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+ <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=ISO-8859-1">
+ <title>The Project Gutenberg eBook of Cadio, par George Sand</title>
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+The Project Gutenberg EBook of Cadio, by George Sand
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: Cadio
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+Author: George Sand
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+Release Date: May 27, 2009 [EBook #28977]
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+Language: French
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CADIO ***
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+Produced by Carlo Traverso, Rénald Lévesque and the Online
+Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net
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+
+
+<br><br>
+
+
+
+
+
+
+<h1>CADIO</h1>
+
+<h5>PAR</h5>
+
+<h3>GEORGE SAND</h3>
+
+
+<br><br><br><br>
+
+<p class="mid">PARIS<br>
+MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS<br>
+RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15<br>
+A LA LIBRAIRIE NOUVELLE</p>
+
+<h5>1868</h5>
+<br><br><br>
+<p class="mid"><span class="sml">Droits de reproduction et de traduction réservés</span></p>
+<br><br><br>
+<p class="mid">A M. HENRI HARRISSE</p>
+<br><br><br>
+<p>Je n'ai pas voulu faire l'histoire de la Vendée; elle
+est faite autant que possible, et ce n'est guère, car il y
+a toujours une partie de l'histoire qui échappe aux plus
+consciencieuses investigations. Les guerres civiles,
+comme les grandes épidémies, étouffent sous leurs
+flots exterminateurs mille détails affreux ou sublimes,
+des vertus ignorées, des crimes impunis. De ceux-ci,
+je veux citer un exemple en passant.</p>
+
+<p>Aux journées de juin de notre dernière révolution,
+la garde nationale d'une petite ville que je pourrais
+nommer, commandée par des chefs que je ne nommerai
+pas, partit pour Paris sans autre projet arrêté
+que celui de rétablir l'ordre, maxime élastique à l'usage
+de toutes les gardes nationales, qu'elle que soit
+la passion qui les domine. Celle-ci était composée de
+bourgeois et d'artisans de toutes les opinions et de
+toutes les nuances, la plupart honnêtes gens, d'humeur
+douce, et pères de famille. En arrivant à Paris au milieu
+de la lutte, ils ne surent que faire, à qui se rallier
+et comment passer à travers les partis sans être suspects
+aux uns, écrasés par les autres. Enfin, vers le
+soir, rassemblés dans un poste qui leur était confié
+et honteux de n'avoir pu servir à rien, ils arrêtèrent
+un passant qui, pour son malheur, portait une blouse;
+ils étaient deux cents contre un. Sans interrogatoire,
+sans jugement, ils le fusillèrent. Il fallait bien faire
+quelque chose pour charmer les ennuis de la veillée.
+Ils étaient si peu militaires, qu'ils ne surent même
+pas le tuer; étendu sur le pavé, il râla jusqu'au jour,
+implorant le coup de grâce.</p>
+
+<p>Quand ils rentrèrent triomphants dans leur petite
+cité, ils avouèrent qu'ils n'avaient fait autre chose
+que d'assassiner un homme qui <i>avait l'air</i> d'un insurgé.
+Celui qui me raconta le fait me nomma l'assassin
+principal, et ajouta: «Nous n'avons pas osé empêcher
+cela.»</p>
+
+<p>Voilà pourtant un fait historique des mieux caractérisés,
+il résume et dénonce une époque: aucun journal
+n'en a parlé, aucune plainte, aucune réflexion
+n'eût été admise. La victime n'a jamais eu de nom;
+le crime n'a pas été recherché; l'assassin a vécu tranquille,
+les bons bourgeois et les bons artisans qui l'ont
+laissé déshonorer leur campagne à Paris se portent
+bien, vont tous les jours au café, lisent leurs journaux,
+prennent de l'embonpoint et n'ont pas de remords.</p>
+
+<p>Ceci est une goutte d'eau dans l'océan d'atrocités
+que soulèvent les guerres civiles. Je pourrais en remplir
+une coupe d'amertume; mais ces choses sont encore
+trop près de nous pour être rappelées sans faire
+appel aux passions et aux ressentiments; tel n'est pas
+le but du travail d'un artiste.</p>
+
+<p>L'art est fatalement impartial; il doit tout juger,
+mais aussi tout comprendre, et rechercher dans
+l'enchaînement des faits celui des crises qui s'opèrent
+dans les esprits. Le roman, placé dans le cadre d'une
+lutte sociale aussi intense et aussi diffuse que celle de
+la Vendée, peut résumer dans l'esquisse de peu d'années
+les transformations intellectuelles et morales les
+plus inattendues. C'est à cette étude de psychologie
+révolutionnaire que nous nous sommes attaché, peu
+soucieux de montrer des personnages historiques
+diversement appréciés par tous les partis et de raconter
+les événements mille fois racontés à tous les points
+de vue, mais curieux de chercher dans quelques types
+probables le contre-coup interne du mouvement extérieur.
+En rentrant dans ce mouvement historique
+d'une manière générale, nous avons pu nous dispenser
+de faire comparaître les morts célèbres devant
+nous et de leur attribuer des sentiments et des idées
+complaisamment adaptés à notre fantaisie. Nous avons
+tâché de reconstituer par la logique les émotions que
+durent subir certaines natures placées dans des situations
+inévitables, aux prises avec l'effroyable tourmente
+du moment et le continuel déplacement de
+toutes les vraisemblances relatives. En fait d'aventures
+romanesques, tout est possible à supposer, car
+tout ce qui était en apparence impossible s'est produit
+durant cette période extraordinaire; donc, pour
+tous les vices et pour toutes les vertus, pour tous les
+crimes et pour tous les actes de dévouement, il y a eu
+des motifs où la conscience humaine a puisé, non pas
+toujours selon la lumière qu'elle avait reçue auparavant,
+mais selon les forces bonnes ou mauvaises que
+l'électricité répandue dans l'atmosphère intellectuelle
+développait en elle à son insu. A aucune autre
+époque, il n'y a eu moins de libre arbitre, et il semble
+que tous les efforts de l'individu pour satisfaire ses
+penchants naturels l'aient replongé plus fatalement
+dans les courants impétueux de la vie collective.<span class="rig">
+
+GEORGE SAND</span></p><br>
+
+<p>1er juin 1867.</p>
+<br><br>
+<h1>CADIO</h1>
+<br><br>
+
+<h3>PERSONNAGES</h3>
+
+<pre>
+CADIO.
+<span class="sc">Le Marquis</span> SAINT-GUELTAS DE LA ROCHE-BRULÉE.
+HENRI DE SAUVIÈRES.
+<span class="sc">Le Comte</span> DE SAUVIÈRES, son oncle.
+REBEC, petit bourgeois.
+LE MOREAU, municipal.
+MOUCHON, bourgeois.
+CHAILLAC, commandant de garde nationale.
+<span class="sc">Le Capitaine</span> RAVAUD.
+<span class="sc">Le Baron</span> DE RABOISSON.
+M. DE LA TESSONNIÈRE.
+<span class="sc">Le Chevalier</span> DE PRÉMOUILLARD.
+MACHEBALLE, braconnier, chef de partisans.
+STOCK, ancien sous-officier des Suisses.
+SAPIENCE, curé.
+TIREFEUILLE, } bandits.
+LA MOUCHE, }
+MÉZIÈRES, valet de chambre du comte de Sauvières.
+MOTUS, trompette républicain.
+CORNY, fermier breton, <span class="sc">ses Fils, ses Domestiques</span>
+<span class="sc">Le Délégué de la Convention.</span>
+<span class="sc">Premier Secrétaire</span> } du délégué.
+<span class="sc">Deuxième Secrétaire</span> }
+<span class="sc">Un Caporal de Garnisaires, Soldats.</span>
+LOUISE DE SAUVIÈRES, fille du comte.
+MARIE HOCHE.
+ROXANE DE SAUVIÈRES, soeur du comte, vieille fille.
+LA KORIGANE.
+JAVOTTE, } servantes de Rebec.
+MADELON, }
+LA MÈRE CORNY et <span class="sc">ses Brus.</span>
+<span class="sc">La Folle</span> et <span class="sc">son Fils.</span>
+<span class="sc">Deux Enfants.</span>
+<span class="sc">Un Charpentier.</span>
+<span class="sc">Un Notaire et son Clerc.</span>
+<span class="sc">Deux Avocats.</span>
+<span class="sc">Un Perruquier.</span>
+<span class="sc">Paysans, Paysannes, etc.</span>
+</pre>
+
+<hr class="short">
+<br><br>
+<h3>PREMIÈRE PARTIE</h3>
+<br>
+
+
+<p>Au printemps, 1793.--Au château de Sauvières, en Vendée.<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a>
+<a href="#footnote1"><sup class="sml">1</sup></a>--Un
+grand salon riche.--Une grande salle avec escalier au fond.</p>
+
+<br>
+<p class="stage1">SCÈNE PREMIÈRE.--<span class="sc">Le comte</span> DE SAUVIÈRES,
+ROXANE, LOUISE, M. DE LA TESSONNIÈRE, MARIE
+HOCHE. La Tessonnière joue aux cartes avec Louise, le comte lit
+un journal, Roxane parfile, Marie brode.</p>
+
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1"
+name="footnote1"><b>Note 1: </b></a><a href="#footnotetag1">
+(retour) </a> Les localités indiquées sont de pure convention.</blockquote>
+
+<p>LE COMTE. Non, ma soeur, non! on ne rétablira
+pas la monarchie avec une poignée de paysans.</p>
+
+<p>ROXANE. Une poignée! ils sont déjà plus de vingt
+mille sous les armes.</p>
+
+<p>LE COMTE. Fussent-ils cent mille, ils n'y pourront
+rien. Le roi n'est plus!--Louis XVI emporte notre
+dernier espoir dans sa tombe.</p>
+
+<p>LOUISE. Il n'a pas même une tombe!</p>
+
+<p>ROXANE. La royauté est immortelle. Le dauphin
+règne!</p>
+
+<p>LE COMTE. Dans un cachot!</p>
+
+<p>ROXANE. Délivrons-le! (<span class="stage2">Louise, émue, semble approuver sa
+tante. La Tessonnière donne des signes d'impatience quand elle se distrait
+de son jeu.</span>)</p>
+
+<p>LE COMTE. Le délivrer, pauvre enfant! Tenter cela
+serait le sûr moyen de hâter sa mort. Ah! les émigrés
+auront éternellement celle du roi sur la conscience!</p>
+
+<p>ROXANE. Alors, vous ne voulez rien faire? C'est
+plus commode, mais c'est lâche! Ah! ma nièce, si
+nous étions des hommes, souffririons-nous ce qui se
+passe?</p>
+
+<p>LE COMTE. Louise, réponds, mon enfant: que ferais-tu?
+(<span class="stage2">Louise baisse la tête et ne répond pas.</span>) Ton silence
+semble me condamner... Pourtant... tu sais que j'ai
+pris des engagements...</p>
+
+<p>LOUISE, (<span class="stage2">soupirant.</span>) Je sais, mon père!</p>
+
+<p>LA TESSONNIÈRE, (<span class="stage2">avec humeur.</span>) Eh! vous mettez un
+<i>valet</i> sur un <i>neuf</i>, ça ne va pas. (<span class="stage2">Marie prend la place de Louise
+et continue la partie avec la Tessonnière.</span>)</p>
+
+<p>ROXANE, (<span class="stage2">à son frère.</span>) Vos engagements, vos engagements!
+Il ne fallait pas les prendre.</p>
+
+<p>LE COMTE. Je les ai pris; donc, ils existent. Vous-même
+m'avez approuvé quand j'ai juré de défendre
+notre district envers et contre tous, en acceptant le
+commandement de la garde nationale. (<span class="stage2">S'adressant à
+Louise.</span>) Suis-je le seul qui ait agit de la sorte? n'était-ce
+pas le mot d'ordre de notre parti?</p>
+
+<p>ROXANE. Le mot d'ordre, oui, à la condition de
+s'en moquer plus tard.</p>
+
+<p>LE COMTE. Je n'ai pas accepté, moi, le sous-entendu
+de ce mot d'ordre.</p>
+
+<p>ROXANE. Ah! tenez! si vous n'aviez pas fait vos
+preuves à l'armée du roi, du temps qu'il y avait un roi
+et une armée, je croirais que vous êtes un poltron!
+Oui, prenez-le comme vous voudrez... je dis un...</p>
+
+<p>LOUISE. Ma tante!...</p>
+
+<p>LE COMTE. Cela ne m'offense pas, mon enfant! Devant
+les arrêts de sa propre conscience, un homme
+peut trembler et reculer.</p>
+
+<p>ROXANE. Ainsi vous reculez? c'est décidé? Heureusement,
+notre neveu Henri... Ah! celui-là,... ton
+fiancé, Louise, c'est l'espoir de la famille!</p>
+
+<p>LOUISE. Vous croyez que Henri...?</p>
+
+<p>MARIE. Oui, certes, M. Henri vous reviendra!</p>
+
+<p>LE COMTE. Il le peut, lui! Enrôlé par force, pour
+échapper à la terrible liste des suspects, il a le droit
+de déserter.</p>
+
+<p>LOUISE. Ah! vous l'approuveriez? En effet, ce serait
+son devoir! Espérons qu'il le comprendra. Quand il
+saura dans quelle situation vous vous trouvez, entre
+la bourgeoisie que vous êtes forcé de protéger, et les
+paysans qui menacent de se tourner contre vous, il
+accourra pour prendre un commandement dans l'armée
+vendéenne, et il vous fera respecter de tous les
+partis.</p>
+
+<p>LE COMTE. Ma pauvre Louise, tu crois donc aussi,
+toi, au succès de l'insurrection?</p>
+
+<p>LOUISE. Comment en douter quand on voit tout
+marcher à la guerre sainte, jusqu'aux prêtres, aux
+femmes et aux enfants? Que cet élan est beau, et
+comme le coeur s'élance vers cette croisade!...</p>
+
+<p>ROXANE. Vive-Dieu, Louise! tu as raison: cela transporte,
+cela enivre! Il y a des moments où j'ai envie
+de prendre des pistolets, de chausser des éperons, de
+sauter sur un cheval, et de donner la chasse aux vilains
+de la province!</p>
+
+<p>LE COMTE. Vous?</p>
+
+<p>ROXANE. Oui, moi! moi qui vous parle, je sens
+bouillir dans mes veines le sang de ma race!</p>
+
+<p>LE COMTE. Pauvre Roxane! Gardez un peu de cette
+vaillance pour les événements qui menacent, car je
+crains bien qu'au premier coup de fusil...</p>
+
+<p>ROXANE. Vous ne me connaissez pas! je suis capable...
+(<span class="stage2">A Marie, lui mettant familièrement les mains sur les épaules.</span>)
+N'est-ce pas, Marie? dites; mais j'oublie toujours que
+vous ne pensez pas comme nous!</p>
+
+<p>MARIE. Oubliez-le, si cela vous fâche; je ne vous le
+rappellerai jamais!</p>
+
+<p>LOUISE. On sait cela, bonne Marie! mais, au fond...
+(<span class="stage2">bas</span>) tu approuves mon père?</p>
+
+<p>MARIE, (<span class="stage2">aussi à voix basse.</span>) Ce qu'il dit est si noble, ce
+qu'il pense si respectable!... (<span class="stage2">Louise rêve.</span>)</p>
+
+<p>MÉZIÈRES, (<span class="stage2">entrant.</span>) Une lettre pour M. le comte.</p>
+
+<p>LOUISE. D'Henri peut-être! Oui! (<span class="stage2">Donnant la lettre au
+comte.</span>) Lisez vite, mon père!</p>
+
+<p>MÉZIÈRES. Je voyais bien ça... au timbre!... Puis-je
+rester pour savoir...? (<span class="stage2">Louise fait un signe affirmatif.</span>)</p>
+
+<p>ROXANE, (<span class="stage2">au comte.</span>) Il arrive, n'est-ce pas? Dites donc!</p>
+
+<p>LE COMTE, (<span class="stage2">qui parcourt des yeux.</span>) Il va bien, il va bien!...</p>
+
+<p>MÉZIÈRES, (<span class="stage2">sortant.</span>) Dieu soit béni! Ce cher enfant! il
+va bien! (<span class="stage2">Il sort.</span>)</p>
+
+<p>ROXANE, (<span class="stage2">au comte.</span>) Mais vous avez l'air étonné?</p>
+
+<p>LE COMTE, (<span class="stage2">donnant la lettre à Louise.</span>) Oui. Il ne paraît
+pas avoir reçu nos lettres. Elles ont du être saisies.</p>
+
+<p>ROXANE. Ou la prudence l'empêche de répondre
+clairement. Voyons! il faut deviner...</p>
+
+<p>LE COMTE, (<span class="stage2">à Louise.</span>) Il se montre enivré de joie
+d'avoir battu...</p>
+
+<p>ROXANE. Battu!... Qu'est-ce qu'il a donc battu?...</p>
+
+<p>LOUISE. Les Prussiens.</p>
+
+<p>ROXANE. Les émigrés, par conséquent?... Eh bien,
+alors... Mais non, mais non! Il fait semblant! c'est
+très-adroit de sa part!...</p>
+
+<p>LE COMTE, (<span class="stage2">qui lit avec Louise.</span>) Il est officier.</p>
+
+<p>LOUISE. Et il en est fier.</p>
+
+<p>ROXANE. Il en est humilié, au contraire. Il faut
+prendre le contre-pied de tout ce qu'il dit. Il est très-fin,
+il est plein d'esprit, ce garçon-là!</p>
+
+<p>LOUISE, (<span class="stage2">lui donnant la lettre.</span>) Ma tante..., prenons-en
+notre parti, et ne nous faisons plus d'illusions: Henri
+nous abandonne... Cela ne m'étonne pas autant que
+vous. Il a toujours eu le caractère léger.</p>
+
+<p>MARIE. Léger?... Mais non, chère Louise!</p>
+
+<p>ROXANE, (<span class="stage2">lisant.</span>) Ah! grand Dieu! comme il traite nos
+amis les étrangers! il est donc fou?... et quel ton!
+«Nous leur avons flanqué une frottée!» <i>Frottée!</i> ça
+y est! C'est donc un soudard, à présent? un enfant si
+bien élevé! «J'espère que ma tante Roxane sera fière
+de moi...» Compte là-dessus, vaurien! «Et que,
+pour fêter mon épaulette, elle mettra sa plus belle
+robe, sans oublier d'ajouter aux roses de son teint...»
+(<span class="stage2">jetant la lettre.</span>) Polisson!</p>
+
+<p>LOUISE, (<span class="stage2">ramassant la lettre.</span>) Consolez-vous, ma tante,
+je ne suis guère mieux traitée. (<span class="stage2">Lisant.</span>) «Je compte
+aussi que ma petite Louise se redressera de toute sa
+hauteur, et qu'elle attachera un noeud d'argent aux
+cheveux de sa poupée!» Il me fait l'honneur de croire
+que je joue encore à la poupée, c'est flatteur!</p>
+
+<p>LE COMTE. Il oublie que deux ans se sont déjà
+écoulés depuis son départ.</p>
+
+<p>LOUISE. Il oublie les malheurs de notre parti, il ne
+se dit pas que, chez nous, il n'y a plus d'enfants!</p>
+
+<p>LE COMTE. Il est enfant lui-même: à vingt-deux
+ans!</p>
+
+<p>ROXANE. Tant pis pour lui! Louise, j'espère que vous
+n'épouserez jamais ce monsieur-là?</p>
+
+<p>LOUISE. Je n'ai jamais désiré l'épouser, ma tante,
+et, si mon père me laisse libre...</p>
+
+<p>LE COMTE. Je ne te contraindrai jamais; mais tu
+avais de l'amitié pour lui malgré vos petites querelles.
+Il était si bon pour toi... et pour tout le monde!</p>
+
+<p>LOUISE. De l'amitié..., c'est fort bien. Je lui rendrai
+la mienne, s'il revient de ses erreurs; mais faut-il se
+marier par amitié?</p>
+
+<p>MARIE. Vous ne dites pas ce que vous pensez!</p>
+
+<p>LOUISE. Si fait! A ce compte-là, pourquoi n'épouserais-je
+pas aussi bien M. de la Tessonnière?</p>
+
+<p>LA TESSONNIÈRE. Hein? quoi?</p>
+
+<p>ROXANE. Rien; continuez votre petit somme.</p>
+
+<p>LA TESSONNIÈRE, (<span class="stage2">montrant les cartes.</span>) Alors, la partie...?</p>
+
+<p>LOUISE. Un peu plus tard, mon ami.</p>
+
+<p>LA TESSONNIÈRE, (<span class="stage2">à Roxane.</span>) Et vous..., vous ne voulez
+pas...?</p>
+
+<p>ROXANE. Un peu plus tard, un peu plus tard; c'est
+l'heure de votre promenade.</p>
+
+<p>LA TESSONNIÈRE. Vous croyez? Je n'aime guère à
+me promener seul; les paysans ont des figures si singulières
+à présent...</p>
+
+<p>LE COMTE. Singulières? Pourquoi?</p>
+
+<p>LA TESSONNIÈRE. Oui, oui... ils deviennent très-méchants!</p>
+
+<p>ROXANE. Allons donc, allons donc! Allez-vous avoir
+peur, ici à présent? Vous irez dans le jardin, là, près
+des fenêtres.</p>
+
+<p>MARIE. J'irai avec vous!</p>
+
+<p>LA TESSONNIÈRE. Bien, bien! (<span class="stage2">Il sort avec Marie.</span>)</p>
+
+<p>LE COMTE. Qu'est-ce qu'il veut dire? De quoi a-t-il
+peur?</p>
+
+<p>ROXANE. De tout! c'est son habitude, vous le savez
+bien, puisqu'il est venu s'installer chez nous à cause
+de ça.</p>
+
+<p>LE COMTE. Il avait peur de ses paysans, qui lui en
+voulaient d'être poltron; mais les nôtres sont si doux,
+si tranquilles...</p>
+
+<p>ROXANE. Ne vous y fiez pas, mon cher! Ils espèrent
+toujours que vous vous montrerez!... Mais voici les
+autres hôtes du château.</p>
+
+<br>
+<p class="stage1">SCÈNE II.--<span class="sc">Les Mêmes, le baron DE RABOISSON,
+le chevalier DE PRÉMOUILLARD</span></p>
+
+<p>RABOISSON. Mesdames, je vous apporte des nouvelles.</p>
+
+<p>ROXANE.--Ah! baron, ce mot-là me fait toujours
+trembler! Bonnes ou mauvaises, vos nouvelles?</p>
+
+<p>RABOISSON. Bah! pourvu qu'elles soient nouvelles!
+ça désennuie toujours. L'insurrection vient nous
+trouver.</p>
+
+<p>LOUISE. Enfin!</p>
+
+<p>LE COMTE. Est-ce sérieux, Raboisson, ce que vous
+dites là? Comment savez-vous...?</p>
+
+<p>RABOISSON. Mon valet de chambre arrive de la
+ville. Il n'y est bruit que de la marche de l'armée
+royale.</p>
+
+<p>LE CHEVALIER. Malheureusement, c'est la douzième
+fois au moins que Puy-la-Guerche est en émoi pour
+rien.</p>
+
+<p>LE COMTE. Vous dites <i>malheureusement</i>?</p>
+
+<p>LE CHEVALIER. Oui, monsieur le comte. L'inaction
+à laquelle, par égard pour vous, nous nous sommes
+condamnés, commence à me peser plus que je ne puis
+dire. J'espère qu'en présence d'une force considérable
+telle qu'on l'annonce, vous ne conseillerez point à la
+garde nationale du district une résistance inutile... et
+désastreuse!</p>
+
+<p>LE COMTE. Je prendrai conseil des circonstances,
+chevalier. Il faut d'abord savoir s'il s'agit ici d'une véritable
+armée commandée par des chefs raisonnables,
+auquel cas j'engagerai les gens de la ville à se soumettre;
+mais, si c'est un ramassis de bandits sans ordre et
+sans mandat...</p>
+
+<p>RABOISSON. J'ai envoyé à la découverte, nous saurons
+bientôt à quoi nous en tenir. Le bruit du moment
+est que cette troupe est commandée par Saint-Gueltas.</p>
+
+<p>LE COMTE. Qui appelez-vous ainsi? Je ne me souviens
+pas...</p>
+
+<p>RABOISSON. Eh! c'est le petit nom du fameux marquis!</p>
+
+<p>LOUISE. Le marquis de la Roche-Brûlée? Ah! mon
+père, on le dit si cruel!... Soyez prudent!</p>
+
+<p>ROXANE. Et on le dit invincible! Mon frère, ne
+vous y risquez pas.</p>
+
+<p>LE COMTE. Je ferai mon devoir; si cet homme agit
+de son chef et sans ordre de la cour, je conseillerai et
+j'organiserai la résistance.</p>
+
+<p>RABOISSON. Mais s'il est en règle?... et il y est, je
+vous en réponds... Saint-Gueltas est aussi prudent que
+hardi.</p>
+
+<p>LOUISE. Vous le connaissez, monsieur de Raboisson?</p>
+
+<p>RABOISSON. Je l'ai connu beaucoup dans sa jeunesse.</p>
+
+<p>ROXANE. Il n'est donc plus jeune?</p>
+
+<p>RABOISSON, (<span class="stage2">souriant.</span>) Si fait! une quarantaine d'années,
+comme nous!</p>
+
+<p>ROXANE. On le dit charmant!</p>
+
+<p>RABOISSON. Au contraire, il est laid, mais il plaît
+aux femmes.</p>
+
+<p>LOUISE, (<span class="stage2">ingénument.</span>) Pourquoi?</p>
+
+<p>RABOISSON, (<span class="stage2">embarrassé.</span>) Parce que... parce qu'il est
+laid, je ne vois pas d'autre raison.</p>
+
+<p>ROXANE, (<span class="stage2">bas, à Raboisson.</span>) Et parce qu'il les aime, n'est-ce
+pas?</p>
+
+<p>RABOISSON, (<span class="stage2">de même.</span>) Chut! il les adore!</p>
+
+<p>ROXANE. Alors, c'est un héros! comme César, comme
+le maréchal de Saxe!</p>
+
+<p>LE COMTE, qui a parlé avec le chevalier. Je ne vous demande
+qu'une chose, c'est de ne pas courir au-devant
+de l'insurrection. Ce serait m'exposer à des soupçons...
+Si elle vous entraîne et vous emporte en passant,
+je n'aurai de comptes à rendre à personne; mais
+n'oubliez pas qu'en vous donnant asile chez moi dans
+ces jours de persécution, j'ai répondu de vous sur
+mon propre honneur.</p>
+
+<p>LE CHEVALIER. Je ne l'oublierai pas, monsieur.</p>
+
+<p>RABOISSON. Quant à moi, mon cher comte, il y a
+une circonstance qui me rendra aussi sage que vous
+pouvez le désirer: c'est que l'insurrection est fomentée
+par les prêtres; or, je ne suis pas de ce côté-là:
+voltairien j'ai vécu, voltairien je mourrai.</p>
+
+<p>LE CHEVALIER. Il n'y a pas de quoi se vanter, monsieur!</p>
+
+<p>RABOISSON. Pardonnez-moi, jeune homme! Libre
+à vous de donner dans les idées contraires. Élevé
+pour l'Église, vous étiez abbé l'an passé. La mort de
+vos aînés vous remet l'épée au flanc, et vous êtes impatient
+de la tirer pour la cause que vous croyez
+sainte; mais, moi, j'aime la ligne droite et ne veux pas
+faire les affaires du fanatisme sous prétexte de faire
+celles de la monarchie.</p>
+
+<p>LE CHEVALIER. Pourtant, monsieur...</p>
+
+<p>ROXANE. Ah! mon Dieu! allez-vous encore vous
+quereller? C'est bien le moment! Parlez-nous plutôt du
+charmant Saint-Gueltas...</p>
+
+<p>MÉZIÈRES, (<span class="stage2">entrant.</span>) Monsieur le comte, il y a là M. Le
+Moreau, municipal de Puy-la-Guerche, avec M. Rebec,
+son adjoint..., celui qui est aubergiste à présent, votre
+ancien marchand de laines.</p>
+
+<p>ROXANE. Fripon sous toutes les formes! (<span class="stage2">Au comte.</span>)
+Est-ce que vous allez recevoir ces gens-là?</p>
+
+<p>LE COMTE, (<span class="stage2">à Mézières.</span>) Faites entrer. (<span class="stage2">Mézières sort. A sa
+soeur.</span>) Le Moreau est un très-galant homme.</p>
+
+<p>ROXANE. Ça? un abominable suppôt de la gironde,
+qui a approuvé le meurtre du roi?</p>
+
+<p>LE COMTE. Ma soeur, soyez calme.</p>
+
+<p>ROXANE. Non! je suis indignée!</p>
+
+<p>LOUISE. Alors, ne restez pas ici.--Venez, ma tante.</p>
+
+<p>ROXANE. Oui, oui, sortons! J'étouffe de rage! Mon
+frère, vous êtes un tiède, un... (<span class="stage2">Louise lui ferme la bouche par
+un baiser.</span>) Tiens, sans toi, je crois que je deviendrais
+fratricide! (<span class="stage2">Elles sortent.</span>)</p>
+
+<p>RABOISSON. Devons-nous rester?</p>
+
+<p>LE COMTE. Vous, certes; mais le chevalier est vif...</p>
+
+<p>RABOISSON. Et jeune!</p>
+
+<p>LE CHEVALIER, (<span class="stage2">au comte.</span>) Je me retire, monsieur.
+(<span class="stage2">Il sort.</span>)</p>
+<br>
+
+<p class="stage1">SCÈNE III.--LE COMTE, RABOISSON, LE MOREAU,
+REBEC.</p>
+
+<p>REBEC, (<span class="stage2">obséquieux, avec de grands saluts.</span>) Nous nous sommes
+permis...</p>
+
+<p>LE COMTE. Soyez les bienvenus, messieurs. Qu'y
+a-t-il pour votre service?</p>
+
+<p>REBEC, (<span class="stage2">ému.</span>) Voilà ce que c'est, citoyen comte.
+Les brigands sont à nos portes.</p>
+
+<p>LE COMTE, (<span class="stage2">incrédule.</span>) A vos portes?</p>
+
+<p>REBEC. On a signalé l'apparition de plusieurs bandes
+éparses dans les bois, et même très-près d'ici on a
+trouvé des traces de bivac.</p>
+
+<p>RABOISSON. On est sûr que c'étaient des brigands?</p>
+
+<p>REBEC. Oui, citoyen baron, des paysans révoltés
+contre le tirage.</p>
+
+<p>LE COMTE. Ont-ils fait quelque dégât?</p>
+
+<p>REBEC. Aucun encore; mais...</p>
+
+<p>LE COMTE. Vous vous pressez peut-être beaucoup
+de les traiter de brigands!</p>
+
+<p>REBEC. Ah! dame! si M. le comte croit qu'ils n'en
+veulent pas à nos personnes et à nos biens..., c'est
+possible! moi, j'ignore... (<span class="stage2">Bas, à Le Moreau, qui se tient digne
+et froid, observant avec sévérité le comte et Raboisson.</span>) Il ne faudrait
+pas le fâcher! (<span class="stage2">Haut.</span>) Moi, j'ai des opinions modérées...
+J'ai toujours été dévoué à la famille de Sauvières.</p>
+
+<p>LE COMTE, (<span class="stage2">avec un peu de hauteur.</span>)--Il est blessé de l'examen
+que lui fait subir Le Moreau. Ma famille a toujours su reconnaître
+les preuves de respect et de fidélité; mais je
+vous sais alarmiste, monsieur Rebec, et je voudrais
+être sérieusement renseigné. Pourquoi M. Le Moreau
+garde-t-il le silence?</p>
+
+<p>LE MOREAU, (<span class="stage2">prenant un siége et faisant sentir qu'on ne lui a pas
+encore dit de s'asseoir.</span>) Monsieur le comte ne m'a pas encore
+fait l'honneur de m'interroger.</p>
+
+<p>LE COMTE, (<span class="stage2">lui faisant signe de s'asseoir.</span>) Veuillez parler,
+monsieur.</p>
+
+<p>LE MOREAU. Je ne suis pas aussi persuadé que
+M. Rebec de l'approche de ces bandes; mais la population
+s'en émeut, et il faut la rassurer. Les paysans
+des districts voisins, gagnés par l'exemple des districts
+plus éloignés, commencent eux-mêmes à commettre
+des actes de brigandage, on n'en peut plus douter. La
+loi du recrutement est dure pour eux, j'en conviens,
+et ils n'en comprennent pas la nécessité; des suggestions
+coupables, des intrigues perverses que je n'ai
+pas besoin de vous signaler...</p>
+
+<p>RABOISSON. Quant à cela, je ne vous dirai pas le
+contraire. Le clergé des campagnes...</p>
+
+<p>LE COMTE. Ne parlons pas du clergé, je le respecte.</p>
+
+<p>LE MOREAU. Je le respecte aussi, quand il ne prêche
+pas la guerre civile.</p>
+
+<p>LE COMTE. La guerre civile! en sommes-nous là,
+bon Dieu?</p>
+
+<p>LE MOREAU. Oui, monsieur, nous en sommes là, et,
+si vous l'ignorez, vous vous faites d'étranges illusions.</p>
+
+<p>LE COMTE. Le peuple n'en veut qu'aux jacobins,
+messieurs, et Dieu merci, il n'y en a pas dans notre
+district.</p>
+
+<p>LE MOREAU. Du moins, il y en a peu; mais, en revanche,
+il y a beaucoup d'hommes qui pensent comme
+moi.</p>
+
+<p>LE COMTE. Nous pensons tous de même; nous voulons
+tous la fin des fureurs démagogiques.</p>
+
+<p>LE MOREAU. C'est pour cela, monsieur le comte,
+que nous devons réprimer toutes les démagogies, de
+quelque titre qu'elles se parent. Venez commander nos
+gardes nationaux, et, s'il est vrai que le torrent se dirige
+de notre côté, il passera auprès de notre ville sans
+oser la traverser.</p>
+
+<p>REBEC. Autrement, ils feront ce qu'ils ont fait à Bois-Berthaud,
+ils dévasteront tout. Ils pilleront les auberges,
+ils gaspilleront les provisions de bouche...</p>
+
+<p>LE MOREAU. Et, chose plus grave, ils insulteront
+nos femmes et menaceront nos enfants! Hâtez-vous,
+monsieur. Si les nouvelles sont exactes, ils ont fait ce
+matin le ravage au hameau du Jardier, à six lieues
+d'ici; ils peuvent être chez nous ce soir!</p>
+
+<p>LE COMTE. Mais ce ne sont pas des gens de nos environs.
+Qui sont-ils? d'où viennent-ils?</p>
+
+<p>LE MOREAU, (<span class="stage2">méfiant.</span>) Vous l'ignorez, monsieur le comte?</p>
+
+<p>LE COMTE, (<span class="stage2">blessé.</span>) Apparemment, puisque je le demande.</p>
+
+<p>LE MOREAU. Ils viennent du bas Poitou.</p>
+
+<p>RABOISSON. Et ils sont commandés...?</p>
+
+<p>LE MOREAU. Par le ci-devant marquis de la Roche-Brûlée,
+un homme perdu de dettes et de débauches.</p>
+
+<p>RABOISSON. Vous êtes sévère pour lui... Il vaut
+peut-être mieux que sa réputation.</p>
+
+<p>LE MOREAU. Si vous le connaissez, monsieur, et
+que nous soyons réduits à capituler, vous nous viendrez
+en aide, et, en nous servant d'intermédiaire,
+vous n'oublierez pas la confiance que les autorités de
+Puy-la-Guerche ont cru pouvoir vous témoigner; mais
+nous commencerons par nous bien défendre, je vous
+en avertis, et j'imagine que M. le commandant de
+notre garde civique ne nous abandonnera pas dans
+le danger.</p>
+
+<p>LE COMTE. Le doute m'offense, monsieur. Laissez-moi
+le temps de donner chez moi quelques ordres, et
+je vous suis. (<span class="stage2">A Raboisson.</span>) Venez, baron, c'est à vous
+que je veux confier la garde du château en mon absence.
+(<span class="stage2">Ils sortent.</span>)</p>
+
+<br>
+<p class="stage1">SCÈNE IV.--LE MOREAU, REBEC.</p>
+
+<p>REBEC. Eh bien, il a tout de même l'air de vouloir
+faire son devoir, le grand gentilhomme! Avez-vous vu
+comme il hésitait au commencement? Sans moi, qui
+lui ai dit son fait...</p>
+
+<p>LE MOREAU. Il hésitera encore, il faut le surveiller.
+Honnête homme, timoré et humain, mais irrésolu et
+royaliste. Ces gens-là sont bien embarrassés, croyez-moi,
+quand ils essayent de faire alliance avec nous.
+Nous nous flattons quelquefois de les avoir assez compromis
+pour qu'ils soient forcés de rompre avec leur
+parti; mais, le jour où ils peuvent nous fausser compagnie,
+ils s'en tirent en disant que nous leur avons
+mis le couteau sur la gorge.</p>
+
+<p>REBEC. Bah! bah! celui-ci, nous le tiendrons, c'est-à-dire...
+(<span class="stage2">regardant par une fenêtre</span>) vous le tiendrez! Moi,
+je...</p>
+
+<p>LE MOREAU. Où allez-vous?</p>
+
+<p>REBEC. Je vais sur le chemin surveiller l'arrivée de
+mes denrées.</p>
+
+<p>LE MOREAU. Quelles denrées?</p>
+
+<p>REBEC. Eh bien, mes approvisionnements, mes bestiaux,
+mes lits, mon linge, et mes deux servantes que
+je ne suis pas d'avis d'abandonner aux hasards d'une
+jacquerie!</p>
+
+<p>LE MOREAU. Vous prenez vos précautions; mais où
+menez-vous tout cela?</p>
+
+<p>REBEC. Tiens! ici, pardieu!</p>
+
+<p>LE MOREAU. Ici?</p>
+
+<p>REBEC. Et où donc mieux? Je ne suis pas le seul qui
+vienne se mettre à l'abri du pillage derrière les mâchicoulis
+du ci-devant seigneur de la province. Mes
+voisins de la grand'rue et ceux du Vieux-Marché aussi,
+enfin tous ceux qui ont quelque chose à perdre, nous
+sommes une douzaine, avec nos charrettes, nos bêtes
+et nos gens, qui avons résolu de nous retrancher
+céans, que la chose plaise ou non à M. le comte. Nous
+avons fait la part du feu, et nous sauvons le meilleur
+dans les caves et greniers de la féodalité. Il faut bien
+que ça nous serve à quelque chose, les châteaux que
+nous avons laissés debout!</p>
+
+<p>LE MOREAU. Vous êtes fous! Si M. de Sauvières nous
+trahissait...</p>
+
+<p>REBEC. Raison de plus, c'est prévu, ça! S'il ne se
+conduit pas bien à la ville, s'il tourne casaque, comme
+on dit, nous lui fermons au nez les portes de son manoir,
+nous gardons ses dames et ses hôtes comme otages.
+Les murs sont bons, ici, beaucoup meilleurs que
+l'enceinte délabrée de Puy-la-Guerche, et, quand il s'agit
+de soutenir un siége, vive une petite forteresse
+bien située comme celle-ci! Ah! voilà mon convoi! Je
+cours...</p>
+<br>
+
+<p class="stage1">SCÈNE V.--<span class="sc">Les Mêmes</span>, ROXANE, LOUISE, MARIE.</p>
+
+<p>ROXANE, (<span class="stage2">sans répondre aux courbettes de Rebec.</span>) Qu'est-ce qui
+se passe? La cour du donjon est encombrée, la population
+de la ville reflue ici, et c'est vous, messieurs,
+qui nous valez cet embarras et ce danger? Croyez-vous
+que nous n'ayons d'autre affaire que de défendre vos
+ânes crottés, vos charretées de fromage et vos vieilles
+hardes?</p>
+
+<p>REBEC, (<span class="stage2">à Le Moreau, bas.</span>) Diable! elle n'est pas polie, la
+vieille!</p>
+
+<p>LE MOREAU, (<span class="stage2">à Roxane.</span>) Madame, je n'ai pas encouragé
+cette panique ridicule. Je ne l'approuve pas. Je vais
+essayer de la faire cesser. (<span class="stage2">Il salue et sort avec dignité.</span>)</p>
+
+<p>ROXANE, (<span class="stage2">à Rebec.</span>) Celui-ci, à la bonne heure! mais
+vous, monsieur l'aubergiste,... c'est-à-dire toi, l'ancien
+brocanteur, si heureux autrefois de te chauffer
+au feu de nos cuisines...</p>
+
+<p>REBEC. Madame, je suis citoyen et adjoint à la municipalité...
+Parvenu par mon mérite, je ne rougis
+pas de mes antécédents.</p>
+
+<p>ROXANE. En attendant, monsieur l'adjoint, vous
+allez déguerpir de céans et remporter vos guenilles.</p>
+
+<p>LOUISE, (<span class="stage2">bas, à Rebec.</span>) Laissez dire ma tante. Elle est
+vive, mais très-bonne. D'ailleurs, mon père, qui n'a jamais
+refusé l'hospitalité à personne, vient d'ordonner
+que la cour fortifiée et le donjon fussent ouverts à quiconque
+voudrait s'y réfugier, et tant qu'il y aura de
+la place...</p>
+
+<p>REBEC. Merci, aimable citoyenne et noble châtelaine;
+vous avez bien mérité de la patrie, et le donjon
+est bon! Merci pour le donjon! Je vais, avec votre
+permission, y installer mon petit avoir.</p>
+
+<p>LOUISE. Allez, monsieur Rebec. (<span class="stage2">Il sort.</span>)</p>
+
+<p>ROXANE. Ah! Louise, toi aussi, tu ménages ces animaux-là?</p>
+
+<p>LOUISE. Il le faut, ma tante; je ne vois pas sans
+crainte mon pauvre père s'en aller à la ville avec eux.
+Pour un soupçon, ils peuvent le garder prisonnier,
+le dénoncer à leur affreux tribunal révolutionnaire...</p>
+
+<p>ROXANE. Il n'aurait que ce qu'il mérite!</p>
+
+<p>LOUISE et MARIE. Ah! que dites-vous là!</p>
+
+<p>ROXANE. C'est vrai, j'ai tort! Je ne sais ce que je
+dis, j'ai la tête perdue!</p>
+
+<p>MARIE. Il faut pourtant montrer un peu de courage!
+Vous aviez tant promis d'en avoir!</p>
+
+<p>ROXANE. J'en ai; oui, je me sens un courage de
+lion, si vraiment le marquis Saint-Gueltas est à la
+tête de ces bandes! Un homme du monde, galant, à ce
+qu'on dit!--Mais, si ce sont des paysans sans chef,
+des enfants perdus, des désespérés,... s'ils mettent le
+feu partout,... s'ils outragent les femmes... Et mon
+frère qui nous quitte!</p>
+
+<p>MARIE. Pour quelques heures peut-être; s'il apprend
+à la ville que c'est encore une panique....</p>
+
+<p>ROXANE. Qui sait ce que c'est? Ah! je me sens toute
+défaite. Je n'ai pas pris ma crème aujourd'hui.--L'ai-je
+prise? Je ne sais où j'en suis!</p>
+
+<p>MARIE. Vous ne l'avez pas prise, et c'est l'heure.
+(<span class="stage2">Elle va pour sonner.</span>) Mais voici la petite Bretonne qui
+vous l'apporte. Elle est exacte.</p>
+<br>
+
+<p class="stage1">SCÈNE VI.--<span class="sc">Les Mêmes</span>, LA KORIGANE.</p>
+
+<p>LA KORIGANE. Est-ce que vous vous impatientez?
+(<span class="stage2">Elle présente un bol de crème à Roxane.</span>)</p>
+
+<p>ROXANE. Non, non, petite, c'est fort bien. (<span class="stage2">Elle boit.</span>)
+Elle est délicieuse, ta crème. Ah! ma pauvre enfant,
+nous voilà bien en peine! Tu n'as pas peur, toi?</p>
+
+<p>LA KORIGANE. Moi, peur? Et de quoi donc, mamselle?</p>
+
+<p>LOUISE. Des brigands!</p>
+
+<p>LA KORIGANE. Oh! ça me connaît, moi, les brigands!
+c'est tout du monde comme moi!</p>
+
+<p>ROXANE. Comme toi? Ah ça! où donc les as-tu connus?</p>
+
+<p>LA KORIGANE. Oh! dame! dans tout le bas pays.
+Vous savez bien que j'ai pas mal roulé de ferme en
+ferme et de château en château avant que d'entrer
+chez vous. Vous m'avez prise parce que votre cousine,
+chez qui j'étais en dernier, vous a envoyé des vaches
+brettes et moi par-dessus le marché, comme le chien
+qu'on vend avec le troupeau. Elle ne tenait pas à
+moi,--pas plus que moi à elle!--Elle m'a dit
+comme ça: «Tu es mauvaise tête, tu ne souffres pas les
+reproches; mais tu sais soigner les bêtes, et je vais
+t'envoyer avec les tiennes chez des dames très-riches
+et très-douces.» Moi, j'ai dit: «Ça me va, de m'en aller.
+J'aime à changer d'endroit, je ne restais chez vous
+qu'à cause des vaches.» Et pour lors...</p>
+
+<p>ROXANE. C'est bon, c'est bon, caquet bon bec! tu
+nous raconteras tes histoires un autre jour. Remporte
+ta tasse.</p>
+
+<p>LOUISE. Permettez, ma tante, elle a peut-être vu
+chez notre cousine du Rozeray...</p>
+
+<p>ROXANE. Eh! au fait!... elle recevait tous les chefs, la
+cousine!... Oui, oui. Dis-nous, Korigane..., est-ce que
+tu as entendu parler là-bas d'un personnage,... un certain
+marquis?...</p>
+
+<p>LA KORIGANE. Un marquis! c'est Saint-Gueltas que
+vous voulez dire?</p>
+
+<p>ROXANE. Justement! M. de la Roche-Brûlée. Tu l'as
+vu?</p>
+
+<p>LA KORIGANE. Si je l'ai vu! vous me demandez si je
+l'ai vu?</p>
+
+<p>ROXANE. Eh bien, sans doute; est-ce que tu ne te
+souviens pas?</p>
+
+<p>LOUISE. Tu ne réponds pas, toi qui n'as pas l'habitude
+de rester court! (<span class="stage2">A Roxane.</span>) Elle a oublié.</p>
+
+<p>LA KORIGANE, exaltée. Oublier Saint-Gueltas, moi!
+Mamselle Louise, si vous voyez jamais cet homme-là
+quand ça ne serait qu'une petite fois et pour un moment,
+vous saurez qu'on ne l'oublie plus, quand même
+on vivrait cent ans après.</p>
+
+<p>ROXANE. Ah! oui-da! tu me donnes envie de le
+voir.</p>
+
+<p>LA KORIGANE, (<span class="stage2">à Louise, la regardant fixement.</span>) Et vous,
+vous êtes curieuse de le voir aussi?</p>
+
+<p>LOUISE, (<span class="stage2">embarrassée.</span>) De le voir?... Peu m'importe; mais
+on nous menace de son arrivée dans le pays, et je
+voudrais savoir si nous devons nous en réjouir ou...
+ou nous cacher?</p>
+
+<p>LA KORIGANE, (<span class="stage2">emphatiquement, naïvement.</span>) Pour la cause du
+bon Dieu et des bons prêtres, réjouissez-vous, mesdames!
+Si Saint-Gueltas vient ici avec ses bons gars
+du Poitou, de la Bretagne et de la Loire, car il y en a
+de tous les pays qui le suivent, comptez que la sainte
+Vierge est à leur tête, et que pas un républicain, pas
+un trahisseur, pas même un tiède, ne restera sur terre.
+Quand Saint-Gueltas passe quelque part, c'est rasé!
+c'est comme le feu du ciel!--Mais, pour votre sûreté
+à vous, mes petites femmes, cachez-vous; cachez vos
+jupons roses et vos cheveux poudrés, et cachez-les
+bien, car il sait dépister les jeunes comme les mûres,
+les villageoises en sabots comme les bourgeoises en
+souliers et les princesses en mules de satin! Oui, oui,
+cachez-moi tout ça, ou malheur à vous!</p>
+
+<p>LOUISE, (<span class="stage2">à sa tante.</span>) Elle parle comme une folle! elle
+me fait peur!</p>
+
+<p>ROXANE. Et moi, elle m'amuse. (<span class="stage2">A la Korigane.</span>) C'est
+très-drôle, tout ce que tu nous chantes là; mais explique-toi
+mieux. Il ne respecte donc rien, ton fameux
+marquis?</p>
+
+<p>LA KORIGANE. Il n'a pas besoin de respecter ni de
+pourchasser; il regarde!... Oh! il vous regarde avec
+des yeux... C'est comme le serpent qui charme sa
+proie. Alors, qu'on veuille ou ne veuille pas, il faut
+penser à lui le restant de ses jours. Voilà ce que je
+vous dis, est-ce clair, mamselle Louise? (<span class="stage2">Louise, troublée,
+s'éloigne avec un air de dédain.</span>)</p>
+
+<p>MARIE, (<span class="stage2">calme, souriant, à la Korigane.</span>) Parlez pour vous,
+ma chère enfant!</p>
+
+<p>LA KORIGANE. Pour moi?</p>
+
+<p>ROXANE. Pardine! on voit bien que tu es amoureuse
+de lui.</p>
+
+<p>LA KORIGANE. Amoureuse? Je ne sais pas, demoiselle!
+Je n'ai que seize ans, moi, et j'ai déjà couru de
+pays en pays pour gagner ma pauvre vie. J'aurais dû
+en apprendre long. Eh bien, je n'en sais guère plus
+que ces demoiselles, puisque je ne sais pas si j'ai été
+amoureuse et si je le suis.</p>
+
+<p>ROXANE. A la bonne heure! On t'a prise comme
+une fille innocente, et j'aime à voir que...</p>
+
+<p>LA KORIGANE. Vous ne voyez rien! A l'âge de
+six ans, j'avais déjà un ami que je suivais partout: c'était
+un champi comme moi. Je l'appelais mon petit
+mari, et lui, il m'appelait sa petite soeur. Quand il a
+eu dix-huit ans et moi quatorze, on s'est fâché, parce
+que je lui disais: «Il faudra nous marier ensemble,» et
+que lui, il ne voulait ni amitié ni mariage. Il était devenu
+comme fou; son idée, qu'il disait, c'était d'être
+moine. Alors, la colère m'est montée aux yeux. Je lui
+ai jeté mes sabots à la tête, et je me suis sauvée du
+pays, pieds nus, toujours courant. Je n'avais ni amis
+ni parents; personne n'a couru après moi, et j'ai été
+ici et là, n'aimant personne et toujours en colère, toujours
+pensant à cet imbécile qui n'avait pas voulu
+m'aimer! J'y ai pensé jusqu'au jour où j'ai vu Saint-Gueltas.
+Alors, j'ai toujours pensé à Saint-Gueltas, et
+j'ai oublié l'autre.</p>
+
+<p>ROXANE. Et Saint-Gueltas... a-t-il fait attention à toi?</p>
+
+<p>LA KORIGANE. Je ne sais pas! Un jour, votre cousine
+du Rozeray m'a dit des sottises et des injustices; j'ai
+bien vu qu'elle était jalouse...</p>
+
+<p>ROXANE. Allons donc, impertinente! tu voudrais
+nous faire croire que la comtesse...</p>
+
+<p>LA KORIGANE. Oh! si vous vous fâchez, je ne dirai
+plus rien.</p>
+
+<p>ROXANE. Si fait, parle encore; tu nous amuses, tu
+nous distrais.--Que regardes-tu, Marie? est-ce que
+mon frère?... Il a promis de ne pas partir sans nous
+voir.</p>
+
+<p>MARIE, (<span class="stage2">à la fenêtre.</span>) Il est là, mademoiselle. Je ne comprends
+pas... il donne des ordres... La cour du donjon
+est pleine de gens de la ville...</p>
+
+<p>LOUISE. Et mon père fait fermer les grilles. Veut-il
+les retenir prisonniers?</p>
+
+<p>ROXANE. Il fait bien, s'il fait cela. Ces drôles l'auront
+menacé! (<span class="stage2">A la Korigane.</span>) Va voir ce qui se passe et
+reviens nous le dire.</p>
+
+<p>LA KORIGANE, (<span class="stage2">à la fenêtre, sur laquelle elle grimpe.</span>) Oh! je
+vas vous le dire tout de suite. Voilà d'un côté les républicains
+de la ville qui se cachent, et... dans l'autre
+cour, mon doux Jésus! c'est les gens du roi qui entrent!
+Je reconnais bien le drapeau.</p>
+
+<p>ROXANE, (<span class="stage2">effrayée.</span>) Les brigands! On va se battre, là,
+sous nos fenêtres!</p>
+
+<p>LOUISE. Non, non, ils ne se verront même pas! Mon
+père vient ici avec un chef.</p>
+
+<p>ROXANE. Ah! qui est-ce? le marquis?...</p>
+
+<p>LA KORIGANE, (<span class="stage2">regardant.</span>) Ça? c'est Mâcheballe, le général
+des braconniers du bas pays. Je n'en vois pas
+d'autre!</p>
+
+<p>ROXANE. Mâcheballe, l'assassin, comme on l'appelle?
+Nous sommes perdus!</p>
+
+<p>LA KORIGANE. Dame, s'il sait comment vous le
+traitez! Il vous croira tournée au bleu, et il n'est pas
+tendre, je ne vous dis que ça!</p>
+
+<p>LOUISE. Taisez-vous, taisez-vous, le voici!</p>
+<br>
+
+<p class="stage1">SCÈNE VII.--<span class="sc">Les Mêmes</span>, LE COMTE, MACHEBALLE
+et <span class="sc">une douzaine de Paysans armés</span>, dont le nombre augmente
+insensiblement et envahit le salon. Ce sont gens de diverses
+provinces et quelques Vendéens nouvellement recrutés par eux. LE
+CHEVALIER, LE BARON, LA TESSONNIÈRE, MÉZIÈRES,
+STOCK. Plusieurs Vendéens, un peu mieux habillés ou mieux
+armés que les autres et simulant une sorte d'état-major, entourent
+Mâcheballe. Ils ont le chapeau ou le mouchoir sur la figure.</p>
+
+<p>LE COMTE, (<span class="stage2">à Mâcheballe, qu'il introduit.</span>) Entrez ici, et
+parlez, monsieur, puisque vous vous présentez au
+nom du roi, et que vos pouvoirs sont en règle. J'écoute
+les paroles que vous m'apportez et que vous
+voulez me dire en présence de mes hôtes et de ma famille.</p>
+
+<p>MACHEBALLE. Eh bien, monsieur le comte, voilà. Je
+ne suis pas grand parolier, moi, et la chose que j'ai à
+vous dire ne prendra pas le temps de réciter un chapelet.
+Je suis devant vous, moi, Pierre-Clément Coutureau,
+dit Mâcheballe, capitaine, commandant ou
+général, comme ça vous fera plaisir, je n'y tiens pas;
+j'ai ma bande de bons enfants, je la mène du mieux
+que je peux; si elle est contente de moi, ça suffit!</p>
+
+<p>LES INSURGÉS. Oui, oui, vive le général!</p>
+
+<p>MACHEBALLE. Vous voyez, ils veulent que je le sois!
+On verra ça plus tard, quand on sera organisé; pour
+le quart d'heure, faut se réunir et se compter. Et, depuis
+trois mois qu'on avance dans le pays, on a emmené,
+chemin faisant, tous les bons serviteurs de Dieu
+et de l'Église. On est donc déjà vingt-cinq mille, chaque
+corps marchant dans son chemin. On n'est chez
+vous qu'une cinquantaine; mais, autour de vous, dans
+les bois, il y a autant d'hommes que d'arbres, monsieur
+le comte! et faudrait pas nous mépriser parce
+qu'on vous paraît une poignée. On est venu ici en
+confiance...</p>
+
+<p>LE COMTE. Il est inutile de menacer, monsieur;
+fussiez-vous seul, vous seriez en sûreté chez moi!</p>
+
+<p>MACHEBALLE. Alors, monsieur le comte, vous allez, je
+pense, rassembler vos métayers, vos domestiques et
+tout le monde de votre paroisse, et vous viendrez avec
+nous, pas plus tard que tout à l'heure, donner l'assaut
+à la ville de Puy-la-Guerche?</p>
+
+<p>LE COMTE. Non, monsieur, je ne le ferai pas, et je
+vous prie, je vous somme au besoin, de vous retirer
+du district où j'ai le devoir de commander la garde
+nationale.</p>
+
+<p>MACHEBALLE, (<span class="stage2">riant.</span>)
+ Vous me sommez, au nom de
+quoi?</p>
+
+<p>LE COMTE. Au nom du roi, monsieur.</p>
+
+<p>MACHEBALLE. Comment donc que vous arrangez ça
+dans le pays d'ici?</p>
+
+<p>LE COMTE. Dans le pays, on procède comme ailleurs
+au nom de la République; mais avec vous j'invoque
+la seule autorité légitime que je reconnaisse.</p>
+
+<p>MACHEBALLE. Alors, comment que vous arrangez ça
+dans votre cervelle? (<span class="stage2">Les Vendéens rient.</span>) Comment donc
+prétendez-vous, au nom du roi, m'empêcher de servir
+le roi?</p>
+
+<p>LE COMTE. Chacun entend le service du roi à sa manière.
+Vous avez méconnu la sainteté de sa cause en
+commettant des excès, des cruautés sans exemple.
+J'ai fait honneur à ceux qui ont signé votre mandat
+en écoutant vos ouvertures, et, maintenant que je les ai
+entendues, je les repousse. La guerre que vous faites
+est un prétexte au pillage et aux vengeances personnelles.
+(<span class="stage2">Murmures des insurgés. Le comte élève la voix.</span>) Elle me
+répugne, et je la condamne. Passez votre chemin.
+Quand un chef royaliste digne de ce nom paraîtra
+devant moi, je verrai à m'entendre avec lui, si je le
+puis sans trahir le mandat qui m'est confié. (<span class="stage2">Murmures
+des insurgés.</span>)</p>
+
+<p>MACHEBALLE, (<span class="stage2">irrité.</span>) Par le saint ciboire! je ne
+sais pas comment je vous laisse dire tant de sacriléges!
+(<span class="stage2">Il met la main sur ses pistolets. Un de ses hommes passe devant
+lui, et le repousse en arrière en lui disant tout bas: «Assez! tais-toi.
+Laisse-moi faire!» Cet homme ôte son chapeau. La Korigane
+s'écrie: «Saint-Gueltas!» Louise, qui s'est élancée vers son père
+menacé, recule avec effroi. Roxane laisse aussi échapper une exclamation.</span>)</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Saint-Gueltas, marquis de la Roche-Brûlée.
+Il paraît que mon nom effraye les dames;
+mais vous, monsieur le comte, peut-être me ferez-vous
+l'honneur de m'agréer comme le chef sérieux
+d'une force considérable,... à moins que vous ne me
+jugiez indigne aussi de servir le roi? C'est possible,
+si vous proscrivez la peine de mort! Moi, j'avoue que
+je n'ai pas encore découvert le moyen de faire la
+guerre sans exposer sa vie et sans compromettre celle
+des autres.</p>
+
+<p>MACHEBALLE. Bien parlé! (<span class="stage2">Il explique tout bas les paroles
+de Saint-Gueltas à quelques paysans bretons qui approchent.</span>)</p>
+
+<p>LE COMTE. Je sais, monsieur le marquis, le respect
+qui est dû à votre bravoure, à votre dévouement et à
+votre habileté; mais vos sarcasmes ne m'empêcheront
+pas de réprouver les atrocités de vos triomphes. Vous
+avez pu être débordé...</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS, (<span class="stage2">baissant la voix et s'approchant de lui et des
+femmes.</span>) Débordé! comment ne pas l'être dans une
+guerre de partisans comme celle que nous faisons?
+Nous manquons de chefs, monsieur le comte, et je ne
+puis être partout; mais nous commençons à nous organiser.
+Suivez le bon exemple, donnez-le à ceux qui
+hésitent encore, et nos paysans deviendront des soldats
+soumis à une discipline; c'est le devoir de tout
+bon royaliste et de tout brave gentilhomme.</p>
+
+<p>LE COMTE. Devant de si sages paroles, je ne puis
+que regretter vivement les engagements que j'ai pris...</p>
+
+<p>MACHEBALLE, bas, à Saint-Gueltas. Il vous refuse aussi?</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS, (<span class="stage2">bas, à Mâcheballe.</span>) Prenez patience. Je
+vous réponds de l'emmener! (<span class="stage2">Haut, au comte.</span>) Puis-je au
+moins adresser mes offres aux personnes libres qui
+vous entourent? (<span class="stage2">Allant à Raboisson.</span>) Voici un ami qui ne
+me reniera peut-être pas?</p>
+
+<p>RABOISSON, (<span class="stage2">lui serrant la main.</span>) Non certes; mais tu sers
+les prêtres, marquis, et, moi...</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Je sais, je sais! (<span class="stage2">Il fait un signe à Mâcheballe,
+qui se retire au fond du salon et jusque dans la pièce du fond
+avec les Vendéens.</span>) Mon cher baron, tu peux être tranquille.
+Je ne suis pas plus bigot que toi. Je n'ai pas
+changé! Nous nous servons du mysticisme des paysans;
+mais que les gens sages nous secondent, et nous remettrons
+à leur place MM. les ambitieux et les démagogues
+de la soutane.</p>
+
+<p>RABOISSON, (<span class="stage2">bas.</span>) Bien... Alors, je grille de te suivre,
+car je m'ennuie ici considérablement; mais comment
+faire?</p>
+
+<p>LE CHEVALIER, (<span class="stage2">bas, à Saint-Gueltas.</span>) Moi aussi, monsieur
+le marquis, je brûle de vous suivre; mais nous sommes
+ici en quelque sorte prisonniers sur parole.</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. C'est bien simple. Allez ce soir à
+Puy-la-Guerche, et laissez-vous faire prisonniers par
+moi.</p>
+
+<p>LE CHEVALIER. Il vaudrait mieux vaincre les scrupules
+de M. de Sauvières et nous emmener tous ensemble.</p>
+
+<p>RABOISSON. Oh! vous ne les vaincrez pas, ses scrupules!</p>
+
+<p>LE CHEVALIER. A moins que sa fille ne nous aide!
+Elle pense bien, et elle a de l'ascendant sur lui.</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Sa fille?... (<span class="stage2">Regardant Marie, qui est plus
+près de lui que Louise.</span>) Est-ce cette aimable et douce figure,
+qui ressemble à un sourire de soleil dans la tempête?</p>
+
+<p>RABOISSON. Non. Celle-ci est mademoiselle Hoche,
+une orpheline sans nom et sans avoir, recueillie par
+la famille. Elle pense mal, mais elle agit bien.</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Qui est celui-ci? (<span class="stage2">Il montre Stock, qui
+s'est approché de lui avec hésitation.</span>)</p>
+
+<p>RABOISSON. Un sous-officier des gardes suisses échappé
+au massacre,... M. Stock!</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS, (<span class="stage2">à Stock.</span>) Ah!... Et comment avez-vous
+fait, monsieur Stock, pour survivre à la journée
+du 10 août?</p>
+
+<p>STOCK, (<span class="stage2">accent étranger prononcé.</span>) J'étais en garnison avec
+mon bataillon sur la Loire.</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Je veux le croire; mais que faites-vous
+ici quand votre place est marquée depuis longtemps
+dans les rangs de ceux qui vengent la mort de
+vos frères?</p>
+
+<p>STOCK, (<span class="stage2">avec dignité.</span>) Je vous attendais, monsieur.</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS, (<span class="stage2">lui tendant la main.</span>) Voilà une belle et
+bonne réponse, monsieur Stock. Je vous enrôle, vous
+commanderez un détachement. (<span class="stage2">A Raboisson montrant la
+Tessonnière.</span>) Et celui-ci?</p>
+
+<p>RABOISSON, (<span class="stage2">bas.</span>) Le plus grand poltron de la terre. Je
+te défie de le faire marcher.</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Nous allons bien voir. (<span class="stage2">A la Tessonnière.</span>)
+Monsieur est certainement des nôtres?</p>
+
+<p>LA TESSONNIÈRE. Oh! moi, je suis trop vieux pour
+guerroyer.</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Pas plus âgé que M. Stock?</p>
+
+<p>LA TESSONNIÈRE. Ma religion me défend de verser
+le sang.</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Eh bien, monsieur, vous êtes un
+serviteur inutile ici. Je vais vous employer, moi!</p>
+
+<p>LA TESSONNIÈRE. A quoi donc, s'il vous plaît?</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. J'ai promis, en échange de plusieurs
+de mes braves tombés dans les mains des bleus,
+de rendre un nombre égal de transfuges de la République.
+Le nombre n'y est pas, vous le compléterez.</p>
+
+<p>LA TESSONNIÈRE. Vous voulez me faire passer...?
+C'est m'envoyer à la guillotine!</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. C'est vous envoyer au ciel. Choisissez,
+ou de verser le sang des scélérats, ou de donner
+le vôtre à la bonne cause.</p>
+
+<p>LA TESSONNIÈRE, (<span class="stage2">éperdu.</span>) Je me battrai, monsieur,
+j'aime mieux me battre! (<span class="stage2">Raboisson rit.</span>)</p>
+
+<p>LE COMTE. Je ne sais si la chose est plaisante, mais
+je la trouve arbitraire et cruelle. Quels que soient les
+pouvoirs de M. le marquis, je proteste contre toute
+contrainte exercée dans ma maison.</p>
+
+<p>LOUISE, (<span class="stage2">animée.</span>) Je m'y oppose aussi! Monsieur est
+notre parent, le plus ancien de nos amis. Il est âgé,
+infirme. Brave ou non, je le respecte et je l'aime.
+Personne ne lui fera violence ou injure tant qu'il me
+restera un souffle de vie!</p>
+
+<p>ROXANE, (<span class="stage2">bas, à Louise.</span>) Le fait est qu'il agit ici un peu
+cavalièrement, le héros!</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS, (<span class="stage2">allant à Louise, la regarde avec insolence et
+menace; tout à coup il se radoucit, et, avec une émotion toute sensuelle,
+il lui prend et lui baise la main.</span>) La beauté d'un ange et la
+fierté d'une reine! Je vous rends les armes, mademoiselle
+de Sauvières! Attachez votre mouchoir à
+mon bras en guise d'écharpe, je me regarderai comme
+votre chevalier, et je sortirai d'ici sans emmener ceux
+que vous voulez garder.</p>
+
+<p>LOUISE. Vous me faites des conditions, monsieur?
+J'ai ouï dire que les chevaliers n'en faisaient point
+aux dames.</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Eh bien, exaucez une prière, ne
+refusez pas de me donner un brassard; c'est un encouragement
+dû à un homme qui sera peut-être mort
+dans deux heures; car je me bats, moi, de ma personne
+et corps à corps, tous les jours et deux fois
+plutôt qu'une. Voyons, un bon regard, une douce
+parole, un gage fraternel que j'emporterais au combat
+et qui serait sans doute bientôt rougi de mon sang...
+Que craignez-vous donc en me l'accordant? Ce n'est
+ni votre coeur ni votre main que je vous demande.
+Est-ce qu'un homme dans ma position peut songer à
+enchaîner le sort d'une femme? Nous ne nous marions
+plus, nous autres! nous n'avons plus ni intérêts
+domestiques, ni joies de famille; nous sommes des
+martyrs. Une femme de coeur comme vous doit nous
+comprendre, nous estimer et nous plaindre, et, quand
+nous ne lui demandons qu'une larme ou un sourire
+a-t-elle le droit de détourner les yeux avec terreur...
+ou dédain?</p>
+
+<p>LOUISE, (<span class="stage2">émue.</span>) Eh bien, monsieur, voici mon gage!
+(<span class="stage2">Saint-Gueltas s'agenouille pendant qu'elle le lui attache au bras.</span>)
+Voyez-y la preuve de mon enthousiasme pour la foi
+de mes pères, dont vous êtes le champion. Il faut que
+cet enthousiasme soit immense pour me faire oublier
+que vos victoires ont été souillées par des crimes!</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS, (<span class="stage2">bas, en se relevant.</span>) Aimez-moi, adorable
+enfant, et je deviendrai miséricordieux! (<span class="stage2">Il s'éloigne.</span>)</p>
+
+<p>LA KORIGANE, (<span class="stage2">bas, à Louise stupéfaite et comme éperdue.</span>) Ah!
+il vous a regardée... il vous a parlé bas... Et voilà
+que vous l'aimez?</p>
+
+<p>LOUISE. Taisez-vous, laissez-moi!</p>
+
+<p>LA KORIGANE, (<span class="stage2">jalouse.</span>) Je vous dis que vous l'aimez,
+demoiselle. Ce sera tant pis pour vous, ça! (<span class="stage2">Louise se
+réfugie auprès de sa tante.</span>)</p>
+
+<p>RABOISSON, (<span class="stage2">à Saint-Gueltas.</span>) La belle Louise n'a pas demandé
+grâce pour nous; j'espère que tu ne renonces
+pas à nous tirer d'ici?</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS, (<span class="stage2">bas.</span>) La belle Louise vient de condamner
+son père à nous suivre sur l'heure.</p>
+
+<p>RABOISSON. Comment ça?</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Parce que, pour emmener l'une, il
+me faut emmener l'autre. Comprends-tu?</p>
+
+<p>RABOISSON. J'ai peur de comprendre! Es tu déjà
+épris de mademoiselle de Sauvières?</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Comme un fou!</p>
+
+<p>RABOISSON. Allons donc!</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Quoi d'étonnant? L'amour naît
+d'un regard, et un regard, c'est la durée d'un éclair.</p>
+
+<p>RABOISSON. Diable! tu as dit que tu ne te mariais
+pas, et pour cause! Mais cette fille est pure, son père
+est mon ami, et elle est fiancée à un jeune cousin...</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Un cousin, c'est de rigueur. On le
+fera oublier!</p>
+
+<p>RABOISSON. Il défendra ses droits.</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Les armes à la main? Eh bien, on
+le tuera. Allons au plus pressé! (<span class="stage2">Il va au comte.</span>) Monsieur
+de Sauvières, votre adorable fille m'a donné une
+bonne leçon. Je suis devenu un sauvage dans cette
+guerre sauvage; il faut pardonner à la rudesse de
+mes manières. Ces messieurs (<span class="stage2">montrant Stock, le chevalier et
+Raboisson</span>) m'ont déjà fait grâce; ils viennent avec moi
+de leur plein gré.</p>
+
+<p>LE COMTE. Alors, c'est de leur plein gré qu'ils me
+rangent sur la liste des traîtres et m'envoient à la
+mort?</p>
+
+<p>RABOISSON. Nous prendrons de telles précautions,
+que vous ne serez pas compromis.</p>
+
+<p>LE CHEVALIER. Moi, je rougis de ce que vient de
+dire M. de Sauvières!</p>
+
+<p>LE COMTE. Monsieur...</p>
+
+<p>LE CHEVALIER. Oui, monsieur, je ne comprends
+pas que vous persistiez dans votre fidélité à l'infâme
+République!</p>
+
+<p>LE COMTE. L'infâme République?... Elle a guillotiné
+vos frères, je le sais; mais des hommes plus humains
+vous ont permis de trouver chez moi un refuge; c'est
+donc à des républicains que vous devez la vie. Il ne
+fallait pas accepter cela, car à présent vous ne pouvez
+pas l'oublier.</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS, (<span class="stage2">bas, à Raboisson, pendant que le comte et le
+chevalier discutent vivement.</span>) Trop de principes! cet homme-là
+n'est bon à rien.</p>
+
+<p>RABOISSON. Laissons-le, emmène-nous de force.</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Je ne veux ni ne peux le laisser!
+mes gens s'impatientent...</p>
+
+<p>MACHEBALLE, (<span class="stage2">qui s'est approché, à Saint-Gueltas.</span>) Eh bien,
+mille tonnerres du diable! ça va-t-il bientôt finir,
+tout ça?</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Il faut employer les grands moyens.
+Nos camarades arrivent-ils?</p>
+
+<p>MACHEBALLE. Ils sont là, dans la cour.</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Qu'ils montent l'escalier! et n'oublie
+pas l'homme habillé de toile.</p>
+
+<p>MACHEBALLE. N'ayez peur! (<span class="stage2">Il sort.</span>)</p>
+
+<p>ROXANE, (<span class="stage2">approchant de Saint-Gueltas.</span>) Mon frère est un
+trembleur, ma nièce une enfant qui s'est fait prier
+pour un simple mouchoir! Moi, je vous broderai une
+écharpe de satin blanc avec des fleurs de lis en or.</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. De l'or sur nos vêtements? Il en
+faudrait bien plutôt dans nos caisses, madame!</p>
+
+<p>ROXANE. Je suis demoiselle, monsieur!</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Alors, pardon! Vous ne pouvez rien
+pour nous.</p>
+
+<p>ROXANE. Si fait! je suis majeure!</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS, (<span class="stage2">ironique.</span>) Vraiment? Je ne l'aurais
+pas cru!</p>
+
+<p>ROXANE, (<span class="stage2">à part.</span>) Allons, il est charmant! (<span class="stage2">Haut.</span>) J'ai
+dans une petite bourse deux mille écus en or au service
+du roi.</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Ce serait de quoi donner des sabots
+à nos gens qui vont pieds nus dans les épines.</p>
+
+<p>ROXANE. Pauvres gens! je cours vous chercher
+mon offrande. (<span class="stage2">Elle sort en faisant signe à Marie, qui la suit.</span>)</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS, (<span class="stage2">à Raboisson, qui a entendu leur colloque.</span>) Elle
+a des économies?...</p>
+
+<p>RABOISSON. Et le coeur sensible!</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Bien, ma bonne femme! tu viendras
+avec nous, alors!</p>
+
+<p>MÉZIÈRES, (<span class="stage2">bas, au comte.</span>) Ils arrivent par centaines,
+monsieur! Il en vient de tous les côtés sans qu'on les
+ait vus approcher; c'est comme s'ils sortaient de dessous
+terre.</p>
+
+<p>LE COMTE. Pourvu qu'ils ne pénètrent pas dans la
+cour du donjon!</p>
+
+<p>MÉZIÈRES. Il n'y a pas de risque. J'ai mis ces pauvres
+bourgeois sous clef, et ils se tiennent cois. Ils ont
+grand'peur.</p>
+
+<p>LE COMTE, (<span class="stage2">regardant vers la salle du fond et voyant entrer de
+nouveaux groupes.</span>) Les insurgés entrent jusqu'ici?</p>
+
+<p>MÉZIÈRES. Ils n'ont pas l'air de menacer, mais ils
+ne demandent pas la permission. Et puis il y a les
+gens de la paroisse qui se rassemblent autour des
+murailles et qui ont l'air de vouloir s'insurger aussi.</p>
+
+<p>LE COMTE, (<span class="stage2">allant à Saint-Gueltas et lui montrant la salle du fond,
+d'un ton de reproche.</span>) Ceci a l'air d'une invasion, monsieur
+le marquis; je n'ai pas coutume de recevoir si nombreuse
+compagnie dans les appartements réservés
+aux dames.</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS, (<span class="stage2">qui a été vers l'autre salle.</span>) Ce sont des
+amis, de chauds amis, monsieur le comte. Ils viennent
+d'emporter le bourg du Jardier, et ils rejoignent
+ici leurs chefs afin de prendre les ordres pour ce
+soir.</p>
+
+<p>LE COMTE. Les ordres... c'est d'attaquer ce soir
+Puy-la-Guerche?</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Que vous comptez défendre? Libre
+à vous, monsieur le comte! Si vous voulez rejoindre
+votre poste, un mot de moi va vous ouvrir loyalement
+les rangs de ceux que vous acceptez pour ennemis;
+mais, avant de prendre une détermination aussi
+grave, réfléchissez encore un instant, je vous en
+supplie!</p>
+
+<p>LE COMTE, (<span class="stage2">haut.</span>) Et vous attendiez l'arrivée de ces
+nombreux témoins pour donner plus d'importance à
+ma réponse?</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Je ne le nie pas, monsieur le comte;
+le temps des ambiguïtés de langage et de conduite est
+passé. Il y a un an et plus que nous préparons tout
+pour une guerre en règle, à laquelle la guerre de partisans
+a servi jusqu'ici de préambule. Elle éclate
+maintenant sur tous les points de la Vendée. Jusqu'ici,
+l'argent nous a suffi pour nous organiser. Ceux qui
+combattent comme moi y ont jeté leur fortune entière
+avec leur vie. Ceux des gentilshommes qui n'ont pas
+voulu payer de leur personne nous ont donné une
+année de leur revenu.</p>
+
+<p>LE COMTE, (<span class="stage2">élevant la voix.</span>) Moi, monsieur, j'en ai donné
+deux, et je l'ai fait volontairement.</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Personne ne l'ignore, et c'est cette
+noble libéralité qui rend votre position fausse et
+impossible à soutenir. Vous ne pouvez payer les frais
+de la guerre contre vous-même. D'ailleurs, ces généreux
+sacrifices, ces utiles secours, ne suffisent plus. Il
+faut des bras à la sainte cause, des bras nouveaux et
+des coeurs éprouvés. Il faut des soldats, il faut des
+officiers surtout. Vous avez servi, vous avez des talents
+militaires; vous êtes encore jeune et robuste, vous
+disposez d'anciens vassaux aujourd'hui vos métayers
+et vos serviteurs dévoués, lesquels, nous le savons, ne
+demandent qu'à marcher sous vos ordres. Écoutez!
+écoutez-les qui vous réclament. (<span class="stage2">On entend au dehors des
+clameurs et des cris de «Vive le roi!»</span>) Le moment est donc venu.
+Nous voici sur vos terres avec une apparence <i>d'invasion</i>
+qui vous délie de vos promesses à la bourgeoisie.
+Nous ouvrons nos rangs avec respect pour vous faire
+place. Entrez-y, c'est aujourd'hui qu'il le faut ou
+jamais!</p>
+
+<p>LE COMTE, (<span class="stage2">entraîné, faisant un pas.</span>) Eh bien... (<span class="stage2">Il s'arrête
+en trouvant Mâcheballe devant lui.</span>)</p>
+
+<p>MACHEBALLE, (<span class="stage2">faisant assaut de popularité avec Saint-Gueltas et
+voulant se targuer d'avoir décidé le comte.</span>) Oui, Sacrebleu! c'est
+aujourd'hui! ça n'est pas demain! Il y a assez longtemps
+que les nobles font trimer nos sabots pour ménager
+leurs escarpins, et le sang que nous avons perdu
+l'an passé, il l'ont regardé benoîtement couler sans
+se déranger de leurs chasses, galanteries et ripailles!
+On a assez de ça! Croyez-vous qu'on va se battre
+toute la vie comme des chiens pour rétablir vos priviléges?
+Non, par la peau du diable! on n'a plus
+qu'un intérêt, qui est aussi bien le vôtre que celui du
+paysan. C'est que la monarchie soit rétablie avec
+l'abolition des dîmes, de la milice, des tailles, et qu'on
+nous rende nos couvents, nos bons prêtres et nos
+fêtes. On s'était tous réconciliés en 89. Faut y revenir!
+Faut que le seigneur fasse ce qui est le bien du
+paysan, et, puisque le paysan veut venger son roi et
+son Dieu, faut que le noble se batte comme nous
+autres, que ceux qui sont en retard se dépêchent et
+fassent sonner le tocsin de leurs paroisses, ou bien
+on le sonnera nous-mêmes, et on mettra le feu aux
+maisons des feugnans; ça y est-il, vous autres! (<span class="stage2">Cris et
+clameurs des insurgés qui envahissent le salon. Saint-Gueltas va vers eux
+avec une autorité irrésistible et les fait reculer.</span>)</p>
+
+<p>LE COMTE, (<span class="stage2">avec énergie.</span>) Devant les menaces, vous
+comprenez, monsieur le marquis, que je dis non,
+non, trois fois non! Je mets les femmes de ma maison
+sous la sauvegarde de votre honneur, et je vais à
+Puy-la-Guerche! (<span class="stage2">Aux insurgés.</span>) Arrêtez-moi, si vous
+l'osez!</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Personne ne l'osera... Mais un
+moment encore... Quelqu'un veut vous parler.
+(<span class="stage2">Aux insurgés.</span>) Silence! (<span class="stage2">Bas, à Mâcheballe.</span>) L'homme en
+toile!</p>
+
+<p>MACHEBALLE. Le voilà! (<span class="stage2">Il fait sortir du groupe derrière lui
+un jeune paysan breton habillé de toile bise de la tête aux pieds, les
+cheveux longs, l'air doux, étonné.</span>)</p>
+
+<p>LA KORIGANE, (<span class="stage2">s'écriant.</span>) Tiens, Cadio! (<span class="stage2">Cadio jette un regard
+indifférent sur elle et présente au comte une quenouille ornée de
+rubans roses.</span>)</p>
+
+<p>LE COMTE, surpris. Que me voulez-vous?</p>
+
+<p>CADIO, (<span class="stage2">simplement.</span>) Moi, monsieur? Rien! on m'a dit
+de vous donner cette chose-là, je vous la donne.</p>
+
+<p>RABOISSON, (<span class="stage2">voulant prendre la quenouille.</span>) Tu t'es trompé,
+mon ami, c'est pour ces dames!</p>
+
+<p>CADIO, (<span class="stage2">défendant la quenouille.</span>) Non pas, non pas! On m'a
+dit: «Donne la quenouille à ce monsieur;» je fais
+ce qu'on m'a commandé.</p>
+
+<p>LE COMTE, (<span class="stage2">prenant la quenouille.</span>) Qui vous a commandé
+cela?</p>
+
+<p>CADIO, (<span class="stage2">montrant Sapience, qui s'est mis à la tête du groupe. Il
+est habillé en paysan.</span>) Dame, c'est lui! je ne le connais pas
+plus que les autres.</p>
+
+<p>LE COMTE, (<span class="stage2">à Sapience.</span>) Approche donc, misérable, que
+je te brise ton présent sur la figure!</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS, (<span class="stage2">le retenant et riant sous cape.</span>) Arrêtez,
+monsieur, c'est notre...</p>
+
+<p>SAPIENCE, (<span class="stage2">l'air inspiré et emphatique.</span>) Inutile de le dire,
+M. le comte voit bien que je tends la joue!</p>
+
+<p>LE COMTE, (<span class="stage2">le regardant avec surprise.</span>) Un paysan... le
+fouet en bandoulière, le sac à farine sur l'épaule... J'y
+suis! c'est le signe de ralliement adopté par des hommes
+dont le ministère de paix et de charité s'accorde
+mal avec de pareilles provocations! Je respecte votre
+caractère, monsieur, et c'est à ceux qui emploient un
+personnage inviolable pour m'adresser le plus sanglant
+outrage que je renvoie le reproche de lâcheté.
+Est-ce vous, monsieur le marquis de la Roche-Brûlée?</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Non, monsieur, je vous aurais
+présenté le défi moi-même. C'est le conseil de l'armée
+catholique qui, malgré moi, a chargé M. le... M. Sapience,
+nous l'appelons ainsi, de vous offrir, en cas
+de refus...</p>
+
+<p>LE COMTE (<span class="stage2">montrant Cadio.</span>) Et celui-ci... est-ce aussi un
+ministre?...</p>
+
+<p>SAPIENCE. Non; c'est un pauvre idiot que nous avons
+ramassé sur les chemins et qui ne sait ce qu'il fait. Ne
+lui en veuillez pas. Aucun de nous ne se fût senti le
+courage d'infliger en personne un châtiment aussi
+cruel à un homme jusqu'ici respectable et pur; mais
+les ordres étaient formels, et je devais obéir à mon
+évêque.</p>
+
+<p>LE COMTE. Quel évêque? Son nom!</p>
+
+<p>SAPIENCE. Monseigneur l'évêque d'Agra.</p>
+
+<p>RABOISSON, (<span class="stage2">bas, à Saint-Gueltas.</span>) Qu'est-ce que c'est que
+ça? un évêque de ta façon?</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS, (<span class="stage2">bas.</span>) Ça fait très-bien. Silence! (<span class="stage2">Au
+comte qui tient toujours la quenouille.</span>) Eh bien, vous la gardez,
+monsieur le comte? C'est trop d'héroïsme et de
+fierté!</p>
+
+<p>LOUISE, (<span class="stage2">tremblant de colère.</span>) Oh! oui, mon père, c'est
+trop!</p>
+
+<p>LE COMTE, (<span class="stage2">vaincu par l'élan de sa fille.</span>) Je devrais pousser
+jusque-là le respect de ma parole; mais ce serait
+rompre avec ma religion, et Dieu me délie! (<span class="stage2">Il place la
+quenouille dans une panoplie au-dessus de la cheminée et s'adresse à
+Louise.</span>) Nous laisserons cela ici, ma fille, et, si Henri
+revient, il verra l'humiliation que j'ai subie avant de
+me décider à rompre vos fiançailles. Il sert la République,
+lui, et il la sert de bonne foi. Il apprendra qu'il
+n'y a plus d'accord possible entre les partis; on l'a
+dit ici tout à l'heure, il n'y a plus d'avenir, plus de
+repos, plus de liens de coeur, plus de famille! Ah!
+Louise! que vas-tu devenir, mon enfant!</p>
+
+<p>LOUISE. Vous partez, mon père? (<span class="stage2">Montrant les insurgés.</span>)
+Avec eux?</p>
+
+<p>LE COMTE, (<span class="stage2">à Saint-Gueltas.</span>) Oui, me voilà. Laissez-moi
+m'occuper d'un refuge pour ma famille.</p>
+
+<p>LOUISE. Je vous suivrai, ma place est auprès de
+vous!</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS, (<span class="stage2">avec un cri de joie.</span>) Vive mademoiselle
+de Sauvières! (<span class="stage2">Tous crient en agitant leurs chapeaux. Cadio reste
+isolé et regarde Louise sans crier.</span>)</p>
+
+<p>MACHEBALLE, (<span class="stage2">le secouant.</span>) Crie donc aussi, sauvage!</p>
+
+<p>SAPIENCE, (<span class="stage2">à Mâcheballe.</span>) Laissez-le donc, c'est un fou!
+(<span class="stage2">Ils vont au fond et parlent avec les autres.</span>)</p>
+
+<p>LA KORIGANE, (<span class="stage2">à Cadio, qui regarde toujours Louise.</span>) Eh
+bien, Cadio? Cadio! est-ce que tu ne me reconnais pas?</p>
+
+<p>CADIO. Toi? Si bien!</p>
+
+<p>LA KORIGANE. Et voilà tout ce que tu me dis? Tu
+ne t'es donc pas fait prêtre?</p>
+
+<p>CADIO, (<span class="stage2">sortant comme d'un rêve.</span>) Ah! oui, bonjour! (<span class="stage2">Il
+s'en va.</span>)</p>
+
+<p>LA KORIGANE. Il a l'esprit tout à fait dérangé! Pauvre
+Cadio!</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS, (<span class="stage2">aux fond, aux insurgés.</span>) Allons, mes gars,
+gagnez les bois, je vous suis. (<span class="stage2">Montrant le comte et ses amis.</span>)
+Nous vous suivons tous! Je vous l'avais bien dit, que
+personne ne resterait céans! Non, personne en Vendée
+ne se croisera plus les bras quand Dieu et le roi commandent.</p>
+
+<p>TOUS, (<span class="stage2">criant.</span>) Vive le roi et Saint-Gueltas!</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Non, non: vive le roi et Sauvières!</p>
+
+<p>TOUS, (<span class="stage2">sortent en criant.</span>) Vive Sauvières et Saint-Gueltas!
+(<span class="stage2">Le chevalier, électrisé, sort avec eux. Stock fait de même.</span>)</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS, (<span class="stage2">à Mâcheballe resté le dernier.</span>) Monte la tête
+aux gens de la paroisse! Il ne faut pas que Sauvières
+se ravise!</p>
+
+<p>MACHEBALLE. N'ayez peur! on leur z'y chauffera le
+sang! (<span class="stage2">Il sort.</span>)</p>
+
+<br>
+
+<p class="stage1">SCÈNE VIII.--SAINT-GUELTAS, LE COMTE, LA
+TESSONNIÈRE, RABOISSON. (<span class="stage2">On entend encore au dehors les
+cris de «Vive Sauvières et Saint-Gueltas!»</span>)</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS, (<span class="stage2">à Louise.</span>) Vous l'entendez, nos deux
+noms ne font plus qu'un seul cri de guerre. (<span class="stage2">Au comte.</span>)
+Vous feriez bien, monsieur le comte, de vous montrer
+à notre campement. Vos cheveux blancs et la présence
+de mademoiselle de Sauvières enflammeraient l'ardeur
+de nos gens. C'est de l'enthousiasme, c'est du
+prestige qu'il faut à ces âmes simples!</p>
+
+<p>LE COMTE. Monsieur le marquis, vous n'obtiendrez
+pas que je me porte avec vous à l'attaque de Puy-la-Guerche.
+C'est assez d'abandonner cette malheureuse
+ville, je ne vous la livrerai pas. Vous avez ma parole.
+Dites-moi en quel lieu et quel jour j'aurai à vous rejoindre
+après que vous aurez fait ce coup de main.</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Ce ne sera pas long, nous ne gardons
+pas les pays conquis; nous portons la terreur et
+le châtiment de ville en ville. Ce soir, nous surprenons
+Puy-la-Guerche; demain, nous serons à Buzanays.</p>
+
+<p>LE COMTE. J'y serai aussi.</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Il faudrait vous mettre en route
+sur-le-champ... autrement, les républicains viendront
+s'opposer à votre départ.</p>
+
+<p>LE COMTE, (<span class="stage2">tristement.</span>) C'est-à-dire à ma fuite! Je fuirai,
+monsieur, et sans tarder!</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS, (<span class="stage2">bas, à Louise.</span>) Vous ne craignez pas
+que votre père ne revienne sur sa décision? Elle lui
+coûte beaucoup!</p>
+
+<p>LOUISE. Vous avez sa parole... et la mienne! A demain,
+monsieur!</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS, (<span class="stage2">tendrement.</span>) A demain! (<span class="stage2">à part</span>) ou à
+tout à l'heure!</p>
+
+<p>LE COMTE, (<span class="stage2">le saluant.</span>) Au revoir, monsieur le marquis!</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Au revoir, monsieur le comte! (<span class="stage2">Il
+le salue profondément, regarde Louise avec passion, baise le brassard
+et se retire en faisant signe à Raboisson, qui le suit.</span>)</p>
+
+<p>LE COMTE, (<span class="stage2">à Mézières.</span>) Fais tout préparer pour le départ.
+Il faut que nous soyons hors d'ici dans une
+heure. (<span class="stage2">Mézières sort.</span>)</p>
+
+<p>LA TESSONNIÈRE. Dans une heure! vous n'aurez
+pas le temps d'emporter vos meubles. Songez donc
+que les républicains viendront piller ici dès qu'ils
+sauront la folie que nous faisons!</p>
+
+<p>LE COMTE. Ils feront peut-être pis!--Ah! ma fille!
+dis adieu à ton berceau!</p>
+
+<p>LOUISE. Je suis résignée à tout, mon père! J'ai tout
+prévu; et pardonnez-moi la fièvre de joie que je ressens.
+Enfin vous voilà rendu à vous-même! (<span class="stage2">Elle l'embrasse.</span>)
+Nous ne ferons plus qu'une âme et un coeur...</p>
+
+<p>LE COMTE. Et Henri!... tu ne songes pas à lui?</p>
+
+<p>LOUISE. Votre exemple le décidera. En apprenant
+vos dangers, il accourra pour vous couvrir de son
+corps... S'il ne le faisait pas, je le mépriserais!... Ah!
+c'est Dieu qui le veut, allez! Partons, partons! je vais
+donner des ordres.</p>
+
+<p>LA TESSONNIÈRE. Songez à une voiture... On me
+permettra bien de marcher avec les femmes... pour
+les défendre?</p>
+
+<p>LOUISE. Je monterai à cheval, mon ami; vous,
+vous irez en voiture avec ma tante.</p>
+
+<p>ROXANE, (<span class="stage2">entrant.</span>) Où donc?</p>
+
+<p>LOUISE. A la guerre! Réjouissez-vous, nous servons
+le roi! nous nous sommes déclarés, nous partons!</p>
+
+<p>ROXANE. Ah! vive-Dieu! embrassez-moi, mon frère!
+Oui, oui! la guerre, le mouvement, la poudre, le
+danger, le triomphe! Vous serez généralissime en
+Vendée, et maréchal de France quand le roi sera
+proclamé.</p>
+
+<p>LE COMTE. Tâchez de garder vos illusions, ma
+soeur, et de ne pas perdre la tête au premier revers!</p>
+
+<p>ROXANE. Bah! le courage n'est pas nécessaire quand
+tant de braves gens en ont à notre place! La France
+entière va se lever. Toute l'Europe est avec nous. Dans
+un mois, dans six semaines peut-être, le jeune roi
+sera aux Tuileries,--et nous aussi.--Quand partons-nous?</p>
+
+<p>LE COMTE. Sachons d'abord où vous irez. En Bretagne,
+on est redevenu tranquille...</p>
+
+<p>LA TESSONNIÈRE. Ah! on est tranquille par là?</p>
+
+<p>ROXANE. Mais je ne veux pas être tranquille, moi!
+Je veux me battre, je serai Jeanne d'Arc, et Saint-Gueltas
+sera mon Dunois, mon aide de camp.</p>
+
+<p>LE COMTE. Prenez garde que Saint-Gueltas ne devienne
+trop votre général, ma soeur, et songez à
+gagner Guérande, où nous avons des parents.</p>
+
+<p>ROXANE, (<span class="stage2">Mézières rentre.</span>) Guérande? Soit! C'est une
+bonne ville, une place de guerre imprenable, où tout
+le monde pense bien. On se voit beaucoup; Louise,
+il faudra emporter de la toilette.</p>
+
+<p>LE COMTE. N'emportez rien. Vos femmes vous rejoindront
+avec vos effets. Vous partez sans bruit dans
+cinq minutes.</p>
+
+<p>ROXANE. Dans cinq minutes! faite comme me voilà!</p>
+
+<p>LE COMTE. Croyez-vous aller à une partie de plaisir?</p>
+
+<p>ROXANE. Mais...</p>
+
+<p>LE COMTE. Il le faut, et je le veux!</p>
+
+<p>ROXANE. Allons! pour le roi, je suis prête à tous les
+sacrifices. Je sortirai en robe d'indienne!</p>
+
+<p>LE COMTE, (<span class="stage2">bas.</span>) Prenez de l'argent. (<span class="stage2">A la Tessonnière, qui
+reste comme hébété.</span>) Allons, préparez-vous, mon ami!
+(<span class="stage2">Roxane sort.</span>)</p>
+
+<p>LA TESSONNIÈRE. Oui, oui, certainement! mais...
+où coucherons-nous ce soir?</p>
+
+<p>LE COMTE. Où vous pourrez. Vous gagnerez vite le
+pays insurgé. Mézières saura vous diriger.</p>
+
+<p>LA TESSONNIÈRE. Mais souper! où soupera-t-on?</p>
+
+<p>LE COMTE. Nulle part; vous achèterez du pain en
+courant.</p>
+
+<p>LA TESSONNIÈRE. Oh! mon Dieu, c'est le martyre,
+je le vois bien!</p>
+
+<p>LOUISE. Allons, allons, du courage, mon ami!</p>
+
+<p>LA TESSONNIÈRE, (<span class="stage2">sortant.</span>) C'est le martyre, je vous
+dis que c'est le martyre! (<span class="stage2">Il sort.</span>)</p>
+
+<p>LE COMTE. Toi, Louise...</p>
+
+<p>LOUISE. Moi, je ne vous quitte pas.</p>
+
+<p>LE COMTE. Tu le veux! Aurais-je du courage en te
+voyant partager mes souffrances?</p>
+
+<p>LOUISE. Je ne souffrirai de rien, pourvu que je ne
+vous quitte pas.</p>
+
+<p>LE COMTE. Ah! si Henri était là!... Mais je ne puis
+te confier à ma soeur et à la Tessonnière; ce sont
+deux enfants!... (<span class="stage2">A Mézières, qui entre.</span>) Tout est prêt?</p>
+
+<p>MÉZIÈRES. Oui, monsieur le comte, mais je crains
+qu'aucun de nous ne soit libre d'aller où vous le
+souhaitez.</p>
+
+<p>LE COMTE. Comment cela?</p>
+
+<p>MÉZIÈRES. Vos paysans sont comme des septembriseurs!
+Ils veulent marcher à Puy-la-Guerche; ils
+disent que vous n'irez pas ailleurs aujourd'hui.</p>
+
+<p>LE COMTE. En vérité? Ils sont fous! Mais qui vient
+là? (<span class="stage2">Il fait signe à Louise, qui rentre dans son appartement.</span>)</p>
+
+<br>
+
+<p class="stage1">SCÈNE IX.--<span class="sc">Les Mêmes, le Moreau, entrant;
+MÉZIÈRES, sortant.</span></p>
+
+<p>LE MOREAU. C'est moi, monsieur! D'où vient que,
+depuis une heure, nous sommes retenus prisonniers
+dans la cour de votre donjon?</p>
+
+<p>LE COMTE. C'était pour votre sûreté, messieurs.
+Ignorez-vous ce qui se passe?</p>
+
+<p>LE MOREAU. J'ignore ce qui s'est passé entre les brigands
+et vous; mais je sais que, quand ils sont entrés
+ils n'étaient qu'une vingtaine, et qu'avec vos gens vous
+pouviez les écraser. Vous les avez laissés se réunir chez
+vous, et ils en sont sortis en criant: «Vive Sauvières
+et Saint-Gueltas!»</p>
+
+<p>LE COMTE, (<span class="stage2">blessé.</span>) Que ne leur imposiez-vous silence,
+vous?</p>
+
+<p>LE MOREAU. Entouré de gens à demi morts de peur,
+certain d'être trahi par vous, que pouvais-je faire?</p>
+
+<p>LE COMTE. Trahi? Vous ai-je livré?</p>
+
+<p>LE MOREAU. Alors, expliquez-vous, monsieur; je ne
+me contenterai pas de réponses évasives.</p>
+
+<p>LE COMTE. Vous le prenez bien haut, monsieur;
+vous oubliez...</p>
+
+<p>LE MOREAU. Je n'oublie pas que je suis chez vous, et
+que vous pouvez me faire jeter par les fenêtres comme
+faisaient vos bons aïeux quand les petits gens de ma
+sorte se permettaient de raisonner. Ce n'est pas Rebec
+et ses pareils qui me défendraient, ils sont cachés sous
+les bottes de paille de vos greniers; mais, quoi qu'il
+arrive, je ferai mon devoir; il me faut la vérité, et je
+vous somme de me la dire.</p>
+
+<p>LE COMTE, (<span class="stage2">irrité.</span>) Vous me sommez... (<span class="stage2">Devant la courageuse
+attitude de Le Moreau, il se trouble et il se tord les mains en silence.</span>)</p>
+
+<p>LE MOREAU. Eh bien, monsieur?</p>
+
+<p>LE COMTE. Eh bien!... il est vrai, je me sépare de
+vous.</p>
+
+<p>LE MOREAU. Au moment du danger?</p>
+
+<p>LE COMTE. Le danger est égal de part et d'autre, et,
+d'ailleurs...</p>
+
+<p>LE MOREAU. Ne répliquez pas, monsieur, la vérité
+vous écrase. Ah! la noblesse! voilà comme toujours
+la récompense de nos alliances avec elle, de notre
+confiance dans ses protestations de civisme, de notre
+engouement imbécile pour ses détestables séductions!
+C'est ainsi que, spéculant sur notre candeur, elle nous
+berne et nous crache au visage! Ah! bourgeois,
+pauvres dupes, pauvres sots que nous sommes! nous
+méritons bien ce qui nous arrive. Ceci servira de leçon
+à quelques-uns, j'espère; mais ceux de nous qui vous
+eussent épargnés vont devenir atroces d'indignation
+et de vengeance: ce sera vous qui l'aurez voulu, messieurs
+les traîtres! Malheur à vous! nous accepterons
+le règne de la terreur plutôt que votre amitié perfide.
+Pour ma part, je sors d'ici en secouant la poussière
+de mes pieds, comme d'un lieu maudit où le canon
+républicain fera bien de ne pas laisser pierre sur
+pierre. (<span class="stage2">Il sort.</span>)</p>
+
+<p>LE COMTE. Insolent!... non, honnête homme! O mon
+Dieu! qu'ai-je fait? et où m'entraîne le point d'honneur?
+(<span class="stage2">On entend des cris et le tocsin.</span>) Que se passe-t-il? le
+tocsin, sans mon ordre? (<span class="stage2">Un coup de fusil très près. Louise entre,
+venant de l'intérieur. Elle est en costume d'amazone.</span>) Louise, qu'est-ce
+que cela?</p>
+
+<p>LOUISE. Je ne sais pas. (<span class="stage2">Elle va à la fenêtre.</span>)</p>
+
+<p>LE COMTE, (<span class="stage2">l'en retirant convulsivement</span>). Ne reste pas là,
+va-t'en! (<span class="stage2">Il va pour sortir.--Le Moreau, sanglant, blessé à la
+figure, paraît au fond de la seconde salle; il élève son chapeau en l'air
+et crie: «Vive la nation!» et «Vive la République!» Un second
+coup de fusil, partant de l'escalier, l'atteint en pleine poitrine. Il
+tombe mort sur le seuil. On entend crier sur l'escalier: «A bas
+le municipal!»</span>)</p>
+
+<p>LE COMTE. Ah! les misérables! (<span class="stage2">Il s'élance, l'épée à la
+main, sur ses paysans qui paraissent au fond, armés de fusils et de faux.
+Mézières se précipite à sa rencontre et le force à reculer en le couvrant
+de son corps.</span>)</p>
+
+<p>MÉZIÈRES. Arrêtez! ils sont furieux, ils ne se connaissent
+plus! (<span class="stage2">Louise aussi s'est élancée au-devant des paysans, qui
+s'arrêtent devant elle.</span>)</p>
+
+<p>LOUISE, (<span class="stage2">aux paysans, montrant le cadavre de Le Moreau.</span>) Malheureux
+que vous êtes! Cent contre un! c'est odieux!
+c'est lâche!</p>
+
+<p>LE COMTE, (<span class="stage2">exaspéré.</span>) Assassins! vous êtes des assassins!
+(<span class="stage2">Les paysans s'arrêtent consternés, quelques-uns emportent Le
+Moreau.</span>) Ah! ma fille, voilà ce que c'est que la guerre
+civile! et tu la désirais! (<span class="stage2">Il tombe sur un siége, suffoqué.</span>)</p>
+
+<p>LOUISE. Mon père, il faut s'y jeter pour contenir ceux
+qui déshonorent la cause! C'est le devoir, vous le
+voyez bien!</p>
+
+<p>LE COMTE, (<span class="stage2">se relevant avec énergie.</span>) Oui, contenir et châtier!
+(<span class="stage2">Aux paysans.</span>) Qui a fait cela? qui a assassiné chez
+moi?</p>
+
+<p>PLUSIEURS PAYSANS. C'est pas moi!--Ni moi!--Ni
+moi!</p>
+
+<p>LE COMTE, (<span class="stage2">à Tirefeuille qui paraît, le fusil à la main.</span>) Est-ce
+toi, coquin?</p>
+
+<p>TIREFEUILLE, (<span class="stage2">farouche.</span>) Oui, c'est moi! Après?</p>
+
+<p>LE COMTE. Et qui encore?</p>
+
+<p>TIREFEUILLE, (<span class="stage2">montrant un camarade.</span>) Y a lui, La Mouche;
+on a tiré chacun son fusil. On n'est pas dans les maladroits.</p>
+
+<p>LE COMTE, (<span class="stage2">le prenant au collet avec vigueur.</span>) A moi, vous
+autres! Honnêtes gens, qui n'avez pu empêcher cette
+infamie, prenez-moi ces deux brutes et jetez-les au
+cachot. Je les abandonne à la vengeance de nos ennemis!
+(<span class="stage2">Les paysans font un mouvement pour obéir et s'arrêtent. Mézières
+tient Tirefeuille en respect.</span>)</p>
+
+<p>UN PAYSAN. Oui... mais... dites donc, monsieur le
+comte, faut pourtant savoir si vous êtes pour ou contre
+nous!</p>
+
+<p>LE COMTE. Je suis votre capitaine et je vous mène à
+la guerre pour le roi et la religion.</p>
+
+<p>TOUS. Vive notre capitaine, et en route!</p>
+
+<p>TIREFEUILLE et LA MOUCHE. Oui, oui, en route, et
+tout de suite!</p>
+
+<p>LE COMTE, (<span class="stage2">les montrant aux autres paysans.</span>) Ces deux
+hommes au cachot d'abord, ou, devant vous, je me
+brûle la cervelle!</p>
+
+<p>LES PAYSANS. Oh!... pourquoi ça?</p>
+
+<p>UN PAYSAN. Oui, pourquoi, monsieur le comte?</p>
+
+<p>LE COMTE, (<span class="stage2">exalté.</span>) Parce que, si je ne suis pas obéi,
+je vais faire avec vous une guerre de démons, et non
+une guerre de chrétiens! J'aime mieux mourir que de
+vous conduire à la damnation éternelle!</p>
+
+<p>LE PAYSAN. Il a raison... oui, oui... c'est vrai, ça!</p>
+
+<p>TOUS. Oui, oui, vive Sauvières!</p>
+
+<p>LE PAYSAN. Vive la religion! au cachot les assassins!</p>
+
+<p>TOUS, (<span class="stage2">s'emparant de Tirefeuille et de La Mouche.</span>) Au cachot! Vive
+Sauvières et la religion! (<span class="stage2">Ils sortent.</span>)</p>
+
+<p>MÉZIÈRES. Tout est prêt, monsieur le comte; il faut
+monter à cheval. Je vais vous habiller.</p>
+
+<p>LE COMTE, (<span class="stage2">à Louise, qui s'est jetée dans ses bras.</span>) Ah! Louise,
+quel commencement et quel présage! Le seuil de ma
+maison est souillé du sang innocent; j'ai mérité de le
+franchir pour la dernière fois! (<span class="stage2">Il sort par l'intérieur, Mézières
+le suit.</span>)</p>
+
+<br>
+
+<p class="stage1">SCÈNE X.--LOUISE, MARIE, entrant.</p>
+
+<p>LOUISE, (<span class="stage2">se jetant dans ses bras.</span>) Ah! où étais-tu? Chère
+Marie, je suis brisée!</p>
+
+<p>MARIE. Je sais tout, je me suis hâtée de faire vos
+préparatifs et les miens.</p>
+
+<p>LOUISE. Les tiens? Tu retournes dans ta famille?</p>
+
+<p>MARIE. Quand vous avez besoin de moi? A quoi
+songez-vous, Louise?</p>
+
+<p>LOUISE. Vraiment? Ah! brave fille!... Mais c'est
+impossible, tu n'es royaliste ni par situation ni par
+croyance. Tu ne peux pas renier tes parents, ton milieu,
+ton opinion pour venir partager nos périls, nos
+revers peut-être!</p>
+
+<p>MARIE. Ma famille, qui se réduit à une vieille tante
+et à un frère infirme, a vécu du travail que votre
+amitié m'a procuré chez vous. Une petite pension
+vient de leur être accordée à la considération d'un
+cousin que nous avons sous les drapeaux et qui sert
+bien la République. Moi, je suis libre, je n'ai besoin
+de rien, et je vous servirai mieux qu'une femme de
+chambre, si dévouée qu'elle soit.</p>
+
+<p>LOUISE. Toi, me servir?...</p>
+
+<p>MARIE. Oui, moi, car ce ne sont plus seulement des
+soins matériels qu'il vous faut; c'est une amitié à l'épreuve
+de tout, c'est du courage pour soutenir le vôtre,
+c'est en un mot ce que l'on ne peut ni exiger
+ni obtenir pour de l'argent, mais ce qu'on doit accepter
+d'un coeur reconnaissant, sous peine de l'offenser
+en doutant de lui!</p>
+
+<p>LOUISE. Ah! chère amie, viens, alors! oui, avec toi
+je serai capable de tout supporter! Ah! que j'ai besoin
+de toi! Mon âme est déjà éperdue, je tremble
+d'avoir mal conseillé mon père;... mais il est trop
+tard, il faut partir ou l'abandonner à la vengeance
+des républicains. (<span class="stage2">A la Korigane, qui entre.</span>) Eh bien, ma
+tante? est-elle prête?</p>
+
+<p>LA KORIGANE. Elle est déjà en voiture avec le vieux
+monsieur, et votre cheval est en bas, qui s'impatiente.</p>
+
+<p>LOUISE, (<span class="stage2">regardant à la fenêtre.</span>) Mais ce n'est pas là mon
+cheval.</p>
+
+<p>LA KORIGANE. Celui qui le tient vous en a trouvé
+un meilleur.</p>
+
+<p>LOUISE. Celui qui le tient? qui donc?</p>
+
+<p>LA KORIGANE. C'est Saint-Gueltas, pardi! ne faites
+donc pas semblant...</p>
+
+<p>MARIE, (<span class="stage2">à Louise, bas.</span>) Ne répondez pas à cette folle. Je
+monterai votre cheval. Acceptez celui qu'on vous
+offre, puisqu'il est meilleur.</p>
+
+<p>LOUISE, (<span class="stage2">à la Korigane.</span>) Dites à mon père que je l'attends
+en bas. (<span class="stage2">Elle sort avec Marie.</span>)</p>
+
+<p>LA KORIGANE. Oui, oui, marche! Où le cheval ira,
+il faudra que tu ailles, et où Saint-Gueltas te conduit,
+il faudra bien que ton père te suive! Il a gagné son
+pari, Saint-Gueltas! La fille lui plaît. Et moi... il ne
+m'a pas seulement regardée!... Qu'est-ce que je vais
+devenir à présent? Voyons, si je peux retrouver
+Cadio! (<span class="stage2">Elle sort.</span>)</p>
+
+<hr class="short">
+<br><br>
+<h3>DEUXIÈME PARTIE</h3>
+<br>
+
+<p>Fin de l'été, 1793.--La salle à manger du château de Sauvières.
+La grande porte du fond est ouverte sur le parc, dont la grille porte
+cette inscription: PROPRIÉTÉ NATIONALE.</p>
+<br>
+
+<p class="stage1">SCÈNE PREMIÈRE.--REBEC est attablé avec MOUCHON
+et CHAILLAC; MADELON et JAVOTTE, servantes de Rebec
+les servent. Flambeaux allumés, il fait nuit dehors. La table est
+richement servie.</p>
+
+<p>MOUCHON. Brrr!... La nuit est noire... et pas chaude,
+savez-vous?</p>
+
+<p>REBEC, (<span class="stage2">avec dignité.</span>) Javotte, allumez la cheminée!
+Madelon, fermez les portes.</p>
+
+<p>CHAILLAC, (<span class="stage2">d'un ton impératif et militaire.</span>) Allumez ce que
+vous voudrez, mais ne fermez rien. Dans ma position,
+la surveillance est de rigueur.</p>
+
+<p>REBEC. Vous avez raison, commandant! Buvons
+pour nous réchauffer. Avec ce bon vin-là, on ne craint
+pas les surprises. Ça vous enflamme le coeur... J'ai
+envie de chanter!</p>
+
+<p>CHAILLAC. Chantez, monsieur le gardien du séquestre,
+chantez! Chantez-nous la prise de la Bastille.</p>
+
+<p>REBEC. Justement, c'était mon idée! (<span class="stage2">Il chante sur l'air
+<i>O ma tendre musette</i>.</span>)</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i16">O jour immémorable<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a>
+<a href="#footnote2"><sup class="sml">2</sup></a></p>
+<p class="i16">Où nous devions périr,</p>
+<p class="i16">Sans un trait admirable</p>
+<p class="i16">Fait pour nous secourir!</p>
+<p class="i16">Des fastes de l'histoire</p>
+<p class="i16">Tu seras l'ornement.</p>
+<p class="i16">France, chante victoire.</p>
+<p class="i16">En cet heureux moment.</p>
+</div></div>
+
+<p>(Les deux autres reprennent le refrain.)</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i16">Éli, rempli de zèle,</p>
+<p class="i16">Brave officier français!</p>
+<p class="i16">La couronne immortelle</p>
+<p class="i16">Est due à ton succès.</p>
+<p class="i16">Au bout de ton épée</p>
+<p class="i16">Conserve cet écrit</p>
+<p class="i16">Qui fait ta renommée</p>
+<p class="i16">Que chacun applaudit.</p>
+<br>
+<p class="i16">Cette affreuse Bastille</p>
+<p class="i16">N'existe déjà plus.</p>
+<p class="i16">D'ardeur chacun pétille...</p>
+</div></div>
+
+
+<p>Permettez,... j'oublie!</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i16">Fuis, honteux esclavage...</p>
+</div></div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote2"
+name="footnote2"><b>Note 2: </b></a><a href="#footnotetag2">
+(retour) </a> Chanson textuelle, historique.</blockquote>
+
+<p>MOUCHON, (<span class="stage2">bâillant.</span>) Ah bah! compère, tu t'embrouilles
+et tu chantes faux! Et puis la prise de la Bastille, c'est
+vieux! On a dépassé tout ça!</p>
+
+<p>CHAILLAC. Permettez, permettez, citoyen Mouchon.
+Dépasser la prise de la Bastille n'est pas aisé. Il n'y a
+rien de si grand dans l'histoire!</p>
+
+<p>MOUCHON. Je ne veux pas vous dire non, vous en étiez.</p>
+
+<p>REBEC. Oui, il en était, lui, et je porte la santé
+d'Harmodius Chaillac, ci-devant vainqueur de la
+Bastille!</p>
+
+<p>CHAILLAC. Comment ci-devant? ci-devant vous-même!</p>
+
+<p>REBEC. Pardonnez, j'ai la langue un peu épaisse. Je
+dis le brave Chaillac, vainqueur de la ci-devant Bastille
+et commandant actuel de l'héroïque garde nationale
+de Puy-la-Guerche, élu sur le champ de bataille,
+il y a quatre mois, en remplacement du traître
+Sauvières, passé à l'ennemi. En voilà, des titres de
+gloire!</p>
+
+<p>CHAILLAC, (<span class="stage2">trinquant.</span>) Merci; à la vôtre! Mais la modestie
+me force à dire que la défense de Puy-la-Guerche
+n'est pas un fait d'armes comparable à la prise de
+la Bastille, et que, si M. Sauvières, le ci-devant comte,
+ne se fût interposé entre nous et les royalistes...</p>
+
+<p>MOUCHON, aviné. Et moi, je vous dis... je vous dis
+que si! La Bastille, c'était la Bastille. Y avait du
+monde, y avait tout Paris pour prendre ça, tandis
+que notre ville, nous n'étions pas seulement deux
+cents hommes armés contre des mille et des mille
+brigands!</p>
+
+<p>CHAILLAC. Vous n'en savez rien. Vous n'y étiez pas!</p>
+
+<p>MOUCHON. Je n'y étais pas, je n'y étais pas... Ça
+vous plaît à dire!</p>
+
+<p>REBEC. Allons, compère Mouchon, faut pas tergiverser;
+nous n'y étions pas!</p>
+
+<p>CHAILLAC. Vous étiez ici avec bien d'autres, et vous
+vous cachiez!</p>
+
+<p>REBEC. Comme des imbéciles que nous sommes,--que
+nous étions! pensant que le Sauvières était pour
+nous, tandis que l'oppresseur nous tenait dans les fers
+et nous livrait aux sicaires royalistes.</p>
+
+<p>CHAILLAC. Il ne faut rien exagérer, c'est inutile. Le
+citoyen Sauvières n'était pas oppresseur, et il ne vous
+a pas livrés, puisqu'on vous a retrouvés ici sains et
+saufs le lendemain de la chasse que nous avons donnée
+à l'avant garde de Saint-Gueltas!</p>
+
+<p>MOUCHON. Grande action, action sublime, commandant
+Chaillac, et qui burine votre nom au frontispice
+de la renommée!</p>
+
+<p>CHAILLAC. Oui, oui, vous me flattez pour que je ne
+vous reproche pas votre couardise! Si vous aviez eu
+un peu de coeur au ventre, ce jour-là, on n'aurait pas
+massacré sous vos yeux ce malheureux Le Moreau.</p>
+
+<p>REBEC. Commandant, les portes étaient fermées
+entre nous et ce forfait exécrable.</p>
+
+<p>CHAILLAC. Il fallait les enfoncer! Celles de la Bastille
+étaient plus solides! Pauvre municipal! un homme
+de coeur, celui-là, et qui parlait bien!</p>
+
+<p>REBEC. Un peu emphatique.</p>
+
+<p>MOUCHON. Ah! il était empha... Comment dites-vous?</p>
+
+<p>REBEC. Je maintiens le mot, il s'écoutait parler,
+c'était son défaut! Il aura fait des phrases au vieux
+Sauvières,--ça l'aura ennuyé...</p>
+
+<p>CHAILLAC. Qu'est-ce que vous dites donc? Vous
+donneriez à penser que Sauvières a ordonné sa mort?</p>
+
+<p>REBEC. Dame! est-ce que les aristocrates ne sont
+pas capables de tout?</p>
+
+<p>CHAILLAC. Vous ne savez pas ce que vous dites! On
+a trouvé les deux assassins enchaînés dans le cachot
+de la tour neuve avec cet écriteau: «Sauvières abandonne
+ces deux criminels au châtiment qu'ils méritent.»</p>
+
+<p>REBEC. Très-bien! mais vous n'en avez fait fusiller
+qu'un; l'autre, un certain Tirefeuille, un coquin fini,
+a réussi à s'évader... Et quand on pense qu'un scélérat
+comme ça rôde peut-être encore dans les environs!
+Vous m'avouerez que ce n'est pas rassurant, la
+vie que nous menons ici, Mouchon et moi.</p>
+
+<p>CHAILLAC. Vous voilà bien malades d'être préposés
+à la garde de ce château! Vous y faites chère lie, car
+on n'a pas mis les scellés sur la cave, à ce que je vois.</p>
+
+<p>REBEC. Ni sur la volaille, heureusement! Encore
+un peu de ce tokay? il est gentil!</p>
+
+<p>CHAILLAC. Non, j'en ai assez. Je suis triste. Il me
+semble que je vois le sang de Le Moreau sur le pavé...
+et jusque sur la nappe!</p>
+
+<p>REBEC. Sacredieu! taisez-vous donc, commandant!
+Ça fait frémir, des paroles comme ça! Ah! oui, vous
+avez le vin triste, vous! (<span class="stage2">Il se lève.</span>)</p>
+
+<p>MOUCHON, (<span class="stage2">qui écoute.</span>) Chut!</p>
+
+<p>CHAILLAC. Quoi donc?</p>
+
+<p>MOUCHON. Vous n'avez rien entendu?</p>
+
+<p>REBEC. Si fait, j'entends!</p>
+
+<p>CHAILLAC. Qu'est-ce que vous entendez?</p>
+
+<p>MADELON, (<span class="stage2">qui est au fond.</span>) C'est comme des cris et des
+gémissements!</p>
+
+<p>JAVOTTE. Eh non! c'est comme des cris de joie au
+loin.</p>
+
+<p>CHAILLAC, (<span class="stage2">au fond.</span>) Êtes-vous bêtes! C'est une trompette
+à la porte du donjon. (<span class="stage2">Aux servantes.</span>) Courez ouvrir!
+m'entendez-vous?</p>
+
+<p>REBEC. Mais un instant, un instant! Si c'est les
+brigands de Saint-Gueltas qui reviennent se venger!
+Vous n'avez pas avec vous la moindre escorte, et ici
+nous ne pouvons pas compter sur les habitants.</p>
+
+<p>CHAILLAC, (<span class="stage2">écoutant.</span>) Soyez donc tranquille! C'est une
+sommation militaire en règle, et les brigands ne procèdent
+pas comme ça. Allons! c'est de la troupe,
+recevons-la fraternellement. Suivez-moi. (<span class="stage2">Aux servantes.</span>)
+Éclairez-nous! (<span class="stage2">Il sort avec Mouchon et Madelon.</span>)</p>
+<br>
+<p class="stage1">SCÈNE II.--REBEC et JAVOTTE.</p>
+
+<p>REBEC. Moi, je ne suis pas un héros du 14 juillet,
+ce n'est pas mon état. Ma mie Javotte, donne-moi
+la clef.</p>
+
+<p>JAVOTTE. La clef de la cache? Je ne l'ai pas.</p>
+
+<p>REBEC. Si fait, je te l'ai confiée ce matin pour balayer.
+Donne donc! (<span class="stage2">Javotte cherche dans ses poches.</span>) Voyons,
+tu n'as pas balayé?</p>
+
+<p>JAVOTTE. Si fait, si fait; mais je vous ai rendu la
+clef, vrai, d'honneur!</p>
+
+<p>REBEC, (<span class="stage2">se fouillant.</span>) Tu as raison, la voilà! Elle est si
+petite... Javotte, fais le guet par là, et, si c'est des
+amis qui arrivent, avertis-moi.</p>
+
+<p>JAVOTTE. Vous allez encore vous enfermer pour
+rien, je parie! Depuis que je vous ai découvert cette
+grande cache dans le mur, vous y entrez pour une
+mouche qui vole.</p>
+
+<p>REBEC, qui a essayé la clef. Eh bien, mais dis donc! je
+ne peux pas ouvrir!</p>
+
+<p>JAVOTTE. Vous avez emmêlé la serrure à force de
+l'essayer.</p>
+
+<p>REBEC. Mais non! Vois! C'est comme si on l'avait
+fermée en dedans!</p>
+
+<p>JAVOTTE, (<span class="stage2">riant.</span>) Dame! c'est peut-être quelqu'un du
+dehors qui la connaissait avant vous et qui s'en sert
+contre vous... Quelque brigand!</p>
+
+<p>REBEC, (<span class="stage2">effrayé, reculant.</span>) Tirefeuille peut-être! l'assassin
+de...</p>
+
+<p>JAVOTTE, (<span class="stage2">qui a été au fond.</span>) Allons, cachez vos peurs!
+C'est des beaux soldats républicains qui arrivent.
+Tenez! quand je vous dis! en voilà un superbe.</p>
+
+<p>REBEC. Un officier? Il veut prendre mes ordres sans
+doute. Retire-toi, Javotte, c'est des affaires d'État.</p>
+<br>
+
+<p class="stage1">SCÈNE III.--HENRI DE SAUVIÈRES, REBEC.</p>
+
+<p>REBEC, (<span class="stage2">à part.</span>) Joli garçon, tout jeune! Qu'est-ce
+qu'il a à regarder comme ça partout? Il a l'air timide,
+rassurons-le. (<span class="stage2">Haut.</span>) Salut et fraternité, général!</p>
+
+<p>HENRI, (<span class="stage2">d'un ton résolu.</span>) Lieutenant, s'il vous plaît!
+c'est assez pour deux ans de service.</p>
+
+<p>REBEC. Ah! mon Dieu! M. Henri!</p>
+
+<p>HENRI. Tiens, Rebec! Comment cela va-t-il, mon
+vieux?</p>
+
+<p>REBEC. Bien, monsieur le comte; et vous-même?</p>
+
+<p>HENRI. Pourquoi m'appelles-tu comme ça? Mon
+oncle est vivant, Dieu merci! As-tu de ses nouvelles,
+toi?</p>
+
+<p>REBEC. Oh! vous en avez bien aussi? On a dû vous
+dire à la ville qu'il était vainqueur sur toute la ligne,
+au bord de la Loire.</p>
+
+<p>HENRI. Vainqueur? C'est comme ça que vous êtes
+renseignés? L'armée vendéenne est en pleine déroute...</p>
+
+<p>REBEC. Pourtant elle avance toujours!</p>
+
+<p>HENRI. Parce qu'elle ne peut pas reculer.</p>
+
+<p>REBEC. Ah! dame! c'est possible. Moi, je ne sais
+rien de ce qui se passe. Je reste ici pour...</p>
+
+<p>HENRI. Au fait, pour quoi es-tu ici?</p>
+
+<p>REBEC. Hélas! monsieur Henri, vous savez, le séquestre!</p>
+
+<p>HENRI. Ah oui! tu es préposé...</p>
+
+<p>REBEC. On m'a forcé d'accepter cet emploi-là. Ça
+fait grand tort à mon établissement dans la ville, et
+ça me dérange fort de mes petites affaires.</p>
+
+<p>HENRI. Je te croyais adjoint à la municipalité.</p>
+
+<p>REBEC. J'ai donné ma démission, le poste était périlleux.</p>
+
+<p>HENRI. Et tu n'es pas précisément un foudre de
+guerre, toi, je me souviens...</p>
+
+<p>REBEC. Et puis le dévouement me commandait de
+rester ici.</p>
+
+<p>HENRI. Le dévouement à la République?</p>
+
+<p>REBEC. A votre famille surtout. Un gardien fidèle...</p>
+
+<p>HENRI. <i>Surtout</i> est de trop. On ne t'en demande pas
+tant. Fais ton devoir et ne t'occupe pas du reste.</p>
+
+<p>REBEC. Ah! alors... vous, vous êtes avec nous? tout
+à fait? sans arrière-pensée?</p>
+
+<p>HENRI. Comment sans arrière-pensée? Tu demandes
+ça à un officier de cavalerie de l'armée républicaine?</p>
+
+<p>REBEC. Ah! vous êtes dans la cavalerie? Et votre
+régiment?</p>
+
+<p>HENRI. Partie ici, partie à Puy-la-Guerche.</p>
+
+<p>REBEC. Enfin! enfin! vous voilà arrivés pour nous
+défendre et nous protéger? Dieu soit loué! Et c'est ça
+l'uniforme?</p>
+
+<p>HENRI. Dame, il n'est pas cossu. Nous ne sommes
+pas des gens de cour, la République n'est pas riche,
+nous nous contentons de ce qu'elle donne.</p>
+
+<p>REBEC. Oh! vous êtes un vrai patriote, vous, un
+bon! Ça réjouit le coeur de vous entendre parler
+comme ça.--Alors... vous avez rompu avec votre
+ci-devant famille?</p>
+
+<p>HENRI, (<span class="stage2">riant.</span>) Ma ci-devant... Es-tu fou? ma famille
+est toujours ma famille.</p>
+
+<p>REBEC. Pardon! j'allais trop loin... Il y a comme ça
+des idées... et des intérêts qu'on ne peut pas oublier,
+n'est-ce pas? C'est trop juste, c'est trop juste.</p>
+
+<p>HENRI. Dis donc, toi! tu as l'air de me soumettre
+à un interrogatoire? Es-tu chargé de ça?</p>
+
+<p>REBEC. Oh! par exemple! moi, vous trahir? moi
+qui vous aime tant! moi qui vous ai vu tout petit et
+qui vous mettais sur mon bidet, du temps que je
+venais ici acheter vos laines? Étiez-vous content de
+taper ma bête avec vos petits talons! Et mademoiselle
+Louise que vous vouliez prendre en croupe... et
+qui avait peur!</p>
+
+<p>HENRI. Pauvre Louise! elle a bien d'autres sujets
+de frayeur à présent!</p>
+
+<p>REBEC. Mais... vous savez qu'elle est devenue intrépide!
+Elle ne quitte pas son père, c'est une des
+héroïnes de l'armée catholique.</p>
+
+<p>HENRI, (<span class="stage2">soupirant.</span>) On me l'a dit.</p>
+
+<p>REBEC. Ça n'avance pas vos affaires pour le mariage?</p>
+
+<p>HENRI. Ça les met à néant, comme tu penses.</p>
+
+<p>REBEC. Ça ne vous chagrine pas plus que ça?</p>
+
+<p>HENRI, (<span class="stage2">brusquement.</span>) Eh bien, à quoi cela m'avancerait-il,
+de m'en chagriner?</p>
+
+<p>REBEC. C'était pourtant un beau parti! fille unique!
+et vous qui n'avez rien!</p>
+
+<p>HENRI. Justement, c'est là ce qui me console un
+peu.</p>
+
+<p>REBEC. Ah bah?</p>
+
+<p>HENRI. Tout ça n'empêche pas que je voudrais
+avoir de leurs nouvelles, à mes pauvres parents.
+Voyons, comment ne sais-tu rien, toi qui te prétends
+si dévoué à la famille?</p>
+
+<p>REBEC. C'est que... on n'ose pas trop faire de
+questions dans ce temps de suspicion et de crainte;
+on risque d'avoir l'air de s'intéresser...</p>
+
+<p>HENRI. Qu'est devenue mademoiselle Hoche?</p>
+
+<p>REBEC. Partie avec ces dames.</p>
+
+<p>HENRI. Pour l'armée catholique? elle?</p>
+
+<p>REBEC. C'est comme je vous le dis.</p>
+
+<p>HENRI. Par dévouement, alors? Généreuse fille!
+Est-elle toujours jolie?</p>
+
+<p>REBEC. Ah! du présent je ne peux rien vous dire.
+Elle était plus jolie que jamais quand elle a suivi
+mademoiselle Louise. Savez-vous qu'à elles deux, elles
+auraient été la fleur du pays sans ces maudites
+guerres? Est-ce que vous n'étiez pas un peu amoureux
+de l'une et de l'autre?</p>
+
+<p>HENRI. Quelles sottes questions me fais-tu; au lieu
+de me donner des renseignements sérieux?</p>
+
+<p>REBEC. Dame! quand on ne sait pas! Mais il y a
+l'ancien homme d'affaires de votre oncle, il est resté
+au pays, et, si vous voulez le voir...</p>
+
+<p>HENRI. Oui! cours me le chercher... Non, n'y va
+pas. Je le verrai comme par hasard. Il ne faut pas le
+compromettre.</p>
+
+<p>REBEC. Ah! tenez, avouez, monsieur Henri, que la
+République est bien soupçonneuse, et qu'il est bien
+difficile d'oublier...--Mais qui sait? tout va si drôlement
+aujourd'hui!... Et, après tout, des fils de famille
+enrôlés malgré eux, comme vous par exemple, pourraient
+bien, s'ils le voulaient, ramener l'ancien temps,
+qui n'était pas si mauvais qu'on veut bien le dire!
+Hein, ai-je tort?</p>
+
+<p>HENRI. Mon ami Rebec, je vois que tu n'as pas
+changé.</p>
+
+<p>REBEC. Il faut bien plier sous les circonstances; mais,
+au fond, monsieur Henri, je suis toujours aussi bien
+pensant... et aussi...</p>
+
+<p>HENRI. Et aussi bête que par le passé.</p>
+
+<p>REBEC. Plaît-il?</p>
+
+<p>HENRI. Tu as très-bien entendu, mon cher, et tu es
+stupide de croire qu'un ci-devant noble ne peut pas
+servir fidèlement son pays.</p>
+
+<p>REBEC. Je ne dis pas ça! au contraire! Je vois bien
+que vous détestez le mensonge, et, entre nous, monsieur
+votre oncle a manqué à son devoir en trahissant
+lâchement...</p>
+
+<p>HENRI. Tais-toi! Ne répète jamais ce mot-là devant
+moi, si tu tiens à tes deux oreilles. Mon oncle a cru
+obéir à sa conscience. Il s'est trompé, mais comme se
+trompe un galant homme, en se sacrifiant. Il savait
+que la Vendée n'aboutirait qu'à un gâchis et à un désastre.
+Il s'y fera tuer et laissera quand même une
+mémoire pure. Moi, je me ferai éventrer aussi pour
+dompter la révolte, et peut-être recevrai-je mon
+affaire de la main d'un de mes paysans ou d'un des
+vieux domestiques qui m'ont porté dans leurs bras et
+fait manger la bouillie! ou bien ce sera le prêtre qui
+m'a fait faire ma première communion, qui me cassera
+la mâchoire, ou encore... mon oncle lui-même, le
+plus doux, le plus tendre, le meilleur des hommes!
+C'est comme ça, à ce qu'il paraît, la guerre civile.
+C'est très-gentil! mais, quand on y est, on y est, et,
+quand on va au feu, ce n'est pas pour recevoir des
+pommes cuites. Là-dessus, va te coucher, Rebec, car
+je perds mon temps à te faire comprendre ce que tu
+ne comprendras jamais.</p>
+
+<p>REBEC. Me coucher, non! Je vais vous reconduire.</p>
+
+<p>HENRI. Nous couchons ici, nous, le capitaine et le
+détachement, si ça ne te contrarie pas.</p>
+
+<p>REBEC. Ah! mon Dieu, vous ne me disiez pas ça!
+Je cours donner des ordres...</p>
+
+<p>HENRI. C'est fait, nos fourriers n'ont pas besoin de
+toi pour installer leur monde.</p>
+
+<p>REBEC. Mais... votre capitaine, où couchera-t-il?
+Toutes les chambres sont sous le scellé, excepté...</p>
+
+<p>HENRI. Excepté celle que tu t'es réservée? Le capitaine
+la prendra; où est-elle?</p>
+
+<p>REBEC. Celle-ci... à côté.</p>
+
+<p>HENRI. L'appartement de ma tante Roxane? C'était
+le meilleur. Tu n'as pas mal choisi, camarade!</p>
+
+<p>REBEC. Monsieur Henri, c'est à cause des odeurs!
+Cette chambre embaume et je suis fou des odeurs.</p>
+
+<p>HENRI. Pauvre tante! elle couche peut-être maintenant
+dans une étable.</p>
+
+<p>REBEC. Vous ferai-je apporter à souper?</p>
+
+<p>HENRI. Non, nous avons mangé à Puy-la-Guerche.</p>
+
+<p>REBEC, (<span class="stage2">allant à la table.</span>) Vous prendrez bien au moins
+un verre de tokay? Voyons, sans cérémonie?</p>
+
+<p>HENRI. Tu es trop bon! tu fais les honneurs de chez
+nous avec une grâce...</p>
+
+<p>REBEC. Et, sans être trop curieux, qu'est-ce que vous
+venez donc faire ici?</p>
+
+<p>HENRI. Ça ne me regarde pas. On commande,
+j'obéis; mais je suppose qu'on veut mettre garnison
+dans un château qui pourrait servir de point de ralliement
+et de refuge aux rebelles.</p>
+
+<p>REBEC. Il y a trois mois qu'on aurait dû le faire! On
+vit ici dans les transes, et, si les brigands avaient
+voulu... Ah! la République est bien négligente!</p>
+
+<p>HENRI. Oui! elle te loge dans un château fortifié,
+elle t'y donne les clefs d'une cave exquise, un lit de
+dentelle et de duvet, et elle oublie de t'attribuer
+une garde d'honneur pour que tu puisses y dormir
+tranquille; c'est impardonnable!</p>
+
+<p>REBEC. Vous vous moquez de moi?</p>
+
+<p>HENRI. Ça se pourrait bien. Allons, va préparer
+cette chambre parfumée pour mon capitaine. Il n'a
+pas volé un bon gîte et une bonne nuit, celui-là!</p>
+
+<p>REBEC. Eh bien, et vous?</p>
+
+<p>HENRI. Je dormirai sur une chaise. Je suis ici en
+pays conquis; mais je respecte le passé, moi, et je ne
+l'oublierai pas en me gobergeant dans le lit de mon
+oncle...</p>
+
+<p>REBEC. Mais votre ancienne chambre!</p>
+
+<p>HENRI. Assez de politesses, tu m'ennuies. Va enlever
+tes draps et tes nippes. Dépêchons-nous!</p>
+
+<p>REBEC. On y va, on y va, lieutenant; ne vous impatientez
+pas.</p>
+
+<p>HENRI, à un cavalier qui entre avec la valise du capitaine. Va
+faire le lit, camarade. Par ici. Tu sortiras de l'autre
+côté. (<span class="stage2">Rebec sort, suivi du soldat.</span>)</p>
+<br>
+
+<p class="stage1">SCÈNE IV.--<span class="sc">HENRI, le capitaine RAVAUD.</span></p>
+
+<p>LE CAPITAINE, (<span class="stage2">homme distingué, à la figure douce.</span>) Eh bien,
+mon jeune lieutenant, comment va ce pauvre coeur
+ému?</p>
+
+<p>HENRI. Bien, mon capitaine. Je n'ai reçu ici aucune
+mauvaise nouvelle de ma famille. Espérons que mon
+oncle mettra en temps utile les femmes en sûreté;
+quant à lui et à ses amis, ils font comme nous, ils
+courent les chances de la guerre.</p>
+
+<p>LE CAPITAINE. Sommes-nous seuls? J'ai quelque
+chose à vous dire.</p>
+
+<p>HENRI, (<span class="stage2">allant fermer la porte de côté.</span>) Oui, Capitaine; à présent,
+vous pouvez parler.</p>
+
+<p>LE CAPITAINE, (<span class="stage2">s'asseyant.</span>) Voyons, Henri, nous allons
+entrer en campagne et faire des choses terribles, je le
+crains!</p>
+
+<p>HENRI. Vous plaisantez, capitaine, les choses terribles
+ne vous font pas peur.</p>
+
+<p>LE CAPITAINE. Je vous demande pardon. La guerre
+civile entraîne des rigueurs que vous ne prévoyez pas,
+et, d'après les ordres que nos généraux reçoivent, je
+m'attends à tout. On veut en finir brusquement et
+sans retour avec la Vendée, et, pour les exaltés qui nous
+gouvernent à présent, tous les moyens sont bons. La
+Convention trouve les procès trop longs à instruire.
+Elle nous défendra peut-être de faire des prisonniers.
+Si elle entre dans cette voie, Dieu sait où elle s'arrêtera.
+Vous sentirez-vous la force d'aller jusqu'au
+bout?</p>
+
+<p>HENRI. Est-ce une épreuve, mon capitaine? M'avez-vous
+amené ici, de préférence aux jeunes officiers
+mes camarades, pour voir si, en présence du manoir
+où j'ai passé mon enfance et où tout me rappelle les
+plus chers souvenirs de ma vie, je sentirai faiblir mon
+patriotisme?</p>
+
+<p>LE CAPITAINE. Oui, mon cher enfant, je l'ai fait à
+dessein, non pour surprendre les secrets tourments
+de votre conscience, mais pour vous dire: Jamais
+homme de coeur n'a été mis à une épreuve plus cruelle.
+Certains devoirs dépassent les forces morales les
+mieux trempées, et ceux qu'on va vous imposer répugnent
+à la nature autant qu'à l'humanité. Vous allez
+peut-être vous trouver en face de vos parents, de vos
+amis...</p>
+
+<p>HENRI. C'est possible, c'est prévu!</p>
+
+<p>LE CAPITAINE. Avez-vous prévu la malédiction de
+votre famille, l'indignation de votre caste... et celle
+d'une personne... Vous étiez fiancé, m'avez-vous dit,
+à une parente...</p>
+
+<p>HENRI. Ne parlons pas de ça, mon capitaine; ce
+serait le côté faible de la place. J'avais pour la petite
+cousine une amitié... c'était peut-être déjà de l'amour;
+mais elle n'en pouvait avoir pour moi: c'était une
+enfant, et Dieu sait que, depuis l'insurrection elle, doit
+me mépriser de tout son coeur!</p>
+
+<p>LE CAPITAINE. Elle vous pardonnerait si... Voyons!
+admettons toutes les probabilités: que diriez-vous si
+j'avais sur moi, en ce moment, l'ordre de brûler le
+château de Sauvières?</p>
+
+<p>HENRI, (<span class="stage2">se levant.</span>) Cet ordre... l'avez-vous, capitaine?
+Oui, je le vois! vous l'avez.</p>
+
+<p>LE CAPITAINE. Et vous devez commander l'exécution
+du mandat. On le veut ainsi.</p>
+
+<p>HENRI. Diable! c'est dur.</p>
+
+<p>LE CAPITAINE. Et cruel! j'en suis révolté. Écoutez,
+Henri, écoutez-moi bien. Je crois être un brave soldat
+et un honnête homme. Vous m'avez vu souriant en
+face de la mort. Eh bien, il y a un courage que je n'ai
+pas, c'est celui de faire des choses atroces. On l'exige
+de moi,--je suis résolu à désobéir.</p>
+
+<p>HENRI. Vous?</p>
+
+<p>LE CAPITAINE. Oui, car j'ai l'ordre aussi de brûler
+les chaumières et les forêts, de détruire les récoltes,
+de dévaster les champs, d'affamer le pays, de réduire
+les habitants au désespoir, et cela, dans tout le pays
+insurgé, sans pitié pour les enfants, les vieillards et
+les femmes.--Oui, c'est ainsi! On nous donne des
+généraux ineptes qui n'ont jamais vu le feu. Le civil
+s'arroge le droit de contrôler le civisme du militaire.
+Un démagogue ceint d'une écharpe renverse les plans
+d'un officier expérimenté. Le premier venu parmi ces
+brutes féroces a le pouvoir de mener de braves soldats
+à la boucherie, et, faisant le vil métier d'espion, il
+dénonce comme traître quiconque ose le contredire.
+Votre nom vous rend suspect à un de ces lâches, et
+c'est lui qui, à Puy-la-Guerche, m'a donné l'ordre exécrable
+de vous amener ici.--Et nous nous soumettrions
+à de pareils ordres? nous, des soldats français,
+des hommes, des philosophes! Non, quant à moi,
+jamais! Le jour où un commissaire du gouvernement
+viendra me dire que je suis suspect d'indulgence,
+je briserai mon épée et lui en jetterai les
+morceaux à la figure! (<span class="stage2">Henri est absorbé, la tête dans ses mains.
+Un silence.</span>)</p>
+
+<p>HENRI, (<span class="stage2">se levant.</span>) Et après ça?</p>
+
+<p>LE CAPITAINE. C'est la proscription ou la guillotine.
+J'en prendrai mon parti comme tant d'autres.</p>
+
+<p>HENRI. La guillotine tranche les têtes, elle ne tranche
+pas les questions.</p>
+
+<p>LE CAPITAINE. Elle délivre de la vie celui que l'on
+veut forcer à faire le mal.</p>
+
+<p>HENRI. En le prenant comme ça, c'est un suicide,
+alors?</p>
+
+<p>LE CAPITAINE. Je l'accepte.</p>
+
+<p>HENRI. Un suicide est une lâcheté.</p>
+
+<p>LE CAPITAINE, (<span class="stage2">tressaillant.</span>) Une lâcheté?</p>
+
+<p>HENRI. Oui, mon capitaine, toujours! Je ne suis
+pas un grand raisonneur, moi; mais on m'a appris ça
+ici dès mon enfance. L'homme qui se tue donne sa
+démission et se déclare inutile. On m'a dit aussi
+qu'un homme représentait toujours une force quelconque,
+et qu'il n'avait pas le droit de la supprimer,
+parce qu'il ne la tient pas de lui-même: c'est Dieu qui
+la lui a confiée. Il faut donc choisir entre ce qui est
+bien et ce qui est mal. Si la Révolution est un mal, il
+faut l'abandonner et se jeter résolûment dans le parti
+contraire.</p>
+
+<p>LE CAPITAINE. Le parti royaliste? Jamais quant à
+moi! Il m'inspire des répugnances invincibles.</p>
+
+<p>HENRI. Concluez, alors.</p>
+
+<p>LE CAPITAINE. Je ne puis... Aucun parti ne représente
+plus pour moi la France. Elle est perdue, souillée.
+La vie me fait horreur à présent!</p>
+
+<p>HENRI. La vie est rude, mon capitaine, c'est vrai;
+mais, moi, à vingt-deux ans, je ne peux pas dire
+comme vous que tout est perdu. Ça ne m'entre pas
+dans la tête, une idée pareille! Si la France est égarée
+et souillée, nous serions bien fous ou bien paresseux
+d'aller demander au bourreau la fin de nos incertitudes,
+et de donner à cette France criminelle le plaisir
+de commettre un crime de plus. S'il n'y a plus d'honneur
+en France, c'est donc que personne ne croit plus
+en soi-même? Eh bien, mordieu! voilà une parole que
+je ne puis pas dire pour mon compte, et un exemple
+que je ne veux pas donner.</p>
+
+<p>LE CAPITAINE. Henri, tu as raison. Servir son pays
+ou le trahir... Dans cette extrémité, il n'y a plus de
+milieu possible. Eh bien, je me soumets, mon coeur
+saignera... j'obéirai! Mais toi, tu n'as pas été libre de
+choisir, le jour où la République t'a enrôlé, et tu peux...
+Va, je fermerai les yeux. Quitte-nous, quitte-moi, et
+va rejoindre ta famille; nul n'est forcé de devenir
+parricide.</p>
+
+<p><span class="sc">HENRI,</span> (<span class="stage2">ému.</span> Merci, mon capitaine, merci!</p>
+
+<p><span class="sc">LE CAPITAINE.</span> Tu acceptes, mon enfant?</p>
+
+<p><span class="sc">HENRI.</span> Non, je refuse... Ce qui est vrai pour vous
+l'est aussi pour moi. Il n'y a pas deux vérités. Le jour
+où j'ai été enrôlé, j'étais royaliste. Je pensais comme
+ceux qui m'avaient élevé, comme la jeune fiancée qui
+m'était promise: c'est tout simple. C'est par dévouement
+pour eux, c'est pour leur laisser garder une apparence
+de civisme qui préservait leurs personnes et
+leurs biens que je les ai quittés avec une sorte de joie,
+tout en leur promettant de passer à l'ennemi aussitôt
+qu'ils auraient pu émigrer. Ils n'ont pas émigré. Eux
+aussi, ils ont manqué de logique; eux aussi, ils aimaient
+la France! Que voulez-vous! c'est dans le sang
+des Sauvières! Et moi, enfant, j'ai senti ça le jour où
+j'ai entendu résonner sur le pavé des villes le talon de
+mes premières bottes. Je me suis mis à aimer la patrie
+comme un fou en me voyant chargé de défendre le
+drapeau qui représentait son honneur et le mien à la
+frontière. Je n'ai pas raisonné ça, je n'ai pas eu le
+temps d'y réfléchir. J'ai senti mon coeur battre jusqu'à
+m'étouffer! Mon oncle aurait dû prévoir que ça m'arriverait,
+lui qui a porté les armes pour la France. Est-ce
+que le premier roulement du tambour qui bat la
+charge, est-ce que le premier coup de canon qui
+ébranle l'air autour de nous n'enivre pas un homme
+de mon âge jusqu'au délire? Allons donc! si mes parents
+eussent été là, ils m'eussent crié: «Marche et ne
+recule pas!» Eh bien, j'y suis à présent, dans la grande
+mêlée! Je suis patriote, j'appartiens à la Révolution,
+puisque j'ai donné mon sang pour elle. Elle est ma
+religion et mon dieu, comme mon régiment est ma
+famille et comme vous êtes mon confesseur. La République
+nous surmène? C'est possible. Égarée ou sage,
+ivre ou méchante, malade ou folle, elle est notre mère,
+et une mère n'a jamais tort quand il s'agit de la défendre.
+Plus tard, quand je serai vieux ou infirme, je
+jugerai peut-être ses actes; mais, tant que mon bras
+pourra soutenir un sabre, je me battrai pour elle,
+fallût-il écraser mon propre coeur sous les sabots de
+mon cheval!</p>
+
+<p>LE CAPITAINE, (<span class="stage2">exalté.</span>)
+ Henri, embrasse-moi, généreux
+enfant! ta foi transporterait des montagnes! Oui, des
+hommes comme toi, des hommes qui croient doivent
+sauver la patrie. Vive la République! (<span class="stage2">Abattu.</span>) Nous
+brûlerons donc...</p>
+
+<p>HENRI. A quand l'exécution de votre mandat?</p>
+
+<p>LE CAPITAINE. C'est pour cette nuit. Je compte procéder
+avec prudence. J'ai donné des ordres pour qu'il
+n'y eût pas une âme vivante autour de l'enceinte. Il
+ne faut pas exaspérer les habitants et les exposer à
+faire résistance. Ils succomberaient misérablement.</p>
+
+<p>HENRI. Mon capitaine, je crois qu'ils nous aideraient
+plutôt. Tous les paysans ne sont pas royalistes,
+et ceux qui sont restés chez eux ne le sont peut-être
+pas du tout. N'importe, j'irai faire une ronde.</p>
+
+<p>LE CAPITAINE. Attendez, on vient.</p>
+<br>
+
+<p class="stage1">SCÈNE V.--LE CAPITAINE, HENRI, MOTUS.</p>
+
+<p>MOTUS, (<span class="stage2">trompette de cavalerie, républicain à tous crins, très-aimé
+dans le régiment.</span>) Mon capitaine, sans te commander, je
+t'annonce qu'on vient de prendre un espion qui essayait
+de se faufiler subrepticement. Faut-il lui faire
+son affaire?</p>
+
+<p>LE CAPITAINE. Il faut d'abord savoir si c'est réellement
+un espion. Amène-le.</p>
+
+<p>MOTUS. C'est que, sans t'offenser, mon capitaine, je
+ne crois pas que tu puisses lui tirer une parole du
+ventre. Il n'a pas l'air de comprendre ce qu'on lui dit,
+ou il fait semblant d'être Breton.</p>
+
+<p>LE CAPITAINE, (<span class="stage2">à Henri.</span>) Savez-vous la langue?</p>
+
+<p>HENRI. Ma foi, non, pas un mot.</p>
+
+<p>LE CAPITAINE, (<span class="stage2">à Motus.</span>) Où est-il?</p>
+
+<p>MOTUS. Il est là, mon capitaine. (<span class="stage2">Allant à la porte.</span>) Allons,
+avance à l'ordre, l'homme à la tignasse jaune! (<span class="stage2">Cadio
+paraît, amené par deux cavaliers. Son habit de toile est en lambeaux.
+Il a une peau de chèvre sur les épaules.</span>)</p>
+
+<p>LE CAPITAINE, (<span class="stage2">bas, à Henri,</span>) après avoir fait signe à Motus et
+aux deux autres cavaliers de sortir. Interrogez-le. Vous savez
+mieux que moi parler aux paysans.</p>
+
+<p>HENRI, (<span class="stage2">à Cadio.</span>) Est-ce que tu ne parles pas français?</p>
+
+<p>CADIO, (<span class="stage2">triste et abattu.</span>) Je parle français, latin au besoin.
+Du moins, j'en sais quelque peu.</p>
+
+<p>HENRI. Alors, tu es prêtre ou moine?</p>
+
+<p>CADIO. Non, je suis sonneur de biniou.</p>
+
+<p>HENRI. Sorcier, par conséquent?</p>
+
+<p>CADIO. Sorcier? Oh! Jésus, non! Je renie le diable!</p>
+
+<p>HENRI. Mais tu as beau le renier, il court après toi,
+la nuit, dans les bois ou sur les bruyères. Il t'arrache
+ton chapeau et te bat avec le hautbois de ta cornemuse.
+Et, quand tu as prononcé certaine formule
+d'exorcisme, un ange t'apparaît et te dit: «Va tuer un
+bleu, et Satan te laissera tranquille.»</p>
+
+<p>CADIO. O bon saint Cornéli! d'où savez-vous ces
+choses?</p>
+
+<p>HENRI. Je suis sorcier aussi. Je connais les pratiques
+des maîtres sonneurs de tous pays. (<span class="stage2">Bas, au capitaine.</span>)
+Regardez les yeux fixes et brillants de ce garçon-là;
+c'est un extatique.</p>
+
+<p>LE CAPITAINE. Inoffensif peut-être?</p>
+
+<p>HENRI. Ou des plus dangereux.</p>
+
+<p>LE CAPITAINE. Tâchez de le confesser.</p>
+
+<p>HENRI, (<span class="stage2">à Cadio.</span>) Combien as-tu déjà tué de bleus pour
+contenter Dieu ou le diable?</p>
+
+<p>CADIO. Tuer? moi? Jamais! je ne saurais pas.</p>
+
+<p>HENRI. Tu avoues pourtant que ta croyance te le
+commande.</p>
+
+<p>CADIO. Oui; mais je suis mauvais chrétien, et je n'ai
+pu obéir.</p>
+
+<p>HENRI. Pourquoi?</p>
+
+<p>CADIO. Je suis poltron.</p>
+
+<p>HENRI. Tu t'en vantes? Je ne te crois pas. Ton nom?</p>
+
+<p>CADIO. Cadio.</p>
+
+<p>HENRI. C'est ton nom de famille?</p>
+
+<p>CADIO. De famille? Je n'en ai pas.</p>
+
+<p>HENRI. Tu es un champi?</p>
+
+<p>CADIO. Il faut croire.</p>
+
+<p>HENRI. Tu as un sobriquet?</p>
+
+<p>CADIO. Carnac.</p>
+
+<p>HENRI. Tu es de ce pays-là?</p>
+
+<p>CADIO. Je ne sais pas. On m'a trouvé dans les
+géantes.</p>
+
+<p>LE CAPITAINE. Qu'est-ce que ça veut dire?</p>
+
+<p>CADIO. Ça veut dire les grandes pierres, pas loin de
+la baie de Quiberon, au pays des anciens hommes qui
+dressaient sur tranche des pierres plus grosses que
+des tours.</p>
+
+<p>HENRI. Qui t'a élevé?</p>
+
+<p>CADIO. Personne et tout le monde.</p>
+
+<p>HENRI. Mais qui t'a enseigné le français et le latin?</p>
+
+<p>CADIO. Les moines du couvent. J'allais chez eux
+chanter au lutrin. J'aurais voulu savoir la musique.
+Ils ne la savaient pas et voulaient me faire moine. Ils
+m'avaient déjà coupé les cheveux, et, comme je m'en
+allais souvent seul dans la lande pour jouer d'un méchant
+pipeau que je m'étais fabriqué, ils ont prétendu
+que je me donnais au diable. Ce n'était pas vrai;
+mais, à force de me le dire, ils me l'ont mis dans la
+tête, et le diable s'est mis à me tourmenter; je m'en
+suis confessé. Alors, ils m'ont fait jeûner et souffrir
+dans le caveau des morts. C'est pourquoi je me suis
+sauvé du couvent et du pays.</p>
+
+<p>LE CAPITAINE. Qu'es-tu devenu, alors?</p>
+
+<p>CADIO. J'ai tâché de gagner ma vie en faisant danser
+le monde avec mon pipeau, et j'ai passé bien des
+journées sans manger, afin de pouvoir m'acheter un
+biniou!</p>
+
+<p>HENRI. Qu'as-tu à pleurer?</p>
+
+<p>CADIO. Vos soldats me l'ont pris.</p>
+
+<p>LE CAPITAINE, (<span class="stage2">bas, à Henri.</span>) Il ne paraît pas se douter
+qu'il puisse lui arriver pire. Continuez à le questionner.</p>
+
+<p>HENRI. Pourquoi as-tu quitté la Bretagne?</p>
+
+<p>CADIO. Je ne pouvais plus y rester. Comme j'avais
+la tête rasée, on courait après moi dans les villages
+en m'appelant renégat. Alors, j'ai été devant moi au
+hasard, et, un jour, les brigands m'ont pris--du côté
+d'ici. Ils m'ont mis dans la main une quenouille, et ils
+m'ont amené dans ce château où nous voilà, en me
+disant: «Donne ça au vieux seigneur qui est là, devant
+toi.»</p>
+
+<p>HENRI. A M. de Sauvières, une quenouille?</p>
+
+<p>CADIO. Oui. Ça l'a fâché! Moi, je ne savais pas pourquoi;
+on me l'a expliqué ensuite.</p>
+
+<p>HENRI. Il y a de cela trois mois?</p>
+
+<p>CADIO. A peu près quatre.</p>
+
+<p>HENRI. Et, comme cette offense a décidé M. de Sauvières
+à suivre les brigands, tu les as suivis aussi?</p>
+
+<p>CADIO. Ils m'y ont obligé.</p>
+
+<p>HENRI. Malgré toi?</p>
+
+<p>CADIO. Malgré moi d'abord. Et puis <i>elle</i> m'a dit: «On
+ne danse plus, Cadio. Tu vas mourir de faim, reste
+avec nous; tu sonneras ta cornemuse à l'élévation,
+quand nos bons prêtres nous diront la vraie messe
+dans les champs.»</p>
+
+<p>HENRI. Qui t'a dit cela?</p>
+
+<p>CADIO. Elle!</p>
+
+<p>HENRI. La demoiselle de Sauvières? (<span class="stage2">Cadio fait signe
+que oui.</span>) Tu la connais? Parle-moi d'elle! Où est-elle à
+présent? (<span class="stage2">Cadio secoue la tête.</span>) Tu ne sais pas, ou tu ne
+veux pas dire?</p>
+
+<p>CADIO. Je ne veux pas.</p>
+
+<p>HENRI. Je suis son parent et son ami.</p>
+
+<p>CADIO. Ça ne se peut pas.</p>
+
+<p>HENRI. Tu peux me dire au moins si elle est en lieu
+sûr; c'est tout ce que je désire.</p>
+
+<p>CADIO. Je ne dirai rien.</p>
+
+<p>HENRI. Nous diras-tu depuis combien de temps tu
+l'as quittée?</p>
+
+<p>CADIO. Non.</p>
+
+<p>HENRI. Eh bien, ne le dis pas; mais apprends-moi
+si son amie, mademoiselle Hoche, est toujours auprès
+d'elle...</p>
+
+<p>CADIO. Cela ne vous regarde pas.</p>
+
+<p>HENRI. Que viens-tu faire ici?</p>
+
+<p>CADIO. Je ne veux pas le dire.</p>
+
+<p>HENRI. Avec qui es-tu venu de l'armée catholique?</p>
+
+<p>CADIO. Je ne dirai plus rien.</p>
+
+<p>HENRI. Alors, tu es un espion.</p>
+
+<p>CADIO. Moi? Jamais!</p>
+
+<p>LE CAPITAINE. Il faut pourtant nous expliquer votre
+présence, ou vous allez être fusillé dans cinq
+minutes.</p>
+
+<p>CADIO, (<span class="stage2">tombant sur ses genoux.</span>) Fusillé, moi? Ah! bon
+saint Cornéli, bon saint Maxire et bon saint Loup,
+sauvez-moi de la mort! Me fusiller! Un prêtre au moins,
+un prêtre! Laissez-moi racheter ma pauvre
+âme!</p>
+
+<p>HENRI. Tu tiens donc bien à vive?</p>
+
+<p>CADIO. Hélas! ma vie est bien mauvaise. Je suis un
+maudit, un rebut, une famine, une guenille, vous
+voyez! Dieu et les saints ne veulent plus de moi; mais
+je ferai pénitence. Laissez-moi vivre pour me repentir!</p>
+
+<p>HENRI. Parle, et on te laissera vivre.</p>
+
+<p>CADIO, (<span class="stage2">se relevant.</span>) Tuez-moi, je ne parlerai pas.</p>
+
+<p>LE CAPITAINE, (<span class="stage2">qui a été appeler Motus.</span>) Prends-moi ce
+gaillard-là, et quinze balles dans la poitrine. (<span class="stage2">L'arrêtant
+et lui parlant bas.</span>) N'y touche pas, c'est pour voir.</p>
+
+<p>MOTUS, affectant un air terrible. On est prêt, mon Capitaine!</p>
+
+<p>CADIO. Une grâce, messieurs les bleus! Laissez-moi
+jouer un air de biniou avant de mourir! C'est ma
+prière, à moi!</p>
+
+<p>MOTUS. Ou ton signal pour appeler les autres brigands?
+Dis donc, blanc-bec, on n'est pas dupe comme
+ça dans les bleus!</p>
+
+<p>CADIO. Vous me refusez ça? Allons! la volonté de
+Dieu soit faite! Bandez-moi les yeux que je ne voie
+pas les fusils! Oh! les fusils!... Bandez-moi les yeux!</p>
+
+<p>LE CAPITAINE, (<span class="stage2">à Henri.</span>) Singulier mélange de peur
+et de courage! (<span class="stage2">A Motus.</span>) Bande-lui les yeux.</p>
+
+<p>CADIO, les yeux bandés, à genoux. O mon bon Dieu du
+ciel, me ferez-vous grâce? Je n'ai ni trahi ni menti!
+Je n'ai pas voulu tuer, on me tue! Prenez ma vie en
+expiation de ma peur! Adieu, mon biniou et les beaux
+airs de ma musique! adieu, les grands bois et les
+grandes bruyères! adieu, les étoiles de la nuit, le bruit
+des ruisseaux et du vent dans les feuilles! Je ne verrai
+plus la belle plage et les grosses pierres de Carnac,
+où je cueillais des gentianes bleues comme la mer!</p>
+
+<p>HENRI, (<span class="stage2">au capitaine.</span>) Artiste et poëte!</p>
+
+<p>LE CAPITAINE. Hélas! oui, mais fanatique et espion!</p>
+
+<p>HENRI, (<span class="stage2">à part, triste.</span>) Au service de mon oncle probablement!</p>
+
+<p>LE CAPITAINE. Voyons, essayons encore. (<span class="stage2">A Motus un
+signe d'intelligence. Motus arme sa carabine. Cadio frissonne et tombe la
+face contre terre.</span>)</p>
+
+<p>HENRI, (<span class="stage2">s'approchant de lui.</span>) Parleras-tu? Il est temps encore.</p>
+
+<p>CADIO. Parler? Jamais! Tuez-moi... Dieu m'a pardonné,
+je sens ça dans mon coeur, me voilà en état
+de grâce. Tuez-moi vite!</p>
+
+<p>LE CAPITAINE, (<span class="stage2">fait signe à Motus qui se retire, et il ôte le bandeau
+à Cadio.</span>) Si on te pardonnait, parlerais-tu par reconnaissance?</p>
+
+<p>CADIO. Non, je ne pourrais pas; j'aime mieux
+mourir!</p>
+
+<p>LE CAPITAINE, (<span class="stage2">bas, à Henri.</span>) C'est un croyant, c'est un
+homme sous les dehors d'un enfant poltron. Je suis
+fâché de l'avoir vu; mais le cas est grave, et la règle
+est impitoyable. Faire grâce à un espion, c'est trahir
+son devoir.</p>
+
+<p>HENRI. Certes! mais si ce n'était pas un espion? Il
+refuse de parler, il n'essaye pas de mentir. S'il avait
+été chargé par mon oncle de quelque commission
+étrangère à la politique?... Il a un air de sincérité qui
+m'épouvante!</p>
+
+<p>LE CAPITAINE. Sachez la vérité, si cela est possible,
+et que votre conscience prononce. Dites-lui bien qui
+vous êtes, donnez-lui confiance, et, s'il vous en inspire,
+faites-le évader. Le pouvez-vous?</p>
+
+<p>HENRI, (<span class="stage2">montrant la cachette.</span>) Oui, je connais les aîtres.</p>
+
+<p>LE CAPITAINE. Hâtez-vous, l'heure approche...</p>
+
+<p>HENRI. J'entends, capitaine.</p>
+
+<p>LE CAPITAINE sort et revient sur ses pas en tenant le biniou de
+Cadio, qu'il pose sur un meuble. Une idée! pour ravoir cela,
+il parlera peut-être. (<span class="stage2">Il sort.</span>)</p>
+<br>
+
+<p class="stage1">SCÈNE VI.--HENRI, CADIO, LOUISE, qui sort de la cachette
+pendant qu'Henri reconduit le capitaine; elle est déguisée en
+paysanne.</p>
+
+<p>HENRI, (<span class="stage2">se retournant.</span>) Une femme? qui êtes-vous? d'où
+sortez-vous?</p>
+
+<p>LOUISE. Vous ne me reconnaissez pas?</p>
+
+<p>HENRI. Louise! c'est toi?... c'est vous? Quelle imprudence!
+comment?... Ah! que tu es grande! que tu
+es belle! que je suis heureux!... Qu'est-ce que je dis?
+Je suis désespéré de te voir ici! Mon oncle,... il n'y
+est pas, lui, au moins? Réponds-moi donc!... N'aie
+pas peur, je me ferais tuer... Ah! que je suis content...
+et malheureux!</p>
+
+<p>LOUISE. Avant tout, faites sauver ce pauvre garçon.
+Ce n'est pas un espion, il m'accompagnait, il m'a
+servi de guide.</p>
+
+<p>HENRI, (<span class="stage2">e conduisant à la cachette.</span>) Passe par là; tu sais le
+chemin?</p>
+
+<p>LOUISE. Je le lui ai montré tantôt.</p>
+
+<p>CADIO. M'en aller? sans vous, demoiselle?</p>
+
+<p>LOUISE. Va m'attendre où nous étions ce matin.</p>
+
+<p>CADIO, (<span class="stage2">à Henri, montrant son biniou.</span>) Et vous me rendrez...?</p>
+
+<p>HENRI. Oui, prends, sauve-toi! (<span class="stage2">Bas, lui donnant sa bourse.</span>)
+Prends ça aussi, et sers bien la demoiselle...</p>
+
+<p>CADIO. Vous étiez donc un ami? Ah! si j'avais su!</p>
+
+<p>HENRI, (<span class="stage2">le poussant dans la cachette et revenant.</span>) Louise, ma
+pauvre Louise! explique-moi...</p>
+
+<p>LOUISE. Je suis venue ici déguisée et à travers mille
+dangers pour toucher l'argent de nos fermages; c'était
+pour nous une question de vie ou de mort dans
+notre situation...</p>
+
+<p>HENRI. Je la connais, elle m'épouvante et me désole;
+mais comment ferez-vous?...</p>
+
+<p>LOUISE. Je n'en sais rien. J'ai vu aujourd'hui nos fermiers,
+ils promettent d'envoyer des fonds, s'ils le
+peuvent.</p>
+
+<p>HENRI. Vous avez osé les voir?</p>
+
+<p>LOUISE. Je ne risquais rien sur nos terres avant votre
+arrivée. Personne ici n'est capable de me trahir, et je
+comptais sur Rebec, à qui je me serais confiée ce
+soir, pour me laisser cachée un jour ou deux dans la
+maison; mais je suis perdue, puisque vous voilà!</p>
+
+<p>HENRI. Perdue? à cause de moi? Non certes!</p>
+
+<p>LOUISE. Henri, tout ce que vous avez dit à votre
+chef ici, tout à l'heure, je l'ai entendu! Dites-moi que
+vous n'en pensiez pas un mot, que vous vous êtes méfié
+de lui... Vous auriez eu tort. Il était sincère, j'en
+suis persuadée...</p>
+
+<p>HENRI. Louise, je suis sincère aussi, moi! je n'ai
+pas deux paroles.</p>
+
+<p>LOUISE. C'est impossible. Voyons, le temps presse:
+la vérité, Henri, il me la faut! Je sais bien qu'autrefois
+tu avais des idées qui n'étaient pas les miennes,
+mais tu te laissais ramener, et, cette fois encore, cette
+fois surtout, en apprenant que mon père, ton ami, ton
+bienfaiteur, est dans le plus grand danger, en me
+voyant, moi, sous ces habits, dans la dernière détresse,
+réduite à me cacher dans ma propre maison,
+où tout me menace et me révolte... Non, non, tu ne
+vas pas rester avec nos ennemis, tu ne vas pas m'abandonner!
+Tu feras comme Marie, cette simple et
+digne amie qui sacrifie la politique à l'amitié. Tu me
+reconduiras auprès de mon père, et, quand nous aurons
+franchi la Loire, puisqu'il faut la franchir bientôt,
+tu nous aideras à tenter un dernier effort. Si nous
+succombons dans cette lutte suprême, eh bien, nous
+périrons ou nous fuirons ensemble. Une famille unie
+et respectable comme la nôtre peut-elle se séparer
+dans la mort ou dans l'exil? Allons, viens; ce brave
+officier qui était là te l'a permis, il te l'a conseillé. Il
+voyait mieux que toi ton vrai, ton seul devoir. Tu as
+répondu par des sophismes, tu as dit des folies, mais
+tu ne me savais pas, tu ne me sentais pas là! Me voilà,
+c'est moi! Est-ce que tu ne me vois pas? est-ce que
+tu ne comprends pas? Tu as l'air égaré! Voyons, vite,
+fuyons, rejoignons ce guide qui nous attend. Une minute
+d'hésitation peut m'envoyer à la guillotine. Est-ce
+là ce que tu veux? Te suis-je devenue odieuse parce
+que je suis restée fidèle à mon roi, à mon Dieu et à
+mon père? N'as-tu donc plus d'amitié pour moi?
+Henri, n'es-tu plus mon frère et mon ami?</p>
+
+<p>HENRI. Tais-toi, Louise, tais-toi! tu me fais trop de
+mal, vrai! Tiens, vois, je pleure, moi, un soldat... un
+républicain!... Je ne me croyais pas si lâche... Laisse-moi,
+ne me dis plus rien.</p>
+
+<p>LOUISE. Tu faiblis, tu cèdes! Allons! pleure, pleure,
+n'aie pas honte de pleurer! C'est ton coeur qui guérit
+et ton honneur qui se réveille. Viens!</p>
+
+<p>HENRI. Mon honneur? Non, Louise, non! de ce
+côté-là, je vois clair. Mon honneur me condamne à
+rester sous mon drapeau.</p>
+
+<p>LOUISE. Ce n'est pas votre dernier mot, Henri?</p>
+
+<p>HENRI. Si fait! c'est le dernier, ma pauvre Louise!
+Tu ne comprends pas cela, toi qui me pries de me
+déshonorer! Mais si! tu le comprends au fond du
+coeur. Tu me mépriserais, si, après tout ce que tu as
+entendu...</p>
+
+<p>LOUISE. Je vous méprisais en l'écoutant. Si vous
+voulez retrouver mon estime, partons!</p>
+
+<p>HENRI. Voyons, cruelle enfant que tu es! ne nous
+quittons pas avec des malédictions et des injures, c'est
+odieux, cela. Ah! je ne croyais pas le devoir si difficile...
+N'importe, nous ne sommes pas dans l'âge d'or,
+il faut apprendre à souffrir! Va-t'en, Louise! adieu!</p>
+
+<p>LOUISE. Vous l'aurez voulu, Henri! Apprenez donc
+que, dès ce jour, nos fiançailles sont rompues.</p>
+
+<p>HENRI. Nos fiançailles? Ah! Louise!... Mais tu ne
+m'as jamais aimé, tu ne m'aimes pas?</p>
+
+<p>LOUISE. Si je vous aimais, que feriez-vous?</p>
+
+<p>HENRI, (<span class="stage2">éperdu.</span>) Si vous m'aimiez, je me brûlerais la
+cervelle!</p>
+
+<p>LOUISE. Le suicide est une lâcheté. Vous l'avez dit,
+il faut choisir entre le bien et le mal, entre l'amour et
+la haine.</p>
+
+<p>HENRI. Haïssez-moi donc! Je boirai le calice jusqu'à
+la lie!</p>
+
+<p>LOUISE. Alors, sachez tout, je me serais sacrifiée
+pour vous ramener...</p>
+
+<p>HENRI, (<span class="stage2">avec amertume.</span>) Sacrifiée? Vous en aimez un
+autre?--Eh bien, vive la République! J'aurais fait
+votre malheur. C'eût été ma honte et mon châtiment!
+Ah! ma chère épaulette, j'ai bien fait de ne pas te
+déshonorer!</p>
+
+<p>LOUISE. Adieu donc pour toujours!</p>
+
+<p>HENRI. Dieu! on vient! Rentrez, rentrez ici! (<span class="stage2">Il la
+conduit vers la cachette.</span>) Non! trop tard! (<span class="stage2">Il la pousse derrière le
+rideau, dans l'embrasure de la fenêtre.</span>)</p>
+
+<br>
+<p class="stage1">SCÈNE VII.--LE CAPITAINE, suivi de MOTUS, HENRI,
+LOUISE, cachée.</p>
+
+<p>LE CAPITAINE, (<span class="stage2">bas à Henri.</span>) Eh bien, le Breton?</p>
+
+<p>HENRI, (<span class="stage2">de même.</span>) Innocent! parti!</p>
+
+<p>MOTUS, (<span class="stage2">se retournant vers deux soldats qui le suivent et qui portent
+des bottes de paille.</span>) Ici, camarades!</p>
+
+<p>LE CAPITAINE. Au milieu de la chambre, sur la table
+et dessous.</p>
+
+<p>MOTUS. Mon capitaine, sans te molester, je pense
+que ça vaudrait mieux de répandre le combustible
+autour des boiseries, en commençant par les rideaux
+de fenêtre.</p>
+
+<p>HENRI, (<span class="stage2">vivement.</span>) Fais ce que te dit le capitaine! (<span class="stage2">Bas, au
+capitaine.</span>) J'ai quelque chose à vous dire, c'est très-pressé.</p>
+
+<p>MOTUS, (<span class="stage2">qui a mis de la paille dessus et dessous la table.</span>) Voilà;
+quand le capitaine commandera l'illumination...</p>
+
+<p>LE CAPITAINE. Tout à l'heure, attendez!</p>
+
+<p>HENRI, (<span class="stage2">bas.</span>) Éloignez-les.</p>
+
+<p>LE CAPITAINE. Retourne aux greniers, l'ancien; il
+me faut dix fois plus de paille que ça! Et des fagots,
+beaucoup de fagots! Croyez-vous incendier ce château
+avec une allumette? Allez-y tous.</p>
+
+<p>HENRI. Vous trouverez les fagots dans le donjon.
+(<span class="stage2">Ils sortent.</span>) Mon capitaine, il y a là une femme... (<span class="stage2">Louise
+se montre.</span>)</p>
+
+<p>LE CAPITAINE, (<span class="stage2">souriant.</span>) Qui venait vous voir? Très-jolie!
+Je vous en fais mon compliment. Ne la brûlons
+pas, ce serait dommage!</p>
+
+<p>HENRI. C'est ma soeur de lait.</p>
+
+<p>LOUISE. Non, monsieur l'officier. Je ne veux pas
+vous tromper, moi! je suis Louise de Sauvières.</p>
+
+<p>LE CAPITAINE. Vous!... la fiancée d'Henri!</p>
+
+<p>HENRI. Elle ne l'est plus, mais...</p>
+
+<p>LOUISE, (<span class="stage2">à Henri.</span>) Mais vous daignez vouloir me sauver?
+Je refuse votre protection, à vous! Je périrais ici
+avec joie, tant je suis malheureuse, si je ne me devais
+à mon père.</p>
+
+<p>HENRI. Vous êtes malheureuse, Louise! (<span class="stage2">Bas.</span>) Vous
+n'êtes donc pas aimée?</p>
+
+<p>LOUISE, (<span class="stage2">sans lui répondre.</span>) Monsieur le capitaine, je
+compte sur votre clémence, je ne rougis pas de l'implorer.</p>
+
+<p>LE CAPITAINE. Comptez sur mon dévouement, mademoiselle,
+et calmez-vous. Vous veniez chercher
+Henri?</p>
+
+<p>LOUISE. Non; mais, en le trouvant ici, j'espérais
+l'emmener.</p>
+
+<p>LE CAPITAINE. Et vous n'avez pas réussi? Vous le
+maudissez!--Moi, je le plains et je l'admire! Dites à
+M. le comte de Sauvières que nous accomplissons avec
+douleur l'acte brutal qui vous dépouille et vous exile
+à jamais de vos foyers. Il est militaire; s'il était à ma
+place, il souffrirait comme moi; mais, comme moi, il
+obéirait.</p>
+
+<p>LOUISE. Vos paroles lui seront transmises fidèlement,
+monsieur. Je pars avec l'espérance de vous revoir
+parmi nous. Nous aurons de meilleurs jours! La
+bonne cause est impérissable. Vous ne vous habituerez
+pas à ces violences que votre coeur désavoue, et
+M. Henri de Sauvières ne conservera pas longtemps
+sa funeste influence sur vos décisions. Allons! pour
+cette fois, ne regrettez pas l'acte de vandalisme qu'il
+vous oblige à faire, et comptez sur le pardon de mon
+père quand il vous plaira de l'invoquer. En abandonnant
+nos demeures, nous en avons fait le sacrifice à
+la cause de Dieu et du roi, et nous ne sommes pas si
+petites gens que de pleurer sur nos ruines! (<span class="stage2">Prenant un
+flambeau.</span>) Tenez, mon cousin! faites gaiement ce que
+vous appelez votre devoir! Détruisez la maison où,
+orphelin, vous avez été recueilli et élevé! Vous hésitez?
+Ne le faites-vous pas avec enthousiasme? (<span class="stage2">Approchant
+le flambeau de la paille qui est sur la table, d'un air de défi.</span>)
+Dois-je vous donner l'exemple? (<span class="stage2">Le capitaine lui ôte le
+flambeau.</span>)</p>
+
+<p>LE CAPITAINE. Vous êtes une héroïne! On nous l'avait
+dit.</p>
+
+<p>HENRI. Une héroïne cruelle, cruelle comme la guerre
+civile! Emmenez-la, capitaine! Par ici, personne ne
+peut vous voir.</p>
+
+<p>LE CAPITAINE, (<span class="stage2">à Louise, qui a ouvert la cachette.</span>) Venez, je
+réponds de vous! Allons, mon pauvre Henri, du courage!
+(<span class="stage2">Il sort avec Louise.</span>)</p>
+<br>
+
+<p class="stage1">SCÈNE VIII.--HENRI, puis REBEC.</p>
+
+<p>HENRI. Du courage! il en faut! (<span class="stage2">Il met sa tête dans ses
+mains et sanglote.</span>)</p>
+
+<p>REBEC, (<span class="stage2">sur la pointe du pied.</span>) Ah! le voilà qui pleure!
+Je comprends ça, moi! un si beau château! Monsieur
+Henri!... voyons, consolez-vous! le mal ne sera pas
+grand!</p>
+
+<p>HENRI, (<span class="stage2">se levant.</span>) Qu'est-ce que tu veux? qu'est-ce que
+tu dis?</p>
+
+<p>REBEC. Vous ne savez donc pas? Votre capitaine...
+ah! le brave homme! il m'a dit de rassembler sous
+main, à peu de distance, les gens de l'endroit. Dès que
+le feu flambera un peu, pour la forme, il lèvera le
+camp avec ses soldats, et nous viendrons éteindre.</p>
+
+<p>HENRI. Tu en seras?</p>
+
+<p>REBEC. Dame! comme gardien du séquestre! La République
+donne comme ça des ordres contradictoires...
+«Garde bien ce château! Brûle vite ce château!...»
+A chacun sa consigne! celle des autres ne me regarde
+pas.</p>
+
+<p>CHAILLAC, (<span class="stage2">au fond, qui l'écoute.</span>) Ah! c'est comme ça?
+Eh bien, nous verrons s'il flambera, le château!
+Quand on prend les bastilles, on les rase! ça les empêche
+de repousser.</p>
+
+<hr class="short">
+<br><br>
+<h3>TROISIÈME PARTIE</h3>
+<br>
+
+
+<p>Automne, 1793.--Dans la campagne, près d'une petite ville conquise,
+par les Vendéens; on est en plein Bocage.--Pays couvert, vallonné,
+riche végétation.--Marie Hoche s'avance seule dans un chemin
+creux.--Saint-Gueltas sort des buissons et se trouve tout à coup
+près d'elle.</p>
+<br>
+
+<p class="stage1">SCÈNE PREMIÈRE.--SAINT-GUELTAS, MARIE.</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Je vous ai fait peur?</p>
+
+<p>MARIE. Non, monsieur. Vous m'avez surprise.</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Pardon! vous n'avez jamais peur,
+vous!</p>
+
+<p>MARIE. A présent? Non, jamais. Quand le danger
+est de tous les instants et commun à tout le monde,
+on s'habitue à ne plus songer à soi-même. On en rougirait
+presque.</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Cette bravoure vient d'un sentiment
+de générosité admirable... Mais où allez-vous donc
+ainsi toute seule? C'est une imprudence gratuite.</p>
+
+<p>MARIE. Ce n'est pas pour le plaisir de m'exposer,
+croyez-le bien; je suis inquiète de mademoiselle de
+Sauvières, qui devrait être de retour.</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. J'ai envoyé des gens sûrs à sa rencontre
+sur le chemin de gauche.</p>
+
+<p>MARIE. Et son père la cherche par le chemin de
+droite. Moi, je vais par ici. Je crains qu'elle n'ait pas
+reçu l'avis que nous lui avons fait donner, et qu'elle
+ne tombe dans quelque embuscade en voulant nous
+rejoindre à Pellevaux<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a>
+<a href="#footnote3"><sup class="sml">3</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote3"
+name="footnote3"><b>Note 3: </b></a><a href="#footnotetag3">
+(retour) </a> Inutile de dire que les localités sont de convention.</blockquote>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Un exprès a couru au Pont-Vieux
+pour lui dire que nous avons pris Saint-Christophe et
+que nous l'attendons là.</p>
+
+<p>MARIE. Vous eussiez dû courir vous-même pour l'avertir.</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Depuis quarante-huit heures, je n'ai
+ni mangé ni dormi, et pourtant me voilà. Mes soldats
+ont été scandalisés de me voir quitter la ville au moment
+où l'on se rassemblait à l'église pour le <i>Te Deum</i>.
+Ils prétendent que cela porte malheur, de ne pas remercier
+le ciel au son des cloches après chaque victoire.
+J'ai bravé leur mécontentement..., bien que je
+m'attende à ce que votre belle amie ne m'en sache aucun
+gré.</p>
+
+<p>MARIE. Il ne s'agit pas de sa reconnaissance pour le
+moment, il faut assurer son retour.</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Certes! allons au-devant d'elle. Donnez-moi
+donc le bras, nous irons plus vite.</p>
+
+<p>MARIE. Non, non; passez devant. Je vous retarderais.</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Vous craignez d'être seule avec moi?</p>
+
+<p>MARIE. Pas le moins du monde.</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Alors, vous êtes plus brave que moi.
+Je me sens tout ému à côté de vous.</p>
+
+<p>MARIE. Pourquoi?</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Parce que vos petits pieds effleurent
+l'herbe avec une grâce... Vous me croyez
+aveugle?</p>
+
+<p>MARIE, (<span class="stage2">marchant toujours.</span>) Où trouvez-vous le loisir de
+dire des riens au milieu des fatigues et des épouvantes
+de la vie que nous menons?</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Où trouvez-vous le secret d'être
+belle et séduisante en dépit d'une pareille vie? Mon
+esprit reste frais comme votre visage et mon coeur
+éveillé comme vos yeux.</p>
+
+<p>MARIE. C'est-à-dire que vous voulez me montrer
+comme vous avez l'esprit libre et le coeur léger au
+lendemain d'une victoire terrible et peut-être à la
+veille d'une défaite cruelle? Je n'admire pas cela tant
+que vous croyez, monsieur le marquis!</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Vous me voudriez plus sérieux
+avec vous?</p>
+
+<p>MARIE. Avec moi? Peu m'importe, mais vis-à-vis de
+vous-même... Cela ne vous fait rien, tous ces pauvres
+paysans que vous menez à la mort et qui tombent
+par centaines autour de vous?</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Vous trouvez que je ménage ma
+vie plus que la leur?</p>
+
+<p>MARIE. Elle vous appartient, la vôtre, vous pouvez
+la mépriser; mais faire si bon marché du sang de tant
+de malheureux et des larmes de tant de familles, voilà
+le courage que je n'ai pas et que je ne voudrais pas
+avoir.</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Toutes les femmes sont comme cela!
+pleines de pitié pour les indifférents, indifférentes
+elles-mêmes, cruelles au besoin pour leurs amis.</p>
+
+<p>MARIE. Je ne comprends pas l'allusion.</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Si fait, vous me comprenez de
+reste.</p>
+
+<p>MARIE. Est-ce une manière de vous plaindre de
+Louise?</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. En ce moment, je ne pensais qu'à
+vous.</p>
+
+<p>MARIE. Alors, c'est encore une plaisanterie déplacée
+que vous me forcez d'entendre? C'est désobligeant.</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Voyons, mademoiselle Marie, tenez-vous
+réellement à ce que je n'aie d'yeux que pour mademoiselle
+Louise?</p>
+
+<p>MARIE. Je ne tiens pas à ce que Louise devienne
+votre femme, je crois que ce sera pour elle un grand
+malheur; mais vous affichez d'être son chevalier, vous
+lui faites la cour, son père vous autorise, et tout le
+monde croit que vous devez l'épouser. Ne laissez pas
+son avenir s'engager ou se compromettre ainsi, ou
+aimez-la uniquement et sérieusement.</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Vous parlez comme une charmante
+petite bourgeoise que vous êtes, mademoiselle Hoche!
+et vous avez appris à Louise à raisonner comme vous.
+Toutes deux, vous vous croyez encore au temps où
+l'on filait la soie et le sentiment dans les grands salons
+silencieux des châteaux ou sous les ombrages immobiles
+des vieux parcs. Un été de guerre civile, qui résume
+cent ans d'expérience, vous sépare déjà de cette saison
+des amours à jamais disparue. Si nos manoirs sortent
+de leurs cendres, si nos chênes abattus reverdissent,
+nous rentrerons chez nous bien différents de ce que
+nous étions avant cette tourmente. Dans ce temps-là,
+l'homme, sûr du lendemain, attendait sans fièvre et
+sans amertume l'heure du berger, et la femme, sûre
+d'elle-même, s'occupait à résoudre le mignon problème
+d'inspirer l'amour sans risquer une plume de
+son aile coquette; mais le vautour de la guerre a
+passé sur vos pigeonniers, mes belles colombes, et il
+s'agit d'aimer avec tous les risques attachés à l'ivresse,
+ou de mourir dans la solitude. Aussi vous avez quitté
+vos foyers pour nous suivre, préférant l'horreur de
+cette lutte à celle de l'isolement et de l'inaction.
+N'exigez donc pas de nous, qui sommes rouges de
+sang et noirs de poudre, les vertus des héros du pays
+du Tendre. Prenez-nous comme nous sommes, ivres
+de carnage et de désir, enfiévrés par la fatigue, la
+colère, l'enthousiasme et le danger. Tous nos instincts
+sont devenus terribles, toutes nos passions se sont déchaînées...
+Saisissez-les au vol, et n'espérez pas en
+rencontrer ailleurs de plus pures et de plus désintéressées.
+Tout ce qui, en France, mérite le nom
+d'homme est emporté par ce fluide dans la région des
+tempêtes; ne comptez pas vous y soustraire, hâtez-vous
+d'aimer! Demain, vous serez peut-être couchées
+pêle-mêle avec nous, la tête fracassée et le sein percé
+de balles, sur cette bruyère rose qui rit au soleil!
+Celles qui auront aimé auront vécu. Les autres se
+seront flétries comme l'herbe stérile, et, en exhalant
+leur dernier souffle, elles reconnaîtront que la prudence
+et l'orgueil ne leur ont donné ni gloire ni bonheur.</p>
+
+<p>MARIE. Vous vous trompez: celles qui auront vécu
+chastes, dignes et loyales, mourront calmes comme
+je le suis devant les terreurs que vous évoquez. Je
+souhaite une telle mort à ceux que j'aime, plutôt
+qu'une vie d'orages et de remords.</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Ainsi, vous conseillez à Louise de
+me tenir à distance, comme si ce n'était pas assez des
+marches et contre-marches de la guerre pour nous
+séparer chaque jour et pour retarder indéfiniment
+l'expansion de nos coeurs? Tenez, ma belle enfant,
+c'est puéril, cela, car je pourrais repousser le frêle
+obstacle de votre surveillance, prendre ma fiancée
+dans mes bras et l'emporter au fond des bois... Mais...
+savez-vous ce qui m'arrête?</p>
+
+<p>MARIE. Un reste d'honneur, j'imagine?</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Quelque chose de plus: la crainte
+de vous affliger.</p>
+
+<p>MARIE. C'est toujours cela.</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. N'essayez pas de le prendre sur ce
+ton dégagé. Je ne suis pas un novice!</p>
+
+<p>MARIE. Que voulez-vous dire?</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Vous me comprenez très-bien.
+Allons, charmante enfant, mon penchant répond au
+vôtre, ne soyez plus jalouse de Louise, aimons-nous!
+Ah! vous restez stupéfaite? C'est bien joué; mais à
+quoi bon ces attitudes convenues? C'est du temps
+perdu. Voulez-vous être sincère? Quittez l'armée, je
+vous ferai conduire à mon château de la Roche-Brûlée,
+et je vous y rejoindrai avant huit jours, car le
+conseil des chefs s'obstine à passer la Loire et à déplacer
+le siége de la guerre. Ce sera la perte de la
+Vendée, et je me séparerai de cette déroute pour rallier
+les forces de mon parti dans de nouvelles conditions.</p>
+
+<p>MARIE. Et Louise... que deviendra-t-elle?</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Elle épousera son cousin Sauvières,
+qu'elle est allée trouver sous prétexte d'affaires de
+famille. Je ne suis pas dupe! Elle ne l'aime pas, mais
+elle manque de courage, elle n'a pas eu confiance en
+moi.--Dites un mot, et je renonce à elle.</p>
+
+<p>MARIE. Vous voulez un mot?</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Oui, un seul.</p>
+
+<p>MARIE. Eh bien, le voilà, je vous méprise!</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Pour oser me dire un pareil mot,
+il faut que vous n'ayez pas compris mon projet. Vous
+vous imaginez que je veux déserter ma cause, quand,
+pour la mieux servir, je me sépare de ceux qui la
+perdent?</p>
+
+<p>MARIE. Je ne juge pas votre politique, ce n'est pas
+la mienne, je ne m'intéresse pas à votre cause.</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Que dites-vous là? Vous devenez
+folle!</p>
+
+<p>MARIE. Non, monsieur, je suis patriote, je n'ai
+jamais cessé de l'être. J'ai suivi mademoiselle de Sauvières
+par affection, et, si je vous témoigne du mépris,
+c'est parce que vous parlez de l'abandonner dans une
+situation affreuse, après avoir forcé son père à vous
+suivre. Cela est indigne de quelqu'un qui se pique
+d'être gentilhomme, et l'offre que vous me faites de
+trahir mon amie est une insulte gratuite dont la honte
+retombe sur vous seul.</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Je m'attendais à votre réponse,
+elle est d'un esprit imbu de préjugés, mais généreux
+et fier. Je vous en aime davantage, et votre conquête,
+pour être difficile, ne me semble que plus désirable.
+Je vous ramènerai, mademoiselle Marie, et vous m'aimerez
+passionnément, si je vis assez pour cela. Sinon
+vous me pardonnerez comme on pardonne aux morts,
+et vous me regretterez un peu! Voici votre amie, vous
+allez lui dire que je vous ai fait une déclaration dans
+les formes? C'est ce que je souhaite. Toutes deux vous
+allez dire du mal de moi, mais vous allez vous haïr
+l'une l'autre,... parce que vous voudrez triompher
+l'une de l'autre. Moi, je vous conseille de me tirer au
+sort.</p>
+
+<p>MARIE. Ah! taisez-vous! Je rougis pour Louise de
+ce que vous pensez et de ce que vous dites!</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Voulez-vous faire un pari avec moi?
+C'est qu'avant dix minutes vous serez brouillées. Tenez,
+je vais vous attendre là-bas, sous ce gros arbre, pour
+offrir mon bras à celle de vous qui aura la franchise
+de l'accepter. (<span class="stage2">Il s'éloigne. Louise approche, suivie de Cadio.</span>)</p>
+<br>
+
+<p class="stage1">SCÈNE II.--LOUISE, MARIE, CADIO.</p>
+
+<p>MARIE, (<span class="stage2">courant à la rencontre de Louise et l'embrassant.</span>) Enfin!</p>
+
+<p>LOUISE. Comme tu es émue! Qu'est-ce qu'il y a?</p>
+
+<p>MARIE. Rien; j'étais impatiente de te revoir et inquiète
+de toi.--Bonjour, Cadio.--Il te ramène saine
+et sauve, ce brave enfant?</p>
+
+<p>LOUISE. Oui; mais comme tu es troublée! A ton
+tour, tu m'inquiètes. Il n'est rien arrivé à mon père,
+à ma tante?</p>
+
+<p>MARIE. Rien, ils te cherchent. Rejoignons le grand
+chemin, ils doivent y être.</p>
+
+<p>LOUISE. Mais avec qui donc étais-tu ici à m'attendre?</p>
+
+<p>MARIE. Avec le marquis.</p>
+
+<p>LOUISE. Je l'ai bien reconnu.</p>
+
+<p>MARIE. Alors, pourquoi me demandes-tu...?</p>
+
+<p>LOUISE. Pourquoi s'enfuit-il à mon approche?</p>
+
+<p>MARIE. Je te le dirai (<span class="stage2">bas, montrant Cadio qui les suit</span>) quand
+nous seront seules.</p>
+
+<p>LOUISE, (<span class="stage2">de même.</span>) Ce garçon-là ne compte pas. Il
+n'entend ou ne comprend rien en dehors d'un petit
+cercle d'idées fixes. C'est un brave coeur, mais c'est un
+fou. Voyons, parle; je te jure qu'il comprend mieux
+le langage des oiseaux que le nôtre.</p>
+
+<p>MARIE. De quoi veux-tu que je te parle? du marquis?
+Il y a encore un brillant fait d'armes à inscrire sur sa
+liste. Pendant ton absence, il a pris la ville que tu vois
+d'ici. Depuis deux jours, il la garde, il veut s'y maintenir
+deux jours encore pour mettre de l'ordre dans
+l'armée et lui donner du repos. Tu en profiteras, tu
+dois en avoir besoin.</p>
+
+<p>LOUISE. Je sais tout cela; j'ai rencontré le courrier.
+Nos affaires vont mieux. On espère n'être pas forcé de
+passer la Loire.</p>
+
+<p>MARIE. Rapportes-tu de l'argent? C'est ce qui manque
+le plus, à ce qu'il paraît.</p>
+
+<p>LOUISE. Je n'ai rien trouvé à Sauvières, nos fermiers
+avaient été forcés de payer à la République;
+mais je rapporte les diamants de ma mère, que j'avais
+confiés à ma nourrice et qu'elle avait enterrés dans
+son jardin. A présent, me diras-tu...? Voyons, n'élude
+pas mes questions. Tu es agitée, soucieuse. Asseyons-nous
+un instant, je suis lasse. Regarde-moi et réponds-moi.
+Tu me caches quelque chose. Saint-Gueltas est
+blessé, il aura craint de me surprendre...</p>
+
+<p>MARIE. Il n'a rien, je te jure.</p>
+
+<p>LOUISE. Alors, il m'évite?</p>
+
+<p>MARIE. Je pense qu'il a quelque dépit. Est-il vrai
+que ton cousin soit en Vendée?</p>
+
+<p>LOUISE. Oui; je l'ai revu à Sauvières.</p>
+
+<p>MARIE. Ah! Eh bien?</p>
+
+<p>LOUISE. Eh bien, quoi?</p>
+
+<p>MARIE. Il est toujours républicain?</p>
+
+<p>LOUISE. Tu en doutes?</p>
+
+<p>MARIE. Non! mais il est toujours ton meilleur ami?</p>
+
+<p>LOUISE. Il m'abandonne. Rien n'a pu le ramener,
+et Dieu sait pourtant que je lui aurais sacrifié...</p>
+
+<p>MARIE. Ton inclination pour...</p>
+
+<p>LOUISE. Oui, loyalement et courageusement. Mon
+père n'aime pas Saint-Gueltas, il regrette son neveu.
+Moi, je n'ai pas de confiance dans le marquis, je le
+crains... Qui sait si je l'aime? Tu vois que tu peux
+me parler de lui. Que te disait-il de moi, là, tout à
+l'heure?</p>
+
+<p>MARIE. Ne me le demande pas, ma Louise. Cet
+homme est indigne de toi. Il faut l'oublier.</p>
+
+<p>LOUISE. Ah! Et toi, l'oublieras-tu?</p>
+
+<p>MARIE. Moi? Tu sais fort bien que j'ai pour lui un
+éloignement, un dégoût invincibles!</p>
+
+<p>LOUISE. Avec quelle énergie tu dis cela aujourd'hui!
+Marie, il te fait la cour! Il me trompe, et, toi, tu ne
+m'as jamais dit la vérité!</p>
+
+<p>MARIE. Il ne m'avait jamais fait cette injure.</p>
+
+<p>LOUISE. Mais aujourd'hui, tout à l'heure, il t'a dit...
+Oui, tes joues sont enflammées de colère... ou d'orgueil!</p>
+
+<p>MARIE. Louise!... tu sembles croire... Faut-il te
+dire que cet homme ne nous aime ni l'une ni l'autre,
+qu'il n'estime et ne respecte aucune femme,... que son
+hommage me fait l'effet d'une flétrissure?...</p>
+
+<p>LOUISE. Tu mens!</p>
+
+<p>MARIE. Et toi, tu m'affliges et tu m'offenses!</p>
+
+<p>LOUISE. Ah! c'est que mon courage est à bout. Il y
+a trois mois que je me débats contre un soupçon qui
+me torture... Cruelle! tu ne vois donc pas que j'en
+meurs?</p>
+
+<p>MARIE. Cruelle, moi? Qu'ai-je donc fait?... Mais tu
+es folle, je le vois; je te plains. Pauvre enfant, que
+faut-il faire pour te guérir?</p>
+
+<p>LOUISE. Tu ne peux rien si tu ne peux pas me dire
+qu'il n'aime que moi.</p>
+
+<p>MARIE. Je ne peux pas mentir pour t'égarer davantage.
+Tu l'aimes passionnément, je le vois, et lui, il
+vient de m'offrir, par dépit de ta pudeur, qu'il appelle
+méfiance et lâcheté, son insultant et banal hommage.
+A-t-il agi ainsi pour éveiller ta jalousie? Je le crois,
+car il m'a engagée à te dire sa trahison, et il se vante
+de nous brouiller ensemble.</p>
+
+<p>LOUISE. Ah! alors... oui, j'ai déjà l'expérience de
+ses ruses affreuses!... Il veut me vaincre par le dépit!</p>
+
+<p>MARIE. Est-ce là de l'affection, et te laisseras-tu
+prendre à ce jeu grossier, toi qu'Henri eût si loyalement
+aimée? M. Saint-Gueltas n'a aucun principe, tu
+le sais. Il ne voit dans l'amour que le plaisir et la vanité
+de troubler la conscience et de vaincre la pudeur.
+Au lendemain d'une conquête, il l'abandonne pour en
+essayer une autre. C'est comme sa méchante guerre
+de partisan, va! Il ruine et profane sans pitié ce qu'il
+terrasse, et il le laisse là sans remords et sans regret.</p>
+
+<p>LOUISE. Ah! tu le hais trop pour ne pas l'aimer!</p>
+
+<p>MARIE. Je ne le hais pas, je le dédaigne, comme ce
+qu'il y a de plus vain, de plus inconsistant et de moins
+héroïque au monde.</p>
+
+<p>LOUISE. Tu nies jusqu'à sa bravoure?</p>
+
+<p>MARIE. Non, mais j'en fais peu de cas. Le dernier
+de vos paysans qui se bat par fanatisme religieux est
+plus preux que lui, qui n'a que de l'ambition et que
+mène la fièvre d'une énergie brutale, maladie particulière
+à ces gentilshommes illettrés, espèces de fous
+à instincts sauvages qui noient dans le carnage et la
+débauche le tourment de leur oisiveté et le vide de
+leur intelligence. Ah! pardonne-moi. Louise! Ton
+père est un saint, et il y en a plusieurs comme lui dans
+votre armée; mais, puisque tu m'accuses de te disputer
+les regards du moins méritant, du plus souillé de
+vos prétendus héros, il faut que tu saches quelle indignation
+s'est amassée en moi contre l'abominable
+guerre que vous faites avec eux et les crimes dont,
+grâce à eux, vous semez la contagion... Oh! les cruautés
+sont égales de part et d'autre, je le vois, je le sais, je
+les déteste toutes; mais vous qui avez allumé l'incendie,
+vous êtes les vrais coupables, et j'ai horreur, à
+présent que je vous connais, de la sanglante et cynique
+autorité que vous vous flattez d'établir en France
+avec de pareils hommes!</p>
+
+<p>LOUISE. Tu nous maudis, tu nous détestes? Je m'en
+doutais bien...</p>
+
+<p>MARIE. Ton père déteste et maudit bien plus que
+moi l'entreprise où vous l'avez jeté!</p>
+
+<p>LOUISE. Tais-toi! tu me déchires le coeur! C'est moi
+qui l'ai entraîné, perdu, je sais cela! J'ai été romanesque,
+exaltée... J'étais dévorée d'ennui à Sauvières, je
+voyais Henri abandonner notre cause... Saint-Gueltas
+est venu... Mon père résistait... Je sentais que l'on
+faisait violence à sa loyauté... et pourtant j'ai dit un
+mot cruel,... un mot fatal qui a étouffé le cri de sa
+conscience et qui l'a précipité dans un abîme de chagrins
+et de malheurs.--Ah! que veux-tu! nous ne
+pouvons pas voir bien clair dans tout cela, nous autres
+femmes; nous ne jugeons les événements qu'à travers
+nos instincts ou nos passions. La vérité, c'est le fantôme
+qui nous fascine; le devoir, c'est l'homme qui
+nous charme; la justice, c'est le désir qui nous aveugle.
+Nous nous croyons intrépides et dévouées quand
+nous ne sommes que folles d'amour et de jalousie. Eh
+bien, oui! voilà ce que c'est! Mon courage, c'est de la
+fièvre; mon royalisme, c'est du désespoir: cela est
+misérable et je me condamne;... mais il est trop tard
+pour reculer, je ne peux ni ne veux guérir! J'ai tout
+immolé à l'amour, et je veux recueillir le fruit de mes
+sacrifices. Saint-Gueltas m'aimera ou je me ferai tuer.
+Je me jetterai sous les pieds des chevaux, devant la
+gueule des canons...</p>
+
+<p>MARIE. Il ne t'en demande pas tant! Sois sa maîtresse,
+et il t'aimera vingt-quatre heures.</p>
+
+<p>LOUISE. Sa maîtresse? Jamais! Pourquoi donc ne
+serais-je pas sa femme? Il ne tient qu'à moi de l'être.</p>
+
+<p>MARIE. Alors, pourquoi ne l'es-tu pas?</p>
+
+<p>LOUISE. Oh! malheureuse que je suis! Je crains
+d'être haïe quand il se sera engagé à moi; il raille à
+tout propos le mariage; trahi par sa femme, il a conservé
+de ses premiers liens un souvenir odieux!</p>
+
+<p>MARIE. Sa femme! Es-tu sûre qu'elle soit morte?</p>
+
+<p>LOUISE. Ah! tu crois à cette légende de paysans, à
+la dame blanche qui revient au château de la Roche-Brûlée?</p>
+
+<p>MARIE. Il y a deux versions: selon l'une, il a enfermé
+cette femme coupable; selon l'autre, il l'a
+assassinée. Et tu admires l'homme qui n'a pas su
+sauver sa dignité par une conduite claire et loyale!
+Supposons qu'il ait subi l'empire d'une fatalité, comment
+peux-tu croire qu'il oubliera la blessure de son
+âme? Ne vois-tu pas que tous ses entraînements
+portent l'empreinte de la haine et de la vengeance?
+Cet homme épris de pillage et de massacre me fait,
+au milieu de son odieuse gaieté, l'effet d'un fléau qui
+n'a plus conscience de lui-même.</p>
+
+<p>LOUISE. Tu en dis trop de mal pour qu'il te soit
+indifférent.</p>
+
+<p>MARIE. Je voudrais t'arracher à son influence. Je
+te vois perdue, si je n'y parviens pas. Ton père, toujours
+irrésolu, n'a pas le courage de contrarier ton
+penchant; ta tante...</p>
+
+<p>LOUISE. Est une vieille enfant, je le sais: elle subit
+le prestige encore plus que moi; mais, toi qui te
+vantes d'y échapper... Non, c'est impossible! Je ne te
+crois pas. Tiens, donne-moi une dernière, une suprême
+marque d'affection. Quitte l'armée, quitte-nous;
+retourne à ton parti, à ta famille, à ton milieu.
+Fais en sorte que le marquis ne te revoie jamais...</p>
+
+<p>MARIE. C'est sérieux, ce que tu me dis là?</p>
+
+<p>LOUISE. Oui, quitte-moi pendant que je t'admire et
+te chéris encore. Demain, je te verrais troublée, il me
+semblerait que Saint-Gueltas te cherche ou te regarde...
+Cette jalousie qu'il veut exciter en moi me
+rendrait folle, injuste envers toi, odieuse à moi-même.
+Va-t'en, Marie, ma chère Marie! pardonne-moi, va-t'en,
+je te le demande à genoux.</p>
+
+<p>MARIE. Adieu, Louise, ma pauvre amie! Hélas! que
+vas-tu devenir? (<span class="stage2">Elle l'embrasse.</span>) Adieu!</p>
+
+<p>LOUISE. Disons-nous adieu ici, et pleurons sans
+qu'on nous voie; mais tu vas venir avec moi à la
+ville. Il faudra nous entendre sur le voyage que tu vas
+faire et sur le prétexte à donner...</p>
+
+<p>MARIE. A notre séparation? Je t'en laisse le soin.
+Tu diras que je suis lasse de partager tes fatigues et
+tes dangers.</p>
+
+<p>LOUISE. Non, je ne mentirai pas. On ne me croirait
+pas d'ailleurs; on sait qui tu es!</p>
+
+<p>MARIE. Eh bien, dis que ma vieille tante est malade
+et me rappelle à Paris.</p>
+
+<p>LOUISE. C'est là que tu iras?</p>
+
+<p>MARIE. Je n'en sais rien.</p>
+
+<p>LOUISE, (<span class="stage2">soupçonneuse.</span>) Tu n'en sais rien? Où iras-tu?</p>
+
+<p>MARIE. Sois tranquille, je n'irai pas à la Roche-Brûlée.
+Adieu, je te quitte ici.</p>
+
+<p>LOUISE. Ici? Mais tes effets?</p>
+
+<p>MARIE. C'est si peu de chose, que cela ne vaut pas
+la peine d'être emporté.</p>
+
+<p>LOUISE. Mais tu n'as pas d'argent?</p>
+
+<p>MARIE. J'en ai assez.</p>
+
+<p>LOUISE. Non, tu n'as rien! Et moi, je n'en ai plus...
+Ah! attends! mes diamants, partageons...</p>
+
+<p>MARIE. Louise, ne m'humilie pas. Je ne veux rien...
+Regarde ce gros arbre, le marquis est là qui t'attend.
+Tu n'as plus besoin de Cadio, il me conduira à la
+ville républicaine la plus proche. Je ne veux pas
+subir l'outrage de te voir jalouse de moi en présence
+de M. Saint-Gueltas. Adieu!</p>
+
+<p>LOUISE. Oh! je t'ai cruellement blessée, je le vois...
+Ne veux-tu pas me pardonner? Reste avec moi, je
+souffrirai, mais je saurai me vaincre... Marie, pardonne-moi!</p>
+
+<p>MARIE. Je te pardonne de toute mon âme, mais je
+ne puis plus te servir, ni te protéger. Voilà ton père
+qui rejoint le marquis. Je ne te laisse pas seule.</p>
+
+<p>LOUISE. Mais toi?...</p>
+
+<p>MARIE. Cadio, voulez-vous me conduire à Pont-Vieux?</p>
+
+<p>CADIO, (<span class="stage2">qui, assis à l'écart, s'est occupé à sculpter un morceau de
+bois.</span>) Oui bien, c'est par là que je voulais aller.</p>
+
+<p>LOUISE. Tu reviendras à Saint-Christophe ce soir,
+j'ai à te payer...</p>
+
+<p>CADIO. Oui, oui, c'est bon, demoiselle. (<span class="stage2">A Marie.</span>) Le
+jour baisse, partons!</p>
+
+<p>MARIE, (<span class="stage2">à Louise, qui veut la retenir.</span>) Ton père et le marquis
+t'ont vue, ils viennent. Quand tu auras besoin de
+moi, appelle-moi, j'accourrai. (<span class="stage2">Elle s'enfonce dans les massifs
+avec Cadio.</span>)</p>
+
+<p>LOUISE, (<span class="stage2">la suivant des yeux.</span>) O Marie, Marie! je suis bien
+coupable d'avoir froissé une âme comme la tienne!
+Je mérite le désespoir où je me précipite.</p>
+<br>
+
+<p class="stage1">SCÈNE III.--Un peu plus loin dans la campagne. MARIE, CADIO.</p>
+
+<p>MARIE. Je peux marcher plus vite, Cadio.</p>
+
+<p>CADIO. Nous avons le temps, demoiselle.</p>
+
+<p>MARIE. Mais si vous voulez retourner ce soir à
+Saint-Christophe?</p>
+
+<p>CADIO. Je n'y veux pas retourner. J'ai assez d'argent.
+Tenez, voilà ce que M. Henri m'a donné. Prenez-en,
+puisque vous n'avez rien. Oh! c'est de l'argent
+bien honnête! Ça vient d'un homme qui est bon et
+doux!</p>
+
+<p>MARIE. Vous avez raison, Cadio, je pourrais l'accepter
+de lui sans rougir.</p>
+
+<p>CADIO. Mais vous auriez honte de partager avec
+moi?</p>
+
+<p>MARIE. Non, mon ami, non certes! mais je vous
+jure que j'ai quelque chose, et que cela me suffit.</p>
+
+<p>CADIO. C'est comme vous voudrez; mais qu'est-ce
+qu'une jeunesse comme vous va faire pour vivre à
+présent?</p>
+
+<p>MARIE. Je trouverai quelque part du travail, n'importe
+lequel. Je ne suis pas difficile.</p>
+
+<p>CADIO. Est-ce que vous avez eu raison de quitter
+comme ça votre camarade?</p>
+
+<p>MARIE. Vous avez donc écouté ce que nous disions?</p>
+
+<p>CADIO. Sans écouter, j'ai entendu.</p>
+
+<p>MARIE. Et vous avez compris que...?</p>
+
+<p>CADIO. J'ai tout compris.</p>
+
+<p>MARIE. Pourtant vous me blâmez...</p>
+
+<p>CADIO. Dame! la voilà bien abandonnée, puisque
+son père est faible, sa tante folle et Saint-Gueltas
+méchant...</p>
+
+<p>MARIE. Vous croyez que j'aurais dû me laisser
+avilir?...</p>
+
+<p>CADIO. On aime les gens, ou on ne les aime pas.</p>
+
+<p>MARIE. Cadio, attendez! Ce que vous dites là me
+frappe... Il me semble que la vérité est en vous, pure
+comme dans l'âme d'un enfant.--Retournons, voulez-vous?
+Je serai humiliée, flétrie peut-être par des
+soupçons et des prétentions... N'importe, si je sauve
+Louise... J'essayerai du moins, je n'aurai rien à me
+reprocher.</p>
+
+<p>CADIO. A la bonne heure! Allez, demoiselle.</p>
+
+<p>MARIE. Ne venez-vous pas avec moi?</p>
+
+<p>CADIO. Oh! moi, je ne suis rien, je ne peux rien.
+Je déteste la guerre, et je veux me sortir de ces vilaines
+choses. Vous n'avez pas peur pour vous en
+retourner? C'est à deux pas.</p>
+
+<p>MARIE. Je n'ai pas peur. Adieu, merci!</p>
+
+<p>CADIO. Merci de quoi?</p>
+
+<p>MARIE. Du bon conseil que vous m'avez donné. (<span class="stage2">Ils
+se séparent.</span>)</p>
+
+<br>
+
+<p class="stage1">SCÈNE IV. MARIE, sur le sentier, plus près de la ville; TIREFEUILLE,
+LA MOUCHE, sortant des buissons.</p>
+
+<p>TIREFEUILLE. Demoiselle, on vous cherche par ici;
+venez avec nous.</p>
+
+<p>MARIE. Pourquoi? Qui me cherche?</p>
+
+<p>TIREFEUILLE. La demoiselle de Sauvières. Allons,
+venez!</p>
+
+<p>MARIE. Vous vous trompez. Je connais le chemin,
+et personne ne m'attend.</p>
+
+<p>TIREFEUILLE. Ça ne fait rien, on vous cherchait,
+nous autres! on a des ordres pour ça. Marchez par
+ici.</p>
+
+<p>MARIE. Moi, je ne reçois d'ordres de personne, je
+ne vous suivrai pas.</p>
+
+<p>TIREFEUILLE. Pas tant de paroles! Voyons, vous
+voulez passer à l'ennemi; le grand chef ne veut pas
+de ça.</p>
+
+<p>MARIE. C'est M. Saint-Gueltas que vous appelez le
+grand chef?</p>
+
+<p>TIREFEUILLE. Faut pas avoir l'air d'en rire. Marchez,
+ou vous êtes morte. (<span class="stage2">Il la couche en joue.</span>)</p>
+
+<p>MARIE, (<span class="stage2">dédaigneuse.</span>) Ah çà! vous êtes fous! Vous m'accusez
+de passer à l'ennemi quand vous me voyez
+retourner au camp royaliste?</p>
+
+<p>LA MOUCHE, (<span class="stage2">à Tirefeuille.</span>) En v'là assez. Faut qu'elle
+marche, puisqu'il le veut.</p>
+
+<p>TIREFEUILLE, (<span class="stage2">bas.</span>) Comment donc faire? Il a défendu
+qu'on y touche, et elle n'a point peur des menaces.
+Tiens, la v'là qui s'échappe!</p>
+
+<p>LA MOUCHE. Une balle aux oreilles, ça l'arrêtera,
+(<span class="stage2">Il tire un coup de fusil. Marie court plus vite.</span>)</p>
+
+<p>TIREFEUILLE. Allons, faut l'attraper et l'emmener
+de force, tant pis! (<span class="stage2">s'arrêtant.</span>) Diable! qu'est-ce que
+c'est que ça?</p>
+
+<p>LA MOUCHE. Les bleus! les bleus! Cachons-nous et
+tirons dessus quand ils passeront.</p>
+
+<p>MARIE, (<span class="stage2">rejoint un groupe de gardes nationaux républicains qui
+s'avance au galop.</span>) Sauvez-moi, je suis poursuivie!</p>
+
+<p>CHAILLAC. Viens au milieu de nous, jeune citoyenne,
+et ne crains rien... Tiens, c'est la citoyenne Hoche!
+une vraie patriote, mes amis; elle va nous dire où
+sont les brigands... Quoi! qu'est-ce que c'est? elle
+est évanouie?</p>
+
+<p>MARIE, (<span class="stage2">se ranimant.</span>) Non! j'ai couru si vite... ce n'est
+rien.</p>
+
+<p>CHAILLAC. Alors, réponds, citoyenne! L'ennemi
+occupe Saint-Christophe?</p>
+
+<p>MARIE. Vous voyez bien le drapeau blanc sur
+l'église.</p>
+
+<p>CHAILLAC. Tu étais prisonnière, et tu t'évadais?</p>
+
+<p>MARIE. Non.</p>
+
+<p>CHAILLAC. Comment, non?... Pourquoi courait-on
+après toi?</p>
+
+<p>MARIE. Je ne sais pas, un guet-apens, des bandits
+qui n'appartiennent à aucun parti que je sache.</p>
+
+<p>CHAILLAC. Allons, fouillez ces broussailles. Eh bien,
+les enfants de la patrie hésitent?</p>
+
+<p>MOUCHON. Dame! ils peuvent être plus nombreux
+que nous. (<span class="stage2">A marie.</span>) Combien sont-ils?</p>
+
+<p>MARIE. Je n'en ai vu que deux; mais ne vous jetez
+pas dans ces buissons. C'est là que vos ennemis sont
+invincibles parce qu'ils sont insaisissables.</p>
+
+<p>CHAILLAC. Alors, marchons sur la ville.</p>
+
+<p>MARIE. Non, vous n'êtes pas en force. N'essayez
+pas cela.</p>
+
+<p>CHAILLAC. Citoyenne, tu jettes l'alarme dans le
+conseil. Tu protéges l'ennemi, tu étais avec lui, puisque
+tu n'étais pas prisonnière. On connaît ton attachement
+pour certaine famille...</p>
+
+<p>MARIE. Je ne le nie pas, mais je vous dis la vérité.
+Les insurgés sont ici en force et sur leurs gardes.</p>
+
+<p>MOUCHON, (<span class="stage2">aux gardes nationaux.</span>) Elle a raison, je la connais,
+vous la connaissez bien aussi; c'est la cousine
+de Hoche, elle ne voudrait pas nous tromper; replions-nous
+sur Pont-Vieux et attendons-y du renfort. La
+troupe doit arriver...</p>
+
+<p>CHAILLAC. Citoyen Mouchon, je te retire la parole
+et je te défends de démoraliser la garde civique que
+j'ai l'honneur de commander.--Toi, citoyenne, tu es
+suspecte, et je te retiens prisonnière jusqu'à nouvel
+ordre. Quant à nous, enfants de la patrie, nous n'avons
+pas à compter l'ennemi, nous avons à le vaincre. En
+avant, et vive la République! (<span class="stage2">Les gardes nationaux s'élancent
+en avant en chantant la <i>Marseillaise</i>.</span>)</p>
+
+<br>
+
+<p class="stage1">SCÈNE V.--Minuit. Dans la ville de Saint-Christophe, reprise par las
+républicains.--Au milieu de la place, un feu de joie est allumé; les
+gardes nationaux de Chaillac font brûler les meubles des citoyens réputés
+royalistes.--La porte de l'église est ouverte. Des factionnaires
+y surveillent les prisonniers.--Des volontaires et des réquisitionnaires
+des localités environnantes, de toute condition, équipés militairement
+de toute manière, s'agitent autour du feu ou devant les maisons, demandant,
+achetant ou pillant des vivres, selon les ressources ou le
+bon vouloir des habitants.--Les gens de la ville qui ne se sont
+pas enfuis ou cachés montrent en général beaucoup d'empressement à
+fêter les patriotes, qu'ils remercient de les avoir délivrés des brigands.
+--On fait beaucoup de bruit, on crie, on jure, on chante, on menace,
+on rit; on saisit avec peine les dialogues confus, croisés, interrompus.</p>
+
+<p>UNE VOIX. Tiens, v'là Mouchon! Ohé! les autres!
+voyez donc, c'est Mouchon de Puy-la-Guerche! Dans
+les volontaires! qu'est-ce qui aurait jamais dit ça?</p>
+
+<p>UNE AUTRE VOIX. La République fait des miracles,
+vous le voyez bien.</p>
+
+<p>UN VOLONTAIRE DE PUY-LA-GUERCHE. Mouchon?
+vous ne le connaissez pas! Il a chargé trois fois
+l'ennemi... à reculons!</p>
+
+<p>MOUCHON. J'ai chargé en avant et en arrière, c'est
+la vérité; ma jument est habituée à tourner le pressoir
+à cidre, il faut qu'elle aille en rond. On croit qu'elle
+tourne le dos à l'ennemi? Pas du tout, la pauvre
+bête, elle revient lui faire face.</p>
+
+<p>LE VOLONTAIRE. Qu'on le veuille ou non, pas
+vrai?</p>
+
+<p>MOUCHON, (<span class="stage2">bas.</span>) Tu as tort de te moquer de moi,
+Pascal! Les volontaires de Chaumonton vont nous
+mépriser. Ils font déjà assez d'embarras, parce qu'ils
+sont mieux montés que nous!</p>
+
+<p>PASCAL. Se moquer? Qu'ils y viennent! on leur
+répondra!</p>
+
+<p>UN GARÇON COIFFEUR, (<span class="stage2">avec émotion.</span>) Pas de rivalité,
+citoyens! Que toutes les villes du Bocage fraternisent
+et s'embrassent! (<span class="stage2">Un blessé passe sur un brancard.</span>)</p>
+
+<p>UN CLERC DE NOTAIRE. Tiens, mon patron! Qu'est-ce
+qu'il y a?</p>
+
+<p>LE BLESSÉ. Il y a qu'on va me couper le bras, mon
+pauvre enfant! Viens-tu voir ça?</p>
+
+<p>LE CLERC. Sacredieu, non!... Si fait! je ne vous
+quitte pas dans la peine, mais, sacredieu, c'est dur.
+Il faut que je vous aime bien!</p>
+
+<p>LE BLESSÉ. Tu me tiendras et tu m'encourageras.
+As-tu ton fifre?</p>
+
+<p>LE CLERC. Pardié, toujours!</p>
+
+<p>LE BLESSÉ. Eh bien, tu m'en joueras un air pendant
+l'opération.</p>
+
+<p>LE CLERC. Ça va!</p>
+
+<p>MOUCHON. C'est tout de même avoir du coeur, de demander
+de la musique.</p>
+
+<p>LE BLESSÉ. Et de donner son bras droit à la patrie?
+C'est assez gentil, ça, pour un notaire!</p>
+
+<p>LES ASSISTANTS. Vive le notaire! honneur au notaire!</p>
+
+<p>DANS UN AUTRE GROUPE, (<span class="stage2">composé de jeunes gens artisans
+et bourgeois.</span>) Les hussards ne reviennent pas vite.</p>
+
+<p>--Ils donnent toujours la chasse aux brigands?</p>
+
+<p>--Ils reviennent. J'entends le galop de la cavalerie
+légère.</p>
+
+<p>--S'ils amènent encore des prisonniers, où les
+mettra-t-on? L'église est pleine.</p>
+
+<p>--On fusillera tout ce qui a été pris les armes à la
+main, ça fera de la place!</p>
+
+<p>--Eh bien, et les royalistes de la ville?</p>
+
+<p>--Ça ne nous regarde pas. Les républicains de la
+ville s'en chargeront.</p>
+
+<p>--Faut pas se fier à ça! Dans les villes, on est
+tous parents ou camarades. On ne se fait pas bonne
+justice soi-même.</p>
+
+<p>--Qu'ils s'arrangent. Moi, j'aime pas les exécutions.</p>
+
+<p>--Laisse-moi donc, toi! tu es encore un tiède, un
+modéré!</p>
+
+<p>--Fiche-moi la paix et tâche, quand tu vas au feu,
+de n'être pas plus modéré que moi.</p>
+
+<p>LE GARÇON COIFFEUR. Citoyens, citoyens, pas de
+rivalité! que toutes les villes fraternisent et s'embrassent!</p>
+
+<p>D'AUTRES VOLONTAIRES, mêlés à des bourgeois de la ville.
+Quand je vous dis que, sans la troupe, nous étions
+aplatis comme un tas de galettes?</p>
+
+<p>--Peut-être bien; mais, quand on a vu paraître les
+plumets, quelle charge à la baïonnette, hein? c'était
+comme la foudre!</p>
+
+<p>--Jamais les brigands ne tiendront contre la
+troupe.</p>
+
+<p>--Ils n'auraient pas tenu contre nous, si nous
+avions voulu; mais on a des paniques, c'est ça qui
+gâte tout!</p>
+
+<p>--Tiens, les Mayençais eux-mêmes en ont, des paniques.
+Les brigands, c'est pas des ennemis comme
+les autres. A présent surtout, c'est à faire trembler!
+Ils se battent en désespérés. Et puis ils sont devenus
+si laids avec leurs habits en guenilles, avec leurs figures
+noires, leurs grandes barbes, leurs yeux qui jettent
+du feu... On va dessus tout de même; mais, quand on
+y pense après, on en rêve la nuit. C'est des cauchemars!</p>
+
+<p>--Y a Saint-Gueltas, le grand chef, c'est comme
+un sanglier!</p>
+
+<p>--Tu l'as vu, toi? Tu es bien malin! Personne ne
+peut dire qu'il connaît sa figure. Il est toujours habillé
+en malheureux, et il se bat dans les buissons en simple
+brigand.</p>
+
+<p>--Je l'ai vu, à preuve que je l'ai tenu au bout de
+mon fusil.</p>
+
+<p>--Et tu l'as manqué, imbécile?</p>
+
+<p>--Il avait les deux mains embarrassées. Il tenait
+deux recrues qu'il étranglait. Il a pris le canon de mon
+fusil avec ses dents...</p>
+
+<p>--Et il a avalé les balles? En voilà des bourdes que
+je n'avale pas, moi!</p>
+
+<p>LE GARÇON COIFFEUR, (<span class="stage2">attendri.</span>) Citoyens, pas de rivalité...</p>
+
+<p>--Oh! en voilà un qui m'ennuie: il dit toujours la
+même chose.</p>
+
+<p>--Il est soûl comme un Polonais!</p>
+
+<p>--Où diable ce mâtin-là a-t-il trouvé de quoi se
+soûler? Je n'ai pas pu mettre la main sur un verre de
+cidre!</p>
+
+<p>--Et moi donc! je n'ai même pas pu trouver le
+verre. J'ai bu à la fontaine comme un veau.</p>
+
+<p>--Savez-vous que Perrichon est tué, dans tout
+ça?</p>
+
+<p>--Quel Perrichon? le bègue?</p>
+
+<p>--Non, le tanneur, celui qui demeurait aux
+Viviers.</p>
+
+<p>--Tant pis! c'était un bon; il laisse une femme et
+quatre enfants!</p>
+
+<p>--Damnés brigands! j'en veux tuer cinq à la première
+affaire!</p>
+
+<p>--Qu'est-ce qui crie comme ça?</p>
+
+<p>--Des blessés qu'on ampute; ils n'ont pas l'habitude.</p>
+
+<p>--Tiens! voilà Duchêne avec des vivres.</p>
+
+<p>--Un chaudron de pommes de terre qu'on allait
+donner aux cochons: qui en veut?</p>
+
+<p>--Tout le monde! on est mort de faim!</p>
+
+<p>UN BOURGEOIS DE LA VILLE, (<span class="stage2">apportant un grand panier.</span>)
+Non, mes enfants, ne mangez pas ça. La pomme de
+terre, c'est bon pour les animaux, c'est malsain pour
+l'homme. Voilà du pain et de la viande.</p>
+
+<p>--Vive le bon patriote!</p>
+
+<p>--Patriote, moi? Je n'en sais rien... Je ne m'étais
+jamais occupé des affaires publiques. Hier, les brigands
+ont maltraité et frappé ma pauvre femme qui
+était en couches, et qui ne pouvait pas se lever pour
+les servir. Elle est morte sur le tantôt. Tuez-les tous,
+ces chiens-là, et mangez, mes bons amis, prenez des
+forces! Je vous apporte tout ce que j'ai. Si vous vouliez
+de mon sang, je vous en donnerais.</p>
+
+<p>D'AUTRES BOURGEOIS, (<span class="stage2">apportant aussi des vivres.</span>) Citoyens,
+buvez et mangez, et puis entrez dans l'église, et tuez
+tous les prisonniers, ceux de la ville surtout! Si vous
+les laissez échapper, dès que vous aurez tourné les
+talons, les aristocrates nous mettront à feu et à sang.</p>
+
+<p>LE GARÇON COIFFEUR, (<span class="stage2">buvant.</span>) C'est ça, que le Bocage
+fraternise et s'embrasse!</p>
+
+<p>UN VOLONTAIRE, (<span class="stage2">à un autre volontaire.</span>) Diantre! tu as une
+belle montre, toi! Où as-tu cueilli ça?</p>
+
+<p>--Tiens, sur le champ de bataille. C'est la toquante
+à quelque aristocrate, ça sonne, et il y a des armoiries
+dedans.</p>
+
+<p>--Dis donc, faudra les gratter, c'est des signes
+prohibés.</p>
+
+<p>--Eh bien, toi, qui as ramassé un reliquaire en or
+avec un bon Dieu dessus, c'est prohibé aussi!</p>
+
+<p>--Non, le sans-culotte Jésus est à l'ordre du jour.</p>
+
+<p>--Ah! voilà qu'on fusille derrière l'église. Entendez-vous?</p>
+
+<p>--Qui est-ce qui fait la besogne?</p>
+
+<p>--C'est des paysans patriotes qui ont demandé à
+s'en charger.</p>
+
+<p>--Diables de paysans! aussi enragés les uns que
+les autres!</p>
+
+<p>--Dame! les brigands coupent par morceaux les
+femmes et les enfants de ceux qui ne veulent pas s'insurger.
+Tout ça, c'est des dettes qu'ils se payent entre
+eux!</p>
+
+<p>--Qu'est-ce qui passe là avec Chaillac? Un beau
+jeune homme!</p>
+
+<p>--Un lieutenant de hussards? C'est peut-être le
+jeune Sauvières.</p>
+
+<p>--Oui, c'est lui. On me l'a montré tantôt. Un rude
+troupier, à ce qu'il paraît!</p>
+
+<p>--Eh bien, et son oncle qui commande une colonne
+de brigands? comment ça s'arrange-t-il?</p>
+
+<p>--Ça ne s'arrange pas.</p>
+
+<p>DEUX AVOCATS, (<span class="stage2">officiers de volontaires.</span>) Horrible guerre!
+voilà du sang français qui coule sur le pavé.</p>
+
+<p>--Cela vient de derrière l'église, oui! un ruisseau
+de sang froidement répandu! Voe victis!</p>
+
+<p>--Vous n'êtes pas navré de ces vengeances personnelles?...</p>
+
+<p>--Si fait, mais ne parlez pas si haut. Il ne faudrait
+qu'un mot pour nous envoyer derrière l'église aussi,
+nous autres! Regardez ces figures pâles, ces yeux ardents...
+C'étaient des gens paisibles naguère, une
+population douce, économe, honnête et laborieuse. A
+présent, tous sont ivres, ils ont perdu la conscience
+du droit et le sens de la logique... Prêts à pleurer de
+tendresse ou à égorger sans savoir pourquoi... Très-bons
+au fond, qui le croirait? Très-enfants, aisément
+héroïques... mais exaltés ou abrutis par des émotions
+trop fortes. La nature humaine ne comporte pas ce
+degré d'excitation.</p>
+
+<p>--La République en a trop appelé aux passions, je
+vous le disais bien!</p>
+
+<p>--Que vouliez-vous qu'elle fît? <i>qu'elle mourût?</i></p>
+
+<p>--Non pas, mourons pour elle!</p>
+
+<p>--Ce n'est pas difficile, allez! La vie est si triste à
+présent! Nos enfants meurent de frayeur dans le ventre
+de nos femmes.</p>
+
+<br>
+
+<p class="stage1">SCÈNE VI.--HENRI, CHAILLAC, à la porte de l'église.</p>
+
+<p>HENRI. Cette jeune fille assise là-bas, près du
+mur..</p>
+
+<p>CHAILLAC. Vous la connaissez-bien, c'est la citoyenne
+Hoche, votre amie d'enfance.</p>
+
+<p>HENRI. C'est pour cela que je la réclame. Elle porte
+un nom déjà glorieux et qui donne d'assez belles garanties
+à la République. Comment se trouve-t-elle au
+nombre des prisonniers?</p>
+
+<p>CHAILLAC. Vous ne saviez donc pas qu'elle a suivi
+les insurgés?</p>
+
+<p>HENRI. Si fait. Elle a agi ainsi contrairement à ses
+opinions.</p>
+
+<p>CHAILLAC. Agir contrairement à ses opinions, c'est
+mal agir. J'aime mieux les fanatiques que les traîtres.</p>
+
+<p>HENRI. Ce n'est pas agir contre la République que
+de se sacrifier à l'amitié.</p>
+
+<p>CHAILLAC. Subtilités, citoyen Sauvières! Vous aussi,
+vous suivez vos anciens amis, mais en les chargeant à
+coups de sabre. Je vous ai vu travailler la bande de
+Saint-Gueltas tantôt. Vous alliez bien!</p>
+
+<p>HENRI. Moi, je suis un homme. Les femmes ont
+d'autres devoirs.</p>
+
+<p>CHAILLAC. Des devoirs contraires au salut de la patrie?
+Diable, non! Je ne veux pas vous accorder ça,
+jeune homme.</p>
+
+<p>HENRI. Si la générosité du coeur est un crime, accordez-moi
+la grâce de cette jeune fille.</p>
+
+<p>CHAILLAC. Je serais heureux de rendre hommage à
+un militaire tel que vous, mais cela m'est impossible.
+La mauvaise herbe repousse sous la faux révolutionnaire.
+Il faut l'arracher, tiges et fleurs; tant pis pour
+la jolie fille! Je ne suis plus jeune, moi, Cupidon ne me
+chatouille plus les yeux. Mademoiselle Hoche ira rendre
+compte de ses faits et gestes au tribunal d'Angers.</p>
+
+<p>HENRI. Mon capitaine va venir vous dire...</p>
+
+<p>CHAILLAC. Je ne reconnais pas l'autorité de votre
+capitaine. Le militaire n'a rien à voir dans nos affaires
+civiles. J'ai des pouvoirs extraordinaires des délégués
+de la Convention. Mon mandat est d'envoyer
+les suspects devant leurs juges naturels.</p>
+
+<p>HENRI. Mais c'est de votre propre autorité que vous
+qualifiez de suspectes et traitez comme telles les personnes
+qui vous inspirent de la méfiance. Si vous vous
+trompez...</p>
+
+<p>CHAILLAC. Je peux me tromper: errare humanum
+est! Le tribunal examinera, je m'en lave les mains. Il
+s'est passé au château de Sauvières, en votre absence,
+des choses que j'ai sur le coeur. On y a lâchement
+assassiné un magistrat, un homme de bien que j'ai
+juré de venger!</p>
+
+<p>HENRI. De venger sur la personne d'une pauvre enfant
+qui certes a eu, comme mes parents, un tel crime
+en horreur?</p>
+
+<p>CHAILLAC. Je suis un homme impartial. J'ai toujours
+rendu justice aux vertus privées de votre oncle, et il
+fallait du courage pour ça, je vous en réponds; mais
+sa conduite politique est impardonnable. Pardon, je
+vous afflige, vous savez ça aussi bien que moi. Ceux
+qui, à partir de sa défection, lui sont restés attachés
+sont gravement coupables à mes yeux. Je ne leur ferai
+pas de grâce. N'essayez pas de m'attendrir.</p>
+
+<p>HENRI. Au moins, vous interrogerez mademoiselle
+Hoche avant de l'envoyer dans les prisons d'Angers?</p>
+
+<p>CHAILLAC. Je l'ai interrogée. Elle protége les insurgés
+par son silence.</p>
+
+<p>HENRI. Puis-je lui parler, moi?</p>
+
+<p>CHAILLAC. Oui, moyennant votre parole de ne pas
+chercher à favoriser son évasion.</p>
+
+<p>HENRI. Vous ne la connaissez pas. Elle refuserait...</p>
+
+<p>CHAILLAC. N'importe, vous jurez?</p>
+
+<p>HENRI. Oui, monsieur.</p>
+
+<p>CHAILLAC. Tenez! on l'amène justement par ici, car
+voilà le convoi qui va emmener les prisonniers.</p>
+
+<br>
+
+<p class="stage1">SCÈNE VII.--HENRI, MARIE, à la porte de l'église, des factionnaires
+les surveillent, des volontaires font monter les autres prisonniers
+sur des voitures de transport et des charrettes.</p>
+
+<p>MARIE, (<span class="stage2">à voix basse.</span>) Ah! Je suis heureuse de vous revoir,
+monsieur Henri! Vous allez me dire si Louise et
+son père ont pu s'échapper. Je suis dévorée d'inquiétude!</p>
+
+<p>HENRI. Ils sont en fuite.</p>
+
+<p>MARIE. On ne les poursuit pas?</p>
+
+<p>HENRI. Nous avons fait notre devoir. La nuit nous a
+empêchés d'aller plus loin.</p>
+
+<p>MARIE. Mais, demain, vous les poursuivrez encore...
+Ah! que vous devez souffrir, vous!</p>
+
+<p>HENRI. Demain, mon détachement se porte sur un
+autre point. Je n'aurai pas la douleur de frapper moi-même...
+Mais il s'agit de vous... Vous savez qu'on va
+vous envoyer...</p>
+
+<p>MARIE. Je sais, je vois, je suis perdue, moi!</p>
+
+<p>HENRI. Non, vous invoquerez l'appui de votre cousin.</p>
+
+<p>MARIE. Quand même on m'en laisserait le temps, je
+n'aurais pas recours à lui. Si je suis gravement compromise,
+comme je le pense, je ne veux pas le compromettre.
+Il est l'unique appui de ma pauvre famille,
+il est une des gloires, une des forces de la patrie. Au
+besoin, je nierais notre parenté pour le préserver du
+soupçon.</p>
+
+<p>HENRI. Appelez-moi en témoignage, au moins.</p>
+
+<p>MARIE. Pas plus que lui vous ne devez avoir à vous
+disculper, monsieur de Sauvières! Votre nom est déjà
+assez difficile à porter sous les drapeaux de la République.
+Ne me parlez pas davantage; je sais que vous
+voudriez me sauver, je vous en remercie. Vous n'y
+pouvez rien, ne vous exposez pas davantage.</p>
+
+<p>HENRI. Marie, laissez-moi vous parler comme autrefois
+et vous serrer la main.</p>
+
+<p>MARIE. Non, nous sommes observés; mais sachez
+que j'ai pour vous autant d'amitié que d'estime.</p>
+
+<p>HENRI. Je ne peux pas vous laisser partir... Voyons,
+demandez à parler encore à Chaillac. C'est un esprit
+étroit, rigide, mais c'est un honnête homme.</p>
+
+<p>MARIE. Son esprit n'est pas assez délicat pour comprendre
+ma situation. Il veut des renseignements sur
+l'armée royaliste. Je ne puis m'abaisser à la délation
+pour sauver ma tête; jamais Chaillac n'admettra que
+la reconnaissance personnelle puisse l'emporter sur le
+patriotisme, et j'avoue que je suis ici la victime de mon
+propre coeur. J'ai servi en quelque sorte la cause des
+insurgés, j'ai partagé leur bonne et leur mauvaise fortune.
+Si j'ai eu horreur de leurs excès, j'ai eu pitié
+de leurs misères. J'ai soigné leurs blessés; j'ai soutenu
+leurs femmes, j'ai quelquefois sauvé leurs pauvres
+enfants dans mes bras au milieu de la déroute. Que
+voulez-vous! j'ai aimé Louise par-dessus tout, j'ai
+servi avec zèle son vertueux père, votre bienfaiteur et
+le mien! Qui comprendrait une pareille inconséquence,
+à moins d'être femme? Et encore! Y a-t-il encore
+des femmes dans le temps où nous vivons? Je
+suis peut-être la dernière qui osera faire violence à
+ses croyances pour remplir un devoir et payer une
+dette.</p>
+
+<p>HENRI. Eh bien, oui, Marie, vous êtes la seule
+femme, le dernier ange de bonté... (<span class="stage2">Il lui baise la main.</span>)</p>
+
+<p>MARIE. On m'appelle; adieu! Si je suis condamnée
+pour avoir été sensible au malheur de mes amis, ne
+me plaignez pas. Ma vie a été pure, et je crois à une
+vie meilleure. Servez bien la France et soyez heureux...</p>
+
+<p>CHAILLAC, (<span class="stage2">s'approchant.</span>) Eh bien, citoyenne, es-tu décidée
+à me dire...?</p>
+
+<p>MARIE. Je ne vous dirai rien, monsieur, cela m'est
+impossible.</p>
+
+<p>CHAILLAC. En route, alors! Monte dans ce fourgon,
+tu seras mieux que sur la charrette.</p>
+
+<p>MARIE. Je vous remercie, monsieur.</p>
+
+<p>CHAILLAC. As-tu pris quelque chose ce soir?</p>
+
+<p>MARIE. Non, on n'a pas eu le temps, ou on a oublié;
+c'est inutile! Adieu, merci. (<span class="stage2">Elle part.</span>)</p>
+
+<p>CHAILLAC, à Henri. Une fille très-douce, très-polie!
+c'est dommage! mais que voulez-vous!...</p>
+
+
+<hr class="short">
+<br><br>
+<h3>QUATRIÈME PARTIE</h3>
+<br>
+
+
+<p>Commencement de l'hiver, 1793.--En pays breton, de l'autre côté
+de la Loire<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a>
+<a href="#footnote4"><sup class="sml">4</sup></a>.--Un chemin creux entre deux buttes couvertes de
+buissons.--Au loin, une lande coupée de zones boisées.--Clair
+de lune.--Cadio, seul, sur la butte la plus élevée, au pied d'une
+croix de pierre, joue de la cornemuse.</p>
+
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote4"
+name="footnote4"><b>Note 4: </b></a><a href="#footnotetag4">
+(retour) </a> Ce peut être aux environs de Savenay.</blockquote>
+
+<br>
+<p class="stage1">SCÈNE PREMIÈRE.--CADIO.</p>
+
+<p>Je ne sais pas ce que je viens de jouer, pas moins!
+c'était comme une prière, et ça m'a contenté le coeur.
+«Grand Dieu du ciel et de la terre, tu m'as parlé
+dans la solitude! Tu n'es pas fier, toi! tu parles au
+dernier des hommes, à celui que les autres hommes
+ne regardent seulement pas. Ah! que tu m'as enseigné
+de choses, et comme je me soucie peu à présent
+des peines que le diable peut me faire! Il ne
+peut rien contre moi, non, rien. Celui qui croit en
+toi, Dieu bon, ne croit plus au pouvoir du mal.»--Voilà
+pour sûr ce que mon biniou disait tout à
+l'heure. Oh! c'est qu'il joue tout seul, lui, quand je
+suis en état de grâce, et j'y suis depuis le jour où j'ai
+entendu armer le fusil pour me tuer.--Drôle de
+chose, la mort! Dire qu'elle est bonne, puisqu'elle
+nous rend meilleurs,... et nous la craignons pourtant!
+On ne sait pas pourquoi on la craint;... mais
+on la craint, il n'y a pas à dire. (<span class="stage2">Descendant la butte.</span>)
+Voilà enfin tout de même une nuit sans danger. J'ai
+fait tantôt un bon somme sur la fougère, avec la
+grosse lune toute blanche au-dessus de ma tête. Il ne
+fait pas chaud, comme ça, aux approches du matin;
+mais de souffler dans ce pauvre biniou, ça m'a
+réchauffé l'esprit.--Où est-ce que je peux bien être?
+Je ne sais plus. La Loire par là?--ou par là?--Qu'est-ce
+que ça me fait? Je l'ai passée; les Vendéens
+l'ont bien passée aussi, mais ils ne me reprendront
+pas! Ils ont monté du côté de la Manche, et, moi, j'ai
+tourné face à l'Océan. Le vent qui en vient me conduit.
+Il faut que je retourne au pays des grosses
+pierres. On dit qu'il n'y a plus nulle part ni moines
+ni couvents. On m'y laissera en paix. Ça n'est pas
+qu'on soit mal par ici, c'est tout désert. Le pays me
+plaît; il paraît bien tranquille... (<span class="stage2">on entend deux coups
+de fusil au loin. Il tressaille et écoute.</span>) Plus rien! C'est quelque
+braconnier! Où donc trouver un coin du monde
+où on n'entendra plus jamais ces maudits coups de
+fusil? Il faudra pourtant bien que je le retrouve, car
+voilà l'hiver qui pique, et Dieu sait si je pourrai
+continuer à coucher dans les bois!--Et puis ça
+m'ennuie quelquefois, de me cacher, de ne rien savoir
+et de ne rien faire.--Quoi faire à présent en ce bas
+monde, quand on ne veut pas tuer les autres?</p>
+
+<p>UNE VOIX, (<span class="stage2">derrière la butte.</span>) Cadio! Oh! Cadio!</p>
+
+<p>CADIO, (<span class="stage2">effrayé.</span>) Qu'est-ce qui m'appelle? Est-ce moi
+qu'on cherche?</p>
+
+<p>LA VOIX, (<span class="stage2">plus près.</span>) Hé! Cadio! es-tu par là?</p>
+
+<p>CADIO. On dirait... Non! c'est un gars.</p>
+
+<br>
+
+<p class="stage1">SCÈNE II.--CADIO, LA KORIGANE, en garçon.</p>
+
+<p>LA KORIGANE. Ah! j'en étais bien sûre! J'ai reconnu
+l'air de ton biniou. Il n'y a que toi dans le
+monde pour en jouer si bien que ça!</p>
+
+<p>CADIO, (<span class="stage2">incertain et méfiant.</span>) Je ne te connais pas, petit;
+qu'est-ce que tu me veux?</p>
+
+<p>LA KORIGANE. Tu ne connais pas le follet?</p>
+
+<p>CADIO. En garçon, toi? Est-ce bien vrai, que c'est
+toi? Ta figure me paraît toute changée, et ta voix
+aussi.</p>
+
+<p>LA KORIGANE. M'aimes-tu mieux comme ça?</p>
+
+<p>CADIO. Non! je te trouve encore plus laide et plus
+rauque; mais tu as donc quitté les brigands?</p>
+
+<p>LA KORIGANE. Et toi, tu as déserté, pas moins?</p>
+
+<p>CADIO. Dame! je n'allais pas avec eux de plein
+coeur, tu le sais bien!</p>
+
+<p>LA KORIGANE. Mais tu les suivais tout de même à
+cause de la demoiselle?</p>
+
+<p>CADIO. La demoiselle? Qu'est-ce que ça me fait, la
+demoiselle?</p>
+
+<p>LA KORIGANE. Tu as été amoureux d'elle, Cadio!</p>
+
+<p>CADIO. Voilà une bêtise par exemple! Amoureux,
+moi? Je ne le serai jamais.</p>
+
+<p>LA KORIGANE. Pourquoi?</p>
+
+<p>CADIO. Parce que je ne serai jamais ni ça ni autre
+chose. Je ne peux rien être, et j'aime autant ça.</p>
+
+<p>LA KORIGANE. Ce que tu es, je vais te le dire: tu es
+fou!</p>
+
+<p>CADIO. On me l'a toujours dit; mais peut-être bien
+qu'il n'y a que moi de sage sur la terre.</p>
+
+<p>LA KORIGANE. Ah! et pourquoi donc ça?</p>
+
+<p>CADIO. Parce qu'il n'y a que moi qui n'aie rien à
+réclamer et rien à défendre, par conséquent aucun
+mal à faire à personne.</p>
+
+<p>LA KORIGANE. Imbécile! tu as ta peau à défendre!</p>
+
+<p>CADIO. Je la cache! il ne faut pas beaucoup de
+place pour ça. Et qu'est-ce qu'elle est devenue, la
+demoiselle?</p>
+
+<p>LA KORIGANE. Elle est devenue pâle, et maigre, et
+mal habillée, et pauvre, et misérable!</p>
+
+<p>CADIO. Et l'armée qu'elle suivait?</p>
+
+<p>LA KORIGANE. Elle la suit toujours.</p>
+
+<p>CADIO. Et Saint-Gueltas?</p>
+
+<p>LA KORIGANE. Il voulait quitter. La demoiselle l'a
+retenu, pour son malheur et celui de tout le monde.</p>
+
+<p>CADIO. Elle aurait mieux fait d'aimer son cousin
+Henri.</p>
+
+<p>LA KORIGANE. Un bleu enragé?</p>
+
+<p>CADIO. Un beau garçon qui m'a donné la vie et
+rendu ma musique!</p>
+
+<p>LA KORIGANE. Toujours ta musique! ça passe avant
+tout.</p>
+
+<p>CADIO. Puisque je n'ai que ça.</p>
+
+<p>LA KORIGANE. Tu m'avais, moi! Je t'aimais, et, si
+tu avais voulu mon coeur et ma vie...</p>
+
+<p>CADIO. Je n'ai rien voulu de toi; tu étais trop mauvaise.
+Toute petite, tu écorchais les bêtes vivantes,
+et depuis tu es devenue pire. Je t'ai vue au camp du
+roi! tu étais plus méchante que les plus méchants!</p>
+
+<p>LA KORIGANE. Eh! tu n'as rien vu. Depuis que tu
+nous as quittés, et depuis que le marquis est fou de
+la Sauvières, j'ai dit: «C'est comme ça? il faut que je
+me venge sur ces chiens de patriotes!» J'ai pris des
+habits de garçon, j'ai mis des cartouches sous ma
+blouse, et c'est moi qui recharge lestement les fusils
+quand nos gens tirent de derrière les buissons. Et,
+quand le vieux Sauvières et les doux chefs veulent
+épargner les prisonniers, c'est moi qui crie à nos
+hommes: «Tuez tout!» Et, quand on massacre, c'est
+moi qui chante! Et, quand on en a oublié, c'est moi
+qui les montre et qui dis comme ça: «Allez! allez!
+saignez encore, le compte n'y est pas!»</p>
+
+<p>CADIO. Tu me fais peur... et tu me dégoûtes! Adieu!
+passe ton chemin!</p>
+
+<p>LA KORIGANE. Voyons, Cadio, tu vas au pays? Je
+suis capable de m'en aller avec toi.</p>
+
+<p>CADIO. Alors, je n'y vais plus. Merci pour ta compagnie!</p>
+
+<p>LA KORIGANE. Tu me méprises? tu me détestes?</p>
+
+<p>CADIO. Non, je te plains.</p>
+
+<p>LA KORIGANE. Si tu me plains, aime-moi, et je serai
+douce. Voyons, Cadio, je pourrais peut-être t'aimer
+encore. Tu n'es ni beau ni brave;... mais ta
+musique,--et puis l'habitude que j'avais de te
+suivre... Tu étais bon pour moi, tu me grondais...</p>
+
+<p>CADIO. Ça ne te changeait pas.</p>
+
+<p>LA KORIGANE. C'est ta faute, il fallait m'aimer.
+Quand j'ai senti parler mon coeur, si tu avais eu l'esprit
+de le comprendre, je ne serais pas où j'en
+suis.</p>
+
+<p>CADIO. Où en es-tu donc?</p>
+
+<p>LA KORIGANE. J'aime à présent quelqu'un qui ne
+me regarderait pas, si j'étais peureuse et pitoyable.
+C'est quelqu'un qui n'aime que le courage, et c'est
+pour lui que j'en ai. Il est méchant, lui, et je suis méchante.
+Il veut qu'on fasse le mal, et je le fais. S'il
+me commandait le bien, je ferais le bien. Quand il
+me dit une parole, si j'avais trois âmes, je les lui donnerais.</p>
+
+<p>CADIO. C'est Saint-Gueltas, pas vrai? Eh bien,
+pourquoi est-ce que tu le quittes?</p>
+
+<p>LA KORIGANE. Je le quitterais bien par dépit! mais
+je suis avec lui encore.</p>
+
+<p>CADIO, (<span class="stage2">effrayé et près de fuir.</span>) Il est donc par ici?</p>
+
+<p>LA KORIGANE. A deux pas; il donne un moment de
+repos à sa troupe. Ça ne sera pas long, on veut attaquer
+avant le jour la ville qui est là-bas, derrière la
+colline. Oh! on va se cogner, c'est notre dernier enjeu.
+Où vas-tu?</p>
+
+<p>CADIO. Je vais plus loin. Je ne sais point cogner.</p>
+
+<p>LA KORIGANE, le retenant. Tu ne veux pas m'emmener,
+et tu te sauves? Eh bien, tu resteras, ça me venge...
+et ça m'amuse. Tu resteras, je te dis!</p>
+
+<p>CADIO. Mais non!</p>
+
+<p>LA KORIGANE, (<span class="stage2">prenant un de ses pistolets.</span>) Mais si! Ne
+bouge pas, ou je te brûle la cervelle! (<span class="stage2">Cadio se débat et
+s'échappe.</span>)</p>
+<br>
+
+<p class="stage1">SCÈNE III.--LA KORIGANE, SAINT-GUELTAS, sortant
+des buissons.</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Eh bien, la farfadette, qu'est-ce
+qu'il y a donc?</p>
+
+<p>LA KORIGANE. C'est rien, mon maître. Un des nôtres
+avec qui je plaisantais.</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Quelque amoureux? Ah! les femmes,
+ça trouve toujours le temps de penser à ça!</p>
+
+<p>LA KORIGANE. Je n'ai pas d'amoureux, mon maître.</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Tu as tort... Mais où sont nos éclaireurs?
+Tu étais avec eux?</p>
+
+<p>LA KORIGANE. Ils avancent bien doucement; le pays
+est tout défoncé.</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Vous n'avez rencontré personne?</p>
+
+<p>LA KORIGANE. Pas seulement un lapin. Le gibier est
+épeuré à c't'heure.</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Tant mieux! vous vous amuseriez
+à le chasser, et il ne s'agit pas de ça.</p>
+
+<p>LA KORIGANE. Dame! on est mort de faim! Je crois
+qu'on le mangerait tout cru.</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. La poudre est pour tirer sur les
+bleus, et elle est rare. Le premier qui perd un coup
+de fusil aura de mes nouvelles. Dis-leur ça, rejoins-les;
+cours!</p>
+
+<p>LA KORIGANE. Courir? J'ai les pieds en sang.</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Pas de réflexion. Dis-leur de gagner
+toujours sur la droite; l'armée arrive.</p>
+
+<p>LA KORIGANE. L'armée?</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Ah çà! m'entends-tu?</p>
+
+<p>LA KORIGANE. Elle n'est pas grosse à présent, l'armée!
+Si vous en ôtiez les blessés, les vieux, les femmes
+et les marmots... C'est avec ça que vous voulez
+prendre une ville? Vous feriez mieux de vous retirer
+sur vos terres, où personne n'oserait vous attaquer.</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Oh! oh! tu raisonnes, toi? Tu
+donnes des conseils? Va au diable! Je te chasse.</p>
+
+<p>LA KORIGANE. Mon maître, un mot d'amitié, et je
+me fais tuer cette nuit.</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Va, ma bonne fille, va!</p>
+
+<p>LA KORIGANE. Un mot de tendresse!</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Ah! tu m'ennuies! File d'un côté
+ou de l'autre, que je ne te voie plus!</p>
+
+<p>LA KORIGANE. Adieu, mon maître. (<span class="stage2">A part.</span>) Je me
+vengerai sur les Sauvières. (<span class="stage2">Elle sort.</span>)</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Si celle-là me quitte, je n'aurai
+bientôt plus personne... Mais qu'est-ce que c'est que
+ça? (<span class="stage2">Une calèche toute crottée et toute déchirée s'engage dans le chemin
+creux.--Un paysan la conduit en postillon.--La voiture enfonce jusqu'au
+moyeu dans une ornière; un des chevaux s'abat. L'homme jure,
+des cris de femme partent de la voiture.</span>)</p>
+
+<br>
+
+<p class="stage1">SCÈNE IV.--SAINT-GUELTAS, LA TESSONNIÈRE,
+ROXANE, un Postillon.</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Taisez-vous, sacrebleu! taisez-vous!
+(<span class="stage2">Au postillon.</span>) Tais-toi, butor! Et vous, imbéciles,
+qui allez en calèche dans de pareils chemins; descendez,
+et que le diable vous emporte!</p>
+
+<p>ROXANE, (<span class="stage2">dans la calèche.</span>) Oui, oui, arrêtez, j'aime mieux
+descendre.</p>
+
+<p>LA TESSONNIÈRE, (<span class="stage2">dans la calèche.</span>) Ouvrez la portière,
+ouvrez!</p>
+
+<p>LE POSTILLON, (<span class="stage2">relevant son cheval.</span>) Ouvrez vous-mêmes,
+mille noms de nom d'un tonnerre!</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS, (<span class="stage2">faisant descendre Roxane et la Tessonnière.</span>)
+Allons donc! et flanquez-nous la paix. Silence! (<span class="stage2">Roxane
+est dans un costume impossible, bonnet de coton, chapeau d'homme,
+robe de soie en lambeaux, cape de paysanne. La Tessonnière a un
+chapeau de femme, une couverture liée autour du corps avec des cordes
+et des rubans fanés; des pantoufles dans des sabots.</span>)</p>
+
+<p>ROXANE, (<span class="stage2">que Saint-Gueltas attire brusquement sur le marchepied
+de la voiture.</span>) Ah! brutal, vous m'avez meurtri les bras!
+Ah ciel! pardon! c'est vous, cher marquis? Dieu nous
+vient en aide! mais vous m'avez fait bien mal...</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Ah! tant pis pour vous, mademoiselle
+de Sauvières. Il fallait aller à Guérande, au lieu
+de vous obstiner à suivre une armée en déroute! Pourquoi
+diable à présent n'êtes-vous pas au centre de la
+marche avec les autres personnes gênantes?</p>
+
+<p>LA TESSONNIÈRE, (<span class="stage2">bas, à Roxane.</span>) <i>Gênantes</i> n'est pas
+poli!</p>
+
+<p>ROXANE, (<span class="stage2">à Saint-Gueltas.</span>) Vous nous faites des reproches!...
+Les bleus étaient derrière nous, la peur nous
+a saisis; j'ai donné deux louis à cet homme pour qu'il
+prît la tête. Il prétendait connaître la traverse... Enfin
+nous voilà!</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Belle idée! vous n'aviez personne
+derrière vous. N'êtes-vous pas encore habituée aux
+paniques des traînards depuis un mois que ça dure?
+Et croyez-vous n'avoir personne en face?</p>
+
+<p>ROXANE. Vous y êtes, marquis; je ne crains
+plus rien. Je m'attache à vous, je ne vous quitte
+pas!</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS, (<span class="stage2">haussant les épaules.</span>) Comptez là-dessus!
+Vous avez fait la sottise, vous la boirez. (<span class="stage2">Au
+paysan postillon.</span>) Dételle tes chevaux, toi! flanque-moi
+cette voiture dans les genêts, débarrasse la voie et
+viens t'atteler à nos caissons. Plus vite que ça!</p>
+
+<p>ROXANE. Eh bien, et nous? Va-t-on nous jeter
+dans les genêts aussi?</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Restez à découvert, si bon vous
+semble. L'avant-garde va vous bousculer tout à
+l'heure.</p>
+
+<p>ROXANE. Vous nous quittez?</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Parfaitement. J'ai à conduire mes
+gens à l'assaut d'une ville, c'est un peu plus pressé
+que de bavarder avec vous! (<span class="stage2">Il s'en va par où il est venu.</span>)</p>
+
+<p>ROXANE. Mais qu'a donc le marquis? Lui autrefois
+si galant, si aimable, je ne le reconnais plus depuis
+quelques jours.</p>
+
+<p>LA TESSONNIÈRE. C'est que ça va mal, ma chère
+amie, ça va très-mal!</p>
+
+<p>ROXANE. Bast! encore une affaire, et ce sera la fin.</p>
+
+<p>LA TESSONNIÈRE. J'ai grand'peur que ce ne soit le
+commencement.</p>
+
+<p>ROXANE. Le commencement de quoi? Vous radotez!</p>
+
+<p>LA TESSONNIÈRE. Non pas! le commencement de
+misères dont vous n'avez pas l'idée.</p>
+
+<p>ROXANE. Nous en avons plus que nous n'en pouvons
+porter. Quand on est fait comme nous voilà!... non,
+nous ne pouvons pas être plus malheureux!</p>
+
+<p>LA TESSONNIÈRE. Si fait! car jusqu'à présent nous
+avons, vous et moi, toujours trouvé quelque gîte, et
+nous allons, je pense, coucher en pleins champs.</p>
+
+<p>ROXANE. J'aime mieux ça que les lits bretons. C'est
+une saleté horrible!</p>
+
+<p>LE PAYSAN, qui a dételé ses chevaux. Ah ça, dites donc,
+les bourgeois! au lieu d'insulter le pays, venez donc
+un peu m'aider à verser la calèche. Je ne peux pas tout
+seul!</p>
+
+<p>ROXANE. Verser la calèche? Et qu'est-ce qui nous
+garantira du froid, s'il nous faut attendre ici que la
+ville soit prise?</p>
+
+<p>LE PAYSAN. Oh! vous aurez assez chaud tout à
+l'heure à vous sauver, quand on chargera l'ennemi.
+Allons, vous, le vieux! un coup de main!</p>
+
+<p>LA TESSONNIÈRE. Vous plaisantez, mon ami!</p>
+
+<p>LE PAYSAN. Vous ne voulez pas? Eh bien, aux cinq
+cents diables le berlingot! (<span class="stage2">Il casse les vitres avec le manche
+de son fouet et brise les châssis de la calèche.</span>)</p>
+
+<p>ROXANE. Ah! le misérable! il détruit notre dernier
+asile! Empêchez-le donc, la Tessonnière!</p>
+
+<p>LA TESSONNIÈRE. Merci! vous voyez bien qu'il est
+furieux!</p>
+
+<p>LE PAYSAN, (<span class="stage2">cassant toujours.</span>) Damnée guimbarde, va!
+Pas possible de l'ôter de là! Ah! v'là du renfort!</p>
+
+<br>
+
+<p class="stage1">SCÈNE V.--<span class="sc">Les Mêmes, MACHEBALLE et quatre
+Vendéens</span>, maigres, déchirés, barbus, hâves.</p>
+
+<p>MACHEBALLE, (<span class="stage2">au postillon.</span>) T'es-t-encore là, feignant?
+Laisse ça, et cours aux canons; y en a un d'embourbé.
+Dépêche, ou gare à toi!</p>
+
+<p>LE POSTILLON. On y va, quoi, on y va! (<span class="stage2">Il remonte à
+cheval et part au trot.</span>)</p>
+
+<p>ROXANE, (<span class="stage2">à la Tessonnière.</span>) C'est cet affreux Mâcheballe,
+si grossier! Ne lui parlons pas, venez!</p>
+
+<p>LA TESSONNIÈRE. Où donc aller? On enfonce à mi-jambes
+dans les près!</p>
+
+<p>ROXANE. Non, par là, sur la fougère. Ah! grand
+Dieu! on parlait de ça jadis, quand on chantait des
+bergeries: <i>Colin sur la fougère</i>... Et à présent!... (<span class="stage2">Ils s'éloignent.</span>)</p>
+
+<p>MACHEBALLE, (<span class="stage2">qui a fait enlever la calèche par ses hommes; ils
+la renversent sur la berge du chemin.</span>) Boutez-moi ça le ventre
+en l'air, et cassez les roues, que ces clampins de nobles
+ne s'en servent pas pour fuir la bataille. Ah! si je
+repince ceux qui nous ont lâchés! C'est bon, c'est
+bien, mes gars! A présent <i>égaillez-vous</i><a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a>
+<a href="#footnote5"><sup class="sml">5</sup></a>. Je vas tenir
+conseil un moment avec les autres chefs.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote5"
+name="footnote5"><b>Note 5: </b></a><a href="#footnotetag5">
+(retour) </a> C'était le mot technique: <i>dispersez-vous</i>.</blockquote>
+
+<p>UN VENDÉEN. Encore! on ne fait que ça! On perd le
+temps à se demander ce qu'on veut faire.</p>
+
+<p>UN AUTRE. Hormis toi, général, c'est tous des messieurs
+qui n'y connaissent rien, et qui ne peuvent pas
+s'accorder.</p>
+
+<p>UN AUTRE. Y a Saint-Gueltas qu'est bon. Il en vaut
+quarante.</p>
+
+<p>L'AUTRE. Je ne dis pas, mais il en demande plus
+qu'on n'en peut faire. On est sur les dents!</p>
+
+<p>MACHEBALLE. Allons, allons, les enfants du bon
+Dieu! faut pas parler de ça. Faut aller de l'avant. Là-bas,
+on se reposera dans la ville.</p>
+
+<p>L'AUTRE. Oui, en attrapant des coups de fusil! Les
+bleus sont partout à c't'heure, et y a plus de villes
+sans défense!</p>
+
+<p>UN AUTRE. Tout ça, c'est la faute au vieux Sauvières,
+qui veut la discipline et la mode de se battre à
+découvert. C'est des histoires de l'ancien temps. On
+ne veut plus de ça, nous autres!</p>
+
+<p>MACHEBALLE. Ah dame! vous l'avez nommé général!
+Fallait pas!</p>
+
+<p>UN AUTRE. Des généraux, on en a bien trop nommé!
+Il n'en faudrait qu'un.</p>
+
+<p>MACHEBALLE. Et que ça soit toi, pas vrai?</p>
+
+<p>L'AUTRE. Non! toi, Mâcheballe! général en chef!</p>
+
+<p>MACHEBALLE. Ça pourra venir, mes enfants! Laissez
+partir les nobles: ils en crèvent d'envie!</p>
+
+<p>LE PREMIER VENDÉEN. Qu'ils s'en aillent! C'est
+tous des trahisseurs.</p>
+
+<p>UN AUTRE. Quand ils s'en iront, on leur z'y lâchera
+du plomb dans le dos. Ça les fera filer plus vite.</p>
+
+<p>MACHEBALLE. V'là Saint-Gueltas, un bon, je ne dis
+pas; mais la belle Louise lui a mis la tête à l'envers
+depuis un bout de temps.</p>
+
+<p>UN VENDÉEN. Faut la renvoyer. On n'a pas besoin
+de femmes à la guerre. C'est des bêtises, tout ça!</p>
+
+<p>MACHEBALLE. On fera de son mieux. Égaillez-vous,
+et faites bonne garde.</p>
+
+<p>LE VENDÉEN. Oui, si on peut! on tombe de fatigue,
+(<span class="stage2">Ils se dispersent et s'éloignent.</span>)</p>
+<br>
+
+<p class="stage1">SCÈNE VI.--MACHEBALLE, LE COMTE DE SAUVIERES,
+LE BARON DE RABOISSON, SAINT-GUELTAS, LE CHEVALIER
+DE PRÉMOUILLARD.</p>
+
+<p>MACHEBALLE, (<span class="stage2">à Raboisson et au chevalier.</span>) Me v'là, arrêtez-vous!
+c'est ici qu'on se consulte.</p>
+
+<p>LE CHEVALIER, (<span class="stage2">sans lui répondre, à Saint-Gueltas.</span>) Est-ce
+ici réellement? Nous ne sommes pas en nombre, et,
+s'il nous faut attendre les autres chefs, nous allons
+perdre un temps précieux; nous n'arriverons pas de
+nuit sous les murs de la ville.</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Une de nos colonnes doit y être.</p>
+
+<p>LE COMTE. Raison de plus pour se hâter de la rejoindre.
+Écoutez! Vous n'entendez pas de bruit?</p>
+
+<p>MACHEBALLE. Eh non! la fusillade n'est pas commencée.
+Les oreilles vous cornent!</p>
+
+<p>LE COMTE. Plaît-il?</p>
+
+<p>RABOISSON, (<span class="stage2">bas.</span>) Ne répondez pas à ce manant.</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Attendez! voici deux de mes éclaireurs!...
+(<span class="stage2">Entrent deux Vendéens.</span>) Eh bien?</p>
+
+<p>UN ÉCLAIREUR. On a poussé, Jean et moi, jusqu'à
+la ville. Elle n'est pas gardée et ne se méfie pas; avec
+quatre hommes de plus, on aurait pris le faubourg.</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. En avant, alors!</p>
+
+<p>RABOISSON. Un moment! c'est bien grave, de se
+lancer sans avoir pu se réunir.</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Oh! si on s'attend les uns les autres,
+ce sera comme sur la route du Mans. N'espérons
+plus rien que de nous-mêmes.</p>
+
+<p>LE CHEVALIER. Eh oui! En avant, mordieu! allons
+donc!</p>
+
+<p>LE COMTE. Vous avez raison cette fois, chevalier.
+Le malheur doit avoir dissipé toutes nos illusions.
+Ayons l'audace du désespoir.</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Oui, oui, faites avancer vos colonnes,
+monsieur le comte.</p>
+
+<p>LE COMTE. Mes colonnes? Ignorez-vous que je n'ai
+plus que cent vingt hommes, de neufs cents que je
+commandais encore hier?</p>
+
+<p>MACHEBALLE. Ah! vous, tous vos gens désertent!
+c'est la honte de l'armée!</p>
+
+<p>LE COMTE, (<span class="stage2">méprisant.</span>) Vous dites?</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS, à Mâcheballe. Tais-toi, brutal! ce n'est
+pas le moment.</p>
+
+<p>MACHEBALLE. Je me tairai, si je veux.</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Je le dis que tu vas te taire, et rester
+ici pour que nous ne soyons pas surpris et attaqués
+en flanc. Là est le grand danger. Ne l'oublie pas (<span class="stage2">bas</span>),
+toi, le plus solide au poste!</p>
+
+<p>MACHEBALLE. On restera, marchez!</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS, (<span class="stage2">aux autres.</span>) Je gagne la tête. J'enlève
+le faubourg. Suivez-moi de près avec vos hommes.</p>
+
+<p>LE COMTE. Les voici, avec Stock.</p>
+
+<p>UN GROUPE, (<span class="stage2">qui traverse en fuyant.</span>) Les bleus, les bleus!...
+Nous sommes coupés!...</p>
+
+<p>LE COMTE. Faites face alors, ralliez-vous!</p>
+
+<p>STOCK. Oui, sacrement! ralliez-vous...</p>
+
+<p>UNE VOIX. Oui, oui, à la République! elle fait grâce
+à ceux qui se rendent. Nous allons à Nantes!</p>
+
+<p>D'AUTRES VOIX. A Nantes! à Nantes!</p>
+
+<p>LE COMTE, (<span class="stage2">leur barrant le chemin.</span>) Malheureux! vous allez
+à la mort!</p>
+
+<p>QUELQUES FUYARDS, (<span class="stage2">le repoussant et passant outre.</span>) Tant pis!
+finir comme ça ou autrement...</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS, (<span class="stage2">saisissant deux hommes.</span>) Lâches! je vous
+brûle la cervelle, si vous ne vous arrêtez pas!</p>
+
+<p>SAPIENCE, (<span class="stage2">paraissant au pied de la croix.</span>) Mes frères, mes
+enfants, au nom du Dieu des armées, je vous promets
+la victoire!</p>
+
+<p>UNE VOIX. Tu mens, il nous abandonne! Tu l'as mal
+prié, toi! Laisse-nous tranquilles!</p>
+
+<p>TOUS. A Nantes! à Nantes! (<span class="stage2">Ils fuient.</span>)</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS, (<span class="stage2">essoufflé d'avoir lutté corps à corps en vain avec
+les fuyards.</span>) Bah! c'est encore une panique, j'en suis
+sûr! Messieurs, retournez sur vos pas, et empêchez
+que ça ne gagne plus avant. Moi, j'ai encore des gens
+sûrs, et nous tiendrons ici, Mâcheballe et moi.</p>
+
+<p>LA KORIGANE, (<span class="stage2">accourant.</span>) Mon maître, tes gars se sauvent
+aussi avec leurs officiers!</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. De quel côté?</p>
+
+<p>LA KORIGANE. Ils courent droit sur la ville, comme
+des fous, croyant lui tourner le dos.</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Alors, c'est bon! Ils la prendront
+malgré eux. Je les rejoins. (<span class="stage2">Au chevalier.</span>) Courez dire
+aux autres que la ville est prise! (<span class="stage2">Il s'éloigne rapidement.</span>)</p>
+
+<p>LE CHEVALIER, (<span class="stage2">le suivant.</span>) Au diable les autres! je
+vous suis!</p>
+
+<p>LA KORIGANE. Et moi, je vais me fair tuer avec eux!
+(<span class="stage2">Elle part.</span>)</p>
+
+<p>MACHEBALLE, (<span class="stage2">au comte et à Raboisson.</span>) Allons, mordieu!
+retournez, vous autres! empêchez la déroute!</p>
+
+<p>LE COMTE, (<span class="stage2">hautain.</span>) Nous savons ce que nous avons à
+faire. (<span class="stage2">Il s'en va du côté de l'armée vendéenne.</span>)</p>
+
+<p>MACHEBALLE, (<span class="stage2">à Stock.</span>) Et vous, qu'est-ce que vous
+faites-là? Allez à votre détachement.</p>
+
+<p>STOCK. Mon détachement? Le voilà! c'est moi.</p>
+
+<p>MACHEBALLE. Parti?</p>
+
+<p>RABOISSON, (<span class="stage2">à Stock.</span>) Comme le mien, depuis le coucher
+du soleil.</p>
+
+<p>MACHEBALLE. Mille noms de nom du diable! Eh
+bien, alors...</p>
+
+<p>RABOISSON, (<span class="stage2">à Stock, sans vouloir répondre à Mâcheballe.</span>) C'est
+assez se démener pour rien. Nos malheureux hommes
+sont ivres de terreur, de faim, de fatigue et de désespoir.
+Ils ont fait tout ce que des hommes peuvent
+faire, ils ont fait plus: ils ont tenu jusqu'au bout
+comme des héros, tantôt comme des saints, tantôt
+comme des diables...</p>
+
+<p>STOCK. Ou comme des Suisses! oui!</p>
+
+<p>RABOISSON. Ils sont à bout d'énergie. Ce ne sont
+plus des hommes, ce sont des spectres. Je suis à bout
+de courage et de volonté, moi, pour les menacer, les
+injurier et les battre. Je ne sais ni mentir ni prêcher,
+M. Sapience lui-même y perd son latin: mais je sais
+me faire tuer, je ne sais que ça! allons avec Saint-Gueltas
+tenter le dernier effort.</p>
+
+<p>STOCK. Allons!</p>
+
+<p>MACHEBALLE. Attendez, attendez! Voilà des nouvelles!
+(<span class="stage2">A Tirefeuille, qui arrive en se traînant.</span>) C'est toi, mon
+garçon? Qu'est-ce qui est arrivé là-bas?</p>
+
+<p>TIREFEUILLE. Rien! une fausse peur. Un bleu, un
+seul, qui portait un ordre ou faisait une reconnaissance,
+je ne sais pas! Je crois que c'est un officier. On
+a tiré sur lui, son cheval est tombé. On a sauté sur
+l'homme, on l'a bouclé, on te l'amène. Nos gars ont
+coupé à travers champs, ils vont sur la ville.</p>
+
+<p>MACHEBALLE. C'est bon, ça; mais les canons, comment
+qu'ils passeront les haies?</p>
+
+<p>TIREFEUILLE. Ah bah! pour deux méchants canons!...</p>
+
+<p>MACHEBALLE. Deux? et les autres?</p>
+
+<p>TIREFEUILLE. On les a laissés en route. <i>Jeannette</i>
+s'est embourbée jusqu'à la gueule.</p>
+
+<p>MACHEBALLE. <i>Jeannette?</i> notre grand canon du bon
+Dieu, notre relique, le porte-bonheur de l'armée? Pas
+possible! tout est perdu, si on sait ça dans les rangs!
+Messieurs, sauvez les canons, sauvez <i>Jeannette!</i> c'est
+le plus pressé,</p>
+
+<p>RABOISSON. Au fait, si les bleus nous suivent, eux qui
+n'ont peut-être pas d'artillerie... Venez, Stock, sauvons
+<i>Jeannette!</i> (<span class="stage2">Ils partent.</span>)</p>
+
+<p>MACHEBALLE, (<span class="stage2">à Tirefeuille.</span>) Eh bien, ce prisonnier, où
+ce qu'il est?</p>
+
+<p>TIREFEUILLE. Je voulais l'expédier, les autres ont
+pas voulu.</p>
+
+<p>MACHEBALLE. Ils ont bien fait! Faut qu'il dise où
+sont les bleus.</p>
+
+<p>TIREFEUILLE. Tâchez! Moi, j'ai pas de patience.</p>
+
+<p>MACHEBALLE. Où vas-tu? Faut m'aider à le confesser.</p>
+
+<p>TIREFEUILLE. Non, je suis trop las.</p>
+
+<p>MACHEBALLE. Tu le feras souffrir, ça te remettra.</p>
+
+<p>TIREFEUILLE. Quand vous me le donneriez à écorcher
+vif, faut que je dorme!</p>
+
+<p>MACHEBALLE. Tu le prends comme ça? veux-tu que
+je t'envoie dormir dans l'autre monde?</p>
+
+<p>TIREFEUILLE. Oh! à c't'heure, chacun le prend
+comme il peut. Faut que je dorme ou que je crève.
+(<span class="stage2">Il se jette sur la bruyère.</span>)</p>
+
+<p>MACHEBALLE. Personne n'obéit plus. Ça ne peut pas
+aller plus mal. Ah! le v'là, ce prisonnier.</p>
+
+<br>
+
+<p class="stage1">SCÈNE VII.--MACHEBALLE, TIREFEUILLE, endormi;
+HENRI, lié et désarmé, amené par <span class="sc">cinq ou six Vendéens</span>.</p>
+
+<p>MACHEBALLE. Ses papiers, vite?</p>
+
+<p>UN VENDÉEN. On l'a fouillé, il n'avait rien!</p>
+
+<p>MACHEBALLE. Son habit, ôtez-lui son habit! Y a de
+l'or ou des papiers cousus dans la doublure.</p>
+
+<p>HENRI. Comment me l'ôterez-vous sans me délier
+les mains?</p>
+
+<p>MACHEBALLE. Coupez, coupez les manches aux
+épaules!</p>
+
+<p>UN VENDÉEN. Non, non, coupez pas! C'est moi
+qu'ai pris l'homme, l'habit est à moi.</p>
+
+<p>UN AUTRE. On l'a pris tous les cinq. Faudra partager.</p>
+
+<p>LE PREMIER. C'est pas vrai, c'est moi le premier qui
+ai mis la main dessus.</p>
+
+<p>MACHEBALLE, (<span class="stage2">à Henri, pendant qu'ils se querellent sans ôter
+l'habit.</span>) Qui es-tu?</p>
+
+<p>HENRI. Vous voyez mon uniforme.</p>
+
+<p>MACHEBALLE. Ton nom?</p>
+
+<p>HENRI. Vous ne le saurez pas.</p>
+
+<p>MACHEBALLE. Où allais-tu?</p>
+
+<p>HENRI. Je ne compte pas vous le dire.</p>
+
+<p>MACHEBALLE, (<span class="stage2">aux Vendéens.</span>) Montez-le sur la butte. (<span class="stage2">A
+Henri que l'on attache à la croix.</span>) On va te fusiller là.</p>
+
+<p>HENRI. Je m'y attends bien.</p>
+
+<p>MACHEBALLE. Mais avant on te coupera la langue et
+les poings.</p>
+
+<p>HENRI. Vous n'en aurez peut-être pas le temps!</p>
+
+<p>MACHEBALLE. V'là une parole malheureuse pour ta
+peau! Les bleus te suivent?</p>
+
+<p>HENRI. Ils sont derrière moi.</p>
+
+<p>LES VENDÉENS. Les bleus arrivent? Égaillons-nous!</p>
+
+<p>MACHEBALLE. Tuez d'abord ce chien-là!</p>
+
+<p>UN VENDÉEN. Tue toi-même; on n'a pas le temps.
+(<span class="stage2">Ils se sauvent.</span>)</p>
+
+<p>MACHEBALLE, (<span class="stage2">à Henri.</span>) Alors, toi, à moins que tu ne
+parles vite... Voyons! veux-tu sauver ta chienne de
+vie?</p>
+
+<p>HENRI. Non!</p>
+
+<p>MACHEBALLE. C'est tant pis pour toi! (<span class="stage2">Il a armé son
+pistolet et lève le bras pour tuer Henri à bout portant.--Un coup de
+feu part de derrière la calèche et lui casse le bras.</span>) Ah! malheur!...
+(<span class="stage2">Il tourne sur lui-même, éperdu. Un second coup de feu part;
+il pousse un hurlement et va rouler près de la calèche, d'où Cadio s'est
+relevé, le fusil de Tirefeuille encore fumant à la main.--Tirefeuille, qui
+dort à deux pas de là, s'est redressé au bruit.</span>)</p>
+
+<p>TIREFEUILLE. C'est rien... C'est le prisonnier qu'on
+achève. (<span class="stage2">Il retombe endormi.</span>)</p>
+
+<p>HENRI, (<span class="stage2">soufflant à travers la fumée de la poudre qui l'enveloppe.</span>)
+Bien visé! A moi, l'ami! délie-moi, et nous allons
+travailler tous les deux.</p>
+
+<p>CADIO, (<span class="stage2">fait un pas et laisse tomber le fusil, il est près de tomber
+lui-même.</span>) J'ai tué, moi, moi! j'ai tué un homme!</p>
+
+<p>HENRI. Mais viens donc! nous en tuerons dix!</p>
+
+<p>CADIO, (<span class="stage2">égaré,</span>) montant vers lui. Qui m'appelle? Où est-ce
+que je suis?</p>
+
+<p>HENRI. Ah! je te reconnais, toi! tu t'appelles
+Cadio!</p>
+
+<p>CADIO, (<span class="stage2">essayant de le délier.</span>) Je vous avais reconnu
+aussi... Ah! voyez, voyez ce que j'ai fait pour vous!
+J'ai tué!</p>
+
+<p>HENRI. Tu as sacrifié un bandit à un honnête
+homme... Mais coupe donc ces cordes! as-tu un couteau?</p>
+
+<p>CADIO. Oui, je crois que oui... Vous pensez qu'il
+est mort, lui?</p>
+
+<p>HENRI. Oui, oui, bien mort. N'aie par peur! rends-moi
+les mains, les mains d'abord!</p>
+
+<p>CADIO. Vous voilà libre. Sauvez-vous!</p>
+
+<p>HENRI, (<span class="stage2">l'embrassant.</span>) Merci, mon garçon. Par où fuir?</p>
+
+<p>CADIO. Je ne sais plus... ils sont partout! (<span class="stage2">Il voit Tirefeuille
+endormi.</span>) Ah! tenez! un autre là! mort aussi! J'en
+ai donc tué deux?</p>
+
+<p>HENRI, (<span class="stage2">regardant Tirefeuille tout en cherchant les pistolets de Mâcheballe
+qu'il ramasse.</span>) Non, c'est un homme mort de fatigue
+ou de faim. Ils en laissent comme ça partout.
+Allons, reprends son fusil, charge-le.</p>
+
+<p>CADIO. Je ne sais pas.</p>
+
+<p>HENRI. Prends-le toujours et viens avec moi, il ne
+va pas faire bon ici pour toi tout à l'heure</p>
+
+<p>CADIO. Aller avec vous? Non, j'en ai assez fait, j'ai
+donné la mort!</p>
+
+<p>HENRI. Ami Cadio, tu as fait une grande chose. Tu
+as vaincu la peur pour payer la dette de l'amitié. Tu
+n'es plus un idiot et un fou, tu es un homme à présent!</p>
+
+<p>CADIO. Un homme, moi? l'amitié... vous dites?--et
+vous m'avez embrassé, vous! C'est la première fois
+qu'on a embrassé Cadio!...</p>
+
+<p>HENRI. Allons, allons, viens-tu?</p>
+
+<p>CADIO. Avec les bleus? contre les blancs?</p>
+
+<p>HENRI. Oui, nous allons enfoncer leur centre; ma
+pauvre cousine doit être là avec les autres femmes:
+il faut tâcher de la sauver. Tu peux faire encore une
+bonne action. Viens!</p>
+
+<p>CADIO. Allons! qui sait? (<span class="stage2">Ils s'éloignent.</span>)</p>
+
+<p>TIREFEUILLE, (<span class="stage2">s'éveillant.</span>) J'ai froid! Ah! chien de sort!
+ne pouvoir pas dormir une heure! V'là le jour, pas
+moins! Est-ce qu'ils prennent la ville? Je n'entends
+rien. Eh bien!... et mon fusil? On me l'a donc volé?
+Ah! les jambes! les pieds! ça n'est plus qu'une plaie.--Un
+cavalier? Blanc ou bleu, il me faut son cheval
+et je l'aurai!</p>
+
+<br>
+
+<p class="stage1">SCÈNE VIII.--TIREFEUILLE, LOUISE, en amazone, sur un
+petit cheval couvert de sueur.</p>
+
+<p>TIREFEUILLE, (<span class="stage2">le couteau à la main.</span>) Descendez, ou je
+vous saigne!</p>
+
+<p>LOUISE. Toi dont j'ai obtenu la grâce? Est-ce que
+tu ne me reconnais pas, malheureux?</p>
+
+<p>TIREFEUILLE. Ah! si fait, demoiselle! D'où sortez-vous?</p>
+
+<p>LOUISE. D'une mêlée effroyable, la déroute du centre.
+Je cherche, je cours... Où est Saint-Gueltas?</p>
+
+<p>TIREFEUILLE. Par ici ou par là; pas loin, bien sûr.</p>
+
+<p>LOUISE. Eh bien, je vais par là; toi, va par ici, et,
+si tu le rencontres...</p>
+
+<p>TIREFEUILLE. Mes pieds sont morts. Je ne peux plus
+faire un pas.</p>
+
+<p>LOUISE, (<span class="stage2">sautant à terre.</span>) Prends mon cheval, j'ai encore
+la force de courir.</p>
+
+<p>TIREFEUILLE, (<span class="stage2">sur le cheval, partant.</span>) Merci, ma bonne
+demoiselle!</p>
+
+<p>LOUISE. Attends donc! écoute! tu diras au marquis...</p>
+
+<p>TIREFEUILLE. Bonjour! bonjour! courez après moi
+si vous pouvez! (<span class="stage2">Il fuit.</span>)</p>
+
+<p>LOUISE. Oh! le lâche! il me vole mon cheval!</p>
+
+<br>
+
+<p class="stage1">SCÈNE IX.--LOUISE, SAINT-GUELTAS.</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Vous ici, seule! Où allez-vous?</p>
+
+<p>LOUISE. Et vous? Je vous cherche, venez!</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. La ville est défendue. Il me faut du
+renfort pour l'attaquer.</p>
+
+<p>LOUISE. Vous n'en aurez pas; les bleus sont derrière
+nous!</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Vous êtes sûre?...</p>
+
+<p>LOUISE. Oui! mon père est là, dans le bois où vous
+voyez pointer ce grand chêne. Il a pu rassembler et
+retenir quelques-uns des siens, les meilleurs; il veut
+tenir là jusqu'à la mort pour empêcher les bleus de
+se rejoindre. Il y a un corps qui s'avance sur la
+gauche.</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS, (<span class="stage2">qui a monté en courant sur la butte.</span>) Je le
+vois! Votre père va se faire prendre entre deux feux
+avec une poignée d'hommes... C'est impossible! Qu'il
+vienne vite ici! j'ai encore un détachement qui le
+soutiendra.</p>
+
+<p>LOUISE. Il l'a tenté en vain. Ses hommes ne veulent
+plus faire un pas en plaine.</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Ah! c'est comme les miens! N'importe,
+tentons ici l'impossible! Voici le reste de mon
+armée; ne la regardez pas, Louise, vous seriez épouvantée
+du petit nombre... (<span class="stage2">On voit approcher le chevalier et un
+petit officier de quatorze ans, suivis d'un corps de Vendéens.</span>) Moi, je
+n'ose plus les compter! Tenez, voilà tout ce qui me
+reste d'officiers, un petit abbé enthousiaste et un
+enfant intrépide!</p>
+
+<p>LE CHEVALIER, (<span class="stage2">à ceux qui le suivent.</span>) Courage, courage!
+voilà Saint-Gueltas!</p>
+
+<p>LES VENDÉENS. Vive Saint-Gueltas! On n'est pas encore
+perdu.</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Non, mes bons gars, mes derniers,
+mes fidèles! Rien n'est jamais perdu pour les braves;
+Dieu combat pour eux. Encore dix minutes de course,
+et nous gagnons le bois du Grand-Chêne; c'est là que
+nous exterminerons l'ennemi en détail.</p>
+
+<p>UN VENDÉEN. Mâcheballe y est?</p>
+
+<p>UN AUTRE, (<span class="stage2">qui rôde autour de la calèche.</span>) Mâcheballe? Il
+est là, mort!</p>
+
+<p>UN AUTRE. Mort? Tout est perdu!</p>
+
+<p>UN AUTRE. Et <i>Jeannette</i>?</p>
+
+<p>UN AUTRE. Prise!</p>
+
+<p>UN AUTRE. Alors, y a plus rien à faire.</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Vous voulez donc abandonner le
+centre, c'est-à-dire vos femmes et vos enfants, à l'ennemi?</p>
+
+<p>D'AUTRES VENDÉENS. Non, non! ça ne se peut pas!</p>
+
+<p>TOUS. Non!</p>
+
+<p>UN VENDÉEN. Nous périrons jusqu'au dernier, si
+ça peut servir à quelque chose.</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Avez-vous confiance en moi?</p>
+
+<p>TOUS. Oui, oui!</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Eh bien marchons!... Vous avez
+encore des cartouches?</p>
+
+<p>UN VENDÉEN. Chacun deux ou trois.</p>
+
+<p>UN AUTRE. Excepté ceux qui n'en ont qu'une.</p>
+
+<p>UN AUTRE. Et ceux qui n'en ont point.</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Mais vous avez tous des baïonnettes?</p>
+
+<p>UN VIEILLARD. Alors, c'est le combat d'où l'on ne
+revient pas! Mes amis, voilà un calvaire. Recommandons
+nos âmes à Dieu, et pardonnons-nous nos manquements
+les uns aux autres en guise d'extrême onction!
+(<span class="stage2">Ils s'agenouillent. Le chevalier s'agenouille aussi.</span>)</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS, (<span class="stage2">à Louise.</span>) Laissons-les prier, ils se
+battront mieux après!</p>
+
+<p>LOUISE. Prions avec eux!</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS, (<span class="stage2">bas, la retenant.</span>) Louise, accordez-moi
+aussi le viatique de l'amour...</p>
+
+<p>LOUISE. Non, mais celui de la reconnaissance et de
+l'admiration!</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. La mort ne va-t-elle pas m'absoudre
+de ce passé qui t'épouvante? Dis un seul mot...</p>
+
+<p>LOUISE. Sauvez mon père!</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Je le sauverai ou je mourrai avec
+lui. Accorderez-vous un baiser à mon cadavre?</p>
+
+<p>LOUISE. Oui, je le promets.</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Et si par miracle nous survivions
+à ce désastre...</p>
+
+<p>LOUISE. Sauvez mon père, et je suis à vous.</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS, (<span class="stage2">enthousiaste.</span>) Alors, en avant! Je vais
+à ce combat comme à une fête!--Êtes-vous prêts, les
+amis?</p>
+
+<p>LES VENDÉENS, (<span class="stage2">qui se sont tous embrassés à la ronde, autour
+de la croix.</span>) Oui, notre maître.</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Mettez cette jeune fille au milieu
+de vous, mes braves! C'est une sainte à qui Dieu confère
+le don des miracles!</p>
+
+<p>LOUISE, (<span class="stage2">à Saint-Gueltas.</span>) Un serment en échange du
+mien. Tuez-moi plutôt que de me laisser tomber entre
+les mains des bleus!</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Je le jure! (<span class="stage2">Ils partent pour le Grand-Chêne.</span>)</p>
+<br>
+
+<p class="stage1">SCÈNE X.--LA KORIGANE, puis ROXANE, LA TESSONNIÈRE,
+SAINT-GUELTAS, RABOISSON.</p>
+
+<p>LA KORIGANE, (<span class="stage2">qui sort des buissons.</span>) Alors, elle va au
+milieu de la bataille, elle aussi? Elle est brave! Je ne
+le croyais pas... Va-t-elle se battre? est-ce elle qui
+mourra à ses côtés, pour lui et avec lui? Ah! maudite!
+tu m'as pris ma vie en lui prenant son coeur, et,
+à présent, tu me voles ma mort, que je voulais lui
+donner!</p>
+
+<p>ROXANE, (<span class="stage2">arrivant avec la Tessonnière.</span>) Par ici, tenez! un de
+nos petits Vendéens; il va nous dire où nous sommes.</p>
+
+<p>LA TESSONNIÈRE. Ce n'est pas la peine: voilà le calvaire
+et notre pauvre calèche brisée!</p>
+
+<p>ROXANE. Ah! mon Dieu! voilà une grande heure
+que nous marchons pour nous retrouver au même
+endroit, et pour nous rapprocher peut-être du lieu du
+combat! Écoutez! il me semble que j'entends... Non,
+rien! Mais nous sommes ensorcelés! (<span class="stage2">A la Korigane.</span>)
+Petit! petit!</p>
+
+<p>LA KORIGANE. Tiens, c'est la vieille folle!</p>
+
+<p>ROXANE. Deux louis si tu veux nous conduire en
+lieu sûr, dans quelque maison... (<span class="stage2">La Korigane ne bouge pas.</span>)
+Sais-tu si la ville est prise? Réponds donc! (<span class="stage2">A la Tessonnière.</span>)
+C'est quelque Breton des côtes; il ne comprend
+pas.</p>
+
+<p>LA TESSONNIÈRE, (<span class="stage2">bas.</span>) Non, c'est la Korigane; elle
+s'habille en homme, à présent; c'est l'héroïne sanglante,
+la maîtresse de Saint-Gueltas!</p>
+
+<p>ROXANE. Fi! la Tessonnière, vous avez les idées
+d'un vieux libertin!</p>
+
+<p>LA TESSONNIÈRE. Moi? Ah! par exemple!...</p>
+
+<p>ROXANE. Ma petite Korigane, puisque c'est toi, tu
+vas nous conduire et nous protéger!</p>
+
+<p>LA KORIGANE. Vous? Allez au feu d'enfer avec vos
+pareilles!</p>
+
+<p>ROXANE. Ah çà! tu ne me reconnais donc pas? moi,
+ta maîtresse, qui te gâtais!...</p>
+
+<p>LA KORIGANE, (<span class="stage2">farouche.</span>) Je n'ai plus ni maîtresse ni
+maître; je ne sers plus personne, et, les dames, je les
+voudrais voir toutes au fond de l'eau. C'est vous autres
+qui avez tout gâté, tout perdu avec vos bêtises,
+vos peurs, vos bravades, vos embarras, vos voitures
+et votre argent! Ah! vous voilà bien! «Veux-tu deux
+louis pour me sauver la vie?» Il paraît qu'elle ne vaut
+pas cher, votre vie de fainéantes!</p>
+
+<p>ROXANE. En veux-tu dix? en veux-tu vingt?</p>
+
+<p>LA KORIGANE. Je ne veux rien de vous! et votre argent,
+je le méprise. Tout le monde le maudit, allez!
+C'est avec ça que vous trouvez partout vos aises quand
+il n'y a plus rien pour le pauvre monde. S'il y a une
+voiture ou seulement une charrette, c'est vos amis ou
+vos amants qui la retiennent pour vous, et nos blessés,
+à nous, crèvent dans les fossés comme des chiens.
+S'il y a un morceau de pain dans une chaumière, c'est
+pour vous ou pour vos filles de chambre. S'il y a un
+mot de consolation du prêtre, c'est pour vous autres;
+un bon regard des chefs, c'est encore pour vous, et, si
+à deux doigts de la mort on pense encore à l'amour,
+c'est vous autres qui en avez l'honneur!</p>
+
+<p>ROXANE, (<span class="stage2">bas, à la Tessonnière.</span>) Cette furie est jalouse de
+moi parce que le marquis me fait la cour! Sauvons-nous,
+mon cher! Elle est capable de nous égorger!</p>
+
+<p>LA TESSONNIÈRE. Et on se bat tout près d'ici! Écoutez!
+oui! Courons, courons!</p>
+
+<p>ROXANE, (<span class="stage2">courant.</span>) Eh bien, vous vous arrêtez?</p>
+
+<p>LA TESSONNIÈRE. J'ôte mes sabots. Tant pis! j'attraperai
+un rhume! (<span class="stage2">Ils fuient.</span>)</p>
+
+<p>LA KORIGANE, (<span class="stage2">qui a monté sur la butte.</span>) Ils se battent déjà?
+Ils n'ont donc pas pu gagner le Grand-Chêne? J'ai
+peur! Non, il ne peut pas mourir, lui! j'ai cousu, sans
+qu'il le sache, une relique dans la doublure de sa
+veste! (<span class="stage2">Deux Vendéens passent, emportant Saint-Gueltas.</span>) Mon maître
+couvert de sang!...</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS, d'une voix éteinte. Laissez-moi, je peux
+me battre encore! (<span class="stage2">Il s'évanouit.</span>)</p>
+
+<p>LA KORIGANE, (<span class="stage2">aux Vendéens.</span>) Courez, courez! suivez-moi,
+je connais le pays; je le cacherai... (<span class="stage2">A elle-même
+avec exaltation.</span>) J'aurai sa dernière parole au moins!...
+J'aurai sa mort, moi! (<span class="stage2">Ils fuient, emportant Saint-Gueltas sur
+les traces de la Korigane. D'autres fuyards passent, entraînant Raboisson
+malgré lui.</span>)</p>
+
+<p>RABOISSON. A la baïonnette! allons, retournez-vous!
+(<span class="stage2">Les Vendéens jettent leurs fusils et l'entraînent.</span>)</p>
+
+<br>
+
+<p class="stage1">SCÈNE XI.--HENRI, MOTUS, avec <span class="sc">quelques Soldats
+républicains</span>.</p>
+
+<p>HENRI. Halte! Le colonel est en avant, nos feux se
+croiseraient de trop près; laissons-le rabattre sur nous
+les fuyards, et attendons-les le sabre en main. (<span class="stage2">Se parlant
+à lui-même en descendant de cheval.</span>) Pauvres malheureux! il y
+avait là des gens de coeur!</p>
+
+<p>MOTUS. Sans te contredire, mon lieutenant, nous
+devrions entrer dans le bois du Grand-Chêne. Ils sont
+capables de s'y tenir cachés comme des lièvres et de
+nous échapper.</p>
+
+<p>HENRI. Est-ce que nos chevaux peuvent percer ces
+remparts d'épines? Attendons-les, grenadiers. (<span class="stage2">A Cadio,
+qui arrive en courant, bas.</span>) Eh bien, est-ce là qu'ils sont?
+mon oncle... Louise?...</p>
+
+<p>CADIO. Non, partis, sauvés avec Saint-Gueltas. J'ai
+parlé à un blessé qui les a tous vus passer.</p>
+
+<p>HENRI. Bien! je respire. Merci, mon Cadio! (<span class="stage2">Il se touche
+le bras.</span>)</p>
+
+<p>MOTUS. Mon lieutenant, tu es blessé?</p>
+
+<p>HENRI. Je crois que oui. Tiens, en deux endroits du
+même bras! J'ai donné mon mouchoir à un cavalier
+qui avait la tête fendue. En as-tu un, toi?</p>
+
+<p>MOTUS. Un mouchoir? Non, mon lieutenant, je ne
+connais pas ça.</p>
+
+<p>CADIO. Voilà le ruban de ma cornemuse avec une
+poignée d'herbe mâchée; ça arrête le sang. (<span class="stage2">Il panse
+Henri adroitement.</span>)</p>
+
+<p>HENRI. C'est parfait! Serre plus fort! Tu vois bien
+que tu n'as plus peur. Tu ne perds pas la tête, tu assistes
+les amis.</p>
+
+<p>CADIO. Oui, mais j'ai peur tout de même. Ça ne
+passe pas comme ça!</p>
+
+<p>HENRI. A cheval! à cheval! voilà le colonel.</p>
+
+<br>
+
+<p class="stage1">SCÈNE XII.--<span class="sc">Les Mêmes</span>, LE CAPITAINE RAVAUD,
+devenu colonel, suivi d'un détachement.</p>
+
+<p>LE COLONEL, (<span class="stage2">descendant de cheval.</span>) Non, halte! sonnez
+le ralliement. (<span class="stage2">Motus sonne le ralliement.</span>)</p>
+
+<p>CADIO, (<span class="stage2">quand il a fini.</span>) Voilà qui est beau! Je voudrais
+connaître cet instrument-là!</p>
+
+<p>MOTUS. Citoyen la Tignasse, on peut te l'apprendre;
+mais ça n'est pas dans un jour qu'on peut en détacher
+comme ça. Et d'abord, vois-tu, il faut avoir les cheveux
+en tresses et en queue! Tant que tu auras la tête
+couverte en chaume, tu n'apprendras rien qu'à souffler
+dans la peau de vache.</p>
+
+<p>LE COLONEL, (<span class="stage2">qui a donné des ordres à des officiers.</span>) C'est entendu,
+cinq minutes pour faire souffler les chevaux,
+et nous allons plus loin couper la retraite aux vaincus.
+(<span class="stage2">Bas, à Henri.</span>) Donnons-leur le temps de fuir. Quand il
+s'en sauverait quelques-uns! Les malheureux ne peuvent
+plus rien.</p>
+
+<p>HENRI. Non, rien! c'est ici le dernier soupir de la
+Vendée. Tout a fui devant nous, et derrière nous rien
+n'est épargne. Le général l'a juré, et vous savez qu'il
+tient parole.</p>
+
+<p>LE COLONEL. Votre oncle a dû pouvoir s'échapper;
+mais Louise?</p>
+
+<p>HENRI. Un autre que moi la protége.</p>
+
+<br>
+
+<p class="stage1">SCÈNE XIII.--<span class="sc">Les Mêmes</span>, LE COMTE DE SAUVIÈRES,
+amené par <span class="sc">des Fantassins</span>.</p>
+
+<p>HENRI, (<span class="stage2">bas.</span>) Dieu! lui, mon oncle! Grâce pour lui,
+mon colonel!</p>
+
+<p>LE COLONEL, (<span class="stage2">aux fantassins.</span>) Laissez ce malheureux.</p>
+
+<p>UN FANTASSIN. Colonel, on l'a pris les armes à la
+main. Il ne s'est pas rendu.</p>
+
+<p>LE COLONEL. Il est criblé de blessures. Laissez-le
+respirer. (<span class="stage2">Les fantassins quittent les bras du comte, qui tombe aussitôt
+épuisé.</span>) Voyez, mes enfants, il se meurt! vous n'achevez
+pas les agonisants?</p>
+
+<p>LES FANTASSINS. Non, non! pas nous! (<span class="stage2">Ils s'éloignent
+et vont se joindre aux cavaliers, qui essuient leurs cheveaux couverts
+de sueur, de sang et de boue.</span>)</p>
+
+<p>LE COMTE. Adieu, chère France! c'est ma fin et
+celle de la guerre! (<span class="stage2">Voyant Henri, qui, à genoux près de lui, le
+soutient dans ses bras.</span>) Qui donc est là?</p>
+
+<p>HENRI. Moi, ne me maudissez pas!</p>
+
+<p>LE COMTE. Henri!... tu as fait ton devoir; moi, j'ai
+cru faire le mien. J'ai hâté l'agonie de mon parti...
+Je le savais; on réclamait mon sang... je l'ai donné.
+La France ne veut plus de nous. Que sera l'avenir?
+Henri, où est ma fille?</p>
+
+<p>HENRI. Sauvée... avec Saint-Gueltas.</p>
+
+<p>LE COMTE. Sois généreux, elle l'aime.</p>
+
+<p>HENRI. Je le sais.</p>
+
+<p>LE COMTE. Moi, je crains... Saint-Gueltas est... c'est
+un héros... oui, mais...--avant qu'ils passent en
+Angleterre--dis-leur... Mais tu ne les verras pas...</p>
+
+<p>HENRI. Si je les voyais, que leur dirais-je?</p>
+
+<p>LE COMTE. Je veux... Non, je ne sais plus... Je ne
+sais rien... rien... Tout s'efface... Dieu m'appelle. Tout
+est perdu!... perdu... Vive le roi! (<span class="stage2">Il expire. Coups de fusil
+très-près.</span>)</p>
+
+<p>UN FACTIONNAIRE, (<span class="stage2">sur la butte.</span>) Un engagement par
+là!</p>
+
+<p>LE COLONEL. A cheval! à cheval! Henri, courage!
+à ton poste!</p>
+
+<p>HENRI, à Cadio, (<span class="stage2">tout en montant à cheval.</span>) Garde ce pauvre
+corps. Je viendrai le chercher. (<span class="stage2">Tous partent, excepté Cadio.</span>)</p>
+<br>
+
+<p class="stage1">SCÈNE XIV.--CADIO occupé du cadavre; puis LOUISE.</p>
+
+<p>CADIO. Pauvre mort! Je t'ai vu debout et fier, et fâché
+contre moi, dans ton château, et, à présent... c'est ma
+faute si tu es là couché... Ah! la quenouille! Je ne savais
+pas, moi! Je vais le couvrir de feuilles sèches, je n'ai
+pas d'autre linceul à lui donner. (<span class="stage2">Au moment de lui couvrir
+le visage, il le regarde.</span>) Il est beau tout de même, ce vieux
+homme, avec son sang dans ses cheveux blancs et son
+air tranquille! Ils sont peut-être heureux, les morts!
+(<span class="stage2">Louise accourt éperdue.</span>) La demoiselle? Cachons-lui... (<span class="stage2">Il
+couvre entièrement de feuilles le corps de M. de Sauvières.</span>)</p>
+
+<p>LOUISE. Mon père! Avez-vous vu?... Ah! Cadio,
+c'est toi! où est mon père?</p>
+
+<p>CADIO. Il est parti.</p>
+
+<p>LOUISE. Sauvé?</p>
+
+<p>CADIO. Oui, bien sûr... Mais vous, je vous croyais...</p>
+
+<p>LOUISE. Je ne l'ai pas quitté; mais, dans un moment
+de confusion, j'ai été renversée, on a marché sur moi,
+je ne l'ai pas senti, je me suis levée, mais j'ai perdu
+de vue mon pauvre père et Saint-Gueltas... Où sont-ils?
+Dis.</p>
+
+<p>CADIO. Je ne sais pas... par là peut-être. Vous ne
+voulez pas aller du côté de votre cousin? Vous feriez
+mieux...</p>
+
+<p>LOUISE. Henri est là?</p>
+
+<p>CADIO. Oui, il est bon, lui, il est doux, il fait
+grâce...</p>
+
+<p>LOUISE. Il ne pourrait rien faire pour les miens, et,
+moi, je ne veux pas de grâce. Je veux rejoindre mon
+père... Cadio, je le veux...</p>
+
+<p>CADIO. Oui, et Saint-Gueltas!</p>
+
+<p>LOUISE. C'est mon devoir.</p>
+
+<p>CADIO. Allons, venez, nous les retrouverons... (<span class="stage2">A part.</span>)
+Je ne veux pas la laisser ici, il faut la sauver! (<span class="stage2">Ils s'éloignent.</span>)</p>
+
+<hr class="short">
+<br><br>
+<h3>CINQUIÈME PARTIE</h3>
+<br>
+
+
+
+<h4>PREMIER TABLEAU</h4>
+
+<p>Février, 1794.--Une ferme en Bretagne<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a>
+<a href="#footnote6"><sup class="sml">6</sup></a>.--Intérieur d'une cour
+négligée et encombrée, fermée en avant par des palissades et une
+barrière de bois brut; un chemin passe le long de cette clôture.--Au
+delà du chemin s'étendent des prairies pâles, maigres et absolument
+plates jusqu'à la Loire, qu'on aperçoit à l'horizon comme un bras
+de mer, et dont un méandre se rapproche de la ferme.--Quelques
+buissons de tamaris nains coupent çà et là ces prairies, où l'on voit
+des bandes de goëlands se mêler aux troupeaux d'oies domestiques.--Un
+menhir ou pierre levée, assez près de la ferme, sert à amarrer
+les barques. C'est le seul accident notable d'un paysage sans arbres
+et tout nu.--Auprès de l'entrée, la maison principale; à droite et
+à gauche, un carré irrégulier de constructions rustiques dont les toits
+sont couverts d'une mousse épaisse, séculaire.--Un hangar de branches
+et de paille occupe un coin.--Le soleil brille, la terre humide
+fume.--Au delà de la ferme, du côté opposé à la Loire, le pays est
+cultivé.--Quelques mouvements de terrain sont couverts de taillis
+et de genêts épineux; un moulin à vent tourne à quelque distance de
+la ferme.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote6"
+name="footnote6"><b>Note 6: </b></a><a href="#footnotetag6">
+(retour) </a> Peut-être sur la route de Savenay à Saint-Nazaire.</blockquote>
+<br>
+
+<p class="stage1">SCÈNE PREMIÈRE.--LE PÈRE CORNY, fermier; REBEC.</p>
+
+<p>REBEC. Bonjour, père Corny! comment vont les
+semences?</p>
+
+<p>CORNY. Serviteur, monsieur Rebec. Ça ne lève pas
+trop mal. Voilà un beau temps aujourd'hui, pas vrai,
+monsieur Rebec?</p>
+
+<p>REBEC. Appelez-moi donc «citoyen Lycurgue», ça
+ne fait pas bon effet devant les passants, de dire <i>monsieur</i>,
+c'est passé de mode, et puis j'aime autant qu'on
+oublie mon vrai nom, dans votre pays du bon Dieu.</p>
+
+<p>CORNY. Dame! je ne peux pas le retenir, votre sobriquet
+révolutionnaire. C'est des saints qu'on ne
+connaît point, nous autres! et tant qu'à votre nom
+de famille, on ne s'en inquiète point chez nous. On
+n'est point pour trahir, si vous avez des secrets à
+cacher.</p>
+
+<p>REBEC. Des secrets, des secrets! Mon Dieu, je suis
+comme les gens d'ici. Je plains les malheureux, et,
+puisque c'est un crime d'État pour le moment...</p>
+
+<p>CORNY. Enfin vous êtes un ancien suspect, je le sais
+bien: ça vous fait plus d'honneur que de tort en pays
+breton.</p>
+
+<p>REBEC. Oh! ça! vous êtes tous des braves gens, et
+je peux dire que j'ai eu une fameuse idée de m'arrêter
+ici, au lieu d'aller à Nantes, où j'avais eu l'idée
+de m'établir.</p>
+
+<p>CORNY. A Nantes! il paraît qu'il n'y fait pas bon
+pour ceux qu'on soupçonne, car vous étiez soupçonné
+dans votre pays de Vendée...</p>
+
+<p>REBEC. Je peux vous dire pourquoi, vous êtes un
+homme discret. J'avais été jeté en prison à Puy-la-Guerche
+pour avoir sauvé des flammes certains châteaux
+incendiés par les bleus; je crois bien que j'en ai
+sauvé une douzaine. Alors, les jacobins de l'endroit
+m'ont accusé d'avoir spéculé sur le séquestre: des
+calomnies! J'ai réussi à m'évader avec l'aide de quelques
+amis vertueux, que j'avais parmi les sans-culottes,
+et je suis venu essayer de faire un peu de
+commerce en Bretagne.</p>
+
+<p>CORNY. Et comme vous êtes savant et entendu à
+toute sorte d'affaires, on vous a nommé municipal de
+la paroisse. On a bien fait; ça vous retient chez nous
+(<span class="stage2">avec un signe d'intelligence</span>), où ce que la Loire porte bateaux...
+et autres! Il n'y a point de mal à ça. Vous
+êtes un homme sage, qui sait fermer les yeux quand
+il ne faut pas trop les ouvrir. (<span class="stage2">Lui poussant le coude en voyant
+approcher la Tessonnière.</span>) Hein! vous n'y regardez point
+de trop près?</p>
+
+<p>REBEC, (<span class="stage2">riant.</span>) Non, j'ai la vue basse, et puis je n'ai
+pas un brin de mémoire. Il y a comme ça un tas de
+figures que je rencontre dans les prés, dans les
+champs, jusque dans votre cour, et je ne pourrais
+pas mettre leur nom dessus.</p>
+
+<br>
+
+<p class="stage1">SCÈNE II.--<span class="sc">Les Mêmes</span>, LA TESSONNIÈRE, en paysan.</p>
+
+<p>LA TESSONNIÈRE. Tiens! te voilà, Rebec?</p>
+
+<p>REBEC, (<span class="stage2">avec affectation.</span>) Bonjour, père Jacques, bonjour!
+Ça va bien, mon brave homme? (<span class="stage2">A Corny.</span>) Vous
+voyez, je ne le reconnais pas du tout, celui-là.</p>
+
+<p>CORNY, (<span class="stage2">bas.</span>) Et puis vous ne voudriez pas faire de
+tort à un pauvre homme comme moi. C'est notre
+profit, à nous autres, d'en cacher tant qu'on peut.</p>
+
+<p>REBEC, (<span class="stage2">de même.</span>) Ça ne paye pourtant guère; ça n'a
+plus rien.</p>
+
+<p>CORNY. Bah! ça payera plus tard; on a confiance.
+Et puis il y en a qui ont encore des vieux louis cousus
+dans leurs vieux habits, et ceux-là payent pour les
+autres. Faut dire qu'ils se soutiennent bien entre eux,
+et point chichement...</p>
+
+<p>LA TESSONNIÈRE, (<span class="stage2">qui fait semblant de travailler et qui gratte
+la terre au hasard avec une pioche, se rapprochant d'eux.</span>) Dis donc,
+Rebec?</p>
+
+<p>REBEC, (<span class="stage2">bas.</span>) N'ayez pas l'air de si bien me connaître,
+et surtout ne me tutoyez pas, puisque vous ne tutoyez
+pas les autres.</p>
+
+<p>LA TESSONNIÈRE. Tu as raison, mon ami, tu as
+raison! Et, dis-moi, as-tu des nouvelles?</p>
+
+<p>REBEC. Ah! dame! la terreur va son train, et c'est
+à qui en prendra la gouverne.</p>
+
+<p>LA TESSONNIÈRE. Comment! la gouverne de la
+terreur?... On nous disait que ça allait bientôt finir?</p>
+
+<p>REBEC. Ça finira. Vous pensez bien que ça ne peut
+pas durer toujours; mais pour l'instant ça redouble.
+Ceux qui la font la craignent tant eux-mêmes, que
+c'est à qui en fera plus que les autres. C'est ce qui les
+perdra. Ils se dénoncent, ils s'injurient, ils s'envoient
+à la guillotine. Soyez tranquille, ça finira mal pour
+eux; chacun son tour!</p>
+
+<p>LA TESSONNIÈRE, (<span class="stage2">prenant du tabac.</span>) Et alors, naturellement,
+le roi...</p>
+
+<p>REBEC. Faut pas parler de ça, ça viendra tout seul!
+(<span class="stage2">Bas, s'adressant à Corny.</span>) Dites donc, il est bien mal déguisé.
+Il a une chemise trop fine, et vous devriez lui
+cacher sa tabatière à portrait. Dites-lui donc de me la
+vendre, et je lui en achèterai une en corne.</p>
+
+<p>CORNY, (<span class="stage2">bas.</span>) Bah! bah! nos garnisaires le connaissent,
+mais ils ne font pas semblant. Qu'est-ce que ça
+leur fait, un vieux comme ça?</p>
+
+<p>REBEC. Je sais bien qu'on peut compter sur nos
+quatre hommes de garnison: ils sont très-gentils;
+mais si on les changeait? si on nous envoyait des
+enragés?</p>
+
+<p>CORNY. Quand on y sera, on verra! on se cachera
+mieux... (<span class="stage2">souriant avec malice.</span>) Et vous aurez la tabatière
+à bon compte!</p>
+
+<p>REBEC. Et les deux dames? Vous êtes sûr?...</p>
+
+<p>CORNY, (<span class="stage2">montrant Louise, qui passe déguisée en paysanne pauvre
+et tirant une vache par la corde.</span>) Voyez! la jeune se comporte
+bien. La v'là qui ramène nos vaches à l'étable. Dirait-on
+pas d'une vraie fille de ferme? Et puis c'est doux,
+c'est raisonnable, ça s'arrange de tout; mais la vieille...
+ah! qu'elle est terrible! Heureusement, nos garnisaires
+la prennent pour une ancienne fille de chambre qui
+fait ses embarras. Ça les fait rire, et ils ne veulent pas
+me vendre. On ne leur refuse pas la goutte, et ils
+viennent souvent se la faire offrir... Et puis les bleus,
+voyez-vous, c'est pas toujours ce qu'on croit! Y en a
+bien qui mériteraient d'être blancs! C'est comme vous,
+quoi! on peut s'entendre.</p>
+
+<p>REBEC. C'est ça, c'est ça, entendons-nous. Être bien
+avec tout le monde, c'est le plus sûr; mais de la prudence,
+hein?</p>
+
+<p>CORNY. Soyez donc tranquille, on en a!</p>
+
+<p>REBEC. Pourtant, hier, vous avez été inquiétés!</p>
+
+<p>CORNY. Eh! non, point du tout. Mes gars ont donné
+une fausse alerte, et on a fait coucher la vieille au
+moulin, pour lui donner une petite leçon de prudence,
+comme vous dites!</p>
+
+<p>REBEC. Ah! vous leur donnez comme ça des peurs?...</p>
+
+<p>CORNY. De temps en temps, faut ça. Sans ça, ces gens
+se perdraient... et nous avec!</p>
+
+<p>REBEC, (<span class="stage2">malin.</span>) Et puis, si on les mettait trop en confiance,
+ils ne comprendraient pas les obligations qu'ils
+vous ont, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>CORNY. Dame! on s'expose pour eux tout de
+même! Souhaitez-vous boire un pichet de cidre,
+monsieur Lycurge?</p>
+
+<p>REBEC. Citoyen Lycurgue donc! Non, merci, je n'ai
+pas besoin de ça pour être votre ami. (<span class="stage2">A part.</span>) C'est
+mon intérêt!</p>
+
+<br>
+
+<p class="stage1">SCÈNE III.--<span class="sc">Les Mêmes</span>, ROXANE, LA TESSONNIÈRE,
+lisant un journal sous le hangar.</p>
+
+<p>ROXANE, (<span class="stage2">mal déguisée en paysanne, avec un reste de coquetterie.</span>)
+Bonjour, citoyen Lycurgue; comment va ton commerce?</p>
+
+<p>REBEC. Comme ça, comme ça, Marie-Jeanne. Les
+temps sont trop durs. Les moutons d'ici n'ont que la
+peau et les os.</p>
+
+<p>ROXANE. Allons donc, coquin! Tu es de ceux qui
+spéculent sur la famine!</p>
+
+<p>REBEC. Moi?</p>
+
+<p>ROXANE. Oui, toi, j'en mettrais ma main au feu; tu
+as toujours su profiter du malheur des autres. Tu aurais
+aidé à brûler notre château, si tu n'avais pas espéré
+que la Vendée triompherait. A présent que tu la
+crois anéantie, tu regrettes bien de n'avoir pas pris ta
+part à la destruction de notre pauvre manoir.</p>
+
+<p>REBEC. Au diable votre manoir! C'est lui qui me
+force à me cacher, à m'exiler de mes pénates!</p>
+
+<p>ROXANE. Bah! tu auras fait danser l'anse du panier,
+monsieur le gardien du séquestre! et la République,
+qui veut tout garder pour elle, t'aura chassé! C'est la
+seule bonne chose qu'elle aura faite.</p>
+
+<p>REBEC, (<span class="stage2">à Corny qui écoute.</span>) Oh! elle est méchante, la
+vieille! (<span class="stage2">A Roxane.</span>) Citoyenne Marie-Jeanne, vous êtes
+sujette aux propos séditieux. Faites attention à vous,
+ou je me verrai forcé de sévir et de vous faire arrêter.</p>
+
+<p>ROXANE. Je t'en défie! Tu sais bien que les princes
+sont en France... et pas loin d'ici!</p>
+
+<p>REBEC. Savoir!</p>
+
+<p>ROXANE. C'est tout su. Nous sommes mieux informés
+que toi!</p>
+
+<p>REBEC, (<span class="stage2">à part.</span>) Si c'était vrai! (<span class="stage2">A Corny, bas.</span>) Je m'en
+vas pour ne pas me quereller. Envoyez-la souvent
+coucher au moulin, celle-là; elle en a besoin. (<span class="stage2">Il sort,
+Corny le reconduit.</span>)</p><br>
+
+<p class="stage1">SCÈNE IV.--ROXANE, LA TESSONNIÈRE, puis LOUISE.</p>
+
+<p>LA TESSONNIÈRE, (<span class="stage2">qui lit son journal avec des lunettes d'or.</span>)
+Qu'est-ce que vous disiez donc, que les princes...?</p>
+
+<p>ROXANE. Il faut toujours dire comme cela aux trembleurs
+qui veulent montrer les dents.</p>
+
+<p>LA TESSONNIÈRE. Vous avez tort, ma chère amie,
+de fâcher cet homme-là! S'il le voulait, nous ferions,
+vous et moi, un vilain <i>mariage républicain</i> sur les
+bateaux de Nantes!</p>
+
+<p>ROXANE. Je ne lui sais aucun gré de sa discrétion.
+C'est la peur d'être compromis par nous qui le retient.
+Ah çà! qu'est-ce qu'il y a dans votre journal?</p>
+
+<p>LA TESSONNIÈRE. Rien de nouveau, c'est celui que
+je relis depuis huit jours.</p>
+
+<p>ROXANE. Vous devriez bien perdre l'habitude de
+lire ainsi dehors. Vous attirez l'attention...</p>
+
+<p>LA TESSONNIÈRE. Et vous, vous devriez bien ne pas
+vous parfumer! Au diable le paysan qui a retrouvé
+dans les genêts et rapporté votre boîte à odeurs!</p>
+
+<p>ROXANE. Voulez-vous que je sente l'écurie?</p>
+
+<p>LA TESSONNIÈRE. Oui, il le faudrait. Les bleus ont
+le nez fin.</p>
+
+<p>ROXANE. Pas du tout. Les gens qui fument n'ont
+pas de flair.</p>
+
+<p>LOUISE, (<span class="stage2">sortant de l'étable.</span>) Vous avez vu Rebec? Sait-il
+quelque chose de mon père, enfin?</p>
+
+<p>ROXANE. Non, rien.</p>
+
+<p>LOUISE. Mon Dieu, mon Dieu! ne rien savoir de
+lui depuis bientôt trois mois!</p>
+
+<p>ROXANE, (<span class="stage2">bas, à la Tessonnière.</span>) Avez-vous brûlé le numéro
+du journal où nous avons appris la mort de
+mon pauvre frère?</p>
+
+<p>LA TESSONNIÈRE. Oui, oui. Je l'ai brûlé tout de
+suite. C'était peut-être une fausse nouvelle, d'ailleurs!</p>
+
+<p>LOUISE, (<span class="stage2">avec angoisse.</span>) Pourquoi parlez-vous bas tous
+les deux? Vous me cachez quelque chose, j'en suis
+sûre! (<span class="stage2">Elle s'empare du journal qu'on lui laisse parcourir.</span>)</p>
+
+<p>ROXANE. Ma chère enfant, sois sûre que mon frère
+a réussi à émigrer depuis longtemps, comme tant
+d'autres. Il ne peut pas t'écrire, il te perdrait. D'ailleurs,
+il ne sait pas où nous sommes. Prends patience,
+tout s'éclaircira. Surmonte tes inquiétudes et songe
+que les regrets et les pleurs sont des crimes aux yeux
+des espions qui nous entourent.</p>
+
+<p>LOUISE, (<span class="stage2">rendant le journal.</span>) Des espions? Nous serions
+ingrats d'y croire, ma tante. Il me semble, au contraire,
+que tout le monde s'entend ici pour nous préserver...
+Mais qui vient là-bas, sur la Loire?</p>
+
+<p>ROXANE. Réjouissons-nous. C'est l'ami Cadio; il
+saura peut-être quelque chose, lui! (<span class="stage2">Cadio descend d'une
+barque qui le dépose devant la ferme et qui s'éloigne.</span>)</p>
+
+<p>LOUISE. Il est méfiant avec vous. Laissez-moi le questionner,
+j'irai vous dire ce qu'il m'aura appris.</p>
+
+<p>ROXANE. Oui, oui, nous rentrons. D'ailleurs, le soleil
+d'hiver est très-mauvais. Louise, tu devrais baisser ta
+coiffe. Tu te gâteras le teint, ma fille, tu auras des taches
+de rousseur, et c'est affreux.</p>
+
+<p>LOUISE. Je voudrais en avoir et vous en donner,
+chère tante: cela nous déguiserait mieux que nos habits
+de paysannes.</p>
+
+<p>ROXANE. Mais songe donc que bientôt nous irons
+peut-être à Versailles faire notre cour au jeune roi!</p>
+
+<p>LA TESSONNIÈRE, (<span class="stage2">voyant Cadio qui entre dans la ferme.</span>) Parlez
+donc plus bas! ce ménétrier est très-républicain à
+présent. Allons, venez! Vous avez la voix trop forte,
+vous! (<span class="stage2">Il l'emmène.</span>)</p>
+<br>
+
+<p class="stage1">SCÈNE V.--LOUISE, CADIO.</p>
+
+<p>LOUISE. Eh bien, Cadio, tu as été jusqu'à Guérande?</p>
+
+<p>CADIO. Oui, j'ai des nouvelles de Saint-Gueltas. Il
+est vivant, guéri et libre.</p>
+
+<p>LOUISE. Et il ne m'apporte ni ne m'envoie de nouvelles
+de mon père? Il n'en a donc pas? On me disait
+qu'il devait l'avoir emmené dans son château du Poitou.
+Ah! tiens, on me trompe! Mon père n'est plus!
+et Saint-Gueltas nous oublie!</p>
+
+<p>CADIO. Saint-Gueltas n'a peut-être pas reçu vos lettres.
+N'arrive pas qui veut dans le pays où il est!</p>
+
+<p>LOUISE. Cadio, si tu y allais, toi! elles arriveraient.</p>
+
+<p>CADIO. J'irais bien peut-être, mais je n'en reviendrais
+pas. Les Vendéens fusillent tous ceux qui repassent
+la Loire, ils les traitent d'espions et de déserteurs...
+pour n'avoir pas à les nourrir! La famine est
+là-bas pire qu'à Nantes. D'ailleurs, Saint-Gueltas... je
+ne l'aime pas, moi!</p>
+
+<p>LOUISE. Pourquoi? Il ne t'a rien fait.</p>
+
+<p>CADIO. Si! Il m'a fait donner la quenouille qui a fâché
+votre père. J'aurai toujours ça sur le coeur.</p>
+
+<p>LOUISE. Ce n'est pas lui, c'est M. Sapience.</p>
+
+<p>CADIO. C'est le curé d'abord, le marquis ensuite.</p>
+
+<p>LOUISE. Il l'a nié.</p>
+
+<p>CADIO. Et vous croyez ce qu'il dit, vous?</p>
+
+<p>LOUISE. Et toi, tu le crois capable de mentir?</p>
+
+<p>CADIO. S'il n'est pas menteur, il y a bien des femmes
+qui mentent!</p>
+
+<p>LOUISE. Comment! quelles femmes?</p>
+
+<p>CADIO. Toutes celles qu'il a promis d'aimer toujours...
+à ce qu'elles disent, du moins.</p>
+
+<p>LOUISE, (<span class="stage2">agitée.</span>) Pourquoi ne mentiraient-elles pas?</p>
+
+<p>CADIO. Alors, c'est toutes des folles et des sans-coeur
+de s'être données à lui sans lui faire rien promettre!--Qu'est-ce
+que vous avez, demoiselle? Vous voilà
+triste et songeuse. Vous jouerai-je un air de biniou?</p>
+
+<p>LOUISE. Plus tard, mon enfant, merci.--Dis-moi
+encore... As-tu entendu parler des bleus?</p>
+
+<p>CADIO. Oui, on ne parle que de ça à la ville.</p>
+
+<p>LOUISE. Où sont-ils, à présent?</p>
+
+<p>CADIO. Ils sont partout. Ils font comme les Vendéens
+faisaient: ils s'<i>égaillent</i> pour les mieux prendre.</p>
+
+<p>LOUISE. Et... Henri, celui que tu aimais tant?</p>
+
+<p>CADIO. Je n'ai pas pu le retrouver. Peut-être bien
+qu'il est avec ceux qui suivent le marquis et qui le
+débusquent de place en place; mais il leur échappera.
+Sa bande est comme un serpent qu'on coupe par
+morceaux et qui se rejoint toujours.</p>
+
+<p>LOUISE. Hélas! pourquoi lutter encore quand l'armée
+est détruite?</p>
+
+<p>CADIO. Peut-être que Saint-Gueltas veut vendre cher
+sa vie. Il y en a qui disent qu'il veut vendre cher sa
+soumission!</p>
+
+<p>LOUISE. Tu le hais... ne parlons plus de lui.</p>
+
+<p>CADIO. Soit! et laissez-moi vous parler de l'autre.</p>
+
+<p>LOUISE. Non! ne me parle plus d'Henri. Je sais à
+présent qu'il était à la dernière affaire, celle qui nous
+a porté le dernier coup et qui nous a tous dispersés si
+misérablement. Saint-Gueltas, lui, couvrait mon père
+de son corps. Je l'ai vu! et que sais-je si Henri n'était
+pas un de ceux qui tiraient sur lui?</p>
+
+<p>CADIO. Moi, je crois qu'il a été fait prisonnier, et
+qu'Henri l'a délivré.</p>
+
+<p>LOUISE. Non, non! la crainte de passer pour un
+traître l'en eût empêché. Les gens qui ont tant de
+vertus républicaines n'ont plus de sentimens humains,
+sois-en sûr... Mais cela te fâche; tu es républicain, à
+présent!</p>
+
+<p>CADIO. Non, je ne suis ni pour les uns ni pour les
+autres. Tous sont devenus cruels comme des bêtes
+sauvages, et j'aime mieux rencontrer une bande de
+loups dans les bois qu'un seul homme royaliste ou
+patriote... Mais lui... si vous lui écriviez...</p>
+
+<p>LOUISE. Non, jamais! il m'a sacrifiée à son opinion.
+Il m'a appris qu'une femme de coeur ne doit
+aimer que celui dont la religion est la sienne. Je ne
+veux plus écrire à personne. Je supporterai le tourment
+de l'incertitude, je me résignerai à attendre...</p>
+
+<p>CADIO. Attendre quoi? Votre parti est fini, allez!
+Nous voilà pour toujours en république. Qu'est-ce
+qu'il pourrait y avoir après?</p>
+
+<p>LOUISE. Eh bien, si tout est fini, si je suis orpheline,
+séparée des miens ou abandonnée à jamais, ruinée,
+proscrite, je resterai comme me voilà... Cachée par
+de braves gens, je travaillerai pour m'acquitter envers
+eux, oui, de tout mon coeur et de toutes mes forces!
+Ce n'est pas si difficile qu'on croit de travailler.</p>
+
+<p>CADIO. Je ne peux pourtant pas, moi! et ça me paraîtrait
+bien dur.</p>
+
+<p>LOUISE. Ce n'est pas un travail que de garder des
+troupeaux et de filer du chanvre ou de la laine.</p>
+
+<p>CADIO. Est-ce que vous savez filer?</p>
+
+<p>LOUISE. Oui; vois si ce n'est pas aussi bien qu'une
+autre? (<span class="stage2">Elle lui montre son fuseau.</span>)</p>
+
+<p>CADIO, (<span class="stage2">vivement.</span>) C'est mieux.</p>
+
+<p>LOUISE, (<span class="stage2">souriant.</span>) Tu me flattes?</p>
+
+<p>CADIO. Vous devriez toujours sourire comme ça.</p>
+
+<p>LOUISE. Pourquoi?</p>
+
+<p>CADIO. Parce que... ça montre que vous avez du courage.</p>
+
+<p>LOUISE. Il en faut, j'en aurai; mais, toi, mon pauvre
+Cadio, que vas-tu devenir?</p>
+
+<p>CADIO. Ce que j'ai toujours été: rien.</p>
+
+<p>LOUISE. Ce n'est donc rien que d'être paysan? Moi,
+je vois à présent que c'est quelque chose.</p>
+
+<p>CADIO. Je ne suis pas paysan: un paysan a de la
+terre ou cultive celle des autres pour en avoir un
+jour.</p>
+
+<p>LOUISE. Cultive, travaille, et tu en auras!</p>
+
+<p>CADIO. J'aime mieux ne rien avoir.</p>
+
+<p>LOUISE. Que tu es singulier! Pourquoi?</p>
+
+<p>CADIO. Celui qui a quelque chose veut le défendre
+ou l'augmenter. Ça le rend craintif ou envieux, malheureux
+ou méchant. Moi, je n'ai eu qu'une peur en
+ce monde, celle de mourir damné. Je ne l'ai plus, je
+suis tranquille comme me voilà.</p>
+
+<p>LOUISE. Qui t'a ôté cette crainte?</p>
+
+<p>CADIO. Un ou deux moments de courage que j'ai
+eus, et des idées... à moi tout seul! la nuit avec ses
+étoiles, le chant des vagues quand j'ai revu dernièrement
+le pays de Carnac, plus de menaces d'enfer
+pesant sur moi, les champs ravagés, les châteaux détruits,
+et surtout le couvent en ruine, où le rouge-gorge
+chantait la semaine passée, et où j'ai cueilli des
+violettes dans les fentes des tombeaux... Je regardais
+la croix brisée et les pierres des anciens dieux, couchées
+pêle-mêle, je me disais: «Tout passe, et Dieu
+reste!»</p>
+
+<p>LOUISE, (<span class="stage2">étonnée.</span>) Où prends-tu donc tout ce que tu
+dis-là, Cadio?</p>
+
+<p>CADIO, (<span class="stage2">montrant son biniou.</span>) Je ne sais pas: là peut-être.</p>
+
+<br>
+
+<p class="stage1">SCÈNE VI.--<span class="sc">Les Mêmes</span>, CORNY, REBEC, LA TESSONNIÈRE,
+ROXANE, puis <span class="sc">MOTUS, HENRI, le Délégué
+de la Convention, premier Secrétaire,
+deuxième Secrétaire, LA MÈRE CORNY, un Sous-officier.</span></p>
+
+<p>CORNY, (<span class="stage2">accourant du dehors, suivi de Rebec.</span>) Alerte, alerte!
+On voit arriver par là (<span class="stage2">il montre le chemin</span>) des cavaliers,
+une voiture; on ne sait point ce que c'est! mais faut
+vous en aller dans les taillis, demoiselle, et bien vite!</p>
+
+<p>LOUISE. Oui, mon ami; mais les autres?</p>
+
+<p>CORNY, (<span class="stage2">montrant la Tessonnière et Roxane qui sortent de la maison.</span>)
+Les v'là! (<span class="stage2">A la Tessonnière.</span>) Allez-vous-en vitement mener
+notre fumier au pré avec Jean, par là!</p>
+
+<p>LA TESSONNIÈRE. Le fumier?</p>
+
+<p>REBEC, (<span class="stage2">très-ému.</span>) Eh oui! eh oui! sauvez-vous; il n'est
+que temps!</p>
+
+<p>LA TESSONNIÈRE. Au fumier!... Allons, va pour le
+fumier! (<span class="stage2">Il s'en va.</span>)</p>
+
+<p>ROXANE. Eh bien, et moi? Je ne peux pourtant pas
+mener le fumier?</p>
+
+<p>REBEC. Au moulin! au moulin!</p>
+
+<p>CORNY. Trop tard! Allez battre des pois dans la
+grange.</p>
+
+<p>LOUISE. Elle ne saura pas. Je l'emmène, elle gardera
+les chèvres avec moi.</p>
+
+<p>ROXANE. Dieu, quelle existence! pas un jour de sécurité!</p>
+
+<p>LOUISE. Venez, venez, ma tante! (<span class="stage2">Elle l'emmène.</span>)</p>
+
+<p>CORNY. Eh bien, et toi, Cadio? Je ne te savais
+pas là.</p>
+
+<p>CADIO. Oh! moi, je ne risque rien. Je ne suis point
+mal avec les bleus. Je vais seulement faire le guet
+derrière les buissons.</p>
+
+<p>REBEC. N'ayez pas l'air de vous cacher.</p>
+
+<p>CADIO. Ne craignez pas. Je connais mon affaire. (<span class="stage2">Il sort
+par le hangar.</span>)</p>
+
+<p>REBEC, (<span class="stage2">à Corny, regardant de la barrière.</span>) Diable! cette fois,
+ce n'est pas une fausse alerte; ils viennent bien par ici.</p>
+
+<p>CORNY. D'accord! mais ça va passer sur le chemin.
+Qu'est-ce que vous voulez que ça vienne faire chez
+nous?</p>
+
+<p>REBEC, (<span class="stage2">qui regarde toujours.</span>) C'est des militaires, Dieu
+me pardonne! Ils ne sont guère plus de cinquante.
+C'est l'escorte de quelque général qui va en chaise de
+poste bien doucement. Il faut croire qu'il est blessé.</p>
+
+<p>CORNY. Les v'là, cachons-nous.</p>
+
+<p>REBEC. Non pas, non pas! Mettons-nous devant la
+barrière, et crions: <i>Vive la République!</i></p>
+
+<p>CORNY. Je ne veux point crier ça!</p>
+
+<p>REBEC. Eh bien, agitez votre chapeau et ouvrez la
+bouche, je crierai pour deux.</p>
+
+<p>CORNY. Ça y est! (<span class="stage2">Il agite son chapeau, Rebec crie. Motus, à
+cheval, vient sur eux.</span>)</p>
+
+<p>MOTUS. C'est bien, assez crié! Écoutez ce qu'on
+vous dit! (<span class="stage2">A Corny qui se présente.</span>) Sans te déranger, citoyen
+paysan, as-tu chez toi un charron?</p>
+
+<p>CORNY. Non, citoyen militaire; mais on est tous un
+peu charron en campagne. (<span class="stage2">Regardant la voiture qui s'arrête
+devant la porte, escortée des cavaliers.</span>) C'est donc quelque
+chose à rabigancher à vot' carrosse?</p>
+
+<p>MOTUS. Un timon rompu dans vos satanés chemins,
+soit dit sans vous molester.</p>
+
+<p>CORNY. Oh! avec quatre éclisses et un bon bout de
+corde, ça sera vitement remmanché.</p>
+
+<p>MOTUS. Êtes-vous tout seul? Appelez du monde!</p>
+
+<p>CORNY. Oui, oui; j'ai là mes garçons, on s'y mettra
+tous. (<span class="stage2">Il court vers la grange.</span>)</p>
+
+<p>LE DÉLÉGUÉ DE LA CONVENTION, (<span class="stage2">mettant la tête à la
+portière et parlant d'une voix âpre et impérative.</span>) Eh bien?</p>
+
+<p>MOTUS. Ça sera fait à la minute, citoyen délégué;
+tu peux prendre un peu de repos.</p>
+
+<p>LE DÉLÉGUÉ, (<span class="stage2">descendant de voiture avec l'aide de ses deux secrétaires.</span>)
+Oui, je souffre beaucoup.--Où est l'officier?</p>
+
+<p>HENRI, paraissant. Le voilà.</p>
+
+<p>REBEC, (<span class="stage2">à part.</span>) Lui? Diable!</p>
+
+<p>LE DÉLÉGUÉ. Commandez la halte.</p>
+
+<p>HENRI. C'est fait, monsieur.</p>
+
+<p>LE DÉLÉGUÉ, (<span class="stage2">à ses secrétaires.</span>) <i>Monsieur</i>, toujours <i>monsieur</i>!
+Ces officiers de Kléber ne prendront jamais les
+manières républicaines! Quelque fils de ci-devant, je
+parie! Vous lui demanderez son nom, je n'y ai pas
+songé ce matin au départ.</p>
+
+<p>REBEC, (<span class="stage2">faisant l'empressé.</span>) Si le citoyen commissaire veut
+daigner entrer dans la maison du paysan...</p>
+
+<p>LE DÉLÉGUÉ, (<span class="stage2">brusquement.</span>) Non, j'ai froid! je reste au
+soleil. Une chaise ici.</p>
+
+<p>REBEC, (<span class="stage2">courant vers la maison.</span>) Des siéges; des siéges!...
+(<span class="stage2">La mère Corny et sa bru accourent avec des chaises de paille sur lesquelles
+elles étendent des serviettes blanches. Le délégué s'assied sans y
+faire attention. Les deux secrétaires puritains ôtent les serviettes avec le
+mépris marqué d'un vain luxe. Pendant ce temps, Rebec s'est glissé près
+de Henri et lui parle bas.</span>)</p>
+
+<p>LE PREMIER SECRÉTAIRE, (<span class="stage2">qui observe tout, s'adressant au
+délégué.</span>) Pourquoi l'officier commandant l'escorte chuchote-t-il
+d'un air mystérieux avec ce particulier au
+langage doucereux emprunté au vocabulaire des anciens
+laquais?</p>
+
+<p>LE DÉLÉGUÉ. Faites comparaître! (<span class="stage2">Le premier secrétaire
+va chercher Rebec. La mère Corny s'approche du délégué avec un air riant
+et ouvert. Le délégué, farouche et inquiet.</span>) Que voulez-vous?</p>
+
+<p>LA MÈRE CORNY. Vous offrir un rafraîchissement,
+monsieur not' citoyen! un fruit, un pichet de cidre...</p>
+
+<p>LE DEUXIÈME SECRÉTAIRE. Tu n'as pas de vin?</p>
+
+<p>LA MÈRE CORNY. On n'en cueille point chez nous;
+mais on a de l'eau-de-vie... pas bien bonne.</p>
+
+<p>LE DEUXIÈME SECRÉTAIRE. Apporte toujours. (<span class="stage2">Elle
+obéit.</span>)</p>
+
+<p>LE PREMIER SECRÉTAIRE, (<span class="stage2">amenant Rebec.</span>) Voilà le faiseur
+de phrases!</p>
+
+<p>LE DÉLÉGUÉ, (<span class="stage2">ironique.</span>) <i>Daigneras-tu</i> nous dire qui tu
+es, toi, avec ta face de renard?</p>
+
+<p>REBEC, (<span class="stage2">se redressant et payant d'audace.</span>) Lycurgue, municipal
+de cette commune.</p>
+
+<p>LE DÉLÉGUÉ, (<span class="stage2">à ses secrétaires.</span>) Interrogez-le; moi, je
+souffre comme un damné! (<span class="stage2">Il met la tête dans ses mains et
+ses coudes sur la table, que les femmes ont apportée, ainsi qu'une bouteille
+et des gobelets d'étain.</span>)</p>
+
+<p>LE PREMIER SECRÉTAIRE, (<span class="stage2">à Rebec.</span>) Es-tu de ce pays?</p>
+
+<p>REBEC. J'y réside depuis le temps voulu, citoyen.</p>
+
+<p>LE SECRÉTAIRE. Où étais-tu auparavant?</p>
+
+<p>REBEC. En Vendée, près de Puy-la-Guerche, où
+j'avais la commission de faire brûler les châteaux des
+anciens nobles. J'en ai brûlé douze!</p>
+
+<p>LE SECRÉTAIRE. Tu te vantes; on n'en a pas brûlé
+six en tout de ce côté-là. Avance ici, lieutenant.</p>
+
+<p>HENRI, (<span class="stage2">sans bouger.</span>) Vous me parlez, monsieur?</p>
+
+<p>LE DEUXIÈME SECRÉTAIRE. Le citoyen délégué veut
+te parler. (<span class="stage2">Henri s'approche.</span>)</p>
+
+<p>LE DÉLÉGUÉ. Connais-tu cet homme, à qui tu parlais
+bas tout à l'heure?</p>
+
+<p>HENRI. Oui, monsieur.</p>
+
+<p>LE DÉLÉGUÉ. Où l'as-tu connu?</p>
+
+<p>HENRI. A Puy-la-Guerche et aux environs.</p>
+
+<p>LE SECRÉTAIRE. A-t-il brûlé réellement des châteaux?</p>
+
+<p>HENRI. Je n'en sais rien.</p>
+
+<p>LE PREMIER SECRÉTAIRE. Mais... attendez donc!
+Il y avait par là le repaire du fameux rebelle Sauvières.
+J'ai bonne mémoire, moi. (<span class="stage2">A Rebec.</span>) Est-ce toi
+qui l'as brûlé?</p>
+
+<p>REBEC, (<span class="stage2">troublé, regardant Henri.</span> Je ne me souviens pas
+bien si c'est moi ou un autre...</p>
+
+<p>HENRI. Tu as obéi à ta consigne. Chacun avait la
+sienne.</p>
+
+<p>LE DÉLÉGUÉ. Tu y étais donc?</p>
+
+<p>HENRI. J'y étais.</p>
+
+<p>LE DÉLÉGUÉ. Qui a exécuté l'ordre de brûler Sauvières?</p>
+
+<p>HENRI. C'est moi.</p>
+
+<p>LE DÉLÉGUÉ. Tu te nommes?...</p>
+
+<p>HENRI. Charles-Henri de Sauvières.</p>
+
+<p>LE DÉLÉGUÉ. Parent du rebelle?</p>
+
+<p>HENRI. Son neveu.</p>
+
+<p>LE DÉLÉGUÉ. Vous étiez ennemis avant la Révolution?</p>
+
+<p>HENRI. Non, monsieur. Je lui devais tout, et je
+chéris sa mémoire.</p>
+
+<p>LE DÉLÉGUÉ. Belle action, alors! Comment n'es-tu
+pas capitaine?</p>
+
+<p>HENRI. Je ne veux pas l'être, monsieur.</p>
+
+<p>LE DÉLÉGUÉ. Pourquoi? Tu es las de servir la République?</p>
+
+<p>HENRI. Non, monsieur. J'ai gagné mon épaulette
+en combattant l'étranger, je ne veux pas devoir un
+nouveau grade à la guerre civile. Si nous avons
+affaire ici aux Anglais, je serai fier de mériter
+mon avancement; mais contre des Français égarés...
+non! Je ne veux rien! Je vous prie de vous le rappeler.</p>
+
+<p>LE PREMIER SECRÉTAIRE. Ta réserve est sophistique:
+tu n'as pas voulu de récompense pour avoir
+brûlé le château de ton oncle; dis cela tout bonnement.</p>
+
+<p>HENRI, (<span class="stage2">indigné.</span>) Qu'eussiez-vous fait à ma place?</p>
+
+<p>LE SECRÉTAIRE. J'eusse accepté avec orgueil!</p>
+
+<p>HENRI, (<span class="stage2">avec mépris.</span>) Eh bien, tant pis pour vous! (<span class="stage2">Le
+secrétaire pâlit de colère. Le délégué lui fait signe de se contenir.</span>)</p>
+
+<p>LE DEUXIÈME SECRÉTAIRE, (<span class="stage2">à Henri.</span>) Si le citoyen délégué
+est satisfait de tes réponses, nous devons en
+tolérer l'audace; mais tu as des renseignements à
+donner... (<span class="stage2">Consultant un gros cahier de notes.</span>) Le traître Sauvières
+avait une fille, une soeur, des amis et des
+parents qui ont porté les armes, même les femmes!</p>
+
+<p>HENRI. Les femmes, non. Mon oncle et le chevalier
+de Prémouillard ont été tués à l'affaire du Grand-Chêne.
+Je ne sais rien des autres.</p>
+
+<p>LE DÉLÉGUÉ, (<span class="stage2">plus doux.</span>) Étais-tu à cette affaire, jeune
+homme?</p>
+
+<p>HENRI, triste. J'y étais.</p>
+
+<p>LE PREMIER SECRÉTAIRE, (<span class="stage2">l'observant.</span>) A contre-coeur
+sans doute?</p>
+
+<p>HENRI. Plaît-il, monsieur?</p>
+
+<p>LE DÉLÉGUÉ. Est-ce à regret que tu as fait ton
+devoir?</p>
+
+<p>HENRI. Oui, certes! mais je l'ai fait.</p>
+
+<p>LE DÉLÉGUÉ. Eh bien, tu vas le faire encore et
+nous dire où sont réfugiés les survivants de ta famille.</p>
+
+<p>HENRI. Je l'ignore absolument.</p>
+
+<p>LE DÉLÉGUÉ. Tu le jures sur l'honneur?</p>
+
+<p>HENRI. Je le jure sur l'honneur! J'ignore même si
+une seule personne de ma famille a survécu à l'écrasement
+de l'armée vendéenne.</p>
+
+<p>LE PREMIER SECRÉTAIRE. Si tu le savais... si tu
+connaissais leur tanière, les dénoncerais-tu?</p>
+
+<p>HENRI, fièrement. Monsieur, je ne vous reconnais pas
+le droit de m'interroger en dehors des choses qui
+concernent mon service. Chargé par mon colonel
+d'escorter le délégué de la Convention, je ferai respecter
+sa personne et celle de ses employés... Voilà
+ma consigne, je n'en ai pas d'autre.</p>
+
+<p>LE PREMIER SECRÉTAIRE. Nous avons d'autres pouvoirs
+que ceux de votre colonel. Tout militaire nous
+doit obéissance, et nous avons le droit d'interroger
+toute personne suspecte.</p>
+
+<p>HENRI, (<span class="stage2">avec indignation, s'adressant au délégué.</span>) Et je suis
+une de ces personnes, moi?</p>
+
+<p>LE DÉLÉGUÉ, (<span class="stage2">entraîné par sa franchise.</span>) Non, mon jeune
+stoïcien! Tu as bien mérité de la patrie, et bon
+compte sera rendu de ta conduite! Tu es du bois dont
+on fait les généraux. Va, tu peux t'occuper de ton
+service. Nous avons confiance en toi. (<span class="stage2">Henri s'éloigne, Rebec
+veut le suivre.</span>)</p>
+
+<p>HENRI, (<span class="stage2">bas.</span>) Ne me dis rien. Tu vois que c'est le tribunal
+de l'inquisition en voyage! (<span class="stage2">Ils se séparent. Henri
+retourne à ses cavaliers. Rebec s'esquive dans la maison. Corny et ses
+garçons travaillent à réparer la chaise de poste. Le postillon fait manger
+l'avoine à ses chevaux. Le délégué et ses deux acolytes restent autour de
+la table. Cadio se glisse sous le hangar et les observe.</span>)</p>
+
+<p>LE PREMIER SECRÉTAIRE, (<span class="stage2">au délégué.</span>) Par le saint couperet
+de la guillotine, tu faiblis!</p>
+
+<p>LE DÉLÉGUÉ, (<span class="stage2">fatigué, à l'autre secrétaire.</span>) Qu'est-ce qu'il
+dit, cet imbécile?</p>
+
+<p>LE DEUXIÈME SECRÉTAIRE. Il dit que tu faiblis, et
+il a raison. Tout ce qui nous entoure ou nous approche
+dans cette tournée est suspect et inquiétant. Le
+militaire a été et sera toujours girondin. Le paysan
+est et sera toujours royaliste. Ce n'est pas le moment
+de prendre confiance. La mission qu'on t'a donnée de
+parcourir les campagnes pour connaître l'esprit si
+connu des populations est probablement un piége de
+tes ennemis.</p>
+
+<p>LE PREMIER SECRÉTAIRE, (<span class="stage2">inquiet.</span>) Le fait est que
+nous voilà tous les trois seuls au milieu des paysans
+qui nous détestent... (<span class="stage2">Au délégué, qui s'est versé de l'eau-de-vie
+et lui arrêtant la main.</span>) Ne bois pas cela! j'en ferai l'épreuve
+le premier.</p>
+
+<p>LE DÉLÉGUÉ, (<span class="stage2">influencé.</span>) Du poison peut-être? Bouquin,
+tu es un Spartiate!</p>
+
+<p>LE DEUXIÈME SECRÉTAIRE. Nous t'avons suivi, connaissant
+bien les embûches dont nous aurions à te
+préserver au péril de notre vie... et, à présent que
+nous voyons la tienne entre les mains d'un Sauvières...</p>
+
+<p>LE DÉLÉGUÉ, (<span class="stage2">effrayé.</span>) Vous croyez qu'il me laisserait
+assassiner?</p>
+
+<p>LE PREMIER SECRÉTAIRE. Ce serait si facile! On
+donne le mot à une bande de brigands qui ont bien
+vite dispersé cinquante hommes sans dévouement ni
+conviction.</p>
+
+<p>LE DÉLÉGUÉ. Non, je ne puis croire à tant de scélératesse!
+Vous êtes malades de peur tous les deux!</p>
+
+<p>LE PREMIER SECRÉTAIRE. Peur, nous qui combattons
+tes instincts de douceur et de clémence, sauf à
+nous faire mettre en pièces à tes côtés?</p>
+
+<p>LE DÉLÉGUÉ. C'est vrai; pardon, mes enfants, vous
+êtes des héros, et, moi... je suis affaibli, c'est vrai; je
+suis malade. Ah! cette pauvre tête est transpercée de
+douleurs aiguës, quand elle m'est pas remplie de visions
+effroyables!</p>
+
+<p>LE PREMIER SECRÉTAIRE. Voyons, où as-tu mal?
+tu n'en sais rien?</p>
+
+<p>LE DÉLÉGUÉ, (<span class="stage2">appliquant la main sur sa nuque.</span>) Là, toujours
+là! voilà le siége du mal.</p>
+
+<p>LE PREMIER SECRÉTAIRE. Un rhumatisme! Bois; à
+présent, tu peux boire. Cette liqueur est innocente, (<span class="stage2">Ils
+se versent de l'eau-de-vie et boivent tous les trois.</span>)</p>
+
+<p>LE DEUXIÈME SECRÉTAIRE. Sais-tu ce que disent
+les aristocrates à propos du mal dont tu te plains sans
+cesse? Ils prétendent qu'à force de faire tomber des
+têtes, tu sens la tienne près de tomber toute seule!</p>
+
+<p>LE DÉLÉGUÉ. Ah! cela est étrange! Je rêve cela
+continuellement,... et, dans le sommeil, la douleur
+devient si atroce... Oui, c'est le couperet qui scie ma
+chair et mes os sans pouvoir les trancher. Et, dans ma
+rage, je saisis ma tête, moi, pour l'arracher du tronc
+et la jeter dans le panier... Ne parlons pas de ça...
+Buvons, prenons des forces factices, puisque celles de
+la nature sont épuisées. (<span class="stage2">Il boit.</span>) C'est de l'eau, ça!</p>
+
+<p>LE PREMIER SECRÉTAIRE. C'est du poivre en barres,
+au contraire. Tu as donc perdu le goût?</p>
+
+<p>LE DÉLÉGUÉ. Totalement.</p>
+
+<p>LE DEUXIÈME SECRÉTAIRE. Eh bien, il faut boire
+du sang pour te retremper.</p>
+
+<p>LE DÉLÉGUÉ. Tu es brutal, toi! une folie sombre!</p>
+
+<p>LE DEUXIÈME SECRÉTAIRE. Veux-tu de l'éloquence?</p>
+
+<p>LE DÉLÉGUÉ. Non, j'en ai. Donnez-moi plutôt du
+stoïcisme.</p>
+
+<p>LE PREMIER SECRÉTAIRE. Tu manques de principes,
+nous le savons. Eh bien, écoute; qui veut la fin
+veut les moyens. Détruire ou être détruit, nous en
+sommes là, plus de milieu! ce que nous détruisons
+est le mal...</p>
+
+<p>LE DÉLÉGUÉ. Je sais tout ça, flanquez-moi la paix!
+Je sais que, dans toutes les grandes entreprises, il y a
+un moment suprême où, pour combattre la lassitude
+et soutenir l'effort, il faut saisir le glaive de la cruauté
+et... (<span class="stage2">Reprenant sa tête dans ses mains crispées.</span>) Ah! je n'en
+peux plus; je voudrais être mort!</p>
+
+<p>LE PREMIER SECRÉTAIRE. Tu n'es plus bon qu'à
+mourir, si tu doutes!</p>
+
+<p>LE DÉLÉGUÉ, (<span class="stage2">buvant encore.</span>) Et, si je doutais, vous me
+dénonceriez, fanatiques enfants de la Révolution?</p>
+
+<p>LE DEUXIÈME SECRÉTAIRE. Oui, certes!</p>
+
+<p>LE PREMIER SECRÉTAIRE. Je ferais mieux, je te
+poignarderais!</p>
+
+<p>LE DÉLÉGUÉ, (<span class="stage2">exalté, se levant et frappant son gobelet sur la table.</span>)
+Allons, vous feriez bien! Moi aussi, je vous briserais,
+si vous ne me souteniez pas sur l'âpre et sauvage
+montagne! C'est votre mission, à vous, mes jeunes
+tigres! Il faut des hommes, à présent. Que dis-je! les
+hommes n'ont qu'une dose limitée d'énergie, la pitié
+est chose naturelle, le dégoût est chose fatale; il faut
+devenir des dieux! Des dieux cabires, des essences dégagées
+de la matière, des forces implacables, funestes!
+Eh bien, alors, brûlons nos entrailles avec le fer rouge
+de l'ivresse. Éteignons en nous les dernières palpitations
+de la sensibilité, soyons fer et feu, mitraille et
+torche, hache et brandon! Nous tomberons épuisés,
+maudits, insultés, torturés peut-être! mais la vérité
+triomphera, et nous laisserons une gloire immortelle...</p>
+
+<p>CADIO, malgré lui. Non!</p>
+
+<p>LE DÉLÉGUÉ. Qu'est-ce que c'est?</p>
+
+<p>LE PREMIER SECRÉTAIRE. Un traître! (<span class="stage2">Il tire un coup de
+pistolet sur le hangar: Cadio a disparu.</span>)</p>
+
+<p>HENRI, (<span class="stage2">accourant.</span>) Qu'y a-t-il?</p>
+
+<p>LE DÉLÉGUÉ. Aux armes! défendez-moi!</p>
+
+<p>HENRI. On a tiré sur vous?</p>
+
+<p>LE SECOND SECRÉTAIRE, (<span class="stage2">désignant le hangar.</span>) On nous
+a menacés. Courez, fouillez les buissons. Tuez tout!
+allez-y tous!</p>
+
+<p>HENRI, (<span class="stage2">au délégué.</span>) S'il y a des ennemis ici, ma place
+est auprès de vous. (<span class="stage2">A un sous-officier.</span>) Prenez douze
+hommes et courez par là. Arrêtez tous ceux que vous
+rencontrerez.</p>
+
+<p>LE DÉLÉGUÉ. Oui, c'est cela. Restez, vous autres!
+(<span class="stage2">Le sous-officier passe à cheval à travers le hangar en le brisant, ses
+hommes le suivent en élargissant la brèche. Henri fait entourer la cour
+par ses autres hommes.</span>)</p>
+
+<p>LE PREMIER SECRÉTAIRE. Emparez-vous de tout le
+monde ici.</p>
+
+<p>MOTUS. Mais permets, citoyen secrétaire! j'ai fort
+bien vu la chose, et, sans te contredire, je déclare que
+personne autre que toi n'a tiré.</p>
+
+<p>LE SECRÉTAIRE. Ah! vous raisonnez, vous autres?
+vous entrez en rébellion? vous trahissez aussi?</p>
+
+<p>HENRI. Non, monsieur! N'insultez pas de braves
+soldats qui font leur devoir et le feront toujours.</p>
+
+<p>LE DEUXIÈME SECRÉTAIRE, (<span class="stage2">au délégué.</span>) On va nous
+chercher querelle, c'est un coup monté!</p>
+
+<p>LE DÉLÉGUÉ. Ne donnons pas de prétexte à la révolte!
+(<span class="stage2">A Henri.</span>) Éloignez-vous, lieutenant; vous nous
+gardez de trop près. On étouffe ici! (<span class="stage2">Henri obéit.</span>)</p>
+
+<p>LE PREMIER SECRÉTAIRE. Il faut interroger le municipal.
+(<span class="stage2">Le deuxième secrétaire va le chercher.</span>)</p>
+
+<p>LE DÉLÉGUÉ. A quoi bon, puisque personne ne
+nous a attaqués?</p>
+
+<p>LE PREMIER SECRÉTAIRE, (<span class="stage2">montrant le hangar.</span>) Une voix
+est partie de là pour protester contre la gloire et la
+sainteté de la République.</p>
+
+<p>LE DÉLÉGUÉ, (<span class="stage2">rêveur.</span>) Le monosyllabe était audacieux...
+vrai peut-être! Qui sait si, en croyant sauver
+la République, nous ne l'égorgeons pas?</p>
+
+<p>LE SECRÉTAIRE. L'homme était un lâche, il a fui!</p>
+
+<p>LE DÉLÉGUÉ, (<span class="stage2">en proie à des mouvements contraires et convulsifs.</span>)
+S'il est lâche, qu'on le fusille; exterminons tous
+les lâches!</p>
+
+<p>LE DEUXIÈME SECRÉTAIRE, (<span class="stage2">amenant Rebec.</span>) Avance
+donc, poule mouillée! Tu trembles?</p>
+
+<p>LE DÉLÉGUÉ. Qu'est-ce que vous voulez que je dise
+à un pareil âne? Vous m'obsédez!</p>
+
+<p>LE PREMIER SECRÉTAIRE. Puisque tu retombes
+dans l'apathie, je l'interrogerai, moi. (<span class="stage2">A Rebec.</span>) Va
+chercher ton registre de police municipale.</p>
+
+<p>REBEC. Je l'ai sur moi; le voici.</p>
+
+<p>LE PREMIER SECRÉTAIRE, (<span class="stage2">cherchant.</span>) La liste des habitants
+de cette ferme!</p>
+
+<p>REBEC, (<span class="stage2">montrant la feuille.</span>) La voilà. J'étais en train de
+la dresser.</p>
+
+<p>LE SECRÉTAIRE. «Corny, Jean-Baptiste, fermier du
+<i>Mystère</i>.» Qu'est-ce que cela signifie? quel mystère?</p>
+
+<p>CORNY, (<span class="stage2">avançant.</span>) C'est le nom de l'endroit, citoyen.</p>
+
+<p>LE SECRÉTAIRE. Qui le lui a donné?</p>
+
+<p>CORNY, (<span class="stage2">tranquille et souriant.</span>) Oh dame! c'est vous autres!</p>
+
+<p>LE SECRÉTAIRE. Comment cela? Te moques-tu de
+nous?</p>
+
+<p>CORNY. Non, citoyen. L'endroit s'appelait <i>le Saint-Mystère</i>,
+à cause d'une chapelle qu'il y avait. On a
+donné l'ordre d'abattre la chapelle, et on a défendu
+de donner aux hameaux des noms de saints. On a
+obéi, nous autres, et v'là pourquoi l'endroit s'appelle
+<i>le Mystère</i> tout court.</p>
+
+<p>LE SECRÉTAIRE, (<span class="stage2">au délégué.</span>) Explication captieuse! Ce
+nom désigne pour les brigands un lieu de refuge. (<span class="stage2">Il lit
+la liste dressée par Rebec.</span>) «Corny, fermier, sa femme, ses
+fils... leurs épouses et enfants.» Ah! qu'est-ce que
+c'est que Marie-Jeanne, âgée de quarante-sept ans?</p>
+
+<p>REBEC. Fille de peine.</p>
+
+<p>LE SECRÉTAIRE. Et le père Jacques? Que signifient
+ces noms vagues et indéterminés?</p>
+
+<p>REBEC. Mon recensement n'était pas fini, citoyen.
+Le père Jacques est un vieux qui va en journée pour
+gagner sa vie.</p>
+
+<p>LE SECRÉTAIRE. Est-il né dans la commune?</p>
+
+<p>REBEC. Mais je suppose...</p>
+
+<p>LE SECRÉTAIRE. C'est-à-dire que tu n'en sais rien et
+ne t'en inquiètes pas? (<span class="stage2">A Corny.</span>) Où est né le père Jacques?</p>
+
+<p>CORNY. Dame! comment le savoir? Il est plus vieux
+que moi, je n'y étais point. C'était sur les registres de
+la paroisse, mais les bons républicains de la ville
+sont venus et les ont brûlés. Faut plus nous demander
+d'actes de naissance, à nous autres!</p>
+
+<p>LE DÉLÉGUÉ, (<span class="stage2">au secrétaire.</span>) Et, comme les Vendéens ont
+brûlé, de leur côté, les actes civils, les recherches deviennent
+impossibles dans le pays. Tout échappe ici
+à la légalité.</p>
+
+<p>LE SECRÉTAIRE, (<span class="stage2">bas.</span>) N'importe, j'ai des soupçons...
+(<span class="stage2">Il consulte le registre et ses notes. Haut, à Corny.</span>) Et Françoise,
+que fait-elle ici?</p>
+
+<p>CORNY. Sauf votre respect, elle garde nos bêtes
+celle-là.</p>
+
+<p>LE SECRÉTAIRE. D'où sort-elle?</p>
+
+<p>CORNY. Du pays d'Aunis. C'est une champie, une
+jeunesse.</p>
+
+<p>LE SECRÉTAIRE, (<span class="stage2">consultant la liste.</span>) Dix-huit ans! Faites-la
+comparaître.</p>
+
+<p>LE DÉLÉGUÉ, (<span class="stage2">qui se tient toujours la tête et qui donne des signes
+d'impatience.</span>) A quoi diable t'amuses-tu là? Vas-tu interroger
+tous ces pouilleux?</p>
+
+<p>LE SECRÉTAIRE, (<span class="stage2">bas.</span>) La fille est la soeur du traître
+Sauvières sont réfugiées par ici, on me l'a dit. Leurs
+âges se rapportent à la déclaration du municipal. J'ai
+là leur signalement, tu dois les voir.</p>
+
+<p>LE DÉLÉGUÉ. Allons, dépêchons-nous!</p>
+
+<p>LE SECRÉTAIRE, (<span class="stage2">à Corny,</span>) qui l'a écouté. Eh bien, la Françoise?</p>
+
+<p>CORNY. Oh dame! elle est aux champs, un peu loin.
+Faut le temps; j'ai envoyé...</p>
+
+<p>LE DEUXIÈME SECRÉTAIRE. Amenez la Marie-Jeanne
+en attendant.</p>
+
+<p>CORNY. Celle-là mène nos chèvres de son côté.</p>
+
+<p>LE PREMIER SECRÉTAIRE. Et le père Jacques? il est
+aussi aux champs?</p>
+
+<p>CORNY. Dame! c'est l'heure de faire son ouvrage.</p>
+
+<p>LE SECRÉTAIRE, (<span class="stage2">au délégué, qui s'impatiente.</span>) Une jeune
+fille et une vieille... Je jurerais que je les tiens! (<span class="stage2">A Corny
+qui l'écoute toujours sans en avoir l'air.</span>) Elle est fille, n'est-ce
+pas, la Marie-Jeanne?</p>
+
+<p>CORNY. Excusez, citoyen elle est veuve.</p>
+
+<p>LE SECRÉTAIRE, (<span class="stage2">à Rebec qui tressaille.</span>) Est-ce vrai, qu'elle
+est veuve?</p>
+
+<p>REBEC, (<span class="stage2">se remettant et payant d'audace.</span>) Veuve d'un républicain
+mort au champ d'honneur, à ce que l'on m'a
+dit.</p>
+
+<p>LE SECRÉTAIRE. Mais Françoise n'est pas mariée?</p>
+
+<p>CORNY. Faites excuse, elle l'est.</p>
+
+<p>LE SECRÉTAIRE, (<span class="stage2">à Rebec.</span>) Réponds, toi!... J'imagine
+que tu n'oserais pas mentir au représentant de la nation?
+Allons, la vérité! Françoise est une brigande,
+nous le savons. Veux-tu que je la nomme? Tu pâlis,
+traître!</p>
+
+<p>REBEC. Citoyen, j'ignore...</p>
+
+<p>CORNY. Allons donc, citoyen municipal, faut pas
+vous confusionner comme ça pour rien! Vous savez
+bien que la Françoise est la promise à Cadio, et qu'elle
+va l'épouser au premier jour.</p>
+
+<p>LE SECRÉTAIRE. Qu'est-ce que c'est encore que celui-là?</p>
+
+<p>CORNY, (<span class="stage2">enjoué.</span>) Cadio, c'est, sauf votre respect, le
+cornemuseux de notre endroit; c'est un homme de son
+rang, un champi comme elle, et un bon patriote, oui-da!
+C'est lui qu'a tué Mâcheballe d'un coup de fusil,
+rasibus le bois du Grand-Chêne!</p>
+
+<p>LE DÉLÉGUÉ, (<span class="stage2">au secrétaire.</span>) Alors, C'est un des nôtres,
+tu vois!</p>
+
+<p>LE SECRÉTAIRE. Ou un émigré déguisé. Tu crois à
+leurs histoires?</p>
+
+<p>CORNY. Je crois ben, moi, citoyen, que vous voulez
+vous gausser de nous. On n'a point de brigands chez
+nous, ni d'émigrés non plus. On ne connaît point
+ça. On est des bons citoyens, autant les uns comme
+les autres. Où donc qu'on trouverait les moyens de
+nourrir des étrangers, avec la misère qu'on a, bonnes
+gens?</p>
+
+<p>LE SECRÉTAIRE, (<span class="stage2">qui a pris des notes, au sous-officier qui revient
+par le hangar.</span>) Eh bien, vous ne ramenez personne?</p>
+
+<p>LE SOUS-OFFICIER. Je n'ai pas rencontré une âme
+dans le rayon d'un quart de lieue.</p>
+
+<p>LE SECRÉTAIRE, (<span class="stage2">au délégué.</span>) Ils nous trahissent tous.
+Partons!</p>
+
+<p>LE DÉLÉGUÉ. La voiture est-elle réparée?</p>
+
+<p>CORNY. Oh! elle vous mènera ben deux cents lieues,
+à c't' heure!</p>
+
+<p>LE DÉLÉGUÉ. Partons, partons!</p>
+
+<p>LE PREMIER SECRÉTAIRE. Montre donc un peu de
+vigueur en partant; ne leur laisse pas croire qu'ils
+t'ont joué!</p>
+
+<p>LE DÉLÉGUÉ, (<span class="stage2">à Rebec.</span>) Tout ce que nous avons vu ici
+est louche, et tes registres sont mal tenus. Mon secrétaire,
+ici présent, repassera demain sous bonne escorte
+et changera vos garnisaires, qui font mal leur
+devoir. D'où vient qu'ils ne se sont pas présentés pour
+recevoir mes ordres?</p>
+
+<p>REBEC. Ils sont en tournée, citoyen commissaire.</p>
+
+<p>LE DÉLÉGUÉ, (<span class="stage2">au premier secrétaire.</span>) Tu vérifieras demain
+à la municipalité tous les actes civils. (<span class="stage2">A Rebec.</span>) J'ai
+pris note de tes réponses et des assertions du paysan,
+ton compère. Si vous avez menti, vous serez fusillés
+dans les vingt-quatre heures, et, si les suspects ont
+disparu, entre autres la Françoise et la Marie-Jeanne,
+ou conduira à Nantes, la chaîne au cou, tous ceux qui
+leur auront donné asile. Vous entendez tous!</p>
+
+<p>CORNY, (<span class="stage2">à ses fils et à ses valets, qui se sont rapprochés.</span>) On entend
+ben, et on ne craint rien! (<span class="stage2">Ils sourient tous d'un air
+ingénu.</span>)</p>
+
+<p>LE DÉLÉGUÉ, (<span class="stage2">appuyé sur un de ses secrétaires; il peut à peine
+marcher.</span>) Je te donnerai des hommes sûrs. Il faut
+retrouver tous ces brigands! Il faut en finir avec
+eux! Il faut faire un exemple (<span class="stage2">bas</span>), et frapper de
+terreur ces coquins de paysans, qui nous rient au
+nez!</p>
+
+<p>LE SECRÉTAIRE. A la bonne heure! Je te reconnais,
+je te retrouve!</p>
+
+<p>LE DÉLÉGUÉ. Oui, boire du sang, tu l'as dit, puisqu'on
+succombe quand on hésite!</p>
+
+<p>LE SECRÉTAIRE, (<span class="stage2">aux paysans, qui leur font escorte, le chapeau à
+la main; avec un ton et une physionomie sinistres.</span>) A demain, vous
+autres! (<span class="stage2">Ils remontent en voiture.</span>)</p>
+
+<p>HENRI, (<span class="stage2">à Rebec,</span>) qui va près de lui. Si elles sont ici, ne me
+le dis pas. Sauve-les à tout prix, et tout ce que je possède
+est à toi! (<span class="stage2">Il saute sur son cheval et suit la voiture qui s'éloigne.</span>)</p>
+
+<br>
+
+<p class="stage1">SCÈNE VII.--REBEC, CORNY, CADIO, LA TESSONNIÈRE,
+LOUISE, ROXANE, <span class="sc">les Paysans</span>, suivant des yeux la voiture,
+et retournant à leurs travaux quand elle a disparu.</p>
+
+<p>REBEC, (<span class="stage2">se parlant à lui-même, devant Corny.</span>) Ah bien, oui!
+tout ce qu'il possède! Qu'est-ce qu'il a, le pauvre officier?
+Et quand il aurait des millions, à quoi ça me
+servirait-il, si on me fusille? Je n'ai pas d'enfants,
+moi, je n'ai que ma peau, et j'y tiens.</p>
+
+<p>CORNY. Ne dites toujours pas à ces dames que leur
+cousin est venu céans! ça les rendrait trop tranquilles,
+la vieille crierait ça sus les toits...</p>
+
+<p>REBEC. Oh! ne craignez rien! je n'ai garde; mais
+que le bon Dieu vous bénisse, vous! vous m'attirez,
+de belles affaires avec vos histoires!</p>
+
+<p>CORNY. Point du tout! j'ai parlé vite et bien...
+J'avais pas le temps de penser.</p>
+
+<p>REBEC. Mais quelle sacrée idée avez-vous eu de
+fiancer mademoiselle Louise avec Cadio?</p>
+
+<p>CORNY. Je pouvais pas la marier avec un autre! Ici,
+tout le monde a femme et enfants. J'ai bien pensé à
+vous, mais je ne sais point si vous êtes veuf ou garçon;
+alors, Cadio, que j'avais vu tantôt, m'a passé par
+la tête...</p>
+
+<p>LOUISE, (<span class="stage2">venant par le hangar avec Cadio; Roxane les suit.</span>)
+ A
+Rebec. Qu'est-ce qu'il me dit, Cadio? vous êtes en
+grand danger à cause de nous?</p>
+
+<p>CORNY. Tiens! il était donc là encore?</p>
+
+<p>CADIO, (<span class="stage2">montrant le hangar.</span>)
+ Oui, ils m'ont bousculé dans
+les fagots. Je me suis tenu coi; j'ai entendu tout.</p>
+
+<p>CORNY, (<span class="stage2">à Louise.</span>)
+ Alors, vous savez qu'on viendra
+demain...</p>
+
+<p>REBEC, (<span class="stage2">agité.</span>)
+ Et que je suis perdu, moi! Trouvez, à
+vous tous, le moyen de me sauver, ou je monte à
+cheval, je rejoins le délégué, je vous dénonce, et j'obtiens
+ma grâce.</p>
+
+<p>ROXANE. C'est peut-être le mieux! Va, coquin, ça
+nous donnera le temps de fuir.</p>
+
+<p>LA TESSONNIÈRE. Fuir encore? avec ma goutte?
+J'aime mieux risquer le tout, je reste.</p>
+
+<p>CORNY, à Rebec. Eh ben, et nous autres? Si vous nous
+dénoncez, on mettra le feu chez nous, et on nous jettera
+dans la Loire?</p>
+
+<p>LOUISE. Mais, si nous restons, vous êtes également
+perdus! Ah! mes pauvres amis, que faire?</p>
+
+<p>CORNY. Dame, y a un moyen de sauver tout le
+monde, et c'est le seul.</p>
+
+<p>LOUISE. Alors, c'est le bon; dites-le vite.</p>
+
+<p>CORNY. Faut vous marier toutes les deux.</p>
+
+<p>ROXANE. Nous marier? Et avec qui, bon Dieu?</p>
+
+<p>CORNY. Avec qui que vous voudrez, pourvu que ça
+soit censé des patriotes. Vous savez bien qu'à Nantes
+et à Paris des grandes dames se sont sauvées comme
+ça de la prison et de la mort; c'était sur votre
+journal.</p>
+
+<p>ROXANE. Quelle horreur! Jamais je ne consentirai...</p>
+
+<p>CORNY. Attendez donc, attendez donc! Il s'agit de
+trouver deux hommes qui se prêtent à la frime pour
+vous sauver. On les trouvera ben! Sitôt le mariage
+bâclé, chacun ira de son côté. Vous serez censées parties
+avec vos maris; pourvu qu'on voie les actes à
+l'état civil, c'est tout ce qu'on veut, et alors, brigandes
+ou non, on vous laissera tranquilles. Tant qu'à
+nous, on ne nous fera point de mal.</p>
+
+<p>LOUISE. Est-ce une loi nouvelle, ces grâces accordées
+à la condition de pareils mariages?</p>
+
+<p>REBEC. Mais certainement! (<span class="stage2">A Corny, bas.</span>) Je n'en sais,
+ma foi, rien, mais ça doit être.</p>
+
+<p>CORNY, (<span class="stage2">haut.</span>)
+ Ça est! c'est imprimé!</p>
+
+<p>ROXANE, (<span class="stage2">à Louise.</span>) Au fait, je le tiens d'une lettre de
+madame du Roseray. Quantité de femmes de qualité
+ont passé par là. C'est le salut.</p>
+
+<p>LOUISE. Ma tante!...</p>
+
+<p>CORNY. Mais voyons, mais voyons, demoiselle! vous
+vous imaginez donc que c'est des vrais mariages? Ah
+ouiche! des mariages comme ça, devant le municipal,
+sans prêtre et sans église? Vous savez ben qu'à présent
+on s'en va la nuit dans les bois, nous autres, pour
+trouver le bon prêtre qui nous marie à la belle étoile du
+bon Dieu. Si on y allait point, on ne se croirait point
+mariés... Eh ben, vous, vous n'irez point et y aura
+rien de fait.</p>
+
+<p>ROXANE. Il a raison, mille fois raison! Ça ne durera
+pas six semaines, une loi pareille. Me voilà décidée,
+moi, je me marie.</p>
+
+<p>REBEC. Avec qui?</p>
+
+<p>ROXANE. Avec qui?... Avec toi, gredin!</p>
+
+<p>REBEC. Avec moi? Miséricorde!</p>
+
+<p>ROXANE. Je te promets une de mes fermes quand le
+roi sera sur le trône.</p>
+
+<p>REBEC, (<span class="stage2">à part.</span>) Diantre! qui sait?. (<span class="stage2">Haut.</span>) Mais je veux
+conserver mes opinions! Je suis républicain de coeur
+et d'âme!</p>
+
+<p>ROXANE. Pardine! c'est ce qu'il faut! Fais-toi jacobin,
+hébertiste, porte le bonnet rouge! Tu es trop
+tiède, mon cher! Ma main et ma ferme, à condition
+que tu seras un démagogue...</p>
+
+<p>LOUISE. Ma tante! tout cela n'est pas sérieux?</p>
+
+<p>CORNY. Si fait, demoiselle, faut que ça soit sérieux...
+pour les bleus, s'entend! Voyons, Rebec, qu'est-ce qui
+prouve le mariage pour ces gens-là? La feuille du registre,
+pas vrai?</p>
+
+<p>REBEC. Et les témoins?</p>
+
+<p>CORNY. Les témoins?... On en trouvera bien pour
+dire <i>oui</i> aujourd'hui, et <i>non</i> une autre fois! Un supposé,
+vous faites les mariages ce soir; demain, vous
+montrez l'acte au délégué ou à son <i>valet</i>; vous le
+déchirez après demain, c'est pas plus malin que ça.</p>
+
+<p>LOUISE, (<span class="stage2">à Rebec.</span>) Est-ce vrai, ce qu'il dit?</p>
+
+<p>REBEC. Mais... oui, c'est très-possible! Vous pensez
+bien que, le danger passé, je quitte le pays, moi!
+Que mon successeur se débrouille!</p>
+
+<p>ROXANE. Et tu déchireras, mon cher, tu déchireras!
+Sans ça, pas de ferme!</p>
+
+<p>REBEC. Oh! soyez tranquille; je n'ai nulle envie
+d'être votre mari! (<span class="stage2">Bas.</span>) C'est une ferme... en toute
+propriété?</p>
+
+<p>ROXANE. Tu veux un engagement signé?</p>
+
+<p>REBEC. Mais... ça se fait; <i>verba volant</i>!</p>
+
+<p>ROXANE. Tu l'auras. (<span class="stage2">A Louise.</span>) Allons, ma nièce,
+fais comme moi. Choisis ton époux républicain.</p>
+
+<p>CORNY. Y a pas à choisir. J'ai choisi au hasard, mais
+j'ai mis la main tout de suite sur le bon.</p>
+
+<p>LOUISE. Qui donc?</p>
+
+<p>CORNY. Cadio!</p>
+
+<p>LOUISE, (<span class="stage2">interdite.</span>) Lui?</p>
+
+<p>CADIO. Je n'avais pas osé vous le répéter, demoiselle;
+mais il a dit que nous étions fiancés.</p>
+
+<p>LOUISE. Et toi; Cadio, est-ce que tu te prêterais à
+une supercherie... qui, après tout, n'engage en rien la
+conscience? Voyons, tu réfléchis?</p>
+
+<p>CADIO. La conscience... vous êtes sûre? Je croirai
+ce que vous croirez.</p>
+
+<p>LOUISE. Eh, bien!... en mon âme et conscience, je
+crois, en bonne chrétienne, qu'un mariage où Dieu
+n'est pas pris à témoin n'est qu'une feuille de papier.</p>
+
+<p>ROXANE. Pas même! c'est une feuille de chou!</p>
+
+<p>CADIO. Alors... dans votre coeur, vous direz non?</p>
+
+<p>LOUISE. Et toi aussi certainement!</p>
+
+<p>CORNY, (<span class="stage2">poussant Cadio qui rêve.</span>) Allons, allons, Cadio!
+t'es républicain, on sait ça! t'as tué Mâcheballe; mauvaise note,
+quand, les blancs reviendront sur l'eau!...
+Mais, en sauvant la demoiselle à c't'heure, tu te sauves
+pour plus tard...</p>
+
+<p>CADIO. La sauver, elle! voilà ce qui me décide.
+(<span class="stage2">A part.</span>) Puisque Henri m'avait commandé de la sauver...
+(<span class="stage2">A Louise.</span>) Alors! vous le voulez?</p>
+
+<p>LOUISE. Mon pauvre Cadio, crois bien que, pour
+disputer ma vie à des misérables, je ne ferais pas un
+mensonge; mais il s'agit de préserver mes vieux parents
+et ces hôtes dévoués qui seraient massacrés avec
+nous.--Voyons, tu as entendu parler ces égorgeurs
+ivres de sang; doutes-tu encore de leur férocité?</p>
+
+<p>CADIO. Non! c'est des fous, des malades, des malheureux!
+La République va mourir!</p>
+
+<p>ROXANE. Eh bien donc, tu reviens à nous, Cadio!
+Aide-nous à tromper ces monstres, et dépêchons-nous.
+Rebec dit qu'il faut nous marier ce soir.</p>
+
+<p>REBEC. Oui, oui, et tout de suite! Je cours préparer
+les actes, Corny se charge de trouver les témoins.</p>
+
+<p>CORNY. J'y vas, ça ne sera pas long.</p>
+
+<p>LA TESSONNIÈRE, (<span class="stage2">à Roxane.</span>) Eh bien, en voilà une
+plaisanterie! Si je n'avais la goutte, je danserais à
+votre noce, ma chère amie!</p>
+
+<p>ROXANE. Ne riez pas ou cachez-vous. Je vais m'habiller.
+(<span class="stage2">Elle s'en va.</span>)</p>
+
+<p>CADIO, (<span class="stage2">à Louise.</span>) Vous n'avez pas peur?...</p>
+
+<p>LOUISE. De quoi?</p>
+
+<p>CADIO. Alors... vous m'estimez? vous avez confiance
+en moi?</p>
+
+<p>LOUISE. N'en es-tu pas digne?</p>
+
+<p>CADIO. Si Henri était là, il dirait oui pour moi, lui!
+C'est lui qui m'a fait penser que j'étais un peu plus
+qu'un chien... Sans doute vous le pensez aussi, puisque
+vous me demandez un service d'ami?</p>
+
+<p>LOUISE. Oui, je te regarde comme un ami sérieux.</p>
+
+<p>CADIO, (<span class="stage2">mélancolique toujours.</span>)
+ Alors, je suis content. Allez
+vous faire belle,--pour qu'on croie que vous m'épousez
+de bon coeur!</p>
+<br>
+
+<h4>DEUXIÈME TABLEAU</h4>
+
+
+
+<p>Une heure s'est écoulée. La nuit est venue.--Les brumes de la Loire
+enveloppent l'horizon et rampent sur les prairies; au zénith, le ciel est
+parsemé d'étoiles brillantes.--La ferme est déserte et silencieuse, sauf
+la maison d'habitation, où brille la vive clarté du foyer à travers les
+vitres ternes et rougeâtres.--Les ombres vagues de quelques femmes
+passent et repassent vivement entre le vitrage et le foyer. Tout à coup
+les chiens aboient avec fureur.</p>
+<br>
+
+<p class="stage1">SCÈNE PREMIÈRE.--<span class="sc">LA MÈRE CORNY, avec une de ses
+Brus; puis SAINT-GUELTAS, RABOISSON, TIREFEUILLE.</span></p>
+
+<p>LA MÈRE CORNY, (<span class="stage2">sur le seuil, regardant.</span>) Qu'est-ce qu'ils
+ont donc à tant japper? avec ça qu'on n'a point
+d'hommes à la maison!</p>
+
+<p>UNE DES BRUS, (<span class="stage2">venant aussi du dehors.</span>) Je ne vois rien!
+c'est qu'ils entendent les noceux qui reviennent. Dépêchons-nous,
+ma mère. Il n'y a encore rien de prêt
+pour le souper.</p>
+
+<p>LA MÈRE CORNY. Pourvu que mon homme ait pensé
+à inviter les garnisaires! Il faut ça pour avoir leurs
+témoignages.</p>
+
+<p>LA BRU. Soyez tranquille, j'y ai été moi-même. (<span class="stage2">Elle
+rentre. Les chiens aboient toujours.--Saint-Gueltas et Raboisson,
+déguisés en paysans et suivis de Tirefeuille, se sont glissés dans la cour
+par le hangar.</span>)</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS, (<span class="stage2">à Tirefeuille.</span>) Fais donc taire ces maudits
+chiens!</p>
+
+<p>TIREFEUILLE. Faut-il les étriper?</p>
+
+<p>RABOISSON. Non, nous sommes chez des amis. Jette-leur
+la viande. (<span class="stage2">Tirefeuille apaise les chiens.</span>)</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Est-ce bien ici?</p>
+
+<p>RABOISSON. Parfaitement. Si on nous a bien dirigés,
+c'est la ferme du Mystère. Tiens, la palissade ici;
+là-bas, la pierre druidique...</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Oui, c'est bien ici qu'elles étaient
+quand Louise m'a écrit. Pourvu qu'elle y soit encore!
+J'avoue qu'il ne serait pas gai d'avoir mené à
+bien un si périlleux voyage pour ne trouver que la
+tante!</p>
+
+<p>RABOISSON. Pauvre vieille folle! nous ne pourrions
+cependant pas l'abandonner.</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Merci! tu en parles à ton aise! on
+voit bien qu'elle n'est pas amoureuse de toi.</p>
+
+<p>RABOISSON. Tirefeuille, qui nous a servi d'éclaireur,
+est sûr d'avoir reconnu Louise tantôt sous les habits
+d'une chevrière. Il faudrait, avant de nous montrer,
+savoir au juste où elle est. (<span class="stage2">A Tirefeuille à demi-voix.</span>) Avance,
+et va écouter auprès de ces fenêtres. Justement, on les
+ouvre! Glisse-toi contre le mur.</p>
+
+<p>TIREFEUILLE. Tiens! il faut croire qu'on fait des
+crêpes là dedans. Quelle flambée! et la bonne odeur
+de graisse, Jésus-Dieu!</p>
+
+<p>RABOISSON, (<span class="stage2">à Saint-Gueltas.</span>) Mon cher marquis, un dernier
+mot avant d'agir. Je ne te laisserai pas éluder la
+question.</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS, brusque et agité, regardant partout. Voyons,
+finissons-en! tes scrupules sont absurdes.</p>
+
+<p>RABOISSON. Ils sont obstinés. Tu ne songes qu'à
+emmener Louise, et, d'après toutes les dispositions
+que tu as prises, il est clair que tu veux l'emmener
+seule.</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Il m'est aussi impossible d'emmener
+trois personnes, car le vieux imbécile la Tessonnière
+en est également, que de prendre la lune avec les dents.
+Louise est ma fiancée, elle s'est promise à moi...</p>
+
+<p>RABOISSON. A la condition que tu sauverais son père.</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. J'avais fait pour lui le sacrifice de
+ma vie. On m'a emporté mourant, et il me semble
+qu'après trois mois de souffrance et de maladie, j'ai
+bien payé ma dette. (<span class="stage2">A Tirefeuille, qui revient.</span>) Eh bien?</p>
+
+<p>TIREFEUILLE. J'ai écouté et regardé, elles ne sont
+pas là.</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Diable!</p>
+
+<p>TIREFEUILLE. Il y a une noce dans la famille, elles
+doivent en être. Vous ne pouvez pas manquer de les
+voir rentrer d'un moment à l'autre.</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. C'est juste, attendons. Monte la
+garde. (<span class="stage2">Tirefeuille s'éloigne.--A Raboisson.</span>) Pour conclure, je
+ne t'empêche en aucune façon de prendre deux de
+mes chevaux pour emmener la tante et le vieillard.
+C'est à tes risques et périls, mon cher; mais tu ferais
+mieux de les avertir que nous reviendrons plus tard
+exprès pour eux. Moi, j'emmène Louise, je l'ai résolu,
+je le veux, je l'aime!</p>
+
+<p>RABOISSON. Et tu l'épouses?</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Ah! c'est là ce que tu veux me faire
+jurer?</p>
+
+<p>RABOISSON. Oui. J'étais l'ami et l'obligé de son père.
+Eh! mon Dieu; je ne suis pas plus scrupuleux qu'un
+autre, tu le sais bien; mais Louise m'intéresse. Ce
+n'est pas une femme ordinaire. Elle se tuera, si tu la
+trompes.</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Ou elle me tuera, je le sais. C'est
+pour cela que j'en suis fou, et que, si je ne peux pas
+la vaincre autrement, je l'épouserai. Es-tu satisfait?</p>
+
+<p>RABOISSON. Pas trop. Il y a trop de conditionnel
+dans la rédaction de ton contrat.</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Ah! sacredieu! voyons, es-tu un
+dévot ou un père de famille pour me chicaner de la
+sorte? Non, tu es un vieux garçon comme moi, et tu
+sais de reste qu'on ne doit que de l'amour aux
+femmes qui ne demandent que de l'amour... Dieu
+leur a donné comme à nous de la volonté pour résister,
+et des griffes, faute d'autres armes, pour se
+défendre. Qu'elles se défendent, si bon leur semble,
+mordieu! nous jouons notre rôle en les poursuivant.
+Elles peuvent toujours fuir; celle-ci m'appelle...</p>
+
+<p>RABOISSON. Parce qu'elle ignore la mort de son
+père. Elle te demande de les réunir.</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Ah! bah! elle m'aime! elle me
+suivra pour moi!</p>
+
+<p>TIREFEUILLE, (<span class="stage2">approchant.</span>) On vient!</p>
+
+<p>RABOISSON, à Saint-Gueltas. Je m'éloigne, je ne sais
+pas faire le paysan. Tu me trouveras au rendez-vous.
+(<span class="stage2">Il quitte la cour et se dirige vers le bois le plus proche.</span>)</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS, (<span class="stage2">à Tirefeuille.</span>) Fais mener près d'ici la
+barque que j'ai louée.</p>
+
+<p>TIREFEUILLE. J'y vas; mais cachez-vous, mon maître!
+voilà la fermière.</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Tant mieux. Je vais me faire inviter
+à la noce! Va-t'en, cache ta mauvaise figure.
+(<span class="stage2">Tirefeuille s'en va par le hangar.</span>)</p>
+<br>
+
+<p class="stage1">SCÈNE II.--<span class="sc">SAINT-GUELTAS, LA MÈRE CORNY, avec
+une de ses Brus; puis CORNY, CADIO, REBEC, TIREFEUILLE,
+LOUISE, ROXANE, un Caporal de garnisaires,
+Militaires et Invités.</span></p>
+
+<p>LA MÈRE CORNY. Par là, Catherine: il doit y avoir
+encore deux chaises et la petite table. Attends, je vas
+t'aider.</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. C'est trop lourd, madame Corny,
+c'est à moi de porter ça. A la maison, pas vrai?</p>
+
+<p>LA MÈRE CORNY. En vous remerciant; mais qui
+donc que vous êtes? Je ne vous reconnais point.</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Un ami.</p>
+
+<p>LA MÈRE CORNY, (<span class="stage2">méfiante.</span>) Un ami?</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS, lui donnant une bourse. Voilà la preuve.</p>
+
+<p>LA MÈRE CORNY, (<span class="stage2">émue.</span>) Ah! bonne sainte Vierge, tant
+que ça? Mais, si c'est pour le dommage de quelqu'un,
+je n'en veux point.</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Non, je suis un brigand, un chef.
+Je me cache. Je ne demande qu'à me reposer une
+heure chez vous, et je pars.</p>
+
+<p>LA MÈRE CORNY. Dame, c'est qu'on va avoir du
+monde, et on a invité les garnisaires. Vous irez dans
+la grange, on vous portera à souper. Tenez! v'là la
+noce qui arrive. Écoutez le biniou! Deux belles mariées,
+oui-da!</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Deux?</p>
+
+<p>LA MÈRE CORNY. Une jeune et une sur le retour,
+mais encore de bonne mine. (<span class="stage2">Roxane entre en toilette de
+mariée avec la fleur d'oranger à sa cornette; elle donne le bras à
+Rebec.</span>)</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Ça?</p>
+
+<p>LA MÈRE CORNY. Eh! oui, c'est la Marie-Jeanne,
+notre servante.</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS, (<span class="stage2">à part.</span>) Roxane! Je crois rêver. (<span class="stage2">Haut.</span>)
+Mais l'autre?...</p>
+
+<p>LA MÈRE CORNY. Tenez! notre vachère Françoise,
+avec le ménétrier Cadio. (<span class="stage2">Elle va au-devant de Louise et de
+Cadio, qui sont entrés avec une partie des invités.</span>)</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS, (<span class="stage2">à part.</span>) Louise! Cadio! je deviens
+fou! Ah! la Tessonnière, je le ferai parler! (<span class="stage2">Il se glisse
+parmi les invités.--Toute la noce est entrée dans la cour et entoure les
+deux couples. Un des garçons du village tient la cornemuse de Cadio et
+crie: «Une danse, une danse, avant d'entrer au logis!» Les quatre garnisaires
+avec leur caporal crient: «Vivent les mariés! Une danse, tout
+de suite!»</span>)</p>
+
+<p>ROXANE. Oui, oui, la ronde de Bretagne! C'est très-joli!
+Je veux danser, moi, ouvrir le bal. (<span class="stage2">A Louise.</span>) Sois
+donc gaie! C'est charmant, le bal champêtre. Puisque
+nous voilà sauvées de là guillotine!...</p>
+
+<p>CORNY. Minute, minute! j'allume le fanal! (<span class="stage2">Il allume
+une grosse lanterne de corne qu'il accroche à un pieu.</span>) Joseph! viens
+par là, sur le tonneau, mon gars, et joue de ton mieux.
+(<span class="stage2">Bas.</span>) Fais du train, c'est tout ce qu'il faut.</p>
+
+<p>CADIO, (<span class="stage2">au garçon qui commence à faire brailler le biniou.</span>) Non,
+Joseph! rends-moi ça. Tu gâtes la voix à mon biniou.
+C'est moi qui ferai danser, comme les autres fois!</p>
+
+<p>CORNY, (<span class="stage2">riant.</span>) Ah! par exemple! un nouveau marié,
+c'est pas l'usage, ça! (<span class="stage2">A Louise.</span>) Faut observer tous les
+usages!</p>
+
+<p>LOUISE, (<span class="stage2">un peu gênée.</span>) Comment, Cadio, vous n'allez
+pas me faire danser?</p>
+
+<p>CADIO. Si fait, en vous jouant la danse. Je n'ai dansé
+de ma vie et ne veux point vous faire rire de moi.</p>
+
+<p>LE CAPORAL DES GARNISAIRES. Alors, c'est moi que
+j'aurai l'avantage d'inviter la belle Françoise, nonobstant
+l'autorisation préalable du mari.</p>
+
+<p>CADIO. Oui, oui, allez!</p>
+
+<p>CORNY, (<span class="stage2">à Louise qui hésite.</span>) Craignez rien, c'est nos amis
+et nos répondants! (<span class="stage2">Louise donne la main au caporal, Roxane et
+Rebec font vis-a-vis, tous les autres forment la chaîne avec eux et dansent
+en rond sur le rhythme cadencé et monotone de la Bretagne. Chacun a
+le droit de couper la chaîne et de s'y placer où il veut.</span>)</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS, (<span class="stage2">qui a parlé bas avec la Tessonnière, à part.</span>)
+Mariée, elle! Ah! j'arrive à temps! (<span class="stage2">A Tirefeuille, qui vient
+par le hangar.</span>) Eh bien, qu'y a-t-il?</p>
+
+<p>TIREFEUILLE. La barque vous attend. Dépêchez-vous,
+le brouillard remonte.</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Bien,... va... Non, écoute! Tu vois
+ce joueur de biniou?</p>
+
+<p>TIREFEUILLE. Je le connais. Il se vante dans le pays
+d'avoir tué Mâcheballe.</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Ah! alors... tu l'empêcheras de
+nous suivre.</p>
+
+<p>TIREFEUILLE. Faut-il vous en débarrasser?</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Si c'est nécessaire, s'il menace de
+nous perdre, oui! Autrement... Après ça, un coquin
+de moins...</p>
+
+<p>TIREFEUILLE. Ça Suffît! (<span class="stage2">Ils se séparent.</span>)</p>
+
+<p>LA TESSONNIÈRE, (<span class="stage2">bas, à Saint-Gueltas, en le voyant se diriger
+vers Louise.</span>) N'oubliez pas qu'elle ne sait rien de la mort
+de son père!... et méfiez-vous de ces bleus qui sont
+là! Votre figure est si connue!</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Allons donc! ma vie se passe à me
+moquer d'eux. (<span class="stage2">Il va couper la ronde et sépare le caporal de Louise,
+dont il prend la main. Personne n'y fait attention, pas même Louise, qui
+le prend pour un paysan invité. La danse continue. Tout à coup, Cadio
+s'interrompt, repasse la cornemuse à Joseph et descend du tonneau.</span>)</p>
+
+<p>REBEC, (<span class="stage2">inquiet.</span>) Eh bien, qu'est-ce qu'il y a?</p>
+
+<p>CADIO. Rien, rien, dansez toujours! (<span class="stage2">A part, isolé et regardant
+Louise.</span>) Saint-Gueltas! c'est lui, j'en suis sûr. Ah!
+voilà le réveil! Déjà! J'étais heureux, moi, de pouvoir
+la préserver. La voir gaie et tranquille un moment! si
+belle, si gracieuse à la danse,... et ma musette allait
+si bien!... J'étais comme dans un songe! j'oubliais
+tout!... et voilà le démon!</p>
+
+<p>CORNY, (<span class="stage2">interrompant la danse.</span>) Allons, allons, les amis!
+le festin vous attend! Ça n'est pas du fameux; vous
+savez la grand' misère, grand'misère! Y a des galettes, et des crêpes,
+et du cidre; et puis encore du cidre, des crêpes et des
+galettes. (<span class="stage2">Bas, au caporal.</span>) Avec quatre ou cinq bouteilles
+de vin de Saintonge pour les amis qu'on a sous les
+drapeaux.</p>
+
+<p>LES MILITAIRES et LES INVITÉS. Vive le père Corny!</p>
+
+<p>ROXANE. Oui, oui! allons manger des crêpes! (<span class="stage2">Bas, à
+Rebec.</span>) Allons, mauvais drôle, donne-moi le bras!</p>
+
+<p>REBEC. Oui, aimable épouse; mais, essuyez donc
+votre rouge: ça va se voir aux lumières, et ça donnera
+des soupçons... (<span class="stage2">Ils rentrent tous dans la maison.</span>)</p>
+
+<br>
+
+<p class="stage1">SCÈNE III.--LOUISE, SAINT-GUELTAS, CADIO, qui se
+glisse derrière une charrette pour les observer.</p>
+
+<p>LOUISE, que Saint-Gueltas retient. Vous dites... de la part
+de mon père? Parlez, parlez! nous sommes seuls.</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS, (<span class="stage2">soulevant son chapeau.</span>) Louise, c'est moi!
+votre père vous attend.</p>
+
+<p>LOUISE, (<span class="stage2">étouffée par la joie.</span>) Ah! merci, merci! Il est
+vivant! mon Dieu, merci! (<span class="stage2">Elle fond en larmes.</span>)</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS, (<span class="stage2">la faisant asseoir.</span>) Il est à ses genoux. J'ai
+tenu ma parole, je suis tombé mourant à ses côtés.
+Lui... je ne dois pas vous cacher qu'il avait été blessé
+aussi.</p>
+
+<p>LOUISE. Ah!, j'en étais sûre, qu'il ne pouvait pas
+m'écrire! Et vous?...</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Je suis à peine guéri, mais j'aurai
+la force de vous emmener et de vous protéger. Hâtons-nous,
+Louise.</p>
+
+<p>LOUISE. Oui, oui!, mais... Hélas! non, pas avant demain
+soir! Le salut des braves gens qui nous ont donné
+asile exige que je sois représentée à un de ces misérables
+qui viennent nous relancer jusqu'ici.</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Vous voulez attendre jusqu'à demain?
+Y songez-vous? croyez-vous que je le souffrirai?</p>
+
+<p>LOUISE. Puisqu'il le faut pour empêcher...</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Pour empêcher M. Cadio d'être inquiété,
+n'est-ce pas? Ah! Louise, quelle insigne folie
+que ce mariage!</p>
+
+<p>LOUISE. On m'a dit...</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. On vous a trompée. Il ne vous préserverait
+pas de la persécution et de la mort.</p>
+
+<p>LOUISE. Eh bien, je dois braver cela plutôt que de
+perdre ces généreux paysans...</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Vous croyez que je vous laisserai
+au pouvoir d'un Cadio, d'un idiot, d'un fou!</p>
+
+<p>LOUISE. Il n'est rien de tout cela.</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS, (<span class="stage2">irrité et impétueux.</span>) Alors, c'est vous qui
+êtes insensée de croire qu'un homme quelconque ne
+se prévaudrait pas en pareille circonstance...</p>
+
+<p>LOUISE. Taisez-vous! Cette pensée calomnie son
+dévouement, et elle m'outrage!</p>
+
+<p>CADIO, (<span class="stage2">à part, répétant tout bas.</span>) Outrage!...</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Ah! pardonne-moi, Louise, ma
+Louise adorée!... Mais est-il possible que je ne sois
+pas révolté jusqu'à la fureur en songeant qu'un autre,
+fût-ce un misérable imbécile, vient de te donner son
+nom et de recevoir ta main dans la sienne! C'est un
+simulacre, je le sais, un engagement nul, arraché par
+la crainte qu'exercent nos tyrans; mais il me tarde de
+laver cette souillure avec mes baisers sur ta main
+chérie! Viens, viens! je ne veux pas que cette brute te
+voie une heure, une minute de plus!</p>
+
+<p>LOUISE. Impossible avant demain!</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Eh bien, vous me forcez à vous le
+dire... Louise! votre père n'est pas guéri,... son état
+est grave,... on n'est pas certain de le sauver. Le temps
+presse, il réclame vos soins!</p>
+
+<p>LOUISE, (<span class="stage2">qui s'est levée.</span>) Assez, assez! partons; mais il
+faut appeler...</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Les autres, oui! Raboisson est ici,
+il s'en charge; venez, j'ai là une barque, nous les rejoindrons
+à un endroit convenu.</p>
+
+<p>LOUISE. Mais... les paysans!... Mon Dieu, que va-t-on
+leur faire? Avertissons-les.</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Mademoiselle de Sauvières, les moments
+sont précieux. Si nous ne retrouvions pas votre
+père vivant, quels reproches n'auriez-vous pas à vous
+faire, vous?</p>
+
+<p>LOUISE. Mon pauvre père! ah! lui avant tout; emmenez-moi,
+courons!</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Venez! (<span class="stage2">Ils vont pour sortir par le hangar.</span>)</p>
+
+<p>CADIO, (<span class="stage2">qui s'est mis devant, les arrête.</span>) Non, il vous trompe,
+il ment! votre père...</p>
+
+<p>LOUISE. Est mort?</p>
+
+<p>CADIO. Non, émigré! Il n'est pas où il vous dit.</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS, (<span class="stage2">mettant la main à sa ceinture.</span>) Comment
+le saurais-tu, imbécile? (<span class="stage2">A Louise, bas.</span>) Vous voyez bien,
+il est jaloux! il va parler en maître. Remettez-le donc
+à sa place, ou je serai forcé...</p>
+
+<p>LOUISE, (<span class="stage2">lui retenant le bras.</span>) Non, non!--Adieu, Cadio.
+J'emporte ton anneau d'argent, gage de ton dévouement
+et de ta soumission. (<span class="stage2">Montrant Saint-Gueltas.</span>) Voici
+l'époux que j'avais choisi. Tu viendras nous voir
+quand nous serons mariés. Tiens, mon ami, voilà
+pour payer le voyage. (<span class="stage2">Elle lui donne une bourse et disparaît avec
+Saint-Gueltas, qui, en passant, fait un signe à Tirefeuille, caché dans les
+débris du hangar.</span>)</p>
+
+<p>CADIO, (<span class="stage2">stupéfait.</span>) De l'argent! de l'argent à Cadio pour
+payer son silence! celui qu'on estimait, que l'on prétendait
+traiter en ami! (<span class="stage2">Il jette la bourse vers le hangar. Tirefeuille
+rampe et s'en saisit.</span>) Ah! Voilà leur coeur, à ces femmes-là!
+voilà leur amitié, leur reconnaissance! Je
+comprends à présent ce que j'ai entendu là ce matin!
+Ces trois fous, ces trois fantômes qui voulaient boire
+du sang, c'est des hommes qu'on a humiliés et qui se
+vengent!... Mais qu'est-ce que je peux faire, moi?...
+Je dois pourtant sauver la cousine d'Henri, car il l'enlève,
+ce démon! (<span class="stage2">Le brouillard s'est dissipé, il voit Saint-Gueltas et
+Louise, dans la barque, quitter la rive.</span>) Ils remontent le courant!
+j'irai plus vite qu'eux! Je crierai à Louise que son
+père est mort. Il le faut. (<span class="stage2">Il va vers la barrière.</span>)</p>
+
+<p>TIREFEUILLE, (<span class="stage2">qui le guette, lui plonge son couteau dans le flanc
+et disparaît en disant:</span>) Il a son affaire! (<span class="stage2">Cadio est tombé sur le
+coup.</span>)</p>
+
+<p>CADIO, égaré, se soulevant. Eh bien, qu'est-ce que c'est
+donc? Pourquoi ce coup de poing? Tant pis! Allons!
+Comment! me voilà sans force? Il m'a fait grand mal,
+ce lâche! (<span class="stage2">Regardant sa main qu'il a portée à son côté.</span>) Du sang?
+est-ce du sang? Ah! l'assassin! qu'est-ce qu'il m'a fait?
+N'importe, j'irai. Louise!... (<span class="stage2">Il retombe sur la paille et reste
+évanoui.</span>)</p><br>
+
+<p class="stage1">SCÈNE IV.--CORNY et REBEC sortent de la maison et passent
+près de CADIO sans le voir.</p>
+
+<p>CORNY. C'est drôle tout de même que les deux jeunes
+mariés ne se montrent point! Faudrait pourtant qu'on
+les voie!</p>
+
+<p>REBEC. Moi, je vois ce que c'est... Mademoiselle
+Louise a grand'honte de ce mariage; elle n'est point
+comme sa tante, qui en rit parce qu'au bout du compte
+épouser un fonctionnaire... ce n'est pas tant déroger!...</p>
+
+<p>CORNY. Oui, la demoiselle rougit du cornemuseux.
+Elle aura ouï dire au pays que c'est tous des sorciers
+et des meneux de loups. Dame, y a ben du vrai là dedans,
+et Cadio a une parole, une manière, une figure,
+qui ne sont pas comme celles des autres chrétiens.
+Pourvu qu'il l'ait pas charmée avec quelque sortilége!
+ça s'est vu!</p>
+
+<p>REBEC. Allons donc, Corny, vous dites des bêtises!
+Il ne faut plus croire à ces superstitions-là. Moi, je
+pense que la demoiselle se cache et qu'elle a dit à Cadio
+de s'en aller. Allons! on en fera des plaisanteries;
+ça ne nous regarde pas.</p>
+
+<p>CORNY. Eh! eh! des plaisanteries sur les nuits de
+noces, c'est ce qu'il faut, mordi! Je vas en faire
+aussi!</p>
+
+<p>REBEC. Oh! mais non! La vieille pourrait se fâcher
+et se trahir! Croyez-moi, poussez tout votre monde à
+boire et à danser, ça fera oublier les absents.</p>
+
+<p>CORNY. J'vas flanquer de l'eau-de-vie dans le cidre.
+Allons, venez-vous? (<span class="stage2">Il rentre.</span>)</p>
+<br>
+
+<p class="stage1">SCÈNE V.--REBEC, puis HENRI et CADIO.</p>
+
+<p>REBEC. C'est drôle tout de même, ces mariages-là!
+On ne sait pas ce qui peut arriver. S'ils étaient bons
+par hasard, et si ces dames rentraient dans leurs
+biens?... Qu'est-ce qui rôde donc par là? Miséricorde!
+M. Henri! Vient-il pour les faire sauver? Oh! pas de
+ça! Et la visite de demain! Il faut l'éloigner d'ici,
+sans qu'il les voie! (<span class="stage2">Bas, allant à lui.</span>) C'est moi, ne craignez
+rien.</p>
+
+<p>HENRI. C'est justement toi que je cherche.</p>
+
+<p>REBEC. Et comment diable avez-vous fait pour lâcher
+votre consigne?</p>
+
+<p>HENRI. J'ai risqué ma tête, voilà tout; j'ai laissé le
+délégué sous bonne garde à Donges, où il passe la nuit.
+Je suis venu seul à bride abattue. J'ai caché mon cheval
+derrière le moulin. Me voilà. Parle vite. Louise est
+ici?</p>
+
+<p>REBEC. Mais... non! je ne vous ai pas dit ça!</p>
+
+<p>HENRI. Tu me l'as fait entendre par signes tantôt;
+tu me montrais ces bois...</p>
+
+<p>REBEC. Oui, le côté par où elles se sont sauvées.</p>
+
+<p>HENRI. Ainsi cette Françoise, cette Marie-Jeanne,
+qui ont attiré les soupçons, ce n'est pas Louise et sa
+tante?</p>
+
+<p>REBEC. Si fait! c'est à moi qu'elles doivent leur salut.
+Je les ai protégées ici pendant tout l'hiver; mais,
+ce soir, elles ont été prudemment se réfugier ailleurs.</p>
+
+<p>HENRI. Où ça? Dis-le donc vite!</p>
+
+<p>REBEC. Vite, vite!... permettez, monsieur Henri.
+Ce que vous voulez faire est une trahison envers la
+République!</p>
+
+<p>HENRI. Ah! tu as des scrupules, à présent?</p>
+
+<p>REBEC. J'en ai... j'en ai pour vous! Vous n'en avez
+donc plus?</p>
+
+<p>HENRI. Quant à cela, non! Ce n'est plus la guerre,
+c'est-à-dire le besoin de se défendre; c'est la persécution,
+c'est-à-dire le besoin de se venger. Malheureusement,
+je n'ai ni temps ni fortune, ni liberté d'agir
+pour assurer la fuite de ces deux femmes; mais je
+peux faire qu'elles soient averties de quitter la France
+et de mettre à leur disposition le peu que j'ai. Tu vas
+me dire où elles sont, et j'y cours.</p>
+
+<p>REBEC. Vous auriez grand tort d'attirer l'attention
+sur elles. Elles ont plus d'argent que vous. Saint-Gueltas
+leur en a fait tenir, et c'est en Angleterre qu'elles
+se proposent d'aller.</p>
+
+<p>HENRI. Est-ce bien vrai, ce que tu dis là?</p>
+
+<p>REBEC. Je vous jure! Voulez-vous que, pour plus
+de sécurité, j'envoie un exprès après elles, pour leur
+dire de filer vite?</p>
+
+<p>HENRI. Vas-y toi-même!</p>
+
+<p>REBEC. Oh! moi, un municipal, pas possible! mais
+le fermier ira.</p>
+
+<p>HENRI. Vite alors! Tiens! voilà pour payer son déplacement.</p>
+
+<p>REBEC. Inutile, gardez ça. Il ira par dévouement à
+ces dames, et il ira plus vite que vous qui ne connaissez
+pas les chemins. Allez-vous-en, les garnisaires sont
+par là. Je tremble qu'ils ne vous voient!</p>
+
+<p>HENRI. Adieu donc! tu réponds...</p>
+
+<p>REBEC, (<span class="stage2">avec une dignité burlesque.</span>) Je réponds de tout. Retournez
+à votre poste, citoyen lieutenant! (<span class="stage2">Henri s'éloigne.</span>)
+Et nous... retournons à ma noce! (<span class="stage2">Il rentre.</span>)</p>
+
+<p>HENRI, (<span class="stage2">revenant sur ses pas.</span>) Il me trompe... Je ne sais
+pas pourquoi il me semble... Ce n'est pas un méchant
+homme, il ne les livrerait pas; mais il craint la mort,
+et, dans ces temps de fureur, quiconque tient à la vie
+est capable de tout! Le temps marche, chaque instant
+me perd, et je ne sais que faire pour que mon danger
+serve à ces pauvres femmes! Tiens! un homme endormi...
+ou ivre! Cadio! tout est sauvé. (<span class="stage2">Il le secoue et l'appelle
+à voix basse.</span>) Cadio! Cadio, mon ami!</p>
+
+<p>CADIO. Ah! vous me faites mal, vous!</p>
+
+<p>HENRI. Es-tu malade?</p>
+
+<p>CADIO. Oui, bien malade!</p>
+
+<p>HENRI. Et pourquoi es-tu là, seul, couché par terre?
+La misère, la faim peut-être? Il n'y a donc plus de
+pitié en ce monde? (<span class="stage2">Il l'aide à se relever.</span>) Pauvre garçon,
+remets-toi, voyons! Tiens, bois un peu.--(<span class="stage2">Il lui fait boire
+quelques gouttes d'eau-de-vie dans une petite bouteille plate qu'il porte
+sur lui en cas de blessure ou d'épuisement.</span>) Ça va-t-il mieux?</p>
+
+<p>CADIO, (<span class="stage2">qu'il a assis sur un timon de charrette.</span>) Oui; qu'est-ce
+que vous voulez? Ah! c'est vous?</p>
+
+<p>HENRI. Moi, celui qui te doit la vie. Je cherche
+Louise, et... m'entends-tu?</p>
+
+<p>CADIO. Oui, Louise, partie.</p>
+
+<p>HENRI. Tant mieux, alors! Merci, Cadio.</p>
+
+<p>CADIO. Oh! non, pas tant mieux! partie avec lui!</p>
+
+<p>HENRI. Qui, lui?</p>
+
+<p>CADIO. Saint-Gueltas! Allons, courez; moi, je ne
+peux pas!</p>
+
+<p>HENRI, (<span class="stage2">douloureusement.</span>) Et moi, je ne dois pas!</p>
+
+<p>CADIO. Vous y renoncez?</p>
+
+<p>HENRI. Il y a longtemps que j'ai renoncé à être heureux,
+Cadio! Il n'est plus question de ça en France! Je
+ne voulais pas que mes parentes fussent traînées à la
+boucherie nantaise au milieu des insultes.--Saint-Gueltas
+est mon ennemi, mon ennemi politique et personnel;
+mais Louise n'a plus que lui pour la protéger,
+je ne les poursuivrai pas!</p>
+
+<p>CADIO (<span class="stage2">ranimé, se levant.</span>) Oh! vous n'aimez donc pas?...
+vous n'êtes donc pas jaloux?</p>
+
+<p>HENRI. Je n'ai pas le droit de l'être. Louise ne m'a
+jamais aimé.</p>
+
+<p>CADIO. Qu'est-ce que ça fait, ça? Elle est aveugle,
+elle est trompée, et elle veut l'être, parce qu'elle est
+folle, parce qu'elle est lâche!</p>
+
+<p>HENRI, (<span class="stage2">étonné.</span>) Qu'est-ce que tu as donc contre elle,
+Cadio?</p>
+
+<p>CADIO. Moi? Rien! Je déteste les royalistes, voilà
+tout... et je veux... je veux m'engager, à présent! J'ai
+l'âge! je me suis toujours caché... je ne veux plus avoir
+peur! Emmenez-moi!</p>
+
+<p>HENRI. Certes, de tout mon coeur. Il y a longtemps
+que je le voulais et que je me tourmentais de ce que
+tu étais devenu. Bois encore, et viens, car je suis
+pressé!</p>
+
+<p>CADIO. Oui, soldat! je serai soldat! Je tuerai Saint-Gueltas!--Bonté
+de Dieu! je ne peux pas marcher!
+Allons, laissez-moi mourir là. Je suis blessé, voyez!</p>
+
+<p>HENRI. Blessé? par qui?</p>
+
+<p>CADIO. Je ne sais pas, un assassin! peut-être lui,
+parce que je voulais courir après elle.</p>
+
+<p>HENRI. Ce n'est peut-être rien, essaye; donne-moi
+le bras, mon cheval est bon, il nous portera tous les
+deux.</p>
+
+<p>CADIO. Où est-il?</p>
+
+<p>HENRI. Là, au moulin; c'est tout près.</p>
+
+<p>CADIO. Allons! (<span class="stage2">Il retombe.</span>) Pas possible. Adieu!</p>
+
+<p>HENRI. Non! je te porterai.</p>
+
+<p>CADIO. Vous, me porter?</p>
+
+<p>HENRI. La belle affaire!</p>
+
+<p>CADIO. Ah! tenez, c'est vous que j'aime! tout le
+reste... il n'y a que vous... Je marcherai!</p>
+
+<p>HENRI. Eh! oui, tu marcheras! Tu apprendras à
+marcher à moitié mort. Je te l'ai déjà dit au Grand-Chêne:
+sers ton pays et tu deviendras vite un homme.</p>
+
+<p>CADIO. C'est vrai, je me souviens! Eh bien, allons
+je serai un homme!</p>
+
+<p>HENRI. Attends! voilà sous mes pieds quelque chose...
+Ne tombe pas!</p>
+
+<p>CADIO, (<span class="stage2">touchant avec son pied.</span>) Je sais ce que c'est! Mon
+biniou!</p>
+
+<p>HENRI. Ah! tu y tiens? (<span class="stage2">Il veut le ramasser.</span>)</p>
+
+<p>CADIO. Non, laissez-le. C'est fini, ça! Un sabre, c'est
+un sabre que je veux! (<span class="stage2">Ils s'en vont. On continue à chanter et à
+danser dans la maison.</span>)</p>
+<br>
+
+<h4>TROISIÈME TABLEAU</h4>
+
+
+<p>Un îlot couvert d'une épaisse oseraie.--Saint-Gueltas et Louise abordent, et
+descendent d'une barque que conduit un paysan batelier.</p>
+<br>
+
+<p class="stage1">SCÈNE PREMIÈRE.--SAINT-GUELTAS, LOUISE, <span class="sc">un
+Batelier</span>.</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS, (<span class="stage2">au batelier.</span>) Va plus loin remiser ton
+bachot, cache-le bien et attends-nous. (<span class="stage2">Le batelier obéit.</span>)</p>
+
+<p>LOUISE, (<span class="stage2">sur la grève.</span>) Mon Dieu, pourquoi nous arrêter
+déjà?</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Je n'ai pas voulu vous effrayer, mais
+nous étions suivis.</p>
+
+<p>LOUISE. Vous en êtes sûr? Je n'ai rien vu! C'est peut-être
+nos compagnons!...</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Impossible! Raboisson doit conduire
+à cheval votre tante et M. de la Tessonnière un
+peu plus loin. Venez, venez! Ne restons pas sur la
+rive. La nuit est claire. Par là, les buissons nous cacheront,
+si l'on s'obstine à nous suivre; mais j'espère
+qu'on nous a perdus de vue. (<span class="stage2">Ils ont gagné le milieu de l'îlot.</span>)
+Tenez, voici une hutte de roseaux où j'ai déjà échappé
+une fois aux recherches. Vous pouvez vous étendre sur
+le sable sec et vous reposer, bien roulée dans mon
+manteau. Entrez, il fait froid.</p>
+
+<p>LOUISE. Non, je ne sens pas le froid. Je suis aguerrie.
+J'ai passé plus d'une nuit d'hiver dans les genêts
+pour déjouer les perquisitions. Je resterai ici, assise.
+Personne ne peut me voir.</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Louise, vous vous méfiez de moi
+avec une obstination...</p>
+
+<p>LOUISE. Non! Dans la position où je suis, inquiète
+et désolée, puis-je penser que vous ne respecteriez pas
+mon malheur et mon isolement?... Mais verrez-vous
+d'ici passer cette barque qui nous suit?</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Elle ne peut approcher sans que je
+l'entende; j'ai l'oreille exercée, et, d'ailleurs, la nuit est
+si calme et si belle! Cet endroit est charmant, et le
+murmure de ce grand fleuve semé d'étoiles est si doux!
+Ah! sans l'inquiétude qui vous oppresse, vous sentiriez
+votre âme se dilater ici, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>LOUISE. Je ne sens rien, je ne vois rien. Je ne pense
+qu'à celui qui m'attend. Parlez-moi de lui, de lui seul.
+Il est donc bien mal?</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. J'ai exagéré. Pardonnez-le-moi,
+chère enfant. Je devais vous arracher à ce refuge périlleux,
+à ces protecteurs imbéciles...</p>
+
+<p>LOUISE. Ah! cruel, vous jouez avec ma douleur!
+Est-ce vrai maintenant, ce que vous dites? Mon père...</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Il vivra, rassurez-vous; mais dites-moi,
+Louise, ce mariage absurde contracté ce soir...</p>
+
+<p>LOUISE. Il vous tourmente plus que de raison. Il
+n'existe pas. Quand même la loi impie qui prétend le
+rendre sérieux sans consécration religieuse ne serait
+pas déchirée au premier jour de raison et de foi qui
+luira sur la France, il n'aurait aucune valeur.</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Comment s'est-il fait? sous quels
+noms?</p>
+
+<p>LOUISE. Ma tante et moi, nous avons été mariées
+sous des noms d'emprunt.</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Vous en êtes sûre?</p>
+
+<p>LOUISE. Très-sûre, j'ai bien écouté ce qu'on a lu.</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Avez-vous lu ce qu'on a écrit?</p>
+
+<p>LOUISE. Non; mais l'acte sera détruit. Celui qui l'a
+rédigé a tout intérêt à n'en pas laisser de traces. D'ailleurs,
+vous m'avez promis de faire arrêter le secrétaire
+du délégué, qui doit aller demain à la municipalité
+pour vérifier le registre et renouveler la persécution.
+Jurez-moi qu'il en sera empêché et que mes pauvres
+amis de la ferme ne seront pas victimes de ma fuite
+précipitée.</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Je vous le jure! On vous apportera,
+si vous le voulez, les deux oreilles de M. le secrétaire.</p>
+
+<p>LOUISE. Ne pouvez-vous me promettre de préserver
+mes bons paysans sans me remettre sous les yeux les
+horribles représailles...</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Il faut vous habituer à ces images-là,
+Louise. Vous n'avez rien vu dans la guerre de Vendée,
+celle que nous commençons sera autrement terrible.
+On a exaspéré le sentiment populaire, on a mis
+en vigueur l'affreux décret de la Convention. On a
+brûlé les chaumières, égorgé les femmes et les enfants
+des insurgés absents; on a dévasté leurs champs, détruit
+leurs bestiaux. Il faudra payer cher ces atrocités!</p>
+
+<p>LOUISE. Est-ce une raison pour en commettre de pareilles?</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Oui, c'est une raison pour le paysan,
+et nul pouvoir humain ne le retiendra désormais. Le
+Breton, notre nouvel allié, est vindicatif, et le dictateur
+de Nantes semble avoir pris à tâche d'exaspérer
+ses passions. Si je vous parlais d'oreilles, c'est que les
+patriotes nantais portent les nôtres en guise de cocarde
+à leur chapeau: ne soyez donc pas surprise si
+vous voyez les leurs en chapelet à la ceinture de nos
+chouans farouches!</p>
+
+<p>LOUISE. Ah! que je ne voie pas ces horreurs, que
+je ne voie plus couler le sang, que je n'entende plus le
+râle de l'agonie! J'en serais devenue folle! A présent
+que j'ai vécu dans la solitude des champs et des bois,
+je n'aspire plus qu'à me tenir cachée dans un coin
+avec mon pauvre père, dussé-je mendier pour le
+nourrir!</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Vous vivrez heureuse et en sûreté
+dans ma maison; séparé de ces chefs ineptes qui ont
+perdu la Vendée, je me fais fort de tenir dans mon
+Marais jusqu'au rétablissement de la monarchie. Les
+princes eux-mêmes peuvent venir y chercher un refuge
+et, de là, diriger une guerre qui embrasera la
+France d'un bout à l'autre. Alors, Louise, une grande
+existence vous est réservée, si par crainte et découragement
+vous ne séparez pas votre avenir du mien.</p>
+
+<p>LOUISE. Je suis insensible à l'ambition. Si mon père
+consent à rester avec vous, c'est la reconnaissance
+seule qu'y m'y retiendra.</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Mais vous ne comptez pas rester
+indifférente aux grandes choses que je suis peut-être
+destiné à accomplir?</p>
+
+<p>LOUISE. Je crois que vous ferez encore des prodiges
+d'audace, de persévérance et d'habileté, mais je ne
+crois plus au succès. Hélas! vous périrez victime de
+votre zèle!... S'il en doit être ainsi, pourquoi risquer
+dans une lutte sanglante le dernier espoir qui nous
+reste?</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Quel est donc cet espoir, si nous
+abandonnons la partie?</p>
+
+<p>LOUISE. Celui de voir la Révolution se dévorer elle-même
+et faire place au besoin que la France éprouve
+de revenir à la civilisation.</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. La solitude vous a créé d'étranges
+utopies, ma chère Louise. La civilisation que la
+France d'aujourd'hui appelle et désire, c'est la négation
+du passé, que nous voulons rétablir. Elle veut
+l'égalité, qui, selon nous, est la barbarie. Croyez-vous
+possible que le bourgeois, dévoré d'ambition, renonce
+à un état de choses qui lui ouvre toutes les carrières,
+et qu'il consente à rétablir nos priviléges, qui l'excluaient
+du concours? Non, jamais plus le plébéien
+ne nous cédera le pas de bonne grâce. Il faut donc
+nous annihiler devant lui et nous faire plébéiens
+nous-mêmes, ou il faut l'écraser et le réduire au
+silence. Pour ma part, j'y suis résolu, et, si je succombe,
+j'aime mieux la mort qu'une vie d'abaissement
+et de honte.</p>
+
+<p>LOUISE. C'est bien de l'orgueil! mon père ne pense
+pas comme vous.</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Avant la Révolution, votre père,
+endormi, dirai-je corrompu par la vie frivole et raisonneuse
+de Paris, avait admis les idées nouvelles et
+fait alliance avec les philosophes. Sa piété et son
+sentiment chevaleresques l'ont ramené à nous,--à
+nous purs et solides enfants de la vieille France, à
+nous qui, retirés dans nos bastilles de province,
+n'avons jamais perdu le sens de l'hérédité et la conscience
+de nos droits. Nous sommes la race forte, ma
+chère Louise, la race qui doit courber les races bâtardes
+ou périr les armes à la main. On a crié contre
+nos priviléges; je le comprends, ils étaient faits pour
+éveiller la jalousie des croquants, et les droits qu'ils
+invoquent pour nous les ravir ne sont, comme les
+nôtres, basés que sur la force et la volonté. Qu'ils
+essayent donc d'être les plus forts! c'est à nous de
+résister! Si nous succombons, nous l'aurons mérité
+apparemment, nous aurons manqué d'énergie; mais
+nous ne succomberons pas, allez! Tous les moyens
+sont devenus bons pour combattre la Révolution,
+même l'appel à l'étranger, qu'on a pris soin de nous
+faire accepter en nous proscrivant et en nous jetant
+dans ses bras. Quant à moi, je me sens dégagé de tout
+scrupule, seule condition pour devenir invincible!
+Est-ce que mon obstination vous scandalise? est-ce que
+vous aimeriez-mieux me voir accepter à moitié la Révolution,
+comme tant d'autres qui nous ont quittés
+durant la campagne d'outre-Loire, pour essayer d'une
+opinion mixte et d'une situation honteuse, sous prétexte
+de patriotisme mieux entendu? Si je n'ai pas
+quitté l'armée alors, comme j'en avais le dessein, c'est
+pour ne pas la démoraliser en passant pour un traître.
+J'ai tout sacrifié et j'ai conseillé à votre père de tout
+sacrifier à l'influence, au prestige que nous devions
+conserver. A présent, tout est perdu, fors l'honneur,
+c'est-à-dire que rien n'est perdu, car l'honneur est
+tout. Nous soulèverons les provinces de l'Ouest sur
+une plus vaste étendue; mais n'oubliez pas que, pour
+réussir, il nous faut refuser toute concession à l'esprit
+révolutionnaire et à la sensiblerie philosophique,
+accepter la rudesse, la superstition, la férocité du
+paysan qui donne son sang à notre cause, et le maintenir
+dans cet état de colère farouche où il puise son
+courage, enfin accepter aussi, réclamer au besoin le
+secours de l'Angleterre, et voir sans préjugé ses vaisseaux
+foudroyer sur nos côtes ces nouveaux Français
+qui prétendent organiser une société sans roi, sans
+prêtres et sans nobles, c'est-à-dire sans frein d'aucun
+genre, et sans respect d'aucune supériorité.</p>
+
+<p>LOUISE. Votre énergie est grande!... Je rougis
+d'avoir perdu beaucoup de la mienne. Je la retrouverai
+peut-être... Il me semble que je la retrouve déjà
+en vous écoutant.</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Allons donc! il le faut! Vous avez
+réclamé mon appui, chère Louise; il faut le vouloir
+sérieux, il faut le vouloir entier.</p>
+
+<p>LOUISE. Ah! c'est que mon coeur a été brisé de tant
+de manières et déchiré de tant de remords!</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Des remords! quoi? comment?</p>
+
+<p>LOUISE. Dites-moi... savez-vous?... Je n'ose vous
+interroger... Pourtant il faut que vous me disiez...
+Est-il vrai que Marie Hoche ait péri sur l'échafaud
+pour expier l'amitié qu'elle m'avait témoignée en me
+suivant à la guerre?</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Je n'en sais rien. Je croirais plutôt
+qu'elle a été noyée à Nantes.</p>
+
+<p>LOUISE. Ah! grands dieux! l'horrible mort! Pauvre
+Marie! Et c'est moi qui l'ai envoyée à l'ennemi!</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Raison de plus pour aspirer à la
+vengeance! Voyons, Louise, vous pleurez! Le temps
+des larmes est passé; la source doit être tarie. Il s'agit
+de vouloir, à présent!</p>
+
+<p>LOUISE. Vous êtes cruel si vous méprisez mes
+pleurs. Laissez-les couler une dernière fois, peut-être
+aurai-je du courage après.</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS, (<span class="stage2">l'entourant de ses bras.</span>)
+ Eh bien, oui,
+pleure, chère créature désolée! pleure et pardonne-moi
+ma rudesse; mais songe que te voilà sous ma
+protection. Oui, je sais combien tu as souffert!
+Comment as-tu surmonté tant de fatigues, de terreurs
+et de déchirements? Te voilà comme une pauvre fleur
+roulée dans le gravier du rivage; mais c'est le rivage,
+Louise! et mon sein où tu te réfugies est le port où la
+tempête ne te reprendra plus. Voyons! que crains-tu?
+ne repousse pas mon étreinte. Il me semble que je
+retrouve mon propre coeur arraché de ma poitrine en
+te sentant là! Ma soeur, mon héroïne, ma fille, ma
+souveraine, ma maîtresse, ma femme! oui! oui, tu es
+pour moi tout cela, et je veux te tenir lieu de tout.
+Crois-le enfin, et dis-moi que tu le veux aussi, ou la
+force d'âme qui m'a fait survivre à nos désastres
+m'abandonne pour jamais!</p>
+
+<p>LOUISE, (<span class="stage2">se dégageant de ses bras.</span>)
+ Écoutez-moi! Vous
+me l'avez dit souvent, le temps n'est plus où l'amour
+voilé pouvait longtemps remplir le coeur d'une jeune
+fille sans se révéler clairement à elle-même. Vous
+aviez raison, je le sentais bien, moi qui n'ai pas su
+vous cacher l'ascendant que vous excerciez sur moi:
+j'ai été sincère avec vous. Je vous ai dit aussi l'effroi
+que vous m'inspiriez. Je ne vous ai pas caché qu'en
+retrouvant Henri à Sauvières j'avais fait un effort
+désespéré pour le rattacher à ma vie. Je ne l'aimais
+pas, je ne l'ai jamais aimé, et pourtant, s'il fût revenu
+à nous, j'aurais réussi à vous oublier... à être au
+moins pour lui une épouse fidèle et dévouée. Songez
+que, dans ce temps-là, on disait autour de moi que
+vous n'étiez pas libre, que votre femme vivait encore...</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Vous avez cru à cette fable inventée
+par un prêtre dont j'avais blessé la vanité et combattu
+l'influence?</p>
+
+<p>LOUISE. Je n'y crois plus, puisqu'à l'affaire du
+Grand-Chêne, au moment où nous pensions tous
+marcher à la mort, vous m'avez fait promettre d'être
+votre femme, si un miracle nous faisait survivre à ce
+désastre. Eh bien, depuis ce terrible jour et durant
+le lugubre hiver que je viens de passer, séparée de
+mon parti, de mon père et de vous, j'avais renoncé à
+toute espérance de bonheur. Je me croyais à jamais
+perdue, bannie, misérable, oubliée, et, en songeant à
+vous, je me disais que vous ne m'aviez jamais aimée,
+que ma méfiance avait trop longtemps rebuté votre
+amour, et que, dans cette promesse de mariage que
+vous m'aviez arrachée, il y avait eu le délire d'un
+suprême enthousiasme plutôt que l'attachement profond
+d'une âme dévouée. Me suis-je trompée, dites?
+Il y a des moments où je crois vous sentir plein de
+bonté, de douceur et de tendresse sous votre terrible
+écorce, et ce contraste m'émeut et me charme. Dans
+ma solitude, je me suis retracé certains moments où
+vous sembliez affectueux, indulgent, paternel, comme
+tout à l'heure; mais je me rappelais aussi qu'après
+avoir épuisé avec moi les séductions de votre langage
+facile et abondant en promesses, vous aviez du dépit
+et une sorte de haine... Est-ce là l'amour? Il m'attire
+et m'épouvante. Irrité, je vous crains;--attendri, je
+vous crains plus encore... Que de fois, assoupie sur la
+bruyère durant ces longues journées où je gardais les
+chèvres du fermier, je vous ai vu en rêve m'accablant
+de reproches, me menaçant de me tuer ou m'attirant
+dans le piége de vos séductions! Plus d'une fois,
+égarée, j'ai couru le soir à travers la lande déserte,
+croyant entendre vos pas sur les miens et sentir dans
+mes cheveux votre main sanglante... Ayez pitié de
+moi! ne me brisez pas de douleur, mais ne m'avilissez
+pas par un amour sans lendemain. J'aime mieux
+mourir,--et je me tuerais! Vous savez bien que, si
+j'ai l'esprit timide, je n'ai pas le coeur lâche.</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Et c'est pour cette chasteté craintive,
+c'est pour cette fierté tremblante que je t'adore,
+moi, ne le vois-tu pas? Tu t'es confessée, je veux me
+confesser aussi. Le dépit m'a éloigné de toi plus souvent
+encore que les agitations et les obligations de la
+guerre. J'ai essayé, moi aussi, de t'oublier, de me
+distraire. Impossible! ton image adorée me poursuivait,
+et, plus tard, pendant que tu voyais mon fantôme
+sur la bruyère, je voyais le tien errer autour de mon
+lit de douleur; je le voyais tantôt dédaigneux et méfiant,
+tantôt éperdu et enivré... Mais le terme de tant
+d'épreuves approche, puisque, tel que je suis et indigne
+de toi, j'ai la gloire et le délice d'être aimé de toi.
+O Louise, laisse-moi te parler comme si tu m'appartenais
+déjà! Laisse-moi te rassurer sur cet avenir qui
+t'épouvante! J'ai raison d'y croire, va! Tout homme
+de volonté a son étoile: les uns la placent au ciel, les
+autres dans leur âme seulement; moi, je la vois en
+toi, et je ne demande qu'à toi la durée de mon énergie.
+Ce n'est pas là un rêve, et, si tu doutes, c'est que
+ton attachement n'est pas encore la passion que
+j'éprouve et que je veux t'inspirer. Oui, je veux que
+tu m'aimes follement, c'est-à-dire tel que je suis et
+sans me comparer à personne, sans me juger d'après
+tes propres idées, sans te souvenir qu'il existe des êtres
+pires ou meilleurs. Et que t'importe que je sois bon
+ou méchant, pur ou souillé, pourvu qu'il y ait en moi
+une force capable d'absorber ta vie et de te la rendre
+décuplée par le souffle de ma poitrine ardente? Ne
+vois-tu pas que je suis un type à part, un homme que,
+ni dans le bien ni dans le mal, les autres hommes ne
+sont de taille à mesurer? ne m'as-tu pas vu, dans ma
+colère, briser tout sur mon passage comme la foudre,
+et, dans ma douceur, tendre le brin d'herbe à l'insecte
+qui se noyait? Si j'ai tous les vices, comme on me
+le reproche, j'ai peut-être aussi toutes les vertus,
+qui sait? N'ai-je pas prouvé que, si je satisfaisais
+parfois mes passions en égoïste, je savais les vaincre
+en stoïcien quand une raison supérieure parlait à
+mon orgueil? Quel est après tout le résultat de cette
+vie délirante qui m'emporte? N'est-ce pas jusqu'ici le
+sacrifice? N'ai-je pas tout donné, ma fortune, mon
+repos, ma chair, mon âme à la cause que je veux
+faire triompher? Je suis un fou, à ce que l'on dit, un
+téméraire, un prodigue; j'engloutirai ta fortune
+comme j'ai englouti la mienne dans l'abîme sans
+fond des dévouements romanesques. Eh bien, oui,
+certes, et tu me mépriserais, si j'hésitais à le faire.
+Trafiquer, conserver, prévoir au milieu de la vie
+d'aventures qui nous est faite, est-ce possible, est-ce
+digne de nous? Ce sont là des vertus du temps passé
+comme l'amour timide et matrimonial de nos grand'mères!
+Nous ne sommes pas nés pour ces choses-là,
+nous autres. Le destin nous a jetés sur la terre au
+milieu d'une tourmente, se souciant peu des faibles
+destinés à être broyés, et trempant les forts pour des
+combats formidables. Tu vois bien que je suis une de
+ces puissances fatales qui doivent tout traverser et
+tout vaincre. Ma laideur caractéristique est comme le
+cachet de ma destinée. Là où je passe, dans les boudoirs
+comme dans les halliers, le sanglier que je suis
+met à néant les Apollons de l'ancienne mythologie
+galante. C'est qu'à travers ce masque bestial luit une
+flamme qui vient du ciel ou de l'enfer; c'est que
+cette main est plus noueuse que le câble et plus dure
+que le chêne; c'est que ces bras velus et ces épaules
+arquées te porteraient tout un jour sans se fatiguer;
+c'est que tout cet être qui t'appartient a été prédestiné
+aux travaux d'Hercule d'une époque de monstres et de
+prodiges! Et tu parles de clémence, de pitié, de modération
+à un boulet rouge lancé dans le monde pour
+l'épurer en le ravageant?... C'est de l'enfantillage, ma
+pauvre Louise! c'est ne pas comprendre l'horreur de
+la situation et la mission de ceux qui doivent la dominer.
+C'est méconnaître aussi la tienne et te ravaler au
+niveau des femmes lâches et bornées qui veulent
+pour maître un esclave et pour compagnon un idiot.
+Non, non! lève les yeux plus haut! Tu as déjà vaincu
+la timidité de ton sexe en traversant, éperdue mais
+sublime, des scènes de carnage et de désolation. Porte
+dans l'amour l'enthousiasme et la foi qui t'ont jetée
+dans les batailles. Affronte cette guerre-là, c'est la
+plus terrible, la plus enivrante de toutes! Apprends
+à te mesurer avec le lion et non à jouer avec le passereau!
+Sois ma vraie compagne, ma lumière et mon
+ombre, mon arbitre quelquefois, mon frein au besoin...
+ma complice toujours, car il faudra que tu
+acceptes les situations inextricables et les résolutions
+désespérées qui tuent les pusillanimes, mais où les
+vaillants se retrempent et forcent Dieu lui-même à se
+rétracter.--Tu trembles... Qu'as-tu donc? Tu pleures
+encore?</p>
+
+<p>LOUISE. Oui... N'importe! où tu iras, j'irai, et ce
+que tu voudras, je le veux!</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Viens donc sur mon coeur, et, là,
+dans cette solitude enchantée, sous le regard protecteur
+des étoiles, dis-moi...</p>
+
+<p>LOUISE, (<span class="stage2">tressaillant.</span>) Écoutez! Le bateau! il aborde!
+Nous sommes découverts!... Nous sommes perdus!</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS, (<span class="stage2">la poussant sous la hutte de roseaux.</span>) Reste
+là, ne bouge pas, et ne crains rien! (<span class="stage2">Il s'élance vers le rivage
+un pistolet dans chaque main.</span>)</p>
+<br>
+
+<p class="stage1">SCÈNE II.--LA KORIGANE, SAINT-GUELTAS,
+ROXANE.</p>
+
+<p>LA KORIGANE, (<span class="stage2">faisant débarquer Roxane et restant sur le batelet
+qu'elle conduit.</span>) Vite, vite! Ils sont là! Sautez sur le sable;
+moi, je remise et je cache le bateau. (<span class="stage2">Elle descend la rivière
+un peu plus loin.</span>)</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS, (<span class="stage2">qui débusque de l'oseraie; à part.</span>) La tante!
+Ah! que le démon te réduise en fumée, vieux fantôme!
+(<span class="stage2">Haut.</span>) Comment! c'est vous, mademoiselle de
+Sauvières?</p>
+
+<p>ROXANE. Eh bien, oui, c'est moi, cher marquis.
+Ne m'attendiez-vous pas?</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Non, certes, pas ici. Raboisson
+devait vous conduire...</p>
+
+<p>ROXANE. Il s'est chargé de la Tessonnière. J'allais
+partir avec eux, quand la brave petite Korigane est
+accourue pour me dire de votre part de monter en
+bateau avec elle et de venir rejoindre ma nièce, qui
+ne pouvait pas rester convenablement seule avec vous.</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. La Korigane! Et d'où diable sort-elle?</p>
+
+<p>ROXANE. N'est-ce pas vous qui me l'avez envoyée?</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Non! N'importe! Allez rejoindre
+Louise. Elle est là, nous allons repartir, (<span class="stage2">Il lui montre la
+hutte.</span>)</p>
+
+<p>ROXANE. Ah! marquis, nous vous devrons tout!</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Allez, allez! (<span class="stage2">Il fait quelques pas sur le
+rivage et se trouve auprès de la Korigane, qui attache son batelet.</span>)
+Quel diable à triple queue t'amène ici avec la vieille
+folle?</p>
+
+<p>LA KORIGANE. Maître, je t'ai suivi partout sans
+me montrer. Je savais bien que tu allais chercher la
+jeune fille. Je t'ai amené la tante pour te contrarier.
+C'est bien clair comme ça, et je ne vois pas de quoi tu
+t'étonnes.</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Ah! oui-da! Qui donc vous a conduites
+ici? Est-ce Cadio?</p>
+
+<p>LA KORIGANE. Cadio? Tirefeuille l'a tué, le pauvre
+Cadio; il vient de me le dire. Et c'est toi qui as commandé
+cela! Moi, j'ai volé un batelet, j'ai ramé, et
+me voilà... à moitié morte, par exemple! Achève-moi,
+si tu veux. Je n'aurais pas la force de me sauver. (<span class="stage2">Elle
+se jette sur le sable.</span>)</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS, (<span class="stage2">pensif, la regardant.</span>) Si petite, si frêle,
+si laide! une espèce de singe!... et si forte, si résolue,
+si passionnée! Tuer cela... oui, on écraserait d'un
+coup de talon cette tête plate comme celle d'une vipère!
+(<span class="stage2">Il la pousse du pied.</span>) Lève-toi, allons! Ne tente
+pas ma fureur! Vas-tu dormir là, baignée de sueur
+et à moitié couchée dans l'eau froide?</p>
+
+<p>LA KORIGANE, (<span class="stage2">se levant.</span>) Ah bah! Il y a longtemps
+que je suis morte! Vous ne le saviez donc pas? C'est
+ma pauvre âme que vous voyez, une âme maudite qui
+ne peut pas vous quitter, puisque vous êtes son enfer.</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Trêve de poésie! tu n'en es pas
+chiche, toi, la Bretonne endiablée! Voyons, trois mots
+avant de nous remettre en route. Il n'y a pas de temps
+à perdre ici. Tu es décidée à contrarier mes amours?</p>
+
+<p>LA KORIGANE. Oui.</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. C'est imbécile, ce que tu veux faire
+là. On peut me contrarier une fois; mais deux fois,
+c'est trop, tu sais?</p>
+
+<p>LA KORIGANE. Oui, vous ôtez ce qui vous gêne.</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. L'épine qui s'attache à mes jambes,
+je la brise.</p>
+
+<p>LA KORIGANE. C'est vous qui êtes simple de croire
+que vous pourrez me faire peur!</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Nous allons voir! (<span class="stage2">Il la prend d'une seule
+main et la tient au-dessus de l'eau.</span>)</p>
+
+<p>LA KORIGANE, (<span class="stage2">d'une voix douce et comme épurée tout à coup.</span>)
+Bien, mon doux maître! Mourir de ta main: voilà ce
+que je voulais!</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS, (<span class="stage2">à part.</span>) Le chant du Cygne! (<span class="stage2">La reposant
+à terre.</span>) Tu penses que je ne tuerai pas celle qui
+m'a sauvé la vie? Ton courage n'est que du raisonnement.
+Ce n'est pas grand'chose, va, et tu ne m'aimes
+guère!</p>
+
+<p>LA KORIGANE. Qu'est-ce qu'il faut donc pour que tu
+me croies?</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Il faut que tu aimes celle que
+j'aime, que tu la serves comme je la sers, que tu te
+dévoues pour elle comme pour moi, et que, de crainte
+de l'affliger, tu ne lui laisses jamais soupçonner l'amitié
+que je te porte. Le jour où je verrai une larme
+dans ses yeux par ta faute, tu ne seras plus rien pour
+moi.</p>
+
+<p>LA KORIGANE. Ah!... Et qu'est-ce que je serai donc
+pour toi, si j'obéis fidèlement?</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Tu seras ce que tu es: l'être que
+j'admire le plus sur la terre.</p>
+
+<p>LA KORIGANE. Tu m'admires, moi si laide?</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Eh bien, suis-je beau, moi, pour
+te reprocher ta laideur?... La beauté est là, vois-tu,
+dans la tête, et là, dans le coeur. C'est la volonté qui
+nous porte et le feu qui nous brûle. Je ne t'aime pas
+d'amour, tu le sais bien. T'ai-je trompée, toi? Jamais.
+Seule au monde, tu es de force à supporter la vérité,
+et je te l'ai dite; mais je sais ce que tu vaux, et
+je ne suis pas homme à n'y pas prendre garde. Je me
+connais en courage, et je te sais grande, ma pauvre
+souris noire, plus grande que les déesses qui me charment...
+et qui me marchandent leur amour! Je n'ai
+rien fait, rien dit pour avoir le tien; il ne m'a coûté
+ni effort d'imagination, ni mensonge, ni subtilités de
+langage, ni frais d'éloquence! Tu me l'as donné,
+comme si c'était une dette à me payer. Toi seule m'as
+compris! Vois si tu veux garder ta supériorité, ton
+prestige, et rester près de moi comme un chien que je
+maltraite en public, et comme un esprit familier devant
+lequel mon âme surprise et troublée se prosterne
+en secret.</p>
+
+<p>LA KORIGANE. Ah! tu dis des paroles magiques
+pour m'ensorceler!</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Les as-tu comprises?</p>
+
+<p>LA KORIGANE. Oui, j'obéirai. Tu veux que Louise
+soit ta femme?</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Tu sais bien que cela ne se peut
+pas; mais je veux qu'elle m'appartienne, et cela sera,
+et il faut que tu le souffres.</p>
+
+<p>LA KORIGANE. C'est bien, je le souffrirai.</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Allons! c'est l'amour, cela! sans
+réserve, sans scrupule, sans égoïsme! (<span class="stage2">Lui frappant rudement
+le front.</span>) Ah!... si je pouvais faire entrer ce feu
+sacré que tu as là, dans la tête de mes idoles!</p>
+
+<p>LA KORIGANE. Tu sais que je t'aime mieux qu'elles,
+c'est tout ce qu'il me faut.</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. En route, alors! Appelle ta jeune
+maîtresse--et la vieille, dont je saurai bien me débarrasser.--Vite!
+Il ne faut pas que le jour nous surprenne
+ici.</p>
+
+
+<hr class="short">
+<br><br>
+<h3>SIXIÈME PARTIE</h3>
+<br>
+
+
+<h4>PREMIER TABLEAU</h4>
+
+<p>A Nantes.--Une petite chambre sous les toits.--Une trappe s'ouvre au
+plafond de bois en mansarde.--Une table est couverte de livres, de
+cartes de géographie, de journaux et de brochures. Un grabat et deux
+chaises de paille composent tout l'ameublement. La fenêtre, étroite et
+longue, plongeant sur les fossés formés par l'Erdre et la Loire, occupe
+le recoin d'une vieille maison très-élevée accolée à un angle de la prison
+du Bouffay.--La masse noire de l'antique édifice ne laisse percer qu'un
+rayon de lune qui frappe sur la guillotine, dressée en permanence sur la
+place des exécutions et aperçue par une échappée de murailles nues et
+sombres.--Cadio lit dans l'obscurité, où il semble voir comme un chat.--Henri
+entre. Il est en petite tenue militaire.</p>
+<br>
+
+<p class="stage1">SCÈNE PREMIÈRE.--HENRI, CADIO.</p>
+
+<p>CADIO. Ah! enfin! mon ami, te voilà! je n'espérais
+plus te voir aujourd'hui. Je savais pourtant que tu
+étais revenu sain et sauf.</p>
+
+<p>HENRI. Huit jours durant, nous avons donné la
+chasse à MM. les chouans. Je n'ai pas voulu me coucher
+sans avoir de tes nouvelles. Comment te sens-tu?
+voyons!</p>
+
+<p>CADIO. Très-bien; j'aurais pu aller aux manoeuvres,
+moi, et commencer à m'exercer avec les nouvelles
+recrues.</p>
+
+<p>HENRI. Non, tu es encore trop faible... Songe donc,
+tu as été si malade!</p>
+
+<p>CADIO. Ma blessure est fermée, je n'en souffre plus.</p>
+
+<p>HENRI. Je ne m'inquiète pas de la blessure, mais de
+la fièvre pernicieuse. Elle t'a mis bien bas, sais-tu?
+j'ai été diablement inquiet de toi!</p>
+
+<p>CADIO. C'est fini. J'aurais été fâché de mourir sans
+avoir rien appris.</p>
+
+<p>HENRI. Et tu as trouvé le moyen d'apprendre beaucoup
+dans ta convalescence; c'est même ça qui a retardé
+la guérison, je parie! J'ai eu tort d'apporter ces
+livres.</p>
+
+<p>CADIO. Je n'ai rien appris là dedans.</p>
+
+<p>HENRI. Rien?</p>
+
+<p>CADIO. Rien que les mots dont on se sert pour dire
+ce que l'on pense.</p>
+
+<p>HENRI. C'est quelque chose!</p>
+
+<p>CADIO. Oh! j'en avais déjà lu, des livres! Il y en
+avait au couvent où j'ai été. Les livres, c'est beau;
+mais la vérité, ça ne se lit pas, ça se trouve en priant
+Dieu.</p>
+
+<p>HENRI. Tu es toujours mystique, alors? Soit; mais,
+comme il faut te rétablir entièrement au moral et au
+physique avant de t'exposer aux fatigues du service,
+qui ne sont pas des plus douces dans ce temps-ci, je
+vais t'envoyer passer quelques semaines à la campagne.</p>
+
+<p>CADIO. Sans toi! Pourquoi ça?</p>
+
+<p>HENRI. Le chirurgien du régiment, qui t'a si bien
+soigné et qui sait combien je tiens à te voir guéri, dit
+qu'il te faut changer d'air. Celui de Nantes est empesté,
+et tu es ici dans le foyer de l'infection des prisons
+et des massacres. Ah! mon pauvre Cadio, je
+n'avais jamais regretté la fortune, mais, en me trouvant
+si dénué au moment où tu étais si malade, j'ai
+eu du chagrin, va! Et puis, par là-dessus, être forcé de
+te quitter sans cesse!... Enfin nous voilà pour quelques
+jours tranquilles, j'espère. J'irai te voir à la
+Prévôtière.</p>
+
+<p>CADIO. Qu'est-ce que c'est que la Prévôtière?</p>
+
+<p>HENRI. Une maisonnette auprès d'une petite ferme
+qui appartient à un de mes camarades. Il l'a mise à
+ma disposition, c'est-à-dire à la tienne. C'est à deux
+ou trois lieues d'ici, au milieu des bois. Tu y trouveras
+des livres, et tu pourras reprendre la musique sans
+gêner les délibérations du tribunal révolutionnaire,
+qui siége ici tout à côté et qui ne se payerait pas de
+tes chansons quand il délibère.</p>
+
+<p>CADIO. La musique... je n'y entendais rien! Je ne
+regrette pas celle que je faisais.</p>
+
+<p>HENRI. Tu l'as donc étudiée théoriquement, pour
+savoir que tu ne la savais pas?</p>
+
+<p>CADIO. Non! j'ai entendu chanter une femme.</p>
+
+<p>HENRI. Ah! oui, à propos! la prisonnière? Tu n'avais
+pas rêvé ça dans le délire de ta fièvre?</p>
+
+<p>CADIO. Elle a encore chanté hier au soir: c'est la
+voix d'un ange!</p>
+
+<p>HENRI. Je joue de malheur; elle ne dit rien quand
+je suis là. Est-ce pour elle que tu as voulu rester dans
+cet affreux logement?</p>
+
+<p>CADIO, (<span class="stage2">à la fenêtre, lui montrant la guillotine.</span>) Non! c'est à
+cause de ça: tiens!</p>
+
+<p>HENRI. Diable! c'est moins gracieux; une drôle d'idée!
+Pourquoi ça? voyons! (<span class="stage2">Il lui tâte le pouls.</span>)</p>
+
+<p>CADIO. Tu me crois fou?</p>
+
+<p>HENRI. Non, certes! mais trop exalté. Je sais bien
+que c'est ton état naturel, mais il ne faut pas que la
+fièvre s'y ajoute.</p>
+
+<p>CADIO. Est-ce que je l'ai?</p>
+
+<p>HENRI. Non.</p>
+
+<p>CADIO. Alors, je peux te parler sans te causer d'inquiétude.
+Je n'aime guère à parler, et peut-être ne
+sais-je pas bien encore. Pourtant il faut que j'essaye, il
+le faut! Tu sais ce qui s'était passé à la ferme du Mystère
+quand tu m'y as trouvé assassiné par l'ordre de
+M. Saint-Gueltas?</p>
+
+<p>HENRI. Ma foi, ce que tu m'as raconté était si étrange...
+Ce n'était pas une divagation?</p>
+
+<p>CADIO. C'était la vérité.</p>
+
+<p>HENRI. Tu avais contracté une sorte de mariage
+avec ma cousine pour la sauver en cas d'arrestation?</p>
+
+<p>CADIO. Oui, cela est arrivé. Le mariage ne valait
+rien, on s'était servi de faux noms.</p>
+
+<p>HENRI. Alors, il n'eût servi à rien.</p>
+
+<p>CADIO. Je ne savais pas; j'ai agi comme elle l'a voulu.
+J'étais content de lui rendre service et de lui inspirer
+de la confiance; et puis, quand j'ai vu que
+Saint-Gueltas la trompait, j'ai voulu l'avertir: on m'a
+répondu par une insulte et un coup de poignard.</p>
+
+<p>HENRI. Tu ne peux pas croire que Louise...</p>
+
+<p>CADIO. Le coup de poignard venait de lui, l'insulte
+venait d'elle!</p>
+
+<p>HENRI. Tu étais indigné, furieux, en effet.</p>
+
+<p>CADIO. C'est la première fois de ma vie que j'ai
+connu la colère; mais la colère n'est pas la fureur,
+qui est la folie. La colère est une bonne chose, c'est une
+clarté qui se fait dans l'esprit. On dit que Dieu a tiré
+l'homme d'un peu de boue. Les moines m'avaient appris
+cela; je me sentais avili dans ma chair et dans
+mon âme par cette croyance triste et basse. Je l'avais
+gardée pourtant! Vivant en plein air et dormant sans
+abri, je me demandais souvent: «Quelle différence y a-t-il
+entre toi et l'épine ou le caillou?» Je ne m'aimais
+pas, je ne me respectais pas. Si je ne faisais pas le
+mal, c'est que je ne savais pas le faire. J'ai commencé
+à me compter pour quelque chose le jour où tu m'as
+donné ton amitié;... mais, le jour où j'ai senti la haine,
+j'ai porté enfin mon existence tout entière, et j'ai
+compris que l'homme était, non pas une figure de
+terre et d'argile, mais un esprit de feu et de flamme.
+J'ai juré, ce jour-là, de me venger en devenant plus que
+ceux qui m'ont dédaigné comme un faible ennemi ou
+comme un ami indigne. Tu m'as dit: «Sois homme,
+sois soldat.» Oh! je l'ai voulu, je le veux! Mais quoi!
+j'étais mourant; tu ne savais que faire de moi; tu
+m'avais amené ici où ton service t'appelait. En entrant
+dans cette ville terrible d'où Carrier venait de
+partir la veille, j'ai tremblé. Oh! je me souviens bien!
+je voyais et j'entendais tout malgré le mal qui me
+rongeait. Tu m'avais fait mettre sur une charrette
+avec d'autres malades. Nous marchions au centre de
+ton régiment. C'était le soir, une nuit pâle et froide.
+Tu m'avais enveloppé de ton manteau. Tu poussais
+ton cheval près de moi pour voir si j'étais mort, car
+je n'avais plus la force de te répondre. Nous traversions
+un long faubourg brûlé par les Vendéens et devenu
+depuis un vrai charnier où on les fusillait par
+centaines. On n'avait pas encore ramassé ceux qui
+étaient tombés là dans la journée; les bras manquaient
+sans doute. La peste et la famine étaient ici,
+et ceux qui tuaient étaient à peine plus vivants que
+les morts. Les chiens affamés dévoraient les cadavres,
+et les roues de la charrette les écrasaient. Mes cheveux
+se dressaient sur ma tête, et je me disais: «Voilà l'enfer
+de la vengeance! c'est ici la fête du sang et de la
+fureur!» Alors, j'ai entendu un rire exécrable qui
+partait de moi, et tu as dit au chirurgien qui nous escortait:
+«Pauvre Cadio! c'est la mort!» Quand je me
+suis éveillé à l'hôpital militaire, tu étais encore auprès
+de moi, tu t'affligeais, disant: «L'épidémie est ici, il
+faudrait le transporter ailleurs.» C'est alors qu'un des
+infirmiers m'a reconnu et qu'il t'a dit: «Cadio est de
+mon pays. Je l'ai vu tout petit, je lui veux du bien.
+Mon frère est logé dans la ville aux frais de la nation,
+parce qu'il est employé à son service. Je vais transporter
+Cadio chez lui, il n'y manquera de rien.»</p>
+
+<p>HENRI. Et on m'a tenu parole, n'est-ce pas? Tu n'as
+pas à te plaindre de ton hôte?</p>
+
+<p>CADIO. Non! C'est un homme malheureux, mais
+c'est un honnête homme, et il ne faudra pas lui parler
+de le payer. Il en serait offensé. Je veux t'en parler,
+de cet homme-là! Il m'a beaucoup appris et beaucoup
+fait réfléchir.</p>
+
+<p>HENRI. C'est un maître charpentier, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>CADIO. C'est un ancien chartreux du couvent d'Auray,
+qui est venu ici reprendre l'état de son père, et,
+quand on construisait des gabares destinées à être
+englouties avec les prisonniers qu'on y entassait, c'est
+lui qui commandait ces travaux et ces exécutions-là.</p>
+
+<p>HENRI. Ah! je ne savais pas ce détail. Sa figure est
+très-douce pourtant.</p>
+
+<p>CADIO. Oui, comme la mienne; mais elle ne sourit
+pas. Cet homme était cruel et intolérant autrefois. Il
+ne rêvait que le retour de l'inquisition. Carrier est
+devenu son dieu. A présent, il ne parle pas volontiers
+des choses qu'il a faites. Depuis le départ de Carrier,
+ces choses ont été blâmées, et on a menacé ceux qui
+y ont pris part.</p>
+
+<p>HENRI. Et qu'est-ce qu'un pareil fonctionnaire de la
+Terreur a pu t'apprendre, à toi?</p>
+
+<p>CADIO. Il m'a appris qu'il faut se méfier de soi, vu
+que les hommes les plus rudes sont faibles comme des
+enfants. Cet homme ne dort plus et il dépérit. Il est
+plus malade que moi, il meurt d'épouvante et de
+chagrin.</p>
+
+<p>HENRI. Ma foi, c'est ce qu'il a de mieux à faire. Je
+comprends qu'il existe des bêtes féroces comme Carrier
+et ses complices; je ne comprends pas que le peuple
+se trouve toujours prêt à leur obéir. Qu'une bande
+de loups se précipite sur un troupeau, c'est dans l'ordre;
+mais que les moutons, pris de fureur, se mettent
+à se dévorer les uns les autres, voilà ce qui m'indigne
+et me navre. Si ce peuple de Nantes, qui est honnête et
+laborieux, avait injurié les bourreaux et sauvé les victimes
+au nom de la République, la République ne se
+fût pas égarée; mais, à Nantes comme à Paris, comme
+partout, le peuple tremblant s'est effacé, et, parce
+qu'une poignée de meneurs d'émeutes s'est toujours
+trouvée là pour applaudir le meurtre et demander des
+têtes, les meneurs de la Convention ont mis leurs crimes
+sur le compte du peuple tout entier, disant qu'on
+lui jetait des têtes pour apaiser sa rage. Eh bien, moi
+qui ai vu les choses de près, je déclare qu'ils en ont
+menti, et que, s'ils eussent, enseigné et pratiqué l'humanité,
+ils eussent trouvé le peuple humain et généreux.
+A-t-on osé punir nos soldats parce qu'ils ont
+mainte fois refusé de fusiller les prisonniers?</p>
+
+<p>CADIO. Alors, selon toi, ce n'est pas le peuple qui a
+fait la Révolution? Si cela est vrai, gloire aux hommes
+qui l'ont faite sans lui et pour lui!</p>
+
+<p>HENRI. Oui, tu as raison; mais ne peut-on faire ces
+grandes choses sans les souiller par la fureur et la
+vengeance?</p>
+
+<p>CADIO. On ne le peut pas!</p>
+
+<p>HENRI. Tu es convaincu de ce que tu dis là, Cadio?</p>
+
+<p>CADIO. Je le suis.</p>
+
+<p>HENRI. Tu pries Dieu, dis-tu, et voilà ce qu'il t'a
+révélé dans la prière?</p>
+
+<p>CADIO. Dieu n'explique rien à l'homme. Il le frappe,
+le brise, le pétrit et le renouvelle. On le questionne
+ardemment, il ne répond pas; mais, un matin, après
+beaucoup de souffrance et d'agitation, on s'éveille
+changé et retrempé: c'est <i>lui</i> qui l'a voulu! Vous appelez
+cela la force des choses, je veux bien; mais la
+force des choses, c'est Dieu qui agit en nous et sur
+nous.</p>
+
+<p>HENRI. Prends garde, mon cher enfant, te voilà fanatique
+et fataliste. Je te voulais républicain et brave:
+tu dépasses le but avant d'avoir fait le premier pas!
+La compagnie du maître charpentier et la vue malsaine
+de cet échafaud et de cette prison te font du mal.
+Je t'emmènerai demain.</p>
+
+<p>CADIO. J'irai où tu voudras, mais laisse-moi te répondre.
+Tu me voulais républicain, j'étais indifférent.
+Tu me voulais brave, j'étais lâche.</p>
+
+<p>HENRI. Non certes!</p>
+
+<p>CADIO. Si fait! Je savais bien accepter la mort,
+mais en la détestant, et j'étais sensible; je craignais
+le mal des autres, je ne pouvais pas le voir. Quand
+les insurgés crucifiaient leurs prisonniers au portail
+des églises, quand ils les écorchaient vifs,... je m'enfuyais
+en fermant les yeux, et je les ai quittés pour
+n'en pas voir davantage. Il me semblait sentir dans
+ma propre chair les tourments qu'on faisait endurer
+aux victimes. Comment donc serais-je devenu brave,
+si j'étais resté bon et tendre comme une femme? Il
+fallait endurcir mon coeur, et j'ai regardé comment
+la guillotine coupe les vertèbres et fait jaillir le sang
+avec la vie. On s'est ralenti ici depuis le rappel de
+Carrier. On n'a plus tué sans jugement, on n'a plus
+noyé; la vengeance a reculé devant son oeuvre, ceux
+qui l'avaient servie ont eu peur! J'ai vu le maître
+charpentier enterrer sa hache rouillée de sang dans
+sa cave et s'enfuir devant son ombre, croyant voir
+des spectres sur la muraille. Donc, l'homme a peur
+de tout, même de son énergie, et, pour devenir un
+des premiers, il faut vaincre tout, l'effroi, la pitié, le
+remords!</p>
+
+<p>HENRI. Tu veux devenir un des premiers? Méfie-toi
+de ces rêves d'ambition qui ont fait tant de coupables
+et d'insensés parmi ceux de ton âge!</p>
+
+<p>CADIO. Tu ne m'entends pas. Je ne songe pas à la
+gloire et à la fortune, je ne songe qu'à me sentir
+aussi fort que je me suis senti faible; alors, je serai
+content.</p>
+
+<p>HENRI. Et pour te rendre fort, tu cherches à te rendre
+inhumain?</p>
+
+<p>CADIO. J'y arriverai, j'ai assez souffert pour cela.
+Oh! la pitié, quel mal! quel déchirement! quelle défaillance
+mortelle! J'y ai passé, va! j'ai vu tout ce
+qu'a fait Carrier.</p>
+
+<p>HENRI. Tu l'as vu en songe, puisque tu n'étais pas
+ici...</p>
+
+<p>CADIO. En songe? Non, je l'ai vu en réalité quand
+le charpentier me l'a raconté à cette fenêtre, et depuis...
+Tiens! je le vois encore, et pourtant je ne sue
+ni ne tremble la fièvre. Tiens, tiens!... regarde, dans
+cette eau noire qui rampe et siffle sous nos pieds,
+vois-tu cette tache blanche comme de l'écume? C'est
+une tête coupée que le flot emporte! Elle passe, elle
+fuit, elle rit, elle jure! Attends! elle cherche à mordre,
+elle a rencontré le cadavre d'un enfant, elle s'y attache,
+elle le dévore, et le pauvre petit corps, réveillé
+par les morsures, se tord avec un vagissement lamentable.
+Tu ne l'entends pas, toi?</p>
+
+<p>HENRI. Non, Dieu merci, je n'appelle pas de pareilles
+visions, et tu as tort...</p>
+
+<p>CADIO. Oh! moi, j'ai des sens qui pénètrent du présent
+dans l'avenir et dans le passé. Quand j'étais
+faible et craintif, j'ai vu et entendu tout cela d'avance,
+et tout cela se passait dans l'enfer, dont j'avais peur.
+A présent que l'enfer s'est répandu sur la terre, je le
+vois mieux, voilà tout.--Oh! comme je le vois!
+Regarde avec moi, tu verras peut-être aussi. Là-bas,
+sur ces marches glissantes et boueuses, il y a une
+troupe de jeunes filles pâles et nues: la plus âgée n'a
+pas quinze ans. Des hommes les poussent devant eux;
+elles ne savent pas pourquoi. Il y en a qui disent:
+«Mon Dieu, prenez donc garde, vous allez nous faire
+tomber dans l'eau!» Elles ne croient pas possible
+qu'on les y pousse exprès. Et cependant, on redouble;
+elles se rassemblent, faible barrière, elles s'imaginent
+qu'en se serrant les unes contres les autres
+et en criant toutes ensemble, elles résisteront et se
+feront comprendre. «Nous sommes des enfants,
+nous n'avons fait de mal à personne, la loi nous protége,
+ayez pitié!--Eh bien, oui! répondent les
+bourreaux; nous avons pitié; finissons-en vite. Mourez,
+qu'on n'entende plus vos cris, qu'on ne voie plus
+vos figures pâles!» Allons! en voilà une qui tombe
+dans l'eau noire infectée de tant de cadavres, que
+la victime ne peut pas enfoncer, et puis une autre
+dont le poids l'entraîne.--Mais qu'est-ce qui arrive?
+On cesse de les pousser, on tend la main à celles qui
+sont à moitié englouties, c'est le pardon peut-être?
+Non! c'est le comble du laid, ce qui vient là, c'est
+le dernier mot de la vengeance!--Une meute de
+vieilles femmes moitié louves, moitié limaces; cela
+rampe dans l'ordure et cela a des yeux ardents;
+elles viennent demander la vie de ces enfants. Chose
+atroce! on la leur accorde en riant et en disant des
+choses obscènes que ces femmes seules comprennent.
+Et les voilà qui payent un droit, car elles sont patentées
+pour livrer l'enfance à la prostitution, et les
+pauvres demoiselles nobles qui sont là, condamnées à
+mourir ou à épouser la lie du peuple, ne comprenant
+pas, se réjouissent; elles remercient, elles embrassent
+leurs bienfaitrices hideuses... Il y en a une pourtant,
+la plus grande, la plus jolie, qui comprend ou devine.
+Elle résiste, elle dit: «J'aime mieux mourir!» On veut
+l'emmener de force, elle lutte, elle crie, on la tue;...
+c'est bien fait, on lui a rendu service!... Les autres...
+Attends, un nuage passe! Il se dissipe! Deux mois se
+sont écoulés, les voilà qui reviennent, toutes vieilles
+et flétries. Il y en a que la fièvre des prisons a rendues
+si dangereuses pour la santé publique, qu'elle les a
+préservées de l'outrage; mais elles ne guérissent pas
+assez vite, il faut s'en débarrasser. D'autres ont roulé
+dans la fange comme dans leur élément; plusieurs,...
+celles qui valaient le mieux, sont devenues folles;
+tout cela passe sur la lourde gabare, elles rient et
+sanglotent, elles chantent et rugissent, musique infernale!
+Savent-elles où elles vont, cette fois? Il y en
+a qui se sont parées comme pour une fête, mais leurs
+habits sont plus précieux que leurs personnes, à
+présent; on les dépouille, toutes deviennent muettes
+d'horreur. Les coups de hache résonnent sourdement
+sur les flancs de la gabare... Les ouvriers sautent
+dans des batelets; on coupe sans pitié les mains
+qui se cramponnent aux bourreaux.--L'eau bouillonne
+autour d'un immense cri de détresse brusquement
+étouffé. Des chevelures brunes et blondes flottent
+un instant et disparaissent,--plus rien! La Loire
+est tranquille et contente; elle a bu ce soir, elle
+boira demain! Passons... Entrons dans les cachots.
+Les murs se fendent et s'entr'ouvrent devant nous.
+Viens, suis-moi, il faut tout voir. Tu recules? L'atmosphère
+fétide éteint les flambeaux, c'est l'odeur
+de la peste. C'est cette odeur-là qui suinte à travers
+les murailles, qui traverse les rues et qui m'a presque
+fait mourir sur ce grabat où j'étais hier; aussi je ne
+la crains plus, j'ai passé par le crible!... Entrons...
+Il y a là vingt, trente, cent cadavres épars dans les
+ténèbres; deux ou trois spectres se traînent vers nous
+en tendant leurs mains décharnées; ils trébuchent et
+tombent sur le corps de leurs frères et de leurs enfants.
+«Levez-vous et sortez, misérables, il faut mourir!--Ah!
+oui, sortir, merci! c'est tout ce que nous
+demandons. Voir le ciel un instant, respirer une
+bouffée d'air pur, mourir après; nous sommes contents!»
+Allons! ceux-ci seront fusillés.--Il faut
+bien varier le genre de mort, et puis la guillotine est
+fatiguée; elle a trop mordu, la vierge rouge! ses
+dents sont ébréchées.--(<span class="stage2">Riant.</span>) Ah! comme je t'ai
+bien conduit pour voir le spectacle, n'est-ce pas?
+Mais tu en as assez, et, moi, je suis fatigué aussi.--Oui,
+c'est assez pour aujourd'hui.--Je veux, comme
+autrefois, écouter le chant des oiseaux et m'étendre
+sur la bruyère! (<span class="stage2">Il se jette sur son grabat.</span>)</p>
+
+<p>HENRI. J'ai laissé parler ton délire. Pauvre malheureux!
+tu prétends avoir tué la pitié, et elle te tue!
+Tiens! j'ai eu tort de vouloir te métamorphoser! Tu es
+un artiste et non un soldat. Tu as trop d'imagination.</p>
+
+<p>CADIO, (<span class="stage2">se relevant.</span>) N'importe, je veux vivre et agir,
+dussé-je souffrir ce que nul homme n'a souffert! Les
+artistes sont considérés comme des êtres inutiles et
+chimériques. Le devoir que tu m'as tracé est atroce,
+je veux le remplir. Je veux être un Français, un
+meurtrier comme les autres! Il faut savoir tuer pour
+savoir mourir; n'est-ce pas la devise du soldat? Le
+trouble où tu me vois n'est que la dernière crise d'une
+longue agonie. Me voilà ranimé, tout ce que la République
+exigera de moi, je peux et je veux le faire. J'ai
+bu le calice de la terreur! J'ai tué la peur, j'ai guillotiné,
+fusillé, noyé et violé la Pitié!</p>
+
+<p>HENRI. Eh bien, cela est horrible, et je ne te trouve
+plus digne de servir la patrie, si tu dois rester ainsi...
+je me repens... Mais non, mon pauvre Cadio! tu es
+malade, tu es faible, cela passera, je te calmerai.
+C'est ma faute après tout, je n'aurais pas dû te laisser
+ici; que ne m'as-tu parlé plus tôt? Mais qu'as-tu
+maintenant? tu pleures?</p>
+
+<p>CADIO. Tu n'entends donc pas? la voix du ciel!...</p>
+
+<p>HENRI. La prisonnière? (<span class="stage2">courant à la fenêtre.</span>) Oui, j'entends!...
+Mais, grand Dieu, je la connais, cette chanson
+triste, je l'ai entendue autrefois à Sauvières. Et
+cette voix douce... je la connais aussi! Cadio, Cadio!
+c'est Marie Hoche qui est là!</p>
+
+<p>CADIO. Tu en es sûr? Moi, je ne sais pas. Il me semblait...
+Je n'osais le croire.</p>
+
+<p>HENRI. Je la savais partie d'Angers, je la croyais en
+liberté. Il l'ont reprise, ou ils l'ont transférée ici.
+Depuis cinq mois peut-être! Quel martyre! Pauvre
+chère fille! où est-elle? comment se fait-il que nous
+l'entendions? Il n'y a pas une seule fenêtre, pas une
+seule ouverture de ce côté de la prison.</p>
+
+<p>CADIO. Elle est là, tout près, sur le haut de cette
+petite tourelle.</p>
+
+<p>HENRI. Sur la plate-forme que nous cachent les créneaux?
+Oui, sa voix part de là. Elle peut nous entendre,
+je veux lui parler.</p>
+
+<p>CADIO. Ne le fais pas. Le charpentier est peut-être
+en bas...</p>
+
+<p>HENRI. Non, il était sorti quand je suis entré.</p>
+
+<p>CADIO. Attends, écoute! on monte l'escalier, c'est
+lui... Quittons cette fenêtre, n'ayons pas l'air d'écouter:
+il a peur de tout; il ferait mettre la prisonnière
+au cachot, s'il pensait que nous voulons la délivrer.</p>
+
+<p>HENRI. La délivrer, hélas! ce serait tenter l'impossible!</p>
+<br>
+
+<p class="stage1">SCÈNE II.--<span class="sc">Les Mêmes</span>, LE CHARPENTIER.</p>
+
+<p>LE CHARPENTIER. Cachez-vous, cachez-moi! tout
+est perdu, je suis un homme mort!</p>
+
+<p>HENRI. Qu'est-ce qu'il y a donc?</p>
+
+<p>LE CHARPENTIER. Robespierre, Couthon, Saint-Just...</p>
+
+<p>HENRI. Eh bien?</p>
+
+<p>LE CHARPENTIER. A l'échafaud! morts! Carrier...</p>
+
+<p>HENRI. Mort aussi?</p>
+
+<p>LE CHARPENTIER. Non! le scélérat a aidé à les faire
+périr, il les a accusés aussi... Tout est fini, tout est
+perdu. La République est décapitée. La nouvelle vient
+d'arriver. Les royalistes sont dans l'ivresse, ils s'embrassent
+dans les rues. On va venir nous égorger. La
+réaction triomphe... On parle de marcher sur les prisons
+et de forcer les portes... On sauvera tous les
+nobles, on jettera à l'eau tous les républicains, car il
+y en a aussi... Et moi, ils vont m'égorger vivant... Ils
+me connaissent, ils me couperont en morceaux. Où
+me cacher?</p>
+
+<p>HENRI. Fuyez, quittez la ville. Allons! ne perdez
+pas la tête. Partez, vous avez le temps!</p>
+
+<p>LE CHARPENTIER. Oui, c'est vrai. Adieu.--Je crierai:
+«Vive le roi!» Ils ne me reconnaîtront pas. (<span class="stage2">Il sort.</span>)</p>
+<br>
+
+<p class="stage1">SCÈNE III.--HENRI, CADIO.</p>
+
+<p>CADIO. Cet homme est lâche!</p>
+
+<p>HENRI. Non, il est fou; mais il a dit quelque chose
+qui me frappe. S'il y a une émeute royaliste, si on
+force les prisons... Marie Hoche est républicaine; elle
+aura peut-être l'imprudence de se nommer et de dire
+ce qu'elle pense. Il faut l'avertir, et tout de suite!
+Mais comment faire pour ne pas attirer l'attention sur
+elle? Ce grenier au-dessus de nous, y es-tu monté
+quelquefois?</p>
+
+<p>CADIO. Non; il y a si peu de jours que je peux me
+porter sur mes jambes! Vas-y, monte sur la table! je
+t'aiderai.</p>
+
+<p>HENRI, (<span class="stage2">dans le grenier.</span>) Ah! le toit est au niveau de la
+plate-forme; il y touche,... non, il y a un espace...
+Avec une planche, on le franchirait.</p>
+
+<p>CADIO. Attends-moi, nous trouverons ce qu'il faut!
+(<span class="stage2">Il monte aussi dans le grenier avec peine.</span>)</p>
+
+<p>HENRI. Reste tranquille, j'ai trouvé!</p>
+
+<p>CADIO. Elle ne chante plus; pourvu qu'elle soit encore
+là!</p>
+
+<p>HENRI. Je vais le savoir, (<span class="stage2">Il dresse la planche.</span>) Tiens-moi
+seulement un peu ce pont du diable.</p>
+
+<p>CADIO. Il est solide; mais, toi, tu n'auras pas le vertige?</p>
+
+<p>HENRI, (<span class="stage2">sur la planche.</span>) Jamais. Eh bien, que fais-tu?</p>
+
+<p>CADIO. Je te suis.</p>
+
+<p>HENRI. Tu ne peux pas, je ne veux pas!</p>
+
+<p>CADIO. Je veux!</p>
+
+
+<br>
+<h4>DEUXIÈME TABLEAU</h4>
+
+<p>Au point du jour, à la Prévôtière.</p>
+<br>
+
+<p class="stage1">SCÈNE UNIQUE.--HENRI, CADIO, MARIE, dans une petite
+maison bourgeoise auprès de la ferme. Ils entrent dans une cuisine au
+rez-de-chaussée. Au fond est un escalier qui monte au premier étage.</p>
+
+<p>HENRI, (<span class="stage2">embrassant Marie.</span>) Enfin, vous voilà sauvée, chère
+soeur!</p>
+
+<p>MARIE, (<span class="stage2">serrant ses mains et celles de Cadio.</span>) Enfin, vous voilà
+sauvés, chers amis! car, pour me délivrer, vous vous
+êtes exposés à de grands risques! Est-ce que nous
+pouvons parler librement ici?</p>
+
+<p>HENRI. Je présume qu'il n'y a personne; mais je
+vais faire une visite domiciliaire avant de nous installer.
+(<span class="stage2">Il sort.</span>)</p>
+
+<p>CADIO. Vous avez eu peur, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>MARIE. Oui, pour vous deux, j'ai eu bien peur!</p>
+
+<p>CADIO. Vous vouliez rester prisonnière! Ça doit être
+affreux, la prison.</p>
+
+<p>MARIE. Ce qu'il y a de plus affreux, c'est d'entraîner
+ceux qu'on aime dans le malheur, le reste n'est rien.
+Ah! si j'avais pu vaincre votre résistance... mais, en
+résistant moi-même, je prolongeais votre danger. J'ai
+dû céder...</p>
+
+<p>CADIO. Et vous avez bravement passé sur la planche:
+vous êtes une femme courageuse.</p>
+
+<p>MARIE. Non, je suis née timide.</p>
+
+<p>CADIO. C'est comme moi! On devient dur pour soi
+en devenant dur pour les autres.</p>
+
+<p>MARIE, (<span class="stage2">étonnée.</span>) Mais, non, c'est le contraire, il me
+semble!</p>
+
+<p>HENRI, (<span class="stage2">revenant.</span>) Il n'y a personne. La maison est
+meublée du strict nécessaire, et le jardin, vous voyez,
+est complétement à l'abandon. C'est comme partout.
+On n'ose rien embellir et rien cultiver, parce qu'on
+craint toujours une visite des chouans; mais ils ne
+sont jamais venus ici, et, maintenant, ils n'auraient
+plus l'audace de porter leurs expéditions si près de la
+ville; vous êtes donc aussi en sûreté dans ce petit réduit
+qu'il est possible de l'être en Bretagne à l'heure
+qu'il est.</p>
+
+<p>MARIE. Mais vous! quand on s'apercevra de mon
+évasion,... si quelqu'un nous a vus sortir de la maison
+de ce charpentier...</p>
+
+<p>HENRI. Personne n'a fait attention à nous: on était
+trop agité par la grande nouvelle. Nous avons fait
+assez de détours dans la ville pour dérouter les espions,
+s'il y en a eu pour nous suivre. Le cheval qu'on
+m'a prêté est bon, nous avons filé vite. Personne ne
+pouvait suivre à pied notre cabriolet, et il n'y avait
+aucune voiture, aucun cavalier derrière nous. Quand
+ce brave cheval aura un peu soufflé, je repars pour
+me montrer où l'on a l'habitude de me voir, et je reviens
+vous dire que tout va bien; vous allez donc enfin
+goûter quelques jours, peut-être quelques semaines
+de repos et de bien-être!</p>
+
+<p>MARIE. Mais de quoi vivrai-je ici? Je ne trouverai
+aucun travail, et je ne puis être à votre charge.</p>
+
+<p>HENRI. Vous y recevrez l'hospitalité fraternelle que
+viendra vous offrir le propriétaire de ce petit bien.
+C'est un officier de mon régiment, un excellent ami
+qui sera bien heureux d'assurer un asile à la cousine
+de Hoche.</p>
+
+<p>MARIE. Mais puis-je accepter?... Il n'est sûrement
+pas riche?</p>
+
+<p>HENRI. On est très-riche dans ce temps-ci quand on
+peut assister ceux qu'on aime, et il y a de la dignité à
+savoir accepter une telle assistance.</p>
+
+<p>MARIE. Vous avez raison, Henri! Et Cadio?...</p>
+
+<p>HENRI. Cadio demeurera à la ferme, et vous le
+verrez tous les jours.</p>
+
+<p>MARIE. Et vous quelquefois?</p>
+
+<p>HENRI. Le plus souvent possible.</p>
+
+<p>MARIE. Je vais donc être heureuse, moi? C'est étonnant,
+cela! je crois rêver. Heureuse huit jours, quinze
+jours peut-être!</p>
+
+<p>HENRI. Pourquoi pas plus longtemps? qui sait?</p>
+
+<p>MARIE. Ce serait exiger beaucoup dans le temps où
+nous vivons. A présent,... dites-moi, Henri, puisqu'il y
+a une minute pour respirer, où est Louise?</p>
+
+<p>HENRI. Chez Saint-Gueltas avec sa tante, voilà tout
+ce que je sais. Ils ont dû traverser de rudes alarmes,
+car on a fait une rude guerre à leur parti; mais il y
+a eu armistice en attendant mieux, et la chute de Robespierre
+va hâter sans doute la véritable pacification.
+Quant au général Hoche...</p>
+
+<p>MARIE. Où est-il à présent?... Je n'osais vous demander
+de ses nouvelles. Il n'a donc pas été tué à la
+guerre?</p>
+
+<p>HENRI. Non, Dieu merci! Il doit être à l'armée du
+Nord. (<span class="stage2">Bas, à Cadio.</span>) Ne lui dis pas qu'il est en prison,
+puisqu'elle ne le sait pas. Il va certainement être délivré.
+(<span class="stage2">A Marie.</span>) Mais parlons donc de vous, Marie; je
+ne sais rien de vous encore. Pourquoi étiez-vous à
+Nantes... et toujours détenue?</p>
+
+<p>MARIE. C'est-à-dire comment ai-je fait pour n'être
+pas mise à mort? C'est une sorte de miracle, et un
+autre miracle, c'est d'avoir échappé à l'épidémie horrible
+qui ravageait les prisons. C'est qu'à Nantes
+comme à Angers ma situation exceptionnelle a embarrassé
+la conscience de mes juges. Interrogée plus d'une
+fois avec une obstination minutieuse, j'ai été reconnue
+coupable d'attachement à mes maîtres,--je me faisais
+passer pour une servante de la famille de Sauvières;--mais
+on n'a pu me convaincre de sympathie
+pour la cause royaliste. J'étais si nette de conscience
+à cet égard-là, que j'ai pu l'être dans mes réponses, et,
+ne sachant que faire de moi, on a pris le parti de
+m'ajourner de série en série, jusqu'au rappel de Carrier.
+Alors, soit à dessein, soit autrement, on m'a
+oubliée tout à fait, et j'ai dû à l'attachement d'une
+femme de geôlier, dont j'avais sauvé l'enfant malade
+en lui indiquant un remède, d'être mieux traitée que
+je ne l'avais été d'abord. Le séjour de ces geôles était
+horrible: couchées parmi les mortes et les mourantes
+qui se succédaient sur la paille, notre lit commun,
+nous sentions littéralement le cadavre, et, quand on
+emmenait une escouade de condamnées pour les faire
+mourir, les curieux s'écartaient dans la crainte de la
+contagion. Moi, j'ai eu dans ces derniers temps une
+petite cellule à moi seule avec un escalier de quelques
+marches qui me permettait d'aller respirer sur la
+plate-forme, où je pouvais marcher un peu en rond,
+tantôt dans un sens et tantôt dans l'autre. On m'avait
+donné des vêtements propres et une nourriture
+presque suffisante. J'étais donc bien, et j'aurais dû
+moins souffrir. Eh bien, c'est le temps le plus rigoureux
+de ma captivité. Être seule, inutile, ne pouvoir
+plus s'oublier en s'occupant des autres! Dans cet
+enfer de la prison commune, je parvenais à soulager
+quelques souffrances, à ranimer des courages par
+l'exemple de ma patience, à adoucir au moins la douleur
+par la part que j'y prenais. Toutes ces infortunées
+étaient mes amies,... des amies sans cesse renouvelées
+par le départ des unes et l'arrivée des autres.
+Celles qui mouraient dans mes bras me disaient: «Au
+revoir dans l'autre vie!» Et, comme ce pouvait être mon
+tour le lendemain, la mort ne semblait plus être un
+adieu. Quand je me suis trouvée seule, je me suis
+aperçue de tout ce qui est lugubre dans une prison.
+Je pouvais contempler le soir un petit espace du ciel
+fermé par le cercle de pierres qui m'entourait. Je
+voyais les étoiles et les nuages; mais, le jour, j'entendais
+le cri des corbeaux attirés par l'odeur du sang,
+les clameurs de la foule cruelle et le bruit inénarrable
+que fait le couperet en glissant dans la rainure de la
+guillotine. Mon Dieu! mon Dieu! comment peut-on
+vivre au milieu de ces horreurs!... Vivre ainsi préservée
+au milieu de cette tuerie perpétuelle m'a paru
+le pire des supplices.</p>
+
+<p>HENRI. Pauvre Marie! Et vous chantiez pour vous
+distraire?</p>
+
+<p>MARIE. Non, mais pour essayer de distraire les autres.
+Je me disais que, des autres cellules, des malheureux
+isolés comme moi m'entendraient peut-être
+et se trouveraient un instant soulagés par mon chant.
+Je ne pouvais que cela pour eux...</p>
+
+<p>CADIO. Vous m'avez fait du bien, à moi! Je vous
+écoutais.</p>
+
+<p>MARIE. Avez-vous été prisonnier aussi?</p>
+
+<p>HENRI. Non... Il vous racontera à loisir comment il
+a vécu depuis le jour où vous vous êtes quittés à
+Saint-Christophe; et moi qui vous avais vue là aussi,
+j'aurai aussi bien des choses à vous dire, Marie!... A
+ce soir!...</p>
+
+<p>CADIO. Je vais t'amener le cheval au bout du jardin,
+(<span class="stage2">Il sort.</span>)</p>
+
+<p>MARIE. Et moi, je vous reconduis jusqu'à la porte de
+l'enclos.</p>
+
+<p>HENRI, (<span class="stage2">sur le seuil du jardin, tenant la main de Marie.</span>) Eh bien,
+il est charmant, ce jardin abandonné; comme il est
+couvert et touffu! Qu'est-ce que c'est que ces grandes
+feuilles qui poussent jusque sur les marches de la
+maison?</p>
+
+<p>MARIE. C'est de l'acanthe; comme c'est beau! et
+voilà des orties, des fraises, des oeillets, des ronces...
+Oh! que tout cela est nouveau pour moi! Je ne croyais
+pas revoir jamais un brin d'herbe, et je vois des feuilles,
+des fleurs... Et ces grands horizons bleus, ce sont des
+bois?... J'ai les yeux affaiblis, tout m'éblouit à présent;
+il me semble que je nage dans un rayon de soleil
+comme ces mouches qui commencent à bourdonner.
+Comme elles chantent bien, n'est-ce pas? Je
+ne chantais pas si bien que cela sur ma tourelle!
+Pourvu qu'on ne me reprenne pas!... Ah! j'ai peur!
+Voyez ce que c'est que le bonheur, on devient lâche
+tout de suite.</p>
+
+<p>HENRI. Oh! vous, vous ne le serez jamais! et moi, je
+suis heureux aussi, allez, de vous avoir conduite à
+bon port dans ce joli nid de verdure. Adieu, Marie!
+non, au revoir! Reposez-vous; ce soir, nous causerons.</p>
+<br>
+
+<h4>TROISIÈME TABLEAU</h4>
+
+<p>Six semaines plus tard, à la Prévôtière, dans un petit bois qui descend en
+pente rapide vers le fond d'un étroit ravin.--A travers les branches
+d'un vieux chêne, on voit une série de ravins boisés qui bleuissent en s'éloignant.--Paysage
+peu varié, mais frais et charmant.--Marie est assise
+sur un groupe de rochers à l'ombre du chêne avec plusieurs enfants
+autour d'elle. Ce sont les enfants du fermier, à qui elle apprend à lire.</p>
+<br>
+
+<p class="stage1">SCÈNE PREMIÈRE.--MARIE, <span class="sc">deux Enfants</span>.</p>
+
+<p>MARIE. Allez jouer, si vous voulez, mes enfants; je
+suis très-contente de vous. (<span class="stage2">Les enfants s'éloignent, il en reste
+deux.</span>)</p>
+
+<p>UNE PETITE FILLE. C'est drôle!... Dites donc,
+mamselle Marie, à quoi ça sert de savoir lire? Maman
+dit que ça ne sert à rien.</p>
+
+<p>UN PETIT GARÇON. Mais papa dit que ça sert à être
+bon citoyen. C'est les chouans, qui ne savent pas lire!</p>
+
+<p>LA PETITE FILLE. Maman n'est pas chouan, et elle
+ne sait pas non plus.</p>
+
+<p>MARIE. Ta maman est très-bonne, et, comme c'est
+ta maman, elle n'a pas besoin de savoir lire: elle n'a
+pas le temps, d'ailleurs; mais toi, qui n'es la maman
+de personne, il faut apprendre à écrire les comptes
+de ton papa.</p>
+
+<p>LE PETIT GARÇON. Et moi, citoyenne Marie, est-ce
+que tu m'apprendras aussi à écrire?</p>
+
+<p>MARIE. Certainement.</p>
+
+<p>LE PETIT GARÇON. Pour quand je serai soldat, pas
+vrai? Papa dit qu'à présent, c'est nous les officiers, les
+avocats, les gros messieurs, les généraux, et tout!</p>
+
+<p>MARIE. Oui, pourvu qu'on soit bien savant.</p>
+
+<p>LE PETIT GARÇON. Et patriote?</p>
+
+<p>MARIE. Et patriote.</p>
+
+<p>LE PETIT GARÇON. On serait patriote et pas savant?...</p>
+
+<p>MARIE. On serait encore un bon laboureur, un bon
+ouvrier ou un bon soldat, mais ni avocat ni général.</p>
+
+<p>LA PETITE FILLE. Vous qu'êtes savante, vous êtes
+donc général aussi?</p>
+
+<p>MARIE. Je suis ta maîtresse d'école pour le moment,
+c'est-à-dire ton amie qui tâche de t'apprendre ce
+qu'elle sait, et ta couturière qui fait tes robes et celles
+de tes soeurs.</p>
+
+<p>LA PETITE FILLE. Combien qu'on vous paye pour
+tout ça?</p>
+
+<p>MARIE. C'est moi qui paye comme ça l'amitié qu'on
+a pour moi.</p>
+
+<p>LA PETITE FILLE. Ça se paye donc, l'amitié?</p>
+
+<p>MARIE. Oui, avec de l'amitié. Est-ce que tu ne m'aimes
+pas, toi?</p>
+
+<p>LA PETITE FILLE. Oh! si!</p>
+
+<p>MARIE. Eh bien, tu me payes.</p>
+
+<p>LE PETIT GARÇON, (<span class="stage2">d'un air capable.</span>) Ça n'est pas plus
+malin que ça, pardi! Citoyenne,... je t'aime aussi
+moi!</p>
+
+<p>MARIE, (<span class="stage2">l'embrassant.</span>) Je l'espère bien! autrement, tu serais
+ingrat.</p>
+
+<p>LA PETITE FILLE. Qu'est-ce que c'est, ingrat?</p>
+
+<p>LE PETIT GARÇON. C'est d'être bossu, méchant, vilain
+et malpropre, v'là ce que c'est. Viens, que je te
+reconduise à la maison. On jouera un brin au bord
+de la mare, et puis j'irai chercher mon chevau pour
+le faire boire.</p>
+
+<p>MARIE. Ah! on dit un cheval, tu sais!</p>
+
+<p>LE PETIT GARÇON. C'est vrai! c'est vrai! c'est les
+chouans qui disent: «Mon chevau!»</p>
+
+<p>(<span class="stage2">Il s'en va avec sa soeur. Marie se remet à coudre; Henri sort du jardin et
+descend le sentier du bois. Il regarde Marie un instant avec émotion avant
+d'oser lui parler. Marie lève la tête et lui sourit.</span>)</p>
+<br>
+
+<p class="stage1">SCÈNE II.--MARIE, HENRI.</p>
+
+<p>MARIE. Je vous ai entendu venir! Il faut me pardonner
+si je ne quitte pas mon ouvrage: ces paysans
+sont si bons pour moi, que je suis vraiment heureuse
+ici, et que je veux leur être agréable. Vous permettez
+que j'achève ce petit bonnet?</p>
+
+<p>HENRI, (<span class="stage2">qui a son sabre sons le bras, prenant la bonnet d'enfant et le
+regardant.</span>) Qu'un homme doit être heureux quand il voit
+une femme chérie travailler comme cela pour la jolie
+tête dont il attend le premier regard, le premier sourire!
+Être époux et père! époux de la femme de son
+choix, père de beaux enfants qu'il lui voit élever avec
+intelligence et tendresse,... cela vaut bien la gloire! A
+quoi songez-vous, Marie, quand vous faites ces habits
+d'enfants?</p>
+
+<p>MARIE. Rendez-moi donc mon ouvrage! Quelles
+nouvelles apportez-vous?</p>
+
+<p>HENRI. Une bien bonne! Vous êtes enfin libre et à
+couvert de toute persécution.</p>
+
+<p>MARIE. Grâce à vous?</p>
+
+<p>HENRI. Grâce à une erreur volontairement commise
+peut-être: après le départ de Carrier, votre nom
+avait été porté sur la liste des morts. Si le geôlier
+l'eût osé, il eût pu vous faire sortir. J'ai réussi à voir
+les registres et à savoir que votre évasion n'avait pas
+été et ne serait pas recherchée.</p>
+
+<p>MARIE. Merci! Et du général Hoche, que savez-vous?
+Est-ce bien vrai, que lui aussi est sorti de prison?
+La nouvelle d'hier n'est pas démentie aujourd'hui?</p>
+
+<p>HENRI. Elle est confirmée, et on annonce même
+qu'il va recevoir le commandement en chef de notre
+armée de l'Ouest.</p>
+
+<p>MARIE. Ah! quel bonheur! je vais peut-être enfin
+le connaître!</p>
+
+<p>HENRI. Comment se fait-il que vous ne l'ayez jamais
+vu?</p>
+
+<p>MARIE. Je l'ai vu, mais je m'en souviens à peine.
+J'étais si jeune! N'importe, je l'aime comme s'il était
+mon frère.</p>
+
+<p>HENRI. Vous l'aimerez peut-être davantage encore
+quand vous le verrez.</p>
+
+<p>MARIE. Je l'aimerai davantage, si son arrivée vous
+décide à ne pas quitter la Bretagne.</p>
+
+<p>HENRI. Ne dites pas cela, Marie! je ne suis que trop
+disposé à y rester, si vous l'exigiez...</p>
+
+<p>MARIE. L'exiger!... Je ne puis, à moins que vous
+n'acceptiez l'avancement auquel vous avez droit depuis
+longtemps. Tant que vous avez eu à combattre
+vos parents et vos amis pour ainsi dire face à face,
+j'ai compris et admiré ce fier scrupule; mais votre
+oncle n'est plus; Louise est mariée, elle me l'a écrit
+elle-même, elle est en sûreté ainsi que sa tante, puisque
+M. de la Rochebrûlée accepte, dit-elle, l'idée de
+faire sa paix avec la République. La guerre de brigands
+qui se continue en Bretagne va bientôt cesser.
+D'ailleurs, elle ne vous mettrait aux prises avec aucune
+des personnes qui vous sont chères; je ne vois
+donc pas pourquoi vous voulez aller conquérir vos
+grades hors de France.</p>
+
+<p>HENRI. Hélas! ma chère Marie, vous vous nourrissez
+d'illusions. La Vendée n'est pas réellement pacifiée.
+Si les paysans, apaisés par des mesures de prudence
+et d'humanité, rentrent chez eux et reprennent
+leurs travaux, gare au jour où leurs moissons seront
+faites! Ils seront facilement entraînés par ceux des
+localités où le passage des colonnes infernales n'a pas
+laissé de moissons à faire. D'ailleurs, les chefs ambitieux
+et inquiets n'ont pas renoncé à leurs espérances,
+et Charette ne se tient pas pour vaincu. Quelque
+parti que prenne Saint-Gueltas, soit d'imiter Charette
+en se tenant retranché dans sa province, soit de la
+quitter pour se jeter dans les aventures de la chouannerie,
+ce qui reste de ma famille est condamné à
+tomber dans nos mains un jour ou l'autre. Hoche fera
+peut-être, s'il vient ici, comme on l'espère, le miracle
+de ramener ces esprits avides d'émotions et dévorés
+d'orgueil; mais, s'il échoue, si cette paix armée qui
+permet aux rebelles de se préparer à de nouvelles
+luttes aboutit encore à une guerre cruelle, il faudra
+donc encore porter le fer et le feu dans ces malheureux
+pays qui sont pour moi le coeur de la patrie, et
+où je n'ai jamais donné un coup de sabre sans qu'il
+me semblât répandre mon propre sang! J'obéirai à
+mon devoir demain comme hier, mais je ne veux pas
+d'autre récompense que le mérite d'avoir vaincu les
+révoltes de mon propre coeur. Cela se réglera entre
+Dieu et moi. Les hommes ne pourraient pas apprécier
+ce qu'il m'en a coûté et m'adjuger un prix proportionné
+à mon sacrifice!</p>
+
+<p>MARIE, (<span class="stage2">émue.</span>) Bien, bien! Alors, il faut partir et rejoindre
+Kléber aux bords du Rhin, puisque votre colonel
+en a reçu l'ordre... L'a-t-il déjà reçu?</p>
+
+<p>HENRI. Marie!... nous partons demain! une partie
+de mon régiment reste ici, et je pourrais choisir...
+mais... Ah! je suis dans un grand trouble, ne le
+voyez-vous pas? Vous ne voulez pas comprendre!</p>
+
+<p>MARIE, (<span class="stage2">troublée aussi.</span>) Je crois voir que l'amitié vous
+retiendrait ici... mais, alors, je ne dois pas accepter le
+sacrifice de votre légitime ambition.</p>
+
+<p>HENRI. Mon ambition! je n'en ai pas d'autre que
+celle de pouvoir offrir à une femme aimée une existence
+honorable,... et je n'en suis pas là! Qui voudrait
+partager ma misère?</p>
+
+<p>MARIE, (<span class="stage2">embarrassée.</span>) Voilà Cadio qui nous cherche.</p>
+
+<p>HENRI, (<span class="stage2">appelant, attentif et inquiet.</span>) Par ici. Cadio! (<span class="stage2">A Marie.</span>)
+Le croyez-vous en état de partir aussi, lui?</p>
+
+<p>MARIE, (<span class="stage2">parlant vite pour changer de conversation.</span>) Mais... Oui!
+Il se porte bien. Il s'exerce à manier les jeunes chevaux
+de la ferme. Il est intrépide et adroit, calme surtout,
+étrangement calme et studieux. Chaque jour
+marque un progrès étonnant dans son esprit. Qui
+aurait deviné cette âme profonde et cette intelligence
+active sous cet habit de toile bise et sous cette physionomie
+ingénue? Il a trouvé ici des livres, il ne les lit
+pas, il les boit! Il parle peu, et on ne s'apercevrait
+pas de ses progrès, si par moments son émotion secrète
+ne s'échappait en jets de flamme. Parfois, il me
+confond, je l'avoue, et je défends mal mes idées quand
+il les combat.</p>
+
+<p>HENRI, (<span class="stage2">soupçonneux.</span>) Il vous entraîne alors, et bientôt
+vous penserez comme lui!</p>
+
+<p>MARIE. Non, Cadio est jacobin, et, quelque chose
+que nous fassions, il restera dans les partis extrêmes.
+Le voilà, annoncez-lui le départ.</p>
+
+<br>
+
+<p class="stage1">SCÈNE III.--<span class="sc">Les Mêmes</span>, CADIO.</p>
+
+<p>CADIO. Le départ?</p>
+
+<p>HENRI. Oui, c'est pour demain.</p>
+
+<p>CADIO, sans émotion. Décidément? où allons-nous?</p>
+
+<p>HENRI. A Maëstricht pour commencer.</p>
+
+<p>CADIO. Non!</p>
+
+<p>HENRI. Comment, non? Je te jure que si.</p>
+
+<p>CADIO. Je n'y vais pas.</p>
+
+<p>HENRI. Tu ne veux plus servir?</p>
+
+<p>CADIO. Si fait, toujours, plus que jamais; mais tu
+peux tout auprès de ton colonel: dis-lui que je veux
+commencer par me battre ici. C'est en Bretagne que
+je dois et que je saurai faire la guerre. C'est là seulement
+que je serai bon à quelque chose, et que j'aurai
+un rapide avancement.</p>
+
+<p>MARIE, (<span class="stage2">à Henri.</span>) Vous saurez qu'il pense à cet égard
+tout le contraire de ce que vous pensez. Il brûle de
+tuer ses chers concitoyens.</p>
+
+<p>HENRI. Et d'en être récompensé? Chacun son goût!</p>
+
+<p>CADIO. Oh! moi, je n'ai ni pays ni famille. Ma patrie,
+c'est l'armée à présent, et ma destinée, c'est de détruire
+ceux qui ont une patrie et qui la trahissent.
+Les Allemands, les Espagnols, ils défendent leur drapeau,
+je ne leur en veux pas. Mes vrais ennemis sont
+ici, autour de nous. Je les connais, je sais ce qu'ils
+veulent et comment ils se battent. Je serai aussi fin
+qu'eux,--et aussi implacable!</p>
+
+<p>MARIE, (<span class="stage2">bas, à Henri.</span>) Vous voyez! nous ne le changerons
+pas.</p>
+
+<p>HENRI, (<span class="stage2">à Cadio.</span>) Alors, tu veux attendre l'arrivée du
+général Hoche?</p>
+
+<p>CADIO. Oui; est-ce que tu ne veux pas me rendre
+cela possible?</p>
+
+<p>HENRI. Puisque tu désires me quitter...</p>
+
+<p>CADIO. Il faut que cela soit.</p>
+
+<p>HENRI. Je croyais à ton amitié!</p>
+
+<p>CADIO. Si tu en doutes, c'est différent! Je te suis.</p>
+
+<p>HENRI. Je n'ai pas le droit de t'imposer le sacrifice
+de tes rêves,... de ta destinée, comme tu dis!</p>
+
+<p>CADIO. Si fait, tu as le droit. L'exiges-tu?</p>
+
+<p>HENRI. Non; mais je pense que tu vas rejoindre le
+détachement qui reste au dépôt?</p>
+
+<p>CADIO. A Nantes? Certainement! Il faut bien que je
+m'habitue à la discipline. Ce doit être le plus difficile.
+Tu pars dans une heure?</p>
+
+<p>HENRI. Oui.</p>
+
+<p>CADIO. Je vais faire mes adieux à la ferme.</p>
+<br>
+
+<p class="stage1">SCÈNE IV.--<span class="sc">Les Mêmes</span>, hors CADIO.</p>
+
+<p>HENRI. Marie! Cadio ne veut pas s'éloigner de vous.
+C'est pour vous qu'il reste en Bretagne.</p>
+
+<p>MARIE. Non, Cadio veut tuer Saint-Gueltas. C'est
+son idée fixe.</p>
+
+<p>HENRI. Il vous l'a dit?</p>
+
+<p>MARIE. Il ne dit guère ses idées, mais je les devine.</p>
+
+<p>HENRI. Heureusement pour la pauvre Louise, Saint-Gueltas
+n'est pas facile à tuer.</p>
+
+<p>MARIE. Si le dévouement de Cadio opérait ce prodige
+pourtant, vous ne lui en sauriez pas mauvais
+gré?</p>
+
+<p>HENRI. Son dévouement pour qui?</p>
+
+<p>MARIE. Mais... pour vous, j'imagine!</p>
+
+<p>HENRI. Ah ça! il me croit amoureux de Louise et
+jaloux de Saint-Gueltas?</p>
+
+<p>MARIE. N'avez-vous pas aimé Louise?</p>
+
+<p>HENRI. Je l'ai mal aimée probablement, puisque, à
+supposer qu'elle redevînt libre et que la paix fût
+faite, je ne me sentirais pas de force à épouser la
+veuve de M. Saint-Gueltas!</p>
+
+<p>MARIE. Vous en êtes bien sûr? Je ne vous crois pas!</p>
+
+<p>HENRI. Vous allez me croire: Louise m'était chère,
+mais comme soeur et parente bien plus que comme
+fiancée. Je ne m'en rendais peut-être pas bien compte,
+mais je sentais vaguement en elle un orgueil de
+race et un besoin de domination qui ne pouvaient
+être satisfaits ou domptés que par un ambitieux et un
+despote. Il y avait en moi des instincts plus désintéressés
+et plus tendres qu'elle dédaignait. Il est tout
+simple qu'elle m'ait préféré le partisan farouche et insinuant
+qui sait, dit-on, corrompre les femmes par la
+louange et frapper leur imagination par des actes
+d'autorité audacieuse. Je ne le connais pas, je me
+suis battu contre lui sans le voir; j'ignore si son
+royalisme est sincère, je ne le juge pas comme homme
+politique; je sais seulement qu'il a séduit beaucoup
+de femmes, qu'il a inspiré beaucoup d'amour et de
+haine, et que celles qui l'ont aimé ont l'âme à jamais
+flétrie ou désenchantée. Pour succéder à un pareil
+homme, il faut se croire capable de lui ressembler.
+J'ai une ambition plus noble, celle de rester moi-même
+et d'inspirer l'estime avant d'éveiller la passion!
+Dites donc à notre ami Cadio de pardonner à Louise
+et de ne pas chercher à me venger d'elle sur la personne
+de son époux. Je ne suis pas plus jaloux de la
+gloire de l'un que de l'amour de l'autre. C'est un
+amour et une gloire qui se ressemblent, car la folie en
+est le point de départ et la vengeance en est le but.
+Dites encore à Cadio...</p>
+
+<p>MARIE. Vous le lui direz vous-même. Soldat, il
+n'aura pas le loisir de revenir ici, et je ne le verrai
+sans doute pas de longtemps, si je le revois jamais.</p>
+
+<p>HENRI. Vous croyez qu'il veut être soldat? Je ne le
+crois plus, moi.</p>
+
+<p>MARIE. Que croyez-vous donc?</p>
+
+<p>HENRI. Je crois qu'il vous aime.</p>
+
+<p>MARIE. Vous vous trompez absolument: cela n'est
+pas.</p>
+
+<p>HENRI, (<span class="stage2">agité.</span>) Qu'en savez-vous? Vous n'en savez
+rien!</p>
+
+<p>MARIE. Je sais que nous avons, lui et moi, une complète
+indépendance. Nous n'avons pas plus de fortune
+et d'aïeux l'un que l'autre. Une grande estime réciproque,
+une mutuelle reconnaissance pour les secours
+et les soins échangés dans ces derniers temps, nous
+ont donné le droit de nous parler sans détour. S'il
+m'eût aimée, je crois qu'il me l'eût dit avec la certitude
+de ne pas m'offenser et de ne pas perdre mon
+amitié: il m'a dit, au contraire, qu'il ne voulait ni
+connaître l'amour ni engager sa vie. Donc, je suis bien
+tranquille sur son compte.</p>
+
+<p>HENRI. Alors... s'il vous eût aimée, vous ne l'auriez
+pas repoussé?</p>
+
+<p>MARIE. Je lui aurais dit: «Restons frère et soeur.»</p>
+
+<p>HENRI. Voilà tout?</p>
+
+<p>MARIE. Voilà tout.</p>
+
+<p>HENRI. Pourquoi, cela?</p>
+
+<p>MARIE. Comment, pourquoi?</p>
+
+<p>HENRI. Oui, pourquoi? Il n'est pas encore l'homme
+qu'il doit être; mais l'inclination ne se commande pas,
+et vous pourriez avoir rêvé d'associer votre avenir au
+sien. Sa figure, est agréable, ses manières sont naturellement
+distinguées. Tout son être délicat et harmonieux
+semble trahir une naissance mystérieuse...</p>
+
+<p>MARIE, (<span class="stage2">souriant.</span>) Ah! voilà le gentilhomme qui reparaît
+malgré lui! Vous croyez que, s'il y a une étincellée
+de noblesse naturelle dans notre caste, c'est qu'une
+goutte de sang patricien est tombée dans nos veines!</p>
+
+<p>HENRI. Non, je ne crois pas cela, car je supposerais
+plutôt que cet enfant abandonné était le fils de quelque
+artiste ou de quelque savant. S'il n'est qu'un
+paysan, peu importe d'ailleurs; il y a de jeunes Bretonnes
+qui ressemblent à des vierges du Corrége, et ces
+pays agrestes que baigne l'Océan terrible et splendide
+produisent des types horriblement sauvages ou singulièrement
+poétiques. Son intelligence vous confond,
+c'est vous qui le dites; son coeur est grand aussi, je
+lui rends justice, j'en sais quelque chose!... Enfin...</p>
+
+<p>MARIE. Enfin vous voulez que je l'aime?</p>
+
+<p>HENRI, agité. Moi?... Eh bien, voyons, supposons
+que je le désire!...</p>
+
+<p>MARIE. Je ne pourrais pas vous satisfaire.</p>
+
+<p>HENRI, (<span class="stage2">lui prenant la main.</span>) Vous ne voulez pas me dire
+pourquoi?</p>
+
+<p>MARIE, (<span class="stage2">rougissant et retirant sa main.</span>) Non.</p>
+
+<p>HENRI. C'est un autre que vous aimez?</p>
+
+<p>MARIE, (<span class="stage2">essayant d'être gaie.</span>) Je ne suis pas forcée de vous
+répondre, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>HENRI. Vous souriez avec des yeux pleins de
+larmes! Marie, chère Marie! est-ce qu'il ne vous aime
+pas, celui que vous préférez?</p>
+
+<p>MARIE, (<span class="stage2">se levant.</span>) Je ne sais pas... Je ne crois pas...
+c'est-à-dire je ne veux pas! Je n'ai ni le temps ni le
+droit de vouloir être aimée. Il faut combattre la misère
+par un travail assidu et se tenir prêt à tout sacrifier
+dans ce temps de malheur... Le moyen de rendre
+quelqu'un heureux et d'élever une famille quand on
+a tant de peine à traverser la vie avec dignité pour
+son propre compte? Les gens sans coeur et sans conscience
+s'étourdissent et cherchent le plaisir sans lendemain.--Moi,
+je ne saurais, je suis restée femme
+par le respect de moi-même. Je ne comprendrais
+l'affection qu'avec la durée, et la maternité qu'avec
+la sécurité. En voyant ces pauvres Vendéennes promener,
+c'est-à-dire traîner leur grossesse ou leurs
+nourrissons à travers la bataille et la déroute, je plaignais
+ces innocents, et je trouvais presque criminel
+l'insouciant, l'égoïste amour qui les avait créés!--Vous
+voyez! je ne vous parle pas comme devrait le
+faire une jeune fille; c'est qu'on n'a plus, hélas! la
+coquetterie de la pudeur. Il n'y a plus de jeunesse,
+plus de douce innocence: les grâces ont pris la cuirasse
+de Minerve. Il faut renoncer à tout ce qui faisait
+l'ornement et le charme de la vie, et se résigner à
+n'être qu'une soeur de charité dans ce grand hôpital
+d'âmes meurtries ou égarées qui est la société présente!</p>
+
+<p>HENRI. Vous avez raison, Marie! Il faut rester l'héroïne
+de dévouement, la sainte que vous êtes; mais
+tout ceci ne peut durer qu'un temps limité, tout se
+ranime et refleurit vite sur le sol béni de la France.
+La guerre ardente va y ramener la paix durable.
+L'homme ne peut pas s'habituer à vivre sans famille
+et sans bonheur domestique. Dans un an ou deux
+peut-être, ce qui est impossible aujourd'hui sera facile.
+Déjà nous avons la victoire éclatante au dehors, le
+patriotisme doit triompher au dedans. Douter de cela,
+c'est douter de la grandeur de la patrie, et vous et
+moi, en dépit des horreurs que nous avons vues, nous
+n'en avons jamais douté. L'avenir nous tiendra-t-il
+compte de l'effort suprême qu'il nous a fallu faire
+pour garder la foi? N'importe, gardons-la passionnément,
+et croyons à l'amour comme à la couronne
+qui nous est due.--Eh bien, nous attendrons... Pour
+moi, la confiance m'est revenue depuis que je vous ai
+miraculeusement arrachée à la prison... Ah! j'ai passé
+ici des heures bien douces! J'y ai souffert aussi, car, à
+mesure que votre beauté reprenait son éclat, je voyais
+bien qu'une transformation rapide se faisait dans
+votre âme. Vous aviez de soudaines rougeurs, d'involontaires
+tressaillements. Je vous surprenais, vous
+si active et si laborieuse, plongée dans la rêverie ou
+brisée par l'émotion. «Elle aime, me disais-je, et ce
+ne peut être que moi ou Cadio!... Comment le savoir?
+oserai-je jamais l'interroger? Elle sera sincère et
+d'une loyauté inébranlable; sa réponse sera l'arrêt de
+mon désespoir ou l'essor de mon bonheur... J'aime
+mieux douter encore...» Et j'aurais encore attendu;
+mais je pars demain, Marie!</p>
+
+<p>MARIE, (<span class="stage2">éperdue.</span>) Ne partez pas!</p>
+
+<p>HENRI, (<span class="stage2">à ses pieds.</span>) Non, je resterai si tu m'aimes!</p>
+
+<p>MARIE, (<span class="stage2">pleurant.</span>) Ah! je suis folle, et nous sommes des
+enfants! Il faut que vous partiez, c'est l'honneur qui
+le commande, c'est le devoir. Il n'y aura peut-être
+plus ici de dangers ni de malheurs, et votre fierté
+ne doit pas attendre. Là-bas, nos frontières sont toujours
+menacées et vos frères se battent. Si je vous
+empêchais d'y courir, vous souffririez bien vite,
+et vous me reprocheriez bientôt d'avoir entravé votre
+carrière et amolli votre courage. Je rougirais de moi,
+et ce lien sacré qui est entre nous, l'amour de la
+patrie, serait relâché et terni par ma faiblesse. Allez,
+Henri, allez.--Je ne vous reverrai peut-être jamais!
+Je vous envoie peut-être à une glorieuse mort! Vous
+emportez mon coeur et ma vie, emportez donc aussi
+la promesse que je vous fais ici de vous pleurer éternellement
+si je vous perds et de ne jamais appartenir
+à un autre!</p>
+
+<p>HENRI. Merci, Marie, je t'adore! Tu es grande comme
+la vertu, tu es pour moi l'âme de la France, l'ange
+de la Révolution! Oui, le devoir,--non pas avant
+l'amour, mais à cause de l'amour! Je t'appartiens,
+Marie, et, si tu me disais d'être lâche, je le serais peut-être;
+mais je sens qu'avec toi je ne peux pas le devenir.
+Tu es mon courage et ma lumière. Il n'est pas
+de grandeur sublime dont je ne sois capable avec une
+compagne telle que toi. Oui, je le sens, je m'élèverai
+au-dessus de la nature, je ferai des prodiges de dévouement,
+j'aurai la vie la plus pure et la meilleure
+conscience, je n'aimerai que toi seule. Le serment que
+tu me fais, je veux te le faire; je jure de rapporter à
+tes pieds un coeur sans défaillance et un amour sans
+souillure.</p>
+
+<p>MARIE. Mon Dieu, que vous êtes bon! que nous
+sommes heureux!</p>
+
+<p>HENRI. Oui, nous sommes heureux! un calme divin
+descend en nous... Ah! regarde, la nature s'illumine
+et rayonne; toutes les splendeurs du ciel se déroulent
+dans ces nuages d'or qui courent sur nos têtes. Les
+bois exhalent des parfums exquis, le ruisseau chante
+des mélodies célestes. C'est la première fois que la
+campagne est ainsi, n'est-ce pas? Tout était mort,
+ravagé, souillé. La terre avait bu trop de sang,--le
+sel des pleurs l'avait stérilisée,--ou, si elle verdissait
+et fleurissait encore, nous n'en savions rien. Nous
+n'avions pas le temps de la regarder, ou nous n'étions
+plus assez purs pour la comprendre. Aujourd'hui, tout
+s'est ranimé en nous et autour de nous; aujourd'hui,
+c'est fête, c'est l'été, c'est la vie! c'est le règne éternel
+de la beauté salué par toutes les créatures. Ah! oui,
+nous sommes heureux, et ce moment résume des
+siècles de repos et de délices; c'est un rêve du ciel
+qui rachète des années de douleur et de fatigue!</p>
+
+<p>MARIE. Oui, je le sens aussi, il y a de ces moments où
+tout ce que l'on a souffert, tout ce que l'on doit souffrir
+encore n'est plus rien. C'est comme un compte à part
+dont on s'occupera quand on y sera forcé. En attendant,
+on dépense toute son âme dans une sainte ivresse. Oh!
+que c'est bon et beau de s'estimer l'un l'autre jusqu'à
+l'adoration! Qu'importe après cela que les hommes
+nous accusent, nous proscrivent ou nous tuent? Ce
+n'est pas leur faute s'ils ne comprennent pas l'innocence!
+Ils seront bien assez punis, puisqu'ils ne connaîtront
+pas les joies divines que savourent les coeurs
+purs.--Je me souviens en ce moment d'un homme
+qui trouvait dans son désespoir la force de braver le
+ciel... Il osait dire que la mort n'était douce qu'à
+celui qui avait satisfait ses passions. Il mentait, n'est-ce
+pas? la mort n'est douce qu'à celui qui les a vaincues
+pour faire de son âme le sanctuaire d'un grand
+amour?</p>
+
+<p>HENRI. Arrière les sophismes de ces libertins sans
+coeur qui s'arrogent l'impunité parce qu'ils savent
+braver la mort! Moi, je sens qu'on peut la bénir quand
+on se sent digne de retrouver au delà de ce monde,
+dans la grande patrie qui réunira tous les justes, l'être
+qu'on a chéri uniquement et saintement respecté sur
+la terre!</p>
+
+<p>MARIE, (<span class="stage2">tressaillant.</span>) Voilà Cadio prêt à partir. Il vous
+attend.</p>
+
+<p>HENRI. Déjà, mon Dieu!</p>
+
+<p>MARIE. Henri, chaque moment qui va s'écouler,
+chaque pas que vous allez faire nous rapprochera du
+bonheur, et mériter le bonheur, c'est le posséder
+déjà.</p>
+
+<p>HENRI. Allons, je partirai sans faiblesse! je vais
+vivre du souvenir de cette heure enchantée!--Adieu,
+Marie! laisse-moi baiser l'écorce de cet arbre qui a
+entendu nos serments et abrité notre joie; je voudrais
+remercier et bénir de même toutes les herbes et toutes
+les fleurs de ce lieu charmant pour t'y faire retrouver
+partout la trace de mes lèvres et les parfums d'un
+amour digne de toi!</p>
+
+<hr class="short">
+<br><br>
+<h3>SEPTIÈME PARTIE</h3>
+<br>
+
+
+<h4>PREMIER TABLEAU</h4>
+
+<p>12 septembre 1794.--Au château de la Rochebrûlée, bâti sur une
+crête rocheuse entre les marais salants, au midi de la Loire.</p>
+<br>
+
+<p class="stage1">SCÈNE PREMIÈRE.--SAINT-GUELTAS, LOUISE, dans
+un petit salon qui fait partie de l'appartement de Louise et de sa tante.
+(<span class="stage2">Louise est assise dans l'embrasure d'une fenêtre et regarde la mer.
+Saint-Gueltas entre.</span>)</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Eh bien, ma chère, vous ne songez
+pas à vous habiller?</p>
+
+<p>LOUISE, (<span class="stage2">sortant comme d'un rêve.</span>) Ah! pardon... j'oubliais...
+Est-ce que l'heure est venue? le prêtre est
+arrivé?</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Pas encore, il ne viendra qu'à dix
+heures, et il fait à peine nuit. Vous avez encore le
+temps de réfléchir et de prier, si le coeur vous en dit;
+mais ne feriez-vous pas mieux de descendre au salon
+et de vous distraire? Il y a déjà nombreuse compagnie.</p>
+
+<p>LOUISE, préoccupée. Ah! vraiment! Qui donc?</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Tous nos voisins et amis, beaucoup
+de dames endimanchées à l'ancienne mode:
+vous allez y voir reparaître la poudre et les paniers.
+Les hommes sont mieux dans leur simple costume de
+partisans. On joue, on rit, on boit... un peu trop
+peut-être! Enfin, puisque la Convention nous fait ces
+loisirs, il n'y a pas grand mal à en profiter.</p>
+
+<p>LOUISE. Si vous le permettez, je ne descendrai
+qu'au moment de me rendre à l'église.</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Vous aller rêver ou pleurer seule à
+cette fenêtre, pour paraître pâle et les yeux meurtris,
+comme une victime qui se fait traîner à l'autel?</p>
+
+<p>LOUISE. Que vous font mes larmes? Est-ce que vous
+avez le temps de vous en occuper?</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Vous voyez que je sais le prendre,
+puisque me voilà roucoulant près de vous, tandis que
+les plus graves intérêts se débattent chez moi. Vous
+saurez que trois personnages de votre connaissance
+nous sont arrivés mystérieusement d'Angleterre de la
+part des princes: c'est le marquis de la Rive et votre
+ancien ami le baron de Raboisson. avec un ancien
+aumônier de l'ancienne grande armée, celui qu'on
+appelait M. Sapience. Voyons! cela ne vous intéresse
+pas? Vous ne voulez pas suivre l'exemple des femmes
+d'esprit et de courage qui servent maintenant d'intermédiaires
+à nos combinaisons politiques? Vous
+avez tort!</p>
+
+<p>LOUISE. Vous estimez ces femmes pour qui la politique
+est un prétexte et la galanterie un but?</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Il serait plus juste de dire que
+c'est la galanterie qui est le moyen et la politique le
+but, par conséquent l'absolution. Vous vous obstinez
+dans des principes farouches qui ne mènent à rien
+d'utile, ma chère amie!</p>
+
+<p>LOUISE. Hélas! je le sais. Je ne suis pas la compagne
+qu'il vous faudrait et que vous aviez rêvée.</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Je ne vous fais pas de reproches,
+c'est vous qui vous en faites. Vous sentez bien que
+cette austérité n'est pas trop de saison dans la circonstance.
+Allons! il faut vous en départir un peu.
+Votre parente, madame de Roseray, est au salon,
+belle comme un astre, habillée à la romaine ou à la
+grecque. C'est un peu révolutionnaire, un peu décolleté,
+cela scandalise; mais c'est charmant.</p>
+
+<p>LOUISE. Madame de Roseray, votre ancienne maîtresse?</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Qui diable vous a conté ça?</p>
+
+<p>LOUISE. On me l'a dit.</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. On s'est moqué de vous, ma chère!
+Mais supposons que j'aie été, comme on le prétend,
+comblé des faveurs de toutes les jolies femmes que
+vous verrez chez moi, est-ce un sujet de tristesse et
+d'inquiétude?</p>
+
+<p>LOUISE. C'est un sujet d'humiliation.</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Ah! permettez! Si m'appartenir est
+une honte, vous avez raison: rougissez et baissez les
+yeux, ma belle maîtresse!... Mais, si, comme vous
+l'avez pensé dans une heure d'enthousiasme, c'est une
+gloire de détrôner de nombreuses rivales, prenez
+votre situation comme un triomphe. Est-ce que je ne
+m'y prête pas courtoisement en vous jurant fidélité
+par-devant le prêtre?</p>
+
+<p>LOUISE. Ah! vous regrettez votre parole; vous ne
+m'aimez déjà plus!</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. M'aimez-vous réellement, vous qui
+êtes si injuste? Si je ne vous aimais plus, je vous aurais
+laissée mourir, comme vous y étiez décidée. Vous
+avez pris les grands moyens pour vous assurer de moi.
+Vous l'emportez; je me soumets, au risque d'être
+moins fier et moins heureux que je ne l'étais en vous
+chérissant librement et en me croyant aimé pour
+moi-même. Je me trompais, hélas! vous mettiez votre
+réputation au-dessus de mon bonheur, et ce qui passait
+dans votre esprit avant la passion, c'était le mariage!
+Vous avez pleuré avec frénésie ce que vous appelez
+votre faiblesse et votre honte, ce que j'appelais,
+moi, votre grandeur et votre force. Nous ne nous entendions
+pas; mais je fais votre volonté. Pourquoi
+n'êtes-vous pas fière et joyeuse?</p>
+
+<p>LOUISE. Saint-Gueltas, j'ai la mort dans l'âme, et vos
+paroles répondent avec une cruelle franchise à mes
+terreurs! Vous allez me haïr, vous me haïssez déjà!
+N'importe, je dois tout accepter pour assurer le sort
+d'un être qui m'est déjà plus cher que moi-même.
+Qu'il vive, et que je meure après! Il ne maudira
+pas la mère qui se sera sacrifiée pour ne pas donner
+le jour à un bâtard! Eh bien, vous pâlissez?</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS, (<span class="stage2">effrayé.</span>) Louise, que dites-vous? Est-ce
+vrai, mon Dieu, ce que vous dites-la? Vous
+croyez...?</p>
+
+<p>LOUISE. Je voulais ne vous annoncer ce bonheur
+qu'au sortir de l'église, pour vous récompenser
+d'avoir fait votre devoir envers moi. Devant vos
+reproches et vos menaces, il faut bien que je vous
+dise: Épargnez-moi! ayez pitié de votre enfant!</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS, (<span class="stage2">à ses genoux, avec effort.</span>) Pardon, Louise,
+pardon! Je t'adore et je te bénis! oublie que j'ai
+douté de ton amour, et ne vois que l'excès du mien
+dans ce doute injuste! Allons, reprends courage, ma
+pauvre amie, essuie tes larmes; voilà ta tante qui
+vient t'habiller... (<span class="stage2">Roxane est entrée par la porte de gauche en
+grande toilette.</span>) Venez, chère belle-tante! vous êtes splendide!
+faites que Louise soit adorable; arrangez-la,
+dites-lui d'être confiante! Je suis heureux, je l'aime
+de toute mon âme! (<span class="stage2">Il baise la main de Louise et sort par le
+fond.</span>)</p>
+
+<br>
+
+<p class="stage1">SCÈNE II.--ROXANE, LOUISE.</p>
+
+<p>LOUISE, (<span class="stage2">à part, désespérée.</span>) Il ment!</p>
+
+<p>ROXANE. Eh bien, tout va pour le mieux, chère enfant,
+puisque voilà nos petites querelles finies.</p>
+
+<p>LOUISE. Nos petites querelles! Ah! chère tante, que
+vous comprenez peu ce qui se passe entre nous!</p>
+
+<p>ROXANE. Si fait, si fait! je sais tout...</p>
+
+<p>LOUISE, (<span class="stage2">effrayée.</span>) Vous savez?...</p>
+
+<p>ROXANE. Je sais que tu es jalouse de notre cousine
+de Roseray. Bah! il faut savoir pardonner le passé.
+C'est une personne qui a fait parler d'elle, mais c'est
+une maîtresse femme, qui rend de grands services à
+notre cause et qui est l'âme de tous les complots. Il
+faut lui faire bon visage et ne pas croire... Bah! Saint-Gueltas
+est galant, il en conte à toutes les femmes
+sans que cela tire à conséquence. Si j'avais voulu me
+persuader qu'il voulait m'entraîner à quelque sottise,
+il n'eût tenu qu'à moi, car il dit parfois des choses;...
+mais il faut rire de cela! Je pense que tu ne seras pas
+jalouse de moi?</p>
+
+<p>LOUISE, (<span class="stage2">qui l'écoute à peine.</span>) Non, ma tante.</p>
+
+<p>ROXANE. Alors, réjouis-toi, et fais-toi belle. Sais-tu que
+tu es très-pâle et toute défaite depuis quelques jours?
+Mets un peu de fard, crois-moi; c'est très-nécessaire
+à tout âge.--Je vais sonner ta femme de chambre.</p>
+
+<p>LOUISE, (<span class="stage2">la retenant.</span>) Pas encore! je me sens mal. Laissez-moi
+respirer, on étouffe ici! (<span class="stage2">Elle ouvre la porte vitrée,
+qui donne sur le balcon.</span>)</p>
+
+<p>ROXANE. Moi, je trouve qu'on y gèle en plein été
+avec ce vent du nord. Ah! ton royaume ne sera pas
+gai, ma pauvre Louise! Ce château est un navire
+échoué sur un écueil; c'est pour cela qu'il ne faut pas
+empêcher le marquis d'y recevoir joyeuse compagnie.
+C'est un peu mêlé, j'ai donné un coup d'oeil au salon
+tout à l'heure, il y a de tout; mais, en temps d'insurrection,
+il faut tolérer bien des choses.--Tu ne m'écoutes
+pas?</p>
+
+<p>LOUISE. Si fait! vous disiez que l'endroit est triste?
+Il est effrayant!</p>
+
+<p>ROXANE. Oh! effrayant! ne parle pas de ça! Il y revient
+certainement!... Heureusement, ce soir, il y aura
+du bruit, de la gaieté; mais, la nuit dernière... Ah! je
+ne veux pas te le dire, tu prendrais peur aussi.</p>
+
+<p>LOUISE. Peur?--Non, ma tante, je ne crois pas
+aux revenants, moi!</p>
+
+<p>ROXANE. Tu es bien heureuse de n'en avoir jamais
+vu! moi... Mais je ferai aussi bien de garder ça pour
+moi.</p>
+
+<p>LOUISE. Dites tout ce que vous voudrez. Je n'y crois
+pas.</p>
+
+<p>ROXANE. Comme tu voudras; mais je ne manque
+pas de courage et je ne suis pas visionnaire. J'ai vu
+l'autre nuit la femme blanche, passer sur ce balcon
+au clair de la lune. Elle était horrible, décharnée, des
+yeux égarés, des cheveux gris flottant au vent, et elle
+riait;... c'était affreux! un vrai cri de mouette dans
+la tempête! Un petit démon à tête de singe marchait
+derrière elle, tenant sa robe déguenillée... Mais tu ne
+vois pas ces choses-là, toi... Quand on rêve d'amour
+et de bonheur... Où vas-tu?</p>
+
+<p>LOUISE, (<span class="stage2">qui se dirige vers sa chambre.</span>) Je vais m'habiller, il
+est temps.</p>
+
+<p>ROXANE. Sonne donc la Korigane! il n'y a pas de
+lumière, et on ne voit pas ce qu'on fait.</p>
+
+<p>LOUISE. Elle est là, je l'entends. (<span class="stage2">Elle ouvre la porte, fait
+un pas dans l'autre chambre, qui est éclairée, revient on jetant un cri
+d'épouvante, et reste immobile sur le seuil.</span>)</p>
+
+<p>ROXANE. Qu'est-ce que tu as?</p>
+
+<p>LOUISE, (<span class="stage2">rentrant et fermant la porte brusquement.</span>) Rien probablement!
+une vision, un rêve! C'était horrible. (<span class="stage2">Elle se
+laisse tomber sur un siége.</span>)</p>
+
+<p>ROXANE. Horrible, quoi? La dame blanche? tu l'as
+vue?</p>
+
+<p>LOUISE. Un spectre livide, repoussant,... avec mon
+voile et ma couronne de mariée sur des cheveux gris
+et sur des haillons sordides, l'épouvante, la mort!
+avec mes diamants et mon bouquet sur sa poitrine de
+squelette! Et cela grimaçait en riant devant la glace.--Ah!
+cette hallucination est un pressentiment, un
+avertissement peut-être. Ce spectre, c'est ma propre
+image, c'est le fantôme de ce que je serai pour avoir
+connu le funeste amour de Saint-Gueltas!</p>
+
+<p>ROXANE, (<span class="stage2">tremblante.</span>) Louise, voyons, tu as eu peur,
+c'est ma faute, c'est parce que je t'ai parlé de la dame
+blanche! C'est la Korigane qui est là, je parie, et qui
+a eu la fantaisie d'essayer ta toilette. Elle est si hardie
+et si fantasque!</p>
+
+<p>LOUISE. Oui! cela doit être; je veux m'en assurer.</p>
+
+<p>(<span class="stage2">Roxane, effrayée, recule au fond du salon. Louise va ouvrir avec
+résolution la porte de sa chambre, et regarde comme pétrifiée.</span>)</p>
+
+<p>LOUISE. Ah! je n'avais pas tout vu! Il y a un enfant
+mort étendu sur le sofa! Non, il se lève, mais c'est
+un cadavre qui marche! Il paraît insensé comme sa
+mère... et il ressemble à... Oui, c'est cela! La vision
+se complète, cette misérable, cette folle, ce sera moi,
+et cet enfant mourant ou idiot, ce sera le mien!</p>
+
+<p>ROXANE, (<span class="stage2">se cachant la figure.</span>) Ton enfant? quel enfant?
+qu'est-ce que tu dis? Ah! tu es malade, tu rêves...</p>
+
+<p>LOUISE. Voyez vous-même! Si vous ne voyez rien,
+c'est que je suis folle en effet! Ayez le courage de regarder.
+Tenez, ils viennent, ils marchent, ils entrent
+ici. (<span class="stage2">Les deux spectres que Louise vient de décrire s'avancent en se tenant
+par la main et en riant d'une manière fantasque. Ils traversent le
+salon et sortent par la porte vitrée qui donne sur le balcon. Louise s'évanouit.
+Roxane se pend à la sonnette en criant au secours.</span>)</p>
+
+<br>
+
+<p class="stage1">SCÈNE III.--<span class="sc">Les Mêmes</span>, LA KORIGANE, qui a tardé à
+venir et qui entre par la chambre de Louise. Elle est pâle, essoufflée
+vêtue d'un riche costume breton.</p>
+
+<p>ROXANE. Ah! j'en étais bien sûre, que c'était toi...
+Sotte que tu es, tu nous as fait une peur...</p>
+
+<p>LA KORIGANE. Oui, oui, c'était moi, mademoiselle
+Louise! Remettez-vous. C'était moi!...</p>
+
+<p>LOUISE, (<span class="stage2">égarée.</span>) Toi?... Mais l'enfant...</p>
+
+<p>ROXANE. Il y avait un enfant? tu es sûre? Je n'ai
+rien vu, moi; j'ai fermé les yeux.</p>
+
+<p>LA KORIGANE, (<span class="stage2">à Louise.</span>) C'est des rêves que vous avez.
+Ah! vous avez peur ici... Vous ne vous y plaisez
+pas!</p>
+
+<p>LOUISE. Où est ma toilette de mariée?</p>
+
+<p>LA KORIGANE. Là, dans votre chambre, tout est en
+ordre; mais, croyez-moi, remettez le mariage à un
+autre jour, vous n'êtes pas bien.</p>
+
+<p>LOUISE. C'est impossible, ma pauvre fille!</p>
+
+<p>LA KORIGANE, (<span class="stage2">se mettant à ses genoux.</span>) Mademoiselle
+Louise... vous n'avez pas de confiance en moi, je sais
+bien!</p>
+
+<p>LOUISE. Pourquoi me dis-tu cela?</p>
+
+<p>LA KORIGANE. Dites ce que vous pensez, vous! Vous
+me croyez méchante?</p>
+
+<p>LOUISE. Je ne sais plus; tu me montres tant d'attachement,
+tu es si dévouée!... Il faut bien que tu sois
+bonne, puisque tu sais aimer!</p>
+
+<p>LA KORIGANE. Ah! tenez, quand vous me parlez
+comme ça, je me sens capable de tout pour vous servir.
+Vous êtes malheureuse... Je le suis plus que vous,
+allez!</p>
+
+<p>LOUISE. Pourquoi es-tu malheureuse?</p>
+
+<p>LA KORIGANE. Voilà ce que je ne peux pas dire,
+vous ne comprendriez pas! Mais répondez-moi, vous
+voulez épouser le maître absolument?</p>
+
+<p>LOUISE. Il le faut.</p>
+
+<p>LA KORIGANE. Et si c'était la fin de son amour, à
+lui? Tout ce qui lui est commandé, il le déteste!</p>
+
+<p>LOUISE, (<span class="stage2">avec énergie.</span>) N'importe,, il le faut! Viens
+m'habiller. (<span class="stage2">Elle sort avec la Korigane.</span>)</p>
+<br>
+
+<p class="stage1">SCÈNE IV.--SAINT-GUELTAS, RABOISSON, ROXANE.</p>
+
+<p>ROXANE, (<span class="stage2">troublée.</span>) Quel plaisir de vous revoir, cher
+baron!</p>
+
+<p>RABOISSON, (<span class="stage2">lui baisant la main.</span>) Vous me dites cela d'un
+air bouleversé; qu'y a-t-il?</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Et Louise, où est-elle? encore à sa
+toilette?.</p>
+
+<p>ROXANE. Je vais lui dire de se dépêcher. (<span class="stage2">A Raboisson.</span>)
+Elle sera joyeuse de vous serrer la main. (<span class="stage2">Elle sort.</span>)</p>
+
+<p>RABOISSON. Elle a l'oeil effaré, la belle tante! Serait-elle
+jalouse du bonheur de sa nièce?</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Non, elle me déteste à présent.</p>
+
+<p>RABOISSON. Mon cher, tu ne me dis pas tout! Tes
+amours sont traversées de quelque gros nuage.</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Louise est souffrante, capricieuse...
+Elle me reprochera toujours de lui avoir caché la mort
+de son père pour l'amener ici.</p>
+
+<p>RABOISSON. Elle a raison!</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS, (<span class="stage2">avec impatience.</span>) Enfin tu exiges ce mariage?
+c'est ton idée fixe?</p>
+
+<p>RABOISSON. C'est mon ultimatum. N'as-tu donc pas
+compris mes lettres de Londres? Ce n'est pas seulement
+par un sentiment de délicatesse envers la famille
+de Sauvières que j'insiste, il y va de ton avenir.</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS, (<span class="stage2">inquiet.</span>) Parle plus bas; elles sont
+là...</p>
+
+<p>RABOISSON. Parlons bas certes, mais parlons net.
+L'envoyé de Londres que je t'amène est un dévot rigide:
+une fille de grande maison, comme Louise,
+séduite et abandonnée, serait entre toi et la faveur
+des princes un obstacle invincible.</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Ils sont donc gouvernés par des
+cagots et des vieilles femmes? Parbleu! il sied bien à
+l'un, qui n'est pas plus croyant que nous, à l'autre,
+qui a vécu autant que nous dans les plaisirs, de faire
+à ce point les renchéris! Ils me préfèrent M. de Charette,
+qui, pour son compte...</p>
+
+<p>RABOISSON. Laissons Charette en repos, c'est un
+utile serviteur; mais tu peux l'emporter sur lui précisément
+en évitant les scandales qu'on lui reproche.
+Tu as ici un ennemi dangereux, l'abbé Sapience, qui
+approche sinon la personne des princes, du moins
+leur entourage. Paralyse ses mauvais desseins en
+conduisant mademoiselle de Sauvières à l'autel.</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Et tu réponds de mon succès? Je
+serai le chef suprême et absolu de l'insurrection?</p>
+
+<p>RABOISSON. Je ne peux répondre de rien, mais j'ai
+foi au succès.</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Allons, c'est décidé! (<span class="stage2">A la Korigane,
+qui entre.</span>) Ces dames sont prêtes?</p>
+
+<p>LA KORIGANE. Oui, maître, les voilà. (<span class="stage2">Bas.</span>) Moi, j'ai
+à te parler. Vite! (<span class="stage2">Saint-Gueltas sort sur le palier avec la Korigane.</span>)</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Qu'est-ce qu'il y a?</p>
+
+<p>LA KORIGANE. Un grand malheur! Retarde ton mariage.</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Impossible!</p>
+
+<p>LA KORIGANE. La folle est ici.</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS, (<span class="stage2">se tordant les mains.</span>) La folle? elle est vivante?
+Et l'enfant?...</p>
+
+<p>LA KORIGANE. L'enfant est avec elle. Un paysan de
+Marande, qui les avait cachés, vient de les ramener
+ici. Tirefeuille les a reçus et enfermés dans le guettoir;
+mais...</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Est-ce qu'ils parlent? est-ce qu'ils
+se souviennent?</p>
+
+<p>LA KORIGANE. L'enfant, non; mais la mère se reconnaît.
+Elle s'échappe, elle rôde, elle est entrée là
+tout à l'heure...</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Louise l'a vue?</p>
+
+<p>LA KORIGANE. Oui, elle a cru rêver. Elle n'a pas
+compris...</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Je vais aviser, suis-moi!... Ah!
+c'est trop de malheur aussi!</p>
+<br>
+
+<h4>DEUXIÈME TABLEAU</h4>
+
+<p>Dans le salon rempli de monde, brillant de lumières et orné de fleurs.</p>
+<br>
+
+<p class="stage1">SCÈNE UNIQUE.--<span class="sc">LA COMTESSE DE ROSERAY, LE
+BARON DE RABOISSON, l'Émissaire des Princes,
+L'ABBÉ SAPIENCE, se tiennent dans la profonde embrasure
+d'une croisée pendant que les autres invités causent avec animation
+dans le salon et la salle des gardes contiguë.--A la fin, SAINT-GUELTAS
+et LOUISE.</span></p>
+
+<p>LA COMTESSE, (<span class="stage2">à Raboisson.</span>) Vous avez bien tort de faire
+ce mariage, mon cher! un homme marié n'est plus
+que la moitié d'un chef et le quart d'un conspirateur.</p>
+
+<p>RABOISSON. Saint-Gueltas vaut dix hommes; qu'il
+perde les trois quarts de son énergie, il lui en restera
+plus qu'à tout autre. D'ailleurs, est-ce qu'il n'en a pas
+dépensé avec les belles bien plus qu'il ne s'en dépense
+dans le mariage?</p>
+
+<p>LA COMTESSE. Avec les belles, comme vous dites,
+il n'a eu que du plaisir, et cela entretient l'énergie.
+Dans le mariage, il n'y a que des peines, il est payé
+pour le savoir!</p>
+
+<p>L'ÉMISSAIRE. Sa première femme était pourtant
+fort bien née, m'a-t-on dit?</p>
+
+<p>RABOISSON. Elle était plus âgée que lui et très-faible
+d'esprit.</p>
+
+<p>LA COMTESSE. Bah! elle n'est pas la seule qui lui
+ait donné un enfant idiot! C'est une particularité
+assez plaisante dans la vie de Saint-Gueltas: tous ses
+bâtards sont nés contrefaits, imbéciles ou affectés
+d'un vice du sang. On n'a jamais pu en élever un
+seul.</p>
+
+<p>RABOISSON, (<span class="stage2">d'un air ingénu.</span>) A propos d'enfants, monsieur
+votre fils se porte bien?</p>
+
+<p>LA COMTESSE, (<span class="stage2">d'un air dégagé.</span>) On ne peut mieux. (<span class="stage2">Bas.</span>)
+Impertinent, vous me payerez cela.</p>
+
+<p>L'ÉMISSAIRE. Depuis quand donc le marquis est-il
+veuf?</p>
+
+<p>RABOISSON. Depuis deux ans.</p>
+
+<p>L'ABBÉ SAPIENCE. Je crois qu'on n'en sait rien.</p>
+
+<p>RABOISSON. Pardon, monsieur l'abbé, personne
+n'ignore que la marquise était avec son fils au château
+de Morande quand les républicains l'ont surpris
+et brûlé.</p>
+
+<p>L'ABBÉ. Je sais que la mère et l'enfant ont disparu à
+ce moment-là; mais j'imagine que le marquis produira
+quelque preuve de leur mort?</p>
+
+<p>RABOISSON. Cela regarde le prêtre qui va consacrer
+le nouveau mariage. Vous pensez bien qu'il s'est mis
+en règle.</p>
+
+<p>L'ABBÉ. S'il avait négligé ce soin, il faudrait l'avertir
+si vous souhaitez que le mariage soit valide!</p>
+
+<p>LA COMTESSE, (<span class="stage2">bas,</span>) à Raboisson. Est-ce qu'il y a quelque
+doute à cet égard?</p>
+
+<p>RABOISSON. Aucun que je sache; mais l'abbé est
+vendu à M. de Charette, et il a tout fait pour desservir
+Saint-Gueltas auprès de l'émissaire des princes.
+Il faudrait empêcher cela.</p>
+
+<p>LA COMTESSE. Je m'en charge.</p>
+
+<p>RABOISSON. Vos beaux yeux peuvent charmer les
+serpents comme les lions.</p>
+
+<p>LA COMTESSE. Les beaux yeux d'un évêché seront
+plus puissants encore. Mon oncle le cardinal ratifiera
+mes promesses. Quant au mariage de Saint-Gueltas,
+je le blâme absolument; mais, s'il le faut pour qu'on
+lui rende justice...</p>
+
+<p>RABOISSON. Il le faut, je vous jure.</p>
+
+<p>LA COMTESSE. Alors, c'est que mademoiselle de Sauvières...
+(<span class="stage2">Elle rit.</span>)</p>
+
+<p>RABOISSON. Non; mais je ne veux pas que pareille
+chose lui arrive.</p>
+
+<p>LA COMTESSE. Vous ne me persuaderez pas qu'elle
+ait passé un an près de lui, courant par monts et par
+vaux, et vivant ensuite sous son toit, sans que sa
+vertu ait reçu quelque atteinte.</p>
+
+<p>RABOISSON. Sa tante ne l'a pas quittée.</p>
+
+<p>LA COMTESSE. Excepté pendant les longues heures
+qu'elle passe à épiler ses cheveux blancs et à plâtrer
+sa figure.</p>
+
+<p>RABOISSON. Voyons, n'abusez pas de vos avantages
+contre les autres femmes. Vieilles ou jeunes, toutes
+disparaissent comme de pâles étoiles dans le rayonnement
+de votre soleil. Soyez généreuse. Je ne vous
+dirai pas de ne pas rendre Saint-Gueltas infidèle à sa
+jeune compagne. Il suffit qu'on vous regarde pour être
+pris ou repris de la belle manière; mais conduisez-vous
+comme une grande reine des coeurs que vous
+êtes. Protégez la faiblesse et mettez du coton au bout
+de vos flèches. Si le comte de Roseray eût voulu avoir
+l'esprit de mourir à temps, certes vous étiez la seule
+femme digne de seconder le futur lieutenant général;
+mais il s'obstine à vivre, le fâcheux, et mademoiselle
+de Sauvières est une personne si romanesque, pour
+ne pas dire si niaise dans ses opinions, que vous saurez
+diriger le marquis sans qu'elle s'en aperçoive. Elle
+déteste les Anglais et n'aime guère les émigrés; vous
+vaincrez aisément les préjugés qu'elle pourrait entretenir
+dans l'esprit de son mari.</p>
+
+<p>LA COMTESSE. Allons, je vois qu'en qualité d'émigré
+vous-même, vous avez besoin de moi. Je serai bonne
+femme, je vous le promets! (<span class="stage2">Entre Saint-Gueltas, tenant Louise
+par la main. Elle est vêtue en mariée. Roxane les suit.</span>)</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Mesdames, permettez-moi de vous
+présenter celle qui sera dans un quart d'heure la marquise
+de la Rochebrûlée. (<span class="stage2">Il la conduit d'abord à la comtesse,
+qui lui tend la main; Louise lui donne la sienne avec effroi. Saint-Gueltas
+s'adressant aux hommes qui se rapprochent de lui.</span>) Messieurs,
+souffrez que je vous présente à ma fiancée.</p>
+
+<p>LA COMTESSE, (<span class="stage2">à Raboisson pendant que Saint-Gueltas présente à
+Louise l'émissaire des princes et ceux des autres invités qu'elle ne connaît
+point.</span>) Dites-lui de changer de voile, le sien est déchiré.
+Voyez, à l'épaule, c'est de mauvais présage en
+temps de guerre!</p>
+
+<p>RABOISSON. Bah! c'est la fille de chambre en lui
+mettant les épingles; mieux vaut qu'elle ne s'en aperçoive
+pas.</p>
+
+<p>LA COMTESSE. Et puis il y a peut-être du danger à
+déranger les longs plis qui cachent sa taille!</p>
+
+<p>RABOISSON. Méchante que vous êtes!</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Tout est prêt; rendons-nous à la
+chapelle. (<span class="stage2">Il invite l'émissaire à offrir la main à la mariée et va présenter
+la sienne à la comtesse, comme à la personne la plus considérable
+de la réunion.</span>)</p>
+
+<p>LA COMTESSE, (<span class="stage2">bas.</span>) Ah! vous me faites les grands
+honneurs, infidèle? C'est pour me consoler!</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Consolez-moi, vous, car je suis
+éperdu d'amour pour vous depuis ce soir.</p>
+
+<p>LA COMTESSE. Alors, vous ne m'aviez pas encore
+aimée?</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Ma foi, non; je commence!</p>
+
+<p>LA COMTESSE. Ce n'est pas vrai, mais c'est aimable.
+J'ai à vous parler après la cérémonie.</p>
+<br>
+
+<h4>TROISIÈME TABLEAU</h4>
+
+<p>Au bord de la mer, sur un escalier taillé dans le roc, qui descend en rampe
+la falaise à pic jusqu'à une petite construction soudée à son flanc.</p>
+<br>
+
+<p class="stage1">SCÈNE UNIQUE.--<span class="sc">LA KORIGANE, TIREFEUILLE, puis
+la Folle et son Enfant.</span></p>
+
+<p>TIREFEUILLE, (<span class="stage2">montrant la construction.</span>) Pas possible de
+les laisser dans ce guettoir. La porte ne tient plus;
+ils s'échapperont encore. Il faudrait les embarquer
+tout de suite.</p>
+
+<p>LA KORIGANE. La mer est trop mauvaise ce soir.</p>
+
+<p>TIREFEUILLE. Pourtant, le maître a dit de les conduire
+cette nuit à Noirmoutier.</p>
+
+<p>LA KORIGANE. Va prendre ses ordres. Dépêche-toi.
+(<span class="stage2">Tirefeuille monte l'escalier. La Korigane le descend jusqu'au guettoir.</span>)
+Ce qu'il faudrait faire, il le désire. S'il ne le veut pas...
+Pourquoi ne le voudrait-il pas? Il m'a déjà commandé
+le mal, et plus j'en faisais, plus il avait d'estime
+pour mon courage. Il sera content après. Il est
+perdu sans cela. La folle parle plus qu'il ne pense.
+Voilà les cloches qui annoncent la fin. Il est marié.
+Si je ne me dévoue pas pour lui, il est déshonoré,
+conspué, abandonné de tout le monde... Allons! que
+le crime retombe sur ma vie et le péché sur mon
+âme! (<span class="stage2">Elle va ouvrir la cellule.</span>) Sortez, vous pouvez prendre
+le frais et vous promener.</p>
+
+<p>LA FOLLE, (<span class="stage2">sortant;</span>) l'enfant la suit. Ah! oui! le bal, le bal
+des noces!... Je veux aller au bal! C'est moi la mariée!</p>
+
+<p>LA KORIGANE, (<span class="stage2">lui montrant le pied du rocher que longe une
+étroite bande de sable.</span>) Par là. Descendez!</p>
+
+<p>LA FOLLE, (<span class="stage2">voulant monter l'escalier.</span>) Non, par ici!</p>
+
+<p>LA KORIGANE, (<span class="stage2">l'arrêtant.</span>) Je vous dis que non. Par ici,
+les portes sont fermées. Voilà votre chemin.</p>
+
+<p>LA FOLLE, (<span class="stage2">qui descend.</span>) Il y a de l'eau... la marée
+monte.</p>
+
+<p>LA KORIGANE. Mais non, vous rêvez! elle descend!</p>
+
+<p>LA FOLLE. C'est bien vrai? Je ne sais plus, moi!</p>
+
+<p>LA KORIGANE. Dépêchez-vous, on va danser sans vous.</p>
+
+<p>LA FOLLE. Allons, allons!</p>
+
+<p>LA KORIGANE. Vous oubliez votre fils.</p>
+
+<p>LA FOLLE. Quel fils? Ah! oui! (<span class="stage2">Elle le tire par le bras;
+l'enfant a peur et résiste.</span>)</p>
+
+<p>LA KORIGANE, (<span class="stage2">à l'enfant.</span>) Allez donc, ou votre mère
+va vous laisser tout seul.</p>
+
+<p>LA FOLLE. Il ne veut pas venir, le méchant! Eh
+bien, reste, adieu!</p>
+
+<p>L'ENFANT. Maman, maman!</p>
+
+<p>LA FOLLE. Viens, mon amour, je te porterai! (<span class="stage2">Elle le
+prend dans ses bras et disparaît en courant le long de la falaise.</span>)</p>
+
+<p>LA KORIGANE, (<span class="stage2">qui a descendu derrière eux.</span>) Comme ça, tout
+ira bien, sans que je m'en mêle,--la marée monte!...
+S'ils ne reviennent pas dans cinq minutes... Comme
+le flot va lentement!... non, le voilà qui remplit le
+sentier; il me gagne... Je vais remonter les marches
+en comptant... Encore une de couverte, une autre...
+En voilà cinq, en voilà dix; dix marches, c'est dix
+pieds.--Ah! qu'est-ce que j'entends? un cri, bien
+sûr!--C'est le petit qui dit le seul mot qu'il sache,
+<i>maman</i>! Va, pauvre malheureux, c'est elle qui te mène,
+ce n'est pas moi!... Qu'est-ce que je vois de blanc là-bas?
+Elle surnage? Non, c'est une lame... et ce n'est
+plus rien... Tout est dit, le brouillard et l'eau ont
+tout fait; ils ne parleront pas... Je vais remonter
+auprès de la mariée... l'arranger pour le bal... Mais
+qu'est-ce que j'ai, donc? je ne peux pas marcher.
+Suis-je bête! j'en ai bien vu d'autres et j'ai bien fait
+pire!--Mais, si le maître était fâché, s'il regrettait
+l'enfant?--Bah! ce n'est pas son fils!... D'ailleurs, je
+lui ai pardonné la mort de Cadio, moi! il faudra bien
+qu'il me pardonne... Cadio! si sa pauvre âme voyait
+ce que je viens de faire!... Ah! j'ai peur! (<span class="stage2">Elle veut remonter
+l'escalier et s'arrête hallucinée.</span>) Il est là, je le vois! Laisse-moi
+passer, Cadio! le flot monte toujours... Tu ne
+veux pas? tu me parles? qu'est-ce que tu dis?... Je
+périrai comme j'ai fait périr? Il me pousse... je
+tombe! (<span class="stage2">Elle se cramponne au rocher.</span>) Non, non, c'était un
+rêve! ce n'est pas lui, ce n'est rien! Est-ce que je deviens
+folle aussi, moi? (<span class="stage2">Elle remonte l'escalier en courant.</span>)</p>
+
+<hr class="short">
+<br><br>
+<h3>HUITIÈME PARTIE</h3>
+<br>
+
+
+<p>Juillet 1795.--Au bourg de Carnac, dans une auberge rustique.--Une
+heure du matin.</p>
+<br>
+
+<p class="stage1">SCÈNE PREMIÈRE.--REBEC, JAVOTTE, dans une salle dont
+une porte donne sur la cuisine, l'autre sur une chambre à coucher,
+une autre, avec guichet, sur un escalier extérieur qui descend à une
+petite place.</p>
+
+<p>JAVOTTE. Ah! vous voilà, ce n'est pas malheureux!</p>
+
+<p>REBEC. Mauvaise nuit, Javotte! un temps magnifique,
+un clair de lune désespérant! Tu ne t'es donc
+pas couchée?</p>
+
+<p>JAVOTTE. Non, j'ai sommeillé là sur une chaise.
+J'étais inquiète de vous... Vous vous ferez prendre
+avec vos manigances!</p>
+
+<p>REBEC. Ah dame! il faut se hâter; il faut être en
+mesure de plier bagage encore une fois. Il ne se
+passera peut-être pas trois jours avant que le pays
+soit à feu et à sang.</p>
+
+<p>JAVOTTE. Moi, je trouve qu'il y est déjà! Toutes
+ces bandes de chouans qui battent la campagne font
+des horreurs, et il en arrive des quatre coins du ciel.
+Et tous ces émigrés qui arpentent la plage comme des
+cormorans! Et ces vaisseaux anglais dans la rade! si
+ça ne fait pas mal au coeur de voir des choses pareilles!
+Pas possible que les républicains, qui sont
+partis sans rien dire, ne reviennent pas un de ces
+matins nous délivrer!</p>
+
+<p>REBEC. Tais-toi, Javotte, tais-toi! ne te mêle pas
+de politique, ma fille! Rien de plus pernicieux que
+d'avoir une opinion!</p>
+
+<p>JAVOTTE. Oh! ma foi, tant pis! Je suis patriote,
+moi, et vous ne me blanchirez point.</p>
+
+<p>REBEC. De la prudence, te dis-je, de la prudence!
+Songe donc que je t'ai tirée jusqu'à présent des plus
+grands dangers! Ah! certes, on voudrait bien pouvoir
+dilater son âme dans le sentiment du plus pur patriotisme;
+mais, quand il y va de notre existence et
+de notre argent, il faut avoir le courage de se taire
+et l'héroïsme de se cacher. Ah ça! dis-moi, est-il venu
+du monde, ce soir, pendant ma tournée?</p>
+
+<p>JAVOTTE. Quelques paysans royalistes des environs
+sont encore venus demander des habits et des armes.</p>
+
+<p>REBEC. Tu n'as rien délivré, j'espère?</p>
+
+<p>JAVOTTE. Non, ils n'avaient point de bons pour
+toucher. J'ai dit que nous n'avions plus rien.</p>
+
+<p>REBEC. Tu n'as guère menti. La nuit prochaine,
+j'emporterai ce qui nous reste, et, quand on se battra,
+nous pourrons lâcher l'auberge.</p>
+
+<p>JAVOTTE. Et si on y met le feu?</p>
+
+<p>REBEC. Me crois-tu assez bête pour l'avoir payée?</p>
+
+<p>JAVOTTE. Êtes-vous sûr que votre dépôt ne sera
+pas déniché?</p>
+
+<p>REBEC. Parle plus bas. J'ai avisé à tout. Il ne faut
+pas mettre tous ses oeufs dans le même panier! J'ai
+des cartouches et des souliers dans un souterrain, un
+ancien tombeau sous la colline Saint-Michel, à deux
+pas d'ici... J'ai des balles et de l'eau-de-vie dans trois
+villages de la côte. J'ai du riz et des gibernes dans les
+ruines du couvent. J'ai...</p>
+
+<p>JAVOTTE. Et, si les bleus trouvent tout ça, ils vous
+fusilleront comme accapareur ou comme vendu aux
+Anglais!</p>
+
+<p>REBEC. Laisse-moi donc tranquille! je suis plus fin
+qu'eux! Je les conduirai moi-même à une de mes caches,
+ça me mettra à l'abri du soupçon pour les autres.</p>
+
+<p>JAVOTTE. En attendant, c'est un vol que vous faites
+aux royalistes!</p>
+
+<p>REBEC. Oh! ma mie Javotte, dans des temps comme
+ceux-ci, il y a des mots qui ne signifient plus rien.
+Qu'est-ce que c'est que ces armements et ces approvisionnements
+que les Anglais et les insurgés distribuent
+aux rebelles? Des instruments de guerre civile,
+n'est-ce pas? Tout bon citoyen a le droit de s'en
+emparer pour les livrer à la nation; mais tout service
+mérite sa récompense, et rien de plus légitime qu'une
+modeste spéculation après les dangers que j'ai courus
+pour me procurer ce butin incendiaire et prévaricateur!
+Ai-je sollicité la confiance des chefs insurgés?
+Ne m'ont-ils pas requis, moi, mon cheval et ma charrette,
+pour travailler à leurs convois et à leurs distributions?</p>
+
+<p>JAVOTTE. Vous n'avez point été forcé, ce n'est pas
+à moi qu'il faut conter des histoires! Vous n'êtes
+venu dans ce vilain pays faire semblant de vous
+établir que parce que vous avez eu vent de l'expédition
+et de ce qui s'ensuivrait.</p>
+
+<p>REBEC. Javotte, tu faiblis! tu ne comprends pas,...
+tu n'es pas à la hauteur de ma mission.</p>
+
+<p>JAVOTTE. Votre mission? Qu'est-ce que c'est que ça?</p>
+
+<p>REBEC. C'est le devoir de traverser les discordes
+civiles en faisant fleurir les transactions commerciales
+au milieu de tous les périls et à la faveur de tous les
+désordres. Je me flatte d'être sous ce rapport un
+homme peu ordinaire et d'arriver bientôt à une position
+de fortune qui m'assurera le bien-être et la
+considération... Mais écoute.... on marche dans la
+rue, on vient sur la place,... on monte l'escalier de
+pierre,... on frappe...--Qui va là?</p>
+
+<p>VOIX AU DEHORS. Un voyageur, ouvrez!</p>
+
+<p>REBEC, (<span class="stage2">qui a regardé par le guichet, ouvre en disant:</span>) Entrez!</p>
+<br>
+
+<p class="stage1">SCÈNE II.--<span class="sc">Les Mêmes</span>, RABOISSON.</p>
+
+<p>RABOISSON. Bonjour, Rebec!</p>
+
+<p>REBEC. Ah! citoyen baron, plus bas, je vous en
+supplie! je ne m'appelle plus comme ça.</p>
+
+<p>RABOISSON, (<span class="stage2">riant.</span>) C'est vrai, c'est vrai! Lycurgue,
+je crois?</p>
+
+<p>REBEC. Ah! miséricorde! encore moins! Ici, je suis
+Normand et je m'appelle Latoupe.</p>
+
+<p>RABOISSON. Va pour Latoupe; ça m'est égal! Je sais
+que tu es de nos amis, puisque je t'ai vu travailler
+pour nous sur le rivage.</p>
+
+<p>REBEC. Et moi, je vous avais bien reconnu hier sur
+un canot de l'escadre anglaise; mais je n'ai pas osé
+vous parler. Et, sans être trop curieux, vous...?</p>
+
+<p>RABOISSON. Pas de questions sur la politique, mon
+cher! Ma confiance ne pourrait que te compromettre,
+et je sais que, par état comme par tempérament, tu
+dois ménager tout le monde. Dis-moi seulement si
+quelqu'un est venu me demander ici cette nuit.</p>
+
+<p>REBEC. Personne, monsieur le baron.</p>
+
+<p>RABOISSON. Alors, j'attendrai chez toi. Sers-moi
+quelque chose, ce que tu voudras.</p>
+
+<p>REBEC. Je vais vous chercher du jambon délicieux.--Javotte,
+descends à la cave et monte du meilleur.
+(<span class="stage2">Il sort, Javotte, le suit.</span>)</p>
+
+<p>RABOISSON (<span class="stage2">marche avec impatience et va regarder par le guichet.</span>)
+Ah! le voilà! il est exact au rendez-vous! (<span class="stage2">Il ouvre, Saint-Gueltas
+entre. Ils se serrent la main en silence. Raboisson referme la
+porte au verrou.</span>)</p>
+<br>
+
+<p class="stage1">SCÈNE III.--SAINT-GUELTAS, RABOISSON.</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Est-ce que nous pouvons parler ici?</p>
+
+<p>RABOISSON. Oui, l'aubergiste est des nôtres.</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Eh bien, parle; c'est à toi de m'instruire,
+puisque j'arrive à ton appel.</p>
+
+<p>RABOISSON. Diable! tu me vois embarrassé...</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Il suffit, je comprends; on refuse
+mes services?</p>
+
+<p>RABOISSON. On ne refuse jamais des services comme
+les tiens; mais...</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Mais on veut les recevoir <i>gratis</i>?</p>
+
+<p>RABOISSON. Les seuls bons services sont ceux qui
+ne se marchandent pas. (<span class="stage2">A Rebec, qui ouvre la porte de la cuisine
+et qui apporte le déjeuner.</span>) Un peu plus tard, laisse-nous.
+(<span class="stage2">Il referme la porte de la cuisine et revient vers Saint-Gueltas, qui
+frappe du pied avec fureur.</span>) Eh bien, voyons! As-tu si peu
+de philosophie, si peu de dévouement?</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS, (<span class="stage2">irrité.</span>) Ah! je t'admire, toi qui me
+prêches le désintéressement après avoir excité mon
+ambition quand la tienne y trouvait son compte! J'échoue,
+tu m'abandonnes, c'est dans l'ordre; mais tu
+pourrais t'épargner la peine de me railler.</p>
+
+<p>RABOISSON. Je ne t'abandonne pas, puisque je t'ai
+fait venir; mais te soutenir ouvertement est devenu
+impossible. Ton compétiteur l'emporte, et, ma foi, il
+y a de ta faute, mon cher! Tu es d'une imprudence,
+d'une témérité... excellentes sur les champs de bataille,
+mais funestes dans la vie privée.</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. De quoi m'accuse-t-on?</p>
+
+<p>RABOISSON. De bigamie, rien que ça!</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Qui m'accuse? l'abbé Sapience?</p>
+
+<p>RABOISSON. Oui, l'abbé prétend que ta première
+femme était vivante et jouissait de toute sa raison
+quand tu as épousé Louise. Eh bien, qu'est-ce que
+tu as?</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS, qui brise une chaise. Il en a menti! elle
+était complètement folle, incurable, et elle est morte!</p>
+
+<p>RABOISSON. En as-tu la preuve?</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Mieux que ça: j'en ai la certitude.</p>
+
+<p>RABOISSON. Comment? Voyons, explique-toi.</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Je ne veux pas m'expliquer, je n'ai
+de comptes à rendre à personne.</p>
+
+<p>RABOISSON. Tant pis! c'est donner gain de cause à
+la calomnie. Il circule sur ton compte des histoires
+effroyables que je n'ose te répéter.</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Dis-les, je veux tout savoir.</p>
+
+<p>RABOISSON. Puisque tu le veux... On a fait courir le
+bruit autour des princes que tu avais assassiné ta première
+femme la nuit de ton mariage avec la seconde.
+Ton malheureux fils aurait partagé son sort... Tu pâlis!
+il y a donc quelque chose de vrai?...</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Il y a une chose vraie: l'enfant
+était vivant, si c'est vivre que d'être un avorton privé
+de sens; il s'est noyé durant cette nuit fatale, j'ai retrouvé
+son corps sur la grève.</p>
+
+<p>RABOISSON. Il était donc chez toi? Comment? pourquoi?
+avec qui?</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Est-ce pour me trahir que tu m'infliges
+cet interrogatoire?</p>
+
+<p>RABOISSON. Non, c'est pour te justifier, si cela est
+possible, pour te défendre dans tous les cas.</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Eh bien, je ne sais pas feindre,
+voici la vérité... Cette femme m'avait trompé, tu le
+sais. J'ai tué son amant dans ses bras; elle est devenue
+folle. Longtemps enfermée dans mon château de
+Marande avec un enfant infirme de corps et d'esprit
+que j'avais sujet de ne pas croire légitime, mais auquel
+j'étais forcé par la loi de laisser porter mon nom,
+elle avait disparu en 92 avec son fils quand ce manoir
+a été pris et incendié par les républicains. On a cru
+et j'ai dû croire que ces deux misérables créatures
+avaient été égorgées ou brûlées; mais elles s'étaient
+échappées, et elles s'étaient traînées jusque chez moi
+la veille du jour où j'ai épousé Louise, dont tu connaissais
+la situation délicate. Pouvais-je et devais-je
+sacrifier son honneur et mon avenir à ce fantôme d'épouse
+légitime, objet d'horreur et de dégoût, dont le
+malheur ne méritait même pas le respect? La loi qui
+rend de tels liens indissolubles est atroce. Elle violente
+la plus inaliénable des libertés humaines, celle
+de disposer de soi. Ma femme était coupable, elle ne
+m'était plus rien; elle était folle, elle n'était plus rien
+pour personne. Je me suis cru le droit de la considérer
+comme morte, et j'allais l'éloigner pour jamais...
+mais à quoi bon te dire le reste? Ce qui s'est fait,
+je ne l'ai ni souhaité ni ordonné; j'aurais dû le châtier
+peut-être... Mais, si nous punissions tous les excès
+de dévouement dont nous sommes forcés de profiter,
+nous n'aurions plus guère de soldats et de serviteurs
+à offrir à notre cause.</p>
+
+<p>RABOISSON. N'importe!... dis tout. Ils ont été assassinés?</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Non, un mot les a tués! Quelqu'un
+leur a montré le château où ils s'obstinaient à pénétrer
+en leur disant: «Voilà le chemin!» C'était le pied de
+la falaise, et la marée montait!</p>
+
+<p>RABOISSON. C'est le fidèle Tirefeuille qui a fait cette
+chose atroce?</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Non; je ne dirai pas... je ne peux
+pas le dire.</p>
+
+<p>RABOISSON. Tu me jures que cela s'est fait malgré
+toi?</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Je te le jure.</p>
+
+<p>RABOISSON. Eh bien, j'essayerai de ramener les esprits.
+Puisaye est tout à Charette; mais d'Hervilly commande
+l'expédition, et, si tu veux amener ici tes Poitevins...</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Impossible. La trêve les a énervés.
+Les paysans nous trahissent et nous abandonnent. Le
+petit corps d'aventuriers qui me reste est à peine suffisant
+pour mettre mon château à l'abri d'un coup de
+main.</p>
+
+<p>RABOISSON. Ainsi, en offrant toute une province
+soulevée pour recevoir, accueillir et défendre au besoin
+les princes, tu me trompais?</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Je me faisais illusion; mais je sais
+où trouver de nombreux chefs de chouans dont les
+bandes éparses ne demandent qu'un nom prestigieux
+pour se réunir à moi. Ici, je n'ai qu'un mot à dire, et
+je suis encore le chef le plus populaire et le plus redoutable
+de l'insurrection.</p>
+
+<p>RABOISSON. Rien n'est perdu, alors. Rassemble cette
+armée, et sois sûr que, quand elle paraîtra, les mandataires
+des princes feront bon marché du blâme qui
+pèse sur ta vie domestique.</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Les mandataires des princes sont
+des intrigants ou des imbéciles! Pourquoi les princes
+ne viennent-ils pas eux-mêmes assister à la lutte qui
+va décider de leur sort, et se faire juges des coups?
+Faut-il donner son sang et sa fortune à des ingrats ou
+à des poltrons? Je suis las de ce métier de dupe! On
+s'est mal conduit envers moi. Des subsides insuffisants,
+des éloges contraints, des remercîments froids, tandis
+qu'on a comblé Charette de louanges, d'argent et de
+promesses! J'ai pourtant agi plus que lui, j'ai plus
+souffert, j'ai suivi la Vendée jusqu'à son dernier soupir.
+J'ai fait plus de sacrifices... Les princes sont pauvres...
+soit! Je veux bien manger jusqu'à mon dernier
+écu et ne pas compter avec le futur roi de France;
+mais, en fait d'orgueil, je ne me pique pas de désintéressement
+chevaleresque. Je veux un éclat proportionné
+à la grandeur de mes actions, je veux un titre
+au moins égal à celui de Charette, je veux un pouvoir
+qui contre-balance le sien. A l'oeuvre on verra qui de
+nous deux est le plus habile, le plus brave et le plus
+influent. Quant aux vices et aux crimes dont on m'accuse,
+il me semble qu'il n'est pas plus blanc que moi!</p>
+
+<p>RABOISSON. Rassemble vingt mille chouans, et tu
+pourras faire tes conditions. Combien en as-tu autour
+d'ici?</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Cinq ou six cents déjà.</p>
+
+<p>RABOISSON. Ce n'est guère!</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Je suis en Bretagne depuis vingt-quatre
+heures, et tu trouves que le résultat est mince?</p>
+
+<p>RABOISSON. Alors, reprends tes courses, et reviens
+vite avec tes recrues.</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Je reviendrai quand vous serez
+battus.</p>
+
+<p>RABOISSON. Grand merci!</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Il faudra bien alors que vous preniez
+mes ordres! Une bonne victoire des républicains
+fera tomber les préventions de mes amis et rabattra
+les prétentions de mes ennemis. Au revoir, mon cher;
+j'ai le temps de penser à mes affaires domestiques,
+comme tu dis, et de faire rentrer ma seconde femme
+dans le devoir.</p>
+
+<p>RABOISSON. Louise! Que dis-tu? qu'a-t-elle fait? où
+est-elle?</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Où elle est, je n'en sais rien. Elle
+s'est enfuie de chez moi pendant que je me rendais ici.
+On vient de me l'apprendre. Je sais qu'elle erre dans
+les environs, guettant le moment de s'embarquer ou
+de faire pis.</p>
+
+<p>RABOISSON. Comment! Louise te quitte? Elle te
+trompait? C'est impossible!</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Louise me trompait en ce sens
+qu'elle cherchait depuis longtemps à s'assurer une autre
+protection que la mienne; elle me menaçait sans
+cesse de me quitter. Elle est injuste, impérieuse, dévorée
+de jalousie, aigrie par le chagrin; notre enfant
+n'a pas vécu. Enfin elle a dû nouer à mon insu des
+intelligences avec nos ennemis... peut-être avec son
+cousin Sauvières, qui est maintenant, je le sais, auprès
+de M. Hoche. Je ne l'accuse pas d'infidélité, mais je
+vois qu'elle est lâche, et je n'entends pas qu'elle aussi
+déshonore le nom que tu m'as forcé de lui donner.</p>
+
+<p>RABOISSON. J'ai fait pour elle tout ce que je devais,
+tout ce que je pouvais. Elle a voulu être ta femme,
+c'est à elle d'en accepter les conséquences. Le jour va
+paraître, je te quitte. Tu m'as dit ton dernier mot? Tu
+ne veux pas te joindre à nous?</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Pas encore.</p>
+
+<p>RABOISSON. Ce n'est ni patriotique ni fraternel. Tu
+te proposes de venir ramasser nos morts sur le champ
+de bataille? J'en serai peut-être; reçois donc mes
+adieux.</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Sois tranquille, je vous vengerai.</p>
+
+<p>REBEC, (<span class="stage2">frappant à la porte de la cuisine.</span>) Ouvrez! ouvrez!</p>
+
+<p>RABOISSON, (<span class="stage2">allant ouvrir.</span>) Qu'est-ce qu'il y a?</p>
+
+<p>REBEC. Les bleus! les bleus! Ils envahissent le village...</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Ils attaquent?... Je n'entends aucun
+bruit!</p>
+
+<p>REBEC. Non, personne ne leur dit rien. Ils s'installent,
+et probablement... Tenez, oui, on vient chez
+moi. Sortez par la cuisine et par la ruelle.</p>
+
+<p>RABOISSON, (<span class="stage2">bas, à Saint-Gueltas.</span>)
+ Si tu as cinq cents hommes
+sous la main, ce serait l'occasion de faire un coup
+d'éclat.</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS, (<span class="stage2">amer et ironique.</span>)
+ Non, messieurs, vous
+êtes encore intacts; à vous l'honneur! (<span class="stage2">Ils sortent. On
+frappe à la porte de la rue. Rebec va ouvrir. Motus entre.</span>)</p>
+
+<br>
+
+<p class="stage1">SCÈNE IV.--REBEC, MOTUS, puis JAVOTTE.</p>
+
+<p>REBEC. Salut et fraternité!</p>
+
+<p>JAVOTTE, (<span class="stage2">accourant.</span>)
+ Vivent les bleus!</p>
+
+<p>MOTUS. Sensible à vos politesses! Où diable, sans
+vous offenser, ai-je vu vos estimables frimousses? Ça
+ne fait rien. J'en ai tant vu! Ayez la chose de préparer
+le vivre et le couvert pour mon capitaine.</p>
+
+<p>REBEC. Ah! le capitaine Ravaud, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>MOTUS, (<span class="stage2">avec un gros soupir, portant la main à son front salut
+militaire</span>). Le capitaine Ravaud, mort colonel au champ
+d'honneur à l'armée du Rhin.</p>
+
+<p>REBEC, (<span class="stage2">qui sert avec Javotte le déjeuner préparé pour Raboisson et
+Saint-Gueltas.</span>) Vous en venez?</p>
+
+<p>MOTUS. Non pas moi, ni mon détachement. On a
+toujours tenu la campagne depuis un an contre la satanée
+chouannerie! (<span class="stage2">Il crache par terre en prononçant le mot
+chouannerie. Javotte fait comme lui par sympathie patriotique.</span>)</p>
+
+<p>REBEC. Alors, M. Henri... je veux dire le citoyen
+Sauvières, où est-il, lui?</p>
+
+<p>MOTUS. Colonel à l'armée du Rhin en remplacement
+du colonel Ravaud. (<span class="stage2">A Javotte qui l'examine.</span>) Allons, vivement,
+la jolie fille! Où diable vous ai-je vue? Des beautés
+de votre calibre, ça ne s'oublie pas!</p>
+
+<p>JAVOTTE. Pardine! au château de Sauvières en 93!
+Je vous reconnais bien, moi!</p>
+
+<p>MOTUS. Flatté de la circonstance.</p>
+
+<p>REBEC. Et votre capitaine actuel, comment s'appelle-t-il?</p>
+
+<p>MOTUS. Citoyen aubergiste, tu le lui demanderas à
+lui-même, et il te répondra si la chose lui paraît nécessaire
+et conforme au règlement de la civilité. Au
+reste, le voilà.</p>
+
+<br>
+<p class="stage1">SCÈNE V.--<span class="sc">Les Mêmes</span>, LE CAPITAINE.</p>
+
+<p>LE CAPITAINE, parlant sur le seuil à un lieutenant accompagné de
+quatre hommes, à voix basse. Posez les sentinelles et faites
+faire bonne garde. Ne souffrez pas de rixe avec les habitants,
+pas de provocation inutile. Vous rencontrerez
+des figures suspectes, n'arrêtez personne sans une
+absolue nécessité, tels sont les ordres supérieurs. N'engageons
+pas d'affaire avant l'arrivée des grenadiers.
+Dans deux heures, j'irai faire avec vous une reconnaissance,
+(<span class="stage2">Il entre seul dans l'auberge.</span>)</p>
+
+<p>JAVOTTE, (<span class="stage2">bas, à Rebec.</span>) Un joli garçon, tout blond,
+tout jeune; il ne doit pas être bien méchant, celui-là?</p>
+
+<p>REBEC, (<span class="stage2">observant le capitaine qui s'approche de la cheminée machinalement,
+en réfléchissant.</span>) Pas méchant? Il a des yeux qui
+brillent comme des étoiles.--Allume donc une autre
+chandelle, on ne se voit pas ici! (<span class="stage2">Au capitaine, pendant que
+Javotte allume.</span>) Tu dois être fatigué, citoyen officier, après
+cette étape de nuit? (<span class="stage2">Le capitaine, absorbé, ne fait pas attention à
+lui.</span>) Au reste, dans le fort de l'été, comme ça, il vaut
+mieux marcher à la fraîcheur! (<span class="stage2">Silence du capitaine.</span>) Et
+puis, pour dérouter l'ennemi, n'est-ce pas? (<span class="stage2">A Javotte.</span>)
+Je vois ce que c'est! Il est sourd comme un pot!
+(<span class="stage2">Au capitaine; d'une voix élevée et lui montrant la table servie.</span>) Ce déjeuner
+t'attendait, capitaine! Si tu veux t'asseoir...</p>
+
+<p>LE CAPITAINE. Merci, je n'ai pas faim.</p>
+
+<p>REBEC. Ni soif? (<span class="stage2">Le capitaine dit non avec la tête. A Javotte.</span>)
+Alors, nous mangerons le déjeuner. C'est ne pas avoir
+de chance: les blancs n'ont pas le temps, les bleus n'ont
+pas d'appétit... (<span class="stage2">Haut.</span>) Capitaine... (<span class="stage2">Le capitaine a un léger
+mouvement d'impatience et porte les mains à ses oreilles.</span>) C'est ça, il
+est sourd! J'ai beau crier!</p>
+
+<p>JAVOTTE. Eh! non! Il vous dit que vous lui cassez
+la tête!</p>
+
+<p>REBEC. Ou bien il ne veut pas être tutoyé. Le fait
+est que ça commence à passer de mode. (<span class="stage2">Au capitaine.</span>)
+M. le capitaine souhaite-t-il quelque chose?</p>
+
+<p>LE CAPITAINE. Rien, merci. J'ai besoin d'une heure
+de sommeil.</p>
+
+<p>REBEC. La chambre à côté est prête. Il y a un excellent
+lit.</p>
+
+<p>LE CAPITAINE. Très-bien. (<span class="stage2">Il entre dans la chambre voisine.</span>)</p>
+
+<p>REBEC, (<span class="stage2">croisant ses bras sur sa poitrine, avec stupéfaction.</span>) Javotte!
+voilà une chose étonnante, surprenante, étourdissante!</p>
+
+<p>JAVOTTE. Quoi donc?</p>
+
+<p>REBEC. Tu ne te doutes de rien, toi?</p>
+
+<p>JAVOTTE. Non! Qu'est-ce qu'il y a?</p>
+
+<p>REBEC. Attends! Je vais voir sa figure pendant qu'il
+ôte son kolback. (<span class="stage2">Il regarde par la fente de la porte.</span>) Il ne l'ôte
+pas. Il ne se couche pas. Le voilà assis; il va dormir
+les coudes sur la table et le sabre au flanc... un vrai
+militaire! il craint quelque surprise,--il n'a pas
+tort!--Le voilà qui éteint la chandelle, je ne vois
+plus rien. (<span class="stage2">Revenant.</span>) C'est égal, j'en suis sûr, à présent,
+c'est lui!</p>
+
+<p>JAVOTTE. Qui, lui?</p>
+
+<p>REBEC. Cadio!</p>
+
+<p>JAVOTTE. Quel Cadio? Le sonneur de biniou qui venait
+à la ferme du Mystère?</p>
+
+<p>REBEC. Lui-même.</p>
+
+<p>JAVOTTE. Vous rêvez ça! c'est pas possible!</p>
+
+<p>REBEC. C'est comme je te le dis.</p>
+
+<p>JAVOTTE. Il nous aurait reconnus!</p>
+
+<p>REBEC. Tu sais bien qu'il était à moitié fou. Il l'est
+tout à fait à présent!</p>
+
+<p>JAVOTTE. S'il était fou, il ne serait pas devenu ce
+qu'il est.</p>
+
+<p>REBEC. Bah! il savait lire et écrire, et il y a une
+telle disette d'officiers! Les chouans en ont tant tué!
+ça fait de la place. Et puis on aura su qu'il avait tué
+Mâcheballe. Il fallait bien le récompenser.</p>
+
+<p>JAVOTTE. Attendez! on frappe à la petite porte. (<span class="stage2">Elle
+sort par la cuisine.</span>)</p>
+
+<p>REBEC. Drôle de chose que l'existence! Ce Cadio
+avec son biniou... officier à présent, l'air fier,... le
+parler sec,... la tenue imposante, ma foi! Eh bien,
+alors... pourquoi pas? Ses intérêts sont les miens,...
+je lui dirai tout!</p>
+<br>
+
+<p class="stage1">SCÈNE VI.--HENRI, MOTUS, REBEC.</p>
+
+<p>REBEC. Bon! autre surprise! M. Henri à présent!
+On vous croyait sur le Rhin.</p>
+
+<p>HENRI. J'en arrive! Où est l'ami Cadio?</p>
+
+<p>REBEC. Il dort là, en vrai patriote, avec armes et
+bagages!</p>
+
+<p>HENRI. Ça veut dire que les minutes de repos lui
+sont comptées; ne le dérangeons pas. (<span class="stage2">A Rebec.</span>) Laisse
+ici ce déjeuner, et ajoutes-y ce que tu pourras. J'attends
+un convive. Va-t'en fricasser n'importe quoi;
+vite! (<span class="stage2">Rebec sort.--A Motus.</span>) Tu dis qu'il est capitaine?
+Peste! c'est bien, ça! au bout d'un an de service!</p>
+
+<p>MOTUS. Depuis un mois environ, mon colonel.
+Nommé à l'unanimité pour action d'éclat.--Beau
+militaire sous tous les rapports, adoré du soldat,
+encore qu'il soit un peu chien.</p>
+
+<p>HENRI. Chien?</p>
+
+<p>MOTUS. Pardon de l'expression, mon colonel. Je
+veux dire qu'il est porté sur la discipline et ne passe
+rien aux freluquets et autres délinquants; mais il est
+juste et maternel pour ses hommes, voilà pourquoi
+on lui pardonne des choses...</p>
+
+<p>HENRI. Quelles choses, voyons?</p>
+
+<p>MOTUS. Le capitaine Cadio, ton ami--et le mien
+dans le temps qu'il était soldat comme moi--est à
+présent... un tigre!</p>
+
+<p>HENRI. Ah! un chien, un tigre... Va toujours!</p>
+
+<p>MOTUS. Si la licence de mon discours t'offense, mon
+colonel, tu n'as qu'à me le dire, et ma parole rentrera
+dans les rangs.</p>
+
+<p>HENRI. Non! puisque c'est moi qui t'interroge.</p>
+
+<p>MOTUS. Eh bien, voilà! le capitaine est tigre dans la
+bataille; il n'y en a jamais assez pour lui, toujours
+le premier au feu, jamais de quartier, point de prisonniers;
+toutes nos lattes se sont ébréchées en manière
+de scie sur les crânes des chouans, et on a marché
+dans le sang jusqu'aux aisselles. Du temps du
+capitaine Ravaud, qui était certainement un brave
+soigné, on avait tous le coeur un peu sensible pour les
+vaincus, et moi-même;... mais il a fallu emboîter le
+pas dans la férocité, et, à présent que la clémence est
+à l'ordre du jour, on ne sait point ce que fera le capitaine,
+qui n'est pas certes un homme pareil aux autres
+humains.</p>
+
+<p>HENRI. Quel homme est-ce, selon toi? voyons!</p>
+
+<p>MOTUS. Voilà, mon colonel, où la définition dépasse
+les facultés dont je suis susceptible pour t'expliquer
+la chose!</p>
+
+<p>HENRI. Essaye toujours.</p>
+
+<p>MOTUS. Eh bien, sans lui faire de tort, je crois,
+mon colonel, qu'il a une pointe de religion dans la
+tête, comme qui dirait une dévotion à l'Être suprême,
+qui le précipite dans des extases et autres travers supérieurs
+de l'esprit, où il voit les choses qui doivent
+arriver, et même les événements qui se passent à la
+distance que les autres hommes ne peuvent s'en apercevoir.
+Toutes les batailles que nous avons perdues ou
+gagnées, il les a connues la veille, et même il a eu
+connaissance de ceux de nous qui devaient y passer
+l'arme à gauche.</p>
+
+<p>HENRI. Allons donc! est-ce qu'il vous a fait quelquefois
+des prédictions de ce genre?</p>
+
+<p>MOTUS. Non, mon colonel. En dehors du service,
+il ne parle pas; mais, à sa manière d'agir, on voit
+qu'il connaît ce qui arrivera, et, à sa manière de regarder
+le troupier, on voit qu'il lit sur son visage le
+compte de ses heures.</p>
+
+<p>HENRI. Allons, allons! mon brave Motus, je vois
+que tu n'es pas aussi esprit fort que je le croyais, et
+qu'il y a toujours des superstitions dans nos troupes
+de l'Ouest. C'est le pays qui le veut; vous avez pris ce
+mal-là du paysan...</p>
+
+<p>REBEC, (<span class="stage2">rentrant avec une oie rôtie.</span>) Javotte porte deux bouteilles de
+vin. Citoyen colonel, il y a là un paysan qui demande
+à vous parler; il dit que vous l'attendez.</p>
+
+<p>HENRI. Oui, fais-le entrer. (<span class="stage2">À Motus.</span>) Va boire un
+coup à ma santé.</p>
+
+<p>MOTUS. Je le ferai sensiblement, mon colonel. (<span class="stage2">Motus
+suit Rebec dans la cuisine. Le paysan breton entre.</span>)</p>
+<br>
+
+<p class="stage1">SCÈNE VII.--HENRI, LE BRETON.</p>
+
+<p>HENRI. Eh bien, l'ami, c'est vous...</p>
+
+<p>LE BRETON, (<span class="stage2">d'un air riant et ouvert.</span>) Moi... qui?</p>
+
+<p>HENRI. Christin Tremeur, de Pornic?</p>
+
+<p>LE BRETON. C'est bien moi. Et vous?</p>
+
+<p>HENRI. Henri de Sauvières.</p>
+
+<p>LE BRETON. Colonel des hussards de la République?</p>
+
+<p>HENRI. Et vous, chef de contre-chouans en disponibilité?</p>
+
+<p>LE BRETON. C'est ça. Nous allons souper... ou déjeuner,
+car je n'ai rien pris depuis vingt-quatre
+heures, et on a beau être durci à la fatigue et à la
+la misère, il faut se sustenter quand l'occasion se
+trouve.</p>
+
+<p>HENRI. Votre couvert était mis, vous voyez? (<span class="stage2">Ils s'assoient.</span>)</p>
+
+<p>LE BRETON, (<span class="stage2">découpant l'oie très-adroitement.</span>) Doux Jésus!
+voilà une belle pièce par le temps qui court, pas
+vrai?</p>
+
+<p>HENRI. Oui, pour un pays où règne la disette...</p>
+
+<p>LE BRETON. Oh! depuis que les chiens d'Anglais
+lui ont débarqué des vivres, on n'y manque de rien;
+mais ça ne durera pas longtemps, allez! Les distributions
+sont mal faites, et chacun tire à soi la part des
+autres, sans compter ceux qui en trafiquent. C'est pas
+un gaspillage, mon bon Dieu, c'est un vrai pillage!
+Ça ne fait rien, profitons-en. Tenez, v'là du fameux
+vin! À votre santé!</p>
+
+<p>HENRI. À la vôtre.</p>
+
+<p>LE BRETON. Comment que vous le baptisez, ce vin-là?</p>
+
+<p>HENRI. C'est du bordeaux de bonne qualité.</p>
+
+<p>LE BRETON. Voyez-vous ces damnés Anglais qui régalent
+comme ça leur officiers, tandis que, vous autres,
+vous buvez de la piquette de pommes! C'est comme
+ça, hein?</p>
+
+<p>HENRI. Si nous parlions d'affaires plus sérieuses,
+maître Tremeur? Vous me paraissez un bon vivant,
+et votre lettre que j'ai reçue à Auray m'a donné confiance;
+mais le temps est précieux...</p>
+
+<p>LE BRETON. Patience, patience! Commençons par
+le commencement.--Vous connaissez bien Saint-Gueltas?</p>
+
+<p>HENRI. Personnellement, non.</p>
+
+<p>LE BRETON. Vous vous êtes pourtant serrés de
+près dans la campagne d'outre-Loire?</p>
+
+<p>HENRI. Je le pense, mais rien ne le distinguait de
+ses soldats, et, si j'ai vu sa figure, elle ne m'a rien
+appris.</p>
+
+<p>LE BRETON. Tant pis, tant pis!</p>
+
+<p>HENRI. Pourquoi?</p>
+
+<p>LE BRETON. Parce que je comptais vous le livrer;
+mais comment saurez-vous que je ne vous vole pas
+voire argent, si vous ne pouvez pas vous dire comme
+ça en le voyant: «C'est pas un méchant renard qu'on
+m'amène; c'est ben le vrai sanglier des bois qu'on
+me donne à écorcher?»</p>
+
+<p>HENRI. Vous voulez me le livrer? C'est là le but de
+l'entrevue que vous m'avez demandée?</p>
+
+<p>LE BRETON. C'est ça et pas autre chose: ça vous va,
+je pense?</p>
+
+<p>HENRI. Eh bien, non, vous vous êtes trompé, mon
+cher; ça ne me va pas du tout. (<span class="stage2">Il se lève de table.</span>)</p>
+
+<p>LE BRETON, (<span class="stage2">tirant de sa ceinture un pistolet qu'il pose sur la
+table, à côté de son assiette.</span>) Ah ben, par exemple, v'là qu'est
+drôle!</p>
+
+<p>HENRI, (<span class="stage2">sans le regarder.</span>) Mais non, c'est très-sérieux, au
+contraire.</p>
+
+<p>LE BRETON, (<span class="stage2">posant son autre pistolet de l'autre côté de son
+assiette.</span>) Vous vous méfiez peut-être?</p>
+
+<p>HENRI, (<span class="stage2">se retournant.</span>) C'est vous qui vous méfiez. Qu'est-ce
+que vous faites donc là?</p>
+
+<p>LE BRETON. Excusez-moi, ça me gêne pour manger,
+et j'ai encore faim.</p>
+
+<p>HENRI, (<span class="stage2">se rasseyant en face de lui.</span>) A votre aise! (<span class="stage2">Il tire de sa
+veste deux pistolets qu'il pose en même temps à sa droite et à sa gauche
+sur la table.</span>) Où il y a de la gêne, il n'y a pas de plaisir.</p>
+
+<p>LE BRETON. Bien dit! Ainsi vous refusez d'écorcher
+la mauvaise bête?</p>
+
+<p>HENRI. Je ne sais pas écorcher, ça n'entre pas dans
+mes habitudes.</p>
+
+<p>LE BRETON. Mais l'envoyer à vos juges, ça ne vous
+convient pas?</p>
+
+<p>HENRI. Ce sont des affaires de police qui ne font
+point partie de mes attributions. Si je le prends les
+armes à la main, ce sera différent; mais négocier
+une trahison ne me convient pas, comme vous dites.</p>
+
+<p>LE BRETON. Vous êtes ben délicat! Est-ce que vous
+n'êtes pas ici, en habit bourgeois, pour faire de l'espionnage,
+comme c'est permis à la guerre?</p>
+
+<p>HENRI. Pousser en pays ennemi une reconnaissance
+périlleuse est le moyen qu'on cherche pour épargner
+la vie des hommes, en terminant le plus vite et le
+plus sûrement possible l'échange de meurtres et de
+malheurs qu'on appelle la guerre. Il faut bien faire
+la part du sang; mais le devoir d'un bon soldat et
+d'un honnête homme est de la faire aussi petite que
+possible en s'assurant de la position et des ressources
+de l'ennemi, et en diminuant les chances du hasard
+aveugle. Jusqu'ici, l'on s'est égorgé dans les ténèbres,
+et bien souvent sans autre espoir que celui de vendre
+chèrement sa vie. Ce n'est plus là le but de la guerre
+que nous faisons. Nous comptons épargner les paysans
+quand nous les aurons mis dans l'impossibilité de se
+soulever, et, quant aux meneurs et aux chefs, nous
+voulons tenter de les rallier à la patrie. M. Saint-Gueltas,
+mis en demeure de se prononcer librement,
+agira selon sa conscience; mais, pris dans un piége,
+il voudra mourir bravement, et je ne me charge pas
+de l'assassiner.</p>
+
+<p>LE BRETON, s'oubliant. Vous êtes un homme d'honneur,
+je le vois, monsieur de Sauvières!... (<span class="stage2">Reprenant
+son accent et sa physionomie de paysan.</span>) Mais c'est donc que
+vous espérez l'acheter, ce gueux-là?</p>
+
+<p>HENRI. L'acheter? Je n'ai pas ouï dire que la chose
+fût possible, et je n'y crois pas:</p>
+
+<p>LE BRETON. Vous n'avez pas ouï dire qu'il était
+ruiné, réduit aux expédients, capable de tout à
+c't'heure?</p>
+
+<p>HENRI. J'ai ouï dire qu'il s'était ruiné en débauches;
+j'ai ouï dire aussi qu'il avait sacrifié sa fortune
+à sa cause. Je crois que les deux versions sont vraies
+et qu'il a pu mener de front les plaisirs et le dévouement.
+Quel que soit son véritable caractère, j'ai
+des raisons personnelles pour souhaiter qu'il survive
+à la guerre en acceptant la paix, (<span class="stage2">Il se lève de nouveau en
+laissant ses pistolets sur la table. Le paysan fait aussitôt la même chose,
+et s'approche de lui avec confiance.</span>)</p>
+
+<p>LE BRETON. Peut-on vous demander quelles sont vos
+raisons?</p>
+
+<p>HENRI. Il les connaît, lui, c'est tout ce qu'il faut!</p>
+
+<p>LE BRETON. Mais si je les savais aussi?</p>
+
+<p>HENRI. Voyons!</p>
+
+<p>LE BRETON. Il s'est fait aimer d'une femme que
+vous aimiez, et vous souhaiteriez vous battre en duel
+avec lui: idée de gentilhomme!</p>
+
+<p>HENRI. La femme que j'aimais comme ma soeur et
+qui m'aimait comme son frère est devenue sa femme
+légitime. Je suis à la veille d'épouser une personne
+que j'aime, et, à moins que M. Saint-Gueltas, qui
+passe pour être peu fidèle en amour, ne maltraite et
+n'avilisse ma parente... Mais je ne suppose pas cela;
+et vous?</p>
+
+<p>LE BRETON, (<span class="stage2">s'oubliant.</span>) Saint-Gueltas n'a jamais avili
+ni maltraité les femmes qui se respectent.</p>
+
+<p>HENRI. Alors, comme ma cousine est de celles-là, je
+n'ai probablement aucune réparation à vous demander.</p>
+
+<p>LE BRETON. A <i>me</i> demander?</p>
+
+<p>HENRI. Oui, monsieur le marquis, je vous reconnais
+maintenant, non par suite d'un souvenir bien
+marqué, mais à cause de votre air et de vos paroles.
+Vous êtes Saint-Gueltas en personne, et vous avez
+voulu vous moquer de moi. Je vous le pardonne, à
+la condition que vous me donnerez de cette tentative
+une raison aussi loyale que ma réponse.</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. M. le comte de Sauvières veut-il
+accepter mes excuses?</p>
+
+<p>HENRI. Certes, monsieur; mais je serais plus touché
+d'un aveu sincère que d'une courtoisie évasive.
+Pourquoi m'avez-vous tendu ce piége?</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS, (<span class="stage2">souriant.</span>) Vous tenez à le savoir? Eh
+bien, je vais vous le dire: je voulais vous tuer!</p>
+
+<p>HENRI. Comme ennemi politique?</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Comme ennemi personnel.</p>
+
+<p>HENRI. Vous pensiez devoir vous débarrasser d'un
+ennemi de votre bonheur?</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. D'un ennemi de mon honneur.</p>
+
+<p>HENRI. Qui a pu vous faire penser...?</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Un hasard, une coïncidence... L'amour
+a ses faiblesses, la jalousie ses aberrations.
+Vous n'exigez pas que je me confesse davantage?
+J'ai été désarmé par votre franchise, soyez-le par la
+mienne! (<span class="stage2">Il lui tend la main.</span>)</p>
+
+<p>HENRI, (<span class="stage2">lui donnant la main.</span>) Il suffit. Et maintenant,
+monsieur, nous séparerons-nous sans que vous me
+chargiez pour le général en chef de quelque parole
+d'estime?. Il est de ceux dont tous les partis respectent
+le caractère, et vous l'avez connu à Nantes lorsque
+vous y avez signé l'an dernier un traité de paix...</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Qui n'a été tenu de part ni d'autre.</p>
+
+<p>HENRI. Il me semblait...</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Pardon si je vous interromps! Il
+vous semblait qu'en dépit de nos promesses, nous
+avions continué la guerre d'escarmouches qui épuise
+vos troupes et empêche la République de dormir
+tranquille? Songez, monsieur, que nous n'avons
+jamais eu comme vous des soldats enrôlés par force,
+et que les nôtres se licencient eux-mêmes quand il
+leur plaît, ou reprennent les armes pour leur propre
+compte comme ils l'entendent. On avait exaspéré nos
+paysans. Ils se vengent sans nous et souvent à notre
+insu, quand l'occasion s'en présente. Ils rendent le
+mal qu'on leur a fait. Est-ce notre faute, et pouvons-nous
+les désavouer? Vous avez dit sous la Terreur:
+«Vive la République malgré tout!» Permettez qu'en
+face de la chouannerie nous disions: «Vive le roi quand
+même!» Ces gens-là n'ont pas signé le traité de la
+Mabilaye, et nous n'avons pu répondre que de nous-mêmes.
+Sous prétexte de les contenir et de les châtier,
+vous nous avez entourés de troupes qui nous font
+une existence impossible, contre laquelle il nous est
+difficile de ne pas protester.</p>
+
+<p>HENRI. Et c'est parce que nous avons sévi contre
+les bandits qui continuent à exercer le vol et l'assassinat
+sur toutes les routes, que vous avez appelé l'étranger
+ici?</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Permettez! ceci est une autre question.
+Vos généraux, Canclaux entre autres, nous
+avaient donné des espérances qui ne se sont pas réalisées.</p>
+
+<p>HENRI. Des espérances?</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Ils ne trahissaient pas leur mandat
+en cherchant à faire cesser à tout prix la guerre civile.
+Ils avaient horreur des cruautés exercées contre
+nous, ils les désavouaient, ils voulaient imprimer à
+la tyrannie républicaine un mouvement de recul qui
+permettrait à l'opinion de se manifester, et, nous qui
+croyons savoir que la France est royaliste, nous
+comptions sur le pacifique triomphe de nos idées en
+vous voyant désavouer vos proconsuls renversés et
+défendre que nous fussions traités de brigands. L'événement
+a déjoué leurs espérances et les nôtres; la
+Convention règne encore, nos amis et nos parents
+sont toujours proscrits et remplissent encore vos prisons.
+Vous vous tenez toujours en armes autour de
+nous, enfin votre déesse Liberté est toujours montée
+sur son rouge piédestal, l'échafaud. Dans cet état de
+choses, le cri du peuple est étouffé. La guerre que
+vous font les chouans est une protestation outrée,
+mais sincère, contre le despotisme, qui leur est
+odieux. Nous avons vu clairement que vous n'étiez
+pas les plus forts dans le conseil, et que la queue de
+Robespierre prolongerait indéfiniment notre agonie
+et celle de la France. Nous nous croyons libres de
+protester à notre tour et de vous appeler en bataille
+rangée... Voici le jour! d'ici, vous pouvez voir dans
+la plus belle rade de l'Europe, quatorze vaisseaux de
+guerre qui viennent de battre les vôtres en passant.
+Ils ont apporté de quoi armer quatre-vingt mille
+hommes et de quoi en habiller soixante mille...</p>
+
+<p>HENRI, sonnant. Où sont les hommes?</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Craignez de les voir sortir de terre
+et d'avoir à les compter, monsieur! Nous sommes
+maîtres d'une presqu'île qui contient quatorze villages
+et que ferme une chaussée facile à défendre avec
+une poignée de soldats et le feu de quelques barques.
+Que nous importe votre approche, à nous qui commandons
+ici et dont les forces occupent le pays sur quarante
+lieues de profondeur? Et vous autres, vous êtes à peine
+quinze mille, disséminés par petits détachements de
+quelques centaines d'individus. Dans ce village, vous
+êtes deux cents, pas un de plus! Il ne tiendrait qu'à
+moi de vous écraser jusqu'au dernier, avant deux
+heures d'ici!</p>
+
+<p>HENRI. Pourquoi ne l'essayez-vous pas? Vous vous
+taisez, monsieur le marquis? Ma question est indiscrète,
+mais votre silence est éloquent! Vous avez vos
+raisons pour nous épargner, et je les connais. Vous
+n'êtes pas d'accord avec l'expédition qui menace nos
+côtes, soit que vous soyez bon juge des fautes qu'elle
+commet chaque jour, soit, comme j'aime mieux le
+supposer, que votre patriotisme répugne à compter
+sur l'étranger pour faire triompher votre cause!</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS, (<span class="stage2">troublé.</span>) Il y a du vrai dans ce que
+vous dites: on n'accepte pas ce secours-là sans
+souffrir!... Mais croyez que je souffrirais encore plus
+d'avoir à vous exterminer ici à coup sûr, vous qui
+venez de me témoigner une loyauté chevaleresque.
+Faites-moi l'honneur de penser que ceci passe
+avant tout pour moi!</p>
+
+<p>HENRI, (<span class="stage2">s'inclinant.</span>) Puisque nous sommes en si bons
+termes, monsieur, permettez-moi de vous dire à mon
+tour ce que je pense de votre appréciation de notre
+force matérielle et morale. Fussions-nous encore
+moins nombreux qu'il ne vous plaît de le supposer,
+ce n'est pas sur quarante, c'est-sur deux cents lieues
+de profondeur que nous occupons la France. Nous
+sommes une nation, et si la liberté de rétablir la
+royauté ne vous est pas accordée, c'est parce que la
+France nous défendrait de vous l'accorder, quand
+même nous en serions tentés. La liberté ne règne
+pas, j'en conviens: le sentiment que nous en avons
+est trop nouveau pour ne pas être passionné, jaloux
+et ombrageux; mais cette crainte que nous avons de
+la perdre, et qui a enfanté et supporté chez nous le
+système de la terreur, devrait vous prouver de reste
+que la France n'est pas royaliste. Vous caressez une
+erreur fatale qui vous met en guerre contre vous-mêmes;
+elle vous égare dans vos notions de patriotisme
+et de loyauté. On nous a défendu de vous traiter
+de brigands... On a bien fait sans doute, et je suis
+loin de rire du titre sentimental de <i>frères égarés</i> qu'on
+vous a officiellement donné. Vous le méritiez, vous le
+méritez encore. Hélas! vous ne savez ce que vous
+faites! Vous déchirez le sein qui vous a portés, vous
+gaspillez le trésor d'une bravoure héroïque, vous
+appelez tous les maux sur la mère commune... Ses
+bras meurtris et sanglants se referment sur vous et
+vous étouffent!</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS, (<span class="stage2">ému, se raidissant.</span>) Nous jouons notre
+dernière partie, je le sais; mais elle est belle,
+avouez-le!</p>
+
+<p>HENRI. Elle est perdue, fussiez-vous vainqueurs à
+Quiberon! nos légions sont impérissables; c'est la
+tête de l'hydre que vous couperez en vain et qui repoussera
+avec une rapidité effrayante!</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Quelles sont donc les offres que
+nous ferait le général Hoche? Je sais que vous êtes
+dans son intimité maintenant; vous devez connaître
+sa pensée?</p>
+
+<p>HENRI. La tolérance religieuse la plus absolue, le
+pardon et l'oubli des fautes passées.</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Voilà tout? C'est une seconde édition
+du traité de la Jaunaye; nous l'avons déchiré.
+Dites à M. Hoche qu'il nous a trompés! trompés en
+galant homme qu'il est, c'est-à-dire en se trompant
+tout le premier. Il s'est attribué une toute-puissance
+qu'il n'a pas, puisque la Convention fonctionne toujours
+et garde, derrière la <i>parole sacrée</i> du général,
+une porte ouverte à la trahison. Veut-il combattre ce
+pouvoir inique? Qu'il le dise, et nous nous joignons
+à lui pour marcher sur Paris: qu'il abjure, lui aussi,
+ses erreurs passées, et c'est nous qui pardonnerons à
+nos frères égarés! Autrement, nous vous combattrons
+jusqu'à la mort; voilà mon dernier mot.</p>
+
+<p>HENRI. Je le regrette, mais voici le mien: nous
+repoussons la royauté avec horreur!</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Vous avez bien tort! un de vos
+généraux, plus hardi ou plus ambitieux que les autres,
+nous la rendra,--à moins qu'il ne la garde pour
+lui-même, auquel cas vous n'aurez fait que changer
+de maître! Adieu! (<span class="stage2">Henri le reconduit. Quand il revient seul,
+Cadio est sorti de la chambre voisine et se jette dans ses bras.</span>)</p>
+<br>
+
+<p class="stage1">SCÈNE VIII.--HENRI, CADIO, puis MOTUS, JAVOTTE,
+REBEC.</p>
+
+<p>CADIO. J'entendais ta voix. Je croyais rêver.</p>
+
+<p>HENRI. Tu ne m'attendais pas? Tu n'avais pas reçu
+ma lettre d'Allemagne?</p>
+
+<p>CADIO. Non. Où m'aurait-elle rejoint? Depuis trois
+mois, je n'ai fait que parcourir l'ouest et le nord de
+la Bretagne sans m'arrêter nulle part. A la tête d'une
+compagnie d'élite, j'étais chargé de débusquer les
+chouans de leurs repaires... Mais toi, comment donc
+es-tu ici?</p>
+
+<p>HENRI. Je suis en congé. Hoche m'a écrit de venir
+le rejoindre. Marie est à Vannes, où je l'ai vue un
+instant... Ah! je suis heureux, mon ami! Elle avait
+parlé de moi au général; il s'intéresse à notre amour;
+il m'a attaché pour le moment à sa personne en me
+permettant de faire avec lui cette campagne contre
+les Anglais. Il m'accorde sa confiance, et j'épouse
+Marie aussitôt que nous aurons repris Quiberon à ces
+messieurs; c'est pour connaître l'état de leurs forces
+et l'usage qu'ils en comptent faire que je suis venu
+sur ces côtes en observateur, chargé de voir, de comprendre,
+de deviner au besoin, et de rendre compte,
+le tout vivement, comme tu penses! Sais-tu quelque
+chose, toi qui étais hier à Plouharnel?</p>
+
+<p>CADIO. L'ennemi n'a rien résolu encore. Il est
+divisé. Il discute et jalouse. Il perd son temps et sa
+poudre en escarmouches. Ils n'ont pas les reins assez
+forts pour engager une vraie lutte, va! Que le général
+arrive vite, qu'il les surprenne, c'est le moment.</p>
+
+<p>HENRI. Il le sait, et il est en marche.</p>
+
+<p>CADIO. Il devrait être arrivé! Nos petits détachements,
+suffisants contre la chouannerie de détail à
+travers bois, ne pourraient tenir en pays ouvert
+contre un mouvement auquel se joindrait la population
+des côtes.</p>
+
+<p>HENRI. J'ai ordre de vous faire replier, si on vous
+attaque.</p>
+
+<p>CADIO. Dans ces affaires-là, on ne nous attaque
+pas; on nous cerne, et la retraite est impossible.
+N'importe après tout! Cela est arrivé tant de fois,
+qu'une de plus ou de moins ne changera rien au
+destin de la guerre. Si nous devons périr ici pour
+faire gagner quelques heures à la marche des patriotes,
+soit! On fera son devoir, voilà tout. (<span class="stage2">Allant à la fenêtre.</span>)
+Le soleil se lève, il est beau! Tiens, regarde!
+C'est le pays où j'ai passé mon enfance; je ne le revois
+pas sans émotion! Il n'est pas gai, mais je l'aime
+triste! Vois-tu là-bas les grandes pierres? C'est mon
+berceau. C'est là que j'ai été trouvé, enfant abandonné.
+Il y a au-dessus une grosse étoile blanche qui
+scintille encore. Comme le ciel est indifférent à nos
+petites questions de vie et de mort! Et la terre?
+Dirait-on, à voir cette mer paisible, cette plage encore
+muette et comme plongée dans les délices du
+sommeil, que des masses d'hommes se cherchent dans
+l'ombre des collines, épiant l'heure de s'égorger?
+Rien ne bouge... aucun bruit n'annonce les combats!
+Qui sait si, avant que le soleil rouge ait remplacé
+l'étoile blanche au zénith, il n'y aura pas des membres
+épars et des lambeaux de chair sur les buissons
+en fleur? On dit que ces pierres dressées marquaient
+jadis les sépultures des morts tombés dans la bataille...
+Elles attendent, mornes et sournoises. Il y a
+longtemps qu'elles n'ont bu; elles ont soif du sang
+des hommes!</p>
+
+<p>HENRI. Ah! mon poëte Cadio, voilà que je te retrouve!
+Sais-tu que, parmi tes soldats, tu passes pour
+illuminé?</p>
+
+<p>CADIO. Je passe pour sorcier, je le sais.</p>
+
+<p>HENRI. N'y a-t-il pas un peu de ta faute? Ne crois-tu
+pas un peu toi-même à tes visions?</p>
+
+<p>CADIO. Je n'ai plus de visions, mais j'ai le sentiment
+logique et sûr de ce qui doit avoir été et de ce qui
+doit être.</p>
+
+<p>HENRI. Tu n'es pas modeste, mon camarade!</p>
+
+<p>CADIO. Pourquoi aurais-je de la honte ou de l'orgueil?
+Les idées sont toujours entrées en moi sans la
+participation de ma volonté. Elles étaient dans l'air
+que j'ai respiré, elles me sont venues sans être appelées;
+qui peut commander à ces choses?</p>
+
+<p>HENRI. Toujours fataliste?</p>
+
+<p>CADIO. Je ne sais pas; je n'ai pas eu le temps de
+lire assez de livres pour bien connaître le sens des
+noms qu'on donne aux pensées. J'ai là, dans l'âme,
+un monde encore obscur, mais que des lueurs soudaines
+traversent. Quand la vérité veut y entrer, elle
+y est la bienvenue. Elle y pénètre comme un boulet
+dans un bataillon, et tout ce qui est en moi, n'étant
+pas elle, n'est plus.</p>
+
+<p>HENRI. Ne crains-tu pas de prendre tes instincts
+pour des vérités, Cadio? On dit que tu es devenu vindicatif?</p>
+
+<p>CADIO. Je ne suis pas devenu vindicatif, je suis resté
+inexorable, ce n'est pas la même chose. J'ai été craintif,
+on m'a cru doux,... je ne l'étais pas. Je haïssais
+le mal au point de haïr les hommes et de les fuir.
+Dieu ne m'avait donné qu'une joie dans la solitude,
+un verbe intérieur qui se traduisait par la musique
+inspirée que je croyais entendre, quand mon
+souffle et mes doigts animaient un instrument rustique
+et grossier. J'ai rêvé, dans ce temps-là, que je
+me mettais, par ce chant sauvage, en contact avec la
+Divinité; j'étais dans l'erreur. Dieu ne l'entendait
+pas; mais j'élevais mon âme jusqu'à lui, et je faisais
+moi-même le miracle de la grâce. A présent, je sais
+que Dieu est le foyer de la justice éternelle, et que sa
+bonté ne peut pas ressembler à notre faiblesse. Il est
+bon quand il crée et non moins grand quand il détruit.
+La mort est son ouvrage comme la vie... Peut-être
+que lui-même vit et meurt comme la nature entière,
+à chaque instant de sa durée indestructible. Qu'est-ce
+que la mort? La même chose pour les bons et les
+méchants. Ce n'est pas un mal que de mourir. Le
+malheur, c'est de renaître méchant quand on l'a déjà
+été. C'est pourquoi il faut faire de la vie une expiation,
+et vaincre toute faiblesse pour établir le règne
+austère de la vertu. Le passé de la France a été
+souillé, il faut le purifier, c'est un devoir sacré. Moi,
+je n'ai qu'un moyen, c'est de détruire la vieille idole
+à coups de sabre. J'use de ce moyen avec une volonté
+froide, comme le faucheur qui rase tranquillement la
+prairie pour qu'elle repousse plus épaisse et plus
+verte!</p>
+
+<p>HENRI. Je ne puis te suivre dans le monde d'idées
+étranges que tu évoques. J'ai une religion plus humble
+et plus douce. Je fais Dieu avec ce que j'ai de
+plus pur et de plus idéal dans ma pensée. Je ne puis
+le concevoir en dehors de ce que je conçois moi-même.--Tu
+souris de pitié? Soit! Ma croyance a, du
+moins, de meilleurs effets que la tienne. Tu poursuis
+la sauvage tradition de la vengeance; moi, je poursuis
+le règne de la fraternité, et j'y travaille, même en
+faisant la guerre, dans l'espoir d'assurer la paix.</p>
+
+<p>CADIO, (<span class="stage2">avec un soupir.</span>) Rentrons dans la réalité palpable,
+si tu veux. Je pense bien que tu apportes ici
+les idées de clémence de tes généraux. C'est un malheur,
+un grand malheur! Moi, je proteste!</p>
+
+<p>HENRI. Briseras-tu ton épée, parce qu'on te défendra
+de la plonger dans la poitrine du vaincu?</p>
+
+<p>CADIO. Non! je sais qu'il faudra revenir à la terreur
+rouge ou perdre la partie contre la terreur blanche.
+Jamais les aristocrates ne se rendront de bonne
+foi, tu verras, Henri! ils relèvent déjà la tête bien
+haut! (<span class="stage2">Montrant au loin l'escadre anglaise.</span>) Et voilà le fruit
+des traités! voilà le résultat du baiser de la Jaunaye!
+Je les ai vus à Nantes, ces partisans réconciliés! Ils
+crachaient en public sur la cocarde tricolore, et il
+fallait souffrir cela! Notre sang payera la lâcheté de
+votre diplomatie, pacificateurs avides de popularité!
+Peu vous importe! nous sommes les exaltés farouches
+dont on n'est pas fâché de se débarrasser... Quand
+vous nous aurez extirpés du sol, vous n'aurez plus à
+attendre qu'une chose, c'est que l'on vous crache au
+visage!</p>
+
+<p>HENRI. Voyons, voyons, calme-toi! tu vois tout en
+noir. Tu as besoin de me retrouver, moi l'espérance
+et la foi! Entre l'ivresse sanguinaire et la patience
+des dupes, il y a un chemin possible, et jamais
+l'humanité n'a été acculée à des situations morales
+sans issue.</p>
+
+<p>CADIO. Tu te trompes, il y en a! Tu crois à ta bénigne
+Providence! Tu ne connais pas la véritable action
+de Dieu sur les hommes; elle est plus terrible
+que cela: elle a ses jours mystérieux d'implacable
+destruction, comme le ciel visible a la grêle et la
+foudre!</p>
+
+<p>HENRI. Ces ravages-là sont vite effacés, en France
+surtout. Le soleil y est plus bienfaisant que la foudre
+n'est cruelle; il est comme Dieu, qui a fait l'un et
+l'autre. Le moment va venir où nous pourrons fermer
+les registres de l'homicide, et Quiberon sera
+peut-être la dernière de nos tragédies. C'est alors
+que nous pourrons aider le gouvernement, chancelant
+encore, à entrer dans la bonne voie. C'est à nous,
+jeunes gens, c'est à nos généraux imberbes, c'est à
+des hommes comme toi et moi, fruits précoces ou
+produits instantanés de la Révolution, qu'il appartient
+de replanter l'arbre de la liberté tombé dans le
+sang. C'est la pensée de Hoche. Tu dois l'entrevoir
+pour t'y conformer. Tu n'es encore qu'un petit officier,
+Cadio; mais tu as voulu devenir un homme, et
+tu l'es devenu. Ta conviction, ta volonté ont autant
+d'importance que celles de tout autre, et ce n'est
+pas un temps de décadence et d'agonie, celui où tout
+homme peut se dire: «J'ai reçu la lumière et je la
+donne; mon esprit peut se fortifier, mon influence
+peut s'étendre. Je ne suis plus une tête de bétail dans
+le troupeau, et je ne suis pas seulement un chiffre
+dans les armées... J'aurai dans la patrie, dans l'État,
+dans la société, la place, que je saurai mériter. Si les
+gouvernements se trompent et s'égarent encore, je
+pourrai faire entendre ma voix pour les éclairer. Renonce
+donc à ton fanatisme sombre! Le temps n'est
+plus où cela pouvait sembler nécessaire au salut de la
+République: une rapide et cruelle expérience a dû
+nous détromper. Plus de dictateurs hébétés par la
+rage des proscriptions et des supplices, plus d'hommes
+ivres de carnage pour nous diriger! Ayons une
+république maternelle. Ce ne serait pas la peine d'avoir
+tant souffert pour n'avoir pas su donner le repos
+et le bonheur à la France!</p>
+
+<p>CADIO, (<span class="stage2">triste.</span>) Henri! Henri! vous avez les idées d'un
+chevalier des temps passés! vous ne voyez pas que
+nous sommes encore loin du but où vous croyez toucher.
+Vous êtes un noble, vous, et peu vous importe
+le gouvernement qui sortira de cette tourmente,
+pourvu que votre caste soit amnistiée et réconciliée.
+Vous êtes si loyal et si pur, que vous croyez cela
+facile! Moi, je vous dis que cela est impossible, et
+que, si vos jeunes généraux se laissent entraîner à la
+sympathie que leur ont déjà trop inspirée la bravoure
+et l'obstination des Vendéens, le règne de l'égalité est
+ajourné de plusieurs siècles! Voilà ma pensée, mais je
+ne peux la dire qu'à toi, et toute la liberté dont on
+me gratifie consiste à me faire tuer dans cette bicoque
+que je suis chargé de défendre, chacun de mes
+hommes contre cent!</p>
+
+<p>HENRI. Je vois que cela te préoccupe. Sache que les
+chouans ne veulent pas nous attaquer, aujourd'hui du
+moins!</p>
+
+<p>CADIO. Aujourd'hui, il y aura quelque chose de
+grave, Henri! Je sens cela dans ma poitrine, (<span class="stage2">Il le regarde.</span>)
+Il ne t'arrivera rien, à toi, Dieu merci!... Mais
+parlons d'autre chose! attends d'abord! (<span class="stage2">Il va à la porte
+de la cuisine.</span>) Tu es là, Motus?</p>
+
+<p>MOTUS, (<span class="stage2">approchant.</span>) Présent, mon capitaine.</p>
+
+<p>CADIO. Fais seller mon cheval, je vais faire une reconnaissance.</p>
+
+<p>HENRI. J'irai avec toi.</p>
+
+<p>MOTUS. Le poulet d'Inde... pardon! je veux dire le
+cheval du colonel sera prêt aussi dans cinq minutes.
+Il mange l'avoine. (<span class="stage2">Il sort.</span>)</p>
+
+<p>HENRI. Te voilà tout à coup très-ému; qu'est-ce
+que tu as?</p>
+
+<p>CADIO. Rien! Tu me raconteras tes campagnes,
+n'est-ce pas? Ce doit être bien beau, de faire la guerre
+à de vrais soldats!</p>
+
+<p>HENRI. Tu n'as pas voulu me suivre.</p>
+
+<p>CADIO. Non! ma place était ici. Les belles choses
+que tu as faites me consoleront de la triste besogne à
+laquelle je me suis voué.</p>
+
+<p>HENRI. Mon cher ami, je crois que je ne pourrai
+pas te les raconter. Je les ai oubliées déjà en revoyant
+la femme que j'aime. C'est elle qui a fait mes prodiges
+de bravoure, son influence me soutenait dans
+une région d'enthousiasme où l'on peut accomplir
+l'impossible.</p>
+
+<p>CADIO. Alors, tu as oublié... <i>l'autre</i>? Cela m'étonne;
+je ne croyais pas que l'on pût aimer deux fois.</p>
+
+<p>HENRI. Aimer longtemps qui vous dédaigne, est-ce
+possible? Ce serait de la folie!</p>
+
+<p>CADIO. Mais l'amour n'est que folie..., à ce qu'on dit
+du moins!</p>
+
+<p>HENRI. A ce qu'on dit? Tu n'as donc pas encore
+aimé, toi?</p>
+
+<p>CADIO. J'ai fait un voeu, Henri.</p>
+
+<p>HENRI. Allons donc!</p>
+
+<p>CADIO. Oui, je suis vierge, moi! J'ai juré de n'appartenir
+à aucune femme avant le jour où j'aurai
+donné de mon sang à la République...</p>
+
+<p>HENRI. Ne le donnes-tu pas tous les jours?</p>
+
+<p>CADIO. Tous les jours je l'offre; mais les balles des
+chouans ne veulent pas entamer ma chair, et, devant
+mon regard, il semble que leurs baionnettes s'émoussent.
+Cela est bien étrange, n'est-ce pas? J'ai traversé
+des boucheries où je suis quelquefois resté le seul intact.
+Je n'ai pas eu l'honneur de recevoir une égratignure,
+et j'en suis honteux. Voilà pourquoi je crois à
+la destinée. Il faut qu'elle me réserve une belle mort,
+ou qu'elle ait décidé que je ne serais jamais digne
+d'offrir à une femme la main qui a tant tué, sans
+avoir eu à essuyer sur mon corps le baptême de mon
+sang! (<span class="stage2">Motus entre et fait le salut militaire.</span>) Les chevaux sont
+prêts?</p>
+
+<p>MOTUS. Oui, mon capitaine.</p>
+
+<p>CADIO, (<span class="stage2">avec un trouble insurmontable.</span>) C'est bien, mon ami!
+(<span class="stage2">il sort arec Henri.</span>)</p>
+
+<p>MOTUS. Fichtre!... <i>mon ami!</i>... lui qui ne dit jamais
+ce mot-là au troupier!--et ce regard triste et
+bon!... Fichtre! Allons! mon affaire est dans le sac!
+c'est réglé! c'est pour aujourd'hui. Sacredieu! j'aurais
+pourtant voulu flanquer une raclée aux Anglais auparavant!</p>
+
+<p>JAVOTTE, (<span class="stage2">entrant pour desservir.</span>) Qu'est-ce que tu as donc,
+citoyen trompette? Tu as l'air contrarié!</p>
+
+<p>MOTUS. C'est une bêtise, belle Javotte; dans notre
+état, il faut être toujours prêt à répondre à l'appel...
+Qu'un baiser fraternel de vos lèvres de roses me soit
+octroyé, et je prendrai la chose en douceur.</p>
+
+<p>JAVOTTE. Un baiser? Le voilà pour m'avoir dit
+vous! C'est gentil, un militaire qui dit vous à une
+femme! (<span class="stage2">Elle lui donne un baiser sur le front.</span>)</p>
+
+<p>REBEC, (<span class="stage2">entrant.</span>) Eh bien, Javotte, eh bien!</p>
+
+<p>MOTUS. Laisse-la faire, citoyen fricotier! c'est sacré,
+ça! Souviens-toi ce soir de ce que je te dis ce matin:
+c'est sacré.</p>
+
+<p>REBEC. Qu'est-ce qu'il veut dire?</p>
+
+<br>
+
+<p class="stage1">SCÈNE IX. (<span class="stage2">Même local, même jour, midi.</span>) HENRI, JAVOTTE,
+puis LA KORIGANE.</p>
+
+<p>HENRI, (<span class="stage2">entrant.</span>) Où est le capitaine?</p>
+
+<p>JAVOTTE, (<span class="stage2">qui achève de ranger et de balayer.</span>) Par là, dans
+le jardin avec mon maître, qui souhaitait lui parler.
+Faut-il lui dire...?</p>
+
+<p>HENRI, (<span class="stage2">s'approchant de la table.</span>) Non, merci. Il y a ici de
+quoi écrire?</p>
+
+<p>JAVOTTE. Voilà!</p>
+
+<p>HENRI. C'est tout ce qu'il me faut. (<span class="stage2">Javotte sort.</span>) Chère
+Marie! Je parie qu'elle est déjà inquiète de moi!
+(<span class="stage2">Il écrit. Au bout de quelques instants, la Korigane entre sans bruit et
+le regarde. Henri se retournant.</span>) Que demandes-tu, petite?</p>
+
+<p>LA KORIGANE. Petite je suis, c'est vrai; mais j'ai la
+volonté grande, et je tiens devant Dieu autant de
+place que toi, Henri de Sauvières!</p>
+
+<p>HENRI. Oui-da! voilà qui est bien parlé, ma fière
+Bretonne! Mais... attends donc; je te connais, toi!
+tu es la Korigane de Saint-Gueltas!</p>
+
+<p>LA KORIGANE. Tu m'as donc vue au feu, en Vendée?
+car tu étais à l'armée du Nord quand j'ai été
+servante dans ton château.</p>
+
+<p>HENRI. C'est au feu en effet que je t'ai vue... intrépide...
+et atroce!... Que me veux-tu, méchante créature?</p>
+
+<p>LA KORIGANE. Je veux te parler.</p>
+
+<p>HENRI. Tu viens de la part de ton maître?</p>
+
+<p>LA KORIGANE. Non. Je viens sans qu'il le sache, au
+risque de le fâcher beaucoup!</p>
+
+<p>HENRI. Ah! tu l'abandonnes ou tu fais semblant de
+l'abandonner?</p>
+
+<p>LA KORIGANE. Je le quitte et je le hais!... Mais réponds-moi
+vite: aimes-tu encore ta cousine Louise?</p>
+
+<p>HENRI. Une question en vaut une autre. Qu'est-ce
+que cela te fait?</p>
+
+<p>LA KORIGANE. Tu te méfies de moi: c'est malheureux
+pour elle!</p>
+
+<p>HENRI. Court-elle quelque danger?</p>
+
+<p>LA KORIGANE. Toi seul peux la sauver du plus grand
+qu'elle puisse courir. Elle s'est enfuie de chez son
+mari avec sa tante; elle voulait aller à Vannes rejoindre
+mademoiselle Hoche, qui l'attend. Elle a profité
+de l'absence du maître, qui avait dit comme ça:
+«Avant d'aller à Quiberon, j'irai aux Sables-d'Olonne
+rassembler des amis.» Nous avons pris une barque et
+nous sommes venues à Locmariaker, à l'entrée du
+Morbihan; mais à peine entrions-nous dans la ville,
+nous avons appris que le marquis était là avec une
+bande de chouans. Nous nous sommes vite rembarquées
+sur un méchant bachot, le seul qui ait voulu
+nous conduire du côté des Anglais, et qui nous a posées
+par ici, sur la grève. Je connais le pays, j'en suis!
+J'ai amené Louise dans ce bourg; je l'ai cachée dans
+la maison d'une femme que j'ai autrefois servie, mais
+je ne suis pas tranquille. Saint-Gueltas doit être sur
+nos traces. A Locmariaker, j'ai vu la figure de Tirefeuille
+sur le port, et il doit nous avoir reconnues.
+Louise tombait de fatigue quand nous nous sommes
+réfugiées ici à l'aube du jour. Elle a dormi; moi, j'ai
+veillé dans une chambre en bas, où tout à l'heure
+deux soldats bleus sont entrés pour demander à boire.
+Je les ai servis, et ils disaient: «Le colonel le Sauvières
+est arrivé, il est à l'auberge.» J'y suis venue
+vite sans avertir Louise. J'ai reconnu céans Javotte,
+que j'avais vue dans le temps à Puy-la-Guerche, et me
+voilà pour te dire: Veux-tu sauver ta cousine? Sans
+toi, elle est perdue.</p>
+
+<p>HENRI. Conduis-moi auprès d'elle.</p>
+
+<p>LA KORIGANE. Non, on te verrait, et Saint-Gueltas
+n'est peut-être pas loin. Il vous surprendrait et il vous
+tuerait tous les deux. Louise peut venir ici, où tu as
+des soldats pour la défendre. Je vais la chercher.</p>
+
+<p>HENRI. Oui, cours! Non, attends! Ceci est un piége
+de ta façon! Son mari a été jaloux de moi; toi, tu es
+sa maîtresse ou tu l'as été: tu l'aimes passionnément,
+on le sait. Tu dois haïr Louise et la trahir. C'est pour
+la mieux perdre que tu veux l'attirer chez moi.</p>
+
+<p>LA KORIGANE. Je ne suis plus jalouse de la pauvre
+Louise; le maître ne l'aime plus!</p>
+
+<p>HENRI. Tu mens! Il la poursuit, il la soupçonne, il
+veut la ramener chez lui;... donc, il l'aime.</p>
+
+<p>LA KORIGANE. Il veut l'empêcher de trahir sa conduite,
+voilà ce qu'il veut! Madame de Roseray, son
+ancienne maîtresse, la belle des belles, la maudite des
+maudites... oh! c'est celle-là que je hais et que je voudrais
+voir morte! elle l'a repris dans ses griffes; elle
+règne chez lui, elle le rend fou! Elle m'a fait chasser,
+moi... moi à qui le maître devait tout!</p>
+
+<p>HENRI. Tu as du dépit... un dépit tout personnel...
+Tu dois mentir!</p>
+
+<p>LA KORIGANE, (<span class="stage2">frappant du pied.</span>) Tu ne me crois pas?
+Misère et malheur! Voilà ce que c'est!... Ah! je le
+sais bien, que, pour Saint-Gueltas, je peux faire tout ce
+qu'il y a de plus mal; mais, quand je veux faire le
+bien une fois dans ma vie, on me dit: «Tu mens!...»
+Allons! qu'il la trouve où elle est! Sachant où vous
+êtes, il ne l'accusera pas moins d'être venue ici pour
+vous. C'est tant pis pour toi, pauvre Louise! Dieu sait
+pourtant que je te plaignais, toi si malheureuse, et
+que, si j'avais pu finir par aimer quelqu'un, c'est toi
+que j'aurais aimée!</p>
+
+<p>HENRI, (<span class="stage2">frappé de la voir pleurer.</span>) Explique-toi tout à fait;
+dis toute la vérité! Pourquoi quitte-t-elle son mari?
+L'a-t-il menacée, maltraitée?</p>
+
+<p>LA KORIGANE. Il a fait pis, il l'a avilie! L'autre est
+venue demeurer chez lui; elle a traité Louise comme
+une vraie servante. Elle a su que par moi elle envoyait
+des lettres en secret: c'étaient des lettres à mademoiselle
+Hoche; elle a fait croire au maître que c'étaient
+des lettres pour vous.</p>
+
+<p>HENRI. Il ne le croit plus; tout peut être éclairci.
+Va chercher Louise et sa tante.</p>
+
+<p>LA KORIGANE. J'y cours.</p>
+
+<p>HENRI. Et puis tu tâcheras de trouver Saint-Gueltas;
+tu lui diras que je l'attends et que sa femme est chez
+moi.</p>
+
+<p>LA KORIGANE. Tu veux te battre avec lui?</p>
+
+<p>HENRI. Je veux qu'il me rende compte de sa conduite
+envers elle.</p>
+
+<p>LA KORIGANE. Henri de Sauvières, ne fais pas cela!
+on ne tue pas Saint-Gueltas, c'est lui qui tue les autres.</p>
+
+<p>HENRI. C'est-à-dire que tu ne veux pas qu'il s'expose
+à être tué par moi?</p>
+
+<p>LA KORIGANE, (<span class="stage2">qui est sur le seuil de la rue.</span>) Je ne crains pas
+ça! Saint-Gueltas ne mourra que quand il sera las de
+vivre. D'ailleurs, il a plus d'hommes que toi; ne lui
+cherche pas querelle, fais sauver Louise bien vite et
+ne dis rien... Mais... qui vient là? Louise elle-même?
+Allons! c'est sa destinée! fais ce que tu voudras; moi,
+je vais guetter pour dérouter Saint-Gueltas, s'il vient
+par ici.</p>
+
+<p>HENRI. Au contraire, dis-lui que je l'attends de pied
+ferme! (<span class="stage2">La Korigane sort par la cuisine, Henri va ouvrir la porte de
+l'escalier; entrent Louise et sa tante, déguisées en Bretonnes.</span>)</p>
+
+<br>
+
+<p class="stage1">SCÈNE X.--HENRI, LOUISE, ROXANE, puis SAINT-GUELTAS.</p>
+
+<p>HENRI. Entrez, et ne craignez rien. (<span class="stage2">Louise, pâle et tremblante,
+lui tend la main sans rien dire.</span>)</p>
+
+<p>ROXANE. Nous ne craignons rien de toi, puisque
+nous venons te trouver. Nous voilà comme Coriolan
+chez les... Je ne me souviens, plus, ça ne fait rien!</p>
+
+<p>LOUISE. Nous venons d'apprendre que vous étiez
+ici, nous n'avons pas réfléchi, nous sommes accourues.</p>
+
+<p>HENRI, (<span class="stage2">leur serrant les mains.</span>) Vous avez bien fait, allez!
+merci!</p>
+
+<p>ROXANE, (<span class="stage2">à Louise.</span>) Je te le disais bien, que ce vaurien-là
+serait content de nous voir. Ah ça! misérable jacobin,
+tu ne m'embrasses donc pas?</p>
+
+<p>HENRI, (<span class="stage2">l'embrassant.</span>) Ah! de tout mon coeur, chère
+tante; mais parlons vite, il le faut. Est-ce vrai, tout ce
+que m'a dit la Korigane?</p>
+
+<p>ROXANE. La Korigane? tu l'as vue?</p>
+
+<p>HENRI. Elle sort d'ici.</p>
+
+<p>ROXANE. Je pensais qu'elle nous avait abandonnées
+ou trahies. Que t'a-t-elle dit?</p>
+
+<p>HENRI. J'ose à peine le répéter devant Louise.</p>
+
+<p>LOUISE. Si elle a accusé M. de la Rochebrûlée, elle
+a eu tort. Je quitte sa maison parce que, le voyant
+lancé dans une expédition périlleuse et décisive, que
+du reste je n'approuve pas, je serais pour lui une
+préoccupation et un danger de plus. Quand les chefs
+d'insurrection quittent leurs demeures, on les brûle,
+et les femmes deviennent ce qu'elles peuvent. J'ai demandé
+asile à Marie pour quelques jours. De là, je
+compte, avec sa protection, gagner l'Angleterre, où
+M. de la Rochebrûlée viendra me rejoindre, si,
+comme je le crois, l'expédition échoue par la trahison
+des Anglais.</p>
+
+<p>HENRI. Ainsi c'est avec l'agrément de Saint-Gueltas
+que vous venez toutes seules vous jeter dans un pays
+occupé par nous sur le pied de guerre, au risque de
+n'y pas rencontrer un ami pour vous préserver? Votre
+explication manque de vraisemblance, ma chère
+Louise, d'autant plus que vous n'êtes pas femme à
+abandonner l'homme dont vous portez le nom, à la
+veille de si grands événements, dans la seule crainte
+d'en partager les malheurs et les dangers. Vous avez
+une autre raison; quelqu'un vous chasse de chez vous,
+et votre mari repousse votre dévouement.</p>
+
+<p>LOUISE. Ne croyez pas...</p>
+
+<p>ROXANE. Louise, c'est trop de considération pour
+un scélérat. Je dirai la vérité, moi!... Je veux la
+dire!...</p>
+
+<p>LOUISE. Ma tante, vous m'aviez juré...</p>
+
+<p>ROXANE. Tant pis! j'aime mieux me parjurer, j'aime
+mieux mourir que de rentrer dans cet affreux donjon
+où nous avons souffert tout ce que l'on peut souffrir.
+Henri, tu as deviné juste, oui, si c'est là ce que t'a dit
+la Korigane, elle t'a dit la pure vérité; cette fille nous
+est dévouée, et elle n'est pas menteuse. On nous a humiliées,
+opprimées, Saint-Gueltas l'a souffert sous prétexte
+d'une jalousie feinte; il nous a laissées sous la
+garde de madame de Roseray et de quelques bandits
+prêts à tout pour lui plaire. Notre vie, notre honneur
+même, étaient menacés. Si la Korigane te l'a caché,
+elle n'a pas tout dit. Donne-nous un sauf-conduit, une
+escorte, un moyen quelconque de gagner Vannes ou
+l'Angleterre. Nous ne pouvons pas nous réfugier à
+Quiberon, le marquis nous y reprendrait. Louise ne
+veut pas demander au commandant de l'escadre anglaise
+les moyens de fuir. Ce serait accuser ouvertement
+son mari et le dépouiller des honneurs qu'il ambitionne.
+La République seule peut nous sauver, nous
+nous jetons dans ses bras. Si c'est une honte pour
+nous, que le péché retombe sur la tête de l'indigne,
+qui nous y force!</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS, (<span class="stage2">sortant d'un lit breton enfoncé, dans la boiserie
+comme un tiroir et fermé d'une planche à jour.</span>) Merci, mademoiselle
+de Sauvières! Voilà qui est bien parlé! Votre
+douce voix m'a réveillé d'un profond sommeil que la
+peine de courir après vous m'avait rendu fort nécessaire.
+Je demande pardon au colonel de m'être ainsi
+introduit dans son logement pour m'y reposer en sûreté
+comme chez un ami; j'ai eu la meilleure idée du
+monde, puisque je m'y trouve à point pour répondre
+à votre éloquent plaidoyer contre moi. (<span class="stage2">Roxane et Louise
+se sont instinctivement réfugiées derrière Henri. Saint-Gueltas éclate
+de rire.</span>) En vérité, monsieur le comte, ces dames vous
+font jouer, bien malgré vous, je le sais, un rôle très-comique!
+Vous voilà constitué vengeur de l'innocence
+à bien bon marché!</p>
+
+<p>HENRI. Je ne sais qui joue ici un rôle de comédie,
+monsieur. Si vous avez entendu ce qui s'est dit, vous
+savez que madame de la Rochebrûlée, loin de vous
+trahir, vous défend; mais deux autres personnes, dont
+l'une est digne de mon respect, vous accusent, et je
+vous soupçonne sérieusement d'avoir manqué à vos
+devoirs envers ma parente. Je suis l'unique appui qui
+lui reste, et, qu'elle l'accepte ou non, je jure qu'elle
+l'aura... Justifiez-vous, ou rendez-moi raison de votre
+conduite.</p>
+
+<p>LOUISE, (<span class="stage2">à Saint-Gueltas.</span>) Ne répondez pas, monsieur,
+c'est à moi de parler. Je n'ai aucun reproche à vous
+faire ici. Je le déclare devant mon cousin, et, tout en
+le remerciant de l'intérêt qu'il m'accorde, je le prie
+de ne pas m'offrir une protection que je dois recevoir
+de vous seul.</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. En d'autres termes, ma chère amie,
+vous l'engagez à ne pas s'immiscer dans nos petites
+querelles de ménage? Vous avez raison. Moi, je lui
+pardonne de tout mon coeur ce mouvement irréfléchi,
+mais généreux. C'est un noble caractère que le sien!
+Nous nous connaissons depuis ce matin, et j'aurais
+grand regret de l'offenser. Dites-lui donc qu'après un
+accès de jalousie mal fondée, vous reconnaissez votre
+injustice et rentrez volontairement sous le toit conjugal.</p>
+
+<p>LOUISE, (<span class="stage2">pâle et près de défaillir.</span>) Oui, mon cousin, je confirme
+ce que M. de la Rochebrûlée vient de vous dire.</p>
+
+<p>ROXANE. Alors, j'en ai menti, moi! Ne la crois pas.
+Henri! (<span class="stage2">Montrant Saint-Gueltas avec effroi.</span>) Préserve-nous de
+sa vengeance; nous sommes perdues, si nous retournons
+chez lui!</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS, (<span class="stage2">moqueur.</span>) Si telle est votre pensée, ma
+belle dame, il me semble que vous voilà sous l'égide
+de la République et que rien ne vous force à suivre votre
+nièce... Quant à moi, je la reconduis chez elle, et
+je la prie de vouloir bien accepter mon bras.</p>
+
+<p>HENRI. Un instant, monsieur! Je vois ma tante sérieusement
+effrayée et Louise près de s'évanouir.
+Est-ce bien chez elle que ma cousine va rentrer?</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS, (<span class="stage2">tressaillant.</span>) Que voulez-vous dire,
+monsieur?</p>
+
+<p>HENRI. Je veux dire qu'une femme n'est plus chez
+elle quand une rivale y a plus d'autorité qu'elle-même.
+Je n'ai pas le droit, je le reconnais, de juger le
+plus ou moins d'affection sincère que vous portez à
+votre compagne; mais j'ai le droit de juger un fait
+extérieur et frappant. Si une étrangère règne dans sa
+maison, elle n'a plus de maison. La loi juge ainsi cette
+situation et donne gain de cause à l'épouse dépouillée
+de sa légitime dignité. Vous vous placez, par la guerre
+que vous faites à votre pays, en dehors de la loi, et
+Louise ne pourrait l'invoquer. C'est à moi de la remplacer
+auprès d'elle, et je vous somme de me dire si
+vous comptez faire sortir de chez vous madame...</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Ne nommez personne, monsieur,
+car celle que l'on calomnie est aussi votre parente.
+Elle ne sortira pas de chez moi, elle en est sortie. En
+apprenant la fuite de ces dames, pour ne pas voir recommencer
+pareille folie, j'ai envoyé un exprès à la
+Rochebrûlée. (<span class="stage2">A Louise.</span>) Vous ne l'y retrouverez pas, je
+vous en donne ma parole d'honneur... que vous seule
+avez le droit de me demander! Êtes-vous satisfaite?</p>
+
+<p>LOUISE. Oui, monsieur; partons!</p>
+
+<p>HENRI. Louise, vous me jurez, à moi, que vous ne
+doutez pas de la parole qui vous est donnée?</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Diable! vous êtes obstiné, monsieur
+de Sauvières! Vous abusez de la reconnaissance que
+je dois à vos bons procédés.</p>
+
+<p>LOUISE, (<span class="stage2">vivement.</span>) J'ai confiance, Henri, je vous le jure!
+(<span class="stage2">A Roxane.</span>) Adieu, ma tante!</p>
+
+<p>ROXANE. Tu crois que je vais te laisser seule avec ce
+perfide? Non, je mourrai avec toi!</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS, (<span class="stage2">riant.</span>) Très-bien! dévouement sublime!--Adieu,
+monsieur le comte, sans rancune!</p>
+
+<p>LOUISE, (<span class="stage2">émue.</span>) Adieu, Henri!</p>
+
+<br>
+
+<p class="stage1">SCÈNE XI.--<span class="sc">Les Mêmes</span>, CADIO, qui paraît au moment où
+Saint-Gueltas ouvre la porte.</p>
+
+<p>CADIO, le sabre à la main. Pardon! vous êtes prisonnier,
+monsieur!</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS, (<span class="stage2">méprisant.</span>) Allons donc! quelle plaisanterie!</p>
+
+<p>CADIO. N'essayez pas de résister, les précautions sont
+prises. Rendez-vous!</p>
+
+<p>HENRI, (<span class="stage2">arrêtant Saint-Gueltas, qui a porté la main à ses pistolets.</span>)
+Laissez, monsieur, ceci me regarde. (<span class="stage2">A Cadio sur le seuil,
+devant les militaires qui occupent la cuisine.</span>) Il y a entre ce chef
+et moi des conventions qui suspendent les hostilités
+quant à ce qui le concerne personnellement. Laissez-le
+se retirer librement.</p>
+
+<p>CADIO, (<span class="stage2">à Saint-Gueltas, avec une spontanéité de soumission
+militaire.</span>) Passez. (<span class="stage2">A Roxane.</span>) Passez aussi.</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS, (<span class="stage2">le voyant arrêter Louise.</span>) Madame est ma
+femme!</p>
+
+<p>CADIO. Non.</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS, (<span class="stage2">repassant la porte qu'il a déjà franchie.</span>) Comment,
+non? Est-ce que vous êtes fou?</p>
+
+<p>CADIO. Fermez cette porte, et je vais vous répondre.</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS, (<span class="stage2">refermant derrière lui.</span>) Voyons!</p>
+
+<p>CADIO. Cette femme n'est pas la vôtre; elle est la
+mienne.</p>
+
+<p>HENRI. Que dis-tu là, Cadio? c'est absurde!</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS, (<span class="stage2">très-surpris.</span>) Cadio?... (<span class="stage2">Louise et Roxane
+reculent, étonnées et inquiètes.</span>)</p>
+
+<p>CADIO (<span class="stage2">à Saint-Gueltas.</span>) Oui, Cadio que vous avez fait
+assassiner, et qui est là, devant vous, comme un spectre,
+pour vous accuser et pour vous dire: Vous n'emmènerez
+pas cette femme. Il ne me plaît pas qu'elle
+suive davantage son amant.</p>
+
+<p>HENRI. Son amant?</p>
+
+<p>LOUISE. Ne m'outragez pas, Cadio! Je vous croyais
+mort quand un prêtre a béni mon mariage avec monsieur...</p>
+
+<p>CADIO. Je le sais; mais ce mariage-là ne compte pas
+sans l'autre, et l'autre n'est pas détruit par celui-là.
+Votre seul mari, c'est moi, Louise de Sauvières, et il
+ne me convient pas, je le répète, de vous laisser vivre
+avec un amant!</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS, (<span class="stage2">ironique.</span>) Si cela est, il est temps de
+vous en aviser, monsieur Cadio!</p>
+
+<p>CADIO. Il n'y a pas de temps perdu. Il n'y a pas une
+heure que je sais la validité de mon mariage avec
+elle. (<span class="stage2">Il rouvre la porte et fait un signe. Rebec paraît.</span>) Venez ici,
+vous, avancez! (<span class="stage2">Rebec entre, un peu troublé; Cadio referme la
+porte.</span>) Parlez! qu'est-ce que vous venez de me dire?</p>
+
+<p>ROXANE. Ah! c'est lui?... Qu'est-ce qu'il dit, qu'est-ce
+qu'il prétend, ce coquin-là?</p>
+
+<p>REBEC,
+(<span class="stage2">reprenant de l'assurance.</span>) J'ai dit la vérité. Le
+mariage est légal, les actes sont en règle, et les vrais
+noms des parties contractantes y sont inscrits.</p>
+
+<p>CADIO. Montrez la copie.</p>
+
+<p>REBEC,
+(<span class="stage2">la remettant à Henri.</span>) Ce n'est qu'une copie sur
+papier libre; mais on peut la confronter avec la
+feuille du registre de la commune dont j'étais l'officier
+municipal.</p>
+
+<p>ROXANE. Mais cette feuille a été déchirée!</p>
+
+<p>REBEC. Elle ne l'a pas été.</p>
+
+<p>ROXANE. C'est une infamie! Alors, moi...?</p>
+
+<p>REBEC. Vous aussi, madame, vous êtes mariée;
+mais l'incompatibilité d'humeur vous assure de ma
+part la liberté de vivre où et comme vous voudrez.</p>
+
+<p>ROXANE. C'est fort heureux! Tu ne prétends qu'à
+ma fortune, misérable!</p>
+
+<p>REBEC. On s'arrangera, calmez-vous!</p>
+
+<p>HENRI. Ceci est un tour de fripon, maître Rebec!
+Je ne te croyais pas si malin et si corrompu.</p>
+
+<p>REBEC. Pardon, monsieur Henri. Ma première intention
+n'était que de soustraire ces dames et moi-même
+à la persécution; mais, quand il s'est agi de
+rédiger un faux, j'ai reculé devant le déshonneur.
+Ces dames pouvaient lire ce qu'elles ont signé. J'ignore
+si elles en ont pris la peine. On était fort bouleversé
+dans ce moment-là... Elles ont signé leurs
+vrais noms sur l'observation que je leur ai faite que,
+reconnues pour ce qu'elles sont, elles ne seraient
+sauvées qu'au prix d'un mariage bien fait. Elles doivent
+s'en souvenir.</p>
+
+<p>HENRI. Mais Cadio lui-même m'a juré qu'on avait
+lu de faux noms...</p>
+
+<p>REBEC. Ces dames ont été désignées, devant des
+témoins bénévoles et peu attentifs, sous les noms
+d'emprunt qu'elles s'étaient attribués; mais ces témoins
+sont morts, je m'en suis assuré. La famine et
+l'épidémie ont passé par là. Il ne reste qu'un acte authentique
+et régulier.</p>
+
+<p>ROXANE. Que tu devais détruire, lâche intrigant!</p>
+
+<p>REBEC. Que je n'ai pas détruit, madame, ne voulant
+pas vous faire porter le nom d'un homme condamné
+aux galères.</p>
+
+<p>ROXANE. Ah! tu crois que je le porterai, ton ignoble
+nom?</p>
+
+<p>REBEC. Dans la vie privée, peu m'importe; mais,
+dans tout acte civil, vous serez, ne vous en déplaise,
+la femme Rebec ou l'acte sera nul.</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS, (<span class="stage2">qui a écouté avec calme et attention, bas à
+Louise, sèchement.</span>) Et vous, ma chère, vous serez tout
+aussi légalement et irrévocablement, la femme ou la
+veuve Cadio! Vous voyez bien qu'il faut à tout prix
+rompre avec les institutions révolutionnaires et annuler
+la République, au lieu de se jeter dans ses bras!</p>
+
+<p>LOUISE, (<span class="stage2">bas.</span>) Emmenez-moi, monsieur, veuillez me
+soustraire à l'humiliante situation où je me trouve!</p>
+
+<p>ROXANE, (<span class="stage2">bas à Henri.</span>) Fais-nous partir, vite! J'aime
+mieux le donjon du marquis que de pareilles discussions.</p>
+
+<p>HENRI, (<span class="stage2">haut.</span>) Ces étranges difficultés doivent être
+examinées plus tard, lorsque la loi pourra être invoquée
+par les deux parties. Quant à présent, comme
+cela est impossible, ne les soulevons pas, et séparons-nous.</p>
+
+<p>CADIO. Mais, moi, je ne suis pas hors la loi, je l'invoque;
+elle sanctionne mon droit, la femme que j'ai
+épousée m'appartient, et, par là, elle recouvre son état
+civil, elle rentre dans la loi commune.</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Alors, vous persistez, vous?</p>
+
+<p>CADIO. Oui, et c'est mon dernier mot.</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Il est charmant! mais voici le
+mien. Je regarde votre opposition comme nulle et je
+passe outre, car j'emmène ma femme,--ou ma maîtresse,
+n'importe! Je tiens pour légitime celle qui
+s'est librement confiée, et donnée à moi, et qui n'a
+jamais eu l'intention d'appartenir à un autre.</p>
+
+<p>LOUISE. Cet homme le sait bien. Je croyais à son
+dévouement, à sa probité. Nous nous étions expliqués
+d'avance, il connaissait la promesse, qui me liait à
+vous. Il regardait comme nul, et arraché par la violence
+de la situation qui m'était faite, l'engagement
+que nous allions simuler, et dont les traces écrites
+devaient être anéanties. Il était simple et bon alors,
+cet homme qui me menace aujourd'hui. Le voilà parvenu,
+ambitieux peut-être!... Non, ce n'est pas possible!
+Tenez, Cadio, voici votre anneau d'argent que
+j'avais conservé par estime et par amitié pour vous.
+Voulez-vous que je rougisse de le porter?</p>
+
+<p>CADIO, (<span class="stage2">ému.</span>) Gardez-le, je mérite toujours l'estime
+pour cela...</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS, (<span class="stage2">l'interrompant et prenant le bras de Louise.</span>)
+Bien! assez! je pardonne à votre folie.--Votre serviteur,
+monsieur de Sauvières! (<span class="stage2">A Cadio qui s'est placé devant la porte.</span>)
+Allons, mordieu! faites place!</p>
+
+<p>CADIO. A vous que couvre la parole du colonel, il
+le faut bien! mais à <i>elle</i>, non. J'ai dit non, et c'est
+non!</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Vous voulez me forcer à vous casser
+la tête?</p>
+
+<p>HENRI. Vous ne pouvez rien ici contre personne,
+monsieur le marquis, puisqu'en raison de mes engagements,
+personne ne peut rien ici contre vous. Je
+vous prie de ne pas l'oublier!</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Il paraît que l'on peut retenir ma
+femme prisonnière pour la livrer à cet insensé? Vous
+ne pensez pas que je m'y soumettrai, monsieur de
+Sauvières. Faites-nous libres sur l'heure, ou je donne
+un signal qui vous livrera tous à la merci des gens
+que je commande. Croyez qu'ils ne sont pas loin et
+que l'on ne me fera pas violence impunément. Vous
+voulez sans doute éviter d'exposer nos hommes à s'égorger
+pour un motif qui nous est purement personnel?
+Vous avez raison. Faites-donc respecter votre
+autorité, et mettez aux arrêts cet officier qui se révolte.</p>
+
+<p>HENRI. C'est inutile, monsieur, il cédera à la raison
+et à la justice, je le connais. Permettez-moi de l'y
+rappeler devant vous. Il faut que ma cousine soit délivrée
+une fois pour toutes des craintes qu'une situation
+si bizarre pourrait lui laisser. Soyez calme,
+mon devoir est de vous protéger tous deux; je n'y
+manquerai pas, fallût-il sévir rigoureusement contre
+mon meilleur ami. (<span class="stage2">A Cadio.</span>) Admettons que tu aies
+raison en droit, ce que j'ignore, tu as tort en fait. Il
+y a là une situation sans précèdent peut-être. Un instant
+la législation nouvelle a pu être méconnue par
+tout un parti résolu à la détruire; ma cousine appartenait
+à ce parti. Elle a cru prononcer une vaine
+formule. Elle a eu tort, il ne faut pas se jouer de sa
+parole, et certes elle ne l'eût pas fait pour sauver sa
+propre vie.</p>
+
+<p>LOUISE. Non, jamais!</p>
+
+<p>HENRI. Elle a surmonté l'effroi de sa conscience
+par dévouement pour les autres. C'est le plus grand
+sacrifice que puisse faire à la reconnaissance et à l'humanité
+une âme comme la sienne. Tu l'as senti, toi,
+tu l'as compris alors, car tu as suivi son exemple, et
+tous deux vous avez commis, dans un religieux esprit
+d'enthousiasme, une sorte de sacrilége; vous avez
+oublié que les serments au nom de l'honneur et de la
+patrie sont faits à Dieu, avec ou sans autel, avec ou
+sans prêtre! mais votre erreur à été sincère et complète.
+D'avance, tu avais tenu mademoiselle de Sauvières
+quitte de tout engagement envers toi, tu me l'as
+dit toi-même; elle a dû se croire libre, et, en te rétractant,
+tu n'es pas seulement insensé, tu deviens
+coupable et parjure.</p>
+
+<p>CADIO. Vous direz ce que vous voudrez, elle n'est
+pas légitimement mariée avec cet homme-là! elle ne
+pouvait pas l'être, elle ne le sera jamais, elle ne sera
+pas la mère de ses enfants. Si elle les reconnaissait,
+ils seraient forcés de s'appeler comme moi.</p>
+
+<p>HENRI. Soit! Elle acceptera sans honte et sans crime
+la douleur de cette situation, et vivra avec celui
+qu'elle a voulu épouser devant Dieu, ignorant la valeur
+et l'indissolubilité de l'autre engagement. Mon
+rôle vis-à-vis d'elle consiste à faire respecter sa liberté
+morale, ne me forcez pas à vous donner des ordres.</p>
+
+<p>CADIO. Je vous y forcerai, car vous ne m'avez pas
+convaincu. Je proteste contre la liberté que vous voulez
+lui rendre, et je vous défie de me donner sans
+remords un ordre qui m'inflige le déshonneur! (<span class="stage2">A Saint-Gueltas.</span>)
+Oh! vous avez beau rire d'un air de mépris,
+vous! Je ne connais pas vos codes de savoir-vivre et
+votre manière d'entendre les convenances. Je ne sais
+qu'une chose, c'est que votre existence me pèse et
+m'avilit. J'ai patienté tant que je me suis cru sans
+droits sur cette femme et sans devoirs envers elle. Je
+sais à présent que, bon gré mal gré, je suis responsable
+de son égarement, outragé par son infidélité,
+empêché de me marier avec une autre et d'avoir des
+enfants légitimes. Elle m'a pris ma liberté, je n'entends
+pas qu'elle use de la sienne. Elle devait prévoir
+où nous conduirait ce mariage. Moi, j'étais un simple,
+un ignorant, un sauvage; j'ai fait ce qu'elle m'a dit.
+Elle m'a traité comme un idiot dont il était facile de
+prendre à jamais la volonté, sans lui rien donner en
+échange, ni respect, ni estime, ni ménagement. Une
+heure après le mariage, elle se faisait enlever par vous.
+Vous avez cru vous débarrasser de moi, elle, en me
+jetant une bourse, vous, en me faisant donner un coup
+de poignard. Voilà comment vous avez agi envers moi,
+et dès lors elle s'est regardée comme libre de devenir
+marquise. Elle devait pourtant savoir qu'elle ne l'était
+pas. Son parti était écrasé, la République s'imposait,
+la loi était consolidée. Qu'elle ne daignât pas
+porter le nom obscur du misérable qui le lui avait
+donné pour la sauver, qu'elle ne voulût jamais revoir
+sa figure chétive et méprisée, je l'aurais compris et je
+n'aurais jamais songé à l'inquiéter; mon dédain eût
+répondu au sien; mais, avant de se livrer à l'amour
+d'un autre et de s'y faire autoriser par un prêtre,
+elle eût dû au moins s'assurer de son droit, savoir si
+son premier mariage ne m'engageait à rien, moi, ou
+si, grâce à son amant, elle était réellement veuve. Elle
+n'était pas à même de s'informer peut-être? Eh bien,
+il fallait, dans le doute, agir en femme forte, en
+femme de coeur, savoir attendre le moment où elle
+pourrait invoquer l'annulation de notre mariage; j'y
+eusse consenti, et, si la chose eût été impossible, il fallait
+subir les conséquences et conserver le mérite d'un
+acte de dévouement. Il fallait faire voeu de chasteté
+comme moi... Oui, comme moi; riez encore, marquis
+Saint-Gueltas, vous qui avez fait voeu de libertinage,
+et qui, en réclamant cette femme au nom d'une religion
+que vous méprisez, la condamnez à subir l'outrage
+de vos infidélités! La malheureuse vous fuyait,
+je le sais, je sais tout! Elle veut à présent, retourner à
+sa chaîne, elle aime mieux cela que d'accepter ma
+protection; mais, moi qui ne puis me dispenser sans
+lâcheté d'exercer cette protection, je ne veux pas
+qu'elle traîne plus longtemps ma honte et la sienne à
+vos pieds.--Voyez, monsieur de Sauvières, si vous consentez
+à y voir traîner le nom que vous portez. Quant
+à moi, je peux lui pardonner l'erreur où elle a vécu
+jusqu'à ce jour; elle a pu croire nos liens illusoires:
+en apprenant qu'ils ne le sont pas, si elle ne quitte
+son amant à l'instant même, elle devient coupable de
+parti pris et autorise ma vengeance.</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS, (<span class="stage2">toujours ironique.</span>) Répondez, monsieur
+de Sauvières! Ma parole d'honneur, le débat devient
+très-curieux, et vous voyez avec quelle attention je
+l'écoute.</p>
+
+<p>HENRI. Est-ce sérieusement, monsieur, que vous me
+prenez pour arbitre?</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Pour arbitre, non; mais je désire
+avoir votre opinion.</p>
+
+<p>HENRI. Et vous, Louise?</p>
+
+<p>LOUISE, (<span class="stage2">abattue.</span>) Je la désire aussi, dites-la sans ménagement.
+Je reconnais d'avance qu'il y a beaucoup de
+vrai dans les reproches qui me sont adressés, et que
+j'ai eu, en tout ceci, les plus grands torts. Je les ignorais.
+Je viens de les comprendre.</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS, (<span class="stage2">bas, à Louise.</span>) On ne vous en demande
+pas tant! ne soyez pas si pressée de vous repentir.</p>
+
+<p>LOUISE, (<span class="stage2">s'éloignant de lui.</span>) Parlez, Henri!</p>
+
+<p>HENRI. Louise, vous devez vivre, à partir de ce
+jour, éloignée des deux hommes qui croient avoir des
+droits sur vous. Une amie sérieuse et digne de confiance
+vous offre un asile, acceptez-le, ouvrez les yeux. Nous
+touchons au triomphe définitif de la République et à
+une ère de paix durable où vous pourrez demander
+ouvertement la rupture de celui de vos deux mariages
+que vous n'avez pas librement consenti. Jusque-là, les
+droits du premier époux sont douteux et ceux du second
+sont nuls. S'il vous est prescrit de le quitter, n'attendez
+pas qu'un tel arrêt vous surprenne dans une
+situation condamnable.--Voilà mon avis. J'engage
+M. Saint-Gueltas à l'adopter sans appel.</p>
+
+<p>LOUISE, (<span class="stage2">tremblante, mais résolue.</span>) Je l'accepte, moi; oui,
+je déclare que je l'accepte!</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Il est très-bon à coup sûr, mais
+j'en ouvre un autre que je crois meilleur, monsieur de
+Sauvières! Vous me voyez très-calme dans une situation
+qui serait odieuse et absurde, si je n'étais homme de
+résolution, rompu aux partis extrêmes et aux décisions
+soudaines. Je viens d'écouter M. Cadio avec surprise,
+avec intérêt même. Je vois en lui un homme
+très-supérieur à sa condition sociale, et le mépris
+que j'avais d'abord pour son rôle vis-à-vis de moi est
+devenu un désir de lutte sérieuse. J'accepte donc l'antagonisme,
+et il ne me déplaît pas d'avoir devant moi
+un adversaire de cette valeur. Je consens à reconnaître
+qu'aux termes de la législation actuelle, les droits de
+monsieur sont soutenables et que les miens ne le sont
+pas; mais, comme je ne puis reconnaître l'autorité
+morale d'une loi faite par nos ennemis et qui blesse
+ma croyance politique et sociale, comme d'ailleurs la
+femme qui a requis ma protection, à quelque titre que
+ce soit, ne peut plus, selon moi, en invoquer une autre,
+il faut que le débat se termine par la suppression de
+M. Cadio ou par la mienne. Je n'ai pas de sots préjugés,
+moi; un duel à mort tranchera la question, et je
+le lui propose sur-le-champ. Ma compagne restera
+près de vous, monsieur de Sauvières. Si je succombe,
+je sais de reste qu'elle ne tombera pas du pouvoir du
+vainqueur. Je la confie à votre honneur, à votre amitié
+pour elle.</p>
+
+<p>LOUISE. Oh! mon Dieu, quel châtiment pour moi
+qu'un pareil combat! (<span class="stage2">A Saint-Gueltas.</span>) Je vous supplie...</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS, (<span class="stage2">sèchement.</span>) Vous n'avez plus rien à
+dire. C'est à M. Cadio de répondre.</p>
+
+<p>CADIO. Ainsi, vous me faites l'honneur de vous battre
+en duel avec moi, monsieur le marquis? C'est bien
+généreux de votre part en vérité! Vous n'avez donc
+plus personne sous la main pour me faire tuer par
+trahison?</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS, (<span class="stage2">irrité.</span>) Vous refusez?</p>
+
+<p>CADIO. Non, certes! mais je me demande lequel de
+nous fait honneur à l'autre en acceptant le défi!</p>
+
+<p>HENRI. N'envenimons pas la querelle par des récriminations.
+(<span class="stage2">Haut.</span>) Marchons; je serai un de tes témoins,
+et, pendant que monsieur ira chercher les
+siens, ces dames resteront en sûreté ici sous la garde
+de ton lieutenant. Viens, nous allons nous entendre
+sur le lieu et sur les armes. (<span class="stage2">Cadio et Saint-Gueltas sortent.--A
+Louise, qui, sans pouvoir parler, essaye de l'arrêter.</span>) Soyez calme,
+Louise! ayez la force d'âme que commande une pareille
+situation. Elle est inévitable! (<span class="stage2">Il sort.--Louise,
+atterrée un instant, s'élance vers la porte, mais Henri l'a refermée en dehors.</span>)</p>
+
+<br>
+
+<p class="stage1">SCÈNE XII.--LOUISE, ROXANE.</p>
+
+<p>ROXANE. Alors, nous voilà prisonnières?</p>
+
+<p>LOUISE. Non, pas encore! (<span class="stage2">Elle va vers la porte de l'escalier
+et entend Rebec, qui est sorti par là, tourner et retirer la clef;
+elle revient et se laisse tomber sur une chaise.</span>)</p>
+
+<p>ROXANE. Où irais-tu, d'ailleurs? Que ferais-tu pour
+empêcher ce duel? Les hommes, en pareil cas, se soucient
+bien de nos frayeurs! Et puis après? Quand le
+marquis serait tué, ce n'est pas moi qui l'arroserais
+de mes larmes.</p>
+
+<p>LOUISE. Ah! ne parlez pas, ne dites rien!... Je
+deviens folle!</p>
+
+<p>ROXANE. Tu es folle en effet, si tu l'aimes... Et je le
+vois bien, hélas! tu l'aimes toujours!</p>
+
+<p>LOUISE. Qu'est-ce que j'en sais? Je n'en sais rien!
+J'étais mortellement offensée, il me semblait que
+tout devait être rompu entre nous, et que son infidélité,
+son injustice, son ingratitude, avaient comblé la
+mesure. Il me semblait aussi qu'il souhaitait cette
+rupture, qu'il ne la repoussait, l'orgueilleux, que
+pour m'empêcher d'en avoir l'initiative; mais vous
+voyez bien qu'il m'aime encore, puisqu'il éloigne ma
+rivale, puisqu'il trouve l'occasion de briser nos liens
+et qu'il s'y refuse au péril de sa vie!...</p>
+
+<p>ROXANE. Tout cela, c'est son indomptable esprit de
+tyrannie, sa fatuité insatiable, qui ne veulent pas
+céder en face des républicains!</p>
+
+<p>LOUISE. Eh bien, pour cette fierté, je l'admire encore!</p>
+
+<p>ROXANE. Hélas! gare à nous, quand il va être débarrassé
+de ce fou de Cadio!</p>
+
+<p>LOUISE, pensive. Il va le tuer?</p>
+
+<p>ROXANE. Tu penses bien qu'un insensé comme Cadio
+a beau être devenu militaire, il ne tiendra pas
+trois minutes contre la première lame de France!
+Calme-toi, puisque tu souhaites le triomphe de ton
+despote et la mort...</p>
+
+<p>LOUISE. Souhaiter la mort de ce malheureux!...
+car c'est un duel à mort!... Ils l'ont dit! il faut que
+cela soit!... Oh! funeste et misérable existence que
+la mienne! Je n'avais qu'une consolation, un espoir,
+une raison de lutter et de vivre...</p>
+
+<p>ROXANE. Ton pauvre enfant!... Oui, c'est un ange
+au ciel et un malheureux de moins sur la terre!...
+Mais... qu'est-ce que j'entends donc? les bleus font
+l'exercice à feu?</p>
+
+<p>LOUISE, (<span class="stage2">écoutant.</span>) Non, c'est autre chose... C'est un
+combat! (<span class="stage2">Elle court à la fenêtre.</span>) Ceux qui nous gardaient
+s'éloignent, ils courent... On sonne l'alerte. Mon Dieu,
+que se passe-t-il? Et nous sommes enfermées ici!</p>
+
+<br>
+
+<p class="stage1">SCÈNE XIII.--<span class="sc">Les Mêmes</span>, LA KORIGANE.</p>
+
+<p>LA KORIGANE. Elle entre par la cuisine. N'ayez pas peur,
+c'est moi. Le marquis n'a pas pu se battre en duel.
+Je le suivais, je guettais. J'ai averti les chouans. Ils
+l'ont enlevé de force au bout de la rue: les bleus se
+sont crus trahis. Ils les poursuivent jusque dans la
+campagne; mais ils ont beau avoir des chevaux, les
+chouans savent courir!</p>
+
+<p>ROXANE. Pourquoi as-tu fait cela? Tu veux donc
+que mon neveu soit exposé pour nous avoir reçues
+généreusement?</p>
+
+<p>LA KORIGANE. Saint-Gueltas aurait tué Cadio, et je
+ne veux pas, moi!</p>
+
+<p>ROXANE. Tu l'aimes donc toujours, ce Cadio?</p>
+
+<p>LA KORIGANE. J'ai aimé les anges comme on doit
+les aimer et le diable comme il veut qu'on l'aime!</p>
+
+<p>ROXANE. Selon toi, Cadio est un ange? Pourquoi?</p>
+
+<p>LA KORIGANE. Parce qu'il a toujours détesté le mal,
+parce que les nuits je le vois en rêve, quand j'ai le
+mal dans l'esprit, et il me fait des reproches, il me
+menace... Je le croyais mort. Je l'ai revu officier
+tout à l'heure, je l'ai vu tranquille et fier... Je me
+suis dit: «Tu ne mourras pas par ma faute; cette fois,
+j'empêcherai cela!»</p>
+
+<p>LOUISE, (<span class="stage2">agitée.</span>) Korigane, dis-moi, est-ce vrai que le
+marquis l'a fait assassiner à la ferme du Mystère?</p>
+
+<p>LA KORIGANE. C'est vrai.</p>
+
+<p>LOUISE, (<span class="stage2">effrayée.</span>) Avec quel sang-froid il m'a dit que
+ce malheureux s'était noyé dans la Loire en voulant
+nous poursuivre!</p>
+
+<p>ROXANE. Mais, mon Dieu! la fusillade se rapproche...
+Est-ce que les bleus reculent?... Pauvre Henri!
+s'il lui arrivait malheur! si Saint-Gueltas revenait
+nous prendre! Ah! tant pis! pour la première fois, je
+fais des voeux pour les sans-culottes, moi!</p>
+
+<p>LOUISE, (<span class="stage2">à la Korigane.</span>) Comment donc le marquis
+n'empêche-t-il pas...? il est donc sans autorité sur les
+chouans?</p>
+
+<p>LA KORIGANE. Les chouans l'aiment pour sa renommée
+et le veulent pour chef; mais ce n'est plus
+ça les Vendéens! Le Breton obéit comme il veut et
+quand il veut!</p>
+
+<p>LOUISE. Ils le retiennent prisonnier sans doute, et
+ils lui font jouer un rôle odieux! C'est impossible!...
+J'irai les trouver. Je leur dirai...</p>
+
+<p>LA KORIGANE. Qu'est-ce que vous leur direz? Vous
+ne savez pas seulement leur langue! Est-ce qu'ils
+vous connaissent, d'ailleurs? est-ce qu'ils vous laisseront
+approcher?</p>
+
+<p>LOUISE. J'essayerai; on peut toujours...</p>
+
+<p>LA KORIGANE. Vous ne pouvez rien du tout, et moi,
+je ne peux qu'une chose, vous cacher; mais je veux
+que vous me juriez d'abandonner Saint-Gueltas.</p>
+
+<p>LOUISE. Pourquoi donc es-tu si effrayée de me voir
+retourner avec lui? il m'a juré, lui, que je ne retrouverais
+pas sa maîtresse au château; il se repent, j'en
+suis sûre, il m'aime encore...</p>
+
+<p>LA KORIGANE. Vous croyez ça?... Louise de Sauvières,
+il faut donc que je vous dise tout? (<span class="stage2">On entend
+une fusillade plus proche.</span>)</p>
+
+<p>ROXANE. Ah! grand Dieu! patatras! nous y voilà
+encore une fois, dans la bagarre! Fuyons!</p>
+
+<p>LA KORIGANE. Nous avons encore le temps. Les
+bleus repoussés défendent l'entrée du village; mais,
+moi, je n'ai plus le temps de rien ménager. Louise,
+regardez-moi, et tremblez! C'est moi qui ai tué la
+première femme de Saint-Gueltas et son fils!</p>
+
+<p>LOUISE, (<span class="stage2">reculant d'effroi.</span>) Toi?</p>
+
+<p>ROXANE. Ah! quelle horreur! Par l'ordre de ton
+maître?</p>
+
+<p>LA KORIGANE. Non, j'ai pris cela sur moi; il avait
+besoin de leur mort, il la désirait, je m'en suis chargée.
+Il m'a maudite pour cela; mais il a profité de
+mon crime pour vous épouser, Louise, et pourtant il
+ne vous aimait déjà plus. Il voulait plaire à son parti,
+à ceux qui vous protégeaient; vous avez bien deviné
+cela, vous le lui avez dit, vous l'avez mortellement
+offensé. La grande comtesse est revenue, plus riche,
+plus habile, plus puissante que vous. Il ne l'aime pas,
+mais il a besoin d'elle à présent, et vous le gênez...
+Eh bien, le jour où cet homme-là, qui est le démon,
+me dira: «Emmène Louise, fais que je ne la revoie
+jamais!...» je vous tuerai, moi, il le faudra bien, ce
+sera plus fort que moi... Et, comme vous avez été
+bonne pour moi, comme vous m'avez montré de la
+confiance et qu'après vous avoir haïe, je vous ai aimée
+par son ordre, je me tuerai après l'avoir encore une fois
+servi en vous tuant. Ah! laissez-moi fuir avec vous,
+faites que je ne le revoie jamais! Je peux encore me
+repentir et sauver ma pauvre âme, car je le déteste et
+le maudis; mais, s'il me parle, s'il me flatte, s'il me
+commande..., je ne peux pas répondre de moi! Non,
+vrai! je ne peux pas!</p>
+
+<p>LOUISE. Ah!... Tu étais donc sa maîtresse, toi? Je
+ne pouvais pas le croire!</p>
+
+<p>LA KORIGANE, (<span class="stage2">avec dépit.</span>) A cause que je suis laide?
+Eh bien, j'ai été sa maîtresse comme vous, car vous
+n'êtes pas sa femme!</p>
+
+<p>LOUISE. Je ne suis pas...?</p>
+
+<p>LA KORIGANE. Je n'ai réussi qu'à tuer l'enfant. La
+femme, le fantôme que vous avez vu le jour du mariage,
+parée de votre voile et de votre couronne, la
+folle enfin, que je croyais avoir noyée, s'est réfugiée
+sur un rocher où, au point du jour, l'abbé Sapience
+l'a trouvée; il l'a emmenée dans une barque, il l'a
+cachée et envoyée à Nantes; elle vit, la mort de son
+enfant lui a rendu la raison, à ce qu'on dit. On
+attend les événements pour la faire reparaître, si
+Saint-Gueltas l'emporte sur Charette. Voilà toute la
+vérité, je vous la dis aussi laide que je l'ai faite... Me
+croirez-vous à présent?</p>
+
+<p>LOUISE. Va-t'en ou tue-moi tout de suite, si tu
+veux! J'ai horreur de la vie, j'ai horreur de toi, de
+Saint-Gueltas et de moi-même! (<span class="stage2">La fusillade éclate plus
+près.</span>)</p>
+
+<p>ROXANE. Les chouans ont le dessus, tout est perdu,
+Louise!</p>
+
+<p>LOUISE, (<span class="stage2">égarée.</span>) Qu'importe?</p>
+
+<p>LA KORIGANE. Venez! je peux vous cacher!</p>
+
+<p>LOUISE. Emmenez ma tante: moi, je veux mourir
+ici! (<span class="stage2">A Roxane.</span>) Partez!</p>
+
+<p>LA KORIGANE. Venez, Louise, venez!</p>
+
+<p>LOUISE. Non!</p>
+
+<p>LA KORIGANE, (<span class="stage2">se jetant à ses pieds.</span>) Venez! maudissez-moi,
+crachez-moi au visage, mais laissez-moi
+vous sauver! Voyons!... si vous aimez encore le
+maître, souffrez tout, acceptez tout, faites comme
+moi, faites le mal, buvez la honte, et, comme
+moi, vous aurez au moins son amitié, comme je l'ai
+eue.</p>
+
+<p>LOUISE, (<span class="stage2">exaltée.</span>) Son amitié! elle souillerait ma vie!
+garde-la pour toi qui en es digne, et qu'il me haïsse,
+l'infâme! C'est assez que son odieux amour ait flétri
+mon passé et détruit mon avenir. Dieu de justice,
+venge-moi et frappe-le! Protége les républicains, pardonne
+à l'égarement de ma croyance. Ils méritent de
+recevoir ta lumière plus que ceux qui prétendent te
+servir et qui se croient autorisés à commettre tous les
+crimes ou à en profiter, pourvu qu'ils aient un emblème
+sur la poitrine et une image au chapeau! Honte
+et malheur sur ces bandits qui se jouent des choses
+sacrées, du mariage et de l'église, de l'amour et de la
+vérité! Et toi, abjecte complice de tous les forfaits de
+ton maître, va lui dire ce que tu viens d'entendre.
+Dis-lui que, s'il approche de cette maison, où Henri
+et Cadio se feront tuer pour me défendre, je m'y ferai
+tuer aussi avec mon frère et mon mari!</p>
+
+<p>ROXANE. Cadio, ton mari? Ah! elle devient folle!</p>
+
+<p>LOUISE. Non! je vois clair à présent! c'est lui, c'est
+Cadio que j'aurais dû aimer. Il est l'homme de bien,
+lui, l'homme sincère et pur qui donnait sa vie pour
+laver la honte que je lui infligeais! Orgueil de race,
+préjugés imbéciles! J'aurais cru m'avilir en portant
+le nom de ce bohémien homme de coeur, et j'ai voulu
+le nom souillé d'un bandit de qualité!</p>
+
+<p>ROXANE. Calme-toi, Louise!... c'est du délire!</p>
+
+<p>LOUISE. Non! je suis calme, je suis guérie comme
+sont guéris les morts. Je n'aime plus rien, ni personne!
+Ah! j'ai été trop punie;... mais le moment
+de l'expiation est venu, et je vais me réhabiliter...
+Écoutez! la mort approche, les coups de fusil deviennent
+plus rares... les cris plus sourds... Entendez-vous
+ces voix qui murmurent encore: «Vive la nation!...»
+C'est l'hymne de mort des malheureux patriotes!...
+Et là-bas, ces hurlements féroces, c'est la
+horde sauvage des chouans qui me réclame! Ils viennent...
+(<span class="stage2">A la Korigane, lui arrachant ses pistolets qu'elle a tirés de ses
+poches.</span>) Donne-moi tes armes, Saint-Gueltas ne m'aura
+pas vivante!</p>
+
+<br>
+
+<p class="stage1">SCÈNE XIV.--<span class="sc">Les Mêmes</span>, HENRI, CADIO, MOTUS,
+JAVOTTE, REBEC à la fin. (<span class="stage2">La porte de la cuisine s'ouvre avec
+impétuosité, Henri, Cadio et Motus s'élancent dans la chambre.</span>)</p>
+
+<p>HENRI. Ici, nous tiendrons encore.</p>
+
+<p>MOTUS. Oui, oui, nous en tuerons au moins quelques-uns!
+Le malheur est que nous n'avons pas de
+munitions!</p>
+
+<p>JAVOTTE, (<span class="stage2">venant de la cuisine.</span>) Si fait! là, dans ce trou,
+il y a encore des cartouches, et par là des fusils. Prenez,
+prenez tout!</p>
+
+<p>MOTUS. Des clarinettes anglaises? Tant mieux! elles
+sont bonnes.</p>
+
+<p>CADIO, au seuil de la cuisine. Où est Rebec?</p>
+
+<p>JAVOTTE. Oh! qui sait où il s'est caché? Mais soyez
+tranquilles, ils ne viendront pas par la ruelle; c'est
+trop étroit, vous auriez trop beau jeu! Gardez le côté
+de la place; moi, je veillerai par ici.</p>
+
+<p>HENRI, (<span class="stage2">entrant dans la salle.</span>) Alors, vite ici une barricade!
+La porte de l'escalier est solide. Ajoutons-y les
+meubles! Femmes, passez dans l'autre chambre,
+vite!</p>
+
+<p>LOUISE. Non! nous vous aiderons. Courage, Henri!
+Courage, Cadio! (<span class="stage2">Lui donnant les pistolets.</span>) Tiens! voilà des
+armes chargées, défends-moi, venge-moi!</p>
+
+<p>CADIO, (<span class="stage2">éperdu.</span>) Vous dites?...</p>
+
+<p>ROXANE. Oui, oui! mort à Saint-Gueltas! Nous allons
+vous aider. Ah! Henri, mon pauvre enfant! c'est nous
+qui sommes cause...</p>
+
+<p>MOTUS, (<span class="stage2">arrêtant la Korigane, qui veut s'élancer dehors.</span>) Minute,
+l'espionne! on ne s'en va pas!</p>
+
+<p>CADIO. La Korigane? Laisse-la partir, nous serions
+forcés de la tuer.</p>
+
+<p>MOTUS. Alors, filez, brimborion!</p>
+
+<p>LA KORIGANE, (<span class="stage2">reculant.</span>) Non! Je ne ferai rien contre
+Cadio! Laissez-moi ici! (<span class="stage2">Motus assujettit les contrevents, qui,
+sont percés d'un coeur à jour sur chaque battant; Henri et Cadio poussent
+le bahut et la table contre la porte de l'escalier. Les femmes travaillent à
+rassembler les armes et à les charger. Les hommes apportent des sacs de
+farine que Javotte leur a indiqués pour consolider la barricade et garnir le
+bas de la fenêtre jusqu'à la hauteur des jours.</span>)</p>
+
+<p>MOTUS, (<span class="stage2">à Javotte, qui porte un sac.</span>) Courage, la belle fille!
+Forte comme un garçon meunier!</p>
+
+<p>HENRI, (<span class="stage2">à sa tante.</span>) De grâce, emmenez Louise, allez
+dans l'autre chambre. Dès que nous tirerons, il entrera
+ici des balles. Si nous succombons, vous n'aurez rien
+à craindre des assaillants, vous, ce sont vos amis...</p>
+
+<p>ROXANE. Nos amis, c'est toi, et c'est pour toi que
+nous allons prier. (<span class="stage2">Elle passe dans l'autre chambre avec Louise,
+qui revient bientôt et se tient sur le seuil. La Korigane, sombre et morne,
+s'est assise dans un coin, ne se mêlant de rien et comme étrangère à l'événement.
+Les préparatifs sont finis. On écoute. Un profond silence règne
+au dehors.</span>)</p>
+
+<p>HENRI, (<span class="stage2">à Cadio.</span>) C'est étrange, l'ennemi aurait-il
+quitté la partie?.</p>
+
+<p>CADIO, (<span class="stage2">qui regarde par le trou du contrevent.</span>) Non, je vois
+là-bas les vestes rouges que leur ont apportées les Anglais.
+Ils s'arrêtent, ils se consultent. Ils n'osent pas
+s'engager entre les feux de nos refuges. Il ne savent
+pas que nous n'en avons qu'un et que nous y sommes
+seuls!</p>
+
+<p>MOTUS. Ah! les gueux! nous tenir comme ça bloqués,
+quand on aurait fait d'ici une si belle charge de
+cavalerie, s'ils n'avaient pas coupé les jarrets de nos
+pauvres bêtes!</p>
+
+<p>CADIO. Mais les cavaliers encore montés dont nous
+nous sommes trouvés séparés, comment ne se sont-ils
+pas repliés par ici? L'ordre était donné...</p>
+
+<p>MOTUS. Le lieutenant est jeune; il aura perdu la
+tête, il aura mal entendu.</p>
+
+<p>HENRI. Où peuvent-ils être? Avec eux, rien ne serait
+perdu encore.</p>
+
+<p>CADIO. Attention! voilà l'ennemi qui se décide.</p>
+
+<p>HENRI. Saint-Gueltas est à leur tête?</p>
+
+<p>CADIO. Je ne le vois pas. Le lâche n'ose pas se montrer.</p>
+
+<p>LA KORIGANE. Saint-Gueltas est prisonnier des
+chouans. Ils ne veulent ni paix, ni trêve, ni affaires
+d'honneur en dehors de leurs intérêts.</p>
+
+<p>CADIO. Qui donc les a avertis?</p>
+
+<p>LA KORIGANE. C'est moi.</p>
+
+<p>CADIO. C'est toi qui as fait massacrer la moitié de
+mes braves soldats? Ah! maudite, je te reconnais là.</p>
+
+<p>LA KORIGANE. Je ne croyais pas qu'ils vous attaqueraient.
+Ils ne le voulaient pas; quand ils ont vu que
+vous étiez si peu...</p>
+
+<p>HENRI, (<span class="stage2">qui regarde par le contrevent.</span>) Un parlementaire,
+attendez! (<span class="stage2">Il le couche en joue.</span>) Parlez d'où vous êtes,
+n'approchez pas.</p>
+
+<p>UNE VOIX DU DEHORS. Rendez-vous! Saint-Gueltas
+vous fait grâce.</p>
+
+<p>HENRI. Saint-Gueltas? Qu'il se montre d'abord!</p>
+
+<p>LA VOIX. Il ne viendra pas.</p>
+
+<p>CADIO. Il a peur?</p>
+
+<p>LA VOIX. Il n'est pas le maître.</p>
+
+<p>HENRI. S'il n'est pas le maître, il ne peut rien promettre.
+Retirez-vous!</p>
+
+<p>LA VOIX. Nous vous ferons grâce, nous. Sortez!</p>
+
+<p>HENRI. On la connaît, la grâce des chouans! Allez
+au diable!</p>
+
+<p>LA VOIX. Moi, je réponds de tout, allons!</p>
+
+<p>CADIO. Non.</p>
+
+<p>LA VOIX. Vous ne voulez pas?</p>
+
+<p>MOTUS. Allez vous faire... (<span class="stage2">Un groupe de chouans cachés sous
+la halle de la place derrière des planches tire sur la fenêtre, qui se referme
+à temps. Cadio tire sur le faux parlementaire.</span>)</p>
+
+<p>MOTUS. C'est bien, il est salé, le traître!</p>
+
+<p>LA KORIGANE. Mort? Bien, Cadio!... C'était Tirefeuille,
+ton assassin, j'ai reconnu sa voix. (<span class="stage2">Combat. Les
+chouans inondent la place et tirent sur la maison. Henri, Cadio et Motus,
+protégés par les sacs de farine, tirent par le contrevent, dont le haut
+est bientôt criblé par les balles.</span>)</p>
+
+<p>MOTUS, (<span class="stage2">à Henri.</span>)
+ Mon colonel, baisse-toi plus que ça.
+Voilà le bois de chêne percé en dentelle.</p>
+
+<p>HENRI. Ils visent de trop bas, leurs balles vont au
+plafond; tiens, le plâtre et les lattes nous tombent
+sur la tête.--Louise, ôtez-vous, allez-vous-en.</p>
+
+<p>LOUISE. Qui vous passera vos fusils?</p>
+
+<p>LA KORIGANE. Moi.--Défends-toi, Cadio.</p>
+
+<p>CADIO, (<span class="stage2">sans l'écouter.</span>) Ah! les voilà qui montent sur le
+toit de la halle! Ils vont pouvoir ajuster!</p>
+
+<p>MOTUS. Bouchons la fenêtre. Tirons au hasard entre
+les sacs, puisque les munitions ne manquent pas.</p>
+
+<p>CADIO. Le hasard ne sert pas les hommes! Ôtez-vous
+de là, Henri! Ôte-toi, Motus! inutile de succomber
+tous trois à la fois. Chacun son tour, ça durera
+plus longtemps! Je commence. (<span class="stage2">Il se présente à la fenêtre,
+dont le contrevent vole en éclats, vise tranquillement et tire.</span>) En
+voilà un! Vite un autre fusil; deux! J'en aurai abattu
+six avant qu'ils aient rechargé, (<span class="stage2">Il continue, tous ses coups
+portent, les chouans hurlent de rage.</span>)</p>
+
+<p>MOTUS. Mon capitaine, en voilà assez. C'est à moi!</p>
+
+<p>CADIO, (<span class="stage2">qui change toujours d'arme et qui tire toujours.(</span> Non! pas
+toi! Je ne veux pas!</p>
+
+<p>MOTUS. Je sais que je dois y passer aujourd'hui!</p>
+
+<p>CADIO. Tu es fou!</p>
+
+<p>HENRI. Assez, Cadio! Laissons-les user leurs munitions.
+Il faudra bien qu'ils viennent à la portée de
+nos sabres.</p>
+
+<p>CADIO. Des munitions? Ils n'en ont plus. Voyez, ils
+vont nous donner l'assaut. Les voilà sur l'escalier!</p>
+
+<p>HENRI. Alors, feu par la fenêtre! tous les trois! (<span class="stage2">Ils
+tirent pendant que les chouans battent la porte, qui résiste, et attaquent
+la fenêtre à coups de pierres. Motus et Henri se réfugient derrière la barricade.
+Cadio reste exposé sans paraître s'en apercevoir.</span>)</p>
+
+<p>LOUISE, (<span class="stage2">au seuil de l'autre chambre.</span>) Cadio! c'est trop de
+courage! De grâce...</p>
+
+<p>CADIO, (<span class="stage2">qui tire toujours.</span>) Vous m'avez dit de vous défendre
+et de vous venger! Je vous défends aujourd'hui,
+je vous vengerai demain.</p>
+
+<p>LOUISE. Vous périrez ici, ôtez-vous...</p>
+
+<p>CADIO. Non! je suis invulnérable, moi! Tenez, ils
+se lassent!</p>
+
+<p>HENRI. Et ils abandonnent l'assaut de la porte! Que
+veulent-ils faire?</p>
+
+<p>CADIO. Ils reviennent avec des échelles! Ils croient
+donc que nous n'avons plus de balles?</p>
+
+<p>HENRI. Laissons-les monter un peu.</p>
+
+<p>MOTUS. Oui, les voilà sous la fenêtre. Ils appliquent
+l'échelle... Rendons-leur les pierres qu'ils nous ont
+envoyées. Tenez, chiens maudits, reprenez vos présens!</p>
+
+<p>CADIO. Dix sur l'échelle! Voilà le moment. A toi,
+Motus, pousse! moi, je tire sur ceux qui la tiennent.
+(<span class="stage2">Henri et Motus poussent de côté l'échelle, qui tombe avec ceux qu'elle
+porte. Malédictions et rugissemens des chouans.</span>) Les voilà qui se
+décident enfin à mettre le feu. Tant mieux! les gens
+du village, qui se cachent, vont tomber sur eux pour
+défendre leurs maisons.</p>
+
+<p>MOTUS. Ils n'oseront pas, mon capitaine! Sans te
+contredire, on pourrait bien nous enfumer ici comme
+des jambons de Mayence. Je crois, sauf ta permission,
+que ce serait le moment de faire une belle sortie et de
+les sabrer comme qui fauche.</p>
+
+<p>HENRI. Oui, à cause des femmes, il ne faut pas braver
+l'incendie. Sortons par la cuisine;... ces dames
+auront le temps de se faire reconnaître pendant qu'ils
+abattront la barricade.</p>
+
+<p>LOUISE. Ne pensez pas à nous, fuyez!</p>
+
+<p>CADIO. Moi? Non pas! je vais faire le tour de la
+maison et les sabrer par derrière. Si tous mes hommes
+sont morts, il faut que je meure ici!</p>
+
+<p>HENRI. Sois tranquille, tu ne mourras pas seul!</p>
+
+<p>MOTUS. Non, fichtre! j'en suis pareillement à mes
+supérieurs! (<span class="stage2">Ils se serrent tous trois la main précipitamment et
+vont à la cuisine.</span>)</p>
+
+<p>JAVOTTE, (<span class="stage2">prenant une broche.</span>)
+ Ils sont quelques-uns dans
+la ruelle: je vais vous aider!</p>
+
+<p>LOUISE, (<span class="stage2">à la Korigane.</span>)
+ Je veux mourir avec eux! Toi,
+lave-toi de tes péchés, sauve ma tante, parle à ces
+furieux.</p>
+
+<p>LA KORIGANE. Je vous sauverai tous à cause de vous
+et de Cadio! (<span class="stage2">Allant à la fenêtre. Parlant breton.</span>) Les bleus!
+les cavaliers bleus! Là-bas, voyez, ils reviennent!
+Courez-leur sus, mes amis! Ici, il n'y a plus que des
+femmes prisonnières! (<span class="stage2">Les chouans reculent, hésitants et agités.</span>)</p>
+
+<p>CADIO, (<span class="stage2">qui était déjà au fond de la cuisine, revenant.</span>) Qu'est-ce
+qu'elle dit? Nos cavaliers reviennent?</p>
+
+<p>HENRI, (<span class="stage2">revenant aussi.</span>) Alors, il faut tenir bon encore
+cinq minutes!</p>
+
+<p>LA KORIGANE. Non, j'ai menti, ils ne reviennent pas.
+Sauvez-vous tous; moi, je reste.</p>
+
+<p>CADIO. C'est à présent que tu mens! Ils reviennent,
+je les vois!</p>
+
+<p>MOTUS, (<span class="stage2">regardant aussi.</span>) Les voilà! Ils sont encore au
+moins cent, mais dispersés!</p>
+
+<p>LA KORIGANE. Et les chouans sont au moins mille.
+Vous êtes perdus! fuyez donc! vous avez le temps.
+Les chouans vont à leur rencontre, ils s'éloignent...</p>
+
+<p>MOTUS. Sans te commander, mon colonel, si je
+sonnais le ralliement..., ça donnerait du coeur et de
+l'ensemble aux camarades.</p>
+
+<p>HENRI. Oui, oui, dépêche-toi! (<span class="stage2">Motus saute sur la fenêtre
+et sonne le ralliement. Tirefeuille, étendu par terre, auprès de la halle et
+mortellement blessé, se relève sur ses genoux, ramasse son fusil et ajuste
+Motus. Cadio, qui l'a vu, repousse Motus, et, s'élançant devant lui, recule
+et tombe.</span>)</p>
+
+<p>MOTUS. Ah! malheur! mort pour moi!</p>
+
+<p>CADIO. Non, blessé enfin! C'est bon signe! Achève
+ta fanfare, tu ne risques plus rien! (<span class="stage2">Louise et Henri ont couru
+à Cadio, qui se relève sur ses genoux et se trouve aux pieds de Louise.
+Elle étanche le sang de son front avec son mouchoir.</span>)</p>
+
+<p>LOUISE, (<span class="stage2">éperdue.</span>) Ah! pauvre Cadio! Est-ce qu'il va
+mourir?</p>
+
+<p>CADIO. Je n'aurai pas cette chance-là de mourir où
+me voilà!</p>
+
+<p>JAVOTTE, (<span class="stage2">lavant la blessure.</span>) Je crois que ça n'est rien;
+la balle a ricoché.</p>
+
+<p>MOTUS. Non, ce n'est rien; mais assieds-toi, mon ami.</p>
+
+<p>CADIO, (<span class="stage2">serrant le mouchoir de Louise autour de son front et reprenant
+sa coiffure militaire.</span>) Non, c'est le moment de sortir
+et de sabrer.</p>
+
+<p>MOTUS, (<span class="stage2">qui a achevé sa fanfare.</span>) Fais excuse, mon capitaine.
+Les chouans sont refoulés... ils reviennent sur
+la place... Ah! nos braves cavaliers, comme ils y
+vont! Tirons encore sur les chouans!</p>
+
+<p>HENRI, (<span class="stage2">qui a saisi un fusil.</span>)
+ Oui! Nous leur ferons d'ici
+plus de mal que de plain-pied. (<span class="stage2">Le combat recommence. Les
+cavaliers, arrivés en chargeant sur la place, sabrent et écrasent les
+chouans, qui fuient en désordre dans les rues adjacentes, mais qui reviennent
+bientôt en voyant le petit nombre de leurs adversaires. Henri,
+Cadio et Motus ont défait la barricade et se sont élancés sur l'escalier. Un
+hourra de leurs cavaliers les salue; mais plusieurs tombent. Les chouans
+se jettent dans les jambes des chevaux, les éventrent à coups de couteau et
+égorgent les hommes renversés ou les emportent sous la halle pour les mutiler.
+Louise et sa tante, muettes d'horreur et d'effroi, sont à la fenêtre. La
+Korigane a disparu. Javotte, armée d'une hache, frappe ceux qui approchent
+de l'escalier. Henri, Motus et Cadio l'ont descendu; mais, séparés par la
+mêlée du reste du détachement, ils sabrent sans pouvoir avancer. La petite
+troupe républicaine diminue à vue d'oeil. On se bat corps à corps avec furie.
+Tout à coup, le canon retentit à quelque distance. Le premier coup est à
+peine entendu au milieu des clameurs de la lutte. Au second, un instant de
+profond silence.</span>)</p>
+
+<p>LES CHOUANS. Victoire! c'est les Anglais! <i>Vive le
+roi!</i></p>
+
+<p>LES BLEUS, Henri en tête. C'est le général Hoche! <i>Vive
+la République!</i> (<span class="stage2">Une troupe de paysans sans armes et revenant du
+marché avec des femmes, des enfants et des troupeaux, arrive éperdue en
+criant: <i>Les bleus! c'est les bleus! nous les avons vus, nous autres!</i>
+Leurs boeufs et leurs charrettes achèvent de mettre la confusion et d'écraser
+les blessés et les cadavres. En un instant, la place est jonchée de paniers
+de volailles et de fromages que les chouans arrachent ou ramassent en
+fuyant et en criant en breton: <i>Sauve qui peut!...</i> Les cavaliers et leurs
+chefs leur donnent la chasse; Louise, Roxane et Javotte sont sur l'escalier.</span>)</p>
+
+<p>REBEC, (<span class="stage2">reparaissant sans qu'on sache d'où il sort.</span>) Victoire!</p>
+
+<p>JAVOTTE. C'est pas tout ça, on est vainqueur, mais
+y a du mal! Courons aux blessés!</p>
+
+<p>ROXANE. Oui, oui, secourons ces braves républicains!
+Où vas-tu, Louise?</p>
+
+<p>LOUISE. Leur chirurgien n'a pas été tué, je le vois
+là-bas... Je cours me mettre à sa disposition.</p>
+
+<p>REBEC. Non, aidez-moi à organiser ici l'ambulance!
+Javotte, ma mie...</p>
+
+<p>JAVOTTE. Je ne suis plus votre mie, vous vous êtes
+caché quand je me battais, vous n'êtes pas un homme!</p>
+
+<br>
+
+<p class="stage1">SCÈNE XV.--LOUISE, MARIE, HENRI. (<span class="stage2">Pendant
+qu'on apporte et soigne les blessés, une chaise de poste percée
+de balles arrive au galop sur la place, avec une escorte de gendarmes
+volontaires dont quelques-uns sont blessés.--Marie s'élance sur l'escalier.
+Louise se jette dans ses bras.</span>)</p>
+
+<p>Louise. Ah! mon amie, mon ange! (<span class="stage2">Elle sanglote.
+Roxane embrasse Marie en pleurant aussi.</span>)</p>
+
+<p>MARIE. Je viens à vous au hasard, et la Providence
+m'a conduite. Nous avons rencontré les chouans,
+nous avons traversé leurs balles. Heureusement, ils
+n'en avaient presque plus. Ils fuient en désordre.
+Toute la population royaliste se réfugie dans la presqu'île.
+Nous voilà pour aujourd'hui en sûreté; mais,
+mon Dieu, comme on s'est battu ici! Où peut être
+Henri?</p>
+
+<p>LOUISE, (<span class="stage2">lui montrant Henri qui arrive au galop avec Cadio et
+Motus.</span>) Regarde!</p>
+
+<p>HENRI, (<span class="stage2">saute de son cheval et court baiser les mains de Marie.</span>)
+Comme toujours, vous êtes l'envoyée du ciel! Serrez
+la main du capitaine Cadio, et remontez en voiture
+avec vos amies. Regagnez Auray avant la nuit. Louise
+ne doit pas rester un instant de plus ici. Elle vous
+dira pourquoi!</p>
+
+<hr class="short">
+<br><br>
+<h3>NEUVIÈME PARTIE</h3>
+<br>
+
+
+<p>16 juillet 1795.--Onze heures du soir, au bout de la presqu'île de
+Quiberon.--Un hameau à la côte.--Des paysans et des chouans
+bivaquent ou campent par groupes sur la grève parmi les rochers.--Un
+chouan fait cuire une volaille à peine plumée au feu d'une
+cantine, quelques autres l'entourent et causent à voix haute.</p>
+<br>
+
+<p class="stage1">SCÈNE PREMIÈRE.--<span class="sc">Chouans, Paysans, un Officier
+anglais, un Émigré, Femmes</span>.</p>
+
+<p>LE CHOUAN, (<span class="stage2">dans un dialecte.</span>) Oui, oui, on a été entraîné,
+poussé comme des moutons dans une foire.
+Qu'est-ce que vous voulez! encore une panique de
+ces imbéciles de paysans!</p>
+
+<p>UN PAYSAN, (<span class="stage2">qui passe, dans un autre dialecte.</span>) De quel pays
+donc que vous êtes, vous? Vous ne vous croyez plus
+paysans, parce que vous avez des armes et que nous
+n'en avons point?</p>
+
+<p>LE CHOUAN. Il fallait en demander à ceux qui en
+donnaient, mais vous avez mieux aimé les vendre
+que de vous en servir, et ça ne vous a sauvés de rien.
+Vous voilà ici comme nous!</p>
+
+<p>LE PAYSAN. Peut-être bien qu'on s'en serait mieux
+servi que vous autres, qui vous êtes sauvés les premiers,
+après avoir saccagé notre village.</p>
+
+<p>LES AUTRES CHOUANS. Qu'est-ce qu'il dit, celui-là?</p>
+
+<p>LE PREMIER CHOUAN. Il nous insulte!</p>
+
+<p>UN AUTRE, au paysan. Prends garde qu'on ne te
+mette en travers du feu, toi! Tu m'as l'air d'un républicain
+honteux!</p>
+
+<p>D'AUTRES PAYSANS, (<span class="stage2">s'approchant.</span>) Qu'est-ce qu'il y a?
+Voyons!</p>
+
+<p>LE PREMIER PAYSAN. C'est ces voleurs-là qui nous
+ont pillés tantôt, et qui mangent nos poules pendant
+que nous irons nous coucher sans souper.</p>
+
+<p>UNE FEMME. Vous dites plus vrai que vous ne pensez.
+Voilà mon panier, je le reconnais bien, et les
+plumes de ma poule jaune. Rendez-la-moi, vous autres,
+j'ai mes enfants là-bas qui crient la faim!</p>
+
+<p>LE CHOUAN. Eh bien, viens donc un peu ici la débrocher
+de ma baïonnette, ta méchante poule de deux
+sous! tâche!</p>
+
+<p>LA FEMME, (<span class="stage2">aux paysans.</span>) Vous n'avez point de coeur si
+vous laissez malmener comme ça le monde de votre
+endroit!</p>
+
+<p>UN PAYSAN. Oui! Il faut qu'on nous rende ce qui
+est à nous. Ces gueux-là m'ont volé mes deux moutons,
+à moi!</p>
+
+<p>UN DES CHOUANS. Ça n'est pas nous, mais ça ne
+fait rien, on répond les uns pour les autres. Tout ce
+que le chouan trouve est à lui. Tenez-vous tranquilles,
+les amis! C'est nous qui défendons le pays,
+nous avons droit à tout ce que vous avez.</p>
+
+<p>UN AUTRE PAYSAN. Vous défendez le pays, vous?
+Eh bien, vous n'en défendez ni long, ni large, puisque
+nous voilà, grâce à vous, sur un pays grand
+comme la langue d'un chien et fait de même.</p>
+
+<p>UN DES HABITANTS DE LA PRESQU'ÎLE. C'est vous
+qui êtes des langues de chien, dites donc! Vous venez
+ici nous gêner et nous affamer, et vous méprisez
+notre endroit par-dessus le marché! (<span class="stage2">Aux chouans.</span>) Cognez-les
+donc, vous autres, on va vous aider! (<span class="stage2">Les
+chouans et les paysans se battent. Les femmes éperdues accourent pour
+soutenir leurs maris. Les enfants se réfugient dans les rochers en pleurant
+et en criant. Une patrouille de la garnison anglaise arrive et sépare avec
+peine les combattants. Ne pouvant se faire comprendre, les soldats anglais
+les frappent et les menacent.--Un vieil émigré à cheval accourt et se
+fait expliquer la cause du tumulte.</span>)</p>
+
+<p>UN OFFICIER ANGLAIS, (<span class="stage2">qui parle français.</span>) C'est comme
+cela dans tout le fond de la presqu'île, monsieur, on
+se bat pour les vivres et on en manque.</p>
+
+<p>L'ÉMIGRÉ, (<span class="stage2">à un paysan.</span>) Est-ce qu'on ne vous a pas fait
+une distribution de riz ce soir? L'ordre a été donné...</p>
+
+<p>UNE FEMME. On a donné l'ordre, oui, mais la nourriture,
+point! Voilà vingt-quatre heures que nos
+pauvres enfants se nourrissent de quelques méchants
+coquillages, et pour les avoir ils font comme nous, ils
+se battent!</p>
+
+<p>L'ÉMIGRÉ, (<span class="stage2">à l'officier.</span>) Ceci est intolérable, monsieur!
+Il y a chez vous une indifférence, ou un désordre....</p>
+
+<p>L'OFFICIER. Oh! monsieur, adressez-vous à l'administration,
+cela ne me regarde pas. Je suis chargé de
+la police et non des vivres.</p>
+
+<p>L'ÉMIGRÉ. Vous ne faites pas mieux l'un que l'autre!</p>
+
+<p>L'OFFICIER. Est-ce à moi personnellement, monsieur,
+que vous adressez cette réprimande impertinente?</p>
+
+<p>L'ÉMIGRÉ. Vous? Je ne vous connais pas; mais prenez-le
+comme vous voudrez!</p>
+
+<p>L'OFFICIER. Vous me rendrez raison de cette parole,
+monsieur?</p>
+
+<p>L'ÉMIGRÉ. Quand vous voudrez, monsieur!</p>
+
+<p>UN PAYSAN, (<span class="stage2">qui les a écoutés, parlant à ses compagnons.</span>) Voilà
+comme ça se passe ici! On se bat, nous autres, parce
+qu'on a faim, et les chefs se battent parce qu'ils ne
+s'aiment point. On nous a trompés, les amis! Anglais
+et Français ne pourront jamais marcher ensemble.</p>
+
+<p>UNE FEMME. En attendant, nous voilà dans le grand
+malheur, et ça n'est pas la faute des uns ni des autres,
+si ces vaisseaux-là n'ont point apporté de quoi
+nourrir tout un pays qui se jette sur eux, au lieu de
+marcher en avant. M'est avis que nous avons fait
+comme les oiseaux affamés qui s'acharnent sur la
+mangeaille pendant que le vautour tombe sur eux.</p>
+
+<p>UNE AUTRE FEMME. Dites donc plutôt que nous
+avons été sottes de nous sauver devant les républicains!
+Ils ne nous auraient point fait de mal. Et
+quand même ils nous auraient pris nos denrées, ils
+nous auraient au moins laissé nos maisons! A présent,
+nous voilà ici, couchant sur la terre, à la franche
+étoile, comme des animaux, manquant de tout, et ne
+pouvant plus sortir de ce méchant bout de rochers ou
+les bleus nous tiennent bloqués, Dieu sait pour combien
+de temps!</p>
+
+<p>UNE AUTRE. Faut essayer d'en sortir! A quoi ça
+leur sert-il, de nous bloquer?</p>
+
+<p>LA PREMIÈRE. Ça leur sert à affamer les Anglais et
+les émigrés, et ils nous tiendront là jusqu'à tant
+qu'on soit nus comme la pierre et plats comme le
+varech.</p>
+
+<p>L'AUTRE. Faut donc que nos pauvres enfants payent
+tout ça?</p>
+
+<p>UNE VIEILLE FILLE. C'est vos hommes qui devraient
+vous délivrer; s'ils ne le font point, c'est des
+lâches!</p>
+
+<p>L'AUTRE FEMME. Ah! oui, nos hommes! fallait qu'ils
+ne se sauvent point les premiers quand on est entré
+ici; c'est eux qui nous ont donné la grand'peur...
+Mais les hommes! c'est ce qu'il y a de plus capon!</p>
+
+<p>UN HOMME. Vous dites des bêtises! les femmes, c'est
+ce qu'il y a de plus pleurard et de plus décourageant!
+Taisez-vous!</p>
+
+<p>LES FEMMES. On se taira si on veut! (<span class="stage2">Les hommes et les
+femmes se disputent. Les chouans se moquent d'eux. On recommence à
+se battre. Les habitants se renferment chez eux en maudissant les intrus.</span>)</p>
+
+<br>
+
+<p class="stage1">SCÈNE II.--RABOISSON, SAINT-GUELTAS. (<span class="stage2">Ils se promènent
+en causant, sur la laisse de mer, un peu plus loin.</span>)</p>
+
+<p>RABOISSON. Ainsi, tu es sûr qu'elle n'est point ici?</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. J'ai parcouru tous ces hameaux,
+je ne l'ai pas trouvée. Il n'en faut plus douter, les
+républicains l'ont emmenée de Carnac, et me voilà
+séparé d'elle, bravé et raillé par M. Cadio, accusé de
+trahison par Sauvières, bloqué ici parmi des gens
+qui me sont hostiles, sous la protection des Anglais,
+que je ne crois pas sincères.</p>
+
+<p>RABOISSON. Quant au dernier point, tu es injuste:
+ils font pour nous ce qu'ils peuvent; mais nos divisions,
+nos jalousies, l'incapacité de nos chefs et le
+découragement de nos partisans, sans compter la
+malencontreuse arrivée de ces paysans effarés et affamés,
+voilà ce que nos alliés ne pouvaient prévoir et
+ne peuvent empêcher. Voyons, il faut demander une
+barque, et à tout risque nous faire conduire à la côte.
+Les républicains ne sont pas partout, que diable! et
+nous trouverons bien moyen de rejoindre Vauban ou
+quelque autre corps en rase campagne.</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Libre à toi d'aller te mettre sous les
+ordres de M. de Vauban ou de M. Georges; mais
+Saint-Gueltas ne reçoit pas d'ordres, il en donne.</p>
+
+<p>RABOISSON. L'orgueil n'est pas de saison dans un
+moment aussi critique. Je servirai comme simple
+soldat, si je sers ainsi à quelque chose. Toi, tu retrouveras
+d'autres bandes de chouans qui probablement
+t'appellent et te cherchent.</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Commander à des chouans? Non,
+plus jamais! J'aimerais mieux une armée de peaux-rouges
+ou de cannibales. Jamais je ne leur pardonnerai
+d'avoir porté la main sur moi! J'ai été forcé
+d'en tuer trois ou quatre; après quoi, écrasé sous le
+nombre...</p>
+
+<p>RABOISSON. Il y a là quelque chose d'inexpliqué. Que
+ne te laissaient-ils tuer Cadio?</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Tu ne les connais pas! ils ont contre
+le duel la même prévention que contre les combats à
+découvert. Tout ce qui est lutte à force égale répugne
+à leur lâcheté. Ils n'ont pas voulu me laisser tenter le
+diable, comme ils disent.</p>
+
+<p>RABOISSON. Mais qui leur a dit que tu allais te battre
+en duel?</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Je m'en doute. Je le saurai plus
+tard! Un ennemi, frêle comme une guêpe, mais
+comme elle obstiné et venimeux, me harcèle et me
+poursuit depuis quelque temps! Je l'ai longtemps supporté
+et ménagé par pitié,... par superstition peut-être!
+Oui, je me figurais que cette Korigane, au sobriquet
+bien trouvé, était mon porte-bonheur, une
+sorte de petite étoile rouge chargée de présider à ma
+sanglante destinée et d'entretenir de son souffle infernal
+le feu de ma volonté dans les situations extrêmes;
+mais elle a été trop loin, je n'ai pu la suivre, je l'ai
+reniée et chassée. À présent, elle s'est tournée contre
+moi, et rien ne me réussit plus!</p>
+
+<p>RABOISSON, (<span class="stage2">haussant les épaules.</span>)
+ Tu baisses, mon pauvre
+marquis! Tu ne crois pas en Dieu, je t'en offre autant;
+mais te voilà croyant au diable, c'est le commencement
+de la dévotion.</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. L'homme le mieux trempé a beau
+compter sur lui-même,... il a besoin d'invoquer quelque
+mystérieuse influence... Tiens! l'autre nuit, j'ai
+eu, moi qui te parle, des visions effroyables! Ces
+brutes de chouans, ne pouvant me décider à marcher
+contre Sauvières, ne voulant pas comprendre que sa
+loyauté engageait la mienne, effrayés de la menace
+que je leur faisais de me tourner contre eux, s'ils
+me laissaient libre, m'avaient jeté dans une cave.
+J'avais lutté comme un taureau pour me défendre de
+cet opprobre. Laissé là tout seul, sans armes, avec
+mes bras meurtris qui ne pouvaient me délivrer, je
+me suis évanoui brisé de fatigue, étouffé de rage;
+c'est la première fois de ma vie que ma force physique
+m'a fait défaut, que ma persuasion a échoué, et
+que mon autorité a été méconnue. J'étais si accablé,
+que je n'ai rien entendu de ce qui se passait au-dessus
+de ma tête, dans ce village où l'on s'est battu avec fureur.
+Quand je me suis éveillé de cette léthargie, il
+faisait nuit. Un silence lugubre régnait partout, j'étais
+dans les ténèbres, je ne me rappelais plus rien. Je me
+suis cru enterré vivant avec d'autres cadavres qui
+m'apparaissaient dans la lueur glauque de l'hallucination.
+J'ai vu le cadavre du pauvre enfant, qui me regardait
+avec ses yeux hébétés et son rire affreux. J'ai
+vu la folle, qui rampait le long des murs humides et
+qui traversait la voûte en volant comme une chauve-souris.
+J'ai eu peur, oui, moi, j'ai eu peur!... Une
+sueur froide glaçait mes membres. Enfin, j'ai surmonté
+ce cauchemar, j'ai commandé à mon énergie.
+J'ai tordu et arraché les barres de fer du soupirail, je
+suis sorti! J'ai erré dans le village sans y rencontrer
+un visage ami. Les habitants s'étaient renfermés chez
+eux. De la maison de Rebec convertie en ambulance
+partaient les gémissements des blessés. Quelques soldats
+républicains les gardaient. J'ai écouté, caché
+dans l'ombre. Les officiers étaient partis pour rejoindre
+un des corps de Hoche avec quelques hommes
+valides. De Louise, de sa tante et de la Korigane, je
+n'ai rien pu apprendre, sinon qu'elles n'étaient plus
+là. J'ai pensé qu'elles avaient été entraînées ici par
+les fuyards, car les bleus parlaient d'une panique qui
+avait refoulé sur Quiberon chouans et habitants du
+rivage pêle-mêle. J'ai traversé miraculeusement les
+avant-postes républicains, cherchant à apercevoir
+quelque barque anglaise que je pusse héler et joindre
+à la nage. N'en voyant aucune, j'ai longtemps marché
+sur le sable, dans l'eau jusqu'à la poitrine, et mourant
+de faim et de soif. Enfin une barque s'est approchée
+aux premières clartés du matin, et je me suis jeté
+dans la vague. Je suis bon nageur, tu le sais, et, quoique
+le trajet fût long, il n'était pas inquiétant pour
+moi. Eh bien, j'ai mal nagé, je ne savais plus! Dix
+fois j'ai failli être englouti, et, chaque fois, j'ai vu auprès
+de moi la folle et l'enfant qui flottaient sur
+l'écume et cherchaient à me saisir pour m'entraîner.
+Quand la barque m'a recueilli, je me suis évanoui encore...
+Tiens! c'est fait de moi. Je subis les défaillances
+et les terreurs qui sont le lot des autres
+hommes. Je n'espère plus rien. Je mourrai ici, et
+voilà peut-être la dernière fois que je te parle!</p>
+
+<p>RABOISSON. Tu as l'esprit frappé, comme tant d'autres.
+Celui qui pourrait voir et retracer les fantômes
+sinistres que les songes de nos nuits évoquent ferait
+ici, en ce moment, un second enfer du Dante... Nous
+avons tous été dévots, c'est-à-dire superstitieux, dans
+notre enfance; quelques-uns de nous le sont encore,
+et, d'ailleurs, nous subissons forcément le contre-coup
+de nos agitations et de nos fatigues, sans être soutenus
+par l'espoir du triomphe. Tu as plus qu'un autre sujet
+de t'alarmer. D'Hervilly, blessé, résilie ce soir son
+commandement, et c'est bien vu. Ses meilleurs amis
+sont forcés de le reconnaître incapable. Puisaye ne
+t'aime pas. Si tu t'abandonnes toi-même, si tu refuses
+de reprendre la campagne avec les partisans, tu n'auras,
+parmi les émigrés, aucun ascendant, aucun
+prestige. L'abbé Sapience t'a perdu dans leur esprit,...
+et l'on sait, ou l'on croit, d'après son assertion,
+que, grâce à lui, celle dont l'ombre te poursuit est
+vivante et guérie, toute prête à te convaincre d'infamie.</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Que dis-tu?... Ah! voilà le dernier
+coup! Je paraîtrai demain au conseil, je veux me disculper,
+raconter les faits...</p>
+
+<p>RABOISSON. Il ne faut pas même l'essayer. On ne t'a
+pas encore vu ici: il faut, pour te soustraire à des affronts
+qui te conduiraient peut-être au suicide, partir
+cette nuit. Tu ne sais pas à quel point sont honnis et
+repoussés ceux que d'Hervilly protégeait hier, et qui
+sont entraînés dans sa défaite aujourd'hui!</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Je ne partirai pas! je repousserai
+tous les outrages, je démasquerai toutes les intrigues,
+je déjouerai toutes les calomnies. Ah! devant l'insolence
+de mes ennemis, je sens renaître mon courage!
+Si on refuse de me rendre justice et de me donner réparation,
+je braverai ici le sort des combats. Je n'irai
+pas me cacher encore dans les genêts pour attaquer
+l'ennemi par derrière et faire dire que je ne connais
+que la guerre des brigands et les audaces de l'embuscade.
+Chef de partisans à perpétuité, moi? c'est là ce
+qu'on veut et à quoi on me condamne? Non, je ne le
+suis plus, je ne veux plus l'être! Ce rôle est bon pour
+l'initiative, il devient abject quand il se prolonge.
+J'en ai assez! j'en suis dégoûté, repu, je l'ai en horreur!
+On veut que je rentre dans l'ombre des bois
+pour que le monde ignore les prodiges que j'y accomplirais,
+et pour que l'on dise à la cour que je me
+cache! La fin de ces destins-là est atroce, on est assassiné
+par les siens ou livré à une patrouille ennemie
+qui vous fusille au pied d'un arbre sans vous connaître,
+sans vous accorder la mise en relief du procès
+politique et la haute tragédie de l'échafaud. On disparaît
+comme on a vécu, ignoré ou méconnu; on n'a
+pas même une tombe, et c'est tout au plus si le bûcheron
+de la forêt ose révéler à vos amis au pied de
+quel chêne il vous a enseveli sous les ronces!</p>
+
+<p>RABOISSON. Je t'ai averti, tu feras ce que tu voudras.
+Je n'ai plus qu'un conseil, une prière à t'adresser:
+ne provoque personne en duel. Adieu! (<span class="stage2">Il s'éloigne.</span>)</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS, (<span class="stage2">seul.</span>) C'est-à-dire qu'on a décidé de
+ne pas m'accorder même la réparation de l'honneur!
+O rage! vrai, si j'ai fait le mal, j'en suis trop puni!</p>
+
+<br>
+
+<p class="stage1">SCÈNE III.--SAINT-GUELTAS, LA KORIGANE.</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS, (<span class="stage2">à la Korigane,</span>) qui se glisse dans les rochers et
+vient à lui. Ah! te voilà, toi? Bien, je vais te tuer. Ça
+me délivrera du diable qui est après moi.</p>
+
+<p>LA KORIGANE. Tue-moi, si tu veux. Je ne peux pas
+vivre sans toi, et je viens chercher ma punition.</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Tu l'auras! Fais ta confession! C'est
+toi qui as conseillé à Louise de me fuir et qui lui as
+servi de guide?</p>
+
+<p>LA KORIGANE. C'est moi.</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Qu'as-tu dit contre moi à Sauvières?</p>
+
+<p>LA KORIGANE. Tout le mal que tu as fait à Louise.</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Lui as-tu dit, à elle, le mal que tu
+as fait?</p>
+
+<p>LA KORIGANE. Tout.</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. C'est toi qui as aidé l'abbé à sauver
+la folle?</p>
+
+<p>LA KORIGANE. Non! je t'aimais encore, je ne me repentais
+de rien.</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Et à présent?</p>
+
+<p>LA KORIGANE. Je me repens de tout.</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Ah! bon! Alors, tu connais le repentir,
+toi?</p>
+
+<p>LA KORIGANE. Et toi, maître?...</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Moi? Je n'ai pas lieu de le connaître.
+Je n'ai rien fait que ma conscience ne m'ait
+permis de faire, et je te croyais encore plus forte que
+moi de ce côté-là! Tu ne l'es pas? tu as peur de l'enfer?
+Tu n'es qu'une femme comme les autres, et tu
+perds ton prestige. Tu ne peux rien contre moi, rien
+pour moi; va-t'en, je te méprise!</p>
+
+<p>LA KORIGANE. Ça, c'est la plus méchante parole
+que tu m'aies dite. J'aimerais mieux la mort que ce
+mot-là, car c'est par l'orgueil que tu m'as toujours
+menée! Eh bien, écoute, je peux encore te servir à
+quelque chose. J'ai entendu ce que tu disais tout à
+l'heure ici; je sais tes peines et tes colères. Veux-tu
+te débarrasser des deux hommes qui te rabaissent et
+te persécutent? Ils sont là, tout près d'ici, oui, l'abbé
+Sapience et M. de Puisaye. Ils sont seuls, personne ne
+les garde. On ne soupçonnera ici personne. On croira
+qu'ils sont tombés à la mer. L'abbé est faible comme
+une mouche, je me charge de lui. L'autre n'a pas la
+moitié de ta force... L'endroit est désert. Demain, on
+aura besoin d'un chef, ou sera content de te trouver,
+et celui qui te menace de faire reparaître la morte ne
+parlera plus! M'entends-tu? faut-il te conduire? Je
+peux t'aider encore, tu le vois bien!</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Où sont-ils?</p>
+
+<p>LA KORIGANE. Suis-moi! (<span class="stage2">Ils montent sur un rocher escarpé.
+La Korigane montre un petit canot qui côtoie la rive.</span>) Les voilà
+tous deux, ils viennent de faire une reconnaissance.
+Ils n'ont qu'un batelier. Ils vont aborder là-bas entre
+ces deux grosses pierres. Le batelier, qui est un pêcheur
+de la côte, rentrera chez lui. Eux, ils traverseront
+ce champ désert que tu vois là-bas, pour prendre
+le chemin du fort. Surprends-les, et reviens ici; tu
+prendras le bateau, et je te ferai débarquer sur un
+autre point de la presqu'île ou à la côte, si tu veux.</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS, (<span class="stage2">égaré.</span>) Je t'ai écoutée, et je veux te
+donner cette dernière satisfaction d'apprendre que tu
+m'as tenté; cela te réhabilite un peu. Tu es bien le
+diable, je te reconnais, à présent; mais le diable
+donne de mauvais conseils quand il a été trop écouté.
+Il faut savoir se délivrer de lui à temps, et... (<span class="stage2">Levant sur
+elle la crosse de son pistolet.</span>) voilà qui te prouve que je suis
+plus fort que le diable!</p>
+
+<p>LA KORIGANE, (<span class="stage2">lui arrêtant le bras.</span>) Maître, je sais qu'il
+faut que je m'en aille! Tu as assez de moi, j'en ai assez
+aussi! Ne verse pas mon sang,... il ne faut pas
+tuer qui vous aime,--on en meurt! Laisse-moi me
+condamner toute seule, tu pourras penser à moi et
+m'estimer encore. D'ailleurs, c'est par l'eau que je
+dois périr, puisque j'ai fait périr par l'eau l'enfant
+innocent! Adieu! maître!--Ah!...Cadio! voilà ce que
+tu m'avais prédit!... (<span class="stage2">Elle croise ses bras sur sa poitrine et s'élance
+dans la mer qui bat le pied du rocher.</span>)</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS, (<span class="stage2">la regardant disparaître.</span>) J'eusse mieux
+fait de l'écouter! J'aurais sauvé l'expédition, moi!
+Mon scrupule perd la royauté et rend ma vie inutile!
+(<span class="stage2">Il arme son pistolet pour se brûler la cervelle; puis, après un moment
+d'hésitation.</span>) Non! il me faut une glorieuse mort!</p>
+
+<hr class="short">
+<br><br>
+<h3>DIXIÈME PARTIE</h3>
+<br>
+
+
+<p>25 juillet 1795, entre Quiberon et Auray.--Un chemin de sable enfoncé
+dans les ravines et bordé de place en place par de maigres buissons.--Un
+convoi de prisonniers monte lentement un roidillon. Des soldats républicains
+l'escortent à pied et à cheval.--On est arrivé en haut de
+la cote. On laisse souffler les chevaux.</p>
+<br>
+
+<p class="stage1">SCÈNE PREMIÈRE.--RABOISSON, MOTUS, LA
+TESSONNIÈRE, puis CADIO.</p>
+
+<p>RABOISSON, (<span class="stage2">sur une charrette.</span>) Soldats, nous sommes
+cruellement entassés ici. Pourquoi nous faire souffrir
+inutilement?</p>
+
+<p>MOTUS. Ça n'est pas notre faute, citoyen prisonnier;
+on n'a pas les moyens de transport qu'il faudrait.</p>
+
+<p>RABOISSON. Laissez marcher ceux de nous qui ne
+sont pas blessés.</p>
+
+<p>MOTUS. Parle à l'officier, citoyen prisonnier: le
+voilà.</p>
+
+<p>RABOISSON, (<span class="stage2">à Cadio, qui s'est approché.</span>) D'abord, monsieur
+l'officier, nous ne sommes pas prisonniers à la
+rigueur, puisque nous nous sommes rendus par capitulation.</p>
+
+<p>CADIO. Je crois que vous vous trompez, mais ce
+n'est pas à moi de prononcer en pareille matière.</p>
+
+<p>RABOISSON. C'est juste. Alors, nous avons recours à
+votre humanité; laissez-nous marcher.</p>
+
+<p>CADIO. Oui, à la prochaine côte.</p>
+
+<p>RABOISSON. Merci, capitaine!</p>
+
+<p>CADIO, (<span class="stage2">aux conducteurs.</span>) En avant, allons! (<span class="stage2">Les charrettes
+prennent une allure un peu plus décidée, les soldats reforment leurs
+rangs. Motus reste en arrière pour visiter le pied engravé de son cheval.
+Cadio revient sur ses pas pour l'appeler.</span>) Voyons, dépêche-toi!
+Il ne faut pas rester seul en arrière la nuit.</p>
+
+<p>MOTUS. Ne crains rien, mon capitaine; j'ai un oeil
+derrière la tête... et, avec ta permission, je vois très-bien
+quelque chose de noir couché dans ce buisson.</p>
+
+<p>CADIO, (<span class="stage2">allant au buisson, le pistolet en main.</span>) Un homme?--Que
+faites-vous là? Vous ne répondez pas? Je fais
+feu sur vous.</p>
+
+<p>LA TESSONNIÈRE, (<span class="stage2">tapi sous le buisson.</span>) Tiens! c'est toi?
+Si j'avais su!... Cadio, mon garçon, fais-moi sauver.
+J'étais sur cette dernière charrette qui s'en va; pendant
+que Raboisson te parlait pour distraire ton
+attention, je me suis laissé glisser au risque de me
+faire grand mal! Grâce à Dieu, je n'ai rien: aide-moi
+à sortir de là; c'est ça, donne-moi la main. Merci!
+Indique-moi le chemin, à présent; je voudrais retourner
+à mon domicile.</p>
+
+<p>MOTUS, (<span class="stage2">riant.</span>)
+ Eh bien, en v'la un qui ne se gêne pas,
+par exemple!</p>
+
+<p>LA TESSONNIÈRE. Mon cher, je ne vous parle pas,
+à vous; faites-moi l'amitié de vous taire quand je
+m'adresse à votre supérieur!</p>
+
+<p>MOTUS. Citoyen vieillard, tu as raison; je ne dis plus
+rien.</p>
+
+<p>CADIO. Que faisiez-vous à Quiberon?</p>
+
+<p>LA TESSONNIÈRE. Oh! bien sûr, je ne m'y battais
+pas. Ce n'est pas de mon âge; d'ailleurs, je n'aime pas
+les Anglais; mais je n'avais pas d'autre moyen pour
+émigrer que de m'adresser à eux.</p>
+
+<p>CADIO. Avant d'aller à Quiberon, vous étiez chez
+Saint-Gueltas?</p>
+
+<p>LA TESSONNIÈRE. Depuis longtemps je l'avais quitté.
+C'est un homme mal élevé et difficile à vivre. J'étais
+tranquille à Ancenis; mais je m'ennuyais, et j'avais
+besoin d'aller dans le Midi pour ma santé. Une fois
+en Angleterre, j'aurais gagné l'Espagne. Les émigrés
+m'ont très-mal reçu au fort Penthièvre. Ces gens-là
+n'ont ni coeur ni raison. J'essayais de me retirer tranquillement
+quand vous m'avez fait prisonnier par
+mégarde. Tiens, prête-moi ton cheval et dis-moi la
+route d'Ancenis.</p>
+
+<p>CADIO, (<span class="stage2">à Motus en levant les épaules.</span>) Partons! (<span class="stage2">Ils s'éloignent
+an galop.</span>)</p>
+
+<p>MOTUS, (<span class="stage2">quand ils ont rejoint la queue du convoi et se remettent au
+pas.</span>) Pardonne-moi, mon capitaine, et permets-moi,
+sans t'offenser, de rire comme un bossu à cause de ce
+particulier...</p>
+
+<p>CADIO. Tais-toi, mon ami. Il ne faut pas nous vanter
+de ce moment d'indulgence. Ce vieillard est idiot à
+force d'égoïsme. Il ne m'intéresse pas; mais il ne peut
+faire aucun mal, et j'aime mieux fermer les yeux sur
+son évasion que d'avoir à le faire fusiller.</p>
+
+<p>MOTUS. Sans te questionner, mon capitaine, crois-tu
+que les autres...?</p>
+
+<p>CADIO. Je n'en sais rien. Es-tu sûr que Saint-Gueltas
+soit sur la première charrette?</p>
+
+<p>MOTUS. On me l'a dit, mon capitaine. Pas plus que
+toi je n'étais présent à l'emballage.</p>
+
+<p>CADIO. Avançons! Je n'ai pas envie que celui-là
+s'échappe.</p>
+
+<p>MOTUS. Mon capitaine, permets une réflexion. Il a
+racheté sa lâcheté de Carnac. Il s'est battu comme un
+lion sur la presqu'île; acculé à la mer, il pouvait se
+sauver en s'y jetant. Il n'a pas voulu. Moi, j'aurais
+souhaité être à portée de le sabrer; mais, à présent
+qu'il est là sur la brouette, je ne lui en veux plus. Et
+toi, mon capitaine? (<span class="stage2">Cadio, sans lui répondre, reprend le galop et
+gagna la tête du convoi.</span>)</p>
+<br>
+
+<p class="stage1">SCÈNE II.--SAINT-GUELTAS, RABOISSON, puis CADIO.
+(<span class="stage2">À deux lieues de là, dans un bois.--Les officiers commandent la
+halte. Les prisonniers descendent et se groupent au centre du détachement,
+qui a rompu les rangs.</span>)</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS, (<span class="stage2">à Raboisson, bas.</span>) Notre convoi est de
+mille, et personne n'est blessé gravement. Nos gardiens
+ne sont pas plus de deux cents ici. Nous allons
+rester deux heures dans ce bois... et la nuit est sombre!
+Est-ce qu'il ne te semble pas que c'est une invitation
+à fuir?</p>
+
+<p>RABOISSON. Pourquoi fuirions-nous? Nous sommes
+prisonniers sur parole; c'est la preuve de la capitulation.</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. L'absence de surveillance est la
+preuve du contraire. On sait que nous allons à la
+mort. M. Hoche, qui veut ménager tout le monde a dû
+ordonner qu'on nous laissât accrochés aux buissons
+de la route.</p>
+
+<p>RABOISSON. M. Hoche a l'âme trop haute pour employer
+de pareils subterfuges. Il a juré à Sombreuil...</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Il n'a rien juré. J'y étais!</p>
+
+<p>RABOISSON. J'y étais aussi, ce me semble! Sombreuil
+nous a dit...</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Sombreuil a perdu la tête! C'est un
+héros, mais c'est un fou! Après avoir parlé à Hoche,
+il a voulu se jeter à la mer. Son cheval a résisté. S'il
+eût traité avec le général, il n'eût pas cherché à fuir
+ou à se tuer.</p>
+
+<p>RABOISSON. Mais j'ai entendu les soldats crier:
+«Rendez-vous! on vous fait grâce!»</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. D'autres nous disaient: «Sauvez-vous!»
+ce qui signifiait: «Vous serez tués, si vous restez.»
+D'ailleurs, les soldats peuvent-ils traiter avec les
+vaincus? Il y a eu là-bas, sur cette pointe de rocher,
+un drame inénarrable, une confusion indescriptible.
+Les mêmes soldats qui nous criaient de fuir tiraient
+sur ceux de nous qui étaient déjà à la mer. J'étais
+calme, je voyais tout. Croyant mourir là, je ménageais
+mes coups, tous portaient. Je sentais que j'étais
+le seul maître de moi, le seul qui, n'ayant pas eu
+d'illusions sur cette dernière lutte, pouvait la contempler
+sans rage et sans terreur. Sais-tu à combien
+d'hommes nous avons cédé, nous qui étions encore
+trois mille cinq cents? A sept cents fantassins que
+nous pouvions écraser. Nous avions tous le vertige,
+ils l'avaient aussi. Tiens! j'ai senti là pour la première
+fois, en voyant des Français s'égorger sous la mitraille
+de l'escadre anglaise, que la guerre civile dépasse son
+but quand elle appelle l'étranger. J'ai rougi du rôle
+qu'on nous faisait jouer. J'ai eu horreur de la rage avec
+laquelle nos compagnons se tuaient les uns les autres
+pour rejoindre les barques et y trouver place. Je pouvais
+fuir aussi, je n'ai pas voulu, non pas tant par
+scrupule que par amour-propre. À présent, je regrette
+d'avoir cédé à cette mauvaise honte. Ces patriotes un
+instant désarmés vont nous livrer à un tribunal militaire
+qui ne peut nous faire grâce, et, moi, je n'ai pas
+ratifié la parole que vous avez formellement donnée
+de ne pas chercher à vous échapper.</p>
+
+<p>RABOISSON. Essaye donc, si le coeur t'en dit; moi,
+j'ai juré de bonne foi: je reste. Songe seulement que
+ta fuite nous expose tous au reproche d'avoir manqué
+à notre serment, et qu'elle autorise contre nous toutes
+les rigueurs de la vengeance.</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. En ce cas, je reste aussi. Pourtant...
+ce pays est royaliste... Les bleus sont imprudents de
+nous transporter ainsi la nuit. Si les paysans qui n'ont
+pas encore donné le voulaient,... te refuserais-tu à être
+délivré?</p>
+
+<p>RABOISSON. Non! s'ils s'exposaient pour notre délivrance,
+nous ne pourrions nous refuser à les seconder.</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Eh bien, attendons... Je ne puis
+croire que, sur cette terre de Bretagne, il ne se trouve
+pas autour de nous quelques centaines d'hommes qui
+veillent sur nous. Ce matin, à Carnac, on nous apportait
+des fruits et des fleurs. Les femmes pleuraient en
+nous montrant à leurs enfants comme des demi-dieux...
+Écoute!... il me semble que j'entends le cri
+de la chouette... Sont-ce des ombres que je vois là-bas
+ramper sous les arbres?</p>
+
+<p>CADIO, (<span class="stage2">qui l'écoute.</span>) Vous ne voyez rien, monsieur. Moi
+aussi, j'ai l'oeil ouvert, et le cri qui résonne dans le
+bois, c'est réellement l'oiseau de la nuit qui chante.
+Nous ne sommes pas imprudents de vous escorter en
+si petit nombre. Nous savons que les paysans ne se
+lèvent pas d'eux-mêmes pour la guerre civile, et qu'en
+perdant leurs chefs, ils recouvrent l'amour du repos et
+de la sécurité. Notre indulgence pour votre malheur
+n'est pas une défaillance de notre patriotisme. N'essayez
+pas de fuir. Personne parmi nous ne fait semblant
+d'oublier son devoir.</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Monsieur Cadio, je suis charmé de
+vous voir pour vous dire...</p>
+
+<p>CADIO. Que les chouans vous ont empêché de vous
+battre avec moi? Je le sais, et je vous plains d'avoir
+eu pour amis les ennemis de votre honneur.</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Si vous étiez aussi héroïque que
+vous vous piquez de l'être, vous feriez en sorte que je
+pusse vider ici avec vous cette affaire d'honneur.</p>
+
+<p>CADIO. Croyez qu'il en coûte à ma haine de ne plus
+pouvoir châtier moi-même l'outrage que vous m'avez
+infligé. Je fais des voeux pour qu'on vous rende la liberté;
+mais mon devoir m'est plus cher que ma vengeance.
+Vous appartenez à la République; je ne puis
+rien ici ni pour vous ni pour moi.</p>
+
+<hr class="short">
+<br><br>
+<h3>ONZIÈME PARTIE</h3>
+<br>
+
+
+<p>À Auray, 10 août 1795.--Quatre heures du matin.--Devant la
+maison d'arrêt.</p>
+
+<br>
+
+<p class="stage1">SCÈNE PREMIÈRE.--CADIO, MOTUS.</p>
+
+<p>MOTUS. Mon capitaine, c'est jour de marché. On va
+encore leur apporter un tas de douceurs; faut-il permettre?...</p>
+
+<p>CADIO. Il faut respecter les témoignages d'amitié;
+les sentiments sont libres. Quant aux prisonniers,
+notre consigne n'est pas de les priver et de les faire
+souffrir.</p>
+
+<p>MOTUS. J'adhère à ton opinion, mon capitaine.
+C'est bien assez d'avoir à supprimer tous les jours leur
+existence... De neuf cent cinquante-deux, ils ne sont
+plus que trois cents à condamner.</p>
+
+<p>CADIO. Pas de réflexion là-dessus!</p>
+
+<p>MOTUS. Mon capitaine, si je t'offense,... tu sais bien
+que pour toi... Enfin suffit! Si tu me disais que j'ai
+outre-passé les lignes du respect que je te dois je me
+passerais mon sabre à travers le corps; mais quelquefois
+tu me permets, quand on n'est pas sous les
+armes, de te parler comme à un simple citoyen, et
+pour lors...</p>
+
+<p>CADIO. Oui, en dehors du service, tu es mon égal et
+mon ami. Eh bien, que veux-tu dire?</p>
+
+<p>MOTUS. Que la corvée d'escorter cette denrée de cimetière
+est contrariante aux coeurs sensibles, et qu'il
+y en a encore au moins pour une quinzaine de jours!
+On fera ce qui est commandé, mais je peux bien verser
+dans ton sein le déplaisir que j'en éprouve. Si j'étais
+blessé, tu me soignerais de tes propres mains,
+comme tu l'as fait plus d'une fois. Dès lors que mon
+âme saigne, tu peux m'assister d'un pansement moral
+dont le besoin se fait sentir.</p>
+
+<p>CADIO. Oui; écoute... Je fais partie, sous peine d'être
+fusillé dans les vingt-quatre heures, du conseil de
+guerre qui prononce sur le sort des prisonniers, et
+pour tous les chefs je prononce la mort. Crois-tu que
+j'agisse ainsi pour plaire au général Lemoine, et que
+la crainte d'être fusillé m'eût empêché de refuser le
+métier de juge, s'il eût révolté ma conscience?</p>
+
+<p>MOTUS. Non, certes, mon capitaine. J'entends la
+chose; tu penses que la mort est juste.</p>
+
+<p>CADIO. Oui, tant que la moitié du genre humain
+sera résolue à égorger l'autre pour la réduire en
+esclavage, il faut frapper ceux qui servent la cause
+du mal. Ils nous ont prouvé qu'ils n'avaient pas de
+parole, et que le pardon était un crime envers la
+patrie.</p>
+
+<p>MOTUS. Je ne dis plus rien, mon capitaine: la conscience
+d'un simple troupier doit porter les armes à
+celle de son supérieur... Mais voici, une vieille citoyenne
+qui veut te parler, et dont le physique ne
+m'est pas inconnu, sans que je puisse dire... J'en ai
+tant vu!</p>
+
+<p>CADIO. Je la connais, moi; laisse-nous.</p>
+
+<br>
+
+<p class="stage1">SCÈNE II--CADIO, LA MÈRE CORNY.</p>
+
+<p>LA MÈRE CORNY. Bonnes gens, c'est-il bien vous?...
+c'est-il bien toi, Cadio? Je te savais ici, je te cherchais...
+Mais te voilà si changé...</p>
+
+<p>CADIO. C'est moi. Comment va-t-on chez vous, mère
+Corny?</p>
+
+<p>LA MÈRE CORNY. Hélas! mon fils, pas trop bien.
+Ceux qui restent sont guéris; mais mon pauvre cher
+homme, ma bru, deux de nos petits-enfants et quasi
+tous nos voisins sont morts, l'an passé, de la malefièvre!</p>
+
+<p>CADIO. Tant pis, mère Corny, j'en ai du regret...
+Mais comment donc venez-vous de si loin?...</p>
+
+<p>LA MÈRE CORNY. Je suis venue pour voir les dames,...
+tu sais bien, la Françoise et la Marie-Jeanne!
+Elles m'avaient fait savoir que je pourrais les trouver
+à Vannes. J'en viens, mais elles sont ici, que l'on m'a
+dit...</p>
+
+<p>CADIO. Elles y étaient, elles n'y sont plus.</p>
+
+<p>LA MÈRE CORNY. C'est-il bien sûr? Je m'imaginais
+qu'elles pourraient bien être dans cette prison-là avec
+les autres malheureux...</p>
+
+<p>CADIO. Elles n'y ont jamais été. Il n'y a pas là une
+seule femme. Tes brigandes sont libres. Tu les retrouveras
+à Vannes.</p>
+
+<p>LA MÈRE CORNY. Ah! bon Jésus! faut donc que j'y
+retourne? Me v'là au bout de mes jambes et de mon
+argent!</p>
+
+<p>CADIO. Est-ce que je peux vous épargner le voyage?
+J'écrirais ce que vous voulez leur dire, et j'enverrais
+un exprès.</p>
+
+<p>LA MÈRE CORNY. Dame! ça n'est pas de refus... à
+moins que... C'est un gros secret, Cadio!</p>
+
+<p>CADIO. Si c'est quelque chose contre la République,
+ne me le dites pas, je serais forcé...</p>
+
+<p>LA MÈRE CORNY. Non, non! ça n'est rien comme ça.
+Dis-moi, Cadio, je me fie à ta vérité, à toi. Tu as toujours
+été si honnête et si juste! Réponds-moi en franchise:
+étais-tu content ou fâché d'avoir consenti une
+manière de mariage avec...?</p>
+
+<p>CADIO. Ce mariage-là, mère Corny, a fait le malheur
+de ma vie!</p>
+
+<p>LA MÈRE CORNY. Bien, bien!--Alors... voilà ce que
+c'est. Quand le citoyen Rebec a quitté notre paroisse
+par la peur qu'il a eue des menaces du délégué, encore
+que les bleus nous aient laissés tranquilles, mon
+pauvre homme a été nommé municipal, et bien étonné
+qu'il a été quand il a retrouvé au registre de l'état-civil
+les deux feuilles que Rebec avait promis de déchirer.</p>
+
+<p>CADIO. Je sais par lui qu'elles y sont encore.</p>
+
+<p>LA MÈRE CORNY. Et ça te contrarie?</p>
+
+<p>CADIO. Je voudrais qu'elles n'y eussent jamais été!</p>
+
+<p>LA MÈRE CORNY. Elles n'y sont plus, les v'là.</p>
+
+<p>CADIO, (<span class="stage2">ému, regardant les papiers.</span>) Ah! vraiment? vous me
+les rendez?</p>
+
+<p>LA MÈRE CORNY. Pour que tu les rendes à mes pauvres
+brigandes, qui les brûleront d'accord avec toi.</p>
+
+<p>CADIO. Elles sont averties?</p>
+
+<p>LA MÈRE CORNY. Nenni! elles ne savent rien, sinon
+que je voulais les voir.</p>
+
+<p>CADIO. C'est donc votre mari qui a soustrait...?</p>
+
+<p>LA MÈRE CORNY. Non! il n'eût point osé! après sa
+mort, on a nommé un ancien royaliste à sa place; j'ai
+dit au nouveau maire en causant: «Faudrait enlever
+ça, c'était promis!» Il n'a pas eu peur, lui! Il croyait
+que la République allait nommer un roi. On le croyait
+tous, bonnes gens, après la paix de Nantes! Mais v'là
+que ça ne va plus si bien, puisque vous fusillez tous
+les royalistes! Tant qu'à ces feuilles, je te les donne.
+Tu les remettras fidèlement, pas vrai?</p>
+
+<p>CADIO. Je m'y engage, vous pouvez retournez chez
+vous. Pour mon compte, je vous remercie. En quoi
+puis-je vous obliger?</p>
+
+<p>LA MÈRE CORNY. Tu peux m'obliger grandement.
+J'ai un de mes gars, le plus jeune, qui est soldat dans
+ton régiment, et qui est enragé, voyez un peu! de se
+battre avec vous autres. Prends-le auprès de toi quand
+on ira au feu, empêche-le d'y aller!</p>
+
+<p>CADIO. Voilà ce que je ne peux pas vous promettre;
+mais je peux lui faire avoir de l'avancement, s'il le
+mérite, et, en tout cas, lui témoigner de l'intérêt.
+Dites-moi le nom de son bataillon.</p>
+
+<p>LA MÈRE CORNY, lui donnant un autre papier. Tiens, c'est
+là, en écrit. En te remerciant, Cadio; mais je vois
+venir Rebec. Je n'ai pas de fiance en lui, et je me
+sauve: ne lui dis pas...</p>
+
+<p>CADIO. Soyez tranquille, je le connais!</p>
+
+<br>
+
+<p class="stage1">SCÈNE III.--CADIO, REBEC.</p>
+
+<p>CADIO. Pourquoi es-tu ici? Tu m'avais promis de ne
+pas quitter Carnac tant qu'il y aurait des malades et
+des blessés dans ton auberge?</p>
+
+<p>REBEC. Un mot en secret, capitaine!</p>
+
+<p>CADIO. Je t'écoute.</p>
+
+<p>REBEC. Nos braves blessés vont bien, on les soigne
+au mieux, et bientôt ils pourront rejoindre. Il s'agit
+d'une affaire... assez importante;... mais je voudrais
+connaître ta façon de penser.</p>
+
+<p>CADIO. Pas de préambule, je n'ai pas le temps de
+faire la conversation; dis tout de suite.</p>
+
+<p>REBEC. Permets, permets! Tu es toujours chargé,
+pour ta part, de la garde des prisonniers et de la noble
+fonction de faire expédier ces infâmes?</p>
+
+<p>CADIO. Tu le sais fort bien, mais abstiens-toi des qualifications;
+nul n'a le droit d'insulter les condamnés.</p>
+
+<p>REBEC. Bien, capitaine, bien! vous parlez noblement...
+Cependant... tu tiens à ce que tous y passent?</p>
+
+<p>CADIO. Je tiens à faire mon devoir.</p>
+
+<p>REBEC. Il est rude, conviens-en.</p>
+
+<p>CADIO. Cela ne te regarde pas.</p>
+
+<p>REBEC. Si fait. Tout citoyen éprouvé comme je le
+suis a le droit de penser.</p>
+
+<p>CADIO. Ne fais pas sonner si haut ta fidélité, toi qui
+avais des armes et des munitions anglaises cachées
+dans ta maison!</p>
+
+<p>REBEC. J'avais prévu qu'elles vous serviraient, et tu
+serais ingrat de m'en faire un crime.</p>
+
+<p>CADIO, souriant un peu. Le fait est qu'elles nous ont
+bien servi!</p>
+
+<p>REBEC. Et puis j'ai racheté ma faute, si c'en est
+une, en soignant vos blessés.</p>
+
+<p>CADIO. Alors, que veux-tu? Finissons-en!</p>
+
+<p>REBEC. Je disais... je disais que tous ces prisonniers
+ne sont pas également coupables. Ceux qui étaient à
+Londres n'avaient pas ratifié le traité de la Jaunaie.</p>
+
+<p>CADIO. Ils sont solidaires des mensonges et des trahisons
+de leur parti.</p>
+
+<p>REBEC, insinuant. Permets, permets! La preuve qu'ils
+ne s'entendaient pas dans ce temps-là, c'est qu'ils
+n'ont pas pu s'entendre à Quiberon. Je ne dis pas que
+la Convention puisse les absoudre; mais le général
+Hoche... il est certain que, s'il le pouvait, il leur ferait
+grâce. Il est parti bien vite, pour ne pas voir
+cette longue et sanglante exécution. Il s'en lave les
+mains, et les vôtres sont condamnées à verser froidement
+le sang des vaincus! C'est commode, conviens-en,
+de se tirer comme ça des choses désagréables!
+On s'en va couronné des lauriers de la victoire, adoré
+des populations,... et le rude militaire, l'homme austère
+et résigné, comme voilà le général Lemoine... et
+toi-même, vous restez chargés de la besogne du bourreau
+et de l'exécration des royalistes passés, présents
+et à venir. L'exécution tire à sa fin, il est temps. Vos
+soldats se lassent et s'attristent. Je les vois, je les observe;
+ils ne rient ni ne chantent, et les cabarets, où,
+au commencement, on venait, dit-on, pour s'étourdir
+et s'exalter, sont muets et déserts aujourd'hui. Toi-même,
+capitaine Cadio, tu es pâle, tu es malade, tu
+en meurs!</p>
+
+<p>CADIO, troublé. N'importe, j'irai jusqu'au bout!</p>
+
+<p>REBEC. Il paraît qu'ils meurent bien, ces malheureux?</p>
+
+<p>CADIO. Ils n'ont que cela à faire pour se racheter
+de la honte.</p>
+
+<p>REBEC. Alors, toi, tu es incorruptible?</p>
+
+<p>CADIO, (<span class="stage2">se redressant.</span>) Que signifie ce mot-là?</p>
+
+<p>REBEC, (<span class="stage2">embarrassé.</span>) J'ai voulu dire inflexible!</p>
+
+<p>CADIO. Le mot t'a échappé, il m'éclaire! Tu me
+crois capable...</p>
+
+<p>REBEC. Mon Dieu, mon Dieu! tu es homme comme
+un autre! Tu m'as écouté quand je t'ai révélé la validité
+de ton mariage; tu as profité de mon conseil
+pour faire valoir tes droits. Je t'ai rendu là un service
+que tu ne dois pas oublier, Cadio!</p>
+
+<p>CADIO. Tu as cru... Oui, je me souviens, à présent;
+tu as dû croire et tu as cru que je spéculerais sur la
+situation comme toi, imbécile!...</p>
+
+<p>REBEC, (<span class="stage2">inquiet.</span>) Tu te fâches... Tu es mal disposé, je
+te quitte.</p>
+
+<p>CADIO, (<span class="stage2">le retenant.</span>) Non pas, tu es chargé de négocier
+la rançon de quelque prisonnier, et tu as cru que je
+m'y prêterais. Tu vas te confesser, ou bien...</p>
+
+<p>REBEC, (<span class="stage2">effrayé.</span>) Non, non! ne me traite pas en suspect...
+Diable! je n'ai pas envie de m'exposer pour
+cette dame...</p>
+
+<p>CADIO. Quelle dame? Réponds tout de suite!</p>
+
+<p>REBEC. Je dirai tout, j'irai au-devant de tes soupçons.
+Je venais pour te révéler un complot tendant à
+délivrer deux prisonniers condamnés à mort dans la
+séance d'hier, Saint-Gueltas et Raboisson. J'avoue que
+le dernier m'intéresse, mais...</p>
+
+<p>CADIO. Quelle est la femme qui s'intéresse à Saint-Gueltas?
+Nomme-la, je le veux!</p>
+
+<p>REBEC. C'est celle que les insurgés appellent <i>la
+grand'comtesse</i>, c'est la citoyenne de Roseray.</p>
+
+<p>CADIO. Tu as reçu des offres?</p>
+
+<p>REBEC. Je m'en suis laissé faire pour pénétrer cette
+infernale machination. (<span class="stage2">Baissant la voix et observant Cadio.</span>)
+Elle offrirait deux cent mille francs...</p>
+
+<p>CADIO. Voilà qui est bon à savoir.</p>
+
+<p>REBEC. Il est bien entendu que tu n'es pas plus tenté
+que moi...</p>
+
+<p>CADIO. Je ne le suis pas, mais tu l'es. Tu vas tout
+avouer, ou je t'arrête.</p>
+
+<p>REBEC. M'arrêter? Comme tu y vas!... Je révélerai
+tout ce que je sais. Si Saint-Gueltas et Raboisson, qui
+sont ou seront avertis, peuvent, au moment de l'exécution,
+se jeter dans la palude qui borde la prairie et
+franchir le Loch à la nage, ils trouveront sur l'autre
+rive les moyens de fuir.</p>
+
+<p>CADIO. Tu ne sais rien de plus?</p>
+
+<p>REBEC. Rien, je le jure!</p>
+
+<p>CADIO, (<span class="stage2">à deux soldats qui passent pour relever la garde.</span>) Mettez
+ce citoyen aux arrêts.</p>
+
+<p>REBEC. Tu m'empoignes quand même? Sacristi!
+c'est mal, cela, c'est injuste!</p>
+
+<p>CADIO. Si tu as dit la vérité, tu n'as rien à craindre,
+tu seras libre dans deux heures.</p>
+
+<br>
+
+<p class="stage1">SCÈNE IV.--CADIO, MOTUS, <span class="sc">quelques Soldats</span>. (<span class="stage2">Six
+heures du matin, même jour.--Un bois qui descend en pente au bord
+de la rivière du Loch, à une faible distance d'Auray.--En face est
+la prairie appelée aujourd'hui le Champ des Martyrs<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a>
+<a href="#footnote7"><sup class="sml">7</sup></a>. C'est le lieu de
+l'exécution, encore désert.</span>)</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote7"
+name="footnote7"><b>Note 7: </b></a><a href="#footnotetag7">
+(retour) </a> On a enclos cette prairie, et on y a élevé une chapelle expiatoire
+sous la Restauration. On y va en pèlerinage, et il s'y fait des miracles.</blockquote>
+
+<p>CADIO, (<span class="stage2">postant ses hommes de distance en distance dans le taillis
+qui borde le rivage.</span>) Tenez-vous cachés et faites feu sur
+les prisonniers qui tenteraient de s'évader par ici, à
+moins que la trompette ne vous avertisse d'attendre.
+(<span class="stage2">À Motus.</span>) Viens avec moi. (<span class="stage2">Ils montent un peu plus haut dans
+le bois.</span>)</p>
+
+<p>MOTUS. D'ici, mon capitaine, nous verrons sans
+qu'on nous voie, et nous distinguerons sans empêchement
+le lieu de l'exécution. La chose n'est point
+gaie, quoi qu'on en dise; mais nous ne sommes point
+ici pour notre plaisir.</p>
+
+<p>CADIO. Non sans doute. Raboisson était un homme
+doux et railleur, ne croyant pas au bien, mais n'aimant
+pas le mal.</p>
+
+<p>MOTUS. Tu l'as connu quand tu servais, malgré toi,
+de trompette sur la cornemuse, du temps de la guerre
+de Vendée?</p>
+
+<p>CADIO. Oui, j'ai vu là plusieurs de ceux que je suis
+forcé de condamner aujourd'hui.</p>
+
+<p>MOTUS. Te souviens-tu, mon capitaine, du jour où
+je t'ai bandé les yeux au château de Sauvières?...</p>
+
+<p>CADIO. Oui certes, je m'en souviens, aujourd'hui
+surtout!</p>
+
+<p>MOTUS. Et moi, ça me revient comme dans un rêve.
+On faisait semblant de vouloir te fusiller.</p>
+
+<p>CADIO. Et j'avais peur.</p>
+
+<p>MOTUS. Oh! tout le monde a peur la première fois
+devant la gueule d'un fusil; mais quand je pense que,
+sans l'humanité et la patience du capitaine Ravaud,
+j'aurais fusillé comme espion l'homme le plus brave
+que j'aie jamais connu?</p>
+
+<p>CADIO. Je t'entends: nous fusillons là-bas des gens
+qui meurent mieux que je n'aurais su mourir alors!</p>
+
+<p>MOTUS. Sans t'offenser, mon capitaine, l'émigré
+Raboisson est un citoyen poli que je regretterais
+d'abattre...</p>
+
+<p>CADIO. Tu peux être tranquille là-dessus. Raboisson
+n'essayera pas de fuir.</p>
+
+<p>MOTUS. Alors, tant mieux. Le bandit Saint-Gueltas
+ne m'intéresse pas, d'autant plus que tu lui en
+veux...</p>
+
+<p>CADIO. A présent, non, s'il accepte son arrêt. La
+haine expire devant les tombeaux. Silence! attention
+à ce qui se passe là-bas!</p>
+
+<p>MOTUS, (<span class="stage2">au bout d'un moment.</span>) Voilà le détachement. Pas
+un seul curieux aujourd'hui. Ils se sont dégoûtés d'être
+écartés de la scène par la prudence des camarades.</p>
+
+<p>CADIO. La campagne est déserte là-bas. Les mesures
+d'évasion sont donc concentrées par ici.</p>
+
+<p>MOTUS. Mon capitaine, voilà des gens qui coupent
+de l'osier dans la palude. C'est pour frayer ou indiquer
+le chemin aux fuyards.</p>
+
+<p>CADIO. C'est possible; mais que signifie cette halte
+à l'entrée de la prairie? Les fossoyeurs sont-ils gagnés
+aussi? Ils n'ont pas fini d'ouvrir la tranchée où doivent
+tomber les condamnés.</p>
+
+<p>MOTUS. Mon capitaine, je les connais tous; si tu
+veux me prêter ta lorgnette, je te dirai leurs noms.</p>
+
+<p>CADIO. Je ne veux pas le savoir. Je serais forcé de
+les condamner aussi à mourir. Empêchons l'évasion,
+et ne recherchons pas ceux qui la favorisent.</p>
+
+<p>MOTUS. Ah! je vois d'ici Saint-Gueltas, du moins je
+crois...</p>
+
+<p>CADIO. Je le vois, moi, sois tranquille!</p>
+
+<br>
+
+<p class="stage1">SCÈNE V.--<span class="sc">SAINT-GUELTAS, RABOISSON, L'ABBÉ
+SAPIENCE, STOCK, un Sous-Officier, un Soldat,
+deux Jeunes Soldats.</span> (<span class="stage2">Dans la prairie en face.--Une
+clôture en haie vive sans continuité borde le talus qui descend à la
+palude. Au delà est la rivière, puis le bois où sont cachés Motus, Cadio
+et ses hommes.--De grands arbres bordent un chemin, de l'autre côté
+de la prairie.--Quarante condamnés au centre d'un détachement d'infanterie
+sont à l'entrée.--Les soldats séparent les condamnés en deux
+groupes de vingt personnes chacun.</span>)</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS, (<span class="stage2">qui regarde tout avec attention et curiosité, à
+Raboisson, qui est près de lui.</span>) Je ne vois pas encore comment
+on va s'y prendre pour nous expédier.</p>
+
+<p>RABOISSON, (<span class="stage2">tranquille et souriant.</span>) Aucun de ceux qui
+sont venus ici avant nous pour la même affaire qui
+nous y amène ne reviendra nous le dire; mais je vois
+ce que c'est: on creuse une fosse de vingt-cinq ou
+trente pieds de long, on nous forme en pelotons de
+vingt individus, on nous range face à la tranchée, et
+on nous fusille par derrière à bout portant. Nous tombons
+le nez en terre, et tout est dit. Nous sommes
+morts et enterrés du coup!</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. C'est une mort ignoble! Et personne
+ici pour nous voir tomber! personne ne racontera avec
+quelle assurance ou quelle grâce nous aurons su mourir!
+Pas un regard ami, pas une larme d'amour!</p>
+
+<p>UN SOLDAT, (<span class="stage2">bas, à son camarade.</span>) Ces rosses de terrassiers
+n'en finiront pas aujourd'hui? Est-ce embêtant
+d'attendre comme ça?</p>
+
+<p>L'ABBÉ SAPIENCE, (<span class="stage2">qui l'écoute.</span>) Oui, c'est une infamie,
+une cruauté gratuite! on prolonge notre agonie.</p>
+
+<p>LE SOLDAT. Ah! si vous croyez que ça nous amuse,
+nous, d'être là pour ce que nous avons à y faire!</p>
+
+<p>UN SOUS-OFFICIER, (<span class="stage2">au soldat.</span>) Huit jours de salle de
+police pour avoir parlé aux condamnés! (<span class="stage2">Il court aux
+fossoyeurs.</span>) Ça finira-t-il, voyons, sacré mille tonnerres?
+Qui m'a flanqué des clampins comme ça? Voulez-vous
+qu'on vous fasse dépêcher, la baïonnette dans les reins?</p>
+
+<p>UN TOUT JEUNE SOLDAT, (<span class="stage2">tout bas, à un autre.</span>) Si ça dure
+encore cinq minutes, mon fusil me tombera des mains.
+La tête me tourne et le coeur me manque.</p>
+
+<p>L'AUTRE. Allons, allons, c'est la consigne, faut y
+aller! (<span class="stage2">Le jeune soldat s'évanouit.</span>)</p>
+
+<p>LE SOUS-OFFICIER. Qu'est-ce qu'il y a, mille noms
+de...?</p>
+
+<p>L'AUTRE JEUNE SOLDAT. Faites excuse, mon caporal,
+c'est le camarade qui ne peut pas supporter l'ennui
+d'attendre... (<span class="stage2">Le sous-officier jure et tempête. Il est aussi ému
+que les autres et se soutient par la colère. Les terrassiers, effrayés, se
+hâtent.</span>)</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS, (<span class="stage2">à Raboisson, à l'autre bout, de la prairie.</span>) Il
+paraît qu'on veut nous donner le temps de dire nos
+prières! Que signifie cette pose que nous faisons ici?</p>
+
+<p>RABOISSON. Je ne sais, qu'importe? La vie n'est
+pas belle, mais on peut bien la supporter un quart
+d'heure. Regarde donc le soldat qui est à ma gauche.</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Le diable m'emporte, c'est Stock!
+un de ceux qui vont nous tuer. Il s'est enrôlé dans les
+bleus après Savenay pour sauver sa vie, le lâche! Je
+veux le faire pâlir! (<span class="stage2">Haut.</span>) C'est aujourd'hui le 10 août,
+je crois! (<span class="stage2">Stock fait un geste de menace comme s'il voulait prendre
+Saint-Gueltas au collet, et lui glisse un billet dans la main.</span>)</p>
+
+<p>RABOISSON, (<span class="stage2">bas.</span>) Qu'est-ce que c'est?</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS, (<span class="stage2">après avoir lu à la dérobée.</span>) La comtesse
+veut et peut nous sauver; il ne faut qu'un moment
+d'audace. (<span class="stage2">Il lui passe le billet.</span>)</p>
+
+<p>RABOISSON, (<span class="stage2">après avoir lu.</span>) Très-aimable de sa part!
+tu la remercieras pour moi.</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Tu ne veux pas profiter?...</p>
+
+<p>RABOISSON. Ma foi, non, je suis las de vivre; nous
+le sommes tous! Notre cause est perdue, nous ne
+pouvons plus protester que par notre mort; sachons
+mourir, ce n'est pas le diable.</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Eh bien, moi, je ne veux pas
+mourir bêtement! Il me faut une dernière aventure,
+une dernière émotion! Je cours embrasser ma belle
+amie, et je reviens ici partager ton sort.</p>
+
+<p>RABOISSON. Alors, fais attention au signal qu'elle
+t'indique.</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Oui, je suis de sang-froid, et pourtant
+le coeur me bat! Grâce à cette femme terrible et
+charmante, l'amour aura mes dernières palpitations!</p>
+
+<p>RABOISSON. Allons, tu es heureux à ta manière jusqu'au
+bout! Moi, je vais plus tranquillement au repos
+du néant absolu. Regarde comme la nature est insensible
+à nos désastres! Le soleil rit dans ce charmant
+paysage. La rivière chante là-bas sous les
+saules, les oiseaux font leurs nids sur ces buissons
+qui nous entourent, et se dérangent à peine.--Et les
+hommes! regarde là-bas ces pêcheurs qui jettent
+leurs filets... Comme ils se soucient peu de nous! Le
+coup qui nous frappera leur fera à peine lever la
+tête, et les oiseaux, un instant effarouchés, reprendront
+leur ouvrage et leurs chansons!</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Moi, je regarde cette terre dont
+l'herbe est foulée sous nos pieds et qui attend nos
+cadavres pour reverdir. Sais-tu que l'endroit est bien
+choisi pour notre sépulture? Il est très-joli, ma foi!
+Qui sait si dans quelques années on n'y viendra pas
+en pèlerinage!</p>
+
+<p>L'ABBÉ SAPIENCE, (<span class="stage2">qui s'est rapproché d'eux.</span>) On y viendra,
+monsieur! La République se perd en nous sacrifiant,
+et le martyre va nous sanctifier!</p>
+
+<p>RABOISSON, (<span class="stage2">riant.</span>) Alors, nos ossements feront des
+miracles? Parlez pour vous, monsieur; mais, moi
+qui n'ai jamais cru à rien, je ne ferai pas marcher
+les paralytiques.</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Et moi donc! à moins que ma
+poussière ne serve à composer des philtres amoureux...
+(<span class="stage2">On entend des cris et des imprécations sur le côté de la
+prairie qui est opposé à la palude. C'est une rixe simulée entre des
+paysans pour attirer les regards de ce côté-là.</span>)</p>
+
+<p>RABOISSON. C'est le signal, adieu!</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Non pas, au revoir! (<span class="stage2">Il se baisse, traverse
+les buissons, se laisse rouler au bas du talus, rampe dans l'oseraie
+de la palude et se jette dans la rivière.</span>)</p>
+
+<p>UN SOLDAT, (<span class="stage2">s'en apercevant et parlant à son voisin.</span>) Eh bien,
+en v'là, un crâne! Ne dis rien, il a bien gagné d'en
+être quitte.</p>
+
+<p>L'AUTRE. Mais c'est un chef, et un rude!</p>
+
+<p>LE PREMIER. Ah! tant pis, c'est un de moins à
+descendre.</p>
+
+<p>STOCK, bas, (<span class="stage2">à Raboisson.</span>) Eh bien, et vous?</p>
+
+<p>RABOISSON. Merci, Stock, je suis bien ici.</p>
+
+<p>STOCK, (<span class="stage2">à part.</span>) Mieux que moi!</p>
+
+<br>
+
+<p class="stage1">SCÈNE VI.--MOTUS, CADIO, SAINT-GUELTAS, LOUISE,
+<span class="sc">un Sous-Officier, un Soldat.</span> (<span class="stage2">Dans le bois, sur l'autre
+rive du Loch.--Saint-Gueltas, au moment d'aborder, est aperçu
+par les bleus en embuscade, qui tirent sur lui. Il disparaît.</span>)</p>
+
+<p>MOTUS, (<span class="stage2">qui observe d'un peu plus haut avec Cadio.</span>) L'affaire
+est faite, mon capitaine.</p>
+
+<p>CADIO. À moins qu'il ne nage entre deux eaux.
+Regardons bien!</p>
+
+<p>MOTUS, (<span class="stage2">au bout de quelques instants.</span>) Il ne pourrait pas si
+longtemps que ça. Il a été au fond.</p>
+
+<p>CADIO. Non! Vois! (<span class="stage2">Il vise Saint-Gueltas, qui a abordé sous
+les buissons et qui monte droit à lui sans le voir.</span>)</p>
+
+<p>LOUISE, (<span class="stage2">sortant du taillis à côté de Cadio, se jette à ses genoux,
+qu'elle embrasse.</span>) Grâce pour lui, et je suis à toi! (<span class="stage2">Cadio,
+éperdu, laisse retomber son arme.--Louise s'élance au-devant de
+Saint-Gueltas.</span>) Fuyez!</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Louise?</p>
+
+<p>LOUISE. J'ai agi sous le nom d'une autre pour vous
+décider...</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS. Ah! généreuse amie!... Viendras-tu
+avec moi?</p>
+
+<p>LOUISE. Jamais! Fuyez!</p>
+
+<p>SAINT-GUELTAS, (<span class="stage2">voyant Cadio.</span>) Ah! ah! je comprends!
+Je n'accepte pas!... Monsieur Cadio, je vous remercie;
+mais j'ai fait serment à mes amis de retourner
+mourir avec eux. J'y vais, ne vous en déplaise! (<span class="stage2">Il s'élance
+vers la rivière, s'y jette en plongeant, échappe aux balles des soldats
+embusqués, traverse la palude sans que les soldats de la prairie qui le couchent
+en joue tirent sur lui, et, remontant le talus, va prendre son rang
+auprès de Raboisson pour être fusillé, aux acclamations des prisonniers et
+des soldats. Raboisson lui serre la main. Au moment où ils tombent, on
+entend le cri de <i>Vive le roi</i>! et un coup de fusil plus loin derrière eux.</span>)</p>
+
+<p>UN SOUS-OFFICIER. Qu'est-ce que c'est, nom de...?</p>
+
+<p>UN SOLDAT. C'est Stock qui s'est brûlé la cervelle,
+mon caporal. Faites pas attention. C'était un Suisse;
+il avait le mal du pays!</p>
+
+<br>
+
+<p class="stage1">SCÈNE VII.--LOUISE, CADIO. (<span class="stage2">Dans le bois.--Cadio et Motus
+ont porté Louise évanouie sur l'autre versant de la colline.</span>)</p>
+
+<p>LOUISE, (<span class="stage2">revenant à elle.</span>) Ah! Dieu! C'est fini?</p>
+
+<p>CADIO. Vous êtes libre, mademoiselle. Saint-Gueltas
+n'est plus, et voici tout ce qui vous liait à moi! (<span class="stage2">Il lui
+remet les feuilles du registre que lui a confiées la mère Corny, et s'éloigne
+précipitamment en faisant signe à Motus d'accompagner Louise où elle
+voudra.</span>)</p>
+
+<br>
+
+<p class="stage1">SCÈNE VIII.--MARIE, ROXANE, LOUISE, HENRI.
+(<span class="stage2">Midi.--Dans les ruines d'un couvent entre Carnac et Auray.</span>)</p>
+
+<p>MARIE. Oui, laissons passer la grande chaleur.
+Louise a besoin d'une heure de repos. Ici, nous aurons
+l'ombre et la solitude.</p>
+
+<p>HENRI. Si vous y êtes bien, je vais donner l'ordre au
+postillon de dételer les chevaux. (<span class="stage2">Il s'éloigne.</span>)</p>
+
+<p>LOUISE, (<span class="stage2">accablée.</span>) Ah! Marie, que de bontés pour
+moi! Comment avez-vous pu retrouver ma trace? Je
+ne comprends plus rien à ce qui m'arrive aujourd'hui.</p>
+
+<p>ROXANE. Nous avons deviné ton projet plus que
+nous ne l'avons découvert; mais le secret n'a point
+été si bien gardé que nous n'ayons pu te suivre à Auray,
+où l'affaire de ce matin est déjà connue. Ah!
+Louise, quelle folie que de t'exposer pour sauver ce
+misérable! Tu l'aimais donc toujours?</p>
+
+<p>LOUISE. Non certes! j'ai cessé de l'aimer le jour où
+l'espoir d'avoir un fils l'a trouvé insensible et hautain;
+mais le souvenir de l'enfant est sacré, et, quelque
+haïssable que fût le père, je lui devais ce que j'ai
+tenté pour lui. Ah! je hais tous mes souvenirs, sauf
+celui du pauvre enfant et celui de la générosité de Cadio!</p>
+
+<p>MARIE, (<span class="stage2">l'embrassant.</span>) Et celui de mon amitié, ingrate?</p>
+
+<p>LOUISE, (<span class="stage2">se jetant dans son sein.</span>) Oh! toi!... Mais tu ne me
+blâmes pas, toi, j'en suis sûre!</p>
+
+<p>MARIE. Non. J'admire ta grandeur d'âme au contraire,
+car ce n'est pas une dernière faiblesse de l'amour,
+je le sais. (<span class="stage2">A Roxane.</span>) Ne la grondez pas: ce
+serait à nous, républicains, de la trouver coupable
+pour avoir voulu sauver un de nos pires ennemis;
+mais, moi, devant les châtimens et les supplices, je
+suis faible aussi, et j'aurais fait comme Cadio: je
+n'aurais pas tiré sur Saint-Gueltas.</p>
+
+<p>ROXANE. Cadio! allons, il n'y a pas à dire, c'est un
+grand coeur, de nous avoir rendu ces actes! je serais
+capable de l'embrasser, s'il était là.</p>
+
+<p>HENRI, (<span class="stage2">approchant.</span>) Il y est, je viens de l'apercevoir
+là-bas. Entrez dans cette chapelle ruinée, si vous ne
+voulez pas le voir.</p>
+
+<p>ROXANE. Mais, moi, je veux bien le voir, le remercier...</p>
+
+<p>HENRI. Pas encore, il paraît fort troublé. Laissez-moi
+connaître l'état de son âme. Marie peut rester,
+elle le calmera encore mieux que moi. (<span class="stage2">Louise et Roxane
+s'éloignent.</span>)</p>
+
+<br>
+
+<p class="stage1">SCÈNE IX.--<span class="sc">Les Mêmes</span>, CADIO, MOTUS, puis LOUISE
+et ROXANE, qui s'étaient retirées à l'arrivée de Cadio.</p>
+
+<p>CADIO, (<span class="stage2">voyant Motus derrière lui.</span>) Que viens-tu faire ici?
+où est la personne que je t'ai dit d'accompagner...?</p>
+
+<p>MOTUS. Mon capitaine, j'ai exécuté tes ordres. J'ai
+accompagné la jeune citoyenne jusqu'à la porte d'Auray,
+où elle m'a dit qu'elle voulait entrer seule. De là,
+j'ai été à la prison, faire mettre en liberté le citoyen
+Rebec; après quoi, pensant bien que tu viendrais ici
+selon ta coutume, je m'y suis rendu pour te communiquer
+une pétition... Mais je vois que ce n'est pas le
+moment, tu n'as pas l'air absolument satisfait.</p>
+
+<p>CADIO. Dis toujours.</p>
+
+<p>MOTUS. Eh bien, c'est la citoyenne Javotte, la belle
+fille et la brave patriote qui n'a point voulu rejoindre
+son bourgeois, et qui souhaiterait l'honneur d'être attachée
+au régiment en qualité de cantinière, si la
+chose ne te déplaît pas.</p>
+
+<p>CADIO. Accordé.</p>
+
+<p>MOTUS, (<span class="stage2">ému.</span>) Merci, mon capitaine.</p>
+
+<p>CADIO. Laisse-moi à présent.</p>
+
+<p>MOTUS. Sans t'offenser, mon capitaine, tu me parais
+plus molesté que de coutume...</p>
+
+<p>HENRI, (<span class="stage2">paraissant.</span>) Ne t'inquiète pas, mon brave, je
+suis là. (<span class="stage2">Motus fait le salut militaire et s'éloigne.</span>)</p>
+
+<p>CADIO, (<span class="stage2">surpris de voir Henri.</span>) Toi? (<span class="stage2">Voyant Marie.</span>) Et vous?
+Où est mademoiselle...?</p>
+
+<p>HENRI. En sûreté, nous y avons pourvu.</p>
+
+<p>CADIO. Vous savez donc ce qui s'est passé tantôt?</p>
+
+<p>MARIE. Elle nous l'a dit. Elle t'admire et te bénit,
+Cadio!</p>
+
+<p>CADIO, (<span class="stage2">avec amertume.</span>) Vraiment! Elle est émerveillée
+de se trouver libre au moment où, pour sauver son
+amant, elle consentait à suivre son mari?</p>
+
+<p>HENRI. Tu crois donc toujours l'être?</p>
+
+<p>CADIO. Non, elle ne m'est plus rien. Moi aussi, je
+suis libre; j'oublierai.</p>
+
+<p>MARIE. Que venais-tu donc faire dans cette solitude,
+Cadio?</p>
+
+<p>CADIO. Je ne venais pas me brûler la cervelle. J'appartiens
+à la patrie; je suis tout à elle, à présent que
+je n'ai plus d'injure à venger. Je venais ici chercher
+le calme que j'y trouve quelquefois C'est le couvent
+où j'ai failli être moine. Je me demande si ce n'était
+pas là ma destinée! Je serais chassé, je serais errant
+aujourd'hui; mais j'aurais dans l'esprit une idée
+fixe: celle de me préserver de l'amour pour plaire à
+Dieu, tandis que je m'en suis préservé pour remplir
+un devoir chimérique, celui de rester digne d'une
+femme qui me méprisait.</p>
+
+<p>HENRI. Que dis-tu là? Tu as donc toujours aimé
+Louise?</p>
+
+<p>CADIO. À présent, je peux l'avouer: je l'ai aimée
+comme je l'ai haïe, passionnément! sans aucun espoir,
+et rempli de dégoût pour le choix qu'elle avait
+fait, je me suis obstiné à être un homme plus fort,
+plus brave, plus chaste que celui qu'elle me préférait.
+Ah! l'effroyable travail auquel je me suis condamné
+pour plier ma nature contemplative à ces habitudes
+d'énergie et de stoïcisme! J'ai failli en devenir fou!..
+Et, quand, après avoir vaincu tous mes instincts, j'avais
+réussi à me rendre terrible au lieu de tendre que
+j'étais, je me retrouvais toujours en face de l'impossible!
+«Elle ne saura pas tes souffrances, elle n'assistera
+pas à tes combats, tu n'auras jamais un nom
+qui remplisse une page de l'histoire, et dont l'éclat
+efface celui que ton rival a reçu de ses pères. Elle ne
+rougira pas de t'avoir méconnu, elle ne se doutera
+pas que tu es supérieur à son idole!» Voilà ce que
+je me disais, Henri! Ah! pourquoi as-tu mis dans
+mon coeur cette soif de devenir un homme? Je ne
+pouvais pas aspirer à demi, moi qui dès l'enfance m'étais
+paresseusement abandonné à la facile douceur de
+ne rien être! J'étais heureux comme l'oiseau des bois
+et comme la fleur des bruyères! Tu m'as fait croire
+que la race humaine était plus noble, plus digne du
+regard de Dieu; hélas! j'ai foulé aux pieds la musette
+du bohémien, et j'ai pris le sabre qui donne l'envie
+de tuer, le cheval dont la course enivre! J'ai respiré
+l'odeur de la poudre, et je me suis cru bien
+grand! Pauvre fou! j'oubliais que l'homme développe
+en lui, avec la fièvre de la lutte, la fièvre de l'amour,
+et que plus il fait bon marché de sa vie, plus il est
+avide d'un jour où sa vie se complète par le bonheur.
+Ah! mes amis, n'admirez pas votre ouvrage, vous
+avez fait un malheureux!</p>
+
+<p>MARIE, (<span class="stage2">lui prenant la main.</span>) Si Louise avait quitté brusquement
+Saint-Gueltas pour venir avec toi, est-ce que
+tu l'aurais estimée?</p>
+
+<p>CADIO. Il y a eu un jour où, dans l'horreur du carnage,
+elle m'a mis une arme dans la main en me disant:
+«Garde-moi, venge-moi!» Elle ne savait ce qu'elle
+faisait, elle l'a oublié peut-être! Moi, je m'en souviens,
+car, ce jour-là, j'étais passé dieu, j'étais invulnérable!
+Une seule petite blessure a fait couler mon sang, elle
+l'a essuyé, elle pleurait. Moi, j'étais heureux, j'étais
+fou! J'aurais dû mourir ce jour-là.</p>
+
+<p>HENRI. Et, aujourd'hui, tu crois que sa reconnaissance
+est moindre, son amitié moins sincère?</p>
+
+<p>CADIO. Aujourd'hui, elle aime Saint-Gueltas mort,
+comme elle l'a aimé vivant. Le destin qui me poursuit
+a donné une belle mort à ce maudit, et à moi
+l'affront de la lui laisser conquérir, sous peine d'être
+lâche en tuant de ma main un rival sans défense.
+Louise s'est flattée de m'avoir désarmé en me promettant...
+Ah! dites-lui bien que ce n'est pas pour
+elle, que c'est pour moi-même que je me suis abstenu
+de le frapper! Dites-lui que sa promesse était lâche et
+odieuse; elle a cru que je voulais d'elle autre chose
+que son amour! Elle m'a jugée d'après lui! Tenez!
+son âme est flétrie comme sa personne, comme sa vie,
+comme son honneur. Tout est usé en elle, la joie d'être
+mère et la douleur de l'avoir été. Son coeur est
+glacé, les baisers d'un débauché ont souillé ses lèvres...
+Il ne reste plus d'elle que la brigande ennemie
+de son pays et alliée des traîtres. Ses voeux sont pour
+l'Angleterre, le Dieu qu'elle prie est le même fétiche
+que les moines voulaient me faire adorer ici; c'est le
+roi du ciel qui gouverne le monde à la façon des rois
+de la terre, en consacrant l'esclavage! Elle méprise le
+peuple dont elle s'est servie pour nous faire la guerre
+et dont elle rougirait d'accepter l'alliance... Elle est
+vaine, elle est folle, elle est aveugle,... et je l'aimais,
+moi qui aurais dû la trouver indigne d'être la compagne
+d'un soldat de la République!</p>
+
+<p>LOUISE, (<span class="stage2">paraissant.</span>) J'en suis indigne, Cadio, c'est
+vrai! Considérez-moi comme morte et pardonnez-moi.
+Un éternel repentir expiera mon égarement.</p>
+
+<p>CADIO. Que je vous pardonne! Est-ce que vous l'accepteriez,
+mon pardon?</p>
+
+<p>LOUISE. Puisque je vous le demande...</p>
+
+<p>CADIO. Ah! vous n'accepteriez pas celui de l'amour...:</p>
+
+<p>MARIE. Aujourd'hui, non! Son âme est brisée; mais
+le temps efface les plus cruels souvenirs. (<span class="stage2">Bas.</span>) Reviens
+dans un an, Cadio, et je te réponds d'elle.</p>
+
+<p>CADIO, (<span class="stage2">avec douleur.</span>) Elle pleure!... elle pleure amèrement!...
+Louise, est-ce <i>lui</i> que vous pleurez?</p>
+
+<p>LOUISE. Non, Cadio, c'est le mal que je t'ai fait.</p>
+
+<p>HENRI. Vous pouvez le réparer, Louise. Vous voyez
+bien qu'il vous aime plus que jamais!</p>
+
+<p>LOUISE. Eh bien, qu'il revienne dans un an. Jusque-là,
+je vivrai de sa pensée; elle aura purifié mon
+âme et retrempé ma vie! (<span class="stage2">Elle s'éloigne.</span>)</p>
+
+<p>CADIO. Un an! Elle veut porter le deuil de Saint-Gueltas...</p>
+
+<p>MARIE. Non! Elle t'aime depuis la terrible journée
+de Carnac. Je le sais, moi; mais elle craint l'amertume
+de tes ressentiments, et des reproches qu'elle ne
+mérite plus de toi, puisqu'elle se les fait à elle-même.</p>
+
+<p>CADIO. Elle m'aime et elle me craint!... Ah! je serais
+un lâche si j'achevais de briser ce pauvre coeur
+de femme! Non, non, Marie, dites-lui que je n'ai pas
+travaillé en vain à me rendre fort. Je saurai étouffer
+en moi les tortures de la jalousie. C'est à cela maintenant
+que j'appliquerai ma volonté, je me suis soutenu
+par la haine; je saurai m'élever par l'amour.</p>
+
+<p>HENRI. Bien, Cadio! Te voilà dans le vrai; tu entres
+dans le grand courant qui entraîne la patrie, lasse
+de violence, vers la réconciliation. Le besoin d'aimer
+est l'impérieux résultat de nos déchirements. Tu vas
+quitter cette sanglante arène pour quelques semaines,
+j'apporte ici ton congé; tu le trouveras à Auray. Viens
+nous rejoindre à Nantes, où nous emmenons Louise.
+Là, vous oublierez que vous représentez tous deux,
+les partis extrêmes de la lutte: elle, le passé avec ses
+erreurs; toi, le présent avec ses excès. Marie m'a
+pardonné d'être gentilhomme, Louise te pardonnera
+d'être sans famille. Le temps est venu où l'on ne
+vaut que par soi-même; la Révolution a consacré
+le principe, c'est à l'amour de sanctifier le fait.</p>
+
+<p>ROXANE, (<span class="stage2">qui l'écoute.</span>) C'est bien fort, Henri, ce que tu
+dis là!... Si au moins Cadio était général!</p>
+
+<p>HENRI. Soyez tranquille, il le deviendra!</p>
+
+<p>FIN</p>
+<br><br><br>
+<p>POISSY.--TYP. ET STÉR. DE AUG. MOURET</p>
+
+
+
+
+
+
+
+<br><br>
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Cadio, by George Sand
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CADIO ***
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+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
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+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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