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+The Project Gutenberg EBook of Cadio, by George Sand
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
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+Title: Cadio
+
+Author: George Sand
+
+Release Date: May 27, 2009 [EBook #28977]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CADIO ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Rénald Lévesque and the Online
+Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net
+
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+
+
+
+
+CADIO
+
+PAR
+
+GEORGE SAND
+
+PARIS
+
+MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS
+
+RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15
+
+A LA LIBRAIRIE NOUVELLE
+
+1868
+
+Droits de reproduction et de traduction réservés
+
+
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+
+A M. HENRI HARRISSE
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+
+
+Je n'ai pas voulu faire l'histoire de la Vendée; elle est faite autant
+que possible, et ce n'est guère, car il y a toujours une partie de
+l'histoire qui échappe aux plus consciencieuses investigations. Les
+guerres civiles, comme les grandes épidémies, étouffent sous leurs flots
+exterminateurs mille détails affreux ou sublimes, des vertus ignorées,
+des crimes impunis. De ceux-ci, je veux citer un exemple en passant.
+
+Aux journées de juin de notre dernière révolution, la garde nationale
+d'une petite ville que je pourrais nommer, commandée par des chefs que
+je ne nommerai pas, partit pour Paris sans autre projet arrêté que celui
+de rétablir l'ordre, maxime élastique à l'usage de toutes les gardes
+nationales, qu'elle que soit la passion qui les domine. Celle-ci était
+composée de bourgeois et d'artisans de toutes les opinions et de toutes
+les nuances, la plupart honnêtes gens, d'humeur douce, et pères de
+famille. En arrivant à Paris au milieu de la lutte, ils ne surent que
+faire, à qui se rallier et comment passer à travers les partis sans être
+suspects aux uns, écrasés par les autres. Enfin, vers le soir,
+rassemblés dans un poste qui leur était confié et honteux de n'avoir pu
+servir à rien, ils arrêtèrent un passant qui, pour son malheur, portait
+une blouse; ils étaient deux cents contre un. Sans interrogatoire, sans
+jugement, ils le fusillèrent. Il fallait bien faire quelque chose pour
+charmer les ennuis de la veillée. Ils étaient si peu militaires, qu'ils
+ne surent même pas le tuer; étendu sur le pavé, il râla jusqu'au jour,
+implorant le coup de grâce.
+
+Quand ils rentrèrent triomphants dans leur petite cité, ils avouèrent
+qu'ils n'avaient fait autre chose que d'assassiner un homme qui _avait
+l'air_ d'un insurgé. Celui qui me raconta le fait me nomma l'assassin
+principal, et ajouta: «Nous n'avons pas osé empêcher cela.»
+
+Voilà pourtant un fait historique des mieux caractérisés, il résume et
+dénonce une époque: aucun journal n'en a parlé, aucune plainte, aucune
+réflexion n'eût été admise. La victime n'a jamais eu de nom; le crime
+n'a pas été recherché; l'assassin a vécu tranquille, les bons bourgeois
+et les bons artisans qui l'ont laissé déshonorer leur campagne à Paris
+se portent bien, vont tous les jours au café, lisent leurs journaux,
+prennent de l'embonpoint et n'ont pas de remords.
+
+Ceci est une goutte d'eau dans l'océan d'atrocités que soulèvent les
+guerres civiles. Je pourrais en remplir une coupe d'amertume; mais ces
+choses sont encore trop près de nous pour être rappelées sans faire
+appel aux passions et aux ressentiments; tel n'est pas le but du travail
+d'un artiste.
+
+L'art est fatalement impartial; il doit tout juger, mais aussi tout
+comprendre, et rechercher dans l'enchaînement des faits celui des crises
+qui s'opèrent dans les esprits. Le roman, placé dans le cadre d'une
+lutte sociale aussi intense et aussi diffuse que celle de la Vendée,
+peut résumer dans l'esquisse de peu d'années les transformations
+intellectuelles et morales les plus inattendues. C'est à cette étude de
+psychologie révolutionnaire que nous nous sommes attaché, peu soucieux
+de montrer des personnages historiques diversement appréciés par tous
+les partis et de raconter les événements mille fois racontés à tous les
+points de vue, mais curieux de chercher dans quelques types probables le
+contre-coup interne du mouvement extérieur. En rentrant dans ce
+mouvement historique d'une manière générale, nous avons pu nous
+dispenser de faire comparaître les morts célèbres devant nous et de leur
+attribuer des sentiments et des idées complaisamment adaptés à notre
+fantaisie. Nous avons tâché de reconstituer par la logique les émotions
+que durent subir certaines natures placées dans des situations
+inévitables, aux prises avec l'effroyable tourmente du moment et le
+continuel déplacement de toutes les vraisemblances relatives. En fait
+d'aventures romanesques, tout est possible à supposer, car tout ce qui
+était en apparence impossible s'est produit durant cette période
+extraordinaire; donc, pour tous les vices et pour toutes les vertus,
+pour tous les crimes et pour tous les actes de dévouement, il y a eu des
+motifs où la conscience humaine a puisé, non pas toujours selon la
+lumière qu'elle avait reçue auparavant, mais selon les forces bonnes ou
+mauvaises que l'électricité répandue dans l'atmosphère intellectuelle
+développait en elle à son insu. A aucune autre époque, il n'y a eu moins
+de libre arbitre, et il semble que tous les efforts de l'individu pour
+satisfaire ses penchants naturels l'aient replongé plus fatalement dans
+les courants impétueux de la vie collective.
+
+GEORGE SAND
+
+1er juin 1867.
+
+
+
+
+CADIO
+
+
+
+
+PERSONNAGES
+
+ CADIO.
+ LE MARQUIS SAINT-GUELTAS DE LA ROCHE-BRULÉE.
+ HENRI DE SAUVIÈRES.
+ LE COMTE DE SAUVIÈRES, son oncle.
+ REBEC, petit bourgeois.
+ LE MOREAU, municipal.
+ MOUCHON, bourgeois.
+ CHAILLAC, commandant de garde nationale.
+ LE CAPITAINE RAVAUD.
+ LE BARON DE RABOISSON.
+ M. DE LA TESSONNIÈRE.
+ LE CHEVALIER DE PRÉMOUILLARD.
+ MACHEBALLE, braconnier, chef de partisans.
+ STOCK, ancien sous-officier des Suisses.
+ SAPIENCE, curé.
+ TIREFEUILLE, } bandits.
+ LA MOUCHE, }
+ MÉZIÈRES, valet de chambre du comte de Sauvières.
+ MOTUS, trompette républicain.
+ CORNY, fermier breton, SES FILS, SES DOMESTIQUES
+ LE DÉLÉGUÉ DE LA CONVENTION.
+ PREMIER SECRÉTAIRE } du délégué.
+ DEUXIÈME SECRÉTAIRE }
+ UN CAPORAL DE GARNISAIRES, SOLDATS.
+ LOUISE DE SAUVIÈRES, fille du comte.
+ MARIE HOCHE.
+ ROXANE DE SAUVIÈRES, soeur du comte, vieille fille.
+ LA KORIGANE.
+ JAVOTTE, } servantes de Rebec.
+ MADELON, }
+ LA MÈRE CORNY et SES BRUS.
+ LA FOLLE et SON FILS.
+ DEUX ENFANTS.
+ UN CHARPENTIER.
+ UN NOTAIRE ET SON CLERC.
+ DEUX AVOCATS.
+ UN PERRUQUIER.
+ PAYSANS, PAYSANNES, ETC.
+
+
+
+
+PREMIÈRE PARTIE
+
+Au printemps, 1793.--Au château de Sauvières, en Vendée.[1]--Un grand
+salon riche.--Une grande salle avec escalier au fond.
+
+
+[Note 1: Les localités indiquées sont de pure convention.]
+
+SCÈNE PREMIÈRE.--LE COMTE DE SAUVIÈRES, ROXANE, LOUISE, M. DE LA
+TESSONNIÈRE, MARIE HOCHE. La Tessonnière joue aux cartes avec Louise, le
+comte lit un journal, Roxane parfile, Marie brode.
+
+
+LE COMTE. Non, ma soeur, non! on ne rétablira pas la monarchie avec une
+poignée de paysans.
+
+ROXANE. Une poignée! ils sont déjà plus de vingt mille sous les armes.
+
+LE COMTE. Fussent-ils cent mille, ils n'y pourront rien. Le roi n'est
+plus!--Louis XVI emporte notre dernier espoir dans sa tombe.
+
+LOUISE. Il n'a pas même une tombe!
+
+ROXANE. La royauté est immortelle. Le dauphin règne!
+
+LE COMTE. Dans un cachot!
+
+ROXANE. Délivrons-le! (Louise, émue, semble approuver sa tante. La
+Tessonnière donne des signes d'impatience quand elle se distrait de son
+jeu.)
+
+LE COMTE. Le délivrer, pauvre enfant! Tenter cela serait le sûr moyen de
+hâter sa mort. Ah! les émigrés auront éternellement celle du roi sur la
+conscience!
+
+ROXANE. Alors, vous ne voulez rien faire? C'est plus commode, mais c'est
+lâche! Ah! ma nièce, si nous étions des hommes, souffririons-nous ce qui
+se passe?
+
+LE COMTE. Louise, réponds, mon enfant: que ferais-tu? (Louise baisse la
+tête et ne répond pas.) Ton silence semble me condamner... Pourtant...
+tu sais que j'ai pris des engagements...
+
+LOUISE, soupirant. Je sais, mon père!
+
+LA TESSONNIÈRE, avec humeur. Eh! vous mettez un _valet_ sur un _neuf_,
+ça ne va pas. (Marie prend la place de Louise et continue la partie avec
+la Tessonnière.)
+
+ROXANE, à son frère. Vos engagements, vos engagements! Il ne fallait pas
+les prendre.
+
+LE COMTE. Je les ai pris; donc, ils existent. Vous-même m'avez approuvé
+quand j'ai juré de défendre notre district envers et contre tous, en
+acceptant le commandement de la garde nationale. (S'adressant à Louise.)
+Suis-je le seul qui ait agit de la sorte? n'était-ce pas le mot d'ordre
+de notre parti?
+
+ROXANE. Le mot d'ordre, oui, à la condition de s'en moquer plus tard.
+
+LE COMTE. Je n'ai pas accepté, moi, le sous-entendu de ce mot d'ordre.
+
+ROXANE. Ah! tenez! si vous n'aviez pas fait vos preuves à l'armée du
+roi, du temps qu'il y avait un roi et une armée, je croirais que vous
+êtes un poltron! Oui, prenez-le comme vous voudrez... je dis un...
+
+LOUISE. Ma tante!...
+
+LE COMTE. Cela ne m'offense pas, mon enfant! Devant les arrêts de sa
+propre conscience, un homme peut trembler et reculer.
+
+ROXANE. Ainsi vous reculez? c'est décidé? Heureusement, notre neveu
+Henri... Ah! celui-là,... ton fiancé, Louise, c'est l'espoir de la
+famille!
+
+LOUISE. Vous croyez que Henri...?
+
+MARIE. Oui, certes, M. Henri vous reviendra!
+
+LE COMTE. Il le peut, lui! Enrôlé par force, pour échapper à la terrible
+liste des suspects, il a le droit de déserter.
+
+LOUISE. Ah! vous l'approuveriez? En effet, ce serait son devoir!
+Espérons qu'il le comprendra. Quand il saura dans quelle situation vous
+vous trouvez, entre la bourgeoisie que vous êtes forcé de protéger, et
+les paysans qui menacent de se tourner contre vous, il accourra pour
+prendre un commandement dans l'armée vendéenne, et il vous fera
+respecter de tous les partis.
+
+LE COMTE. Ma pauvre Louise, tu crois donc aussi, toi, au succès de
+l'insurrection?
+
+LOUISE. Comment en douter quand on voit tout marcher à la guerre sainte,
+jusqu'aux prêtres, aux femmes et aux enfants? Que cet élan est beau, et
+comme le coeur s'élance vers cette croisade!...
+
+ROXANE. Vive-Dieu, Louise! tu as raison: cela transporte, cela enivre!
+Il y a des moments où j'ai envie de prendre des pistolets, de chausser
+des éperons, de sauter sur un cheval, et de donner la chasse aux vilains
+de la province!
+
+LE COMTE. Vous?
+
+ROXANE. Oui, moi! moi qui vous parle, je sens bouillir dans mes veines
+le sang de ma race!
+
+LE COMTE. Pauvre Roxane! Gardez un peu de cette vaillance pour les
+événements qui menacent, car je crains bien qu'au premier coup de
+fusil...
+
+ROXANE. Vous ne me connaissez pas! je suis capable... (A Marie, lui
+mettant familièrement les mains sur les épaules.) N'est-ce pas, Marie?
+dites; mais j'oublie toujours que vous ne pensez pas comme nous!
+
+MARIE. Oubliez-le, si cela vous fâche; je ne vous le rappellerai jamais!
+
+LOUISE. On sait cela, bonne Marie! mais, au fond... (bas) tu approuves
+mon père?
+
+MARIE, aussi à voix basse. Ce qu'il dit est si noble, ce qu'il pense si
+respectable!... (Louise rêve.)
+
+MÉZIÈRES, entrant. Une lettre pour M. le comte.
+
+LOUISE. D'Henri peut-être! Oui! (Donnant la lettre au comte.) Lisez
+vite, mon père!
+
+MÉZIÈRES. Je voyais bien ça... au timbre!... Puis-je rester pour
+savoir...? (Louise fait un signe affirmatif.)
+
+ROXANE, au comte. Il arrive, n'est-ce pas? Dites donc!
+
+LE COMTE, qui parcourt des yeux. Il va bien, il va bien!...
+
+MÉZIÈRES, sortant. Dieu soit béni! Ce cher enfant! il va bien! (Il
+sort.)
+
+ROXANE, au comte. Mais vous avez l'air étonné?
+
+LE COMTE, donnant la lettre à Louise. Oui. Il ne paraît pas avoir reçu
+nos lettres. Elles ont du être saisies.
+
+ROXANE. Ou la prudence l'empêche de répondre clairement. Voyons! il faut
+deviner...
+
+LE COMTE, à Louise. Il se montre enivré de joie d'avoir battu...
+
+ROXANE. Battu!... Qu'est-ce qu'il a donc battu?...
+
+LOUISE. Les Prussiens.
+
+ROXANE. Les émigrés, par conséquent?... Eh bien, alors... Mais non, mais
+non! Il fait semblant! c'est très-adroit de sa part!...
+
+LE COMTE, qui lit avec Louise. Il est officier.
+
+LOUISE. Et il en est fier.
+
+ROXANE. Il en est humilié, au contraire. Il faut prendre le contre-pied
+de tout ce qu'il dit. Il est très-fin, il est plein d'esprit, ce
+garçon-là!
+
+LOUISE, lui donnant la lettre. Ma tante..., prenons-en notre parti, et
+ne nous faisons plus d'illusions: Henri nous abandonne... Cela ne
+m'étonne pas autant que vous. Il a toujours eu le caractère léger.
+
+MARIE. Léger?... Mais non, chère Louise!
+
+ROXANE, lisant. Ah! grand Dieu! comme il traite nos amis les étrangers!
+il est donc fou?... et quel ton! «Nous leur avons flanqué une frottée!»
+_Frottée!_ ça y est! C'est donc un soudard, à présent? un enfant si bien
+élevé! «J'espère que ma tante Roxane sera fière de moi...» Compte
+là-dessus, vaurien! «Et que, pour fêter mon épaulette, elle mettra sa
+plus belle robe, sans oublier d'ajouter aux roses de son teint...»
+(jetant la lettre.) Polisson!
+
+LOUISE, ramassant la lettre. Consolez-vous, ma tante, je ne suis guère
+mieux traitée. (Lisant.) «Je compte aussi que ma petite Louise se
+redressera de toute sa hauteur, et qu'elle attachera un noeud d'argent
+aux cheveux de sa poupée!» Il me fait l'honneur de croire que je joue
+encore à la poupée, c'est flatteur!
+
+LE COMTE. Il oublie que deux ans se sont déjà écoulés depuis son départ.
+
+LOUISE. Il oublie les malheurs de notre parti, il ne se dit pas que,
+chez nous, il n'y a plus d'enfants!
+
+LE COMTE. Il est enfant lui-même: à vingt-deux ans!
+
+ROXANE. Tant pis pour lui! Louise, j'espère que vous n'épouserez jamais
+ce monsieur-là?
+
+LOUISE. Je n'ai jamais désiré l'épouser, ma tante, et, si mon père me
+laisse libre...
+
+LE COMTE. Je ne te contraindrai jamais; mais tu avais de l'amitié pour
+lui malgré vos petites querelles. Il était si bon pour toi... et pour
+tout le monde!
+
+LOUISE. De l'amitié..., c'est fort bien. Je lui rendrai la mienne, s'il
+revient de ses erreurs; mais faut-il se marier par amitié?
+
+MARIE. Vous ne dites pas ce que vous pensez!
+
+LOUISE. Si fait! A ce compte-là, pourquoi n'épouserais-je pas aussi bien
+M. de la Tessonnière?
+
+LA TESSONNIÈRE. Hein? quoi?
+
+ROXANE. Rien; continuez votre petit somme.
+
+LA TESSONNIÈRE, montrant les cartes. Alors, la partie...?
+
+LOUISE. Un peu plus tard, mon ami.
+
+LA TESSONNIÈRE, à Roxane. Et vous..., vous ne voulez pas...?
+
+ROXANE. Un peu plus tard, un peu plus tard; c'est l'heure de votre
+promenade.
+
+LA TESSONNIÈRE. Vous croyez? Je n'aime guère à me promener seul; les
+paysans ont des figures si singulières à présent...
+
+LE COMTE. Singulières? Pourquoi?
+
+LA TESSONNIÈRE. Oui, oui... ils deviennent très-méchants!
+
+ROXANE. Allons donc, allons donc! Allez-vous avoir peur, ici à présent?
+Vous irez dans le jardin, là, près des fenêtres.
+
+MARIE. J'irai avec vous!
+
+LA TESSONNIÈRE. Bien, bien! (Il sort avec Marie.)
+
+LE COMTE. Qu'est-ce qu'il veut dire? De quoi a-t-il peur?
+
+ROXANE. De tout! c'est son habitude, vous le savez bien, puisqu'il est
+venu s'installer chez nous à cause de ça.
+
+LE COMTE. Il avait peur de ses paysans, qui lui en voulaient d'être
+poltron; mais les nôtres sont si doux, si tranquilles...
+
+ROXANE. Ne vous y fiez pas, mon cher! Ils espèrent toujours que vous
+vous montrerez!... Mais voici les autres hôtes du château.
+
+
+
+SCÈNE II.--LES MÊMES, LE BARON DE RABOISSON, LE CHEVALIER DE
+PRÉMOUILLARD.
+
+
+RABOISSON. Mesdames, je vous apporte des nouvelles.
+
+ROXANE.--Ah! baron, ce mot-là me fait toujours trembler! Bonnes ou
+mauvaises, vos nouvelles?
+
+RABOISSON. Bah! pourvu qu'elles soient nouvelles! ça désennuie toujours.
+L'insurrection vient nous trouver.
+
+LOUISE. Enfin!
+
+LE COMTE. Est-ce sérieux, Raboisson, ce que vous dites là? Comment
+savez-vous...?
+
+RABOISSON. Mon valet de chambre arrive de la ville. Il n'y est bruit que
+de la marche de l'armée royale.
+
+LE CHEVALIER. Malheureusement, c'est la douzième fois au moins que
+Puy-la-Guerche est en émoi pour rien.
+
+LE COMTE. Vous dites _malheureusement_?
+
+LE CHEVALIER. Oui, monsieur le comte. L'inaction à laquelle, par égard
+pour vous, nous nous sommes condamnés, commence à me peser plus que je
+ne puis dire. J'espère qu'en présence d'une force considérable telle
+qu'on l'annonce, vous ne conseillerez point à la garde nationale du
+district une résistance inutile... et désastreuse!
+
+LE COMTE. Je prendrai conseil des circonstances, chevalier. Il faut
+d'abord savoir s'il s'agit ici d'une véritable armée commandée par des
+chefs raisonnables, auquel cas j'engagerai les gens de la ville à se
+soumettre; mais, si c'est un ramassis de bandits sans ordre et sans
+mandat...
+
+RABOISSON. J'ai envoyé à la découverte, nous saurons bientôt à quoi nous
+en tenir. Le bruit du moment est que cette troupe est commandée par
+Saint-Gueltas.
+
+LE COMTE. Qui appelez-vous ainsi? Je ne me souviens pas...
+
+RABOISSON. Eh! c'est le petit nom du fameux marquis!
+
+LOUISE. Le marquis de la Roche-Brûlée? Ah! mon père, on le dit si
+cruel!... Soyez prudent!
+
+ROXANE. Et on le dit invincible! Mon frère, ne vous y risquez pas.
+
+LE COMTE. Je ferai mon devoir; si cet homme agit de son chef et sans
+ordre de la cour, je conseillerai et j'organiserai la résistance.
+
+RABOISSON. Mais s'il est en règle?... et il y est, je vous en réponds...
+Saint-Gueltas est aussi prudent que hardi.
+
+LOUISE. Vous le connaissez, monsieur de Raboisson?
+
+RABOISSON. Je l'ai connu beaucoup dans sa jeunesse.
+
+ROXANE. Il n'est donc plus jeune?
+
+RABOISSON, souriant. Si fait! une quarantaine d'années, comme nous!
+
+ROXANE. On le dit charmant!
+
+RABOISSON. Au contraire, il est laid, mais il plaît aux femmes.
+
+LOUISE, ingénument. Pourquoi?
+
+RABOISSON, embarrassé. Parce que... parce qu'il est laid, je ne vois pas
+d'autre raison.
+
+ROXANE, bas, à Raboisson. Et parce qu'il les aime, n'est-ce pas?
+
+RABOISSON, de même. Chut! il les adore!
+
+ROXANE. Alors, c'est un héros! comme César, comme le maréchal de Saxe!
+
+LE COMTE, qui a parlé avec le chevalier. Je ne vous demande qu'une
+chose, c'est de ne pas courir au-devant de l'insurrection. Ce serait
+m'exposer à des soupçons... Si elle vous entraîne et vous emporte en
+passant, je n'aurai de comptes à rendre à personne; mais n'oubliez pas
+qu'en vous donnant asile chez moi dans ces jours de persécution, j'ai
+répondu de vous sur mon propre honneur.
+
+LE CHEVALIER. Je ne l'oublierai pas, monsieur.
+
+RABOISSON. Quant à moi, mon cher comte, il y a une circonstance qui me
+rendra aussi sage que vous pouvez le désirer: c'est que l'insurrection
+est fomentée par les prêtres; or, je ne suis pas de ce côté-là:
+voltairien j'ai vécu, voltairien je mourrai.
+
+LE CHEVALIER. Il n'y a pas de quoi se vanter, monsieur!
+
+RABOISSON. Pardonnez-moi, jeune homme! Libre à vous de donner dans les
+idées contraires. Élevé pour l'Église, vous étiez abbé l'an passé. La
+mort de vos aînés vous remet l'épée au flanc, et vous êtes impatient de
+la tirer pour la cause que vous croyez sainte; mais, moi, j'aime la
+ligne droite et ne veux pas faire les affaires du fanatisme sous
+prétexte de faire celles de la monarchie.
+
+LE CHEVALIER. Pourtant, monsieur...
+
+ROXANE. Ah! mon Dieu! allez-vous encore vous quereller? C'est bien le
+moment! Parlez-nous plutôt du charmant Saint-Gueltas...
+
+MÉZIÈRES, entrant. Monsieur le comte, il y a là M. Le Moreau, municipal
+de Puy-la-Guerche, avec M. Rebec, son adjoint..., celui qui est
+aubergiste à présent, votre ancien marchand de laines.
+
+ROXANE. Fripon sous toutes les formes! (Au comte.) Est-ce que vous allez
+recevoir ces gens-là?
+
+LE COMTE, à Mézières. Faites entrer. (Mézières sort. A sa soeur.) Le
+Moreau est un très-galant homme.
+
+ROXANE. Ça? un abominable suppôt de la gironde, qui a approuvé le
+meurtre du roi?
+
+LE COMTE. Ma soeur, soyez calme.
+
+ROXANE. Non! je suis indignée!
+
+LOUISE. Alors, ne restez pas ici.--Venez, ma tante.
+
+ROXANE. Oui, oui, sortons! J'étouffe de rage! Mon frère, vous êtes un
+tiède, un... (Louise lui ferme la bouche par un baiser.) Tiens, sans
+toi, je crois que je deviendrais fratricide! (Elles sortent.)
+
+RABOISSON. Devons-nous rester?
+
+LE COMTE. Vous, certes; mais le chevalier est vif...
+
+RABOISSON. Et jeune!
+
+LE CHEVALIER, au comte. Je me retire, monsieur. (Il sort.)
+
+
+
+SCÈNE III.--LE COMTE, RABOISSON, LE MOREAU, REBEC.
+
+
+REBEC, (obséquieux, avec de grands saluts). Nous nous sommes permis...
+
+LE COMTE. Soyez les bienvenus, messieurs. Qu'y a-t-il pour votre
+service?
+
+REBEC, ému. Voilà ce que c'est, citoyen comte. Les brigands sont à nos
+portes.
+
+LE COMTE, incrédule. A vos portes?
+
+REBEC. On a signalé l'apparition de plusieurs bandes éparses dans les
+bois, et même très-près d'ici on a trouvé des traces de bivac.
+
+RABOISSON. On est sûr que c'étaient des brigands?
+
+REBEC. Oui, citoyen baron, des paysans révoltés contre le tirage.
+
+LE COMTE. Ont-ils fait quelque dégât?
+
+REBEC. Aucun encore; mais...
+
+LE COMTE. Vous vous pressez peut-être beaucoup de les traiter de
+brigands!
+
+REBEC. Ah! dame! si M. le comte croit qu'ils n'en veulent pas à nos
+personnes et à nos biens..., c'est possible! moi, j'ignore... (Bas, à Le
+Moreau, qui se tient digne et froid, observant avec sévérité le comte et
+Raboisson.) Il ne faudrait pas le fâcher! (Haut.) Moi, j'ai des opinions
+modérées... J'ai toujours été dévoué à la famille de Sauvières.
+
+LE COMTE, avec un peu de hauteur.--Il est blessé de l'examen que lui
+fait subir Le Moreau. Ma famille a toujours su reconnaître les preuves
+de respect et de fidélité; mais je vous sais alarmiste, monsieur Rebec,
+et je voudrais être sérieusement renseigné. Pourquoi M. Le Moreau
+garde-t-il le silence?
+
+LE MOREAU, prenant un siége et faisant sentir qu'on ne lui a pas encore
+dit de s'asseoir. Monsieur le comte ne m'a pas encore fait l'honneur de
+m'interroger.
+
+LE COMTE, lui faisant signe de s'asseoir. Veuillez parler, monsieur.
+
+LE MOREAU. Je ne suis pas aussi persuadé que M. Rebec de l'approche de
+ces bandes; mais la population s'en émeut, et il faut la rassurer. Les
+paysans des districts voisins, gagnés par l'exemple des districts plus
+éloignés, commencent eux-mêmes à commettre des actes de brigandage, on
+n'en peut plus douter. La loi du recrutement est dure pour eux, j'en
+conviens, et ils n'en comprennent pas la nécessité; des suggestions
+coupables, des intrigues perverses que je n'ai pas besoin de vous
+signaler...
+
+RABOISSON. Quant à cela, je ne vous dirai pas le contraire. Le clergé
+des campagnes...
+
+LE COMTE. Ne parlons pas du clergé, je le respecte.
+
+LE MOREAU. Je le respecte aussi, quand il ne prêche pas la guerre
+civile.
+
+LE COMTE. La guerre civile! en sommes-nous là, bon Dieu?
+
+LE MOREAU. Oui, monsieur, nous en sommes là, et, si vous l'ignorez, vous
+vous faites d'étranges illusions.
+
+LE COMTE. Le peuple n'en veut qu'aux jacobins, messieurs, et Dieu merci,
+il n'y en a pas dans notre district.
+
+LE MOREAU. Du moins, il y en a peu; mais, en revanche, il y a beaucoup
+d'hommes qui pensent comme moi.
+
+LE COMTE. Nous pensons tous de même; nous voulons tous la fin des
+fureurs démagogiques.
+
+LE MOREAU. C'est pour cela, monsieur le comte, que nous devons réprimer
+toutes les démagogies, de quelque titre qu'elles se parent. Venez
+commander nos gardes nationaux, et, s'il est vrai que le torrent se
+dirige de notre côté, il passera auprès de notre ville sans oser la
+traverser.
+
+REBEC. Autrement, ils feront ce qu'ils ont fait à Bois-Berthaud, ils
+dévasteront tout. Ils pilleront les auberges, ils gaspilleront les
+provisions de bouche...
+
+LE MOREAU. Et, chose plus grave, ils insulteront nos femmes et
+menaceront nos enfants! Hâtez-vous, monsieur. Si les nouvelles sont
+exactes, ils ont fait ce matin le ravage au hameau du Jardier, à six
+lieues d'ici; ils peuvent être chez nous ce soir!
+
+LE COMTE. Mais ce ne sont pas des gens de nos environs. Qui sont-ils?
+d'où viennent-ils?
+
+LE MOREAU, méfiant. Vous l'ignorez, monsieur le comte?
+
+LE COMTE, blessé. Apparemment, puisque je le demande.
+
+LE MOREAU. Ils viennent du bas Poitou.
+
+RABOISSON. Et ils sont commandés...?
+
+LE MOREAU. Par le ci-devant marquis de la Roche-Brûlée, un homme perdu
+de dettes et de débauches.
+
+RABOISSON. Vous êtes sévère pour lui... Il vaut peut-être mieux que sa
+réputation.
+
+LE MOREAU. Si vous le connaissez, monsieur, et que nous soyons réduits à
+capituler, vous nous viendrez en aide, et, en nous servant
+d'intermédiaire, vous n'oublierez pas la confiance que les autorités de
+Puy-la-Guerche ont cru pouvoir vous témoigner; mais nous commencerons
+par nous bien défendre, je vous en avertis, et j'imagine que M. le
+commandant de notre garde civique ne nous abandonnera pas dans le
+danger.
+
+LE COMTE. Le doute m'offense, monsieur. Laissez-moi le temps de donner
+chez moi quelques ordres, et je vous suis. (A Raboisson.) Venez, baron,
+c'est à vous que je veux confier la garde du château en mon absence.
+(Ils sortent.)
+
+
+
+SCÈNE IV.--LE MOREAU, REBEC.
+
+
+REBEC. Eh bien, il a tout de même l'air de vouloir faire son devoir, le
+grand gentilhomme! Avez-vous vu comme il hésitait au commencement? Sans
+moi, qui lui ai dit son fait...
+
+LE MOREAU. Il hésitera encore, il faut le surveiller. Honnête homme,
+timoré et humain, mais irrésolu et royaliste. Ces gens-là sont bien
+embarrassés, croyez-moi, quand ils essayent de faire alliance avec nous.
+Nous nous flattons quelquefois de les avoir assez compromis pour qu'ils
+soient forcés de rompre avec leur parti; mais, le jour où ils peuvent
+nous fausser compagnie, ils s'en tirent en disant que nous leur avons
+mis le couteau sur la gorge.
+
+REBEC. Bah! bah! celui-ci, nous le tiendrons, c'est-à-dire... (regardant
+par une fenêtre) vous le tiendrez! Moi, je...
+
+LE MOREAU. Où allez-vous?
+
+REBEC. Je vais sur le chemin surveiller l'arrivée de mes denrées.
+
+LE MOREAU. Quelles denrées?
+
+REBEC. Eh bien, mes approvisionnements, mes bestiaux, mes lits, mon
+linge, et mes deux servantes que je ne suis pas d'avis d'abandonner aux
+hasards d'une jacquerie!
+
+LE MOREAU. Vous prenez vos précautions; mais où menez-vous tout cela?
+
+REBEC. Tiens! ici, pardieu!
+
+LE MOREAU. Ici?
+
+REBEC. Et où donc mieux? Je ne suis pas le seul qui vienne se mettre à
+l'abri du pillage derrière les mâchicoulis du ci-devant seigneur de la
+province. Mes voisins de la grand'rue et ceux du Vieux-Marché aussi,
+enfin tous ceux qui ont quelque chose à perdre, nous sommes une
+douzaine, avec nos charrettes, nos bêtes et nos gens, qui avons résolu
+de nous retrancher céans, que la chose plaise ou non à M. le comte. Nous
+avons fait la part du feu, et nous sauvons le meilleur dans les caves et
+greniers de la féodalité. Il faut bien que ça nous serve à quelque
+chose, les châteaux que nous avons laissés debout!
+
+LE MOREAU. Vous êtes fous! Si M. de Sauvières nous trahissait...
+
+REBEC. Raison de plus, c'est prévu, ça! S'il ne se conduit pas bien à la
+ville, s'il tourne casaque, comme on dit, nous lui fermons au nez les
+portes de son manoir, nous gardons ses dames et ses hôtes comme otages.
+Les murs sont bons, ici, beaucoup meilleurs que l'enceinte délabrée de
+Puy-la-Guerche, et, quand il s'agit de soutenir un siége, vive une
+petite forteresse bien située comme celle-ci! Ah! voilà mon convoi! Je
+cours...
+
+
+
+SCÈNE V.--Les Mêmes, ROXANE, LOUISE, MARIE.
+
+
+ROXANE, sans répondre aux courbettes de Rebec. Qu'est-ce qui se passe?
+La cour du donjon est encombrée, la population de la ville reflue ici,
+et c'est vous, messieurs, qui nous valez cet embarras et ce danger?
+Croyez-vous que nous n'ayons d'autre affaire que de défendre vos ânes
+crottés, vos charretées de fromage et vos vieilles hardes?
+
+REBEC, à Le Moreau, bas. Diable! elle n'est pas polie, la vieille!
+
+LE MOREAU, à Roxane. Madame, je n'ai pas encouragé cette panique
+ridicule. Je ne l'approuve pas. Je vais essayer de la faire cesser. (Il
+salue et sort avec dignité.)
+
+ROXANE, à Rebec. Celui-ci, à la bonne heure! mais vous, monsieur
+l'aubergiste,... c'est-à-dire toi, l'ancien brocanteur, si heureux
+autrefois de te chauffer au feu de nos cuisines...
+
+REBEC. Madame, je suis citoyen et adjoint à la municipalité... Parvenu
+par mon mérite, je ne rougis pas de mes antécédents.
+
+ROXANE. En attendant, monsieur l'adjoint, vous allez déguerpir de céans
+et remporter vos guenilles.
+
+LOUISE, bas, à Rebec. Laissez dire ma tante. Elle est vive, mais
+très-bonne. D'ailleurs, mon père, qui n'a jamais refusé l'hospitalité à
+personne, vient d'ordonner que la cour fortifiée et le donjon fussent
+ouverts à quiconque voudrait s'y réfugier, et tant qu'il y aura de la
+place...
+
+REBEC. Merci, aimable citoyenne et noble châtelaine; vous avez bien
+mérité de la patrie, et le donjon est bon! Merci pour le donjon! Je
+vais, avec votre permission, y installer mon petit avoir.
+
+LOUISE. Allez, monsieur Rebec. (Il sort.)
+
+ROXANE. Ah! Louise, toi aussi, tu ménages ces animaux-là?
+
+LOUISE. Il le faut, ma tante; je ne vois pas sans crainte mon pauvre
+père s'en aller à la ville avec eux. Pour un soupçon, ils peuvent le
+garder prisonnier, le dénoncer à leur affreux tribunal
+révolutionnaire...
+
+ROXANE. Il n'aurait que ce qu'il mérite!
+
+LOUISE et MARIE. Ah! que dites-vous là!
+
+ROXANE. C'est vrai, j'ai tort! Je ne sais ce que je dis, j'ai la tête
+perdue!
+
+MARIE. Il faut pourtant montrer un peu de courage! Vous aviez tant
+promis d'en avoir!
+
+ROXANE. J'en ai; oui, je me sens un courage de lion, si vraiment le
+marquis Saint-Gueltas est à la tête de ces bandes! Un homme du monde,
+galant, à ce qu'on dit!--Mais, si ce sont des paysans sans chef, des
+enfants perdus, des désespérés,... s'ils mettent le feu partout,...
+s'ils outragent les femmes... Et mon frère qui nous quitte!
+
+MARIE. Pour quelques heures peut-être; s'il apprend à la ville que c'est
+encore une panique....
+
+ROXANE. Qui sait ce que c'est? Ah! je me sens toute défaite. Je n'ai pas
+pris ma crème aujourd'hui.--L'ai-je prise? Je ne sais où j'en suis!
+
+MARIE. Vous ne l'avez pas prise, et c'est l'heure. (Elle va pour
+sonner.) Mais voici la petite Bretonne qui vous l'apporte. Elle est
+exacte.
+
+
+
+SCÈNE VI.--Les Mêmes, LA KORIGANE.
+
+
+LA KORIGANE. Est-ce que vous vous impatientez? (Elle présente un bol de
+crème à Roxane.)
+
+ROXANE. Non, non, petite, c'est fort bien. (Elle boit.) Elle est
+délicieuse, ta crème. Ah! ma pauvre enfant, nous voilà bien en peine! Tu
+n'as pas peur, toi?
+
+LA KORIGANE. Moi, peur? Et de quoi donc, mamselle?
+
+LOUISE. Des brigands!
+
+LA KORIGANE. Oh! ça me connaît, moi, les brigands! c'est tout du monde
+comme moi!
+
+ROXANE. Comme toi? Ah ça! où donc les as-tu connus?
+
+LA KORIGANE. Oh! dame! dans tout le bas pays. Vous savez bien que j'ai
+pas mal roulé de ferme en ferme et de château en château avant que
+d'entrer chez vous. Vous m'avez prise parce que votre cousine, chez qui
+j'étais en dernier, vous a envoyé des vaches brettes et moi par-dessus
+le marché, comme le chien qu'on vend avec le troupeau. Elle ne tenait
+pas à moi,--pas plus que moi à elle!--Elle m'a dit comme ça: «Tu es
+mauvaise tête, tu ne souffres pas les reproches; mais tu sais soigner
+les bêtes, et je vais t'envoyer avec les tiennes chez des dames
+très-riches et très-douces.» Moi, j'ai dit: «Ça me va, de m'en aller.
+J'aime à changer d'endroit, je ne restais chez vous qu'à cause des
+vaches.» Et pour lors...
+
+ROXANE. C'est bon, c'est bon, caquet bon bec! tu nous raconteras tes
+histoires un autre jour. Remporte ta tasse.
+
+LOUISE. Permettez, ma tante, elle a peut-être vu chez notre cousine du
+Rozeray...
+
+ROXANE. Eh! au fait!... elle recevait tous les chefs, la cousine!...
+Oui, oui. Dis-nous, Korigane..., est-ce que tu as entendu parler là-bas
+d'un personnage,... un certain marquis?...
+
+LA KORIGANE. Un marquis! c'est Saint-Gueltas que vous voulez dire?
+
+ROXANE. Justement! M. de la Roche-Brûlée. Tu l'as vu?
+
+LA KORIGANE. Si je l'ai vu! vous me demandez si je l'ai vu?
+
+ROXANE. Eh bien, sans doute; est-ce que tu ne te souviens pas?
+
+LOUISE. Tu ne réponds pas, toi qui n'as pas l'habitude de rester court!
+(A Roxane.) Elle a oublié.
+
+LA KORIGANE, exaltée. Oublier Saint-Gueltas, moi! Mamselle Louise, si
+vous voyez jamais cet homme-là quand ça ne serait qu'une petite fois et
+pour un moment, vous saurez qu'on ne l'oublie plus, quand même on
+vivrait cent ans après.
+
+ROXANE. Ah! oui-da! tu me donnes envie de le voir.
+
+LA KORIGANE, à Louise, la regardant fixement. Et vous, vous êtes
+curieuse de le voir aussi?
+
+LOUISE, embarrassée. De le voir?... Peu m'importe; mais on nous menace
+de son arrivée dans le pays, et je voudrais savoir si nous devons nous
+en réjouir ou... ou nous cacher?
+
+LA KORIGANE, emphatiquement, naïvement. Pour la cause du bon Dieu et des
+bons prêtres, réjouissez-vous, mesdames! Si Saint-Gueltas vient ici avec
+ses bons gars du Poitou, de la Bretagne et de la Loire, car il y en a de
+tous les pays qui le suivent, comptez que la sainte Vierge est à leur
+tête, et que pas un républicain, pas un trahisseur, pas même un tiède,
+ne restera sur terre. Quand Saint-Gueltas passe quelque part, c'est
+rasé! c'est comme le feu du ciel!--Mais, pour votre sûreté à vous, mes
+petites femmes, cachez-vous; cachez vos jupons roses et vos cheveux
+poudrés, et cachez-les bien, car il sait dépister les jeunes comme les
+mûres, les villageoises en sabots comme les bourgeoises en souliers et
+les princesses en mules de satin! Oui, oui, cachez-moi tout ça, ou
+malheur à vous!
+
+LOUISE, à sa tante. Elle parle comme une folle! elle me fait peur!
+
+ROXANE. Et moi, elle m'amuse. (A la Korigane.) C'est très-drôle, tout ce
+que tu nous chantes là; mais explique-toi mieux. Il ne respecte donc
+rien, ton fameux marquis?
+
+LA KORIGANE. Il n'a pas besoin de respecter ni de pourchasser; il
+regarde!... Oh! il vous regarde avec des yeux... C'est comme le serpent
+qui charme sa proie. Alors, qu'on veuille ou ne veuille pas, il faut
+penser à lui le restant de ses jours. Voilà ce que je vous dis, est-ce
+clair, mamselle Louise? (Louise, troublée, s'éloigne avec un air de
+dédain.)
+
+MARIE, calme, souriant, à la Korigane. Parlez pour vous, ma chère
+enfant!
+
+LA KORIGANE. Pour moi?
+
+ROXANE. Pardine! on voit bien que tu es amoureuse de lui.
+
+LA KORIGANE. Amoureuse? Je ne sais pas, demoiselle! Je n'ai que seize
+ans, moi, et j'ai déjà couru de pays en pays pour gagner ma pauvre vie.
+J'aurais dû en apprendre long. Eh bien, je n'en sais guère plus que ces
+demoiselles, puisque je ne sais pas si j'ai été amoureuse et si je le
+suis.
+
+ROXANE. A la bonne heure! On t'a prise comme une fille innocente, et
+j'aime à voir que...
+
+LA KORIGANE. Vous ne voyez rien! A l'âge de six ans, j'avais déjà un ami
+que je suivais partout: c'était un champi comme moi. Je l'appelais mon
+petit mari, et lui, il m'appelait sa petite soeur. Quand il a eu
+dix-huit ans et moi quatorze, on s'est fâché, parce que je lui disais:
+«Il faudra nous marier ensemble,» et que lui, il ne voulait ni amitié ni
+mariage. Il était devenu comme fou; son idée, qu'il disait, c'était
+d'être moine. Alors, la colère m'est montée aux yeux. Je lui ai jeté mes
+sabots à la tête, et je me suis sauvée du pays, pieds nus, toujours
+courant. Je n'avais ni amis ni parents; personne n'a couru après moi, et
+j'ai été ici et là, n'aimant personne et toujours en colère, toujours
+pensant à cet imbécile qui n'avait pas voulu m'aimer! J'y ai pensé
+jusqu'au jour où j'ai vu Saint-Gueltas. Alors, j'ai toujours pensé à
+Saint-Gueltas, et j'ai oublié l'autre.
+
+ROXANE. Et Saint-Gueltas... a-t-il fait attention à toi?
+
+LA KORIGANE. Je ne sais pas! Un jour, votre cousine du Rozeray m'a dit
+des sottises et des injustices; j'ai bien vu qu'elle était jalouse...
+
+ROXANE. Allons donc, impertinente! tu voudrais nous faire croire que la
+comtesse...
+
+LA KORIGANE. Oh! si vous vous fâchez, je ne dirai plus rien.
+
+ROXANE. Si fait, parle encore; tu nous amuses, tu nous distrais.--Que
+regardes-tu, Marie? est-ce que mon frère?... Il a promis de ne pas
+partir sans nous voir.
+
+MARIE, à la fenêtre. Il est là, mademoiselle. Je ne comprends pas... il
+donne des ordres... La cour du donjon est pleine de gens de la ville...
+
+LOUISE. Et mon père fait fermer les grilles. Veut-il les retenir
+prisonniers?
+
+ROXANE. Il fait bien, s'il fait cela. Ces drôles l'auront menacé! (A la
+Korigane.) Va voir ce qui se passe et reviens nous le dire.
+
+LA KORIGANE, à la fenêtre, sur laquelle elle grimpe. Oh! je vas vous le
+dire tout de suite. Voilà d'un côté les républicains de la ville qui se
+cachent, et... dans l'autre cour, mon doux Jésus! c'est les gens du roi
+qui entrent! Je reconnais bien le drapeau.
+
+ROXANE, effrayée. Les brigands! On va se battre, là, sous nos fenêtres!
+
+LOUISE. Non, non, ils ne se verront même pas! Mon père vient ici avec un
+chef.
+
+ROXANE. Ah! qui est-ce? le marquis?...
+
+LA KORIGANE, regardant. Ça? c'est Mâcheballe, le général des braconniers
+du bas pays. Je n'en vois pas d'autre!
+
+ROXANE. Mâcheballe, l'assassin, comme on l'appelle? Nous sommes perdus!
+
+LA KORIGANE. Dame, s'il sait comment vous le traitez! Il vous croira
+tournée au bleu, et il n'est pas tendre, je ne vous dis que ça!
+
+LOUISE. Taisez-vous, taisez-vous, le voici!
+
+
+
+SCÈNE VII.--Les Mêmes, LE COMTE, MACHEBALLE et une douzaine de Paysans
+armés, dont le nombre augmente insensiblement et envahit le salon. Ce
+sont gens de diverses provinces et quelques Vendéens nouvellement
+recrutés par eux. LE CHEVALIER, LE BARON, LA TESSONNIÈRE, MÉZIÈRES,
+STOCK. Plusieurs Vendéens, un peu mieux habillés ou mieux armés que les
+autres et simulant une sorte d'état-major, entourent Mâcheballe. Ils ont
+le chapeau ou le mouchoir sur la figure.
+
+
+LE COMTE, (à Mâcheballe, qu'il introduit). Entrez ici, et parlez,
+monsieur, puisque vous vous présentez au nom du roi, et que vos pouvoirs
+sont en règle. J'écoute les paroles que vous m'apportez et que vous
+voulez me dire en présence de mes hôtes et de ma famille.
+
+MACHEBALLE. Eh bien, monsieur le comte, voilà. Je ne suis pas grand
+parolier, moi, et la chose que j'ai à vous dire ne prendra pas le temps
+de réciter un chapelet. Je suis devant vous, moi, Pierre-Clément
+Coutureau, dit Mâcheballe, capitaine, commandant ou général, comme ça
+vous fera plaisir, je n'y tiens pas; j'ai ma bande de bons enfants, je
+la mène du mieux que je peux; si elle est contente de moi, ça suffit!
+
+LES INSURGÉS. Oui, oui, vive le général!
+
+MACHEBALLE. Vous voyez, ils veulent que je le sois! On verra ça plus
+tard, quand on sera organisé; pour le quart d'heure, faut se réunir et
+se compter. Et, depuis trois mois qu'on avance dans le pays, on a
+emmené, chemin faisant, tous les bons serviteurs de Dieu et de l'Église.
+On est donc déjà vingt-cinq mille, chaque corps marchant dans son
+chemin. On n'est chez vous qu'une cinquantaine; mais, autour de vous,
+dans les bois, il y a autant d'hommes que d'arbres, monsieur le comte!
+et faudrait pas nous mépriser parce qu'on vous paraît une poignée. On
+est venu ici en confiance...
+
+LE COMTE. Il est inutile de menacer, monsieur; fussiez-vous seul, vous
+seriez en sûreté chez moi!
+
+MACHEBALLE. Alors, monsieur le comte, vous allez, je pense, rassembler
+vos métayers, vos domestiques et tout le monde de votre paroisse, et
+vous viendrez avec nous, pas plus tard que tout à l'heure, donner
+l'assaut à la ville de Puy-la-Guerche?
+
+LE COMTE. Non, monsieur, je ne le ferai pas, et je vous prie, je vous
+somme au besoin, de vous retirer du district où j'ai le devoir de
+commander la garde nationale.
+
+MACHEBALLE, riant. Vous me sommez, au nom de quoi?
+
+LE COMTE. Au nom du roi, monsieur.
+
+MACHEBALLE. Comment donc que vous arrangez ça dans le pays d'ici?
+
+LE COMTE. Dans le pays, on procède comme ailleurs au nom de la
+République; mais avec vous j'invoque la seule autorité légitime que je
+reconnaisse.
+
+MACHEBALLE. Alors, comment que vous arrangez ça dans votre cervelle?
+(Les Vendéens rient.) Comment donc prétendez-vous, au nom du roi,
+m'empêcher de servir le roi?
+
+LE COMTE. Chacun entend le service du roi à sa manière. Vous avez
+méconnu la sainteté de sa cause en commettant des excès, des cruautés
+sans exemple. J'ai fait honneur à ceux qui ont signé votre mandat en
+écoutant vos ouvertures, et, maintenant que je les ai entendues, je les
+repousse. La guerre que vous faites est un prétexte au pillage et aux
+vengeances personnelles. (Murmures des insurgés. Le comte élève la
+voix.) Elle me répugne, et je la condamne. Passez votre chemin. Quand un
+chef royaliste digne de ce nom paraîtra devant moi, je verrai à
+m'entendre avec lui, si je le puis sans trahir le mandat qui m'est
+confié. (Murmures des insurgés.)
+
+MACHEBALLE, irrité. Par le saint ciboire! je ne sais pas comment je vous
+laisse dire tant de sacriléges! (Il met la main sur ses pistolets. Un de
+ses hommes passe devant lui, et le repousse en arrière en lui disant
+tout bas: «Assez! tais-toi. Laisse-moi faire!» Cet homme ôte son
+chapeau. La Korigane s'écrie: «Saint-Gueltas!» Louise, qui s'est élancée
+vers son père menacé, recule avec effroi. Roxane laisse aussi échapper
+une exclamation.)
+
+SAINT-GUELTAS. Saint-Gueltas, marquis de la Roche-Brûlée. Il paraît que
+mon nom effraye les dames; mais vous, monsieur le comte, peut-être me
+ferez-vous l'honneur de m'agréer comme le chef sérieux d'une force
+considérable,... à moins que vous ne me jugiez indigne aussi de servir
+le roi? C'est possible, si vous proscrivez la peine de mort! Moi,
+j'avoue que je n'ai pas encore découvert le moyen de faire la guerre
+sans exposer sa vie et sans compromettre celle des autres.
+
+MACHEBALLE. Bien parlé! (Il explique tout bas les paroles de
+Saint-Gueltas à quelques paysans bretons qui approchent.)
+
+LE COMTE. Je sais, monsieur le marquis, le respect qui est dû à votre
+bravoure, à votre dévouement et à votre habileté; mais vos sarcasmes ne
+m'empêcheront pas de réprouver les atrocités de vos triomphes. Vous avez
+pu être débordé...
+
+SAINT-GUELTAS, baissant la voix et s'approchant de lui et des femmes.
+Débordé! comment ne pas l'être dans une guerre de partisans comme celle
+que nous faisons? Nous manquons de chefs, monsieur le comte, et je ne
+puis être partout; mais nous commençons à nous organiser. Suivez le bon
+exemple, donnez-le à ceux qui hésitent encore, et nos paysans
+deviendront des soldats soumis à une discipline; c'est le devoir de tout
+bon royaliste et de tout brave gentilhomme.
+
+LE COMTE. Devant de si sages paroles, je ne puis que regretter vivement
+les engagements que j'ai pris...
+
+MACHEBALLE, bas, à Saint-Gueltas. Il vous refuse aussi?
+
+SAINT-GUELTAS, bas, à Mâcheballe. Prenez patience. Je vous réponds de
+l'emmener! (Haut, au comte.) Puis-je au moins adresser mes offres aux
+personnes libres qui vous entourent? (Allant à Raboisson.) Voici un ami
+qui ne me reniera peut-être pas?
+
+RABOISSON, lui serrant la main. Non certes; mais tu sers les prêtres,
+marquis, et, moi...
+
+SAINT-GUELTAS. Je sais, je sais! (Il fait un signe à Mâcheballe, qui se
+retire au fond du salon et jusque dans la pièce du fond avec les
+Vendéens.) Mon cher baron, tu peux être tranquille. Je ne suis pas plus
+bigot que toi. Je n'ai pas changé! Nous nous servons du mysticisme des
+paysans; mais que les gens sages nous secondent, et nous remettrons à
+leur place MM. les ambitieux et les démagogues de la soutane.
+
+RABOISSON, bas. Bien... Alors, je grille de te suivre, car je m'ennuie
+ici considérablement; mais comment faire?
+
+LE CHEVALIER, bas, à Saint-Gueltas. Moi aussi, monsieur le marquis, je
+brûle de vous suivre; mais nous sommes ici en quelque sorte prisonniers
+sur parole.
+
+SAINT-GUELTAS. C'est bien simple. Allez ce soir à Puy-la-Guerche, et
+laissez-vous faire prisonniers par moi.
+
+LE CHEVALIER. Il vaudrait mieux vaincre les scrupules de M. de Sauvières
+et nous emmener tous ensemble.
+
+RABOISSON. Oh! vous ne les vaincrez pas, ses scrupules!
+
+LE CHEVALIER. A moins que sa fille ne nous aide! Elle pense bien, et
+elle a de l'ascendant sur lui.
+
+SAINT-GUELTAS. Sa fille?... (Regardant Marie, qui est plus près de lui
+que Louise.) Est-ce cette aimable et douce figure, qui ressemble à un
+sourire de soleil dans la tempête?
+
+RABOISSON. Non. Celle-ci est mademoiselle Hoche, une orpheline sans nom
+et sans avoir, recueillie par la famille. Elle pense mal, mais elle agit
+bien.
+
+SAINT-GUELTAS. Qui est celui-ci? (Il montre Stock, qui s'est approché de
+lui avec hésitation.)
+
+RABOISSON. Un sous-officier des gardes suisses échappé au massacre,...
+M. Stock!
+
+SAINT-GUELTAS, à Stock. Ah!... Et comment avez-vous fait, monsieur
+Stock, pour survivre à la journée du 10 août?
+
+STOCK, accent étranger prononcé. J'étais en garnison avec mon bataillon
+sur la Loire.
+
+SAINT-GUELTAS. Je veux le croire; mais que faites-vous ici quand votre
+place est marquée depuis longtemps dans les rangs de ceux qui vengent la
+mort de vos frères?
+
+STOCK, avec dignité. Je vous attendais, monsieur.
+
+SAINT-GUELTAS, lui tendant la main. Voilà une belle et bonne réponse,
+monsieur Stock. Je vous enrôle, vous commanderez un détachement. (A
+Raboisson montrant la Tessonnière.) Et celui-ci?
+
+RABOISSON, bas. Le plus grand poltron de la terre. Je te défie de le
+faire marcher.
+
+SAINT-GUELTAS. Nous allons bien voir. (A la Tessonnière.) Monsieur est
+certainement des nôtres?
+
+LA TESSONNIÈRE. Oh! moi, je suis trop vieux pour guerroyer.
+
+SAINT-GUELTAS. Pas plus âgé que M. Stock?
+
+LA TESSONNIÈRE. Ma religion me défend de verser le sang.
+
+SAINT-GUELTAS. Eh bien, monsieur, vous êtes un serviteur inutile ici. Je
+vais vous employer, moi!
+
+LA TESSONNIÈRE. A quoi donc, s'il vous plaît?
+
+SAINT-GUELTAS. J'ai promis, en échange de plusieurs de mes braves tombés
+dans les mains des bleus, de rendre un nombre égal de transfuges de la
+République. Le nombre n'y est pas, vous le compléterez.
+
+LA TESSONNIÈRE. Vous voulez me faire passer...? C'est m'envoyer à la
+guillotine!
+
+SAINT-GUELTAS. C'est vous envoyer au ciel. Choisissez, ou de verser le
+sang des scélérats, ou de donner le vôtre à la bonne cause.
+
+LA TESSONNIÈRE, éperdu. Je me battrai, monsieur, j'aime mieux me battre!
+(Raboisson rit.)
+
+LE COMTE. Je ne sais si la chose est plaisante, mais je la trouve
+arbitraire et cruelle. Quels que soient les pouvoirs de M. le marquis,
+je proteste contre toute contrainte exercée dans ma maison.
+
+LOUISE, animée. Je m'y oppose aussi! Monsieur est notre parent, le plus
+ancien de nos amis. Il est âgé, infirme. Brave ou non, je le respecte et
+je l'aime. Personne ne lui fera violence ou injure tant qu'il me restera
+un souffle de vie!
+
+ROXANE, bas, à Louise. Le fait est qu'il agit ici un peu cavalièrement,
+le héros!
+
+SAINT-GUELTAS, (allant à Louise, la regarde avec insolence et menace;
+tout à coup il se radoucit, et, avec une émotion toute sensuelle, il lui
+prend et lui baise la main.) La beauté d'un ange et la fierté d'une
+reine! Je vous rends les armes, mademoiselle de Sauvières! Attachez
+votre mouchoir à mon bras en guise d'écharpe, je me regarderai comme
+votre chevalier, et je sortirai d'ici sans emmener ceux que vous voulez
+garder.
+
+LOUISE. Vous me faites des conditions, monsieur? J'ai ouï dire que les
+chevaliers n'en faisaient point aux dames.
+
+SAINT-GUELTAS. Eh bien, exaucez une prière, ne refusez pas de me donner
+un brassard; c'est un encouragement dû à un homme qui sera peut-être
+mort dans deux heures; car je me bats, moi, de ma personne et corps à
+corps, tous les jours et deux fois plutôt qu'une. Voyons, un bon regard,
+une douce parole, un gage fraternel que j'emporterais au combat et qui
+serait sans doute bientôt rougi de mon sang... Que craignez-vous donc en
+me l'accordant? Ce n'est ni votre coeur ni votre main que je vous
+demande. Est-ce qu'un homme dans ma position peut songer à enchaîner le
+sort d'une femme? Nous ne nous marions plus, nous autres! nous n'avons
+plus ni intérêts domestiques, ni joies de famille; nous sommes des
+martyrs. Une femme de coeur comme vous doit nous comprendre, nous
+estimer et nous plaindre, et, quand nous ne lui demandons qu'une larme
+ou un sourire a-t-elle le droit de détourner les yeux avec terreur... ou
+dédain?
+
+LOUISE, émue. Eh bien, monsieur, voici mon gage! (Saint-Gueltas
+s'agenouille pendant qu'elle le lui attache au bras.) Voyez-y la preuve
+de mon enthousiasme pour la foi de mes pères, dont vous êtes le
+champion. Il faut que cet enthousiasme soit immense pour me faire
+oublier que vos victoires ont été souillées par des crimes!
+
+SAINT-GUELTAS, bas, en se relevant. Aimez-moi, adorable enfant, et je
+deviendrai miséricordieux! (Il s'éloigne.)
+
+LA KORIGANE, bas, à Louise stupéfaite et comme éperdue. Ah! il vous a
+regardée... il vous a parlé bas... Et voilà que vous l'aimez?
+
+LOUISE. Taisez-vous, laissez-moi!
+
+LA KORIGANE, jalouse. Je vous dis que vous l'aimez, demoiselle. Ce sera
+tant pis pour vous, ça! (Louise se réfugie auprès de sa tante.)
+
+RABOISSON, à Saint-Gueltas. La belle Louise n'a pas demandé grâce pour
+nous; j'espère que tu ne renonces pas à nous tirer d'ici?
+
+SAINT-GUELTAS, bas. La belle Louise vient de condamner son père à nous
+suivre sur l'heure.
+
+RABOISSON. Comment ça?
+
+SAINT-GUELTAS. Parce que, pour emmener l'une, il me faut emmener
+l'autre. Comprends-tu?
+
+RABOISSON. J'ai peur de comprendre! Es tu déjà épris de mademoiselle de
+Sauvières?
+
+SAINT-GUELTAS. Comme un fou!
+
+RABOISSON. Allons donc!
+
+SAINT-GUELTAS. Quoi d'étonnant? L'amour naît d'un regard, et un regard,
+c'est la durée d'un éclair.
+
+RABOISSON. Diable! tu as dit que tu ne te mariais pas, et pour cause!
+Mais cette fille est pure, son père est mon ami, et elle est fiancée à
+un jeune cousin...
+
+SAINT-GUELTAS. Un cousin, c'est de rigueur. On le fera oublier!
+
+RABOISSON. Il défendra ses droits.
+
+SAINT-GUELTAS. Les armes à la main? Eh bien, on le tuera. Allons au plus
+pressé! (Il va au comte.) Monsieur de Sauvières, votre adorable fille
+m'a donné une bonne leçon. Je suis devenu un sauvage dans cette guerre
+sauvage; il faut pardonner à la rudesse de mes manières. Ces messieurs
+(montrant Stock, le chevalier et Raboisson) m'ont déjà fait grâce; ils
+viennent avec moi de leur plein gré.
+
+LE COMTE. Alors, c'est de leur plein gré qu'ils me rangent sur la liste
+des traîtres et m'envoient à la mort?
+
+RABOISSON. Nous prendrons de telles précautions, que vous ne serez pas
+compromis.
+
+LE CHEVALIER. Moi, je rougis de ce que vient de dire M. de Sauvières!
+
+LE COMTE. Monsieur...
+
+LE CHEVALIER. Oui, monsieur, je ne comprends pas que vous persistiez
+dans votre fidélité à l'infâme République!
+
+LE COMTE. L'infâme République?... Elle a guillotiné vos frères, je le
+sais; mais des hommes plus humains vous ont permis de trouver chez moi
+un refuge; c'est donc à des républicains que vous devez la vie. Il ne
+fallait pas accepter cela, car à présent vous ne pouvez pas l'oublier.
+
+SAINT-GUELTAS, bas, à Raboisson, pendant que le comte et le chevalier
+discutent vivement. Trop de principes! cet homme-là n'est bon à rien.
+
+RABOISSON. Laissons-le, emmène-nous de force.
+
+SAINT-GUELTAS. Je ne veux ni ne peux le laisser! mes gens
+s'impatientent...
+
+MACHEBALLE, qui s'est approché, à Saint-Gueltas. Eh bien, mille
+tonnerres du diable! ça va-t-il bientôt finir, tout ça?
+
+SAINT-GUELTAS. Il faut employer les grands moyens. Nos camarades
+arrivent-ils?
+
+MACHEBALLE. Ils sont là, dans la cour.
+
+SAINT-GUELTAS. Qu'ils montent l'escalier! et n'oublie pas l'homme
+habillé de toile.
+
+MACHEBALLE. N'ayez peur! (Il sort.)
+
+ROXANE, approchant de Saint-Gueltas. Mon frère est un trembleur, ma
+nièce une enfant qui s'est fait prier pour un simple mouchoir! Moi, je
+vous broderai une écharpe de satin blanc avec des fleurs de lis en or.
+
+SAINT-GUELTAS. De l'or sur nos vêtements? Il en faudrait bien plutôt
+dans nos caisses, madame!
+
+ROXANE. Je suis demoiselle, monsieur!
+
+SAINT-GUELTAS. Alors, pardon! Vous ne pouvez rien pour nous.
+
+ROXANE. Si fait! je suis majeure!
+
+SAINT-GUELTAS, ironique. Vraiment? Je ne l'aurais pas cru!
+
+ROXANE, à part. Allons, il est charmant! (Haut.) J'ai dans une petite
+bourse deux mille écus en or au service du roi.
+
+SAINT-GUELTAS. Ce serait de quoi donner des sabots à nos gens qui vont
+pieds nus dans les épines.
+
+ROXANE. Pauvres gens! je cours vous chercher mon offrande. (Elle sort en
+faisant signe à Marie, qui la suit.)
+
+SAINT-GUELTAS, à Raboisson, qui a entendu leur colloque. Elle a des
+économies?...
+
+RABOISSON. Et le coeur sensible!
+
+SAINT-GUELTAS. Bien, ma bonne femme! tu viendras avec nous, alors!
+
+MÉZIÈRES, bas, au comte. Ils arrivent par centaines, monsieur! Il en
+vient de tous les côtés sans qu'on les ait vus approcher; c'est comme
+s'ils sortaient de dessous terre.
+
+LE COMTE. Pourvu qu'ils ne pénètrent pas dans la cour du donjon!
+
+MÉZIÈRES. Il n'y a pas de risque. J'ai mis ces pauvres bourgeois sous
+clef, et ils se tiennent cois. Ils ont grand'peur.
+
+LE COMTE, regardant vers la salle du fond et voyant entrer de nouveaux
+groupes. Les insurgés entrent jusqu'ici?
+
+MÉZIÈRES. Ils n'ont pas l'air de menacer, mais ils ne demandent pas la
+permission. Et puis il y a les gens de la paroisse qui se rassemblent
+autour des murailles et qui ont l'air de vouloir s'insurger aussi.
+
+LE COMTE, allant à Saint-Gueltas et lui montrant la salle du fond, d'un
+ton de reproche. Ceci a l'air d'une invasion, monsieur le marquis; je
+n'ai pas coutume de recevoir si nombreuse compagnie dans les
+appartements réservés aux dames.
+
+SAINT-GUELTAS, qui a été vers l'autre salle. Ce sont des amis, de chauds
+amis, monsieur le comte. Ils viennent d'emporter le bourg du Jardier, et
+ils rejoignent ici leurs chefs afin de prendre les ordres pour ce soir.
+
+LE COMTE. Les ordres... c'est d'attaquer ce soir Puy-la-Guerche?
+
+SAINT-GUELTAS. Que vous comptez défendre? Libre à vous, monsieur le
+comte! Si vous voulez rejoindre votre poste, un mot de moi va vous
+ouvrir loyalement les rangs de ceux que vous acceptez pour ennemis;
+mais, avant de prendre une détermination aussi grave, réfléchissez
+encore un instant, je vous en supplie!
+
+LE COMTE, haut. Et vous attendiez l'arrivée de ces nombreux témoins pour
+donner plus d'importance à ma réponse?
+
+SAINT-GUELTAS. Je ne le nie pas, monsieur le comte; le temps des
+ambiguïtés de langage et de conduite est passé. Il y a un an et plus que
+nous préparons tout pour une guerre en règle, à laquelle la guerre de
+partisans a servi jusqu'ici de préambule. Elle éclate maintenant sur
+tous les points de la Vendée. Jusqu'ici, l'argent nous a suffi pour nous
+organiser. Ceux qui combattent comme moi y ont jeté leur fortune entière
+avec leur vie. Ceux des gentilshommes qui n'ont pas voulu payer de leur
+personne nous ont donné une année de leur revenu.
+
+LE COMTE, élevant la voix. Moi, monsieur, j'en ai donné deux, et je l'ai
+fait volontairement.
+
+SAINT-GUELTAS. Personne ne l'ignore, et c'est cette noble libéralité qui
+rend votre position fausse et impossible à soutenir. Vous ne pouvez
+payer les frais de la guerre contre vous-même. D'ailleurs, ces généreux
+sacrifices, ces utiles secours, ne suffisent plus. Il faut des bras à la
+sainte cause, des bras nouveaux et des coeurs éprouvés. Il faut des
+soldats, il faut des officiers surtout. Vous avez servi, vous avez des
+talents militaires; vous êtes encore jeune et robuste, vous disposez
+d'anciens vassaux aujourd'hui vos métayers et vos serviteurs dévoués,
+lesquels, nous le savons, ne demandent qu'à marcher sous vos ordres.
+Écoutez! écoutez-les qui vous réclament. (On entend au dehors des
+clameurs et des cris de «Vive le roi!») Le moment est donc venu. Nous
+voici sur vos terres avec une apparence _d'invasion_ qui vous délie de
+vos promesses à la bourgeoisie. Nous ouvrons nos rangs avec respect pour
+vous faire place. Entrez-y, c'est aujourd'hui qu'il le faut ou jamais!
+
+LE COMTE, entraîné, faisant un pas. Eh bien... (Il s'arrête en trouvant
+Mâcheballe devant lui.)
+
+MACHEBALLE, faisant assaut de popularité avec Saint-Gueltas et voulant
+se targuer d'avoir décidé le comte. Oui, Sacrebleu! c'est aujourd'hui!
+ça n'est pas demain! Il y a assez longtemps que les nobles font trimer
+nos sabots pour ménager leurs escarpins, et le sang que nous avons perdu
+l'an passé, il l'ont regardé benoîtement couler sans se déranger de
+leurs chasses, galanteries et ripailles! On a assez de ça! Croyez-vous
+qu'on va se battre toute la vie comme des chiens pour rétablir vos
+priviléges? Non, par la peau du diable! on n'a plus qu'un intérêt, qui
+est aussi bien le vôtre que celui du paysan. C'est que la monarchie soit
+rétablie avec l'abolition des dîmes, de la milice, des tailles, et qu'on
+nous rende nos couvents, nos bons prêtres et nos fêtes. On s'était tous
+réconciliés en 89. Faut y revenir! Faut que le seigneur fasse ce qui est
+le bien du paysan, et, puisque le paysan veut venger son roi et son
+Dieu, faut que le noble se batte comme nous autres, que ceux qui sont en
+retard se dépêchent et fassent sonner le tocsin de leurs paroisses, ou
+bien on le sonnera nous-mêmes, et on mettra le feu aux maisons des
+feugnans; ça y est-il, vous autres! (Cris et clameurs des insurgés qui
+envahissent le salon. Saint-Gueltas va vers eux avec une autorité
+irrésistible et les fait reculer.)
+
+LE COMTE, avec énergie. Devant les menaces, vous comprenez, monsieur le
+marquis, que je dis non, non, trois fois non! Je mets les femmes de ma
+maison sous la sauvegarde de votre honneur, et je vais à Puy-la-Guerche!
+(Aux insurgés.) Arrêtez-moi, si vous l'osez!
+
+SAINT-GUELTAS. Personne ne l'osera... Mais un moment encore... Quelqu'un
+veut vous parler. (Aux insurgés.) Silence! (Bas, à Mâcheballe.) L'homme
+en toile!
+
+MACHEBALLE. Le voilà! (Il fait sortir du groupe derrière lui un jeune
+paysan breton habillé de toile bise de la tête aux pieds, les cheveux
+longs, l'air doux, étonné.)
+
+LA KORIGANE, s'écriant. Tiens, Cadio! (Cadio jette un regard indifférent
+sur elle et présente au comte une quenouille ornée de rubans roses.)
+
+LE COMTE, surpris. Que me voulez-vous?
+
+CADIO, simplement. Moi, monsieur? Rien! on m'a dit de vous donner cette
+chose-là, je vous la donne.
+
+RABOISSON, voulant prendre la quenouille. Tu t'es trompé, mon ami, c'est
+pour ces dames!
+
+CADIO, défendant la quenouille. Non pas, non pas! On m'a dit: «Donne la
+quenouille à ce monsieur;» je fais ce qu'on m'a commandé.
+
+LE COMTE, prenant la quenouille. Qui vous a commandé cela?
+
+CADIO, montrant Sapience, qui s'est mis à la tête du groupe. Il est
+habillé en paysan. Dame, c'est lui! je ne le connais pas plus que les
+autres.
+
+LE COMTE, à Sapience. Approche donc, misérable, que je te brise ton
+présent sur la figure!
+
+SAINT-GUELTAS, le retenant et riant sous cape. Arrêtez, monsieur, c'est
+notre...
+
+SAPIENCE, l'air inspiré et emphatique. Inutile de le dire, M. le comte
+voit bien que je tends la joue!
+
+LE COMTE, le regardant avec surprise. Un paysan... le fouet en
+bandoulière, le sac à farine sur l'épaule... J'y suis! c'est le signe de
+ralliement adopté par des hommes dont le ministère de paix et de charité
+s'accorde mal avec de pareilles provocations! Je respecte votre
+caractère, monsieur, et c'est à ceux qui emploient un personnage
+inviolable pour m'adresser le plus sanglant outrage que je renvoie le
+reproche de lâcheté. Est-ce vous, monsieur le marquis de la
+Roche-Brûlée?
+
+SAINT-GUELTAS. Non, monsieur, je vous aurais présenté le défi moi-même.
+C'est le conseil de l'armée catholique qui, malgré moi, a chargé M.
+le... M. Sapience, nous l'appelons ainsi, de vous offrir, en cas de
+refus...
+
+LE COMTE (montrant Cadio.) Et celui-ci... est-ce aussi un ministre?...
+
+SAPIENCE. Non; c'est un pauvre idiot que nous avons ramassé sur les
+chemins et qui ne sait ce qu'il fait. Ne lui en veuillez pas. Aucun de
+nous ne se fût senti le courage d'infliger en personne un châtiment
+aussi cruel à un homme jusqu'ici respectable et pur; mais les ordres
+étaient formels, et je devais obéir à mon évêque.
+
+LE COMTE. Quel évêque? Son nom!
+
+SAPIENCE. Monseigneur l'évêque d'Agra.
+
+RABOISSON, bas, à Saint-Gueltas. Qu'est-ce que c'est que ça? un évêque
+de ta façon?
+
+SAINT-GUELTAS, bas. Ça fait très-bien. Silence! (Au comte qui tient
+toujours la quenouille.) Eh bien, vous la gardez, monsieur le comte?
+C'est trop d'héroïsme et de fierté!
+
+LOUISE, tremblant de colère. Oh! oui, mon père, c'est trop!
+
+LE COMTE, vaincu par l'élan de sa fille. Je devrais pousser jusque-là le
+respect de ma parole; mais ce serait rompre avec ma religion, et Dieu me
+délie! (Il place la quenouille dans une panoplie au-dessus de la
+cheminée et s'adresse à Louise.) Nous laisserons cela ici, ma fille, et,
+si Henri revient, il verra l'humiliation que j'ai subie avant de me
+décider à rompre vos fiançailles. Il sert la République, lui, et il la
+sert de bonne foi. Il apprendra qu'il n'y a plus d'accord possible entre
+les partis; on l'a dit ici tout à l'heure, il n'y a plus d'avenir, plus
+de repos, plus de liens de coeur, plus de famille! Ah! Louise! que
+vas-tu devenir, mon enfant!
+
+LOUISE. Vous partez, mon père? (Montrant les insurgés.) Avec eux?
+
+LE COMTE, à Saint-Gueltas. Oui, me voilà. Laissez-moi m'occuper d'un
+refuge pour ma famille.
+
+LOUISE. Je vous suivrai, ma place est auprès de vous!
+
+SAINT-GUELTAS, avec un cri de joie. Vive mademoiselle de Sauvières!
+(Tous crient en agitant leurs chapeaux. Cadio reste isolé et regarde
+Louise sans crier.)
+
+MACHEBALLE, le secouant. Crie donc aussi, sauvage!
+
+SAPIENCE, à Mâcheballe. Laissez-le donc, c'est un fou! (Ils vont au fond
+et parlent avec les autres.)
+
+LA KORIGANE, à Cadio, qui regarde toujours Louise. Eh bien, Cadio?
+Cadio! est-ce que tu ne me reconnais pas?
+
+CADIO. Toi? Si bien!
+
+LA KORIGANE. Et voilà tout ce que tu me dis? Tu ne t'es donc pas fait
+prêtre?
+
+CADIO, sortant comme d'un rêve. Ah! oui, bonjour! (Il s'en va.)
+
+LA KORIGANE. Il a l'esprit tout à fait dérangé! Pauvre Cadio!
+
+SAINT-GUELTAS, aux fond, aux insurgés. Allons, mes gars, gagnez les
+bois, je vous suis. (Montrant le comte et ses amis.) Nous vous suivons
+tous! Je vous l'avais bien dit, que personne ne resterait céans! Non,
+personne en Vendée ne se croisera plus les bras quand Dieu et le roi
+commandent.
+
+TOUS, criant. Vive le roi et Saint-Gueltas!
+
+SAINT-GUELTAS. Non, non: vive le roi et Sauvières!
+
+TOUS, sortent en criant. Vive Sauvières et Saint-Gueltas! (Le chevalier,
+électrisé, sort avec eux. Stock fait de même.)
+
+SAINT-GUELTAS, à Mâcheballe resté le dernier. Monte la tête aux gens de
+la paroisse! Il ne faut pas que Sauvières se ravise!
+
+MACHEBALLE. N'ayez peur! on leur z'y chauffera le sang! (Il sort.)
+
+
+
+SCÈNE VIII.--SAINT-GUELTAS, LE COMTE, LA TESSONNIÈRE, RABOISSON. (On
+entend encore au dehors les cris de «Vive Sauvières et Saint-Gueltas!»)
+
+
+SAINT-GUELTAS, (à Louise.) Vous l'entendez, nos deux noms ne font plus
+qu'un seul cri de guerre. (Au comte.) Vous feriez bien, monsieur le
+comte, de vous montrer à notre campement. Vos cheveux blancs et la
+présence de mademoiselle de Sauvières enflammeraient l'ardeur de nos
+gens. C'est de l'enthousiasme, c'est du prestige qu'il faut à ces âmes
+simples!
+
+LE COMTE. Monsieur le marquis, vous n'obtiendrez pas que je me porte
+avec vous à l'attaque de Puy-la-Guerche. C'est assez d'abandonner cette
+malheureuse ville, je ne vous la livrerai pas. Vous avez ma parole.
+Dites-moi en quel lieu et quel jour j'aurai à vous rejoindre après que
+vous aurez fait ce coup de main.
+
+SAINT-GUELTAS. Ce ne sera pas long, nous ne gardons pas les pays
+conquis; nous portons la terreur et le châtiment de ville en ville. Ce
+soir, nous surprenons Puy-la-Guerche; demain, nous serons à Buzanays.
+
+LE COMTE. J'y serai aussi.
+
+SAINT-GUELTAS. Il faudrait vous mettre en route sur-le-champ...
+autrement, les républicains viendront s'opposer à votre départ.
+
+LE COMTE, tristement. C'est-à-dire à ma fuite! Je fuirai, monsieur, et
+sans tarder!
+
+SAINT-GUELTAS, bas, à Louise. Vous ne craignez pas que votre père ne
+revienne sur sa décision? Elle lui coûte beaucoup!
+
+LOUISE. Vous avez sa parole... et la mienne! A demain, monsieur!
+
+SAINT-GUELTAS, tendrement. A demain! (à part) ou à tout à l'heure!
+
+LE COMTE, le saluant. Au revoir, monsieur le marquis!
+
+SAINT-GUELTAS. Au revoir, monsieur le comte! (Il le salue profondément,
+regarde Louise avec passion, baise le brassard et se retire en faisant
+signe à Raboisson, qui le suit.)
+
+LE COMTE, à Mézières. Fais tout préparer pour le départ. Il faut que
+nous soyons hors d'ici dans une heure. (Mézières sort.)
+
+LA TESSONNIÈRE. Dans une heure! vous n'aurez pas le temps d'emporter vos
+meubles. Songez donc que les républicains viendront piller ici dès
+qu'ils sauront la folie que nous faisons!
+
+LE COMTE. Ils feront peut-être pis!--Ah! ma fille! dis adieu à ton
+berceau!
+
+LOUISE. Je suis résignée à tout, mon père! J'ai tout prévu; et
+pardonnez-moi la fièvre de joie que je ressens. Enfin vous voilà rendu à
+vous-même! (Elle l'embrasse.) Nous ne ferons plus qu'une âme et un
+coeur...
+
+LE COMTE. Et Henri!... tu ne songes pas à lui?
+
+LOUISE. Votre exemple le décidera. En apprenant vos dangers, il accourra
+pour vous couvrir de son corps... S'il ne le faisait pas, je le
+mépriserais!... Ah! c'est Dieu qui le veut, allez! Partons, partons! je
+vais donner des ordres.
+
+LA TESSONNIÈRE. Songez à une voiture... On me permettra bien de marcher
+avec les femmes... pour les défendre?
+
+LOUISE. Je monterai à cheval, mon ami; vous, vous irez en voiture avec
+ma tante.
+
+ROXANE, entrant. Où donc?
+
+LOUISE. A la guerre! Réjouissez-vous, nous servons le roi! nous nous
+sommes déclarés, nous partons!
+
+ROXANE. Ah! vive-Dieu! embrassez-moi, mon frère! Oui, oui! la guerre, le
+mouvement, la poudre, le danger, le triomphe! Vous serez généralissime
+en Vendée, et maréchal de France quand le roi sera proclamé.
+
+LE COMTE. Tâchez de garder vos illusions, ma soeur, et de ne pas perdre
+la tête au premier revers!
+
+ROXANE. Bah! le courage n'est pas nécessaire quand tant de braves gens
+en ont à notre place! La France entière va se lever. Toute l'Europe est
+avec nous. Dans un mois, dans six semaines peut-être, le jeune roi sera
+aux Tuileries,--et nous aussi.--Quand partons-nous?
+
+LE COMTE. Sachons d'abord où vous irez. En Bretagne, on est redevenu
+tranquille...
+
+LA TESSONNIÈRE. Ah! on est tranquille par là?
+
+ROXANE. Mais je ne veux pas être tranquille, moi! Je veux me battre, je
+serai Jeanne d'Arc, et Saint-Gueltas sera mon Dunois, mon aide de camp.
+
+LE COMTE. Prenez garde que Saint-Gueltas ne devienne trop votre général,
+ma soeur, et songez à gagner Guérande, où nous avons des parents.
+
+ROXANE, Mézières rentre. Guérande? Soit! C'est une bonne ville, une
+place de guerre imprenable, où tout le monde pense bien. On se voit
+beaucoup; Louise, il faudra emporter de la toilette.
+
+LE COMTE. N'emportez rien. Vos femmes vous rejoindront avec vos effets.
+Vous partez sans bruit dans cinq minutes.
+
+ROXANE. Dans cinq minutes! faite comme me voilà!
+
+LE COMTE. Croyez-vous aller à une partie de plaisir?
+
+ROXANE. Mais...
+
+LE COMTE. Il le faut, et je le veux!
+
+ROXANE. Allons! pour le roi, je suis prête à tous les sacrifices. Je
+sortirai en robe d'indienne!
+
+LE COMTE, bas. Prenez de l'argent. (A la Tessonnière, qui reste comme
+hébété.) Allons, préparez-vous, mon ami! (Roxane sort.)
+
+LA TESSONNIÈRE. Oui, oui, certainement! mais... où coucherons-nous ce
+soir?
+
+LE COMTE. Où vous pourrez. Vous gagnerez vite le pays insurgé. Mézières
+saura vous diriger.
+
+LA TESSONNIÈRE. Mais souper! où soupera-t-on?
+
+LE COMTE. Nulle part; vous achèterez du pain en courant.
+
+LA TESSONNIÈRE. Oh! mon Dieu, c'est le martyre, je le vois bien!
+
+LOUISE. Allons, allons, du courage, mon ami!
+
+LA TESSONNIÈRE, sortant. C'est le martyre, je vous dis que c'est le
+martyre! (Il sort.)
+
+LE COMTE. Toi, Louise...
+
+LOUISE. Moi, je ne vous quitte pas.
+
+LE COMTE. Tu le veux! Aurais-je du courage en te voyant partager mes
+souffrances?
+
+LOUISE. Je ne souffrirai de rien, pourvu que je ne vous quitte pas.
+
+LE COMTE. Ah! si Henri était là!... Mais je ne puis te confier à ma
+soeur et à la Tessonnière; ce sont deux enfants!... (A Mézières, qui
+entre.) Tout est prêt?
+
+MÉZIÈRES. Oui, monsieur le comte, mais je crains qu'aucun de nous ne
+soit libre d'aller où vous le souhaitez.
+
+LE COMTE. Comment cela?
+
+MÉZIÈRES. Vos paysans sont comme des septembriseurs! Ils veulent marcher
+à Puy-la-Guerche; ils disent que vous n'irez pas ailleurs aujourd'hui.
+
+LE COMTE. En vérité? Ils sont fous! Mais qui vient là? (Il fait signe à
+Louise, qui rentre dans son appartement.)
+
+
+
+SCÈNE IX.--Les Mêmes, le Moreau, entrant; MÉZIÈRES, sortant.
+
+
+LE MOREAU. C'est moi, monsieur! D'où vient que, depuis une heure, nous
+sommes retenus prisonniers dans la cour de votre donjon?
+
+LE COMTE. C'était pour votre sûreté, messieurs. Ignorez-vous ce qui se
+passe?
+
+LE MOREAU. J'ignore ce qui s'est passé entre les brigands et vous; mais
+je sais que, quand ils sont entrés ils n'étaient qu'une vingtaine, et
+qu'avec vos gens vous pouviez les écraser. Vous les avez laissés se
+réunir chez vous, et ils en sont sortis en criant: «Vive Sauvières et
+Saint-Gueltas!»
+
+LE COMTE, blessé. Que ne leur imposiez-vous silence, vous?
+
+LE MOREAU. Entouré de gens à demi morts de peur, certain d'être trahi
+par vous, que pouvais-je faire?
+
+LE COMTE. Trahi? Vous ai-je livré?
+
+LE MOREAU. Alors, expliquez-vous, monsieur; je ne me contenterai pas de
+réponses évasives.
+
+LE COMTE. Vous le prenez bien haut, monsieur; vous oubliez...
+
+LE MOREAU. Je n'oublie pas que je suis chez vous, et que vous pouvez me
+faire jeter par les fenêtres comme faisaient vos bons aïeux quand les
+petits gens de ma sorte se permettaient de raisonner. Ce n'est pas Rebec
+et ses pareils qui me défendraient, ils sont cachés sous les bottes de
+paille de vos greniers; mais, quoi qu'il arrive, je ferai mon devoir; il
+me faut la vérité, et je vous somme de me la dire.
+
+LE COMTE, irrité. Vous me sommez... (Devant la courageuse attitude de Le
+Moreau, il se trouble et il se tord les mains en silence.)
+
+LE MOREAU. Eh bien, monsieur?
+
+LE COMTE. Eh bien!... il est vrai, je me sépare de vous.
+
+LE MOREAU. Au moment du danger?
+
+LE COMTE. Le danger est égal de part et d'autre, et, d'ailleurs...
+
+LE MOREAU. Ne répliquez pas, monsieur, la vérité vous écrase. Ah! la
+noblesse! voilà comme toujours la récompense de nos alliances avec elle,
+de notre confiance dans ses protestations de civisme, de notre
+engouement imbécile pour ses détestables séductions! C'est ainsi que,
+spéculant sur notre candeur, elle nous berne et nous crache au visage!
+Ah! bourgeois, pauvres dupes, pauvres sots que nous sommes! nous
+méritons bien ce qui nous arrive. Ceci servira de leçon à quelques-uns,
+j'espère; mais ceux de nous qui vous eussent épargnés vont devenir
+atroces d'indignation et de vengeance: ce sera vous qui l'aurez voulu,
+messieurs les traîtres! Malheur à vous! nous accepterons le règne de la
+terreur plutôt que votre amitié perfide. Pour ma part, je sors d'ici en
+secouant la poussière de mes pieds, comme d'un lieu maudit où le canon
+républicain fera bien de ne pas laisser pierre sur pierre. (Il sort.)
+
+LE COMTE. Insolent!... non, honnête homme! O mon Dieu! qu'ai-je fait? et
+où m'entraîne le point d'honneur? (On entend des cris et le tocsin.) Que
+se passe-t-il? le tocsin, sans mon ordre? (Un coup de fusil très près.
+Louise entre, venant de l'intérieur. Elle est en costume d'amazone.)
+Louise, qu'est-ce que cela?
+
+LOUISE. Je ne sais pas. (Elle va à la fenêtre.)
+
+LE COMTE, (l'en retirant convulsivement). Ne reste pas là, va-t'en! (Il
+va pour sortir.--Le Moreau, sanglant, blessé à la figure, paraît au fond
+de la seconde salle; il élève son chapeau en l'air et crie: «Vive la
+nation!» et «Vive la République!» Un second coup de fusil, partant de
+l'escalier, l'atteint en pleine poitrine. Il tombe mort sur le seuil. On
+entend crier sur l'escalier: «A bas le municipal!»)
+
+LE COMTE. Ah! les misérables! (Il s'élance, l'épée à la main, sur ses
+paysans qui paraissent au fond, armés de fusils et de faux. Mézières se
+précipite à sa rencontre et le force à reculer en le couvrant de son
+corps.)
+
+MÉZIÈRES. Arrêtez! ils sont furieux, ils ne se connaissent plus! (Louise
+aussi s'est élancée au-devant des paysans, qui s'arrêtent devant elle.)
+
+LOUISE, aux paysans, montrant le cadavre de Le Moreau. Malheureux que
+vous êtes! Cent contre un! c'est odieux! c'est lâche!
+
+LE COMTE, exaspéré. Assassins! vous êtes des assassins! (Les paysans
+s'arrêtent consternés, quelques-uns emportent Le Moreau.) Ah! ma fille,
+voilà ce que c'est que la guerre civile! et tu la désirais! (Il tombe
+sur un siége, suffoqué.)
+
+LOUISE. Mon père, il faut s'y jeter pour contenir ceux qui déshonorent
+la cause! C'est le devoir, vous le voyez bien!
+
+LE COMTE, se relevant avec énergie. Oui, contenir et châtier! (Aux
+paysans.) Qui a fait cela? qui a assassiné chez moi?
+
+PLUSIEURS PAYSANS. C'est pas moi!--Ni moi!--Ni moi!
+
+LE COMTE, à Tirefeuille qui paraît, le fusil à la main. Est-ce toi,
+coquin?
+
+TIREFEUILLE, farouche. Oui, c'est moi! Après?
+
+LE COMTE. Et qui encore?
+
+TIREFEUILLE, montrant un camarade. Y a lui, La Mouche; on a tiré chacun
+son fusil. On n'est pas dans les maladroits.
+
+LE COMTE, le prenant au collet avec vigueur. A moi, vous autres!
+Honnêtes gens, qui n'avez pu empêcher cette infamie, prenez-moi ces deux
+brutes et jetez-les au cachot. Je les abandonne à la vengeance de nos
+ennemis! (Les paysans font un mouvement pour obéir et s'arrêtent.
+Mézières tient Tirefeuille en respect.)
+
+UN PAYSAN. Oui... mais... dites donc, monsieur le comte, faut pourtant
+savoir si vous êtes pour ou contre nous!
+
+LE COMTE. Je suis votre capitaine et je vous mène à la guerre pour le
+roi et la religion.
+
+TOUS. Vive notre capitaine, et en route!
+
+TIREFEUILLE et LA MOUCHE. Oui, oui, en route, et tout de suite!
+
+LE COMTE, les montrant aux autres paysans. Ces deux hommes au cachot
+d'abord, ou, devant vous, je me brûle la cervelle!
+
+LES PAYSANS. Oh!... pourquoi ça?
+
+UN PAYSAN. Oui, pourquoi, monsieur le comte?
+
+LE COMTE, exalté. Parce que, si je ne suis pas obéi, je vais faire avec
+vous une guerre de démons, et non une guerre de chrétiens! J'aime mieux
+mourir que de vous conduire à la damnation éternelle!
+
+LE PAYSAN. Il a raison... oui, oui... c'est vrai, ça!
+
+TOUS. Oui, oui, vive Sauvières!
+
+LE PAYSAN. Vive la religion! au cachot les assassins!
+
+TOUS, s'emparant de Tirefeuille et de La Mouche. Au cachot! Vive
+Sauvières et la religion! (Ils sortent.)
+
+MÉZIÈRES. Tout est prêt, monsieur le comte; il faut monter à cheval. Je
+vais vous habiller.
+
+LE COMTE, à Louise, qui s'est jetée dans ses bras. Ah! Louise, quel
+commencement et quel présage! Le seuil de ma maison est souillé du sang
+innocent; j'ai mérité de le franchir pour la dernière fois! (Il sort par
+l'intérieur, Mézières le suit.)
+
+
+
+SCÈNE X.--LOUISE, MARIE, entrant.
+
+
+LOUISE, se jetant dans ses bras. Ah! où étais-tu? Chère Marie, je suis
+brisée!
+
+MARIE. Je sais tout, je me suis hâtée de faire vos préparatifs et les
+miens.
+
+LOUISE. Les tiens? Tu retournes dans ta famille?
+
+MARIE. Quand vous avez besoin de moi? A quoi songez-vous, Louise?
+
+LOUISE. Vraiment? Ah! brave fille!... Mais c'est impossible, tu n'es
+royaliste ni par situation ni par croyance. Tu ne peux pas renier tes
+parents, ton milieu, ton opinion pour venir partager nos périls, nos
+revers peut-être!
+
+MARIE. Ma famille, qui se réduit à une vieille tante et à un frère
+infirme, a vécu du travail que votre amitié m'a procuré chez vous. Une
+petite pension vient de leur être accordée à la considération d'un
+cousin que nous avons sous les drapeaux et qui sert bien la République.
+Moi, je suis libre, je n'ai besoin de rien, et je vous servirai mieux
+qu'une femme de chambre, si dévouée qu'elle soit.
+
+LOUISE. Toi, me servir?...
+
+MARIE. Oui, moi, car ce ne sont plus seulement des soins matériels qu'il
+vous faut; c'est une amitié à l'épreuve de tout, c'est du courage pour
+soutenir le vôtre, c'est en un mot ce que l'on ne peut ni exiger ni
+obtenir pour de l'argent, mais ce qu'on doit accepter d'un coeur
+reconnaissant, sous peine de l'offenser en doutant de lui!
+
+LOUISE. Ah! chère amie, viens, alors! oui, avec toi je serai capable de
+tout supporter! Ah! que j'ai besoin de toi! Mon âme est déjà éperdue, je
+tremble d'avoir mal conseillé mon père;... mais il est trop tard, il
+faut partir ou l'abandonner à la vengeance des républicains. (A la
+Korigane, qui entre.) Eh bien, ma tante? est-elle prête?
+
+LA KORIGANE. Elle est déjà en voiture avec le vieux monsieur, et votre
+cheval est en bas, qui s'impatiente.
+
+LOUISE, regardant à la fenêtre. Mais ce n'est pas là mon cheval.
+
+LA KORIGANE. Celui qui le tient vous en a trouvé un meilleur.
+
+LOUISE. Celui qui le tient? qui donc?
+
+LA KORIGANE. C'est Saint-Gueltas, pardi! ne faites donc pas semblant...
+
+MARIE, à Louise, bas. Ne répondez pas à cette folle. Je monterai votre
+cheval. Acceptez celui qu'on vous offre, puisqu'il est meilleur.
+
+LOUISE, à la Korigane. Dites à mon père que je l'attends en bas. (Elle
+sort avec Marie.)
+
+LA KORIGANE. Oui, oui, marche! Où le cheval ira, il faudra que tu
+ailles, et où Saint-Gueltas te conduit, il faudra bien que ton père te
+suive! Il a gagné son pari, Saint-Gueltas! La fille lui plaît. Et moi...
+il ne m'a pas seulement regardée!... Qu'est-ce que je vais devenir à
+présent? Voyons, si je peux retrouver Cadio! (Elle sort.)
+
+
+
+
+DEUXIÈME PARTIE
+
+Fin de l'été, 1793.--La salle à manger du château de Sauvières. La
+grande porte du fond est ouverte sur le parc, dont la grille porte cette
+inscription: PROPRIÉTÉ NATIONALE.
+
+
+
+SCÈNE PREMIÈRE.--REBEC est attablé avec MOUCHON et CHAILLAC; MADELON et
+JAVOTTE, servantes de Rebec les servent. Flambeaux allumés, il fait nuit
+dehors. La table est richement servie.
+
+
+MOUCHON. Brrr!... La nuit est noire... et pas chaude, savez-vous?
+
+REBEC, avec dignité. Javotte, allumez la cheminée! Madelon, fermez les
+portes.
+
+CHAILLAC, d'un ton impératif et militaire. Allumez ce que vous voudrez,
+mais ne fermez rien. Dans ma position, la surveillance est de rigueur.
+
+REBEC. Vous avez raison, commandant! Buvons pour nous réchauffer. Avec
+ce bon vin-là, on ne craint pas les surprises. Ça vous enflamme le
+coeur... J'ai envie de chanter!
+
+CHAILLAC. Chantez, monsieur le gardien du séquestre, chantez!
+Chantez-nous la prise de la Bastille.
+
+REBEC. Justement, c'était mon idée! (Il chante sur l'air _O ma tendre
+musette_.)
+
+ O jour immémorable[2]
+ Où nous devions périr,
+ Sans un trait admirable
+ Fait pour nous secourir!
+ Des fastes de l'histoire
+ Tu seras l'ornement.
+ France, chante victoire.
+ En cet heureux moment.
+
+ (Les deux autres reprennent le refrain.)
+
+ Éli, rempli de zèle,
+ Brave officier français!
+ La couronne immortelle
+ Est due à ton succès.
+ Au bout de ton épée
+ Conserve cet écrit
+ Qui fait ta renommée
+ Que chacun applaudit.
+
+ Cette affreuse Bastille
+ N'existe déjà plus.
+ D'ardeur chacun pétille...
+
+Permettez,... j'oublie!
+
+ Fuis, honteux esclavage...
+
+[Note 2: Chanson textuelle, historique.]
+
+MOUCHON, bâillant. Ah bah! compère, tu t'embrouilles et tu chantes faux!
+Et puis la prise de la Bastille, c'est vieux! On a dépassé tout ça!
+
+CHAILLAC. Permettez, permettez, citoyen Mouchon. Dépasser la prise de la
+Bastille n'est pas aisé. Il n'y a rien de si grand dans l'histoire!
+
+MOUCHON. Je ne veux pas vous dire non, vous en étiez.
+
+REBEC. Oui, il en était, lui, et je porte la santé d'Harmodius Chaillac,
+ci-devant vainqueur de la Bastille!
+
+CHAILLAC. Comment ci-devant? ci-devant vous-même!
+
+REBEC. Pardonnez, j'ai la langue un peu épaisse. Je dis le brave
+Chaillac, vainqueur de la ci-devant Bastille et commandant actuel de
+l'héroïque garde nationale de Puy-la-Guerche, élu sur le champ de
+bataille, il y a quatre mois, en remplacement du traître Sauvières,
+passé à l'ennemi. En voilà, des titres de gloire!
+
+CHAILLAC, trinquant. Merci; à la vôtre! Mais la modestie me force à dire
+que la défense de Puy-la-Guerche n'est pas un fait d'armes comparable à
+la prise de la Bastille, et que, si M. Sauvières, le ci-devant comte, ne
+se fût interposé entre nous et les royalistes...
+
+MOUCHON, aviné. Et moi, je vous dis... je vous dis que si! La Bastille,
+c'était la Bastille. Y avait du monde, y avait tout Paris pour prendre
+ça, tandis que notre ville, nous n'étions pas seulement deux cents
+hommes armés contre des mille et des mille brigands!
+
+CHAILLAC. Vous n'en savez rien. Vous n'y étiez pas!
+
+MOUCHON. Je n'y étais pas, je n'y étais pas... Ça vous plaît à dire!
+
+REBEC. Allons, compère Mouchon, faut pas tergiverser; nous n'y étions
+pas!
+
+CHAILLAC. Vous étiez ici avec bien d'autres, et vous vous cachiez!
+
+REBEC. Comme des imbéciles que nous sommes,--que nous étions! pensant
+que le Sauvières était pour nous, tandis que l'oppresseur nous tenait
+dans les fers et nous livrait aux sicaires royalistes.
+
+CHAILLAC. Il ne faut rien exagérer, c'est inutile. Le citoyen Sauvières
+n'était pas oppresseur, et il ne vous a pas livrés, puisqu'on vous a
+retrouvés ici sains et saufs le lendemain de la chasse que nous avons
+donnée à l'avant garde de Saint-Gueltas!
+
+MOUCHON. Grande action, action sublime, commandant Chaillac, et qui
+burine votre nom au frontispice de la renommée!
+
+CHAILLAC. Oui, oui, vous me flattez pour que je ne vous reproche pas
+votre couardise! Si vous aviez eu un peu de coeur au ventre, ce jour-là,
+on n'aurait pas massacré sous vos yeux ce malheureux Le Moreau.
+
+REBEC. Commandant, les portes étaient fermées entre nous et ce forfait
+exécrable.
+
+CHAILLAC. Il fallait les enfoncer! Celles de la Bastille étaient plus
+solides! Pauvre municipal! un homme de coeur, celui-là, et qui parlait
+bien!
+
+REBEC. Un peu emphatique.
+
+MOUCHON. Ah! il était empha... Comment dites-vous?
+
+REBEC. Je maintiens le mot, il s'écoutait parler, c'était son défaut! Il
+aura fait des phrases au vieux Sauvières,--ça l'aura ennuyé...
+
+CHAILLAC. Qu'est-ce que vous dites donc? Vous donneriez à penser que
+Sauvières a ordonné sa mort?
+
+REBEC. Dame! est-ce que les aristocrates ne sont pas capables de tout?
+
+CHAILLAC. Vous ne savez pas ce que vous dites! On a trouvé les deux
+assassins enchaînés dans le cachot de la tour neuve avec cet écriteau:
+«Sauvières abandonne ces deux criminels au châtiment qu'ils méritent.»
+
+REBEC. Très-bien! mais vous n'en avez fait fusiller qu'un; l'autre, un
+certain Tirefeuille, un coquin fini, a réussi à s'évader... Et quand on
+pense qu'un scélérat comme ça rôde peut-être encore dans les environs!
+Vous m'avouerez que ce n'est pas rassurant, la vie que nous menons ici,
+Mouchon et moi.
+
+CHAILLAC. Vous voilà bien malades d'être préposés à la garde de ce
+château! Vous y faites chère lie, car on n'a pas mis les scellés sur la
+cave, à ce que je vois.
+
+REBEC. Ni sur la volaille, heureusement! Encore un peu de ce tokay? il
+est gentil!
+
+CHAILLAC. Non, j'en ai assez. Je suis triste. Il me semble que je vois
+le sang de Le Moreau sur le pavé... et jusque sur la nappe!
+
+REBEC. Sacredieu! taisez-vous donc, commandant! Ça fait frémir, des
+paroles comme ça! Ah! oui, vous avez le vin triste, vous! (Il se lève.)
+
+MOUCHON, qui écoute. Chut!
+
+CHAILLAC. Quoi donc?
+
+MOUCHON. Vous n'avez rien entendu?
+
+REBEC. Si fait, j'entends!
+
+CHAILLAC. Qu'est-ce que vous entendez?
+
+MADELON, qui est au fond. C'est comme des cris et des gémissements!
+
+JAVOTTE. Eh non! c'est comme des cris de joie au loin.
+
+CHAILLAC, au fond. Êtes-vous bêtes! C'est une trompette à la porte du
+donjon. (Aux servantes.) Courez ouvrir! m'entendez-vous?
+
+REBEC. Mais un instant, un instant! Si c'est les brigands de
+Saint-Gueltas qui reviennent se venger! Vous n'avez pas avec vous la
+moindre escorte, et ici nous ne pouvons pas compter sur les habitants.
+
+CHAILLAC, écoutant. Soyez donc tranquille! C'est une sommation militaire
+en règle, et les brigands ne procèdent pas comme ça. Allons! c'est de la
+troupe, recevons-la fraternellement. Suivez-moi. (Aux servantes.)
+Éclairez-nous! (Il sort avec Mouchon et Madelon.)
+
+
+
+SCÈNE II.--REBEC et JAVOTTE.
+
+
+REBEC. Moi, je ne suis pas un héros du 14 juillet, ce n'est pas mon
+état. Ma mie Javotte, donne-moi la clef.
+
+JAVOTTE. La clef de la cache? Je ne l'ai pas.
+
+REBEC. Si fait, je te l'ai confiée ce matin pour balayer. Donne donc!
+(Javotte cherche dans ses poches.) Voyons, tu n'as pas balayé?
+
+JAVOTTE. Si fait, si fait; mais je vous ai rendu la clef, vrai,
+d'honneur!
+
+REBEC, se fouillant. Tu as raison, la voilà! Elle est si petite...
+Javotte, fais le guet par là, et, si c'est des amis qui arrivent,
+avertis-moi.
+
+JAVOTTE. Vous allez encore vous enfermer pour rien, je parie! Depuis que
+je vous ai découvert cette grande cache dans le mur, vous y entrez pour
+une mouche qui vole.
+
+REBEC, qui a essayé la clef. Eh bien, mais dis donc! je ne peux pas
+ouvrir!
+
+JAVOTTE. Vous avez emmêlé la serrure à force de l'essayer.
+
+REBEC. Mais non! Vois! C'est comme si on l'avait fermée en dedans!
+
+JAVOTTE, riant. Dame! c'est peut-être quelqu'un du dehors qui la
+connaissait avant vous et qui s'en sert contre vous... Quelque brigand!
+
+REBEC, effrayé, reculant. Tirefeuille peut-être! l'assassin de...
+
+JAVOTTE, qui a été au fond. Allons, cachez vos peurs! C'est des beaux
+soldats républicains qui arrivent. Tenez! quand je vous dis! en voilà un
+superbe.
+
+REBEC. Un officier? Il veut prendre mes ordres sans doute. Retire-toi,
+Javotte, c'est des affaires d'État.
+
+
+
+SCÈNE III.--HENRI DE SAUVIÈRES, REBEC.
+
+
+REBEC, (à part.) Joli garçon, tout jeune! Qu'est-ce qu'il a à regarder
+comme ça partout? Il a l'air timide, rassurons-le. (Haut.) Salut et
+fraternité, général!
+
+HENRI, d'un ton résolu. Lieutenant, s'il vous plaît! c'est assez pour
+deux ans de service.
+
+REBEC. Ah! mon Dieu! M. Henri!
+
+HENRI. Tiens, Rebec! Comment cela va-t-il, mon vieux?
+
+REBEC. Bien, monsieur le comte; et vous-même?
+
+HENRI. Pourquoi m'appelles-tu comme ça? Mon oncle est vivant, Dieu
+merci! As-tu de ses nouvelles, toi?
+
+REBEC. Oh! vous en avez bien aussi? On a dû vous dire à la ville qu'il
+était vainqueur sur toute la ligne, au bord de la Loire.
+
+HENRI. Vainqueur? C'est comme ça que vous êtes renseignés? L'armée
+vendéenne est en pleine déroute...
+
+REBEC. Pourtant elle avance toujours!
+
+HENRI. Parce qu'elle ne peut pas reculer.
+
+REBEC. Ah! dame! c'est possible. Moi, je ne sais rien de ce qui se
+passe. Je reste ici pour...
+
+HENRI. Au fait, pour quoi es-tu ici?
+
+REBEC. Hélas! monsieur Henri, vous savez, le séquestre!
+
+HENRI. Ah oui! tu es préposé...
+
+REBEC. On m'a forcé d'accepter cet emploi-là. Ça fait grand tort à mon
+établissement dans la ville, et ça me dérange fort de mes petites
+affaires.
+
+HENRI. Je te croyais adjoint à la municipalité.
+
+REBEC. J'ai donné ma démission, le poste était périlleux.
+
+HENRI. Et tu n'es pas précisément un foudre de guerre, toi, je me
+souviens...
+
+REBEC. Et puis le dévouement me commandait de rester ici.
+
+HENRI. Le dévouement à la République?
+
+REBEC. A votre famille surtout. Un gardien fidèle...
+
+HENRI. _Surtout_ est de trop. On ne t'en demande pas tant. Fais ton
+devoir et ne t'occupe pas du reste.
+
+REBEC. Ah! alors... vous, vous êtes avec nous? tout à fait? sans
+arrière-pensée?
+
+HENRI. Comment sans arrière-pensée? Tu demandes ça à un officier de
+cavalerie de l'armée républicaine?
+
+REBEC. Ah! vous êtes dans la cavalerie? Et votre régiment?
+
+HENRI. Partie ici, partie à Puy-la-Guerche.
+
+REBEC. Enfin! enfin! vous voilà arrivés pour nous défendre et nous
+protéger? Dieu soit loué! Et c'est ça l'uniforme?
+
+HENRI. Dame, il n'est pas cossu. Nous ne sommes pas des gens de cour, la
+République n'est pas riche, nous nous contentons de ce qu'elle donne.
+
+REBEC. Oh! vous êtes un vrai patriote, vous, un bon! Ça réjouit le coeur
+de vous entendre parler comme ça.--Alors... vous avez rompu avec votre
+ci-devant famille?
+
+HENRI, riant. Ma ci-devant... Es-tu fou? ma famille est toujours ma
+famille.
+
+REBEC. Pardon! j'allais trop loin... Il y a comme ça des idées... et des
+intérêts qu'on ne peut pas oublier, n'est-ce pas? C'est trop juste,
+c'est trop juste.
+
+HENRI. Dis donc, toi! tu as l'air de me soumettre à un interrogatoire?
+Es-tu chargé de ça?
+
+REBEC. Oh! par exemple! moi, vous trahir? moi qui vous aime tant! moi
+qui vous ai vu tout petit et qui vous mettais sur mon bidet, du temps
+que je venais ici acheter vos laines? Étiez-vous content de taper ma
+bête avec vos petits talons! Et mademoiselle Louise que vous vouliez
+prendre en croupe... et qui avait peur!
+
+HENRI. Pauvre Louise! elle a bien d'autres sujets de frayeur à présent!
+
+REBEC. Mais... vous savez qu'elle est devenue intrépide! Elle ne quitte
+pas son père, c'est une des héroïnes de l'armée catholique.
+
+HENRI, soupirant. On me l'a dit.
+
+REBEC. Ça n'avance pas vos affaires pour le mariage?
+
+HENRI. Ça les met à néant, comme tu penses.
+
+REBEC. Ça ne vous chagrine pas plus que ça?
+
+HENRI, brusquement. Eh bien, à quoi cela m'avancerait-il, de m'en
+chagriner?
+
+REBEC. C'était pourtant un beau parti! fille unique! et vous qui n'avez
+rien!
+
+HENRI. Justement, c'est là ce qui me console un peu.
+
+REBEC. Ah bah?
+
+HENRI. Tout ça n'empêche pas que je voudrais avoir de leurs nouvelles, à
+mes pauvres parents. Voyons, comment ne sais-tu rien, toi qui te
+prétends si dévoué à la famille?
+
+REBEC. C'est que... on n'ose pas trop faire de questions dans ce temps
+de suspicion et de crainte; on risque d'avoir l'air de s'intéresser...
+
+HENRI. Qu'est devenue mademoiselle Hoche?
+
+REBEC. Partie avec ces dames.
+
+HENRI. Pour l'armée catholique? elle?
+
+REBEC. C'est comme je vous le dis.
+
+HENRI. Par dévouement, alors? Généreuse fille! Est-elle toujours jolie?
+
+REBEC. Ah! du présent je ne peux rien vous dire. Elle était plus jolie
+que jamais quand elle a suivi mademoiselle Louise. Savez-vous qu'à elles
+deux, elles auraient été la fleur du pays sans ces maudites guerres?
+Est-ce que vous n'étiez pas un peu amoureux de l'une et de l'autre?
+
+HENRI. Quelles sottes questions me fais-tu; au lieu de me donner des
+renseignements sérieux?
+
+REBEC. Dame! quand on ne sait pas! Mais il y a l'ancien homme d'affaires
+de votre oncle, il est resté au pays, et, si vous voulez le voir...
+
+HENRI. Oui! cours me le chercher... Non, n'y va pas. Je le verrai comme
+par hasard. Il ne faut pas le compromettre.
+
+REBEC. Ah! tenez, avouez, monsieur Henri, que la République est bien
+soupçonneuse, et qu'il est bien difficile d'oublier...--Mais qui sait?
+tout va si drôlement aujourd'hui!... Et, après tout, des fils de famille
+enrôlés malgré eux, comme vous par exemple, pourraient bien, s'ils le
+voulaient, ramener l'ancien temps, qui n'était pas si mauvais qu'on veut
+bien le dire! Hein, ai-je tort?
+
+HENRI. Mon ami Rebec, je vois que tu n'as pas changé.
+
+REBEC. Il faut bien plier sous les circonstances; mais, au fond,
+monsieur Henri, je suis toujours aussi bien pensant... et aussi...
+
+HENRI. Et aussi bête que par le passé.
+
+REBEC. Plaît-il?
+
+HENRI. Tu as très-bien entendu, mon cher, et tu es stupide de croire
+qu'un ci-devant noble ne peut pas servir fidèlement son pays.
+
+REBEC. Je ne dis pas ça! au contraire! Je vois bien que vous détestez le
+mensonge, et, entre nous, monsieur votre oncle a manqué à son devoir en
+trahissant lâchement...
+
+HENRI. Tais-toi! Ne répète jamais ce mot-là devant moi, si tu tiens à
+tes deux oreilles. Mon oncle a cru obéir à sa conscience. Il s'est
+trompé, mais comme se trompe un galant homme, en se sacrifiant. Il
+savait que la Vendée n'aboutirait qu'à un gâchis et à un désastre. Il
+s'y fera tuer et laissera quand même une mémoire pure. Moi, je me ferai
+éventrer aussi pour dompter la révolte, et peut-être recevrai-je mon
+affaire de la main d'un de mes paysans ou d'un des vieux domestiques qui
+m'ont porté dans leurs bras et fait manger la bouillie! ou bien ce sera
+le prêtre qui m'a fait faire ma première communion, qui me cassera la
+mâchoire, ou encore... mon oncle lui-même, le plus doux, le plus tendre,
+le meilleur des hommes! C'est comme ça, à ce qu'il paraît, la guerre
+civile. C'est très-gentil! mais, quand on y est, on y est, et, quand on
+va au feu, ce n'est pas pour recevoir des pommes cuites. Là-dessus, va
+te coucher, Rebec, car je perds mon temps à te faire comprendre ce que
+tu ne comprendras jamais.
+
+REBEC. Me coucher, non! Je vais vous reconduire.
+
+HENRI. Nous couchons ici, nous, le capitaine et le détachement, si ça ne
+te contrarie pas.
+
+REBEC. Ah! mon Dieu, vous ne me disiez pas ça! Je cours donner des
+ordres...
+
+HENRI. C'est fait, nos fourriers n'ont pas besoin de toi pour installer
+leur monde.
+
+REBEC. Mais... votre capitaine, où couchera-t-il? Toutes les chambres
+sont sous le scellé, excepté...
+
+HENRI. Excepté celle que tu t'es réservée? Le capitaine la prendra; où
+est-elle?
+
+REBEC. Celle-ci... à côté.
+
+HENRI. L'appartement de ma tante Roxane? C'était le meilleur. Tu n'as
+pas mal choisi, camarade!
+
+REBEC. Monsieur Henri, c'est à cause des odeurs! Cette chambre embaume
+et je suis fou des odeurs.
+
+HENRI. Pauvre tante! elle couche peut-être maintenant dans une étable.
+
+REBEC. Vous ferai-je apporter à souper?
+
+HENRI. Non, nous avons mangé à Puy-la-Guerche.
+
+REBEC, allant à la table. Vous prendrez bien au moins un verre de tokay?
+Voyons, sans cérémonie?
+
+HENRI. Tu es trop bon! tu fais les honneurs de chez nous avec une
+grâce...
+
+REBEC. Et, sans être trop curieux, qu'est-ce que vous venez donc faire
+ici?
+
+HENRI. Ça ne me regarde pas. On commande, j'obéis; mais je suppose qu'on
+veut mettre garnison dans un château qui pourrait servir de point de
+ralliement et de refuge aux rebelles.
+
+REBEC. Il y a trois mois qu'on aurait dû le faire! On vit ici dans les
+transes, et, si les brigands avaient voulu... Ah! la République est bien
+négligente!
+
+HENRI. Oui! elle te loge dans un château fortifié, elle t'y donne les
+clefs d'une cave exquise, un lit de dentelle et de duvet, et elle oublie
+de t'attribuer une garde d'honneur pour que tu puisses y dormir
+tranquille; c'est impardonnable!
+
+REBEC. Vous vous moquez de moi?
+
+HENRI. Ça se pourrait bien. Allons, va préparer cette chambre parfumée
+pour mon capitaine. Il n'a pas volé un bon gîte et une bonne nuit,
+celui-là!
+
+REBEC. Eh bien, et vous?
+
+HENRI. Je dormirai sur une chaise. Je suis ici en pays conquis; mais je
+respecte le passé, moi, et je ne l'oublierai pas en me gobergeant dans
+le lit de mon oncle...
+
+REBEC. Mais votre ancienne chambre!
+
+HENRI. Assez de politesses, tu m'ennuies. Va enlever tes draps et tes
+nippes. Dépêchons-nous!
+
+REBEC. On y va, on y va, lieutenant; ne vous impatientez pas.
+
+HENRI, à un cavalier qui entre avec la valise du capitaine. Va faire le
+lit, camarade. Par ici. Tu sortiras de l'autre côté. (Rebec sort, suivi
+du soldat.)
+
+
+
+SCÈNE IV.--HENRI, le capitaine RAVAUD.
+
+
+LE CAPITAINE, (homme distingué, à la figure douce.) Eh bien, mon jeune
+lieutenant, comment va ce pauvre coeur ému?
+
+HENRI. Bien, mon capitaine. Je n'ai reçu ici aucune mauvaise nouvelle de
+ma famille. Espérons que mon oncle mettra en temps utile les femmes en
+sûreté; quant à lui et à ses amis, ils font comme nous, ils courent les
+chances de la guerre.
+
+LE CAPITAINE. Sommes-nous seuls? J'ai quelque chose à vous dire.
+
+HENRI, allant fermer la porte de côté. Oui, Capitaine; à présent, vous
+pouvez parler.
+
+LE CAPITAINE, s'asseyant. Voyons, Henri, nous allons entrer en campagne
+et faire des choses terribles, je le crains!
+
+HENRI. Vous plaisantez, capitaine, les choses terribles ne vous font pas
+peur.
+
+LE CAPITAINE. Je vous demande pardon. La guerre civile entraîne des
+rigueurs que vous ne prévoyez pas, et, d'après les ordres que nos
+généraux reçoivent, je m'attends à tout. On veut en finir brusquement et
+sans retour avec la Vendée, et, pour les exaltés qui nous gouvernent à
+présent, tous les moyens sont bons. La Convention trouve les procès trop
+longs à instruire. Elle nous défendra peut-être de faire des
+prisonniers. Si elle entre dans cette voie, Dieu sait où elle
+s'arrêtera. Vous sentirez-vous la force d'aller jusqu'au bout?
+
+HENRI. Est-ce une épreuve, mon capitaine? M'avez-vous amené ici, de
+préférence aux jeunes officiers mes camarades, pour voir si, en présence
+du manoir où j'ai passé mon enfance et où tout me rappelle les plus
+chers souvenirs de ma vie, je sentirai faiblir mon patriotisme?
+
+LE CAPITAINE. Oui, mon cher enfant, je l'ai fait à dessein, non pour
+surprendre les secrets tourments de votre conscience, mais pour vous
+dire: Jamais homme de coeur n'a été mis à une épreuve plus cruelle.
+Certains devoirs dépassent les forces morales les mieux trempées, et
+ceux qu'on va vous imposer répugnent à la nature autant qu'à l'humanité.
+Vous allez peut-être vous trouver en face de vos parents, de vos amis...
+
+HENRI. C'est possible, c'est prévu!
+
+LE CAPITAINE. Avez-vous prévu la malédiction de votre famille,
+l'indignation de votre caste... et celle d'une personne... Vous étiez
+fiancé, m'avez-vous dit, à une parente...
+
+HENRI. Ne parlons pas de ça, mon capitaine; ce serait le côté faible de
+la place. J'avais pour la petite cousine une amitié... c'était peut-être
+déjà de l'amour; mais elle n'en pouvait avoir pour moi: c'était une
+enfant, et Dieu sait que, depuis l'insurrection elle, doit me mépriser
+de tout son coeur!
+
+LE CAPITAINE. Elle vous pardonnerait si... Voyons! admettons toutes les
+probabilités: que diriez-vous si j'avais sur moi, en ce moment, l'ordre
+de brûler le château de Sauvières?
+
+HENRI, se levant. Cet ordre... l'avez-vous, capitaine? Oui, je le vois!
+vous l'avez.
+
+LE CAPITAINE. Et vous devez commander l'exécution du mandat. On le veut
+ainsi.
+
+HENRI. Diable! c'est dur.
+
+LE CAPITAINE. Et cruel! j'en suis révolté. Écoutez, Henri, écoutez-moi
+bien. Je crois être un brave soldat et un honnête homme. Vous m'avez vu
+souriant en face de la mort. Eh bien, il y a un courage que je n'ai pas,
+c'est celui de faire des choses atroces. On l'exige de moi,--je suis
+résolu à désobéir.
+
+HENRI. Vous?
+
+LE CAPITAINE. Oui, car j'ai l'ordre aussi de brûler les chaumières et
+les forêts, de détruire les récoltes, de dévaster les champs, d'affamer
+le pays, de réduire les habitants au désespoir, et cela, dans tout le
+pays insurgé, sans pitié pour les enfants, les vieillards et les
+femmes.--Oui, c'est ainsi! On nous donne des généraux ineptes qui n'ont
+jamais vu le feu. Le civil s'arroge le droit de contrôler le civisme du
+militaire. Un démagogue ceint d'une écharpe renverse les plans d'un
+officier expérimenté. Le premier venu parmi ces brutes féroces a le
+pouvoir de mener de braves soldats à la boucherie, et, faisant le vil
+métier d'espion, il dénonce comme traître quiconque ose le contredire.
+Votre nom vous rend suspect à un de ces lâches, et c'est lui qui, à
+Puy-la-Guerche, m'a donné l'ordre exécrable de vous amener ici.--Et nous
+nous soumettrions à de pareils ordres? nous, des soldats français, des
+hommes, des philosophes! Non, quant à moi, jamais! Le jour où un
+commissaire du gouvernement viendra me dire que je suis suspect
+d'indulgence, je briserai mon épée et lui en jetterai les morceaux à la
+figure! (Henri est absorbé, la tête dans ses mains. Un silence.)
+
+HENRI, se levant. Et après ça?
+
+LE CAPITAINE. C'est la proscription ou la guillotine. J'en prendrai mon
+parti comme tant d'autres.
+
+HENRI. La guillotine tranche les têtes, elle ne tranche pas les
+questions.
+
+LE CAPITAINE. Elle délivre de la vie celui que l'on veut forcer à faire
+le mal.
+
+HENRI. En le prenant comme ça, c'est un suicide, alors?
+
+LE CAPITAINE. Je l'accepte.
+
+HENRI. Un suicide est une lâcheté.
+
+LE CAPITAINE, tressaillant. Une lâcheté?
+
+HENRI. Oui, mon capitaine, toujours! Je ne suis pas un grand raisonneur,
+moi; mais on m'a appris ça ici dès mon enfance. L'homme qui se tue donne
+sa démission et se déclare inutile. On m'a dit aussi qu'un homme
+représentait toujours une force quelconque, et qu'il n'avait pas le
+droit de la supprimer, parce qu'il ne la tient pas de lui-même: c'est
+Dieu qui la lui a confiée. Il faut donc choisir entre ce qui est bien et
+ce qui est mal. Si la Révolution est un mal, il faut l'abandonner et se
+jeter résolûment dans le parti contraire.
+
+LE CAPITAINE. Le parti royaliste? Jamais quant à moi! Il m'inspire des
+répugnances invincibles.
+
+HENRI. Concluez, alors.
+
+LE CAPITAINE. Je ne puis... Aucun parti ne représente plus pour moi la
+France. Elle est perdue, souillée. La vie me fait horreur à présent!
+
+HENRI. La vie est rude, mon capitaine, c'est vrai; mais, moi, à
+vingt-deux ans, je ne peux pas dire comme vous que tout est perdu. Ça ne
+m'entre pas dans la tête, une idée pareille! Si la France est égarée et
+souillée, nous serions bien fous ou bien paresseux d'aller demander au
+bourreau la fin de nos incertitudes, et de donner à cette France
+criminelle le plaisir de commettre un crime de plus. S'il n'y a plus
+d'honneur en France, c'est donc que personne ne croit plus en soi-même?
+Eh bien, mordieu! voilà une parole que je ne puis pas dire pour mon
+compte, et un exemple que je ne veux pas donner.
+
+LE CAPITAINE. Henri, tu as raison. Servir son pays ou le trahir... Dans
+cette extrémité, il n'y a plus de milieu possible. Eh bien, je me
+soumets, mon coeur saignera... j'obéirai! Mais toi, tu n'as pas été
+libre de choisir, le jour où la République t'a enrôlé, et tu peux... Va,
+je fermerai les yeux. Quitte-nous, quitte-moi, et va rejoindre ta
+famille; nul n'est forcé de devenir parricide.
+
+HENRI, ému. Merci, mon capitaine, merci!
+
+LE CAPITAINE. Tu acceptes, mon enfant?
+
+HENRI. Non, je refuse... Ce qui est vrai pour vous l'est aussi pour moi.
+Il n'y a pas deux vérités. Le jour où j'ai été enrôlé, j'étais
+royaliste. Je pensais comme ceux qui m'avaient élevé, comme la jeune
+fiancée qui m'était promise: c'est tout simple. C'est par dévouement
+pour eux, c'est pour leur laisser garder une apparence de civisme qui
+préservait leurs personnes et leurs biens que je les ai quittés avec une
+sorte de joie, tout en leur promettant de passer à l'ennemi aussitôt
+qu'ils auraient pu émigrer. Ils n'ont pas émigré. Eux aussi, ils ont
+manqué de logique; eux aussi, ils aimaient la France! Que voulez-vous!
+c'est dans le sang des Sauvières! Et moi, enfant, j'ai senti ça le jour
+où j'ai entendu résonner sur le pavé des villes le talon de mes
+premières bottes. Je me suis mis à aimer la patrie comme un fou en me
+voyant chargé de défendre le drapeau qui représentait son honneur et le
+mien à la frontière. Je n'ai pas raisonné ça, je n'ai pas eu le temps
+d'y réfléchir. J'ai senti mon coeur battre jusqu'à m'étouffer! Mon oncle
+aurait dû prévoir que ça m'arriverait, lui qui a porté les armes pour la
+France. Est-ce que le premier roulement du tambour qui bat la charge,
+est-ce que le premier coup de canon qui ébranle l'air autour de nous
+n'enivre pas un homme de mon âge jusqu'au délire? Allons donc! si mes
+parents eussent été là, ils m'eussent crié: «Marche et ne recule pas!»
+Eh bien, j'y suis à présent, dans la grande mêlée! Je suis patriote,
+j'appartiens à la Révolution, puisque j'ai donné mon sang pour elle.
+Elle est ma religion et mon dieu, comme mon régiment est ma famille et
+comme vous êtes mon confesseur. La République nous surmène? C'est
+possible. Égarée ou sage, ivre ou méchante, malade ou folle, elle est
+notre mère, et une mère n'a jamais tort quand il s'agit de la défendre.
+Plus tard, quand je serai vieux ou infirme, je jugerai peut-être ses
+actes; mais, tant que mon bras pourra soutenir un sabre, je me battrai
+pour elle, fallût-il écraser mon propre coeur sous les sabots de mon
+cheval!
+
+LE CAPITAINE, exalté. Henri, embrasse-moi, généreux enfant! ta foi
+transporterait des montagnes! Oui, des hommes comme toi, des hommes qui
+croient doivent sauver la patrie. Vive la République! (Abattu.) Nous
+brûlerons donc...
+
+HENRI. A quand l'exécution de votre mandat?
+
+LE CAPITAINE. C'est pour cette nuit. Je compte procéder avec prudence.
+J'ai donné des ordres pour qu'il n'y eût pas une âme vivante autour de
+l'enceinte. Il ne faut pas exaspérer les habitants et les exposer à
+faire résistance. Ils succomberaient misérablement.
+
+HENRI. Mon capitaine, je crois qu'ils nous aideraient plutôt. Tous les
+paysans ne sont pas royalistes, et ceux qui sont restés chez eux ne le
+sont peut-être pas du tout. N'importe, j'irai faire une ronde.
+
+LE CAPITAINE. Attendez, on vient.
+
+
+
+SCÈNE V.--LE CAPITAINE, HENRI, MOTUS.
+
+
+MOTUS, (trompette de cavalerie, républicain à tous crins, très-aimé dans
+le régiment.) Mon capitaine, sans te commander, je t'annonce qu'on vient
+de prendre un espion qui essayait de se faufiler subrepticement. Faut-il
+lui faire son affaire?
+
+LE CAPITAINE. Il faut d'abord savoir si c'est réellement un espion.
+Amène-le.
+
+MOTUS. C'est que, sans t'offenser, mon capitaine, je ne crois pas que tu
+puisses lui tirer une parole du ventre. Il n'a pas l'air de comprendre
+ce qu'on lui dit, ou il fait semblant d'être Breton.
+
+LE CAPITAINE, à Henri. Savez-vous la langue?
+
+HENRI. Ma foi, non, pas un mot.
+
+LE CAPITAINE, à Motus. Où est-il?
+
+MOTUS. Il est là, mon capitaine. (Allant à la porte.) Allons, avance à
+l'ordre, l'homme à la tignasse jaune! (Cadio paraît, amené par deux
+cavaliers. Son habit de toile est en lambeaux. Il a une peau de chèvre
+sur les épaules.)
+
+LE CAPITAINE, bas, à Henri, après avoir fait signe à Motus et aux deux
+autres cavaliers de sortir. Interrogez-le. Vous savez mieux que moi
+parler aux paysans.
+
+HENRI, à Cadio. Est-ce que tu ne parles pas français?
+
+CADIO, triste et abattu. Je parle français, latin au besoin. Du moins,
+j'en sais quelque peu.
+
+HENRI. Alors, tu es prêtre ou moine?
+
+CADIO. Non, je suis sonneur de biniou.
+
+HENRI. Sorcier, par conséquent?
+
+CADIO. Sorcier? Oh! Jésus, non! Je renie le diable!
+
+HENRI. Mais tu as beau le renier, il court après toi, la nuit, dans les
+bois ou sur les bruyères. Il t'arrache ton chapeau et te bat avec le
+hautbois de ta cornemuse. Et, quand tu as prononcé certaine formule
+d'exorcisme, un ange t'apparaît et te dit: «Va tuer un bleu, et Satan te
+laissera tranquille.»
+
+CADIO. O bon saint Cornéli! d'où savez-vous ces choses?
+
+HENRI. Je suis sorcier aussi. Je connais les pratiques des maîtres
+sonneurs de tous pays. (Bas, au capitaine.) Regardez les yeux fixes et
+brillants de ce garçon-là; c'est un extatique.
+
+LE CAPITAINE. Inoffensif peut-être?
+
+HENRI. Ou des plus dangereux.
+
+LE CAPITAINE. Tâchez de le confesser.
+
+HENRI, à Cadio. Combien as-tu déjà tué de bleus pour contenter Dieu ou
+le diable?
+
+CADIO. Tuer? moi? Jamais! je ne saurais pas.
+
+HENRI. Tu avoues pourtant que ta croyance te le commande.
+
+CADIO. Oui; mais je suis mauvais chrétien, et je n'ai pu obéir.
+
+HENRI. Pourquoi?
+
+CADIO. Je suis poltron.
+
+HENRI. Tu t'en vantes? Je ne te crois pas. Ton nom?
+
+CADIO. Cadio.
+
+HENRI. C'est ton nom de famille?
+
+CADIO. De famille? Je n'en ai pas.
+
+HENRI. Tu es un champi?
+
+CADIO. Il faut croire.
+
+HENRI. Tu as un sobriquet?
+
+CADIO. Carnac.
+
+HENRI. Tu es de ce pays-là?
+
+CADIO. Je ne sais pas. On m'a trouvé dans les géantes.
+
+LE CAPITAINE. Qu'est-ce que ça veut dire?
+
+CADIO. Ça veut dire les grandes pierres, pas loin de la baie de
+Quiberon, au pays des anciens hommes qui dressaient sur tranche des
+pierres plus grosses que des tours.
+
+HENRI. Qui t'a élevé?
+
+CADIO. Personne et tout le monde.
+
+HENRI. Mais qui t'a enseigné le français et le latin?
+
+CADIO. Les moines du couvent. J'allais chez eux chanter au lutrin.
+J'aurais voulu savoir la musique. Ils ne la savaient pas et voulaient me
+faire moine. Ils m'avaient déjà coupé les cheveux, et, comme je m'en
+allais souvent seul dans la lande pour jouer d'un méchant pipeau que je
+m'étais fabriqué, ils ont prétendu que je me donnais au diable. Ce
+n'était pas vrai; mais, à force de me le dire, ils me l'ont mis dans la
+tête, et le diable s'est mis à me tourmenter; je m'en suis confessé.
+Alors, ils m'ont fait jeûner et souffrir dans le caveau des morts. C'est
+pourquoi je me suis sauvé du couvent et du pays.
+
+LE CAPITAINE. Qu'es-tu devenu, alors?
+
+CADIO. J'ai tâché de gagner ma vie en faisant danser le monde avec mon
+pipeau, et j'ai passé bien des journées sans manger, afin de pouvoir
+m'acheter un biniou!
+
+HENRI. Qu'as-tu à pleurer?
+
+CADIO. Vos soldats me l'ont pris.
+
+LE CAPITAINE, bas, à Henri. Il ne paraît pas se douter qu'il puisse lui
+arriver pire. Continuez à le questionner.
+
+HENRI. Pourquoi as-tu quitté la Bretagne?
+
+CADIO. Je ne pouvais plus y rester. Comme j'avais la tête rasée, on
+courait après moi dans les villages en m'appelant renégat. Alors, j'ai
+été devant moi au hasard, et, un jour, les brigands m'ont pris--du côté
+d'ici. Ils m'ont mis dans la main une quenouille, et ils m'ont amené
+dans ce château où nous voilà, en me disant: «Donne ça au vieux seigneur
+qui est là, devant toi.»
+
+HENRI. A M. de Sauvières, une quenouille?
+
+CADIO. Oui. Ça l'a fâché! Moi, je ne savais pas pourquoi; on me l'a
+expliqué ensuite.
+
+HENRI. Il y a de cela trois mois?
+
+CADIO. A peu près quatre.
+
+HENRI. Et, comme cette offense a décidé M. de Sauvières à suivre les
+brigands, tu les as suivis aussi?
+
+CADIO. Ils m'y ont obligé.
+
+HENRI. Malgré toi?
+
+CADIO. Malgré moi d'abord. Et puis _elle_ m'a dit: «On ne danse plus,
+Cadio. Tu vas mourir de faim, reste avec nous; tu sonneras ta cornemuse
+à l'élévation, quand nos bons prêtres nous diront la vraie messe dans
+les champs.»
+
+HENRI. Qui t'a dit cela?
+
+CADIO. Elle!
+
+HENRI. La demoiselle de Sauvières? (Cadio fait signe que oui.) Tu la
+connais? Parle-moi d'elle! Où est-elle à présent? (Cadio secoue la
+tête.) Tu ne sais pas, ou tu ne veux pas dire?
+
+CADIO. Je ne veux pas.
+
+HENRI. Je suis son parent et son ami.
+
+CADIO. Ça ne se peut pas.
+
+HENRI. Tu peux me dire au moins si elle est en lieu sûr; c'est tout ce
+que je désire.
+
+CADIO. Je ne dirai rien.
+
+HENRI. Nous diras-tu depuis combien de temps tu l'as quittée?
+
+CADIO. Non.
+
+HENRI. Eh bien, ne le dis pas; mais apprends-moi si son amie,
+mademoiselle Hoche, est toujours auprès d'elle...
+
+CADIO. Cela ne vous regarde pas.
+
+HENRI. Que viens-tu faire ici?
+
+CADIO. Je ne veux pas le dire.
+
+HENRI. Avec qui es-tu venu de l'armée catholique?
+
+CADIO. Je ne dirai plus rien.
+
+HENRI. Alors, tu es un espion.
+
+CADIO. Moi? Jamais!
+
+LE CAPITAINE. Il faut pourtant nous expliquer votre présence, ou vous
+allez être fusillé dans cinq minutes.
+
+CADIO, tombant sur ses genoux. Fusillé, moi? Ah! bon saint Cornéli, bon
+saint Maxire et bon saint Loup, sauvez-moi de la mort! Me fusiller! Un
+prêtre au moins, un prêtre! Laissez-moi racheter ma pauvre âme!
+
+HENRI. Tu tiens donc bien à vive?
+
+CADIO. Hélas! ma vie est bien mauvaise. Je suis un maudit, un rebut, une
+famine, une guenille, vous voyez! Dieu et les saints ne veulent plus de
+moi; mais je ferai pénitence. Laissez-moi vivre pour me repentir!
+
+HENRI. Parle, et on te laissera vivre.
+
+CADIO, se relevant. Tuez-moi, je ne parlerai pas.
+
+LE CAPITAINE, qui a été appeler Motus. Prends-moi ce gaillard-là, et
+quinze balles dans la poitrine. (L'arrêtant et lui parlant bas.) N'y
+touche pas, c'est pour voir.
+
+MOTUS, affectant un air terrible. On est prêt, mon Capitaine!
+
+CADIO. Une grâce, messieurs les bleus! Laissez-moi jouer un air de
+biniou avant de mourir! C'est ma prière, à moi!
+
+MOTUS. Ou ton signal pour appeler les autres brigands? Dis donc,
+blanc-bec, on n'est pas dupe comme ça dans les bleus!
+
+CADIO. Vous me refusez ça? Allons! la volonté de Dieu soit faite!
+Bandez-moi les yeux que je ne voie pas les fusils! Oh! les fusils!...
+Bandez-moi les yeux!
+
+LE CAPITAINE, à Henri. Singulier mélange de peur et de courage! (A
+Motus.) Bande-lui les yeux.
+
+CADIO, les yeux bandés, à genoux. O mon bon Dieu du ciel, me ferez-vous
+grâce? Je n'ai ni trahi ni menti! Je n'ai pas voulu tuer, on me tue!
+Prenez ma vie en expiation de ma peur! Adieu, mon biniou et les beaux
+airs de ma musique! adieu, les grands bois et les grandes bruyères!
+adieu, les étoiles de la nuit, le bruit des ruisseaux et du vent dans
+les feuilles! Je ne verrai plus la belle plage et les grosses pierres de
+Carnac, où je cueillais des gentianes bleues comme la mer!
+
+HENRI, au capitaine. Artiste et poëte!
+
+LE CAPITAINE. Hélas! oui, mais fanatique et espion!
+
+HENRI, à part, triste. Au service de mon oncle probablement!
+
+LE CAPITAINE. Voyons, essayons encore. (A Motus un signe d'intelligence.
+Motus arme sa carabine. Cadio frissonne et tombe la face contre terre.)
+
+HENRI, s'approchant de lui. Parleras-tu? Il est temps encore.
+
+CADIO. Parler? Jamais! Tuez-moi... Dieu m'a pardonné, je sens ça dans
+mon coeur, me voilà en état de grâce. Tuez-moi vite!
+
+LE CAPITAINE, fait signe à Motus qui se retire, et il ôte le bandeau à
+Cadio. Si on te pardonnait, parlerais-tu par reconnaissance?
+
+CADIO. Non, je ne pourrais pas; j'aime mieux mourir!
+
+LE CAPITAINE, bas, à Henri. C'est un croyant, c'est un homme sous les
+dehors d'un enfant poltron. Je suis fâché de l'avoir vu; mais le cas est
+grave, et la règle est impitoyable. Faire grâce à un espion, c'est
+trahir son devoir.
+
+HENRI. Certes! mais si ce n'était pas un espion? Il refuse de parler, il
+n'essaye pas de mentir. S'il avait été chargé par mon oncle de quelque
+commission étrangère à la politique?... Il a un air de sincérité qui
+m'épouvante!
+
+LE CAPITAINE. Sachez la vérité, si cela est possible, et que votre
+conscience prononce. Dites-lui bien qui vous êtes, donnez-lui confiance,
+et, s'il vous en inspire, faites-le évader. Le pouvez-vous?
+
+HENRI, montrant la cachette. Oui, je connais les aîtres.
+
+LE CAPITAINE. Hâtez-vous, l'heure approche...
+
+HENRI. J'entends, capitaine.
+
+LE CAPITAINE sort et revient sur ses pas en tenant le biniou de Cadio,
+qu'il pose sur un meuble. Une idée! pour ravoir cela, il parlera
+peut-être. (Il sort.)
+
+
+
+SCÈNE VI.--HENRI, CADIO, LOUISE, qui sort de la cachette pendant
+qu'Henri reconduit le capitaine; elle est déguisée en paysanne.
+
+
+HENRI, se retournant. Une femme? qui êtes-vous? d'où sortez-vous?
+
+LOUISE. Vous ne me reconnaissez pas?
+
+HENRI. Louise! c'est toi?... c'est vous? Quelle imprudence! comment?...
+Ah! que tu es grande! que tu es belle! que je suis heureux!... Qu'est-ce
+que je dis? Je suis désespéré de te voir ici! Mon oncle,... il n'y est
+pas, lui, au moins? Réponds-moi donc!... N'aie pas peur, je me ferais
+tuer... Ah! que je suis content... et malheureux!
+
+LOUISE. Avant tout, faites sauver ce pauvre garçon. Ce n'est pas un
+espion, il m'accompagnait, il m'a servi de guide.
+
+HENRI, le conduisant à la cachette. Passe par là; tu sais le chemin?
+
+LOUISE. Je le lui ai montré tantôt.
+
+CADIO. M'en aller? sans vous, demoiselle?
+
+LOUISE. Va m'attendre où nous étions ce matin.
+
+CADIO, à Henri, montrant son biniou. Et vous me rendrez...?
+
+HENRI. Oui, prends, sauve-toi! (Bas, lui donnant sa bourse.) Prends ça
+aussi, et sers bien la demoiselle...
+
+CADIO. Vous étiez donc un ami? Ah! si j'avais su!
+
+HENRI, le poussant dans la cachette et revenant. Louise, ma pauvre
+Louise! explique-moi...
+
+LOUISE. Je suis venue ici déguisée et à travers mille dangers pour
+toucher l'argent de nos fermages; c'était pour nous une question de vie
+ou de mort dans notre situation...
+
+HENRI. Je la connais, elle m'épouvante et me désole; mais comment
+ferez-vous?...
+
+LOUISE. Je n'en sais rien. J'ai vu aujourd'hui nos fermiers, ils
+promettent d'envoyer des fonds, s'ils le peuvent.
+
+HENRI. Vous avez osé les voir?
+
+LOUISE. Je ne risquais rien sur nos terres avant votre arrivée. Personne
+ici n'est capable de me trahir, et je comptais sur Rebec, à qui je me
+serais confiée ce soir, pour me laisser cachée un jour ou deux dans la
+maison; mais je suis perdue, puisque vous voilà!
+
+HENRI. Perdue? à cause de moi? Non certes!
+
+LOUISE. Henri, tout ce que vous avez dit à votre chef ici, tout à
+l'heure, je l'ai entendu! Dites-moi que vous n'en pensiez pas un mot,
+que vous vous êtes méfié de lui... Vous auriez eu tort. Il était
+sincère, j'en suis persuadée...
+
+HENRI. Louise, je suis sincère aussi, moi! je n'ai pas deux paroles.
+
+LOUISE. C'est impossible. Voyons, le temps presse: la vérité, Henri, il
+me la faut! Je sais bien qu'autrefois tu avais des idées qui n'étaient
+pas les miennes, mais tu te laissais ramener, et, cette fois encore,
+cette fois surtout, en apprenant que mon père, ton ami, ton bienfaiteur,
+est dans le plus grand danger, en me voyant, moi, sous ces habits, dans
+la dernière détresse, réduite à me cacher dans ma propre maison, où tout
+me menace et me révolte... Non, non, tu ne vas pas rester avec nos
+ennemis, tu ne vas pas m'abandonner! Tu feras comme Marie, cette simple
+et digne amie qui sacrifie la politique à l'amitié. Tu me reconduiras
+auprès de mon père, et, quand nous aurons franchi la Loire, puisqu'il
+faut la franchir bientôt, tu nous aideras à tenter un dernier effort. Si
+nous succombons dans cette lutte suprême, eh bien, nous périrons ou nous
+fuirons ensemble. Une famille unie et respectable comme la nôtre
+peut-elle se séparer dans la mort ou dans l'exil? Allons, viens; ce
+brave officier qui était là te l'a permis, il te l'a conseillé. Il
+voyait mieux que toi ton vrai, ton seul devoir. Tu as répondu par des
+sophismes, tu as dit des folies, mais tu ne me savais pas, tu ne me
+sentais pas là! Me voilà, c'est moi! Est-ce que tu ne me vois pas?
+est-ce que tu ne comprends pas? Tu as l'air égaré! Voyons, vite, fuyons,
+rejoignons ce guide qui nous attend. Une minute d'hésitation peut
+m'envoyer à la guillotine. Est-ce là ce que tu veux? Te suis-je devenue
+odieuse parce que je suis restée fidèle à mon roi, à mon Dieu et à mon
+père? N'as-tu donc plus d'amitié pour moi? Henri, n'es-tu plus mon frère
+et mon ami?
+
+HENRI. Tais-toi, Louise, tais-toi! tu me fais trop de mal, vrai! Tiens,
+vois, je pleure, moi, un soldat... un républicain!... Je ne me croyais
+pas si lâche... Laisse-moi, ne me dis plus rien.
+
+LOUISE. Tu faiblis, tu cèdes! Allons! pleure, pleure, n'aie pas honte de
+pleurer! C'est ton coeur qui guérit et ton honneur qui se réveille.
+Viens!
+
+HENRI. Mon honneur? Non, Louise, non! de ce côté-là, je vois clair. Mon
+honneur me condamne à rester sous mon drapeau.
+
+LOUISE. Ce n'est pas votre dernier mot, Henri?
+
+HENRI. Si fait! c'est le dernier, ma pauvre Louise! Tu ne comprends pas
+cela, toi qui me pries de me déshonorer! Mais si! tu le comprends au
+fond du coeur. Tu me mépriserais, si, après tout ce que tu as entendu...
+
+LOUISE. Je vous méprisais en l'écoutant. Si vous voulez retrouver mon
+estime, partons!
+
+HENRI. Voyons, cruelle enfant que tu es! ne nous quittons pas avec des
+malédictions et des injures, c'est odieux, cela. Ah! je ne croyais pas
+le devoir si difficile... N'importe, nous ne sommes pas dans l'âge d'or,
+il faut apprendre à souffrir! Va-t'en, Louise! adieu!
+
+LOUISE. Vous l'aurez voulu, Henri! Apprenez donc que, dès ce jour, nos
+fiançailles sont rompues.
+
+HENRI. Nos fiançailles? Ah! Louise!... Mais tu ne m'as jamais aimé, tu
+ne m'aimes pas?
+
+LOUISE. Si je vous aimais, que feriez-vous?
+
+HENRI, éperdu. Si vous m'aimiez, je me brûlerais la cervelle!
+
+LOUISE. Le suicide est une lâcheté. Vous l'avez dit, il faut choisir
+entre le bien et le mal, entre l'amour et la haine.
+
+HENRI. Haïssez-moi donc! Je boirai le calice jusqu'à la lie!
+
+LOUISE. Alors, sachez tout, je me serais sacrifiée pour vous ramener...
+
+HENRI, avec amertume. Sacrifiée? Vous en aimez un autre?--Eh bien, vive
+la République! J'aurais fait votre malheur. C'eût été ma honte et mon
+châtiment! Ah! ma chère épaulette, j'ai bien fait de ne pas te
+déshonorer!
+
+LOUISE. Adieu donc pour toujours!
+
+HENRI. Dieu! on vient! Rentrez, rentrez ici! (Il la conduit vers la
+cachette.) Non! trop tard! (Il la pousse derrière le rideau, dans
+l'embrasure de la fenêtre.)
+
+
+
+SCÈNE VII.--LE CAPITAINE, suivi de MOTUS, HENRI, LOUISE, cachée.
+
+
+LE CAPITAINE, bas à Henri. Eh bien, le Breton?
+
+HENRI, de même. Innocent! parti!
+
+MOTUS, se retournant vers deux soldats qui le suivent et qui portent des
+bottes de paille. Ici, camarades!
+
+LE CAPITAINE. Au milieu de la chambre, sur la table et dessous.
+
+MOTUS. Mon capitaine, sans te molester, je pense que ça vaudrait mieux
+de répandre le combustible autour des boiseries, en commençant par les
+rideaux de fenêtre.
+
+HENRI, vivement. Fais ce que te dit le capitaine! (Bas, au capitaine.)
+J'ai quelque chose à vous dire, c'est très-pressé.
+
+MOTUS, qui a mis de la paille dessus et dessous la table. Voilà; quand
+le capitaine commandera l'illumination...
+
+LE CAPITAINE. Tout à l'heure, attendez!
+
+HENRI, bas. Éloignez-les.
+
+LE CAPITAINE. Retourne aux greniers, l'ancien; il me faut dix fois plus
+de paille que ça! Et des fagots, beaucoup de fagots! Croyez-vous
+incendier ce château avec une allumette? Allez-y tous.
+
+HENRI. Vous trouverez les fagots dans le donjon. (Ils sortent.) Mon
+capitaine, il y a là une femme... (Louise se montre.)
+
+LE CAPITAINE, souriant. Qui venait vous voir? Très-jolie! Je vous en
+fais mon compliment. Ne la brûlons pas, ce serait dommage!
+
+HENRI. C'est ma soeur de lait.
+
+LOUISE. Non, monsieur l'officier. Je ne veux pas vous tromper, moi! je
+suis Louise de Sauvières.
+
+LE CAPITAINE. Vous!... la fiancée d'Henri!
+
+HENRI. Elle ne l'est plus, mais...
+
+LOUISE, à Henri. Mais vous daignez vouloir me sauver? Je refuse votre
+protection, à vous! Je périrais ici avec joie, tant je suis malheureuse,
+si je ne me devais à mon père.
+
+HENRI. Vous êtes malheureuse, Louise! (Bas.) Vous n'êtes donc pas aimée?
+
+LOUISE, sans lui répondre. Monsieur le capitaine, je compte sur votre
+clémence, je ne rougis pas de l'implorer.
+
+LE CAPITAINE. Comptez sur mon dévouement, mademoiselle, et calmez-vous.
+Vous veniez chercher Henri?
+
+LOUISE. Non; mais, en le trouvant ici, j'espérais l'emmener.
+
+LE CAPITAINE. Et vous n'avez pas réussi? Vous le maudissez!--Moi, je le
+plains et je l'admire! Dites à M. le comte de Sauvières que nous
+accomplissons avec douleur l'acte brutal qui vous dépouille et vous
+exile à jamais de vos foyers. Il est militaire; s'il était à ma place,
+il souffrirait comme moi; mais, comme moi, il obéirait.
+
+LOUISE. Vos paroles lui seront transmises fidèlement, monsieur. Je pars
+avec l'espérance de vous revoir parmi nous. Nous aurons de meilleurs
+jours! La bonne cause est impérissable. Vous ne vous habituerez pas à
+ces violences que votre coeur désavoue, et M. Henri de Sauvières ne
+conservera pas longtemps sa funeste influence sur vos décisions. Allons!
+pour cette fois, ne regrettez pas l'acte de vandalisme qu'il vous oblige
+à faire, et comptez sur le pardon de mon père quand il vous plaira de
+l'invoquer. En abandonnant nos demeures, nous en avons fait le sacrifice
+à la cause de Dieu et du roi, et nous ne sommes pas si petites gens que
+de pleurer sur nos ruines! (Prenant un flambeau.) Tenez, mon cousin!
+faites gaiement ce que vous appelez votre devoir! Détruisez la maison
+où, orphelin, vous avez été recueilli et élevé! Vous hésitez? Ne le
+faites-vous pas avec enthousiasme? (Approchant le flambeau de la paille
+qui est sur la table, d'un air de défi.) Dois-je vous donner l'exemple?
+(Le capitaine lui ôte le flambeau.)
+
+LE CAPITAINE. Vous êtes une héroïne! On nous l'avait dit.
+
+HENRI. Une héroïne cruelle, cruelle comme la guerre civile! Emmenez-la,
+capitaine! Par ici, personne ne peut vous voir.
+
+LE CAPITAINE, à Louise, qui a ouvert la cachette. Venez, je réponds de
+vous! Allons, mon pauvre Henri, du courage! (Il sort avec Louise.)
+
+
+
+SCÈNE VIII.--HENRI, puis REBEC.
+
+
+HENRI. Du courage! il en faut! (Il met sa tête dans ses mains et
+sanglote.)
+
+REBEC, sur la pointe du pied. Ah! le voilà qui pleure! Je comprends ça,
+moi! un si beau château! Monsieur Henri!... voyons, consolez-vous! le
+mal ne sera pas grand!
+
+HENRI, se levant. Qu'est-ce que tu veux? qu'est-ce que tu dis?
+
+REBEC. Vous ne savez donc pas? Votre capitaine... ah! le brave homme! il
+m'a dit de rassembler sous main, à peu de distance, les gens de
+l'endroit. Dès que le feu flambera un peu, pour la forme, il lèvera le
+camp avec ses soldats, et nous viendrons éteindre.
+
+HENRI. Tu en seras?
+
+REBEC. Dame! comme gardien du séquestre! La République donne comme ça
+des ordres contradictoires... «Garde bien ce château! Brûle vite ce
+château!...» A chacun sa consigne! celle des autres ne me regarde pas.
+
+CHAILLAC, au fond, qui l'écoute. Ah! c'est comme ça? Eh bien, nous
+verrons s'il flambera, le château! Quand on prend les bastilles, on les
+rase! ça les empêche de repousser.
+
+
+
+
+TROISIÈME PARTIE
+
+Automne, 1793.--Dans la campagne, près d'une petite ville conquise, par
+les Vendéens; on est en plein Bocage.--Pays couvert, vallonné, riche
+végétation.--Marie Hoche s'avance seule dans un chemin
+creux.--Saint-Gueltas sort des buissons et se trouve tout à coup près
+d'elle.
+
+
+
+SCÈNE PREMIÈRE.--SAINT-GUELTAS, MARIE.
+
+
+SAINT-GUELTAS. Je vous ai fait peur?
+
+MARIE. Non, monsieur. Vous m'avez surprise.
+
+SAINT-GUELTAS. Pardon! vous n'avez jamais peur, vous!
+
+MARIE. A présent? Non, jamais. Quand le danger est de tous les instants
+et commun à tout le monde, on s'habitue à ne plus songer à soi-même. On
+en rougirait presque.
+
+SAINT-GUELTAS. Cette bravoure vient d'un sentiment de générosité
+admirable... Mais où allez-vous donc ainsi toute seule? C'est une
+imprudence gratuite.
+
+MARIE. Ce n'est pas pour le plaisir de m'exposer, croyez-le bien; je
+suis inquiète de mademoiselle de Sauvières, qui devrait être de retour.
+
+SAINT-GUELTAS. J'ai envoyé des gens sûrs à sa rencontre sur le chemin de
+gauche.
+
+MARIE. Et son père la cherche par le chemin de droite. Moi, je vais par
+ici. Je crains qu'elle n'ait pas reçu l'avis que nous lui avons fait
+donner, et qu'elle ne tombe dans quelque embuscade en voulant nous
+rejoindre à Pellevaux[3].
+
+[Note 3: Inutile de dire que les localités sont de convention.]
+
+SAINT-GUELTAS. Un exprès a couru au Pont-Vieux pour lui dire que nous
+avons pris Saint-Christophe et que nous l'attendons là.
+
+MARIE. Vous eussiez dû courir vous-même pour l'avertir.
+
+SAINT-GUELTAS. Depuis quarante-huit heures, je n'ai ni mangé ni dormi,
+et pourtant me voilà. Mes soldats ont été scandalisés de me voir quitter
+la ville au moment où l'on se rassemblait à l'église pour le _Te Deum_.
+Ils prétendent que cela porte malheur, de ne pas remercier le ciel au
+son des cloches après chaque victoire. J'ai bravé leur
+mécontentement..., bien que je m'attende à ce que votre belle amie ne
+m'en sache aucun gré.
+
+MARIE. Il ne s'agit pas de sa reconnaissance pour le moment, il faut
+assurer son retour.
+
+SAINT-GUELTAS. Certes! allons au-devant d'elle. Donnez-moi donc le bras,
+nous irons plus vite.
+
+MARIE. Non, non; passez devant. Je vous retarderais.
+
+SAINT-GUELTAS. Vous craignez d'être seule avec moi?
+
+MARIE. Pas le moins du monde.
+
+SAINT-GUELTAS. Alors, vous êtes plus brave que moi. Je me sens tout ému
+à côté de vous.
+
+MARIE. Pourquoi?
+
+SAINT-GUELTAS. Parce que vos petits pieds effleurent l'herbe avec une
+grâce... Vous me croyez aveugle?
+
+MARIE, marchant toujours. Où trouvez-vous le loisir de dire des riens au
+milieu des fatigues et des épouvantes de la vie que nous menons?
+
+SAINT-GUELTAS. Où trouvez-vous le secret d'être belle et séduisante en
+dépit d'une pareille vie? Mon esprit reste frais comme votre visage et
+mon coeur éveillé comme vos yeux.
+
+MARIE. C'est-à-dire que vous voulez me montrer comme vous avez l'esprit
+libre et le coeur léger au lendemain d'une victoire terrible et
+peut-être à la veille d'une défaite cruelle? Je n'admire pas cela tant
+que vous croyez, monsieur le marquis!
+
+SAINT-GUELTAS. Vous me voudriez plus sérieux avec vous?
+
+MARIE. Avec moi? Peu m'importe, mais vis-à-vis de vous-même... Cela ne
+vous fait rien, tous ces pauvres paysans que vous menez à la mort et qui
+tombent par centaines autour de vous?
+
+SAINT-GUELTAS. Vous trouvez que je ménage ma vie plus que la leur?
+
+MARIE. Elle vous appartient, la vôtre, vous pouvez la mépriser; mais
+faire si bon marché du sang de tant de malheureux et des larmes de tant
+de familles, voilà le courage que je n'ai pas et que je ne voudrais pas
+avoir.
+
+SAINT-GUELTAS. Toutes les femmes sont comme cela! pleines de pitié pour
+les indifférents, indifférentes elles-mêmes, cruelles au besoin pour
+leurs amis.
+
+MARIE. Je ne comprends pas l'allusion.
+
+SAINT-GUELTAS. Si fait, vous me comprenez de reste.
+
+MARIE. Est-ce une manière de vous plaindre de Louise?
+
+SAINT-GUELTAS. En ce moment, je ne pensais qu'à vous.
+
+MARIE. Alors, c'est encore une plaisanterie déplacée que vous me forcez
+d'entendre? C'est désobligeant.
+
+SAINT-GUELTAS. Voyons, mademoiselle Marie, tenez-vous réellement à ce
+que je n'aie d'yeux que pour mademoiselle Louise?
+
+MARIE. Je ne tiens pas à ce que Louise devienne votre femme, je crois
+que ce sera pour elle un grand malheur; mais vous affichez d'être son
+chevalier, vous lui faites la cour, son père vous autorise, et tout le
+monde croit que vous devez l'épouser. Ne laissez pas son avenir
+s'engager ou se compromettre ainsi, ou aimez-la uniquement et
+sérieusement.
+
+SAINT-GUELTAS. Vous parlez comme une charmante petite bourgeoise que
+vous êtes, mademoiselle Hoche! et vous avez appris à Louise à raisonner
+comme vous. Toutes deux, vous vous croyez encore au temps où l'on filait
+la soie et le sentiment dans les grands salons silencieux des châteaux
+ou sous les ombrages immobiles des vieux parcs. Un été de guerre civile,
+qui résume cent ans d'expérience, vous sépare déjà de cette saison des
+amours à jamais disparue. Si nos manoirs sortent de leurs cendres, si
+nos chênes abattus reverdissent, nous rentrerons chez nous bien
+différents de ce que nous étions avant cette tourmente. Dans ce
+temps-là, l'homme, sûr du lendemain, attendait sans fièvre et sans
+amertume l'heure du berger, et la femme, sûre d'elle-même, s'occupait à
+résoudre le mignon problème d'inspirer l'amour sans risquer une plume de
+son aile coquette; mais le vautour de la guerre a passé sur vos
+pigeonniers, mes belles colombes, et il s'agit d'aimer avec tous les
+risques attachés à l'ivresse, ou de mourir dans la solitude. Aussi vous
+avez quitté vos foyers pour nous suivre, préférant l'horreur de cette
+lutte à celle de l'isolement et de l'inaction. N'exigez donc pas de
+nous, qui sommes rouges de sang et noirs de poudre, les vertus des héros
+du pays du Tendre. Prenez-nous comme nous sommes, ivres de carnage et de
+désir, enfiévrés par la fatigue, la colère, l'enthousiasme et le danger.
+Tous nos instincts sont devenus terribles, toutes nos passions se sont
+déchaînées... Saisissez-les au vol, et n'espérez pas en rencontrer
+ailleurs de plus pures et de plus désintéressées. Tout ce qui, en
+France, mérite le nom d'homme est emporté par ce fluide dans la région
+des tempêtes; ne comptez pas vous y soustraire, hâtez-vous d'aimer!
+Demain, vous serez peut-être couchées pêle-mêle avec nous, la tête
+fracassée et le sein percé de balles, sur cette bruyère rose qui rit au
+soleil! Celles qui auront aimé auront vécu. Les autres se seront
+flétries comme l'herbe stérile, et, en exhalant leur dernier souffle,
+elles reconnaîtront que la prudence et l'orgueil ne leur ont donné ni
+gloire ni bonheur.
+
+MARIE. Vous vous trompez: celles qui auront vécu chastes, dignes et
+loyales, mourront calmes comme je le suis devant les terreurs que vous
+évoquez. Je souhaite une telle mort à ceux que j'aime, plutôt qu'une vie
+d'orages et de remords.
+
+SAINT-GUELTAS. Ainsi, vous conseillez à Louise de me tenir à distance,
+comme si ce n'était pas assez des marches et contre-marches de la guerre
+pour nous séparer chaque jour et pour retarder indéfiniment l'expansion
+de nos coeurs? Tenez, ma belle enfant, c'est puéril, cela, car je
+pourrais repousser le frêle obstacle de votre surveillance, prendre ma
+fiancée dans mes bras et l'emporter au fond des bois... Mais...
+savez-vous ce qui m'arrête?
+
+MARIE. Un reste d'honneur, j'imagine?
+
+SAINT-GUELTAS. Quelque chose de plus: la crainte de vous affliger.
+
+MARIE. C'est toujours cela.
+
+SAINT-GUELTAS. N'essayez pas de le prendre sur ce ton dégagé. Je ne suis
+pas un novice!
+
+MARIE. Que voulez-vous dire?
+
+SAINT-GUELTAS. Vous me comprenez très-bien. Allons, charmante enfant,
+mon penchant répond au vôtre, ne soyez plus jalouse de Louise,
+aimons-nous! Ah! vous restez stupéfaite? C'est bien joué; mais à quoi
+bon ces attitudes convenues? C'est du temps perdu. Voulez-vous être
+sincère? Quittez l'armée, je vous ferai conduire à mon château de la
+Roche-Brûlée, et je vous y rejoindrai avant huit jours, car le conseil
+des chefs s'obstine à passer la Loire et à déplacer le siége de la
+guerre. Ce sera la perte de la Vendée, et je me séparerai de cette
+déroute pour rallier les forces de mon parti dans de nouvelles
+conditions.
+
+MARIE. Et Louise... que deviendra-t-elle?
+
+SAINT-GUELTAS. Elle épousera son cousin Sauvières, qu'elle est allée
+trouver sous prétexte d'affaires de famille. Je ne suis pas dupe! Elle
+ne l'aime pas, mais elle manque de courage, elle n'a pas eu confiance en
+moi.--Dites un mot, et je renonce à elle.
+
+MARIE. Vous voulez un mot?
+
+SAINT-GUELTAS. Oui, un seul.
+
+MARIE. Eh bien, le voilà, je vous méprise!
+
+SAINT-GUELTAS. Pour oser me dire un pareil mot, il faut que vous n'ayez
+pas compris mon projet. Vous vous imaginez que je veux déserter ma
+cause, quand, pour la mieux servir, je me sépare de ceux qui la perdent?
+
+MARIE. Je ne juge pas votre politique, ce n'est pas la mienne, je ne
+m'intéresse pas à votre cause.
+
+SAINT-GUELTAS. Que dites-vous là? Vous devenez folle!
+
+MARIE. Non, monsieur, je suis patriote, je n'ai jamais cessé de l'être.
+J'ai suivi mademoiselle de Sauvières par affection, et, si je vous
+témoigne du mépris, c'est parce que vous parlez de l'abandonner dans une
+situation affreuse, après avoir forcé son père à vous suivre. Cela est
+indigne de quelqu'un qui se pique d'être gentilhomme, et l'offre que
+vous me faites de trahir mon amie est une insulte gratuite dont la honte
+retombe sur vous seul.
+
+SAINT-GUELTAS. Je m'attendais à votre réponse, elle est d'un esprit imbu
+de préjugés, mais généreux et fier. Je vous en aime davantage, et votre
+conquête, pour être difficile, ne me semble que plus désirable. Je vous
+ramènerai, mademoiselle Marie, et vous m'aimerez passionnément, si je
+vis assez pour cela. Sinon vous me pardonnerez comme on pardonne aux
+morts, et vous me regretterez un peu! Voici votre amie, vous allez lui
+dire que je vous ai fait une déclaration dans les formes? C'est ce que
+je souhaite. Toutes deux vous allez dire du mal de moi, mais vous allez
+vous haïr l'une l'autre,... parce que vous voudrez triompher l'une de
+l'autre. Moi, je vous conseille de me tirer au sort.
+
+MARIE. Ah! taisez-vous! Je rougis pour Louise de ce que vous pensez et
+de ce que vous dites!
+
+SAINT-GUELTAS. Voulez-vous faire un pari avec moi? C'est qu'avant dix
+minutes vous serez brouillées. Tenez, je vais vous attendre là-bas, sous
+ce gros arbre, pour offrir mon bras à celle de vous qui aura la
+franchise de l'accepter. (Il s'éloigne. Louise approche, suivie de
+Cadio.)
+
+
+
+SCÈNE II.--LOUISE, MARIE, CADIO.
+
+
+MARIE, (courant à la rencontre de Louise et l'embrassant.) Enfin!
+
+LOUISE. Comme tu es émue! Qu'est-ce qu'il y a?
+
+MARIE. Rien; j'étais impatiente de te revoir et inquiète de
+toi.--Bonjour, Cadio.--Il te ramène saine et sauve, ce brave enfant?
+
+LOUISE. Oui; mais comme tu es troublée! A ton tour, tu m'inquiètes. Il
+n'est rien arrivé à mon père, à ma tante?
+
+MARIE. Rien, ils te cherchent. Rejoignons le grand chemin, ils doivent y
+être.
+
+LOUISE. Mais avec qui donc étais-tu ici à m'attendre?
+
+MARIE. Avec le marquis.
+
+LOUISE. Je l'ai bien reconnu.
+
+MARIE. Alors, pourquoi me demandes-tu...?
+
+LOUISE. Pourquoi s'enfuit-il à mon approche?
+
+MARIE. Je te le dirai (bas, montrant Cadio qui les suit) quand nous
+seront seules.
+
+LOUISE, de même. Ce garçon-là ne compte pas. Il n'entend ou ne comprend
+rien en dehors d'un petit cercle d'idées fixes. C'est un brave coeur,
+mais c'est un fou. Voyons, parle; je te jure qu'il comprend mieux le
+langage des oiseaux que le nôtre.
+
+MARIE. De quoi veux-tu que je te parle? du marquis? Il y a encore un
+brillant fait d'armes à inscrire sur sa liste. Pendant ton absence, il a
+pris la ville que tu vois d'ici. Depuis deux jours, il la garde, il veut
+s'y maintenir deux jours encore pour mettre de l'ordre dans l'armée et
+lui donner du repos. Tu en profiteras, tu dois en avoir besoin.
+
+LOUISE. Je sais tout cela; j'ai rencontré le courrier. Nos affaires vont
+mieux. On espère n'être pas forcé de passer la Loire.
+
+MARIE. Rapportes-tu de l'argent? C'est ce qui manque le plus, à ce qu'il
+paraît.
+
+LOUISE. Je n'ai rien trouvé à Sauvières, nos fermiers avaient été forcés
+de payer à la République; mais je rapporte les diamants de ma mère, que
+j'avais confiés à ma nourrice et qu'elle avait enterrés dans son jardin.
+A présent, me diras-tu...? Voyons, n'élude pas mes questions. Tu es
+agitée, soucieuse. Asseyons-nous un instant, je suis lasse. Regarde-moi
+et réponds-moi. Tu me caches quelque chose. Saint-Gueltas est blessé, il
+aura craint de me surprendre...
+
+MARIE. Il n'a rien, je te jure.
+
+LOUISE. Alors, il m'évite?
+
+MARIE. Je pense qu'il a quelque dépit. Est-il vrai que ton cousin soit
+en Vendée?
+
+LOUISE. Oui; je l'ai revu à Sauvières.
+
+MARIE. Ah! Eh bien?
+
+LOUISE. Eh bien, quoi?
+
+MARIE. Il est toujours républicain?
+
+LOUISE. Tu en doutes?
+
+MARIE. Non! mais il est toujours ton meilleur ami?
+
+LOUISE. Il m'abandonne. Rien n'a pu le ramener, et Dieu sait pourtant
+que je lui aurais sacrifié...
+
+MARIE. Ton inclination pour...
+
+LOUISE. Oui, loyalement et courageusement. Mon père n'aime pas
+Saint-Gueltas, il regrette son neveu. Moi, je n'ai pas de confiance dans
+le marquis, je le crains... Qui sait si je l'aime? Tu vois que tu peux
+me parler de lui. Que te disait-il de moi, là, tout à l'heure?
+
+MARIE. Ne me le demande pas, ma Louise. Cet homme est indigne de toi. Il
+faut l'oublier.
+
+LOUISE. Ah! Et toi, l'oublieras-tu?
+
+MARIE. Moi? Tu sais fort bien que j'ai pour lui un éloignement, un
+dégoût invincibles!
+
+LOUISE. Avec quelle énergie tu dis cela aujourd'hui! Marie, il te fait
+la cour! Il me trompe, et, toi, tu ne m'as jamais dit la vérité!
+
+MARIE. Il ne m'avait jamais fait cette injure.
+
+LOUISE. Mais aujourd'hui, tout à l'heure, il t'a dit... Oui, tes joues
+sont enflammées de colère... ou d'orgueil!
+
+MARIE. Louise!... tu sembles croire... Faut-il te dire que cet homme ne
+nous aime ni l'une ni l'autre, qu'il n'estime et ne respecte aucune
+femme,... que son hommage me fait l'effet d'une flétrissure?...
+
+LOUISE. Tu mens!
+
+MARIE. Et toi, tu m'affliges et tu m'offenses!
+
+LOUISE. Ah! c'est que mon courage est à bout. Il y a trois mois que je
+me débats contre un soupçon qui me torture... Cruelle! tu ne vois donc
+pas que j'en meurs?
+
+MARIE. Cruelle, moi? Qu'ai-je donc fait?... Mais tu es folle, je le
+vois; je te plains. Pauvre enfant, que faut-il faire pour te guérir?
+
+LOUISE. Tu ne peux rien si tu ne peux pas me dire qu'il n'aime que moi.
+
+MARIE. Je ne peux pas mentir pour t'égarer davantage. Tu l'aimes
+passionnément, je le vois, et lui, il vient de m'offrir, par dépit de ta
+pudeur, qu'il appelle méfiance et lâcheté, son insultant et banal
+hommage. A-t-il agi ainsi pour éveiller ta jalousie? Je le crois, car il
+m'a engagée à te dire sa trahison, et il se vante de nous brouiller
+ensemble.
+
+LOUISE. Ah! alors... oui, j'ai déjà l'expérience de ses ruses
+affreuses!... Il veut me vaincre par le dépit!
+
+MARIE. Est-ce là de l'affection, et te laisseras-tu prendre à ce jeu
+grossier, toi qu'Henri eût si loyalement aimée? M. Saint-Gueltas n'a
+aucun principe, tu le sais. Il ne voit dans l'amour que le plaisir et la
+vanité de troubler la conscience et de vaincre la pudeur. Au lendemain
+d'une conquête, il l'abandonne pour en essayer une autre. C'est comme sa
+méchante guerre de partisan, va! Il ruine et profane sans pitié ce qu'il
+terrasse, et il le laisse là sans remords et sans regret.
+
+LOUISE. Ah! tu le hais trop pour ne pas l'aimer!
+
+MARIE. Je ne le hais pas, je le dédaigne, comme ce qu'il y a de plus
+vain, de plus inconsistant et de moins héroïque au monde.
+
+LOUISE. Tu nies jusqu'à sa bravoure?
+
+MARIE. Non, mais j'en fais peu de cas. Le dernier de vos paysans qui se
+bat par fanatisme religieux est plus preux que lui, qui n'a que de
+l'ambition et que mène la fièvre d'une énergie brutale, maladie
+particulière à ces gentilshommes illettrés, espèces de fous à instincts
+sauvages qui noient dans le carnage et la débauche le tourment de leur
+oisiveté et le vide de leur intelligence. Ah! pardonne-moi. Louise! Ton
+père est un saint, et il y en a plusieurs comme lui dans votre armée;
+mais, puisque tu m'accuses de te disputer les regards du moins méritant,
+du plus souillé de vos prétendus héros, il faut que tu saches quelle
+indignation s'est amassée en moi contre l'abominable guerre que vous
+faites avec eux et les crimes dont, grâce à eux, vous semez la
+contagion... Oh! les cruautés sont égales de part et d'autre, je le
+vois, je le sais, je les déteste toutes; mais vous qui avez allumé
+l'incendie, vous êtes les vrais coupables, et j'ai horreur, à présent
+que je vous connais, de la sanglante et cynique autorité que vous vous
+flattez d'établir en France avec de pareils hommes!
+
+LOUISE. Tu nous maudis, tu nous détestes? Je m'en doutais bien...
+
+MARIE. Ton père déteste et maudit bien plus que moi l'entreprise où vous
+l'avez jeté!
+
+LOUISE. Tais-toi! tu me déchires le coeur! C'est moi qui l'ai entraîné,
+perdu, je sais cela! J'ai été romanesque, exaltée... J'étais dévorée
+d'ennui à Sauvières, je voyais Henri abandonner notre cause...
+Saint-Gueltas est venu... Mon père résistait... Je sentais que l'on
+faisait violence à sa loyauté... et pourtant j'ai dit un mot cruel,...
+un mot fatal qui a étouffé le cri de sa conscience et qui l'a précipité
+dans un abîme de chagrins et de malheurs.--Ah! que veux-tu! nous ne
+pouvons pas voir bien clair dans tout cela, nous autres femmes; nous ne
+jugeons les événements qu'à travers nos instincts ou nos passions. La
+vérité, c'est le fantôme qui nous fascine; le devoir, c'est l'homme qui
+nous charme; la justice, c'est le désir qui nous aveugle. Nous nous
+croyons intrépides et dévouées quand nous ne sommes que folles d'amour
+et de jalousie. Eh bien, oui! voilà ce que c'est! Mon courage, c'est de
+la fièvre; mon royalisme, c'est du désespoir: cela est misérable et je
+me condamne;... mais il est trop tard pour reculer, je ne peux ni ne
+veux guérir! J'ai tout immolé à l'amour, et je veux recueillir le fruit
+de mes sacrifices. Saint-Gueltas m'aimera ou je me ferai tuer. Je me
+jetterai sous les pieds des chevaux, devant la gueule des canons...
+
+MARIE. Il ne t'en demande pas tant! Sois sa maîtresse, et il t'aimera
+vingt-quatre heures.
+
+LOUISE. Sa maîtresse? Jamais! Pourquoi donc ne serais-je pas sa femme?
+Il ne tient qu'à moi de l'être.
+
+MARIE. Alors, pourquoi ne l'es-tu pas?
+
+LOUISE. Oh! malheureuse que je suis! Je crains d'être haïe quand il se
+sera engagé à moi; il raille à tout propos le mariage; trahi par sa
+femme, il a conservé de ses premiers liens un souvenir odieux!
+
+MARIE. Sa femme! Es-tu sûre qu'elle soit morte?
+
+LOUISE. Ah! tu crois à cette légende de paysans, à la dame blanche qui
+revient au château de la Roche-Brûlée?
+
+MARIE. Il y a deux versions: selon l'une, il a enfermé cette femme
+coupable; selon l'autre, il l'a assassinée. Et tu admires l'homme qui
+n'a pas su sauver sa dignité par une conduite claire et loyale!
+Supposons qu'il ait subi l'empire d'une fatalité, comment peux-tu croire
+qu'il oubliera la blessure de son âme? Ne vois-tu pas que tous ses
+entraînements portent l'empreinte de la haine et de la vengeance? Cet
+homme épris de pillage et de massacre me fait, au milieu de son odieuse
+gaieté, l'effet d'un fléau qui n'a plus conscience de lui-même.
+
+LOUISE. Tu en dis trop de mal pour qu'il te soit indifférent.
+
+MARIE. Je voudrais t'arracher à son influence. Je te vois perdue, si je
+n'y parviens pas. Ton père, toujours irrésolu, n'a pas le courage de
+contrarier ton penchant; ta tante...
+
+LOUISE. Est une vieille enfant, je le sais: elle subit le prestige
+encore plus que moi; mais, toi qui te vantes d'y échapper... Non, c'est
+impossible! Je ne te crois pas. Tiens, donne-moi une dernière, une
+suprême marque d'affection. Quitte l'armée, quitte-nous; retourne à ton
+parti, à ta famille, à ton milieu. Fais en sorte que le marquis ne te
+revoie jamais...
+
+MARIE. C'est sérieux, ce que tu me dis là?
+
+LOUISE. Oui, quitte-moi pendant que je t'admire et te chéris encore.
+Demain, je te verrais troublée, il me semblerait que Saint-Gueltas te
+cherche ou te regarde... Cette jalousie qu'il veut exciter en moi me
+rendrait folle, injuste envers toi, odieuse à moi-même. Va-t'en, Marie,
+ma chère Marie! pardonne-moi, va-t'en, je te le demande à genoux.
+
+MARIE. Adieu, Louise, ma pauvre amie! Hélas! que vas-tu devenir? (Elle
+l'embrasse.) Adieu!
+
+LOUISE. Disons-nous adieu ici, et pleurons sans qu'on nous voie; mais tu
+vas venir avec moi à la ville. Il faudra nous entendre sur le voyage que
+tu vas faire et sur le prétexte à donner...
+
+MARIE. A notre séparation? Je t'en laisse le soin. Tu diras que je suis
+lasse de partager tes fatigues et tes dangers.
+
+LOUISE. Non, je ne mentirai pas. On ne me croirait pas d'ailleurs; on
+sait qui tu es!
+
+MARIE. Eh bien, dis que ma vieille tante est malade et me rappelle à
+Paris.
+
+LOUISE. C'est là que tu iras?
+
+MARIE. Je n'en sais rien.
+
+LOUISE, soupçonneuse. Tu n'en sais rien? Où iras-tu?
+
+MARIE. Sois tranquille, je n'irai pas à la Roche-Brûlée. Adieu, je te
+quitte ici.
+
+LOUISE. Ici? Mais tes effets?
+
+MARIE. C'est si peu de chose, que cela ne vaut pas la peine d'être
+emporté.
+
+LOUISE. Mais tu n'as pas d'argent?
+
+MARIE. J'en ai assez.
+
+LOUISE. Non, tu n'as rien! Et moi, je n'en ai plus... Ah! attends! mes
+diamants, partageons...
+
+MARIE. Louise, ne m'humilie pas. Je ne veux rien... Regarde ce gros
+arbre, le marquis est là qui t'attend. Tu n'as plus besoin de Cadio, il
+me conduira à la ville républicaine la plus proche. Je ne veux pas subir
+l'outrage de te voir jalouse de moi en présence de M. Saint-Gueltas.
+Adieu!
+
+LOUISE. Oh! je t'ai cruellement blessée, je le vois... Ne veux-tu pas me
+pardonner? Reste avec moi, je souffrirai, mais je saurai me vaincre...
+Marie, pardonne-moi!
+
+MARIE. Je te pardonne de toute mon âme, mais je ne puis plus te servir,
+ni te protéger. Voilà ton père qui rejoint le marquis. Je ne te laisse
+pas seule.
+
+LOUISE. Mais toi?...
+
+MARIE. Cadio, voulez-vous me conduire à Pont-Vieux?
+
+CADIO, qui, assis à l'écart, s'est occupé à sculpter un morceau de bois.
+Oui bien, c'est par là que je voulais aller.
+
+LOUISE. Tu reviendras à Saint-Christophe ce soir, j'ai à te payer...
+
+CADIO. Oui, oui, c'est bon, demoiselle. (A Marie.) Le jour baisse,
+partons!
+
+MARIE, à Louise, qui veut la retenir. Ton père et le marquis t'ont vue,
+ils viennent. Quand tu auras besoin de moi, appelle-moi, j'accourrai.
+(Elle s'enfonce dans les massifs avec Cadio.)
+
+LOUISE, la suivant des yeux. O Marie, Marie! je suis bien coupable
+d'avoir froissé une âme comme la tienne! Je mérite le désespoir où je me
+précipite.
+
+
+
+SCÈNE III.--Un peu plus loin dans la campagne. MARIE, CADIO.
+
+
+MARIE. Je peux marcher plus vite, Cadio.
+
+CADIO. Nous avons le temps, demoiselle.
+
+MARIE. Mais si vous voulez retourner ce soir à Saint-Christophe?
+
+CADIO. Je n'y veux pas retourner. J'ai assez d'argent. Tenez, voilà ce
+que M. Henri m'a donné. Prenez-en, puisque vous n'avez rien. Oh! c'est
+de l'argent bien honnête! Ça vient d'un homme qui est bon et doux!
+
+MARIE. Vous avez raison, Cadio, je pourrais l'accepter de lui sans
+rougir.
+
+CADIO. Mais vous auriez honte de partager avec moi?
+
+MARIE. Non, mon ami, non certes! mais je vous jure que j'ai quelque
+chose, et que cela me suffit.
+
+CADIO. C'est comme vous voudrez; mais qu'est-ce qu'une jeunesse comme
+vous va faire pour vivre à présent?
+
+MARIE. Je trouverai quelque part du travail, n'importe lequel. Je ne
+suis pas difficile.
+
+CADIO. Est-ce que vous avez eu raison de quitter comme ça votre
+camarade?
+
+MARIE. Vous avez donc écouté ce que nous disions?
+
+CADIO. Sans écouter, j'ai entendu.
+
+MARIE. Et vous avez compris que...?
+
+CADIO. J'ai tout compris.
+
+MARIE. Pourtant vous me blâmez...
+
+CADIO. Dame! la voilà bien abandonnée, puisque son père est faible, sa
+tante folle et Saint-Gueltas méchant...
+
+MARIE. Vous croyez que j'aurais dû me laisser avilir?...
+
+CADIO. On aime les gens, ou on ne les aime pas.
+
+MARIE. Cadio, attendez! Ce que vous dites là me frappe... Il me semble
+que la vérité est en vous, pure comme dans l'âme d'un
+enfant.--Retournons, voulez-vous? Je serai humiliée, flétrie peut-être
+par des soupçons et des prétentions... N'importe, si je sauve Louise...
+J'essayerai du moins, je n'aurai rien à me reprocher.
+
+CADIO. A la bonne heure! Allez, demoiselle.
+
+MARIE. Ne venez-vous pas avec moi?
+
+CADIO. Oh! moi, je ne suis rien, je ne peux rien. Je déteste la guerre,
+et je veux me sortir de ces vilaines choses. Vous n'avez pas peur pour
+vous en retourner? C'est à deux pas.
+
+MARIE. Je n'ai pas peur. Adieu, merci!
+
+CADIO. Merci de quoi?
+
+MARIE. Du bon conseil que vous m'avez donné. (Ils se séparent.)
+
+
+
+SCÈNE IV. MARIE, sur le sentier, plus près de la ville; TIREFEUILLE, LA
+MOUCHE, sortant des buissons.
+
+
+TIREFEUILLE. Demoiselle, on vous cherche par ici; venez avec nous.
+
+MARIE. Pourquoi? Qui me cherche?
+
+TIREFEUILLE. La demoiselle de Sauvières. Allons, venez!
+
+MARIE. Vous vous trompez. Je connais le chemin, et personne ne m'attend.
+
+TIREFEUILLE. Ça ne fait rien, on vous cherchait, nous autres! on a des
+ordres pour ça. Marchez par ici.
+
+MARIE. Moi, je ne reçois d'ordres de personne, je ne vous suivrai pas.
+
+TIREFEUILLE. Pas tant de paroles! Voyons, vous voulez passer à l'ennemi;
+le grand chef ne veut pas de ça.
+
+MARIE. C'est M. Saint-Gueltas que vous appelez le grand chef?
+
+TIREFEUILLE. Faut pas avoir l'air d'en rire. Marchez, ou vous êtes
+morte. (Il la couche en joue.)
+
+MARIE, dédaigneuse. Ah çà! vous êtes fous! Vous m'accusez de passer à
+l'ennemi quand vous me voyez retourner au camp royaliste?
+
+LA MOUCHE, à Tirefeuille. En v'là assez. Faut qu'elle marche, puisqu'il
+le veut.
+
+TIREFEUILLE, bas. Comment donc faire? Il a défendu qu'on y touche, et
+elle n'a point peur des menaces. Tiens, la v'là qui s'échappe!
+
+LA MOUCHE. Une balle aux oreilles, ça l'arrêtera, (Il tire un coup de
+fusil. Marie court plus vite.)
+
+TIREFEUILLE. Allons, faut l'attraper et l'emmener de force, tant pis!
+(s'arrêtant.) Diable! qu'est-ce que c'est que ça?
+
+LA MOUCHE. Les bleus! les bleus! Cachons-nous et tirons dessus quand ils
+passeront.
+
+MARIE, rejoint un groupe de gardes nationaux républicains qui s'avance
+au galop. Sauvez-moi, je suis poursuivie!
+
+CHAILLAC. Viens au milieu de nous, jeune citoyenne, et ne crains rien...
+Tiens, c'est la citoyenne Hoche! une vraie patriote, mes amis; elle va
+nous dire où sont les brigands... Quoi! qu'est-ce que c'est? elle est
+évanouie?
+
+MARIE, se ranimant. Non! j'ai couru si vite... ce n'est rien.
+
+CHAILLAC. Alors, réponds, citoyenne! L'ennemi occupe Saint-Christophe?
+
+MARIE. Vous voyez bien le drapeau blanc sur l'église.
+
+CHAILLAC. Tu étais prisonnière, et tu t'évadais?
+
+MARIE. Non.
+
+CHAILLAC. Comment, non?... Pourquoi courait-on après toi?
+
+MARIE. Je ne sais pas, un guet-apens, des bandits qui n'appartiennent à
+aucun parti que je sache.
+
+CHAILLAC. Allons, fouillez ces broussailles. Eh bien, les enfants de la
+patrie hésitent?
+
+MOUCHON. Dame! ils peuvent être plus nombreux que nous. (A marie.)
+Combien sont-ils?
+
+MARIE. Je n'en ai vu que deux; mais ne vous jetez pas dans ces buissons.
+C'est là que vos ennemis sont invincibles parce qu'ils sont
+insaisissables.
+
+CHAILLAC. Alors, marchons sur la ville.
+
+MARIE. Non, vous n'êtes pas en force. N'essayez pas cela.
+
+CHAILLAC. Citoyenne, tu jettes l'alarme dans le conseil. Tu protéges
+l'ennemi, tu étais avec lui, puisque tu n'étais pas prisonnière. On
+connaît ton attachement pour certaine famille...
+
+MARIE. Je ne le nie pas, mais je vous dis la vérité. Les insurgés sont
+ici en force et sur leurs gardes.
+
+MOUCHON, aux gardes nationaux. Elle a raison, je la connais, vous la
+connaissez bien aussi; c'est la cousine de Hoche, elle ne voudrait pas
+nous tromper; replions-nous sur Pont-Vieux et attendons-y du renfort. La
+troupe doit arriver...
+
+CHAILLAC. Citoyen Mouchon, je te retire la parole et je te défends de
+démoraliser la garde civique que j'ai l'honneur de commander.--Toi,
+citoyenne, tu es suspecte, et je te retiens prisonnière jusqu'à nouvel
+ordre. Quant à nous, enfants de la patrie, nous n'avons pas à compter
+l'ennemi, nous avons à le vaincre. En avant, et vive la République! (Les
+gardes nationaux s'élancent en avant en chantant la _Marseillaise_.)
+
+
+
+SCÈNE V.--Minuit. Dans la ville de Saint-Christophe, reprise par las
+républicains.--Au milieu de la place, un feu de joie est allumé; les
+gardes nationaux de Chaillac font brûler les meubles des citoyens
+réputés royalistes.--La porte de l'église est ouverte. Des factionnaires
+y surveillent les prisonniers.--Des volontaires et des réquisitionnaires
+des localités environnantes, de toute condition, équipés militairement
+de toute manière, s'agitent autour du feu ou devant les maisons,
+demandant, achetant ou pillant des vivres, selon les ressources ou le
+bon vouloir des habitants.--Les gens de la ville qui ne se sont pas
+enfuis ou cachés montrent en général beaucoup d'empressement à fêter les
+patriotes, qu'ils remercient de les avoir délivrés des brigands.--On
+fait beaucoup de bruit, on crie, on jure, on chante, on menace, on rit;
+on saisit avec peine les dialogues confus, croisés, interrompus.
+
+
+UNE VOIX. Tiens, v'là Mouchon! Ohé! les autres! voyez donc, c'est
+Mouchon de Puy-la-Guerche! Dans les volontaires! qu'est-ce qui aurait
+jamais dit ça?
+
+UNE AUTRE VOIX. La République fait des miracles, vous le voyez bien.
+
+UN VOLONTAIRE DE PUY-LA-GUERCHE. Mouchon? vous ne le connaissez pas! Il
+a chargé trois fois l'ennemi... à reculons!
+
+MOUCHON. J'ai chargé en avant et en arrière, c'est la vérité; ma jument
+est habituée à tourner le pressoir à cidre, il faut qu'elle aille en
+rond. On croit qu'elle tourne le dos à l'ennemi? Pas du tout, la pauvre
+bête, elle revient lui faire face.
+
+LE VOLONTAIRE. Qu'on le veuille ou non, pas vrai?
+
+MOUCHON, bas. Tu as tort de te moquer de moi, Pascal! Les volontaires de
+Chaumonton vont nous mépriser. Ils font déjà assez d'embarras, parce
+qu'ils sont mieux montés que nous!
+
+PASCAL. Se moquer? Qu'ils y viennent! on leur répondra!
+
+UN GARÇON COIFFEUR, avec émotion. Pas de rivalité, citoyens! Que toutes
+les villes du Bocage fraternisent et s'embrassent! (Un blessé passe sur
+un brancard.)
+
+UN CLERC DE NOTAIRE. Tiens, mon patron! Qu'est-ce qu'il y a?
+
+LE BLESSÉ. Il y a qu'on va me couper le bras, mon pauvre enfant!
+Viens-tu voir ça?
+
+LE CLERC. Sacredieu, non!... Si fait! je ne vous quitte pas dans la
+peine, mais, sacredieu, c'est dur. Il faut que je vous aime bien!
+
+LE BLESSÉ. Tu me tiendras et tu m'encourageras. As-tu ton fifre?
+
+LE CLERC. Pardié, toujours!
+
+LE BLESSÉ. Eh bien, tu m'en joueras un air pendant l'opération.
+
+LE CLERC. Ça va!
+
+MOUCHON. C'est tout de même avoir du coeur, de demander de la musique.
+
+LE BLESSÉ. Et de donner son bras droit à la patrie? C'est assez gentil,
+ça, pour un notaire!
+
+LES ASSISTANTS. Vive le notaire! honneur au notaire!
+
+DANS UN AUTRE GROUPE, composé de jeunes gens artisans et bourgeois. Les
+hussards ne reviennent pas vite.
+
+--Ils donnent toujours la chasse aux brigands?
+
+--Ils reviennent. J'entends le galop de la cavalerie légère.
+
+--S'ils amènent encore des prisonniers, où les mettra-t-on? L'église est
+pleine.
+
+--On fusillera tout ce qui a été pris les armes à la main, ça fera de la
+place!
+
+--Eh bien, et les royalistes de la ville?
+
+--Ça ne nous regarde pas. Les républicains de la ville s'en chargeront.
+
+--Faut pas se fier à ça! Dans les villes, on est tous parents ou
+camarades. On ne se fait pas bonne justice soi-même.
+
+--Qu'ils s'arrangent. Moi, j'aime pas les exécutions.
+
+--Laisse-moi donc, toi! tu es encore un tiède, un modéré!
+
+--Fiche-moi la paix et tâche, quand tu vas au feu, de n'être pas plus
+modéré que moi.
+
+LE GARÇON COIFFEUR. Citoyens, citoyens, pas de rivalité! que toutes les
+villes fraternisent et s'embrassent!
+
+D'AUTRES VOLONTAIRES, mêlés à des bourgeois de la ville. Quand je vous
+dis que, sans la troupe, nous étions aplatis comme un tas de galettes?
+
+--Peut-être bien; mais, quand on a vu paraître les plumets, quelle
+charge à la baïonnette, hein? c'était comme la foudre!
+
+--Jamais les brigands ne tiendront contre la troupe.
+
+--Ils n'auraient pas tenu contre nous, si nous avions voulu; mais on a
+des paniques, c'est ça qui gâte tout!
+
+--Tiens, les Mayençais eux-mêmes en ont, des paniques. Les brigands,
+c'est pas des ennemis comme les autres. A présent surtout, c'est à faire
+trembler! Ils se battent en désespérés. Et puis ils sont devenus si
+laids avec leurs habits en guenilles, avec leurs figures noires, leurs
+grandes barbes, leurs yeux qui jettent du feu... On va dessus tout de
+même; mais, quand on y pense après, on en rêve la nuit. C'est des
+cauchemars!
+
+--Y a Saint-Gueltas, le grand chef, c'est comme un sanglier!
+
+--Tu l'as vu, toi? Tu es bien malin! Personne ne peut dire qu'il connaît
+sa figure. Il est toujours habillé en malheureux, et il se bat dans les
+buissons en simple brigand.
+
+--Je l'ai vu, à preuve que je l'ai tenu au bout de mon fusil.
+
+--Et tu l'as manqué, imbécile?
+
+--Il avait les deux mains embarrassées. Il tenait deux recrues qu'il
+étranglait. Il a pris le canon de mon fusil avec ses dents...
+
+--Et il a avalé les balles? En voilà des bourdes que je n'avale pas,
+moi!
+
+LE GARÇON COIFFEUR, attendri. Citoyens, pas de rivalité...
+
+--Oh! en voilà un qui m'ennuie: il dit toujours la même chose.
+
+--Il est soûl comme un Polonais!
+
+--Où diable ce mâtin-là a-t-il trouvé de quoi se soûler? Je n'ai pas pu
+mettre la main sur un verre de cidre!
+
+--Et moi donc! je n'ai même pas pu trouver le verre. J'ai bu à la
+fontaine comme un veau.
+
+--Savez-vous que Perrichon est tué, dans tout ça?
+
+--Quel Perrichon? le bègue?
+
+--Non, le tanneur, celui qui demeurait aux Viviers.
+
+--Tant pis! c'était un bon; il laisse une femme et quatre enfants!
+
+--Damnés brigands! j'en veux tuer cinq à la première affaire!
+
+--Qu'est-ce qui crie comme ça?
+
+--Des blessés qu'on ampute; ils n'ont pas l'habitude.
+
+--Tiens! voilà Duchêne avec des vivres.
+
+--Un chaudron de pommes de terre qu'on allait donner aux cochons: qui en
+veut?
+
+--Tout le monde! on est mort de faim!
+
+UN BOURGEOIS DE LA VILLE, apportant un grand panier. Non, mes enfants,
+ne mangez pas ça. La pomme de terre, c'est bon pour les animaux, c'est
+malsain pour l'homme. Voilà du pain et de la viande.
+
+--Vive le bon patriote!
+
+--Patriote, moi? Je n'en sais rien... Je ne m'étais jamais occupé des
+affaires publiques. Hier, les brigands ont maltraité et frappé ma pauvre
+femme qui était en couches, et qui ne pouvait pas se lever pour les
+servir. Elle est morte sur le tantôt. Tuez-les tous, ces chiens-là, et
+mangez, mes bons amis, prenez des forces! Je vous apporte tout ce que
+j'ai. Si vous vouliez de mon sang, je vous en donnerais.
+
+D'AUTRES BOURGEOIS, apportant aussi des vivres. Citoyens, buvez et
+mangez, et puis entrez dans l'église, et tuez tous les prisonniers, ceux
+de la ville surtout! Si vous les laissez échapper, dès que vous aurez
+tourné les talons, les aristocrates nous mettront à feu et à sang.
+
+LE GARÇON COIFFEUR, buvant. C'est ça, que le Bocage fraternise et
+s'embrasse!
+
+UN VOLONTAIRE, à un autre volontaire. Diantre! tu as une belle montre,
+toi! Où as-tu cueilli ça?
+
+--Tiens, sur le champ de bataille. C'est la toquante à quelque
+aristocrate, ça sonne, et il y a des armoiries dedans.
+
+--Dis donc, faudra les gratter, c'est des signes prohibés.
+
+--Eh bien, toi, qui as ramassé un reliquaire en or avec un bon Dieu
+dessus, c'est prohibé aussi!
+
+--Non, le sans-culotte Jésus est à l'ordre du jour.
+
+--Ah! voilà qu'on fusille derrière l'église. Entendez-vous?
+
+--Qui est-ce qui fait la besogne?
+
+--C'est des paysans patriotes qui ont demandé à s'en charger.
+
+--Diables de paysans! aussi enragés les uns que les autres!
+
+--Dame! les brigands coupent par morceaux les femmes et les enfants de
+ceux qui ne veulent pas s'insurger. Tout ça, c'est des dettes qu'ils se
+payent entre eux!
+
+--Qu'est-ce qui passe là avec Chaillac? Un beau jeune homme!
+
+--Un lieutenant de hussards? C'est peut-être le jeune Sauvières.
+
+--Oui, c'est lui. On me l'a montré tantôt. Un rude troupier, à ce qu'il
+paraît!
+
+--Eh bien, et son oncle qui commande une colonne de brigands? comment ça
+s'arrange-t-il?
+
+--Ça ne s'arrange pas.
+
+DEUX AVOCATS, officiers de volontaires. Horrible guerre! voilà du sang
+français qui coule sur le pavé.
+
+--Cela vient de derrière l'église, oui! un ruisseau de sang froidement
+répandu! Voe victis!
+
+--Vous n'êtes pas navré de ces vengeances personnelles?...
+
+--Si fait, mais ne parlez pas si haut. Il ne faudrait qu'un mot pour
+nous envoyer derrière l'église aussi, nous autres! Regardez ces figures
+pâles, ces yeux ardents... C'étaient des gens paisibles naguère, une
+population douce, économe, honnête et laborieuse. A présent, tous sont
+ivres, ils ont perdu la conscience du droit et le sens de la logique...
+Prêts à pleurer de tendresse ou à égorger sans savoir pourquoi...
+Très-bons au fond, qui le croirait? Très-enfants, aisément héroïques...
+mais exaltés ou abrutis par des émotions trop fortes. La nature humaine
+ne comporte pas ce degré d'excitation.
+
+--La République en a trop appelé aux passions, je vous le disais bien!
+
+--Que vouliez-vous qu'elle fît? _qu'elle mourût?_
+
+--Non pas, mourons pour elle!
+
+--Ce n'est pas difficile, allez! La vie est si triste à présent! Nos
+enfants meurent de frayeur dans le ventre de nos femmes.
+
+
+
+SCÈNE VI.--HENRI, CHAILLAC, à la porte de l'église.
+
+
+HENRI. Cette jeune fille assise là-bas, près du mur..
+
+CHAILLAC. Vous la connaissez-bien, c'est la citoyenne Hoche, votre amie
+d'enfance.
+
+HENRI. C'est pour cela que je la réclame. Elle porte un nom déjà
+glorieux et qui donne d'assez belles garanties à la République. Comment
+se trouve-t-elle au nombre des prisonniers?
+
+CHAILLAC. Vous ne saviez donc pas qu'elle a suivi les insurgés?
+
+HENRI. Si fait. Elle a agi ainsi contrairement à ses opinions.
+
+CHAILLAC. Agir contrairement à ses opinions, c'est mal agir. J'aime
+mieux les fanatiques que les traîtres.
+
+HENRI. Ce n'est pas agir contre la République que de se sacrifier à
+l'amitié.
+
+CHAILLAC. Subtilités, citoyen Sauvières! Vous aussi, vous suivez vos
+anciens amis, mais en les chargeant à coups de sabre. Je vous ai vu
+travailler la bande de Saint-Gueltas tantôt. Vous alliez bien!
+
+HENRI. Moi, je suis un homme. Les femmes ont d'autres devoirs.
+
+CHAILLAC. Des devoirs contraires au salut de la patrie? Diable, non! Je
+ne veux pas vous accorder ça, jeune homme.
+
+HENRI. Si la générosité du coeur est un crime, accordez-moi la grâce de
+cette jeune fille.
+
+CHAILLAC. Je serais heureux de rendre hommage à un militaire tel que
+vous, mais cela m'est impossible. La mauvaise herbe repousse sous la
+faux révolutionnaire. Il faut l'arracher, tiges et fleurs; tant pis pour
+la jolie fille! Je ne suis plus jeune, moi, Cupidon ne me chatouille
+plus les yeux. Mademoiselle Hoche ira rendre compte de ses faits et
+gestes au tribunal d'Angers.
+
+HENRI. Mon capitaine va venir vous dire...
+
+CHAILLAC. Je ne reconnais pas l'autorité de votre capitaine. Le
+militaire n'a rien à voir dans nos affaires civiles. J'ai des pouvoirs
+extraordinaires des délégués de la Convention. Mon mandat est d'envoyer
+les suspects devant leurs juges naturels.
+
+HENRI. Mais c'est de votre propre autorité que vous qualifiez de
+suspectes et traitez comme telles les personnes qui vous inspirent de la
+méfiance. Si vous vous trompez...
+
+CHAILLAC. Je peux me tromper: errare humanum est! Le tribunal examinera,
+je m'en lave les mains. Il s'est passé au château de Sauvières, en votre
+absence, des choses que j'ai sur le coeur. On y a lâchement assassiné un
+magistrat, un homme de bien que j'ai juré de venger!
+
+HENRI. De venger sur la personne d'une pauvre enfant qui certes a eu,
+comme mes parents, un tel crime en horreur?
+
+CHAILLAC. Je suis un homme impartial. J'ai toujours rendu justice aux
+vertus privées de votre oncle, et il fallait du courage pour ça, je vous
+en réponds; mais sa conduite politique est impardonnable. Pardon, je
+vous afflige, vous savez ça aussi bien que moi. Ceux qui, à partir de sa
+défection, lui sont restés attachés sont gravement coupables à mes yeux.
+Je ne leur ferai pas de grâce. N'essayez pas de m'attendrir.
+
+HENRI. Au moins, vous interrogerez mademoiselle Hoche avant de l'envoyer
+dans les prisons d'Angers?
+
+CHAILLAC. Je l'ai interrogée. Elle protége les insurgés par son silence.
+
+HENRI. Puis-je lui parler, moi?
+
+CHAILLAC. Oui, moyennant votre parole de ne pas chercher à favoriser son
+évasion.
+
+HENRI. Vous ne la connaissez pas. Elle refuserait...
+
+CHAILLAC. N'importe, vous jurez?
+
+HENRI. Oui, monsieur.
+
+CHAILLAC. Tenez! on l'amène justement par ici, car voilà le convoi qui
+va emmener les prisonniers.
+
+
+
+SCÈNE VII.--HENRI, MARIE, à la porte de l'église, des factionnaires les
+surveillent, des volontaires font monter les autres prisonniers sur des
+voitures de transport et des charrettes.
+
+
+MARIE, (à voix basse). Ah! Je suis heureuse de vous revoir, monsieur
+Henri! Vous allez me dire si Louise et son père ont pu s'échapper. Je
+suis dévorée d'inquiétude!
+
+HENRI. Ils sont en fuite.
+
+MARIE. On ne les poursuit pas?
+
+HENRI. Nous avons fait notre devoir. La nuit nous a empêchés d'aller
+plus loin.
+
+MARIE. Mais, demain, vous les poursuivrez encore... Ah! que vous devez
+souffrir, vous!
+
+HENRI. Demain, mon détachement se porte sur un autre point. Je n'aurai
+pas la douleur de frapper moi-même... Mais il s'agit de vous... Vous
+savez qu'on va vous envoyer...
+
+MARIE. Je sais, je vois, je suis perdue, moi!
+
+HENRI. Non, vous invoquerez l'appui de votre cousin.
+
+MARIE. Quand même on m'en laisserait le temps, je n'aurais pas recours à
+lui. Si je suis gravement compromise, comme je le pense, je ne veux pas
+le compromettre. Il est l'unique appui de ma pauvre famille, il est une
+des gloires, une des forces de la patrie. Au besoin, je nierais notre
+parenté pour le préserver du soupçon.
+
+HENRI. Appelez-moi en témoignage, au moins.
+
+MARIE. Pas plus que lui vous ne devez avoir à vous disculper, monsieur
+de Sauvières! Votre nom est déjà assez difficile à porter sous les
+drapeaux de la République. Ne me parlez pas davantage; je sais que vous
+voudriez me sauver, je vous en remercie. Vous n'y pouvez rien, ne vous
+exposez pas davantage.
+
+HENRI. Marie, laissez-moi vous parler comme autrefois et vous serrer la
+main.
+
+MARIE. Non, nous sommes observés; mais sachez que j'ai pour vous autant
+d'amitié que d'estime.
+
+HENRI. Je ne peux pas vous laisser partir... Voyons, demandez à parler
+encore à Chaillac. C'est un esprit étroit, rigide, mais c'est un honnête
+homme.
+
+MARIE. Son esprit n'est pas assez délicat pour comprendre ma situation.
+Il veut des renseignements sur l'armée royaliste. Je ne puis m'abaisser
+à la délation pour sauver ma tête; jamais Chaillac n'admettra que la
+reconnaissance personnelle puisse l'emporter sur le patriotisme, et
+j'avoue que je suis ici la victime de mon propre coeur. J'ai servi en
+quelque sorte la cause des insurgés, j'ai partagé leur bonne et leur
+mauvaise fortune. Si j'ai eu horreur de leurs excès, j'ai eu pitié de
+leurs misères. J'ai soigné leurs blessés; j'ai soutenu leurs femmes,
+j'ai quelquefois sauvé leurs pauvres enfants dans mes bras au milieu de
+la déroute. Que voulez-vous! j'ai aimé Louise par-dessus tout, j'ai
+servi avec zèle son vertueux père, votre bienfaiteur et le mien! Qui
+comprendrait une pareille inconséquence, à moins d'être femme? Et
+encore! Y a-t-il encore des femmes dans le temps où nous vivons? Je suis
+peut-être la dernière qui osera faire violence à ses croyances pour
+remplir un devoir et payer une dette.
+
+HENRI. Eh bien, oui, Marie, vous êtes la seule femme, le dernier ange de
+bonté... (Il lui baise la main.)
+
+MARIE. On m'appelle; adieu! Si je suis condamnée pour avoir été sensible
+au malheur de mes amis, ne me plaignez pas. Ma vie a été pure, et je
+crois à une vie meilleure. Servez bien la France et soyez heureux...
+
+CHAILLAC, s'approchant. Eh bien, citoyenne, es-tu décidée à me dire...?
+
+MARIE. Je ne vous dirai rien, monsieur, cela m'est impossible.
+
+CHAILLAC. En route, alors! Monte dans ce fourgon, tu seras mieux que sur
+la charrette.
+
+MARIE. Je vous remercie, monsieur.
+
+CHAILLAC. As-tu pris quelque chose ce soir?
+
+MARIE. Non, on n'a pas eu le temps, ou on a oublié; c'est inutile!
+Adieu, merci. (Elle part.)
+
+CHAILLAC, à Henri. Une fille très-douce, très-polie! c'est dommage! mais
+que voulez-vous!...
+
+
+
+
+QUATRIÈME PARTIE
+
+
+
+Commencement de l'hiver, 1793.--En pays breton, de l'autre côté de la
+Loire[4].--Un chemin creux entre deux buttes couvertes de buissons.--Au
+loin, une lande coupée de zones boisées.--Clair de lune.--Cadio, seul,
+sur la butte la plus élevée, au pied d'une croix de pierre, joue de la
+cornemuse.
+
+[Note 4: Ce peut être aux environs de Savenay.]
+
+SCÈNE PREMIÈRE.--CADIO.
+
+
+Je ne sais pas ce que je viens de jouer, pas moins! c'était comme une
+prière, et ça m'a contenté le coeur. «Grand Dieu du ciel et de la terre,
+tu m'as parlé dans la solitude! Tu n'es pas fier, toi! tu parles au
+dernier des hommes, à celui que les autres hommes ne regardent seulement
+pas. Ah! que tu m'as enseigné de choses, et comme je me soucie peu à
+présent des peines que le diable peut me faire! Il ne peut rien contre
+moi, non, rien. Celui qui croit en toi, Dieu bon, ne croit plus au
+pouvoir du mal.»--Voilà pour sûr ce que mon biniou disait tout à
+l'heure. Oh! c'est qu'il joue tout seul, lui, quand je suis en état de
+grâce, et j'y suis depuis le jour où j'ai entendu armer le fusil pour me
+tuer.--Drôle de chose, la mort! Dire qu'elle est bonne, puisqu'elle nous
+rend meilleurs,... et nous la craignons pourtant! On ne sait pas
+pourquoi on la craint;... mais on la craint, il n'y a pas à dire.
+(Descendant la butte.) Voilà enfin tout de même une nuit sans danger.
+J'ai fait tantôt un bon somme sur la fougère, avec la grosse lune toute
+blanche au-dessus de ma tête. Il ne fait pas chaud, comme ça, aux
+approches du matin; mais de souffler dans ce pauvre biniou, ça m'a
+réchauffé l'esprit.--Où est-ce que je peux bien être? Je ne sais plus.
+La Loire par là?--ou par là?--Qu'est-ce que ça me fait? Je l'ai passée;
+les Vendéens l'ont bien passée aussi, mais ils ne me reprendront pas!
+Ils ont monté du côté de la Manche, et, moi, j'ai tourné face à l'Océan.
+Le vent qui en vient me conduit. Il faut que je retourne au pays des
+grosses pierres. On dit qu'il n'y a plus nulle part ni moines ni
+couvents. On m'y laissera en paix. Ça n'est pas qu'on soit mal par ici,
+c'est tout désert. Le pays me plaît; il paraît bien tranquille... (on
+entend deux coups de fusil au loin. Il tressaille et écoute.) Plus rien!
+C'est quelque braconnier! Où donc trouver un coin du monde où on
+n'entendra plus jamais ces maudits coups de fusil? Il faudra pourtant
+bien que je le retrouve, car voilà l'hiver qui pique, et Dieu sait si je
+pourrai continuer à coucher dans les bois!--Et puis ça m'ennuie
+quelquefois, de me cacher, de ne rien savoir et de ne rien faire.--Quoi
+faire à présent en ce bas monde, quand on ne veut pas tuer les autres?
+
+UNE VOIX, derrière la butte. Cadio! Oh! Cadio!
+
+CADIO, effrayé. Qu'est-ce qui m'appelle? Est-ce moi qu'on cherche?
+
+LA VOIX, plus près. Hé! Cadio! es-tu par là?
+
+CADIO. On dirait... Non! c'est un gars.
+
+
+
+SCÈNE II.--CADIO, LA KORIGANE, en garçon.
+
+
+LA KORIGANE. Ah! j'en étais bien sûre! J'ai reconnu l'air de ton biniou.
+Il n'y a que toi dans le monde pour en jouer si bien que ça!
+
+CADIO, incertain et méfiant. Je ne te connais pas, petit; qu'est-ce que
+tu me veux?
+
+LA KORIGANE. Tu ne connais pas le follet?
+
+CADIO. En garçon, toi? Est-ce bien vrai, que c'est toi? Ta figure me
+paraît toute changée, et ta voix aussi.
+
+LA KORIGANE. M'aimes-tu mieux comme ça?
+
+CADIO. Non! je te trouve encore plus laide et plus rauque; mais tu as
+donc quitté les brigands?
+
+LA KORIGANE. Et toi, tu as déserté, pas moins?
+
+CADIO. Dame! je n'allais pas avec eux de plein coeur, tu le sais bien!
+
+LA KORIGANE. Mais tu les suivais tout de même à cause de la demoiselle?
+
+CADIO. La demoiselle? Qu'est-ce que ça me fait, la demoiselle?
+
+LA KORIGANE. Tu as été amoureux d'elle, Cadio!
+
+CADIO. Voilà une bêtise par exemple! Amoureux, moi? Je ne le serai
+jamais.
+
+LA KORIGANE. Pourquoi?
+
+CADIO. Parce que je ne serai jamais ni ça ni autre chose. Je ne peux
+rien être, et j'aime autant ça.
+
+LA KORIGANE. Ce que tu es, je vais te le dire: tu es fou!
+
+CADIO. On me l'a toujours dit; mais peut-être bien qu'il n'y a que moi
+de sage sur la terre.
+
+LA KORIGANE. Ah! et pourquoi donc ça?
+
+CADIO. Parce qu'il n'y a que moi qui n'aie rien à réclamer et rien à
+défendre, par conséquent aucun mal à faire à personne.
+
+LA KORIGANE. Imbécile! tu as ta peau à défendre!
+
+CADIO. Je la cache! il ne faut pas beaucoup de place pour ça. Et
+qu'est-ce qu'elle est devenue, la demoiselle?
+
+LA KORIGANE. Elle est devenue pâle, et maigre, et mal habillée, et
+pauvre, et misérable!
+
+CADIO. Et l'armée qu'elle suivait?
+
+LA KORIGANE. Elle la suit toujours.
+
+CADIO. Et Saint-Gueltas?
+
+LA KORIGANE. Il voulait quitter. La demoiselle l'a retenu, pour son
+malheur et celui de tout le monde.
+
+CADIO. Elle aurait mieux fait d'aimer son cousin Henri.
+
+LA KORIGANE. Un bleu enragé?
+
+CADIO. Un beau garçon qui m'a donné la vie et rendu ma musique!
+
+LA KORIGANE. Toujours ta musique! ça passe avant tout.
+
+CADIO. Puisque je n'ai que ça.
+
+LA KORIGANE. Tu m'avais, moi! Je t'aimais, et, si tu avais voulu mon
+coeur et ma vie...
+
+CADIO. Je n'ai rien voulu de toi; tu étais trop mauvaise. Toute petite,
+tu écorchais les bêtes vivantes, et depuis tu es devenue pire. Je t'ai
+vue au camp du roi! tu étais plus méchante que les plus méchants!
+
+LA KORIGANE. Eh! tu n'as rien vu. Depuis que tu nous as quittés, et
+depuis que le marquis est fou de la Sauvières, j'ai dit: «C'est comme
+ça? il faut que je me venge sur ces chiens de patriotes!» J'ai pris des
+habits de garçon, j'ai mis des cartouches sous ma blouse, et c'est moi
+qui recharge lestement les fusils quand nos gens tirent de derrière les
+buissons. Et, quand le vieux Sauvières et les doux chefs veulent
+épargner les prisonniers, c'est moi qui crie à nos hommes: «Tuez tout!»
+Et, quand on massacre, c'est moi qui chante! Et, quand on en a oublié,
+c'est moi qui les montre et qui dis comme ça: «Allez! allez! saignez
+encore, le compte n'y est pas!»
+
+CADIO. Tu me fais peur... et tu me dégoûtes! Adieu! passe ton chemin!
+
+LA KORIGANE. Voyons, Cadio, tu vas au pays? Je suis capable de m'en
+aller avec toi.
+
+CADIO. Alors, je n'y vais plus. Merci pour ta compagnie!
+
+LA KORIGANE. Tu me méprises? tu me détestes?
+
+CADIO. Non, je te plains.
+
+LA KORIGANE. Si tu me plains, aime-moi, et je serai douce. Voyons,
+Cadio, je pourrais peut-être t'aimer encore. Tu n'es ni beau ni
+brave;... mais ta musique,--et puis l'habitude que j'avais de te
+suivre... Tu étais bon pour moi, tu me grondais...
+
+CADIO. Ça ne te changeait pas.
+
+LA KORIGANE. C'est ta faute, il fallait m'aimer. Quand j'ai senti parler
+mon coeur, si tu avais eu l'esprit de le comprendre, je ne serais pas où
+j'en suis.
+
+CADIO. Où en es-tu donc?
+
+LA KORIGANE. J'aime à présent quelqu'un qui ne me regarderait pas, si
+j'étais peureuse et pitoyable. C'est quelqu'un qui n'aime que le
+courage, et c'est pour lui que j'en ai. Il est méchant, lui, et je suis
+méchante. Il veut qu'on fasse le mal, et je le fais. S'il me commandait
+le bien, je ferais le bien. Quand il me dit une parole, si j'avais trois
+âmes, je les lui donnerais.
+
+CADIO. C'est Saint-Gueltas, pas vrai? Eh bien, pourquoi est-ce que tu le
+quittes?
+
+LA KORIGANE. Je le quitterais bien par dépit! mais je suis avec lui
+encore.
+
+CADIO, effrayé et près de fuir. Il est donc par ici?
+
+LA KORIGANE. A deux pas; il donne un moment de repos à sa troupe. Ça ne
+sera pas long, on veut attaquer avant le jour la ville qui est là-bas,
+derrière la colline. Oh! on va se cogner, c'est notre dernier enjeu. Où
+vas-tu?
+
+CADIO. Je vais plus loin. Je ne sais point cogner.
+
+LA KORIGANE, le retenant. Tu ne veux pas m'emmener, et tu te sauves? Eh
+bien, tu resteras, ça me venge... et ça m'amuse. Tu resteras, je te dis!
+
+CADIO. Mais non!
+
+LA KORIGANE, prenant un de ses pistolets. Mais si! Ne bouge pas, ou je
+te brûle la cervelle! (Cadio se débat et s'échappe.)
+
+
+
+SCÈNE III.--LA KORIGANE, SAINT-GUELTAS, sortant des buissons.
+
+
+SAINT-GUELTAS. Eh bien, la farfadette, qu'est-ce qu'il y a donc?
+
+LA KORIGANE. C'est rien, mon maître. Un des nôtres avec qui je
+plaisantais.
+
+SAINT-GUELTAS. Quelque amoureux? Ah! les femmes, ça trouve toujours le
+temps de penser à ça!
+
+LA KORIGANE. Je n'ai pas d'amoureux, mon maître.
+
+SAINT-GUELTAS. Tu as tort... Mais où sont nos éclaireurs? Tu étais avec
+eux?
+
+LA KORIGANE. Ils avancent bien doucement; le pays est tout défoncé.
+
+SAINT-GUELTAS. Vous n'avez rencontré personne?
+
+LA KORIGANE. Pas seulement un lapin. Le gibier est épeuré à c't'heure.
+
+SAINT-GUELTAS. Tant mieux! vous vous amuseriez à le chasser, et il ne
+s'agit pas de ça.
+
+LA KORIGANE. Dame! on est mort de faim! Je crois qu'on le mangerait tout
+cru.
+
+SAINT-GUELTAS. La poudre est pour tirer sur les bleus, et elle est rare.
+Le premier qui perd un coup de fusil aura de mes nouvelles. Dis-leur ça,
+rejoins-les; cours!
+
+LA KORIGANE. Courir? J'ai les pieds en sang.
+
+SAINT-GUELTAS. Pas de réflexion. Dis-leur de gagner toujours sur la
+droite; l'armée arrive.
+
+LA KORIGANE. L'armée?
+
+SAINT-GUELTAS. Ah çà! m'entends-tu?
+
+LA KORIGANE. Elle n'est pas grosse à présent, l'armée! Si vous en ôtiez
+les blessés, les vieux, les femmes et les marmots... C'est avec ça que
+vous voulez prendre une ville? Vous feriez mieux de vous retirer sur vos
+terres, où personne n'oserait vous attaquer.
+
+SAINT-GUELTAS. Oh! oh! tu raisonnes, toi? Tu donnes des conseils? Va au
+diable! Je te chasse.
+
+LA KORIGANE. Mon maître, un mot d'amitié, et je me fais tuer cette nuit.
+
+SAINT-GUELTAS. Va, ma bonne fille, va!
+
+LA KORIGANE. Un mot de tendresse!
+
+SAINT-GUELTAS. Ah! tu m'ennuies! File d'un côté ou de l'autre, que je ne
+te voie plus!
+
+LA KORIGANE. Adieu, mon maître. (A part.) Je me vengerai sur les
+Sauvières. (Elle sort.)
+
+SAINT-GUELTAS. Si celle-là me quitte, je n'aurai bientôt plus
+personne... Mais qu'est-ce que c'est que ça? (Une calèche toute crottée
+et toute déchirée s'engage dans le chemin creux.--Un paysan la conduit
+en postillon.--La voiture enfonce jusqu'au moyeu dans une ornière; un
+des chevaux s'abat. L'homme jure, des cris de femme partent de la
+voiture.)
+
+
+
+SCÈNE IV.--SAINT-GUELTAS, LA TESSONNIÈRE, ROXANE, un Postillon.
+
+
+SAINT-GUELTAS. Taisez-vous, sacrebleu! taisez-vous! (Au postillon.)
+Tais-toi, butor! Et vous, imbéciles, qui allez en calèche dans de
+pareils chemins; descendez, et que le diable vous emporte!
+
+ROXANE, (dans la calèche.) Oui, oui, arrêtez, j'aime mieux descendre.
+
+LA TESSONNIÈRE, dans la calèche. Ouvrez la portière, ouvrez!
+
+LE POSTILLON, relevant son cheval. Ouvrez vous-mêmes, mille noms de nom
+d'un tonnerre!
+
+SAINT-GUELTAS, faisant descendre Roxane et la Tessonnière. Allons donc!
+et flanquez-nous la paix. Silence! (Roxane est dans un costume
+impossible, bonnet de coton, chapeau d'homme, robe de soie en lambeaux,
+cape de paysanne. La Tessonnière a un chapeau de femme, une couverture
+liée autour du corps avec des cordes et des rubans fanés; des pantoufles
+dans des sabots.)
+
+ROXANE, que Saint-Gueltas attire brusquement sur le marchepied de la
+voiture. Ah! brutal, vous m'avez meurtri les bras! Ah ciel! pardon!
+c'est vous, cher marquis? Dieu nous vient en aide! mais vous m'avez fait
+bien mal...
+
+SAINT-GUELTAS. Ah! tant pis pour vous, mademoiselle de Sauvières. Il
+fallait aller à Guérande, au lieu de vous obstiner à suivre une armée en
+déroute! Pourquoi diable à présent n'êtes-vous pas au centre de la
+marche avec les autres personnes gênantes?
+
+LA TESSONNIÈRE, bas, à Roxane. _Gênantes_ n'est pas poli!
+
+ROXANE, à Saint-Gueltas. Vous nous faites des reproches!... Les bleus
+étaient derrière nous, la peur nous a saisis; j'ai donné deux louis à
+cet homme pour qu'il prît la tête. Il prétendait connaître la
+traverse... Enfin nous voilà!
+
+SAINT-GUELTAS. Belle idée! vous n'aviez personne derrière vous.
+N'êtes-vous pas encore habituée aux paniques des traînards depuis un
+mois que ça dure? Et croyez-vous n'avoir personne en face?
+
+ROXANE. Vous y êtes, marquis; je ne crains plus rien. Je m'attache à
+vous, je ne vous quitte pas!
+
+SAINT-GUELTAS, haussant les épaules. Comptez là-dessus! Vous avez fait
+la sottise, vous la boirez. (Au paysan postillon.) Dételle tes chevaux,
+toi! flanque-moi cette voiture dans les genêts, débarrasse la voie et
+viens t'atteler à nos caissons. Plus vite que ça!
+
+ROXANE. Eh bien, et nous? Va-t-on nous jeter dans les genêts aussi?
+
+SAINT-GUELTAS. Restez à découvert, si bon vous semble. L'avant-garde va
+vous bousculer tout à l'heure.
+
+ROXANE. Vous nous quittez?
+
+SAINT-GUELTAS. Parfaitement. J'ai à conduire mes gens à l'assaut d'une
+ville, c'est un peu plus pressé que de bavarder avec vous! (Il s'en va
+par où il est venu.)
+
+ROXANE. Mais qu'a donc le marquis? Lui autrefois si galant, si aimable,
+je ne le reconnais plus depuis quelques jours.
+
+LA TESSONNIÈRE. C'est que ça va mal, ma chère amie, ça va très-mal!
+
+ROXANE. Bast! encore une affaire, et ce sera la fin.
+
+LA TESSONNIÈRE. J'ai grand'peur que ce ne soit le commencement.
+
+ROXANE. Le commencement de quoi? Vous radotez!
+
+LA TESSONNIÈRE. Non pas! le commencement de misères dont vous n'avez pas
+l'idée.
+
+ROXANE. Nous en avons plus que nous n'en pouvons porter. Quand on est
+fait comme nous voilà!... non, nous ne pouvons pas être plus malheureux!
+
+LA TESSONNIÈRE. Si fait! car jusqu'à présent nous avons, vous et moi,
+toujours trouvé quelque gîte, et nous allons, je pense, coucher en
+pleins champs.
+
+ROXANE. J'aime mieux ça que les lits bretons. C'est une saleté horrible!
+
+LE PAYSAN, qui a dételé ses chevaux. Ah ça, dites donc, les bourgeois!
+au lieu d'insulter le pays, venez donc un peu m'aider à verser la
+calèche. Je ne peux pas tout seul!
+
+ROXANE. Verser la calèche? Et qu'est-ce qui nous garantira du froid,
+s'il nous faut attendre ici que la ville soit prise?
+
+LE PAYSAN. Oh! vous aurez assez chaud tout à l'heure à vous sauver,
+quand on chargera l'ennemi. Allons, vous, le vieux! un coup de main!
+
+LA TESSONNIÈRE. Vous plaisantez, mon ami!
+
+LE PAYSAN. Vous ne voulez pas? Eh bien, aux cinq cents diables le
+berlingot! (Il casse les vitres avec le manche de son fouet et brise les
+châssis de la calèche.)
+
+ROXANE. Ah! le misérable! il détruit notre dernier asile! Empêchez-le
+donc, la Tessonnière!
+
+LA TESSONNIÈRE. Merci! vous voyez bien qu'il est furieux!
+
+LE PAYSAN, cassant toujours. Damnée guimbarde, va! Pas possible de
+l'ôter de là! Ah! v'là du renfort!
+
+
+
+SCÈNE V.--Les Mêmes, MACHEBALLE et quatre Vendéens, maigres, déchirés,
+barbus, hâves.
+
+
+MACHEBALLE, (au postillon.) T'es-t-encore là, feignant? Laisse ça, et
+cours aux canons; y en a un d'embourbé. Dépêche, ou gare à toi!
+
+LE POSTILLON. On y va, quoi, on y va! (Il remonte à cheval et part au
+trot.)
+
+ROXANE, à la Tessonnière. C'est cet affreux Mâcheballe, si grossier! Ne
+lui parlons pas, venez!
+
+LA TESSONNIÈRE. Où donc aller? On enfonce à mi-jambes dans les près!
+
+ROXANE. Non, par là, sur la fougère. Ah! grand Dieu! on parlait de ça
+jadis, quand on chantait des bergeries: _Colin sur la fougère_... Et à
+présent!... (Ils s'éloignent.)
+
+MACHEBALLE, (qui a fait enlever la calèche par ses hommes; ils la
+renversent sur la berge du chemin.) Boutez-moi ça le ventre en l'air, et
+cassez les roues, que ces clampins de nobles ne s'en servent pas pour
+fuir la bataille. Ah! si je repince ceux qui nous ont lâchés! C'est bon,
+c'est bien, mes gars! A présent _égaillez-vous_[5]. Je vas tenir conseil
+un moment avec les autres chefs.
+
+[Note 5: C'était le mot technique: _dispersez-vous_.]
+
+UN VENDÉEN. Encore! on ne fait que ça! On perd le temps à se demander ce
+qu'on veut faire.
+
+UN AUTRE. Hormis toi, général, c'est tous des messieurs qui n'y
+connaissent rien, et qui ne peuvent pas s'accorder.
+
+UN AUTRE. Y a Saint-Gueltas qu'est bon. Il en vaut quarante.
+
+L'AUTRE. Je ne dis pas, mais il en demande plus qu'on n'en peut faire.
+On est sur les dents!
+
+MACHEBALLE. Allons, allons, les enfants du bon Dieu! faut pas parler de
+ça. Faut aller de l'avant. Là-bas, on se reposera dans la ville.
+
+L'AUTRE. Oui, en attrapant des coups de fusil! Les bleus sont partout à
+c't'heure, et y a plus de villes sans défense!
+
+UN AUTRE. Tout ça, c'est la faute au vieux Sauvières, qui veut la
+discipline et la mode de se battre à découvert. C'est des histoires de
+l'ancien temps. On ne veut plus de ça, nous autres!
+
+MACHEBALLE. Ah dame! vous l'avez nommé général! Fallait pas!
+
+UN AUTRE. Des généraux, on en a bien trop nommé! Il n'en faudrait qu'un.
+
+MACHEBALLE. Et que ça soit toi, pas vrai?
+
+L'AUTRE. Non! toi, Mâcheballe! général en chef!
+
+MACHEBALLE. Ça pourra venir, mes enfants! Laissez partir les nobles: ils
+en crèvent d'envie!
+
+LE PREMIER VENDÉEN. Qu'ils s'en aillent! C'est tous des trahisseurs.
+
+UN AUTRE. Quand ils s'en iront, on leur z'y lâchera du plomb dans le
+dos. Ça les fera filer plus vite.
+
+MACHEBALLE. V'là Saint-Gueltas, un bon, je ne dis pas; mais la belle
+Louise lui a mis la tête à l'envers depuis un bout de temps.
+
+UN VENDÉEN. Faut la renvoyer. On n'a pas besoin de femmes à la guerre.
+C'est des bêtises, tout ça!
+
+MACHEBALLE. On fera de son mieux. Égaillez-vous, et faites bonne garde.
+
+LE VENDÉEN. Oui, si on peut! on tombe de fatigue, (Ils se dispersent et
+s'éloignent.)
+
+
+
+SCÈNE VI.--MACHEBALLE, LE COMTE DE SAUVIERES, LE BARON DE RABOISSON,
+SAINT-GUELTAS, LE CHEVALIER DE PRÉMOUILLARD.
+
+
+MACHEBALLE, (à Raboisson et au chevalier.) Me v'là, arrêtez-vous! c'est
+ici qu'on se consulte.
+
+LE CHEVALIER sans lui répondre, à Saint-Gueltas. Est-ce ici réellement?
+Nous ne sommes pas en nombre, et, s'il nous faut attendre les autres
+chefs, nous allons perdre un temps précieux; nous n'arriverons pas de
+nuit sous les murs de la ville.
+
+SAINT-GUELTAS. Une de nos colonnes doit y être.
+
+LE COMTE. Raison de plus pour se hâter de la rejoindre. Écoutez! Vous
+n'entendez pas de bruit?
+
+MACHEBALLE. Eh non! la fusillade n'est pas commencée. Les oreilles vous
+cornent!
+
+LE COMTE. Plaît-il?
+
+RABOISSON, bas. Ne répondez pas à ce manant.
+
+SAINT-GUELTAS. Attendez! voici deux de mes éclaireurs!... (Entrent deux
+Vendéens.) Eh bien?
+
+UN ÉCLAIREUR. On a poussé, Jean et moi, jusqu'à la ville. Elle n'est pas
+gardée et ne se méfie pas; avec quatre hommes de plus, on aurait pris le
+faubourg.
+
+SAINT-GUELTAS. En avant, alors!
+
+RABOISSON. Un moment! c'est bien grave, de se lancer sans avoir pu se
+réunir.
+
+SAINT-GUELTAS. Oh! si on s'attend les uns les autres, ce sera comme sur
+la route du Mans. N'espérons plus rien que de nous-mêmes.
+
+LE CHEVALIER. Eh oui! En avant, mordieu! allons donc!
+
+LE COMTE. Vous avez raison cette fois, chevalier. Le malheur doit avoir
+dissipé toutes nos illusions. Ayons l'audace du désespoir.
+
+SAINT-GUELTAS. Oui, oui, faites avancer vos colonnes, monsieur le comte.
+
+LE COMTE. Mes colonnes? Ignorez-vous que je n'ai plus que cent vingt
+hommes, de neufs cents que je commandais encore hier?
+
+MACHEBALLE. Ah! vous, tous vos gens désertent! c'est la honte de
+l'armée!
+
+LE COMTE, méprisant. Vous dites?
+
+SAINT-GUELTAS, à Mâcheballe. Tais-toi, brutal! ce n'est pas le moment.
+
+MACHEBALLE. Je me tairai, si je veux.
+
+SAINT-GUELTAS. Je le dis que tu vas te taire, et rester ici pour que
+nous ne soyons pas surpris et attaqués en flanc. Là est le grand danger.
+Ne l'oublie pas (bas), toi, le plus solide au poste!
+
+MACHEBALLE. On restera, marchez!
+
+SAINT-GUELTAS, aux autres. Je gagne la tête. J'enlève le faubourg.
+Suivez-moi de près avec vos hommes.
+
+LE COMTE. Les voici, avec Stock.
+
+UN GROUPE, qui traverse en fuyant. Les bleus, les bleus!... Nous sommes
+coupés!...
+
+LE COMTE. Faites face alors, ralliez-vous!
+
+STOCK. Oui, sacrement! ralliez-vous...
+
+UNE VOIX. Oui, oui, à la République! elle fait grâce à ceux qui se
+rendent. Nous allons à Nantes!
+
+D'AUTRES VOIX. A Nantes! à Nantes!
+
+LE COMTE, leur barrant le chemin. Malheureux! vous allez à la mort!
+
+QUELQUES FUYARDS, le repoussant et passant outre. Tant pis! finir comme
+ça ou autrement...
+
+SAINT-GUELTAS, saisissant deux hommes. Lâches! je vous brûle la
+cervelle, si vous ne vous arrêtez pas!
+
+SAPIENCE, paraissant au pied de la croix. Mes frères, mes enfants, au
+nom du Dieu des armées, je vous promets la victoire!
+
+UNE VOIX. Tu mens, il nous abandonne! Tu l'as mal prié, toi! Laisse-nous
+tranquilles!
+
+TOUS. A Nantes! à Nantes! (Ils fuient.)
+
+SAINT-GUELTAS, essoufflé d'avoir lutté corps à corps en vain avec les
+fuyards. Bah! c'est encore une panique, j'en suis sûr! Messieurs,
+retournez sur vos pas, et empêchez que ça ne gagne plus avant. Moi, j'ai
+encore des gens sûrs, et nous tiendrons ici, Mâcheballe et moi.
+
+LA KORIGANE, accourant. Mon maître, tes gars se sauvent aussi avec leurs
+officiers!
+
+SAINT-GUELTAS. De quel côté?
+
+LA KORIGANE. Ils courent droit sur la ville, comme des fous, croyant lui
+tourner le dos.
+
+SAINT-GUELTAS. Alors, c'est bon! Ils la prendront malgré eux. Je les
+rejoins. (Au chevalier.) Courez dire aux autres que la ville est prise!
+(Il s'éloigne rapidement.)
+
+LE CHEVALIER, le suivant. Au diable les autres! je vous suis!
+
+LA KORIGANE. Et moi, je vais me fair tuer avec eux! (Elle part.)
+
+MACHEBALLE, au comte et à Raboisson. Allons, mordieu! retournez, vous
+autres! empêchez la déroute!
+
+LE COMTE, hautain. Nous savons ce que nous avons à faire. (Il s'en va du
+côté de l'armée vendéenne.)
+
+MACHEBALLE, à Stock. Et vous, qu'est-ce que vous faites-là? Allez à
+votre détachement.
+
+STOCK. Mon détachement? Le voilà! c'est moi.
+
+MACHEBALLE. Parti?
+
+RABOISSON, à Stock. Comme le mien, depuis le coucher du soleil.
+
+MACHEBALLE. Mille noms de nom du diable! Eh bien, alors...
+
+RABOISSON, à Stock, sans vouloir répondre à Mâcheballe. C'est assez se
+démener pour rien. Nos malheureux hommes sont ivres de terreur, de faim,
+de fatigue et de désespoir. Ils ont fait tout ce que des hommes peuvent
+faire, ils ont fait plus: ils ont tenu jusqu'au bout comme des héros,
+tantôt comme des saints, tantôt comme des diables...
+
+STOCK. Ou comme des Suisses! oui!
+
+RABOISSON. Ils sont à bout d'énergie. Ce ne sont plus des hommes, ce
+sont des spectres. Je suis à bout de courage et de volonté, moi, pour
+les menacer, les injurier et les battre. Je ne sais ni mentir ni
+prêcher, M. Sapience lui-même y perd son latin: mais je sais me faire
+tuer, je ne sais que ça! allons avec Saint-Gueltas tenter le dernier
+effort.
+
+STOCK. Allons!
+
+MACHEBALLE. Attendez, attendez! Voilà des nouvelles! (A Tirefeuille, qui
+arrive en se traînant.) C'est toi, mon garçon? Qu'est-ce qui est arrivé
+là-bas?
+
+TIREFEUILLE. Rien! une fausse peur. Un bleu, un seul, qui portait un
+ordre ou faisait une reconnaissance, je ne sais pas! Je crois que c'est
+un officier. On a tiré sur lui, son cheval est tombé. On a sauté sur
+l'homme, on l'a bouclé, on te l'amène. Nos gars ont coupé à travers
+champs, ils vont sur la ville.
+
+MACHEBALLE. C'est bon, ça; mais les canons, comment qu'ils passeront les
+haies?
+
+TIREFEUILLE. Ah bah! pour deux méchants canons!...
+
+MACHEBALLE. Deux? et les autres?
+
+TIREFEUILLE. On les a laissés en route. _Jeannette_ s'est embourbée
+jusqu'à la gueule.
+
+MACHEBALLE. _Jeannette?_ notre grand canon du bon Dieu, notre relique,
+le porte-bonheur de l'armée? Pas possible! tout est perdu, si on sait ça
+dans les rangs! Messieurs, sauvez les canons, sauvez _Jeannette!_ c'est
+le plus pressé.
+
+RABOISSON. Au fait, si les bleus nous suivent, eux qui n'ont peut-être
+pas d'artillerie... Venez, Stock, sauvons _Jeannette!_ (Ils partent.)
+
+MACHEBALLE, à Tirefeuille. Eh bien, ce prisonnier, où ce qu'il est?
+
+TIREFEUILLE. Je voulais l'expédier, les autres ont pas voulu.
+
+MACHEBALLE. Ils ont bien fait! Faut qu'il dise où sont les bleus.
+
+TIREFEUILLE. Tâchez! Moi, j'ai pas de patience.
+
+MACHEBALLE. Où vas-tu? Faut m'aider à le confesser.
+
+TIREFEUILLE. Non, je suis trop las.
+
+MACHEBALLE. Tu le feras souffrir, ça te remettra.
+
+TIREFEUILLE. Quand vous me le donneriez à écorcher vif, faut que je
+dorme!
+
+MACHEBALLE. Tu le prends comme ça? veux-tu que je t'envoie dormir dans
+l'autre monde?
+
+TIREFEUILLE. Oh! à c't'heure, chacun le prend comme il peut. Faut que je
+dorme ou que je crève. (Il se jette sur la bruyère.)
+
+MACHEBALLE. Personne n'obéit plus. Ça ne peut pas aller plus mal. Ah! le
+v'là, ce prisonnier.
+
+
+
+SCÈNE VII.--MACHEBALLE, TIREFEUILLE, endormi; HENRI, lié et désarmé,
+amené par cinq ou six Vendéens.
+
+
+MACHEBALLE. Ses papiers, vite?
+
+UN VENDÉEN. On l'a fouillé, il n'avait rien!
+
+MACHEBALLE. Son habit, ôtez-lui son habit! Y a de l'or ou des papiers
+cousus dans la doublure.
+
+HENRI. Comment me l'ôterez-vous sans me délier les mains?
+
+MACHEBALLE. Coupez, coupez les manches aux épaules!
+
+UN VENDÉEN. Non, non, coupez pas! C'est moi qu'ai pris l'homme, l'habit
+est à moi.
+
+UN AUTRE. On l'a pris tous les cinq. Faudra partager.
+
+LE PREMIER. C'est pas vrai, c'est moi le premier qui ai mis la main
+dessus.
+
+MACHEBALLE, à Henri, pendant qu'ils se querellent sans ôter l'habit. Qui
+es-tu?
+
+HENRI. Vous voyez mon uniforme.
+
+MACHEBALLE. Ton nom?
+
+HENRI. Vous ne le saurez pas.
+
+MACHEBALLE. Où allais-tu?
+
+HENRI. Je ne compte pas vous le dire.
+
+MACHEBALLE, aux Vendéens. Montez-le sur la butte. (A Henri que l'on
+attache à la croix.) On va te fusiller là.
+
+HENRI. Je m'y attends bien.
+
+MACHEBALLE. Mais avant on te coupera la langue et les poings.
+
+HENRI. Vous n'en aurez peut-être pas le temps!
+
+MACHEBALLE. V'là une parole malheureuse pour ta peau! Les bleus te
+suivent?
+
+HENRI. Ils sont derrière moi.
+
+LES VENDÉENS. Les bleus arrivent? Égaillons-nous!
+
+MACHEBALLE. Tuez d'abord ce chien-là!
+
+UN VENDÉEN. Tue toi-même; on n'a pas le temps. (Ils se sauvent.)
+
+MACHEBALLE, à Henri. Alors, toi, à moins que tu ne parles vite...
+Voyons! veux-tu sauver ta chienne de vie?
+
+HENRI. Non!
+
+MACHEBALLE. C'est tant pis pour toi! (Il a armé son pistolet et lève le
+bras pour tuer Henri à bout portant.--Un coup de feu part de derrière la
+calèche et lui casse le bras.) Ah! malheur!... (Il tourne sur lui-même,
+éperdu. Un second coup de feu part; il pousse un hurlement et va rouler
+près de la calèche, d'où Cadio s'est relevé, le fusil de Tirefeuille
+encore fumant à la main.--Tirefeuille, qui dort à deux pas de là, s'est
+redressé au bruit.)
+
+TIREFEUILLE. C'est rien... C'est le prisonnier qu'on achève. (Il retombe
+endormi.)
+
+HENRI, soufflant à travers la fumée de la poudre qui l'enveloppe. Bien
+visé! A moi, l'ami! délie-moi, et nous allons travailler tous les deux.
+
+CADIO, fait un pas et laisse tomber le fusil, il est près de tomber
+lui-même. J'ai tué, moi, moi! j'ai tué un homme!
+
+HENRI. Mais viens donc! nous en tuerons dix!
+
+CADIO, égaré, montant vers lui. Qui m'appelle? Où est-ce que je suis?
+
+HENRI. Ah! je te reconnais, toi! tu t'appelles Cadio!
+
+CADIO, essayant de le délier. Je vous avais reconnu aussi... Ah! voyez,
+voyez ce que j'ai fait pour vous! J'ai tué!
+
+HENRI. Tu as sacrifié un bandit à un honnête homme... Mais coupe donc
+ces cordes! as-tu un couteau?
+
+CADIO. Oui, je crois que oui... Vous pensez qu'il est mort, lui?
+
+HENRI. Oui, oui, bien mort. N'aie par peur! rends-moi les mains, les
+mains d'abord!
+
+CADIO. Vous voilà libre. Sauvez-vous!
+
+HENRI, l'embrassant. Merci, mon garçon. Par où fuir?
+
+CADIO. Je ne sais plus... ils sont partout! (Il voit Tirefeuille
+endormi.) Ah! tenez! un autre là! mort aussi! J'en ai donc tué deux?
+
+HENRI, regardant Tirefeuille tout en cherchant les pistolets de
+Mâcheballe qu'il ramasse. Non, c'est un homme mort de fatigue ou de
+faim. Ils en laissent comme ça partout. Allons, reprends son fusil,
+charge-le.
+
+CADIO. Je ne sais pas.
+
+HENRI. Prends-le toujours et viens avec moi, il ne va pas faire bon ici
+pour toi tout à l'heure.
+
+CADIO. Aller avec vous? Non, j'en ai assez fait, j'ai donné la mort!
+
+HENRI. Ami Cadio, tu as fait une grande chose. Tu as vaincu la peur pour
+payer la dette de l'amitié. Tu n'es plus un idiot et un fou, tu es un
+homme à présent!
+
+CADIO. Un homme, moi? l'amitié... vous dites?--et vous m'avez embrassé,
+vous! C'est la première fois qu'on a embrassé Cadio!...
+
+HENRI. Allons, allons, viens-tu?
+
+CADIO. Avec les bleus? contre les blancs?
+
+HENRI. Oui, nous allons enfoncer leur centre; ma pauvre cousine doit
+être là avec les autres femmes: il faut tâcher de la sauver. Tu peux
+faire encore une bonne action. Viens!
+
+CADIO. Allons! qui sait? (Ils s'éloignent.)
+
+TIREFEUILLE, s'éveillant. J'ai froid! Ah! chien de sort! ne pouvoir pas
+dormir une heure! V'là le jour, pas moins! Est-ce qu'ils prennent la
+ville? Je n'entends rien. Eh bien!... et mon fusil? On me l'a donc volé?
+Ah! les jambes! les pieds! ça n'est plus qu'une plaie.--Un cavalier?
+Blanc ou bleu, il me faut son cheval et je l'aurai!
+
+
+
+SCÈNE VIII.--TIREFEUILLE, LOUISE, en amazone, sur un petit cheval
+couvert de sueur.
+
+
+TIREFEUILLE, (le couteau à la main). Descendez, ou je vous saigne!
+
+LOUISE. Toi dont j'ai obtenu la grâce? Est-ce que tu ne me reconnais
+pas, malheureux?
+
+TIREFEUILLE. Ah! si fait, demoiselle! D'où sortez-vous?
+
+LOUISE. D'une mêlée effroyable, la déroute du centre. Je cherche, je
+cours... Où est Saint-Gueltas?
+
+TIREFEUILLE. Par ici ou par là; pas loin, bien sûr.
+
+LOUISE. Eh bien, je vais par là; toi, va par ici, et, si tu le
+rencontres...
+
+TIREFEUILLE. Mes pieds sont morts. Je ne peux plus faire un pas.
+
+LOUISE, sautant à terre. Prends mon cheval, j'ai encore la force de
+courir.
+
+TIREFEUILLE, sur le cheval, partant. Merci, ma bonne demoiselle!
+
+LOUISE. Attends donc! écoute! tu diras au marquis...
+
+TIREFEUILLE. Bonjour! bonjour! courez après moi si vous pouvez! (Il
+fuit.)
+
+LOUISE. Oh! le lâche! il me vole mon cheval!
+
+
+
+SCÈNE IX.--LOUISE, SAINT-GUELTAS.
+
+
+SAINT-GUELTAS. Vous ici, seule! Où allez-vous?
+
+LOUISE. Et vous? Je vous cherche, venez!
+
+SAINT-GUELTAS. La ville est défendue. Il me faut du renfort pour
+l'attaquer.
+
+LOUISE. Vous n'en aurez pas; les bleus sont derrière nous!
+
+SAINT-GUELTAS. Vous êtes sûre?...
+
+LOUISE. Oui! mon père est là, dans le bois où vous voyez pointer ce
+grand chêne. Il a pu rassembler et retenir quelques-uns des siens, les
+meilleurs; il veut tenir là jusqu'à la mort pour empêcher les bleus de
+se rejoindre. Il y a un corps qui s'avance sur la gauche.
+
+SAINT-GUELTAS, qui a monté en courant sur la butte. Je le vois! Votre
+père va se faire prendre entre deux feux avec une poignée d'hommes...
+C'est impossible! Qu'il vienne vite ici! j'ai encore un détachement qui
+le soutiendra.
+
+LOUISE. Il l'a tenté en vain. Ses hommes ne veulent plus faire un pas en
+plaine.
+
+SAINT-GUELTAS. Ah! c'est comme les miens! N'importe, tentons ici
+l'impossible! Voici le reste de mon armée; ne la regardez pas, Louise,
+vous seriez épouvantée du petit nombre... (On voit approcher le
+chevalier et un petit officier de quatorze ans, suivis d'un corps de
+Vendéens.) Moi, je n'ose plus les compter! Tenez, voilà tout ce qui me
+reste d'officiers, un petit abbé enthousiaste et un enfant intrépide!
+
+LE CHEVALIER, à ceux qui le suivent. Courage, courage! voilà
+Saint-Gueltas!
+
+LES VENDÉENS. Vive Saint-Gueltas! On n'est pas encore perdu.
+
+SAINT-GUELTAS. Non, mes bons gars, mes derniers, mes fidèles! Rien n'est
+jamais perdu pour les braves; Dieu combat pour eux. Encore dix minutes
+de course, et nous gagnons le bois du Grand-Chêne; c'est là que nous
+exterminerons l'ennemi en détail.
+
+UN VENDÉEN. Mâcheballe y est?
+
+UN AUTRE, qui rôde autour de la calèche. Mâcheballe? Il est là, mort!
+
+UN AUTRE. Mort? Tout est perdu!
+
+UN AUTRE. Et _Jeannette_?
+
+UN AUTRE. Prise!
+
+UN AUTRE. Alors, y a plus rien à faire.
+
+SAINT-GUELTAS. Vous voulez donc abandonner le centre, c'est-à-dire vos
+femmes et vos enfants, à l'ennemi?
+
+D'AUTRES VENDÉENS. Non, non! ça ne se peut pas!
+
+TOUS. Non!
+
+UN VENDÉEN. Nous périrons jusqu'au dernier, si ça peut servir à quelque
+chose.
+
+SAINT-GUELTAS. Avez-vous confiance en moi?
+
+TOUS. Oui, oui!
+
+SAINT-GUELTAS. Eh bien marchons!... Vous avez encore des cartouches?
+
+UN VENDÉEN. Chacun deux ou trois.
+
+UN AUTRE. Excepté ceux qui n'en ont qu'une.
+
+UN AUTRE. Et ceux qui n'en ont point.
+
+SAINT-GUELTAS. Mais vous avez tous des baïonnettes?
+
+UN VIEILLARD. Alors, c'est le combat d'où l'on ne revient pas! Mes amis,
+voilà un calvaire. Recommandons nos âmes à Dieu, et pardonnons-nous nos
+manquements les uns aux autres en guise d'extrême onction! (Ils
+s'agenouillent. Le chevalier s'agenouille aussi.)
+
+SAINT-GUELTAS, à Louise. Laissons-les prier, ils se battront mieux
+après!
+
+LOUISE. Prions avec eux!
+
+SAINT-GUELTAS, bas, la retenant. Louise, accordez-moi aussi le viatique
+de l'amour...
+
+LOUISE. Non, mais celui de la reconnaissance et de l'admiration!
+
+SAINT-GUELTAS. La mort ne va-t-elle pas m'absoudre de ce passé qui
+t'épouvante? Dis un seul mot...
+
+LOUISE. Sauvez mon père!
+
+SAINT-GUELTAS. Je le sauverai ou je mourrai avec lui. Accorderez-vous un
+baiser à mon cadavre?
+
+LOUISE. Oui, je le promets.
+
+SAINT-GUELTAS. Et si par miracle nous survivions à ce désastre...
+
+LOUISE. Sauvez mon père, et je suis à vous.
+
+SAINT-GUELTAS, enthousiaste. Alors, en avant! Je vais à ce combat comme
+à une fête!--Êtes-vous prêts, les amis?
+
+LES VENDÉENS, qui se sont tous embrassés à la ronde, autour de la croix.
+Oui, notre maître.
+
+SAINT-GUELTAS. Mettez cette jeune fille au milieu de vous, mes braves!
+C'est une sainte à qui Dieu confère le don des miracles!
+
+LOUISE, à Saint-Gueltas. Un serment en échange du mien. Tuez-moi plutôt
+que de me laisser tomber entre les mains des bleus!
+
+SAINT-GUELTAS. Je le jure! (Ils partent pour le Grand-Chêne.)
+
+
+
+SCÈNE X.--LA KORIGANE, puis ROXANE, LA TESSONNIÈRE, SAINT-GUELTAS,
+RABOISSON.
+
+
+LA KORIGANE, *qui sort des buissons.) Alors, elle va au milieu de la
+bataille, elle aussi? Elle est brave! Je ne le croyais pas... Va-t-elle
+se battre? est-ce elle qui mourra à ses côtés, pour lui et avec lui? Ah!
+maudite! tu m'as pris ma vie en lui prenant son coeur, et, à présent, tu
+me voles ma mort, que je voulais lui donner!
+
+ROXANE, arrivant avec la Tessonnière. Par ici, tenez! un de nos petits
+Vendéens; il va nous dire où nous sommes.
+
+LA TESSONNIÈRE. Ce n'est pas la peine: voilà le calvaire et notre pauvre
+calèche brisée!
+
+ROXANE. Ah! mon Dieu! voilà une grande heure que nous marchons pour nous
+retrouver au même endroit, et pour nous rapprocher peut-être du lieu du
+combat! Écoutez! il me semble que j'entends... Non, rien! Mais nous
+sommes ensorcelés! (A la Korigane.) Petit! petit!
+
+LA KORIGANE. Tiens, c'est la vieille folle!
+
+ROXANE. Deux louis si tu veux nous conduire en lieu sûr, dans quelque
+maison... (La Korigane ne bouge pas.) Sais-tu si la ville est prise?
+Réponds donc! (A la Tessonnière.) C'est quelque Breton des côtes; il ne
+comprend pas.
+
+LA TESSONNIÈRE, bas. Non, c'est la Korigane; elle s'habille en homme, à
+présent; c'est l'héroïne sanglante, la maîtresse de Saint-Gueltas!
+
+ROXANE. Fi! la Tessonnière, vous avez les idées d'un vieux libertin!
+
+LA TESSONNIÈRE. Moi? Ah! par exemple!...
+
+ROXANE. Ma petite Korigane, puisque c'est toi, tu vas nous conduire et
+nous protéger!
+
+LA KORIGANE. Vous? Allez au feu d'enfer avec vos pareilles!
+
+ROXANE. Ah çà! tu ne me reconnais donc pas? moi, ta maîtresse, qui te
+gâtais!...
+
+LA KORIGANE, farouche. Je n'ai plus ni maîtresse ni maître; je ne sers
+plus personne, et, les dames, je les voudrais voir toutes au fond de
+l'eau. C'est vous autres qui avez tout gâté, tout perdu avec vos
+bêtises, vos peurs, vos bravades, vos embarras, vos voitures et votre
+argent! Ah! vous voilà bien! «Veux-tu deux louis pour me sauver la vie?»
+Il paraît qu'elle ne vaut pas cher, votre vie de fainéantes!
+
+ROXANE. En veux-tu dix? en veux-tu vingt?
+
+LA KORIGANE. Je ne veux rien de vous! et votre argent, je le méprise.
+Tout le monde le maudit, allez! C'est avec ça que vous trouvez partout
+vos aises quand il n'y a plus rien pour le pauvre monde. S'il y a une
+voiture ou seulement une charrette, c'est vos amis ou vos amants qui la
+retiennent pour vous, et nos blessés, à nous, crèvent dans les fossés
+comme des chiens. S'il y a un morceau de pain dans une chaumière, c'est
+pour vous ou pour vos filles de chambre. S'il y a un mot de consolation
+du prêtre, c'est pour vous autres; un bon regard des chefs, c'est encore
+pour vous, et, si à deux doigts de la mort on pense encore à l'amour,
+c'est vous autres qui en avez l'honneur!
+
+ROXANE, bas, à la Tessonnière. Cette furie est jalouse de moi parce que
+le marquis me fait la cour! Sauvons-nous, mon cher! Elle est capable de
+nous égorger!
+
+LA TESSONNIÈRE. Et on se bat tout près d'ici! Écoutez! oui! Courons,
+courons!
+
+ROXANE, courant. Eh bien, vous vous arrêtez?
+
+LA TESSONNIÈRE. J'ôte mes sabots. Tant pis! j'attraperai un rhume! (Ils
+fuient.)
+
+LA KORIGANE, qui a monté sur la butte. Ils se battent déjà? Ils n'ont
+donc pas pu gagner le Grand-Chêne? J'ai peur! Non, il ne peut pas
+mourir, lui! j'ai cousu, sans qu'il le sache, une relique dans la
+doublure de sa veste! (Deux Vendéens passent, emportant Saint-Gueltas.)
+Mon maître couvert de sang!...
+
+SAINT-GUELTAS, d'une voix éteinte. Laissez-moi, je peux me battre
+encore! (Il s'évanouit.)
+
+LA KORIGANE, aux Vendéens. Courez, courez! suivez-moi, je connais le
+pays; je le cacherai... (A elle-même avec exaltation.) J'aurai sa
+dernière parole au moins!... J'aurai sa mort, moi! (Ils fuient,
+emportant Saint-Gueltas sur les traces de la Korigane. D'autres fuyards
+passent, entraînant Raboisson malgré lui.)
+
+RABOISSON. A la baïonnette! allons, retournez-vous! (Les Vendéens
+jettent leurs fusils et l'entraînent.)
+
+
+
+SCÈNE XI.--HENRI, MOTUS, avec quelques Soldats républicains.
+
+
+HENRI. Halte! Le colonel est en avant, nos feux se croiseraient de trop
+près; laissons-le rabattre sur nous les fuyards, et attendons-les le
+sabre en main. (Se parlant à lui-même en descendant de cheval.) Pauvres
+malheureux! il y avait là des gens de coeur!
+
+MOTUS. Sans te contredire, mon lieutenant, nous devrions entrer dans le
+bois du Grand-Chêne. Ils sont capables de s'y tenir cachés comme des
+lièvres et de nous échapper.
+
+HENRI. Est-ce que nos chevaux peuvent percer ces remparts d'épines?
+Attendons-les, grenadiers. (A Cadio, qui arrive en courant, bas.) Eh
+bien, est-ce là qu'ils sont? mon oncle... Louise?...
+
+CADIO. Non, partis, sauvés avec Saint-Gueltas. J'ai parlé à un blessé
+qui les a tous vus passer.
+
+HENRI. Bien! je respire. Merci, mon Cadio! (Il se touche le bras.)
+
+MOTUS. Mon lieutenant, tu es blessé?
+
+HENRI. Je crois que oui. Tiens, en deux endroits du même bras! J'ai
+donné mon mouchoir à un cavalier qui avait la tête fendue. En as-tu un,
+toi?
+
+MOTUS. Un mouchoir? Non, mon lieutenant, je ne connais pas ça.
+
+CADIO. Voilà le ruban de ma cornemuse avec une poignée d'herbe mâchée;
+ça arrête le sang. (Il panse Henri adroitement.)
+
+HENRI. C'est parfait! Serre plus fort! Tu vois bien que tu n'as plus
+peur. Tu ne perds pas la tête, tu assistes les amis.
+
+CADIO. Oui, mais j'ai peur tout de même. Ça ne passe pas comme ça!
+
+HENRI. A cheval! à cheval! voilà le colonel.
+
+
+
+SCÈNE XII.--Les Mêmes, LE CAPITAINE RAVAUD, devenu colonel, suivi d'un
+détachement.
+
+
+LE COLONEL, (descendant de cheval.) Non, halte! sonnez le ralliement.
+(Motus sonne le ralliement.)
+
+CADIO, quand il a fini. Voilà qui est beau! Je voudrais connaître cet
+instrument-là!
+
+MOTUS. Citoyen la Tignasse, on peut te l'apprendre; mais ça n'est pas
+dans un jour qu'on peut en détacher comme ça. Et d'abord, vois-tu, il
+faut avoir les cheveux en tresses et en queue! Tant que tu auras la tête
+couverte en chaume, tu n'apprendras rien qu'à souffler dans la peau de
+vache.
+
+LE COLONEL, qui a donné des ordres à des officiers. C'est entendu, cinq
+minutes pour faire souffler les chevaux, et nous allons plus loin couper
+la retraite aux vaincus. (Bas, à Henri.) Donnons-leur le temps de fuir.
+Quand il s'en sauverait quelques-uns! Les malheureux ne peuvent plus
+rien.
+
+HENRI. Non, rien! c'est ici le dernier soupir de la Vendée. Tout a fui
+devant nous, et derrière nous rien n'est épargne. Le général l'a juré,
+et vous savez qu'il tient parole.
+
+LE COLONEL. Votre oncle a dû pouvoir s'échapper; mais Louise?
+
+HENRI. Un autre que moi la protége.
+
+
+
+SCÈNE XIII.--Les Mêmes, LE COMTE DE SAUVIÈRES, amené par des Fantassins.
+
+
+HENRI, (bas.) Dieu! lui, mon oncle! Grâce pour lui, mon colonel!
+
+LE COLONEL, aux fantassins. Laissez ce malheureux.
+
+UN FANTASSIN. Colonel, on l'a pris les armes à la main. Il ne s'est pas
+rendu.
+
+LE COLONEL. Il est criblé de blessures. Laissez-le respirer. (Les
+fantassins quittent les bras du comte, qui tombe aussitôt épuisé.)
+Voyez, mes enfants, il se meurt! vous n'achevez pas les agonisants?
+
+LES FANTASSINS. Non, non! pas nous! (Ils s'éloignent et vont se joindre
+aux cavaliers, qui essuient leurs cheveaux couverts de sueur, de sang et
+de boue.)
+
+LE COMTE. Adieu, chère France! c'est ma fin et celle de la guerre!
+(Voyant Henri, qui, à genoux près de lui, le soutient dans ses bras.)
+Qui donc est là?
+
+HENRI. Moi, ne me maudissez pas!
+
+LE COMTE. Henri!... tu as fait ton devoir; moi, j'ai cru faire le mien.
+J'ai hâté l'agonie de mon parti... Je le savais; on réclamait mon
+sang... je l'ai donné. La France ne veut plus de nous. Que sera
+l'avenir? Henri, où est ma fille?
+
+HENRI. Sauvée... avec Saint-Gueltas.
+
+LE COMTE. Sois généreux, elle l'aime.
+
+HENRI. Je le sais.
+
+LE COMTE. Moi, je crains... Saint-Gueltas est... c'est un héros... oui,
+mais...--avant qu'ils passent en Angleterre--dis-leur... Mais tu ne les
+verras pas...
+
+HENRI. Si je les voyais, que leur dirais-je?
+
+LE COMTE. Je veux... Non, je ne sais plus... Je ne sais rien... rien...
+Tout s'efface... Dieu m'appelle. Tout est perdu!... perdu... Vive le
+roi! (Il expire. Coups de fusil très-près.)
+
+UN FACTIONNAIRE, sur la butte. Un engagement par là!
+
+LE COLONEL. A cheval! à cheval! Henri, courage! à ton poste!
+
+HENRI, à Cadio, tout en montant à cheval. Garde ce pauvre corps. Je
+viendrai le chercher. (Tous partent, excepté Cadio.)
+
+
+
+SCÈNE XIV.--CADIO occupé du cadavre; puis LOUISE.
+
+
+CADIO. Pauvre mort! Je t'ai vu debout et fier, et fâché contre moi, dans
+ton château, et, à présent... c'est ma faute si tu es là couché... Ah!
+la quenouille! Je ne savais pas, moi! Je vais le couvrir de feuilles
+sèches, je n'ai pas d'autre linceul à lui donner. (Au moment de lui
+couvrir le visage, il le regarde.) Il est beau tout de même, ce vieux
+homme, avec son sang dans ses cheveux blancs et son air tranquille! Ils
+sont peut-être heureux, les morts! (Louise accourt éperdue.) La
+demoiselle? Cachons-lui... (Il couvre entièrement de feuilles le corps
+de M. de Sauvières.)
+
+LOUISE. Mon père! Avez-vous vu?... Ah! Cadio, c'est toi! où est mon
+père?
+
+CADIO. Il est parti.
+
+LOUISE. Sauvé?
+
+CADIO. Oui, bien sûr... Mais vous, je vous croyais...
+
+LOUISE. Je ne l'ai pas quitté; mais, dans un moment de confusion, j'ai
+été renversée, on a marché sur moi, je ne l'ai pas senti, je me suis
+levée, mais j'ai perdu de vue mon pauvre père et Saint-Gueltas... Où
+sont-ils? Dis.
+
+CADIO. Je ne sais pas... par là peut-être. Vous ne voulez pas aller du
+côté de votre cousin? Vous feriez mieux...
+
+LOUISE. Henri est là?
+
+CADIO. Oui, il est bon, lui, il est doux, il fait grâce...
+
+LOUISE. Il ne pourrait rien faire pour les miens, et, moi, je ne veux
+pas de grâce. Je veux rejoindre mon père... Cadio, je le veux...
+
+CADIO. Oui, et Saint-Gueltas!
+
+LOUISE. C'est mon devoir.
+
+CADIO. Allons, venez, nous les retrouverons... (A part.) Je ne veux pas
+la laisser ici, il faut la sauver! (Ils s'éloignent.)
+
+
+
+
+CINQUIÈME PARTIE
+
+
+
+PREMIER TABLEAU
+
+Février, 1794.--Une ferme en Bretagne[6].--Intérieur d'une cour négligée
+et encombrée, fermée en avant par des palissades et une barrière de bois
+brut; un chemin passe le long de cette clôture.--Au delà du chemin
+s'étendent des prairies pâles, maigres et absolument plates jusqu'à la
+Loire, qu'on aperçoit à l'horizon comme un bras de mer, et dont un
+méandre se rapproche de la ferme.--Quelques buissons de tamaris nains
+coupent çà et là ces prairies, où l'on voit des bandes de goëlands se
+mêler aux troupeaux d'oies domestiques.--Un menhir ou pierre levée,
+assez près de la ferme, sert à amarrer les barques. C'est le seul
+accident notable d'un paysage sans arbres et tout nu.--Auprès de
+l'entrée, la maison principale; à droite et à gauche, un carré
+irrégulier de constructions rustiques dont les toits sont couverts d'une
+mousse épaisse, séculaire.--Un hangar de branches et de paille occupe un
+coin.--Le soleil brille, la terre humide fume.--Au delà de la ferme, du
+côté opposé à la Loire, le pays est cultivé.--Quelques mouvements de
+terrain sont couverts de taillis et de genêts épineux; un moulin à vent
+tourne à quelque distance de la ferme.
+
+[Note 6: Peut-être sur la route de Savenay à Saint-Nazaire.]
+
+
+
+SCÈNE PREMIÈRE.--LE PÈRE CORNY, fermier; REBEC.
+
+
+REBEC. Bonjour, père Corny! comment vont les semences?
+
+CORNY. Serviteur, monsieur Rebec. Ça ne lève pas trop mal. Voilà un beau
+temps aujourd'hui, pas vrai, monsieur Rebec?
+
+REBEC. Appelez-moi donc «citoyen Lycurgue», ça ne fait pas bon effet
+devant les passants, de dire _monsieur_, c'est passé de mode, et puis
+j'aime autant qu'on oublie mon vrai nom, dans votre pays du bon Dieu.
+
+CORNY. Dame! je ne peux pas le retenir, votre sobriquet révolutionnaire.
+C'est des saints qu'on ne connaît point, nous autres! et tant qu'à votre
+nom de famille, on ne s'en inquiète point chez nous. On n'est point pour
+trahir, si vous avez des secrets à cacher.
+
+REBEC. Des secrets, des secrets! Mon Dieu, je suis comme les gens d'ici.
+Je plains les malheureux, et, puisque c'est un crime d'État pour le
+moment...
+
+CORNY. Enfin vous êtes un ancien suspect, je le sais bien: ça vous fait
+plus d'honneur que de tort en pays breton.
+
+REBEC. Oh! ça! vous êtes tous des braves gens, et je peux dire que j'ai
+eu une fameuse idée de m'arrêter ici, au lieu d'aller à Nantes, où
+j'avais eu l'idée de m'établir.
+
+CORNY. A Nantes! il paraît qu'il n'y fait pas bon pour ceux qu'on
+soupçonne, car vous étiez soupçonné dans votre pays de Vendée...
+
+REBEC. Je peux vous dire pourquoi, vous êtes un homme discret. J'avais
+été jeté en prison à Puy-la-Guerche pour avoir sauvé des flammes
+certains châteaux incendiés par les bleus; je crois bien que j'en ai
+sauvé une douzaine. Alors, les jacobins de l'endroit m'ont accusé
+d'avoir spéculé sur le séquestre: des calomnies! J'ai réussi à m'évader
+avec l'aide de quelques amis vertueux, que j'avais parmi les
+sans-culottes, et je suis venu essayer de faire un peu de commerce en
+Bretagne.
+
+CORNY. Et comme vous êtes savant et entendu à toute sorte d'affaires, on
+vous a nommé municipal de la paroisse. On a bien fait; ça vous retient
+chez nous (avec un signe d'intelligence), où ce que la Loire porte
+bateaux... et autres! Il n'y a point de mal à ça. Vous êtes un homme
+sage, qui sait fermer les yeux quand il ne faut pas trop les ouvrir.
+(Lui poussant le coude en voyant approcher la Tessonnière.) Hein! vous
+n'y regardez point de trop près?
+
+REBEC, riant. Non, j'ai la vue basse, et puis je n'ai pas un brin de
+mémoire. Il y a comme ça un tas de figures que je rencontre dans les
+prés, dans les champs, jusque dans votre cour, et je ne pourrais pas
+mettre leur nom dessus.
+
+
+
+SCÈNE II.--Les Mêmes, LA TESSONNIÈRE, en paysan.
+
+
+LA TESSONNIÈRE. Tiens! te voilà, Rebec?
+
+REBEC, avec affectation. Bonjour, père Jacques, bonjour! Ça va bien, mon
+brave homme? (A Corny.) Vous voyez, je ne le reconnais pas du tout,
+celui-là.
+
+CORNY, bas. Et puis vous ne voudriez pas faire de tort à un pauvre homme
+comme moi. C'est notre profit, à nous autres, d'en cacher tant qu'on
+peut.
+
+REBEC, de même. Ça ne paye pourtant guère; ça n'a plus rien.
+
+CORNY. Bah! ça payera plus tard; on a confiance. Et puis il y en a qui
+ont encore des vieux louis cousus dans leurs vieux habits, et ceux-là
+payent pour les autres. Faut dire qu'ils se soutiennent bien entre eux,
+et point chichement...
+
+LA TESSONNIÈRE, qui fait semblant de travailler et qui gratte la terre
+au hasard avec une pioche, se rapprochant d'eux. Dis donc, Rebec?
+
+REBEC, bas. N'ayez pas l'air de si bien me connaître, et surtout ne me
+tutoyez pas, puisque vous ne tutoyez pas les autres.
+
+LA TESSONNIÈRE. Tu as raison, mon ami, tu as raison! Et, dis-moi, as-tu
+des nouvelles?
+
+REBEC. Ah! dame! la terreur va son train, et c'est à qui en prendra la
+gouverne.
+
+LA TESSONNIÈRE. Comment! la gouverne de la terreur?... On nous disait
+que ça allait bientôt finir?
+
+REBEC. Ça finira. Vous pensez bien que ça ne peut pas durer toujours;
+mais pour l'instant ça redouble. Ceux qui la font la craignent tant
+eux-mêmes, que c'est à qui en fera plus que les autres. C'est ce qui les
+perdra. Ils se dénoncent, ils s'injurient, ils s'envoient à la
+guillotine. Soyez tranquille, ça finira mal pour eux; chacun son tour!
+
+LA TESSONNIÈRE, prenant du tabac. Et alors, naturellement, le roi...
+
+REBEC. Faut pas parler de ça, ça viendra tout seul! (Bas, s'adressant à
+Corny.) Dites donc, il est bien mal déguisé. Il a une chemise trop fine,
+et vous devriez lui cacher sa tabatière à portrait. Dites-lui donc de me
+la vendre, et je lui en achèterai une en corne.
+
+CORNY, bas. Bah! bah! nos garnisaires le connaissent, mais ils ne font
+pas semblant. Qu'est-ce que ça leur fait, un vieux comme ça?
+
+REBEC. Je sais bien qu'on peut compter sur nos quatre hommes de
+garnison: ils sont très-gentils; mais si on les changeait? si on nous
+envoyait des enragés?
+
+CORNY. Quand on y sera, on verra! on se cachera mieux... (souriant avec
+malice.) Et vous aurez la tabatière à bon compte!
+
+REBEC. Et les deux dames? Vous êtes sûr?...
+
+CORNY, montrant Louise, qui passe déguisée en paysanne pauvre et tirant
+une vache par la corde. Voyez! la jeune se comporte bien. La v'là qui
+ramène nos vaches à l'étable. Dirait-on pas d'une vraie fille de ferme?
+Et puis c'est doux, c'est raisonnable, ça s'arrange de tout; mais la
+vieille... ah! qu'elle est terrible! Heureusement, nos garnisaires la
+prennent pour une ancienne fille de chambre qui fait ses embarras. Ça
+les fait rire, et ils ne veulent pas me vendre. On ne leur refuse pas la
+goutte, et ils viennent souvent se la faire offrir... Et puis les bleus,
+voyez-vous, c'est pas toujours ce qu'on croit! Y en a bien qui
+mériteraient d'être blancs! C'est comme vous, quoi! on peut s'entendre.
+
+REBEC. C'est ça, c'est ça, entendons-nous. Être bien avec tout le monde,
+c'est le plus sûr; mais de la prudence, hein?
+
+CORNY. Soyez donc tranquille, on en a!
+
+REBEC. Pourtant, hier, vous avez été inquiétés!
+
+CORNY. Eh! non, point du tout. Mes gars ont donné une fausse alerte, et
+on a fait coucher la vieille au moulin, pour lui donner une petite leçon
+de prudence, comme vous dites!
+
+REBEC. Ah! vous leur donnez comme ça des peurs?...
+
+CORNY. De temps en temps, faut ça. Sans ça, ces gens se perdraient... et
+nous avec!
+
+REBEC, malin. Et puis, si on les mettait trop en confiance, ils ne
+comprendraient pas les obligations qu'ils vous ont, n'est-ce pas?
+
+CORNY. Dame! on s'expose pour eux tout de même! Souhaitez-vous boire un
+pichet de cidre, monsieur Lycurge?
+
+REBEC. Citoyen Lycurgue donc! Non, merci, je n'ai pas besoin de ça pour
+être votre ami. (A part.) C'est mon intérêt!
+
+
+
+SCÈNE III.--Les Mêmes, ROXANE, LA TESSONNIÈRE, lisant un journal sous le
+hangar.
+
+
+ROXANE, (mal déguisée en paysanne, avec un reste de coquetterie.) Bonjour,
+citoyen Lycurge; comment va ton commerce?
+
+REBEC. Comme ça, comme ça, Marie-Jeanne. Les temps sont trop durs. Les
+moutons d'ici n'ont que la peau et les os.
+
+ROXANE. Allons donc, coquin! Tu es de ceux qui spéculent sur la famine!
+
+REBEC. Moi?
+
+ROXANE. Oui, toi, j'en mettrais ma main au feu; tu as toujours su
+profiter du malheur des autres. Tu aurais aidé à brûler notre château,
+si tu n'avais pas espéré que la Vendée triompherait. A présent que tu la
+crois anéantie, tu regrettes bien de n'avoir pas pris ta part à la
+destruction de notre pauvre manoir.
+
+REBEC. Au diable votre manoir! C'est lui qui me force à me cacher, à
+m'exiler de mes pénates!
+
+ROXANE. Bah! tu auras fait danser l'anse du panier, monsieur le gardien
+du séquestre! et la République, qui veut tout garder pour elle, t'aura
+chassé! C'est la seule bonne chose qu'elle aura faite.
+
+REBEC, à Corny qui écoute. Oh! elle est méchante, la vieille! (A
+Roxane.) Citoyenne Marie-Jeanne, vous êtes sujette aux propos séditieux.
+Faites attention à vous, ou je me verrai forcé de sévir et de vous faire
+arrêter.
+
+ROXANE. Je t'en défie! Tu sais bien que les princes sont en France... et
+pas loin d'ici!
+
+REBEC. Savoir!
+
+ROXANE. C'est tout su. Nous sommes mieux informés que toi!
+
+REBEC, à part. Si c'était vrai! (A Corny, bas.) Je m'en vas pour ne pas
+me quereller. Envoyez-la souvent coucher au moulin, celle-là; elle en a
+besoin. (Il sort, Corny le reconduit.)
+
+
+
+SCÈNE IV.--ROXANE, LA TESSONNIÈRE, puis LOUISE.
+
+
+LA TESSONNIÈRE, (qui lit son journal avec des lunettes d'or.) Qu'est-ce
+que vous disiez donc, que les princes...?
+
+ROXANE. Il faut toujours dire comme cela aux trembleurs qui veulent
+montrer les dents.
+
+LA TESSONNIÈRE. Vous avez tort, ma chère amie, de fâcher cet homme-là!
+S'il le voulait, nous ferions, vous et moi, un vilain _mariage
+républicain_ sur les bateaux de Nantes!
+
+ROXANE. Je ne lui sais aucun gré de sa discrétion. C'est la peur d'être
+compromis par nous qui le retient. Ah çà! qu'est-ce qu'il y a dans votre
+journal?
+
+LA TESSONNIÈRE. Rien de nouveau, c'est celui que je relis depuis huit
+jours.
+
+ROXANE. Vous devriez bien perdre l'habitude de lire ainsi dehors. Vous
+attirez l'attention...
+
+LA TESSONNIÈRE. Et vous, vous devriez bien ne pas vous parfumer! Au
+diable le paysan qui a retrouvé dans les genêts et rapporté votre boîte
+à odeurs!
+
+ROXANE. Voulez-vous que je sente l'écurie?
+
+LA TESSONNIÈRE. Oui, il le faudrait. Les bleus ont le nez fin.
+
+ROXANE. Pas du tout. Les gens qui fument n'ont pas de flair.
+
+LOUISE, sortant de l'étable. Vous avez vu Rebec? Sait-il quelque chose
+de mon père, enfin?
+
+ROXANE. Non, rien.
+
+LOUISE. Mon Dieu, mon Dieu! ne rien savoir de lui depuis bientôt trois
+mois!
+
+ROXANE, bas, à la Tessonnière. Avez-vous brûlé le numéro du journal où
+nous avons appris la mort de mon pauvre frère?
+
+LA TESSONNIÈRE. Oui, oui. Je l'ai brûlé tout de suite. C'était peut-être
+une fausse nouvelle, d'ailleurs!
+
+LOUISE, avec angoisse. Pourquoi parlez-vous bas tous les deux? Vous me
+cachez quelque chose, j'en suis sûre! (Elle s'empare du journal qu'on
+lui laisse parcourir.)
+
+ROXANE. Ma chère enfant, sois sûre que mon frère a réussi à émigrer
+depuis longtemps, comme tant d'autres. Il ne peut pas t'écrire, il te
+perdrait. D'ailleurs, il ne sait pas où nous sommes. Prends patience,
+tout s'éclaircira. Surmonte tes inquiétudes et songe que les regrets et
+les pleurs sont des crimes aux yeux des espions qui nous entourent.
+
+LOUISE, rendant le journal. Des espions? Nous serions ingrats d'y
+croire, ma tante. Il me semble, au contraire, que tout le monde s'entend
+ici pour nous préserver... Mais qui vient là-bas, sur la Loire?
+
+ROXANE. Réjouissons-nous. C'est l'ami Cadio; il saura peut-être quelque
+chose, lui! (Cadio descend d'une barque qui le dépose devant la ferme et
+qui s'éloigne.)
+
+LOUISE. Il est méfiant avec vous. Laissez-moi le questionner, j'irai
+vous dire ce qu'il m'aura appris.
+
+ROXANE. Oui, oui, nous rentrons. D'ailleurs, le soleil d'hiver est
+très-mauvais. Louise, tu devrais baisser ta coiffe. Tu te gâteras le
+teint, ma fille, tu auras des taches de rousseur, et c'est affreux.
+
+LOUISE. Je voudrais en avoir et vous en donner, chère tante: cela nous
+déguiserait mieux que nos habits de paysannes.
+
+ROXANE. Mais songe donc que bientôt nous irons peut-être à Versailles
+faire notre cour au jeune roi!
+
+LA TESSONNIÈRE, voyant Cadio qui entre dans la ferme. Parlez donc plus
+bas! ce ménétrier est très-républicain à présent. Allons, venez! Vous
+avez la voix trop forte, vous! (Il l'emmène.)
+
+
+
+SCÈNE V.--LOUISE, CADIO.
+
+
+LOUISE. Eh bien, Cadio, tu as été jusqu'à Guérande?
+
+CADIO. Oui, j'ai des nouvelles de Saint-Gueltas. Il est vivant, guéri et
+libre.
+
+LOUISE. Et il ne m'apporte ni ne m'envoie de nouvelles de mon père? Il
+n'en a donc pas? On me disait qu'il devait l'avoir emmené dans son
+château du Poitou. Ah! tiens, on me trompe! Mon père n'est plus! et
+Saint-Gueltas nous oublie!
+
+CADIO. Saint-Gueltas n'a peut-être pas reçu vos lettres. N'arrive pas
+qui veut dans le pays où il est!
+
+LOUISE. Cadio, si tu y allais, toi! elles arriveraient.
+
+CADIO. J'irais bien peut-être, mais je n'en reviendrais pas. Les
+Vendéens fusillent tous ceux qui repassent la Loire, ils les traitent
+d'espions et de déserteurs... pour n'avoir pas à les nourrir! La famine
+est là-bas pire qu'à Nantes. D'ailleurs, Saint-Gueltas... je ne l'aime
+pas, moi!
+
+LOUISE. Pourquoi? Il ne t'a rien fait.
+
+CADIO. Si! Il m'a fait donner la quenouille qui a fâché votre père.
+J'aurai toujours ça sur le coeur.
+
+LOUISE. Ce n'est pas lui, c'est M. Sapience.
+
+CADIO. C'est le curé d'abord, le marquis ensuite.
+
+LOUISE. Il l'a nié.
+
+CADIO. Et vous croyez ce qu'il dit, vous?
+
+LOUISE. Et toi, tu le crois capable de mentir?
+
+CADIO. S'il n'est pas menteur, il y a bien des femmes qui mentent!
+
+LOUISE. Comment! quelles femmes?
+
+CADIO. Toutes celles qu'il a promis d'aimer toujours... à ce qu'elles
+disent, du moins.
+
+LOUISE, agitée. Pourquoi ne mentiraient-elles pas?
+
+CADIO. Alors, c'est toutes des folles et des sans-coeur de s'être
+données à lui sans lui faire rien promettre!--Qu'est-ce que vous avez,
+demoiselle? Vous voilà triste et songeuse. Vous jouerai-je un air de
+biniou?
+
+LOUISE. Plus tard, mon enfant, merci.--Dis-moi encore... As-tu entendu
+parler des bleus?
+
+CADIO. Oui, on ne parle que de ça à la ville.
+
+LOUISE. Où sont-ils, à présent?
+
+CADIO. Ils sont partout. Ils font comme les Vendéens faisaient: ils
+s'_égaillent_ pour les mieux prendre.
+
+LOUISE. Et... Henri, celui que tu aimais tant?
+
+CADIO. Je n'ai pas pu le retrouver. Peut-être bien qu'il est avec ceux
+qui suivent le marquis et qui le débusquent de place en place; mais il
+leur échappera. Sa bande est comme un serpent qu'on coupe par morceaux
+et qui se rejoint toujours.
+
+LOUISE. Hélas! pourquoi lutter encore quand l'armée est détruite?
+
+CADIO. Peut-être que Saint-Gueltas veut vendre cher sa vie. Il y en a
+qui disent qu'il veut vendre cher sa soumission!
+
+LOUISE. Tu le hais... ne parlons plus de lui.
+
+CADIO. Soit! et laissez-moi vous parler de l'autre.
+
+LOUISE. Non! ne me parle plus d'Henri. Je sais à présent qu'il était à
+la dernière affaire, celle qui nous a porté le dernier coup et qui nous
+a tous dispersés si misérablement. Saint-Gueltas, lui, couvrait mon père
+de son corps. Je l'ai vu! et que sais-je si Henri n'était pas un de ceux
+qui tiraient sur lui?
+
+CADIO. Moi, je crois qu'il a été fait prisonnier, et qu'Henri l'a
+délivré.
+
+LOUISE. Non, non! la crainte de passer pour un traître l'en eût empêché.
+Les gens qui ont tant de vertus républicaines n'ont plus de sentimens
+humains, sois-en sûr... Mais cela te fâche; tu es républicain, à
+présent!
+
+CADIO. Non, je ne suis ni pour les uns ni pour les autres. Tous sont
+devenus cruels comme des bêtes sauvages, et j'aime mieux rencontrer une
+bande de loups dans les bois qu'un seul homme royaliste ou patriote...
+Mais lui... si vous lui écriviez...
+
+LOUISE. Non, jamais! il m'a sacrifiée à son opinion. Il m'a appris
+qu'une femme de coeur ne doit aimer que celui dont la religion est la
+sienne. Je ne veux plus écrire à personne. Je supporterai le tourment de
+l'incertitude, je me résignerai à attendre...
+
+CADIO. Attendre quoi? Votre parti est fini, allez! Nous voilà pour
+toujours en république. Qu'est-ce qu'il pourrait y avoir après?
+
+LOUISE. Eh bien, si tout est fini, si je suis orpheline, séparée des
+miens ou abandonnée à jamais, ruinée, proscrite, je resterai comme me
+voilà... Cachée par de braves gens, je travaillerai pour m'acquitter
+envers eux, oui, de tout mon coeur et de toutes mes forces! Ce n'est pas
+si difficile qu'on croit de travailler.
+
+CADIO. Je ne peux pourtant pas, moi! et ça me paraîtrait bien dur.
+
+LOUISE. Ce n'est pas un travail que de garder des troupeaux et de filer
+du chanvre ou de la laine.
+
+CADIO. Est-ce que vous savez filer?
+
+LOUISE. Oui; vois si ce n'est pas aussi bien qu'une autre? (Elle lui
+montre son fuseau.)
+
+CADIO, vivement. C'est mieux.
+
+LOUISE, souriant. Tu me flattes?
+
+CADIO. Vous devriez toujours sourire comme ça.
+
+LOUISE. Pourquoi?
+
+CADIO. Parce que... ça montre que vous avez du courage.
+
+LOUISE. Il en faut, j'en aurai; mais, toi, mon pauvre Cadio, que vas-tu
+devenir?
+
+CADIO. Ce que j'ai toujours été: rien.
+
+LOUISE. Ce n'est donc rien que d'être paysan? Moi, je vois à présent que
+c'est quelque chose.
+
+CADIO. Je ne suis pas paysan: un paysan a de la terre ou cultive celle
+des autres pour en avoir un jour.
+
+LOUISE. Cultive, travaille, et tu en auras!
+
+CADIO. J'aime mieux ne rien avoir.
+
+LOUISE. Que tu es singulier! Pourquoi?
+
+CADIO. Celui qui a quelque chose veut le défendre ou l'augmenter. Ça le
+rend craintif ou envieux, malheureux ou méchant. Moi, je n'ai eu qu'une
+peur en ce monde, celle de mourir damné. Je ne l'ai plus, je suis
+tranquille comme me voilà.
+
+LOUISE. Qui t'a ôté cette crainte?
+
+CADIO. Un ou deux moments de courage que j'ai eus, et des idées... à moi
+tout seul! la nuit avec ses étoiles, le chant des vagues quand j'ai revu
+dernièrement le pays de Carnac, plus de menaces d'enfer pesant sur moi,
+les champs ravagés, les châteaux détruits, et surtout le couvent en
+ruine, où le rouge-gorge chantait la semaine passée, et où j'ai cueilli
+des violettes dans les fentes des tombeaux... Je regardais la croix
+brisée et les pierres des anciens dieux, couchées pêle-mêle, je me
+disais: «Tout passe, et Dieu reste!»
+
+LOUISE, étonnée. Où prends-tu donc tout ce que tu dis-là, Cadio?
+
+CADIO, montrant son biniou. Je ne sais pas: là peut-être.
+
+
+
+SCÈNE VI.--Les Mêmes, CORNY, REBEC, LA TESSONNIÈRE, ROXANE, puis MOTUS,
+HENRI, le Délégué de la Convention, premier Secrétaire, deuxième
+Secrétaire, LA MÈRE CORNY, un Sous-officier.
+
+
+CORNY, (accourant du dehors, suivi de Rebec. Alerte, alerte! On voit
+arriver par là (il montre le chemin) des cavaliers, une voiture; on ne
+sait point ce que c'est! mais faut vous en aller dans les taillis,
+demoiselle, et bien vite!
+
+LOUISE. Oui, mon ami; mais les autres?
+
+CORNY, (montrant la Tessonnière et Roxane qui sortent de la maison.) Les
+v'là! (A la Tessonnière.) Allez-vous-en vitement mener notre fumier au
+pré avec Jean, par là!
+
+LA TESSONNIÈRE. Le fumier?
+
+REBEC, très-ému. Eh oui! eh oui! sauvez-vous; il n'est que temps!
+
+LA TESSONNIÈRE. Au fumier!... Allons, va pour le fumier! (Il s'en va.)
+
+ROXANE. Eh bien, et moi? Je ne peux pourtant pas mener le fumier?
+
+REBEC. Au moulin! au moulin!
+
+CORNY. Trop tard! Allez battre des pois dans la grange.
+
+LOUISE. Elle ne saura pas. Je l'emmène, elle gardera les chèvres avec
+moi.
+
+ROXANE. Dieu, quelle existence! pas un jour de sécurité!
+
+LOUISE. Venez, venez, ma tante! (Elle l'emmène.)
+
+CORNY. Eh bien, et toi, Cadio? Je ne te savais pas là.
+
+CADIO. Oh! moi, je ne risque rien. Je ne suis point mal avec les bleus.
+Je vais seulement faire le guet derrière les buissons.
+
+REBEC. N'ayez pas l'air de vous cacher.
+
+CADIO. Ne craignez pas. Je connais mon affaire. (Il sort par le hangar.)
+
+REBEC, à Corny, regardant de la barrière. Diable! cette fois, ce n'est
+pas une fausse alerte; ils viennent bien par ici.
+
+CORNY. D'accord! mais ça va passer sur le chemin. Qu'est-ce que vous
+voulez que ça vienne faire chez nous?
+
+REBEC, qui regarde toujours. C'est des militaires, Dieu me pardonne! Ils
+ne sont guère plus de cinquante. C'est l'escorte de quelque général qui
+va en chaise de poste bien doucement. Il faut croire qu'il est blessé.
+
+CORNY. Les v'là, cachons-nous.
+
+REBEC. Non pas, non pas! Mettons-nous devant la barrière, et crions:
+_Vive la République!_
+
+CORNY. Je ne veux point crier ça!
+
+REBEC. Eh bien, agitez votre chapeau et ouvrez la bouche, je crierai
+pour deux.
+
+CORNY. Ça y est! (Il agite son chapeau, Rebec crie. Motus, à cheval,
+vient sur eux.)
+
+MOTUS. C'est bien, assez crié! Écoutez ce qu'on vous dit! (A Corny qui
+se présente.) Sans te déranger, citoyen paysan, as-tu chez toi un
+charron?
+
+CORNY. Non, citoyen militaire; mais on est tous un peu charron en
+campagne. (Regardant la voiture qui s'arrête devant la porte, escortée
+des cavaliers.) C'est donc quelque chose à rabigancher à vot' carrosse?
+
+MOTUS. Un timon rompu dans vos satanés chemins, soit dit sans vous
+molester.
+
+CORNY. Oh! avec quatre éclisses et un bon bout de corde, ça sera
+vitement remmanché.
+
+MOTUS. Êtes-vous tout seul? Appelez du monde!
+
+CORNY. Oui, oui; j'ai là mes garçons, on s'y mettra tous. (Il court vers
+la grange.)
+
+LE DÉLÉGUÉ DE LA CONVENTION, mettant la tête à la portière et parlant
+d'une voix âpre et impérative. Eh bien?
+
+MOTUS. Ça sera fait à la minute, citoyen délégué; tu peux prendre un peu
+de repos.
+
+LE DÉLÉGUÉ, descendant de voiture avec l'aide de ses deux secrétaires.
+Oui, je souffre beaucoup.--Où est l'officier?
+
+HENRI, paraissant. Le voilà.
+
+REBEC, à part. Lui? Diable!
+
+LE DÉLÉGUÉ. Commandez la halte.
+
+HENRI. C'est fait, monsieur.
+
+LE DÉLÉGUÉ, à ses secrétaires. _Monsieur_, toujours _monsieur_! Ces
+officiers de Kléber ne prendront jamais les manières républicaines!
+Quelque fils de ci-devant, je parie! Vous lui demanderez son nom, je n'y
+ai pas songé ce matin au départ.
+
+REBEC, faisant l'empressé. Si le citoyen commissaire veut daigner entrer
+dans la maison du paysan...
+
+LE DÉLÉGUÉ, brusquement. Non, j'ai froid! je reste au soleil. Une chaise
+ici.
+
+REBEC, courant vers la maison. Des siéges; des siéges!... (La mère Corny
+et sa bru accourent avec des chaises de paille sur lesquelles elles
+étendent des serviettes blanches. Le délégué s'assied sans y faire
+attention. Les deux secrétaires puritains ôtent les serviettes avec le
+mépris marqué d'un vain luxe. Pendant ce temps, Rebec s'est glissé près
+de Henri et lui parle bas.)
+
+LE PREMIER SECRÉTAIRE, qui observe tout, s'adressant au délégué.
+Pourquoi l'officier commandant l'escorte chuchote-t-il d'un air
+mystérieux avec ce particulier au langage doucereux emprunté au
+vocabulaire des anciens laquais?
+
+LE DÉLÉGUÉ. Faites comparaître! (Le premier secrétaire va chercher
+Rebec. La mère Corny s'approche du délégué avec un air riant et ouvert.
+Le délégué, farouche et inquiet.) Que voulez-vous?
+
+LA MÈRE CORNY. Vous offrir un rafraîchissement, monsieur not' citoyen!
+un fruit, un pichet de cidre...
+
+LE DEUXIÈME SECRÉTAIRE. Tu n'as pas de vin?
+
+LA MÈRE CORNY. On n'en cueille point chez nous; mais on a de
+l'eau-de-vie... pas bien bonne.
+
+LE DEUXIÈME SECRÉTAIRE. Apporte toujours. (Elle obéit.)
+
+LE PREMIER SECRÉTAIRE, amenant Rebec. Voilà le faiseur de phrases!
+
+LE DÉLÉGUÉ, ironique. _Daigneras-tu_ nous dire qui tu es, toi, avec ta
+face de renard?
+
+REBEC, se redressant et payant d'audace. Lycurgue, municipal de cette
+commune.
+
+LE DÉLÉGUÉ, à ses secrétaires. Interrogez-le; moi, je souffre comme un
+damné! (Il met la tête dans ses mains et ses coudes sur la table, que
+les femmes ont apportée, ainsi qu'une bouteille et des gobelets
+d'étain.)
+
+LE PREMIER SECRÉTAIRE, à Rebec. Es-tu de ce pays?
+
+REBEC. J'y réside depuis le temps voulu, citoyen.
+
+LE SECRÉTAIRE. Où étais-tu auparavant?
+
+REBEC. En Vendée, près de Puy-la-Guerche, où j'avais la commission de
+faire brûler les châteaux des anciens nobles. J'en ai brûlé douze!
+
+LE SECRÉTAIRE. Tu te vantes; on n'en a pas brûlé six en tout de ce
+côté-là. Avance ici, lieutenant.
+
+HENRI, sans bouger. Vous me parlez, monsieur?
+
+LE DEUXIÈME SECRÉTAIRE. Le citoyen délégué veut te parler. (Henri
+s'approche.)
+
+LE DÉLÉGUÉ. Connais-tu cet homme, à qui tu parlais bas tout à l'heure?
+
+HENRI. Oui, monsieur.
+
+LE DÉLÉGUÉ. Où l'as-tu connu?
+
+HENRI. A Puy-la-Guerche et aux environs.
+
+LE SECRÉTAIRE. A-t-il brûlé réellement des châteaux?
+
+HENRI. Je n'en sais rien.
+
+LE PREMIER SECRÉTAIRE. Mais... attendez donc! Il y avait par là le
+repaire du fameux rebelle Sauvières. J'ai bonne mémoire, moi. (A Rebec.)
+Est-ce toi qui l'as brûlé?
+
+REBEC, troublé, regardant Henri. Je ne me souviens pas bien si c'est moi
+ou un autre...
+
+HENRI. Tu as obéi à ta consigne. Chacun avait la sienne.
+
+LE DÉLÉGUÉ. Tu y étais donc?
+
+HENRI. J'y étais.
+
+LE DÉLÉGUÉ. Qui a exécuté l'ordre de brûler Sauvières?
+
+HENRI. C'est moi.
+
+LE DÉLÉGUÉ. Tu te nommes?...
+
+HENRI. Charles-Henri de Sauvières.
+
+LE DÉLÉGUÉ. Parent du rebelle?
+
+HENRI. Son neveu.
+
+LE DÉLÉGUÉ. Vous étiez ennemis avant la Révolution?
+
+HENRI. Non, monsieur. Je lui devais tout, et je chéris sa mémoire.
+
+LE DÉLÉGUÉ. Belle action, alors! Comment n'es-tu pas capitaine?
+
+HENRI. Je ne veux pas l'être, monsieur.
+
+LE DÉLÉGUÉ. Pourquoi? Tu es las de servir la République?
+
+HENRI. Non, monsieur. J'ai gagné mon épaulette en combattant l'étranger,
+je ne veux pas devoir un nouveau grade à la guerre civile. Si nous avons
+affaire ici aux Anglais, je serai fier de mériter mon avancement; mais
+contre des Français égarés... non! Je ne veux rien! Je vous prie de vous
+le rappeler.
+
+LE PREMIER SECRÉTAIRE. Ta réserve est sophistique: tu n'as pas voulu de
+récompense pour avoir brûlé le château de ton oncle; dis cela tout
+bonnement.
+
+HENRI, indigné. Qu'eussiez-vous fait à ma place?
+
+LE SECRÉTAIRE. J'eusse accepté avec orgueil!
+
+HENRI, avec mépris. Eh bien, tant pis pour vous! (Le secrétaire pâlit de
+colère. Le délégué lui fait signe de se contenir.)
+
+LE DEUXIÈME SECRÉTAIRE, à Henri. Si le citoyen délégué est satisfait de
+tes réponses, nous devons en tolérer l'audace; mais tu as des
+renseignements à donner... (Consultant un gros cahier de notes.) Le
+traître Sauvières avait une fille, une soeur, des amis et des parents
+qui ont porté les armes, même les femmes!
+
+HENRI. Les femmes, non. Mon oncle et le chevalier de Prémouillard ont
+été tués à l'affaire du Grand-Chêne. Je ne sais rien des autres.
+
+LE DÉLÉGUÉ, plus doux. Étais-tu à cette affaire, jeune homme?
+
+HENRI, triste. J'y étais.
+
+LE PREMIER SECRÉTAIRE, l'observant. A contre-coeur sans doute?
+
+HENRI. Plaît-il, monsieur?
+
+LE DÉLÉGUÉ. Est-ce à regret que tu as fait ton devoir?
+
+HENRI. Oui, certes! mais je l'ai fait.
+
+LE DÉLÉGUÉ. Eh bien, tu vas le faire encore et nous dire où sont
+réfugiés les survivants de ta famille.
+
+HENRI. Je l'ignore absolument.
+
+LE DÉLÉGUÉ. Tu le jures sur l'honneur?
+
+HENRI. Je le jure sur l'honneur! J'ignore même si une seule personne de
+ma famille a survécu à l'écrasement de l'armée vendéenne.
+
+LE PREMIER SECRÉTAIRE. Si tu le savais... si tu connaissais leur
+tanière, les dénoncerais-tu?
+
+HENRI, fièrement. Monsieur, je ne vous reconnais pas le droit de
+m'interroger en dehors des choses qui concernent mon service. Chargé par
+mon colonel d'escorter le délégué de la Convention, je ferai respecter
+sa personne et celle de ses employés... Voilà ma consigne, je n'en ai
+pas d'autre.
+
+LE PREMIER SECRÉTAIRE. Nous avons d'autres pouvoirs que ceux de votre
+colonel. Tout militaire nous doit obéissance, et nous avons le droit
+d'interroger toute personne suspecte.
+
+HENRI, avec indignation, s'adressant au délégué. Et je suis une de ces
+personnes, moi?
+
+LE DÉLÉGUÉ, entraîné par sa franchise. Non, mon jeune stoïcien! Tu as
+bien mérité de la patrie, et bon compte sera rendu de ta conduite! Tu es
+du bois dont on fait les généraux. Va, tu peux t'occuper de ton service.
+Nous avons confiance en toi. (Henri s'éloigne, Rebec veut le suivre.)
+
+HENRI, bas. Ne me dis rien. Tu vois que c'est le tribunal de
+l'inquisition en voyage! (Ils se séparent. Henri retourne à ses
+cavaliers. Rebec s'esquive dans la maison. Corny et ses garçons
+travaillent à réparer la chaise de poste. Le postillon fait manger
+l'avoine à ses chevaux. Le délégué et ses deux acolytes restent autour
+de la table. Cadio se glisse sous le hangar et les observe.)
+
+LE PREMIER SECRÉTAIRE, au délégué. Par le saint couperet de la
+guillotine, tu faiblis!
+
+LE DÉLÉGUÉ, fatigué, à l'autre secrétaire. Qu'est-ce qu'il dit, cet
+imbécile?
+
+LE DEUXIÈME SECRÉTAIRE. Il dit que tu faiblis, et il a raison. Tout ce
+qui nous entoure ou nous approche dans cette tournée est suspect et
+inquiétant. Le militaire a été et sera toujours girondin. Le paysan est
+et sera toujours royaliste. Ce n'est pas le moment de prendre confiance.
+La mission qu'on t'a donnée de parcourir les campagnes pour connaître
+l'esprit si connu des populations est probablement un piége de tes
+ennemis.
+
+LE PREMIER SECRÉTAIRE, inquiet. Le fait est que nous voilà tous les
+trois seuls au milieu des paysans qui nous détestent... (Au délégué, qui
+s'est versé de l'eau-de-vie et lui arrêtant la main.) Ne bois pas cela!
+j'en ferai l'épreuve le premier.
+
+LE DÉLÉGUÉ, influencé. Du poison peut-être? Bouquin, tu es un Spartiate!
+
+LE DEUXIÈME SECRÉTAIRE. Nous t'avons suivi, connaissant bien les
+embûches dont nous aurions à te préserver au péril de notre vie... et, à
+présent que nous voyons la tienne entre les mains d'un Sauvières...
+
+LE DÉLÉGUÉ, effrayé. Vous croyez qu'il me laisserait assassiner?
+
+LE PREMIER SECRÉTAIRE. Ce serait si facile! On donne le mot à une bande
+de brigands qui ont bien vite dispersé cinquante hommes sans dévouement
+ni conviction.
+
+LE DÉLÉGUÉ. Non, je ne puis croire à tant de scélératesse! Vous êtes
+malades de peur tous les deux!
+
+LE PREMIER SECRÉTAIRE. Peur, nous qui combattons tes instincts de
+douceur et de clémence, sauf à nous faire mettre en pièces à tes côtés?
+
+LE DÉLÉGUÉ. C'est vrai; pardon, mes enfants, vous êtes des héros, et,
+moi... je suis affaibli, c'est vrai; je suis malade. Ah! cette pauvre
+tête est transpercée de douleurs aiguës, quand elle m'est pas remplie de
+visions effroyables!
+
+LE PREMIER SECRÉTAIRE. Voyons, où as-tu mal? tu n'en sais rien?
+
+LE DÉLÉGUÉ, appliquant la main sur sa nuque. Là, toujours là! voilà le
+siége du mal.
+
+LE PREMIER SECRÉTAIRE. Un rhumatisme! Bois; à présent, tu peux boire.
+Cette liqueur est innocente, (Ils se versent de l'eau-de-vie et boivent
+tous les trois.)
+
+LE DEUXIÈME SECRÉTAIRE. Sais-tu ce que disent les aristocrates à propos
+du mal dont tu te plains sans cesse? Ils prétendent qu'à force de faire
+tomber des têtes, tu sens la tienne près de tomber toute seule!
+
+LE DÉLÉGUÉ. Ah! cela est étrange! Je rêve cela continuellement,... et,
+dans le sommeil, la douleur devient si atroce... Oui, c'est le couperet
+qui scie ma chair et mes os sans pouvoir les trancher. Et, dans ma rage,
+je saisis ma tête, moi, pour l'arracher du tronc et la jeter dans le
+panier... Ne parlons pas de ça... Buvons, prenons des forces factices,
+puisque celles de la nature sont épuisées. (Il boit.) C'est de l'eau,
+ça!
+
+LE PREMIER SECRÉTAIRE. C'est du poivre en barres, au contraire. Tu as
+donc perdu le goût?
+
+LE DÉLÉGUÉ. Totalement.
+
+LE DEUXIÈME SECRÉTAIRE. Eh bien, il faut boire du sang pour te
+retremper.
+
+LE DÉLÉGUÉ. Tu es brutal, toi! une folie sombre!
+
+LE DEUXIÈME SECRÉTAIRE. Veux-tu de l'éloquence?
+
+LE DÉLÉGUÉ. Non, j'en ai. Donnez-moi plutôt du stoïcisme.
+
+LE PREMIER SECRÉTAIRE. Tu manques de principes, nous le savons. Eh bien,
+écoute; qui veut la fin veut les moyens. Détruire ou être détruit, nous
+en sommes là, plus de milieu! ce que nous détruisons est le mal...
+
+LE DÉLÉGUÉ. Je sais tout ça, flanquez-moi la paix! Je sais que, dans
+toutes les grandes entreprises, il y a un moment suprême où, pour
+combattre la lassitude et soutenir l'effort, il faut saisir le glaive de
+la cruauté et... (Reprenant sa tête dans ses mains crispées.) Ah! je
+n'en peux plus; je voudrais être mort!
+
+LE PREMIER SECRÉTAIRE. Tu n'es plus bon qu'à mourir, si tu doutes!
+
+LE DÉLÉGUÉ, buvant encore. Et, si je doutais, vous me dénonceriez,
+fanatiques enfants de la Révolution?
+
+LE DEUXIÈME SECRÉTAIRE. Oui, certes!
+
+LE PREMIER SECRÉTAIRE. Je ferais mieux, je te poignarderais!
+
+LE DÉLÉGUÉ, exalté, se levant et frappant son gobelet sur la table.
+Allons, vous feriez bien! Moi aussi, je vous briserais, si vous ne me
+souteniez pas sur l'âpre et sauvage montagne! C'est votre mission, à
+vous, mes jeunes tigres! Il faut des hommes, à présent. Que dis-je! les
+hommes n'ont qu'une dose limitée d'énergie, la pitié est chose
+naturelle, le dégoût est chose fatale; il faut devenir des dieux! Des
+dieux cabires, des essences dégagées de la matière, des forces
+implacables, funestes! Eh bien, alors, brûlons nos entrailles avec le
+fer rouge de l'ivresse. Éteignons en nous les dernières palpitations de
+la sensibilité, soyons fer et feu, mitraille et torche, hache et
+brandon! Nous tomberons épuisés, maudits, insultés, torturés peut-être!
+mais la vérité triomphera, et nous laisserons une gloire immortelle...
+
+CADIO, (malgré lui.) Non!
+
+LE DÉLÉGUÉ. Qu'est-ce que c'est?
+
+LE PREMIER SECRÉTAIRE. Un traître! (Il tire un coup de pistolet sur le
+hangar: Cadio a disparu.)
+
+HENRI, accourant. Qu'y a-t-il?
+
+LE DÉLÉGUÉ. Aux armes! défendez-moi!
+
+HENRI. On a tiré sur vous?
+
+LE SECOND SECRÉTAIRE, désignant le hangar. On nous a menacés. Courez,
+fouillez les buissons. Tuez tout! allez-y tous!
+
+HENRI, au délégué. S'il y a des ennemis ici, ma place est auprès de
+vous. (A un sous-officier.) Prenez douze hommes et courez par là.
+Arrêtez tous ceux que vous rencontrerez.
+
+LE DÉLÉGUÉ. Oui, c'est cela. Restez, vous autres! (Le sous-officier
+passe à cheval à travers le hangar en le brisant, ses hommes le suivent
+en élargissant la brèche. Henri fait entourer la cour par ses autres
+hommes.)
+
+LE PREMIER SECRÉTAIRE. Emparez-vous de tout le monde ici.
+
+MOTUS. Mais permets, citoyen secrétaire! j'ai fort bien vu la chose, et,
+sans te contredire, je déclare que personne autre que toi n'a tiré.
+
+LE SECRÉTAIRE. Ah! vous raisonnez, vous autres? vous entrez en
+rébellion? vous trahissez aussi?
+
+HENRI. Non, monsieur! N'insultez pas de braves soldats qui font leur
+devoir et le feront toujours.
+
+LE DEUXIÈME SECRÉTAIRE, au délégué. On va nous chercher querelle, c'est
+un coup monté!
+
+LE DÉLÉGUÉ. Ne donnons pas de prétexte à la révolte! (A Henri.)
+Éloignez-vous, lieutenant; vous nous gardez de trop près. On étouffe
+ici! (Henri obéit.)
+
+LE PREMIER SECRÉTAIRE. Il faut interroger le municipal. (Le deuxième
+secrétaire va le chercher.)
+
+LE DÉLÉGUÉ. A quoi bon, puisque personne ne nous a attaqués?
+
+LE PREMIER SECRÉTAIRE, montrant le hangar. Une voix est partie de là
+pour protester contre la gloire et la sainteté de la République.
+
+LE DÉLÉGUÉ, rêveur. Le monosyllabe était audacieux... vrai peut-être!
+Qui sait si, en croyant sauver la République, nous ne l'égorgeons pas?
+
+LE SECRÉTAIRE. L'homme était un lâche, il a fui!
+
+LE DÉLÉGUÉ, en proie à des mouvements contraires et convulsifs. S'il est
+lâche, qu'on le fusille; exterminons tous les lâches!
+
+LE DEUXIÈME SECRÉTAIRE, amenant Rebec. Avance donc, poule mouillée! Tu
+trembles?
+
+LE DÉLÉGUÉ. Qu'est-ce que vous voulez que je dise à un pareil âne? Vous
+m'obsédez!
+
+LE PREMIER SECRÉTAIRE. Puisque tu retombes dans l'apathie, je
+l'interrogerai, moi. (A Rebec.) Va chercher ton registre de police
+municipale.
+
+REBEC. Je l'ai sur moi; le voici.
+
+LE PREMIER SECRÉTAIRE, cherchant. La liste des habitants de cette ferme!
+
+REBEC, montrant la feuille. La voilà. J'étais en train de la dresser.
+
+LE SECRÉTAIRE. «Corny, Jean-Baptiste, fermier du _Mystère_.» Qu'est-ce
+que cela signifie? quel mystère?
+
+CORNY, avançant. C'est le nom de l'endroit, citoyen.
+
+LE SECRÉTAIRE. Qui le lui a donné?
+
+CORNY, tranquille et souriant. Oh dame! c'est vous autres!
+
+LE SECRÉTAIRE. Comment cela? Te moques-tu de nous?
+
+CORNY. Non, citoyen. L'endroit s'appelait _le Saint-Mystère_, à cause
+d'une chapelle qu'il y avait. On a donné l'ordre d'abattre la chapelle,
+et on a défendu de donner aux hameaux des noms de saints. On a obéi,
+nous autres, et v'là pourquoi l'endroit s'appelle _le Mystère_ tout
+court.
+
+LE SECRÉTAIRE, au délégué. Explication captieuse! Ce nom désigne pour
+les brigands un lieu de refuge. (Il lit la liste dressée par Rebec.)
+«Corny, fermier, sa femme, ses fils... leurs épouses et enfants.» Ah!
+qu'est-ce que c'est que Marie-Jeanne, âgée de quarante-sept ans?
+
+REBEC. Fille de peine.
+
+LE SECRÉTAIRE. Et le père Jacques? Que signifient ces noms vagues et
+indéterminés?
+
+REBEC. Mon recensement n'était pas fini, citoyen. Le père Jacques est un
+vieux qui va en journée pour gagner sa vie.
+
+LE SECRÉTAIRE. Est-il né dans la commune?
+
+REBEC. Mais je suppose...
+
+LE SECRÉTAIRE. C'est-à-dire que tu n'en sais rien et ne t'en inquiètes
+pas? (A Corny.) Où est né le père Jacques?
+
+CORNY. Dame! comment le savoir? Il est plus vieux que moi, je n'y étais
+point. C'était sur les registres de la paroisse, mais les bons
+républicains de la ville sont venus et les ont brûlés. Faut plus nous
+demander d'actes de naissance, à nous autres!
+
+LE DÉLÉGUÉ, au secrétaire. Et, comme les Vendéens ont brûlé, de leur
+côté, les actes civils, les recherches deviennent impossibles dans le
+pays. Tout échappe ici à la légalité.
+
+LE SECRÉTAIRE, bas. N'importe, j'ai des soupçons... (Il consulte le
+registre et ses notes. Haut, à Corny.) Et Françoise, que fait-elle ici?
+
+CORNY. Sauf votre respect, elle garde nos bêtes celle-là.
+
+LE SECRÉTAIRE. D'où sort-elle?
+
+CORNY. Du pays d'Aunis. C'est une champie, une jeunesse.
+
+LE SECRÉTAIRE, consultant la liste. Dix-huit ans! Faites-la comparaître.
+
+LE DÉLÉGUÉ, qui se tient toujours la tête et qui donne des signes
+d'impatience. A quoi diable t'amuses-tu là? Vas-tu interroger tous ces
+pouilleux?
+
+LE SECRÉTAIRE, bas. La fille est la soeur du traître Sauvières sont
+réfugiées par ici, on me l'a dit. Leurs âges se rapportent à la
+déclaration du municipal. J'ai là leur signalement, tu dois les voir.
+
+LE DÉLÉGUÉ. Allons, dépêchons-nous!
+
+LE SECRÉTAIRE, à Corny, qui l'a écouté. Eh bien, la Françoise?
+
+CORNY. Oh dame! elle est aux champs, un peu loin. Faut le temps; j'ai
+envoyé...
+
+LE DEUXIÈME SECRÉTAIRE. Amenez la Marie-Jeanne en attendant.
+
+CORNY. Celle-là mène nos chèvres de son côté.
+
+LE PREMIER SECRÉTAIRE. Et le père Jacques? il est aussi aux champs?
+
+CORNY. Dame! c'est l'heure de faire son ouvrage.
+
+LE SECRÉTAIRE, au délégué, qui s'impatiente. Une jeune fille et une
+vieille... Je jurerais que je les tiens! (A Corny qui l'écoute toujours
+sans en avoir l'air.) Elle est fille, n'est-ce pas, la Marie-Jeanne?
+
+CORNY. Excusez, citoyen elle est veuve.
+
+LE SECRÉTAIRE, à Rebec qui tressaille. Est-ce vrai, qu'elle est veuve?
+
+REBEC, se remettant et payant d'audace. Veuve d'un républicain mort au
+champ d'honneur, à ce que l'on m'a dit.
+
+LE SECRÉTAIRE. Mais Françoise n'est pas mariée?
+
+CORNY. Faites excuse, elle l'est.
+
+LE SECRÉTAIRE, à Rebec. Réponds, toi!... J'imagine que tu n'oserais pas
+mentir au représentant de la nation? Allons, la vérité! Françoise est
+une brigande, nous le savons. Veux-tu que je la nomme? Tu pâlis,
+traître!
+
+REBEC. Citoyen, j'ignore...
+
+CORNY. Allons donc, citoyen municipal, faut pas vous confusionner comme
+ça pour rien! Vous savez bien que la Françoise est la promise à Cadio,
+et qu'elle va l'épouser au premier jour.
+
+LE SECRÉTAIRE. Qu'est-ce que c'est encore que celui-là?
+
+CORNY, enjoué. Cadio, c'est, sauf votre respect, le cornemuseux de notre
+endroit; c'est un homme de son rang, un champi comme elle, et un bon
+patriote, oui-da! C'est lui qu'a tué Mâcheballe d'un coup de fusil,
+rasibus le bois du Grand-Chêne!
+
+LE DÉLÉGUÉ, au secrétaire. Alors, C'est un des nôtres, tu vois!
+
+LE SECRÉTAIRE. Ou un émigré déguisé. Tu crois à leurs histoires?
+
+CORNY. Je crois ben, moi, citoyen, que vous voulez vous gausser de nous.
+On n'a point de brigands chez nous, ni d'émigrés non plus. On ne connaît
+point ça. On est des bons citoyens, autant les uns comme les autres. Où
+donc qu'on trouverait les moyens de nourrir des étrangers, avec la
+misère qu'on a, bonnes gens?
+
+LE SECRÉTAIRE, qui a pris des notes, au sous-officier qui revient par le
+hangar. Eh bien, vous ne ramenez personne?
+
+LE SOUS-OFFICIER. Je n'ai pas rencontré une âme dans le rayon d'un quart
+de lieue.
+
+LE SECRÉTAIRE, au délégué. Ils nous trahissent tous. Partons!
+
+LE DÉLÉGUÉ. La voiture est-elle réparée?
+
+CORNY. Oh! elle vous mènera ben deux cents lieues, à c't' heure!
+
+LE DÉLÉGUÉ. Partons, partons!
+
+LE PREMIER SECRÉTAIRE. Montre donc un peu de vigueur en partant; ne leur
+laisse pas croire qu'ils t'ont joué!
+
+LE DÉLÉGUÉ, à Rebec. Tout ce que nous avons vu ici est louche, et tes
+registres sont mal tenus. Mon secrétaire, ici présent, repassera demain
+sous bonne escorte et changera vos garnisaires, qui font mal leur
+devoir. D'où vient qu'ils ne se sont pas présentés pour recevoir mes
+ordres?
+
+REBEC. Ils sont en tournée, citoyen commissaire.
+
+LE DÉLÉGUÉ, au premier secrétaire. Tu vérifieras demain à la
+municipalité tous les actes civils. (A Rebec.) J'ai pris note de tes
+réponses et des assertions du paysan, ton compère. Si vous avez menti,
+vous serez fusillés dans les vingt-quatre heures, et, si les suspects
+ont disparu, entre autres la Françoise et la Marie-Jeanne, ou conduira à
+Nantes, la chaîne au cou, tous ceux qui leur auront donné asile. Vous
+entendez tous!
+
+CORNY, à ses fils et à ses valets, qui se sont rapprochés. On entend
+ben, et on ne craint rien! (Ils sourient tous d'un air ingénu.)
+
+LE DÉLÉGUÉ, appuyé sur un de ses secrétaires; il peut à peine marcher.
+Je te donnerai des hommes sûrs. Il faut retrouver tous ces brigands! Il
+faut en finir avec eux! Il faut faire un exemple (bas), et frapper de
+terreur ces coquins de paysans, qui nous rient au nez!
+
+LE SECRÉTAIRE. A la bonne heure! Je te reconnais, je te retrouve!
+
+LE DÉLÉGUÉ. Oui, boire du sang, tu l'as dit, puisqu'on succombe quand on
+hésite!
+
+LE SECRÉTAIRE, aux paysans, qui leur font escorte, le chapeau à la main;
+avec un ton et une physionomie sinistres. A demain, vous autres! (Ils
+remontent en voiture.)
+
+HENRI, à Rebec, qui va près de lui. Si elles sont ici, ne me le dis pas.
+Sauve-les à tout prix, et tout ce que je possède est à toi! (Il saute
+sur son cheval et suit la voiture qui s'éloigne.)
+
+
+
+SCÈNE VII.--REBEC, CORNY, CADIO, LA TESSONNIÈRE, LOUISE, ROXANE, les
+Paysans, suivant des yeux la voiture, et retournant à leurs travaux
+quand elle a disparu.
+
+
+REBEC, (se parlant à lui-même, devant Corny.) Ah bien, oui! tout ce qu'il
+possède! Qu'est-ce qu'il a, le pauvre officier? Et quand il aurait des
+millions, à quoi ça me servirait-il, si on me fusille? Je n'ai pas
+d'enfants, moi, je n'ai que ma peau, et j'y tiens.
+
+CORNY. Ne dites toujours pas à ces dames que leur cousin est venu céans!
+ça les rendrait trop tranquilles, la vieille crierait ça sus les
+toits...
+
+REBEC. Oh! ne craignez rien! je n'ai garde; mais que le bon Dieu vous
+bénisse, vous! vous m'attirez, de belles affaires avec vos histoires!
+
+CORNY. Point du tout! j'ai parlé vite et bien... J'avais pas le temps de
+penser.
+
+REBEC. Mais quelle sacrée idée avez-vous eu de fiancer mademoiselle
+Louise avec Cadio?
+
+CORNY. Je pouvais pas la marier avec un autre! Ici, tout le monde a
+femme et enfants. J'ai bien pensé à vous, mais je ne sais point si vous
+êtes veuf ou garçon; alors, Cadio, que j'avais vu tantôt, m'a passé par
+la tête...
+
+LOUISE, venant par le hangar avec Cadio; Roxane les suit. A Rebec.
+Qu'est-ce qu'il me dit, Cadio? vous êtes en grand danger à cause de
+nous?
+
+CORNY. Tiens! il était donc là encore?
+
+CADIO, montrant le hangar. Oui, ils m'ont bousculé dans les fagots. Je
+me suis tenu coi; j'ai entendu tout.
+
+CORNY, à Louise. Alors, vous savez qu'on viendra demain...
+
+REBEC, agité. Et que je suis perdu, moi! Trouvez, à vous tous, le moyen
+de me sauver, ou je monte à cheval, je rejoins le délégué, je vous
+dénonce, et j'obtiens ma grâce.
+
+ROXANE. C'est peut-être le mieux! Va, coquin, ça nous donnera le temps
+de fuir.
+
+LA TESSONNIÈRE. Fuir encore? avec ma goutte? J'aime mieux risquer le
+tout, je reste.
+
+CORNY, à Rebec. Eh ben, et nous autres? Si vous nous dénoncez, on mettra
+le feu chez nous, et on nous jettera dans la Loire?
+
+LOUISE. Mais, si nous restons, vous êtes également perdus! Ah! mes
+pauvres amis, que faire?
+
+CORNY. Dame, y a un moyen de sauver tout le monde, et c'est le seul.
+
+LOUISE. Alors, c'est le bon; dites-le vite.
+
+CORNY. Faut vous marier toutes les deux.
+
+ROXANE. Nous marier? Et avec qui, bon Dieu?
+
+CORNY. Avec qui que vous voudrez, pourvu que ça soit censé des
+patriotes. Vous savez bien qu'à Nantes et à Paris des grandes dames se
+sont sauvées comme ça de la prison et de la mort; c'était sur votre
+journal.
+
+ROXANE. Quelle horreur! Jamais je ne consentirai...
+
+CORNY. Attendez donc, attendez donc! Il s'agit de trouver deux hommes
+qui se prêtent à la frime pour vous sauver. On les trouvera ben! Sitôt
+le mariage bâclé, chacun ira de son côté. Vous serez censées parties
+avec vos maris; pourvu qu'on voie les actes à l'état civil, c'est tout
+ce qu'on veut, et alors, brigandes ou non, on vous laissera tranquilles.
+Tant qu'à nous, on ne nous fera point de mal.
+
+LOUISE. Est-ce une loi nouvelle, ces grâces accordées à la condition de
+pareils mariages?
+
+REBEC. Mais certainement! (A Corny, bas.) Je n'en sais, ma foi, rien,
+mais ça doit être.
+
+CORNY, haut. Ça est! c'est imprimé!
+
+ROXANE, à Louise. Au fait, je le tiens d'une lettre de madame du
+Roseray. Quantité de femmes de qualité ont passé par là. C'est le salut.
+
+LOUISE. Ma tante!...
+
+CORNY. Mais voyons, mais voyons, demoiselle! vous vous imaginez donc que
+c'est des vrais mariages? Ah ouiche! des mariages comme ça, devant le
+municipal, sans prêtre et sans église? Vous savez ben qu'à présent on
+s'en va la nuit dans les bois, nous autres, pour trouver le bon prêtre
+qui nous marie à la belle étoile du bon Dieu. Si on y allait point, on
+ne se croirait point mariés... Eh ben, vous, vous n'irez point et y aura
+rien de fait.
+
+ROXANE. Il a raison, mille fois raison! Ça ne durera pas six semaines,
+une loi pareille. Me voilà décidée, moi, je me marie.
+
+REBEC. Avec qui?
+
+ROXANE. Avec qui?... Avec toi, gredin!
+
+REBEC. Avec moi? Miséricorde!
+
+ROXANE. Je te promets une de mes fermes quand le roi sera sur le trône.
+
+REBEC, à part. Diantre! qui sait?. (Haut.) Mais je veux conserver mes
+opinions! Je suis républicain de coeur et d'âme!
+
+ROXANE. Pardine! c'est ce qu'il faut! Fais-toi jacobin, hébertiste,
+porte le bonnet rouge! Tu es trop tiède, mon cher! Ma main et ma ferme,
+à condition que tu seras un démagogue...
+
+LOUISE. Ma tante! tout cela n'est pas sérieux?
+
+CORNY. Si fait, demoiselle, faut que ça soit sérieux... pour les bleus,
+s'entend! Voyons, Rebec, qu'est-ce qui prouve le mariage pour ces
+gens-là? La feuille du registre, pas vrai?
+
+REBEC. Et les témoins?
+
+CORNY. Les témoins?... On en trouvera bien pour dire _oui_ aujourd'hui,
+et _non_ une autre fois! Un supposé, vous faites les mariages ce soir;
+demain, vous montrez l'acte au délégué ou à son _valet_; vous le
+déchirez après demain, c'est pas plus malin que ça.
+
+LOUISE, à Rebec. Est-ce vrai, ce qu'il dit?
+
+REBEC. Mais... oui, c'est très-possible! Vous pensez bien que, le danger
+passé, je quitte le pays, moi! Que mon successeur se débrouille!
+
+ROXANE. Et tu déchireras, mon cher, tu déchireras! Sans ça, pas de
+ferme!
+
+REBEC. Oh! soyez tranquille; je n'ai nulle envie d'être votre mari!
+(Bas.) C'est une ferme... en toute propriété?
+
+ROXANE. Tu veux un engagement signé?
+
+REBEC. Mais... ça se fait; _verba volant_!
+
+ROXANE. Tu l'auras. (A Louise.) Allons, ma nièce, fais comme moi.
+Choisis ton époux républicain.
+
+CORNY. Y a pas à choisir. J'ai choisi au hasard, mais j'ai mis la main
+tout de suite sur le bon.
+
+LOUISE. Qui donc?
+
+CORNY. Cadio!
+
+LOUISE, interdite. Lui?
+
+CADIO. Je n'avais pas osé vous le répéter, demoiselle; mais il a dit que
+nous étions fiancés.
+
+LOUISE. Et toi; Cadio, est-ce que tu te prêterais à une supercherie...
+qui, après tout, n'engage en rien la conscience? Voyons, tu réfléchis?
+
+CADIO. La conscience... vous êtes sûre? Je croirai ce que vous croirez.
+
+LOUISE. Eh, bien!... en mon âme et conscience, je crois, en bonne
+chrétienne, qu'un mariage où Dieu n'est pas pris à témoin n'est qu'une
+feuille de papier.
+
+ROXANE. Pas même! c'est une feuille de chou!
+
+CADIO. Alors... dans votre coeur, vous direz non?
+
+LOUISE. Et toi aussi certainement!
+
+CORNY, poussant Cadio qui rêve. Allons, allons, Cadio! t'es républicain,
+on sait ça! t'as tué Mâcheballe; mauvaise note, quand, les blancs
+reviendront sur l'eau!... Mais, en sauvant la demoiselle à c't'heure, tu
+te sauves pour plus tard...
+
+CADIO. La sauver, elle! voilà ce qui me décide. (A part.) Puisque Henri
+m'avait commandé de la sauver... (A Louise.) Alors! vous le voulez?
+
+LOUISE. Mon pauvre Cadio, crois bien que, pour disputer ma vie à des
+misérables, je ne ferais pas un mensonge; mais il s'agit de préserver
+mes vieux parents et ces hôtes dévoués qui seraient massacrés avec
+nous.--Voyons, tu as entendu parler ces égorgeurs ivres de sang;
+doutes-tu encore de leur férocité?
+
+CADIO. Non! c'est des fous, des malades, des malheureux! La République
+va mourir!
+
+ROXANE. Eh bien donc, tu reviens à nous, Cadio! Aide-nous à tromper ces
+monstres, et dépêchons-nous. Rebec dit qu'il faut nous marier ce soir.
+
+REBEC. Oui, oui, et tout de suite! Je cours préparer les actes, Corny se
+charge de trouver les témoins.
+
+CORNY. J'y vas, ça ne sera pas long.
+
+LA TESSONNIÈRE, à Roxane. Eh bien, en voilà une plaisanterie! Si je
+n'avais la goutte, je danserais à votre noce, ma chère amie!
+
+ROXANE. Ne riez pas ou cachez-vous. Je vais m'habiller. (Elle s'en va.)
+
+CADIO, (à Louise.) Vous n'avez pas peur?...
+
+LOUISE. De quoi?
+
+CADIO. Alors... vous m'estimez? vous avez confiance en moi?
+
+LOUISE. N'en es-tu pas digne?
+
+CADIO. Si Henri était là, il dirait oui pour moi, lui! C'est lui qui m'a
+fait penser que j'étais un peu plus qu'un chien... Sans doute vous le
+pensez aussi, puisque vous me demandez un service d'ami?
+
+LOUISE. Oui, je te regarde comme un ami sérieux.
+
+CADIO, mélancolique toujours. Alors, je suis content. Allez vous faire
+belle,--pour qu'on croie que vous m'épousez de bon coeur!
+
+
+
+
+DEUXIÈME TABLEAU
+
+Une heure s'est écoulée. La nuit est venue.--Les brumes de la Loire
+enveloppent l'horizon et rampent sur les prairies; au zénith, le ciel
+est parsemé d'étoiles brillantes.--La ferme est déserte et silencieuse,
+sauf la maison d'habitation, où brille la vive clarté du foyer à travers
+les vitres ternes et rougeâtres.--Les ombres vagues de quelques femmes
+passent et repassent vivement entre le vitrage et le foyer. Tout à coup
+les chiens aboient avec fureur.
+
+
+
+SCÈNE PREMIÈRE.--LA MÈRE CORNY, avec une de ses Brus; puis
+SAINT-GUELTAS, RABOISSON, TIREFEUILLE.
+
+
+LA MÈRE CORNY, (sur le seuil, regardant.) Qu'est-ce qu'ils ont donc à tant
+japper? avec ça qu'on n'a point d'hommes à la maison!
+
+UNE DES BRUS, venant aussi du dehors. Je ne vois rien! c'est qu'ils
+entendent les noceux qui reviennent. Dépêchons-nous, ma mère. Il n'y a
+encore rien de prêt pour le souper.
+
+LA MÈRE CORNY. Pourvu que mon homme ait pensé à inviter les garnisaires!
+Il faut ça pour avoir leurs témoignages.
+
+LA BRU. Soyez tranquille, j'y ai été moi-même. (Elle rentre. Les chiens
+aboient toujours.--Saint-Gueltas et Raboisson, déguisés en paysans et
+suivis de Tirefeuille, se sont glissés dans la cour par le hangar.)
+
+SAINT-GUELTAS, à Tirefeuille. Fais donc taire ces maudits chiens!
+
+TIREFEUILLE. Faut-il les étriper?
+
+RABOISSON. Non, nous sommes chez des amis. Jette-leur la viande.
+(Tirefeuille apaise les chiens.)
+
+SAINT-GUELTAS. Est-ce bien ici?
+
+RABOISSON. Parfaitement. Si on nous a bien dirigés, c'est la ferme du
+Mystère. Tiens, la palissade ici; là-bas, la pierre druidique...
+
+SAINT-GUELTAS. Oui, c'est bien ici qu'elles étaient quand Louise m'a
+écrit. Pourvu qu'elle y soit encore! J'avoue qu'il ne serait pas gai
+d'avoir mené à bien un si périlleux voyage pour ne trouver que la tante!
+
+RABOISSON. Pauvre vieille folle! nous ne pourrions cependant pas
+l'abandonner.
+
+SAINT-GUELTAS. Merci! tu en parles à ton aise! on voit bien qu'elle
+n'est pas amoureuse de toi.
+
+RABOISSON. Tirefeuille, qui nous a servi d'éclaireur, est sûr d'avoir
+reconnu Louise tantôt sous les habits d'une chevrière. Il faudrait,
+avant de nous montrer, savoir au juste où elle est. (A Tirefeuille à
+demi-voix.) Avance, et va écouter auprès de ces fenêtres. Justement, on
+les ouvre! Glisse-toi contre le mur.
+
+TIREFEUILLE. Tiens! il faut croire qu'on fait des crêpes là dedans.
+Quelle flambée! et la bonne odeur de graisse, Jésus-Dieu!
+
+RABOISSON, à Saint-Gueltas. Mon cher marquis, un dernier mot avant
+d'agir. Je ne te laisserai pas éluder la question.
+
+SAINT-GUELTAS, brusque et agité, regardant partout. Voyons,
+finissons-en! tes scrupules sont absurdes.
+
+RABOISSON. Ils sont obstinés. Tu ne songes qu'à emmener Louise, et,
+d'après toutes les dispositions que tu as prises, il est clair que tu
+veux l'emmener seule.
+
+SAINT-GUELTAS. Il m'est aussi impossible d'emmener trois personnes, car
+le vieux imbécile la Tessonnière en est également, que de prendre la
+lune avec les dents. Louise est ma fiancée, elle s'est promise à moi...
+
+RABOISSON. A la condition que tu sauverais son père.
+
+SAINT-GUELTAS. J'avais fait pour lui le sacrifice de ma vie. On m'a
+emporté mourant, et il me semble qu'après trois mois de souffrance et de
+maladie, j'ai bien payé ma dette. (A Tirefeuille, qui revient.) Eh bien?
+
+TIREFEUILLE. J'ai écouté et regardé, elles ne sont pas là.
+
+SAINT-GUELTAS. Diable!
+
+TIREFEUILLE. Il y a une noce dans la famille, elles doivent en être.
+Vous ne pouvez pas manquer de les voir rentrer d'un moment à l'autre.
+
+SAINT-GUELTAS. C'est juste, attendons. Monte la garde. (Tirefeuille
+s'éloigne.--A Raboisson.) Pour conclure, je ne t'empêche en aucune façon
+de prendre deux de mes chevaux pour emmener la tante et le vieillard.
+C'est à tes risques et périls, mon cher; mais tu ferais mieux de les
+avertir que nous reviendrons plus tard exprès pour eux. Moi, j'emmène
+Louise, je l'ai résolu, je le veux, je l'aime!
+
+RABOISSON. Et tu l'épouses?
+
+SAINT-GUELTAS. Ah! c'est là ce que tu veux me faire jurer?
+
+RABOISSON. Oui. J'étais l'ami et l'obligé de son père. Eh! mon Dieu; je
+ne suis pas plus scrupuleux qu'un autre, tu le sais bien; mais Louise
+m'intéresse. Ce n'est pas une femme ordinaire. Elle se tuera, si tu la
+trompes.
+
+SAINT-GUELTAS. Ou elle me tuera, je le sais. C'est pour cela que j'en
+suis fou, et que, si je ne peux pas la vaincre autrement, je
+l'épouserai. Es-tu satisfait?
+
+RABOISSON. Pas trop. Il y a trop de conditionnel dans la rédaction de
+ton contrat.
+
+SAINT-GUELTAS. Ah! sacredieu! voyons, es-tu un dévot ou un père de
+famille pour me chicaner de la sorte? Non, tu es un vieux garçon comme
+moi, et tu sais de reste qu'on ne doit que de l'amour aux femmes qui ne
+demandent que de l'amour... Dieu leur a donné comme à nous de la volonté
+pour résister, et des griffes, faute d'autres armes, pour se défendre.
+Qu'elles se défendent, si bon leur semble, mordieu! nous jouons notre
+rôle en les poursuivant. Elles peuvent toujours fuir; celle-ci
+m'appelle...
+
+RABOISSON. Parce qu'elle ignore la mort de son père. Elle te demande de
+les réunir.
+
+SAINT-GUELTAS. Ah! bah! elle m'aime! elle me suivra pour moi!
+
+TIREFEUILLE, approchant. On vient!
+
+RABOISSON, à Saint-Gueltas. Je m'éloigne, je ne sais pas faire le
+paysan. Tu me trouveras au rendez-vous. (Il quitte la cour et se dirige
+vers le bois le plus proche.)
+
+SAINT-GUELTAS, à Tirefeuille. Fais mener près d'ici la barque que j'ai
+louée.
+
+TIREFEUILLE. J'y vas; mais cachez-vous, mon maître! voilà la fermière.
+
+SAINT-GUELTAS. Tant mieux. Je vais me faire inviter à la noce! Va-t'en,
+cache ta mauvaise figure. (Tirefeuille s'en va par le hangar.)
+
+
+
+SCÈNE II.--SAINT-GUELTAS, LA MÈRE CORNY, avec une de ses Brus; puis
+CORNY, CADIO, REBEC, TIREFEUILLE, LOUISE, ROXANE, un Caporal de
+garnisaires, Militaires et Invités.
+
+
+LA MÈRE CORNY. Par là, Catherine: il doit y avoir encore deux chaises et
+la petite table. Attends, je vas t'aider.
+
+SAINT-GUELTAS. C'est trop lourd, madame Corny, c'est à moi de porter ça.
+A la maison, pas vrai?
+
+LA MÈRE CORNY. En vous remerciant; mais qui donc que vous êtes? Je ne
+vous reconnais point.
+
+SAINT-GUELTAS. Un ami.
+
+LA MÈRE CORNY, méfiante. Un ami?
+
+SAINT-GUELTAS, lui donnant une bourse. Voilà la preuve.
+
+LA MÈRE CORNY, émue. Ah! bonne sainte Vierge, tant que ça? Mais, si
+c'est pour le dommage de quelqu'un, je n'en veux point.
+
+SAINT-GUELTAS. Non, je suis un brigand, un chef. Je me cache. Je ne
+demande qu'à me reposer une heure chez vous, et je pars.
+
+LA MÈRE CORNY. Dame, c'est qu'on va avoir du monde, et on a invité les
+garnisaires. Vous irez dans la grange, on vous portera à souper. Tenez!
+v'là la noce qui arrive. Écoutez le biniou! Deux belles mariées, oui-da!
+
+SAINT-GUELTAS. Deux?
+
+LA MÈRE CORNY. Une jeune et une sur le retour, mais encore de bonne
+mine. (Roxane entre en toilette de mariée avec la fleur d'oranger à sa
+cornette; elle donne le bras à Rebec.)
+
+SAINT-GUELTAS. Ça?
+
+LA MÈRE CORNY. Eh! oui, c'est la Marie-Jeanne, notre servante.
+
+SAINT-GUELTAS, à part. Roxane! Je crois rêver. (Haut.) Mais l'autre?...
+
+LA MÈRE CORNY. Tenez! notre vachère Françoise, avec le ménétrier Cadio.
+(Elle va au-devant de Louise et de Cadio, qui sont entrés avec une
+partie des invités.)
+
+SAINT-GUELTAS, à part. Louise! Cadio! je deviens fou! Ah! la
+Tessonnière, je le ferai parler! (Il se glisse parmi les invités.--Toute
+la noce est entrée dans la cour et entoure les deux couples. Un des
+garçons du village tient la cornemuse de Cadio et crie: «Une danse, une
+danse, avant d'entrer au logis!» Les quatre garnisaires avec leur
+caporal crient: «Vivent les mariés! Une danse, tout de suite!»)
+
+ROXANE. Oui, oui, la ronde de Bretagne! C'est très-joli! Je veux danser,
+moi, ouvrir le bal. (A Louise.) Sois donc gaie! C'est charmant, le bal
+champêtre. Puisque nous voilà sauvées de là guillotine!...
+
+CORNY. Minute, minute! j'allume le fanal! (Il allume une grosse lanterne
+de corne qu'il accroche à un pieu.) Joseph! viens par là, sur le
+tonneau, mon gars, et joue de ton mieux. (Bas.) Fais du train, c'est
+tout ce qu'il faut.
+
+CADIO, au garçon qui commence à faire brailler le biniou. Non, Joseph!
+rends-moi ça. Tu gâtes la voix à mon biniou. C'est moi qui ferai danser,
+comme les autres fois!
+
+CORNY, riant. Ah! par exemple! un nouveau marié, c'est pas l'usage, ça!
+(A Louise.) Faut observer tous les usages!
+
+LOUISE, un peu gênée. Comment, Cadio, vous n'allez pas me faire danser?
+
+CADIO. Si fait, en vous jouant la danse. Je n'ai dansé de ma vie et ne
+veux point vous faire rire de moi.
+
+LE CAPORAL DES GARNISAIRES. Alors, c'est moi que j'aurai l'avantage
+d'inviter la belle Françoise, nonobstant l'autorisation préalable du
+mari.
+
+CADIO. Oui, oui, allez!
+
+CORNY, à Louise qui hésite. Craignez rien, c'est nos amis et nos
+répondants! (Louise donne la main au caporal, Roxane et Rebec font
+vis-a-vis, tous les autres forment la chaîne avec eux et dansent en rond
+sur le rhythme cadencé et monotone de la Bretagne. Chacun a le droit de
+couper la chaîne et de s'y placer où il veut.)
+
+SAINT-GUELTAS, qui a parlé bas avec la Tessonnière, à part. Mariée,
+elle! Ah! j'arrive à temps! (A Tirefeuille, qui vient par le hangar.) Eh
+bien, qu'y a-t-il?
+
+TIREFEUILLE. La barque vous attend. Dépêchez-vous, le brouillard
+remonte.
+
+SAINT-GUELTAS. Bien,... va... Non, écoute! Tu vois ce joueur de biniou?
+
+TIREFEUILLE. Je le connais. Il se vante dans le pays d'avoir tué
+Mâcheballe.
+
+SAINT-GUELTAS. Ah! alors... tu l'empêcheras de nous suivre.
+
+TIREFEUILLE. Faut-il vous en débarrasser?
+
+SAINT-GUELTAS. Si c'est nécessaire, s'il menace de nous perdre, oui!
+Autrement... Après ça, un coquin de moins...
+
+TIREFEUILLE. Ça Suffît! (Ils se séparent.)
+
+LA TESSONNIÈRE, bas, à Saint-Gueltas, en le voyant se diriger vers
+Louise. N'oubliez pas qu'elle ne sait rien de la mort de son père!... et
+méfiez-vous de ces bleus qui sont là! Votre figure est si connue!
+
+SAINT-GUELTAS. Allons donc! ma vie se passe à me moquer d'eux. (Il va
+couper la ronde et sépare le caporal de Louise, dont il prend la main.
+Personne n'y fait attention, pas même Louise, qui le prend pour un
+paysan invité. La danse continue. Tout à coup, Cadio s'interrompt,
+repasse la cornemuse à Joseph et descend du tonneau.)
+
+REBEC, inquiet. Eh bien, qu'est-ce qu'il y a?
+
+CADIO. Rien, rien, dansez toujours! (A part, isolé et regardant Louise.)
+Saint-Gueltas! c'est lui, j'en suis sûr. Ah! voilà le réveil! Déjà!
+J'étais heureux, moi, de pouvoir la préserver. La voir gaie et
+tranquille un moment! si belle, si gracieuse à la danse,... et ma
+musette allait si bien!... J'étais comme dans un songe! j'oubliais
+tout!... et voilà le démon!
+
+CORNY, interrompant la danse. Allons, allons, les amis! le festin vous
+attend! Ça n'est pas du fameux; vous savez la grand' misère,
+grand'misère! Y a des galettes, et des crêpes, et du cidre; et puis
+encore du cidre, des crêpes et des galettes. (Bas, au caporal.) Avec
+quatre ou cinq bouteilles de vin de Saintonge pour les amis qu'on a sous
+les drapeaux.
+
+LES MILITAIRES et LES INVITÉS. Vive le père Corny!
+
+ROXANE. Oui, oui! allons manger des crêpes! (Bas, à Rebec.) Allons,
+mauvais drôle, donne-moi le bras!
+
+REBEC. Oui, aimable épouse; mais, essuyez donc votre rouge: ça va se
+voir aux lumières, et ça donnera des soupçons... (Ils rentrent tous dans
+la maison.)
+
+
+
+SCÈNE III.--LOUISE, SAINT-GUELTAS, CADIO, qui se glisse derrière une
+charrette pour les observer.
+
+
+LOUISE, (que Saint-Gueltas retient.) Vous dites... de la part de mon père?
+Parlez, parlez! nous sommes seuls.
+
+SAINT-GUELTAS, soulevant son chapeau. Louise, c'est moi! votre père vous
+attend.
+
+LOUISE, étouffée par la joie. Ah! merci, merci! Il est vivant! mon Dieu,
+merci! (Elle fond en larmes.)
+
+SAINT-GUELTAS, la faisant asseoir. Il est à ses genoux. J'ai tenu ma
+parole, je suis tombé mourant à ses côtés. Lui... je ne dois pas vous
+cacher qu'il avait été blessé aussi.
+
+LOUISE. Ah!, j'en étais sûre, qu'il ne pouvait pas m'écrire! Et vous?...
+
+SAINT-GUELTAS. Je suis à peine guéri, mais j'aurai la force de vous
+emmener et de vous protéger. Hâtons-nous, Louise.
+
+LOUISE. Oui, oui!, mais... Hélas! non, pas avant demain soir! Le salut
+des braves gens qui nous ont donné asile exige que je sois représentée à
+un de ces misérables qui viennent nous relancer jusqu'ici.
+
+SAINT-GUELTAS. Vous voulez attendre jusqu'à demain? Y songez-vous?
+croyez-vous que je le souffrirai?
+
+LOUISE. Puisqu'il le faut pour empêcher...
+
+SAINT-GUELTAS. Pour empêcher M. Cadio d'être inquiété, n'est-ce pas? Ah!
+Louise, quelle insigne folie que ce mariage!
+
+LOUISE. On m'a dit...
+
+SAINT-GUELTAS. On vous a trompée. Il ne vous préserverait pas de la
+persécution et de la mort.
+
+LOUISE. Eh bien, je dois braver cela plutôt que de perdre ces généreux
+paysans...
+
+SAINT-GUELTAS. Vous croyez que je vous laisserai au pouvoir d'un Cadio,
+d'un idiot, d'un fou!
+
+LOUISE. Il n'est rien de tout cela.
+
+SAINT-GUELTAS, irrité et impétueux. Alors, c'est vous qui êtes insensée
+de croire qu'un homme quelconque ne se prévaudrait pas en pareille
+circonstance...
+
+LOUISE. Taisez-vous! Cette pensée calomnie son dévouement, et elle
+m'outrage!
+
+CADIO, à part, répétant tout bas. Outrage!...
+
+SAINT-GUELTAS. Ah! pardonne-moi, Louise, ma Louise adorée!... Mais
+est-il possible que je ne sois pas révolté jusqu'à la fureur en songeant
+qu'un autre, fût-ce un misérable imbécile, vient de te donner son nom et
+de recevoir ta main dans la sienne! C'est un simulacre, je le sais, un
+engagement nul, arraché par la crainte qu'exercent nos tyrans; mais il
+me tarde de laver cette souillure avec mes baisers sur ta main chérie!
+Viens, viens! je ne veux pas que cette brute te voie une heure, une
+minute de plus!
+
+LOUISE. Impossible avant demain!
+
+SAINT-GUELTAS. Eh bien, vous me forcez à vous le dire... Louise! votre
+père n'est pas guéri,... son état est grave,... on n'est pas certain de
+le sauver. Le temps presse, il réclame vos soins!
+
+LOUISE, qui s'est levée. Assez, assez! partons; mais il faut appeler...
+
+SAINT-GUELTAS. Les autres, oui! Raboisson est ici, il s'en charge;
+venez, j'ai là une barque, nous les rejoindrons à un endroit convenu.
+
+LOUISE. Mais... les paysans!... Mon Dieu, que va-t-on leur faire?
+Avertissons-les.
+
+SAINT-GUELTAS. Mademoiselle de Sauvières, les moments sont précieux. Si
+nous ne retrouvions pas votre père vivant, quels reproches n'auriez-vous
+pas à vous faire, vous?
+
+LOUISE. Mon pauvre père! ah! lui avant tout; emmenez-moi, courons!
+
+SAINT-GUELTAS. Venez! (Ils vont pour sortir par le hangar.)
+
+CADIO, qui s'est mis devant, les arrête. Non, il vous trompe, il ment!
+votre père...
+
+LOUISE. Est mort?
+
+CADIO. Non, émigré! Il n'est pas où il vous dit.
+
+SAINT-GUELTAS, mettant la main à sa ceinture. Comment le saurais-tu,
+imbécile? (A Louise, bas.) Vous voyez bien, il est jaloux! il va parler
+en maître. Remettez-le donc à sa place, ou je serai forcé...
+
+LOUISE, lui retenant le bras. Non, non!--Adieu, Cadio. J'emporte ton
+anneau d'argent, gage de ton dévouement et de ta soumission. (Montrant
+Saint-Gueltas.) Voici l'époux que j'avais choisi. Tu viendras nous voir
+quand nous serons mariés. Tiens, mon ami, voilà pour payer le voyage.
+(Elle lui donne une bourse et disparaît avec Saint-Gueltas, qui, en
+passant, fait un signe à Tirefeuille, caché dans les débris du hangar.)
+
+CADIO, stupéfait. De l'argent! de l'argent à Cadio pour payer son
+silence! celui qu'on estimait, que l'on prétendait traiter en ami! (Il
+jette la bourse vers le hangar. Tirefeuille rampe et s'en saisit.) Ah!
+Voilà leur coeur, à ces femmes-là! voilà leur amitié, leur
+reconnaissance! Je comprends à présent ce que j'ai entendu là ce matin!
+Ces trois fous, ces trois fantômes qui voulaient boire du sang, c'est
+des hommes qu'on a humiliés et qui se vengent!... Mais qu'est-ce que je
+peux faire, moi?... Je dois pourtant sauver la cousine d'Henri, car il
+l'enlève, ce démon! (Le brouillard s'est dissipé, il voit Saint-Gueltas
+et Louise, dans la barque, quitter la rive.) Ils remontent le courant!
+j'irai plus vite qu'eux! Je crierai à Louise que son père est mort. Il
+le faut. (Il va vers la barrière.)
+
+TIREFEUILLE, qui le guette, lui plonge son couteau dans le flanc et
+disparaît en disant: Il a son affaire! (Cadio est tombé sur le coup.)
+
+CADIO, égaré, se soulevant. Eh bien, qu'est-ce que c'est donc? Pourquoi
+ce coup de poing? Tant pis! Allons! Comment! me voilà sans force? Il m'a
+fait grand mal, ce lâche! (Regardant sa main qu'il a portée à son côté.)
+Du sang? est-ce du sang? Ah! l'assassin! qu'est-ce qu'il m'a fait?
+N'importe, j'irai. Louise!... (Il retombe sur la paille et reste
+évanoui.)
+
+
+
+SCÈNE IV.--CORNY et REBEC sortent de la maison et passent près de CADIO
+sans le voir.
+
+
+CORNY. C'est drôle tout de même que les deux jeunes mariés ne se
+montrent point! Faudrait pourtant qu'on les voie!
+
+REBEC. Moi, je vois ce que c'est... Mademoiselle Louise a grand'honte de
+ce mariage; elle n'est point comme sa tante, qui en rit parce qu'au bout
+du compte épouser un fonctionnaire... ce n'est pas tant déroger!...
+
+CORNY. Oui, la demoiselle rougit du cornemuseux. Elle aura ouï dire au
+pays que c'est tous des sorciers et des meneux de loups. Dame, y a ben
+du vrai là dedans, et Cadio a une parole, une manière, une figure, qui
+ne sont pas comme celles des autres chrétiens. Pourvu qu'il l'ait pas
+charmée avec quelque sortilége! ça s'est vu!
+
+REBEC. Allons donc, Corny, vous dites des bêtises! Il ne faut plus
+croire à ces superstitions-là. Moi, je pense que la demoiselle se cache
+et qu'elle a dit à Cadio de s'en aller. Allons! on en fera des
+plaisanteries; ça ne nous regarde pas.
+
+CORNY. Eh! eh! des plaisanteries sur les nuits de noces, c'est ce qu'il
+faut, mordi! Je vas en faire aussi!
+
+REBEC. Oh! mais non! La vieille pourrait se fâcher et se trahir!
+Croyez-moi, poussez tout votre monde à boire et à danser, ça fera
+oublier les absents.
+
+CORNY. J'vas flanquer de l'eau-de-vie dans le cidre. Allons, venez-vous?
+(Il rentre.)
+
+
+
+SCÈNE V.--REBEC, puis HENRI et CADIO.
+
+
+REBEC. C'est drôle tout de même, ces mariages-là! On ne sait pas ce qui
+peut arriver. S'ils étaient bons par hasard, et si ces dames rentraient
+dans leurs biens?... Qu'est-ce qui rôde donc par là? Miséricorde! M.
+Henri! Vient-il pour les faire sauver? Oh! pas de ça! Et la visite de
+demain! Il faut l'éloigner d'ici, sans qu'il les voie! (Bas, allant à
+lui.) C'est moi, ne craignez rien.
+
+HENRI. C'est justement toi que je cherche.
+
+REBEC. Et comment diable avez-vous fait pour lâcher votre consigne?
+
+HENRI. J'ai risqué ma tête, voilà tout; j'ai laissé le délégué sous
+bonne garde à Donges, où il passe la nuit. Je suis venu seul à bride
+abattue. J'ai caché mon cheval derrière le moulin. Me voilà. Parle vite.
+Louise est ici?
+
+REBEC. Mais... non! je ne vous ai pas dit ça!
+
+HENRI. Tu me l'as fait entendre par signes tantôt; tu me montrais ces
+bois...
+
+REBEC. Oui, le côté par où elles se sont sauvées.
+
+HENRI. Ainsi cette Françoise, cette Marie-Jeanne, qui ont attiré les
+soupçons, ce n'est pas Louise et sa tante?
+
+REBEC. Si fait! c'est à moi qu'elles doivent leur salut. Je les ai
+protégées ici pendant tout l'hiver; mais, ce soir, elles ont été
+prudemment se réfugier ailleurs.
+
+HENRI. Où ça? Dis-le donc vite!
+
+REBEC. Vite, vite!... permettez, monsieur Henri. Ce que vous voulez
+faire est une trahison envers la République!
+
+HENRI. Ah! tu as des scrupules, à présent?
+
+REBEC. J'en ai... j'en ai pour vous! Vous n'en avez donc plus?
+
+HENRI. Quant à cela, non! Ce n'est plus la guerre, c'est-à-dire le
+besoin de se défendre; c'est la persécution, c'est-à-dire le besoin de
+se venger. Malheureusement, je n'ai ni temps ni fortune, ni liberté
+d'agir pour assurer la fuite de ces deux femmes; mais je peux faire
+qu'elles soient averties de quitter la France et de mettre à leur
+disposition le peu que j'ai. Tu vas me dire où elles sont, et j'y cours.
+
+REBEC. Vous auriez grand tort d'attirer l'attention sur elles. Elles ont
+plus d'argent que vous. Saint-Gueltas leur en a fait tenir, et c'est en
+Angleterre qu'elles se proposent d'aller.
+
+HENRI. Est-ce bien vrai, ce que tu dis là?
+
+REBEC. Je vous jure! Voulez-vous que, pour plus de sécurité, j'envoie un
+exprès après elles, pour leur dire de filer vite?
+
+HENRI. Vas-y toi-même!
+
+REBEC. Oh! moi, un municipal, pas possible! mais le fermier ira.
+
+HENRI. Vite alors! Tiens! voilà pour payer son déplacement.
+
+REBEC. Inutile, gardez ça. Il ira par dévouement à ces dames, et il ira
+plus vite que vous qui ne connaissez pas les chemins. Allez-vous-en, les
+garnisaires sont par là. Je tremble qu'ils ne vous voient!
+
+HENRI. Adieu donc! tu réponds...
+
+REBEC, avec une dignité burlesque. Je réponds de tout. Retournez à votre
+poste, citoyen lieutenant! (Henri s'éloigne.) Et nous... retournons à ma
+noce! (Il rentre.)
+
+HENRI, revenant sur ses pas. Il me trompe... Je ne sais pas pourquoi il
+me semble... Ce n'est pas un méchant homme, il ne les livrerait pas;
+mais il craint la mort, et, dans ces temps de fureur, quiconque tient à
+la vie est capable de tout! Le temps marche, chaque instant me perd, et
+je ne sais que faire pour que mon danger serve à ces pauvres femmes!
+Tiens! un homme endormi... ou ivre! Cadio! tout est sauvé. (Il le secoue
+et l'appelle à voix basse.) Cadio! Cadio, mon ami!
+
+CADIO. Ah! vous me faites mal, vous!
+
+HENRI. Es-tu malade?
+
+CADIO. Oui, bien malade!
+
+HENRI. Et pourquoi es-tu là, seul, couché par terre? La misère, la faim
+peut-être? Il n'y a donc plus de pitié en ce monde? (Il l'aide à se
+relever.) Pauvre garçon, remets-toi, voyons! Tiens, bois un peu.--(Il
+lui fait boire quelques gouttes d'eau-de-vie dans une petite bouteille
+plate qu'il porte sur lui en cas de blessure ou d'épuisement.) Ça
+va-t-il mieux?
+
+CADIO, qu'il a assis sur un timon de charrette. Oui; qu'est-ce que vous
+voulez? Ah! c'est vous?
+
+HENRI. Moi, celui qui te doit la vie. Je cherche Louise, et...
+m'entends-tu?
+
+CADIO. Oui, Louise, partie.
+
+HENRI. Tant mieux, alors! Merci, Cadio.
+
+CADIO. Oh! non, pas tant mieux! partie avec lui!
+
+HENRI. Qui, lui?
+
+CADIO. Saint-Gueltas! Allons, courez; moi, je ne peux pas!
+
+HENRI, douloureusement. Et moi, je ne dois pas!
+
+CADIO. Vous y renoncez?
+
+HENRI. Il y a longtemps que j'ai renoncé à être heureux, Cadio! Il n'est
+plus question de ça en France! Je ne voulais pas que mes parentes
+fussent traînées à la boucherie nantaise au milieu des
+insultes.--Saint-Gueltas est mon ennemi, mon ennemi politique et
+personnel; mais Louise n'a plus que lui pour la protéger, je ne les
+poursuivrai pas!
+
+CADIO ranimé, se levant. Oh! vous n'aimez donc pas?... vous n'êtes donc
+pas jaloux?
+
+HENRI. Je n'ai pas le droit de l'être. Louise ne m'a jamais aimé.
+
+CADIO. Qu'est-ce que ça fait, ça? Elle est aveugle, elle est trompée, et
+elle veut l'être, parce qu'elle est folle, parce qu'elle est lâche!
+
+HENRI, étonné. Qu'est-ce que tu as donc contre elle, Cadio?
+
+CADIO. Moi? Rien! Je déteste les royalistes, voilà tout... et je veux...
+je veux m'engager, à présent! J'ai l'âge! je me suis toujours caché...
+je ne veux plus avoir peur! Emmenez-moi!
+
+HENRI. Certes, de tout mon coeur. Il y a longtemps que je le voulais et
+que je me tourmentais de ce que tu étais devenu. Bois encore, et viens,
+car je suis pressé!
+
+CADIO. Oui, soldat! je serai soldat! Je tuerai Saint-Gueltas!--Bonté de
+Dieu! je ne peux pas marcher! Allons, laissez-moi mourir là. Je suis
+blessé, voyez!
+
+HENRI. Blessé? par qui?
+
+CADIO. Je ne sais pas, un assassin! peut-être lui, parce que je voulais
+courir après elle.
+
+HENRI. Ce n'est peut-être rien, essaye; donne-moi le bras, mon cheval
+est bon, il nous portera tous les deux.
+
+CADIO. Où est-il?
+
+HENRI. Là, au moulin; c'est tout près.
+
+CADIO. Allons! (Il retombe.) Pas possible. Adieu!
+
+HENRI. Non! je te porterai.
+
+CADIO. Vous, me porter?
+
+HENRI. La belle affaire!
+
+CADIO. Ah! tenez, c'est vous que j'aime! tout le reste... il n'y a que
+vous... Je marcherai!
+
+HENRI. Eh! oui, tu marcheras! Tu apprendras à marcher à moitié mort. Je
+te l'ai déjà dit au Grand-Chêne: sers ton pays et tu deviendras vite un
+homme.
+
+CADIO. C'est vrai, je me souviens! Eh bien, allons je serai un homme!
+
+HENRI. Attends! voilà sous mes pieds quelque chose... Ne tombe pas!
+
+CADIO, touchant avec son pied. Je sais ce que c'est! Mon biniou!
+
+HENRI. Ah! tu y tiens? (Il veut le ramasser.)
+
+CADIO. Non, laissez-le. C'est fini, ça! Un sabre, c'est un sabre que je
+veux! (Ils s'en vont. On continue à chanter et à danser dans la maison.)
+
+
+
+
+TROISIÈME TABLEAU
+
+Un îlot couvert d'une épaisse oseraie.--Saint-Gueltas et Louise
+abordent, et descendent d'une barque que conduit un paysan batelier.
+
+
+
+SCÈNE PREMIÈRE.--SAINT-GUELTAS, LOUISE, un Batelier.
+
+
+SAINT-GUELTAS, (au batelier.) Va plus loin remiser ton bachot, cache-le
+bien et attends-nous. (Le batelier obéit.)
+
+LOUISE, sur la grève. Mon Dieu, pourquoi nous arrêter déjà?
+
+SAINT-GUELTAS. Je n'ai pas voulu vous effrayer, mais nous étions suivis.
+
+LOUISE. Vous en êtes sûr? Je n'ai rien vu! C'est peut-être nos
+compagnons!...
+
+SAINT-GUELTAS. Impossible! Raboisson doit conduire à cheval votre tante
+et M. de la Tessonnière un peu plus loin. Venez, venez! Ne restons pas
+sur la rive. La nuit est claire. Par là, les buissons nous cacheront, si
+l'on s'obstine à nous suivre; mais j'espère qu'on nous a perdus de vue.
+(Ils ont gagné le milieu de l'îlot.) Tenez, voici une hutte de roseaux
+où j'ai déjà échappé une fois aux recherches. Vous pouvez vous étendre
+sur le sable sec et vous reposer, bien roulée dans mon manteau. Entrez,
+il fait froid.
+
+LOUISE. Non, je ne sens pas le froid. Je suis aguerrie. J'ai passé plus
+d'une nuit d'hiver dans les genêts pour déjouer les perquisitions. Je
+resterai ici, assise. Personne ne peut me voir.
+
+SAINT-GUELTAS. Louise, vous vous méfiez de moi avec une obstination...
+
+LOUISE. Non! Dans la position où je suis, inquiète et désolée, puis-je
+penser que vous ne respecteriez pas mon malheur et mon isolement?...
+Mais verrez-vous d'ici passer cette barque qui nous suit?
+
+SAINT-GUELTAS. Elle ne peut approcher sans que je l'entende; j'ai
+l'oreille exercée, et, d'ailleurs, la nuit est si calme et si belle! Cet
+endroit est charmant, et le murmure de ce grand fleuve semé d'étoiles
+est si doux! Ah! sans l'inquiétude qui vous oppresse, vous sentiriez
+votre âme se dilater ici, n'est-ce pas?
+
+LOUISE. Je ne sens rien, je ne vois rien. Je ne pense qu'à celui qui
+m'attend. Parlez-moi de lui, de lui seul. Il est donc bien mal?
+
+SAINT-GUELTAS. J'ai exagéré. Pardonnez-le-moi, chère enfant. Je devais
+vous arracher à ce refuge périlleux, à ces protecteurs imbéciles...
+
+LOUISE. Ah! cruel, vous jouez avec ma douleur! Est-ce vrai maintenant,
+ce que vous dites? Mon père...
+
+SAINT-GUELTAS. Il vivra, rassurez-vous; mais dites-moi, Louise, ce
+mariage absurde contracté ce soir...
+
+LOUISE. Il vous tourmente plus que de raison. Il n'existe pas. Quand
+même la loi impie qui prétend le rendre sérieux sans consécration
+religieuse ne serait pas déchirée au premier jour de raison et de foi
+qui luira sur la France, il n'aurait aucune valeur.
+
+SAINT-GUELTAS. Comment s'est-il fait? sous quels noms?
+
+LOUISE. Ma tante et moi, nous avons été mariées sous des noms d'emprunt.
+
+SAINT-GUELTAS. Vous en êtes sûre?
+
+LOUISE. Très-sûre, j'ai bien écouté ce qu'on a lu.
+
+SAINT-GUELTAS. Avez-vous lu ce qu'on a écrit?
+
+LOUISE. Non; mais l'acte sera détruit. Celui qui l'a rédigé a tout
+intérêt à n'en pas laisser de traces. D'ailleurs, vous m'avez promis de
+faire arrêter le secrétaire du délégué, qui doit aller demain à la
+municipalité pour vérifier le registre et renouveler la persécution.
+Jurez-moi qu'il en sera empêché et que mes pauvres amis de la ferme ne
+seront pas victimes de ma fuite précipitée.
+
+SAINT-GUELTAS. Je vous le jure! On vous apportera, si vous le voulez,
+les deux oreilles de M. le secrétaire.
+
+LOUISE. Ne pouvez-vous me promettre de préserver mes bons paysans sans
+me remettre sous les yeux les horribles représailles...
+
+SAINT-GUELTAS. Il faut vous habituer à ces images-là, Louise. Vous
+n'avez rien vu dans la guerre de Vendée, celle que nous commençons sera
+autrement terrible. On a exaspéré le sentiment populaire, on a mis en
+vigueur l'affreux décret de la Convention. On a brûlé les chaumières,
+égorgé les femmes et les enfants des insurgés absents; on a dévasté
+leurs champs, détruit leurs bestiaux. Il faudra payer cher ces
+atrocités!
+
+LOUISE. Est-ce une raison pour en commettre de pareilles?
+
+SAINT-GUELTAS. Oui, c'est une raison pour le paysan, et nul pouvoir
+humain ne le retiendra désormais. Le Breton, notre nouvel allié, est
+vindicatif, et le dictateur de Nantes semble avoir pris à tâche
+d'exaspérer ses passions. Si je vous parlais d'oreilles, c'est que les
+patriotes nantais portent les nôtres en guise de cocarde à leur chapeau:
+ne soyez donc pas surprise si vous voyez les leurs en chapelet à la
+ceinture de nos chouans farouches!
+
+LOUISE. Ah! que je ne voie pas ces horreurs, que je ne voie plus couler
+le sang, que je n'entende plus le râle de l'agonie! J'en serais devenue
+folle! A présent que j'ai vécu dans la solitude des champs et des bois,
+je n'aspire plus qu'à me tenir cachée dans un coin avec mon pauvre père,
+dussé-je mendier pour le nourrir!
+
+SAINT-GUELTAS. Vous vivrez heureuse et en sûreté dans ma maison; séparé
+de ces chefs ineptes qui ont perdu la Vendée, je me fais fort de tenir
+dans mon Marais jusqu'au rétablissement de la monarchie. Les princes
+eux-mêmes peuvent venir y chercher un refuge et, de là, diriger une
+guerre qui embrasera la France d'un bout à l'autre. Alors, Louise, une
+grande existence vous est réservée, si par crainte et découragement vous
+ne séparez pas votre avenir du mien.
+
+LOUISE. Je suis insensible à l'ambition. Si mon père consent à rester
+avec vous, c'est la reconnaissance seule qu'y m'y retiendra.
+
+SAINT-GUELTAS. Mais vous ne comptez pas rester indifférente aux grandes
+choses que je suis peut-être destiné à accomplir?
+
+LOUISE. Je crois que vous ferez encore des prodiges d'audace, de
+persévérance et d'habileté, mais je ne crois plus au succès. Hélas! vous
+périrez victime de votre zèle!... S'il en doit être ainsi, pourquoi
+risquer dans une lutte sanglante le dernier espoir qui nous reste?
+
+SAINT-GUELTAS. Quel est donc cet espoir, si nous abandonnons la partie?
+
+LOUISE. Celui de voir la Révolution se dévorer elle-même et faire place
+au besoin que la France éprouve de revenir à la civilisation.
+
+SAINT-GUELTAS. La solitude vous a créé d'étranges utopies, ma chère
+Louise. La civilisation que la France d'aujourd'hui appelle et désire,
+c'est la négation du passé, que nous voulons rétablir. Elle veut
+l'égalité, qui, selon nous, est la barbarie. Croyez-vous possible que le
+bourgeois, dévoré d'ambition, renonce à un état de choses qui lui ouvre
+toutes les carrières, et qu'il consente à rétablir nos priviléges, qui
+l'excluaient du concours? Non, jamais plus le plébéien ne nous cédera le
+pas de bonne grâce. Il faut donc nous annihiler devant lui et nous faire
+plébéiens nous-mêmes, ou il faut l'écraser et le réduire au silence.
+Pour ma part, j'y suis résolu, et, si je succombe, j'aime mieux la mort
+qu'une vie d'abaissement et de honte.
+
+LOUISE. C'est bien de l'orgueil! mon père ne pense pas comme vous.
+
+SAINT-GUELTAS. Avant la Révolution, votre père, endormi, dirai-je
+corrompu par la vie frivole et raisonneuse de Paris, avait admis les
+idées nouvelles et fait alliance avec les philosophes. Sa piété et son
+sentiment chevaleresques l'ont ramené à nous,--à nous purs et solides
+enfants de la vieille France, à nous qui, retirés dans nos bastilles de
+province, n'avons jamais perdu le sens de l'hérédité et la conscience de
+nos droits. Nous sommes la race forte, ma chère Louise, la race qui doit
+courber les races bâtardes ou périr les armes à la main. On a crié
+contre nos priviléges; je le comprends, ils étaient faits pour éveiller
+la jalousie des croquants, et les droits qu'ils invoquent pour nous les
+ravir ne sont, comme les nôtres, basés que sur la force et la volonté.
+Qu'ils essayent donc d'être les plus forts! c'est à nous de résister! Si
+nous succombons, nous l'aurons mérité apparemment, nous aurons manqué
+d'énergie; mais nous ne succomberons pas, allez! Tous les moyens sont
+devenus bons pour combattre la Révolution, même l'appel à l'étranger,
+qu'on a pris soin de nous faire accepter en nous proscrivant et en nous
+jetant dans ses bras. Quant à moi, je me sens dégagé de tout scrupule,
+seule condition pour devenir invincible! Est-ce que mon obstination vous
+scandalise? est-ce que vous aimeriez-mieux me voir accepter à moitié la
+Révolution, comme tant d'autres qui nous ont quittés durant la campagne
+d'outre-Loire, pour essayer d'une opinion mixte et d'une situation
+honteuse, sous prétexte de patriotisme mieux entendu? Si je n'ai pas
+quitté l'armée alors, comme j'en avais le dessein, c'est pour ne pas la
+démoraliser en passant pour un traître. J'ai tout sacrifié et j'ai
+conseillé à votre père de tout sacrifier à l'influence, au prestige que
+nous devions conserver. A présent, tout est perdu, fors l'honneur,
+c'est-à-dire que rien n'est perdu, car l'honneur est tout. Nous
+soulèverons les provinces de l'Ouest sur une plus vaste étendue; mais
+n'oubliez pas que, pour réussir, il nous faut refuser toute concession à
+l'esprit révolutionnaire et à la sensiblerie philosophique, accepter la
+rudesse, la superstition, la férocité du paysan qui donne son sang à
+notre cause, et le maintenir dans cet état de colère farouche où il
+puise son courage, enfin accepter aussi, réclamer au besoin le secours
+de l'Angleterre, et voir sans préjugé ses vaisseaux foudroyer sur nos
+côtes ces nouveaux Français qui prétendent organiser une société sans
+roi, sans prêtres et sans nobles, c'est-à-dire sans frein d'aucun genre,
+et sans respect d'aucune supériorité.
+
+LOUISE. Votre énergie est grande!... Je rougis d'avoir perdu beaucoup de
+la mienne. Je la retrouverai peut-être... Il me semble que je la
+retrouve déjà en vous écoutant.
+
+SAINT-GUELTAS. Allons donc! il le faut! Vous avez réclamé mon appui,
+chère Louise; il faut le vouloir sérieux, il faut le vouloir entier.
+
+LOUISE. Ah! c'est que mon coeur a été brisé de tant de manières et
+déchiré de tant de remords!
+
+SAINT-GUELTAS. Des remords! quoi? comment?
+
+LOUISE. Dites-moi... savez-vous?... Je n'ose vous interroger... Pourtant
+il faut que vous me disiez... Est-il vrai que Marie Hoche ait péri sur
+l'échafaud pour expier l'amitié qu'elle m'avait témoignée en me suivant
+à la guerre?
+
+SAINT-GUELTAS. Je n'en sais rien. Je croirais plutôt qu'elle a été noyée
+à Nantes.
+
+LOUISE. Ah! grands dieux! l'horrible mort! Pauvre Marie! Et c'est moi
+qui l'ai envoyée à l'ennemi!
+
+SAINT-GUELTAS. Raison de plus pour aspirer à la vengeance! Voyons,
+Louise, vous pleurez! Le temps des larmes est passé; la source doit être
+tarie. Il s'agit de vouloir, à présent!
+
+LOUISE. Vous êtes cruel si vous méprisez mes pleurs. Laissez-les couler
+une dernière fois, peut-être aurai-je du courage après.
+
+SAINT-GUELTAS, l'entourant de ses bras. Eh bien, oui, pleure, chère
+créature désolée! pleure et pardonne-moi ma rudesse; mais songe que te
+voilà sous ma protection. Oui, je sais combien tu as souffert! Comment
+as-tu surmonté tant de fatigues, de terreurs et de déchirements? Te
+voilà comme une pauvre fleur roulée dans le gravier du rivage; mais
+c'est le rivage, Louise! et mon sein où tu te réfugies est le port où la
+tempête ne te reprendra plus. Voyons! que crains-tu? ne repousse pas mon
+étreinte. Il me semble que je retrouve mon propre coeur arraché de ma
+poitrine en te sentant là! Ma soeur, mon héroïne, ma fille, ma
+souveraine, ma maîtresse, ma femme! oui! oui, tu es pour moi tout cela,
+et je veux te tenir lieu de tout. Crois-le enfin, et dis-moi que tu le
+veux aussi, ou la force d'âme qui m'a fait survivre à nos désastres
+m'abandonne pour jamais!
+
+LOUISE, se dégageant de ses bras. Écoutez-moi! Vous me l'avez dit
+souvent, le temps n'est plus où l'amour voilé pouvait longtemps remplir
+le coeur d'une jeune fille sans se révéler clairement à elle-même. Vous
+aviez raison, je le sentais bien, moi qui n'ai pas su vous cacher
+l'ascendant que vous excerciez sur moi: j'ai été sincère avec vous. Je
+vous ai dit aussi l'effroi que vous m'inspiriez. Je ne vous ai pas caché
+qu'en retrouvant Henri à Sauvières j'avais fait un effort désespéré pour
+le rattacher à ma vie. Je ne l'aimais pas, je ne l'ai jamais aimé, et
+pourtant, s'il fût revenu à nous, j'aurais réussi à vous oublier... à
+être au moins pour lui une épouse fidèle et dévouée. Songez que, dans ce
+temps-là, on disait autour de moi que vous n'étiez pas libre, que votre
+femme vivait encore...
+
+SAINT-GUELTAS. Vous avez cru à cette fable inventée par un prêtre dont
+j'avais blessé la vanité et combattu l'influence?
+
+LOUISE. Je n'y crois plus, puisqu'à l'affaire du Grand-Chêne, au moment
+où nous pensions tous marcher à la mort, vous m'avez fait promettre
+d'être votre femme, si un miracle nous faisait survivre à ce désastre.
+Eh bien, depuis ce terrible jour et durant le lugubre hiver que je viens
+de passer, séparée de mon parti, de mon père et de vous, j'avais renoncé
+à toute espérance de bonheur. Je me croyais à jamais perdue, bannie,
+misérable, oubliée, et, en songeant à vous, je me disais que vous ne
+m'aviez jamais aimée, que ma méfiance avait trop longtemps rebuté votre
+amour, et que, dans cette promesse de mariage que vous m'aviez arrachée,
+il y avait eu le délire d'un suprême enthousiasme plutôt que
+l'attachement profond d'une âme dévouée. Me suis-je trompée, dites? Il y
+a des moments où je crois vous sentir plein de bonté, de douceur et de
+tendresse sous votre terrible écorce, et ce contraste m'émeut et me
+charme. Dans ma solitude, je me suis retracé certains moments où vous
+sembliez affectueux, indulgent, paternel, comme tout à l'heure; mais je
+me rappelais aussi qu'après avoir épuisé avec moi les séductions de
+votre langage facile et abondant en promesses, vous aviez du dépit et
+une sorte de haine... Est-ce là l'amour? Il m'attire et m'épouvante.
+Irrité, je vous crains;--attendri, je vous crains plus encore... Que de
+fois, assoupie sur la bruyère durant ces longues journées où je gardais
+les chèvres du fermier, je vous ai vu en rêve m'accablant de reproches,
+me menaçant de me tuer ou m'attirant dans le piége de vos séductions!
+Plus d'une fois, égarée, j'ai couru le soir à travers la lande déserte,
+croyant entendre vos pas sur les miens et sentir dans mes cheveux votre
+main sanglante... Ayez pitié de moi! ne me brisez pas de douleur, mais
+ne m'avilissez pas par un amour sans lendemain. J'aime mieux mourir,--et
+je me tuerais! Vous savez bien que, si j'ai l'esprit timide, je n'ai pas
+le coeur lâche.
+
+SAINT-GUELTAS. Et c'est pour cette chasteté craintive, c'est pour cette
+fierté tremblante que je t'adore, moi, ne le vois-tu pas? Tu t'es
+confessée, je veux me confesser aussi. Le dépit m'a éloigné de toi plus
+souvent encore que les agitations et les obligations de la guerre. J'ai
+essayé, moi aussi, de t'oublier, de me distraire. Impossible! ton image
+adorée me poursuivait, et, plus tard, pendant que tu voyais mon fantôme
+sur la bruyère, je voyais le tien errer autour de mon lit de douleur; je
+le voyais tantôt dédaigneux et méfiant, tantôt éperdu et enivré... Mais
+le terme de tant d'épreuves approche, puisque, tel que je suis et
+indigne de toi, j'ai la gloire et le délice d'être aimé de toi. O
+Louise, laisse-moi te parler comme si tu m'appartenais déjà! Laisse-moi
+te rassurer sur cet avenir qui t'épouvante! J'ai raison d'y croire, va!
+Tout homme de volonté a son étoile: les uns la placent au ciel, les
+autres dans leur âme seulement; moi, je la vois en toi, et je ne demande
+qu'à toi la durée de mon énergie. Ce n'est pas là un rêve, et, si tu
+doutes, c'est que ton attachement n'est pas encore la passion que
+j'éprouve et que je veux t'inspirer. Oui, je veux que tu m'aimes
+follement, c'est-à-dire tel que je suis et sans me comparer à personne,
+sans me juger d'après tes propres idées, sans te souvenir qu'il existe
+des êtres pires ou meilleurs. Et que t'importe que je sois bon ou
+méchant, pur ou souillé, pourvu qu'il y ait en moi une force capable
+d'absorber ta vie et de te la rendre décuplée par le souffle de ma
+poitrine ardente? Ne vois-tu pas que je suis un type à part, un homme
+que, ni dans le bien ni dans le mal, les autres hommes ne sont de taille
+à mesurer? ne m'as-tu pas vu, dans ma colère, briser tout sur mon
+passage comme la foudre, et, dans ma douceur, tendre le brin d'herbe à
+l'insecte qui se noyait? Si j'ai tous les vices, comme on me le
+reproche, j'ai peut-être aussi toutes les vertus, qui sait? N'ai-je pas
+prouvé que, si je satisfaisais parfois mes passions en égoïste, je
+savais les vaincre en stoïcien quand une raison supérieure parlait à mon
+orgueil? Quel est après tout le résultat de cette vie délirante qui
+m'emporte? N'est-ce pas jusqu'ici le sacrifice? N'ai-je pas tout donné,
+ma fortune, mon repos, ma chair, mon âme à la cause que je veux faire
+triompher? Je suis un fou, à ce que l'on dit, un téméraire, un prodigue;
+j'engloutirai ta fortune comme j'ai englouti la mienne dans l'abîme sans
+fond des dévouements romanesques. Eh bien, oui, certes, et tu me
+mépriserais, si j'hésitais à le faire. Trafiquer, conserver, prévoir au
+milieu de la vie d'aventures qui nous est faite, est-ce possible, est-ce
+digne de nous? Ce sont là des vertus du temps passé comme l'amour timide
+et matrimonial de nos grand'mères! Nous ne sommes pas nés pour ces
+choses-là, nous autres. Le destin nous a jetés sur la terre au milieu
+d'une tourmente, se souciant peu des faibles destinés à être broyés, et
+trempant les forts pour des combats formidables. Tu vois bien que je
+suis une de ces puissances fatales qui doivent tout traverser et tout
+vaincre. Ma laideur caractéristique est comme le cachet de ma destinée.
+Là où je passe, dans les boudoirs comme dans les halliers, le sanglier
+que je suis met à néant les Apollons de l'ancienne mythologie galante.
+C'est qu'à travers ce masque bestial luit une flamme qui vient du ciel
+ou de l'enfer; c'est que cette main est plus noueuse que le câble et
+plus dure que le chêne; c'est que ces bras velus et ces épaules arquées
+te porteraient tout un jour sans se fatiguer; c'est que tout cet être
+qui t'appartient a été prédestiné aux travaux d'Hercule d'une époque de
+monstres et de prodiges! Et tu parles de clémence, de pitié, de
+modération à un boulet rouge lancé dans le monde pour l'épurer en le
+ravageant?... C'est de l'enfantillage, ma pauvre Louise! c'est ne pas
+comprendre l'horreur de la situation et la mission de ceux qui doivent
+la dominer. C'est méconnaître aussi la tienne et te ravaler au niveau
+des femmes lâches et bornées qui veulent pour maître un esclave et pour
+compagnon un idiot. Non, non! lève les yeux plus haut! Tu as déjà vaincu
+la timidité de ton sexe en traversant, éperdue mais sublime, des scènes
+de carnage et de désolation. Porte dans l'amour l'enthousiasme et la foi
+qui t'ont jetée dans les batailles. Affronte cette guerre-là, c'est la
+plus terrible, la plus enivrante de toutes! Apprends à te mesurer avec
+le lion et non à jouer avec le passereau! Sois ma vraie compagne, ma
+lumière et mon ombre, mon arbitre quelquefois, mon frein au besoin... ma
+complice toujours, car il faudra que tu acceptes les situations
+inextricables et les résolutions désespérées qui tuent les pusillanimes,
+mais où les vaillants se retrempent et forcent Dieu lui-même à se
+rétracter.--Tu trembles... Qu'as-tu donc? Tu pleures encore?
+
+LOUISE. Oui... N'importe! où tu iras, j'irai, et ce que tu voudras, je
+le veux!
+
+SAINT-GUELTAS. Viens donc sur mon coeur, et, là, dans cette solitude
+enchantée, sous le regard protecteur des étoiles, dis-moi...
+
+LOUISE, tressaillant. Écoutez! Le bateau! il aborde! Nous sommes
+découverts!... Nous sommes perdus!
+
+SAINT-GUELTAS, la poussant sous la hutte de roseaux. Reste là, ne bouge
+pas, et ne crains rien! (Il s'élance vers le rivage un pistolet dans
+chaque main.)
+
+
+
+SCÈNE II.--LA KORIGANE, SAINT-GUELTAS, ROXANE.
+
+
+LA KORIGANE, (faisant débarquer Roxane et restant sur le batelet qu'elle
+conduit. Vite, vite! Ils sont là!) Sautez sur le sable; moi, je remise
+et je cache le bateau. (Elle descend la rivière un peu plus loin.)
+
+SAINT-GUELTAS, qui débusque de l'oseraie; à part. La tante! Ah! que le
+démon te réduise en fumée, vieux fantôme! (Haut.) Comment! c'est vous,
+mademoiselle de Sauvières?
+
+ROXANE. Eh bien, oui, c'est moi, cher marquis. Ne m'attendiez-vous pas?
+
+SAINT-GUELTAS. Non, certes, pas ici. Raboisson devait vous conduire...
+
+ROXANE. Il s'est chargé de la Tessonnière. J'allais partir avec eux,
+quand la brave petite Korigane est accourue pour me dire de votre part
+de monter en bateau avec elle et de venir rejoindre ma nièce, qui ne
+pouvait pas rester convenablement seule avec vous.
+
+SAINT-GUELTAS. La Korigane! Et d'où diable sort-elle?
+
+ROXANE. N'est-ce pas vous qui me l'avez envoyée?
+
+SAINT-GUELTAS. Non! N'importe! Allez rejoindre Louise. Elle est là, nous
+allons repartir, (Il lui montre la hutte.)
+
+ROXANE. Ah! marquis, nous vous devrons tout!
+
+SAINT-GUELTAS. Allez, allez! (Il fait quelques pas sur le rivage et se
+trouve auprès de la Korigane, qui attache son batelet.) Quel diable à
+triple queue t'amène ici avec la vieille folle?
+
+LA KORIGANE. Maître, je t'ai suivi partout sans me montrer. Je savais
+bien que tu allais chercher la jeune fille. Je t'ai amené la tante pour
+te contrarier. C'est bien clair comme ça, et je ne vois pas de quoi tu
+t'étonnes.
+
+SAINT-GUELTAS. Ah! oui-da! Qui donc vous a conduites ici? Est-ce Cadio?
+
+LA KORIGANE. Cadio? Tirefeuille l'a tué, le pauvre Cadio; il vient de me
+le dire. Et c'est toi qui as commandé cela! Moi, j'ai volé un batelet,
+j'ai ramé, et me voilà... à moitié morte, par exemple! Achève-moi, si tu
+veux. Je n'aurais pas la force de me sauver. (Elle se jette sur le
+sable.)
+
+SAINT-GUELTAS, pensif, la regardant. Si petite, si frêle, si laide! une
+espèce de singe!... et si forte, si résolue, si passionnée! Tuer cela...
+oui, on écraserait d'un coup de talon cette tête plate comme celle d'une
+vipère! (Il la pousse du pied.) Lève-toi, allons! Ne tente pas ma
+fureur! Vas-tu dormir là, baignée de sueur et à moitié couchée dans
+l'eau froide?
+
+LA KORIGANE, se levant. Ah bah! Il y a longtemps que je suis morte! Vous
+ne le saviez donc pas? C'est ma pauvre âme que vous voyez, une âme
+maudite qui ne peut pas vous quitter, puisque vous êtes son enfer.
+
+SAINT-GUELTAS. Trêve de poésie! tu n'en es pas chiche, toi, la Bretonne
+endiablée! Voyons, trois mots avant de nous remettre en route. Il n'y a
+pas de temps à perdre ici. Tu es décidée à contrarier mes amours?
+
+LA KORIGANE. Oui.
+
+SAINT-GUELTAS. C'est imbécile, ce que tu veux faire là. On peut me
+contrarier une fois; mais deux fois, c'est trop, tu sais?
+
+LA KORIGANE. Oui, vous ôtez ce qui vous gêne.
+
+SAINT-GUELTAS. L'épine qui s'attache à mes jambes, je la brise.
+
+LA KORIGANE. C'est vous qui êtes simple de croire que vous pourrez me
+faire peur!
+
+SAINT-GUELTAS. Nous allons voir! (Il la prend d'une seule main et la
+tient au-dessus de l'eau.)
+
+LA KORIGANE, d'une voix douce et comme épurée tout à coup. Bien, mon
+doux maître! Mourir de ta main: voilà ce que je voulais!
+
+SAINT-GUELTAS, à part. Le chant du Cygne! (La reposant à terre.) Tu
+penses que je ne tuerai pas celle qui m'a sauvé la vie? Ton courage
+n'est que du raisonnement. Ce n'est pas grand'chose, va, et tu ne
+m'aimes guère!
+
+LA KORIGANE. Qu'est-ce qu'il faut donc pour que tu me croies?
+
+SAINT-GUELTAS. Il faut que tu aimes celle que j'aime, que tu la serves
+comme je la sers, que tu te dévoues pour elle comme pour moi, et que, de
+crainte de l'affliger, tu ne lui laisses jamais soupçonner l'amitié que
+je te porte. Le jour où je verrai une larme dans ses yeux par ta faute,
+tu ne seras plus rien pour moi.
+
+LA KORIGANE. Ah!... Et qu'est-ce que je serai donc pour toi, si j'obéis
+fidèlement?
+
+SAINT-GUELTAS. Tu seras ce que tu es: l'être que j'admire le plus sur la
+terre.
+
+LA KORIGANE. Tu m'admires, moi si laide?
+
+SAINT-GUELTAS. Eh bien, suis-je beau, moi, pour te reprocher ta
+laideur?... La beauté est là, vois-tu, dans la tête, et là, dans le
+coeur. C'est la volonté qui nous porte et le feu qui nous brûle. Je ne
+t'aime pas d'amour, tu le sais bien. T'ai-je trompée, toi? Jamais. Seule
+au monde, tu es de force à supporter la vérité, et je te l'ai dite; mais
+je sais ce que tu vaux, et je ne suis pas homme à n'y pas prendre garde.
+Je me connais en courage, et je te sais grande, ma pauvre souris noire,
+plus grande que les déesses qui me charment... et qui me marchandent
+leur amour! Je n'ai rien fait, rien dit pour avoir le tien; il ne m'a
+coûté ni effort d'imagination, ni mensonge, ni subtilités de langage, ni
+frais d'éloquence! Tu me l'as donné, comme si c'était une dette à me
+payer. Toi seule m'as compris! Vois si tu veux garder ta supériorité,
+ton prestige, et rester près de moi comme un chien que je maltraite en
+public, et comme un esprit familier devant lequel mon âme surprise et
+troublée se prosterne en secret.
+
+LA KORIGANE. Ah! tu dis des paroles magiques pour m'ensorceler!
+
+SAINT-GUELTAS. Les as-tu comprises?
+
+LA KORIGANE. Oui, j'obéirai. Tu veux que Louise soit ta femme?
+
+SAINT-GUELTAS. Tu sais bien que cela ne se peut pas; mais je veux
+qu'elle m'appartienne, et cela sera, et il faut que tu le souffres.
+
+LA KORIGANE. C'est bien, je le souffrirai.
+
+SAINT-GUELTAS. Allons! c'est l'amour, cela! sans réserve, sans scrupule,
+sans égoïsme! (Lui frappant rudement le front.) Ah!... si je pouvais
+faire entrer ce feu sacré que tu as là, dans la tête de mes idoles!
+
+LA KORIGANE. Tu sais que je t'aime mieux qu'elles, c'est tout ce qu'il
+me faut.
+
+SAINT-GUELTAS. En route, alors! Appelle ta jeune maîtresse--et la
+vieille, dont je saurai bien me débarrasser.--Vite! Il ne faut pas que
+le jour nous surprenne ici.
+
+
+
+
+SIXIÈME PARTIE
+
+
+
+
+PREMIER TABLEAU
+
+A Nantes.--Une petite chambre sous les toits.--Une trappe s'ouvre au
+plafond de bois en mansarde.--Une table est couverte de livres, de
+cartes de géographie, de journaux et de brochures. Un grabat et deux
+chaises de paille composent tout l'ameublement. La fenêtre, étroite et
+longue, plongeant sur les fossés formés par l'Erdre et la Loire, occupe
+le recoin d'une vieille maison très-élevée accolée à un angle de la
+prison du Bouffay.--La masse noire de l'antique édifice ne laisse percer
+qu'un rayon de lune qui frappe sur la guillotine, dressée en permanence
+sur la place des exécutions et aperçue par une échappée de murailles
+nues et sombres.--Cadio lit dans l'obscurité, où il semble voir comme un
+chat.--Henri entre. Il est en petite tenue militaire.
+
+
+
+SCÈNE PREMIÈRE.--HENRI, CADIO.
+
+
+CADIO. Ah! enfin! mon ami, te voilà! je n'espérais plus te voir
+aujourd'hui. Je savais pourtant que tu étais revenu sain et sauf.
+
+HENRI. Huit jours durant, nous avons donné la chasse à MM. les chouans.
+Je n'ai pas voulu me coucher sans avoir de tes nouvelles. Comment te
+sens-tu? voyons!
+
+CADIO. Très-bien; j'aurais pu aller aux manoeuvres, moi, et commencer à
+m'exercer avec les nouvelles recrues.
+
+HENRI. Non, tu es encore trop faible... Songe donc, tu as été si malade!
+
+CADIO. Ma blessure est fermée, je n'en souffre plus.
+
+HENRI. Je ne m'inquiète pas de la blessure, mais de la fièvre
+pernicieuse. Elle t'a mis bien bas, sais-tu? j'ai été diablement inquiet
+de toi!
+
+CADIO. C'est fini. J'aurais été fâché de mourir sans avoir rien appris.
+
+HENRI. Et tu as trouvé le moyen d'apprendre beaucoup dans ta
+convalescence; c'est même ça qui a retardé la guérison, je parie! J'ai
+eu tort d'apporter ces livres.
+
+CADIO. Je n'ai rien appris là dedans.
+
+HENRI. Rien?
+
+CADIO. Rien que les mots dont on se sert pour dire ce que l'on pense.
+
+HENRI. C'est quelque chose!
+
+CADIO. Oh! j'en avais déjà lu, des livres! Il y en avait au couvent où
+j'ai été. Les livres, c'est beau; mais la vérité, ça ne se lit pas, ça
+se trouve en priant Dieu.
+
+HENRI. Tu es toujours mystique, alors? Soit; mais, comme il faut te
+rétablir entièrement au moral et au physique avant de t'exposer aux
+fatigues du service, qui ne sont pas des plus douces dans ce temps-ci,
+je vais t'envoyer passer quelques semaines à la campagne.
+
+CADIO. Sans toi! Pourquoi ça?
+
+HENRI. Le chirurgien du régiment, qui t'a si bien soigné et qui sait
+combien je tiens à te voir guéri, dit qu'il te faut changer d'air. Celui
+de Nantes est empesté, et tu es ici dans le foyer de l'infection des
+prisons et des massacres. Ah! mon pauvre Cadio, je n'avais jamais
+regretté la fortune, mais, en me trouvant si dénué au moment où tu étais
+si malade, j'ai eu du chagrin, va! Et puis, par là-dessus, être forcé de
+te quitter sans cesse!... Enfin nous voilà pour quelques jours
+tranquilles, j'espère. J'irai te voir à la Prévôtière.
+
+CADIO. Qu'est-ce que c'est que la Prévôtière?
+
+HENRI. Une maisonnette auprès d'une petite ferme qui appartient à un de
+mes camarades. Il l'a mise à ma disposition, c'est-à-dire à la tienne.
+C'est à deux ou trois lieues d'ici, au milieu des bois. Tu y trouveras
+des livres, et tu pourras reprendre la musique sans gêner les
+délibérations du tribunal révolutionnaire, qui siége ici tout à côté et
+qui ne se payerait pas de tes chansons quand il délibère.
+
+CADIO. La musique... je n'y entendais rien! Je ne regrette pas celle que
+je faisais.
+
+HENRI. Tu l'as donc étudiée théoriquement, pour savoir que tu ne la
+savais pas?
+
+CADIO. Non! j'ai entendu chanter une femme.
+
+HENRI. Ah! oui, à propos! la prisonnière? Tu n'avais pas rêvé ça dans le
+délire de ta fièvre?
+
+CADIO. Elle a encore chanté hier au soir: c'est la voix d'un ange!
+
+HENRI. Je joue de malheur; elle ne dit rien quand je suis là. Est-ce
+pour elle que tu as voulu rester dans cet affreux logement?
+
+CADIO, à la fenêtre, lui montrant la guillotine. Non! c'est à cause de
+ça: tiens!
+
+HENRI. Diable! c'est moins gracieux; une drôle d'idée! Pourquoi ça?
+voyons! (Il lui tâte le pouls.)
+
+CADIO. Tu me crois fou?
+
+HENRI. Non, certes! mais trop exalté. Je sais bien que c'est ton état
+naturel, mais il ne faut pas que la fièvre s'y ajoute.
+
+CADIO. Est-ce que je l'ai?
+
+HENRI. Non.
+
+CADIO. Alors, je peux te parler sans te causer d'inquiétude. Je n'aime
+guère à parler, et peut-être ne sais-je pas bien encore. Pourtant il
+faut que j'essaye, il le faut! Tu sais ce qui s'était passé à la ferme
+du Mystère quand tu m'y as trouvé assassiné par l'ordre de M.
+Saint-Gueltas?
+
+HENRI. Ma foi, ce que tu m'as raconté était si étrange... Ce n'était pas
+une divagation?
+
+CADIO. C'était la vérité.
+
+HENRI. Tu avais contracté une sorte de mariage avec ma cousine pour la
+sauver en cas d'arrestation?
+
+CADIO. Oui, cela est arrivé. Le mariage ne valait rien, on s'était servi
+de faux noms.
+
+HENRI. Alors, il n'eût servi à rien.
+
+CADIO. Je ne savais pas; j'ai agi comme elle l'a voulu. J'étais content
+de lui rendre service et de lui inspirer de la confiance; et puis, quand
+j'ai vu que Saint-Gueltas la trompait, j'ai voulu l'avertir: on m'a
+répondu par une insulte et un coup de poignard.
+
+HENRI. Tu ne peux pas croire que Louise...
+
+CADIO. Le coup de poignard venait de lui, l'insulte venait d'elle!
+
+HENRI. Tu étais indigné, furieux, en effet.
+
+CADIO. C'est la première fois de ma vie que j'ai connu la colère; mais
+la colère n'est pas la fureur, qui est la folie. La colère est une bonne
+chose, c'est une clarté qui se fait dans l'esprit. On dit que Dieu a
+tiré l'homme d'un peu de boue. Les moines m'avaient appris cela; je me
+sentais avili dans ma chair et dans mon âme par cette croyance triste et
+basse. Je l'avais gardée pourtant! Vivant en plein air et dormant sans
+abri, je me demandais souvent: «Quelle différence y a-t-il entre toi et
+l'épine ou le caillou?» Je ne m'aimais pas, je ne me respectais pas. Si
+je ne faisais pas le mal, c'est que je ne savais pas le faire. J'ai
+commencé à me compter pour quelque chose le jour où tu m'as donné ton
+amitié;... mais, le jour où j'ai senti la haine, j'ai porté enfin mon
+existence tout entière, et j'ai compris que l'homme était, non pas une
+figure de terre et d'argile, mais un esprit de feu et de flamme. J'ai
+juré, ce jour-là, de me venger en devenant plus que ceux qui m'ont
+dédaigné comme un faible ennemi ou comme un ami indigne. Tu m'as dit:
+«Sois homme, sois soldat.» Oh! je l'ai voulu, je le veux! Mais quoi!
+j'étais mourant; tu ne savais que faire de moi; tu m'avais amené ici où
+ton service t'appelait. En entrant dans cette ville terrible d'où
+Carrier venait de partir la veille, j'ai tremblé. Oh! je me souviens
+bien! je voyais et j'entendais tout malgré le mal qui me rongeait. Tu
+m'avais fait mettre sur une charrette avec d'autres malades. Nous
+marchions au centre de ton régiment. C'était le soir, une nuit pâle et
+froide. Tu m'avais enveloppé de ton manteau. Tu poussais ton cheval près
+de moi pour voir si j'étais mort, car je n'avais plus la force de te
+répondre. Nous traversions un long faubourg brûlé par les Vendéens et
+devenu depuis un vrai charnier où on les fusillait par centaines. On
+n'avait pas encore ramassé ceux qui étaient tombés là dans la journée;
+les bras manquaient sans doute. La peste et la famine étaient ici, et
+ceux qui tuaient étaient à peine plus vivants que les morts. Les chiens
+affamés dévoraient les cadavres, et les roues de la charrette les
+écrasaient. Mes cheveux se dressaient sur ma tête, et je me disais:
+«Voilà l'enfer de la vengeance! c'est ici la fête du sang et de la
+fureur!» Alors, j'ai entendu un rire exécrable qui partait de moi, et tu
+as dit au chirurgien qui nous escortait: «Pauvre Cadio! c'est la mort!»
+Quand je me suis éveillé à l'hôpital militaire, tu étais encore auprès
+de moi, tu t'affligeais, disant: «L'épidémie est ici, il faudrait le
+transporter ailleurs.» C'est alors qu'un des infirmiers m'a reconnu et
+qu'il t'a dit: «Cadio est de mon pays. Je l'ai vu tout petit, je lui
+veux du bien. Mon frère est logé dans la ville aux frais de la nation,
+parce qu'il est employé à son service. Je vais transporter Cadio chez
+lui, il n'y manquera de rien.»
+
+HENRI. Et on m'a tenu parole, n'est-ce pas? Tu n'as pas à te plaindre de
+ton hôte?
+
+CADIO. Non! C'est un homme malheureux, mais c'est un honnête homme, et
+il ne faudra pas lui parler de le payer. Il en serait offensé. Je veux
+t'en parler, de cet homme-là! Il m'a beaucoup appris et beaucoup fait
+réfléchir.
+
+HENRI. C'est un maître charpentier, n'est-ce pas?
+
+CADIO. C'est un ancien chartreux du couvent d'Auray, qui est venu ici
+reprendre l'état de son père, et, quand on construisait des gabares
+destinées à être englouties avec les prisonniers qu'on y entassait,
+c'est lui qui commandait ces travaux et ces exécutions-là.
+
+HENRI. Ah! je ne savais pas ce détail. Sa figure est très-douce
+pourtant.
+
+CADIO. Oui, comme la mienne; mais elle ne sourit pas. Cet homme était
+cruel et intolérant autrefois. Il ne rêvait que le retour de
+l'inquisition. Carrier est devenu son dieu. A présent, il ne parle pas
+volontiers des choses qu'il a faites. Depuis le départ de Carrier, ces
+choses ont été blâmées, et on a menacé ceux qui y ont pris part.
+
+HENRI. Et qu'est-ce qu'un pareil fonctionnaire de la Terreur a pu
+t'apprendre, à toi?
+
+CADIO. Il m'a appris qu'il faut se méfier de soi, vu que les hommes les
+plus rudes sont faibles comme des enfants. Cet homme ne dort plus et il
+dépérit. Il est plus malade que moi, il meurt d'épouvante et de chagrin.
+
+HENRI. Ma foi, c'est ce qu'il a de mieux à faire. Je comprends qu'il
+existe des bêtes féroces comme Carrier et ses complices; je ne comprends
+pas que le peuple se trouve toujours prêt à leur obéir. Qu'une bande de
+loups se précipite sur un troupeau, c'est dans l'ordre; mais que les
+moutons, pris de fureur, se mettent à se dévorer les uns les autres,
+voilà ce qui m'indigne et me navre. Si ce peuple de Nantes, qui est
+honnête et laborieux, avait injurié les bourreaux et sauvé les victimes
+au nom de la République, la République ne se fût pas égarée; mais, à
+Nantes comme à Paris, comme partout, le peuple tremblant s'est effacé,
+et, parce qu'une poignée de meneurs d'émeutes s'est toujours trouvée là
+pour applaudir le meurtre et demander des têtes, les meneurs de la
+Convention ont mis leurs crimes sur le compte du peuple tout entier,
+disant qu'on lui jetait des têtes pour apaiser sa rage. Eh bien, moi qui
+ai vu les choses de près, je déclare qu'ils en ont menti, et que, s'ils
+eussent, enseigné et pratiqué l'humanité, ils eussent trouvé le peuple
+humain et généreux. A-t-on osé punir nos soldats parce qu'ils ont mainte
+fois refusé de fusiller les prisonniers?
+
+CADIO. Alors, selon toi, ce n'est pas le peuple qui a fait la
+Révolution? Si cela est vrai, gloire aux hommes qui l'ont faite sans lui
+et pour lui!
+
+HENRI. Oui, tu as raison; mais ne peut-on faire ces grandes choses sans
+les souiller par la fureur et la vengeance?
+
+CADIO. On ne le peut pas!
+
+HENRI. Tu es convaincu de ce que tu dis là, Cadio?
+
+CADIO. Je le suis.
+
+HENRI. Tu pries Dieu, dis-tu, et voilà ce qu'il t'a révélé dans la
+prière?
+
+CADIO. Dieu n'explique rien à l'homme. Il le frappe, le brise, le pétrit
+et le renouvelle. On le questionne ardemment, il ne répond pas; mais, un
+matin, après beaucoup de souffrance et d'agitation, on s'éveille changé
+et retrempé: c'est _lui_ qui l'a voulu! Vous appelez cela la force des
+choses, je veux bien; mais la force des choses, c'est Dieu qui agit en
+nous et sur nous.
+
+HENRI. Prends garde, mon cher enfant, te voilà fanatique et fataliste.
+Je te voulais républicain et brave: tu dépasses le but avant d'avoir
+fait le premier pas! La compagnie du maître charpentier et la vue
+malsaine de cet échafaud et de cette prison te font du mal. Je
+t'emmènerai demain.
+
+CADIO. J'irai où tu voudras, mais laisse-moi te répondre. Tu me voulais
+républicain, j'étais indifférent. Tu me voulais brave, j'étais lâche.
+
+HENRI. Non certes!
+
+CADIO. Si fait! Je savais bien accepter la mort, mais en la détestant,
+et j'étais sensible; je craignais le mal des autres, je ne pouvais pas
+le voir. Quand les insurgés crucifiaient leurs prisonniers au portail
+des églises, quand ils les écorchaient vifs,... je m'enfuyais en fermant
+les yeux, et je les ai quittés pour n'en pas voir davantage. Il me
+semblait sentir dans ma propre chair les tourments qu'on faisait endurer
+aux victimes. Comment donc serais-je devenu brave, si j'étais resté bon
+et tendre comme une femme? Il fallait endurcir mon coeur, et j'ai
+regardé comment la guillotine coupe les vertèbres et fait jaillir le
+sang avec la vie. On s'est ralenti ici depuis le rappel de Carrier. On
+n'a plus tué sans jugement, on n'a plus noyé; la vengeance a reculé
+devant son oeuvre, ceux qui l'avaient servie ont eu peur! J'ai vu le
+maître charpentier enterrer sa hache rouillée de sang dans sa cave et
+s'enfuir devant son ombre, croyant voir des spectres sur la muraille.
+Donc, l'homme a peur de tout, même de son énergie, et, pour devenir un
+des premiers, il faut vaincre tout, l'effroi, la pitié, le remords!
+
+HENRI. Tu veux devenir un des premiers? Méfie-toi de ces rêves
+d'ambition qui ont fait tant de coupables et d'insensés parmi ceux de
+ton âge!
+
+CADIO. Tu ne m'entends pas. Je ne songe pas à la gloire et à la fortune,
+je ne songe qu'à me sentir aussi fort que je me suis senti faible;
+alors, je serai content.
+
+HENRI. Et pour te rendre fort, tu cherches à te rendre inhumain?
+
+CADIO. J'y arriverai, j'ai assez souffert pour cela. Oh! la pitié, quel
+mal! quel déchirement! quelle défaillance mortelle! J'y ai passé, va!
+j'ai vu tout ce qu'a fait Carrier.
+
+HENRI. Tu l'as vu en songe, puisque tu n'étais pas ici...
+
+CADIO. En songe? Non, je l'ai vu en réalité quand le charpentier me l'a
+raconté à cette fenêtre, et depuis... Tiens! je le vois encore, et
+pourtant je ne sue ni ne tremble la fièvre. Tiens, tiens!... regarde,
+dans cette eau noire qui rampe et siffle sous nos pieds, vois-tu cette
+tache blanche comme de l'écume? C'est une tête coupée que le flot
+emporte! Elle passe, elle fuit, elle rit, elle jure! Attends! elle
+cherche à mordre, elle a rencontré le cadavre d'un enfant, elle s'y
+attache, elle le dévore, et le pauvre petit corps, réveillé par les
+morsures, se tord avec un vagissement lamentable. Tu ne l'entends pas,
+toi?
+
+HENRI. Non, Dieu merci, je n'appelle pas de pareilles visions, et tu as
+tort...
+
+CADIO. Oh! moi, j'ai des sens qui pénètrent du présent dans l'avenir et
+dans le passé. Quand j'étais faible et craintif, j'ai vu et entendu tout
+cela d'avance, et tout cela se passait dans l'enfer, dont j'avais peur.
+A présent que l'enfer s'est répandu sur la terre, je le vois mieux,
+voilà tout.--Oh! comme je le vois! Regarde avec moi, tu verras peut-être
+aussi. Là-bas, sur ces marches glissantes et boueuses, il y a une troupe
+de jeunes filles pâles et nues: la plus âgée n'a pas quinze ans. Des
+hommes les poussent devant eux; elles ne savent pas pourquoi. Il y en a
+qui disent: «Mon Dieu, prenez donc garde, vous allez nous faire tomber
+dans l'eau!» Elles ne croient pas possible qu'on les y pousse exprès. Et
+cependant, on redouble; elles se rassemblent, faible barrière, elles
+s'imaginent qu'en se serrant les unes contres les autres et en criant
+toutes ensemble, elles résisteront et se feront comprendre. «Nous sommes
+des enfants, nous n'avons fait de mal à personne, la loi nous protége,
+ayez pitié!--Eh bien, oui! répondent les bourreaux; nous avons pitié;
+finissons-en vite. Mourez, qu'on n'entende plus vos cris, qu'on ne voie
+plus vos figures pâles!» Allons! en voilà une qui tombe dans l'eau noire
+infectée de tant de cadavres, que la victime ne peut pas enfoncer, et
+puis une autre dont le poids l'entraîne.--Mais qu'est-ce qui arrive? On
+cesse de les pousser, on tend la main à celles qui sont à moitié
+englouties, c'est le pardon peut-être? Non! c'est le comble du laid, ce
+qui vient là, c'est le dernier mot de la vengeance!--Une meute de
+vieilles femmes moitié louves, moitié limaces; cela rampe dans l'ordure
+et cela a des yeux ardents; elles viennent demander la vie de ces
+enfants. Chose atroce! on la leur accorde en riant et en disant des
+choses obscènes que ces femmes seules comprennent. Et les voilà qui
+payent un droit, car elles sont patentées pour livrer l'enfance à la
+prostitution, et les pauvres demoiselles nobles qui sont là, condamnées
+à mourir ou à épouser la lie du peuple, ne comprenant pas, se
+réjouissent; elles remercient, elles embrassent leurs bienfaitrices
+hideuses... Il y en a une pourtant, la plus grande, la plus jolie, qui
+comprend ou devine. Elle résiste, elle dit: «J'aime mieux mourir!» On
+veut l'emmener de force, elle lutte, elle crie, on la tue;... c'est bien
+fait, on lui a rendu service!... Les autres... Attends, un nuage passe!
+Il se dissipe! Deux mois se sont écoulés, les voilà qui reviennent,
+toutes vieilles et flétries. Il y en a que la fièvre des prisons a
+rendues si dangereuses pour la santé publique, qu'elle les a préservées
+de l'outrage; mais elles ne guérissent pas assez vite, il faut s'en
+débarrasser. D'autres ont roulé dans la fange comme dans leur élément;
+plusieurs,... celles qui valaient le mieux, sont devenues folles; tout
+cela passe sur la lourde gabare, elles rient et sanglotent, elles
+chantent et rugissent, musique infernale! Savent-elles où elles vont,
+cette fois? Il y en a qui se sont parées comme pour une fête, mais leurs
+habits sont plus précieux que leurs personnes, à présent; on les
+dépouille, toutes deviennent muettes d'horreur. Les coups de hache
+résonnent sourdement sur les flancs de la gabare... Les ouvriers sautent
+dans des batelets; on coupe sans pitié les mains qui se cramponnent aux
+bourreaux.--L'eau bouillonne autour d'un immense cri de détresse
+brusquement étouffé. Des chevelures brunes et blondes flottent un
+instant et disparaissent,--plus rien! La Loire est tranquille et
+contente; elle a bu ce soir, elle boira demain! Passons... Entrons dans
+les cachots. Les murs se fendent et s'entr'ouvrent devant nous. Viens,
+suis-moi, il faut tout voir. Tu recules? L'atmosphère fétide éteint les
+flambeaux, c'est l'odeur de la peste. C'est cette odeur-là qui suinte à
+travers les murailles, qui traverse les rues et qui m'a presque fait
+mourir sur ce grabat où j'étais hier; aussi je ne la crains plus, j'ai
+passé par le crible!... Entrons... Il y a là vingt, trente, cent
+cadavres épars dans les ténèbres; deux ou trois spectres se traînent
+vers nous en tendant leurs mains décharnées; ils trébuchent et tombent
+sur le corps de leurs frères et de leurs enfants. «Levez-vous et sortez,
+misérables, il faut mourir!--Ah! oui, sortir, merci! c'est tout ce que
+nous demandons. Voir le ciel un instant, respirer une bouffée d'air pur,
+mourir après; nous sommes contents!» Allons! ceux-ci seront
+fusillés.--Il faut bien varier le genre de mort, et puis la guillotine
+est fatiguée; elle a trop mordu, la vierge rouge! ses dents sont
+ébréchées.--(Riant.) Ah! comme je t'ai bien conduit pour voir le
+spectacle, n'est-ce pas? Mais tu en as assez, et, moi, je suis fatigué
+aussi.--Oui, c'est assez pour aujourd'hui.--Je veux, comme autrefois,
+écouter le chant des oiseaux et m'étendre sur la bruyère! (Il se jette
+sur son grabat.)
+
+HENRI. J'ai laissé parler ton délire. Pauvre malheureux! tu prétends
+avoir tué la pitié, et elle te tue! Tiens! j'ai eu tort de vouloir te
+métamorphoser! Tu es un artiste et non un soldat. Tu as trop
+d'imagination.
+
+CADIO, se relevant. N'importe, je veux vivre et agir, dussé-je souffrir
+ce que nul homme n'a souffert! Les artistes sont considérés comme des
+êtres inutiles et chimériques. Le devoir que tu m'as tracé est atroce,
+je veux le remplir. Je veux être un Français, un meurtrier comme les
+autres! Il faut savoir tuer pour savoir mourir; n'est-ce pas la devise
+du soldat? Le trouble où tu me vois n'est que la dernière crise d'une
+longue agonie. Me voilà ranimé, tout ce que la République exigera de
+moi, je peux et je veux le faire. J'ai bu le calice de la terreur! J'ai
+tué la peur, j'ai guillotiné, fusillé, noyé et violé la Pitié!
+
+HENRI. Eh bien, cela est horrible, et je ne te trouve plus digne de
+servir la patrie, si tu dois rester ainsi... je me repens... Mais non,
+mon pauvre Cadio! tu es malade, tu es faible, cela passera, je te
+calmerai. C'est ma faute après tout, je n'aurais pas dû te laisser ici;
+que ne m'as-tu parlé plus tôt? Mais qu'as-tu maintenant? tu pleures?
+
+CADIO. Tu n'entends donc pas? la voix du ciel!...
+
+HENRI. La prisonnière? (courant à la fenêtre.) Oui, j'entends!... Mais,
+grand Dieu, je la connais, cette chanson triste, je l'ai entendue
+autrefois à Sauvières. Et cette voix douce... je la connais aussi!
+Cadio, Cadio! c'est Marie Hoche qui est là!
+
+CADIO. Tu en es sûr? Moi, je ne sais pas. Il me semblait... Je n'osais
+le croire.
+
+HENRI. Je la savais partie d'Angers, je la croyais en liberté. Il l'ont
+reprise, ou ils l'ont transférée ici. Depuis cinq mois peut-être! Quel
+martyre! Pauvre chère fille! où est-elle? comment se fait-il que nous
+l'entendions? Il n'y a pas une seule fenêtre, pas une seule ouverture de
+ce côté de la prison.
+
+CADIO. Elle est là, tout près, sur le haut de cette petite tourelle.
+
+HENRI. Sur la plate-forme que nous cachent les créneaux? Oui, sa voix
+part de là. Elle peut nous entendre, je veux lui parler.
+
+CADIO. Ne le fais pas. Le charpentier est peut-être en bas...
+
+HENRI. Non, il était sorti quand je suis entré.
+
+CADIO. Attends, écoute! on monte l'escalier, c'est lui... Quittons cette
+fenêtre, n'ayons pas l'air d'écouter: il a peur de tout; il ferait
+mettre la prisonnière au cachot, s'il pensait que nous voulons la
+délivrer.
+
+HENRI. La délivrer, hélas! ce serait tenter l'impossible!
+
+
+
+SCÈNE II.--Les Mêmes, LE CHARPENTIER.
+
+
+LE CHARPENTIER. Cachez-vous, cachez-moi! tout est perdu, je suis un
+homme mort!
+
+HENRI. Qu'est-ce qu'il y a donc?
+
+LE CHARPENTIER. Robespierre, Couthon, Saint-Just...
+
+HENRI. Eh bien?
+
+LE CHARPENTIER. A l'échafaud! morts! Carrier...
+
+HENRI. Mort aussi?
+
+LE CHARPENTIER. Non! le scélérat a aidé à les faire périr, il les a
+accusés aussi... Tout est fini, tout est perdu. La République est
+décapitée. La nouvelle vient d'arriver. Les royalistes sont dans
+l'ivresse, ils s'embrassent dans les rues. On va venir nous égorger. La
+réaction triomphe... On parle de marcher sur les prisons et de forcer
+les portes... On sauvera tous les nobles, on jettera à l'eau tous les
+républicains, car il y en a aussi... Et moi, ils vont m'égorger
+vivant... Ils me connaissent, ils me couperont en morceaux. Où me
+cacher?
+
+HENRI. Fuyez, quittez la ville. Allons! ne perdez pas la tête. Partez,
+vous avez le temps!
+
+LE CHARPENTIER. Oui, c'est vrai. Adieu.--Je crierai: «Vive le roi!» Ils
+ne me reconnaîtront pas. (Il sort.)
+
+
+
+SCÈNE III.--HENRI, CADIO.
+
+
+CADIO. Cet homme est lâche!
+
+HENRI. Non, il est fou; mais il a dit quelque chose qui me frappe. S'il
+y a une émeute royaliste, si on force les prisons... Marie Hoche est
+républicaine; elle aura peut-être l'imprudence de se nommer et de dire
+ce qu'elle pense. Il faut l'avertir, et tout de suite! Mais comment
+faire pour ne pas attirer l'attention sur elle? Ce grenier au-dessus de
+nous, y es-tu monté quelquefois?
+
+CADIO. Non; il y a si peu de jours que je peux me porter sur mes jambes!
+Vas-y, monte sur la table! je t'aiderai.
+
+HENRI, dans le grenier. Ah! le toit est au niveau de la plate-forme; il
+y touche,... non, il y a un espace... Avec une planche, on le
+franchirait.
+
+CADIO. Attends-moi, nous trouverons ce qu'il faut! (Il monte aussi dans
+le grenier avec peine.)
+
+HENRI. Reste tranquille, j'ai trouvé!
+
+CADIO. Elle ne chante plus; pourvu qu'elle soit encore là!
+
+HENRI. Je vais le savoir, (Il dresse la planche.) Tiens-moi seulement un
+peu ce pont du diable.
+
+CADIO. Il est solide; mais, toi, tu n'auras pas le vertige?
+
+HENRI, sur la planche. Jamais. Eh bien, que fais-tu?
+
+CADIO. Je te suis.
+
+HENRI. Tu ne peux pas, je ne veux pas!
+
+CADIO. Je veux!
+
+
+
+
+DEUXIÈME TABLEAU
+
+Au point du jour, à la Prévôtière.
+
+
+
+SCÈNE UNIQUE.--HENRI, CADIO, MARIE, dans une petite maison bourgeoise
+auprès de la ferme. Ils entrent dans une cuisine au rez-de-chaussée. Au
+fond est un escalier qui monte au premier étage.
+
+
+HENRI, (embrassant Marie.) Enfin, vous voilà sauvée, chère soeur!
+
+MARIE, serrant ses mains et celles de Cadio. Enfin, vous voilà sauvés,
+chers amis! car, pour me délivrer, vous vous êtes exposés à de grands
+risques! Est-ce que nous pouvons parler librement ici?
+
+HENRI. Je présume qu'il n'y a personne; mais je vais faire une visite
+domiciliaire avant de nous installer. (Il sort.)
+
+CADIO. Vous avez eu peur, n'est-ce pas?
+
+MARIE. Oui, pour vous deux, j'ai eu bien peur!
+
+CADIO. Vous vouliez rester prisonnière! Ça doit être affreux, la prison.
+
+MARIE. Ce qu'il y a de plus affreux, c'est d'entraîner ceux qu'on aime
+dans le malheur, le reste n'est rien. Ah! si j'avais pu vaincre votre
+résistance... mais, en résistant moi-même, je prolongeais votre danger.
+J'ai dû céder...
+
+CADIO. Et vous avez bravement passé sur la planche: vous êtes une femme
+courageuse.
+
+MARIE. Non, je suis née timide.
+
+CADIO. C'est comme moi! On devient dur pour soi en devenant dur pour les
+autres.
+
+MARIE, étonnée. Mais, non, c'est le contraire, il me semble!
+
+HENRI, revenant. Il n'y a personne. La maison est meublée du strict
+nécessaire, et le jardin, vous voyez, est complétement à l'abandon.
+C'est comme partout. On n'ose rien embellir et rien cultiver, parce
+qu'on craint toujours une visite des chouans; mais ils ne sont jamais
+venus ici, et, maintenant, ils n'auraient plus l'audace de porter leurs
+expéditions si près de la ville; vous êtes donc aussi en sûreté dans ce
+petit réduit qu'il est possible de l'être en Bretagne à l'heure qu'il
+est.
+
+MARIE. Mais vous! quand on s'apercevra de mon évasion,... si quelqu'un
+nous a vus sortir de la maison de ce charpentier...
+
+HENRI. Personne n'a fait attention à nous: on était trop agité par la
+grande nouvelle. Nous avons fait assez de détours dans la ville pour
+dérouter les espions, s'il y en a eu pour nous suivre. Le cheval qu'on
+m'a prêté est bon, nous avons filé vite. Personne ne pouvait suivre à
+pied notre cabriolet, et il n'y avait aucune voiture, aucun cavalier
+derrière nous. Quand ce brave cheval aura un peu soufflé, je repars pour
+me montrer où l'on a l'habitude de me voir, et je reviens vous dire que
+tout va bien; vous allez donc enfin goûter quelques jours, peut-être
+quelques semaines de repos et de bien-être!
+
+MARIE. Mais de quoi vivrai-je ici? Je ne trouverai aucun travail, et je
+ne puis être à votre charge.
+
+HENRI. Vous y recevrez l'hospitalité fraternelle que viendra vous offrir
+le propriétaire de ce petit bien. C'est un officier de mon régiment, un
+excellent ami qui sera bien heureux d'assurer un asile à la cousine de
+Hoche.
+
+MARIE. Mais puis-je accepter?... Il n'est sûrement pas riche?
+
+HENRI. On est très-riche dans ce temps-ci quand on peut assister ceux
+qu'on aime, et il y a de la dignité à savoir accepter une telle
+assistance.
+
+MARIE. Vous avez raison, Henri! Et Cadio?...
+
+HENRI. Cadio demeurera à la ferme, et vous le verrez tous les jours.
+
+MARIE. Et vous quelquefois?
+
+HENRI. Le plus souvent possible.
+
+MARIE. Je vais donc être heureuse, moi? C'est étonnant, cela! je crois
+rêver. Heureuse huit jours, quinze jours peut-être!
+
+HENRI. Pourquoi pas plus longtemps? qui sait?
+
+MARIE. Ce serait exiger beaucoup dans le temps où nous vivons. A
+présent,... dites-moi, Henri, puisqu'il y a une minute pour respirer, où
+est Louise?
+
+HENRI. Chez Saint-Gueltas avec sa tante, voilà tout ce que je sais. Ils
+ont dû traverser de rudes alarmes, car on a fait une rude guerre à leur
+parti; mais il y a eu armistice en attendant mieux, et la chute de
+Robespierre va hâter sans doute la véritable pacification. Quant au
+général Hoche...
+
+MARIE. Où est-il à présent?... Je n'osais vous demander de ses
+nouvelles. Il n'a donc pas été tué à la guerre?
+
+HENRI. Non, Dieu merci! Il doit être à l'armée du Nord. (Bas, à Cadio.)
+Ne lui dis pas qu'il est en prison, puisqu'elle ne le sait pas. Il va
+certainement être délivré. (A Marie.) Mais parlons donc de vous, Marie;
+je ne sais rien de vous encore. Pourquoi étiez-vous à Nantes... et
+toujours détenue?
+
+MARIE. C'est-à-dire comment ai-je fait pour n'être pas mise à mort?
+C'est une sorte de miracle, et un autre miracle, c'est d'avoir échappé à
+l'épidémie horrible qui ravageait les prisons. C'est qu'à Nantes comme à
+Angers ma situation exceptionnelle a embarrassé la conscience de mes
+juges. Interrogée plus d'une fois avec une obstination minutieuse, j'ai
+été reconnue coupable d'attachement à mes maîtres,--je me faisais passer
+pour une servante de la famille de Sauvières;--mais on n'a pu me
+convaincre de sympathie pour la cause royaliste. J'étais si nette de
+conscience à cet égard-là, que j'ai pu l'être dans mes réponses, et, ne
+sachant que faire de moi, on a pris le parti de m'ajourner de série en
+série, jusqu'au rappel de Carrier. Alors, soit à dessein, soit
+autrement, on m'a oubliée tout à fait, et j'ai dû à l'attachement d'une
+femme de geôlier, dont j'avais sauvé l'enfant malade en lui indiquant un
+remède, d'être mieux traitée que je ne l'avais été d'abord. Le séjour de
+ces geôles était horrible: couchées parmi les mortes et les mourantes
+qui se succédaient sur la paille, notre lit commun, nous sentions
+littéralement le cadavre, et, quand on emmenait une escouade de
+condamnées pour les faire mourir, les curieux s'écartaient dans la
+crainte de la contagion. Moi, j'ai eu dans ces derniers temps une petite
+cellule à moi seule avec un escalier de quelques marches qui me
+permettait d'aller respirer sur la plate-forme, où je pouvais marcher un
+peu en rond, tantôt dans un sens et tantôt dans l'autre. On m'avait
+donné des vêtements propres et une nourriture presque suffisante.
+J'étais donc bien, et j'aurais dû moins souffrir. Eh bien, c'est le
+temps le plus rigoureux de ma captivité. Être seule, inutile, ne pouvoir
+plus s'oublier en s'occupant des autres! Dans cet enfer de la prison
+commune, je parvenais à soulager quelques souffrances, à ranimer des
+courages par l'exemple de ma patience, à adoucir au moins la douleur par
+la part que j'y prenais. Toutes ces infortunées étaient mes amies,...
+des amies sans cesse renouvelées par le départ des unes et l'arrivée des
+autres. Celles qui mouraient dans mes bras me disaient: «Au revoir dans
+l'autre vie!» Et, comme ce pouvait être mon tour le lendemain, la mort
+ne semblait plus être un adieu. Quand je me suis trouvée seule, je me
+suis aperçue de tout ce qui est lugubre dans une prison. Je pouvais
+contempler le soir un petit espace du ciel fermé par le cercle de
+pierres qui m'entourait. Je voyais les étoiles et les nuages; mais, le
+jour, j'entendais le cri des corbeaux attirés par l'odeur du sang, les
+clameurs de la foule cruelle et le bruit inénarrable que fait le
+couperet en glissant dans la rainure de la guillotine. Mon Dieu! mon
+Dieu! comment peut-on vivre au milieu de ces horreurs!... Vivre ainsi
+préservée au milieu de cette tuerie perpétuelle m'a paru le pire des
+supplices.
+
+HENRI. Pauvre Marie! Et vous chantiez pour vous distraire?
+
+MARIE. Non, mais pour essayer de distraire les autres. Je me disais que,
+des autres cellules, des malheureux isolés comme moi m'entendraient
+peut-être et se trouveraient un instant soulagés par mon chant. Je ne
+pouvais que cela pour eux...
+
+CADIO. Vous m'avez fait du bien, à moi! Je vous écoutais.
+
+MARIE. Avez-vous été prisonnier aussi?
+
+HENRI. Non... Il vous racontera à loisir comment il a vécu depuis le
+jour où vous vous êtes quittés à Saint-Christophe; et moi qui vous avais
+vue là aussi, j'aurai aussi bien des choses à vous dire, Marie!... A ce
+soir!...
+
+CADIO. Je vais t'amener le cheval au bout du jardin, (Il sort.)
+
+MARIE. Et moi, je vous reconduis jusqu'à la porte de l'enclos.
+
+HENRI, sur le seuil du jardin, tenant la main de Marie. Eh bien, il est
+charmant, ce jardin abandonné; comme il est couvert et touffu! Qu'est-ce
+que c'est que ces grandes feuilles qui poussent jusque sur les marches
+de la maison?
+
+MARIE. C'est de l'acanthe; comme c'est beau! et voilà des orties, des
+fraises, des oeillets, des ronces... Oh! que tout cela est nouveau pour
+moi! Je ne croyais pas revoir jamais un brin d'herbe, et je vois des
+feuilles, des fleurs... Et ces grands horizons bleus, ce sont des
+bois?... J'ai les yeux affaiblis, tout m'éblouit à présent; il me semble
+que je nage dans un rayon de soleil comme ces mouches qui commencent à
+bourdonner. Comme elles chantent bien, n'est-ce pas? Je ne chantais pas
+si bien que cela sur ma tourelle! Pourvu qu'on ne me reprenne pas!...
+Ah! j'ai peur! Voyez ce que c'est que le bonheur, on devient lâche tout
+de suite.
+
+HENRI. Oh! vous, vous ne le serez jamais! et moi, je suis heureux aussi,
+allez, de vous avoir conduite à bon port dans ce joli nid de verdure.
+Adieu, Marie! non, au revoir! Reposez-vous; ce soir, nous causerons.
+
+
+
+
+TROISIÈME TABLEAU
+
+Six semaines plus tard, à la Prévôtière, dans un petit bois qui descend
+en pente rapide vers le fond d'un étroit ravin.--A travers les branches
+d'un vieux chêne, on voit une série de ravins boisés qui bleuissent en
+s'éloignant.--Paysage peu varié, mais frais et charmant.--Marie est
+assise sur un groupe de rochers à l'ombre du chêne avec plusieurs
+enfants autour d'elle. Ce sont les enfants du fermier, à qui elle
+apprend à lire.
+
+
+
+SCÈNE PREMIÈRE.--MARIE, deux Enfants.
+
+
+MARIE. Allez jouer, si vous voulez, mes enfants; je suis très-contente
+de vous. (Les enfants s'éloignent, il en reste deux.)
+
+UNE PETITE FILLE. C'est drôle!... Dites donc, mamselle Marie, à quoi ça
+sert de savoir lire? Maman dit que ça ne sert à rien.
+
+UN PETIT GARÇON. Mais papa dit que ça sert à être bon citoyen. C'est les
+chouans, qui ne savent pas lire!
+
+LA PETITE FILLE. Maman n'est pas chouan, et elle ne sait pas non plus.
+
+MARIE. Ta maman est très-bonne, et, comme c'est ta maman, elle n'a pas
+besoin de savoir lire: elle n'a pas le temps, d'ailleurs; mais toi, qui
+n'es la maman de personne, il faut apprendre à écrire les comptes de ton
+papa.
+
+LE PETIT GARÇON. Et moi, citoyenne Marie, est-ce que tu m'apprendras
+aussi à écrire?
+
+MARIE. Certainement.
+
+LE PETIT GARÇON. Pour quand je serai soldat, pas vrai? Papa dit qu'à
+présent, c'est nous les officiers, les avocats, les gros messieurs, les
+généraux, et tout!
+
+MARIE. Oui, pourvu qu'on soit bien savant.
+
+LE PETIT GARÇON. Et patriote?
+
+MARIE. Et patriote.
+
+LE PETIT GARÇON. On serait patriote et pas savant?...
+
+MARIE. On serait encore un bon laboureur, un bon ouvrier ou un bon
+soldat, mais ni avocat ni général.
+
+LA PETITE FILLE. Vous qu'êtes savante, vous êtes donc général aussi?
+
+MARIE. Je suis ta maîtresse d'école pour le moment, c'est-à-dire ton
+amie qui tâche de t'apprendre ce qu'elle sait, et ta couturière qui fait
+tes robes et celles de tes soeurs.
+
+LA PETITE FILLE. Combien qu'on vous paye pour tout ça?
+
+MARIE. C'est moi qui paye comme ça l'amitié qu'on a pour moi.
+
+LA PETITE FILLE. Ça se paye donc, l'amitié?
+
+MARIE. Oui, avec de l'amitié. Est-ce que tu ne m'aimes pas, toi?
+
+LA PETITE FILLE. Oh! si!
+
+MARIE. Eh bien, tu me payes.
+
+LE PETIT GARÇON, d'un air capable. Ça n'est pas plus malin que ça,
+pardi! Citoyenne,... je t'aime aussi moi!
+
+MARIE, l'embrassant. Je l'espère bien! autrement, tu serais ingrat.
+
+LA PETITE FILLE. Qu'est-ce que c'est, ingrat?
+
+LE PETIT GARÇON. C'est d'être bossu, méchant, vilain et malpropre, v'là
+ce que c'est. Viens, que je te reconduise à la maison. On jouera un brin
+au bord de la mare, et puis j'irai chercher mon chevau pour le faire
+boire.
+
+MARIE. Ah! on dit un cheval, tu sais!
+
+LE PETIT GARÇON. C'est vrai! c'est vrai! c'est les chouans qui disent:
+«Mon chevau!»
+
+(Il s'en va avec sa soeur. Marie se remet à coudre; Henri sort du jardin
+et descend le sentier du bois. Il regarde Marie un instant avec émotion
+avant d'oser lui parler. Marie lève la tête et lui sourit.)
+
+
+
+SCÈNE II.--MARIE, HENRI.
+
+
+MARIE. Je vous ai entendu venir! Il faut me pardonner si je ne quitte
+pas mon ouvrage: ces paysans sont si bons pour moi, que je suis vraiment
+heureuse ici, et que je veux leur être agréable. Vous permettez que
+j'achève ce petit bonnet?
+
+HENRI, qui a son sabre sons le bras, prenant la bonnet d'enfant et le
+regardant. Qu'un homme doit être heureux quand il voit une femme chérie
+travailler comme cela pour la jolie tête dont il attend le premier
+regard, le premier sourire! Être époux et père! époux de la femme de son
+choix, père de beaux enfants qu'il lui voit élever avec intelligence et
+tendresse,... cela vaut bien la gloire! A quoi songez-vous, Marie, quand
+vous faites ces habits d'enfants?
+
+MARIE. Rendez-moi donc mon ouvrage! Quelles nouvelles apportez-vous?
+
+HENRI. Une bien bonne! Vous êtes enfin libre et à couvert de toute
+persécution.
+
+MARIE. Grâce à vous?
+
+HENRI. Grâce à une erreur volontairement commise peut-être: après le
+départ de Carrier, votre nom avait été porté sur la liste des morts. Si
+le geôlier l'eût osé, il eût pu vous faire sortir. J'ai réussi à voir
+les registres et à savoir que votre évasion n'avait pas été et ne serait
+pas recherchée.
+
+MARIE. Merci! Et du général Hoche, que savez-vous? Est-ce bien vrai, que
+lui aussi est sorti de prison? La nouvelle d'hier n'est pas démentie
+aujourd'hui?
+
+HENRI. Elle est confirmée, et on annonce même qu'il va recevoir le
+commandement en chef de notre armée de l'Ouest.
+
+MARIE. Ah! quel bonheur! je vais peut-être enfin le connaître!
+
+HENRI. Comment se fait-il que vous ne l'ayez jamais vu?
+
+MARIE. Je l'ai vu, mais je m'en souviens à peine. J'étais si jeune!
+N'importe, je l'aime comme s'il était mon frère.
+
+HENRI. Vous l'aimerez peut-être davantage encore quand vous le verrez.
+
+MARIE. Je l'aimerai davantage, si son arrivée vous décide à ne pas
+quitter la Bretagne.
+
+HENRI. Ne dites pas cela, Marie! je ne suis que trop disposé à y rester,
+si vous l'exigiez...
+
+MARIE. L'exiger!... Je ne puis, à moins que vous n'acceptiez
+l'avancement auquel vous avez droit depuis longtemps. Tant que vous avez
+eu à combattre vos parents et vos amis pour ainsi dire face à face, j'ai
+compris et admiré ce fier scrupule; mais votre oncle n'est plus; Louise
+est mariée, elle me l'a écrit elle-même, elle est en sûreté ainsi que sa
+tante, puisque M. de la Rochebrûlée accepte, dit-elle, l'idée de faire
+sa paix avec la République. La guerre de brigands qui se continue en
+Bretagne va bientôt cesser. D'ailleurs, elle ne vous mettrait aux prises
+avec aucune des personnes qui vous sont chères; je ne vois donc pas
+pourquoi vous voulez aller conquérir vos grades hors de France.
+
+HENRI. Hélas! ma chère Marie, vous vous nourrissez d'illusions. La
+Vendée n'est pas réellement pacifiée. Si les paysans, apaisés par des
+mesures de prudence et d'humanité, rentrent chez eux et reprennent leurs
+travaux, gare au jour où leurs moissons seront faites! Ils seront
+facilement entraînés par ceux des localités où le passage des colonnes
+infernales n'a pas laissé de moissons à faire. D'ailleurs, les chefs
+ambitieux et inquiets n'ont pas renoncé à leurs espérances, et Charette
+ne se tient pas pour vaincu. Quelque parti que prenne Saint-Gueltas,
+soit d'imiter Charette en se tenant retranché dans sa province, soit de
+la quitter pour se jeter dans les aventures de la chouannerie, ce qui
+reste de ma famille est condamné à tomber dans nos mains un jour ou
+l'autre. Hoche fera peut-être, s'il vient ici, comme on l'espère, le
+miracle de ramener ces esprits avides d'émotions et dévorés d'orgueil;
+mais, s'il échoue, si cette paix armée qui permet aux rebelles de se
+préparer à de nouvelles luttes aboutit encore à une guerre cruelle, il
+faudra donc encore porter le fer et le feu dans ces malheureux pays qui
+sont pour moi le coeur de la patrie, et où je n'ai jamais donné un coup
+de sabre sans qu'il me semblât répandre mon propre sang! J'obéirai à mon
+devoir demain comme hier, mais je ne veux pas d'autre récompense que le
+mérite d'avoir vaincu les révoltes de mon propre coeur. Cela se réglera
+entre Dieu et moi. Les hommes ne pourraient pas apprécier ce qu'il m'en
+a coûté et m'adjuger un prix proportionné à mon sacrifice!
+
+MARIE, émue. Bien, bien! Alors, il faut partir et rejoindre Kléber aux
+bords du Rhin, puisque votre colonel en a reçu l'ordre... L'a-t-il déjà
+reçu?
+
+HENRI. Marie!... nous partons demain! une partie de mon régiment reste
+ici, et je pourrais choisir... mais... Ah! je suis dans un grand
+trouble, ne le voyez-vous pas? Vous ne voulez pas comprendre!
+
+MARIE, troublée aussi. Je crois voir que l'amitié vous retiendrait
+ici... mais, alors, je ne dois pas accepter le sacrifice de votre
+légitime ambition.
+
+HENRI. Mon ambition! je n'en ai pas d'autre que celle de pouvoir offrir
+à une femme aimée une existence honorable,... et je n'en suis pas là!
+Qui voudrait partager ma misère?
+
+MARIE, embarrassée. Voilà Cadio qui nous cherche.
+
+HENRI, appelant, attentif et inquiet. Par ici. Cadio! (A Marie.) Le
+croyez-vous en état de partir aussi, lui?
+
+MARIE, parlant vite pour changer de conversation. Mais... Oui! Il se
+porte bien. Il s'exerce à manier les jeunes chevaux de la ferme. Il est
+intrépide et adroit, calme surtout, étrangement calme et studieux.
+Chaque jour marque un progrès étonnant dans son esprit. Qui aurait
+deviné cette âme profonde et cette intelligence active sous cet habit de
+toile bise et sous cette physionomie ingénue? Il a trouvé ici des
+livres, il ne les lit pas, il les boit! Il parle peu, et on ne
+s'apercevrait pas de ses progrès, si par moments son émotion secrète ne
+s'échappait en jets de flamme. Parfois, il me confond, je l'avoue, et je
+défends mal mes idées quand il les combat.
+
+HENRI, soupçonneux. Il vous entraîne alors, et bientôt vous penserez
+comme lui!
+
+MARIE. Non, Cadio est jacobin, et, quelque chose que nous fassions, il
+restera dans les partis extrêmes. Le voilà, annoncez-lui le départ.
+
+
+
+SCÈNE III.--Les Mêmes, CADIO.
+
+
+CADIO. Le départ?
+
+HENRI. Oui, c'est pour demain.
+
+CADIO, sans émotion. Décidément? où allons-nous?
+
+HENRI. A Maëstricht pour commencer.
+
+CADIO. Non!
+
+HENRI. Comment, non? Je te jure que si.
+
+CADIO. Je n'y vais pas.
+
+HENRI. Tu ne veux plus servir?
+
+CADIO. Si fait, toujours, plus que jamais; mais tu peux tout auprès de
+ton colonel: dis-lui que je veux commencer par me battre ici. C'est en
+Bretagne que je dois et que je saurai faire la guerre. C'est là
+seulement que je serai bon à quelque chose, et que j'aurai un rapide
+avancement.
+
+MARIE, à Henri. Vous saurez qu'il pense à cet égard tout le contraire de
+ce que vous pensez. Il brûle de tuer ses chers concitoyens.
+
+HENRI. Et d'en être récompensé? Chacun son goût!
+
+CADIO. Oh! moi, je n'ai ni pays ni famille. Ma patrie, c'est l'armée à
+présent, et ma destinée, c'est de détruire ceux qui ont une patrie et
+qui la trahissent. Les Allemands, les Espagnols, ils défendent leur
+drapeau, je ne leur en veux pas. Mes vrais ennemis sont ici, autour de
+nous. Je les connais, je sais ce qu'ils veulent et comment ils se
+battent. Je serai aussi fin qu'eux,--et aussi implacable!
+
+MARIE, bas, à Henri. Vous voyez! nous ne le changerons pas.
+
+HENRI, à Cadio. Alors, tu veux attendre l'arrivée du général Hoche?
+
+CADIO. Oui; est-ce que tu ne veux pas me rendre cela possible?
+
+HENRI. Puisque tu désires me quitter...
+
+CADIO. Il faut que cela soit.
+
+HENRI. Je croyais à ton amitié!
+
+CADIO. Si tu en doutes, c'est différent! Je te suis.
+
+HENRI. Je n'ai pas le droit de t'imposer le sacrifice de tes rêves,...
+de ta destinée, comme tu dis!
+
+CADIO. Si fait, tu as le droit. L'exiges-tu?
+
+HENRI. Non; mais je pense que tu vas rejoindre le détachement qui reste
+au dépôt?
+
+CADIO. A Nantes? Certainement! Il faut bien que je m'habitue à la
+discipline. Ce doit être le plus difficile. Tu pars dans une heure?
+
+HENRI. Oui.
+
+CADIO. Je vais faire mes adieux à la ferme.
+
+
+
+SCÈNE IV.--Les Mêmes, hors CADIO.
+
+
+HENRI. Marie! Cadio ne veut pas s'éloigner de vous. C'est pour vous
+qu'il reste en Bretagne.
+
+MARIE. Non, Cadio veut tuer Saint-Gueltas. C'est son idée fixe.
+
+HENRI. Il vous l'a dit?
+
+MARIE. Il ne dit guère ses idées, mais je les devine.
+
+HENRI. Heureusement pour la pauvre Louise, Saint-Gueltas n'est pas
+facile à tuer.
+
+MARIE. Si le dévouement de Cadio opérait ce prodige pourtant, vous ne
+lui en sauriez pas mauvais gré?
+
+HENRI. Son dévouement pour qui?
+
+MARIE. Mais... pour vous, j'imagine!
+
+HENRI. Ah ça! il me croit amoureux de Louise et jaloux de Saint-Gueltas?
+
+MARIE. N'avez-vous pas aimé Louise?
+
+HENRI. Je l'ai mal aimée probablement, puisque, à supposer qu'elle
+redevînt libre et que la paix fût faite, je ne me sentirais pas de force
+à épouser la veuve de M. Saint-Gueltas!
+
+MARIE. Vous en êtes bien sûr? Je ne vous crois pas!
+
+HENRI. Vous allez me croire: Louise m'était chère, mais comme soeur et
+parente bien plus que comme fiancée. Je ne m'en rendais peut-être pas
+bien compte, mais je sentais vaguement en elle un orgueil de race et un
+besoin de domination qui ne pouvaient être satisfaits ou domptés que par
+un ambitieux et un despote. Il y avait en moi des instincts plus
+désintéressés et plus tendres qu'elle dédaignait. Il est tout simple
+qu'elle m'ait préféré le partisan farouche et insinuant qui sait,
+dit-on, corrompre les femmes par la louange et frapper leur imagination
+par des actes d'autorité audacieuse. Je ne le connais pas, je me suis
+battu contre lui sans le voir; j'ignore si son royalisme est sincère, je
+ne le juge pas comme homme politique; je sais seulement qu'il a séduit
+beaucoup de femmes, qu'il a inspiré beaucoup d'amour et de haine, et que
+celles qui l'ont aimé ont l'âme à jamais flétrie ou désenchantée. Pour
+succéder à un pareil homme, il faut se croire capable de lui ressembler.
+J'ai une ambition plus noble, celle de rester moi-même et d'inspirer
+l'estime avant d'éveiller la passion! Dites donc à notre ami Cadio de
+pardonner à Louise et de ne pas chercher à me venger d'elle sur la
+personne de son époux. Je ne suis pas plus jaloux de la gloire de l'un
+que de l'amour de l'autre. C'est un amour et une gloire qui se
+ressemblent, car la folie en est le point de départ et la vengeance en
+est le but. Dites encore à Cadio...
+
+MARIE. Vous le lui direz vous-même. Soldat, il n'aura pas le loisir de
+revenir ici, et je ne le verrai sans doute pas de longtemps, si je le
+revois jamais.
+
+HENRI. Vous croyez qu'il veut être soldat? Je ne le crois plus, moi.
+
+MARIE. Que croyez-vous donc?
+
+HENRI. Je crois qu'il vous aime.
+
+MARIE. Vous vous trompez absolument: cela n'est pas.
+
+HENRI, agité. Qu'en savez-vous? Vous n'en savez rien!
+
+MARIE. Je sais que nous avons, lui et moi, une complète indépendance.
+Nous n'avons pas plus de fortune et d'aïeux l'un que l'autre. Une grande
+estime réciproque, une mutuelle reconnaissance pour les secours et les
+soins échangés dans ces derniers temps, nous ont donné le droit de nous
+parler sans détour. S'il m'eût aimée, je crois qu'il me l'eût dit avec
+la certitude de ne pas m'offenser et de ne pas perdre mon amitié: il m'a
+dit, au contraire, qu'il ne voulait ni connaître l'amour ni engager sa
+vie. Donc, je suis bien tranquille sur son compte.
+
+HENRI. Alors... s'il vous eût aimée, vous ne l'auriez pas repoussé?
+
+MARIE. Je lui aurais dit: «Restons frère et soeur.»
+
+HENRI. Voilà tout?
+
+MARIE. Voilà tout.
+
+HENRI. Pourquoi, cela?
+
+MARIE. Comment, pourquoi?
+
+HENRI. Oui, pourquoi? Il n'est pas encore l'homme qu'il doit être; mais
+l'inclination ne se commande pas, et vous pourriez avoir rêvé d'associer
+votre avenir au sien. Sa figure, est agréable, ses manières sont
+naturellement distinguées. Tout son être délicat et harmonieux semble
+trahir une naissance mystérieuse...
+
+MARIE, souriant. Ah! voilà le gentilhomme qui reparaît malgré lui! Vous
+croyez que, s'il y a une étincellée de noblesse naturelle dans notre
+caste, c'est qu'une goutte de sang patricien est tombée dans nos veines!
+
+HENRI. Non, je ne crois pas cela, car je supposerais plutôt que cet
+enfant abandonné était le fils de quelque artiste ou de quelque savant.
+S'il n'est qu'un paysan, peu importe d'ailleurs; il y a de jeunes
+Bretonnes qui ressemblent à des vierges du Corrége, et ces pays agrestes
+que baigne l'Océan terrible et splendide produisent des types
+horriblement sauvages ou singulièrement poétiques. Son intelligence vous
+confond, c'est vous qui le dites; son coeur est grand aussi, je lui
+rends justice, j'en sais quelque chose!... Enfin...
+
+MARIE. Enfin vous voulez que je l'aime?
+
+HENRI, agité. Moi?... Eh bien, voyons, supposons que je le désire!...
+
+MARIE. Je ne pourrais pas vous satisfaire.
+
+HENRI, lui prenant la main. Vous ne voulez pas me dire pourquoi?
+
+MARIE, rougissant et retirant sa main. Non.
+
+HENRI. C'est un autre que vous aimez?
+
+MARIE, essayant d'être gaie. Je ne suis pas forcée de vous répondre,
+n'est-ce pas?
+
+HENRI. Vous souriez avec des yeux pleins de larmes! Marie, chère Marie!
+est-ce qu'il ne vous aime pas, celui que vous préférez?
+
+MARIE, se levant. Je ne sais pas... Je ne crois pas... c'est-à-dire je
+ne veux pas! Je n'ai ni le temps ni le droit de vouloir être aimée. Il
+faut combattre la misère par un travail assidu et se tenir prêt à tout
+sacrifier dans ce temps de malheur... Le moyen de rendre quelqu'un
+heureux et d'élever une famille quand on a tant de peine à traverser la
+vie avec dignité pour son propre compte? Les gens sans coeur et sans
+conscience s'étourdissent et cherchent le plaisir sans lendemain.--Moi,
+je ne saurais, je suis restée femme par le respect de moi-même. Je ne
+comprendrais l'affection qu'avec la durée, et la maternité qu'avec la
+sécurité. En voyant ces pauvres Vendéennes promener, c'est-à-dire
+traîner leur grossesse ou leurs nourrissons à travers la bataille et la
+déroute, je plaignais ces innocents, et je trouvais presque criminel
+l'insouciant, l'égoïste amour qui les avait créés!--Vous voyez! je ne
+vous parle pas comme devrait le faire une jeune fille; c'est qu'on n'a
+plus, hélas! la coquetterie de la pudeur. Il n'y a plus de jeunesse,
+plus de douce innocence: les grâces ont pris la cuirasse de Minerve. Il
+faut renoncer à tout ce qui faisait l'ornement et le charme de la vie,
+et se résigner à n'être qu'une soeur de charité dans ce grand hôpital
+d'âmes meurtries ou égarées qui est la société présente!
+
+HENRI. Vous avez raison, Marie! Il faut rester l'héroïne de dévouement,
+la sainte que vous êtes; mais tout ceci ne peut durer qu'un temps
+limité, tout se ranime et refleurit vite sur le sol béni de la France.
+La guerre ardente va y ramener la paix durable. L'homme ne peut pas
+s'habituer à vivre sans famille et sans bonheur domestique. Dans un an
+ou deux peut-être, ce qui est impossible aujourd'hui sera facile. Déjà
+nous avons la victoire éclatante au dehors, le patriotisme doit
+triompher au dedans. Douter de cela, c'est douter de la grandeur de la
+patrie, et vous et moi, en dépit des horreurs que nous avons vues, nous
+n'en avons jamais douté. L'avenir nous tiendra-t-il compte de l'effort
+suprême qu'il nous a fallu faire pour garder la foi? N'importe,
+gardons-la passionnément, et croyons à l'amour comme à la couronne qui
+nous est due.--Eh bien, nous attendrons... Pour moi, la confiance m'est
+revenue depuis que je vous ai miraculeusement arrachée à la prison...
+Ah! j'ai passé ici des heures bien douces! J'y ai souffert aussi, car, à
+mesure que votre beauté reprenait son éclat, je voyais bien qu'une
+transformation rapide se faisait dans votre âme. Vous aviez de soudaines
+rougeurs, d'involontaires tressaillements. Je vous surprenais, vous si
+active et si laborieuse, plongée dans la rêverie ou brisée par
+l'émotion. «Elle aime, me disais-je, et ce ne peut être que moi ou
+Cadio!... Comment le savoir? oserai-je jamais l'interroger? Elle sera
+sincère et d'une loyauté inébranlable; sa réponse sera l'arrêt de mon
+désespoir ou l'essor de mon bonheur... J'aime mieux douter encore...» Et
+j'aurais encore attendu; mais je pars demain, Marie!
+
+MARIE, éperdue. Ne partez pas!
+
+HENRI, à ses pieds. Non, je resterai si tu m'aimes!
+
+MARIE, pleurant. Ah! je suis folle, et nous sommes des enfants! Il faut
+que vous partiez, c'est l'honneur qui le commande, c'est le devoir. Il
+n'y aura peut-être plus ici de dangers ni de malheurs, et votre fierté
+ne doit pas attendre. Là-bas, nos frontières sont toujours menacées et
+vos frères se battent. Si je vous empêchais d'y courir, vous souffririez
+bien vite, et vous me reprocheriez bientôt d'avoir entravé votre
+carrière et amolli votre courage. Je rougirais de moi, et ce lien sacré
+qui est entre nous, l'amour de la patrie, serait relâché et terni par ma
+faiblesse. Allez, Henri, allez.--Je ne vous reverrai peut-être jamais!
+Je vous envoie peut-être à une glorieuse mort! Vous emportez mon coeur
+et ma vie, emportez donc aussi la promesse que je vous fais ici de vous
+pleurer éternellement si je vous perds et de ne jamais appartenir à un
+autre!
+
+HENRI. Merci, Marie, je t'adore! Tu es grande comme la vertu, tu es pour
+moi l'âme de la France, l'ange de la Révolution! Oui, le devoir,--non
+pas avant l'amour, mais à cause de l'amour! Je t'appartiens, Marie, et,
+si tu me disais d'être lâche, je le serais peut-être; mais je sens
+qu'avec toi je ne peux pas le devenir. Tu es mon courage et ma lumière.
+Il n'est pas de grandeur sublime dont je ne sois capable avec une
+compagne telle que toi. Oui, je le sens, je m'élèverai au-dessus de la
+nature, je ferai des prodiges de dévouement, j'aurai la vie la plus pure
+et la meilleure conscience, je n'aimerai que toi seule. Le serment que
+tu me fais, je veux te le faire; je jure de rapporter à tes pieds un
+coeur sans défaillance et un amour sans souillure.
+
+MARIE. Mon Dieu, que vous êtes bon! que nous sommes heureux!
+
+HENRI. Oui, nous sommes heureux! un calme divin descend en nous... Ah!
+regarde, la nature s'illumine et rayonne; toutes les splendeurs du ciel
+se déroulent dans ces nuages d'or qui courent sur nos têtes. Les bois
+exhalent des parfums exquis, le ruisseau chante des mélodies célestes.
+C'est la première fois que la campagne est ainsi, n'est-ce pas? Tout
+était mort, ravagé, souillé. La terre avait bu trop de sang,--le sel des
+pleurs l'avait stérilisée,--ou, si elle verdissait et fleurissait
+encore, nous n'en savions rien. Nous n'avions pas le temps de la
+regarder, ou nous n'étions plus assez purs pour la comprendre.
+Aujourd'hui, tout s'est ranimé en nous et autour de nous; aujourd'hui,
+c'est fête, c'est l'été, c'est la vie! c'est le règne éternel de la
+beauté salué par toutes les créatures. Ah! oui, nous sommes heureux, et
+ce moment résume des siècles de repos et de délices; c'est un rêve du
+ciel qui rachète des années de douleur et de fatigue!
+
+MARIE. Oui, je le sens aussi, il y a de ces moments où tout ce que l'on
+a souffert, tout ce que l'on doit souffrir encore n'est plus rien. C'est
+comme un compte à part dont on s'occupera quand on y sera forcé. En
+attendant, on dépense toute son âme dans une sainte ivresse. Oh! que
+c'est bon et beau de s'estimer l'un l'autre jusqu'à l'adoration!
+Qu'importe après cela que les hommes nous accusent, nous proscrivent ou
+nous tuent? Ce n'est pas leur faute s'ils ne comprennent pas
+l'innocence! Ils seront bien assez punis, puisqu'ils ne connaîtront pas
+les joies divines que savourent les coeurs purs.--Je me souviens en ce
+moment d'un homme qui trouvait dans son désespoir la force de braver le
+ciel... Il osait dire que la mort n'était douce qu'à celui qui avait
+satisfait ses passions. Il mentait, n'est-ce pas? la mort n'est douce
+qu'à celui qui les a vaincues pour faire de son âme le sanctuaire d'un
+grand amour?
+
+HENRI. Arrière les sophismes de ces libertins sans coeur qui s'arrogent
+l'impunité parce qu'ils savent braver la mort! Moi, je sens qu'on peut
+la bénir quand on se sent digne de retrouver au delà de ce monde, dans
+la grande patrie qui réunira tous les justes, l'être qu'on a chéri
+uniquement et saintement respecté sur la terre!
+
+MARIE, tressaillant. Voilà Cadio prêt à partir. Il vous attend.
+
+HENRI. Déjà, mon Dieu!
+
+MARIE. Henri, chaque moment qui va s'écouler, chaque pas que vous allez
+faire nous rapprochera du bonheur, et mériter le bonheur, c'est le
+posséder déjà.
+
+HENRI. Allons, je partirai sans faiblesse! je vais vivre du souvenir de
+cette heure enchantée!--Adieu, Marie! laisse-moi baiser l'écorce de cet
+arbre qui a entendu nos serments et abrité notre joie; je voudrais
+remercier et bénir de même toutes les herbes et toutes les fleurs de ce
+lieu charmant pour t'y faire retrouver partout la trace de mes lèvres et
+les parfums d'un amour digne de toi!
+
+
+
+
+SEPTIÈME PARTIE
+
+
+
+
+PREMIER TABLEAU
+
+12 septembre 1794.--Au château de la Rochebrûlée, bâti sur une crête
+rocheuse entre les marais salants, au midi de la Loire.
+
+
+
+SCÈNE PREMIÈRE.--SAINT-GUELTAS, LOUISE, dans un petit salon qui fait
+partie de l'appartement de Louise et de sa tante. (Louise est assise
+dans l'embrasure d'une fenêtre et regarde la mer. Saint-Gueltas entre.)
+
+
+SAINT-GUELTAS. Eh bien, ma chère, vous ne songez pas à vous habiller?
+
+LOUISE, sortant comme d'un rêve. Ah! pardon... j'oubliais... Est-ce que
+l'heure est venue? le prêtre est arrivé?
+
+SAINT-GUELTAS. Pas encore, il ne viendra qu'à dix heures, et il fait à
+peine nuit. Vous avez encore le temps de réfléchir et de prier, si le
+coeur vous en dit; mais ne feriez-vous pas mieux de descendre au salon
+et de vous distraire? Il y a déjà nombreuse compagnie.
+
+LOUISE, préoccupée. Ah! vraiment! Qui donc?
+
+SAINT-GUELTAS. Tous nos voisins et amis, beaucoup de dames endimanchées
+à l'ancienne mode: vous allez y voir reparaître la poudre et les
+paniers. Les hommes sont mieux dans leur simple costume de partisans. On
+joue, on rit, on boit... un peu trop peut-être! Enfin, puisque la
+Convention nous fait ces loisirs, il n'y a pas grand mal à en profiter.
+
+LOUISE. Si vous le permettez, je ne descendrai qu'au moment de me rendre
+à l'église.
+
+SAINT-GUELTAS. Vous aller rêver ou pleurer seule à cette fenêtre, pour
+paraître pâle et les yeux meurtris, comme une victime qui se fait
+traîner à l'autel?
+
+LOUISE. Que vous font mes larmes? Est-ce que vous avez le temps de vous
+en occuper?
+
+SAINT-GUELTAS. Vous voyez que je sais le prendre, puisque me voilà
+roucoulant près de vous, tandis que les plus graves intérêts se
+débattent chez moi. Vous saurez que trois personnages de votre
+connaissance nous sont arrivés mystérieusement d'Angleterre de la part
+des princes: c'est le marquis de la Rive et votre ancien ami le baron de
+Raboisson, avec un ancien aumônier de l'ancienne grande armée, celui
+qu'on appelait M. Sapience. Voyons! cela ne vous intéresse pas? Vous ne
+voulez pas suivre l'exemple des femmes d'esprit et de courage qui
+servent maintenant d'intermédiaires à nos combinaisons politiques? Vous
+avez tort!
+
+LOUISE. Vous estimez ces femmes pour qui la politique est un prétexte et
+la galanterie un but?
+
+SAINT-GUELTAS. Il serait plus juste de dire que c'est la galanterie qui
+est le moyen et la politique le but, par conséquent l'absolution. Vous
+vous obstinez dans des principes farouches qui ne mènent à rien d'utile,
+ma chère amie!
+
+LOUISE. Hélas! je le sais. Je ne suis pas la compagne qu'il vous
+faudrait et que vous aviez rêvée.
+
+SAINT-GUELTAS. Je ne vous fais pas de reproches, c'est vous qui vous en
+faites. Vous sentez bien que cette austérité n'est pas trop de saison
+dans la circonstance. Allons! il faut vous en départir un peu. Votre
+parente, madame de Roseray, est au salon, belle comme un astre, habillée
+à la romaine ou à la grecque. C'est un peu révolutionnaire, un peu
+décolleté, cela scandalise; mais c'est charmant.
+
+LOUISE. Madame de Roseray, votre ancienne maîtresse?
+
+SAINT-GUELTAS. Qui diable vous a conté ça?
+
+LOUISE. On me l'a dit.
+
+SAINT-GUELTAS. On s'est moqué de vous, ma chère! Mais supposons que
+j'aie été, comme on le prétend, comblé des faveurs de toutes les jolies
+femmes que vous verrez chez moi, est-ce un sujet de tristesse et
+d'inquiétude?
+
+LOUISE. C'est un sujet d'humiliation.
+
+SAINT-GUELTAS. Ah! permettez! Si m'appartenir est une honte, vous avez
+raison: rougissez et baissez les yeux, ma belle maîtresse!... Mais, si,
+comme vous l'avez pensé dans une heure d'enthousiasme, c'est une gloire
+de détrôner de nombreuses rivales, prenez votre situation comme un
+triomphe. Est-ce que je ne m'y prête pas courtoisement en vous jurant
+fidélité par-devant le prêtre?
+
+LOUISE. Ah! vous regrettez votre parole; vous ne m'aimez déjà plus!
+
+SAINT-GUELTAS. M'aimez-vous réellement, vous qui êtes si injuste? Si je
+ne vous aimais plus, je vous aurais laissée mourir, comme vous y étiez
+décidée. Vous avez pris les grands moyens pour vous assurer de moi. Vous
+l'emportez; je me soumets, au risque d'être moins fier et moins heureux
+que je ne l'étais en vous chérissant librement et en me croyant aimé
+pour moi-même. Je me trompais, hélas! vous mettiez votre réputation
+au-dessus de mon bonheur, et ce qui passait dans votre esprit avant la
+passion, c'était le mariage! Vous avez pleuré avec frénésie ce que vous
+appelez votre faiblesse et votre honte, ce que j'appelais, moi, votre
+grandeur et votre force. Nous ne nous entendions pas; mais je fais votre
+volonté. Pourquoi n'êtes-vous pas fière et joyeuse?
+
+LOUISE. Saint-Gueltas, j'ai la mort dans l'âme, et vos paroles répondent
+avec une cruelle franchise à mes terreurs! Vous allez me haïr, vous me
+haïssez déjà! N'importe, je dois tout accepter pour assurer le sort d'un
+être qui m'est déjà plus cher que moi-même. Qu'il vive, et que je meure
+après! Il ne maudira pas la mère qui se sera sacrifiée pour ne pas
+donner le jour à un bâtard! Eh bien, vous pâlissez?
+
+SAINT-GUELTAS, effrayé. Louise, que dites-vous? Est-ce vrai, mon Dieu,
+ce que vous dites-la? Vous croyez...?
+
+LOUISE. Je voulais ne vous annoncer ce bonheur qu'au sortir de l'église,
+pour vous récompenser d'avoir fait votre devoir envers moi. Devant vos
+reproches et vos menaces, il faut bien que je vous dise: Épargnez-moi!
+ayez pitié de votre enfant!
+
+SAINT-GUELTAS, à ses genoux, avec effort. Pardon, Louise, pardon! Je
+t'adore et je te bénis! oublie que j'ai douté de ton amour, et ne vois
+que l'excès du mien dans ce doute injuste! Allons, reprends courage, ma
+pauvre amie, essuie tes larmes; voilà ta tante qui vient t'habiller...
+(Roxane est entrée par la porte de gauche en grande toilette.) Venez,
+chère belle-tante! vous êtes splendide! faites que Louise soit adorable;
+arrangez-la, dites-lui d'être confiante! Je suis heureux, je l'aime de
+toute mon âme! (Il baise la main de Louise et sort par le fond.)
+
+
+
+SCÈNE II.--ROXANE, LOUISE.
+
+
+LOUISE, (à part, désespérée.) Il ment!
+
+ROXANE. Eh bien, tout va pour le mieux, chère enfant, puisque voilà nos
+petites querelles finies.
+
+LOUISE. Nos petites querelles! Ah! chère tante, que vous comprenez peu
+ce qui se passe entre nous!
+
+ROXANE. Si fait, si fait! je sais tout...
+
+LOUISE, effrayée. Vous savez?...
+
+ROXANE. Je sais que tu es jalouse de notre cousine de Roseray. Bah! il
+faut savoir pardonner le passé. C'est une personne qui a fait parler
+d'elle, mais c'est une maîtresse femme, qui rend de grands services à
+notre cause et qui est l'âme de tous les complots. Il faut lui faire bon
+visage et ne pas croire... Bah! Saint-Gueltas est galant, il en conte à
+toutes les femmes sans que cela tire à conséquence. Si j'avais voulu me
+persuader qu'il voulait m'entraîner à quelque sottise, il n'eût tenu
+qu'à moi, car il dit parfois des choses;... mais il faut rire de cela!
+Je pense que tu ne seras pas jalouse de moi?
+
+LOUISE, qui l'écoute à peine. Non, ma tante.
+
+ROXANE. Alors, réjouis-toi, et fais-toi belle. Sais-tu que tu es
+très-pâle et toute défaite depuis quelques jours? Mets un peu de fard,
+crois-moi; c'est très-nécessaire à tout âge.--Je vais sonner ta femme de
+chambre.
+
+LOUISE, la retenant. Pas encore! je me sens mal. Laissez-moi respirer,
+on étouffe ici! (Elle ouvre la porte vitrée, qui donne sur le balcon.)
+
+ROXANE. Moi, je trouve qu'on y gèle en plein été avec ce vent du nord.
+Ah! ton royaume ne sera pas gai, ma pauvre Louise! Ce château est un
+navire échoué sur un écueil; c'est pour cela qu'il ne faut pas empêcher
+le marquis d'y recevoir joyeuse compagnie. C'est un peu mêlé, j'ai donné
+un coup d'oeil au salon tout à l'heure, il y a de tout; mais, en temps
+d'insurrection, il faut tolérer bien des choses.--Tu ne m'écoutes pas?
+
+LOUISE. Si fait! vous disiez que l'endroit est triste? Il est effrayant!
+
+ROXANE. Oh! effrayant! ne parle pas de ça! Il y revient certainement!...
+Heureusement, ce soir, il y aura du bruit, de la gaieté; mais, la nuit
+dernière... Ah! je ne veux pas te le dire, tu prendrais peur aussi.
+
+LOUISE. Peur?--Non, ma tante, je ne crois pas aux revenants, moi!
+
+ROXANE. Tu es bien heureuse de n'en avoir jamais vu! moi... Mais je
+ferai aussi bien de garder ça pour moi.
+
+LOUISE. Dites tout ce que vous voudrez. Je n'y crois pas.
+
+ROXANE. Comme tu voudras; mais je ne manque pas de courage et je ne suis
+pas visionnaire. J'ai vu l'autre nuit la femme blanche, passer sur ce
+balcon au clair de la lune. Elle était horrible, décharnée, des yeux
+égarés, des cheveux gris flottant au vent, et elle riait;... c'était
+affreux! un vrai cri de mouette dans la tempête! Un petit démon à tête
+de singe marchait derrière elle, tenant sa robe déguenillée... Mais tu
+ne vois pas ces choses-là, toi... Quand on rêve d'amour et de bonheur...
+Où vas-tu?
+
+LOUISE, qui se dirige vers sa chambre. Je vais m'habiller, il est temps.
+
+ROXANE. Sonne donc la Korigane! il n'y a pas de lumière, et on ne voit
+pas ce qu'on fait.
+
+LOUISE. Elle est là, je l'entends. (Elle ouvre la porte, fait un pas
+dans l'autre chambre, qui est éclairée, revient on jetant un cri
+d'épouvante, et reste immobile sur le seuil.)
+
+ROXANE. Qu'est-ce que tu as?
+
+LOUISE, rentrant et fermant la porte brusquement. Rien probablement! une
+vision, un rêve! C'était horrible. (Elle se laisse tomber sur un siége.)
+
+ROXANE. Horrible, quoi? La dame blanche? tu l'as vue?
+
+LOUISE. Un spectre livide, repoussant,... avec mon voile et ma couronne
+de mariée sur des cheveux gris et sur des haillons sordides,
+l'épouvante, la mort! avec mes diamants et mon bouquet sur sa poitrine
+de squelette! Et cela grimaçait en riant devant la glace.--Ah! cette
+hallucination est un pressentiment, un avertissement peut-être. Ce
+spectre, c'est ma propre image, c'est le fantôme de ce que je serai pour
+avoir connu le funeste amour de Saint-Gueltas!
+
+ROXANE, tremblante. Louise, voyons, tu as eu peur, c'est ma faute, c'est
+parce que je t'ai parlé de la dame blanche! C'est la Korigane qui est
+là, je parie, et qui a eu la fantaisie d'essayer ta toilette. Elle est
+si hardie et si fantasque!
+
+LOUISE. Oui! cela doit être; je veux m'en assurer.
+
+(Roxane, effrayée, recule au fond du salon. Louise va ouvrir avec
+résolution la porte de sa chambre, et regarde comme pétrifiée.)
+
+LOUISE. Ah! je n'avais pas tout vu! Il y a un enfant mort étendu sur le
+sofa! Non, il se lève, mais c'est un cadavre qui marche! Il paraît
+insensé comme sa mère... et il ressemble à... Oui, c'est cela! La vision
+se complète, cette misérable, cette folle, ce sera moi, et cet enfant
+mourant ou idiot, ce sera le mien!
+
+ROXANE, se cachant la figure. Ton enfant? quel enfant? qu'est-ce que tu
+dis? Ah! tu es malade, tu rêves...
+
+LOUISE. Voyez vous-même! Si vous ne voyez rien, c'est que je suis folle
+en effet! Ayez le courage de regarder. Tenez, ils viennent, ils
+marchent, ils entrent ici. (Les deux spectres que Louise vient de
+décrire s'avancent en se tenant par la main et en riant d'une manière
+fantasque. Ils traversent le salon et sortent par la porte vitrée qui
+donne sur le balcon. Louise s'évanouit. Roxane se pend à la sonnette en
+criant au secours.)
+
+
+
+SCÈNE III.--Les Mêmes, LA KORIGANE, qui a tardé à venir et qui entre par
+la chambre de Louise. Elle est pâle, essoufflée vêtue d'un riche costume
+breton.
+
+
+
+ROXANE. Ah! j'en étais bien sûre, que c'était toi... Sotte que tu es, tu
+nous as fait une peur...
+
+LA KORIGANE. Oui, oui, c'était moi, mademoiselle Louise! Remettez-vous.
+C'était moi!...
+
+LOUISE, égarée. Toi?... Mais l'enfant...
+
+ROXANE. Il y avait un enfant? tu es sûre? Je n'ai rien vu, moi; j'ai
+fermé les yeux.
+
+LA KORIGANE, à Louise. C'est des rêves que vous avez. Ah! vous avez peur
+ici... Vous ne vous y plaisez pas!
+
+LOUISE. Où est ma toilette de mariée?
+
+LA KORIGANE. Là, dans votre chambre, tout est en ordre; mais,
+croyez-moi, remettez le mariage à un autre jour, vous n'êtes pas bien.
+
+LOUISE. C'est impossible, ma pauvre fille!
+
+LA KORIGANE, se mettant à ses genoux. Mademoiselle Louise... vous n'avez
+pas de confiance en moi, je sais bien!
+
+LOUISE. Pourquoi me dis-tu cela?
+
+LA KORIGANE. Dites ce que vous pensez, vous! Vous me croyez méchante?
+
+LOUISE. Je ne sais plus; tu me montres tant d'attachement, tu es si
+dévouée!... Il faut bien que tu sois bonne, puisque tu sais aimer!
+
+LA KORIGANE. Ah! tenez, quand vous me parlez comme ça, je me sens
+capable de tout pour vous servir. Vous êtes malheureuse... Je le suis
+plus que vous, allez!
+
+LOUISE. Pourquoi es-tu malheureuse?
+
+LA KORIGANE. Voilà ce que je ne peux pas dire, vous ne comprendriez pas!
+Mais répondez-moi, vous voulez épouser le maître absolument?
+
+LOUISE. Il le faut.
+
+LA KORIGANE. Et si c'était la fin de son amour, à lui? Tout ce qui lui
+est commandé, il le déteste!
+
+LOUISE, avec énergie. N'importe,, il le faut! Viens m'habiller. (Elle
+sort avec la Korigane.)
+
+
+
+SCÈNE IV.--SAINT-GUELTAS, RABOISSON, ROXANE.
+
+
+ROXANE, (troublée.) Quel plaisir de vous revoir, cher baron!
+
+RABOISSON, lui baisant la main. Vous me dites cela d'un air bouleversé;
+qu'y a-t-il?
+
+SAINT-GUELTAS. Et Louise, où est-elle? encore à sa toilette?.
+
+ROXANE. Je vais lui dire de se dépêcher. (A Raboisson.) Elle sera
+joyeuse de vous serrer la main. (Elle sort.)
+
+RABOISSON. Elle a l'oeil effaré, la belle tante! Serait-elle jalouse du
+bonheur de sa nièce?
+
+SAINT-GUELTAS. Non, elle me déteste à présent.
+
+RABOISSON. Mon cher, tu ne me dis pas tout! Tes amours sont traversées
+de quelque gros nuage.
+
+SAINT-GUELTAS. Louise est souffrante, capricieuse... Elle me reprochera
+toujours de lui avoir caché la mort de son père pour l'amener ici.
+
+RABOISSON. Elle a raison!
+
+SAINT-GUELTAS, avec impatience. Enfin tu exiges ce mariage? c'est ton
+idée fixe?
+
+RABOISSON. C'est mon ultimatum. N'as-tu donc pas compris mes lettres de
+Londres? Ce n'est pas seulement par un sentiment de délicatesse envers
+la famille de Sauvières que j'insiste, il y va de ton avenir.
+
+SAINT-GUELTAS, inquiet. Parle plus bas; elles sont là...
+
+RABOISSON. Parlons bas certes, mais parlons net. L'envoyé de Londres que
+je t'amène est un dévot rigide: une fille de grande maison, comme
+Louise, séduite et abandonnée, serait entre toi et la faveur des princes
+un obstacle invincible.
+
+SAINT-GUELTAS. Ils sont donc gouvernés par des cagots et des vieilles
+femmes? Parbleu! il sied bien à l'un, qui n'est pas plus croyant que
+nous, à l'autre, qui a vécu autant que nous dans les plaisirs, de faire
+à ce point les renchéris! Ils me préfèrent M. de Charette, qui, pour son
+compte...
+
+RABOISSON. Laissons Charette en repos, c'est un utile serviteur; mais tu
+peux l'emporter sur lui précisément en évitant les scandales qu'on lui
+reproche. Tu as ici un ennemi dangereux, l'abbé Sapience, qui approche
+sinon la personne des princes, du moins leur entourage. Paralyse ses
+mauvais desseins en conduisant mademoiselle de Sauvières à l'autel.
+
+SAINT-GUELTAS. Et tu réponds de mon succès? Je serai le chef suprême et
+absolu de l'insurrection?
+
+RABOISSON. Je ne peux répondre de rien, mais j'ai foi au succès.
+
+SAINT-GUELTAS. Allons, c'est décidé! (A la Korigane, qui entre.) Ces
+dames sont prêtes?
+
+LA KORIGANE. Oui, maître, les voilà. (Bas.) Moi, j'ai à te parler. Vite!
+(Saint-Gueltas sort sur le palier avec la Korigane.)
+
+SAINT-GUELTAS. Qu'est-ce qu'il y a?
+
+LA KORIGANE. Un grand malheur! Retarde ton mariage.
+
+SAINT-GUELTAS. Impossible!
+
+LA KORIGANE. La folle est ici.
+
+SAINT-GUELTAS, se tordant les mains. La folle? elle est vivante? Et
+l'enfant?...
+
+LA KORIGANE. L'enfant est avec elle. Un paysan de Marande, qui les avait
+cachés, vient de les ramener ici. Tirefeuille les a reçus et enfermés
+dans le guettoir; mais...
+
+SAINT-GUELTAS. Est-ce qu'ils parlent? est-ce qu'ils se souviennent?
+
+LA KORIGANE. L'enfant, non; mais la mère se reconnaît. Elle s'échappe,
+elle rôde, elle est entrée là tout à l'heure...
+
+SAINT-GUELTAS. Louise l'a vue?
+
+LA KORIGANE. Oui, elle a cru rêver. Elle n'a pas compris...
+
+SAINT-GUELTAS. Je vais aviser, suis-moi!... Ah! c'est trop de malheur
+aussi!
+
+
+
+
+DEUXIÈME TABLEAU
+
+Dans le salon rempli de monde, brillant de lumières et orné de fleurs.
+
+
+
+SCÈNE UNIQUE.--LA COMTESSE DE ROSERAY, LE BARON DE RABOISSON,
+l'Émissaire des Princes, L'ABBÉ SAPIENCE, se tiennent dans la profonde
+embrasure d'une croisée pendant que les autres invités causent avec
+animation dans le salon et la salle des gardes contiguë.--A la fin,
+SAINT-GUELTAS et LOUISE.
+
+
+LA COMTESSE, (à Raboisson.) Vous avez bien tort de faire ce mariage, mon
+cher! un homme marié n'est plus que la moitié d'un chef et le quart d'un
+conspirateur.
+
+RABOISSON. Saint-Gueltas vaut dix hommes; qu'il perde les trois quarts
+de son énergie, il lui en restera plus qu'à tout autre. D'ailleurs,
+est-ce qu'il n'en a pas dépensé avec les belles bien plus qu'il ne s'en
+dépense dans le mariage?
+
+LA COMTESSE. Avec les belles, comme vous dites, il n'a eu que du
+plaisir, et cela entretient l'énergie. Dans le mariage, il n'y a que des
+peines, il est payé pour le savoir!
+
+L'ÉMISSAIRE. Sa première femme était pourtant fort bien née, m'a-t-on
+dit?
+
+RABOISSON. Elle était plus âgée que lui et très-faible d'esprit.
+
+LA COMTESSE. Bah! elle n'est pas la seule qui lui ait donné un enfant
+idiot! C'est une particularité assez plaisante dans la vie de
+Saint-Gueltas: tous ses bâtards sont nés contrefaits, imbéciles ou
+affectés d'un vice du sang. On n'a jamais pu en élever un seul.
+
+RABOISSON, d'un air ingénu. A propos d'enfants, monsieur votre fils se
+porte bien?
+
+LA COMTESSE, d'un air dégagé. On ne peut mieux. (Bas.) Impertinent, vous
+me payerez cela.
+
+L'ÉMISSAIRE. Depuis quand donc le marquis est-il veuf?
+
+RABOISSON. Depuis deux ans.
+
+L'ABBÉ SAPIENCE. Je crois qu'on n'en sait rien.
+
+RABOISSON. Pardon, monsieur l'abbé, personne n'ignore que la marquise
+était avec son fils au château de Morande quand les républicains l'ont
+surpris et brûlé.
+
+L'ABBÉ. Je sais que la mère et l'enfant ont disparu à ce moment-là; mais
+j'imagine que le marquis produira quelque preuve de leur mort?
+
+RABOISSON. Cela regarde le prêtre qui va consacrer le nouveau mariage.
+Vous pensez bien qu'il s'est mis en règle.
+
+L'ABBÉ. S'il avait négligé ce soin, il faudrait l'avertir si vous
+souhaitez que le mariage soit valide!
+
+LA COMTESSE, bas, à Raboisson. Est-ce qu'il y a quelque doute à cet
+égard?
+
+RABOISSON. Aucun que je sache; mais l'abbé est vendu à M. de Charette,
+et il a tout fait pour desservir Saint-Gueltas auprès de l'émissaire des
+princes. Il faudrait empêcher cela.
+
+LA COMTESSE. Je m'en charge.
+
+RABOISSON. Vos beaux yeux peuvent charmer les serpents comme les lions.
+
+LA COMTESSE. Les beaux yeux d'un évêché seront plus puissants encore.
+Mon oncle le cardinal ratifiera mes promesses. Quant au mariage de
+Saint-Gueltas, je le blâme absolument; mais, s'il le faut pour qu'on lui
+rende justice...
+
+RABOISSON. Il le faut, je vous jure.
+
+LA COMTESSE. Alors, c'est que mademoiselle de Sauvières... (Elle rit.)
+
+RABOISSON. Non; mais je ne veux pas que pareille chose lui arrive.
+
+LA COMTESSE. Vous ne me persuaderez pas qu'elle ait passé un an près de
+lui, courant par monts et par vaux, et vivant ensuite sous son toit,
+sans que sa vertu ait reçu quelque atteinte.
+
+RABOISSON. Sa tante ne l'a pas quittée.
+
+LA COMTESSE. Excepté pendant les longues heures qu'elle passe à épiler
+ses cheveux blancs et à plâtrer sa figure.
+
+RABOISSON. Voyons, n'abusez pas de vos avantages contre les autres
+femmes. Vieilles ou jeunes, toutes disparaissent comme de pâles étoiles
+dans le rayonnement de votre soleil. Soyez généreuse. Je ne vous dirai
+pas de ne pas rendre Saint-Gueltas infidèle à sa jeune compagne. Il
+suffit qu'on vous regarde pour être pris ou repris de la belle manière;
+mais conduisez-vous comme une grande reine des coeurs que vous êtes.
+Protégez la faiblesse et mettez du coton au bout de vos flèches. Si le
+comte de Roseray eût voulu avoir l'esprit de mourir à temps, certes vous
+étiez la seule femme digne de seconder le futur lieutenant général; mais
+il s'obstine à vivre, le fâcheux, et mademoiselle de Sauvières est une
+personne si romanesque, pour ne pas dire si niaise dans ses opinions,
+que vous saurez diriger le marquis sans qu'elle s'en aperçoive. Elle
+déteste les Anglais et n'aime guère les émigrés; vous vaincrez aisément
+les préjugés qu'elle pourrait entretenir dans l'esprit de son mari.
+
+LA COMTESSE. Allons, je vois qu'en qualité d'émigré vous-même, vous avez
+besoin de moi. Je serai bonne femme, je vous le promets! (Entre
+Saint-Gueltas, tenant Louise par la main. Elle est vêtue en mariée.
+Roxane les suit.)
+
+SAINT-GUELTAS. Mesdames, permettez-moi de vous présenter celle qui sera
+dans un quart d'heure la marquise de la Rochebrûlée. (Il la conduit
+d'abord à la comtesse, qui lui tend la main; Louise lui donne la sienne
+avec effroi. Saint-Gueltas s'adressant aux hommes qui se rapprochent de
+lui.) Messieurs, souffrez que je vous présente à ma fiancée.
+
+LA COMTESSE, à Raboisson pendant que Saint-Gueltas présente à Louise
+l'émissaire des princes et ceux des autres invités qu'elle ne connaît
+point. Dites-lui de changer de voile, le sien est déchiré. Voyez, à
+l'épaule, c'est de mauvais présage en temps de guerre!
+
+RABOISSON. Bah! c'est la fille de chambre en lui mettant les épingles;
+mieux vaut qu'elle ne s'en aperçoive pas.
+
+LA COMTESSE. Et puis il y a peut-être du danger à déranger les longs
+plis qui cachent sa taille!
+
+RABOISSON. Méchante que vous êtes!
+
+SAINT-GUELTAS. Tout est prêt; rendons-nous à la chapelle. (Il invite
+l'émissaire à offrir la main à la mariée et va présenter la sienne à la
+comtesse, comme à la personne la plus considérable de la réunion.)
+
+LA COMTESSE, bas. Ah! vous me faites les grands honneurs, infidèle?
+C'est pour me consoler!
+
+SAINT-GUELTAS. Consolez-moi, vous, car je suis éperdu d'amour pour vous
+depuis ce soir.
+
+LA COMTESSE. Alors, vous ne m'aviez pas encore aimée?
+
+SAINT-GUELTAS. Ma foi, non; je commence!
+
+LA COMTESSE. Ce n'est pas vrai, mais c'est aimable. J'ai à vous parler
+après la cérémonie.
+
+
+
+
+TROISIÈME TABLEAU
+
+Au bord de la mer, sur un escalier taillé dans le roc, qui descend en
+rampe la falaise à pic jusqu'à une petite construction soudée à son
+flanc.
+
+
+
+SCÈNE UNIQUE.--LA KORIGANE, TIREFEUILLE, puis la Folle et son Enfant.
+
+
+TIREFEUILLE, (montrant la construction.) Pas possible de les laisser dans
+ce guettoir. La porte ne tient plus; ils s'échapperont encore. Il
+faudrait les embarquer tout de suite.
+
+LA KORIGANE. La mer est trop mauvaise ce soir.
+
+TIREFEUILLE. Pourtant, le maître a dit de les conduire cette nuit à
+Noirmoutier.
+
+LA KORIGANE. Va prendre ses ordres. Dépêche-toi. (Tirefeuille monte
+l'escalier. La Korigane le descend jusqu'au guettoir.) Ce qu'il faudrait
+faire, il le désire. S'il ne le veut pas... Pourquoi ne le voudrait-il
+pas? Il m'a déjà commandé le mal, et plus j'en faisais, plus il avait
+d'estime pour mon courage. Il sera content après. Il est perdu sans
+cela. La folle parle plus qu'il ne pense. Voilà les cloches qui
+annoncent la fin. Il est marié. Si je ne me dévoue pas pour lui, il est
+déshonoré, conspué, abandonné de tout le monde... Allons! que le crime
+retombe sur ma vie et le péché sur mon âme! (Elle va ouvrir la cellule.)
+Sortez, vous pouvez prendre le frais et vous promener.
+
+LA FOLLE, sortant; l'enfant la suit. Ah! oui! le bal, le bal des
+noces!... Je veux aller au bal! C'est moi la mariée!
+
+LA KORIGANE, lui montrant le pied du rocher que longe une étroite bande
+de sable. Par là. Descendez!
+
+LA FOLLE, voulant monter l'escalier. Non, par ici!
+
+LA KORIGANE, l'arrêtant. Je vous dis que non. Par ici, les portes sont
+fermées. Voilà votre chemin.
+
+LA FOLLE, qui descend. Il y a de l'eau... la marée monte.
+
+LA KORIGANE. Mais non, vous rêvez! elle descend!
+
+LA FOLLE. C'est bien vrai? Je ne sais plus, moi!
+
+LA KORIGANE. Dépêchez-vous, on va danser sans vous.
+
+LA FOLLE. Allons, allons!
+
+LA KORIGANE. Vous oubliez votre fils.
+
+LA FOLLE. Quel fils? Ah! oui! (Elle le tire par le bras; l'enfant a peur
+et résiste.)
+
+LA KORIGANE, à l'enfant. Allez donc, ou votre mère va vous laisser tout
+seul.
+
+LA FOLLE. Il ne veut pas venir, le méchant! Eh bien, reste, adieu!
+
+L'ENFANT. Maman, maman!
+
+LA FOLLE. Viens, mon amour, je te porterai! (Elle le prend dans ses bras
+et disparaît en courant le long de la falaise.)
+
+LA KORIGANE, qui a descendu derrière eux. Comme ça, tout ira bien, sans
+que je m'en mêle,--la marée monte!... S'ils ne reviennent pas dans cinq
+minutes... Comme le flot va lentement!... non, le voilà qui remplit le
+sentier; il me gagne... Je vais remonter les marches en comptant...
+Encore une de couverte, une autre... En voilà cinq, en voilà dix; dix
+marches, c'est dix pieds.--Ah! qu'est-ce que j'entends? un cri, bien
+sûr!--C'est le petit qui dit le seul mot qu'il sache, _maman_! Va,
+pauvre malheureux, c'est elle qui te mène, ce n'est pas moi!...
+Qu'est-ce que je vois de blanc là-bas? Elle surnage? Non, c'est une
+lame... et ce n'est plus rien... Tout est dit, le brouillard et l'eau
+ont tout fait; ils ne parleront pas... Je vais remonter auprès de la
+mariée... l'arranger pour le bal... Mais qu'est-ce que j'ai, donc? je ne
+peux pas marcher. Suis-je bête! j'en ai bien vu d'autres et j'ai bien
+fait pire!--Mais, si le maître était fâché, s'il regrettait
+l'enfant?--Bah! ce n'est pas son fils!... D'ailleurs, je lui ai pardonné
+la mort de Cadio, moi! il faudra bien qu'il me pardonne... Cadio! si sa
+pauvre âme voyait ce que je viens de faire!... Ah! j'ai peur! (Elle veut
+remonter l'escalier et s'arrête hallucinée.) Il est là, je le vois!
+Laisse-moi passer, Cadio! le flot monte toujours... Tu ne veux pas? tu
+me parles? qu'est-ce que tu dis?... Je périrai comme j'ai fait périr? Il
+me pousse... je tombe! (Elle se cramponne au rocher.) Non, non, c'était
+un rêve! ce n'est pas lui, ce n'est rien! Est-ce que je deviens folle
+aussi, moi? (Elle remonte l'escalier en courant.)
+
+
+
+
+HUITIÈME PARTIE
+
+Juillet 1795.--Au bourg de Carnac, dans une auberge rustique.--Une heure
+du matin.
+
+
+
+SCÈNE PREMIÈRE.--REBEC, JAVOTTE, dans une salle dont une porte donne sur
+la cuisine, l'autre sur une chambre à coucher, une autre, avec guichet,
+sur un escalier extérieur qui descend à une petite place.
+
+
+JAVOTTE. Ah! vous voilà, ce n'est pas malheureux!
+
+REBEC. Mauvaise nuit, Javotte! un temps magnifique, un clair de lune
+désespérant! Tu ne t'es donc pas couchée?
+
+JAVOTTE. Non, j'ai sommeillé là sur une chaise. J'étais inquiète de
+vous... Vous vous ferez prendre avec vos manigances!
+
+REBEC. Ah dame! il faut se hâter; il faut être en mesure de plier bagage
+encore une fois. Il ne se passera peut-être pas trois jours avant que le
+pays soit à feu et à sang.
+
+JAVOTTE. Moi, je trouve qu'il y est déjà! Toutes ces bandes de chouans
+qui battent la campagne font des horreurs, et il en arrive des quatre
+coins du ciel. Et tous ces émigrés qui arpentent la plage comme des
+cormorans! Et ces vaisseaux anglais dans la rade! si ça ne fait pas mal
+au coeur de voir des choses pareilles! Pas possible que les
+républicains, qui sont partis sans rien dire, ne reviennent pas un de
+ces matins nous délivrer!
+
+REBEC. Tais-toi, Javotte, tais-toi! ne te mêle pas de politique, ma
+fille! Rien de plus pernicieux que d'avoir une opinion!
+
+JAVOTTE. Oh! ma foi, tant pis! Je suis patriote, moi, et vous ne me
+blanchirez point.
+
+REBEC. De la prudence, te dis-je, de la prudence! Songe donc que je t'ai
+tirée jusqu'à présent des plus grands dangers! Ah! certes, on voudrait
+bien pouvoir dilater son âme dans le sentiment du plus pur patriotisme;
+mais, quand il y va de notre existence et de notre argent, il faut avoir
+le courage de se taire et l'héroïsme de se cacher. Ah ça! dis-moi,
+est-il venu du monde, ce soir, pendant ma tournée?
+
+JAVOTTE. Quelques paysans royalistes des environs sont encore venus
+demander des habits et des armes.
+
+REBEC. Tu n'as rien délivré, j'espère?
+
+JAVOTTE. Non, ils n'avaient point de bons pour toucher. J'ai dit que
+nous n'avions plus rien.
+
+REBEC. Tu n'as guère menti. La nuit prochaine, j'emporterai ce qui nous
+reste, et, quand on se battra, nous pourrons lâcher l'auberge.
+
+JAVOTTE. Et si on y met le feu?
+
+REBEC. Me crois-tu assez bête pour l'avoir payée?
+
+JAVOTTE. Êtes-vous sûr que votre dépôt ne sera pas déniché?
+
+REBEC. Parle plus bas. J'ai avisé à tout. Il ne faut pas mettre tous ses
+oeufs dans le même panier! J'ai des cartouches et des souliers dans un
+souterrain, un ancien tombeau sous la colline Saint-Michel, à deux pas
+d'ici... J'ai des balles et de l'eau-de-vie dans trois villages de la
+côte. J'ai du riz et des gibernes dans les ruines du couvent. J'ai...
+
+JAVOTTE. Et, si les bleus trouvent tout ça, ils vous fusilleront comme
+accapareur ou comme vendu aux Anglais!
+
+REBEC. Laisse-moi donc tranquille! je suis plus fin qu'eux! Je les
+conduirai moi-même à une de mes caches, ça me mettra à l'abri du soupçon
+pour les autres.
+
+JAVOTTE. En attendant, c'est un vol que vous faites aux royalistes!
+
+REBEC. Oh! ma mie Javotte, dans des temps comme ceux-ci, il y a des mots
+qui ne signifient plus rien. Qu'est-ce que c'est que ces armements et
+ces approvisionnements que les Anglais et les insurgés distribuent aux
+rebelles? Des instruments de guerre civile, n'est-ce pas? Tout bon
+citoyen a le droit de s'en emparer pour les livrer à la nation; mais
+tout service mérite sa récompense, et rien de plus légitime qu'une
+modeste spéculation après les dangers que j'ai courus pour me procurer
+ce butin incendiaire et prévaricateur! Ai-je sollicité la confiance des
+chefs insurgés? Ne m'ont-ils pas requis, moi, mon cheval et ma
+charrette, pour travailler à leurs convois et à leurs distributions?
+
+JAVOTTE. Vous n'avez point été forcé, ce n'est pas à moi qu'il faut
+conter des histoires! Vous n'êtes venu dans ce vilain pays faire
+semblant de vous établir que parce que vous avez eu vent de l'expédition
+et de ce qui s'ensuivrait.
+
+REBEC. Javotte, tu faiblis! tu ne comprends pas,... tu n'es pas à la
+hauteur de ma mission.
+
+JAVOTTE. Votre mission? Qu'est-ce que c'est que ça?
+
+REBEC. C'est le devoir de traverser les discordes civiles en faisant
+fleurir les transactions commerciales au milieu de tous les périls et à
+la faveur de tous les désordres. Je me flatte d'être sous ce rapport un
+homme peu ordinaire et d'arriver bientôt à une position de fortune qui
+m'assurera le bien-être et la considération... Mais écoute.... on marche
+dans la rue, on vient sur la place,... on monte l'escalier de pierre,...
+on frappe...--Qui va là?
+
+VOIX AU DEHORS. Un voyageur, ouvrez!
+
+REBEC, qui a regardé par le guichet, ouvre en disant: Entrez!
+
+
+
+SCÈNE II.--Les Mêmes, RABOISSON.
+
+
+RABOISSON. Bonjour, Rebec!
+
+REBEC. Ah! citoyen baron, plus bas, je vous en supplie! je ne m'appelle
+plus comme ça.
+
+RABOISSON, riant. C'est vrai, c'est vrai! Lycurgue, je crois?
+
+REBEC. Ah! miséricorde! encore moins! Ici, je suis Normand et je
+m'appelle Latoupe.
+
+RABOISSON. Va pour Latoupe; ça m'est égal! Je sais que tu es de nos
+amis, puisque je t'ai vu travailler pour nous sur le rivage.
+
+REBEC. Et moi, je vous avais bien reconnu hier sur un canot de l'escadre
+anglaise; mais je n'ai pas osé vous parler. Et, sans être trop curieux,
+vous...?
+
+RABOISSON. Pas de questions sur la politique, mon cher! Ma confiance ne
+pourrait que te compromettre, et je sais que, par état comme par
+tempérament, tu dois ménager tout le monde. Dis-moi seulement si
+quelqu'un est venu me demander ici cette nuit.
+
+REBEC. Personne, monsieur le baron.
+
+RABOISSON. Alors, j'attendrai chez toi. Sers-moi quelque chose, ce que
+tu voudras.
+
+REBEC. Je vais vous chercher du jambon délicieux.--Javotte, descends à
+la cave et monte du meilleur. (Il sort, Javotte, le suit.)
+
+RABOISSON marche avec impatience et va regarder par le guichet. Ah! le
+voilà! il est exact au rendez-vous! (Il ouvre, Saint-Gueltas entre. Ils
+se serrent la main en silence. Raboisson referme la porte au verrou.)
+
+
+
+SCÈNE III.--SAINT-GUELTAS, RABOISSON.
+
+
+SAINT-GUELTAS. Est-ce que nous pouvons parler ici?
+
+RABOISSON. Oui, l'aubergiste est des nôtres.
+
+SAINT-GUELTAS. Eh bien, parle; c'est à toi de m'instruire, puisque
+j'arrive à ton appel.
+
+RABOISSON. Diable! tu me vois embarrassé...
+
+SAINT-GUELTAS. Il suffit, je comprends; on refuse mes services?
+
+RABOISSON. On ne refuse jamais des services comme les tiens; mais...
+
+SAINT-GUELTAS. Mais on veut les recevoir _gratis_?
+
+RABOISSON. Les seuls bons services sont ceux qui ne se marchandent pas.
+(A Rebec, qui ouvre la porte de la cuisine et qui apporte le déjeuner.)
+Un peu plus tard, laisse-nous. (Il referme la porte de la cuisine et
+revient vers Saint-Gueltas, qui frappe du pied avec fureur.) Eh bien,
+voyons! As-tu si peu de philosophie, si peu de dévouement?
+
+SAINT-GUELTAS, irrité. Ah! je t'admire, toi qui me prêches le
+désintéressement après avoir excité mon ambition quand la tienne y
+trouvait son compte! J'échoue, tu m'abandonnes, c'est dans l'ordre; mais
+tu pourrais t'épargner la peine de me railler.
+
+RABOISSON. Je ne t'abandonne pas, puisque je t'ai fait venir; mais te
+soutenir ouvertement est devenu impossible. Ton compétiteur l'emporte,
+et, ma foi, il y a de ta faute, mon cher! Tu es d'une imprudence, d'une
+témérité... excellentes sur les champs de bataille, mais funestes dans
+la vie privée.
+
+SAINT-GUELTAS. De quoi m'accuse-t-on?
+
+RABOISSON. De bigamie, rien que ça!
+
+SAINT-GUELTAS. Qui m'accuse? l'abbé Sapience?
+
+RABOISSON. Oui, l'abbé prétend que ta première femme était vivante et
+jouissait de toute sa raison quand tu as épousé Louise. Eh bien,
+qu'est-ce que tu as?
+
+SAINT-GUELTAS, qui brise une chaise. Il en a menti! elle était
+complètement folle, incurable, et elle est morte!
+
+RABOISSON. En as-tu la preuve?
+
+SAINT-GUELTAS. Mieux que ça: j'en ai la certitude.
+
+RABOISSON. Comment? Voyons, explique-toi.
+
+SAINT-GUELTAS. Je ne veux pas m'expliquer, je n'ai de comptes à rendre à
+personne.
+
+RABOISSON. Tant pis! c'est donner gain de cause à la calomnie. Il
+circule sur ton compte des histoires effroyables que je n'ose te
+répéter.
+
+SAINT-GUELTAS. Dis-les, je veux tout savoir.
+
+RABOISSON. Puisque tu le veux... On a fait courir le bruit autour des
+princes que tu avais assassiné ta première femme la nuit de ton mariage
+avec la seconde. Ton malheureux fils aurait partagé son sort... Tu
+pâlis! il y a donc quelque chose de vrai?...
+
+SAINT-GUELTAS. Il y a une chose vraie: l'enfant était vivant, si c'est
+vivre que d'être un avorton privé de sens; il s'est noyé durant cette
+nuit fatale, j'ai retrouvé son corps sur la grève.
+
+RABOISSON. Il était donc chez toi? Comment? pourquoi? avec qui?
+
+SAINT-GUELTAS. Est-ce pour me trahir que tu m'infliges cet
+interrogatoire?
+
+RABOISSON. Non, c'est pour te justifier, si cela est possible, pour te
+défendre dans tous les cas.
+
+SAINT-GUELTAS. Eh bien, je ne sais pas feindre, voici la vérité... Cette
+femme m'avait trompé, tu le sais. J'ai tué son amant dans ses bras; elle
+est devenue folle. Longtemps enfermée dans mon château de Marande avec
+un enfant infirme de corps et d'esprit que j'avais sujet de ne pas
+croire légitime, mais auquel j'étais forcé par la loi de laisser porter
+mon nom, elle avait disparu en 92 avec son fils quand ce manoir a été
+pris et incendié par les républicains. On a cru et j'ai dû croire que
+ces deux misérables créatures avaient été égorgées ou brûlées; mais
+elles s'étaient échappées, et elles s'étaient traînées jusque chez moi
+la veille du jour où j'ai épousé Louise, dont tu connaissais la
+situation délicate. Pouvais-je et devais-je sacrifier son honneur et mon
+avenir à ce fantôme d'épouse légitime, objet d'horreur et de dégoût,
+dont le malheur ne méritait même pas le respect? La loi qui rend de tels
+liens indissolubles est atroce. Elle violente la plus inaliénable des
+libertés humaines, celle de disposer de soi. Ma femme était coupable,
+elle ne m'était plus rien; elle était folle, elle n'était plus rien pour
+personne. Je me suis cru le droit de la considérer comme morte, et
+j'allais l'éloigner pour jamais... mais à quoi bon te dire le reste? Ce
+qui s'est fait, je ne l'ai ni souhaité ni ordonné; j'aurais dû le
+châtier peut-être... Mais, si nous punissions tous les excès de
+dévouement dont nous sommes forcés de profiter, nous n'aurions plus
+guère de soldats et de serviteurs à offrir à notre cause.
+
+RABOISSON. N'importe!... dis tout. Ils ont été assassinés?
+
+SAINT-GUELTAS. Non, un mot les a tués! Quelqu'un leur a montré le
+château où ils s'obstinaient à pénétrer en leur disant: «Voilà le
+chemin!» C'était le pied de la falaise, et la marée montait!
+
+RABOISSON. C'est le fidèle Tirefeuille qui a fait cette chose atroce?
+
+SAINT-GUELTAS. Non; je ne dirai pas... je ne peux pas le dire.
+
+RABOISSON. Tu me jures que cela s'est fait malgré toi?
+
+SAINT-GUELTAS. Je te le jure.
+
+RABOISSON. Eh bien, j'essayerai de ramener les esprits. Puisaye est tout
+à Charette; mais d'Hervilly commande l'expédition, et, si tu veux amener
+ici tes Poitevins...
+
+SAINT-GUELTAS. Impossible. La trêve les a énervés. Les paysans nous
+trahissent et nous abandonnent. Le petit corps d'aventuriers qui me
+reste est à peine suffisant pour mettre mon château à l'abri d'un coup
+de main.
+
+RABOISSON. Ainsi, en offrant toute une province soulevée pour recevoir,
+accueillir et défendre au besoin les princes, tu me trompais?
+
+SAINT-GUELTAS. Je me faisais illusion; mais je sais où trouver de
+nombreux chefs de chouans dont les bandes éparses ne demandent qu'un nom
+prestigieux pour se réunir à moi. Ici, je n'ai qu'un mot à dire, et je
+suis encore le chef le plus populaire et le plus redoutable de
+l'insurrection.
+
+RABOISSON. Rien n'est perdu, alors. Rassemble cette armée, et sois sûr
+que, quand elle paraîtra, les mandataires des princes feront bon marché
+du blâme qui pèse sur ta vie domestique.
+
+SAINT-GUELTAS. Les mandataires des princes sont des intrigants ou des
+imbéciles! Pourquoi les princes ne viennent-ils pas eux-mêmes assister à
+la lutte qui va décider de leur sort, et se faire juges des coups?
+Faut-il donner son sang et sa fortune à des ingrats ou à des poltrons?
+Je suis las de ce métier de dupe! On s'est mal conduit envers moi. Des
+subsides insuffisants, des éloges contraints, des remercîments froids,
+tandis qu'on a comblé Charette de louanges, d'argent et de promesses!
+J'ai pourtant agi plus que lui, j'ai plus souffert, j'ai suivi la Vendée
+jusqu'à son dernier soupir. J'ai fait plus de sacrifices... Les princes
+sont pauvres... soit! Je veux bien manger jusqu'à mon dernier écu et ne
+pas compter avec le futur roi de France; mais, en fait d'orgueil, je ne
+me pique pas de désintéressement chevaleresque. Je veux un éclat
+proportionné à la grandeur de mes actions, je veux un titre au moins
+égal à celui de Charette, je veux un pouvoir qui contre-balance le sien.
+A l'oeuvre on verra qui de nous deux est le plus habile, le plus brave
+et le plus influent. Quant aux vices et aux crimes dont on m'accuse, il
+me semble qu'il n'est pas plus blanc que moi!
+
+RABOISSON. Rassemble vingt mille chouans, et tu pourras faire tes
+conditions. Combien en as-tu autour d'ici?
+
+SAINT-GUELTAS. Cinq ou six cents déjà.
+
+RABOISSON. Ce n'est guère!
+
+SAINT-GUELTAS. Je suis en Bretagne depuis vingt-quatre heures, et tu
+trouves que le résultat est mince?
+
+RABOISSON. Alors, reprends tes courses, et reviens vite avec tes
+recrues.
+
+SAINT-GUELTAS. Je reviendrai quand vous serez battus.
+
+RABOISSON. Grand merci!
+
+SAINT-GUELTAS. Il faudra bien alors que vous preniez mes ordres! Une
+bonne victoire des républicains fera tomber les préventions de mes amis
+et rabattra les prétentions de mes ennemis. Au revoir, mon cher; j'ai le
+temps de penser à mes affaires domestiques, comme tu dis, et de faire
+rentrer ma seconde femme dans le devoir.
+
+RABOISSON. Louise! Que dis-tu? qu'a-t-elle fait? où est-elle?
+
+SAINT-GUELTAS. Où elle est, je n'en sais rien. Elle s'est enfuie de chez
+moi pendant que je me rendais ici. On vient de me l'apprendre. Je sais
+qu'elle erre dans les environs, guettant le moment de s'embarquer ou de
+faire pis.
+
+RABOISSON. Comment! Louise te quitte? Elle te trompait? C'est
+impossible!
+
+SAINT-GUELTAS. Louise me trompait en ce sens qu'elle cherchait depuis
+longtemps à s'assurer une autre protection que la mienne; elle me
+menaçait sans cesse de me quitter. Elle est injuste, impérieuse, dévorée
+de jalousie, aigrie par le chagrin; notre enfant n'a pas vécu. Enfin
+elle a dû nouer à mon insu des intelligences avec nos ennemis...
+peut-être avec son cousin Sauvières, qui est maintenant, je le sais,
+auprès de M. Hoche. Je ne l'accuse pas d'infidélité, mais je vois
+qu'elle est lâche, et je n'entends pas qu'elle aussi déshonore le nom
+que tu m'as forcé de lui donner.
+
+RABOISSON. J'ai fait pour elle tout ce que je devais, tout ce que je
+pouvais. Elle a voulu être ta femme, c'est à elle d'en accepter les
+conséquences. Le jour va paraître, je te quitte. Tu m'as dit ton dernier
+mot? Tu ne veux pas te joindre à nous?
+
+SAINT-GUELTAS. Pas encore.
+
+RABOISSON. Ce n'est ni patriotique ni fraternel. Tu te proposes de venir
+ramasser nos morts sur le champ de bataille? J'en serai peut-être;
+reçois donc mes adieux.
+
+SAINT-GUELTAS. Sois tranquille, je vous vengerai.
+
+REBEC, frappant à la porte de la cuisine. Ouvrez! ouvrez!
+
+RABOISSON, allant ouvrir. Qu'est-ce qu'il y a?
+
+REBEC. Les bleus! les bleus! Ils envahissent le village...
+
+SAINT-GUELTAS. Ils attaquent?... Je n'entends aucun bruit!
+
+REBEC. Non, personne ne leur dit rien. Ils s'installent, et
+probablement... Tenez, oui, on vient chez moi. Sortez par la cuisine et
+par la ruelle.
+
+RABOISSON, bas, à Saint-Gueltas. Si tu as cinq cents hommes sous la
+main, ce serait l'occasion de faire un coup d'éclat.
+
+SAINT-GUELTAS, amer et ironique. Non, messieurs, vous êtes encore
+intacts; à vous l'honneur! (Ils sortent. On frappe à la porte de la rue.
+Rebec va ouvrir. Motus entre.)
+
+
+
+SCÈNE IV.--REBEC, MOTUS, puis JAVOTTE.
+
+
+REBEC. Salut et fraternité!
+
+JAVOTTE, (accourant.) Vivent les bleus!
+
+MOTUS. Sensible à vos politesses! Où diable, sans vous offenser, ai-je
+vu vos estimables frimousses? Ça ne fait rien. J'en ai tant vu! Ayez la
+chose de préparer le vivre et le couvert pour mon capitaine.
+
+REBEC. Ah! le capitaine Ravaud, n'est-ce pas?
+
+MOTUS, avec un gros soupir, portant la main à son front (salut
+militaire). Le capitaine Ravaud, mort colonel au champ d'honneur à
+l'armée du Rhin.
+
+REBEC, qui sert avec Javotte le déjeuner préparé pour Raboisson et
+Saint-Gueltas. Vous en venez?
+
+MOTUS. Non pas moi, ni mon détachement. On a toujours tenu la campagne
+depuis un an contre la satanée chouannerie! (Il crache par terre en
+prononçant le mot chouannerie. Javotte fait comme lui par sympathie
+patriotique.)
+
+REBEC. Alors, M. Henri... je veux dire le citoyen Sauvières, où est-il,
+lui?
+
+MOTUS. Colonel à l'armée du Rhin en remplacement du colonel Ravaud. (A
+Javotte qui l'examine.) Allons, vivement, la jolie fille! Où diable vous
+ai-je vue? Des beautés de votre calibre, ça ne s'oublie pas!
+
+JAVOTTE. Pardine! au château de Sauvières en 93! Je vous reconnais bien,
+moi!
+
+MOTUS. Flatté de la circonstance.
+
+REBEC. Et votre capitaine actuel, comment s'appelle-t-il?
+
+MOTUS. Citoyen aubergiste, tu le lui demanderas à lui-même, et il te
+répondra si la chose lui paraît nécessaire et conforme au règlement de
+la civilité. Au reste, le voilà.
+
+
+
+SCÈNE V.--Les Mêmes, LE CAPITAINE.
+
+
+LE CAPITAINE, parlant sur le seuil à un lieutenant accompagné de quatre
+hommes, à voix basse. Posez les sentinelles et faites faire bonne garde.
+Ne souffrez pas de rixe avec les habitants, pas de provocation inutile.
+Vous rencontrerez des figures suspectes, n'arrêtez personne sans une
+absolue nécessité, tels sont les ordres supérieurs. N'engageons pas
+d'affaire avant l'arrivée des grenadiers. Dans deux heures, j'irai faire
+avec vous une reconnaissance, (Il entre seul dans l'auberge.)
+
+JAVOTTE, (bas, à Rebec.) Un joli garçon, tout blond, tout jeune; il ne
+doit pas être bien méchant, celui-là?
+
+REBEC, observant le capitaine qui s'approche de la cheminée
+machinalement, en réfléchissant. Pas méchant? Il a des yeux qui brillent
+comme des étoiles.--Allume donc une autre chandelle, on ne se voit pas
+ici! (Au capitaine, pendant que Javotte allume.) Tu dois être fatigué,
+citoyen officier, après cette étape de nuit? (Le capitaine, absorbé, ne
+fait pas attention à lui.) Au reste, dans le fort de l'été, comme ça, il
+vaut mieux marcher à la fraîcheur! (Silence du capitaine.) Et puis, pour
+dérouter l'ennemi, n'est-ce pas? (A Javotte.) Je vois ce que c'est! Il
+est sourd comme un pot! (Au capitaine; d'une voix élevée et lui montrant
+la table servie.) Ce déjeuner t'attendait, capitaine! Si tu veux
+t'asseoir...
+
+LE CAPITAINE. Merci, je n'ai pas faim.
+
+REBEC. Ni soif? (Le capitaine dit non avec la tête. A Javotte.) Alors,
+nous mangerons le déjeuner. C'est ne pas avoir de chance: les blancs
+n'ont pas le temps, les bleus n'ont pas d'appétit... (Haut.)
+Capitaine... (Le capitaine a un léger mouvement d'impatience et porte
+les mains à ses oreilles.) C'est ça, il est sourd! J'ai beau crier!
+
+JAVOTTE. Eh! non! Il vous dit que vous lui cassez la tête!
+
+REBEC. Ou bien il ne veut pas être tutoyé. Le fait est que ça commence à
+passer de mode. (Au capitaine.) M. le capitaine souhaite-t-il quelque
+chose?
+
+LE CAPITAINE. Rien, merci. J'ai besoin d'une heure de sommeil.
+
+REBEC. La chambre à côté est prête. Il y a un excellent lit.
+
+LE CAPITAINE. Très-bien. (Il entre dans la chambre voisine.)
+
+REBEC, croisant ses bras sur sa poitrine, avec stupéfaction. Javotte!
+voilà une chose étonnante, surprenante, étourdissante!
+
+JAVOTTE. Quoi donc?
+
+REBEC. Tu ne te doutes de rien, toi?
+
+JAVOTTE. Non! Qu'est-ce qu'il y a?
+
+REBEC. Attends! Je vais voir sa figure pendant qu'il ôte son kolback.
+(Il regarde par la fente de la porte.) Il ne l'ôte pas. Il ne se couche
+pas. Le voilà assis; il va dormir les coudes sur la table et le sabre au
+flanc... un vrai militaire! il craint quelque surprise,--il n'a pas
+tort!--Le voilà qui éteint la chandelle, je ne vois plus rien.
+(Revenant.) C'est égal, j'en suis sûr, à présent, c'est lui!
+
+JAVOTTE. Qui, lui?
+
+REBEC. Cadio!
+
+JAVOTTE. Quel Cadio? Le sonneur de biniou qui venait à la ferme du
+Mystère?
+
+REBEC. Lui-même.
+
+JAVOTTE. Vous rêvez ça! c'est pas possible!
+
+REBEC. C'est comme je te le dis.
+
+JAVOTTE. Il nous aurait reconnus!
+
+REBEC. Tu sais bien qu'il était à moitié fou. Il l'est tout à fait à
+présent!
+
+JAVOTTE. S'il était fou, il ne serait pas devenu ce qu'il est.
+
+REBEC. Bah! il savait lire et écrire, et il y a une telle disette
+d'officiers! Les chouans en ont tant tué! ça fait de la place. Et puis
+on aura su qu'il avait tué Mâcheballe. Il fallait bien le récompenser.
+
+JAVOTTE. Attendez! on frappe à la petite porte. (Elle sort par la
+cuisine.)
+
+REBEC. Drôle de chose que l'existence! Ce Cadio avec son biniou...
+officier à présent, l'air fier,... le parler sec,... la tenue imposante,
+ma foi! Eh bien, alors... pourquoi pas? Ses intérêts sont les miens,...
+je lui dirai tout!
+
+
+
+SCÈNE VI.--HENRI, MOTUS, REBEC.
+
+
+REBEC. Bon! autre surprise! M. Henri à présent! On vous croyait sur le
+Rhin.
+
+HENRI. J'en arrive! Où est l'ami Cadio?
+
+REBEC. Il dort là, en vrai patriote, avec armes et bagages!
+
+HENRI. Ça veut dire que les minutes de repos lui sont comptées; ne le
+dérangeons pas. (A Rebec.) Laisse ici ce déjeuner, et ajoutes-y ce que
+tu pourras. J'attends un convive. Va-t'en fricasser n'importe quoi;
+vite! (Rebec sort.--A Motus.) Tu dis qu'il est capitaine? Peste! c'est
+bien, ça! au bout d'un an de service!
+
+MOTUS. Depuis un mois environ, mon colonel. Nommé à l'unanimité pour
+action d'éclat.--Beau militaire sous tous les rapports, adoré du soldat,
+encore qu'il soit un peu chien.
+
+HENRI. Chien?
+
+MOTUS. Pardon de l'expression, mon colonel. Je veux dire qu'il est porté
+sur la discipline et ne passe rien aux freluquets et autres délinquants;
+mais il est juste et maternel pour ses hommes, voilà pourquoi on lui
+pardonne des choses...
+
+HENRI. Quelles choses, voyons?
+
+MOTUS. Le capitaine Cadio, ton ami--et le mien dans le temps qu'il était
+soldat comme moi--est à présent... un tigre!
+
+HENRI. Ah! un chien, un tigre... Va toujours!
+
+MOTUS. Si la licence de mon discours t'offense, mon colonel, tu n'as
+qu'à me le dire, et ma parole rentrera dans les rangs.
+
+HENRI. Non! puisque c'est moi qui t'interroge.
+
+MOTUS. Eh bien, voilà! le capitaine est tigre dans la bataille; il n'y
+en a jamais assez pour lui, toujours le premier au feu, jamais de
+quartier, point de prisonniers; toutes nos lattes se sont ébréchées en
+manière de scie sur les crânes des chouans, et on a marché dans le sang
+jusqu'aux aisselles. Du temps du capitaine Ravaud, qui était
+certainement un brave soigné, on avait tous le coeur un peu sensible
+pour les vaincus, et moi-même;... mais il a fallu emboîter le pas dans
+la férocité, et, à présent que la clémence est à l'ordre du jour, on ne
+sait point ce que fera le capitaine, qui n'est pas certes un homme
+pareil aux autres humains.
+
+HENRI. Quel homme est-ce, selon toi? voyons!
+
+MOTUS. Voilà, mon colonel, où la définition dépasse les facultés dont je
+suis susceptible pour t'expliquer la chose!
+
+HENRI. Essaye toujours.
+
+MOTUS. Eh bien, sans lui faire de tort, je crois, mon colonel, qu'il a
+une pointe de religion dans la tête, comme qui dirait une dévotion à
+l'Être suprême, qui le précipite dans des extases et autres travers
+supérieurs de l'esprit, où il voit les choses qui doivent arriver, et
+même les événements qui se passent à la distance que les autres hommes
+ne peuvent s'en apercevoir. Toutes les batailles que nous avons perdues
+ou gagnées, il les a connues la veille, et même il a eu connaissance de
+ceux de nous qui devaient y passer l'arme à gauche.
+
+HENRI. Allons donc! est-ce qu'il vous a fait quelquefois des prédictions
+de ce genre?
+
+MOTUS. Non, mon colonel. En dehors du service, il ne parle pas; mais, à
+sa manière d'agir, on voit qu'il connaît ce qui arrivera, et, à sa
+manière de regarder le troupier, on voit qu'il lit sur son visage le
+compte de ses heures.
+
+HENRI. Allons, allons! mon brave Motus, je vois que tu n'es pas aussi
+esprit fort que je le croyais, et qu'il y a toujours des superstitions
+dans nos troupes de l'Ouest. C'est le pays qui le veut; vous avez pris
+ce mal-là du paysan...
+
+REBEC, rentrant avec une oie rôtie. Javotte porte deux bouteilles de
+vin. Citoyen colonel, il y a là un paysan qui demande à vous parler; il
+dit que vous l'attendez.
+
+HENRI. Oui, fais-le entrer. (À Motus.) Va boire un coup à ma santé.
+
+MOTUS. Je le ferai sensiblement, mon colonel. (Motus suit Rebec dans la
+cuisine. Le paysan breton entre.)
+
+
+
+SCÈNE VII.--HENRI, LE BRETON.
+
+
+HENRI. Eh bien, l'ami, c'est vous...
+
+LE BRETON, d'un air riant et ouvert. Moi... qui?
+
+HENRI. Christin Tremeur, de Pornic?
+
+LE BRETON. C'est bien moi. Et vous?
+
+HENRI. Henri de Sauvières.
+
+LE BRETON. Colonel des hussards de la République?
+
+HENRI. Et vous, chef de contre-chouans en disponibilité?
+
+LE BRETON. C'est ça. Nous allons souper... ou déjeuner, car je n'ai rien
+pris depuis vingt-quatre heures, et on a beau être durci à la fatigue et
+à la la misère, il faut se sustenter quand l'occasion se trouve.
+
+HENRI. Votre couvert était mis, vous voyez? (Ils s'assoient.)
+
+LE BRETON, découpant l'oie très-adroitement. Doux Jésus! voilà une belle
+pièce par le temps qui court, pas vrai?
+
+HENRI. Oui, pour un pays où règne la disette...
+
+LE BRETON. Oh! depuis que les chiens d'Anglais lui ont débarqué des
+vivres, on n'y manque de rien; mais ça ne durera pas longtemps, allez!
+Les distributions sont mal faites, et chacun tire à soi la part des
+autres, sans compter ceux qui en trafiquent. C'est pas un gaspillage,
+mon bon Dieu, c'est un vrai pillage! Ça ne fait rien, profitons-en.
+Tenez, v'là du fameux vin! À votre santé!
+
+HENRI. À la vôtre.
+
+LE BRETON. Comment que vous le baptisez, ce vin-là?
+
+HENRI. C'est du bordeaux de bonne qualité.
+
+LE BRETON. Voyez-vous ces damnés Anglais qui régalent comme ça leur
+officiers, tandis que, vous autres, vous buvez de la piquette de pommes!
+C'est comme ça, hein?
+
+HENRI. Si nous parlions d'affaires plus sérieuses, maître Tremeur? Vous
+me paraissez un bon vivant, et votre lettre que j'ai reçue à Auray m'a
+donné confiance; mais le temps est précieux...
+
+LE BRETON. Patience, patience! Commençons par le commencement.--Vous
+connaissez bien Saint-Gueltas?
+
+HENRI. Personnellement, non.
+
+LE BRETON. Vous vous êtes pourtant serrés de près dans la campagne
+d'outre-Loire?
+
+HENRI. Je le pense, mais rien ne le distinguait de ses soldats, et, si
+j'ai vu sa figure, elle ne m'a rien appris.
+
+LE BRETON. Tant pis, tant pis!
+
+HENRI. Pourquoi?
+
+LE BRETON. Parce que je comptais vous le livrer; mais comment
+saurez-vous que je ne vous vole pas voire argent, si vous ne pouvez pas
+vous dire comme ça en le voyant: «C'est pas un méchant renard qu'on
+m'amène; c'est ben le vrai sanglier des bois qu'on me donne à écorcher?»
+
+HENRI. Vous voulez me le livrer? C'est là le but de l'entrevue que vous
+m'avez demandée?
+
+LE BRETON. C'est ça et pas autre chose: ça vous va, je pense?
+
+HENRI. Eh bien, non, vous vous êtes trompé, mon cher; ça ne me va pas du
+tout. (Il se lève de table.)
+
+LE BRETON, tirant de sa ceinture un pistolet qu'il pose sur la table, à
+côté de son assiette. Ah ben, par exemple, v'là qu'est drôle!
+
+HENRI, sans le regarder. Mais non, c'est très-sérieux, au contraire.
+
+LE BRETON, posant son autre pistolet de l'autre côté de son assiette.
+Vous vous méfiez peut-être?
+
+HENRI, se retournant. C'est vous qui vous méfiez. Qu'est-ce que vous
+faites donc là?
+
+LE BRETON. Excusez-moi, ça me gêne pour manger, et j'ai encore faim.
+
+HENRI, se rasseyant en face de lui. A votre aise! (Il tire de sa veste
+deux pistolets qu'il pose en même temps à sa droite et à sa gauche sur
+la table.) Où il y a de la gêne, il n'y a pas de plaisir.
+
+LE BRETON. Bien dit! Ainsi vous refusez d'écorcher la mauvaise bête?
+
+HENRI. Je ne sais pas écorcher, ça n'entre pas dans mes habitudes.
+
+LE BRETON. Mais l'envoyer à vos juges, ça ne vous convient pas?
+
+HENRI. Ce sont des affaires de police qui ne font point partie de mes
+attributions. Si je le prends les armes à la main, ce sera différent;
+mais négocier une trahison ne me convient pas, comme vous dites.
+
+LE BRETON. Vous êtes ben délicat! Est-ce que vous n'êtes pas ici, en
+habit bourgeois, pour faire de l'espionnage, comme c'est permis à la
+guerre?
+
+HENRI. Pousser en pays ennemi une reconnaissance périlleuse est le moyen
+qu'on cherche pour épargner la vie des hommes, en terminant le plus vite
+et le plus sûrement possible l'échange de meurtres et de malheurs qu'on
+appelle la guerre. Il faut bien faire la part du sang; mais le devoir
+d'un bon soldat et d'un honnête homme est de la faire aussi petite que
+possible en s'assurant de la position et des ressources de l'ennemi, et
+en diminuant les chances du hasard aveugle. Jusqu'ici, l'on s'est égorgé
+dans les ténèbres, et bien souvent sans autre espoir que celui de vendre
+chèrement sa vie. Ce n'est plus là le but de la guerre que nous faisons.
+Nous comptons épargner les paysans quand nous les aurons mis dans
+l'impossibilité de se soulever, et, quant aux meneurs et aux chefs, nous
+voulons tenter de les rallier à la patrie. M. Saint-Gueltas, mis en
+demeure de se prononcer librement, agira selon sa conscience; mais, pris
+dans un piége, il voudra mourir bravement, et je ne me charge pas de
+l'assassiner.
+
+LE BRETON, s'oubliant. Vous êtes un homme d'honneur, je le vois,
+monsieur de Sauvières!... (Reprenant son accent et sa physionomie de
+paysan.) Mais c'est donc que vous espérez l'acheter, ce gueux-là?
+
+HENRI. L'acheter? Je n'ai pas ouï dire que la chose fût possible, et je
+n'y crois pas:
+
+LE BRETON. Vous n'avez pas ouï dire qu'il était ruiné, réduit aux
+expédients, capable de tout à c't'heure?
+
+HENRI. J'ai ouï dire qu'il s'était ruiné en débauches; j'ai ouï dire
+aussi qu'il avait sacrifié sa fortune à sa cause. Je crois que les deux
+versions sont vraies et qu'il a pu mener de front les plaisirs et le
+dévouement. Quel que soit son véritable caractère, j'ai des raisons
+personnelles pour souhaiter qu'il survive à la guerre en acceptant la
+paix, (Il se lève de nouveau en laissant ses pistolets sur la table. Le
+paysan fait aussitôt la même chose, et s'approche de lui avec
+confiance.)
+
+LE BRETON. Peut-on vous demander quelles sont vos raisons?
+
+HENRI. Il les connaît, lui, c'est tout ce qu'il faut!
+
+LE BRETON. Mais si je les savais aussi?
+
+HENRI. Voyons!
+
+LE BRETON. Il s'est fait aimer d'une femme que vous aimiez, et vous
+souhaiteriez vous battre en duel avec lui: idée de gentilhomme!
+
+HENRI. La femme que j'aimais comme ma soeur et qui m'aimait comme son
+frère est devenue sa femme légitime. Je suis à la veille d'épouser une
+personne que j'aime, et, à moins que M. Saint-Gueltas, qui passe pour
+être peu fidèle en amour, ne maltraite et n'avilisse ma parente... Mais
+je ne suppose pas cela; et vous?
+
+LE BRETON, s'oubliant. Saint-Gueltas n'a jamais avili ni maltraité les
+femmes qui se respectent.
+
+HENRI. Alors, comme ma cousine est de celles-là, je n'ai probablement
+aucune réparation à vous demander.
+
+LE BRETON. A _me_ demander?
+
+HENRI. Oui, monsieur le marquis, je vous reconnais maintenant, non par
+suite d'un souvenir bien marqué, mais à cause de votre air et de vos
+paroles. Vous êtes Saint-Gueltas en personne, et vous avez voulu vous
+moquer de moi. Je vous le pardonne, à la condition que vous me donnerez
+de cette tentative une raison aussi loyale que ma réponse.
+
+SAINT-GUELTAS. M. le comte de Sauvières veut-il accepter mes excuses?
+
+HENRI. Certes, monsieur; mais je serais plus touché d'un aveu sincère
+que d'une courtoisie évasive. Pourquoi m'avez-vous tendu ce piége?
+
+SAINT-GUELTAS, souriant. Vous tenez à le savoir? Eh bien, je vais vous
+le dire: je voulais vous tuer!
+
+HENRI. Comme ennemi politique?
+
+SAINT-GUELTAS. Comme ennemi personnel.
+
+HENRI. Vous pensiez devoir vous débarrasser d'un ennemi de votre
+bonheur?
+
+SAINT-GUELTAS. D'un ennemi de mon honneur.
+
+HENRI. Qui a pu vous faire penser...?
+
+SAINT-GUELTAS. Un hasard, une coïncidence... L'amour a ses faiblesses,
+la jalousie ses aberrations. Vous n'exigez pas que je me confesse
+davantage? J'ai été désarmé par votre franchise, soyez-le par la mienne!
+(Il lui tend la main.)
+
+HENRI, lui donnant la main. Il suffit. Et maintenant, monsieur, nous
+séparerons-nous sans que vous me chargiez pour le général en chef de
+quelque parole d'estime?. Il est de ceux dont tous les partis respectent
+le caractère, et vous l'avez connu à Nantes lorsque vous y avez signé
+l'an dernier un traité de paix...
+
+SAINT-GUELTAS. Qui n'a été tenu de part ni d'autre.
+
+HENRI. Il me semblait...
+
+SAINT-GUELTAS. Pardon si je vous interromps! Il vous semblait qu'en
+dépit de nos promesses, nous avions continué la guerre d'escarmouches
+qui épuise vos troupes et empêche la République de dormir tranquille?
+Songez, monsieur, que nous n'avons jamais eu comme vous des soldats
+enrôlés par force, et que les nôtres se licencient eux-mêmes quand il
+leur plaît, ou reprennent les armes pour leur propre compte comme ils
+l'entendent. On avait exaspéré nos paysans. Ils se vengent sans nous et
+souvent à notre insu, quand l'occasion s'en présente. Ils rendent le mal
+qu'on leur a fait. Est-ce notre faute, et pouvons-nous les désavouer?
+Vous avez dit sous la Terreur: «Vive la République malgré tout!»
+Permettez qu'en face de la chouannerie nous disions: «Vive le roi quand
+même!» Ces gens-là n'ont pas signé le traité de la Mabilaye, et nous
+n'avons pu répondre que de nous-mêmes. Sous prétexte de les contenir et
+de les châtier, vous nous avez entourés de troupes qui nous font une
+existence impossible, contre laquelle il nous est difficile de ne pas
+protester.
+
+HENRI. Et c'est parce que nous avons sévi contre les bandits qui
+continuent à exercer le vol et l'assassinat sur toutes les routes, que
+vous avez appelé l'étranger ici?
+
+SAINT-GUELTAS. Permettez! ceci est une autre question. Vos généraux,
+Canclaux entre autres, nous avaient donné des espérances qui ne se sont
+pas réalisées.
+
+HENRI. Des espérances?
+
+SAINT-GUELTAS. Ils ne trahissaient pas leur mandat en cherchant à faire
+cesser à tout prix la guerre civile. Ils avaient horreur des cruautés
+exercées contre nous, ils les désavouaient, ils voulaient imprimer à la
+tyrannie républicaine un mouvement de recul qui permettrait à l'opinion
+de se manifester, et, nous qui croyons savoir que la France est
+royaliste, nous comptions sur le pacifique triomphe de nos idées en vous
+voyant désavouer vos proconsuls renversés et défendre que nous fussions
+traités de brigands. L'événement a déjoué leurs espérances et les
+nôtres; la Convention règne encore, nos amis et nos parents sont
+toujours proscrits et remplissent encore vos prisons. Vous vous tenez
+toujours en armes autour de nous, enfin votre déesse Liberté est
+toujours montée sur son rouge piédestal, l'échafaud. Dans cet état de
+choses, le cri du peuple est étouffé. La guerre que vous font les
+chouans est une protestation outrée, mais sincère, contre le despotisme,
+qui leur est odieux. Nous avons vu clairement que vous n'étiez pas les
+plus forts dans le conseil, et que la queue de Robespierre prolongerait
+indéfiniment notre agonie et celle de la France. Nous nous croyons
+libres de protester à notre tour et de vous appeler en bataille
+rangée... Voici le jour! d'ici, vous pouvez voir dans la plus belle rade
+de l'Europe, quatorze vaisseaux de guerre qui viennent de battre les
+vôtres en passant. Ils ont apporté de quoi armer quatre-vingt mille
+hommes et de quoi en habiller soixante mille...
+
+HENRI, sonnant. Où sont les hommes?
+
+SAINT-GUELTAS. Craignez de les voir sortir de terre et d'avoir à les
+compter, monsieur! Nous sommes maîtres d'une presqu'île qui contient
+quatorze villages et que ferme une chaussée facile à défendre avec une
+poignée de soldats et le feu de quelques barques. Que nous importe votre
+approche, à nous qui commandons ici et dont les forces occupent le pays
+sur quarante lieues de profondeur? Et vous autres, vous êtes à peine
+quinze mille, disséminés par petits détachements de quelques centaines
+d'individus. Dans ce village, vous êtes deux cents, pas un de plus! Il
+ne tiendrait qu'à moi de vous écraser jusqu'au dernier, avant deux
+heures d'ici!
+
+HENRI. Pourquoi ne l'essayez-vous pas? Vous vous taisez, monsieur le
+marquis? Ma question est indiscrète, mais votre silence est éloquent!
+Vous avez vos raisons pour nous épargner, et je les connais. Vous n'êtes
+pas d'accord avec l'expédition qui menace nos côtes, soit que vous soyez
+bon juge des fautes qu'elle commet chaque jour, soit, comme j'aime mieux
+le supposer, que votre patriotisme répugne à compter sur l'étranger pour
+faire triompher votre cause!
+
+SAINT-GUELTAS, troublé. Il y a du vrai dans ce que vous dites: on
+n'accepte pas ce secours-là sans souffrir!... Mais croyez que je
+souffrirais encore plus d'avoir à vous exterminer ici à coup sûr, vous
+qui venez de me témoigner une loyauté chevaleresque. Faites-moi
+l'honneur de penser que ceci passe avant tout pour moi!
+
+HENRI, s'inclinant. Puisque nous sommes en si bons termes, monsieur,
+permettez-moi de vous dire à mon tour ce que je pense de votre
+appréciation de notre force matérielle et morale. Fussions-nous encore
+moins nombreux qu'il ne vous plaît de le supposer, ce n'est pas sur
+quarante, c'est-sur deux cents lieues de profondeur que nous occupons la
+France. Nous sommes une nation, et si la liberté de rétablir la royauté
+ne vous est pas accordée, c'est parce que la France nous défendrait de
+vous l'accorder, quand même nous en serions tentés. La liberté ne règne
+pas, j'en conviens: le sentiment que nous en avons est trop nouveau pour
+ne pas être passionné, jaloux et ombrageux; mais cette crainte que nous
+avons de la perdre, et qui a enfanté et supporté chez nous le système de
+la terreur, devrait vous prouver de reste que la France n'est pas
+royaliste. Vous caressez une erreur fatale qui vous met en guerre contre
+vous-mêmes; elle vous égare dans vos notions de patriotisme et de
+loyauté. On nous a défendu de vous traiter de brigands... On a bien fait
+sans doute, et je suis loin de rire du titre sentimental de _frères
+égarés_ qu'on vous a officiellement donné. Vous le méritiez, vous le
+méritez encore. Hélas! vous ne savez ce que vous faites! Vous déchirez
+le sein qui vous a portés, vous gaspillez le trésor d'une bravoure
+héroïque, vous appelez tous les maux sur la mère commune... Ses bras
+meurtris et sanglants se referment sur vous et vous étouffent!
+
+SAINT-GUELTAS, ému, se raidissant. Nous jouons notre dernière partie, je
+le sais; mais elle est belle, avouez-le!
+
+HENRI. Elle est perdue, fussiez-vous vainqueurs à Quiberon! nos légions
+sont impérissables; c'est la tête de l'hydre que vous couperez en vain
+et qui repoussera avec une rapidité effrayante!
+
+SAINT-GUELTAS. Quelles sont donc les offres que nous ferait le général
+Hoche? Je sais que vous êtes dans son intimité maintenant; vous devez
+connaître sa pensée?
+
+HENRI. La tolérance religieuse la plus absolue, le pardon et l'oubli des
+fautes passées.
+
+SAINT-GUELTAS. Voilà tout? C'est une seconde édition du traité de la
+Jaunaye; nous l'avons déchiré. Dites à M. Hoche qu'il nous a trompés!
+trompés en galant homme qu'il est, c'est-à-dire en se trompant tout le
+premier. Il s'est attribué une toute-puissance qu'il n'a pas, puisque la
+Convention fonctionne toujours et garde, derrière la _parole sacrée_ du
+général, une porte ouverte à la trahison. Veut-il combattre ce pouvoir
+inique? Qu'il le dise, et nous nous joignons à lui pour marcher sur
+Paris: qu'il abjure, lui aussi, ses erreurs passées, et c'est nous qui
+pardonnerons à nos frères égarés! Autrement, nous vous combattrons
+jusqu'à la mort; voilà mon dernier mot.
+
+HENRI. Je le regrette, mais voici le mien: nous repoussons la royauté
+avec horreur!
+
+SAINT-GUELTAS. Vous avez bien tort! un de vos généraux, plus hardi ou
+plus ambitieux que les autres, nous la rendra,--à moins qu'il ne la
+garde pour lui-même, auquel cas vous n'aurez fait que changer de maître!
+Adieu! (Henri le reconduit. Quand il revient seul, Cadio est sorti de la
+chambre voisine et se jette dans ses bras.)
+
+
+
+SCÈNE VIII.--HENRI, CADIO, puis MOTUS, JAVOTTE, REBEC.
+
+
+CADIO. J'entendais ta voix. Je croyais rêver.
+
+HENRI. Tu ne m'attendais pas? Tu n'avais pas reçu ma lettre d'Allemagne?
+
+CADIO. Non. Où m'aurait-elle rejoint? Depuis trois mois, je n'ai fait
+que parcourir l'ouest et le nord de la Bretagne sans m'arrêter nulle
+part. A la tête d'une compagnie d'élite, j'étais chargé de débusquer les
+chouans de leurs repaires... Mais toi, comment donc es-tu ici?
+
+HENRI. Je suis en congé. Hoche m'a écrit de venir le rejoindre. Marie
+est à Vannes, où je l'ai vue un instant... Ah! je suis heureux, mon ami!
+Elle avait parlé de moi au général; il s'intéresse à notre amour; il m'a
+attaché pour le moment à sa personne en me permettant de faire avec lui
+cette campagne contre les Anglais. Il m'accorde sa confiance, et
+j'épouse Marie aussitôt que nous aurons repris Quiberon à ces messieurs;
+c'est pour connaître l'état de leurs forces et l'usage qu'ils en
+comptent faire que je suis venu sur ces côtes en observateur, chargé de
+voir, de comprendre, de deviner au besoin, et de rendre compte, le tout
+vivement, comme tu penses! Sais-tu quelque chose, toi qui étais hier à
+Plouharnel?
+
+CADIO. L'ennemi n'a rien résolu encore. Il est divisé. Il discute et
+jalouse. Il perd son temps et sa poudre en escarmouches. Ils n'ont pas
+les reins assez forts pour engager une vraie lutte, va! Que le général
+arrive vite, qu'il les surprenne, c'est le moment.
+
+HENRI. Il le sait, et il est en marche.
+
+CADIO. Il devrait être arrivé! Nos petits détachements, suffisants
+contre la chouannerie de détail à travers bois, ne pourraient tenir en
+pays ouvert contre un mouvement auquel se joindrait la population des
+côtes.
+
+HENRI. J'ai ordre de vous faire replier, si on vous attaque.
+
+CADIO. Dans ces affaires-là, on ne nous attaque pas; on nous cerne, et
+la retraite est impossible. N'importe après tout! Cela est arrivé tant
+de fois, qu'une de plus ou de moins ne changera rien au destin de la
+guerre. Si nous devons périr ici pour faire gagner quelques heures à la
+marche des patriotes, soit! On fera son devoir, voilà tout. (Allant à la
+fenêtre.) Le soleil se lève, il est beau! Tiens, regarde! C'est le pays
+où j'ai passé mon enfance; je ne le revois pas sans émotion! Il n'est
+pas gai, mais je l'aime triste! Vois-tu là-bas les grandes pierres?
+C'est mon berceau. C'est là que j'ai été trouvé, enfant abandonné. Il y
+a au-dessus une grosse étoile blanche qui scintille encore. Comme le
+ciel est indifférent à nos petites questions de vie et de mort! Et la
+terre? Dirait-on, à voir cette mer paisible, cette plage encore muette
+et comme plongée dans les délices du sommeil, que des masses d'hommes se
+cherchent dans l'ombre des collines, épiant l'heure de s'égorger? Rien
+ne bouge... aucun bruit n'annonce les combats! Qui sait si, avant que le
+soleil rouge ait remplacé l'étoile blanche au zénith, il n'y aura pas
+des membres épars et des lambeaux de chair sur les buissons en fleur? On
+dit que ces pierres dressées marquaient jadis les sépultures des morts
+tombés dans la bataille... Elles attendent, mornes et sournoises. Il y a
+longtemps qu'elles n'ont bu; elles ont soif du sang des hommes!
+
+HENRI. Ah! mon poëte Cadio, voilà que je te retrouve! Sais-tu que, parmi
+tes soldats, tu passes pour illuminé?
+
+CADIO. Je passe pour sorcier, je le sais.
+
+HENRI. N'y a-t-il pas un peu de ta faute? Ne crois-tu pas un peu
+toi-même à tes visions?
+
+CADIO. Je n'ai plus de visions, mais j'ai le sentiment logique et sûr de
+ce qui doit avoir été et de ce qui doit être.
+
+HENRI. Tu n'es pas modeste, mon camarade!
+
+CADIO. Pourquoi aurais-je de la honte ou de l'orgueil? Les idées sont
+toujours entrées en moi sans la participation de ma volonté. Elles
+étaient dans l'air que j'ai respiré, elles me sont venues sans être
+appelées; qui peut commander à ces choses?
+
+HENRI. Toujours fataliste?
+
+CADIO. Je ne sais pas; je n'ai pas eu le temps de lire assez de livres
+pour bien connaître le sens des noms qu'on donne aux pensées. J'ai là,
+dans l'âme, un monde encore obscur, mais que des lueurs soudaines
+traversent. Quand la vérité veut y entrer, elle y est la bienvenue. Elle
+y pénètre comme un boulet dans un bataillon, et tout ce qui est en moi,
+n'étant pas elle, n'est plus.
+
+HENRI. Ne crains-tu pas de prendre tes instincts pour des vérités,
+Cadio? On dit que tu es devenu vindicatif?
+
+CADIO. Je ne suis pas devenu vindicatif, je suis resté inexorable, ce
+n'est pas la même chose. J'ai été craintif, on m'a cru doux,... je ne
+l'étais pas. Je haïssais le mal au point de haïr les hommes et de les
+fuir. Dieu ne m'avait donné qu'une joie dans la solitude, un verbe
+intérieur qui se traduisait par la musique inspirée que je croyais
+entendre, quand mon souffle et mes doigts animaient un instrument
+rustique et grossier. J'ai rêvé, dans ce temps-là, que je me mettais,
+par ce chant sauvage, en contact avec la Divinité; j'étais dans
+l'erreur. Dieu ne l'entendait pas; mais j'élevais mon âme jusqu'à lui,
+et je faisais moi-même le miracle de la grâce. A présent, je sais que
+Dieu est le foyer de la justice éternelle, et que sa bonté ne peut pas
+ressembler à notre faiblesse. Il est bon quand il crée et non moins
+grand quand il détruit. La mort est son ouvrage comme la vie...
+Peut-être que lui-même vit et meurt comme la nature entière, à chaque
+instant de sa durée indestructible. Qu'est-ce que la mort? La même chose
+pour les bons et les méchants. Ce n'est pas un mal que de mourir. Le
+malheur, c'est de renaître méchant quand on l'a déjà été. C'est pourquoi
+il faut faire de la vie une expiation, et vaincre toute faiblesse pour
+établir le règne austère de la vertu. Le passé de la France a été
+souillé, il faut le purifier, c'est un devoir sacré. Moi, je n'ai qu'un
+moyen, c'est de détruire la vieille idole à coups de sabre. J'use de ce
+moyen avec une volonté froide, comme le faucheur qui rase tranquillement
+la prairie pour qu'elle repousse plus épaisse et plus verte!
+
+HENRI. Je ne puis te suivre dans le monde d'idées étranges que tu
+évoques. J'ai une religion plus humble et plus douce. Je fais Dieu avec
+ce que j'ai de plus pur et de plus idéal dans ma pensée. Je ne puis le
+concevoir en dehors de ce que je conçois moi-même.--Tu souris de pitié?
+Soit! Ma croyance a, du moins, de meilleurs effets que la tienne. Tu
+poursuis la sauvage tradition de la vengeance; moi, je poursuis le règne
+de la fraternité, et j'y travaille, même en faisant la guerre, dans
+l'espoir d'assurer la paix.
+
+CADIO, avec un soupir. Rentrons dans la réalité palpable, si tu veux. Je
+pense bien que tu apportes ici les idées de clémence de tes généraux.
+C'est un malheur, un grand malheur! Moi, je proteste!
+
+HENRI. Briseras-tu ton épée, parce qu'on te défendra de la plonger dans
+la poitrine du vaincu?
+
+CADIO. Non! je sais qu'il faudra revenir à la terreur rouge ou perdre la
+partie contre la terreur blanche. Jamais les aristocrates ne se rendront
+de bonne foi, tu verras, Henri! ils relèvent déjà la tête bien haut!
+(Montrant au loin l'escadre anglaise.) Et voilà le fruit des traités!
+voilà le résultat du baiser de la Jaunaye! Je les ai vus à Nantes, ces
+partisans réconciliés! Ils crachaient en public sur la cocarde
+tricolore, et il fallait souffrir cela! Notre sang payera la lâcheté de
+votre diplomatie, pacificateurs avides de popularité! Peu vous importe!
+nous sommes les exaltés farouches dont on n'est pas fâché de se
+débarrasser... Quand vous nous aurez extirpés du sol, vous n'aurez plus
+à attendre qu'une chose, c'est que l'on vous crache au visage!
+
+HENRI. Voyons, voyons, calme-toi! tu vois tout en noir. Tu as besoin de
+me retrouver, moi l'espérance et la foi! Entre l'ivresse sanguinaire et
+la patience des dupes, il y a un chemin possible, et jamais l'humanité
+n'a été acculée à des situations morales sans issue.
+
+CADIO. Tu te trompes, il y en a! Tu crois à ta bénigne Providence! Tu ne
+connais pas la véritable action de Dieu sur les hommes; elle est plus
+terrible que cela: elle a ses jours mystérieux d'implacable destruction,
+comme le ciel visible a la grêle et la foudre!
+
+HENRI. Ces ravages-là sont vite effacés, en France surtout. Le soleil y
+est plus bienfaisant que la foudre n'est cruelle; il est comme Dieu, qui
+a fait l'un et l'autre. Le moment va venir où nous pourrons fermer les
+registres de l'homicide, et Quiberon sera peut-être la dernière de nos
+tragédies. C'est alors que nous pourrons aider le gouvernement,
+chancelant encore, à entrer dans la bonne voie. C'est à nous, jeunes
+gens, c'est à nos généraux imberbes, c'est à des hommes comme toi et
+moi, fruits précoces ou produits instantanés de la Révolution, qu'il
+appartient de replanter l'arbre de la liberté tombé dans le sang. C'est
+la pensée de Hoche. Tu dois l'entrevoir pour t'y conformer. Tu n'es
+encore qu'un petit officier, Cadio; mais tu as voulu devenir un homme,
+et tu l'es devenu. Ta conviction, ta volonté ont autant d'importance que
+celles de tout autre, et ce n'est pas un temps de décadence et d'agonie,
+celui où tout homme peut se dire: «J'ai reçu la lumière et je la donne;
+mon esprit peut se fortifier, mon influence peut s'étendre. Je ne suis
+plus une tête de bétail dans le troupeau, et je ne suis pas seulement un
+chiffre dans les armées... J'aurai dans la patrie, dans l'État, dans la
+société, la place, que je saurai mériter. Si les gouvernements se
+trompent et s'égarent encore, je pourrai faire entendre ma voix pour les
+éclairer. Renonce donc à ton fanatisme sombre! Le temps n'est plus où
+cela pouvait sembler nécessaire au salut de la République: une rapide et
+cruelle expérience a dû nous détromper. Plus de dictateurs hébétés par
+la rage des proscriptions et des supplices, plus d'hommes ivres de
+carnage pour nous diriger! Ayons une république maternelle. Ce ne serait
+pas la peine d'avoir tant souffert pour n'avoir pas su donner le repos
+et le bonheur à la France!
+
+CADIO, triste. Henri! Henri! vous avez les idées d'un chevalier des
+temps passés! vous ne voyez pas que nous sommes encore loin du but où
+vous croyez toucher. Vous êtes un noble, vous, et peu vous importe le
+gouvernement qui sortira de cette tourmente, pourvu que votre caste soit
+amnistiée et réconciliée. Vous êtes si loyal et si pur, que vous croyez
+cela facile! Moi, je vous dis que cela est impossible, et que, si vos
+jeunes généraux se laissent entraîner à la sympathie que leur ont déjà
+trop inspirée la bravoure et l'obstination des Vendéens, le règne de
+l'égalité est ajourné de plusieurs siècles! Voilà ma pensée, mais je ne
+peux la dire qu'à toi, et toute la liberté dont on me gratifie consiste
+à me faire tuer dans cette bicoque que je suis chargé de défendre,
+chacun de mes hommes contre cent!
+
+HENRI. Je vois que cela te préoccupe. Sache que les chouans ne veulent
+pas nous attaquer, aujourd'hui du moins!
+
+CADIO. Aujourd'hui, il y aura quelque chose de grave, Henri! Je sens
+cela dans ma poitrine, (Il le regarde.) Il ne t'arrivera rien, à toi,
+Dieu merci!... Mais parlons d'autre chose! attends d'abord! (Il va à la
+porte de la cuisine.) Tu es là, Motus?
+
+MOTUS, approchant. Présent, mon capitaine.
+
+CADIO. Fais seller mon cheval, je vais faire une reconnaissance.
+
+HENRI. J'irai avec toi.
+
+MOTUS. Le poulet d'Inde... pardon! je veux dire le cheval du colonel
+sera prêt aussi dans cinq minutes. Il mange l'avoine. (Il sort.)
+
+HENRI. Te voilà tout à coup très-ému; qu'est-ce que tu as?
+
+CADIO. Rien! Tu me raconteras tes campagnes, n'est-ce pas? Ce doit être
+bien beau, de faire la guerre à de vrais soldats!
+
+HENRI. Tu n'as pas voulu me suivre.
+
+CADIO. Non! ma place était ici. Les belles choses que tu as faites me
+consoleront de la triste besogne à laquelle je me suis voué.
+
+HENRI. Mon cher ami, je crois que je ne pourrai pas te les raconter. Je
+les ai oubliées déjà en revoyant la femme que j'aime. C'est elle qui a
+fait mes prodiges de bravoure, son influence me soutenait dans une
+région d'enthousiasme où l'on peut accomplir l'impossible.
+
+CADIO. Alors, tu as oublié... _l'autre_? Cela m'étonne; je ne croyais
+pas que l'on pût aimer deux fois.
+
+HENRI. Aimer longtemps qui vous dédaigne, est-ce possible? Ce serait de
+la folie!
+
+CADIO. Mais l'amour n'est que folie..., à ce qu'on dit du moins!
+
+HENRI. A ce qu'on dit? Tu n'as donc pas encore aimé, toi?
+
+CADIO. J'ai fait un voeu, Henri.
+
+HENRI. Allons donc!
+
+CADIO. Oui, je suis vierge, moi! J'ai juré de n'appartenir à aucune
+femme avant le jour où j'aurai donné de mon sang à la République...
+
+HENRI. Ne le donnes-tu pas tous les jours?
+
+CADIO. Tous les jours je l'offre; mais les balles des chouans ne veulent
+pas entamer ma chair, et, devant mon regard, il semble que leurs
+baionnettes s'émoussent. Cela est bien étrange, n'est-ce pas? J'ai
+traversé des boucheries où je suis quelquefois resté le seul intact. Je
+n'ai pas eu l'honneur de recevoir une égratignure, et j'en suis honteux.
+Voilà pourquoi je crois à la destinée. Il faut qu'elle me réserve une
+belle mort, ou qu'elle ait décidé que je ne serais jamais digne d'offrir
+à une femme la main qui a tant tué, sans avoir eu à essuyer sur mon
+corps le baptême de mon sang! (Motus entre et fait le salut militaire.)
+Les chevaux sont prêts?
+
+MOTUS. Oui, mon capitaine.
+
+CADIO, avec un trouble insurmontable. C'est bien, mon ami! (il sort arec
+Henri.)
+
+MOTUS. Fichtre!... _mon ami!_... lui qui ne dit jamais ce mot-là au
+troupier!--et ce regard triste et bon!... Fichtre! Allons! mon affaire
+est dans le sac! c'est réglé! c'est pour aujourd'hui. Sacredieu!
+j'aurais pourtant voulu flanquer une raclée aux Anglais auparavant!
+
+JAVOTTE, entrant pour desservir. Qu'est-ce que tu as donc, citoyen
+trompette? Tu as l'air contrarié!
+
+MOTUS. C'est une bêtise, belle Javotte; dans notre état, il faut être
+toujours prêt à répondre à l'appel... Qu'un baiser fraternel de vos
+lèvres de roses me soit octroyé, et je prendrai la chose en douceur.
+
+JAVOTTE. Un baiser? Le voilà pour m'avoir dit vous! C'est gentil, un
+militaire qui dit vous à une femme! (Elle lui donne un baiser sur le
+front.)
+
+REBEC, entrant. Eh bien, Javotte, eh bien!
+
+MOTUS. Laisse-la faire, citoyen fricotier! c'est sacré, ça! Souviens-toi
+ce soir de ce que je te dis ce matin: c'est sacré.
+
+REBEC. Qu'est-ce qu'il veut dire?
+
+
+
+SCÈNE IX. (Même local, même jour, midi.) HENRI, JAVOTTE, puis LA
+KORIGANE.
+
+
+HENRI, (entrant.) Où est le capitaine?
+
+JAVOTTE, qui achève de ranger et de balayer. Par là, dans le jardin avec
+mon maître, qui souhaitait lui parler. Faut-il lui dire...?
+
+HENRI, s'approchant de la table. Non, merci. Il y a ici de quoi écrire?
+
+JAVOTTE. Voilà!
+
+HENRI. C'est tout ce qu'il me faut. (Javotte sort.) Chère Marie! Je
+parie qu'elle est déjà inquiète de moi! (Il écrit. Au bout de quelques
+instants, la Korigane entre sans bruit et le regarde. Henri se
+retournant.) Que demandes-tu, petite?
+
+LA KORIGANE. Petite je suis, c'est vrai; mais j'ai la volonté grande, et
+je tiens devant Dieu autant de place que toi, Henri de Sauvières!
+
+HENRI. Oui-da! voilà qui est bien parlé, ma fière Bretonne! Mais...
+attends donc; je te connais, toi! tu es la Korigane de Saint-Gueltas!
+
+LA KORIGANE. Tu m'as donc vue au feu, en Vendée? car tu étais à l'armée
+du Nord quand j'ai été servante dans ton château.
+
+HENRI. C'est au feu en effet que je t'ai vue... intrépide... et
+atroce!... Que me veux-tu, méchante créature?
+
+LA KORIGANE. Je veux te parler.
+
+HENRI. Tu viens de la part de ton maître?
+
+LA KORIGANE. Non. Je viens sans qu'il le sache, au risque de le fâcher
+beaucoup!
+
+HENRI. Ah! tu l'abandonnes ou tu fais semblant de l'abandonner?
+
+LA KORIGANE. Je le quitte et je le hais!... Mais réponds-moi vite:
+aimes-tu encore ta cousine Louise?
+
+HENRI. Une question en vaut une autre. Qu'est-ce que cela te fait?
+
+LA KORIGANE. Tu te méfies de moi: c'est malheureux pour elle!
+
+HENRI. Court-elle quelque danger?
+
+LA KORIGANE. Toi seul peux la sauver du plus grand qu'elle puisse
+courir. Elle s'est enfuie de chez son mari avec sa tante; elle voulait
+aller à Vannes rejoindre mademoiselle Hoche, qui l'attend. Elle a
+profité de l'absence du maître, qui avait dit comme ça: «Avant d'aller à
+Quiberon, j'irai aux Sables-d'Olonne rassembler des amis.» Nous avons
+pris une barque et nous sommes venues à Locmariaker, à l'entrée du
+Morbihan; mais à peine entrions-nous dans la ville, nous avons appris
+que le marquis était là avec une bande de chouans. Nous nous sommes vite
+rembarquées sur un méchant bachot, le seul qui ait voulu nous conduire
+du côté des Anglais, et qui nous a posées par ici, sur la grève. Je
+connais le pays, j'en suis! J'ai amené Louise dans ce bourg; je l'ai
+cachée dans la maison d'une femme que j'ai autrefois servie, mais je ne
+suis pas tranquille. Saint-Gueltas doit être sur nos traces. A
+Locmariaker, j'ai vu la figure de Tirefeuille sur le port, et il doit
+nous avoir reconnues. Louise tombait de fatigue quand nous nous sommes
+réfugiées ici à l'aube du jour. Elle a dormi; moi, j'ai veillé dans une
+chambre en bas, où tout à l'heure deux soldats bleus sont entrés pour
+demander à boire. Je les ai servis, et ils disaient: «Le colonel le
+Sauvières est arrivé, il est à l'auberge.» J'y suis venue vite sans
+avertir Louise. J'ai reconnu céans Javotte, que j'avais vue dans le
+temps à Puy-la-Guerche, et me voilà pour te dire: Veux-tu sauver ta
+cousine? Sans toi, elle est perdue.
+
+HENRI. Conduis-moi auprès d'elle.
+
+LA KORIGANE. Non, on te verrait, et Saint-Gueltas n'est peut-être pas
+loin. Il vous surprendrait et il vous tuerait tous les deux. Louise peut
+venir ici, où tu as des soldats pour la défendre. Je vais la chercher.
+
+HENRI. Oui, cours! Non, attends! Ceci est un piége de ta façon! Son mari
+a été jaloux de moi; toi, tu es sa maîtresse ou tu l'as été: tu l'aimes
+passionnément, on le sait. Tu dois haïr Louise et la trahir. C'est pour
+la mieux perdre que tu veux l'attirer chez moi.
+
+LA KORIGANE. Je ne suis plus jalouse de la pauvre Louise; le maître ne
+l'aime plus!
+
+HENRI. Tu mens! Il la poursuit, il la soupçonne, il veut la ramener chez
+lui;... donc, il l'aime.
+
+LA KORIGANE. Il veut l'empêcher de trahir sa conduite, voilà ce qu'il
+veut! Madame de Roseray, son ancienne maîtresse, la belle des belles, la
+maudite des maudites... oh! c'est celle-là que je hais et que je
+voudrais voir morte! elle l'a repris dans ses griffes; elle règne chez
+lui, elle le rend fou! Elle m'a fait chasser, moi... moi à qui le maître
+devait tout!
+
+HENRI. Tu as du dépit... un dépit tout personnel... Tu dois mentir!
+
+LA KORIGANE, frappant du pied. Tu ne me crois pas? Misère et malheur!
+Voilà ce que c'est!... Ah! je le sais bien, que, pour Saint-Gueltas, je
+peux faire tout ce qu'il y a de plus mal; mais, quand je veux faire le
+bien une fois dans ma vie, on me dit: «Tu mens!...» Allons! qu'il la
+trouve où elle est! Sachant où vous êtes, il ne l'accusera pas moins
+d'être venue ici pour vous. C'est tant pis pour toi, pauvre Louise! Dieu
+sait pourtant que je te plaignais, toi si malheureuse, et que, si
+j'avais pu finir par aimer quelqu'un, c'est toi que j'aurais aimée!
+
+HENRI, frappé de la voir pleurer. Explique-toi tout à fait; dis toute la
+vérité! Pourquoi quitte-t-elle son mari? L'a-t-il menacée, maltraitée?
+
+LA KORIGANE. Il a fait pis, il l'a avilie! L'autre est venue demeurer
+chez lui; elle a traité Louise comme une vraie servante. Elle a su que
+par moi elle envoyait des lettres en secret: c'étaient des lettres à
+mademoiselle Hoche; elle a fait croire au maître que c'étaient des
+lettres pour vous.
+
+HENRI. Il ne le croit plus; tout peut être éclairci. Va chercher Louise
+et sa tante.
+
+LA KORIGANE. J'y cours.
+
+HENRI. Et puis tu tâcheras de trouver Saint-Gueltas; tu lui diras que je
+l'attends et que sa femme est chez moi.
+
+LA KORIGANE. Tu veux te battre avec lui?
+
+HENRI. Je veux qu'il me rende compte de sa conduite envers elle.
+
+LA KORIGANE. Henri de Sauvières, ne fais pas cela! on ne tue pas
+Saint-Gueltas, c'est lui qui tue les autres.
+
+HENRI. C'est-à-dire que tu ne veux pas qu'il s'expose à être tué par
+moi?
+
+LA KORIGANE, qui est sur le seuil de la rue. Je ne crains pas ça!
+Saint-Gueltas ne mourra que quand il sera las de vivre. D'ailleurs, il a
+plus d'hommes que toi; ne lui cherche pas querelle, fais sauver Louise
+bien vite et ne dis rien... Mais... qui vient là? Louise elle-même?
+Allons! c'est sa destinée! fais ce que tu voudras; moi, je vais guetter
+pour dérouter Saint-Gueltas, s'il vient par ici.
+
+HENRI. Au contraire, dis-lui que je l'attends de pied ferme! (La
+Korigane sort par la cuisine, Henri va ouvrir la porte de l'escalier;
+entrent Louise et sa tante, déguisées en Bretonnes.)
+
+
+
+SCÈNE X.--HENRI, LOUISE, ROXANE, puis SAINT-GUELTAS.
+
+
+HENRI. Entrez, et ne craignez rien. (Louise, pâle et tremblante, lui
+tend la main sans rien dire.)
+
+ROXANE. Nous ne craignons rien de toi, puisque nous venons te trouver.
+Nous voilà comme Coriolan chez les... Je ne me souviens, plus, ça ne
+fait rien!
+
+LOUISE. Nous venons d'apprendre que vous étiez ici, nous n'avons pas
+réfléchi, nous sommes accourues.
+
+HENRI, leur serrant les mains. Vous avez bien fait, allez! merci!
+
+ROXANE, à Louise. Je te le disais bien, que ce vaurien-là serait content
+de nous voir. Ah ça! misérable jacobin, tu ne m'embrasses donc pas?
+
+HENRI, (l'embrassant.) Ah! de tout mon coeur, chère tante; mais parlons
+vite, il le faut. Est-ce vrai, tout ce que m'a dit la Korigane?
+
+ROXANE. La Korigane? tu l'as vue?
+
+HENRI. Elle sort d'ici.
+
+ROXANE. Je pensais qu'elle nous avait abandonnées ou trahies. Que
+t'a-t-elle dit?
+
+HENRI. J'ose à peine le répéter devant Louise.
+
+LOUISE. Si elle a accusé M. de la Rochebrûlée, elle a eu tort. Je quitte
+sa maison parce que, le voyant lancé dans une expédition périlleuse et
+décisive, que du reste je n'approuve pas, je serais pour lui une
+préoccupation et un danger de plus. Quand les chefs d'insurrection
+quittent leurs demeures, on les brûle, et les femmes deviennent ce
+qu'elles peuvent. J'ai demandé asile à Marie pour quelques jours. De là,
+je compte, avec sa protection, gagner l'Angleterre, où M. de la
+Rochebrûlée viendra me rejoindre, si, comme je le crois, l'expédition
+échoue par la trahison des Anglais.
+
+HENRI. Ainsi c'est avec l'agrément de Saint-Gueltas que vous venez
+toutes seules vous jeter dans un pays occupé par nous sur le pied de
+guerre, au risque de n'y pas rencontrer un ami pour vous préserver?
+Votre explication manque de vraisemblance, ma chère Louise, d'autant
+plus que vous n'êtes pas femme à abandonner l'homme dont vous portez le
+nom, à la veille de si grands événements, dans la seule crainte d'en
+partager les malheurs et les dangers. Vous avez une autre raison;
+quelqu'un vous chasse de chez vous, et votre mari repousse votre
+dévouement.
+
+LOUISE. Ne croyez pas...
+
+ROXANE. Louise, c'est trop de considération pour un scélérat. Je dirai
+la vérité, moi!... Je veux la dire!...
+
+LOUISE. Ma tante, vous m'aviez juré...
+
+ROXANE. Tant pis! j'aime mieux me parjurer, j'aime mieux mourir que de
+rentrer dans cet affreux donjon où nous avons souffert tout ce que l'on
+peut souffrir. Henri, tu as deviné juste, oui, si c'est là ce que t'a
+dit la Korigane, elle t'a dit la pure vérité; cette fille nous est
+dévouée, et elle n'est pas menteuse. On nous a humiliées, opprimées,
+Saint-Gueltas l'a souffert sous prétexte d'une jalousie feinte; il nous
+a laissées sous la garde de madame de Roseray et de quelques bandits
+prêts à tout pour lui plaire. Notre vie, notre honneur même, étaient
+menacés. Si la Korigane te l'a caché, elle n'a pas tout dit. Donne-nous
+un sauf-conduit, une escorte, un moyen quelconque de gagner Vannes ou
+l'Angleterre. Nous ne pouvons pas nous réfugier à Quiberon, le marquis
+nous y reprendrait. Louise ne veut pas demander au commandant de
+l'escadre anglaise les moyens de fuir. Ce serait accuser ouvertement son
+mari et le dépouiller des honneurs qu'il ambitionne. La République seule
+peut nous sauver, nous nous jetons dans ses bras. Si c'est une honte
+pour nous, que le péché retombe sur la tête de l'indigne, qui nous y
+force!
+
+SAINT-GUELTAS, sortant d'un lit breton enfoncé, dans la boiserie comme
+un tiroir et fermé d'une planche à jour. Merci, mademoiselle de
+Sauvières! Voilà qui est bien parlé! Votre douce voix m'a réveillé d'un
+profond sommeil que la peine de courir après vous m'avait rendu fort
+nécessaire. Je demande pardon au colonel de m'être ainsi introduit dans
+son logement pour m'y reposer en sûreté comme chez un ami; j'ai eu la
+meilleure idée du monde, puisque je m'y trouve à point pour répondre à
+votre éloquent plaidoyer contre moi. (Roxane et Louise se sont
+instinctivement réfugiées derrière Henri. Saint-Gueltas éclate de rire.)
+En vérité, monsieur le comte, ces dames vous font jouer, bien malgré
+vous, je le sais, un rôle très-comique! Vous voilà constitué vengeur de
+l'innocence à bien bon marché!
+
+HENRI. Je ne sais qui joue ici un rôle de comédie, monsieur. Si vous
+avez entendu ce qui s'est dit, vous savez que madame de la Rochebrûlée,
+loin de vous trahir, vous défend; mais deux autres personnes, dont l'une
+est digne de mon respect, vous accusent, et je vous soupçonne
+sérieusement d'avoir manqué à vos devoirs envers ma parente. Je suis
+l'unique appui qui lui reste, et, qu'elle l'accepte ou non, je jure
+qu'elle l'aura... Justifiez-vous, ou rendez-moi raison de votre
+conduite.
+
+LOUISE, à Saint-Gueltas. Ne répondez pas, monsieur, c'est à moi de
+parler. Je n'ai aucun reproche à vous faire ici. Je le déclare devant
+mon cousin, et, tout en le remerciant de l'intérêt qu'il m'accorde, je
+le prie de ne pas m'offrir une protection que je dois recevoir de vous
+seul.
+
+SAINT-GUELTAS. En d'autres termes, ma chère amie, vous l'engagez à ne
+pas s'immiscer dans nos petites querelles de ménage? Vous avez raison.
+Moi, je lui pardonne de tout mon coeur ce mouvement irréfléchi, mais
+généreux. C'est un noble caractère que le sien! Nous nous connaissons
+depuis ce matin, et j'aurais grand regret de l'offenser. Dites-lui donc
+qu'après un accès de jalousie mal fondée, vous reconnaissez votre
+injustice et rentrez volontairement sous le toit conjugal.
+
+LOUISE, pâle et près de défaillir. Oui, mon cousin, je confirme ce que
+M. de la Rochebrûlée vient de vous dire.
+
+ROXANE. Alors, j'en ai menti, moi! Ne la crois pas. Henri! (Montrant
+Saint-Gueltas avec effroi.) Préserve-nous de sa vengeance; nous sommes
+perdues, si nous retournons chez lui!
+
+SAINT-GUELTAS, moqueur. Si telle est votre pensée, ma belle dame, il me
+semble que vous voilà sous l'égide de la République et que rien ne vous
+force à suivre votre nièce... Quant à moi, je la reconduis chez elle, et
+je la prie de vouloir bien accepter mon bras.
+
+HENRI. Un instant, monsieur! Je vois ma tante sérieusement effrayée et
+Louise près de s'évanouir. Est-ce bien chez elle que ma cousine va
+rentrer?
+
+SAINT-GUELTAS, tressaillant. Que voulez-vous dire, monsieur?
+
+HENRI. Je veux dire qu'une femme n'est plus chez elle quand une rivale y
+a plus d'autorité qu'elle-même. Je n'ai pas le droit, je le reconnais,
+de juger le plus ou moins d'affection sincère que vous portez à votre
+compagne; mais j'ai le droit de juger un fait extérieur et frappant. Si
+une étrangère règne dans sa maison, elle n'a plus de maison. La loi juge
+ainsi cette situation et donne gain de cause à l'épouse dépouillée de sa
+légitime dignité. Vous vous placez, par la guerre que vous faites à
+votre pays, en dehors de la loi, et Louise ne pourrait l'invoquer. C'est
+à moi de la remplacer auprès d'elle, et je vous somme de me dire si vous
+comptez faire sortir de chez vous madame...
+
+SAINT-GUELTAS. Ne nommez personne, monsieur, car celle que l'on calomnie
+est aussi votre parente. Elle ne sortira pas de chez moi, elle en est
+sortie. En apprenant la fuite de ces dames, pour ne pas voir recommencer
+pareille folie, j'ai envoyé un exprès à la Rochebrûlée. (A Louise.) Vous
+ne l'y retrouverez pas, je vous en donne ma parole d'honneur... que vous
+seule avez le droit de me demander! Êtes-vous satisfaite?
+
+LOUISE. Oui, monsieur; partons!
+
+HENRI. Louise, vous me jurez, à moi, que vous ne doutez pas de la parole
+qui vous est donnée?
+
+SAINT-GUELTAS. Diable! vous êtes obstiné, monsieur de Sauvières! Vous
+abusez de la reconnaissance que je dois à vos bons procédés.
+
+LOUISE, vivement. J'ai confiance, Henri, je vous le jure! (A Roxane.)
+Adieu, ma tante!
+
+ROXANE. Tu crois que je vais te laisser seule avec ce perfide? Non, je
+mourrai avec toi!
+
+SAINT-GUELTAS, riant. Très-bien! dévouement sublime!--Adieu, monsieur le
+comte, sans rancune!
+
+LOUISE, émue. Adieu, Henri!
+
+
+
+SCÈNE XI.--Les Mêmes, CADIO, qui paraît au moment où Saint-Gueltas ouvre
+la porte.
+
+
+CADIO, (le sabre à la main.) Pardon! vous êtes prisonnier, monsieur!
+
+SAINT-GUELTAS, méprisant. Allons donc! quelle plaisanterie!
+
+CADIO. N'essayez pas de résister, les précautions sont prises.
+Rendez-vous!
+
+HENRI, arrêtant Saint-Gueltas, qui a porté la main à ses pistolets.
+Laissez, monsieur, ceci me regarde. (A Cadio sur le seuil, devant les
+militaires qui occupent la cuisine.) Il y a entre ce chef et moi des
+conventions qui suspendent les hostilités quant à ce qui le concerne
+personnellement. Laissez-le se retirer librement.
+
+CADIO, à Saint-Gueltas, avec une spontanéité de soumission militaire.
+Passez. (A Roxane.) Passez aussi.
+
+SAINT-GUELTAS, le voyant arrêter Louise. Madame est ma femme!
+
+CADIO. Non.
+
+SAINT-GUELTAS, repassant la porte qu'il a déjà franchie. Comment, non?
+Est-ce que vous êtes fou?
+
+CADIO. Fermez cette porte, et je vais vous répondre.
+
+SAINT-GUELTAS, refermant derrière lui. Voyons!
+
+CADIO. Cette femme n'est pas la vôtre; elle est la mienne.
+
+HENRI. Que dis-tu là, Cadio? c'est absurde!
+
+SAINT-GUELTAS, très-surpris. Cadio?... (Louise et Roxane reculent,
+étonnées et inquiètes.)
+
+CADIO à Saint-Gueltas. Oui, Cadio que vous avez fait assassiner, et qui
+est là, devant vous, comme un spectre, pour vous accuser et pour vous
+dire: Vous n'emmènerez pas cette femme. Il ne me plaît pas qu'elle suive
+davantage son amant.
+
+HENRI. Son amant?
+
+LOUISE. Ne m'outragez pas, Cadio! Je vous croyais mort quand un prêtre a
+béni mon mariage avec monsieur...
+
+CADIO. Je le sais; mais ce mariage-là ne compte pas sans l'autre, et
+l'autre n'est pas détruit par celui-là. Votre seul mari, c'est moi,
+Louise de Sauvières, et il ne me convient pas, je le répète, de vous
+laisser vivre avec un amant!
+
+SAINT-GUELTAS, ironique. Si cela est, il est temps de vous en aviser,
+monsieur Cadio!
+
+CADIO. Il n'y a pas de temps perdu. Il n'y a pas une heure que je sais
+la validité de mon mariage avec elle. (Il rouvre la porte et fait un
+signe. Rebec paraît.) Venez ici, vous, avancez! (Rebec entre, un peu
+troublé; Cadio referme la porte.) Parlez! qu'est-ce que vous venez de me
+dire?
+
+ROXANE. Ah! c'est lui?... Qu'est-ce qu'il dit, qu'est-ce qu'il prétend,
+ce coquin-là?
+
+REBEC, reprenant de l'assurance. J'ai dit la vérité. Le mariage est
+légal, les actes sont en règle, et les vrais noms des parties
+contractantes y sont inscrits.
+
+CADIO. Montrez la copie.
+
+REBEC, la remettant à Henri. Ce n'est qu'une copie sur papier libre;
+mais on peut la confronter avec la feuille du registre de la commune
+dont j'étais l'officier municipal.
+
+ROXANE. Mais cette feuille a été déchirée!
+
+REBEC. Elle ne l'a pas été.
+
+ROXANE. C'est une infamie! Alors, moi...?
+
+REBEC. Vous aussi, madame, vous êtes mariée; mais l'incompatibilité
+d'humeur vous assure de ma part la liberté de vivre où et comme vous
+voudrez.
+
+ROXANE. C'est fort heureux! Tu ne prétends qu'à ma fortune, misérable!
+
+REBEC. On s'arrangera, calmez-vous!
+
+HENRI. Ceci est un tour de fripon, maître Rebec! Je ne te croyais pas si
+malin et si corrompu.
+
+REBEC. Pardon, monsieur Henri. Ma première intention n'était que de
+soustraire ces dames et moi-même à la persécution; mais, quand il s'est
+agi de rédiger un faux, j'ai reculé devant le déshonneur. Ces dames
+pouvaient lire ce qu'elles ont signé. J'ignore si elles en ont pris la
+peine. On était fort bouleversé dans ce moment-là... Elles ont signé
+leurs vrais noms sur l'observation que je leur ai faite que, reconnues
+pour ce qu'elles sont, elles ne seraient sauvées qu'au prix d'un mariage
+bien fait. Elles doivent s'en souvenir.
+
+HENRI. Mais Cadio lui-même m'a juré qu'on avait lu de faux noms...
+
+REBEC. Ces dames ont été désignées, devant des témoins bénévoles et peu
+attentifs, sous les noms d'emprunt qu'elles s'étaient attribués; mais
+ces témoins sont morts, je m'en suis assuré. La famine et l'épidémie ont
+passé par là. Il ne reste qu'un acte authentique et régulier.
+
+ROXANE. Que tu devais détruire, lâche intrigant!
+
+REBEC. Que je n'ai pas détruit, madame, ne voulant pas vous faire porter
+le nom d'un homme condamné aux galères.
+
+ROXANE. Ah! tu crois que je le porterai, ton ignoble nom?
+
+REBEC. Dans la vie privée, peu m'importe; mais, dans tout acte civil,
+vous serez, ne vous en déplaise, la femme Rebec ou l'acte sera nul.
+
+SAINT-GUELTAS, qui a écouté avec calme et attention, bas à Louise,
+sèchement. Et vous, ma chère, vous serez tout aussi légalement et
+irrévocablement, la femme ou la veuve Cadio! Vous voyez bien qu'il faut
+à tout prix rompre avec les institutions révolutionnaires et annuler la
+République, au lieu de se jeter dans ses bras!
+
+LOUISE, bas. Emmenez-moi, monsieur, veuillez me soustraire à
+l'humiliante situation où je me trouve!
+
+ROXANE, bas à Henri. Fais-nous partir, vite! J'aime mieux le donjon du
+marquis que de pareilles discussions.
+
+HENRI, haut. Ces étranges difficultés doivent être examinées plus tard,
+lorsque la loi pourra être invoquée par les deux parties. Quant à
+présent, comme cela est impossible, ne les soulevons pas, et
+séparons-nous.
+
+CADIO. Mais, moi, je ne suis pas hors la loi, je l'invoque; elle
+sanctionne mon droit, la femme que j'ai épousée m'appartient, et, par
+là, elle recouvre son état civil, elle rentre dans la loi commune.
+
+SAINT-GUELTAS. Alors, vous persistez, vous?
+
+CADIO. Oui, et c'est mon dernier mot.
+
+SAINT-GUELTAS. Il est charmant! mais voici le mien. Je regarde votre
+opposition comme nulle et je passe outre, car j'emmène ma femme,--ou ma
+maîtresse, n'importe! Je tiens pour légitime celle qui s'est librement
+confiée, et donnée à moi, et qui n'a jamais eu l'intention d'appartenir
+à un autre.
+
+LOUISE. Cet homme le sait bien. Je croyais à son dévouement, à sa
+probité. Nous nous étions expliqués d'avance, il connaissait la
+promesse, qui me liait à vous. Il regardait comme nul, et arraché par la
+violence de la situation qui m'était faite, l'engagement que nous
+allions simuler, et dont les traces écrites devaient être anéanties. Il
+était simple et bon alors, cet homme qui me menace aujourd'hui. Le voilà
+parvenu, ambitieux peut-être!... Non, ce n'est pas possible! Tenez,
+Cadio, voici votre anneau d'argent que j'avais conservé par estime et
+par amitié pour vous. Voulez-vous que je rougisse de le porter?
+
+CADIO, ému. Gardez-le, je mérite toujours l'estime pour cela...
+
+SAINT-GUELTAS, l'interrompant et prenant le bras de Louise. Bien! assez!
+je pardonne à votre folie.--Votre serviteur, monsieur de Sauvières! (A
+Cadio qui s'est placé devant la porte.) Allons, mordieu! faites place!
+
+CADIO. A vous que couvre la parole du colonel, il le faut bien! mais à
+_elle_, non. J'ai dit non, et c'est non!
+
+SAINT-GUELTAS. Vous voulez me forcer à vous casser la tête?
+
+HENRI. Vous ne pouvez rien ici contre personne, monsieur le marquis,
+puisqu'en raison de mes engagements, personne ne peut rien ici contre
+vous. Je vous prie de ne pas l'oublier!
+
+SAINT-GUELTAS. Il paraît que l'on peut retenir ma femme prisonnière pour
+la livrer à cet insensé? Vous ne pensez pas que je m'y soumettrai,
+monsieur de Sauvières. Faites-nous libres sur l'heure, ou je donne un
+signal qui vous livrera tous à la merci des gens que je commande. Croyez
+qu'ils ne sont pas loin et que l'on ne me fera pas violence impunément.
+Vous voulez sans doute éviter d'exposer nos hommes à s'égorger pour un
+motif qui nous est purement personnel? Vous avez raison. Faites-donc
+respecter votre autorité, et mettez aux arrêts cet officier qui se
+révolte.
+
+HENRI. C'est inutile, monsieur, il cédera à la raison et à la justice,
+je le connais. Permettez-moi de l'y rappeler devant vous. Il faut que ma
+cousine soit délivrée une fois pour toutes des craintes qu'une situation
+si bizarre pourrait lui laisser. Soyez calme, mon devoir est de vous
+protéger tous deux; je n'y manquerai pas, fallût-il sévir rigoureusement
+contre mon meilleur ami. (A Cadio.) Admettons que tu aies raison en
+droit, ce que j'ignore, tu as tort en fait. Il y a là une situation sans
+précèdent peut-être. Un instant la législation nouvelle a pu être
+méconnue par tout un parti résolu à la détruire; ma cousine appartenait
+à ce parti. Elle a cru prononcer une vaine formule. Elle a eu tort, il
+ne faut pas se jouer de sa parole, et certes elle ne l'eût pas fait pour
+sauver sa propre vie.
+
+LOUISE. Non, jamais!
+
+HENRI. Elle a surmonté l'effroi de sa conscience par dévouement pour les
+autres. C'est le plus grand sacrifice que puisse faire à la
+reconnaissance et à l'humanité une âme comme la sienne. Tu l'as senti,
+toi, tu l'as compris alors, car tu as suivi son exemple, et tous deux
+vous avez commis, dans un religieux esprit d'enthousiasme, une sorte de
+sacrilége; vous avez oublié que les serments au nom de l'honneur et de
+la patrie sont faits à Dieu, avec ou sans autel, avec ou sans prêtre!
+mais votre erreur à été sincère et complète. D'avance, tu avais tenu
+mademoiselle de Sauvières quitte de tout engagement envers toi, tu me
+l'as dit toi-même; elle a dû se croire libre, et, en te rétractant, tu
+n'es pas seulement insensé, tu deviens coupable et parjure.
+
+CADIO. Vous direz ce que vous voudrez, elle n'est pas légitimement
+mariée avec cet homme-là! elle ne pouvait pas l'être, elle ne le sera
+jamais, elle ne sera pas la mère de ses enfants. Si elle les
+reconnaissait, ils seraient forcés de s'appeler comme moi.
+
+HENRI. Soit! Elle acceptera sans honte et sans crime la douleur de cette
+situation, et vivra avec celui qu'elle a voulu épouser devant Dieu,
+ignorant la valeur et l'indissolubilité de l'autre engagement. Mon rôle
+vis-à-vis d'elle consiste à faire respecter sa liberté morale, ne me
+forcez pas à vous donner des ordres.
+
+CADIO. Je vous y forcerai, car vous ne m'avez pas convaincu. Je proteste
+contre la liberté que vous voulez lui rendre, et je vous défie de me
+donner sans remords un ordre qui m'inflige le déshonneur! (A
+Saint-Gueltas.) Oh! vous avez beau rire d'un air de mépris, vous! Je ne
+connais pas vos codes de savoir-vivre et votre manière d'entendre les
+convenances. Je ne sais qu'une chose, c'est que votre existence me pèse
+et m'avilit. J'ai patienté tant que je me suis cru sans droits sur cette
+femme et sans devoirs envers elle. Je sais à présent que, bon gré mal
+gré, je suis responsable de son égarement, outragé par son infidélité,
+empêché de me marier avec une autre et d'avoir des enfants légitimes.
+Elle m'a pris ma liberté, je n'entends pas qu'elle use de la sienne.
+Elle devait prévoir où nous conduirait ce mariage. Moi, j'étais un
+simple, un ignorant, un sauvage; j'ai fait ce qu'elle m'a dit. Elle m'a
+traité comme un idiot dont il était facile de prendre à jamais la
+volonté, sans lui rien donner en échange, ni respect, ni estime, ni
+ménagement. Une heure après le mariage, elle se faisait enlever par
+vous. Vous avez cru vous débarrasser de moi, elle, en me jetant une
+bourse, vous, en me faisant donner un coup de poignard. Voilà comment
+vous avez agi envers moi, et dès lors elle s'est regardée comme libre de
+devenir marquise. Elle devait pourtant savoir qu'elle ne l'était pas.
+Son parti était écrasé, la République s'imposait, la loi était
+consolidée. Qu'elle ne daignât pas porter le nom obscur du misérable qui
+le lui avait donné pour la sauver, qu'elle ne voulût jamais revoir sa
+figure chétive et méprisée, je l'aurais compris et je n'aurais jamais
+songé à l'inquiéter; mon dédain eût répondu au sien; mais, avant de se
+livrer à l'amour d'un autre et de s'y faire autoriser par un prêtre,
+elle eût dû au moins s'assurer de son droit, savoir si son premier
+mariage ne m'engageait à rien, moi, ou si, grâce à son amant, elle était
+réellement veuve. Elle n'était pas à même de s'informer peut-être? Eh
+bien, il fallait, dans le doute, agir en femme forte, en femme de coeur,
+savoir attendre le moment où elle pourrait invoquer l'annulation de
+notre mariage; j'y eusse consenti, et, si la chose eût été impossible,
+il fallait subir les conséquences et conserver le mérite d'un acte de
+dévouement. Il fallait faire voeu de chasteté comme moi... Oui, comme
+moi; riez encore, marquis Saint-Gueltas, vous qui avez fait voeu de
+libertinage, et qui, en réclamant cette femme au nom d'une religion que
+vous méprisez, la condamnez à subir l'outrage de vos infidélités! La
+malheureuse vous fuyait, je le sais, je sais tout! Elle veut à présent,
+retourner à sa chaîne, elle aime mieux cela que d'accepter ma
+protection; mais, moi qui ne puis me dispenser sans lâcheté d'exercer
+cette protection, je ne veux pas qu'elle traîne plus longtemps ma honte
+et la sienne à vos pieds.--Voyez, monsieur de Sauvières, si vous
+consentez à y voir traîner le nom que vous portez. Quant à moi, je peux
+lui pardonner l'erreur où elle a vécu jusqu'à ce jour; elle a pu croire
+nos liens illusoires: en apprenant qu'ils ne le sont pas, si elle ne
+quitte son amant à l'instant même, elle devient coupable de parti pris
+et autorise ma vengeance.
+
+SAINT-GUELTAS, toujours ironique. Répondez, monsieur de Sauvières! Ma
+parole d'honneur, le débat devient très-curieux, et vous voyez avec
+quelle attention je l'écoute.
+
+HENRI. Est-ce sérieusement, monsieur, que vous me prenez pour arbitre?
+
+SAINT-GUELTAS. Pour arbitre, non; mais je désire avoir votre opinion.
+
+HENRI. Et vous, Louise?
+
+LOUISE, abattue. Je la désire aussi, dites-la sans ménagement. Je
+reconnais d'avance qu'il y a beaucoup de vrai dans les reproches qui me
+sont adressés, et que j'ai eu, en tout ceci, les plus grands torts. Je
+les ignorais. Je viens de les comprendre.
+
+SAINT-GUELTAS, bas, à Louise. On ne vous en demande pas tant! ne soyez
+pas si pressée de vous repentir.
+
+LOUISE, s'éloignant de lui. Parlez, Henri!
+
+HENRI. Louise, vous devez vivre, à partir de ce jour, éloignée des deux
+hommes qui croient avoir des droits sur vous. Une amie sérieuse et digne
+de confiance vous offre un asile, acceptez-le, ouvrez les yeux. Nous
+touchons au triomphe définitif de la République et à une ère de paix
+durable où vous pourrez demander ouvertement la rupture de celui de vos
+deux mariages que vous n'avez pas librement consenti. Jusque-là, les
+droits du premier époux sont douteux et ceux du second sont nuls. S'il
+vous est prescrit de le quitter, n'attendez pas qu'un tel arrêt vous
+surprenne dans une situation condamnable.--Voilà mon avis. J'engage M.
+Saint-Gueltas à l'adopter sans appel.
+
+LOUISE, tremblante, mais résolue. Je l'accepte, moi; oui, je déclare que
+je l'accepte!
+
+SAINT-GUELTAS. Il est très-bon à coup sûr, mais j'en ouvre un autre que
+je crois meilleur, monsieur de Sauvières! Vous me voyez très-calme dans
+une situation qui serait odieuse et absurde, si je n'étais homme de
+résolution, rompu aux partis extrêmes et aux décisions soudaines. Je
+viens d'écouter M. Cadio avec surprise, avec intérêt même. Je vois en
+lui un homme très-supérieur à sa condition sociale, et le mépris que
+j'avais d'abord pour son rôle vis-à-vis de moi est devenu un désir de
+lutte sérieuse. J'accepte donc l'antagonisme, et il ne me déplaît pas
+d'avoir devant moi un adversaire de cette valeur. Je consens à
+reconnaître qu'aux termes de la législation actuelle, les droits de
+monsieur sont soutenables et que les miens ne le sont pas; mais, comme
+je ne puis reconnaître l'autorité morale d'une loi faite par nos ennemis
+et qui blesse ma croyance politique et sociale, comme d'ailleurs la
+femme qui a requis ma protection, à quelque titre que ce soit, ne peut
+plus, selon moi, en invoquer une autre, il faut que le débat se termine
+par la suppression de M. Cadio ou par la mienne. Je n'ai pas de sots
+préjugés, moi; un duel à mort tranchera la question, et je le lui
+propose sur-le-champ. Ma compagne restera près de vous, monsieur de
+Sauvières. Si je succombe, je sais de reste qu'elle ne tombera pas du
+pouvoir du vainqueur. Je la confie à votre honneur, à votre amitié pour
+elle.
+
+LOUISE. Oh! mon Dieu, quel châtiment pour moi qu'un pareil combat! (A
+Saint-Gueltas.) Je vous supplie...
+
+SAINT-GUELTAS, sèchement. Vous n'avez plus rien à dire. C'est à M. Cadio
+de répondre.
+
+CADIO. Ainsi, vous me faites l'honneur de vous battre en duel avec moi,
+monsieur le marquis? C'est bien généreux de votre part en vérité! Vous
+n'avez donc plus personne sous la main pour me faire tuer par trahison?
+
+SAINT-GUELTAS, irrité. Vous refusez?
+
+CADIO. Non, certes! mais je me demande lequel de nous fait honneur à
+l'autre en acceptant le défi!
+
+HENRI. N'envenimons pas la querelle par des récriminations. (Haut.)
+Marchons; je serai un de tes témoins, et, pendant que monsieur ira
+chercher les siens, ces dames resteront en sûreté ici sous la garde de
+ton lieutenant. Viens, nous allons nous entendre sur le lieu et sur les
+armes. (Cadio et Saint-Gueltas sortent.--A Louise, qui, sans pouvoir
+parler, essaye de l'arrêter.) Soyez calme, Louise! ayez la force d'âme
+que commande une pareille situation. Elle est inévitable! (Il
+sort.--Louise, atterrée un instant, s'élance vers la porte, mais Henri
+l'a refermée en dehors.)
+
+
+
+SCÈNE XII.--LOUISE, ROXANE.
+
+
+ROXANE. Alors, nous voilà prisonnières?
+
+LOUISE. Non, pas encore! (Elle va vers la porte de l'escalier et entend
+Rebec, qui est sorti par là, tourner et retirer la clef; elle revient et
+se laisse tomber sur une chaise.)
+
+ROXANE. Où irais-tu, d'ailleurs? Que ferais-tu pour empêcher ce duel?
+Les hommes, en pareil cas, se soucient bien de nos frayeurs! Et puis
+après? Quand le marquis serait tué, ce n'est pas moi qui l'arroserais de
+mes larmes.
+
+LOUISE. Ah! ne parlez pas, ne dites rien!... Je deviens folle!
+
+ROXANE. Tu es folle en effet, si tu l'aimes... Et je le vois bien,
+hélas! tu l'aimes toujours!
+
+LOUISE. Qu'est-ce que j'en sais? Je n'en sais rien! J'étais mortellement
+offensée, il me semblait que tout devait être rompu entre nous, et que
+son infidélité, son injustice, son ingratitude, avaient comblé la
+mesure. Il me semblait aussi qu'il souhaitait cette rupture, qu'il ne la
+repoussait, l'orgueilleux, que pour m'empêcher d'en avoir l'initiative;
+mais vous voyez bien qu'il m'aime encore, puisqu'il éloigne ma rivale,
+puisqu'il trouve l'occasion de briser nos liens et qu'il s'y refuse au
+péril de sa vie!...
+
+ROXANE. Tout cela, c'est son indomptable esprit de tyrannie, sa fatuité
+insatiable, qui ne veulent pas céder en face des républicains!
+
+LOUISE. Eh bien, pour cette fierté, je l'admire encore!
+
+ROXANE. Hélas! gare à nous, quand il va être débarrassé de ce fou de
+Cadio!
+
+LOUISE, pensive. Il va le tuer?
+
+ROXANE. Tu penses bien qu'un insensé comme Cadio a beau être devenu
+militaire, il ne tiendra pas trois minutes contre la première lame de
+France! Calme-toi, puisque tu souhaites le triomphe de ton despote et la
+mort...
+
+LOUISE. Souhaiter la mort de ce malheureux!... car c'est un duel à
+mort!... Ils l'ont dit! il faut que cela soit!... Oh! funeste et
+misérable existence que la mienne! Je n'avais qu'une consolation, un
+espoir, une raison de lutter et de vivre...
+
+ROXANE. Ton pauvre enfant!... Oui, c'est un ange au ciel et un
+malheureux de moins sur la terre!... Mais... qu'est-ce que j'entends
+donc? les bleus font l'exercice à feu?
+
+LOUISE, écoutant. Non, c'est autre chose... C'est un combat! (Elle court
+à la fenêtre.) Ceux qui nous gardaient s'éloignent, ils courent... On
+sonne l'alerte. Mon Dieu, que se passe-t-il? Et nous sommes enfermées
+ici!
+
+
+
+SCÈNE XIII.--Les Mêmes, LA KORIGANE.
+
+
+LA KORIGANE. (Elle entre par la cuisine.) N'ayez pas peur, c'est moi. Le
+marquis n'a pas pu se battre en duel. Je le suivais, je guettais. J'ai
+averti les chouans. Ils l'ont enlevé de force au bout de la rue: les
+bleus se sont crus trahis. Ils les poursuivent jusque dans la campagne;
+mais ils ont beau avoir des chevaux, les chouans savent courir!
+
+ROXANE. Pourquoi as-tu fait cela? Tu veux donc que mon neveu soit exposé
+pour nous avoir reçues généreusement?
+
+LA KORIGANE. Saint-Gueltas aurait tué Cadio, et je ne veux pas, moi!
+
+ROXANE. Tu l'aimes donc toujours, ce Cadio?
+
+LA KORIGANE. J'ai aimé les anges comme on doit les aimer et le diable
+comme il veut qu'on l'aime!
+
+ROXANE. Selon toi, Cadio est un ange? Pourquoi?
+
+LA KORIGANE. Parce qu'il a toujours détesté le mal, parce que les nuits
+je le vois en rêve, quand j'ai le mal dans l'esprit, et il me fait des
+reproches, il me menace... Je le croyais mort. Je l'ai revu officier
+tout à l'heure, je l'ai vu tranquille et fier... Je me suis dit: «Tu ne
+mourras pas par ma faute; cette fois, j'empêcherai cela!»
+
+LOUISE, agitée. Korigane, dis-moi, est-ce vrai que le marquis l'a fait
+assassiner à la ferme du Mystère?
+
+LA KORIGANE. C'est vrai.
+
+LOUISE, effrayée. Avec quel sang-froid il m'a dit que ce malheureux
+s'était noyé dans la Loire en voulant nous poursuivre!
+
+ROXANE. Mais, mon Dieu! la fusillade se rapproche... Est-ce que les
+bleus reculent?... Pauvre Henri! s'il lui arrivait malheur! si
+Saint-Gueltas revenait nous prendre! Ah! tant pis! pour la première
+fois, je fais des voeux pour les sans-culottes, moi!
+
+LOUISE, à la Korigane. Comment donc le marquis n'empêche-t-il pas...? il
+est donc sans autorité sur les chouans?
+
+LA KORIGANE. Les chouans l'aiment pour sa renommée et le veulent pour
+chef; mais ce n'est plus ça les Vendéens! Le Breton obéit comme il veut
+et quand il veut!
+
+LOUISE. Ils le retiennent prisonnier sans doute, et ils lui font jouer
+un rôle odieux! C'est impossible!... J'irai les trouver. Je leur
+dirai...
+
+LA KORIGANE. Qu'est-ce que vous leur direz? Vous ne savez pas seulement
+leur langue! Est-ce qu'ils vous connaissent, d'ailleurs? est-ce qu'ils
+vous laisseront approcher?
+
+LOUISE. J'essayerai; on peut toujours...
+
+LA KORIGANE. Vous ne pouvez rien du tout, et moi, je ne peux qu'une
+chose, vous cacher; mais je veux que vous me juriez d'abandonner
+Saint-Gueltas.
+
+LOUISE. Pourquoi donc es-tu si effrayée de me voir retourner avec lui?
+il m'a juré, lui, que je ne retrouverais pas sa maîtresse au château; il
+se repent, j'en suis sûre, il m'aime encore...
+
+LA KORIGANE. Vous croyez ça?... Louise de Sauvières, il faut donc que je
+vous dise tout? (On entend une fusillade plus proche.)
+
+ROXANE. Ah! grand Dieu! patatras! nous y voilà encore une fois, dans la
+bagarre! Fuyons!
+
+LA KORIGANE. Nous avons encore le temps. Les bleus repoussés défendent
+l'entrée du village; mais, moi, je n'ai plus le temps de rien ménager.
+Louise, regardez-moi, et tremblez! C'est moi qui ai tué la première
+femme de Saint-Gueltas et son fils!
+
+LOUISE, reculant d'effroi. Toi?
+
+ROXANE. Ah! quelle horreur! Par l'ordre de ton maître?
+
+LA KORIGANE. Non, j'ai pris cela sur moi; il avait besoin de leur mort,
+il la désirait, je m'en suis chargée. Il m'a maudite pour cela; mais il
+a profité de mon crime pour vous épouser, Louise, et pourtant il ne vous
+aimait déjà plus. Il voulait plaire à son parti, à ceux qui vous
+protégeaient; vous avez bien deviné cela, vous le lui avez dit, vous
+l'avez mortellement offensé. La grande comtesse est revenue, plus riche,
+plus habile, plus puissante que vous. Il ne l'aime pas, mais il a besoin
+d'elle à présent, et vous le gênez... Eh bien, le jour où cet homme-là,
+qui est le démon, me dira: «Emmène Louise, fais que je ne la revoie
+jamais!...» je vous tuerai, moi, il le faudra bien, ce sera plus fort
+que moi... Et, comme vous avez été bonne pour moi, comme vous m'avez
+montré de la confiance et qu'après vous avoir haïe, je vous ai aimée par
+son ordre, je me tuerai après l'avoir encore une fois servi en vous
+tuant. Ah! laissez-moi fuir avec vous, faites que je ne le revoie
+jamais! Je peux encore me repentir et sauver ma pauvre âme, car je le
+déteste et le maudis; mais, s'il me parle, s'il me flatte, s'il me
+commande..., je ne peux pas répondre de moi! Non, vrai! je ne peux pas!
+
+LOUISE. Ah!... Tu étais donc sa maîtresse, toi? Je ne pouvais pas le
+croire!
+
+LA KORIGANE, avec dépit. A cause que je suis laide? Eh bien, j'ai été sa
+maîtresse comme vous, car vous n'êtes pas sa femme!
+
+LOUISE. Je ne suis pas...?
+
+LA KORIGANE. Je n'ai réussi qu'à tuer l'enfant. La femme, le fantôme que
+vous avez vu le jour du mariage, parée de votre voile et de votre
+couronne, la folle enfin, que je croyais avoir noyée, s'est réfugiée sur
+un rocher où, au point du jour, l'abbé Sapience l'a trouvée; il l'a
+emmenée dans une barque, il l'a cachée et envoyée à Nantes; elle vit, la
+mort de son enfant lui a rendu la raison, à ce qu'on dit. On attend les
+événements pour la faire reparaître, si Saint-Gueltas l'emporte sur
+Charette. Voilà toute la vérité, je vous la dis aussi laide que je l'ai
+faite... Me croirez-vous à présent?
+
+LOUISE. Va-t'en ou tue-moi tout de suite, si tu veux! J'ai horreur de la
+vie, j'ai horreur de toi, de Saint-Gueltas et de moi-même! (La fusillade
+éclate plus près.)
+
+ROXANE. Les chouans ont le dessus, tout est perdu, Louise!
+
+LOUISE, égarée. Qu'importe?
+
+LA KORIGANE. Venez! je peux vous cacher!
+
+LOUISE. Emmenez ma tante: moi, je veux mourir ici! (A Roxane.) Partez!
+
+LA KORIGANE. Venez, Louise, venez!
+
+LOUISE. Non!
+
+LA KORIGANE, se jetant à ses pieds. Venez! maudissez-moi, crachez-moi au
+visage, mais laissez-moi vous sauver! Voyons!... si vous aimez encore le
+maître, souffrez tout, acceptez tout, faites comme moi, faites le mal,
+buvez la honte, et, comme moi, vous aurez au moins son amitié, comme je
+l'ai eue.
+
+LOUISE, exaltée. Son amitié! elle souillerait ma vie! garde-la pour toi
+qui en es digne, et qu'il me haïsse, l'infâme! C'est assez que son
+odieux amour ait flétri mon passé et détruit mon avenir. Dieu de
+justice, venge-moi et frappe-le! Protége les républicains, pardonne à
+l'égarement de ma croyance. Ils méritent de recevoir ta lumière plus que
+ceux qui prétendent te servir et qui se croient autorisés à commettre
+tous les crimes ou à en profiter, pourvu qu'ils aient un emblème sur la
+poitrine et une image au chapeau! Honte et malheur sur ces bandits qui
+se jouent des choses sacrées, du mariage et de l'église, de l'amour et
+de la vérité! Et toi, abjecte complice de tous les forfaits de ton
+maître, va lui dire ce que tu viens d'entendre. Dis-lui que, s'il
+approche de cette maison, où Henri et Cadio se feront tuer pour me
+défendre, je m'y ferai tuer aussi avec mon frère et mon mari!
+
+ROXANE. Cadio, ton mari? Ah! elle devient folle!
+
+LOUISE. Non! je vois clair à présent! c'est lui, c'est Cadio que
+j'aurais dû aimer. Il est l'homme de bien, lui, l'homme sincère et pur
+qui donnait sa vie pour laver la honte que je lui infligeais! Orgueil de
+race, préjugés imbéciles! J'aurais cru m'avilir en portant le nom de ce
+bohémien homme de coeur, et j'ai voulu le nom souillé d'un bandit de
+qualité!
+
+ROXANE. Calme-toi, Louise!... c'est du délire!
+
+LOUISE. Non! je suis calme, je suis guérie comme sont guéris les morts.
+Je n'aime plus rien, ni personne! Ah! j'ai été trop punie;... mais le
+moment de l'expiation est venu, et je vais me réhabiliter... Écoutez! la
+mort approche, les coups de fusil deviennent plus rares... les cris plus
+sourds... Entendez-vous ces voix qui murmurent encore: «Vive la
+nation!...» C'est l'hymne de mort des malheureux patriotes!... Et
+là-bas, ces hurlements féroces, c'est la horde sauvage des chouans qui
+me réclame! Ils viennent... (A la Korigane, lui arrachant ses pistolets
+qu'elle a tirés de ses poches.) Donne-moi tes armes, Saint-Gueltas ne
+m'aura pas vivante!
+
+
+
+SCÈNE XIV.--Les Mêmes, HENRI, CADIO, MOTUS, JAVOTTE, REBEC à la fin. (La
+porte de la cuisine s'ouvre avec impétuosité, Henri, Cadio et Motus
+s'élancent dans la chambre.)
+
+
+HENRI. Ici, nous tiendrons encore.
+
+MOTUS. Oui, oui, nous en tuerons au moins quelques-uns! Le malheur est
+que nous n'avons pas de munitions!
+
+JAVOTTE, venant de la cuisine. Si fait! là, dans ce trou, il y a encore
+des cartouches, et par là des fusils. Prenez, prenez tout!
+
+MOTUS. Des clarinettes anglaises? Tant mieux! elles sont bonnes.
+
+CADIO, au seuil de la cuisine. Où est Rebec?
+
+JAVOTTE. Oh! qui sait où il s'est caché? Mais soyez tranquilles, ils ne
+viendront pas par la ruelle; c'est trop étroit, vous auriez trop beau
+jeu! Gardez le côté de la place; moi, je veillerai par ici.
+
+HENRI, entrant dans la salle. Alors, vite ici une barricade! La porte de
+l'escalier est solide. Ajoutons-y les meubles! Femmes, passez dans
+l'autre chambre, vite!
+
+LOUISE. Non! nous vous aiderons. Courage, Henri! Courage, Cadio! (Lui
+donnant les pistolets.) Tiens! voilà des armes chargées, défends-moi,
+venge-moi!
+
+CADIO, éperdu. Vous dites?...
+
+ROXANE. Oui, oui! mort à Saint-Gueltas! Nous allons vous aider. Ah!
+Henri, mon pauvre enfant! c'est nous qui sommes cause...
+
+MOTUS, arrêtant la Korigane, qui veut s'élancer dehors. Minute,
+l'espionne! on ne s'en va pas!
+
+CADIO. La Korigane? Laisse-la partir, nous serions forcés de la tuer.
+
+MOTUS. Alors, filez, brimborion!
+
+LA KORIGANE, reculant. Non! Je ne ferai rien contre Cadio! Laissez-moi
+ici! (Motus assujettit les contrevents, qui, sont percés d'un coeur à
+jour sur chaque battant; Henri et Cadio poussent le bahut et la table
+contre la porte de l'escalier. Les femmes travaillent à rassembler les
+armes et à les charger. Les hommes apportent des sacs de farine que
+Javotte leur a indiqués pour consolider la barricade et garnir le bas de
+la fenêtre jusqu'à la hauteur des jours.)
+
+MOTUS, à Javotte, qui porte un sac. Courage, la belle fille! Forte comme
+un garçon meunier!
+
+HENRI, à sa tante. De grâce, emmenez Louise, allez dans l'autre chambre.
+Dès que nous tirerons, il entrera ici des balles. Si nous succombons,
+vous n'aurez rien à craindre des assaillants, vous, ce sont vos amis...
+
+ROXANE. Nos amis, c'est toi, et c'est pour toi que nous allons prier.
+(Elle passe dans l'autre chambre avec Louise, qui revient bientôt et se
+tient sur le seuil. La Korigane, sombre et morne, s'est assise dans un
+coin, ne se mêlant de rien et comme étrangère à l'événement. Les
+préparatifs sont finis. On écoute. Un profond silence règne au dehors.)
+
+HENRI, à Cadio. C'est étrange, l'ennemi aurait-il quitté la partie?.
+
+CADIO, qui regarde par le trou du contrevent. Non, je vois là-bas les
+vestes rouges que leur ont apportées les Anglais. Ils s'arrêtent, ils se
+consultent. Ils n'osent pas s'engager entre les feux de nos refuges. Il
+ne savent pas que nous n'en avons qu'un et que nous y sommes seuls!
+
+MOTUS. Ah! les gueux! nous tenir comme ça bloqués, quand on aurait fait
+d'ici une si belle charge de cavalerie, s'ils n'avaient pas coupé les
+jarrets de nos pauvres bêtes!
+
+CADIO. Mais les cavaliers encore montés dont nous nous sommes trouvés
+séparés, comment ne se sont-ils pas repliés par ici? L'ordre était
+donné...
+
+MOTUS. Le lieutenant est jeune; il aura perdu la tête, il aura mal
+entendu.
+
+HENRI. Où peuvent-ils être? Avec eux, rien ne serait perdu encore.
+
+CADIO. Attention! voilà l'ennemi qui se décide.
+
+HENRI. Saint-Gueltas est à leur tête?
+
+CADIO. Je ne le vois pas. Le lâche n'ose pas se montrer.
+
+LA KORIGANE. Saint-Gueltas est prisonnier des chouans. Ils ne veulent ni
+paix, ni trêve, ni affaires d'honneur en dehors de leurs intérêts.
+
+CADIO. Qui donc les a avertis?
+
+LA KORIGANE. C'est moi.
+
+CADIO. C'est toi qui as fait massacrer la moitié de mes braves soldats?
+Ah! maudite, je te reconnais là.
+
+LA KORIGANE. Je ne croyais pas qu'ils vous attaqueraient. Ils ne le
+voulaient pas; quand ils ont vu que vous étiez si peu...
+
+HENRI, qui regarde par le contrevent. Un parlementaire, attendez! (Il le
+couche en joue.) Parlez d'où vous êtes, n'approchez pas.
+
+UNE VOIX DU DEHORS. Rendez-vous! Saint-Gueltas vous fait grâce.
+
+HENRI. Saint-Gueltas? Qu'il se montre d'abord!
+
+LA VOIX. Il ne viendra pas.
+
+CADIO. Il a peur?
+
+LA VOIX. Il n'est pas le maître.
+
+HENRI. S'il n'est pas le maître, il ne peut rien promettre.
+Retirez-vous!
+
+LA VOIX. Nous vous ferons grâce, nous. Sortez!
+
+HENRI. On la connaît, la grâce des chouans! Allez au diable!
+
+LA VOIX. Moi, je réponds de tout, allons!
+
+CADIO. Non.
+
+LA VOIX. Vous ne voulez pas?
+
+MOTUS. Allez vous faire... (Un groupe de chouans cachés sous la halle de
+la place derrière des planches tire sur la fenêtre, qui se referme à
+temps. Cadio tire sur le faux parlementaire.)
+
+MOTUS. C'est bien, il est salé, le traître!
+
+LA KORIGANE. Mort? Bien, Cadio!... C'était Tirefeuille, ton assassin,
+j'ai reconnu sa voix. (Combat. Les chouans inondent la place et tirent
+sur la maison. Henri, Cadio et Motus, protégés par les sacs de farine,
+tirent par le contrevent, dont le haut est bientôt criblé par les
+balles.)
+
+MOTUS, à Henri. Mon colonel, baisse-toi plus que ça. Voilà le bois de
+chêne percé en dentelle.
+
+HENRI. Ils visent de trop bas, leurs balles vont au plafond; tiens, le
+plâtre et les lattes nous tombent sur la tête.--Louise, ôtez-vous,
+allez-vous-en.
+
+LOUISE. Qui vous passera vos fusils?
+
+LA KORIGANE. Moi.--Défends-toi, Cadio.
+
+CADIO, sans l'écouter. Ah! les voilà qui montent sur le toit de la
+halle! Ils vont pouvoir ajuster!
+
+MOTUS. Bouchons la fenêtre. Tirons au hasard entre les sacs, puisque les
+munitions ne manquent pas.
+
+CADIO. Le hasard ne sert pas les hommes! Ôtez-vous de là, Henri!
+Ôte-toi, Motus! inutile de succomber tous trois à la fois. Chacun son
+tour, ça durera plus longtemps! Je commence. (Il se présente à la
+fenêtre, dont le contrevent vole en éclats, vise tranquillement et
+tire.) En voilà un! Vite un autre fusil; deux! J'en aurai abattu six
+avant qu'ils aient rechargé, (Il continue, tous ses coups portent, les
+chouans hurlent de rage.)
+
+MOTUS. Mon capitaine, en voilà assez. C'est à moi!
+
+CADIO, qui change toujours d'arme et qui tire toujours. Non! pas toi! Je
+ne veux pas!
+
+MOTUS. Je sais que je dois y passer aujourd'hui!
+
+CADIO. Tu es fou!
+
+HENRI. Assez, Cadio! Laissons-les user leurs munitions. Il faudra bien
+qu'ils viennent à la portée de nos sabres.
+
+CADIO. Des munitions? Ils n'en ont plus. Voyez, ils vont nous donner
+l'assaut. Les voilà sur l'escalier!
+
+HENRI. Alors, feu par la fenêtre! tous les trois! (Ils tirent pendant
+que les chouans battent la porte, qui résiste, et attaquent la fenêtre à
+coups de pierres. Motus et Henri se réfugient derrière la barricade.
+Cadio reste exposé sans paraître s'en apercevoir.)
+
+LOUISE, au seuil de l'autre chambre. Cadio! c'est trop de courage! De
+grâce...
+
+CADIO, qui tire toujours. Vous m'avez dit de vous défendre et de vous
+venger! Je vous défends aujourd'hui, je vous vengerai demain.
+
+LOUISE. Vous périrez ici, ôtez-vous...
+
+CADIO. Non! je suis invulnérable, moi! Tenez, ils se lassent!
+
+HENRI. Et ils abandonnent l'assaut de la porte! Que veulent-ils faire?
+
+CADIO. Ils reviennent avec des échelles! Ils croient donc que nous
+n'avons plus de balles?
+
+HENRI. Laissons-les monter un peu.
+
+MOTUS. Oui, les voilà sous la fenêtre. Ils appliquent l'échelle...
+Rendons-leur les pierres qu'ils nous ont envoyées. Tenez, chiens
+maudits, reprenez vos présens!
+
+CADIO. Dix sur l'échelle! Voilà le moment. A toi, Motus, pousse! moi, je
+tire sur ceux qui la tiennent. (Henri et Motus poussent de côté
+l'échelle, qui tombe avec ceux qu'elle porte. Malédictions et
+rugissemens des chouans.) Les voilà qui se décident enfin à mettre le
+feu. Tant mieux! les gens du village, qui se cachent, vont tomber sur
+eux pour défendre leurs maisons.
+
+MOTUS. Ils n'oseront pas, mon capitaine! Sans te contredire, on pourrait
+bien nous enfumer ici comme des jambons de Mayence. Je crois, sauf ta
+permission, que ce serait le moment de faire une belle sortie et de les
+sabrer comme qui fauche.
+
+HENRI. Oui, à cause des femmes, il ne faut pas braver l'incendie.
+Sortons par la cuisine;... ces dames auront le temps de se faire
+reconnaître pendant qu'ils abattront la barricade.
+
+LOUISE. Ne pensez pas à nous, fuyez!
+
+CADIO. Moi? Non pas! je vais faire le tour de la maison et les sabrer
+par derrière. Si tous mes hommes sont morts, il faut que je meure ici!
+
+HENRI. Sois tranquille, tu ne mourras pas seul!
+
+MOTUS. Non, fichtre! j'en suis pareillement à mes supérieurs! (Ils se
+serrent tous trois la main précipitamment et vont à la cuisine.)
+
+JAVOTTE, prenant une broche. Ils sont quelques-uns dans la ruelle: je
+vais vous aider!
+
+LOUISE, à la Korigane. Je veux mourir avec eux! Toi, lave-toi de tes
+péchés, sauve ma tante, parle à ces furieux.
+
+LA KORIGANE. Je vous sauverai tous à cause de vous et de Cadio! (Allant
+à la fenêtre. Parlant breton.) Les bleus! les cavaliers bleus! Là-bas,
+voyez, ils reviennent! Courez-leur sus, mes amis! Ici, il n'y a plus que
+des femmes prisonnières! (Les chouans reculent, hésitants et agités.)
+
+CADIO, qui était déjà au fond de la cuisine, revenant. Qu'est-ce qu'elle
+dit? Nos cavaliers reviennent?
+
+HENRI, revenant aussi. Alors, il faut tenir bon encore cinq minutes!
+
+LA KORIGANE. Non, j'ai menti, ils ne reviennent pas. Sauvez-vous tous;
+moi, je reste.
+
+CADIO. C'est à présent que tu mens! Ils reviennent, je les vois!
+
+MOTUS, regardant aussi. Les voilà! Ils sont encore au moins cent, mais
+dispersés!
+
+LA KORIGANE. Et les chouans sont au moins mille. Vous êtes perdus! fuyez
+donc! vous avez le temps. Les chouans vont à leur rencontre, ils
+s'éloignent...
+
+MOTUS. Sans te commander, mon colonel, si je sonnais le ralliement...,
+ça donnerait du coeur et de l'ensemble aux camarades.
+
+HENRI. Oui, oui, dépêche-toi! (Motus saute sur la fenêtre et sonne le
+ralliement. Tirefeuille, étendu par terre, auprès de la halle et
+mortellement blessé, se relève sur ses genoux, ramasse son fusil et
+ajuste Motus. Cadio, qui l'a vu, repousse Motus, et, s'élançant devant
+lui, recule et tombe.)
+
+MOTUS. Ah! malheur! mort pour moi!
+
+CADIO. Non, blessé enfin! C'est bon signe! Achève ta fanfare, tu ne
+risques plus rien! (Louise et Henri ont couru à Cadio, qui se relève sur
+ses genoux et se trouve aux pieds de Louise. Elle étanche le sang de son
+front avec son mouchoir.)
+
+LOUISE, éperdue. Ah! pauvre Cadio! Est-ce qu'il va mourir?
+
+CADIO. Je n'aurai pas cette chance-là de mourir où me voilà!
+
+JAVOTTE, lavant la blessure. Je crois que ça n'est rien; la balle a
+ricoché.
+
+MOTUS. Non, ce n'est rien; mais assieds-toi, mon ami.
+
+CADIO, serrant le mouchoir de Louise autour de son front et reprenant sa
+coiffure militaire. Non, c'est le moment de sortir et de sabrer.
+
+MOTUS, qui a achevé sa fanfare. Fais excuse, mon capitaine. Les chouans
+sont refoulés... ils reviennent sur la place... Ah! nos braves
+cavaliers, comme ils y vont! Tirons encore sur les chouans!
+
+HENRI, qui a saisi un fusil. Oui! Nous leur ferons d'ici plus de mal que
+de plain-pied. (Le combat recommence. Les cavaliers, arrivés en
+chargeant sur la place, sabrent et écrasent les chouans, qui fuient en
+désordre dans les rues adjacentes, mais qui reviennent bientôt en voyant
+le petit nombre de leurs adversaires. Henri, Cadio et Motus ont défait
+la barricade et se sont élancés sur l'escalier. Un hourra de leurs
+cavaliers les salue; mais plusieurs tombent. Les chouans se jettent dans
+les jambes des chevaux, les éventrent à coups de couteau et égorgent les
+hommes renversés ou les emportent sous la halle pour les mutiler. Louise
+et sa tante, muettes d'horreur et d'effroi, sont à la fenêtre. La
+Korigane a disparu. Javotte, armée d'une hache, frappe ceux qui
+approchent de l'escalier. Henri, Motus et Cadio l'ont descendu; mais,
+séparés par la mêlée du reste du détachement, ils sabrent sans pouvoir
+avancer. La petite troupe républicaine diminue à vue d'oeil. On se bat
+corps à corps avec furie. Tout à coup, le canon retentit à quelque
+distance. Le premier coup est à peine entendu au milieu des clameurs de
+la lutte. Au second, un instant de profond silence.)
+
+LES CHOUANS. Victoire! c'est les Anglais! _Vive le roi!_
+
+LES BLEUS, Henri en tête. C'est le général Hoche! _Vive la République!_
+(Une troupe de paysans sans armes et revenant du marché avec des femmes,
+des enfants et des troupeaux, arrive éperdue en criant: _Les bleus!
+c'est les bleus! nous les avons vus, nous autres!_ Leurs boeufs et leurs
+charrettes achèvent de mettre la confusion et d'écraser les blessés et
+les cadavres. En un instant, la place est jonchée de paniers de
+volailles et de fromages que les chouans arrachent ou ramassent en
+fuyant et en criant en breton: _Sauve qui peut!..._ Les cavaliers et
+leurs chefs leur donnent la chasse; Louise, Roxane et Javotte sont sur
+l'escalier.)
+
+REBEC, reparaissant sans qu'on sache d'où il sort. Victoire!
+
+JAVOTTE. C'est pas tout ça, on est vainqueur, mais y a du mal! Courons
+aux blessés!
+
+ROXANE. Oui, oui, secourons ces braves républicains! Où vas-tu, Louise?
+
+LOUISE. Leur chirurgien n'a pas été tué, je le vois là-bas... Je cours
+me mettre à sa disposition.
+
+REBEC. Non, aidez-moi à organiser ici l'ambulance! Javotte, ma mie...
+
+JAVOTTE. Je ne suis plus votre mie, vous vous êtes caché quand je me
+battais, vous n'êtes pas un homme!
+
+
+
+SCÈNE XV.--LOUISE, MARIE, HENRI. (Pendant qu'on apporte et soigne les
+blessés, une chaise de poste percée de balles arrive au galop sur la
+place, avec une escorte de gendarmes volontaires dont quelques-uns sont
+blessés.--Marie s'élance sur l'escalier. Louise se jette dans ses bras.)
+
+
+Louise. Ah! mon amie, mon ange! (Elle sanglote. Roxane embrasse Marie en
+pleurant aussi.)
+
+MARIE. Je viens à vous au hasard, et la Providence m'a conduite. Nous
+avons rencontré les chouans, nous avons traversé leurs balles.
+Heureusement, ils n'en avaient presque plus. Ils fuient en désordre.
+Toute la population royaliste se réfugie dans la presqu'île. Nous voilà
+pour aujourd'hui en sûreté; mais, mon Dieu, comme on s'est battu ici! Où
+peut être Henri?
+
+LOUISE, lui montrant Henri qui arrive au galop avec Cadio et Motus.
+Regarde!
+
+HENRI, saute de son cheval et court baiser les mains de Marie. Comme
+toujours, vous êtes l'envoyée du ciel! Serrez la main du capitaine
+Cadio, et remontez en voiture avec vos amies. Regagnez Auray avant la
+nuit. Louise ne doit pas rester un instant de plus ici. Elle vous dira
+pourquoi!
+
+
+
+
+NEUVIÈME PARTIE
+
+16 juillet 1795.--Onze heures du soir, au bout de la presqu'île de
+Quiberon.--Un hameau à la côte.--Des paysans et des chouans bivaquent ou
+campent par groupes sur la grève parmi les rochers.--Un chouan fait
+cuire une volaille à peine plumée au feu d'une cantine, quelques autres
+l'entourent et causent à voix haute.
+
+
+
+SCÈNE PREMIÈRE.--Chouans, Paysans, un Officier anglais, un Émigré,
+Femmes.
+
+
+LE CHOUAN, (dans un dialecte.) Oui, oui, on a été entraîné, poussé comme
+des moutons dans une foire. Qu'est-ce que vous voulez! encore une
+panique de ces imbéciles de paysans!
+
+UN PAYSAN, qui passe, dans un autre dialecte. De quel pays donc que vous
+êtes, vous? Vous ne vous croyez plus paysans, parce que vous avez des
+armes et que nous n'en avons point?
+
+LE CHOUAN. Il fallait en demander à ceux qui en donnaient, mais vous
+avez mieux aimé les vendre que de vous en servir, et ça ne vous a sauvés
+de rien. Vous voilà ici comme nous!
+
+LE PAYSAN. Peut-être bien qu'on s'en serait mieux servi que vous autres,
+qui vous êtes sauvés les premiers, après avoir saccagé notre village.
+
+LES AUTRES CHOUANS. Qu'est-ce qu'il dit, celui-là?
+
+LE PREMIER CHOUAN. Il nous insulte!
+
+UN AUTRE, au paysan. Prends garde qu'on ne te mette en travers du feu,
+toi! Tu m'as l'air d'un républicain honteux!
+
+D'AUTRES PAYSANS, s'approchant. Qu'est-ce qu'il y a? Voyons!
+
+LE PREMIER PAYSAN. C'est ces voleurs-là qui nous ont pillés tantôt, et
+qui mangent nos poules pendant que nous irons nous coucher sans souper.
+
+UNE FEMME. Vous dites plus vrai que vous ne pensez. Voilà mon panier, je
+le reconnais bien, et les plumes de ma poule jaune. Rendez-la-moi, vous
+autres, j'ai mes enfants là-bas qui crient la faim!
+
+LE CHOUAN. Eh bien, viens donc un peu ici la débrocher de ma baïonnette,
+ta méchante poule de deux sous! tâche!
+
+LA FEMME, aux paysans. Vous n'avez point de coeur si vous laissez
+malmener comme ça le monde de votre endroit!
+
+UN PAYSAN. Oui! Il faut qu'on nous rende ce qui est à nous. Ces gueux-là
+m'ont volé mes deux moutons, à moi!
+
+UN DES CHOUANS. Ça n'est pas nous, mais ça ne fait rien, on répond les
+uns pour les autres. Tout ce que le chouan trouve est à lui. Tenez-vous
+tranquilles, les amis! C'est nous qui défendons le pays, nous avons
+droit à tout ce que vous avez.
+
+UN AUTRE PAYSAN. Vous défendez le pays, vous? Eh bien, vous n'en
+défendez ni long, ni large, puisque nous voilà, grâce à vous, sur un
+pays grand comme la langue d'un chien et fait de même.
+
+UN DES HABITANTS DE LA PRESQU'ÎLE. C'est vous qui êtes des langues de
+chien, dites donc! Vous venez ici nous gêner et nous affamer, et vous
+méprisez notre endroit par-dessus le marché! (Aux chouans.) Cognez-les
+donc, vous autres, on va vous aider! (Les chouans et les paysans se
+battent. Les femmes éperdues accourent pour soutenir leurs maris. Les
+enfants se réfugient dans les rochers en pleurant et en criant. Une
+patrouille de la garnison anglaise arrive et sépare avec peine les
+combattants. Ne pouvant se faire comprendre, les soldats anglais les
+frappent et les menacent.--Un vieil émigré à cheval accourt et se fait
+expliquer la cause du tumulte.)
+
+UN OFFICIER ANGLAIS, qui parle français. C'est comme cela dans tout le
+fond de la presqu'île, monsieur, on se bat pour les vivres et on en
+manque.
+
+L'ÉMIGRÉ, à un paysan. Est-ce qu'on ne vous a pas fait une distribution
+de riz ce soir? L'ordre a été donné...
+
+UNE FEMME. On a donné l'ordre, oui, mais la nourriture, point! Voilà
+vingt-quatre heures que nos pauvres enfants se nourrissent de quelques
+méchants coquillages, et pour les avoir ils font comme nous, ils se
+battent!
+
+L'ÉMIGRÉ, à l'officier. Ceci est intolérable, monsieur! Il y a chez vous
+une indifférence, ou un désordre....
+
+L'OFFICIER. Oh! monsieur, adressez-vous à l'administration, cela ne me
+regarde pas. Je suis chargé de la police et non des vivres.
+
+L'ÉMIGRÉ. Vous ne faites pas mieux l'un que l'autre!
+
+L'OFFICIER. Est-ce à moi personnellement, monsieur, que vous adressez
+cette réprimande impertinente?
+
+L'ÉMIGRÉ. Vous? Je ne vous connais pas; mais prenez-le comme vous
+voudrez!
+
+L'OFFICIER. Vous me rendrez raison de cette parole, monsieur?
+
+L'ÉMIGRÉ. Quand vous voudrez, monsieur!
+
+UN PAYSAN, qui les a écoutés, parlant à ses compagnons. Voilà comme ça
+se passe ici! On se bat, nous autres, parce qu'on a faim, et les chefs
+se battent parce qu'ils ne s'aiment point. On nous a trompés, les amis!
+Anglais et Français ne pourront jamais marcher ensemble.
+
+UNE FEMME. En attendant, nous voilà dans le grand malheur, et ça n'est
+pas la faute des uns ni des autres, si ces vaisseaux-là n'ont point
+apporté de quoi nourrir tout un pays qui se jette sur eux, au lieu de
+marcher en avant. M'est avis que nous avons fait comme les oiseaux
+affamés qui s'acharnent sur la mangeaille pendant que le vautour tombe
+sur eux.
+
+UNE AUTRE FEMME. Dites donc plutôt que nous avons été sottes de nous
+sauver devant les républicains! Ils ne nous auraient point fait de mal.
+Et quand même ils nous auraient pris nos denrées, ils nous auraient au
+moins laissé nos maisons! A présent, nous voilà ici, couchant sur la
+terre, à la franche étoile, comme des animaux, manquant de tout, et ne
+pouvant plus sortir de ce méchant bout de rochers ou les bleus nous
+tiennent bloqués, Dieu sait pour combien de temps!
+
+UNE AUTRE. Faut essayer d'en sortir! A quoi ça leur sert-il, de nous
+bloquer?
+
+LA PREMIÈRE. Ça leur sert à affamer les Anglais et les émigrés, et ils
+nous tiendront là jusqu'à tant qu'on soit nus comme la pierre et plats
+comme le varech.
+
+L'AUTRE. Faut donc que nos pauvres enfants payent tout ça?
+
+UNE VIEILLE FILLE. C'est vos hommes qui devraient vous délivrer; s'ils
+ne le font point, c'est des lâches!
+
+L'AUTRE FEMME. Ah! oui, nos hommes! fallait qu'ils ne se sauvent point
+les premiers quand on est entré ici; c'est eux qui nous ont donné la
+grand'peur... Mais les hommes! c'est ce qu'il y a de plus capon!
+
+UN HOMME. Vous dites des bêtises! les femmes, c'est ce qu'il y a de plus
+pleurard et de plus décourageant! Taisez-vous!
+
+LES FEMMES. On se taira si on veut! (Les hommes et les femmes se
+disputent. Les chouans se moquent d'eux. On recommence à se battre. Les
+habitants se renferment chez eux en maudissant les intrus.)
+
+
+
+SCÈNE II.--RABOISSON, SAINT-GUELTAS. (Ils se promènent en causant, sur
+la laisse de mer, un peu plus loin.)
+
+
+RABOISSON. Ainsi, tu es sûr qu'elle n'est point ici?
+
+SAINT-GUELTAS. J'ai parcouru tous ces hameaux, je ne l'ai pas trouvée.
+Il n'en faut plus douter, les républicains l'ont emmenée de Carnac, et
+me voilà séparé d'elle, bravé et raillé par M. Cadio, accusé de trahison
+par Sauvières, bloqué ici parmi des gens qui me sont hostiles, sous la
+protection des Anglais, que je ne crois pas sincères.
+
+RABOISSON. Quant au dernier point, tu es injuste: ils font pour nous ce
+qu'ils peuvent; mais nos divisions, nos jalousies, l'incapacité de nos
+chefs et le découragement de nos partisans, sans compter la
+malencontreuse arrivée de ces paysans effarés et affamés, voilà ce que
+nos alliés ne pouvaient prévoir et ne peuvent empêcher. Voyons, il faut
+demander une barque, et à tout risque nous faire conduire à la côte. Les
+républicains ne sont pas partout, que diable! et nous trouverons bien
+moyen de rejoindre Vauban ou quelque autre corps en rase campagne.
+
+SAINT-GUELTAS. Libre à toi d'aller te mettre sous les ordres de M. de
+Vauban ou de M. Georges; mais Saint-Gueltas ne reçoit pas d'ordres, il
+en donne.
+
+RABOISSON. L'orgueil n'est pas de saison dans un moment aussi critique.
+Je servirai comme simple soldat, si je sers ainsi à quelque chose. Toi,
+tu retrouveras d'autres bandes de chouans qui probablement t'appellent
+et te cherchent.
+
+SAINT-GUELTAS. Commander à des chouans? Non, plus jamais! J'aimerais
+mieux une armée de peaux-rouges ou de cannibales. Jamais je ne leur
+pardonnerai d'avoir porté la main sur moi! J'ai été forcé d'en tuer
+trois ou quatre; après quoi, écrasé sous le nombre...
+
+RABOISSON. Il y a là quelque chose d'inexpliqué. Que ne te
+laissaient-ils tuer Cadio?
+
+SAINT-GUELTAS. Tu ne les connais pas! ils ont contre le duel la même
+prévention que contre les combats à découvert. Tout ce qui est lutte à
+force égale répugne à leur lâcheté. Ils n'ont pas voulu me laisser
+tenter le diable, comme ils disent.
+
+RABOISSON. Mais qui leur a dit que tu allais te battre en duel?
+
+SAINT-GUELTAS. Je m'en doute. Je le saurai plus tard! Un ennemi, frêle
+comme une guêpe, mais comme elle obstiné et venimeux, me harcèle et me
+poursuit depuis quelque temps! Je l'ai longtemps supporté et ménagé par
+pitié,... par superstition peut-être! Oui, je me figurais que cette
+Korigane, au sobriquet bien trouvé, était mon porte-bonheur, une sorte
+de petite étoile rouge chargée de présider à ma sanglante destinée et
+d'entretenir de son souffle infernal le feu de ma volonté dans les
+situations extrêmes; mais elle a été trop loin, je n'ai pu la suivre, je
+l'ai reniée et chassée. À présent, elle s'est tournée contre moi, et
+rien ne me réussit plus!
+
+RABOISSON, haussant les épaules. Tu baisses, mon pauvre marquis! Tu ne
+crois pas en Dieu, je t'en offre autant; mais te voilà croyant au
+diable, c'est le commencement de la dévotion.
+
+SAINT-GUELTAS. L'homme le mieux trempé a beau compter sur lui-même,...
+il a besoin d'invoquer quelque mystérieuse influence... Tiens! l'autre
+nuit, j'ai eu, moi qui te parle, des visions effroyables! Ces brutes de
+chouans, ne pouvant me décider à marcher contre Sauvières, ne voulant
+pas comprendre que sa loyauté engageait la mienne, effrayés de la menace
+que je leur faisais de me tourner contre eux, s'ils me laissaient libre,
+m'avaient jeté dans une cave. J'avais lutté comme un taureau pour me
+défendre de cet opprobre. Laissé là tout seul, sans armes, avec mes bras
+meurtris qui ne pouvaient me délivrer, je me suis évanoui brisé de
+fatigue, étouffé de rage; c'est la première fois de ma vie que ma force
+physique m'a fait défaut, que ma persuasion a échoué, et que mon
+autorité a été méconnue. J'étais si accablé, que je n'ai rien entendu de
+ce qui se passait au-dessus de ma tête, dans ce village où l'on s'est
+battu avec fureur. Quand je me suis éveillé de cette léthargie, il
+faisait nuit. Un silence lugubre régnait partout, j'étais dans les
+ténèbres, je ne me rappelais plus rien. Je me suis cru enterré vivant
+avec d'autres cadavres qui m'apparaissaient dans la lueur glauque de
+l'hallucination. J'ai vu le cadavre du pauvre enfant, qui me regardait
+avec ses yeux hébétés et son rire affreux. J'ai vu la folle, qui rampait
+le long des murs humides et qui traversait la voûte en volant comme une
+chauve-souris. J'ai eu peur, oui, moi, j'ai eu peur!... Une sueur froide
+glaçait mes membres. Enfin, j'ai surmonté ce cauchemar, j'ai commandé à
+mon énergie. J'ai tordu et arraché les barres de fer du soupirail, je
+suis sorti! J'ai erré dans le village sans y rencontrer un visage ami.
+Les habitants s'étaient renfermés chez eux. De la maison de Rebec
+convertie en ambulance partaient les gémissements des blessés. Quelques
+soldats républicains les gardaient. J'ai écouté, caché dans l'ombre. Les
+officiers étaient partis pour rejoindre un des corps de Hoche avec
+quelques hommes valides. De Louise, de sa tante et de la Korigane, je
+n'ai rien pu apprendre, sinon qu'elles n'étaient plus là. J'ai pensé
+qu'elles avaient été entraînées ici par les fuyards, car les bleus
+parlaient d'une panique qui avait refoulé sur Quiberon chouans et
+habitants du rivage pêle-mêle. J'ai traversé miraculeusement les
+avant-postes républicains, cherchant à apercevoir quelque barque
+anglaise que je pusse héler et joindre à la nage. N'en voyant aucune,
+j'ai longtemps marché sur le sable, dans l'eau jusqu'à la poitrine, et
+mourant de faim et de soif. Enfin une barque s'est approchée aux
+premières clartés du matin, et je me suis jeté dans la vague. Je suis
+bon nageur, tu le sais, et, quoique le trajet fût long, il n'était pas
+inquiétant pour moi. Eh bien, j'ai mal nagé, je ne savais plus! Dix fois
+j'ai failli être englouti, et, chaque fois, j'ai vu auprès de moi la
+folle et l'enfant qui flottaient sur l'écume et cherchaient à me saisir
+pour m'entraîner. Quand la barque m'a recueilli, je me suis évanoui
+encore... Tiens! c'est fait de moi. Je subis les défaillances et les
+terreurs qui sont le lot des autres hommes. Je n'espère plus rien. Je
+mourrai ici, et voilà peut-être la dernière fois que je te parle!
+
+RABOISSON. Tu as l'esprit frappé, comme tant d'autres. Celui qui
+pourrait voir et retracer les fantômes sinistres que les songes de nos
+nuits évoquent ferait ici, en ce moment, un second enfer du Dante...
+Nous avons tous été dévots, c'est-à-dire superstitieux, dans notre
+enfance; quelques-uns de nous le sont encore, et, d'ailleurs, nous
+subissons forcément le contre-coup de nos agitations et de nos fatigues,
+sans être soutenus par l'espoir du triomphe. Tu as plus qu'un autre
+sujet de t'alarmer. D'Hervilly, blessé, résilie ce soir son
+commandement, et c'est bien vu. Ses meilleurs amis sont forcés de le
+reconnaître incapable. Puisaye ne t'aime pas. Si tu t'abandonnes
+toi-même, si tu refuses de reprendre la campagne avec les partisans, tu
+n'auras, parmi les émigrés, aucun ascendant, aucun prestige. L'abbé
+Sapience t'a perdu dans leur esprit,... et l'on sait, ou l'on croit,
+d'après son assertion, que, grâce à lui, celle dont l'ombre te poursuit
+est vivante et guérie, toute prête à te convaincre d'infamie.
+
+SAINT-GUELTAS. Que dis-tu?... Ah! voilà le dernier coup! Je paraîtrai
+demain au conseil, je veux me disculper, raconter les faits...
+
+RABOISSON. Il ne faut pas même l'essayer. On ne t'a pas encore vu ici:
+il faut, pour te soustraire à des affronts qui te conduiraient peut-être
+au suicide, partir cette nuit. Tu ne sais pas à quel point sont honnis
+et repoussés ceux que d'Hervilly protégeait hier, et qui sont entraînés
+dans sa défaite aujourd'hui!
+
+SAINT-GUELTAS. Je ne partirai pas! je repousserai tous les outrages, je
+démasquerai toutes les intrigues, je déjouerai toutes les calomnies. Ah!
+devant l'insolence de mes ennemis, je sens renaître mon courage! Si on
+refuse de me rendre justice et de me donner réparation, je braverai ici
+le sort des combats. Je n'irai pas me cacher encore dans les genêts pour
+attaquer l'ennemi par derrière et faire dire que je ne connais que la
+guerre des brigands et les audaces de l'embuscade. Chef de partisans à
+perpétuité, moi? c'est là ce qu'on veut et à quoi on me condamne? Non,
+je ne le suis plus, je ne veux plus l'être! Ce rôle est bon pour
+l'initiative, il devient abject quand il se prolonge. J'en ai assez!
+j'en suis dégoûté, repu, je l'ai en horreur! On veut que je rentre dans
+l'ombre des bois pour que le monde ignore les prodiges que j'y
+accomplirais, et pour que l'on dise à la cour que je me cache! La fin de
+ces destins-là est atroce, on est assassiné par les siens ou livré à une
+patrouille ennemie qui vous fusille au pied d'un arbre sans vous
+connaître, sans vous accorder la mise en relief du procès politique et
+la haute tragédie de l'échafaud. On disparaît comme on a vécu, ignoré ou
+méconnu; on n'a pas même une tombe, et c'est tout au plus si le bûcheron
+de la forêt ose révéler à vos amis au pied de quel chêne il vous a
+enseveli sous les ronces!
+
+RABOISSON. Je t'ai averti, tu feras ce que tu voudras. Je n'ai plus
+qu'un conseil, une prière à t'adresser: ne provoque personne en duel.
+Adieu! (Il s'éloigne.)
+
+SAINT-GUELTAS, seul. C'est-à-dire qu'on a décidé de ne pas m'accorder
+même la réparation de l'honneur! O rage! vrai, si j'ai fait le mal, j'en
+suis trop puni!
+
+
+
+SCÈNE III.--SAINT-GUELTAS, LA KORIGANE.
+
+
+SAINT-GUELTAS, (à la Korigane, qui se glisse dans les rochers et vient à
+lui.) Ah! te voilà, toi? Bien, je vais te tuer. Ça me délivrera du
+diable qui est après moi.
+
+LA KORIGANE. Tue-moi, si tu veux. Je ne peux pas vivre sans toi, et je
+viens chercher ma punition.
+
+SAINT-GUELTAS. Tu l'auras! Fais ta confession! C'est toi qui as
+conseillé à Louise de me fuir et qui lui as servi de guide?
+
+LA KORIGANE. C'est moi.
+
+SAINT-GUELTAS. Qu'as-tu dit contre moi à Sauvières?
+
+LA KORIGANE. Tout le mal que tu as fait à Louise.
+
+SAINT-GUELTAS. Lui as-tu dit, à elle, le mal que tu as fait?
+
+LA KORIGANE. Tout.
+
+SAINT-GUELTAS. C'est toi qui as aidé l'abbé à sauver la folle?
+
+LA KORIGANE. Non! je t'aimais encore, je ne me repentais de rien.
+
+SAINT-GUELTAS. Et à présent?
+
+LA KORIGANE. Je me repens de tout.
+
+SAINT-GUELTAS. Ah! bon! Alors, tu connais le repentir, toi?
+
+LA KORIGANE. Et toi, maître?...
+
+SAINT-GUELTAS. Moi? Je n'ai pas lieu de le connaître. Je n'ai rien fait
+que ma conscience ne m'ait permis de faire, et je te croyais encore plus
+forte que moi de ce côté-là! Tu ne l'es pas? tu as peur de l'enfer? Tu
+n'es qu'une femme comme les autres, et tu perds ton prestige. Tu ne peux
+rien contre moi, rien pour moi; va-t'en, je te méprise!
+
+LA KORIGANE. Ça, c'est la plus méchante parole que tu m'aies dite.
+J'aimerais mieux la mort que ce mot-là, car c'est par l'orgueil que tu
+m'as toujours menée! Eh bien, écoute, je peux encore te servir à quelque
+chose. J'ai entendu ce que tu disais tout à l'heure ici; je sais tes
+peines et tes colères. Veux-tu te débarrasser des deux hommes qui te
+rabaissent et te persécutent? Ils sont là, tout près d'ici, oui, l'abbé
+Sapience et M. de Puisaye. Ils sont seuls, personne ne les garde. On ne
+soupçonnera ici personne. On croira qu'ils sont tombés à la mer. L'abbé
+est faible comme une mouche, je me charge de lui. L'autre n'a pas la
+moitié de ta force... L'endroit est désert. Demain, on aura besoin d'un
+chef, ou sera content de te trouver, et celui qui te menace de faire
+reparaître la morte ne parlera plus! M'entends-tu? faut-il te conduire?
+Je peux t'aider encore, tu le vois bien!
+
+SAINT-GUELTAS. Où sont-ils?
+
+LA KORIGANE. Suis-moi! (Ils montent sur un rocher escarpé. La Korigane
+montre un petit canot qui côtoie la rive.) Les voilà tous deux, ils
+viennent de faire une reconnaissance. Ils n'ont qu'un batelier. Ils vont
+aborder là-bas entre ces deux grosses pierres. Le batelier, qui est un
+pêcheur de la côte, rentrera chez lui. Eux, ils traverseront ce champ
+désert que tu vois là-bas, pour prendre le chemin du fort.
+Surprends-les, et reviens ici; tu prendras le bateau, et je te ferai
+débarquer sur un autre point de la presqu'île ou à la côte, si tu veux.
+
+SAINT-GUELTAS, égaré. Je t'ai écoutée, et je veux te donner cette
+dernière satisfaction d'apprendre que tu m'as tenté; cela te réhabilite
+un peu. Tu es bien le diable, je te reconnais, à présent; mais le diable
+donne de mauvais conseils quand il a été trop écouté. Il faut savoir se
+délivrer de lui à temps, et... (Levant sur elle la crosse de son
+pistolet.) voilà qui te prouve que je suis plus fort que le diable!
+
+LA KORIGANE, lui arrêtant le bras. Maître, je sais qu'il faut que je
+m'en aille! Tu as assez de moi, j'en ai assez aussi! Ne verse pas mon
+sang,... il ne faut pas tuer qui vous aime,--on en meurt! Laisse-moi me
+condamner toute seule, tu pourras penser à moi et m'estimer encore.
+D'ailleurs, c'est par l'eau que je dois périr, puisque j'ai fait périr
+par l'eau l'enfant innocent! Adieu! maître!--Ah!...Cadio! voilà ce que
+tu m'avais prédit!... (Elle croise ses bras sur sa poitrine et s'élance
+dans la mer qui bat le pied du rocher.)
+
+SAINT-GUELTAS, la regardant disparaître. J'eusse mieux fait de
+l'écouter! J'aurais sauvé l'expédition, moi! Mon scrupule perd la
+royauté et rend ma vie inutile! (Il arme son pistolet pour se brûler la
+cervelle; puis, après un moment d'hésitation.) Non! il me faut une
+glorieuse mort!
+
+
+
+
+DIXIÈME PARTIE
+
+25 juillet 1795, entre Quiberon et Auray.--Un chemin de sable enfoncé
+dans les ravines et bordé de place en place par de maigres buissons.--Un
+convoi de prisonniers monte lentement un roidillon. Des soldats
+républicains l'escortent à pied et à cheval.--On est arrivé en haut de
+la cote. On laisse souffler les chevaux.
+
+
+
+SCÈNE PREMIÈRE.--RABOISSON, MOTUS, LA TESSONNIÈRE, puis CADIO.
+
+
+RABOISSON, (sur une charrette.) Soldats, nous sommes cruellement
+entassés ici. Pourquoi nous faire souffrir inutilement?
+
+MOTUS. Ça n'est pas notre faute, citoyen prisonnier; on n'a pas les
+moyens de transport qu'il faudrait.
+
+RABOISSON. Laissez marcher ceux de nous qui ne sont pas blessés.
+
+MOTUS. Parle à l'officier, citoyen prisonnier: le voilà.
+
+RABOISSON, à Cadio, qui s'est approché. D'abord, monsieur l'officier,
+nous ne sommes pas prisonniers à la rigueur, puisque nous nous sommes
+rendus par capitulation.
+
+CADIO. Je crois que vous vous trompez, mais ce n'est pas à moi de
+prononcer en pareille matière.
+
+RABOISSON. C'est juste. Alors, nous avons recours à votre humanité;
+laissez-nous marcher.
+
+CADIO. Oui, à la prochaine côte.
+
+RABOISSON. Merci, capitaine!
+
+CADIO, aux conducteurs. En avant, allons! (Les charrettes prennent une
+allure un peu plus décidée, les soldats reforment leurs rangs. Motus
+reste en arrière pour visiter le pied engravé de son cheval. Cadio
+revient sur ses pas pour l'appeler.) Voyons, dépêche-toi! Il ne faut pas
+rester seul en arrière la nuit.
+
+MOTUS. Ne crains rien, mon capitaine; j'ai un oeil derrière la tête...
+et, avec ta permission, je vois très-bien quelque chose de noir couché
+dans ce buisson.
+
+CADIO, allant au buisson, le pistolet en main. Un homme?--Que
+faites-vous là? Vous ne répondez pas? Je fais feu sur vous.
+
+LA TESSONNIÈRE, tapi sous le buisson. Tiens! c'est toi? Si j'avais
+su!... Cadio, mon garçon, fais-moi sauver. J'étais sur cette dernière
+charrette qui s'en va; pendant que Raboisson te parlait pour distraire
+ton attention, je me suis laissé glisser au risque de me faire grand
+mal! Grâce à Dieu, je n'ai rien: aide-moi à sortir de là; c'est ça,
+donne-moi la main. Merci! Indique-moi le chemin, à présent; je voudrais
+retourner à mon domicile.
+
+MOTUS, riant. Eh bien, en v'la un qui ne se gêne pas, par exemple!
+
+LA TESSONNIÈRE. Mon cher, je ne vous parle pas, à vous; faites-moi
+l'amitié de vous taire quand je m'adresse à votre supérieur!
+
+MOTUS. Citoyen vieillard, tu as raison; je ne dis plus rien.
+
+CADIO. Que faisiez-vous à Quiberon?
+
+LA TESSONNIÈRE. Oh! bien sûr, je ne m'y battais pas. Ce n'est pas de mon
+âge; d'ailleurs, je n'aime pas les Anglais; mais je n'avais pas d'autre
+moyen pour émigrer que de m'adresser à eux.
+
+CADIO. Avant d'aller à Quiberon, vous étiez chez Saint-Gueltas?
+
+LA TESSONNIÈRE. Depuis longtemps je l'avais quitté. C'est un homme mal
+élevé et difficile à vivre. J'étais tranquille à Ancenis; mais je
+m'ennuyais, et j'avais besoin d'aller dans le Midi pour ma santé. Une
+fois en Angleterre, j'aurais gagné l'Espagne. Les émigrés m'ont très-mal
+reçu au fort Penthièvre. Ces gens-là n'ont ni coeur ni raison.
+J'essayais de me retirer tranquillement quand vous m'avez fait
+prisonnier par mégarde. Tiens, prête-moi ton cheval et dis-moi la route
+d'Ancenis.
+
+CADIO, à Motus en levant les épaules. Partons! (Ils s'éloignent an
+galop.)
+
+MOTUS, quand ils ont rejoint la queue du convoi et se remettent au pas.
+Pardonne-moi, mon capitaine, et permets-moi, sans t'offenser, de rire
+comme un bossu à cause de ce particulier...
+
+CADIO. Tais-toi, mon ami. Il ne faut pas nous vanter de ce moment
+d'indulgence. Ce vieillard est idiot à force d'égoïsme. Il ne
+m'intéresse pas; mais il ne peut faire aucun mal, et j'aime mieux fermer
+les yeux sur son évasion que d'avoir à le faire fusiller.
+
+MOTUS. Sans te questionner, mon capitaine, crois-tu que les autres...?
+
+CADIO. Je n'en sais rien. Es-tu sûr que Saint-Gueltas soit sur la
+première charrette?
+
+MOTUS. On me l'a dit, mon capitaine. Pas plus que toi je n'étais présent
+à l'emballage.
+
+CADIO. Avançons! Je n'ai pas envie que celui-là s'échappe.
+
+MOTUS. Mon capitaine, permets une réflexion. Il a racheté sa lâcheté de
+Carnac. Il s'est battu comme un lion sur la presqu'île; acculé à la mer,
+il pouvait se sauver en s'y jetant. Il n'a pas voulu. Moi, j'aurais
+souhaité être à portée de le sabrer; mais, à présent qu'il est là sur la
+brouette, je ne lui en veux plus. Et toi, mon capitaine? (Cadio, sans
+lui répondre, reprend le galop et gagna la tête du convoi.)
+
+
+
+SCÈNE II.--SAINT-GUELTAS, RABOISSON, puis CADIO. (À deux lieues de là,
+dans un bois.--Les officiers commandent la halte. Les prisonniers
+descendent et se groupent au centre du détachement, qui a rompu les
+rangs.)
+
+
+
+SAINT-GUELTAS, (à Raboisson, bas.) Notre convoi est de mille, et
+personne n'est blessé gravement. Nos gardiens ne sont pas plus de deux
+cents ici.Nous allons rester deux heures dans ce bois... et la nuit est
+sombre! Est-ce qu'il ne te semble pas que c'est une invitation à fuir?
+
+RABOISSON. Pourquoi fuirions-nous? Nous sommes prisonniers sur parole;
+c'est la preuve de la capitulation.
+
+SAINT-GUELTAS. L'absence de surveillance est la preuve du contraire. On
+sait que nous allons à la mort. M. Hoche, qui veut ménager tout le monde
+a dû ordonner qu'on nous laissât accrochés aux buissons de la route.
+
+RABOISSON. M. Hoche a l'âme trop haute pour employer de pareils
+subterfuges. Il a juré à Sombreuil...
+
+SAINT-GUELTAS. Il n'a rien juré. J'y étais!
+
+RABOISSON. J'y étais aussi, ce me semble! Sombreuil nous a dit...
+
+SAINT-GUELTAS. Sombreuil a perdu la tête! C'est un héros, mais c'est un
+fou! Après avoir parlé à Hoche, il a voulu se jeter à la mer. Son cheval
+a résisté. S'il eût traité avec le général, il n'eût pas cherché à fuir
+ou à se tuer.
+
+RABOISSON. Mais j'ai entendu les soldats crier: «Rendez-vous! on vous
+fait grâce!»
+
+SAINT-GUELTAS. D'autres nous disaient: «Sauvez-vous!» ce qui signifiait:
+«Vous serez tués, si vous restez.» D'ailleurs, les soldats peuvent-ils
+traiter avec les vaincus? Il y a eu là-bas, sur cette pointe de rocher,
+un drame inénarrable, une confusion indescriptible. Les mêmes soldats
+qui nous criaient de fuir tiraient sur ceux de nous qui étaient déjà à
+la mer. J'étais calme, je voyais tout. Croyant mourir là, je ménageais
+mes coups, tous portaient. Je sentais que j'étais le seul maître de moi,
+le seul qui, n'ayant pas eu d'illusions sur cette dernière lutte,
+pouvait la contempler sans rage et sans terreur. Sais-tu à combien
+d'hommes nous avons cédé, nous qui étions encore trois mille cinq cents?
+A sept cents fantassins que nous pouvions écraser. Nous avions tous le
+vertige, ils l'avaient aussi. Tiens! j'ai senti là pour la première
+fois, en voyant des Français s'égorger sous la mitraille de l'escadre
+anglaise, que la guerre civile dépasse son but quand elle appelle
+l'étranger. J'ai rougi du rôle qu'on nous faisait jouer. J'ai eu horreur
+de la rage avec laquelle nos compagnons se tuaient les uns les autres
+pour rejoindre les barques et y trouver place. Je pouvais fuir aussi, je
+n'ai pas voulu, non pas tant par scrupule que par amour-propre. À
+présent, je regrette d'avoir cédé à cette mauvaise honte. Ces patriotes
+un instant désarmés vont nous livrer à un tribunal militaire qui ne peut
+nous faire grâce, et, moi, je n'ai pas ratifié la parole que vous avez
+formellement donnée de ne pas chercher à vous échapper.
+
+RABOISSON. Essaye donc, si le coeur t'en dit; moi, j'ai juré de bonne
+foi: je reste. Songe seulement que ta fuite nous expose tous au reproche
+d'avoir manqué à notre serment, et qu'elle autorise contre nous toutes
+les rigueurs de la vengeance.
+
+SAINT-GUELTAS. En ce cas, je reste aussi. Pourtant... ce pays est
+royaliste... Les bleus sont imprudents de nous transporter ainsi la
+nuit. Si les paysans qui n'ont pas encore donné le voulaient,... te
+refuserais-tu à être délivré?
+
+RABOISSON. Non! s'ils s'exposaient pour notre délivrance, nous ne
+pourrions nous refuser à les seconder.
+
+SAINT-GUELTAS. Eh bien, attendons... Je ne puis croire que, sur cette
+terre de Bretagne, il ne se trouve pas autour de nous quelques centaines
+d'hommes qui veillent sur nous. Ce matin, à Carnac, on nous apportait
+des fruits et des fleurs. Les femmes pleuraient en nous montrant à leurs
+enfants comme des demi-dieux... Écoute!... il me semble que j'entends le
+cri de la chouette... Sont-ce des ombres que je vois là-bas ramper sous
+les arbres?
+
+CADIO, qui l'écoute. Vous ne voyez rien, monsieur. Moi aussi, j'ai
+l'oeil ouvert, et le cri qui résonne dans le bois, c'est réellement
+l'oiseau de la nuit qui chante. Nous ne sommes pas imprudents de vous
+escorter en si petit nombre. Nous savons que les paysans ne se lèvent
+pas d'eux-mêmes pour la guerre civile, et qu'en perdant leurs chefs, ils
+recouvrent l'amour du repos et de la sécurité. Notre indulgence pour
+votre malheur n'est pas une défaillance de notre patriotisme. N'essayez
+pas de fuir. Personne parmi nous ne fait semblant d'oublier son devoir.
+
+SAINT-GUELTAS. Monsieur Cadio, je suis charmé de vous voir pour vous
+dire...
+
+CADIO. Que les chouans vous ont empêché de vous battre avec moi? Je le
+sais, et je vous plains d'avoir eu pour amis les ennemis de votre
+honneur.
+
+SAINT-GUELTAS. Si vous étiez aussi héroïque que vous vous piquez de
+l'être, vous feriez en sorte que je pusse vider ici avec vous cette
+affaire d'honneur.
+
+CADIO. Croyez qu'il en coûte à ma haine de ne plus pouvoir châtier
+moi-même l'outrage que vous m'avez infligé. Je fais des voeux pour qu'on
+vous rende la liberté; mais mon devoir m'est plus cher que ma vengeance.
+Vous appartenez à la République; je ne puis rien ici ni pour vous ni
+pour moi.
+
+
+
+
+ONZIÈME PARTIE
+
+À Auray, 10 août 1795.--Quatre heures du matin.--Devant la maison
+d'arrêt.
+
+
+
+SCÈNE PREMIÈRE.--CADIO, MOTUS.
+
+
+MOTUS. Mon capitaine, c'est jour de marché. On va encore leur apporter
+un tas de douceurs; faut-il permettre?...
+
+CADIO. Il faut respecter les témoignages d'amitié; les sentiments sont
+libres. Quant aux prisonniers, notre consigne n'est pas de les priver et
+de les faire souffrir.
+
+MOTUS. J'adhère à ton opinion, mon capitaine. C'est bien assez d'avoir à
+supprimer tous les jours leur existence... De neuf cent cinquante-deux,
+ils ne sont plus que trois cents à condamner.
+
+CADIO. Pas de réflexion là-dessus!
+
+MOTUS. Mon capitaine, si je t'offense,... tu sais bien que pour toi...
+Enfin suffit! Si tu me disais que j'ai outre-passé les lignes du respect
+que je te dois je me passerais mon sabre à travers le corps; mais
+quelquefois tu me permets, quand on n'est pas sous les armes, de te
+parler comme à un simple citoyen, et pour lors...
+
+CADIO. Oui, en dehors du service, tu es mon égal et mon ami. Eh bien,
+que veux-tu dire?
+
+MOTUS. Que la corvée d'escorter cette denrée de cimetière est
+contrariante aux coeurs sensibles, et qu'il y en a encore au moins pour
+une quinzaine de jours! On fera ce qui est commandé, mais je peux bien
+verser dans ton sein le déplaisir que j'en éprouve. Si j'étais blessé,
+tu me soignerais de tes propres mains, comme tu l'as fait plus d'une
+fois. Dès lors que mon âme saigne, tu peux m'assister d'un pansement
+moral dont le besoin se fait sentir.
+
+CADIO. Oui; écoute... Je fais partie, sous peine d'être fusillé dans les
+vingt-quatre heures, du conseil de guerre qui prononce sur le sort des
+prisonniers, et pour tous les chefs je prononce la mort. Crois-tu que
+j'agisse ainsi pour plaire au général Lemoine, et que la crainte d'être
+fusillé m'eût empêché de refuser le métier de juge, s'il eût révolté ma
+conscience?
+
+MOTUS. Non, certes, mon capitaine. J'entends la chose; tu penses que la
+mort est juste.
+
+CADIO. Oui, tant que la moitié du genre humain sera résolue à égorger
+l'autre pour la réduire en esclavage, il faut frapper ceux qui servent
+la cause du mal. Ils nous ont prouvé qu'ils n'avaient pas de parole, et
+que le pardon était un crime envers la patrie.
+
+MOTUS. Je ne dis plus rien, mon capitaine: la conscience d'un simple
+troupier doit porter les armes à celle de son supérieur... Mais voici,
+une vieille citoyenne qui veut te parler, et dont le physique ne m'est
+pas inconnu, sans que je puisse dire... J'en ai tant vu!
+
+CADIO. Je la connais, moi; laisse-nous.
+
+
+
+SCÈNE II--CADIO, LA MÈRE CORNY.
+
+
+LA MÈRE CORNY. Bonnes gens, c'est-il bien vous?... c'est-il bien toi,
+Cadio? Je te savais ici, je te cherchais... Mais te voilà si changé...
+
+CADIO. C'est moi. Comment va-t-on chez vous, mère Corny?
+
+LA MÈRE CORNY. Hélas! mon fils, pas trop bien. Ceux qui restent sont
+guéris; mais mon pauvre cher homme, ma bru, deux de nos petits-enfants
+et quasi tous nos voisins sont morts, l'an passé, de la malefièvre!
+
+CADIO. Tant pis, mère Corny, j'en ai du regret... Mais comment donc
+venez-vous de si loin?...
+
+LA MÈRE CORNY. Je suis venue pour voir les dames,... tu sais bien, la
+Françoise et la Marie-Jeanne! Elles m'avaient fait savoir que je
+pourrais les trouver à Vannes. J'en viens, mais elles sont ici, que l'on
+m'a dit...
+
+CADIO. Elles y étaient, elles n'y sont plus.
+
+LA MÈRE CORNY. C'est-il bien sûr? Je m'imaginais qu'elles pourraient
+bien être dans cette prison-là avec les autres malheureux...
+
+CADIO. Elles n'y ont jamais été. Il n'y a pas là une seule femme. Tes
+brigandes sont libres. Tu les retrouveras à Vannes.
+
+LA MÈRE CORNY. Ah! bon Jésus! faut donc que j'y retourne? Me v'là au
+bout de mes jambes et de mon argent!
+
+CADIO. Est-ce que je peux vous épargner le voyage? J'écrirais ce que
+vous voulez leur dire, et j'enverrais un exprès.
+
+LA MÈRE CORNY. Dame! ça n'est pas de refus... à moins que... C'est un
+gros secret, Cadio!
+
+CADIO. Si c'est quelque chose contre la République, ne me le dites pas,
+je serais forcé...
+
+LA MÈRE CORNY. Non, non! ça n'est rien comme ça. Dis-moi, Cadio, je me
+fie à ta vérité, à toi. Tu as toujours été si honnête et si juste!
+Réponds-moi en franchise: étais-tu content ou fâché d'avoir consenti une
+manière de mariage avec...?
+
+CADIO. Ce mariage-là, mère Corny, a fait le malheur de ma vie!
+
+LA MÈRE CORNY. Bien, bien!--Alors... voilà ce que c'est. Quand le
+citoyen Rebec a quitté notre paroisse par la peur qu'il a eue des
+menaces du délégué, encore que les bleus nous aient laissés tranquilles,
+mon pauvre homme a été nommé municipal, et bien étonné qu'il a été quand
+il a retrouvé au registre de l'état-civil les deux feuilles que Rebec
+avait promis de déchirer.
+
+CADIO. Je sais par lui qu'elles y sont encore.
+
+LA MÈRE CORNY. Et ça te contrarie?
+
+CADIO. Je voudrais qu'elles n'y eussent jamais été!
+
+LA MÈRE CORNY. Elles n'y sont plus, les v'là.
+
+CADIO, ému, regardant les papiers. Ah! vraiment? vous me les rendez?
+
+LA MÈRE CORNY. Pour que tu les rendes à mes pauvres brigandes, qui les
+brûleront d'accord avec toi.
+
+CADIO. Elles sont averties?
+
+LA MÈRE CORNY. Nenni! elles ne savent rien, sinon que je voulais les
+voir.
+
+CADIO. C'est donc votre mari qui a soustrait...?
+
+LA MÈRE CORNY. Non! il n'eût point osé! après sa mort, on a nommé un
+ancien royaliste à sa place; j'ai dit au nouveau maire en causant:
+«Faudrait enlever ça, c'était promis!» Il n'a pas eu peur, lui! Il
+croyait que la République allait nommer un roi. On le croyait tous,
+bonnes gens, après la paix de Nantes! Mais v'là que ça ne va plus si
+bien, puisque vous fusillez tous les royalistes! Tant qu'à ces feuilles,
+je te les donne. Tu les remettras fidèlement, pas vrai?
+
+CADIO. Je m'y engage, vous pouvez retournez chez vous. Pour mon compte,
+je vous remercie. En quoi puis-je vous obliger?
+
+LA MÈRE CORNY. Tu peux m'obliger grandement. J'ai un de mes gars, le
+plus jeune, qui est soldat dans ton régiment, et qui est enragé, voyez
+un peu! de se battre avec vous autres. Prends-le auprès de toi quand on
+ira au feu, empêche-le d'y aller!
+
+CADIO. Voilà ce que je ne peux pas vous promettre; mais je peux lui
+faire avoir de l'avancement, s'il le mérite, et, en tout cas, lui
+témoigner de l'intérêt. Dites-moi le nom de son bataillon.
+
+LA MÈRE CORNY, lui donnant un autre papier. Tiens, c'est là, en écrit.
+En te remerciant, Cadio; mais je vois venir Rebec. Je n'ai pas de fiance
+en lui, et je me sauve: ne lui dis pas...
+
+CADIO. Soyez tranquille, je le connais!
+
+
+
+SCÈNE III.--CADIO, REBEC.
+
+
+CADIO. Pourquoi es-tu ici? Tu m'avais promis de ne pas quitter Carnac
+tant qu'il y aurait des malades et des blessés dans ton auberge?
+
+REBEC. Un mot en secret, capitaine!
+
+CADIO. Je t'écoute.
+
+REBEC. Nos braves blessés vont bien, on les soigne au mieux, et bientôt
+ils pourront rejoindre. Il s'agit d'une affaire... assez importante;...
+mais je voudrais connaître ta façon de penser.
+
+CADIO. Pas de préambule, je n'ai pas le temps de faire la conversation;
+dis tout de suite.
+
+REBEC. Permets, permets! Tu es toujours chargé, pour ta part, de la
+garde des prisonniers et de la noble fonction de faire expédier ces
+infâmes?
+
+CADIO. Tu le sais fort bien, mais abstiens-toi des qualifications; nul
+n'a le droit d'insulter les condamnés.
+
+REBEC. Bien, capitaine, bien! vous parlez noblement... Cependant... tu
+tiens à ce que tous y passent?
+
+CADIO. Je tiens à faire mon devoir.
+
+REBEC. Il est rude, conviens-en.
+
+CADIO. Cela ne te regarde pas.
+
+REBEC. Si fait. Tout citoyen éprouvé comme je le suis a le droit de
+penser.
+
+CADIO. Ne fais pas sonner si haut ta fidélité, toi qui avais des armes
+et des munitions anglaises cachées dans ta maison!
+
+REBEC. J'avais prévu qu'elles vous serviraient, et tu serais ingrat de
+m'en faire un crime.
+
+CADIO, souriant un peu. Le fait est qu'elles nous ont bien servi!
+
+REBEC. Et puis j'ai racheté ma faute, si c'en est une, en soignant vos
+blessés.
+
+CADIO. Alors, que veux-tu? Finissons-en!
+
+REBEC. Je disais... je disais que tous ces prisonniers ne sont pas
+également coupables. Ceux qui étaient à Londres n'avaient pas ratifié le
+traité de la Jaunaie.
+
+CADIO. Ils sont solidaires des mensonges et des trahisons de leur parti.
+
+REBEC, insinuant. Permets, permets! La preuve qu'ils ne s'entendaient
+pas dans ce temps-là, c'est qu'ils n'ont pas pu s'entendre à Quiberon.
+Je ne dis pas que la Convention puisse les absoudre; mais le général
+Hoche... il est certain que, s'il le pouvait, il leur ferait grâce. Il
+est parti bien vite, pour ne pas voir cette longue et sanglante
+exécution. Il s'en lave les mains, et les vôtres sont condamnées à
+verser froidement le sang des vaincus! C'est commode, conviens-en, de se
+tirer comme ça des choses désagréables! On s'en va couronné des lauriers
+de la victoire, adoré des populations,... et le rude militaire, l'homme
+austère et résigné, comme voilà le général Lemoine... et toi-même, vous
+restez chargés de la besogne du bourreau et de l'exécration des
+royalistes passés, présents et à venir. L'exécution tire à sa fin, il
+est temps. Vos soldats se lassent et s'attristent. Je les vois, je les
+observe; ils ne rient ni ne chantent, et les cabarets, où, au
+commencement, on venait, dit-on, pour s'étourdir et s'exalter, sont
+muets et déserts aujourd'hui. Toi-même, capitaine Cadio, tu es pâle, tu
+es malade, tu en meurs!
+
+CADIO, troublé. N'importe, j'irai jusqu'au bout!
+
+REBEC. Il paraît qu'ils meurent bien, ces malheureux?
+
+CADIO. Ils n'ont que cela à faire pour se racheter de la honte.
+
+REBEC. Alors, toi, tu es incorruptible?
+
+CADIO, se redressant. Que signifie ce mot-là?
+
+REBEC, embarrassé. J'ai voulu dire inflexible!
+
+CADIO. Le mot t'a échappé, il m'éclaire! Tu me crois capable...
+
+REBEC. Mon Dieu, mon Dieu! tu es homme comme un autre! Tu m'as écouté
+quand je t'ai révélé la validité de ton mariage; tu as profité de mon
+conseil pour faire valoir tes droits. Je t'ai rendu là un service que tu
+ne dois pas oublier, Cadio!
+
+CADIO. Tu as cru... Oui, je me souviens, à présent; tu as dû croire et
+tu as cru que je spéculerais sur la situation comme toi, imbécile!...
+
+REBEC, inquiet. Tu te fâches... Tu es mal disposé, je te quitte.
+
+CADIO, le retenant. Non pas, tu es chargé de négocier la rançon de
+quelque prisonnier, et tu as cru que je m'y prêterais. Tu vas te
+confesser, ou bien...
+
+REBEC, effrayé. Non, non! ne me traite pas en suspect... Diable! je n'ai
+pas envie de m'exposer pour cette dame...
+
+CADIO. Quelle dame? Réponds tout de suite!
+
+REBEC. Je dirai tout, j'irai au-devant de tes soupçons. Je venais pour
+te révéler un complot tendant à délivrer deux prisonniers condamnés à
+mort dans la séance d'hier, Saint-Gueltas et Raboisson. J'avoue que le
+dernier m'intéresse, mais...
+
+CADIO. Quelle est la femme qui s'intéresse à Saint-Gueltas? Nomme-la, je
+le veux!
+
+REBEC. C'est celle que les insurgés appellent _la grand'comtesse_, c'est
+la citoyenne de Roseray.
+
+CADIO. Tu as reçu des offres?
+
+REBEC. Je m'en suis laissé faire pour pénétrer cette infernale
+machination. (Baissant la voix et observant Cadio.) Elle offrirait deux
+cent mille francs...
+
+CADIO. Voilà qui est bon à savoir.
+
+REBEC. Il est bien entendu que tu n'es pas plus tenté que moi...
+
+CADIO. Je ne le suis pas, mais tu l'es. Tu vas tout avouer, ou je
+t'arrête.
+
+REBEC. M'arrêter? Comme tu y vas!... Je révélerai tout ce que je sais.
+Si Saint-Gueltas et Raboisson, qui sont ou seront avertis, peuvent, au
+moment de l'exécution, se jeter dans la palude qui borde la prairie et
+franchir le Loch à la nage, ils trouveront sur l'autre rive les moyens
+de fuir.
+
+CADIO. Tu ne sais rien de plus?
+
+REBEC. Rien, je le jure!
+
+CADIO, à deux soldats qui passent pour relever la garde. Mettez ce
+citoyen aux arrêts.
+
+REBEC. Tu m'empoignes quand même? Sacristi! c'est mal, cela, c'est
+injuste!
+
+CADIO. Si tu as dit la vérité, tu n'as rien à craindre, tu seras libre
+dans deux heures.
+
+
+
+SCÈNE IV.--CADIO, MOTUS, quelques Soldats. (Six heures du matin, même
+jour.--Un bois qui descend en pente au bord de la rivière du Loch, à une
+faible distance d'Auray.--En face est la prairie appelée aujourd'hui le
+Champ des Martyrs[7]. C'est le lieu de l'exécution, encore désert.)
+
+[Note 7: On a enclos cette prairie, et on y a élevé une chapelle
+expiatoire sous la Restauration. On y va en pèlerinage, et il s'y fait
+des miracles.]
+
+
+CADIO, (postant ses hommes de distance en distance dans le taillis qui
+borde le rivage.) Tenez-vous cachés et faites feu sur les prisonniers
+qui tenteraient de s'évader par ici, à moins que la trompette ne vous
+avertisse d'attendre. (À Motus.) Viens avec moi. (Ils montent un peu
+plus haut dans le bois.)
+
+MOTUS. D'ici, mon capitaine, nous verrons sans qu'on nous voie, et nous
+distinguerons sans empêchement le lieu de l'exécution. La chose n'est
+point gaie, quoi qu'on en dise; mais nous ne sommes point ici pour notre
+plaisir.
+
+CADIO. Non sans doute. Raboisson était un homme doux et railleur, ne
+croyant pas au bien, mais n'aimant pas le mal.
+
+MOTUS. Tu l'as connu quand tu servais, malgré toi, de trompette sur la
+cornemuse, du temps de la guerre de Vendée?
+
+CADIO. Oui, j'ai vu là plusieurs de ceux que je suis forcé de condamner
+aujourd'hui.
+
+MOTUS. Te souviens-tu, mon capitaine, du jour où je t'ai bandé les yeux
+au château de Sauvières?...
+
+CADIO. Oui certes, je m'en souviens, aujourd'hui surtout!
+
+MOTUS. Et moi, ça me revient comme dans un rêve. On faisait semblant de
+vouloir te fusiller.
+
+CADIO. Et j'avais peur.
+
+MOTUS. Oh! tout le monde a peur la première fois devant la gueule d'un
+fusil; mais quand je pense que, sans l'humanité et la patience du
+capitaine Ravaud, j'aurais fusillé comme espion l'homme le plus brave
+que j'aie jamais connu?
+
+CADIO. Je t'entends: nous fusillons là-bas des gens qui meurent mieux
+que je n'aurais su mourir alors!
+
+MOTUS. Sans t'offenser, mon capitaine, l'émigré Raboisson est un citoyen
+poli que je regretterais d'abattre...
+
+CADIO. Tu peux être tranquille là-dessus. Raboisson n'essayera pas de
+fuir.
+
+MOTUS. Alors, tant mieux. Le bandit Saint-Gueltas ne m'intéresse pas,
+d'autant plus que tu lui en veux...
+
+CADIO. A présent, non, s'il accepte son arrêt. La haine expire devant
+les tombeaux. Silence! attention à ce qui se passe là-bas!
+
+MOTUS, au bout d'un moment. Voilà le détachement. Pas un seul curieux
+aujourd'hui. Ils se sont dégoûtés d'être écartés de la scène par la
+prudence des camarades.
+
+CADIO. La campagne est déserte là-bas. Les mesures d'évasion sont donc
+concentrées par ici.
+
+MOTUS. Mon capitaine, voilà des gens qui coupent de l'osier dans la
+palude. C'est pour frayer ou indiquer le chemin aux fuyards.
+
+CADIO. C'est possible; mais que signifie cette halte à l'entrée de la
+prairie? Les fossoyeurs sont-ils gagnés aussi? Ils n'ont pas fini
+d'ouvrir la tranchée où doivent tomber les condamnés.
+
+MOTUS. Mon capitaine, je les connais tous; si tu veux me prêter ta
+lorgnette, je te dirai leurs noms.
+
+CADIO. Je ne veux pas le savoir. Je serais forcé de les condamner aussi
+à mourir. Empêchons l'évasion, et ne recherchons pas ceux qui la
+favorisent.
+
+MOTUS. Ah! je vois d'ici Saint-Gueltas, du moins je crois...
+
+CADIO. Je le vois, moi, sois tranquille!
+
+
+
+SCÈNE V.--SAINT-GUELTAS, RABOISSON, L'ABBÉ SAPIENCE, STOCK, un
+Sous-Officier, un Soldat, deux Jeunes Soldats. (Dans la prairie en
+face.--Une clôture en haie vive sans continuité borde le talus qui
+descend à la palude. Au delà est la rivière, puis le bois où sont cachés
+Motus, Cadio et ses hommes.--De grands arbres bordent un chemin, de
+l'autre côté de la prairie.--Quarante condamnés au centre d'un
+détachement d'infanterie sont à l'entrée.--Les soldats séparent les
+condamnés en deux groupes de vingt personnes chacun.)
+
+
+SAINT-GUELTAS, (qui regarde tout avec attention et curiosité, à
+Raboisson, qui est près de lui.) Je ne vois pas encore comment on va s'y
+prendre pour nous expédier.
+
+RABOISSON, tranquille et souriant. Aucun de ceux qui sont venus ici
+avant nous pour la même affaire qui nous y amène ne reviendra nous le
+dire; mais je vois ce que c'est: on creuse une fosse de vingt-cinq ou
+trente pieds de long, on nous forme en pelotons de vingt individus, on
+nous range face à la tranchée, et on nous fusille par derrière à bout
+portant. Nous tombons le nez en terre, et tout est dit. Nous sommes
+morts et enterrés du coup!
+
+SAINT-GUELTAS. C'est une mort ignoble! Et personne ici pour nous voir
+tomber! personne ne racontera avec quelle assurance ou quelle grâce nous
+aurons su mourir! Pas un regard ami, pas une larme d'amour!
+
+UN SOLDAT, bas, à son camarade. Ces rosses de terrassiers n'en finiront
+pas aujourd'hui? Est-ce embêtant d'attendre comme ça?
+
+L'ABBÉ SAPIENCE, qui l'écoute. Oui, c'est une infamie, une cruauté
+gratuite! on prolonge notre agonie.
+
+LE SOLDAT. Ah! si vous croyez que ça nous amuse, nous, d'être là pour ce
+que nous avons à y faire!
+
+UN SOUS-OFFICIER, au soldat. Huit jours de salle de police pour avoir
+parlé aux condamnés! (Il court aux fossoyeurs.) Ça finira-t-il, voyons,
+sacré mille tonnerres? Qui m'a flanqué des clampins comme ça?
+Voulez-vous qu'on vous fasse dépêcher, la baïonnette dans les reins?
+
+UN TOUT JEUNE SOLDAT, tout bas, à un autre. Si ça dure encore cinq
+minutes, mon fusil me tombera des mains. La tête me tourne et le coeur
+me manque.
+
+L'AUTRE. Allons, allons, c'est la consigne, faut y aller! (Le jeune
+soldat s'évanouit.)
+
+LE SOUS-OFFICIER. Qu'est-ce qu'il y a, mille noms de...?
+
+L'AUTRE JEUNE SOLDAT. Faites excuse, mon caporal, c'est le camarade qui
+ne peut pas supporter l'ennui d'attendre... (Le sous-officier jure et
+tempête. Il est aussi ému que les autres et se soutient par la colère.
+Les terrassiers, effrayés, se hâtent.)
+
+SAINT-GUELTAS, à Raboisson, à l'autre bout, de la prairie. Il paraît
+qu'on veut nous donner le temps de dire nos prières! Que signifie cette
+pose que nous faisons ici?
+
+RABOISSON. Je ne sais, qu'importe? La vie n'est pas belle, mais on peut
+bien la supporter un quart d'heure. Regarde donc le soldat qui est à ma
+gauche.
+
+SAINT-GUELTAS. Le diable m'emporte, c'est Stock! un de ceux qui vont
+nous tuer. Il s'est enrôlé dans les bleus après Savenay pour sauver sa
+vie, le lâche! Je veux le faire pâlir! (Haut.) C'est aujourd'hui le 10
+août, je crois! (Stock fait un geste de menace comme s'il voulait
+prendre Saint-Gueltas au collet, et lui glisse un billet dans la main.)
+
+RABOISSON, bas. Qu'est-ce que c'est?
+
+SAINT-GUELTAS, après avoir lu à la dérobée. La comtesse veut et peut
+nous sauver; il ne faut qu'un moment d'audace. (Il lui passe le billet.)
+
+RABOISSON, après avoir lu. Très-aimable de sa part! tu la remercieras
+pour moi.
+
+SAINT-GUELTAS. Tu ne veux pas profiter?...
+
+RABOISSON. Ma foi, non, je suis las de vivre; nous le sommes tous! Notre
+cause est perdue, nous ne pouvons plus protester que par notre mort;
+sachons mourir, ce n'est pas le diable.
+
+SAINT-GUELTAS. Eh bien, moi, je ne veux pas mourir bêtement! Il me faut
+une dernière aventure, une dernière émotion! Je cours embrasser ma belle
+amie, et je reviens ici partager ton sort.
+
+RABOISSON. Alors, fais attention au signal qu'elle t'indique.
+
+SAINT-GUELTAS. Oui, je suis de sang-froid, et pourtant le coeur me bat!
+Grâce à cette femme terrible et charmante, l'amour aura mes dernières
+palpitations!
+
+RABOISSON. Allons, tu es heureux à ta manière jusqu'au bout! Moi, je
+vais plus tranquillement au repos du néant absolu. Regarde comme la
+nature est insensible à nos désastres! Le soleil rit dans ce charmant
+paysage. La rivière chante là-bas sous les saules, les oiseaux font
+leurs nids sur ces buissons qui nous entourent, et se dérangent à
+peine.--Et les hommes! regarde là-bas ces pêcheurs qui jettent leurs
+filets... Comme ils se soucient peu de nous! Le coup qui nous frappera
+leur fera à peine lever la tête, et les oiseaux, un instant effarouchés,
+reprendront leur ouvrage et leurs chansons!
+
+SAINT-GUELTAS. Moi, je regarde cette terre dont l'herbe est foulée sous
+nos pieds et qui attend nos cadavres pour reverdir. Sais-tu que
+l'endroit est bien choisi pour notre sépulture? Il est très-joli, ma
+foi! Qui sait si dans quelques années on n'y viendra pas en pèlerinage!
+
+L'ABBÉ SAPIENCE, qui s'est rapproché d'eux. On y viendra, monsieur! La
+République se perd en nous sacrifiant, et le martyre va nous sanctifier!
+
+RABOISSON, riant. Alors, nos ossements feront des miracles? Parlez pour
+vous, monsieur; mais, moi qui n'ai jamais cru à rien, je ne ferai pas
+marcher les paralytiques.
+
+SAINT-GUELTAS. Et moi donc! à moins que ma poussière ne serve à composer
+des philtres amoureux... (On entend des cris et des imprécations sur le
+côté de la prairie qui est opposé à la palude. C'est une rixe simulée
+entre des paysans pour attirer les regards de ce côté-là.)
+
+RABOISSON. C'est le signal, adieu!
+
+SAINT-GUELTAS. Non pas, au revoir! (Il se baisse, traverse les buissons,
+se laisse rouler au bas du talus, rampe dans l'oseraie de la palude et
+se jette dans la rivière.)
+
+UN SOLDAT, s'en apercevant et parlant à son voisin. Eh bien, en v'là, un
+crâne! Ne dis rien, il a bien gagné d'en être quitte.
+
+L'AUTRE. Mais c'est un chef, et un rude!
+
+LE PREMIER. Ah! tant pis, c'est un de moins à descendre.
+
+STOCK, (bas, à Raboisson.) Eh bien, et vous?
+
+RABOISSON. Merci, Stock, je suis bien ici.
+
+STOCK, (à part.) Mieux que moi!
+
+
+
+SCÈNE VI.--MOTUS, CADIO, SAINT-GUELTAS, LOUISE, un Sous-Officier, un
+Soldat. (Dans le bois, sur l'autre rive du Loch.--Saint-Gueltas, au
+moment d'aborder, est aperçu par les bleus en embuscade, qui tirent sur
+lui. Il disparaît.)
+
+
+MOTUS, (qui observe d'un peu plus haut avec Cadio.) L'affaire est faite,
+mon capitaine.
+
+CADIO. À moins qu'il ne nage entre deux eaux. Regardons bien!
+
+MOTUS, au bout de quelques instants. Il ne pourrait pas si longtemps que
+ça. Il a été au fond.
+
+CADIO. Non! Vois! (Il vise Saint-Gueltas, qui a abordé sous les buissons
+et qui monte droit à lui sans le voir.)
+
+LOUISE, sortant du taillis à côté de Cadio, se jette à ses genoux,
+qu'elle embrasse. Grâce pour lui, et je suis à toi! (Cadio, éperdu,
+laisse retomber son arme.--Louise s'élance au-devant de Saint-Gueltas.)
+Fuyez!
+
+SAINT-GUELTAS. Louise?
+
+LOUISE. J'ai agi sous le nom d'une autre pour vous décider...
+
+SAINT-GUELTAS. Ah! généreuse amie!... Viendras-tu avec moi?
+
+LOUISE. Jamais! Fuyez!
+
+SAINT-GUELTAS, voyant Cadio. Ah! ah! je comprends! Je n'accepte pas!...
+Monsieur Cadio, je vous remercie; mais j'ai fait serment à mes amis de
+retourner mourir avec eux. J'y vais, ne vous en déplaise! (Il s'élance
+vers la rivière, s'y jette en plongeant, échappe aux balles des soldats
+embusqués, traverse la palude sans que les soldats de la prairie qui le
+couchent en joue tirent sur lui, et, remontant le talus, va prendre son
+rang auprès de Raboisson pour être fusillé, aux acclamations des
+prisonniers et des soldats. Raboisson lui serre la main. Au moment où
+ils tombent, on entend le cri de _Vive le roi_! et un coup de fusil plus
+loin derrière eux.)
+
+UN SOUS-OFFICIER. Qu'est-ce que c'est, nom de...?
+
+UN SOLDAT. C'est Stock qui s'est brûlé la cervelle, mon caporal. Faites
+pas attention. C'était un Suisse; il avait le mal du pays!
+
+
+
+SCÈNE VII.--LOUISE, CADIO. (Dans le bois.--Cadio et Motus ont porté
+Louise évanouie sur l'autre versant de la colline.)
+
+
+LOUISE, (revenant à elle.) Ah! Dieu! C'est fini?
+
+CADIO. Vous êtes libre, mademoiselle. Saint-Gueltas n'est plus, et voici
+tout ce qui vous liait à moi! (Il lui remet les feuilles du registre que
+lui a confiées la mère Corny, et s'éloigne précipitamment en faisant
+signe à Motus d'accompagner Louise où elle voudra.)
+
+
+
+SCÈNE VIII.--MARIE, ROXANE, LOUISE, HENRI. (Midi.--Dans les ruines d'un
+couvent entre Carnac et Auray.)
+
+
+MARIE. Oui, laissons passer la grande chaleur. Louise a besoin d'une
+heure de repos. Ici, nous aurons l'ombre et la solitude.
+
+HENRI. Si vous y êtes bien, je vais donner l'ordre au postillon de
+dételer les chevaux. (Il s'éloigne.)
+
+LOUISE, accablée. Ah! Marie, que de bontés pour moi! Comment avez-vous
+pu retrouver ma trace? Je ne comprends plus rien à ce qui m'arrive
+aujourd'hui.
+
+ROXANE. Nous avons deviné ton projet plus que nous ne l'avons découvert;
+mais le secret n'a point été si bien gardé que nous n'ayons pu te suivre
+à Auray, où l'affaire de ce matin est déjà connue. Ah! Louise, quelle
+folie que de t'exposer pour sauver ce misérable! Tu l'aimais donc
+toujours?
+
+LOUISE. Non certes! j'ai cessé de l'aimer le jour où l'espoir d'avoir un
+fils l'a trouvé insensible et hautain; mais le souvenir de l'enfant est
+sacré, et, quelque haïssable que fût le père, je lui devais ce que j'ai
+tenté pour lui. Ah! je hais tous mes souvenirs, sauf celui du pauvre
+enfant et celui de la générosité de Cadio!
+
+MARIE, l'embrassant. Et celui de mon amitié, ingrate?
+
+LOUISE, se jetant dans son sein. Oh! toi!... Mais tu ne me blâmes pas,
+toi, j'en suis sûre!
+
+MARIE. Non. J'admire ta grandeur d'âme au contraire, car ce n'est pas
+une dernière faiblesse de l'amour, je le sais. (A Roxane.) Ne la grondez
+pas: ce serait à nous, républicains, de la trouver coupable pour avoir
+voulu sauver un de nos pires ennemis; mais, moi, devant les châtimens et
+les supplices, je suis faible aussi, et j'aurais fait comme Cadio: je
+n'aurais pas tiré sur Saint-Gueltas.
+
+ROXANE. Cadio! allons, il n'y a pas à dire, c'est un grand coeur, de
+nous avoir rendu ces actes! je serais capable de l'embrasser, s'il était
+là.
+
+HENRI, approchant. Il y est, je viens de l'apercevoir là-bas. Entrez
+dans cette chapelle ruinée, si vous ne voulez pas le voir.
+
+ROXANE. Mais, moi, je veux bien le voir, le remercier...
+
+HENRI. Pas encore, il paraît fort troublé. Laissez-moi connaître l'état
+de son âme. Marie peut rester, elle le calmera encore mieux que moi.
+(Louise et Roxane s'éloignent.)
+
+
+
+SCÈNE IX.--Les Mêmes, CADIO, MOTUS, puis LOUISE et ROXANE, qui s'étaient
+retirées à l'arrivée de Cadio.
+
+
+CADIO, (voyant Motus derrière lui.) Que viens-tu faire ici? où est la
+personne que je t'ai dit d'accompagner...?
+
+MOTUS. Mon capitaine, j'ai exécuté tes ordres. J'ai accompagné la jeune
+citoyenne jusqu'à la porte d'Auray, où elle m'a dit qu'elle voulait
+entrer seule. De là, j'ai été à la prison, faire mettre en liberté le
+citoyen Rebec; après quoi, pensant bien que tu viendrais ici selon ta
+coutume, je m'y suis rendu pour te communiquer une pétition... Mais je
+vois que ce n'est pas le moment, tu n'as pas l'air absolument satisfait.
+
+CADIO. Dis toujours.
+
+MOTUS. Eh bien, c'est la citoyenne Javotte, la belle fille et la brave
+patriote qui n'a point voulu rejoindre son bourgeois, et qui
+souhaiterait l'honneur d'être attachée au régiment en qualité de
+cantinière, si la chose ne te déplaît pas.
+
+CADIO. Accordé.
+
+MOTUS, ému. Merci, mon capitaine.
+
+CADIO. Laisse-moi à présent.
+
+MOTUS. Sans t'offenser, mon capitaine, tu me parais plus molesté que de
+coutume...
+
+HENRI, paraissant. Ne t'inquiète pas, mon brave, je suis là. (Motus fait
+le salut militaire et s'éloigne.)
+
+CADIO, surpris de voir Henri. Toi? (Voyant Marie.) Et vous? Où est
+mademoiselle...?
+
+HENRI. En sûreté, nous y avons pourvu.
+
+CADIO. Vous savez donc ce qui s'est passé tantôt?
+
+MARIE. Elle nous l'a dit. Elle t'admire et te bénit, Cadio!
+
+CADIO, avec amertume. Vraiment! Elle est émerveillée de se trouver libre
+au moment où, pour sauver son amant, elle consentait à suivre son mari?
+
+HENRI. Tu crois donc toujours l'être?
+
+CADIO. Non, elle ne m'est plus rien. Moi aussi, je suis libre;
+j'oublierai.
+
+MARIE. Que venais-tu donc faire dans cette solitude, Cadio?
+
+CADIO. Je ne venais pas me brûler la cervelle. J'appartiens à la patrie;
+je suis tout à elle, à présent que je n'ai plus d'injure à venger. Je
+venais ici chercher le calme que j'y trouve quelquefois C'est le couvent
+où j'ai failli être moine. Je me demande si ce n'était pas là ma
+destinée! Je serais chassé, je serais errant aujourd'hui; mais j'aurais
+dans l'esprit une idée fixe: celle de me préserver de l'amour pour
+plaire à Dieu, tandis que je m'en suis préservé pour remplir un devoir
+chimérique, celui de rester digne d'une femme qui me méprisait.
+
+HENRI. Que dis-tu là? Tu as donc toujours aimé Louise?
+
+CADIO. À présent, je peux l'avouer: je l'ai aimée comme je l'ai haïe,
+passionnément! sans aucun espoir, et rempli de dégoût pour le choix
+qu'elle avait fait, je me suis obstiné à être un homme plus fort, plus
+brave, plus chaste que celui qu'elle me préférait. Ah! l'effroyable
+travail auquel je me suis condamné pour plier ma nature contemplative à
+ces habitudes d'énergie et de stoïcisme! J'ai failli en devenir fou!..
+Et, quand, après avoir vaincu tous mes instincts, j'avais réussi à me
+rendre terrible au lieu de tendre que j'étais, je me retrouvais toujours
+en face de l'impossible! «Elle ne saura pas tes souffrances, elle
+n'assistera pas à tes combats, tu n'auras jamais un nom qui remplisse
+une page de l'histoire, et dont l'éclat efface celui que ton rival a
+reçu de ses pères. Elle ne rougira pas de t'avoir méconnu, elle ne se
+doutera pas que tu es supérieur à son idole!» Voilà ce que je me disais,
+Henri! Ah! pourquoi as-tu mis dans mon coeur cette soif de devenir un
+homme? Je ne pouvais pas aspirer à demi, moi qui dès l'enfance m'étais
+paresseusement abandonné à la facile douceur de ne rien être! J'étais
+heureux comme l'oiseau des bois et comme la fleur des bruyères! Tu m'as
+fait croire que la race humaine était plus noble, plus digne du regard
+de Dieu; hélas! j'ai foulé aux pieds la musette du bohémien, et j'ai
+pris le sabre qui donne l'envie de tuer, le cheval dont la course
+enivre! J'ai respiré l'odeur de la poudre, et je me suis cru bien grand!
+Pauvre fou! j'oubliais que l'homme développe en lui, avec la fièvre de
+la lutte, la fièvre de l'amour, et que plus il fait bon marché de sa
+vie, plus il est avide d'un jour où sa vie se complète par le bonheur.
+Ah! mes amis, n'admirez pas votre ouvrage, vous avez fait un malheureux!
+
+MARIE, lui prenant la main. Si Louise avait quitté brusquement
+Saint-Gueltas pour venir avec toi, est-ce que tu l'aurais estimée?
+
+CADIO. Il y a eu un jour où, dans l'horreur du carnage, elle m'a mis une
+arme dans la main en me disant: «Garde-moi, venge-moi!» Elle ne savait
+ce qu'elle faisait, elle l'a oublié peut-être! Moi, je m'en souviens,
+car, ce jour-là, j'étais passé dieu, j'étais invulnérable! Une seule
+petite blessure a fait couler mon sang, elle l'a essuyé, elle pleurait.
+Moi, j'étais heureux, j'étais fou! J'aurais dû mourir ce jour-là.
+
+HENRI. Et, aujourd'hui, tu crois que sa reconnaissance est moindre, son
+amitié moins sincère?
+
+CADIO. Aujourd'hui, elle aime Saint-Gueltas mort, comme elle l'a aimé
+vivant. Le destin qui me poursuit a donné une belle mort à ce maudit, et
+à moi l'affront de la lui laisser conquérir, sous peine d'être lâche en
+tuant de ma main un rival sans défense. Louise s'est flattée de m'avoir
+désarmé en me promettant... Ah! dites-lui bien que ce n'est pas pour
+elle, que c'est pour moi-même que je me suis abstenu de le frapper!
+Dites-lui que sa promesse était lâche et odieuse; elle a cru que je
+voulais d'elle autre chose que son amour! Elle m'a jugée d'après lui!
+Tenez! son âme est flétrie comme sa personne, comme sa vie, comme son
+honneur. Tout est usé en elle, la joie d'être mère et la douleur de
+l'avoir été. Son coeur est glacé, les baisers d'un débauché ont souillé
+ses lèvres... Il ne reste plus d'elle que la brigande ennemie de son
+pays et alliée des traîtres. Ses voeux sont pour l'Angleterre, le Dieu
+qu'elle prie est le même fétiche que les moines voulaient me faire
+adorer ici; c'est le roi du ciel qui gouverne le monde à la façon des
+rois de la terre, en consacrant l'esclavage! Elle méprise le peuple dont
+elle s'est servie pour nous faire la guerre et dont elle rougirait
+d'accepter l'alliance... Elle est vaine, elle est folle, elle est
+aveugle,... et je l'aimais, moi qui aurais dû la trouver indigne d'être
+la compagne d'un soldat de la République!
+
+LOUISE, paraissant. J'en suis indigne, Cadio, c'est vrai! Considérez-moi
+comme morte et pardonnez-moi. Un éternel repentir expiera mon égarement.
+
+CADIO. Que je vous pardonne! Est-ce que vous l'accepteriez, mon pardon?
+
+LOUISE. Puisque je vous le demande...
+
+CADIO. Ah! vous n'accepteriez pas celui de l'amour...:
+
+MARIE. Aujourd'hui, non! Son âme est brisée; mais le temps efface les
+plus cruels souvenirs. (Bas.) Reviens dans un an, Cadio, et je te
+réponds d'elle.
+
+CADIO, avec douleur. Elle pleure!... elle pleure amèrement!... Louise,
+est-ce _lui_ que vous pleurez?
+
+LOUISE. Non, Cadio, c'est le mal que je t'ai fait.
+
+HENRI. Vous pouvez le réparer, Louise. Vous voyez bien qu'il vous aime
+plus que jamais!
+
+LOUISE. Eh bien, qu'il revienne dans un an. Jusque-là, je vivrai de sa
+pensée; elle aura purifié mon âme et retrempé ma vie! (Elle s'éloigne.)
+
+CADIO. Un an! Elle veut porter le deuil de Saint-Gueltas...
+
+MARIE. Non! Elle t'aime depuis la terrible journée de Carnac. Je le
+sais, moi; mais elle craint l'amertume de tes ressentiments, et des
+reproches qu'elle ne mérite plus de toi, puisqu'elle se les fait à
+elle-même.
+
+CADIO. Elle m'aime et elle me craint!... Ah! je serais un lâche si
+j'achevais de briser ce pauvre coeur de femme! Non, non, Marie,
+dites-lui que je n'ai pas travaillé en vain à me rendre fort. Je saurai
+étouffer en moi les tortures de la jalousie. C'est à cela maintenant que
+j'appliquerai ma volonté, je me suis soutenu par la haine; je saurai
+m'élever par l'amour.
+
+HENRI. Bien, Cadio! Te voilà dans le vrai; tu entres dans le grand
+courant qui entraîne la patrie, lasse de violence, vers la
+réconciliation. Le besoin d'aimer est l'impérieux résultat de nos
+déchirements. Tu vas quitter cette sanglante arène pour quelques
+semaines, j'apporte ici ton congé; tu le trouveras à Auray. Viens nous
+rejoindre à Nantes, où nous emmenons Louise. Là, vous oublierez que vous
+représentez tous deux, les partis extrêmes de la lutte: elle, le passé
+avec ses erreurs; toi, le présent avec ses excès. Marie m'a pardonné
+d'être gentilhomme, Louise te pardonnera d'être sans famille. Le temps
+est venu où l'on ne vaut que par soi-même; la Révolution a consacré le
+principe, c'est à l'amour de sanctifier le fait.
+
+ROXANE, qui l'écoute. C'est bien fort, Henri, ce que tu dis là!... Si au
+moins Cadio était général!
+
+HENRI. Soyez tranquille, il le deviendra!
+
+
+FIN
+
+
+
+
+POISSY.--TYP. ET STÉR. DE AUG. MOURET
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Cadio, by George Sand
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CADIO ***
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+
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
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+
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+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
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+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
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+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
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+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
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