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+The Project Gutenberg EBook of Le cheval sauvage, by Thomas Mayne Reid
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Le cheval sauvage
+
+Author: Thomas Mayne Reid
+
+Release Date: June 21, 2009 [EBook #29191]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CHEVAL SAUVAGE ***
+
+
+
+
+Produced by Laurent Vogel, Rénald Lévesque and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
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+
+
+LE
+CHEVAL SAUVAGE
+
+
+
+
+8e SERIE,--FORMAT PETIT IN-8º.
+
+POITIERS.--TYPOGRAPHIE OUDIN.
+
+
+
+
+[Illustration: Sa robe blanche se détachait sur le fond vert du
+feuillage.]
+
+
+
+LE
+CHEVAL
+SAUVAGE
+
+PAR
+MAYNE-REID
+
+
+
+PARIS
+H. LECÈNE ET H. OUDIN, ÉDITEURS
+17, RUE BONAPARTE, 17
+
+LE
+
+CHEVAL SAUVAGE
+
+
+
+
+I
+
+LA LETTRE.
+
+
+--Dans notre dernière campagne au Mexique, dit le capitaine Worfield en
+achevant de rouler sa cigarette, j'avais été dirigé avec ma compagnie
+sur un village éloigné où nous devions attendre les ordres du quartier
+général. C'était un endroit si triste, si monotone, que de ma vie je ne
+me suis autant ennuyé. Las de cette existence uniforme, où le
+désoeuvrement tenait toute la place, je finis par demander mon
+changement de garnison. Mais les semaines s'écoulaient, et je ne
+recevais pas de réponse. Evidemment, mon colonel m'avait oublié, ou bien
+il avait ses motifs pour ne pas déférer à mon désir. J'aurais eu tort
+après tout de me plaindre de son silence, car ce fut juste à ce moment
+qu'il m'arriva une aventure que je vais vous raconter.
+
+Un matin, comme je prenais le frais sur ma terrasse, on m'apporta une
+lettre du propriétaire d'une plantation voisine. Elle était ainsi
+conçue:
+
+ «Mon cher Worfield.
+
+ Nous parlions hier du Cheval blanc de la prairie; un de mes
+ gardeurs de troupeaux vient de m'annoncer qu'il l'a aperçu dans
+ les grandes pampas qui touchent à ma propriété. Le malheur veut
+ que je sois cloué au lit et incapable de partir en chasse; mais
+ vous, qui êtes valide et ne savez comment tuer le temps,
+ pourquoi n'essaieriez-vous pas de faire main basse sur le plus
+ beau coursier qu'il y ait au monde? L'homme qui vous remettra ce
+ billet vous dira où il l'a vu.
+
+ Tout à vous. MANUEL DE FAVIA.»
+
+Mon parti fut vite pris. Ce n'était pas la première fois que j'avais
+entendu conter merveille du Cheval blanc de la prairie. Quel est donc le
+chasseur, le trappeur, le marchand porte-balle, le voyageur qui a
+parcouru ces vastes Plaines de l'Amérique du Sud sans avoir recueilli
+quelque légende fantastique sur ces _mustangs_ dont rien n'égale la
+vitesse? Plus rapides que le vent, ils vont par troupes nombreuses,
+défiant toute poursuite. Moi-même, j'en avais vu souvent, et j'avais
+tenté, mais vainement, de les prendre au lasso. Seulement, celui qu'on
+désignait sous le nom de «Cheval blanc de la prairie» avait une
+particularité qui le distinguait de tous les autres: il avait les
+oreilles noires. Tout le reste de sa robe était blanc, d'une blancheur
+de neige fraîchement tombée.
+
+C'était de cet animal étrange et mystérieux que parlait la lettre de
+Manuel. Comment n'aurais-je pas profité de la bonne fortune qui m'était
+offerte? Comment ne pas saisir cette occasion peut-être unique de savoir
+enfin ce qu'il en était? Le porteur du billet était d'ailleurs tout prêt
+à me servir de guide.
+
+Une demi-heure après, en compagnie du gardeur de troupeaux et d'une
+douzaine de mes chasseurs, je passai le fleuve et je m'enfonçai dans les
+profondeurs de la forêt qui s'étendait sur l'autre rive.
+
+Mon escorte se composait de gens qui avaient une longue expérience de la
+chasse. J'avais toute confiance en eux, je ne doutais pas un instant de
+leur habileté et j'espérais bien trouver avec leur aide la piste que
+nous cherchions. Une fois ce résultat acquis, je comptais, pour faire ma
+capture, sur la rapidité de ma jument, qui avait fait ses preuves, et
+sur ma dextérité à manoeuvrer le lasso.
+
+Tandis que nous poussions en avant, je communiquai à mes compagnons
+l'objet de mon expédition. Presque tous connaissaient le Cheval blanc
+par ouï-dire; quelques-uns croyaient bien l'avoir déjà vu dans la
+prairie; tous indistinctement se réjouissaient d'avance des émotions que
+devait leur réserver une chasse si aventureuse.
+
+Nous eûmes d'abord à passer entre d'épaisses broussailles, que les
+lianes, les épines et les ronces rendaient presque impraticables. Mais
+plus loin l'aspect changea et la marche devint plus commode. Les fourrés
+étaient plus rares, les éclaircies plus grandes, et les trouées si
+rapprochées qu'elles se succédaient presque sans interruption.
+
+Nous avions fait une traite d'à peu près dix milles sans halte, lorsque
+nous tombâmes sur la piste que cherchait notre guide. Nous la suivîmes
+quelque temps, et bientôt nous eûmes en vue le troupeau de mustangs.
+
+Jusque-là, le succès de notre entreprise répondait à nos plus téméraires
+espérances. Mais voir une horde de chevaux sauvages et s'emparer du plus
+rapide de tous sont deux choses bien différentes.
+
+La pampa, où paissait le troupeau, avait plus d'un mille d'étendue et,
+comme celles que nous venions de traverser, elle était environnée de
+forêts. Quelques cavales broutaient paisiblement les herbes courtes;
+d'autres chevaux gambadaient, s'ébattaient, se pourchassaient, se
+cabraient, ruaient, hennissaient, s'élançaient les uns contre les autres
+comme dans un combat, puis partaient au galop, livrant au vent leur
+crinière et leur longue queue. Nous étions encore assez loin d'eux, mais
+nous pouvions voir de l'endroit où nous nous trouvions très
+distinctement la beauté de leurs formes, la souplesse et la vigueur de
+leurs membres, l'éclat de leur robe brillant au soleil et trahissant
+l'excellence du pâturage. Il y en avait de toutes les couleurs: des
+bais, des alezans, des zains, des louvets, des saures, des tourdillés,
+des pies, des tavelés, des balzans, des vineux, des truités, des noirs
+jais, des gris charbonnés, mouchetés, souris, porcelaine, pommelés, ces
+derniers en plus grand nombre. Mais où était le magnifique étalon dont
+nous rêvions la conquête? Cette question était sur toutes les lèvres,
+car un coup d'oeil nous avait suffi à tous pour constater que le «Cheval
+blanc de la prairie» ne se trouvait point parmi le troupeau.
+
+Nous échangeâmes des regards qui accusaient toute notre déception.
+Avait-il abandonné la horde pour promener sa course vagabonde loin de là
+dans l'immensité des pampas? S'était-il, au contraire, simplement écarté
+du gros de la troupe avec quelques cavales, comme un roi entouré de sa
+cour tient ses sujets à distance, et n'avait-il fait que pénétrer dans
+une clairière proche de nous pour chercher un tapis de verdure moins
+foulé? Notre guide nous assura que, dans ce dernier cas, il ne serait
+pas difficile de l'obliger à se montrer. Il suffisait d'effaroucher les
+autres cavales, dont les hennissements ne tarderaient pas à l'appeler.
+
+Ce plan ne pouvait toutefois être mis à exécution qu'à la condition de
+cerner le troupeau, car nous avions à craindre qu'il ne partit tout
+entier au galop, dans une direction opposée. Nous nous mîmes donc, sans
+perdre un instant, à former le cordon autour de la pampa. La forêt nous
+servit à merveille pour dérober nos mouvements; et, au bout d'une
+demi-heure, l'investissement de la prairie était accompli.
+
+Les chevaux sauvages continuaient à paître et à s'ébattre sans se douter
+qu'ils étaient emprisonnés dans une ceinture et gardés à vue par des
+chasseurs déterminés. S'ils en avaient eu le moindre soupçon, ils nous
+auraient depuis longtemps échappé, en dépit de toutes nos précautions.
+Le cheval sauvage est de tous les animaux qui vivent en liberté le plus
+prompt à s'effrayer. Le cerf, l'antilope, le buffle redoutent beaucoup
+moins que lui l'approche de l'homme. Le mustang semble connaître et
+prévoir le sort qui l'attend, une fois qu'il tombe au pouvoir de son
+dompteur. On serait presque tenté de croire que ceux qui parviennent à
+s'échapper des plantations et à rejoindre leurs compagnons nomades et
+indépendants, leur ont fait le tableau des souffrances et des ennuis qui
+accompagnent la domestication.
+
+Je m'étais moi-même, sans descendre de selle, transporté à l'autre bout
+de la prairie, en me chargeant, dès que le cercle aurait été fermé, de
+sonner du cor pour épouvanter le troupeau. J'avais porté le cor à mes
+lèvres et m'apprêtai à donner le signal, lorsqu'un cri perçant poussé
+derrière moi paralysa en quelque sorte mon bras. Je me retournai
+vivement. Je me demandai avec stupéfaction d'où venait ce cri, tant il
+était étrange, quand il frappa pour la seconde fois mon oreille. Je le
+reconnus alors: c'était le hennissement du Cheval blanc de la prairie!
+
+Tout près de moi, il y avait une clairière étroite, une sorte d'allée
+qui conduisait, à une autre prairie. J'y entendais distinctement le
+frappement des sabots d'un cheval lancé au galop. Je courus aussi vite
+que me le permettaient les gaulis et j'atteignis presque aussitôt le
+bord de l'éclaircie. Mais le soleil, qui dardait en ce moment d'aplomb,
+m'éblouit au point de m'aveugler. Je fus hors d'état de rien voir.
+Cependant, je continuais à entendre le bruit retentissant des sabots et
+le hennissement perçant. Je me fis alors une visière de la main et je
+parvins à distinguer ce qui se passait à proximité de moi: un magnifique
+étalon redescendait au grand galop l'allée et se dirigeait vers le
+troupeau. C'était bien le Cheval blanc de la prairie. La majesté de son
+port ne me laissait aucun doute à cet égard. Il avait le poil d'un blanc
+de neige, les oreilles noires, les naseaux rouges et saillants, les
+paturons larges, les jarrets nerveux, les jambes fines, élancées. Il
+volait comme une flèche, ne prenant pas un temps d'arrêt, et galopant
+tout droit vers le troupeau, qui se mit en mouvement dès qu'il parut,
+comme obéissant à un signal. Toute ruse de notre part était maintenant
+inutile. L'alarme était donnée. C'était à notre agilité et à nos lassos
+de décider de l'issue de la lutte. Dans cette conviction, j'éperonnai ma
+jument et je m'élançai dans la plaine. Le hennissement de l'étalon avait
+averti mes compagnons. Tous bondirent en même temps hors du bois et se
+précipitèrent à la poursuite du troupeau en poussant de grands cris.
+
+Je n'avais d'yeux que pour le Cheval blanc. Je le suivais ventre à
+terre. De temps à autre, en se rapprochant des cavales, il ralentissait
+sa course frénétique, se cabrait deux ou trois fois comme pour les
+animer d'une nouvelle ardeur, puis reprenait son élan avec un
+hennissement formidable et repartait en ligne droite vers l'extrémité de
+la prairie, où une large clairière ouvrait la forêt. Le troupeau, volant
+à sa suite, avait d'abord formé la file; mais bientôt cet ordre régulier
+se trouva rompu, les chevaux les plus rapides devançant pêle-mêle leurs
+compagnons dans leur affolement.
+
+[Illustration: Le troupeau volait à sa suite.]
+
+La chasse avait quelque chose de ces courses infernales de la mort que
+l'on voit dans les gravures de Holbein. Les poursuivants enfonçaient
+leurs éperons dans les flancs de leur monture, les poursuivis mettaient
+en oeuvre toute la vigueur de leurs jarrets pour s'échapper.
+
+
+
+
+II
+
+LA CHASSE.
+
+
+Ma vaillante jument montra bientôt sa supériorité sur les chevaux que
+montaient mes compagnons. Je les dépassais l'un après l'autre, et quand
+nous fûmes sortis de l'allée pour arriver dans l'autre prairie, je me
+trouvais déjà tout proche des derniers mustangs. Quelques-uns étaient de
+superbes créatures, et j'aurais certainement, en toute autre
+circonstance, été tenté de leur jeter le lasso; mais je ne m'occupais en
+ce moment que de les repousser parce qu'ils me barraient le chemin. Ils
+n'avaient pas encore franchi toute l'étendue de la seconde prairie, que
+j'étais déjà parvenu au premier rang. Les mustangs, se voyant atteints,
+se jetèrent à droite et à gauche, fuyant dans toutes les directions. Un
+moment après, je n'avais plus devant moi que l'étalon blanc qui me
+distançait de plusieurs longueurs, en jetant de temps à autre son
+hennissement strident, comme pour me défier et me railler.
+
+Ma jument n'avait besoin ni de l'éperon ni de la bride. Elle avait le
+sentiment de ce que j'attendais d'elle. Très intelligente, elle voyait
+le but de sa poursuite, et devinait la volonté de son cavalier. Je la
+sentais se soulever sous moi comme eût fait une vague de la mer; ses
+pieds touchaient l'herbe, mais ne faisaient que l'effleurer sans s'y
+enfoncer, et à chaque obstacle elle redoublait d'énergie. Lorsque nous
+fûmes arrivés au bout de la seconde prairie, la distance qui me séparait
+du Cheval blanc était déjà bien moins grande; mais alors, tout à coup,
+je le vis s'élancer dans un fourré.
+
+J'étais cruellement désappointé. Cependant je trouvai presque aussitôt
+un sentier, et je poursuivis ma course. Mon oreille me servait de guide,
+car le mustang faisait craquer les gaulis en poussant plus avant. De
+temps en temps, j'apercevais sa robe blanche qui se détachait sur le
+fond vert du feuillage.
+
+Craignant de le perdre de vue, j'avais jeté à ma jument la bride sur le
+cou, allant, allant toujours, tantôt pénétrant dans le fourré, tantôt
+suivant les sinuosités d'une espèce de sentier. Je ne m'inquiétais guère
+des épines et des ronces, et ma jument semblait n'en avoir pas plus de
+souci que moi. Souvent un grand arbre nous barrait le chemin ou nous
+embarrassait par l'envergure de ses branches. Parfois, j'étais obligé,
+pour passer dessous et ne pas avoir le sort d'Absalon, de m'étendre de
+mon long sur la selle et la croupe de ma monture. Le mustang en
+profitait pour reprendre de l'avance et pour se rire de moi en faisant
+éclater son hennissement.
+
+J'étais impatient de me trouver dans la plaine ouverte. Mon voeu fut
+bientôt exaucé, à ma grande satisfaction. Nous entrâmes dans une prairie
+entrecoupée d'îlots de bois. Le Cheval blanc y chercha un refuge. Il
+avait maintenant sur moi un avantage considérable, car les obstacles que
+j'avais eu à surmonter dans le fourré m'avaient beaucoup retardé, et il
+était à présent loin de moi.
+
+Dix minutes après, nous avions dépassé les îlots boisés. Autour de nous
+s'étendait la prairie nue à perte de vue. La chasse continua sur ce
+terrain uni. Bientôt tous les arbres eurent disparu à nos regards, et
+l'oeil n'avait plus d'antre perspective que la verdure de la pampa et le
+bleu du ciel. Mes compagnons étaient depuis longtemps restés en arrière.
+Les mustangs avaient rebroussé chemin. Dans l'immensité de la plaine, il
+n'y avait plus que deux objets mouvants: la forme blanche de l'étalon
+qui fuyait, la forme sombre du cavalier lancé à sa poursuite.
+
+Jamais ma jument n'avait fourni une course plus longue, plus acharnée,
+d'un galop plus persistant. Nous avions déjà dévoré l'espace de dix
+milles sans que j'eusse eu besoin de donner un seul coup de cravache,
+tant l'ardeur de ma courageuse monture était infatigable. La pampa avec
+son tapis d'herbe courte offrait une surface unie comme celle de l'Océan
+et ne laissait aucun lien de refuge au fugitif qui devait
+indubitablement devenir ma proie. En avant donc, en avant!
+
+L'étalon avait cessé de faire entendre son hennissement de défi. Il
+était manifeste qu'il commençait à se fier moins à sa vitesse; celle-ci
+paraissait diminuer et ses forces s'épuisaient. Bientôt, il n'y eut plus
+entre lui et moi que deux cents pas. J'étais convaincu de mon triomphe.
+«Encore un effort! m'écriais-je, comme eût fait un général à ses
+troupes, et la victoire est à nous!»
+
+Je cherchai des yeux mon lasso. Il pendait au pommeau de ma selle, le
+bout attaché à un anneau, le noeud libre, les lanières bien en état. Je
+levai le bras pour le lancer. Hein! qu'est ceci? Pendant que je
+déroulais le lasso, mes yeux s'étaient une minute détachés de ma proie.
+Quand je les levai, le Cheval blanc n'était plus là.
+
+Je serrai d'une main de fer la bride à ma jument, si violemment, qu'elle
+plia les genoux et faillit s'abattre. Mon mouvement était d'ailleurs
+inutile; le noble animal s'était arrêté de lui-même, paralysé, comme
+moi, de stupeur. Où donc était passé l'étalon sauvage?
+
+Je promenai mes regards sur toute l'étendue de la prairie, quoiqu'il
+m'eût suffi déjà d'un seul coup d'oeil pour me rendre compte de la
+situation. La prairie était, je le répète, unie comme une table rase,
+sans rochers, sans arbres, sans arbustes, sans broussailles. L'herbe
+était si courte qu'elle s'élevait à peine de deux pouces au-dessus du
+sol. Une couleuvre aurait eu de la peine à s'y cacher. Mais un cheval?
+Qu'était-il devenu? J'étais, je vous l'avoue franchement, saisi d'un
+indicible sentiment d'effroi, et dans le même moment je sentais ma
+jument tressaillir.
+
+
+
+
+III
+
+LA FONDRIÈRE.
+
+
+Je n'ai jamais été enclin à la superstition; et pourtant, au moment où
+le Cheval blanc de la prairie s'évanouit littéralement, je ne pus
+m'empêcher de croire aux sorciers et aux fantômes. Je ne voyais aucune
+cause naturelle qui pût expliquer la mystérieuse et soudaine disparition
+du mustang. En revanche, je me rappelais d'un coup toutes les histoires
+de chasseurs et de trappeurs où le Cheval blanc jouait un rôle de
+spectre. Jusqu'alors je m'étais moqué de la crédulité des narrateurs;
+mais, à présent, j'étais tout prêt à ajouter foi à leurs récits
+merveilleux. Ou bien étais-je victime d'une hallucination? Tout ce qui
+s'était passé depuis le matin, la lettre de Manuel, la chasse aux
+mustangs, la poursuite de l'étalon, cette longue course effrénée, tout
+cela n'était-il qu'un songe? J'allais, pendant quelques secondes,
+jusqu'à me persuader que j'avais été dupe en effet d'un rêve; mais je
+repris aussitôt conscience de moi-même, de mes actes, des faits
+accomplis: j'étais bien en selle, j'avais bien sous moi ma jument
+frémissante et en nage; je ma souvenais bien nettement de tous les
+incidents de la chasse; je ne pouvais pas mettre en doute que j'avais vu
+le Cheval blanc, de mes yeux vu, et il m'était impossible de nier sa
+disparition soudaine.
+
+[Illustration: Le sol était béant comme la suite d'un déchirement
+produit par un tremblement de terre.]
+
+Tout à coup, mon regard se cloua sur une piste fraîche dans l'herbe. Je
+reconnus aussitôt que c'était celle d'un cheval, et cette conviction me
+fit immédiatement recouvrer la raison et le calme. Si le Cheval blanc
+avait été réellement un fantôme, pourquoi donc aurait-il laissé cette
+trace derrière lui? Un moment de réflexion me suffit pour me décider à
+suivre la piste. Je ramassai la bride que j'avais abandonnée et je
+repris ma marche, sans quitter des yeux les empreintes marquées dans le
+sol par les sabots du mustang. J'avais fait environ deux cents pas
+lorsque brusquement ma jument s'arrêta court. Je me penchai en avant
+pour tâcher de découvrir la cause de cette halte inopinée et je poussai
+une exclamation qui attestait que le charme était rompu.
+
+Devant moi, à trente pas environ d'éloignement, se dessinait sur la
+prairie une ligne sombre coupant en biais le chemin que je suivais.
+C'était, en apparence, une étroite et longue excavation semblable à un
+ravin; mais, en me rapprochant, je découvris un creux large et profond,
+une de ces fondrières connues dans l'Amérique espagnole sous le nom de
+_barrancas_. Le sol était béant comme à la suite d'un déchirement
+produit par un tremblement de terre, quoique, suivant toute
+vraisemblance, il n'eût été raviné de la sorte que par quelque torrent
+subit. La racine que j'avais sous les yeux était partout également
+large. Son lit était couvert d'énormes blocs de rocher, ses parois
+escarpées et tout à fait verticales. Du côté droit, il était
+relativement peu en contre-bas et la pente cessait indubitablement à
+proximité de l'endroit où je me trouvais. Du côté gauche, au contraire,
+il allait s'approfondissant, à mesure qu'on avançait.
+
+La disparition du Cheval blanc n'était donc plus un mystère; d'un bond
+formidable, il s'était jeté dans le gouffre de plus de vingt pieds de
+profondeur, puis, comme l'attestaient visiblement les empreintes de ses
+sabots, il avait longé la paroi gauche. L'excavation formait, à peu de
+distance de là, un coude. Le fugitif avait tourné ce coin, et j'avais
+cessé de le voir. Il était clair qu'il m'avait échappé, qu'il était
+inutile de vouloir le poursuivre davantage, que j'en étais pour ma peine
+et qu'il ne me restait plus qu'à renoncer à ma chimère.
+
+Alors, pour la première fois, je réfléchis à la situation qui m'était
+faite. J'étais, il est vrai, débarrassé de la crainte que j'avais eue un
+instant auparavant; mais ma position était loin d'être agréable. Je me
+trouvais à trente milles au mois de ma garnison, et je ne savais comment
+m'orienter pour la rejoindre. Le soleil descendait sous l'horizon, et me
+fournissait ainsi un point de repère; mais je n'avais pas la moindre
+idée de la direction que nous avions prise au départ, et je ne me
+rappelais plus du tout si nous avions marché à l'est ou à l'ouest.
+Peut-être aurais-je pu me guider en revenant sur mes propres pas dont
+les traces devaient exister, mais j'avais remarqué qu'en beaucoup
+d'endroits cette piste avait été piétinée et par conséquent détruite par
+les mustangs dans leur fuite désordonnée, et je pouvais en conclure
+qu'il me serait difficile, sinon impossible, de retrouver les nombreuses
+sinuosités que j'avais décrites dans cette longue course au galop.
+
+Un fait certain, dans tous les cas, c'est qu'il eût été complètement
+inutile de rien essayer avant le lendemain matin. Le soleil ne pouvait
+tarder de disparaître. La nuit allait tomber dans une demi-heure et
+rendrait impossible toute recherche de ma piste. Je n'avais pas d'autres
+ressources que de rester où j'étais, en attendant le retour du jour.
+
+Rester, soit. Mais comment? J'étais tiraillé par la faim et, ce qui
+était pis, je mourais de soif. Il n'y avait pas une goutte d'eau dans le
+voisinage et je n'en avais pas vu sur tout un parcours de vingt milles.
+La course m'avait épuisé, et ma pauvre jument était dans le même état
+que moi.
+
+Je considérai le lit de la ravine et l'interrogeai des yeux aussi loin
+que ma vue pût porter. Il était aussi desséché que la prairie, quoiqu'il
+fût évident qu'il eût été jadis creusé par un torrent.
+
+Après quelque réflexion, je me dis que peut-être en longeant la ravine
+je finirais par trouver de l'eau. Il était certain, d'ailleurs, que si
+je devais en rencontrer quelque part, ce ne pouvait être que dans cette
+direction.
+
+J'avais mis pied à terre. Je remontai en selle et poussai ma jument
+jusqu'au bord de l'excavation, que nous suivîmes en dévalant. Le gouffre
+s'élargissait de plus en plus, jusqu'à ce que, à un mille de l'endroit
+où je l'avais d'abord aperçu, il mesurât une largeur d'au moins
+cinquante pieds, quoique ses parois conservassent toujours le même
+escarpement.
+
+Le soleil touchait en ce moment le bord de l'horizon, et le crépuscule
+devait apparemment être de peu de durée. Je ne pouvais traverser la
+plaine dans l'obscurité, car j'aurais risqué de me jeter avec la jument
+dans le gouffre ou de la faire tomber dans quelqu'un des sillons plus ou
+moins profonds qui formaient comme des canaux latéraux de la _barranca_.
+
+Enfin, la nuit tomba presque d'un coup sur la prairie, et je fus
+contraint de songer à faire halte sans avoir trouvé de l'eau. J'étais
+sûr, en outre, de passer les longues heures de cette nuit sans la
+moindre distraction. Et cette certitude m'épouvantait encore plus que
+tout le reste.
+
+Je poussai toutefois encore un peu plus loin, et je fus récompensé de
+cette ardeur au delà de toute espérance: mes yeux tombèrent sur une
+surface miroitante. J'étais si ému, si ravi de cette découverte que, me
+dressant debout sur mes étriers, je poussai un cri de joie, un hourra.
+Il était hors de doute que ce miroitement était celui d'un petit lac;
+seulement il n'était pas situé là où je cherchai de l'eau dans
+l'excavation, mais plus haut, dans la prairie même. Il n'était entouré
+ni d'arbustes ni de roseaux, aucune végétation ne croissait sur ses
+bords, et sa surface semblait de niveau avec celle de la plaine.
+
+Impatient autant qu'heureux, je poursuivis mon chemin avec empressement.
+Mais je n'étais pas sans perplexité. Si ce n'était qu'un mirage? La
+chose était fort possible, et plus d'une fois dans mes excursions
+j'avais été le jouet de pareilles illusions. Mais non; les contours du
+lac se détachaient nettement sur la prairie, et les derniers rayons
+projetés encore par le soleil disparu se reflétaient dans son miroir.
+
+Instinctivement, je donnai un petit coup de talon à ma jument pour lui
+faire accélérer le pas, oubliant qu'elle n'avait pas besoin de cet
+aiguillon. Quelle ne fut pas ma stupéfaction, lorsque, au lieu
+d'avancer, elle recula, effarée!
+
+Je baissai la tête pour chercher sur le sol ce qui pouvait avoir causé
+cet écart. Il n'y avait déjà plus de crépuscule, mais l'obscurité
+n'était pas encore assez profonde pour m'empêcher de reconnaître la
+surface de la prairie. La ravine était de nouveau devant moi et coupait
+mon chemin. Je remarquai, à mon grand dépit, qu'elle avait brusquement
+fait une courbe et que le lac se trouvait maintenant de l'autre côté. Je
+ne pouvais, dans l'obscurité, espérer franchir le gouffre. Il était ici
+plus profond encore, si profond même que je pouvais à peine distinguer
+les fragments de roche qui gisaient dans son lit. A la clarté du jour,
+j'aurais été peut-être en état de trouver un passage, mais en ce moment
+les ténèbres étaient épaisses, et je dus, en fin de compte, me résoudre
+à passer la nuit au lieu où j'étais arrivé, quoique je dusse m'attendre
+à peu d'agrément.
+
+Je mis pied à terre, et après avoir conduit ma jument à quelque distance
+de manière à la tenir éloignée du gouffre, je lui enlevai la selle et la
+bride et je la laissai paître en liberté, aussi loin que le lui
+permettait la longueur du lasso qui la tenait attachée à un piquet que
+je fis d'une branche d'arbre. Pour mon compte, je n'avais à m'arranger
+que d'une façon toute sommaire. De souper, il n'en pouvait être
+question; mais je me résignai bravement à me passer de manger, faisant
+de nécessité vertu. La soif me tourmentait davantage et me causait de
+réelles souffrances. J'aurais donné tous les chapons du monde pour un
+verre d'eau. Mon fusil, ma blouse de chasse, ma poire à poudre, mon
+carnier et ma gourde, malheureusement vide, furent déposés à mes côtés;
+je m'enveloppai dans une couverture mexicaine que mon domestique avait,
+par bonheur, sanglée sur ma selle, et je fermai les yeux pour tâcher de
+dormir.
+
+Je n'y parvins pas de longtemps, tant la soif me torturait. Je me
+retournais tantôt sur le côté droit, tantôt sur le côté gauche, tantôt
+sur le dos, suivant machinalement du regard la lune qui se dérobait de
+temps à autre sous un gros nuage noir. Cependant, au bout de deux
+heures, je m'accoutumai en quelque sorte à la soif. Une pluie douce
+tomba sur la prairie, et, en me mouillant, calma la fièvre qui
+commençait à me brûler le sang. Je cédai enfin à la lassitude et peu à
+peu je me plongeai dans le sommeil.
+
+
+
+
+IV
+
+ÉGARÉ.
+
+
+Contrairement à mon attente, je dormis paisiblement. Je ne m'éveillai
+que lorsque le soleil était déjà levé et montait dans un ciel bleu sans
+nuages. L'eau de pluie s'était amassée en abondance dans les creux de la
+prairie. Je pouvais maintenant étancher ma soif et laisser ma jument
+s'abreuver. Mais alors se renouvelèrent les tiraillements de la faim. Je
+n'avais rien mangé depuis la veille au matin, et mon dernier déjeuner,
+très frugal, s'était réduit à une tasse de chocolat et deux cuillerées
+de confiture. Un homme qui n'a pas l'habitude de faire de longs jeûnes a
+déjà, dès le premier jour d'abstinence forcée, une notion des tourments
+de la faim. Ces tourments augmentent le second jour, et le troisième ils
+ont atteint leur maximum d'intensité. Le quatrième et le cinquième jour,
+le corps s'affaiblit, le cerveau commence à souffrir, tandis que les
+maux de la faim proprement dite diminuent. Ces remarques ne s'appliquent
+naturellement qu'à ceux qui ne sont pas accoutumés à des jeûnes
+prolongés. J'ai connu des personnes qui pouvaient s'abstenir de toute
+nourriture pendant six jours et ressentaient les effets de cette
+privation beaucoup moins que d'autres qui n'avaient jeûné que
+vingt-quatre heures. A cette catégorie de jeûneurs appartiennent
+notamment les trappeurs et les chasseurs des prairies.
+
+A peine debout, ma grande préoccupation et mon soin presque unique
+furent de chercher à me procurer quelque aliment. Je suivais la plaine
+dans toutes les directions. Mon regard ne rencontra rien: aucun être
+vivant, aucun corps mort. Je n'avais sous mes yeux que ma jument qui
+paissait tranquillement et que je plaignais beaucoup moins que je ne
+l'enviais, en voyant le bon repas qu'elle faisait. J'allai jusqu'au bord
+du gouffre et y laissai plonger mes yeux. Il avait ici plus de cent
+pieds de profondeur et à peu près la même largeur. Ses parois étaient
+moins raides, car les rochers qui les constituaient s'étaient effondrés
+et lui avaient fait une espèce de rive en pente qu'un piéton pouvait
+descendre pour se hisser sur l'autre bord; mais pour un cheval ce
+sentier n'était pas praticable.
+
+J'avais emporté mon fusil, dans l'espoir de découvrir quelque animal
+vivant; mais, après avoir marché assez loin dans le sable, je renonçai à
+cette recherche. Il me fut impossible de tomber sur la moindre trace
+d'un quadrupède ou d'un oiseau, et je retournai tout déconcerté à
+l'endroit où je m'étais couché.
+
+J'arrachai le piquet auquel était attachée ma jument, je la sellai et je
+délibérai sur ce que j'avais à faire. Retourner au village où j'étais en
+garnison, c'était évident; mais ce point résolu, il restait un autre
+problème plus difficile et dont la solution m'avait déjà embarrassé la
+veille: comment retrouver le chemin? Mon projet de suivre, en
+rétrogradant, ma propre piste n'était plus exécutable, car la pluie
+avait fait disparaître cette piste. Je me souvins alors que j'avais
+traversé une vaste étendue de terrain léger et sablonneux où les fers de
+ma jument n'avaient dû laisser qu'une très faible empreinte,
+naturellement effacée par la pluie persistante de la nuit. Je n'avais
+d'abord pas fait attention à cette circonstance, mais elle se présentait
+maintenant à mon esprit, en me livrant à une véritable angoisse: je ne
+pouvais plus en douter, je m'étais égaré.
+
+Vous qui êtes assis dans votre chambre, cher auditeur, vous attachez
+probablement peu d'importance à ce qui vous paraît une contrariété
+insignifiante, qu'il vous semble facile de vaincre quand on a un bon
+cheval et de bonnes jambes. Il n'y a, croyez-vous, qu'à prendre, comme
+on dit, son courage à deux mains, à marcher devant soi en ligne droite,
+et l'on finit inévitablement par trouver une issue avec du temps et de
+la patience. C'est là évidemment votre théorie et votre opinion; mais en
+pratique la chose est moins aisée que vous ne vous l'imaginez. Il est
+incontestable qu'en suivant votre méthode et votre tracé d'une facilité
+élémentaire on devra toujours aboutir quelque part. Mais ce quelque part
+pourrait fort bien n'être en définitive que le point même d'où l'on
+s'est mis en route. Croyez-vous que l'on puisse faire à cheval dix
+milles en ligne droits dans une prairie mexicaine, dans une pampa, sans
+avoir aucun objet, aucun point de repère? Les meilleurs cavaliers se
+sont perdus en pareil cas. Il peut se passer bien des jours avant que
+l'on parvienne à sortir d'une prairie dont l'étendue dépasse vingt
+milles, et il ne faut pas beaucoup de jours à un homme pour succomber.
+Du reste, l'esprit s'égare bientôt au milieu de cette immensité
+absolument dénudée; et cet égarement, qui est accablant au plus haut
+degré, il n'y a que les vieux chasseurs des prairies qui en soient
+exempts. Les organes de la vue et de l'ouïe perdent vite leur acuité,
+leur ressort, leur force; l'intelligence elle-même s'alanguit et la
+volonté se détend. L'énergie des résolutions s'affaiblit rapidement. À
+chaque pas que l'on fait, on est en proie au doute, on ne sait si l'on
+suit le bon chemin; et n'ayant aucune raison décisive d'y persévérer, on
+est tenté à tout moment d'en prendre un autre. Croyez-moi, c'est une
+chose affreuse d'être égaré dans les pampas!
+
+Je pouvais m'en convaincre en ce moment. J'avais déjà en d'autres temps
+parcouru la grande pampa; mais c'était la première fois que j'avais le
+malheur d'y errer à l'aventure, et mon anxiété était d'autant plus vive
+que la faim épuisait presque toutes mes forces. Il y avait d'ailleurs
+dans les circonstances qui avaient déterminé cette triste situation
+quelque chose de singulier. La disparition de l'étalon, quoiqu'elle fût
+due à des causes naturelles, laissait une profonde et étrange impression
+dans mon esprit. J'avais beau m'en défendre, le fait que cet animal
+réputé mystérieux m'avait entraîné si loin pour m'échapper d'une manière
+si extraordinaire, me paraissait se rattacher à quelque pouvoir qui
+tenait du prodige. Malgré moi, j'étais ramené à des idées
+superstitieuses, mon esprit en faiblissant s'emplissait de conjectures
+fantastiques.
+
+Je luttai cependant contre cet envahissement du découragement et réussis
+à rester assez maître de moi pour pouvoir m'occuper de prendre des
+mesures sérieuses en vue de sauvegarder ma sécurité. Je compris qu'il ne
+me servirait de rien de rester où j'étais. Je savais que je pouvais tout
+au moins suivre pendant quelques heures le bon chemin. Le soleil me
+tiendrait lieu de guide sûr jusque vers midi; puis j'aurais à faire
+halte et à attendre un peu, car sous cette latitude méridionale et à
+cette époque de l'année, le soleil est à midi si proche du zénith que le
+meilleur astronome ne saurait distinguer le nord du sud. Je calculai que
+je serais peut-être en état d'atteindre vers midi la forêt, tout en
+sachant que ma position ne s'en trouverait guère meilleure. La nudité de
+la plaine n'inspire en effet pas de plus grandes inquiétudes que les
+clairières des bois épais qui l'environnent. Dans la forêt, on peut
+marcher des jours et des jours sans s'éloigner de plus de dix milles de
+son point de départ, et les fourrés, les taillis sont aussi dépourvus de
+ressources d'alimentation que la plaine même.
+
+Telles étaient mes pensées lorsque, après avoir sellé et bridé ma
+jument, je promenai mes regards sur la pampa pour choisir la direction
+que je voulais prendre et me décider enfin à adopter une résolution.
+
+
+
+
+V
+
+UN REPAS DANS LA PRAIRIE.
+
+
+A ce moment, ma vue fut attirée par des objets que je n'avais pas
+aperçus jusqu'alors. C'étaient des animaux; mais il aurait été
+impossible de dire à quelle espèce ils appartenaient. Il y a des heures
+et des époques où dans la prairie la forme et la grandeur des choses
+prennent un aspect, des proportions qui trompent: un loup paraît avoir
+la taille d'un cheval, et un corbeau perché sur une éminence de terrain
+peut se confondre aisément avec un buffle. Ces grandissements sont dus à
+des conditions particulières de l'atmosphère, et il n'y a que l'oeil
+exercé du chasseur qui puisse, par une entente exacte des rapports du
+mirage à la réalité, ramener les objets à leurs dimensions véritables.
+
+Ceux que j'avais remarqués étaient au moins à trois milles de distance
+de l'endroit où je me trouvais, dans la direction du lac, et par
+conséquent de l'autre côté du gouffre. Ils m'apparaissaient, au nombre
+de cinq, comme autant de fantômes qui se mouvaient à l'horizon. Un
+moment, mon attention fut détournée d'eux, je ne me rappelle plus
+pourquoi. Lorsque mon regard les chercha de nouveau, il ne les trouva
+plus; mais, au bord du lac, à une distance d'environ six cents pas, il
+découvrit cinq magnifiques antilopes. Elles étaient si près de l'eau que
+leurs formes s'y réfléchissaient, et leur attitude démontrait qu'après
+une course rapide, elles venaient de faire halte. Leur nombre répondait,
+je le répète, à celui des animaux que j'avais vus déjà dans la prairie,
+et j'étais convaincu que c'étaient bien les mêmes. En effet, la vitesse
+de ces charmantes créatures égale celle de l'hirondelle.
+
+La vue de ces antilopes ne fit qu'aiguillonner ma faim. Aussi toutes mes
+pensées se concentrèrent-elles sur les moyens de m'en approcher. La
+curiosité les avait évidemment attirées vers le lac. Elles avaient dû
+apercevoir de loin ma jument et son cavalier, et elles étaient sans
+doute accourues au galop pour faire une reconnaissance; mais elles
+semblaient encore très craintives, très circonspectes et peu disposées à
+venir plus près de nous.
+
+Le gouffre me séparait d'elles. Si je pouvais réussir à les attirer
+jusque-là, elles seraient infailliblement à la portée de mon fusil.
+J'attachai mon cheval, et j'employai tous les artifices de séduction que
+je pus imaginer. Je me couchai dans l'herbe sur le dos, les jambes en
+l'air, mais mon extravagance fut infructueuse: les antilopes
+s'obstinaient à ne plus s'éloigner du bord de l'eau.
+
+Alors je m'avisai que ma couverture avait une couleur très vive, et je
+conçus un plan qui, adroitement exécuté, manque rarement de réussir. Je
+pris la couverture, je la liai par un bord à la baguette de mon fusil,
+après avoir passé celle-ci dans l'anneau supérieur de l'arme, et je
+retins la baguette en place avec le pouce de la main gauche. Ensuite, je
+m'agenouillai, j'épaulai mon fusil, de telle sorte que la couverture
+voyante étalée dans toute sa longueur tombât à terre et formât une
+espèce de paravent derrière lequel je pouvais me dissimuler
+complétement. Avant d'avoir eu cette idée, j'avais rampé jusqu'au bord
+du gouffre, afin d'être le plus proche possible quand les antilopes
+viendraient de l'autre côté. Ma manoeuvre fut accomplie dans le plus
+grand silence et avec une extrême précaution, car je savais que mon
+déjeuner et peut-être ma vie dépendaient du résultat de mon expérience.
+
+[Illustration: A une distance d'environ six cents pas, je découvris cinq
+magnifiques antilopes.]
+
+Je n'eus pas longtemps à attendre pour avoir la joie de voir les jolies
+bêtes donner dans mon piège. Le trait caractéristique de l'antilope,
+c'est la curiosité qui est poussée cher ces animaux au plus haut degré.
+Tout en étant les plus timides des habitants de la prairie et en
+tremblant de tous leurs membres à l'approche d'un ennemi connu, elles
+semblent, chaque fois qu'elles se trouvent à proximité d'un objet qui
+les intrigue, avoir dépouillé toute leur crainte; ou plutôt le sentiment
+de la peur est dominé par celui de la curiosité, et cédant entièrement à
+celle-ci, elles arrivent le plus près possible de l'objet inconnu et le
+considèrent d'un air ébahi. Le loup de la prairie, dont la ruse
+l'emporte même sur celle du renard, connaît cette faiblesse de
+l'antilope et la met fréquemment à profit. Il court beaucoup moins vite
+qu'elle et s'évertuerait en vain à la poursuivre, mais l'artifice lui
+tient lieu de vitesse. Quand le hasard lui fait rencontrer au troupeau
+d'antilopes, il se flâtre dans l'herbe, se roule en boule, et tout en
+tournoyant ainsi, en se livrant à une série de manoeuvres bizarres, il
+se rapproche peu à peu de ses victimes jusqu'à ce qu'il soit assez près
+pour n'avoir plus qu'un dernier bond à faire.
+
+L'éclat de la couverture ne tarda pas à produire son effet. Les cinq
+antilopes accoururent au trot, jusqu'au bord du lac, considérèrent un
+instant cet objet qui leur paraissait inconnu, puis rebroussèrent
+chemin. Presque aussitôt après, elles revinrent en courant, cette fois
+apparemment plus confiantes et excitées par la curiosité. Je pouvais les
+entendre renâcler tandis qu'elles levaient leurs têtes fines et
+élégantes et aspiraient l'air. Par bonheur, j'étais favorisé par le vent
+qui soufflait vers moi; autrement elles auraient flairé ma présence et
+découvert ma ruse.
+
+Le troupeau se composait d'un mâle et de quatre femelles, celles-ci se
+laissant visiblement guider par leur compagnon, qui semblait diriger
+tous leurs mouvements, car elles se tenaient rangées derrière lui,
+imitant tout ce qu'elles lui voyaient faire. Tous cinq s'approchèrent
+jusqu'à deux cents pas. Mon fusil avait bien cette portée, et je me
+préparai à faire feu. Le mâle était le plus proche et mon choix s'arrêta
+sur lui. Je visai et lâchai la détente. Dès que la fumée se fut
+dissipée, j'eus l'inexprimable joie de voir l'animal étendu sur la
+prairie, pantelant et rendant le dernier soupir. A ma grande
+stupéfaction, aucune de ses quatre compagnes n'avait été effarouchée par
+la détonation. Elles se tenaient près de lui, comme ébahies et
+considérant avec pitié leur guide tombé. Ce ne fut que lorsque je me
+redressai de toute la hauteur de ma taille qu'elles se retournèrent et
+prirent la fuite, volant comme le vent. Deux minutes après, je les avais
+complètement perdues de vue.
+
+Il me restait à savoir comment je franchirais le gouffre. J'examinai
+attentivement la pente des parois et je découvris bientôt un endroit
+d'où je pouvais me laisser glisser sans avoir trop de risques à courir,
+et sans devoir mettre en oeuvre trop d'efforts. Après avoir enfoncé
+encore plus solidement en terre le piquet qui retenait ma jument, je
+déposai mon fusil sur l'herbe et, ne conservant d'autre arme que mon
+couteau de chasse, je me mis à opérer ma descente. Il ne me fallut pas
+beaucoup de temps pour toucher fond, et alors je fis l'escalade de
+l'autre paroi. Celle-ci était plus raide, mais je pus me cramponner aux
+branches des cèdres nains enracinés dans la roche. Je remarquai aussi,
+non sans étonnement, que le sentier que je gravissais avait déjà été mis
+à profit par l'homme ou l'animal, car la terre répandue sur les saillies
+du rocher avait été manifestement foulée et fouillée. Cependant, je
+n'accordai qu'un instant de réflexion à cette circonstance; j'étais si
+affamé que tout mon esprit était obsédé par une pensée unique: celle de
+faire un repas.
+
+A la fin, j'atteignis le haut du rocher et, m'aidant des deux mains et
+des genoux, je me hissai sur la prairie. Deux minutes après, j'étais
+penché sur l'antilope que je dépeçai avec mon couteau. Tout autre que
+moi aurait peut-être pris le temps de ramasser du bois et de faire du
+feu selon la méthode primitive. Mais je ne raisonnai pas: j'avais mon
+déjeuner sous la main. Je le mangeai cru, et si vous aviez été à ma
+place, cher auditeur, vous auriez fait de même, quand vous eussiez été
+le plus délicat des gastronomes.
+
+Après avoir apaisé les premiers besoins de la faim en dévorant à belles
+dents la langue saignante et une couple de côtelettes de l'antilope, je
+commençai à me montrer un peu plus difficile, et je me dis que la chair
+de l'animal serait bien plus succulente en la faisant rôtir. Je
+retournai donc au gouffre pour aller chercher quelques branches de
+cèdre. Mais, à peine eus-je fait trois pas que je m'arrêtai, les yeux
+hagards, frissonnant et oubliant d'un seul coup mon rôti, tant mon coeur
+était serré d'effroi. Devant moi se dressait un animal monstrueux, un de
+ces ours gris qui sont les plus terribles de tous les habitants de la
+prairie.
+
+
+
+
+VI
+
+L'OURS GRIS.
+
+
+L'ours qui venait de faire son apparition soudaine était un des plus
+gros de son espèce. Ce n'était pas la première fois que je faisais la
+rencontre d'un de ces animaux, dont les moeurs m'étaient connues
+parfaitement. Je n'étais pas surpris de le trouver ici. L'ours des
+pampas est assez abondant à l'ouest de l'Amérique espagnole, et choisit
+de préférence pour séjour les creux des arbres. Plus rarement, il vit en
+nomade dans la prairie, pousse à l'est et pénètre jusqu'aux environs du
+Mississipi. L'animal que j'avais devant moi avait la fourrure d'un rouge
+jaunâtre, les jambes et les pattes noires; mais cette couleur n'est pas
+commune à tous les ours généralement appelés gris, car ils varient de
+l'un à l'autre sous le rapport de la nuance. Ce qui les caractérise plus
+spécialement, c'est la longueur du poil très fourni, le front droit, la
+tête large, les yeux jaunes, les grandes et fortes dents à peine à demi
+couvertes par les lèvres, les pattes longues et recourbées.
+
+Lorsque mes yeux tombèrent sur le monstre, il venait de sortir du
+gouffre, et c'étaient ses traces que j'avais remarquées en escaladant la
+paroi.
+
+Arrivé dans la prairie, l'ours fit quelques pas en avant pour s'arrêter,
+se dressa sur ses pattes de derrière et aspira fortement l'air en
+poussant un rugissement. Il demeura quelques minutes dans cette
+attitude, en se frottant la tête avec les pattes de devant.
+
+[Illustration: Devant moi se dressait un animal monstrueux, un de ces
+ours gris.]
+
+Inutile de vous dire que l'aspect de ce commensal imprévu ne me
+rassurait guère et m'inspirait une véritable terreur. Si j'avais été à
+cheval, et surtout si j'avais eu entre mes jambes ma jument noire, je
+n'aurais pas fait plus de cas de l'énorme bête que d'une couleuvre qui
+rampe dans l'herbe. L'ours gris est trop lent pour pouvoir se mesurer de
+vitesse avec un cheval. Mais j'étais à pied et je savais fort bien que
+l'animal me rejoindrait infailliblement, si je prenais la fuite, quelle
+que fût mon agilité. Je ne pouvais, d'autre part, pas espérer qu'il
+s'abstiendrait de m'assaillir. Je connaissais le caractère de mon ennemi
+et je n'ignorais pas que l'ours gris attaque tous ceux qu'il rencontre,
+et que, dans toute la faune américaine, il n'y a pas un seul animal qui
+ne craigne d'entrer en lutte avec lui. Il n'est pas démontré que dans un
+combat avec un lion d'Afrique l'ours gris ne terrasserait point son
+adversaire. L'homme lui-même redoute une semblable lutte et le chasseur
+monté sur un bon cheval laisse, en règle générale, passer en paix le
+«vieil Ephraïm» (c'est le sobriquet que les coureurs de prairies lui ont
+donné). Pour le chasseur blanc, l'ours gris vaut, comme force et comme
+bravoure, deux Indiens. Pour le Peau-Rouge, la destruction d'un de ces
+animaux est un des plus grands traits d'héroïsme. Chez toutes les tribus
+indiennes, un collier de griffes d'ours est un insigne de gloire, car
+cet ornement n'est porté que par ceux qui ont tué le monstre.
+
+L'ours gris se jette sur l'animal qui s'offre à lui, sans regarder à la
+taille et à la vigueur de son antagoniste. L'élan, le daim, le bison, le
+mustang succombent à l'instant sous son étreinte. D'un seul coup de
+patte il leur cloue ses griffes dans la chair, comme s'il assénait un
+coup de hache, et il peut traîner aussi loin qu'il le veut un buffle qui
+a toute sa croissance; il se jette sur l'homme à cheval ou à pied, et
+l'on raconte que parfois une douzaine de chasseurs ne parviennent pas à
+lui tenir tête. Dix, quinze, vingt balles tirées sur un ours gris ne le
+mettent pas hors de combat. Il faut l'atteindre au cerveau ou au coeur
+pour lui donner la mort. Il n'est donc pas surprenant qu'un animal qui a
+la vie si dure et l'instinct si féroce soit très redouté. Heureusement,
+le cheval a sur lui l'avantage de la course et l'homme celui de pouvoir
+grimper sur les arbres, l'ours gris, contrairement aux autres, n'ayant
+pas cette agilité. Bien des voyageurs dans les pampas, en danger de mort
+certaine, n'ont trouvé leur salut que dans cette unique supériorité.
+
+Aucun de ces détails de l'histoire naturelle de l'ours n'était nouveau
+pour moi. Aussi l'on se figure quelles étaient mes angoisses en voyant à
+quelques pas de moi un des plus formidables et des plus féroces de ces
+fauves dans ces plaines nues où j'étais seul, à pied, et pour ainsi dire
+désarmé. Il n'y avait pas un buisson où j'eusse pu me cacher, pas un
+arbre sur lequel j'eusse pu me réfugier. Je n'avais pour tout moyen de
+défense que mon couteau, car j'avais laissé, vous vous le rappelez, mon
+fusil de l'autre côté du gouffre, et je ne pouvais songer à aller le
+chercher. En supposant même que j'eusse pu arriver jusqu'au sentier qui
+dévalait de la paroi rocheuse, c'eût été une vraie folie que de vouloir
+tenter cette descente, car si l'ours n'est pas grimpeur, il n'en avait
+pas moins à l'aide de ses longues pattes gravi la pente plus vite que
+moi. D'ailleurs, il me barrait le chemin et, pour aller an gouffre, je
+devais commencer par me jeter littéralement dans les bras du monstre.
+
+Un seul regard porté autour de moi suffit pour me démontrer combien ma
+situation était désespérée. Je compris qu'il ne me restait d'autre parti
+que d'engager un combat à outrance, un combat au couteau.
+
+J'avais entendu parler des chasseurs qui s'étaient trouvés dans le même
+cas, et qui étaient parvenus à triompher d'un ours gris sans autre arme
+qu'un couteau, mais après une lutte longue et terrible, et non sans
+avoir reçu de cruelles blessures et perdu beaucoup de sang. Tandis que
+je réfléchissais aux terribles conséquences d'une semblable entreprise
+en quelque sorte inévitable, mon adversaire était retombé à quatre
+pattes et, avec un grognement formidable, qui ressemblait à un cri de
+guerre, s'avançait vers moi la gueule ouverte.
+
+J'étais décidé à l'attendre de pied ferme; mais lorsque je le vis
+s'approcher, étirant sa longue et maigre échine, montrant ses crocs
+jaunes et polis, dardant sur moi le feu de ses yeux, je changeai
+subitement d'avis et je pris la fuite. J'espérai que l'ours, alléché par
+le festin que lui offrait l'antilope dépecée, s'arrêterait pour dévorer
+cette proie; mais mon espoir fut de très courte durée: le monstre ne
+jeta qu'en passant un regard sur le cadavre et me suivit de toute sa
+vitesse, sans dévier de la ligne droite.
+
+J'étais expert à la course, et je n'avais peut-être pas à cette époque
+de rival dans cet exercice. Je pourrais vous rappeler bien des succès
+que je dois à la vélocité de mes jambes; mais à quoi pouvait me servir
+de courir en ce moment? Je ne faisais en somme que m'affaiblir pour la
+lutte désespérée à laquelle je ne pouvais me soustraire; et la prudence
+me commandait de m'arrêter plus tôt d'un coup pour faire face à
+l'ennemi.
+
+Je venais de m'y résoudre et je pivotais déjà sur mes talons, lorsque
+mes yeux s'arrêtèrent soudainement sur un objet qui m'éblouit. Sans le
+savoir, j'étais arrivé près du lac et me trouvai sur son bord. Le disque
+ardent du soleil réfléchi par la surface tranquille de l'eau
+m'éblouissait.
+
+Une nouvelle lueur d'espérance traversa alors mon cerveau. J'étais comme
+l'homme qui se noie et s'accroche à un fétu de paille. Le monstre était
+maintenant sur mes talons: l'instant d'après, le combat devait
+commencer.
+
+--Pas encore, pas encore! pensai-je. J'aime mieux me battre dans l'eau;
+cela me donnera peut-être un avantage; peut-être pourrai-je me dérober
+en plongeant.
+
+Je sautai d'un bond, sans prendre le temps de mesurer mon élan, au
+milieu du lac. Je n'avais de l'eau que jusqu'au genou; mais, en me
+déplaçant de quelques pas, j'enfonçai jusqu'à la ceinture.
+
+Alors, le coeur serré, je relevai la tête. Quelle ne fut pas ma joie en
+constatant que l'ours avait fait halte au bord du lac et ne semblait pas
+se soucier de me suivre! Mon étonnement était encore plus grand que ma
+joie, car je savais que l'eau ne pouvait effrayer le vieil Éphraïm, qui
+est excellent nageur, et j'en avais vu plus d'un passer des lacs plus
+profonds que celui-ci et nager dans un fleuve impétueux contre le
+courant. Qu'était-ce donc qui l'empêchait d'avancer? Je ne pouvais le
+deviner; mais pour plus de sécurité, je m'éloignai davantage jusqu'à ce
+que ma tête seule dépassât. Pendant ce temps, je ne perdais pas un seul
+instant de vue mon ennemi. L'ours s'était assis sur ses pattes de
+derrière et épiait mes mouvements, tout en continuant à avoir l'air de
+ne pas vouloir entrer dans l'eau. Après m'avoir considéré longtemps, il
+se remit à quatre pattes et fit au trot le tour du lac, sans doute afin
+de chercher l'endroit le plus favorable pour s'y jeter.
+
+La distance qui nous séparait n'excédait pas deux cents pas, car le lac
+n'en avait pas plus de quatre cents de diamètre. L'ours aurait pu
+m'atteindre aisément s'il l'avait voulu; mais il paraissait avoir un
+motif bien arrêté de ne pas se baigner ce jour-là.
+
+[Illustration: L'ours avait fait halte au bord du lac.]
+
+A part la crainte que m'inspirait la présence du monstre, ma position
+n'était guère commode. Quoique réchauffée à la surface par le soleil,
+l'eau était glaciale et mes dents commençaient à claquer. Par moments,
+l'ours semblait dépouiller ses hésitations et prêt à nager vers moi, car
+il s'arrêtait brusquement, allongeait la tête au-dessus de l'eau,
+balançait ses avant-mains comme pour s'élancer; puis il se ravisait, se
+reculait et reprenait sa course autour du lac. Ce manège se continua
+durant une heure. De temps à autre, il poussait sa pointe à quelque
+distance dans la prairie, puis revenait s'asseoir au bord de l'eau,
+comme s'il avait pris le parti de me guetter. J'espérais qu'il passerait
+de l'autre côté, et me laisserait ainsi gagner le gouffre; mais il
+s'obstinait pour ainsi dire à déjouer mon plan, comme s'il avait lu ma
+pensée dans mes yeux.
+
+Je commençais à perdre courage, le froid me paralysait. Cependant je ne
+bougeai pas. A la fin je fus récompensé de ma constance. L'ours avait
+fait une nouvelle échappée dans la prairie; cette fois il remarqua
+l'antilope. Je le vis bientôt s'arrêter, puis relever la tête, tenant
+dans sa gueule le reste de l'animal qu'il traîna jusqu'au gouffre. Une
+minute après, il avait disparu.
+
+
+
+
+VII
+
+LA LUTTE.
+
+
+Je fis quelques brassées, puis, me redressant, je marchai prudemment et
+atteignis en grimpant le bord sablonneux. Tremblant de tout mon corps et
+ruisselant d'eau, je demeurai immobile, ne sachant ce qu'il me restait à
+faire. J'étais sorti du côté opposé du lac, craignant un brusque retour
+de l'ours. Il pouvait fort bien s'être contenté de porter l'antilope
+dans sa caverne et reprendre fantaisie de venir à ma recherche. Ces
+animaux ont l'habitude d'enfouir leur butin ou de le cacher dans leur
+retraite. D'ailleurs, il ne lui fallait que quelques minutes pour
+dévorer l'antilope.
+
+J'étais indécis. Fuir en ce moment ne me dispensait point de retourner
+sur mes pas pour rentrer en possession de ma jument et de mon fusil, car
+il m'était impossible de me risquer dans la prairie à pied. Au reste,
+j'aimais trop ma monture pour pouvoir songer à l'abandonner, à la
+laisser en péril. Plutôt que de me séparer d'elle, j'aurais vingt fois
+risqué ma vie. Mais comment la rejoindre? Le seul chemin qui pût me
+conduire jusque-là passait par le gouffre, et celui-ci était occupé par
+mon ennemi.
+
+Il ne me restait qu'une seule chance, ou, pour parler plus exactement,
+une seule hypothèse favorable. Peut-être, en continuant de suivre le
+gouffre, trouverais-je plus loin un autre passage?
+
+Je réfléchissais à ce projet et j'allais me décider à l'exécuter,
+lorsque j'eus un tressaillement d'horreur. L'ours venait de reparaître.
+Seulement il n'était plus du côté où je me trouvais. Il avait escaladé
+l'autre paroi du gouffre et s'avançait maintenant vers l'endroit où
+paissait ma jument. Le monstre, debout, la gueule ouverte, se préparait
+à fondre sur sa proie. J'avais attaché la pauvre bête à quatre cents pas
+environ du gouffre, et le lasso qui la retenait avait près de vingt
+yards de long. A la vue de l'ours, la jument avait fui aussi loin que la
+lanière le lui permettait; elle ruait, se cabrait et hennissait
+d'épouvante.
+
+L'ours se précipita vers elle. Mon coeur battait violemment. Le monstre
+était maintenant si proche qu'il n'avait plus qu'à étendre les pattes
+pour la saisir. La jument fit un bond désespéré et décrivit au galop un
+cercle dont le lasso formait le rayon, tandis que l'ours courait d'un
+point à l'autre pour tâcher de s'en emparer.
+
+Cette scène se prolongea durant quelques minutes sans que la situation
+relative des deux adversaires se trouvât sensiblement modifiée. Déjà
+j'avais l'espoir que l'ours, de guerre lasse, renoncerait à ses vaines
+tentatives, et abandonnerait la partie, d'autant plus que la jument lui
+avait adressé plusieurs ruades qui avaient effrayé l'agresseur, quand
+tout à coup le spectacle changea, et la lutte prit une autre tournure.
+L'ours avait déjà été fouetté à différentes reprises par le lasso; au
+lieu de l'écarter, il le saisissait et le tirait à lui avec les dents et
+avec les griffes. Je crus d'abord qu'il voulait l'arracher ou le rompre
+en le mordant; mais j'eus bientôt la conviction qu'il usait d'un autre
+artifice: à chaque fois qu'il le reprenait, il se laissait couler, sans
+le lâcher, de manière à se rapprocher de plus en plus de sa victime qui
+poussait de véritables cris de terreur.
+
+Je ne pus supporter plus longtemps la vue de ce pénible tableau. Je me
+souvins à ce moment qu'après avoir abattu l'antilope j'avais déposé mon
+fusil sur l'herbe, à peu de distance du cheval. Je courus sans réfléchir
+davantage jusqu'au gouffre, je dévalai de la paroi avec affolement,
+j'escaladai l'autre bord sans m'arrêter, je saisis mon fusil et je
+m'élançai vers le lieu du combat.
+
+J'arrivai juste à temps. L'ours n'avait pas encore atteint sa proie,
+mais il n'était plus qu'à trois ou quatre yards d'elle.
+
+Je m'approchai, visai et tirai. Le lasso se déchira comme si ma balle
+l'avait coupé, et la jument partit au galop dans la prairie en jetant un
+hennissement sauvage.
+
+J'avais, comme je le constatai dans la suite, atteint l'ours, mais à un
+endroit peu vulnérable, et ma balle semblait n'avoir produit aucun effet
+sur lui. En réalité, c'était la jument qui, par un effort suprême, avait
+rompu elle-même son attache et avait ainsi recouvré sa liberté.
+
+En somme, je n'avais fait qu'offrir au monstre un autre adversaire. Il
+parut le comprendre, car, à peine le cheval soustrait à sa convoitise,
+il courut sur moi avec un hurlement de rage. Dans ces conditions, il ne
+me restait pas d'autre alternative que d'accepter le combat à outrance,
+car je n'avais plus le temps de recharger mon fusil. J'assénai à l'ours
+un furieux coup de crosse, puis je lançai mon arme au loin et, tenant
+des deux mains crispées mon couteau, je le plongeai de toute la longueur
+de la lame dans le corps de mon ennemi. L'instant d'après, je me sentis
+saisir et étreindre, les griffes acérées du fauve me déchiraient la
+chair pénétrant d'une part dans ma hanche, de l'autre dans mon épaule,
+tandis que ses énormes crocs brillaient sous mes yeux. Par bonheur, mon
+bras droit était resté libre. Je retirai mon couteau et l'enfonçai entre
+les deux côtes de mon adversaire avec la force surhumaine que donne le
+désespoir. Alors nous tombâmes tous deux, roulant sur le sol. Je vis un
+flot de sang jaillir de la poitrine de l'ours, et je me félicitai de
+l'avoir percé au coeur. N'écoutant plus que ma frénésie, je portai coup
+sur coup au monstre qui ne me lâchait point. Je sentais qu'il
+m'étouffait, ses griffes me labouraient les chairs, ses crocs hideux
+cherchaient ma tête que je renversai de mon mieux en arrière, son
+souffle me passait sur le visage, et je ne cessais de jouer du couteau.
+L'herbe était inondée de sang, dans lequel je baignais en me débattant;
+mais mes mains faiblissaient peu à peu, mes yeux se voilaient; à la fin
+une secousse horrible ébranla toutes les cavités de mon cerveau; tout
+tournoya autour de moi: je m'évanouis.
+
+
+
+
+VIII
+
+VIEUX AMIS.
+
+
+J'avais complètement perdu connaissance; et ce ne fut que longtemps
+après que je pus me convaincre, en recouvrant mes sens, que je vivais
+encore. Mes blessures me faisaient un mal atroce. Je reconnus que
+quelqu'un s'occupait de les panser, et d'y appliquer un bandage; il
+avait la main rude, mais mes prunelles clouées sur les siennes y
+lisaient la douceur et la bienveillance. Qui était-il? D'où venait-il?
+Qu'était devenu mon redoutable antagoniste?
+
+J'étais couché sur le dos, les regards fixés sur le ciel bleu et
+n'apercevant autour de moi, quand je les baissais, que l'herbe verte; à
+mes côtés se tenaient debout des hommes armés, un peu plus loin des
+chevaux. En quelles mains étais-je tombé? Mes idées étaient encore très
+confuses; mais en les rassemblant autant que possible, je me persuadai
+que je ne pouvais avoir affaire qu'à des amis, qui m'avaient sans doute
+arraché aux griffes du monstre. Soudain, je ne vis plus rien, j'eus une
+nouvelle défaillance et je perdis toute conscience de moi-même.
+
+[Illustration: Je reconnus que quelqu'un s'occupait de panser mes
+blessures et d'y appliquer un bandage.]
+
+J'ignore combien de temps dura ce second évanouissement; mais en
+revenant à moi je me sentis mieux, il me sembla que mes forces
+renaissaient lentement. Je remarquai que le soleil touchait à son
+déclin, mais une peau de buffle attachée à deux piquets empêchaient ses
+rayons de tomber sur moi. J'étais étendu sur ma couverture, ma tête
+reposait sur ma selle, et une seconde peau de buffle me couvrait les
+jambes; à proximité de moi flambait un feu devant lequel j'aperçus très
+distinctement deux hommes. L'un était debout, appuyé sur son fusil, les
+yeux fixés sur la flamme. C'était le type du chasseur des prairies. Il
+avait au moins six pieds de haut, le corps robustement charpenté, la
+physionomie énergique, mais pleine de bonté. L'autre était assis sur une
+souche, le visage tourné vers moi. Il s'occupait d'achever son repas en
+mangeant à petites bouchées une tranche de viande qu'il venait sans
+doute de faire rôtir. Son costume se composait d'une espèce de blouse,
+d'une culotte, de guêtres, le tout en peau de daim, sale, crasseux,
+couvert de boue. Sa peau, qu'on voyait paraître à travers plusieurs
+trous de ses vêtements, avait l'air tannée. Il n'avait pas de chemise,
+et sa coiffure consistait en un bonnet de peau de chat dont la couleur
+s'harmonisait avec le reste de son accoutrement. Ses traits dénotaient
+qu'il ne devait pas être loin de la soixantaine. Ils étaient fort
+expressifs: le nez en bec d'aigle; les yeux petits, noirs, perçants; les
+cheveux ras, d'un noir de jais, les oreilles--chose
+étrange--complètement absentes. J'avais vu cet homme, bien des années
+auparavant, tel que je le voyais en ce moment. La première fois que mon
+regard l'avait rencontré, je l'avais aperçu assis exactement dans la
+même attitude, près d'un feu de bois, faisant rôtir sa viande et la
+mangeant. Je le reconnus tout d'abord: c'était le vieux Ruben, un des
+plus fameux chasseurs de la prairie. Son compagnon, plus jeune que lui,
+s'appelait Bill Garey. Tous deux, également ardents et habiles à la
+chasse, étaient inséparables.
+
+Mon coeur se remplit de joie en retrouvant ces deux héros des pampas. Je
+savais que j'étais avec des amis, et j'allais leur témoigner toute ma
+reconnaissance et mon bonheur, lorsque mes yeux s'arrêtèrent sur le
+groupe de chevaux. Je poussai un cri et me dressai sur mon séant. Il y
+avait parmi ces montures la cavale de Ruben, le grand et vigoureux
+rubican de Garey, et, jugez de ma joie: ma propre jument. C'était une
+surprise à laquelle je ne m'attendais pas, car je n'espérais plus revoir
+l'excellente compagne de mon aventure. Mais ce n'était pas la vue de ma
+jument qui m'avait arraché une exclamation de stupéfaction, c'était la
+présence d'un autre animal bien connu: d'un quatrième cheval. N'étais-je
+pas une fois de plus le jouet d'une hallucination? Mes yeux ne se
+plaisaient-ils point à me tromper, mon imagination ne prenait-elle point
+plaisir à me bercer d'une illusion? Non, c'était bien une réalité. Je ne
+pouvais en douter; ce port superbe, cette robe soyeuse, ces oreilles
+noires dressées, tout en un mot trahissait le Cheval blanc de la
+prairie.
+
+Mon émotion était telle qu'après avoir un instant contemplé le noble
+animal, je me renversai en arrière, ma tête heurta lourdement le pommeau
+de ma selle, et je m'évanouis de nouveau. Mais cette troisième syncope
+fut d'assez courte durée. Entretemps les deux hommes s'étaient approchés
+de moi et s'entretenaient de mon état.
+
+--Ruben, Garey! dis-je faiblement en tendant la main.
+
+--Ohé! s'écria le plus âgé des deux, vous voilà enfin revenu à la vie,
+jeune homme. Il est vrai que vous revenez de loin. Enfin tant mieux. Ne
+vous alarmez pas; vos forces vous reviendront. Le tout était d'en
+réchapper.
+
+--Prenez une gorgée d'eau-de-vie, dit l'autre en approchant sa gourde de
+mes lèvres.
+
+--Je vois que vous vous souvenez de nous, continua Ruben.
+
+--Parfaitement, mes amis, parfaitement.
+
+--Et moi aussi je ne vous ai pas oublié, dit Garey; vous m'avez un jour
+sauvé la vie, et ces services-là ne s'effacent point de la mémoire.
+
+--Je crois que vous m'avez bien rendu la pareille, répondis-je, vous
+m'avez débarrassé de cet ours.
+
+--De l'un des ours, oui, dit Ruben; mais vous avez réglé vous-même le
+compte de l'autre. Il vous a fallu jouer rudement du couteau, avant que
+le gaillard ait perdu la partie. Heureusement pour vous, nous sommes
+arrivés juste à temps pour vous délivrer de l'autre.
+
+--Comment! de l'autre! Il y en avait donc deux?
+
+--Regardez de ce côté! voilà deux peaux, si je ne me trompe.
+
+Je suivis le geste du trappeur, et près du feu je vis en effet deux
+fourrures d'ours fraîchement écorchés.
+
+--Mais je n'ai eu affaire qu'à un seul? dis-je.
+
+--Et c'était bien assez, répliqua Ruben. Il n'y a pas beaucoup d'hommes
+qui demeurent en vie après une querelle vidée avec le vieil Ephraïm.
+
+--J'ai donc tué l'ours?
+
+--Eh! oui, jeune homme; et vous pouvez vous flatter d'avoir fait la
+besogne tout seul. Quand Bill et moi nous sommes accourus à votre
+secours, il n'y avait plus à tirer un coup de fusil. L'ours était mort,
+aussi mort que son patron, le deuxième fils de Joseph. Mais vous ne
+valiez pas beaucoup mieux. Vous étiez tous deux également immobiles, vos
+bras étreignant le monstre, ses pattes vous étouffant, votre sang se
+confondant et formant autour de vous une mare de plusieurs yards de
+long. Vous n'aviez positivement plus assez de sang dans le corps pour
+offrir un déjeuner passable à une sangsue.
+
+--Et l'autre ours?
+
+--Il est sorti du gouffre, comme Bill venait de partir pour aller à la
+poursuite du Cheval blanc. J'étais accroupi près de vous quand je vis
+apparaître la hure du monstre. C'était évidemment la femelle du vieil
+Ephraïm. La vieille venait voir pourquoi son vieux tardait à rentrer au
+logis. Je pris mon fusil et j'envoyai à la commère une balle dans
+l'oeil. Elle n'eut pas la politesse de dire merci et se coucha pour ne
+plus se relever. Ils voyagent maintenant ensemble dans les prairies
+heureuses. Voyez-vous, jeune homme, je ne suis pas docteur, et Bill n'a
+pas plus de diplôme que moi; mais je m'entends assez aux blessures pour
+savoir que vous ne pouvez en ce moment pas plus bouger que si vous étiez
+réellement mort. Donc, pas un mouvement, et écoutez nos conseils. Vous
+avez été rudement malmené, je ne vous le cache pas; mais il n'y a pas de
+danger grave; tout ce qui vous manque, c'est le sang, et il faut
+nécessairement attendre qu'il vous en vienne d'autre. Allons, encore un
+bon coup d'eau-de-vie. Laissons-le maintenant reposer, Bill: il a besoin
+de silence et il nous reste à finir notre beefsteak d'ours.
+
+J'aurais voulu avoir d'autres explications, mais je savais qu'il était
+inutile d'insister; pour le vieux Ruben, chose dite était chose
+irrévocable. Je fus bien obligé de me ranger à son avis et de ne pas
+contrarier sa volonté.
+
+
+
+
+IX
+
+LE PLATEAU.
+
+
+Je m'endormis bientôt et je ne me réveillai que vers minuit. Le froid
+s'était considérablement accru, mais j'étais bien emmailloté dans ma
+couverture, et la peau de buffle tendue derrière moi contribuait à
+m'abriter. En rouvrant les yeux, je me sentis réconforté. Le feu était
+éteint. Très probablement les deux trappeurs avaient jugé bon de prendre
+cette précaution pour ne pas attirer par ses lueurs les Indiens qui
+rôdaient aux alentours. La nuit était sereine. Je voyais distinctement
+mes deux compagnons et les quatre chevaux qui paissaient. Garey dormait.
+Je m'adressai à Ruben qui faisait la garde et était assis près de moi.
+
+--Comment se fait-il, lui demandai-je, que vous m'ayez trouvé?
+
+--Nous avons suivi votre piste.
+
+--Depuis où?
+
+--Bill et moi nous étions campés dans l'un des îlots du bois quand nous
+vous vîmes passer au galop derrière le Cheval blanc, comme si vous aviez
+eu tous les diables d'enfer à vos trousses. Je vous reconnus du premier
+coup d'oeil, et Bill me dit: «Voilà l'Américain qui m'a sauvé la vie
+dans la montagne.» Je voyais que vous aviez une bonne monture, mais je
+savais aussi que vous donniez la chasse au plus rapide des mustangs de
+toute la prairie, et je dis à Bill: «Ils en ont pour un long temps de
+galop, et ce jeune homme pourrait finir par s'égarer à ce jeu,
+suivons-le.» Quand nous rentrâmes dans la prairie, vous vous étiez
+éclipsé, mais vous aviez laissé votre piste derrière vous. Seulement la
+nuit tomba avant qu'il fût possible de vous rattraper. Le lendemain
+matin, la pluie avait presque complètement effacé la piste, et nous
+mîmes plusieurs heures à la retrouver près du gouffre. Nous étions sur
+le point d'y descendre, quand nous aperçûmes votre jument qui détalait
+dans la prairie sans selle ni bride. Nous courûmes dans cette direction,
+et, en nous rapprochant, nous vîmes à terre quelque chose que votre
+brave bête semblait flairer. Ce quelque chose, c'était vous et le vieil
+Ephraïm qui dormiez tous les deux dans les bras l'un de l'autre, comme
+deux bébés au berceau. Nous crûmes d'abord que c'en était fait de vous;
+mais un examen plus attentif nous convainquit que vous étiez simplement
+en syncope.
+
+--Mais comment avez-vous pris le Cheval blanc?
+
+--Le gouffre est obstrué, barré complètement à une assez bonne distance
+d'ici par des roches élevées. Nous savions cela. Bill suivit la piste du
+mustang, lui jeta le lasso et le mena ici. Voilà, jeune homme, toute
+l'histoire.
+
+--Et le Cheval blanc, dit Garey en se levant, est à vous, capitaine.
+Sans la course que vous lui avez fait faire et qui l'a épuisé, il
+n'aurait pas été possible de le prendre.
+
+--Merci, mille fois merci, non pour le cadeau, mais pour le service
+impayable que vous m'avez rendu. Je vous dois la vie. Sans vous j'aurais
+succombé.
+
+Tout s'expliquait. Au cours de la conversation, j'appris que les deux
+trappeurs avaient l'intention de prendre part à notre expédition
+militaire contre le Mexique. Les traitements barbares qu'ils avaient eu
+à subir lorsque le hasard les avait fait tomber entre les mains des
+soldats mexicains--les oreilles coupées en témoignaient--avaient fait
+d'eux des ennemis acharnés de cette nation, et la guerre qui venait
+d'éclater leur fournissait l'occasion tant de fois désirée d'assouvir
+leur vengeance. Sans faire aucune objection, ils se déclarèrent prêts à
+entrer dans ma compagnie et à me servir, l'un d'éclaireur ou d'espion,
+l'autre de guide.
+
+Comme mes blessures, quoique nombreuses et profondes, n'étaient pas
+dangereuses, mes forces me revinrent rapidement, grâce aux remèdes
+intelligents et à la sollicitude des deux trappeurs expérimentés. Au
+bout de trois jours, je fus en état de me remettre en selle.
+
+Nous nous dirigeâmes alors vers le village où j'étais en garnison, mais
+sans reprendre mon ancienne piste. Mes compagnons connaissaient une
+route meilleure où nous étions sûrs de trouver de l'eau, ce qui, dans
+une excursion à travers les pampas, est le point le plus important. Le
+ciel était gris, le soleil invisible, et nous courions le danger de nous
+écarter de la bonne voie. Pour éviter ce péril, mes deux amis
+fabriquèrent une boussole de leur invention. Ils plantèrent une branche
+d'arbre en terre, et attachèrent au haut un morceau de peau d'ours.
+Après avoir arrêté la direction que nous avions à suivre, ils
+enfoncèrent dans le sol un autre bâton également pourvu d'un morceau de
+peau d'ours, et le fixèrent à plusieurs centaines de pas du premier. A
+mesure que nous avancions, nous regardions de temps à autre derrière
+nous, car nous savions que nous continuions à marcher en ligne droite
+aussi longtemps que le premier et le plus éloigné des deux bâtons
+disparaissait derrière l'autre. Quand les deux points noirs représentés
+par la peau d'ours furent hors de portée de notre vue, nous
+recommençâmes l'opération; et le procédé ainsi répété de mille en mille
+nous conduisit vers midi jusqu'à un bois entrecoupé d'allées et de
+pelouses. Nous marchâmes près d'une demi-heure dans l'épaisseur du
+taillis, et nous arrivâmes au bout d'un mille à l'entrée d'une prairie
+qui différait visiblement de la plaine que nous avions laissée derrière
+nous. Elle appartenait à ce genre de pampas que dans la langue des
+chasseurs on désigne sous le nom de «prairie fleurie», parce qu'au lieu
+d'être couverte d'herbes, elle est semée de fleurs et d'arbustes
+florissants. Au lieu de la traverser, nous en longeâmes la lisière et
+nous atteignîmes peu de temps après un ruisseau. Nous n'avions, à vrai
+dire, pas fait beaucoup de chemin, mais mes guides craignaient qu'en
+espaçant trop nos étapes, la fatigue de la course ne me donnât la
+fièvre; ils décidèrent donc de camper en cet endroit, d'y passer la nuit
+et de ne reprendre notre voyage que le jour suivant. On attacha les
+chevaux au bord du ruisseau, après leur avoir enlevé leurs selles. Ruben
+alla à la chasse, Garey à la pêche, tous deux me laissant prendre un
+repos dont j'avais encore bien besoin. Un daim tué par Ruben et les
+poissons pris par Garey nous firent un excellent souper; et après avoir
+passé toute la nuit à dormir d'un sommeil paisible, je me levai le
+lendemain matin, complètement rétabli.
+
+Nous déjeunâmes des restes du daim, nous sellâmes nos chevaux et nous
+nous dirigeâmes vers une haute colline qui dominait la plaine. Mes
+compagnons connaissaient bien la topographie de cette région. Nous
+devions longer le pied de cette colline, pousser une dizaine de milles
+plus loin et arriver enfin au but de notre course. J'avais souvent
+considéré cette hauteur de ma terrasse, qui me servait généralement
+d'observatoire; et comme sa configuration m'intéressait, je m'étais
+promis de la visiter à la première occasion. Elle offrait l'aspect
+singulier d'une armoire gigantesque dressée debout sur la prairie. Ses
+côtés étaient parfaitement d'aplomb et perpendiculaires à son sommet,
+dont le niveau, exactement horizontal, formait une surface parallèle à
+la plaine.
+
+Ces collines dont la cime ressemble à une table plane portent au Mexique
+le nom de «plateaux tabulaires». Quelquefois, la distance qui sépare
+deux hauteurs de ce genre est de plusieurs centaines de milles; mais le
+plus souvent elles se trouvent rapprochées par groupes comme un jeu de
+quilles colossales portant un pavois, toutes d'égale élévation et
+couvertes, en général, à leur cime d'une végétation nettement distincte
+de celle de la plaine environnante.
+
+En nous approchant de cette singulière éminence, nous vîmes qu'elle
+perdait beaucoup de son caractère marquant et que sa forme de
+parallélipipède régulier s'éloignait considérablement de la symétrie
+géométrique. Des contreforts étroits partaient des flancs du rocher, et
+en plusieurs endroits les lignes droites se brisaient. Ce qui paraissait
+indéniable, c'est que le sommet du plateau était inaccessible, car ses
+parois figuraient des murs escarpés de cinquante pieds de haut que, dans
+l'opinion de mes compagnons, aucun homme n'avait jusqu'alors escaladés.
+
+
+
+
+X
+
+UN COMBAT AVEC LES MEXICAINS.
+
+
+Nous n'étions plus qu'à un mille du pied de ce plateau, lorsque Garey
+s'écria tout à coup: «Alerte! voilà les Indiens!»
+
+En même temps, il montra de la main la hauteur que contournaient en
+venant au-devant de nous une troupe de cavaliers.
+
+Mes deux amis avaient serré la bride et fait halte. Je suivis leur
+exemple; et tous trois bien plantés en selle, nous attendîmes, observant
+l'étrange apparition.
+
+Les cavaliers étaient au nombre de douze. Il était évident qu'ils
+marchaient sur nous en ligne droite.
+
+--Si ce sont des Indiens, dit Garey après un instant de silence, ce sont
+des Comanches.
+
+--Et si ce sont des Comanches, ajouta Ruben, ils suivent le sentier de
+la guerre et ont de mauvais desseins. Ayez l'oeil sur vos fusils.
+
+Ce conseil fut écouté sans objection. Nous savions que si les arrivants
+étaient réellement des Comanches, nous devions nous attendre à un combat
+acharné. Nous mîmes donc pied à terre, nous abritant derrière nos
+chevaux, et nous attendîmes l'approche de l'ennemi.
+
+Nous étions depuis quelques minutes dans cette position, lorsque Ruben
+s'écria:
+
+--Si ce sont là des Indiens, je veux bien être un nègre: ces gaillards
+sont barbus et ils ont la peau jaune. Ce sont des Mexicains.
+
+[Illustration: Nous avions attaché nos chevaux deux à deux, de manière à
+leur faire former un carré.]
+
+Cette affirmation n'était pas de nature à nous rassurer, car nous
+n'ignorions pas que les Mexicains nous étaient pour le moins aussi
+hostiles que les Comanches. Les douze cavaliers semblaient d'abord ne
+pas nous avoir aperçus; mais lorsqu'ils eurent le soleil derrière eux,
+ils purent, sans être éblouis, nous voir parfaitement. Alors ils firent
+halte à leur tour et se préparèrent à l'attaque. Malgré l'inégalité du
+nombre, nous pouvions nous mesurer avec nos ennemis. Mes compagnons
+étaient de ceux dont le fusil ne ratait jamais, qui ne tiraient jamais
+au jugé et qui ne lâchaient la détente qu'en sachant à coup sûr où leur
+balle devait frapper. Je pouvais par conséquent me persuader que si les
+cavaliers nous attaquaient, il n'y en aurait que neuf qui se
+rapprocheraient de nous à une portée de pistolet, et dans cette approche
+il n'y avait pas de quoi nous effrayer: nous y étions préparés; j'avais
+un revolver à six coups dans ma ceinture, Garey avait le sien et Ruben
+une paire de pistolets dont il saurait faire bon usage.
+
+--Seize coups, et les couteaux au pis aller! s'écria Garey avec un
+accent de triomphe, quand nous eûmes inspecté rapidement nos armes.
+
+Les ennemis restaient toujours en place, et leur chef allait et venait
+devant leur front de bataille, comme s'il voulait, par sa harangue, leur
+inspirer du courage. De notre côté, nous n'étions pas restés inactifs;
+nous avions attaché nos chevaux deux à deux d'un côté par la tête, de
+l'autre par la queue, de manière à leur faire former un carré dont le
+grand rubican de Garey figurait le front et dont nous occupions
+l'intérieur. Ainsi postés, nous n'avions plus qu'à surveiller les
+mouvements de nos adversaires qui ne pouvaient voir que nos têtes et nos
+pieds.
+
+A la fin, les cavaliers, obéissant à un signai de leur chef, fondirent
+sur nous au galop. Lorsqu'ils ne furent plus qu'à trois cents pas, ils
+firent halte de nouveau et nous crièrent:
+
+--Que craignez-vous? Nous sommes des amis.
+
+--Au diable des amis de cet acabit, répondit Ruben. Vous nous prenez
+donc pour des imbéciles? Tenez-vous à distance ou, sur mon âme, le
+premier qui se trouvera à ma portée, sera un homme mort.
+
+Les cavaliers renoncèrent alors à toute dissimulation, l'un d'eux se
+détacha du groupe, lança d'un coup d'éperon son cheval au galop et
+décrivit autour de nous un grand arc de cercle. Lorsqu'il se fut éloigné
+d'une vingtaine de pas de ses compagnons, il fut suivi d'un second qui
+répéta la manoeuvre, puis d'un troisième, d'un quatrième, d'un
+cinquième, qui tournoyèrent l'un derrière l'autre autour de nous.
+Aussitôt nous changeâmes notre plan de défense en nous postant dos à
+dos, de telle sorte que chacun de nous couvrait de son arme un tiers du
+cercle. Les cinq cavaliers firent deux fois au galop le tour de notre
+carré, en se rapprochant sans cesse de nous, pendant qu'ils
+déchargeaient leurs mousquets. Ils s'éloignaient ensuite en continuant
+le même mouvement, rejoignaient le gros de leur troupe, échangeaient
+leurs armes contre d'autres toutes chargées et revenaient, toujours en
+galopant, nous assaillir. En même temps, ils se courbaient si habilement
+sur leurs montures qu'ils nous dérobaient presque tout leur corps et
+nous enlevaient ainsi toute occasion de tirer sur eux. Nous aurions pu,
+il est vrai, tuer leurs chevaux, mais c'eût été dépenser sans grande
+utilité notre poudre et nos balles, car nous ne pouvions songer à
+recharger nos armes. A la première fusillade, toutes les balles avaient
+passé par-dessus nos têtes et la cavale de Ruben avait reçu une blessure
+insignifiante. Mais la seconde décharge de l'ennemi nous fit plus de
+mal. Garey fut atteint par une balle qui lui arracha une partie de sa
+blouse de chasse en lui éraflant l'épaule. Une autre balle rasa la tête
+de Ruben.
+
+[Illustration: Ils se courbaient si habilement sur leurs montures qu'ils
+dissimulaient leur corps.]
+
+--Nous ne pouvons rester plus longtemps spectateurs de l'attaque sans y
+répondre, dis-je. Qu'en pensez-vous, camarades?
+
+--Nous devons faire une sortie, répondit Garey: c'est notre seul moyen
+de salut. Remontons à cheval et lançons nos bêtes ventre à terre dans la
+prairie.
+
+--A quoi bon? objecta Ruben en hochant la tête. Le capitaine s'en
+tirerait peut-être; mais pour toi et moi il n'y a pas ombre de chance.
+Ils rattraperaient ma cavale en cinq minutes, et ton rubican n'a pas à
+se vanter de ses jambes.
+
+--Tu te trompes, répliqua Garey. Tu peux monter l'étalon blanc et
+laisser ta cavale en liberté, ou me céder le Cheval blanc et prendre mon
+rubican. Mais il est absurde de nous croiser les bras et de nous laisser
+fusiller comme un buffle dans un parcage. Qu'en dites-vous, capitaine?
+
+--Je crois, repartis-je en désignant d'un coup de tête le plateau, que
+nous devons gagner au galop la colline et nous y adosser. L'ennemi ne
+pourra plus alors nous tourner; et, avec les chevaux devant nous, il
+nous sera plus facile de lui tenir tête.
+
+--Le jeune homme a raison, interrompit Ruben. Nous n'avons pas une
+seconde à perdre, ils vont bientôt revenir à la charge.
+
+Nous détachâmes rapidement nos montures, nous sautâmes en selle et nous
+partîmes comme des traits. Derrière nous volait au triple galop toute la
+bande, criant et vociférant; mais nous avions l'avance et nous
+atteignîmes heureusement le rocher. Puis d'un bond nous fûmes à terre,
+et nous appuyant contre la paroi granitique, tenant nos chevaux devant
+nous, nos fusils braqués sur l'ennemi, nous attendîmes.
+
+
+
+
+XI
+
+L'ESCALADE.
+
+
+Pour le moment nous étions en sûreté. Les Mexicains ne pouvaient plus
+passer derrière nous et ils n'osaient se risquer de front à portée de
+nos armes. Toutefois, nous nous trouvions encore dans une position
+extrêmement critique, car les ennemis, auxquels étaient venus vers le
+soir se joindre un renfort de six cavaliers armés également de
+mousquets, semblaient décidés à nous bloquer toute la nuit et à nous
+obliger, faute de vivres, à capituler.
+
+Tandis que, perdu dans de sinistres pensées, je restais en observation,
+j'aperçus dans le rocher une crevasse longitudinale qui montait en
+s'élargissant et en s'approfondissant vers le sommet de la colline.
+C'était un sillon creusé probablement par les eaux de pluie en découlant
+du plateau le long de la paroi perpendiculaire. Quoique l'escarpement du
+rocher fût partout également abrupt, ce sillon offrait néanmoins une
+inclinaison marquante; et, après l'avoir inspecté soigneusement du
+regard, j'acquis la conviction qu'un homme habile à grimper pourrait, en
+le remontant, arriver jusqu'au plateau même. Il y avait, en effet, dans
+le rocher, certaines saillies qui pouvaient servir d'appui au pied, et
+çà et là croissaient dans les fentes des pousses de cèdre rampant, dont
+celui qui ferait l'escalade pourrait s'aider.
+
+Sans hésiter, je communiquai ma découverte à mes compagnons. Tous deux
+s'en montrèrent fort réjouis et déclarèrent, après un bref examen, le
+chemin très praticable. Mais dans quel but grimper là-haut? Nous
+n'avions aucune perspective de pouvoir descendre de l'autre côté.
+D'ailleurs, si nous étions sûrs d'échapper à toute attaque, une fois
+arrivés au plateau, nous étions tout aussi certains de n'y pas trouver
+d'eau, et la soif était pour nous plus redoutable encore que les
+Mexicains. En outre, tant que nous restions au pied de la colline, nous
+gardions nos chevaux qui pouvaient nous servir à fuir et, dans un cas
+extrême, nous pourrions les manger. Mais faire l'ascension de la
+hauteur, c'était nous condamner à les perdre. Aussi la lueur d'espoir
+qui nous était apparue un moment s'évanouit-elle presque aussitôt.
+
+Jusqu'alors Ruben ne s'était pas prononcé. Il restait pensif, appuyé sur
+son long rifle. Lorsqu'il eut gardé cette attitude pendant plusieurs
+minutes sans dire une parole, un sourire éclaira sa rude physionomie:
+
+--Combien de yards a ton lasso, Bill? demanda-t-il.
+
+--Vingt, répondit Garey.
+
+--Et le vôtre, jeune homme?
+
+--Au moins autant, peut-être un peu plus.
+
+--Très bien, dit-il d'un air satisfait; avec mon lasso cela fait une
+longueur de cinquante-six yards. Il est vrai qu'il y a à décompter les
+noeuds, mais nous avons par contre nos brides en sus. Écoutez donc mon
+idée. D'abord nous grimpons là-haut, dès qu'il fait assez noir pour ne
+pas être aperçus; nous emportons nos lassos et nous les lions bout à
+bout; si la courroie n'est pas assez longue, nous y attachons nos
+brides. L'ennemi, nous croyant toujours aux aguets, n'osera pas
+s'approcher de nos chevaux qui n'auront rien à craindre jusqu'au jour.
+Pendant ce temps, nous attachons notre lanière de soixante mètres
+environ à un arbre et nous nous laissons descendre tout doucement de
+l'autre côté de la colline. Une fois dans la prairie, nous pendons nos
+jambes à notre cou, nous filons en droite ligne sur la garnison du
+capitaine, nous y faisons lever une demi-douzaine de ses meilleurs
+tireurs, et tous montés à cheval nous revenons à la colline, nous
+tombons sur les Mexicains endormis et nous leur administrons la plus
+belle volée qu'ils aient reçue depuis le commencement de la guerre.
+
+Nous nous empressâmes, Garey et moi, de donner notre acquiescement à ce
+plan, et il ne nous fallut pas longtemps pour ne faire qu'une seule
+lanière de nos trois lassos et pour attacher solidement nos chevaux, de
+manière à les empêcher de bouger de place; cela fait, nous attendîmes la
+nuit.
+
+Ruben ne s'était pas trompé dans ses prévisions. La nuit, qui tomba
+bientôt, fut aussi ténébreuse que nous pouvions la souhaiter. D'épais
+nuages noirs couvrirent tout le firmament, un orage s'annonça, et déjà
+quelques grosses gouttes de pluie mouillaient nos selles. Tout à coup un
+éclair embrasa tout le ciel et illumina la prairie comme si l'on avait
+allumé des milliers de torches. Cette circonstance nous était
+défavorable: un seul sillon lumineux pouvait révéler tout notre plan aux
+ennemis.
+
+--Bah! dit Ruben après avoir considéré le ciel; nous grimperons entre
+deux éclairs.
+
+Il avait à peine achevé de parler que pour la seconde fois un véritable
+incendie s'alluma dans le ciel et projeta sur l'immensité de la prairie
+des reflets si intenses que nous pûmes distinguer aisément les boutons
+des habits de nos adversaires.
+
+Pendant ce temps, Garey s'était noué le lasso par un bout autour des
+reins et avait commencé l'escalade. Il avait atteint à peu près la
+moitié de la hauteur à gravir, lorsque la plaine s'illumina de nouveau.
+Je levai les yeux et le vis sur une saillie, le corps collé contre le
+rocher, les bras en l'air. Tant que dura le feu du ciel, il resta dans
+cette attitude immobile. Mes regards anxieux interrogeaient les
+mouvements des cavaliers; mais aucun d'eux ne bougeait; ils n'avaient
+rien vu.
+
+Un nouvel éclair me permit d'inspecter le rocher. La forme humaine avait
+disparu. Il n'y avait plus que la ligne noire du lasso, qui pendait du
+haut du plateau, et qu'on eût pris pour une crevasse. Garey était arrivé
+jusqu'au sommet de la colline, sain et sauf.
+
+C'était mon tour. Il ne me fut pas difficile, en me tenant à la lanière,
+de monter d'une saillie à l'autre; et avant que l'éclair eût reparu,
+j'avais rejoint le plus jeune de mes compagnons.
+
+Cinq minutes après, Ruben était avec nous; alors nous enroulâmes la
+lanière et nous cherchâmes un endroit pour opérer notre descente.
+
+
+
+
+XII
+
+UN RENFORT.
+
+
+Parvenus à l'autre bord du plateau, nous rattachâmes la lanière à un
+arbre. Ruben, qui était le plus léger et le plus leste de nous trois,
+devait descendre le premier. Nous lui liâmes la courroie solidement
+autour de la taille, et le vieux trappeur glissa le long de la paroi,
+tandis que Garey et moi nous laissions couler doucement le lasso.
+
+Nous avions lâché à peu près les trois quarts de notre corde, et déjà
+nous nous félicitions du succès de notre expérience, lorsqu'à notre
+grande épouvante, la courroie cessa brusquement de se tendre et ressauta
+avec une secousse qui nous jeta tous les deux sur le dos. Dans le même
+instant, nous entendîmes un craquement, suivi d'un cri perçant. Nous
+bondîmes sur nos pieds et nous nous empressâmes de tirer la corde à
+nous: elle était légère comme une ficelle et remonta sans difficulté. La
+chose était claire: la courroie était rompue et notre pauvre camarade
+avait fait une chute effroyable. Saisis de terreur, nous nous
+agenouillâmes, nous rampâmes jusqu'au bord extrême du plateau, nous nous
+penchâmes à mi-corps par-dessus, au risque de nous précipiter nous-mêmes
+dans le vide. Nous plongeâmes les yeux dans l'espace qui s'étendait
+au-dessous de nous, essayant autant que possible de percer les ténèbres.
+Nous écoutâmes, l'oreille tendue, le coeur affreusement serré. Pas un
+bruit ne se fit entendre. Oui, nous eussions été heureux de percevoir
+une plainte, un gémissement, qui nous eût annoncé que Ruben vivait
+encore; mais tout était silencieux; peut-être gisait-il horriblement
+mutilé au pied de la colline.
+
+A la fin, nous entendîmes des voix d'hommes. Elles venaient bien de la
+base du rocher, juste au-dessous de nous; mais au lieu d'une voix il y
+en avait deux, et ni l'une ni l'autre n'était celle de notre ami. A la
+clarté d'un sillon lumineux qui courut à ce montent dans le ciel, nous
+reconnûmes deux cavaliers qui se mouvaient le long du rocher. Nous les
+vîmes très distinctement; mais, contrairement à notre attente, nous
+n'aperçûmes pas le corps de notre compagnon. L'embrasement du firmament
+fut d'assez longue durée pour nous donner parfaitement le temps de voir
+tout ce qui se passait au-dessous de nous. Ruben n'était pas là.
+Etait-il tombé au pouvoir de l'ennemi? Il ne se serait pas rendu sans
+résistance et nous aurions entendu ou une détonation ou un cri.
+
+Cependant les deux cavaliers causaient à voix haute, et, dans le silence
+de la nuit, leurs paroles montaient jusqu'à nous assez distinctement
+pour nous laisser comprendre ce qu'ils disaient.
+
+--Tu t'es trompé, criait l'un avec impatience, tu n'auras entendu que
+l'aboiement d'un loup.
+
+--Je vous répète, capitaine, répliqua l'autre avec humeur, que c'était
+une voix d'homme.
+
+--Alors il faut que ce soit l'un des nôtres qui ait crié de l'autre côté
+du rocher, car de ce côté-ci il n'y a personne. Retournons au camp.
+
+Les pas des chevaux nous apprirent qu'ils s'éloignaient; ce fut pour
+nous un grand soulagement de savoir que notre camarade n'avait pas été
+fait prisonnier.
+
+[Illustration: Nous lui liâmes la courroie autour de la taille et le
+vieux trappeur glissa le long de la paroi.]
+
+Mais qu'était-il devenu? Par où était-il passé? Avait-il rampé plus loin
+après sa chute, ou se trouvait-il toujours à proximité de la colline?
+
+Comme il nous importait de suivre les mouvements des deux cavaliers,
+nous tendîmes avidement l'oreille, épiant l'occasion de les apercevoir.
+Nous nous étions de nouveau agenouillés et suspendus au-dessus du vide.
+Un éclair nous les montra: ils étaient arrêtés pour interroger les
+alentours, et attendaient comme nous une traînée lumineuse.
+
+--Nous pouvons les désarçonner, chuchota Garey.
+
+J'hésitai à me ranger à cet avis, sans pouvoir me rendre compte de mes
+scrupules.
+
+Tout à coup un éclair sillonna la nue. Les cavaliers étaient à portée de
+nos fusils. Nous les couchâmes en joue. Sans dire un mot, j'avais suivi
+l'opinion de Garey.
+
+A ce moment, quand déjà nous avions le doigt sur la gâchette, nous
+relevâmes tous deux comme d'un commun accord notre arme. C'est que nous
+avions tous deux en même temps aperçu le même objet dans la prairie, et
+que cet objet n'était autre que notre ami Ruben.
+
+Il était couché dans l'herbe de tout son long, les bras et les jambes
+étendus, le visage collé contre terre. De la hauteur où nous étions,
+nous eussions pu le prendre pour la peau d'un jeune buffle ainsi étalée
+pour la faire sécher, mais nous ne nous trompions pas: c'était bien le
+vieux trappeur dans son costume de peau de daim. L'endroit où il se
+trouvait n'était guère à plus de cinq cents pas du rocher; mais
+quoiqu'il nous fût très facile de le voir, il devait échapper
+complètement aux regards des deux cavaliers, car nous les entendîmes, à
+notre grande joie, dès que la nuit se fut replongée dans l'obscurité,
+regagner leur camp. A peine étaient-ils partis qu'un éclair projeta sa
+vive lumière sur la prairie. La peau de daim n'était plus là: notre
+camarade avait donc pu se dérober heureusement.
+
+Pour la première fois depuis que nous avions rencontré les Mexicains,
+nous respirâmes librement; et, le coeur léger, nous retournâmes à
+l'endroit où nous étions montés sur le plateau. Tant que j'avais pu
+craindre que ma dernière heure ne fût arrivée, le sort de ma jument et
+du Cheval blanc n'avait eu, je l'avoue, qu'une part très accessoire dans
+mes préoccupations. L'homme est ainsi fait que lorsqu'il est en danger
+de mort, il ne songe plus qu'à sa conservation personnelle. Mais
+maintenant que j'avais la conviction de survivre à cette périlleuse
+aventure, l'égoïsme faisait place à des sentiments plus généreux, et je
+souhaitais ardemment de conserver non seulement ma propre monture, mais
+aussi l'excellent et beau mustang, qui avait été pour moi la cause de
+tant d'anxiété.
+
+Cependant les éclairs étaient devenus moins intenses et ne se
+succédaient plus qu'à des intervalles éloignés. Ce fut dans un de ces
+intervalles de calme que nous entendîmes à quelque distance des pas de
+chevaux. Il y a une différence très sensible entre le pas d'un cheval
+qui porte un cavalier, et celui d'un cheval qui n'a pas cette charge.
+L'habitant des prairies ne s'y trompe que fort rarement. Mon compagnon
+m'assura que les chevaux dont nous entendions l'approche étaient montés.
+
+Nos ennemis mexicains avaient dû les entendre comme nous: deux d'entre
+eux partirent au galop pour opérer la reconnaissance; nous pûmes nous en
+rendre compte par l'ouïe, car l'obscurité était trop grande pour nous
+permettre de voir à plus de trois yards devant nous. Nous ne restâmes
+pas longtemps dans l'incertitude sur les intentions des arrivants: ils
+échangèrent avec les Mexicains des appels et des salutations amicales,
+et leurs chevaux hennirent en signe d'assurance.
+
+En ce moment, les éclairs nous vinrent en aide. Nous vîmes avec effroi
+que l'ennemi avait reçu un renfort d'au moins trente hommes.
+
+Vers minuit, l'orage cessa tout à fait. Une lumière plus douce, plus
+constante, succéda aux lueurs sinistres et intermittentes de l'éclair:
+la lune s'était levée et montait rapidement dans le ciel à l'orient.
+Quelques étoiles scintillaient à travers les nuages qui ne s'étaient pas
+dissipés, mais roulaient avec plus de vitesse.
+
+Nous étions couchés à plat dans les broussailles. Les cavaliers ne
+pouvaient nous apercevoir, tandis que nous distinguions parfaitement
+toute la troupe qui avait fait halte, les uns fumant, les autres
+causant, d'autres chantant.
+
+Après que nous les eûmes observés pendant quelque temps en silence,
+Garey me quitta pour explorer le plateau et pour surveiller la prairie
+du côté d'où nous attendions du secours.
+
+Il était à peine parti depuis deux minutes qu'une forme sombre attira
+mon attention vers la plaine. Il me sembla que c'était un homme couché
+sur le sol et se cachant dans l'herbe, exactement comme avait fait le
+vieux Ruben. Pendant quelque temps un nuage assombrit la plaine en la
+couvrant d'un voile noir; mais, quand le nuage fut passé, la figure
+étrange n'était plus où je l'avais vue d'abord. Elle s'était rapprochée
+des cavaliers, tout en gardant la même attitude qu'auparavant. Elle
+n'était plus qu'à deux cents pas des Mexicains; mais un buisson de
+hautes herbes paraissait la dérober à leurs yeux. Au bout de quelque
+temps, cette vision, dans laquelle je finis par reconnaître
+distinctement un Indien nu, avait complètement disparu.
+
+Tandis que je continuais attentivement de regarder dans la même
+direction, sondant des yeux la plaine, je remarquai, non plus une seule,
+mais plusieurs figures fantastiques, qui se dessinaient vaguement sur la
+lisière de la prairie. J'écarquillai les yeux et je vis que c'étaient
+des cavaliers; mais je fus surpris de constater qu'ils ne marchaient pas
+côte à côte en rangs serrés, mais l'un derrière l'autre en longue file.
+Les hommes de ma compagnie n'observaient jamais cette manoeuvre quand
+ils avaient à passer dans d'étroits défilés ou dans des sentiers de la
+forêt: ce n'était donc pas eux.
+
+Une minute après, tous mes doutes étaient dissipés: c'étaient une bande
+de guerriers indiens qui suivaient la piste de guerre.
+
+
+
+
+XIII
+
+LES COMANCHES.
+
+
+Les nuages qui cachaient la lune ne se désagrégèrent qu'au bout d'un
+quart d'heure. Alors, à mon grand étonnement, je vis un grand nombre de
+chevaux sans cavaliers dans la prairie. C'était apparemment un troupeau
+de mustangs, arrivés là pendant l'obscurité. Quant aux Indiens, ils
+n'étaient plus là. Je voulus chercher mon compagnon pour lui faire part
+de ce qui se passait, lorsqu'en me levant je constatai qu'il était à
+côté de moi. Il avait fait en rampant le tour du plateau, et n'ayant
+rien découvert, il était revenu se convaincre si les Mexicains n'avaient
+pas bougé.
+
+--Ohé! s'écria-t-il quand ses yeux tombèrent sur les chevaux. En voici
+bien d'une autre: un troupeau de mustangs! Les Mexicains ne les ont donc
+pas vus? Très drôle, très drôle, par Belzé...
+
+Son exclamation fut interrompue par un vacarme qui partit tout à coup de
+l'endroit où étaient postés les Mexicains. Nous les vîmes, un instant
+après, sauter tous en selle et se mettre en mouvement. Nous crûmes
+d'abord qu'ils avaient aperçu les chevaux sauvages et que cette
+découverte avait provoqué leur brusque départ. Mais nous reconnûmes
+bientôt que c'étaient nous-mêmes qui étions cause de leur alarme, car
+ils accouraient tous ensemble vers le rocher, et en poussant des cris
+sauvages, ils déchargèrent sur nous leurs mousquets. Nous eûmes un
+moment quelque peine à comprendre ce qui avait pu nous trahir, mais un
+regard d'inspection nous fournit aussitôt la solution de l'énigme. La
+lune était montée dans le ciel vers son point culminant, et les ombres
+projetées par la colline s'étaient graduellement raccourcies. Tandis que
+nous considérions les mustangs, nous avions commis l'imprudence de nous
+lever, et nos propres ombres s'étaient profilées sur la prairie sous les
+yeux de nos ennemis. Ceux-ci n'avaient eu qu'à lever la tête pour voir
+où nous étions.
+
+Nous nous agenouillâmes à l'instant sur les broussailles et nous
+saisîmes nos fusils. En ce moment un nuage passa sur la lune et déroba
+la plaine à nos regards. Mais nous n'eûmes pas longtemps à attendre pour
+être tirés d'incertitude. Des hurlements épouvantables ébranlèrent tous
+les échos. On eût dit des vociférations démoniaques jaillissant du fond
+des enfers. Il n'y avait pas à s'y méprendre: ceux qui poussaient ces
+affreux rugissements étaient des Indiens.
+
+--C'est le cri de guerre des Comanches! dit Garey. Hourra! Les Indiens
+sont tombés sur les Mexicains!
+
+Au milieu des clameurs, nous entendions les pas rapides des chevaux
+faisant trembler sous eux la plaine. Tout à coup la lune se dégagea des
+nuages. Les mustangs étaient maintenant montés. Sur chacun d'eux se
+dressait le buste nu d'un Indien dont les tatouages offraient un aspect
+d'horreur. Les Mexicains ne pouvaient soutenir l'attaque; à peine
+eurent-ils le temps de décharger leurs mousquets. Aucun d'eux ne
+s'occupa de recharger son arme. La plupart la jetaient aussitôt après
+avoir tiré et fuyaient alors en désordre. Toute la troupe tourna le dos
+aux Peaux-Rouges et longea au grand galop le pied du rocher. Les Indiens
+poursuivaient les fuyards sans perdre de vitesse et en les accablant de
+sinistres imprécations. Garey et moi nous nous précipitâmes vers l'autre
+bord du plateau. Les deux partis couraient par petits groupes. Il n'y
+avait pas deux cents pas de distance entre le premier rang des
+Peaux-Rouges et le dernier des Mexicains. Les sauvages ne cessaient de
+pousser leur cri de guerre, tandis que les autres galopaient dans le
+plus profond silence. Tout à coup un cri d'effroi partit de la troupe
+des Mexicains. Ce cri annonçait évidemment un événement. En même temps
+nous les vîmes faire halte.
+
+Le motif de cette conduite extraordinaire ne nous demeura pas longtemps
+inconnu. A trois cents pas environ des Mexicains, s'avançait vers eux au
+galop une troupe de cavaliers. Les pas pesants de leurs chevaux nous
+apprirent bientôt quels étaient les nouveaux arrivants. D'ailleurs,
+leurs cris, qui ne ressemblaient point à ceux des Mexicains ni à ceux
+des Indiens, ne nous laissaient aucun doute à cet égard.
+
+--_Ahead! ahead[1]!_ répétaient-ils en éperonnant leurs montures.
+
+[Note 1: En avant! En avant!--Interjection qui n'est employée que par
+les Américains des États-Unis.]
+
+--Hourra! hourra! s'écria Garey de toutes ses forces. Ce sont vos
+hommes, capitaine.
+
+Les Mexicains effrayés, à l'aspect de ces nouveaux ennemis sur lesquels
+ils ne comptaient pas, restaient indécis. Ils crurent d'abord qu'ils
+avaient affaire à une seconde bande de Peaux-Rouges; mais une volée de
+balles leur prouva que leurs adversaires étaient des soldats
+disciplinés; et, tournant bride à gauche, ils s'enfuirent dans la
+prairie.
+
+Alors, les Indiens, pour leur couper le passage, prirent une direction
+de biais. Nos hommes, qui pendant ce temps s'étaient rapprochés,
+imitèrent de leur côté cette manoeuvre. Un instant après, ils étaient
+aux prises avec les sauvages.
+
+La lune, qui ne projetait plus qu'une clarté mourante, s'ensevelit tout
+à coup dans les nuages. Garey et moi nous ne vîmes donc rien du combat;
+mais nous entendions le choc des combattants, le cri de guerre des
+Peaux-Rouges, les clameurs de nos hommes, la fusillade, les décharges
+successives des révolvers, le cliquetis des sabres et des lances, les
+hennissements des chevaux, les lamentations des blessés. Nos angoisses
+ne durèrent pas plus d'un quart d'heure. Au bout de ce temps, le combat
+cessa. Quand la lune reparut, tout était retombé dans le silence. Sur la
+prairie gisaient pêle-mêle des hommes et des chevaux. Au loin, vers le
+sud, fuyaient les Mexicains. Un hourra triomphal nous annonça que la
+victoire était restée aux nôtres.
+
+--Bill, es-tu là? cria tout à coup une voix que nous reconnûmes.
+
+--Me voici! répondit Garey.
+
+--Eh bien, que t'en semble? Les Indiens ont reçu leur tripotée, quant
+aux Mexicains, ils ont mieux aimé ne pas l'attendre et ils ont détalé,
+les lâches.
+
+C'était Ruben qui parlait.
+
+L'engagement avait été même moins long que nous ne l'avions supposé. Des
+deux côtés l'impétuosité de l'attaque avait été telle que personne
+n'avait rechargé son arme après le premier coup de feu. Le cri de guerre
+des Indiens devait avoir semé l'épouvante parmi les Mexicains, car le
+sol était jonché de leurs mousquets et de leurs lances.
+
+Mais, quoique de courte durée, le combat avait causé des pertes
+sérieuses aux Mexicains et aux Peaux-Rouges. Huit des premiers, seize
+des derniers avaient succombé; malheureusement mes hommes ne s'en
+étaient pas tirés tout à fait sains et saufs. Deux d'entre eux, atteints
+par les lances des Comanches, étaient tombés morts. Une douzaine environ
+avaient été plus ou moins grièvement blessés par les fusils des
+sauvages.
+
+Les Indiens, comme l'avait fort bien reconnu Garey à leur cri de guerre,
+étaient en effet des Comanches, qui avaient dessein de piller une ville
+mexicaine de l'autre côté de Rio-Grande, à une centaine de milles de ma
+garnison. Leurs éclaireurs avaient aperçu les cavaliers mexicains, dont
+les chevaux harnachés d'argent, les uniformes et les couvertures de drap
+fin, les guêtres garnies de boutons d'argent et les mousquets avaient
+excité la convoitise des Peaux-Rouges, qui s'étaient décidés à les
+surprendre. Nous apprîmes tous ces détails d'un de leurs guerriers qui
+était tombé blessé en nos mains. Un interrogatoire plus précis le fit
+reconnaître pour un Mexicain capturé par une tribu indienne, à laquelle
+il s'était associé pour échapper au supplice que ces sauvages infligent
+à leurs prisonniers.
+
+Ruben avait atteint mon village sans encombre. Il avait rapporté
+sommairement à mon lieutenant ce qui était arrivé et le danger que je
+courais. Dix minutes après, une cinquantaine de mes hommes étaient
+partis, sous la conduite du vieux trappeur, dans la direction de la
+colline. S'ils n'étaient pas arrivés à temps, les Indiens nous auraient
+probablement débarrassés des Mexicains; mais, dans ce cas, nous aurions
+perdu nos chevaux.
+
+Nous opérâmes notre descente à l'aide du lasso, et quand nous eûmes
+rejoint Ruben et que nous nous fûmes embrassés d'une étreinte vraiment
+fraternelle, nous remontâmes en selle. Moins d'une heure après, je
+prenais une délicieuse tasse de café sur ma terrasse avec mes deux
+compagnons d'aventures, et nos émotions n'étaient plus que des
+souvenirs.
+
+C'est ainsi que j'entrai en possession du Cheval blanc, le plus beau
+mustang qui, de mémoire d'homme, ait foulé la pampa mexicaine.
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+I. La lettre
+II. La chasse
+III. La Fondrière
+IV. Egaré
+V. Un repas dans la prairie
+VI. L'ours gris
+VII. La lutte
+VIII. Vieux amis
+IX. Le plateau
+X. Un combat avec les Mexicains
+XI. L'escalade
+XII. Un renfort
+XIII. Les Comanches
+
+
+
+
+TABLE DES GRAVURES
+
+
+1. Sa robe blanche se détachait sur le fond vert du feuillage.
+_Frontispice_
+
+2. Le troupeau volait à sa suite.
+
+3. Le sol était béant comme à la suite d'un déchirement produit par un
+tremblement de terre.
+
+4. A une distance d'environ six cents pas, je découvris cinq magnifiques
+antilopes.
+
+5. Devant moi se dressait un animal monstrueux, un de ces ours gris.
+
+6. L'ours avait fait halte au bord du lac.
+
+7. Je reconnus que quelqu'un s'occupait de panser mes blessures et d'y
+appliquer un bandage.
+
+8. Nous avions attaché nos chevaux deux à deux, de manière à leur faire
+former un carré.
+
+9. Ils se courbaient si habilement sur leurs montures qu'ils
+dissimulaient leur corps.
+
+10. Nous lui liâmes la courroie autour de la taille et le vieux trappeur
+glissa le long de la paroi.
+
+
+
+
+POITIERS.--TYPOGRAPHIE OUDIN.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Le cheval sauvage, by Thomas Mayne Reid
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CHEVAL SAUVAGE ***
+
+***** This file should be named 29191-8.txt or 29191-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/2/9/1/9/29191/
+
+Produced by Laurent Vogel, Rénald Lévesque and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
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+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
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+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
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+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
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+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
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+redistribution.
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+*** START: FULL LICENSE ***
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+works. See paragraph 1.E below.
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+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
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+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
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+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
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+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+The Project Gutenberg EBook of Le cheval sauvage, by Thomas Mayne Reid
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
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+Title: Le cheval sauvage
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+Author: Thomas Mayne Reid
+
+Release Date: June 21, 2009 [EBook #29191]
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CHEVAL SAUVAGE ***
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+Produced by Laurent Vogel, Rénald Lévesque and the Online
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+
+<br><br><br>
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+<br>
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+<p class="mid">POITIERS.--TYPOGRAPHIE OUDIN.</p>
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+<br><br><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/006.png"></p>
+<p class="mid">Sa robe blanche se détachait sur le fond vert du feuillage.</p>
+
+<h5>LE</h5>
+
+<h1>CHEVAL</h1>
+
+<h2>SAUVAGE</h2>
+
+<h4>PAR</h4>
+
+<h3>MAYNE-REID</h3>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/007.png"></p>
+
+<p class="mid">PARIS<br>
+
+H. LECÈNE <span class="sc">ET</span> H. OUDIN, ÉDITEURS<br>
+
+17, <span class="sc">RUE BONAPARTE</span>, 17</p>
+
+<br><br><br>
+
+<h4>LE</h4>
+
+<h1>CHEVAL SAUVAGE</h1>
+
+<a name="c1" id="c1"></a><br><br>
+
+
+<h2>I</h2>
+
+<h3>LA LETTRE.</h3>
+<br>
+
+<p>--Dans notre dernière campagne au Mexique, dit
+le capitaine Worfield en achevant de rouler sa cigarette,
+j'avais été dirigé avec ma compagnie sur un village
+éloigné où nous devions attendre les ordres du quartier
+général. C'était un endroit si triste, si monotone,
+que de ma vie je ne me suis autant ennuyé. Las
+de cette existence uniforme, où le désoeuvrement
+tenait toute la place, je finis par demander mon changement
+de garnison. Mais les semaines s'écoulaient,
+et je ne recevais pas de réponse. Evidemment, mon
+colonel m'avait oublié, ou bien il avait ses motifs pour
+ne pas déférer à mon désir. J'aurais eu tort après tout
+de me plaindre de son silence, car ce fut juste à ce
+moment qu'il m'arriva une aventure que je vais vous
+raconter.</p>
+
+<p>Un matin, comme je prenais le frais sur ma terrasse,
+on m'apporta une lettre du propriétaire d'une plantation
+voisine. Elle était ainsi conçue:</p>
+
+<blockquote>
+<p>«Mon cher Worfield.</p>
+
+<p>Nous parlions hier du Cheval blanc de la prairie;
+un de mes gardeurs de troupeaux vient de m'annoncer
+qu'il l'a aperçu dans les grandes pampas qui
+touchent à ma propriété. Le malheur veut que je
+sois cloué au lit et incapable de partir en chasse;
+mais vous, qui êtes valide et ne savez comment tuer
+le temps, pourquoi n'essaieriez-vous pas de faire
+main basse sur le plus beau coursier qu'il y ait au
+monde? L'homme qui vous remettra ce billet vous
+dira où il l'a vu.</p>
+
+<p>Tout à vous.<br>
+<span class="sc">Manuel de Favia.</span>»</p>
+</blockquote>
+
+<p>Mon parti fut vite pris. Ce n'était pas la première
+fois que j'avais entendu conter merveille du Cheval
+blanc de la prairie. Quel est donc le chasseur, le trappeur,
+le marchand porte-balle, le voyageur qui a parcouru
+ces vastes Plaines de l'Amérique du Sud sans
+avoir recueilli quelque légende fantastique sur ces
+<i>mustangs</i> dont rien n'égale la vitesse? Plus rapides
+que le vent, ils vont par troupes nombreuses, défiant
+toute poursuite. Moi-même, j'en avais vu souvent, et
+j'avais tenté, mais vainement, de les prendre au lasso.
+Seulement, celui qu'on désignait sous le nom de
+«Cheval blanc de la prairie» avait une particularité
+qui le distinguait de tous les autres: il avait les
+oreilles noires. Tout le reste de sa robe était blanc,
+d'une blancheur de neige fraîchement tombée.</p>
+
+<p>C'était de cet animal étrange et mystérieux que
+parlait la lettre de Manuel. Comment n'aurais-je pas
+profité de la bonne fortune qui m'était offerte? Comment
+ne pas saisir cette occasion peut-être unique de
+savoir enfin ce qu'il en était? Le porteur du billet
+était d'ailleurs tout prêt à me servir de guide.</p>
+
+<p>Une demi-heure après, en compagnie du gardeur de
+troupeaux et d'une douzaine de mes chasseurs, je
+passai le fleuve et je m'enfonçai dans les profondeurs
+de la forêt qui s'étendait sur l'autre rive.</p>
+
+<p>Mon escorte se composait de gens qui avaient une
+longue expérience de la chasse. J'avais toute confiance
+en eux, je ne doutais pas un instant de leur habileté
+et j'espérais bien trouver avec leur aide la piste que
+nous cherchions. Une fois ce résultat acquis, je comptais,
+pour faire ma capture, sur la rapidité de ma
+jument, qui avait fait ses preuves, et sur ma dextérité
+à manoeuvrer le lasso.</p>
+
+<p>Tandis que nous poussions en avant, je communiquai
+à mes compagnons l'objet de mon expédition.
+Presque tous connaissaient le Cheval blanc par ouï-dire;
+quelques-uns croyaient bien l'avoir déjà vu
+dans la prairie; tous indistinctement se réjouissaient
+d'avance des émotions que devait leur réserver une
+chasse si aventureuse.</p>
+
+<p>Nous eûmes d'abord à passer entre d'épaisses broussailles,
+que les lianes, les épines et les ronces rendaient
+presque impraticables. Mais plus loin l'aspect
+changea et la marche devint plus commode. Les
+fourrés étaient plus rares, les éclaircies plus grandes,
+et les trouées si rapprochées qu'elles se succédaient
+presque sans interruption.</p>
+
+<p>Nous avions fait une traite d'à peu près dix milles
+sans halte, lorsque nous tombâmes sur la piste que
+cherchait notre guide. Nous la suivîmes quelque
+temps, et bientôt nous eûmes en vue le troupeau de
+mustangs.</p>
+
+<p>Jusque-là, le succès de notre entreprise répondait à
+nos plus téméraires espérances. Mais voir une horde
+de chevaux sauvages et s'emparer du plus rapide de
+tous sont deux choses bien différentes.</p>
+
+<p>La pampa, où paissait le troupeau, avait plus d'un
+mille d'étendue et, comme celles que nous venions de
+traverser, elle était environnée de forêts. Quelques
+cavales broutaient paisiblement les herbes courtes;
+d'autres chevaux gambadaient, s'ébattaient, se pourchassaient,
+se cabraient, ruaient, hennissaient, s'élançaient
+les uns contre les autres comme dans un combat,
+puis partaient au galop, livrant au vent leur
+crinière et leur longue queue. Nous étions encore
+assez loin d'eux, mais nous pouvions voir de l'endroit
+où nous nous trouvions très distinctement la beauté
+de leurs formes, la souplesse et la vigueur de leurs
+membres, l'éclat de leur robe brillant au soleil et trahissant
+l'excellence du pâturage. Il y en avait de toutes
+les couleurs: des bais, des alezans, des zains, des
+louvets, des saures, des tourdillés, des pies, des
+tavelés, des balzans, des vineux, des truités, des noirs
+jais, des gris charbonnés, mouchetés, souris, porcelaine,
+pommelés, ces derniers en plus grand nombre.
+Mais où était le magnifique étalon dont nous rêvions
+la conquête? Cette question était sur toutes les lèvres,
+car un coup d'oeil nous avait suffi à tous pour constater
+que le «Cheval blanc de la prairie» ne se trouvait
+point parmi le troupeau.</p>
+
+<p>Nous échangeâmes des regards qui accusaient toute
+notre déception. Avait-il abandonné la horde pour
+promener sa course vagabonde loin de là dans l'immensité
+des pampas? S'était-il, au contraire, simplement
+écarté du gros de la troupe avec quelques
+cavales, comme un roi entouré de sa cour tient ses
+sujets à distance, et n'avait-il fait que pénétrer dans
+une clairière proche de nous pour chercher un tapis de
+verdure moins foulé? Notre guide nous assura que,
+dans ce dernier cas, il ne serait pas difficile de l'obliger
+à se montrer. Il suffisait d'effaroucher les autres
+cavales, dont les hennissements ne tarderaient pas à
+l'appeler.</p>
+
+<p>Ce plan ne pouvait toutefois être mis à exécution
+qu'à la condition de cerner le troupeau, car nous
+avions à craindre qu'il ne partit tout entier au galop,
+dans une direction opposée. Nous nous mîmes donc,
+sans perdre un instant, à former le cordon autour de la
+pampa. La forêt nous servit à merveille pour dérober
+nos mouvements; et, au bout d'une demi-heure, l'investissement
+de la prairie était accompli.</p>
+
+<p>Les chevaux sauvages continuaient à paître et à
+s'ébattre sans se douter qu'ils étaient emprisonnés
+dans une ceinture et gardés à vue par des chasseurs
+déterminés. S'ils en avaient eu le moindre soupçon, ils
+nous auraient depuis longtemps échappé, en dépit de
+toutes nos précautions. Le cheval sauvage est de tous
+les animaux qui vivent en liberté le plus prompt à
+s'effrayer. Le cerf, l'antilope, le buffle redoutent beaucoup
+moins que lui l'approche de l'homme. Le mustang
+semble connaître et prévoir le sort qui l'attend,
+une fois qu'il tombe au pouvoir de son dompteur. On
+serait presque tenté de croire que ceux qui parviennent
+à s'échapper des plantations et à rejoindre leurs
+compagnons nomades et indépendants, leur ont fait
+le tableau des souffrances et des ennuis qui accompagnent
+la domestication.</p>
+
+<p>Je m'étais moi-même, sans descendre de selle, transporté
+à l'autre bout de la prairie, en me chargeant,
+dès que le cercle aurait été fermé, de sonner du cor
+pour épouvanter le troupeau. J'avais porté le cor à
+mes lèvres et m'apprêtai à donner le signal, lorsqu'un
+cri perçant poussé derrière moi paralysa en quelque
+sorte mon bras. Je me retournai vivement. Je me
+demandai avec stupéfaction d'où venait ce cri, tant
+il était étrange, quand il frappa pour la seconde fois
+mon oreille. Je le reconnus alors: c'était le hennissement
+du Cheval blanc de la prairie!</p>
+
+<p>Tout près de moi, il y avait une clairière étroite, une
+sorte d'allée qui conduisait, à une autre prairie. J'y
+entendais distinctement le frappement des sabots d'un
+cheval lancé au galop. Je courus aussi vite que me le
+permettaient les gaulis et j'atteignis presque aussitôt le
+bord de l'éclaircie. Mais le soleil, qui dardait en ce moment
+d'aplomb, m'éblouit au point de m'aveugler. Je
+fus hors d'état de rien voir. Cependant, je continuais à
+entendre le bruit retentissant des sabots et le hennissement
+perçant. Je me fis alors une visière de la main
+et je parvins à distinguer ce qui se passait à proximité
+de moi: un magnifique étalon redescendait au grand
+galop l'allée et se dirigeait vers le troupeau. C'était
+bien le Cheval blanc de la prairie. La majesté de son
+port ne me laissait aucun doute à cet égard. Il avait le
+poil d'un blanc de neige, les oreilles noires, les naseaux
+rouges et saillants, les paturons larges, les jarrets
+nerveux, les jambes fines, élancées. Il volait comme
+une flèche, ne prenant pas un temps d'arrêt, et galopant
+tout droit vers le troupeau, qui se mit en mouvement
+dès qu'il parut, comme obéissant à un signal.
+Toute ruse de notre part était maintenant inutile. L'alarme
+était donnée. C'était à notre agilité et à nos
+lassos de décider de l'issue de la lutte. Dans cette conviction,
+j'éperonnai ma jument et je m'élançai dans
+la plaine. Le hennissement de l'étalon avait averti mes
+compagnons. Tous bondirent en même temps hors du
+bois et se précipitèrent à la poursuite du troupeau en
+poussant de grands cris.</p>
+
+<p>Je n'avais d'yeux que pour le Cheval blanc. Je le
+suivais ventre à terre. De temps à autre, en se rapprochant
+des cavales, il ralentissait sa course frénétique,
+se cabrait deux ou trois fois comme pour les animer
+d'une nouvelle ardeur, puis reprenait son élan avec un
+hennissement formidable et repartait en ligne droite
+vers l'extrémité de la prairie, où une large clairière
+ouvrait la forêt. Le troupeau, volant à sa suite, avait
+d'abord formé la file; mais bientôt cet ordre régulier se
+trouva rompu, les chevaux les plus rapides devançant
+pêle-mêle leurs compagnons dans leur affolement.</p>
+
+<a name="i2" id="i2"></a><br><br>
+<p class="mid"><img alt="" src="images/015.png"></p>
+
+<p class="mid">Le troupeau volait à sa suite.</p>
+
+<p>La chasse avait quelque chose de ces courses infernales
+de la mort que l'on voit dans les gravures de
+Holbein. Les poursuivants enfonçaient leurs éperons
+dans les flancs de leur monture, les poursuivis mettaient
+en oeuvre toute la vigueur de leurs jarrets pour
+s'échapper.</p>
+
+<a name="c2" id="c2"></a><br><br>
+<h2>II</h2>
+<h3>LA CHASSE.</h3>
+<br>
+
+<p>Ma vaillante jument montra bientôt sa supériorité
+sur les chevaux que montaient mes compagnons. Je
+les dépassais l'un après l'autre, et quand nous fûmes
+sortis de l'allée pour arriver dans l'autre prairie, je me
+trouvais déjà tout proche des derniers mustangs.
+Quelques-uns étaient de superbes créatures, et j'aurais
+certainement, en toute autre circonstance, été tenté de
+leur jeter le lasso; mais je ne m'occupais en ce moment
+que de les repousser parce qu'ils me barraient le
+chemin. Ils n'avaient pas encore franchi toute l'étendue
+de la seconde prairie, que j'étais déjà parvenu au
+premier rang. Les mustangs, se voyant atteints, se
+jetèrent à droite et à gauche, fuyant dans toutes les
+directions. Un moment après, je n'avais plus devant
+moi que l'étalon blanc qui me distançait de plusieurs
+longueurs, en jetant de temps à autre son hennissement
+strident, comme pour me défier et me railler.</p>
+
+<p>Ma jument n'avait besoin ni de l'éperon ni de la
+bride. Elle avait le sentiment de ce que j'attendais
+d'elle. Très intelligente, elle voyait le but de sa poursuite,
+et devinait la volonté de son cavalier. Je la sentais
+se soulever sous moi comme eût fait une vague
+de la mer; ses pieds touchaient l'herbe, mais ne faisaient
+que l'effleurer sans s'y enfoncer, et à chaque
+obstacle elle redoublait d'énergie. Lorsque nous fûmes
+arrivés au bout de la seconde prairie, la distance
+qui me séparait du Cheval blanc était déjà bien moins
+grande; mais alors, tout à coup, je le vis s'élancer
+dans un fourré.</p>
+
+<p>J'étais cruellement désappointé. Cependant je trouvai
+presque aussitôt un sentier, et je poursuivis ma
+course. Mon oreille me servait de guide, car le mustang
+faisait craquer les gaulis en poussant plus avant.
+De temps en temps, j'apercevais sa robe blanche qui
+se détachait sur le fond vert du feuillage.</p>
+
+<p>Craignant de le perdre de vue, j'avais jeté à ma jument
+la bride sur le cou, allant, allant toujours, tantôt
+pénétrant dans le fourré, tantôt suivant les sinuosités
+d'une espèce de sentier. Je ne m'inquiétais guère des
+épines et des ronces, et ma jument semblait n'en avoir
+pas plus de souci que moi. Souvent un grand arbre
+nous barrait le chemin ou nous embarrassait par l'envergure
+de ses branches. Parfois, j'étais obligé, pour
+passer dessous et ne pas avoir le sort d'Absalon, de
+m'étendre de mon long sur la selle et la croupe de ma
+monture. Le mustang en profitait pour reprendre de
+l'avance et pour se rire de moi en faisant éclater son
+hennissement.</p>
+
+<p>J'étais impatient de me trouver dans la plaine ouverte.
+Mon voeu fut bientôt exaucé, à ma grande
+satisfaction. Nous entrâmes dans une prairie entrecoupée
+d'îlots de bois. Le Cheval blanc y chercha un
+refuge. Il avait maintenant sur moi un avantage considérable,
+car les obstacles que j'avais eu à surmonter
+dans le fourré m'avaient beaucoup retardé, et il était à
+présent loin de moi.</p>
+
+<p>Dix minutes après, nous avions dépassé les îlots boisés.
+Autour de nous s'étendait la prairie nue à perte
+de vue. La chasse continua sur ce terrain uni. Bientôt
+tous les arbres eurent disparu à nos regards, et l'oeil
+n'avait plus d'antre perspective que la verdure de la
+pampa et le bleu du ciel. Mes compagnons étaient
+depuis longtemps restés en arrière. Les mustangs
+avaient rebroussé chemin. Dans l'immensité de la
+plaine, il n'y avait plus que deux objets mouvants: la
+forme blanche de l'étalon qui fuyait, la forme sombre
+du cavalier lancé à sa poursuite.</p>
+
+<p>Jamais ma jument n'avait fourni une course plus
+longue, plus acharnée, d'un galop plus persistant.
+Nous avions déjà dévoré l'espace de dix milles sans que
+j'eusse eu besoin de donner un seul coup de cravache,
+tant l'ardeur de ma courageuse monture était infatigable.
+La pampa avec son tapis d'herbe courte offrait
+une surface unie comme celle de l'Océan et ne laissait
+aucun lien de refuge au fugitif qui devait indubitablement
+devenir ma proie. En avant donc, en avant!</p>
+
+<p>L'étalon avait cessé de faire entendre son hennissement
+de défi. Il était manifeste qu'il commençait à
+se fier moins à sa vitesse; celle-ci paraissait diminuer
+et ses forces s'épuisaient. Bientôt, il n'y eut plus entre
+lui et moi que deux cents pas. J'étais convaincu de
+mon triomphe. «Encore un effort! m'écriais-je, comme
+eût fait un général à ses troupes, et la victoire est à
+nous!»</p>
+
+<p>Je cherchai des yeux mon lasso. Il pendait au pommeau
+de ma selle, le bout attaché à un anneau, le
+noeud libre, les lanières bien en état. Je levai le bras
+pour le lancer. Hein! qu'est ceci? Pendant que je déroulais
+le lasso, mes yeux s'étaient une minute détachés
+de ma proie. Quand je les levai, le Cheval blanc
+n'était plus là.</p>
+
+<p>Je serrai d'une main de fer la bride à ma jument,
+si violemment, qu'elle plia les genoux et faillit s'abattre.
+Mon mouvement était d'ailleurs inutile; le noble animal
+s'était arrêté de lui-même, paralysé, comme moi,
+de stupeur. Où donc était passé l'étalon sauvage?</p>
+
+<p>Je promenai mes regards sur toute l'étendue de
+la prairie, quoiqu'il m'eût suffi déjà d'un seul coup
+d'oeil pour me rendre compte de la situation. La prairie
+était, je le répète, unie comme une table rase, sans
+rochers, sans arbres, sans arbustes, sans broussailles.
+L'herbe était si courte qu'elle s'élevait à peine de deux
+pouces au-dessus du sol. Une couleuvre aurait eu de
+la peine à s'y cacher. Mais un cheval? Qu'était-il devenu?
+J'étais, je vous l'avoue franchement, saisi d'un
+indicible sentiment d'effroi, et dans le même moment
+je sentais ma jument tressaillir.</p>
+
+<a name="c3" id="c3"></a><br><br>
+<h2>III</h2>
+<h3>LA FONDRIÈRE.</h3>
+<br>
+
+<p>Je n'ai jamais été enclin à la superstition; et pourtant,
+au moment où le Cheval blanc de la prairie s'évanouit
+littéralement, je ne pus m'empêcher de croire
+aux sorciers et aux fantômes. Je ne voyais aucune
+cause naturelle qui pût expliquer la mystérieuse et
+soudaine disparition du mustang. En revanche, je me
+rappelais d'un coup toutes les histoires de chasseurs
+et de trappeurs où le Cheval blanc jouait un rôle de
+spectre. Jusqu'alors je m'étais moqué de la crédulité
+des narrateurs; mais, à présent, j'étais tout prêt à
+ajouter foi à leurs récits merveilleux. Ou bien étais-je
+victime d'une hallucination? Tout ce qui s'était passé
+depuis le matin, la lettre de Manuel, la chasse aux
+mustangs, la poursuite de l'étalon, cette longue
+course effrénée, tout cela n'était-il qu'un songe?
+J'allais, pendant quelques secondes, jusqu'à me persuader
+que j'avais été dupe en effet d'un rêve; mais
+je repris aussitôt conscience de moi-même, de mes
+actes, des faits accomplis: j'étais bien en selle, j'avais
+bien sous moi ma jument frémissante et en nage; je
+ma souvenais bien nettement de tous les incidents de
+la chasse; je ne pouvais pas mettre en doute que
+j'avais vu le Cheval blanc, de mes yeux vu, et il
+m'était impossible de nier sa disparition soudaine.</p>
+
+<a name="i3" id="i3"></a><br><br>
+<p class="mid"><img alt="" src="images/023.png"></p>
+
+<p class="mid">Le sol était béant comme la suite d'un déchirement
+produit par un tremblement de terre.</p>
+
+<p>Tout à coup, mon regard se cloua sur une piste
+fraîche dans l'herbe. Je reconnus aussitôt que c'était
+celle d'un cheval, et cette conviction me fit immédiatement
+recouvrer la raison et le calme. Si le
+Cheval blanc avait été réellement un fantôme, pourquoi
+donc aurait-il laissé cette trace derrière lui?
+Un moment de réflexion me suffit pour me décider
+à suivre la piste. Je ramassai la bride que j'avais
+abandonnée et je repris ma marche, sans quitter
+des yeux les empreintes marquées dans le sol par
+les sabots du mustang. J'avais fait environ deux
+cents pas lorsque brusquement ma jument s'arrêta
+court. Je me penchai en avant pour tâcher de
+découvrir la cause de cette halte inopinée et je
+poussai une exclamation qui attestait que le charme
+était rompu.</p>
+
+<p>Devant moi, à trente pas environ d'éloignement,
+se dessinait sur la prairie une ligne sombre coupant
+en biais le chemin que je suivais. C'était, en
+apparence, une étroite et longue excavation semblable
+à un ravin; mais, en me rapprochant, je découvris
+un creux large et profond, une de ces fondrières
+connues dans l'Amérique espagnole sous le
+nom de <i>barrancas</i>. Le sol était béant comme à la
+suite d'un déchirement produit par un tremblement
+de terre, quoique, suivant toute vraisemblance, il
+n'eût été raviné de la sorte que par quelque torrent
+subit. La racine que j'avais sous les yeux était partout
+également large. Son lit était couvert d'énormes blocs
+de rocher, ses parois escarpées et tout à fait verticales.
+Du côté droit, il était relativement peu en
+contre-bas et la pente cessait indubitablement à
+proximité de l'endroit où je me trouvais. Du côté
+gauche, au contraire, il allait s'approfondissant, à
+mesure qu'on avançait.</p>
+
+<p>La disparition du Cheval blanc n'était donc plus
+un mystère; d'un bond formidable, il s'était jeté dans
+le gouffre de plus de vingt pieds de profondeur, puis,
+comme l'attestaient visiblement les empreintes de ses
+sabots, il avait longé la paroi gauche. L'excavation
+formait, à peu de distance de là, un coude. Le fugitif
+avait tourné ce coin, et j'avais cessé de le voir. Il était
+clair qu'il m'avait échappé, qu'il était inutile de
+vouloir le poursuivre davantage, que j'en étais pour
+ma peine et qu'il ne me restait plus qu'à renoncer à
+ma chimère.</p>
+
+<p>Alors, pour la première fois, je réfléchis à la situation
+qui m'était faite. J'étais, il est vrai, débarrassé
+de la crainte que j'avais eue un instant auparavant;
+mais ma position était loin d'être agréable. Je me
+trouvais à trente milles au mois de ma garnison, et
+je ne savais comment m'orienter pour la rejoindre.
+Le soleil descendait sous l'horizon, et me fournissait
+ainsi un point de repère; mais je n'avais pas la
+moindre idée de la direction que nous avions prise
+au départ, et je ne me rappelais plus du tout si nous
+avions marché à l'est ou à l'ouest. Peut-être aurais-je
+pu me guider en revenant sur mes propres pas dont
+les traces devaient exister, mais j'avais remarqué
+qu'en beaucoup d'endroits cette piste avait été piétinée
+et par conséquent détruite par les mustangs
+dans leur fuite désordonnée, et je pouvais en conclure
+qu'il me serait difficile, sinon impossible, de retrouver
+les nombreuses sinuosités que j'avais décrites dans
+cette longue course au galop.</p>
+
+<p>Un fait certain, dans tous les cas, c'est qu'il eût été
+complètement inutile de rien essayer avant le lendemain
+matin. Le soleil ne pouvait tarder de disparaître.
+La nuit allait tomber dans une demi-heure et rendrait
+impossible toute recherche de ma piste. Je n'avais
+pas d'autres ressources que de rester où j'étais, en
+attendant le retour du jour.</p>
+
+<p>Rester, soit. Mais comment? J'étais tiraillé par la
+faim et, ce qui était pis, je mourais de soif. Il n'y avait
+pas une goutte d'eau dans le voisinage et je n'en
+avais pas vu sur tout un parcours de vingt milles. La
+course m'avait épuisé, et ma pauvre jument était
+dans le même état que moi.</p>
+
+<p>Je considérai le lit de la ravine et l'interrogeai
+des yeux aussi loin que ma vue pût porter. Il était
+aussi desséché que la prairie, quoiqu'il fût évident
+qu'il eût été jadis creusé par un torrent.</p>
+
+<p>Après quelque réflexion, je me dis que peut-être en
+longeant la ravine je finirais par trouver de l'eau.
+Il était certain, d'ailleurs, que si je devais en rencontrer
+quelque part, ce ne pouvait être que dans
+cette direction.</p>
+
+<p>J'avais mis pied à terre. Je remontai en selle et
+poussai ma jument jusqu'au bord de l'excavation,
+que nous suivîmes en dévalant. Le gouffre s'élargissait
+de plus en plus, jusqu'à ce que, à un mille de
+l'endroit où je l'avais d'abord aperçu, il mesurât une
+largeur d'au moins cinquante pieds, quoique ses
+parois conservassent toujours le même escarpement.</p>
+
+<p>Le soleil touchait en ce moment le bord de l'horizon,
+et le crépuscule devait apparemment être de
+peu de durée. Je ne pouvais traverser la plaine dans
+l'obscurité, car j'aurais risqué de me jeter avec la
+jument dans le gouffre ou de la faire tomber dans
+quelqu'un des sillons plus ou moins profonds qui formaient
+comme des canaux latéraux de la <i>barranca</i>.</p>
+
+<p>Enfin, la nuit tomba presque d'un coup sur la
+prairie, et je fus contraint de songer à faire halte
+sans avoir trouvé de l'eau. J'étais sûr, en outre, de
+passer les longues heures de cette nuit sans la moindre
+distraction. Et cette certitude m'épouvantait
+encore plus que tout le reste.</p>
+
+<p>Je poussai toutefois encore un peu plus loin, et je
+fus récompensé de cette ardeur au delà de toute
+espérance: mes yeux tombèrent sur une surface
+miroitante. J'étais si ému, si ravi de cette découverte
+que, me dressant debout sur mes étriers, je
+poussai un cri de joie, un hourra. Il était hors de
+doute que ce miroitement était celui d'un petit lac;
+seulement il n'était pas situé là où je cherchai de
+l'eau dans l'excavation, mais plus haut, dans la
+prairie même. Il n'était entouré ni d'arbustes ni de
+roseaux, aucune végétation ne croissait sur ses
+bords, et sa surface semblait de niveau avec celle de
+la plaine.</p>
+
+<p>Impatient autant qu'heureux, je poursuivis mon
+chemin avec empressement. Mais je n'étais pas sans
+perplexité. Si ce n'était qu'un mirage? La chose
+était fort possible, et plus d'une fois dans mes excursions
+j'avais été le jouet de pareilles illusions.
+Mais non; les contours du lac se détachaient nettement
+sur la prairie, et les derniers rayons projetés
+encore par le soleil disparu se reflétaient dans son
+miroir.</p>
+
+<p>Instinctivement, je donnai un petit coup de talon à
+ma jument pour lui faire accélérer le pas, oubliant
+qu'elle n'avait pas besoin de cet aiguillon. Quelle ne
+fut pas ma stupéfaction, lorsque, au lieu d'avancer,
+elle recula, effarée!</p>
+
+<p>Je baissai la tête pour chercher sur le sol ce qui
+pouvait avoir causé cet écart. Il n'y avait déjà plus
+de crépuscule, mais l'obscurité n'était pas encore
+assez profonde pour m'empêcher de reconnaître la
+surface de la prairie. La ravine était de nouveau
+devant moi et coupait mon chemin. Je remarquai,
+à mon grand dépit, qu'elle avait brusquement fait
+une courbe et que le lac se trouvait maintenant de
+l'autre côté. Je ne pouvais, dans l'obscurité, espérer
+franchir le gouffre. Il était ici plus profond encore,
+si profond même que je pouvais à peine distinguer
+les fragments de roche qui gisaient dans son lit. A la
+clarté du jour, j'aurais été peut-être en état de trouver
+un passage, mais en ce moment les ténèbres étaient
+épaisses, et je dus, en fin de compte, me résoudre à
+passer la nuit au lieu où j'étais arrivé, quoique je
+dusse m'attendre à peu d'agrément.</p>
+
+<p>Je mis pied à terre, et après avoir conduit ma jument
+à quelque distance de manière à la tenir éloignée
+du gouffre, je lui enlevai la selle et la bride et je
+la laissai paître en liberté, aussi loin que le lui permettait
+la longueur du lasso qui la tenait attachée à
+un piquet que je fis d'une branche d'arbre. Pour mon
+compte, je n'avais à m'arranger que d'une façon toute
+sommaire. De souper, il n'en pouvait être question;
+mais je me résignai bravement à me passer de manger,
+faisant de nécessité vertu. La soif me tourmentait
+davantage et me causait de réelles souffrances.
+J'aurais donné tous les chapons du monde pour un
+verre d'eau. Mon fusil, ma blouse de chasse, ma
+poire à poudre, mon carnier et ma gourde, malheureusement
+vide, furent déposés à mes côtés; je
+m'enveloppai dans une couverture mexicaine que mon
+domestique avait, par bonheur, sanglée sur ma selle,
+et je fermai les yeux pour tâcher de dormir.</p>
+
+<p>Je n'y parvins pas de longtemps, tant la soif me
+torturait. Je me retournais tantôt sur le côté droit,
+tantôt sur le côté gauche, tantôt sur le dos, suivant
+machinalement du regard la lune qui se dérobait de
+temps à autre sous un gros nuage noir. Cependant,
+au bout de deux heures, je m'accoutumai en quelque
+sorte à la soif. Une pluie douce tomba sur la prairie,
+et, en me mouillant, calma la fièvre qui commençait à
+me brûler le sang. Je cédai enfin à la lassitude et peu
+à peu je me plongeai dans le sommeil.</p>
+
+<a name="c4" id="c4"></a><br><br>
+<h2>IV</h2>
+<h3>ÉGARÉ.</h3>
+<br>
+
+<p>Contrairement à mon attente, je dormis paisiblement.
+Je ne m'éveillai que lorsque le soleil était déjà
+levé et montait dans un ciel bleu sans nuages. L'eau
+de pluie s'était amassée en abondance dans les creux
+de la prairie. Je pouvais maintenant étancher ma soif
+et laisser ma jument s'abreuver. Mais alors se renouvelèrent
+les tiraillements de la faim. Je n'avais rien
+mangé depuis la veille au matin, et mon dernier déjeuner,
+très frugal, s'était réduit à une tasse de chocolat
+et deux cuillerées de confiture. Un homme qui n'a
+pas l'habitude de faire de longs jeûnes a déjà, dès le
+premier jour d'abstinence forcée, une notion des tourments
+de la faim. Ces tourments augmentent le second
+jour, et le troisième ils ont atteint leur maximum
+d'intensité. Le quatrième et le cinquième jour, le corps
+s'affaiblit, le cerveau commence à souffrir, tandis que
+les maux de la faim proprement dite diminuent. Ces
+remarques ne s'appliquent naturellement qu'à ceux
+qui ne sont pas accoutumés à des jeûnes prolongés.
+J'ai connu des personnes qui pouvaient s'abstenir de
+toute nourriture pendant six jours et ressentaient les
+effets de cette privation beaucoup moins que d'autres
+qui n'avaient jeûné que vingt-quatre heures. A cette
+catégorie de jeûneurs appartiennent notamment les
+trappeurs et les chasseurs des prairies.</p>
+
+<p>A peine debout, ma grande préoccupation et mon
+soin presque unique furent de chercher à me procurer
+quelque aliment. Je suivais la plaine dans toutes les
+directions. Mon regard ne rencontra rien: aucun être
+vivant, aucun corps mort. Je n'avais sous mes yeux
+que ma jument qui paissait tranquillement et que je
+plaignais beaucoup moins que je ne l'enviais, en voyant
+le bon repas qu'elle faisait. J'allai jusqu'au bord du
+gouffre et y laissai plonger mes yeux. Il avait ici plus
+de cent pieds de profondeur et à peu près la même
+largeur. Ses parois étaient moins raides, car les rochers
+qui les constituaient s'étaient effondrés et lui avaient
+fait une espèce de rive en pente qu'un piéton pouvait
+descendre pour se hisser sur l'autre bord; mais pour
+un cheval ce sentier n'était pas praticable.</p>
+
+<p>J'avais emporté mon fusil, dans l'espoir de découvrir
+quelque animal vivant; mais, après avoir marché assez
+loin dans le sable, je renonçai à cette recherche. Il me
+fut impossible de tomber sur la moindre trace d'un
+quadrupède ou d'un oiseau, et je retournai tout déconcerté
+à l'endroit où je m'étais couché.</p>
+
+<p>J'arrachai le piquet auquel était attachée ma jument,
+je la sellai et je délibérai sur ce que j'avais à faire.
+Retourner au village où j'étais en garnison, c'était
+évident; mais ce point résolu, il restait un autre problème
+plus difficile et dont la solution m'avait déjà
+embarrassé la veille: comment retrouver le chemin?
+Mon projet de suivre, en rétrogradant, ma propre piste
+n'était plus exécutable, car la pluie avait fait disparaître
+cette piste. Je me souvins alors que j'avais traversé
+une vaste étendue de terrain léger et sablonneux
+où les fers de ma jument n'avaient dû laisser qu'une
+très faible empreinte, naturellement effacée par la
+pluie persistante de la nuit. Je n'avais d'abord pas fait
+attention à cette circonstance, mais elle se présentait
+maintenant à mon esprit, en me livrant à une véritable
+angoisse: je ne pouvais plus en douter, je m'étais
+égaré.</p>
+
+<p>Vous qui êtes assis dans votre chambre, cher auditeur,
+vous attachez probablement peu d'importance à
+ce qui vous paraît une contrariété insignifiante, qu'il
+vous semble facile de vaincre quand on a un bon cheval
+et de bonnes jambes. Il n'y a, croyez-vous, qu'à
+prendre, comme on dit, son courage à deux mains, à
+marcher devant soi en ligne droite, et l'on finit inévitablement
+par trouver une issue avec du temps et de
+la patience. C'est là évidemment votre théorie et votre
+opinion; mais en pratique la chose est moins aisée que
+vous ne vous l'imaginez. Il est incontestable qu'en
+suivant votre méthode et votre tracé d'une facilité
+élémentaire on devra toujours aboutir quelque part.
+Mais ce quelque part pourrait fort bien n'être en définitive
+que le point même d'où l'on s'est mis en route.
+Croyez-vous que l'on puisse faire à cheval dix milles
+en ligne droits dans une prairie mexicaine, dans
+une pampa, sans avoir aucun objet, aucun point de
+repère? Les meilleurs cavaliers se sont perdus en
+pareil cas. Il peut se passer bien des jours avant que
+l'on parvienne à sortir d'une prairie dont l'étendue
+dépasse vingt milles, et il ne faut pas beaucoup de
+jours à un homme pour succomber. Du reste, l'esprit
+s'égare bientôt au milieu de cette immensité absolument
+dénudée; et cet égarement, qui est accablant au
+plus haut degré, il n'y a que les vieux chasseurs des
+prairies qui en soient exempts. Les organes de la vue
+et de l'ouïe perdent vite leur acuité, leur ressort, leur
+force; l'intelligence elle-même s'alanguit et la volonté
+se détend. L'énergie des résolutions s'affaiblit rapidement.
+À chaque pas que l'on fait, on est en proie au
+doute, on ne sait si l'on suit le bon chemin; et n'ayant
+aucune raison décisive d'y persévérer, on est tenté à
+tout moment d'en prendre un autre. Croyez-moi, c'est
+une chose affreuse d'être égaré dans les pampas!</p>
+
+<p>Je pouvais m'en convaincre en ce moment. J'avais
+déjà en d'autres temps parcouru la grande pampa;
+mais c'était la première fois que j'avais le malheur
+d'y errer à l'aventure, et mon anxiété était d'autant
+plus vive que la faim épuisait presque toutes mes
+forces. Il y avait d'ailleurs dans les circonstances qui
+avaient déterminé cette triste situation quelque chose
+de singulier. La disparition de l'étalon, quoiqu'elle fût
+due à des causes naturelles, laissait une profonde et
+étrange impression dans mon esprit. J'avais beau
+m'en défendre, le fait que cet animal réputé mystérieux
+m'avait entraîné si loin pour m'échapper
+d'une manière si extraordinaire, me paraissait se
+rattacher à quelque pouvoir qui tenait du prodige.
+Malgré moi, j'étais ramené à des idées superstitieuses,
+mon esprit en faiblissant s'emplissait de conjectures
+fantastiques.</p>
+
+<p>Je luttai cependant contre cet envahissement du
+découragement et réussis à rester assez maître de moi
+pour pouvoir m'occuper de prendre des mesures sérieuses
+en vue de sauvegarder ma sécurité. Je compris
+qu'il ne me servirait de rien de rester où j'étais. Je
+savais que je pouvais tout au moins suivre pendant
+quelques heures le bon chemin. Le soleil me tiendrait
+lieu de guide sûr jusque vers midi; puis j'aurais à faire
+halte et à attendre un peu, car sous cette latitude méridionale
+et à cette époque de l'année, le soleil est à midi
+si proche du zénith que le meilleur astronome ne saurait
+distinguer le nord du sud. Je calculai que je serais
+peut-être en état d'atteindre vers midi la forêt, tout en
+sachant que ma position ne s'en trouverait guère
+meilleure. La nudité de la plaine n'inspire en effet
+pas de plus grandes inquiétudes que les clairières des
+bois épais qui l'environnent. Dans la forêt, on peut
+marcher des jours et des jours sans s'éloigner de plus
+de dix milles de son point de départ, et les fourrés, les
+taillis sont aussi dépourvus de ressources d'alimentation
+que la plaine même.</p>
+
+<p>Telles étaient mes pensées lorsque, après avoir sellé
+et bridé ma jument, je promenai mes regards sur la
+pampa pour choisir la direction que je voulais prendre
+et me décider enfin à adopter une résolution.</p>
+
+<a name="c5" id="c5"></a><br><br>
+<h2>V</h2>
+<h3>UN REPAS DANS LA PRAIRIE.</h3>
+<br>
+
+<p>A ce moment, ma vue fut attirée par des objets
+que je n'avais pas aperçus jusqu'alors. C'étaient des
+animaux; mais il aurait été impossible de dire à quelle
+espèce ils appartenaient. Il y a des heures et des époques
+où dans la prairie la forme et la grandeur des
+choses prennent un aspect, des proportions qui trompent:
+un loup paraît avoir la taille d'un cheval, et
+un corbeau perché sur une éminence de terrain peut
+se confondre aisément avec un buffle. Ces grandissements
+sont dus à des conditions particulières de
+l'atmosphère, et il n'y a que l'oeil exercé du chasseur
+qui puisse, par une entente exacte des rapports
+du mirage à la réalité, ramener les objets à leurs
+dimensions véritables.</p>
+
+<p>Ceux que j'avais remarqués étaient au moins à trois
+milles de distance de l'endroit où je me trouvais, dans
+la direction du lac, et par conséquent de l'autre côté
+du gouffre. Ils m'apparaissaient, au nombre de cinq,
+comme autant de fantômes qui se mouvaient à l'horizon.
+Un moment, mon attention fut détournée d'eux,
+je ne me rappelle plus pourquoi. Lorsque mon regard
+les chercha de nouveau, il ne les trouva plus;
+mais, au bord du lac, à une distance d'environ six cents
+pas, il découvrit cinq magnifiques antilopes. Elles
+étaient si près de l'eau que leurs formes s'y réfléchissaient,
+et leur attitude démontrait qu'après une course
+rapide, elles venaient de faire halte. Leur nombre
+répondait, je le répète, à celui des animaux que j'avais
+vus déjà dans la prairie, et j'étais convaincu que c'étaient
+bien les mêmes. En effet, la vitesse de ces charmantes
+créatures égale celle de l'hirondelle.</p>
+
+<p>La vue de ces antilopes ne fit qu'aiguillonner ma
+faim. Aussi toutes mes pensées se concentrèrent-elles
+sur les moyens de m'en approcher. La curiosité les
+avait évidemment attirées vers le lac. Elles avaient
+dû apercevoir de loin ma jument et son cavalier, et
+elles étaient sans doute accourues au galop pour faire
+une reconnaissance; mais elles semblaient encore très
+craintives, très circonspectes et peu disposées à venir
+plus près de nous.</p>
+
+<p>Le gouffre me séparait d'elles. Si je pouvais réussir
+à les attirer jusque-là, elles seraient infailliblement à
+la portée de mon fusil. J'attachai mon cheval, et j'employai
+tous les artifices de séduction que je pus imaginer.
+Je me couchai dans l'herbe sur le dos, les
+jambes en l'air, mais mon extravagance fut infructueuse:
+les antilopes s'obstinaient à ne plus s'éloigner
+du bord de l'eau.</p>
+
+<p>Alors je m'avisai que ma couverture avait une couleur
+très vive, et je conçus un plan qui, adroitement
+exécuté, manque rarement de réussir. Je pris la couverture,
+je la liai par un bord à la baguette de mon
+fusil, après avoir passé celle-ci dans l'anneau supérieur
+de l'arme, et je retins la baguette en place avec
+le pouce de la main gauche. Ensuite, je m'agenouillai,
+j'épaulai mon fusil, de telle sorte que la couverture
+voyante étalée dans toute sa longueur tombât à terre
+et formât une espèce de paravent derrière lequel je
+pouvais me dissimuler complétement. Avant d'avoir
+eu cette idée, j'avais rampé jusqu'au bord du gouffre,
+afin d'être le plus proche possible quand les antilopes
+viendraient de l'autre côté. Ma manoeuvre fut accomplie
+dans le plus grand silence et avec une extrême
+précaution, car je savais que mon déjeuner et peut-être
+ma vie dépendaient du résultat de mon expérience.</p>
+
+<a name="i4" id="i4"></a><br><br>
+<p class="mid"><img alt="" src="images/037.png"></p>
+
+<p class="mid">A une distance d'environ six cents pas, je découvris
+cinq magnifiques antilopes.</p>
+
+<p>Je n'eus pas longtemps à attendre pour avoir la
+joie de voir les jolies bêtes donner dans mon piège.
+Le trait caractéristique de l'antilope, c'est la curiosité
+qui est poussée cher ces animaux au plus haut degré.
+Tout en étant les plus timides des habitants de la
+prairie et en tremblant de tous leurs membres à l'approche
+d'un ennemi connu, elles semblent, chaque
+fois qu'elles se trouvent à proximité d'un objet qui
+les intrigue, avoir dépouillé toute leur crainte; ou
+plutôt le sentiment de la peur est dominé par celui
+de la curiosité, et cédant entièrement à celle-ci, elles
+arrivent le plus près possible de l'objet inconnu et le
+considèrent d'un air ébahi. Le loup de la prairie, dont
+la ruse l'emporte même sur celle du renard, connaît
+cette faiblesse de l'antilope et la met fréquemment
+à profit. Il court beaucoup moins vite qu'elle et s'évertuerait
+en vain à la poursuivre, mais l'artifice lui tient
+lieu de vitesse. Quand le hasard lui fait rencontrer
+au troupeau d'antilopes, il se flâtre dans l'herbe, se
+roule en boule, et tout en tournoyant ainsi, en se
+livrant à une série de manoeuvres bizarres, il se rapproche
+peu à peu de ses victimes jusqu'à ce qu'il
+soit assez près pour n'avoir plus qu'un dernier bond
+à faire.</p>
+
+<p>L'éclat de la couverture ne tarda pas à produire
+son effet. Les cinq antilopes accoururent au trot, jusqu'au
+bord du lac, considérèrent un instant cet objet
+qui leur paraissait inconnu, puis rebroussèrent chemin.
+Presque aussitôt après, elles revinrent en courant,
+cette fois apparemment plus confiantes et excitées
+par la curiosité. Je pouvais les entendre renâcler
+tandis qu'elles levaient leurs têtes fines et élégantes
+et aspiraient l'air. Par bonheur, j'étais favorisé
+par le vent qui soufflait vers moi; autrement elles
+auraient flairé ma présence et découvert ma ruse.</p>
+
+<p>Le troupeau se composait d'un mâle et de quatre
+femelles, celles-ci se laissant visiblement guider par
+leur compagnon, qui semblait diriger tous leurs
+mouvements, car elles se tenaient rangées derrière
+lui, imitant tout ce qu'elles lui voyaient faire.
+Tous cinq s'approchèrent jusqu'à deux cents pas.
+Mon fusil avait bien cette portée, et je me préparai à
+faire feu. Le mâle était le plus proche et mon choix
+s'arrêta sur lui. Je visai et lâchai la détente. Dès que
+la fumée se fut dissipée, j'eus l'inexprimable joie de
+voir l'animal étendu sur la prairie, pantelant et rendant
+le dernier soupir. A ma grande stupéfaction,
+aucune de ses quatre compagnes n'avait été effarouchée
+par la détonation. Elles se tenaient près de lui,
+comme ébahies et considérant avec pitié leur guide
+tombé. Ce ne fut que lorsque je me redressai de toute
+la hauteur de ma taille qu'elles se retournèrent et
+prirent la fuite, volant comme le vent. Deux minutes
+après, je les avais complètement perdues de vue.</p>
+
+<p>Il me restait à savoir comment je franchirais le
+gouffre. J'examinai attentivement la pente des parois
+et je découvris bientôt un endroit d'où je pouvais
+me laisser glisser sans avoir trop de risques à courir,
+et sans devoir mettre en oeuvre trop d'efforts. Après
+avoir enfoncé encore plus solidement en terre le
+piquet qui retenait ma jument, je déposai mon fusil
+sur l'herbe et, ne conservant d'autre arme que mon
+couteau de chasse, je me mis à opérer ma descente.
+Il ne me fallut pas beaucoup de temps pour toucher
+fond, et alors je fis l'escalade de l'autre paroi. Celle-ci
+était plus raide, mais je pus me cramponner aux
+branches des cèdres nains enracinés dans la roche.
+Je remarquai aussi, non sans étonnement, que le
+sentier que je gravissais avait déjà été mis à profit
+par l'homme ou l'animal, car la terre répandue sur les
+saillies du rocher avait été manifestement foulée et
+fouillée. Cependant, je n'accordai qu'un instant de
+réflexion à cette circonstance; j'étais si affamé que
+tout mon esprit était obsédé par une pensée unique:
+celle de faire un repas.</p>
+
+<p>A la fin, j'atteignis le haut du rocher et, m'aidant des
+deux mains et des genoux, je me hissai sur la prairie.
+Deux minutes après, j'étais penché sur l'antilope que
+je dépeçai avec mon couteau. Tout autre que moi
+aurait peut-être pris le temps de ramasser du bois et
+de faire du feu selon la méthode primitive. Mais je
+ne raisonnai pas: j'avais mon déjeuner sous la main.
+Je le mangeai cru, et si vous aviez été à ma place, cher
+auditeur, vous auriez fait de même, quand vous eussiez
+été le plus délicat des gastronomes.</p>
+
+<p>Après avoir apaisé les premiers besoins de la faim
+en dévorant à belles dents la langue saignante et une
+couple de côtelettes de l'antilope, je commençai à me
+montrer un peu plus difficile, et je me dis que la chair
+de l'animal serait bien plus succulente en la faisant
+rôtir. Je retournai donc au gouffre pour aller chercher
+quelques branches de cèdre. Mais, à peine eus-je fait
+trois pas que je m'arrêtai, les yeux hagards, frissonnant
+et oubliant d'un seul coup mon rôti, tant mon
+coeur était serré d'effroi. Devant moi se dressait un
+animal monstrueux, un de ces ours gris qui sont les
+plus terribles de tous les habitants de la prairie.</p>
+
+<a name="c6" id="c6"></a><br><br>
+<h2>VI</h2>
+<h3>L'OURS GRIS.</h3>
+<br>
+
+<p>L'ours qui venait de faire son apparition soudaine
+était un des plus gros de son espèce. Ce n'était pas la
+première fois que je faisais la rencontre d'un de ces
+animaux, dont les moeurs m'étaient connues parfaitement.
+Je n'étais pas surpris de le trouver ici. L'ours
+des pampas est assez abondant à l'ouest de l'Amérique
+espagnole, et choisit de préférence pour séjour les
+creux des arbres. Plus rarement, il vit en nomade dans
+la prairie, pousse à l'est et pénètre jusqu'aux environs
+du Mississipi. L'animal que j'avais devant moi avait la
+fourrure d'un rouge jaunâtre, les jambes et les pattes
+noires; mais cette couleur n'est pas commune à tous
+les ours généralement appelés gris, car ils varient de
+l'un à l'autre sous le rapport de la nuance. Ce qui les
+caractérise plus spécialement, c'est la longueur du poil
+très fourni, le front droit, la tête large, les yeux jaunes,
+les grandes et fortes dents à peine à demi couvertes
+par les lèvres, les pattes longues et recourbées.</p>
+
+<p>Lorsque mes yeux tombèrent sur le monstre, il venait
+de sortir du gouffre, et c'étaient ses traces que
+j'avais remarquées en escaladant la paroi.</p>
+
+<p>Arrivé dans la prairie, l'ours fit quelques pas en
+avant pour s'arrêter, se dressa sur ses pattes de derrière
+et aspira fortement l'air en poussant un rugissement.
+Il demeura quelques minutes dans cette attitude,
+en se frottant la tête avec les pattes de devant.</p>
+
+<a name="i5" id="i5"></a><br><br>
+<p class="mid"><img alt="" src="images/043.png"></p>
+
+<p class="mid">Devant moi se dressait un animal monstrueux,<br>
+un de ces ours gris.</p>
+
+<p>Inutile de vous dire que l'aspect de ce commensal
+imprévu ne me rassurait guère et m'inspirait une véritable
+terreur. Si j'avais été à cheval, et surtout si
+j'avais eu entre mes jambes ma jument noire, je n'aurais
+pas fait plus de cas de l'énorme bête que d'une
+couleuvre qui rampe dans l'herbe. L'ours gris est
+trop lent pour pouvoir se mesurer de vitesse avec un
+cheval. Mais j'étais à pied et je savais fort bien que
+l'animal me rejoindrait infailliblement, si je prenais
+la fuite, quelle que fût mon agilité. Je ne pouvais,
+d'autre part, pas espérer qu'il s'abstiendrait de m'assaillir.
+Je connaissais le caractère de mon ennemi et
+je n'ignorais pas que l'ours gris attaque tous ceux
+qu'il rencontre, et que, dans toute la faune américaine,
+il n'y a pas un seul animal qui ne craigne d'entrer en
+lutte avec lui. Il n'est pas démontré que dans un combat
+avec un lion d'Afrique l'ours gris ne terrasserait
+point son adversaire. L'homme lui-même redoute une
+semblable lutte et le chasseur monté sur un bon cheval
+laisse, en règle générale, passer en paix le «vieil
+Ephraïm» (c'est le sobriquet que les coureurs de prairies
+lui ont donné). Pour le chasseur blanc, l'ours gris
+vaut, comme force et comme bravoure, deux Indiens.
+Pour le Peau-Rouge, la destruction d'un de ces animaux
+est un des plus grands traits d'héroïsme. Chez
+toutes les tribus indiennes, un collier de griffes d'ours
+est un insigne de gloire, car cet ornement n'est porté
+que par ceux qui ont tué le monstre.</p>
+
+<p>L'ours gris se jette sur l'animal qui s'offre à lui,
+sans regarder à la taille et à la vigueur de son antagoniste.
+L'élan, le daim, le bison, le mustang succombent
+à l'instant sous son étreinte. D'un seul coup de
+patte il leur cloue ses griffes dans la chair, comme s'il
+assénait un coup de hache, et il peut traîner aussi
+loin qu'il le veut un buffle qui a toute sa croissance;
+il se jette sur l'homme à cheval ou à pied, et l'on
+raconte que parfois une douzaine de chasseurs ne
+parviennent pas à lui tenir tête. Dix, quinze, vingt
+balles tirées sur un ours gris ne le mettent pas hors de
+combat. Il faut l'atteindre au cerveau ou au coeur
+pour lui donner la mort. Il n'est donc pas surprenant
+qu'un animal qui a la vie si dure et l'instinct si féroce
+soit très redouté. Heureusement, le cheval a sur lui
+l'avantage de la course et l'homme celui de pouvoir
+grimper sur les arbres, l'ours gris, contrairement
+aux autres, n'ayant pas cette agilité. Bien des
+voyageurs dans les pampas, en danger de mort certaine,
+n'ont trouvé leur salut que dans cette unique
+supériorité.</p>
+
+<p>Aucun de ces détails de l'histoire naturelle de l'ours
+n'était nouveau pour moi. Aussi l'on se figure quelles
+étaient mes angoisses en voyant à quelques pas de moi
+un des plus formidables et des plus féroces de ces
+fauves dans ces plaines nues où j'étais seul, à pied, et
+pour ainsi dire désarmé. Il n'y avait pas un buisson où
+j'eusse pu me cacher, pas un arbre sur lequel j'eusse
+pu me réfugier. Je n'avais pour tout moyen de défense
+que mon couteau, car j'avais laissé, vous vous le
+rappelez, mon fusil de l'autre côté du gouffre, et je ne
+pouvais songer à aller le chercher. En supposant
+même que j'eusse pu arriver jusqu'au sentier qui
+dévalait de la paroi rocheuse, c'eût été une vraie folie
+que de vouloir tenter cette descente, car si l'ours n'est
+pas grimpeur, il n'en avait pas moins à l'aide de ses
+longues pattes gravi la pente plus vite que moi.
+D'ailleurs, il me barrait le chemin et, pour aller an
+gouffre, je devais commencer par me jeter littéralement
+dans les bras du monstre.</p>
+
+<p>Un seul regard porté autour de moi suffit pour me
+démontrer combien ma situation était désespérée. Je
+compris qu'il ne me restait d'autre parti que d'engager
+un combat à outrance, un combat au couteau.</p>
+
+<p>J'avais entendu parler des chasseurs qui s'étaient
+trouvés dans le même cas, et qui étaient parvenus à
+triompher d'un ours gris sans autre arme qu'un couteau,
+mais après une lutte longue et terrible, et non sans avoir
+reçu de cruelles blessures et perdu beaucoup de sang.
+Tandis que je réfléchissais aux terribles conséquences
+d'une semblable entreprise en quelque sorte inévitable,
+mon adversaire était retombé à quatre pattes
+et, avec un grognement formidable, qui ressemblait
+à un cri de guerre, s'avançait vers moi la gueule
+ouverte.</p>
+
+<p>J'étais décidé à l'attendre de pied ferme; mais lorsque
+je le vis s'approcher, étirant sa longue et maigre
+échine, montrant ses crocs jaunes et polis, dardant
+sur moi le feu de ses yeux, je changeai subitement
+d'avis et je pris la fuite. J'espérai que l'ours, alléché
+par le festin que lui offrait l'antilope dépecée, s'arrêterait
+pour dévorer cette proie; mais mon espoir fut
+de très courte durée: le monstre ne jeta qu'en passant
+un regard sur le cadavre et me suivit de toute sa
+vitesse, sans dévier de la ligne droite.</p>
+
+<p>J'étais expert à la course, et je n'avais peut-être pas
+à cette époque de rival dans cet exercice. Je pourrais
+vous rappeler bien des succès que je dois à la vélocité
+de mes jambes; mais à quoi pouvait me servir de
+courir en ce moment? Je ne faisais en somme que
+m'affaiblir pour la lutte désespérée à laquelle je ne
+pouvais me soustraire; et la prudence me commandait
+de m'arrêter plus tôt d'un coup pour faire face à
+l'ennemi.</p>
+
+<p>Je venais de m'y résoudre et je pivotais déjà sur
+mes talons, lorsque mes yeux s'arrêtèrent soudainement
+sur un objet qui m'éblouit. Sans le savoir, j'étais
+arrivé près du lac et me trouvai sur son bord. Le disque
+ardent du soleil réfléchi par la surface tranquille
+de l'eau m'éblouissait.</p>
+
+<p>Une nouvelle lueur d'espérance traversa alors mon
+cerveau. J'étais comme l'homme qui se noie et s'accroche
+à un fétu de paille. Le monstre était maintenant
+sur mes talons: l'instant d'après, le combat
+devait commencer.</p>
+
+<p>--Pas encore, pas encore! pensai-je. J'aime mieux
+me battre dans l'eau; cela me donnera peut-être un
+avantage; peut-être pourrai-je me dérober en plongeant.</p>
+
+<p>Je sautai d'un bond, sans prendre le temps de
+mesurer mon élan, au milieu du lac. Je n'avais de
+l'eau que jusqu'au genou; mais, en me déplaçant de
+quelques pas, j'enfonçai jusqu'à la ceinture.</p>
+
+<p>Alors, le coeur serré, je relevai la tête. Quelle ne fut
+pas ma joie en constatant que l'ours avait fait halte au
+bord du lac et ne semblait pas se soucier de me suivre!
+Mon étonnement était encore plus grand que ma
+joie, car je savais que l'eau ne pouvait effrayer le vieil
+Éphraïm, qui est excellent nageur, et j'en avais vu plus
+d'un passer des lacs plus profonds que celui-ci et nager
+dans un fleuve impétueux contre le courant. Qu'était-ce
+donc qui l'empêchait d'avancer? Je ne pouvais
+le deviner; mais pour plus de sécurité, je m'éloignai
+davantage jusqu'à ce que ma tête seule dépassât. Pendant
+ce temps, je ne perdais pas un seul instant de vue
+mon ennemi. L'ours s'était assis sur ses pattes de derrière
+et épiait mes mouvements, tout en continuant à
+avoir l'air de ne pas vouloir entrer dans l'eau. Après
+m'avoir considéré longtemps, il se remit à quatre pattes
+et fit au trot le tour du lac, sans doute afin de chercher
+l'endroit le plus favorable pour s'y jeter.</p>
+
+<p>La distance qui nous séparait n'excédait pas deux
+cents pas, car le lac n'en avait pas plus de quatre cents
+de diamètre. L'ours aurait pu m'atteindre aisément
+s'il l'avait voulu; mais il paraissait avoir un motif
+bien arrêté de ne pas se baigner ce jour-là.</p>
+
+<a name="i6" id="i6"></a><br><br>
+<p class="mid"><img alt="" src="images/049.png"></p>
+
+<p class="mid">L'ours avait fait halte au bord du lac.</p>
+
+<p>A part la crainte que m'inspirait la présence du
+monstre, ma position n'était guère commode. Quoique
+réchauffée à la surface par le soleil, l'eau était glaciale
+et mes dents commençaient à claquer. Par moments,
+l'ours semblait dépouiller ses hésitations et prêt à
+nager vers moi, car il s'arrêtait brusquement, allongeait
+la tête au-dessus de l'eau, balançait ses avant-mains
+comme pour s'élancer; puis il se ravisait, se
+reculait et reprenait sa course autour du lac. Ce
+manège se continua durant une heure. De temps à
+autre, il poussait sa pointe à quelque distance dans la
+prairie, puis revenait s'asseoir au bord de l'eau, comme
+s'il avait pris le parti de me guetter. J'espérais qu'il
+passerait de l'autre côté, et me laisserait ainsi gagner
+le gouffre; mais il s'obstinait pour ainsi dire à déjouer
+mon plan, comme s'il avait lu ma pensée dans mes
+yeux.</p>
+
+<p>Je commençais à perdre courage, le froid me paralysait.
+Cependant je ne bougeai pas. A la fin je fus récompensé
+de ma constance. L'ours avait fait une nouvelle
+échappée dans la prairie; cette fois il remarqua
+l'antilope. Je le vis bientôt s'arrêter, puis relever la
+tête, tenant dans sa gueule le reste de l'animal qu'il
+traîna jusqu'au gouffre. Une minute après, il avait
+disparu.</p>
+
+<a name="c7" id="c7"></a><br><br>
+<h2>VII</h2>
+<h3>LA LUTTE.</h3>
+<br>
+
+<p>Je fis quelques brassées, puis, me redressant, je
+marchai prudemment et atteignis en grimpant le
+bord sablonneux. Tremblant de tout mon corps et
+ruisselant d'eau, je demeurai immobile, ne sachant ce
+qu'il me restait à faire. J'étais sorti du côté opposé du
+lac, craignant un brusque retour de l'ours. Il pouvait
+fort bien s'être contenté de porter l'antilope dans sa
+caverne et reprendre fantaisie de venir à ma recherche.
+Ces animaux ont l'habitude d'enfouir leur butin
+ou de le cacher dans leur retraite. D'ailleurs, il ne lui
+fallait que quelques minutes pour dévorer l'antilope.</p>
+
+<p>J'étais indécis. Fuir en ce moment ne me dispensait
+point de retourner sur mes pas pour rentrer en possession
+de ma jument et de mon fusil, car il m'était
+impossible de me risquer dans la prairie à pied. Au
+reste, j'aimais trop ma monture pour pouvoir songer à
+l'abandonner, à la laisser en péril. Plutôt que de me
+séparer d'elle, j'aurais vingt fois risqué ma vie. Mais
+comment la rejoindre? Le seul chemin qui pût me
+conduire jusque-là passait par le gouffre, et celui-ci
+était occupé par mon ennemi.</p>
+
+<p>Il ne me restait qu'une seule chance, ou, pour parler
+plus exactement, une seule hypothèse favorable. Peut-être,
+en continuant de suivre le gouffre, trouverais-je
+plus loin un autre passage?</p>
+
+<p>Je réfléchissais à ce projet et j'allais me décider à
+l'exécuter, lorsque j'eus un tressaillement d'horreur.
+L'ours venait de reparaître. Seulement il n'était plus
+du côté où je me trouvais. Il avait escaladé l'autre
+paroi du gouffre et s'avançait maintenant vers l'endroit
+où paissait ma jument. Le monstre, debout, la gueule
+ouverte, se préparait à fondre sur sa proie. J'avais
+attaché la pauvre bête à quatre cents pas environ du
+gouffre, et le lasso qui la retenait avait près de vingt
+yards de long. A la vue de l'ours, la jument avait fui
+aussi loin que la lanière le lui permettait; elle ruait,
+se cabrait et hennissait d'épouvante.</p>
+
+<p>L'ours se précipita vers elle. Mon coeur battait violemment.
+Le monstre était maintenant si proche
+qu'il n'avait plus qu'à étendre les pattes pour la
+saisir. La jument fit un bond désespéré et décrivit
+au galop un cercle dont le lasso formait le rayon,
+tandis que l'ours courait d'un point à l'autre pour
+tâcher de s'en emparer.</p>
+
+<p>Cette scène se prolongea durant quelques minutes
+sans que la situation relative des deux adversaires se
+trouvât sensiblement modifiée. Déjà j'avais l'espoir
+que l'ours, de guerre lasse, renoncerait à ses vaines
+tentatives, et abandonnerait la partie, d'autant plus
+que la jument lui avait adressé plusieurs ruades qui
+avaient effrayé l'agresseur, quand tout à coup le
+spectacle changea, et la lutte prit une autre tournure.
+L'ours avait déjà été fouetté à différentes reprises par
+le lasso; au lieu de l'écarter, il le saisissait et le tirait à
+lui avec les dents et avec les griffes. Je crus d'abord
+qu'il voulait l'arracher ou le rompre en le mordant;
+mais j'eus bientôt la conviction qu'il usait d'un autre
+artifice: à chaque fois qu'il le reprenait, il se laissait
+couler, sans le lâcher, de manière à se rapprocher de
+plus en plus de sa victime qui poussait de véritables
+cris de terreur.</p>
+
+<p>Je ne pus supporter plus longtemps la vue de ce
+pénible tableau. Je me souvins à ce moment qu'après
+avoir abattu l'antilope j'avais déposé mon fusil sur
+l'herbe, à peu de distance du cheval. Je courus sans
+réfléchir davantage jusqu'au gouffre, je dévalai de la
+paroi avec affolement, j'escaladai l'autre bord sans
+m'arrêter, je saisis mon fusil et je m'élançai vers le
+lieu du combat.</p>
+
+<p>J'arrivai juste à temps. L'ours n'avait pas encore
+atteint sa proie, mais il n'était plus qu'à trois ou
+quatre yards d'elle.</p>
+
+<p>Je m'approchai, visai et tirai. Le lasso se déchira
+comme si ma balle l'avait coupé, et la jument partit
+au galop dans la prairie en jetant un hennissement
+sauvage.</p>
+
+<p>J'avais, comme je le constatai dans la suite, atteint
+l'ours, mais à un endroit peu vulnérable, et ma balle
+semblait n'avoir produit aucun effet sur lui. En réalité,
+c'était la jument qui, par un effort suprême, avait
+rompu elle-même son attache et avait ainsi recouvré
+sa liberté.</p>
+
+<p>En somme, je n'avais fait qu'offrir au monstre un
+autre adversaire. Il parut le comprendre, car, à peine
+le cheval soustrait à sa convoitise, il courut sur moi
+avec un hurlement de rage. Dans ces conditions, il ne
+me restait pas d'autre alternative que d'accepter le
+combat à outrance, car je n'avais plus le temps de recharger
+mon fusil. J'assénai à l'ours un furieux coup
+de crosse, puis je lançai mon arme au loin et, tenant
+des deux mains crispées mon couteau, je le plongeai
+de toute la longueur de la lame dans le corps de mon
+ennemi. L'instant d'après, je me sentis saisir et étreindre,
+les griffes acérées du fauve me déchiraient la chair
+pénétrant d'une part dans ma hanche, de l'autre dans
+mon épaule, tandis que ses énormes crocs brillaient
+sous mes yeux. Par bonheur, mon bras droit était
+resté libre. Je retirai mon couteau et l'enfonçai entre
+les deux côtes de mon adversaire avec la force surhumaine
+que donne le désespoir. Alors nous tombâmes
+tous deux, roulant sur le sol. Je vis un flot de
+sang jaillir de la poitrine de l'ours, et je me félicitai de
+l'avoir percé au coeur. N'écoutant plus que ma frénésie,
+je portai coup sur coup au monstre qui ne me lâchait
+point. Je sentais qu'il m'étouffait, ses griffes me labouraient
+les chairs, ses crocs hideux cherchaient ma tête
+que je renversai de mon mieux en arrière, son souffle
+me passait sur le visage, et je ne cessais de jouer
+du couteau. L'herbe était inondée de sang, dans
+lequel je baignais en me débattant; mais mes mains
+faiblissaient peu à peu, mes yeux se voilaient; à la fin
+une secousse horrible ébranla toutes les cavités de
+mon cerveau; tout tournoya autour de moi: je m'évanouis.</p>
+
+<a name="c8" id="c8"></a><br><br>
+<h2>VIII</h2>
+<h3>VIEUX AMIS.</h3>
+<br>
+
+<p>J'avais complètement perdu connaissance; et ce ne
+fut que longtemps après que je pus me convaincre,
+en recouvrant mes sens, que je vivais encore. Mes
+blessures me faisaient un mal atroce. Je reconnus que
+quelqu'un s'occupait de les panser, et d'y appliquer
+un bandage; il avait la main rude, mais mes prunelles
+clouées sur les siennes y lisaient la douceur et la
+bienveillance. Qui était-il? D'où venait-il? Qu'était
+devenu mon redoutable antagoniste?</p>
+
+<p>J'étais couché sur le dos, les regards fixés sur le
+ciel bleu et n'apercevant autour de moi, quand je les
+baissais, que l'herbe verte; à mes côtés se tenaient debout
+des hommes armés, un peu plus loin des chevaux.
+En quelles mains étais-je tombé? Mes idées
+étaient encore très confuses; mais en les rassemblant
+autant que possible, je me persuadai que je ne pouvais
+avoir affaire qu'à des amis, qui m'avaient sans doute
+arraché aux griffes du monstre. Soudain, je ne vis plus
+rien, j'eus une nouvelle défaillance et je perdis toute
+conscience de moi-même.</p>
+
+<a name="i7" id="i7"></a><br><br>
+<p class="mid"><img alt="" src="images/057.png"></p>
+
+<p class="mid">Je reconnus que quelqu'un s'occupait de panser<br>
+mes blessures et d'y appliquer un bandage.</p>
+
+<p>J'ignore combien de temps dura ce second évanouissement;
+mais en revenant à moi je me sentis
+mieux, il me sembla que mes forces renaissaient lentement.
+Je remarquai que le soleil touchait à son
+déclin, mais une peau de buffle attachée à deux
+piquets empêchaient ses rayons de tomber sur moi.
+J'étais étendu sur ma couverture, ma tête reposait
+sur ma selle, et une seconde peau de buffle me couvrait
+les jambes; à proximité de moi flambait un feu
+devant lequel j'aperçus très distinctement deux
+hommes. L'un était debout, appuyé sur son fusil,
+les yeux fixés sur la flamme. C'était le type du
+chasseur des prairies. Il avait au moins six pieds
+de haut, le corps robustement charpenté, la physionomie
+énergique, mais pleine de bonté. L'autre
+était assis sur une souche, le visage tourné vers moi.
+Il s'occupait d'achever son repas en mangeant à petites
+bouchées une tranche de viande qu'il venait sans doute
+de faire rôtir. Son costume se composait d'une espèce
+de blouse, d'une culotte, de guêtres, le tout en peau
+de daim, sale, crasseux, couvert de boue. Sa peau,
+qu'on voyait paraître à travers plusieurs trous de
+ses vêtements, avait l'air tannée. Il n'avait pas de
+chemise, et sa coiffure consistait en un bonnet de
+peau de chat dont la couleur s'harmonisait avec le
+reste de son accoutrement. Ses traits dénotaient
+qu'il ne devait pas être loin de la soixantaine. Ils
+étaient fort expressifs: le nez en bec d'aigle; les
+yeux petits, noirs, perçants; les cheveux ras, d'un
+noir de jais, les oreilles--chose étrange--complètement
+absentes. J'avais vu cet homme, bien des
+années auparavant, tel que je le voyais en ce moment.
+La première fois que mon regard l'avait rencontré,
+je l'avais aperçu assis exactement dans la même
+attitude, près d'un feu de bois, faisant rôtir sa viande
+et la mangeant. Je le reconnus tout d'abord: c'était
+le vieux Ruben, un des plus fameux chasseurs de
+la prairie. Son compagnon, plus jeune que lui, s'appelait
+Bill Garey. Tous deux, également ardents et
+habiles à la chasse, étaient inséparables.</p>
+
+<p>Mon coeur se remplit de joie en retrouvant ces deux
+héros des pampas. Je savais que j'étais avec des
+amis, et j'allais leur témoigner toute ma reconnaissance
+et mon bonheur, lorsque mes yeux s'arrêtèrent
+sur le groupe de chevaux. Je poussai un cri et me
+dressai sur mon séant. Il y avait parmi ces montures
+la cavale de Ruben, le grand et vigoureux rubican
+de Garey, et, jugez de ma joie: ma propre jument.
+C'était une surprise à laquelle je ne m'attendais
+pas, car je n'espérais plus revoir l'excellente compagne
+de mon aventure. Mais ce n'était pas la vue de ma
+jument qui m'avait arraché une exclamation de stupéfaction,
+c'était la présence d'un autre animal bien
+connu: d'un quatrième cheval. N'étais-je pas une fois
+de plus le jouet d'une hallucination? Mes yeux
+ne se plaisaient-ils point à me tromper, mon imagination
+ne prenait-elle point plaisir à me bercer
+d'une illusion? Non, c'était bien une réalité. Je
+ne pouvais en douter; ce port superbe, cette robe
+soyeuse, ces oreilles noires dressées, tout en un mot
+trahissait le Cheval blanc de la prairie.</p>
+
+<p>Mon émotion était telle qu'après avoir un instant
+contemplé le noble animal, je me renversai en
+arrière, ma tête heurta lourdement le pommeau de
+ma selle, et je m'évanouis de nouveau. Mais cette
+troisième syncope fut d'assez courte durée. Entretemps
+les deux hommes s'étaient approchés de moi
+et s'entretenaient de mon état.</p>
+
+<p>--Ruben, Garey! dis-je faiblement en tendant la
+main.</p>
+
+<p>--Ohé! s'écria le plus âgé des deux, vous voilà
+enfin revenu à la vie, jeune homme. Il est vrai que
+vous revenez de loin. Enfin tant mieux. Ne vous
+alarmez pas; vos forces vous reviendront. Le tout
+était d'en réchapper.</p>
+
+<p>--Prenez une gorgée d'eau-de-vie, dit l'autre en
+approchant sa gourde de mes lèvres.</p>
+
+<p>--Je vois que vous vous souvenez de nous, continua
+Ruben.</p>
+
+<p>--Parfaitement, mes amis, parfaitement.</p>
+
+<p>--Et moi aussi je ne vous ai pas oublié, dit
+Garey; vous m'avez un jour sauvé la vie, et ces services-là
+ne s'effacent point de la mémoire.</p>
+
+<p>--Je crois que vous m'avez bien rendu la pareille,
+répondis-je, vous m'avez débarrassé de cet ours.</p>
+
+<p>--De l'un des ours, oui, dit Ruben; mais vous
+avez réglé vous-même le compte de l'autre. Il vous
+a fallu jouer rudement du couteau, avant que le
+gaillard ait perdu la partie. Heureusement pour
+vous, nous sommes arrivés juste à temps pour vous
+délivrer de l'autre.</p>
+
+<p>--Comment! de l'autre! Il y en avait donc deux?</p>
+
+<p>--Regardez de ce côté! voilà deux peaux, si je ne
+me trompe.</p>
+
+<p>Je suivis le geste du trappeur, et près du feu je vis
+en effet deux fourrures d'ours fraîchement écorchés.</p>
+
+<p>--Mais je n'ai eu affaire qu'à un seul? dis-je.</p>
+
+<p>--Et c'était bien assez, répliqua Ruben. Il n'y a pas
+beaucoup d'hommes qui demeurent en vie après une
+querelle vidée avec le vieil Ephraïm.</p>
+
+<p>--J'ai donc tué l'ours?</p>
+
+<p>--Eh! oui, jeune homme; et vous pouvez vous flatter
+d'avoir fait la besogne tout seul. Quand Bill et
+moi nous sommes accourus à votre secours, il n'y avait
+plus à tirer un coup de fusil. L'ours était mort, aussi
+mort que son patron, le deuxième fils de Joseph. Mais
+vous ne valiez pas beaucoup mieux. Vous étiez tous
+deux également immobiles, vos bras étreignant le
+monstre, ses pattes vous étouffant, votre sang se confondant
+et formant autour de vous une mare de plusieurs
+yards de long. Vous n'aviez positivement plus
+assez de sang dans le corps pour offrir un déjeuner
+passable à une sangsue.</p>
+
+<p>--Et l'autre ours?</p>
+
+<p>--Il est sorti du gouffre, comme Bill venait de partir
+pour aller à la poursuite du Cheval blanc. J'étais
+accroupi près de vous quand je vis apparaître la hure
+du monstre. C'était évidemment la femelle du vieil
+Ephraïm. La vieille venait voir pourquoi son vieux
+tardait à rentrer au logis. Je pris mon fusil et j'envoyai
+à la commère une balle dans l'oeil. Elle n'eut pas
+la politesse de dire merci et se coucha pour ne plus
+se relever. Ils voyagent maintenant ensemble dans les
+prairies heureuses. Voyez-vous, jeune homme, je ne
+suis pas docteur, et Bill n'a pas plus de diplôme que
+moi; mais je m'entends assez aux blessures pour savoir
+que vous ne pouvez en ce moment pas plus bouger
+que si vous étiez réellement mort. Donc, pas un
+mouvement, et écoutez nos conseils. Vous avez été rudement
+malmené, je ne vous le cache pas; mais il n'y
+a pas de danger grave; tout ce qui vous manque, c'est
+le sang, et il faut nécessairement attendre qu'il vous
+en vienne d'autre. Allons, encore un bon coup d'eau-de-vie.
+Laissons-le maintenant reposer, Bill: il a besoin
+de silence et il nous reste à finir notre beefsteak
+d'ours.</p>
+
+<p>J'aurais voulu avoir d'autres explications, mais je
+savais qu'il était inutile d'insister; pour le vieux Ruben,
+chose dite était chose irrévocable. Je fus bien
+obligé de me ranger à son avis et de ne pas contrarier
+sa volonté.</p>
+
+<a name="c9" id="c9"></a><br><br>
+<h2>IX</h2>
+<h3>LE PLATEAU.</h3>
+<br>
+
+<p>Je m'endormis bientôt et je ne me réveillai que vers
+minuit. Le froid s'était considérablement accru, mais
+j'étais bien emmailloté dans ma couverture, et la peau
+de buffle tendue derrière moi contribuait à m'abriter.
+En rouvrant les yeux, je me sentis réconforté. Le feu
+était éteint. Très probablement les deux trappeurs
+avaient jugé bon de prendre cette précaution pour ne
+pas attirer par ses lueurs les Indiens qui rôdaient aux
+alentours. La nuit était sereine. Je voyais distinctement
+mes deux compagnons et les quatre chevaux
+qui paissaient. Garey dormait. Je m'adressai à Ruben
+qui faisait la garde et était assis près de moi.</p>
+
+<p>--Comment se fait-il, lui demandai-je, que vous
+m'ayez trouvé?</p>
+
+<p>--Nous avons suivi votre piste.</p>
+
+<p>--Depuis où?</p>
+
+<p>--Bill et moi nous étions campés dans l'un des îlots
+du bois quand nous vous vîmes passer au galop derrière
+le Cheval blanc, comme si vous aviez eu tous les
+diables d'enfer à vos trousses. Je vous reconnus du
+premier coup d'oeil, et Bill me dit: «Voilà l'Américain
+qui m'a sauvé la vie dans la montagne.» Je voyais que
+vous aviez une bonne monture, mais je savais aussi
+que vous donniez la chasse au plus rapide des mustangs
+de toute la prairie, et je dis à Bill: «Ils en ont
+pour un long temps de galop, et ce jeune homme pourrait
+finir par s'égarer à ce jeu, suivons-le.» Quand
+nous rentrâmes dans la prairie, vous vous étiez éclipsé,
+mais vous aviez laissé votre piste derrière vous. Seulement
+la nuit tomba avant qu'il fût possible de vous
+rattraper. Le lendemain matin, la pluie avait presque
+complètement effacé la piste, et nous mîmes plusieurs
+heures à la retrouver près du gouffre. Nous étions sur
+le point d'y descendre, quand nous aperçûmes votre
+jument qui détalait dans la prairie sans selle ni bride.
+Nous courûmes dans cette direction, et, en nous rapprochant,
+nous vîmes à terre quelque chose que votre
+brave bête semblait flairer. Ce quelque chose, c'était
+vous et le vieil Ephraïm qui dormiez tous les deux dans
+les bras l'un de l'autre, comme deux bébés au berceau.
+Nous crûmes d'abord que c'en était fait de vous; mais
+un examen plus attentif nous convainquit que vous
+étiez simplement en syncope.</p>
+
+<p>--Mais comment avez-vous pris le Cheval blanc?</p>
+
+<p>--Le gouffre est obstrué, barré complètement à une
+assez bonne distance d'ici par des roches élevées.
+Nous savions cela. Bill suivit la piste du mustang, lui
+jeta le lasso et le mena ici. Voilà, jeune homme, toute
+l'histoire.</p>
+
+<p>--Et le Cheval blanc, dit Garey en se levant, est
+à vous, capitaine. Sans la course que vous lui avez
+fait faire et qui l'a épuisé, il n'aurait pas été possible
+de le prendre.</p>
+
+<p>--Merci, mille fois merci, non pour le cadeau,
+mais pour le service impayable que vous m'avez
+rendu. Je vous dois la vie. Sans vous j'aurais succombé.</p>
+
+<p>Tout s'expliquait. Au cours de la conversation, j'appris
+que les deux trappeurs avaient l'intention de
+prendre part à notre expédition militaire contre le
+Mexique. Les traitements barbares qu'ils avaient eu à
+subir lorsque le hasard les avait fait tomber entre les
+mains des soldats mexicains--les oreilles coupées en
+témoignaient--avaient fait d'eux des ennemis acharnés
+de cette nation, et la guerre qui venait d'éclater
+leur fournissait l'occasion tant de fois désirée d'assouvir
+leur vengeance. Sans faire aucune objection, ils se
+déclarèrent prêts à entrer dans ma compagnie et à me
+servir, l'un d'éclaireur ou d'espion, l'autre de guide.</p>
+
+<p>Comme mes blessures, quoique nombreuses et profondes,
+n'étaient pas dangereuses, mes forces me
+revinrent rapidement, grâce aux remèdes intelligents
+et à la sollicitude des deux trappeurs expérimentés.
+Au bout de trois jours, je fus en état de me remettre
+en selle.</p>
+
+<p>Nous nous dirigeâmes alors vers le village où j'étais
+en garnison, mais sans reprendre mon ancienne
+piste. Mes compagnons connaissaient une route meilleure
+où nous étions sûrs de trouver de l'eau, ce qui,
+dans une excursion à travers les pampas, est le point
+le plus important. Le ciel était gris, le soleil invisible,
+et nous courions le danger de nous écarter de la bonne
+voie. Pour éviter ce péril, mes deux amis fabriquèrent
+une boussole de leur invention. Ils plantèrent une
+branche d'arbre en terre, et attachèrent au haut un
+morceau de peau d'ours. Après avoir arrêté la direction
+que nous avions à suivre, ils enfoncèrent dans
+le sol un autre bâton également pourvu d'un morceau
+de peau d'ours, et le fixèrent à plusieurs
+centaines de pas du premier. A mesure que nous
+avancions, nous regardions de temps à autre derrière
+nous, car nous savions que nous continuions à marcher
+en ligne droite aussi longtemps que le premier et le
+plus éloigné des deux bâtons disparaissait derrière
+l'autre. Quand les deux points noirs représentés par
+la peau d'ours furent hors de portée de notre vue,
+nous recommençâmes l'opération; et le procédé ainsi
+répété de mille en mille nous conduisit vers midi
+jusqu'à un bois entrecoupé d'allées et de pelouses.
+Nous marchâmes près d'une demi-heure dans l'épaisseur
+du taillis, et nous arrivâmes au bout d'un mille
+à l'entrée d'une prairie qui différait visiblement de
+la plaine que nous avions laissée derrière nous. Elle
+appartenait à ce genre de pampas que dans la langue
+des chasseurs on désigne sous le nom de «prairie
+fleurie», parce qu'au lieu d'être couverte d'herbes,
+elle est semée de fleurs et d'arbustes florissants. Au
+lieu de la traverser, nous en longeâmes la lisière et
+nous atteignîmes peu de temps après un ruisseau.
+Nous n'avions, à vrai dire, pas fait beaucoup de chemin,
+mais mes guides craignaient qu'en espaçant trop
+nos étapes, la fatigue de la course ne me donnât la
+fièvre; ils décidèrent donc de camper en cet endroit,
+d'y passer la nuit et de ne reprendre notre voyage
+que le jour suivant. On attacha les chevaux au bord
+du ruisseau, après leur avoir enlevé leurs selles.
+Ruben alla à la chasse, Garey à la pêche, tous deux
+me laissant prendre un repos dont j'avais encore bien
+besoin. Un daim tué par Ruben et les poissons pris
+par Garey nous firent un excellent souper; et après
+avoir passé toute la nuit à dormir d'un sommeil
+paisible, je me levai le lendemain matin, complètement
+rétabli.</p>
+
+<p>Nous déjeunâmes des restes du daim, nous sellâmes
+nos chevaux et nous nous dirigeâmes vers une haute
+colline qui dominait la plaine. Mes compagnons
+connaissaient bien la topographie de cette région.
+Nous devions longer le pied de cette colline, pousser
+une dizaine de milles plus loin et arriver enfin au
+but de notre course. J'avais souvent considéré cette
+hauteur de ma terrasse, qui me servait généralement
+d'observatoire; et comme sa configuration m'intéressait,
+je m'étais promis de la visiter à la première occasion.
+Elle offrait l'aspect singulier d'une armoire
+gigantesque dressée debout sur la prairie. Ses côtés
+étaient parfaitement d'aplomb et perpendiculaires à
+son sommet, dont le niveau, exactement horizontal,
+formait une surface parallèle à la plaine.</p>
+
+<p>Ces collines dont la cime ressemble à une table plane
+portent au Mexique le nom de «plateaux tabulaires».
+Quelquefois, la distance qui sépare deux hauteurs de
+ce genre est de plusieurs centaines de milles; mais le
+plus souvent elles se trouvent rapprochées par groupes
+comme un jeu de quilles colossales portant un pavois,
+toutes d'égale élévation et couvertes, en général, à
+leur cime d'une végétation nettement distincte de celle
+de la plaine environnante.</p>
+
+<p>En nous approchant de cette singulière éminence,
+nous vîmes qu'elle perdait beaucoup de son caractère
+marquant et que sa forme de parallélipipède régulier
+s'éloignait considérablement de la symétrie géométrique.
+Des contreforts étroits partaient des flancs du
+rocher, et en plusieurs endroits les lignes droites se
+brisaient. Ce qui paraissait indéniable, c'est que le
+sommet du plateau était inaccessible, car ses parois
+figuraient des murs escarpés de cinquante pieds de
+haut que, dans l'opinion de mes compagnons, aucun
+homme n'avait jusqu'alors escaladés.</p>
+
+<a name="c10" id="c10"></a><br><br>
+<h2>X</h2>
+<h3>UN COMBAT AVEC LES MEXICAINS.</h3>
+<br>
+
+<p>Nous n'étions plus qu'à un mille du pied de ce plateau,
+lorsque Garey s'écria tout à coup: «Alerte! voilà
+les Indiens!»</p>
+
+<p>En même temps, il montra de la main la hauteur que
+contournaient en venant au-devant de nous une troupe
+de cavaliers.</p>
+
+<p>Mes deux amis avaient serré la bride et fait halte. Je
+suivis leur exemple; et tous trois bien plantés en selle,
+nous attendîmes, observant l'étrange apparition.</p>
+
+<p>Les cavaliers étaient au nombre de douze. Il était
+évident qu'ils marchaient sur nous en ligne droite.</p>
+
+<p>--Si ce sont des Indiens, dit Garey après un instant
+de silence, ce sont des Comanches.</p>
+
+<p>--Et si ce sont des Comanches, ajouta Ruben, ils
+suivent le sentier de la guerre et ont de mauvais desseins.
+Ayez l'oeil sur vos fusils.</p>
+
+<p>Ce conseil fut écouté sans objection. Nous savions
+que si les arrivants étaient réellement des Comanches,
+nous devions nous attendre à un combat acharné. Nous
+mîmes donc pied à terre, nous abritant derrière nos
+chevaux, et nous attendîmes l'approche de l'ennemi.</p>
+
+<p>Nous étions depuis quelques minutes dans cette position,
+lorsque Ruben s'écria:</p>
+
+<p>--Si ce sont là des Indiens, je veux bien être un
+nègre: ces gaillards sont barbus et ils ont la peau jaune.
+Ce sont des Mexicains.</p>
+
+<a name="i8" id="i8"></a><br><br>
+<p class="mid"><img alt="" src="images/069.png"></p>
+
+<p class="mid">Nous avions attaché nos chevaux deux à deux, de manière<br>
+à leur faire former un carré.</p>
+
+<p>Cette affirmation n'était pas de nature à nous rassurer,
+car nous n'ignorions pas que les Mexicains nous
+étaient pour le moins aussi hostiles que les Comanches.
+Les douze cavaliers semblaient d'abord ne pas nous
+avoir aperçus; mais lorsqu'ils eurent le soleil derrière
+eux, ils purent, sans être éblouis, nous voir parfaitement.
+Alors ils firent halte à leur tour et se préparèrent
+à l'attaque. Malgré l'inégalité du nombre, nous pouvions
+nous mesurer avec nos ennemis. Mes compagnons
+étaient de ceux dont le fusil ne ratait jamais, qui ne
+tiraient jamais au jugé et qui ne lâchaient la détente
+qu'en sachant à coup sûr où leur balle devait frapper.
+Je pouvais par conséquent me persuader que si les
+cavaliers nous attaquaient, il n'y en aurait que neuf
+qui se rapprocheraient de nous à une portée de pistolet,
+et dans cette approche il n'y avait pas de quoi
+nous effrayer: nous y étions préparés; j'avais un
+revolver à six coups dans ma ceinture, Garey avait le
+sien et Ruben une paire de pistolets dont il saurait
+faire bon usage.</p>
+
+<p>--Seize coups, et les couteaux au pis aller! s'écria
+Garey avec un accent de triomphe, quand nous eûmes
+inspecté rapidement nos armes.</p>
+
+<p>Les ennemis restaient toujours en place, et leur chef
+allait et venait devant leur front de bataille, comme s'il
+voulait, par sa harangue, leur inspirer du courage. De
+notre côté, nous n'étions pas restés inactifs; nous avions
+attaché nos chevaux deux à deux d'un côté par la tête,
+de l'autre par la queue, de manière à leur faire former
+un carré dont le grand rubican de Garey figurait le
+front et dont nous occupions l'intérieur. Ainsi postés,
+nous n'avions plus qu'à surveiller les mouvements de
+nos adversaires qui ne pouvaient voir que nos têtes et
+nos pieds.</p>
+
+<p>A la fin, les cavaliers, obéissant à un signai de leur
+chef, fondirent sur nous au galop. Lorsqu'ils ne furent
+plus qu'à trois cents pas, ils firent halte de nouveau
+et nous crièrent:</p>
+
+<p>--Que craignez-vous? Nous sommes des amis.</p>
+
+<p>--Au diable des amis de cet acabit, répondit Ruben.
+Vous nous prenez donc pour des imbéciles? Tenez-vous
+à distance ou, sur mon âme, le premier qui se
+trouvera à ma portée, sera un homme mort.</p>
+
+<p>Les cavaliers renoncèrent alors à toute dissimulation,
+l'un d'eux se détacha du groupe, lança d'un coup
+d'éperon son cheval au galop et décrivit autour de
+nous un grand arc de cercle. Lorsqu'il se fut éloigné
+d'une vingtaine de pas de ses compagnons, il fut suivi
+d'un second qui répéta la manoeuvre, puis d'un troisième,
+d'un quatrième, d'un cinquième, qui tournoyèrent
+l'un derrière l'autre autour de nous. Aussitôt
+nous changeâmes notre plan de défense en nous postant
+dos à dos, de telle sorte que chacun de nous couvrait
+de son arme un tiers du cercle. Les cinq cavaliers
+firent deux fois au galop le tour de notre carré, en se
+rapprochant sans cesse de nous, pendant qu'ils déchargeaient
+leurs mousquets. Ils s'éloignaient ensuite
+en continuant le même mouvement, rejoignaient le
+gros de leur troupe, échangeaient leurs armes contre
+d'autres toutes chargées et revenaient, toujours en
+galopant, nous assaillir. En même temps, ils se courbaient
+si habilement sur leurs montures qu'ils nous
+dérobaient presque tout leur corps et nous enlevaient
+ainsi toute occasion de tirer sur eux. Nous aurions
+pu, il est vrai, tuer leurs chevaux, mais c'eût été dépenser
+sans grande utilité notre poudre et nos balles,
+car nous ne pouvions songer à recharger nos armes.
+A la première fusillade, toutes les balles avaient passé
+par-dessus nos têtes et la cavale de Ruben avait reçu
+une blessure insignifiante. Mais la seconde décharge
+de l'ennemi nous fit plus de mal. Garey fut atteint par
+une balle qui lui arracha une partie de sa blouse de
+chasse en lui éraflant l'épaule. Une autre balle rasa la
+tête de Ruben.</p>
+
+<a name="i9" id="i9"></a><br><br>
+<p class="mid"><img alt="" src="images/073.png"></p>
+
+<p class="mid">Ils se courbaient si habilement sur leurs montures<br>
+qu'ils dissimulaient leur corps.</p>
+
+<p>--Nous ne pouvons rester plus longtemps spectateurs
+de l'attaque sans y répondre, dis-je. Qu'en pensez-vous,
+camarades?</p>
+
+<p>--Nous devons faire une sortie, répondit Garey:
+c'est notre seul moyen de salut. Remontons à cheval
+et lançons nos bêtes ventre à terre dans la prairie.</p>
+
+<p>--A quoi bon? objecta Ruben en hochant la tête.
+Le capitaine s'en tirerait peut-être; mais pour toi et
+moi il n'y a pas ombre de chance. Ils rattraperaient
+ma cavale en cinq minutes, et ton rubican n'a pas
+à se vanter de ses jambes.</p>
+
+<p>--Tu te trompes, répliqua Garey. Tu peux monter
+l'étalon blanc et laisser ta cavale en liberté, ou me
+céder le Cheval blanc et prendre mon rubican. Mais il
+est absurde de nous croiser les bras et de nous laisser
+fusiller comme un buffle dans un parcage. Qu'en
+dites-vous, capitaine?</p>
+
+<p>--Je crois, repartis-je en désignant d'un coup de
+tête le plateau, que nous devons gagner au galop la
+colline et nous y adosser. L'ennemi ne pourra plus
+alors nous tourner; et, avec les chevaux devant nous,
+il nous sera plus facile de lui tenir tête.</p>
+
+<p>--Le jeune homme a raison, interrompit Ruben.
+Nous n'avons pas une seconde à perdre, ils vont bientôt
+revenir à la charge.</p>
+
+<p>Nous détachâmes rapidement nos montures, nous
+sautâmes en selle et nous partîmes comme des traits.
+Derrière nous volait au triple galop toute la bande,
+criant et vociférant; mais nous avions l'avance et nous
+atteignîmes heureusement le rocher. Puis d'un bond
+nous fûmes à terre, et nous appuyant contre la paroi
+granitique, tenant nos chevaux devant nous, nos
+fusils braqués sur l'ennemi, nous attendîmes.</p>
+
+<a name="c11" id="c11"></a><br><br>
+<h2>XI</h2>
+<h3>L'ESCALADE.</h3>
+<br>
+
+<p>Pour le moment nous étions en sûreté. Les Mexicains
+ne pouvaient plus passer derrière nous et ils
+n'osaient se risquer de front à portée de nos armes.
+Toutefois, nous nous trouvions encore dans une position
+extrêmement critique, car les ennemis, auxquels
+étaient venus vers le soir se joindre un renfort de six
+cavaliers armés également de mousquets, semblaient
+décidés à nous bloquer toute la nuit et à nous obliger,
+faute de vivres, à capituler.</p>
+
+<p>Tandis que, perdu dans de sinistres pensées, je restais
+en observation, j'aperçus dans le rocher une crevasse
+longitudinale qui montait en s'élargissant et en s'approfondissant
+vers le sommet de la colline. C'était un
+sillon creusé probablement par les eaux de pluie en
+découlant du plateau le long de la paroi perpendiculaire.
+Quoique l'escarpement du rocher fût partout
+également abrupt, ce sillon offrait néanmoins une
+inclinaison marquante; et, après l'avoir inspecté soigneusement
+du regard, j'acquis la conviction qu'un
+homme habile à grimper pourrait, en le remontant,
+arriver jusqu'au plateau même. Il y avait, en effet,
+dans le rocher, certaines saillies qui pouvaient servir
+d'appui au pied, et çà et là croissaient dans les fentes
+des pousses de cèdre rampant, dont celui qui ferait
+l'escalade pourrait s'aider.</p>
+
+<p>Sans hésiter, je communiquai ma découverte à mes
+compagnons. Tous deux s'en montrèrent fort réjouis
+et déclarèrent, après un bref examen, le chemin très
+praticable. Mais dans quel but grimper là-haut? Nous
+n'avions aucune perspective de pouvoir descendre de
+l'autre côté. D'ailleurs, si nous étions sûrs d'échapper
+à toute attaque, une fois arrivés au plateau, nous
+étions tout aussi certains de n'y pas trouver d'eau, et
+la soif était pour nous plus redoutable encore que les
+Mexicains. En outre, tant que nous restions au pied
+de la colline, nous gardions nos chevaux qui pouvaient
+nous servir à fuir et, dans un cas extrême, nous
+pourrions les manger. Mais faire l'ascension de la
+hauteur, c'était nous condamner à les perdre. Aussi la
+lueur d'espoir qui nous était apparue un moment
+s'évanouit-elle presque aussitôt.</p>
+
+<p>Jusqu'alors Ruben ne s'était pas prononcé. Il restait
+pensif, appuyé sur son long rifle. Lorsqu'il eut
+gardé cette attitude pendant plusieurs minutes sans
+dire une parole, un sourire éclaira sa rude physionomie:</p>
+
+<p>--Combien de yards a ton lasso, Bill? demanda-t-il.</p>
+
+<p>--Vingt, répondit Garey.</p>
+
+<p>--Et le vôtre, jeune homme?</p>
+
+<p>--Au moins autant, peut-être un peu plus.</p>
+
+<p>--Très bien, dit-il d'un air satisfait; avec mon
+lasso cela fait une longueur de cinquante-six yards.
+Il est vrai qu'il y a à décompter les noeuds, mais nous
+avons par contre nos brides en sus. Écoutez donc mon
+idée. D'abord nous grimpons là-haut, dès qu'il fait
+assez noir pour ne pas être aperçus; nous emportons
+nos lassos et nous les lions bout à bout; si la courroie
+n'est pas assez longue, nous y attachons nos brides.
+L'ennemi, nous croyant toujours aux aguets, n'osera
+pas s'approcher de nos chevaux qui n'auront rien à
+craindre jusqu'au jour. Pendant ce temps, nous attachons
+notre lanière de soixante mètres environ à un
+arbre et nous nous laissons descendre tout doucement
+de l'autre côté de la colline. Une fois dans la prairie,
+nous pendons nos jambes à notre cou, nous filons en
+droite ligne sur la garnison du capitaine, nous y faisons
+lever une demi-douzaine de ses meilleurs tireurs,
+et tous montés à cheval nous revenons à la colline,
+nous tombons sur les Mexicains endormis et nous
+leur administrons la plus belle volée qu'ils aient
+reçue depuis le commencement de la guerre.</p>
+
+<p>Nous nous empressâmes, Garey et moi, de donner
+notre acquiescement à ce plan, et il ne nous fallut pas
+longtemps pour ne faire qu'une seule lanière de nos
+trois lassos et pour attacher solidement nos chevaux,
+de manière à les empêcher de bouger de place; cela
+fait, nous attendîmes la nuit.</p>
+
+<p>Ruben ne s'était pas trompé dans ses prévisions. La
+nuit, qui tomba bientôt, fut aussi ténébreuse que nous
+pouvions la souhaiter. D'épais nuages noirs couvrirent
+tout le firmament, un orage s'annonça, et déjà
+quelques grosses gouttes de pluie mouillaient nos
+selles. Tout à coup un éclair embrasa tout le ciel et
+illumina la prairie comme si l'on avait allumé des milliers
+de torches. Cette circonstance nous était défavorable:
+un seul sillon lumineux pouvait révéler tout
+notre plan aux ennemis.</p>
+
+<p>--Bah! dit Ruben après avoir considéré le ciel; nous
+grimperons entre deux éclairs.</p>
+
+<p>Il avait à peine achevé de parler que pour la seconde
+fois un véritable incendie s'alluma dans le ciel et projeta
+sur l'immensité de la prairie des reflets si intenses
+que nous pûmes distinguer aisément les boutons
+des habits de nos adversaires.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, Garey s'était noué le lasso par
+un bout autour des reins et avait commencé l'escalade.
+Il avait atteint à peu près la moitié de la hauteur à
+gravir, lorsque la plaine s'illumina de nouveau. Je levai
+les yeux et le vis sur une saillie, le corps collé contre
+le rocher, les bras en l'air. Tant que dura le feu du
+ciel, il resta dans cette attitude immobile. Mes regards
+anxieux interrogeaient les mouvements des cavaliers;
+mais aucun d'eux ne bougeait; ils n'avaient
+rien vu.</p>
+
+<p>Un nouvel éclair me permit d'inspecter le rocher.
+La forme humaine avait disparu. Il n'y avait plus que
+la ligne noire du lasso, qui pendait du haut du plateau,
+et qu'on eût pris pour une crevasse. Garey était arrivé
+jusqu'au sommet de la colline, sain et sauf.</p>
+
+<p>C'était mon tour. Il ne me fut pas difficile, en me
+tenant à la lanière, de monter d'une saillie à l'autre; et
+avant que l'éclair eût reparu, j'avais rejoint le plus
+jeune de mes compagnons.</p>
+
+<p>Cinq minutes après, Ruben était avec nous; alors
+nous enroulâmes la lanière et nous cherchâmes un endroit
+pour opérer notre descente.</p>
+
+<a name="c12" id="c12"></a><br><br>
+<h2>XII</h2>
+<h3>UN RENFORT.</h3>
+<br>
+
+<p>Parvenus à l'autre bord du plateau, nous rattachâmes
+la lanière à un arbre. Ruben, qui était le plus léger et
+le plus leste de nous trois, devait descendre le premier.
+Nous lui liâmes la courroie solidement autour de la
+taille, et le vieux trappeur glissa le long de la paroi,
+tandis que Garey et moi nous laissions couler doucement
+le lasso.</p>
+
+<p>Nous avions lâché à peu près les trois quarts de
+notre corde, et déjà nous nous félicitions du succès
+de notre expérience, lorsqu'à notre grande épouvante,
+la courroie cessa brusquement de se tendre et ressauta
+avec une secousse qui nous jeta tous les deux sur
+le dos. Dans le même instant, nous entendîmes un craquement,
+suivi d'un cri perçant. Nous bondîmes sur
+nos pieds et nous nous empressâmes de tirer la corde
+à nous: elle était légère comme une ficelle et remonta
+sans difficulté. La chose était claire: la courroie était
+rompue et notre pauvre camarade avait fait une chute
+effroyable. Saisis de terreur, nous nous agenouillâmes,
+nous rampâmes jusqu'au bord extrême du plateau,
+nous nous penchâmes à mi-corps par-dessus, au risque
+de nous précipiter nous-mêmes dans le vide. Nous
+plongeâmes les yeux dans l'espace qui s'étendait au-dessous
+de nous, essayant autant que possible de percer
+les ténèbres. Nous écoutâmes, l'oreille tendue, le
+coeur affreusement serré. Pas un bruit ne se fit entendre.
+Oui, nous eussions été heureux de percevoir une
+plainte, un gémissement, qui nous eût annoncé que
+Ruben vivait encore; mais tout était silencieux;
+peut-être gisait-il horriblement mutilé au pied de la
+colline.</p>
+
+<p>A la fin, nous entendîmes des voix d'hommes. Elles
+venaient bien de la base du rocher, juste au-dessous
+de nous; mais au lieu d'une voix il y en avait deux, et
+ni l'une ni l'autre n'était celle de notre ami. A la clarté
+d'un sillon lumineux qui courut à ce montent dans le
+ciel, nous reconnûmes deux cavaliers qui se mouvaient
+le long du rocher. Nous les vîmes très distinctement;
+mais, contrairement à notre attente, nous
+n'aperçûmes pas le corps de notre compagnon. L'embrasement
+du firmament fut d'assez longue durée
+pour nous donner parfaitement le temps de voir tout
+ce qui se passait au-dessous de nous. Ruben n'était
+pas là. Etait-il tombé au pouvoir de l'ennemi? Il ne
+se serait pas rendu sans résistance et nous aurions
+entendu ou une détonation ou un cri.</p>
+
+<p>Cependant les deux cavaliers causaient à voix haute,
+et, dans le silence de la nuit, leurs paroles montaient
+jusqu'à nous assez distinctement pour nous laisser
+comprendre ce qu'ils disaient.</p>
+
+<p>--Tu t'es trompé, criait l'un avec impatience, tu
+n'auras entendu que l'aboiement d'un loup.</p>
+
+<p>--Je vous répète, capitaine, répliqua l'autre avec
+humeur, que c'était une voix d'homme.</p>
+
+<p>--Alors il faut que ce soit l'un des nôtres qui ait
+crié de l'autre côté du rocher, car de ce côté-ci il n'y
+a personne. Retournons au camp.</p>
+
+<p>Les pas des chevaux nous apprirent qu'ils s'éloignaient;
+ce fut pour nous un grand soulagement de
+savoir que notre camarade n'avait pas été fait prisonnier.</p>
+
+<a name="i10" id="i10"></a><br><br>
+<p class="mid"><img alt="" src="images/083.png"></p>
+
+<p class="mid">Nous lui liâmes la courroie autour de la taille et<br>
+le vieux trappeur glissa le long de la paroi.</p>
+
+<p>Mais qu'était-il devenu? Par où était-il passé?
+Avait-il rampé plus loin après sa chute, ou se trouvait-il
+toujours à proximité de la colline?</p>
+
+<p>Comme il nous importait de suivre les mouvements
+des deux cavaliers, nous tendîmes avidement l'oreille,
+épiant l'occasion de les apercevoir. Nous nous étions
+de nouveau agenouillés et suspendus au-dessus du
+vide. Un éclair nous les montra: ils étaient arrêtés
+pour interroger les alentours, et attendaient comme
+nous une traînée lumineuse.</p>
+
+<p>--Nous pouvons les désarçonner, chuchota Garey.</p>
+
+<p>J'hésitai à me ranger à cet avis, sans pouvoir me
+rendre compte de mes scrupules.</p>
+
+<p>Tout à coup un éclair sillonna la nue. Les cavaliers
+étaient à portée de nos fusils. Nous les couchâmes en
+joue. Sans dire un mot, j'avais suivi l'opinion de Garey.</p>
+
+<p>A ce moment, quand déjà nous avions le doigt sur
+la gâchette, nous relevâmes tous deux comme d'un
+commun accord notre arme. C'est que nous avions tous
+deux en même temps aperçu le même objet dans la
+prairie, et que cet objet n'était autre que notre ami
+Ruben.</p>
+
+<p>Il était couché dans l'herbe de tout son long, les
+bras et les jambes étendus, le visage collé contre terre.
+De la hauteur où nous étions, nous eussions pu le
+prendre pour la peau d'un jeune buffle ainsi étalée
+pour la faire sécher, mais nous ne nous trompions
+pas: c'était bien le vieux trappeur dans son costume
+de peau de daim. L'endroit où il se trouvait n'était
+guère à plus de cinq cents pas du rocher; mais quoiqu'il
+nous fût très facile de le voir, il devait échapper
+complètement aux regards des deux cavaliers, car nous
+les entendîmes, à notre grande joie, dès que la nuit se
+fut replongée dans l'obscurité, regagner leur camp. A
+peine étaient-ils partis qu'un éclair projeta sa vive
+lumière sur la prairie. La peau de daim n'était plus
+là: notre camarade avait donc pu se dérober heureusement.</p>
+
+<p>Pour la première fois depuis que nous avions rencontré
+les Mexicains, nous respirâmes librement; et, le
+coeur léger, nous retournâmes à l'endroit où nous
+étions montés sur le plateau. Tant que j'avais pu
+craindre que ma dernière heure ne fût arrivée, le sort
+de ma jument et du Cheval blanc n'avait eu, je
+l'avoue, qu'une part très accessoire dans mes préoccupations.
+L'homme est ainsi fait que lorsqu'il est en
+danger de mort, il ne songe plus qu'à sa conservation
+personnelle. Mais maintenant que j'avais la conviction
+de survivre à cette périlleuse aventure, l'égoïsme
+faisait place à des sentiments plus généreux, et je
+souhaitais ardemment de conserver non seulement
+ma propre monture, mais aussi l'excellent et beau
+mustang, qui avait été pour moi la cause de tant
+d'anxiété.</p>
+
+<p>Cependant les éclairs étaient devenus moins
+intenses et ne se succédaient plus qu'à des intervalles
+éloignés. Ce fut dans un de ces intervalles de calme
+que nous entendîmes à quelque distance des pas de
+chevaux. Il y a une différence très sensible entre le
+pas d'un cheval qui porte un cavalier, et celui d'un
+cheval qui n'a pas cette charge. L'habitant des
+prairies ne s'y trompe que fort rarement. Mon compagnon
+m'assura que les chevaux dont nous entendions
+l'approche étaient montés.</p>
+
+<p>Nos ennemis mexicains avaient dû les entendre
+comme nous: deux d'entre eux partirent au galop
+pour opérer la reconnaissance; nous pûmes nous en
+rendre compte par l'ouïe, car l'obscurité était trop
+grande pour nous permettre de voir à plus de trois
+yards devant nous. Nous ne restâmes pas longtemps
+dans l'incertitude sur les intentions des arrivants:
+ils échangèrent avec les Mexicains des appels et des
+salutations amicales, et leurs chevaux hennirent en
+signe d'assurance.</p>
+
+<p>En ce moment, les éclairs nous vinrent en aide. Nous
+vîmes avec effroi que l'ennemi avait reçu un renfort
+d'au moins trente hommes.</p>
+
+<p>Vers minuit, l'orage cessa tout à fait. Une lumière
+plus douce, plus constante, succéda aux lueurs sinistres
+et intermittentes de l'éclair: la lune s'était levée
+et montait rapidement dans le ciel à l'orient. Quelques
+étoiles scintillaient à travers les nuages qui ne
+s'étaient pas dissipés, mais roulaient avec plus de vitesse.</p>
+
+<p>Nous étions couchés à plat dans les broussailles. Les
+cavaliers ne pouvaient nous apercevoir, tandis que
+nous distinguions parfaitement toute la troupe qui
+avait fait halte, les uns fumant, les autres causant,
+d'autres chantant.</p>
+
+<p>Après que nous les eûmes observés pendant quelque
+temps en silence, Garey me quitta pour explorer
+le plateau et pour surveiller la prairie du côté d'où
+nous attendions du secours.</p>
+
+<p>Il était à peine parti depuis deux minutes qu'une
+forme sombre attira mon attention vers la plaine. Il
+me sembla que c'était un homme couché sur le sol et
+se cachant dans l'herbe, exactement comme avait fait
+le vieux Ruben. Pendant quelque temps un nuage assombrit
+la plaine en la couvrant d'un voile noir; mais,
+quand le nuage fut passé, la figure étrange n'était
+plus où je l'avais vue d'abord. Elle s'était rapprochée
+des cavaliers, tout en gardant la même attitude
+qu'auparavant. Elle n'était plus qu'à deux cents pas
+des Mexicains; mais un buisson de hautes herbes paraissait
+la dérober à leurs yeux. Au bout de quelque
+temps, cette vision, dans laquelle je finis par reconnaître
+distinctement un Indien nu, avait complètement
+disparu.</p>
+
+<p>Tandis que je continuais attentivement de regarder
+dans la même direction, sondant des yeux la plaine, je
+remarquai, non plus une seule, mais plusieurs figures
+fantastiques, qui se dessinaient vaguement sur la lisière
+de la prairie. J'écarquillai les yeux et je vis que
+c'étaient des cavaliers; mais je fus surpris de constater
+qu'ils ne marchaient pas côte à côte en rangs serrés,
+mais l'un derrière l'autre en longue file. Les hommes
+de ma compagnie n'observaient jamais cette manoeuvre
+quand ils avaient à passer dans d'étroits défilés ou
+dans des sentiers de la forêt: ce n'était donc pas eux.</p>
+
+<p>Une minute après, tous mes doutes étaient dissipés:
+c'étaient une bande de guerriers indiens qui suivaient
+la piste de guerre.</p>
+
+<a name="c13" id="c13"></a><br><br>
+<h2>XIII</h2>
+<h3>LES COMANCHES.</h3>
+<br>
+
+<p>Les nuages qui cachaient la lune ne se désagrégèrent
+qu'au bout d'un quart d'heure. Alors, à mon grand
+étonnement, je vis un grand nombre de chevaux sans
+cavaliers dans la prairie. C'était apparemment un troupeau
+de mustangs, arrivés là pendant l'obscurité.
+Quant aux Indiens, ils n'étaient plus là. Je voulus chercher
+mon compagnon pour lui faire part de ce qui se
+passait, lorsqu'en me levant je constatai qu'il était à
+côté de moi. Il avait fait en rampant le tour du plateau,
+et n'ayant rien découvert, il était revenu se convaincre
+si les Mexicains n'avaient pas bougé.</p>
+
+<p>--Ohé! s'écria-t-il quand ses yeux tombèrent sur
+les chevaux. En voici bien d'une autre: un troupeau
+de mustangs! Les Mexicains ne les ont donc pas vus?
+Très drôle, très drôle, par Belzé...</p>
+
+<p>Son exclamation fut interrompue par un vacarme
+qui partit tout à coup de l'endroit où étaient postés les
+Mexicains. Nous les vîmes, un instant après, sauter tous
+en selle et se mettre en mouvement. Nous crûmes d'abord
+qu'ils avaient aperçu les chevaux sauvages et
+que cette découverte avait provoqué leur brusque
+départ. Mais nous reconnûmes bientôt que c'étaient
+nous-mêmes qui étions cause de leur alarme, car ils
+accouraient tous ensemble vers le rocher, et en poussant
+des cris sauvages, ils déchargèrent sur nous leurs
+mousquets. Nous eûmes un moment quelque peine à
+comprendre ce qui avait pu nous trahir, mais un regard
+d'inspection nous fournit aussitôt la solution de
+l'énigme. La lune était montée dans le ciel vers son
+point culminant, et les ombres projetées par la colline
+s'étaient graduellement raccourcies. Tandis que nous
+considérions les mustangs, nous avions commis l'imprudence
+de nous lever, et nos propres ombres s'étaient
+profilées sur la prairie sous les yeux de nos ennemis.
+Ceux-ci n'avaient eu qu'à lever la tête pour voir où
+nous étions.</p>
+
+<p>Nous nous agenouillâmes à l'instant sur les broussailles
+et nous saisîmes nos fusils. En ce moment un
+nuage passa sur la lune et déroba la plaine à nos regards.
+Mais nous n'eûmes pas longtemps à attendre
+pour être tirés d'incertitude. Des hurlements épouvantables
+ébranlèrent tous les échos. On eût dit des
+vociférations démoniaques jaillissant du fond des enfers.
+Il n'y avait pas à s'y méprendre: ceux qui poussaient
+ces affreux rugissements étaient des Indiens.</p>
+
+<p>--C'est le cri de guerre des Comanches! dit
+Garey. Hourra! Les Indiens sont tombés sur les
+Mexicains!</p>
+
+<p>Au milieu des clameurs, nous entendions les pas
+rapides des chevaux faisant trembler sous eux la
+plaine. Tout à coup la lune se dégagea des nuages.
+Les mustangs étaient maintenant montés. Sur chacun
+d'eux se dressait le buste nu d'un Indien dont
+les tatouages offraient un aspect d'horreur. Les Mexicains
+ne pouvaient soutenir l'attaque; à peine eurent-ils
+le temps de décharger leurs mousquets. Aucun
+d'eux ne s'occupa de recharger son arme. La plupart
+la jetaient aussitôt après avoir tiré et fuyaient alors
+en désordre. Toute la troupe tourna le dos aux
+Peaux-Rouges et longea au grand galop le pied du
+rocher. Les Indiens poursuivaient les fuyards sans
+perdre de vitesse et en les accablant de sinistres
+imprécations. Garey et moi nous nous précipitâmes
+vers l'autre bord du plateau. Les deux partis couraient
+par petits groupes. Il n'y avait pas deux cents
+pas de distance entre le premier rang des Peaux-Rouges
+et le dernier des Mexicains. Les sauvages
+ne cessaient de pousser leur cri de guerre, tandis
+que les autres galopaient dans le plus profond silence.
+Tout à coup un cri d'effroi partit de la troupe des
+Mexicains. Ce cri annonçait évidemment un événement.
+En même temps nous les vîmes faire halte.</p>
+
+<p>Le motif de cette conduite extraordinaire ne nous
+demeura pas longtemps inconnu. A trois cents pas
+environ des Mexicains, s'avançait vers eux au
+galop une troupe de cavaliers. Les pas pesants de
+leurs chevaux nous apprirent bientôt quels étaient
+les nouveaux arrivants. D'ailleurs, leurs cris, qui ne
+ressemblaient point à ceux des Mexicains ni à ceux
+des Indiens, ne nous laissaient aucun doute à
+cet égard.</p>
+
+<p>--<i>Ahead! ahead!</i><a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a>
+<a href="#footnote1"><sup class="sml">1</sup></a> répétaient-ils en éperonnant
+leurs montures.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1"
+name="footnote1"><b>Note 1: </b></a><a href="#footnotetag1">
+(retour) </a> En avant! En avant!--Interjection qui n'est employée
+que par les Américains des États-Unis.</blockquote>
+
+<p>--Hourra! hourra! s'écria Garey de toutes ses
+forces. Ce sont vos hommes, capitaine.</p>
+
+<p>Les Mexicains effrayés, à l'aspect de ces nouveaux
+ennemis sur lesquels ils ne comptaient pas, restaient
+indécis. Ils crurent d'abord qu'ils avaient affaire à
+une seconde bande de Peaux-Rouges; mais une
+volée de balles leur prouva que leurs adversaires
+étaient des soldats disciplinés; et, tournant bride à
+gauche, ils s'enfuirent dans la prairie.</p>
+
+<p>Alors, les Indiens, pour leur couper le passage, prirent
+une direction de biais. Nos hommes, qui pendant
+ce temps s'étaient rapprochés, imitèrent de leur côté
+cette manoeuvre. Un instant après, ils étaient aux
+prises avec les sauvages.</p>
+
+<p>La lune, qui ne projetait plus qu'une clarté mourante,
+s'ensevelit tout à coup dans les nuages. Garey
+et moi nous ne vîmes donc rien du combat; mais
+nous entendions le choc des combattants, le cri de
+guerre des Peaux-Rouges, les clameurs de nos hommes,
+la fusillade, les décharges successives des révolvers,
+le cliquetis des sabres et des lances, les hennissements
+des chevaux, les lamentations des blessés.
+Nos angoisses ne durèrent pas plus d'un quart
+d'heure. Au bout de ce temps, le combat cessa. Quand
+la lune reparut, tout était retombé dans le silence.
+Sur la prairie gisaient pêle-mêle des hommes et des
+chevaux. Au loin, vers le sud, fuyaient les Mexicains.
+Un hourra triomphal nous annonça que la victoire
+était restée aux nôtres.</p>
+
+<p>--Bill, es-tu là? cria tout à coup une voix que nous
+reconnûmes.</p>
+
+<p>--Me voici! répondit Garey.</p>
+
+<p>--Eh bien, que t'en semble? Les Indiens ont reçu
+leur tripotée, quant aux Mexicains, ils ont mieux aimé
+ne pas l'attendre et ils ont détalé, les lâches.</p>
+
+<p>C'était Ruben qui parlait.</p>
+
+<p>L'engagement avait été même moins long que nous
+ne l'avions supposé. Des deux côtés l'impétuosité de
+l'attaque avait été telle que personne n'avait rechargé
+son arme après le premier coup de feu. Le cri de
+guerre des Indiens devait avoir semé l'épouvante parmi
+les Mexicains, car le sol était jonché de leurs mousquets
+et de leurs lances.</p>
+
+<p>Mais, quoique de courte durée, le combat avait
+causé des pertes sérieuses aux Mexicains et aux Peaux-Rouges.
+Huit des premiers, seize des derniers avaient
+succombé; malheureusement mes hommes ne s'en
+étaient pas tirés tout à fait sains et saufs. Deux d'entre
+eux, atteints par les lances des Comanches, étaient
+tombés morts. Une douzaine environ avaient été plus
+ou moins grièvement blessés par les fusils des sauvages.</p>
+
+<p>Les Indiens, comme l'avait fort bien reconnu Garey
+à leur cri de guerre, étaient en effet des Comanches,
+qui avaient dessein de piller une ville mexicaine de
+l'autre côté de Rio-Grande, à une centaine de milles
+de ma garnison. Leurs éclaireurs avaient aperçu les
+cavaliers mexicains, dont les chevaux harnachés d'argent,
+les uniformes et les couvertures de drap fin, les
+guêtres garnies de boutons d'argent et les mousquets
+avaient excité la convoitise des Peaux-Rouges, qui
+s'étaient décidés à les surprendre. Nous apprîmes tous
+ces détails d'un de leurs guerriers qui était tombé
+blessé en nos mains. Un interrogatoire plus précis le
+fit reconnaître pour un Mexicain capturé par une tribu
+indienne, à laquelle il s'était associé pour échapper au
+supplice que ces sauvages infligent à leurs prisonniers.</p>
+
+<p>Ruben avait atteint mon village sans encombre. Il
+avait rapporté sommairement à mon lieutenant ce qui
+était arrivé et le danger que je courais. Dix minutes
+après, une cinquantaine de mes hommes étaient partis,
+sous la conduite du vieux trappeur, dans la direction
+de la colline. S'ils n'étaient pas arrivés à temps, les
+Indiens nous auraient probablement débarrassés des
+Mexicains; mais, dans ce cas, nous aurions perdu nos
+chevaux.</p>
+
+<p>Nous opérâmes notre descente à l'aide du lasso, et
+quand nous eûmes rejoint Ruben et que nous nous
+fûmes embrassés d'une étreinte vraiment fraternelle,
+nous remontâmes en selle. Moins d'une heure après,
+je prenais une délicieuse tasse de café sur ma terrasse
+avec mes deux compagnons d'aventures, et
+nos émotions n'étaient plus que des souvenirs.</p>
+
+<p>C'est ainsi que j'entrai en possession du Cheval
+blanc, le plus beau mustang qui, de mémoire d'homme,
+ait foulé la pampa mexicaine.</p>
+<br><br>
+<h3>TABLE DES MATIÈRES</h3>
+
+<p><a href="#c1">I.</a> La lettre</p>
+
+<p><a href="#c2">II.</a> La chasse</p>
+
+<p><a href="#c3">III.</a> La Fondrière</p>
+
+<p><a href="#c4">IV.</a> Egaré</p>
+
+<p><a href="#c5">V.</a> Un repas dans la prairie</p>
+
+<p><a href="#c6">VI.</a> L'ours gris</p>
+
+<p><a href="#c7">VII.</a> La lutte</p>
+
+<p><a href="#c8">VIII.</a> Vieux amis</p>
+
+<p><a href="#c9">IX.</a> Le plateau</p>
+
+<p><a href="#c10">X.</a> Un combat avec les Mexicains</p>
+
+<p><a href="#c11">XI.</a> L'escalade</p>
+
+<p><a href="#c12">XII.</a> Un renfort</p>
+
+<p><a href="#c13">XIII.</a> Les Comanches</p>
+<br><br>
+<h3>TABLE DES GRAVURES</h3>
+
+<p><a href="#i1">1.</a> Sa robe blanche se détachait sur le fond vert du feuillage <i>Frontispice</i></p>
+
+<p><a href="#i2">2.</a> Le troupeau volait à sa suite.</p>
+
+<p><a href="#i3">3.</a> Le sol était béant comme à la suite d'un déchirement
+produit par un tremblement de terre.</p>
+
+<p><a href="#i4">4.</a> A une distance d'environ six cents pas, je découvris
+cinq magnifiques antilopes.</p>
+
+<p><a href="#i5">5.</a> Devant moi se dressait un animal monstrueux, un de
+ces ours gris.</p>
+
+<p><a href="#i6">6.</a> L'ours avait fait halte au bord du lac.</p>
+
+<p><a href="#i7">7.</a> Je reconnus que quelqu'un s'occupait de panser mes
+blessures et d'y appliquer un bandage.</p>
+
+<p><a href="#i8">8.</a> Nous avions attaché nos chevaux deux à deux, de manière
+à leur faire former un carré.</p>
+
+<p><a href="#i9">9.</a> Ils se courbaient si habilement sur leurs montures qu'ils
+dissimulaient leur corps.</p>
+
+<p><a href="#i10">10.</a> Nous lui liâmes la courroie autour de la taille et le vieux
+trappeur glissa le long de la paroi.</p>
+<br><br>
+<p class="mid">POITIERS.--TYPOGRAPHIE OUDIN.</p>
+
+
+
+
+
+
+<br><br>
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Le cheval sauvage, by Thomas Mayne Reid
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CHEVAL SAUVAGE ***
+
+***** This file should be named 29191-h.htm or 29191-h.zip *****
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+file was produced from images generously made available
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+
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+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
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+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
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