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+The Project Gutenberg EBook of L'oiseau, by Jules Michelet
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: L'oiseau
+
+Author: Jules Michelet
+
+Release Date: April 21, 2009 [EBook #28568]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'OISEAU ***
+
+
+
+
+Produced by Laurent Vogel (This file was produced from
+images generously made available by the Bibliothèque
+nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
+
+
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+
+
+
+
+
+L'OISEAU
+
+PAR
+
+J. MICHELET
+
+ Des ailes!
+
+
+ [Rückert.]
+
+CINQUIÈME ÉDITION
+
+revue et commentée
+
+
+
+
+PARIS
+
+LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET C^ie
+
+RUE PIERRE-SARRAZIN, N^o 14
+
+1858
+
+Droit de traduction réservé
+
+
+
+
+TYPOGRAPHIE DE CH. LAHURE ET C^IE
+
+Imprimeurs du Sénat et de la Cour de Cassation
+
+rue de Vaugirard, 9
+
+
+
+COMMENT L'AUTEUR FUT CONDUIT À L'ÉTUDE DE LA NATURE
+
+
+À mon public ami, fidèle, qui m'écouta si longtemps, et qui ne m'a point
+délaissé, je dois la confidence des circonstances intimes qui, sans
+m'écarter de l'histoire, m'ont conduit à l'histoire naturelle.
+
+Ce que je publie aujourd'hui est sorti entièrement de la famille et du
+foyer. C'est de nos heures de repos, des conversations de l'après-midi,
+des lectures d'hiver, des causeries d'été, que ce livre peu à peu est
+éclos, si c'est un livre.
+
+Deux personnes laborieuses, naturellement réunies après la journée de
+travail, mettaient ensemble leur récolte, et se refaisaient le coeur par
+ce dernier repas du soir.
+
+Est-ce à dire que nous n'ayons pas eu quelque autre collaborateur? Il
+serait injuste, ingrat, de n'en pas parler. Les hirondelles familières
+qui logeaient sous notre toit se mêlaient à la causerie. Le rouge-gorge
+domestique qui voltige autour de moi y jetait des notes tendres, et
+parfois le rossignol la suspendit par son concert solennel.
+
+ * * * * *
+
+Le temps pèse, la vie, le travail, les violentes péripéties de notre
+âge, la dispersion d'un monde d'intelligence où nous vécûmes, et auquel
+rien n'a succédé. Les rudes labeurs de l'histoire avaient pour
+délassement l'enseignement qui fut l'amitié. Leurs haltes ne sont plus
+que silence. À qui demander le repos, le rafraîchissement moral, si ce
+n'est à la nature?
+
+Le puissant dix-huitième siècle qui contient mille ans de combats, à son
+coucher, s'est reposé sur le livre aimable et consolateur (quoique
+faible scientifiquement) de Bernardin de Saint-Pierre. Il a fini sur ce
+mot touchant de Ramond: «tant de pertes irréparables pleurées au sein de
+la nature!...»
+
+Nous, quoi que nous ayons perdu, nous demandions autre chose que des
+larmes à la solitude, autre chose que le dictame qui adoucit les coeurs
+blessés. Nous y cherchions un cordial pour marcher toujours en avant,
+une goutte des sources intarissables, une force nouvelle, et des ailes!
+
+ * * * * *
+
+Cette oeuvre quelconque a du moins le caractère d'être venue comme vient
+toute vraie création vivante. Elle s'est faite à la chaleur d'une douce
+incubation. Et elle s'est rencontrée une et harmonique, justement parce
+qu'elle venait de deux principes différents.
+
+Des deux âmes qui la couvèrent, l'une se trouvait d'autant plus près des
+études de la nature qu'elle y était née en quelque sorte, et en avait
+toujours gardé le parfum et la saveur. L'autre s'y porta d'autant plus
+qu'elle en avait toujours été sevrée par les circonstances, retenue dans
+les âpres voies de l'histoire humaine.
+
+ * * * * *
+
+L'histoire ne lâche point son homme. Qui a bu une seule fois à ce vin
+fort et amer, y boira jusqu'à la mort. Jamais je ne m'en détournai, même
+en de pénibles jours; quand la tristesse du passé et la tristesse du
+présent se mêlèrent, et que, sur nos propres ruines, j'écrivais 93, ma
+santé put défaillir, non mon âme, ni ma volonté. Tout le jour, je
+m'attachais à ce souverain devoir, et je marchais dans les ronces. Le
+soir, j'écoutais (non d'abord sans effort) quelque récit pacifique des
+naturalistes ou des voyageurs. J'écoutais et j'admirais, n'y pouvant
+m'adoucir encore, ni sortir de mes pensées, mais les contenant du moins
+et me gardant bien de mêler à cette paix innocente mes soucis et mon
+orage.
+
+Ce n'était pas que je fusse insensible aux grandes légendes de ces
+hommes héroïques dont les travaux, les voyages, ont tant servi le genre
+humain. Les grands citoyens de la patrie, dont je racontais l'histoire,
+étaient les proches parents de ces citoyens du monde.
+
+De moi-même, depuis longtemps, j'avais salué de coeur la grande
+révolution française dans les sciences naturelles; l'ère de Lamarck et
+de Geoffroy Saint-Hilaire, si féconds par la méthode, puissants
+vivificateurs de toute science. Avec quel bonheur je les retrouvai dans
+leurs fils légitimes, leurs ingénieux enfants qui ont continué leur
+esprit!
+
+ * * * * *
+
+Nommons en tête l'aimable et original auteur du _Monde des oiseaux_,
+qu'on aurait dès longtemps proclamé l'un des plus solides naturalistes
+s'il n'était le plus amusant. J'y reviendrai plus d'une fois; mais j'ai
+hâte, dès l'entrée de ce livre, de payer ce premier hommage à un
+très-grand observateur qui, pour ce qu'il a vu lui-même, est aussi
+grave, aussi _spécial_ que Wilson ou Audubon.
+
+Il s'est calomnié lui-même en disant que, dans ce beau livre, «il n'a
+cherché qu'un prétexte pour parler de l'homme.» Nombre de pages, au
+contraire, prouvent suffisamment qu'à part toute analogie, il a aimé,
+observé l'oiseau en lui-même. Et c'est pour cela qu'il en a fixé de si
+puissantes légendes, de fortes et profondes personnifications. Tel
+oiseau, par Toussenel, est maintenant et restera à jamais une personne.
+
+ * * * * *
+
+Toutefois, le livre qu'on va lire part d'un point de vue différent de
+celui de l'illustre maître.
+
+Point de vue nullement contraire, mais symétriquement opposé.
+
+Celui-ci, autant que possible, ne cherchant que l'oiseau dans l'oiseau,
+évite l'analogie humaine. Sauf deux chapitres, il est écrit comme si
+l'oiseau était seul, comme si l'homme n'eût existé jamais.
+
+L'homme! Nous le rencontrions déjà suffisamment ailleurs. Ici, au
+contraire, nous voulions un _alibi_ au monde humain, la profonde
+solitude et le désert des anciens jours.
+
+L'homme n'eût pas vécu sans l'oiseau, qui seul a pu le sauver de
+l'insecte et du reptile; mais l'oiseau eût vécu sans l'homme.
+
+L'homme de plus, l'homme de moins, l'aigle régnerait également sur son
+trône des Alpes. L'hirondelle ne ferait pas moins sa migration annuelle.
+La frégate, non observée, planerait du même vol sur l'Océan solitaire.
+Sans attendre d'auditeur humain, le rossignol dans la forêt, avec plus
+de sécurité, chanterait son hymne sublime. Pour qui? Pour celle qu'il
+aime, pour sa couvée, pour la forêt, pour lui-même enfin, qui est son
+plus délicat auditeur.
+
+ * * * * *
+
+Une autre différence entre ce livre et celui de Toussenel, c'est que
+tout _harmonien_ qu'il est et disciple du pacifique Fourier, il n'en est
+pas moins un chasseur. La vocation militaire du lorrain éclate partout.
+
+Ce livre-ci, au contraire, est un livre de paix, écrit précisément en
+haine de la chasse.
+
+La chasse à l'aigle et au lion, d'accord; mais point de chasse aux
+faibles.
+
+La foi religieuse que nous avons au coeur et que nous enseignons ici,
+c'est que l'homme pacifiquement ralliera toute la terre, qu'il
+s'apercevra peu à peu que tout animal adopté, amené à l'état domestique,
+ou du moins au degré d'amitié ou de voisinage dont sa nature est
+susceptible, lui sera cent fois plus utile qu'il ne pourrait l'être
+égorgé.
+
+L'homme ne sera vraiment homme (nous y reviendrons à la fin du livre)
+que lorsqu'il travaillera sérieusement à la chose que la terre attend de
+lui:
+
+La pacification et le ralliement harmonique de la nature vivante.
+
+«Rêves de femme,» dira-t-on.--Qu'importe?
+
+Qu'un coeur de femme soit mêlé à ce livre, je ne vois aucune raison pour
+repousser ce reproche. Nous l'acceptons comme un éloge. La patience et
+la douceur, la tendresse et la pitié, la chaleur de l'incubation, ce
+sont choses qui font, conservent, développent une création vivante.
+
+Que ceci ne soit pas un livre, mais soit un être! à la bonne heure. Il
+sera fécond dès lors, et d'autres en pourront venir.
+
+On comprendra mieux, du reste, le caractère de l'ouvrage, si on prend la
+peine de lire les quelques pages qui suivent et que je copie mot à mot:
+
+ * * * * *
+
+«Je suis née à la campagne; j'y ai passé les deux tiers des années que
+j'ai vécu. Je m'y sens rappelée toujours, et par le charme des premières
+habitudes, et par le goût de la nature, sans doute aussi par le cher
+souvenir de mon père qui m'y éleva et fut le culte de ma vie.
+
+«Ma mère étant malade et fatiguée de plusieurs couches successives, on
+me laissa très-longtemps en nourrice chez d'excellents paysans qui
+m'aimèrent comme leur enfant. Je restai vraiment leur fille; frappés de
+mes façons rustiques, mes frères m'appelaient _la bergère_.
+
+«Mon père habitait, non loin de la ville, une maison fort agréable qu'il
+avait achetée, bâtie, entourée de plantations, voulant, par le charme du
+lieu, consoler sa jeune femme de la grandiose nature américaine qu'elle
+venait de quitter. L'habitation, bien exposée, au levant et au midi,
+voyait chaque matin le soleil se lever sur un coteau de vignes, et
+tourner, avant la chaleur, vers les cimes lointaines des Pyrénées, qu'on
+aperçoit dans les beaux temps. Les ormeaux de notre France, mariés aux
+acacias d'Amérique, aux lauriers-roses et aux jeunes cyprès, brisaient
+les rayons de la lumière et nous l'envoyaient en reflets adoucis.
+
+«À notre droite un bosquet de chênes, fermé d'une épaisse charmille,
+nous abritait du nord et de l'aigre vent du Cantal. À gauche, dans un
+vaste horizon, s'étendaient les prairies et les champs de blé. Un
+ruisseau courait sous les genêts à l'abri de quelques grands arbres;
+léger filet d'eau, mais limpide, marqué le soir à l'horizon par un petit
+ruban de brume qui traînait sur ses bords.
+
+«Le climat est intermédiaire; la vallée, qui est celle du Tarn,
+participant des douceurs de la Garonne et des sévérités de l'Auvergne,
+n'a pas encore les productions méridionales qu'on trouve pourtant à
+Bordeaux. Mais le mûrier et la soie, la pêche fondante et parfumée, les
+raisins succulents, les figues sucrées et les melons en plein vent
+annoncent qu'on est dans le midi. Les fruits surabondaient chez nous;
+une partie de l'habitation était un immense verger.
+
+«Je sens mieux au souvenir tout le charme de ce lieu, son caractère
+varié. Il ne laissait pas que d'être sérieux et mélancolique en lui-même
+et par les personnes. Mon père, quoique agréable et vif, était un homme
+déjà âgé et d'une santé chancelante. Ma mère, belle, jeune et austère,
+avait la digne tenue de l'Amérique du Nord, et de plus la prévoyance et
+l'économie active que n'ont pas toujours les créoles. Le bien que nous
+occupions, ancien bien de protestants qui avait passé par plusieurs
+mains avant de venir aux nôtres, gardait encore les tombes de ses
+anciens propriétaires, simples tertres de gazon, où les proscrits
+cachaient leurs morts, sous un épais bouquet de chênes. Je n'ai pas
+besoin de dire que ces arbres et ces sépultures, conservés par l'oubli
+même, furent dans les mains de mon père religieusement respectés. Des
+rosiers, plantés de sa main, marquaient chaque tombe. Ces parfums, ces
+fraîches fleurs, cachaient le sombre de la mort, en lui laissant
+toutefois quelque chose de sa mélancolie. Nous y étions comme attirés,
+malgré nous, quand venait le soir; émus, nous priions souvent pour les
+âmes envolées, et s'il filait une étoile, nous disions: «c'est l'âme qui
+passe.»
+
+«J'ai vécu dix ans, de quatre à quatorze, dans ce lieu animé, parmi les
+joies et les peines. Je n'avais guère de camarades. Ma soeur, plus âgée
+de cinq ans, était déjà la compagne de ma mère que je n'étais encore
+qu'une petite fille. Mes frères, assez nombreux pour jouer entre eux
+sans moi, me laissaient souvent isolée aux heures de récréation. S'ils
+couraient les champs, je ne les suivais que du regard. J'avais donc des
+heures solitaires où j'errais près de la maison dans les longues allées
+du jardin. J'y pris, malgré ma vivacité, des habitudes contemplatives.
+Je commençais à sentir l'infini au fond de mes rêves, j'entrevis Dieu,
+mais le Dieu maternel de la nature, qui regarde tendrement un brin
+d'herbe autant qu'une étoile. Là, je trouvai la première source des
+consolations, je dis plus, du bonheur.
+
+«Notre maison aurait offert à un esprit observateur un très-aimable
+champ d'étude. Tous les êtres semblaient s'y donner rendez-vous sous une
+protection bienveillante. Nous avions une belle pièce d'eau
+poissonneuse, près de l'habitation, mais point de volière, mes parents
+ne supportant pas l'idée de mettre en esclavage des animaux qui vivent
+de mouvement et de liberté. Chiens, chats, lapins, cochons d'Inde
+vivaient paisiblement ensemble. Les poules apprivoisées, les colombes
+entouraient sans cesse ma mère, et venaient manger dans sa main. Les
+moineaux nichaient chez nous; les hirondelles y bâtissaient jusque sous
+nos granges, elles voletaient dans les chambres même, et chaque
+printemps revenaient fidèlement sous notre toit.
+
+«Que de fois aussi j'ai retrouvé, dans des nids de chardonnerets
+arrachés de nos cyprès par les vents d'automne, les petits morceaux de
+mes robes d'été perdus dans le sable! Chers oiseaux que j'abritais alors
+sans le savoir dans un pli de mon vêtement, vous avez aujourd'hui un
+abri plus sûr dans mon coeur, et vous ne le sentez pas!...
+
+«Nos rossignols, plus sauvages, nichaient dans les charmilles
+solitaires; mais, sûrs d'une hospitalité généreuse, ils arrivaient cent
+fois le jour sur le seuil de la porte, demandant à ma mère, pour eux et
+leur famille, les vers à soie qui avaient péri.
+
+«Au fond du bois, aux troncs des vieux arbres, le pivert travaillait
+obstinément; on l'entendait encore fort tard quand tous les bruits
+avaient cessé. Nous écoutions dans un silence craintif les coups
+mystérieux du travailleur infatigable mêlés à la voix traînante et
+lamentable du hibou.
+
+«Ma plus haute ambition eût été d'avoir à moi un oiseau, une
+tourterelle. Celles de ma mère, si familières, si plaintives, si
+tendrement résignées au temps de la couvée, m'attiraient vivement vers
+elles. Si la petite fille se sent mère par la poupée qu'elle habille,
+combien plus par une créature vivante qui répond à ses caresses! J'eusse
+tout donné pour ce trésor. Mais il en fut autrement; la colombe ne fut
+pas mon premier amour.
+
+«Le premier fut une fleur dont je ne sais pas le nom.
+
+«J'avais un petit jardin, sous un très-grand figuier dont l'ombre humide
+rendait toutes mes cultures inutiles. Fort triste et fort découragée,
+j'aperçois un matin, sur une tige d'un vert pâle, une belle petite fleur
+d'or!... bien petite, frissonnante au moindre souffle, sa faible tige
+sortait d'un petit bassin creusé par les pluies d'orage. La voyant
+toujours frémir, je supposai qu'elle avait froid, et je lui fis une
+ombrelle de feuilles... comment dire les transports que me donnait ma
+découverte? Seule j'avais la connaissance de son existence, et seule sa
+possession. Le jour, nous n'avions l'une pour l'autre que des regards.
+Le soir, je me glissais près d'elle, le coeur plein d'émotion. Nous
+parlions peu de peur de nous trahir. Mais que de tendres baisers avant
+le dernier adieu!... Ces joies, hélas! ne durèrent que trois jours. Une
+après-midi ma fleur se replia lentement pour ne plus se rouvrir... elle
+avait fini d'aimer.
+
+«Je gardai pour moi mes regrets amers, comme j'avais gardé ma joie.
+Nulle autre fleur ne m'aurait consolée: il fallait une vie plus vivante
+pour rendre l'essor à mon coeur.
+
+«Tous les ans, ma bonne nourrice venait me voir et m'apportait quelque
+chose. Une fois, d'un air mystérieux elle me dit: «Mets la main dans mon
+panier.» je croyais y trouver des fruits, mais je sens un poil soyeux et
+quelque chose qui frémit. C'est un lapin? Je l'enlève, et me voilà
+courant de tous côtés pour annoncer la bonne nouvelle. Je serrais ce
+pauvre animal avec une joie convulsive qui faillit lui être fatale. Le
+vertige me troublait la tête. Je ne mangeais plus; mon sommeil était
+plein de rêves pénibles; je voyais mourir mon lapin sans pouvoir faire
+un pas pour le secourir... C'est qu'il était si beau, mon lapin, avec
+son nez rose et sa fourrure lustrée comme un miroir! Ses grandes
+oreilles nacrées et mobiles qu'il époussetait sans cesse, ses cabrioles
+pleines de fantaisies avaient, je dois l'avouer, une part de mon
+admiration. Dès le point du jour, je m'échappais du lit de ma mère pour
+revoir mon favori et le porter dans quelque plant de choux. Là, il
+mangeait gravement ses feuilles vertes, jetant sur moi de longs regards
+que je trouvais pleins de tendresse; puis, se dressant sur ses pattes de
+derrière, il présentait au soleil son petit ventre blanc comme la neige,
+et lissait ses belles moustaches avec une dextérité merveilleuse.
+
+«Cependant la médisance se fit jour sur son compte: on lui trouva peu de
+physionomie et beaucoup de gourmandise. Aujourd'hui je pourrais convenir
+de la chose; mais, à sept ans, je me serais battue pour l'honneur de mon
+lapin. Hélas! il n'était guère besoin de disputer avec lui, il devait
+vivre si peu! Un dimanche, ma mère étant partie pour la ville avec ma
+soeur et mon frère aîné, nous errions, nous, les petits, dans l'enclos,
+quand une détonation se fit entendre. Un cri étrange, semblable au
+premier vagissement d'un enfant, la suivit de près. Mon lapin venait
+d'être blessé d'un coup de feu. La malheureuse bête avait franchi la
+haie du verger, et le fermier voisin n'ayant rien à faire s'était amusé
+à la tirer.
+
+«J'arrivai pour le voir relever sanglant... ma douleur fut telle que, ne
+pouvant proférer une parole, j'étouffais... Sans mon père, qui me reçut
+dans ses bras et sut par de douces paroles faire éclater mon coeur,
+j'aurais perdu le sentiment. Mes jambes ne me soutenaient plus...
+Pardonnez les larmes que me fait encore verser ce souvenir.
+
+«Pour la première fois, et bien jeune, j'eus la révélation de la mort,
+de l'abandon, du vide. La maison, le jardin me parurent plus grands,
+dépouillés. Ne riez pas: mon chagrin fut amer, tout renfermé en moi, et
+d'autant plus profond.
+
+«Dès lors, instruite et sachant qu'on mourait, je commençai à regarder
+mon père. Je vis, non sans effroi, son visage fort pâle et ses cheveux
+blanchis. Il pouvait nous quitter, il pouvait s'en aller «où l'appelait
+la cloche du village,» comme il le répétait souvent. Je n'avais pas la
+force de cacher mes pensées. Parfois je lui jetais les bras au cou, je
+m'écriais: «Papa, ne mourez pas... Oh! ne mourez jamais!» Il me serrait
+sans rien répondre, mais ses beaux grands yeux noirs se troublaient en
+me regardant.
+
+«Je lui tenais par mille liens, par mille rapports profonds. J'étais la
+fille de son âge mûr et de sa santé ébranlée, de ses épreuves. Je
+n'avais pas l'heureux équilibre que les autres enfants tenaient de ma
+mère. Mon père était passé en moi. Il le disait lui-même: «Que je te
+sens ma fille.»
+
+«L'âge, les agitations de la vie ne lui avaient rien ôté. Il gardait
+jusqu'au dernier jour le souffle et les aspirations de la jeunesse,
+l'attrait aussi. Tous le sentaient sans s'en rendre compte, et
+d'eux-mêmes venaient à lui, les femmes, les enfants, comme les hommes.
+Je le vois encore dans son cabinet, devant sa petite table noire,
+contant son odyssée, ses longs voyages d'Amérique, sa vie des colonies;
+on ne se lassait jamais de ses récits. Une demoiselle de vingt ans, au
+dernier terme d'une maladie de poitrine, l'entendit peu avant sa mort:
+elle voulait toujours l'entendre, le faisait prier de venir; tant qu'il
+parlait, elle oubliait tout, souffrance et défaillance, et l'approche
+même de la mort.
+
+«Ce charme n'était pas seulement celui d'un causeur spirituel; il tenait
+à la grande bonté qui était visible en lui. Les épreuves, la vie de
+malheurs, d'aventures, qui endurcissent tant de coeurs, avaient au
+contraire attendri le sien. Pas d'hommes, dans cette génération si
+agitée, battue de tant de flots, n'avait traversé des circonstances si
+pénibles. Son père, originaire d'Auvergne, principal d'un collége, puis
+juge consulaire dans notre ville plus méridionale, enfin appelé aux
+notables en 88, avait la dure austérité de son pays et de ses fonctions,
+de l'école et des tribunaux. L'éducation de ce temps était sauvage, un
+perpétuel châtiment; plus un esprit, un caractère avait de ressort, plus
+elle tendait à le briser. Mon père, de nature fine et tendre, n'y eût
+pas résisté. Il n'échappa qu'en s'enfuyant en Amérique, où se trouvait
+déjà un de ses frères. Une chemise de rechange était toute sa fortune;
+plus, la jeunesse, la confiance, les rêves d'or de la liberté. Il a
+gardé de ce moment une tendresse particulière pour ce libre pays; il y
+est souvent retourné, et il a voulu y mourir.
+
+«Conduit par des affaires à Saint-Domingue, il se trouva dans la grande
+crise du règne de Toussaint Louverture. Cet homme extraordinaire, qui
+avait été esclave jusqu'à cinquante ans, qui sentait et devinait tout,
+ne savait point écrire, formuler sa pensée. Il était bien plus propre
+aux grands actes qu'aux grandes paroles. Il lui fallait une main, une
+plume, et davantage: un coeur jeune et hardi qui donnât au héros le
+langage héroïque, les mots de la situation. Toussaint, à l'âge qu'il
+avait, trouva-t-il seul ce noble appel: _Le premier des noirs au premier
+des blancs?_ Je voudrais en douter. S'il le trouva, du moins, ce fut mon
+père qui l'écrivit.
+
+«Il l'aimait fort, il sentait sa candeur, et s'y fiait, lui si
+profondément défiant, muet de son long esclavage et secret comme le
+tombeau! Mais qui pourrait mourir sans avoir un jour desserré son coeur?
+Mon père eut le malheur qu'en certains moments Toussaint s'épancha, lui
+confia de dangereux mystères. Dès lors, tout fut fini; il eut peur du
+jeune homme et crut dépendre de lui; c'était un nouvel esclavage qui ne
+pouvait finir que par la mort de mon père. Toussaint l'emprisonna, puis,
+sa crainte augmentant, il l'aurait sacrifié... Le prisonnier,
+heureusement, était gardé par la reconnaissance; il avait été bon pour
+beaucoup de noirs; une négresse qu'il avait protégée l'avertit du péril,
+et l'aida à y échapper. Toute sa vie il a cherché cette femme pour lui
+témoigner sa gratitude; il ne l'a retrouvée que quarante ans après, à
+son dernier voyage; elle vivait aux États-Unis.
+
+«Pour revenir, échappé de prison, il n'était pas sauvé. Errant la nuit
+dans les forêts, sans guide, il avait à craindre les nègres marrons,
+ennemis implacables des blancs, qui l'eussent tué sans savoir qu'ils
+tuaient le meilleur ami de leur race. La fortune est pour la jeunesse;
+il échappa à tout. Ayant trouvé un bon cheval, chaque fois que les noirs
+sortaient des taillis, il lui suffisait de donner un coup d'éperon, de
+brandir son chapeau en criant: «Avant-garde du général Toussaint!» À ce
+nom redouté, tout fuyait, disparaissait comme par enchantement.
+
+Mon père, telle fut sa douceur d'âme, n'en resta pas moins attaché à ce
+grand homme qui l'avait méconnu. Lorsqu'il le sut en France, abandonné
+de tous, misérable prisonnier dans un fort du Jura où il mourut de froid
+et de misère, seul il lui fut fidèle, alla le voir, lui écrivit, le
+consola. À travers les fautes, les violences inséparables du grand et
+terrible rôle que cet homme avait joué, il révérait en lui le hardi
+initiateur d'une race, le créateur d'un monde. Il a correspondu avec lui
+jusqu'à sa mort, et, depuis, avec sa famille.
+
+«Un hasard singulier voulut que mon père se trouvât employé à l'île
+d'Elbe, quand le _premier des blancs_, détrôné à son tour, vint y
+prendre possession de sa petite royauté. Mon père eut le coeur pris et
+l'imagination de ce prodigieux roman. Lui, Américain et imbu d'idées
+républicaines, le voici cette fois encore le courtisan du malheur. Il se
+donna au plus intime des serviteurs de l'Empereur, à ses enfants, à
+cette dame accomplie et adorée qui devait être le charme de l'exil. Il
+se chargea de la ramener en France dans le périlleux retour de mars
+1815. Cette attraction, s'il n'y eût eu obstacle, le menait jusqu'à
+Sainte-Hélène. Du moins, il ne supporta pas le retour des Bourbons, et
+retourna à sa chère Amérique.
+
+«Elle ne fut pas ingrate, et lui donna le bonheur de sa vie. Il avait
+quitté toute fonction pour la carrière plus libre de l'enseignement. Il
+enseignait à la Louisiane. Cette France coloniale, isolée, détachée par
+les événements de sa mère, et mêlée de tant d'éléments, aspire toujours
+le souffle de la France. Mon père, entre autres élèves, avait une
+orpheline, d'origine anglaise et allemande. Il la prit toute petite, aux
+premiers éléments; elle grandit entre ses mains, l'aima de plus en plus;
+elle se retrouvait une famille, un père; elle sentit le coeur paternel,
+avec un charme de jeune vivacité que gardent dans l'âge mûr nos français
+du midi. Elle n'avait que trois défauts: riche et jolie, très-jeune,
+trente ans de moins que mon père; mais ni l'un ni l'autre ne s'en
+aperçut. Et ils ne s'en sont souvenus jamais. Ma mère a été inconsolable
+de la mort de mon père, et elle en a toujours porté le deuil.
+
+«Ma mère désirait voir la France, et mon père, si fier d'elle, était
+ravi de montrer au vieux monde cette brillante fleur conquise sur le
+nouveau. Mais quelque désireux qu'il fût de maintenir à la jeune dame
+créole la position et l'état de fortune qu'elle avait toujours eus, il
+ne s'embarqua pas sans accomplir, de son consentement, un acte religieux
+et sacré. Ce fut d'affranchir ses esclaves, ceux du moins qui étaient
+majeurs; pour les enfants, que la loi américaine interdit d'affranchir,
+ils reçurent de lui leur liberté future, et purent, à leur majorité,
+rejoindre leurs parents; jamais il ne les perdit de vue. Il les avait
+présents, savait leur nom, leur âge et l'heure de leur libération. Dans
+son séjour en France, il notait ces moments, disait aux siens avec
+bonheur: «Aujourd'hui, un tel devient libre.»
+
+«Voilà mon père dans sa patrie, heureux à la campagne tout près de sa
+ville natale, bâtissant et plantant, élevant sa famille, centre d'un
+jeune monde où tout venait de lui: la maison, le jardin étaient sa
+création; sa femme aussi, par lui formée et élevée, et qu'on eût crue sa
+fille; ma mère était si jeune que sa fille aînée semblait sa soeur. Cinq
+autres enfants survinrent, presque d'année en année, entourant
+promptement mon père d'une vivante couronne qui faisait son orgueil. Peu
+de familles plus variées de tendance et de caractères; les deux mondes y
+étaient distinctement représentés, ceux-ci nés français du Midi avec la
+vivacité brillante du Languedoc, ceux-là colons plus graves de la
+Louisiane ou marqués en naissant des apparences flegmatiques du
+caractère américain.
+
+«Il fut réglé cependant qu'à l'exception de l'aînée, déjà compagne de ma
+mère et associée au gouvernement de la maison, les cinq plus jeunes
+recevraient une éducation commune. Un seul maître, mon père. Il se fit,
+à son âge, précepteur et maître d'école. Sa journée tout entière nous
+appartenait, de six heures à six heures du soir. Il ne se réservait pour
+ses correspondances, ses lectures favorites, que les premières heures du
+matin, ou pour mieux dire les dernières de la nuit. Couché de très-bonne
+heure, il se levait à trois heures tous les jours, sans égard à sa
+délicate poitrine. Avant tout, il ouvrait sa porte, et devant les
+étoiles, ou l'aurore, selon la saison, il bénissait Dieu, et Dieu aussi
+devait bénir cette tête blanchie par les épreuves, non par les passions
+humaines. En été, il faisait après sa prière une petite promenade au
+jardin et voyait s'éveiller les insectes et les plantes. Il les
+connaissait à merveille, et bien souvent après le déjeuner, me prenant
+par la main, il me disait le tempérament de chaque fleur, m'indiquait le
+refuge des petits animaux qu'il avait surpris au réveil. Un de ces
+animaux était une couleuvre que la vue de mon père n'effrayait pas du
+tout; chaque fois qu'il allait s'asseoir près de son domicile, elle ne
+manquait guère de sortir la tête curieusement et de le regarder. Lui
+seul savait qu'elle fût là, et il me le dit à moi seule: ce secret resta
+entre nous.
+
+«À ces heures matinales, tout ce qu'il rencontrait devenait un texte
+fécond de ses effusions religieuses. Sans phrases, et d'un sentiment
+vrai, il me parlait de la bonté de Dieu pour qui il n'y a ni grands ni
+petits, mais tous frères et égaux.
+
+«Associée aux travaux de mes frères, je ne l'étais pas moins à ceux de
+ma mère et de ma soeur. Si je quittais la grammaire, le calcul, c'était
+pour prendre l'aiguille.
+
+«Heureusement pour moi, notre vie, naturellement mêlée à celle des
+champs, était, bon gré mal gré, fréquemment variée des incidents
+charmants qui rompent toute habitude. L'étude est commencée, on
+s'applique sans distraction; mais quoi? voici venir l'orage, les foins
+seront gâtés; vite, il faut les rentrer; tout le monde s'y met, les
+enfants même y courent, l'étude est ajournée; vaillamment on travaille,
+et la journée se passe. C'est dommage, la pluie n'est pas venue; l'orage
+est suspendu du côté de Bordeaux; ce sera pour demain.
+
+«Aux moissons, on nous passait bien aussi quelque glanage. Dans ces
+grands moments de récolte, qui sont des travaux et des fêtes, toute
+application sédentaire est impossible; la pensée est aux champs. Nous
+échappions sans cesse, avec la vélocité de l'alouette; nous
+disparaissions aux sillons, petits sous les grands blés, dans la forêt
+des épis mûrs.
+
+«Il est bien entendu qu'aux vendanges il n'y avait point à songer à
+l'étude: ouvriers nécessaires, nous vivions aux vignes; c'était notre
+droit. Mais, avant le raisin, nous avions bien d'autres vendanges,
+celles des arbres à fruits, cerises, abricots, pêches. Même après, les
+pommes et les poires nous imposaient de grands travaux auxquels nous
+nous serions fait conscience de ne pas employer nos mains. Et, ainsi,
+jusque dans l'hiver, revenaient ces nécessités d'agir, de rire et ne
+rien faire. Les dernières, déjà en plein novembre, peut-être étaient les
+plus charmantes; une brume légère parait alors toute chose; je n'ai rien
+vu de tel ailleurs; c'était un rêve, un enchantement. Tout se
+transfigurait sous les plis ondoyants du grand voile gris de perle qui,
+au souffle du tiède automne, se posait amoureusement ici et là, comme un
+baiser d'adieu.
+
+«La digne hospitalité de ma mère, le charme de mon père et sa piquante
+conversation, nous attiraient aussi les distractions imprévues des
+visites de la ville, suspensions obligées de l'étude, dont nous ne
+pleurions pas. Mais la grande et continuelle visite, c'étaient les
+pauvres qui connaissaient cette maison, cette main inépuisablement
+ouverte par la charité. Tous y participaient, les animaux eux-mêmes, et
+c'était une chose curieuse et divertissante de voir les chiens du
+voisinage, patiemment, silencieusement assis sur leur derrière, attendre
+que mon père levât les yeux de son livre; ils savaient bien qu'il ne
+résistait pas à leur prière muette. Ma mère, plus raisonnable, aurait
+été d'avis d'éloigner ces convives indiscrets qui se priaient eux-mêmes.
+Mon père sentait qu'il avait tort, et pourtant il ne manquait guère de
+leur jeter à la dérobée quelque reste qui les renvoyait satisfaits.
+
+«Ils le connaissaient bien. Un jour, un nouvel hôte, maigre, hérissé,
+peu rassurant, nous arrive, tenant du chien, du loup; c'était en effet
+un métis des deux espèces, né aux forêts de la Grésigne. Il était
+très-féroce, fort irascible, et beaucoup trop semblable à la louve, sa
+mère. Du reste, intelligent, et d'un instinct très-sûr, il se donna tout
+d'abord à mon père, et, quoi qu'on fît, il ne le quitta plus. Il ne nous
+aimait guère; nous le lui rendions bien, saisissant toute occasion de
+lui jouer cent tours. Il grondait et grinçait les dents, toutefois, par
+égard pour mon père, s'abstenant de nous dévorer. Pour les pauvres, il
+était furieux, implacable, très-dangereux; ce qui décida à permettre
+qu'on le perdît. Mais il n'y avait pas moyen. Il revenait toujours. Ses
+nouveaux maîtres l'enchaînèrent au piquet; piquet, chaînes, il arracha
+tout, rapporta tout à la maison. C'était trop pour mon père; il ne put
+jamais le quitter.
+
+«Plus que les chiens encore, les chats étaient dans sa faveur. Cela
+tenait à son éducation, aux cruelles années du collége; son frère et
+lui, battus et rebutés, entre les duretés de la famille et les cruautés
+de l'école, avaient eu deux chats pour consolateurs. Cette prédilection
+passa dans la famille; chacun de nous, enfant, avait son chat. La
+réunion était belle au foyer; tous, en grande fourrure, siégeant
+dignement sous les chaises de leurs jeunes maîtres. Un seul manquait au
+cercle: c'était un malheureux, trop laid pour figurer avec les autres;
+il en avait conscience, et se tenait à part, dans une timidité sauvage
+que rien ne pouvait vaincre. Comme en toute réunion (triste malignité de
+notre nature!) il faut un plastron, un souffre-douleur sur qui tombent
+les coups, il remplissait ce rôle. Si ce n'étaient des coups, du moins,
+c'étaient des moqueries: on l'appelait Moquo. Infirme et mal fourni de
+poil, plus que les autres il eût eu besoin du foyer; mais les enfants
+lui faisaient peur; ses camarades même, mieux fourrés dans leur chaude
+hermine, semblaient n'en faire grand cas et le regarder de travers. Il
+fallait que mon père allât à lui, le prît; le reconnaissant animal se
+couchait sous cette main aimée et prenait confiance. Enveloppé de son
+habit et réchauffé de sa chaleur, lui aussi il venait, invisible, au
+foyer. Nous le distinguions bien; et, s'il passait un poil, un bout
+d'oreille, les rires et les regards le menaçaient, malgré mon père. Je
+vois encore cette ombre se ramasser, se fondre, pour ainsi dire, dans le
+sein de son protecteur, fermant les yeux et s'anéantissant, préférant ne
+rien voir.
+
+«Tout ce que j'ai lu des indiens, de leur tendresse pour la nature, me
+rappelle mon père. C'était un brame. Plus que les brames même, il aimait
+toute chose vivante. Il avait vécu dans un temps de sang et de guerre;
+il avait été témoin des plus grandes destructions d'hommes qui se soient
+faites jamais, et il semblait que cette prodigalité terrible du bien
+irréparable qui est la vie, lui avait donné le respect de toute vie, une
+aversion insurmontable pour toute destruction.
+
+«Cela, en lui, était au point qu'il eût voulu pouvoir se nourrir
+uniquement de végétaux. Jamais de viande sanglante; elle lui faisait
+horreur. À peine un morceau de poulet, ou bien un oeuf ou deux pour son
+dîner. Et souvent il dînait debout.
+
+«Ce régime était loin de le fortifier. Il ne se ménageait pas davantage,
+dépensant largement en leçons, en conversations, et dans l'épanchement
+habituel d'un coeur trop bienveillant qui vivait en tous, s'intéressait
+à tous. L'âge venait, et quelques chagrins: de la famille? Non; mais des
+voisins jaloux, ou des débiteurs peu fidèles. La crise des banques
+américaines lui porta coup dans sa fortune. Il prit la résolution
+extrême, malgré sa santé et son âge, d'aller encore une fois en
+Amérique, comptant que son activité personnelle et ses soins
+rétabliraient les choses et assureraient le sort de sa femme et de ses
+enfants.
+
+«Ce départ fut terrible. Un autre coup le précédait pour moi. J'avais
+quitté la maison, la campagne; j'étais entrée dans une pension de la
+ville. Cruel servage qui m'ôtait à la fois tout ce qui avait fait ma
+vie, l'air même et la respiration. Partout des murs. J'en serais morte,
+sans les visites fréquentes de ma mère et celles plus rares de mon père
+que j'attendais dans une impatience délirante, que peut-être n'eut
+jamais l'amour. Mais voici que mon père s'en va lui-même. Terre et ciel,
+tout s'abîme. De quelque espoir de réunion qu'on me berçât, une voix
+intérieure, nette et terrible comme on l'a dans les grandes
+circonstances, me disait qu'il ne reviendrait plus.
+
+«La maison fut vendue, et nos plantations, faites par nous, nos arbres,
+qui étaient de la famille, abandonnés. Nos animaux, visiblement,
+restaient inconsolables du départ de mon père. Le chien, je ne sais
+combien de jours, s'en allait s'asseoir sur la route qu'il avait suivie
+en partant, hurlait et revenait. Le plus déshérité de tous, le chat
+Moquo, ne se fia plus à personne; il vint encore furtivement regarder la
+place vide. Puis il prit son parti, s'enfuit aux bois sans que nous
+pussions jamais le rappeler; il reprit la vie de son enfance, misérable
+et sauvage.
+
+«Et moi aussi, je quittai le toit paternel, le foyer de mes jeunes ans,
+blessée pour toujours. Ma mère, ma soeur, mes frères, les douces amitiés
+de l'enfance disparurent derrière moi. J'entrai dans une vie d'épreuve
+et d'isolement. À Bayonne pourtant, où je vécus d'abord, la mer de
+Biarritz me parlait de mon père; la vague qui s'y brise, d'Amérique en
+Europe, me répétait sa mort; les blancs oiseaux de mer semblaient me
+dire: «Nous l'avons vu.»
+
+«Que me restait-il? Mon climat et ma terre natale, ma langue. Je perdis
+tout cela. Il me fallut aller au Nord, dans une langue inconnue et sous
+un ciel hostile, où la terre est six mois en deuil. Pendant ces longues
+neiges, ma santé défaillante éteignant l'imagination, j'avais peine à me
+recréer mon Midi idéal. Un chien m'eût un peu consolée; au défaut, je me
+fis deux petites amies, ressemblantes, à s'y tromper, aux tourterelles
+de ma mère. Elles me connaissaient, m'aimaient, jouaient à mon foyer; je
+leur donnais l'été que n'avait pas mon coeur.
+
+«Profondément atteinte, je devins très-malade et crus toucher l'autre
+rivage. Quelque attentive et bonne que pût être pour moi l'hospitalité
+étrangère, il me fallut rentrer en France. Les soins affectueux, un
+mariage où je retrouvai le coeur et les bras paternels, furent longs à
+me remettre. J'avais vu la mort de si près, disons mieux, j'y étais
+entrée si loin, que la nature elle-même, la nature vivante, ce premier
+amour et ce ravissement de mes jeunes années, eut longtemps peu de
+prise, et elle seule en eût eu. Rien n'y eût suppléé. L'histoire et les
+récits du mouvant drame humain effleuraient mon esprit; rien n'y
+influait fortement que l'immuable, Dieu et la nature.
+
+«Elle est immuable et mobile; c'est son charme éternel. Son activité
+infatigable, sa fantasmagorie de tout instant ne trouble point, n'agite
+point; ce mouvement harmonique porte en soi un repos profond.
+
+«J'y revins par les fleurs, par les soins qu'elles demandent et l'espèce
+de maternité qu'elles sollicitent. Mon imperceptible jardin de douze
+arbres et trois plates-bandes n'était pas sans me rappeler le grand
+verger fécond où je suis née; et je trouvais aussi quelque douceur, près
+d'un esprit ardent, hâlé aux longues routes, aux déserts de l'histoire
+humaine, à lui ménager ces eaux vives et le charme de quelques fleurs.»
+
+ * * * * *
+
+Je reprends.
+
+Me voilà arraché de la ville par cette chère inquiétude, par mes
+craintes pour une malade qu'il s'agissait de replacer dans les
+conditions de son premier âge et dans l'air libre de la campagne. Je
+quittai Paris, ma ville, que je n'avais jamais quittée, cette ville qui
+contient les trois mondes, ce foyer d'art et de pensée.
+
+J'y retournais tous les jours pour les devoirs et les affaires; mais je
+me hâtais de rentrer. Ses bruits, son roulement lointain, le coup et le
+contre-coup des révolutions avortées m'engageaient à aller plus loin. Ce
+fut très-volontiers qu'au printemps de 1852, je me détachai, je rompis
+avec toutes mes habitudes; j'enfermai ma bibliothèque avec une joie
+amère, je mis sous la clef mes livres, les compagnons de ma vie, qui
+avaient cru certainement me tenir pour toujours. J'allai tant que terre
+me porta, et ne m'arrêtai qu'à Nantes, non loin de la mer, sur une
+colline qui voit les eaux jaunes de Bretagne aller joindre, dans la
+Loire, les eaux grises de Vendée.
+
+Nous nous établîmes dans une assez grande maison de campagne,
+parfaitement isolée, au milieu des pluies constantes dont nos plages de
+l'ouest sont noyées en cette saison. À cette distance de la mer, on n'en
+a pas l'influence saline; les pluies sont des tempêtes d'eau douce. La
+maison, du style Louis XV, inhabitée et fermée depuis longtemps,
+semblait d'abord un peu triste. Assise dans un lieu élevé, elle n'en
+était pas moins assombrie, d'un côté par d'épaisses charmilles, de
+l'autre par de grands arbres, et par un nombre infini de cerisiers non
+taillés. Le tout, sur un vert gazon, que les eaux sans écoulement
+maintenaient, même en été, dans un bel état de fraîcheur.
+
+J'adore les jardins négligés, et celui-ci me rappelait les grandes
+_vignes_ abandonnées des villas italiennes; mais ce que n'ont pas ces
+villas, c'était un charmant pêle-mêle de légumes et de plantes de mille
+espèces; _toutes les herbes de la Saint-Jean_, et chaque herbe, haute et
+forte. Cette forêt de cerisiers, qui rompaient sous leurs fruits rouges,
+donnaient aussi l'idée d'une abondance inépuisable.
+
+Ce n'était pas le _soave austero_ de l'Italie, c'était une efflorescence
+molle et débordante, sous un ciel humide, tiède et doux.
+
+De vue, aucune, quoiqu'une grande ville fût tout près, et qu'une petite
+rivière, l'Erdre, passât sous la colline, d'où elle se traîne à la
+Loire. Mais ce luxe végétal, cette forêt vierge d'arbres fruitiers ôtait
+toute perspective. Pour voir, il fallait monter dans une sorte de
+tourelle, d'où le paysage commence à se révéler dans une certaine
+grandeur, avec ses bois et ses prairies, ses monuments lointains, ses
+tours. De cet observatoire même, la vue était encore limitée, la cité
+n'apparaissant que de profil, sans laisser apercevoir son fleuve
+immense, ses îles, son mouvement de navigation et de commerce. À deux
+pas de ce grand port que rien ne fait soupçonner, on se croirait dans un
+désert, dans les landes de la Bretagne ou les clairières de la Vendée.
+
+Deux choses étaient grandioses et se détachaient de ce verger sombre. En
+perçant les vieilles charmilles et des allées de châtaigniers, on
+arrivait dans un coin de terrain argileux, stérile, d'où, parmi des
+lauriers-thyms et autres arbres fort rudes, s'élançait un cèdre énorme,
+vraie cathédrale végétale, telle, qu'un cyprès déjà très-haut y était
+étouffé, perdu. Ce cèdre, au-dessous dépouillé et chauve, était vivant,
+vigoureux du côté de la lumière; ses bras immenses, à trente pieds,
+commençaient à se vêtir de rares et piquantes feuilles; puis
+s'épaississait la voûte; la flèche devait atteindre environ à
+quatre-vingts pieds. On la voyait de trois lieues, des campagnes
+opposées des bords de la Sèvre nantaise et des bois de la Vendée. Notre
+asile, bas et tapi à côté de ce géant, n'en était pas moins signalé par
+lui dans un rayonnement immense, et peut-être lui devait son nom: la
+Haute-Forêt.
+
+À l'autre bout de l'enclos, sur une profonde pièce d'eau, s'élevait un
+monticule, couronné d'un bouquet de pins. Ces beaux arbres, incessamment
+balancés au vent de mer, battus des vents opposés qui suivent les
+courants du grand fleuve et de ses deux rivières, gémissaient de ce
+combat, et jour et nuit animaient le profond silence du lieu d'une
+mélancolique harmonie. Parfois, on se fût cru en mer; ils imitaient le
+bruit des lames, celui du flux et du reflux.
+
+À mesure que la saison devint un peu humide, ce séjour m'apparut dans
+son caractère réel, sérieux, mais plus varié qu'on n'eût cru au premier
+coup d'oeil, beau, d'une beauté touchante, qui peu à peu va à l'âme.
+Austère comme devait l'être la porte de la Bretagne, il avait la
+luxuriante verdure du côté vendéen.
+
+J'aurais pu croire, en voyant les grenadiers en pleine terre, vigoureux
+et chargés de fleurs, que j'étais dans le Midi. Le magnolia, non chétif
+comme on le voit ailleurs, mais splendide, magnifique et à l'état de
+grand arbre, parfumait tout mon jardin de ses énormes fleurs blanches,
+qui dans leur épais calice contiennent en abondance je ne sais quelle
+huile suave, pénétrante, dont l'odeur vous suit partout; vous en êtes
+enveloppé.
+
+Nous nous trouvions cette fois avoir un vrai jardin, un grand ménage,
+mille occupations domestiques dont jusque-là nous étions dispensés. Une
+sauvage fille bretonne n'aidait qu'aux choses grossières. Sauf une
+course par semaine que je faisais à la ville, nous étions fort
+solitaires, mais dans une solitude extrêmement occupée. Levés de
+très-grand matin, au premier réveil des oiseaux, et même avant le jour.
+Il est vrai que nous nous couchions de bonne heure et presque avec eux.
+
+Cette abondance de fruits, de légumes, de plantes de toute sorte, nous
+permettait d'avoir beaucoup d'animaux domestiques: seulement, la
+difficulté était que les nourrissant, les connaissant un à un, et
+parfaitement connus d'eux, nous ne pouvions guère les manger. Nous
+plantions, et là nous trouvions un inconvénient tout contraire; presque
+toujours nos plantations étaient dévorées d'avance. Cette terre, féconde
+en végétaux, l'était autant ou davantage en animaux destructeurs:
+limaces énormes et gloutonnes, dévorants insectes. Le matin, on
+recueillait un grand baquet de limaçons. Le lendemain, il n'y paraissait
+pas. Ils semblaient au grand complet.
+
+Nos poules travaillaient de leur mieux. Mais combien plus efficace eût
+été l'habile et prudente cigogne, l'expurgateur admirable de la Hollande
+et de tous les lieux humides, que nos contrées de l'Ouest devraient à
+tout prix adopter! On sait l'affectueux respect des Hollandais pour cet
+excellent oiseau. Dans leurs marchés, on le voit paisible, debout sur
+une patte, rêvant au milieu de la foule, se sentant aussi en sûreté
+qu'au sein des plus profonds déserts. Chose bizarre, mais très-certaine,
+le paysan hollandais qui parfois a eu le malheur de blesser sa cigogne
+et de lui casser la patte, lui en met une de bois.
+
+Pour revenir, ce séjour de Nantes eût été d'un charme infini pour un
+esprit moins absorbé. Ce beau lieu, cette grande liberté de travail,
+cette solitude si douce dans une telle société, c'était une harmonie
+rare, comme on ne la rencontre presque jamais dans la vie. Cette douceur
+contrastait fortement avec les pensées du présent, avec le sombre passé
+qui alors occupait ma plume. J'écrivais 93. L'héroïque et funèbre
+histoire m'enveloppait, me possédait, le dirai-je? me consumait. Tous
+les éléments de bonheur que j'avais autour de moi, que je sacrifiais au
+travail, les ajournant pour un temps qui, selon toute apparence, devait
+m'être refusé, je les regrettais jour par jour, et j'y reportais sans
+cesse un triste regard. C'était un combat journalier de l'affection et
+de la nature contre les sombres pensées du monde de l'homme.
+
+Ce combat même sera toujours pour moi un attachant souvenir. Le lieu
+m'est resté sacré en pensée. Il n'existe plus autrement. La maison est
+détruite, une autre bâtie à la place. Et c'est pour cela que je m'y suis
+arrêté un peu. Mon cèdre pourtant a survécu; chose rare, car les
+architectes ont la haine des arbres, en ce temps.
+
+Quand j'approchai cependant de la fin de mon travail, quelques ombres
+s'éclaircirent de cette nuit sauvage. Mes tristesses étaient moins
+amères, sûr que j'étais désormais de laisser ce monument de cruelle,
+mais féconde expérience. Je recommençai à entendre les voix de la
+solitude, et mieux, je crois, qu'à tout autre âge, mais lentement, et
+d'une oreille inaccoutumée, comme celui qui serait mort quelque temps et
+reviendrait de là-bas.
+
+Jeune, avant d'être saisi par cette implacable histoire, j'avais senti
+la nature, mais d'une chaleur aveugle, d'un coeur moins tendre
+qu'ardent. Plus récemment, établi dans la banlieue de Paris, ce
+sentiment m'avait repris. J'avais vu, non sans intérêt, mes fleurs
+maladives dans ce sol aride, si sensibles tous les soirs au bonheur de
+l'arrosement, visiblement reconnaissantes. Combien davantage à Nantes,
+entouré d'une nature si puissante et si féconde, voyant l'herbe pousser
+d'heure en heure et toute vie animale multiplier autour de moi, ne
+devais-je pas, moi aussi, germer et revivre de ce sentiment nouveau!
+
+Si quelque chose eût pu y rappeler mon esprit et rompre le sombre
+enchantement, c'eût été une lecture que parfois nous faisions le soir,
+les _Oiseaux de France_ de Toussenel, heureuse et charmante transition
+de la pensée nationale à celle de la nature.
+
+Tant qu'il y aura une France, son alouette et son rouge-gorge, son
+bouvreuil, son hirondelle, seront insatiablement lus, relus, redits. Et
+s'il n'y avait plus de France, dans ces pages attendrissantes autant
+qu'ingénieuses, nous retrouverions encore ce que nous eûmes de meilleur,
+la vraie senteur de cette terre, le sens gaulois, l'esprit français,
+l'âme même de notre patrie.
+
+Les formules d'un système qu'il porte, au reste, légèrement, des
+rapprochements cherchés (qui parfois feraient penser aux trop spirituels
+animaux de Granville), n'empêchent pas que l'âme française, gaie, bonne,
+sereine et courageuse, jeune comme un soleil d'avril, n'illumine partout
+ce livre. Il y a des traits enlevés avec le bonheur, l'élan, le coup de
+gosier de l'alouette au premier jour de printemps.
+
+Ajoutez une chose très-belle qui n'est pas de la jeunesse. L'auteur,
+enfant de la Meuse, et d'un pays de chasseurs, lui-même dans son premier
+âge chasseur ardent, passionné, paraît modifié par son livre même. Il
+oscille visiblement entre ses premières habitudes de jeunesse
+meurtrière, et son sentiment nouveau, sa tendresse pour ces vies
+touchantes qu'il découvre, pour ces âmes, ces personnes reconnues par
+lui. J'ose dire que désormais il ne chassera pas sans remords. Père et
+second créateur de ce monde d'amour et d'innocence, il trouvera entre
+eux et lui une barrière de compassion. Et quelle? Son oeuvre elle-même,
+le livre où il les vivifie.
+
+Je commençais son livre à peine, lorsqu'il me fallut quitter Nantes. Moi
+aussi, j'étais malade. L'humidité du climat, le travail âpre et soutenu,
+et, bien plus encore, sans doute, le combat de mes pensées, semblaient
+avoir atteint en moi ce nerf de vitalité sur lequel rien n'eut jamais
+prise. Le chemin que nos hirondelles nous traçaient, nous le suivîmes,
+nous nous en allâmes au midi. Nous posâmes notre nid mobile dans un pli
+des Apennins, à deux lieues de Gênes.
+
+Admirable situation, abri défendu, réservé, qui, sur cette côte d'un
+climat variable, garde l'étonnant privilége d'une température identique.
+Quoiqu'on ne pût se passer entièrement de feu, le soleil d'hiver, chaud
+en janvier, encourageait le lézard et le malade, et les faisait croire
+au printemps. Le dirai-je, cependant? Ces orangers, ces citronniers,
+harmoniques dans leur immuable feuillage à l'immuable bleu de ciel,
+n'étaient pas sans monotonie. La vie animée y était infiniment rare. Peu
+ou point de petits oiseaux; nul oiseau de mer. Le poisson, fort rare,
+n'anime pas ces eaux transparentes. Je les perçais du regard à une
+grande profondeur, sans rien voir que la solitude, et les rochers blancs
+et noirs qui sont le fond de ce golfe de marbre.
+
+Cette côte, extrêmement étroite, n'est qu'une petite corniche, un
+extrême petit bord, un simple _sourcil_ de la montagne, comme auraient
+dit les latins. En gravir l'échelle pour dominer le golfe, c'est même
+pour les bien portants une violente gymnastique. J'avais pour toute
+promenade un petit quai, ou plutôt un scabreux chemin de ronde qui
+serpente toujours serré, et le plus souvent de trois pieds de large,
+entre les vieux murs de jardin, les écueils et les précipices.
+
+Profond était le silence, la mer brillante, mais seule, monotone, sauf
+le passage de quelques barques lointaines. Le travail m'était interdit;
+pour la première fois depuis trente ans, j'étais séparé de ma plume,
+sorti de la vie d'encre et de papier dont j'avais toujours vécu. Cette
+halte, que je croyais stérile, me fut très-féconde en réalité. Je
+regardai, j'observai. Des voix inconnues s'éveillèrent en moi.
+
+Assez éloignés de Gênes et des excellents amis que nous y avions, notre
+société unique était avec le petit peuple des lézards qui courent sur
+les rocs, se jouent ou dorment au soleil. Charmants, innocents animaux
+qui tous les jours à midi, lorsqu'on dîne et que le quai est absolument
+désert, m'amusaient de leurs vives et gracieuses évolutions. Ma
+présence, au commencement, leur paraissait inquiétante; mais huit jours
+n'étaient pas passés que tous, même les plus jeunes, me connaissaient et
+savaient qu'ils n'avaient rien à redouter de ce paisible rêveur.
+
+Tel l'animal et tel l'homme. La sobre vie de mes lézards, pour qui une
+mouche était un ample banquet, ne différait en rien de celle de la
+_povera gente_ de la côte. Plusieurs faisaient cuire de l'herbe. Mais
+l'herbe n'était pas commune, dans la montagne aride et décharnée. Le
+dénûment de la contrée était au delà de ce qu'on peut croire. Je ne me
+fâchai nullement d'y participer, de me trouver harmonisé aux misères de
+l'Italie, ma glorieuse nourrice qui a élevé la France et moi-même plus
+qu'aucun Français.
+
+Nourrice? Elle l'était toujours, autant qu'elle pouvait l'être dans sa
+pauvreté de ressources, dans la pauvreté de nature où ma santé me
+réduisait. Incapable d'aliments, je recevais d'elle encore la seule
+nourriture que je supportasse, l'air vivifiant et la lumière, ce soleil
+qui permettait, dans un des grands hivers du siècle, d'avoir souvent la
+fenêtre ouverte en janvier.
+
+Toute ma préoccupation, dans l'oisive vie de lézard que je menais sur ce
+rivage, fut celle de la contrée, de cette vieillesse apparente de
+l'Apennin et des montagnes qui entourent la Méditerranée. Serait-elle
+donc sans remède? ou bien, dans leurs flancs déboisés, retrouverait-on
+les sources qui peuvent recommencer la vie? Telle fut l'idée qui
+m'absorba. Je ne pensai plus à mon mal; je ne songeai plus à guérir.
+Grand progrès pour un malade. Je m'oubliai. Mon affaire était désormais
+de ressusciter ce grand malade, l'Apennin. À mesure qu'on me démontra
+qu'il n'était pas désespéré, que ses eaux étaient cachées, non perdues,
+qu'en les retrouvant, on pourrait y renouveler les végétaux, et par
+suite la vie animale, je m'en sentis mieux moi-même, rafraîchi et
+renouvelé. À chaque source qu'on lui retrouvait, je fus aussi moins
+altéré; je crus les sentir sourdre en moi.
+
+Féconde est toujours l'Italie. Elle le fut pour moi par son dénûment et
+sa pauvreté. L'âpreté du chauve Apennin, cette famélique côte
+Ligurienne, éveillèrent par le contraste, la pensée de la nature plus
+que n'avait fait la richesse luxuriante de notre France occidentale. Les
+animaux me manquèrent; j'en sentis l'absence. Au silencieux feuillage
+des sombres jardins d'orangers, je demandais l'oiseau des bois. Je
+sentis pour la première fois que la vie humaine devient sérieuse, dès
+que l'homme n'est plus entouré de la grande société des êtres innocents
+dont le mouvement, les voix et les jeux sont comme le sourire de la
+création.
+
+Une révolution se fit en moi, que je raconterai peut-être un jour. Je
+revins, de toutes les forces de mon existence malade, aux pensées que
+j'avais émises, en 1846, dans mon livre du _Peuple_, à cette Cité de
+Dieu, où tous les humbles, les simples, paysans et ouvriers, ignorants
+et illettrés, barbares et sauvages, enfants, même encore ces autres
+enfants que nous appelons animaux, sont tous citoyens à différents
+titres, ont tous leur droit et leur loi, leur place au grand banquet
+civique. «Je proteste, pour ma part, que s'il reste quelqu'un derrière
+que la Cité repousse encore et n'abrite point de son droit, moi, je n'y
+entrerai point et m'arrêterai au seuil.»
+
+Ainsi, toute l'Histoire naturelle m'avait apparu alors comme une branche
+de la politique. Toutes les espèces vivantes arrivaient, dans leur
+humble droit, frappant à la porte pour se faire admettre au sein de la
+Démocratie. Pourquoi les frères supérieurs repousseraient-ils hors des
+lois ceux que le Père universel harmonise dans la loi du monde?
+
+Telle fut donc ma rénovation, cette tardive _vita nuova_ qui m'amena peu
+à peu aux sciences naturelles. L'Italie, qui a été toujours pour
+beaucoup dans ma destinée, en fut le lieu, l'occasion, de même que,
+trente ans plus tôt, elle m'avait donné (par Vico) la première étincelle
+historique.
+
+Chère et bienfaisante nourrice! Pour avoir un moment partagé ses
+misères, souffert, rêvé, avec elle, elle me donna la chose sans prix,
+qui vaut plus que tous les diamants. Quelle? Un profond accord d'esprit,
+une communication féconde des plus intimes pensées, une parfaite
+harmonie du foyer dans la pensée de la Nature.
+
+Nous y entrions par deux routes: moi, par l'amour de la Cité, par
+l'effort de la compléter en m'y associant tous les êtres; elle, par
+l'idée religieuse et par l'amour filial pour la maternité de Dieu.
+
+Dès ce temps nous pûmes, chaque soir, mettre en commun notre banquet.
+
+ * * * * *
+
+J'ai déjà dit comment cette oeuvre s'enrichissait à notre insu, fécondée
+chemin faisant par nos modestes auxiliaires. Ils l'ont presque toujours
+dictée.
+
+Ce que nos fleurs de Paris avaient préparé, nos oiseaux de Nantes le
+firent. Certain rossignol dont je parle à la fin du livre en fut le
+couronnement.
+
+Ces impressions diverses vinrent se réunir et se fondre, dans notre
+sérieux retour en France, et surtout ici, devant l'Océan. Au promontoire
+de la Hève, sous les vieux ormes qui le dominent, cette révélation
+s'acheva. Les goëlands de la côte, les petits oiseaux du bois, ne dirent
+rien qui ne fût compris. Toutes ces choses résonnaient en nous, comme
+autant de voix intérieures.
+
+Le phare, la grande falaise, de trois ou quatre cents pieds, qui
+regardent de si haut la vaste embouchure de la Seine, le Calvados et
+l'Océan, c'était le but ordinaire de nos promenades et notre point de
+repos. Nous y montions le plus souvent par un chemin profond, couvert,
+plein de fraîcheur et d'obscurité, qui aboutit tout à coup à cette
+lumière immense. Parfois aussi nous gravissions le colossal escalier
+qui, sans surprise, en plein soleil, toujours devant la grande mer, mène
+au sommet en trois gradins, dont chacun a plus de cent pieds. Cette
+ascension ne se faisait pas d'une haleine; au second gradin, on
+respirait, on s'asseyait quelques minutes au monument que la veuve d'un
+des grands soldats de la France a élevé à sa mémoire dans l'idée que la
+pyramide pourrait avertir les marins et leur sauver quelque naufrage.
+
+Cette falaise, fort sablonneuse, perd un peu à chaque hiver; ce n'est
+pas la mer qui la ronge: mais les grandes pluies la délavent, en
+emportent des débris, qui, d'abord nus et informes, témoignent de
+l'éboulement. Mais la Nature compatissante et gracieuse, ne le souffre
+pas. Elle les habille bientôt, leur accorde quelque verdure, gazon,
+herbes, ronces, arbustes, qui peu à peu sont, à mi-côte, des oasis en
+miniature, paysages lilliputiens, pendus à la grande falaise, et qui de
+leur jeunesse consolent sa triste nudité.
+
+Ainsi le joli, le sublime, chose rare, s'embrassent ici. La montagne,
+battue des orages, vous conte l'épopée de la terre, sa rude et
+dramatique histoire, et, pour témoins, montre ses os. Mais ces jeunes
+enfants de hasard, qui germent de son flanc aride, prouvent qu'elle est
+toujours féconde, que les débris sont l'élément d'une organisation
+nouvelle, et toute mort une vie commencée.
+
+Aussi jamais ces ruines ne nous ont donné de tristesse. Nous y parlions
+volontiers de destinée, de providence, de mort, de vie à venir. Moi qui
+ai droit de mourir et par l'âge et par les travaux, elle, le front déjà
+incliné par les épreuves d'enfance et par la sagesse avant l'heure, nous
+n'en vivions pas moins d'un grand souffle d'âme, de la rajeunissante
+haleine de cette mère aimée, la Nature.
+
+Issus d'elle si loin l'un de l'autre, si unis en elle aujourd'hui, nous
+aurions voulu fixer ce rare moment de l'existence, «jeter l'ancre sur
+l'île du temps.» Et comment l'aurions-nous mieux fait que par cette
+oeuvre de tendresse, de fraternité universelle, d'adoption de toute vie?
+
+Elle m'y rappelait sans cesse, agrandissant mes sentiments de tendresse
+individuelle par l'interprétation facile, gaie, émue, de l'âme de la
+contrée et des voix de la solitude.
+
+C'est alors, entre autres choses, que je commençai à entendre les
+oiseaux qui chantent peu, mais parlent, comme les hirondelles, jasant du
+beau temps, de la chasse, de nourriture rare ou commune, ou de leur
+prochain départ, enfin de toutes leurs affaires. Je les avais écoutées à
+Nantes en octobre, à Turin en juin. Leurs causeries de septembre étaient
+plus claires à la Hève. Nous les traduisions couramment, dans leur douce
+vivacité, dans cette joie de jeunesse et de bonne humeur, sans éclat et
+sans saillie, conforme à l'heureux équilibre d'un oiseau si libre et si
+sage, qui semble, non sans gratitude, reconnaître qu'il reçut de Dieu
+une part si notable au bonheur.
+
+Hélas! l'hirondelle elle-même n'est pourtant guère exceptée de cette
+guerre insensée que nous faisons à la Nature. Nous détruisons jusqu'aux
+oiseaux qui défendaient les moissons, nos gardiens, nos bons ouvriers,
+qui, suivant de près la charrue, saisissent le futur destructeur que
+l'insouciant paysan remue, mais remet dans la terre.
+
+Des races entières périssent, importantes, intéressantes. Les premiers
+de l'Océan, les êtres doux et sensibles à qui la nature donna le sang et
+le lait (je parle des cétacés), à quel nombre sont-ils réduits? Beaucoup
+de grands quadrupèdes ont disparu de ce globe. Beaucoup d'animaux de
+tout genre, sans disparaître entièrement, ont reculé devant l'homme; ils
+fuient ensauvagés, perdent leurs arts naturels et retombent à l'état
+barbare. Le héron, noté par Aristote pour son adresse et sa prudence,
+est maintenant (du moins en Europe) un animal misanthrope, borné, de peu
+de sens. Le castor, qui, en Amérique dans sa paisible solitude, était
+devenu architecte, ingénieur, s'est découragé; il fait à peine
+aujourd'hui des trous dans la terre. Le lièvre, si bon, si beau,
+original par sa fourrure, sa célérité, la finesse extraordinaire de
+l'ouïe, aura bientôt disparu; le peu qui reste est abruti. Et pourtant
+le pauvre animal est encore docile, éducable; avec de bons traitements,
+on peut lui apprendre les choses les plus contraires à sa nature, celles
+qui demandent du courage.
+
+Ces pensées que d'autres ont écrites et bien mieux, nous, nous les eûmes
+au coeur. Elles ont été notre aliment, notre rêve habituel, couvé
+pendant ces deux années, en Bretagne, en Italie; c'est ici qu'elles sont
+devenues, dirai-je un livre? un fruit vivant? À la Hève, il nous apparut
+dans son idée chaleureuse, celle de la primitive alliance que Dieu a
+faite entre les êtres, du pacte d'amour qu'a mis la Mère universelle
+entre ses enfants.
+
+La classe ailée, la plus haute, la plus tendre, la plus sympathique à
+l'homme, est celle que l'homme aujourd'hui poursuit le plus cruellement.
+
+Que faut-il pour la protéger? révéler l'oiseau comme âme, montrer qu'il
+est une personne.
+
+_L'oiseau_ donc, _un seul oiseau_, c'est tout le livre, mais à travers
+les variétés de la destinée, se faisant, s'accommodant aux mille
+conditions de la terre, aux mille vocations de la vie ailée. Sans
+connaître les systèmes plus ou moins ingénieux de transformations, le
+coeur unifie son objet; il ne se laisse arrêter ni par la diversité
+extérieure des espèces, ni par la crise de la mort qui semble rompre le
+fil. La mort survient, rude et cruelle, dans ce livre, en plein cours de
+vie, mais comme accident passager: la vie n'en continue pas moins.
+
+Les agents de la mort, les espèces meurtrières, tellement glorifiées par
+l'homme, qui y reconnaît son image, se trouvent ici replacées fort bas
+dans la hiérarchie, remises au rang que leur doit la raison. Elles sont
+les plus grossières dans les deux arts de l'oiseau, pour le nid et pour
+le chant. Tristes instruments du fatal passage; elles apparaissent au
+milieu de ce livre comme les ministres aveugles de la Nature en sa plus
+dure nécessité.
+
+Mais la haute lumière de vie, l'art dans sa première étincelle
+n'apparaît qu'en les plus petits. Aux petits oiseaux sans éclat, d'une
+robe modeste et sombre, l'art commence, et, sur certains points, monte
+plus haut que la sphère de l'homme. Loin d'égaler le rossignol, on n'a
+pu encore le noter, ni se rendre compte de sa chanson sublime.
+
+Donc, l'aigle est détrôné ici, le rossignol intronisé. Dans le
+_crescendo_ moral où va l'oiseau se formant peu à peu, la cime et le
+point suprême se trouvent naturellement, non dans une force brutale, si
+aisément dépassée par l'homme, mais dans une puissance d'art, de coeur
+et d'aspiration, où l'homme n'a pas atteint, et qui, par delà ce monde,
+le transporte par moment dans les mondes ultérieurs.
+
+Haute justice, et vraiment juste, parce qu'elle est clairvoyante et
+tendre! Faible sur bien des points sans doute, ce livre est fort de
+tendresse et de foi. Il est un, constant et fidèle. Rien ne le fait
+dévier. Par-dessus la mort et son faux divorce, à travers la vie et ses
+masques qui déguisent l'unité, il vole, il aime à tire-d'aile, du nid au
+nid, de l'oeuf à l'oeuf, de l'amour à l'amour de Dieu.
+
+À la Hève, près le Havre, 21 septembre 1855.
+
+
+
+
+PREMIERE PARTIE
+
+
+
+
+L'OEUF.
+
+
+La savante ignorance, le clairvoyant instinct de nos anciens, avait dit
+cet oracle: «Tout vient de l'oeuf; c'est le berceau du monde.»
+
+Même origine, mais la diversité de destinée tient surtout à la mère.
+Elle agit et prévoit, elle aime plus ou moins; elle est plus ou moins
+mère. Plus elle l'est, plus l'être monte; chaque degré dans l'existence
+dépend du degré de l'amour.
+
+Que peut la mère dans l'existence mobile du poisson? Rien que confier
+son oeuf à l'océan. Que peut-elle dans le monde des insectes, où
+généralement elle meurt quand elle a donné l'oeuf? Lui trouver, avant de
+mourir, un lieu sûr pour éclore et vivre.
+
+Même chez l'animal supérieur, le quadrupède, où la chaleur du sang
+semble devoir doubler l'amour, où la mère elle-même est si longtemps
+pour le petit son nid et sa douce maison, les soins de la maternité sont
+d'autant moindres. Il naît formé, vêtu, tout semblable à sa mère; un
+lait tout prêt l'attend. Et dans beaucoup d'espèces, l'éducation se fait
+sans que la mère s'en donne plus de soucis qu'elle n'en eut alors qu'il
+croissait dans son sein.
+
+Autre est le destin de l'oiseau. Il mourrait, s'il n'était aimé.
+
+Aimé? Toute mère aime, de l'Océan jusqu'aux étoiles. Mais je veux dire
+soigné, entouré d'amour infini, enveloppé de la chaleur, du magnétisme
+maternel.
+
+Même dans l'oeuf où vous le voyez garanti par cette coquille calcaire,
+il sent si vivement les atteintes de l'air, que tout point refroidi dans
+l'oeuf coûte un membre au futur oiseau. De là, le long travail, si
+inquiet, de l'incubation, la captivité volontaire, l'immobilisation du
+plus mobile des êtres. Et tout cela très-douloureux! une pierre pressée
+si longtemps sur le coeur, sur la chair, souvent la chair vive!
+
+Il naît, mais il est nu. Tandis que le petit quadrupède, habillé dès son
+premier jour, rampe, marche déjà, le jeune oiseau (surtout dans les
+espèces supérieures) gît sans duvet, immobile sur le dos. C'est
+non-seulement en le couvant, mais en le frottant soigneusement, que la
+mère entretient, suscite sa chaleur. Le poulain sait teter et se nourrit
+très-bien lui-même; le petit oiseau doit attendre que la mère cherche,
+choisisse, prépare la nourriture. Elle ne peut quitter. Le père y
+suppléera. Voilà la vraie famille, la fidélité dans l'amour, et la
+première lueur morale.
+
+Je ne dirai rien ici d'une éducation prolongée, très-spéciale et
+très-hasardeuse, celle du vol. Encore moins de celle du chant, si
+délicate chez les oiseaux artistes. Le quadrupède sait bientôt ce qu'il
+saura; tel galope en naissant; et, s'il fait quelque chute, est-ce même
+chose, dites-moi, de tomber sans danger dans l'herbe, ou de se lancer
+dans les cieux?
+
+ * * * * *
+
+Prenons l'oeuf en nos mains. Cette forme elliptique, la plus
+compréhensive, la plus belle, celle qui offre le moins de prise à
+l'attaque extérieure, donne l'idée d'un petit nombre complet, d'une
+harmonie totale à laquelle on n'ôtera rien, on n'ajoutera rien. Les
+choses inorganiques n'affectent guère cette forme parfaite. Je pressens
+qu'il y a sous l'apparence inerte un haut mystère de vie et quelque
+oeuvre accomplie de Dieu.
+
+Quelle est-elle? et que doit-il sortir de là? Je ne le sais. Mais elle
+le sait bien, celle qui, les ailes épandues, frémissante, l'embrasse et
+le mûrit de sa chaleur; celle qui jusque-là, libre et reine de l'air,
+vivait à son caprice, et, tout à coup captive, s'est immobilisée sur cet
+objet muet qu'on dirait une pierre et que rien ne révèle encore.
+
+Ne parlez pas d'instinct aveugle. On verra par des faits combien cet
+instinct clairvoyant se modifie selon les circonstances, en d'autres
+termes combien cette raison commencée diffère peu en nature de la haute
+raison humaine.
+
+Oui, cette mère, par la pénétration, la clairvoyance de l'amour, sait,
+voit distinctement. À travers l'épaisse coquille calcaire où votre rude
+main ne sent rien, elle sent par un tact délicat l'être mystérieux qui
+s'y nourrit, s'y forme. C'est cette vue qui la soutient dans le dur
+labeur de l'incubation, dans sa captivité si longue. Elle le voit
+délicat et charmant dans son duvet d'enfance, et elle le prévoit, par
+l'espoir, tel qu'il sera, fort et hardi, quand, les ailes étendues, il
+regardera le soleil et volera contre les orages.
+
+Profitons de ces jours. Ne hâtons rien. Contemplons à loisir cette image
+charmante de la rêverie maternelle, du second enfantement par lequel
+elle achève cet invisible objet d'amour, ce fils inconnu du désir.
+
+Charmant spectacle, mais plus sublime encore. Soyons modestes ici. Chez
+nous la mère aime ce qui remue dans son sein, ce qu'elle touche, tient,
+enveloppe d'une possession certaine; elle aime la réalité sûre, agitée
+et mouvante qui répond à ses mouvements. Mais celle-ci aime l'avenir et
+l'inconnu; son coeur bat solitaire, et rien ne lui répond encore. Elle
+n'en aime pas moins, et se dévoue et souffre; elle souffrirait jusqu'à
+la mort pour son rêve et sa foi.
+
+ * * * * *
+
+Foi puissante, efficace. Elle accomplit un monde, et le plus étonnant
+peut-être. Ne me parlez pas des soleils, de la chimie élémentaire des
+globes. La merveille d'un oeuf d'oiseau-mouche vaut autant que la voie
+lactée.
+
+Comprenez que ce petit point que vous trouvez imperceptible, c'est un
+océan tout entier, la mer de lait, où flotte en germe le bien-aimé du
+ciel. Il flotte, ne craignez le naufrage; les plus délicats ligaments le
+tiennent suspendu: les heurts, les chocs, lui sont sauvés. Il nage tout
+doucement dans ce tiède élément, comme il fera dans l'air. Sécurité
+profonde, état parfait au sein d'une habitation nourrissante! et combien
+supérieure à tout allaitement!
+
+Mais voilà que, dans ce sommeil divin, il a senti sa mère, sa chaleur
+magnétique. Et lui aussi, il se met à rêver. Son rêve est mouvement; il
+l'imite, se conforme à elle; son premier acte, acte d'amour obscur, est
+de lui ressembler.
+
+«Ne sais-tu que l'amour change en lui ce qu'il aime?»
+
+Et dès qu'il lui ressemble, il veut aller à elle. Il incline, il appuie
+plus près de la coquille, qui seule dès lors le sépare de sa mère.
+Alors, elle l'écoute; parfois elle est assez heureuse pour entendre déjà
+son premier _pipement_. Il ne restera guère. Il s'enhardit, prend son
+parti. Il a un bec, et il s'en sert. Il frappe, il fêle, il fend le mur
+de sa prison. Il a des pieds et il s'en aide... Voilà le travail
+commencé... son salaire est la délivrance: il entre dans la liberté.
+
+Dire le ravissement, l'agitation, la prodigieuse inquiétude, tous les
+soins maternels, c'est ce que nous ne ferons pas ici; déjà nous venons
+de dire les difficultés de l'éducation.
+
+L'oiseau n'est initié que par le temps et la tendresse. Supérieur par le
+vol, il l'est beaucoup plus en ceci, qu'il a eu un foyer et qu'il a vécu
+par sa mère; alimenté par elle, et par son père émancipé, ce plus libre
+des êtres est le favori de l'amour.
+
+ * * * * *
+
+Si l'on veut admirer la fécondité de la nature, la vigueur d'invention,
+la charmante richesse (effrayante, en un sens) qui d'une création
+identique tire par millions des miracles opposés, qu'on regarde cet oeuf
+tout semblable à un autre, d'où pourtant jailliront les tribus infinies
+qui vont s'envoler par le monde.
+
+De l'obscure unité, elle verse, elle épanche en rayons innombrables et
+prodigieusement divergents, ces flammes ailées que vous nommez oiseaux,
+flamboyants d'ardeur et de vie, de couleur et de chant. De la main
+brûlante de Dieu échappe incessamment cet éventail immense de diversité
+foudroyante, où tout brille, où tout chante, où tout m'inonde
+d'harmonie, de lumière... Ébloui, je baisse les yeux.
+
+ * * * * *
+
+Mélodieuses étincelles du feu d'en haut, où n'atteignez-vous pas?...
+pour vous, ni hauteur, ni distance; le ciel, l'abîme, c'est tout un.
+Quelle nuée, et quelle eau profonde ne vous est accessible? La terre,
+dans sa vaste ceinture, tant qu'elle est grande, avec ses monts, ses
+mers et ses vallées, elle vous appartient. Je vous entends sous
+l'équateur, ardents comme les traits du soleil. Je vous entends au pôle
+dans l'éternel silence où la vie a cessé, où la dernière mousse a fini;
+l'ours lui-même regarde de loin et s'éloigne en grondant. Vous, vous
+restez encore, vous vivez, vous aimez, vous témoignez de Dieu, vous
+réchauffez la mort. Dans ces déserts terribles, vos touchantes amours
+innocentent ce que l'homme appelle la barbarie de la nature.
+
+
+
+
+LE PÔLE.
+
+OISEAUX-POISSONS.
+
+
+La grande fée qui fait pour l'homme la plupart des biens et des maux,
+l'imagination, se joue à lui travestir de cent façons la nature. Dans
+tout ce qui passe ses forces ou blesse ses sensations, dans toutes les
+nécessités que commande l'harmonie du monde, il est tenté de voir et de
+maudire une volonté malveillante. Un écrivain a fait un livre contre les
+Alpes; un poëte a follement placé le trône du Mal sur ces bienfaisants
+glaciers, qui sont la réserve des eaux de l'Europe, qui lui versent ses
+fleuves et qui font sa fécondité. D'autres, plus insensés encore, ont
+maudit les glaces du pôle, méconnu la magnifique économie du globe, le
+balancement majestueux des courants alternatifs qui sont la vie de
+l'Océan. Ils ont vu la guerre et la haine, la méchanceté de la nature
+dans ses mouvements réguliers, profondément pacifiques, de la Mère
+universelle.
+
+Voilà les rêves de l'homme. Les animaux ne partagent nullement ces
+antipathies, ces terreurs; un double attrait, au contraire, chaque année
+les fait affluer vers les pôles en innombrables légions.
+
+Chaque année, oiseaux, poissons, gigantesques cétacés vont peupler les
+mers et les îles qui entourent le pôle austral. Mers admirables,
+fécondes, pleines et combles de vie commencée (à l'état de zoophytes) et
+de fermentation vivante, d'eaux gélatineuses, de frai, de germes
+surabondants.
+
+Les deux pôles également sont pour ces foules innocentes, partout
+poursuivies, le grand, l'heureux rendez-vous de l'amour et de la paix.
+Le cétacé, pauvre poisson qui pourtant a, comme nous, le doux lait et le
+sang chaud, ce proscrit infortuné qui bientôt aura disparu, c'est là
+qu'il trouve encore abri, une halte pour le moment sacré de la maternité
+et de l'allaitement. Nulles races meilleures ni plus douces, nulles plus
+fraternelles pour les leurs, plus tendres pour leurs petits. Cruelle
+ignorance de l'homme! Comment le lamentin, le phoque, qui sont si
+rapprochés de lui, ont-ils été tués sans horreur?
+
+L'homme géant du vieil Océan, la baleine, cet être aussi doux que
+l'homme nain est barbare, a sur lui cet avantage, d'accomplir, sur des
+espèces d'effrayante fécondité, le travail de destruction que commande
+la nature, sans leur infliger la douleur. Elle n'a ni dents, ni scie;
+nul de ces moyens de supplice dont les destructeurs du monde sont si
+abondamment pourvus. Absorbées subitement au fond de ce creuset mobile,
+elles se perdent et s'évanouissent, subissent instantanément les
+transformations de la grande chimie. La plupart des matières vivantes
+dont s'alimentent autour des pôles les habitants de ces mers, cétacés,
+poissons, oiseaux, n'ont pas d'organisme encore, ni de moyens de
+souffrir. Cela donne à ces tribus un caractère d'innocence qui nous
+touche infiniment, nous remplit de sympathie, d'envie aussi, s'il faut
+le dire. Trois fois heureux, trois fois béni, ce monde où la vie se
+répare sans qu'il en coûte la mort, ce monde qui généralement est
+affranchi de la douleur, qui dans ses eaux nourrissantes trouve toujours
+la mer de lait, n'a pas besoin de cruauté, et reste encore suspendu aux
+mamelles de la nature.
+
+Profonde était la paix de ces solitudes et de leurs peuples amphibies,
+avant l'arrivée de l'homme. Contre l'ours et le renard bleu, les deux
+tyrans de la contrée, ils trouvaient un facile abri dans le sein,
+toujours ouvert, de la mer, leur bonne nourrice. Quand les marins y
+abordèrent, leur seul embarras était de percer la foule des phoques
+bienveillants et curieux qui venaient les regarder. Les manchots des
+terres australes, les pingouins des terres boréales, pacifiques et plus
+ingambes, ne faisaient aucun mouvement. Les oies, dont le fin duvet,
+d'une incomparable douceur, fournit l'édredon, se laissaient sans
+difficulté approcher, prendre à la main.
+
+L'attitude de ces êtres nouveaux fut pour nos navigateurs une cause de
+plaisantes méprises. Ceux qui, de loin, virent d'abord des îles
+couvertes de manchots, à leur tenue verticale, à leur robe blanche et
+noire, crurent voir des bandes nombreuses d'enfants en tabliers blancs.
+La roideur de leurs petits bras (à peine peut-on dire ailes pour ces
+oiseaux commencés), leur mauvaise grâce sur terre, leur difficulté à
+marcher, les adjuge à l'Océan où ils nagent à merveille, et qui est leur
+élément naturel et légitime; on dirait volontiers qu'ils en sont les
+premiers fils émancipés, des poissons ambitieux, candidats aux rôles
+d'oiseaux, qui déjà étaient parvenus à transformer leurs nageoires en
+ailerons écailleux. La métamorphose ne fut pas couronnée d'un plein
+succès: oiseaux impuissants, maladroits, ils restent poissons habiles.
+
+Ou encore, à leurs larges pieds attachés de si près au corps, à leur cou
+court et posé sur un gros corps cylindrique, avec une tête aplatie, on
+les jugerait parents de leurs voisins les phoques, dont ils n'ont pas
+l'intelligence, mais du moins le bon naturel.
+
+Ces fils aînés de la nature, confidents de ses vieux âges de
+transformation, parurent, aux premiers qui les virent, d'étranges
+hiéroglyphes. De leur oeil doux, mais terne et pâle comme la face de
+l'océan, ils semblaient regarder l'homme, ce dernier né de la planète,
+du fond de leur antiquité.
+
+Levaillant, non loin du cap de Bonne-Espérance, les trouva nombreux sur
+une île déserte où s'élevait le tombeau d'un pauvre marin danois, homme
+du pôle boréal, que le hasard avait amené là pour mourir aux terres
+australes, et qui se trouvait avoir l'épaisseur du globe entre lui et sa
+patrie... Phoques et manchots lui faisaient une nombreuse société: les
+premiers couchés, accroupis; les autres debout et montant avec dignité
+la garde autour du tombeau, tous plaintifs, et répondant aux plaintes de
+l'Océan, qu'on eût dit celle des morts.
+
+Leur station d'hiver est le Cap. Dans ce tiède exil d'Afrique, ils
+s'habillent d'un bon et solide fourreau de graisse qui leur sera bien
+utile contre la faim et le froid. Dès que le printemps revient, une voix
+secrète leur dit que le tempétueux dégel a brisé, fondu les cristaux
+aigus des glaces, que les bienheureuses mers des pôles, leur patrie et
+leur berceau, leur doux paradis d'amour, sont ouvertes et les appellent.
+Ils s'élancent impatients, franchissent d'une rame rapide cinq ou six
+cents lieues de mer, sans repos que quelques glaces flottantes où, par
+instants, ils se posent. Ils arrivent, et tout est prêt. Un été de
+trente jours leur donne le moment du bonheur.
+
+Bonheur sévère. Le besoin de trouver une profonde paix les éloigne de la
+mer où est leur seule nourriture. Le temps d'amour, d'incubation, est un
+temps de jeûne et d'inquiétude. Le renard bleu, leur ennemi, les
+poursuit dans le désert. Mais l'union fait la force. Les mères couvent
+toutes ensemble, et la légion des pères veille autour d'elles, prête à
+se dévouer. Éclose seulement le petit! et que le bataillon serré le mène
+jusqu'à la mer... il s'y jette, il est sauvé!
+
+Sombres climats! Qui pourtant ne les aimerait, quand on y voit la nature
+si attendrissante, qui pare impartialement le foyer de l'homme, celui de
+l'oiseau, d'amour et de dévouement? Le foyer du Nord tient d'elle une
+grâce morale qu'a rarement celui du Midi: un soleil y luit, qui n'est
+pas le soleil de l'équateur, mais plus doux, celui de l'âme. Toute
+créature y est relevée par l'austérité même du climat ou du danger.
+
+Le dernier effort en ce monde du Nord, qui n'est nullement celui de la
+beauté, c'est d'avoir trouvé le beau. Ce miracle sort du coeur des
+mères. La Laponie n'a qu'un art, qu'un objet d'art: le berceau. «C'est
+un objet charmant, dit une dame qui a visité ces contrées; élégant et
+gracieux comme un joli petit soulier garni de la fourrure légère du
+lièvre blanc, plus délicat que la plume du cygne. Autour de la capote où
+la tête de l'enfant est parfaitement garantie, chaudement, doucement
+abritée, sont suspendus des colliers de perles de couleur, et de petites
+chaînettes en cuivre ou argent qui sonnent sans cesse et dont le
+cliquetis fait rire le petit Lapon.»
+
+Merveille de la maternité! Par elle, voilà la femme la plus rude qui
+devient inventive, artiste... Mais la femelle est héroïque. C'est le
+plus touchant des spectacles de voir l'oiseau de l'édredon, l'eider,
+s'arracher son duvet, pour coucher, couvrir son petit. Et quand l'homme
+a volé ce nid, la mère continue sur elle la cruelle opération. Et quand
+elle s'est plumée, n'a plus rien à arracher que la chair, le sang, le
+père lui succède et il s'arrache tout à son tour; de sorte que le petit
+est vêtu d'eux, de leur substance, de leur dévouement et de leur
+douleur.
+
+Montaigne, en parlant d'un manteau dont s'était servi son père et que
+lui-même aimait à porter en mémoire de lui, dit ce mot touchant auquel
+ce pauvre nid me reporte: «Je m'enveloppais de mon père.»
+
+
+
+
+L'AILE.
+
+
+ Des ailes! des ailes! pour voler
+ Par montagne et par vallée!
+ Des ailes pour bercer mon coeur
+ Sur le rayon de l'aurore!
+
+ Des ailes pour planer sur la mer
+ Dans la pourpre du matin!
+ Des ailes au-dessus de la vie!
+ Des ailes par delà la mort!
+
+ (RÜCKERT.)
+
+C'est le cri de la terre entière, du monde et de toute vie; c'est celui
+que toutes les espèces animales ou végétales poussent en cent langues
+diverses, la voix qui sort de la pierre même et du monde inorganique:
+«Des ailes! nous voulons des ailes, l'essor et le mouvement!»
+
+Oui, les corps les plus inertes se précipitent avidement dans les
+transformations chimiques qui les font entrer au courant de la vie
+universelle, leur donnent les ailes du mouvement et de la fermentation.
+
+Oui, les végétaux fixés sur leur racine immobile épandent leurs amours
+intérieurs vers une existence ailée, et se recommandent aux vents, aux
+flots, aux insectes, pour les faire vivre au dehors, leur donner le vol
+que leur refusa la nature.
+
+Nous contemplons avec compassion ces ébauches animales, l'unau, l'aï,
+plaintives et souffrantes images de l'homme, qui ne peuvent faire un pas
+sans pousser un gémissement: _paresseux_ ou _tardigrades_. Ces noms, que
+nous leur donnons, nous pouvions les garder pour nous. Si la lenteur est
+relative au désir du mouvement, à l'effort toujours trompé d'aller,
+d'avancer, d'agir, le vrai _tardigrade_ c'est l'homme. La faculté de se
+traîner d'un point à l'autre de la terre, les ingénieux instruments
+qu'il a récemment inventés pour aider cette faculté, tout cela ne
+diminue pas son adhérence à la terre; il n'y reste pas moins collé par
+la tyrannie de la gravitation.
+
+Je ne vois guère sur la terre qu'une classe d'êtres à qui il soit donné
+d'ignorer ou de tromper, par le mouvement libre et rapide, cette
+universelle tristesse de l'impuissante aspiration: c'est celui qui ne
+tient à la terre que du bout de l'aile, pour ainsi parler; celui que
+l'air lui-même berce et porte, le plus souvent sans qu'il ait à s'en
+mêler autrement que pour diriger à son besoin, à son caprice.
+
+Vie facile et vie sublime! De quel oeil le dernier oiseau doit regarder,
+mépriser le plus fort, le plus rapide des quadrupèdes, un tigre, un
+lion! Qu'il doit sourire de le voir dans son impuissance, collé, fixé à
+la terre, la faisant trembler d'inutiles et vains rugissements, des
+gémissements nocturnes qui témoignent des servitudes de ce faux roi des
+animaux, lié, comme nous sommes tous, dans l'existence inférieure que
+nous font également la faim et la gravitation!
+
+Oh! la fatalité du ventre! la fatalité du mouvement qui nous fait
+traîner sur la terre! L'implacable pesanteur qui rappelle chacun de nos
+deux pieds à l'élément rude et lourd où la mort nous fera rentrer, et
+nous dit: «Fils de la terre, tu appartiens à la terre. Sorti un moment
+de son sein, tu y resteras bien longtemps.»
+
+N'en querellons pas la nature, c'est le signe certainement que nous
+habitons un monde fort jeune encore, fort barbare; monde d'essai et
+d'apprentissage, dans la série des étoiles, une des haltes élémentaires
+de la grande initiation. Ce globe est un globe enfant. Et toi, tu es un
+enfant. De cette école inférieure, tu seras émancipé aussi, tu auras de
+belles et puissantes ailes. Tu gagnes et mérites ici, à la sueur de ton
+front, un degré dans la liberté.
+
+Faisons une expérience. Demandons à l'oiseau encore dans l'oeuf ce qu'il
+veut être, donnons-lui l'option. Veux-tu être homme, et partager cette
+royauté du globe que nous font l'art et le travail?
+
+Il répondra non, à coup sûr. Sans calculer l'effort immense, la peine,
+la sueur et le souci, la vie d'esclave par laquelle nous achetons la
+royauté, il n'aura qu'un mot à dire: «Roi moi-même en naissant de
+l'espace et de la lumière, pourquoi abdiquerais-je, quand l'homme, en sa
+plus haute ambition, dans son suprême voeu de bonheur et de liberté,
+rêve de se faire oiseau et de prendre des ailes?
+
+C'est dans son meilleur âge, dans sa première et plus riche existence,
+dans ses songes de jeunesse, que parfois l'homme a la bonne fortune
+d'oublier qu'il est homme, serf de la pesanteur et lié à la terre. Le
+voilà qui s'envole, il plane, il domine le monde, il nage dans un trait
+du soleil, il jouit du bonheur immense d'embrasser d'un regard
+l'infinité des choses qu'hier il voyait une à une. Obscure énigme de
+détail, tout à coup lumineuse pour qui en perçoit l'unité! Voir le monde
+sous soi, l'embrasser et l'aimer! quel divin et sublime songe!... Ne
+m'éveillez pas, je vous prie, ne m'éveillez jamais!... Mais quoi! Voici
+le jour, le bruit et le travail; le dur marteau de fer, la perçante
+cloche, de son timbre d'acier, me détrônent, me précipitent; mes ailes
+ont fondu. Terre lourde, je retombe à la terre; froissé, courbé, je
+reprends la charrue.
+
+Quand, à la fin de l'autre siècle, l'homme eut l'idée hardie de se
+livrer au vent, de monter dans les airs, sans gouvernail, ni rame, ni
+moyen de direction, il proclama qu'enfin il avait pris des ailes, éludé
+la nature et vaincu la gravitation. De cruels et tragiques événements
+démentirent cette ambition. On étudia l'aile; on entreprit de l'imiter;
+on contrefit grossièrement l'inimitable mécanique. Nous vîmes avec
+effroi, d'une colonne de cent pieds, un pauvre oiseau humain, armé
+d'ailes immenses, s'élancer, s'agiter et se briser en pièces.
+
+La triste et funeste machine, dans sa laborieuse complication, était
+bien loin de rappeler cet admirable bras (bien supérieur au bras
+humain), ce système de muscles qui coopèrent entre eux dans un si fort
+et si vif mouvement. Détendue et dégingandée, l'aile humaine manquait
+spécialement du muscle tout-puissant qui lie l'épaule à la poitrine
+(l'humérus au sternum), et donne le violent coup d'aile au vol
+foudroyant du faucon. L'instrument tient ici de si près au moteur,
+l'aviron au rameur, et fait si bien un avec lui, que le martinet, la
+frégate rament à quatre-vingts lieues par heure, cinq ou six fois plus
+vite que nos chemins de fer les plus rapides, dépassant l'ouragan, et
+sans nul rival que l'éclair.
+
+Mais nos pauvres imitateurs eussent-ils vraiment imité l'aile, rien
+n'était fait. On copiait la forme, mais non la structure intérieure; on
+croyait que l'oiseau avait dans le vol seul sa force d'ascension,
+ignorant le secret auxiliaire que la nature cache en sa plume et ses os.
+Le mystère, la merveille, c'est la faculté qu'elle lui donne de se
+faire, comme il veut, léger ou lourd, en admettant plus ou moins d'air
+dans ces réservoirs ménagés exprès. Pour devenir léger, il enfle son
+volume, donc diminue sa pesanteur relative; dès lors il monte de
+lui-même dans un milieu plus lourd que lui. Pour descendre ou tomber, il
+se refait petit, étroit, en chassant l'air qui le gonflait, donc plus
+pesant, aussi pesant qu'il veut. Voilà ce qui trompait, ce qui faisait
+la fatale ignorance. On savait que l'oiseau est un vaisseau, non qu'il
+fût un ballon. On n'imitait que l'aile; l'aile bien imitée, si l'on n'y
+joint cette force intérieure, n'est qu'un sûr moyen de périr.
+
+Mais cette faculté, ce jeu rapide de prendre ou chasser l'air, de nager
+sous un lest variable à volonté, à quoi cela même tient-il? à une
+puissance unique, inouïe, de respiration. L'homme qui recevrait autant
+d'air à la fois serait tout d'abord étouffé. Le poumon de l'oiseau,
+élastique et puissant, s'en empreint, s'en emplit, s'en enivre avec
+force et délice, le verse à flots aux os, aux cellules aériennes.
+Aspiration, rénovation de rapidité foudroyante de seconde en seconde. Le
+sang, vivifié sans cesse d'un air nouveau, fournit à chaque muscle cette
+inépuisable vigueur, qui n'est à nul autre être, et n'appartient qu'aux
+éléments.
+
+La lourde image d'Antée touchant à la Terre, sa mère, et y puisant des
+forces, rend faiblement, grossièrement, quelque idée de cette réalité.
+L'oiseau n'a pas à chercher l'air pour le toucher et s'y renouveler;
+l'air le cherche et afflue en lui; il lui rallume incessamment le
+brûlant foyer de la vie.
+
+Voilà ce qui est prodigieux, et non pas l'aile. Ayez l'aile du condor et
+suivez-le, quand du sommet des Andes, et de leurs glaciers sibériques,
+il fond, il tombe au rivage brûlant du Pérou, traversant en une minute
+toutes les températures, tous les climats du globe, aspirant d'une
+haleine l'effrayante masse d'air, brûlée, glacée, n'importe!... Vous
+arriveriez foudroyé!
+
+Le plus petit oiseau fait honte ici au plus fort quadrupède. Prenez-moi
+un lion enchaîné dans un ballon (dit Toussenel), son sourd rugissement
+se perdra dans l'espace. Bien autrement puissante de voix et de
+respiration, la petite alouette monte en filant son chant, et on
+l'entend encore quand on ne la voit plus. Sa chanson gaie, légère, sans
+fatigue, qui n'a rien coûté, semble la joie d'un invisible esprit qui
+voudrait consoler la terre.
+
+La force fait la joie. Le plus joyeux des êtres, c'est l'oiseau, parce
+qu'il se sent fort au delà de son action, parce que, bercé, soulevé de
+l'haleine du ciel, il nage, il monte sans effort, comme en rêve. La
+force illimitée, la faculté sublime, obscure chez les êtres inférieurs,
+chez l'oiseau claire et vive, de prendre à volonté sa force au foyer
+maternel, d'aspirer la vie à torrent, c'est un enivrement divin.
+
+La tendance toute naturelle, non orgueilleuse, non impie, de chaque
+être, est de vouloir ressembler à la grande Mère, de se faire à son
+image, de participer aux ailes infatigables dont l'Amour éternel couve
+le monde.
+
+La tradition humaine est fixée là-dessus. L'homme ne veut pas être
+homme, mais ange, un Dieu ailé. Les génies ailés de la Perse font les
+chérubins de Judée. La Grèce donne des ailes à sa Psyché, à l'âme, et
+elle trouve le vrai nom de l'âme, l'_aspiration_ [Grec: asthma]. L'âme a
+gardé ses ailes; elle passe à tire-d'aile dans le ténébreux moyen âge,
+et va croissant d'aspiration. Plus net et plus ardent se formule ce
+voeu, échappé du plus profond de sa nature et de ses ardeurs
+prophétiques: «Oh! si j'étais oiseau!» dit l'homme. La femme n'a nul
+doute que l'enfant ne devienne un ange.
+
+Elle l'a vu ainsi dans ses songes.
+
+Songes ou réalités?... Rêves ailés, ravissement des nuits, que nous
+pleurons tant au matin, si vous étiez partout! Si vraiment vous viviez!
+Si nous n'avions perdu rien de ce qui fait notre deuil! si, d'étoiles en
+étoiles, réunis, élancés dans un vol éternel, nous suivions tous
+ensemble un doux pèlerinage à travers la bonté immense!...
+
+On le croit par moments. Quelque chose nous dit que ces rêves ne sont
+pas des rêves, mais des échappées du vrai monde, des lumières entrevues
+derrière le brouillard d'ici-bas, des promesses certaines, et que le
+prétendu réel serait plutôt le mauvais songe.
+
+
+
+
+PREMIERS ESSAIS DE L'AILE.
+
+
+Il n'est point d'homme illettré, ignorant, point d'esprit blasé,
+insensible, qui puisse se défendre d'une émotion de respect, je dirai
+presque de terreur, en entrant dans les salles de notre Musée d'histoire
+naturelle.
+
+Nulle collection étrangère, à notre connaissance, ne produit cette
+impression.
+
+D'autres, sans doute, comme celle du splendide musée de Leyde, sont plus
+riches en tel genre; non plus complètes, non plus harmoniques. Cette
+grandiose harmonie se sent instinctivement, elle impose et saisit. Le
+voyageur inattentif, visiteur fortuit, est pris sans s'y attendre; il
+s'arrête et il songe. En face de cette énorme énigme, de cet immense
+hiéroglyphe qui pour la première fois se pose devant lui, il se
+tiendrait heureux s'il pouvait lire un caractère, épeler une lettre. Que
+de fois des gens du peuple, surpris et tourmentés de telle forme
+bizarre, nous en ont demandé le sens! Un mot les mettait sur la voie,
+une simple indication les charmait; ils partaient contents, et se
+promettaient de revenir. Au contraire, ceux qui traversaient cet océan
+d'objets inconnus, incompris, s'en allaient fatigués et tristes.
+
+Formons le voeu qu'une administration si éclairée, si haut placée dans
+la science, revienne à la constitution primitive du Muséum, qui créait
+des _gardiens démonstrateurs_, et n'admettait comme surveillants de ce
+trésor que ceux qui pouvaient le comprendre, et par moments
+l'interpréter.
+
+Un autre voeu que nous osons former, c'est qu'à côté des grands
+naturalistes on place les images des courageux navigateurs, des
+voyageurs persévérants, qui, par leurs travaux, leurs périls, en
+hasardant cent fois leur vie, nous ont rapporté ces trésors. S'ils
+valent en eux-mêmes, ils valent peut-être plus encore par l'héroïsme et
+la grandeur de coeur de ceux qui nous les ont gagnés. Ce charmant
+colibri, madame, saphir ailé où vous verriez un futile objet de parure,
+savez-vous bien qu'un Azara, un Lesson, vous l'a rapporté des forêts
+meurtrières où l'on ne respire que la mort? Ce tigre magnifique dont
+vous admirez le pelage, sachez que, pour le mettre ici, il a fallu que,
+dans les jongles, il fût cherché, rencontré face à face, tiré, frappé au
+front par l'intrépide Levaillant? Ces voyageurs illustres, amants
+ardents de la nature, souvent sans moyens, sans secours, l'ont suivie
+aux déserts, observée et surprise dans ses mystérieuses retraites,
+s'imposant la soif et la faim, d'incroyables fatigues, ne se plaignant
+jamais, se croyant trop récompensés, pleins d'amour, de reconnaissance à
+chaque découverte, ne regrettant rien à ce prix, non pas même la mort de
+Lapeyrouse ou de Mungo Park, la mort dans les naufrages, la mort chez
+les barbares.
+
+Qu'ils revivent ici au milieu de nous! Si leur vie solitaire s'écoula
+loin de l'Europe pour la servir, que leurs images soient placées au
+milieu de la foule reconnaissante, avec la brève indication de leurs
+heureuses découvertes, de leurs souffrances et de leur grand courage.
+Plus d'un jeune homme se sentira ému d'avoir vu ces héros et reviendra
+rêveur et tenté de les imiter.
+
+C'est la double grandeur de ce lieu. Des héros envoyèrent ces choses, et
+elles furent recueillies, classées, harmonisées par des grands hommes, à
+qui tout affluait comme à un centre légitime, et que leur position
+autant que leur génie mit à même d'opérer ici la centralisation de la
+nature.
+
+Au dernier siècle, le grand mouvement des sciences convergeait autour
+d'un homme de génie, important par le rang, les entourages et la
+fortune, M. le comte de Buffon; tous les dons des savants, des
+voyageurs, des rois, venaient à lui, par lui se classaient au Musée. De
+nos jours un plus grand spectacle a fixé sur ce lieu l'attention émue de
+toutes les nations du monde, quand deux hommes immenses (plus que deux
+hommes, deux méthodes), Cuvier, Geoffroy y combattirent. Tous s'y
+intéressèrent ou pour l'un ou pour l'autre, tous prirent parti,
+envoyèrent pour ou contre des preuves au Muséum, tel des livres, tel des
+animaux ou des faits inconnus. De sorte que ces collections qu'on
+croirait mortes sont vivantes; elles palpitent encore de cette lutte,
+animées par les grands esprits qui ont appelé tous ces êtres en
+témoignage dans leur combat fécond.
+
+Ce n'est pas là un dépôt fortuit. Ce sont des séries très-suivies,
+formées et composées systématiquement par de profonds penseurs. Les
+espèces qui forment les plus curieuses transitions entre les genres y
+sont richement représentées. C'est là qu'on voit bien mieux qu'ailleurs
+ce qu'ont dit Linné et Lamark: qu'à mesure que nos musées
+s'enrichiraient, deviendraient plus complets, auraient moins de lacunes,
+on avouerait que la nature ne fait rien brusquement, mais par
+transitions douces et insensibles. Où nous croyons voir dans ses oeuvres
+un saut, un vide, un passage brusque et inharmonique, accusons-nous
+nous-mêmes; cette lacune, c'est notre ignorance.
+
+Arrêtons-nous quelques moments aux solennels passages où la vie
+incertaine semble osciller encore, où la nature paraît s'interroger
+elle-même, tâter sa volonté. _Serai-je poisson ou mammifère?_ se dit
+l'être; il hésite, et reste poisson à sang chaud; c'est la bonne et
+douce tribu des lamentins, des phoques. _Serai-je oiseau ou quadrupède?_
+Grande question, hésitation perplexe, long combat et varié. Toutes les
+péripéties en sont racontées, les solutions diverses des problèmes
+naïvement posées, réalisées, par des êtres bizarres, comme
+l'ornithorynque, qui n'aura d'oiseau que le bec, comme la pauvre
+chauve-souris, être innocent et tendre dans son nid de famille, dont la
+forme indécise fait la laideur et l'infortune. En elle, on voit que la
+nature cherche l'aile, et ne trouve encore qu'une membrane velue,
+hideuse, qui toutefois en fait déjà la fonction.
+
+ Je suis oiseau; voyez mes ailes.
+
+Mais l'aile même ne fait pas l'oiseau.
+
+Placez-vous vers le centre du musée, et tout près de l'horloge. Là, vous
+apercevez, à gauche, le premier rudiment de l'aile dans le manchot du
+pôle austral, et dans son frère le pingouin boréal, plus développé d'un
+degré. Ailerons écailleux, dont les pennes luisantes rappellent le
+poisson bien mieux que l'oiseau. Sur terre, c'est un infirme; la terre
+est difficile pour lui, l'air impossible. Ne le plaignez pas trop. Sa
+prévoyante mère le destine aux mers des pôles, où il n'aura guère à
+marcher. Elle l'habille soigneusement d'un beau fourreau de graisse et
+d'une imperméable robe. Elle veut qu'il ait chaud dans les glaces. Quel
+en est le meilleur moyen? Il semble qu'elle ait hésité, tâtonné; à côté
+du manchot, on voit avec surprise un essai d'un tout autre genre, mais
+non pas moins frappant comme précaution maternelle: c'est un gorfou
+très-rare, que je n'ai vu dans nul autre musée, habillé d'une rude
+fourrure de quadrupède, comme d'une sorte de poil de chèvre, mais plus
+luisant peut-être dans l'animal vivant, et certainement impénétrable à
+l'eau.
+
+Pour mettre ensemble les oiseaux qui ne volent pas, il nous faudrait
+rapprocher de ceux-ci le navigateur du désert, l'oiseau-chameau,
+l'autruche analogue au chameau même par la structure intérieure. Du
+moins, si son aile ébauchée ne peut l'enlever de terre, elle l'aide
+puissamment à marcher, lui donne une extrême vitesse; c'est sa voile
+pour traverser son aride océan d'Afrique.
+
+Revenons au manchot, véritable point de départ de la série, au manchot
+dont l'aile vraiment rudimentaire ne sert point comme voile, n'aide
+point à la marche, n'est qu'une indication comme un souvenir de la
+nature.
+
+Elle s'en détache, se soulève péniblement dans un premier essai de vol
+par deux figures étranges, qui nous semblent grotesques et
+prétentieuses. Le manchot ne l'est pas: honnête et simple créature, on
+voit qu'il n'eut jamais l'ambition du vol. Mais en voici qui
+s'émancipent, qui semblent chercher la parure, ou la grâce du mouvement.
+Le gorfou paraît être un manchot décidé à quitter sa condition; il prend
+une aigrette coquette qui met en relief sa laideur. L'informe macareux,
+qui semble la caricature d'une caricature, le perroquet lui ressemble
+par un gros bec, mal dégrossi, mais sans tranchant ni force, sans queue
+et mal équilibré, il peut toujours être emporté par le poids de sa
+grosse tête. Il se hasarde à voleter pourtant au risque des culbutes. Il
+plane noblement tout près de terre et fait l'envie peut-être des
+manchots et des phoques. Parfois il se hasarde en mer; malencontreux
+vaisseau, le moindre vent fait son naufrage.
+
+On ne peut le nier pourtant, l'essor est pris. Des oiseaux de diverses
+sortes continuent plus heureusement. Le genre si riche des plongeons,
+dans ses espèces très-diverses, relie les voiliers aux nageurs: telles,
+d'une aile accomplie, d'un vol hardi et sûr, font les plus grands
+voyages: telles, encore revêtues des pennes luisantes du manchot,
+frétillent et jouent au fond des mers; les nageoires seules leur
+manquent et la respiration pour être des poissons parfaits; ils
+alternent, ils sont maîtres de l'un et de l'autre élément.
+
+
+
+
+LE TRIOMPHE DE L'AILE.
+
+LA FRÉGATE.
+
+
+N'essayons pas d'énumérer tous les intermédiaires. Passons à l'oiseau
+blanc que je vois là-haut dans les nues, oiseau qu'on voit partout, sur
+l'eau, sur terre, sur les écueils couverts et découverts des flots,
+oiseau qu'on aime à voir, familier et glouton, et qu'on peut appeler
+petit vautour des mers. Je parle de ces myriades de goëlands ou de
+mouettes, dont toute côte répète les cris. Trouvez-moi des êtres plus
+libres. Jour et nuit, midi ou nord, mer ou plage, proie morte ou
+vivante, tout leur est un. Usant de tout, chez eux partout, ils
+promènent vaguement des flots au ciel leur blanche voile; le vent
+nouveau qui tourne et change, c'est toujours le bon vent qui va où ils
+voulaient aller.
+
+Sont-ils autre chose que l'air, la mer, les éléments qui ont pris aile
+et volent? Je n'en sais rien: à voir leur oeil gris, terne et froid
+(qu'on n'imite nullement dans nos musées), on croit voir la mer grise,
+l'indifférente mer du Nord, dans sa glaciale impersonnalité. Que dis-je?
+cette mer est plus émue. Parfois phosphorescente, électrique, il lui
+arrive de s'animer bien plus. Le vieux père Océan, sournois, colère,
+souvent sous sa face pâle roule bien des pensées. Ses fils, les
+goëlands, semblent moins animaux que lui. Ils volent de leurs yeux morts
+cherchant quelque proie morte, s'attroupant, hâtant en famille la
+destruction des grands cadavres qui pour eux flottent sur la mer. Point
+féroces d'aspect, égayant le navigateur par leurs jeux, par l'apparition
+fréquente de leurs blanches ailes, ils lui parlent des terres
+lointaines, des rives qu'il quitte ou qu'il va voir, des amis absents,
+espérés. Et ils le servent aussi à l'approche des orages, qu'ils
+annoncent et prédisent. Souvent leur voile éployée lui conseille de
+serrer les siennes.
+
+Car ne supposez pas que, l'orage venu, ils daigneront plier les ailes.
+Tout au contraire, ils partent. L'orage est leur récolte; plus la mer
+est terrible, moins le poisson peut se soustraire à ces hardis pêcheurs.
+Dans la baie de Biscaye, où la houle, poussée du nord-ouest, traversant
+l'Atlantique, arrive entassée, exhaussée à des hauteurs énormes, avec
+des chocs épouvantables, les goëlands placides travaillent
+imperturbablement. «Je les voyais, dit M. de Quatrefages, décrire en
+l'air mille courbes, plonger entre deux vagues, reparaître avec un
+poisson. Plus rapides quand ils suivaient le vent, plus lents quand ils
+restaient en face, ils planaient cependant avec la même aisance, sans
+paraître donner un coup d'aile de plus que dans les plus beaux jours. Et
+cependant les flots remontaient les talus, comme des cataractes à
+l'envers, aussi haut que la plate-forme de Notre-Dame, et l'écume plus
+haut que Montmartre. Ils n'en semblaient pas plus émus.»
+
+L'homme n'a pas leur philosophie. Les matelots sont fort émus lorsque,
+le jour baissant, une subite nuit se faisant sur les mers, ils voient
+autour du navire voler une sinistre petite figure, un funèbre oiseau
+noir. Noir n'est pas le mot propre, le noir serait plus gai; la vraie
+nuance est celle d'un brun fumeux qu'on ne définit pas. Ombre d'enfer,
+ou mauvais songe, qui marche sur les eaux, se promène à travers la
+vague, foule aux pieds la tempête. Ce pétrel (ou Saint-Pierre) est
+l'horreur du marin, qui croit y voir une malédiction vivante. D'où
+vient-il? D'où peut-il surgir, à des distances énormes de toute terre?
+que veut-il? que vient-il chercher, si ce n'est le naufrage? Il voltige
+impatient, et déjà choisit les cadavres que lui va livrer sa complice,
+l'atroce et méchante mer.
+
+Voilà les fictions de la peur. Des esprits moins effrayés verraient dans
+le pauvre oiseau un autre navire en détresse, un navigateur imprudent
+qui, lui aussi, a été surpris loin de la côte et sans abri. Ce vaisseau
+est pour lui une île, où il voudrait bien reposer. Le sillage seul du
+navire qui coupe et le flot et le vent, c'est déjà un refuge, un secours
+contre la fatigue. Sans cesse, d'un vol agile, il met le rempart du
+vaisseau entre lui et la tempête. Timide et myope, on ne le voit guère
+que quand elle fait la nuit. Il nous ressemble, il craint l'orage, il a
+peur, ne veut pas périr, et dit comme vous, marins: «Que deviendraient
+mes petits?»
+
+Mais le temps noir se dissipe, le jour reparaît, je vois un petit point
+bleu au ciel. Heureuse et sereine région qui gardait la paix par-dessus
+l'orage. Dans ce point bleu, royalement, un petit oiseau d'aile immense
+nage à dix mille pieds de haut. Goëland? non: l'aile est noire. Aigle?
+non, l'oiseau est petit.
+
+C'est le petit aigle de mer, le premier de la race ailée, l'audacieux
+navigateur qui ne ploie jamais la voile, le prince de la tempête,
+contempteur de tous les dangers: le guerrier ou la frégate.
+
+Nous avons atteint le terme de la série commencée par l'oiseau sans
+aile. Voici l'oiseau qui n'est plus qu'aile. Plus de corps: celui du coq
+à peine, avec des ailes prodigieuses qui vont jusqu'à quatorze pieds. Le
+grand problème du vol est résolu et dépassé, car le vol semble inutile.
+Un tel oiseau, naturellement soutenu par de tels appuis, n'a qu'à se
+laisser porter. L'orage vient? Il monte à de telles hauteurs qu'il y
+trouve la sérénité. La métaphore poétique, fausse de tout autre oiseau,
+n'est point figure pour celui-ci: à la lettre il dort sur l'orage.
+
+S'il veut ramer sérieusement, toute distance disparaît. Il déjeune au
+Sénégal, dîne en Amérique.
+
+Ou, s'il veut mettre plus de temps, s'amuser en route, il le peut; il
+continuera dans la nuit indéfiniment, sûr de se reposer... sur quoi? sur
+sa grande aile immobile, qu'il lui suffit de déployer sur l'air, qui se
+charge seul de la fatigue du voyage, sur le vent, son serviteur, qui
+s'empresse à le bercer.
+
+Notez que cet être étrange a de plus cette royauté de ne rien craindre
+en ce monde. Petit, mais fort, intrépide, il brave tous les tyrans de
+l'air; il mépriserait au besoin le pycargue et le condor; ces énormes et
+lourdes bêtes s'ébranleraient à grand'peine qu'il serait déjà à dix
+lieues.
+
+Oh! C'est là que l'envie nous prend, lorsque dans l'azur ardent des
+tropiques nous voyons passer en triomphe, à des hauteurs incroyables,
+presque imperceptible par la distance, l'oiseau noir dans la solitude,
+unique dans le désert du ciel. Tout au plus, un peu plus bas, le croise
+dans sa grâce légère un blanc voilier, le paille-en-queue.
+
+Que ne me prends-tu sur ton aile, roi de l'air, sans peur, sans fatigue,
+maître de l'espace, dont le vol si rapide supprime le temps? Qui plus
+que toi est détaché des basses fatalités de l'être?
+
+Une chose pourtant m'étonnait: c'était qu'envisagé de près, ce premier
+du royaume ailé n'a rien de la sérénité que promet une vie libre. Son
+oeil est cruellement dur, âpre, mobile, inquiet. Son attitude tourmentée
+est celle d'une vigie malheureuse qui doit, sous peine de mort, veiller
+sur l'infini des mers. Celui-ci visiblement fait effort pour voir au
+loin. Et si sa vue ne le sert, l'arrêt est sur son noir visage; la
+nature le condamne, il meurt.
+
+En y regardant de près, on le voit, il n'a pas de pieds. Fort courts du
+moins et palmés, ils ne peuvent marcher, percher. Avec un bec
+formidable, il n'a pas les griffes du véritable aigle de mer. Faux
+aigle, et supérieur au vrai par l'audace comme par le vol, il n'a
+pourtant pas sa force, il n'a pas ses prises invincibles. Il frappe et
+tue; peut-il saisir?
+
+De là sa vie tout incertaine, de hasards, vie de corsaire, de pirate,
+plus que de marin, et la question permanente qu'on lit trop bien sur son
+visage: «Dînerai-je?... aurai-je ce soir de quoi donner à mes petits?»
+
+L'immense et superbe appareil de ses ailes devient à terre un danger, un
+embarras. Il lui faut, pour s'enlever, beaucoup de vent ou un lieu
+élevé, une pointe, un roc. Surprise sur un sable plat, sur les bancs,
+les bas écueils où elle s'arrête souvent, la frégate est sans défense;
+elle a beau menacer, frapper, elle est assommée à coups de bâton.
+
+Sur mer, ces ailes immenses, admirables quand elles s'élèvent, sont peu
+propres à raser l'eau. Mouillées, elles peuvent s'alourdir, enfoncer. Et
+dès lors malheur à l'oiseau! il appartient aux poissons, il nourrit les
+basses tribus dont il comptait se nourrir: le gibier mange le chasseur,
+le preneur est pris.
+
+Et cependant comment faire? Sa nourriture est dans les eaux. Il faut
+toujours qu'il s'en rapproche, qu'il y retourne, qu'il rase sans cesse
+l'odieuse et féconde mer qui menace de l'engloutir.
+
+Donc cet être si bien armé, ailé, supérieur à tous par la vue, le vol,
+l'audace, n'a qu'une vie tremblante et précaire. Il mourrait de faim
+s'il n'avait l'industrie de se créer un pourvoyeur auquel il escroque sa
+nourriture. Sa ressource, hélas! ignoble, c'est d'attaquer un oiseau
+lourd et peureux, le fou, excellent pêcheur. La frégate, qui n'est pas
+plus grosse, le poursuit, le frappe du bec sur le cou, lui fait rendre
+gorge. Tout cela se passe dans l'air; avant que le poisson ne tombe,
+elle le happe au passage.
+
+Si cette ressource manque, elle ne craint pas d'attaquer l'homme: «En
+débarquant à l'Ascension, dit un voyageur, nous fûmes assaillis des
+frégates. L'une voulait m'arracher un poisson de la main même. D'autres
+voltigeaient sur la chaudière où cuisait la viande pour l'enlever, sans
+tenir compte des matelots qui étaient autour.»
+
+Dampier en vit de malades, de vieilles ou estropiées, se tenant sur les
+écueils qui semblaient leurs Invalides, levant des contributions sur les
+jeunes fous, leurs vassaux, et se nourrissant de leur pêche. Mais, dans
+leur état de force, elles ne posent guère à terre, vivant comme les
+nuages, flottant de leurs grandes ailes constamment d'un monde à
+l'autre, attendant leur aventure, et perçant l'infini du ciel, l'infini
+des eaux, d'un implacable regard.
+
+Le premier de la gent ailée est celui qui ne pose pas. Le premier des
+navigateurs est celui qui n'arrive pas. La terre, la mer, lui sont
+presque également interdites. Et c'est l'éternel exilé.
+
+N'envions rien. Nulle existence n'est vraiment libre ici-bas, nulle
+carrière n'est assez vaste, nul vol assez grand, nulle aile ne suffit.
+La plus puissante est un asservissement. Il en faut d'autres que l'âme
+attend, demande et espère:
+
+ Des ailes par-dessus la vie!
+ Des ailes par delà la mort!
+
+
+
+
+LES RIVAGES.
+
+DÉCADENCE DE QUELQUES ESPÈCES.
+
+
+J'ai maintes fois, en des jours de tristesse, observé un être plus
+triste, que la mélancolie aurait pris pour symbole: c'était le rêveur
+des marais, l'oiseau contemplateur qui, en toutes saisons, seul devant
+les eaux grises, semble, avec son image, plonger dans leur miroir sa
+pensée monotone.
+
+Sa noble aigrette noire, son manteau gris de perle, ce deuil quasi-royal
+contraste avec son corps chétif et sa transparente maigreur. Au vol, le
+pauvre hère ne montre que deux ailes; pour peu qu'il s'éloigne en
+hauteur, du corps il n'est plus question; il devient invisible. Animal
+vraiment aérien, pour porter ce corps si léger, le héron a assez, il a
+trop d'une patte; il replie l'autre; presque toujours sa silhouette
+boiteuse se dessine ainsi sur le ciel dans un bizarre hiéroglyphe.
+
+Quiconque a vécu dans l'histoire, dans l'étude des races et des empires
+déchus, est tenté de voir là une image de décadence. C'est un grand
+seigneur ruiné, un roi dépossédé, ou je me trompe fort. Nul être ne sort
+à cet état misérable des mains de la nature. Donc, je me hasardai à
+interroger ce rêveur et je lui dis de loin ces paroles que sa très-fine
+ouïe perçut exactement: «Ami pêcheur, voudrais-tu bien me dire (sans
+délaisser ta station) pourquoi, toujours si triste, tu sembles plus
+triste aujourd'hui? As-tu manqué ta proie? Le poisson trop subtil a-t-il
+trompé tes yeux? La grenouille moqueuse te défie-t-elle au fond de
+l'onde?
+
+--Non, poissons ni grenouilles n'ont pas ri du héron... Mais le héron
+lui-même rit de lui, se méprise quand il entre en pensée de ce que fut
+sa noble race et de l'oiseau des anciens jours.
+
+«Tu veux savoir à quoi je rêve? Demande au chef indien des Chérokés, des
+Jowais, pourquoi, des jours entiers, il tient la tête sur le coude,
+regardant sur l'arbre d'en face un objet qui n'y fut jamais.
+
+«La terre fut notre empire, le royaume des oiseaux aquatiques dans l'âge
+intermédiaire où, jeune, elle émergeait des eaux. Temps de combats, de
+lutte, mais d'abondante subsistance. Pas un héron alors qui ne gagnât sa
+vie. Besoin n'était d'attendre ni de poursuivre; la proie poursuivait le
+chasseur; elle sifflait, coassait de tous côtés. Des millions d'êtres de
+nature indécise, oiseaux-crapauds, poissons ailés, infestaient les
+limites mal tracées des deux éléments. Qu'auriez-vous fait, vous autres,
+faibles et derniers nés du monde? L'oiseau vous prépara la terre. Des
+combats gigantesques eurent lieu contre les monstres énormes, fils du
+limon; le fils de l'air, l'oiseau prit taille de géant. Si vos histoires
+ingrates n'ont pas trace de tout cela, la grande histoire de Dieu le
+raconte au fond de la terre où elle a déposé les vaincus, les
+vainqueurs, les monstres exterminés par nous et celui qui les détruisit.
+
+«Vos fictions mensongères nous bercent d'un Hercule humain. Que lui eût
+servi sa massue contre le plésiosaure? qui eût attendu face à face cet
+horrible léviathan? Il y fallait le vol, l'aile forte, intrépide, qui du
+plus haut lançait, relevait, relançait l'Hercule oiseau, l'épiornis, un
+aigle de vingt pieds de haut et de cinquante pieds d'envergure,
+implacable chasseur qui, maître de trois éléments, dans l'air, dans
+l'eau, dans la vase profonde, suivait le dragon sans repos.
+
+«L'homme eût péri cent fois. Par nous l'homme devint possible sur une
+terre pacifiée. Mais qui s'étonnera que ces terribles guerres, qui
+durèrent des milliers d'années, aient usé les vainqueurs, lassé
+l'Hercule ailé, fait de lui un faible Persée, souvenir effacé, pâli, de
+nos temps héroïques?
+
+«Baissés de taille, de force, sinon de coeur, affamés par la victoire
+même, par la disparition des mauvaises races, par la division des
+éléments qui nous cacha la proie au fond des eaux, nous fûmes sur la
+terre, dans nos forêts et nos marais, poursuivis à notre tour par les
+nouveaux venus qui, sans nous, ne seraient pas nés. La malice de l'homme
+des bois et sa dextérité furent fatales à nos nids. Lâchement, dans
+l'épaisseur des branches qui gênent le vol, entravent le combat, il
+mettait la main sur les nôtres. Nouvelle guerre, celle-ci moins
+heureuse, qu'Homère appelle la guerre des pygmées et des grues. La haute
+intelligence des grues, leur tactique vraiment militaire, n'ont pas
+empêché l'ennemi, l'homme, par mille arts maudits, de prendre
+l'avantage. Le temps était pour lui, la terre et la nature; elle va
+desséchant le globe, tarissant les marais, supprimant la région indécise
+où nous régnâmes. Il en sera de nous, à la longue, comme du castor.
+Plusieurs espèces périront; peut-être un siècle encore, et le héron aura
+vécu.»
+
+Histoire trop vraie. Sauf les espèces qui ont pris leur parti, ont
+délaissé la terre, se sont franchement vouées et sans réserve à
+l'élément liquide, sauf les plongeurs, le cormoran, le sage pélican et
+quelques autres, les tribus aquatiques semblent en décadence.
+L'inquiétude, la sobriété les maintiennent encore. C'est ce souci
+persévérant qui a doué le pélican d'un organe tout particulier, lui
+creusant sous son bec distendu un réservoir mobile, signe vivant
+d'économie et d'attentive prévoyance.
+
+Plusieurs, comme le cygne, habiles voyageurs, vivent en variant leur
+séjour. Mais le cygne lui-même, immangeable, ménagé de l'homme pour sa
+beauté, sa grâce, le cygne, si commun jadis en Italie, et dont Virgile
+parle sans cesse, y est rare maintenant. On chercherait en vain ces
+blanches flottes qui couvraient de leurs voiles les eaux du Mincio, les
+marais de Mantoue, qui pleuraient Phaéthon à l'ombre de ses soeurs, ou
+dans leur vol sublime, poursuivant les étoiles d'un chant harmonieux,
+leur portaient le nom de Varus.
+
+Ce chant, dont parle toute l'antiquité, est-il une fable? Les organes du
+chant, qu'on trouve si développés chez le cygne, lui furent-ils toujours
+inutiles? Ne jouaient-ils pas dans une heureuse liberté quand il avait
+une atmosphère plus chaude, quand il passait le meilleur de l'année aux
+doux climats de Grèce et d'Italie? On serait tenté de le croire. Le
+cygne, refoulé au nord, où ses amours trouvent mystère et repos, a
+sacrifié son chant, a pris l'accent barbare, ou il est devenu muet. La
+muse est morte; l'oiseau a survécu.
+
+Sociable, disciplinée, pleine de tactique et de ressources, la grue,
+type supérieur d'intelligence dans ces espèces, devait, ce semble,
+prospérer, se maintenir partout dans son ancien empire. Elle a perdu
+pourtant deux royaumes: la France, qui ne la voit plus qu'au passage;
+l'Angleterre, où maintenant elle hasarde rarement de déposer ses oeufs.
+
+Le héron, au temps d'Aristote, était plein d'industrie et de sagacité.
+L'antiquité le consultait sur le beau temps, l'orage, comme un des plus
+graves augures. Déchu au moyen âge, mais gardant sa beauté, son vol qui
+monte au ciel, c'était encore un prince, un oiseau féodal; les rois
+voyaient en lui une chasse de roi et le but du noble faucon. Si bien le
+chassa-t-on que, sous François Ier, il devint rare; ce roi le loge
+autour de lui, à Fontainebleau, y fait des héronnières. Deux ou trois
+siècles passent, et Buffon croit encore «qu'il n'y a guère de province
+où des héronnières ne se trouvent.» De nos jours, Toussenel n'en connaît
+qu'une en France, au nord du moins, dans la Champagne; entre Reims et
+Épernay, un bois recèle le dernier asile où le pauvre solitaire ose
+encore cacher ses amours.
+
+Solitaire! c'est là sa condamnation. Moins sociable que la grue, moins
+familier que la cigogne, il semble devenu farouche même aux siens, à
+celle qu'il aime. Court et rare, le désir l'arrache à peine un jour à sa
+mélancolie. Il tient peu à la vie. Captif, il refuse souvent la
+nourriture, s'éteint sans plainte et sans regrets.
+
+Les oiseaux aquatiques, êtres de grande expérience, la plupart réfléchis
+et docteurs en deux éléments, étaient dans leur meilleure époque, plus
+avancés que bien d'autres. Ils méritaient les ménagements de l'homme.
+Tous avaient des mérites d'originalité diverse. L'instinct social des
+grues, leur singulier esprit mimique, les rendaient aimables, amusantes.
+La jovialité du pélican et son humeur joueuse, la tendresse de l'oie, sa
+faculté d'attachement, la bonté enfin des cigognes, leur piété pour
+leurs vieux parents, attestée par tant de témoins, formaient entre ce
+monde et nous des liens sympathiques que la légèreté humaine n'aurait
+pas dû briser barbarement.
+
+
+
+
+LES HÉRONNIÈRES D'AMÉRIQUE.
+
+WILSON.
+
+
+La décadence du héron est moins sensible en Amérique. Il est moins
+poursuivi. Les solitudes sont plus vastes. Il trouve encore, sur ses
+marais chéris, des forêts sombres et presque impénétrables. Dans ces
+ténèbres il est plus sociable; dix ou quinze ménages s'y établissent
+ensemble, ou à peu de distance. L'obscurité parfaite des grands cèdres
+sur les eaux livides les rassure et les réjouit. Vers le haut de ces
+arbres, ils construisent avec des bâtons une large plate-forme qu'ils
+couvrent de petites branches; voilà le domicile de la famille et l'abri
+des amours; là, la ponte tranquille, l'éclosion, l'éducation du vol, les
+enseignements paternels qui formeront le petit pêcheur. Ils n'ont pas
+fort à craindre que l'homme vienne les inquiéter dans ces retraites;
+elles se trouvent non loin de la mer, spécialement dans les Carolines,
+dans des terrains bas et fangeux, lieux chéris de la fièvre jaune. Tel
+marais, ancien bras de mer ou de rivière, vieille flaque oubliée
+derrière dans la retraite des eaux, s'étend parfois sur la largeur d'un
+mille, à cinq ou six milles de longueur. L'entrée n'est pas fort
+invitante; vous voyez un front de troncs d'arbres, tous parfaitement
+droits et dépouillés de branches, de cinquante ou soixante pieds,
+stériles jusqu'au sommet, où ils mêlent et rapprochent leurs flèches
+végétales d'un sombre vert, de manière à garder sur l'eau un crépuscule
+sinistre. Quelle eau! une fermentation de feuilles et de débris, où les
+vieilles souches montent pêle-mêle l'une sur l'autre, le tout d'un jaune
+sale, où nage à la surface une mousse verte et écumeuse. Avancez; ce qui
+semble ferme est une mare où vous plongez. Un laurier à chaque pas
+intercepte le passage; pour passer outre, il faut une lutte pénible avec
+ses branches, avec des débris d'arbres, des lauriers toujours
+renaissants. De rares lueurs percent l'obscurité; ces régions affreuses
+ont le silence de la mort. Sauf la note mélancolique de deux ou trois
+petits oiseaux, que l'on entend parfois, ou le héron et son cri enroué,
+tout est muet, désert; mais, que le vent s'élève, de la cime des arbres,
+le triste héron gémit, soupire. Si la tempête vient, ces grands cèdres
+nus, ces grands mâts, se balancent et se heurtent; toute la forêt hurle,
+crie gronde, imite à s'y tromper les loups, les ours, toutes les bêtes
+de proie.
+
+Aussi ce ne fut pas sans étonnement que, vers 1805, les hérons, si bien
+établis, virent rôder sous leurs cèdres, en pleine mare, un rare visage,
+un homme. Un seul était capable de les visiter là, patient, voyageur
+infatigable, et brave autant que pacifique, l'ami, l'admirateur des
+oiseaux, Alexandre Wilson.
+
+Si ce peuple avait su le caractère du visiteur, loin de s'en effrayer,
+il fût venu sans doute à sa rencontre pour lui faire de ses cris, de ses
+battements d'ailes, un salut amical, une fraternelle ovation.
+
+Dans ces années terribles où l'homme fit de l'homme la plus vaste
+destruction qui jamais se soit vue, il y avait en Écosse un homme de
+paix. Pauvre tisserand de Glascow, dans son logis humide et sombre il
+rêvait la nature, l'infini des libres forêts, la vie ailée surtout. Son
+métier de cul-de-jatte, condamné à rester assis, lui donna l'amour
+extatique du vol et de la lumière. S'il ne prit pas des ailes, c'est que
+ce don sublime n'est encore dans ce monde que le rêve et l'espoir de
+l'autre. Nul doute qu'aujourd'hui, Wilson, tout à fait affranchi, ne
+vole, oiseau de Dieu, dans une étoile moins obscure, observant plus à
+l'aise sur l'aile du condor et de l'oeil du faucon.
+
+Il avait essayé d'abord de satisfaire son goût pour les oiseaux en
+compulsant les livres de gravures qui prétendent les représenter.
+Lourdes et gauches caricatures qui donnent une idée ridicule de la
+forme, et du mouvement rien; or, qu'est-ce que l'oiseau hors la grâce et
+le mouvement? Il n'y tint pas. Il prit un parti décisif: ce fut de
+quitter tout, son métier, son pays. Nouveau Robinson Crusoé, par un
+naufrage volontaire, il voulait s'exiler aux solitudes d'Amérique, là,
+voir lui-même, observer, décrire, peindre. Il se souvint alors d'une
+chose: c'est qu'il ne savait ni dessiner, ni peindre, ni écrire. Voilà
+cet homme fort, patient et que rien ne pouvait rebuter, qui apprend à
+écrire, très-bien, très-vite. Bon écrivain, artiste infiniment exact,
+main fine et sûre, il parut, sous sa mère et maîtresse la Nature, moins
+apprendre que se souvenir.
+
+Armé ainsi, il se lance au désert, dans les forêts, aux savanes
+malsaines, ami des buffles et convive des ours, mangeant les fruits
+sauvages, splendidement couvert de la tente du ciel. Où il a chance de
+voir un oiseau rare, il reste, il campe, il est chez lui. Qui le presse
+en effet? Il n'a pas de maison qui le rappelle, ni femme, ni enfant qui
+l'attende. Il a une famille, c'est vrai; mais la grande famille qu'il
+observe et décrit. Des amis, il en a: ceux qui n'ont pas encore la
+défiance de l'homme et qui viennent percher à son arbre et causer avec
+lui.
+
+Et vous avez raison, oiseaux, vous avez là un très-solide ami, qui vous
+en fera bien d'autres, qui vous fera comprendre, ayant été oiseau
+lui-même de pensée et de coeur. Un jour, le voyageur, pénétrant dans vos
+solitudes, et voyant tel de vous voler et briller au soleil, sera
+peut-être tenté de sa dépouille, mais se souviendra de Wilson. Pourquoi
+tuer l'ami de Wilson? et ce nom lui venant à la mémoire, il baissera son
+fusil.
+
+Je ne vois pas, au reste, pourquoi on étendrait à l'infini ces massacres
+d'oiseaux, du moins pour les espèces qui sont dans nos musées, et dans
+les musées peints de Wilson, d'Audubon, son disciple admirable, dont le
+livre royal, donnant et la famille, et l'oeuf, le nid, la forêt, le
+paysage même, est une lutte avec la nature.
+
+Ces grands observateurs ont une chose qui les met à part. Leur sentiment
+est si fin, si précis, que nulle généralité n'y satisfait; ils observent
+par individu. Dieu ne s'informe pas, je pense, de nos classifications:
+il crée tel être, s'inquiète peu des lignes imaginaires, dont nous
+isolons les espèces. De même, Wilson ne connaît pas d'oiseaux en
+général, mais tel individu, de tel âge, de telle plume, dans telles
+circonstances. Il le sait, l'a vu, revu, et il vous dira ce qu'il fait,
+ce qu'il mange, comme il se comporte, telle aventure enfin, telle
+anecdote de sa vie. «J'ai connu un pivert. J'ai souvent vu un
+baltimore.» Quand il s'exprime ainsi, vous pouvez vous fier à lui; c'est
+qu'il a été avec eux en relation suivie, dans une sorte d'amitié et
+d'intimité de famille. Plût au ciel que nous connussions l'homme à qui
+nous avons affaire, comme il a connu l'oiseau _qua_, ou le héron des
+Carolines!
+
+Il est bien entendu et facile à deviner que, quand cet homme-oiseau
+revint parmi les hommes, il ne trouva personne pour l'entendre. Son
+originalité toute nouvelle, de précision inouïe; sa faculté unique
+d'_individualiser_ (seul moyen de refaire, de recréer l'être vivant) fut
+justement l'obstacle à son succès. Ni les libraires, ni le public, ne
+voulaient rien que de nobles, hautes et vagues généralités, tous fidèles
+au précepte du comte de Buffon: Généraliser, c'est ennoblir; donc prenez
+le mot général.
+
+Il a fallu le temps, il a fallu surtout que ce génie fécond après sa
+mort fît un génie semblable, l'exact, le patient Audubon, dont l'oeuvre
+colossale a étonné et conquis le public, démontrant que la vraie et
+vivante représentation de l'individualité est plus noble et plus
+grandiose que les oeuvres forcées de l'art généralisateur.
+
+La douceur d'âme du bon Wilson, si indignement méconnue, éclate dans sa
+belle préface. Tel peut la trouver enfantine, mais nul coeur innocent ne
+se défendra d'en être touché.
+
+«Dans une visite à un ami, je trouvai son jeune fils de huit ou neuf ans
+qu'on élève à la ville, mais qui, alors à la campagne, venait de
+recueillir, en courant dans les champs, un beau bouquet de fleurs
+sauvages de toutes couleurs. Il les présenta à sa mère, dans la plus
+grande animation, disant: «Chère maman, voyez quelles belles fleurs j'ai
+recueillies!... Oh! j'en pourrai cueillir bien d'autres qui viennent
+dans nos bois, et plus belles encore! N'est-ce pas, maman, je vous en
+apporterai encore?» Elle prit le bouquet avec un sourire de tendresse,
+admira silencieusement cette beauté simple et touchante de la nature, et
+lui dit: «Oui, mon fils.» L'enfant partit sur l'aile du bonheur.
+
+«Je me trouvai moi-même dans cet enfant, et je fus frappé de la
+ressemblance. Si ma terre natale reçoit avec une gracieuse indulgence
+les échantillons que je lui présente humblement, si elle exprime le
+désir _que je lui en porte encore plus_, ma plu haute ambition sera
+d'être satisfaite. Car, comme dit mon petit ami, nos bois en sont
+pleins; j'en puis cueillir bien d'autres et plus belles encore.»
+(Philadelphie, 1808.)
+
+
+
+
+LE COMBAT.
+
+LES TROPIQUES.
+
+
+Une dame de nos parentes, qui vivait à la Louisiane, allaitait son jeune
+enfant. Chaque nuit, son sommeil était troublé par la sensation étrange
+d'un objet froid et glissant qui aurait tiré le lait de son sein. Une
+fois, même impression; mais elle était éveillée; elle s'élance, elle
+appelle, on apporte de la lumière, on cherche, on retourne le lit; on
+trouve l'affreux nourrisson, un serpent de forte taille et de dangereuse
+espèce. L'horreur qu'elle en eut lui fit à l'instant perdre son lait.
+
+Levaillant raconte qu'au Cap, dans un cercle, au milieu d'une paisible
+conversation, la dame de la maison pâlit, jette un cri terrible. Un
+serpent lui montait aux jambes, un de ceux dont la piqûre fait mourir en
+deux minutes. À grand'peine on le tua.
+
+Aux Indes, un de nos soldats, reprenant son havre-sac qu'il avait posé,
+trouve derrière le dangereux serpent noir, le plus venimeux de tous. Il
+allait le couper en deux. Un bon Indien s'interpose, obtient grâce,
+prend le serpent. Piqué, il meurt sur le coup.
+
+Telles sont les terreurs de la nature dans ces climats formidables. Mais
+les reptiles, rares aujourd'hui, n'y sont pas le plus grand fléau. Celui
+de tous les instants, de tous les lieux, c'est l'insecte. Il est
+partout, il est dans tout; il a toutes les allures pour venir à vous; il
+marche, nage, se glisse, vole; il est dans l'air, vous le respirez.
+Invisible, il se révèle par les plus cuisantes piqûres. Récemment, dans
+un de nos ports, un employé des archives ouvre un carton de papiers des
+colonies apporté depuis longtemps. Une mouche en sort furieuse; elle le
+suit, elle le pique; en deux jours, il était mort.
+
+Les plus endurcis des hommes, les boucaniers et flibustiers, disaient
+que, de tous les dangers et de toutes les douleurs, ce qu'ils
+redoutaient le plus, c'étaient les piqûres d'insectes.
+
+Intangibles le plus souvent, invisibles, irrésistibles, ils sont la
+destruction même, sous la forme inéluctable. Que leur opposer, quand ils
+viennent en guerre et par légions? Une fois, à la Barbade, on observa
+une armée immense de grosses fourmis, qui, poussée de causes inconnues,
+avançait en colonne serrée dans le même sens contre les habitations. En
+tuer, c'était peine perdue. Nul moyen de les arrêter. On imagina
+heureusement de faire sur leur route des traînées de poudre auxquelles
+on mettait le feu. Ces volcans les épouvantèrent, et le torrent peu à
+peu se détourna de côté.
+
+Nul arsenal du moyen âge, avec toutes les armes étranges dont on se
+servait alors; nulle boutique de coutelier pour la chirurgie, avec les
+milliers d'instruments effrayants de l'art moderne, ne peut se comparer
+aux monstrueuses armures des insectes des tropiques, aux pinces, aux
+tenailles, aux dents, aux scies, aux trompes, aux tarières, à tous les
+outils de combat, de mort et de dissection, dont ils vont armés en
+guerre, dont ils travaillent, percent, coupent, déchirent, divisent
+finement, avec autant d'adresse et de dextérité que d'âpreté furieuse.
+
+Les plus grands ouvrages n'ont rien qui soit au-dessus des forces de ces
+terribles légions. Donnez-leur un vaisseau de ligne, que dis-je? une
+ville à dévorer. Ils s'en chargent avec joie. À la longue, ils ont
+creusé sous Valence, près de Caraccas, des abîmes et des catacombes;
+elle est maintenant suspendue. Quelques individus de ces tribus
+dévorantes, malheureusement apportés à la Rochelle, se sont mis à manger
+la ville, et déjà plus d'un édifice chancelle sur des charpentes qui
+n'ont plus que l'apparence et dont l'intérieur est rongé.
+
+Que ferait un homme livré aux insectes? On n'ose y penser. Un
+malheureux, qui était ivre, tomba près d'une charogne. Les insectes qui
+dépeçaient le mort, n'en distinguèrent point le vivant; ils en prirent
+possession, y entrèrent par toutes les portes, remplirent toutes les
+cavités naturelles. Nul moyen de le sauver. Il expira au milieu
+d'effroyables convulsions.
+
+Dans les brûlantes contrées où la décomposition rapide rend tout cadavre
+dangereux, où toute mort menace la vie, à l'infini se multiplient ces
+terribles accélérateurs de la disparition des êtres. Un corps touche à
+peine la terre qu'il est saisi, attaqué, désorganisé, disséqué. Il en
+reste à peine les os. La nature, mise en péril par sa propre fécondité,
+les appelle, les excite, les pique par la chaleur, par l'excitation d'un
+monde d'épices et de substances âcres. Elle en fait de furieux
+chasseurs, d'insatiables gloutons. Le tigre et le lion sont des êtres
+doux, modérés, sobres, en comparaison du vautour; mais qu'est-ce que le
+vautour devant tel insecte qui parvient, en vingt-quatre heures, à
+manger trois fois son poids?
+
+La Grèce avait vu la nature sous la noble et froide image de Cybèle
+traînée par les lions. L'Inde a vu son dieu Syva, dieu de la vie et de
+la mort, qui sans cesse cligne de l'oeil, ne regarde jamais fixement,
+parce qu'un seul de ses regards mettrait tous les mondes en poudre.
+Faibles imaginations des hommes en présence de la réalité! Leurs
+fictions, que sont-elles devant le brûlant foyer où, par atome ou par
+seconde, la vie meurt, naît, flamboie, scintille?... Qui pourra en
+soutenir la foudroyante étincelle sans vertige et sans effroi?
+
+Trop juste et trop légitime l'hésitation du voyageur à l'entrée des
+redoutables forêts où la nature tropicale, sous des formes souvent
+charmantes, fait son plus âpre combat. Il y a lieu d'hésiter, quand on
+sait que l'on considère comme la meilleure défense des forteresses
+espagnoles un simple bois de cactus qui, planté autour, est bientôt
+plein de serpents. Vous y sentez fréquemment une forte odeur de musc,
+odeur fade, odeur sinistre. Elle vous dit que vous marchez sur une terre
+qui n'est que poussière des morts; débris d'animaux qui ont cette odeur,
+de chats-tigres, de crocodiles, de vautours, de vipères et de serpents à
+sonnettes.
+
+Le danger est plus grand peut-être dans ces forêts vierges, où tout vous
+parle de vie, où fermente éternellement le bouillonnant creuset de la
+nature.
+
+Ici et là, leurs vivantes ténèbres s'épaississent d'une triple voûte, et
+par des arbres géants, et par des enlacements de lianes, et par des
+herbes de trente pieds à larges et superbes feuilles. Par place, ces
+herbes plongent dans le vieux limon primitif, tandis qu'à cent pieds
+plus haut, par-dessus la grande nuit, des fleurs altières et puissantes
+se mirent dans le brûlant soleil.
+
+Aux clairières, aux étroits passages où pénètrent ses rayons, c'est une
+scintillation, un bourdonnement éternel, des scarabées, papillons,
+oiseaux-mouches et colibris, pierreries animées et mobiles, qui
+s'agitent sans repos. La nuit, scène plus étonnante! commence
+l'illumination féerique des mouches luisantes, qui, par milliards de
+millions, font des arabesques fantasques, des fantaisies effrayantes de
+lumière, des grimoires de feu.
+
+Avec toute cette splendeur, aux parties basses clapote un peuple obscur,
+un monde sale de caïmans, de serpents d'eau. Aux troncs des arbres
+énormes, les fantastiques orchidées, filles aimées de la fièvre, enfants
+de l'air corrompu, bizarres papillons végétaux, se suspendent et
+semblent voler. Dans ces meurtrières solitudes, elles se délectent et se
+baignent dans les miasmes putrides, boivent la mort qui fait leur vie,
+et traduisent, par le caprice de leurs couleurs inouïes, l'ivresse de la
+nature.
+
+N'y cédez pas, défendez-vous, ne laissez point gagner au charme votre
+tête appesantie. Debout! debout! sous cent formes, le danger vous
+environne. La fièvre jaune est sous ces fleurs, et le _vomito nero_; à
+vos pieds traînent les reptiles. Si vous cédiez à la fatigue, une armée
+silencieuse d'anatomistes implacables prendrait possession de vous, et
+d'un million de lancettes ferait de tous vos tissus une admirable
+dentelle, une gaze, un souffle, un néant.
+
+À cet abîme engloutissant de mort absorbante, de vie famélique,
+qu'oppose Dieu qui nous rassure? Un autre abîme non moins affamé, altéré
+de vie, mais moins implacable à l'homme. Je vois l'oiseau, et je
+respire.
+
+Quoi! c'est vous, fleurs animées, topazes et saphirs ailés, c'est vous
+qui serez mon salut? Votre âpreté libératrice, acharnée à l'épuration de
+cette surabondante et furieuse fécondité, rend seule accessible l'entrée
+de la dangereuse féerie. Vous absentes, la nature jalouse ferait, sans
+que le plus hardi eût osé jamais l'observer, son travail mystérieux de
+fermentation solitaire. Qui suis-je ici? et comment me défendre? Quelle
+puissance y servirait? L'éléphant, l'ancien mammouth, y périrait sans
+ressource d'un million de dards mortels. Qui les brave? l'aigle? le
+condor? non, un peuple plus puissant, l'intrépide, l'innombrable légion
+des gobe-mouches.
+
+Oiseaux-mouches et colibris, leurs frères de toutes couleurs, vivent
+impunément dans ces brillantes solitudes où tout est danger, parmi les
+plus venimeux insectes, et sur les plantes lugubres dont l'ombre seule
+fait mourir. L'un d'eux (huppé, vert et bleu), aux Antilles, suspend son
+nid à l'arbre qui fait la terreur, la fuite de tous les êtres, au
+spectre dont le regard semble glacer pour toujours, au funèbre
+mancenillier.
+
+Miracle! il est tel perroquet qui moissonne intrépidement les fruits de
+l'arbre terrible, s'en nourrit, en prend la livrée et semble, dans son
+vert sinistre, puiser l'éclat métallique de ses triomphantes ailes.
+
+La vie, chez ces flammes ailées, le colibri, l'oiseau-mouche, est si
+brûlante, si intense, qu'elle brave tous les poisons. Leur battement
+d'ailes est si vif, que l'oeil ne le perçoit pas; l'oiseau-mouche semble
+immobile, tout à fait sans action. Un _hour! Hour!_ continuel en sort,
+jusqu'à ce que, tête basse, il plonge du poignard de son bec au fond
+d'une fleur, puis d'une autre, en tirant les sucs, et pêle-mêle les
+petits insectes: tout cela d'un mouvement si rapide que rien n'y
+ressemble; mouvement âpre, colérique d'une impatience extrême, parfois
+emporté de furie, contre qui? contre un gros oiseau qu'il poursuit et
+chasse à mort, contre une fleur déjà dévastée à qui il ne pardonne pas
+de ne point l'avoir attendu. Il s'y acharne, l'extermine, en fait voler
+les pétales.
+
+Les feuilles absorbent, comme on sait, les poisons de l'air, les fleurs
+les résorbent. Ces oiseaux vivent des fleurs, de ces pénétrantes fleurs,
+de leurs sucs brûlants et âcres, en réalité, de poisons. Ces acides
+semblent leur donner et leur âpre cri, et l'éternelle agitation de leurs
+mouvements colériques. Ils contribuent peut-être bien plus directement
+que la lumière à les colorer de ces reflets étranges qui font penser à
+l'acier, à l'or, aux pierres précieuses, plus qu'à des plumes ou à des
+fleurs.
+
+Le contraste est violent entre eux et l'homme. Celui-ci, partout dans
+les mêmes lieux, périt ou défaille. Les Européens qui viennent à la
+lisière de ces forêts pour essayer la culture du cacao et autres denrées
+tropicales ne tardent pas à succomber. Les indigènes languissent,
+énervés et atrophiés. Le point de la terre où l'homme tombe le plus près
+de la bête est celui où l'oiseau triomphe, où sa parure extraordinaire,
+luxueuse et surabondante, lui a mérité son nom d'oiseau de paradis.
+
+N'importe! de tout plumage, de toute couleur, de toute forme, ce grand
+peuple ailé, vainqueur, dévorateur des insectes, et, dans ses fortes
+espèces, chasseur acharné des reptiles, s'envole par toute la terre
+comme le précurseur de l'homme, épurant, préparant son habitation. Il
+nage intrépidement sur cette grande mer de mort, sifflante, coassante et
+grouillante, sur les miasmes terribles, les aspire et les défie.
+
+C'est ainsi que la grande oeuvre du salut, l'antique combat de l'oiseau
+contre les tribus inférieures qui durent rendre très-longtemps le monde
+inhabitable à l'homme, elle continue cette oeuvre par toute la terre.
+Les quadrupèdes, l'homme même, n'y ont qu'une faible part. C'est
+toujours la guerre de l'Hercule ailé.
+
+En lui, les lieux habités ont toute leur sécurité. Dans l'extrême
+Afrique, au Cap, le bon serpentaire défend l'homme contre les reptiles.
+Pacifique et d'un doux aspect, il semble accomplir sans colère ses rudes
+et dangereux combats. Le gigantesque jabiru ne travaille pas moins aux
+déserts de la Guyane, où l'homme n'ose pas vivre encore. Leurs
+dangereuses savanes, noyées et séchées tour à tour, océan douteux où
+fourmille au soleil un peuple terrible de monstres encore inconnus, ont
+pour habitant supérieur, pour épurateur intrépide, un noble oiseau de
+combat, à qui la nature a laissé quelque trace des armures antiques dont
+les oiseaux primitifs furent très-probablement munis dans leur lutte
+contre le dragon. C'est un dard placé sur la tête, un dard sur chacune
+des ailes. Du premier, il fouille, éveille, remue dans la fange son
+ennemi. Les autres le gardent et le protégent; le reptile qui l'étreint,
+le serre, s'enfonce en même temps les dards, et de sa contraction, de
+son propre effort, il est poignardé.
+
+Ce bel et vaillant oiseau, dernier né des mondes antiques et qui reste
+pour témoigner de ces luttes oubliées, qui naît, vit, meurt sur le
+limon, sur le cloaque primitif, n'a rien de ce berceau immonde. Je ne
+sais quel instinct moral l'élève et le tient au-dessus. Sa grande et
+redoutable voix, qui domine le désert, annonce au loin la gravité, le
+sérieux héroïque du noble et fier épurateur. Le kamichi, c'est son nom,
+est rare; à lui seul, il est tout un genre, une classe qui n'est point
+divisée.
+
+Méprisant l'ignoble promiscuité du bas monde dont il vit, il est seul,
+et n'a qu'un amour. Sans doute, dans cette vie de guerre, l'amante est
+un compagnon d'armes; ils aiment et combattent ensemble, ils suivent
+même destinée. C'est le mariage guerrier dont parle Tacite: _sic
+vivendum, sic pereundum_ (À la vie et à la mort). Quand cette tendre
+société, cette consolation, ce secours, manque au kamichi, il dédaigne
+de prolonger son existence, la rejoint, jamais ne survit.
+
+
+
+
+L'ÉPURATION.
+
+
+Le matin, non à l'aurore, mais quand déjà le soleil est sur l'horizon, à
+l'heure précise où s'entr'ouvrent les feuilles du cocotier, sur les
+branches de cet arbre, perchés par quarante ou cinquante, les urubus
+(petits vautours) ouvrent leurs beaux yeux de rubis. Le labeur du jour
+les réclame. Dans la paresseuse Afrique, cent villages noirs les
+appellent; dans la somnolente Amérique, au sud de Panama ou Caraccas,
+ils doivent, épurateurs rapides, balayer, nettoyer la ville, avant que
+l'Espagnol se lève, avant que le puissant soleil ait mis en fermentation
+les cadavres et les pourritures. S'ils y manquaient un seul jour, le
+pays deviendrait désert.
+
+Quand c'est le soir pour l'Amérique, quand l'urubu, sa journée faite, se
+replace sur son cocotier, les minarets de l'Asie blanchissent aux rayons
+de l'aurore. De leurs balcons, non moins exacts que leurs frères
+américains, vautours, corneilles, cigognes, ibis, partent pour leurs
+travaux divers: les uns vont aux champs détruire les insectes et les
+serpents, les autres, s'abattant dans les rues d'Alexandrie ou du Caire,
+font à la hâte leurs travaux d'expurgation municipale. S'ils prenaient
+la moindre vacance, la peste serait bientôt le seul habitant du pays.
+
+Ainsi, sur les deux hémisphères, s'accomplit le grand travail de la
+salubrité publique avec une régularité merveilleuse et solennelle. Si le
+soleil est exact à venir féconder la vie, ces épurateurs jurés et
+patentés de la nature ne sont pas moins exacts à soustraire à ses
+regards le spectacle choquant de la mort.
+
+Ils semblent ne pas ignorer l'importance de leurs fonctions. Approchez;
+ils ne fuient point. Quand leurs confrères les corbeaux, qui souvent
+marchent devant eux et leur désignent leur proie, les ont avertis, vous
+voyez (on ne sait d'où, comme du ciel) fondre la nuée des vautours.
+Solitaire de leur nature, et sans communication, silencieux pour la
+plupart, ils se mettent une centaine au banquet; rien ne les dérange.
+Nul débat entre eux, nulle attention au passant. Imperturbables, ils
+accomplissent leurs fonctions dans une âpre gravité: le tout décemment,
+proprement; le cadavre disparaît, la peau reste. En un moment, une
+effrayante masse de fermentation putride dont on n'osait plus approcher
+a disparu, est rentrée au courant pur et salubre de la vie universelle.
+
+Chose étrange! Plus ils nous servent, plus nous les trouvons odieux.
+Nous ne voulons pas les prendre pour ce qu'ils sont, dans leur vrai
+rôle, pour de bienfaisants creusets de flamme vivante où la nature fait
+passer tout ce qui corromprait la vie supérieure. Elle leur a fait dans
+ce but un appareil admirable qui reçoit, détruit, transforme, sans se
+rebuter, se lasser, ni même se satisfaire. Ils mangent un hippopotame,
+et ils restent affamés. Ils dévorent un éléphant, et ils restent
+affamés. Aux mouettes (les vautours de mer), une baleine semble un
+morceau raisonnable. Elles la dissèquent, la font disparaître mieux que
+les meilleurs baleiniers. Tant qu'il en reste, elles restent; tirez-les,
+sous le fusil elles reviennent intrépides. Rien ne fait lâcher le
+vautour; sur le corps d'un hippopotame, Levaillant en tua un qui, blessé
+à mort, arrachait encore des morceaux. Était-il à jeun? point du tout;
+on lui en trouva six livres qu'il avait dans l'estomac.
+
+Gloutonnerie automatique, plus que de férocité. Si leur figure est
+triste et sombre, la nature les a la plupart favorisés d'une parure
+délicate et féminine, le fin duvet blanc de leur cou.
+
+Devant eux, vous vous sentez en présence des ministres de la mort, mais
+de la mort pacifique, naturelle, et non du meurtre. Ils sont, comme les
+éléments, sérieux, graves, inaccusables, au fond, innocents, plutôt
+méritants. Avec cette force de vie qui reprend, dompte, absorbe tout,
+ils restent, plus qu'aucun être, soumis aux influences générales,
+dominés par l'atmosphère et la température, essentiellement
+hygrométriques, de vrais baromètres vivants. L'humidité du matin
+alourdit leurs pesantes ailes; la plus faible proie, à cette heure,
+passe impunément devant eux. Tel est leur asservissement à la nature
+extérieure, que ceux d'Amérique, perchés par rangées uniformes aux
+branches du cocotier, suivent, nous l'avons dit, à la lettre l'heure où
+les feuilles se couchent, s'endorment bien avant le soir, et ne se
+lèvent que quand le soleil, déjà haut sur l'horizon, rouvre avec les
+feuilles de l'arbre leurs blanches et lourdes paupières.
+
+Ces admirables agents de la bienfaisante chimie qui conserve et
+équilibre la vie ici-bas travaillent pour nous dans mille lieux où
+jamais nous ne pénétrâmes. On remarque bien leur présence, leur service
+dans les villes; mais personne ne peut mesurer leurs bienfaits dans des
+déserts d'où les vents souffleraient la mort. Dans l'insondable forêt,
+dans les profonds marécages, sous l'impur ombrage des mangles, des
+palétuviers, où fermentent, battus, rabattus de la mer, les cadavres des
+deux mondes, la grande armée épuratrice seconde, abrége l'action et des
+flots et des insectes. Malheur au monde habité si son travail
+mystérieux, inconnu, cessait un instant!
+
+En Amérique, la loi protége ces bienfaiteurs publics.
+
+L'Égypte fait plus pour eux; elle les révère et les aime. S'ils n'y ont
+plus leur culte antique, ils y trouvent l'amicale hospitalité de
+l'homme, comme au temps de Pharaon. Demandez au fellah d'Égypte pourquoi
+il se laisse assiéger, assourdir par les oiseaux, pourquoi il souffre
+patiemment l'insolence de la corneille perchée sur la corne du buffle,
+sur la bosse du chameau, ou par troupes s'abattant sur les dattiers dont
+elle fait tomber les fruits: il ne dira rien. Tout est permis à
+l'oiseau. Plus vieux que les Pyramides, il est l'ancien de la contrée.
+L'homme n'y est que par lui; il ne pourrait y subsister sans le
+persévérant travail de l'ibis, de la cigogne, de la corneille et du
+vautour.
+
+De là une sympathie universelle pour l'animal, une tendresse instinctive
+pour toute vie, qui, plus qu'aucune autre chose, fait le charme de
+l'Orient. L'Occident a d'autres splendeurs: l'Amérique n'est pas moins
+brillante pour le sol et le climat; mais l'attrait moral de l'Asie,
+c'est le sentiment d'unité qu'on sent dans un monde où l'homme n'a pas
+divorcé avec la nature, où la primitive alliance est entière encore, où
+les animaux ignorent ce qu'ils ont à craindre de l'espèce humaine. On en
+rira, si l'on veut; mais c'est une grande douceur d'observer cette
+confiance, de voir, à l'appel du brame, les oiseaux voler en foule et
+manger jusque dans sa main, de voir sur les toits des pagodes les singes
+dormir en famille, jouant, allaitant leurs petits, en toute sécurité,
+comme ils feraient au sein des plus profondes forêts.
+
+«Au Caire, dit un voyageur, les tourterelles se sentent si bien sous la
+protection publique, qu'elles vivent au milieu du bruit même. Tout le
+jour je les voyais roucouler sur mes contrevents, dans une rue fort
+étroite, à l'entrée d'un bazar bruyant, et au moment le plus agité de
+l'année, peu avant le Ramazan, lorsque les cérémonies de mariage
+remplissent la ville, jour et nuit, de tapage et de tumulte. Les toits
+aplatis des maisons, promenade ordinaire des captives du harem et de
+leurs esclaves, n'en sont pas moins hantés d'une foule d'oiseaux. Les
+aigles dorment en confiance sur les balcons des minarets.»
+
+Les conquérants n'ont jamais manqué de tourner en dérision cette
+douceur, cette tendresse pour la nature animée. Les Perses, les Romains
+en Égypte, nos Européens dans l'Inde, les Français en Algérie, ont
+souvent outragé, frappé ces frères innocents de l'homme, objets de son
+respect antique. Un Cambyse tuait la vache sacrée, un Romain l'ibis ou
+le chat qui détruit les reptiles immondes. Qu'est-ce pourtant que cette
+vache? c'est la fécondité de la contrée. Et l'ibis? sa salubrité.
+Détruisez ces animaux, le pays n'est plus habitable. Ce qui, à travers
+tant de malheurs, a sauvé l'Inde et l'Égypte et les a maintenues
+fécondes, ce n'est ni le Nil ni le Gange; c'est le respect de l'animal,
+la douceur, le bon coeur de l'homme.
+
+Le mot du prêtre de Saïs au Grec Hérodote est profond: «Vous serez
+toujours des enfants.»
+
+Nous le serons toujours, hommes de l'Occident, subtiles et légers
+raisonneurs, tant que nous n'aurons pas, d'une vue plus simple et plus
+compréhensive, embrassé la raison des choses. Être enfant, c'est ne
+saisir la vie que par des vues partielles. Être homme, c'est en sentir
+l'harmonique unité. L'enfant se joue, brise et méprise; son bonheur est
+de défaire. Et la science enfant est de même; elle n'étudie pas sans
+tuer; le seul usage qu'elle fasse d'un miracle vivant, c'est de le
+disséquer d'abord. Nul de nous ne porte dans la science ce tendre
+respect de la vie que récompense la nature en nous révélant ses
+mystères.
+
+Entrez dans les catacombes où dorment _les monuments grossiers d'une
+superstition barbare_, pour parler notre langue hautaine; visitez les
+collections de l'Inde et de l'Égypte, vous trouvez à chaque pas des
+intuitions naïves, qui n'en sont pas moins profondes, du mystère
+essentiel de la vie et de la mort. Que la forme ne vous trompe pas;
+n'envisagez pas ceci comme une oeuvre artificielle, fabriquée de la main
+du prêtre. Sous la complexité bizarre et la tyrannie pesante de la forme
+sacerdotale, je vois partout deux sentiments se produire d'une manière
+humaine et touchante:
+
+_L'effort pour sauver l'âme aimée_ du naufrage de la mort;
+
+_La tendre fraternité de l'homme et de la nature_, la religieuse
+sympathie pour l'animal muet, agent des dieux qui protégea la vie
+humaine.
+
+L'instinct antique avait vu ce que disent l'observation et la science:
+que l'oiseau est l'agent du grand passage universel et de la
+purification, l'accélérateur salutaire de l'échange des substances.
+Surtout dans les contrées brûlantes où tout retard est un péril, il est,
+comme le dit l'Égypte, il est la barque de salut qui reçoit la morte
+dépouille, et la fait passer, rentrer au domaine de la vie et dans le
+monde des choses pures.
+
+L'âme égyptienne, tendre et reconnaissante, a senti ces bienfaits. Elle
+ne veut pas du bonheur si elle n'y introduit ses bienfaiteurs, les
+animaux. Elle ne veut pas se sauver seule. Elle s'efforce de les
+associer à son immortalité. Elle veut que l'oiseau sacré l'accompagne au
+royaume sombre, comme pour l'emporter de ses ailes.
+
+
+
+
+LA MORT.
+
+LES RAPACES.
+
+
+Une de mes plus sombres heures fut celle où, cherchant contre les
+pensées du temps l'_alibi_ de la nature, je rencontrai pour la première
+fois la tête de la vipère. C'était dans un précieux musée d'imitations
+anatomiques. Cette tête, merveilleusement reproduite et grossie
+énormément, jusqu'à rappeler celle du tigre et du jaguar, offrait dans
+sa forme horrible une chose plus horrible encore. On y saisissait à nu
+les précautions délicates, infinies, effroyablement prévoyantes, par
+lesquelles se trouve armée cette puissante machine de mort.
+Non-seulement elle est pourvue de dents nombreuses, affilées;
+non-seulement ces dents sont aidées de l'ingénieuse réserve d'un poison
+qui tue sur l'heure; mais leur extrême finesse, qui les rend sujettes à
+casser, est compensée par l'avantage que nul animal n'a peut-être: c'est
+un magasin de dents de rechange, qui viennent à point prendre la place
+de celle qui se brise en mordant. Oh! que de soins pour tuer! quelle
+attention pour que la victime ne puisse échapper! quel amour pour cet
+être horrible!... J'en restai scandalisé, si j'ose dire, et l'âme
+malade. La grande mère, la Nature, près de laquelle je me refugiais,
+m'épouvanta d'une maternité si cruellement impartiale.
+
+Je m'en allais sombre, emportant dans l'esprit plus de brouillard qu'il
+n'y en avait dans ce jour, l'un des plus noirs de l'hiver. J'étais venu
+comme un fils, et je sortais comme orphelin, sentant défaillir en moi la
+notion de la providence.
+
+Les impressions ne sont guère moins pénibles quand on voit dans nos
+galeries les séries interminables des oiseaux de mort, brigands de jour
+et de nuit, masques effrayants d'oiseaux, fantômes qui terrifient le
+jour même. On est tristement affecté d'observer leurs armes cruelles; je
+ne dis pas ces becs terribles qui peuvent d'un coup donner la mort, mais
+ces griffes, ces serres aiguës, ces instruments de torture qui fixent la
+proie frémissante, prolongent les dernières angoisses et l'agonie de la
+douleur.
+
+Ah! notre globe est un monde barbare, je veux dire jeune encore, monde
+d'ébauche et d'essai, livré aux cruelles servitudes: la nuit! la faim!
+la mort! la peur!... La mort, on la prendrait encore; notre âme contient
+assez de foi et d'espérance pour l'accepter comme un passage, un degré
+d'initiation, une porte aux mondes meilleurs. Mais la douleur, hélas!
+était-il donc si utile de la prodiguer?... Je la sens, je la vois
+partout, je l'entends... Pour ne pas l'entendre, pour conserver le fil
+de ma pensée, il me faut boucher mes oreilles. Toute l'activité de mon
+âme en serait suspendue et tout mon nerf brisé; je ne ferais plus rien
+et je n'irais plus en avant; ma vie et ma production en resteraient
+stériles, anéanties par la pitié!
+
+«Et pourtant la douleur n'est-elle pas l'avertissement qui nous apprend
+à prévoir et à pourvoir, à nous garder par tous moyens de notre
+dissolution? Cette cruelle école est l'éveil, l'aiguillon de la prudence
+pour tout ce qui a vie, une contraction puissante de l'âme sur elle-même
+qui autrement se laisserait flotter à la nature, énerver au bonheur, aux
+douces et débilitantes impressions.
+
+«Ne peut-on dire que le bonheur a une attraction centrifuge qui nous
+répand tout au dehors, nous détend, nous dissipe, nous évaporerait et
+nous rendrait aux éléments si l'on s'y livrait tout entier? La douleur,
+au contraire, éprouvée sur un point, ramène tout au centre, resserre,
+continue, assure l'existence et la fortifie.
+
+«La douleur est en quelque sorte l'artiste du monde qui nous fait, nous
+façonne, nous sculpte à la fine pointe d'un impitoyable ciseau. Elle
+retranche la vie débordante. Et ce qui reste, plus exquis et plus fort,
+enrichi de sa perte même, en tire le don d'une vie supérieure.»
+
+Ces pensées de résignation m'étaient rappelées par une personne
+souffrante elle-même et pénétrante, qui voit souvent (même avant moi)
+mes troubles et mes doutes.
+
+Tel l'individu, tel le monde, disait-elle encore. La terre elle-même a
+été améliorée par la douleur. La nature l'a travaillée par la violente
+action de ces ministres de la mort. Leurs espèces, de plus en plus
+rares, sont les souvenirs, les témoins d'un état antérieur du globe où
+pullulait la vie inférieure, où la nature travaillait à purger l'excès
+de sa fécondité.
+
+On peut remonter en pensée dans l'échelle des nécessités successives de
+destruction que la terre dut subir alors.
+
+Contre l'air non respirable qui l'enveloppa d'abord, les végétaux furent
+des sauveurs. Contre l'étouffement, la densité effroyable de ces
+végétaux inférieurs, bourre grossière qui la couvrait, l'insecte
+rongeur, qu'on maudit depuis, fut un agent de salut. Contre l'insecte,
+le crapaud et la masse des reptiles, le reptile venimeux fut un utile
+expurgateur. Enfin quand la vie supérieure, la vie ailée prit son vol,
+elle trouva une barrière contre l'élan trop rapide de sa jeune fécondité
+dans les légions destructrices des puissants voraces, aigles, faucons ou
+vautours.
+
+Mais ces destructeurs utiles vont diminuant peu à peu en devenant moins
+nécessaires. La masse des petits animaux rampants, sur qui
+principalement frappait la dent de la vipère, s'éclaircissant
+infiniment, la vipère aussi devient rare. Le monde du gibier ailé
+s'étant éclairci à son tour, soit par les destructions de l'homme, soit
+par la disparition de certains insectes dont vivaient les petits
+oiseaux, on voit d'autant diminuer les odieux tyrans de l'air; l'aigle
+devient rare, même aux Alpes, et les prix exagérés, énormes, dont on
+paye le faucon semblent indiquer que le premier, le plus noble des
+oiseaux de proie a presque aujourd'hui disparu.
+
+Ainsi la nature gravite vers un ordre moins violent. Est-ce à dire que
+la mort puisse diminuer jamais? La mort, non, mais bien la douleur.
+
+Le monde tombe peu à peu sous la puissance de l'être qui seul a la
+notion du balancement utile de la vie et de la mort, qui peut régler
+celle-ci de manière à maintenir l'équilibre entre les espèces vivantes,
+à les favoriser selon leur mérite ou leur innocence, à simplifier,
+adoucir et (je hasarderai ce mot) à moraliser la mort en la rendant
+douce et rapide, dégagée de la douleur.
+
+La mort ne fut jamais notre objection sérieuse. N'est-elle pas un simple
+masque des transformations de la vie? Mais la douleur est une grave,
+cruelle, terrible objection. Or, elle ira peu à peu disparaissant de la
+terre. Les agents de la douleur, les cruels bourreaux de la vie qui
+l'arrachaient par les tortures sont déjà plus rares ici-bas.
+
+En vérité, quand je regarde au Muséum la sinistre assemblée des oiseaux
+de proie nocturnes et diurnes, je ne regrette pas beaucoup la
+destruction de ces espèces. Quelque plaisir que nos instincts personnels
+de violence, notre admiration de la force, nous fassent prendre à
+regarder ces brigands ailés, il est impossible de méconnaître sur leurs
+masques funèbres la bassesse de leur nature. Leurs crânes tristement
+aplatis témoignent assez qu'énormément favorisés de l'aile, du bec
+crochu, des serres, ils n'ont pas le moindre besoin d'employer leur
+intelligence. Leur constitution, qui les a faits les plus rapides des
+rapides, les plus forts des forts, les a dispensés d'adresse, de ruse et
+de tactique. Quant au courage qu'on est tenté de leur attribuer, quelle
+occasion ont-ils de le déployer, ne rencontrant que des ennemis toujours
+inférieurs? Des ennemis? non, des victimes. Quand la saison rigoureuse,
+la faim pousse les petits à l'émigration, elle amène en nombre
+innombrable, au bec de ces tyrans stupides, ces innocents, bien
+supérieurs en tous sens à leurs meurtriers; elle prodigue les oiseaux
+artistes, chanteurs, architectes habiles, en proie aux vulgaires
+assassins; à l'aigle, à la buse, elle sert des repas de rossignols.
+
+L'aplatissement du crâne est le signe dégradant de ces meurtriers. Je le
+trouve dans les plus vantés, ceux qu'on a le plus flattés, et même dans
+le noble faucon; noble, il est vrai, je lui conteste moins ce titre,
+puisque, à la différence de l'aigle et autres bourreaux, il sait donner
+la mort d'un coup, dédaigne de torturer la proie.
+
+Ces voraces, au petit cerveau, font un contraste frappant avec tant
+d'espèces aimables, visiblement spirituelles, qu'on trouve dans les
+moindres oiseaux. La tête des premiers n'est qu'un bec; celle des petits
+a un visage. Quelle comparaison à faire de ces géants brutes avec
+l'oiseau intelligent, tout humain, le rouge-gorge qui, dans ce moment,
+vole autour de moi, sur mon épaule ou mon papier, regardant ce que
+j'écris, se chauffant au feu, ou curieux, à la fenêtre, observant si le
+printemps ne va pas bientôt revenir.
+
+S'il fallait choisir entre les rapaces, le dirai-je? autant que l'aigle
+j'aimerais certainement le vautour. Je n'ai vu, entre les oiseaux, rien
+de si grand, si imposant, que nos cinq vautours d'Algérie (au Jardin des
+Plantes), perchés ensemble comme autant de pachas turcs, fourrés de
+superbes cravates du plus délicat duvet blanc, drapés d'un noble manteau
+gris. Grave divan d'exilés qui semblent rouler en eux les vicissitudes
+des choses et les événements politiques qui les mirent hors de leur
+pays.
+
+Quelle différence réelle entre l'aigle et le vautour? L'aigle aime fort
+le sang et préfère la chair vivante, mais mange fort bien la morte. Le
+vautour tue rarement, et sert directement la vie, remettant à son
+service et dans le grand courant de la circulation vitale les choses
+désorganisées qui en associeraient d'autres à leur désorganisation.
+L'aigle ne vit guère que de meurtre, et on peut l'appeler le ministre de
+la mort. Le vautour est au contraire le serviteur de la vie.
+
+La beauté, la force de l'aigle, l'ont fait choisir pour symbole par plus
+d'un peuple guerrier qui vivait, comme lui, de meurtre. Les Perses, les
+Romains l'adoptèrent. On l'associa aux hautes idées que donnaient ces
+grands empires. Des gens graves, un Aristote! accueillirent la fable
+ridicule qu'il regardait le soleil et, pour éprouver ses petits, le leur
+faisait regarder. Une fois en si beau chemin, les savants ne
+s'arrêtèrent plus. Buffon a été au plus loin. Il loue l'aigle sur sa
+_tempérance_! Il ne mange pas tout, dit-il. Ce qui est vrai, c'est que,
+pour peu que la proie soit grosse, il se rassasie sur place et rapporte
+peu à sa famille. Ce roi des airs, dit-il encore, _dédaigne les petits
+animaux_. Mais l'observation indique précisément le contraire. L'aigle
+ordinaire s'attaque surtout au plus timide des êtres, au lièvre; l'aigle
+tacheté aux canards. Le jean-le-blanc mange de préférence les mulots et
+les souris, et si avidement qu'il les avale sans même leur donner un
+coup de bec. L'aigle cul-blanc, ou pygargue, est sujet à tuer ses
+petits; souvent il les chasse avant qu'ils puissent se nourrir
+eux-mêmes.
+
+Près du Havre, j'observai ce qu'on peut croire en vérité de la royale
+noblesse de l'aigle, surtout de sa sobriété. Un aigle qu'on a pris en
+mer, mais qui est tombé en trop bonnes mains, dans la maison d'un
+boucher, s'est fait si bien à l'abondance d'une viande obtenue sans
+combat, qu'il paraît ne rien regretter. Aigle Falstaff, il engraisse et
+ne se soucie plus guère de la chasse, des plaines du ciel. S'il ne
+_fixe_ plus le soleil, il regarde la cuisine, et se laisse, pour un bon
+morceau, tirer la queue par les enfants.
+
+Si c'est à la force à donner les rangs, le premier n'est pas à l'aigle,
+mais à celui qui figure dans les _Mille et une nuits_ sous le nom de
+l'oiseau Roc, le condor, géant des monts géants des Cordillères. C'est
+le plus grand des vautours, le plus rare heureusement, le plus nuisible,
+n'aimant guère que la proie vivante. Quand il trouve un gros animal, il
+s'ingurgite tant de viande qu'il ne peut plus remuer; on le tue à coups
+de bâton.
+
+Pour bien juger ces espèces, il faut regarder l'aire de l'aigle, le
+grossier plancher, mal construit, qui lui sert de nid; comparer l'oeuvre
+gauche et rude, je ne dis pas au délicieux chef-d'oeuvre d'un nid de
+pinson, mais aux travaux des insectes, aux souterrains des fourmis, par
+exemple, où l'industrieux insecte varie son art à l'infini et montre un
+génie si étrange de prévoyance et de ressources.
+
+L'estime traditionnelle qu'on a pour le courage des grands rapaces est
+bien diminuée quand on voit (dans Wilson) un petit oiseau, un
+gobe-mouches, le tyran, ou le martin-pourpre, chasser le grand aigle
+noir, le poursuivre, le harceler, le proscrire de son canton, ne pas lui
+donner de repos. Spectacle vraiment extraordinaire de voir ce petit
+héros, ajoutant son poids à sa force pour faire plus d'impression,
+monter et se laisser tomber de la nue sur le dos du gros voleur, le
+chevaucher sans lâcher prise et le chasser du bec au lieu d'éperon.
+
+Sans aller jusqu'en Amérique, vous pourrez, au jardin des plantes, voir
+l'ascendant des petits sur les grands, de l'esprit sur la matière, dans
+le singulier tête-à-tête du gypaëte et du corbeau. Celui-ci, animal
+très-fin et le plus fin des rapaces, qui, dans son costume noir, a l'air
+d'un maître d'école, travaille à civiliser son brutal compagnon de
+captivité, le gypaëte (aigle-vautour). Il est amusant d'observer comme
+il lui enseigne à jouer, l'humanise, si l'on peut dire, par cent tours
+de son métier, dégrossit sa rude nature. Ce spectacle est donné surtout
+quand le corbeau a un nombre raisonnable de spectateurs. Il m'a paru
+qu'il dédaigne de montrer son savoir-faire pour un seul témoin. Il tient
+compte de l'assistance, s'en fait respecter au besoin. Je l'ai vu
+relancer du bec les petits cailloux qu'un enfant lui avait jetés. Le jeu
+le plus remarquable qu'il impose à son gros ami, c'est de lui faire
+tenir par un bout un bâton qu'il tire de l'autre. Cette apparence de
+lutte entre la force et la faiblesse, cette égalité simulée est
+très-propre à adoucir le barbare qui s'en soucie peu, mais qui cède à
+l'insistance et finit par s'y prêter avec une bonhomie sauvage.
+
+En présence de cette figure d'une férocité repoussante, armée
+d'invincibles serres et d'un bec crochu de fer, qui tuerait du premier
+coup, le corbeau n'a point du tout peur. Avec la sécurité d'un esprit
+supérieur, devant cette lourde masse, il va, vient et tourne autour, lui
+prend sa proie sous le bec; l'autre gronde, mais trop tard; son
+précepteur, plus agile, de son oeil noir, métallique et brillant comme
+l'acier, a vu le mouvement d'avance, il sautille; au besoin, il monte
+plus haut d'une branche ou deux, il gronde à son tour, admoneste
+l'autre.
+
+Ce facétieux personnage a, dans la plaisanterie, l'avantage que donne le
+sérieux, la gravité, la tristesse de l'habit. J'en voyais un tous les
+jours dans les rues de Nantes sur la porte d'une allée, qui, en
+demi-captivité, ne se consolait de son aile rognée qu'en faisant des
+niches aux chiens. Il laissait passer les roquets; mais, quand son oeil
+malicieux avisait un chien de belle taille, digne enfin de son courage,
+il sautillait par derrière, et par une manoeuvre habile, inaperçue,
+tombait sur lui, donnait (sec et dru) deux piqûres de son fort bec noir;
+le chien fuyait en criant. Satisfait, paisible et grave, le corbeau se
+replaçait à son poste, et jamais on n'eût pensé que cette figure de
+croque-mort vînt de prendre un tel passe-temps.
+
+On dit que, dans la liberté, forts de leur esprit d'association et de
+leur grand nombre, ils hasardent des jeux téméraires jusqu'à guetter
+l'absence de l'aigle, entrer dans son nid redouté, lui voler ses oeufs.
+Chose plus difficile à croire, on prétend en avoir vu de grosses bandes
+qui, l'aigle présent et défendant sa famille, venaient l'assourdir de
+cris, le défier, l'attirer dehors, et parvenaient, non sans combat, à
+enlever un aiglon.
+
+Tant d'effort et de danger pour cette misérable proie! Si la chose était
+réelle, il faudrait supposer que la prudente république, vexée souvent
+ou poursuivie par le tyran de la contrée, décrète l'extinction de sa
+race, et croit devoir, par un grand acte de dévouement, coûte que coûte,
+exécuter le décret.
+
+Leur sagesse paraît en mille choses, surtout dans le choix raisonné et
+réfléchi de la demeure. Ceux que j'observais à Nantes d'une des collines
+de l'Erdre passaient le matin sur ma tête, repassaient le soir. Ils
+avaient évidemment maisons de ville et de campagne. Le jour, ils
+perchaient en observation sur les tours de la cathédrale, éventant les
+bonnes proies que pouvait offrir la ville. Repus, ils regagnaient les
+bois, les rochers bien abrités où ils aiment à passer la nuit. Ce sont
+gens domiciliés, et non point oiseaux de voyage. Attachés à la famille,
+à leur épouse surtout, dont ils sont époux très-fidèles, l'unique maison
+serait le nid. Mais la crainte des grands oiseaux de nuit les décide à
+dormir ensemble vingt ou trente, nombre suffisant pour combattre, s'il y
+avait lieu. Leur haine et leur objet d'horreur, c'est le hibou; quand
+ils le trouvent le jour, ils prennent leur revanche pour ses méfaits de
+la nuit; ils le huent, lui donnent la chasse; profitant de son embarras,
+ils le persécutent à mort.
+
+Nulle forme d'association dont ils ne sachent profiter. La plus douce
+d'abord, la famille, ne leur fait pas, on le voit, oublier celle de
+défense, ni la ligue, d'attaque. Bien plus, ils s'associent même à leurs
+rivaux supérieurs, aux vautours, et les appellent, les précèdent où les
+suivent, pour manger à leurs dépens. Ils s'unissent, ce qui est plus
+fort, avec leur ennemi, l'aigle, du moins l'environnent pour profiter de
+ses combats, de la lutte par laquelle il a triomphé d'un grand animal.
+Ces spéculateurs habiles attendent à peu de distance que l'aigle ait
+pris ce qu'il peut prendre, qu'il se soit gorgé de sang; cela fait, il
+part, et tout est aux corbeaux.
+
+Leur supériorité sensible sur un si grand nombre d'oiseaux doit tenir à
+leur longue vie et à l'expérience que leur excellente mémoire leur
+permet de se former. Tout différents de la plupart des animaux où la
+durée de la vie est proportionnée à la durée de l'enfance, ils sont
+adultes au bout d'un an, et, dit-on, vivent un siècle.
+
+La grande variété de leur alimentation, qui comprend toute nourriture
+animale ou végétale, toute proie morte ou vivante, leur donne une grande
+connaissance des choses et du temps, des récoltes, des chasses. Ils
+s'intéressent à tout et observent tout. Les anciens qui, bien plus que
+nous, vivaient dans la nature, trouvaient grandement leur compte à
+suivre, en cent choses obscures où l'expérience humaine ne donne encore
+point de lumière, les directions d'un oiseau si prudent, si avisé.
+
+N'en déplaise aux nobles rapaces, le corbeau qui souvent les guide,
+malgré sa couleur funèbre et son visage baroque, malgré l'indélicatesse
+d'alimentation dont il est taxé, n'en est pas moins le génie supérieur
+des grosses espèces, dont il est, pour le volume, déjà un
+amoindrissement.
+
+Mais le corbeau, ce n'est encore que la prudence utilitaire, la sagesse
+de l'intérêt. Pour arriver aux êtres supérieurs, aux héros de la race
+ailée, grands artistes aux coeurs chaleureux, il nous faut dégrossir
+l'oiseau, atténuer la matière pour l'exaltation de l'esprit et le
+développement moral. La nature, comme tant de mères, a du faible pour
+les plus petits.
+
+
+
+
+DEUXIÈME PARTIE
+
+
+
+
+LA LUMIÈRE.
+
+LA NUIT.
+
+
+«Lumière! plus de lumière encore!» Tel fut le dernier mot de Goethe. Ce
+mot du génie expirant, c'est le cri général de la nature, et il retentit
+de monde en monde. Ce que disait cet homme puissant, l'un des aînés de
+Dieu, ses plus humbles enfants, les moins avancés dans la vie animale,
+les mollusques le disent au fond des mers; ils ne veulent point vivre
+partout où la lumière n'atteint pas. La fleur veut la lumière, se tourne
+vers elle, et sans elle languit. Nos compagnons de travail, les animaux,
+se réjouissent comme nous, ou s'affligent, selon qu'elle vient ou s'en
+va. Mon petit-fils, qui a deux mois, pleure dès que le jour baisse.
+
+«Cet été, me promenant dans mon jardin, j'entendis, je vis sur une
+branche un oiseau qui chantait au soleil couchant; il se dressait vers
+la lumière, et il était visiblement ravi... Je le fus de le voir; nos
+tristes oiseaux privés ne m'avaient jamais donné l'idée de cette
+intelligente et puissante créature, si petite, si passionnée... Je
+vibrais à son chant... Il renversait en arrière sa tête, sa poitrine
+gonflée: jamais chanteur, jamais poëte n'eut si naïve extase.--Ce
+n'était pourtant pas l'amour (le temps était passé), c'était
+manifestement le charme du jour qui le ravissait, celui du doux soleil!
+
+«Science barbare, dur orgueil, qui ravale si bas la nature animée, et
+sépare tellement l'homme de ses frères inférieurs!
+
+«Je lui dis avec des larmes: «Pauvre fils de la lumière, qui la
+réfléchis dans ton chant, que tu as donc raison de la chanter! La nuit,
+pleine d'embûches et de dangers pour toi, ressemble de bien près à la
+mort. Verras-tu seulement la lumière de demain?» Puis, de sa destinée,
+passant en esprit à celle de tous les êtres qui, des profondeurs de la
+création, montent si lentement au jour, je dis comme Goethe et le petit
+oiseau: «De la lumière! Seigneur! plus de lumière encore!» (MICHELET,
+_le Peuple_, p. 62, 1846.)
+
+ * * * * *
+
+Le monde des poissons est celui du silence. On dit: «Muet comme un
+poisson.»
+
+Le monde des insectes est celui de la nuit. Ils sont tous lucifuges.
+Ceux même, comme l'abeille, qui travaillent le jour, préfèrent pourtant
+l'obscurité.
+
+Le monde des oiseaux est celui de la lumière, du chant.
+
+Tous vivent du soleil, s'en imprègnent ou s'en inspirent. Ceux du Midi
+en mettent les reflets sur leurs ailes, ceux de nos climats dans leur
+chants; beaucoup le suivent de contrées en contrées.
+
+«Voyez, dit Saint-John, comme au matin ils saluent le soleil levant, et
+le soir, fidèlement, s'assemblent pour voir son coucher de nos rivages
+d'Écosse. Vers le soir, le coq de bruyères, pour le voir plus longtemps,
+se hausse et se balance sur la branche du plus haut sapin.»
+
+Lumière, amour et chant, sont pour eux même chose. Si l'on veut que le
+rossignol captif chante hors du temps d'amour, on lui couvre sa cage,
+puis tout à coup on lui rend la lumière, et il retrouve la voix.
+L'infortuné pinson, que des barbares rendent aveugle, chante avec une
+animation désespérée et maladive, se créant par la voix sa lumière
+d'harmonie, se faisant son soleil à lui par la flamme intérieure.
+
+Je croirais volontiers que c'est la cause principale qui fait chanter
+l'oiseau des climats sombres, où le soleil apparaît en vives éclaircies.
+Par rapport aux zones brillantes, où il ne quitte pas l'horizon, nos
+contrées, voilées de brouillards, de nuages, mais brillantes par
+moments, ont justement l'effet de la cage couverte, puis rouverte, du
+rossignol. Ils provoquent le chant, font jaillir l'harmonie, équivalent
+de la lumière.
+
+Et le vol même dans l'oiseau en dépend. Le vol dépend de l'oeil, tout
+autant que de l'aile. Chez les espèces douées d'une vue délicate et
+perçante, comme le faucon, qui du plus haut du ciel, voit le roitelet
+dans un buisson, comme l'hirondelle, qui voit un moucheron à mille pieds
+de distance, le vol est sûr, hardi, charmant à voir, par son assurance
+infaillible. D'autres (on le voit à leur allure) sont des myopes qui
+vont avec précaution, tâtonnent, ont peur de se heurter.
+
+L'oeil et l'aile, le vol et la vue, à ce haut degré de puissance qui
+fait sans cesse embrasser d'un regard, franchir des paysages immenses,
+de vastes contrées, des royaumes, qui permet, non de rétrécir comme une
+carte géographique, mais de voir en complet détail, cette grande variété
+d'objets, de posséder et percevoir presque à l'égal de Dieu! oh! quelle
+source de jouissance! quel étrange et mystérieux bonheur, presque
+incompréhensible à l'homme!...
+
+Notez que ces perceptions sont si fortes et si vives qu'elles
+s'enfoncent dans la mémoire, au point qu'un pigeon même (animal
+inférieur) retrouve, reconnaît tous les accidents d'une route qu'il n'a
+parcourue qu'une fois. Qu'est-ce donc de la sage cigogne, de l'avisé
+corbeau, de l'intelligente hirondelle?
+
+Avouons cette supériorité. Sans envie, regardons ces joies de vision
+auxquelles peut-être nous parviendrons un jour dans une existence
+meilleure. Ce bonheur de tant voir, de voir si loin, si bien, de percer
+l'infini du regard et de l'aile, presque en même moment, à quoi
+tient-il? à cette vie qui est notre idéal lointain: _Vivre en pleine
+lumière et sans ombre._
+
+Déjà l'existence de l'oiseau en est comme un essai. Elle serait pour lui
+une divine source de science, si, dans cette liberté sublime, il ne
+portait les deux fatalités qui retiennent ce globe à l'état barbare et y
+neutralisent l'essor.
+
+Fatalité du ventre, qui nous ralentit tous, mais qui persécute surtout
+cette flamme vivante, ce foyer dévorant, l'oiseau, forcé sans cesse de
+se renouveler, de chercher, d'errer, d'oublier, condamné sans remède à
+la mobilité stérile d'impressions trop variées.
+
+L'autre fatalité, c'est la nuit, le sommeil, les heures de l'ombre et de
+l'embûche, où son aile est brisée, où, livré sans défense, il perd le
+vol, la force et la lumière.
+
+Lumière veut dire sécurité pour tous les êtres.
+
+C'est la garantie de la vie pour l'homme et l'animal; c'est comme le
+sourire rassurant, pacifique et serein, la franchise de la nature. Elle
+met fin aux terreurs sombres qui nous suivent dans les ténèbres, aux
+craintes trop fondées, et aussi au tourment des songes, non moins
+cruels, aux pensées troubles qui agitent et bouleversent l'âme.
+
+Dans la sécurité de l'association civile qu'il s'est faite à la longue,
+l'homme comprend à peine les angoisses de la vie sauvage aux heures où
+la nature laisse si peu de défense, où sa terrible impartialité ouvre la
+carrière à la mort, légitime autant que la vie. En vain vous réclamez.
+Elle dit à l'oiseau que le hibou aussi a le droit de vivre. Elle répond
+à l'homme: «Je dois nourrir mes lions.»
+
+Lisez dans les voyages l'effroi des malheureux égarés dans les solitudes
+d'Afrique, du misérable esclave fugitif qui n'échappe à la barbarie
+humaine que pour rencontrer une nature barbare. Quelles angoisses, dès
+qu'au soleil couché commencent à rôder les sinistres éclaireurs du lion,
+les loups et les chacals, qui l'accompagnent à distance, le précèdent en
+flairant, ou le suivent en croque-morts! Ils vous miaulent
+lamentablement: «Demain, on cherchera tes os.» Mais quelle profonde
+horreur! le voici à deux pas... il vous voit, vous regarde, rugit
+profondément, du gouffre de son gosier d'airain, comme sa proie vivante,
+l'exige et la réclame!... Le cheval n'y tient pas; il frissonne, il sue
+froid, se cabre... L'homme, accroupi entre les feux, s'il peut en
+allumer, garde à peine la force d'alimenter ce rempart de lumière qui
+seul protége sa vie.
+
+La nuit est tout aussi terrible pour l'oiseau même en nos climats qui
+sembleraient moins dangereux. Que de monstres elle cache, que de chances
+effrayantes pour lui dans son obscurité! Ses ennemis nocturnes ont cela
+de commun, qu'ils arrivent sans faire aucun bruit. Le chat-huant vole
+d'une aile silencieuse, comme étoupée de ouate. La longue belette
+s'insinue au nid, sans frôler une feuille. La fouine ardente, altérée de
+sang chaud, est si rapide, qu'en un moment elle saigne et parents et
+petits, égorge la famille entière.
+
+Il semble que l'oiseau, quand il a des enfants, ait une seconde vue de
+ces dangers. Il a à protéger une famille plus faible, plus dénuée encore
+que celle du quadrupède dont le petit marche en naissant. Mais quelle
+protection? il ne peut guère que rester et mourir, il ne s'envole pas,
+l'amour lui a cassé les ailes. Toute la nuit, l'étroite entrée du nid
+est gardée par le père, qui ne dort ni ne veille, qui tombe de fatigue
+et présente au danger son faible bec et sa tête branlante. Que sera-ce
+s'il voit apparaître la gueule énorme du serpent, l'oeil horrible de
+l'oiseau de mort, démesurément agrandi?
+
+Inquiet pour les siens, il l'est bien moins pour lui. Au temps où il est
+seul, la nature lui épargne les tourments de la prévoyance. Triste et
+morne plutôt qu'alarmé, il se tait, il s'affaisse, il cache sa petite
+tête sous son aile, et son cou même disparaît dans les plumes. Cette
+position d'abandon complet, de confiance, qu'il avait eue dans l'oeuf,
+dans l'heureuse prison maternelle où sa sécurité fut si entière, il la
+reprend chaque soir au milieu des dangers et sans protection.
+
+Grande pour tous les êtres est la tristesse du soir, et même pour les
+protégés. Les peintres hollandais l'ont bien naïvement saisie et
+exprimée pour les bestiaux laissés dans les prairies. Le cheval se
+rapproche volontiers de son compagnon, pose sur lui sa tête. La vache
+revient à la barrière suivie de son petit, et veut retourner à l'étable.
+Car ceux-ci ont une étable, un logis, un abri contre les embûches
+nocturnes. L'oiseau, pour toit, n'a qu'une feuille!
+
+Quel bonheur aussi, le matin, quand les terreurs s'enfuient, que l'ombre
+disparaît, que le moindre buisson s'éclaire et s'illumine! quel
+gazouillement au bord des nids, et quelles vives conversations! C'est
+comme une félicitation mutuelle de se revoir, de vivre encore. Puis
+commencent les chants. Du sillon, l'alouette va montant et chantant, et
+elle porte jusqu'au ciel la joie de la terre.
+
+Tel l'oiseau, et tel l'homme. C'est l'impression universelle. Les
+antiques Védas de l'Inde sont à chaque ligne un hymne à la lumière,
+gardienne de la vie, au soleil qui chaque jour, en révélant le monde, le
+crée encore et le conserve. Nous revivons, nous respirons, nous
+parcourons notre demeure, nous retrouvons la famille, nous comptons nos
+troupeaux. Rien n'a péri, et la vie est entière. Le tigre ne nous a pas
+surpris. La horde des animaux sauvages n'a pas fait invasion. Le noir
+serpent n'a pas profité de notre sommeil. Béni sois-tu, soleil, de nous
+donner encore un jour!
+
+Tout animal, dit l'Inde, et surtout le plus sage, _le brame de la
+création_, l'éléphant, saluent le soleil, et le remercient à l'aurore;
+ils lui chantent en eux-mêmes un hymne de reconnaissance.
+
+Mais un seul le prononce, le dit pour tous, le chante. Qui? l'un des
+faibles, celui qui craint le plus la nuit et qui sent le plus la joie du
+matin, celui qui vit de lumière, dont la vue tendre, infiniment
+sensible, étendue, pénétrante, en perçoit tous les accidents, et qui est
+plus intimement associé aux défaillances, aux éclipses du jour, à ses
+résurrections.
+
+L'oiseau, pour la nature entière, dit l'hymne du matin et la bénédiction
+du jour. Il est son prêtre et son augure, sa voix innocente et divine.
+
+
+
+
+L'ORAGE ET L'HIVER.
+
+MIGRATIONS.
+
+
+Un confident de la nature, âme sacrée, simple autant que profonde,
+Virgile a vu l'oiseau, comme l'avait vu la vieille sagesse italique,
+comme augure et prophète du changement du ciel:
+
+ Nul, sans être averti, n'éprouva les orages...
+ La grue, avec effroi, s'élançant des vallées,
+ Fuit ces noires vapeurs de la terre exhalées...
+ L'hirondelle en volant effleure le rivage;
+ Tremblante pour ses oeufs, la fourmi déménage.
+ Des lugubres corbeaux les noires légions
+ Fendent l'air qui frémit sous leurs longs bataillons...
+ Vois les oiseaux de mer, et ceux que les prairies
+ Nourissent près des eaux sur des rives fleuries.
+ De leur séjour humide on les voit s'approcher,
+ Offrir leur tête aux flots qui battent le rocher,
+ Promener sur les eaux leur troupe vagabonde,
+ Se plonger dans leur sein, reparaître sur l'onde,
+ S'y replonger encor, et, par cent jeux divers,
+ Annoncer les torrents suspendus dans les airs.
+ Seule, errante à pas lents sur l'aride rivage,
+ La corneille enrouée appelle aussi l'orage.
+ Le soir, la jeune fille, en tournant son fuseau,
+ Tire encor de sa lampe un présage nouveau,
+ Lorsque la mèche en feu, dont la clarté s'émousse,
+ Se couvre en petillant de noirs flocons de mousse.
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Mais la sécurité reparaît à son tour...
+ L'alcyon ne vient plus sur l'humide rivage,
+ Aux tiédeurs du soleil, étaler son plumage...
+ L'air s'éclaircit enfin; du sommet des montagnes,
+ Le brouillard affaissé descend dans les campagnes,
+ Et le triste hibou, le soir, au haut des toits,
+ En longs gémissements ne traîne plus sa voix.
+ Les corbeaux même, instruits de la fin de l'orage,
+ Folâtrent à l'envie parmi l'épais feuillage,
+ Et, d'un gosier moins rauque, annonçant les beaux jours,
+ Vont revoir dans leurs nids le fruit de leurs amours.
+
+ (_Géorg._ tr. par DELILLE.)
+
+ * * * * *
+
+Être éminemment électrique, l'oiseau est plus qu'aucun autre en rapport
+avec nombre de phénomènes de météorologie, de chaleur et de magnétisme
+que nos sens ni notre appréciation n'atteignent pas. Il les perçoit dans
+leur naissance, dans leurs premiers commencements, bien avant qu'ils ne
+se prononcent. Il en a comme une espèce de prescience physique. Quoi de
+plus naturel que l'homme, d'une perception plus lente, et qui ne les
+sent qu'après coup, interroge ce précurseur instinctif qui les annonce?
+C'est le principe des augures. Rien de plus sage que cette prétendue
+folie de l'antiquité.
+
+La météorologie, spécialement, en tirait un grand avantage. Elle aura
+des moyens plus sûrs. Mais déjà elle trouvait un guide dans la
+prescience des oiseaux. Plût au ciel que Napoléon, en septembre 1811,
+eût tenu compte du passage prématuré des oiseaux du Nord! Les cigognes
+et les grues l'auraient bien informé. Dans leur émigration précoce, il
+eût deviné l'imminence du grand et terrible hiver. Elles se hâtèrent
+vers le midi, et lui, il resta à Moscou.
+
+Au milieu de l'Océan, l'oiseau fatigué qui repose une nuit sur le mât
+d'un vaisseau, entraîné loin de sa route par ce mobile abri, la retrouve
+néanmoins sans peine. Il reste dans un rapport si parfait avec le globe
+et si bien orienté que, le lendemain matin, il prend le vent, sans
+hésiter: la plus courte consultation avec lui-même lui suffit. Il
+choisit, sur l'abîme immense, uniforme et sans autre voie que le sillage
+du vaisseau, la ligne précise qui le mène où il veut aller. Là, ce n'est
+point comme sur terre, nulle observation locale, nul point de repère;
+nul guide: les seuls courants de l'air, en rapport avec ceux de l'eau,
+peut-être aussi d'invisibles courants magnétiques, pilotent ce hardi
+voyageur.
+
+Science étrange! non-seulement l'hirondelle sait en Europe que l'insecte
+qui lui manque ici l'attend ailleurs, et le cherche en voyageant en
+longitude; mais, en latitude même et sous les mêmes climats, le loriot
+des États-Unis sait que la cerise est mûre en France, et part sans
+hésitation pour venir récolter nos fruits.
+
+On croit à tort que ces migrations se font en leur saison, sans choix
+précis du jour, à époques indéterminées. Nous avons pu observer au
+contraire la nette et lucide décision qui y préside, pas une heure plus
+tôt ni plus tard.
+
+Quand nous étions à Nantes (octobre 1851), la saison étant très-belle
+encore, les insectes nombreux et la pâture des hirondelles facile et
+plantureuse, nous eûmes cet heureux hasard de voir la sage république en
+une immense et bruyante assemblée siéger, délibérer sur le toit d'une
+église, Saint-Félix, qui domine l'Erdre et, de côté, la Loire. Pourquoi
+ce jour, cette heure plutôt qu'une autre? Nous l'ignorions; bientôt nous
+pûmes le comprendre.
+
+Le ciel était beau le matin, mais avec un vent qui soufflait de la
+Vendée. Mes pins se lamentaient, et de mon cèdre ému sortait une basse
+et profonde voix. Les fruits jonchaient la terre. Nous nous mîmes à les
+ramasser. Peu à peu le temps se voila, le ciel devint fort gris, le vent
+tomba, tout devint morne. C'est alors, vers quatre heures, qu'en même
+temps de tous les points, et du bois, et de l'Erdre, et de la ville, et
+de la Loire, de la Sèvre, je pense, d'infinies légions, à obscurcir le
+jour, vinrent se condenser sur l'église, avec mille voix, mille cris,
+des débats, des discussions. Sans savoir cette langue, nous devinions
+très-bien qu'on n'était pas d'accord. Peut-être les jeunes, retenus par
+ce souffle tiède d'automne, auraient voulu rester encore. Mais les
+sages, les expérimentés, les voyageurs éprouvés insistaient pour le
+départ. Ils prévalurent; la masse noire, s'ébranlant à la fois comme un
+immense nuage, s'envola vers le sud-est, probablement vers l'Italie. Ils
+n'étaient pas à trois cents lieues (quatre ou cinq heures de vol) que
+toutes les cataractes du ciel s'ouvrirent pour abîmer la terre; nous
+crûmes un moment au déluge. Retirés dans notre maison qui tremblait aux
+vents furieux, nous admirions la sagesse des devins ailés qui avaient si
+prudemment devancé l'époque annuelle.
+
+Évidemment ce n'était pas la faim qui les avait chassés. En présence
+d'une nature belle et riche encore, ils avaient senti, saisi l'heure
+précise sans la devancer. Le lendemain, c'eût été tard. Tous les
+insectes, abattus par cette immensité de pluie, étaient devenus
+introuvables; tout ce qui en subsistait vivant s'était réfugié dans la
+terre.
+
+Du reste, ce n'est pas la faim seule, la prévoyance de la faim, qui
+décide aux migrations les espèces voyageuses. Si ceux qui vivent
+d'insectes sont forcés de partir, les mangeurs de baies sauvages
+pourraient rester à la rigueur. Qui les pousse? Est-ce le froid? la
+plupart y résisteraient. À ces causes spéciales, il faut en ajouter une
+autre, plus générale et plus haute, c'est le besoin de la lumière.
+
+De même que la plante suit invinciblement le jour et le soleil, de même
+que le mollusque (nous l'avons dit) s'élève et vit de préférence vers
+les régions mieux éclairées, l'oiseau, dont l'oeil est si sensible,
+s'attriste des jours abrégés, des brouillards de l'automne. Cette
+diminution de lumière, que nous aimons parfois pour telles causes
+morales, elle est pour lui une tristesse, une mort... «De la lumière!
+plus de lumière!... Plutôt mourir que ne plus voir le jour!» C'est le
+vrai sens du dernier chant d'automne, du dernier cri, à leur départ
+d'octobre. Je l'entendais dans leurs adieux.
+
+Résolution vraiment hardie et courageuse quand on songe à la route
+immense qu'il leur faut faire deux fois par an, par delà les montagnes,
+les mers et les déserts, sous des climats si différents, par des vents
+variables, à travers tant de périls et de tragiques aventures. Pour les
+voiliers légers, hardis, pour le martinet des églises, pour la vive
+hirondelle qui défie le faucon, l'entreprise est légère peut-être. Mais
+les autres tribus n'ont nullement cette force et ces ailes. Elles sont
+la plupart appesanties alors par une nourriture abondante; elles ont
+traversé la brûlante saison, l'amour et la maternité; la femelle a
+achevé ce grand travail de la nature, enfanté, bâti, élevé; lui, comme
+il s'est dépensé en chansons! Ces deux époux ont consommé la vie: «une
+vertu est sortie d'eux;» un siècle déjà les sépare de leur énergie du
+printemps.
+
+Beaucoup pourraient rester; un aiguillon les pousse. Les plus lourds
+sont les plus ardents. La caille française franchira la Méditerranée,
+dépassera l'Atlas; par-dessus le Zaarah, elle plonge aux royaumes noirs,
+les passe encore; enfin, si elle stationne au Cap, c'est qu'au delà
+commence l'infinie mer australe, qui ne lui promet plus d'abri que les
+glaçons du pôle et l'hiver qui l'exila d'Europe.
+
+Qui les rassure pour de telles entreprises? Tels se fient à leurs armes,
+les plus faibles à leur nombre, et s'abandonnent au sort; le ramier se
+dit: «Sur dix mille ou cent mille, l'assassin n'en prendra pas dix... et
+sans doute je n'en serai pas.» Il prend son temps; la nue volante passe
+la nuit; si la lune se lève, sur sa blanche lumière les blanches ailes
+se détachent peu: ils échappent confondus dans le pâle rayon. La
+vaillante alouette, l'oiseau national de notre Gaule antique et de
+l'invincible espérance, se fie au nombre aussi; elle passe de jour
+(plutôt elle erre de province en province); décimée, poursuivie, elle
+n'en chante pas moins sa chanson.
+
+Mais celui qui n'a pas le nombre et qui n'a pas la force, le solitaire,
+que fera-t-il?... Que feras-tu, pauvre rossignol isolé, qui dois, comme
+les autres, mais sans appui, sans camarades, affronter la grande
+aventure? Toi, qu'es-tu, ami? une voix. Nulle puissance en toi que celle
+qui te dénoncerait. Dans ton habit obscur tu dois passer muet, confondu
+avec les teintes des bois décolorés d'automne. Mais quoi! La feuille est
+pourpre encore; elle n'a pas le brun sourd et mort de l'arrière-saison.
+
+Eh! que ne restes-tu? que n'imites-tu la timidité de tant d'oiseaux qui
+ne vont qu'en Provence? Là, derrière un rocher, tu trouverais, je
+t'assure, un hiver d'Asie ou d'Afrique. La gorge d'Olioule vaut bien les
+vallées de Syrie.
+
+«Non, il me faut partir. D'autres peuvent rester; ils n'ont que faire de
+l'Orient. Moi, mon berceau m'appelle: il faut que je revoie ce ciel
+éblouissant, ces ruines lumineuses et parées où mes aïeux chantèrent; il
+faut que je me pose sur mon premier amour, sur la rose d'Asie, que je me
+baigne de soleil... Là est le mystère de la vie, là, la flamme féconde
+où renaîtra mon chant; ma voix, ma muse est la lumière.»
+
+Donc, il part; mais je crois que le coeur doit lui battre dès l'approche
+des Alpes, quand les cimes neigeuses annoncent la porte redoutable où
+posent sur leurs rocs les cruels fils du jour et de la nuit, le vautour,
+l'aigle, tous les brigands griffus, crochus, altérés de sang chaud, les
+espèces maudites qui sont la sotte poésie de l'homme, les uns _nobles_
+brigands qui saignent vite et sucent, d'autres brigands _ignobles_ qui
+étouffent, détruisent, toutes les formes enfin du meurtre et de la mort.
+
+Je me figure qu'alors le pauvre petit musicien dont la voix est éteinte,
+non l'_ingegno_ ni la fine pensée, n'ayant personne à consulter, se pose
+pour bien songer encore avant d'entrer dans le long piége du défilé de
+la Savoie. Il s'arrête à l'entrée, sur une maison amie que je sais bien,
+ou au bois sacré des charmettes, délibère et se dit: «Si je passe de
+jour, ils sont tous là; ils savent la saison; l'aigle fond sur moi, je
+suis mort. Si je passe de nuit, le grand duc, le hibou, l'armée des
+horribles fantômes, aux yeux grandis dans les ténèbres, me prend, me
+porte à ses petits... Las! que ferai-je?... J'essayerai d'éviter et la
+nuit et le jour. Aux sombres heures du matin, quand l'eau froide
+détrempe et morfond sur son aire la grosse bête féroce qui ne sait pas
+bâtir un nid, je passe inaperçu... Et quand il me verrait, j'aurais
+passé avant qu'il pût mettre en mouvement le pesant appareil de ses
+ailes mouillées.»
+
+Bien calculé. Pourtant, vingt accidents surviennent. Parti en pleine
+nuit, il peut, dans cette longue Savoie, rencontrer de front le vent
+d'est qui s'engouffre et qui le retarde, qui brise son effort et ses
+ailes... Dieu! il est déjà jour... Ces mornes géants, en octobre, déjà
+vêtus de blancs manteaux, laissent voir sur leur neige immense un point
+noir qui vole à tire-d'ailes. Qu'elles sont déjà lugubres, ces
+montagnes, et de mauvais augure, sous ce grand linceul à longs plis!...
+Tout immobiles que sont leurs pics, ils créent sous eux et autour d'eux
+une agitation éternelle, des courants violents, contradictoires, qui se
+battent entre eux, si furieux parfois qu'il faut attendre. «Que je passe
+plus bas, les torrents qui hurlent dans l'ombre avec un fracas de
+noyades ont des trombes qui m'entraîneront. Et si je monte aux hautes et
+froides régions qui s'illuminent, je me livre moi-même: le givre
+saisira, ralentira mes ailes.»
+
+Un effort l'a sauvé. La tête en bas, il plonge, il tombe en Italie. À
+Suse ou vers Turin, il niche, il raffermit ses ailes. Il se retrouve au
+fond de la gigantesque corbeille lombarde, de ce grand nid de fruits et
+de fleurs où l'écouta Virgile. La terre n'a pas changé; aujourd'hui,
+comme alors, l'Italien, exilé chez lui, triste cultivateur du champ d'un
+autre, le _durus arator_, poursuit le rossignol. Mangeur d'insectes, si
+utile, il est proscrit comme un mangeur de grains. Qu'il passe donc,
+s'il peut, l'Adriatique d'île en île, malgré les corsaires ailés qui
+veillent sur les mêmes écueils, il arrivera peut-être à la terre sacrée
+des oiseaux, à la bonne, hospitalière et plantureuse Égypte, où tous
+sont épargnés, nourris, bénis et bien reçus.
+
+Terre plus heureuse encore, si dans son aveugle hospitalité elle ne
+choyait les assassins. Rossignols et tourterelles sont accueillis, c'est
+vrai; mais non moins bien les aigles. Sur ces terrasses des sultanes,
+sur ces balcons des minarets, ah! pauvre voyageur! je vois des yeux
+brillants, terribles, qui se tournent de ce côté... Et je vois qu'ils
+t'ont vu déjà!
+
+N'y reste pas longtemps. Ta saison ne durera guère. Le vent destructif
+du désert s'en va souffler à mort, sécher, faire disparaître ta maigre
+nourriture. Pas une mouche tout à l'heure pour nourrir ton aile et ta
+voix. Souviens-toi du vieux nid que tu as laissé dans nos bois, de tes
+amours d'Europe. Le ciel était plus sombre, mais tu t'y fis un ciel.
+L'amour était autour de toi; tous vibraient de t'entendre; la plus pure
+palpitait pour toi... C'est là le vrai soleil, le plus bel orient. La
+vraie lumière est où l'on aime.
+
+
+
+
+SUITE DES MIGRATIONS.
+
+L'HIRONDELLE.
+
+
+L'hirondelle s'est, sans façon, emparée de nos demeures; elle loge sous
+nos fenêtres, sous nos toits, dans nos cheminées. Elle n'a point du tout
+peur de nous. On dira qu'elle se fie à son aile incomparable; mais non:
+elle met aussi son nid, ses enfants, à notre portée. Voilà pourquoi elle
+est devenue la maîtresse de la maison. Elle n'a pas pris seulement la
+maison, mais notre coeur.
+
+Dans un logis de campagne où mon beau-père faisait l'éducation de ses
+enfants, l'été, il leur tenait la classe dans une serre où les
+hirondelles nichaient, sans s'inquiéter du mouvement de la famille,
+libres dans leurs allures, tout occupées de leur couvée, sortant par la
+fenêtre et rentrant par le toit, jasant avec les leurs très-haut, et
+plus haut que le maître, lui faisant dire, comme disait saint François:
+«Soeurs hirondelles, ne pourriez-vous vous taire?»
+
+Le foyer est à elles. Où la mère a niché, nichent la fille et la
+petite-fille. Elles y reviennent chaque année; leurs générations s'y
+succèdent plus régulièrement que les nôtres. La famille s'éteint, se
+disperse, la maison passe à d'autres mains, l'hirondelle y revient
+toujours; elle y maintient son droit d'occupation.
+
+C'est ainsi que cette voyageuse s'est trouvée le symbole de la fixité du
+foyer. Elle y tient tellement que la maison réparée, démolie en partie,
+longtemps troublée par les maçons, n'en est pas moins souvent reprise et
+occupée par ces oiseaux fidèles, de persévérant souvenir.
+
+C'est _l'oiseau du retour_. Si je l'appelle ainsi, ce n'est pas
+seulement pour la régularité du retour annuel, mais pour son allure
+même, et la direction de son vol, si varié, mais pourtant circulaire, et
+qui revient toujours sur lui.
+
+Elle tourne et _vire_ sans cesse, elle plane infatigablement autour du
+même espace et sur le même lieu, décrivant une infinité de courbes
+gracieuses qui varient, mais sans s'éloigner. Est-ce pour suivre sa
+proie, le moucheron qui danse et flotte en l'air? est-ce pour exercer sa
+puissance, son aile infatigable, sans s'éloigner du nid? N'importe, ce
+vol circulaire, ce mouvement éternel de retour, nous a toujours pris les
+yeux et le coeur, nous jetant dans le rêve, dans un monde de pensées.
+
+Nous voyons bien son vol, jamais, presque jamais sa petite face noire.
+Qui donc es-tu, toi qui te dérobes toujours, qui ne me laisses voir que
+tes tranchantes ailes, faux rapides comme celle du Temps? Lui, s'en va
+sans cesse; toi, tu reviens toujours. Tu m'approches, tu m'en veux, ce
+semble, tu me rases, voudrais me toucher?... Tu me caresses de si près,
+que j'ai au visage le vent, et presque le coup, de ton aile... Est-ce un
+oiseau? est-ce un esprit?... Ah! si tu es une âme, dis-le-moi
+franchement, et dis-moi cet obstacle qui sépare le vivant des morts.
+Nous le serons demain; nous sera-t-il donné de venir à tire-d'ailes
+revoir ce cher foyer de travail et d'amour? de dire un mot encore, en
+langue d'hirondelle, à ceux qui, même alors, garderont notre coeur?
+
+Mais n'anticipons pas, et n'ouvrons pas la source amère. Prenons-le
+plutôt, cet oiseau, dans les pensées du peuple, dans la bonne vieille
+sagesse populaire, plus voisine sans doute de la pensée de la nature.
+
+Le peuple n'y a vu que l'horloge naturelle, la division des saisons, des
+deux grandes _heures de l'année_. À Pâques et à la Saint-Michel, aux
+époques des réunions, des foires et marchés, des baux et fermages,
+l'hirondelle apparaît, blanche et noire, et nous dit le temps. Elle
+vient couper et marquer la saison passée, la nouvelle. On se réunit ces
+jours-là, mais on ne se retrouve pas toujours; les six mois ont fait
+disparaître celui-ci, celui-là. L'hirondelle revient, mais pas pour
+tous; car plusieurs sont partis pour un très-long voyage, plus que _le
+tour de France_. Et d'Allemagne? Non, plus loin encore.
+
+Nos _compagnons_, ouvriers voyageurs, suivaient la vie de l'hirondelle,
+sauf qu'au retour souvent ils ne retrouvaient plus le nid. L'oiseau
+prudent les en avise dans un vieux dicton allemand, où la petite sagesse
+populaire veut les retenir au foyer. Sur ce dicton, le grand poëte
+Rückert, se faisant lui-même hirondelle, reproduisant son vol
+rhythmique, circulaire, son constant retour, en a tiré ce chant, dont
+tel peut rire; mais plus d'un en pleurera:
+
+ De la jeunesse, de la jeunesse,
+ Un chant me revient toujours...
+ Oh! que c'est loin! Oh! que c'est loin
+ Tout ce qui fut autrefois!
+
+ Ce que chantait, ce que chantait
+ Celle qui ramène le printemps,
+ Rasant le village de l'aile, rasant le village de l'aile,
+ Est-ce bien ce qu'elle chante encore?
+
+ «Quand je partis, quand je partis,
+ Étaient pleins l'armoire et le coffre.
+ Quand je revins, quand je revins,
+ Je ne trouvai plus que le vide.»
+
+ Ô mon foyer de famille,
+ Laisse-moi seulement une fois
+ M'asseoir à la place sacrée
+ Et m'envoler dans les songes!
+
+ Elle revient bien l'hirondelle,
+ Et l'armoire vidée se remplit.
+ Mais le vide du coeur reste, mais reste le vide du coeur.
+ Et rien ne le remplira.
+
+ Elle rase pourtant le village,
+ Elle chante comme autrefois...
+ «Quand je partis, quand je partis,
+ Coffre, armoire, tout était plein.
+ Quand je revins, quand je revins,
+ Je ne trouvai plus que le vide.»
+
+ * * * * *
+
+L'hirondelle, prise dans la main et envisagée de près, est un oiseau
+laid et étrange, avouons-le; mais cela tient précisément à ce qu'elle
+est l'_oiseau_ par excellence, l'être entre tous né pour le vol. La
+nature a tout sacrifié à cette destination: elle s'est moquée de la
+forme, ne songeant qu'au mouvement; et elle a si bien réussi, que cet
+oiseau, laid au repos, au vol est le plus beau de tous.
+
+Des ailes en faux, des yeux saillants, point de cou (pour tripler la
+force); de pied, peu ou point: tout est aile. Voilà les grands traits
+généraux. Ajoutez un très-large bec, toujours ouvert, qui happe sans
+arrêter, au vol, se ferme et se rouvre encore. Ainsi, elle mange en
+volant, elle boit, se baigne en volant, en volant nourrit ses petits.
+
+Si elle n'égale pas en ligne droite le vol foudroyant du faucon, en
+revanche elle est bien plus libre; elle tourne, fait cent cercles, un
+dédale de figures incertaines, un labyrinthe de courbes variées, qu'elle
+croise, recroise à l'infini. L'ennemi s'y éblouit, s'y perd, s'y
+brouille, et ne sait plus que faire. Elle le lasse, l'épuise; il
+renonce, et la laisse non fatiguée. C'est la vraie reine de l'air; tout
+l'espace lui appartient par l'incomparable agilité du mouvement. Qui
+peut changer ainsi à tout moment d'élan et tourner court? Personne. La
+chasse infiniment variée et capricieuse d'une proie toujours
+tremblotante, de la mouche, du cousin, du scarabée, de mille insectes
+qui flottent et ne vont point en ligne droite, c'est sans nul doute la
+meilleure école du vol, et ce qui rend l'hirondelle supérieure à tous
+les oiseaux.
+
+La nature, pour arriver là, pour produire cette aile unique, a pris un
+parti extrême, celui de supprimer le pied. Dans la grande hirondelle
+d'église, qu'on appelle martinet, le pied est atrophié. L'aile y gagne:
+on croit que le martinet fait jusqu'à quatre-vingts lieues par heure.
+Cette épouvantable vitesse l'égale à la frégate même. Le pied, fort
+court chez la frégate, n'est chez le martinet qu'un tronçon; s'il pose,
+c'est sur le ventre: aussi, il ne pose guère. Au rebours de tout autre
+être, le mouvement seul est son repos. Qu'il se lance des tours, se
+laisse aller en l'air, l'air le berce amoureusement, le porte et le
+délasse. Qu'il veuille s'accrocher, il le peut, de ses faibles petites
+griffes. Mais qu'il pose, il est infirme et comme paralytique, il sent
+toute aspérité; la dure fatalité de la gravitation l'a repris; le
+premier des oiseaux semble tombé au reptile.
+
+Prendre l'essor d'un lieu, c'est pour lui le plus difficile: aussi, s'il
+niche si haut, c'est qu'au départ il doit se laisser choir dans son
+élément naturel. Tombé dans l'air, il est libre, il est maître, mais
+jusque-là serf, dépendant de toute chose, à la discrétion de qui
+mettrait la main sur lui.
+
+Le vrai nom du genre, qui dit tout, c'est le nom grec _Sans pied_
+(A-pode). Le grand peuple des hirondelles, avec ses soixante espèces,
+qui remplit la terre, l'égaye et la charme de sa grâce, de son vol et de
+son gazouillement, doit toutes ses qualités aimables à cette difformité
+d'avoir peu, très-peu de pied; elle se trouve à la fois la première de
+la gent ailée par le don, l'art complet du vol, d'autre part la plus
+sédentaire et la plus attachée au nid.
+
+Chez cette tribu à part, le pied ne suppléant point l'aile, l'éducation
+des jeunes étant celle de l'aile seule et le long apprentissage du vol,
+les petits ont longtemps gardé le nid, longtemps sollicité les soins,
+développé la prévoyance et la tendresse maternelle. Le plus mobile des
+oiseaux s'est trouvé lié par le coeur. Le nid n'a pas été le lit nuptial
+d'un moment, mais un foyer, une maison, l'intéressant théâtre d'une
+éducation difficile et des sacrifices mutuels. Il y a eu une mère
+tendre, une épouse fidèle; que dis-je? bien plus, de jeunes soeurs qui
+s'empressent d'aider la mère, petites mères elles-mêmes et nourrices
+d'enfants plus jeunes encore. Il y a eu tendresse maternelle, soins et
+enseignement mutuel des petits aux plus petits.
+
+Le plus beau, c'est que cette fraternité s'est étendue: dans le péril,
+toute hirondelle est soeur; qu'une crie, toutes accourent; qu'une soit
+prise, toutes se lamentent, se tourmentent pour la délivrer.
+
+Que ces charmants oiseaux étendent leur intérêt aux oiseaux même
+étrangers à leur espèce, on le conçoit. Elles ont moins à craindre que
+nul autre les bêtes de proie, avec une aile si légère, et ce sont elles
+qui les premières avertissent la basse-cour de leur apparition. La poule
+et le pigeon se blottissent et cherchent asile, dès qu'ils entendent le
+cri, l'avertissement de l'hirondelle.
+
+Non, le peuple ne se trompe pas en croyant que l'hirondelle est la
+meilleure du monde ailé.
+
+Pourquoi? Elle est la plus heureuse, étant de beaucoup la plus libre.
+
+Libre par un vol admirable.
+
+Libre par la nourriture facile.
+
+Libre par le choix du climat.
+
+Aussi, quelque attention que j'aie prêtée à son langage (elle parle
+amicalement à ses soeurs, plus qu'elle ne chante), je ne l'ai jamais
+entendue que bénir la vie, louer Dieu.
+
+_Libertà! Molto e desiato bene!_ je roulais ce mot en mon coeur sur la
+grande place de Turin, où nous ne pouvions nous lasser de voir voler les
+hirondelles innombrables, avec mille petits cris de joie. Elles y
+trouvent, en descendant des Alpes, de commodes habitations toutes
+faites, qui les attendent dans les trous que laissent les échafaudages,
+aux murs mêmes des palais. Parfois, et souvent le soir, elles jasaient
+très-haut, criaient, à empêcher de s'entendre; souvent elles se
+précipitaient, tombaient presque, rasant la terre, mais si vite relevées
+qu'on les aurait crues lancées d'un ressort ou dardées d'un arc. Au
+rebours de nous qui sommes sans cesse rappelés à la terre, elles
+semblaient graviter en haut. Jamais je ne vis l'image d'une liberté plus
+souveraine. C'étaient des jeux, des divertissements infinis.
+
+Voyageurs, nous regardions volontiers ces voyageuses qui prenaient
+insoucieusement et gaiement leur pèlerinage. L'horizon cependant était
+grave, cerné par les Alpes, qui semblent plus près à cette heure. Les
+bois noirs de sapins étaient déjà obscurcis et enténébrés du soir; les
+glaciers rayonnaient encore d'une blancheur pâlissante. Le double deuil
+de ces grands monts nous séparait de la France, vers laquelle nous
+allions bientôt nous acheminer lentement.
+
+
+
+
+HARMONIES DE LA ZONE TEMPÉRÉE.
+
+
+Pourquoi l'hirondelle et tant d'autres oiseaux placent-ils leur
+habitation si près de celle de l'homme? pourquoi se font-ils nos amis,
+se mêlant à nos travaux et les égayant par leur chant? Pourquoi, dans
+nos seuls climats de la zone tempérée, a-t-on cet heureux spectacle
+d'alliance et d'harmonie qui est le but de la nature?
+
+C'est qu'ici, les deux partis, l'oiseau et l'homme, sont libres des
+fatalités pesantes qui dans le Midi les séparent et les opposent l'un à
+l'autre. La chaleur, qui alanguit l'homme, irrite au contraire l'oiseau,
+lui donne l'activité brûlante, l'inquiétude, l'âcre violence qui se
+traduit en cris rauques. Sous les tropiques, tous deux sont en
+divergence complète, esclaves d'une nature tyrannique qui pèse sur eux
+diversement.
+
+Passer de ces climats aux nôtres, c'est entrer dans la liberté. Cette
+nature que nous subissions, ici nous la dominons. Je m'éloigne
+volontiers et sans retourner les yeux de l'accablant paradis où j'ai
+langui, faible enfant, aux bras de la grande nourrice qui, d'un trop
+puissant breuvage, m'enivrait, croyant m'allaiter.
+
+Celle-ci fut faite pour moi, c'est ma femme légitime, je la reconnais.
+Et d'avance, elle me ressemble; comme moi, elle est sérieuse,
+laborieuse; elle a l'instinct du travail, de la patience. Ses saisons
+renouvelées partagent son grand jour annuel, comme la journée de
+l'ouvrier alterne du travail au repos. Elle ne donne aucun fruit gratis;
+elle donne ce qui vaut tous les fruits: l'industrie, l'activité.
+
+Avec quel ravissement j'y trouve aujourd'hui mon image, la trace de ma
+volonté, les créations de mon effort et de mon intelligence!
+Profondément travaillée par moi, par moi métamorphosée, elle me raconte
+mes travaux, me reproduit à moi-même. Je la vois comme elle fut avant
+d'avoir subi cette création humaine, avant de s'être faite homme.
+
+Monotone au premier coup d'oeil, mélancolique, elle offrait des forêts
+et des prairies, mais celles-ci et celles-là singulièrement différentes
+de ce qui se voit ailleurs.
+
+La prairie, le beau tapis vert de l'Angleterre et de l'Irlande, au
+délicat et fin gazon d'herbe toujours renouvelée, non la rude bourre des
+steppes d'Asie, non l'épineuse et hostile végétation de l'Afrique, non
+le hérissement sauvage des savanes américaines, où la moindre plante est
+ligneuse, durement arborescente; la prairie européenne par sa végétation
+éphémère et annuelle, ses humbles petites fleurs aux senteurs faibles et
+douces, a un caractère de jeunesse, et je dirai plus, d'innocence, qui
+s'harmonise à nos pensées et nous rafraîchit le coeur.
+
+Sur cette assise première d'une herbe humble et docile, qui n'a pas la
+prétention de monter plus haut, se détache par contraste la forte
+individualité des arbres les plus robustes, si différents de la
+végétation confuse des forêts méridionales. Qui démêlera sous la masse
+des lianes, des orchidées, de cent plantes parasites, les arbres,
+herbacées eux-mêmes, qui y sont comme engloutis? Dans nos antiques
+forêts de la Gaule et de l'Allemagne se dresse fort et sérieux,
+lentement, solidement bâti, l'orme ou le chêne, ce héros végétal aux
+bras noueux, au coeur d'acier, qui a vaincu huit ou dix siècles, et qui,
+abattu par l'homme, associé à ses ouvrages, leur communique l'éternité
+des oeuvres de la nature.
+
+Tel arbre, tel homme. Qu'il nous soit donné de lui ressembler, à ce
+chêne fort et pacifique dont l'absorption puissante a concentré tout
+élément et en a fait l'individu grave, utile et persistant, la
+personnalité solide à qui tous avec confiance demandent un appui, un
+abri, qui tend ses bras secourables aux diverses tribus animales et les
+abrite de ses feuilles!... De mille bruits, en reconnaissance, elles
+égayent jour et nuit la majesté silencieuse de ce vieux témoin des
+temps. Les oiseaux le remercient et charment son ombre paternelle de
+chants, d'amour et de jeunesse.
+
+Indestructible vigueur des climats de l'Occident! Pourquoi vit-il mille
+ans, ce chêne? parce que tous les ans il est jeune. C'est lui qui date
+le printemps. L'émotion de la vie nouvelle ne commence pas pour nous
+quand toute la nature se couvre de la verdure uniforme des végétations
+vulgaires. Elle commence quand nous voyons le chêne, du feuillage
+ligneux de l'autre an qu'il retient encore, arracher sa feuille
+nouvelle; quand l'orme, laissant passer devant lui l'impatience des
+arbres inférieurs, nuance d'un vert léger la délicatesse austère de ses
+rameaux aériens, finement dessinés sur le ciel.
+
+Alors, alors la nature parle à tous; sa voix puissante trouble l'âme
+même des sages. Pourquoi pas? N'est-elle pas sainte? et ce surprenant
+réveil qui a évoqué toute vie, du coeur dur et muet des chênes jusqu'à
+leur pointe sublime où l'oiseau chante sa joie, n'est-ce pas comme un
+retour de Dieu?
+
+J'ai vécu dans les climats où l'olivier, l'oranger, conservent leur
+verdure éternelle. Sans méconnaître la beauté de ces arbres d'élite et
+leur distinction spéciale, je ne pouvais m'habituer à la fixité monotone
+de leur costume immuable, dont la verdure répondait à l'immuable bleu du
+ciel. J'attendais toujours quelque chose, un renouvellement qui ne
+venait pas. Les jours passaient, mais identiques. Pas une feuille de
+moins sur la terre, pas un léger nuage au ciel. «Grâce, disais-je,
+nature éternelle! Au coeur changeant que tu m'as fait accorde au moins
+un changement. Pluie, boue, orage, j'accepte tout; mais que du ciel ou
+de la terre l'idée du mouvement me revienne, l'idée de rénovation; que
+chaque année le spectacle d'une création nouvelle me rafraîchisse le
+coeur, me rende l'espoir que mon âme pourra se refaire et revivre, et,
+par les alternatives de sommeil, de mort ou d'hiver, se créer de
+nouveaux printemps.»
+
+Homme, oiseau, toute la nature, nous disons la même chose. Nous sommes
+par le changement. À ces fortes alternatives de chaud, de froid, de
+brume et de soleil, de tristesse et de gaieté, nous devons la trempe, la
+puissante personnalité de notre Occident. La pluie ennuie aujourd'hui:
+le beau temps viendra demain. Les splendeurs de l'Orient, les merveilles
+des tropiques, ne valent pas, mises ensemble, la première violette de
+Pâques, la première chanson d'avril, l'aubépine en fleur, la joie de la
+jeune fille qui remet sa robe blanche.
+
+Au matin, une voix puissante, d'une fraîcheur, d'une netteté singulière,
+d'un mordant timbre d'acier, la voix du merle retentit, et il n'est pas
+de coeur malade, pas de vieillesse chagrine, qui puisse s'empêcher de
+sourire.
+
+Un printemps, allant, à Lyon, dans les vignes mâconnaises qu'on
+travaillait à relever, j'entendais une pauvre femme, misérable, vieille,
+aveugle, qui chantait avec un accent de gaieté extraordinaire cette
+vieille chanson villageoise:
+
+ Nous quittons nos grands habits,
+ Pour en prendre de plus petits.
+
+
+
+
+L'OISEAU, OUVRIER DE L'HOMME.
+
+
+L'_avare_ agriculteur, mot juste et senti de Virgile. Avare, aveugle,
+réellement, qui proscrit les oiseaux destructeurs des insectes et
+défenseurs de ses moissons.
+
+Pas un grain à celui qui, dans les hivers pluvieux, poursuivant
+l'insecte à venir, cherchait les nids des larves, examinait, retournait
+chaque feuille, détruisait chaque jour des milliers de futures
+chenilles. Mais des sacs de froment aux insectes adultes, des champs aux
+sauterelles que l'oiseau aurait combattues!
+
+Les yeux sur le sillon, sur le moment présent, sans voir et sans
+prévoir, aveugle sur la grande harmonie qu'on ne rompt pas en vain, il a
+partout sollicité ou applaudi les lois qui supprimaient l'aide
+nécessaire de son travail, l'oiseau destructeur des insectes. Et ceux-ci
+ont vengé l'oiseau. Il a fallu en hâte rappeler le proscrit. À l'île
+Bourbon, par exemple, la tête du martin était à prix; il disparaît, et
+alors les sauterelles prennent possession de l'île, dévorant,
+desséchant, brûlant d'une âcre aridité ce qu'elles ne dévorent pas. Il
+en a été de même dans l'Amérique du Nord pour l'étourneau, défenseur du
+maïs. Le moineau même, qui, attaque le grain, mais qui le protége encore
+plus, le moineau, pillard et bandit, flétri de tant d'injures et frappé
+de malédiction, on a vu en Hongrie qu'on périssait sans lui, que lui
+seul pouvait soutenir la guerre immense des hannetons et des mille
+ennemis ailés qui règnent sur les basses terres; on a révoqué le
+bannissement, rappelé en hâte cette vaillante _landwehr_ qui, peu
+disciplinable, n'en est pas moins le salut du pays.
+
+Naguère près de Rouen, et dans la vallée de Monville, les corneilles
+avaient été proscrites quelque temps. Les hannetons, dès lors, tellement
+profitèrent, leurs larves multipliées à l'infini poussèrent si bien
+leurs travaux souterrains, qu'une prairie entière qu'on me montra avait
+séché à la surface; toute racine d'herbe était rongée, et la prairie
+entière, aisément détachée, roulée sur elle-même, pouvait s'enlever
+comme un tapis.
+
+Tout travail, tout appel de l'homme à la nature, suppose l'intelligence
+de l'ordre naturel. L'ordre est tel, et telle est sa loi. _La vie a
+autour d'elle, en elle, son ennemi, le plus souvent son hôte, le
+parasite qui la mine et la ronge._
+
+La vie inerte et sans défense, la végétale surtout, privée de
+locomotion, y succomberait sans l'appui supérieur de l'infatigable
+ennemi du parasite, âpre chasseur, vainqueur ailé des monstres.
+
+Guerre extérieure sous les tropiques où partout ils surgissent. Guerre
+intérieure dans nos climats où tout est plus caché, plus mystérieux et
+plus profond.
+
+Dans la fécondité exubérante de la zone torride, les insectes, ces
+destructeurs terribles des végétaux, consommaient le trop-plein. Ils
+volent ici le nécessaire. Là, ils fourragaient dans le luxe prodigue des
+plantes spontanées, des semences perdues, des fruits dont la nature
+jonche le désert. Ici, dans le champ resserré qu'arrose la sueur de
+l'homme, ils récoltent à sa place, dévorent son travail et son fruit;
+ils s'attaquent à sa vie même.
+
+Ne dis pas: «L'hiver est pour moi, il tuera l'ennemi.» L'hiver tue
+l'ennemi qui mourrait de lui-même; il tue surtout les éphémères, dont la
+durée était déjà mesurée à celle de la fleur, de la feuille où fut liée
+leur existence. Mais, avant de mourir, le prévoyant atome garantit sa
+postérité; il abrite, cache et dépose profondément son avenir, le germe
+de sa reproduction. Comme oeufs ou larves, ou même en leur propre
+personne, vivants, adultes; armés, ces invisibles, dans le sein de la
+terre, dorment en attendant le temps. Est-elle immobile, cette terre?
+Dans les prairies, je la vois onduler, le noir mineur, la taupe,
+continue son travail. Plus haut, dans les lieux secs, s'étendent des
+greniers où le rat philosophe, sur un bon tas de blé, prend la saison en
+patience.
+
+Tout cela va surgir au printemps. D'en haut, d'en bas, à droite, à
+gauche, ces peuples rongeurs, échelonnés par légions qui se succèdent et
+se relayent chacun à son mois, à son jour, immense, irrésistible
+conscription de la nature, marchera à la conquête des oeuvres de
+l'homme. La division du travail est parfaite. Chacun a son poste
+d'avance et ne se trompera pas. Chacun tout droit ira à son arbre, à sa
+plante. Et tel sera leur nombre épouvantable, qu'il n'y aura pas une
+feuille qui n'ait sa légion.
+
+Que feras-tu, pauvre homme? Comment te multiplieras-tu? as-tu des ailes
+pour les suivre? as-tu même des yeux pour les voir? Tu peux en tuer à
+ton plaisir; leur sécurité est complète: tue, écrase à millions; ils
+vivent par milliards. Où tu triomphes par le fer et le feu en détruisant
+la plante même, tu entends à côté le bruissement léger de la grande
+armée des atomes, qui ne songe guère à ta victoire et qui ronge
+invisiblement.
+
+Écoute, je vais te donner deux conseils. Examine, choisis le meilleur.
+
+Le premier remède à cela, que l'on commence à suivre, c'est
+d'empoisonner tout. Trempe-moi les semences dans le sulfate de cuivre;
+mets ton blé sous la protection du vert-de-gris. L'ennemi ne s'attend
+pas à cela; il est déconcerté. S'il y touche, il meurt ou languit. Toi
+aussi, il est vrai, tu n'es guère florissant; ton hardi stratagème peut
+aider aux fléaux qui dévastent notre âge. Heureux temps! le bon
+laboureur empoisonne d'abord; ce blé cuivré, transmis au boulanger
+artiste, fermente par le sulfate de cuivre; moyen simple, agréable, qui
+fait lever, gonfler la pâte légère qu'on va se disputer.
+
+Non, fais mieux. Prends-en ton parti. Contre tant d'ennemis, reculer
+n'est pas honte. Laisse faire, et croise tes bras. Couche-toi et
+regarde. Fais comme, au soir de Waterlo, fit ce brave qui, blessé et
+couché, se releva encore et regarda à l'horizon; mais il y vit Blücher,
+la grande nuée de l'armée noire. Il retomba alors, en disant: «Ils sont
+trop!»
+
+Et combien plus tu as droit de le dire! tu es seul contre l'universelle
+conjuration de la vie. Tu peux dire aussi: «Ils sont trop!»
+
+Tu insistes: «Voici pourtant des champs qui donnaient espérance; voici
+un pâturage humide où je prendrais plaisir à voir mes boeufs perdus dans
+l'herbe. Menons-y les troupeaux.»
+
+Ils y sont attendus. Que deviendraient sans eux ces vivants nuages
+d'insectes qui n'aiment que le sang? Le sang du boeuf est bon, et le
+sang de l'homme est meilleur. Entre, assois-toi au milieu d'eux; tu
+seras bien reçu, car tu es le festin. Ces dards, ces trompes et ces
+tenailles trouveront en ta chair d'exquises délices; une orgie
+sanguinaire s'ouvrira sur ton corps pour la danse effrénée de ce monde
+famélique, qui ne lâchera pas à moins de défaillir; tu en verras plus
+d'un tournoyer et mourir sur la source enivrante que s'est creusée son
+dard. Blessé, sanglant, gonflé de plaies bouffies, n'espère pas de
+repos. D'autres viennent, et puis d'autres, et toujours, et sans fin.
+Car si le climat est moins âpre que dans les zones du Midi, en revanche,
+la pluie éternelle, cet océan d'eau douce et tiède qui noie
+infatigablement nos plages, enfante dans une fécondité désespérante ces
+vies commencées et avides, qui sont impatientes de monter, naître et
+s'achever par la destruction des vies supérieures.
+
+J'ai vu, non pas dans les marais, mais sur les hauteurs de l'Ouest,
+aimables et verdoyantes collines, couvertes de bois ou de prairies, j'ai
+vu d'immenses eaux pluviales séjourner sans écoulement, puis, bues d'un
+rayon de soleil, laisser la terre couverte d'une riche et plantureuse
+production animale, limaces, limaçons, insectes de mille sortes, tous
+gens de terrible appétit, nés dentus, armés d'appareils admirables,
+d'ingénieuses machines à détruire. Impuissants contre l'irruption d'un
+monde inattendu qui grouillait, s'agitait, montait, entrait, nous eût
+mangé nous-mêmes, nous luttions au moyen de quelques poules intrépides
+et voraces, qui ne comptaient pas les ennemis, ne discutaient pas,
+avalaient. Ces poules bretonnes et vendéennes, braves du génie de la
+contrée, faisaient cette campagne d'autant mieux, qu'elles guerroyaient
+chacune à sa manière. La _noire_, la _grise_ et la _pondeuse_ (c'étaient
+leurs noms de guerre) allaient ensemble en corps d'armée, et ne
+reculaient devant rien; la rêveuse ou la _philosophe_ aimait mieux
+chouanner, et n'en faisait que plus d'ouvrage. Un superbe chat noir,
+leur compagnon de solitude, étudiait tout le jour la trace du mulot, du
+lézard, chassait la guêpe, mangeait la cantharide, du reste devant les
+poules respectueux et toujours à distance.
+
+Un mot encore sur elles, et un regret. Tout finit, il fallut partir. Et
+que deviendraient-elles? Données, elles allaient être mangées
+certainement. Longuement nous délibérâmes. Puis, par un parti vigoureux,
+d'après la vieille foi des sauvages, qui croient qu'il vaut mieux mourir
+par ceux qu'on aime, et pensent, en mangeant des héros, devenir
+héroïque, nous en fîmes, non sans gémir, un funèbre banquet.
+
+C'est un très-grand spectacle de voir contre cet effrayant frétillement
+du monstre universel qui s'éveille au printemps, sifflant, bruissant,
+coassant, bourdonnant, dans son immense faim, de voir descendre (on peut
+le dire) du ciel l'universel Sauveur, en cent formes et cent légions
+diverses d'armes et de caractère, mais toutes ayant des ailes,
+précipitant au divin privilége du Saint-Esprit, d'être présent partout.
+
+À l'universelle présence de l'insecte, à l'ubiquité du nombre, répond
+celle de l'oiseau, de la célérité, de l'aile. Le grand moment, c'est
+celui où l'insecte, se développant par la chaleur, trouve l'oiseau en
+face, l'oiseau multiplié, l'oiseau qui, n'ayant point de lait, doit
+nourrir à ce moment une nombreuse famille de sa chasse et de proie
+vivante. Chaque année, le monde serait en péril, si l'oiseau allaitait,
+si l'alimentation était le travail d'un individu, d'un estomac. Mais
+voici la couvée bruyante exigeante et criante, qui appelle la proie par
+dix, quinze ou vingt becs; et l'exigence est telle, telle est la fureur
+maternelle pour répondre à ces cris, que la mésange, qui a vingt
+enfants, désespérée, ne pouvant les faire taire avec trois cents
+chenilles par jour, ira même au nid des oiseaux ouvrir la cervelle aux
+petits.
+
+De nos fenêtres qui donnent sur le Luxembourg, nous observions dès
+l'hiver commencer cet utile guerre de l'oiseau contre l'insecte. Nous le
+voyions, en décembre, ouvrir le travail de l'année. L'honnête et
+respectable ménage du merle, qu'on peut appeler tourne-feuilles, faisait
+par couples sa besogne; au rayon qui suivait la pluie, ils arrivaient
+aux mares, levaient les feuilles une à une avec adresse et conscience,
+ne laissant rien passer sans un attentif examen.
+
+Ainsi, dans les plus tristes mois, où le sommeil de la nature ressemble
+de si près à la mort, l'oiseau nous continuait le spectacle de la vie.
+Sur la neige même, le merle nous saluait au réveil. Aux sérieuses
+promenades d'hiver, nous avions toujours près de nous le roitelet à
+huppe d'or, son petit chant rapide, son rappel doux et flûté. Les
+moineaux, plus familiers, paraissaient sur nos balcons; exacts aux
+heures, ils savaient qu'ils trouveraient deux fois par jour le couvert
+mis, sans qu'il en coûtât à leur liberté.
+
+Du reste, honnêtes travailleurs, lorsque le printemps est venu, ils se
+font scrupule de rien demander. Dès que leurs enfants éclos ont commencé
+à voler, ils les ont joyeusement amenés à la fenêtre, comme pour
+remercier et bénir.
+
+
+
+
+LE TRAVAIL.
+
+LE PIC.
+
+
+Dans les calomnies ineptes dont les oiseaux sont l'objet, nulle ne l'est
+plus que de dire, comme on a fait, que le pic, qui creuse les arbres,
+choisit les arbres sains et durs, ceux qui présentent le plus de
+difficultés et peuvent augmenter son travail. Le bon sens indique assez
+que le pauvre animal, qui vit de vers et d'insectes, cherche les arbres
+malades, cariés, qui résistent moins et qui lui promettent, d'ailleurs,
+une proie plus abondante. La guerre obstinée qu'il fait à ces tribus
+destructives qui gagneraient les arbres sains, c'est un signalé service
+qu'il nous rend. L'État lui devrait, sinon les appointements, du moins
+le titre honorifique de conservateur des forêts. Que fait-on? pour tout
+salaire, d'ignorants administrateurs ont souvent mis sa tête à prix.
+
+Mais le pic ne serait pas l'idéal du travailleur, s'il n'était calomnié
+et persécuté. Sa corporation modeste, répandue dans les deux mondes,
+sert l'homme, l'enseigne et l'édifie. L'habit varie; le signe commun de
+reconnaissance est le chaperon écarlate dont ce bon ouvrier couvre
+généralement sa tête, son crâne épais et solide. L'instrument de son
+état, qui sert de pioche et d'alêne, de ciseau et de doloire, c'est son
+bec, carrément taillé. Ses jambes nerveuses, armées de forts ongles
+noirs d'une prise ferme et solide, l'assurent parfaitement sur sa
+branche, où il reste les jours entiers dans une attitude incommode,
+frappant toujours de bas en haut. Sauf le matin où il s'agite, remue ses
+membres en tous sens, comme font les meilleurs travailleurs qui
+s'apprêtent quelques moments pour ne plus se déranger, il pioche toute
+une longue journée avec une application singulière. On l'entend tard
+encore, qui prolonge le travail dans la nuit et gagne ainsi quelques
+heures.
+
+Sa constitution répond à une vie si appliquée. Ses muscles, toujours
+tendus, rendent sa chair dure et coriace. La vésicule du fiel,
+très-grande chez lui, semble accuser une grande disposition bilieuse,
+acharnée, violente au travail, du reste aucunement colérique.
+
+Les opinions qu'on a prises de cet être singulier devaient être
+très-diverses. On a jugé en bien ou en mal le grand travailleur, selon
+qu'on estimait ou mésestimait le travail, selon qu'on était soi-même
+plus ou moins laborieux, et qu'on regardait une vie sédentaire et
+appliquée comme maudite ou bénie du ciel.
+
+On s'est demandé aussi si le pic était triste ou gai, et l'on a fait
+diverses réponses, peut-être également bonnes, selon l'espèce et le
+climat. Je crois aisément que Wilson, Audubon, qui parlent surtout du
+beau pic aux ailes d'or qu'on trouve aux Carolines sur la lisière des
+tropiques, l'ont vu plus gai, plus remuant; ce pic gagne aisément sa
+vie, dans un pays chaud et riche en insectes; son bec courbé, élégant,
+moins dur que le bec du nôtre, semble dire aussi qu'il travaille des
+bois moins rebelles. Pour le pic de France et d'Allemagne, qui a à
+percer l'enveloppe de nos vieux chênes européens, il a un tout autre
+instrument, un bec carré, lourd et fort. Il est probable qu'il donne
+bien plus d'heures de travail que l'autre. C'est un ouvrier placé dans
+des conditions plus dures, travaillant plus et gagnant moins. Dans les
+sécheresses surtout, son métier est misérable; la proie le fuit, se
+retire au plus loin, cherchant la fraîcheur. Aussi, il appelle la pluie,
+criant toujours: _Plieu! Plieu!_ Le peuple comprend ainsi son cri; il
+l'appelle dans la Bourgogne le _Procureur du meunier_; pic et meunier,
+si l'eau ne tombe, chôment et risquent de jeûner.
+
+Notre grand ornithologiste, excellent et ingénieux observateur,
+Toussenel, ne se méprend-il pas pourtant sur le caractère du pic en le
+jugeant gai? Sur quoi? sur les courbettes amusantes qu'il fait pour
+gagner sa femelle. Mais qui de nous, et des plus sérieux, en ce cas,
+n'en fait pas de même? Il l'appelle aussi farceur, bateleur, parce qu'à
+sa vue le pic tournait rapidement. Pour un oiseau dont le vol est fort
+médiocre, c'était peut-être le plus sage, en présence surtout d'un si
+excellent tireur. Et ceci prouve son bon sens. Devant un chasseur
+vulgaire, le pic, qui sait sa chair mauvaise, se serait laissé
+approcher. Mais devant un tel connaisseur, un ardent ami des oiseaux, il
+avait grandement à craindre de s'en aller empaillé orner une collection.
+
+Je prie l'illustre écrivain de considérer encore les habitudes morales
+et l'humeur que doit donner un travail si persévérant. La _papillonne_
+n'est pour rien ici, et la longueur de telles journées dépasse
+infiniment la mesure commode de ce que Fourier appelle travail
+attrayant. Le pic est un ouvrier solitaire et à son compte; il ne se
+plaint pas sans doute; il sent qu'il a intérêt de travailler beaucoup,
+longtemps. Ferme sur ses fortes jambes, dans une attitude pénible, il
+reste là tout le jour, et persiste encore au delà. Est-il heureux? je le
+crois. Gai? j'en doute. Triste? nullement. Le travail passionné, qui
+nous rend si sérieux, en revanche bannit les tristesses.
+
+L'inintelligent travailleur, ou le pauvre surmené, qui ne conçoit le
+bonheur que dans l'immobilité, ne pouvait manquer de voir dans une vie
+si assidue la malédiction du sort. L'artisan des villes allemandes
+assure que c'est un boulanger qui, oisif dans son comptoir, affamait le
+pauvre peuple, le trompait, vendait à faux poids. En punition,
+maintenant, il travaille et travaillera jusqu'au jour du Jugement, ne
+vivant plus que d'insectes.
+
+Triste et baroque explication. J'aime mieux la vieille fable italienne.
+Picus, fils du Temps (de Saturne), était un héros austère qui dédaigna
+l'amour trompeur et les illusions de Circé. Pour la fuir, il a pris des
+ailes et s'est enfui dans les forêts. S'il n'a plus la figure humaine,
+il a mieux, un génie divin, prévoyant et fatidique; il entend ce qui est
+à naître, il voit ce qui n'est pas encore.
+
+Un jugement fort sérieux sur le pic, c'est celui des Indiens du nord de
+l'Amérique. Ces héros ont bien vu que le pic était un héros. Ils aiment
+à porter la tête de celui qu'on nomme _pic à bec d'ivoire_, et croient
+que son ardeur, son courage passera en eux. Croyance très-fondée, comme
+l'expérience le prouve. Le plus ferme coeur se sent affermi, en voyant
+sans cesse sur lui ce parlant symbole; il se dit: «Je serai tel pour la
+force et pour la constance.»
+
+Seulement, il faut remarquer que, si le pic est un héros, c'est le héros
+pacifique du travail. Il ne réclame rien de plus. Son bec qui pourrait
+être redoutable, ses ergots très-forts, sont préparés cependant pour
+tout autre chose que pour le combat. Le travail l'a pris tellement
+qu'aucune rivalité ne le conduit à la guerre. Il l'absorbe, exige de lui
+tout l'effort de ses facultés.
+
+Travail varié et compliqué. D'abord l'excellent forestier, plein de tact
+et d'expérience, éprouve son arbre au marteau, je veux dire au bec. Il
+ausculte comment résonne cet arbre, ce qu'il dit, ce qu'il a en lui. Le
+procédé d'auscultation, si récent en médecine, était l'art principal du
+pic, depuis des milliers d'années. Il interrogeait, sondait, voyait par
+l'ouïe les lacunes caverneuses qu'offrait le tissu de l'arbre. Tel, sain
+et fort en apparence, que, pour sa taille gigantesque, a désigné, marqué
+le marteau de la marine, le pic, bien autrement habile, le juge véreux,
+carié, susceptible de manquer de la manière la plus funeste, de plier en
+construction, ou de faire une voie d'eau et de causer un naufrage.
+
+L'arbre éprouvé mûrement, le pic se l'adjuge, s'y établit; là il
+exercera son art. Ce bois est creux, donc gâté, donc peuplé; une tribu
+d'insectes y habite. Il faut frapper à la porte de la cité. Les
+citoyens, en tumulte, voudront fuir ou par-dessus les murailles de la
+ville, ou en bas, par les égouts. Il y faudrait des sentinelles; au
+défaut, l'unique assiégeant veille, et de moment en moment regarde
+derrière pour happer les fugitifs au passage, à quoi sert parfaitement
+une langue d'extrême longueur qu'il darde comme un petit serpent.
+L'incertitude de cette chasse, le bon appétit qu'il y gagne, le
+passionnent; il voit à travers l'écorce et le bois; il assiste aux
+terreurs et aux conseils du peuple ennemi. Parfois, il descend
+très-vite, pensant qu'une issue secrète pourrait sauver les assiégés.
+
+Un arbre sain au dehors, rongé, pourri au dedans, c'est une terrible
+image pour le patriote qui rêve au destin des cités. Rome, aux temps où
+la république commençait à s'affaisser, se sentant semblable à cet
+arbre, frissonna un jour que le pic vint tomber en plein forum sur le
+tribunal, sous la main même du préteur. Le peuple s'émut grandement, et
+roulait de tristes pensées. Mais les devins mandés arrivent: si l'oiseau
+part impunément, la république mourra; s'il reste, il ne menace plus que
+celui qui l'a dans sa main, le préteur. Ce magistrat, qui était Ælius
+Tubero, tua l'oiseau à l'instant, mourut lui-même bientôt, et la
+république dura deux siècles encore.
+
+Cela est grand, non ridicule. Elle dura par ce noble appel au dévouement
+du citoyen. Elle dura par cette réponse muette que lui fit un grand
+coeur. De tels actes sont féconds, ils font des hommes et des héros; ils
+font la durée des cités.
+
+Pour revenir à notre oiseau, ce travailleur, ce solitaire, ce grand
+prophète n'échappe pas à la loi universelle. Deux fois par an, il se
+dément, sort de son austérité, et, faut-il le dire? devient ridicule.
+Heureux, dans l'espèce humaine, qui ne l'est que deux fois par an!
+
+Ridicule? il ne l'est pas par cela qu'il est amoureux, mais il aime
+comiquement. Noblement endimanché et dans son meilleur plumage, relevant
+sa mine un peu sombre de sa belle grecque écarlate, il tourne autour de
+sa femelle; ses rivaux en font autant. Mais ces innocents travailleurs,
+faits aux oeuvres plus sérieuses, étrangers aux arts du beau monde, aux
+grâces des colibris, ne savent rien autre chose que présenter leurs
+devoirs et leurs très-humbles hommages par d'assez gauches courbettes.
+Du moins, gauches à notre sens, elles le sont moins pour l'objet dont
+elles captent l'attention. Elles plaisent, et c'est tout ce qu'il faut.
+Le choix prononcé par la reine, nulle bataille. Moeurs admirables des
+bons et dignes ouvriers! les autres, chagrins, se retirent, mais avec
+délicatesse conservent religieusement le respect de la liberté.
+
+Le préféré et sa belle, vous croyez qu'ils vont faire l'amour oisifs,
+errer dans les forêts? Point du tout. Immédiatement, ils se mettent à
+travailler. «Prouve-moi tes talents, dit-elle, et que je ne me suis pas
+trompée.» Quelle occasion pour un artiste! Elle anime son génie. De
+charpentier il devient menuisier et ébéniste; de menuisier, géomètre! La
+régularité des formes, ce rhythme divin, lui apparaît dans l'amour.
+
+C'est justement la belle histoire du fameux forgeron d'Anvers, Quintin
+Metzys, qui aima la fille d'un peintre et qui, pour se faire aimer,
+devint le plus grand peintre de la Flandre au XVIe siècle.
+
+ D'un noir Vulcain, l'amour fit un Apelle.
+
+Donc un matin le pic devient sculpteur. Avec la précision sévère, le
+parfait arrondissement que donnerait le compas, il creuse une élégante
+voûte d'un beau demi-globe. Le tout reçoit le poli du marbre et de
+l'ivoire. Les précautions hygiéniques et stratégiques ne manquent pas.
+Une entrée sinueuse, étroite, dont la pente incline au dehors pour que
+l'eau n'y pénètre pas, favorise la défense; il suffit d'une tête et d'un
+bec courageux pour la fermer.
+
+Quel coeur résisterait à cela? Qui n'accepterait cet artiste, ce
+pourvoyeur laborieux des besoins de la famille, ce défenseur intrépide?
+Qui ne croirait pouvoir sûrement, derrière le généreux rempart de ce
+champion dévoué, accomplir le délicat mystère de la maternité?
+
+Aussi l'on ne résiste plus, et les voilà installés. Il ne manque ici
+qu'un hymne (Hymen! ô hymenæe!). Ce n'est pas la faute du pic si la
+nature, à son génie, a refusé la muse mélodieuse. Du moins dans son âpre
+voix on ne méconnaîtra pas le véhément accent du coeur.
+
+Qu'ils soient heureux! qu'une jeune et aimable génération éclose et
+croisse sous leurs yeux! Les oiseaux de proie ne pourraient aisément
+pénétrer ici. Puisse seulement le serpent, l'affreux serpent noir, ne
+pas visiter ce nid! Puisse la main de l'enfant n'en pas arracher
+cruellement la douce espérance! Puisse surtout l'ornithologiste, l'ami
+des oiseaux, se tenir loin de ces lieux!
+
+Si le travail persévérant, l'ardent amour de la famille, l'héroïque
+défense de la liberté, pouvaient imposer le respect, arrêter les mains
+cruelles de l'homme, nul chasseur ne toucherait à ce digne oiseau. Un
+jeune naturaliste, qui en étouffa un pour l'empailler, m'a dit qu'il
+resta malade de cette lutte acharnée, et plein de remords; il lui
+semblait qu'il eût fait un assassinat.
+
+Wilson paraît avoir eu une impression analogue. «La première fois,
+dit-il, que j'observai cet oiseau, dans la Caroline du Nord, je le
+blessai légèrement à l'aile, et, lorsque je le pris, il poussa un cri
+tout à fait semblable à celui d'un enfant, mais si fort et si lamentable
+que mon cheval effrayé faillit me renverser. Je l'apportai à Wilmington:
+en passant dans les rues, les cris prolongés de l'oiseau attirèrent aux
+portes et aux fenêtres une foule de personnes, surtout de femmes
+remplies d'effroi. Je continuai ma route et, en rentrant dans la cour de
+l'hôtel, je vis venir le maître de la maison et beaucoup de gens alarmés
+de ce qu'ils entendaient. Jugez comme augmenta cette alarme quand je
+demandai ce qu'il fallait pour mon enfant et pour moi. Le maître resta
+pâle et stupide, et les autres furent muets d'étonnement. Après m'être
+amusé à leurs dépens une minute ou deux, je découvris mon pic, et un
+éclat de rire universel se fit entendre. Je le montai, le plaçai dans ma
+chambre, le temps de voir mon cheval et d'en prendre soin. J'y retournai
+au bout d'une heure, et, en ouvrant la porte, j'entendis de nouveau le
+même cri terrible, qui cette fois paraissait venir de la douleur d'avoir
+été découvert dans ses tentatives d'évasion. Il était monté le long de
+la fenêtre, presque jusqu'au plafond, immédiatement au-dessous duquel il
+avait commencé de creuser. Le lit était couvert de larges morceaux de
+plâtre, la latte du plafond à découvert dans l'étendue d'à peu près
+quinze pouces carrés, et un trou capable de laisser passer le poing,
+déjà formé dans les abat-jour; de sorte que dans l'espace d'une heure
+encore, il serait certainement parvenu à se frayer une issue. Je lui
+attachai au cou une corde que je fixai à la table et le laissai: je
+voulais lui conserver la vie, et j'allai lui chercher de la nourriture.
+En remontant, j'entendis qu'il s'était remis à l'ouvrage, et à mon
+entrée je vis qu'il avait presque détruit la table à laquelle il avait
+été attaché et contre laquelle il avait tourné toute sa colère. Lorsque
+je voulus en prendre le dessin, il me coupa plusieurs fois avec son bec,
+et il déploya un si noble et indomptable courage que j'eus la tentation
+de le rendre à ses forêts natales. Il vécut avec moi à peu près trois
+jours, refusant toute nourriture, et j'assistai à sa mort avec regret.»
+
+
+
+
+LE CHANT.
+
+
+Il n'est personne qui n'ait remarqué que des oiseaux tenus en cage dans
+un salon ne manquent guère, s'il vient des visiteurs, si la conversation
+s'anime, d'y prendre part à leur manière, de jaser ou de chanter.
+
+C'est leur instinct universel et même en liberté. Ils sont l'écho et de
+Dieu et de l'homme. Ils s'associent aux bruits, aux voix, y ajoutent
+leur poésie, leurs rhythmes naïfs et sauvages. Par analogie, par
+contraste, ils augmentent et complètent les grands effets de la nature.
+Au sourd battement des flots, l'oiseau de mer oppose ses notes aiguës,
+stridentes; au monotone bruissement des arbres agités, la tourterelle et
+cent oiseaux donnent une douce et triste assonance; au réveil des
+campagnes, à la gaieté des champs, l'alouette répond par son chant, elle
+porte au ciel les joies de la terre.
+
+Ainsi, partout, sur l'immense concert instrumental de la nature, sur ses
+soupirs profonds, sur les vagues sonores qui s'échappent de l'orgue
+divin, une musique vocale éclate et se détache, celle de l'oiseau,
+presque toujours par notes vives qui tranchent sur ce fond grave, par
+d'ardents coups d'archet.
+
+Voix ailées, voix de feu, voix d'anges, émanations d'une vie intense,
+supérieure à la nôtre, d'une vie voyageuse et mobile, qui donne au
+travailleur fixé sur son sillon des pensées plus sereines et le rêve de
+la liberté.
+
+De même que la vie végétale se renouvelle au printemps par le retour des
+feuilles, la vie animale est renouvelée, rajeunie, par le retour des
+oiseaux, par leurs amours et par leurs chants. Rien de pareil dans
+l'hémisphère austral, jeune monde à l'état inférieur, qui, encore en
+travail, aspire à trouver une voix. Cette suprême fleur de l'âme et de
+la vie, le chant, ne lui est pas donnée encore.
+
+Le beau, le grand phénomène de cette face supérieure du monde, c'est
+qu'au moment où la nature commence par les feuilles et les fleurs son
+silencieux concert, sa chanson de mars et d'avril, sa symphonie de mai,
+tous nous vibrons à cet accord; hommes, oiseaux, nous prenons le
+rhythme. Les plus petits, à ce moment, sont poëtes, souvent chanteurs
+sublimes. Ils chantent pour leurs compagnes dont ils veulent gagner
+l'amour. Ils chantent pour ceux qui les écoutent, et plus d'un fait des
+efforts inouïs d'émulation. L'homme aussi répond à l'oiseau. Le chant de
+l'un fait chanter l'autre. Accord inconnu aux climats brûlants. Les
+éclatantes couleurs qui y remplacent l'harmonie ne créent pas un lien
+comme elle. Dans une robe de pierreries, l'oiseau n'est pas moins
+solitaire.
+
+Bien différent de cet être d'élite, éblouissant, étincelant, l'oiseau de
+nos contrées, humble d'habit, riche de coeur, est près du pauvre. Peu,
+très-peu, cherchent les beaux jardins, les allées aristocratiques,
+l'ombrage des grands parcs. Tous vivent avec le paysan. Dieu les a mis
+partout. Bois et buissons, clairières, champs, vignobles, prairies
+humides, roseaux des étangs, forêts des montagnes, même les sommets
+couverts de neiges, il a doué chaque lieu de sa tribu ailée, n'a
+déshérité nul pays, nul site, de cette harmonie, de sorte que l'homme ne
+pût aller nulle part, si haut monter, si bas descendre, qu'il n'y
+trouvât un chant de joie et de consolation.
+
+Le jour commence à peine, à peine de l'étable sonne la clochette des
+troupeaux, que la bergeronnette est prête à les conduire et sautille
+autour d'eux. Elle se mêle au bétail et familièrement s'associe au
+berger. Elle sait qu'elle est aimée et de l'homme et des bêtes qu'elle
+défend contre les insectes. Elle pose hardiment sur la tête des vaches
+et le dos des moutons. Le jour elle ne les quitte guère, et les ramène
+fidèlement au soir.
+
+La lavandière, non moins exacte, est à son poste: elle voltige autour
+des laveuses; elle court sur ses longues jambes jusque dans l'eau et
+demande des miettes; par un étrange instinct mimique, elle baisse et
+relève la queue, comme pour imiter le mouvement du battoir sur le linge,
+pour travailler aussi et gagner son salaire.
+
+L'oiseau des champs par excellence, l'oiseau du laboureur, c'est
+l'alouette, sa compagne assidue, qu'il retrouve partout dans son sillon
+pénible pour l'encourager, le soutenir, lui chanter l'espérance.
+_Espoir_, c'est la vieille devise de nos Gaulois, et c'est pour cela
+qu'ils avaient pris comme oiseau national cet humble oiseau si
+pauvrement vêtu, mais si riche de coeur et de chant.
+
+La nature semble avoir traité sévèrement l'alouette. La disposition de
+ses ongles la rend impropre à percher sur les arbres. Elle niche à
+terre, tout près du pauvre lièvre et sans abri que le sillon. Quelle vie
+précaire, aventurée, au moment où elle couve! Que de soucis, que
+d'inquiétudes! À peine une motte de gazon dérobe au chien, au milan, au
+faucon, le doux trésor de cette mère. Elle couve à la hâte, elle élève à
+la hâte la tremblante couvée. Qui ne croirait que cette infortunée
+participera à la mélancolie de son triste voisin, le lièvre?
+
+ Cet animal est triste et la crainte le ronge. (LA FONT.)
+
+Mais le contraire a lieu par un miracle inattendu de gaieté et d'oubli
+facile, de légèreté, si l'on veut, et d'insouciance française: l'oiseau
+national, à peine hors de danger, retrouve toute sa sérénité, son chant,
+son indomptable joie. Autre merveille: ses périls, sa vie précaire, ses
+épreuves cruelles, n'endurcissent pas son coeur; elle reste bonne autant
+que gaie, sociable et confiante, offrant un modèle, assez rare parmi les
+oiseaux, d'amour fraternel; l'alouette, comme l'hirondelle, au besoin,
+nourrira ses soeurs.
+
+Deux choses la soutiennent et l'animent: la lumière et l'amour. Elle
+aime la moitié de l'année. Deux fois, trois fois, elle s'impose le
+périlleux bonheur de la maternité, le travail incessant d'une éducation
+de hasards. Mais quand l'amour lui manque, la lumière lui reste et la
+ranime. Le moindre rayon de lumière suffit pour lui rendre son chant.
+
+C'est la fille du jour. Dès qu'il commence, quand l'horizon s'empourpre
+et que le soleil va paraître, elle part du sillon comme une flèche,
+porte au ciel l'hymne de joie. Sainte poésie, fraîche comme l'aube, pure
+et gaie comme un coeur enfant! Cette voix sonore, puissante, donne le
+signal aux moissonneurs. «Il faut partir, dit le père; n'entendez-vous
+pas l'alouette?» Elle les suit, leur dit d'avoir courage; aux chaudes
+heures, les invite au sommeil, écarte les insectes. Sur la tête penchée
+de la jeune fille à demi éveillée elle verse des torrents d'harmonie.
+
+«Aucun gosier, dit Toussenel, n'est capable de lutter avec celui de
+l'alouette pour la richesse et la variété du chant, l'ampleur et le
+velouté du timbre, la tenue et la portée du son, la souplesse et
+l'infatigabilité des cordes de la voix. L'alouette chante une heure
+d'affilée sans s'interrompre d'une demi-seconde, s'élevant verticalement
+dans les airs jusqu'à des hauteurs de mille mètres, et courant des
+bordées dans la région des nues pour gagner plus haut, et sans qu'une
+seule de ses notes se perde dans ce trajet immense.
+
+«Quel rossignol pourrait en faire autant?»
+
+C'est un bienfait donné au monde que ce chant de lumière, et vous le
+retrouvez presque en tout pays qu'éclaire le soleil. Autant de contrées
+différentes, autant d'espèces d'alouettes: alouettes de bois, alouettes
+de prés, de buissons, de marais, alouettes de la Crau de Provence,
+alouettes des craies de la Champagne, alouettes des contrées boréales de
+l'un et l'autre mondes; vous les trouvez encore dans les steppes salés,
+dans les plaines brûlées du vent du nord de l'affreuse tartarie.
+Persévérante réclamation de l'aimable nature, tendres consolations de la
+maternité de Dieu!
+
+Mais l'automne est venue. Pendant que l'alouette fait derrière la
+charrue sa récolte d'insectes, nous arrivent les hôtes des contrées
+boréales: la grive exacte à nos vendanges, et, fier sous sa couronne,
+l'imperceptible roi du nord. De Norwége, au temps des brouillards, nous
+vient le roitelet, et, sous un sapin gigantesque, le petit magicien
+chante sa chanson mystérieuse jusqu'à ce que l'excès du froid le décide
+à descendre, à se mêler, à se populariser parmi les petits troglodytes
+qui habitent avec nous et charment nos chaumières de leurs notes
+limpides.
+
+La saison devient rude: tous se rapprochent de l'homme. Les honnêtes
+bouvreuils, couples doux et fidèles, viennent, avec un petit ramage
+mélancolique, solliciter et demander secours. La fauvette d'hiver quitte
+aussi ses buissons; craintive, vers le soir, elle s'enhardit à faire
+entendre aux portes une voix tremblotante, monotone et d'accent
+plaintif.
+
+«Quand, par les premières brumes d'octobre, un peu avant l'hiver, le
+pauvre prolétaire vient chercher dans la forêt sa chétive provision de
+bois mort, un petit oiseau s'approche de lui, attiré par le bruit de la
+cognée; il circule à ses côtés et s'ingénie à lui faire fête en lui
+chantant tout bas ses plus douces chansonnettes. C'est le rouge-gorge,
+qu'une fée charitable a député vers le travailleur solitaire pour lui
+dire qu'il y a encore quelqu'un dans la nature qui s'intéresse à lui.
+
+«Quand le bûcheron a rapproché l'un de l'autre les tisons de la veille,
+engourdis dans la cendre; quand le copeau et la branche sèche petillent
+dans la flamme, le rouge-gorge accourt en chantant pour prendre sa part
+du feu et des joies du bûcheron.
+
+«Quand la nature s'endort et s'enveloppe de son manteau de neige; quand
+on n'entend plus d'autre voix que celle des oiseaux du nord, qui
+dessinent dans l'air leurs triangles rapides, ou celle de la bise qui
+mugit et s'engouffre au chaume des cabanes, un petit chant flûté, modulé
+à voix basse, vient protester encore au nom du travail créateur contre
+l'atonie universelle, le deuil et le chômage.»
+
+Ouvrez, de grâce, donnez-lui quelques miettes, un peu de grain. S'il
+voit des visages amis, il entrera dans la chambre; il n'est pas
+insensible au feu; de l'hiver, par ce court été, le pauvre petit va plus
+fort rentrer dans l'hiver.
+
+Toussenel s'indigne avec raison qu'aucun poëte n'ait chanté le
+rouge-gorge. Mais l'oiseau même est son poëte; si l'on pouvait écrire sa
+petite chanson, elle exprimerait parfaitement l'humble poésie de sa vie.
+Celui que j'ai chez moi et qui vole dans mon cabinet, faute d'auditeurs
+de son espèce, se met devant la glace, et, sans me déranger, à
+demi-voix, dit toutes ses pensées au rouge-gorge idéal qui lui apparaît
+de l'autre côté. En voici le sens à peu près, tel qu'une main de femme a
+essayé de le noter:
+
+ Je suis le compagnon
+ Du pauvre bûcheron.
+
+ Je le suis en automne,
+ Au vent des premiers froids,
+ Et c'est moi qui lui donne
+ Le dernier chant des bois.
+
+ Il est triste, et je chante
+ Sous mon deuil mêlé d'or.
+ Dans la brume pesante
+ Je vois l'azur encor.
+
+ Que ce chant te relève
+ Et te garde l'espoir!
+ Qu'il te berce d'un rêve,
+ Et te ramène au soir!
+
+ . . . . . . . . . . . .
+
+ Mais quand vient la gelée,
+ Je frappe à ton carreau.
+ Il n'est plus de feuillée,
+ Prends pitié de l'oiseau!
+
+ C'est ton ami d'automne
+ Qui revient près de toi.
+ Le ciel, tout m'abandonne...
+ Bûcheron, ouvre-moi!
+
+ Qu'en ce temps de disette,
+ Le petit voyageur,
+ Régalé d'une miette,
+ S'endorme à ta chaleur!
+
+ Je suis le compagnon
+ Du pauvre bûcheron.
+
+
+
+
+LE NID.
+
+ARCHITECTURE DES OISEAUX.
+
+
+J'écris en face d'une jolie collection de nids d'oiseaux français, qu'un
+de mes amis a faite pour moi. Je suis à même d'apprécier, vérifier les
+descriptions des auteurs, de les améliorer peut-être, si les ressources
+bien limitées du style pouvaient donner idée d'un art tout spécial,
+moins analogue aux nôtres qu'on ne serait tenté de le croire au premier
+coup d'oeil. Rien ne supplée ici à la vue des objets. Il faut voir et
+toucher: on sent alors que toute comparaison est inexacte et fausse. Ce
+sont choses d'un monde à part. Faut-il dire _au-dessus_, _au-dessous_
+des oeuvres humaines? Ni l'un ni l'autre; mais différentes
+essentiellement, et dont les rapports ne sont guère qu'extérieurs.
+
+Rappelons-nous d'abord que cet objet charmant, plus délicat qu'on ne
+peut dire, doit tout à l'art, à l'adresse, au calcul. Les matériaux, le
+plus souvent, sont fort rustiques, pas toujours ceux qu'eût préférés
+l'artiste. Les instruments sont très-défectueux. L'oiseau n'a pas la
+main de l'écureuil, ni la dent du castor. N'ayant que le bec et la patte
+(qui n'est point du tout une main), il semble que le nid doive lui être
+un problème insoluble. Ceux que j'ai sous les yeux sont la plupart
+formés d'un tissu ou enchevêtrement de mousses, petites branches
+flexibles ou longs filaments de végétaux; mais c'est moins encore un
+tissage qu'une condensation; un feutrage de matériaux mêlés, poussés et
+fourrés l'un dans l'autre avec effort, avec persévérance: art
+très-laborieux et d'opération énergique, où le bec et la griffe seraient
+insuffisants. L'outil, réellement, c'est le corps de l'oiseau lui-même,
+sa poitrine, dont il presse et serre les matériaux jusqu'à les rendre
+absolument dociles, les mêler, les assujettir à l'oeuvre générale.
+
+Et au dedans, l'instrument qui imprime au nid la forme circulaire n'est
+encore autre que le corps de l'oiseau. C'est en se tournant constamment
+et refoulant le mur de tous côtés, qu'il arrive à former ce cercle.
+
+Donc, la maison, c'est la personne même, sa forme et son effort le plus
+immédiat; je dirai sa souffrance. Le résultat n'est obtenu que par une
+pression constamment répétée de la poitrine. Pas un de ces brins d'herbe
+qui, pour prendre et garder la courbe, n'ait été mille et mille fois
+poussé du sein, du coeur, certainement avec trouble de la respiration,
+avec palpitation peut-être.
+
+Tout autre est la demeure du quadrupède. Il naît vêtu; qu'a-t-il besoin
+de nid? Aussi, ceux qui bâtissent ou creusent travaillent pour eux-mêmes
+plus que pour leurs petits. La marmotte est un mineur habile dans son
+oblique souterrain, qui lui sauve le vent de l'hiver. L'écureuil, d'une
+main adroite, élève la jolie tourelle qui le défendra de la pluie. Le
+grand ingénieur des lacs, le castor, qui prévoit la crue des eaux, se
+fait plusieurs étages où il montera à volonté: tout cela pour
+l'individu. L'oiseau bâtit pour la famille. Insouciant, il vivait sous
+la claire feuillée, en butte à ses ennemis; mais dès qu'il n'est plus
+seul, la maternité prévue, espérée, le fait artiste. Le nid est une
+création de l'amour.
+
+Aussi, l'oeuvre est empreinte d'une force de volonté extraordinaire,
+d'une passion singulièrement persévérante. Vous le sentirez surtout à
+ceci, qu'elle n'est pas, comme les nôtres, préparée par une charpente
+qui en fixe le plan, soutient et régularise le travail. Ici le plan est
+si bien dans l'artiste, l'idée si arrêtée, que sans charpente ni
+carcasse, sans appui préalable, le navire aérien se bâtit pièce à pièce,
+et pas une ne trouble l'ensemble. Tout vient s'y ajouter à propos,
+symétriquement, en parfaite harmonie: chose infiniment difficile dans un
+tel défaut d'instrument et dans ce rude effort de concentration et de
+feutrage par la pression de la poitrine.
+
+La mère ne se fie point au mâle pour tout cela, mais elle l'emploie
+comme pourvoyeur. Il va chercher des matériaux, herbes, mousses, racines
+ou branchettes. Mais quand le bâtiment est fait, quand il s'agit de
+l'intérieur, du lit, du mobilier, l'affaire devient plus difficile. Il
+faut songer que cette couche doit recevoir un oeuf infiniment prenable
+au froid, dont tout point refroidi serait pour le petit un membre mort.
+Ce petit naîtra nu. Le ventre, au ventre de la mère bien appliqué, ne
+craindra pas le froid; mais le dos, dépouillé encore, le lit seul doit
+le réchauffer: la mère est là-dessus d'une précaution, d'une inquiétude
+bien difficiles à satisfaire. Le mari apporte du crin, mais c'est trop
+dur: il ne servirait que dessous, et comme un sommier élastique. Il
+apporte du chanvre, mais c'est trop froid: la soie ou le duvet soyeux de
+certaines plantes, le coton ou la laine, sont admis seuls; ou mieux, ses
+propres plumes, son duvet, qu'elle arrache et qu'elle met sous le
+nourrisson.
+
+Il est intéressant de voir le mâle en quête des matériaux, quête habile
+et furtive: il craint qu'en le suivant des yeux, on n'apprenne trop bien
+le chemin de son nid. Souvent, si vous le regardez, pour vous tromper,
+il prend un chemin différent. Cent petits vols ingénieux répondront aux
+désirs de la mère. Il suivra les brebis pour recueillir un peu de laine.
+Il prendra à la basse-cour les plumes tombées de la pondeuse. Il épiera,
+dans son audace, si la fermière, sous l'auvent, laisse un moment sa
+pelote ou sa quenouille, et s'en ira riche d'un fil dérobé.
+
+Les collections de nids sont fort récentes, peu nombreuses, peu riches
+encore. Dans celle de Rouen, cependant, remarquable par l'arrangement,
+dans celle de Paris, où se voient plusieurs très-curieux spécimens, on
+distingue déjà les industries diverses qui créent ce chef-d'oeuvre du
+nid. Quelle en est la chronologie, le crescendo? non d'un art à un autre
+(non du maçonnage au tressage, par exemple). Mais dans chaque art, les
+oiseaux qui s'y livrent vont plus ou moins haut, selon l'intelligence
+des espèces, la facilité des matériaux ou l'exigence des climats.
+
+Chez les oiseaux mineurs, le manchot, le pingouin, dont le petit, à
+peine né, sautera à la mer, se contentent de faire un trou. Mais le
+guêpier, l'hirondelle de mer, qui doivent élever leurs petits, se
+creusent sous la terre une véritable habitation, très-bien
+proportionnée, non sans quelque géométrie. Ils la meublent de plus et la
+jonchent de matières molles sur lesquelles le petit sentira moins la
+dureté ou la fraîcheur du sol humide.
+
+Dans les oiseaux maçons, le flamant, qui élève la boue en pyramide pour
+isoler ses oeufs de la terre inondée, et les couve debout sous ses
+longues jambes, se contente d'une oeuvre grossière. C'est encore un
+manoeuvre. Le vrai maçon, c'est l'hirondelle qui suspend sa maison aux
+nôtres.
+
+La merveille du genre est peut-être l'étonnant cartonnage que travaille
+la grive. Son nid, fort exposé sous l'humide abri des vignes, est de
+mousse au dehors et échappe aux yeux, mêlé à la verdure; mais regardez
+dedans: c'est une coupe admirable de propreté, de poli, de luisant, qui
+ne cède point au verre. On pourrait s'y mirer.
+
+L'art rustique, et propre aux forêts, de la charpente, du menuisage, de
+la sculpture en bois, a son infime essai dans le toucan, dont le bec est
+énorme, mais faible et mince; il ne s'attaque qu'aux arbres vermoulus.
+Le pic, mieux armé, on l'a vu, peut davantage; c'est le vrai
+charpentier; mais l'amour vient, c'est le sculpteur.
+
+Infinie en genres, en espèces, est la corporation des vanniers, des
+tisseurs. Marquer leur point de départ, leur progrès et le terme d'une
+industrie si variée, ce serait un très-long travail.
+
+Les oiseaux de rivage tressent déjà, mais avec peu d'adresse. Pourquoi
+feraient-ils plus? Vêtus si bien par la nature d'une plume onctueuse et
+presque impénétrable, ils comptent moins avec les éléments. Leur grand
+art est la chasse; toujours au maigre et faiblement nourris, les
+piscivores sont dominés par un estomac exigeant.
+
+Le tressage fort élémentaire des hérons, des cigognes, est dépassé déjà,
+non de beaucoup, par les vanniers des bois, par le geai, le moqueur,
+l'étourneau, le bouvreuil. Leur famille plus nombreuse leur impose un
+travail plus grand. Ils fondent des assises grossières, mais par-dessus
+adaptent un panier plus ou moins élégant, un tressage de racines et
+bûchettes fortement liées. La cistole entrelace délicatement trois
+roseaux dont les feuilles, mêlées au tissu, en font la base mobile et
+sûre; il ondule avec elle. La mésange suspend son berceau en forme de
+bourse par un côté, et se confie au vent pour bercer sa famille.
+
+Le serin, le chardonneret, le pinson, sont des feutreurs habiles. Ce
+dernier, inquiet, défiant, colle à l'ouvrage fait, avec beaucoup d'art
+et d'adresse, des lichens blancs, dont la moucheture désoriente
+entièrement le chercheur, et lui fait prendre ce charmant nid, si bien
+dissimulé, pour un accident de verdure, une chose fortuite et naturelle.
+
+Le collage et le feutrage jouent au reste un grand rôle dans l'oeuvre
+même des tisseurs. On aurait tort d'isoler trop ces arts.
+L'oiseau-mouche consolide avec la gomme des arbres sa petite maison. La
+plupart des autres y emploient la salive. Quelques-uns, chose étrange!
+subtile invention de l'amour, y joignent l'art pour lequel leurs organes
+leur donnent le moins de secours. Un sansonnet américain parvient à
+coudre des feuilles avec son bec, et très-adroitement.
+
+Quelques tresseurs habiles, non contents du bec, y joignent le pied. La
+chaîne préparée, ils la fixent du pied, pendant que le bec y insère la
+trame. Ils deviennent de vrais tisserands.
+
+L'adresse ne manque pas, en résumé. Elle est même étonnante; mais les
+instruments manquent. Ils sont étrangement impropres à ce qu'ils ont à
+faire. La plupart des insectes sont en comparaison merveilleusement
+armés, ustensilés. Ce sont de véritables ouvriers qui naissent tels.
+L'oiseau ne l'est que pour un temps, par l'inspiration de l'amour.
+
+
+
+
+VILLES DES OISEAUX.
+
+ESSAIS DE RÉPUBLIQUE.
+
+
+Plus j'y songe, plus je vois que l'oiseau n'est pas, comme l'insecte, un
+animal industriel. C'est le poëte de la nature, le plus indépendant des
+êtres, d'une vie sublime, aventureuse, au total, très-peu protégée.
+
+Entrons dans les forêts sauvages de l'Amérique, examinons les moyens de
+sûreté qu'inventent ou possèdent les êtres isolés. Comparons les
+ressources de l'oiseau, l'effort de son génie, aux inventions de son
+voisin, l'homme, qui vit aux mêmes lieux. La différence fait honneur à
+l'oiseau; l'invention humaine est tout offensive. L'indien a trouvé le
+casse-tête, le couteau de pierre à scalper; l'oiseau n'a trouvé que le
+nid.
+
+Pour la propreté, la chaleur, pour la grâce élégante, le nid est
+supérieur de tout point au wigwam de l'indien, à la case du nègre, qui
+souvent, en Afrique, n'est qu'un baobab creusé par le temps.
+
+Le nègre n'a pas encore trouvé la porte; sa maison reste ouverte. Contre
+l'invasion nocturne des bêtes, il en obstrue l'entrée d'épines.
+
+L'oiseau non plus ne sait fermer son nid. Quelle sera sa défense? Grande
+et terrible question.
+
+Il fait l'entrée étroite et tortueuse. S'il choisit un nid naturel,
+comme fait la sistelle, au creux d'un arbre, il en rétrécit l'ouverture
+par un habile maçonnage. Plusieurs, comme le fournier, bâtissent un nid
+double en deux appartements: dans l'alcôve couve la mère; au vestibule
+veille le père, sentinelle attentive, pour repousser l'invasion.
+
+Que d'ennemis à craindre! serpents, hommes ou singes, écureuils! Et que
+dis-je? les oiseaux eux-mêmes. Ce peuple aussi a ses voleurs. Les
+voisins aident parfois le faible à recouvrer son bien, à chasser par la
+force l'injuste usurpateur. On assure que les freux (espèces de
+corneilles) poussent plus loin l'esprit de justice. Ils ne pardonnent
+pas au jeune couple qui, pour être plus tôt en ménage, vole les
+matériaux, le mobilier d'un autre nid. Ils se mettent huit ou dix
+ensemble pour mettre en pièces le nid coupable, détruisent de fond en
+comble cette maison de vol. Et les voleurs punis s'en vont bâtir au
+loin, forcés de tout recommencer.
+
+N'est-ce pas là une idée de la propriété et du droit sacré du travail?
+
+Où en trouver les garanties, et comment assurer un commencement d'ordre
+public? Il est curieux de savoir comment les oiseaux ont résolu la
+question.
+
+Deux solutions se présentaient: la première était l'_association_,
+l'organisation d'un gouvernement qui concentrât la force, et de la
+réunion des faibles fît une puissance défensive. La seconde (mais
+miraculeuse? impossible? imaginative?) aurait été la réalisation de la
+_ville aérienne_ d'Aristophane, la construction d'une demeure gardée,
+par sa légèreté, des lourds brigands de l'air, inaccessible aux
+approches des brigands de la terre, au chasseur, au serpent.
+
+Ces deux choses, l'une difficile, l'autre qui semble impossible,
+l'oiseau les a réalisées.
+
+L'association d'abord et le gouvernement. La monarchie est l'essai
+inférieur. De même que les singes ont un roi qui conduit chaque bande,
+plusieurs espèces d'oiseaux, dans les dangers surtout, paraissent suivre
+un chef.
+
+Les fourmiliers ont un roi; les oiseaux de paradis ont un roi. Le tyran
+intrépide, petit oiseau d'audace extraordinaire, couvre de son abri des
+espèces plus grosses, qui le suivent et se fient à lui. On assure que le
+noble épervier, réprimant ses instincts de proie pour certaines espèces,
+laisse nicher sous lui, autour de lui, des familles craintives qui
+croient à sa générosité.
+
+Mais l'association la plus sûre est celle des égaux. L'autruche, le
+manchot, une foule d'espèces, s'unissent pour cela. Plusieurs espèces,
+unies pour voyager, forment, au moment de l'émigration, des républiques
+temporaires. On sait la bonne entente, la gravité républicaine, la
+parfaite tactique des cigognes et des grues. D'autres, plus petits et
+moins armés, dans des climats d'ailleurs où la nature, cruellement
+féconde, leur engendre sans cesse de redoutables ennemis, n'osent pas
+s'écarter les uns des autres, rapprochent leurs demeures sans les
+confondre, et sous un toit commun vivant en cellules à part, forment de
+véritables ruches.
+
+La description donnée par Paterson paraissait fabuleuse. Mais elle a été
+confirmée par Levaillant, qui trouva souvent en Afrique, étudia,
+anatomisa cette étrange cité. La gravure donnée dans l'_Architecture of
+birds_ fait mieux comprendre son récit. C'est l'image d'un immense
+parapluie posé sur un arbre et couvrant de son toit commun plus de trois
+cents habitations. «Je me le fis apporter, dit Levaillant, par plusieurs
+hommes qui le mirent sur un chariot. Je le coupai avec une hache, et je
+vis que c'était surtout une masse d'herbe de bosman, sans aucun mélange,
+mais si fortement tressée qu'il était impossible à la pluie de le
+traverser. Cette masse n'est que la charpente de l'édifice: chaque
+oiseau se construit un nid particulier sous le pavillon commun. Les nids
+occupent seulement le rebord du toit; la partie supérieure reste vide,
+sans cependant être inutile: car, s'élevant plus que le reste, elle
+donne au tout une inclinaison suffisante, et préserve ainsi chaque
+petite habitation. En deux mots, qu'on se figure un grand toit oblique
+et irrégulier, dont tous les bords à l'intérieur sont garnis de nids
+serrés l'un contre l'autre, et l'on aura une idée exacte de ces
+singuliers édifices.
+
+«Chaque nid a trois ou quatre pouces de diamètre, ce qui est suffisant
+pour l'oiseau: mais, comme ils sont en contact l'un avec l'autre autour
+du toit, ils paraissent à l'oeil ne former qu'un seul bâtiment, et ne
+sont séparés que par une petite ouverture qui sert d'entrée au nid, et
+souvent une seule entrée est commune à trois nids, dont l'un est au
+fond, et les deux autres de chaque côté. Il y avait 320 cellules, ce qui
+ferait 640 habitants, si chacune refermait un couple, ce dont on peut
+douter. Chaque fois, pourtant, que j'ai tiré sur un essaim, j'ai tué en
+même nombre les mâles et les femelles.»
+
+Louable exemple! digne d'imitation!... Je voudrais seulement croire que
+la fraternité de ces pauvres petits est une garantie suffisante. Leur
+nombre et leur bruit peuvent parfois alarmer l'ennemi, inquiéter le
+monstre, lui faire prendre un autre chemin. Mais pourtant s'il
+s'obstine; si, fort de sa peau écaillée, le boa, sourd aux cris, monte à
+l'assaut, envahit la cité au temps où les petits n'ont pas encore de
+plumes pour voler, ce nombre ne peut guère que multiplier les victimes.
+
+Reste l'idée d'Aristophane, _la cité aérienne_, s'isoler de la terre, de
+l'eau, et bâtir dans les airs.
+
+Ceci est un coup de génie. Et pour le faire, il fallait le miracle des
+deux premières puissances qui soient au monde: de l'amour, de la peur.
+
+De la peur la plus vive, de celle qui vous glace le sang: si, regardant
+dans un trou d'arbre, la tête noire et plate d'un froid reptile se lève
+et vous siffle au visage, homme et fort, vous tremblez.
+
+Combien plus doit frémir, s'abîmer d'épouvante la faible créature
+désarmée, prise en son nid, et sans pouvoir se servir de ses ailes!
+
+La découverte de la ville aérienne s'est faite au pays des serpents.
+
+L'Afrique, terre des monstres, dans les horribles sécheresses, les voit
+couvrir la terre. L'Asie, sur son brûlant rivage de Bombay, dans ses
+forêts où le limon fermente, les fait pulluler et grossir; se gonfler de
+venin. Aux Moluques, ils sont innombrables.
+
+De là l'inspiration de la _Loxia pensilis_ (gros-bec des Philippines).
+Tel est le nom du grand artiste.
+
+Il choisit un bambou, tout près des eaux. Aux branches de cet arbre, il
+suspend délicatement des filaments de plantes. D'avance, il sait le
+poids du nid, et ne se trompe pas. Aux filaments, il attache une à une
+(ne s'appuyant sur rien et travaillant en l'air) des herbes assez dures.
+L'ouvrage est infiniment long et fatigant; il suppose une patience, un
+courage infinis.
+
+Le vestibule seul n'est pas moins qu'un cylindre de douze à quinze pieds
+qui pend sur l'eau, l'ouverture par en bas, de sorte qu'on entre en
+montant. L'extrémité d'en haut semble une gourde ou un sac gonflé, comme
+la cornue d'un chimiste. Parfois, cinq ou six cents nids semblables
+pendent à un seul arbre.
+
+Voilà ma ville aérienne, non rêvée et fantastique, comme celle
+d'Aristophane, mais certaine, réalisée, répondant aux trois conditions,
+sûre du côté de l'eau et de la terre, même inaccessible aux brigands de
+l'air par ses étroites ouvertures, où l'on n'entre qu'en montant avec
+tant de difficulté.
+
+Maintenant, ce qu'on dit à Colomb quand il défia de faire tenir un oeuf
+debout, vous le direz peut-être à l'ingénieux oiseau pour sa cité
+suspendue. Vous lui direz: «C'était bien simple.» À quoi l'oiseau
+répondra, comme Colomb: «Que ne le trouviez-vous?»
+
+
+
+
+ÉDUCATION
+
+
+Voilà donc le nid fait, et garanti par tous les moyens de prudence qu'a
+pu trouver la mère. Elle s'arrête sur son oeuvre finie, et rêve l'hôte
+nouveau qu'il contiendra demain.
+
+À ce moment sacré, ne devons-nous pas, nous aussi, réfléchir, et nous
+demander ce que contient ce coeur de mère?
+
+Une âme? oserons-nous dire que cette ingénieuse architecte, cette mère
+tendre ait une âme?
+
+Bien des personnes, du reste, fort sensibles et fort sympathiques, se
+récrieraient, repousseraient cette idée si naturelle comme une
+scandaleuse hypothèse.
+
+Leur coeur les y mènerait; leur esprit les en éloigne, du moins leur
+éducation, telle idée qu'on a de bonne heure imposée à leur esprit.
+
+Les _bêtes_ ne sont que des machines, des automates mécaniques; ou, si
+l'on croit voir en elles des lueurs de sensibilité et de raison, c'est
+le pur effet de l'_instinct_. Mais l'instinct, qu'est-ce que c'est? Je
+ne sais quel sixième sens qui ne se définit pas, qui a été mis en elles,
+non acquis par elles-mêmes, force aveugle qui agit, construit et fait
+mille choses ingénieuses, sans qu'elles en aient conscience, sans que
+leur activité personnelle y soit pour rien.
+
+S'il en est ainsi, cet instinct sera une chose invariable, et ses
+oeuvres seront choses immuablement régulières, que le temps ni les
+circonstances ne diversifieront jamais.
+
+Les esprits indifférents, distraits, occupés ailleurs, qui n'ont pas le
+temps d'observer, recevront ceci sur parole. Pourquoi pas? Au premier
+coup d'oeil, tels actes des animaux, telles oeuvres aussi, paraissent _à
+peu près_ régulières. Pour en juger autrement, peut-être il faudrait
+plus d'attention, de suite, de temps et d'étude, que la chose n'en vaut
+la peine.
+
+Ajournons cette dispute, et voyons l'objet lui-même. Prenons le plus
+humble exemple, un exemple individuel; faisons appel à nos yeux, à notre
+observation propre, telle que chacun peut la faire avec le sens le plus
+vulgaire.
+
+Qu'on me permette de donner ici bonnement et simplement le journal de ma
+serine Jonquille, comme je l'écrivis heure par heure à la naissance de
+son premier enfant; journal très-exact, et, bref, acte de naissance
+authentique:
+
+«Il faut dire d'abord que Jonquille était née en cage et n'avait pas vu
+faire de nid. Dès que je la vis agitée de sa maternité prochaine, je lui
+ouvris souvent la porte, et la laissai libre de recueillir dans
+l'appartement les éléments de la couche dont aurait besoin le petit.
+Elle les ramassait en effet, mais sans savoir les employer. Elle les
+réunissait, les poussait et les fourrait dans quelque coin de la cage.
+Il était très-évident que l'art de la construction n'était point inné en
+elle, que (tout comme l'homme) l'oiseau ne sait pas sans avoir appris.
+
+«Je lui donnai le nid tout fait, du moins la petite corbeille qui fait
+la charpente et les murs de la construction. Elle fit alors le matelas,
+et feutra tellement quellement les parois. Elle couva ensuite son oeuf
+pendant seize jours avec une persévérance, une ferveur, une dévotion
+maternelle étonnantes, sortant à peine quelques minutes par jour de
+cette position si fatigante, et seulement lorsque le mâle voulait bien
+la remplacer.
+
+«Le seizième jour à midi, la coquille fut cassée en deux, et on vit
+ramper dans le nid de petites ailes sans plumes, de petits pieds,
+quelque chose qui travaillait à se dégager entièrement de l'enveloppe.
+Le corps était un gros ventre, arrondi comme une boule. La mère, avec de
+grands yeux, le cou en avant, les ailes frémissantes, du bord du panier,
+regardait l'enfant et me regardait aussi, comme en disant: _N'approchez
+pas!_
+
+«Sauf quelques longs duvets aux ailes et à la tête, il était tout à fait
+nu.
+
+«Ce premier jour, elle lui donna seulement à boire. Il ouvrait cependant
+déjà un bec fort raisonnable.
+
+«De temps en temps, pour le faire mieux respirer, elle s'écartait un
+peu, puis le remettait sous son aile et le frictionnait délicatement.
+
+«Le second jour, il mangea, mais une becquée fort légère, de mouron,
+bien préparée, apportée par le père d'abord, reçue par la mère et
+transmise par elle avec de petits cris. Vraisemblablement c'était moins
+nourriture que purgation.
+
+«Tant que l'enfant a ce qu'il faut, elle laisse le père voler, aller et
+venir, vaquer à ses occupations. Mais dès que l'enfant demande, la mère,
+de sa plus douce voix, appelle le nourricier, qui remplit son bec,
+arrive en hâte et lui transmet l'aliment.
+
+«Le cinquième jour, les yeux sont moins proéminents; le sixième au
+matin, des plumes percent le long des ailes, et le dos se rembrunit; le
+huitième, l'enfant ouvre les yeux quand on l'appelle, et commence à
+bégayer; le père hasarde de nourrir le petit lui-même. La mère prend des
+vacances et fait de fréquentes absences. Elle se pose souvent au bord,
+et contemple amoureusement son enfant. Mais celui-ci s'agite, sent le
+besoin du mouvement. Pauvre mère! dans bien peu il voudra t'échapper.
+
+«Dans cette première éducation de la vie élémentaire et passive encore,
+comme dans la seconde (active, celle du vol), dont je parlerai, ce qui
+était évident, perceptible à chaque moment, c'est que tout était
+proportionné avec une prudence infinie à la chose la moins prévue, chose
+essentiellement variable, la force individuelle de l'enfant; les
+quantités, les qualités, le mode de la préparation alimentaire, les
+soins de réchauffement, de friction et de propreté, administrés avec une
+adresse et une attention de détails, nuancés selon l'occurence, tels que
+la femme la plus délicate, la plus prévoyante, y aurait à peine atteint.
+
+«Quand je voyais son coeur battre avec violence, son oeil s'illuminer en
+regardant son cher trésor, je disais: «Ferais-je autrement près du
+berceau de mon fils?»
+
+Ah! si c'est là une machine, que suis-je moi-même? et qui prouve alors
+que je suis une personne? S'il n'y a pas là une âme, qui me répond de
+l'âme humaine? À quoi se fier donc alors? Et tout ce monde n'est-il pas
+un rêve, une fantasmagorie, si, des actes les plus personnels, les plus
+manifestement raisonnés et calculés, je dois conclure qu'il n'y a rien
+qu'absence de la raison, mécanisme, automatisme, une espèce de pendule
+qui joue la vie et la pensée!
+
+Notez que notre observation portait sur un être captif qui opérait dans
+des circonstances fatales et déterminées de logement, de nourriture,
+etc., etc. Mais combien son action eût-elle été encore plus évidemment
+choisie, voulue et réfléchie, si tout cela s'était passé dans la liberté
+des forêts, où elle eût dû s'inquiéter de tant d'autres circonstances
+auxquelles la captivité la dispensait de songer! Je pense surtout aux
+soins de sécurité, qui pour l'oiseau sont peut-être les premiers dans la
+vie sauvage, et qui plus qu'aucune chose exercent et constatent son
+libre génie.
+
+Cette première initiation à la vie, dont je viens de donner un exemple,
+est suivie de ce que j'appellerais l'_éducation professionnelle_; chaque
+oiseau a un métier.
+
+Éducation plus ou moins laborieuse selon le milieu et les circonstances
+où est placée chaque espèce. Celle de la pêche, par exemple, est simple
+pour le manchot, qui, peu ingambe, a assez de peine pour mener le petit
+à la mer; sa grande nourrice l'attend et lui tient la nourriture prête;
+il n'a qu'à ouvrir le bec. Chez le canard, cette éducation est plus
+compliquée. J'observais, cet été, sur un étang de Normandie, une cane,
+suivie de sa couvée, qui donnait sa première leçon. Les nourrissons,
+attroupés, avides, ne demandaient qu'à vivre. La mère, docile à leurs
+cris, plongeait au fond de l'eau, rapportant quelque vermisseau ou un
+petit poisson qu'elle distribuait avec impartialité, ne donnant jamais
+deux fois de suite au même caneton.
+
+Le plus touchant dans ce tableau, c'est que la mère, dont sans doute
+l'estomac réclamait aussi, ne gardait rien pour elle et semblait
+heureuse du sacrifice. Sa préoccupation visible était d'amener sa
+famille à faire comme elle, à disparaître intrépidement sous l'eau pour
+saisir la proie. D'une voix presque douce, elle sollicitait cet acte de
+courage et de confiance. J'eus le bonheur de voir l'un après l'autre
+chacun des petits plonger, peut-être en frémissant, au fond du noir
+abîme. L'éducation venait d'être achevée.
+
+Éducation fort simple, et d'un des métiers inférieurs. Resterait à
+parler de celle des arts, de l'art du vol, de l'art du chant, de l'art
+architectural. Rien de plus compliqué que l'éducation de certains
+oiseaux chanteurs. La persévérance du père, la docilité des petits, sont
+dignes de toute admiration.
+
+Et cette éducation s'étend au delà de la famille. Les rossignols, les
+pinsons, jeunes encore ou moins habiles, savent écouter et profiter
+auprès de l'oiseau supérieur qu'on leur donne pour maître. Dans les
+palais de Russie où on a ce noble goût oriental pour le chant de Bulbul,
+on voit parfois de ces écoles. Le maître rossignol, dans sa cage
+suspendue au centre d'une salle, a autour de lui ses disciples dans
+leurs cages respectives. On paye tant par heure pour qu'ils viennent
+écouter et prendre leçon. Avant que le maître chante, ils jasent entre
+eux, gazouillent, se saluent et se reconnaissent. Mais dès que le
+puissant docteur, d'un impérieux coup de gosier, comme d'une fine cloche
+d'acier, a imposé le silence, vous les voyez écouter avec une déférence
+sensible, puis timidement répéter. Le maître, avec complaisance, revient
+aux principaux passages, corrige, rectifie doucement. Quelques-uns alors
+s'enhardissent et, par quelques accords heureux, essayent de
+s'harmoniser à cette mélodie supérieure.
+
+Une éducation si délicate, si variée, si compliquée, est-elle d'une
+machine, d'une brute réduite à l'instinct? Qui peut y méconnaître une
+âme?
+
+Ouvrons les yeux à l'évidence. Laissons là les préjugés, les choses
+apprises et convenues. De quelque idée préconçue, de quelque dogme qu'on
+parte, on ne peut pas offenser Dieu en rendant une âme à la bête.
+Combien n'est-il pas plus grand s'il a créé des personnes, des âmes et
+des volontés, que s'il a construit des machines!
+
+Laissez l'orgueil, et convenez d'une parenté qui n'a rien dont rougisse
+une âme pieuse. Que sont ceux-ci? ce sont vos frères.
+
+Que sont-ils? des âmes ébauchées, des âmes spécialisées encore dans
+telles fonctions de l'existence, des candidats à la vie plus générale et
+plus vastement harmonique où est arrivée l'âme humaine.
+
+Y viendront-ils? et comment? Dieu s'est réservé ces mystères.
+
+Ce qui est sûr, c'est qu'il les appelle, eux aussi, à monter plus haut.
+
+Ceux-ci sont, sans métaphore, les petits enfants de la nature,
+nourrissons de la Providence, qui s'essayent à sa lumière pour agir,
+penser, qui tâtonnent, mais peu à peu iront plus loin.
+
+ ô pauvre enfantelet! du fil de tes pensées
+ L'échevelet n'est encor débrouillé...
+
+Âmes d'enfants, en réalité; mais, bien plus que celles des enfants de
+l'homme, douces, résignées et patientes. Voyez dans quelle débonnaireté
+muette la plupart supportent (comme nos chevaux) les mauvais
+traitements, les coups, les blessures! Tous savent porter la maladie,
+tous la mort. Ils s'en vont à part, s'enveloppent de silence, se
+couchent et se cachent; cette douceur leur sert souvent des remèdes les
+plus efficaces. Sinon, ils acceptent leur sort, passent comme s'ils
+s'endormaient.
+
+Aiment-ils autant que nous? Comment en douter, quand on voit les plus
+timides devenir tout à coup héroïques pour défendre leurs petits et leur
+famille? Le dévouement de l'homme qui brave la mort pour ses enfants,
+vous le retrouverez tous les jours chez le tyran, chez le martin, qui
+non-seulement résiste à l'aigle, mais le poursuit avec une fureur
+héroïque.
+
+Voulez-vous voir deux choses étonnamment analogues? Regardez d'une part
+la femme au premier pas de l'enfant, et d'autre part l'hirondelle au
+premier vol du petit.
+
+C'est la même inquiétude, les mêmes encouragements, les exemples et les
+avis, la sécurité affectée, au fond la peur, le tremblement...
+«Rassure-toi... rien n'est plus facile.» En réalité, les deux mères
+frémissent intérieurement.
+
+Les leçons sont curieuses. La mère se lève sur ses ailes; il regarde
+attentivement et se soulève un peu aussi. Puis, vous la voyez voleter;
+il regarde, agite ses ailes... Tout cela va bien encore, cela se fait
+dans le nid... La difficulté commence pour se hasarder d'en sortir. Elle
+l'appelle, elle lui montre quelque petit gibier tentant, elle lui promet
+récompense, elle essaye de l'attirer par l'appât d'un moucheron.
+
+Le petit hésite encore. Et mettez-vous à sa place. Il ne s'agit pas ici
+de faire un pas dans une chambre, entre la mère et la nourrice, pour
+tomber sur des coussins. Cette hirondelle d'église, qui professe au haut
+de sa tour la première leçon de vol, a peine à enhardir son fils, à
+s'enhardir peut-être elle-même à ce moment décisif. Tous deux, j'en suis
+sûr, du regard plus d'une fois mesurent l'abîme et regardent le pavé...
+Pour moi, je vous le déclare, le spectacle est grand, émouvant. Il faut
+_qu'il croie_ sa mère, il faut _qu'elle se fie à l'aile_ du petit si
+novice encore... Des deux côtés, Dieu exige un acte de foi, de courage.
+Noble et sublime point de départ!... Mais il a cru, il est lancé, et il
+ne retombera pas. Tremblant, il nage soutenu du paternel souffle du
+ciel, des cris rassurants de sa mère... Tout est fini... Désormais, il
+volera indifférent par les vents et par les orages, fort de cette
+première épreuve où il a volé dans la foi.
+
+
+
+
+LE ROSSIGNOL, L'ART et L'INFINI.
+
+
+Le célèbre Pré-aux-Clercs, aujourd'hui marché Saint-Germain, est, comme
+on sait, le dimanche, le marché aux oiseaux de Paris. Lieu curieux à
+plus d'un titre. C'est une vaste ménagerie, fréquemment renouvelée,
+musée mobile et curieux de l'ornithologie française.
+
+D'autre part, un tel encan d'êtres vivants, après tout, de captifs dont
+un grand nombre sentent vivement la captivité, d'esclaves que le
+marchand montre, vend et fait valoir plus ou moins adroitement, rappelle
+indirectement les marchés de l'Orient, les encans d'esclaves humains.
+Les esclaves ailés, sans savoir nos langues, n'expriment pas moins
+clairement la pensée de l'esclavage, les uns nés ainsi, résignés,
+ceux-là sombres et muets, rêvant toujours la liberté. Quelques-uns
+paraissent s'adresser à vous, vouloir arrêter le passant, ne demander
+qu'un bon maître. Que de fois nous vîmes un chardonneret intelligent, un
+aimable rouge-gorge, nous regarder tristement, mais d'un regard non
+équivoque qui disait: «achète-moi!»
+
+Un dimanche de cet été, nous y fîmes une visite que nous n'oublierons
+jamais. Le marché n'était pas riche, encore moins harmonieux: les temps
+de mue et de silence avaient commencé. Nous n'en fûmes pas moins saisi
+et vivement intéressé de la naïve attitude de quelques individus. Le
+chant, le plumage, ces deux hauts attributs de l'oiseau, préoccupent
+ordinairement, et empêchent d'observer leur vive et originale pantomime.
+Un seul, le moqueur d'Amérique, a le génie du comédien, marquant tous
+ses chants d'une mimique strictement appropriée à leur caractère et
+souvent très-ironique. Nos oiseaux n'ont pas cet art singulier; mais,
+sans art et à leur insu, ils expriment, par des mouvements
+significatifs, souvent pathétiques, ce qui traverse leur esprit.
+
+Ce jour, la reine du marché était une fauvette à tête noire, oiseau
+artiste de grand prix, mis à part dans l'étalage, au-dessus des autres
+cages, et comme un bijou sans pair. Elle voletait, svelte et charmante;
+en elle tout était grâce. Formée à la captivité dans une longue
+éducation, elle semblait ne regretter rien, et ne pouvait donner à l'âme
+que des impressions douces, heureuses. C'était visiblement un être tout
+suave, et si harmonique de chant et de mouvement, qu'en la voyant se
+mouvoir, je croyais l'entendre chanter.
+
+Plus bas, bien plus bas, dans une étroite cage, un oiseau un peu plus
+gros, fort inhumainement resserré, donnait une impression bizarre et
+toute contraire. C'était un pinson, et le premier que j'aie vu aveugle.
+Nul spectacle plus pénible. Il faut avoir une nature étrangère à toute
+harmonie, une âme barbare, pour acheter par une telle vue le chant de
+cette victime. Son attitude tourmentée, laborieuse, me rendait son chant
+douloureux. Le pis, c'est qu'elle était humaine: elle rappelait les
+tours de tête et d'épaules disgracieux que se donnent souvent les myopes
+ou les hommes devenus aveugles. Tel n'est jamais l'aveugle-né. Dans un
+effort violent, mais constant, devenu un tic, la tête inclinée à droite,
+de ses yeux vides, il cherchait la lumière. Le cou tendait à rentrer
+dans les épaules et se gonflait comme pour y prendre plus de force, cou
+tors, épaules un peu bossues. Ce malheureux virtuose, qui chantait quand
+même, contrefait et déformé, eût été une image basse des laideurs de
+l'esclave artiste, s'il n'eût été ennobli par cet indomptable effort de
+poursuivre la lumière, la cherchant toujours en haut, et puisant
+toujours son chant dans l'invisible soleil qu'il avait gardé dans
+l'esprit.
+
+Médiocrement éducable, cet oiseau répète, d'un merveilleux timbre
+d'acier, la chanson de son bois natal, et de l'accent particulier du
+canton où il est né: autant de dialectes de pinsons que de cantons
+différents. Il se reste fidèle à lui-même; il ne chante que son berceau,
+et cela d'une même note, mais d'une âpre passion, d'une émulation
+extraordinaire. Mis en face d'un rival, il la redira huit cents fois de
+suite; parfois, il en meurt. Je ne m'étonne pas que les belges célèbrent
+avec passion les combats de ce héros du chant national, du chantre de
+leurs forêts d'Ardennes, décernent des prix, des couronnes, même des
+arcs de triomphe à ces dévouements suprêmes, qui donnent la vie pour la
+victoire.
+
+Plus bas encore que le pinson, et dans une misérable cage fort petite,
+peuplée pêle-mêle d'une demi-douzaine d'oiseaux de tailles fort
+différentes, on me montra un prisonnier que je n'aurais pas distingué,
+un jeune rossignol pris le matin même. L'oiseleur, par un habile
+machiavélisme, avait mis le triste captif dans un monde de petits
+esclaves fort gais et déjà tout faits à la réclusion. C'étaient de
+jeunes troglodytes, nés en cage et récemment; il avait fort bien calculé
+que la vue des jeux de l'enfance innocente trompe parfois les grandes
+douleurs.
+
+Grande évidemment, immense était celle-ci, plus frappante qu'aucune de
+celles que nous exprimons par les larmes. Douleur muette, enfermée en
+soi, qui ne voulait que ténèbres. Il était au plus loin reculé dans
+l'ombre, au fond de la cage, caché à demi au fond d'une petite
+mangeoire, se faisant gros et gonflé de ses plumes un peu hérissées,
+fermant les yeux, sans les ouvrir même quand il était heurté dans les
+jeux folâtres, indiscrets, de ces petits turbulents qui se poussaient
+souvent sur lui. Visiblement, il ne voulait ni voir, ni entendre, ni
+manger, ni se consoler. Ces ténèbres volontaires, je le sentais bien,
+étaient, dans sa cruelle douleur, _un effort pour ne pas être_, un
+suicide intentionnel. D'esprit, il embrassait la mort, et mourait,
+autant qu'il pouvait, par la suspension des sens et de toute activité
+extérieure.
+
+Notez que, dans cette attitude, il n'y avait rien de haineux, rien
+d'amer, rien de colérique, rien de ce qui eût rappelé son voisin, l'âpre
+pinson, dans son attitude d'effort si violente et si tourmentée. Même
+l'indiscrétion des oiseaux enfants qui, sans souci ni respect, se
+jetaient par moments sur lui, ne tirait de lui aucune marque
+d'impatience. Il disait visiblement: «Qu'importe à celui qui n'est
+plus?» Quoique ses yeux fussent fermés, je n'en lisais pas moins en lui.
+Je sentais une âme d'artiste, toute douceur et toute lumière, sans fiel
+et sans dureté contre la barbarie du monde et la férocité du sort. Et
+c'est de cela qu'il vivait, c'est par là qu'il ne mourait pas, trouvant
+en lui, dans ce grand deuil, le tout-puissant cordial inhérent à sa
+nature: _la lumière intérieure, le chant_. Ces deux mots disent même
+chose en langue de rossignol.
+
+Je compris qu'il ne mourait pas, parce qu'alors même, malgré lui, malgré
+ce goût de la mort, il ne laissait pas de chanter. Son coeur chantait le
+chant muet que j'entendais parfaitement:
+
+ _Lascia che io pianga!
+ La libertà..._
+ la liberté!... Laissez-moi, que je pleure!
+
+Je ne m'étais pas attendu à retrouver là ce chant qui jadis, par une
+autre bouche (une bouche qui ne s'ouvrira plus), m'avait déjà mordu le
+coeur, et mis là une blessure que le temps n'effacera pas.
+
+Je demandais à son geôlier si l'on pouvait l'acheter. Cet homme rusé me
+répondit qu'il était trop jeune pour être vendu, qu'il ne mangeait pas
+encore seul: chose fausse évidemment, car il n'était pas de l'année,
+mais il le gardait pour le vendre à l'hiver, lorsque la voix, revenue,
+lui donnerait un haut prix. Un tel rossignol né libre, qui seul est le
+vrai rossignol, a une bien autre valeur que celui qui naît en cage: il
+chante bien autrement, ayant connu la liberté, la nature et les
+regrettant. La meilleure part du génie du grand artiste est la
+douleur...
+
+_Artiste!_ J'ai dit ce mot, et je ne m'en dédis pas. Ce n'est pas une
+analogie, une comparaison de choses qui se ressemblent: non, c'est la
+chose elle-même.
+
+Le rossignol, à mon sens, n'est pas le premier, mais le seul, dans le
+peuple ailé, à qui l'on doive ce nom.
+
+Pourquoi? Seul il est créateur; seul il varie, enrichit, amplifie son
+chant, y ajoute des chants nouveaux. Seul, il est fécond et varié par
+lui-même; les autres le sont par l'enseignement et l'imitation. Seul, il
+les résume, les contient presque tous: chacun d'eux, des plus brillants,
+donne un couplet du rossignol.
+
+Un seul oiseau avec lui, dans le naïf et le simple, atteint des effets
+sublimes: c'est l'alouette, fille du soleil. Et le rossignol aussi est
+inspiré de la lumière, tellement qu'en captivité, seul, privé d'amour,
+elle suffit pour le faire chanter. Tenu quelque temps dans l'ombre, puis
+tout à coup rendu au jour, il délire d'enthousiasme, il éclate en
+hymnes. Il y a, toutefois, cette différence: l'alouette ne chante pas la
+nuit; elle n'a pas la mélodie nocturne, l'entente des grands effets du
+soir, la profonde poésie des ténèbres, la solennité de minuit, les
+aspirations d'avant l'aube, enfin ce poëme si varié qui nous traduit,
+nous dévoile, en toutes ses péripéties, un grand coeur plein de
+tendresse. L'alouette a le génie lyrique; le rossignol a l'épopée, le
+drame, le combat intérieur: de là une lumière à part. En pleines
+ténèbres, il voit dans son âme et dans l'amour; par moments, au delà, ce
+semble, de l'amour individuel, dans l'océan de l'Amour infini.
+
+Comment ne pas l'appeler artiste? Il en a le tempérament au degré
+suprême où l'homme l'a lui-même rarement. Tout ce qui y tient, qualités,
+défauts, en lui surabonde. Il est sauvage et craintif, défiant, mais
+point du tout rusé. Il ne consulte point sa sûreté et ne voyage que
+seul. Il est ardemment jaloux, en émulation égal au pinson. «Il se
+crèverait à chanter,» dit un de ses historiens. Il s'écoute, il
+s'établit surtout où il y a écho, pour entendre et répondre. Nerveux à
+l'excès, on le voit, en captivité, tantôt dormir longtemps le jour avec
+des rêves agités, parfois se débattre, veiller et se démener. Il est
+sujet aux attaques de nerfs, à l'épilepsie.
+
+Il est bon, il est féroce. Je m'explique. Son coeur est tendre pour les
+faibles et les petits; donnez-lui des orphelins, il s'en charge, les
+prend à coeur; mâle et vieux, il les nourrit, les soigne attentivement,
+comme ferait une femelle. D'autre part il est extrêmement âpre à la
+proie, engloutissant et avide; la flamme qui brûle en lui et le tient
+presque toujours maigre lui fait constamment sentir le besoin du
+renouvellement: et c'est aussi une des raisons qui font qu'on le prend
+si aisément. Il suffit de tendre au matin, en avril et mai surtout,
+quand il s'épuise à chanter dans toute la longueur des nuits. À
+l'aurore, exténué, faible, avide, il se jette à l'aveugle sur l'appât.
+Il est d'ailleurs fort curieux; et, pour voir des objets nouveaux, il
+vient également se faire prendre.
+
+Une fois pris, si l'on n'avait soin de lier ses ailes, ou plutôt de
+couvrir à l'intérieur et de matelasser le haut de sa cage, il se tuerait
+par sa violence effarée et ses mouvements.
+
+Cette violence est extérieure. Au fond, il est doux et docile: c'est là
+ce qui le met si haut et le fait vraiment artiste. Il est non-seulement
+le plus inspiré, mais le plus éducable, le plus civilisable, le plus
+laborieux.
+
+C'est un spectacle de voir les petits autour du père, écouter
+attentivement, profiter, se former la voix, corriger peu à peu leurs
+fautes, leur rudesse de novices, assouplir leurs jeunes organes.
+
+Mais combien plus curieux est-il de le voir se former lui-même, se
+juger, se perfectionner, s'écouter sur de nouveaux thèmes! Cette
+persévérance, ce sérieux, qui vient du respect de son art et d'une
+religion intérieure, c'est la moralité de l'artiste, son sacre divin,
+qui le met à part, ne permettant pas de le confondre avec le vain
+improvisateur, dont le babil sans conscience est un simple écho de la
+nature.
+
+Ainsi l'amour et la lumière sont sans doute son point de départ; mais
+l'art même, l'amour du beau, confusément entrevus et très-vivement
+sentis, sont un second aliment qui soutient son coeur et lui donne un
+souffle nouveau. Et cela est sans limites, un jour ouvert sur l'infini.
+
+La vraie grandeur de l'artiste, c'est de dépasser son objet, et de faire
+plus qu'il ne veut, et tout autre chose, de passer par-dessus le but, de
+traverser le possible, et de voir encore au delà.
+
+De là de grandes tristesses, une source intarissable de mélancolie; de
+là le ridicule sublime de pleurer les malheurs qu'il n'a jamais eus. Les
+autres oiseaux s'en étonnent et lui demandent parfois ce qu'il a, ce
+qu'il regrette. Heureux, libre en sa forêt, il ne leur répond pas moins
+par ce que, dans son silence, chantait mon captif:
+
+ _Lascia ch' io pianga!_
+
+
+
+
+SUITE DU ROSSIGNOL.
+
+
+Les temps de silence ne sont pas stériles pour le rossignol: il se
+recueille et réfléchit; il couve les chants qu'il entendit ou qu'il
+essaya lui-même; il les modifie et les améliore avec un goût, un tact
+parfait. Aux fausses notes d'un maître ignorant, il substitue des
+variantes harmoniques, ingénieuses. L'air imparfait qu'on lui apprit, et
+qu'il n'avait pas répété, il le reproduit alors; mais vraiment sien,
+approprié à son génie et devenu une mélodie de rossignol.
+
+«Ne vous découragez pas, dit un vieil et naïf auteur, si le jeune oiseau
+ne veut pas répéter votre leçon et continue à gazouiller; bientôt il
+vous fera voir qu'il n'a pas perdu la mémoire des leçons reçues pendant
+l'automne et l'hiver, _temps propre à méditer, par la longueur des
+nuits_; il les redira au printemps.»
+
+Il est fort intéressant de suivre pendant l'hiver les pensées du
+rossignol dans la cage obscure, enveloppée de drap vert qui trompe un
+peu son regard et lui rappelle sa forêt. Dès décembre, il commence à
+rêver tout haut, à discourir, à décrire en notes émues ce qui se passe
+devant son esprit, les objets absents, aimés. Peut-être oublie-t-il
+alors qu'il n'a pas pu émigrer, et se croit-il arrivé en Afrique ou en
+Syrie, aux contrées d'un meilleur soleil. Peut-être il le voit, ce
+soleil; il voit refleurir la rose, il recommence pour elle, au dire des
+poëtes de la Perse, son hymne de l'impossible amour (_Ô soleil, ô mer, ô
+rose!..._ Rückert).
+
+Moi, je croirai simplement que ce chant noble et pathétique, d'un accent
+si élevé, n'est autre chose que lui-même, sa vie d'amour et de combat,
+son drame de rossignol. Il voit les bois, l'objet aimé qui les
+transfigure; il voit sa vivacité tendre, et mille grâces de la vie
+ailée, que la nôtre ne peut percevoir. Il lui parle, elle lui répond; il
+se charge de deux rôles, à la grande voix mâle et sonore, réplique par
+de doux petits cris. Quoi encore? Je ne fais nul doute que déjà ne lui
+apparaisse le ravissement de sa vie, la tendre intimité du nid, la
+pauvre petite maison qui aurait été son ciel... Il s'y croit, il ferme
+les yeux, complète cette illusion. L'oeuf est éclos, le miracle de son
+Noël en est sorti, son fils, le futur rossignol, déjà grand et
+mélodieux; il écoute avec extase, dans la nuit de sa cage sombre, la
+future chanson de son fils.
+
+Tout cela, bien entendu, dans une confusion poétique, où les obstacles,
+les combats coupent et troublent la fête d'amour. Nul bonheur ici-bas
+n'est pur: un tiers survient; le captif tout seul s'anime et s'irrite;
+il lutte manifestement contre l'adversaire invisible, _l'autre_,
+l'indigne rival qui est présent à son esprit.
+
+La scène se passe en lui, comme elle aurait lieu au printemps, quand les
+mâles reviennent, vers mars ou avril, avant le retour des femelles,
+décidés à régler entre eux leur grand duel de jalousie. Dès qu'elles
+seront revenues, tout doit être calme et tranquille, rien qu'amour,
+douceur et paix. Ce combat dure quinze jours; et si elles reviennent
+plus tôt, mortel est l'effort; l'histoire de Roland se réalise à la
+lettre: il sonna de son cor d'ivoire jusqu'à extinction de force et de
+vie. Eux aussi, ils chantent jusqu'au dernier souffle, à mort; ils
+veulent l'emporter ou mourir.
+
+S'il est vrai, comme on assure, que les amants soient deux fois, trois
+fois plus nombreux que les amantes, on conçoit la violence de cette
+brûlante émulation: c'est là la première étincelle, peut-être, et le
+secret de leur génie.
+
+Le sort du vaincu est affreux, pire que la mort. Il faut qu'il fuie,
+qu'il quitte le canton, le pays, qu'il aille se faire commensal des
+tribus d'oiseaux inférieurs, que du chant il tombe au patois, qu'il
+s'oublie et se dégrade, vulgarisé chez ce peuple vulgaire, peu à peu ne
+sachant plus ni sa langue ni la leur, nulle langue. On trouve parfois de
+ces exilés qui n'ont plus que figure de rossignol.
+
+Le rival chassé, rien n'est fait. Il faut plaire, il faut la fléchir.
+Beau moment, douce inspiration du nouveau chant qui touchera ce petit
+coeur fier et sauvage, et lui fera pour l'amour abandonner la liberté!
+L'épreuve que, dans d'autres espèces, la femelle impose, c'est d'aider à
+creuser ou bâtir le nid, de montrer qu'on est habile, qu'on prendra la
+famille à coeur. L'effet est parfois admirable. Le pic, comme nous avons
+vu, d'ouvrier devient artiste, et de charpentier sculpteur. Mais hélas!
+Le rossignol n'a pas cette adresse, il ne sait rien faire. Le moindre
+des petits oiseaux est cent fois plus adroit que lui du bec, de l'aile
+et de la patte; il n'a que la voix, qu'il s'en serve: là va éclater sa
+puissance, là il sera irrésistible; d'autres pourront montrer leurs
+oeuvres, mais son oeuvre à lui, c'est lui-même: il se montre, il se
+révèle; il apparaît grand et sublime.
+
+Je ne l'ai jamais entendu dans ce moment solennel sans croire que
+non-seulement il devait la toucher au coeur, mais qu'il pouvait la
+transformer, l'ennoblir et l'élever, lui transmettre un haut idéal,
+mettre en elle le rêve enchanté d'un sublime rossignol qui naîtrait de
+leurs amours.
+
+C'est son incubation, à lui; il couve le génie de l'amante, la féconde
+de poésie, l'aide à se créer en pensée celui qu'elle va concevoir. Tout
+germe est une idée d'abord.
+
+Résumons. Jusqu'ici, nous avons pu compter trois chants:
+
+Le drame du chant de combat, avec ses alternatives de dépit, d'orgueil,
+de bravade, d'âpres et jalouses fureurs.
+
+Le chant de sollicitation, de tendre et douce prière, mais mêlé de fiers
+mouvements d'impatience presque impérieuse, où visiblement le génie
+s'étonne d'être encore méconnu, s'irrite et gémit du retard, en revenant
+vite pourtant à la plainte respectueuse.
+
+Enfin, vient le chant du triomphe: _Je suis vainqueur, je suis aimé, le
+roi, le Dieu, et le seul... Créateur..._ Dans ce dernier mot est
+l'intensité de la vie et de l'amour; car c'est surtout elle qu'il crée,
+y mirant et réfléchissant son génie, et la transformant, de sorte qu'il
+n'y ait plus en elle un mouvement, un trouble, un frémissement d'aile
+qui ne soit sa mélodie, à lui, devenue visible dans cette grâce
+enchantée.
+
+De là le nid, l'oeuf et l'enfant. Tout cela, c'est la chanson réalisée
+et vivante. Et voilà pourquoi il ne s'éloigne pas d'un moment pendant le
+travail sacré de l'incubation. Il ne se tient pas dans le nid, mais sur
+une branche voisine, un peu plus élevée. Il sait à merveille que la voix
+agit bien plus à distance. De ce poste supérieur, le tout-puissant
+magicien continue de fasciner et de féconder le nid, il coopère au grand
+mystère, et du chant, du coeur, du souffle, de tendresse et de volonté,
+il engendre encore.
+
+C'est alors qu'il faut l'entendre, l'entendre dans sa forêt, participer
+aux émotions de cette puissance fécondante, la plus propre à révéler
+peut-être, à faire saisir ici-bas le grand Dieu caché qui nous fuit. Il
+recule à chaque pas devant nous, et la science ne fait que mettre un peu
+plus loin le voile où il se dérobe. «Le voici, disait Moïse, qui passe,
+je l'ai vu par derrière.»--«N'est-ce pas lui, disait Linné, qui passe?
+je l'ai vu de profil.» Et moi, je ferme les yeux; je le sens d'un coeur
+ému, je le sens qui glisse en moi dans une nuit enchantée par la voix du
+rossignol.
+
+Rapprochez-vous, c'est un amant; mais éloignez-vous, c'est un dieu. La
+mélodie ici vibrante et d'un brûlant appel aux sens, là-bas grandit et
+s'amplifie par les effets de la brise; c'est un chant religieux qui
+emplit toute la forêt. De près, il s'agissait du nid, de l'amante, du
+fils qui doit naître; mais, de loin, autre est cette amante, autre est
+le fils; c'est la Nature, mère et fille, amante éternelle, qui se chante
+et se célèbre; c'est l'infini de l'Amour qui aime en tous et chante en
+tous; ce sont les attendrissements, les cantiques, les remercîments, qui
+s'échangent de la terre au ciel.
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+«Enfant, j'avais senti cela dans nos campagnes du midi, dans les belles
+nuits étoilées, près de la maison de mon père. Plus tard, je le sentis
+mieux, spécialement près de Nantes, dans ce verger solitaire dont on a
+parlé plus haut. Les nuits, moins étincelantes, étaient légèrement
+gazées d'une brume tiède, à travers laquelle les étoiles discrètement
+envoyaient de doux regards. Un rossignol nichait à terre, dans un lieu
+bien peu caché, sous mon cèdre, parmi des pervenches. Il commençait vers
+minuit, et continuait jusqu'à l'aube, heureux, visiblement fier, de
+veiller seul, de remplir de sa voix ce grand silence. Personne ne
+l'interrompait, sauf, vers le matin, le coq, être d'un monde différent,
+étranger aux chants des esprits, mais exacte sentinelle, qui se sentait
+obligée, pour avertir le travailleur, de chanter l'heure en conscience.
+
+«L'autre persistait quelque temps, semblant dire, comme Juliette à
+Roméo: «Non, ce n'est pas l'aube encore.»
+
+«Son établissement près de nous montrait qu'il ne nous craignait guère,
+qu'il avait un sentiment de la sécurité profonde qu'il pouvait avoir à
+côté de deux ermites du travail, très-occupés, très-bienveillants, et,
+non moins que l'ermite ailé, pleins de leur chant et de leur rêve. Nous
+pouvions le voir à notre aise, ou voleter en famille, ou soutenir des
+duels de chant avec un orgueilleux voisin, qui parfois venait le braver.
+À la longue, nous lui devenions, je crois, plutôt agréables, comme
+auditeurs assidus, amateurs, connaisseurs peut-être. Le rossignol a
+besoin d'être apprécié, applaudi; il estime visiblement l'oreille
+attentive de l'homme, et comprend très-bien son admiration.
+
+«Je le vois encore près de moi, à dix ou quinze pas au plus, sautillant
+et avançant à mesure que je marchais, observant la même distance, de
+manière à rester hors de portée, mais à même d'être entendu et admiré.
+
+«Le costume qu'ils vous voient n'est nullement indifférent. J'ai
+remarqué qu'en général les oiseaux n'aiment pas le noir, et qu'ils en
+ont peur. J'étais vêtue à sa guise, de blanc nuancé de lilas, avec un
+chapeau de paille orné de quelques bluets. Par minute, je le voyais
+fixer sur moi son oeil noir, d'une vivacité singulière, farouche et
+doux, quelque peu fier, qui disait visiblement: «Je suis libre et j'ai
+des ailes; contre moi tu ne peux rien. Mais je veux bien chanter pour
+toi.»
+
+«Nous eûmes de très-grands orages au temps des couvées, et, dans l'un,
+la foudre tomba près de nous. Nulle scène plus émouvante que l'approche
+de ces moments: l'air manque; les poissons remontent pour respirer
+quelque peu; la fleur se courbe languissante: tout souffre, et les
+larmes viennent. Je voyais bien que lui aussi il était à l'unisson. De
+sa poitrine oppressée, autant que l'était la mienne, une sorte de rauque
+soupir s'arrachait comme un cri sauvage.
+
+«Mais le vent, tout à coup levé, vint s'engouffrer dans nos bois; les
+plus grands arbres pliaient, et le cèdre même. Des torrents fondirent,
+tout nagea. Que devint le pauvre nid, ouvert, à terre, sans abri que la
+feuille de pervenche. Il échappa; car je vis, avec le soleil reparu,
+dans l'air épuré, mon oiseau plus gai que jamais, qui volait le coeur
+plein de chant. Tout le peuple ailé chantait la lumière, mais lui bien
+plus que les autres. Sa voix de clairon était revenue. Je le voyais sous
+mes fenêtres, l'oeil en feu et le sein gonflé, s'enivrant du même
+bonheur qui faisait palpiter le mien.
+
+«Douce alliance des âmes, comment n'est-elle pas partout, entre nous et
+nos frères ailés, entre l'homme et l'universalité de la nature vivante?»
+
+
+
+
+CONCLUSION.
+
+
+Au moment où j'allais écrire la conclusion de ce livre, notre illustre
+maître arrive de ses grandes chasses d'automne. Toussenel m'apporte un
+rossignol.
+
+Je lui avais demandé de m'aider de ses conseils, de me guider dans le
+choix d'un rossignol chanteur. Il n'écrit pas, mais il vient; il ne
+conseille pas, il cherche, trouve, donne, réalise mon rêve... À coup
+sûr, voilà l'amitié.
+
+Bienvenu sois-tu, oiseau, et pour la chère main qui t'apporte, et pour
+toi-même, pour ta muse sacrée, le génie qui réside en toi!
+
+Voudrais-tu bien chanter pour moi, et, par ta puissance d'amour et de
+paix, harmoniser un coeur troublé de la cruelle histoire des hommes?
+
+Ce fut un événement de famille, et nous établîmes le pauvre artiste
+prisonnier dans une embrasure de fenêtre, mais enveloppé d'un rideau: de
+sorte que, tout à la fois seul et en société, il s'habituât tout
+doucement à ses nouveaux hôtes, reconnût les lieux, vît bien qu'il était
+dans une maison sûre, bienveillante et pacifique.
+
+Nul autre oiseau dans ce salon. Malheureusement mon rouge-gorge
+familier, qui vole libre dans mon cabinet, pénétra dans cette pièce. On
+s'en inquiéta d'autant moins qu'il voit toute la journée, sans s'en
+émouvoir, d'autres oiseaux, serins, bouvreuils, chardonnerets; mais la
+vue du rossignol le jeta dans un incroyable accès de fureur. Colérique
+et intrépide, sans regarder si l'objet de sa haine n'est pas deux fois
+plus gros que lui, il fond sur la cage du bec et des griffes; il eût
+voulu l'assassiner. Cependant le rossignol poussait des cris de terreur;
+d'une voix lamentable et rauque, il appelait au secours. L'autre, arrêté
+par les barreaux, mais fixé des griffes tout près sur le cadre d'un
+tableau, grinçait, sifflait, _petillait_ (ce mot populaire rend seul
+l'âcre petit cri), en le perçant de son regard. Il disait ceci mot à
+mot:
+
+«Roi du chant, que viens-tu faire?... N'est-ce pas assez que dans les
+bois ta voix, impérieuse et absorbante, fasse taire toutes nos chansons,
+supprime nos airs à demi-voix, et seule emplisse le désert?... Tu viens
+encore me prendre ici cette nouvelle existence que je me suis faite, ce
+bocage artificiel où je perche tout l'hiver, bocage dont les rameaux
+sont des planches de bibliothèque, dont les livres sont les feuilles!...
+Tu viens partager, usurper l'attention dont j'étais l'objet, la rêverie
+de mon maître et le sourire de ma maîtresse!... Malheur à moi! j'étais
+aimé!»
+
+Le rouge-gorge, en réalité, arrive à un haut degré d'intimité avec
+l'homme. L'habitude d'un long hiver me prouve qu'il préfère de beaucoup
+la société humaine à celle de son espèce. Il participe en notre absence
+au petit bavardage des oiseaux de volière; mais, dès que nous arrivons,
+il les quitte, et curieusement revient se placer devant nous, reste avec
+nous, semble dire: «Vous voilà donc! Mais où avez-vous été?... Et
+pourquoi donc si longtemps délaissez-vous la maison?»
+
+L'invasion du rouge-gorge, que nous oubliâmes bientôt, n'était pas
+oubliée, ce semble, de sa craintive victime. Le malheureux rossignol
+voletait toujours d'un air d'effroi, et rien ne le rassurait.
+
+On avait soin cependant que personne n'en approchât. Sa maîtresse avait
+pris sur elle les soins nécessaires. La mixture particulière qui peut
+seule alimenter ce brûlant foyer de vie (le sang, le chanvre et le
+pavot) fut faite consciencieusement. Sang et chair, c'est la substance;
+le chanvre est l'herbe de l'ivresse; mais le pavot la neutralise. Le
+rossignol est le seul être à qui il faille incessamment verser le
+sommeil et les songes.
+
+Mais tout cela était inutile. Deux jours ou trois se passèrent dans une
+violente agitation et une abstinence de désespoir. J'étais triste et
+plein de remords. Moi, ami de la liberté, j'avais pourtant un
+prisonnier, un prisonnier inconsolable!... Ce n'était pas sans scrupule
+que j'avais eu l'idée d'avoir à moi un rossignol, jamais, pour le simple
+plaisir, je ne m'y serais décidé. Je savais bien que la vue seule d'un
+tel captif, profondément sensible à la captivité, était un sujet
+permanent de mélancolie. Mais comment le délivrer? la question de
+l'esclavage est de toutes la plus difficile; le tyran en est puni par
+l'impossibilité d'y porter remède. Mon captif, qui, avant de venir chez
+moi, avait déjà deux ans de cage, n'a plus l'aile, ni l'industrie de
+chercher sa nourriture; l'eût-il, il ne pourrait plus revenir chez les
+oiseaux libres. Dans leur fière république, quiconque a été esclave,
+quiconque a été en cage et n'est pas mort de douleur, est
+impitoyablement condamné et exécuté.
+
+Nous ne serions pas sortis aisément de cet état, si le chant n'était
+venu à notre secours. Un chant doux, peu varié, chanté à distance,
+surtout un peu avant le soir, parut le prendre et le gagner. Quand
+seulement on le regardait, il écoutait moins, s'agitait; mais quand on
+ne regardait pas, il venait au bord de la cage, tendait son long cou de
+biche (d'un charmant gris de souris), dressait par moments la tête, le
+corps restant immobile, avec un oeil vif, curieux. Visiblement avide, il
+dégustait, savourait cette douceur inattendue avec recueillement, avec
+une attention délicate et sentie.
+
+Cette même avidité, il l'eut un moment après pour les aliments. Il
+voulut vivre, dévora le pavot, l'oubli...
+
+Les chants de femme, Toussenel l'avait dit, sont ce qui les attache le
+plus, non pas l'ariette légère d'une fillette étourdie, mais une mélodie
+douce et triste. La _sérénade_ de Schubart a particulièrement effet sur
+celui-ci. Il semble s'être senti et reconnu dans cette âme allemande
+aussi tendre que profonde.
+
+La voix cependant ne lui revient pas. Il avait commencé son chant de
+décembre, quand il a été transporté ici. Les émotions du transport, le
+changement de lieu, de personne, l'inquiétude où il a été de sa nouvelle
+condition, surtout le salut féroce, l'attentat du rouge-gorge, l'ont
+trop profondément ému. Il se calme, ne nous en veut plus, mais la muse,
+si violemment interrompue, se tait encore; elle ne s'éveillera qu'au
+printemps.
+
+Maintenant il sait certainement que la personne qui chante est loin de
+lui vouloir du mal; il l'accepte, apparemment comme un rossignol d'autre
+forme. Elle peut sans difficulté approcher, et même mettre la main dans
+la cage. Il regarde attentivement ce qu'elle veut, mais ne remue pas.
+
+La question curieuse pour moi, qui n'ai pas fait avec lui d'alliance
+musicale, était de savoir s'il m'accepterait aussi. Je ne montrai nul
+empressement indiscret, sachant que le regard seul, dans certains
+moments, le trouble. Je restais donc de longs jours attentif sur les
+vieux livres ou papiers du XIVe siècle, sans le regarder. Mais lui, il
+me regardait très-curieusement lorsque j'étais seul. Bien entendu que,
+sa maîtresse présente, il m'oubliait entièrement, j'étais annulé.
+
+Il s'habituait ainsi à me voir sans inquiétude, comme un être
+inoffensif, pacifique, de peu de mouvement et de peu de bruit. Le feu
+dans l'âtre, et, près du feu, ce lecteur paisible, c'étaient, dans les
+absences de la personne préférée, dans les heures silencieuses, quasi
+solitaires, l'objet de sa contemplation.
+
+Je me hasardai hier, étant seul, d'approcher de lui, de lui parler comme
+je fais au rouge-gorge, et il ne s'agita pas, il ne parut pas troublé;
+il attendit paisiblement, avec un oeil plein de douceur. Je vis que la
+paix était faite, et que j'étais accepté.
+
+Ce matin, j'ai de ma main mis le pavot dans la cage, et il ne s'est
+point effrayé. On dira: «Qui donne, est le bienvenu.» Mais je tiens à
+constater que notre traité est d'hier, avant que j'eusse donné rien
+encore, et parfaitement désintéressé.
+
+Voilà donc qu'en moins d'un mois, le plus nerveux des artistes, le plus
+craintif et le plus défiant des êtres, s'est réconcilié avec l'espèce
+humaine.
+
+Preuve curieuse de l'union naturelle, du traité préexistant qui est
+entre nous et ces êtres instinctifs, que nous appelons inférieurs.
+
+ * * * * *
+
+Ce traité, ce pacte éternel, que notre brutalité, nos inintelligences
+violentes n'ont pas pu déchirer encore, auquel ces pauvres petits
+reviennent si facilement, auquel nous reviendrons nous-mêmes, lorsque
+nous serons vraiment hommes, c'est justement la conclusion où tout ce
+livre tendait et celle que j'allais écrire, quand le rossignol est
+entré, et le père au rossignol.
+
+L'oiseau a été lui-même, dans cette amnistie facile qu'il nous donne à
+nous, ses tyrans, ma conclusion vivante.
+
+ * * * * *
+
+Les voyageurs qui les premiers ont abordé dans des pays nouveaux où
+l'homme n'était jamais venu, rapportent unanimement que tous les
+animaux, mammifères, amphibies, oiseaux, ne fuyaient point, au contraire
+venaient plutôt les regarder avec un air de curiosité bienveillante, à
+quoi ils répondaient à coups de fusil.
+
+Même aujourd'hui que l'homme les a si cruellement traités, les animaux,
+dans leurs périls, n'hésitent nullement à se rapprocher de lui.
+
+L'ennemi antique et naturel de l'oiseau, c'est le serpent: pour les
+quadrupèdes, c'est le tigre. Et leur protecteur, c'est l'homme.
+
+Du plus loin que le chien sauvage odore le tigre ou le lion, il vient se
+serrer près de nous.
+
+De même l'oiseau, dans l'horreur que lui inspire le serpent, quand il
+menace surtout sa couvée encore sans ailes, trouve le langage le plus
+expressif pour implorer l'homme, et pour le remercier s'il tue son
+ennemi.
+
+Voilà pourquoi le colibri aime à nicher près de l'homme. Et c'est
+très-probablement pour le même motif que les hirondelles et les
+cigognes, dans les âges féconds en reptiles, ont pris l'habitude de
+loger chez nous.
+
+ * * * * *
+
+Observation essentielle. On prend souvent pour défiance la fuite de
+l'oiseau et la crainte qu'il a de la main de l'homme. Cette crainte ne
+serait que trop juste. Mais lors même qu'elle n'existe pas, l'oiseau est
+un être infiniment nerveux, délicat, qui souffre à être touché.
+
+Mon rouge-gorge, qui appartient à une espèce d'oiseau très-robuste et
+très-familière, qui approche sans cesse de nous, le plus près qu'il
+peut, et qui certes n'a aucune crainte de sa maîtresse, frémit de tomber
+sous la main. Le frôlement de ses plumes, le dérangement de son duvet,
+tout hérissé quand on l'a pris, lui est très-antipathique. La vue
+surtout de cette main qui avance et va le saisir, le fait reculer
+instinctivement et sans qu'il en soit le maître.
+
+Quand il s'attarde le soir, qu'il ne rentre pas dans sa cage, il ne
+refuse pas d'y être remis; mais plutôt que de se voir prendre, il tourne
+le dos, se cache dans un rideau ou dans un pli de la robe où il sait
+bien qu'on va le prendre infailliblement.
+
+Tout cela n'est pas défiance.
+
+ * * * * *
+
+L'art de la domestication n'irait pas loin, s'il n'était préoccupé que
+des utilités dont les animaux apprivoisés seront à l'homme.
+
+Il doit sortir principalement de la considération de l'utilité dont
+l'homme peut être aux animaux;
+
+De son devoir d'initier tous les hôtes de ce globe à une société plus
+douce, pacifique et supérieure.
+
+ * * * * *
+
+Dans la barbarie où nous sommes encore, nous ne connaissons guère que
+deux états pour l'animal, la liberté absolue ou l'esclavage absolu; mais
+il est des formes très-variées de demi-servage que les animaux
+d'eux-mêmes acceptent très-volontiers.
+
+Le petit faucon du Chili (_cernicula_), par exemple, aime à demeurer
+chez son maître. Il va tout seul à la chasse, et, fidèle, revient chaque
+soir rapporter ce qu'il a pris et le manger en famille. Il a besoin
+d'être loué du père, flatté de la dame, caressé surtout des enfants.
+
+ * * * * *
+
+L'homme, protégé jadis par les animaux, tant qu'il était si mal armé,
+s'est mis peu à peu en état de devenir leur protecteur, surtout depuis
+qu'il a la poudre et qu'il foudroie à distance les plus redoutés des
+êtres. Il a rendu aux oiseaux le service essentiel de diminuer
+infiniment le nombre des brigands de l'air.
+
+ * * * * *
+
+Il peut leur en rendre un autre, non moins grand, celui d'abriter, la
+nuit, les espèces innocentes. La nuit! le sommeil! l'abandon complet aux
+chances les plus affreuses! Ô dureté de la Nature!... Mais elle s'est
+justifiée en mettant aussi ici-bas l'être prévoyant et industrieux qui,
+de plus en plus, sera pour les autres une seconde providence.
+
+Je sais une maison sur l'Indre, dit Toussenel, où les serres, ouvertes
+le soir, reçoivent tout honnête oiseau qui vient y chercher asile contre
+les dangers de la nuit, où celui qui s'est attardé frappe du bec en
+confiance. Contents d'être enfermés la nuit, sûrs de la loyauté de
+l'homme, ils s'envolent heureux au matin, et payent son hospitalité du
+spectacle de leur joie et de leurs libres chansons.
+
+ * * * * *
+
+Je me garderai bien de parler de la domestication, lorsque mon ami, M.
+Isidore Geoffroy-Saint-Hilaire, rouvre d'une manière si louable cette
+voie longtemps oubliée.
+
+Un rapprochement suffit. L'antiquité nous a légué en ce genre le
+patrimoine admirable dont a vécu le genre humain: la domestication du
+chien, du cheval et de l'âne, du chameau, de l'éléphant, du boeuf, du
+mouton et de la chèvre, des gallinacées.
+
+Quel progrès dans les deux mille ans qui viennent de s'écouler? Quelle
+acquisition nouvelle?
+
+Deux seulement, et légères à coup sûr: l'importation du dindon et du
+faisan de la Chine!
+
+ * * * * *
+
+Nul effort direct de l'homme n'a agi pour le bien du globe autant que
+l'humble travail des modestes auxiliaires de la vie humaine.
+
+Pour descendre à ce qu'on méprise si sottement, à la basse-cour, quand
+on voit les milliards d'oeufs que font éclore les fours d'Égypte, ou
+dont notre Normandie charge des vaisseaux, des flottes, qui chaque année
+passent la Manche, on apprend à apprécier comment les petits moyens de
+l'économie domestique produisent les plus grands résultats.
+
+Si la France n'avait pas le cheval, et que quelqu'un le lui donnât, une
+telle conquête serait pour elle plus que la conquête du Rhin, de la
+Belgique, de la Savoie; le cheval seul vaut trois royaumes.
+
+Maintenant voici un animal qui représente à lui seul le cheval, l'âne,
+la vache, la chèvre, qui a toutes leurs utilités, et qui donne
+par-dessus une incomparable laine; animal dur et robuste, qui supporte
+le froid à merveille. On entend bien que je parle du lama, que M.
+Isidore Geoffroy-Saint-Hilaire s'efforce d'introduire ici avec une si
+louable persévérance. Tout semble se liguer à l'encontre: le beau
+troupeau de Versailles a péri par la malveillance; celui du Jardin des
+Plantes périra par l'étroitesse du local et l'humidité.
+
+La conquête du lama est dix fois plus importante que la conquête de
+Crimée.
+
+ * * * * *
+
+Mais, encore une fois, il faut à ce genre de transplantation une
+générosité de moyens, un ensemble de précautions, disons-le, une
+tendresse d'éducation, qui se trouvent réunies rarement.
+
+Un mot ici, un petit fait, dont la portée n'est pas petite.
+
+Un grand écrivain, qui ne fut point un savant, Bernardin de
+Saint-Pierre, avait dit qu'on ne réussirait pas à transplanter l'animal,
+si on n'importait à côté de lui le végétal auquel il est
+particulièrement sympathique. Ce mot passa comme tant d'autres vues qui
+font sourire les savants, et qu'ils appellent _poésie_.
+
+Mais il n'a pas passé en vain pour un amateur éclairé qui s'est fait
+ici, à Paris, une collection d'oiseaux vivants. Quelque soin qu'il prît,
+une perruche fort rare, qu'il avait acquise, restait obstinément
+stérile. Il s'informa du végétal dans lequel elle fait son nid, et donna
+commission au Havre pour qu'il lui fût apporté. Il ne put l'avoir
+vivant; il l'eut sans feuille, sans branche; un simple tronc mort.
+N'importe, l'oiseau, dans ce tronc creux, retrouva sa place ordinaire,
+ne manqua pas d'y faire son nid. Il aima et prit famille; il eut des
+oeufs, il les couva, et maintenant il a des petits.
+
+ * * * * *
+
+Recréer les circonstances d'habitation, de nourriture, l'entourage
+végétal, les harmonies de toute espèce, qui pourront tromper l'exilé et
+faire oublier la patrie, c'est chose non-seulement de science, mais
+d'ingénieuse invention.
+
+Déterminer la mesure de liberté, de servage, d'alliance et de
+collaboration avec nous, dont chaque être est susceptible, c'est un des
+plus graves sujets qui puissent occuper.
+
+Art nouveau, où l'on ne pénétrera pas sans un approfondissement moral,
+un affinement, une délicatesse d'appréciation, qui commence à peine, et
+qui n'existera peut-être que quand la femme entrera dans la science,
+dont elle est exclue jusqu'ici.
+
+Cet art suppose une tendresse infinie dans la justice et la sagesse.
+
+
+
+
+ÉCLAIRCISSEMENTS.
+
+
+Le principal éclaircissement pour un livre est incontestablement la
+formule qui le résume. La voici en peu de mots:
+
+Ce livre a considéré l'oiseau _en lui-même_, et peu par rapport à
+l'homme.
+
+L'oiseau, né plus bas que l'homme (ovipare, comme le reptile), a sur
+l'homme trois avantages qui sont sa mission spéciale:
+
+I. _L'aile, le vol,_ puissance unique, qui est le rêve de l'homme. Toute
+autre créature est lente. Près du faucon, de l'hirondelle, le cheval
+arabe est un limaçon.
+
+II. Le vol même ne tient pas seulement à l'aile, mais à une puissance
+incomparable de _respiration et de vision_. L'oiseau est proprement le
+fils de l'air et de la lumière.
+
+III. Être essentiellement électrique, l'oiseau voit, sait et prévoit la
+terre et le ciel, les temps, les saisons. Soit par un rapport intime
+avec le globe, soit par une prodigieuse mémoire des localités, des
+routes, il est toujours orienté et toujours sait son chemin.
+
+Il plane, il pénètre, il atteint ce que n'atteindrait jamais l'homme.
+Cela est sensible, surtout dans sa merveilleuse guerre contre le reptile
+et l'insecte.
+
+Ajoutez le travail immense d'épuration continuelle que font certaines
+espèces de toute chose dangereuse, immonde. Si cette guerre et ce
+travail cessaient un seul jour, l'homme disparaîtrait de la terre.
+
+Cette victoire de chaque jour du fils aimé de la lumière sur la mort,
+sur la vie meurtrière et ténébreuse, c'est le juste sujet du _chant_, de
+cet hymne de joie immense dont l'oiseau salue chaque aurore.
+
+Mais avec le chant, l'oiseau a beaucoup d'autres langages. Comme
+l'homme, il jase, prononce, dialogue. Il est avec nous le seul être qui
+ait vraiment une langue. L'homme et l'oiseau sont le verbe du monde.
+
+L'oiseau, qui est un augure, se rapproche toujours de l'homme, qui
+toujours lui fait du mal. Il le devine et le pressent tel sans doute
+qu'il sera un jour, quand il sortira de la barbarie où nous le voyons
+encore.
+
+Il reconnaît en lui la créature unique, sanctifiée et bénie, qui doit
+être l'arbitre de toutes, qui doit accomplir le destin de ce globe par
+un suprême bienfait: _Le ralliement de toute vie et la conciliation des
+êtres._
+
+Ce ralliement pacifique doit s'opérer à la longue par un grand art
+d'éducation et d'initiation, que l'homme commence à entrevoir.
+
+ * * * * *
+
+Page 5. _Éducation du vol_, et page 26.--Est-ce à tort que l'homme, en
+ses rêveries, pour se faire croire à lui-même qu'il sera plus qu'homme
+un jour, s'attribue des ailes? rêve ou pressentiment, n'importe.
+
+Il est sûr que le vol, tel que le possède l'oiseau, est vraiment un
+_sixième sens_. Il serait stupide de n'y voir qu'une dépendance du tact.
+(Voyez, entre autres ouvrages, Huber, _Vol des oiseaux de proie_, 1784.)
+
+L'aile n'est si rapide et si infaillible que parce qu'elle est aidée
+d'une puissance visuelle qui ne se retrouve non plus dans toute la
+création.
+
+L'oiseau, il faut en convenir, est tout dans l'air, dans la lumière.
+S'il est une vie sublime, une vie de feu, c'est celle-là.
+
+Qui embrasse et perçoit toute la terre? Qui la mesure du regard et de
+l'aile? Qui en sait toutes les routes? et non pas sur ligne tracée, mais
+à la fois dans tous les sens: car, qui n'est route pour l'oiseau?
+
+Ses rapports avec la chaleur, l'électricité et le magnétisme, toutes les
+forces impondérables, nous sont à peine connus; on les entrevoit
+pourtant dans sa singulière prescience météorologique.
+
+Si nous l'avions sérieusement étudié, nous aurions eu le ballon depuis
+des milliers d'années; mais avec le ballon même, et le ballon _dirigé_,
+nous serons encore énormément loin d'être oiseaux. En imiter les
+appareils et les reproduire un à un, ce n'est nullement en avoir
+l'accord, l'ensemble, l'unité d'action, qui meut le tout dans cette
+aisance et cette vélocité terrible.
+
+Renonçons, pour cette vie du moins, à ces dons supérieurs, et
+bornons-nous à regarder les deux machines, la nôtre et la sienne, en ce
+qu'elles ont de moins différent.
+
+Celle de l'homme est supérieure, en ce qu'elle est moins spéciale,
+susceptible de se plier à des emplois plus divers, et surtout en ce
+qu'elle a l'omnipuissance de la main.
+
+En revanche, elle est bien moins unifiée et centralisée. Nos membres
+inférieurs, cuisses et jambes, qui sont fort longs, traînent
+excentriques loin du foyer de l'action. La circulation y est plus lente;
+chose sensible aux dernières heures, où l'homme est mort des pieds
+longtemps avant que le coeur ait cessé de battre.
+
+L'oiseau, presque tout sphérique, est certainement le sommet, sublime et
+divin, de centralisation vivante. On ne peut ni voir, ni imaginer même
+un plus haut degré d'unité. Excès de concentration qui fait la grande
+force personnelle de l'oiseau, mais qui implique son extrême
+individualité, son isolement, sa faiblesse sociale.
+
+La solidarité profonde, merveilleuse, qui existe dans les insectes
+supérieurs (abeilles, fourmis, etc.), ne se trouve point chez les
+oiseaux. Les bandes y sont communes, mais les vraies républiques, rares.
+
+La famille y est très-forte, la maternité, l'amour. La fraternité, la
+sympathie d'espèces, les secours mutuels entre oiseaux même d'espèces
+diverses, ne leur sont pas inconnus. Pourtant, la fraternité y est fort
+en seconde ligne. Le coeur tout entier de l'oiseau est dans l'amour, est
+dans le nid.
+
+Là est son isolement, sa faiblesse et sa dépendance; là aussi la
+tentation de se créer un protecteur.
+
+Le plus sublime des êtres n'en est pas moins un de ceux qui demandent le
+plus la protection.
+
+ * * * * *
+
+Page 8. _Sur la vie de l'oiseau dans l'oeuf_.--Je tire ces détails du
+très-exact M. _Duvernoy_. L'ovologie, de nos jours, est devenue une
+science. Cependant, sur l'oeuf de l'oiseau en particulier, je ne connais
+que peu d'ouvrages. Le plus ancien est d'un abbé _Manesse_, du dernier
+siècle, très-verbeux et peu instructif (manuscrit de la bibliothèque du
+Muséum). La même bibliothèque possède l'ouvrage allemand de _Wirfing et
+Gunther_, sur les nids et les oeufs, et un autre, allemand aussi, dont
+les planches me semblent meilleures, quoique défectueuses encore. J'ai
+vu une livraison d'une nouvelle collection de gravures, beaucoup plus
+soignée.
+
+ * * * * *
+
+Page 14. _Mers gélatineuses, nourrissantes_.--M. de Humboldt, dans l'un
+de ses premiers ouvrages (_Scènes des tropiques_), a le premier, je
+crois, constaté ce fait. Il l'attribue à la prodigieuse quantité de
+méduses et autres êtres analogues qui sont en décomposition dans ces
+eaux. Si pourtant une telle dissolution cadavéreuse y dominait, ne
+rendrait-elle pas les eaux funestes au poisson, bien loin de le nourrir?
+Peut-être ce phénomène doit-il être attribué moins aux vies éteintes
+qu'aux vies commencées, à une première fermentation vivante où se
+forment les premières organisations microscopiques.
+
+C'est particulièrement dans les mers des pôles, en apparence si sauvages
+et si désolées, qu'on observe ce caractère. La vie y surabonde tellement
+que la couleur des eaux en est entièrement changée. Elles sont
+vert-olive foncé, épaisses de matière vivante et de nourriture.
+
+ * * * * *
+
+Page 34. _Notre Muséum_.--En parlant de ses collections, je ne puis
+oublier sa précieuse bibliothèque qui a reçu celle de Cuvier, et qui
+s'est enrichie des dons de tous les savants de l'Europe. J'ai eu
+infiniment à me louer de l'obligeance du conservateur, M. Desnoyers, et
+de M. le docteur Lemercier, qui a bien voulu aussi me communiquer nombre
+de brochures et mémoires curieux de sa collection personnelle.
+
+ * * * * *
+
+Page 38. _Buffon_.--Je trouve qu'aujourd'hui on oublie trop que ce grand
+généralisateur n'en a pas moins reçu, enregistré nombre d'observations
+très-exactes, que lui transmettaient des hommes spéciaux, officiers de
+vénerie, gardes-chasse, marins et gens de tous métiers.
+
+ * * * * *
+
+Page 40. _Le pingouin_.--Frère du manchot, mais plus dégrossi, il porte
+ses ailes comme un véritable oiseau; ce ne sont plus des membranes
+flottantes sur une poitrine évidée. L'air plus raréfié de notre pôle
+boréal, où il vit, a déjà dilaté ses poumons, et le sternum veut faire
+saillie. Les jambes, plus dégagées du corps, gardent mieux l'équilibre,
+et le port gagne en assurance. Il y a une différence notable entre les
+produits analogues des deux hémisphères.
+
+ * * * * *
+
+Page 47. _Le pétrel, effroi du marin_.--La légende du pétrel marchant
+sur les eaux, autour du vaisseau qu'il semble mener à la perdition, est
+originairement hollandaise. Cela devait être ainsi. Les hollandais, qui
+naviguent en famille et emmènent leurs femmes, leurs enfants, jusqu'aux
+animaux domestiques, ont été plus impressionnés du sinistre présage que
+les autres navigateurs. Les plus hardis de tous peut-être, vrais
+amphibies, ils n'en ont pas moins été soucieux et imaginatifs, ne
+risquant pas seulement leurs corps, mais leurs affections, livrant aux
+hasards fantasques de la mer le cher foyer, un monde de tendresse. Ce
+gros petit bateau lourd, qui est plutôt une maison flottante, va
+pourtant toujours roulant à travers les mers du Nord, le grand océan
+Boréal et la sauvage Baltique, faisant sans cesse les traversées les
+plus dangereuses, comme celle d'Amsterdam à Cronstadt. On rit de ces
+massives embarcations d'une forme surannée; mais celui qui les sent si
+heureusement combinées pour le double aménagement de la cargaison et de
+la famille, ne peut les voir dans les ports de Hollande sans s'y
+intéresser et sans les combler de voeux.
+
+ * * * * *
+
+Page 59. _Épiornis_.--Voir au Muséum les restes de ce gigantesque oiseau
+et son oeuf énorme. On a calculé qu'il devait être cinq fois plus gros
+que l'autruche.
+
+Combien il est regrettable que notre riche collection de fossiles reste
+enterrée, en majeure partie, dans les tiroirs du Muséum, faute de place.
+Pour trente ou quarante mille francs on élèverait une galerie de bois où
+l'on pourrait tout étaler.
+
+En attendant, l'on raisonne comme si ces vastes études, qui commencent,
+étaient déjà épuisées. Qui ne sait que l'homme a à peine vu l'entrée du
+prodigieux monde des morts! Il a gratté à peine la surface du globe.
+L'exploration plus profonde où le conduisent mille nécessités nouvelles
+d'art et d'industrie (celle par exemple de percer les Alpes pour le
+nouveau chemin de fer) pourra ouvrir à la science des perspectives
+inattendues. La paléontologie est bâtie jusqu'ici sur la base étroite
+d'un nombre minime de faits. Si l'on songe que les morts (de tant de
+milliers d'années que ce globe a déjà vécu) sont énormément plus
+nombreux que les vivants, on trouve bien audacieuse cette manière de
+raisonner sur quelques spécimens. Il y a cent, mille à parier contre un,
+que tant de millions de morts, une fois déterrés, nous convaincront
+d'avoir erré au moins par _énumération incomplète_.
+
+ * * * * *
+
+Page 60. _L'homme eût péri cent fois_.--C'est là une des causes
+premières de l'étroite fédération où furent originairement l'homme et
+l'animal, pacte oublié par notre orgueil ingrat, et sans lequel pourtant
+l'homme n'était pas possible.
+
+Quand les oiseaux gigantesques dont nous voyons les débris lui eurent
+préparé le globe, subordonné la vie grouillante et rampante qui
+dominait; quand l'homme arriva sur la terre, en face de ce qui restait
+des reptiles, en face des nouveaux hôtes du globe, non moins
+redoutables, les tigres et les lions, il trouva l'oiseau, le chien,
+l'éléphant à côté de lui.
+
+On montra à Alexandre les rares et derniers individus de ces chiens
+géants, qui pouvaient étrangler un lion. Ce ne fut pas par terreur que
+ces animaux formidables se mirent avec l'homme, mais par sympathie
+naturelle, et par l'horreur très-spéciale qu'ils ont pour l'espèce
+féline, pour le chat géant (tigre ou lion).
+
+Sans l'alliance du chien contre les bêtes féroces et celle de l'oiseau
+contre les serpents et les crocodiles (que l'oiseau tue dans l'oeuf
+même), l'homme à coup sûr était perdu.
+
+L'utile amitié du cheval lui vint de même. On la devine à l'horreur
+inexprimable et convulsive que tout jeune cheval éprouve à la seule
+odeur du lion; il se serre et se livre à l'homme.
+
+S'il n'avait eu le cheval, le boeuf, le chameau, s'il eût tiré de son
+cou et de son échine les fardeaux énormes dont ils lui sauvent la
+charge, il serait resté le serf misérable de sa faible organisation.
+Dominé par la disproportion habituelle des poids et des forces, ou il
+aurait renoncé au travail, eût vécu de proie fortuite, sans art ni
+progrès, ou bien il aurait été l'éternel portefaix, courbé, traînant et
+tirant, tête basse, sans regarder le ciel, sans penser, sans s'élever
+jamais à l'invention.
+
+ * * * * *
+
+Page 79. _Sur la puissance des insectes_.--Ce n'est pas seulement sous
+les tropiques qu'ils sont redoutables. Au commencement du dernier
+siècle, la moitié de la Hollande faillit périr, parce que les pilotis de
+ses digues s'étaient rompus à la fois, invisiblement minés par le ver
+qu'on nomme _taret_.
+
+Ce redoutable rongeur, qui a souvent un pied de long, ne se trahit
+nullement; il ne travaille qu'au dedans. Un matin, la poutre se brise,
+le pilotis cède, le navire dévoré sombre dans les flots.
+
+Comment l'atteindre et le trouver? Un oiseau le sait, le vanneau: c'est
+le gardien de la Hollande! Et c'est aussi une insigne imprudence de
+détruire, comme on fait, ses oeufs. (Quatrefages, _Souvenirs d'un
+naturaliste_.)
+
+La France, depuis près d'un siècle, a subi l'importation d'un monstre
+non moins à craindre, le _termite_, qui dévore le bois sec, comme le
+taret le bois mouillé. L'unique femelle de chaque essaim a l'horrible
+fécondité de pondre, par jour, 80 000 oeufs. La Rochelle commence à
+craindre le sort de cette ville d'Amérique qui est suspendue en l'air,
+les termites ayant dévoré toutes les substructions et creusé dessous
+d'immenses catacombes.
+
+À la Guyane, les demeures de termites sont d'énormes monticules de
+quinze pieds de haut, qu'on n'ose attaquer que de loin et avec la
+poudre. Qu'on juge de l'importance du fourmilier (ailé ou à quatre
+pattes) qui ose entrer dans ce gouffre, et chercher l'horrible femelle
+d'où sort ce torrent maudit. (Smeathmann, _Mémoire sur les termites_.)
+
+Le climat nous sauve-t-il? Les termites prospèrent en France. Le
+hanneton y prospère; jusque sur les pentes septentrionales des Alpes,
+sous le souffle des glaciers, il dévore la végétation. En présence d'un
+tel ennemi, tout oiseau insectivore devrait être respecté. Tout au moins
+le canton de Vaud vient-il de mettre l'hirondelle sous la protection de
+la loi. (Voy. l'ouvrage de _Tschudi_.)
+
+ * * * * *
+
+Page 81. _Vous y sentez fréquemment une forte odeur de musc_.--La plaine
+de Cumana, dit M. de Humboldt, présente, après de fortes ondées, un
+phénomène extraordinaire. La terre, humectée et réchauffée par les
+rayons du soleil, répand cette odeur de musc qui, sous la zone torride,
+est commune à des animaux de classes très-différentes, au jaguar, aux
+petites espèces de chat-tigre, au cabiaï, au vautour galinazo, au
+crocodile, aux vipères, au serpent à sonnettes. Les émanations gazeuses
+qui sont les véhicules de cet arome ne semblent se dégager qu'à mesure
+que le terreau renfermant les dépouilles d'une innombrable quantité de
+reptiles, de vers et d'insectes, commence à s'imprégner d'eau. Partout
+où l'on remue le sol, on est frappé de la masse de substances organiques
+qui tour à tour se développent, se transforment ou se décomposent. La
+nature, dans ces climats, paraît plus active, plus féconde, on dirait
+plus prodigue de la vie.
+
+ * * * * *
+
+Pages 83, 84. _Oiseaux-mouches et colibris_, etc.--Les éminents
+naturalistes (Lesson, Azara, Stedmann, etc.) qui nous ont donné tant de
+descriptions excellentes des lépidoptères, ne sont pas malheureusement
+aussi riches en détails sur leurs moeurs, leurs caractères, leur
+nourriture, etc.
+
+Quant à la terrible insalubrité des lieux où ils vivent (et d'une vie si
+intense! ) les récits des vieux voyageurs, des Labat et autres, sont
+pleinement confirmés par les modernes. MM. Durville et Lesson, dans leur
+voyage à la Nouvelle-Guinée, ont à peine osé passer le seuil de ses
+profondes forêts vierges, d'une beauté étrange et terrible.
+
+Le côté le plus fantastique de ces forêts, leur prodigieuse féerie
+d'illumination nocturne par des milliards de mouches brillantes, est
+attesté et très-bien décrit, pour les contrées voisines de Panama, par
+un voyageur français, M. Caqueray, qui les a visitées récemment. (Voy.
+son journal dans la nouvelle _Revue française_, 10 juin 1855.)
+
+ * * * * *
+
+Page 107. _La suppression de la douleur_.--Celle de la mort est sans
+doute impossible; mais on pourra allonger la vie. On pourra, à la
+longue, rendre rare, moins cruelle et presque _supprimer la douleur_.
+
+Que le vieux monde endurci rie de ce mot, à la bonne heure! Nous avons
+eu ce spectacle qu'aux jours où notre Europe, barbarisée par la guerre,
+mit toute la médecine dans la chirurgie, ne sut guérir que par le fer,
+par une horrible prodigalité de douleurs, la jeune Amérique trouva le
+miracle de ce profond rêve où la douleur est annulée.
+
+ * * * * *
+
+Page 104. _Précieux musée d'imitations anatomiques_, celui de M. le
+docteur Auzoux.--Je ne puis trop remercier, à cette occasion, notre cher
+et habile professeur, qui daigne nous initier, nous autres ignorants,
+gens de lettres, gens du monde et femmes. Il a voulu que l'anatomie
+descendît à tous, devînt populaire, et cela s'est fait. Ses imitations
+admirables, ses lucides démonstrations, accomplissent peu à peu cette
+grande révolution dont on sent déjà la portée. Oserai-je dire ma pensée
+aux savants? Eux-mêmes auraient avantage à avoir toujours sous la main
+ces objets d'étude sous une forme si commode et dans des proportions
+grossies, qui diminuent tellement la fatigue d'attention. Mille objets
+qu'on croit différents, parce qu'ils diffèrent de grosseur, reparaissent
+analogues et dans leurs vrais rapports de forme, par le simple
+grossissement.
+
+L'Amérique paraît du reste sentir ces avantages beaucoup mieux que nous.
+Un spéculateur américain eût voulu que M. Auzoux lui fournît par an deux
+mille exemplaires de sa figure de l'homme, étant sûr de la placer dans
+toutes les petites villes, et même dans les villages. Tel village
+d'Amérique, dit M. Ampère, travaille à avoir un petit Muséum, un
+Observatoire, etc.
+
+ * * * * *
+
+Page 109. _Aplatissement du cerveau_.--Le poids du cerveau est,
+relativement au poids du corps, pour l'
+
+ Autruche 1 : 1200
+ Oie 1 : 360
+ Canard 1 : 257
+ Aigle 1 : 160
+ Pluvier 1 : 122
+ Faucon 1 : 102
+ Perroquet 1 : 45
+ Rouge-gorge 1 : 32
+ Geai 1 : 28
+ Pinson, coq, moineau, chardonneret 1 : 25
+ Mésange nonette 1 : 16
+ Mésange à tête bleue 1 : 12
+
+(calcul d'Haller et de Leuret).--Je dois cette note à l'obligeance de
+notre illustre micrographe et anatomiste, M. Robin.
+
+ * * * * *
+
+Page 109. _Le noble faucon_.--Les oiseaux _nobles_ (faucon, gerfaut,
+sacre, etc.) sont ceux qui _lient_ la proie de la _main_ et tuent du
+bec; leur bec, à cet effet, est dentelé. Ils sont rameurs. Les oiseaux
+_ignobles_ (l'aigle, le milan, etc.), sont la plupart voiliers; ils
+agissent des griffes, déchirent et étouffent la proie. Les rameurs ont
+peine à monter, ce qui fait que les voiliers leur échappent plus
+aisément. La tactique des rameurs est de faire préalablement l'effort de
+monter très-haut; alors, n'ayant qu'à se laisser tomber, ils déjouent la
+manoeuvre des voiliers. (Huber, _Vol des oiseaux de proie_, 1784, in-4º
+C'est le premier de cette savante dynastie: Huber des oiseaux, Huber des
+abeilles, Huber des fourmis.)
+
+ * * * * *
+
+Page 108. _Le balancement utile de la vie et de la mort_.--De nombreuses
+espèces d'oiseaux ne font plus de halte en France. On les voit à peine
+voler à d'inaccessibles hauteurs, déployant leurs ailes en hâte,
+accélérant le passage, disant: «Passons! passons vite! Évitons la terre
+de mort, la terre de destruction!»
+
+La Provence, et bien d'autres pays du Midi, sont ras, déserts, inhabités
+de toutes tribus vivantes; et d'autant la nature végétale en est
+appauvrie. On ne rompt pas impunément les harmonies naturelles. L'oiseau
+lève un droit sur la plante, mais il en est le protecteur.
+
+Il est de notoriété que l'outarde a presque disparu de la Champagne et
+de la Provence. Le héron a passé, la cigogne est rare. À mesure que nous
+empiétons sur le sol, ces espèces amies des déserts poudreux et des
+marécages s'en vont chercher leur vie ailleurs. Nos progrès font en un
+sens notre pauvreté. En Angleterre, le même fait est signalé. (Voy. les
+excellents articles de _sport_ et d'histoire naturelle, traduits de Mm
+John, Knox, Gosse, et d'autres, dans la _Revue britannique_.) Le coq de
+bruyère se retire devant les pas du cultivateur, la caille passe en
+Irlande; les rangs des hérons s'éclaircissent chaque jour devant les
+_perfectionnements utilitaires_ du XIXe siècle. Mais il faut joindre à
+ces causes de disparition la barbarie de l'homme, qui détruit si
+légèrement une foule d'espèces innocentes. Nulle part, dit un voyageur
+français, M. Pavie, le gibier n'est plus fuyard que dans nos campagnes.
+
+Malheur aux peuples ingrats!... Et ce mot veut dire ici, les peuples
+chasseurs, qui, sans mémoire de tant de biens que nous devons aux
+animaux, ont exterminé la vie innocente. Une sentence terrible du
+créateur pèse sur les tribus de chasseurs: _Elles ne peuvent rien
+créer_. Nulle industrie n'est sortie d'eux, nul art. Ils n'ont rien
+ajouté au patrimoine héréditaire de l'espèce humaine. Qu'a-t-il servi
+aux indiens de l'Amérique du nord d'être des héros? N'ayant rien
+organisé, rien fait de durable, ces races, d'une énergie unique,
+disparaissent de la terre devant des hommes inférieurs, les derniers
+émigrants d'Europe.
+
+Ne croyez pas cet axiome: que les chasseurs deviennent peu à peu des
+agriculteurs. Point du tout, ils tuent ou meurent; c'est toute leur
+destinée. Nous le voyons bien par expérience. Celui qui a tué, tuera;
+celui qui a créé, créera.
+
+Dans le besoin d'émotion que tout homme apporte en naissant, l'enfant
+qui y satisfait habituellement par le meurtre, par un petit drame féroce
+de surprise et de trahison, de torture du faible, ne trouvera pas grand
+goût aux douces et lentes émotions que donne le succès progressif du
+travail et de l'étude, de la petite industrie qui fait quelque chose
+d'elle-même. Créer, détruire, ce sont les deux ravissements de
+l'enfance: créer est long; détruire est court, facile. La moindre
+création implique les dons du Créateur et de la bonne Nature: la douceur
+et la patience.
+
+Une chose choquante et hideuse, c'est de voir un enfant chasseur, de
+voir la femme goûter, admirer le meurtre, y encourager son enfant. Cette
+femme sensible et délicate ne lui donnerait pas un couteau, mais elle
+lui donne un fusil; tuer de loin, à la bonne heure! on ne voit pas la
+souffrance. Et telle mère, la voyant très-bien, trouvera bon qu'un
+enfant, captif à la chambre, se désennuie en arrachant l'aile aux
+mouches, en torturant un oiseau ou un petit chien.
+
+Mère prévoyante! Elle saura plus tard ce que c'est qu'avoir formé un
+coeur dur. Vieille et faible, rebut du monde, elle sentira à son tour la
+brutalité de son fils.
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+Mais le tir? objectera-t-on. Ne faut-il pas que l'enfant l'apprenne en
+tuant, que, de meurtre en meurtre, il aille jusqu'à tuer l'hirondelle au
+vol? Le seul pays de l'Europe où tout le monde sache tirer, c'est celui
+où on tire le moins à l'oiseau. La patrie de Guillaume Tell a su montrer
+à ses enfants un but plus juste et plus sublime, quand ils affranchirent
+leur pays.
+
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+La France n'est pas féroce. Pourquoi cet amour du meurtre, cette
+extermination des bêtes?
+
+_C'est le peuple impatient, peuple jeune, peuple enfant_, et d'une rude
+et mobile enfance. S'il n'agit pas en créant, il agira en brisant.
+
+Ce qu'il brise surtout, c'est lui-même. Une éducation violente,
+orageusement passionnée d'amour ou de sévérité, brise chez l'enfant,
+flétrit, étouffe la prime fleur morale de sensibilité native, ce qui
+restait de meilleur du lait maternel, germe d'amour universel qui
+refleurit bien rarement.
+
+Une sécheresse incroyable attriste chez beaucoup d'enfants. Quelques-uns
+en reviennent, par le long circuit de la vie, quand ils sont devenus
+hommes, hommes expérimentés, éclairés. La lumière leur rend la
+tendresse. Mais la première fraîcheur de coeur? elle ne reviendra
+jamais.
+
+Pourquoi ce peuple, du reste, si heureusement né, est-il (sauf de rares
+et locales exceptions) frappé d'une impuissance singulière pour
+_l'harmonie_? Il a ses chansons à lui, de petites mélodies charmantes de
+vivacité, de gaieté. Mais il lui faut un long effort, une éducation
+spéciale, pour arriver à l'harmonie.
+
+ * * * * *
+
+Page 129. _Quel bonheur le matin quand les terreurs s'enfuient_.--«Avant
+(dit Tschudi) que les teintes vermeilles de la rosée matinale aient
+annoncé l'approche du soleil, souvent même avant que la plus légère
+lueur ait signalé l'aube à l'orient, alors que les étoiles scintillent
+encore dans le sombre azur du ciel, un bruit sourd retentit sur le faîte
+d'un vieux sapin, bientôt suivi d'un caquetage de plus en plus accentué;
+puis les notes s'élèvent et une interminable série de sons aigus frappe
+l'air de toutes parts comme un cliquetis de lames continuellement
+heurtées l'une contre l'autre. C'est le temps de l'accouplement du coq
+des bois. L'oeil en feu, il danse et sautille sur sa branche, tandis
+qu'au-dessous de lui, dans le taillis, ses poules reposent
+tranquillement et contemplent avec respect les folles gambades de leur
+seigneur et maître. Il n'est pas longtemps seul à animer la forêt. Le
+merle s'élève à son tour, secouant la rosée de ses plumes brillantes. Le
+voilà qui aiguise son bec sur la branche, et, de rameau en rameau,
+sautille jusqu'au sommet de l'érable où il a dormi, étonné de voir que
+presque tout sommeille encore dans la forêt quand l'aube du jour a
+remplacé la nuit. Deux fois, trois fois, il lance sa fanfare aux échos
+de la montagne et de la vallée, qu'un épais brouillard lui dérobe
+encore.
+
+«De minces colonnes de fumée blanchâtre s'échappent du toit des
+chaumières; les chiens jappent autour des fermes, et les clochettes
+sonnent au cou des vaches. Les oiseaux quittent alors leurs buissons,
+agitent leurs ailes et s'élancent dans les airs pour saluer le soleil,
+qui vient une fois de plus leur donner sa bienfaisante lumière. Plus
+d'un pauvre petit moineau se réjouit d'avoir échappé aux dangers de la
+nuit. Perché sur une petite branche, il avait cru pouvoir dormir sans
+crainte, la tête ensevelie sous ses plumes, quand, à la lueur d'une
+étoile, il a vu se glisser dans les arbres la chouette silencieuse,
+méditant quelque forfait. La fouine était venue du fond de la vallée,
+l'hermine était descendue du rocher, la martre des sapins avait quitté
+son nid, le renard rôdait dans les broussailles. Tous ces ennemis, le
+pauvre petit les avait vus pendant cette nuit terrible. Sur son arbre, à
+terre, dans l'air, partout la destruction le menaçait. Qu'elles avaient
+été longues, ces heures où, n'osant bouger, il n'avait pour protection
+que les jeunes feuilles qui le cachaient! Aussi maintenant, quel plaisir
+pour lui de s'élancer à tire-d'aile, de vivre en sécurité, protégé,
+défendu par la lumière!
+
+«Le pinson lance à plein gosier sa note claire et sonore; le rouge-gorge
+chante au faîte du mélèze, le chardonneret dans les aunes, le bruant et
+le bouvreuil sous les ramées. La mésange, le roitelet et le troglodyte
+confondent leurs voix. Le pigeon ramier roucoule, et le pic frappe son
+arbre. Mais au-dessus de ces cris joyeux retentissent les notes
+mélodieuses de l'alouette des bois et l'inimitable chant de la grive.»
+
+ * * * * *
+
+Page 135. _Migrations_.--Pour l'Arabe affamé, le maigre habitant du
+désert, l'arrivée des oiseaux voyageurs, fatigués, lourds à cette époque
+et si faciles à prendre, est une bénédiction de Dieu, une manne céleste.
+La Bible nous dit les ravissements des Israélites, errants dans l'Arabie
+Pétrée, à jeun et défaillants, quand ils virent tout à coup descendre la
+nourriture ailée: non pas les sauterelles du sobre Élie, non pas le pain
+dont le corbeau nourrissait ses entrailles, mais la caille lourde de
+graisse, délicieuse et substantielle, qui d'elle-même tombait dans la
+main. Ils mangèrent à crever, et les grasses marmites de Pharaon ne leur
+laissèrent plus de regret.
+
+J'excuse de bon coeur la gloutonnerie des affamés. Mais que dire des
+nôtres, dans les plus riches pays de l'Europe, qui, après moisson et
+vendange, les greniers et les celliers pleins, n'en poursuivent pas
+moins avec furie ces pauvres voyageurs? Gras ou maigre, tout leur est
+bon; ils mangeraient jusqu'aux hirondelles; ils dévorent les oiseaux
+chanteurs, «ceux qui n'ont que le son.» Leur frénésie sauvage met le
+rossignol à la broche, plume et tue l'hôte de la maison, le pauvre
+rouge-gorge, qui mangeait hier dans la main.
+
+Le temps des migrations est un temps de carnage. La loi qui pousse au
+sud les tribus des oiseaux, pour des millions d'entre eux, c'est une loi
+de mort. Beaucoup partent, quelques-uns reviennent; à chaque station de
+la route, il leur faut payer un tribut de sang. L'aigle attend sur son
+roc, et l'homme attend dans la vallée. Ce qui échappera au tyran de
+l'air, celui de la terre le prendra. «Beau moment!» dit l'enfant ou le
+chasseur, enfant féroce dont le meurtre est le jeu. «Dieu l'a voulu
+ainsi! dit le pieux glouton; résignons-nous!» Voilà les jugements de
+l'homme sur cette fête de massacre. Nous n'en savons pas plus,
+l'histoire n'a pas écrit encore ce qu'en pensent les massacrés.
+
+ * * * * *
+
+--Les migrations sont des échanges pour tout pays (excepté les pôles à
+l'époque de l'hiver). Telle cause de climat ou de nourriture, qui décide
+le départ d'un oiseau, est précisément celle qui détermine l'arrivée
+d'une autre espèce. Quand l'hirondelle nous quitte aux pluies d'automne,
+nous voyons apparaître l'armée des pluviers et des vanneaux à la
+recherche des lombrics exilés de leur demeure par l'inondation. En
+octobre, et plus les froids avancent, les bruants, les cabarets, les
+roitelets remplacent les oiseaux chanteurs qui nous ont fuis. Les
+perdrix, les bécasses descendent de leurs montagnes au moment où la
+caille et la grive émigrent vers le Midi. C'est alors aussi que les
+grandes armées des espèces aquatiques quittent l'extrême Nord pour les
+contrées tempérées où les mers, les étangs et les lacs ne gèlent pas.
+Les oies sauvages, les cygnes, les plongeons, les canards, les
+sarcelles, fendent l'air en ordre de bataille et s'abattent sur les lacs
+d'Écosse, de Hongrie, sur nos étangs du Midi, etc. La cigogne au
+tempérament délicat fuit au Midi, quand la grue sa cousine va partir du
+Nord où manquent les vivres. Passant sur nos terres, elle y paye tribut
+en nous délivrant des derniers reptiles et batraciens qu'un souffle
+tiède d'automne avait fait revivre.
+
+ * * * * *
+
+Page 138. _C'est le besoin de la lumière_.--Et pourtant, le rossignol
+lui échappe quand il nous revient d'Asie. Mais pour les véritables
+artistes, il la faut doucement ménagée, mêlée de rayons et d'ombres.
+Rembrandt a puisé dans la science du clair-obscur les effets à la fois
+doux et chauds de ses peintures. Le rossignol commence à chanter quand
+la brume du soir se mêle aux derniers rayons du soleil; et c'est pour
+cela que nous vibrons à sa voix. Notre âme, à ces heures indécises du
+crépuscule, reprend possession de sa lumière intérieure.
+
+ * * * * *
+
+Page 169. _Et ne dis pas: L'hiver tuera les insectes_.--Quand M. de
+Custine fit son voyage en Russie, il raconte qu'à la foire de Nijni, il
+fut épouvanté de la multitude de blattes qui couraient dans sa chambre
+avec une odeur infecte, et qu'on ne put faire disparaître. Le docteur
+Tschudi, patient voyageur qui a vu la Suisse dans ses moindres détails,
+assure qu'au souffle de l'autan qui en douze heures fait fondre les
+neiges, d'innombrables armées de hannetons ravagent le pays. Ils sont un
+fléau non moins terrible que les sauterelles au Midi.
+
+À notre voyage en Italie, nous fîmes une observation qui n'aura pas
+échappé aux naturalistes, c'est que les hannetons n'y meurent pas
+l'automne. Des pièces inhabitées de notre palazzo, presque entièrement
+fermé l'hiver, nous vîmes s'échapper au printemps des nuées de hannetons
+qui paisiblement avaient dormi en attendant la chaleur. Du reste, en ce
+pays, les insectes, même éphémères, ne meurent pas. De gigantesques
+cousins nous faisaient la guerre toutes les nuits, demandant notre sang
+d'une voie aiguë et stridente.
+
+Si, à côté de ces preuves de la multiplication des insectes, même dans
+les pays tempérés ou froids, nous disons qu'une hirondelle n'a pas assez
+de 1000 mouches par jour; qu'un couple de moineaux porte à ses petits
+4300 chenilles ou scarabées par semaine; une mésange 300 par jour, nous
+verrons à la fois le mal et le remède. Nous tirons ces chiffres de M.
+Quatrefages (_Souvenirs_), et d'une _Lettre écrite par M. Walter
+Trevelyan à l'éditeur des Oiseaux de la Grande-Bretagne_, et traduite
+dans la _Revue britannique_, 7 juillet 1850.
+
+Voici un aperçu bien incomplet, des services que nous rendent les
+oiseaux de notre climat:
+
+Plusieurs sont les gardiens assidus des troupeaux. Le héron garde-boeuf,
+usant de son bec comme d'un ciseau, coupe le cuir du boeuf pour en
+extraire un ver parasite qui suce le sang et la vie de l'animal. Les
+bergeronnettes, les étourneaux rendent à peu près les mêmes services à
+nos bestiaux. Les hirondelles détruisent des milliers d'insectes ailés
+qui ne posent guère, et que nous voyons danser dans les rayons du
+soleil: cousins, libellules, tipules, mouches, etc. Les engoulevents,
+les martinets, chasseurs de crépuscule, font disparaître les hannetons,
+les blattes, les phalènes, et une foule de rongeurs qui ne travaillent
+que de nuit. Le pic chasse les insectes qui, cachés sous l'écorce des
+arbres, vivent aux dépens de la séve. Les colibris, les oiseaux-mouches,
+les soui-mangas, dans les pays chauds, épurent le calice des fleurs. Le
+guêpier, en toute contrée, livre une rude guerre aux guêpes affamées de
+nos fruits. Le chardonneret, ami des terres incultes et de la graine du
+chardon, l'empêche d'envahir le sol. Les oiseaux de nos jardins,
+fauvettes, pinsons, bruants, mésanges, dépouillent nos arbrisseaux et
+nos grands arbres des pucerons, chenilles, scarabées, etc., dont les
+ravages seraient incalculables. Beaucoup de ces insectes restent l'hiver
+à l'état d'oeuf ou de larve, attendant la belle saison pour éclore;
+mais, en cet état, ils sont attentivement recherchés par les merles, les
+roitelets, les troglodytes. Les premiers retournent les feuilles qui
+jonchent le sol; les seconds grimpent aux plus hautes branches, ou
+émouchent le tronc. Dans les prairies humides, on voit les corbeaux et
+les cigognes piocher la terre pour s'emparer du _ver blanc_, qui, trois
+années durant avant de devenir hanneton, ronge les racines de nos foins.
+
+Nous nous arrêtons, afin de ne pas lasser notre lecteur, et pourtant la
+liste des oiseaux utiles est à peine effleurée.
+
+ * * * * *
+
+Page 179. _Le pic, comme augure_.--Les méthodes d'observations adoptées
+par la météorologie sont-elles sérieuses, efficaces? Quelques savants en
+doutent. Il serait bon peut-être d'examiner si l'on ne peut tirer aucun
+parti de la météorologie des anciens, de leur divination par les
+oiseaux. Les textes principaux sont indiqués dans l'Encyclopédie de
+Pauly (Stuttgard), article _Divinatio_.
+
+«Le pic est un oiseau chéri dans les steppes de Pologne et de Russie.
+Dans ces plaines peu boisées, il se dirige toujours vers les arbres; en
+le suivant, on retrouve un ravin pour se cacher, des sources plus tard,
+enfin on descend vers le fleuve. Sous la direction de cet oiseau on peut
+ainsi s'orienter et reconnaître le pays.» (Michiewicz, _les slaves_, t.
+Ier, p. 200.)
+
+ * * * * *
+
+Page 193. _Chant_.--N'isolons pas ce que Dieu a réuni. Quand vous placez
+un oiseau dans une cage, tout près de vous, son chant vous lasse bientôt
+par son timbre sonore ou sa monotonie. Mais dans le grand concert de la
+nature, cet oiseau donnait sa note et complétait l'harmonie. Telle voix
+puissante s'adoucissait aux modulations de l'air; telle, fine et douce,
+glissait emportée par la brise.
+
+Et puis, au fond des bois, le chanteur se déplace sans cesse, s'éloigne,
+ou se rapproche; il y a les effets lointains qui amènent la rêverie, et
+le coup d'archet qui fait vibrer le coeur.
+
+Chez vous, ce chant serait toujours même chose; mais sur l'aile des
+vents, cette musique est divine, elle pénètre l'âme et la ravit.
+
+ * * * * *
+
+Page 201. _L'oiseau qui vient se chauffer au foyer_.--Je trouve ce
+passage admirable dans la _Conquête de l'Angleterre par les normands_.
+Le chef des Saxons barbares réunit ses prêtres et ses sages pour savoir
+s'ils doivent se faire chrétiens. L'un d'eux parle ainsi:
+
+«Tu te souviens peut-être, ô roi, d'une chose qui arrive parfois dans
+les jours d'hiver, lorsque tu es assis à table avec les capitaines et
+les hommes d'armes, qu'un bon feu est allumé, que la salle est bien
+chaude, mais qu'il pleut, neige et vente au dehors. Vient un petit
+oiseau qui traverse la salle à tire-d'aile, entrant par une porte,
+sortant par l'autre; l'instant de ce trajet est pour lui plein de
+douceur, il ne sent plus ni pluie, ni orage; mais cet instant est
+rapide, l'oiseau fuit en un clin d'oeil, _et, de l'hiver, il repasse
+dans l'hiver_. Telle me semble la vie des hommes sur cette terre et sa
+durée d'un moment, comparée à la longueur du temps qui la précède et qui
+la suit.» (_Traduction d'Augustin Thierry._)
+
+De l'hiver, il va dans l'hiver. «Of wintra in wintra cometh.»
+
+ * * * * *
+
+Page 205. _Nids, éclosion_.--Dans toute l'étendue des îles qui relient
+l'Inde à l'Australie, une espèce d'oiseaux de la famille des Gallinacées
+se dispense de couver ses oeufs. Élevant un énorme monticule d'herbes
+dont la fermentation produira un degré de chaleur favorable à l'éclosion
+des oeufs, les parents, ce travail d'entassement une fois fait, s'en
+remettent à la nature pour la reproduction de leur espèce. M. Gould, qui
+a donné ces détails curieux, parle aussi de nids singuliers construits
+par une autre espèce d'oiseaux. C'est une avenue formée de petites
+branches plantées dans le sol et réunies en dôme à leur extrémité
+supérieure. Des herbes entrelacées consolident la construction. Ce
+premier travail achevé, les artistes songent à l'embellir. Ils vont,
+cherchant de tous côtés, et souvent au loin, les plumes les plus
+brillantes, les coquillages les mieux polis, les pierres qui ont le plus
+d'éclat, pour en joncher l'entrée. Cette avenue semblerait ne pas être
+le nid, mais le lieu des premiers rendez-vous. (Voy., dans le magnifique
+ouvrage de M. Gould, _Australian birds_, les gravures coloriées.)
+
+ * * * * *
+
+Page 135. _Instinct et raison_.--L'ignorant, l'inattentif, croit tout _à
+peu près semblable_. Et la science voit que tout diffère, à mesure qu'on
+apprend à voir. Les diversités apparaissent; cette nuance imperceptible
+et à peu près sans valeur, qui d'abord n'empêchait pas de confondre les
+choses entre elles, se caractérise et devient une différence saillante,
+une distance considérable d'un objet à l'autre, une lacune, un hiatus,
+parfois un abîme énorme qui les sépare et les éloigne, si bien qu'entre
+ces choses, _d'abord à peu près semblables_, parfois tout un monde
+tiendrait sans pouvoir les rapprocher.
+
+On avait dit et répété que les travaux des insectes étaient absolument
+semblables, d'une régularité mécanique. Et voilà que les Réaumur, les
+Huber ont trouvé nombre de faits absolument en dehors de cette
+régularité prétendue, spécialement pour la fourmi, une vie compliquée de
+tant d'incidents, de tant d'exigences imprévues, que jamais elle n'y
+ferait face sans un discernement rapide, une vive présence d'esprit qui
+est un des plus hauts attributs de la personnalité.
+
+On avait cru que les oiseaux construisaient des nids toujours
+identiques. Point du tout. En observant mieux, on a trouvé qu'ils les
+varient selon les climats et les temps. À New-York, le baltimore fait un
+nid feutré à l'abri du froid. À la Nouvelle-Orléans, il fait un nid à
+claire-voie, où l'air passe librement et lui diminue la chaleur. Des
+perdrix du Canada, qui l'hiver se couvrent d'un petit auvent, à
+Compiègne, sous un ciel plus doux ont supprimé cet abri qu'elles
+jugeaient inutile. Même discernement en ce qui touche les saisons. Le
+printemps américain étant devenu tardif dans les premières années du
+siècle, le vrillot (de Wilson) a sagement fait son nid plus tard aussi,
+l'ajournant de deux semaines. J'ose ajouter que j'ai vu, dans le midi de
+la France, ces appréciations varier d'année en année; par une
+inexplicable prévision, quand l'été devait être froid, les nids se
+trouvaient mieux feutrés.
+
+Le guillemot du nord (_mergula_), qui craint surtout le renard, friand
+de ses oeufs, niche sur un rocher à fleur d'eau, afin qu'à peine éclose,
+la couvée, quelque près qu'elle soit guettée, ait le temps de sauter à
+l'eau. Au contraire, sur nos côtes où il n'a à craindre que l'homme, il
+niche où l'homme a peine à atteindre, dans les falaises les plus hautes,
+les plus escarpées.
+
+Les ignorants, et encore les naturalistes de cabinet accordent les
+diversités d'espèce à espèce, mais croient que dans chaque espèce, actes
+et travaux, tout se ressemble. On a pu le soutenir, tant qu'on a vu les
+choses _de loin et de haut_ dans une _généralité majestueuse_. Mais le
+jour où les naturalistes ont pris le bâton de voyage, le jour où,
+modestes, opiniâtres, infatigables pèlerins de la nature, ils ont mis
+leurs souliers de fer, toutes choses ont changé d'aspect; ils ont vu,
+noté, comparé nombre d'oeuvres individuelles, dans les travaux de chaque
+espèce, en ont saisi les différences, et sont arrivés à cette conclusion
+qu'eût d'avance donnée la logique: _que vraiment rien ne se ressemble_.
+Dans ces oeuvres identiques aux yeux inexpérimentés, les Wilson et les
+Audubon ont surpris les diversités d'un art très-variable, selon les
+moyens et les lieux, selon les caractères, les talents des artistes,
+dans une spontanéité infinie. Ainsi s'est étendu le domaine de la
+liberté, de la fantaisie et de l'_ingegno_.
+
+Formons le voeu que nos collections rapprochent plusieurs échantillons
+de chaque espèce, rangés, échelonnés selon le progrès et le talent
+individuel, notant l'âge approximatif des oiseaux qui ont fait les nids.
+
+Si ces diversités infinies ne résultent point d'une activité libre,
+d'une spontanéité personnelle; si on veut les rapporter à un instinct
+identique, il faudra, pour soutenir cette thèse miraculeuse, faire
+croire un autre miracle, que cet instinct, quoique le même, a la
+singulière élasticité de s'accommoder et de se proportionner à une
+variété de circonstances qui changent sans cesse, à un infini de
+hasards.
+
+Que sera-ce, si l'on trouve dans l'histoire des animaux tel acte de
+prétendu instinct, qui suppose une résistance à tout ce que semble
+vouloir notre nature instinctive? Que dire de l'éléphant blessé dont
+parle Fouché d'Obsonville?
+
+Ce voyageur judicieux, très-froid et fort éloigné de tendances
+romanesques, vit dans l'Inde un éléphant qui, ayant été blessé à la
+guerre, allait tous les jours faire panser sa blessure à l'hôpital. Or,
+devinez quel était ce pansement. Une brûlure... Dans ce dangereux climat
+où tout se corrompt, on est souvent obligé de cautériser les plaies. Il
+endurait ce traitement, il l'allait chercher tous les jours; il ne
+prenait pas en haine le chirurgien qui lui infligeait une si cuisante
+douleur. Il gémissait, rien de plus. Il comprenait évidemment qu'on ne
+voulait que son bien, que son bourreau était son ami, que cette cruauté
+nécessaire avait pour but sa guérison.
+
+Cet éléphant agissait évidemment par réflexion, nullement par un
+instinct aveugle, il agissait avec une volonté éclairée et forte contre
+la nature.
+
+ * * * * *
+
+Page 237. _Le rossignol professeur_.--Je dois ce détail à une dame qui a
+bien droit de juger en ces choses, à Mme Garcia Viardot. Les paysans de
+Russie, qui ont l'oreille délicate, et une sensibilité très-grande pour
+la nature (en proportion de ses sévérités pour eux), disaient, quand ils
+entendaient parfois la cantatrice espagnole: «Le rossignol chante moins
+bien.»
+
+ * * * * *
+
+Page 239. _Le petit hésite encore_, etc. «Un jour, je me promenais avec
+mon fils à Montier. Nous aperçûmes du côté du nord, sur le petit Salève,
+un aigle qui s'échappait de l'anfractuosité des rochers. Quand il fut
+assez près du grand Salève, il s'arrêta, et deux aiglons qu'il avait
+portés sur son dos se hasardèrent à voler, d'abord très-près de lui en
+cercles resserrés; puis, quelques moments après, se sentant fatigués,
+ils vinrent se reposer sur le dos de leur instituteur. Peu à peu les
+essais furent plus longs, et à la fin de la leçon, les petits aigles
+firent des tours notablement plus considérables, toujours sous les yeux
+de leur maître de gymnastique. Quand une heure environ se fut écoulée,
+les deux écoliers reprirent leur place sur le dos paternel. L'aigle
+rentra dans le rocher d'où il était sorti.» (M. CHENVIÈRES DE GENÈVE.)
+
+ * * * * *
+
+Page 279. _Le petit faucon du Chili_ (cernicula).--Je tire le détail
+d'un livre nouveau, curieux et peu connu, qu'un Chilien a écrit en
+français: _Le Chili_, par B. _Vicuna Mackenna_, 1855, p. 100.--Contrée
+bien digne d'intérêt (voy. les beaux articles de M. Bilbao), qui, par
+l'énergie de ses citoyens, doit modifier beaucoup l'opinion peu
+favorable que les citoyens des États-Unis ont des Américains
+méridionaux. L'Amérique n'existera pas comme un monde, tant qu'elle ne
+se sera pas sentie en ses deux pôles opposés qui doivent faire sa grande
+harmonie.
+
+ * * * * *
+
+_Dernière note sur la vie ailée_.--Pour apprécier des êtres si étrangers
+aux conditions de notre vie prosaïque, il faut un moment perdre terre et
+se faire un sens à part. On entrevoit que c'est quelque chose
+d'inférieur et de supérieur, d'en deçà et d'au delà, les limbes de la
+vie animale aux frontières de la vie des anges. À mesure qu'on prendra
+ce sens, on perdra la tentation de ramener la vie ailée, ce délicat, cet
+étrange, ce puissant rêve de Dieu, aux banalités de la terre.
+
+Aujourd'hui même, en un lieu infiniment peu poétique, négligé, sale et
+obscur, parmi les noires boues de Paris, et dans les ténèbres humides
+d'un rez-de-chaussée qui vaut une cave, je vis, j'entendis gazouiller à
+demi-voix un petit être qui ne semblait point d'ici-bas. C'était une
+fauvette, et d'espèce commune, non la fauvette à tête noire que l'on
+paye si cher pour son chant. Celle-ci ne chantait pas alors; elle jasait
+avec elle-même, en quelques notes aussi peu variées que sa situation.
+L'hiver, l'ombre, la captivité, tout était contre elle. Captive d'un
+homme fort rude, d'un spéculateur en ce genre, elle n'entendait autour
+d'elle que ce qui peut briser le chant: sur sa tête, de puissants
+oiseaux, un moqueur entre autres, par moments faisaient éclater leur
+brillant clairon. Le plus souvent, elle devait être réduite au silence.
+Elle avait pris l'habitude, on l'entrevoyait, de chanter à demi-voix.
+Mais dans cet essor contenu, dans cette habitude de résignation et de
+demi-plainte, une délicatesse charmante, une morbidesse plus que
+féminine se faisait sentir. Ajoutez la grâce unique du corsage et du
+mouvement, d'une honnête parure gris de lin, lustrée pourtant et
+brillant d'un léger reflet de soie.
+
+Je me rappelai les tableaux où MM. Ingres et Delacroix nous ont donné
+des captives d'Alger ou de l'orient, exprimant parfaitement la morne
+résignation, l'indifférence, l'ennui de ces vies si uniformes et aussi
+l'attiédissement (faut-il dire l'extinction?) de toute flamme
+intérieure.
+
+Ah! ici, c'était autre chose. La flamme restait tout entière. C'était
+plus et moins qu'une femme. Nulle comparaison n'eût servi. Inférieure
+par l'animalité, par son joli masque d'oiseau, elle était très-haut
+placée et par l'aile, et par l'âme ailée qui chantait dans ce petit
+corps. Un tout-puissant _alibi_ la tenait bien loin, dans son bocage
+natal, dans le nid d'où toute petite elle avait été enlevée, ou dans son
+futur nid d'amour. Elle gazouilla cinq ou six notes, et j'en fus tout
+réchauffé; moi-même, ailé en ce moment, je l'accompagnai dans son rêve.
+
+
+FIN.
+
+
+
+
+TABLE DES CHAPITRES.
+
+INTRODUCTION.--Comment l'auteur fut conduit à l'étude de la nature. III
+
+PREMIÈRE PARTIE.
+
+ L'oeuf. 3
+ Le pôle. Oiseaux-poissons. 13
+ L'aile. 23
+ Premiers essais de l'aile. 35
+ Le triomphe de l'aile. La frégate. 45
+ Les rivages. Décadence de quelques espèces. 57
+ Les héronnières d'Amérique. Wilson. 67
+ Le combat. Les tropiques. 77
+ L'épuration. 91
+ La mort. Les rapaces. 103
+
+DEUXIÈME PARTIE.
+
+ La lumière. La nuit. 123
+ L'orage et l'hiver. Migrations. 135
+ Suite des migrations. L'hirondelle. 149
+ Harmonies de la zone tempérée. 161
+ L'oiseau, ouvrier de l'homme. 169
+ Le travail. Le pic. 181
+ Le chant. 195
+ Le nid. Architecture des oiseaux. 207
+ Villes des oiseaux. Essais de république. 219
+ Éducation. 229
+ Le rossignol, l'art et l'infini. 243
+ Suite du rossignol. 257
+ CONCLUSION. 269
+ ÉCLAIRCISSEMENTS. 287
+
+FIN DE LA TABLE.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of L'oiseau, by Jules Michelet
+
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+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
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+
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