diff options
| -rw-r--r-- | .gitattributes | 3 | ||||
| -rw-r--r-- | 29191-8.txt | 2413 | ||||
| -rw-r--r-- | 29191-8.zip | bin | 0 -> 48964 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 29191-h.zip | bin | 0 -> 881353 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 29191-h/29191-h.htm | 2988 | ||||
| -rw-r--r-- | 29191-h/images/006.png | bin | 0 -> 85365 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 29191-h/images/007.png | bin | 0 -> 5109 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 29191-h/images/015.png | bin | 0 -> 92622 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 29191-h/images/023.png | bin | 0 -> 66064 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 29191-h/images/037.png | bin | 0 -> 72510 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 29191-h/images/043.png | bin | 0 -> 62354 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 29191-h/images/049.png | bin | 0 -> 80307 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 29191-h/images/057.png | bin | 0 -> 79504 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 29191-h/images/069.png | bin | 0 -> 88532 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 29191-h/images/073.png | bin | 0 -> 80703 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 29191-h/images/083.png | bin | 0 -> 115746 bytes | |||
| -rw-r--r-- | LICENSE.txt | 11 | ||||
| -rw-r--r-- | README.md | 2 |
18 files changed, 5417 insertions, 0 deletions
diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/29191-8.txt b/29191-8.txt new file mode 100644 index 0000000..92d34e0 --- /dev/null +++ b/29191-8.txt @@ -0,0 +1,2413 @@ +The Project Gutenberg EBook of Le cheval sauvage, by Thomas Mayne Reid + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le cheval sauvage + +Author: Thomas Mayne Reid + +Release Date: June 21, 2009 [EBook #29191] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CHEVAL SAUVAGE *** + + + + +Produced by Laurent Vogel, Rénald Lévesque and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + + +LE +CHEVAL SAUVAGE + + + + +8e SERIE,--FORMAT PETIT IN-8º. + +POITIERS.--TYPOGRAPHIE OUDIN. + + + + +[Illustration: Sa robe blanche se détachait sur le fond vert du +feuillage.] + + + +LE +CHEVAL +SAUVAGE + +PAR +MAYNE-REID + + + +PARIS +H. LECÈNE ET H. OUDIN, ÉDITEURS +17, RUE BONAPARTE, 17 + +LE + +CHEVAL SAUVAGE + + + + +I + +LA LETTRE. + + +--Dans notre dernière campagne au Mexique, dit le capitaine Worfield en +achevant de rouler sa cigarette, j'avais été dirigé avec ma compagnie +sur un village éloigné où nous devions attendre les ordres du quartier +général. C'était un endroit si triste, si monotone, que de ma vie je ne +me suis autant ennuyé. Las de cette existence uniforme, où le +désoeuvrement tenait toute la place, je finis par demander mon +changement de garnison. Mais les semaines s'écoulaient, et je ne +recevais pas de réponse. Evidemment, mon colonel m'avait oublié, ou bien +il avait ses motifs pour ne pas déférer à mon désir. J'aurais eu tort +après tout de me plaindre de son silence, car ce fut juste à ce moment +qu'il m'arriva une aventure que je vais vous raconter. + +Un matin, comme je prenais le frais sur ma terrasse, on m'apporta une +lettre du propriétaire d'une plantation voisine. Elle était ainsi +conçue: + + «Mon cher Worfield. + + Nous parlions hier du Cheval blanc de la prairie; un de mes + gardeurs de troupeaux vient de m'annoncer qu'il l'a aperçu dans + les grandes pampas qui touchent à ma propriété. Le malheur veut + que je sois cloué au lit et incapable de partir en chasse; mais + vous, qui êtes valide et ne savez comment tuer le temps, + pourquoi n'essaieriez-vous pas de faire main basse sur le plus + beau coursier qu'il y ait au monde? L'homme qui vous remettra ce + billet vous dira où il l'a vu. + + Tout à vous. MANUEL DE FAVIA.» + +Mon parti fut vite pris. Ce n'était pas la première fois que j'avais +entendu conter merveille du Cheval blanc de la prairie. Quel est donc le +chasseur, le trappeur, le marchand porte-balle, le voyageur qui a +parcouru ces vastes Plaines de l'Amérique du Sud sans avoir recueilli +quelque légende fantastique sur ces _mustangs_ dont rien n'égale la +vitesse? Plus rapides que le vent, ils vont par troupes nombreuses, +défiant toute poursuite. Moi-même, j'en avais vu souvent, et j'avais +tenté, mais vainement, de les prendre au lasso. Seulement, celui qu'on +désignait sous le nom de «Cheval blanc de la prairie» avait une +particularité qui le distinguait de tous les autres: il avait les +oreilles noires. Tout le reste de sa robe était blanc, d'une blancheur +de neige fraîchement tombée. + +C'était de cet animal étrange et mystérieux que parlait la lettre de +Manuel. Comment n'aurais-je pas profité de la bonne fortune qui m'était +offerte? Comment ne pas saisir cette occasion peut-être unique de savoir +enfin ce qu'il en était? Le porteur du billet était d'ailleurs tout prêt +à me servir de guide. + +Une demi-heure après, en compagnie du gardeur de troupeaux et d'une +douzaine de mes chasseurs, je passai le fleuve et je m'enfonçai dans les +profondeurs de la forêt qui s'étendait sur l'autre rive. + +Mon escorte se composait de gens qui avaient une longue expérience de la +chasse. J'avais toute confiance en eux, je ne doutais pas un instant de +leur habileté et j'espérais bien trouver avec leur aide la piste que +nous cherchions. Une fois ce résultat acquis, je comptais, pour faire ma +capture, sur la rapidité de ma jument, qui avait fait ses preuves, et +sur ma dextérité à manoeuvrer le lasso. + +Tandis que nous poussions en avant, je communiquai à mes compagnons +l'objet de mon expédition. Presque tous connaissaient le Cheval blanc +par ouï-dire; quelques-uns croyaient bien l'avoir déjà vu dans la +prairie; tous indistinctement se réjouissaient d'avance des émotions que +devait leur réserver une chasse si aventureuse. + +Nous eûmes d'abord à passer entre d'épaisses broussailles, que les +lianes, les épines et les ronces rendaient presque impraticables. Mais +plus loin l'aspect changea et la marche devint plus commode. Les fourrés +étaient plus rares, les éclaircies plus grandes, et les trouées si +rapprochées qu'elles se succédaient presque sans interruption. + +Nous avions fait une traite d'à peu près dix milles sans halte, lorsque +nous tombâmes sur la piste que cherchait notre guide. Nous la suivîmes +quelque temps, et bientôt nous eûmes en vue le troupeau de mustangs. + +Jusque-là, le succès de notre entreprise répondait à nos plus téméraires +espérances. Mais voir une horde de chevaux sauvages et s'emparer du plus +rapide de tous sont deux choses bien différentes. + +La pampa, où paissait le troupeau, avait plus d'un mille d'étendue et, +comme celles que nous venions de traverser, elle était environnée de +forêts. Quelques cavales broutaient paisiblement les herbes courtes; +d'autres chevaux gambadaient, s'ébattaient, se pourchassaient, se +cabraient, ruaient, hennissaient, s'élançaient les uns contre les autres +comme dans un combat, puis partaient au galop, livrant au vent leur +crinière et leur longue queue. Nous étions encore assez loin d'eux, mais +nous pouvions voir de l'endroit où nous nous trouvions très +distinctement la beauté de leurs formes, la souplesse et la vigueur de +leurs membres, l'éclat de leur robe brillant au soleil et trahissant +l'excellence du pâturage. Il y en avait de toutes les couleurs: des +bais, des alezans, des zains, des louvets, des saures, des tourdillés, +des pies, des tavelés, des balzans, des vineux, des truités, des noirs +jais, des gris charbonnés, mouchetés, souris, porcelaine, pommelés, ces +derniers en plus grand nombre. Mais où était le magnifique étalon dont +nous rêvions la conquête? Cette question était sur toutes les lèvres, +car un coup d'oeil nous avait suffi à tous pour constater que le «Cheval +blanc de la prairie» ne se trouvait point parmi le troupeau. + +Nous échangeâmes des regards qui accusaient toute notre déception. +Avait-il abandonné la horde pour promener sa course vagabonde loin de là +dans l'immensité des pampas? S'était-il, au contraire, simplement écarté +du gros de la troupe avec quelques cavales, comme un roi entouré de sa +cour tient ses sujets à distance, et n'avait-il fait que pénétrer dans +une clairière proche de nous pour chercher un tapis de verdure moins +foulé? Notre guide nous assura que, dans ce dernier cas, il ne serait +pas difficile de l'obliger à se montrer. Il suffisait d'effaroucher les +autres cavales, dont les hennissements ne tarderaient pas à l'appeler. + +Ce plan ne pouvait toutefois être mis à exécution qu'à la condition de +cerner le troupeau, car nous avions à craindre qu'il ne partit tout +entier au galop, dans une direction opposée. Nous nous mîmes donc, sans +perdre un instant, à former le cordon autour de la pampa. La forêt nous +servit à merveille pour dérober nos mouvements; et, au bout d'une +demi-heure, l'investissement de la prairie était accompli. + +Les chevaux sauvages continuaient à paître et à s'ébattre sans se douter +qu'ils étaient emprisonnés dans une ceinture et gardés à vue par des +chasseurs déterminés. S'ils en avaient eu le moindre soupçon, ils nous +auraient depuis longtemps échappé, en dépit de toutes nos précautions. +Le cheval sauvage est de tous les animaux qui vivent en liberté le plus +prompt à s'effrayer. Le cerf, l'antilope, le buffle redoutent beaucoup +moins que lui l'approche de l'homme. Le mustang semble connaître et +prévoir le sort qui l'attend, une fois qu'il tombe au pouvoir de son +dompteur. On serait presque tenté de croire que ceux qui parviennent à +s'échapper des plantations et à rejoindre leurs compagnons nomades et +indépendants, leur ont fait le tableau des souffrances et des ennuis qui +accompagnent la domestication. + +Je m'étais moi-même, sans descendre de selle, transporté à l'autre bout +de la prairie, en me chargeant, dès que le cercle aurait été fermé, de +sonner du cor pour épouvanter le troupeau. J'avais porté le cor à mes +lèvres et m'apprêtai à donner le signal, lorsqu'un cri perçant poussé +derrière moi paralysa en quelque sorte mon bras. Je me retournai +vivement. Je me demandai avec stupéfaction d'où venait ce cri, tant il +était étrange, quand il frappa pour la seconde fois mon oreille. Je le +reconnus alors: c'était le hennissement du Cheval blanc de la prairie! + +Tout près de moi, il y avait une clairière étroite, une sorte d'allée +qui conduisait, à une autre prairie. J'y entendais distinctement le +frappement des sabots d'un cheval lancé au galop. Je courus aussi vite +que me le permettaient les gaulis et j'atteignis presque aussitôt le +bord de l'éclaircie. Mais le soleil, qui dardait en ce moment d'aplomb, +m'éblouit au point de m'aveugler. Je fus hors d'état de rien voir. +Cependant, je continuais à entendre le bruit retentissant des sabots et +le hennissement perçant. Je me fis alors une visière de la main et je +parvins à distinguer ce qui se passait à proximité de moi: un magnifique +étalon redescendait au grand galop l'allée et se dirigeait vers le +troupeau. C'était bien le Cheval blanc de la prairie. La majesté de son +port ne me laissait aucun doute à cet égard. Il avait le poil d'un blanc +de neige, les oreilles noires, les naseaux rouges et saillants, les +paturons larges, les jarrets nerveux, les jambes fines, élancées. Il +volait comme une flèche, ne prenant pas un temps d'arrêt, et galopant +tout droit vers le troupeau, qui se mit en mouvement dès qu'il parut, +comme obéissant à un signal. Toute ruse de notre part était maintenant +inutile. L'alarme était donnée. C'était à notre agilité et à nos lassos +de décider de l'issue de la lutte. Dans cette conviction, j'éperonnai ma +jument et je m'élançai dans la plaine. Le hennissement de l'étalon avait +averti mes compagnons. Tous bondirent en même temps hors du bois et se +précipitèrent à la poursuite du troupeau en poussant de grands cris. + +Je n'avais d'yeux que pour le Cheval blanc. Je le suivais ventre à +terre. De temps à autre, en se rapprochant des cavales, il ralentissait +sa course frénétique, se cabrait deux ou trois fois comme pour les +animer d'une nouvelle ardeur, puis reprenait son élan avec un +hennissement formidable et repartait en ligne droite vers l'extrémité de +la prairie, où une large clairière ouvrait la forêt. Le troupeau, volant +à sa suite, avait d'abord formé la file; mais bientôt cet ordre régulier +se trouva rompu, les chevaux les plus rapides devançant pêle-mêle leurs +compagnons dans leur affolement. + +[Illustration: Le troupeau volait à sa suite.] + +La chasse avait quelque chose de ces courses infernales de la mort que +l'on voit dans les gravures de Holbein. Les poursuivants enfonçaient +leurs éperons dans les flancs de leur monture, les poursuivis mettaient +en oeuvre toute la vigueur de leurs jarrets pour s'échapper. + + + + +II + +LA CHASSE. + + +Ma vaillante jument montra bientôt sa supériorité sur les chevaux que +montaient mes compagnons. Je les dépassais l'un après l'autre, et quand +nous fûmes sortis de l'allée pour arriver dans l'autre prairie, je me +trouvais déjà tout proche des derniers mustangs. Quelques-uns étaient de +superbes créatures, et j'aurais certainement, en toute autre +circonstance, été tenté de leur jeter le lasso; mais je ne m'occupais en +ce moment que de les repousser parce qu'ils me barraient le chemin. Ils +n'avaient pas encore franchi toute l'étendue de la seconde prairie, que +j'étais déjà parvenu au premier rang. Les mustangs, se voyant atteints, +se jetèrent à droite et à gauche, fuyant dans toutes les directions. Un +moment après, je n'avais plus devant moi que l'étalon blanc qui me +distançait de plusieurs longueurs, en jetant de temps à autre son +hennissement strident, comme pour me défier et me railler. + +Ma jument n'avait besoin ni de l'éperon ni de la bride. Elle avait le +sentiment de ce que j'attendais d'elle. Très intelligente, elle voyait +le but de sa poursuite, et devinait la volonté de son cavalier. Je la +sentais se soulever sous moi comme eût fait une vague de la mer; ses +pieds touchaient l'herbe, mais ne faisaient que l'effleurer sans s'y +enfoncer, et à chaque obstacle elle redoublait d'énergie. Lorsque nous +fûmes arrivés au bout de la seconde prairie, la distance qui me séparait +du Cheval blanc était déjà bien moins grande; mais alors, tout à coup, +je le vis s'élancer dans un fourré. + +J'étais cruellement désappointé. Cependant je trouvai presque aussitôt +un sentier, et je poursuivis ma course. Mon oreille me servait de guide, +car le mustang faisait craquer les gaulis en poussant plus avant. De +temps en temps, j'apercevais sa robe blanche qui se détachait sur le +fond vert du feuillage. + +Craignant de le perdre de vue, j'avais jeté à ma jument la bride sur le +cou, allant, allant toujours, tantôt pénétrant dans le fourré, tantôt +suivant les sinuosités d'une espèce de sentier. Je ne m'inquiétais guère +des épines et des ronces, et ma jument semblait n'en avoir pas plus de +souci que moi. Souvent un grand arbre nous barrait le chemin ou nous +embarrassait par l'envergure de ses branches. Parfois, j'étais obligé, +pour passer dessous et ne pas avoir le sort d'Absalon, de m'étendre de +mon long sur la selle et la croupe de ma monture. Le mustang en +profitait pour reprendre de l'avance et pour se rire de moi en faisant +éclater son hennissement. + +J'étais impatient de me trouver dans la plaine ouverte. Mon voeu fut +bientôt exaucé, à ma grande satisfaction. Nous entrâmes dans une prairie +entrecoupée d'îlots de bois. Le Cheval blanc y chercha un refuge. Il +avait maintenant sur moi un avantage considérable, car les obstacles que +j'avais eu à surmonter dans le fourré m'avaient beaucoup retardé, et il +était à présent loin de moi. + +Dix minutes après, nous avions dépassé les îlots boisés. Autour de nous +s'étendait la prairie nue à perte de vue. La chasse continua sur ce +terrain uni. Bientôt tous les arbres eurent disparu à nos regards, et +l'oeil n'avait plus d'antre perspective que la verdure de la pampa et le +bleu du ciel. Mes compagnons étaient depuis longtemps restés en arrière. +Les mustangs avaient rebroussé chemin. Dans l'immensité de la plaine, il +n'y avait plus que deux objets mouvants: la forme blanche de l'étalon +qui fuyait, la forme sombre du cavalier lancé à sa poursuite. + +Jamais ma jument n'avait fourni une course plus longue, plus acharnée, +d'un galop plus persistant. Nous avions déjà dévoré l'espace de dix +milles sans que j'eusse eu besoin de donner un seul coup de cravache, +tant l'ardeur de ma courageuse monture était infatigable. La pampa avec +son tapis d'herbe courte offrait une surface unie comme celle de l'Océan +et ne laissait aucun lien de refuge au fugitif qui devait +indubitablement devenir ma proie. En avant donc, en avant! + +L'étalon avait cessé de faire entendre son hennissement de défi. Il +était manifeste qu'il commençait à se fier moins à sa vitesse; celle-ci +paraissait diminuer et ses forces s'épuisaient. Bientôt, il n'y eut plus +entre lui et moi que deux cents pas. J'étais convaincu de mon triomphe. +«Encore un effort! m'écriais-je, comme eût fait un général à ses +troupes, et la victoire est à nous!» + +Je cherchai des yeux mon lasso. Il pendait au pommeau de ma selle, le +bout attaché à un anneau, le noeud libre, les lanières bien en état. Je +levai le bras pour le lancer. Hein! qu'est ceci? Pendant que je +déroulais le lasso, mes yeux s'étaient une minute détachés de ma proie. +Quand je les levai, le Cheval blanc n'était plus là. + +Je serrai d'une main de fer la bride à ma jument, si violemment, qu'elle +plia les genoux et faillit s'abattre. Mon mouvement était d'ailleurs +inutile; le noble animal s'était arrêté de lui-même, paralysé, comme +moi, de stupeur. Où donc était passé l'étalon sauvage? + +Je promenai mes regards sur toute l'étendue de la prairie, quoiqu'il +m'eût suffi déjà d'un seul coup d'oeil pour me rendre compte de la +situation. La prairie était, je le répète, unie comme une table rase, +sans rochers, sans arbres, sans arbustes, sans broussailles. L'herbe +était si courte qu'elle s'élevait à peine de deux pouces au-dessus du +sol. Une couleuvre aurait eu de la peine à s'y cacher. Mais un cheval? +Qu'était-il devenu? J'étais, je vous l'avoue franchement, saisi d'un +indicible sentiment d'effroi, et dans le même moment je sentais ma +jument tressaillir. + + + + +III + +LA FONDRIÈRE. + + +Je n'ai jamais été enclin à la superstition; et pourtant, au moment où +le Cheval blanc de la prairie s'évanouit littéralement, je ne pus +m'empêcher de croire aux sorciers et aux fantômes. Je ne voyais aucune +cause naturelle qui pût expliquer la mystérieuse et soudaine disparition +du mustang. En revanche, je me rappelais d'un coup toutes les histoires +de chasseurs et de trappeurs où le Cheval blanc jouait un rôle de +spectre. Jusqu'alors je m'étais moqué de la crédulité des narrateurs; +mais, à présent, j'étais tout prêt à ajouter foi à leurs récits +merveilleux. Ou bien étais-je victime d'une hallucination? Tout ce qui +s'était passé depuis le matin, la lettre de Manuel, la chasse aux +mustangs, la poursuite de l'étalon, cette longue course effrénée, tout +cela n'était-il qu'un songe? J'allais, pendant quelques secondes, +jusqu'à me persuader que j'avais été dupe en effet d'un rêve; mais je +repris aussitôt conscience de moi-même, de mes actes, des faits +accomplis: j'étais bien en selle, j'avais bien sous moi ma jument +frémissante et en nage; je ma souvenais bien nettement de tous les +incidents de la chasse; je ne pouvais pas mettre en doute que j'avais vu +le Cheval blanc, de mes yeux vu, et il m'était impossible de nier sa +disparition soudaine. + +[Illustration: Le sol était béant comme la suite d'un déchirement +produit par un tremblement de terre.] + +Tout à coup, mon regard se cloua sur une piste fraîche dans l'herbe. Je +reconnus aussitôt que c'était celle d'un cheval, et cette conviction me +fit immédiatement recouvrer la raison et le calme. Si le Cheval blanc +avait été réellement un fantôme, pourquoi donc aurait-il laissé cette +trace derrière lui? Un moment de réflexion me suffit pour me décider à +suivre la piste. Je ramassai la bride que j'avais abandonnée et je +repris ma marche, sans quitter des yeux les empreintes marquées dans le +sol par les sabots du mustang. J'avais fait environ deux cents pas +lorsque brusquement ma jument s'arrêta court. Je me penchai en avant +pour tâcher de découvrir la cause de cette halte inopinée et je poussai +une exclamation qui attestait que le charme était rompu. + +Devant moi, à trente pas environ d'éloignement, se dessinait sur la +prairie une ligne sombre coupant en biais le chemin que je suivais. +C'était, en apparence, une étroite et longue excavation semblable à un +ravin; mais, en me rapprochant, je découvris un creux large et profond, +une de ces fondrières connues dans l'Amérique espagnole sous le nom de +_barrancas_. Le sol était béant comme à la suite d'un déchirement +produit par un tremblement de terre, quoique, suivant toute +vraisemblance, il n'eût été raviné de la sorte que par quelque torrent +subit. La racine que j'avais sous les yeux était partout également +large. Son lit était couvert d'énormes blocs de rocher, ses parois +escarpées et tout à fait verticales. Du côté droit, il était +relativement peu en contre-bas et la pente cessait indubitablement à +proximité de l'endroit où je me trouvais. Du côté gauche, au contraire, +il allait s'approfondissant, à mesure qu'on avançait. + +La disparition du Cheval blanc n'était donc plus un mystère; d'un bond +formidable, il s'était jeté dans le gouffre de plus de vingt pieds de +profondeur, puis, comme l'attestaient visiblement les empreintes de ses +sabots, il avait longé la paroi gauche. L'excavation formait, à peu de +distance de là, un coude. Le fugitif avait tourné ce coin, et j'avais +cessé de le voir. Il était clair qu'il m'avait échappé, qu'il était +inutile de vouloir le poursuivre davantage, que j'en étais pour ma peine +et qu'il ne me restait plus qu'à renoncer à ma chimère. + +Alors, pour la première fois, je réfléchis à la situation qui m'était +faite. J'étais, il est vrai, débarrassé de la crainte que j'avais eue un +instant auparavant; mais ma position était loin d'être agréable. Je me +trouvais à trente milles au mois de ma garnison, et je ne savais comment +m'orienter pour la rejoindre. Le soleil descendait sous l'horizon, et me +fournissait ainsi un point de repère; mais je n'avais pas la moindre +idée de la direction que nous avions prise au départ, et je ne me +rappelais plus du tout si nous avions marché à l'est ou à l'ouest. +Peut-être aurais-je pu me guider en revenant sur mes propres pas dont +les traces devaient exister, mais j'avais remarqué qu'en beaucoup +d'endroits cette piste avait été piétinée et par conséquent détruite par +les mustangs dans leur fuite désordonnée, et je pouvais en conclure +qu'il me serait difficile, sinon impossible, de retrouver les nombreuses +sinuosités que j'avais décrites dans cette longue course au galop. + +Un fait certain, dans tous les cas, c'est qu'il eût été complètement +inutile de rien essayer avant le lendemain matin. Le soleil ne pouvait +tarder de disparaître. La nuit allait tomber dans une demi-heure et +rendrait impossible toute recherche de ma piste. Je n'avais pas d'autres +ressources que de rester où j'étais, en attendant le retour du jour. + +Rester, soit. Mais comment? J'étais tiraillé par la faim et, ce qui +était pis, je mourais de soif. Il n'y avait pas une goutte d'eau dans le +voisinage et je n'en avais pas vu sur tout un parcours de vingt milles. +La course m'avait épuisé, et ma pauvre jument était dans le même état +que moi. + +Je considérai le lit de la ravine et l'interrogeai des yeux aussi loin +que ma vue pût porter. Il était aussi desséché que la prairie, quoiqu'il +fût évident qu'il eût été jadis creusé par un torrent. + +Après quelque réflexion, je me dis que peut-être en longeant la ravine +je finirais par trouver de l'eau. Il était certain, d'ailleurs, que si +je devais en rencontrer quelque part, ce ne pouvait être que dans cette +direction. + +J'avais mis pied à terre. Je remontai en selle et poussai ma jument +jusqu'au bord de l'excavation, que nous suivîmes en dévalant. Le gouffre +s'élargissait de plus en plus, jusqu'à ce que, à un mille de l'endroit +où je l'avais d'abord aperçu, il mesurât une largeur d'au moins +cinquante pieds, quoique ses parois conservassent toujours le même +escarpement. + +Le soleil touchait en ce moment le bord de l'horizon, et le crépuscule +devait apparemment être de peu de durée. Je ne pouvais traverser la +plaine dans l'obscurité, car j'aurais risqué de me jeter avec la jument +dans le gouffre ou de la faire tomber dans quelqu'un des sillons plus ou +moins profonds qui formaient comme des canaux latéraux de la _barranca_. + +Enfin, la nuit tomba presque d'un coup sur la prairie, et je fus +contraint de songer à faire halte sans avoir trouvé de l'eau. J'étais +sûr, en outre, de passer les longues heures de cette nuit sans la +moindre distraction. Et cette certitude m'épouvantait encore plus que +tout le reste. + +Je poussai toutefois encore un peu plus loin, et je fus récompensé de +cette ardeur au delà de toute espérance: mes yeux tombèrent sur une +surface miroitante. J'étais si ému, si ravi de cette découverte que, me +dressant debout sur mes étriers, je poussai un cri de joie, un hourra. +Il était hors de doute que ce miroitement était celui d'un petit lac; +seulement il n'était pas situé là où je cherchai de l'eau dans +l'excavation, mais plus haut, dans la prairie même. Il n'était entouré +ni d'arbustes ni de roseaux, aucune végétation ne croissait sur ses +bords, et sa surface semblait de niveau avec celle de la plaine. + +Impatient autant qu'heureux, je poursuivis mon chemin avec empressement. +Mais je n'étais pas sans perplexité. Si ce n'était qu'un mirage? La +chose était fort possible, et plus d'une fois dans mes excursions +j'avais été le jouet de pareilles illusions. Mais non; les contours du +lac se détachaient nettement sur la prairie, et les derniers rayons +projetés encore par le soleil disparu se reflétaient dans son miroir. + +Instinctivement, je donnai un petit coup de talon à ma jument pour lui +faire accélérer le pas, oubliant qu'elle n'avait pas besoin de cet +aiguillon. Quelle ne fut pas ma stupéfaction, lorsque, au lieu +d'avancer, elle recula, effarée! + +Je baissai la tête pour chercher sur le sol ce qui pouvait avoir causé +cet écart. Il n'y avait déjà plus de crépuscule, mais l'obscurité +n'était pas encore assez profonde pour m'empêcher de reconnaître la +surface de la prairie. La ravine était de nouveau devant moi et coupait +mon chemin. Je remarquai, à mon grand dépit, qu'elle avait brusquement +fait une courbe et que le lac se trouvait maintenant de l'autre côté. Je +ne pouvais, dans l'obscurité, espérer franchir le gouffre. Il était ici +plus profond encore, si profond même que je pouvais à peine distinguer +les fragments de roche qui gisaient dans son lit. A la clarté du jour, +j'aurais été peut-être en état de trouver un passage, mais en ce moment +les ténèbres étaient épaisses, et je dus, en fin de compte, me résoudre +à passer la nuit au lieu où j'étais arrivé, quoique je dusse m'attendre +à peu d'agrément. + +Je mis pied à terre, et après avoir conduit ma jument à quelque distance +de manière à la tenir éloignée du gouffre, je lui enlevai la selle et la +bride et je la laissai paître en liberté, aussi loin que le lui +permettait la longueur du lasso qui la tenait attachée à un piquet que +je fis d'une branche d'arbre. Pour mon compte, je n'avais à m'arranger +que d'une façon toute sommaire. De souper, il n'en pouvait être +question; mais je me résignai bravement à me passer de manger, faisant +de nécessité vertu. La soif me tourmentait davantage et me causait de +réelles souffrances. J'aurais donné tous les chapons du monde pour un +verre d'eau. Mon fusil, ma blouse de chasse, ma poire à poudre, mon +carnier et ma gourde, malheureusement vide, furent déposés à mes côtés; +je m'enveloppai dans une couverture mexicaine que mon domestique avait, +par bonheur, sanglée sur ma selle, et je fermai les yeux pour tâcher de +dormir. + +Je n'y parvins pas de longtemps, tant la soif me torturait. Je me +retournais tantôt sur le côté droit, tantôt sur le côté gauche, tantôt +sur le dos, suivant machinalement du regard la lune qui se dérobait de +temps à autre sous un gros nuage noir. Cependant, au bout de deux +heures, je m'accoutumai en quelque sorte à la soif. Une pluie douce +tomba sur la prairie, et, en me mouillant, calma la fièvre qui +commençait à me brûler le sang. Je cédai enfin à la lassitude et peu à +peu je me plongeai dans le sommeil. + + + + +IV + +ÉGARÉ. + + +Contrairement à mon attente, je dormis paisiblement. Je ne m'éveillai +que lorsque le soleil était déjà levé et montait dans un ciel bleu sans +nuages. L'eau de pluie s'était amassée en abondance dans les creux de la +prairie. Je pouvais maintenant étancher ma soif et laisser ma jument +s'abreuver. Mais alors se renouvelèrent les tiraillements de la faim. Je +n'avais rien mangé depuis la veille au matin, et mon dernier déjeuner, +très frugal, s'était réduit à une tasse de chocolat et deux cuillerées +de confiture. Un homme qui n'a pas l'habitude de faire de longs jeûnes a +déjà, dès le premier jour d'abstinence forcée, une notion des tourments +de la faim. Ces tourments augmentent le second jour, et le troisième ils +ont atteint leur maximum d'intensité. Le quatrième et le cinquième jour, +le corps s'affaiblit, le cerveau commence à souffrir, tandis que les +maux de la faim proprement dite diminuent. Ces remarques ne s'appliquent +naturellement qu'à ceux qui ne sont pas accoutumés à des jeûnes +prolongés. J'ai connu des personnes qui pouvaient s'abstenir de toute +nourriture pendant six jours et ressentaient les effets de cette +privation beaucoup moins que d'autres qui n'avaient jeûné que +vingt-quatre heures. A cette catégorie de jeûneurs appartiennent +notamment les trappeurs et les chasseurs des prairies. + +A peine debout, ma grande préoccupation et mon soin presque unique +furent de chercher à me procurer quelque aliment. Je suivais la plaine +dans toutes les directions. Mon regard ne rencontra rien: aucun être +vivant, aucun corps mort. Je n'avais sous mes yeux que ma jument qui +paissait tranquillement et que je plaignais beaucoup moins que je ne +l'enviais, en voyant le bon repas qu'elle faisait. J'allai jusqu'au bord +du gouffre et y laissai plonger mes yeux. Il avait ici plus de cent +pieds de profondeur et à peu près la même largeur. Ses parois étaient +moins raides, car les rochers qui les constituaient s'étaient effondrés +et lui avaient fait une espèce de rive en pente qu'un piéton pouvait +descendre pour se hisser sur l'autre bord; mais pour un cheval ce +sentier n'était pas praticable. + +J'avais emporté mon fusil, dans l'espoir de découvrir quelque animal +vivant; mais, après avoir marché assez loin dans le sable, je renonçai à +cette recherche. Il me fut impossible de tomber sur la moindre trace +d'un quadrupède ou d'un oiseau, et je retournai tout déconcerté à +l'endroit où je m'étais couché. + +J'arrachai le piquet auquel était attachée ma jument, je la sellai et je +délibérai sur ce que j'avais à faire. Retourner au village où j'étais en +garnison, c'était évident; mais ce point résolu, il restait un autre +problème plus difficile et dont la solution m'avait déjà embarrassé la +veille: comment retrouver le chemin? Mon projet de suivre, en +rétrogradant, ma propre piste n'était plus exécutable, car la pluie +avait fait disparaître cette piste. Je me souvins alors que j'avais +traversé une vaste étendue de terrain léger et sablonneux où les fers de +ma jument n'avaient dû laisser qu'une très faible empreinte, +naturellement effacée par la pluie persistante de la nuit. Je n'avais +d'abord pas fait attention à cette circonstance, mais elle se présentait +maintenant à mon esprit, en me livrant à une véritable angoisse: je ne +pouvais plus en douter, je m'étais égaré. + +Vous qui êtes assis dans votre chambre, cher auditeur, vous attachez +probablement peu d'importance à ce qui vous paraît une contrariété +insignifiante, qu'il vous semble facile de vaincre quand on a un bon +cheval et de bonnes jambes. Il n'y a, croyez-vous, qu'à prendre, comme +on dit, son courage à deux mains, à marcher devant soi en ligne droite, +et l'on finit inévitablement par trouver une issue avec du temps et de +la patience. C'est là évidemment votre théorie et votre opinion; mais en +pratique la chose est moins aisée que vous ne vous l'imaginez. Il est +incontestable qu'en suivant votre méthode et votre tracé d'une facilité +élémentaire on devra toujours aboutir quelque part. Mais ce quelque part +pourrait fort bien n'être en définitive que le point même d'où l'on +s'est mis en route. Croyez-vous que l'on puisse faire à cheval dix +milles en ligne droits dans une prairie mexicaine, dans une pampa, sans +avoir aucun objet, aucun point de repère? Les meilleurs cavaliers se +sont perdus en pareil cas. Il peut se passer bien des jours avant que +l'on parvienne à sortir d'une prairie dont l'étendue dépasse vingt +milles, et il ne faut pas beaucoup de jours à un homme pour succomber. +Du reste, l'esprit s'égare bientôt au milieu de cette immensité +absolument dénudée; et cet égarement, qui est accablant au plus haut +degré, il n'y a que les vieux chasseurs des prairies qui en soient +exempts. Les organes de la vue et de l'ouïe perdent vite leur acuité, +leur ressort, leur force; l'intelligence elle-même s'alanguit et la +volonté se détend. L'énergie des résolutions s'affaiblit rapidement. À +chaque pas que l'on fait, on est en proie au doute, on ne sait si l'on +suit le bon chemin; et n'ayant aucune raison décisive d'y persévérer, on +est tenté à tout moment d'en prendre un autre. Croyez-moi, c'est une +chose affreuse d'être égaré dans les pampas! + +Je pouvais m'en convaincre en ce moment. J'avais déjà en d'autres temps +parcouru la grande pampa; mais c'était la première fois que j'avais le +malheur d'y errer à l'aventure, et mon anxiété était d'autant plus vive +que la faim épuisait presque toutes mes forces. Il y avait d'ailleurs +dans les circonstances qui avaient déterminé cette triste situation +quelque chose de singulier. La disparition de l'étalon, quoiqu'elle fût +due à des causes naturelles, laissait une profonde et étrange impression +dans mon esprit. J'avais beau m'en défendre, le fait que cet animal +réputé mystérieux m'avait entraîné si loin pour m'échapper d'une manière +si extraordinaire, me paraissait se rattacher à quelque pouvoir qui +tenait du prodige. Malgré moi, j'étais ramené à des idées +superstitieuses, mon esprit en faiblissant s'emplissait de conjectures +fantastiques. + +Je luttai cependant contre cet envahissement du découragement et réussis +à rester assez maître de moi pour pouvoir m'occuper de prendre des +mesures sérieuses en vue de sauvegarder ma sécurité. Je compris qu'il ne +me servirait de rien de rester où j'étais. Je savais que je pouvais tout +au moins suivre pendant quelques heures le bon chemin. Le soleil me +tiendrait lieu de guide sûr jusque vers midi; puis j'aurais à faire +halte et à attendre un peu, car sous cette latitude méridionale et à +cette époque de l'année, le soleil est à midi si proche du zénith que le +meilleur astronome ne saurait distinguer le nord du sud. Je calculai que +je serais peut-être en état d'atteindre vers midi la forêt, tout en +sachant que ma position ne s'en trouverait guère meilleure. La nudité de +la plaine n'inspire en effet pas de plus grandes inquiétudes que les +clairières des bois épais qui l'environnent. Dans la forêt, on peut +marcher des jours et des jours sans s'éloigner de plus de dix milles de +son point de départ, et les fourrés, les taillis sont aussi dépourvus de +ressources d'alimentation que la plaine même. + +Telles étaient mes pensées lorsque, après avoir sellé et bridé ma +jument, je promenai mes regards sur la pampa pour choisir la direction +que je voulais prendre et me décider enfin à adopter une résolution. + + + + +V + +UN REPAS DANS LA PRAIRIE. + + +A ce moment, ma vue fut attirée par des objets que je n'avais pas +aperçus jusqu'alors. C'étaient des animaux; mais il aurait été +impossible de dire à quelle espèce ils appartenaient. Il y a des heures +et des époques où dans la prairie la forme et la grandeur des choses +prennent un aspect, des proportions qui trompent: un loup paraît avoir +la taille d'un cheval, et un corbeau perché sur une éminence de terrain +peut se confondre aisément avec un buffle. Ces grandissements sont dus à +des conditions particulières de l'atmosphère, et il n'y a que l'oeil +exercé du chasseur qui puisse, par une entente exacte des rapports du +mirage à la réalité, ramener les objets à leurs dimensions véritables. + +Ceux que j'avais remarqués étaient au moins à trois milles de distance +de l'endroit où je me trouvais, dans la direction du lac, et par +conséquent de l'autre côté du gouffre. Ils m'apparaissaient, au nombre +de cinq, comme autant de fantômes qui se mouvaient à l'horizon. Un +moment, mon attention fut détournée d'eux, je ne me rappelle plus +pourquoi. Lorsque mon regard les chercha de nouveau, il ne les trouva +plus; mais, au bord du lac, à une distance d'environ six cents pas, il +découvrit cinq magnifiques antilopes. Elles étaient si près de l'eau que +leurs formes s'y réfléchissaient, et leur attitude démontrait qu'après +une course rapide, elles venaient de faire halte. Leur nombre répondait, +je le répète, à celui des animaux que j'avais vus déjà dans la prairie, +et j'étais convaincu que c'étaient bien les mêmes. En effet, la vitesse +de ces charmantes créatures égale celle de l'hirondelle. + +La vue de ces antilopes ne fit qu'aiguillonner ma faim. Aussi toutes mes +pensées se concentrèrent-elles sur les moyens de m'en approcher. La +curiosité les avait évidemment attirées vers le lac. Elles avaient dû +apercevoir de loin ma jument et son cavalier, et elles étaient sans +doute accourues au galop pour faire une reconnaissance; mais elles +semblaient encore très craintives, très circonspectes et peu disposées à +venir plus près de nous. + +Le gouffre me séparait d'elles. Si je pouvais réussir à les attirer +jusque-là, elles seraient infailliblement à la portée de mon fusil. +J'attachai mon cheval, et j'employai tous les artifices de séduction que +je pus imaginer. Je me couchai dans l'herbe sur le dos, les jambes en +l'air, mais mon extravagance fut infructueuse: les antilopes +s'obstinaient à ne plus s'éloigner du bord de l'eau. + +Alors je m'avisai que ma couverture avait une couleur très vive, et je +conçus un plan qui, adroitement exécuté, manque rarement de réussir. Je +pris la couverture, je la liai par un bord à la baguette de mon fusil, +après avoir passé celle-ci dans l'anneau supérieur de l'arme, et je +retins la baguette en place avec le pouce de la main gauche. Ensuite, je +m'agenouillai, j'épaulai mon fusil, de telle sorte que la couverture +voyante étalée dans toute sa longueur tombât à terre et formât une +espèce de paravent derrière lequel je pouvais me dissimuler +complétement. Avant d'avoir eu cette idée, j'avais rampé jusqu'au bord +du gouffre, afin d'être le plus proche possible quand les antilopes +viendraient de l'autre côté. Ma manoeuvre fut accomplie dans le plus +grand silence et avec une extrême précaution, car je savais que mon +déjeuner et peut-être ma vie dépendaient du résultat de mon expérience. + +[Illustration: A une distance d'environ six cents pas, je découvris cinq +magnifiques antilopes.] + +Je n'eus pas longtemps à attendre pour avoir la joie de voir les jolies +bêtes donner dans mon piège. Le trait caractéristique de l'antilope, +c'est la curiosité qui est poussée cher ces animaux au plus haut degré. +Tout en étant les plus timides des habitants de la prairie et en +tremblant de tous leurs membres à l'approche d'un ennemi connu, elles +semblent, chaque fois qu'elles se trouvent à proximité d'un objet qui +les intrigue, avoir dépouillé toute leur crainte; ou plutôt le sentiment +de la peur est dominé par celui de la curiosité, et cédant entièrement à +celle-ci, elles arrivent le plus près possible de l'objet inconnu et le +considèrent d'un air ébahi. Le loup de la prairie, dont la ruse +l'emporte même sur celle du renard, connaît cette faiblesse de +l'antilope et la met fréquemment à profit. Il court beaucoup moins vite +qu'elle et s'évertuerait en vain à la poursuivre, mais l'artifice lui +tient lieu de vitesse. Quand le hasard lui fait rencontrer au troupeau +d'antilopes, il se flâtre dans l'herbe, se roule en boule, et tout en +tournoyant ainsi, en se livrant à une série de manoeuvres bizarres, il +se rapproche peu à peu de ses victimes jusqu'à ce qu'il soit assez près +pour n'avoir plus qu'un dernier bond à faire. + +L'éclat de la couverture ne tarda pas à produire son effet. Les cinq +antilopes accoururent au trot, jusqu'au bord du lac, considérèrent un +instant cet objet qui leur paraissait inconnu, puis rebroussèrent +chemin. Presque aussitôt après, elles revinrent en courant, cette fois +apparemment plus confiantes et excitées par la curiosité. Je pouvais les +entendre renâcler tandis qu'elles levaient leurs têtes fines et +élégantes et aspiraient l'air. Par bonheur, j'étais favorisé par le vent +qui soufflait vers moi; autrement elles auraient flairé ma présence et +découvert ma ruse. + +Le troupeau se composait d'un mâle et de quatre femelles, celles-ci se +laissant visiblement guider par leur compagnon, qui semblait diriger +tous leurs mouvements, car elles se tenaient rangées derrière lui, +imitant tout ce qu'elles lui voyaient faire. Tous cinq s'approchèrent +jusqu'à deux cents pas. Mon fusil avait bien cette portée, et je me +préparai à faire feu. Le mâle était le plus proche et mon choix s'arrêta +sur lui. Je visai et lâchai la détente. Dès que la fumée se fut +dissipée, j'eus l'inexprimable joie de voir l'animal étendu sur la +prairie, pantelant et rendant le dernier soupir. A ma grande +stupéfaction, aucune de ses quatre compagnes n'avait été effarouchée par +la détonation. Elles se tenaient près de lui, comme ébahies et +considérant avec pitié leur guide tombé. Ce ne fut que lorsque je me +redressai de toute la hauteur de ma taille qu'elles se retournèrent et +prirent la fuite, volant comme le vent. Deux minutes après, je les avais +complètement perdues de vue. + +Il me restait à savoir comment je franchirais le gouffre. J'examinai +attentivement la pente des parois et je découvris bientôt un endroit +d'où je pouvais me laisser glisser sans avoir trop de risques à courir, +et sans devoir mettre en oeuvre trop d'efforts. Après avoir enfoncé +encore plus solidement en terre le piquet qui retenait ma jument, je +déposai mon fusil sur l'herbe et, ne conservant d'autre arme que mon +couteau de chasse, je me mis à opérer ma descente. Il ne me fallut pas +beaucoup de temps pour toucher fond, et alors je fis l'escalade de +l'autre paroi. Celle-ci était plus raide, mais je pus me cramponner aux +branches des cèdres nains enracinés dans la roche. Je remarquai aussi, +non sans étonnement, que le sentier que je gravissais avait déjà été mis +à profit par l'homme ou l'animal, car la terre répandue sur les saillies +du rocher avait été manifestement foulée et fouillée. Cependant, je +n'accordai qu'un instant de réflexion à cette circonstance; j'étais si +affamé que tout mon esprit était obsédé par une pensée unique: celle de +faire un repas. + +A la fin, j'atteignis le haut du rocher et, m'aidant des deux mains et +des genoux, je me hissai sur la prairie. Deux minutes après, j'étais +penché sur l'antilope que je dépeçai avec mon couteau. Tout autre que +moi aurait peut-être pris le temps de ramasser du bois et de faire du +feu selon la méthode primitive. Mais je ne raisonnai pas: j'avais mon +déjeuner sous la main. Je le mangeai cru, et si vous aviez été à ma +place, cher auditeur, vous auriez fait de même, quand vous eussiez été +le plus délicat des gastronomes. + +Après avoir apaisé les premiers besoins de la faim en dévorant à belles +dents la langue saignante et une couple de côtelettes de l'antilope, je +commençai à me montrer un peu plus difficile, et je me dis que la chair +de l'animal serait bien plus succulente en la faisant rôtir. Je +retournai donc au gouffre pour aller chercher quelques branches de +cèdre. Mais, à peine eus-je fait trois pas que je m'arrêtai, les yeux +hagards, frissonnant et oubliant d'un seul coup mon rôti, tant mon coeur +était serré d'effroi. Devant moi se dressait un animal monstrueux, un de +ces ours gris qui sont les plus terribles de tous les habitants de la +prairie. + + + + +VI + +L'OURS GRIS. + + +L'ours qui venait de faire son apparition soudaine était un des plus +gros de son espèce. Ce n'était pas la première fois que je faisais la +rencontre d'un de ces animaux, dont les moeurs m'étaient connues +parfaitement. Je n'étais pas surpris de le trouver ici. L'ours des +pampas est assez abondant à l'ouest de l'Amérique espagnole, et choisit +de préférence pour séjour les creux des arbres. Plus rarement, il vit en +nomade dans la prairie, pousse à l'est et pénètre jusqu'aux environs du +Mississipi. L'animal que j'avais devant moi avait la fourrure d'un rouge +jaunâtre, les jambes et les pattes noires; mais cette couleur n'est pas +commune à tous les ours généralement appelés gris, car ils varient de +l'un à l'autre sous le rapport de la nuance. Ce qui les caractérise plus +spécialement, c'est la longueur du poil très fourni, le front droit, la +tête large, les yeux jaunes, les grandes et fortes dents à peine à demi +couvertes par les lèvres, les pattes longues et recourbées. + +Lorsque mes yeux tombèrent sur le monstre, il venait de sortir du +gouffre, et c'étaient ses traces que j'avais remarquées en escaladant la +paroi. + +Arrivé dans la prairie, l'ours fit quelques pas en avant pour s'arrêter, +se dressa sur ses pattes de derrière et aspira fortement l'air en +poussant un rugissement. Il demeura quelques minutes dans cette +attitude, en se frottant la tête avec les pattes de devant. + +[Illustration: Devant moi se dressait un animal monstrueux, un de ces +ours gris.] + +Inutile de vous dire que l'aspect de ce commensal imprévu ne me +rassurait guère et m'inspirait une véritable terreur. Si j'avais été à +cheval, et surtout si j'avais eu entre mes jambes ma jument noire, je +n'aurais pas fait plus de cas de l'énorme bête que d'une couleuvre qui +rampe dans l'herbe. L'ours gris est trop lent pour pouvoir se mesurer de +vitesse avec un cheval. Mais j'étais à pied et je savais fort bien que +l'animal me rejoindrait infailliblement, si je prenais la fuite, quelle +que fût mon agilité. Je ne pouvais, d'autre part, pas espérer qu'il +s'abstiendrait de m'assaillir. Je connaissais le caractère de mon ennemi +et je n'ignorais pas que l'ours gris attaque tous ceux qu'il rencontre, +et que, dans toute la faune américaine, il n'y a pas un seul animal qui +ne craigne d'entrer en lutte avec lui. Il n'est pas démontré que dans un +combat avec un lion d'Afrique l'ours gris ne terrasserait point son +adversaire. L'homme lui-même redoute une semblable lutte et le chasseur +monté sur un bon cheval laisse, en règle générale, passer en paix le +«vieil Ephraïm» (c'est le sobriquet que les coureurs de prairies lui ont +donné). Pour le chasseur blanc, l'ours gris vaut, comme force et comme +bravoure, deux Indiens. Pour le Peau-Rouge, la destruction d'un de ces +animaux est un des plus grands traits d'héroïsme. Chez toutes les tribus +indiennes, un collier de griffes d'ours est un insigne de gloire, car +cet ornement n'est porté que par ceux qui ont tué le monstre. + +L'ours gris se jette sur l'animal qui s'offre à lui, sans regarder à la +taille et à la vigueur de son antagoniste. L'élan, le daim, le bison, le +mustang succombent à l'instant sous son étreinte. D'un seul coup de +patte il leur cloue ses griffes dans la chair, comme s'il assénait un +coup de hache, et il peut traîner aussi loin qu'il le veut un buffle qui +a toute sa croissance; il se jette sur l'homme à cheval ou à pied, et +l'on raconte que parfois une douzaine de chasseurs ne parviennent pas à +lui tenir tête. Dix, quinze, vingt balles tirées sur un ours gris ne le +mettent pas hors de combat. Il faut l'atteindre au cerveau ou au coeur +pour lui donner la mort. Il n'est donc pas surprenant qu'un animal qui a +la vie si dure et l'instinct si féroce soit très redouté. Heureusement, +le cheval a sur lui l'avantage de la course et l'homme celui de pouvoir +grimper sur les arbres, l'ours gris, contrairement aux autres, n'ayant +pas cette agilité. Bien des voyageurs dans les pampas, en danger de mort +certaine, n'ont trouvé leur salut que dans cette unique supériorité. + +Aucun de ces détails de l'histoire naturelle de l'ours n'était nouveau +pour moi. Aussi l'on se figure quelles étaient mes angoisses en voyant à +quelques pas de moi un des plus formidables et des plus féroces de ces +fauves dans ces plaines nues où j'étais seul, à pied, et pour ainsi dire +désarmé. Il n'y avait pas un buisson où j'eusse pu me cacher, pas un +arbre sur lequel j'eusse pu me réfugier. Je n'avais pour tout moyen de +défense que mon couteau, car j'avais laissé, vous vous le rappelez, mon +fusil de l'autre côté du gouffre, et je ne pouvais songer à aller le +chercher. En supposant même que j'eusse pu arriver jusqu'au sentier qui +dévalait de la paroi rocheuse, c'eût été une vraie folie que de vouloir +tenter cette descente, car si l'ours n'est pas grimpeur, il n'en avait +pas moins à l'aide de ses longues pattes gravi la pente plus vite que +moi. D'ailleurs, il me barrait le chemin et, pour aller an gouffre, je +devais commencer par me jeter littéralement dans les bras du monstre. + +Un seul regard porté autour de moi suffit pour me démontrer combien ma +situation était désespérée. Je compris qu'il ne me restait d'autre parti +que d'engager un combat à outrance, un combat au couteau. + +J'avais entendu parler des chasseurs qui s'étaient trouvés dans le même +cas, et qui étaient parvenus à triompher d'un ours gris sans autre arme +qu'un couteau, mais après une lutte longue et terrible, et non sans +avoir reçu de cruelles blessures et perdu beaucoup de sang. Tandis que +je réfléchissais aux terribles conséquences d'une semblable entreprise +en quelque sorte inévitable, mon adversaire était retombé à quatre +pattes et, avec un grognement formidable, qui ressemblait à un cri de +guerre, s'avançait vers moi la gueule ouverte. + +J'étais décidé à l'attendre de pied ferme; mais lorsque je le vis +s'approcher, étirant sa longue et maigre échine, montrant ses crocs +jaunes et polis, dardant sur moi le feu de ses yeux, je changeai +subitement d'avis et je pris la fuite. J'espérai que l'ours, alléché par +le festin que lui offrait l'antilope dépecée, s'arrêterait pour dévorer +cette proie; mais mon espoir fut de très courte durée: le monstre ne +jeta qu'en passant un regard sur le cadavre et me suivit de toute sa +vitesse, sans dévier de la ligne droite. + +J'étais expert à la course, et je n'avais peut-être pas à cette époque +de rival dans cet exercice. Je pourrais vous rappeler bien des succès +que je dois à la vélocité de mes jambes; mais à quoi pouvait me servir +de courir en ce moment? Je ne faisais en somme que m'affaiblir pour la +lutte désespérée à laquelle je ne pouvais me soustraire; et la prudence +me commandait de m'arrêter plus tôt d'un coup pour faire face à +l'ennemi. + +Je venais de m'y résoudre et je pivotais déjà sur mes talons, lorsque +mes yeux s'arrêtèrent soudainement sur un objet qui m'éblouit. Sans le +savoir, j'étais arrivé près du lac et me trouvai sur son bord. Le disque +ardent du soleil réfléchi par la surface tranquille de l'eau +m'éblouissait. + +Une nouvelle lueur d'espérance traversa alors mon cerveau. J'étais comme +l'homme qui se noie et s'accroche à un fétu de paille. Le monstre était +maintenant sur mes talons: l'instant d'après, le combat devait +commencer. + +--Pas encore, pas encore! pensai-je. J'aime mieux me battre dans l'eau; +cela me donnera peut-être un avantage; peut-être pourrai-je me dérober +en plongeant. + +Je sautai d'un bond, sans prendre le temps de mesurer mon élan, au +milieu du lac. Je n'avais de l'eau que jusqu'au genou; mais, en me +déplaçant de quelques pas, j'enfonçai jusqu'à la ceinture. + +Alors, le coeur serré, je relevai la tête. Quelle ne fut pas ma joie en +constatant que l'ours avait fait halte au bord du lac et ne semblait pas +se soucier de me suivre! Mon étonnement était encore plus grand que ma +joie, car je savais que l'eau ne pouvait effrayer le vieil Éphraïm, qui +est excellent nageur, et j'en avais vu plus d'un passer des lacs plus +profonds que celui-ci et nager dans un fleuve impétueux contre le +courant. Qu'était-ce donc qui l'empêchait d'avancer? Je ne pouvais le +deviner; mais pour plus de sécurité, je m'éloignai davantage jusqu'à ce +que ma tête seule dépassât. Pendant ce temps, je ne perdais pas un seul +instant de vue mon ennemi. L'ours s'était assis sur ses pattes de +derrière et épiait mes mouvements, tout en continuant à avoir l'air de +ne pas vouloir entrer dans l'eau. Après m'avoir considéré longtemps, il +se remit à quatre pattes et fit au trot le tour du lac, sans doute afin +de chercher l'endroit le plus favorable pour s'y jeter. + +La distance qui nous séparait n'excédait pas deux cents pas, car le lac +n'en avait pas plus de quatre cents de diamètre. L'ours aurait pu +m'atteindre aisément s'il l'avait voulu; mais il paraissait avoir un +motif bien arrêté de ne pas se baigner ce jour-là. + +[Illustration: L'ours avait fait halte au bord du lac.] + +A part la crainte que m'inspirait la présence du monstre, ma position +n'était guère commode. Quoique réchauffée à la surface par le soleil, +l'eau était glaciale et mes dents commençaient à claquer. Par moments, +l'ours semblait dépouiller ses hésitations et prêt à nager vers moi, car +il s'arrêtait brusquement, allongeait la tête au-dessus de l'eau, +balançait ses avant-mains comme pour s'élancer; puis il se ravisait, se +reculait et reprenait sa course autour du lac. Ce manège se continua +durant une heure. De temps à autre, il poussait sa pointe à quelque +distance dans la prairie, puis revenait s'asseoir au bord de l'eau, +comme s'il avait pris le parti de me guetter. J'espérais qu'il passerait +de l'autre côté, et me laisserait ainsi gagner le gouffre; mais il +s'obstinait pour ainsi dire à déjouer mon plan, comme s'il avait lu ma +pensée dans mes yeux. + +Je commençais à perdre courage, le froid me paralysait. Cependant je ne +bougeai pas. A la fin je fus récompensé de ma constance. L'ours avait +fait une nouvelle échappée dans la prairie; cette fois il remarqua +l'antilope. Je le vis bientôt s'arrêter, puis relever la tête, tenant +dans sa gueule le reste de l'animal qu'il traîna jusqu'au gouffre. Une +minute après, il avait disparu. + + + + +VII + +LA LUTTE. + + +Je fis quelques brassées, puis, me redressant, je marchai prudemment et +atteignis en grimpant le bord sablonneux. Tremblant de tout mon corps et +ruisselant d'eau, je demeurai immobile, ne sachant ce qu'il me restait à +faire. J'étais sorti du côté opposé du lac, craignant un brusque retour +de l'ours. Il pouvait fort bien s'être contenté de porter l'antilope +dans sa caverne et reprendre fantaisie de venir à ma recherche. Ces +animaux ont l'habitude d'enfouir leur butin ou de le cacher dans leur +retraite. D'ailleurs, il ne lui fallait que quelques minutes pour +dévorer l'antilope. + +J'étais indécis. Fuir en ce moment ne me dispensait point de retourner +sur mes pas pour rentrer en possession de ma jument et de mon fusil, car +il m'était impossible de me risquer dans la prairie à pied. Au reste, +j'aimais trop ma monture pour pouvoir songer à l'abandonner, à la +laisser en péril. Plutôt que de me séparer d'elle, j'aurais vingt fois +risqué ma vie. Mais comment la rejoindre? Le seul chemin qui pût me +conduire jusque-là passait par le gouffre, et celui-ci était occupé par +mon ennemi. + +Il ne me restait qu'une seule chance, ou, pour parler plus exactement, +une seule hypothèse favorable. Peut-être, en continuant de suivre le +gouffre, trouverais-je plus loin un autre passage? + +Je réfléchissais à ce projet et j'allais me décider à l'exécuter, +lorsque j'eus un tressaillement d'horreur. L'ours venait de reparaître. +Seulement il n'était plus du côté où je me trouvais. Il avait escaladé +l'autre paroi du gouffre et s'avançait maintenant vers l'endroit où +paissait ma jument. Le monstre, debout, la gueule ouverte, se préparait +à fondre sur sa proie. J'avais attaché la pauvre bête à quatre cents pas +environ du gouffre, et le lasso qui la retenait avait près de vingt +yards de long. A la vue de l'ours, la jument avait fui aussi loin que la +lanière le lui permettait; elle ruait, se cabrait et hennissait +d'épouvante. + +L'ours se précipita vers elle. Mon coeur battait violemment. Le monstre +était maintenant si proche qu'il n'avait plus qu'à étendre les pattes +pour la saisir. La jument fit un bond désespéré et décrivit au galop un +cercle dont le lasso formait le rayon, tandis que l'ours courait d'un +point à l'autre pour tâcher de s'en emparer. + +Cette scène se prolongea durant quelques minutes sans que la situation +relative des deux adversaires se trouvât sensiblement modifiée. Déjà +j'avais l'espoir que l'ours, de guerre lasse, renoncerait à ses vaines +tentatives, et abandonnerait la partie, d'autant plus que la jument lui +avait adressé plusieurs ruades qui avaient effrayé l'agresseur, quand +tout à coup le spectacle changea, et la lutte prit une autre tournure. +L'ours avait déjà été fouetté à différentes reprises par le lasso; au +lieu de l'écarter, il le saisissait et le tirait à lui avec les dents et +avec les griffes. Je crus d'abord qu'il voulait l'arracher ou le rompre +en le mordant; mais j'eus bientôt la conviction qu'il usait d'un autre +artifice: à chaque fois qu'il le reprenait, il se laissait couler, sans +le lâcher, de manière à se rapprocher de plus en plus de sa victime qui +poussait de véritables cris de terreur. + +Je ne pus supporter plus longtemps la vue de ce pénible tableau. Je me +souvins à ce moment qu'après avoir abattu l'antilope j'avais déposé mon +fusil sur l'herbe, à peu de distance du cheval. Je courus sans réfléchir +davantage jusqu'au gouffre, je dévalai de la paroi avec affolement, +j'escaladai l'autre bord sans m'arrêter, je saisis mon fusil et je +m'élançai vers le lieu du combat. + +J'arrivai juste à temps. L'ours n'avait pas encore atteint sa proie, +mais il n'était plus qu'à trois ou quatre yards d'elle. + +Je m'approchai, visai et tirai. Le lasso se déchira comme si ma balle +l'avait coupé, et la jument partit au galop dans la prairie en jetant un +hennissement sauvage. + +J'avais, comme je le constatai dans la suite, atteint l'ours, mais à un +endroit peu vulnérable, et ma balle semblait n'avoir produit aucun effet +sur lui. En réalité, c'était la jument qui, par un effort suprême, avait +rompu elle-même son attache et avait ainsi recouvré sa liberté. + +En somme, je n'avais fait qu'offrir au monstre un autre adversaire. Il +parut le comprendre, car, à peine le cheval soustrait à sa convoitise, +il courut sur moi avec un hurlement de rage. Dans ces conditions, il ne +me restait pas d'autre alternative que d'accepter le combat à outrance, +car je n'avais plus le temps de recharger mon fusil. J'assénai à l'ours +un furieux coup de crosse, puis je lançai mon arme au loin et, tenant +des deux mains crispées mon couteau, je le plongeai de toute la longueur +de la lame dans le corps de mon ennemi. L'instant d'après, je me sentis +saisir et étreindre, les griffes acérées du fauve me déchiraient la +chair pénétrant d'une part dans ma hanche, de l'autre dans mon épaule, +tandis que ses énormes crocs brillaient sous mes yeux. Par bonheur, mon +bras droit était resté libre. Je retirai mon couteau et l'enfonçai entre +les deux côtes de mon adversaire avec la force surhumaine que donne le +désespoir. Alors nous tombâmes tous deux, roulant sur le sol. Je vis un +flot de sang jaillir de la poitrine de l'ours, et je me félicitai de +l'avoir percé au coeur. N'écoutant plus que ma frénésie, je portai coup +sur coup au monstre qui ne me lâchait point. Je sentais qu'il +m'étouffait, ses griffes me labouraient les chairs, ses crocs hideux +cherchaient ma tête que je renversai de mon mieux en arrière, son +souffle me passait sur le visage, et je ne cessais de jouer du couteau. +L'herbe était inondée de sang, dans lequel je baignais en me débattant; +mais mes mains faiblissaient peu à peu, mes yeux se voilaient; à la fin +une secousse horrible ébranla toutes les cavités de mon cerveau; tout +tournoya autour de moi: je m'évanouis. + + + + +VIII + +VIEUX AMIS. + + +J'avais complètement perdu connaissance; et ce ne fut que longtemps +après que je pus me convaincre, en recouvrant mes sens, que je vivais +encore. Mes blessures me faisaient un mal atroce. Je reconnus que +quelqu'un s'occupait de les panser, et d'y appliquer un bandage; il +avait la main rude, mais mes prunelles clouées sur les siennes y +lisaient la douceur et la bienveillance. Qui était-il? D'où venait-il? +Qu'était devenu mon redoutable antagoniste? + +J'étais couché sur le dos, les regards fixés sur le ciel bleu et +n'apercevant autour de moi, quand je les baissais, que l'herbe verte; à +mes côtés se tenaient debout des hommes armés, un peu plus loin des +chevaux. En quelles mains étais-je tombé? Mes idées étaient encore très +confuses; mais en les rassemblant autant que possible, je me persuadai +que je ne pouvais avoir affaire qu'à des amis, qui m'avaient sans doute +arraché aux griffes du monstre. Soudain, je ne vis plus rien, j'eus une +nouvelle défaillance et je perdis toute conscience de moi-même. + +[Illustration: Je reconnus que quelqu'un s'occupait de panser mes +blessures et d'y appliquer un bandage.] + +J'ignore combien de temps dura ce second évanouissement; mais en +revenant à moi je me sentis mieux, il me sembla que mes forces +renaissaient lentement. Je remarquai que le soleil touchait à son +déclin, mais une peau de buffle attachée à deux piquets empêchaient ses +rayons de tomber sur moi. J'étais étendu sur ma couverture, ma tête +reposait sur ma selle, et une seconde peau de buffle me couvrait les +jambes; à proximité de moi flambait un feu devant lequel j'aperçus très +distinctement deux hommes. L'un était debout, appuyé sur son fusil, les +yeux fixés sur la flamme. C'était le type du chasseur des prairies. Il +avait au moins six pieds de haut, le corps robustement charpenté, la +physionomie énergique, mais pleine de bonté. L'autre était assis sur une +souche, le visage tourné vers moi. Il s'occupait d'achever son repas en +mangeant à petites bouchées une tranche de viande qu'il venait sans +doute de faire rôtir. Son costume se composait d'une espèce de blouse, +d'une culotte, de guêtres, le tout en peau de daim, sale, crasseux, +couvert de boue. Sa peau, qu'on voyait paraître à travers plusieurs +trous de ses vêtements, avait l'air tannée. Il n'avait pas de chemise, +et sa coiffure consistait en un bonnet de peau de chat dont la couleur +s'harmonisait avec le reste de son accoutrement. Ses traits dénotaient +qu'il ne devait pas être loin de la soixantaine. Ils étaient fort +expressifs: le nez en bec d'aigle; les yeux petits, noirs, perçants; les +cheveux ras, d'un noir de jais, les oreilles--chose +étrange--complètement absentes. J'avais vu cet homme, bien des années +auparavant, tel que je le voyais en ce moment. La première fois que mon +regard l'avait rencontré, je l'avais aperçu assis exactement dans la +même attitude, près d'un feu de bois, faisant rôtir sa viande et la +mangeant. Je le reconnus tout d'abord: c'était le vieux Ruben, un des +plus fameux chasseurs de la prairie. Son compagnon, plus jeune que lui, +s'appelait Bill Garey. Tous deux, également ardents et habiles à la +chasse, étaient inséparables. + +Mon coeur se remplit de joie en retrouvant ces deux héros des pampas. Je +savais que j'étais avec des amis, et j'allais leur témoigner toute ma +reconnaissance et mon bonheur, lorsque mes yeux s'arrêtèrent sur le +groupe de chevaux. Je poussai un cri et me dressai sur mon séant. Il y +avait parmi ces montures la cavale de Ruben, le grand et vigoureux +rubican de Garey, et, jugez de ma joie: ma propre jument. C'était une +surprise à laquelle je ne m'attendais pas, car je n'espérais plus revoir +l'excellente compagne de mon aventure. Mais ce n'était pas la vue de ma +jument qui m'avait arraché une exclamation de stupéfaction, c'était la +présence d'un autre animal bien connu: d'un quatrième cheval. N'étais-je +pas une fois de plus le jouet d'une hallucination? Mes yeux ne se +plaisaient-ils point à me tromper, mon imagination ne prenait-elle point +plaisir à me bercer d'une illusion? Non, c'était bien une réalité. Je ne +pouvais en douter; ce port superbe, cette robe soyeuse, ces oreilles +noires dressées, tout en un mot trahissait le Cheval blanc de la +prairie. + +Mon émotion était telle qu'après avoir un instant contemplé le noble +animal, je me renversai en arrière, ma tête heurta lourdement le pommeau +de ma selle, et je m'évanouis de nouveau. Mais cette troisième syncope +fut d'assez courte durée. Entretemps les deux hommes s'étaient approchés +de moi et s'entretenaient de mon état. + +--Ruben, Garey! dis-je faiblement en tendant la main. + +--Ohé! s'écria le plus âgé des deux, vous voilà enfin revenu à la vie, +jeune homme. Il est vrai que vous revenez de loin. Enfin tant mieux. Ne +vous alarmez pas; vos forces vous reviendront. Le tout était d'en +réchapper. + +--Prenez une gorgée d'eau-de-vie, dit l'autre en approchant sa gourde de +mes lèvres. + +--Je vois que vous vous souvenez de nous, continua Ruben. + +--Parfaitement, mes amis, parfaitement. + +--Et moi aussi je ne vous ai pas oublié, dit Garey; vous m'avez un jour +sauvé la vie, et ces services-là ne s'effacent point de la mémoire. + +--Je crois que vous m'avez bien rendu la pareille, répondis-je, vous +m'avez débarrassé de cet ours. + +--De l'un des ours, oui, dit Ruben; mais vous avez réglé vous-même le +compte de l'autre. Il vous a fallu jouer rudement du couteau, avant que +le gaillard ait perdu la partie. Heureusement pour vous, nous sommes +arrivés juste à temps pour vous délivrer de l'autre. + +--Comment! de l'autre! Il y en avait donc deux? + +--Regardez de ce côté! voilà deux peaux, si je ne me trompe. + +Je suivis le geste du trappeur, et près du feu je vis en effet deux +fourrures d'ours fraîchement écorchés. + +--Mais je n'ai eu affaire qu'à un seul? dis-je. + +--Et c'était bien assez, répliqua Ruben. Il n'y a pas beaucoup d'hommes +qui demeurent en vie après une querelle vidée avec le vieil Ephraïm. + +--J'ai donc tué l'ours? + +--Eh! oui, jeune homme; et vous pouvez vous flatter d'avoir fait la +besogne tout seul. Quand Bill et moi nous sommes accourus à votre +secours, il n'y avait plus à tirer un coup de fusil. L'ours était mort, +aussi mort que son patron, le deuxième fils de Joseph. Mais vous ne +valiez pas beaucoup mieux. Vous étiez tous deux également immobiles, vos +bras étreignant le monstre, ses pattes vous étouffant, votre sang se +confondant et formant autour de vous une mare de plusieurs yards de +long. Vous n'aviez positivement plus assez de sang dans le corps pour +offrir un déjeuner passable à une sangsue. + +--Et l'autre ours? + +--Il est sorti du gouffre, comme Bill venait de partir pour aller à la +poursuite du Cheval blanc. J'étais accroupi près de vous quand je vis +apparaître la hure du monstre. C'était évidemment la femelle du vieil +Ephraïm. La vieille venait voir pourquoi son vieux tardait à rentrer au +logis. Je pris mon fusil et j'envoyai à la commère une balle dans +l'oeil. Elle n'eut pas la politesse de dire merci et se coucha pour ne +plus se relever. Ils voyagent maintenant ensemble dans les prairies +heureuses. Voyez-vous, jeune homme, je ne suis pas docteur, et Bill n'a +pas plus de diplôme que moi; mais je m'entends assez aux blessures pour +savoir que vous ne pouvez en ce moment pas plus bouger que si vous étiez +réellement mort. Donc, pas un mouvement, et écoutez nos conseils. Vous +avez été rudement malmené, je ne vous le cache pas; mais il n'y a pas de +danger grave; tout ce qui vous manque, c'est le sang, et il faut +nécessairement attendre qu'il vous en vienne d'autre. Allons, encore un +bon coup d'eau-de-vie. Laissons-le maintenant reposer, Bill: il a besoin +de silence et il nous reste à finir notre beefsteak d'ours. + +J'aurais voulu avoir d'autres explications, mais je savais qu'il était +inutile d'insister; pour le vieux Ruben, chose dite était chose +irrévocable. Je fus bien obligé de me ranger à son avis et de ne pas +contrarier sa volonté. + + + + +IX + +LE PLATEAU. + + +Je m'endormis bientôt et je ne me réveillai que vers minuit. Le froid +s'était considérablement accru, mais j'étais bien emmailloté dans ma +couverture, et la peau de buffle tendue derrière moi contribuait à +m'abriter. En rouvrant les yeux, je me sentis réconforté. Le feu était +éteint. Très probablement les deux trappeurs avaient jugé bon de prendre +cette précaution pour ne pas attirer par ses lueurs les Indiens qui +rôdaient aux alentours. La nuit était sereine. Je voyais distinctement +mes deux compagnons et les quatre chevaux qui paissaient. Garey dormait. +Je m'adressai à Ruben qui faisait la garde et était assis près de moi. + +--Comment se fait-il, lui demandai-je, que vous m'ayez trouvé? + +--Nous avons suivi votre piste. + +--Depuis où? + +--Bill et moi nous étions campés dans l'un des îlots du bois quand nous +vous vîmes passer au galop derrière le Cheval blanc, comme si vous aviez +eu tous les diables d'enfer à vos trousses. Je vous reconnus du premier +coup d'oeil, et Bill me dit: «Voilà l'Américain qui m'a sauvé la vie +dans la montagne.» Je voyais que vous aviez une bonne monture, mais je +savais aussi que vous donniez la chasse au plus rapide des mustangs de +toute la prairie, et je dis à Bill: «Ils en ont pour un long temps de +galop, et ce jeune homme pourrait finir par s'égarer à ce jeu, +suivons-le.» Quand nous rentrâmes dans la prairie, vous vous étiez +éclipsé, mais vous aviez laissé votre piste derrière vous. Seulement la +nuit tomba avant qu'il fût possible de vous rattraper. Le lendemain +matin, la pluie avait presque complètement effacé la piste, et nous +mîmes plusieurs heures à la retrouver près du gouffre. Nous étions sur +le point d'y descendre, quand nous aperçûmes votre jument qui détalait +dans la prairie sans selle ni bride. Nous courûmes dans cette direction, +et, en nous rapprochant, nous vîmes à terre quelque chose que votre +brave bête semblait flairer. Ce quelque chose, c'était vous et le vieil +Ephraïm qui dormiez tous les deux dans les bras l'un de l'autre, comme +deux bébés au berceau. Nous crûmes d'abord que c'en était fait de vous; +mais un examen plus attentif nous convainquit que vous étiez simplement +en syncope. + +--Mais comment avez-vous pris le Cheval blanc? + +--Le gouffre est obstrué, barré complètement à une assez bonne distance +d'ici par des roches élevées. Nous savions cela. Bill suivit la piste du +mustang, lui jeta le lasso et le mena ici. Voilà, jeune homme, toute +l'histoire. + +--Et le Cheval blanc, dit Garey en se levant, est à vous, capitaine. +Sans la course que vous lui avez fait faire et qui l'a épuisé, il +n'aurait pas été possible de le prendre. + +--Merci, mille fois merci, non pour le cadeau, mais pour le service +impayable que vous m'avez rendu. Je vous dois la vie. Sans vous j'aurais +succombé. + +Tout s'expliquait. Au cours de la conversation, j'appris que les deux +trappeurs avaient l'intention de prendre part à notre expédition +militaire contre le Mexique. Les traitements barbares qu'ils avaient eu +à subir lorsque le hasard les avait fait tomber entre les mains des +soldats mexicains--les oreilles coupées en témoignaient--avaient fait +d'eux des ennemis acharnés de cette nation, et la guerre qui venait +d'éclater leur fournissait l'occasion tant de fois désirée d'assouvir +leur vengeance. Sans faire aucune objection, ils se déclarèrent prêts à +entrer dans ma compagnie et à me servir, l'un d'éclaireur ou d'espion, +l'autre de guide. + +Comme mes blessures, quoique nombreuses et profondes, n'étaient pas +dangereuses, mes forces me revinrent rapidement, grâce aux remèdes +intelligents et à la sollicitude des deux trappeurs expérimentés. Au +bout de trois jours, je fus en état de me remettre en selle. + +Nous nous dirigeâmes alors vers le village où j'étais en garnison, mais +sans reprendre mon ancienne piste. Mes compagnons connaissaient une +route meilleure où nous étions sûrs de trouver de l'eau, ce qui, dans +une excursion à travers les pampas, est le point le plus important. Le +ciel était gris, le soleil invisible, et nous courions le danger de nous +écarter de la bonne voie. Pour éviter ce péril, mes deux amis +fabriquèrent une boussole de leur invention. Ils plantèrent une branche +d'arbre en terre, et attachèrent au haut un morceau de peau d'ours. +Après avoir arrêté la direction que nous avions à suivre, ils +enfoncèrent dans le sol un autre bâton également pourvu d'un morceau de +peau d'ours, et le fixèrent à plusieurs centaines de pas du premier. A +mesure que nous avancions, nous regardions de temps à autre derrière +nous, car nous savions que nous continuions à marcher en ligne droite +aussi longtemps que le premier et le plus éloigné des deux bâtons +disparaissait derrière l'autre. Quand les deux points noirs représentés +par la peau d'ours furent hors de portée de notre vue, nous +recommençâmes l'opération; et le procédé ainsi répété de mille en mille +nous conduisit vers midi jusqu'à un bois entrecoupé d'allées et de +pelouses. Nous marchâmes près d'une demi-heure dans l'épaisseur du +taillis, et nous arrivâmes au bout d'un mille à l'entrée d'une prairie +qui différait visiblement de la plaine que nous avions laissée derrière +nous. Elle appartenait à ce genre de pampas que dans la langue des +chasseurs on désigne sous le nom de «prairie fleurie», parce qu'au lieu +d'être couverte d'herbes, elle est semée de fleurs et d'arbustes +florissants. Au lieu de la traverser, nous en longeâmes la lisière et +nous atteignîmes peu de temps après un ruisseau. Nous n'avions, à vrai +dire, pas fait beaucoup de chemin, mais mes guides craignaient qu'en +espaçant trop nos étapes, la fatigue de la course ne me donnât la +fièvre; ils décidèrent donc de camper en cet endroit, d'y passer la nuit +et de ne reprendre notre voyage que le jour suivant. On attacha les +chevaux au bord du ruisseau, après leur avoir enlevé leurs selles. Ruben +alla à la chasse, Garey à la pêche, tous deux me laissant prendre un +repos dont j'avais encore bien besoin. Un daim tué par Ruben et les +poissons pris par Garey nous firent un excellent souper; et après avoir +passé toute la nuit à dormir d'un sommeil paisible, je me levai le +lendemain matin, complètement rétabli. + +Nous déjeunâmes des restes du daim, nous sellâmes nos chevaux et nous +nous dirigeâmes vers une haute colline qui dominait la plaine. Mes +compagnons connaissaient bien la topographie de cette région. Nous +devions longer le pied de cette colline, pousser une dizaine de milles +plus loin et arriver enfin au but de notre course. J'avais souvent +considéré cette hauteur de ma terrasse, qui me servait généralement +d'observatoire; et comme sa configuration m'intéressait, je m'étais +promis de la visiter à la première occasion. Elle offrait l'aspect +singulier d'une armoire gigantesque dressée debout sur la prairie. Ses +côtés étaient parfaitement d'aplomb et perpendiculaires à son sommet, +dont le niveau, exactement horizontal, formait une surface parallèle à +la plaine. + +Ces collines dont la cime ressemble à une table plane portent au Mexique +le nom de «plateaux tabulaires». Quelquefois, la distance qui sépare +deux hauteurs de ce genre est de plusieurs centaines de milles; mais le +plus souvent elles se trouvent rapprochées par groupes comme un jeu de +quilles colossales portant un pavois, toutes d'égale élévation et +couvertes, en général, à leur cime d'une végétation nettement distincte +de celle de la plaine environnante. + +En nous approchant de cette singulière éminence, nous vîmes qu'elle +perdait beaucoup de son caractère marquant et que sa forme de +parallélipipède régulier s'éloignait considérablement de la symétrie +géométrique. Des contreforts étroits partaient des flancs du rocher, et +en plusieurs endroits les lignes droites se brisaient. Ce qui paraissait +indéniable, c'est que le sommet du plateau était inaccessible, car ses +parois figuraient des murs escarpés de cinquante pieds de haut que, dans +l'opinion de mes compagnons, aucun homme n'avait jusqu'alors escaladés. + + + + +X + +UN COMBAT AVEC LES MEXICAINS. + + +Nous n'étions plus qu'à un mille du pied de ce plateau, lorsque Garey +s'écria tout à coup: «Alerte! voilà les Indiens!» + +En même temps, il montra de la main la hauteur que contournaient en +venant au-devant de nous une troupe de cavaliers. + +Mes deux amis avaient serré la bride et fait halte. Je suivis leur +exemple; et tous trois bien plantés en selle, nous attendîmes, observant +l'étrange apparition. + +Les cavaliers étaient au nombre de douze. Il était évident qu'ils +marchaient sur nous en ligne droite. + +--Si ce sont des Indiens, dit Garey après un instant de silence, ce sont +des Comanches. + +--Et si ce sont des Comanches, ajouta Ruben, ils suivent le sentier de +la guerre et ont de mauvais desseins. Ayez l'oeil sur vos fusils. + +Ce conseil fut écouté sans objection. Nous savions que si les arrivants +étaient réellement des Comanches, nous devions nous attendre à un combat +acharné. Nous mîmes donc pied à terre, nous abritant derrière nos +chevaux, et nous attendîmes l'approche de l'ennemi. + +Nous étions depuis quelques minutes dans cette position, lorsque Ruben +s'écria: + +--Si ce sont là des Indiens, je veux bien être un nègre: ces gaillards +sont barbus et ils ont la peau jaune. Ce sont des Mexicains. + +[Illustration: Nous avions attaché nos chevaux deux à deux, de manière à +leur faire former un carré.] + +Cette affirmation n'était pas de nature à nous rassurer, car nous +n'ignorions pas que les Mexicains nous étaient pour le moins aussi +hostiles que les Comanches. Les douze cavaliers semblaient d'abord ne +pas nous avoir aperçus; mais lorsqu'ils eurent le soleil derrière eux, +ils purent, sans être éblouis, nous voir parfaitement. Alors ils firent +halte à leur tour et se préparèrent à l'attaque. Malgré l'inégalité du +nombre, nous pouvions nous mesurer avec nos ennemis. Mes compagnons +étaient de ceux dont le fusil ne ratait jamais, qui ne tiraient jamais +au jugé et qui ne lâchaient la détente qu'en sachant à coup sûr où leur +balle devait frapper. Je pouvais par conséquent me persuader que si les +cavaliers nous attaquaient, il n'y en aurait que neuf qui se +rapprocheraient de nous à une portée de pistolet, et dans cette approche +il n'y avait pas de quoi nous effrayer: nous y étions préparés; j'avais +un revolver à six coups dans ma ceinture, Garey avait le sien et Ruben +une paire de pistolets dont il saurait faire bon usage. + +--Seize coups, et les couteaux au pis aller! s'écria Garey avec un +accent de triomphe, quand nous eûmes inspecté rapidement nos armes. + +Les ennemis restaient toujours en place, et leur chef allait et venait +devant leur front de bataille, comme s'il voulait, par sa harangue, leur +inspirer du courage. De notre côté, nous n'étions pas restés inactifs; +nous avions attaché nos chevaux deux à deux d'un côté par la tête, de +l'autre par la queue, de manière à leur faire former un carré dont le +grand rubican de Garey figurait le front et dont nous occupions +l'intérieur. Ainsi postés, nous n'avions plus qu'à surveiller les +mouvements de nos adversaires qui ne pouvaient voir que nos têtes et nos +pieds. + +A la fin, les cavaliers, obéissant à un signai de leur chef, fondirent +sur nous au galop. Lorsqu'ils ne furent plus qu'à trois cents pas, ils +firent halte de nouveau et nous crièrent: + +--Que craignez-vous? Nous sommes des amis. + +--Au diable des amis de cet acabit, répondit Ruben. Vous nous prenez +donc pour des imbéciles? Tenez-vous à distance ou, sur mon âme, le +premier qui se trouvera à ma portée, sera un homme mort. + +Les cavaliers renoncèrent alors à toute dissimulation, l'un d'eux se +détacha du groupe, lança d'un coup d'éperon son cheval au galop et +décrivit autour de nous un grand arc de cercle. Lorsqu'il se fut éloigné +d'une vingtaine de pas de ses compagnons, il fut suivi d'un second qui +répéta la manoeuvre, puis d'un troisième, d'un quatrième, d'un +cinquième, qui tournoyèrent l'un derrière l'autre autour de nous. +Aussitôt nous changeâmes notre plan de défense en nous postant dos à +dos, de telle sorte que chacun de nous couvrait de son arme un tiers du +cercle. Les cinq cavaliers firent deux fois au galop le tour de notre +carré, en se rapprochant sans cesse de nous, pendant qu'ils +déchargeaient leurs mousquets. Ils s'éloignaient ensuite en continuant +le même mouvement, rejoignaient le gros de leur troupe, échangeaient +leurs armes contre d'autres toutes chargées et revenaient, toujours en +galopant, nous assaillir. En même temps, ils se courbaient si habilement +sur leurs montures qu'ils nous dérobaient presque tout leur corps et +nous enlevaient ainsi toute occasion de tirer sur eux. Nous aurions pu, +il est vrai, tuer leurs chevaux, mais c'eût été dépenser sans grande +utilité notre poudre et nos balles, car nous ne pouvions songer à +recharger nos armes. A la première fusillade, toutes les balles avaient +passé par-dessus nos têtes et la cavale de Ruben avait reçu une blessure +insignifiante. Mais la seconde décharge de l'ennemi nous fit plus de +mal. Garey fut atteint par une balle qui lui arracha une partie de sa +blouse de chasse en lui éraflant l'épaule. Une autre balle rasa la tête +de Ruben. + +[Illustration: Ils se courbaient si habilement sur leurs montures qu'ils +dissimulaient leur corps.] + +--Nous ne pouvons rester plus longtemps spectateurs de l'attaque sans y +répondre, dis-je. Qu'en pensez-vous, camarades? + +--Nous devons faire une sortie, répondit Garey: c'est notre seul moyen +de salut. Remontons à cheval et lançons nos bêtes ventre à terre dans la +prairie. + +--A quoi bon? objecta Ruben en hochant la tête. Le capitaine s'en +tirerait peut-être; mais pour toi et moi il n'y a pas ombre de chance. +Ils rattraperaient ma cavale en cinq minutes, et ton rubican n'a pas à +se vanter de ses jambes. + +--Tu te trompes, répliqua Garey. Tu peux monter l'étalon blanc et +laisser ta cavale en liberté, ou me céder le Cheval blanc et prendre mon +rubican. Mais il est absurde de nous croiser les bras et de nous laisser +fusiller comme un buffle dans un parcage. Qu'en dites-vous, capitaine? + +--Je crois, repartis-je en désignant d'un coup de tête le plateau, que +nous devons gagner au galop la colline et nous y adosser. L'ennemi ne +pourra plus alors nous tourner; et, avec les chevaux devant nous, il +nous sera plus facile de lui tenir tête. + +--Le jeune homme a raison, interrompit Ruben. Nous n'avons pas une +seconde à perdre, ils vont bientôt revenir à la charge. + +Nous détachâmes rapidement nos montures, nous sautâmes en selle et nous +partîmes comme des traits. Derrière nous volait au triple galop toute la +bande, criant et vociférant; mais nous avions l'avance et nous +atteignîmes heureusement le rocher. Puis d'un bond nous fûmes à terre, +et nous appuyant contre la paroi granitique, tenant nos chevaux devant +nous, nos fusils braqués sur l'ennemi, nous attendîmes. + + + + +XI + +L'ESCALADE. + + +Pour le moment nous étions en sûreté. Les Mexicains ne pouvaient plus +passer derrière nous et ils n'osaient se risquer de front à portée de +nos armes. Toutefois, nous nous trouvions encore dans une position +extrêmement critique, car les ennemis, auxquels étaient venus vers le +soir se joindre un renfort de six cavaliers armés également de +mousquets, semblaient décidés à nous bloquer toute la nuit et à nous +obliger, faute de vivres, à capituler. + +Tandis que, perdu dans de sinistres pensées, je restais en observation, +j'aperçus dans le rocher une crevasse longitudinale qui montait en +s'élargissant et en s'approfondissant vers le sommet de la colline. +C'était un sillon creusé probablement par les eaux de pluie en découlant +du plateau le long de la paroi perpendiculaire. Quoique l'escarpement du +rocher fût partout également abrupt, ce sillon offrait néanmoins une +inclinaison marquante; et, après l'avoir inspecté soigneusement du +regard, j'acquis la conviction qu'un homme habile à grimper pourrait, en +le remontant, arriver jusqu'au plateau même. Il y avait, en effet, dans +le rocher, certaines saillies qui pouvaient servir d'appui au pied, et +çà et là croissaient dans les fentes des pousses de cèdre rampant, dont +celui qui ferait l'escalade pourrait s'aider. + +Sans hésiter, je communiquai ma découverte à mes compagnons. Tous deux +s'en montrèrent fort réjouis et déclarèrent, après un bref examen, le +chemin très praticable. Mais dans quel but grimper là-haut? Nous +n'avions aucune perspective de pouvoir descendre de l'autre côté. +D'ailleurs, si nous étions sûrs d'échapper à toute attaque, une fois +arrivés au plateau, nous étions tout aussi certains de n'y pas trouver +d'eau, et la soif était pour nous plus redoutable encore que les +Mexicains. En outre, tant que nous restions au pied de la colline, nous +gardions nos chevaux qui pouvaient nous servir à fuir et, dans un cas +extrême, nous pourrions les manger. Mais faire l'ascension de la +hauteur, c'était nous condamner à les perdre. Aussi la lueur d'espoir +qui nous était apparue un moment s'évanouit-elle presque aussitôt. + +Jusqu'alors Ruben ne s'était pas prononcé. Il restait pensif, appuyé sur +son long rifle. Lorsqu'il eut gardé cette attitude pendant plusieurs +minutes sans dire une parole, un sourire éclaira sa rude physionomie: + +--Combien de yards a ton lasso, Bill? demanda-t-il. + +--Vingt, répondit Garey. + +--Et le vôtre, jeune homme? + +--Au moins autant, peut-être un peu plus. + +--Très bien, dit-il d'un air satisfait; avec mon lasso cela fait une +longueur de cinquante-six yards. Il est vrai qu'il y a à décompter les +noeuds, mais nous avons par contre nos brides en sus. Écoutez donc mon +idée. D'abord nous grimpons là-haut, dès qu'il fait assez noir pour ne +pas être aperçus; nous emportons nos lassos et nous les lions bout à +bout; si la courroie n'est pas assez longue, nous y attachons nos +brides. L'ennemi, nous croyant toujours aux aguets, n'osera pas +s'approcher de nos chevaux qui n'auront rien à craindre jusqu'au jour. +Pendant ce temps, nous attachons notre lanière de soixante mètres +environ à un arbre et nous nous laissons descendre tout doucement de +l'autre côté de la colline. Une fois dans la prairie, nous pendons nos +jambes à notre cou, nous filons en droite ligne sur la garnison du +capitaine, nous y faisons lever une demi-douzaine de ses meilleurs +tireurs, et tous montés à cheval nous revenons à la colline, nous +tombons sur les Mexicains endormis et nous leur administrons la plus +belle volée qu'ils aient reçue depuis le commencement de la guerre. + +Nous nous empressâmes, Garey et moi, de donner notre acquiescement à ce +plan, et il ne nous fallut pas longtemps pour ne faire qu'une seule +lanière de nos trois lassos et pour attacher solidement nos chevaux, de +manière à les empêcher de bouger de place; cela fait, nous attendîmes la +nuit. + +Ruben ne s'était pas trompé dans ses prévisions. La nuit, qui tomba +bientôt, fut aussi ténébreuse que nous pouvions la souhaiter. D'épais +nuages noirs couvrirent tout le firmament, un orage s'annonça, et déjà +quelques grosses gouttes de pluie mouillaient nos selles. Tout à coup un +éclair embrasa tout le ciel et illumina la prairie comme si l'on avait +allumé des milliers de torches. Cette circonstance nous était +défavorable: un seul sillon lumineux pouvait révéler tout notre plan aux +ennemis. + +--Bah! dit Ruben après avoir considéré le ciel; nous grimperons entre +deux éclairs. + +Il avait à peine achevé de parler que pour la seconde fois un véritable +incendie s'alluma dans le ciel et projeta sur l'immensité de la prairie +des reflets si intenses que nous pûmes distinguer aisément les boutons +des habits de nos adversaires. + +Pendant ce temps, Garey s'était noué le lasso par un bout autour des +reins et avait commencé l'escalade. Il avait atteint à peu près la +moitié de la hauteur à gravir, lorsque la plaine s'illumina de nouveau. +Je levai les yeux et le vis sur une saillie, le corps collé contre le +rocher, les bras en l'air. Tant que dura le feu du ciel, il resta dans +cette attitude immobile. Mes regards anxieux interrogeaient les +mouvements des cavaliers; mais aucun d'eux ne bougeait; ils n'avaient +rien vu. + +Un nouvel éclair me permit d'inspecter le rocher. La forme humaine avait +disparu. Il n'y avait plus que la ligne noire du lasso, qui pendait du +haut du plateau, et qu'on eût pris pour une crevasse. Garey était arrivé +jusqu'au sommet de la colline, sain et sauf. + +C'était mon tour. Il ne me fut pas difficile, en me tenant à la lanière, +de monter d'une saillie à l'autre; et avant que l'éclair eût reparu, +j'avais rejoint le plus jeune de mes compagnons. + +Cinq minutes après, Ruben était avec nous; alors nous enroulâmes la +lanière et nous cherchâmes un endroit pour opérer notre descente. + + + + +XII + +UN RENFORT. + + +Parvenus à l'autre bord du plateau, nous rattachâmes la lanière à un +arbre. Ruben, qui était le plus léger et le plus leste de nous trois, +devait descendre le premier. Nous lui liâmes la courroie solidement +autour de la taille, et le vieux trappeur glissa le long de la paroi, +tandis que Garey et moi nous laissions couler doucement le lasso. + +Nous avions lâché à peu près les trois quarts de notre corde, et déjà +nous nous félicitions du succès de notre expérience, lorsqu'à notre +grande épouvante, la courroie cessa brusquement de se tendre et ressauta +avec une secousse qui nous jeta tous les deux sur le dos. Dans le même +instant, nous entendîmes un craquement, suivi d'un cri perçant. Nous +bondîmes sur nos pieds et nous nous empressâmes de tirer la corde à +nous: elle était légère comme une ficelle et remonta sans difficulté. La +chose était claire: la courroie était rompue et notre pauvre camarade +avait fait une chute effroyable. Saisis de terreur, nous nous +agenouillâmes, nous rampâmes jusqu'au bord extrême du plateau, nous nous +penchâmes à mi-corps par-dessus, au risque de nous précipiter nous-mêmes +dans le vide. Nous plongeâmes les yeux dans l'espace qui s'étendait +au-dessous de nous, essayant autant que possible de percer les ténèbres. +Nous écoutâmes, l'oreille tendue, le coeur affreusement serré. Pas un +bruit ne se fit entendre. Oui, nous eussions été heureux de percevoir +une plainte, un gémissement, qui nous eût annoncé que Ruben vivait +encore; mais tout était silencieux; peut-être gisait-il horriblement +mutilé au pied de la colline. + +A la fin, nous entendîmes des voix d'hommes. Elles venaient bien de la +base du rocher, juste au-dessous de nous; mais au lieu d'une voix il y +en avait deux, et ni l'une ni l'autre n'était celle de notre ami. A la +clarté d'un sillon lumineux qui courut à ce montent dans le ciel, nous +reconnûmes deux cavaliers qui se mouvaient le long du rocher. Nous les +vîmes très distinctement; mais, contrairement à notre attente, nous +n'aperçûmes pas le corps de notre compagnon. L'embrasement du firmament +fut d'assez longue durée pour nous donner parfaitement le temps de voir +tout ce qui se passait au-dessous de nous. Ruben n'était pas là. +Etait-il tombé au pouvoir de l'ennemi? Il ne se serait pas rendu sans +résistance et nous aurions entendu ou une détonation ou un cri. + +Cependant les deux cavaliers causaient à voix haute, et, dans le silence +de la nuit, leurs paroles montaient jusqu'à nous assez distinctement +pour nous laisser comprendre ce qu'ils disaient. + +--Tu t'es trompé, criait l'un avec impatience, tu n'auras entendu que +l'aboiement d'un loup. + +--Je vous répète, capitaine, répliqua l'autre avec humeur, que c'était +une voix d'homme. + +--Alors il faut que ce soit l'un des nôtres qui ait crié de l'autre côté +du rocher, car de ce côté-ci il n'y a personne. Retournons au camp. + +Les pas des chevaux nous apprirent qu'ils s'éloignaient; ce fut pour +nous un grand soulagement de savoir que notre camarade n'avait pas été +fait prisonnier. + +[Illustration: Nous lui liâmes la courroie autour de la taille et le +vieux trappeur glissa le long de la paroi.] + +Mais qu'était-il devenu? Par où était-il passé? Avait-il rampé plus loin +après sa chute, ou se trouvait-il toujours à proximité de la colline? + +Comme il nous importait de suivre les mouvements des deux cavaliers, +nous tendîmes avidement l'oreille, épiant l'occasion de les apercevoir. +Nous nous étions de nouveau agenouillés et suspendus au-dessus du vide. +Un éclair nous les montra: ils étaient arrêtés pour interroger les +alentours, et attendaient comme nous une traînée lumineuse. + +--Nous pouvons les désarçonner, chuchota Garey. + +J'hésitai à me ranger à cet avis, sans pouvoir me rendre compte de mes +scrupules. + +Tout à coup un éclair sillonna la nue. Les cavaliers étaient à portée de +nos fusils. Nous les couchâmes en joue. Sans dire un mot, j'avais suivi +l'opinion de Garey. + +A ce moment, quand déjà nous avions le doigt sur la gâchette, nous +relevâmes tous deux comme d'un commun accord notre arme. C'est que nous +avions tous deux en même temps aperçu le même objet dans la prairie, et +que cet objet n'était autre que notre ami Ruben. + +Il était couché dans l'herbe de tout son long, les bras et les jambes +étendus, le visage collé contre terre. De la hauteur où nous étions, +nous eussions pu le prendre pour la peau d'un jeune buffle ainsi étalée +pour la faire sécher, mais nous ne nous trompions pas: c'était bien le +vieux trappeur dans son costume de peau de daim. L'endroit où il se +trouvait n'était guère à plus de cinq cents pas du rocher; mais +quoiqu'il nous fût très facile de le voir, il devait échapper +complètement aux regards des deux cavaliers, car nous les entendîmes, à +notre grande joie, dès que la nuit se fut replongée dans l'obscurité, +regagner leur camp. A peine étaient-ils partis qu'un éclair projeta sa +vive lumière sur la prairie. La peau de daim n'était plus là: notre +camarade avait donc pu se dérober heureusement. + +Pour la première fois depuis que nous avions rencontré les Mexicains, +nous respirâmes librement; et, le coeur léger, nous retournâmes à +l'endroit où nous étions montés sur le plateau. Tant que j'avais pu +craindre que ma dernière heure ne fût arrivée, le sort de ma jument et +du Cheval blanc n'avait eu, je l'avoue, qu'une part très accessoire dans +mes préoccupations. L'homme est ainsi fait que lorsqu'il est en danger +de mort, il ne songe plus qu'à sa conservation personnelle. Mais +maintenant que j'avais la conviction de survivre à cette périlleuse +aventure, l'égoïsme faisait place à des sentiments plus généreux, et je +souhaitais ardemment de conserver non seulement ma propre monture, mais +aussi l'excellent et beau mustang, qui avait été pour moi la cause de +tant d'anxiété. + +Cependant les éclairs étaient devenus moins intenses et ne se +succédaient plus qu'à des intervalles éloignés. Ce fut dans un de ces +intervalles de calme que nous entendîmes à quelque distance des pas de +chevaux. Il y a une différence très sensible entre le pas d'un cheval +qui porte un cavalier, et celui d'un cheval qui n'a pas cette charge. +L'habitant des prairies ne s'y trompe que fort rarement. Mon compagnon +m'assura que les chevaux dont nous entendions l'approche étaient montés. + +Nos ennemis mexicains avaient dû les entendre comme nous: deux d'entre +eux partirent au galop pour opérer la reconnaissance; nous pûmes nous en +rendre compte par l'ouïe, car l'obscurité était trop grande pour nous +permettre de voir à plus de trois yards devant nous. Nous ne restâmes +pas longtemps dans l'incertitude sur les intentions des arrivants: ils +échangèrent avec les Mexicains des appels et des salutations amicales, +et leurs chevaux hennirent en signe d'assurance. + +En ce moment, les éclairs nous vinrent en aide. Nous vîmes avec effroi +que l'ennemi avait reçu un renfort d'au moins trente hommes. + +Vers minuit, l'orage cessa tout à fait. Une lumière plus douce, plus +constante, succéda aux lueurs sinistres et intermittentes de l'éclair: +la lune s'était levée et montait rapidement dans le ciel à l'orient. +Quelques étoiles scintillaient à travers les nuages qui ne s'étaient pas +dissipés, mais roulaient avec plus de vitesse. + +Nous étions couchés à plat dans les broussailles. Les cavaliers ne +pouvaient nous apercevoir, tandis que nous distinguions parfaitement +toute la troupe qui avait fait halte, les uns fumant, les autres +causant, d'autres chantant. + +Après que nous les eûmes observés pendant quelque temps en silence, +Garey me quitta pour explorer le plateau et pour surveiller la prairie +du côté d'où nous attendions du secours. + +Il était à peine parti depuis deux minutes qu'une forme sombre attira +mon attention vers la plaine. Il me sembla que c'était un homme couché +sur le sol et se cachant dans l'herbe, exactement comme avait fait le +vieux Ruben. Pendant quelque temps un nuage assombrit la plaine en la +couvrant d'un voile noir; mais, quand le nuage fut passé, la figure +étrange n'était plus où je l'avais vue d'abord. Elle s'était rapprochée +des cavaliers, tout en gardant la même attitude qu'auparavant. Elle +n'était plus qu'à deux cents pas des Mexicains; mais un buisson de +hautes herbes paraissait la dérober à leurs yeux. Au bout de quelque +temps, cette vision, dans laquelle je finis par reconnaître +distinctement un Indien nu, avait complètement disparu. + +Tandis que je continuais attentivement de regarder dans la même +direction, sondant des yeux la plaine, je remarquai, non plus une seule, +mais plusieurs figures fantastiques, qui se dessinaient vaguement sur la +lisière de la prairie. J'écarquillai les yeux et je vis que c'étaient +des cavaliers; mais je fus surpris de constater qu'ils ne marchaient pas +côte à côte en rangs serrés, mais l'un derrière l'autre en longue file. +Les hommes de ma compagnie n'observaient jamais cette manoeuvre quand +ils avaient à passer dans d'étroits défilés ou dans des sentiers de la +forêt: ce n'était donc pas eux. + +Une minute après, tous mes doutes étaient dissipés: c'étaient une bande +de guerriers indiens qui suivaient la piste de guerre. + + + + +XIII + +LES COMANCHES. + + +Les nuages qui cachaient la lune ne se désagrégèrent qu'au bout d'un +quart d'heure. Alors, à mon grand étonnement, je vis un grand nombre de +chevaux sans cavaliers dans la prairie. C'était apparemment un troupeau +de mustangs, arrivés là pendant l'obscurité. Quant aux Indiens, ils +n'étaient plus là. Je voulus chercher mon compagnon pour lui faire part +de ce qui se passait, lorsqu'en me levant je constatai qu'il était à +côté de moi. Il avait fait en rampant le tour du plateau, et n'ayant +rien découvert, il était revenu se convaincre si les Mexicains n'avaient +pas bougé. + +--Ohé! s'écria-t-il quand ses yeux tombèrent sur les chevaux. En voici +bien d'une autre: un troupeau de mustangs! Les Mexicains ne les ont donc +pas vus? Très drôle, très drôle, par Belzé... + +Son exclamation fut interrompue par un vacarme qui partit tout à coup de +l'endroit où étaient postés les Mexicains. Nous les vîmes, un instant +après, sauter tous en selle et se mettre en mouvement. Nous crûmes +d'abord qu'ils avaient aperçu les chevaux sauvages et que cette +découverte avait provoqué leur brusque départ. Mais nous reconnûmes +bientôt que c'étaient nous-mêmes qui étions cause de leur alarme, car +ils accouraient tous ensemble vers le rocher, et en poussant des cris +sauvages, ils déchargèrent sur nous leurs mousquets. Nous eûmes un +moment quelque peine à comprendre ce qui avait pu nous trahir, mais un +regard d'inspection nous fournit aussitôt la solution de l'énigme. La +lune était montée dans le ciel vers son point culminant, et les ombres +projetées par la colline s'étaient graduellement raccourcies. Tandis que +nous considérions les mustangs, nous avions commis l'imprudence de nous +lever, et nos propres ombres s'étaient profilées sur la prairie sous les +yeux de nos ennemis. Ceux-ci n'avaient eu qu'à lever la tête pour voir +où nous étions. + +Nous nous agenouillâmes à l'instant sur les broussailles et nous +saisîmes nos fusils. En ce moment un nuage passa sur la lune et déroba +la plaine à nos regards. Mais nous n'eûmes pas longtemps à attendre pour +être tirés d'incertitude. Des hurlements épouvantables ébranlèrent tous +les échos. On eût dit des vociférations démoniaques jaillissant du fond +des enfers. Il n'y avait pas à s'y méprendre: ceux qui poussaient ces +affreux rugissements étaient des Indiens. + +--C'est le cri de guerre des Comanches! dit Garey. Hourra! Les Indiens +sont tombés sur les Mexicains! + +Au milieu des clameurs, nous entendions les pas rapides des chevaux +faisant trembler sous eux la plaine. Tout à coup la lune se dégagea des +nuages. Les mustangs étaient maintenant montés. Sur chacun d'eux se +dressait le buste nu d'un Indien dont les tatouages offraient un aspect +d'horreur. Les Mexicains ne pouvaient soutenir l'attaque; à peine +eurent-ils le temps de décharger leurs mousquets. Aucun d'eux ne +s'occupa de recharger son arme. La plupart la jetaient aussitôt après +avoir tiré et fuyaient alors en désordre. Toute la troupe tourna le dos +aux Peaux-Rouges et longea au grand galop le pied du rocher. Les Indiens +poursuivaient les fuyards sans perdre de vitesse et en les accablant de +sinistres imprécations. Garey et moi nous nous précipitâmes vers l'autre +bord du plateau. Les deux partis couraient par petits groupes. Il n'y +avait pas deux cents pas de distance entre le premier rang des +Peaux-Rouges et le dernier des Mexicains. Les sauvages ne cessaient de +pousser leur cri de guerre, tandis que les autres galopaient dans le +plus profond silence. Tout à coup un cri d'effroi partit de la troupe +des Mexicains. Ce cri annonçait évidemment un événement. En même temps +nous les vîmes faire halte. + +Le motif de cette conduite extraordinaire ne nous demeura pas longtemps +inconnu. A trois cents pas environ des Mexicains, s'avançait vers eux au +galop une troupe de cavaliers. Les pas pesants de leurs chevaux nous +apprirent bientôt quels étaient les nouveaux arrivants. D'ailleurs, +leurs cris, qui ne ressemblaient point à ceux des Mexicains ni à ceux +des Indiens, ne nous laissaient aucun doute à cet égard. + +--_Ahead! ahead[1]!_ répétaient-ils en éperonnant leurs montures. + +[Note 1: En avant! En avant!--Interjection qui n'est employée que par +les Américains des États-Unis.] + +--Hourra! hourra! s'écria Garey de toutes ses forces. Ce sont vos +hommes, capitaine. + +Les Mexicains effrayés, à l'aspect de ces nouveaux ennemis sur lesquels +ils ne comptaient pas, restaient indécis. Ils crurent d'abord qu'ils +avaient affaire à une seconde bande de Peaux-Rouges; mais une volée de +balles leur prouva que leurs adversaires étaient des soldats +disciplinés; et, tournant bride à gauche, ils s'enfuirent dans la +prairie. + +Alors, les Indiens, pour leur couper le passage, prirent une direction +de biais. Nos hommes, qui pendant ce temps s'étaient rapprochés, +imitèrent de leur côté cette manoeuvre. Un instant après, ils étaient +aux prises avec les sauvages. + +La lune, qui ne projetait plus qu'une clarté mourante, s'ensevelit tout +à coup dans les nuages. Garey et moi nous ne vîmes donc rien du combat; +mais nous entendions le choc des combattants, le cri de guerre des +Peaux-Rouges, les clameurs de nos hommes, la fusillade, les décharges +successives des révolvers, le cliquetis des sabres et des lances, les +hennissements des chevaux, les lamentations des blessés. Nos angoisses +ne durèrent pas plus d'un quart d'heure. Au bout de ce temps, le combat +cessa. Quand la lune reparut, tout était retombé dans le silence. Sur la +prairie gisaient pêle-mêle des hommes et des chevaux. Au loin, vers le +sud, fuyaient les Mexicains. Un hourra triomphal nous annonça que la +victoire était restée aux nôtres. + +--Bill, es-tu là? cria tout à coup une voix que nous reconnûmes. + +--Me voici! répondit Garey. + +--Eh bien, que t'en semble? Les Indiens ont reçu leur tripotée, quant +aux Mexicains, ils ont mieux aimé ne pas l'attendre et ils ont détalé, +les lâches. + +C'était Ruben qui parlait. + +L'engagement avait été même moins long que nous ne l'avions supposé. Des +deux côtés l'impétuosité de l'attaque avait été telle que personne +n'avait rechargé son arme après le premier coup de feu. Le cri de guerre +des Indiens devait avoir semé l'épouvante parmi les Mexicains, car le +sol était jonché de leurs mousquets et de leurs lances. + +Mais, quoique de courte durée, le combat avait causé des pertes +sérieuses aux Mexicains et aux Peaux-Rouges. Huit des premiers, seize +des derniers avaient succombé; malheureusement mes hommes ne s'en +étaient pas tirés tout à fait sains et saufs. Deux d'entre eux, atteints +par les lances des Comanches, étaient tombés morts. Une douzaine environ +avaient été plus ou moins grièvement blessés par les fusils des +sauvages. + +Les Indiens, comme l'avait fort bien reconnu Garey à leur cri de guerre, +étaient en effet des Comanches, qui avaient dessein de piller une ville +mexicaine de l'autre côté de Rio-Grande, à une centaine de milles de ma +garnison. Leurs éclaireurs avaient aperçu les cavaliers mexicains, dont +les chevaux harnachés d'argent, les uniformes et les couvertures de drap +fin, les guêtres garnies de boutons d'argent et les mousquets avaient +excité la convoitise des Peaux-Rouges, qui s'étaient décidés à les +surprendre. Nous apprîmes tous ces détails d'un de leurs guerriers qui +était tombé blessé en nos mains. Un interrogatoire plus précis le fit +reconnaître pour un Mexicain capturé par une tribu indienne, à laquelle +il s'était associé pour échapper au supplice que ces sauvages infligent +à leurs prisonniers. + +Ruben avait atteint mon village sans encombre. Il avait rapporté +sommairement à mon lieutenant ce qui était arrivé et le danger que je +courais. Dix minutes après, une cinquantaine de mes hommes étaient +partis, sous la conduite du vieux trappeur, dans la direction de la +colline. S'ils n'étaient pas arrivés à temps, les Indiens nous auraient +probablement débarrassés des Mexicains; mais, dans ce cas, nous aurions +perdu nos chevaux. + +Nous opérâmes notre descente à l'aide du lasso, et quand nous eûmes +rejoint Ruben et que nous nous fûmes embrassés d'une étreinte vraiment +fraternelle, nous remontâmes en selle. Moins d'une heure après, je +prenais une délicieuse tasse de café sur ma terrasse avec mes deux +compagnons d'aventures, et nos émotions n'étaient plus que des +souvenirs. + +C'est ainsi que j'entrai en possession du Cheval blanc, le plus beau +mustang qui, de mémoire d'homme, ait foulé la pampa mexicaine. + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + +I. La lettre +II. La chasse +III. La Fondrière +IV. Egaré +V. Un repas dans la prairie +VI. L'ours gris +VII. La lutte +VIII. Vieux amis +IX. Le plateau +X. Un combat avec les Mexicains +XI. L'escalade +XII. Un renfort +XIII. Les Comanches + + + + +TABLE DES GRAVURES + + +1. Sa robe blanche se détachait sur le fond vert du feuillage. +_Frontispice_ + +2. Le troupeau volait à sa suite. + +3. Le sol était béant comme à la suite d'un déchirement produit par un +tremblement de terre. + +4. A une distance d'environ six cents pas, je découvris cinq magnifiques +antilopes. + +5. Devant moi se dressait un animal monstrueux, un de ces ours gris. + +6. L'ours avait fait halte au bord du lac. + +7. Je reconnus que quelqu'un s'occupait de panser mes blessures et d'y +appliquer un bandage. + +8. Nous avions attaché nos chevaux deux à deux, de manière à leur faire +former un carré. + +9. Ils se courbaient si habilement sur leurs montures qu'ils +dissimulaient leur corps. + +10. Nous lui liâmes la courroie autour de la taille et le vieux trappeur +glissa le long de la paroi. + + + + +POITIERS.--TYPOGRAPHIE OUDIN. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Le cheval sauvage, by Thomas Mayne Reid + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CHEVAL SAUVAGE *** + +***** This file should be named 29191-8.txt or 29191-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/9/1/9/29191/ + +Produced by Laurent Vogel, Rénald Lévesque and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +http://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. Of course, we hope that you will support the Project +Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +keeping this work in the same format with its attached full Project +Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning +the copyright status of any work in any country outside the United +States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate +access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently +whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the +phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project +Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, +copied or distributed: + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +from the public domain (does not contain a notice indicating that it is +posted with permission of the copyright holder), the work can be copied +and distributed to anyone in the United States without paying any fees +or charges. If you are redistributing or providing access to a work +with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the +work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 +through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the +Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or +1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided +that + +- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is + owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he + has agreed to donate royalties under this paragraph to the + Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments + must be paid within 60 days following each date on which you + prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax + returns. Royalty payments should be clearly marked as such and + sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the + address specified in Section 4, "Information about donations to + the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm + License. You must require such a user to return or + destroy all copies of the works possessed in a physical medium + and discontinue all use of and all access to other copies of + Project Gutenberg-tm works. + +- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any + money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days + of receipt of the work. + +- You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg-tm works. + +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm +electronic work or group of works on different terms than are set +forth in this agreement, you must obtain permission in writing from +both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael +Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the +Foundation as set forth in Section 3 below. + +1.F. + +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +public domain works in creating the Project Gutenberg-tm +collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic +works, and the medium on which they may be stored, may contain +"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual +property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a +computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by +your equipment. + +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal +fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +DAMAGE. + +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium with +your written explanation. The person or entity that provided you with +the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a +refund. If you received the work electronically, the person or entity +providing it to you may choose to give you a second opportunity to +receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy +is also defective, you may demand a refund in writing without further +opportunities to fix the problem. + +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO +WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be +interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +provision of this agreement shall not void the remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit http://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card donations. +To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/29191-8.zip b/29191-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..0378a5c --- /dev/null +++ b/29191-8.zip diff --git a/29191-h.zip b/29191-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..6b4e07f --- /dev/null +++ b/29191-h.zip diff --git a/29191-h/29191-h.htm b/29191-h/29191-h.htm new file mode 100644 index 0000000..b0adc49 --- /dev/null +++ b/29191-h/29191-h.htm @@ -0,0 +1,2988 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html> +<head> + <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=ISO-8859-1"> + <title>The Project Gutenberg eBook of Le cheval sauvage, par Mayne Reid</title> + + +<style type="text/css"> +<!-- + +body {margin-left: 10%; margin-right: 10%} + +h1,h2,h3,h4,h5,h6 {text-align: center;} +p {text-align: justify} +blockquote {text-align: justify} + +hr {width: 50%; text-align: center} +hr.full {width: 100%} +hr.short {width: 10%; text-align: center} + +.note {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} +.footnote {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} +.side {padding-left: 10px; font-weight: bold; font-size: 75%; + float: right; margin-left: 10px; border-left: thin dashed; + width: 25%; text-indent: 0px; font-style: italic; text-align: left} + +.sc {font-variant: small-caps} +.lef {float: left} +.mid {text-align: center} +.rig {float: right} +.sml {font-size: 10pt} + +span.pagenum {font-size: 70%; left: 91%; right: 1%; position: absolute} +span.linenum {font-size: 70%; right: 91%; left: 1%; position: absolute} + +.poem {margin-bottom: 1em; margin-left: 10%; margin-right: 10%; + text-align: left} +.poem .stanza {margin: 1em 0em} +.poem .stanza.i {margin: 1em 0em; font-style: italic;} +.poem p {padding-left: 3em; margin: 0px; text-indent: -3em} +.poem p.i2 {margin-left: 1em} +.poem p.i4 {margin-left: 2em} +.poem p.i6 {margin-left: 3em} +.poem p.i8 {margin-left: 4em} +.poem p.i10 {margin-left: 5em} +.poem p.i12 {margin-left: 6em} +.poem p.i14 {margin-left: 7em} +.poem p.i16 {margin-left: 8em} +.poem p.i18 {margin-left: 9em} +.poem p.i20 {margin-left: 10em} +.poem p.i30 {margin-left: 15em} + + +--> +</style> +</head> +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of Le cheval sauvage, by Thomas Mayne Reid + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le cheval sauvage + +Author: Thomas Mayne Reid + +Release Date: June 21, 2009 [EBook #29191] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CHEVAL SAUVAGE *** + + + + +Produced by Laurent Vogel, Rénald Lévesque and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + +</pre> + + + + +<br><br> + + + +<h5>LE</h5> + +<h1>CHEVAL SAUVAGE</h1> + +<br><br><br> + +<p class="mid">8e SERIE,--FORMAT PETIT IN-8º.</p> +<br> + +<p class="mid">POITIERS.--TYPOGRAPHIE OUDIN.</p> +<a name="i1" id="i1"></a> +<br><br><br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/006.png"></p> +<p class="mid">Sa robe blanche se détachait sur le fond vert du feuillage.</p> + +<h5>LE</h5> + +<h1>CHEVAL</h1> + +<h2>SAUVAGE</h2> + +<h4>PAR</h4> + +<h3>MAYNE-REID</h3> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/007.png"></p> + +<p class="mid">PARIS<br> + +H. LECÈNE <span class="sc">ET</span> H. OUDIN, ÉDITEURS<br> + +17, <span class="sc">RUE BONAPARTE</span>, 17</p> + +<br><br><br> + +<h4>LE</h4> + +<h1>CHEVAL SAUVAGE</h1> + +<a name="c1" id="c1"></a><br><br> + + +<h2>I</h2> + +<h3>LA LETTRE.</h3> +<br> + +<p>--Dans notre dernière campagne au Mexique, dit +le capitaine Worfield en achevant de rouler sa cigarette, +j'avais été dirigé avec ma compagnie sur un village +éloigné où nous devions attendre les ordres du quartier +général. C'était un endroit si triste, si monotone, +que de ma vie je ne me suis autant ennuyé. Las +de cette existence uniforme, où le désoeuvrement +tenait toute la place, je finis par demander mon changement +de garnison. Mais les semaines s'écoulaient, +et je ne recevais pas de réponse. Evidemment, mon +colonel m'avait oublié, ou bien il avait ses motifs pour +ne pas déférer à mon désir. J'aurais eu tort après tout +de me plaindre de son silence, car ce fut juste à ce +moment qu'il m'arriva une aventure que je vais vous +raconter.</p> + +<p>Un matin, comme je prenais le frais sur ma terrasse, +on m'apporta une lettre du propriétaire d'une plantation +voisine. Elle était ainsi conçue:</p> + +<blockquote> +<p>«Mon cher Worfield.</p> + +<p>Nous parlions hier du Cheval blanc de la prairie; +un de mes gardeurs de troupeaux vient de m'annoncer +qu'il l'a aperçu dans les grandes pampas qui +touchent à ma propriété. Le malheur veut que je +sois cloué au lit et incapable de partir en chasse; +mais vous, qui êtes valide et ne savez comment tuer +le temps, pourquoi n'essaieriez-vous pas de faire +main basse sur le plus beau coursier qu'il y ait au +monde? L'homme qui vous remettra ce billet vous +dira où il l'a vu.</p> + +<p>Tout à vous.<br> +<span class="sc">Manuel de Favia.</span>»</p> +</blockquote> + +<p>Mon parti fut vite pris. Ce n'était pas la première +fois que j'avais entendu conter merveille du Cheval +blanc de la prairie. Quel est donc le chasseur, le trappeur, +le marchand porte-balle, le voyageur qui a parcouru +ces vastes Plaines de l'Amérique du Sud sans +avoir recueilli quelque légende fantastique sur ces +<i>mustangs</i> dont rien n'égale la vitesse? Plus rapides +que le vent, ils vont par troupes nombreuses, défiant +toute poursuite. Moi-même, j'en avais vu souvent, et +j'avais tenté, mais vainement, de les prendre au lasso. +Seulement, celui qu'on désignait sous le nom de +«Cheval blanc de la prairie» avait une particularité +qui le distinguait de tous les autres: il avait les +oreilles noires. Tout le reste de sa robe était blanc, +d'une blancheur de neige fraîchement tombée.</p> + +<p>C'était de cet animal étrange et mystérieux que +parlait la lettre de Manuel. Comment n'aurais-je pas +profité de la bonne fortune qui m'était offerte? Comment +ne pas saisir cette occasion peut-être unique de +savoir enfin ce qu'il en était? Le porteur du billet +était d'ailleurs tout prêt à me servir de guide.</p> + +<p>Une demi-heure après, en compagnie du gardeur de +troupeaux et d'une douzaine de mes chasseurs, je +passai le fleuve et je m'enfonçai dans les profondeurs +de la forêt qui s'étendait sur l'autre rive.</p> + +<p>Mon escorte se composait de gens qui avaient une +longue expérience de la chasse. J'avais toute confiance +en eux, je ne doutais pas un instant de leur habileté +et j'espérais bien trouver avec leur aide la piste que +nous cherchions. Une fois ce résultat acquis, je comptais, +pour faire ma capture, sur la rapidité de ma +jument, qui avait fait ses preuves, et sur ma dextérité +à manoeuvrer le lasso.</p> + +<p>Tandis que nous poussions en avant, je communiquai +à mes compagnons l'objet de mon expédition. +Presque tous connaissaient le Cheval blanc par ouï-dire; +quelques-uns croyaient bien l'avoir déjà vu +dans la prairie; tous indistinctement se réjouissaient +d'avance des émotions que devait leur réserver une +chasse si aventureuse.</p> + +<p>Nous eûmes d'abord à passer entre d'épaisses broussailles, +que les lianes, les épines et les ronces rendaient +presque impraticables. Mais plus loin l'aspect +changea et la marche devint plus commode. Les +fourrés étaient plus rares, les éclaircies plus grandes, +et les trouées si rapprochées qu'elles se succédaient +presque sans interruption.</p> + +<p>Nous avions fait une traite d'à peu près dix milles +sans halte, lorsque nous tombâmes sur la piste que +cherchait notre guide. Nous la suivîmes quelque +temps, et bientôt nous eûmes en vue le troupeau de +mustangs.</p> + +<p>Jusque-là, le succès de notre entreprise répondait à +nos plus téméraires espérances. Mais voir une horde +de chevaux sauvages et s'emparer du plus rapide de +tous sont deux choses bien différentes.</p> + +<p>La pampa, où paissait le troupeau, avait plus d'un +mille d'étendue et, comme celles que nous venions de +traverser, elle était environnée de forêts. Quelques +cavales broutaient paisiblement les herbes courtes; +d'autres chevaux gambadaient, s'ébattaient, se pourchassaient, +se cabraient, ruaient, hennissaient, s'élançaient +les uns contre les autres comme dans un combat, +puis partaient au galop, livrant au vent leur +crinière et leur longue queue. Nous étions encore +assez loin d'eux, mais nous pouvions voir de l'endroit +où nous nous trouvions très distinctement la beauté +de leurs formes, la souplesse et la vigueur de leurs +membres, l'éclat de leur robe brillant au soleil et trahissant +l'excellence du pâturage. Il y en avait de toutes +les couleurs: des bais, des alezans, des zains, des +louvets, des saures, des tourdillés, des pies, des +tavelés, des balzans, des vineux, des truités, des noirs +jais, des gris charbonnés, mouchetés, souris, porcelaine, +pommelés, ces derniers en plus grand nombre. +Mais où était le magnifique étalon dont nous rêvions +la conquête? Cette question était sur toutes les lèvres, +car un coup d'oeil nous avait suffi à tous pour constater +que le «Cheval blanc de la prairie» ne se trouvait +point parmi le troupeau.</p> + +<p>Nous échangeâmes des regards qui accusaient toute +notre déception. Avait-il abandonné la horde pour +promener sa course vagabonde loin de là dans l'immensité +des pampas? S'était-il, au contraire, simplement +écarté du gros de la troupe avec quelques +cavales, comme un roi entouré de sa cour tient ses +sujets à distance, et n'avait-il fait que pénétrer dans +une clairière proche de nous pour chercher un tapis de +verdure moins foulé? Notre guide nous assura que, +dans ce dernier cas, il ne serait pas difficile de l'obliger +à se montrer. Il suffisait d'effaroucher les autres +cavales, dont les hennissements ne tarderaient pas à +l'appeler.</p> + +<p>Ce plan ne pouvait toutefois être mis à exécution +qu'à la condition de cerner le troupeau, car nous +avions à craindre qu'il ne partit tout entier au galop, +dans une direction opposée. Nous nous mîmes donc, +sans perdre un instant, à former le cordon autour de la +pampa. La forêt nous servit à merveille pour dérober +nos mouvements; et, au bout d'une demi-heure, l'investissement +de la prairie était accompli.</p> + +<p>Les chevaux sauvages continuaient à paître et à +s'ébattre sans se douter qu'ils étaient emprisonnés +dans une ceinture et gardés à vue par des chasseurs +déterminés. S'ils en avaient eu le moindre soupçon, ils +nous auraient depuis longtemps échappé, en dépit de +toutes nos précautions. Le cheval sauvage est de tous +les animaux qui vivent en liberté le plus prompt à +s'effrayer. Le cerf, l'antilope, le buffle redoutent beaucoup +moins que lui l'approche de l'homme. Le mustang +semble connaître et prévoir le sort qui l'attend, +une fois qu'il tombe au pouvoir de son dompteur. On +serait presque tenté de croire que ceux qui parviennent +à s'échapper des plantations et à rejoindre leurs +compagnons nomades et indépendants, leur ont fait +le tableau des souffrances et des ennuis qui accompagnent +la domestication.</p> + +<p>Je m'étais moi-même, sans descendre de selle, transporté +à l'autre bout de la prairie, en me chargeant, +dès que le cercle aurait été fermé, de sonner du cor +pour épouvanter le troupeau. J'avais porté le cor à +mes lèvres et m'apprêtai à donner le signal, lorsqu'un +cri perçant poussé derrière moi paralysa en quelque +sorte mon bras. Je me retournai vivement. Je me +demandai avec stupéfaction d'où venait ce cri, tant +il était étrange, quand il frappa pour la seconde fois +mon oreille. Je le reconnus alors: c'était le hennissement +du Cheval blanc de la prairie!</p> + +<p>Tout près de moi, il y avait une clairière étroite, une +sorte d'allée qui conduisait, à une autre prairie. J'y +entendais distinctement le frappement des sabots d'un +cheval lancé au galop. Je courus aussi vite que me le +permettaient les gaulis et j'atteignis presque aussitôt le +bord de l'éclaircie. Mais le soleil, qui dardait en ce moment +d'aplomb, m'éblouit au point de m'aveugler. Je +fus hors d'état de rien voir. Cependant, je continuais à +entendre le bruit retentissant des sabots et le hennissement +perçant. Je me fis alors une visière de la main +et je parvins à distinguer ce qui se passait à proximité +de moi: un magnifique étalon redescendait au grand +galop l'allée et se dirigeait vers le troupeau. C'était +bien le Cheval blanc de la prairie. La majesté de son +port ne me laissait aucun doute à cet égard. Il avait le +poil d'un blanc de neige, les oreilles noires, les naseaux +rouges et saillants, les paturons larges, les jarrets +nerveux, les jambes fines, élancées. Il volait comme +une flèche, ne prenant pas un temps d'arrêt, et galopant +tout droit vers le troupeau, qui se mit en mouvement +dès qu'il parut, comme obéissant à un signal. +Toute ruse de notre part était maintenant inutile. L'alarme +était donnée. C'était à notre agilité et à nos +lassos de décider de l'issue de la lutte. Dans cette conviction, +j'éperonnai ma jument et je m'élançai dans +la plaine. Le hennissement de l'étalon avait averti mes +compagnons. Tous bondirent en même temps hors du +bois et se précipitèrent à la poursuite du troupeau en +poussant de grands cris.</p> + +<p>Je n'avais d'yeux que pour le Cheval blanc. Je le +suivais ventre à terre. De temps à autre, en se rapprochant +des cavales, il ralentissait sa course frénétique, +se cabrait deux ou trois fois comme pour les animer +d'une nouvelle ardeur, puis reprenait son élan avec un +hennissement formidable et repartait en ligne droite +vers l'extrémité de la prairie, où une large clairière +ouvrait la forêt. Le troupeau, volant à sa suite, avait +d'abord formé la file; mais bientôt cet ordre régulier se +trouva rompu, les chevaux les plus rapides devançant +pêle-mêle leurs compagnons dans leur affolement.</p> + +<a name="i2" id="i2"></a><br><br> +<p class="mid"><img alt="" src="images/015.png"></p> + +<p class="mid">Le troupeau volait à sa suite.</p> + +<p>La chasse avait quelque chose de ces courses infernales +de la mort que l'on voit dans les gravures de +Holbein. Les poursuivants enfonçaient leurs éperons +dans les flancs de leur monture, les poursuivis mettaient +en oeuvre toute la vigueur de leurs jarrets pour +s'échapper.</p> + +<a name="c2" id="c2"></a><br><br> +<h2>II</h2> +<h3>LA CHASSE.</h3> +<br> + +<p>Ma vaillante jument montra bientôt sa supériorité +sur les chevaux que montaient mes compagnons. Je +les dépassais l'un après l'autre, et quand nous fûmes +sortis de l'allée pour arriver dans l'autre prairie, je me +trouvais déjà tout proche des derniers mustangs. +Quelques-uns étaient de superbes créatures, et j'aurais +certainement, en toute autre circonstance, été tenté de +leur jeter le lasso; mais je ne m'occupais en ce moment +que de les repousser parce qu'ils me barraient le +chemin. Ils n'avaient pas encore franchi toute l'étendue +de la seconde prairie, que j'étais déjà parvenu au +premier rang. Les mustangs, se voyant atteints, se +jetèrent à droite et à gauche, fuyant dans toutes les +directions. Un moment après, je n'avais plus devant +moi que l'étalon blanc qui me distançait de plusieurs +longueurs, en jetant de temps à autre son hennissement +strident, comme pour me défier et me railler.</p> + +<p>Ma jument n'avait besoin ni de l'éperon ni de la +bride. Elle avait le sentiment de ce que j'attendais +d'elle. Très intelligente, elle voyait le but de sa poursuite, +et devinait la volonté de son cavalier. Je la sentais +se soulever sous moi comme eût fait une vague +de la mer; ses pieds touchaient l'herbe, mais ne faisaient +que l'effleurer sans s'y enfoncer, et à chaque +obstacle elle redoublait d'énergie. Lorsque nous fûmes +arrivés au bout de la seconde prairie, la distance +qui me séparait du Cheval blanc était déjà bien moins +grande; mais alors, tout à coup, je le vis s'élancer +dans un fourré.</p> + +<p>J'étais cruellement désappointé. Cependant je trouvai +presque aussitôt un sentier, et je poursuivis ma +course. Mon oreille me servait de guide, car le mustang +faisait craquer les gaulis en poussant plus avant. +De temps en temps, j'apercevais sa robe blanche qui +se détachait sur le fond vert du feuillage.</p> + +<p>Craignant de le perdre de vue, j'avais jeté à ma jument +la bride sur le cou, allant, allant toujours, tantôt +pénétrant dans le fourré, tantôt suivant les sinuosités +d'une espèce de sentier. Je ne m'inquiétais guère des +épines et des ronces, et ma jument semblait n'en avoir +pas plus de souci que moi. Souvent un grand arbre +nous barrait le chemin ou nous embarrassait par l'envergure +de ses branches. Parfois, j'étais obligé, pour +passer dessous et ne pas avoir le sort d'Absalon, de +m'étendre de mon long sur la selle et la croupe de ma +monture. Le mustang en profitait pour reprendre de +l'avance et pour se rire de moi en faisant éclater son +hennissement.</p> + +<p>J'étais impatient de me trouver dans la plaine ouverte. +Mon voeu fut bientôt exaucé, à ma grande +satisfaction. Nous entrâmes dans une prairie entrecoupée +d'îlots de bois. Le Cheval blanc y chercha un +refuge. Il avait maintenant sur moi un avantage considérable, +car les obstacles que j'avais eu à surmonter +dans le fourré m'avaient beaucoup retardé, et il était à +présent loin de moi.</p> + +<p>Dix minutes après, nous avions dépassé les îlots boisés. +Autour de nous s'étendait la prairie nue à perte +de vue. La chasse continua sur ce terrain uni. Bientôt +tous les arbres eurent disparu à nos regards, et l'oeil +n'avait plus d'antre perspective que la verdure de la +pampa et le bleu du ciel. Mes compagnons étaient +depuis longtemps restés en arrière. Les mustangs +avaient rebroussé chemin. Dans l'immensité de la +plaine, il n'y avait plus que deux objets mouvants: la +forme blanche de l'étalon qui fuyait, la forme sombre +du cavalier lancé à sa poursuite.</p> + +<p>Jamais ma jument n'avait fourni une course plus +longue, plus acharnée, d'un galop plus persistant. +Nous avions déjà dévoré l'espace de dix milles sans que +j'eusse eu besoin de donner un seul coup de cravache, +tant l'ardeur de ma courageuse monture était infatigable. +La pampa avec son tapis d'herbe courte offrait +une surface unie comme celle de l'Océan et ne laissait +aucun lien de refuge au fugitif qui devait indubitablement +devenir ma proie. En avant donc, en avant!</p> + +<p>L'étalon avait cessé de faire entendre son hennissement +de défi. Il était manifeste qu'il commençait à +se fier moins à sa vitesse; celle-ci paraissait diminuer +et ses forces s'épuisaient. Bientôt, il n'y eut plus entre +lui et moi que deux cents pas. J'étais convaincu de +mon triomphe. «Encore un effort! m'écriais-je, comme +eût fait un général à ses troupes, et la victoire est à +nous!»</p> + +<p>Je cherchai des yeux mon lasso. Il pendait au pommeau +de ma selle, le bout attaché à un anneau, le +noeud libre, les lanières bien en état. Je levai le bras +pour le lancer. Hein! qu'est ceci? Pendant que je déroulais +le lasso, mes yeux s'étaient une minute détachés +de ma proie. Quand je les levai, le Cheval blanc +n'était plus là.</p> + +<p>Je serrai d'une main de fer la bride à ma jument, +si violemment, qu'elle plia les genoux et faillit s'abattre. +Mon mouvement était d'ailleurs inutile; le noble animal +s'était arrêté de lui-même, paralysé, comme moi, +de stupeur. Où donc était passé l'étalon sauvage?</p> + +<p>Je promenai mes regards sur toute l'étendue de +la prairie, quoiqu'il m'eût suffi déjà d'un seul coup +d'oeil pour me rendre compte de la situation. La prairie +était, je le répète, unie comme une table rase, sans +rochers, sans arbres, sans arbustes, sans broussailles. +L'herbe était si courte qu'elle s'élevait à peine de deux +pouces au-dessus du sol. Une couleuvre aurait eu de +la peine à s'y cacher. Mais un cheval? Qu'était-il devenu? +J'étais, je vous l'avoue franchement, saisi d'un +indicible sentiment d'effroi, et dans le même moment +je sentais ma jument tressaillir.</p> + +<a name="c3" id="c3"></a><br><br> +<h2>III</h2> +<h3>LA FONDRIÈRE.</h3> +<br> + +<p>Je n'ai jamais été enclin à la superstition; et pourtant, +au moment où le Cheval blanc de la prairie s'évanouit +littéralement, je ne pus m'empêcher de croire +aux sorciers et aux fantômes. Je ne voyais aucune +cause naturelle qui pût expliquer la mystérieuse et +soudaine disparition du mustang. En revanche, je me +rappelais d'un coup toutes les histoires de chasseurs +et de trappeurs où le Cheval blanc jouait un rôle de +spectre. Jusqu'alors je m'étais moqué de la crédulité +des narrateurs; mais, à présent, j'étais tout prêt à +ajouter foi à leurs récits merveilleux. Ou bien étais-je +victime d'une hallucination? Tout ce qui s'était passé +depuis le matin, la lettre de Manuel, la chasse aux +mustangs, la poursuite de l'étalon, cette longue +course effrénée, tout cela n'était-il qu'un songe? +J'allais, pendant quelques secondes, jusqu'à me persuader +que j'avais été dupe en effet d'un rêve; mais +je repris aussitôt conscience de moi-même, de mes +actes, des faits accomplis: j'étais bien en selle, j'avais +bien sous moi ma jument frémissante et en nage; je +ma souvenais bien nettement de tous les incidents de +la chasse; je ne pouvais pas mettre en doute que +j'avais vu le Cheval blanc, de mes yeux vu, et il +m'était impossible de nier sa disparition soudaine.</p> + +<a name="i3" id="i3"></a><br><br> +<p class="mid"><img alt="" src="images/023.png"></p> + +<p class="mid">Le sol était béant comme la suite d'un déchirement +produit par un tremblement de terre.</p> + +<p>Tout à coup, mon regard se cloua sur une piste +fraîche dans l'herbe. Je reconnus aussitôt que c'était +celle d'un cheval, et cette conviction me fit immédiatement +recouvrer la raison et le calme. Si le +Cheval blanc avait été réellement un fantôme, pourquoi +donc aurait-il laissé cette trace derrière lui? +Un moment de réflexion me suffit pour me décider +à suivre la piste. Je ramassai la bride que j'avais +abandonnée et je repris ma marche, sans quitter +des yeux les empreintes marquées dans le sol par +les sabots du mustang. J'avais fait environ deux +cents pas lorsque brusquement ma jument s'arrêta +court. Je me penchai en avant pour tâcher de +découvrir la cause de cette halte inopinée et je +poussai une exclamation qui attestait que le charme +était rompu.</p> + +<p>Devant moi, à trente pas environ d'éloignement, +se dessinait sur la prairie une ligne sombre coupant +en biais le chemin que je suivais. C'était, en +apparence, une étroite et longue excavation semblable +à un ravin; mais, en me rapprochant, je découvris +un creux large et profond, une de ces fondrières +connues dans l'Amérique espagnole sous le +nom de <i>barrancas</i>. Le sol était béant comme à la +suite d'un déchirement produit par un tremblement +de terre, quoique, suivant toute vraisemblance, il +n'eût été raviné de la sorte que par quelque torrent +subit. La racine que j'avais sous les yeux était partout +également large. Son lit était couvert d'énormes blocs +de rocher, ses parois escarpées et tout à fait verticales. +Du côté droit, il était relativement peu en +contre-bas et la pente cessait indubitablement à +proximité de l'endroit où je me trouvais. Du côté +gauche, au contraire, il allait s'approfondissant, à +mesure qu'on avançait.</p> + +<p>La disparition du Cheval blanc n'était donc plus +un mystère; d'un bond formidable, il s'était jeté dans +le gouffre de plus de vingt pieds de profondeur, puis, +comme l'attestaient visiblement les empreintes de ses +sabots, il avait longé la paroi gauche. L'excavation +formait, à peu de distance de là, un coude. Le fugitif +avait tourné ce coin, et j'avais cessé de le voir. Il était +clair qu'il m'avait échappé, qu'il était inutile de +vouloir le poursuivre davantage, que j'en étais pour +ma peine et qu'il ne me restait plus qu'à renoncer à +ma chimère.</p> + +<p>Alors, pour la première fois, je réfléchis à la situation +qui m'était faite. J'étais, il est vrai, débarrassé +de la crainte que j'avais eue un instant auparavant; +mais ma position était loin d'être agréable. Je me +trouvais à trente milles au mois de ma garnison, et +je ne savais comment m'orienter pour la rejoindre. +Le soleil descendait sous l'horizon, et me fournissait +ainsi un point de repère; mais je n'avais pas la +moindre idée de la direction que nous avions prise +au départ, et je ne me rappelais plus du tout si nous +avions marché à l'est ou à l'ouest. Peut-être aurais-je +pu me guider en revenant sur mes propres pas dont +les traces devaient exister, mais j'avais remarqué +qu'en beaucoup d'endroits cette piste avait été piétinée +et par conséquent détruite par les mustangs +dans leur fuite désordonnée, et je pouvais en conclure +qu'il me serait difficile, sinon impossible, de retrouver +les nombreuses sinuosités que j'avais décrites dans +cette longue course au galop.</p> + +<p>Un fait certain, dans tous les cas, c'est qu'il eût été +complètement inutile de rien essayer avant le lendemain +matin. Le soleil ne pouvait tarder de disparaître. +La nuit allait tomber dans une demi-heure et rendrait +impossible toute recherche de ma piste. Je n'avais +pas d'autres ressources que de rester où j'étais, en +attendant le retour du jour.</p> + +<p>Rester, soit. Mais comment? J'étais tiraillé par la +faim et, ce qui était pis, je mourais de soif. Il n'y avait +pas une goutte d'eau dans le voisinage et je n'en +avais pas vu sur tout un parcours de vingt milles. La +course m'avait épuisé, et ma pauvre jument était +dans le même état que moi.</p> + +<p>Je considérai le lit de la ravine et l'interrogeai +des yeux aussi loin que ma vue pût porter. Il était +aussi desséché que la prairie, quoiqu'il fût évident +qu'il eût été jadis creusé par un torrent.</p> + +<p>Après quelque réflexion, je me dis que peut-être en +longeant la ravine je finirais par trouver de l'eau. +Il était certain, d'ailleurs, que si je devais en rencontrer +quelque part, ce ne pouvait être que dans +cette direction.</p> + +<p>J'avais mis pied à terre. Je remontai en selle et +poussai ma jument jusqu'au bord de l'excavation, +que nous suivîmes en dévalant. Le gouffre s'élargissait +de plus en plus, jusqu'à ce que, à un mille de +l'endroit où je l'avais d'abord aperçu, il mesurât une +largeur d'au moins cinquante pieds, quoique ses +parois conservassent toujours le même escarpement.</p> + +<p>Le soleil touchait en ce moment le bord de l'horizon, +et le crépuscule devait apparemment être de +peu de durée. Je ne pouvais traverser la plaine dans +l'obscurité, car j'aurais risqué de me jeter avec la +jument dans le gouffre ou de la faire tomber dans +quelqu'un des sillons plus ou moins profonds qui formaient +comme des canaux latéraux de la <i>barranca</i>.</p> + +<p>Enfin, la nuit tomba presque d'un coup sur la +prairie, et je fus contraint de songer à faire halte +sans avoir trouvé de l'eau. J'étais sûr, en outre, de +passer les longues heures de cette nuit sans la moindre +distraction. Et cette certitude m'épouvantait +encore plus que tout le reste.</p> + +<p>Je poussai toutefois encore un peu plus loin, et je +fus récompensé de cette ardeur au delà de toute +espérance: mes yeux tombèrent sur une surface +miroitante. J'étais si ému, si ravi de cette découverte +que, me dressant debout sur mes étriers, je +poussai un cri de joie, un hourra. Il était hors de +doute que ce miroitement était celui d'un petit lac; +seulement il n'était pas situé là où je cherchai de +l'eau dans l'excavation, mais plus haut, dans la +prairie même. Il n'était entouré ni d'arbustes ni de +roseaux, aucune végétation ne croissait sur ses +bords, et sa surface semblait de niveau avec celle de +la plaine.</p> + +<p>Impatient autant qu'heureux, je poursuivis mon +chemin avec empressement. Mais je n'étais pas sans +perplexité. Si ce n'était qu'un mirage? La chose +était fort possible, et plus d'une fois dans mes excursions +j'avais été le jouet de pareilles illusions. +Mais non; les contours du lac se détachaient nettement +sur la prairie, et les derniers rayons projetés +encore par le soleil disparu se reflétaient dans son +miroir.</p> + +<p>Instinctivement, je donnai un petit coup de talon à +ma jument pour lui faire accélérer le pas, oubliant +qu'elle n'avait pas besoin de cet aiguillon. Quelle ne +fut pas ma stupéfaction, lorsque, au lieu d'avancer, +elle recula, effarée!</p> + +<p>Je baissai la tête pour chercher sur le sol ce qui +pouvait avoir causé cet écart. Il n'y avait déjà plus +de crépuscule, mais l'obscurité n'était pas encore +assez profonde pour m'empêcher de reconnaître la +surface de la prairie. La ravine était de nouveau +devant moi et coupait mon chemin. Je remarquai, +à mon grand dépit, qu'elle avait brusquement fait +une courbe et que le lac se trouvait maintenant de +l'autre côté. Je ne pouvais, dans l'obscurité, espérer +franchir le gouffre. Il était ici plus profond encore, +si profond même que je pouvais à peine distinguer +les fragments de roche qui gisaient dans son lit. A la +clarté du jour, j'aurais été peut-être en état de trouver +un passage, mais en ce moment les ténèbres étaient +épaisses, et je dus, en fin de compte, me résoudre à +passer la nuit au lieu où j'étais arrivé, quoique je +dusse m'attendre à peu d'agrément.</p> + +<p>Je mis pied à terre, et après avoir conduit ma jument +à quelque distance de manière à la tenir éloignée +du gouffre, je lui enlevai la selle et la bride et je +la laissai paître en liberté, aussi loin que le lui permettait +la longueur du lasso qui la tenait attachée à +un piquet que je fis d'une branche d'arbre. Pour mon +compte, je n'avais à m'arranger que d'une façon toute +sommaire. De souper, il n'en pouvait être question; +mais je me résignai bravement à me passer de manger, +faisant de nécessité vertu. La soif me tourmentait +davantage et me causait de réelles souffrances. +J'aurais donné tous les chapons du monde pour un +verre d'eau. Mon fusil, ma blouse de chasse, ma +poire à poudre, mon carnier et ma gourde, malheureusement +vide, furent déposés à mes côtés; je +m'enveloppai dans une couverture mexicaine que mon +domestique avait, par bonheur, sanglée sur ma selle, +et je fermai les yeux pour tâcher de dormir.</p> + +<p>Je n'y parvins pas de longtemps, tant la soif me +torturait. Je me retournais tantôt sur le côté droit, +tantôt sur le côté gauche, tantôt sur le dos, suivant +machinalement du regard la lune qui se dérobait de +temps à autre sous un gros nuage noir. Cependant, +au bout de deux heures, je m'accoutumai en quelque +sorte à la soif. Une pluie douce tomba sur la prairie, +et, en me mouillant, calma la fièvre qui commençait à +me brûler le sang. Je cédai enfin à la lassitude et peu +à peu je me plongeai dans le sommeil.</p> + +<a name="c4" id="c4"></a><br><br> +<h2>IV</h2> +<h3>ÉGARÉ.</h3> +<br> + +<p>Contrairement à mon attente, je dormis paisiblement. +Je ne m'éveillai que lorsque le soleil était déjà +levé et montait dans un ciel bleu sans nuages. L'eau +de pluie s'était amassée en abondance dans les creux +de la prairie. Je pouvais maintenant étancher ma soif +et laisser ma jument s'abreuver. Mais alors se renouvelèrent +les tiraillements de la faim. Je n'avais rien +mangé depuis la veille au matin, et mon dernier déjeuner, +très frugal, s'était réduit à une tasse de chocolat +et deux cuillerées de confiture. Un homme qui n'a +pas l'habitude de faire de longs jeûnes a déjà, dès le +premier jour d'abstinence forcée, une notion des tourments +de la faim. Ces tourments augmentent le second +jour, et le troisième ils ont atteint leur maximum +d'intensité. Le quatrième et le cinquième jour, le corps +s'affaiblit, le cerveau commence à souffrir, tandis que +les maux de la faim proprement dite diminuent. Ces +remarques ne s'appliquent naturellement qu'à ceux +qui ne sont pas accoutumés à des jeûnes prolongés. +J'ai connu des personnes qui pouvaient s'abstenir de +toute nourriture pendant six jours et ressentaient les +effets de cette privation beaucoup moins que d'autres +qui n'avaient jeûné que vingt-quatre heures. A cette +catégorie de jeûneurs appartiennent notamment les +trappeurs et les chasseurs des prairies.</p> + +<p>A peine debout, ma grande préoccupation et mon +soin presque unique furent de chercher à me procurer +quelque aliment. Je suivais la plaine dans toutes les +directions. Mon regard ne rencontra rien: aucun être +vivant, aucun corps mort. Je n'avais sous mes yeux +que ma jument qui paissait tranquillement et que je +plaignais beaucoup moins que je ne l'enviais, en voyant +le bon repas qu'elle faisait. J'allai jusqu'au bord du +gouffre et y laissai plonger mes yeux. Il avait ici plus +de cent pieds de profondeur et à peu près la même +largeur. Ses parois étaient moins raides, car les rochers +qui les constituaient s'étaient effondrés et lui avaient +fait une espèce de rive en pente qu'un piéton pouvait +descendre pour se hisser sur l'autre bord; mais pour +un cheval ce sentier n'était pas praticable.</p> + +<p>J'avais emporté mon fusil, dans l'espoir de découvrir +quelque animal vivant; mais, après avoir marché assez +loin dans le sable, je renonçai à cette recherche. Il me +fut impossible de tomber sur la moindre trace d'un +quadrupède ou d'un oiseau, et je retournai tout déconcerté +à l'endroit où je m'étais couché.</p> + +<p>J'arrachai le piquet auquel était attachée ma jument, +je la sellai et je délibérai sur ce que j'avais à faire. +Retourner au village où j'étais en garnison, c'était +évident; mais ce point résolu, il restait un autre problème +plus difficile et dont la solution m'avait déjà +embarrassé la veille: comment retrouver le chemin? +Mon projet de suivre, en rétrogradant, ma propre piste +n'était plus exécutable, car la pluie avait fait disparaître +cette piste. Je me souvins alors que j'avais traversé +une vaste étendue de terrain léger et sablonneux +où les fers de ma jument n'avaient dû laisser qu'une +très faible empreinte, naturellement effacée par la +pluie persistante de la nuit. Je n'avais d'abord pas fait +attention à cette circonstance, mais elle se présentait +maintenant à mon esprit, en me livrant à une véritable +angoisse: je ne pouvais plus en douter, je m'étais +égaré.</p> + +<p>Vous qui êtes assis dans votre chambre, cher auditeur, +vous attachez probablement peu d'importance à +ce qui vous paraît une contrariété insignifiante, qu'il +vous semble facile de vaincre quand on a un bon cheval +et de bonnes jambes. Il n'y a, croyez-vous, qu'à +prendre, comme on dit, son courage à deux mains, à +marcher devant soi en ligne droite, et l'on finit inévitablement +par trouver une issue avec du temps et de +la patience. C'est là évidemment votre théorie et votre +opinion; mais en pratique la chose est moins aisée que +vous ne vous l'imaginez. Il est incontestable qu'en +suivant votre méthode et votre tracé d'une facilité +élémentaire on devra toujours aboutir quelque part. +Mais ce quelque part pourrait fort bien n'être en définitive +que le point même d'où l'on s'est mis en route. +Croyez-vous que l'on puisse faire à cheval dix milles +en ligne droits dans une prairie mexicaine, dans +une pampa, sans avoir aucun objet, aucun point de +repère? Les meilleurs cavaliers se sont perdus en +pareil cas. Il peut se passer bien des jours avant que +l'on parvienne à sortir d'une prairie dont l'étendue +dépasse vingt milles, et il ne faut pas beaucoup de +jours à un homme pour succomber. Du reste, l'esprit +s'égare bientôt au milieu de cette immensité absolument +dénudée; et cet égarement, qui est accablant au +plus haut degré, il n'y a que les vieux chasseurs des +prairies qui en soient exempts. Les organes de la vue +et de l'ouïe perdent vite leur acuité, leur ressort, leur +force; l'intelligence elle-même s'alanguit et la volonté +se détend. L'énergie des résolutions s'affaiblit rapidement. +À chaque pas que l'on fait, on est en proie au +doute, on ne sait si l'on suit le bon chemin; et n'ayant +aucune raison décisive d'y persévérer, on est tenté à +tout moment d'en prendre un autre. Croyez-moi, c'est +une chose affreuse d'être égaré dans les pampas!</p> + +<p>Je pouvais m'en convaincre en ce moment. J'avais +déjà en d'autres temps parcouru la grande pampa; +mais c'était la première fois que j'avais le malheur +d'y errer à l'aventure, et mon anxiété était d'autant +plus vive que la faim épuisait presque toutes mes +forces. Il y avait d'ailleurs dans les circonstances qui +avaient déterminé cette triste situation quelque chose +de singulier. La disparition de l'étalon, quoiqu'elle fût +due à des causes naturelles, laissait une profonde et +étrange impression dans mon esprit. J'avais beau +m'en défendre, le fait que cet animal réputé mystérieux +m'avait entraîné si loin pour m'échapper +d'une manière si extraordinaire, me paraissait se +rattacher à quelque pouvoir qui tenait du prodige. +Malgré moi, j'étais ramené à des idées superstitieuses, +mon esprit en faiblissant s'emplissait de conjectures +fantastiques.</p> + +<p>Je luttai cependant contre cet envahissement du +découragement et réussis à rester assez maître de moi +pour pouvoir m'occuper de prendre des mesures sérieuses +en vue de sauvegarder ma sécurité. Je compris +qu'il ne me servirait de rien de rester où j'étais. Je +savais que je pouvais tout au moins suivre pendant +quelques heures le bon chemin. Le soleil me tiendrait +lieu de guide sûr jusque vers midi; puis j'aurais à faire +halte et à attendre un peu, car sous cette latitude méridionale +et à cette époque de l'année, le soleil est à midi +si proche du zénith que le meilleur astronome ne saurait +distinguer le nord du sud. Je calculai que je serais +peut-être en état d'atteindre vers midi la forêt, tout en +sachant que ma position ne s'en trouverait guère +meilleure. La nudité de la plaine n'inspire en effet +pas de plus grandes inquiétudes que les clairières des +bois épais qui l'environnent. Dans la forêt, on peut +marcher des jours et des jours sans s'éloigner de plus +de dix milles de son point de départ, et les fourrés, les +taillis sont aussi dépourvus de ressources d'alimentation +que la plaine même.</p> + +<p>Telles étaient mes pensées lorsque, après avoir sellé +et bridé ma jument, je promenai mes regards sur la +pampa pour choisir la direction que je voulais prendre +et me décider enfin à adopter une résolution.</p> + +<a name="c5" id="c5"></a><br><br> +<h2>V</h2> +<h3>UN REPAS DANS LA PRAIRIE.</h3> +<br> + +<p>A ce moment, ma vue fut attirée par des objets +que je n'avais pas aperçus jusqu'alors. C'étaient des +animaux; mais il aurait été impossible de dire à quelle +espèce ils appartenaient. Il y a des heures et des époques +où dans la prairie la forme et la grandeur des +choses prennent un aspect, des proportions qui trompent: +un loup paraît avoir la taille d'un cheval, et +un corbeau perché sur une éminence de terrain peut +se confondre aisément avec un buffle. Ces grandissements +sont dus à des conditions particulières de +l'atmosphère, et il n'y a que l'oeil exercé du chasseur +qui puisse, par une entente exacte des rapports +du mirage à la réalité, ramener les objets à leurs +dimensions véritables.</p> + +<p>Ceux que j'avais remarqués étaient au moins à trois +milles de distance de l'endroit où je me trouvais, dans +la direction du lac, et par conséquent de l'autre côté +du gouffre. Ils m'apparaissaient, au nombre de cinq, +comme autant de fantômes qui se mouvaient à l'horizon. +Un moment, mon attention fut détournée d'eux, +je ne me rappelle plus pourquoi. Lorsque mon regard +les chercha de nouveau, il ne les trouva plus; +mais, au bord du lac, à une distance d'environ six cents +pas, il découvrit cinq magnifiques antilopes. Elles +étaient si près de l'eau que leurs formes s'y réfléchissaient, +et leur attitude démontrait qu'après une course +rapide, elles venaient de faire halte. Leur nombre +répondait, je le répète, à celui des animaux que j'avais +vus déjà dans la prairie, et j'étais convaincu que c'étaient +bien les mêmes. En effet, la vitesse de ces charmantes +créatures égale celle de l'hirondelle.</p> + +<p>La vue de ces antilopes ne fit qu'aiguillonner ma +faim. Aussi toutes mes pensées se concentrèrent-elles +sur les moyens de m'en approcher. La curiosité les +avait évidemment attirées vers le lac. Elles avaient +dû apercevoir de loin ma jument et son cavalier, et +elles étaient sans doute accourues au galop pour faire +une reconnaissance; mais elles semblaient encore très +craintives, très circonspectes et peu disposées à venir +plus près de nous.</p> + +<p>Le gouffre me séparait d'elles. Si je pouvais réussir +à les attirer jusque-là, elles seraient infailliblement à +la portée de mon fusil. J'attachai mon cheval, et j'employai +tous les artifices de séduction que je pus imaginer. +Je me couchai dans l'herbe sur le dos, les +jambes en l'air, mais mon extravagance fut infructueuse: +les antilopes s'obstinaient à ne plus s'éloigner +du bord de l'eau.</p> + +<p>Alors je m'avisai que ma couverture avait une couleur +très vive, et je conçus un plan qui, adroitement +exécuté, manque rarement de réussir. Je pris la couverture, +je la liai par un bord à la baguette de mon +fusil, après avoir passé celle-ci dans l'anneau supérieur +de l'arme, et je retins la baguette en place avec +le pouce de la main gauche. Ensuite, je m'agenouillai, +j'épaulai mon fusil, de telle sorte que la couverture +voyante étalée dans toute sa longueur tombât à terre +et formât une espèce de paravent derrière lequel je +pouvais me dissimuler complétement. Avant d'avoir +eu cette idée, j'avais rampé jusqu'au bord du gouffre, +afin d'être le plus proche possible quand les antilopes +viendraient de l'autre côté. Ma manoeuvre fut accomplie +dans le plus grand silence et avec une extrême +précaution, car je savais que mon déjeuner et peut-être +ma vie dépendaient du résultat de mon expérience.</p> + +<a name="i4" id="i4"></a><br><br> +<p class="mid"><img alt="" src="images/037.png"></p> + +<p class="mid">A une distance d'environ six cents pas, je découvris +cinq magnifiques antilopes.</p> + +<p>Je n'eus pas longtemps à attendre pour avoir la +joie de voir les jolies bêtes donner dans mon piège. +Le trait caractéristique de l'antilope, c'est la curiosité +qui est poussée cher ces animaux au plus haut degré. +Tout en étant les plus timides des habitants de la +prairie et en tremblant de tous leurs membres à l'approche +d'un ennemi connu, elles semblent, chaque +fois qu'elles se trouvent à proximité d'un objet qui +les intrigue, avoir dépouillé toute leur crainte; ou +plutôt le sentiment de la peur est dominé par celui +de la curiosité, et cédant entièrement à celle-ci, elles +arrivent le plus près possible de l'objet inconnu et le +considèrent d'un air ébahi. Le loup de la prairie, dont +la ruse l'emporte même sur celle du renard, connaît +cette faiblesse de l'antilope et la met fréquemment +à profit. Il court beaucoup moins vite qu'elle et s'évertuerait +en vain à la poursuivre, mais l'artifice lui tient +lieu de vitesse. Quand le hasard lui fait rencontrer +au troupeau d'antilopes, il se flâtre dans l'herbe, se +roule en boule, et tout en tournoyant ainsi, en se +livrant à une série de manoeuvres bizarres, il se rapproche +peu à peu de ses victimes jusqu'à ce qu'il +soit assez près pour n'avoir plus qu'un dernier bond +à faire.</p> + +<p>L'éclat de la couverture ne tarda pas à produire +son effet. Les cinq antilopes accoururent au trot, jusqu'au +bord du lac, considérèrent un instant cet objet +qui leur paraissait inconnu, puis rebroussèrent chemin. +Presque aussitôt après, elles revinrent en courant, +cette fois apparemment plus confiantes et excitées +par la curiosité. Je pouvais les entendre renâcler +tandis qu'elles levaient leurs têtes fines et élégantes +et aspiraient l'air. Par bonheur, j'étais favorisé +par le vent qui soufflait vers moi; autrement elles +auraient flairé ma présence et découvert ma ruse.</p> + +<p>Le troupeau se composait d'un mâle et de quatre +femelles, celles-ci se laissant visiblement guider par +leur compagnon, qui semblait diriger tous leurs +mouvements, car elles se tenaient rangées derrière +lui, imitant tout ce qu'elles lui voyaient faire. +Tous cinq s'approchèrent jusqu'à deux cents pas. +Mon fusil avait bien cette portée, et je me préparai à +faire feu. Le mâle était le plus proche et mon choix +s'arrêta sur lui. Je visai et lâchai la détente. Dès que +la fumée se fut dissipée, j'eus l'inexprimable joie de +voir l'animal étendu sur la prairie, pantelant et rendant +le dernier soupir. A ma grande stupéfaction, +aucune de ses quatre compagnes n'avait été effarouchée +par la détonation. Elles se tenaient près de lui, +comme ébahies et considérant avec pitié leur guide +tombé. Ce ne fut que lorsque je me redressai de toute +la hauteur de ma taille qu'elles se retournèrent et +prirent la fuite, volant comme le vent. Deux minutes +après, je les avais complètement perdues de vue.</p> + +<p>Il me restait à savoir comment je franchirais le +gouffre. J'examinai attentivement la pente des parois +et je découvris bientôt un endroit d'où je pouvais +me laisser glisser sans avoir trop de risques à courir, +et sans devoir mettre en oeuvre trop d'efforts. Après +avoir enfoncé encore plus solidement en terre le +piquet qui retenait ma jument, je déposai mon fusil +sur l'herbe et, ne conservant d'autre arme que mon +couteau de chasse, je me mis à opérer ma descente. +Il ne me fallut pas beaucoup de temps pour toucher +fond, et alors je fis l'escalade de l'autre paroi. Celle-ci +était plus raide, mais je pus me cramponner aux +branches des cèdres nains enracinés dans la roche. +Je remarquai aussi, non sans étonnement, que le +sentier que je gravissais avait déjà été mis à profit +par l'homme ou l'animal, car la terre répandue sur les +saillies du rocher avait été manifestement foulée et +fouillée. Cependant, je n'accordai qu'un instant de +réflexion à cette circonstance; j'étais si affamé que +tout mon esprit était obsédé par une pensée unique: +celle de faire un repas.</p> + +<p>A la fin, j'atteignis le haut du rocher et, m'aidant des +deux mains et des genoux, je me hissai sur la prairie. +Deux minutes après, j'étais penché sur l'antilope que +je dépeçai avec mon couteau. Tout autre que moi +aurait peut-être pris le temps de ramasser du bois et +de faire du feu selon la méthode primitive. Mais je +ne raisonnai pas: j'avais mon déjeuner sous la main. +Je le mangeai cru, et si vous aviez été à ma place, cher +auditeur, vous auriez fait de même, quand vous eussiez +été le plus délicat des gastronomes.</p> + +<p>Après avoir apaisé les premiers besoins de la faim +en dévorant à belles dents la langue saignante et une +couple de côtelettes de l'antilope, je commençai à me +montrer un peu plus difficile, et je me dis que la chair +de l'animal serait bien plus succulente en la faisant +rôtir. Je retournai donc au gouffre pour aller chercher +quelques branches de cèdre. Mais, à peine eus-je fait +trois pas que je m'arrêtai, les yeux hagards, frissonnant +et oubliant d'un seul coup mon rôti, tant mon +coeur était serré d'effroi. Devant moi se dressait un +animal monstrueux, un de ces ours gris qui sont les +plus terribles de tous les habitants de la prairie.</p> + +<a name="c6" id="c6"></a><br><br> +<h2>VI</h2> +<h3>L'OURS GRIS.</h3> +<br> + +<p>L'ours qui venait de faire son apparition soudaine +était un des plus gros de son espèce. Ce n'était pas la +première fois que je faisais la rencontre d'un de ces +animaux, dont les moeurs m'étaient connues parfaitement. +Je n'étais pas surpris de le trouver ici. L'ours +des pampas est assez abondant à l'ouest de l'Amérique +espagnole, et choisit de préférence pour séjour les +creux des arbres. Plus rarement, il vit en nomade dans +la prairie, pousse à l'est et pénètre jusqu'aux environs +du Mississipi. L'animal que j'avais devant moi avait la +fourrure d'un rouge jaunâtre, les jambes et les pattes +noires; mais cette couleur n'est pas commune à tous +les ours généralement appelés gris, car ils varient de +l'un à l'autre sous le rapport de la nuance. Ce qui les +caractérise plus spécialement, c'est la longueur du poil +très fourni, le front droit, la tête large, les yeux jaunes, +les grandes et fortes dents à peine à demi couvertes +par les lèvres, les pattes longues et recourbées.</p> + +<p>Lorsque mes yeux tombèrent sur le monstre, il venait +de sortir du gouffre, et c'étaient ses traces que +j'avais remarquées en escaladant la paroi.</p> + +<p>Arrivé dans la prairie, l'ours fit quelques pas en +avant pour s'arrêter, se dressa sur ses pattes de derrière +et aspira fortement l'air en poussant un rugissement. +Il demeura quelques minutes dans cette attitude, +en se frottant la tête avec les pattes de devant.</p> + +<a name="i5" id="i5"></a><br><br> +<p class="mid"><img alt="" src="images/043.png"></p> + +<p class="mid">Devant moi se dressait un animal monstrueux,<br> +un de ces ours gris.</p> + +<p>Inutile de vous dire que l'aspect de ce commensal +imprévu ne me rassurait guère et m'inspirait une véritable +terreur. Si j'avais été à cheval, et surtout si +j'avais eu entre mes jambes ma jument noire, je n'aurais +pas fait plus de cas de l'énorme bête que d'une +couleuvre qui rampe dans l'herbe. L'ours gris est +trop lent pour pouvoir se mesurer de vitesse avec un +cheval. Mais j'étais à pied et je savais fort bien que +l'animal me rejoindrait infailliblement, si je prenais +la fuite, quelle que fût mon agilité. Je ne pouvais, +d'autre part, pas espérer qu'il s'abstiendrait de m'assaillir. +Je connaissais le caractère de mon ennemi et +je n'ignorais pas que l'ours gris attaque tous ceux +qu'il rencontre, et que, dans toute la faune américaine, +il n'y a pas un seul animal qui ne craigne d'entrer en +lutte avec lui. Il n'est pas démontré que dans un combat +avec un lion d'Afrique l'ours gris ne terrasserait +point son adversaire. L'homme lui-même redoute une +semblable lutte et le chasseur monté sur un bon cheval +laisse, en règle générale, passer en paix le «vieil +Ephraïm» (c'est le sobriquet que les coureurs de prairies +lui ont donné). Pour le chasseur blanc, l'ours gris +vaut, comme force et comme bravoure, deux Indiens. +Pour le Peau-Rouge, la destruction d'un de ces animaux +est un des plus grands traits d'héroïsme. Chez +toutes les tribus indiennes, un collier de griffes d'ours +est un insigne de gloire, car cet ornement n'est porté +que par ceux qui ont tué le monstre.</p> + +<p>L'ours gris se jette sur l'animal qui s'offre à lui, +sans regarder à la taille et à la vigueur de son antagoniste. +L'élan, le daim, le bison, le mustang succombent +à l'instant sous son étreinte. D'un seul coup de +patte il leur cloue ses griffes dans la chair, comme s'il +assénait un coup de hache, et il peut traîner aussi +loin qu'il le veut un buffle qui a toute sa croissance; +il se jette sur l'homme à cheval ou à pied, et l'on +raconte que parfois une douzaine de chasseurs ne +parviennent pas à lui tenir tête. Dix, quinze, vingt +balles tirées sur un ours gris ne le mettent pas hors de +combat. Il faut l'atteindre au cerveau ou au coeur +pour lui donner la mort. Il n'est donc pas surprenant +qu'un animal qui a la vie si dure et l'instinct si féroce +soit très redouté. Heureusement, le cheval a sur lui +l'avantage de la course et l'homme celui de pouvoir +grimper sur les arbres, l'ours gris, contrairement +aux autres, n'ayant pas cette agilité. Bien des +voyageurs dans les pampas, en danger de mort certaine, +n'ont trouvé leur salut que dans cette unique +supériorité.</p> + +<p>Aucun de ces détails de l'histoire naturelle de l'ours +n'était nouveau pour moi. Aussi l'on se figure quelles +étaient mes angoisses en voyant à quelques pas de moi +un des plus formidables et des plus féroces de ces +fauves dans ces plaines nues où j'étais seul, à pied, et +pour ainsi dire désarmé. Il n'y avait pas un buisson où +j'eusse pu me cacher, pas un arbre sur lequel j'eusse +pu me réfugier. Je n'avais pour tout moyen de défense +que mon couteau, car j'avais laissé, vous vous le +rappelez, mon fusil de l'autre côté du gouffre, et je ne +pouvais songer à aller le chercher. En supposant +même que j'eusse pu arriver jusqu'au sentier qui +dévalait de la paroi rocheuse, c'eût été une vraie folie +que de vouloir tenter cette descente, car si l'ours n'est +pas grimpeur, il n'en avait pas moins à l'aide de ses +longues pattes gravi la pente plus vite que moi. +D'ailleurs, il me barrait le chemin et, pour aller an +gouffre, je devais commencer par me jeter littéralement +dans les bras du monstre.</p> + +<p>Un seul regard porté autour de moi suffit pour me +démontrer combien ma situation était désespérée. Je +compris qu'il ne me restait d'autre parti que d'engager +un combat à outrance, un combat au couteau.</p> + +<p>J'avais entendu parler des chasseurs qui s'étaient +trouvés dans le même cas, et qui étaient parvenus à +triompher d'un ours gris sans autre arme qu'un couteau, +mais après une lutte longue et terrible, et non sans avoir +reçu de cruelles blessures et perdu beaucoup de sang. +Tandis que je réfléchissais aux terribles conséquences +d'une semblable entreprise en quelque sorte inévitable, +mon adversaire était retombé à quatre pattes +et, avec un grognement formidable, qui ressemblait +à un cri de guerre, s'avançait vers moi la gueule +ouverte.</p> + +<p>J'étais décidé à l'attendre de pied ferme; mais lorsque +je le vis s'approcher, étirant sa longue et maigre +échine, montrant ses crocs jaunes et polis, dardant +sur moi le feu de ses yeux, je changeai subitement +d'avis et je pris la fuite. J'espérai que l'ours, alléché +par le festin que lui offrait l'antilope dépecée, s'arrêterait +pour dévorer cette proie; mais mon espoir fut +de très courte durée: le monstre ne jeta qu'en passant +un regard sur le cadavre et me suivit de toute sa +vitesse, sans dévier de la ligne droite.</p> + +<p>J'étais expert à la course, et je n'avais peut-être pas +à cette époque de rival dans cet exercice. Je pourrais +vous rappeler bien des succès que je dois à la vélocité +de mes jambes; mais à quoi pouvait me servir de +courir en ce moment? Je ne faisais en somme que +m'affaiblir pour la lutte désespérée à laquelle je ne +pouvais me soustraire; et la prudence me commandait +de m'arrêter plus tôt d'un coup pour faire face à +l'ennemi.</p> + +<p>Je venais de m'y résoudre et je pivotais déjà sur +mes talons, lorsque mes yeux s'arrêtèrent soudainement +sur un objet qui m'éblouit. Sans le savoir, j'étais +arrivé près du lac et me trouvai sur son bord. Le disque +ardent du soleil réfléchi par la surface tranquille +de l'eau m'éblouissait.</p> + +<p>Une nouvelle lueur d'espérance traversa alors mon +cerveau. J'étais comme l'homme qui se noie et s'accroche +à un fétu de paille. Le monstre était maintenant +sur mes talons: l'instant d'après, le combat +devait commencer.</p> + +<p>--Pas encore, pas encore! pensai-je. J'aime mieux +me battre dans l'eau; cela me donnera peut-être un +avantage; peut-être pourrai-je me dérober en plongeant.</p> + +<p>Je sautai d'un bond, sans prendre le temps de +mesurer mon élan, au milieu du lac. Je n'avais de +l'eau que jusqu'au genou; mais, en me déplaçant de +quelques pas, j'enfonçai jusqu'à la ceinture.</p> + +<p>Alors, le coeur serré, je relevai la tête. Quelle ne fut +pas ma joie en constatant que l'ours avait fait halte au +bord du lac et ne semblait pas se soucier de me suivre! +Mon étonnement était encore plus grand que ma +joie, car je savais que l'eau ne pouvait effrayer le vieil +Éphraïm, qui est excellent nageur, et j'en avais vu plus +d'un passer des lacs plus profonds que celui-ci et nager +dans un fleuve impétueux contre le courant. Qu'était-ce +donc qui l'empêchait d'avancer? Je ne pouvais +le deviner; mais pour plus de sécurité, je m'éloignai +davantage jusqu'à ce que ma tête seule dépassât. Pendant +ce temps, je ne perdais pas un seul instant de vue +mon ennemi. L'ours s'était assis sur ses pattes de derrière +et épiait mes mouvements, tout en continuant à +avoir l'air de ne pas vouloir entrer dans l'eau. Après +m'avoir considéré longtemps, il se remit à quatre pattes +et fit au trot le tour du lac, sans doute afin de chercher +l'endroit le plus favorable pour s'y jeter.</p> + +<p>La distance qui nous séparait n'excédait pas deux +cents pas, car le lac n'en avait pas plus de quatre cents +de diamètre. L'ours aurait pu m'atteindre aisément +s'il l'avait voulu; mais il paraissait avoir un motif +bien arrêté de ne pas se baigner ce jour-là.</p> + +<a name="i6" id="i6"></a><br><br> +<p class="mid"><img alt="" src="images/049.png"></p> + +<p class="mid">L'ours avait fait halte au bord du lac.</p> + +<p>A part la crainte que m'inspirait la présence du +monstre, ma position n'était guère commode. Quoique +réchauffée à la surface par le soleil, l'eau était glaciale +et mes dents commençaient à claquer. Par moments, +l'ours semblait dépouiller ses hésitations et prêt à +nager vers moi, car il s'arrêtait brusquement, allongeait +la tête au-dessus de l'eau, balançait ses avant-mains +comme pour s'élancer; puis il se ravisait, se +reculait et reprenait sa course autour du lac. Ce +manège se continua durant une heure. De temps à +autre, il poussait sa pointe à quelque distance dans la +prairie, puis revenait s'asseoir au bord de l'eau, comme +s'il avait pris le parti de me guetter. J'espérais qu'il +passerait de l'autre côté, et me laisserait ainsi gagner +le gouffre; mais il s'obstinait pour ainsi dire à déjouer +mon plan, comme s'il avait lu ma pensée dans mes +yeux.</p> + +<p>Je commençais à perdre courage, le froid me paralysait. +Cependant je ne bougeai pas. A la fin je fus récompensé +de ma constance. L'ours avait fait une nouvelle +échappée dans la prairie; cette fois il remarqua +l'antilope. Je le vis bientôt s'arrêter, puis relever la +tête, tenant dans sa gueule le reste de l'animal qu'il +traîna jusqu'au gouffre. Une minute après, il avait +disparu.</p> + +<a name="c7" id="c7"></a><br><br> +<h2>VII</h2> +<h3>LA LUTTE.</h3> +<br> + +<p>Je fis quelques brassées, puis, me redressant, je +marchai prudemment et atteignis en grimpant le +bord sablonneux. Tremblant de tout mon corps et +ruisselant d'eau, je demeurai immobile, ne sachant ce +qu'il me restait à faire. J'étais sorti du côté opposé du +lac, craignant un brusque retour de l'ours. Il pouvait +fort bien s'être contenté de porter l'antilope dans sa +caverne et reprendre fantaisie de venir à ma recherche. +Ces animaux ont l'habitude d'enfouir leur butin +ou de le cacher dans leur retraite. D'ailleurs, il ne lui +fallait que quelques minutes pour dévorer l'antilope.</p> + +<p>J'étais indécis. Fuir en ce moment ne me dispensait +point de retourner sur mes pas pour rentrer en possession +de ma jument et de mon fusil, car il m'était +impossible de me risquer dans la prairie à pied. Au +reste, j'aimais trop ma monture pour pouvoir songer à +l'abandonner, à la laisser en péril. Plutôt que de me +séparer d'elle, j'aurais vingt fois risqué ma vie. Mais +comment la rejoindre? Le seul chemin qui pût me +conduire jusque-là passait par le gouffre, et celui-ci +était occupé par mon ennemi.</p> + +<p>Il ne me restait qu'une seule chance, ou, pour parler +plus exactement, une seule hypothèse favorable. Peut-être, +en continuant de suivre le gouffre, trouverais-je +plus loin un autre passage?</p> + +<p>Je réfléchissais à ce projet et j'allais me décider à +l'exécuter, lorsque j'eus un tressaillement d'horreur. +L'ours venait de reparaître. Seulement il n'était plus +du côté où je me trouvais. Il avait escaladé l'autre +paroi du gouffre et s'avançait maintenant vers l'endroit +où paissait ma jument. Le monstre, debout, la gueule +ouverte, se préparait à fondre sur sa proie. J'avais +attaché la pauvre bête à quatre cents pas environ du +gouffre, et le lasso qui la retenait avait près de vingt +yards de long. A la vue de l'ours, la jument avait fui +aussi loin que la lanière le lui permettait; elle ruait, +se cabrait et hennissait d'épouvante.</p> + +<p>L'ours se précipita vers elle. Mon coeur battait violemment. +Le monstre était maintenant si proche +qu'il n'avait plus qu'à étendre les pattes pour la +saisir. La jument fit un bond désespéré et décrivit +au galop un cercle dont le lasso formait le rayon, +tandis que l'ours courait d'un point à l'autre pour +tâcher de s'en emparer.</p> + +<p>Cette scène se prolongea durant quelques minutes +sans que la situation relative des deux adversaires se +trouvât sensiblement modifiée. Déjà j'avais l'espoir +que l'ours, de guerre lasse, renoncerait à ses vaines +tentatives, et abandonnerait la partie, d'autant plus +que la jument lui avait adressé plusieurs ruades qui +avaient effrayé l'agresseur, quand tout à coup le +spectacle changea, et la lutte prit une autre tournure. +L'ours avait déjà été fouetté à différentes reprises par +le lasso; au lieu de l'écarter, il le saisissait et le tirait à +lui avec les dents et avec les griffes. Je crus d'abord +qu'il voulait l'arracher ou le rompre en le mordant; +mais j'eus bientôt la conviction qu'il usait d'un autre +artifice: à chaque fois qu'il le reprenait, il se laissait +couler, sans le lâcher, de manière à se rapprocher de +plus en plus de sa victime qui poussait de véritables +cris de terreur.</p> + +<p>Je ne pus supporter plus longtemps la vue de ce +pénible tableau. Je me souvins à ce moment qu'après +avoir abattu l'antilope j'avais déposé mon fusil sur +l'herbe, à peu de distance du cheval. Je courus sans +réfléchir davantage jusqu'au gouffre, je dévalai de la +paroi avec affolement, j'escaladai l'autre bord sans +m'arrêter, je saisis mon fusil et je m'élançai vers le +lieu du combat.</p> + +<p>J'arrivai juste à temps. L'ours n'avait pas encore +atteint sa proie, mais il n'était plus qu'à trois ou +quatre yards d'elle.</p> + +<p>Je m'approchai, visai et tirai. Le lasso se déchira +comme si ma balle l'avait coupé, et la jument partit +au galop dans la prairie en jetant un hennissement +sauvage.</p> + +<p>J'avais, comme je le constatai dans la suite, atteint +l'ours, mais à un endroit peu vulnérable, et ma balle +semblait n'avoir produit aucun effet sur lui. En réalité, +c'était la jument qui, par un effort suprême, avait +rompu elle-même son attache et avait ainsi recouvré +sa liberté.</p> + +<p>En somme, je n'avais fait qu'offrir au monstre un +autre adversaire. Il parut le comprendre, car, à peine +le cheval soustrait à sa convoitise, il courut sur moi +avec un hurlement de rage. Dans ces conditions, il ne +me restait pas d'autre alternative que d'accepter le +combat à outrance, car je n'avais plus le temps de recharger +mon fusil. J'assénai à l'ours un furieux coup +de crosse, puis je lançai mon arme au loin et, tenant +des deux mains crispées mon couteau, je le plongeai +de toute la longueur de la lame dans le corps de mon +ennemi. L'instant d'après, je me sentis saisir et étreindre, +les griffes acérées du fauve me déchiraient la chair +pénétrant d'une part dans ma hanche, de l'autre dans +mon épaule, tandis que ses énormes crocs brillaient +sous mes yeux. Par bonheur, mon bras droit était +resté libre. Je retirai mon couteau et l'enfonçai entre +les deux côtes de mon adversaire avec la force surhumaine +que donne le désespoir. Alors nous tombâmes +tous deux, roulant sur le sol. Je vis un flot de +sang jaillir de la poitrine de l'ours, et je me félicitai de +l'avoir percé au coeur. N'écoutant plus que ma frénésie, +je portai coup sur coup au monstre qui ne me lâchait +point. Je sentais qu'il m'étouffait, ses griffes me labouraient +les chairs, ses crocs hideux cherchaient ma tête +que je renversai de mon mieux en arrière, son souffle +me passait sur le visage, et je ne cessais de jouer +du couteau. L'herbe était inondée de sang, dans +lequel je baignais en me débattant; mais mes mains +faiblissaient peu à peu, mes yeux se voilaient; à la fin +une secousse horrible ébranla toutes les cavités de +mon cerveau; tout tournoya autour de moi: je m'évanouis.</p> + +<a name="c8" id="c8"></a><br><br> +<h2>VIII</h2> +<h3>VIEUX AMIS.</h3> +<br> + +<p>J'avais complètement perdu connaissance; et ce ne +fut que longtemps après que je pus me convaincre, +en recouvrant mes sens, que je vivais encore. Mes +blessures me faisaient un mal atroce. Je reconnus que +quelqu'un s'occupait de les panser, et d'y appliquer +un bandage; il avait la main rude, mais mes prunelles +clouées sur les siennes y lisaient la douceur et la +bienveillance. Qui était-il? D'où venait-il? Qu'était +devenu mon redoutable antagoniste?</p> + +<p>J'étais couché sur le dos, les regards fixés sur le +ciel bleu et n'apercevant autour de moi, quand je les +baissais, que l'herbe verte; à mes côtés se tenaient debout +des hommes armés, un peu plus loin des chevaux. +En quelles mains étais-je tombé? Mes idées +étaient encore très confuses; mais en les rassemblant +autant que possible, je me persuadai que je ne pouvais +avoir affaire qu'à des amis, qui m'avaient sans doute +arraché aux griffes du monstre. Soudain, je ne vis plus +rien, j'eus une nouvelle défaillance et je perdis toute +conscience de moi-même.</p> + +<a name="i7" id="i7"></a><br><br> +<p class="mid"><img alt="" src="images/057.png"></p> + +<p class="mid">Je reconnus que quelqu'un s'occupait de panser<br> +mes blessures et d'y appliquer un bandage.</p> + +<p>J'ignore combien de temps dura ce second évanouissement; +mais en revenant à moi je me sentis +mieux, il me sembla que mes forces renaissaient lentement. +Je remarquai que le soleil touchait à son +déclin, mais une peau de buffle attachée à deux +piquets empêchaient ses rayons de tomber sur moi. +J'étais étendu sur ma couverture, ma tête reposait +sur ma selle, et une seconde peau de buffle me couvrait +les jambes; à proximité de moi flambait un feu +devant lequel j'aperçus très distinctement deux +hommes. L'un était debout, appuyé sur son fusil, +les yeux fixés sur la flamme. C'était le type du +chasseur des prairies. Il avait au moins six pieds +de haut, le corps robustement charpenté, la physionomie +énergique, mais pleine de bonté. L'autre +était assis sur une souche, le visage tourné vers moi. +Il s'occupait d'achever son repas en mangeant à petites +bouchées une tranche de viande qu'il venait sans doute +de faire rôtir. Son costume se composait d'une espèce +de blouse, d'une culotte, de guêtres, le tout en peau +de daim, sale, crasseux, couvert de boue. Sa peau, +qu'on voyait paraître à travers plusieurs trous de +ses vêtements, avait l'air tannée. Il n'avait pas de +chemise, et sa coiffure consistait en un bonnet de +peau de chat dont la couleur s'harmonisait avec le +reste de son accoutrement. Ses traits dénotaient +qu'il ne devait pas être loin de la soixantaine. Ils +étaient fort expressifs: le nez en bec d'aigle; les +yeux petits, noirs, perçants; les cheveux ras, d'un +noir de jais, les oreilles--chose étrange--complètement +absentes. J'avais vu cet homme, bien des +années auparavant, tel que je le voyais en ce moment. +La première fois que mon regard l'avait rencontré, +je l'avais aperçu assis exactement dans la même +attitude, près d'un feu de bois, faisant rôtir sa viande +et la mangeant. Je le reconnus tout d'abord: c'était +le vieux Ruben, un des plus fameux chasseurs de +la prairie. Son compagnon, plus jeune que lui, s'appelait +Bill Garey. Tous deux, également ardents et +habiles à la chasse, étaient inséparables.</p> + +<p>Mon coeur se remplit de joie en retrouvant ces deux +héros des pampas. Je savais que j'étais avec des +amis, et j'allais leur témoigner toute ma reconnaissance +et mon bonheur, lorsque mes yeux s'arrêtèrent +sur le groupe de chevaux. Je poussai un cri et me +dressai sur mon séant. Il y avait parmi ces montures +la cavale de Ruben, le grand et vigoureux rubican +de Garey, et, jugez de ma joie: ma propre jument. +C'était une surprise à laquelle je ne m'attendais +pas, car je n'espérais plus revoir l'excellente compagne +de mon aventure. Mais ce n'était pas la vue de ma +jument qui m'avait arraché une exclamation de stupéfaction, +c'était la présence d'un autre animal bien +connu: d'un quatrième cheval. N'étais-je pas une fois +de plus le jouet d'une hallucination? Mes yeux +ne se plaisaient-ils point à me tromper, mon imagination +ne prenait-elle point plaisir à me bercer +d'une illusion? Non, c'était bien une réalité. Je +ne pouvais en douter; ce port superbe, cette robe +soyeuse, ces oreilles noires dressées, tout en un mot +trahissait le Cheval blanc de la prairie.</p> + +<p>Mon émotion était telle qu'après avoir un instant +contemplé le noble animal, je me renversai en +arrière, ma tête heurta lourdement le pommeau de +ma selle, et je m'évanouis de nouveau. Mais cette +troisième syncope fut d'assez courte durée. Entretemps +les deux hommes s'étaient approchés de moi +et s'entretenaient de mon état.</p> + +<p>--Ruben, Garey! dis-je faiblement en tendant la +main.</p> + +<p>--Ohé! s'écria le plus âgé des deux, vous voilà +enfin revenu à la vie, jeune homme. Il est vrai que +vous revenez de loin. Enfin tant mieux. Ne vous +alarmez pas; vos forces vous reviendront. Le tout +était d'en réchapper.</p> + +<p>--Prenez une gorgée d'eau-de-vie, dit l'autre en +approchant sa gourde de mes lèvres.</p> + +<p>--Je vois que vous vous souvenez de nous, continua +Ruben.</p> + +<p>--Parfaitement, mes amis, parfaitement.</p> + +<p>--Et moi aussi je ne vous ai pas oublié, dit +Garey; vous m'avez un jour sauvé la vie, et ces services-là +ne s'effacent point de la mémoire.</p> + +<p>--Je crois que vous m'avez bien rendu la pareille, +répondis-je, vous m'avez débarrassé de cet ours.</p> + +<p>--De l'un des ours, oui, dit Ruben; mais vous +avez réglé vous-même le compte de l'autre. Il vous +a fallu jouer rudement du couteau, avant que le +gaillard ait perdu la partie. Heureusement pour +vous, nous sommes arrivés juste à temps pour vous +délivrer de l'autre.</p> + +<p>--Comment! de l'autre! Il y en avait donc deux?</p> + +<p>--Regardez de ce côté! voilà deux peaux, si je ne +me trompe.</p> + +<p>Je suivis le geste du trappeur, et près du feu je vis +en effet deux fourrures d'ours fraîchement écorchés.</p> + +<p>--Mais je n'ai eu affaire qu'à un seul? dis-je.</p> + +<p>--Et c'était bien assez, répliqua Ruben. Il n'y a pas +beaucoup d'hommes qui demeurent en vie après une +querelle vidée avec le vieil Ephraïm.</p> + +<p>--J'ai donc tué l'ours?</p> + +<p>--Eh! oui, jeune homme; et vous pouvez vous flatter +d'avoir fait la besogne tout seul. Quand Bill et +moi nous sommes accourus à votre secours, il n'y avait +plus à tirer un coup de fusil. L'ours était mort, aussi +mort que son patron, le deuxième fils de Joseph. Mais +vous ne valiez pas beaucoup mieux. Vous étiez tous +deux également immobiles, vos bras étreignant le +monstre, ses pattes vous étouffant, votre sang se confondant +et formant autour de vous une mare de plusieurs +yards de long. Vous n'aviez positivement plus +assez de sang dans le corps pour offrir un déjeuner +passable à une sangsue.</p> + +<p>--Et l'autre ours?</p> + +<p>--Il est sorti du gouffre, comme Bill venait de partir +pour aller à la poursuite du Cheval blanc. J'étais +accroupi près de vous quand je vis apparaître la hure +du monstre. C'était évidemment la femelle du vieil +Ephraïm. La vieille venait voir pourquoi son vieux +tardait à rentrer au logis. Je pris mon fusil et j'envoyai +à la commère une balle dans l'oeil. Elle n'eut pas +la politesse de dire merci et se coucha pour ne plus +se relever. Ils voyagent maintenant ensemble dans les +prairies heureuses. Voyez-vous, jeune homme, je ne +suis pas docteur, et Bill n'a pas plus de diplôme que +moi; mais je m'entends assez aux blessures pour savoir +que vous ne pouvez en ce moment pas plus bouger +que si vous étiez réellement mort. Donc, pas un +mouvement, et écoutez nos conseils. Vous avez été rudement +malmené, je ne vous le cache pas; mais il n'y +a pas de danger grave; tout ce qui vous manque, c'est +le sang, et il faut nécessairement attendre qu'il vous +en vienne d'autre. Allons, encore un bon coup d'eau-de-vie. +Laissons-le maintenant reposer, Bill: il a besoin +de silence et il nous reste à finir notre beefsteak +d'ours.</p> + +<p>J'aurais voulu avoir d'autres explications, mais je +savais qu'il était inutile d'insister; pour le vieux Ruben, +chose dite était chose irrévocable. Je fus bien +obligé de me ranger à son avis et de ne pas contrarier +sa volonté.</p> + +<a name="c9" id="c9"></a><br><br> +<h2>IX</h2> +<h3>LE PLATEAU.</h3> +<br> + +<p>Je m'endormis bientôt et je ne me réveillai que vers +minuit. Le froid s'était considérablement accru, mais +j'étais bien emmailloté dans ma couverture, et la peau +de buffle tendue derrière moi contribuait à m'abriter. +En rouvrant les yeux, je me sentis réconforté. Le feu +était éteint. Très probablement les deux trappeurs +avaient jugé bon de prendre cette précaution pour ne +pas attirer par ses lueurs les Indiens qui rôdaient aux +alentours. La nuit était sereine. Je voyais distinctement +mes deux compagnons et les quatre chevaux +qui paissaient. Garey dormait. Je m'adressai à Ruben +qui faisait la garde et était assis près de moi.</p> + +<p>--Comment se fait-il, lui demandai-je, que vous +m'ayez trouvé?</p> + +<p>--Nous avons suivi votre piste.</p> + +<p>--Depuis où?</p> + +<p>--Bill et moi nous étions campés dans l'un des îlots +du bois quand nous vous vîmes passer au galop derrière +le Cheval blanc, comme si vous aviez eu tous les +diables d'enfer à vos trousses. Je vous reconnus du +premier coup d'oeil, et Bill me dit: «Voilà l'Américain +qui m'a sauvé la vie dans la montagne.» Je voyais que +vous aviez une bonne monture, mais je savais aussi +que vous donniez la chasse au plus rapide des mustangs +de toute la prairie, et je dis à Bill: «Ils en ont +pour un long temps de galop, et ce jeune homme pourrait +finir par s'égarer à ce jeu, suivons-le.» Quand +nous rentrâmes dans la prairie, vous vous étiez éclipsé, +mais vous aviez laissé votre piste derrière vous. Seulement +la nuit tomba avant qu'il fût possible de vous +rattraper. Le lendemain matin, la pluie avait presque +complètement effacé la piste, et nous mîmes plusieurs +heures à la retrouver près du gouffre. Nous étions sur +le point d'y descendre, quand nous aperçûmes votre +jument qui détalait dans la prairie sans selle ni bride. +Nous courûmes dans cette direction, et, en nous rapprochant, +nous vîmes à terre quelque chose que votre +brave bête semblait flairer. Ce quelque chose, c'était +vous et le vieil Ephraïm qui dormiez tous les deux dans +les bras l'un de l'autre, comme deux bébés au berceau. +Nous crûmes d'abord que c'en était fait de vous; mais +un examen plus attentif nous convainquit que vous +étiez simplement en syncope.</p> + +<p>--Mais comment avez-vous pris le Cheval blanc?</p> + +<p>--Le gouffre est obstrué, barré complètement à une +assez bonne distance d'ici par des roches élevées. +Nous savions cela. Bill suivit la piste du mustang, lui +jeta le lasso et le mena ici. Voilà, jeune homme, toute +l'histoire.</p> + +<p>--Et le Cheval blanc, dit Garey en se levant, est +à vous, capitaine. Sans la course que vous lui avez +fait faire et qui l'a épuisé, il n'aurait pas été possible +de le prendre.</p> + +<p>--Merci, mille fois merci, non pour le cadeau, +mais pour le service impayable que vous m'avez +rendu. Je vous dois la vie. Sans vous j'aurais succombé.</p> + +<p>Tout s'expliquait. Au cours de la conversation, j'appris +que les deux trappeurs avaient l'intention de +prendre part à notre expédition militaire contre le +Mexique. Les traitements barbares qu'ils avaient eu à +subir lorsque le hasard les avait fait tomber entre les +mains des soldats mexicains--les oreilles coupées en +témoignaient--avaient fait d'eux des ennemis acharnés +de cette nation, et la guerre qui venait d'éclater +leur fournissait l'occasion tant de fois désirée d'assouvir +leur vengeance. Sans faire aucune objection, ils se +déclarèrent prêts à entrer dans ma compagnie et à me +servir, l'un d'éclaireur ou d'espion, l'autre de guide.</p> + +<p>Comme mes blessures, quoique nombreuses et profondes, +n'étaient pas dangereuses, mes forces me +revinrent rapidement, grâce aux remèdes intelligents +et à la sollicitude des deux trappeurs expérimentés. +Au bout de trois jours, je fus en état de me remettre +en selle.</p> + +<p>Nous nous dirigeâmes alors vers le village où j'étais +en garnison, mais sans reprendre mon ancienne +piste. Mes compagnons connaissaient une route meilleure +où nous étions sûrs de trouver de l'eau, ce qui, +dans une excursion à travers les pampas, est le point +le plus important. Le ciel était gris, le soleil invisible, +et nous courions le danger de nous écarter de la bonne +voie. Pour éviter ce péril, mes deux amis fabriquèrent +une boussole de leur invention. Ils plantèrent une +branche d'arbre en terre, et attachèrent au haut un +morceau de peau d'ours. Après avoir arrêté la direction +que nous avions à suivre, ils enfoncèrent dans +le sol un autre bâton également pourvu d'un morceau +de peau d'ours, et le fixèrent à plusieurs +centaines de pas du premier. A mesure que nous +avancions, nous regardions de temps à autre derrière +nous, car nous savions que nous continuions à marcher +en ligne droite aussi longtemps que le premier et le +plus éloigné des deux bâtons disparaissait derrière +l'autre. Quand les deux points noirs représentés par +la peau d'ours furent hors de portée de notre vue, +nous recommençâmes l'opération; et le procédé ainsi +répété de mille en mille nous conduisit vers midi +jusqu'à un bois entrecoupé d'allées et de pelouses. +Nous marchâmes près d'une demi-heure dans l'épaisseur +du taillis, et nous arrivâmes au bout d'un mille +à l'entrée d'une prairie qui différait visiblement de +la plaine que nous avions laissée derrière nous. Elle +appartenait à ce genre de pampas que dans la langue +des chasseurs on désigne sous le nom de «prairie +fleurie», parce qu'au lieu d'être couverte d'herbes, +elle est semée de fleurs et d'arbustes florissants. Au +lieu de la traverser, nous en longeâmes la lisière et +nous atteignîmes peu de temps après un ruisseau. +Nous n'avions, à vrai dire, pas fait beaucoup de chemin, +mais mes guides craignaient qu'en espaçant trop +nos étapes, la fatigue de la course ne me donnât la +fièvre; ils décidèrent donc de camper en cet endroit, +d'y passer la nuit et de ne reprendre notre voyage +que le jour suivant. On attacha les chevaux au bord +du ruisseau, après leur avoir enlevé leurs selles. +Ruben alla à la chasse, Garey à la pêche, tous deux +me laissant prendre un repos dont j'avais encore bien +besoin. Un daim tué par Ruben et les poissons pris +par Garey nous firent un excellent souper; et après +avoir passé toute la nuit à dormir d'un sommeil +paisible, je me levai le lendemain matin, complètement +rétabli.</p> + +<p>Nous déjeunâmes des restes du daim, nous sellâmes +nos chevaux et nous nous dirigeâmes vers une haute +colline qui dominait la plaine. Mes compagnons +connaissaient bien la topographie de cette région. +Nous devions longer le pied de cette colline, pousser +une dizaine de milles plus loin et arriver enfin au +but de notre course. J'avais souvent considéré cette +hauteur de ma terrasse, qui me servait généralement +d'observatoire; et comme sa configuration m'intéressait, +je m'étais promis de la visiter à la première occasion. +Elle offrait l'aspect singulier d'une armoire +gigantesque dressée debout sur la prairie. Ses côtés +étaient parfaitement d'aplomb et perpendiculaires à +son sommet, dont le niveau, exactement horizontal, +formait une surface parallèle à la plaine.</p> + +<p>Ces collines dont la cime ressemble à une table plane +portent au Mexique le nom de «plateaux tabulaires». +Quelquefois, la distance qui sépare deux hauteurs de +ce genre est de plusieurs centaines de milles; mais le +plus souvent elles se trouvent rapprochées par groupes +comme un jeu de quilles colossales portant un pavois, +toutes d'égale élévation et couvertes, en général, à +leur cime d'une végétation nettement distincte de celle +de la plaine environnante.</p> + +<p>En nous approchant de cette singulière éminence, +nous vîmes qu'elle perdait beaucoup de son caractère +marquant et que sa forme de parallélipipède régulier +s'éloignait considérablement de la symétrie géométrique. +Des contreforts étroits partaient des flancs du +rocher, et en plusieurs endroits les lignes droites se +brisaient. Ce qui paraissait indéniable, c'est que le +sommet du plateau était inaccessible, car ses parois +figuraient des murs escarpés de cinquante pieds de +haut que, dans l'opinion de mes compagnons, aucun +homme n'avait jusqu'alors escaladés.</p> + +<a name="c10" id="c10"></a><br><br> +<h2>X</h2> +<h3>UN COMBAT AVEC LES MEXICAINS.</h3> +<br> + +<p>Nous n'étions plus qu'à un mille du pied de ce plateau, +lorsque Garey s'écria tout à coup: «Alerte! voilà +les Indiens!»</p> + +<p>En même temps, il montra de la main la hauteur que +contournaient en venant au-devant de nous une troupe +de cavaliers.</p> + +<p>Mes deux amis avaient serré la bride et fait halte. Je +suivis leur exemple; et tous trois bien plantés en selle, +nous attendîmes, observant l'étrange apparition.</p> + +<p>Les cavaliers étaient au nombre de douze. Il était +évident qu'ils marchaient sur nous en ligne droite.</p> + +<p>--Si ce sont des Indiens, dit Garey après un instant +de silence, ce sont des Comanches.</p> + +<p>--Et si ce sont des Comanches, ajouta Ruben, ils +suivent le sentier de la guerre et ont de mauvais desseins. +Ayez l'oeil sur vos fusils.</p> + +<p>Ce conseil fut écouté sans objection. Nous savions +que si les arrivants étaient réellement des Comanches, +nous devions nous attendre à un combat acharné. Nous +mîmes donc pied à terre, nous abritant derrière nos +chevaux, et nous attendîmes l'approche de l'ennemi.</p> + +<p>Nous étions depuis quelques minutes dans cette position, +lorsque Ruben s'écria:</p> + +<p>--Si ce sont là des Indiens, je veux bien être un +nègre: ces gaillards sont barbus et ils ont la peau jaune. +Ce sont des Mexicains.</p> + +<a name="i8" id="i8"></a><br><br> +<p class="mid"><img alt="" src="images/069.png"></p> + +<p class="mid">Nous avions attaché nos chevaux deux à deux, de manière<br> +à leur faire former un carré.</p> + +<p>Cette affirmation n'était pas de nature à nous rassurer, +car nous n'ignorions pas que les Mexicains nous +étaient pour le moins aussi hostiles que les Comanches. +Les douze cavaliers semblaient d'abord ne pas nous +avoir aperçus; mais lorsqu'ils eurent le soleil derrière +eux, ils purent, sans être éblouis, nous voir parfaitement. +Alors ils firent halte à leur tour et se préparèrent +à l'attaque. Malgré l'inégalité du nombre, nous pouvions +nous mesurer avec nos ennemis. Mes compagnons +étaient de ceux dont le fusil ne ratait jamais, qui ne +tiraient jamais au jugé et qui ne lâchaient la détente +qu'en sachant à coup sûr où leur balle devait frapper. +Je pouvais par conséquent me persuader que si les +cavaliers nous attaquaient, il n'y en aurait que neuf +qui se rapprocheraient de nous à une portée de pistolet, +et dans cette approche il n'y avait pas de quoi +nous effrayer: nous y étions préparés; j'avais un +revolver à six coups dans ma ceinture, Garey avait le +sien et Ruben une paire de pistolets dont il saurait +faire bon usage.</p> + +<p>--Seize coups, et les couteaux au pis aller! s'écria +Garey avec un accent de triomphe, quand nous eûmes +inspecté rapidement nos armes.</p> + +<p>Les ennemis restaient toujours en place, et leur chef +allait et venait devant leur front de bataille, comme s'il +voulait, par sa harangue, leur inspirer du courage. De +notre côté, nous n'étions pas restés inactifs; nous avions +attaché nos chevaux deux à deux d'un côté par la tête, +de l'autre par la queue, de manière à leur faire former +un carré dont le grand rubican de Garey figurait le +front et dont nous occupions l'intérieur. Ainsi postés, +nous n'avions plus qu'à surveiller les mouvements de +nos adversaires qui ne pouvaient voir que nos têtes et +nos pieds.</p> + +<p>A la fin, les cavaliers, obéissant à un signai de leur +chef, fondirent sur nous au galop. Lorsqu'ils ne furent +plus qu'à trois cents pas, ils firent halte de nouveau +et nous crièrent:</p> + +<p>--Que craignez-vous? Nous sommes des amis.</p> + +<p>--Au diable des amis de cet acabit, répondit Ruben. +Vous nous prenez donc pour des imbéciles? Tenez-vous +à distance ou, sur mon âme, le premier qui se +trouvera à ma portée, sera un homme mort.</p> + +<p>Les cavaliers renoncèrent alors à toute dissimulation, +l'un d'eux se détacha du groupe, lança d'un coup +d'éperon son cheval au galop et décrivit autour de +nous un grand arc de cercle. Lorsqu'il se fut éloigné +d'une vingtaine de pas de ses compagnons, il fut suivi +d'un second qui répéta la manoeuvre, puis d'un troisième, +d'un quatrième, d'un cinquième, qui tournoyèrent +l'un derrière l'autre autour de nous. Aussitôt +nous changeâmes notre plan de défense en nous postant +dos à dos, de telle sorte que chacun de nous couvrait +de son arme un tiers du cercle. Les cinq cavaliers +firent deux fois au galop le tour de notre carré, en se +rapprochant sans cesse de nous, pendant qu'ils déchargeaient +leurs mousquets. Ils s'éloignaient ensuite +en continuant le même mouvement, rejoignaient le +gros de leur troupe, échangeaient leurs armes contre +d'autres toutes chargées et revenaient, toujours en +galopant, nous assaillir. En même temps, ils se courbaient +si habilement sur leurs montures qu'ils nous +dérobaient presque tout leur corps et nous enlevaient +ainsi toute occasion de tirer sur eux. Nous aurions +pu, il est vrai, tuer leurs chevaux, mais c'eût été dépenser +sans grande utilité notre poudre et nos balles, +car nous ne pouvions songer à recharger nos armes. +A la première fusillade, toutes les balles avaient passé +par-dessus nos têtes et la cavale de Ruben avait reçu +une blessure insignifiante. Mais la seconde décharge +de l'ennemi nous fit plus de mal. Garey fut atteint par +une balle qui lui arracha une partie de sa blouse de +chasse en lui éraflant l'épaule. Une autre balle rasa la +tête de Ruben.</p> + +<a name="i9" id="i9"></a><br><br> +<p class="mid"><img alt="" src="images/073.png"></p> + +<p class="mid">Ils se courbaient si habilement sur leurs montures<br> +qu'ils dissimulaient leur corps.</p> + +<p>--Nous ne pouvons rester plus longtemps spectateurs +de l'attaque sans y répondre, dis-je. Qu'en pensez-vous, +camarades?</p> + +<p>--Nous devons faire une sortie, répondit Garey: +c'est notre seul moyen de salut. Remontons à cheval +et lançons nos bêtes ventre à terre dans la prairie.</p> + +<p>--A quoi bon? objecta Ruben en hochant la tête. +Le capitaine s'en tirerait peut-être; mais pour toi et +moi il n'y a pas ombre de chance. Ils rattraperaient +ma cavale en cinq minutes, et ton rubican n'a pas +à se vanter de ses jambes.</p> + +<p>--Tu te trompes, répliqua Garey. Tu peux monter +l'étalon blanc et laisser ta cavale en liberté, ou me +céder le Cheval blanc et prendre mon rubican. Mais il +est absurde de nous croiser les bras et de nous laisser +fusiller comme un buffle dans un parcage. Qu'en +dites-vous, capitaine?</p> + +<p>--Je crois, repartis-je en désignant d'un coup de +tête le plateau, que nous devons gagner au galop la +colline et nous y adosser. L'ennemi ne pourra plus +alors nous tourner; et, avec les chevaux devant nous, +il nous sera plus facile de lui tenir tête.</p> + +<p>--Le jeune homme a raison, interrompit Ruben. +Nous n'avons pas une seconde à perdre, ils vont bientôt +revenir à la charge.</p> + +<p>Nous détachâmes rapidement nos montures, nous +sautâmes en selle et nous partîmes comme des traits. +Derrière nous volait au triple galop toute la bande, +criant et vociférant; mais nous avions l'avance et nous +atteignîmes heureusement le rocher. Puis d'un bond +nous fûmes à terre, et nous appuyant contre la paroi +granitique, tenant nos chevaux devant nous, nos +fusils braqués sur l'ennemi, nous attendîmes.</p> + +<a name="c11" id="c11"></a><br><br> +<h2>XI</h2> +<h3>L'ESCALADE.</h3> +<br> + +<p>Pour le moment nous étions en sûreté. Les Mexicains +ne pouvaient plus passer derrière nous et ils +n'osaient se risquer de front à portée de nos armes. +Toutefois, nous nous trouvions encore dans une position +extrêmement critique, car les ennemis, auxquels +étaient venus vers le soir se joindre un renfort de six +cavaliers armés également de mousquets, semblaient +décidés à nous bloquer toute la nuit et à nous obliger, +faute de vivres, à capituler.</p> + +<p>Tandis que, perdu dans de sinistres pensées, je restais +en observation, j'aperçus dans le rocher une crevasse +longitudinale qui montait en s'élargissant et en s'approfondissant +vers le sommet de la colline. C'était un +sillon creusé probablement par les eaux de pluie en +découlant du plateau le long de la paroi perpendiculaire. +Quoique l'escarpement du rocher fût partout +également abrupt, ce sillon offrait néanmoins une +inclinaison marquante; et, après l'avoir inspecté soigneusement +du regard, j'acquis la conviction qu'un +homme habile à grimper pourrait, en le remontant, +arriver jusqu'au plateau même. Il y avait, en effet, +dans le rocher, certaines saillies qui pouvaient servir +d'appui au pied, et çà et là croissaient dans les fentes +des pousses de cèdre rampant, dont celui qui ferait +l'escalade pourrait s'aider.</p> + +<p>Sans hésiter, je communiquai ma découverte à mes +compagnons. Tous deux s'en montrèrent fort réjouis +et déclarèrent, après un bref examen, le chemin très +praticable. Mais dans quel but grimper là-haut? Nous +n'avions aucune perspective de pouvoir descendre de +l'autre côté. D'ailleurs, si nous étions sûrs d'échapper +à toute attaque, une fois arrivés au plateau, nous +étions tout aussi certains de n'y pas trouver d'eau, et +la soif était pour nous plus redoutable encore que les +Mexicains. En outre, tant que nous restions au pied +de la colline, nous gardions nos chevaux qui pouvaient +nous servir à fuir et, dans un cas extrême, nous +pourrions les manger. Mais faire l'ascension de la +hauteur, c'était nous condamner à les perdre. Aussi la +lueur d'espoir qui nous était apparue un moment +s'évanouit-elle presque aussitôt.</p> + +<p>Jusqu'alors Ruben ne s'était pas prononcé. Il restait +pensif, appuyé sur son long rifle. Lorsqu'il eut +gardé cette attitude pendant plusieurs minutes sans +dire une parole, un sourire éclaira sa rude physionomie:</p> + +<p>--Combien de yards a ton lasso, Bill? demanda-t-il.</p> + +<p>--Vingt, répondit Garey.</p> + +<p>--Et le vôtre, jeune homme?</p> + +<p>--Au moins autant, peut-être un peu plus.</p> + +<p>--Très bien, dit-il d'un air satisfait; avec mon +lasso cela fait une longueur de cinquante-six yards. +Il est vrai qu'il y a à décompter les noeuds, mais nous +avons par contre nos brides en sus. Écoutez donc mon +idée. D'abord nous grimpons là-haut, dès qu'il fait +assez noir pour ne pas être aperçus; nous emportons +nos lassos et nous les lions bout à bout; si la courroie +n'est pas assez longue, nous y attachons nos brides. +L'ennemi, nous croyant toujours aux aguets, n'osera +pas s'approcher de nos chevaux qui n'auront rien à +craindre jusqu'au jour. Pendant ce temps, nous attachons +notre lanière de soixante mètres environ à un +arbre et nous nous laissons descendre tout doucement +de l'autre côté de la colline. Une fois dans la prairie, +nous pendons nos jambes à notre cou, nous filons en +droite ligne sur la garnison du capitaine, nous y faisons +lever une demi-douzaine de ses meilleurs tireurs, +et tous montés à cheval nous revenons à la colline, +nous tombons sur les Mexicains endormis et nous +leur administrons la plus belle volée qu'ils aient +reçue depuis le commencement de la guerre.</p> + +<p>Nous nous empressâmes, Garey et moi, de donner +notre acquiescement à ce plan, et il ne nous fallut pas +longtemps pour ne faire qu'une seule lanière de nos +trois lassos et pour attacher solidement nos chevaux, +de manière à les empêcher de bouger de place; cela +fait, nous attendîmes la nuit.</p> + +<p>Ruben ne s'était pas trompé dans ses prévisions. La +nuit, qui tomba bientôt, fut aussi ténébreuse que nous +pouvions la souhaiter. D'épais nuages noirs couvrirent +tout le firmament, un orage s'annonça, et déjà +quelques grosses gouttes de pluie mouillaient nos +selles. Tout à coup un éclair embrasa tout le ciel et +illumina la prairie comme si l'on avait allumé des milliers +de torches. Cette circonstance nous était défavorable: +un seul sillon lumineux pouvait révéler tout +notre plan aux ennemis.</p> + +<p>--Bah! dit Ruben après avoir considéré le ciel; nous +grimperons entre deux éclairs.</p> + +<p>Il avait à peine achevé de parler que pour la seconde +fois un véritable incendie s'alluma dans le ciel et projeta +sur l'immensité de la prairie des reflets si intenses +que nous pûmes distinguer aisément les boutons +des habits de nos adversaires.</p> + +<p>Pendant ce temps, Garey s'était noué le lasso par +un bout autour des reins et avait commencé l'escalade. +Il avait atteint à peu près la moitié de la hauteur à +gravir, lorsque la plaine s'illumina de nouveau. Je levai +les yeux et le vis sur une saillie, le corps collé contre +le rocher, les bras en l'air. Tant que dura le feu du +ciel, il resta dans cette attitude immobile. Mes regards +anxieux interrogeaient les mouvements des cavaliers; +mais aucun d'eux ne bougeait; ils n'avaient +rien vu.</p> + +<p>Un nouvel éclair me permit d'inspecter le rocher. +La forme humaine avait disparu. Il n'y avait plus que +la ligne noire du lasso, qui pendait du haut du plateau, +et qu'on eût pris pour une crevasse. Garey était arrivé +jusqu'au sommet de la colline, sain et sauf.</p> + +<p>C'était mon tour. Il ne me fut pas difficile, en me +tenant à la lanière, de monter d'une saillie à l'autre; et +avant que l'éclair eût reparu, j'avais rejoint le plus +jeune de mes compagnons.</p> + +<p>Cinq minutes après, Ruben était avec nous; alors +nous enroulâmes la lanière et nous cherchâmes un endroit +pour opérer notre descente.</p> + +<a name="c12" id="c12"></a><br><br> +<h2>XII</h2> +<h3>UN RENFORT.</h3> +<br> + +<p>Parvenus à l'autre bord du plateau, nous rattachâmes +la lanière à un arbre. Ruben, qui était le plus léger et +le plus leste de nous trois, devait descendre le premier. +Nous lui liâmes la courroie solidement autour de la +taille, et le vieux trappeur glissa le long de la paroi, +tandis que Garey et moi nous laissions couler doucement +le lasso.</p> + +<p>Nous avions lâché à peu près les trois quarts de +notre corde, et déjà nous nous félicitions du succès +de notre expérience, lorsqu'à notre grande épouvante, +la courroie cessa brusquement de se tendre et ressauta +avec une secousse qui nous jeta tous les deux sur +le dos. Dans le même instant, nous entendîmes un craquement, +suivi d'un cri perçant. Nous bondîmes sur +nos pieds et nous nous empressâmes de tirer la corde +à nous: elle était légère comme une ficelle et remonta +sans difficulté. La chose était claire: la courroie était +rompue et notre pauvre camarade avait fait une chute +effroyable. Saisis de terreur, nous nous agenouillâmes, +nous rampâmes jusqu'au bord extrême du plateau, +nous nous penchâmes à mi-corps par-dessus, au risque +de nous précipiter nous-mêmes dans le vide. Nous +plongeâmes les yeux dans l'espace qui s'étendait au-dessous +de nous, essayant autant que possible de percer +les ténèbres. Nous écoutâmes, l'oreille tendue, le +coeur affreusement serré. Pas un bruit ne se fit entendre. +Oui, nous eussions été heureux de percevoir une +plainte, un gémissement, qui nous eût annoncé que +Ruben vivait encore; mais tout était silencieux; +peut-être gisait-il horriblement mutilé au pied de la +colline.</p> + +<p>A la fin, nous entendîmes des voix d'hommes. Elles +venaient bien de la base du rocher, juste au-dessous +de nous; mais au lieu d'une voix il y en avait deux, et +ni l'une ni l'autre n'était celle de notre ami. A la clarté +d'un sillon lumineux qui courut à ce montent dans le +ciel, nous reconnûmes deux cavaliers qui se mouvaient +le long du rocher. Nous les vîmes très distinctement; +mais, contrairement à notre attente, nous +n'aperçûmes pas le corps de notre compagnon. L'embrasement +du firmament fut d'assez longue durée +pour nous donner parfaitement le temps de voir tout +ce qui se passait au-dessous de nous. Ruben n'était +pas là. Etait-il tombé au pouvoir de l'ennemi? Il ne +se serait pas rendu sans résistance et nous aurions +entendu ou une détonation ou un cri.</p> + +<p>Cependant les deux cavaliers causaient à voix haute, +et, dans le silence de la nuit, leurs paroles montaient +jusqu'à nous assez distinctement pour nous laisser +comprendre ce qu'ils disaient.</p> + +<p>--Tu t'es trompé, criait l'un avec impatience, tu +n'auras entendu que l'aboiement d'un loup.</p> + +<p>--Je vous répète, capitaine, répliqua l'autre avec +humeur, que c'était une voix d'homme.</p> + +<p>--Alors il faut que ce soit l'un des nôtres qui ait +crié de l'autre côté du rocher, car de ce côté-ci il n'y +a personne. Retournons au camp.</p> + +<p>Les pas des chevaux nous apprirent qu'ils s'éloignaient; +ce fut pour nous un grand soulagement de +savoir que notre camarade n'avait pas été fait prisonnier.</p> + +<a name="i10" id="i10"></a><br><br> +<p class="mid"><img alt="" src="images/083.png"></p> + +<p class="mid">Nous lui liâmes la courroie autour de la taille et<br> +le vieux trappeur glissa le long de la paroi.</p> + +<p>Mais qu'était-il devenu? Par où était-il passé? +Avait-il rampé plus loin après sa chute, ou se trouvait-il +toujours à proximité de la colline?</p> + +<p>Comme il nous importait de suivre les mouvements +des deux cavaliers, nous tendîmes avidement l'oreille, +épiant l'occasion de les apercevoir. Nous nous étions +de nouveau agenouillés et suspendus au-dessus du +vide. Un éclair nous les montra: ils étaient arrêtés +pour interroger les alentours, et attendaient comme +nous une traînée lumineuse.</p> + +<p>--Nous pouvons les désarçonner, chuchota Garey.</p> + +<p>J'hésitai à me ranger à cet avis, sans pouvoir me +rendre compte de mes scrupules.</p> + +<p>Tout à coup un éclair sillonna la nue. Les cavaliers +étaient à portée de nos fusils. Nous les couchâmes en +joue. Sans dire un mot, j'avais suivi l'opinion de Garey.</p> + +<p>A ce moment, quand déjà nous avions le doigt sur +la gâchette, nous relevâmes tous deux comme d'un +commun accord notre arme. C'est que nous avions tous +deux en même temps aperçu le même objet dans la +prairie, et que cet objet n'était autre que notre ami +Ruben.</p> + +<p>Il était couché dans l'herbe de tout son long, les +bras et les jambes étendus, le visage collé contre terre. +De la hauteur où nous étions, nous eussions pu le +prendre pour la peau d'un jeune buffle ainsi étalée +pour la faire sécher, mais nous ne nous trompions +pas: c'était bien le vieux trappeur dans son costume +de peau de daim. L'endroit où il se trouvait n'était +guère à plus de cinq cents pas du rocher; mais quoiqu'il +nous fût très facile de le voir, il devait échapper +complètement aux regards des deux cavaliers, car nous +les entendîmes, à notre grande joie, dès que la nuit se +fut replongée dans l'obscurité, regagner leur camp. A +peine étaient-ils partis qu'un éclair projeta sa vive +lumière sur la prairie. La peau de daim n'était plus +là: notre camarade avait donc pu se dérober heureusement.</p> + +<p>Pour la première fois depuis que nous avions rencontré +les Mexicains, nous respirâmes librement; et, le +coeur léger, nous retournâmes à l'endroit où nous +étions montés sur le plateau. Tant que j'avais pu +craindre que ma dernière heure ne fût arrivée, le sort +de ma jument et du Cheval blanc n'avait eu, je +l'avoue, qu'une part très accessoire dans mes préoccupations. +L'homme est ainsi fait que lorsqu'il est en +danger de mort, il ne songe plus qu'à sa conservation +personnelle. Mais maintenant que j'avais la conviction +de survivre à cette périlleuse aventure, l'égoïsme +faisait place à des sentiments plus généreux, et je +souhaitais ardemment de conserver non seulement +ma propre monture, mais aussi l'excellent et beau +mustang, qui avait été pour moi la cause de tant +d'anxiété.</p> + +<p>Cependant les éclairs étaient devenus moins +intenses et ne se succédaient plus qu'à des intervalles +éloignés. Ce fut dans un de ces intervalles de calme +que nous entendîmes à quelque distance des pas de +chevaux. Il y a une différence très sensible entre le +pas d'un cheval qui porte un cavalier, et celui d'un +cheval qui n'a pas cette charge. L'habitant des +prairies ne s'y trompe que fort rarement. Mon compagnon +m'assura que les chevaux dont nous entendions +l'approche étaient montés.</p> + +<p>Nos ennemis mexicains avaient dû les entendre +comme nous: deux d'entre eux partirent au galop +pour opérer la reconnaissance; nous pûmes nous en +rendre compte par l'ouïe, car l'obscurité était trop +grande pour nous permettre de voir à plus de trois +yards devant nous. Nous ne restâmes pas longtemps +dans l'incertitude sur les intentions des arrivants: +ils échangèrent avec les Mexicains des appels et des +salutations amicales, et leurs chevaux hennirent en +signe d'assurance.</p> + +<p>En ce moment, les éclairs nous vinrent en aide. Nous +vîmes avec effroi que l'ennemi avait reçu un renfort +d'au moins trente hommes.</p> + +<p>Vers minuit, l'orage cessa tout à fait. Une lumière +plus douce, plus constante, succéda aux lueurs sinistres +et intermittentes de l'éclair: la lune s'était levée +et montait rapidement dans le ciel à l'orient. Quelques +étoiles scintillaient à travers les nuages qui ne +s'étaient pas dissipés, mais roulaient avec plus de vitesse.</p> + +<p>Nous étions couchés à plat dans les broussailles. Les +cavaliers ne pouvaient nous apercevoir, tandis que +nous distinguions parfaitement toute la troupe qui +avait fait halte, les uns fumant, les autres causant, +d'autres chantant.</p> + +<p>Après que nous les eûmes observés pendant quelque +temps en silence, Garey me quitta pour explorer +le plateau et pour surveiller la prairie du côté d'où +nous attendions du secours.</p> + +<p>Il était à peine parti depuis deux minutes qu'une +forme sombre attira mon attention vers la plaine. Il +me sembla que c'était un homme couché sur le sol et +se cachant dans l'herbe, exactement comme avait fait +le vieux Ruben. Pendant quelque temps un nuage assombrit +la plaine en la couvrant d'un voile noir; mais, +quand le nuage fut passé, la figure étrange n'était +plus où je l'avais vue d'abord. Elle s'était rapprochée +des cavaliers, tout en gardant la même attitude +qu'auparavant. Elle n'était plus qu'à deux cents pas +des Mexicains; mais un buisson de hautes herbes paraissait +la dérober à leurs yeux. Au bout de quelque +temps, cette vision, dans laquelle je finis par reconnaître +distinctement un Indien nu, avait complètement +disparu.</p> + +<p>Tandis que je continuais attentivement de regarder +dans la même direction, sondant des yeux la plaine, je +remarquai, non plus une seule, mais plusieurs figures +fantastiques, qui se dessinaient vaguement sur la lisière +de la prairie. J'écarquillai les yeux et je vis que +c'étaient des cavaliers; mais je fus surpris de constater +qu'ils ne marchaient pas côte à côte en rangs serrés, +mais l'un derrière l'autre en longue file. Les hommes +de ma compagnie n'observaient jamais cette manoeuvre +quand ils avaient à passer dans d'étroits défilés ou +dans des sentiers de la forêt: ce n'était donc pas eux.</p> + +<p>Une minute après, tous mes doutes étaient dissipés: +c'étaient une bande de guerriers indiens qui suivaient +la piste de guerre.</p> + +<a name="c13" id="c13"></a><br><br> +<h2>XIII</h2> +<h3>LES COMANCHES.</h3> +<br> + +<p>Les nuages qui cachaient la lune ne se désagrégèrent +qu'au bout d'un quart d'heure. Alors, à mon grand +étonnement, je vis un grand nombre de chevaux sans +cavaliers dans la prairie. C'était apparemment un troupeau +de mustangs, arrivés là pendant l'obscurité. +Quant aux Indiens, ils n'étaient plus là. Je voulus chercher +mon compagnon pour lui faire part de ce qui se +passait, lorsqu'en me levant je constatai qu'il était à +côté de moi. Il avait fait en rampant le tour du plateau, +et n'ayant rien découvert, il était revenu se convaincre +si les Mexicains n'avaient pas bougé.</p> + +<p>--Ohé! s'écria-t-il quand ses yeux tombèrent sur +les chevaux. En voici bien d'une autre: un troupeau +de mustangs! Les Mexicains ne les ont donc pas vus? +Très drôle, très drôle, par Belzé...</p> + +<p>Son exclamation fut interrompue par un vacarme +qui partit tout à coup de l'endroit où étaient postés les +Mexicains. Nous les vîmes, un instant après, sauter tous +en selle et se mettre en mouvement. Nous crûmes d'abord +qu'ils avaient aperçu les chevaux sauvages et +que cette découverte avait provoqué leur brusque +départ. Mais nous reconnûmes bientôt que c'étaient +nous-mêmes qui étions cause de leur alarme, car ils +accouraient tous ensemble vers le rocher, et en poussant +des cris sauvages, ils déchargèrent sur nous leurs +mousquets. Nous eûmes un moment quelque peine à +comprendre ce qui avait pu nous trahir, mais un regard +d'inspection nous fournit aussitôt la solution de +l'énigme. La lune était montée dans le ciel vers son +point culminant, et les ombres projetées par la colline +s'étaient graduellement raccourcies. Tandis que nous +considérions les mustangs, nous avions commis l'imprudence +de nous lever, et nos propres ombres s'étaient +profilées sur la prairie sous les yeux de nos ennemis. +Ceux-ci n'avaient eu qu'à lever la tête pour voir où +nous étions.</p> + +<p>Nous nous agenouillâmes à l'instant sur les broussailles +et nous saisîmes nos fusils. En ce moment un +nuage passa sur la lune et déroba la plaine à nos regards. +Mais nous n'eûmes pas longtemps à attendre +pour être tirés d'incertitude. Des hurlements épouvantables +ébranlèrent tous les échos. On eût dit des +vociférations démoniaques jaillissant du fond des enfers. +Il n'y avait pas à s'y méprendre: ceux qui poussaient +ces affreux rugissements étaient des Indiens.</p> + +<p>--C'est le cri de guerre des Comanches! dit +Garey. Hourra! Les Indiens sont tombés sur les +Mexicains!</p> + +<p>Au milieu des clameurs, nous entendions les pas +rapides des chevaux faisant trembler sous eux la +plaine. Tout à coup la lune se dégagea des nuages. +Les mustangs étaient maintenant montés. Sur chacun +d'eux se dressait le buste nu d'un Indien dont +les tatouages offraient un aspect d'horreur. Les Mexicains +ne pouvaient soutenir l'attaque; à peine eurent-ils +le temps de décharger leurs mousquets. Aucun +d'eux ne s'occupa de recharger son arme. La plupart +la jetaient aussitôt après avoir tiré et fuyaient alors +en désordre. Toute la troupe tourna le dos aux +Peaux-Rouges et longea au grand galop le pied du +rocher. Les Indiens poursuivaient les fuyards sans +perdre de vitesse et en les accablant de sinistres +imprécations. Garey et moi nous nous précipitâmes +vers l'autre bord du plateau. Les deux partis couraient +par petits groupes. Il n'y avait pas deux cents +pas de distance entre le premier rang des Peaux-Rouges +et le dernier des Mexicains. Les sauvages +ne cessaient de pousser leur cri de guerre, tandis +que les autres galopaient dans le plus profond silence. +Tout à coup un cri d'effroi partit de la troupe des +Mexicains. Ce cri annonçait évidemment un événement. +En même temps nous les vîmes faire halte.</p> + +<p>Le motif de cette conduite extraordinaire ne nous +demeura pas longtemps inconnu. A trois cents pas +environ des Mexicains, s'avançait vers eux au +galop une troupe de cavaliers. Les pas pesants de +leurs chevaux nous apprirent bientôt quels étaient +les nouveaux arrivants. D'ailleurs, leurs cris, qui ne +ressemblaient point à ceux des Mexicains ni à ceux +des Indiens, ne nous laissaient aucun doute à +cet égard.</p> + +<p>--<i>Ahead! ahead!</i><a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a> +<a href="#footnote1"><sup class="sml">1</sup></a> répétaient-ils en éperonnant +leurs montures.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" +name="footnote1"><b>Note 1: </b></a><a href="#footnotetag1"> +(retour) </a> En avant! En avant!--Interjection qui n'est employée +que par les Américains des États-Unis.</blockquote> + +<p>--Hourra! hourra! s'écria Garey de toutes ses +forces. Ce sont vos hommes, capitaine.</p> + +<p>Les Mexicains effrayés, à l'aspect de ces nouveaux +ennemis sur lesquels ils ne comptaient pas, restaient +indécis. Ils crurent d'abord qu'ils avaient affaire à +une seconde bande de Peaux-Rouges; mais une +volée de balles leur prouva que leurs adversaires +étaient des soldats disciplinés; et, tournant bride à +gauche, ils s'enfuirent dans la prairie.</p> + +<p>Alors, les Indiens, pour leur couper le passage, prirent +une direction de biais. Nos hommes, qui pendant +ce temps s'étaient rapprochés, imitèrent de leur côté +cette manoeuvre. Un instant après, ils étaient aux +prises avec les sauvages.</p> + +<p>La lune, qui ne projetait plus qu'une clarté mourante, +s'ensevelit tout à coup dans les nuages. Garey +et moi nous ne vîmes donc rien du combat; mais +nous entendions le choc des combattants, le cri de +guerre des Peaux-Rouges, les clameurs de nos hommes, +la fusillade, les décharges successives des révolvers, +le cliquetis des sabres et des lances, les hennissements +des chevaux, les lamentations des blessés. +Nos angoisses ne durèrent pas plus d'un quart +d'heure. Au bout de ce temps, le combat cessa. Quand +la lune reparut, tout était retombé dans le silence. +Sur la prairie gisaient pêle-mêle des hommes et des +chevaux. Au loin, vers le sud, fuyaient les Mexicains. +Un hourra triomphal nous annonça que la victoire +était restée aux nôtres.</p> + +<p>--Bill, es-tu là? cria tout à coup une voix que nous +reconnûmes.</p> + +<p>--Me voici! répondit Garey.</p> + +<p>--Eh bien, que t'en semble? Les Indiens ont reçu +leur tripotée, quant aux Mexicains, ils ont mieux aimé +ne pas l'attendre et ils ont détalé, les lâches.</p> + +<p>C'était Ruben qui parlait.</p> + +<p>L'engagement avait été même moins long que nous +ne l'avions supposé. Des deux côtés l'impétuosité de +l'attaque avait été telle que personne n'avait rechargé +son arme après le premier coup de feu. Le cri de +guerre des Indiens devait avoir semé l'épouvante parmi +les Mexicains, car le sol était jonché de leurs mousquets +et de leurs lances.</p> + +<p>Mais, quoique de courte durée, le combat avait +causé des pertes sérieuses aux Mexicains et aux Peaux-Rouges. +Huit des premiers, seize des derniers avaient +succombé; malheureusement mes hommes ne s'en +étaient pas tirés tout à fait sains et saufs. Deux d'entre +eux, atteints par les lances des Comanches, étaient +tombés morts. Une douzaine environ avaient été plus +ou moins grièvement blessés par les fusils des sauvages.</p> + +<p>Les Indiens, comme l'avait fort bien reconnu Garey +à leur cri de guerre, étaient en effet des Comanches, +qui avaient dessein de piller une ville mexicaine de +l'autre côté de Rio-Grande, à une centaine de milles +de ma garnison. Leurs éclaireurs avaient aperçu les +cavaliers mexicains, dont les chevaux harnachés d'argent, +les uniformes et les couvertures de drap fin, les +guêtres garnies de boutons d'argent et les mousquets +avaient excité la convoitise des Peaux-Rouges, qui +s'étaient décidés à les surprendre. Nous apprîmes tous +ces détails d'un de leurs guerriers qui était tombé +blessé en nos mains. Un interrogatoire plus précis le +fit reconnaître pour un Mexicain capturé par une tribu +indienne, à laquelle il s'était associé pour échapper au +supplice que ces sauvages infligent à leurs prisonniers.</p> + +<p>Ruben avait atteint mon village sans encombre. Il +avait rapporté sommairement à mon lieutenant ce qui +était arrivé et le danger que je courais. Dix minutes +après, une cinquantaine de mes hommes étaient partis, +sous la conduite du vieux trappeur, dans la direction +de la colline. S'ils n'étaient pas arrivés à temps, les +Indiens nous auraient probablement débarrassés des +Mexicains; mais, dans ce cas, nous aurions perdu nos +chevaux.</p> + +<p>Nous opérâmes notre descente à l'aide du lasso, et +quand nous eûmes rejoint Ruben et que nous nous +fûmes embrassés d'une étreinte vraiment fraternelle, +nous remontâmes en selle. Moins d'une heure après, +je prenais une délicieuse tasse de café sur ma terrasse +avec mes deux compagnons d'aventures, et +nos émotions n'étaient plus que des souvenirs.</p> + +<p>C'est ainsi que j'entrai en possession du Cheval +blanc, le plus beau mustang qui, de mémoire d'homme, +ait foulé la pampa mexicaine.</p> +<br><br> +<h3>TABLE DES MATIÈRES</h3> + +<p><a href="#c1">I.</a> La lettre</p> + +<p><a href="#c2">II.</a> La chasse</p> + +<p><a href="#c3">III.</a> La Fondrière</p> + +<p><a href="#c4">IV.</a> Egaré</p> + +<p><a href="#c5">V.</a> Un repas dans la prairie</p> + +<p><a href="#c6">VI.</a> L'ours gris</p> + +<p><a href="#c7">VII.</a> La lutte</p> + +<p><a href="#c8">VIII.</a> Vieux amis</p> + +<p><a href="#c9">IX.</a> Le plateau</p> + +<p><a href="#c10">X.</a> Un combat avec les Mexicains</p> + +<p><a href="#c11">XI.</a> L'escalade</p> + +<p><a href="#c12">XII.</a> Un renfort</p> + +<p><a href="#c13">XIII.</a> Les Comanches</p> +<br><br> +<h3>TABLE DES GRAVURES</h3> + +<p><a href="#i1">1.</a> Sa robe blanche se détachait sur le fond vert du feuillage <i>Frontispice</i></p> + +<p><a href="#i2">2.</a> Le troupeau volait à sa suite.</p> + +<p><a href="#i3">3.</a> Le sol était béant comme à la suite d'un déchirement +produit par un tremblement de terre.</p> + +<p><a href="#i4">4.</a> A une distance d'environ six cents pas, je découvris +cinq magnifiques antilopes.</p> + +<p><a href="#i5">5.</a> Devant moi se dressait un animal monstrueux, un de +ces ours gris.</p> + +<p><a href="#i6">6.</a> L'ours avait fait halte au bord du lac.</p> + +<p><a href="#i7">7.</a> Je reconnus que quelqu'un s'occupait de panser mes +blessures et d'y appliquer un bandage.</p> + +<p><a href="#i8">8.</a> Nous avions attaché nos chevaux deux à deux, de manière +à leur faire former un carré.</p> + +<p><a href="#i9">9.</a> Ils se courbaient si habilement sur leurs montures qu'ils +dissimulaient leur corps.</p> + +<p><a href="#i10">10.</a> Nous lui liâmes la courroie autour de la taille et le vieux +trappeur glissa le long de la paroi.</p> +<br><br> +<p class="mid">POITIERS.--TYPOGRAPHIE OUDIN.</p> + + + + + + +<br><br> + + + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Le cheval sauvage, by Thomas Mayne Reid + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CHEVAL SAUVAGE *** + +***** This file should be named 29191-h.htm or 29191-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/9/1/9/29191/ + +Produced by Laurent Vogel, Rénald Lévesque and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +http://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. Of course, we hope that you will support the Project +Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +keeping this work in the same format with its attached full Project +Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning +the copyright status of any work in any country outside the United +States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate +access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently +whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the +phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project +Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, +copied or distributed: + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +from the public domain (does not contain a notice indicating that it is +posted with permission of the copyright holder), the work can be copied +and distributed to anyone in the United States without paying any fees +or charges. If you are redistributing or providing access to a work +with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the +work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 +through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the +Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or +1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided +that + +- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is + owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he + has agreed to donate royalties under this paragraph to the + Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments + must be paid within 60 days following each date on which you + prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax + returns. Royalty payments should be clearly marked as such and + sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the + address specified in Section 4, "Information about donations to + the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm + License. You must require such a user to return or + destroy all copies of the works possessed in a physical medium + and discontinue all use of and all access to other copies of + Project Gutenberg-tm works. + +- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any + money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days + of receipt of the work. + +- You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg-tm works. + +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm +electronic work or group of works on different terms than are set +forth in this agreement, you must obtain permission in writing from +both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael +Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the +Foundation as set forth in Section 3 below. + +1.F. + +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +public domain works in creating the Project Gutenberg-tm +collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic +works, and the medium on which they may be stored, may contain +"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual +property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a +computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by +your equipment. + +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal +fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +DAMAGE. + +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium with +your written explanation. The person or entity that provided you with +the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a +refund. If you received the work electronically, the person or entity +providing it to you may choose to give you a second opportunity to +receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy +is also defective, you may demand a refund in writing without further +opportunities to fix the problem. + +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO +WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be +interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +provision of this agreement shall not void the remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit http://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card donations. +To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> + + diff --git a/29191-h/images/006.png b/29191-h/images/006.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..cd240b2 --- /dev/null +++ b/29191-h/images/006.png diff --git a/29191-h/images/007.png b/29191-h/images/007.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..7a0cd7f --- /dev/null +++ b/29191-h/images/007.png diff --git a/29191-h/images/015.png b/29191-h/images/015.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..bb4763e --- /dev/null +++ b/29191-h/images/015.png diff --git a/29191-h/images/023.png b/29191-h/images/023.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..da48a7e --- /dev/null +++ b/29191-h/images/023.png diff --git a/29191-h/images/037.png b/29191-h/images/037.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..6e12834 --- /dev/null +++ b/29191-h/images/037.png diff --git a/29191-h/images/043.png b/29191-h/images/043.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..8f71403 --- /dev/null +++ b/29191-h/images/043.png diff --git a/29191-h/images/049.png b/29191-h/images/049.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..03ccfec --- /dev/null +++ b/29191-h/images/049.png diff --git a/29191-h/images/057.png b/29191-h/images/057.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..88d905a --- /dev/null +++ b/29191-h/images/057.png diff --git a/29191-h/images/069.png b/29191-h/images/069.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..423ce54 --- /dev/null +++ b/29191-h/images/069.png diff --git a/29191-h/images/073.png b/29191-h/images/073.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..94e2518 --- /dev/null +++ b/29191-h/images/073.png diff --git a/29191-h/images/083.png b/29191-h/images/083.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..4ec7ab8 --- /dev/null +++ b/29191-h/images/083.png diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize +this eBook outside of the United States should confirm copyright +status under the laws that apply to them. diff --git a/README.md b/README.md new file mode 100644 index 0000000..4337a08 --- /dev/null +++ b/README.md @@ -0,0 +1,2 @@ +Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for +eBook #29191 (https://www.gutenberg.org/ebooks/29191) |
