant, où tu +pourras savourer une vie éternelle. Il est d'autres cieux que ces nuages +sombres. + +(Azaziel et Samiasa disparaissent avec Anah et Aholibamah.) + +JAPHET. + +Ils sont partis! Ils se sont enfuis sur les débris du monde. Et +maintenant, qu'elles vivent, ou qu'elles meurent avec la terre vivante; +rien ne pourra me rendre la vue d'Anah! + +CHŒUR DE MORTELS. + +Ô fils de Noé, aie pitié de tes semblables! Eh quoi! veux-tu nous +laisser tous, tous,--_tous_ dehors! tandis que toi, protégé contre la +fureur des élémens, tu te renfermeras dans ton arche de salut. + +UNE MÈRE, offrant à Japhet son enfant. + +Oh! laisse entrer cet enfant! je l'enfantai dans la douleur, mais +j'espérais être heureuse en le voyant suspendu à mon sein. Pourquoi +faut-il qu'il soit né! Qu'a-t-il fait, mon enfant, avant d'être sevré, +pour exciter la haine ou la vengeance de Jéhova? Qu'y a-t-il dans ce +lait dont je le nourris qui puisse forcer la terre et le ciel à se +liguer pour faire mourir mon enfant? pour rouler les flots sur sa tête +si blanche, si pure? Ah! sauve-le! toi, de la race de Seth! ou +malédiction sur toi, sur ta race qui nous abandonne, et sur celui qui +nous fit! + +JAPHET. + +Silence! ce n'est pas l'heure de maudire, mais de prier. + +CHOEUR DE MORTELS. + +De prier!!! Et où s'élèvera la prière; quand les nuages gonflés pèsent +et crèvent sur les montagnes! quand la mer débordée rend inutiles toutes +les barrières! quand les sables du désert ont cessé d'être arides! +Maudit celui qui te fit, ainsi que ton père! nous le savons! nos +malédictions sont inutiles, il faut expirer; mais puisque nous +connaissons toute l'étendue de notre malheur, pourquoi essaierions-nous +des hymnes ou courberions-nous le genou devant l'implacable +Tout-Puissant? nous n'en expirerons pas moins. Si c'est lui qui a fait +la terre, à lui la honte d'avoir créé un monde pour les +tourmens!--Voyez, dans leur rage, les torrens de pluie! la nature +entière est écrasée sous leur poids; les arbres de la forêt (nés le même +jour que le paradis, formés avant qu'Ève n'eût offert à Adam la science +pour douaire, avant qu'Adam n'eût chanté sa première hymne d'esclavage). +Ces arbres, si vigoureux, si hauts, si verts encore dans leur +vieillesse, les voilà déracinés; leur fleurs d'été sont tranchées par +les vagues qui s'élèvent, s'élèvent, s'élèvent encore. Vainement nos +yeux se portent vers les cieux courbés,--ils touchent les mers, ils +étendent une barrière entre Dieu et nos regards supplians. Fuis! enfant +de Noé; fuis! étends-toi mollement dans le refuge qui t'est donné sur +l'océan; vois tout ce qui surnage sur les flots: c'est le cadavre du +monde de tes premiers jours. Puis élève à Jéhova le chant de ta +reconnaissance! + +UN MORTEL. + +Bénis ceux qui meurent dans le Seigneur! bien que les eaux soient +déchaînées sur la terre, que ses décrets aussi bien que sa parole soient +adorés! Il m'a donné la vie,--il ne prend que le souffle qui est à lui; +mes yeux peuvent se fermer pour toujours; ma faible voix peut élever, +pour la dernière fois, devant son trône, ses douloureuses prières; mais +encore béni soit le Seigneur, pour ce qui fut, pour ce qui est! Tout est +à lui: le commencement et la fin; le tems, l'espace, l'éternité, la vie, +la mort; le vaste connu, l'incommensurable inconnu. Il a fait, il peut +défaire; et moi, pour un faible soupir d'existence, irais-je blasphémer +et murmurer? Non, plutôt mourir comme j'ai vécu, plein de foi, sans +frissonner au moment même où l'univers entier s'écroule! + +CHŒUR DES MORTELS. + +Où fuir? sur les hautes montagnes? mais leurs torrens s'élancent avec +une double impétuosité pour se confondre avec l'océan qui mugit à leurs +pieds, enveloppe les contours de chaque montagne et découvre l'entrée de +toutes les cavernes. + +(Une femme entre.) + +FEMME. + +Oh! sauvez-moi! sauvez-moi! nos vallons ne sont plus: mon père et la +tente de mon père, mes frères et les troupeaux de mes frères, les beaux +arbres qui nous ombrageaient à l'heure de midi, et qui, le soir, nous +apportaient le chant des plus doux oiseaux, le petit ruisseau qui +rafraîchissait nos verts pâturages, hélas! tout a disparu. Ce matin, +quand j'ai gravi cette montagne, je tournai, vers tous ces beaux lieux, +mes regards de reconnaissance, et pas une feuille alors ne tremblait +encore!--Voilà maintenant qu'ils ne sont plus!--Hélas! pourquoi suis-je +née? + +JAPHET. + +Pour mourir! et mourir dans la jeunesse; plus heureuse ainsi que d'être +réservée à contempler la tombe universelle sur laquelle je suis condamné +à pleurer inutilement. Pourquoi, quand tout périt, faut-il que je vive +encore? + +(Les eaux s'élèvent: les hommes fuient dans toutes les directions, +plusieurs sont engouffrés sous les vagues. Le chœur des mortels se +disperse et cherche son salut sur la cime des montagnes. Japhet reste +sur un roc, tandis que l'on aperçoit, dans le lointain, l'arche venant à +lui.) + +FIN DE CIEL ET TERRE. + + + + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Oeuvres complètes de lord Byron + Volume 6, by George Gordon Byron + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES DE LORD BYRON, VOL 6 *** + +***** This file should be named 28534-0.txt or 28534-0.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/2/8/5/3/28534/ + +Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the +Online Distributed Proofreaders Europe at +http://dp.rastko.net. 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Paulin</title> + + +<style type="text/css"> +<!-- + +body {margin-left: 10%; margin-right: 10%} + +h1,h2,h3,h4,h5,h6 {text-align: center;} +p {text-align: justify} +blockquote {text-align: justify} + +hr {width: 50%; text-align: center} +hr.full {width: 100%} +hr.short {width: 10%; text-align: center} + +.note {margin-left: 20%; margin-right: 20%; + border: thin dashed; padding: 10px; background-color: #D3D2CF} +.footnote {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} +.side {padding-left: 10px; font-weight: bold; font-size: 75%; + float: right; margin-left: 10px; border-left: thin dashed; + width: 25%; text-indent: 0px; font-style: italic; text-align: left} + +.stage1 {font-size: 0.9em; text-align: center} +.stage2 {font-size: 0.9em} +.sc {font-variant: small-caps} +.lef {float: left} +.mid {text-align: center} +.rig {float: right} +.sml {font-size: 10pt} + +span.pagenum {font-size: 8pt; left: 91%; right: 1%; position: absolute} +span.linenum {font-size: 8pt; right: 91%; left: 1%; position: absolute} + +.poem {margin-bottom: 1em; margin-left: 10%; margin-right: 10%; + text-align: left} +.poem .stanza {margin: 1em 0em} +.poem .stanza.i {margin: 1em 0em; font-style: italic;} +.poem p {padding-left: 3em; margin: 0px; text-indent: -3em} +.poem p.i2 {margin-left: 1em} +.poem p.i4 {margin-left: 2em} +.poem p.i6 {margin-left: 3em} +.poem p.i8 {margin-left: 4em} +.poem p.i10 {margin-left: 5em} +.poem p.i12 {margin-left: 6em} +.poem p.i14 {margin-left: 7em} +.poem p.i16 {margin-left: 8em} +.poem p.i18 {margin-left: 9em} +.poem p.i20 {margin-left: 10em} +.poem p.i30 {margin-left: 15em} + + +--> +</style> +</head> +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of Oeuvres complètes de lord Byron. Volume 6, by +George Gordon Byron + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Oeuvres complètes de lord Byron. Volume 6 + comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore + +Author: George Gordon Byron + +Annotator: Thomas Moore + +Translator: Paulin Paris + +Release Date: April 7, 2009 [EBook #28534] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES DE LORD BYRON, VOL 6 *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the +Online Distributed Proofreaders Europe at +http://dp.rastko.net. This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) + + + + + + +</pre> + + + + +<br><br> + + + + + + + + + +<h2>ŒUVRES COMPLÈTES</h2> + +<h4>DE</h4> + +<h1>LORD BYRON,</h1> + +<h4>AVEC NOTES ET COMMENTAIRES,</h4> + +<h5>COMPRENANT</h5> + +<h3>SES MÉMOIRES PUBLIÉS PAR THOMAS MOORE,</h3> + +<h5>ET ORNÉES D'UN BEAU PORTRAIT DE L'AUTEUR.</h5> + +<p class="mid"><i>Traduction Nouvelle</i></p> + +<h3>PAR M. PAULIN PARIS,</h3> + +<h5>DE LA BIBLIOTHÈQUE DU ROI.</h5> + +<hr class="short"> +<h3>TOME SIXIÈME.</h3> +<hr class="short"> + +<p class="mid"><i>Paris.</i><br> +DONDEY-DUPRÉ PÈRE ET FILS, IMPR.-LIBR., ÉDITEURS,<br> +RUE SAINT-LOUIS, N° 46, <br> +ET RUE RICHELIEU, N° 47 <i>bis.</i></p> + +<hr class="short"> + +<h4>1830.</h4> + +<div class="note"> +<p>NOTES DU TRANSCRIPTEUR:</p> + +<p>1. Les renvois en bas de page étant de trois catégories, il nous a semblé que renuméroter les notes en séquence numérique pourrait créer de la confusion. Nous avons donc utilisé les formats suivants:</p> + +<p><sup>loc#</sup> Pour indiquer les notes locales (fin de paragraphe).</p> +<p><sup>a#</sup> Pour indiquer les notes en fin de chapitre; la lettre initiale étant différente pour chaque chapitre.</p> + +</div> + +<br><br> + +<h1>MANFRED,</h1> + +<h2>POÈME DRAMATIQUE.</h2> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i20"><i>There are more things in heaven and earth, Horatio,</i></p> +<p class="i20"><i>Than are dreamt of in your philosophy.</i></p><br> + +<p class="i20">Il y a plus de choses au ciel et sur la terre,</p> +<p class="i20">Horatio, que n'en rêva jamais votre philosophie.</p> +</div></div> +<br><br> + +<h4>PERSONNAGES DU DRAME.</h4> + +<hr class="short"> + +<p>MANFRED.<br> + +<span class="sc">Un Chasseur de chamois</span>.<br> + +<span class="sc">L'abbé de</span> SAINT-MAURICE.<br> + +MANUEL.<br> + +HERMAN.<br> + +<span class="sc">La Nymphe des Alpes</span>.<br> + +ARIMANE.<br> + +NÉMÉSIS.<br> + +LES DESTINÉES.<br> + +ESPRITS, etc., etc.</p> + +<p>La scène se passe au milieu des Hautes-Alpes, partie dans le château de +Manfred, partie sur les montagnes.</p> +<br> +<hr class="short"> +<br><br><br> +<h1>MANFRED.</h1> +<hr class="full"> +<br><br> +<h2>ACTE PREMIER.</h2> + +<hr class="short"> +<br> +<h3>SCÈNE PREMIÈRE.</h3> + +<p class="stage1">(Galerie gothique.--Minuit.)</p> +<br> +<h4>MANFRED, seul.</h4> + +<p>Il faut remplir d'huile ma lampe; et toutefois, +elle ne brûlera pas aussi long-tems que je dois veiller. +Mon sommeil--si je dors--n'est pas le sommeil, +mais le prolongement de ces pensées auxquelles je +ne puis échapper. Mon cœur veille incessamment; +et si mes paupières s'abaissent, c'est pour reporter +mes regards au dedans de moi. Et je vis! et je supporte +l'aspect et l'image des autres hommes! La douleur +devait être l'école de la science: souffrir, c'est savoir. +Ceux qui savent le plus, ceux-là doivent plus profondément +gémir sur une fatale vérité: «l'arbre de la +science n'est pas l'arbre de vie.» J'ai essayé de +tout, philosophie, science, recherche des secrets de +la nature, sagesse du monde: car il y a en moi, une +puissance qui me rend maître de tout, et je n'ai +trouvé qu'incertitude. J'ai cru à la bonté des hommes, +moi-même je me suis montré bon à la race humaine, +et quel fruit en ai-je retiré? Quel fruit ai-je +retiré d'avoir déjoué les efforts de mes ennemis, +d'en avoir fait tomber quelques-uns, à mes pieds? Le +bien, le mal, la vie, la puissance, les passions, tout +ce qui anime les autres êtres, tout a été pour moi +comme la pluie tombant sur le sable, depuis cette +heure qui n'a pas de nom.--Aussi n'ai-je désormais +plus de craintes; la malédiction qui pèse sur moi +m'a rendu inaccessible aux terreurs du vulgaire; ni +les désirs, ni l'espérance, ni l'amour mystérieux +d'un objet terrestre ne feront jamais palpiter mon +cœur.--Maintenant, à ma tâche.</p> + +<p>Agens mystérieux! esprits de l'infini univers! vous +que j'ai cherchés dans la lumière et dans les ténèbres.--Vous +qui habitez dans une essence plus subtile, +qui vivez sur les cimes inaccessibles des monts, ou +descendez dans les profondes cavernes de la terre +et de l'océan;--par les lettres de ce charme qui me +donne tout pouvoir sur vous, je vous appelle:--levez-vous +et paraissez!--</p> + +<p class="stage1">(Une pause.)</p> + +<p>Ils ne viennent pas encore!--Or donc, par la +voix de celui qui est le premier parmi vous,--par ce +signe qui vous fait trembler,--par le nom de celui +qui ne peut mourir,--levez-vous! paraissez! paraissez!--</p> + +<p class="stage1">(Une pause.)</p> + +<p>Puisqu'il en est ainsi--esprits de la terre et de +l'air, vous ne me résisterez pas plus long-tems. +J'emploierai, pour vous vaincre, un moyen plus puissant +que ceux auxquels j'avais eu recours. Par ce +charme terrible descendu d'une planète maudite, +ruine fumante d'un monde qui n'est plus, enfer errant +dans l'immensité de l'éternel espace; par l'effroyable +malédiction qui appelle mon ame, par la +pensée qui est en moi et autour de moi, esprits, je +vous somme de paraître.--Paraissez!</p> + +<p class="stage1">(Une étoile se montre, dans l'obscurité, à l'extrémité de la galerie. +Elle est immobile. Une voix se fait entendre et chante:)</p> + +<p class="mid">PREMIER ESPRIT.</p> + +<p>Mortel, soumis à ton ordre, j'ai quitté ma demeure +dans les nuages où s'élève mon pavillon formé des +vapeurs du crépuscule, et qui dore d'azur et de vermillon +le soleil couchant d'un jour d'été. Bien que +tu formes des vœux défendus, j'ai accouru ici, monté +sur le rayon d'une étoile, tant étaient insurmontables +tes conjurations. Mortel, puissent tes vœux être +exaucés!</p> + +<p class="mid">VOIX DU SECOND ESPRIT.</p> + +<p>Le Mont-Blanc est le roi des montagnes. Depuis +long-tems elles l'ont couronné d'un diadême de neige +sur son trône de rochers, et l'ont revêtu d'une robe +de nuages. Les forêts qui l'entourent sont attachées +à sa ceinture. Dans sa main est l'avalanche dont la +masse n'attend que mes ordres pour se précipiter +avec le fracas du tonnerre. Chaque jour se meut le +froid glacier qui jamais ne se repose, et c'est encore +moi qui lui dis: «Hâte-toi ou arrête ta marche.» +Je suis l'esprit de la montagne; je puis la faire fléchir +et la remuer jusque dans ses fondemens.--Mais +<i>toi</i>, que me veux-tu?</p> + +<p class="mid">VOIX DU TROISIÈME ESPRIT.</p> + +<p>Dans les profondeurs azurées des eaux, où ne pénètrent +ni l'agitation des vagues ni le souffle des +vents; là où vit le serpent de mer, où la Sirène suspend +des coquilles à sa verte chevelure, le bruit de +tes conjurations s'est fait entendre, semblable à la +tempête qui gronde à la surface des flots. L'écho de +mes paisibles salles de corail en a retenti. Qu'exiges-tu +de l'esprit des eaux?</p> + +<p class="mid">QUATRIÈME ESPRIT.</p> + +<p>Là où le tremblement de terre sommeille sur un +lit de feu, où s'élèvent en bouillonnant des lacs de +bitume, où les racines des Andes pénètrent aussi profondément +dans la terre que leurs cimes s'élèvent +dans les cieux, vaincu par la force de tes évocations, +j'ai abandonné les sombres retraites où je pris naissance +et j'accours à tes ordres. Que ta volonté soit +ma loi.</p> + +<p class="mid">CINQUIÈME ESPRIT.</p> + +<p>Je cours à cheval sur les vents; c'est moi qui suscite +les orages: j'ai devancé de quelques pas la tempête +toute brûlante encore des feux de la foudre; et +pour te joindre plus vite, j'ai volé au travers d'un +ouragan par deçà les mers et ses rivages. Chemin +faisant, j'ai rencontré une flotte que poussait un +vent favorable; la nuit ne finira pas qu'elle n'ait été +engloutie toute entière.</p> + +<p class="mid">SIXIÈME ESPRIT.</p> + +<p>Les ténèbres de la nuit sont ma demeure. Pourquoi, +par tes tortures magiques, me forcer au supplice +du grand jour?</p> + +<p class="mid">SEPTIÈME ESPRIT.</p> + +<p>Avant la création de la terre, l'astre de tes destinées +m'avait été confié. Quel monde, de tous ceux +qui gravitent autour d'un soleil, fut jamais plus frais +et plus beau? Abandonnée à elle-même et conservant +dans sa course un ordre régulier, jamais étoile +plus brillante ne sillonna l'espace. Mais l'heure arriva:--ce +ne fut plus dès-lors qu'une masse errante +de feu; comète vagabonde, maudite et funeste à l'univers, +roulant par sa propre force hors de tout +cercle et sans lois pour la guider, éclatante difformité +d'en haut, monstre au milieu de nos régions +célestes. Et toi, né sous son influence, ver méprisable +que je dédaigne et auquel j'obéis, tu m'as su +contraindre, par un pouvoir qui ne t'a été confié +passagèrement que pour qu'un jour tu m'appartiennes +tout entier, à descendre vers toi, à me joindre à ces +faibles esprits qui tremblent en ta présence, et qui +sont forcés de répondre à un être tel que toi. Parle +vite: que veux-tu, enfant de boue?</p> + +<p class="mid">LES SEPT ESPRITS.</p> + +<p>La terre, l'océan, l'air, la nuit, les montagnes, +les vents, ton étoile, tout est à tes ordres, enfant +de boue! Leurs esprits sont là, attendant tes demandes.--Que +veux-tu de nous, fils des hommes?--dis.</p> + +<p class="mid">MANFRED.</p> + +<p>L'oubli.--</p> + +<p class="mid">LE PREMIER ESPRIT.</p> + +<p>De quoi?--de qui?--et pourquoi?</p> + +<p class="mid">MANFRED.</p> + +<p>L'oubli de ce qui est en moi. Lisez-y; vous savez +ce que je désire, et ce que ma langue ne saurait exprimer.</p> + +<p class="mid">L'ESPRIT.</p> + +<p>Nous ne pouvons t'accorder que ce qui se trouve +en notre puissance. Demande-nous des sujets, un +royaume, l'empire du monde, du monde entier ou +de quelques-unes de ses parties: demande-nous un +signe qui commande aux élémens qui sont soumis à +chacun de nous, et tes désirs seront aussitôt accomplis.</p> + +<p class="mid">MANFRED.</p> + +<p>L'oubli, l'oubli de moi-même.--Ne sauriez-vous, +dans ces régions secrètes que vous soumettez avec +tant d'empressement à mes ordres, ne sauriez-vous +donc découvrir ce que je cherche?</p> + +<p class="mid">L'ESPRIT.</p> + +<p>Notre essence s'y refuse, et notre science ne va +pas jusque là. Mais tu peux mourir.</p> + +<p class="mid">MANFRED.</p> + +<p>La mort me l'accordera-t-elle?</p> + +<p class="mid">L'ESPRIT.</p> + +<p>Immortels, nous n'oublions rien; éternels, le +passé nous est présent aussi bien que l'avenir. Tu as +ta réponse.</p> + +<p class="mid">MANFRED.</p> + +<p>Vous moquez-vous?--Le pouvoir qui vous a fait +descendre ici vous livre à moi. Esclaves, ne vous +jouez pas de mes volontés! Le souffle, l'esprit, l'étincelle +de Prométhée, cette lumière de mon être +a l'éclat, la pénétration et la vivacité des vôtres; et +quoique enfermée dans l'argile, elle ne vous le cédera +en rien. Répondez! ou vous connaîtrez qui je +suis.</p> + +<p class="mid">L'ESPRIT.</p> + +<p>Ce que nous avons dit, nous le répétons: tes propres +paroles renferment elles-mêmes notre réponse.</p> + +<p class="mid">MANFRED.</p> + +<p>Qu'est-ce à dire?</p> + +<p class="mid">L'ESPRIT.</p> + +<p>Oui, si, comme tu l'assures, ton essence est semblable +à la nôtre; nous avons satisfait ta curiosité +en déclarant ici que nous n'avons rien à démêler +avec ce que, vous autres mortels, appelez la mort.</p> + +<p class="mid">MANFRED.</p> + +<p>Ainsi, vainement je vous aurai conjurés: vous +êtes impuissans à me secourir, ou vous vous refusez +à le faire!</p> + +<p class="mid">L'ESPRIT.</p> + +<p>Parle; nous mettons à tes pieds tout ce que nous +possédons: tout est à toi. Songes-y bien avant de +nous renvoyer. Demande encore:--royaume, puissance, +force, prolongation de tes jours.</p> + +<p class="mid">MANFRED.</p> + +<p>Maudits! qu'ai-je à faire de nouveaux jours? Les +miens ont été trop longs déjà:--hors d'ici!--fuyez!</p> + +<p class="mid">L'ESPRIT.</p> + +<p>Un instant encore; nous ne voudrions pas te quitter +sans t'avoir été utiles. Cherche;--n'est-il donc +pas quelque don qui pourrait avoir du prix à tes +yeux?</p> + +<p class="mid">MANFRED.</p> + +<p>Aucun;--cependant, encore un moment.--Avant +de nous séparer, je voudrais vous contempler face à +face. J'entends vos voix, dont les accens mélancoliques +et doux semblent une musique sur les ondes. +Je vois la clarté fixe d'une large et brillante étoile; +mais rien de plus. Montrez-vous à moi, l'un de vous, +ou tous ensemble, tels que vous êtes, et dans la forme +que vous avez coutume de revêtir.</p> + +<p class="mid">L'ESPRIT.</p> + +<p>Notre forme est celle des élémens dont nous sommes +l'ame et le principe; mais désigne celle qui te +plaira le plus, et sur-le-champ elle se découvrira à +tes regards.</p> + +<p class="mid">MANFRED.</p> + +<p>Choisissez vous-mêmes, car, pour moi, il n'y a +rien de beau ni de hideux sur la terre. Que le plus +habile de vous prenne la figure qui lui conviendra +le mieux.--Allons!</p> + +<p class="mid">LE SEPTIÈME ESPRIT, apparaissant sous la figure d'une belle femme.</p> + +<p>Regarde!</p> + +<p class="mid">MANFRED.</p> + +<p>Dieu! est-ce bien toi? N'est-ce pas un songe insensé +ou une cruelle tromperie? Je puis donc encore +goûter le bonheur, te presser dans mes bras!--Nous +pourrons encore.... (La figure disparaît.) Mon cœur est +brisé! (Manfred tombe sans connaissance.)</p> + +<p class="mid">UNE VOIX prononce le charme suivant.</p> + +<p>Lorsque la lune argente les vagues, que le ver +luisant brille dans l'herbe, que le feu follet s'agite +autour des tombeaux et la flamme sur les marécages; +lorsque les étoiles sillonnent le ciel de leurs traînées +lumineuses, que les hiboux gémissent en se répondant, +que les feuilles des arbres de la colline demeurent +silencieuses et immobiles, mon ame pèse sur la +tienne de tout son poids, armée d'un signe et d'un +pouvoir redoutable.</p> + +<p>Si profond que soit ton sommeil, encore ton esprit, +ne reposera-t-il point. Il est des ombres qui ne +pourront s'évanouir, des pensées qui t'assailliront +sans relâche. Une puissance inconnue te défend d'être +jamais seul. Condamné à demeurer éternellement +enfermé dans un charme qui t'enveloppe comme un +linceul, qui t'entoure comme un nuage, tu ne me +verras pas marcher à tes côtés et tu me sentiras; tes +yeux croiront m'apercevoir comme une chose qui, +bien qu'invisible, doit être près de toi, et s'y trouvait +l'instant d'auparavant. Alors, dans cette secrète +horreur, tu promèneras tes regards autour de toi, +me cherchant dans ton ombre, et, surpris de ne m'y +point découvrir, tu reconnaîtras la puissance que tu +dois cacher. Les chants et les paroles magiques ont +imprimé sur ton front un baptême de malédiction; +l'esprit de l'air t'a enlacé de ses lacs; du souffle des +vents sort une voix qui ferme ton cœur à la joie; la +nuit n'a plus pour toi ni repos ni silence, et le jour +ne te montre son éclatant soleil que pour te faire +désirer qu'il s'éclipse aussitôt.</p> + +<p>De tes larmes trompeuses j'ai distillé un poison +capable de donner la mort; j'ai extrait de ton cœur +le plus noir de ton sang; j'ai arraché à ton sourire le +serpent qui s'y dressait comme du milieu de la fougère; +j'ai enlevé à tes lèvres le charme qui rendait +leurs blessures mortelles, et tous ces poisons ont été +essayés avec les poisons les plus connus, et j'ai +trouvé que les tiens étaient les plus dangereux. Entends-tu! +par ton cœur glacé et ton sourire de serpent, +par les impénétrables abîmes de tes ruses, par +ces regards menteurs et l'hypocrisie d'une ame inaccessible, +par l'habileté de cet art qui voile la méchanceté +de ton cœur, par la joie que tu puises dans +les maux des autres hommes, par ta fraternité avec +Caïn, entends, je te condamne à trouver ton enfer +en toi-même.</p> + +<p>Voilà que je brise sur ta tête le vase d'où vont +découler les tourmens. Plus de repos, ni dans le sommeil, +ni dans la mort. La mort, tu la verras sans +cesse sous tes pas, tu l'appelleras, et ce sera pour la +redouter aussitôt. Vois! le charme agit: déjà une +chaîne t'enveloppe de ses anneaux silencieux. Ma +parole a pénétré dans ta tête et dans ton cœur qu'elle +a flétris en les touchant!</p> +<br> +<h3>SCÈNE II.</h3> + +<p class="stage1">(Le mont Jungfrau.--Le matin.)</p> +<br> +<p class="mid">MANFRED, seul, sur les rochers.</p> + +<p>Les esprits que j'avais soulevés m'abandonnent;--mes +enchantemens, fruit de longues et patientes +études, me trompent,--et le remède qui devait me +soulager s'est changé, pour moi, en un poison +cuisant. Loin de moi tout secours surhumain; la +puissance sur le passé m'a été refusée; et pour l'avenir, +tant que le même passé n'aura pas été enseveli +dans les ténèbres, il est hors de mes recherches. O +terre! ô ma mère! et toi, douce fraîcheur du +matin! vous, montagnes! pourquoi vous montrez-vous +si belles? il m'est interdit de vous aimer. Soleil! +œil brillant de la nature, qui répands tes rayons +sur tous les corps, qui les pénètres de joie,--tu +ne resplendis plus sur mon cœur. Vous, rochers! à +la pointe desquels je m'arrête, contemplant, à une +infinie distance, les pins gigantesques qui bordent +le torrent, et qui ne me paraissent, d'ici, que de +chétifs arbrisseaux, lorsqu'un saut, un pas, le plus +léger mouvement, un souffle même, précipiterait +mon corps sur ce lit de pierres, lit d'un éternel repos,--d'où +vient que je balance? je sens l'impulsion--et +je ne m'y abandonne pas; je contemple +le péril, sans vouloir m'en arracher. Ma tête chancelle--et +mon pied est ferme. Il y a en moi un +pouvoir qui me retient et me condamne à l'affreuse +fatalité de vivre,--si c'est vivre, que porter en +soi l'aride et déserte solitude de son esprit, d'être +soi-même le sépulcre de son ame. Déjà j'ai cessé de +justifier mes actions à mes propres yeux, et ceci est +le dernier symptôme du mal.--Oui, ministre +ailé, qui franchis les nues (un aigle passe dans les airs), +dont le vol hardi s'élève dans les cieux; oui, tu +peux fondre sur moi, et m'enlever dans tes serres;--je +deviendrai ta proie, et de ma chair tu nourriras +tes aiglons. Mais tu disparais dans ces régions où +mon œil ne saurait le suivre, tandis que tes regards +perçans découvrent tout ce qui t'entoure dans les +airs ou sur la terre.--Quelle beauté ravissante! +Qu'il est beau ce monde visible! qu'il est glorieux +en lui-même et dans l'action qui l'a produit! Mais +nous, qui nous proclamons ses maîtres! nous, moitié +poussière, moitié dieux, inhabiles à pénétrer +plus profondément sous notre terre, ou à planer +dans les cieux, nous voyons les élémens de notre +double essence dans une lutte perpétuelle, nous respirons +le souffle de l'orgueil et de la bassesse; en +proie, tour à tour, à nos vils besoins et à nos superbes +désirs, jusqu'à ce que notre nature mortelle +prenant le dessus, l'homme devienne--ce qu'il +craint de s'avouer à lui-même, ce qu'ils tremblent +de s'apprendre les uns aux autres. Silence! (On entend +au loin la flûte d'un berger.) J'entends les sons simples +et sans art de la flûte des montagnes. Ce qu'on raconte +de la vie des patriarches n'est point ici une +vaine fable pastorale; le chalumeau marie ses modulations +inégales au bruit des clochettes du troupeau +bondissant. Mon ame voudrait s'enivrer de ces +échos.--Oh! que ne suis-je l'invisible esprit d'une +douce mélodie, une voix vivante, une harmonie +animée, une joie incorporelle--qui naît et s'évanouit +avec le souffle divin qui l'a créée!</p> + +<p class="stage1">(Un chasseur de chamois arrive du bas de la montagne.)</p> + +<p class="mid">LE CHASSEUR DE CHAMOIS.</p> + +<p>Le chamois a quitté ce sentier: ses pieds agiles +l'ont dérobé à ma poursuite. A peine si ma chasse +d'aujourd'hui me dédommagera de ces courses où +j'ai failli me rompre le cou.--Quel est cet homme? +Il n'est pas des nôtres, et pourtant le voilà perché +à une hauteur où n'est jamais parvenu aucun de nos +montagnards, et que nos meilleurs chasseurs pourraient +seuls atteindre. Autant que je le puis voir +d'ici, ses habits sont riches, son aspect mâle, et ses +regards fiers comme le regard d'un paysan libre:--Approchons-nous +plus près.</p> + +<p class="mid">MANFRED, n'apercevant pas le chasseur.</p> + +<p>Vivre ainsi!--blanchir sous les angoisses, comme +ces pins dépouillés, ruines d'un seul hiver, sans +écorce, sans branches, tronc pourri sur une racine +maudite, qui ne le soutient que pour présenter une +image de mort; vivre ainsi, toujours ainsi, et se +rappeler d'autres journées! Maintenant, mon front +est sillonné de rides qu'y ont gravées, non les ans, +mais des instans, des heures.--Ces heures de tortures +où j'ai survécu à moi-même!--Cimes glacées, +avalanches qu'un souffle fait rouler du haut +des montagnes, détachez-vous, écrasez-moi! Souvent +j'ai contemplé vos effroyables chutes; mais vous +passiez à mes côtés, pour aller engloutir des êtres +qui ne demandaient qu'à vivre; vos ravages s'exercent +sur les jeunes et verdoyantes forêts, sur la cabane +ou le hameau de l'innocent villageois.</p> + +<p class="mid">LE CHASSEUR DE CHAMOIS.</p> + +<p>Les brouillards commencent à s'élever du fond +de la vallée: si je ne l'engage à descendre, il pourra +bien perdre en même tems son chemin et la vie.</p> + +<p class="mid">MANFRED.</p> + +<p>Les brouillards montent et paraissent suspendus +aux glaciers; les nuages roulent sous mes pieds, +blancs et sulfureux, semblables à l'écume qui jaillit +des lacs de l'enfer, dont chaque vague vient se briser +sur un rivage où les damnés sont amoncelés comme +des pierres.--La tête me tourne.</p> + +<p class="mid">LE CHASSEUR DE CHAMOIS.</p> + +<p>Il faut s'approcher de lui doucement; ma vue inattendue +le ferait sauter. On dirait déjà qu'il chancelle.</p> + +<p class="mid">MANFRED.</p> + +<p>Des montagnes se sont écroulées, déchirant les +nues, et de leur choc ont ébranlé les monts où elles +étaient adossées; elles ont rempli les vertes vallées +de leurs débris, interrompu brusquement le cours +des rivières, dont les eaux s'élançaient en humides +tourbillons, et forcé les sources qui les alimentaient +à se creuser un nouveau canal.--Ainsi, ainsi s'abîma +le vieux mont Rosenberg.--Que ne me suis-je, +alors, trouvé sous ses ruines!</p> + +<p class="mid">LE CHASSEUR DE CHAMOIS.</p> + +<p>Camarade! prenez garde à vous! un pas de plus +et vous êtes perdu. Pour l'amour de celui qui vous +a créé, éloignez-vous du bord de l'abîme.</p> + +<p class="mid">MANFRED, sans l'entendre.</p> + +<p>Sépulture digne de moi! sous sa masse énorme +mes os eussent reposé en paix, au lieu de rester +épars sur les rochers, roulés çà et là par le vent--comme +bientôt--bientôt dans leur chute.--Adieu, +cieux entr'ouverts! ne me regardez pas d'un œil de +réprobation,--ce n'est point pour moi que vous +devriez vous ouvrir.--Et toi, terre, reprends tes +atômes!</p> + +<p class="stage1">(Au moment où Manfred va se précipiter du rocher, le Chasseur +de Chamois le saisit subitement et le retient avec force.)</p> + +<p class="mid">LE CHASSEUR DE CHAMOIS.</p> + +<p>Holà! insensé!--Si tu es fatigué de la vie, ne +souille pas nos honnêtes vallées de ton sang coupable.--Viens +ici,--tu ne me quitteras pas.</p> + +<p class="mid">MANFRED.</p> + +<p>Mon cœur se soulève:--ne me serre pas ainsi.--Je +n'ai plus la moindre force;--les montagnes tournent +autour de moi;--mes yeux se ferment.--Qui +es-tu?</p> + +<p class="mid">LE CHASSEUR DE CHAMOIS.</p> + +<p>Tu le sauras plus tard.--Sortons d'ici.--Les +nuages se chargent et deviennent plus épais.--Par +ici.--Maintenant, appuie-toi sur moi,--mets +ton pied là,--là, prends ce bâton, et accroche-toi +un instant à cette branche que tu vois.--Maintenant, +donne-moi la main et ne quitte pas ma ceinture,--doucement,--bien.--</p> + +<p>Avant +une heure, +nous serons arrivés au chalet.--Avance: nous +trouverons bientôt un sentier plus sûr, quelque +chose comme un sentier, creusé depuis l'hiver dernier +par le torrent.--A merveille! c'est bravement +marcher; tu aurais pu être un de nos chasseurs.--Suis-moi.</p> + +<p class="stage1">(Pendant qu'ils descendent avec peine à travers les rochers, le +rideau se baisse.)</p> + +<p>FIN DU PREMIER ACTE.</p> +<br><br> +<h2>ACTE II.</h2> +<br> +<h3>SCÈNE PREMIÈRE.</h3> + +<p class="stage1">(Une chaumière des Alpes de Berne.)</p> + +<p class="stage1">MANFRED et le CHASSEUR DE CHAMOIS.</p> +<br> + +<p class="mid">LE CHASSEUR DE CHAMOIS.</p> + +<p>Non, non,--reste encore,--tu n'es pas en état +de partir de quelques heures au moins. Ton esprit +et ton corps se refusent un secours réciproque. Quand +tu te trouveras mieux, je te conduirai.--Mais où +allons-nous?</p> + +<p class="mid">MANFRED.</p> + +<p>Il n'importe: je connais parfaitement ma route, +et n'ai désormais plus besoin de guide.</p> + +<p class="mid">LE CHASSEUR DE CHAMOIS.</p> + +<p>Tes habits, ta démarche annoncent un homme de +haut lignage; sans doute un de ces nombreux seigneurs +dont les rochers fortifiés dominent nos humbles +vallons.--Quel est le château qui te reconnaît +pour maître? Pour moi, je n'en connais guère que +les enceintes extérieures. Mes affaires m'y conduisent +rarement; et c'est alors pour m'asseoir aux +vastes foyers de vos vieilles salles, devisant avec vos +vassaux. Mais les sentiers qui mènent de nos montagnes +aux portes de vos châteaux, je les connais +depuis mon enfance.--Dis-moi, quel est le tien?</p> + +<p class="mid">MANFRED.</p> + +<p>Assez.</p> + +<p class="mid">LE CHASSEUR DE CHAMOIS.</p> + +<p>C'est bien, pardonne à ma curiosité. Mais, au +nom du ciel, montre-toi de meilleure compagnie. +Tiens, goûte mon vin: il est vieux, et plus d'une +fois il m'a réchauffé le sang dans nos glaciers; il +pourra aussi réchauffer le tien.--Allons, fais-moi +raison.</p> + +<p class="mid">MANFRED.</p> + +<p>Loin de moi! loin de moi! il y a du sang sur les +bords! ne le verrai-je jamais disparaître?... la terre +ne boira-t-elle jamais ce sang?</p> + +<p class="mid">LE CHASSEUR DE CHAMOIS.</p> + +<p>A qui en as-tu? tu es hors de sens.</p> + +<p class="mid">MANFRED.</p> + +<p>Du sang, te dis-je,--mon propre sang! la pure +source qui coula dans les veines de mes pères et dans +les miennes, alors que nous étions jeunes, que nous +avions un cœur, que nous nous aimions comme jamais +nous n'eussions dû nous aimer, et ce sang fut +versé! mais il s'élève de la terre et va teindre les +nuages qui me ferment l'accès des cieux, des cieux +où tu n'es pas,--dont je suis éternellement repoussé.</p> + +<p class="mid">LE CHASSEUR DE CHAMOIS.</p> + +<p>Homme aux étranges paroles! quel crime, t'égarant +l'esprit, te poursuit ainsi de vains fantômes? +Mais si grandes que soient tes craintes et les souffrances +que tu endures, sache qu'il est pour toi un +recours puissant,--les consolations de l'église et la +patience, ce don du ciel.--</p> + +<p class="mid">MANFRED.</p> + +<p>La patience, toujours la patience! Laisse-moi:--ce +mot a été inventé pour les bêtes de somme et non +pour les oiseaux de proie. Répète-le aux créatures +faites de ta même poussière; pour moi, je suis d'un +autre ordre.</p> + +<p class="mid">LE CHASSEUR DE CHAMOIS.</p> + +<p>Le ciel en soit loué! je ne changerais pas avec +toi, m'offrît-on l'impérissable gloire de notre Guillaume +Tell. Mais quelque violent que soit ton mal, +il faut le supporter, et toutes tes plaintes ne te seront +d'aucun secours.</p> + +<p class="mid">MANFRED.</p> + +<p>Ne le supporté-je pas?--Regarde-moi,--je vis.</p> + +<p class="mid">LE CHASSEUR DE CHAMOIS.</p> + +<p>Ta vie est une convulsion, et non la vie d'un homme +en santé.</p> + +<p class="mid">MANFRED.</p> + +<p>Je te le dis, homme! j'ai vécu beaucoup d'années, +beaucoup de longues années qui ne sont rien +comparées à celles qui me restent encore; à des siècles--des +siècles--l'espace et l'éternité--la conscience +de l'existence et une soif brûlante de la mort, +soif que rien n'apaisera.</p> + +<p class="mid">LE CHASSEUR DE CHAMOIS.</p> + +<p>Pourtant, à peine si ton front annonce l'âge mûr. +Je serais de beaucoup ton aîné.</p> + +<p class="mid">MANFRED.</p> + +<p>Penses-tu donc que l'existence dépende du tems? +sans doute elle en dépend, mais nos actions en sont +les époques. Les miennes ont rendu pour moi les jours +et les nuits impérissables, éternels, innombrables +comme les innombrables atômes des sables de la mer. +Elles ont fait de ma vie un désert froid et aride, où +se brisent les vagues déchaînées, mais où rien ne +séjourne, rien, si ce n'est les cadavres, les débris +du naufrage, les roches et les algues amères.</p> + +<p class="mid">LE CHASSEUR DE CHAMOIS.</p> + +<p>Hélas! il est fou--encore ne puis-je l'abandonner +à lui-même.</p> + +<p class="mid">MANFRED.</p> + +<p>Plût au ciel que je le fusse! les visions qui viennent +m'assaillir ne seraient alors qu'un rêve désordonné.</p> + +<p class="mid">LE CHASSEUR DE CHAMOIS.</p> + +<p>Que vois-tu ou que penses-tu voir?</p> + +<p class="mid">MANFRED.</p> + +<p>Moi et toi,--toi, paysan des Alpes,--tes humbles +vertus, ton toit hospitalier, ton esprit patient, ton +ame pieuse, libre et fière; ton respect pour toi-même, +fondé sur des pensées d'innocence; tes jours +de santé et tes nuits de sommeil; tes travaux ennoblis +par le danger et que ne suit aucun remords; ton +espérance d'une vieillesse tranquille, la paix du tombeau; +une croix et une guirlande de fleurs qui s'élèveront +sur l'herbe sous laquelle tu reposeras, et pour +épitaphe l'amour et le souvenir de tes petits-enfans:--c'est-là +ce que je vois--et si ensuite je reporte mes +regards sur moi--mais il suffit--déjà mon ame était +brûlée!</p> + +<p class="mid">LE CHASSEUR DE CHAMOIS.</p> + +<p>Et changerais-tu ton sort avec le mien?</p> + +<p class="mid">MANFRED.</p> + +<p>Non, mon ami, je ne voudrais pas te faire un aussi +funeste présent; je ne voudrais infliger ma destinée +à aucun être vivant: moi seul je puis la supporter--si +affreuse qu'elle soit--moi, vivant, je puis soutenir +ce qu'aucun homme ne serait capable de supposer, +même en rêve, sans en mourir d'effroi.</p> + +<p class="mid">LE CHASSEUR DE CHAMOIS.</p> + +<p>Quoi, si pitoyable pour les maux de tes semblables, +et le crime aurait noirci ton cœur! Ne parle +pas de la sorte. Je ne croirai jamais qu'un homme +qui nourrit des sentimens aussi généreux, ait pu assouvir +sa vengeance dans le sang de ses ennemis.</p> + +<p class="mid">MANFRED.</p> + +<p>Oh! non, non, non! les maux que j'ai causés n'ont +atteint que ceux qui m'avaient aimé, ceux que j'ai le +plus aimés. Je n'ai jamais écrasé un ennemi, que dans +une juste et légitime défense.--Ce sont mes embrassemens +qui ont été funestes.</p> + +<p class="mid">LE CHASSEUR DE CHAMOIS.</p> + +<p>Que le ciel te fasse paix! Soulage ton ame par la +pénitence; je dirai des prières pour toi.</p> + +<p class="mid">MANFRED.</p> + +<p>Elles seront inutiles. Toutefois, je te sais gré de +ta commisération. Je m'en vais--il est tems,--adieu!--Tiens, +prends cet or et mes remerciemens--n'ajoute +rien--c'est un juste salaire--ne +me suis pas... je connais le chemin, et je suis hors +des pas dangereux de la montagne.--Encore une +fois, reste ici; je te l'ordonne. (Manfred sort.)</p> +<br> +<h3>SCÈNE II.</h3> + +<p class="stage1">(Une vallée basse dans les Alpes.--Une cataracte.)</p> +<br> +<p class="mid">MANFRED arrive.</p> + +<p>Il n'est pas encore midi--les rayons de l'arc-en-ciel<a id="footnotetaga1" name="footnotetaga1"></a> +<a href="#footnotea1"><sup class="sml">a1</sup></a> +se courbent en arceaux sur le torrent qu'ils colorent +de tous les feux du ciel; la colonne d'eau, tombant +perpendiculairement du haut des rochers, se +déroule comme une nappe d'argent et jette çà et là +ses traînées d'écume bouillonnante. On dirait, agitant +sa longue queue, le coursier dont il est parlé +dans l'Apocalypse, ce pâle et gigantesque coursier, +monté par la mort. Mes yeux seuls, en ce moment, +contemplent ce tableau ravissant. Seul dans cette +douce solitude, je partage avec l'esprit de la vallée +l'hommage que lui rendent ses eaux.--Évoquons-le.</p> + +<p class="stage1">(Manfred prend un peu d'eau dans le creux de sa main et la jette +en l'air en murmurant son évocation. Un instant après, la nymphe +des Alpes se montre sous l'arc-en-ciel jeté sur le torrent.)</p> + +<p>Esprit ravissant! avec ta chevelure de lumière, +tes yeux brillans de gloire, avec ces formes que revêtissent +les filles de la terre, lorsque, dépouillant +leurs charmes terrestres, elles s'élèvent à des formes +surhumaines, à l'essence des purs élémens. Les couleurs +de la jeunesse--vermeilles comme les joues +d'un enfant endormi, bercé sur le sein palpitant de +sa mère--vermeilles comme les teintes d'une rose +que les derniers feux du jour déposent sur la neige +vierge des hauts glaciers, comme si la terre rougissait +des embrassemens du ciel;--ces couleurs teignent +ton céleste aspect et éclipsent l'éclat de l'arc-en-ciel +qui couronne ton front. Esprit ravissant! à +travers la sérénité de tes traits où se montre le calme +d'une ame qui proclame elle-même son immortalité, +je lis que tu pardonneras à un fils de la terre, que +daignent parfois visiter les génies mystérieux, que +tu lui pardonneras d'avoir osé t'évoquer--t'appeler +à lui, et d'arrêter sur toi ses regards.</p> + +<p class="mid">LA NYMPHE.</p> + +<p>Enfant de la terre! je te connais et je connais les +pouvoirs qui sont à tes mains. Je te connais pour un +homme aux pensées profondes, aux actions mauvaises +ou bonnes, extrême dans le bien comme dans le +mal, voué aux angoisses par ton astre fatal. J'attendais +que tu m'appellasses à toi.--Que demandes-tu?</p> + +<p class="mid">MANFRED.</p> + +<p>Admirer ta beauté--et rien au-delà. La vue de +la terre avait troublé mon esprit: j'allai me réfugier +dans ses mystères et je pénétrai jusqu'aux retraites +cachées de ceux qui la gouvernent; mais hélas! aucun +n'a pu exaucer mes vœux. Je leur demandais ce +qu'il était au-dessus de leur puissance de m'accorder: +aujourd'hui j'ai cessé de les importuner.</p> + +<p class="mid">LA NYMPHE.</p> + +<p>Quelle est donc cette demande qui est au-dessus +de la puissance des êtres les plus puissans de ceux +qui dirigent le monde invisible?</p> + +<p class="mid">MANFRED.</p> + +<p>Une prière.--Mais pourquoi la ferais-je de nouveau? +ne sera-ce pas en vain?</p> + +<p class="mid">LA NYMPHE.</p> + +<p>Je ne sais, parle toujours.</p> + +<p class="mid">MANFRED.</p> + +<p>Eh bien! je parlerai. Qu'importe une torture de +plus! tu vas connaître mes souffrances. Dès ma plus +tendre jeunesse, mon esprit ne sympathisait point avec +les ames de mes semblables et je ne contemplais point +la terre avec les yeux des hommes. Leur ambition +n'était pas la mienne: le but de leur existence n'était +non plus le mien. Mes joies, mes peines, mes +passions, mon esprit, tout me rendit étranger à eux. +Bien que revêtu de la même forme, je ne me sentis +pas attiré vers la chair respirante, et refusai de me +mêler à toutes les créatures d'argile qui m'entouraient, +toutes,--non, il était une parmi elles,--mais +attendons.</p> + +<p>J'ai dit que je n'avais aucun rapport avec les hommes, +aucun avec les humaines pensées. Loin de là; +mes joies étaient la solitude, respirer l'air léger des +montagnes couvertes de glace, gravir les cimes où +les oiseaux n'osent bâtir leur nid, où l'aile des insectes +eux-mêmes n'a jamais effleuré un granit dépouillé +de verdure; c'était de me plonger dans le torrent, +de m'abandonner au tourbillon formé par le +brisement des vagues dans les rivières, ou aux flots +de l'océan, essayant ainsi mes jeunes forces. J'aimais, +durant la nuit, suivre la marche de la lune, les étoiles +et leur riche développement, fixer mes yeux sur les +feux de la foudre jusqu'à ce qu'ils en fussent éblouis, +ou contempler la chute des feuilles pendant les soirées +d'automne, alors que les vents font entendre +leurs gémissemens. Tels étaient mes passe-tems--toujours +seul; et si un de ces êtres, au nombre desquels +j'avais honte de me compter, venait à se rencontrer +sur mon chemin, je me sentais aussitôt dégradé +et ne me retrouvais plus qu'une misérable +créature d'argile. Dans mes courses solitaires, je descendis +aux caveaux de la mort, espérant surprendre +la cause dans son effet; j'arrachai à ces ossemens +blanchis, à ces crânes, à ces cendres amoncelées, +les raisonnemens les plus réprouvés. C'est alors que +durant de longues années, je passai les nuits dans +l'étude des sciences qui ne s'enseignent plus et qui +ne furent enseignées qu'au tems jadis. Le tems, le +travail, des épreuves terribles et cette soumission +non moins terrible qui nous donne tout pouvoir sur +l'air et sur les esprits qui peuplent l'air, la terre, +l'espace et le monde infini, rendirent mes yeux familiers +avec l'éternité, comme avaient fait, avant +moi, les mages, comme avait fait celui qui, à Gadara, +évoqua de leurs retraites humides Eros et Anteros<a id="footnotetaga2" name="footnotetaga2"></a> +<a href="#footnotea2"><sup class="sml">a2</sup></a>, +ainsi qu'aujourd'hui, je t'appelle à moi; la +soif de la science s'accrut avec la science, aussi bien +que la puissance et l'ivresse de l'intelligence la plus +éclatante; jusqu'à ce que...</p> + +<p class="mid">LA NYMPHE.</p> + +<p>Poursuis.</p> + +<p class="mid">MANFRED.</p> + +<p>Hélas! je me perds en d'inutiles paroles, me +complaisant à rappeler ces vains attributs, plus j'approche +du moment où il me faut découvrir la plaie +profonde de mon cœur.--Mais plus de détour. Je ne +t'ai nommé ni père, ni mère, ni maîtresse, ni ami, +ni aucun être, avec lesquels j'eusse resserré les liens +de l'humanité: si ces êtres existèrent pour moi, ils +ne me furent pas ce qu'ils sont pour les autres. Mais +il en était un...</p> + +<p class="mid">LA NYMPHE.</p> + +<p>Va, ne crains pas de t'accuser.</p> + +<p class="mid">MANFRED.</p> + +<p>Elle me ressemblait de tous traits--ses yeux, sa +chevelure, son visage, tout, jusqu'au son de sa voix, +disaient-ils, était semblable aux miens, mais adoucis, +mais tempérés par la beauté. Comme moi, elle +avait ces pensées solitaires et errantes, cette ardeur +pour les sciences secrètes et un esprit capable de +comprendre l'univers. Mais, plus que moi, elle avait +la douce puissance des larmes, du sourire, et de la +pitié--puissance qui m'était déniée; elle avait la +tendresse--que jamais je ne ressentis que pour elle +seule, et l'humilité--qui toujours me fut inconnue. +Ses fautes furent les miennes.--Ses vertus n'appartiennent +qu'à elle. Je l'aimai et c'est moi qui la mis +au tombeau!</p> + +<p class="mid">LA NYMPHE.</p> + +<p>Quoi! de ta propre main?</p> + +<p class="mid">MANFRED.</p> + +<p>Non de ma main;--mais mon cœur brisa son +cœur--ce cœur qui s'attacha au mien et qui en fut +desséché. Si j'ai versé du sang, ce n'a pas été le +sien.--Et pourtant ce pur sang a coulé,--je l'ai vu +et je n'ai pu l'étancher.</p> + +<p class="mid">LA NYMPHE.</p> + +<p>Et c'est pour un pareil--pour un être de cette +race que tu méprises, et au-dessus de laquelle tu veux +t'élever, pour te mêler à nous et à notre race, que tu +mets en oubli les précieux dons de nos sciences, que +tu te rejettes dans les basses et lâches passions de +l'humanité! loin de moi!</p> + +<p class="mid">MANFRED.</p> + +<p>Fille de l'air! je le dis: depuis cette heure fatale--mais +les paroles ne sont que des paroles.--Contemple-moi +dans mon sommeil, dans mes veilles.--Viens +t'asseoir à mes côtés! tu verras ma solitude, +ma solitude peuplée par les furies;--tu me verras, +durant la nuit jusqu'au retour du jour, grincer +des dents, et me maudire encore jusqu'au coucher +du soleil.--J'ai demandé, comme une bénédiction, +de devenir insensé, et la folie m'a été refusée. J'ai +affronté la mort,--mais dans la lutte des élémens +les vagues me soutenaient au lieu de m'engloutir et +j'ai dû traverser, sain et sauf, les plus affreux dangers. +Sans doute que la main glacée d'un impitoyable +génie me tenait suspendu par un cheveu, mais par +un cheveu qu'aucun effort ne pouvait rompre. Vainement, +je plongeai mon âme--jadis une source +inépuisable de création--dans toutes les rêveries +enfantées par l'imagination; toujours, toujours semblable +au reflux de la vague, elle était repoussée dans +le gouffre profond de mes pensées. Vainement je +me mêlai à l'humaine espèce--je cherchais l'oubli +de mes maux là où il ne se peut trouver. Dès-lors, +tout ce que j'avais appris, mes sciences, mes longues +recherches dans les secrets d'un art surnaturel, ne +devinrent plus que des connaissances mortelles, et je +vécus dans le désespoir--et je vis--et je vivrai +toujours!</p> + +<p class="mid">LA NYMPHE.</p> + +<p>Peut-être puis-je venir à ton aide.</p> + +<p class="mid">MANFRED.</p> + +<p>Pour avoir cette puissance, il te faudrait réveiller +les morts, ou me laisser descendre parmi eux.--Fais-le--de +quelque manière que ce soit, à quelque +heure que tu choisisses.--Si c'est avec de nouvelles +tortures--au moins seront-elles les dernières.</p> + +<p class="mid">LA NYMPHE.</p> + +<p>Non; tel n'est point mon pouvoir. Mais veux-tu +me jurer obéissance, jurer de te soumettre à ma volonté? +tes vœux seront peut-être exaucés.</p> + +<p class="mid">MANFRED.</p> + +<p>Jurer! obéir! Et à qui? aux esprits que je conjure! +Moi, devenir l'esclave de ceux qui m'ont servi!--jamais!</p> + +<p class="mid">LA NYMPHE.</p> + +<p>Est-ce tout? n'as-tu pas de plus douce réponse? +Réfléchis encore avant de repousser ma demande.</p> + +<p class="mid">MANFRED.</p> + +<p>J'ai dit.</p> + +<p class="mid">LA NYMPHE.</p> + +<p>Assez!... Je puis donc me retirer... parle!</p> + +<p class="mid">MANFRED.</p> + +<p>Retire-toi! (La nymphe disparaît.)</p> + +<p class="mid">MANFRED, seul.</p> + +<p>Nous, jouet du tems et de nos propres terreurs! +Les jours nous emportent et fuient eux-mêmes loin +de nous. Et pourtant nous vivons, accablés sous le +poids de notre vie et redoutant sans cesse la mort.--Aussi +long-tems que pèse sur nous ce joug détesté, +ce joug qui oppresse notre cœur--que font seuls palpiter +les angoisses ou des plaisirs menteurs;--aussi +long-tems que durent ces jours de passé et d'avenir +(car il n'est pas de présent pour la vie), qui pourrait +dire s'il en est un, un seul où l'ame n'ait cessé +d'appeler la mort et dont elle n'ait fui aussitôt l'approche, +de même que l'on tremble de se plonger dans +une onde glacée, bien que le frisson ne doive se faire +sentir qu'un moment? Toutefois mes sciences me laissent +encore une ressource.--Je puis évoquer les +morts et savoir d'eux ce que nous avons un jour à +craindre. Rien que le néant du tombeau, diront-ils--et +s'ils ne répondaient pas!--Mais le prophète sortit +de la tombe pour répondre à la sorcière d'Eudor; le +monarque de Sparte connut ses destinées de l'esprit +ressuscité de la vierge Byzantine. Il avait immolé celle +qu'il aimait, dans l'ignorance du crime qu'il commettait, +et il mourut sans avoir obtenu son pardon. +En vain il adressa des prières à Jupiter phrygien; +en vain les magiciens d'Arcadie évoquèrent l'ombre +irritée et la supplièrent de dépouiller sa colère ou de +fixer un terme à sa vengeance;--il n'obtint qu'une +réponse vague et obscure, mais qui bientôt s'expliqua +pour lui<a id="footnotetaga3" name="footnotetaga3"></a> +<a href="#footnotea3"><sup class="sml">a3</sup></a>.</p> + +<p>Si jamais je n'étais venu au monde, ce que j'aime +vivrait encore; si jamais je n'avais aimé, ce que +j'aime vivrait encore dans tout l'éclat de sa beauté, +de son bonheur, et répandant la joie sur les autres. +Qu'est-elle devenue? qu'est-elle aujourd'hui?--la +victime expiatoire de mes péchés,--quelque chose +que je n'ose imaginer,--ou du néant. Dans peu +d'heures, je connaîtrai ce que j'appréhende et brûle +de connaître. Jusqu'ici, je n'avais jamais frémi d'arrêter +mes regards sur un esprit, mauvais ou bon,--et +voilà que je tremble et qu'un étrange frisson vient +saisir mon cœur. Mais l'action ne manquera pas à +ce que j'abhorre le plus; je saurai braver toutes +craintes mortelles.--La nuit approche. (Il sort.)</p> +<br> +<h3>SCÈNE III.</h3> + +<p class="stage1">(Le sommet du mont Jungfrau.)</p> +<br> +<p class="mid">Entre LA PREMIÈRE DESTINÉE.</p> + +<p>La lune se lève, large, ronde, éclatante. Ici, sur +les neiges que n'a jamais foulées le pied d'un vulgaire +mortel, nous marchons de nuit, sans laisser la +moindre trace de nos pas; sur cette mer sauvage, +sur l'océan resplendissant des montagnes glacées, +nous effleurons les brisans raboteux qui semblent +l'écume des flots agités par la tempête, que le froid +aurait subitement saisie,--image morte de l'abîme +des eaux. Ce pinacle fantastique,--ouvrage de +quelque tremblement de terre,--où s'arrêtent les +nuages pour se reposer des fatigues de leur course, +a été consacré à nos ébats, à nos veilles; c'est ici +que je dois attendre mes soeurs, pour nous acheminer +ensemble vers le palais d'Arimane, car, cette +nuit, se célébrera notre grande fête.--Chose étrange +qu'elles n'arrivent point!</p> + +<p class="mid">UNE VOIX, au dehors, chantant.</p> + +<p>L'usurpateur captif, jeté en bas du trône, languissait +enseveli dans la torpeur, oublié et solitaire. +J'ai secoué son sommeil, brisé sa chaîne, je lui ai +rendu ses troupes, et voilà encore une fois le tyran +debout. Le sang d'un million d'hommes, la ruine +d'une nation seront le prix de mes peines--puis sa +fuite, et de rechef le désespoir!</p> + +<p class="mid">SECONDE VOIX, au dehors.</p> + +<p>Le vaisseau volait, le vaisseau volait vite; mais +je n'ai pas laissé une voile, je n'ai pas laissé un mât. +Il ne reste plus une planche de ses flancs ou du pont, +pas un pauvre diable pour pleurer sur le naufrage. +Si!--il en est un que j'ai sauvé, le prenant aux +cheveux pendant qu'il nageait, et celui-là était digne +de ma pitié,--un traître à terre, un pirate sur +mer.--Il acquittera sa dette par de nouveaux +crimes.</p> + +<p class="mid">LA PREMIÈRE DESTINÉE, répondant.</p> + +<p>La cité reposait, plongée dans le sommeil; au +matin, elle s'est éveillée pour pleurer sur elle-même. +Soudainement, sans bruit, la noire peste avait passé +sur ses tours. Des milliers d'hommes ont péri, des +milliers périront.--Le vivant fuit l'approche du +malade qu'il chérissait; mais il fuit en vain: rien +ne le sauvera de l'atteinte mortelle. La tristesse, les +angoisses, le mal, la terreur enveloppent toute une +population.--Heureux sont les morts qui échappent +à cette scène de désolation! Et cette œuvre +d'une nuit--cette ruine d'un royaume--ce travail +de mes mains, combien de fois, dans les siècles, ne +l'ai-je pas renouvelé! combien ne le renouvellerai-je +pas encore!</p> + +<p class="stage1">(Entrent la seconde et la troisième Destinée.)</p> + +<p class="mid">LES TROIS DESTINÉES.</p> + +<p>Nos mains tiennent enfermés les cœurs des hommes, +et leurs tombeaux sont nos marche-pieds. Ces +esclaves ne reçoivent de nous le souffle de l'ame que +pour nous le rendre aussitôt.</p> + +<p class="mid">LA PREMIÈRE DESTINÉE.</p> + +<p>Bien-venues!--Où est Némésis?</p> + +<p class="mid">LA SECONDE DESTINÉE.</p> + +<p>Occupée à quelque grand travail; mais j'ignore +lequel, car moi-même j'ai les mains pleines.</p> + +<p class="mid">LA TROISIÈME DESTINÉE.</p> + +<p>Vois; elle vient.</p> + +<p class="stage1">(Entre Némésis.)</p> + +<p class="mid">LA PREMIÈRE DESTINÉE.</p> + +<p>Dis, où as-tu été? Mes sœurs et toi, vous arrivez +tard, cette nuit-ci.</p> + +<p class="mid">NÉMÉSIS.</p> + +<p>Relever des trônes abattus; marier entre eux des +insensés; rétablir des dynasties; venger des hommes +de leurs ennemis, puis les faire repentir de leur +vengeance; frapper les sages de folie: tel vient d'être +mon travail. J'ai tiré de la poussière les nouveaux +oracles qui doivent aujourd'hui régir le monde, car +les anciens avaient passé de mode, et les mortels +osaient déjà les peser à leur propre valeur, mettre +les rois dans la balance et parler de liberté, ce fruit +à jamais défendu... Partons! l'heure est sonnée... +montons sur nos nuages. (Elles sortent.)</p> +<br> +<h3>SCÈNE IV.</h3> + +<p class="stage1">(Palais d'Arimane.--Arimane, entouré des Esprits, est assis sur un +globe de feu qui lui sert de trône.)</p> +<br> +<p class="mid">HYMNE DES ESPRITS.</p> + +<p>Salut à notre maître!--Prince de la terre et de +l'air!--qui marche sur les nues et sur les eaux,--qui +tient dans sa main le sceptre des élémens, et les +fait, à sa volonté, rentrer dans le chaos! Il souffle--et +la tempête bouleverse la mer; il parle--et la +nue répond à sa voix par le tonnerre; il regarde,--à +son regard, s'enfuient les rayons du soleil; il se +meut,--un tremblement remue la terre jusque dans +ses fondemens. Sous ses pas jaillissent les volcans; +son ombre projette la peste; les comètes annoncent +sa marche à travers les cieux enflammés, et sa colère +réduit en cendres les planètes; c'est à lui que +la guerre offre chaque jour son holocauste, la mort +son tribut. Il est la vie, avec toutes ses agonies; il +est l'ame de tout ce qui respire.</p> + +<p class="stage1">(Entrent les Destinées et Némésis.)</p> + +<p class="mid">PREMIÈRE DESTINÉE.</p> + +<p>Gloire à Arimane! son pouvoir s'accroît de plus +en plus sur la terre.--Mes deux sœurs ont exécuté +ses ordres; et moi aussi, j'ai rempli mon devoir.</p> + +<p class="mid">SECONDE DESTINÉE.</p> + +<p>Gloire à Arimane! Nous qui courbons la tête +des hommes, nous venons nous courber devant son +trône!</p> + +<p class="mid">TROISIÈME DESTINÉE.</p> + +<p>Gloire à Arimane! nous n'attendons qu'un clin-d'œil +pour obéir.</p> + +<p class="mid">NÉMÉSIS.</p> + +<p>Souverain des souverains! nous sommes à toi, +et tous les êtres mortels, plus ou moins, sont à nous. +Étendre notre puissance, c'est étendre la tienne, et +nos soins, nos veilles y sont incessamment consacrés. +Tes derniers commandemens ont été remplis +en tout point.</p> + +<p class="stage1">(Entre Manfred.)</p> + +<p class="mid">UN ESPRIT.</p> + +<p>Qui se montre ici? Un mortel!--Toi, fatale et +hardie créature, prosterne-toi et adore!</p> + +<p class="mid">SECOND ESPRIT.</p> + +<p>Je connais ce mortel.--Un magicien puissant, +possesseur d'une science redoutée.</p> + +<p class="mid">TROISIÈME ESPRIT.</p> + +<p>Prosterne-toi et adore, esclave! Quoi, ne connais-tu +pas ton maître et le nôtre?--Tremble et +obéis!</p> + +<p class="mid">TOUS LES ESPRITS.</p> + +<p>Humilie-toi, humilie ta damnée matière, enfant +de la Terre! ou crains notre courroux.</p> + +<p class="mid">MANFRED.</p> + +<p>Je sais tout; et encore voyez-vous que je ne fléchis +pas le genou.</p> + +<p class="mid">QUATRIÈME ESPRIT.</p> + +<p>On saura t'y contraindre.</p> + +<p class="mid">MANFRED.</p> + +<p>Ai-je donc besoin de vos leçons?--Que de nuits +là-bas, couché sur le sable aride, je me suis prosterné +la face contre terre, et j'ai couvert ma tête +de cendres, comprenant toute l'étendue de mon humiliation, +m'abaissant devant mon inutile désespoir, +et fléchissant sous ma propre misère!</p> + +<p class="mid">CINQUIÈME ESPRIT.</p> + +<p>Seras-tu si hardi que de refuser à Arimane, assis +sur son trône, ce que lui accorde l'univers entier qui +ne l'a jamais contemplé dans la terreur de son éclat? +A genoux! te dis-je.</p> + +<p class="mid">MANFRED.</p> + +<p>Commandez-<i>lui</i> d'abord de s'agenouiller devant +l'être qui est au-dessus de lui, devant l'Infini Éternel,--le +Créateur qui ne l'avait pas fait pour être +adoré:--qu'il se prosterne, et nous nous prosternerons +ensemble.</p> + +<p class="mid">LES ESPRITS.</p> + +<p>Faut-il écraser ce ver de terre? le déchirer en +morceaux?</p> + +<p class="mid">PREMIÈRE DESTINÉE.</p> + +<p>Hors d'ici! Retirez-vous! cet homme m'appartient. +Prince des pouvoirs invisibles! cet homme ne +sort pas d'une race vulgaire; son aspect et sa présence +en ces lieux le démontrent assez. Ses tourmens +ont été de même nature que les nôtres, éternels. Ses +connaissances, sa force et sa puissance, autant que +le comporte l'argile qui recouvre l'essence éthérée, +se sont élevées plus haut que tout ce que la matière +a encore produit. Dévoré d'une soif de science que +ressentirent rarement d'autres mortels, il apprit à +connaître ce que nous connaissons ici--que le savoir +n'est pas le bonheur, que la science n'est autre +chose que l'échange d'une ignorance contre une +autre espèce d'ignorance. Bien plus--les passions, +attributs de la terre et du ciel, dont aucune puissance, +aucun être, aucun cœur n'est exempt, depuis +le ver misérable jusqu'aux plus nobles créatures, les +passions ont traversé son cœur, et si cruellement, +que moi, impitoyable, je comprends qu'il soit devenu +un objet de pitié. Encore une fois, cet homme +m'est soumis et t'appartiendra un jour.--Mais que +cela soit, ou non, il n'est dans nos régions aucun esprit +doué d'une ame égale à la sienne, aucun qui ait +pouvoir sur son ame.</p> + +<p class="mid">NÉMÉSIS.</p> + +<p>Que vient-il donc faire ici?</p> + +<p class="mid">PREMIÈRE DESTINÉE.</p> + +<p>Lui-même répondra.</p> + +<p class="mid">MANFRED.</p> + +<p>Ce que je sais, ce que je puis, quel pouvoir m'amène +parmi vous, vous le savez; mais il est un pouvoir +supérieur au mien, dont j'attends la réponse +pour m'arracher enfin à mes doutes.</p> + +<p class="mid">NÉMÉSIS.</p> + +<p>Quelles nouvelles lumières demandes-tu?</p> + +<p class="mid">MANFRED.</p> + +<p>Ce n'est pas toi qui me les peux donner. Appelle +ici les morts,--je leur réserve mes questions.</p> + +<p class="mid">NÉMÉSIS.</p> + +<p>Grand Arimane, ta volonté est-elle que les vœux +de ce mortel soient exaucés?</p> + +<p class="mid">ARIMANE.</p> + +<p>Oui.</p> + +<p class="mid">NÉMÉSIS.</p> + +<p>Quel fantôme faut-il évoquer?</p> + +<p class="mid">MANFRED.</p> + +<p>Quelqu'un qui ne fut pas renfermé dans la tombe.--Appelle +Astarté.</p> + +<p class="mid">NÉMÉSIS.</p> + +<p>Ombre ou esprit! quoi que tu sois, que tu conserves +tout ou partie de la forme que tu reçus à ta +naissance, de cette forme de terre rendue à la terre, +reparais au jour. Revêts-toi de ce que tu avais revêtu; +porte ce même cœur, ce même corps arraché +à la pâture des vers. Parais! parais! parais! celui +qui t'envoya te rappelle aujourd'hui.</p> + +<p class="stage1">(Le fantôme d'Astarté s'élève et se tient au milieu de la foule.)</p> + +<p class="mid">MANFRED.</p> + +<p>Serait-ce là la mort? La couleur rougit encore sa +joue; mais je ne vois que trop bien que ce n'est pas +une couleur vivante; c'est plutôt la teinte d'une +étrange maladie, semblable au rouge dont l'automne +colore les feuilles mourantes. Est-ce bien elle? Oh! +Dieu! elle que je frémirais d'envisager.--Astarté--Non, +je ne puis lui parler!--mais commande-lui +de parler.--Qu'elle me pardonne ou qu'elle me condamne.</p> + +<p class="mid">NÉMÉSIS.</p> + +<p>Par la puissance qui a brisé la tombe qui t'enfermait, +parle à celui qui t'a parlé, ou à ceux qui t'ont +mandée ici.</p> + +<p class="mid">MANFRED.</p> + +<p>Elle garde le silence, et, dans ce silence, est toute +ma réponse.</p> + +<p class="mid">NÉMÉSIS.</p> + +<p>Là s'arrête mon pouvoir. Prince de l'air! toi seul +peux lui ordonner de délier sa voix.</p> + +<p class="mid">ARIMANE.</p> + +<p>Esprit! obéis à ce spectre.</p> + +<p class="mid">NÉMÉSIS.</p> + +<p>Toujours un obstiné silence! Sans doute qu'elle +obéit à d'autres puissances que les nôtres. Mortel! +vaine sera ton enquête, et nous sommes joués aussi +bien que toi.</p> + +<p class="mid">MANFRED..</p> + +<p>Entends-moi!--entends-moi!--Astarté! ma +bien-aimée! réponds-moi: j'ai tant souffert!--je +souffre tant!--Abaisse tes yeux sur moi! Le tombeau +ne t'a pas plus changée que je ne suis changé +pour toi. Tu m'aimas trop, trop je t'aimai: nous +n'étions pas faits pour nous torturer ainsi l'un l'autre, +bien que ce fût un affreux péché que de nous +aimer comme nous fîmes. Dis que tu ne me maudis +point,--que je dois porter la peine pour nous deux,--que +tu seras reçue au nombre des bénis, et que moi, +je mourrai. Depuis que tu m'as quitté, les obstacles +les plus odieux conspirent pour me rattacher à l'existence,--à +une vie qui me fait frissonner si l'immortalité +m'assure un avenir semblable au passé. Plus +de repos. Je ne sais ni ce que je demande ni ce que +je cherche. Je n'ai d'autre sentiment que le sentiment +de ce que tu es et de ce que je suis, et je ne +voudrais plus qu'entendre encore une fois, avant +la mort, le son de ta voix qui jadis était pour moi +une si douce musique!--Parle-moi! Je t'ai appelée +dans le silence de la nuit; j'ai effrayé les oiseaux +endormis sous le feuillage; j'ai réveillé les loups des +montagnes; j'ai fait retentir du vain écho de ton +nom les cavernes profondes, et tout, dans la nature, +me répondait--tout, les hommes et les esprits,--et +seule, tu es restée muette. Parle-moi! j'ai suivi +la marche des étoiles, cherchant en vain dans le +ciel la trace de tes pas. Parle-moi! j'ai erré sur la +terre, et n'ai rien trouvé qui te ressemblât.--Parle-moi! +vois ces ennemis qui nous entourent--ils ont +pitié de mes maux! Leur aspect ne m'épouvante +pas, car je ne sens ici que ta présence seule.--Parle-moi! +si tu es irritée, que tes paroles soient +des paroles de colère--mais que je t'entende encore +une fois--une fois de plus--une seule fois!--</p> + +<p class="mid">LE FANTOME D'ASTARTÉ.</p> + +<p>Manfred!</p> + +<p class="mid">MANFRED.</p> + +<p>Dis, dis--toute ma vie est dans ta voix.--C'est +bien ta propre voix!</p> + +<p class="mid">LE FANTOME D'ASTARTÉ.</p> + +<p>Manfred! demain finiront tes maux terrestres. +Adieu!</p> + +<p class="mid">MANFRED.</p> + +<p>Un mot de plus.--M'as-tu pardonné?</p> + +<p class="mid">LE FANTOME D'ASTARTÉ.</p> + +<p>Adieu!</p> + +<p class="mid">MANFRED.</p> + +<p>Dis, nous retrouverons-nous un jour?</p> + +<p class="mid">LE FANTOME D'ASTARTÉ.</p> + +<p>Adieu!</p> + +<p class="mid">MANFRED.</p> + +<p>Par grâce, un mot! dis que tu m'aimes!</p> + +<p class="mid">LE FANTOME D'ASTARTÉ.</p> + +<p>Manfred! (L'esprit d'Astarté disparaît.)</p> + +<p class="mid">NÉMÉSIS.</p> + +<p>Elle est partie, partie sans retour. Ses paroles seront +accomplies. Retourne à la terre.</p> + +<p class="mid">UN ESPRIT.</p> + +<p>Il est tombé dans une affreuse convulsion,--sort +réservé aux mortels qui veulent pénétrer dans des +mystères au-dessus de leur nature humaine.</p> + +<p class="mid">UN AUTRE ESPRIT.</p> + +<p>Pourtant, voyez comme il sait se maîtriser et soumettre +ses tortures à sa propre volonté. S'il eût été +des nôtres, c'était, n'en doutez pas, un terrible esprit.</p> + +<p class="mid">NÉMÉSIS.</p> + +<p>As-tu quelque autre question à adresser à notre +puissant maître, ou à nous, ses adorateurs?</p> + +<p class="mid">MANFRED.</p> + +<p>Aucune.</p> + +<p class="mid">NÉMÉSIS.</p> + +<p>Ainsi donc, adieu pour un tems.</p> + +<p class="mid">MANFRED.</p> + +<p>Ah! nous nous reverrons! mais en quel lieu? sur +la terre? N'importe où; à ton plaisir. Je me sépare +ton débiteur pour la grâce que tu viens de m'accorder. +Au revoir, vous tous! (Manfred sort; la toile tombe.)</p> + +<p>FIN DU DEUXIÈME ACTE.</p> +<br><br> +<h2>ACTE III.</h2> +<br> +<h3>SCÈNE PREMIÈRE.</h3> + +<p class="stage1">(Une salle dans le château de Manfred.)</p> + +<p class="stage1">MANFRED et HERMAN.</p> +<br> + +<p class="mid">MANFRED.</p> + +<p>Quelle heure est-il?</p> + +<p class="mid">HERMAN.</p> + +<p>Dans une heure le soleil sera couché. Nous aurons +une soirée délicieuse.</p> + +<p class="mid">MANFRED.</p> + +<p>Dis-moi, tout est-il disposé dans la tour, ainsi +que je l'ai ordonné?</p> + +<p class="mid">HERMAN.</p> + +<p>Seigneur, tout est prêt. Voici la clef et le coffre.</p> + +<p class="mid">MANFRED.</p> + +<p>Bien, laisse-moi. (Herman sort.)</p> + +<p class="mid">MANFRED, seul.</p> + +<p>Il y a en moi un calme--une sérénité que je +ne puis m'expliquer, et que je n'avais pas encore +goûtés depuis que j'ai fait l'épreuve de la vie. Si je +ne savais que la philosophie est la plus grande de +nos vanités, le mot le plus vide que le jargon de +nos écoles ait jamais fait vibrer à nos oreilles, je +croirais, en vérité, avoir découvert le grand secret +si cherché, avoir trouvé dans mon ame la pierre +philosophale. Cela ne durera pas; mais encore est-il +bon d'avoir connu un si doux état, ne fût-ce qu'une +seule fois en ma vie. Une sensation nouvelle s'est +révélée à moi; elle a élargi le domaine de mes pensées. +Je veux en prendre note sur mes tablettes, et +constater l'existence d'un semblable sentiment.--Qu'est-ce?</p> + +<p class="stage1">(Herman rentre.)</p> + +<p class="mid">HERMAN.</p> + +<p>Seigneur, l'abbé de Saint-Maurice demande à +vous être présenté.</p> + +<p class="stage1">(Entre l'abbé de Saint-Maurice.)</p> + +<p class="mid">L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.</p> + +<p>Paix au comte Manfred!</p> + +<p class="mid">MANFRED.</p> + +<p>Merci, saint père! sois le bien-venu dans ces +murs; ta présence les honore et répand sa bénédiction +sur ceux qui les habitent.</p> + +<p class="mid">L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.</p> + +<p>Comte, plaise au ciel qu'il en soit ainsi! mais je +voudrais conférer seul avec toi.</p> + +<p class="mid">MANFRED.</p> + +<p>Sors, Herman. Que me veut mon respectable +hôte?</p> + +<p class="mid">L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.</p> + +<p>Je parlerai sans détour.--Mon âge, mon zèle, +l'habit que je porte et mes bonnes intentions m'en +donnent le privilège. Nous sommes proches voisins, +comte Manfred, et quoique nous nous fréquentions +peu, j'ai cru, en cette qualité, pouvoir me présenter +ici. D'étranges rumeurs, outrageantes à notre +sainte fois, se mêlent à ton nom; à ce noble nom +illustré depuis tant de siècles. Puisse celui qui le +porte le transmettre dans toute sa pureté.</p> + +<p class="mid">MANFRED.</p> + +<p>Poursuis,--j'écoute.</p> + +<p class="mid">L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.</p> + +<p>On rapporte que tu te livres à l'étude des mystères +qui ont été interdits aux recherches de l'homme. +On rapporte aussi que tu communiques avec les habitans +des sombres retraites, avec ces esprits malins +et déchus, qui marchent dans la vallée couverte des +ombres de la mort. Je n'ignore pas que tu échanges +rarement tes idées avec les autres hommes, comme +toi créés par Dieu, et que tu vis dans l'isolement, +comme un anachorète.--Plût au ciel que ta solitude +fût aussi sainte.</p> + +<p class="mid">MANFRED.</p> + +<p>Et qui sont ceux qui parlent de la sorte?</p> + +<p class="mid">L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.</p> + +<p>Tous nos frères--les paysans épouvantés--tes +propres vassaux, eux-mêmes, qui ne te regardent +que d'un œil inquiet. Ta vie est en danger.</p> + +<p class="mid">MANFRED.</p> + +<p>Qu'ils la prennent donc!</p> + +<p class="mid">L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.</p> + +<p>Je suis venu pour te sauver, et non pour aider à +ta perte.--Je ne chercherai même point à pénétrer +dans le secret de ton ame. Mais s'il y a quelque vérité +dans ce qu'ils disent, fais pénitence, il en est +tems encore. Implore la divine miséricorde. Viens +te réconcilier avec la véritable Église, et l'Église te +réconciliera avec le ciel.</p> + +<p class="mid">MANFRED.</p> + +<p>J'entends; mais voici ma réponse: Ce que je fus, +ce que je suis, reste un mystère entre le ciel et moi.--Je +ne choisirai point un mortel pour médiateur. +Ai-je manqué à vos décrets? Prouvez-le, et qu'on +me punisse.</p> + +<p class="mid">L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.</p> + +<p>Mon fils, je ne t'ai point parlé de peines, mais +de repentir et de pardon.--Je laisse la pénitence à +ton choix.--Pour le pardon, nos institutions saintes +et une foi robuste nous ont donné le pouvoir de détourner +les hommes du sentier du vice, et de les +ramener à des sentimens meilleurs, à des espérances +élevées; le reste appartient au ciel: «Toute vengeance +est dans mes mains,» a dit le Seigneur. Et +c'est en toute humilité que son serviteur répète un +mot terrible.</p> + +<p class="mid">MANFRED.</p> + +<p>Vieillard! il n'est aucune puissance chez vos +prêtres, aucun charme dans la prière, ni dans les +diverses formes de purification auxquelles nous soumet +la pénitence, ni dans l'humilité, ni dans le +jeûne, ni dans les souffrances corporelles, ni, ce +qui est plus puissant que tout cela, dans ces tortures +intimes d'un profond désespoir, remords sans +la crainte de l'enfer et capable à lui seul de faire +un enfer du paradis; non, il n'est rien qui puisse +arracher à un esprit, jeté hors de ses limites, la +conscience de ses propres fautes, la conscience de +ses maux, de ses supplices et de cette vengeance qu'il +exerce sur lui-même. Ne me parle pas des tourmens +éternels; ils n'égaleront pas la justice que s'inflige +celui qui a pu lui-même se condamner.</p> + +<p class="mid">L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.</p> + +<p>Bien, mon fils. Mais tes souffrances se dissiperont, +et il leur succédera une douce espérance qui +te fera envisager avec calme et certitude le séjour +sacré, ouvert à tous les hommes qui l'ont désormais +pris pour but, quelque grandes qu'aient été leurs +erreurs sur cette terre. Mais aussi, faut-il qu'ils +sentent la nécessité de s'en faire absoudre.--Continue.--Tout +ce que notre Église peut apprendre +te sera enseigné, tous les péchés que nous pourrons +remettre te seront remis.</p> + +<p class="mid">MANFRED.</p> + +<p>Mourant de sa propre main, pour éviter les tourmens +d'une mort publique que lui préparait un sénat +jadis son esclave, le sixième empereur de Rome +vit s'approcher de lui un soldat qui, pour témoigner +sa pitié, voulait officieusement étancher, avec +sa robe, le sang qui coulait de la gorge du malheureux +prince. Celui-ci le repoussa, et lui dit--il +conservait encore de l'empire dans son regard mourant--: +«Il est trop tard;--est-ce là ta fidélité?»</p> + +<p class="mid">L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.</p> + +<p>Eh bien?</p> + +<p class="mid">MANFRED.</p> + +<p>Eh bien! je répondrai avec le Romain--: «Il est +trop tard.»</p> + +<p class="mid">L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.</p> + +<p>Il ne saurait jamais l'être pour te réconcilier avec +ton ame, et ton ame avec le ciel. N'as-tu aucune espérance? +Chose étrange en vérité--que ceux qui +désespèrent d'en haut se créent ici bas quelque +vaine illusion, et qu'ils s'accrochent à cette frêle +branche comme les hommes qui se noient.</p> + +<p class="mid">MANFRED.</p> + +<p>Oui--mon père! j'ai eu de ces illusions terrestres. +Dès ma jeunesse, je ressentais la noble ambition +d'agir sur l'esprit de mes semblables, envieux +d'éclairer les peuples, et de m'élever--je ne sus +jamais où--peut-être pour retomber bientôt; mais +tomber comme la cataracte de la montagne, qui, +précipitée de sa plus grande hauteur, fait jaillir des +colonnes humides qu'elle élève jusqu'au ciel en +nuages pluvieux, et descend ensuite dans l'abîme où +elle séjourne, fatiguée de sa première énergie.--Mais +ce tems est passé, ma pensée s'était méprise.</p> + +<p class="mid">L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.</p> + +<p>Et pourquoi cela?</p> + +<p class="mid">MANFRED.</p> + +<p>Ma nature n'a pu s'apprivoiser; car il faut qu'il +apprenne à servir, celui qui veut gouverner,--qu'il +flatte,--qu'il supplie,--qu'il épie les occasions +et se glisse en tous lieux; il lui faut être un +mensonge vivant pour devenir quelque chose de +grand parmi les faibles et les chétifs dont se compose +la masse des hommes. J'ai dédaigné de me +mêler à un troupeau, fût-ce pour être à la tête--même +d'une troupe de loups. Le lion vit seul, ainsi +suis-je.</p> + +<p class="mid">L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.</p> + +<p>Qui t'empêchait de vivre et d'agir comme les autres +hommes?</p> + +<p class="mid">MANFRED.</p> + +<p>Parce que ma nature était ennemie de la vie et +pourtant n'étais-je pas né cruel. J'aurais voulu tomber +au milieu de la désolation, et non l'engendrer +moi-même.--Semblable au simoun solitaire, dont +le souffle enflammé passe sur les déserts stériles, où +ne croissent ni plantes ni arbustes, et qui se joue +sur leurs sables arides et sauvages: il ne cherche +pas qui ne vient pas le chercher; mais sa rencontre +est mortelle. Tel a été le cours de mon existence; +tout ce qui se trouva sur mon chemin a été balayé.</p> + +<p class="mid">L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.</p> + +<p>Hélas! je commence à craindre que mes prières +et mes paroles ne soient vaines. Si jeune encore! et +pourtant je voudrais--</p> + +<p class="mid">MANFRED.</p> + +<p>Regarde-moi! Il est une race de mortels sur la +terre qui, dès le jeune âge, anticipent sur la vieillesse, +et meurent avant leur maturité, sans qu'une +mort violente soit venue abréger leurs jours. Les +uns tombent victimes des plaisirs,--les autres de +l'étude;--ceux-ci usés par le travail,--ceux-là +par le dégoût;--à d'autres la maladie ou la folie:--et +il en est encore dont le cœur se dessèche ou se +brise, car c'est là une maladie, sous quelque forme, +sous quelque nom qu'elle se décide, qui enlève plus +d'hommes qu'il n'y en a d'inscrits sur les listes du +Destin. Regarde-moi! car j'ai éprouvé de tous ces +maux, dont un seul aurait suffi; et ne t'émerveille +plus désormais que je sois ce que je suis, mais bien +que j'aie pu exister, et que j'habite encore cette +terre.</p> + +<p class="mid">L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.</p> + +<p>Un mot, un mot de plus--</p> + +<p class="mid">MANFRED.</p> + +<p>Vieillard! je respecte ton caractère sacré, et révère +tes vieux ans; pieuse est ton intention, mais +elle sera vaine pour moi. Ma raison n'est pas facile +à séduire; aussi pour t'épargner, plus qu'à moi, la +perte d'un plus long entretien,--je te laisse.-- +Adieu.</p> + +<p class="stage1">(Manfred sort.)</p> + +<p class="mid">L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.</p> + +<p>C'eût été une noble créature. Quelle énergie! +Quel glorieux assemblage de puissans élémens, s'ils +eussent été combinés avec sagesse! Mais tel qu'il est, +c'est un effrayant chaos,--des lumières et des ténèbres,--l'esprit +et la matière,--les passions et +la pure intelligence, tout cela se confondant et se +combattant sans cesse, en repos ou dans une action +destructrice. Il périra; et encore ne doit-il pas périr. +Je veux faire une nouvelle tentative, car de telles +ames sont dignes de rédemption. Mon devoir m'ordonne +de ne rien négliger pour parvenir à un but +aussi saint. Je le suivrai,--mais avec prudence, +quoique ne le perdant pas de vue.</p> + +<p class="stage1">(L'abbé sort.)</p> +<br> +<h3>SCÈNE II.</h3> + +<p class="stage1">(Autre chambre.)</p> + +<p class="stage1">MANFRED et HERMAN.</p> +<br> +<p class="mid">HERMAN.</p> + +<p>Monseigneur, vous m'avez dit de vous attendre +au coucher du soleil; voilà qu'il se plonge derrière +la montagne.</p> + +<p class="mid">MANFRED.</p> + +<p>Vraiment? Je le veux regarder.</p> + +<p class="stage1">(Manfred s'approche de la fenêtre.)</p> + +<p>Sphère glorieuse! Idole des premiers hommes; +idole de cette race vigoureuse de géans<a id="footnotetaga4" name="footnotetaga4"></a> +<a href="#footnotea4"><sup class="sml">a4</sup></a>,--nés des +embrassemens des anges et d'un sexe qui les surpassait +en beauté, et qui fit à jamais déchoir les esprits +errans dans l'espace.--Glorieuse sphère! Oui, +tu fus adorée avant que n'ait été révélé le mystère +de ton créateur! Toi, premier ministre du Tout-Puissant, +qui, sur le sommet de leurs montagnes, +réjouissais les cœurs des bergers chaldéens, et recevais +leurs prières! Toi, dieu matériel, reflet de +l'Inconnu, qui t'a engendré pour être son ombre +ici bas! Toi, la plus noble planète, centre de plusieurs +autres planètes! C'est toi qui prolonges la durée +de notre terre, qui vivifies les corps et les ames de +ceux qu'échauffe la douce chaleur de tes rayons! Roi +des saisons! Roi des climats et des créatures vivantes! +De loin ou de près, nous recevons une teinte +de ta splendeur, soit en nous, soit hors de nous. +Que tu surgisses au matin, que tu brilles sur nos +têtes, que tu te replonges dans l'océan, c'est toujours +dans l'éclat de ta gloire! Adieu! Je ne dois +plus te revoir. Mon premier regard d'amour et d'admiration +fut pour toi; reçois donc mon dernier regard. +Tu ne brilleras plus sur celui pour qui l'existence +et ta chaleur ont été un don empoisonné. Il est +parti: je le suivrai.</p> + +<p class="stage1">(Manfred sort.)</p> +<br> +<h3>SCÈNE III.</h3> + +<p class="stage1">(Les montagnes.--Le château de Manfred à quelque distance.--Une +terrasse devant une tour.--Crépuscule.)</p> + +<p class="stage1">HERMAN, MANFRED, et autres domestiques de Manfred.</p> +<br> +<p class="mid">HERMAN.</p> + +<p>Étrange, en vérité! Chaque nuit, depuis nombre +d'années, il poursuit ses longues veilles dans cette +tour, sans souffrir la présence d'un seul témoin. J'y +suis entré; quelques-uns des nôtres y sont entrés +plusieurs fois, et nous n'en sommes pas plus avancés +sur la nature d'études auxquelles on dit qu'il se livre. +Sois sûr qu'il y a là-dedans une autre chambre où +personne n'a jamais été admis. Pour ma part, je donnerais +de bon cœur mes trois années de gages pour +voir clair à tous ces mystères.</p> + +<p class="mid">MANUEL.</p> + +<p>Ne t'y hasarde point, crois-moi; qu'il te suffise +de ce que tu sais déjà.</p> + +<p class="mid">HERMAN.</p> + +<p>Ah! Manuel! tu es vieux, toi, tu es habile, et tu +pourrais nous en apprendre beaucoup. Voilà long-tems +que tu habites ce château.--Combien donc +d'années déjà?</p> + +<p class="mid">MANUEL.</p> + +<p>J'y étais avant la naissance du comte Manfred. +J'ai servi son père, auquel il ne ressemble guère.</p> + +<p class="mid">HERMAN.</p> + +<p>C'est ce qui arrive à plus d'un fils. En quoi différaient-ils +donc?</p> + +<p class="mid">MANUEL.</p> + +<p>Je ne parle pas pour les traits et l'extérieur, mais +pour l'esprit et le genre de vie qu'il menait. Le comte +Sigismond était fier;--mais d'un caractère franc et +joyeux:--bon guerrier et homme de plaisir. Celui-là +ne s'enterrait pas dans les livres et dans la solitude, +passant la nuit dans de sombres veilles; pour +lui, la nuit était un tems de fête, plus gai, ma foi, +que le jour. On ne le voyait pas errer à travers les +bois et les rochers comme un loup sauvage, ni fuir +les hommes et leurs plaisirs.</p> + +<p class="mid">HERMAN.</p> + +<p>Maudit soit le tems où nous sommes! Mais celui-là, +sur mon ame, était joyeux. Je voudrais qu'il vînt +de rechef visiter ces vieilles murailles, qui semblent +n'en avoir plus gardé le moindre souvenir!</p> + +<p class="mid">MANUEL.</p> + +<p>Oh! elles changeront de maître auparavant. En +vérité, Herman, j'ai vu d'étranges choses ici.</p> + +<p class="mid">HERMAN.</p> + +<p>Allons, ne sois plus si réservé. Pendant que nous +faisons notre garde, raconte-moi quelque histoire. +Je t'ai déjà entendu parler avec mystère d'un événement +qui arriva ici même, près de la tour.</p> + +<p class="mid">MANUEL.</p> + +<p>C'était une nuit, par Dieu! Je me le rappelle parfaitement, +à la tombée de la nuit, et tout juste un +soir comme celui-ci:--ce nuage rouge que tu vois +arrêté sur la cime de l'Eigher, y était aussi;--tellement +qu'il me semble que ce soit le même. Le vent, +bien qu'assez faible, annonçait un orage, et les neiges +de la montagne commençaient à briller à la lueur de +la lune levante. Le comte Manfred était enfermé +dans sa tour, comme il y est en ce moment, et occupé,--ma +foi, nous n'en savons rien. Mais il avait +alors avec lui la seule compagne de ses courses et +de ses veilles, la seule des créatures vivantes qu'il +parût aimer,--à laquelle, du reste, il était attaché +par les liens du sang:--lady Astarté, sa--silence! +qui vient ici?</p> + +<p class="stage1">(Entre l'abbé de Saint-Maurice.)</p> + +<p class="mid">L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.</p> + +<p>Où est votre maître?</p> + +<p class="mid">HERMAN.</p> + +<p>Là, dans la tour.</p> + +<p class="mid">L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.</p> + +<p>J'ai à lui parler.</p> + +<p class="mid">MANUEL.</p> + +<p>Impossible; il veut être seul, et personne n'entrera.</p> + +<p class="mid">L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.</p> + +<p>Je prends tout le mal sur moi, s'il y a mal.--Il +faut absolument que je le voie.</p> + +<p class="mid">HERMAN.</p> + +<p>Tu l'as déjà vu ce soir.</p> + +<p class="mid">L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.</p> + +<p>Herman, je te l'ordonne; frappe, et dis au comte +que je suis ici.</p> + +<p class="mid">HERMAN.</p> + +<p>Nous n'oserons jamais.</p> + +<p class="mid">L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.</p> + +<p>En ce cas, je vais donc m'annoncer moi-même.</p> + +<p class="mid">MANUEL.</p> + +<p>Révérend père, arrête.--Au nom du ciel, attends +un moment.</p> + +<p class="mid">L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.</p> + +<p>Qu'as-tu donc?</p> + +<p class="mid">MANUEL.</p> + +<p>Sortons.--Je te l'expliquerai bientôt. (Ils sortent.)</p> +<br><br> +<h3>SCÈNE IV.</h3> + +<p class="stage1">(Intérieur de la tour.)</p> +<br> +<p class="mid">MANFRED, seul.</p> + +<p>Chaque étoile est à son poste; la lune resplendit +sur les cimes neigeuses des montagnes.--Que tout +cela est beau! Toujours je reviens à la nature, car +l'aspect de la nuit m'a été plus familier que l'aspect +des hommes; dans son ombre étoilée, dans sa sombre +et solitaire beauté, le langage d'un autre monde m'a +été révélé. Je me rappelle que dans ma jeunesse,--alors +que j'errais par le monde,--pendant une nuit +semblable à celle-ci, je m'arrêtai dans l'enceinte du +Colysée, au milieu des plus nobles ruines de l'antique +et puissante Rome. Les arbres qui croissent +entre les arches brisées se balançaient mollement +dans l'ombre bleue de la nuit, et les étoiles se montraient +à travers les fentes des ruines. De l'autre rive +du Tibre, l'on entendait les aboiemens du chien de +garde, tandis qu'à mes côtés, du sein du palais des +Césars, sortait le cri plaintif du hibou, que venait +interrompre, de tems à autre, la joyeuse chanson +des sentinelles éloignées portée par la brise légère. +Quelques cyprès plantés au-delà de la brèche qu'a +faite le tems semblaient borner l'horizon, bien qu'ils +ne fussent qu'à une portée de trait,--à l'endroit +où habitèrent les Césars, et où habitent aujourd'hui +les oiseaux nocturnes au chant monotone. Des arbres +s'élèvent du milieu des remparts détruits, enlaçant +leurs racines dans les tombeaux des empereurs; le +lierre rampe où croissait le laurier; mais le Cirque, +teint du sang du gladiateur, est encore débout,--noble +débris, ruine imposante,--alors que les demeures +des Césars, les palais des Augustes gisent +sur la terre, triste amas de décombres.--Et toi, +lune errante, tu éclairais ce tableau de tes rayons; +ta pâle et tendre lueur adoucissait la sauvage austérité +d'une scène de désolation; il semblait que, de +nouveau, comblant le vide des siècles, tu rendisses +à ces lieux un ancien éclat perdu, sans effacer toutefois +la beauté nouvelle qu'ils ont acquise. Peu à peu, +je surpris dans mon cœur une adoration silencieuse +de ces grands débris de l'antiquité, et je me voyais +en présence des rois du monde qui, en dépit de l'impitoyable +mort, dominent encore si puissamment nos +esprits, du fond de leurs tombeaux.--C'était une +nuit comme celle-ci! Il est étrange que je me la rappelle +à ce moment;--mais j'ai souvent remarqué +que nos pensées s'envolent loin de nous, alors même +que nous nous efforçons de les rassembler et de leur +imprimer une direction quelconque.</p> + +<p class="stage1">(Entre l'abbé de Saint-Maurice.)</p> + +<p class="mid">L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.</p> + +<p>Comte Manfred! pardonne qu'une seconde fois je +vienne à toi. Que mon humble zèle ne t'offense pas +par cette brusque visite; et s'il y a mal, que le mal +retombe sur moi seul. Peut-être, néanmoins, sera-t-elle +d'un salutaire effet pour ton esprit,--et que +ne puis-je dire pour ton cœur!--car si mes paroles +et mes prières parvenaient à te toucher, je rappellerais +à lui un noble esprit qui s'est égaré, mais qui +n'est pas perdu sans retour.</p> + +<p class="mid">MANFRED.</p> + +<p>Tu ne me connais pas; mes jours sont comptés, +mes actions jugées. Retire-toi, ce lieu te serait dangereux.--Retire-toi!</p> + +<p class="mid">L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.</p> + +<p>Prétends-tu me menacer?</p> + +<p class="mid">MANFRED.</p> + +<p>Non pas moi; j'ai simplement dit qu'il y avait péril +ici, et je voulais t'en éloigner.</p> + +<p class="mid">L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.</p> + +<p>Que veux-tu dire?</p> + +<p class="mid">MANFRED.</p> + +<p>Regarde, là! Vois-tu quelque chose?</p> + +<p class="mid">L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.</p> + +<p>Rien.</p> + +<p class="mid">MANFRED.</p> + +<p>Regarde, là, te dis-je; regarde avec assurance. +Maintenant, dis-moi ce que tu vois.</p> + +<p class="mid">L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.</p> + +<p>Ce qui serait vraiment capable de me faire trembler;--mais +je ne tremble pas.--Je vois, du sein +de la terre, s'élever un noir et terrible fantôme, +semblable à un dieu infernal. Il dérobe sa figure +sous un manteau, et des nuages épais entourent son +corps. Il s'arrête entre toi et moi;--non, je ne +crains rien.</p> + +<p class="mid">MANFRED.</p> + +<p>Aussi, n'as-tu rien à redouter.--Il ne s'attaquera +point à toi;--mais son aspect peut glacer tes vieux +membres. Encore une fois--retire-toi.</p> + +<p class="mid">L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.</p> + +<p>Et moi, pour la dernière fois,--non.--Je vaincrai +cet ennemi d'enfer.--Que vient-il demander +ici?</p> + +<p class="mid">MANFRED.</p> + +<p>Ce qu'il--oui,--que vient-il demander ici? +Je ne l'ai point appelé,--il est venu sans ordre.</p> + +<p class="mid">L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.</p> + +<p>Hélas! infortuné mortel! Qu'as-tu donc à démêler +avec de pareils hôtes? Je tremble pour ton salut. +Pourquoi fixe-t-il ainsi ses regards sur toi, et toi tes +regards sur lui? Ah! le voilà qui découvre ses traits; +sur son front est gravée l'empreinte de la foudre; +de son œil s'échappe l'affreuse immortalité de l'enfer:--fuis, +maudit!</p> + +<p class="mid">MANFRED.</p> + +<p>Parle.--Quelle est ta mission?</p> + +<p class="mid">L'ESPRIT.</p> + +<p>Partons!</p> + +<p class="mid">L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.</p> + +<p>Qui es-tu, être inconnu? Réponds--réponds!</p> + +<p class="mid">L'ESPRIT.</p> + +<p>Le génie de cet homme.--Partons, il est tems.</p> + +<p class="mid">MANFRED.</p> + +<p>Je suis préparé à tout; mais je nie que tu aies aucun +pouvoir sur moi. Qui t'a envoyé?</p> + +<p class="mid">L'ESPRIT.</p> + +<p>Tu l'apprendras un jour.--Partons! partons!</p> + +<p class="mid">MANFRED.</p> + +<p>J'ai commandé à des êtres d'une essence plus élevée +que la tienne; j'ai lutté avec tes maîtres. Disparais!</p> + +<p class="mid">L'ESPRIT.</p> + +<p>Mortel! ton heure a sonné.--Partons, te dis-je!</p> + +<p class="mid">MANFRED.</p> + +<p>Je sais, je savais depuis long-tems que mon heure +était arrivée; mais non pour rendre mon ame à un +être tel que toi. Va-t'en: je mourrai comme j'ai +vécu,--seul.</p> + +<p class="mid">L'ESPRIT.</p> + +<p>J'appellerai donc mes frères.--Levez-vous!</p> + +<p class="stage1">(D'autres esprits paraissent.)</p> + +<p class="mid">L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.</p> + +<p>Hors d'ici! méchans! hors d'ici!--Je vous le +dis, vous n'avez aucune puissance là où la religion +a puissance. Je vous somme, au nom--</p> + +<p class="mid">L'ESPRIT.</p> + +<p>Vieillard! nous savons qui nous sommes, et nous +connaissons notre devoir et ton ministère. N'use pas +en vain tes saintes paroles. Tout effort est inutile: +cet homme est condamné. Pour la dernière fois, qu'il +m'écoute!--Partons! partons!</p> + +<p class="mid">MANFRED.</p> + +<p>Tous, je vous brave.--Oui, bien que je sente +mon ame se séparer de moi, je vous défie tous. Tant +qu'il me restera un souffle terrestre, ce sera pour +verser le mépris sur vous.--Mes forces terrestres +lutteront avec des esprits; et ce que vous emporterez +de moi, vous l'emporterez lambeaux par lambeaux.</p> + +<p class="mid">L'ESPRIT.</p> + +<p>Orgueilleux rebelle! Est-ce donc là ce magicien +qui voulait pénétrer dans le monde invisible et s'égaler +à nous?--Se peut-il que tu sois si amoureux de +la vie, de la vie qui n'a été pour toi que désolation?</p> + +<p class="mid">MANFRED.</p> + +<p>Tu mens, toi, faux ennemi! Ma vie est à sa dernière +heure, je le sais, et ne voudrais pas racheter +une minute de cette heure. Aussi, n'est-ce pas contre +la mort que je lutte, mais contre toi et ces anges +déchus qui t'entourent. Ce n'est pas de vos mains +que j'ai reçu mon ancien pouvoir, mais d'une science +supérieure à la vôtre:--du travail,--de l'audace,--de +la longueur des veilles,--de la force de mon +esprit, et de ces mystérieuses connaissances découvertes +par nos pères,--en ce tems où la terre voyait +les hommes et les esprits marcher de compagnie, et +que vous n'aviez sur nous aucune prééminence. Je +m'appuie sur ma propre force pour vous défier.--Retournez +aux lieux d'où vous êtes venus:--je me +ris de vous et vous méprise!--</p> + +<p class="mid">L'ESPRIT.</p> + +<p>Tu oublies que tous tes crimes t'ont rendu--</p> + +<p class="mid">MANFRED.</p> + +<p>Qu'ont à faire mes crimes avec toi? mes crimes +punis par d'autres crimes et par de plus grands criminels!--Retourne +à ton enfer! tu n'as, je le sens, +aucune puissance sur moi. Jamais je ne deviendrai +ta proie, c'est là ce que je sais. Ce qui est fait est +fait. Je porte au-dedans de moi une torture à laquelle +tu n'as rien à ajouter. L'ame immortelle se juge d'après +ses bonnes ou ses mauvaises pensées; elle est +elle-même sa propre source du bien ou du mal. Elle +est sa place et son tems,--et lorsqu'une fois ce sens +intime est dépouillé de son enveloppe mortelle, il +ne reçoit plus aucune sensation des objets qui flottent +à l'entour de lui; mais il s'absorbe tout entier +dans la souffrance ou dans la joie que lui inflige ou +lui accorde la conscience de son propre mérite. +Quant à toi, tu ne m'as pu tenter, et tu ne saurais +me tenter; je n'ai point été ta dupe, je ne serai point +ta proie. Je fus et je serai mon propre destructeur.--Fuyez, +misérables ennemis! La main de la mort +pèse sur moi,--mais non votre main!</p> + +<p class="stage1">(Les démons disparaissent.)</p> + +<p class="mid">L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.</p> + +<p>Hélas! comme tu es pâle;--tes lèvres blanchissent,--ta +poitrine est oppressée,--des râlemens +étouffés s'échappent de ta gorge.--Donne une prière +au ciel.--Prie,--ne fût-ce qu'en pensée;--mais +ne meurs pas ainsi!</p> + +<p class="mid">MANFRED.</p> + +<p>Il est trop tard.--Mon œil obscurci peut à peine +t'entrevoir; tout nage autour de moi, et la terre +semble me soulever. Adieu!--Donne-moi ta main.</p> + +<p class="mid">L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.</p> + +<p>Froide,--froide,--son cœur aussi.--Au moins +une prière!--Hélas! que vas-tu devenir?</p> + +<p class="mid">MANFRED.</p> + +<p>Vieillard! il n'est pas si difficile de mourir!</p> + +<p class="stage1">(Manfred expire.)</p> + +<p class="mid">L'ABBÉ DE SAINT-MAURICE.</p> + +<p>Il est parti;--son ame a pris son vol loin de +notre terre,--vers quels lieux?--Je frémis d'y +songer;--mais il n'est plus.</p> + +<p>FIN DU TROISIÈME ET DERNIER ACTE.</p> +<br><br> +<h4>NOTES DE MANFRED.</h4> +<br> +<a id="footnotea1" name="footnotea1"></a> +<p class="mid"><a href="#footnotetaga1">NOTE 1.</a></p> + +<p><i>Les rayons de l'arc-en-ciel se courbent en arceaux</i>, etc. +Cet effet est produit par les rayons du soleil sur la partie inférieure +des torrens des Alpes. On dirait absolument un arc-en-ciel, +et si rapproché de la terre, que l'on pourrait se promener +sous sa voûte. Il se dissipe ordinairement vers midi.</p> + +<a id="footnotea2" name="footnotea2"></a> +<p class="mid"><a href="#footnotetaga2">NOTE 2.</a></p> + +<p><i>Celui qui, à Gadara, évoqua, de leurs retraites humides, +Éros et Antéros.</i> Le philosophe Jamblicus. L'histoire de l'évocation +d'Éros et d'Antéros se peut lire dans la vie écrite par +Eunapius. Cette histoire est très-bien racontée.</p> + +<a id="footnotea3" name="footnotea3"></a> +<p class="mid"><a href="#footnotetaga3">NOTE 3.</a></p> + +<p><i>Il n'obtint qu'une réponse vague et obscure, mais qui bientôt +s'expliqua pour lui.</i> L'histoire de Pausanias, roi de Sparte +(qui commandait les Grecs à la bataille de Platée, et qui fut +mis à mort plus tard, pour avoir voulu trahir les Lacédémoniens), +et de Cléonice, est rapportée par Plutarque dans la +vie de Cimon. Pausanias le sophiste en parle aussi dans sa +description de la Grèce.</p> + +<a id="footnotea4" name="footnotea4"></a> +<p class="mid"><a href="#footnotetaga4">NOTE 4.</a></p> + +<p><i>De cette race vigoureuse de géans, nés des embrassemens +des anges.</i> «Les fils de Dieu virent les filles des hommes et +les trouvèrent belles.»</p> + +<p>«Il y avait, en ces jours-là, des géans sur la terre; et +par la suite, quand les <i>fils de Dieu</i> se furent rapprochés des +filles des hommes, et que celles-ci eurent eu des enfans d'eux, +ces mêmes enfans devinrent des hommes puissans, des hommes +qui jouirent autrefois d'un grand renom.»</p> + +<p>(<i>Genèse</i>, chap. <span class="sc">vi</span>, versets 2 et 4.)</p> + +<p>FIN DES NOTES DE MANFRED.</p> +<br><br><br> + +<h2>MARINO FALIERO,<br> +DOGE DE VENISE,</h2> + +<h4>TRAGÉDIE HISTORIQUE.</h4> +<br> +<h3>PRÉFACE.</h3> +<br> +<p>La conspiration du doge Marino Faliero est +l'un des événemens les plus remarquables que +renferment les annales du gouvernement, de la +ville et du peuple les plus singuliers de nos tems +modernes. Elle eut lieu en 1355. Tout, dans +Venise, est ou a été extraordinaire; son aspect +a l'air d'un rêve, son histoire a l'air d'un roman. +On peut voir dans toutes les chroniques, l'histoire +de Faliero; les plus longs détails se retrouvent +dans le livre de la <i>Vie des Doges</i>, par +Marin Sanuto: nous les avons transcrits dans +l'appendice. Ce récit est simple et clair; peut-être +même est-il plus dramatique que tous les +drames que l'on pourrait être tenté de faire sur +le même sujet.</p> + +<p>On doit présumer que Marino Faliero fut un +homme de talent et de cœur. On le voit au siège +de Zara, commandant en chef les forces de +terre, mettant en fuite le roi de Hongrie et +ses quatre-vingt mille hommes, lui tuant huit +mille soldats, et n'en tenant pas moins, durant +ce tems, les assiégés en échec. Je ne vois, dans +l'histoire, de comparable à cet exploit, que ceux +de César à Alisia<a id="footnotetagloc1" name="footnotetagloc1"></a> +<a href="#footnoteloc1"><sup class="sml">loc1</sup></a>, et du prince Eugène à Belgrade. +Faliero fut, dans la même guerre encore, +choisi pour commander la flotte, et il prit Capo-d'Istria. +Puis, nommé plus tard ambassadeur à +Gênes et à Rome, c'est dans cette dernière ville +qu'il reçut la nouvelle de son élection à la dignité +de doge. Son éloignement prouve assez +que l'intrigue n'avait eu, dans cette promotion, +aucune part, puisqu'il apprit en même tems la +mort de son prédécesseur et le choix qu'on venait +de faire de sa personne pour le remplacer. +Mais il paraît que son caractère était intraitable. +Sanuto raconte que, plusieurs années auparavant, +étant podestat et capitaine de Trévise, il +avait <i>frotté les oreilles</i> d'un évêque, qui avait +mis une certaine lenteur à lui porter le Saint-Sacrement. +Le bon Sanuto le tance, il est vrai, +de cet emportement, mais il ne nous apprend +pas si le sénat songea à l'en punir, ou même à le +lui reprocher pendant la durée de son office. +Quant à l'église, on doit présumer qu'elle n'en +conserva pas de ressentiment, puisque nous +voyons qu'il fut ensuite ambassadeur à Rome, +et investi, par Lorenzo, comte-évêque de Ceneda, +du fief de Val di Marino, dans la Marche +de Trévise, avec le titre de comte. J'ai puisé +ces faits dans Sanuto, Vettor Sandi, Andrea Navagero, +et la relation du siége de Zara, publiée +pour la première fois par l'infatigable abbé Morelli, +dans ses <i>Monumenti Veneziani di varia +litteratura</i>, imprimés en 1796: j'ai lu tous ces +ouvrages dans leur langue originale. Quant aux +modernes, Daru, Sismondi et Laugier, ils se +sont bornés presqu'en tout à suivre les chroniques +les plus anciennes. Sismondi, cependant, +attribue à la <i>jalousie</i> du doge cette conspiration; +mais cette assertion n'est pas garantie par les +écrivains nationaux. Vettor Sandi dit bien: +<i>Altri scrissero che... della gelosa suspicion di +esso Doge siasi fatto</i> (Michel Steno) <i>staccar +con violenza</i>, etc., etc.; mais il ne paraît avoir +nullement suivi l'opinion générale, et l'on ne +trouve aucune trace de cette prétendue jalousie +dans Sanuto ni dans Navagero. Sandi lui-même +ajoute l'instant d'après que: <i>Per altre Veneziane +memorie traspiri, che non il</i> solo <i>desiderio +di vendetta lo dispose alla conjiura, ma anche la +innata abituale ambizion sua, per cui anelava a +farsi principe independente</i>. Il semble que ce +désir de vengeance fut excité par la grossière injure +que Michel Steno avait tracée sur le fauteuil +ducal, et par la trop légère punition que +les Quarante avaient infligée au calomniateur, +l'un de leur <i>tre capi</i>. Quant à la <i>dogaressa</i>, on +n'a jamais songé à porter la plus légère atteinte +à sa réputation de vertu, tandis qu'on a vanté +sa beauté et remarqué sa jeunesse. Les attentions +de Steno n'étaient pas même dirigées vers +elle, mais sur l'une de ses suivantes. Ainsi, +nulle part (à moins qu'on ne prenne pour une +assertion l'<i>on dit</i> de Sandi), je ne trouve que +le doge ait été entraîné par la jalousie qu'il concevait +de sa femme; on doit plutôt conjecturer +qu'il le fut par son respect pour elle, et le sentiment +de son honneur compromis, tandis que +ses services passés et la dignité dont alors il +était revêtu semblaient devoir en être la sauvegarde.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc1" +name="footnoteloc1"><b>Note loc1: </b></a><a href="#footnotetagloc1"> +(retour) </a> Byron écrit <i>Élésia</i>; mais c'est évidemment une +faute d'impression. +L'exploit que rappelle ici notre poète est longuement et admirablement +décrit dans le septième livre des <i>Commentaires</i>.<span class="rig"> +(<i>N. du Tr.</i>)</span><br><br></blockquote> + +<p>Je ne connais chez les écrivains anglais aucune +allusion à cet événement, si ce n'est dans +les <i>Vues d'Italie</i> du docteur Moore. Son récit +est mensonger et séduisant, plein de plaisanteries +usées sur les vieux maris et les jeunes +femmes. L'auteur s'étonne qu'une si petite cause +ait produit un aussi grand effet, et il est inconcevable +qu'un observateur aussi judicieux, aussi +sévère que l'auteur de <i>Zéluco</i> ait pu trouver en +cela quelque chose de surprenant. Oublie-t-il +donc qu'une jatte d'eau répandue sur la robe +de Mrs. Marsham fit ôter le commandement au +duc de Marlborough, et conduisit à la honteuse +paix d'Utrecht; que Louis XIV fut plongé dans +les plus désastreuses guerres, parce que son ministre, +l'ayant aperçu d'une fenêtre en flagrant +délit, avait souhaité de lui trouver d'autres occupations; +qu'Hélène perdit Troie; que Lucrèce +chassa les Tarquins de Rome; que la Cava appela +les Maures en Espagne; qu'un mari outragé +conduisit les Gaulois à Clusium, et de là à Rome; +qu'un simple vers de Frédéric II, roi de Prusse, +sur l'abbé de Bernis, et une épigramme sur +Mme de Pompadour, conduisirent à la bataille de +Rosbach; que la conduite scandaleuse de Dearbhorgil +avec Mac Murchad poussa l'Angleterre +à l'asservissement de l'Irlande; qu'un moment +de pique entre Marie-Antoinette et le duc d'Orléans +précipita la première expulsion des Bourbons; +et, pour ne pas multiplier les exemples, +que Commode, Domitien et Caligula moururent +victimes, non de leur tyrannie publique, mais +d'une vengeance particulière; et qu'une défense +faite à Cromwell de s'embarquer pour l'Amérique +perdit et le roi et la république? Après ces +exemples, et avec la moindre réflexion, il est +vraiment singulier de voir le\docteur Moore +s'étonner qu'un homme habitué au commandement, +un homme qui avait été employé dans +les charges les plus importantes, ait amèrement +ressenti, dans un âge avancé, un affront resté +impuni, et le plus vif qu'on puisse faire à un +homme, qu'il soit prince ou le dernier des citoyens. +L'âge de Faliero ne fait rien ici, si ce +n'est qu'il justifie mieux encore le ressentiment.</p> + +<p>La rage du jeune homme est comme la paille sur le feu, +mais la colère du vieillard est comme un fer rouge<a id="footnotetagloc2" name="footnotetagloc2"></a> +<a href="#footnoteloc2"><sup class="sml">loc2</sup></a>.</p> + +<p>Les jeunes gens commettent et oublient facilement l'outrage; +le vieillard est plus circonspect, et a plus de mémoire.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc2" +name="footnoteloc2"><b>Note loc2: </b></a><a href="#footnotetagloc2"> +(retour) </a> Shakspeare, <i>Roi Lear</i>.</blockquote> + +<p>Les réflexions de Laugier sont plus philosophiques:</p> + +<blockquote> +<p>Tale fù il fine ignominioso di un' uomo, che la sua nascità, +la sua età, il suo carattere dovevano tener lontano dalle passioni +produttriei de' grandi delitti. I suoi <i>talenti</i> per longo +tempo esercitati ne' maggiori impieghi, la sua capacità sperimentata +ne' governi e nella ambasciate, gli avevano acquistato +la stima et la fiduccia de' cittadini, ed avevano uniti i +suffragi per collocarlo alla testa della repubblica. Innalzato ad +un' grado che terminava gloriosamente la sua vita, il risentimento +di un' inguiria leggiera insinua nel suo cuore tal veleno +che basta a corrompere le antiche sue qualità e a condurlo al +termine de iscellerati; serio esempio, che prova <i>non esservi +età in qui la prudenza umana sia sicura</i>, e che nell' uomo +restano sempre passioni capaci a disonorarlo quando non invigili +sopra stesso.</p> + +<p>(<span class="sc">Laugier</span>, <i>traduction italienne</i>, vol. <span class="sc">iv</span>, p. 30 et 31.)</p> +</blockquote> + +<p>Où le docteur Moore a-t-il vu que Marino +Faliero ait imploré sa vie? J'ai compulsé les chroniqueurs, +et n'y ai rien trouvé de cette espèce; +il est vrai qu'il avoua tout. On le conduisit devant +la torture; mais on ne dit nulle part que +les tourmens lui aient fait demander grâce; et +cette circonstance de l'avoir mis en présence de +la torture semble prouver tout autre chose qu'un +défaut de courage, que d'ailleurs les historiens, +peu disposés à le favoriser, n'auraient pas manqué +de mentionner. Une pareille prière est aussi +contraire à la vérité de l'histoire qu'elle l'eût +certainement été à son caractère comme soldat, +et à l'âge dans lequel il vivait et auquel il mourut. +Je ne sais rien qui puisse justifier celui +qui, après un certain intervalle de tems, se permet +de calomnier un caractère historique. La +vérité doit du moins appartenir aux morts et +aux malheureux; et ceux qui perdirent la vie +sur un échafaud ont en général assez de leurs +fautes, sans qu'on leur attribue une faiblesse que +la grande probabilité de la fin violente qu'on +leur réservait rend tout-à-fait invraisemblable. +Le voile noir peint à la place assignée, dans le +rang des doges, à Marino Faliero, et l'escalier du +géant, où il fut couronné, découronné et décapité, +frappent aussi fortement mon imagination +que le font la violence de son caractère et son +étrange histoire. Plus d'une fois j'ai cherché, +en 1819, sa tombe dans l'église San Giovani e +San Paolo. Un jour que j'étais arrêté devant le +monument d'une autre famille, un prêtre vint +à moi et me dit: <i>Je pourrais vous montrer des +monumens plus beaux que cela.</i> Je lui appris que +j'étais à la recherche de ceux de la famille Faliero, +et en particulier du doge Marino. «Oh! +répliqua-t-il, je vais vous y conduire;» et me +menant à l'extérieur, il me fit remarquer dans +le mur un sarcophage, avec une inscription illisible. +Il m'apprit qu'il se trouvait auparavant +dans un couvent contigu, mais qu'on l'en avait +tiré à l'époque de l'arrivée des Français pour le +placer dans cet endroit; qu'on avait ouvert la +tombe au moment de son déplacement; que +quelques os restaient encore, mais aucune trace +positive de la décapitation. La statue équestre +dont j'ai fait mention dans le troisième acte, +comme étant placée devant cette église, n'est pas +d'un Faliero, mais de quelque autre guerrier, +maintenant oublié; quoique d'une date postérieure. +Il y eut deux autres doges de la même +famille avant Marino: Ordelafo, qui fut tué en +1117, dans une bataille à Zara, où plus tard son +descendant vainquit les Huns; et Vital Faliero, +qui régnait en 1082. La famille, originaire de +Fano, était l'une des plus illustres en noblesse +et en opulence de la ville, qui réunissait les familles +les plus riches et les plus anciennes de +l'Europe. L'étendue que j'ai donnée à mon drame +prouve assez l'intérêt que j'y avais pris. Je puis +avoir fait une mauvaise tragédie, mais du moins +aurai-je transporté dans notre langue un événement +historique vraiment digne de mémoire.</p> + +<p>Il y a maintenant quatre ans que je médite +cet ouvrage; et avant d'avoir complètement +examiné les auteurs, j'étais disposé à choisir +pour mobile de l'action la jalousie de Faliero. +Mais je reconnus que cela n'avait aucun fondement +historique; et comme d'ailleurs la jalousie +est une passion usée sur la scène, j'ai préféré +suivre pas à pas la vérité. Je fus d'ailleurs sur +ce point parfaitement conseillé par feu Matthew +Lewis, auquel je confiai mon plan à Venise, en +1817. «Si vous faites votre héros jaloux, me +dit-il, songez qu'il vous faudra lutter avec les +écrivains classiques (pour ne rien dire de Shakspeare) +et avec un sujet usé; conservez plutôt le +naturel violent du doge, il vous suffira, si vous le +reproduisez exactement; et tracez votre complot +de la manière la plus régulière qu'il vous sera possible.» +Sir William Drummond m'a donné à peu +près les mêmes conseils. Il ne m'appartient pas +de décider si j'ai bien suivi ces avis, et si j'ai +bien fait de les suivre. Je n'ai pas le moindre +désir de voir mon drame représente; dans la situation +présente du théâtre, peut-être n'est-il +pas susceptible de satisfaire une ambition bien +haute; et d'ailleurs j'ai trop long-tems été derrière +la scène pour avoir jamais conçu l'espoir +d'y produire mes ouvrages. Je ne conçois pas +qu'un homme d'une sensibilité irritable consente +bien à se mettre à la merci d'un auditoire.--Les +dédains du lecteur, l'âcreté de la critique, +la rudesse des <i>réviseurs</i> sont des calamités +vagues et lointaines; mais la fureur d'un auditoire +intelligent ou inepte, à propos d'une production +qui, bonne ou mauvaise, a coûté un +travail d'intelligence à celui qui l'a faite, est une +peine immédiate et palpable, à laquelle ajoutent +encore les doutes que l'on peut former de la +compétence des juges, et la conviction de l'imprudence +qu'on a faite en les choisissant pour +tels. Si j'étais capable de composer un ouvrage +qu'on pût croire digne de la scène, le succès ne +me ferait pas de plaisir, la chute me causerait +beaucoup de peine. C'est pour cette raison que, +même durant le tems où je faisais partie de la +commission d'un théâtre, je ne l'ai jamais essayé +et je ne l'essaierai jamais<a id="footnotetagloc3" name="footnotetagloc3"></a> +<a href="#footnoteloc3"><sup class="sml">loc3</sup></a>; mais certainement +il y a des ressources dramatiques partout où se +trouvent Joanna Baillie, et Milman et John Wilson. +La <i>City of the plague</i> et la <i>Chute de Jerusalem</i> +sont remplies des plus beaux effets tragiques +que l'on ait vus depuis Horace Walpole, si l'on +en excepte certains passages d'<i>Ethwald</i> et de +<i>Monfort</i>. C'est aujourd'hui la mode de déprécier +Horace Walpole; d'abord, parce qu'il était noble, +ensuite parce qu'il était Anglais. Mais pour +ne rien dire de ses incomparables <i>Lettres</i> et du +<i>Château de Trente</i>, il faut regarder comme l'<i>ultimus +Romanorum</i> l'auteur de la <i>Mère mystérieuse</i>, +qui, loin d'être une méprisable pièce +d'amour, est une tragédie de l'ordre le plus +élevé. Walpole est le père de notre premier roman +et de notre dernière tragédie, et sans doute, +à ce double titre, il est digne de plus d'estime +qu'aucun écrivain vivant, quel qu'il soit.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc3" +name="footnoteloc3"><b>Note loc3: </b></a><a href="#footnotetagloc3"> +(retour) </a> Tandis que j'étais membre de la vice-commission du +théâtre de +Drury-Lane, je puis rendre à mes collègues et à moi-même cette justice +que nous fîmes de notre mieux pour ramener le drame à son ancienne +régularité Je fis tout ce je pus pour obtenir la reprise de +<i>Monfort</i>, +et pour appuyer l'<i>Ivan</i> de Sottheby, que l'on jugeait alors une +pièce +intéressante, et que j'essayai d'engager M. Coleridge à écrire une +tragédie; +mais tout cela en vain. Ceux qui ne sont pas dans le secret des +coulisses auront de la peine à croire que l'<i>École du scandale</i> est +l'ouvrage +<i>qui a fait le moins d'argent</i>, en égard au nombre de fois qu'on +l'a joué depuis son apparition. Je tiens ce fait du directeur Dibdin. +J'ignore ce qui est arrivé depuis le <i>Bertram</i> de Maturin; de sorte +que +par ignorance je puis avoir l'air de faire la satire de certains +excellens auteurs modernes; dans ce cas là, je leur en demande bien +pardon. Il +y a près de cinq ans que j'ai quitté l'Angleterre, et ce n'est que de +cette +année que j'ai jeté les yeux, depuis mon départ, sur quelque journal +anglais; je ne sais quelque chose des matières de théâtre (et cela +depuis +seulement un an) que par l'intermédiaire de la gazette anglaise +de Galignani qui s'imprime à Paris. Je ne puis donc être soupçonné de +vouloir offenser des écrivains tragiques ou comiques, auxquels je +souhaite +tout le bonheur possible, et desquels je ne connais rien. Au reste, +les plaintes que l'on forme de la situation actuelle de l'art dramatique +ne +doivent pas être attribuées à la faute des acteurs. Je ne puis rien +imaginer +de plus parfait que Kemble, Cooke et Kean dans leurs rôles divers, +ou bien Elliston dans la comédie des <i>Gentelman</i> et quelques rôles +tragiques. +Je n'ai pas vu miss O'Neill, ayant fait étude et tenu le serment +de ne rien voir qui pût diviser ou affaiblir l'admiration que +m'inspirait +le souvenir de Siddons. Siddons et Kemble étaient l'idéal de l'action +tragique; je n'ai jamais vu personne qui leur ressemblât, même pour les +traits: et c'est pour cela que jamais nous ne reverrons Coriolan ou +Macbeth. +Quand on blâme Kean de manquer de dignité, il faut nous rappeler +que ce mérite est un don de la nature et non pas de l'art, et que +nulle étude ne peut le donner. Il est parfait dans tous les endroits où +il n'y +a rien de surnaturel; ses défauts mêmes appartiennent ou semblent +appartenir +aux rôles eux-mêmes, et semblent mieux reproduire la nature. +Mais nous pouvons dire de Kemble, quant à sa manière de jouer, ce que +le cardinal de Retz dit du marquis de Monrose: «Que c'était le seul +homme qu'il eût vu qui lui rappelât quelqu'un des héros de Plutarque.»</blockquote> + +<p>En parlant du drame de <i>Marino Faliero</i>, j'oubliais +de rappeler que le désir (trop faible encore) +de respecter la règle des unités, qu'on accuse le +théâtre anglais de trop fouler aux pieds, m'a décidé +à représenter la conspiration comme déjà +formée, et le doge y accédant long-tems après. +Dans le fait, elle fut son propre ouvrage, et celui +d'Israël Bertuccio. Quant au reste des personnages +(à l'exception de la duchesse), aux incidens +et à la durée de l'action, qui fut merveilleusement +rapide, tout est strictement historique +dans ma pièce, si ce n'est que toutes les délibérations +eurent lieu, non pas dans une maison particulière, +mais dans le palais ducal. Si je m'étais +en cela conformé à la vérité; l'unité aurait été +mieux gardée; mais j'ai préféré faire apparaître le +doge dans la grande assemblée des conspirateurs, +au lieu de le placer toujours en conversation +monotone avec les mêmes individus. Je renvoie +pour les faits aux extraits italiens de l'appendice.</p> +<br><br> +<h2>MARINO FALIERO,<br> + +DOGE DE VENISE,</h2> + +<h4>TRAGÉDIE HISTORIQUE.</h4> +<br> + +<p class="mid">PERSONNAGES.</p> + +<p>HOMMES.</p> + +<p>MARINO FALIERO, Doge de Venise.<br> +BERTUCCIO FALIERO, neveu du Doge.<br> +LIONI, noble et sénateur.<br> +BENINTENDE, président du Conseil des Dix.<br> +MICHEL STENO, l'un des trois chefs des Quarante.<br> +ISRAEL BERTUCCIO, gouverneur de l'arsenal.<br> +PHILIPPE CALENDARO,}<br> +DAGOLINO, } conspirateurs.<br> +BERTRAM, }<br> +SEIGNEUR DE LA NUIT (<i>Signore di Notte</i>), l'un des officiers +de la République.<br> +PREMIER CITOYEN.<br> +SECOND CITOYEN.<br> +TROISIÈME CITOYEN.<br> +VINCENZO,}<br> +PIETRO, } officiers du palais ducal.<br> +BATTISTA, }<br> +LE SECRÉTAIRE DU CONSEIL DES DIX.<br> +<span class="sc">Gardes, Conspirateurs, Citoyens. +Le Conseil des Dix, la Junte</span>, etc., etc.</p> + +<p>FEMMES.</p> + +<p>ANGIOLINA, femme du Doge.<br> +MARIANNE, son amie.<br> +<span class="sc">Suivantes</span>, etc.</p> + +<p class="stage1">La scène est à Venise, année 1355.</p> +<br> + +<h2>MARINO FALIERO.</h2> +<br><br> +<h2>ACTE PREMIER.</h2> +<br> +<h3>SCÈNE PREMIÈRE.</h3> + +<p class="stage1">(Une antichambre dans le palais du Doge.)</p> + +<p class="stage1">PIETRO entre, en s'adressant à BATTISTA.</p> +<br> + +<p class="mid">PIETRO.</p> + +<p>Le messager n'est pas revenu?</p> + +<p class="mid">BATTISTA.</p> + +<p>Pas encore: comme vous me l'aviez ordonné, j'ai +envoyé plusieurs fois, mais la seigneurie est réunie +en conseil secret, et discute longuement l'affaire de +Steno.</p> + +<p class="mid">PIETRO.</p> + +<p>Trop longuement; tel est du moins l'avis du +Doge.</p> + +<p class="mid">BATTISTA:</p> + +<p>Mais de quel air supporte-t-il ces instans d'attente?</p> + +<p class="mid">PIETRO.</p> + +<p>Avec une patience admirable: placé à la table ducale +dans toute la pompe qui appartient à son rang, +il examine avec l'apparence d'une attention rigoureuse, +pétitions, actes, rapports, plaintes, dépêches; +mais si par hasard il entend le mouvement +d'une porte éloignée, ou le bruit de quelqu'un qui +semble approcher, ou le murmure d'une voix, ses +yeux alors se relèvent avec vivacité, il s'élance de +son fauteuil, puis s'arrête, se rasseoit encore, et +laisse retomber ses yeux sur les papiers: mais je l'ai +bien observé, et, pendant la dernière heure, il n'a +pas tourné un feuillet.</p> + +<p class="mid">BATTISTA.</p> + +<p>On dit qu'il est fort ému, et sans doute il est, pour +Steno, bien honteux de l'avoir offensé si durement.</p> + +<p class="mid">PIETRO.</p> + +<p>Oui, si c'était un pauvre diable; mais Steno est +un noble, il est jeune, fier, brillant et d'humeur +hardie.</p> + +<p class="mid">BATTISTA.</p> + +<p>Ainsi, vous pensez qu'on ne le jugera pas avec +sévérité?</p> + +<p class="mid">PIETRO.</p> + +<p>Eh! mon Dieu, qu'on le juge avec justice; mais +ce n'est pas à nous à prévenir la sentence des Quarante.</p> + +<p class="mid">BATTISTA.</p> + +<p>D'ailleurs on vient.--Quelles nouvelles, Vincenzo?</p> + +<p class="mid">VINCENZO.</p> + +<p>Tout est décidé, mais on ignore encore quel est +le jugement; j'ai vu le président occupé à sceller le +parchemin qui doit porter au Doge la décision des +Quarante, et je cours l'en informer.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> +<br> +<h3>SCÈNE II.</h3> + +<p class="stage1">(Appartement du Doge.)</p> + +<p class="stage1">MARINO FALIERO et son neveu BERTUCCIO +FALIERO.</p> +<br> +<p class="mid">BERTUCCIO FALIERO.</p> + +<p>Ils ne peuvent vous refuser justice.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Oui, comme les Avogadori, qui renvoyèrent mon +accusation aux Quarante, pour le faire juger par ses +pairs, par le tribunal dont il fait lui-même partie.</p> + +<p class="mid">BERTUCCIO FALIERO.</p> + +<p>Ses pairs se garderont de le protéger; un tel acte +ferait tomber en mépris toute espèce d'autorité.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Ne connaissez-vous donc pas Venise? Ne connaissez-vous +pas les Quarante? mais nous allons +bien voir.</p> + +<p class="mid">BERTUCCIO FALIERO, s'adressant à Vincenzo qui entre.</p> + +<p>Eh bien! quelles nouvelles?</p> + +<p class="mid">VINCENZO.</p> + +<p>Je suis chargé de dire à son altesse que la cour a +rendu ses décisions, et qu'aussitôt l'expédition du +jugement, la sentence sera présentée au Doge. En +attendant, les Quarante saluent le prince de la république, +et le prient d'agréer leurs marques de +dévouement.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Fort bien, ils sont trop respectueux, ils ont une +déférence excessive. La sentence, dites-vous, est +rendue?</p> + +<p class="mid">VINCENZO.</p> + +<p>Je le répète à votre altesse, le président imprimait +le sceau quand je fus appelé, afin d'en informer, +sans perdre un instant, et le chef de la république, +et le plaignant, qui ne font aujourd'hui +qu'un seul.</p> + +<p class="mid">BERTUCCIO FALIERO.</p> + +<p>N'avez-vous pu deviner quelque chose de leur +arrêt?</p> + +<p class="mid">VINCENZO.</p> + +<p>Non, monseigneur; vous connaissez la discrétion +habituelle des cours de Venise.</p> + +<p class="mid">BERTUCCIO FALIERO.</p> + +<p>Mais il est toujours quelque indice pour un esprit +vigilant, pour un œil exercé; un chuchotement, un +murmure, l'aspect du tribunal plus ou moins solennel. +Les Quarante ne sont que des hommes--les +plus respectables, les plus sages, les plus justes, +les plus prudens du monde--je le garantis: ils +sont discrets comme la tombe à laquelle ils condamnent +les criminels; mais avec tout cela, Vincenzo,--des +yeux perçans comme les vôtres auraient dû lire +dans leur contenance,--du moins dans celle des +plus jeunes, l'arrêt qu'ils viennent de prononcer.</p> + +<p class="mid">VINCENZO.</p> + +<p>Je ne les vis qu'un moment, et je n'eus pas le +tems d'approfondir ce qui se passait dans l'esprit ni +même dans la contenance des juges; l'attention que +je donnais à l'accusé, Michel Steno, m'empêchait--</p> + +<p class="mid">LE DOGE, l'interrompant.</p> + +<p>Et quel était son air, à lui, répondez?</p> + +<p class="mid">VINCENZO.</p> + +<p>Calme, sans être abattu, il semblait résigné au +décret, quel qu'il fût;--mais on vient instruire son +altesse.</p> + +<p class="stage1">(Entre le secrétaire des Quarante.)</p> + +<p class="mid">LE SECRÉTAIRE.</p> + +<p>Le haut tribunal des Quarante offre ses vœux et +son respect au premier magistrat de Venise, le Doge +Faliero; il invite son altesse à prendre connaissance +et à approuver la sentence rendue contre Michel +Steno, d'une naissance noble, convaincu des charges +à lui intentées, et détaillées avec le jugement, dans +l'expédition que je vous présente.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Retirez-vous et attendez dehors ma réponse. (Le +secrétaire et Vincenzo sortent.) Toi, prends ce papier: les +caractères se confondent devant mes yeux, je ne +puis les fixer.</p> + +<p class="mid">BERTUCCIO FALIERO.</p> + +<p>Patience, mon cher oncle; pourquoi tremblez-vous +ainsi?</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Lis donc.</p> + +<p class="mid">BERTUCCIO FALIERO, lisant.</p> + +<p>«Le conseil déclare, à l'unanimité, Michel Steno +coupable, de son propre aveu, d'avoir, la dernière +nuit du Carnaval, gravé sur le trône ducal les mots +suivans...»</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Voudrais-tu les répéter? Le voudrais-tu bien?--toi, +un Faliero, revenir sur le sanglant déshonneur +de notre famille déshonorée dans son chef?--Ce +chef, le prince de Venise, la reine des cités!--La +sentence.</p> + +<p class="mid">BERTUCCIO FALIERO.</p> + +<p>Pardon, mon noble seigneur, j'obéis. (Il lit.) «Que +Michel Steno sera détenu sévèrement, au secret, +pendant un mois...»</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Continue.</p> + +<p class="mid">BERTUCCIO FALIERO.</p> + +<p>Voilà tout, monseigneur.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Comment! tout, dites-vous? Est-ce un songe?--Impossible.--Donne-moi +ce papier. (Il arrache le papier +et lit.) «Il est arrêté dans le conseil que Michel +Steno...» Ah! mon neveu, ton bras.</p> + +<p class="mid">BERTUCCIO FALIERO.</p> + +<p>Remettez-vous; calmez ce transport. Je vais chercher +du secours.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Restez, monsieur.--Ne faites pas un pas.--Je +suis remis.</p> + +<p class="mid">BERTUCCIO FALIERO.</p> + +<p>Je ne puis m'empêcher de reconnaître avec vous +que la punition est au-dessous de l'offense.--Il est +honteux pour les Quarante d'avoir infligé une peine +aussi légère à celui qui vous avait aussi hautement +outragé, vous et eux, puisqu'ils sont vos sujets; +mais il ne faut désespérer de rien, vous pouvez en +appeler à eux-mêmes qui, voyant un semblable déni, +reviendront sans doute sur la cause qu'ils avaient +déclinée, et feront justice de l'insolent coupable. +N'est-ce pas là votre avis, mon cher oncle? Vous ne +m'écoutez pas: pourquoi demeurer ainsi immobile? +au nom du ciel, répondez-moi.</p> + +<p class="mid">LE DOGE, jetant à terre son bonnet ducal et le foulant aux pieds.</p> + +<p>Oh! que les Sarrasins ne sont-ils dans Saint-Marc! +comme je m'empresserais de leur faire hommage.</p> + +<p class="mid">BERTUCCIO FALIERO.</p> + +<p>Par le ciel, au nom de tous les saints! monseigneur:--</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Laisse-moi! Ah! que les Génois ne sont-ils dans +le port! Pourquoi, autour de ce palais, ne vois-je +pas les Huns que je défis à Zara!</p> + +<p class="mid">BERTUCCIO FALIERO.</p> + +<p>Appartient-il au doge de Venise de parler ainsi!</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Doge de Venise! Quel est maintenant le doge de +Venise? qu'on me conduise à lui pour qu'il me rende +justice.</p> + +<p class="mid">BERTUCCIO FALIERO..</p> + +<p>Si vous oubliez votre rang et les devoirs qu'il vous +impose, rappelez-vous du moins celui d'homme, et +triomphez de cet emportement; le doge de Venise--</p> + +<p class="mid">LE DOGE, l'interrompant.</p> + +<p>Il n'y en a pas--c'est un mot--quelque chose +de pire, une expression dépourvue de sens. Quand +le plus chétif, le plus vil, le dernier des misérables +demande son pain, il peut, quand on le lui refuse, +trouver quelque pitié dans un autre homme; mais +celui qui demande en vain justice à ceux qui sont +au-dessus des lois, celui-là est plus pauvre que le +mendiant que l'on repousse--c'est un esclave--ce +que je suis enfin, et toi et toute notre famille. Et +quand le plus vil artisan nous montre au doigt, quand +le noble nous accable de ses dédains, qui se chargera +de notre vengeance?</p> + +<p class="mid">BERTUCCIO FALIERO.</p> + +<p>La loi, mon prince--</p> + +<p class="mid">LE DOGE, l'interrompant.</p> + +<p>Vous voyez ce qu'elle vient de faire: je n'ai recherché +de réparation que dans la loi--je ne voulais +pas de vengeance, mais justice.--Je ne choisis pour +mes juges que ceux désignés par la loi.--Souverain, +j'en appelai à mes sujets, ceux-là même qui m'avaient +confié la souveraineté, et qu'ils avaient ainsi +rendu doublement légitime. Eh bien! les droits de +mon rang, de leur choix, de ma naissance et de mes +services; mes honneurs, mes années, mes rides, mes +courses, mes fatigues, mon sang enfin répandu +pendant près de quatre-vingts années, tout cela fut +mesuré dans la balance contre la plus odieuse insulte, +l'affront le plus brutal, le crime le plus lâche +d'un insolent patricien.--Tout cela fut trouvé plus +léger! et voilà ce qu'il faut supporter!</p> + +<p class="mid">BERTUCCIO FALIERO.</p> + +<p>Je ne dis pas cela.--Mais si l'on rejette votre second +appel, nous retrouverons d'autres moyens d'y +suppléer.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>En appeler encore! Es-tu bien le fils de mon frère, +un rejeton de la race des Faliero? Es-tu le neveu +d'un Doge et d'un sang qui donna trois princes à +Venise? Mais tu parles bien--oui, désormais, il +nous faut de la résignation.</p> + +<p class="mid">BERTUCCIO FALIERO.</p> + +<p>Oh! mon noble oncle, votre emportement va trop +loin:--oui, je l'avoue, l'offense était grossière, la +punition est mille fois trop douce; mais votre ressentiment +est au-dessus de l'insulte. Si l'on nous +outrage, nous demandons justice. Si on nous la refuse, +nous la prenons; pour cela il faut du calme:--une +profonde vengeance est fille d'un silence profond. +J'ai tout au plus le tiers de vos années; j'aime +notre maison; je vous honore, vous qui en êtes le +chef, vous le tuteur, le guide de ma jeunesse;--mais +bien que je comprenne votre douleur, et que +je ressente votre injure, je frémis en voyant votre +colère, semblable aux vagues de l'Adriatique, franchir +toutes les bornes et se dissiper dans les airs.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Je te le dis--faut-il te le dire--ce que ton père +aurait compris sans avoir besoin de paroles? N'as-tu +de sensibilité que pour les tortures du corps? +n'as-tu pas d'ame--pas d'orgueil--de passions--de +sentimens d'honneur?</p> + +<p class="mid">BERTUCCIO FALIERO.</p> + +<p>C'est la première fois qu'on a mis en doute mon +honneur, et de tout autre ce serait la dernière<a id="footnotetagloc4" name="footnotetagloc4"></a> +<a href="#footnoteloc4"><sup class="sml">loc4</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc4" +name="footnoteloc4"><b>Note loc4: </b></a><a href="#footnotetagloc4"> +(retour) </a> Voilà une imitation évidente du célèbre mot de +Corneille: + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <p class="i20"> Tout autre que mon père</p> + <p class="i12">L'éprouverait sur l'heure!</p> +</div></div> +</blockquote> + + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Vous n'ignorez pas quel fut l'affront dont je me +plains; un lâche reptile osa déposer son venin dans +un infâme libelle et fit planer des soupçons--ah! +ciel--sur ma femme, la plus délicate portion de +notre honneur. Ses calomnies passèrent de bouche +en bouche, grossies des commentaires injurieux et +des jeux de mots obscènes d'une vile populace; et cependant +d'orgueilleux patriciens avaient les premiers +semé la calomnie, ils souriaient d'une imposture qui +me transformait non-seulement en époux trompé, +mais heureux et peut-être fier de sa honte.</p> + +<p class="mid">BERTUCCIO FALIERO.</p> + +<p>Mais, enfin, c'était un mensonge--vous le savez, +et personne ne l'ignore.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Mon neveu! l'illustre Romain a dit: la femme de +César ne doit pas être soupçonnée, et il renvoya sa +femme.</p> + +<p class="mid">BERTUCCIO FALIERO.</p> + +<p>Cela est vrai--mais aujourd'hui--</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Eh quoi! ce qu'un Romain ne pouvait souffrir, un +souverain de Venise doit-il le supporter? Le diadême +des Césars? Mais le vieux Dandolo l'avait refusé, +et il accepta le bonnet ducal, qu'aujourd'hui +je foule aux pieds, parce qu'il est dégradé.</p> + +<p class="mid">BERTUCCIO FALIERO.</p> + +<p>Cela est vrai--</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Cela est--cela est!--loin de moi l'idée de punir +une créature innocente, indignement calomniée +parce qu'elle a pris pour époux un vieillard, autrefois +l'ami de son père et le protecteur de sa famille; +comme si l'éclat de la jeunesse et des traits imberbes +pouvaient seuls captiver le cœur des femmes.--Je +ne voulais pas venger sur elle l'infamie d'un autre, +mais je demandais justice à mon pays, justice due +au plus humble des hommes qui ayant une femme, +dont la foi lui est douce, une maison dont les foyers +lui sont chers, un nom dont l'honneur est tout pour +lui, se voit atteint dans ces trois biens par le souffle +odieux d'un calomniateur.</p> + +<p class="mid">BERTUCCIO FALIERO.</p> + +<p>Et quelle digne réparation pouvez-vous attendre?</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>O rage! N'étais-je pas le chef de l'état!--ne +m'avait-on pas insulté sur mon trône, et rendu le +jouet des hommes faits pour m'obéir? N'avais-je pas +été outragé comme mari, insulté comme citoyen, +avili, dégradé comme prince?--Une telle offense +n'était-elle pas une complication de trahison? Et cependant +il vit! S'il avait conduit le même stylet, non +sur le trône d'un Doge mais, sur l'escabeau d'un +paysan, il eût payé de son sang une telle audace; le +poignard l'aurait au même instant frappé.</p> + +<p class="mid">BERTUCCIO FALIERO.</p> + +<p>Écoutez, il ne vivra pas jusqu'au soleil couchant.--Rapportez-vous +du tout à moi, et calmez-vous.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Vois-tu, mon neveu, c'était bon hier: à présent +je n'ai plus de fiel contre cet homme.</p> + +<p class="mid">BERTUCCIO FALIERO.</p> + +<p>Que voulez-vous dire? l'offense n'est-elle pas redoublée +par cet inique; je ne dirai pas acquittement, +car ils ont fait pis que de l'acquitter, en reconnaissant +le crime, et ne le punissant pas.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Le crime est en effet redoublé, mais ce n'est plus +par lui. Les Quarante ont conclu à un mois d'arrêt--il +faut obéir aux Quarante.</p> + +<p class="mid">BERTUCCIO FALIERO.</p> + +<p>Leur obéir! à eux, qui ont oublié ce qu'ils doivent +à leur souverain?</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Comment, oui--vous le comprenez donc, enfin, +jeune homme? oui, soit comme citoyen qui réclame +justice, soit comme souverain de qui elle émane; +ils m'ont également dépouillé de mes droits; et cependant +garde-toi d'arracher un cheveu de la tête +de Steno: il ne la portera pas long-tems.</p> + +<p class="mid">BERTUCCIO FALIERO.</p> + +<p>Pas douze heures, si vous m'en laissiez la permission. +Si vous m'aviez entendu froidement, vous +auriez compris que mon intention ne fut jamais qu'il +s'échappât; seulement je voulais modérer ces excès +de violence qui ne nous permettaient pas de méditer +sur cette affaire.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Non, mon neveu, il faut qu'il vive, pour le moment, +du moins.--Qu'est-ce aujourd'hui qu'une +vie telle que la sienne? Dans les tems anciens, on +se contentait d'une seule victime, pour les sacrifices +ordinaires; mais pour les grandes expiations, il fallait +une hécatombe.</p> + +<p class="mid">BERTUCCIO FALIERO.</p> + +<p>Vos vœux seront ma loi; et cependant je brûle +de vous prouver combien l'honneur de notre maison +m'est cher.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Ne craignez rien, l'occasion de le prouver ne vous +manquera pas; mais ne soyez pas violent comme je +le fus. Maintenant, je ne puis concevoir ma propre +colère:--pardonnez-la moi, je vous prie.</p> + +<p class="mid">BERTUCCIO FALIERO.</p> + +<p>Oh! mon oncle! vous, guerrier, et homme d'état; +vous, le maître de la république, vous l'êtes donc +aussi de vous-même! J'étais réellement surpris de +vous voir, dans cette fureur et à votre âge, oublier +ainsi toute modération, toute prudence: il est vrai +que la cause--</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Oui, pensez à la cause--ne l'oubliez pas.--Quand +vous irez prendre du repos, que le souvenir +en perce dans vos songes; et quand le jour renaîtra, +qu'il se place entre le soleil et vous; qu'il +ternisse d'un sinistre nuage vos plus beaux jours +d'été: c'est ainsi qu'il me suivra.--Mais pas un +mot, pas un signe.--Laissez-moi tout conduire.--Nous +aurons beaucoup à faire, et vous aurez votre +tâche. Maintenant, éloignez-vous; j'ai besoin d'être +seul.</p> + +<p class="mid">BERTUCCIO FALIERO.</p> + +<p class="stage1">(Il relève le bonnet ducal et le pose sur la table.)</p> + +<p>Avant que je ne parte, reprenez, je vous prie, +ce que vous aviez répudié; jusqu'à ce que vous puissiez +le changer en diadême. Je vous quitte, en vous +priant, en toute chose, de compter sur moi, comme +sur votre plus proche et plus fidèle parent, non +moins que sur le citoyen et le sujet le plus loyal.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<p class="mid">LE DOGE, seul.</p> + +<p>Adieu, mon digne neveu. (Prenant le bonnet ducal.) +Misérable hochet, entouré de toutes les épines d'une +couronne, mais incapable d'investir le front qui le +porte de cette royale majesté au-dessus de l'insulte; +vil et dégradé colifichet, je te reprends comme je +ferais un masque. (Il le met sur sa tête.) Oh! comme +ma tête souffre sous ton poids, comme mes tempes +se soulèvent sous ton honteux fardeau! Ne pourrai-je +donc te transformer en diadême? N'étoufferai-je +pas ce Briarée despotique, dont les cent bras disposent +du sénat, réduisent à rien le peuple, et font du +prince un esclave? Dans ma vie, j'ai mis à fin des +travaux non moins difficiles.--Ce fut à son profit, +et voilà comme il m'en récompense.--Ne puis-je +donc en demander le prix? Ah! que n'ai-je encore +une seule année, un seul jour de ma forte jeunesse; +alors que mon corps obéissait à mon ame comme le +coursier à son maître: comme je foulerais aux pieds, +sans avoir besoin de nombreux amis, tous ces confians +patriciens. Maintenant, il faut que d'autres +bras viennent servir les projets de mes cheveux +blancs; mais, du moins, je saurai diriger cette +tâche difficile: bien que je ne puisse encore enfanter +qu'un chaos de pensées confuses, mon imagination +est dans sa première opération; c'est à la réflexion +qu'il appartient de les modifier.--L'armée est peu +nombreuse dans--</p> + +<p class="mid">VINCENZO, entrant.</p> + +<p>Quelqu'un demande une audience de son altesse.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Je ne le puis.--Je ne veux voir personne, pas +même un patricien.--Qu'il porte son affaire au +conseil.</p> + +<p class="mid">VINCENZO.</p> + +<p>Seigneur, je lui porterai votre réponse: sa présence +ne peut vous intéresser.--C'est un plébéien, +et, si je ne me trompe, le commandant d'une galère.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Comment! le patron d'une galère, dites-vous? +c'est-à-dire, un officier de l'état. Introduisez-le, il +s'agit peut-être du service public.</p> + +<p class="stage1">(Vincenzo sort.)</p> + +<p class="mid">LE DOGE, seul.</p> + +<p>On peut sonder ce patron; je vais l'essayer. Je +sais que les citoyens sont mécontens; ils en ont sujet +depuis la fatale journée de Sapienza, où la victoire +resta aux Génois. Une autre cause encore, c'est que, +dans l'état, ils ne sont plus rien, et moins que rien +dans la ville,--de pures machines soumises au bon +plaisir des nobles. Les troupes ont un long arriéré +dans leur paie; on leur a fait souvent de vaines promesses; +ils murmurent hautement; ils peuvent sourire +à quelque espoir de changement: on pourrait +les acquitter avec le pillage.--Mais les prêtres?--ou +je me trompe fort, ou le clergé ne sera pas des +nôtres; il me hait depuis cet instant d'emportement +où, pour presser sa marche, je frappai l'évêque +de Trévise, dont la lenteur m'était insupportable. +Cependant, on peut les gagner, du moins le pontife +romain leur chef, au moyen de quelques concessions +opportunes. Mais, sur toute chose, il faut +de la promptitude; au crépuscule de mes jours, je +n'ai plus à moi que quelques lueurs. Si j'affranchis +Venise, si je venge mes injures, j'aurai vécu assez +long-tems, et je m'endormirai volontiers près de +mes pères. Mais, si je ne le puis, mieux eût valu +n'avoir vu que vingt printems; et, depuis soixante +années, être descendu--où?--peu m'importe, +où je serai bientôt--où tout doit finir.--Ne valait-il +pas mieux ne jamais être, que de vivre courbé +sous le joug de ces infâmes tyrans? Mais je réfléchis--il +y a, de troupes réelles, trois mille hommes +postés à--</p> + +<p class="stage1">(Vincenzo et Israël Bertuccio entrent.)</p> + +<p class="mid">VINCENZO.</p> + +<p>Si son altesse le permet, le patron dont je lui ai +parlé va solliciter son attention.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Laissez-nous, Vincenzo. (Vincenzo sort.) Avancez, +monsieur.--Que voulez-vous?</p> + +<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p> + +<p>Justice.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>De qui?</p> + +<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p> + +<p>De Dieu, et du Doge.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Hélas! mon ami, vous la demandez au moins respecté, +au moins puissant des Vénitiens. Adressez-vous +au conseil.</p> + +<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p> + +<p>Je le ferais en vain; celui qui m'a offensé en fait +partie.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Il y a du sang sur ton visage, d'où vient-il?</p> + +<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p> + +<p>C'est le mien, et ce n'est pas la première fois qu'il +coule pour Venise; mais c'est la première fois qu'un +Vénitien le fait répandre. Un noble m'a frappé.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Il a vécu?</p> + +<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p> + +<p>Il existe encore.--Car j'avais et je conserve encore +l'espoir que vous, mon prince; vous, soldat +comme moi, vous vengerez celui auquel les règles +de la discipline et les lois de Venise interdisent le droit +de se défendre lui-même; autrement--je n'en dis +pas davantage.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Vous agiriez vous-même.--N'est-ce pas cela?</p> + +<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p> + +<p>Je suis un homme, mon seigneur.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Eh bien! celui qui vous frappa l'est également.</p> + +<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p> + +<p>On le dit; et même il passe pour noble dans Venise; +mais depuis qu'il a oublié que j'en étais un, +et qu'il m'a traité comme une brute, la brute reviendra +sur lui.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Mais, dites-moi, quel est son nom, sa famille?</p> + +<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p> + +<p>Il se nomme Barbaro.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Et quelle fut la cause? le prétexte, du moins?</p> + +<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p> + +<p>Je suis le commandant de l'arsenal, et c'est à moi +qu'est confié le soin de faire restaurer ceux de nos +bâtimens que la flotte génoise a le plus maltraités +l'année dernière. Ce matin, le noble Barbaro vint +me trouver; il était furieux de ce que nos ouvriers +avaient, pour exécuter les ordres de la république, +négligé ceux de ses gens. Je me hasardai à les justifier.--Il +leva la main--et vous voyez mon sang; +c'est la première fois qu'il coule à ma honte.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Dites-moi, servez-vous depuis long-tems?</p> + +<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p> + +<p>Depuis assez long-tems pour me rappeler le siége +de Zara; je combattis sous le chef qui mit en fuite +les Huns: d'abord mon général, maintenant le Doge +Faliero.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Comment, nous sommes donc camarades! Le +manteau ducal vient de m'être donné, et vous étiez +nommé, avant mon retour de Rome, commandant +de l'arsenal: voilà pourquoi je ne vous reconnaissais +pas. A qui devez-vous votre office?</p> + +<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p> + +<p>Au dernier Doge. J'avais encore auparavant mon +vieil emploi de patron d'une galère: on m'accorda +l'arsenal comme la récompense de certaines cicatrices +(c'est ainsi que voulait bien dire votre prédécesseur). +Hélas! devais-je penser que sa bonté me conduirait +un jour devant son successeur comme un +pauvre plaignant sans espoir; et dans une pareille +cause encore!</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Vous êtes donc bien vivement blessé?</p> + +<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p> + +<p>A jamais, à mes yeux.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Expliquez-vous, ne craignez rien; frappé au cœur +comme vous l'êtes, quelle serait la vengeance qui +vous plairait?</p> + +<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p> + +<p>Celle que je n'ose dire, et que cependant je tirerai.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Alors que venez-vous me demander?</p> + +<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p> + +<p>Je viens réclamer justice, parce que mon général +est le Doge, et qu'il ne verra pas insulter impunément +son vieux soldat. Si tout autre que Faliero occupait +le trône ducal, ce sang se serait déjà confondu +dans un autre sang.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Vous venez me demander justice!--à moi, <i>moi</i>, +le Doge de Venise! Eh, mon ami, je ne puis vous +la donner; je ne puis même l'obtenir.--Il n'y a +qu'une heure, on me l'a solennellement déniée.</p> + +<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p> + +<p>Que dit votre altesse!</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>On a condamné Steno à un mois d'arrêt.</p> + +<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p> + +<p>Quoi! Steno, qui osa salir le trône ducal de ces +mots insultans qui crient vengeance aux yeux de +tous les Vénitiens!</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Oui, et, je n'en doute pas, ces mots ont trouvé +des échos dans l'arsenal: se mariant à chaque coup +de marteau, ils réveillaient la grosse joie des artisans; +ou, servant de chorus aux mouvemens des rames, +ils s'échappaient des lèvres des vils esclaves +de nos galères: et tous, en les chantant, se félicitaient +de ne pas être un radoteur déshonoré comme le Doge.</p> + +<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p> + +<p>Est-il possible? pour Steno un mois d'emprisonnement!</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Vous connaissiez l'offense, vous en savez la punition; +puis vous demanderez justice de <i>moi</i>! Adressez-vous +aux Quarante, qui jugèrent Michel Steno; +ils ne feront pas moins pour Barbaro,--n'en doutez +pas.</p> + +<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p> + +<p>Ah! si j'osais dire mes sentimens!</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Parlez: il n'y a plus pour moi d'outrages à craindre.</p> + +<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p> + +<p>Eh bien! d'un mot, d'un seul mot, vous pouvez +vous venger.--Je ne parle plus de ma petite offense: +qu'est-ce, en effet, qu'un coup, un soufflet même +reçu par un être comme moi?--mais de l'infâme +insulte faite à votre rang, à votre personne.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Vous oubliez mon pouvoir, qui est celui d'un +paysan; ce bonnet n'est pas la couronne d'un monarque; +ce manteau peut exciter la pitié bien plus +que les guenilles d'un mendiant: car celles du mendiant +lui appartiennent, mais ce costume on le prête +seulement à cette pauvre marionnette, forcée de jouer +le rôle de souverain.</p> + +<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p> + +<p>Voulez-vous être roi?</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Oui--roi d'un peuple heureux.</p> + +<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p> + +<p>Voulez-vous être le prince souverain de Venise?</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Oui, si mon peuple partageait la souveraineté; +oui, si lui et moi nous cessions d'être les esclaves +de cette immense hydre aristocratique dont les têtes +venimeuses ont empoisonné l'air de ces lieux.</p> + +<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p> + +<p>Cependant vous êtes né, et vous vivez encore +parmi les nobles.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Maudit l'instant où je naquis dans leur rang! c'est +à ma naissance que je dois d'avoir été fait Doge +pour ma honte; mais j'ai vécu, j'ai agi en soldat, +en sujet de Venise et de son peuple, et non pas du +sénat. Je fus récompensé par la gloire qui m'entoura, +par le bien-être de mes concitoyens. J'ai combattu, +j'ai été blessé, j'ai remporté des victoires; maintes +fois j'ai, dans mes ambassades, fait la paix quand +elle était utile à ma patrie: pendant près de soixante +ans, j'ai servi l'état dans des contrées et sur des +mers lointaines, et toujours pour Venise. Contempler +au loin ses chères tourelles, fendant les flots azurés +du Lago, telle était alors la seule récompense que +j'ambitionnasse; mais je ne m'offrais pas au danger +pour une poignée d'hommes, pour une secte ou +pour une faction, et si vous voulez savoir quel était +le mobile de ma conduite, demandez au pélican +pourquoi il entr'ouvre ses flancs? uniquement pour +ses petits, vous répondrait-il, si les oiseaux parlaient.</p> + +<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p> + +<p>Les nobles pourtant vous ont fait Doge.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>En effet. Je ne recherchais pas cet honneur. J'en +reçus la nouvelle flatteuse, en revenant de mon ambassade +à Rome: et n'ayant jamais jusqu'alors refusé +peines, charges, ou offices pour le service de l'état, +je ne crus pas, dans ma vieillesse, pouvoir décliner +de tous les emplois, le plus haut en apparence, +mais le plus humble de tous; par ce qu'il force d'endurer: +toi, mon sujet insulté, ne m'en offres-tu +pas la preuve, quand je ne puis faire aujourd'hui la +moindre chose pour toi?</p> + +<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p> + +<p>Vous nous vengerez tous deux, si vous en avez la +volonté; tous deux et plusieurs milliers d'hommes +non moins oppressés que nous. Ils n'attendent qu'un +signal--voulez vous le donner?</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Votre langage est pour moi une énigme.</p> + +<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p> + +<p>Que je vais expliquer au risque de ma vie si vous +voulez me prêter une oreille attentive.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Parlez donc.</p> + +<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p> + +<p>Ce n'est pas vous, ce n'est pas moi qui sommes les +seuls injuriés et trahis, les seuls méprisés et foulés +aux pieds; le peuple entier murmure hautement et +nourrit le vif ressentiment de ses outrages. Les soldats +étrangers que le sénat devait payer se plaignent +de ne pas l'être encore; les marins de Venise +et les troupes de la république sont unis de cœur +avec les citoyens. En est-il, en effet, parmi eux, un +seul dont les frères, le père, les enfans, les femmes, +les sœurs n'aient pas subi l'oppression ou le déshonneur +de quelque noble? Et d'ailleurs, la guerre désespérée +contre les Génois est alimentée avec le sang +des plébéiens et les trésors, fruit d'une longue industrie. +Voilà le sujet qui les enflamme: et maintenant +encore--mais j'oublie, en parlant ainsi, que +je trace peut-être la sentence de ma mort.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>La mort! la craindrais-tu après l'affront que tu +as souffert? Tais-toi donc, vis pour être encore frappé +par ceux qui ont déjà ensanglanté ton visage.</p> + +<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p> + +<p>Non; quoi qu'il arrive, je parlerai, et si le Doge +de Venise est mon délateur, honte à jamais sur lui; +et de plus, malheur, car il perdra bien plus que +moi.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Ne crains rien de ma part; poursuis.</p> + +<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p> + +<p>Sachez donc que, dans cette ville, sont réunis sous +la foi du serment, une troupe d'amis au cœur vaillant +et sincère, guerriers à l'épreuve de toutes les +fortunes. Depuis long-tems, ils pleuraient sur Venise. +Était-ce avec raison? eux qui l'avaient servie +par toute la terre, qui l'avaient affranchie du joug des +étrangers, pouvaient-ils ne pas embrasser la cause +de leurs frères? Ils ne sont pas nombreux, mais +pourtant ils suffiront à leur grand projet; ils ont +des armes, des moyens, de l'espérance, et le courage +qui sait attendre.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Et qu'attendent-ils donc?</p> + +<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p> + +<p>Un moment pour frapper.</p> + +<p class="mid">LE DOGE, à part.</p> + +<p>Quand Saint-Marc sonnera-t-il cette heure?</p> + +<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p> + +<p>Aujourd'hui je mets entre vos mains ma vie, mon +honneur, toutes mes espérances terrestres, mais dans +la ferme confiance que des injures comme les nôtres, +nées de la même source, engendreront la même +vengeance. Si je ne me suis pas trompé, vous serez +notre chef d'abord--notre souverain dans la +suite.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Combien êtes-vous?</p> + +<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p> + +<p>Avant de vous répondre, il me faut votre réponse.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Comment, s'il vous plaît? des menaces!</p> + +<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p> + +<p>Non, sur mon ame! J'ai pu me trahir moi-même: +mais dans ces antres mystérieux qui environnent +votre palais, dans ces cachots <i>aux toits de plomb</i> non +moins horribles, il n'est pas de torture capable de +m'arracher le nom d'un seul complice: les <i>pozzi</i>, +les <i>piombi</i> seraient inutiles; ils peuvent me tirer du +sang, mais non quelque secret; je passerai le redoutable +Pont des Soupirs satisfait en songeant que +les miens seront peut-être les derniers qui retentiront +sur les flots qui séparent l'assassin de sa victime. Il +en est d'autres qui vivront pour me plaindre et me +venger.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Mais pourquoi, si tels sont vos projets et vos forces, +venez-vous ici demander justice, quand vous +vous disposez ainsi à vous la faire vous-même?</p> + +<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p> + +<p>C'est parce que l'homme qui vient réclamer protection +auprès de l'autorité, échappe, par ce témoignage +de soumission et de confiance, aux soupçons +de conspirer contre elle; mais si j'avais reçu un +soufflet avec humilité, mon front hypocrite, mes +menaces comprimées, m'eussent de suite signalé à +l'inquisition des Quarante. Une réclamation, au +contraire, quelque furieuse qu'elle soit, quel que +soit l'emportement de son expression, est peu à craindre, +et ne peut exciter de défiance. J'avais d'ailleurs +un autre motif.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Et lequel?</p> + +<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p> + +<p>Le bruit courait que le Doge était fort irrité de ce +que les <i>Avogadori</i> avaient renvoyé Michel Steno +devant les Quarante. Je vous avais servi, je vous +honorais; je compris votre offense: car vous êtes, +je le sais, de ces esprits qui ressentent dix fois le +bien et le mal qu'on leur fait. Mon but était de vous +décider à la vengeance. Vous savez tout maintenant, +et le danger que je cours peut vous garantir ma sincérité.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Vous risquez beaucoup, mais c'est ainsi que l'on +obtient de grands résultats. Tout ce que je puis vous +dire en ce moment, c'est que votre secret ne sera +pas violé.</p> + +<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p> + +<p>Et, est-ce tout?</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Tant que vous ne m'avez pas tout confié; quelle +autre réponse puis-je vous faire?</p> + +<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p> + +<p>Mais n'est-ce pas assez de vous avoir confié ma +vie?</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Je dois savoir votre plan, vos noms, votre nombre; +celui-ci, pour chercher à l'augmenter, ceux-là +pour les mûrir et les encourager.</p> + +<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p> + +<p>Nous sommes déjà en assez grand nombre, nous +ne désirons plus d'autre allié que vous.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Mais, du moins, nommez-moi vos chefs.</p> + +<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p> + +<p>Vous les connaîtrez, mais quand nous aurons +l'assurance formelle que vous ne cherchez pas à nous +perdre.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Quand, dans quel lieu?</p> + +<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p> + +<p>Cette nuit je conduirai dans votre appartement +deux des principaux chefs; la prudence nous défend +d'en introduire un plus grand nombre.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Arrêtez--je pense!... si je quittais ce palais? si +moi-même je venais me confier à vous?</p> + +<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p> + +<p>Seul, vous pouvez venir.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Je ne conduirai que mon neveu.</p> + +<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p> + +<p>Non pas, serait-il votre fils.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Malheureux! oses-tu nommer mon fils? il mourut +les armes à la main à Sapienza en défendant cette +ingrate patrie. Ah! que n'est-il vivant, et son père +dans le tombeau! ou, s'il vivait encore auprès de +moi, je n'aurais pas besoin du douteux secours des +étrangers.</p> + +<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p> + +<p>De tous ces étrangers que tu soupçonnes, il n'en +est pas un seul qui n'ait pour toi une tendresse filiale, +si tu veux leur montrer la sincérité d'un père.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Le jour tombe, quelle est la place de réunion?</p> + +<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p> + +<p>A minuit je viendrai seul et masqué à l'endroit +que votre altesse voudra me désigner. Je vous y attendrai, +et sous ma conduite vous viendrez recevoir +nos hommages et prononcer sur notre sort.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>A quelle heure se lève la lune?</p> + +<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p> + +<p>Tard; mais l'atmosphère est épaisse et sombre, +on entend le sirocco.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>A minuit donc, près de l'église, tombeau de mes +ancêtres, placée sous la double invocation des apôtres +Paul et Jean. Une gondole conduite par un seul +rameur me fera franchir l'étroit canal qui l'entoure; +trouvez-vous là.</p> + +<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p> + +<p>Je n'y manquerai pas.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Pour le moment il faut vous retirer.</p> + +<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p> + +<p>Oui, dans la ferme espérance que votre altesse +ne faiblira pas dans ses grandes résolutions. Prince, +je me retire.</p> + +<p class="stage1">(Israël Bertuccio sort.)</p> + +<p class="mid">LE DOGE, seul.</p> + +<p>A minuit, près de l'église Saint-Jean et Paul, où +dorment mes nobles aïeux. Je me présenterai.--Pourquoi? +pour tenir conseil dans l'obscurité avec +de vulgaires bandits réunis par l'espoir de ruiner +l'état; mais l'un de mes pères ne soulevera-t-il pas +la voûte qui recèle deux Doges mes prédécesseurs; +ne m'entraînera-t-il pas avec lui? Je voudrais qu'ils +le pussent, car je pourrais encore jouir auprès +d'eux d'une tombe glorieuse. Hélas! rejetons ces +pensées pour songer seulement à ceux qui m'ont +rendu indigne du grand et noble nom qui rappelait +la dignité des antiques patriciens de Rome. Je le +relèverai; je rehausserai dans nos annales son premier +lustre en me vengeant avec délices de tout ce +qu'il y a de bas dans Venise, et en affranchissant +mes concitoyens. Ou bien, je succomberai, en proie +aux calomnies toujours croissantes de la postérité; +car elle ne sait pas épargner le nom des vaincus, et +pour César et Catilina, la véritable pierre de touche +de la vertu, à ses yeux, c'est le succès.</p> + +<p>FIN DU PREMIER ACTE.</p> +<br><br> + +<h2>ACTE II.</h2> +<br> +<h3>SCÈNE PREMIÈRE.</h3> + +<p class="stage1">ANGIOLINA, MARIANNA.</p> +<br> +<p class="mid">ANGIOLINA.</p> + +<p>Qu'a répondu le Doge?</p> + +<p class="mid">MARIANNA.</p> + +<p>Il a dit que, pour le moment, il était invité à +une conférence; mais elle doit être terminée maintenant. +Je viens d'apercevoir les sénateurs qui s'éloignaient +dans leur barque, et l'on peut voir encore +la dernière gondole dont le reflet paraît sur les +ondes tranquilles.</p> + +<p class="mid">ANGIOLINA.</p> + +<p>Je voudrais le voir de retour: il a été vivement +tourmenté ces jours-ci; et le tems qui ne lui a rien +ôté de son ame fière, et qui n'a pas même affaibli +son enveloppe mortelle, comme s'il lui suffisait d'être +alimenté par un esprit vaste et sans cesse agité--le +tems, dis-je, n'a qu'un faible pouvoir sur ses +maux et ses ressentimens; différent en cela des autres +caractères de la même trempe, dont la violence +n'a qu'un instant de durée. Tout offre chez lui un +aspect d'immortalité; pensées, sentimens, mouvemens +passionnés, le bien et le mal, tout porte chez +lui le sceau de la jeunesse, et son front n'est chargé +que des cicatrices de l'esprit, de la trace des idées +profondes et de leur décrépitude: encore a-t-il été +plus agité ces jours-ci que de coutume. Quand reviendra-t-il? +car j'ai seule quelque puissance sur +son esprit troublé.</p> + +<p class="mid">MARIANNA.</p> + +<p>En effet, son altesse a ressenti vivement l'affront +de Steno; mais sans doute en ce moment le coupable +subit, en expiation de sa lâche insulte, un châtiment +qui ne peut qu'accroître le respect dû à la vertu +des dames, et au rang des patriciens.</p> + +<p class="mid">ANGIOLINA.</p> + +<p>L'insulte fut grossière, mais elle ne m'atteignit +pas; la calomnie dénotait une ame trop méprisable: +quant aux effets, quant à l'impression profonde +qu'elle a faite sur Faliero, sur cette ame fière, indomptable +et austère--pour tout autre que moi; +hélas! en songeant à ce qu'elle peut entraîner, je ne +puis m'empêcher de frémir.</p> + +<p class="mid">MARIANNA.</p> + +<p>Il est bien clair que le Doge ne vous soupçonnera +pas.</p> + +<p class="mid">ANGIOLINA.</p> + +<p>Me soupçonner! quand Steno lui-même ne l'eût +pas osé! quand, pour tracer sa diffamation, il ravissait +à la dérobée un rayon fugitif de la lune! Sa +propre conscience ne s'élevait-elle pas contre son action, +et chaque ombre, en arrêtant sa main<a id="footnotetagloc5" name="footnotetagloc5"></a> +<a href="#footnoteloc5"><sup class="sml">loc5</sup></a>, ne +lui rappelait-elle pas toute la lâcheté de sa conduite?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc5" +name="footnoteloc5"><b>Note loc5: </b></a><a href="#footnotetagloc5"> +(retour) </a> M.A.P. donne ici des yeux perçans aux ombres. <i>Chaque +ombre +sur les murs</i>, traduit-il, <i>le regardait d'un air menaçant</i>.</blockquote> + +<p class="mid">MARIANNA.</p> + +<p>Il serait bien à désirer qu'on le punît sévèrement.</p> + +<p class="mid">ANGIOLINA.</p> + +<p>C'est ce qui est arrivé.</p> + +<p class="mid">MARIANNA.</p> + +<p>Comment! l'arrêt serait-il rendu? serait-il condamné?</p> + +<p class="mid">ANGIOLINA.</p> + +<p>Tout ce que je sais, c'est qu'il a été convaincu.</p> + +<p class="mid">MARIANNA.</p> + +<p>Le croiriez-vous assez puni par-là de sa lâche +conduite?</p> + +<p class="mid">ANGIOLINA.</p> + +<p>Je crains d'être juge dans ma propre cause, et +puis j'ignore quelle sorte de punition pouvait atteindre +une ame corrompue comme celle de Steno. +Si son insulte n'affectait pas plus l'esprit des juges +qu'elle n'affecte le mien, il aura été pour toute peine +laissé à sa honte; ou plutôt à son impudeur.</p> + +<p class="mid">MARIANNA.</p> + +<p>Il faut une vengeance à la vertu diffamée.</p> + +<p class="mid">ANGIOLINA.</p> + +<p>Pourquoi? Quelle est cette vertu à laquelle il faut +une victime? quelle est-elle, si elle doit dépendre +des paroles d'un homme? Le Romain, en mourant, +s'écriait: <i>Tu n'es qu'un nom</i>. Elle ne serait en effet +rien de plus, si le souffle humain pouvait la relever +ou la flétrir.</p> + +<p class="mid">MARIANNA.</p> + +<p>Bien des femmes, pourtant, également fidèles et +irréprochables, sentiraient toute la gravité d'un +pareil scandale; et des dames moins rigides, comme +il s'en trouve beaucoup à Venise, se montreraient, +en pareil cas, inexorables dans leur vengeance.</p> + +<p class="mid">ANGIOLINA.</p> + +<p>Toutes prouveraient également qu'elles prisent le +nom de vertu plus que la vertu même. Les premières, +en faisant montre de leur honneur, regardent +donc comme pénible le soin qu'elles mettent à +le conserver: pour celles qui, sans l'avoir gardé, +en gardent les dehors, elles s'en parent comme d'un +ornement; non pas qu'elles le jugent tel, mais parce +qu'elles sentent qu'il leur manque. Elles vivent dans +la pensée des autres, et voudraient qu'on crût à leur +sagesse aussi bien qu'à leur beauté.</p> + +<p class="mid">MARIANNA.</p> + +<p>Pour une dame noble, vous avez d'étranges +idées.</p> + +<p class="mid">ANGIOLINA.</p> + +<p>C'était celles de mon père c'est, avec son nom, +le seul héritage qu'il m'ait laissé.</p> + +<p class="mid">MARIANNA.</p> + +<p>Que voudriez-vous de plus: femme d'un prince, +du souverain de la république?</p> + +<p class="mid">ANGIOLINA.</p> + +<p>Femme d'un paysan, je n'en chercherais pas +d'autre; mais je n'en sens pas moins la tendresse et +la gratitude que mérite mon père, pour avoir confié +ma main à son vieux, éprouvé et fidèle ami, le +comte Val di Marino, aujourd'hui notre Doge.</p> + +<p class="mid">MARIANNA.</p> + +<p>Mais, avec cette main, n'engagea-t-il pas votre +cœur?</p> + +<p class="mid">ANGIOLINA.</p> + +<p>Oui, sans doute, ou jamais il ne le fut.</p> + +<p class="mid">MARIANNA.</p> + +<p>Cependant cette étrange disproportion d'âge, et, +permettez-moi de le dire, cette disparité de goûts +laissaient au monde le droit de douter qu'une telle +union fût toujours favorable à votre sagesse et à +votre beauté.</p> + +<p class="mid">ANGIOLINA.</p> + +<p>Le monde parle d'après lui-même: pour moi, +mon cœur m'a jusqu'à présent dicté mes devoirs; ils +sont nombreux, mais bien faciles.</p> + +<p class="mid">MARIANNA.</p> + +<p>Réellement, l'aimeriez-vous?</p> + +<p class="mid">ANGIOLINA.</p> + +<p>J'aime toutes les nobles qualités qui sont dignes de +l'être. C'est ainsi que j'aimais mon père, qui le premier +m'apprit à distinguer ce qu'il fallait chérir dans +les autres, et à toujours subordonner les passions +ignobles aux plus purs sentimens de notre nature. +Il confia mon sort à Faliero: car il l'avait connu +noble et brave, généreux, doué de toutes les qualités +du soldat, du citoyen, de l'ami, tel enfin que moi-même +je l'ai trouvé. Ses défauts sont ceux que donnent +aux grandes ames l'habitude du commandement, +trop d'orgueil et des passions profondément impétueuses, +nourries par le commerce de patriciens et +par une vie livrée aux orages de la politique et de la +guerre. Il a de plus ce vif sentiment de l'honneur +qui devient un devoir, retenu dans de certaines +bornes, mais qui n'est plus qu'un vice quand on +vient à les franchir: et c'est là ce que je crains pour +lui en ce moment. Depuis sa naissance, il a montré +un caractère impétueux, mais ce défaut était racheté +chez lui par tant de grandeur d'ame, que la plus +altière des républiques n'avait pas craint de le revêtir +alternativement de toutes ses dignités, depuis ses +premiers exploits jusqu'au retour de sa dernière ambassade, +alors qu'elle le choisit pour Doge.</p> + +<p class="mid">MARIANNA.</p> + +<p>Mais, avant ce mariage, votre cœur n'avait-il jamais +battu pour un seul patricien, dont l'âge se +rapprochât de vous, dont la beauté pût se comparer +à la vôtre? ou depuis, ne vîtes-vous jamais personne +qui, si votre main eût encore été libre, vous semblât +digne de prétendre à la fille de Lorédan?</p> + +<p class="mid">ANGIOLINA.</p> + +<p>J'ai répondu à votre première question, en vous +disant que je consentis à me marier.</p> + +<p class="mid">MARIANNA.</p> + +<p>Et à la seconde?</p> + +<p class="mid">ANGIOLINA.</p> + +<p>Elle ne mérite pas de réponse.</p> + +<p class="mid">MARIANNA.</p> + +<p>Je vous demande pardon si j'ai eu le malheur de +vous offenser.</p> + +<p class="mid">ANGIOLINA.</p> + +<p>Je n'ai pas de courroux; mais j'éprouve quelque +surprise: j'ignorais que des cœurs à jamais liés +pussent songer à revenir sur ce que <i>maintenant</i> ils +choisiraient s'ils étaient encore libres.</p> + +<p class="mid">MARIANNA.</p> + +<p>C'est leur ancien choix qui souvent les porte à +supposer que dans un nouveau ils montreraient plus +de sagesse.</p> + +<p class="mid">ANGIOLINA.</p> + +<p>Cela peut être, je n'ai jamais pensé à de pareilles +choses.</p> + +<p class="mid">MARIANNA.</p> + +<p>Madame, voici le Doge,--dois-je me retirer?</p> + +<p class="mid">ANGIOLINA.</p> + +<p>Je pense qu'il vaut mieux que vous me quittiez; +il semble oppressé de tristes idées, voyez comme il +s'avance d'un air pensif!</p> + +<p class="stage1">(Marianna sort.)</p> + +<p class="stage1">(Entrent le Doge et Pietro.)</p> + +<p class="mid">LE DOGE, venant.</p> + +<p class="mid">Il y a un certain Philippe Calendaro à l'arsenal +qui commande à quatre-vingts hommes, et qui jouit +d'une grande influence, même sur l'esprit de ses camarades. +Cet homme, ai-je entendu dire, est fier, +entreprenant, d'un esprit prompt et populaire, d'ailleurs +il a de la discrétion, il serait à désirer qu'il +fût des nôtres. Je pense bien qu'Israël Bertuccio s'est +assuré de lui, mais j'imagine qu'on pourrait.--</p> + +<p class="mid">PIETRO..</p> + +<p>Seigneur, daignez me pardonner si j'interromps +vos méditations, mais le sénateur Bertuccio, votre +parent, m'a chargé de m'informer auprès de vous de +l'heure à laquelle il pourrait obtenir de vous parler.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>A la chute du jour.--Un moment--je réfléchis--à +la dernière heure de la nuit.</p> + +<p class="stage1">(Pietro sort.)</p> + +<p class="mid">ANGIOLINA.</p> + +<p>Monseigneur!</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Pardonnez-moi, ma chère enfant,--Pourquoi +tardiez-vous si long-tems à m'approcher?--je ne +vous voyais pas.</p> + +<p class="mid">ANGIOLINA.</p> + +<p>Vous étiez absorbé dans vos pensées, et celui qui +vient de s'éloigner pouvait avoir à vous transmettre +quelques paroles graves de la part du sénat.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Du sénat!</p> + +<p class="mid">ANGIOLINA.</p> + +<p>Je craignais de l'interrompre dans les devoirs qu'il +vous rendait sans doute en son nom.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Au nom du sénat! erreur, c'est nous qui devons +toute sorte de respect au sénat.</p> + +<p class="mid">ANGIOLINA.</p> + +<p>Je croyais que le Doge avait le commandement +suprême à Venise.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Il le devrait! mais brisons-là, et reprenons notre +sérénité. Comment vous portez-vous? avez-vous pris +l'air aujourd'hui? le tems est sombre, mais le calme +des vagues favorise le léger mouvement de la rame +du gondolier. Avez-vous présidé à quelques réunions +d'amies, ou vos chants ont-ils charmé votre solitude? +Est-il, dites-moi, quelque chose qui flatte vos +désirs, et qui reste dans le cercle étroit de la puissance +laissée au Doge? Souhaitez-vous quelque brillante +distraction, ou bien quelques innocens plaisirs +de solitude ou de société satisferont-ils votre cœur, +et compenseront-ils tant d'instans pénibles passés +auprès d'un vieillard toujours chargé de soucis? +Dites un mot: vos vœux seront accomplis.</p> + +<p class="mid">ANGIOLINA.</p> + +<p>Vous avez toujours été bon pour moi.--Que pourrais-je +désirer ou solliciter, si ce n'est de vous voir +plus souvent, et surtout plus tranquille?</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Plus tranquille!</p> + +<p class="mid">ANGIOLINA.</p> + +<p>Oui, plus tranquille, monseigneur!--Ah! pourquoi +vous tenir à part et vous promener ainsi seul? +Pourquoi votre front trahit-il tant de profondes +émotions, sans pourtant révéler de quelle nature +elles peuvent être?</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Tant d'émotions!--Quoi donc? que pourraient-elles +révéler?</p> + +<p class="mid">ANGIOLINA.</p> + +<p>Hélas! un cœur peut-être brisé.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Ce n'est rien, mon enfant.--Mais vous savez +quels soins continuels oppressent tous ceux qui gouvernent +cette république précaire, toujours redoutant +au dehors les Génois, à l'intérieur les mécontens.--Voilà +ce qui m'occupe et peut me troubler +plus qu'à l'ordinaire.</p> + +<p class="mid">ANGIOLINA.</p> + +<p>Ces motifs, cependant, existaient depuis long-tems, +et c'est depuis peu de jours que je vous vois +ainsi. Pardonnez-moi, vous avez sur le cœur quelque +choses de plus que le fardeau des devoirs publics; +vous le supportez depuis long-tems; et un +génie comme le vôtre a dû le rendre léger, je dirais +même nécessaire pour nourrir l'activité de votre +esprit. Ce ne sont pas des inquiétudes ou des dangers +qui pouvaient vous ébranler; vous, qui avez +vu tant de tempêtes sans succomber dans aucune; +vous, qui parvenu au faîte du pouvoir, n'avez jamais +senti vos pas chanceler en y montant; et qui, +de ce sommet éblouissant pour tout autre, pouvez +étendre un regard ferme et calme sur l'abîme qui +vous entoure de toutes parts. La guerre civile embrasât-elle +Saint-Marc, votre vertu n'en serait pas +accablée; comme vous vous êtes élevé, vous tomberiez +avec un front serein. Telle n'est donc pas la +source de ce que vous éprouvez; c'est votre orgueil +qui murmure aujourd'hui, et non pas votre patriotisme.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Mon orgueil, Angiolina, hélas! il n'en est plus +pour moi.</p> + +<p class="mid">ANGIOLINA.</p> + +<p>Oui, c'est le péché qui perdit les anges, celui +de tous auquel succombent plus facilement les mortels +les plus rapprochés d'une nature angélique. Les +hommes vils n'ont que de la vanité, les grandes +ames ont de l'orgueil.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Oui, j'avais le sentiment élevé, de l'honneur, +de votre honneur surtout.--Mais changeons de +sujet.</p> + +<p class="mid">ANGIOLINA.</p> + +<p>Oh! non!--Jusqu'ici j'ai partagé en toute +chose votre satisfaction, ne me cachez pas, je vous +en conjure, vos ennuis. Si les affaires publiques en +étaient la cause, vous le savez, je ne chercherais +pas à les pénétrer; mais je sens que vos chagrins +ont un motif particulier, et c'est à moi de les adoucir +ou de les partager. Depuis le jour que l'insolence +du misérable Steno troubla votre repos, vous +êtes devenu méconnaissable, et je voudrais vous ramener +à ce que vous étiez.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>A ce que j'étais! Connaissez-vous l'arrêt de Steno?</p> + +<p class="mid">ANGIOLINA.</p> + +<p>Non.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Un mois de prison.</p> + +<p class="mid">ANGIOLINA.</p> + +<p>N'est-ce pas assez?</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Assez!--Oui, pour un ivrogne galérien, qui, +fouetté de verges, murmure contre son maître; mais +ce n'est pas assez pour un lâche, qui, d'un trait +mensonger et froidement médité, vient graver la +honte d'une dame et d'un prince jusque sur le +trône souverain.</p> + +<p class="mid">ANGIOLINA.</p> + +<p>Pour moi, je trouve un noble assez puni quand +on l'a convaincu de mensonge. Quelle autre punition +ne serait pas légère, comparée à la perte de +l'honneur?</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>De pareils hommes n'ont pas d'honneur; ils n'ont +que leur vile existence,--et c'est là ce qu'on +épargne.</p> + +<p class="mid">ANGIOLINA.</p> + +<p>Vous ne voudriez pas, pour cette offense, qu'on +le fît mourir?</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>En ce <i>moment</i>, non.--Puisqu'il vit, qu'il reste +vivant <i>encore</i> aussi long-tems que possible; il a +cessé de mériter la mort. Le coupable que l'on +épargne a condamné ses juges: il est purifié; son +crime retombe sur eux.</p> + +<p class="mid">ANGIOLINA.</p> + +<p>Mon Dieu! si ce méprisable libertin avait répandu +son sang pour une aussi absurde calomnie, mon cœur +n'aurait plus connu une heure de plaisir, le sommeil +aurait à jamais fui de mes yeux.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>La loi divine ne demande-t-elle pas sang pour +sang? et celui qui flétrit, tue bien plus encore que +celui qui assassine. Qui affecte le plus l'homme que +l'on frappe, ou la douleur ou la honte des coups? +Les lois humaines ne demandent-elles pas sang pour +honneur? moins que pour l'honneur, même pour +un peu d'or. Les lois des nations ne demandent-elles +pas sang pour trahison? Et ce ne serait rien d'avoir +fait couler dans mes veines le plus corrosif des poisons? +ce ne serait rien d'avoir souillé les noms les +plus beaux, le vôtre et le mien? ce ne serait rien +d'avoir livré un prince au mépris de son peuple? +d'avoir manqué au respect unanimement accordé par +le genre humain, à la jeunesse dans les femmes, aux +cheveux blancs dans les hommes, à la vertu de votre +sexe, à la dignité du nôtre?--Mais, laissons ces +réflexions à ceux qui l'ont accusé.</p> + +<p class="mid">ANGIOLINA.</p> + +<p>Le ciel vous fait une loi de pardonner à vos ennemis.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Le ciel pardonne-t-il aux siens? Pourquoi ne +sauve-t-il pas Satan des flammes éternelles?</p> + +<p class="mid">ANGIOLINA.</p> + +<p>Oh! ne parlez pas ainsi;--le ciel vous pardonnera +à vous et à vos ennemis.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Ainsi soit-il, puisse le ciel leur pardonner!</p> + +<p class="mid">ANGIOLINA.</p> + +<p>Le ciel, mais vous?</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Oui, quand ils seront dans le ciel.</p> + +<p class="mid">ANGIOLINA.</p> + +<p>Et jamais auparavant?</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Qu'importe mon pardon? vieillard outragé, méprisé, +trompé, qu'importe mon pardon ou mon ressentiment? +tous les deux ne sont-ils pas également +frivoles et impuissans? J'ai trop long-tems vécu. +Mais, je vous prie, changeons de sujet.--Mon enfant, +ma femme insultée, la fille de Lorédan! Qu'il +était loin de penser, ton brave, ton loyal père, en +te mariant à son vieil ami, qu'il te vouait à l'ignominie!--Hélas! +ignominie sans péché, car tu es +pure. Que n'avais-tu un autre époux, tout autre +époux dans Venise que le Doge, et jamais cette +tache, cette infamie, ce blasphème ne serait tombé +sur toi. Si jeune, si belle, si bonne et si chaste, subir +un pareil affront et ne pas être vengée!</p> + +<p class="mid">ANGIOLINA.</p> + +<p>Que dites-vous? je le sais trop bien, car vous +m'aimez encore, vous me croyez, vous m'honorez; +et tout le monde sait que vous êtes juste et que je +suis sincère. Dites-moi, que me reste-t-il à demander? +que pouvons-nous, moi désirer, vous ordonner +encore?</p> + +<p class="mid">LE DOGE..</p> + +<p>C'est bien, trop bien peut-être: mais quoi qu'il +arrive, chère enfant! que ma mémoire te soit chère.</p> + +<p class="mid">ANGIOLINA.</p> + +<p>Mon Dieu! que me dites-vous?</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>N'importe, mais encore je voudrais, quel que soit +le jugement des autres, que vous me respectiez aujourd'hui, +et dans ma tombe.</p> + +<p class="mid">ANGIOLINA.</p> + +<p>En pouviez-vous douter, et vous ai-je jamais +donné lieu de soupçonner ma foi?</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Approchez, chère enfant, je dois vous dire quelques +mots. Votre père fut mon ami, la fortune variable +le rendit mon débiteur pour quelques-uns de +ces services qui touchent toujours vivement les gens +de bien: quand il éprouva l'oppression de sa dernière +maladie il souhaita notre union: non qu'il +voulût s'acquitter envers moi, depuis long-tems sa +tendre amitié ne lui laissait plus rien à acquitter: son +espoir était de mettre votre beauté orpheline à l'honorable +abri des dangers qui, dans cet asile empesté du +vice, entourent les vierges pauvres et sans soutien. Il +ne me consulta pas, et je ne voulus pas m'opposer à +l'idée qui charmait ses derniers momens.</p> + +<p class="mid">ANGIOLINA.</p> + +<p>Je n'ai pas oublié avec quelle noblesse vous m'ordonnâtes +de déclarer si je ne sentais aucune préférence +qui pût me rendre plus heureuse; votre offre +du douaire le plus beau de Venise, enfin votre intention +de ne pas vous prévaloir des dernières intentions +de mon père sur vous.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Ainsi ce n'était pas une sotte et capricieuse extravagance +de vieillard; ce n'était pas l'aiguillon impur +de quelque passion surannée qui me décidèrent +à demander la main d'une jeune et virginale beauté: +car, dans ma bouillante jeunesse, je savais m'élever +au-dessus des passions de ce genre: ce n'était pas +ma vieillesse elle-même infectée de la lèpre du libertinage +qui s'attache aux cheveux blancs de certains +hommes pervers, et leur fait prendre, jusqu'à +leur dernier jour, la lie des plaisirs pour le plaisir +lui-même. Je ne traînais pas au sacrifice d'un hymen +intéressé une victime innocente, trop délaissée pour +refuser un sort honorable, trop sensible pour ne pas +entrevoir son malheur. Notre union ne s'était pas +formée sous de tels auspices; vous étiez libre de me +choisir, et d'un mot vous pouviez rendre inutile le +choix de votre père.</p> + +<p class="mid">ANGIOLINA.</p> + +<p>J'y souscrirais, je le ferais encore à la face du ciel +et de la terre; car je ne m'en suis jamais repentie +pour mon bonheur; mais, je l'avouerai, quelquefois +pour le vôtre, en songeant à vos derniers ennuis.</p> + +<p class="mid">LE DOGE, poursuivant.</p> + +<p>Mais je savais que vous n'auriez jamais à accuser +mon cœur; je savais que mes jours n'avaient plus +long-tems à vous être à charge: et alors je me représentais +la fille de mon vieil ami, sa noble fille +libre d'un nouveau choix plus sage et plus convenable, +entrant alors dans tout l'éclat de sa beauté, +et devenue par ces premières années d'épreuve plus +capable de bien choisir; je la voyais héritière du +nom et de l'opulence d'un prince, et, par les courts +ennuis inséparables de son union de quelques étés +avec un vieillard, garantie de tous les obstacles que +la chicane légale ou des parens envieux pouvaient +élever contre ses droits. Sans doute, quant aux années, +l'enfant de mon meilleur ami pouvait mieux +choisir, mais il n'aurait jamais trouvé dans un autre +un dévouement plus tendre.</p> + +<p class="mid">ANGIOLINA.</p> + +<p>Monseigneur, je n'ai vu que le désir de mon +père sanctifié par ses derniers mots; je n'ai, pour y +satisfaire, consulté que mon cœur; et pour donner +ma foi à celui auquel il me confiait, d'ambitieuses +espérances ne se mêlèrent jamais à mes songes, et +l'heure de notre union serait encore à venir, qu'elle +sonnerait encore.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Je vous crois; je sais que vous êtes sincère: quant +à l'amour, à cet amour romanesque que, dès mon +jeune âge, je regardais comme une illusion, que j'avais +toujours vue passagère, et souvent malheureuse, +il ne m'avait pas abusé autrefois; le pourrait-il donc +aujourd'hui? Non: j'espérais de vous un respect +sincère et une affectueuse bienveillance, comme le +prix de ma sollicitude pour votre bonheur, de mon +empressement à satisfaire tous vos honnêtes désirs, +de ma sécurité dans vos vertus, de ma vigilance +inaperçue, mais continuelle, pour vous soustraire +à une foule d'écueils auxquels vous exposait votre +jeunesse; ne vous en éloignant pas brusquement, +mais vous déterminant à les éviter avant de vous être +aperçue que je le désirais pour vous. J'étais fier, +non pas de votre beauté, Angiolina, mais de votre +conduite.--Je vous accordais une confiance--une +tendresse toute patriarchale, non pas un délirant +hommage, mais l'amitié la plus douce et la plus pénétrante; +et j'espérais de vous, en retour, tout ce +que pouvaient mériter de pareils sentimens.</p> + +<p class="mid">ANGIOLINA.</p> + +<p>Et vous l'avez toujours obtenu, monseigneur.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Je le pense; car en me choisissant, vous connaissiez +la différence de nos années, et vous m'avez +choisi: je n'avais pas de confiance dans mes qualités +personnelles, je n'en aurais pas eu non plus +dans les dons les plus séduisans de la nature, si +j'eusse encore été dans mon vingt-cinquième printems: +mais j'eus foi dans le sang de Lorédan, qui +coulait pur dans vos veines; j'eus foi dans l'ame +que le ciel vous donna, dans la candeur que votre +père avait su vous inspirer, dans votre piété confiante, +dans vos douces vertus; en un mot, dans +votre foi et dans votre honneur eux-mêmes, comme +la plus sûre garantie de mon honneur et de ma foi.</p> + +<p class="mid">ANGIOLINA.</p> + +<p>Vous avez bien fait.--Je vous rends grâce d'avoir +toujours cru qu'il m'eût été impossible de vous respecter +plus que je ne l'ai fait jusqu'à présent.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Dans les ames où l'honneur est inné et fortifié par +l'exemple, la foi conjugale est défendue par un roc +imprenable; dans celles où il n'est pas né, et qu'assiégent +sans cesse les pensées frivoles, dans les +cœurs où viennent lutter les vanités mondaines, où +fermentent les agitations sensuelles, je le sais, dans +des veines ainsi infectées, il y aurait une grande +déception à rêver quelques traits de sang pur et +chaste. Fût-elle unie à l'être qu'elle désirait le plus +au monde, au dieu de la poésie lui-même, tel que +nous le révèlent les plus parfaites sculptures; ou +bien à Alcide, revêtu de toute la majestueuse réunion +de son enveloppe humaine et céleste, l'ame où +ne réside pas la vertu violerait bientôt la foi qu'elle +leur aurait promise. La vertu! c'est la constance +qui la prouve seule; le vice est toujours mobile, la +vertu ne change jamais. La femme, une fois coupable, +chancellera toujours; car la nature du vice est +de varier, tandis que, semblable à l'astre du jour, +la vertu demeure immobile, et verse sur tout ce qui +l'entoure des torrens de vie, de lumière et de gloire.</p> + +<p class="mid">ANGIOLINA.</p> + +<p>Mais quand vous savez aussi bien reconnaître la +source de la vertu chez les autres, comment pouvez-vous, +pardonnez ma franchise, céder vous-même à +la plus violente de ces passions? pourquoi laissez-vous +troubler votre grande ame d'une haine inquiète, +pour un être de l'espèce de Steno?</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Vous me jugez mal; ce n'est pas Steno qui pouvait +ainsi m'émouvoir: s'il en eût été capable, il serait +aujourd'hui--mais laissons ce qui est passé.</p> + +<p class="mid">ANGIOLINA.</p> + +<p>Mais alors quelles sont donc les pensées qui vous +agitent, même dans ce moment-ci?</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>C'est la majesté de Venise aujourd'hui violée, et +d'un seul coup outragée dans son prince et dans ses +lois.</p> + +<p class="mid">ANGIOLINA.</p> + +<p>Hélas! pourquoi en prenez-vous cette opinion?</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>J'y ai pensé depuis.--Mais revenons au sujet +dont je vous entretenais tout-à-l'heure: tous ces motifs +bien pesés, je vous épousai. Le monde rendit +justice à mes intentions; ma conduite et votre vertu +irréprochable prouvèrent assez qu'il avait bien jugé +de moi: vous aviez toute liberté;--la confiance, +les respects sans bornes de mes proches et de moi-même: +née d'une famille accoutumée à donner à +Venise des princes; à renverser les rois de leurs +trônes par les ravages de l'étranger; vous paraissiez +en tout digne du premier rang que vous occupiez +parmi les nobles Vénitiennes.</p> + +<p class="mid">ANGIOLINA.</p> + +<p>Pourquoi revenir sur cela, monseigneur?</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Il le fallait afin de prouver qu'il suffisait pour vous +flétrir de l'haleine empestée d'un misérable:--un +lâche, qu'en punition de son indécente effronterie je +fis sortir de l'une de nos réunions solennelles, afin de +lui apprendre à mieux se conduire dans les appartemens +du Doge; un être de cette espèce, s'il dépose +sur les murailles le venin de son cœur ulcéré, verra +bientôt le poison qu'il a exhalé s'étendre de lieux en +lieux, et l'innocence de l'épouse et l'honneur du +mari deviendront victimes d'un quolibet; et l'infâme +qui, d'abord insultant à la pudeur virginale de +vos suivantes, s'était ensuite vengé du juste châtiment +de son effronterie en calomniant l'épouse de +son souverain, l'infâme obtiendra son absolution de +la connivence de ses pairs!</p> + +<p class="mid">ANGIOLINA.</p> + +<p>Mais on l'a condamné à la réclusion.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>C'était un acquittement qu'une prison pour un être +comme lui; et ces courts instans d'arrêt, il les passera +dans un palais; mais j'ai fini avec lui, il s'agit +maintenant de vous.</p> + +<p class="mid">ANGIOLINA.</p> + +<p>De moi, monseigneur!</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Oui, Angiolina, ne vous en étonnez pas: j'ai gardé +cette source de tourmens jusqu'au moment où j'ai +reconnu que ma vie ne pouvait plus être de longue +durée; et j'imagine que vous aurez égard aux injonctions +que renferme cet écrit. (Il lui donne un papier.) +Ne craignez rien, il n'a rien qui vous puisse affliger: +lisez-le plus tard, et dans un moment opportun.</p> + +<p class="mid">ANGIOLINA.</p> + +<p>Pendant ou après votre vie, monseigneur, vous +aurez toujours de moi les mêmes respects: mais +puissent vos jours être longs encore--et plus heureux +que celui-ci! Cette exaltation s'adoucira, vous +reviendrez au calme que vous devriez avoir--et que +vous aviez.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Je serai ce que je devrais être ou je ne serai rien; +mais jamais--oh! non, jamais à l'avenir l'heureux +calme qui protégeait les cheveux blancs de Faliero +ne se répandra sur le petit nombre de jours ou d'heures +qui peuvent encore lui rester! Jamais à l'avenir +les souvenirs d'une vie qui ne fut pas perdue pour +la gloire ne viendront, semblables aux ombres qui +s'abaissent sur une belle journée d'été, adoucir pour +moi l'instant d'un repos éternel. Je ne demandais, je +n'espérais plus rien, si ce n'est les égards dûs à mes +sueurs et au sang que j'ai versé; aux peines de l'ame +qu'il m'a fallu braver pour augmenter la gloire de +mon pays. Satisfait de le servir, le servir bien que +son chef, je ne voulais que rejoindre mes ancêtres, +avec un nom pur et sans tache comme les leurs; et +voilà ce qu'on m'a refusé!--Oh! que ne suis-je mort +à Zara!</p> + +<p class="mid">ANGIOLINA.</p> + +<p>Vous avez mieux fait. Ce jour-là vous avez sauvé +la république; vivez pour la sauver encore. Un jour, +un autre jour comme celui-là serait pour eux le plus +sanglant reproche et la seule vengeance digne de +vous.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Vous oubliez qu'une pareille journée ne se représente +pas deux fois dans un siècle; ma vie n'est guère +moins longue, et la fortune s'est acquittée envers +moi en m'accordant une fois l'occasion qu'elle a si +rarement offerte dans la suite des tems et dans +maintes contrées à ses plus chers favoris. Mais pourquoi +parler ainsi? Venise a oublié cette journée.--Pourquoi +donc la rappellerais-je? Adieu, chère Angiolina, +j'ai besoin d'être seul; il me reste à faire +beaucoup--et l'heure se passe.</p> + +<p class="mid">ANGIOLINA.</p> + +<p>Souvenez-vous du moins de ce que vous fûtes.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Ce serait en vain, les souvenirs de bonheur cessent +de le procurer quand celui de la peine est encore +cuisant.</p> + +<p class="mid">ANGIOLINA.</p> + +<p>Au moins, quelles que soient les affaires qui vous +pressent, laissez-moi vous conjurer de prendre un +instant de repos: voilà plusieurs nuits que votre +sommeil est tellement agité que j'aurais cru devoir +vous réveiller si je n'eusse espéré que bientôt la nature +allait dompter les cruelles pensées qui semblaient +vous troubler. Une seule heure de repos vous +rendra à vos travaux avec de nouvelles pensées plus +vigoureuses et plus fraîches.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Je ne le puis,--et je le pourrais que je devrais +résister encore; jamais le besoin de veiller ne fut +plus impérieux. Encore quelques jours, oui, quelques +jours, quelques nuits d'insomnie et je reposerai +bien.--Mais où?--N'y pensons pas. Adieu, mon +Angiolina.</p> + +<p class="mid">ANGIOLINA.</p> + +<p>Un instant encore,--laissez-moi un instant de +plus près de vous; je ne puis me décider à vous +quitter ainsi.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Approche donc, ma chère enfant:--pardonne; +tu méritais un meilleur sort que le partage du mien, +à l'instant où mes yeux plongent dans la sombre +vallée qu'enveloppe l'immense manteau de la mort. +Quand je ne serai plus--et peut-être sera-ce plus +tôt que mes années ne semblent l'annoncer, car il y +a dans ces murs, au dehors et partout autour de nous, +un mouvement qui doit bientôt peupler les cimetières +de cette ville, bien autrement que ne le firent +jamais la peste ou la guerre,--quand je ne serai +rien, oh! permets-moi d'espérer que ce que je fus +sera quelquefois encore un nom sur tes lèvres si +pures, une ombre dans ton imagination, celle d'un +objet qui ne voudrait pas obtenir des pleurs, mais +un souvenir.--Chère enfant! laisse-moi m'éloigner,--le +tems presse.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> +<br> +<h3>SCÈNE II.</h3> + +<p class="stage1">(Un endroit isolé près de l'arsenal.)</p> + +<p class="stage1">ISRAEL BERTUCCIO et PHILIPPE CALENDARO.</p> +<br> +<p class="mid">CALENDARO.</p> + +<p>Quel accueil a-t-on fait, Israël, à votre dernière +plainte?</p> + +<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p> + +<p>Un favorable, et pourquoi?</p> + +<p class="mid">CALENDARO.</p> + +<p>Est-il possible! quoi! on le punira?</p> + +<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p> + +<p>Oui.</p> + +<p class="mid">CALENDARO.</p> + +<p>Par quoi? une amende ou la prison?</p> + +<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p> + +<p>Par la mort!--</p> + +<p class="mid">CALENDARO.</p> + +<p>Alors, vous rêvez, ou vous pensez suivre mon +conseil, en tirant la vengeance de votre propre +main.</p> + +<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p> + +<p>Sans doute! et pour n'assouvir que ma haine, +j'oublierai la grande justice que nous méditions de +rendre à Venise! et changeant une vie d'espérance +contre une vie d'exil, je penserai à n'écraser qu'un +scorpion, tandis que mille autres continueront à déchirer +mes amis, mes parens, mes compatriotes! Non +pas, Calendaro; les gouttes de sang qu'on a fait jaillir +de mon visage auront pour expiation tout le leur,--et +non-seulement le leur, car nous ne voulons +pas seulement venger nos injures privées: de tels +soins conviennent aux hommes violens, aux passions +égoïstes; mais ils sont indignes d'un tyrannicide.</p> + +<p class="mid">CALENDARO.</p> + +<p>Je n'oserais, je l'avoue, me vanter d'une patience +comme la vôtre. Si j'avais été là quand vous fûtes +insulté, je l'aurais poignardé, ou je serais mort +moi-même en voulant inutilement contenir ma rage.</p> + +<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p> + +<p>Grâce au ciel, vous n'y étiez pas, car vous auriez +tout perdu, et telle qu'elle est, notre cause est encore +dans une situation prospère.</p> + +<p class="mid">CALENDARO.</p> + +<p>Mais vous avez vu le Doge? que vous a-t-il répondu?</p> + +<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p> + +<p>Qu'il n'y avait pas de punition à espérer contre +un homme comme Barbaro.</p> + +<p class="mid">CALENDARO.</p> + +<p>Je vous l'avais bien dit, qu'il était ridicule d'attendre +quelque justice de ces gens-là.</p> + +<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p> + +<p>Du moins cette confiance dans leur équité a-t-elle +endormi leurs soupçons; si j'avais gardé le silence, +il n'est pas un sbire qui n'eût tenu l'œil sur moi, +comme méditant une secrète et vigoureuse vengeance.</p> + +<p class="mid">CALENDARO.</p> + +<p>Mais alors que ne vous adressiez-vous au conseil? +Le Doge est un automate, à peine s'il peut obtenir +justice pour lui-même. Pourquoi vous réclamer de +<i>lui</i>?</p> + +<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p> + +<p>C'est là ce que vous saurez plus tard.</p> + +<p class="mid">CALENDARO.</p> + +<p>Et pourquoi pas maintenant?</p> + +<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p> + +<p>Patientez jusqu'à minuit. Consultez vos <i>montres</i>, +et recommandez à vos amis de disposer leurs hommes;--faites +que tout soit prêt pour frapper le grand +coup, peut-être dans quelques heures; depuis long-tems +nous attendions le moment favorable; le cadran +peut le marquer dans le cercle commencé, peut-être +le soleil de demain l'éclairera-t-il: un plus long +délai doublerait nos dangers. Voyez donc à ce que +tous soient exacts au lieu de nos rendez-vous, tous +armés, excepté les gens qui approchent les Seize, +et qui resteront parmi les troupes pour attendre le +signal.</p> + +<p class="mid">CALENDARO.</p> + +<p>Voilà des paroles qui répandent dans mes veines +une nouvelle vie; vos hésitations continuelles m'avaient +rendu malade; les jours succédaient aux jours, +et ne faisaient qu'ajouter de nouveaux anneaux à +nos chaînes. De fraîches offenses infligées à nos frères, +à nous-mêmes, redoublent encore à chaque instant +l'arrogance et la force de nos tyrans. Laissez-nous +courir sur eux, peu m'importent les conséquences qui +seront après tout la mort ou la liberté; mais mon +cœur saigne d'attendre toujours vainement l'une ou +l'autre.</p> + +<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p> + +<p>Calendaro, morts ou vivans, nous serons libres, +le tombeau n'a pas de chaînes. Vos <i>montres</i> sont-elles +en règle? et les seize compagnies sont-elles complétées +à soixante?</p> + +<p class="mid">CALENDARO.</p> + +<p>Toutes, à l'exception de deux dans lesquelles +manquent vingt-cinq hommes.</p> + +<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p> + +<p>Nous pouvons nous en passer. Quelles sont ces +deux compagnies?</p> + +<p class="mid">CALENDARO.</p> + +<p>Celles de Bertram et du vieux Soranzo; ils montrent +pour notre cause moins d'ardeur que les autres.</p> + +<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p> + +<p>Votre bouillant caractère accuse de froideur tous +ceux qui ne partagent point votre impatience; mais; +croyez-moi, dans les esprits les plus concentrés +comme dans les plus emportés, on peut rencontrer +un courage également intrépide; ne redoutez rien +d'eux.</p> + +<p class="mid">CALENDARO.</p> + +<p>Je ne crains rien du vieillard, mais il y a dans +Bertram une disposition compatissante qui peut devenir +fatale à une entreprise comme la nôtre. J'ai vu +cet homme insensible à sa propre misère, bien que +la plus grande, pleurer sur celle des autres comme +un enfant; et dernièrement encore j'ai remarqué que, +dans une querelle, la vue du sang l'avait fait trouver +mal; c'était pourtant celui d'un misérable.</p> + +<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p> + +<p>Les vrais braves ont les yeux et le cœur tendres, +ils gémissent souvent de ce que le devoir leur ordonne. +Je connais de long-tems Bertram, jamais sur +la terre il ne fut d'ame plus loyale.</p> + +<p class="mid">CALENDARO.</p> + +<p>Cela peut être, je crains moins la trahison que la +faiblesse; après tout, comme il n'a ni maîtresses, ni +femmes pour profiter de sa mollesse d'esprit, on peut +le mettre à l'épreuve. C'est par bonheur un orphelin +sans autres amis que nous; mais une femme, +un enfant l'auraient trouvé moins résolu qu'eux-mêmes.</p> + +<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p> + +<p>De pareils liens n'ont plus de force sur les ames +appelées à la haute destinée d'extirper de leur patrie +le germe de la corruption. Il nous faut oublier +tous nos sentimens, à l'exception d'un seul.--Il nous +faut déposer toutes les passions qui ne serviraient +pas notre grand projet; il ne faut plus voir qu'une +chose, notre patrie, et regarder la mort comme un +objet d'envie, si le sacrifice de nos jours est accueilli +par le ciel et sanctionne à jamais la liberté de nos +concitoyens.</p> + +<p class="mid">CALENDARO.</p> + +<p>Mais si nous échouons?</p> + +<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p> + +<p>Mourir pour une belle cause, ce n'est pas échouer: +le sang des victimes peut arroser l'échafaud; leurs +têtes peuvent se dessécher au soleil; leurs membres +être exposés aux portes des villes, aux créneaux des +citadelles, mais leur ame planera toujours au-dessus +victorieuse. Que les années se pressent et que +d'autres infortunés partagent leur sort, tout cependant +contribuera à les grandir dans la pensée et +dans les profonds regrets de la postérité, et c'est +encore à leurs voix que le monde s'élancera plus +tard vers la liberté. Que serions-nous aujourd'hui, +si Brutus n'avait pas existé? Il mourut en voulant +affranchir Rome; mais il laissa une leçon qui ne +mourra jamais,--un nom devenu un talisman, une +ame qui se multipliera à l'infini au travers des siècles, +tant que les hommes pervers jouiront du pouvoir, +tant que les peuples pencheront vers la servitude. +On les surnomma, lui et son digne ami, les +derniers des Romains. Reconnaissons-les pour nos +dignes pères, et soyons les premiers des nobles Vénitiens.</p> + +<p class="mid">CALENDARO.</p> + +<p>Nos pères n'auront pas échappé au joug d'Attila, +en se réfugiant dans ces îles où des palais se sont +élevés à leurs voix sur des sables ravis aux inondations +de l'Océan, pour reconnaître, à la place du +roi des Huns, la tyrannie de mille despotes. Mieux +eût valu mille fois fléchir devant lui; mieux eût valu +prendre pour souverain un Tartare que ces hommes, +mélange odieux de bassesse et d'orgueil! Le premier, +du moins, était un homme: il avait pour sceptre +son épée. Ces êtres, sans autre force que leurs +lâches artifices, commandent à nos glaives, et nous +gouvernent d'un mot comme par l'effet d'un charme.</p> + +<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p> + +<p>Il sera bientôt rompu. Vous dites que tout est +prêt; je n'ai pas fait aujourd'hui ma ronde accoutumée, +et tu sais bien pourquoi; mais ta vigilance +aura suppléé parfaitement la mienne: grâce à l'ordre +que nous a donné le dernier Conseil de redoubler +d'efforts pour réparer la flotte, nous avons pu, sans +éveiller des soupçons, introduire dans l'arsenal un +grand nombre de nos affidés, soit comme autant +d'ouvriers nécessaires à l'équipement, soit comme +des recrues faites à la hâte pour compléter l'armement +projeté.--Tous ont-ils reçu des armes?</p> + +<p class="mid">CALENDARO.</p> + +<p>Oui; ceux du moins dont nous étions sûre; il en +est quelques-uns qu'il serait bon de tenir dans l'ignorance +jusqu'au moment de frapper, et d'avoir +seulement alors recours à eux; quand, dans la chaleur +et la confusion générales, ils n'auront aucun +prétexte de ne pas agir, et suivront aveuglément +ceux qui sauront les conduire.</p> + +<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p> + +<p>Fort bien dit;--et avez-vous remarqué tous ceux +de cette espèce?</p> + +<p class="mid">CALENDARO.</p> + +<p>La plupart du moins: j'ai d'ailleurs averti les +autres capitaines d'avoir les mêmes précautions avec +ceux de leurs compagnies. Autant que j'ai pu voir, +nous sommes assez nombreux pour assurer le succès +de l'entreprise, si nous commençons demain; +mais chaque heure de retard nous expose à un millier +de périls.</p> + +<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p> + +<p>Il faut que les Seize se réunissent à l'heure habituelle, +excepté Soranzo, Nicoletto Blondo, et Marco +Giuda, qui feront la garde dans l'arsenal, et prépareront +tout en attendant le signal dont nous conviendrons.</p> + +<p class="mid">CALENDARO.</p> + +<p>Nous n'y manquerons pas.</p> + +<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p> + +<p>Les autres se réuniront ici; j'ai à leur présenter +un étranger.</p> + +<p class="mid">CALENDARO.</p> + +<p>Un étranger?--Est-il dans le secret?</p> + +<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p> + +<p>Oui.</p> + +<p class="mid">CALENDARO.</p> + +<p>Et vous n'avez pas craint d'exposer la vie de vos +amis en vous confiant imprudemment à quelqu'un +que vous ne connaissiez pas?</p> + +<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p> + +<p>Je n'ai risqué d'autre vie que la mienne--quant +à cela, vous pouvez en être sûrs. C'est un homme qui +peut doubler nos chances de réussite en se joignant +à nous, et qui, s'il s'y refuse, n'en est pas moins à +notre merci. Il viendra seul avec moi, il ne peut +nous échapper, mais il ne voudra pas s'esquiver.</p> + +<p class="mid">CALENDARO.</p> + +<p>Avant de l'avoir vu, je ne veux pas le juger.--Est-il +de notre condition?</p> + +<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p> + +<p>Oui; du moins par ses sentimens, bien qu'il soit +né de parens nobles; c'est un homme fait pour relever +ou renverser un trône.--Un homme qui a fait +de grandes choses, et vu bien des catastrophes; ennemi +des tyrans, bien qu'élevé à l'ombre de la tyrannie; +intrépide à la guerre et sage au conseil; +noble de cœur, bien qu'il le soit de race; emporté +sans être imprudent, et avec tout cela doué d'une +ame énergique et passionnée, que l'on a blessée dans +ses affections les plus délicates; et une fois aigri et +insulté, il n'est pas de furie dans les fastes de la +Grèce semblable à celle qui, de ses mains brûlantes, +lui dévore les entrailles, et le rend capable de tout +pour obtenir vengeance. Ajoutez qu'il porte un cœur +généreux, qu'il voit et comprend l'oppression du +peuple, qu'il partage ses souffrances. A tout prendre, +en un mot, nous aurons besoin de tels gens, et de +tels gens ont besoin de nous.</p> + +<p class="mid">CALENDARO.</p> + +<p>Et quel sera le rôle que vous prétendez lui faire +jouer parmi nous?</p> + +<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p> + +<p>Peut-être celui de chef.</p> + +<p class="mid">CALENDARO.</p> + +<p>Quoi! vous déposeriez entre ses mains le commandement!</p> + +<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p> + +<p>Vous l'avez dit. Mon but est de faire triompher +notre cause, et non de me pousser au pouvoir. Mon +expérience, votre propre choix, quelque habileté +peut-être, m'avaient désigné pour occuper le poste de +commandant jusqu'à ce qu'il s'en présentât un plus +digne: et ce dernier, si je l'ai trouvé comme vous-mêmes +vous pourrez le décider, pensez-vous que l'égoïsme +puisse me faire hésiter un instant, et qu'ambitieux +d'une autorité passagère, je sacrifie à de +misérables vues nos graves intérêts, plutôt que de la +céder à quelqu'un que des qualités mille fois supérieures +appellent à l'honneur de nous conduire? +Non, non, Calendaro, connaissez mieux votre ami, +mais tous vous pourrez en juger.--Séparons-nous, +et songeons à nous trouver réunis pour l'heure indiquée. +De l'activité, et tout ira bien.</p> + +<p class="mid">CALENDARO.</p> + +<p>Généreux Bertuccio, je vous ai toujours connu +loyal et intrépide, et toujours vous m'avez vu prompt +à exécuter les plans que votre tête et votre cœur +avaient combinés. Je ne demande donc pas d'autre +chef; quant à ce que décideront les autres, je l'ignore, +mais dans tout ce que vous résoudrez je suis +à vous comme je l'ai toujours été. Adieu, nous nous +reverrons à minuit.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> + +<p>FIN DU DEUXIÈME ACTE.</p> +<br><br> + +<h2>ACTE III.</h2> +<br> +<h3>SCÈNE PREMIÈRE.</h3> + +<p class="stage1">(Une place entre le canal et l'église de Saint-Jean et Saint-Paul: +au-devant +une statue<br> équestre.--Dans le canal on aperçoit, à quelque +distance, une gondole.)</p> +<br> +<p class="mid">LE DOGE. Il entre seul et déguisé.</p> + +<p>Je vais donc entendre l'heure--l'heure, dont +le son, en se prolongeant dans le silence de la nuit, +devrait frapper ces palais d'un ébranlement sinistre, +et, faisant tout-à-coup tressaillir leurs marbres, arracher +ceux qui dorment encore à quelque hideux +songe, présage avant-coureur de tout ce qui les menace. +Oui, ville orgueilleuse, il faut te délivrer du +sang impur; qui fait de ton enceinte le refuge de la +tyrannie. C'est à moi que ce devoir est imposé, je +ne l'ai pas demandé: je fus même puni de l'insouciance +avec laquelle j'ai vu cette contagion patricienne +se répandre en tous lieux jusqu'au moment où +elle troubla mon sommeil; moi aussi, je suis infecté, +et il faut effacer mes taches pestilentielles dans une +onde salutaire.--Voilà le temple colossal où reposent +mes pères! Leurs sombres statues répandent +leur ombre sur les dalles qui seules séparent les vivans +d'avec les morts; là, tous les grands cœurs +de notre fière maison sont réunis dans une urne, +et après avoir animé de nombreux héros, forment +aujourd'hui dans des caveaux souterrains une pincée +de poussière.--O toi, temple des saints gardiens +tutélaires de notre maison! voûtes où dorment +deux Doges mes aïeux, morts, l'un de ses travaux, +l'autre sur les champs de bataille; et près +d'eux, une longue suite de nobles ancêtres, grands +hommes de guerre et d'état, dont j'ai reçu en héritage +les grands soucis, les blessures et le haut +rang,--entr'ouvre en ce moment leurs tombes, +et peuplant tes ailes de leurs ombres illustres, laisse-les +sortir de leur retraite pour me contempler. +Je les prends tous à témoin des motifs qui m'ont fait +accepter une pareille tâche. J'en appelle au sang +généreux qui les animait, à la gloire de leur blason, +à leur grand nom enfin, déshonoré <i>en</i> moi, et non +<i>par</i> moi, mais par d'ingrats patriciens que nous +avons protégés pour les conserver nos égaux et non +pour en faire nos maîtres.--J'en appelle à toi +surtout, brave Ordélafo, qui mourus en combattant +dans les plaines de Zara: réponds, l'hécatombe que +ton descendant y dressa avec le sang de tes ennemis +et de ceux de Venise, méritait-elle une pareille récompense? +Ames sublimes, abaissez sur moi vos +bienveillans regards; ma cause est la vôtre autant +que la vie présente peut encore se rattacher à vous.--Votre +gloire, votre nom m'a été transmis; tout se +rattache au sort futur de notre commune race. Favorisez +mes desseins, je rendrai cette cité immortelle +et libre, et le renom de notre famille, digne, plus +digne aujourd'hui et pour jamais de ce que vous +fûtes autrefois.</p> + +<p class="stage1">(Entre Israël Bertuccio.)</p> + +<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p> + +<p>Qui va là?</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Ami de Venise.</p> + +<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p> + +<p>C'est lui. Salut, monseigneur; vous êtes en avance.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Je suis prêt à me rendre à votre réunion.</p> + +<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p> + +<p>Deux mots, auparavant--certes je suis fier et +ravi de votre confiant empressement. Ainsi vos +doutes sont dissipés depuis notre dernière entrevue?</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Non pas--mais j'ai mis sur cette chance le peu +de vie qui me reste: le dé était déjà jeté quand j'ai +pour la première fois prêté l'oreille à vos projets de +trahison.--Ne frémissez pas, c'est le mot, et je ne +puis façonner ma langue à donner de beaux noms à +des actions repoussantes, tout en étant déterminé à +les commettre. Dès l'instant où je vous permis de +tenter votre souverain sans vous faire aussitôt charger +de chaînes, je devins le plus coupable de vos +complices: maintenant faites, si cela vous convient, +pour moi, ce que j'aurais pu faire pour vous.</p> + +<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p> + +<p>Voilà, monseigneur, des paroles étranges et bien +peu méritées; je ne suis pas un espion, et ni vous +ni nous ne sommes des traîtres.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p><i>Nous</i>!--<i>nous</i>!,--Peu importe, vous avez acquis +le droit de me confondre avec vous.--Mais, au point +important--si cette tentative réussit, et que Venise, +plus heureuse, conduise dans la suite sur nos +tombes respectées ses générations affranchies; si +ses enfans, de leurs petites mains, viennent jeter +des fleurs sur la cendre de ses libérateurs, sans doute +alors les effets auront sanctifié notre cause, et nous +serons inscrits tels que les deux Brutus dans les annales +de l'avenir! Mais s'il en est autrement, si nous +échouons, après avoir tramé de secrets complots et +recouru au glaive homicide, alors, malgré nos intentions +généreuses, nous serons encore des traîtres, +honnête Israël--toi, non moins que celui qui +était ton souverain il n'y a pas six heures, et qui +maintenant partage en frère votre rébellion.</p> + +<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p> + +<p>Je pourrais vous répondre; mais ce n'est pas le +moment de nous arrêter à cela. Allons au rendez-vous, +on pourrait nous observer si nous nous arrêtions +ici.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Nous le <i>sommes</i>, et nous l'avons été.</p> + +<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p> + +<p>Observés! et par qui?--ce fer--</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Remettez-le; il n'y a pas ici de témoin mortel: +regardez là--que voyez-vous?</p> + +<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p> + +<p>Seulement la statue d'un grand homme d'armes +sur un fier coursier, qui se détache dans la faible +lumière de la lune.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Eh bien! cet homme d'armes, c'était le père des +ancêtres de mon père: cette statue lui fut érigée par +Venise, qu'il avait deux fois sauvée.--Pouvez-vous +distinguer s'il nous regarde ou non?</p> + +<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p> + +<p>Pure imagination, monseigneur; les yeux sont refusés +au marbre.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Mais non pas aux morts. Je te le répète, il y a +dans ces objets un esprit qui agit et voit encore; +qu'on ne voit pas, mais que l'on sent; et, s'il existe +un charme capable de réveiller les morts, il n'en +peut exister de plus forts que les motifs qui nous +réunissent. Te semble-t-il que des ames comme celles, +de ma race puissent reposer, quand moi, leur dernier +descendant, je viens comploter sur le seuil de +leurs sépulcres avec des plébéiens?</p> + +<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p> + +<p>Mais vous auriez aussi bien fait de peser tout cela +avant de vous engager dans notre grande entreprise.--Vous +en repentiriez-vous?</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Non--mais je sens l'étendue de ma résolution; +je ne l'oublierai jamais; je ne puis renoncer tout +d'un coup à une vie de gloire, ni me ravaler à ce +que nous allons faire; en un mot, je ne puis commander +le massacre sans un instant de pose. Ne +craignez rien, cependant; ces réflexions elles-mêmes +et le souvenir de ce qui m'a conduit au milieu de +vous doit vous servir de garantie. Il n'est pas, dans +votre troupe, d'ouvriers aussi impatiens que je le +suis, aussi avides d'une justice implacable, et les +moyens auxquels ces odieux tyrans m'ont forcé à +recourir me les font abhorrer mille fois plus encore, +augmentent encore ma soif de vengeance.</p> + +<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p> + +<p>Avançons--écoutez--l'heure sonne.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Allons, c'est le signal de notre mort ou de celle +de Venise.--Marchons.</p> + +<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p> + +<p>Dites plutôt que c'est le signal triomphant de sa +liberté naissante.--De ce côté.--Nous touchons au +lieu de la réunion.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> +<br> +<h3>SCÈNE II.</h3> + +<p class="stage1">(La maison où se réunissent les conspirateurs.)</p> + +<p class="stage1">DAGOLINO, DORO, BERTRAM, FEDELE<br> +TREVISANO, CALENDARO, ANTONIO<br> +delle BENDE, etc., etc.</p> +<br> +<p class="mid">CALENDARO, entrant.</p> + +<p>Sommes-nous tous réunis?</p> + +<p class="mid">DAGOLINO.</p> + +<p>Tous, puisque vous voilà; il ne manque que les +trois qui sont à leur poste, et notre chef Israël qu'on +attend d'un instant à l'autre.</p> + +<p class="mid">CALENDARO.</p> + +<p>Et Bertram, où est-il?</p> + +<p class="mid">BERTRAM.</p> + +<p>Ici.</p> + +<p class="mid">CALENDARO.</p> + +<p>Il vous a donc été impossible de mettre au complet +votre compagnie?</p> + +<p class="mid">BERTRAM.</p> + +<p>J'ai bien en vue quelques-uns, mais je n'ai pas +voulu leur confier notre secret ayant d'être assuré +qu'ils fussent dignes de le connaître.</p> + +<p class="mid">CALENDARO.</p> + +<p>Nous n'avons pas besoin de nous confier à leur discrétion. +<i>Qui</i>, d'ailleurs, sauf nous-mêmes et nos plus +intimes affidés, connaît bien l'étendue de nos projets? +La plupart croient recevoir l'impulsion secrète de la +seigneurie<a id="footnotetagloc6" name="footnotetagloc6"></a> +<a href="#footnoteloc6"><sup class="sml">loc6x</sup></a> afin de punir quelques jeunes nobles des +plus dissolus, et dont les excès semblent défier les lois; +mats une fois le glaive tiré, et bien enfoncé dans le +vil cœur des sénateurs les plus odieux, ils n'hésiteront +pas à continuer de frapper sur les autres, encouragés +comme ils le seront par l'exemple de leurs +chefs; et quant à moi je leur montrerai ce qu'ils ont +à faire, de manière à ne leur permettre pour leur +salut et pour leur honneur de ne s'arrêter que quand +tous auront péri.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc6" +name="footnoteloc6"><b>Note loc6: </b></a><a href="#footnotetagloc6"> +(retour) </a> Ceci est un fait historique.<span class="rig"> +(<i>Note de Lord Byron</i>.)</span></blockquote><br> + +<p class="mid">BERTRAM.</p> + +<p>Comment dites-vous? <i>tous</i>!</p> + +<p class="mid">CALENDARO.</p> + +<p>Qui voudrais-tu donc épargner?</p> + +<p class="mid">BERTRAM.</p> + +<p>Épargner! je n'en ai pas le pouvoir; je voulais +seulement demander si, parmi cette odieuse réunion +d'hommes, vous ne pensiez pas qu'il pût s'en trouver +dont l'âge, dont les qualités enfin, pussent appeler +notre pitié?</p> + +<p class="mid">CALENDARO.</p> + +<p>Oui, la pitié que mérite et qu'obtient la vipère, +quand, étant coupée en morceaux, ses tronçons séparés +viennent au soleil exhaler leur venin le plus +âcre et le plus virulent. J'aimerais tout autant épargner +l'une des dents qui se trouvent dans la gueule +du redoutable reptile que d'épargner un de nos tyrans: +chacun d'eux forme l'anneau d'une longue +chaîne.--C'est une seule masse, le même souffle, le +même corps; ils mangent, boivent, vivent et s'allient +ensemble; ils se réjouissent, ils oppriment, ils +tuent de concert--il faut qu'ils meurent de concert.</p> + +<p class="mid">DAGOLINO.</p> + +<p>Un seul qu'on laisserait vivre serait aussi redoutable +que tous ensemble; qu'ils soient dix, ou qu'ils +soient mille, leur nombre n'est pas ce qui nous effraie, +c'est l'esprit de l'aristocratie qu'il s'agit d'anéantir; +et si nous laissions debout une seule racine +de ce vieil arbre il couvrirait bientôt le sol, et ranimerait +sa verdure malfaisante et ses fruits empoisonnés. +Bertram, il nous faut du courage.</p> + +<p class="mid">CALENDARO.</p> + +<p>Songes-y bien, Bertram, j'ai les yeux sur toi.</p> + +<p class="mid">BERTRAM.</p> + +<p>Qui pourrait me soupçonner?</p> + +<p class="mid">CALENDARO.</p> + +<p>Ce n'est pas moi; si je le faisais, tu ne serais +plus maintenant ici à parler de ta foi, mais nous +redoutons ta douceur naturelle et non pas ta perfidie.</p> + +<p class="mid">BERTRAM.</p> + +<p>Vous devriez savoir, vous tous qui m'entendez, qui +je suis, un homme soulevé, comme vous-mêmes, pour +renverser la tyrannie; un homme, je l'avoue, naturellement +bon, comme il l'a prouvé à plusieurs +d'entre vous; et quant à sa bravoure vous pouvez en +parler, vous, Calendaro, qui l'avez vue mise à l'épreuve; +ou si vous en doutiez encore, je pourrais +vous apprendre à la connaître.</p> + +<p class="mid">CALENDARO.</p> + +<p>A votre aise; quand nous aurons mis à fin notre +entreprise; mais en ce moment il ne faut pas qu'une +querelle particulière vienne la troubler.</p> + +<p class="mid">BERTRAM.</p> + +<p>Je ne suis pas querelleur; mais je puis frapper +l'ennemi avec autant d'intrépidité qu'aucun de vous; +pourquoi, d'ailleurs, m'avez-vous choisi pour être +l'un des chefs de nos camarades? Toutefois j'avoue +ma faiblesse, je n'ai pas encore appris à envisager +un massacre général sans quelque sentiment d'effroi; +la vue du sang ruisselant, inondant des têtes +blanchies par l'âge, ne me présente aucune idée +de gloire, et je n'appelle pas un triomphe la mort +d'hommes surpris sans défense. Je sais pourtant bien, +et trop bien, que nous devons en agir ainsi avec ceux +dont la conduite justifie de telles représailles; mais +s'il en était quelques-uns que l'on pût sauver de ce +destin déplorable, j'en conviens, pour nous et pour +notre honneur, pour nous garantir de cette souillure +qui s'attache d'ailleurs à l'idée de massacre, +j'en eusse été enchanté, et en cela je ne crois pas +offrir le moindre prétexte au dédain ni à la défiance.</p> + +<p class="mid">DAGOLINO.</p> + +<p>Calme-toi, Bertram, et reprends courage, nous +ne te soupçonnons pas; ce n'est pas nous qui exigeons +de pareilles actions; c'est la cause que nous +défendons. Nous saurons bien laver toutes nos souillures +dans la fontaine de la liberté.</p> + +<p class="stage1">(Entrent Israël Bertuccio et le Doge déguisé.)</p> + +<p class="mid">DAGOLINO.</p> + +<p>Salut, Israël.</p> + +<p class="mid">CONSPIRATEURS.</p> + +<p>Ah! mille fois salut--brave Bertuccio! tu es +en retard.--Quel est cet étranger?</p> + +<p class="mid">CALENDARO.</p> + +<p>Il est tems de le nommer. J'ai fait connaître à nos +camarades que tu voulais ajouter un frère à notre +cause; ils sont disposés à l'accueillir parmi eux; +et telle est notre confiance en tout ce que tu fais, +qu'approuvé par toi, il est aussitôt approuvé de +tout le monde. Maintenant, laisse-le se découvrir +lui-même.</p> + +<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p> + +<p>Étranger, approchez-vous! (Le Doge se découvre.)</p> + +<p class="mid">CONSPIRATEURS.</p> + +<p>Aux armes!--Nous sommes trahis! c'est le Doge! +Meurent tous les deux! notre traître capitaine et le +tyran auquel il nous a vendus!</p> + +<p class="mid">CALENDARO, tirant son épée.</p> + +<p>Arrêtez, arrêtez! Celui qui avance sur eux, d'un +pas, est mort. Écoutez du moins Bertuccio.--Comment! +vous pâlissez à la vue d'un vieillard qui se +trouve au milieu de vous, seul, sans gardes et sans +armes? Parle, Israël, que veut dire ce mystère?</p> + +<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p> + +<p>Laisse-les, laisse-les avancer; ingrats suicides, +qu'ils frappent leurs propres cœurs; car c'est de nos +vies que dépendent la leur, leur fortune et leurs espérances.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Frappez!--Si je craignais la mort, et une mort +plus terrible que ne pourrait me l'infliger aucun de +vos vils poignards, je ne serais pas venu ici.--Oh! +le noble mouvement, en effet, qui vous porte à montrer +tant de bravoure contre une pauvre tête chenue! +Les chefs généreux, qui, voulant réformer leur +pays et détruire le sénat, frémissent de rage et de +terreur à la vue d'un seul patricien!--Massacrez-moi, +vous le pouvez; je ne m'en soucie pas.--Israël, +voilà les hommes, les cœurs généreux dont +vous me parliez? Regardez-les donc!</p> + +<p class="mid">CALENDARO.</p> + +<p>Vraiment, il nous a fait rougir, et avec raison. +Comment, avec votre dévouement dans Bertuccio, +votre chef dévoué, avez-vous pu tourner vos épées +contre lui et son compagnon? Remettez-les dans le +fourreau, et entendez-le.</p> + +<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p> + +<p>Je dédaigne de parler; ils peuvent, ils doivent +savoir, qu'une ame comme la mienne est incapable +de trahison. Jamais je n'ai abusé du pouvoir qu'ils +m'ont donné d'adopter tous les moyens qui pouvaient +servir leur cause. Ils peuvent être sûrs que +quiconque sera jamais introduit ici par moi, n'aura +plus qu'à choisir d'être, ou notre frère, ou notre +victime.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Et que serai-je, moi? L'accueil que vous me +faites me permet de douter de la liberté du choix.</p> + +<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p> + +<p>Monseigneur, si ces furieux avaient levé sur vous +leurs armes, ils m'auraient immolé avec vous; mais, +voyez, ils rougissent déjà de cet instant de délire: +ils courbent devant vous leurs têtes, et croyez-moi, +ils sont encore tels que je vous les ai dépeints.--Veuillez +leur parler.</p> + +<p class="mid">CALENDARO.</p> + +<p>Oui, parlez, nous sommes tous disposés à vous +écouter avec respect.</p> + +<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO, aux conspirateurs.</p> + +<p>Vous n'avez rien à craindre; tout, au contraire, +à espérer.--Écoutez donc, et jugez de la vérité de +mes paroles.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Vous voyez devant vous, comme on vient de le +dire, un vieillard sans armes et sans défense; hier +je paraissais à vos yeux revêtu de la dignité de +Doge, souverain apparent de nos cent îles, couvert +de la pourpre et sanctionnant les édits d'une puissance +qui n'est ni la vôtre ni la mienne, mais celle +de nos maîtres--les patriciens. Pourquoi étais-je +maître du palais ducal? vous le savez, ou du moins +je pense que vous le savez; pourquoi suis-je ici en +ce lieu? c'est à celui qui a été le plus outragé, à celui +d'entre vous qu'on a le plus avili, qu'on a foulé +aux pieds au point de lui laisser à douter s'il était +quelque chose de plus qu'un ver de terre, c'est à +lui à répondre pour moi. Demandez-lui qui l'a conduit +parmi vous? Vous connaissez mon dernier affront; +tout le monde le connaît, tout le monde l'a +vu d'un autre œil que les juges qui en profitèrent +pour m'abreuver de nouveaux outrages. Épargnez +m'en le récit.--C'est là, c'est au cœur que l'on m'a +frappé!--Mais des paroles, déjà peut-être trop inutilement +prodiguées, ne feraient que mieux témoigner +de ma faiblesse, et je suis venu ici pour fortifier +les forts, pour les presser d'agir, et non pour +faire parade des armes d'une femme. Mais qu'ai-je +besoin de vous presser? Nos injures personnelles +prennent leur source dans les abus d'un ordre de +choses--je ne l'appellerai pas république ou royauté, +puisqu'il ne comporte ni peuple ni souverain, puisqu'il +a tous les vices de l'ancien gouvernement de +Sparte, sans en avoir les vertus--la valeur et la tempérance. +Les maîtres de Lacédémone étaient de +braves soldats; mais les nôtres sont des Sybarites, +et nous des Ilotes; moi, je suis le plus humble et le +plus asservi. Cependant ils m'ont revêtu d'une robe +triomphale, mais c'est ainsi qu'autrefois les Grecs +enivraient leurs esclaves pour amuser les loisirs de +leurs enfans. Eh bien! ce monstre politique, cette +parodie de gouvernement, ce spectre qu'il faut exorciser +avec du sang, c'est pour l'anéantir que vous +vous êtes réunis. Quand nous y serons parvenus, nous +ramènerons les anciens jours de justice et de loyauté, +nous constituerons une chose publique, dont une +sage liberté deviendra la base: non pas un partage +aveugle d'autorité, mais des droits également répartis +et proportionnés entre eux comme les colonnes d'un +temple, avec le temple lui-même, contribuant séparément +à la beauté de l'ensemble; nous lui prêterons et +nous en recevrons une force réciproque, au point que +nul citoyen ne puisse être sacrifié sans que l'harmonie +générale n'en soit troublée. Dans cette généreuse +entreprise que vous allez exécuter, je viens réclamer +l'honneur de vous seconder--si vous avez en moi +quelque confiance: autrement n'hésitez pas à me +frapper,--ma vie est à votre disposition, et j'aime +mieux mille fois expirer sous les coups d'hommes +vraiment libres, que de vivre un jour de plus pour +exercer la tyrannie que font peser sur nous d'autres +tyrans; car, pour moi, ô mes compatriotes, je ne le +suis, ni ne le fus jamais.--Relisez nos annales: +j'ai commandé dans maintes cités, dans maintes +contrées étrangères; qu'elles disent si j'étais un oppresseur, +ou bien un citoyen plein de bienveillance +et de sollicitude pour mes semblables. Ah! si j'avais +été ce que le sénat voulait que je fusse, un porteur +de robe pompeuse et de paroles dictées, un mannequin +posé sur un trône pour figurer la puissance +souveraine, un fléau du peuple placé dans leurs +mains; un empressé <i>signeur</i> de sentences; l'ame damnée +des Quarante et du sénat, toujours prêt à souscrire +aux mesures sanctionnées par les Dix, toujours +sans avis arrêté sur celles qu'ils n'avaient pas +encore ratifiées; le vil flatteur des patriciens, un chétif +instrument, un sot, une marionnette.--Jamais +il ne se fût rencontré parmi eux un infâme qui m'insultât +comme on vient de le faire. Mes propres affronts +sont venus joindre leur voix à celle de la pitié +que les malheurs publics m'inspiraient depuis long-tems, +comme beaucoup le savent, et comme ceux +qui l'ignorent pourront bientôt s'en convaincre. +Quoi qu'il en soit, et sans calculer les résultats, je +dévoue à la patrie les derniers jours de ma vie, ma +puissance actuelle telle qu'elle est, celle, non pas +d'un Doge, mais d'un homme qui avait quelque grandeur +en lui-même avant d'être dégradé par ce titre, +celle d'un homme auquel il reste encore une ame +forte et quelques talens personnels. Je place sur cette +chance et ma gloire (car j'avais acquis quelque gloire) +et mon existence (faible don, puisqu'elle est sur le +point de s'éteindre), et mon cœur, et mon ame, et +toutes mes espérances. Accueillez ou repoussez-moi: +je m'offre à vous tel que je suis, prince qui veut +être citoyen ou rien au monde, et qui, pour le redevenir, +a fait le sacrifice de son trône.</p> + +<p class="mid">CALENDARO.</p> + +<p>Longue vie à Faliero!--Venise enfin sera libre!</p> + +<p class="mid">CONSPIRATEURS.</p> + +<p>Longue vie à Faliero!</p> + +<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p> + +<p>Camarades, dites maintenant: ai-je bien fait? cet +homme-là ne vaut-il pas une armée pour notre cause?</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Ce n'est pas ici le moment des félicitations ou des +transports d'allégresse.--Suis-je admis parmi vous?</p> + +<p class="mid">CALENDARO.</p> + +<p>Oui, et le premier, parmi nous, comme tu l'étais +à Venise.--Sois notre commandant, notre général.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Commandant! général!--Je fus général à Zara; +commandant à Rhodes et à Cypre; prince à Venise.--Je +ne puis rétrograder--c'est-à-dire, je ne suis pas +propre à conduire une bande de patriotes; en déposant +les dignités dont j'étais revêtu, ce n'a pas été +dans le dessein d'en accepter d'autres, mais seulement +de redevenir l'égal de mes semblables.--Maintenant, +au fait: Israël m'a développé tout votre plan: +il est hardi, mais il peut réussir, avec mon aide. Il +faut le mettre de suite à exécution.</p> + +<p class="mid">CALENDARO.</p> + +<p>Dès que tu le voudras--n'est-il pas vrai, mes +amis? J'ai tout préparé pour un coup soudain: quand +donc faudra-t-il le frapper?</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Au lever du soleil.</p> + +<p class="mid">BERTRAM.</p> + +<p>Quoi, sitôt!</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Sitôt?--dites, si tard. Chaque heure augmente +le danger, surtout à compter de l'instant où je suis +venu vous rejoindre. Ne connaissez-vous donc pas +le Conseil et les Dix? leurs espions, l'œil des patriciens +toujours inquiet de la fidélité de leurs esclaves, +et surtout maintenant de celle de leur prince? +Frappez, je vous le répète, et sans retard, frappez +l'hydre au cœur,--ses têtes suivront bientôt sa destinée.</p> + +<p class="mid">CALENDARO.</p> + +<p>J'y consens de l'ame et de l'épée: nos compagnies +sont prêtes, soixante hommes dans chacune, et toutes +sous les armes, par l'ordre d'Israël. Tous sont à leur +poste respectif, tous veillent dans l'attente de quelque +mouvement; c'est à chacun de nous maintenant à +nous tenir prêts à agir. Le signal, monseigneur?</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Quand vous entendrez la grosse cloche de Saint-Marc, +que l'ordre du Doge peut seul ébranler (dernier +et misérable privilège qu'ils ont laissé à leur +prince), vous marcherez sur Saint-Marc.</p> + +<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p> + +<p>Et alors?</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Vous vous avancerez dans différentes directions; +chaque compagnie prendra une route particulière; +vous ferez tout en marchant retentir les cris: «Aux +armes! Voici la flotte des Génois, que le point du +jour a fait distinguer devant le port!» Vous entourerez +le palais, et dans la cour vous trouverez mon +neveu et un nombre considérable de cliens de nos +familles, armés et disposés à se joindre à vous; tandis +que la cloche retentira, vous crierez: «Saint-Marc, +l'ennemi est sur nos rivages.»</p> + +<p class="mid">CALENDARO.</p> + +<p>Je comprends, maintenant; mais, monseigneur, +poursuivez.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Tous les sénateurs accourront au conseil (ils n'oseraient +tarder au terrible signal qui partira de la +tour de leur saint patron). Nous les trouverons alors +réunis comme dans les champs la moisson jaunie; +et, pour les faire tomber, l'épée sera notre faucille. +Que si quelques-uns faisaient remarquer leur absence +ou leur lenteur, ils gagneraient à cela d'être saisis +dans l'isolement et l'épouvante, puisque déjà tous +les autres auraient vécu.</p> + +<p class="mid">CALENDARO.</p> + +<p>Ah! que cette heure n'est-elle venue! nous ne les +ferons pas languir; nous les tuerons de suite.</p> + +<p class="mid">BERTRAM.</p> + +<p>Un mot encore, avec votre permission. Je répéterai +la question que j'avais déjà faite avant que Bertuccio +ne fortifiât notre cause de cet illustre allié qui +la rend beaucoup plus sûre: en conséquence, elle +semble devoir permettre quelques lueurs de merci +pour une partie de nos victimes.--Tous périront-ils +dans le massacre?</p> + +<p class="mid">CALENDARO.</p> + +<p>Tous ceux que je rencontrerai, moi et les miens, +je te le garantis; ils auront la merci que nous pouvions +attendre d'eux.</p> + +<p class="mid">CONSPIRATEURS.</p> + +<p>Tous! oui, tous! Est-ce le moment de parler de +pitié? Quand donc en ont-ils montré? Quand seulement +ont-ils feint d'en éprouver?</p> + +<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p> + +<p>Bertram, cette fausse compassion est déplacée, +elle fait injure à tes camarades et à ta cause elle-même. +Ne vois-tu pas que, si nous épargnons un seul +noble, il ne vivra que pour venger les victimes? +Comment d'ailleurs distinguer l'innocent des coupables? +Leur conduite est <i>une</i>.--C'est l'expression +d'un système commun, la source de l'oppression générale. +C'est beaucoup que nous permettions de vivre +à leurs enfans, et je ne sais même s'il serait prudent +de les épargner tous. Le chasseur peut bien réserver +un seul petit dans l'antre du tigre, mais qui songerait +à sauver le père ou la mère sans s'exposer à périr +lui-même sous leurs dents? Quoi qu'il en soit, je +me soumets à l'avis du Doge Faliero; c'est à lui de +prononcer si l'on en peut sauver un seul.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Ne m'interrogez pas,--ne me tentez pas par +une telle question.--Vous-mêmes décidez.</p> + +<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p> + +<p>Vous êtes le seul qui connaissiez bien leurs vertus +privées. Pour nous, nous n'avons connaissance que +de leurs vices publics, que de leur infâme tyrannie, +qui nous les a fait mortellement haïr. Dites s'il en +est un seul parmi eux qui mérite miséricorde?</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Le père de Dolfino était mon ami, Lando combattit +à mes côtés, Marc Cornaro partageait à Gênes +mon titre d'ambassadeur, je sauvai la vie à Veniero, +que ne puis-je le faire une seconde fois! Que ne puis-je +les sauver eux et Venise! Tous ces hommes ou bien +leurs pères étaient mes amis, avant de devenir mes +sujets; mais dès ce moment ils m'abandonnèrent +comme les feuilles qui cessent de protéger la fleur +dès qu'elle vient à se flétrir; ils m'ont laissé frapper, +je ne les empêcherai pas de l'être.</p> + +<p class="mid">CALENDARO.</p> + +<p>Eux et la liberté vénitienne ne peuvent exister ensemble.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Oui, mes amis, vous connaissez, vous avez mesuré +l'étendue des maux de la république; mais vous +ignorez quel venin fatal le gouvernement qui nous +opprime verse sur les sources de la vie, sur les liens +sacrés de l'humanité, sur tout ce que nous avons de +meilleur et de plus cher. Tous ces nobles étaient +mes amis; je les chérissais, et long-tems ils répondirent +à mes sentimens affectueux; nous avons servi +et combattu, nous avons ri et pleuré tous ensemble; +nos chagrins, nos plaisirs, tout était commun entre +nous; des alliances resserraient encore chaque jour les +nœuds qui nous unissaient; enfin nous nous voyions +chargés des mêmes années et des mêmes honneurs, +jusqu'au moment où leurs vœux, plutôt que les miens, +m'appelèrent au trône ducal. Adieu, dès-lors, adieu +à tous les souvenirs de notre vie, à cette communauté +de pensées, à ces doux épanchemens d'une +vieille amitié; alors que les hommes, surchargés d'années +et de travaux dont l'histoires s'est désemparée, +adoucissent l'amertume des jours qui leur restent +en recueillant avidement leurs souvenirs, et croient +retrouver sur le front de leurs anciens compagnons +le miroir d'un demi-siècle! Aussi long-tems qu'il +reste sur la terre deux de ceux qui jadis y faisaient +briller leur bravoure, leur enjouement et leur +esprit, nous revoyons en eux plus de cent autres +personnages qui n'existent plus; ils les font renaître +pour nous, ou du moins ils nous offrent l'occasion +de soupirer sur eux, et de reparler des événemens +dont rien n'évoque plus le glorieux souvenir, rien +que le marbre!... Mais hélas! que fais-je! et où me +laissé-je entraîner!</p> + +<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p> + +<p>Monseigneur, vous êtes fort ému: ce n'est pas le +moment de s'arrêter sur de pareilles choses.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Un moment encore,--je ne m'en défends pas: +mais considérez les vices honteux de ce gouvernement. +Dès l'instant qu'ils m'eurent fait Doge, adieu +tout le passé, adieu tout ce que j'avais été ou plutôt +ce qu'ils étaient pour moi: plus d'amis, plus d'affection, +plus d'intimité de commerce: ils n'osaient +m'approcher, leur visite eût donné de l'ombrage; +ils ne pouvaient m'aimer, la loi le leur interdisait; +ils m'entourèrent de difficultés, c'était la politique +de l'état; ils me manquèrent d'égards, c'était leur +droit de sénateur; ils m'offensèrent, il le fallait pour +le bien de la chose publique. Ils ne pouvaient diriger +ma conduite, cela eût inspiré des soupçons. Ainsi +j'étais l'esclave de mes propres sujets, ainsi j'étais +l'adversaire de mes propres amis; j'avais au lieu +de gardes des espions, au lieu d'autorité une robe +de pourpre, au lieu de liberté des protestations pompeuses, +au lieu de conseil des geôliers, des inquisiteurs +au lieu d'amis, et l'enfer au lieu de la vie! +Une seule source de bonheur me restait, et ils l'ont +empoisonnée. Mes chastes dieux domestiques furent +brisés sur mon cœur, et sur leurs ruines vint grimacer +le rire insultant de la débauche.</p> + +<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p> + +<p>Vous avez été profondément outragé, mais la nuit +prochaine saura vous faire noblement justice.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>J'avais tout supporté,--ils me frappaient, je ne +répondais pas; mais cette dernière goutte a fait déborder +la coupe d'amertume; loin de redresser une +insulte aussi grossière, ils l'ont sanctionnée; alors je +sentis se ranimer mes autres sentimens--les sentimens +qui m'assiégeaient bien long-tems auparavant, +même au milieu de mon apparente tranquillité, +même à cette première heure où ils renièrent leur +ami pour en faire un souverain comme les enfans +prennent des hochets pour les amuser, et bientôt +après le mettent en pièces. Dès cette heure je ne vis +plus que des sénateurs silencieusement soupçonneux +dans leurs rapports avec le Doge, luttant avec lui +de terreur et de haine mutuelles, redoutant qu'il +n'essayât de secouer leur tyrannie, et lui de son côté +ayant en horreur ses tyrans. Ces hommes n'ont donc +pas pour moi de vie <i>privée</i>, ils ne peuvent réclamer +les nœuds qu'ils ont brisés chez les autres, je ne vois +en eux que des sénateurs coupables d'actes arbitraires, +et comme tels je les juge dignes de mort.</p> + +<p class="mid">CALENDARO.</p> + +<p>Et maintenant, à l'action! A nos postes, camarades, +et puisse cette nuit être la dernière de verbiage: +que n'y sommes-nous déjà! Au point du jour, +la grosse cloche de Saint-Marc ne me surprendra +pas endormi.</p> + +<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p> + +<p>Dispersez-vous donc à vos différentes stations; +de la vigilance et du courage! songez aux maux que +nous supportions, aux droits que nous voulons reconquérir. +Encore une nuit, et nos périls toucheront +à leur fin! Soyez attentifs au signal, et marchez +aussitôt que vous l'entendrez. Pour moi, je vais rejoindre +ma troupe; il faut que chacun soit prompt à +faire son devoir; le Doge va retourner au palais, +afin de tout préparer pour l'action! nous nous quittons +pour nous retrouver libres, et couverts de +gloire!</p> + +<p class="mid">CALENDARO.</p> + +<p>Doge, la première fois que je vous saluerai, +l'hommage que je prétends vous faire, sera la tête +de Steno sur la pointe de mon épée.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Non; laisse-le à des mains plus obscures, et ne +t'arrête pas à une aussi misérable proie, avant que +la partie ne soit gagnée: son offense, après tout, +ne fut que le simple développement de la corruption +générale de notre odieuse aristocratie; il n'aurait +pu,--il n'aurait osé la risquer dans un tems moins +dépravé; j'ai dépouillé toute haine personnelle à son +égard; elle s'est évanouie dans la pensée de nos glorieux +projets. Un esclave m'insulte-t-il? c'est à son +orgueilleux maître que j'en demande vengeance; +s'il me la refuse, il prend sur lui la responsabilité +de l'affront; et c'est lui qui doit m'en rendre +raison.</p> + +<p class="mid">CALENDARO.</p> + +<p>Pourtant, comme c'est à lui que nous devons immédiatement +l'alliance qui assure et sanctifie mieux +encore notre entreprise; je lui dois assez de reconnaissance +pour souhaiter de le traiter moi-même +suivant ses mérites: ne le puis-je pas?</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Vous ne songez qu'à couper la main, moi je vise +à la tête. Vous ne voulez punir que le disciple; c'est +le maître que je prétends frapper: vous avez en vue +Steno, et moi le sénat. Je n'interromprai pas, par +les souvenirs d'une haine partielle, le cours d'une +vengeance terrible, qui doit frapper sans distinction, +telle que les éclats du feu céleste, alors qu'ils +remplacèrent deux villes corrompues par les stagnantes +eaux de la <i>mer Morte</i>.</p> + +<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p> + +<p>Partez donc à vos postes! je demeure un moment +pour accompagner le Doge jusqu'à notre dernier +lieu d'assurance, pour voir si quelque espion ne +s'est pas glissé sur nos traces; de là, je cours rejoindre +ma bande sous les armes.</p> + +<p class="mid">CALENDARO.</p> + +<p>Adieu donc jusqu'à l'aurore.</p> + +<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p> + +<p>Puisse tout vous réussir.</p> + +<p class="mid">CONSPIRATEURS.</p> + +<p>Nous ferons notre devoir.--Sortons! Monseigneur, +adieu!</p> + +<p class="stage1">(Les conspirateurs saluent le Doge et Israël Bertuccio; ils se retirent,<br> +conduits par Philippe Calendaro. Le Doge et Israël Bertuccio +demeurent.)</p> + +<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p> + +<p>Ils sont dans nos mains.--Ils ne peuvent nous +échapper! C'est à présent que tu es vraiment un souverain, +et que ton immortelle renommée va planer +au-dessus des plus hautes. Avant nous, des hommes +libres avaient déjà frappé des rois, des Césars +étaient tombés victimes, et des mains patriciennes +avaient déjà touché des dictateurs, de même que des +patriciens avaient senti des poignards populaires; +mais quel prince avait jusqu'à présent conjuré pour +la liberté de son peuple? quel prince, pour affranchir +ses sujets, avait risqué le salut de ses jours? +toujours et à jamais ils conspirent contre leurs concitoyens; +et, pour mieux charger leurs mains de chaînes, +ils occupent contre les nations voisines leur ardeur +belliqueuse, de sorte qu'ils savent légitimer +la servitude par d'autres servitudes; et nouveaux +Léviathans insatiables, ils se nourrissent partout de +désastres et de morts, sans en être jamais gorgés! +Maintenant, monseigneur, à notre entreprise; elle +est grande, mais plus grande est la récompense. +Pourquoi demeurez-vous distrait? il n'y a qu'un +moment vous étiez tout de feu.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>C'en est donc fait, faut-il bien qu'ils meurent?</p> + +<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p> + +<p>Qui?</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Ceux que le sang, les égards, qu'une foule de +circonstances et d'années avaient faits mes amis--les +sénateurs!</p> + +<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p> + +<p>Vous avez rendu leur sentence, et, sans doute, +elle est juste.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Oui, elle le semble, et elle est telle à vos yeux. +Vous êtes un patriote, un Gracchus plébéien--l'oracle +de la révolte--un tribun du peuple;--je +ne vous blâme pas, vous suivez votre mission. +Ces nobles vous ont prodigué l'insulte, l'esclavage +et le mépris; ils m'ont traité de même. Mais <i>vous</i>, +jamais vous n'aviez conversé avec eux; jamais vous +n'avez rompu leur pain, ni partagé leur sel; jamais +vous n'avez porté leur coupe remplie à vos lèvres; +vous ne fûtes pas élevé, vous n'avez pas ri ni pleuré +avec eux; vous ne leur avez pas donné de fêtes; +vous n'avez pas souri de les voir sourire, et vous +n'avez pas, en échange du vôtre, réclamé maintes +fois leur propre sourire; vous ne les avez jamais +porté, comme je l'ai fait, dans votre cœur. Mes +cheveux sont blancs, comme le sont les leurs, ceux +des plus anciens du sénat; je me rappelle le tems +où toutes nos boucles étaient noires comme l'aile des +corbeaux; ou nous allions au loin saisir notre proie +le long des îles envahies par le Musulman impie. Et +maintenant, puis-je voir de sang-froid le poignard +se faire jour dans leurs seins? il me semble que +chaque coup doit être mon suicide.</p> + +<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p> + +<p>Doge! Doge! cette incertitude est au-dessous d'un +enfant; si vous n'êtes pas une seconde fois devenu +tel, rappelez votre énergie vers le but que vous vous +êtes tracé, et ne nous obligez pas, vous et moi, à +rougir de honte. Par le ciel, j'aimerais mieux tout +abandonner maintenant, ou bien échouer dans nos +desseins, que de voir l'homme que je respecte, descendre +d'aussi hautes pensées à d'aussi vulgaires +faiblesses! Vous avez vu du sang dans les batailles; +vous avez vu couler, tantôt le vôtre, tantôt celui +des autres que vous répandiez; comment donc pouvez-vous +tressaillir à l'idée de quelques gouttes tirées +des veines de pareils vampires, qui ne font, +après tout, que rendre ce qu'ils ont arraché du cœur +de plusieurs millions de citoyens.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Pardonnez! bientôt je vous suivrai pas à pas, et +mes coups se régleront sur les vôtres; ne croyez pas +que je sois irrésolu; non, c'est même la <i>certitude</i> de +tout ce qu'il me faut faire; qui me fait, en ce moment, +frémir. Mais oublions enfin, pour toujours, +ces soucieuses pensées, dont vous seul et la nuit +avez reçu la confidence également peu dangereuse +pour les deux. Quand l'heure arrivera, c'est moi +qui sonnerai le tocsin, et frapperai le coup qui doit +dépeupler tant de palais, précipiter à terre les plus +hauts arbres généalogiques, écraser leurs fruits parfumés, +et flétrir, pour jamais, leurs fleura radieuses. +C'est là <i>ce que je veux</i>--ce que je dois--ce +que j'ai juré de faire; rien ne peut m'empêcher +de suivre mes destinées; mais encore, m'est-il permis +de tressaillir à l'idée de ce que j'étais et de ce +que je vais être. Pardonnez-moi.</p> + +<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p> + +<p>Redevenez homme; je n'éprouve pas de semblables +remords, je ne les comprends même pas: pourquoi +songeriez-vous à changer? vous vous êtes déterminé, +et vous agissez encore en toute liberté.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Oui, il est bien vrai, vous n'éprouvez pas de remords, +je n'en sens pas non plus; s'il en était autrement, +je te poignarderais ici pour sauver un millier +de vies, et par ta mort empêcher le meurtre. Vous +n'en éprouvez pas--vous courez à cette boucherie +comme si ces hommes de hautes classes étaient des +bœufs réunis dans un abattoir! Et quand tout sera +fait, vous serez libres et enjoués, vous laverez tranquillement +le sang qui vous couvrira les mains. Pour +moi qui aurai devancé tes compagnons et toi-même +dans ce massacre inouï, que serai-je? que verrai-je? +qu'éprouverai-je? oh ciel! Oui, tu as bien fait de +rappeler que ma résolution, ma conduite étaient libres,--mais +vous avez eu tort de croire que je voulusse +de moi-même agir ainsi.--Ne soupçonnez--ne +craignez rien; je serai votre plus impitoyable +complice, et pourtant, je ne suis plus ma volonté +libre, ni mes sentimens réels.--Tous deux me retiennent +en arrière, mais l'enfer est en moi, autour +de moi, et semblable au démon qui croit et redoute, +il faut que j'agisse et que j'abhorre. Séparons-nous, +va réjoindre tes amis; de mon côté je vais presser +la réunion des cliens de ma famille. Sois sûr que la +grosse cloche de Saint-Marc va réveiller tout Venise, +à l'exception de ses sénateurs massacrés. Avant que +le soleil ne se lève sur l'Adriatique, une voix lamentable, +le cri du sang couvrira le mugissement +des ondes. Ma résolution est prise, éloignons-nous.</p> + +<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p> + +<p>De toute mon ame! sachez dompter ces emportemens +de passion; rappelez-vous ce que ces hommes +vous ont fait: le sacrifice que nous allons consommer +sera, n'en doutez pas, suivi par des siècles de +bonheur et de liberté pour cette ville, délivrée de +ses chaînes. Un véritable tyran aurait ravagé les +empires, qu'il n'aurait pas senti l'étrange componction +dont vous sembliez oppressé à l'idée seule de +punir une poignée de traîtres! Croyez-moi, votre +pitié était plus déplacée que le dernier pardon obtenu +par Steno.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Homme, tu as touché la corde qui étouffe dans mon +cœur la voix de la nature. A l'œuvre! (Ils sortent.)</p> + +<p>FIN DU TROISIÈME ACTE.</p> +<br><br> + +<h2>ACTE IV.</h2> +<br> +<h3>SCÈNE PREMIÈRE.</h3> + +<p class="stage1">(Le palais du sénateur Lioni.)</p> + +<p class="stage1">LIONI dépose le masque et le manteau que les nobles Vénitiens<br> +portaient en public; un domestique attend ses ordres.</p> +<br> +<p class="mid">LIONI.</p> + +<p>Je vais essayer de reposer; je suis fatigué de cette +fête la plus gaie que nous avons donnée de plusieurs +mois, et cependant je ne sais pourquoi elle n'a pas +eu pour moi de charme; je sentais sur mon cœur +un poids qui l'oppressait au milieu des plus légers +mouvemens de la danse; mes yeux étaient arrêtés +sur les yeux de la dame de mes pensées: ses mains +étaient serrées dans les miennes, et pourtant mon +sang était glacé, et une sueur froide comme la mort +couvrait mon front; vainement je luttais contre le +torrent de mes soucieuses pensées, au travers des +accens d'une musique joyeuse, un tintement triste, +clair et lointain frappait distinctement mon oreille, +comme le bruit de la vague adriatique couvre pendant +la nuit le murmure de la cité, en frappant +contre le rivage du Lido. Aussi j'ai quitté la fête +avant qu'elle ne touchât à sa fin, et j'espère trouver +sur mon oreiller des pensées plus tranquilles et +moins fatigantes. Antonio, prenez ce masque et ce +manteau, et remplissez la lampe de ma chambre.</p> + +<p class="mid">ANTONIO.</p> + +<p>Oui, monseigneur; commandez-vous quelque rafraîchissement?</p> + +<p class="mid">LIONI.</p> + +<p>Aucun autre que le sommeil, qui ne veut pas être +commandé. Laisse-moi l'espérer, quoique ma tête +ne soit pas encore trop reposée. (Antonio sort.) Voyons +si l'air calmerait mes sens. Voilà une belle nuit! le +vent d'orage, qui soufflait du levant, est rentré dans +ses abîmes, le globe de la lune a repris tout son éclat; +quel silence! (Il s'avance vers un balcon entr'ouvert.) Et quel +contraste avec la scène que je quitte, où brillaient les +larges flambeaux, où les lampes d'argent jetaient les +plus douces lueurs sur les tapisseries des murailles, +et répandaient sur les ténèbres, ordinaires habitans +de ces vastes galeries, une masse éblouissante de +lumière qui, en éclairant tous les objets, n'en présentait +aucun tel qu'il est. Ici la vieillesse, essayant +de vaincre le passé, après avoir long-tems redemandé +aux prestiges de la toilette les couleurs du +jeune âge, après mille regards dans un trop fidèle +miroir, s'avance dans tout l'orgueil de la parure, +s'oublie elle-même, et se confie dans l'imposture de +ces lumières plus indulgentes, qui la font paraître +et la dissimulent toujours fort à propos: elle se croit +changée, elle n'est devenue que plus folle. Là, la +jeunesse, qui n'a pas besoin et ne songe guère à de +pareils artifices, vient risquer sa fraîcheur naturelle, +sa santé, sa beauté virginale dans la presse +contagieuse de convives échauffés; elle perd ses +heures de repos en rêvant qu'elle éprouve quelque +plaisir, et elle ne songera pas à s'éloigner avant +que l'aurore ne soit venue éclairer ses joues fatiguées, +ses yeux flétris que les années devraient +seules pouvoir fatiguer et flétrir. Tout a disparu, +la musique, le banquet et les coupes remplies, les +guirlandes, les parfums et les roses--les yeux +étincelans et les éblouissantes parures--les bras +blancs et les noires chevelures--les nœuds de rubans +et les bracelets; les seins sans taches, comme +celui des cygnes, les colliers réunissant toutes les +richesses de l'Inde, et cependant moins ravissans +que la peau qu'ils entourent; les robes légères flottant +comme autant de transparens nuages entre les +cieux et notre atmosphère; les pieds si élégans et si +petits, indiquant ce que peuvent être les formes secrètes +qu'ils terminent avec tant de grâce;--toutes +les illusions de cette scène magique, tous ces enchantemens +trompeurs ou réels, tout ce que l'art et +la nature réunissaient devant mes yeux éblouis, +toutes ces mille beautés qui semblaient vouloir m'enivrer, +semblables à ces rivières illusoires qui parfois, +dans les sables de l'Arabie, viennent irriter la soif +du pélerin épuisé, sans jamais la satisfaire; tout +cela n'est plus qu'un songe.--Autour de moi, je +ne vois plus que les flots et les astres, mondes reflétés +dans l'Océan, et plus délicieux à contempler +que les flambeaux répétés par les riches glaces. Le +dais céleste, qui est dans l'espace ce que l'Océan est +à la terre, jette dans l'étendue son manteau bleuâtre, +caressé par les premières émanations du printems. +La lune poursuit sa course radieuse, en versant sa +douce clarté sur les murs soucieux de ces vastes édifices +et sur ces palais maritimes, dont les colonnes +de porphyre et dont les fronts superbes présentent +la dépouille d'une foule de marbres orientaux: semblables +à des autels érigés le long du large réservoir, +on les prendrait pour autant de trophées arrachés à +l'avidité des ondes, et non moins étonnans que ces +mystérieux et massifs géans de l'architecture, qui +sont, dans les plaines de l'Égypte, le témoignage de +tems qui n'ont pas laissé d'autres traces. Tout est +calme; rien ne trouble l'harmonie de l'ensemble, et +tout ce qui fait un mouvement semble, par respect +pour le règne des nuits, glisser comme un esprit +dans l'espace. C'est le pétillement de la guitare de +quelque amant aux portes de sa maîtresse impatiente; +c'est l'ouverture discrète de la fenêtre, +preuve qu'il a été entendu; cependant la main de +la jeune fille, belle comme le rayon avec lequel +elle se confond, tremble en essayant d'ouvrir le balcon +qui lui permet de s'enivrer de musique et d'amour; +son cœur bat à la vue de celui qu'elle attend, +comme les cordes pressées de la lyre.--De cet +autre côté, c'est le mouvement phosphorique de +la rame, ou le rapide éclat des lumières lointaines +de quelques gondoles; c'est la voix alternative des +mariniers faisant retentir les poétiques octaves; +quelque ombre croisant de tems en tems le Rialto, +quelque faîte de palais orgueilleux, quelque obélisque +qui se perd dans les cieux, voilà tout ce que +l'on voit, tout ce que l'on entend dans la fille de +l'Océan, dans la reine des cités. Que l'heure du +calme est douce et suave! O nuit! je te rends grâce, +tu as dissipé les horribles mouvemens que la foule +ravie n'avait pu vaincre; je vais gagner ma couche +sous ton influence bienfaisante, quoique ce soit presque +un crime de reposer quand la nuit est si belle. +(On entend frapper au dehors.) Holà! qu'est-ce? et qui +peut venir à pareille heure?</p> + +<p class="stage1">(Entre Antonio.)</p> + +<p class="mid">ANTONIO.</p> + +<p>Monseigneur, un homme demande à vous parler +pour une affaire pressante.</p> + +<p class="mid">LIONI.</p> + +<p>Est-ce un étranger?</p> + +<p class="mid">ANTONIO.</p> + +<p>Son visage est caché dans son manteau, mais sa +démarche et sa voix semblent m'être familières; je +lui ai demandé son nom; mais il a paru désirer ne +le dire qu'à vous-même, et il semble fort impatient +de vous être présenté.</p> + +<p class="mid">LIONI.</p> + +<p>Voilà une heure singulière, et matière à de grands +soupçons! Après tout, le péril est léger, et ce n'est +pas dans leurs maisons que l'on frappe ordinairement +les nobles. Mais, bien que je ne me connaisse pas +d'ennemis dans Venise, il est bon d'user de quelques +précautions. Fais-le entrer, et retire-toi. Tu +appelleras aussitôt quelques-uns de mes gens qui feront +la garde dehors.--Quel peut être cet homme?</p> + +<p class="stage1">(Antonio sort, et revient procédant un homme caché dans son +manteau.)</p> + +<p class="mid">BERTRAM.</p> + +<p>Mon bon seigneur Lioni, je n'ai pas de tems à +perdre, ni toi.--Éloignez cet homme; je voudrais +être seul avec vous.</p> + +<p class="mid">LIONI.</p> + +<p>C'est, je crois, la voix de Bertram.--Sors, Antonio. +(Antonio sort.) Maintenant, étranger, que me voulez-vous +à une pareille heure?</p> + +<p class="mid">BERTRAM, se découvrant.</p> + +<p>Un don, mon noble protecteur; vous en avez déjà +accordé plusieurs à votre pauvre protégé, Bertram: +ajoutez-en un dernier, et rendez-le par ce moyen +heureux.</p> + +<p class="mid">LIONI.</p> + +<p>Tu m'as vu, dès l'enfance, toujours prêt à t'assister +dans toutes les circonstances où je pouvais te +servir, et toutes les fois que tu voulais atteindre un +but convenable à ta situation; je te promettrai donc +volontiers avant d'entendre ce que tu demandes: +mais cette heure, ta démarche, ta figure étrange et +décomposée, tout me fait soupçonner dans ta visite +quelque important mystère. Parle cependant, t'est-il +advenu quelque méchante querelle? Est-ce la +suite d'une débauche, d'une lutte ou d'un coup de +poignard?--Cela se voit tous les jours, et, pourvu +que tu n'aies pas versé de sang noble, je garantis +ton pardon; mais cependant il faudra t'éloigner, +car, dans le premier feu de la vengeance, les amis +et les parens outragés sont, à Venise, plus à redouter +que le glaive des lois.</p> + +<p class="mid">BERTRAM.</p> + +<p>Je vous remercie, monseigneur; mais--</p> + +<p class="mid">LIONI.</p> + +<p>Mais, quoi! vous n'avez pas sans doute levé une +main insolente sur quelqu'un de notre classe? S'il +en est ainsi, sortez, fuyez, et gardez-vous de l'avouer; +je ne veux pas vous perdre,--mais il m'est +impossible de vous sauver. Verser le sang d'un noble!--</p> + +<p class="mid">BERTRAM.</p> + +<p>Je viens sauver le sang d'un noble, et non pas le +répandre! Et surtout, je dois me hâter, car la perte +d'une minute peut entraîner celle d'une vie. Le Tems +a troqué sa lente faux pour un glaive à deux tranchans, +et pour remplir son cylindre, il va prendre, +au lieu de sable, la poussière des tombeaux.--Garde-toi +de sortir demain.</p> + +<p class="mid">LIONI.</p> + +<p>Et pourquoi?--Que signifie cette menace?</p> + +<p class="mid">BERTRAM.</p> + +<p>N'en cherche pas le sens; mais fais ce que j'implore +de toi.--Ne t'avance pas hors de ton palais, +quelque appel qu'on te fasse; quand même tu entendrais +le murmure de la foule--la voix des femmes, +les cris perçans d'enfans--les éclats de voix d'hommes--le +froissement des armes, le roulement du +tambour, l'éclat des trompettes, le mugissement des +cloches, le tocsin et le signal d'alarme!--N'avance +pas jusqu'à ce que tout soit redevenu immobile, et +même jusqu'à ce que tu m'aies revu!</p> + +<p class="mid">LIONI.</p> + +<p>Mais encore, que signifie tout cela?</p> + +<p class="mid">BERTRAM.</p> + +<p>Mais encore, te dis-je, ne le demande pas; par +tout ce que tu chéris le plus sur la terre et dans le +ciel--par toutes les ames de tes ancêtres et par les +efforts que tu as faits pour les imiter et laisser après +toi des enfans dignes de vous--par toutes tes espérances +ou tes souvenirs de bonheur--par toutes +les craintes qui peuvent t'agiter sur la terre et au-delà--au +nom de tous les bienfaits que tu m'as prodigués, +bienfaits que je veux maintenant reconnaître +par un plus grand encore, ne sors pas: confie à tes +dieux domestiques le soin de ton salut; en un mot, +suis le conseil que je t'ai donné--autrement tu es +perdu.</p> + +<p class="mid">LIONI.</p> + +<p>En vérité, je le suis déjà de surprise. Certainement +tu es dans le délire! Qu'ai-je donc à craindre? +Quels sont mes ennemis? Ou, s'il en existe, comment +te trouves-tu ligué avec eux?--Et si tu es vraiment +de leur complot, pourquoi viens-tu me prévenir à +cette heure, et non pas avant?</p> + +<p class="mid">BERTRAM.</p> + +<p>Je ne puis te répondre. Ne veux-tu pas faire cas +de l'avis que je te donne?</p> + +<p class="mid">LIONI.</p> + +<p>Je ne suis pas fait pour frémir de vaines menaces +dont je ne puis deviner la cause. Quand l'heure du +conseil sonnera, tôt ou tard, je ne manquerai pas à +l'appel.</p> + +<p class="mid">BERTRAM.</p> + +<p>Ne dis pas cela! Encore une fois, es-tu décidé à +sortir?</p> + +<p class="mid">LIONI.</p> + +<p>Oui; rien ne pourrait m'en détourner!</p> + +<p class="mid">BERTRAM.</p> + +<p>Le ciel ait donc pitié de toi!--Adieu. (Il sort.)</p> + +<p class="mid">LIONI.</p> + +<p>Arrête.--Ta présence en ce lieu importe à des +intérêts plus précieux que le mien; nous ne pouvons +prendre ainsi congé l'un de l'autre, Bertram, depuis +long-tems nous nous connaissons.</p> + +<p class="mid">BERTRAM.</p> + +<p>Monseigneur, vous avez été mon protecteur depuis +mon enfance. Nous jouions ensemble dans ces +tems d'insouciante jeunesse où les rangs sont confondus, +où l'on ne songe pas encore à se prévaloir +de vaines prérogatives. Plaisirs et peines, larmes et +ris, tout était commun entre nous. Votre père était +le patron de mon père, et moi-même je n'étais guère +moins que le frère de lait de son fils; nous comptons +les mêmes années.--Heures passées, heures +délicieuses! Quelle différence, grand Dieu! avec +celles qui s'écoulent aujourd'hui.</p> + +<p class="mid">LIONI.</p> + +<p>C'est toi, Bertram, qui les as oubliées.</p> + +<p class="mid">BERTRAM.</p> + +<p>Ni maintenant, ni jamais; quoi qu'il puisse arriver, +j'aurai voulu vous sauver. Quand disparut +notre adolescence nous nous séparâmes, vous pour +remplir les magistratures de l'état, auxquelles vous +appelait votre rang; moi, l'humble Bertram, pour +me livrer aux travaux les plus humbles; vous ne +l'avez pas oublié: et si mon sort fut loin d'être toujours +fortuné, ce ne fut pas la faute de celui qui tant +de fois vint à mon aide, et allégea le poids de mes +malheurs. Jamais noble sang ne fit palpiter un plus +noble cœur que le tien, et le pauvre plébéien Bertram +l'a vingt fois éprouvé. Hélas! pourquoi les autres +sénateurs ne te ressemblent-ils pas!.</p> + +<p class="mid">LIONI.</p> + +<p>Comment, et qu'as-tu à dire contre le sénat?</p> + +<p class="mid">BERTRAM.</p> + +<p>Rien.</p> + +<p class="mid">LIONI.</p> + +<p>Je sais qu'il existe des esprits indomptables, de +turbulens moteurs de sourdes trahisons, qui se réunissent +dans des lieux secrets, qui marchent enveloppés +pour faire à leur aise retentir la nuit de leurs +malédictions; soldats sans aveux, vils scélérats, mécontens +de la patrie, libertins perdus qui se consolent +en hurlant à la taverne. Mais tu n'as pu te réunir +à de pareils êtres. Depuis quelque tems, il est +vrai, je t'ai perdu de vue; mais tu avais l'habitude +d'une vie régulière, tu partageais la nourriture avec +d'honorables compagnons, ton aspect n'avait pas +cessé d'être serein et paisible: que t'est-il arrivé? +Dans tes yeux hagards, sur tes joues décolorées et +dans tes mouvemens inquiets, je crois voir lutter +avec violence le chagrin, la honte et le remords.</p> + +<p class="mid">BERTRAM.</p> + +<p>La honte et le chagrin? C'est aux tyrans de Venise +à les connaître, eux qui souillent l'air pur de ma +patrie, eux qui torturent les hommes comme le délire +les pestiférés à l'instant où ils rendent le dernier +soupir.</p> + +<p class="mid">LIONI.</p> + +<p>Bertram, tu as reçu les conseils de quelques traîtres; +je ne reconnais plus ni ton ancien langage, ni +tes propres pensées; des misérables t'ont fait partager +leur haine aveugle; mais il ne faut pas que tu +te perdes avec eux; tu es né bon citoyen et honnête +homme, tu n'es pas fait pour les trames odieuses que +le vice et la scélératesse attendent de toi: avoue--confesse-moi +tout--tu me connais--que pourriez-vous +méditer, toi et les tiens, qui vous obligeât de +prévenir un ami, le tien, le fils unique de celui que +ton père regardait comme son ami, celui dont l'affection +était un héritage que vous deviez transmettre +à votre postérité intact ou fortifié; je le répète, que +pouviez-vous méditer qui vous forçât à me prévenir +de garder la chambre comme un malade?</p> + +<p class="mid">BERTRAM.</p> + +<p>Ne m'interrogez pas davantage: il faut que je +sorte.--</p> + +<p class="mid">LIONI.</p> + +<p>Et moi, que je sois massacré!--Dites, honnête +Bertram, ne l'entendez-vous pas ainsi?</p> + +<p class="mid">BERTRAM.</p> + +<p>Et qui vous parle de meurtre ou de massacre?--c'est +une imposture, je n'en ai pas dit un mot.</p> + +<p class="mid">LIONI.</p> + +<p>Tu ne l'as pas dit; mais dans tes yeux sombres et +ensanglantés, si différens de ce que je les voyais auparavant, +j'ai vu briller le regard du gladiateur. Si +ma vie t'offusque, prends-la--je suis désarmé--puis +éloigne-toi à la hâte, je ne veux pas tenir l'existence +de la pitié capricieuse des misérables que tu +sers, ou de toi-même.</p> + +<p class="mid">BERTRAM.</p> + +<p>Moi verser ton sang! plutôt mille fois exposer le +mien, et avant de toucher un seul de tes cheveux, je +mettrais en danger mille têtes, et mille têtes aussi +nobles, que dis-je, plus nobles que la tienne!</p> + +<p class="mid">LIONI.</p> + +<p>Oui, il en est ainsi! Excuse-moi, Bertram, mais +je ne mérite pas des hécatombes aussi illustres.--Et +quelles sont donc ces têtes exposées; d'où part donc +le danger?</p> + +<p class="mid">BERTRAM.</p> + +<p>Venise et tout ce qu'elle renferme sont comme une +maison divisée contre elle-même; elle sera détruite +avant les premiers rayons du jour.</p> + +<p class="mid">LIONI.</p> + +<p>Le mystère devient encore pour moi plus impénétrable +et plus effrayant; mais, à ce compte, toi ou +moi, tous deux peut-être, nous sommes sur le bord +de l'abîme; explique-toi donc, tu assureras ton salut +et ton honneur; car il est certes plus glorieux de +sauver que de massacrer, et de massacrer dans la +nuit encore:--Fi! Bertram, ce métier ne te convenait +pas. As-tu pu te faire à la vue de la tête de ton +ami portée sur une lance, de celui dont le cœur te +fut toujours dévoué? As-tu pu songer sans frémir à +la montrer de tes propres mains au peuple épouvanté? +Et tel est donc mon destin, car, je le jure ici, quel que +soit le danger que tu parais m'annoncer, je sortirai, +à moins que tu ne m'en confies la cause, et que tu ne +m'expliques le motif de ta présence à cette heure ici.</p> + +<p class="mid">BERTRAM.</p> + +<p>Il est donc impossible de te sauver, les minutes +s'écoulent, et tu es perdu!--<i>Toi</i> mon unique bienfaiteur, +le seul être qui ne m'ait pas abandonné dans +mes diverses fortunes! et cependant, ne fais pas de +moi un traître! laisse-moi te sauver--mais, de grâce, +épargne mon honneur.</p> + +<p class="mid">LIONI.</p> + +<p>Ton honneur! en peut-il être dans une trame de +meurtre? et qui peut-on appeler traîtres, sinon ceux +qui conspirent contre leur pays?</p> + +<p class="mid">BERTRAM.</p> + +<p>Une trame est un compromis d'autant plus sacré +pour les ames généreuses que les lois la punissent +avec plus de rigueur; et pour moi, il n'est pas de +traître comme celui dont la perfidie enfonce le poignard +dans les cœurs qui se confièrent à sa loyauté.</p> + +<p class="mid">LIONI.</p> + +<p>Et quel est celui qui doit enfoncer le poignard +dans le mien?</p> + +<p class="mid">BERTRAM.</p> + +<p>Ce n'est pas moi; je ferai tout au monde, plutôt +que cela; non, tu ne mourras pas, et juge combien +ta vie m'est chère puisque j'en risque tant d'autres, +que dis-je? bien plus, la vie des vies, la liberté des +générations futures, pour ne pas être ton assassin;--encore +une fois, je t'en adjure, ne passe pas demain +le seuil de ton palais.</p> + +<p class="mid">LIONI.</p> + +<p>Tes instances sont vaines,--je sors, et à l'instant +même.</p> + +<p class="mid">BERTRAM.</p> + +<p>Alors périsse donc Venise plutôt que mon ami! je +vais découvrir--révéler--trahir--tout perdre: +vois à quelle lâcheté tu me réduis!</p> + +<p class="mid">LIONI.</p> + +<p>Dis plutôt que tu vas devenir le sauveur de la patrie +et de ton ami!--Parle! toutes les récompenses, +toutes les garanties te sont données, toutes les richesses +que l'état reconnaissant accorde à ses plus +dignes citoyens, je te promets la noblesse elle-même, +en échange de tes remords et de ta sincérité.</p> + +<p class="mid">BERTRAM.</p> + +<p>J'ai réfléchi, il n'en sera rien.--Je vous aime, +Lioni, vous le savez, et ma présence ici en est la +meilleure, hélas! et la dernière preuve; mais après +avoir rempli mon devoir auprès de toi, je dois le +remplir à l'égard de mon pays! Adieu--nous ne +nous verrons plus en ce monde--adieu.</p> + +<p class="mid">LIONI.</p> + +<p>Holà! Antonio--Pedro--courez aux portes, ne +laissez passer personne--arrêtez cet homme--(Entrent +Antonio et d'autres domestiques armés qui saisissent Bertram.--Lionï +continuant). Prenez garde de lui faire le +moindre mal.--Donnez-moi mon épée et mon manteau; +un homme dans la gondole avec quatre rames,--hâtez-vous.--(Antonio +sort). Nous irons chez Giovani +Gradenigo et nous ferons avertir Marc Cornaro.--Ne +crains rien, Bertram; cette violence nécessaire +importe à ton salut, non moins qu'à l'intérêt général.</p> + +<p class="mid">BERTRAM.</p> + +<p>A qui veux-tu me livrer prisonnier?</p> + +<p class="mid">LIONI.</p> + +<p>D'abord aux <i>Dix</i>, ensuite au Doge.</p> + +<p class="mid">BERTRAM.</p> + +<p>Au Doge?</p> + +<p class="mid">LIONI.</p> + +<p>Sans doute, n'est-il pas le chef de l'état?</p> + +<p class="mid">BERTRAM.</p> + +<p>Au lever du soleil, peut-être?</p> + +<p class="mid">LIONI.</p> + +<p>Que prétendez-vous?--mais nous verrons bien.</p> + +<p class="mid">BERTRAM.</p> + +<p>En êtes-vous sûr?</p> + +<p class="mid">LIONI.</p> + +<p>Sûr autant que peuvent nous le garantir les prières +que nous vous adresserons; et si votre obstination +les rendait vaines, vous connaissez les <i>Dix</i> et leur +tribunal, et les cachots de Saint-Marc et la torture +des cachots.</p> + +<p class="mid">BERTRAM.</p> + +<p>Ayez soin de les disposer avant l'aurore qui va +s'élancer dans le ciel.--Encore quelques mots, et vous +périrez tous de la mort que vous voulez m'infliger.</p> + +<p class="stage1">(Antonio rentre.)</p> + +<p class="mid">ANTONIO.</p> + +<p>La barque est prête, monseigneur, tout est disposé.</p> + +<p class="mid">LIONI.</p> + +<p>Ayez les yeux sur le prisonnier. Bertram, nous +causerons ensemble en nous rendant chez le <i>Magnifico</i>, +le sage Gradenigo.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> +<br> +<h3>SCÈNE II.</h3> + +<p class="stage1">(Le palais ducal.--Appartement du Doge.)</p> + +<p class="stage1">LE DOGE et son neveu BERTUCCIO FALIERO.</p> +<br> +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Tous ceux de notre maison sont-ils sous les armes?</p> + +<p class="mid">BERTUCCIO FALIERO.</p> + +<p>Ils n'attendent plus que le signal, et sont réunis +à l'entour de notre palais de Saint-Paul<a id="footnotetagloc7" name="footnotetagloc7"></a> +<a href="#footnoteloc7"><sup class="sml">loc7</sup></a>: je viens +prendre vos derniers ordres.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc7" +name="footnoteloc7"><b>Note loc7: </b></a><a href="#footnotetagloc7"> +(retour) </a> C'était le palais de la famille du Doge.</blockquote> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Il eût été aussi bien, si le tems nous l'avait permis, +de rassembler la plupart de mes propres vassaux du +fief de Val di Marino,--mais il est trop tard.</p> + +<p class="mid">BERTUCCIO FALIERO.</p> + +<p>Il me semble, monseigneur, qu'il vaut mieux ne +pas les avoir prévenus; le rassemblement subit de +tous les gens dont nous pouvons disposer eût éveillé +les soupçons, et puis malgré leur dévouement et leur +courage, les vassaux de cette terre ont trop de rudesse +et d'impétuosité pour avoir pu se soumettre +long-tems aux règles secrètes de la discipline qu'exigeait +une pareille entreprise, jusqu'au moment de +l'exécution.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Sans doute; mais une fois le signal donné, voilà +les hommes qu'il nous faudrait: ces esclaves citadins +ont tous des motifs d'hésitation, tous ont des préjugés +contre ou pour tel et tel noble, qui peut les déterminer +à des excès inopportuns ou bien à une pitié +qui serait alors de la folie. Mais les indomptables +paysans, les serfs de ma comté de Val di Marino suivraient +les ordres de leur seigneur sans distinction +d'amour ou de haine pour ses ennemis; ils confondraient +les Marcello et les Cornaro, les Foscari et +les Gradenigo; ils n'ont pas l'habitude de s'incliner +devant ces vains noms, ou de trembler devant un +sénat civique; ils reconnaissent pour leur suzerain +un commandant armé et non des robes magistrales.</p> + +<p class="mid">BERTUCCIO FALIERO.</p> + +<p>Nous sommes en assez grand nombre; et quant aux +dispositions de nos amis contre le sénat, je crois pouvoir +en répondre.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Bien: le sort en est jeté, mais toutes les fois qu'il +s'agira d'une bataille en rase campagne fiez-vous à +mes paysans; je les vis autrefois pénétrer dans la +tente des Huns tandis que vos bourgeois tremblans +rebroussaient chemin et frémissaient au seul bruit +de leurs trompettes victorieuses. Si la résistance n'est +pas sérieuse, vous trouverez les citadins semblables +au lion qui leur sert d'étendard; mais s'il faut combattre +long-tems, vous regretterez alors avec moi +une bande de nos rustiques vassaux.</p> + +<p class="mid">BERTUCCIO FALIERO.</p> + +<p>Mais si telle est votre conviction, pourquoi vous +êtes-vous décidé à frapper le coup si promptement?</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>C'est que de tels coups doivent être frappés sur-le-champ +ou jamais. Quand une fois j'eus étouffé le +faible et vain remords qui s'était emparé de mon cœur, +alors trop dominé par les souvenirs des anciens jours, +je ne songeais plus qu'à l'exécution; d'abord parce +que je pouvais bien alors me laisser entraîner à de +telles émotions; ensuite parce que, de tous ces hommes, +je ne comptais entièrement que sur le courage +et la fidélité d'Israël et de Philippe Calendaro. Ce +jour-ci peut faire sortir de nos rangs un traître: hier +tous ne demandaient qu'à frapper le sénat, mais une +fois qu'ils auront saisi la poignée de leurs épées, ils +avanceront même par prudence; dès que le premier +coup sera frappé, les autres prendront des cœurs de +tigre et sentiront se réveiller en eux l'instinct du premier +né d'Adam qui, souvent assoupi dans l'homme, +n'attend jamais pour se montrer que la plus légère +circonstance. La vue du sang ne fait qu'accroître +parmi les hommes rassemblés la soif de le répandre, +de même que la première coupe vidée est ordinairement +le signal d'une longue débauche. Croyez-moi, +quand le carnage aura commencé, vous trouverez +bien autrement facile de les exciter que de les retenir; +mais jusqu'alors une seule voix, le plus léger bruit, +une ombre enfin, sont capables de leur ôter toute +espèce de résolution.--Où en est la nuit?</p> + +<p class="mid">BERTUCCIO FALIERO.</p> + +<p>L'aube est sur le point de paraître.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Il est donc tems d'ébranler la cloche. Tous les +hommes sont à leur poste?</p> + +<p class="mid">BERTUCCIO FALIERO.</p> + +<p>Oui, dans ce moment; mais ils ont l'ordre de ne +pas frapper avant que je ne le leur aie commandé de +votre part.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>C'est bien.--Le matin ne viendra-t-il jamais +obliger ces étoiles à quitter le ciel! Je suis calme et +froid: l'effort même qu'il m'a fallu faire pour me +décider à porter le feu de la révolte dans ma patrie +me laisse en ce moment plus impassible. J'ai pleuré, +j'ai frémi à l'idée d'un aussi terrible devoir; mais +enfin j'ai déposé toute hésitation, je puis contempler +en face la tempête menaçante, semblable au pilote +d'un vaisseau-amiral. Cependant, le croirais-tu, +mon neveu? il m'a fallu plus de force dans ce dernier +cas qu'au moment où plusieurs nations allaient voir +un combat décider de leurs destinées; qu'au moment +où je commandais les armées, où des milliers d'hommes +étaient assurés de périr. Oui, pour ouvrir les +veines de quelques despotes infâmes, pour me faire +entrer dans une conspiration qui doit me rendre immortel, +à l'égal de Timoléon, il m'a fallu plus de courage +que pour contempler les fatigues et les dangers +de toute une vie de combats.</p> + +<p class="mid">BERTUCCIO FALIERO.</p> + +<p>Je me réjouis de voir votre ancienne sagesse surmonter +les emportemens auxquels, en dépit de la +lutte intérieure de votre raison, vous vous abandonniez.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Il en fut toujours ainsi avec moi. L'heure de l'agitation +est celle des premiers éclairs d'une grande +résolution; alors la passion n'a pas encore été méditée +ni vaincue. Mais au moment de l'action, je +redeviens aussi calme que les morts dont je me suis +vu tant de fois entouré; et ceux qui m'ont fait ce que +je suis, le savent bien; ils ont eu confiance dans +l'empire que j'eus toujours sur moi-même, une fois +le premier moment de violence passé. Mais ils ne +savaient pas qu'il est des circonstances où la réflexion +fait de la vengeance une vertu héroïque, et +non plus une impulsion de coupable colère. Si les +lois dorment, le sentiment de la justice n'en veille +pas moins; et souvent les cœurs injuriés réparent +les malheurs publics par suite d'une vengeance particulière, +et dans la seule vue de se faire droit à eux-mêmes.--Mais +il me semble que le jour commence--n'est-il +pas vrai? regarde, tes yeux ont +la pénétration de la jeunesse.--L'air, déjà, répand +une fraîcheur matinale, et, du moins pour +moi, la mer semble plus verte au travers de la fenêtre.</p> + +<p class="mid">BERTUCCIO FALIERO.</p> + +<p>En effet, le matin s'annonce dans le ciel.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Séparons-nous donc! Songe à ce qu'ils frappent +sans délai. Au premier signal de Saint-Marc, marchez +sur le pavé avec tous les secours de notre maison, +vous m'y retrouverez.--Les Seize et leurs +compagnies s'ébranleront au même instant en colonnes +séparées.--Ayez soin de vous poster à la +grande porte; c'est à nous seuls que je veux réserver +les <i>Dix</i>.--Le reste, populace de patriciens, sentiront +l'épée des gens qui se sont réunis à nous. Souviens-toi +que le cri est toujours: <i>Saint-Marc, les Génois +arrivent.--Holà! aux armes! Saint-Marc et liberté!</i>--Maintenant, +agissons.</p> + +<p class="mid">BERTUCCIO FALIERO.</p> + +<p>Adieu donc, mon oncle, mon seigneur! Ou nous +nous retrouverons libres, ou jamais.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Approche, mon Bertuccio--embrasse-moi; encore +une fois.--Hâte-toi de fuir, le jour devient +plus grand.--Dépêche-moi promptement un messager +qui m'instruise de l'état des troupes au moment +où tu les rejoindras, et, sur-le-champ, je +sonne la fatale cloche de Saint-Marc.</p> + +<p class="stage1">(Bertuccio Faliero sort.)</p> + +<p class="mid">LE DOGE, seul.</p> + +<p>Il s'en va, et chacun de ses pas met en danger une +vie.--C'en est fait, l'ange destructeur plane maintenant +sur Venise; et, semblable à l'aigle, l'œil fixé +sur sa proie, il ne suspend son vol et ne balance un +instant encore dans l'air ses fatales ailes, que pour +mieux assurer ses coups.--O jour! que les eaux +marchent lentement, que le tems est long! Je ne voudrais +pas frapper dans les ténèbres; j'aimerais mieux +me convaincre par mes yeux que tous les coups entraînent +autant de victimes. Et vous, flots azurés de +la mer, je vous ai vus, jadis, teints aussi du sang +des Génois, des Sarrazins et des Huns. Celui des Vénitiens +s'y trouvait confondu, bien que victorieux; +mais, aujourd'hui, vous allez recevoir une pourpre +sans mélange; nulle veine barbare entr'ouverte ne +pourra vous réconcilier avec la vue de cette horrible +couleur; amis ou ennemis, toutes les victimes seront +nos concitoyens. Et j'ai vécu jusqu'à quatre-vingts +ans pour cela? Moi, qui reçus le nom de sauveur +de la patrie; moi, dont la présence était le signal +de mille chapeaux flottans dans les airs: de mille et +mille vœux adressés au ciel pour lui demander le +bonheur, la gloire et la prolongation de mes jours; +et je vais voir celui qui se prépare? Mais je ne dois +pas oublier que ce jour, à jamais sinistre dans le +calendrier, sera suivi de plusieurs siècles de bonheur. +Le doge Dandolo survécut à quatre-vingt-dix +étés pour vaincre encore de puissans empires, et +pour refuser leurs couronnes; moi, je résignerai +la mienne, je ferai de cet état le temple de la liberté.--Mais +hélas! par quels moyens! c'est au +but que je me propose à les justifier. Que sont +quelques gouttes de sang humain? Je me trompe, +le sang des tyrans n'a plus rien d'humain. Tels que +les rouges Molochs, ils se repaissent du nôtre jusqu'à +l'heure où ils sont réclamés par la tombe qu'ils +ont tant peuplée.--O monde! ô hommes! qu'êtes-vous +donc? et quels sont nos plus généreux desseins, +puisque c'est au crime seul qu'est réservé le soin de +punir le crime? Faut-il massacrer comme si les +portes de la mort restaient toujours fermées, tandis +que quelques années rendraient inutile le secours du +glaive? Et moi, parvenu sur la limite d'un autre +monde inconnu, voilà les milliers d'avant-coureurs +dont je me fais précéder! Écartons ces idées. (Moment +de silence.) Mais, écoutons! N'est-ce pas un murmure +comme de voix lointaines, ou le pas mesuré +d'une troupe guerrière? Oh! combien nos vœux enfantent +de fantômes même pour notre oreille! Cela +ne peut être, le signal n'est pas sonné.--Mais pourquoi +ce retard? Peut-être le courrier de mon neveu +est-il dépêché vers moi; peut-être fait-il en ce moment +tourner les gonds de la haute tour d'où part +ordinairement l'annonce fatale ou de la mort d'un +prince, ou des dangers imminens de l'état. Qu'elle +fasse donc son office; qu'elle fasse entendre son plus +terrible et son dernier signal, jusqu'à ce que la tour +elle-même soit ébranlée sur ses antiques bases.--Quoi! +le même silence encore? J'irais bien au-devant, +mais mon poste est ici; c'est le centre de réunion +de tous les élémens discordans qui composent +une semblable ligue. C'est ici que l'on ranimera, +en cas d'incertitude, le courage et la résolution des +plus chancelans: car si l'on en venait aux mains, ce +serait dans ce lieu, c'est dans ce palais que la lutte +commencerait; je dois donc demeurer à cette place +pour diriger et conduire le mouvement.--Écoutons, +il vient--il vient, mon neveu; le messager du brave +Bertuccio.--Quelles nouvelles? est-il en marche? +a-t-il réussi?--<i>Eux</i> ici, grand Dieu!--tout est +perdu.--Cependant, faisons un dernier effort.</p> + +<p class="stage1">(Entre un Seigneur de la Nuit<a id="footnotetagloc8" name="footnotetagloc8"></a> +<a href="#footnoteloc8"><sup class="sml">loc8</sup></a>, avec gardes, etc.)</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc8" +name="footnoteloc8"><b>Note loc8: </b></a><a href="#footnotetagloc8"> +(retour) </a> + C'était une charge importante autrefois dans la +république de Venise.</blockquote> + +<p class="mid">LE SEIGNEUR DE LA NUIT.</p> + +<p>Doge, je t'arrête pour haute trahison.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Moi! ton prince, pour trahison?--Et qui sont +ceux qui osent cacher sous un pareil ordre leur trahison +personnelle?</p> + +<p class="mid">LE SEIGNEUR DE LA NUIT, montrant son ordre.</p> + +<p>Jetez les yeux sur cet ordre; il vient de l'assemblée +des Dix.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Et <i>où</i> se tient-elle, et pourquoi sont-ils assemblés? +Leur réunion ne peut être régulière tant que le +prince ne la préside pas; et c'est là mon devoir, le +tien est de suivre mes ordres, de me laisser libre, +ou de me suivre à la chambre du conseil.</p> + +<p class="mid">LE SEIGNEUR DE LA NUIT.</p> + +<p>Prince, cela est impossible; ils ne siégent pas dans +la salle ordinaire, mais dans le couvent de Saint-Sauveur.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Ainsi, vous osez me désobéir?</p> + +<p class="mid">LE SEIGNEUR DE LA NUIT.</p> + +<p>Je sers la république, et je ne puis craindre de +ne pas faire mon devoir; mon mandat part de ceux +gui la gouvernent.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Mais ce mandat est illégal, tant qu'il n'est pas +revêtu de ma signature; et dans le cas actuel, c'est +un acte de révolte. As-tu bien pesé l'importance de +la vie pour avoir osé assumer ainsi des fonctions +contraires à nos lois?</p> + +<p class="mid">LE SEIGNEUR DE LA NUIT.</p> + +<p>Je dois non pas répondre, mais agir. Je fais ici +l'office de garde auprès de votre personne; et non +de juge pour vous entendre et vous rendre justice.</p> + +<p class="mid">LE DOGE, à part.</p> + +<p>Il faut gagner du tems. Tout est bien encore, +pourvu que la cloche donne le signal.--Allons donc, +mon neveu!--Hâte-toi, hâte-toi; notre sort est +suspendu dans la balance; et malheur aux vaincus, +soit le prince et le peuple; soit les esclaves et le +sénat. (On entend la grosse cloche de Saint-Marc.) Ah! la voici, +je l'entends. (Haut.) Eh bien! Seigneur de la Nuit, +l'entends-tu? l'entendez-vous, satellites mercenaires +que je vois trembler? c'est le glas de votre mort. Sonne +encore, airain retentissant! Et vous, misérables, +comment rachèterez-vous vos vies?</p> + +<p class="mid">LE SEIGNEUR DE LA NUIT.</p> + +<p>O désespoir! Gardez vos armes, et restez à la +porte.--Tout est perdu si la cloche ne rentre pas +de suite dans le silence. L'officier qu'on avait envoyé +s'est égaré, sans doute, ou bien a rencontré +quelques obstacles funestes. Anselmo, hâte-toi de +marcher à la tour avec ta compagnie; que les autres +restent avec moi.</p> + +<p class="stage1">(Une partie des gardes sort.)</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Malheureux, si tu tiens à ta vile existence, implore +merci; il ne te reste plus qu'une minute. Fais +donc sortir tes lâches satellites: ils ne reviendront +pas.</p> + +<p class="mid">LE SEIGNEUR DE LA NUIT.</p> + +<p>Cela peut être; ils mourront comme je prétends le +faire, en accomplissant leur devoir.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Insensé! l'aigle fier s'attaque à une proie plus généreuse +que tes méprisables mirmidons et toi-même.--Vis +donc, mais ne devance pas le danger par la +résistance; et si des ames aussi dégradées que la +tienne peuvent encore fixer le soleil, apprends enfin +à être libre.</p> + +<p class="mid">LE SEIGNEUR DE LA NUIT.</p> + +<p>Et toi, à être captif.--(La cloche cesse.) Il s'est arrêté +le signal de la trahison, qui devait déchaîner la +meute de la populace sur la proie des patriciens.--Le +signal a retenti, mais ce n'est pas celui de la +mort des sénateurs.</p> + +<p class="mid">LE DOGE, après une pause.</p> + +<p>Tout se tait, tout est perdu!</p> + +<p class="mid">LE SEIGNEUR DE LA NUIT.</p> + +<p>Et maintenant, Doge, dénoncez-moi; je suis l'esclave +rebelle d'un conseil séditieux. N'ai-je pas fait +mon devoir?</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Silence, être dégradé! tu as fait une action noble, +tu as gagné le prix du sang; c'est à ceux qui +t'emploient à te récompenser; mais ton devoir était +de garder et non de bavarder, tu viens de le dire +toi-même. Fais-le donc ton devoir; mais, comme il +te convient: garde le silence, et souviens-toi que, +bien que ton prisonnier, je n'ai pas cessé d'être ton +prince.</p> + +<p class="mid">LE SEIGNEUR DE LA NUIT.</p> + +<p>Je n'ai pas voulu manquer au respect dû à votre +rang, et en cela je vous obéirai--</p> + +<p class="mid">LE DOGE, à part.</p> + +<p>Il n'y a donc plus rien qui puisse me sauver! et +pourtant, au moment du succès, au sein du triomphe, +je serais mort avec empressement, avec orgueil; +mais mourir ainsi!</p> + +<p class="stage1">(Entrent d'autres Seigneurs de la Nuit, avec Bertuccio Faliero +prisonnier.)</p> + +<p class="mid">LE SECOND SEIGNEUR.</p> + +<p>Nous l'avons saisi comme il sortait de la tour, où +le signal commençait déjà à retentir par son ordre, +ou plutôt celui du Doge qui le lui avait transmis.</p> + +<p class="mid">LE PREMIER SEIGNEUR.</p> + +<p>S'est-on assuré de tous les passages qui mènent au +palais?</p> + +<p class="mid">LE SECOND SEIGNEUR.</p> + +<p>Oui, mais peu importe; les chefs de la conspiration +sont tous dans les fers, on en juge même déjà +quelques-uns;--leurs gens sont dispersés ou arrêtés.</p> + +<p class="mid">BERTUCCIO FALIERO.</p> + +<p>Mon oncle, c'est vous!</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Que sert de lutter contre la fortune? la gloire +s'en est allée de notre maison.</p> + +<p class="mid">BERTUCCIO FALIERO.</p> + +<p>Qui l'eût pensé, un moment plus tôt?</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Oui, un moment plus tôt; et la face des siècles +était changée; <i>celui-ci</i> nous fait entrer dans l'éternité. +Nous nous y retrouverons non comme des +hommes dont le succès a fait la gloire, mais comme +des ames supérieures à tous les événemens et calmes +au milieu des revers comme des triomphes. Ne +pleure pas; va, la vie n'est qu'un court passage.--Je +voudrais bien partir seul; mais s'ils nous envoient +tous deux à la mort, comme il est probable, montrons-nous +tous deux dignes de nos ancêtres et de +nous-mêmes.</p> + +<p class="mid">BERTUCCIO FALIERO.</p> + +<p>Mon oncle, croyez-moi, je ne vous ferai pas d'affront.</p> + +<p class="mid">LE PREMIER SEIGNEUR DE LA NUIT.</p> + +<p>Seigneur, nous avons l'ordre de vous tenir dans +des appartemens séparés jusqu'au moment où le conseil +instruira votre procès.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Notre procès! pousseront-ils donc jusqu'à la fin +leur infâme parodie? Mais laissons-les nous traiter +comme nous les aurions nous-mêmes traités, bien +qu'avec moins de solennité: c'est le jeu de mutuels +homicides qui auraient tiré au sort au premier assassinat. +Seulement, s'ils ont gagné, c'est avec des +dés pipés.--Et quel a été notre Judas?</p> + +<p class="mid">LE PREMIER SEIGNEUR.</p> + +<p>Je ne suis pas chargé de répondre à cette question.</p> + +<p class="mid">BERTUCCIO FALIERO.</p> + +<p>Je vais le faire pour toi;--c'est un certain Bertram; +dans ce moment même il fait sa déposition +devant la junte secrète.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Bertram, le Bergamasque! Oh! combien sont misérables +les causes de notre perte ou de notre triomphe; +souillé d'une double trahison, ce Bertram va +recevoir honneurs et récompenses; on le citera dans +l'histoire auprès de ces oies du Capitole dont les cris +réveillèrent enfin les Romains, et pour lesquelles on +institua une fête annuelle; tandis que Manlius, qui +avait taillé en pièces les Gaulois, fut précipité de la +roche Tarpéienne.</p> + +<p class="mid">LE PREMIER SEIGNEUR.</p> + +<p>Manlius songeait à trahir son pays; il voulait +s'emparer du pouvoir.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Il voulait sauver l'état; il ne songeait qu'à réformer +les lois, auxquelles il rendait ainsi leur force;--mais +ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Vous faites +votre devoir.</p> + +<p class="mid">LE PREMIER SEIGNEUR.</p> + +<p>Noble Bertuccio, nous devons vous surveiller dans +une chambre séparée.</p> + +<p class="mid">BERTUCCIO FALIERO.</p> + +<p>Adieu, mon oncle. J'ignore si nous nous reverrons +encore en cette vie; mais peut-être consentiront-ils +à laisser nos cendres se réunir.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Oui, et dis aussi nos ames, qui se retrouveront et +jouiront d'un bien auquel notre triste enveloppe ne +nous avait pas permis d'atteindre; du moins nos +tyrans ne pourront effacer la mémoire de ceux qui +firent chanceler leur trône détesté, et de pareils +exemples trouveront, quoique long-tems après, de +généreux imitateurs.</p> + +<p>FIN DU QUATRIÈME ACTE.</p> + +<br><br> + +<h2>ACTE V.</h2> +<br> +<h3>SCÈNE PREMIÈRE.</h3> + +<p class="stage1">(La salle du conseil des Dix. Réunis à plusieurs sénateurs, pour juger +la<br> +conspiration de Marino Faliero, ils composent ce que l'on appelait<br> +la Junte.--Gardes, Officiers, etc., etc.)</p> + +<p class="stage1">ISRAEL BERTUCCIO et PHILIPPE CALENDARO,<br> +prisonniers; BERTRAM, LIONI et Témoins, etc.</p> + +<br> +<p class="mid">BENINTENDE, chef des Dix.</p> + +<p>Maintenant, après avoir acquis la conviction de +leurs nombreuses et palpables offenses, il nous reste +à prononcer, sur ces hommes criminels, la sentence +des lois. Devoir pénible, et pour ceux qui le remplissent, +et pour ceux qui les écoutent. Hélas! pourquoi +m'est-il réservé? Faut-il que la durée de ma +charge soit flétrie dans tous les siècles à venir, +comme se rattachant au souvenir de la trahison la +plus détestable et la plus compliquée contre une république +sage et libre, connue par toute la terre +pour être le boulevart du christianisme, la terreur +des Sarrazins, des Grecs, des schismatiques, des +Huns sauvages et des Francs non moins barbares; +contre une ville qui ouvrit à l'Europe la richesse de +l'Inde; le dernier asile des Romains contre la tyrannie +d'Attila; la reine de l'Océan, rivale plus orgueilleuse +de l'orgueilleuse Gênes! Et c'est pour renverser +le trône d'une telle ville, qu'ils ont exposé et +déshonoré leurs vies! Laissons-les donc subir la +plus juste mort.</p> + +<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p> + +<p>Nous sommes prêts; vos tortures nous la font attendre +avec impatience. Laissez-nous mourir.</p> + +<p class="mid">BENINTENDE.</p> + +<p>Si vous avez à dire quelque chose qui mérite un +allégement, à votre sentence, la junte vous écoute; +parlez, il en est encore tems, si vous avez quelque +chose à confesser; peut-être votre salut en dépend-il.</p> + +<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p> + +<p>Nous sommes prêts à entendre, non à parler.</p> + +<p class="mid">BENINTENDE.</p> + +<p>Nous avons la preuve entière, par l'aveu de vos +complices, de vos crimes et de toutes les circonstances +qui s'y rattachent: toutefois, nous désirerions +recueillir de vos lèvres l'aveu complet de votre trahison. +Israël, sur le bord de cet abîme mortel, dont +nul ne peut revenir, la vérité seule peut vous faire +obtenir quelque grâce sur la terre ou dans les cieux.--Parlez +donc, quels étaient vos motifs?</p> + +<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p> + +<p>Justice!</p> + +<p class="mid">BENINTENDE.</p> + +<p>Quel était votre but?</p> + +<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p> + +<p>Liberté!</p> + +<p class="mid">BENINTENDE.</p> + +<p>Certes, vous êtes bref.</p> + +<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p> + +<p>J'en ai pris l'habitude: je naquis soldat, et non +pas sénateur.</p> + +<p class="mid">BENINTENDE.</p> + +<p>Par ce brusque laconisme pensez-vous forcer les +juges que vous bravez à différer leur sentence?</p> + +<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p> + +<p>Croyez-moi, imitez ma brièveté; je préfère cette +grâce à votre pardon.</p> + +<p class="mid">BENINTENDE.</p> + +<p>C'est là votre seule réplique au tribunal?</p> + +<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p> + +<p>Demandez, à vos tortures ce qu'elles ont arraché +de nous, ou faites-en une seconde fois l'essai; il +reste encore un peu de sang, quelque sensibilité +dans ces membres brisés; mais vous ne l'oserez +pas, car nous pourrions y mourir et si nous laissions +dans vos chevalets, déjà gorgés de notre sang, +le peu de vie qui nous reste; vous perdriez le profit +du spectacle public par lequel vous espérez faire +long-tems trembler vos esclaves. Des cris ne sont +pas des mots, et l'agonie un aveu; et quand même +la nature aux abois pourrait contraindre l'ame à +quelques mensonges, dans l'espoir d'un court répit, +une pareille affirmation n'est pas la vérité. Faut-il +souffrir encore, ou bien mourir?</p> + +<p class="mid">BENINTENDE.</p> + +<p>Dites-nous quels étaient vos complices?</p> + +<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p> + +<p>Demandez-les au peuple déplorable que vos crimes +patriciens ont conduit au crime.</p> + +<p class="mid">BENINTENDE.</p> + +<p>Vous connaissez le Doge?</p> + +<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p> + +<p>Je combattis avec lui à Zara, tandis que vous vous +disputiez ici pour les charges dont vous êtes revêtus; +nous exposions nos vies, tandis que vous hasardiez +celle des autres, et par vos accusations, et par vos +apologies; et d'ailleurs, il n'est personne dans Venise +qui ne connaisse son Doge et ses grandes actions, +et l'affront qu'il a reçu du sénat.</p> + +<p class="mid">BENINTENDE.</p> + +<p>Vous avez eu avec lui des conférences?</p> + +<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p> + +<p>Je suis las, plus las même de vos interrogations +que de vos tortures; je vous en prie, passez à notre +jugement.</p> + +<p class="mid">BENINTENDE.</p> + +<p>Dans un instant.--Et vous, Philippe Calendaro, +qu'avez-vous à dire qui puisse vous soustraire à la +sévérité de vos juges?</p> + +<p class="mid">CALENDARO.</p> + +<p>Je ne fus jamais un homme à longues phrases; et, +dans ce moment, j'ai peu de chose à dire qui en +vaille la peine.</p> + +<p class="mid">BENINTENDE.</p> + +<p>Mais une nouvelle application de torture vous ferait +peut-être bien changer de ton?</p> + +<p class="mid">CALENDARO.</p> + +<p>Il est vrai qu'elle peut le faire; la première l'a +déjà fait; mais elle ne changera pas mes paroles aussi +bien que mon ton, ou si cela arrivait--</p> + +<p class="mid">BENINTENDE.</p> + +<p>Eh bien alors?</p> + +<p class="mid">CALENDARO.</p> + +<p>Mes dépositions, au milieu des tortures, vaudraient-elles +en justice?</p> + +<p class="mid">BENINTENDE.</p> + +<p>Sans le moindre doute.</p> + +<p class="mid">CALENDARO.</p> + +<p>Quel que fût l'accusé dont je révélasse la trahison?</p> + +<p class="mid">BENINTENDE.</p> + +<p>Certainement; aussitôt on instruirait son procès.</p> + +<p class="mid">CALENDARO.</p> + +<p>Et mon témoignage entraînerait-il pour lui peine +de mort?</p> + +<p class="mid">BENINTENDE.</p> + +<p>Si votre déclaration était claire et complète, sa +vie serait certainement en danger.</p> + +<p class="mid">CALENDARO.</p> + +<p>Alors, examine-toi bien, orgueilleux président! +car, en présence de l'éternité qui s'entr'ouvrira devant +moi, je jure que toi seul es le traître que je +prétends dénoncer à la torture si l'on m'y traîne une +seconde fois.</p> + +<p class="mid">UN MEMBRE DE LA JUNTE.</p> + +<p>Seigneur président, il est tems de procéder à leur +jugement; il n'y a plus rien à tirer de ces hommes.</p> + +<p class="mid">BENINTENDE.</p> + +<p>Malheureux! préparez-vous à une prompte mort. +La nature de votre crime, nos lois et le danger qui environne +encore l'état, ne vous laissent pas une heure +de répit.--Gardes, faites-les sortir, et que sur le +balcon où le Doge se place dans notre solennel jeudi<a id="footnotetagloc9" name="footnotetagloc9"></a> +<a href="#footnoteloc9"><sup class="sml">loc9</sup></a> +pour voir le combat de taureaux, justice soit faite +d'eux. Que leurs membres suspendus restent exposés +dans la place du jugement à la vue du peuple assemblé, +et que le ciel ait pitié de leurs ames.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc9" +name="footnoteloc9"><b>Note loc9: </b></a><a href="#footnotetagloc9"> +(retour) </a> Il s'agit ici du jeudi gras, que je n'ai pu nommer +littéralement dans +mon texte.<span class="rig"> +(<i>Note de Lord Byron</i>.)</span><br></blockquote><br> + +<p class="mid">LA JUNTE.</p> + +<p>Amen!</p> + +<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p> + +<p>Adieu, seigneurs, nous ne nous reverrons plus.</p> + +<p class="mid">BENINTENDE.</p> + +<p>Et de crainte qu'ils n'essaient de soulever la multitude,--gardes, +qu'on leur bâillonne la bouche, +même au moment de l'exécution;--qu'on les fasse +sortir.</p> + +<p class="mid">CALENDARO.</p> + +<p>Comment! ne nous laissera-t-on pas dire adieu à +un seul de nos amis, ne pourrons-nous conférer un +dernier instant avec notre confesseur?</p> + +<p class="mid">BENINTENDE.</p> + +<p>Un prêtre attend dans l'antichambre; et quant à +vos amis, ces sortes d'entrevues ne seraient que pénibles +pour eux et entièrement inutiles pour vous.</p> + +<p class="mid">CALENDARO.</p> + +<p>Je savais que nous étions bâillonnés pendant notre +vie, ceux du moins qui n'ont pas eu le cœur de risquer +leur vie pour conquérir le droit d'ouvrir la +bouche; mais dans ces derniers momens, je m'imaginais +qu'on ne nous dénierait pas cette liberté de +parole que l'on accorde à tous les moribonds; enfin +puisque--</p> + +<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p> + +<p>Eh bien! laisse-les faire, brave Calendaro! A +quoi bon quelques syllabes? sachons mourir sans +avoir reçu d'eux le moindre témoignage de faveur; +notre sang ne criera que plus vivement vers le ciel +contre eux; c'est lui qui saura mieux attester leurs +infamies atroces que ne le pourrait un volume écrit +ou prononcé de nos dernières paroles. Je sais que +notre voix les ferait trembler;--mais ils ont peur +de notre silence lui-même.--Qu'ils vivent donc au +milieu de transes continuelles!--Laissons-les au +démon de leurs pensées; et, quant à nous, élevons +les nôtres vers le firmament. Nous emmène-t-on, enfin? +nous sommes prêts.</p> + +<p class="mid">CALENDARO.</p> + +<p>Israël, si tu m'avais entendu, il en serait tout autrement, +et ce traître trembleur, le lâche Bertram +aurait reçu--</p> + +<p class="mid">BERTRAM.</p> + +<p>Hélas! j'espérais qu'en mourant vous me pardonniez; +je n'ai pas choisi l'emploi que je remplis, +on me l'a imposé; mais au moins quand je sens que +rien jamais ne pourra diminuer mes remords, dites +que vous me pardonnez,--et ne me regardez plus +ainsi!</p> + +<p class="mid">ISRAEL BERTUCCIO.</p> + +<p>Je meurs, et je te pardonne.</p> + +<p class="mid">CALENDARO.</p> + +<p>(Il lui crache au visage.) Je meurs et je te méprise.</p> + +<p class="stage1">(Les gardes emmènent Israël Bertuccio et Philippe Calendaro.)</p> + +<p class="mid">BENINTENDE.</p> + +<p>Maintenant que nous en avons fini avec ces criminels, +il est tems de procéder au jugement du plus +grand traître dont fassent mention les annales d'aucun +peuple; les preuves de l'attentat du Doge Faliero +sont complètement acquises; les circonstances +et la nature du crime exigent une procédure rapide: +il est tems de le mander pour entendre son arrêt.</p> + +<p class="mid">LA JUNTE.</p> + +<p>Oui, oui.</p> + +<p class="mid">BENINTENDE.</p> + +<p>Avogadori, ordonnez que le Doge soit amené +en présence du conseil.</p> + +<p class="mid">UN MEMBRE DE LA JUNTE.</p> + +<p>Et les autres, quand les fera-t-on venir?</p> + +<p class="mid">BENINTENDE.</p> + +<p>Quand on aura terminé avec les chefs. Les uns +se sont enfuis à Chiozza; mais mille hommes environ +sont à leur poursuite, et grâces aux précautions +qu'on a prises en terre ferme et dans les îles, nous +espérons bien qu'il n'en échappera pas un seul pour +aller répandre chez les nations étrangères ses odieuses +diffamations contre le sénat.</p> + +<p class="stage1">(Entre le Doge comme prisonnier; des gardes l'entourent.)</p> + +<p class="mid">BENINTENDE.</p> + +<p>Doge;--car tel vous êtes encore, et la loi vous +conservera ce titre jusqu'à l'heure où tombera de +votre tête le bonnet ducal, vous qui n'avez pu vous +contenter de porter paisiblement et avec honneur +une couronne plus noble que n'en peuvent conférer +les empires: vous qui n'avez pas craint de comploter +pour exterminer les pairs qui vous ont fait ce +que vous êtes, et pour éteindre dans le sang la gloire +de votre patrie,--nous avons déposé dans votre +appartement et sous vos yeux toutes les preuves réunies +contre vous, et jamais de plus complètes ne sont +venues prouver la trahison. Qu'avez-vous à dire +pour votre défense?</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Que pourrais-je avoir à dire, quand ma défense +doit être votre condamnation? N'êtes-vous pas à la +fois agresseurs et accusateurs, juges et exécuteurs?--Usez +de votre pouvoir.</p> + +<p class="mid">BENINTENDE.</p> + +<p>Les autres chefs vos complices ayant tout avoué, +il ne vous reste plus d'espoir.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Et qui sont-ils?</p> + +<p class="mid">BENINTENDE.</p> + +<p>Fort nombreux; mais vous avez devant vous le +premier d'entre eux, Bertram de Bergamo.--Désirez-vous +l'interroger?</p> + +<p class="mid">LE DOGE, l'ayant regardé avec mépris.</p> + +<p>Non.</p> + +<p class="mid">BENINTENDE.</p> + +<p>Deux autres, Israël Bertuccio et Philippe Calendaro +ont reconnu qu'ils avaient eu pour complice de +leur trahison le Doge.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Et où sont-ils?</p> + +<p class="mid">BENINTENDE.</p> + +<p>Où ils doivent être: ils répondent maintenant au +ciel de ce qu'ils ont fait sur la terre.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Quoi! c'en est fait du Brutus plébéien et du bouillant +Cassius de notre arsenal! Comment ont-ils supporté +leur condamnation?</p> + +<p class="mid">BENINTENDE.</p> + +<p>Songez à la vôtre; elle approche. Ainsi donc, vous +refusez de vous justifier?</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Je ne puis me défendre devant mes inférieurs, ni +reconnaître le droit que vous vous arrogez de me +juger. Montrez-moi la loi.</p> + +<p class="mid">BENINTENDE.</p> + +<p>Dans les cas extrêmes la loi doit être renouvelée +ou corrigée; nos pères n'avaient pas songé à fixer +le châtiment d'un pareil crime; et c'est ainsi que +les anciennes tables romaines n'avaient pas prévu +la sentence du parricide; car ils ne pouvaient déterminer +une peine pour ce qui n'avait pas de nom, +pour ce qui n'était pas regardé comme possible dans +leurs grandes ames. Eh! qui l'eût prévu, que l'on +en viendrait jamais à comprendre l'attentat énorme +d'un fils contre son père et d'un prince contre ses +états? Votre crime nous a forcés de porter une loi +qui formera dans la suite comme un précédent contre +les hommes assez audacieux pour vouloir gravir +jusqu'à la tyrannie par la trahison; ambitieux qu'un +sceptre ne saurait contenter, tant qu'ils ne l'ont pas +transformé en un glaive à deux tranchans! La dignité +de Doge ne pouvait-elle donc vous suffire? +Quelle principauté cependant plus noble que celle +de Venise?</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>La principauté de Venise! ah! vous m'avez trompé,--<i>vous</i> +qui siégez ici, traîtres que vous êtes! +J'étais votre égal par ma naissance, votre supérieur +par mes hauts faits; vous m'avez ravalé au-dessous +de vous; vous m'avez arraché aux travaux honorables +auxquels je m'étais dévoué dans la terre étrangère, +sur les flots, dans les camps, dans les cités +lointaines; vous m'avez choisi comme victime pour +monter la tête couronnée, mais les membres enchaînés, +sur l'autel dont <i>seuls</i> vous étiez les pontifes. +Je l'ignorais; je ne l'ai point recherché ni demandé, +je ne songeais même pas à votre choix; il +vint me surprendre à Rome, et de suite j'obéis. +Mais en rentrant à Venise, je m'aperçus qu'outre +l'inquiète vigilance qui vous a toujours déterminés à +déjouer et à pervertir les meilleures intentions de +votre souverain, vous aviez encore, pendant l'interrègne +de mon voyage de Rome à cette ville, affaibli +et mutilé les faibles privilèges laissés à mes +prédécesseurs. Tout cela je l'ai supporté; je n'aurais +pas même cessé de le faire si votre dépravation +n'avait pas été jusqu'à flétrir l'honneur de mes propres +foyers. Et c'est lui, c'est l'infâme Steno qui m'a +déshonoré que je vois maintenant siéger parmi vous! +juge en effet bien digne d'un pareil tribunal!</p> + +<p class="mid">BENINTENDE, l'interrompant.</p> + +<p>Michel Steno est l'un des Quarante; il siége ici +en vertu de son office, les Dix ayant pris dans le +sein du sénat une junte de patriciens pour les seconder +dans l'instruction d'un procès aussi grave et jusqu'à +présent inouï. Steno fut relevé de la peine prononcée +contre lui, attendu que le Doge, protecteur +naturel de la loi, ayant conspiré pour abroger toutes +les lois, ne pouvait réclamer son châtiment en vertu +des statuts qu'il foulait aux pieds et violait lui-même.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p><i>Son</i> châtiment! J'aime mieux le voir siéger au +milieu de vous et se gorger de mon sang, que satisfaisant +à la peine dérisoire que votre lâche et +mensongère justice lui avait infligée. Son crime était +infâme; c'était de la candeur comparée à la protection +que vous lui avez accordée.</p> + +<p class="mid">BENINTENDE.</p> + +<p>Se peut-il donc que le grand Doge de Venise, la +tête courbée sous les honneurs et sous le poids de +quatre-vingts années, ait assez écouté les inspirations +de sa colère pour fouler aux pieds tout sentiment +de prudence, de crainte et de loyauté; tout +cela pour avoir été provoqué par l'étourderie d'un +jeune homme?</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Une étincelle produit la flamme, une goutte d'eau +fait déborder la coupe, et la mienne était dès long-tems +remplie. Vous opprimiez et le peuple et le +prince; moi j'ai voulu les affranchir, et la fortune +a trompé mon double espoir. En triomphant, ma récompense +était la gloire, la vengeance et la victoire; +Venise, grâces à moi, rivalisait avec la Grèce et +Syracuse, alors qu'elles furent affranchies et devinrent +l'admiration du monde. Mon nom se joignait à +ceux de Gélon et de Thrasybule. Mais ayant échoué, +ma défaite est, je le sais, l'infamie présente et la +mort. Les siècles futurs jugeront; Venise sera libre +ou ne sera plus. Jusqu'alors la vérité est en suspens. +N'hésitez pas; je n'aurais eu nulle merci, je n'en demande +aucune. J'ai joué ma vie sur une haute chance; +j'ai perdu, prenez ce que vous avez gagné. J'aurais +voulu rester seul debout sur vos tombes; maintenant +vous pouvez marcher sur la mienne, et la fouler +aux pieds, comme vous avez auparavant foulé +mon cœur.</p> + +<p class="mid">BENINTENDE.</p> + +<p>Ainsi vous avouez votre crime, et reconnaissez +la justice de notre tribunal?</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>J'avoue que je suis vaincu: la fortune est femme; +jeune elle m'avait prodigué ses faveurs; j'eus tort +d'espérer, en approchant de ma dernière heure, +qu'elle me sourirait encore.</p> + +<p class="mid">BENINTENDE.</p> + +<p>Ainsi vous ne songez pas à contester notre équité?</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Nobles Vénitiens, ne me fatiguez pas de questions; +je suis résigné à tout; mais il est encore dans +mon sang quelques gouttes de celui de mes glorieux +jours, et je n'ai pas une patience infatigable. Épargnez-moi +donc; je vous prie, de nouvelles interrogations; +elles ne servent à rien, sinon à soulever +des débats au milieu de votre jugement; je ne pourrais +vous répondre que pour vous offenser, et satisfaire +vos ennemis déjà assez nombreux. Je sais que +ces murs épais n'offrent aucun écho, mais les murs +ont des oreilles; bien plus, ils ont des langues; et +si la vérité n'avait d'autre moyen de retentir, vous +qui me condamnez, vous que je fais trembler encore +à l'instant où vous m'immolez, vous ne pourriez +déposer silencieusement dans votre tombe les +paroles bonnes ou mauvaises que je vous ferais entendre; +le secret serait au-dessus de vos ames: ne +réveillez donc pas ma voix, si ce n'est dans la crainte +d'un danger pire que celui auquel vous venez d'échapper. +Telle serait ma défense si je songeais à la +fendre fameuse; car les paroles vraies sont des <i>choses</i>, +et celles d'un homme mourant, des choses qui +survivent long-tems, et souvent même se chargent +de le venger. Étouffez les miennes si vous avez l'espoir +de vivre long-tems; après moi; profitez de ce +conseil, et du moins si vous avez trop souvent excité +mon indignation pendant ma vie, laissez-moi +mourir tranquille. Cette grâce ne peut pas vous coûter;--je +ne nie rien, je ne justifie, je ne demande +rien, seulement je désire de moi-même le silence, +et de la cour une sentence.</p> + +<p class="mid">BENINTENDE.</p> + +<p>Cette adhésion complète nous épargne la cruelle +nécessité d'ordonner la torture pour obtenir la vérité +entière.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>La torture! mais vous me l'avez imposée chaque +jour depuis que je suis Doge; si vous voulez y ajouter +les tourmens corporels, vous en êtes libres; ces +membres, déjà affaiblis par l'âge, ne résisteront +pas à vos chevalets; mais il y a quelque chose dans +mon cœur qui saura défier vos supplices.</p> + +<p class="stage1">(Entre un officier.)</p> + +<p class="mid">L'OFFICIER.</p> + +<p>Nobles Vénitiens, la duchesse Faliero implore +son admission en présence de la junte.</p> + +<p class="mid">BENINTENDE.</p> + +<p>Pères Conscrits<a id="footnotetagloc10" name="footnotetagloc10"></a> +<a href="#footnoteloc10"><sup class="sml">loc10</sup></a>, décidez si nous devons l'admettre.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc10" +name="footnoteloc10"><b>Note loc10: </b></a><a href="#footnotetagloc10"> +(retour) </a> + Les sénateurs vénitiens prenaient comme ceux de Rome le +titre de +Pères Conscrits.</blockquote> + +<p class="mid">UN MEMBRE DE LA JUNTE.</p> + +<p>Elle peut avoir à faire d'assez importantes révélations +pour nous décider à l'entendre.</p> + +<p class="mid">BENINTENDE.</p> + +<p>Est-ce là la volonté générale?</p> + +<p class="mid">TOUS.</p> + +<p>Oui.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Oh! Venise, que tes lois sont admirables! Elles +veulent laisser parler la femme dans l'espoir qu'elle +témoignera contre son époux. Quelle gloire pour les +chastes Vénitiennes! Mais il est naturel que des calomniateurs +de tous les genres de vertus, tels que +les juges d'un pareil tribunal, suivent complètement +leur vocation. Cependant, lâche Steno! si cette +femme dément en ce moment toute sa vie, je te pardonne +ton mensonge et ton impunité, ma mort violente +et ta vie infâme.</p> + +<p class="stage1">(La duchesse entre.)</p> + +<p class="mid">BENINTENDE.</p> + +<p>Madame, bien que votre demande soit extraordinaire, +le tribunal, dans sa justice, consent à vous +l'accorder; et quels que soient vos motifs, nous vous +prêterons l'oreille avec tout le respect dû à vos ancêtres, +à votre rang et à vos vertus. Vous pâlissez!--Qu'on +porte secours à madame, et que sur-le-champ +on apporte un siége.</p> + +<p class="mid">ANGIOLINA.</p> + +<p>C'était un moment de faiblesse.--Il est passé. +Veuillez me pardonner; mais je ne m'assiérai pas +en présence de mon prince et de mon époux, quand +lui-même reste debout.</p> + +<p class="mid">BENINTENDE.</p> + +<p>Comme il vous plaira, madame.</p> + +<p class="mid">ANGIOLINA.</p> + +<p>Des bruits étranges et trop fondés, si je m'en +rapporte à ce que je vois, ont frappé mon oreille: +je viens pour connaître toute l'étendue de mon malheur. +Pardonnez la brusquerie de mon entrée et de +mes premières sensations. C'est,--hélas! je ne puis +parler,--je ne puis prononcer une question; mais +je vous entends, vous détournez les yeux, et vos +fronts sourcilleux me répondent avant que j'aie parlé.--Oh +Dieu! c'est donc là le silence de la tombe!</p> + +<p class="mid">BENINTENDE, après un moment de pause.</p> + +<p>Épargnez-nous, épargnez à vous-même le nouveau +récit de l'inexorable devoir que nous avons à +remplir envers le ciel et cet homme.</p> + +<p class="mid">ANGIOLINA.</p> + +<p>Non, parlez; je ne puis,--il m'est impossible +de jamais ajouter foi à de pareilles choses.--Est-il +donc condamné?</p> + +<p class="mid">BENINTENDE.</p> + +<p>Hélas!</p> + +<p class="mid">ANGIOLINA.</p> + +<p>Et serait-il donc coupable?</p> + +<p class="mid">BENINTENDE.</p> + +<p>Madame, dans un pareil moment, nous devons +pardonner ce doute, et l'attribuer naturellement au +trouble de vos pensées; autrement, une telle question +serait une haute offense contre la justice de ce +tribunal suprême. Mais interrogez le Doge lui-même; +s'il conteste les preuves réunies contre lui, +croyez-le, nous y consentons, innocent comme vous-même.</p> + +<p class="mid">ANGIOLINA.</p> + +<p>Serait-il vrai? mon seigneur!--mon souverain,--l'ami +de mon pauvre père, le héros des combats, +le sage des conseils; ne démentirez-vous pas les paroles +de cet homme!--Vous vous taisez!</p> + +<p class="mid">BENINTENDE.</p> + +<p>Il a déjà confessé lui-même son crime; et maintenant, +comme vous voyez, il ne le nie pas encore.</p> + +<p class="mid">ANGIOLINA.</p> + +<p>Non, il ne peut pas mourir. Épargnez le reste de +ses années, le chagrin et le repentir les réduiront en +un petit nombre de jours. Un moment de crime imaginaire +effacera-t-il à vos yeux seize lustres de services +et de gloire?</p> + +<p class="mid">BENINTENDE.</p> + +<p>Il subira sa peine, sans la moindre rémission de +tems, sans pardon et sans sursis:--c'est une chose +décrétée.</p> + +<p class="mid">ANGIOLINA.</p> + +<p>Il serait coupable qu'il pourrait encore espérer +miséricorde.</p> + +<p class="mid">BENINTENDE.</p> + +<p>Non pas dans le cas où il se trouve, la justice s'y +oppose.</p> + +<p class="mid">ANGIOLINA.</p> + +<p>Hélas! monseigneur, l'extrême justice est de la +cruauté; qui pourrait vivre sur la terre, si l'on jugeait +toujours justement?</p> + +<p class="mid">BENINTENDE.</p> + +<p>Le salut de l'état exige qu'il soit puni.</p> + +<p class="mid">ANGIOLINA.</p> + +<p>L'état? comme sujet, il l'a servi; l'état? comme +général, il l'a sauvé; l'état? comme souverain, +n'est-ce pas à lui à le gouverner?</p> + +<p class="mid">UN MEMBRE DE LA JUNTE.</p> + +<p>Il l'a trahi, il a conspiré contre lui; c'est un +traître.</p> + +<p class="mid">ANGIOLINA.</p> + +<p>Mais sans lui existerait-il un état à sauver ou à +détruire? et vous-mêmes, qui prononcez aujourd'hui +la mort de votre libérateur, sans lui, vous agiteriez +maintenant, en gémissant, quelque rame de galère +musulmane; ou, chargés de fer, vous creuseriez, +chez les Huns, quelque mine souterraine.</p> + +<p class="mid">UN MEMBRE DU CONSEIL.</p> + +<p>Non, madame, il en est qui préfèrent la mort à +l'esclavage.</p> + +<p class="mid">ANGIOLINA.</p> + +<p>S'il en est ainsi dans <i>cette</i> enceinte, tu n'es certainement +pas du nombre; les vrais braves sont généreux +dans le malheur.--Mais n'y a-t-il donc pas +d'espoir?</p> + +<p class="mid">BENINTENDE.</p> + +<p>Madame, vous ne pouvez en conserver.</p> + +<p class="mid">ANGIOLINA, se tournant vers le Doge.</p> + +<p>Meurs donc, Faliero, puisqu'il le faut, mais toujours +avec la grande ame de l'ami de mon père. +Tu as commis un grand attentat, du reste à moitié +justifié par la scélératesse de ces hommes. Je les aurais +bien implorés:--je les aurais priés; je les aurais +suppliés comme le mendiant affamé qui demande du +pain.--J'aurais pleuré, en embrassant leurs genoux, +comme un jour ils feront en demandant miséricorde +à Dieu, qui leur répondra comme ils me +répondent. Mais cet abaissement eût été indigne de +ton nom et du mien; la cruauté qui brille dans leurs +yeux glacés annonce assez que leur cœur est dévoré +de rage. Ainsi donc, supporte en prince ta destinée.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>J'ai vécu trop long-tems pour ne pas avoir appris +à mourir. Ta démarche auprès de ces hommes était +le bêlement de l'agneau devant le boucher, ou les +cris des matelots devant la tempête. Je n'accepterais +pas une vie éternelle, s'il fallait la devoir à des scélérats +dont j'essayai de délivrer les nations qu'ils +tyrannisaient.</p> + +<p class="mid">MICHEL STENO.</p> + +<p>Doge, un mot à toi et à cette noble dame que j'ai +si gravement offensée. Pourquoi le chagrin, le remords +et la honte qui m'accablent ne peuvent-ils effacer +l'inexorable passé! Mais puisque je ne dois +pas l'espérer, qu'au moins notre nom de chrétien +nous détermine à nous dire un dernier, un sincère +adieu. Je ne demande pas, pour mon repentir, que +vous me pardonniez: j'implore votre compassion; +et, malgré leur peu de mérite, je vous consacre, à +l'avenir, toutes mes prières.</p> + +<p class="mid">ANGIOLINA.</p> + +<p>Sage Benintende, vous êtes aujourd'hui le juge +suprême de Venise; c'est à vous que je m'adresserai +pour répondre à ce patricien. Dites, à l'infâme Steno, +que jamais ses paroles n'ont fait, sur l'esprit de la +fille de Lorédan, d'autre impression que celle d'une +pitié passagère; et plût à Dieu que d'autres se +fussent contentés de ressentir la même compassion +dédaigneuse. Sans doute, je préfère mon honneur +à un millier de vies, si je pouvais me les donner; +mais je ne voudrais pas qu'une seule autre vie fût +sacrifiée pour conserver ce que ne peut blesser aucun +homme, je veux parler de ce sentiment de la vertu +qui ne cherche pas sa récompense dans l'estime des +autres, mais dans la sienne propre. Pour moi, ses +expressions de mépris n'étaient que le souffle des +vents pour les rochers sauvages. Mais hélas! il est +des esprits d'une sensibilité plus délicate, et que de +pareilles atteintes bouleversent, ainsi que la tempête +sur la surface des flots; des ames pour lesquelles +l'ombre du déshonneur se transforme en une réalité +plus terrible que la mort présente et future; des +hommes dont le vice est de se révolter contre les +excès du vice, et qui, jaloux de leur gloire, comme +l'aigle de son aire inaccessible, sont glacés pour les +plaisirs, et insensibles à l'aiguillon de la peine, dès +que le nom qui servait de base à leurs espérances leur +semble flétri. Puisse ce que nous voyons, éprouvons +et souffrons devenir une leçon pour les êtres dégradés +qui songeraient à jeter leur venin sur des hommes +d'une trempe supérieure; ce n'est pas la première +fois que de vils insectes ont rendu le lion furieux. +Une flèche, dirigée vers la terre, fit mourir le brave +des braves; Troie fut mise en cendres par suite du +déshonneur d'une femme, et le déshonneur d'une +autre femme chassa pour jamais les rois de Rome; +un mari injurié conduisit les Gaulois à Clusium, +et de là à Rome, qui ne put relever de long-tems sa +tête orgueilleuse; un geste obscène coûta la vie à +Caligula, dont le monde entier avait si long-tems +supporté la cruauté; le déshonneur d'une vierge fit +de l'Espagne une province mauresque: et la calomnie +de Steno, renfermée en deux lignes d'une +révoltante grossièreté, aura décimé Venise, mis en +danger un sénat qui comptait huit cents années +d'existence, détrôné un prince, fait voler sa royale +tête, et forgé de nouvelles chaînes pour un peuple +déjà trop accablé. Puis, à présent, que le malheureux, +cause de tout cela, en soit fier comme cette +courtisane qui mit Persépolis en cendres, il en est +le maître.--C'est là un triomphe digne de lui! +mais qu'il n'insulte pas aux derniers momens de celui +qui, quel qu'il soit maintenant, fut un héros; qu'il +lui épargne l'ironie de ses prières; rien de pur ne +peut venir d'une source empoisonnée; nous ne voulons +rien avoir de commun avec lui, ni maintenant, +ni jamais; nous le laissons à lui-même, c'est-à-dire +au dernier abîme de l'humaine bassesse. On pardonne +aux hommes, mais non pas aux reptiles; et +nous n'éprouvons rien pour Steno, pas même du +ressentiment. C'est aux êtres de son espèce qu'il convient +de piquer; c'est aux hommes véritables à le +souffrir: telle est la condition de la vie. Celui qui +meurt de la morsure du serpent peut bien l'écraser, +mais il n'a pas de colère. Le reptile avait obéi +à son instinct; et il est des hommes dont l'ame est +plus rampante que le corps des insectes qui vivent +des dépouilles de la tombe.</p> + +<p class="mid">LE DOGE, à Bénintende.</p> + +<p>Seigneur, achevez ce qui vous semble votre devoir.</p> + +<p class="mid">BENINTENDE.</p> + +<p>Avant de procéder à ce devoir, nous devons prier +la princesse de se retirer; il serait trop pénible pour +elle d'en être le témoin.</p> + +<p class="mid">ANGIOLINA.</p> + +<p>Je sais qu'il faudra souffrir, mais je suis résignée; +c'est mon devoir, je ne quitterai mon époux que par +force. Achevez: vous n'avez à redouter ni cris ni +larmes; ni gémissemens, je saurai me taire malgré +le déchirement de mon cœur. Parlez! j'ai dans moi +de quoi résister à tout.</p> + +<p class="mid">BENINTENDE.</p> + +<p>Marino Faliero, doge de Venise, comte de Val di +Marino, sénateur et jadis général de la flotte et de +l'armée, noble Vénitien, maintes et fréquentes fois +revêtu des hauts emplois de la république, et enfin +du premier de tous, prête l'oreille à la sentence de +tes juges. Convaincu par une foule de preuves et de +témoignages, et par tes propres aveux, du crime de +félonie et de trahison, crimes jusqu'alors inouïs, +nous te condamnons à la mort. Tes biens sont confisqués +au profit de la république, ton nom ne sera +jamais prononcé, si ce n'est le jour solennel où nous +rendrons au ciel des actions de grâces pour nous +avoir en ce jour miraculeusement délivrés. Ainsi ta +place est marquée dans nos calendriers auprès des +tremblemens de terre, des pestes, des invasions +étrangères et du grand ennemi du genre humain; +comme eux, tu deviendras l'occasion de nos prières +ferventes vers le ciel, dont la bonté nous sauva +des effets de ta scélératesse. La place où tu devais, +comme Doge, être peint auprès de tes illustres prédécesseurs +sera laissée vide, et un voile de deuil +sera jeté sur ces fatales paroles gravées au lieu de +tes traits: <i>Cette place est celle de Marino Faliero, +décapité pour ses crimes.</i></p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p><i>Quels</i> crimes? Ne serait-il pas mieux de rappeler +les faits, afin qu'en voyant l'inscription l'on puisse +approuver, ou du moins connaître le genre de crime? +Quand vous dites qu'un Doge a conspiré, n'en cachez +pas la véritable cause:--cela tient à votre histoire.</p> + +<p class="mid">BENINTENDE.</p> + +<p>Le tems se chargera d'y répondre, et nos fils jugeront +le jugement de leurs pères, que je prononce +en ce moment. Comme Doge, revêtu du manteau et +du bonnet ducals, tu seras conduit au haut de l'<i>Escalier +du Géant</i>, où tu fus investi du pouvoir, toi et +tous nos autres princes; la couronne ducale sera d'abord +déposée à l'endroit où d'abord on l'avait prise +pour te l'offrir; ta tête sera séparée de ton corps, et +le ciel ait merci de ton ame!</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>C'est la sentence de la junte?</p> + +<p class="mid">BENINTENDE.</p> + +<p>Oui.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Je la supporterai.--Et le tems?</p> + +<p class="mid">BENINTENDE.</p> + +<p>Il est venu.--Fais ta paix avec Dieu, tu paraîtras +devant lui dans une heure.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Je suis prêt; mon sang s'élèvera vers le ciel avant +l'ame de ceux qui l'auront répandu.--A-t-on confisqué +toutes mes terres?</p> + +<p class="mid">BENINTENDE.</p> + +<p>Toutes: tes biens, tes joyaux, tes trésors de toute +espèce, sauf deux mille ducats;--tu peux en disposer.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Cela est rigoureux; j'espérais que l'on ne saisirait +pas les terres que je possédais près de Trévise, +et que je tiens de Lawrence, l'évêque--comte de +Ceneda. On les avait données en fief perpétuel à moi-même +et à mes héritiers, et je pensais pouvoir les +diviser (laissant d'ailleurs à votre confiscation mes +dépouilles de ville, mes trésors et mon palais) entre +ma femme et mes parens.</p> + +<p class="mid">BENINTENDE.</p> + +<p>Ces derniers sont au ban de la république; le +premier d'entre eux, ton neveu, est en péril de sa +vie; mais pour le moment le conseil diffère son jugement; +et si tu souhaites pour la princesse ta veuve +une dotation, tu n'as rien à craindre, nous saurons +pourvoir à son avenir.</p> + +<p class="mid">ANGIOLINA.</p> + +<p>Non, seigneur, je n'aurai point de part dans votre +butin. A compter de ce jour, sachez que j'appartiens +à Dieu seul. Mon refuge est un cloître.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Allons! l'heure sera pénible; mais elle aura un +terme. Ai-je encore à faire autre chose qu'à mourir?</p> + +<p class="mid">BENINTENDE.</p> + +<p>Vous n'avez plus qu'à vous confesser et cesser de +vivre. Le prêtre est habillé, le cimeterre est nu: +l'un et l'autre vous attendent.--Mais surtout ne +pensez pas parler aux citoyens; des milliers d'entre +eux assiégent les portes; elles leur seront fermées: +les <i>Dix</i>, les <i>Avogadori</i>, la junte et le chef des Quarante +seront les seuls témoins de l'exécution. Ils sont +prêts à former l'escorte du Doge.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Du Doge!</p> + +<p class="mid">BENINTENDE.</p> + +<p>Oui, du Doge! tu as vécu, tu mourras notre +prince; et jusqu'au moment qui précédera immédiatement +la séparation de ton corps et de ta tête, cette +tête et la couronne ducale demeureront unies. En +t'abaissant jusqu'à conspirer avec des traîtres obscurs, +tu as oublié la dignité dont tu étais revêtu; +nous ne t'imiterons pas; et dans l'instant même où +nous ferons justice de ton crime, nous te traiterons +en souverain. Tes vils complices sont morts de la +mort des dogues et des loups; mais toi, tu devras +expirer comme le lion au milieu des chasseurs, c'est-à-dire +entouré de ceux qui donnent à ton sort des +larmes généreuses, et qui déplorent les conséquences +funestes et rigoureuses de tes emportemens extrêmes +et de tes royales fureurs. Maintenant nous +allons te laisser te préparer; songe à mettre à profit +le peu de tems qui te reste. Nous serons tes guides +sur la place où nous jurâmes autrefois de te servir +comme prince, où nous nous séparerons encore de +toi comme tels.--Gardes! escortez le Doge jusqu'à +son appartement.</p> +<br> +<h3>SCÈNE II.</h3> + +<p class="stage1">(Appartement du Doge.)</p> + +<p class="stage1">LE DOGE prisonnier et LA DUCHESSE.</p> +<br> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Maintenant que le prêtre est parti, il serait inutile +de vouloir prolonger ces instans d'affliction; encore +une angoisse, celle de notre séparation, et +j'aurai épuisé les derniers grains de sable qui restent +sur l'heure qu'on m'a accordée; j'en aurai fini +avec le tems.</p> + +<p class="mid">ANGIOLINA.</p> + +<p>Hélas! et c'est moi qui suis la cause, l'innocente +cause de vos malheurs! C'est pour ce funeste mariage, +pour cette union sinistre que tu promis d'accomplir +à mon père, au moment de sa mort, c'est +pour elle que tu sacrifies aujourd'hui ta propre vie.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Non, non, il y eut toujours dans mon esprit +quelques pressentimens d'un grand revers de fortune; +la merveille, c'est qu'il vienne aussi tard;--et +pourtant on me l'avait prédit.</p> + +<p class="mid">ANGIOLINA.</p> + +<p>On vous l'avait prédit? et comment?</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Il y a longues années,--si longues que j'hésiterais +à le croire si nos annales n'en gardaient le souvenir. +Tandis que j'étais jeune, et que je servais le +sénat et la seigneurie comme podestat et capitaine de +Trévise, un jour de fête, l'évêque indolent qui portait +la sainte hostie excita mon impatience en tardant +long-tems, et en répondant avec arrogance à mes +reproches; je levai la main, je le frappai, au point +de le faire fléchir sous son fardeau. En se redressant +de terre, il leva dans sa pieuse colère ses tremblantes +mains vers le ciel, puis, les ramenant vers l'hostie +qu'il avait laissé échapper, il me dit, en me lançant +un regard terrible: «L'heure viendra où celui +que tu as renversé te renversera toi-même; la gloire +sortira de ta maison, la sagesse se départira de ton +ame, et dans le tems où ton esprit aura acquis toute +sa maturité, un délire de cœur s'emparera de toi; +la passion te déchirera dans l'âge où toutes les passions +reposent chez les autres hommes, ou se transforment +en vertus; et la couronne qui relève la majesté +des autres têtes ne ceindra la tienne que pour +la faire tomber; les plus grands honneurs ne seront +pour toi que les hérauts de ta ruine; les cheveux +blancs seront pour toi le signal du déshonneur et de +la mort, mais non pas de la mort qui attend les +vieillards.» Après ces mots, il s'éloigna.--Et voici +que l'heure est venue.</p> + +<p class="mid">ANGIOLINA.</p> + +<p>Et comment, après cet avertissement, n'as-tu pas +tenté de conjurer ce moment fatal, et de faire oublier, +à force de repentir, ce que tu avais fait?</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Je l'avouerai, les paroles de ce prêtre m'atteignirent +au cœur au milieu des illusions de la vie; je +me les rappelai comme si quelque voix de spectre +me les avait fait entendre au milieu d'un songe. Je me +repentis; mais ce n'était pas à moi à changer d'habitude: +ce qui devait être, je ne le pouvais prévenir, +je ne songeais pas à le craindre. Et bien plus, +tu ne peux avoir oublié ce que tout le monde se rappelle. +Le jour que je revins ici comme Doge à mon +retour de Rome, un nuage d'une étrange obscurité +vint tout d'un coup se placer au devant du Bucentaure, +semblable à la vapeur pyramidale qui guidait +Israël à sa sortie d'Égypte. Notre pilote en fut +aveuglé; il s'égara, et au lieu de nous débarquer, +suivant l'usage, à la riva della Paglia, il nous mit à +terre au milieu des piliers de Saint-Marc, où l'on a +coutume d'exécuter les criminels d'état.--Aussi +toute la ville de Venise frémit-elle d'épouvante à ce +présage.</p> + +<p class="mid">ANGIOLINA.</p> + +<p>Hélas! que sert-il maintenant de rappeler tout +cela?</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Mais je trouvais matière de réconfort dans la pensée +que ces choses étaient l'œuvre du destin; j'aime +mieux céder aux dieux qu'aux hommes, et courber +la tête sous les coups du destin, que de voir dans +ces êtres aussi vils que la boue, et aussi faibles que +vils, quelque chose de plus que les instrumens de la +toute-puissance divine. Par eux-mêmes ils ne pourraient +rien;--comment seraient-ils les vainqueurs +de celui qui tant de fois a vaincu pour eux?</p> + +<p class="mid">ANGIOLINA.</p> + +<p>Employez en inspirations plus salutaires les minutes +qui vous restent, et que votre ame, en paix +même avec ces malheureux, prenne son essor vers le +ciel.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Je <i>suis</i> en paix; la paix, née de la conviction +qu'une heure viendra où les enfans de leurs enfans, +où cette orgueilleuse cité, où ces flots azurés, où +tout ce qui fait aujourd'hui la gloire et la puissance +de ces lieux, seront désolés et maudits, l'objet de +l'exécration et du mépris de toutes les nations, une +Carthage, une Tyr, la Babel de l'Océan.</p> + +<p class="mid">ANGIOLINA.</p> + +<p>Oh! ne parle pas ainsi; la colère enfle encore tes +lèvres dans cet instant solennel; tu t'abuses, toi, +toi-même, et ne peux plus leur faire injure.--Reprends +quelque sérénité.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Je suis dans l'éternité, mes yeux y plongent, et +j'y contemple--oui, j'y vois aussi clairement que +je vois ici, pour la dernière fois, ta douce figure,--les +jours de destruction, que le tems fera naître +contre ces murs, baignés par les flots, et contre ceux +qu'ils protégent.</p> + +<p class="mid">GARDE. Elle arrive à la hâte.</p> + +<p>Doge de Venise, les Dix attendent votre altesse.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Adieu donc, Angiolina,--que je t'embrasse encore!--Oublie +le vieillard, qui fut pour toi un +époux passionné, mais, hélas! bien funeste.--Conserve +quelque amour pour ma mémoire;--pendant +ma vie, je ne l'eusse pas demandé; mais, aujourd'hui, +en voyant toutes mes impressions mauvaises +calmées, tu jugeras de moi, sans doute, avec plus de +bienveillance. Du reste, de tout le fruit de tant d'années, +la gloire, l'opulence, l'autorité, l'honneur et +le nom, toutes choses qui forcent à répandre quelques +fleurs même sur la tombe, je ne laisse rien, +pas même un peu d'amour, d'amitié ou d'estime; +rien, pas même assez pour inspirer à la vanité de +mes parens quelques mots d'épitaphe. J'ai, en une +heure, perdu le fruit de ma vie passée; je me suis +ravi tous les biens, à l'exception de ce cœur pur, +aimable et vertueux, qui souvent se rappellera +mon nom, avec une douleur plutôt inénarrable que +bruyante.--Tu deviens pâle.--Hélas! elle fléchit, +elle n'a plus ni pouls, ni respiration! Gardes, portez-lui +votre aide; je ne puis la laisser en cet état, +et pourtant il vaut mieux le faire; chacun de ces +momens, privés de vie, lui épargne une angoisse; +et quand elle secouera cette mort instantanée, je serai +en face de l'Éternel.--Appelez ses femmes.--Encore +un regard!--Comme sa main est glacée! glacée +comme la mienne le sera avant qu'elle ne se réveille.--Songez +à lui donner d'empressés secours, +et recevez mes derniers remerciemens.--Je suis +prêt.</p> + +<p class="stage1">(Les femmes d'Angiolina entrent et entourent leur maîtresse évanouie. +Le Doge et les gardes sortent.)</p> +<br> +<h3>SCÈNE III.</h3> + +<p class="mid">(La cour du palais ducal: les portes extérieures sont fermées au +peuple.)</p> + +<p class="mid">LE DOGE s'avance dans son costume ducal, précédé du conseil +des Dix et des autres sénateurs, suivi par les gardes, jusqu'à ce +qu'ils arrivent au dernier pas de l'escalier du Géant; l'exécuteur s'y +trouve avec son épée nue. Aussitôt l'arrivée du Doge, l'un des Dix +lui ôte le bonnet ducal.</p> +<br> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Ainsi, maintenant; il n'y a plus de Doge, et je +suis toujours Marino Faliero. C'est bien; quoique +ce ne soit que pour un moment. Là, je fus couronné; +et là, j'en atteste le ciel, je résigne avec +bien plus de joie ce hochet de parade, ce fatal et +ridicule ornement que je reçus autrefois.</p> + +<p class="mid">L'UN DES DIX.</p> + +<p>Tu trembles, Faliero!</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>C'est donc de vieillesse<a id="footnotetagloc11" name="footnotetagloc11"></a> +<a href="#footnoteloc11"><sup class="sml">loc11</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc11" +name="footnoteloc11"><b>Note loc11: </b></a><a href="#footnotetagloc11"> +(retour) </a> Cette réponse est précisément celle de Bailly, maire de +Paris, à un +Français qui lui faisait le même reproche, comme il marchait à la mort, +dans les premiers tems de la république française. Je trouve, en +relisant +<i>Venise sauvée</i>, depuis la composition de cette tragédie, une +réplique +semblable faite par Renaud, dans une autre occasion, et d'autres +coïncidences +nées du sujet. Je n'ai pas besoin de rappeler au très-bienveillant +lecteur que de pareilles rencontres sont accidentelles; il suffit, pour +s'en +convaincre, de se rappeler combien il est facile de découvrir le +plagiat, +si l'on voulait s'en rendre coupable à l'égard d'une pièce aussi jouée +et +aussi souvent lue que le chef-d'œuvre d'Otway.<span class="rig"> +(<i>Note de Lord Byron.</i>)</span></blockquote><br> + +<p class="mid">BENINTENDE.</p> + +<p>Faliero! te reste-t-il à demander au sénat quelque +chose qui puisse se concilier avec la justice?</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Je recommanderais volontiers mon neveu à sa +merci, ma femme à sa justice; car je pense que ma +mort, et une mort pareille, doit avoir calmé tout +ressentiment entre l'état et moi.</p> + +<p class="mid">BENINTENDE.</p> + +<p>On aura égard à cela, bien que ton crime soit +inoui dans nos fastes.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Inoui, sans doute. Il n'est pas une histoire qui +ne présente un millier de conspirateurs couronnés +<i>contre</i> le peuple; mais, pour le rendre libre, un +seul prince est mort, et un autre va mourir.</p> + +<p class="mid">BENINTENDE.</p> + +<p>Et qui sont ceux qui tombèrent pour une telle +cause?</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Le roi de Sparte et le doge de Venise,--Agis +et Faliero.</p> + +<p class="mid">BENINTENDE.</p> + +<p>As-tu quelque chose encore à dire ou à faire?</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Puis-je parler?</p> + +<p class="mid">BENINTENDE.</p> + +<p>Tu le peux; mais souviens-toi que le peuple est +dehors et loin de la portée de la voix humaine.</p> + +<p class="mid">LE DOGE.</p> + +<p>Ce n'est pas à l'homme que je parle, c'est au +tems et à l'éternité dont je vais faire partie; vous, +élémens de la matière que j'ai hâte de dépouiller, +laissez ma voix dominer sur votre enveloppe, comme +un pur esprit! Ondes bleues qui portâtes ma bannière, +vents qui la gonfliez comme si vous la voyiez +avec amour, et qui vous glissiez dans mes voiles +déployées comme pour assister à de nombreux triomphes! +terre natale pour laquelle j'ai répandu mon +sang; terre étrangère que j'humectais avec tant +d'ardeur de mes nombreuses blessures; monumens +sur lesquels mon sang ne tombera pas, mais s'élèvera +vers le ciel; firmament qui les recevras; soleil +qui éclaires toutes ces choses, et toi enfin qui allumes +et entretiens les soleils,--je vous atteste que je ne +suis pas innocent;--mais ceux-ci sont-ils donc sans +crimes? Je meurs, mais je serai vengé. Des siècles +lointains flottent sur l'abîme du tems; mes yeux, +avant de se fermer, y découvrent la sentence de cette +altière cité, et je laisse à jamais sur elle et sur ses +héritiers ma malédiction!--Oui, chaque jour rapproche +silencieusement l'heure où celle qui construisit +un boulevard contre Attila cédera elle-même +et cédera bassement sous la main d'un bâtard Attila, +sans même verser pour sa dernière défense autant +de sang qu'en vont répandre ces veines déjà si +souvent entr'ouvertes pour lui servir de bouclier.--Elle +sera vendue et payée pour être l'apanage de +ceux qui la mépriseront!--Elle tombera du rang +d'empire à celui de province, du nom de capitale à +celui de petite ville, avec des esclaves pour sénateurs, +des mendians pour patriciens, des agens de +prostitution pour peuple<a id="footnotetagloc12" name="footnotetagloc12"></a> +<a href="#footnoteloc12"><sup class="sml">loc12</sup></a>. Alors, quand, en riant sur +toi dédaigneusement, le Juif se promènera dans tes +palais<a id="footnotetagloc13" name="footnotetagloc13"></a> +<a href="#footnoteloc13"><sup class="sml">loc13</sup></a>, le Hun devant tes places orgueilleuses, et le +Grec dans tes marchés; quand tes patriciens demanderont +leur pain amer dans les rues les plus étroites, +et rappelleront douloureusement leur ancienne +noblesse comme un titre de plus à la pitié; alors, +quand le petit nombre de ceux qui auront retenu +quelques débris de l'héritage de leurs aïeux bourdonneront +autour du lieutenant de quelque vice-gouverneur +des rois barbares, jusque dans le palais +où ils siégèrent comme souverains, jusque dans +le palais où ils mirent à mort leur souverain; fiers +de quelque reste de noblesse qu'ils auront avilie, ou +nés de quelque femme adultère qui se sera fait gloire +de s'être livrée au large gondolier, ou au soldat +étranger; fiers d'une telle bâtardise qu'ils citeront +avec complaisance jusqu'à la troisième génération;--quand +les enfans seront placés au dernier échelon +de l'existence, rendus par leurs vainqueurs les +esclaves des peuples vaincus, méprisés des lâches par +leur lâcheté plus grande encore, méprisés, même +des hommes vicieux, pour des vices qui, dans leur +énormité monstrueuse, ont porté à tous les codes +de lois le défi de les décrire où de les nommer; +alors, quand de l'île de Chypre, aujourd'hui soumise +à ton empire, tu n'auras hérité que de sa honte +pour tes filles; quand elles passeront dans le monde +entier en proverbe pour leur infâme prostitution;--quand +tu rassembleras dans tes murs toutes les +calamités des nations conquises, le vice sans splendeur, +le péché sans l'excuse de l'amour pour le farder; +mais partout les habitudes de la plus grossière +débauche, des libertins sans passion et livrés +à cette froide et savante incontinence qui fait un +art des dépravations de la nature;--quand tout +cela et de plus grands maux encore pèseront sur toi, +que ton sourire sera sans allégresse, tes divertissemens +sans plaisir, ta jeunesse sans honneur, ta vieillesse +sans respect; quand la faiblesse, l'inertie et le +sentiment d'un malheur contre lequel tu ne pourras +lutter, et trembleras de murmurer, auront fait de toi +le dernier et le pire des déserts peuplés; alors, dans +le dernier soupir de ton agonie, entourée de tes nombreux +meurtriers, souviens-toi de <i>moi</i>! toi, caverne +de gens qui ont soif du sang des princes<a id="footnotetagloc14" name="footnotetagloc14"></a> +<a href="#footnoteloc14"><sup class="sml">loc14</sup></a>! prison +des eaux, Sodome des mers, je te dévoue aux dieux +infernaux, toi et ta race de vipère. (Ici le Doge se tournant +vers le bourreau.) Esclave, fais ton office; frappe +comme j'ai frappé l'ennemi! frappe comme j'aurais +frappé ces tyrans! frappe aussi fortement que ma +malédiction! frappe et d'un seul coup!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc12" +name="footnoteloc12"><b>Note loc12: </b></a><a href="#footnotetagloc12"> +(retour) </a> Si cette peinture dramatique semblait chargée, qu'on +jette les yeux +sur l'histoire du tems prophétisé par le Doge, ou plutôt sur quelques +années antérieures à l'époque où nous vivons. Voltaire a calculé le +nombre +de leurs <i>nostre bene merite meretrici</i> à douze mille de troupe +régulière, +sans compter la milice locale de volontaires, dont j'ignore +l'importance; +mais c'est peut-être la seule partie de la population qui n'ait pas +diminué. Venise contenait jadis deux cent mille habitans; aujourd'hui +il en reste quatre-vingt-dix mille: et <i>quels</i> encore! Il est +difficile de +concevoir et impossible de décrire l'état déplorable dans lequel la +tyrannie +plus qu'infernale de l'Autriche a plongé cette ville infortunée.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc13" +name="footnoteloc13"><b>Note loc13: </b></a><a href="#footnotetagloc13"> +(retour) </a> Les principaux palais sur la Brenta appartiennent +maintenant aux Juifs, +qui, dans les premiers tems de la république, ne pouvaient habiter +au-delà de Mestri, et n'avaient pas la liberté d'entrer dans Venise. +Tout +le commerce est entre les mains des Juifs et des Grecs, et des Hongrois +composent la garnison.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc14" +name="footnoteloc14"><b>Note loc14: </b></a><a href="#footnotetagloc14"> +(retour) </a> Sur les cinquante premiers doges, <i>cinq</i> +abdiquèrent; <i>cinq</i> furent +bannis après qu'on leur eut arraché les yeux; <i>cinq</i> furent +massacrés, +et <i>neuf</i> déposés. Ainsi, sur cinquante, dix-neuf perdirent le +trône par +violence, outre ceux qui moururent dans les camps; et tout cela +arriva long-tems avant le règne de Marino Faliero. Son prédécesseur le +plus immédiat, André Dandolo, était mort par suite de vexations; +Marino Faliero lui-même périt comme nous l'avons dit. Parmi ses +successeurs, +Foscari fut déposé après avoir vu son fils plusieurs fois torturé +et banni: il mourut lui-même en entendant la cloche de Saint-Marc donner +le signal de l'élection de son successeur. Morosini fut incarcéré pour +la perte de Candie; mais pendant son règne il avait conquis la Morée +et reçu le surnom de Péloponésien. Faliero pouvait donc dire ce que je +lui fais dire.</blockquote> + +<p class="stage1">(Le Doge se met à genoux, le bourreau lève son épée, la toile +tombe.)</p> +<br> +<h3>SCÈNE IV.</h3> + +<p class="stage1">(La Piazza et Piazetta de Saint-Marc.--Le peuple en foule se presse<br> +autour des portes grillées du palais ducal. Ces portes sont fermées.)</p> +<br> + +<p class="mid">PREMIER CITOYEN.</p> + +<p>Enfin, je touche la porte, je puis discerner les +Dix, vêtus de leurs robes d'état, et rangés autour +du Doge.</p> + +<p class="mid">DEUXIÈME CITOYEN.</p> + +<p>J'ai beau faire, je ne puis aller jusqu'à toi. Que +vois-tu? Parle du moins, puisque la vue en est défendue +au peuple, excepté à ceux qui touchent la +grille.</p> + +<p class="mid">PREMIER CITOYEN.</p> + +<p>En voici un qui approche le Doge; voilà qu'on +ôte de sa tête le bonnet ducal.--Maintenant, le +Doge lève les yeux au ciel, je les vois remuer; ses +lèvres s'agitent;--silence, silence!--non, ce n'est +qu'un murmure.--Maudite distance! Ses paroles +semblent inarticulées; mais sa voix retentit comme +un tonnerre lointain. Ne pourrons-nous saisir une +seule phrase!</p> + +<p class="mid">DEUXIÈME CITOYEN.</p> + +<p>Chut! peut-être entendrons-nous le son.</p> + +<p class="mid">PREMIER CITOYEN.</p> + +<p>Impossible; je ne l'entends pas moi-même.--Le +vent agite ses cheveux blancs, comme si c'était +la mousse des vagues. Oh! voilà qu'il s'agenouille;--ils +forment un cercle autour de lui; ils m'empêchent +de rien voir; mais je distingue l'épée nue dans +l'air.--Ah! entendez-vous? il tombe.</p> + +<p class="stage1">(Mouvement parmi le peuple.)</p> + +<p class="mid">TROISIÈME CITOYEN.</p> + +<p>Ainsi, ils ont tué celui qui voulait nous rendre +libres!</p> + +<p class="mid">QUATRIÈME CITOYEN.</p> + +<p>Il avait toujours été bon au peuple!</p> + +<p class="mid">PREMIER CITOYEN.</p> + +<p>Ils ont bien fait de barrer leurs portes; si nous +avions deviné ce qu'ils voulaient faire, nous serions +venus ici avec des armes, nous les aurions +brisées.</p> + +<p class="mid">CINQUIÈME CITOYEN.</p> + +<p>Êtes-vous bien sûr qu'il soit mort?</p> + +<p class="mid">PREMIER CITOYEN.</p> + +<p>Puisque j'ai vu tomber l'épée. Mais, qu'allons-nous +voir?</p> + +<p class="stage1">(Un chef des Dix<a id="footnotetagloc15" name="footnotetagloc15"></a> +<a href="#footnoteloc15"><sup class="sml">loc15</sup></a> paraît sur le balcon du palais qui est en face +de la place Saint-Marc, avec une épée ensanglantée. Il l'élève +trois fois devant le peuple, et crie:)</p> + +<p class="stage1">La justice a frappé le grand traître!</p> + +<p class="stgage1">(Les portes s'ouvrent, la populace se précipite sur les degrés de +l'escalier du Géant, où l'exécution s'est faite. Les plus avancés +disent à ceux qui les suivent:)</p> + +<p class="stage1">La tête ensanglantée roule encore sur les marches!</p> + +<p class="stage1">(La toile tombe.)</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc15" +name="footnoteloc15"><b>Note loc15: </b></a><a href="#footnotetagloc15"> +(retour) </a> Un <i>capo de' Dieci</i>. Telles sont les expressions +de la chronique de +Sanuto.</blockquote> + +<p>FIN DE MARINO FALIERO.</p> +<br><br> +<h3>APPENDICE.</h3> +<br> +<p>N° I.</p> + +<p>Fu eletto da' quarantuno elettori, il quale era cavaliere e +conte di Val di Marino in Trivigiana, ed era ricco. Si trovava +ambasciadore a Roma; e a di 9 dì settembre, dopo sepolto il +suo predecessore, fù chiamato il gran consiglio, e fù preso di +fare il Doge giusta il solito. E furono fatti i cinque correttori, +ser Bernardo Giustiniani, procuratore; ser Paolo Loredano; +ser Filippo Aurio; ser Pietro Trivisano, e ser Tommaso Viadro. +I quali a dì misero x°. queste correzioni alla promessione +del Doge: che i consiglieri non odano gli oratori et nunzi de' +signori, senza i capi de' quaranta, e delle due parti del consiglio +de' quaranta, nè possono rispondere ad alcuno, se non +saranno quattro consiglieri e due capi de' quaranta, e che +osservino la forma del suo capitolare. E che messer lo Doge +si metta nella miglior parte, quando i giudici tra loro non +fossero d'accordo. E che egli non possa far vendere i suoi imprestiti, +salvo con legitima causa, e con voler di cinque consiglieri, +di due capi de' pregati. <i>Item.</i> che in luogo di tre +mila pelli di conigli, che debbon dare i Zaratini per regalia +al Doge, non trovandosi tante pelli, gli diano ducati ottanta +l'anno. E poi a di xi°. detto, misero <i>etiam</i> altre correzioni, +che se il Doge, che sarà eletto, fosse fuori di Venezia, i savj +possano provvedere del suo ritorno. E quando fosse il Doge +ammalato, sia vice-doge uno de' consiglieri, da essere eletto +tra loro. E che il detto sia nominato viceluogotenente di messer +lo Doge, quando i giudici faranno i suoi atti. E nota, perchè +fù fatto Doge, uno, ch'era assente, che fu vice-doge ser +Marino Badoero più vecchio de' consiglieri. <i>Item</i>, che' il governo +del ducato sia commesso a' consiglieri, e a' capi de' +quaranta, quando vacherà il ducato, finchè sarà eletto l'altro +Doge. E così a dì 11 di settembre fù creato il prefato Marino +Faliero Doge. E fù preso, che il governo del ducato, sia commesso +a consiglieri e a' capi de' quaranta. I quali stiano in +palazzo di continuo, fino che verrà il Doge; sicchè di continuo +stiano in palazzo due consiglieri, un capo de' quaranta. E +subito furono spedite lettere al detto Doge, il quale era a +Roma oratore al legato di papa Innocenzo IV, ch' era in Avignone. +Fù preso nel gran consiglio d'eleggere dodici ambasciadori +incontro a Marino Faliero Doge, il quale veniva da +Roma. E giunto a Chioggia, il podestà mandò Taddeo Giustiniani +suo figliuolo incontro, con quindici Ganzaruoli. E poi +venuto a S. Clemente nel Bucintoro, venne un gran caligo, +<i>adeo</i> che il Bucintoro non si potè levare. Laonde il doge co' +gentiluomini nelle piatte vennero di lungo in questa Terra a +5 d'ottobre del 1354. E dovendo smontare alla riva della +Paglia per lo caligo andarano ad ismontare alla riva della +Piazza in mezzo alle due colonne dove si fa la giustizia, che +fù un malissimo augurio. E a 6 la mattina venne alla chiesa +di San Marco alla laudazione di quello. Era in questo tempo +cancellier grande messer Benintende. I quarantuno elettori +furono ser Giovanni Contarini, ser Andrea Giustiniani, ser +Michele Morosini, ser Simone Dandolo, ser Pietro Lando, +ser Marino Gradenigo, ser Marco Dolfino, ser Niccolo Faliero, +ser Giovanni Quirini, ser Lorenzo Soranzo, ser Marco +Bembo, ser Stefano Belegno, ser Francesco Loredano, ser +Marino Veniero, ser Giovanni Mocenigo, ser Lorenzo Barbarigo, +ser Bettino da Molino, ser Andrea Errizo procuratore, +ser Marco Celsi, ser Paolo Donato, ser Bertucci Grimani, +ser Pietro Steno, ser Luca Duodo, ser Andrea Pisani, +ser Francesco Caravello, ser Jacopo Trivisano, ser Schiavo +Marcello, ser Maffeo Aimo, ser Marco Capello, ser Pancrazio +Giorgio ser Giovanni Foscarini, ser Tommaso Viadro, +ser Schiavo Polani, ser Marco Polo, ser Marino Sagredo, ser +Stefano Mariani, ser Francesco Suriano, ser Orio Pasqualigo, +ser Andrea Gritti, ser Buono da Mosto.</p> + +<p><i>Trattato di messer Marino Faliero Doge, tratto da una cronica +antica.</i></p> + +<p>Essendo venuto il giovedì della caccia, fù fatta giusta il +solito la caccia. E a que' tempi dopo fatta la caccia s'andaya +in palazzo del Doge in una di quelle sale, e con donne facevasi +una festicciuola, dove si ballava sino alla prima campana, +e veniva una colazione; la quale spesa faceva messer lo Doge, +quando v' era la dogaressa. E poscia tutti andavano a casa +sua. Sopra la qual festa, pare che ser Michele Steno, molto +giovane e povero gentiluomo, ma ardito e astuto, il qual' +era innamorato in certa donzella della dogaressa, essendo sul +solajo appresso le donne facesse cert' atto non conveniente, +<i>adeo</i> che il Doge comandò che fosse buttato giù dal solajo. E +così quegli scudieri del Doge lo spinsero giù di quel solajo. +Laonde a ser Michele parve, che fossegli stata fatta troppo +grande ignominia. E non considerando altramente il fine, ma +sopra quella passione fornita la festa, e andati tutti via, quella +notte egli andò, e sulla cadrega dove sedeva il Doge nella +sala dell' audienza (perchè allora i Dogi non tenevano panno +di seta sopra la cadrega, ma sedevano in una cadrega di legno) +scrisse alcune parole disoneste del Doge et delle dagoressa, +cioè: <i>Marino Faliero dalla bella moglie: altri la gode +ed egli la mantiene.</i> E la mattina furono vedute tali parole +scritte. E parve una brutta cosa. E per la signoria fu commessa +la cosa agli avyogadori del commune con grande efficacia. I +quali avvogadori subito diedero taglia grande per venire in +chiaro della verità di chi avea scritto tal lettera. <i>E tandem</i> si +seppe, che Michele Steno avea le scritte. E fù per la Quarantia +preso di ritenerlo, e ritenuto. Confessò, che in quella passione +d' essere stato spinto giù del solajo, presente la sua +amante, egli aveale scritte. Onde poi fu placitato nel detto +consiglio si per rispetto all' età, come per la caldezza d' amore, +di condannarlo a compiere due mesi in prigione serrato, e poi +ch' e' fosse bandito da Venezia e dal distretto per un' anno. +Per la qual condennazione tanto piccola il Doge ne prese +grande sdegno, parendoli che non fosse stata fatta quella +estimazione della cosa, che ricercava la sua dignità del ducato. +E diceva, ch' eglino doveano averlo fatto appicare per +la gola, o <i>saltem</i> bandirlo in perpetuo da Venezia. E perchè +(quando dee succedere un' effetto, è necessario che vi concorra +la cagione a fare tal' effetto), era destinato, che a messer +Marino Doge fosse tagliata la testa. Perciò occorse, che +intrata la quaresima il giorno dopo che fù condannato il detto +ser Michele Steno, un gentiluomo da cà Barbaro, di natura +collerico, andasse all' arsenale, domandasse certe cose ai +padroni; ed era in presenza de' signori l'amiraglio dell' arsenale, +il quale, intesa la domanda, disse, che non si poteva +fare. Quel gentiluomo venne a parole coll' amiraglio, e diedegli +un pugno su un' occhio. E perchè avea un anello in +detto, coll' annello gli ruppe la pelle, e fece sangue. E l'amiraglio +cosi battuto e insanguinato andò al Doge a lamentarsi, +acciocchè il Doge facesse fare gran punizioni contra il detto +da cà Barbaro. Il Doge disse: <i>Che vuoi che ti faccia? Guarda +le ignominiose parole scritte di me, e il modo ch' è stato punito +quel ribaldo di Michele Steno, che le scrisse, e quale +stima hanno i Quaranta fatto della persona nostra!</i> La onde +l'amiraglio gli disse: <i>Messer lo Doge, se voi volete farvi signore, +e fare tagliare tutti questi becchi gentiluomi a pezzi, +mi basta l' animo, dandomi voi ajuto, di farvi signore di questa +terra; e allora voi potrete castigare tutti costoro.</i> Intese queste, +il Doge disse: <i>come si può fare una simile cosa</i>? E così entrarono +in ragionamento.</p> + +<p>Il Doge mandò a chiamare ser Bertucci Faliero suo nipote, +il quale stava con lui in palazzo, ed entrarono in questa machinazione. +Nè si partirono di lì, che mandarono ser Filippo +Calendaro uomo maritimo e di gran seguito, e ser Bertucci +Israello, ingegnere e uomo astutissimo. E consigliatisi insieme +diedero ordine di chiamare alcuni e altri. E così per alcuni +giorni la notte se riducevano insieme in palazzo in casa del +Doge. E chiamarono a parte a parte altri, <i>videlicet</i> Niccolo +Fagiuolo, Giovanni da Corfù, Stefano Fagiano, Niccolo dalle +Bende, Niccolo Biondo, e Stefano Trivisano. E ordinò di fare +sedici o diciasette capi in diversi luoghi della terra, i quali +avessero cadaun di loro quarant' uomini provvigionati preparati, +non dicendo a' detti suoi quarenta quello che volessero +fare. Ma che il giorno stabilito si mostrasse di far quisitione +tra loro in diversi luoghi; acciocchè il Doge facesse sonare a +San Marco le campane, le quale non si possono sonare, s' egli +nol comanda. E al suono delle campane questi sedici o diciasette +co' suoi uomini venissero a San Marco alle strade, che +buttano in piazza. E così i nobili e primari cittadini, che venissero +in piazza, per sapere del romore ciò ch' era, li tagliassero +a pezzi. E seguito questo, che fosse chiamato per +signore messer Marino Faliero Doge. E fermate le cose tra +loro, stabilito fù, che questo dovess' essere a' 15 d'aprile del +1355, in giorno di mercoledi. La quale machinazione trattata +fù tra loro tanto segretamente, che mai nè pure se ne sospettò, +non che se ne sapesse cos' alcuna. Ma il signor' Iddio, +che ha sempre ajutato questa gloriosissima città, e che per le +santimonie e giustizie sue mai non l' ha abbandonata, ispirò +ad un Bertramo Bergamasco, il quale fu messo capo di quarant' +uomini per una de' detti congiurati (il quale intese qualche +parola, sicchè comprese l' effetto, che doveva succedere, +e il qual era di casa di ser Niccolo Lioni da Santo Stefano) +di andare a dì..... d' aprile a casa del detto ser Niccolo Lioni, +e gli disse ogni cosa dell' ordinato. Il quale intese le cose, +rimase come morto, e intese molte particolarità, il detto Bertramo +il pregò che lo tenesse segreto, e glielo disse, acciocche +il detto ser Niccolo non si partisse di casa a di 15 acciocchè +egli non fosse morto. Ed egli volendo partirsi, il fece ritenere +a suoi di casa, e serrarlo in una camera. Ed esso andò a casa +di M. Giovanni Gradenigo Nasone, il quale fù poi Doge, che +stava anch' egli a Santo Stefano; e dissegli la cosa. La quale +parendogli, com' era, d' una grandissima importanza, tutti +e due audarono a casa di signor Marco Cornaro che stava a +San Felice, e dettogli il tutto, tutti e tre deliberarono di venire +a casa del detto signor Niccolo Lioni, ed esaminare il +detto Bertramo. E quello esaminato, intese le cose, il fecero +stare serrato. E andarono tutti e tre a San Salvatore in Sacristia, +e mandarono i loro famigli a chiamare i consiglieri, +gli avvogadori, i capi de' dieci, et quei del consiglio ridotti +insieme dissero loro le cose. I quali rimasero morti, e deliberarono +di mandare ser detto Bertramo, e fattolo venire +cautamente, ed esaminatolo e verificate le cose, ancorchè ne +sentissero gran passione, pure pensarono la provisione, e +mandarono pe' capi de' quaranta, pe' signori di notte, pe' +capi de' sestieri, e pe' cinque della pace; e ordinato ch' eglino +co' loro uomini trovassero degli altri buoni, e mandassero a +casa de' capi de' congiurati, <i>ut supra</i> metessero loro le mani +addosso. E tolsero i detti le maestrerie dell' arsenale, acciocchè +i provvisionati de' congiurati non potessero offenderli. E +si redussero in palazzo, verso la sera; dove ridotti fecero serrare +le porte della corte del palazzo, e mandarono a ordinare +al campanaro, che non sonasse le campane. E così fu seguito, +e messe le mani addosso a tutti i nominati di sopra, furono +que' condetti al palazzo. Vedendo il consiglio de' dieci, che +il Doge era nella cospirazione, presero di eleggere venti de' +primarj della terra, di giùnta al detto consiglio a consigliare, +non però che potessero mettere pallotta.</p> + +<p>I consiglieri furono questi: ser Giovanni Mocenigo del +sestiero di San Marco; ser Almoro Veniero da Santa Marina, +del sestiero di Castello; ser Tommaso Viadro, del sestiero di +Caneregio; ser Giovanni Sanudo, del sestiero di Santa Croce; +ser Pietro Trivisano, del sestiero di san Paolo; ser Pantalione +Barbo il Grande, del sestiero d'Ossoduro. Gli avvogadori +del comune furono ser Zufredo Morosini, e ser Orio Pasqualigo, +e questi non ballottarono. Que' del consiglio de' +dieci furono: ser Giovanni Marcello, ser Tommaso Sanudo, +e ser Michelento Dolfino, capi del detto consiglio de' dieci; +ser Luca da Legge, e ser Pietro da Mostro, inquisitori del +detto consiglio, ser Marco Polani, ser Marino Veniero, ser +Lando Lombardo, ser Nicoletto Trivisano da Sant Angelo. +Questi elessero tra loro una giunta, nella notte ridotti quasi +sul romper del giorno, di venti nobili di Venezia de' migliori, +de' più savj, e de' più antichi, per consultare, non però +che mettessero pallattola. E non vi vollero alcuno da Cà Faliero. +E cacciarono fuori del consiglio Niccolo Faliero da san +Tommaso per essere della casata del Doge. E questa provigione +di chiamare i venti della giunta fù molto commendata +per tutta la terra. Questi furono i venti della giunta: ser +Marco Giustiniani procuratore, ser Andrea Erizzo procuratore, +ser Lionardo Giustiniani procuratore, ser Andrea Contarini, +ser Simone Dandolo, ser Niccolo Volpe, ser Giovanni +Loredano, ser Marco Diedo, ser Giovanni Gradenigo, +ser Andrea Cornaro cavaliere, ser Marco Soranzo, ser Rinieri +da Mosto, ser Gazano Marcello, ser Marino Morosino, ser +Stefano Belegno, ser Niccolo Lioni, ser Filippo Orio, ser +Marco Trivisano, ser Jacopo Bragadino, ser Giovanni Foscarini. +E chiamati questi venti nel consiglio de' dieci, fu +mandato per messer Marino Faliero Doge, il quale andava +pel palazzo con gran gente, gentiluomini e altra buona gente, +che non sapeano anchora come il fatto stava. In questo tempo +fù condotto, preso e ligato, Bertucci Israello, uno de' capi +del trattato, per que' di Santa Croce, a ancora fù preso Zanello +del Brin, Nicoletto di Rosa, e Nicoletto Alberto, il +Guardiaga, e altri uomini da mare, e d' altre condizioni. I +quali furono esaminati, e trovata la verità del tradimento. A +dì 16 d' aprile fù sentenziato pel detto consiglio de' dieci, +che Filippo Calendaro, e Bertucci Israello fossero appiccati +alle colonne rosse del balconate del palazzo, nelle quali sta +a vedere il Doge la festa della caccia. E cosi furono appiccati +con spranghe in bocca. E nel giorno seguente questi furono +condannati: Niccolo Zuccuolo, Nicoletto Blondo, Nicoletto +Doro, Marco Giuda, Jacomello Dagolino, Nicoletto Fedele +figliuolo di Filippo Calendaro, Marco Torello detto Israello, +Stefano Trivisano cambiatore di Santa Margherita, Antonio +dalle Bende. Furono tutti presi a Chioggia, che fuggivano, e +dipoi in diversi giorni due a due, e uno a uno, per sentenza +fatta nel detto consiglio de' dieci, furono appiccati per la +gola alle colonne, continuando dalle rosse del palazzo, seguendo +fin verso il canale. E altri presi furono lasciati, perché +sentirono il fatto, ma non vi furono tal che fù dato loro +ad intendere per questi capi, che venissero coll' arme, per +prendere alcuni malfattori in servigio della signoria, ne altro +sapeano. Fù ancora liberato Nicoletto Alberto, il Guardiaga, +e Bartolommeo Ciruola e suo figliuolo, e molti altri, che non +erano in colpa.</p> + +<p>E a dì 16 d' aprile, giornò di venerdi, fù sentenziato nel +detto consiglio de' dieci, di tagliare la testa a messer Marino +Faliero Doge sul palo della scala di pietra, dove i Dogi giurano +il primo sagramento, quando montano prima il palazzo. +E così serrato il palazzo, la matina seguente a ora di terza, +fù tagliata la testa a detto Doge a dì 17 d' aprile. E prima la +beretta fù tolta di testa al detto Doge, avanti che venisse giù +dalla scala. E compiuta la giustizia, pare che un capo de' +dieci andasse alle colonne del palazzo, sopra la piazza, e mostrasse +la spada insanguinata a tutti, dicendo: <i>È stata fatta +la gran justizia del traditore.</i> E aperta la porta tutti entrarono +dentro con gran furia a vedere il Doge ch' era stato +giustiziato. È da sapere, che a fare la detta giustizia non fù +ser Giovanni Sanudo il consigliere, perchè era andato a casa +per difetto della persona, sicchè furono quatordici soli, che +ballottarono, cioè cinque consiglieri e nove del consiglio de +dieci. E fù preso, che tutti i bieni del Doge fossero confiscati +nel commune, et così degli altri traditori. E fù conceduto a +detto Doge pel detto consiglio de' dieci, ch' egli potesse ordenare +del suo per ducati du' mila. Ancora fù preso, che tutti +i consiglieri e avvogadori del comune, que' del consiglio de' +dieci e della giunta, ch' erano stati a fare la detta sentenza +del Doge, et d' altri, avessero licenza di portar' arme di dì e +di notte in Venezia, e da Grado fino a Cavarzere, ch' è sotto +il dogato, con due fanti in vita loro, stando i fanti con essi +in casa al suo pane e al suo vino. E chi non avesse fanti, +potesse dar tal licenza a' suoi figliuoli ovvero fratelli, due +però e non più. Eziandio fu data licenza dell' arme a quattro +notaj della cancellaria, cioè della corte Maggiore, che furono +a prendere le deposizioni e inquisizioni, in perpetuo a loro +soli; i quali furono Amadio, Nicoletto di Loreno, Stefanello, +e Pietro de' Compostelli, scrivani de' signori di notte. E +essendo stati impiccati i traditori, e tagliata la testa al Doge, +rimase la terra in gran riposo e quiete. E come in una cronica +ho trovato, fù portato il corpo del Doge in una barca +con otto doppieri a seppelire nolla sua arca a San Giovanni e +Paolo, la quale al presente è quell' andito per mezzo la +chiesuola di Santa Maria della Pace, fatta fare pel vescovo +Gabriello di Bergamo, e un cassone di pietra con queste +lettere:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> + <p class="i20"> <span class="sc">heic jacet</span></p> + <p class="i12"><span class="sc">dominus Marinus Faletro dux.</span></p> +</div></div> + +<p>E nel gran consiglio non gli è stato fatto alcun brieve; ma +il luogo vacuo con lettereche dicono così:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i12"><span class="sc">Heic est locus Marini Faletro,</span></p> +<p class="i12"> <span class="sc">decapitati pro criminibus.</span></p> +</div></div> + +<p>E pare, che la sua casa fosse data alla chiesa di Sant' Apostolo, +la qual era quella grande sul Ponte. <i>Tamen</i> vedo il +contrario, che è pure di Cà Faliero, o che i Falieri la ricuperassero +con danari dalla chiesa. Nè voglio restar di scrivere +alcuni che volevano, che fosse messeno nel suo breve, cioè:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i18"> <span class="sc">Marinus Faletro dux,</span></p> +<p class="i18"> <span class="sc">temeritas me cepit,</span></p> +<p class="i20"> <span class="sc">poenas lui,</span></p> +<p class="i12"><span class="sc">decapitatus pro criminibus.</span></p> +</div></div> + +<p>Altri vi fecero un distico assai degno al suo merito, il quale +è questo, de essere posto su la sua sepoltura:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p><i>Dux Venetum jacet heic, patriam qui prodere tentans,</i></p> +<p><i>Sceptra, decus, censum perdidit atque capat.</i></p> +</div></div> + +<p>Non voglio restar di scrivere quello che ho letto in una cronica, +cioè, Marino Faliero trovandosi podestà e capitano a +Treviso, e dovendosi fare una processione, il vescovo stette +troppo a far venire il corpo di Cristo. Il detto Faliero era di +tanta superbia e arroganza, che diede un buffetto al prefato +vescovo, per modo ch' egli quasi cadde in terra. Però fù permesso, +che il Faliero perdette l'intelletto, e fece la mala +morte, come ho scritto di sopra.</p> + +<p>(<i>Cronica di Sanuto</i>.--Muratori S.S. rerum italicarum, vol. XXII, +628-639.)</p> +<br> +<p>II.</p> + +<p>Al giovane Doge Andrea Dandolo succedette un vecchio, +il quale tardi si pose al timone della repubblica ma sempre prima +di quel, che faccea d' uopo a lui, ed alla patria; egli è Marino +Faliero, personnaggio a me noto per antica dimestichezza. +Falsa era l'opinione intorno a lui, giacchè egli si mostrò fornito +più di coraggio, che di senno. Non pago della dignità, +entrô con sinistro piede nel pubblico palazzo: imperciocchè +questo Doge dei Veneti, magistrato sacro in tutti i secoli, +che dagli antichi fu sempre venerato quale nome in questa +città, l'altrè jeri fù decollato vel vestibulo dell' istesso palazzo. +Discorrerei fin dal principio le cause de un tale evento, se cosi +vario, ed ambiguo non ne fosse il grido. Nessuno però lo scusa, +tutti affermano, che egli abbia voluto cangiar qualche cose +nell' ordine della repubblica a lui tramandato dai maggiori. +Che desiderava egli di più? Io son d'avviso che egli abbia +ottenuto ciò, che non si concedette a nessun altro: mentre +adempiva gli uffiej di legato presso il pontefice e sulle rive del +Rodano trattava la pace, che io prima di lui aveva indarno +tentato di conchiudere, gli fù conferito l'onore del Ducato, che +ne' chiedeva, ne' s'aspettava. Tornato in patria, pensò aquello, +cui nessuno non pose mente giammai e soffri quello che a niuno +accade mai di soffrire: giacchè in quel luoggo celeberrimo, e +chiarissimo, e bellissimo infra tutti quelli, che io vidi, ove i +suoi antenati avevano ricevuti grandissimi onori in mezzo alle +pompe trionfali, ivi egli fù trascinato in modo servile; e spogliato +delle insegne ducali perdette la testa e macchiò col proprio +sangue le soglie del tempio l'atrio del palazzo, e le scale +marmore rendute spesse volte illustri o dalle solenni festivita +o dalle ostili spoglie ho notato il luogo ora noto il tempo: è +l'anno del natale di cristo 1355, fù il giorno 18 d'aprile. Si +alto è il grido sparso, che se alcuno esaminerà la disciplina e +le costumanze di quella città, e quando mutamento di cose +venga minacciato dalla morte di un sol uomo, (quantunque +molti altri, come narrano essendo complici, o subirono l'istesso +supplicio, o lo aspettano) si accorgera che nulla di più +grande avvenne ai nostri tempi nell' Italia. Fu forse qui attendi +il mio giudizio, assolvo il popolo, se credero alla fama benchè +abbia potulo e castigare più metamente, e con maggior dolcezza +vendicare il suo dolore: ma non così facilmente si modera +un' ira giusta insieme, e grande in un numeroso popolo +principalmente nel quale il precipitoso ed instabile volgo +aguzza gli stimoli dell' iracondia con rapidi, e sconsigliati +clamori. Compatisco e nell' istesso tempo mi adiro con quell' +infelice uomo, il quale adorno di un insoluto onore, non so, +che cosa si volesse negli estremi anni della sua vita: la calamità +di lui diviene sempre più grave, perchè dalla sentenza +contra di esso promulgata aperira che egli fu non solo misero, +ma insano, e demente e che con vane arti si usurpò per tanti +anni una falsa fama di sapienza. Ammonisco i Dogi, i quali +gli succederanno, che questo è un esempio posto innanzi ai +loro occhi, quale specchio, nel quale veggano di essere non +signori, ma duci, anzi nemmeno duci; ma onorati servi della +repubblica. Tu sta sano; e giacchè fluttuano le pubbliche cose, +sforziamoci di governar modestissamente i privati nostri affari.</p> + +<p>(<i>Levati Viaggi di Petrarca</i>, vol. IV, page 323.)</p> + +<hr class="short"> + +<p>La précédente traduction italienne des lettres latines de Pétrarque +prouve:</p> + +<p>1° Que Marino Faliero était un ami personnel de Pétrarque: +<i>antica dimestichezza</i>, ancienne familiarité, c'est l'expression +du poète.</p> + +<p>2º Que Pétrarque estimait qu'il avait plus de cœur que de +conduite, <i>più di corraggio che di senno</i>.</p> + +<p>3° Qu'il y avait une sorte de jalousie du côté de Pétrarque; +car il dit que Marino Faliero avait fait une paix que lui-même +<i>avait vainement essayé de conclure</i>.</p> + +<p>4° Que le titre de Doge lui fut conféré sans qu'il le sollicitât +ou attendît, <i>che ne chiedeva ne aspettava</i>, et qu'il n'avait +jamais +été accordé à un autre en pareille circonstance, <i>ciò che +non si concedette a nessun altro</i>; preuve de la haute estime +dont il jouissait.</p> + +<p>5° Qu'il <i>avait</i> une réputation de <i>sagesse</i> seulement +obscurcie +par la dernière action de sa vie, <i>si usurpo per tanti anni una +falsa fama sapienza</i>. Qu'il eût ainsi usurpé pendant tant d'années +une fausse réputation de sagesse, c'est ce que l'on pourra +difficilement croire. En général, on ne s'abuse guère sur le +caractère d'un homme de quatre-vingts ans, du moins dans +les républiques.</p> + +<p>On peut conclure de ce passage et des autres notes historiques +que j'ai rassemblées, que Marino eut la plupart des +qualités, mais non pas le bonheur des héros, et que son caractère +était d'une violence excessive. Ainsi tombe de lui-même +le récit ignorant et ridicule du docteur Moore. Pétrarque +dit qu'il n'y avait pas eu de son tems en Italie un plus +grand événement. Il diffère aussi des historiens en disant que +Faliero reçut la nouvelle de son élection sur les bords du +Rhône, et non pas à Rome; d'autres récits veulent que la +députation du sénat de Venise l'ait été trouver à Ravenne. +Quoi qu'il en soit, il ne m'appartient pas de le décider, et +le point d'ailleurs n'est pas d'une grande importance. Si Faliero +eût réussi, il changeait la face de Venise, et peut-être +de l'Italie. Telle qu'elle est restée, que sont-elles toutes deux +aujourd'hui?</p> + +<hr class="short"> +<br> +<p>III.</p> + +<p>Extrait de l'ouvrage: <i>Histoire de la République de Venise</i>, par +<span class="sc">P. Daru</span>, de l'Académie Française, tom. V, liv. 35, pag. 95, +etc., +édition de Paris, <span class="sc">mdcccxix</span>.</p> + +<p>«A ces attaques si fréquentes que le gouvernement dirigeait +contre le clergé, à ces luttes établies entre les différens corps +constitués, à ces entreprises de la masse de la noblesse contre +les dépositaires du pouvoir, à toutes ces propositions d'innovations +qui se terminaient toujours par des coups d'état, il faut +ajouter une autre cause non moins propre à propager le mépris +des anciennes doctrines, <i>c'était l'excès de la corruption</i>.</p> + +<p>«Cette liberté de mœurs, qu'on avait long-tems vantée comme +le charme principal de la société de Venise, était devenue un +désordre scandaleux; le lien du mariage était moins sacré +dans ce pays catholique que dans ceux ou les lois civiles et +religieuses permettent de le dissoudre. Faute de pouvoir +rompre le contrat on supposait qu'il n'avait jamais existé, et +les moyens de nullité allégués avec impudeur par les époux, +étaient admis avec la même facilité par des magistrats et par +des prêtres également corrompus. Ces divorces colorés d'un +autre nom devinrent si fréquens, que l'acte le plus important +de la société civile se trouva de la compétence d'un tribunal +d'exception, et que ce fut à la police de réprimer le scandale. +Le conseil des Dix ordonna en 1782 que toute femme qui intenterait +une demande en dissolution de mariage, serait obligée +d'en attendre le jugement dans un couvent que le tribunal désignerait +<a id="footnotetagloc16" name="footnotetagloc16"></a> +<a href="#footnoteloc16"><sup class="sml">loc16</sup></a>. +Bientôt après il évoqua devant lui toutes les causes +de cette nature<a id="footnotetagloc17" name="footnotetagloc17"></a> +<a href="#footnoteloc17"><sup class="sml">loc17</sup></a>. Cet empiétement sur la juridiction +ecclésiastique +ayant occasioné des réclamations de la part de la +cour de Rome, le conseil se réserva le droit de débouter +les époux de leur demande, et consentit à la renvoyer devant +l'officialité toutes les fois qu'il ne l'aurait pas rejetée<a id="footnotetagloc18" name="footnotetagloc18"></a> +<a href="#footnoteloc18"><sup class="sml">loc18</sup></a>.</p> + +<p>«Il y eut un moment où sans doute le renversement des +fortunes, la perte des jeunes gens, les discordes domestiques, +déterminèrent le gouvernement à s'écarter des maximes +qu'il s'était faites sur la liberté des mœurs qu'il permettait à +ses sujets. On chassa de Venise toutes les courtisanes. Mais +leur absence ne suffisait pas pour ramener aux bonnes mœurs +toute une population élevée dans la plus honteuse licence. Le +désordre pénétra dans l'intérieur des familles, dans les cloîtres; +et l'on se crut obligé de ramener, d'indemniser même<a id="footnotetagloc19" name="footnotetagloc19"></a> +<a href="#footnoteloc19"><sup class="sml">loc19</sup></a> des +femmes qui surprenaient quelquefois d'importans secrets, et +qu'on pouvait employer utilement à ruiner des hommes que +leur fortune aurait pu rendre dangereux. Depuis, la licence +est toujours allée croissante, et l'on a vu non-seulement des +mères trafiquer de la virginité de leur fille, mais la vendre par +un contrat dont l'authenticité était garantie par la signature +d'un officier public, et l'exécution mise sous la protection des +lois<a id="footnotetagloc20" name="footnotetagloc20"></a> +<a href="#footnoteloc20"><sup class="sml">loc20</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc16" +name="footnoteloc16"><b>Note loc16: </b></a><a href="#footnotetagloc16"> +(retour) </a> Correspondance de M. Sihlick, chargé d'affaires de +France, dépêche +du 24 août 1782.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc17" +name="footnoteloc17"><b>Note loc17: </b></a><a href="#footnotetagloc17"> +(retour) </a> Correspondance de M. Sihlick, dépêche du 31 août.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc18" +name="footnoteloc18"><b>Note loc18: </b></a><a href="#footnotetagloc18"> +(retour) </a> <i>Ibid.</i>, dépêche du 3 septembre 1785.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc19" +name="footnoteloc19"><b>Note loc19: </b></a><a href="#footnotetagloc19"> +(retour) </a> Le décret de rappel les désignait sous le nom de +<i>nostre bene merite +meretrici</i>. On leur assigna un fonds et des maisons appelées <i>case +rampane</i>, +d'où vient la dénomination injurieuse de <i>carampane</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc20" +name="footnoteloc20"><b>Note loc20: </b></a><a href="#footnotetagloc20"> +(retour) </a> Mayer, <i>Description de Venise</i>, tome II, et M. +Archenholtz, <i>Tableau +d'Italie</i>, tome I, chap. 2.</blockquote> + +<p>«Les parloirs des couvens où étaient renfermées les filles +nobles, les maisons de courtisanes, quoique la police y entretînt +soigneusement un grand nombre de surveillans, étaient +les seuls points de réunion de la société de Venise, et dans +ces deux endroits si divers on était également libre. La musique, +les collations, la galanterie, n'étaient pas plus interdites +dans les parloirs que dans les casins. Il y avait un grand +nombre de casins destinés aux réunions publiques où le jeu était +la principale occupation de la société. C'était un singulier +spectacle de voir autour d'une table des personnes des deux +sexes en masques, et de graves personnages en robe de magistrature +implorant le hasard, passant des angoisses du désespoir +aux illusions de l'espérance; et cela sans proférer une +parole.</p> + +<p>Les riches avaient des casins particuliers: mais il y vivaient +avec mystère; leurs femmes délaissées trouvaient un dédommagement +dans la liberté dont elles jouissaient; la corruption +des mœurs les avait privées de tout leur empire. On vient +de parcourir toute l'histoire de Venise, et on ne les a pas vues +une fois exercer la moindre influence.</p> + +<hr class="short"> +<br> +<p>IV.</p> + +<p>Extrait de l'ouvrage: <i>Histoire d'Italie</i>, par <span class="sc">P.L. +Ginguené</span>, tome IX, +chap. 36, page 144, édition de Paris, <span class="sc">mdcccxix</span>.</p> + +<p>Il y a une prédiction fort singulière sur Venise: «Si tu +ne changes pas, dit-il à cette république altière, ta liberté, +qui déjà s'enfuit, ne comptera pas un siècle après la millième +année!»</p> + +<p>En faisant remonter l'époque de la liberté vénitienne jusqu'à +l'établissement du gouvernement sous lequel la république +a fleuri, on trouvera que l'élection du premier Doge date +de 697; et si on y ajoute un siècle après mille, c'est-à-dire +onze cents ans, on trouvera encore que le sens de la prédiction +est littéralement celui-ci: «Ta liberté ne comptera pas +jusqu'à l'an 1797.» Rappelez-vous maintenant que Venise a +cessé d'être libre en l'an 5 de la république française, ou en +1796; vous verrez qu'il n'y eut jamais de prédiction plus précise +et plus ponctuellement suivie de l'effet. Vous noterez +donc comme très-remarquable ces trois vers de l'Alamanni +adressés à Venise, que personne pourtant n'a remarqués:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i12"><i>Se non cangì pensier, l' un secol solo</i></p> +<p class="i12"><i>Non conterà sopra l' millesimo anno</i></p> +<p class="i12"><i>Tua libertà che va fuggendo a volo.</i></p> +</div></div> + +<p>Bien des prophéties ont passé pour telles, et bien des gens +ont été appelés prophètes à meilleur marché.</p> + + + +<p>L'auteur des <i>Esquisses descriptives de l'Italie</i>; etc., l'un des +<i>Tours</i> publiés depuis peu par centaines, se montre extrêmement +jaloux de prévenir l'accusation de plagiat que pourraient +lui faire les lecteurs de <i>Childe-Harold</i> et <i>Beppo</i>. Il +ajoute que +la coïncidence présumée de son livre avec ces ouvrages peut +encore moins être attribuée aux secours de <i>ma conversation</i>, +attendu qu'il <i>a plusieurs fois rejeté l'offre qu'on lui faisait en +Italie de m'être présenté</i>.</p> + +<p>J'ignore quelle peut être cette personne; mais il faut qu'il +ait été trompé par tous ceux qui, <i>plusieurs fois, offrirent de +me le présenter</i>, attendu que j'ai toujours refusé de voir tout +Anglais avec qui je n'avais pas de relations antérieures, +quand même ils avaient des lettres de l'Angleterre. Si son +assertion n'est pas un mensonge, je prie cette personne de ne pas +croire plus long-tems qu'elle aurait pu être introduite chez moi, +car il n'est rien que j'aie évité aussi soigneusement que toute +espèce de commerce avec ses compatriotes, excepté le très-petit +nombre de ceux qui résidaient à Venise ou que je connaissais +auparavant. Quiconque lui fit une pareille proposition +était doué d'une impudence seulement égale à celle d'un +homme qui hasarderait la même assertion sans qu'elle fût +fondée. Le fait est que j'ai une horreur profonde de tout contact +avec les voyageurs anglais, comme pourraient l'attester, +si la chose en valait la peine, mon ami le général Hoppner, +consul, et la comtesse Benzoni dont la maison est surtout +fréquentée par eux. J'ai été persécuté par ces <i>Touristes</i> jusque +dans mes courses à cheval sur les bords du Lido, et pour les +éviter je me suis vu réduit à faire les plus ennuyeux détours. +J'ai plusieurs fois répété à Mme Benzoni le refus de leur rendre +visite, et d'un millier de présentations qu'on sollicita, je n'en ai +accepté que deux, et elles venaient de deux dames irlandaises.</p> + +<p>Je ne serais pas descendu à de pareilles niaiseries si +l'impudence de cet <i>Esquisseur</i> ne m'avait pas obligé de réfuter +une assertion sotte et gratuitement impertinente. Je parle +ainsi, car quel profit pouvait tirer le lecteur d'apprendre que +l'auteur <i>avait plusieurs fois refusé de m'être présenté</i>, même si +le fait eût été vrai, ce dont il est permis de douter? A l'exception +des Lords Lansdown, Jersey et Landerdale; de +MM. Scott, Hammond, Sir Humphry Davy, feu M. Lewis, +W. Bankes, M. Hoppner, Thomas Moore, Lord Kinnaird et +son frère, M. Joy et M. Hobhouse, je ne me souviens pas +d'avoir échangé un mot avec quelqu'autre Anglais depuis mon +départ de leur pays et presque toutes ces personnes je les connaissais +auparavant. Quant aux autres, et Dieu sait qu'ils +étaient quelques centaines, ils me fatiguèrent de leurs lettres +et de leur empressement, mais j'ai refusé toute espèce de communication +avec eux et je serais fier et heureux qu'ils voulussent +bien partager sur ce point mes sentimens.</p> + +<p>FIN DE L'APPENDICE.</p> +<br><br><br> + +<h2>LE DÉFIGURÉ<br> +TRANSFIGURÉ<a id="footnotetagloc21" name="footnotetagloc21"></a> +<a href="#footnoteloc21"><sup class="sml">loc21</sup></a>.</h2> + +<h4>DRAME.</h4> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc21" +name="footnoteloc21"><b>Note loc21: </b></a><a href="#footnotetagloc21"> +(retour) </a> Cette traduction peut seule rendre l'espèce de jeu de +mots du titre +original: <i>The Deformed Transformed</i>.</blockquote> +<br> +<h3>AVERTISSEMENT.</h3> + +<p>Cet ouvrage est fondé en partie sur un roman +intitulé: <i>Les Trois Frères</i>, publié il y a quelques +années, et qui déjà avait inspiré à M.G. +Lewis son <i>Wood Demon</i> (<i>Démon des bois</i>); et en +partie sur le <i>Faust</i> de l'illustre Goëthe. On ne +publie aujourd'hui que les deux premières parties +de ce drame, et le chœur d'ouverture de la +troisième. Peut-être donnera-t-on plus tard le +reste.</p> +<br> +<p class="mid">PERSONNAGES.</p> + +<p>INCONNU, ensuite CÉSAR.<br> +ARNOLD.<br> +BOURBON.<br> +PHILIBERT.<br> +CELLINI.<br> +BERTHE.<br> +OLIMPIE.<br> +<span class="sc">Esprits, Soldats, Citoyens de Rome, Prêtres</span>.<br> +<span class="sc">Paysans</span>, etc.</p> +<br><br> + +<h2>LE DÉFIGURÉ<br> + +TRANSFIGURÉ.</h2> +<br><br> + +<h2>PREMIÈRE PARTIE.</h2> +<br> + +<h3>SCÈNE PREMIÈRE.</h3> + +<p class="stage1">(Une forêt.)</p> + +<p class="stage1">Entrent ARNOLD et BERTHE, sa mère.</p> + +<br> + +<p class="mid">BERTHE.</p> + +<p>Va-t'en, bossu!</p> + +<p class="mid">ARNOLD.</p> + +<p>Je suis né comme cela, mère!</p> + +<p class="mid">BERTHE.</p> + +<p>Va-t'en, incube! diable de nuit! avorton unique +entre sept frères.</p> + +<p class="mid">ARNOLD.</p> + +<p>Avorton? que ne le suis-je! Je voudrais n'avoir +jamais vu le jour!</p> + +<p class="mid">BERTHE.</p> + +<p>Je le voudrais aussi! mais puisque tu l'as reçu,--va-t'en, +va-t'en, et fais de ton mieux. Tu as un +dos fait pour porter sa charge; il est plus haut, +sinon aussi large que celui des autres.</p> + +<p class="mid">ARNOLD.</p> + +<p>Oui, il <i>porte</i> son fardeau;--mais mon cœur, +ma mère, soutiendra-t-il ce dont vous le chargez? +Je vous aime, ou du moins je vous ai aimée; il n'y a +que vous, dans la nature, qui puissiez chérir un +être tel que moi. Vous m'avez nourri; de grâce, ne +me tuez pas.</p> + +<p class="mid">BERTHE.</p> + +<p>Oui, je t'ai nourri, parce que tu étais mon premier +né; je ne savais si j'aurais jamais d'autre enfant +que toi, caprice monstrueux de la nature. Mais, +va-t'en, te dis-je, et ramasse du bois.</p> + +<p class="mid">ARNOLD.</p> + +<p>J'y consens; mais au moins, quand je vous le +rapporterai, parlez-moi avec douceur. Je sais bien +que mes frères sont aussi beaux, aussi forts, aussi +libres que les animaux sauvages qu'ils poursuivent; +mais ne me repoussez pas: n'avons-nous pas sucé le +même lait?</p> + +<p class="mid">BERTHE.</p> + +<p>Oui, comme le hérisson qui vient à minuit téter +la féconde mère du jeune taureau; et le lendemain, +quand arrive la laitière, elle trouve les pis vides et +desséchés. N'appelle pas frères, tes frères! ne m'appelle +pas ta mère; si je t'ai mis au monde, je l'ai +fait comme la poule insensée qui quelquefois, en +couvant d'autres œufs que les siens, fait éclore des +vipères. Ours mal léché! sors d'ici. (Berthe sort.)</p> + +<p class="mid">ARNOLD, seul.</p> + +<p>Oh! ma mère!--Elle s'en va, et il faut faire ce +qu'elle me dit.--J'obéirai péniblement, mais sans +me plaindre; que ne puis-je, en retour, espérer un +seul mot de tendresse. Oh ciel! que ferai-je? (il se +met à couper du bois: en le faisant, il se blesse la main.) Voilà +mon travail fait pour aujourd'hui. Maudit soit le +sang qui coule si fort de ma main; car il va me valoir +au logis un surcroît de malédiction.--Et quel +logis? Je n'ai pas de logis, pas de parens, pas d'amis; +je suis fait autrement que les autres, et je ne +suis admis ni à leurs jeux, ni à leurs plaisirs. Pourquoi +donc me blessé-je comme eux? Oh! pourquoi +chacune de ces gouttes, en tombant à terre, n'en +fait-elle pas jaillir un serpent pour leur rendre tout +le mal qu'ils me font? Pourquoi le diable, auquel +ils me comparent, ne fait-il rien pour son image? +Je partage sa forme, qu'il me donne donc sa puissance! +Mais, sans doute, c'est parce que je n'ai pas +son instinct; car un seul mot affectueux de celle qui +m'a porté, me réconcilierait encore avec mon odieuse +figure. Lavons ma blessure. (Il s'approche d'une fontaine +et se baisse pour y plonger la main: tout d'un coup il s'arrête en +tressaillant.) Ils ont raison; le miroir de la nature me +montre tel qu'elle m'a fait. Non, je n'y regarderai +plus; à peine si j'ose penser à ce qu'il m'a révélé. +Hideuse créature que je suis! l'eau elle-même se +moque de l'ombre de mes traits; on dirait qu'un démon +est dans cette fontaine pour faire peur aux troupeaux +qui voudraient s'y désaltérer. (Moment de silence.) +Et je vivrai! fardeau insupportable à la terre, opprobre +de celle même qui me donna la vie! Toi, qui +coules si abondamment d'une égratignure, ô sang! +laisse-moi voir si tu ne jaillirais pas plus largement +encore, pour me délivrer enfin de la charge de mes +maux sur la terre, en lui rendant les atômes qui forment +mon horrible corps, en lui permettant d'en former +tout reptile autre que moi-même, et un univers de +nouveaux insectes. Voici le couteau! voyons s'il saura +séparer de la création ce fruit d'une déplorable erreur +de la nature, comme il arrache les vers, rejetons +de la forêt. (Il pose le couteau à terre, la pointe levée.) +Le voilà posé, et je puis me laisser tomber sur lui. +Mais, pourtant, un regard encore sur cette belle +journée, qui ne présente rien de laid que moi-même; +sur le doux soleil, dont les rayons parviennent jusqu'à +moi, mais en vain; et les oiseaux, quelle allégresse +dans leurs chants! qu'ils continuent, je ne +souhaite pas d'être pleuré; j'aime mieux qu'Arnold +ait pour glas funéraire leurs plus joyeux accens; que +les feuilles, en tombant, forment mon tombeau; que +le murmure de la source voisine soit ma seule élégie. +Et maintenant, couteau, puisses-tu ne pas fléchir +plus que moi-même en recevant de toi la mort! +(Il fait un mouvement pour se jeter sur le couteau; tout-à-coup ses +yeux s'arrêtent sur la fontaine qui paraît en mouvement.) Que +vois-je? la fontaine s'agite sans le souffle du vent! +Mais les rides d'une source changeraient-elles ma résolution? +Non, non. Cependant, elle s'agite encore! +Les eaux frémissent, non par l'impulsion de l'air, +mais par je ne sais quel pouvoir des régions internes. +Qu'est-ce? une vapeur! elle est passée.</p> + +<p class="mid">(Un nuage sort de la fontaine; Arnold le regarde immobile d'étonnement.<br> +Le nuage se dissipe, et à sa place paraît un grand +homme noir.)</p> + +<p class="mid">ARNOLD.</p> + +<p>Que voulez-vous? parlez,--esprit ou homme?</p> + +<p class="mid">INCONNU.</p> + +<p>Homme est l'un et l'autre; pourquoi dire autre +chose?</p> + +<p class="mid">ARNOLD.</p> + +<p>Votre figure est celle d'un homme; et cependant +vous êtes peut-être le diable.</p> + +<p class="mid">INCONNU.</p> + +<p>Tant d'hommes sont ce que l'on suppose ou +appelle par ce nom: vous êtes libre de me mettre +dans cette classe, sans faire trop d'injure à l'un ou à +l'autre. Mais continuez, vous voulez vous tuer;--suivez +votre dessein.</p> + +<p class="mid">ARNOLD.</p> + +<p>Vous m'avez troublé.</p> + +<p class="mid">INCONNU.</p> + +<p>Belle résolution que quelque chose peut jamais +troubler! Si j'étais, comme vous le croyez, le diable, +un instant de plus vous mettait, et pour toujours, +par votre suicide, en mon pouvoir; et, pourtant, +c'est ma venue qui vous sauve.</p> + +<p class="mid">ARNOLD.</p> + +<p>Je n'ai pas dit que vous étiez le démon, mais que +votre approche semblait tenir de lui.</p> + +<p class="mid">INCONNU.</p> + +<p>À moins que vous n'ayez l'habitude de sa société +(et vous ne semblez guère habitué à une aussi haute +compagnie), vous ne pouvez pas dire comment il +s'approche; et quant à sa figure, jetez les yeux sur +cette fontaine, puis sur moi, et vous jugerez qui de +nous deux ressemble le mieux aux pieds fourchus +qui épouvantent l'imagination des imbécilles.</p> + +<p class="mid">ARNOLD.</p> + +<p>Pouvez-vous,--osez-vous me reprocher ma laideur +originelle!</p> + +<p class="mid">INCONNU.</p> + +<p>Si je songeais à reprocher au buffle le pied fourchu +que je te vois, ou au rapide dromadaire la sublime +élévation qui couronne tes épaules, ces animaux se +féliciteraient du compliment; et, pourtant, ces deux +êtres sont plus agiles, plus vigoureux, plus durs au +travail et à la peine que toi-même, et que tous les +plus beaux et les plus hardis de ton espèce. Ta forme +est très-naturelle; seulement, la nature s'est méprise +en te prodiguant des avantages qui ne sont pas du +domaine des autres hommes.</p> + +<p class="mid">ARNOLD.</p> + +<p>Donne-moi donc la vigueur des pieds du buffle +quand il fait voler la poussière à la vue de son ennemi +qui approche, ou donne-moi la longue et patiente +douceur du dromadaire, ce vaisseau flottant +dans les sables du désert,--et je supporterai tes +diaboliques sarcasmes, avec la résignation d'un +saint.</p> + +<p class="mid">INCONNU.</p> + +<p>Volontiers.</p> + +<p class="mid">ARNOLD, surpris.</p> + +<p>Tu le pourrais?</p> + +<p class="mid">INCONNU.</p> + +<p>Peut-être.--Voulez-vous quelque chose de plus?</p> + +<p class="mid">ARNOLD.</p> + +<p>Tu te moques de moi.</p> + +<p class="mid">INCONNU.</p> + +<p>Moi! non. Pourquoi rirais-je de celui dont tout le +monde rit? ce serait, à mon avis, un pauvre plaisir. +Pour te parler dans la langue des hommes (car tu ne +saurais encore comprendre la mienne), le chasseur +des bois ne suit pas le misérable lapin, il s'attache +aux pas de l'ours, du loup ou du lion; il laisse le +moindre gibier aux petits bourgeois qui quittent un +seul jour dans l'année leurs foyers pour remplir +leurs chaudrons domestiques de cette plate curée. +Que la canaille s'acharne après toi; pour moi, je +puis, à cette heure, me moquer d'un être au-dessus +d'eux.</p> + +<p class="mid">ARNOLD.</p> + +<p>Ne perds donc pas ton tems auprès de moi: je ne +te cherchais pas.</p> + +<p class="mid">INCONNU.</p> + +<p>Vos pensées ne me sont pas si étrangères. Ne me +renvoyez pas. On ne me rappelle pas aisément quand +on désire de moi quelque service.</p> + +<p class="mid">ARNOLD.</p> + +<p>Et que veux-tu faire pour moi?</p> + +<p class="mid">INCONNU.</p> + +<p>Changer, si vous voulez, de forme avec vous, +puisque la vôtre vous désespère; ou bien vous donner +toute autre figure que vous désirerez.</p> + +<p class="mid">ARNOLD.</p> + +<p>Oh! alors vous êtes vraiment le diable, car nul +autre ne consentirait à prendre ainsi mes traits.</p> + +<p class="mid">INCONNU.</p> + +<p>Je te ferai voir les plus belles figures que le monde +ait jamais portées, et je t'en laisserai le choix.</p> + +<p class="mid">ARNOLD.</p> + +<p>A quelles conditions?</p> + +<p class="mid">INCONNU.</p> + +<p>C'est une question. Il n'y a qu'un instant, pour +ressembler aux autres hommes, vous auriez donné +votre ame; et voilà que vous hésitez à prendre les +traits des demi-dieux.</p> + +<p class="mid">ARNOLD.</p> + +<p>Non, je n'en veux pas. Je ne dois pas compromettre +mon ame.</p> + +<p class="mid">INCONNU.</p> + +<p>Et quelle ame, digne de ce nom, voudrait demeurer +dans une telle carcasse?</p> + +<p class="mid">ARNOLD.</p> + +<p>C'est une ame non désespérée, quelle que soit la +triste enveloppe qui l'emprisonne. Mais désignez +votre pacte; faut-il le signer avec du sang?</p> + +<p class="mid">INCONNU.</p> + +<p>Non pas, du vôtre même.</p> + +<p class="mid">ARNOLD.</p> + +<p>Et de qui donc?</p> + +<p class="mid">INCONNU.</p> + +<p>Nous en causerons plus tard. Mais je serai de +bonne composition, car je vois en vous de grandes +choses. Vous n'aurez d'autre lien que votre volonté, +d'autre engagement que vos œuvres. Êtes-vous content?</p> + +<p class="mid">ARNOLD.</p> + +<p>Je te prends au mot.</p> + +<p class="mid">INCONNU.</p> + +<p>Eh bien! allons,--(l'inconnu s'approche de la fontaine, et +se retournant vers Arnold,) quelques gouttes de votre sang.</p> + +<p class="mid">ARNOLD.</p> + +<p>Et pourquoi?</p> + +<p class="mid">INCONNU.</p> + +<p>Pour mêler au charme de cette eau, et en confirmer +l'effet.</p> + +<p class="mid">ARNOLD, présentant son bras blessé.</p> + +<p>Prends-le tout.</p> + +<p class="mid">INCONNU.</p> + +<p>Non, pour l'instant quelques gouttes me suffisent. +(Il met quelques gouttes du sang d'Arnold dans sa main +et les jette dans la fontaine.) Ombre de beauté, ombre de +puissance, rendez-vous à votre poste.--L'heure +en est venue: que vos formes aimables et flexibles +sortent du fond de cette source comme on voit le +géant aux formes vaporeuses s'élancer des sommets +de la montagne de Hartz<a id="footnotetagb1" name="footnotetagb1"></a> +<a href="#footnoteb1"><sup class="sml">b1</sup></a>. Venez telles que vous êtes, +et que nos yeux puissent voir dans l'air le modèle, +brillant comme l'Iris quand elle jette son croissant +dans l'étendue, de la figure que je veux former;--tel +est <i>son</i> désir (désignant Arnold) et tel est mon commandement! +Démons héroïques, démons qui prîtes +autrefois le manteau du stoïcien et du sophiste, ou +celui des conquérans qui respirèrent pour détruire, +depuis l'enfant de la Macédoine jusqu'à tant d'innombrables +Romains;--ombre de beauté, ombre +de puissance! l'heure est venue, à votre devoir!</p> + +<p class="stage1">(Divers fantômes sortent de l'ombre et passent successivement devant<br> +l'étranger et Arnold.)</p> + +<p class="mid">ARNOLD.</p> + +<p>Que vois-je?</p> + +<p class="mid">INCONNU.</p> + +<p>Le Romain aux yeux noirs et au nez d'aigle, qui +ne connut jamais de vainqueur, et qui ne vit jamais +de contrée qu'il ne soumît à Rome, tandis que Rome +devenait sa proie et celle de tous les héritiers de son +nom.</p> + +<p class="mid">ARNOLD.</p> + +<p>Ce fantôme est chauve, et je veux de la beauté; +ne puis-je acquérir sa gloire sans me soustraire à +ses défauts?</p> + +<p class="mid">INCONNU.</p> + +<p>Vous le voyez; son front était garni de plus de +lauriers que de cheveux. Choisissez ou rejetez. Je +ne puis que vous promettre ses traits; quant à sa +gloire il faut long-tems l'ambitionner et combattre, +pour mériter de l'obtenir.</p> + +<p class="mid">ARNOLD.</p> + +<p>Je veux aussi me battre, mais non pas comme +une copie de César. Fais-le disparaître: son aspect +peut être beau, mais il n'est pas de mon goût.</p> + +<p class="mid">INCONNU.</p> + +<p>Alors vous êtes bien plus difficile à séduire que +la sœur de Caton, que la mère de Brutus, ou que +Cléopâtre à seize ans, quand l'amour pénètre par +les yeux, non moins que par le cœur. Mais soit! +ombre, disparais! (Le fantôme de Jules César disparaît.)</p> + +<p class="mid">ARNOLD.</p> + +<p>Se peut-il que l'homme qui ébranla la terre disparaisse +ainsi sans laisser la moindre trace!</p> + +<p class="mid">INCONNU.</p> + +<p>Vous vous trompez, sa substance a laissé derrière +lui assez de tombeaux, assez de calamités et plus de +gloire qu'il n'en fallait pour prolonger sa mémoire; +quant à son ombre elle n'est rien de plus que la nôtre, +si ce n'est quelques pouces et une verticale +plus régulière. En voici une autre.</p> + +<p class="stage1">(Un second fantôme passe.)</p> + +<p class="mid">ARNOLD.</p> + +<p>Quel est-il?</p> + +<p class="mid">INCONNU.</p> + +<p>C'était le plus beau et le plus brave des Athéniens. +Regardez-le bien.</p> + +<p class="mid">ARNOLD.</p> + +<p>Il est en effet plus séduisant que l'autre. Que de +beauté!</p> + +<p class="mid">INCONNU.</p> + +<p>Tel fut le fils de Clinias à la chevelure bouclée; +veux-tu revêtir sa figure?</p> + +<p class="mid">ARNOLD.</p> + +<p>Que ne suis-je né avec elle! Mais puisque je puis +choisir encore, passons outre.</p> + +<p class="stage1">(L'ombre d'Alcibiade disparaît.)</p> + +<p class="mid">INCONNU.</p> + +<p>Tiens! regarde!</p> + +<p class="mid">ARNOLD.</p> + +<p>Comment! cette espèce de satyre, court, basané, +au nez rompu, aux yeux ronds, aux larges narines +et à la physionomie de Silène! cette jambe tortue +et cette piteuse stature! j'aime mieux rester tel que +je suis.</p> + +<p class="mid">INCONNU.</p> + +<p>Il était pourtant ce que la terre avait de beauté intellectuelle +plus parfaite; c'était la vertu même personnifiée. +Mais vous le rejetez.</p> + +<p class="mid">ARNOLD.</p> + +<p>Non pas, si ses traits pouvaient me douer de ce +qui les faisait oublier.</p> + +<p class="mid">INCONNU.</p> + +<p>Je n'ai pas le pouvoir de le promettre; mais vous +pouvez l'essayer et voir si les chances de vertus sont +plus grandes sous un pareil masque que sous le +vôtre.</p> + +<p class="mid">ARNOLD.</p> + +<p>Non, je ne suis pas né pour la philosophie, bien +que tout en moi doive me faire une loi d'en user. +Fais-le disparaître.</p> + +<p class="mid">INCONNU.</p> + +<p>Redeviens air, buveur de ciguë!</p> + +<p class="stage1">(L'ombre de Socrate disparaît, une autre s'élève.)</p> + +<p class="mid">ARNOLD.</p> + +<p>Quel est maintenant ce front large et cette barbe +frisée qui rappellerait le vigoureux aspect d'Hercule +si ses yeux égrillards n'appartenaient plutôt à Bacchus +qu'au triste vainqueur du monde infernal +quand il repose appuyé sur sa massue et comme s'il +réfléchissait à l'indignité de ceux pour qui il avait +combattu?</p> + +<p class="mid">INCONNU.</p> + +<p>Mais tu vois celui qui par amour perdit l'ancien +monde.</p> + +<p class="mid">ARNOLD.</p> + +<p>Je ne le blâmerais pas, moi, qui risque mon ame +parce que je n'ai pas trouvé ce qu'il consentit à +échanger contre l'empire de la terre.</p> + +<p class="mid">INCONNU.</p> + +<p>Eh bien! puisque vous semblez vous accorder si +bien, vous allez prendre ses traits?</p> + +<p class="mid">ARNOLD.</p> + +<p>Non, comme vous me laissez le choix, je suis difficile; +ne serait-ce que pour voir des héros que je +n'aurais jamais contemplés qu'après ma mort, sur +les rives du pâle fleuve de l'éternité.</p> + +<p class="mid">INCONNU.</p> + +<p>Disparais, triumvir, ta Cléopâtre t'attend.</p> + +<p class="stage1">(L'ombre d'Antoine disparaît: une autre s'élève.)</p> + +<p class="mid">ARNOLD.</p> + +<p>Quel est celui-ci? il a le regard d'un demi-dieu, +son teint est frais et coloré, ses cheveux d'or, et sa +taille, si elle ne dépasse pas celle des mortels, a cependant +une trace d'immortalité.--Quelque chose +de brillant l'entoure et ne semble que l'émanation +d'un éclat intérieur plus vif encore. Est-ce qu'il ne +fut rien qu'un homme?</p> + +<p class="mid">INCONNU.</p> + +<p>Demande à la terre si elle conserve quelques atômes +de lui, ou même de l'or bien autrement solide qui +formait son urne.</p> + +<p class="mid">ARNOLD.</p> + +<p>Quelle était cette gloire du genre humain?</p> + +<p class="mid">INCONNU.</p> + +<p>La honte de la Grèce pendant la paix, son foudre +pendant la guerre.--C'est Démétrius le Macédonien, +et le preneur de villes.</p> + +<p class="mid">ARNOLD.</p> + +<p>Un autre.</p> + +<p class="mid">INCONNU, s'adressant à l'ombre.</p> + +<p>Retourne au giron de ta Lamia.</p> + +<p class="stage1">(L'ombre de Démétrius Poliorcète disparaît: une autre s'élève.)</p> + +<p class="mid">INCONNU, poursuivant.</p> + +<p>Je vous en montrerai bien d'autres; ne craignez +rien, mon cher bossu: si l'ombre de ceux qui existèrent +ne sont pas de votre goût, j'animerai le marbre +idéal jusqu'à ce que votre ame soit contente de +sa nouvelle enveloppe.</p> + +<p class="mid">ARNOLD.</p> + +<p>Content! mon choix est arrêté.</p> + +<p class="mid">INCONNU.</p> + +<p>Je suis forcé de vous en faire mon compliment, +c'est le divin enfant de la déesse des ondes, le fils +chevelu de Pelée, aux tresses belles et blondes +comme les vagues embaumées du riche Pactole, roulantes +sur des sables d'or; vois comme elles sont +nuancées de cristal et gracieusement ondulées par +les vents, telles enfin qu'elles furent vouées au Sperchius! +Contemple-le tout entier; c'est ainsi qu'il +parut devant Polyxène en face de l'autel, les yeux +remplis d'amour et fixés sur sa Troyenne fiancée. +Quelques regrets de la mort d'Hector et des larmes +de Priam se joignent à la vive passion que lui inspire +la vierge aux regards baissés dont la jeune main +tremble dans celle qui fit mourir son frère. Tel il +parut dans le temple; regarde-le comme la Grèce +regardait pour la dernière fois son plus illustre héros, +l'instant avant que Paris tendît son arc.</p> + +<p class="mid">ARNOLD.</p> + +<p>Je le regarde comme si j'étais l'ame dont il va devenir +la forme.</p> + +<p class="mid">INCONNU.</p> + +<p>Vous avez bien fait, la plus extrême laideur ne +pouvait se troquer que contre la plus extrême beauté, +s'il faut ajouter foi à ce proverbe des hommes, <i>que +les extrêmes se touchent</i>.</p> + +<p class="mid">ARNOLD.</p> + +<p>Allons, hâte-toi! je suis impatient.</p> + +<p class="mid">INCONNU.</p> + +<p>Oui, comme une jeune beauté devant son miroir; +tous deux vous vous figurez ce que vous n'êtes pas, +et vous rêvez ce que vous devez être.</p> + +<p class="mid">ARNOLD.</p> + +<p>Faut-il donc attendre?</p> + +<p class="mid">INCONNU.</p> + +<p>Non, tu serais trop malheureux, mais un mot +seulement: sa taille est de douze coudées; voudrais-tu +donc dépasser si énormément celle des hommes +de ton siècle et devenir un Titan? ou (pour parler +en termes théologiques) un enfant d'Anak<a id="footnotetagb2" name="footnotetagb2"></a> +<a href="#footnoteb2"><sup class="sml">b2</sup></a>?</p> + +<p class="mid">ARNOLD.</p> + +<p>Pourquoi pas?</p> + +<p class="mid">INCONNU.</p> + +<p>Ambition glorieuse, je t'aime surtout dans les nains, +un mortel de stature philistine aurait avec empressement +troqué son corps de Goliath contre le petit +David; mais toi, mon petit singe, tu préfères de +beaucoup l'apparence d'un héros à sa gloire. Tes +vœux seront accomplis s'ils sont tels que tu viens +de les exprimer, et cependant tu aurais sur les +hommes bien plus d'empire en te montrant à eux +sous des formes plus rapprochées des leurs; tous +vont se soulever contre toi comme pour chasser quelque +mammouth nouvellement découvert; et leurs +maudits engins, leurs couleuvrines et le reste entrouvriront +l'armure de notre ami plus facilement +que la flèche adultère n'atteignit le talon que Thétis +oublia de baptiser dans le Styx.</p> + +<p class="mid">ARNOLD.</p> + +<p>Eh bien! qu'il en soit comme il te plaira.</p> + +<p class="mid">INCONNU.</p> + +<p>Tu seras beau comme l'objet que tu vois, fort +comme il le fut, et--</p> + +<p class="mid">ARNOLD.</p> + +<p>Je ne demande pas sa valeur, les êtres difformes +sont toujours assez téméraires, il est dans leur nature +de surpasser les autres hommes du côté de l'ame et +du cœur et de redevenir ainsi leurs égaux,--que +dis-je, leurs supérieurs. Il y a dans leurs mouvemens +irréguliers un aiguillon qui les pousse à faire +ce que ne peuvent les autres et ce que pourtant ils +sont également libres de faire, et c'est ainsi qu'ils +savent balancer l'avarice d'une nature marâtre; c'est +à force d'intrépidité qu'ils sollicitent les faveurs de +la fortune et que souvent ils les obtiennent comme +Timour, le Tartare boiteux.</p> + +<p class="mid">INCONNU.</p> + +<p>Bien dit! et sans doute tu vas conserver ta première +forme. Il ne tient qu'à moi de dissiper cette +ombre qui allait se transformer en chair pour rehausser +une ame intrépide qui n'a pas besoin d'elle.</p> + +<p class="mid">ARNOLD.</p> + +<p>Si nul esprit ne m'avait offert la possibilité d'un +changement, j'aurais fait de mon mieux pour m'ouvrir +une carrière en dépit de l'odieuse difformité qui, +semblable à une montagne, pesait mortellement sur +moi. A la vue d'un homme plus heureux j'aurais +toujours senti sur mon cœur comme sur mes épaules +une masse de haine et de désespoir. J'aurais toujours +contemplé, avec un soupir de douleur et non d'amour, +la beauté, dans le sexe qui est le type de +tout ce que nous connaissons ou rêvons de beau par +de là le monde qu'il charme; bien que mon cœur fût +tout amour, je n'aurais pas tenté de toucher celle +qui n'aurait pu me payer de retour à la vue de cette +odieuse enveloppe qui me condamne à la solitude. +Bien plus j'aurais attendu la mort sans la désirer si +ma mère ne m'avait pas repoussé de ses bras. La femelle +de l'ours lèche ses petits pour les rendre moins +difformes; ma mère n'avait pas l'espoir de me rendre +moins laid, que ne m'exposa-t-elle comme les +femmes de Sparte, avant que j'eusse le sentiment +passionné de la vie? j'aurais été un morceau de terre +de la vallée, plus heureux mille fois de n'être rien +que tel que je suis. Mais enfin, bien que le plus laid, +le plus humble et le plus abject des hommes, le +courage aurait pu me rendre tel que tant d'autres +héros d'une laideur comparable à la mienne. Vous +m'avez vu maître de ma propre vie et désireux de +la quitter; et celui qui peut mourir ainsi est le maître +de tous ceux qui craignent la mort.</p> + +<p class="mid">INCONNU.</p> + +<p>Choisissez entre ce que vous fûtes et ce que vous +pouvez être.</p> + +<p class="mid">ARNOLD.</p> + +<p>Mon choix est fait; vous avez ouvert une perspective +plus brillante pour mes yeux et plus douce pour +mon cœur. Dans ma forme actuelle, je puis être +craint, admiré, chéri et respecté de tout l'univers, +à l'exception de ceux de mon espèce, dont l'amour +seul pouvait m'être précieux. J'ai le choix de plusieurs +formes: je prends celle qui est devant mes +yeux. Hâte-toi.</p> + +<p class="mid">INCONNU.</p> + +<p>Et moi, laquelle prendrai-je?</p> + +<p class="mid">ARNOLD.</p> + +<p>Sans doute, celui qui commande à toutes les formes +choisira la plus noble, et quelque chose de +supérieur, même à celle du fils de Pelée que nous +venons de voir. Ce sera peut-être celle de son assassin, +du beau Pâris, ou mieux encore du dieu des +poètes, dont chaque membre sera déjà un modèle +de poésie.</p> + +<p class="mid">INCONNU.</p> + +<p>Je me contenterai de moins, car j'aime trop le +changement.</p> + +<p class="mid">ARNOLD.</p> + +<p>Votre figure est noire, mais non pas déplaisante.</p> + +<p class="mid">INCONNU.</p> + +<p>Si je voulais choisir, je me rendrais plus blanc; +mais j'ai pour le noir un penchant.--Il est aussi +décent, et de plus, la honte ne saurait le faire rougir, +ou la crainte pâlir; mais voilà bien assez de +tems que je le porte, et je vais le troquer avec votre +figure.</p> + +<p class="mid">ARNOLD.</p> + +<p>Ma figure?</p> + +<p class="mid">INCONNU.</p> + +<p>Oui, vous changerez avec le fils de Thétis; moi, +avec la progéniture de Berthe. Les goûts sont divers: +vous avez le vôtre, j'ai le mien.</p> + +<p class="mid">ARNOLD.</p> + +<p>Allons, dépêchons!</p> + +<p class="mid">INCONNU.</p> + +<p>Nous y voici. (L'Inconnu prend un peu de terre, il la façonne +sur le gazon; puis s'adressant au fantôme d'Achille.) Ombre charmante +du fils de Thétis endormie sur le gazon qui +recouvre l'antique Troie, je modèle ton image avec +la terre rouge qui composa celle d'Adam<a id="footnotetagloc22" name="footnotetagloc22"></a> +<a href="#footnoteloc22"><sup class="sml">loc22</sup></a>, ainsi +qu'avait fait le créateur dont je veux imiter les actions. +Boule de terre, reçois la vie jusqu'à ce que +la rose soit aussi fraîche sur tes joues qu'à l'instant +où elle s'épanouit. Et vous, violette que je touche, +prêtez à ses yeux votre nuance! Ondes éclairées du +soleil, devenez pour lui des ruisseaux de sang; que +ces boutons d'hyacinthe, devenus ses beaux et flottans +cheveux, se répandent le long de ses tempes +comme ils se balançaient dans l'air! qu'il ait pour +cœur le marbre que je tire de ce roc; que sa voix soit +comme le gazouillement des oiseaux sur ce chêne! +que sa chair soit formée de cette terre délicate dans +laquelle s'alongent les racines du lis et qui boit la +rosée la plus pure! que ses jambes soient les plus +légères, que son aspect soit le plus radieux que la +terre ait pu jamais contempler! Élémens, approchez, +mêlez-vous à ma voix, reconnaissez-moi pour +votre maître! Rayons du soleil, animez cette exhalation +de la terre! C'en est fait; il a pris son rang +dans la création.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc22" +name="footnoteloc22"><b>Note loc22: </b></a><a href="#footnotetagloc22"> +(retour) </a> Adam signifie <i>terre rouge</i>, de laquelle le +premier homme fut +formé.<span class="rig">(<i>Note de Lord Byron</i>.)</span></blockquote><br> + +<p class="stage1">(Arnold tombe sans mouvement; son ame passe dans la figure +d'Achille, le fantôme disparaît peu à peu à mesure que s'anime la figure +pétrie de terré.)</p> + +<p class="mid">ARNOLD, dans sa nouvelle forme.</p> + +<p>J'aime, et je serai donc aimé! O vie! enfin je te +sens! esprit de gloire!</p> + +<p class="mid">INCONNU.</p> + +<p>Arrêtez, que ferez-vous de votre première enveloppe, +de cette horrible, sale et repoussante difformité +qui naguère était vous?</p> + +<p class="mid">ARNOLD.</p> + +<p>Qu'importe! que les loups ou les oiseaux s'en emparent, +s'ils le veulent.</p> + +<p class="mid">INCONNU.</p> + +<p>S'ils le font, s'ils n'ont pas de répugnance pour +elle, vous direz ainsi-soit-il; vous féliciterez les +champs d'en être purifiés.</p> + +<p class="mid">ARNOLD.</p> + +<p>Laissons-la, et ne songeons pas à ce qu'elle peut +devenir.</p> + +<p class="mid">INCONNU.</p> + +<p>Voilà de la dureté, sinon de l'ingratitude. Quel +qu'il soit, ce corps a soutenu long-tems votre ame.</p> + +<p class="mid">ARNOLD.</p> + +<p>Oui, de même que le fumier recélait la perle qui, +maintenant montée sur or, brille entre les pierres +précieuses.</p> + +<p class="mid">INCONNU.</p> + +<p>Mais si je donne une autre forme, il faut que ce +soit comme par échange et non par l'effet d'un larcin. +Ceux qui font des hommes sans l'intervention de la +femme paient depuis long-tems une sorte de patente +pour ce commerce, et ils ne se soucient pas d'employer +la contrebande. Le diable peut prendre les +hommes et non pas les faire, bien qu'il recueille le +bénéfice d'une véritable fabrication humaine. Il faut +donc trouver quelqu'un qui reprenne la figure que +vous venez de quitter.</p> + +<p class="mid">ARNOLD.</p> + +<p>Et qui le voudra jamais?</p> + +<p class="mid">INCONNU.</p> + +<p>Je ne le sais pas, voilà pourquoi je me dévoue.</p> + +<p class="mid">ARNOLD.</p> + +<p>Vous?</p> + +<p class="mid">INCONNU.</p> + +<p>Je l'avais dit avant de vous revêtir de cette robe +de beauté dont vous êtes si fier.</p> + +<p class="mid">ARNOLD.</p> + +<p>Il est vrai, la joie subite de ma métamorphose me +fait tout oublier.</p> + +<p class="mid">INCONNU.</p> + +<p>Je serai dans quelques momens tel que vous étiez, +et vous vous verrez toujours vous-même à vos côtés, +et tel que votre ombre.</p> + +<p class="mid">ARNOLD.</p> + +<p>Je m'en passerais fort bien.</p> + +<p class="mid">INCONNU.</p> + +<p>Mais cela est impossible. Eh quoi! déjà vous frémissez +tel que vous êtes en voyant ce que vous fûtes?</p> + +<p class="mid">ARNOLD.</p> + +<p>Il en sera ce que vous voudrez.</p> + +<p class="mid">INCONNU. Il étend sur la terre la première forme d'Arnold.</p> + +<p>Terre non morte, mais inanimée! nul homme ne +voudrait te revêtir, et cependant un immortel ne +songe pas à te dédaigner. Tu es terre, et pour l'esprit +toute terre est d'un mérite égal. Feu! <i>sans</i> lequel +rien ne peut vivre; feu! <i>dans</i> lequel cependant nul +ne peut vivre excepté la fabuleuse Salamandre, ou +les ames à jamais tourmentées qui implorent ce +qui ne pardonne jamais, hurlent pour obtenir une +goutte d'eau, et brûlent dans des flammes inextinguibles; +feu! le seul élément où nul être ne conserve +sa forme passagère, ni le poisson, ni le quadrupède, +ni l'oiseau, ni le ver; feu! sauvegarde +et meurtrier de l'homme; feu! enfant premier-né de +la création et fatal instrument de la destruction +quand le ciel aura rejeté la terre; feu! viens m'aider +à renouveler la vie dans la forme que je contemple +inerte et glacée: son retour à la vie dépend de nous +deux; jette une faible étincelle,--et soudain il reprendra +son premier mouvement, seulement c'est +mon esprit qui l'animera.</p> + +<p class="stage1">(Un feu follet s'élève à travers le bois et vient s'arrêter sur le front +du cadavre. L'inconnu disparaît et le corps se lève.)</p> + +<p class="mid">ARNOLD.</p> + +<p>Oh! horrible!</p> + +<p class="mid">INCONNU, sous la figure d'Arnold.</p> + +<p>Comment, est-ce que tu trembles?</p> + +<p class="mid">ARNOLD.</p> + +<p>Non, ce n'est qu'un frissonnement. Où donc a +fui le corps qui te portait tout à l'heure?</p> + +<p class="mid">INCONNU.</p> + +<p>Au royaume des ombres. Mais parcourons celui +où nous sommes encore. Où veux-tu aller?</p> + +<p class="mid">ARNOLD.</p> + +<p>Faut-il que tu m'accompagnes?</p> + +<p class="mid">INCONNU.</p> + +<p>Et pourquoi non? Ceux qui valent mieux que toi +ont plus mauvaise société.</p> + +<p class="mid">ARNOLD.</p> + +<p>Ceux qui valent mieux que moi!</p> + +<p class="mid">INCONNU.</p> + +<p>Oh! je le vois, votre nouvelle forme vous donne +de l'orgueil; j'en suis ravi. Déjà de l'ingratitude? +Admirable! c'est un plaisir de vous instruire.--C'est, +dans un instant, deux métamorphoses; et +voilà que déjà vous avez l'expérience des manières +du monde. Mais supportez ma présence. En vérité, +elle pourra vous être utile dans votre route. Maintenant, +décidez; où porterons-nous nos pas?</p> + +<p class="mid">ARNOLD.</p> + +<p>Où se trouvera réuni le plus de monde: je veux +voir comment il agit.</p> + +<p class="mid">INCONNU.</p> + +<p>C'est-à-dire où règnent la guerre et les femmes. +Voyons! l'Espagne, l'Italie,--les nouvelles terres +atlantiques,--l'Afrique et tous ses Maures. En vérité, +il y a peu de choix: toutes les races sont maintenant +et partout, comme à l'ordinaire, acharnées +les unes contre les autres.</p> + +<p class="mid">ARNOLD.</p> + +<p>J'ai entendu dire des merveilles de Rome.</p> + +<p class="mid">INCONNU.</p> + +<p>Fort bon choix!--le meilleur que l'on puisse +faire sur la terre depuis que Sodome n'est plus. Le +champ est vaste; car le Franc, le Hun, l'Espagnol, +descendant des antiques Vandales, se jouent en ce +moment sur les brûlans rivages de ce jardin de l'univers.</p> + +<p class="mid">ARNOLD.</p> + +<p>Quelle sera notre manière de voyager?</p> + +<p class="mid">INCONNU.</p> + +<p>Nous prendrons de bons coursiers, comme des +gens de distinction. Holà! mes chevaux! Jamais il +n'en fut de meilleurs depuis ceux qui jetèrent dans +le Pô Phaéton. Et nos pages aussi!</p> + +<p class="mid">(Deux pages entrent avec quatre chevaux noirs.)</p> + +<p class="mid">ARNOLD.</p> + +<p>Oh! la belle chose.</p> + +<p class="mid">INCONNU.</p> + +<p>C'est la plus noble race. Osez lui comparer celle +de Barbarie ou vos Kochlani de l'Arabie.</p> + +<p class="mid">ARNOLD.</p> + +<p>Le flocon vaporeux qui s'échappe de leurs fiers +naseaux embrase l'air lui-même; des jets de flamme, +semblables à des essaims de vers luisans, se balancent +autour de leur crinière, ainsi que par un rayon +de soleil des insectes vulgaires entourent nos vulgaires +coursiers.</p> + +<p class="mid">INCONNU.</p> + +<p>Montez, monseigneur; eux et moi nous sommes +à votre service.</p> + +<p class="mid">ARNOLD.</p> + +<p>Et ces pages aux yeux noirs,--quels sont leurs +noms?</p> + +<p class="mid">INCONNU.</p> + +<p>C'est vous qui les baptiserez.</p> + +<p class="mid">ARNOLD.</p> + +<p>Comment, dans l'eau sainte?</p> + +<p class="mid">INCONNU.</p> + +<p>Pourquoi pas? le plus grand pécheur est le saint +le plus accompli.</p> + +<p class="mid">ARNOLD.</p> + +<p>Ils sont bien beaux; et certes ils ne peuvent être +des diables.</p> + +<p class="mid">INCONNU.</p> + +<p>Qui en doute? Le diable est toujours hideux, et +votre beauté n'a jamais rien de diabolique, n'est-ce +pas?</p> + +<p class="mid">ARNOLD.</p> + +<p>Je nommerai Huon celui qui porte le cor doré et +une figure si fraîche et si radieuse, car, il a le regard +du charmant enfant perdu dans les bois, et qu'on n'a +jamais retrouvé; quant à l'autre, plus brun et plus +soucieux, qui ne sourit jamais, mais garde l'air sérieux +et cependant calme de la nuit, il s'appellera +Memnon, comme ce roi d'Égypte dont la statue rend +une fois chaque jour un son harmonieux. Mais vous?</p> + +<p class="mid">INCONNU.</p> + +<p>J'ai dix mille noms, et deux fois autant d'attributs; +mais puisque j'ai pris une forme humaine, je +porterai un nom d'homme.</p> + +<p class="mid">ARNOLD.</p> + +<p>Et qui tiendra plus de l'homme que le corps lui-même, +bien qu'il m'ait appartenu.</p> + +<p class="mid">INCONNU.</p> + +<p>Alors, appelez-moi César.</p> + +<p class="mid">ARNOLD.</p> + +<p>Comment! ce nom est le signe de l'empire, et il +ne fut porté que par les maîtres du monde.</p> + +<p class="mid">INCONNU.</p> + +<p>C'est par cela même qu'il convient parfaitement +au diable déguisé, tel du moins que vous me supposez: +à moins pourtant que vous n'aimiez mieux +me prendre pour le pape.</p> + +<p class="mid">ARNOLD.</p> + +<p>Va donc pour César. Pour moi je veux garder le +simple nom d'Arnold.</p> + +<p class="mid">CÉSAR.</p> + +<p>Nous y ajouterons un titre:--le comte Arnold. +Il n'a rien de disgracieux, et il fera un bon effet sur +un billet doux.</p> + +<p class="mid">ARNOLD.</p> + +<p>Ou dans une proclamation devant un champ de +bataille.</p> + +<p class="mid">CÉSAR, chantant.</p> + +<p>A cheval, à cheval! Mon coursier noir frappe la +terre et dévore l'espace! Il n'est pas de jeune étalon +de l'Arabie qui connaisse mieux celui qu'il doit porter. +Plus léger à mesure qu'il s'élève davantage, les +montagnes ne retarderont pas sa course: il ne bronchera +pas dans les marais; il ne sera pas dépassé +dans la plaine, l'onde ne le fera pas tomber; le bord +d'un ruisseau ne le décidera pas à s'arrêter pour +étancher sa soif. Dans l'arène, il ne perdra pas sa +respiration; dans le combat, rien ne pourra le lasser; +il traversera les pierres aiguës. Ni le tems, ni +la fatigue ne pourront l'abattre. L'étable ne lui ôtera +pas son ardeur; et toujours ses pieds rapides lutteront +avec les ailes du griffon. Quoi de plus doux +qu'un pareil voyage? A cheval, à cheval! Jamais +l'écume ne blanchira le mors, jamais la poussière ne +souillera les crins de nos noirs coursiers. Faut-il +courir ou voler des Alpes au Caucase? dans un clin +d'oeil nous aurons franchi l'espace qui les sépare.</p> + +<p class="stage1">(Ils montent sur leurs chevaux et disparaissent.)</p> +<br> +<h3>SCÈNE II.</h3> + +<p class="stage1">(La scène représente un camp sous les murs de Rome.)</p> + +<p class="stage1">ARNOLD et CÉSAR.</p> +<br> +<p class="mid">CÉSAR.</p> + +<p>Nous voilà donc arrivés.</p> + +<p class="mid">ARNOLD.</p> + +<p>Oui; mais mes pieds ont foulé des cadavres: mes +yeux sont encore pleins de sang.</p> + +<p class="mid">CÉSAR.</p> + +<p>Essuyez-les donc et voyez clair. Comment, n'êtes-vous +pas un conquérant? N'êtes-vous pas le chevalier +favori, le volontaire compagnon du vaillant +Bourbon, jadis connétable de France, et qui bientôt +sera maître d'une ville qui, sous les empereurs, +était la maîtresse du monde ancien?</p> + +<p class="mid">ARNOLD.</p> + +<p>Comment, monde ancien? Est-ce qu'il y en a de +nouveaux?</p> + +<p class="mid">CÉSAR.</p> + +<p>Oui, pour vous; vous éprouverez bientôt qu'il en +existe, aux richesses et aux maladies que vous lui +devrez; une moitié du globe donnera le titre de +nouveau à l'autre moitié, parce que vous ne comprenez +que le frivole et douteux rapport de vos yeux +et de vos oreilles.</p> + +<p class="mid">ARNOLD.</p> + +<p>Et j'ajoute à ce rapport une foi complète.</p> + +<p class="mid">CÉSAR.</p> + +<p>A votre aise; vous lui devrez d'agréables erreurs, +et cela vaut mieux qu'une vérité pénible.</p> + +<p class="mid">ARNOLD.</p> + +<p>Chien!</p> + +<p class="mid">CÉSAR.</p> + +<p>Homme!</p> + +<p class="mid">ARNOLD.</p> + +<p>Diable!</p> + +<p class="mid">CÉSAR.</p> + +<p>Votre humble et obéissant serviteur.</p> + +<p class="mid">ARNOLD.</p> + +<p><i>Maître</i>, dirais-tu avec plus de raison; tu m'as +traîné jusqu'ici à travers des tableaux de carnage et +de débauche.</p> + +<p class="mid">CÉSAR.</p> + +<p>Où donc voudrais-tu être?</p> + +<p class="mid">ARNOLD.</p> + +<p>Oh! en paix.--Oui, en paix!</p> + +<p class="mid">CÉSAR.</p> + +<p>Et qui peut se flatter d'y être? Depuis l'étoile jusqu'au +ver rampant, la vie est partout en mouvement, +et la commotion est encore le dernier signe de la +vie. La planète tourne jusqu'à ce qu'elle devienne +comète, et que dans sa course vagabonde elle hâte +la destruction des autres planètes. L'humble ver +poursuit sa vie rampante aux dépens de l'existence +d'autres objets: mais comme eux, il faut qu'il vive +et qu'il meure esclave de celui qui l'a créé pour +vivre et mourir. Il vous faut obéir au maître de toute +chose, à l'invariable nécessité: contre ses arrêts, la +révolte ne réussit pas.</p> + +<p class="mid">ARNOLD.</p> + +<p>Mais quand elle vient à réussir?</p> + +<p class="mid">CÉSAR.</p> + +<p>Ce n'est plus la révolte.</p> + +<p class="mid">ARNOLD.</p> + +<p>L'emportera-t-elle aujourd'hui?</p> + +<p class="mid">CÉSAR.</p> + +<p>Le Bourbon a donné des ordres pour l'assaut; au +rayon du jour on sera à l'ouvrage.</p> + +<p class="mid">ARNOLD.</p> + +<p>Hélas! et la ville succombera-t-elle? Je vois la +demeure gigantesque du vrai Dieu; je vois Saint-Pierre, +son fidèle serviteur, élancer son dôme dans +le firmament où le Christ monta lui-même en laissant +sur la terre un gage de bonheur et de gloire +dans le sang qu'il avait répandu sur une croix (instrument +de torture pour lui, Dieu et fils de Dieu, +mais unique consolation des faibles mortels).</p> + +<p class="mid">CÉSAR.</p> + +<p>Il est là et il y sera.</p> + +<p class="mid">ARNOLD.</p> + +<p>Quoi?</p> + +<p class="mid">CÉSAR.</p> + +<p>Le crucifix et une foule d'autels qui resplendissent +dans des lieux moins élevés: il y a encore çà +et là sur les murailles des couleuvrines et des arquebuses; +et que n'y voit-on pas, excepté les hommes +qui y mettent le feu pour tuer d'autres hommes?</p> + +<p class="mid">ARNOLD.</p> + +<p>En serait-il donc fait de ces colonnades presque +divines? de ces pilastres soutenant des murailles +indestructibles? du théâtre où s'asseyaient les empereurs +et leurs sujets (des sujets <i>romains</i>) pour +y contempler le combat des rois du désert et des +forêts; quand le lion et l'indomptable sanglier venaient +joûter dans l'arène, pour y remplacer les +hommes qui de tous côtés étaient soumis à la ville +éternelle; alors que les bois payaient leur tribut +d'existence à ces amphithéâtres et se réunissaient +aux citoyens de la Dacie pour contribuer par leur +trépas à l'amusement d'une minute, et pour arracher +enfin à leurs bourreaux cette exclamation: <i>un autre, +quelqu'autre gladiateur</i>?</p> + +<p class="mid">CÉSAR.</p> + +<p>De quoi voulez-vous parler? de la ville ou de +l'amphithéâtre; d'une église, ou de toutes? car vous +confondez toutes ces choses et vous me confondez +moi-même.</p> + +<p class="mid">ARNOLD.</p> + +<p>Demain avec le chant du coq sonnera l'assaut.</p> + +<p class="mid">CÉSAR.</p> + +<p>Qui, s'il finit avec le premier accent du rossignol +du soir, offrira quelque chose d'inoui dans les annales +des grands siéges: car les hommes ne saisissent +guère leurs proies qu'après de longues peines.</p> + +<p class="mid">ARNOLD.</p> + +<p>Le soleil s'avance avec autant de calme et peut-être +plus beau qu'il ne se montra sur Rome, le jour +que Rémus franchit son mur.</p> + +<p class="mid">CÉSAR.</p> + +<p>Je l'ai vu en ce moment.</p> + +<p class="mid">ARNOLD.</p> + +<p>Vous?</p> + +<p class="mid">CÉSAR.</p> + +<p>Oui, monsieur, vous oubliez que je suis un esprit, +ou que du moins je l'étais avant de prendre +votre corps abandonné et d'avilir mon nom. A présent +je suis César et bossu. Eh bien! le premier des +Césars était une tête chauve, et ses lauriers lui plaisaient +bien mieux comme perruque (ainsi le dit l'histoire), +que comme signe de gloire. Ainsi va le +monde, mais nous n'en serons pas moins joyeux. J'ai +donc vu tel que je suis votre Romulus tuer son propre +frère, fruit jumeau des mêmes entrailles; et pourquoi? +parce qu'il franchit un fossé (car alors il n'y avait +pas de murs autour de Rome aujourd'hui si orgueilleuse). +Ainsi le premier ciment de Rome fut le sang +d'un frère, et quand le sang de ses enfans coulerait +en flots assez larges pour donner la teinte la plus +rouge aux jaunes ondes du Tibre, ce ne serait rien +encore auprès des torrens de sang que les avides descendans +du fratricide ont fait couler sur la terre pendant +tant de siècles.</p> + +<p class="mid">ARNOLD.</p> + +<p>Mais que peut-on reprocher aux arrière-petits-fils +de Romulus, eux qui vécurent dans la paix du +ciel et dans les retraites de la piété?</p> + +<p class="mid">CÉSAR.</p> + +<p>Et qu'avaient-ils fait, ceux que les anciens Romains +exterminèrent?--Mais écoutons.</p> + +<p class="mid">ARNOLD.</p> + +<p>Ce sont des soldats: ils chantent une ronde insouciante, +à la veille de tant de trépas, du leur peut-être.</p> + +<p class="mid">CÉSAR.</p> + +<p>Et pourquoi ne chanteraient-ils pas aussi bien +que des cygnes? Ceux-ci du moins sont noirs; on +n'en peut douter<a id="footnotetagloc23" name="footnotetagloc23"></a> +<a href="#footnoteloc23"><sup class="sml">loc23</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc23" +name="footnoteloc23"><b>Note loc23: </b></a><a href="#footnotetagloc23"> +(retour) </a> L'armure de fer dont les soldats étaient couverts les +faisait paraître +noirs de la tête aux pieds. César fait ici allusion à ce vers de Juvénal +devenu +proverbe: + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i12"><i>Rara avis in terris, nigroque similluna cycno.</i></p> +</div></div></blockquote> + +<p class="mid">ARNOLD.</p> + +<p>Vous êtes savant, je m'en aperçois.</p> + +<p class="mid">CÉSAR.</p> + +<p>Oui, je connais ma grammaire. Je fus élevé pour +être moine: j'étais autrefois versé dans la connaissance +des lettres étrusques, aujourd'hui oubliées, +et--si je voulais me rappeler--j'expliquerais leurs +hiéroglyphes plus clairement que votre alphabet.</p> + +<p class="mid">ARNOLD.</p> + +<p>Et que ne le faites-vous?</p> + +<p class="mid">CÉSAR.</p> + +<p>Il me convient mieux de résoudre en hiéroglyphes +votre alphabet; et j'imite en cela vos hommes d'état, +vos prophètes, prêtres, docteurs, alchimistes, +philosophes et tant d'autres qui, sans avoir besoin +d'une nouvelle confusion des langues, ont édifié +plus de Babels que les bégayans maçons sortis de +la fange du déluge, quand ils renoncèrent à leur +œuvre et se dispersèrent. Et pourquoi? pourquoi, +je vous prie? parce que nul d'entre eux ne comprenait +plus son voisin. Ils sont bien plus sages aujourd'hui! +La déraison, le non-sens n'est plus capable +de les diviser: le <i>non-sens</i>! c'est leur compagnon +fidèle, leur Shibboleth, leur Koran, leur Talmud; +leur talisman cabalistique! c'est l'excellente base sur +laquelle ils aiment le mieux bâtir--</p> + +<p class="mid">ARNOLD l'interrompant.</p> + +<p>Oh! railleur éternel! silence! Comme la voix rauque +des soldats se transforme, dans le lointain, en +un chant solennel et sublime! Écoutons!</p> + +<p class="mid">CÉSAR.</p> + +<p>Oui, autrefois j'ai entendu les anges chanter.</p> + +<p class="mid">ARNOLD.</p> + +<p>Et les démons hurler.</p> + +<p class="mid">CÉSAR.</p> + +<p>De concert avec les hommes. Mais écoutons. J'aime +tous les genres de musique.</p> + +<p class="mid">CHOEUR DES SOLDATS.</p> + +<p>Les bandes noires ont franchi les Alpes et leurs +monceaux de neiges. Bourbon, le ravisseur, les conduit; +ils ont passé le large fleuve du Pô. Nous avons +battu tous nos ennemis, nous avons fait prisonnier +un roi, nous n'avons tourné le dos à personne; nous +avons donc bien le droit de chanter. A jamais, vive +à jamais Bourbon! quoique sans un sou vaillant, +nous ne montrerons que plus d'ardeur à escalader +ces vieilles murailles. Guidés par Bourbon, nous allons +au point du jour entourer les portes, les briser +ou tomber sur elles. En montant tous d'un pied +ferme sur l'échelle, nous pousserons des cris de joie; +la mort seule restera muette. Guidés par Bourbon, +nous monterons sur les murs de la vieille Rome: et +qui pourrait alors calculer la dépouille de chaque +maison? En avant, en avant, guidés par les lis! et +tombent les clefs du tremblant pontife! Nous nous +reposerons à notre aise dans la vieille Rome aux sept +montagnes: ses rues seront ensanglantées, son Tibre +prendra la couleur rouge, et ses temples sonores +répéteront le bruit de notre marche. C'est Bourbon, +c'est Bourbon, c'est Bourbon qui nous protége! +c'est avec nos chants que nous battrons la charge! +Le feu en avant, l'Espagne pour avant-garde, puis +viendront nos divers compagnons: près de l'Espagnol +retentiront les tambours de la Germanie, et la +pointe des lances italiennes sera couchée sur le sein +de leur patrie. Pour nous, notre chef vient de la +France, il a fait la guerre à son frère. C'est Bourbon, +oui c'est Bourbon, sans feu ni lieu, c'est Bourbon +qui va nous conduire au sac de Rome<a id="footnotetagb3" name="footnotetagb3"></a> +<a href="#footnoteb3"><sup class="sml">b3</sup></a>.</p> + +<p class="mid">CÉSAR.</p> + +<p>Voilà un chant dont les assiégés, il me semble, +doivent peu s'effrayer.</p> + +<p class="mid">ARNOLD.</p> + +<p>Sans doute, si nos soldats sont fidèles aux paroles +du chœur. Mais voici le général entouré de ses chefs +et de ses confidens. Généreux rebelle!</p> + +<p class="stage1">(Le connétable de Bourbon entre avec les siens, etc., etc.)</p> + +<p class="mid">PHILIBERT.</p> + +<p>Comment donc, noble prince, vous n'êtes pas +content?</p> + +<p class="mid">BOURBON.</p> + +<p>Pourquoi le serais-je?</p> + +<p class="mid">PHILIBERT.</p> + +<p>La plupart des hommes le seraient à la veille d'une +conquête telle que celle qui se prépare.</p> + +<p class="mid">BOURBON.</p> + +<p>Si ma sécurité était complète!</p> + +<p class="mid">PHILIBERT.</p> + +<p>Ne doutez pas des soldats; les murs seraient de +diamant qu'ils sauraient bien les briser. La meilleure +artillerie c'est la faim.</p> + +<p class="mid">BOURBON.</p> + +<p>Ma plus faible crainte est de les voir échouer. +Comment, comment seraient-ils repoussés, avec +Bourbon pour leur chef, et pour aiguillon leur violent +appétit?--Ces vieux murs seraient des montagnes, +et ceux qui les gardent les anciens dieux de +la fable, que je ne craindrais rien de mes Titans;--mais +aujourd'hui--</p> + +<p class="mid">PHILIBERT.</p> + +<p>Eh bien! ce sont des hommes qui se battent contre +des hommes.</p> + +<p class="mid">BOURBON.</p> + +<p>Sans doute, mais ces murs ont vu autrefois des +siècles merveilleux! Ils ont enfanté des grandes +ames; la terre ancienne et l'ombre vivante de l'impérieuse +Rome est peuplée de ces nobles guerriers; +je crois les voir marcher le long des remparts de la +cité éternelle, et m'adjurer par leur sang glorieux, +avec leurs mains privées de vie, de ne pas les approcher.</p> + +<p class="mid">PHILIBERT.</p> + +<p>N'y songez pas! Voudriez-vous fuir devant des +fantastiques menaces de fantômes?</p> + +<p class="mid">BOURBON.</p> + +<p>Ils ne me menacent pas: j'affronterais, il me semble, +la menace d'un Seylla; mais ils rapprochent et +lèvent, puis laissent retomber leurs mains glacées; et +leurs visages maigres, leurs regards d'aspics fascinent +les miens. Regardez là!</p> + +<p class="mid">PHILIBERT.</p> + +<p>Je vois des créneaux élevés.</p> + +<p class="mid">BOURBON.</p> + +<p>Et là?</p> + +<p class="mid">PHILIBERT.</p> + +<p>Pas même une garde en perspective; ils se tiennent +à l'écart derrière les parapets, à l'abri des balles +de nos lansquenets qui pourraient les atteindre dans +le crépuscule.</p> + +<p class="mid">BOURBON.</p> + +<p>En vérité vous êtes aveugle.</p> + +<p class="mid">PHILIBERT.</p> + +<p>Pour ne rien voir au-delà de ce qui est visible.</p> + +<p class="mid">BOURBON.</p> + +<p>Un millier d'années ont envoyé tous leurs grands +capitaines sur ces murs;--le dernier Caton s'y +trouve déchirant ses entrailles plutôt que de survivre +à la liberté du pays que je veux enchaîner; et le +premier César, en habit de triomphateur, court de +créneaux en créneaux.</p> + +<p class="mid">PHILIBERT.</p> + +<p>Faites donc la conquête des murs pour lesquels il +fit tant d'exploits, et vous serez plus grand que lui.</p> + +<p class="mid">BOURBON.</p> + +<p>Vous dites vrai, je le ferai ou j'y perdrai la vie.</p> + +<p class="mid">PHILIBERT.</p> + +<p>Vous ne le pouvez pas; mourir dans une telle entreprise, +c'est moins la mort que l'aurore d'un jour +éternel.</p> + +<p class="mid">(Le comte Arnold et César s'avancent.)</p> + +<p class="mid">CÉSAR.</p> + +<p>Ceux qui ne sont que des hommes, ne peuvent-ils +donc supporter l'ardeur brûlante de cette gloire, +objet de leur ambition?</p> + +<p class="mid">BOURBON.</p> + +<p>Ah! salut au sardonique bossu! salut à son maître, +l'astre de beauté de notre armée, le vaillant aussi +bien que le beau, le généreux comme l'aimable! +Avant la prochaine matinée nous saurons vous trouver +de l'ouvrage à tous deux.</p> + +<p class="mid">CÉSAR.</p> + +<p>Avec la permission de votre altesse vous n'en +trouverez pas moins pour vous-même.</p> + +<p class="mid">BOURBON.</p> + +<p>Et dans ce cas, petit bossu, je ne serai pas le dernier +à mon poste.</p> + +<p class="mid">CÉSAR.</p> + +<p>Bossu! vous pouvez le dire; car, en votre qualité +de général, placé sur les derrières de l'armée, vous +avez pu voir mon dos; mais, quant à vos ennemis, ils +ne le connaissent pas encore.</p> + +<p class="mid">BOURBON.</p> + +<p>Voilà, je l'avoue, une bonne repartie; je l'avais +provoquée.--Quoi qu'il en soit, la poitrine de Bourbon +fut et sera toujours aussi avancée en face du danger +que la vôtre, quand vous seriez le diable.</p> + +<p class="mid">CÉSAR.</p> + +<p>Oh! si je l'étais, je me serais bien gardé de venir +ici.</p> + +<p class="mid">PHILIBERT.</p> + +<p>Pourquoi donc?</p> + +<p class="mid">CÉSAR.</p> + +<p>C'est que la moitié de vos bandes valeureuses ne +tardera guère à se donner hardiment à lui, et que +l'autre moitié lui sera dépêchée plus promptement +encore et avec autant de certitude.</p> + +<p class="mid">BOURBON.</p> + +<p>Arnold, votre vilain ami est aussi serpent dans +ses paroles que dans ses actions.</p> + +<p class="mid">CÉSAR.</p> + +<p>Votre altesse ne me rend pas justice. Le premier +serpent était un flatteur, et je ne le suis pas; quant +à mes actions, je ne pique qu'après avoir été piqué.</p> + +<p class="mid">BOURBON.</p> + +<p>Vous êtes brave, et cela me suffirait; vous avez +la parole aiguë et l'action prompte, c'est encore +mieux. Je ne suis pas seulement un soldat, mais encore +le camarade des soldats.</p> + +<p class="mid">CÉSAR.</p> + +<p>Altesse, c'est une mauvaise compagnie, plus mauvaise +même pour amis que pour ennemis; attendu +qu'avec les premiers les relations sont plus durables.</p> + +<p class="mid">PHILIBERT.</p> + +<p>Eh bien! drôle, tu deviens insolent au-delà du +privilége d'un bouffon.</p> + +<p class="mid">CÉSAR.</p> + +<p>Véridique, voulez-vous dire. Et bien je mentirai:--la +chose est aussi facile; et vous allez me louer, +car je vous déclare un héros.</p> + +<p class="mid">BOURBON.</p> + +<p>Laissez-le, Philibert: il est brave, et toujours, +avec cette face hideuse et la montagne de ses épaules, +on l'a vu le premier au feu et sur le champ de bataille. +Il supporte patiemment la faim; et, quant à sa +langue, notre camp jouit d'une parfaite licence. Et +pour moi, j'aime mieux l'aiguillon pénétrant d'un +spirituel railleur que les imprécations lourdes et +grossières d'un esclave affamé, mécontent et désespéré, +qui reste sourd à tout autre argument qu'une +table bien garnie, du vin, du sommeil, et quelques +maravédis qu'il prend pour une véritable richesse.</p> + +<p class="mid">CÉSAR.</p> + +<p>Il serait à désirer que les princes de la terre n'en +demandassent pas davantage.</p> + +<p class="mid">BOURBON.</p> + +<p>Allons, silence!</p> + +<p class="mid">CÉSAR.</p> + +<p>Oui, mais non pas inaction; usez vous-même de +paroles, vous en avez peu à dire.</p> + +<p class="mid">PHILIBERT.</p> + +<p>Que prétend cet effronté bavard?</p> + +<p class="mid">CÉSAR.</p> + +<p>Bavarder, comme tant d'autres prophètes<a id="footnotetagb4" name="footnotetagb4"></a> +<a href="#footnoteb4"><sup class="sml">b4</sup></a>.</p> + +<p class="mid">BOURBON.</p> + +<p>Aussi, Philibert, pourquoi le vexer? N'avez-vous +rien de mieux à penser? Arnold! demain je donne +l'assaut.</p> + +<p class="mid">ARNOLD.</p> + +<p>Je le savais déjà, monseigneur.</p> + +<p class="mid">BOURBON.</p> + +<p>Et vous me suivrez?</p> + +<p class="mid">ARNOLD.</p> + +<p>Oui, puisqu'il m'est défendu de conduire.</p> + +<p class="mid">BOURBON.</p> + +<p>Il est nécessaire, pour donner toute l'intrépidité +possible à notre armée épuisée, que son chef mette +le premier le pied sur le premier degré de l'échelle +la plus avancée.</p> + +<p class="mid">CÉSAR.</p> + +<p>Et sur le dernier; espérons-le du moins. A ce +prix, il obtiendra la récompense de ses efforts.</p> + +<p class="mid">BOURBON.</p> + +<p>Demain, la première capitale du monde peut être +à nous. A travers toutes les révolutions, la ville aux +sept montagnes a retenu sur les autres peuples son +empire; les Césars n'ont cédé qu'à Alaric, et les +Alarics ne cédèrent qu'aux pontifes: mais Romains, +Goths ou pontifes, tous furent également les maîtres +du monde. Civilisés, barbares ou sacrés; les murs +de Romulus n'ont pas cessé d'être le cirque d'un +empire. Eh bien! leur tour est passé, le nôtre est +venu; espérons que nous saurons aussi bien combattre +et mieux gouverner qu'eux.</p> + +<p class="mid">CÉSAR.</p> + +<p>Certainement; les camps sont l'école des vertus +civiles. Et que prétendez-vous faire de Rome?</p> + +<p class="mid">BOURBON.</p> + +<p>Ce qu'elle fut jadis<a id="footnotetagb5" name="footnotetagb5"></a> +<a href="#footnoteb5"><sup class="sml">b5</sup></a>.</p> + +<p class="mid">CÉSAR.</p> + +<p>Au tems d'Alaric?</p> + +<p class="mid">BOURBON.</p> + +<p>Non, vil esclave! au tems du premier César dont +vous portez le nom comme tant de dogues.</p> + +<p class="mid">CÉSAR.</p> + +<p>Et de rois. C'est un beau nom pour tous les animaux +de chasse.</p> + +<p class="mid">BOURBON.</p> + +<p>Il y a vraiment un démon dans cette langue amère +et sanglante. Ne seras-tu jamais sérieux?</p> + +<p class="mid">CÉSAR.</p> + +<p>Jamais, la veille d'une bataille: ce ne serait pas +être bon soldat. Que le général soit pensif, à la +bonne heure; nous autres aventuriers, nous devons +redoubler d'enjouement. Et pourquoi nous attrister? +Notre déité tutélaire, sous la forme du général, +veille pour nous. Loin des camps la réflexion! Si +les soldats songeaient à en faire, vous pourriez bien +tenter seul d'entrouvrir ces murailles.</p> + +<p class="mid">BOURBON.</p> + +<p>Raillez à votre aise, c'est du moins un avantage +en vous que vous ne vous en battez pas plus mal.</p> + +<p class="mid">CÉSAR.</p> + +<p>Merci de la liberté! Aussi bien, c'est la seule paie +que j'ai reçue au service de votre altesse.</p> + +<p class="mid">BOURBON.</p> + +<p>Eh bien! monsieur, demain vous pouvez vous payer +de vos mains. Regardez ces tours; elles renferment +nos trésors. Mais, Philibert, il faut tenir un conseil. +Arnold, nous y désirons votre présence.</p> + +<p class="mid">ARNOLD.</p> + +<p>Prince, au conseil comme en campagne, vous +pouvez compter sur moi.</p> + +<p class="mid">BOURBON.</p> + +<p>Nous nous en félicitons doublement. Au point du +jour vous remplirez un poste de confiance.</p> + +<p class="mid">CÉSAR.</p> + +<p>Et moi?</p> + +<p class="mid">BOURBON.</p> + +<p>Vous courrez avec Bourbon après la gloire. Bon +soir.</p> + +<p class="mid">ARNOLD, à César.</p> + +<p>Prépare pour l'assaut notre armure, et va m'attendre +dans ma tente.</p> + +<p class="stage1">(Sortent Bourbon, Arnold, Philibert, etc.)</p> + +<p class="mid">CÉSAR, seul.</p> + +<p>Dans ta tente! crois-tu m'échapper, parce que tu +ne me verras plus? Ou penses-tu que le hideux étui +qui contenait ton principe de vie soit pour moi +autre chose qu'un masque? Voilà donc les hommes! +les héros! les chefs! la fleur des bâtards d'Adam! +Telle est la conséquence de la faculté de penser, +accordée à la matière, substance indocile, méditant +dans la confusion, agissant de même, en un mot, +toujours retombant dans son élément primitif. Fort +bien; je vais jouer avec ces pauvres marionnettes: +c'est du moins, pour un esprit comme moi, le passe-tems +d'une heure ennuyeuse. Quand je serai las, j'ai +affaire dans les étoiles, que ces pauvres créatures +imaginent faites pour leurs beaux yeux. Ce serait un +bon tour d'en faire éclater une au milieu d'eux, et +de mettre ainsi le feu sur et sous leur nichée. Comme +alors on verrait toutes ces fourmis s'agiter sur le sol +brûlant, et tout à coup cessant de mutuellement +s'égorger, se réunir pour la première fois dans une +oraison universelle! Ah! ah! ah!</p> + +<p class="stage1">(Il éclate de rire, et s'éloigne.)</p> + +<p>FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE.</p> +<br><br> +<h2>DEUXIÈME PARTIE.</h2> +<br> +<h3>SCÈNE PREMIÈRE.</h3> + +<p class="stage1">(La scène est devant les murs de Rome. Assaut. L'armée est en mouvement +avec des échelles pour franchir les murailles. Bourbon s'avance +le premier, avec une écharpe blanche sur son armure<a id="footnotetagb6" name="footnotetagb6"></a> +<a href="#footnoteb6"><sup class="sml">b6</sup></a>.)</p> + +<br> + +<p class="mid">CHOEUR D'ESPRITS dans les airs.</p> + +<p class="mid">I.</p> + +<p>Voici le matin; mais il est sombre et couvert. Où +fuit la silencieuse alouette? Où s'est retiré le soleil +nébuleux? Est-ce bien là le jour? Le regard de la +nature semble planer avec tristesse sur la cité noble +et sacrée; mais au dehors frémit un tocsin qui doit +émouvoir les saints renfermés dans l'enceinte, et +ranimer les cendres héroïques éparses autour des +jaunes ondes du Tibre. Réveille-toi, génie des sept +montagnes, avant que tes bases ne soient ébranlées!</p> + +<p class="mid">II.</p> + +<p>Entendez-vous le bruit pressé des pas? Mars conduit +chaque ébranlement! Les pieds se meuvent d'un +commun accord comme les marées sous l'influence +lunaire. Ils courent à la mort avec la régularité des +eaux roulantes, alors que les vagues, s'élevant au-dessus +des puissantes digues sans que leur ordre +soit troublé, viennent se briser les unes après les +autres. Entendez-vous le froissement des armures? +Baissez vos regards sur chaque guerrier; comme son +œil ardent menace ces remparts! Considérez chacun +des degrés de chaque échelle, semblable aux raies +qui sillonnent le corps d'une sinistre couleuvre.</p> + +<p class="mid">III.</p> + +<p>Considérez ces murs, hérissés sans intervalle de +redoutables défenses. Tout à l'entour, de loin et de +près, s'entrouvre la noire bouche des canons; brille +le fer des lances, brûlent des mèches, se chargent +les mousquets, et le tout pour vomir bientôt la mort. +Tous les vieux instrumens de carnage, réunis à ce +que l'industrie des hommes a nouvellement découvert, +sont ici disposés comme un innombrable troupeau +de sauterelles. Ombre de Rémus! ce jour sera +terrible comme celui du crime de ton frère. Les +chrétiens viennent combattre contre le temple du +Christ: lui faudra-t-il subir la même destinée que +toi?</p> + +<p class="mid">IV.</p> + +<p>Près,--près, plus près encore! Tel le tremblement +de terre ébranle les montagnes, d'abord par +une secousse légère et sourde comme les premiers +sillonnemens de l'onde; ensuite avec un fracas terrible +et prolongé, jusqu'à ce que les rochers soient +réduits en poussière; ainsi se précipite en avant +l'armée! Illustres guerriers, héros dont le renom +vit encore; ombres éternelles, premières fleurs des +sanglantes, prairies qui entourent Rome, Rome la +mère d'un peuple unique! ne sortirez-vous pas de +votre assoupissement, quand les nations, dans leurs +querelles, vont traîner la charrue sur vos lauriers! +Mais vous qui avez pleuré sur le bûcher de Carthage, +ne versez pas de larmes; applaudissez! Rome pleure +à son tour<a id="footnotetagloc24" name="footnotetagloc24"></a> +<a href="#footnoteloc24"><sup class="sml">loc24</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc24" +name="footnoteloc24"><b>Note loc24: </b></a><a href="#footnotetagloc24"> +(retour) </a> On dit que Scipion, le second Africain, répéta un vers +d'Homère +et pleura sur l'embrasement de Carthage. Il eût mieux fait de lui +accorder +une capitulation.<span class="rig"> +(<i>Note de Lord Byron</i>.)</span></blockquote><br> + +<p class="mid">V.</p> + +<p>En avant se précipitent les nations diverses! La +famine depuis long-tems remplace leurs denrées; la +haine et la faim dans le cœur, ils se poussent devers +les murailles comme une troupe de loups, et plus +terribles encore. Ah! ville de gloire, vas-tu donc +devenir un objet de pitié! Il faut tous, Romains, +combattre comme vos pères! Comparé aux noirs +bandits de Bourbon, Alaric était un vainqueur miséricordieux. +Lève-toi, cité éternelle! lève-toi! Porte +de tes mains, la flamme sous tes portiques, plutôt +que de laisser ces infâmes ennemis souiller de leur +présence le dernier de tes foyers.</p> + +<p class="mid">VI.</p> + +<p>Oh! voyez-vous ce spectre ensanglanté! Pour +les fils d'Ilion, il n'est plus d'Hector; les enfans de +Priam aimaient leur frère; et le fondateur de Rome +méconnut sa mère, quand, par un crime que rien +ne dut expier, il plongea le fer dans le cœur de son +frère jumeau. Voyez l'ombre gigantesque se prolonger +haute et large sur les remparts! Quand il traversa +pour la première fois tes fossés, tu entrevis, +ô Rome naissante, le jour de ta ruine. Vainement +aujourd'hui t'éleverais-tu dans les airs à l'égal de +Babel, tu n'arrêterais pas ses pas; et du haut de ton +plus superbe dôme, voici déjà Rémus qui réclame +de toi vengeance.</p> + +<p class="mid">VII.</p> + +<p>Voilà qu'ils te franchissent dans leur fureur, +merveille du monde! Le feu, la fumée, la clameur +infernale t'environnent! la mort se fait jour à travers +et sous tes murs. Le fer commence à froisser +un autre fer; plus bas l'échelle gémit, étincelante +sous une charge d'acier qui s'écroule à ses pieds au +milieu de mille blasphêmes. De rechef, chaque guerrier +immolé est soudain remplacé par un autre; le +sang mélangé de l'Europe abreuve tes fossés. Tes +murs peuvent s'écrouler, ô Rome, mais tes champs +doivent se réjouir de l'engrais qu'on leur prodigue. +Mais hélas! ô Rome, tes foyers!--silence! En +proie même à tant d'angoisses, tu combats encore +comme jadis tu avais coutume de vaincre.</p> + +<p class="mid">VIII.</p> + +<p>Pénates antiques, un effort de plus! n'abandonnez +pas à la cruelle Até vos fumans foyers. Un effort de +plus, ombres de héros! ne cédez pas ainsi à des +Nérons étrangers. L'impie qui tua sa mère et répandit +le sang de Rome était du moins votre concitoyen; +c'était un Romain qui donnait aux Romains +des fers,--et Brennus ne put vous livrer à ses barbares.--Encore +un effort, ames des saints et des +martyrs: levez-vous! vos titres sont les plus respectables. +Puissantes divinités, voilà vos temples écroulés +et toujours imposans, même dans leurs débris. +Fondateurs glorieux de ces autels du Christ et de la +vérité, frappez ceux qui vous menacent. Tibre, que +tes torrens attestent l'horreur dont la nature même +est saisie. Que chaque cœur entr'ouvert, mais palpitant +encore, se retourne comme le lion mortellement +frappé. Rome! sois convertie en une tombe +immense; mais sois jusqu'au dernier moment la +Rome des Romains!</p> + + +<p class="stage1">(Bourbon, Arnold, César et autres arrivent au pied du mur.<br> +Arnold se dispose à planter son échelle.)</p> + +<p class="mid">BOURBON.</p> + +<p>Arrêtez, Arnold, je suis devant.</p> + +<p class="mid">ARNOLD.</p> + +<p>Non pas, monseigneur.</p> + +<p class="mid">BOURBON.</p> + +<p>Arrêtez, monsieur, je l'exige. Suivez-moi! Je suis +fier d'un tel compagnon; mais je ne veux pas ici de +guide. (Il plante son échelle et commence à monter.) Allons, +mes enfans, en avant! (Il est frappé et tombe.)</p> + +<p class="mid">CÉSAR.</p> + +<p>Et de lui!</p> + +<p class="mid">ARNOLD.</p> + +<p>Puissances éternelles! comment soutenir le courage +de l'armée?--Mais vengeance! vengeance!</p> + +<p class="mid">BOURBON.</p> + +<p>Ce n'est rien. Donnez-moi votre main. (Il prend la +main d'Arnold et se relève; mais en mettant le pied sur l'échelle il +retombe encore.) Arnold, je suis perdu. Cachez mon +sort,--tout ira bien;--mais cachez-le; jetez mon +manteau sur ce qui sera dans peu de la poussière; +il ne faut pas que les soldats voient cela<a id="footnotetagb7" name="footnotetagb7"></a> +<a href="#footnoteb7"><sup class="sml">b7</sup></a>.</p> + +<p class="mid">ARNOLD.</p> + +<p>Il faut vous emporter; j'ai besoin de l'aide de--</p> + +<p class="mid">BOURBON.</p> + +<p>Non, mon brave ami, la mort plane sur moi. Mais +une vie! qu'est-ce que cela? L'ame de Bourbon vous +guidera encore; ayez soin seulement de leur laisser +ignorer que je ne sois plus qu'un cadavre; et quand +ils n'auront plus d'ennemis devant eux, vous ferez +ce qu'il vous plaira.</p> + +<p class="mid">CÉSAR.</p> + +<p>Votre altesse ne voudrait-elle pas baiser la croix? +Nous n'avons pas ici de prêtre; mais le pommeau de +cette épée peut vous en servir:--il en a bien servi +pour Bayard[<a id="footnotetagb8" name="footnotetagb8"></a> +<a href="#footnoteb8"><sup class="sml">b8</sup></a>].</p> + +<p class="mid">BOURBON.</p> + +<p>Méchant valet! oses-tu bien <i>le</i> nommer en ce moment! +mais je l'ai mérité.</p> + +<p class="mid">ARNOLD, à César.</p> + +<p>Vilain, ne parlez pas davantage.</p> + +<p class="mid">CÉSAR.</p> + +<p>Comment! voilà qu'un chrétien meurt, et je ne +pourrais lui offrir un chrétien <i>vade in pace</i>?</p> + +<p class="mid">ARNOLD.</p> + +<p>Silence! Les voilà donc glacés ces yeux qui pouvaient +regarder le monde entier, sans voir rien de +comparable à eux!</p> + +<p class="mid">BOURBON.</p> + +<p>Arnold, si jamais tu voyais la France,--mais hâte-toi, +l'assaut devient plus vif,--une heure de plus, +une minute, et je mourrais dans l'intérieur de la ville. +Éloignez-vous, Arnold, loin d'ici! vous perdez du +tems, ils vont gagner Rome sans vous.</p> + +<p class="mid">ARNOLD.</p> + +<p>Et sans vous!</p> + +<p class="mid">BOURBON.</p> + +<p>Non, non, je les conduirai encore en esprit. Couvre +mon cadavre, et ne dis pas que j'aie cessé de +respirer. Adieu! sois vainqueur!</p> + +<p class="mid">ARNOLD.</p> + +<p>Mais, dois-je vous laisser ainsi?</p> + +<p class="mid">BOURBON.</p> + +<p>Il le faut,--Adieu! nos gens gagnent de l'avance.</p> + +<p class="stage1">(Bourbon meurt.)</p> + +<p class="mid">CÉSAR, à Arnold.</p> + +<p>Allons, comte, à l'ouvrage.</p> + +<p class="mid">ARNOLD.</p> + +<p>Il est vrai, je pleurerai ensuite. (Arnold couvre d'un +manteau le corps de Bourbon, puis il s'écrie en montant à l'échelle.) +Bourbon, Bourbon! Sus, enfans, Rome est à nous!</p> + +<p class="mid">CÉSAR.</p> + +<p>Bonsoir, seigneur connétable; tu as été un homme. +(César suit Arnold, ils atteignent les créneaux; Arnold et César sont +renversés.) Aimable culbute! Votre seigneurie serait-elle +blessée?</p> + +<p class="mid">ARNOLD.</p> + +<p>Non. (Il remonte à l'échelle.)</p> + +<p class="mid">CÉSAR.</p> + +<p>Voilà un bon limier, une fois qu'il est échauffé! +et ce n'est pas là un jeu d'enfant. Voyez comme il +frappe! Sa main touche encore aux créneaux; il s'y +cramponne comme si c'était un autel; il y met le +pied et--qu'y a-t-il ici, un Romain? (Ici un homme +tombe.) C'est le premier oiseau de la couvée! Il est +tombé sur le bord de son nid. Qu'y a-t-il donc, camarade?</p> + +<p class="mid">LE BLESSÉ.</p> + +<p>Une goutte d'eau!</p> + +<p class="mid">CÉSAR.</p> + +<p>Nous n'avons, d'ici au Tibre, d'autre liquide que +du sang.</p> + +<p class="mid">LE BLESSÉ.</p> + +<p>Je meurs pour Rome. (Il expire.)</p> + +<p class="mid">CÉSAR.</p> + +<p>C'est comme Bourbon; mais dans un autre sens. +Voilà ces grands hommes! voilà leurs immortels motifs! +Mais je dois être au jeune dépôt qui m'est confié; +il est sans doute maintenant dans le Forum. A +la charge!</p> + +<p class="stage1">(César franchit l'échelle; la toile tombe.)</p> +<br> +<h3>SCÈNE II.</h3> + +<p class="stage1">(La ville.--Combat dans les rues entre les assiégeans et les assiégés.<br> +Les habitans fuient en désordre.)</p> +<br> + +<p class="mid">CÉSAR, entrant.</p> + +<p>Je ne puis trouver mon héros; il est perdu dans +la foule héroïque qui maintenant est à la poursuite +des fuyards, ou se bat contre les désespérés. Qu'avons-nous +ici? un ou deux cardinaux, qui ne semblent +pas fort curieux du martyre. Quelle agilité +dans ces vieilles jambes rouges! Ils auraient bien +fait de quitter leurs chausses, comme ils ont ôté +leurs chapeaux; ils cesseraient d'être pour les pillards +un point de mire. Laissons-les fuir, les ruisseaux +de sang ne tacheront pas du moins leurs bas: +ils sont de la même couleur.</p> + +<p class="stage1">(Entre un parti de combattans.--Arnold est à la tête des +assaillans.)</p> + +<p>Le voici escorté des deux frères,--le sang et la +gloire. Holà! arrêtez, comte.</p> + +<p class="mid">ARNOLD.</p> + +<p>En avant! il ne faut pas qu'ils se rallient.</p> + +<p class="mid">CÉSAR.</p> + +<p>Je te le dis, ne sois pas trop emporté; il faut, pour +l'ennemi fuyant, un pont d'or. Je t'ai donné la beauté +du corps et l'exemption de plusieurs maladies corporelles, +mais non mentales; je n'en avais pas le +pouvoir. Tout en te donnant la forme du fils de Thétis, +je ne t'ai pas plongé dans le Styx et je ne garantirais +pas mieux contre l'ennemi ton cœur chevaleresque +que ne le fut le talon d'Achille. Ainsi donc, de la +prudence; et n'oublie pas que tu es encore un +mortel.</p> + +<p class="mid">ARNOLD.</p> + +<p>Et qui, avec un peu d'ame, songerait à combattre, +s'il était invulnérable! Beau plaisir! Penses-tu +que je m'attacherai au lièvre quand j'entendrai rugir +les lions?</p> + +<p class="stage1">(Arnold rentre dans la mêlée.)</p> + +<p class="mid">CÉSAR.</p> + +<p>Voilà bien un échantillon de l'humanité! Son sang +est échauffé; il serait bon, pour calmer sa fièvre, +qu'on lui en tirât quelque peu.</p> + +<p class="stage1">(Arnold lutte contre un Romain qui se retire contre un portique.)</p> + +<p class="mid">ARNOLD.</p> + +<p>Rends-toi, esclave, je te ferai quartier.</p> + +<p class="mid">LE ROMAIN.</p> + +<p>Cela est bientôt dit.</p> + +<p class="mid">ARNOLD.</p> + +<p>Et fait: on connaît ma loyauté.</p> + +<p class="mid">LE ROMAIN.</p> + +<p>On connaîtra mes actions.</p> + +<p class="stage1">(Ils reprennent le combat; César avance vers eux.)</p> + +<p class="mid">CÉSAR.</p> + +<p>Comment, Arnold! arrête-toi, tu as affaire à un +célèbre artiste, à un sculpteur habile, et qui sait parfaitement +manier l'épée et le poignard. Il l'emporte +sur toi, mon cher mousquetaire. C'est lui qui fit +tomber Bourbon du haut des remparts.</p> + +<p class="mid">ARNOLD.</p> + +<p>Oui, serait-il vrai? Il aura donc travaillé à son +monument.</p> + +<p class="mid">LE ROMAIN.</p> + +<p>Je pourrais cependant en tailler pour de plus vaillans +que vous.</p> + +<p class="mid">CÉSAR.</p> + +<p>Bien parler, mon homme de marbre! Benvenuto, +tu as du talent dans les deux parties, et celui qui +tuera Cellini aura fait un ouvrage aussi difficile que +ceux que tu fis jamais avec les blocs de Carrare.</p> + +<p class="stage1">(Arnold désarme et blesse celui-ci, mais légèrement; ce dernier tire un<br> +pistolet et fait feu, puis se retire et disparaît sous le portique.)</p> + +<p class="mid">CÉSAR.</p> + +<p>Comment vas-tu? C'est là, je pense, un avant-goût +des sanglans festins de Bellone?</p> + +<p class="mid">ARNOLD, chancelant.</p> + +<p>C'est une égratignure; donne-moi ton écharpe, +il ne m'échappera pas.</p> + +<p class="mid">CÉSAR.</p> + +<p>Où est le coup?</p> + +<p class="mid">ARNOLD.</p> + +<p>Dans l'épaule; ce n'est pas le bras de l'épée,--et +cela suffit. J'ai soif: si j'avais un casque d'eau!</p> + +<p class="mid">CÉSAR.</p> + +<p>C'est en ce moment un liquide fort recherché; +on n'en trouve pas aisément.</p> + +<p class="mid">ARNOLD.</p> + +<p>Ma soif augmente, mais je connais un moyen de +l'éteindre.</p> + +<p class="mid">CÉSAR.</p> + +<p>Elle, ou toi-même?</p> + +<p class="mid">ARNOLD.</p> + +<p>La chance est la même; je m'en rapporte aux dés. +Mais je perds mon tems à babiller; hâte-toi, je te +prie. (César lui met son écharpe.) Et toi, pourquoi tant +d'insouciance? Ne veux-tu pas frapper aussi?</p> + +<p class="mid">CÉSAR.</p> + +<p>Vos anciens philosophes regardaient le genre humain +en spectateurs des jeux olympiques. Si je trouvais +un prix digne d'être disputé, je pourrais me +montrer tel que Milon lui-même.</p> + +<p class="mid">ARNOLD.</p> + +<p>Oui, quand il se prit dans le chêne.</p> + +<p class="mid">CÉSAR</p> + +<p>J'affronterais une forêt, si je le trouvais bon. Je +combats contre les masses, ou pas du tout. En attendant, +poursuis ton divertissement comme moi le +mien: je n'ai qu'a regarder, puisque mes ouvriers +coupent gratuitement ma moisson.</p> + +<p class="mid">ARNOLD.</p> + +<p>Exécrable démon! toujours le même.</p> + +<p class="mid">CÉSAR.</p> + +<p>Et toi, toujours homme.</p> + +<p class="mid">ARNOLD.</p> + +<p>Comment? je ne veux que me montrer tel.</p> + +<p class="mid">CÉSAR.</p> + +<p>Oui, tel que sont les hommes.</p> + +<p class="mid">ARNOLD.</p> + +<p>Que veux-tu dire?</p> + +<p class="mid">CÉSAR.</p> + +<p>Que tu sens et que tu vois.</p> + +<p class="stage1">(Arnold s'éloigne et se réunit aux combattans, divisés en masses +détachées. La toile tombe.)</p> + +<br> +<h3>SCÈNE III.</h3> + +<p class="stage1">(L'église de Saint-Pierre. Intérieur. Le pape est à l'autel. Prêtres qui +l'environnent en confusion. Citoyens accourant pour trouver un refuge, +et poursuivis par la soldatesque.)</p> + +<p class="stage1">Entre CÉSAR.</p> + +<br> + +<p class="mid">UN SOLDAT ESPAGNOL.</p> + +<p>Main-basse sur eux, camarades! Prenez-moi ces +lampes; ouvrez jusqu'à l'échine cette tête chauve et +tonsurée! il a un rosaire d'or!</p> + +<p class="mid">UN SOLDAT LUTHÉRIEN.</p> + +<p>Vengeance! vengeance! Frappons d'abord, nous +pillerons après;--c'est la demeure de l'Ante-Christ.</p> + +<p class="mid">CÉSAR, l'arrêtant.</p> + +<p>Comment donc, schismatique! et que prétends-tu?</p> + +<p class="mid">LE SOLDAT LUTHÉRIEN.</p> + +<p>Au saint nom du Christ, détruire le superbe Ante-Christ! +Je suis chrétien.</p> + +<p class="mid">CÉSAR.</p> + +<p>Oui, un disciple qui forcerait le fondateur lui-même +à renier sa doctrine, s'il voyait quels sont ses +prosélytes. Songe plutôt au pillage.</p> + +<p class="mid">LE SOLDAT LUTHÉRIEN.</p> + +<p>C'est le diable, vous dis-je.</p> + +<p class="mid">CÉSAR.</p> + +<p>Chut! ne révèle pas ce secret; il ne manquerait +pas de te reconnaître pour être à lui.</p> + +<p class="mid">LE SOLDAT LUTHÉRIEN.</p> + +<p>Pourquoi le protéges-tu? Je le répète, c'est le +diable, ou du moins le vicaire du diable sur la terre.</p> + +<p class="mid">CÉSAR.</p> + +<p>C'est précisément pour cela: pourquoi chercher +querelle à ses meilleurs amis? Vous feriez mieux de +vous tenir en repos; son heure n'est pas encore venue.</p> + +<p class="mid">LE SOLDAT LUTHÉRIEN.</p> + +<p>C'est ce que l'on va voir.</p> + +<p class="stage1">(Le soldat luthérien s'avance vers le pape; un des gardes lui envoie<br> +un coup de fusil qui le fait tomber au pied de l'autel.)</p> + +<p class="mid">CÉSAR, au luthérien.</p> + +<p>Je vous l'ai dit.</p> + +<p class="mid">LE SOLDAT LUTHÉRIEN.</p> + +<p>Est-ce que vous ne me vengerez pas?</p> + +<p class="mid">CÉSAR.</p> + +<p>Moi? non. Vous le savez, <i>la vengeance appartient +au Seigneur</i>; et vous voyez bien qu'il n'aime +pas qu'on empiète sur lui.</p> + +<p class="mid">LE SOLDAT LUTHÉRIEN, en mourant.</p> + +<p>Ah! du moins si je l'avais tué, j'irais dans le ciel, +environné d'une éternelle gloire! Oh! mon Dieu! +pardonne à la faiblesse d'un bras qui ne l'a pu atteindre, +et reçois dans ta miséricorde ton serviteur! +C'est encore un illustre triomphe; la superbe Babylone +n'est plus; la prostituée des sept montagnes a +changé sa robe de pourpre contre des cilices et des +cendres.</p> + +<p class="mid">CÉSAR.</p> + +<p>Oui, et les tiennes parmi les autres. Bien fait, +vieille Babel!</p> + +<p class="stage1">(Les gardes se défendent en désespérés; le pontife s'esquive par un<br> +passage dérobé jusqu'au Vatican et au château Saint-Ange.)</p> + +<p class="mid">CÉSAR.</p> + +<p>Oui, c'est là se battre avec gloire! Allons, prêtres! +allons, soldats! Comme ils y vont de la voix et +du geste! Je n'ai pas vu de pantomime plus comique +depuis la prise de la Juiverie par Titus. Mais c'était +alors le tour des Romains, aujourd'hui c'est celui de +leurs ennemis.</p> + +<p class="mid">SOLDATS.</p> + +<p>Il s'est échappé; suivons-le.</p> + +<p class="mid">AUTRE SOLDAT.</p> + +<p>Ils ont barré l'étroit passage; il est obstrué de +morts jusqu'à la porte.</p> + +<p class="mid">CÉSAR.</p> + +<p>Je suis ravi qu'il ait échappé, et il doit bien, en +partie, m'en rendre grâces. Je ne voudrais pas que +l'on abolît ses bulles;--ce serait perdre la moitié de +notre empire, et ces indulgences exigent un peu de +retour.--Non, non, il ne faut pas qu'il tombe; +d'ailleurs son évasion peut être la matière d'un miracle +futur, et comme telle fortifier la preuve de son +infaillibilité. (S'adressant aux soldats espagnols.) Eh bien! +coupe-gorges, pourquoi vous arrêtez-vous? Si vous +ne vous pressez pas, vous ne trouverez plus un seul +pieux grain d'or! Et <i>vous</i> donc, catholiques, retournerez-vous +sans une seule relique d'un pareil pélerinage? +Les luthériens eux-mêmes ont une dévotion +plus sincère. Voyez comme ils dévalisent les châsses!</p> + +<p class="mid">SOLDATS.</p> + +<p>Par saint Pierre! il dit vrai; les hérétiques emporteront +la meilleure part.</p> + +<p class="mid">CÉSAR.</p> + +<p>Ce serait une honte! Allons, allons, aidez-les +dans leur acte de piété.</p> + +<p class="stage1">(Les soldats se dispersent; les uns quittent l'église, tandis que +d'autres +y entrent.)</p> + +<p class="mid">CÉSAR.</p> + +<p>Les voilà partis, et d'autres reviennent; ainsi +coule vague sur vague ce que ces malheureuses créatures +appellent l'éternité. Elles pensent être les brisans +de cet océan, tandis qu'elles ne sont que de +légères bulles, engendrées par son écume. Maintenant +autre chose.</p> + +<p class="stage1">(Entre Olympia poursuivie.--Elle embrasse l'autel.)</p> + +<p class="mid">SOLDAT.</p> + +<p>Elle est à moi.</p> + +<p class="mid">AUTRE SOLDAT, s'opposant au premier.</p> + +<p>Vous mentez; je l'ai troquée le premier; elle serait +la nièce du pape que je ne la céderais pas.</p> + +<p class="stage1">(Ils se battent.)</p> + +<p class="mid">TROISIÈME SOLDAT, s'avançant vers Olympia.</p> + +<p>Cessez vos réclamations; les miennes sont les +meilleures.</p> + +<p class="mid">OLYMPIA.</p> + +<p>Monstre infernal, vous ne me toucherez pas vivante!</p> + +<p class="mid">TROISIÈME SOLDAT.</p> + +<p>Vivante ou morte.</p> + +<p class="mid">OLYMPIA, embrassant un crucifix massif.</p> + +<p>Respectez votre Dieu.</p> + +<p class="mid">TROISIÈME SOLDAT.</p> + +<p>Oui, quand il est en or, ma belle; c'est vôtre dot +que vous serrez.</p> + +<p class="stage1">(Il s'avance vers elle, quand Olympia, en étreignant avec plus<br> +de force le crucifix, l'ébranle et le fait tomber; dans sa +chute, il renverse le soldat.)</p> + +<p class="mid">TROISIÈME SOLDAT.</p> + +<p>Oh! grand Dieu!</p> + +<p class="mid">OLYMPIA.</p> + +<p>Ah! maintenant vous le reconnaissez.</p> + +<p class="mid">TROISIÈME SOLDAT.</p> + +<p>J'ai la tête cassée. Camarades! au secours! je n'y +vois plus.</p> + +<p class="stage1">(Il meurt.)</p> + +<p class="mid">AUTRES SOLDATS, accourant.</p> + +<p>Tuez-la, quand elle aurait mille vies: elle a assassiné +notre camarade.</p> + +<p class="mid">OLYMPIA.</p> + +<p>Mort désirable! Vous n'avez pas de vie à accorder +que le dernier des hommes ne puisse ravir. Grand +Dieu! par ton fils qui nous a rachetés, par la mère +de ton fils, reçois-moi telle que je voudrais paraître +à tes yeux, digne d'elle, de lui et de toi!</p> + +<p class="stage1">(Entre Arnold.)</p> + +<p class="mid">ARNOLD.</p> + +<p>Que vois-je! Maudites bêtes féroces, arrêtez.</p> + +<p class="mid">CÉSAR, à part et en riant.</p> + +<p>Ah! ah! ah! voilà la justice; ces dogues ont les +mêmes droits que lui. Mais voyons comment cela +finira.</p> + +<p class="mid">SOLDATS.</p> + +<p>Comte, elle a tué notre camarade.</p> + +<p class="mid">ARNOLD.</p> + +<p>Avec quelle arme?</p> + +<p class="mid">SOLDATS.</p> + +<p>Avec la croix sous laquelle il est tombé; regardez-le +couché là, plutôt comme un ver que comme un +homme: elle l'a frappé à la tête.</p> + +<p class="mid">ARNOLD.</p> + +<p>En effet, voilà une femme aussi recommandable +qu'un brave homme. Si vous en étiez, vous auriez +des respects pour elle. Mais éloignez-vous, et rendez +grâce à votre bassesse; c'est le seul dieu auquel +vous deviez en ce moment la vie. Si vous aviez touché +un seul cheveu de ses tresses en désordre, j'aurais +fait dans vos rangs un plus grand jour que l'ennemi +lui-même. Loin d'ici, jackals! contentez-vous +des os que le lion vous jette, et ne tombez pas sur +ceux qu'il ne vous accorde pas.</p> + +<p class="mid">UN SOLDAT, en murmurant.</p> + +<p>Alors le lion n'a qu'à vaincre pour lui-même.</p> + +<p class="mid">ARNOLD, le frappant.</p> + +<p>Séditieux! va te révolter dans l'enfer;--mais sur +la terre tu auras obéi. (Les soldats attaquent Arnold.)</p> + +<p class="mid">ARNOLD.</p> + +<p>Avancez! j'en suis ravi; je vous montrerai, lâches, +comment il faut vous commander, et quel est +celui qui vous conduisit le premier sur les murs que +vous n'osiez escalader; jusqu'au moment où j'arborai +ma bannière sur le sommet. Vous êtes bien courageux +maintenant que vous êtes dans la ville.</p> + +<p class="stage1">(Arnold terrasse les plus avancés; les autres jettent leurs armes.)</p> + +<p class="mid">SOLDATS.</p> + +<p>Merci! merci!</p> + +<p class="mid">ARNOLD.</p> + +<p>Apprenez donc à l'accorder. À présent, vous ai-je +montré qui vous conduisit sur les créneaux de +Rome?</p> + +<p class="mid">SOLDATS.</p> + +<p>Oui, nous l'avons vu et éprouvé; pardonnez l'erreur +d'un moment dans le feu de la victoire,--la +victoire à laquelle vous nous avez guidés.</p> + +<p class="mid">ARNOLD.</p> + +<p>Éloignez-vous donc! rentrez dans vos quartiers; +vous les trouverez établis dans le palais Colonna.</p> + +<p class="mid">OLYMPIA, à part.</p> + +<p>Dans la maison de mon père!</p> + +<p class="mid">ARNOLD aux soldats.</p> + +<p>Laissez vos armes, elles vous seraient inutiles, +la ville est rendue; et songez bien à tenir vos mains +nettes ou je trouverai, pour vous rebaptiser, un ruisseau +aussi rouge qu'en ce moment les eaux du Tibre.</p> + +<p class="mid">SOLDATS; ils déposent leurs armes et s'éloignent.</p> + +<p>Nous obéirons.</p> + +<p class="mid">ARNOLD à Olympia.</p> + +<p>Madame, vous n'avez plus rien à craindre.</p> + +<p class="mid">OLYMPIA.</p> + +<p>Je le croirais si j'avais un glaive; mais il n'importe +pas,--la mort a mille chemins; et le marbre qui +couvre le pied de cet autel verra ensanglanter ma +tête avant que tu m'arraches de ces lieux. Homme, +Dieu te pardonne!</p> + +<p class="mid">ARNOLD.</p> + +<p>J'espère bien mériter son pardon et le tien lui-même; +je ne t'ai pas offensée.</p> + +<p class="mid">OLYMPIA.</p> + +<p>Tu ne m'as pas offensée! Qui donc a porté le fer et +le feu dans ma patrie? Tu ne m'as pas offensée! Qui +donc a fait de la maison de mon père une retraite de +brigands? Et ce temple, et ce mélange du sang des +Romains et des saints? En vain voudrais-tu maintenant +me protéger; il n'en sera rien!</p> + +<p class="stage1">(Elle lève les yeux au ciel, s'enveloppe de sa robe et se dispose à se +précipiter de l'autel, du côté opposé à celui où se tient Arnold.)</p> + +<p class="mid">ARNOLD.</p> + +<p>Arrête, arrête, je jure...</p> + +<p class="mid">OLYMPIA.</p> + +<p>Épargne à ton ame déjà bien assez criminelle un +serment que l'enfer lui-même ne voudrait pas garantir. +Je te connais.</p> + +<p class="mid">ARNOLD.</p> + +<p>Non, tu ne me connais pas, je ne suis pas de ces +gens là, bien que--</p> + +<p class="mid">OLYMPIA.</p> + +<p>Je te juge par tes compagnons; Dieu te jugera +tel que tu es véritablement. Je te vois teint du sang +de Rome; prends le mien, c'est tout ce que tu peux +espérer de moi. Ici, sur le marbre du temple où l'eau +sainte me baptisa fille de Dieu, je lui rends mon ame +moins sainte, sans doute, mais non moins pure que +les fonts baptismaux ne m'avaient rendue.</p> + +<p class="stage1">(Olympia étend une main vers Arnold d'un air dédaigneux, puis se +précipite de l'autel sur le marbre.)</p> + +<p class="mid">ARNOLD.</p> + +<p>Dieu éternel! je sens ta puissance! Au secours! +au secours! Elle n'est plus.</p> + +<p class="mid">CÉSAR, approchant.</p> + +<p>Me voici.</p> + +<p class="mid">ARNOLD.</p> + +<p>Toi! mais enfin sauve-la!</p> + +<p class="mid">CÉSAR, l'aidant à soulever Olympia.</p> + +<p>Elle a bien réussi; la chute a été sérieuse.</p> + +<p class="mid">ARNOLD.</p> + +<p>Ô ciel! elle ne respire plus.</p> + +<p class="mid">CÉSAR.</p> + +<p>S'il en est ainsi, je ne puis rien faire: il n'est pas +en mon pouvoir de ressusciter.</p> + +<p class="mid">ARNOLD.</p> + +<p>Vil esclave!</p> + +<p class="mid">CÉSAR.</p> + +<p>Esclave ou maître, c'est tout un; de bonnes paroles +cependant ne sont jamais déplacées, à mon +avis.</p> + +<p class="mid">ARNOLD.</p> + +<p>Des paroles?--peux-tu venir à son aide?</p> + +<p class="mid">CÉSAR.</p> + +<p>Je veux bien l'essayer. Une aspersion d'eau bénite +pourrait être utile.</p> + +<p class="stage1">(Il va puiser sur les fonts un peu d'eau dans son casque.)</p> + +<p class="mid">ARNOLD.</p> + +<p>Elle est souillée de sang.</p> + +<p class="mid">CÉSAR.</p> + +<p>Il n'en est pas dans ce moment de plus pure dans +Rome.</p> + +<p class="mid">ARNOLD.</p> + +<p>Que de pâleur! Que de charmes! Comme elle +repose sans vie! Oh toi! modèle de toute beauté, je +n'aime que toi, morte ou vivante.</p> + +<p class="mid">CÉSAR.</p> + +<p>C'est ainsi qu'Achille aimait Penthésiléa; il semble +que vous avez hérité de son cœur aussi bien que de +sa figure; toutefois ce n'était pas un doucereux.</p> + +<p class="mid">ARNOLD.</p> + +<p>Elle respire! Mais non; ce n'est rien que le dernier +mouvement de vie disputé à la mort!</p> + +<p class="mid">CÉSAR.</p> + +<p>Elle respire.</p> + +<p class="mid">ARNOLD.</p> + +<p>Le dirais-<i>tu</i>? Il serait donc vrai!</p> + +<p class="mid">CÉSAR.</p> + +<p>Vous me jugez bien:--le diable parle vrai plus +souvent qu'on ne le croit; mais il a un ignorant auditoire.</p> + +<p class="mid">ARNOLD, sans l'écouter.</p> + +<p>Oui, son cœur bat. Hélas! faut-il que le seul cœur +que je voulusse voir battre auprès du mien palpite +aujourd'hui sous l'étreinte d'un assassin.</p> + +<p class="mid">CÉSAR.</p> + +<p>Voilà une sage réflexion, un peu tardive aujourd'hui. +Où la transporterons-nous? Je vous dis qu'elle +vit.</p> + +<p class="mid">ARNOLD.</p> + +<p>Mais vivra-t-elle?</p> + +<p class="mid">CÉSAR.</p> + +<p>Autant que le peut la poussière.</p> + +<p class="mid">ARNOLD.</p> + +<p>Elle est donc morte?</p> + +<p class="mid">CÉSAR.</p> + +<p>Bah! bah! vous l'êtes aussi, et vous l'ignorez. +Elle reviendra à la vie--du moins à ce que vous +prenez pour elle, et telle que vous êtes vous-même; +mais il faut recourir à des moyens humains.</p> + +<p class="mid">ARNOLD.</p> + +<p>Transportons-la dans le palais Colonna où j'ai fixé +ma bannière.</p> + +<p class="mid">CÉSAR.</p> + +<p>Allons donc, il faut la soulever.</p> + +<p class="mid">ARNOLD.</p> + +<p>Doucement.</p> + +<p class="mid">CÉSAR.</p> + +<p>Aussi doucement que vous autres portez vos morts, +sans doute parce qu'ils ne peuvent plus souffrir des +cachots.</p> + +<p class="mid">ARNOLD.</p> + +<p>Mais est-il bien vrai qu'elle vive?</p> + +<p class="mid">CÉSAR.</p> + +<p>Oh! ne craignez rien; mais si plus tard vous en +avez regret, ne me le reprochez pas.</p> + +<p class="mid">ARNOLD.</p> + +<p>Qu'elle vive, c'est assez!</p> + +<p class="mid">CÉSAR.</p> + +<p>L'esprit de sa vie est encore dans son sein, et +peut y rester. Comte, je vous obéis en toute chose; +c'est ici pour moi un office nouveau, j'en ai peu +l'habitude; mais vous sentirez quel sincère ami vous +avez dans celui que vous nommez un diable. Sur la +terre, vous avez souvent des diables pour amis; pour +moi, je n'abandonne pas les miens. Doucement transportons +cet être charmant, à peine matériel, et presque +tout esprit. En vérité; je suis presque amoureux +d'elle, comme jadis le furent les anges du beau sexe +primitif.</p> + +<p class="mid">ARNOLD.</p> + +<p>Toi?</p> + +<p class="mid">CÉSAR.</p> + +<p>Moi; mais ne craignez rien, je ne serai pas votre +rival.</p> + +<p class="mid">ARNOLD.</p> + +<p>Mon rival?</p> + +<p class="mid">CÉSAR.</p> + +<p>J'en pourrais être un formidable, mais depuis que +j'ai tué les sept maris de la future fiancée de Tobie +(et qu'après tout cela il eût suffi d'un peu d'encens +pour me chasser), j'ai dit adieu aux intrigues: +elles valent rarement la peine qu'on se donne pour +réussir, ou--ce qui est plus difficile,--pour se +défaire de l'objet auparavant chéri; car c'est là le +mal, pour les mortels du moins.</p> + +<p class="mid">ARNOLD.</p> + +<p>Silence! je te prie, doucement! je crois voir ses +lèvres s'agiter, ses yeux s'ouvrir!</p> + +<p class="mid">CÉSAR.</p> + +<p>Sans doute comme les étoiles, car c'est, une métaphore +pour Vénus et pour Lucifer.</p> + +<p class="mid">ARNOLD.</p> + +<p>Au palais Colonna, comme j'ai dit.</p> + +<p class="mid">CÉSAR.</p> + +<p>Oh! je sais mon chemin dans Rome.</p> + +<p class="mid">ARNOLD.</p> + +<p>Maintenant avançons; doucement!</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent en emportant Olympia.)</p> + +<p>FIN DE LA DEUXIÈME PARTIE.</p> + +<br><br> +<h2>TROISIÈME PARTIE.</h2> +<br> +<h3>SCÈNE PREMIÈRE.</h3> + +<p class="stage1">(Un château dans les Apennins, environné d'une campagne aride, mais<br> +agréable à l'œil. Chœur de paysans devant les portes.)</p> +<br> + +<p class="mid">CHOEUR.</p> + +<p class="mid">I.</p> + +<p>La guerre est passée; le printems est venu: la +fiancée et son amant ont gagné leur demeure. Réjouissons-nous, +ils sont heureux; que chaque voix +trouve un écho dans leurs cœurs.</p> + +<p class="mid">II.</p> + +<p>Le printems est venu, et la violette, fille aînée du +soleil, commence à se faner: pour nous elle n'est +qu'une fleur d'hiver; la neige des montagnes ne +peut la flétrir et l'empêcher de lever ses yeux d'un +azur humide, vers un firmament azuré comme elle.</p> + +<p class="mid">III.</p> + +<p>Mais quand le printems revient avec son cortège +de fleurs, celle-ci, la mieux aimée, s'échappe de la +foule qui ternirait ses couleurs virginales, et gâterait +son parfum céleste.</p> + +<p class="mid">IV.</p> + +<p>Cueillons les autres, mais souvenons-nous du héraut +qui nous l'annonce dans le froid décembre, de +l'astre matinal de toutes les fleurs, du gage des longues +heures de soleil radieux; au milieu des roses, +n'oubliez pas la vierge, la vierge violette.</p> + +<p class="mid">Entre CÉSAR; il chante.</p> + +<p>Le tems des guerres est passé, nos épées sont oisives, +le coursier ronge son frein, le casque étincelle +sur la muraille, l'aventurier repose; mais son +armure est rouillée. Le vétéran murmure en vain; +en bâillant dans les salles pacifiques; il boit,--mais +qu'est-ce que boire, si ce n'est un repos pour la pensée? +Le cor ne l'éveille plus en lui faisant entendre +un signal de vie et de mort.</p> + +<p class="mid">LE CHŒUR.</p> + +<p>Mais la meute aboie au loin; le sanglier est dans +les bois, et le faucon attend avec impatience le moment +de quitter son chaperon sur le poing du gentilhomme; +il se tient comme un cimier, et cependant +l'air est troublé par la multitude des oiseaux qui s'échappent +de leurs nids.</p> + +<p class="mid">CÉSAR.</p> + +<p>Vain fantôme de gloire! froide image de la guerre! +quel chasseur inspira un historien? Quel héros de +la chasse eut sa destinée depuis Nemrod, le fondateur +des royaumes et de la chasse? Nemrod qui, +le premier, fit trembler les habitans des forets, alors +que le lion était jeune et dans tout l'orgueil de sa +force imposante. Alors c'était le jeu des forts que +d'oser le combattre, que de s'avancer, armé d'un pin +au lieu de lance, contre le Mamoth, ou de frapper +dans un ravin le Beehemoth écumant; alors l'homme +avait la taille des tours de notre tems: c'était le fils +aîné de la nature, et comme elle il était sublime.</p> + +<p class="mid">CHŒUR.</p> + +<p>Mais la guerre est passée; le printems est venu; +la fiancée et son amant ont gagné leur demeure. Réjouissons-nous, +ils sont heureux; que chaque voix +trouve un écho dans leurs cœurs.</p> + +<p class="stage1">(Les paysans s'éloignent en chantant.)</p> + +<h4>ICI S'ARRÊTE LE MANUSCRIT.</h4> +<br><br> +<h3>NOTES<br> +DU TRADUCTEUR.</h3> + +<a id="footnoteb1" name="footnoteb1"></a> +<p class="mid"><a href="#footnotetagb1">NOTE 1.</a></p> + +<p>La montagne de Hartz.</p> + +<p>Les montagnes et les forêts qui portent ce nom sont dans la +principauté de Wolfenbuttel (Basse-Saxe).</p> + +<a id="footnoteb2" name="footnoteb2"></a> +<p class="mid"><a href="#footnotetagb2">NOTE 2.</a></p> + +<p>Un enfant d'Anak.</p> + +<p>Anak; premier géant de la race des enfans de Dieu ou de +Seth. De son nom, les géans sont appelés dans l'Écriture +<i>Anachim</i>.</p> + +<a id="footnoteb3" name="footnoteb3"></a> +<p class="mid"><a href="#footnotetagb3">NOTE 3.</a></p> + +<p>Au sac de Rome.</p> + +<p>Il semble que Lord Byron ait lu la vie du connétable de +Bourbon dans notre Brantôme. Voici les paroles de ce dernier: +«Les braves soldats Espagnols honoraient leur général; +car, à ce que j'ai oui dire à aucuns de ce tems-là, par tout +le camp, ils ne chantaient autre chanson que ses louanges, +et même en cheminant pour se désennuyer, et surtout +quand ils le voyaient passer; auxquels il applaudissait et +les saluait fort courtoisement, leur disant, à tous les coups +(ainsi qu'il disait à Rome): <i>Laissez faire, compagnons, +patientez un peu; je vous mène en un lieu que vous ne sçavez +pas, où je vous ferai tous riches</i>.......................... +...............................................................</p> + +<p>«Le 5e de mai 1527, et ordonnant ses troupes pour le +lendemain à l'assaut, il les harangua encore pour la seconde +fois, disant: <i>Mes capitaines, qui tous êtes de grande valeur +et courage, et tous mes soldats très-bien aymés de moy, puisque +la grande aventure de nostre sort nous a menés et conduits +icy, au point et au lieu que nous avons tant désirés; après +avoir passé tant de meschans chemins, avec neiges et froids +si grands, avec pluies et boues, et des rencontres d'ennemis, +avec faim et soif sans aucun sol, bref avec toutes les nécessites +du monde..... Si vous avez jamais désiré saccager une +ville pour des richesses et trésors, cette-cy en est une et la +plus riche, voire la dame de tout le monde.</i>»</p> + +<a id="footnoteb4" name="footnoteb4"></a> +<p class="mid"><a href="#footnotetagb4">NOTE 4.</a></p> + +<p>Prophètes.</p> + +<p>«Mes frères, je trouve certainement que là est cette ville +que, au temps passé, prognostica un sage astrologue de +moy, me disant qu'infailliblement, à la prise d'une ville, +mon fier ascendant me menaçait, que j'y devois mourir; +mais je vous jure que c'en est le moindre de mes soucys.»<br> + +(Brantôme, <i>Discours du Connétable à ses soldats.</i>)</p> + +<a id="footnoteb5" name="footnoteb5"></a> +<p class="mid"><a href="#footnotetagb5">NOTE 5.</a></p> + +<p>Ce qu'elle fut jadis.</p> + +<p>«De plus, il se voulait rendre patron de la ville, et se +faire dire roi des Romains.»<br> + +(Brantôme, <i>Vie du Connétable de Bourbon.</i>)</p> + +<a id="footnoteb6" name="footnoteb6"></a> +<p class="mid"><a href="#footnotetagb6">NOTE 6.</a></p> + +<p>Une écharpe blanche.</p> + +<p>«Après que les estoiles se furent obscurcies pour plus +grande splendeur du soleil et aussi des armes reluisantes +des soldats, qui s'apprestaient pour aller à l'assaut; lui, +après avoir ordonné de son assaut, estant vestu tout de +blanc, pour se faire mieux recognoistre et apparoistre (ce +qui n'estoit pas signe d'un couard), les armes à la main, +marche le premier, et proche de la muraille, ayant monté +deux eschelons de son eschelle, ainsi qu'il l'avoit dit le +soir. Aussi, il lui advint que l'envieuse fortune, ou, pour +mieux dire, traîtresse, fit qu'une arquebusade lui donna +droit au costé gauche, et le blessa mortellement.»<br> + +(Brantôme, <i>idem.</i>)</p> + +<a id="footnoteb7" name="footnoteb7"></a> +<p class="mid"><a href="#footnotetagb7">NOTE 7.</a></p> + +<p>Il ne faut pas que les soldats voient cela.</p> + +<p>«Et encores que ceste arquebusade lui ostast l'estre et la +vie, toutes fois d'un seul point elle ne lui sceut oster sa +magnanimité et vigueur, tant que son corps eut du sentiment. +Ainsi qu'il le monstra bien par sa propre bouche: +car estant tombé du coup, il dit à aucuns de ses plus fidèles +amis qui estoient tout auprès de lui..... qu'ils le couvrissent +d'un manteau et l'ostassent de là, afin que sa mort ne +fût occasion aux autres de laisser l'entreprise si bien commencée. +Et ainsi qu'il tenoit ces paroles avec un brave +cœur, comme s'il n'eust eu aucun mal, il donna fin, comme +mortel, à ses derniers jours.»<br> +(Brantôme, <i>idem.</i>)</p> + +<a id="footnoteb8" name="footnoteb8"></a> +<p class="mid"><a href="#footnotetagb8">NOTE 8.</a></p> + +<p>Pour Bayard.</p> + +<p>L'intention de César, en prononçant dans un pareil moment +le nom de Bayard, est d'une cruauté tout-à-fait diabolique. +«Le capitaine Bayard, atteint d'une arquebusade, se feit coucher +au pied d'un arbre, le visage vers l'ennemi: où le duc +de Bourbon, lequel estoit à la poursuite de nostre camp, le +vint trouver, et dit audit Bayard: <i>qu'il avoit grand pitié de +lui, le voyant en cet estat, pour avoir esté si vertueux chevalier</i>. +Le capitaine Bayard lui fit réponse: <i>Monsieur, il n'y +a point de pitié en moy, car je meurs en homme de bien; +mais j'ai pitié de vous, de vous voir servir contre vostre prince, +et vostre patrie, et vostre serment.</i> Et peu après, ledit Bayard +rendit l'esprit.»<br> + +(<i>Mémoires de Martin Dubellay.</i>)</p> + +<p>FIN DES NOTES.</p> + +<br><br><br> + +<h2>CIEL ET TERRE.</h2> + +<h4>MYSTÈRE<br> + +FONDÉ SUR LE PASSAGE SUIVANT DE LA GENÈSE (Chap. VI):</h4> + +<p>«Et il advint... que les fils de Dieu virent les filles des hommes +qui étaient belles; et ils en choisirent parmi elles qu'ils prirent +pour femmes.»</p> + +<p>«Et la femme pleurant le démon qu'elle aimait.» +<span class="rig">(<span class="sc">Coleridge</span>.)</span></p> +<br> + +<p class="mid">PERSONNAGES DU DRAME.</p> + +<p>ANGES.</p> + +<p>SAMIASA.<br> +AZAZIEL.<br> +RAPHAEL, l'archange.</p> + +<p>HOMMES.</p> + +<p>NOÉ et ses fils.<br> +IRAD.</p> + +<p>FEMMES.</p> + +<p>ANAH.<br> +AHOLIBAMAH.</p> + +<p><span class="sc">Chœur des Esprits de la terre.<br> +Chœur des Mortels</span>.</p> + +<br><br> +<h2>CIEL ET TERRE.</h2> +<br><br> +<h2>PREMIÈRE PARTIE.</h2> +<br> +<h3>SCÈNE PREMIÈRE.</h3> + +<p class="stage1">(Région de forêts et de montagnes, près du mont Ararat. Il est minuit.)</p> + +<p class="stage1">Entrent ANAH et AHOLIBAMAH.</p> +<br> + +<p class="mid">ANAH.</p> + +<p>Notre père dort: il est l'heure où ceux qui nous +aiment ont coutume de descendre à travers les épais +nuages qui couvrent les rochers de l'Ararat:--comme +mon cœur bat!</p> + +<p class="mid">AHOLIBAMAH.</p> + +<p>Procédons à notre invocation.</p> + +<p class="mid">ANAH.</p> + +<p>Mais les étoiles sont cachées. Je tremble.</p> + +<p class="mid">AHOLIBAMAH.</p> + +<p>Et moi aussi; mais c'est de crainte qu'ils ne tardent.</p> + +<p class="mid">ANAH.</p> + +<p>Ma sœur, quoique j'aime Azaziel beaucoup plus +que.--oh! c'en est trop.--Qu'allais-je dire? Mon +cœur deviendrait-il impie?</p> + +<p class="mid">AHOLIBAMAH.</p> + +<p>Quelle impiété d'aimer des natures célestes.</p> + +<p class="mid">ANAH.</p> + +<p>Pourtant, Aholibamah, j'aime moins notre Dieu +depuis que son ange m'a aimée, et cela peut ne pas +être bien. A la vérité j'ignore si je fais mal; mais je +sens en moi mille craintes qui me semblent d'un mauvais +augure.</p> + +<p class="mid">AHOLIBAMAH.</p> + +<p>S'il en est ainsi, unis-toi à un fils de la terre; travaille +et file le lin. Voilà Japhet qui t'aime; qui t'a +aimée depuis long-tems; marie-toi avec lui, et engendre +l'argile.</p> + +<p class="mid">ANAH.</p> + +<p>Azaziel eût-il été mortel, je ne l'aurais pas moins +aimé. Encore suis-je contente qu'il ne le soit pas. +Je ne pourrais lui survivre; la mort me paraît moins +terrible, lorsque je songe qu'un jour ses ailes immortelles +s'étendront sur la sépulture de la pauvre +fille de la terre, qui l'a adoré comme lui-même adore +le Très-Haut; mais en même tems j'ai compassion +de lui. Son chagrin sera éternel; au moins telle serait +ma douleur, si j'étais le séraphin, et qu'il fût +la créature périssable.</p> + +<p class="mid">AHOLIBAMAH.</p> + +<p>Dis donc qu'il choisira quelqu'autre fille de la +terre qu'il aimera comme il avait autrefois chéri son +Anah.</p> + +<p class="mid">ANAH.</p> + +<p>S'il devait en être ainsi, et qu'il fût tendrement +aimé, j'y consens, plutôt que de le savoir condamné +à pleurer sur moi.</p> + +<p class="mid">AHOLIBAMAH.</p> + +<p>Et moi, si je croyais Samiasa capable de jamais +oublier son amour, tout séraphin qu'il est, je le mépriserais, +et le repousserais. Mais, à notre invocation, l'heure est venue.</p> + +<p class="mid">ANAH.</p> + +<p>Séraphin, de ta sphère, entends-moi! Quelle que +soit l'étoile qui contienne ta gloire; soit que, dans +les éternelles profondeurs du ciel, tu veilles avec les +sept archanges, soit qu'à travers l'espace infini et +diaphane tu secoues tes ailes brillantes au milieu +des mondes emportés; entends-moi! Oh! pense à +celle qui t'adore, et quoiqu'elle ne soit rien au regard +de toi, n'oublie pas que tu es tout pour elle. +Tu ne sais pas,--et puissé-je être seule à le savoir,--combien +les larmes sont amères. L'éternité est +dans ta vie; la beauté, sans commencement ni fin, +brille dans tes regards; rien ne te peut faire sympathiser +avec moi,--rien que l'amour; mais aussi, +dis-moi, vis-tu jamais pleurer sous les cieux créature +plus aimante que ton Anah? Tu marches à travers +des milliers de mondes; tu contemples face à +face <i>celui</i> qui t'a fait grand; comme il m'a faite, moi, +de la plus chétive race d'entre ceux qu'il a chassés +des jardins d'Éden. Et pourtant, séraphin chéri! ah! +écoute-moi, car tu m'as aimée, et je ne voudrais +pas apprendre avant de mourir ce qui ne doit m'être +révélé qu'après ma mort; que toi, immortelle essence, +tu as oublié, dans ton éternité, celle dont le +cœur t'est demeuré attaché en dépit de la mort.</p> + +<p>Grand est l'amour de ceux qui aiment dans la +crainte et dans le péché, et je sens mon cœur agité, +déchiré par ces indignes sentimens. Séraphin, pardonne +de semblables pensées à une fille d'Adam. +La peine, tel est notre élément; le plaisir est un +Éden où notre vue ne peut atteindre, bien que parfois +nous rêvions sa présence embaumée:--mais +l'heure approche, qui me dit que nous ne sommes +pas entièrement délaissées ici bas.--Parais, parais, +séraphin! Mon Azaziel, accours ici, et abandonne +tes planètes à leur propre lumière.</p> + +<p class="mid">AHOLIBAMAH.</p> + +<p>Samiasa! en quelque lieu que tu commandes dans +les sphères célestes,--guerroyant les esprits qui +peuvent oser disputer l'empire de celui qui fit tous +les empires, ou suivant la trace de l'étoile dont les +écarts touchent le bord de l'abîme, tandis que ses +habitans, entraînés dans la perte de leur monde, +vont ainsi partager la triste destinée de l'espèce humaine; +soit enfin que, t'abaissant jusqu'aux plus +humbles séraphins, tu daignes en ce moment partager +leur hymne de reconnaissance; Samiasa! je +t'appelle, je te désire et je t'aime. Plusieurs te vénèrent, +je ne les imiterai pas. Si tu peux songer à +unir ton esprit supérieur avec le mien, descends, +viens ici partager mon sort. Je le sais, je suis un enfant +d'argile, et tu es formé de rayons plus brillans +que ceux du jour qui nuançait les eaux de l'Éden; +mais ton immortalité ne sera jamais embrasée d'un +amour plus brûlant que le mien. Il est en moi une +trace de lumière qui, malgré la contrainte que lui +oppose mon corps, fut allumée au même flambeau +que la tienne et celle de Dieu lui-même. Long-tems +elle peut rester cachée: la mort et la corruption +nous ont été léguées par notre mère Ève; mais +mon cœur les désire; et, bien que cette vie doive +passer, est-ce un motif pour toi et pour moi de ne +pas être unis? Tu es éternel,--et je le sens, moi +aussi; je sens que mon immortalité plane sur toutes +peines, toutes larmes, toutes craintes, sur tous les +tems enfin. Semblable aux éternels tonnerres de l'abîme, +elle fait retentir cette vérité dans mes oreilles: +<i>Tu vivras à jamais</i>. Vivrai-je heureuse? c'est ce que +j'ignore et ne veux pas savoir; que le secret en reste +au créateur tout-puissant qui cache dans les nuages +la source des biens et des maux. Mais, quoi qu'il +fasse, il ne pourra détruire ni toi ni moi; il pourra +nous changer, mais non nous exterminer. Nous +sommes éternels comme lui, et nous pourrions soutenir +contre lui la guerre, s'il songeait à nous la déclarer. +Oui, je puis avec toi tout souffrir, même +l'immortelle souffrance. Pourrais-je, en effet, reculer +devant ton éternité, quand tu n'as pas craint de partager +avec moi la vie? Non, quand le dard du serpent +viendrait me percer, quand tu serais toi-même +le serpent, viens cependant encore! je sourirai à +ta vue, et je ne te maudirai pas, je ne saurai que +te prodiguer mes brûlantes étreintes;--seulement, +descends, viens voir quel amour ressent une mortelle +pour un immortel, ou bien reste, hélas! si les +cieux t'offrent plus de délices que tu n'en peux donner +et recevoir.</p> + +<p class="mid">ANAH.</p> + +<p>Ma sœur, ma sœur, je découvre la trace brillante +de leurs ailes à travers la nuit.</p> + +<p class="mid">AHOLIBAMAH.</p> + +<p>A leur approche, les nuages se dissipent comme à +l'approche de l'aube du jour.</p> + +<p class="mid">ANAH.</p> + +<p>Mais si notre père les entrevoyait!</p> + +<p class="mid">AHOLIBAMAH.</p> + +<p>Il croirait que c'est la lune qui, à la voix de quelques +magiciens, se lève une heure trop tôt.</p> + +<p class="mid">ANAH.</p> + +<p>Ils viennent! <i>il</i> vient! Azariel!</p> + +<p class="mid">AHOLIBAMAH.</p> + +<p>Quel bonheur de les revoir! Oh! que mon esprit +n'a-t-il des ailes pour me transporter aussitôt dans +le sein de Samiasa!</p> + +<p class="mid">ANAH.</p> + +<p>Vois! ils ont illuminé tout le couchant comme le +soleil à son déclin:--vois sur le sommet le plus +élevé d'Ararat un arc d'opale, souvenir de leur +brillante traversée. Quel éclat en ce moment! puis +le voilà rentré dans la nuit; semblable à l'écume +étincelante que fait jaillir le Léviathan de ses immenses +et caverneuses entrailles, quand, après avoir +joué sur la surface des flots tranquilles, il s'agite +en se replongeant au lieu où reposent les sources de +l'Océan.</p> + +<p class="mid">AHOLIBAMAH.</p> + +<p>Ils ont touché la terre! Samiasa!</p> + +<p class="mid">ANAH.</p> + +<p>Mon Azaziel! (Elles sortent.)</p> +<br> +<h3>SCÈNE II.</h3> + +<p class="stage1">IRAD et JAPHET.</p> +<br> + +<p class="mid">IRAD.</p> + +<p>Ne te désole pas; pourquoi t'éloigner ainsi, +ajoutant ton silence à celui de la nuit, et fixant tes +regards humides de larmes vers les astres? Ils ne +viendront pas à ton aide.</p> + +<p class="mid">JAPHET.</p> + +<p>Mais ils calment mes soucis.--Peut-être maintenant +Anah les contemple comme moi. Il semble qu'un +être doué de beauté a plus de charmes encore en +contemplant la beauté éternelle des êtres qui ne +meurent pas. Oh! Anah!</p> + +<p class="mid">IRAD.</p> + +<p>Mais elle ne t'aime pas.</p> + +<p class="mid">JAPHET.</p> + +<p>Hélas!</p> + +<p class="mid">IRAD.</p> + +<p>L'orgueilleuse Aholibamah me méprise également.</p> + +<p class="mid">JAPHET.</p> + +<p>Je m'afflige aussi pour toi.</p> + +<p class="mid">IRAD.</p> + +<p>Qu'elle garde son orgueil, le mien me rend capable +de supporter ses dédains; le tems peut-être +m'en vengera.</p> + +<p class="mid">JAPHET.</p> + +<p>Peux-tu trouver quelque plaisir dans une telle +pensée?</p> + +<p class="mid">IRAD.</p> + +<p>Ni plaisir, ni douleur. Je l'ai beaucoup aimée; +j'aurais voulu l'aimer davantage, si ses vœux avaient +été conformes aux miens: telle qu'elle est, je l'abandonne +à de plus brillantes destinées, s'il s'en pressente +pour elle.</p> + +<p class="mid">JAPHET.</p> + +<p>Quelles destinées?</p> + +<p class="mid">IRAD.</p> + +<p>J'ai quelque sujet de croire qu'elle en aime un +autre.</p> + +<p class="mid">JAPHET.</p> + +<p>Anah!</p> + +<p class="mid">IRAD.</p> + +<p>Non; sa sœur.</p> + +<p class="mid">JAPHET.</p> + +<p>Et quel est cet autre?</p> + +<p class="mid">IRAD.</p> + +<p>Je l'ignore; mais son air, sinon ses paroles, me +dit qu'elle en aime un autre.</p> + +<p class="mid">JAPHET.</p> + +<p>Oui, mais non pas Anah: elle n'aime que son +Dieu.</p> + +<p class="mid">IRAD.</p> + +<p>Et qu'importe qui elle aime, si ce n'est pas toi?</p> + +<p class="mid">JAPHET.</p> + +<p>Sans doute, mais enfin je l'aime.</p> + +<p class="mid">IRAD.</p> + +<p>Et moi, je l'aimais.</p> + +<p class="mid">JAPHET.</p> + +<p>Et maintenant que tu ne l'aimes pas, ou du moins +que tu le crois, en es-tu plus heureux?</p> + +<p class="mid">IRAD.</p> + +<p>Oui.</p> + +<p class="mid">JAPHET.</p> + +<p>Je te plains.</p> + +<p class="mid">IRAD.</p> + +<p>Moi! pourquoi?</p> + +<p class="mid">JAPHET.</p> + +<p>D'être heureux, privé de ce qui fait mon malheur.</p> + +<p class="mid">IRAD.</p> + +<p>Je prends cette raillerie comme la suite de ton +égarement, et je ne voudrais pas partager tes sentimens +pour plus de sicles que ne péseraient les troupeaux +de notre père mis dans la balance contre cette +poussière jaune, vil métal que nous offrent les enfans +de Caïn; comme si cette matière, pâle et inutile rebut +de la terre, pouvait être reçue en échange de lait, de +laine, de viande et de fruits, en un mot, de tout ce +que nous procurent nos troupeaux et nos terres.--Va, +Japhet, va soupirer vers les étoiles, comme +les loups grondent après la lune.--Moi, je vais reposer.</p> + +<p class="mid">JAPHET.</p> + +<p>Je t'imiterais, s'il était en mon pouvoir.</p> + +<p class="mid">IRAD.</p> + +<p>Ainsi, tu ne reviens pas à nos tentes?</p> + +<p class="mid">JAPHET.</p> + +<p>Non, je vais à la caverne; on dit que le fond de +sa gueule touche au monde souterrain, et permet +aux esprits du centre de la terre de venir quelques +fois parcourir sa surface.</p> + +<p class="mid">IRAD.</p> + +<p>Et pourquoi? qu'y prétends-tu faire?</p> + +<p class="mid">JAPHET.</p> + +<p>Calmer ma profonde tristesse dans une obscurité +aussi triste qu'elle: c'est une retraite sans espérance; +elle est comme mon cœur.</p> + +<p class="mid">IRAD.</p> + +<p>Mais ce lieu est dangereux; des sons et des soupirs +étranges l'enveloppent de terreur. Je veux aller +avec toi.</p> + +<p class="mid">JAPHET.</p> + +<p>Non, Irad, crois-moi, je n'ai pas de mauvaises +pensées, et je ne crains pas le mal.</p> + +<p class="mid">IRAD.</p> + +<p>Mais le mal s'attachera d'autant plus à toi que tu +lui ressembleras moins. Tourne ailleurs tes pas, ou +permets-moi de te suivre.</p> + +<p class="mid">JAPHET.</p> + +<p>Non, non, je veux être seul.</p> + +<p class="mid">IRAD.</p> + +<p>Que la paix soit donc avec toi. (Irad sort.)</p> + +<p class="mid">JAPHET, seul.</p> + +<p>La paix! je l'ai cherchée où l'on pouvait la trouver, +dans l'amour,--et dans l'amour d'un être qui, +peut-être, le méritait; à sa place, j'ai trouvé une +peine de cœur, une faiblesse d'esprit, des jours inquiets, +des nuits fermées impitoyablement au sommeil. +La paix! et quelle paix? le calme du désespoir, +le repos de la forêt non frayée, seulement interrompu +par les éclats de la tempête à travers les branches +brisées; telle est l'image triste et accablante de mon +ame. La terre est devenue pervertie, plusieurs +signes ont proclamé hautement une révolution, et +le jugement rigoureux de la nature périssable. Oh! +mon Anah! quand l'heure terrible qui est annoncée +entr'ouvrira les sources de l'abîme, ne viendras-tu +pas te réfugier sur ce sein; ce sein qui palpite en +vain pour toi, et qui, dans ce moment, pourra +moins encore te secourir? Et le tien!--oh ciel! +grâce, du moins, pour elle! Au milieu d'êtres déchus, +elle est aussi pure qu'une étoile entourée de +nuages qui peuvent bien un instant obscurcir son +éclat, mais ne peuvent le détruire. Mon Anah! combien +je t'aurais adorée; mais tu ne l'as pas voulu. Encore +aujourd'hui, je voudrais te racheter, te voir +survivre à la terre, quand l'Océan sera devenu son +tombeau; quand, bravant les rochers et les sommets +des montagnes, le Léviathan, maître des mers +sans rivages et de l'humide univers, étendra partout +son empire. (Japhet sort.)</p> + +<p class="stage1">Entrent NOÉ et SEM.</p> + +<p class="mid">NOÉ.</p> + +<p>Où est ton frère Japhet?</p> + +<p class="mid">SEM.</p> + +<p>Il s'est éloigné, suivant son habitude, pour rejoindre, +dit-il, Irad; mais plutôt, je le crains, +pour diriger ses pas vers les tentes d'Anah, autour +desquelles il erre chaque nuit, comme la colombe +autour de son nid dérobé; ou bien il parcourt les +déserts voisins de la caverne creusée sous les sommets +de l'Ararat.</p> + +<p class="mid">NOÉ.</p> + +<p>Dans quelle intention? C'est un lieu maudit sur +une terre maudite elle-même; des êtres, plus méchans +même que les hommes pervers, l'habitent; il +aime donc encore cette fille d'une race fatale, bien +qu'il ne puisse espérer de l'épouser, s'il en était +aimé, bien qu'il ne le soit pas. Oh! misérable cœur +des hommes! faut-il qu'un de mes fils, connaissant +les crimes et le châtiment de notre siècle, sachant +que l'heure est proche, puisse ainsi se laisser entraîner +à de coupables vœux? Conduis-moi, il faut +aller à sa recherche.</p> + +<p class="mid">SEM.</p> + +<p>Ne y a pas plus loin, mon père: je trouverai Japhet.</p> + +<p class="mid">NOÉ.</p> + +<p>Ne crains rien pour moi; pour l'élu de Jéhovah +le mal est sans pouvoir:--avançons.</p> + +<p class="mid">SEM.</p> + +<p>Vers la tente du père des deux sœurs?</p> + +<p class="mid">NOÉ.</p> + +<p>Non, vers la caverne du Caucase.</p> + +<p class="stage1">(Noé et Sem sortent.)</p> +<br> +<h3>SCÈNE III.</h3> + +<p class="stage1">(Une caverne. Les montagnes et les rochers du Caucase.)</p> +<br> +<p class="mid">JAPHET, seul.</p> + +<p>Déserts, qui paraissez éternels; toi, caverne, qui +sembles te prolonger sans fin; et vous, montagnes, +d'une beauté si diverse et si terrible; oui, dans la +sauvage majesté de vos rochers, dans le mélange +de ces pierres et de ces profondes racines d'arbres +aux lieux escarpés où le pied de l'homme chancellerait +s'il pouvait jamais y atteindre; oui, vous paraissez +éternels. Cependant encore quelques jours, +peut-être quelques heures, vous serez changés, battus, +bouleversés par l'immensité des eaux; cette +caverne, qui semble la porte d'un monde inférieur +verra la vague furieuse pénétrer dans ses profondeurs +et les dauphins se jouer dans la retraite du +lion. Et les hommes,--les hommes mes semblables, +oh! qui pleurera avec moi sur leur universel tombeau? +qui sera conservé pour pleurer? Hélas! mes +frères, en quoi suis-je meilleur que vous pour mériter +de vivre après vous? où seront les aimables lieux +où je songeais à Anah avant d'avoir perdu l'espérance? +où seront les lieux les plus sauvages et cependant +également aimés, où je pleurais en pensant +à elle? En est-ce donc fait? cet orgueilleux pic dont +le sommet brille comme une étoile lointaine, serat-il +caché sous le bouillonnement des flots? plus de +soleil: plus de matin s'élançant en triomphe et de +son arc terrible dissipant les nuages en vapeurs flottantes: +plus de large globe inclinant le soir sa tête radieuse +et se perdant dans un cercle de mille couleurs. +Le monde ne sera plus le phare qui éclairait les +anges et servait de théâtre à leurs jeux comme étant +le plus rapproché des étoiles. Faut-il donc que ces +mots: <i>C'en est fait</i>! s'adressent à toi, à tous les êtres, +à l'exception de nous et des êtres rampans que mon +père a réservés d'après les ordres de Jéhovah? <i>Il</i> +peut <i>les</i> sauver, et moi je n'ai pas le pouvoir de ravir +la plus charmante des filles de la terre au jugement +qu'un serpent lui-même évitera, afin que son +espèce ne soit pas exterminée; il continuera à ramper +et lancer son aiguillon dans le monde qui va +sortir de la vase des flots, sépulcre de myriades de +créatures encore vivantes aujourd'hui! Oh! combien +de respirations tout d'un coup étouffées! tout +ce monde si beau et si jeune, ainsi marqué pour +la destruction! Cependant mon cœur, jour par jour +et nuit par nuit, calcule tes journées et tes nuits comptées. +Je ne puis te sauver, je ne puis même sauver +celle dont l'amour te rend plus cher à mes yeux; +mais comme un fragment de ta poussière, je ne +puis songer au sort qui te menace sans m'en affliger +au point--Oh Dieu! peux-tu donc--</p> + +<p class="stage1">(Un moment de pause. On entend dans la caverne un bruit soudain<br> +et des éclats de rire. Ensuite passe un Esprit.)</p> + +<p class="mid">JAPHET.</p> + +<p>Au nom du Très-Haut, qui es-tu?</p> + +<p class="mid">ESPRIT, riant.</p> + +<p>Ah! ah! ah!</p> + +<p class="mid">JAPHET.</p> + +<p>Par tout ce qu'il y a de plus saint sur la terre, +parle!</p> + +<p class="mid">ESPRIT, riant.</p> + +<p>Ah! ah!</p> + +<p class="mid">JAPHET.</p> + +<p>Par le déluge qui approche! par la terre qui va +s'engloutir dans l'Océan! par les abîmes qui vont +ouvrir toutes leurs fontaines! par le ciel qui convertira +ses nuages en mer et par le Tout-Puissant +qui crée et détruit! parle, et réponds-moi, effroyable +habitant des ombres, être inconnu, indistinct +et terrible. Pourquoi jettes-tu ces hideux éclats de +rire?</p> + +<p class="mid">ESPRIT.</p> + +<p>Pourquoi pleures-tu?</p> + +<p class="mid">JAPHET.</p> + +<p>Pour la terre et tous ses enfans.</p> + +<p class="mid">ESPRIT.</p> + +<p>Ah! ah! ah! (Il s'évanouit.)</p> + +<p class="mid">JAPHET.</p> + +<p>Comme le démon se réjouit des tortures d'un +monde et de la prochaine désolation d'un globe sur +lequel le soleil va cesser de répandre et d'alimenter +la vie! Toute la terre sommeille, et tous ceux qui +respirent sur elle sont assoupis à la veille de la mort. +Pourquoi veilleraient-ils en effet pour se trouver en +face d'elle? Mais qui vois-je là, regardant comme +la mort vivante et prononçant des paroles faites pour +accompagner les funérailles du monde? Ils viennent +comme des nuages.</p> + +<p class="stage1">(Divers Esprits passent devant la caverne.)</p> + +<p class="mid">ESPRITS.</p> + +<p>Allégresse! la race abhorrée qui ne put, dans +Éden, conserver sa haute place, et qui se laissa +prendre à la voix de la science sans en avoir la +mission, approche de l'heure de la mort. Ni retard, ni +exception; elle ne périra pas par l'épée, par désespoir, +par vieillesse, par déchirement de cœur, par +l'action nivelante du tems. Écoutez! Voici sa dernière +matinée. La terre sera tout océan! Nul souffle, +hors celui des vents sur la vague immense. Les +anges déploieront leurs ailes; ils ne trouveront plus +de lieu de repos, pas même un roc dont la pointe +surmonte la tombe liquide, pour désigner la place +où le dernier désespéré sera mort après avoir long-tems +espéré le reflux qui ne sera pas venu. Tout sera +net, détruit; un autre élément sera le maître de la +vie, les fils abhorrés de la boue seront exterminés, +et la terre ne gardera de ces mille couleurs qu'un +azur sans contraste; nulle de ces nombreuses montagnes, +ou de ces vastes plaines, ne conservera sa +forme; le cèdre et le pin abandonneront leur séjour; +tout sera englouti dans la source universelle: hommes, +terre et feu, tout mourra, et l'œil éternel contemplera +la mer et le firmament sans y retrouver un +souvenir de vie. Qui pourrait, sur l'écume, exiger +maintenant une demeure?</p> + +<p class="mid">JAPHET, s'avançant.</p> + +<p>Ce sera mon père! La race de la terre n'expirera +pas: seulement le crime disparaîtra de la face du +jour. Fuyez, insultans démons de l'abîme, vous dont +la joie hideuse gronde lorsque Dieu détruit ce que +vous-mêmes n'oseriez détruire. Hâtez-vous de fuir, +rentrez dans vos cavernes profondes, jusqu'à ce que +les vagues vous poursuivent dans vos derniers asiles, +et fassent ressortir votre maudite race pour la rouler +sur l'aile des vents dans l'immensité de l'infini.</p> + +<p class="mid">ESPRITS.</p> + +<p>Fils de l'élu, quand toi et les tiens auront bravé +le vaste et furieux élément; quand la grande barrière +de l'abîme sera refermée, seras-tu, toi et les +tiens, meilleurs ou plus heureux?--Non; votre +terre et votre race nouvelles seront encore un assemblage +de malheurs.--Moins beaux dans leurs +formes, moins surchargés d'années que les géans +qui font encore en ce moment la gloire du monde, +fils du ciel, nés de quelque mère mortelle, vous +n'aurez hérité que des pleurs du tems passé. Et ne +rougis-tu pas de leur survivre ainsi; de manger, de +boire et de te marier après eux? Ton cœur est-il +assez bas, assez avili pour pouvoir entendre nommer +cette immense destruction sans avoir assez de +chagrin ou plutôt de courage pour préférer devenir +la proie des vagues, à la honte d'accepter un asile +auprès de ton heureux père, et de bâtir une ville +sur le sépulcre de la terre inondée? Quel autre +qu'un être bas et inepte, voudrait survivre à son +espèce? La mienne déteste la tienne comme étant +dans l'univers d'un autre ordre; mais, parmi nous, +il n'est pas un seul qui n'eût laissé dans les cieux +un trône vide pour aller demeurer dans les ténèbres +plutôt que de voir ses compagnons souffrir seuls. Va-t'en, +malheureux! va donner une existence comme +la tienne à d'autres malheureux; vis, et quand les +flots destructeurs mugiront sur leur ouvrage, toi, +porte envie aux patriarches géans qui ne seront plus, +maudis ton père pour leur avoir survécu, et toi-même +pour être son fils!</p> + +<p class="mid">CHOEUR DES ESPRITS, s'élançant de la caverne.</p> + +<p>Allégresse! plus de voix humaine qui vienne interrompre +par ses prières nos jeux dans les airs; +c'en est fait, ils n'adoreront plus; et nous qui jamais +n'avons adoré le Seigneur avide de prières, pour qui +l'omission d'un sacrifice est un crime; nous, nous +verrons les sources de l'abîme s'entr'ouvrir jusqu'à +ce que tout soit rendu au chaos; jusqu'à ce que ces +créatures fières de leur misérable argile soient toutes +exterminées et que leurs os blanchis soient dispersés +dans les cavernes, dans les trous, dans les gorges +des montagnes, partout enfin où l'océan les aura +déposées. Alors, dans leur désespoir, les brutes elles-mêmes +cesseront de poursuivre les hommes et ceux +de leur espèce, le tigre restera couché près de l'agneau +comme auprès de son frère; tout redeviendra +ce qu'il était jadis, silencieux et incréé, excepté le +firmament. Cependant la mort accorde une légère +trêve! elle épargnera un faible débris de l'ancienne +création et elle lui permettra d'engendrer, mais pour +son usage, des générations nouvelles; ce débris flottant +sur les ondes du déluge, et jaillissant de la vase +de la terre ensevelie, dès que le soleil ardent l'aura +soulevé; ce débris fournira encore au tems de nouveaux +êtres, des armées, des morts, des chagrins, +des crimes et tout l'entourage de la haine et du malheur +jusqu'à--</p> + +<p class="mid">JAPHET, les interrompant.</p> + +<p>Jusqu'à ce que l'éternelle volonté daigne expliquer +ce songe de bonheur et d'angoisse, racheter +lui-même les tems et toute chose, les couvrir de ses +puissantes ailes, abolir l'enfer, enfin rendre à la terre +purifiée la beauté de ses premiers jours et transporter +son Éden dans un paradis éternel où l'homme ne +sera plus exposé à pécher, où les démons eux-mêmes +contribueront à son bonheur.</p> + +<p class="mid">ESPRITS.</p> + +<p>Et quand verra-t-on ces charmantes merveilles?</p> + +<p class="mid">JAPHET.</p> + +<p>Quand sera venu le rédempteur; d'abord sous le +manteau de la peine, ensuite dans une auréole de +gloire.</p> + +<p class="mid">ESPRITS.</p> + +<p>Débattez-vous cependant sous le poids de vos +chaînes mortelles jusqu'au tems de la veillesse de la +terre; combattez contre vous-même, contre l'enfer +et contre les cieux, jusqu'à ce que les nuages soient +colorés des flots de sang versés dans chacun de ces +combats. D'autres tems, d'autres cieux, d'autres arts, +d'autres hommes; mais encore les vieux pleurs, les +vieux crimes, les maux plus vieux encore, se partageront +votre race renouvelée; les mêmes tempêtes +morales menaceront les âges futurs, semblables aux +vagues qui dans quelques heures formeront les +tombeaux des glorieux géans<a id="footnotetagloc25" name="footnotetagloc25"></a> +<a href="#footnoteloc25"><sup class="sml">loc25</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc25" +name="footnoteloc25"><b>Note loc25: </b></a><a href="#footnotetagloc25"> +(retour) </a> «Et dans ce tems-là, et après, il y avait des géans, +des hommes +forts, qui jadis étaient renommés.»<span class="rig"> +(<i>Genèse</i>.)</span></blockquote><br> + + +<p class="mid">CHOEUR DES ESPRITS.</p> + +<p>Allégresse! mes frères; mortels, adieu! Écoutons! +écoutons! Déjà nous pouvons entendre la voix rauque +de l'océan gonflé; les vents aussi déployent leurs +pénétrantes ailes. Les nuages ont déjà réuni leurs +immenses réservoirs; les fontaines du vaste abîme +vont se rompre, les cieux vont ouvrir leurs fenêtres. +Le genre humain regarde, sans rien prévoir, chaque +terrible présage; il est aveugle comme à son premier +jour. Nous saisissons les sons qu'ils ne peuvent +entendre, les tonnerres lointains des sphères ennemies; +encore quelques heures, les délais seront passés; +leurs larges bannières découvertes dans l'étendue +ne semblent pas encore déployées, si ce n'est +pour l'œil pénétrant des esprits. Gémis, ô terre! gémis, +ta mort est moins éloignée que ta naissance fraîche +encore! Tremblez, montagnes! bientôt l'océan va +vous cacher et vous ensevelir; les flots mugiront sur +vos cimes, et les légères coquilles des plus chétifs +habitans de la mer viendront s'arrêter dans l'aire où +l'aigle a fait sa demeure. Comme il va pousser des +cris contre la mer implacable! comme il va rappeler +inutilement ses aiglons; mais tout sera sourd, +sauf l'onde toujours croissante.--L'homme, de son +côté, désirera posséder ses larges ailes qui ne le sauveraient +cependant pas:--où pourraient-elles le +conduire, quand tout ne lui offrira plus que l'abîme +pour tombeau? Allégresse, mes frères! et que chacune +de nos voix surhumaines se fasse bruyamment +entendre.--Tout va mourir, sauf un faible reste de +la race de Seth;--la race de Seth réservée pour de +futurs chagrins. Mais nul des enfans de Caïn ne doit +survivre: toutes ses charmantes filles seront plongées +sous les désolantes eaux, ou bien leur corps, +soulevé par leurs longues chevelures, flottera sur les +vagues tombées des cieux, qui dans leur cruauté ne +sauveront pas des créatures, même si belles de la +mort: C'en est fait, tout mourra! au cri universel de +l'humanité succédera l'universel silence! Fuyons, +mes frères, fuyons, mais conservons notre allégresse. +Nous sommes tombés! ils tomberont; ainsi +périssent tous ces misérables ennemis du ciel qui se +riaient de l'enfer!</p> + +<p class="stage1">(Les Esprits disparaissent; on entend encore leurs chants dans le +lointain.)</p> + +<p class="mid">JAPHET, seul.</p> + +<p>Dieu a proclamé l'arrêt de la terre, l'arche de +salut de mon père l'avait annoncé; les démons eux-mêmes +s'en réjouissent hors de leurs retraites: et +les rouleaux d'Énoc<a id="footnotetagloc26" name="footnotetagloc26"></a> +<a href="#footnoteloc26"><sup class="sml">loc26</sup></a> l'ont prophétisé tacitement, +et leur silence en a dit plus à l'esprit que la foudre +aux oreilles. Cependant les hommes ne l'ont point +écouté; ils n'écoutent pas encore; ils marchent, sans +le savoir, à leur perte; et quoiqu'ils en approchent +de si près, leur incrédulité les rend aussi sourds à +tant de présages que le sera bientôt à leurs derniers +cris le Tout-Puissant, ou l'océan soumis qui va exécuter +ses ordres. Nul météore ne déploie encore sa +bannière dans les cieux; les nuages ne sont pas +nombreux, leur teinte n'a rien d'extraordinaire; le +soleil se lève pour la dernière fois sur la terre aussi +beau que le quatrième jour de la création, quand +Dieu lui dit: <i>éclaire</i>! et qu'il s'élança dans l'aube +qui n'éclaira pas encore le père incréé du genre humain. +Mais avant les prières de l'homme s'élevèrent +les ravissantes voix des oiseaux qui, dans les plaines +de l'air, ont des ailes comme les anges, et, comme +ces derniers, chaque jour saluent les cieux de leurs +actions de grâce, avant les enfans d'Adam! Leurs +concerts du matin vont commencer; l'orient s'embrase; +ils vont chanter, et le jour va cesser. Si près +de paraître, si près de sa fin cruelle! C'en est fait! +leurs ailes ne les soutiendront plus; et le jour, après +le retour de quelque riante matinée, le jour reviendra, +mais sur quoi? sur le chaos, qui était avant +le jour, et qui, en reparaissant, rendra le tems au +néant! Car que sont les heures, quand il n'est plus +de vie? elles sont à la matière ce qu'est à Jéhova +l'éternité qu'il créa comme elles; sans Jéhova, l'éternité +serait un vide immense: sans l'homme, le tems +fait pour l'homme ne lui survivrait pas, il s'engloutirait +dans un abîme sans fond, comme celui qui va +dévorer ce jeune monde, et qui plus tard détruira +la race humaine entière.--Que vois-je de ce côté? +Des figures en même tems terrestres et divines, ou +plutôt toutes célestes, tant elles sont ravissantes de +beauté! Je ne puis distinguer leurs traits, mais seulement +leurs formes; avec quelle grâce elles passent +sur la cime de cette verte montagne, dont elles semblent +dissiper l'obscurité! Après la vue de ces esprits +repoussans, qui tout-à-l'heure exhalaient l'hymne +impie du triomphe infernal, oh! qu'elles soient aussi +bien venues que des habitans d'Éden! Peut-être s'approchent-elles +pour m'annoncer que notre jeune +monde est pardonné, lui pour qui j'ai tant de fois +prié.--Elles viennent! Oh ciel! Anah est avec +elles.--</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnoteloc26" +name="footnoteloc26"><b>Note loc26: </b></a><a href="#footnotetagloc26"> +(retour) </a> Le livre d'Énoc, conservé par les Éthiopiens, passe +chez eux pour +être antérieur au déluge.</blockquote> + +<p class="stage1">(Entrent Samiasa, Azaziel, Anah et Aholibamah.)</p> + +<p class="mid">ANAH.</p> + +<p>Japhet!</p> + +<p class="mid">SAMIASA.</p> + +<p>Quoi! un fils d'Adam!</p> + +<p class="mid">AZAZIEL.</p> + +<p>Que fait ici l'enfant de la terre, tandis que toute +sa race est plongée dans le sommeil?</p> + +<p class="mid">JAPHET.</p> + +<p>Ange! toi-même que fais-tu sur la terre, quand +tu devrais être là-haut?</p> + +<p class="mid">AZAZIEL.</p> + +<p>Ne sais-tu pas, ou aurais-tu oublié qu'au nombre +de nos devoirs est celui de garder votre terre?</p> + +<p class="mid">JAPHET.</p> + +<p>Mais tous les bons anges l'ont abandonnée depuis +sa condamnation; l'esprit du mal lui-même se retire +à l'approche du chaos. Anah, ma chère Anah! +toi que j'ai tant et si vainement aimée, et que j'aime +encore! pourquoi, restes-tu avec cet esprit, à cette +heure où nul esprit du ciel ne brille plus en ce moment +ici bas?</p> + +<p class="mid">ANAH.</p> + +<p>Japhet, je ne puis te répondre; cependant pardonne-moi, +de grâce--</p> + +<p class="mid">JAPHET.</p> + +<p>Implore plutôt le ciel qui bientôt ne pardonnera +plus. Tu es exposée à de grands dangers.</p> + +<p class="mid">AHOLIBAMAH.</p> + +<p>Retourne à ta tente, insolent fils de Noé, nous +ne te connaissons pas.</p> + +<p class="mid">JAPHET.</p> + +<p>L'heure viendra peut-être où tu me connaîtras +mieux, et où ta sœur me retrouvera encore le même +que je fus toujours.</p> + +<p class="mid">SAMIASA.</p> + +<p>Fils du patriarche qui a toujours trouvé grâce devant +le Seigneur, quels que soient tes chagrins, et +bien que les paroles soient un mélange de douleur +et de colère, comment Azaziel ou moi aurions-nous +pu te faire injure?</p> + +<p class="mid">JAPHET.</p> + +<p>Injure! oui, et la plus grande des injures; mais tu +dis vrai; bien qu'elle soit formée de chair; je n'ai pu, je +n'ai pas dû la mériter. Adieu, Anah! combien de fois +t'ai-je dit ce mot! mais je le dis enfin pour ne jamais +le répéter. Ange! ou quel que tu sois ou doives être +bientôt, réponds-moi: as-tu le pouvoir de sauver +cette belle--<i>ces</i> belles filles de Caïn?</p> + +<p class="mid">AZAZIEL.</p> + +<p>De quoi?</p> + +<p class="mid">JAPHET.</p> + +<p>Quoi! pourriez.--vous aussi l'ignorer? Anges! +anges! vous avez partagé le crime de l'homme; peut-être +allez-vous partager son châtiment, ou pour le +moins mes regrets.</p> + +<p class="mid">SAMIASA.</p> + +<p>Regrets! jusqu'alors je ne croyais pas qu'un Adamite +pût jamais me parler en énigmes.</p> + +<p class="mid">JAPHET.</p> + +<p>Et le Très-Haut ne les a-t-il pas expliquées? Vous +êtes donc perdus comme eux?</p> + +<p class="mid">AHOLIBAMAH.</p> + +<p>Eh bien! soit, s'ils aiment comme ils sont aimés, +ils ne frémiront pas plus d'être mortels que je n'hésiterais +à partager avec Samiasa une éternité de souffrances.</p> + +<p class="mid">ANAH.</p> + +<p>Ma sœur! ma sœur! ne parle pas ainsi.</p> + +<p class="mid">AZAZIEL.</p> + +<p>Mon Anah, serais-tu tremblante?</p> + +<p class="mid">ANAH.</p> + +<p>Oui, pour toi! je sacrifierais la plus grande partie +de ma courte vie pour éviter à ton éternité une +heure d'inquiétude.</p> + +<p class="mid">JAPHET.</p> + +<p><i>C'est donc pour lui</i>, pour le séraphin, que tu m'as +délaissé! encore n'est-ce rien si tu n'as pas en même +tems délaissé ton Dieu! car de semblables unions +entre une mortelle et un immortel ne peuvent être +saintes ni heureuses. Nous sommes envoyés sur la +terre pour travailler et mourir; eux, sont créés pour +exécuter là-haut les volontés du Très-Haut: mais, s'il +te peut <i>sauver</i>, l'heure va venir dans laquelle l'aide +des seuls êtres célestes pourra le faire.</p> + +<p class="mid">ANAH.</p> + +<p>Oh! il parle de mort.</p> + +<p class="mid">SAMIASA.</p> + +<p>La mort pour <i>nous</i> et pour ceux qui sont avec +nous! vraiment si cet homme ne semblait pas accablé +de chagrins, je ne pourrais me défendre de sourire.</p> + +<p class="mid">JAPHET.</p> + +<p>Je ne crains ni ne m'afflige pour moi-même; je +suis préservé, non par mes mérites, mais par ceux +d'un père juste et qui a trouvé assez grâce devant le +Seigneur pour obtenir le salut de ses enfans. Que +n'a-t-il eu le pouvoir d'en racheter d'autres! ou que +ne puis-je échanger ma vie pour celle qui seule pouvait +rendre la mienne heureuse; pour la vie de la +dernière et de la plus belle de la race de Caïn! Oh! +que ne peut-elle trouver un asile dans l'arche réservée +au reste de la race de Seth!</p> + +<p class="mid">AHOLIBAMAH.</p> + +<p>Et pourrais-tu donc penser que nous, sentant dans +nos veines le généreux sang de Caïn, fils aîné d'Adam,--du +fort Caïn engendré dans le paradis,--nous +consentirions à nous joindre, à nous mêler aux +enfans de Seth? Seth, le dernier rejeton de la vieillesse +dégénérée d'Adam! Non, non, quand le salut +de la terre en dépendrait, quand il serait menacé! +Notre race a toujours été dès le commencement séparée +de la tienne, elle le sera toujours.</p> + +<p class="mid">JAPHET.</p> + +<p>Je ne parle pas à toi, Aholibamah! tu reçus en +partage trop de ce sang altier dont tu t'enorgueillis +et que tu reçus de celui qui le premier ne craignit +pas d'en répandre, et celui d'un frère, encore! Mais +toi, mon Anah, permets-moi de t'appeler mienne, +bien que tu ne le sois pas; c'est un mot auquel je +ne puis renoncer, tout en renonçant à toi. Mon +Anah! toi qui me faisais rêver qu'Abel avait pu +laisser une fille dont la pieuse race survivait en +toi, tant tu diffères en tout du reste des sauvages +Caïnites, si ce n'est sous le rapport de la beauté; car +toutes leurs filles ont sur les nôtres l'avantage des +charmes.</p> + +<p class="mid">AHOLIBAMAH, l'interrompant.</p> + +<p>Et croirais-tu donc qu'elle ressemblât aux ennemis +de notre père en esprit, en ame? Si je partageais +cette pensée, si je songeais qu'il y eût en <i>elle</i> +quelque chose d'Abel--Va-t'en, fils de Noé, bien +que tu soulèves des querelles.</p> + +<p class="mid">JAPHET.</p> + +<p>Fille de Caïn, ton père avait fait de même!</p> + +<p class="mid">AHOLIBAMAH.</p> + +<p>Mais il ne tua pas Seth: et d'où vient que tu te +permets d'intervenir en d'autres actions qui se passèrent +entre son Dieu et lui?</p> + +<p class="mid">JAPHET.</p> + +<p>Tu dis vrai: son Dieu l'a jugé, et je n'eusse point +rappelé son action, si toi-même ne semblais en tirer +gloire au lieu d'en frémir.</p> + +<p class="mid">AHOLIBAMAH.</p> + +<p>Il fut le père de nos pères, le fils aîné de l'homme, +le plus fort, le plus brave et le plus patient:--penses-tu +que je doive rougir de celui qui nous donna +la vie? Jette les yeux sur notre race; vois leur taille +et leur beauté, leur courage, leurs forces, leurs +jours nombreux!--</p> + +<p class="mid">JAPHET.</p> + +<p>Ils sont comptés.--</p> + +<p class="mid">AHOLIBAMAH.</p> + +<p>Ainsi soit-il! Mais cependant, tandis qu'il leur +reste des heures, je mets ma gloire dans mes frères +et dans nos pères.</p> + +<p class="mid">JAPHET.</p> + +<p>Mon père et sa race ne mettent leur gloire que +dans leur Dieu; et toi Anah?</p> + +<p class="mid">ANAH.</p> + +<p>Quels que soient les décrets de notre Dieu; le Dieu +de Seth comme de Caïn, je dois obéir, et je m'efforcerai +d'obéir avec résignation. Mais si j'osais prier +dans cette heure affreuse de vengeance (s'il est vrai +qu'elle nous menace), je ne voudrais pas survivre +seule à toute ma famille. Ma sœur! oh! ma sœur! +que serait le monde ou les autres mondes? que serait +l'avenir le plus enchanteur sans le bonheur passé?--ta +tendresse, celle de mon père, toutes les vies +et tous les liens qui m'enchaînent comme autant +d'astres qui jettent sur ma triste existence les doux +rayons qui ne viennent pas de moi? Aholibamah! oh! +s'il y avait espoir de merci, demande-le, obtiens-le; +car si j'abhorre la mort, c'est seulement parce +que tu dois mourir.</p> + +<p class="mid">AHOLIBAMAH.</p> + +<p>Eh quoi! ce rêveur, avec l'arche de son père, +épouvantail qu'il a construit pour faire peur au +monde, aurait-il donc intimidé ma sœur? Ne sommes-nous +pas les bien-aimées des séraphins? Et +quand nous ne le serions pas, devrions-nous trembler +pour notre vie devant un fils de Noé? Plutôt +mille fois--mais ces rêves exaltés et désolans sont +l'effet des fantômes créés par un amour sans espoir, +et des veilles prolongées. Qui pourrait ébranler ces +solides montagnes, cette terre dure? Qui pourrait +ordonner aux eaux et aux nuages de revêtir d'autres +formes que celles que nous et nos pères leur ont vu +revêtir dans tous les tems? Dis, qui le fera?</p> + +<p class="mid">JAPHET.</p> + +<p>Celui qui d'un seul mot les produisit.</p> + +<p class="mid">AHOLIBAMAH.</p> + +<p>Ce mot, qui l'<i>entendit</i>?</p> + +<p class="mid">JAPHET.</p> + +<p>L'univers qui s'élança dans la vie devant ses yeux. +Ah! tu oses rire dédaigneusement? Tourne-toi vers +tes séraphins; s'ils ne l'attestent pas, ils n'en sont +pas.</p> + +<p class="mid">SAMIASA.</p> + +<p>Aholibamah, reconnais ton Dieu.</p> + +<p class="mid">AHOLIBAMAH.</p> + +<p>J'ai toujours rendu hommage à notre Créateur, le +tien, Samiasa, comme le mien, un dieu d'amour et +non de peine.</p> + +<p class="mid">JAPHET.</p> + +<p>Hélas! l'amour est-il autre chose que la peine? +Celui-là même qui fit la terre par amour eut bientôt +à se repentir à la vue de ses premiers et de ses meilleurs +habitans.</p> + +<p class="mid">AHOLIBAMAH.</p> + +<p>Ce sont là des mots.</p> + +<p class="mid">JAPHET.</p> + +<p>Ce sont des faits.</p> + +<p class="stage1">(Entrent Noé et Sem.)</p> + +<p class="mid">NOÉ.</p> + +<p>Japhet, que fais-tu ici avec ces fils de perdition? +Ne crains-tu pas de partager leur prochaine destinée?</p> + +<p class="mid">JAPHET.</p> + +<p>Mon père, ce ne peut être un péché de chercher +à sauver une créature terrestre; vois, d'ailleurs, +ce ne sont pas des pécheurs, puisqu'ils ont la compagnie +des anges.</p> + +<p class="mid">NOÉ.</p> + +<p>Est-ce donc là ceux qui laissent le trône de Dieu +pour prendre leurs femmes parmi la race de Caïn? +Serait-ce les fils du ciel qui recherchent pour leur +beauté les filles de la terre?</p> + +<p class="mid">AZAZIEL.</p> + +<p>Patriarche, tu l'as dit.</p> + +<p class="mid">NOÉ.</p> + +<p>Malheur! malheur! malheur à de pareilles unions! +Dieu n'a-t-il pas jeté une barrière entre la terre et +le ciel, et distingué chacun espèce par espèce?</p> + +<p class="mid">SAMIASA.</p> + +<p>L'homme ne fut-il pas fait à l'image du puissant +Jéhova? Et Dieu n'aimait-il pas ceux qu'il a créés? +Nous ne faisons qu'imiter son amour pour les créatures.</p> + +<p class="mid">NOÉ.</p> + +<p>Je ne suis qu'un homme, incapable de juger le +genre humain, encore moins les enfans de Dieu; +mais notre Dieu ayant daigné communiquer avec +moi, et me révéler ses jugemens, je réponds que la +descente des séraphins de leurs siéges éternels sur +un monde périssable, et qui même est en ce moment +à la veille de périr, je réponds, dis-je, que cette +descente ne peut être bonne.</p> + +<p class="mid">AZAZIEL.</p> + +<p>Comment! quand ce serait pour sauver?</p> + +<p class="mid">NOÉ.</p> + +<p>Mais, dans toute votre gloire, vous ne pouvez racheter +ceux qu'a condamnés celui qui vous fit glorieux. +Si votre mission immortelle était dans un but +de salut, il serait général, et il ne serait pas restreint +à deux créatures, belles il est vrai, mais dont +la beauté n'en est pas moins condamnée.</p> + +<p class="mid">JAPHET.</p> + +<p>Oh! mon père, ne parlez pas de cela!</p> + +<p class="mid">NOÉ.</p> + +<p>Fils! si tu veux te soustraire à leur jugement, +oublie qu'elles existent; bientôt elles auront cessé +d'être; et toi, tu deviendras le père d'un nouvel et +meilleur monde.</p> + +<p class="mid">JAPHET.</p> + +<p>Laisse-moi mourir avec celui-ci, avec <i>elles</i>!</p> + +<p class="mid">NOÉ.</p> + +<p>Tu le <i>devrais</i> pour une telle pensée; celui qui +<i>peut</i> te pardonne.</p> + +<p class="mid">SAMIASA.</p> + +<p>Et pourquoi le sauver, lui et toi-même, plutôt +que celle que lui, ton fils, préfère à toutes les +deux?</p> + +<p class="mid">NOÉ.</p> + +<p>Demande-le à celui qui te fit plus grand que moi-même +et les miens, mais également subordonné à +sa toute-puissance. Mais voilà son plus aimable messager +et le moins faible aux tentations.</p> + +<p class="stage1">(Entre l'archange Raphaël.)</p> + +<p class="mid">RAPHAEL.</p> + +<p>Esprits, dont la place est auprès du trône, que +faites-vous ici? est-ce le devoir d'un séraphin de +paraître en ces lieux, quand l'heure approche où la +terre sera isolée? Retournez à votre place glorieuse! +allez, allez dans le ciel adorer et offrir vos brûlans +hommages, de concert avec les sept élus.</p> + +<p class="mid">SAMIASA.</p> + +<p>Raphaël! le premier et le plus beau des enfans +de Dieu, depuis quand existe-t-il une loi pour les +anges d'abandonner la terre? la terre, dont plusieurs +fois les pas de Jéhova ne dédaignèrent pas le +sol! C'est le monde qu'il aima, qu'il fit par un effet +de son amour; et souvent de nos ailes rapides, nous +sommes descendus ici remplir ses messages; adorant +sa gloire dans ses moindres ouvrages, surtout +protégeant le plus jeune astre de ses domaines +et comme le dernier-né de ses vastes états, empressés +de la rendre digne de notre Seigneur. Pourquoi +la sévérité de ton front? et pourquoi nous parles-tu +d'une destruction prochaine?</p> + +<p class="mid">RAPHAEL.</p> + +<p>Si Samiasa et Azaziel eussent été à leur véritable +place; réunis au chœur angélique, ils auraient vu +en caractères de feu le dernier décret de Jéhova, et +ils ne chercheraient pas à connaître par moi le courroux +de leur créateur. Mais il faut que l'ignorance +soit toujours une partie du péché; et la science des +esprits eux-mêmes s'obscurcit à mesure qu'ils se confient +davantage en elle: car l'aveuglement est le +fils aîné de l'outrecuidance. Quand tous les bons +anges ont quitté le monde, vous y restez enchaînés +par des passions étranges et avilies, par des sentimens +mortels pour des filles mortelles; mais l'on +vous a pardonné de là haut, vous êtes replacés parmi +vos égaux. Fuyez! éloignez-vous! ou si vous demeurez, +vous renoncez ainsi à l'éternité.</p> + +<p class="mid">AZAZIEL.</p> + +<p>Mais toi, si la terre est enveloppée dans le fatal +décret qui nous était jusqu'à présent inconnu, n'es-tu +pas comme nous coupable en paraissant en ces +lieux?</p> + +<p class="mid">RAPHAEL.</p> + +<p>Je viens pour vous ramener dans vos sphères, au +puissant nom et à la voix de Dieu! Vous qui m'êtes +chers presqu'autant que celui qui m'envoie, jusqu'ici +nous nous élancions ensemble des éternels +espaces, retournons ensemble aujourd'hui vers les +étoiles. Oui, la terre doit mourir. Sa race, replongée +dans ses entrailles, doit se perdre; mais pourquoi +faudrait-il que la terre ne pût être créée ou +détruite sans creuser un grand vide dans les rangs +immortels? immortels jusque dans leur trahison +inouie. Satan, notre frère, est tombé; il aima mieux +être dévoré de feu que de rendre plus long-tems son +hommage. Mais vous qui êtes encore purs, séraphins +moins puissans que cet autre, jadis si radieux, +rappelez-vous comment il est tombé, et considérez +si le plaisir de tenter l'homme peut compenser la +perte des cieux. Long-tems j'ai guerroyé, long-tems +je lutterai encore avec celui qui rougissait d'avoir +été créé, et de reconnaître celui qui, près des chérubins, +et tenant les archanges à sa droite, semblait +comme le soleil au milieu de planètes de sa dépendance. +Je l'aimais; il était beau. O ciel! sauf celui +qui l'avait créé, quelle beauté et quelle puissance +fut jamais comparable à celle de Satan? Oh! que ne +puis-je oublier l'heure de sa chute! Ce vœu est impie; +mais vous qui n'êtes pas encore déchus, soyez +sur vos gardes. Vous allez choisir l'éternité avec lui +ou bien avec Dieu. Il ne vous a pas tentés, il ne peut +tenter les anges. Dieu les a ravis à son empire; mais +l'homme a écouté sa voix, et vous celle de la femme.--Elle +est belle, sans doute, et la voix du serpent +est moins subtile que ses baisers; aussi le reptile ne +peut-il vaincre que la matière, tandis qu'elle pourrait +entraîner un second habitant des cieux à violer +les lois célestes. Encore une fois, fuyez! Vous ne +pouvez mourir, mais elles passeront rapidement, +et les cieux les plus lointains retentiraient des regrets +que vous donneriez au périssable argile dont l'ineffaçable +souvenir survivrait au soleil qui leur donna +le jour. Rappelez-vous votre essence, et combien +elle diffère de la leur en tout, excepté dans la faculté +de souffrir. Pourquoi viendriez-vous partager l'agonie +dont il faut qu'ils héritent? Nés pour être flétris par +les années, rongés de soucis, et ravis enfin par la +mort, cette reine de l'espèce humaine, et quand +même il leur serait permis de traîner leurs jours +jusqu'à la vieillesse, quand la colère divine ne les +abrégerait pas, ils n'en seraient pas moins encore la +proie du péché et la conquête de la douleur.</p> + +<p class="mid">AHOLIBAMAH.</p> + +<p>Qu'ils s'éloignent! j'entends la voix qui nous crie +que tout doit mourir plus tôt que ne moururent nos +patriarches blanchis par les années; là-haut se prépare +un océan, tandis qu'ici-bas l'abîme se soulèvera +pour se réunir au déluge céleste. Peu seront +épargnés sans doute, et la race de Caïn lèvera vers +le Dieu d'Adam d'inutiles prières. Ma sœur! puisqu'il +en est ainsi, puisque l'Éternel serait vainement +imploré pour le pardon d'une seule heure d'aveuglement, +il nous faut sacrifier même ce que nous +adorions, il nous faut attendre la vague comme nous +subirions le tranchant d'une épée, et, sinon avec sérénité, +du moins sans faiblesse; pleurant, non pas +sur nous, mais sur ceux qui nous survivront dans +une enveloppe mortelle ou immortelle, et qui, une +fois que les eaux fatales nous auront engouffrés, pleureront +pour des myriades de créatures qui n'auront +plus le pouvoir de pleurer. Fuyez, séraphins, vers +vos éternels rivages, où les vents ne mugissent pas, +où ne gronderont jamais les ondes. Notre sort est de +mourir; le votre de vivre à jamais: mais lequel vaut +mieux, d'une mort ou d'une vie éternelle? Celui qui +toutes deux les donne le connaît seul: obéissez-lui +comme nous obéirons. Je ne voudrais pas conserver +la vie une heure au-delà de sa volonté; ni vous +perdre une portion de ses faveurs au prix du pardon +réservé à la race de Seth. Fuyez, et tandis que vos +ailes vous reporteront vers les cieux, songe, Samiasa, +que mon amour s'élève encore avec toi dans les airs, +et si mes yeux se tournent en ce moment vers toi +sans être obscurcis de larmes, c'est que la fiancée +d'un ange dédaigne de pleurer.--Adieu! qu'il +vienne maintenant, l'inexorable abîme.</p> + +<p class="mid">ANAH.</p> + +<p>Faut-il donc mourir? et faut-il renoncer à toi, +Azaziel? O mon cœur! mon cœur! tes inspirations +étaient justes, et cependant combien j'étais heureuse! +le coup vient de me frapper comme si je ne l'avais +pas prévu; mais éloignez-vous! pourquoi le faut-il, +pourquoi ne pas vous retenir! non, fuyez, mes angoisses +ne peuvent être de longue durée, les tiennes +seraient éternelles si par ma faute le ciel venait +à te repousser; déjà tu as montré trop de bonté pour +une fille d'Adam! notre sort est de souffrir: la douleur +et la disgrâce attendent comme nous les esprits +qui n'ont pas dédaigné de nous aimer. Le premier +qui nous donna la science fut précipité de son trône +archangélique, dans je ne sais quel monde inconnu, +et toi, Azaziel! non, tu ne souffriras pas pour moi. +Fuis! ne pleure pas, tu ne le peux; mais combien +tu dois souffrir de ne le pouvoir faire! Oublie celle +que les furies de l'indomptable abîme n'accableront +pas d'un si profond désespoir que ton absence; fuis! +fuis! une fois parti, il sera bien moins difficile de +mourir.</p> + +<p class="mid">JAPHET.</p> + +<p>Oh! ne parle pas ainsi! mon père, et toi, archange, +toi! sans doute la miséricorde céleste se cache sous +la sérénité de ton front pur et sévère: oh! ne les +laisse pas en proie à cette mer sans rivage, sauve-les +dans notre arche, ou permets-moi de ne pas leur +survivre.</p> + +<p class="mid">NOÉ.</p> + +<p>Silence, enfant des passions, silence! garde-toi, +sinon intérieurement, du moins dans tes paroles, de +faire à Dieu la moindre injure. Vis quand il le veut, +meurs lorsqu'il l'ordonne, mais de la mort des justes +et non comme les enfans de Caïn. Mets un terme à +ton chagrin, ou du moins pleure en silence et ne +fatigue pas de tes plaintes égoïstes les oreilles courroucées +du ciel. Voudrais-tu que Dieu commît pour +toi une injustice? et telle serait l'altération de ses vues +en faveur d'un seul mortel. Sois homme et supporte +ce que la race d'Adam doit et peut supporter.</p> + +<p class="mid">JAPHET.</p> + +<p>Oui, mon père, mais quand ils ne seront plus, +quand nous flotterons seuls sur l'azur des airs et que +sous nos têtes l'abîme recouvrira notre chère contrée, +nos amis et nos frères plus chers encore, qui +tous seront ensevelis dans le gouffre immense, comment +alors commander à nos pleurs et à nos sanglots? +pourrons-nous trouver le calme dans le silence +de la désolation? Ô Dieu! sois donc toi-même, +grâce! quand il en est tems encore! ne renouvelle +pas le châtiment d'Adam! Le genre humain était +alors deux créatures, aujourd'hui il est plus nombreux +que les vagues; et la terrible pluie qui nous +menace ne fournirait pas une goutte à chacun de +leurs tombeaux, si les tombeaux étaient permis aux +enfans de Caïn.</p> + +<p class="mid">NOÉ.</p> + +<p>Silence! fils imprudent! tes paroles sont autant +de crimes! Anges, pardonnez à la violence de son +désespoir.</p> + +<p class="mid">RAPHAEL.</p> + +<p>Séraphins, la passion aveugle ces mortels: vous +qui êtes ou deviez être purs et sans passion, revenez +avec moi.</p> + +<p class="mid">SAMIASA.</p> + +<p>Cela est impossible: notre choix est fait, nous en +subirons les effets.</p> + +<p class="mid">RAPHAEL.</p> + +<p>Vous avez dit?</p> + +<p class="mid">AZAZIEL.</p> + +<p>Il a parlé, et je dis amen!</p> + +<p class="mid">RAPHAEL.</p> + +<p>Encore! des cette heure donc, rayés comme vous +l'êtes des phalanges célestes, disgraciés par votre +Dieu! adieu.</p> + +<p class="mid">JAPHET.</p> + +<p>Hélas! où pourront-ils trouver un asile? Écoutez! +écoutez! un bruit prolongé, plus prolongé encore, +gronde en s'échappant des flancs de la montagne. +Sur les sommets, pas un souffle de vent, et cependant +chaque feuille est agitée, chaque fleur s'effeuille; +la terre semble vouloir s'affaisser comme +sous une charge pesante.</p> + +<p class="mid">NOÉ.</p> + +<p>Écoutez! écoutez! les oiseaux des mers crient, ils +forment un nuage dans la pourpre du firmament, +ils planent sur les montagnes où jamais auparavant +aile blanche, habituée aux vagues, n'osa se reposer, +même quand les flots furieux leur défendaient de se +confier à eux. Bientôt ils deviendront leur seul rivage, +et alors tout sera dit.</p> + +<p class="mid">JAPHET.</p> + +<p>Le soleil! le soleil! il se lève, mais son bienfaisant +éclat a disparu; un cercle noir, environnant +son disque enflammé, proclame que le dernier jour +de la terre est arrivé. Les nuages rentrent dans les +teintes de la nuit, si ce n'est au lieu où leurs pointes +d'airain bigarrent la ligne d'où sortaient auparavant +les riantes matinées.</p> + +<p class="mid">NOÉ.</p> + +<p>Et là, voyez cette traînée de lumière, avant-coureur +du tonnerre! Il vient, retirons-nous, fuyons, +laissons aux élémens leur criminelle proie; retournons +au lieu où s'élève notre arche sainte, sauvegarde +des débris de la terre.</p> + +<p class="mid">JAPHET.</p> + +<p>Arrête, mon père, laisseras-tu Anah en proie aux +vagues destructives?</p> + +<p class="mid">NOÉ.</p> + +<p>Faut-il plutôt leur abandonner tout ce qui a vie? +Partons.</p> + +<p class="mid">JAPHET.</p> + +<p>Non, pas moi!</p> + +<p class="mid">NOÉ.</p> + +<p>Meurs donc avec eux! Oses-tu bien regarder ce +firmament prophétique et chercher à sauver ce que +tout maintenant condamne? Veux-tu te mettre aux +prises avec la juste colère de Jéhova?</p> + +<p class="mid">JAPHET.</p> + +<p>La colère et la justice ne peuvent partir des mêmes +mains.</p> + +<p class="mid">NOÉ.</p> + +<p>Blasphémateur! tremble de murmurer dans un +pareil moment.</p> + +<p class="mid">RAPHAEL.</p> + +<p>Patriarche, sois indulgent; éclaircis ton front courroucé. +Malgré son égarement, ton fils ne périra pas; +il ne s'abreuvera pas de l'écume salée des ondes furieuses. +Il ne sait ce qu'il dit, et une fois sa passion +amortie, il est aussi bon que toi, il ne succombera +pas comme les enfans du ciel avec les filles +de l'homme.</p> + +<p class="mid">AHOLIBAMAH.</p> + +<p>La tempête arrive. Le ciel s'unit à la terre pour +l'anéantissement de tout ce qui a vie. La lutte est +inégale entre nos forces et celles de l'éternelle puissance.</p> + +<p class="mid">SAMIASA.</p> + +<p>Mais nous serons avec vous; nous vous transporterons +dans quelque planète éloignée et paisible, où +vous partagerez, Anah et toi, notre sort; et si tu +ne pleures pas la perte de votre terre, nous oublierons +également que nous sommes bannis du ciel.</p> + +<p class="mid">ANAH.</p> + +<p>Oh! les tentes chéries de mon père! lieux où je +reçus le jour! montagnes, forêts, et prairies, +hélas! quand vous ne serez plus, qui pourra sécher +mes pleurs?</p> + +<p class="mid">AZAZIEL.</p> + +<p>L'esprit qui sera ton époux. Ne crains rien, quoique +chassés du ciel, il nous reste encore de nombreuses +retraites, d'où l'on ne pourra nous arracher.</p> + +<p class="mid">RAPHAEL.</p> + +<p>Audacieux rebelle! tes paroles sont criminelles, +et tes efforts seront désormais impuissans. L'épée +flamboyante qui chassa du paradis le premier homme +étincelle encore dans les mains angéliques.</p> + +<p class="mid">AZAZIEL.</p> + +<p>Elle ne nous atteindra pas: menace la matière de +la mort, épouvante de tes armes ceux qu'elles peuvent +blesser; mais, pour nos yeux immortels, qu'importe +la flamme de ton glaive?</p> + +<p class="mid">RAPHAEL.</p> + +<p>Le moment est venu d'en éprouver la vertu, et +de t'apprendre enfin combien il est inutile de lutter +contre les ordres de notre Dieu: ta foi faisait toute +ta force.</p> + +<p class="stage1">(Des mortels fuient dans l'espoir de trouver un refuge.)</p> + +<p class="mid">CHŒUR DES MORTELS.</p> + +<p>Les cieux se joignent à la terre,--Dieu! ô grand +Dieu, qu'avons-nous fait? Grâce, cependant! Entends +les animaux sauvages eux-mêmes faire mugir +la prière! Le dragon s'élance de sa caverne, et s'approche +de l'homme sans songer, dans sa terreur, à +lui nuire; les oiseaux modulent dans les airs un +chant d'agonie: ô Jéhova! détourne la rage de ta +colère, prends pitié du désespoir de ton propre +monde! Ce n'est pas l'homme seul qui pleure, c'est +toute la nature!</p> + +<p class="mid">RAPHAEL.</p> + +<p>Adieu, terre condamnée! Enfans infortunés de +la matière, je ne puis, je ne dois pas vous secourir, +le décret est porté!</p> + +<p class="stage1">(Raphaël sort.)</p> + +<p class="mid">JAPHET.</p> + +<p>Quelques nuages descendent comme des vautours +sur leur proie: d'autres, immobiles comme autant +de rochers, attendent le mot qui doit déchaîner leurs +furieuses cataractes. Plus d'azur dans les cieux, plus +de radieuses étoiles! La mort s'est levée, une lueur +pâle et fantastique tient la place du soleil, et s'éteint +elle-même au milieu de la nature expirante.</p> + +<p class="mid">AZAZIEL.</p> + +<p>Viens, Anah! abandonne cette prison, fille du +chaos, et que les élémens vont rendre à ce qu'elle +fut dans l'origine. Tu seras en sûreté sous l'abri de +mes ailes comme le jeune aiglon sous celles de sa +mère.--Laisse la prochaine destruction s'accomplir; +ferme l'oreille à son approche sinistre! Nous allons +habiter un monde plus brillant, où tu pourras +savourer une vie éternelle. Il est d'autres cieux que +ces nuages sombres.</p> + +<p class="stage1">(Azaziel et Samiasa disparaissent avec Anah et Aholibamah.)</p> + +<p class="mid">JAPHET.</p> + +<p>Ils sont partis! Ils se sont enfuis sur les débris du +monde. Et maintenant, qu'elles vivent, ou qu'elles +meurent avec la terre vivante; rien ne pourra me +rendre la vue d'Anah!</p> + +<p class="mid">CHŒUR DE MORTELS.</p> + +<p>Ô fils de Noé, aie pitié de tes semblables! Eh +quoi! veux-tu nous laisser tous, tous,--<i>tous</i> dehors! +tandis que toi, protégé contre la fureur des +élémens, tu te renfermeras dans ton arche de salut.</p> + +<p class="mid">UNE MÈRE, offrant à Japhet son enfant.</p> + +<p>Oh! laisse entrer cet enfant! je l'enfantai dans +la douleur, mais j'espérais être heureuse en le +voyant suspendu à mon sein. Pourquoi faut-il qu'il +soit né! Qu'a-t-il fait, mon enfant, avant d'être sevré, +pour exciter la haine ou la vengeance de Jéhova? +Qu'y a-t-il dans ce lait dont je le nourris qui +puisse forcer la terre et le ciel à se liguer pour faire +mourir mon enfant? pour rouler les flots sur sa tête +si blanche, si pure? Ah! sauve-le! toi, de la race +de Seth! ou malédiction sur toi, sur ta race qui nous +abandonne, et sur celui qui nous fit!</p> + +<p class="mid">JAPHET.</p> + +<p>Silence! ce n'est pas l'heure de maudire, mais de +prier.</p> + +<p class="mid">CHOEUR DE MORTELS.</p> + +<p>De prier!!! Et où s'élèvera la prière; quand les +nuages gonflés pèsent et crèvent sur les montagnes! +quand la mer débordée rend inutiles toutes les barrières! +quand les sables du désert ont cessé d'être +arides! Maudit celui qui te fit, ainsi que ton père! +nous le savons! nos malédictions sont inutiles, il faut +expirer; mais puisque nous connaissons toute l'étendue +de notre malheur, pourquoi essaierions-nous des +hymnes ou courberions-nous le genou devant l'implacable +Tout-Puissant? nous n'en expirerons pas +moins. Si c'est lui qui a fait la terre, à lui la honte +d'avoir créé un monde pour les tourmens!--Voyez, +dans leur rage, les torrens de pluie! la nature entière +est écrasée sous leur poids; les arbres de la +forêt (nés le même jour que le paradis, formés avant +qu'Ève n'eût offert à Adam la science pour douaire, +avant qu'Adam n'eût chanté sa première hymne d'esclavage). +Ces arbres, si vigoureux, si hauts, si +verts encore dans leur vieillesse, les voilà déracinés; +leur fleurs d'été sont tranchées par les vagues +qui s'élèvent, s'élèvent, s'élèvent encore. Vainement +nos yeux se portent vers les cieux courbés,--ils +touchent les mers, ils étendent une barrière entre +Dieu et nos regards supplians. Fuis! enfant de Noé; +fuis! étends-toi mollement dans le refuge qui t'est +donné sur l'océan; vois tout ce qui surnage sur les +flots: c'est le cadavre du monde de tes premiers +jours. Puis élève à Jéhova le chant de ta reconnaissance!</p> + +<p class="mid">UN MORTEL.</p> + +<p>Bénis ceux qui meurent dans le Seigneur! bien +que les eaux soient déchaînées sur la terre, que ses +décrets aussi bien que sa parole soient adorés! Il +m'a donné la vie,--il ne prend que le souffle qui +est à lui; mes yeux peuvent se fermer pour toujours; +ma faible voix peut élever, pour la dernière fois, +devant son trône, ses douloureuses prières; mais +encore béni soit le Seigneur, pour ce qui fut, +pour ce qui est! Tout est à lui: le commencement +et la fin; le tems, l'espace, l'éternité, la vie, la +mort; le vaste connu, l'incommensurable inconnu. +Il a fait, il peut défaire; et moi, pour un faible soupir +d'existence, irais-je blasphémer et murmurer? +Non, plutôt mourir comme j'ai vécu, plein de foi, +sans frissonner au moment même où l'univers entier +s'écroule!</p> + +<p class="mid">CHŒUR DES MORTELS.</p> + +<p>Où fuir? sur les hautes montagnes? mais leurs +torrens s'élancent avec une double impétuosité pour +se confondre avec l'océan qui mugit à leurs pieds, +enveloppe les contours de chaque montagne et découvre +l'entrée de toutes les cavernes.</p> + +<p class="stage1">(Une femme entre.)</p> + +<p class="mid">FEMME.</p> + +<p>Oh! sauvez-moi! sauvez-moi! nos vallons ne sont +plus: mon père et la tente de mon père, mes frères +et les troupeaux de mes frères, les beaux arbres qui +nous ombrageaient à l'heure de midi, et qui, le +soir, nous apportaient le chant des plus doux oiseaux, +le petit ruisseau qui rafraîchissait nos verts +pâturages, hélas! tout a disparu. Ce matin, quand +j'ai gravi cette montagne, je tournai, vers tous ces +beaux lieux, mes regards de reconnaissance, et pas +une feuille alors ne tremblait encore!--Voilà maintenant +qu'ils ne sont plus!--Hélas! pourquoi suis-je +née?</p> + +<p class="mid">JAPHET.</p> + +<p>Pour mourir! et mourir dans la jeunesse; plus +heureuse ainsi que d'être réservée à contempler la +tombe universelle sur laquelle je suis condamné à +pleurer inutilement. Pourquoi, quand tout périt, +faut-il que je vive encore?</p> + +<p class="stage1">(Les eaux s'élèvent: les hommes fuient dans toutes les directions,plusieurs +sont engouffrés sous les vagues. Le chœur des mortels se disperse +et cherche son salut sur la cime des montagnes. Japhet reste +sur un roc, tandis que l'on aperçoit, dans le lointain, l'arche venant +à lui.)</p> + +<p>FIN DE CIEL ET TERRE.</p> + + + + + +<br><br> + + + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Oeuvres complètes de lord Byron + Volume 6, by George Gordon Byron + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES DE LORD BYRON, VOL 6 *** + +***** This file should be named 28534-h.htm or 28534-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/2/8/5/3/28534/ + +Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the +Online Distributed Proofreaders Europe at +http://dp.rastko.net. This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. 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