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+The Project Gutenberg EBook of Sophonisba, by Gian Giorno Trissino
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Sophonisba
+ Tragedie tresexcellente, tant pour l'argument, que pour
+ le poly langage et graves sentences dont elle est ornée
+
+Author: Gian Giorno Trissino
+
+Editor: Gilles Corrozet
+
+Translator: Mellin de Saint-Gelais
+
+Release Date: June 30, 2009 [EBook #29279]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SOPHONISBA ***
+
+
+
+
+Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed
+Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was
+produced from images generously made available by the
+Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
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+Sophonisba.
+
+Tragedie tresexcellente, tant pour l'argument, que pour le poly langage
+et graves sentences dont elle est ornée: representée et prononcée devant
+le Roy, en sa ville de Bloys.
+
+[Marque d'imprimeur]
+
+A Paris.
+
+De l'imprimerie de Philippe Danfrie, et Richard Breton, Rue S. Jacques,
+à l'escrevisse
+
+M. vc. lix.
+
+Avec privilege du Roy.
+
+
+
+
+Gilles Corrozet au Lecteur.
+
+
+Il n'est besoin, lecteur, que je te recommande beaucoup le petit oeuvre
+present, par ce que l'authorité, sçavoir, noblesse, et experience de
+ceulx qui l'ont mis en François (et avec grande pompe et digne appareil
+ont representé les mesmes personnages de la tragedie, devant la majesté
+Roialle, en sa ville de Blois) sont tressuffisans tesmoignages de la
+beauté et elegance de la matiere: laquelle de soymesme se descoeuvre
+ornée des parties de bien parler, parer des affections, et passions
+tragiques, et enrichie de sentences graves et moralles, demonstrantes
+l'instabilité de fortune, et la varieté de la vie humaine: sur l'exemple
+de la Royne Sophonisba laquelle pour ne venir captive en la puissance
+des Romains eleut plustost la mort par poison que la conservation de sa
+vie.
+
+
+
+
+Advertissement.
+
+
+Intermedie, signifie pause, à la manierre de France: ou Scene selon les
+Latins.
+
+
+
+
+Les personnages de la Tragedie.
+
+
+ Sophonisba Royne, Fille d'Asdrubal.
+ Herminia dame de chambre.
+ Assemblee de Dames, que les Latins nomment Chorus.
+ Premier Soldat.
+ Second Soldat.
+ Masinissa Roy des Massiliens.
+ Lelius Capitaine Romain.
+ Caton Consul Romain.
+ Scipion chef, ou lieutenant general des Romains en Afrique.
+ Siphax Roy de Numidie.
+ Premier Gentil homme de la Royne.
+ Second Gentil homme.
+ Femme premiere de la Royne.
+ Femme seconde.
+ Femme troisiesme.
+
+
+
+
+Sophonisba.
+
+
+Dequoy puis-je la [un mot illisible] tenir propoz sinon de ce que jour
+et nuict tourmente ma pensée? et quel moyen ay-je de donner à mon triste
+cueur aucun alegement de l'infinie douleur qui le tient opprimé, Si ce
+n'est en la manifestant? Et si je la doy dire, a qui puis-je avec plus
+de fiance descouvrir qu'a vous Herminia?
+
+
+Herminia.
+
+Madame vous ne vous sauriez adresser à personne qui plus que moy vous
+porte d'obeissance et d'amour, ny qui plus vivement sente voz ennuiz.
+Qui par dignité m'estes royne et maistresse, Et par affection et bonté
+m'avez tousjours tenue en lieu de soeur: De sorte que vous povez
+seurement descharger vostre cueur, et me dire ce qu'il vous plaira.
+
+
+Sopho.
+
+Je ne fay point de doubte, et vous ay tousjours trouvée fidelle des que
+vous feustes contante en noz premiers ans de venir avec moy, en nostre
+Cité de Cirte, plus pour l'amour que vous me portiez, que pour
+consideration de parenté, ne d'affinité que vous eussiez. Et pource
+Herminia je veulx librement et au long parler à vous comme à moymesmes.
+Et vous souvient bien du temps que Hasdrubal mon pere passa en Hespaigne
+pour faire teste aux Romains qui la travailloient: et de la prosperité
+qu'il y eut au commancement. Et comme la fortune se tournant bien tost
+apres, le contraignit de s'en retirer avec sept gaillaires seullement.
+Et venir trouver Siphax Roy de Numidie.
+
+
+Herminia.
+
+Il me souvient, ma dame, que le jour mesmes qu'il revint, arriva aussy
+Scipion chef de larmée des Romains, lequel l'avoit vaincu. Et diligenta
+de praticquer le Roy Siphax qui tost apres entra en ligue avec luy.
+
+
+Sophonisba.
+
+Il est ainsy. Or ceste ligue despleut beaucoup aux nostres. Et pour la
+rompre, et regaigner Siphax, Ilz me donnerent à luy en mariaige, sans
+avoir esgard à l'accord que mon pere avoit faict de moy à Masinisa Roy
+des Massiliens, lequel s'offença tellement de ce change, Qu'onques puis
+il ne cessa d'estre de Siphax. Et de tout le pais, mortel ennemy.
+
+
+Herminia.
+
+Et ce fut ma dame, lors que vous vintes, et je vous accompaignay en ce
+Roiaulme, et en ceste vostre ville de Cirte.
+
+
+Sophonisba.
+
+Mais bien tost se tourna la douceur de tant d'honneur et de grandeur en
+tres amere vie pour moy. Car peu de jours apres, Scipion retournant en
+Africque et trouvant mon pere Hasdrubal, et mon mary en armes, les
+rompit. La fut le commancement de noz travaulx, pour lesquelz
+accroistre, la fortune voulut que l'armee qu'ilz avoient assez
+promptement remis sus, fust de nouveau deffaicte. Qui a esté cause que
+Massinissa avec l'ayde des Romains, ait recouvert son roiaulme que nous
+tenions, dequoy le Roy mon mary grandement indigné assemblant ses
+forces, est allé essaier de le reconquerir, et ay esté advertie par le
+courrier qui est venu ceste nuict, que aujourdhuy se doibt donner une
+bataille, dont je suis en passion, qui ne se peult dire, craignant une
+ruyne telle que nous ne puissions plus lever la teste. Car si les vieulx
+Soldatz fraiz et entiers ne peuvent resister a l'effort de telz ennemys,
+Que feront les nouveaulx desja las et rompuz? Et ce qui m'espouvente
+encores plus, est un songe que j'ay faict un peu avant le jour. Il me
+semble que j'estois en une forest obscure entournee de chiens et de
+paysans qui tenoient le Roy prins, et le mal menoient, dont craignant
+qu'il ne me feissent de mesme, me tournay devers un bergier, luy priant
+qu'il me deffendist d'eulx. Et me sembla qu'il eut pitié de moy: Et
+qu'il entreprint de me garder. Mais voians les chiens comme enragez
+l'abbaier de tous costez, et craignant qu'ilz ne me dechirassent entre
+ses braz, il me monstra une caverne, et me dit que puis qu'il ne me
+pouvoit sauver je me sauvasse moymesme la dedans. Et que lon ne m'y
+sçauroit mal faire. J'y entray: et lors disparut le songe, qui m'a
+laissée toute pensive et confuse.
+
+
+Herminia.
+
+L'occasion de vostre soucy certainement n'est pas petite, mais il me
+semble que vous imaginez une trop grande ruine. La fortune est
+inconstante: Et ne peult si longuement durer favorable à un party:
+doncq, ma dame, esperez mieulx, et laissez ceste aprehension, qui vous
+aflige avant le temps.
+
+
+Sophonisba.
+
+O que vous estes heureuse, Herminia, heureuse en ceste tranquilité
+d'estat, sans aulcune grandeur? Combien a moins de felicité la condition
+de ceulx a qui il n'est permis de faire sinon ce qui est convenable a
+leur supreme degré?
+
+
+Herminia.
+
+Si consiste toutesfois la gloire et reputation que le monde estime le
+plus, en la haulteur de ceste fortune.
+
+
+Sophonisba.
+
+Oy bien, mais elle est incertaine et doubteuse, et tousjours acompaignée
+d'ennuiz, importunitez, souspeçons, trahisons, guerres, et peines qui ne
+se peuvent estimer.
+
+
+Herminia.
+
+Oh ceste vie presente ne peult passer sans quelque incommodité, et en a
+l'un plus et l'autre moins, selon qu'il plaist à Dieu distribuer les
+biens et les maulx: mais si vous devéz vous r'amentevoir que cest euvre
+de magnanime de courage, d'entreprendre les grandes choses, et en
+esperer bien, et puis supporter vertueusement ce qui en peult advenir.
+
+
+Sophonisba.
+
+Je congnois assez qu'il se debvroit ainsy faire comme vous dites, mais
+la force de ma douleur lie mes sens de telle sorte qu'ilz ne peuvent
+obeyr à raison: Tellement que si le ciel pitoiable ne prent mon affaire
+en protection, je me veoy conduicte au but, oultre lequel les corps
+n'ont plus de vie.
+
+
+Herminia.
+
+Retournons doncques, ma dame, du tout noz esperitz vers celuy qui le
+tout gouverne. Et le supplions de nous conserver, et faire tourner sur
+noz ennemys le mal present, et la peur de l'avenir.
+
+
+Sophonisba.
+
+Ce conseil me plaist bien, car Dieu seul nous peult donner la paix sur
+tous biens desirée.
+
+
+
+
+Premiere intermedie.
+
+
+Assemblee de dames.
+
+
+ Que doy-je dire ou faire? Oseray-je appeller
+ Quelqu'une de leans, pour soudain s'en aller
+ Advertir Sophonisba, en ceste extremité
+ De leffroy qui sespend par toute la cité?
+ Pource qu'on veoit desja les bandes et cohortes,
+ Des ennemys, courir jusques devant les portes?
+ Attendray-je plustost qu'autre le luy revelle
+ Que de l'importuner de si dure nouvelle
+ Veu que ce qui desplaist ne se peult tant suspendre
+ Qu'on ne panse venir assez tost a l'entendre?
+ Ha, il vault mieulx laisser ses respectz, et ne craindre,
+ Car pour estre ignoré un malheur n'est pas moindre.
+ Et bien que pour un temps l'esprit ait quelque treve,
+ Si en sent il apres impression plus grieve:
+ Ayant nourry le mal, et tardé le secours,
+ Dont les biens prolongez semblent apres plus cours:
+ Car comme oisiveté, peine et travail aporte,
+ Ce plaisir donne apres ennuy de mesme sorte.
+
+ O decevant espoir, illusion, et songe,
+ Qui nous vient en veillant, et nous paist de mensonge,
+ Combien fasche aux mortelz de vous l'esloignement,
+ Qui sans vous vivroient mieulx, et plus heureusement.
+ Sans vous, O vain espoir, nostre jeune princesse
+ Seroit, peult estre, encor ches son pere en liesse,
+ Quite d'ambition, de sceptre, et de couronne,
+ Et du mal qui desja de bien pres l'environne.
+
+ O pauvre Sophonisba, O divine beaulté,
+ O doulceur assemblée à haulte roiaulté,
+ Combien luy seroit grief servir estrange prince,
+ Venant de donner loix à si grande province?
+ O Dieu, ne permectz poinct que ce malheur advienne,
+ Et de bonte si rare et vertu te souvienne,
+ Qui te doibt estre chere, et l'est comme je croy,
+ Si chose de ce monde eut oncq faveur de toy.
+ Mais voicy arriver un courrier, qui à peine
+ Pour avoir travaillé, peult avoir son alleine.
+
+
+Premier Soldat.
+
+Mes Dames.
+
+
+Dames.
+
+Que cherches-tu? quoy? ne sonnes tu mot?
+
+
+Premier Sol.
+
+O mon Dieu l'aleine me fault, je ne puis parler.
+
+
+Dames.
+
+ Cestuy cy me remplit d'une crainte nouvelle.
+
+
+Premier Sol.
+
+Dites moy ou trouueray-je la Royne?
+
+
+Dames.
+
+ Je la veoy sortir hors du chasteau bien a point.
+ Mais dys nous d'ou tu viens s'il ne te fasche point.
+ Et d'ou vient cest effroy, que tu sembles avoir.
+
+
+Premier Sol.
+
+Du camp helas, non plus camp, mais desconfiture.
+
+
+Sophonisba.
+
+Aiez de m'appeller soing, si tost que Herminia aura achevé ce qu'elle
+appareille pour offrir au temple, peult estre auray-je ce pendant
+quelque nouvelles du Roy.
+
+
+Premier Sol.
+
+He Dieu, de trop mauvaises en entendrez vous.
+
+
+Dames.
+
+ Escoutons le propos de ce nouveau venu,
+ Car il doibt mieulx sçavoir le tout par le menu,
+ Que nous, qui n'entendons les choses que confuses
+
+
+Premier Sol.
+
+Ma dame, je vous aporte à mon grant regret, de tres mauvaises nouvelles.
+
+
+Sophonisba.
+
+O triste commencement, le Roy est il vif?
+
+
+Premier Sol.
+
+Il n'est point mort, et si ne le puis dire estre vivant.
+
+
+Sophonisba.
+
+Comment est il blessé? Ou le camp est il rompu?
+
+
+Premier Sol.
+
+Le camp est rompu, et luy n'est point blessé, mais pris.
+
+
+Sophonisba.
+
+Il est pris? o malencontre! o moy defortunée! Cestuy cy est le jour, le
+jour qui m'a ruinée de fond en comble. Mais comme alla le tout? et
+comment fut la prinse.
+
+Esvanouissement.
+
+
+Premier Sol.
+
+Ce matin à l'aube du jour aucuns des nostres estoient allez dresser une
+escarmouche, lesquelz mis en fuitte par les Romains, et puis soustenus
+des nostres, vindrent si bien aux mains, que se renforceant les trouppes
+d'une part et d'aultre, la bataille s'en est ensuivie. Et avoyent noz
+gens de cheval d'entrée si bien faict, que les ennemys s'en alloient en
+route, n'eust esté que quelques enseignes de leurs gens de pied se
+vindrent mesler parmy noz gens d'armes, qui en furent un peu arrestez.
+Et ce pendant marcherent leurs legions, et les vindrent charger, de
+sorte qu'ilz prindrent la fuitte. Ce que voiant le Roy s'avança et donna
+dans les Romains pour veoir, si ou de honte, de le veoir mieulx faire
+qu'eulx, ou de peur de le laisser en danger, les siens retourneroient au
+combat. Mais ce fut en vain, car il demoura si chargé et environné des
+ennemys, que son cheval fut tué soubz luy, dont à vive force il fut
+amené prisonnier, avec aucuns des siens: et la reste n'à tasché qu'a se
+sauver, en tel effroy, que nous avons eu prou d'affaire à gaigner la
+ville, sentant les Romains nous chasser de pres, tant qu'a peine avons
+eu loisir de lever le pont, et fermer les portes.
+
+
+Sophonisba.
+
+O moy desolée! Je voy la fin de cest Empire.
+
+
+Dames.
+
+ Las combien de pitié me fais tu, doulce dame.
+
+
+Sophonisba.
+
+O fortuné Syphax, ou es tu maintenant? et es mains de qui suis-je
+demourée?
+
+
+Dames.
+
+ Quel cueur est si cruel qui voyant en telz termes
+ Ceste princesse cy, peust contenir les larmes?
+
+
+Sophonisba.
+
+O malheureuse haultesse, a quel abisme m'as tu conduicte?
+
+
+Dames.
+
+ Trop juste occasion vous meut à larmoyer.
+
+
+Sophonisba.
+
+Las à qui appartient-il de pleurer, qu'a moy? qui en peu de temps veoy
+toute ma felicité tumbée en extreme decadence, et ma joie en perpetuelle
+douleur, O fussé-je morte au berceau? Car il renaist qui peult mourir à
+temps.
+
+
+Dames.
+
+ Bien devriez vous pleurer, ma dame, incessament,
+ Si le pleur vous pouvoit donner allegement:
+ Mais si la peine en croist, il vault mieulx le laisser.
+
+
+Sophonisba.
+
+O Hasdrubal? O cher pere? quelle vous semblera la perte que je fay de
+cest estat, auquel contre vostre jugement et volonté je fuz eslevée.
+Comme m'a deceu la flateresse esperance. La joye que je m'estois promise
+en fin de vous donner de cest avantageux mariage, sera que vous me
+verrez en continuel tourment: sera que je seray desnuée de toute
+grandeur, et esloignée du pays de ma naissance: Qu'il me fauldra passer
+la mer, devenir esclave: et servir à la superbe nation, naturelle
+ennemye de la mienne, non, non, vous n'entendrez point telles nouvelles
+de moy, vous orrez plus tost dire que je seray morte que serve.
+
+
+Dames.
+
+Mon Dieu, madame, helas qu'avez vous dict?
+
+
+Sophonisba.
+
+Que plus tost je me determine de mourir que vivre esclave des Romains.
+
+
+Dames.
+
+ Il faict bon s'exempter de si cruelles mains.
+ Mais non point par la mort, car la mort est le mal
+ Extreme, et le dernier de tous les autres maulx.
+
+
+Sophonisba.
+
+Nostre vie est comme un beau tresor, lequel ne se doibt despendre en
+choses de petite importance: ny aussi espargner aux grandes, et
+vertueuses entreprinses.
+
+
+Premier Sol.
+
+Fuiez mes dames, fuiez, retirez vous en quelque lieu plus seur, les
+ennemys sont dans la ville.
+
+
+Sophonisba.
+
+En quel lieu de seureté nous sçaurions nous retirer qui nous puisse
+deffendre, d'eux, si Dieu seul ne nous conserve? Mais dy moy, comment
+sont ilz entrez? à ce esté par composition, par force, ou par surprinse?
+
+
+Premier Sol.
+
+Il se peult dire que par composition, et par force.
+
+
+Sophonisba.
+
+Comment cela? parle que je t'entende.
+
+
+Premier Sol.
+
+Ma dame, je vous conteray comment la chose est passée. Si tost que les
+ennemys ont esté devant la ville, ilz ont envoyé un trompette la sommer
+de se rendre, auquel on à respondu qu'il se retirast: ny pour menasses
+qu'ilz ayent sceu redoubler de brusler le plat pays et la ville, ilz
+n'ont tiré de nous responce aprochante de se rendre, jusques à tant que
+Masinissa venu en personne sur le bort du fossé, et parlant aux
+principaulx, leur a remonstré le grant nombre qu'ilz estoient, le peu de
+munition que nous avions, la prinse du Roy, la deffaicte des nostres, le
+desir qu'il avoit de conserver nous et les pays, dont il seroit bien
+tost seigneur: Et sur cela faisant amener à la veue de tous le Roy
+prisonnier, à sceu tant dire et promectre, que les portes luy ont esté
+ouvertes.
+
+
+Sophonisba.
+
+O douloureux accident! Comme est mal conseillé qui se fie en l'amour des
+peuples: à tout le moins s'ilz eussent voulu tenir un seul jour: et puis
+qu'ilz se feussent renduz avec quelque meilleure et plus seure
+composition je ne serois point si surprinse et despourveue comme je
+suis.
+
+
+Premier Sol.
+
+Voicy les ennemys pres de la place.
+
+
+Sophonisba.
+
+Lequel est Masinissa?
+
+
+Premier Sol.
+
+C'est ce premier, celuy qui à sur son armet un panache rouge.
+
+
+Dames.
+
+ Las je me sens au cueur
+ Une si grande peur,
+ Que je ne sçay que taire, ou que parler:
+ Je me sens toute telle
+ Comme la coulombelle,
+ Qui sur son chef voit un aigle voller.
+
+
+Sophonisba.
+
+Monseigneur, je sçay bien que le ciel, et la fortune, et voz vertuz,
+vous ont donné la puissance de faire de moy ce qu'il vous plaira: Mais
+si à une prisonniere estant à la discretion d'autruy est permis de
+parler, et de supplier, je vous requiers une seule grace, C'est qu'il
+vous plaise ordonner à ma personne condition telle que bon vous
+semblera: Pourveu que vous ne souffriez que je vienne à la puissance et
+servitude d'aucun Romain. Vous seul au monde, Seigneur, me pouvez
+delivrer de ce joug. Et de cela seulement je vous supplie, par la
+hauteur de vostre fortune, et de ce degré Royal, ou bien peu devant je
+me suis veue aussi. Et pour l'honneur des Dieux protecteurs de ce pays,
+lesquelz je prie vous recevoir avec meilleure fortune que n'a este celle
+de Siphax. Car quand je n'aurois autre consideration que du lieu auquel
+j'ay esté mariée, encores aymeroi-je mieux me commettre à la foy d'un
+des nostres, et nay en Affricque comme je suis: que tumber en celle d'un
+estranger. Pensez donc seigneur, ce que je doy faire, estant
+Carthaginoise, et fille de Hasdrubal. Et si j'ay raison de craindre la
+superbe maistrise des Romains, vous esmeuve à compassion la misere et
+calamité ou je suis ores, et la felicité de ma vie passée.
+
+
+Dames.
+
+ Refuser ne se doit à dame si honneste
+ Une si raisonnable et si juste requeste.
+
+
+Masinissa.
+
+Ma dame je ne veux point rememorer les oultrages et desplaisirs que
+Syphax m'a faictz, de long temps, de peur de renouveller mes anciens
+ennuiz: et vous en donner de nouveaux. Soit ce qui en à esté: ma
+coustume est de persecuter mes ennemis jusques ad ce que je les aye
+vaincus: Et puis d'oublier toutes leurs offences. Et quand bien j'aurois
+deliberé de m'en ressentir, et d'en prendre vengence, si ne sçaurois-je
+pourtant avec vous, si non user de courtoisie: car il n'est chose plus
+vile que d'oultrager femmes, et courir sus à ceux qui sont opprimez: et
+sont sans aide et resistance. Et puis la jeunesse ou vous estes, les
+bonnes graces, et beauté dont vous estes pleine, voz doulces parolles et
+prieres, meritent trouver non seullement pitié, mais faveur. Et pour ce
+ostez toute craincte de vostre entendement, Car vous ne recevrez de moy
+que tout honneur, Bien me faict il mal que je ne vous puisse prometre
+ce, dont vous m'avez requis, de ne vous laisser tumber au pouvoir des
+Romains, Car je me treuve si soubzmis à eux, que je n'ay aucun moyen de
+le faire. Toutesfois je vous promez de les prier bien fort de vous
+mettre en liberté: Combien qu'ilz soient de si bonne affaire que vous ne
+devez esperer d'eux si non bon traictement.
+
+
+Dames.
+
+ Renforcez le prier, tant qu'il soit combatu,
+ Un arbre au premier coup n'est jamais abbatu.
+
+
+Sophonisba.
+
+Mon seigneur vostre gracieux langage qui vous montre avoir quelque
+compassion de moy ressuscite dans mon cueur beaucoup d'esperance, et de
+la je prendray la hardiesse de parler avec plus de confiance à vous,
+Combien que j'aye honte et regret à parmoy de ne pouvoir en ceste
+tribulation parler si non de mes ennuiz: qui peult estre me feront
+trouver importune. Mais je me reconforte, en pensant que la nature d'un
+gentil cueur, est de donner volontiers audience et aide aux affligez: Et
+de se complaire en si bonne euvre, et pource suivant mon premier propoz,
+je vous supplie Monsieur avoir pitié de moy: et de ne me laisser venir
+en la servitude d'aucun Romain. Ja ne sçauroit-il tumber en mon
+entendement que vous ne le puissiez faire. Car qui ausera debatre qu'il
+ne vous appartienne bien, oultre le principal du buttin, avoir une femme
+en vostre disposition? Et ne me dictes point, s'il vous plaist, que
+d'eulx je ne puis avoir traictement que raisonnable: l'inimité que de
+tous temps ilz ont porté à ma patrie, et particulierement à ceulx dont
+je suis descendue, me faict inevitablement attendre de leur domination
+toutes les sortes d'injures, d'outraiges, Et de desplaisirs qui se
+peuvent imaginer: chose à fuir plus que la mort. Qui me faict de rechef
+vous demander ceste grace de m'en delivrer, par ces genoulx que
+j'embrasse, et par ceste victorieuse main, pleine de valleur, et de foy,
+que je vous baise. Autre refuge ne m'est demeuré en ce monde, si non
+vous Monsieur, à qui j'ay recours comme au port de ma sauveté. Que si
+toute voie m'est interdicte, et est force que vive je vienne en la
+discretion de ces gens la, veuillez m'en aumoins delivrer, en m'e
+donnant la mort. Je vous demande ceste derniere grace, laquelle vous ne
+povez dire n'estre en vostre puissance. Pourtant, Monsieur, ne me le
+refusez point, et adjoustez ceste promesse au louable commancement que
+vous avez donné à mon esperance.
+
+
+Dames.
+
+ Grande force devroit avoir un beau langage,
+ Prononcé doucement, et sortant du couraige,
+ D'une si acomplie et aymable personne.
+
+
+Masinissa.
+
+Il faict bon quelque fois user de gracieuseté, et quelque fois estre
+audacieux: mais si jamais l'audace est de saison, elle l'est quand on en
+use pour choses honnestes et euvres pitoiables. Car il n'est rien qui
+tant rende l'homme semblable à Dieu, que s'emploier pour les hommes, et
+metre autruy en seureté. Or pour faire donc nouvelle responce à voz
+ardentes et trop gracieuses requestes pour estre refusees, je vous
+asseure et promectz, ma dame, de faire pour vous ce que vous me
+demandez. Et s'il se trouve homme si hardy qui ause seulement vous
+toucher la robbe je luy feray sentir qu'il m'aura offensé: et en deusse
+je abandonner mes pays et pour plus grande seureté je vous veulx donner
+ma foy, et la jurer en vostre main, avecque le Dieu qui m'a donné faveur
+au recouvrement de mon Roiaulme que vous n'yrez en puissance d'aucun
+Romain tant que la vie me soustiendra.
+
+
+Dames.
+
+ O courtoise responce, O acte memorable.
+
+
+Sophonisba.
+
+Avec quelles parolles pourray-je assez dignement vous rendre graces de
+ceste liberalle et magnanime promesse, laquelle veritablement vous
+monstres bien meriter les victoires, le nom et la hauteur en quoy vous
+estes? Et pourtant si je me trouve doubteuse et confuse, et ne sçay bien
+ordonner mes propoz je ne suis point indigne d'excuse. Car il me semble
+chose impossible de pouvoir parler d'un cueur si genereulx comme est le
+vostre, en la façon qu'il appartient, ne donner assez de louange à un si
+glorieulx et louable fait comme cestuy cy. Et quant bien j'aurois
+quelque suffisance de l'exalter et approcher de son merite, je ne
+l'entreprendray point, sachant bien que je ne satisferois jamais à mon
+desir n'y à l'obligation que j'y ay, Seulement diray-je bien que mon
+esprit n'est jamais pour metre en oubly une si grande et si estimee
+grace, tant qu'il aura memoire de moymesmes, mais autant que ma
+rigoreuse fortune ne m'a laissé de toutes choses rien que la vie,
+laquelle je recongnois de vous seul, et que je n'ay moien de vous faire
+aultre retribution je prieray le grant Dieu qui au ciel regarde les
+euvres de nous mortelz Qu'en lieu de moy il vous recompense de celle cy,
+aussi haultement comme je la recongnois et l'estime.
+
+
+Masinissa.
+
+Je ne veulx aultre recompense du bien si non le plaisir de le metre en
+effect, Car le bien se doit faire pour ce qu'il est bien, et qu'il est
+la vraye retribution de soymesme, et le seul but de toutes noz actions.
+
+
+Sophonisba.
+
+Si voit on beaucoup de gens conviez à de glorieuses entreprinses par
+l'esperance de retribution.
+
+
+Masinissa.
+
+Ouy ceulx à qui la doulceur de vertueusement et bien faire n'est pas
+assez congneue.
+
+
+Sophonisba.
+
+Or soit ainsi, et plaise neantmoins à Dieu vous guerdonner de cest euvre
+pour honorer si pitoyable aide.
+
+
+Masinissa.
+
+Assez bon loier ay-je eu de Dieu de m'avoir donné le vouloir de dire
+comme j'espere le pouvoir d'executer chose qui vous est si agreable.
+
+
+Sophonisba.
+
+Grande modestie et vertu, mais Monsieur que dois-je faire? Car je n'ay,
+ny veulx avoir volonté ny conseil que le vostre.
+
+
+Masinissa.
+
+Mon advis est, si bon vous semble, que vous vous devez retirer au
+Chasteau et la nous delibererons du moyen qu'il faudra tenir pour vous
+tenir ma promesse.
+
+
+Sophonisba.
+
+Je vous en supplie Monsieur, et ne m'abandonnez ny oubliez point.
+
+
+Masinissa.
+
+Comment oublier? avez vous si peu de foy en moy que vous soiez en
+doubte.
+
+
+Sophonisba.
+
+Non, mais si grand desir de liberté me transporte, qu'il faict sembler
+que je deubte.
+
+
+Masinissa.
+
+Ne doubtez nullement, car c'est ma coustume de garder ce que je promectz
+comme ma vie: et ne siet bien à nul d'avoir une chose au cueur et une
+autre en la bouche.
+
+
+Sophonisba.
+
+Entrez donc Monsieur, si la fortune n'est perpetuellement contraire aux
+bonnes entreprises, Je puis esperer qu'en ceste cy elle me sera aydante:
+Mais je ne sçay comment en mon cueur ne peult entrer asseurance de rien.
+
+
+
+
+
+Seconde Intermedie.
+
+
+Dames
+
+ Haulte celeste invisible lumiere
+ Qui estes source et naissance premiere
+ Des corps luisans qui restorent le monde
+ Par le retour de leur clarté feconde
+ Qui ordonnez que leur course eternelle
+ Ans mois, et jours, et saisons renouvelle,
+ Permettez leur nous amener un jour
+ Qui nous remette en l'ancien sejour
+ Dont joissoit ceste heureuse contrée
+ Avant qu'enseigne estrange y fust entrée.
+
+ Lors qu'en ces champs n'y avoit un seul homme.
+ Qui sceut le nom du Tibre ny de Rome.
+ Et nous contans des fruictz de nostre terre,
+ Aux fiers lyons seulement faisions guerre.
+
+ Helas seigneur, depuis que ceste Affrique,
+ Eut à desdain son ouvrage rustique,
+ Et naviga pour ailleurs dominer
+ Elle, à peu pres, s'est veue dominer.
+ Elle à tant faict cherchant les estrangiers.
+ Qu'elle les veoit ores en ses vergiers.
+ Siphax est pris, et Sophonisbe aussi,
+ Masinisse est luy mesme en la mercy.
+ Des fiers Romains, car assez est lié
+ Qui a plus grand que soy s'est allié.
+
+ Les ennemys sont depuis le matin
+ Dans le chasteau, qui est de leur butin.
+ Brief, il n'est mal publicque ne privé
+ Que nous n'ayons mille fois esprouvé.
+ Et ne sçauroit la fortune inventer
+ Nouveau moyen de plus nous tourmenter.
+
+ Un seul espoir d'assez loing nous regarde
+ C'est que le Roy qui à pris en sa garde
+ Nostre maistresse, aura sollicitude
+ De ne souffrir qu'elle aille en servitude.
+ Et s'il le faict et tient sa foy promise
+ Nous resterons avec elle en franchise
+ Et luy ferons service en liberté
+ Changeans noz nuictz en lumiere et clarté.
+
+
+Lelius.
+
+A chacun pas que je fay, j'entre en merveille de la grandeur de la
+beauté et de la force de ceste ville, et me tiens presque pour mal
+conseillé d'y estre entré avec si petite trouppe, que celle qui m'a
+servi: craignant quelque stratageme et surprinse des ennemys: desquelz
+la desperation est quelque fois plus a doubter, que la victoire. Et ce
+qui plus m'y faict penser est que je ne voy nulz de tant de soldatz, qui
+y sont entrez avec Masinissa. Et pource j'en veulx demander nouvelles à
+ces femmes. Femmes quelle part à tiré le Roy, qui est entré n'aguieres
+en ceste ville avec ses gens?
+
+
+Dames.
+
+ Il entra au chasteau, et pensons qu'il y est
+ Encor avec la Royne, mais Seigneur s'il vous plaist
+ Dites nous vostre nom, car vos façons honnestes
+ Nous donnent grand desir de sçavoir qui vous estes.
+
+
+Lelius.
+
+On m'appelle Lelius.
+
+
+Dames.
+
+ Point ne nous à trompé vostre grave presence,
+ Manifestant le bien que souvent en absence
+ Du Romain Lelius nous avions entendu,
+ Dont par tout l'univers le nom est espandu
+ Mais je voy mon seigneur un des vostres sortir
+ Qui de ceulx de leans vous pourra advertir.
+
+
+Second Soldat.
+
+Voicy bien à propoz Lelius, lequel j'allois trouver, Mon seigneur, jay à
+vous dire aucunes choses s'il vous plaist les entendre.
+
+
+Lelius.
+
+Parle, n'oublie pas me conter du grant buttin qui est faict dans le
+chasteau.
+
+
+Second Soldat.
+
+Je ne vous parleray point de buttin, Ayant este occupé par le Roy à
+aultre chose.
+
+
+Lelius.
+
+Quelle occupation a-il leans si non de faire assembler les richesses qui
+y sont?
+
+
+Second Soldat.
+
+Occuppation de festoier sa nouvelle espouse.
+
+
+Lelius.
+
+Quelle espouse?
+
+
+Second Sol.
+
+Sophonisba fille de Hasdrubal.
+
+
+Lelius.
+
+Sophonisba femme de Siphax?
+
+
+Second Sol.
+
+Celle mesmes, dy-je, qui estoit Royne.
+
+
+Lelius.
+
+Masinissa la il espousée?
+
+
+Second Sol.
+
+Je vous asseure, je ne parle point en vain.
+
+
+Lelius.
+
+O estrange cas, O audace insuportable!
+
+
+Second Sol.
+
+La chose est comme je dy.
+
+
+Lelius.
+
+Mais ou estoit elle? ou la veid-il premierement?
+
+
+Second Sol.
+
+En la place devant le chasteau.
+
+
+Lelius.
+
+Que luy dist-il d'entree?
+
+
+Second Sol.
+
+Elle parla à luy la premiere.
+
+
+Lelius.
+
+Comment, de l'espouser?
+
+
+Second Sol.
+
+Ha non, mais elle luy requist seulement un don.
+
+
+Lelius.
+
+Et quoy? la liberté?
+
+
+Second Sol.
+
+Ouy de ne tumber en povoir d'aucun Romain.
+
+
+Lelius.
+
+Et il la luy promist franchement.
+
+
+Second Sol.
+
+Mais bien la refusa-il quant à cela.
+
+
+Lelius.
+
+Que feist elle lors estant refusee?
+
+
+Second Sol.
+
+Elle se mist à l'en requerir avec plus grande instance.
+
+
+Lelius.
+
+Et luy se laissa vaincre.
+
+
+Second Sol.
+
+Il luy accorda tout ce qu'elle sceut demander.
+
+
+Lelius.
+
+O temerite! et comment le povoit il faire?
+
+
+Second Sol.
+
+Je ne sçay respondre de son intention.
+
+
+Lelius.
+
+Qui peult induire à faire si folle promesse?
+
+
+Second Sol.
+
+Amour, grande beauté, Et douces parolles.
+
+
+Lelius.
+
+Il estoit bien saison de faire l'amour parmy les armes.
+
+
+Second Sol.
+
+Mon seigneur, il n'est saison ny exercice sur qui amour n'ait
+commandement.
+
+
+Lelius.
+
+Apres ceste promesse que devindrent ilz?
+
+
+Second Sol.
+
+Nous nous en allasmes les accompaigner dans le chasteau.
+
+
+Lelius.
+
+Et la il l'espousa.
+
+
+Second Sol.
+
+Non pas promptement, car elle feist des remonstrances de son mary vivant
+et d'un petit enfant de deux ans, qu'elle à de luy, pour tousjours
+retarder comme, je croy, l'affaire: Mais en fin la necessité de la
+presente fortune feist qu'elle se accorda à luy auquel son pere l'avoit
+aultres fois accordee.
+
+
+Lelius.
+
+L'entendement est la plus belle chose que Dieu ait conceddee aux hommes,
+mais bien souvent la grande prosperité l'aveugle, cestuy cy qui
+tousjours avoit este tenu pour homme prudent s'est laissé cheoir en une
+grande erreur pour se trouver victorieulx: et luy à esté sa felicité
+plus dommageable en le rendant insoleent, Que ne furent oncques ses
+pertes en Espaigne.
+
+
+Second Sol.
+
+Monsieur voiez masinissa qui sort du chasteau.
+
+
+Lelius.
+
+Je l'avois bien apperceu, mais va t'en qu'il ne te voie avec moy, car je
+ne veulx qu'il pense que j'aie rien entendu de son faict.
+
+
+Second Sol.
+
+Bien Monsieur.
+
+
+Masinissa.
+
+Tenez vous prestz trestous pour m'acompaigner, tantost au temple à la
+sollennité. Et toy, va t'en au camp et fay diligence de m'advertir de ce
+qu'on y faict.
+
+
+Lelius.
+
+Il ne fault aultre advertisseur que moy, qui vient tout maintenant de
+la.
+
+
+Masinissa.
+
+O Lelius, je n'avois pas encores tourné ma veue de ce costé pour vous
+voir. Dites moy je vous prie Scipion est il arrivé avec le reste des
+forces?
+
+
+Lelius.
+
+Il n'y à guieres qu'il est arrivé pres d'icy, et ma mandé que je luy
+envoye Siphax et les aultres prisonniers que nous avons.
+
+
+Masinissa.
+
+Ce sera bien faict.
+
+
+Lelius.
+
+C'est ce qui m'a faict un peu tarder, mais voila Caton qui les à en sa
+compaignie, dictes luy qu'il attende un peu, affin qu'il y puisse mener
+ensamble Sophonisba.
+
+
+Masinissa.
+
+Eh il n'est point besoing d'y mener la Royne.
+
+
+Lelius.
+
+Pourquoy n'i va elle avec les autres?
+
+
+Masinissa.
+
+Pour-ce qu'elle est femme, et ne seroit pas chose honneste qu'elle
+allast en la trouppe des soldatz.
+
+
+Lelius.
+
+Ce respect ne doit point avoir de lieu la ou est son mary.
+
+
+Masinissa.
+
+Envoiez ce pendant les autres: car il ne serviroit de rien de haster
+tant la Royne, et l'homme saige ne doit jamais faire chose qui ne serve.
+
+
+Lelius.
+
+Serve ou non serve je l'y veux resoluement envoyer.
+
+
+Masinissa.
+
+Lelius, ne me faictes point un si grand desplaisir, car le tort et
+desplaisir desplaist mesmes à Dieu.
+
+
+Lelius.
+
+Quel tort et quel desplaisir vous fais-je faisant ce qui est raisonnable
+de faire des prisonniers?
+
+
+Masinissa.
+
+Ceste cy ne se doit nullement mettre au rang des prisonniers, car elle
+est ma femme.
+
+
+Lelius.
+
+Comment vostre femme, ne l'est elle pas de Siphax.
+
+
+Masinissa.
+
+Elle estoit premierement à moy, mais Siphax me l'osta: et maintenant
+avec vostre aide je l'ay recouverte.
+
+
+Lelius.
+
+Je n'ay point à m'enquerir de ce qui s'est faict parcidevant: elle s'est
+trouvée femme de Siphax, lequel, son Royaume, sa femme, ses enfans, et
+ses tresors appartiennent au Senat et peuple de Rome.
+
+
+Masinissa.
+
+Elle n'est plus à Siphax, mais à moy qui l'ay espousée comme chacun l'à
+veu.
+
+
+Lelius.
+
+Vous l'avez espousée, et en quel lieu?
+
+
+Masinissa.
+
+En ce pallais, dont je viens de sortir.
+
+
+Lelius.
+
+En ce Chasteau? en maison ennemye? sans nostre sceu? ha vous avez faict
+chose indigne de vous.
+
+
+Masinissa.
+
+Je l'ay faict avec bonne raison, et meilleure esperance.
+
+
+Lelius.
+
+L'esperance de ce qui n'est point raisonnable est bien souvent la ruine
+des hommes.
+
+
+Masinissa.
+
+Je choisiray plus tost avoir mal pour bien faire, qu'avoir du bien pour
+avoir mal faict.
+
+
+Lelius.
+
+Je sçay bien que vous n'ignorez point qu'il n'est rien si utille aux
+hommes que le sçavoir, et que celuy ne se doit tenir pour sçavant ny
+saige qui ne l'est pour soy. Considerez doncq apart vous maintenant ce
+que vous avez faict, metant apart la passion qui bien souvent trouble le
+jugement, et vous congnoistrez avec combien mauvais conseil vous avez
+prinse à femme Sophonisba, laquelle en premier lieu vous est mortelle
+ennemye, et puis esclave du peuple Romain. Pour lequel recompenser du
+Roiaume ou il vous à remis, et de cestuy cy qu'il vous à octroié, vous
+le voulez frauder d'une prisonniere, et l'espouser estant encores en
+armes contre le debvoir, et sans en demander nostre advis. Ha n'avez
+vous point de honte seullement de l'oir racompter? laissez la je vous
+prie, Car ce n'est pas peu de gaing d'abandonner une mauvaise
+entreprise. Cecy pourroit estre un brandon qui enflammeroit vostre
+maison et vostre pays. Si l'affection vous esblouit, supportez la un
+peu, et puis vous verrez clair: car en ceste vie le doux quelque fois
+devient amer, et puis revient apres en la doulceur.
+
+
+Dames.
+
+ O que j'ay peur qu'un vain espoir nous trompe.
+ Et qu'un malheur le desseing interrompe
+
+
+
+
+Histoire servant d'argument à ceste Tragedie.
+
+
+Masinissa.
+
+Ainsi comme sans quelque grande occasion on ne doit point estimer homme
+de bien un qui ait esté mal vivant: ainsi ne doit on legerement tenir
+pour meschant un qui ait accoustumé de bien faire. Or puis qu'ainsi va
+que je suis blasmé d'une oeuure dont je m'atendois avoir louange, qui
+est d'avoir aidé à une pauvre affligée, et ma femme. Je veulx avec
+quelque raison monstrer que j'en suis reprins à tort. Il est congneu à
+tout le monde que Hasdrubal filz de Gisgon, me donna Sophonisba sa fille
+en mariage, et puis me mena avec luy en Espaigne, me traictant et
+favorisant comme son gendre: Durant lequel temps Syphax à qui ceste
+femme plaisoit grandement, et la desiroit avoir, se feist ennemy des
+Carthaginois, et s'alia de vous autres: Dont le Senat à Carthage qui le
+vouloit fort gaigner en sa devotion, pour le gratifier, luy permit
+espouser Sophonisba, sans le sceu de son pere ny de moy: qui à mon
+retour luy en fey la guerre, combien que la fortune ne m'y feust pas si
+bonne comme estoit ma querelle: et qu'en lieu de recouvrer ma femme, j'y
+perdy mon Royaume, et presque la vie. Ores je l'ay reconquise avec
+vostre faveur, dont je confesse vous estre eternellement obligé, et
+delibere vous faire veoir par bons offices que qui faict plaisir,
+plaisir en doit attendre. Quel mal fay-je doncq de reprendre celle qui
+m'appartient? et que j'avois tousjours cherché de r'avoir. Si cela ne
+m'estoit concedé, je serois de bien pire condition que ne fut Siphax
+auquel leur senat l'octroia bien, sans qu'il y eust droict: Et vous m'en
+dessaisirez la tenant à juste raison? Et si en la prenant je n'ay
+observé le temps, le lieu, ny la mode que vous y requerez, cela peult
+estre erreur, mais non pas coulpe. Vous dictes qu'elle m'est ennemye, il
+est impossible, car onc je ne luy pourchassay desplaisir, ouy bien à
+Siphax. Et encores à elle ay-je faict plaisir. Je ne veulx point entrer
+en consideration de mon portement avec vous, ne de combien moy et mes
+gens avons servy à voz affaires. Il me suffit de ne vous estre point
+inutille amy, et de meriter que lon me porte quelque respect meileur que
+de me refuser, ou pour mieux dire, m'oster ma femme, mesmement apres
+m'avoir liberallement donné un Royaume: Car qui refuse le moins apres
+avoir donné le plus, semble vouloir perdre le gré du premier fruict: De
+sorte que je vous prie ne m'exorter point de la laisser, mais plus tost
+m'aidez à la conserver.
+
+
+Dames.
+
+ Ayez, seigneur, de ce bon Roy pitié
+ De foy si rare, et si juste amytié.
+
+
+Lelius.
+
+Quand un homme se r'avise d'une faulte qu'il à faicte, et à par-soy s'en
+repent, il merite qu'on luy pardonne, et en peult on bien esperer: mais
+de celuy qui la soustient et l'excuse, on ne peult penser aultre chose
+si non qu'il est habandonné et incorrigible. Je ne veulx plus consommer
+de parolles avec vous Car il n'est pas bon Medecin qui voit que le mal
+requiert le feu, et ferrement, et y use de charmes. Sus soldatz entrez
+leans, et comment que ce soit amenez moy la Royne en bonne et seure
+garde.
+
+
+Masinissa.
+
+S'il y a homme si hardy que d'y mettre le pied, je luy feray arrouser
+ceste porte de son sang.
+
+
+Lelius.
+
+O quelle braeté, et quoy cuidez vous venir au dessus de toute nostre
+armée?
+
+
+Masinissa.
+
+Je ne puis supporter que lon m'oste ce qui m'est plus cher que la vie.
+
+
+Caton.
+
+Gardez bien leans tous ces prisonniers: je voy icy s'aprester un debat
+duquel pourroit bien sortir une grande ruyne et pource je veulx metre
+peine de l'appaiser.
+
+
+Lelius.
+
+Caton, avez vous veu l'arrogance de Masinissa, et comme il nous menasse.
+
+
+Caton.
+
+J'ay veu tout vostre different.
+
+
+Masinissa.
+
+Je suis fort aise que vous laiez entendu, pour sçavoir de qui vient le
+tort.
+
+
+Caton.
+
+Ce seroit bien faict de rompre le chemin à ceste vostre querelle sans
+plus fort en attirer le feu et y metre du bois: Pource que l'inimitie
+qui se met entre amys est plus aspre que nulle autre. Et quasi jamais ne
+se peult arracher si on luy laisse prendre racine. Quant à moy, je vous
+diray ce qui m'en semble et soit pris comme on vouldra. Car on doibt
+porter honneur à la verité. L'un et l'autre me semblez hors de vous
+mesmes, et que vous cherchez donner ennuy à tous voz amys et faire
+plaisir à voz ennemis: Ou vous laissez vous transporter de la colere? ne
+considerez vous point en quelle ville vous estes? Et parmy quelle
+nation? Je parle à vous premier, Lelius, pource que vous avez icy plus
+de puissance, et ou il est question de debattre pour la raison. Le plus
+fort pour son honneur, doibt pourvoir à ce que le plus foible ne soit de
+faict oultrogé. Ne vous obstinez doncq point je vous prie, à vouloir
+tout promptement emmener d'icy par force Sophonisba, ains la laissez en
+ce chasteau, pour cy apres en estre faict ce que Scipion en ordonnera.
+Mais vous aussy Roy Masinissa, qu'avez vous en pensee de faire? Seriez
+vous bien si mal conseillé de vouloir la guerre contre les Romains, pour
+l'amour d'une femme? O ha pour dieu ne leur vueillez rendre si mauvaise
+recompense, de la grace qu'ilz vous ont faicte, en vous reconquerant
+vostre pays. Il n'est rien pire au monde, ne qui tant merite d'estre
+hay, que celluy qui ne recongnoist, ou il peult, le bien qu'il à receu.
+Car tant qu'en luy est, il estainct la source de liberalité: Et pour son
+exemple degouste ceulx qui ont moyen de secourir la necessité, mais
+oultre cela, ne vous advisez vous pas que telle guerre ne peult tourner
+si non à vostre toute evidente ruine. Ce consideré je vous prie et
+admoneste l'un et lautre que toute collere mise en arriere, vous vous
+rapportiez à ce que Scipion en ordonnera.
+
+
+Lelius.
+
+Caton, vostre parler est si saige, que j'aurois honte d'y contredire n'y
+contrevenir: mais ce jeune Roy icy me semble un peu avantageulx, et
+veult par trop, tout ce qu'il veult: Toutesfois je feray en cela tout ce
+qu'il vous semble pour le mieulx.
+
+
+Masinissa.
+
+Je serois bien de lasche cueur et homme de nulle valleur, si je me
+laissois emmener ma femme devant mes yeulx: ce neantmoins je suis
+trescontent de m'en tenir à ce que Scipion en arrestera.
+
+
+Caton.
+
+C'est assez, puis que tous deux estes d'accord de vous raporter à la
+sentence de Scipion, il n'en fault plus contester. Ce pendant je m'en
+vais devant au camp luy mener les prisonniers, et vous viendrez apres
+ensemble le plus tost que vous pourrez.
+
+
+
+
+Troisiesme Intermedie
+
+
+Dames.
+
+ Las je pensois estre venue
+ Au bout de ma convenue
+ Qui plus ne pourroit empirer.
+ Mais voyant or, se retirer
+ Et si facillement se rendre
+ Celluy qui ausa entreprendre
+ De nous sauvegarde nouvelle,
+ Neufve peur de rechef me gele
+ Le cueur, opressé de martyre:
+ Si ne sçay plus ou me retire,
+ N'y de quel costé me tourner,
+ Me voiant ainsy mal mener,
+ De l'esperance tromperesse,
+ Pasture des nays à destresse.
+ Si c'est fatable destinee
+ Qui m'ait à ces maulx condannee,
+ Je sçay bien à la fin que vaine
+ Sera toute prudence humaine
+ Et qu'apres tout nous tumberons
+ Soubz le faiz, et succomberons
+ Si Dieu qui tout peult et tout veoit
+ Par sa clemence n'y pourveoit.
+
+ N'aiant donc plus d'autre recours
+ Seigner, qu'a ton divin secours,
+ Nous te supplions humblement
+ De vouloir pitoyablement
+ Garder de viollant oultrage
+ Cestuy nostre jeune et tendre eage:
+ Et sauver celle honnesteté
+ Qui jusques icy à esté
+ Par nous deffendue a l'encontre.
+ De mille aguetz que lon recontre,
+ Passant ceste vie traistresse
+ Mais ores je voy qu'on luy dresse
+ Tout à l'environ un assault,
+ Si aspre, que sy Dieu d'enhault
+ N'a pitie n'y estant sa main
+ Rien n'y vauldra secours humain.
+
+ Ottroye donc Seigneur piteux
+ A ce peuple calamiteux
+ Ta paix, et dispose le cueur
+ Du vaillant Scipion vaincueur,
+ A souffrir que par son ottroy
+ Sophonisba la Royne au Roy
+ Masinissa soit concedee
+ Non point au triomphe gardee.
+
+
+Scipion.
+
+Voicy les prisonniers que lon m'ameine et celluy qui marche le premier
+devant tous les autres est le miserable Roy Siphax qui me faict grande
+pitié: Et en effect le voyant en si pitoyable estat je resoubz en
+moymesme que tous tant que nous sommes de vivans sur la terre ne sommes
+qu'umbres et songe de fumée. O Dieux en quelle Majesté, et en quelle
+hautesse je le vy lors que Hasdrubal et moy arrivasmes tous deux à un
+mesme jour en sa maison! Cela nous monstre bien que la fortune ressemble
+proprement à verre, qui plus est clair, plus est dangereux à rompre: et
+n'y a jamais homme tant aymé des Dieux qui se puisse promettre
+asseurance de sa fortune et de son estat pour un seul jour.
+
+
+Caton.
+
+Scipion, les prisonniers sont arrivez, ordonnez ce qu'il vous plaist en
+estre faict.
+
+
+Scipion.
+
+Que tous les autres soient serrez en ces tantes la, et tenus bien
+seurement: Le Roy Siphax demourera icy avec moy.
+
+
+Caton.
+
+Il y a grande foulle de peuple accourue de toutes pars pour les voir,
+nous aurons beaucoup à faire à les conduire jusques la.
+
+
+Scipion.
+
+Quelle malheureuse fortune Siphax vous à conduit à faire accord avec noz
+ennemys sans avoir satisfaict à la ligue et à la foy premierement jurée
+avec nous? Et vous à davantaige esmeu à prendre les armes contre le
+peuple Romain qui les avoit prinses pour vous contre ceux de Carthage.
+
+
+Siphax.
+
+La seule cause, Scipion, en à esté l'amour de Sophonisba, laquelle
+estant affectionée envers son pays, autant ou plus que dame le sçauroit
+estre, et m'ayant tellement enflammé le cueur de l'amour de sa bonne
+grace, et de son incomparable beauté, qu'elle avoit toute puissance de
+disposer de moy à sa volonte, sceut si tresbien dire que finablement
+elle me retira de vostre alliance, et me tourna du tout à celle de son
+pays. Ainsi m'a elle consequemment reduit du comble de la felicité ou
+vous m'avez autresfois veu, en l'abisme de misere, ou vous me voiez
+maintenant, En laquelle toutesfois encores ay-je reconfort que le plus
+grand ennemy que j'aye en ce monde l'a prinse pour sa femme, Car j'ay
+bonne esperance qu'il ne sera point plus constant que j'ay esté, ains à
+l'adventure pour la jeunesse en laquelle il se treuve, plus esblouy de
+l'amour, et plus leger: dont finablement s'en ensuyvra sa ruyne,
+laquelle me sera reconfort et vengeance tresagreable de la mienne. Au
+reste s'il est vray que la prosperité acquiere les amys, et l'adversité
+les espreuve, vous n'aurez jamais occasion plus grande de faire
+congnoistre au monde, combien vous estes digne de l'amytié de tous ceux
+qui estiment la vertu, si sans avoir esgard ny à la faulte que j'ay
+commise, ny à la calamité en quoy je suis encouru, vous vous monstrez en
+ce mien extreme besoing souvenant de l'amitié privée que nous avons
+autresfois contractée ensemble.
+
+
+Scipion.
+
+Certainement j'ay tousjours esté, et suis encores desplaisant de vostre
+erreur, tant pour le regard de vous, comme de moy aussi: car il n'est
+point blesseure qui plus ennuye que d'avoir de maladvisez amys, qui
+veulent qu'on espouse leurs faultes: comme vous qui maintenant vous
+estes vous mesmes reduit à telle calamité, que je (le desirant) ne vous
+puis secourir.
+
+
+Siphax.
+
+Je ne vous demande point liberté, sachant tresbien qu'il n'est point en
+vous de la me donner n'y ne crains point à mourir: Car qui se treuve en
+l'estat ou je suis ne peult si non gaigner, en perdant bien tost la vie.
+Mais je desirerois que l'on executast promptement ce qui doibt estre
+faict de moy sans me faire languir en tourment.
+
+
+Scipion.
+
+N'aiez doubte de telle chose: Car de ma part vous sera faict tout le bon
+traictement qu'il m'est permis de faire à un prisonnier ennemy: Qu'il
+soit conduict en mon logis et songneusement gardé. Au demeurant traicté
+non comme prisonnier de guerre, mais comme mien amy.
+
+
+Siphax.
+
+Dieu vous doint heureuse yssue de ceste vostre entreprinse, et de toute
+autre aussy. Puis que vous estes tel que non seulement voz gens, mais
+encores voz ennemys, sont contrainctz de vous aymer.
+
+
+Dames.
+
+He Dieux tant j'ay de douleur et de pitié au cueur, quand je considere
+le piteux estat ou ce miserable prince est reduict, Qui n'agueres estoit
+si grand, si riche, et si puissant Roy, et ores tout à coup se trouve
+esclave prisonnier et indigent de toutes choses.
+
+
+Scipion.
+
+Avez vous point noté les parolles de Siphax? quand il m'a dict que les
+persuasions de Sophonisba ont esté les poingnans aiguillons qui l'ont
+incité contre nous: Cela me faict penser qu'il sera bon de pourveoir à
+ce que ses doulx attraiz ne nous soustraient encores ceste aultre icy.
+
+
+Caton.
+
+J'ay entré dedans la ville, et ay parlé à Masinissa lequel m'a dict
+qu'il estoit contant de s'en remetre et rapporter à vostre ordonnance.
+
+
+Scipion.
+
+Estimez vous qu'il soit pour se contenter que lon la luy oste?
+
+
+Caton.
+
+Je pense qu'il le fera bien à regret.
+
+
+Scipion.
+
+C'est tout un pourveu qu'il le face: car des remeddes que lon applicque
+aux blesseures il n'y en a point qui soient si douloureux que ceux qui
+sont ordinairement les plus salutaires.
+
+
+Caton.
+
+Voile-cy venir en personne, parles en vous mesmes avecques luy.
+
+
+Dames.
+
+Helas seigneur quelle batterie s'appareille contre vostre amour et
+desir.
+
+
+Scipion.
+
+Vous soyez le bien venu Roy Masinissa, Car à la verité vostre valeur
+merite toute louange. J'oy tant de personnes qui s'accordent à exalter
+les haulx exploictz de prouesse et de prudence, que vous avez faictz en
+la bataille, que je vous en seray en mon particulier obligé
+eternellement, mais oultre cela le Senat et Peuple Romain vous en
+rendront le loyer que vous meritez: car ilz n'ont jamais accoustumé de
+laisser un bon service sans le remunerer.
+
+
+Dames.
+
+Ce propoz me donne quelque esperance.
+
+
+Masinissa.
+
+Je ne veulx point nier que je ne sois bien aise d'entendre que je vous
+aye approuve mon devoir, car aussy à la verité y ay-je faict entierement
+ce que j'ay peu, sans aultrement en esperer recompense. Car le plus
+grand loier que j'en sçaurois recevoir à mon gré, est que mon service
+soit agreable à un peuple sy honorable.
+
+
+Scipion.
+
+Retirez vous un peu à part vous aultres, et nous laissez icy Masinissa
+et moy tous seulz.
+
+
+Dames.
+
+Tirons nous un peu à l'escart jusques à ce que nous saichons ce qui
+devra estre de Sophonisba.
+
+
+Scipion.
+
+Je pense Roy Masinissa que ce qui vous convia à me porter amitié,
+premierement fut que vous cuidastes voir en moy quelque umbre et
+apparance de vertu, et vous à ceste amitié conduict à commetre vostre
+personne propre et toute vostre esperance en ma foy: mais il fault que
+vous sachiez que de toutes les louables qualitez qui apparoissent en
+moy, si aucune en y a nulle aultre ne me donne contentement n'y ne me
+rend tant honoré, comme faict la temperance et continence de commander à
+tous appetitz de volupté. Pourtant desirerois-je que vous aussy
+semblablement adjoustissiez encores celle la, aux autres grandes que
+vous avez. Car soiez asseuré que les voluptez qui nous environnent et
+aissaillent de tous costez, sont plus à craindre en l'aage ou vous et
+moy nous trouvons maintenant, que ne sont pas les ennemys armez: et que
+celluy qui avec la temperance refrene ces cupiditez, et ce dompte
+soymesmes, merite plus de louange et de gloire, Que celluy qui avec les
+armes au poing surmonte ses ennemys. Or quant à ce que vous avez faict
+en mon absence tant de la personne vaillamment, que de bon sens
+prudemment, je l'ay tousjours voulentiers publicquement presché, et me
+demourera eternellement fiché en la memoire, mais quant au reste, j'ayme
+mieulx que vous le repensiez à part en vous mesmes qu'en le vous disant
+vous faire rougir la face de honte. Cela vous diray-je bien seulement,
+que Sophonisba est prisonniere et proye du peuple Romain: et par
+consequent que vous ne povez disposer d'elle en aucune maniere. Pourtant
+vous admoneste-je que promptement vous la m'envoiez à cause qu'il me la
+fault au premier jour envoier à Rome. Parquoy si d'avanture vous avez
+mis legerement vostre amour en elle, surmontez en cest endroit vostre
+dereiglé appetit, et vous donnez garde de deshonnorer (avec ce seul vice
+d'incontinence) tant d'autres belles vertuz que vous avez: ny ne
+vueillez perdre ou obscurcyr la grace de tant de bons services que vous
+avez cy devant faicte au peuple Romain, par ceste seule faute trop plus
+grande que n'est l'occasion d'icelle.
+
+
+
+
+Autre partie de l'argument de ceste Tragedie.
+
+
+Masinissa.
+
+Je vous respondray en peu de parolles, seigneur Scipion, à fin que vous
+ne me condamniez ainsi sans avoir ouy mes raisons. Ce n'a point esté
+appetit desordonné qui m'a induit à contracter ce que j'ay faict avec
+Sophonisba: ains à esté genereuse pitié, et l'estimez en cela ne faire
+point de faulte, mesmement contre le peuple Romain. Je sçay bien que
+vous estes assez adverty comme le pere d'elle me la promit en mariage
+premierement: mais Siphax qui depuis en devint amoureux feit tant par
+ses menaces qu'elle me fut ostée par les seigneurs du Senat de Carthage
+pour la luy donner: Dont je conceu en moy un tel despit que tousjours
+depuis je luy en ay faict la guerre: Et à la fin me suis joinct pour
+cest effect avec vous, la ou vous sçavez comme je me suis porté: et
+comme j'ay prins prisonnier Hanno: et fuz cause de rompre la gendarmerie
+de Carthage pres la tour que feit edifier le Roy de Syracine Agathocles.
+Et depuis quand vous defeistes Hasdrubal en bataille vous sçavez comment
+j'ay trouvé moyen de vous descouvrir tous les conseilz des ennemys, et
+comme seul avec mes gens je feis teste à l'armée de Siphax. Mais quel
+besoing est il de vous raconter par le menu en combien de lieux je vous
+ay faict service, entendu que nul aultre ne le sçait mieux que vous.
+Pourtant vous diray-je seulement que sur la confiance d'iceux j'ay prins
+ma femme qu'un autre m'avoit emblée, à quoy faire m'a encores donné
+hardiesse ce que par plusieus fois vous m'avez faict promesse de me
+rendre tout ce que Siphax occupoit du mien. Et si ma propre femme ne
+m'est restituée que puis-je esperer que lon me rende plus? Toute
+l'Europe anciennement print les armes, et passa la mer avec plus de
+mille vaisseaux, et demoura plus de dix ans au siege devant Troye la
+grande Jusques à ce qu'elle feut prinse, arse, et bruslée: pour faire
+rendre à Menelaus sa femme Heleine, Qui volontairement s'en estoit fuye
+avec Paris Alexandre, en la compaignie du quel elle avoit ja bien esté
+l'espace de vingt ans: et vous ne me voulez pas rendre ceste cy que
+Siphax m'a ostée par force, et par tromperie il n'y a que trois ans: et
+qui point n'a esté reconquise avec tant de travaux. Je vous prie au nom
+des Dieux ne me refusez point un don qui si peu vous couste, et à moy
+est si cher. Et ne s'estende le courroux et la haine que vous portez à
+Carthage jusques aux femmes: Ains aient mes services tant de pouvoir
+envers vous qu'ilz luy Impetrent grace et pardon de son offence, pour
+tascher de bien faire à son pays: car il est bien raisonnable que pour
+l'amour d'un bon lon face grace à un mauvais: mais c'est contre tout
+droict et toute raison, punir un Innocent pour le mesfaict d'autruy.
+
+
+
+
+Raisons de Scipion contre Masinissa.
+
+
+Scipion.
+
+Qui ne sçauroit certainement de quel costé seroit le tort, oyant ce que
+vous venez de discourir, mal-aisement se pourroit persuader que je ne
+l'eusse: mais celuy n'est pas le plus juste, ny n'a le meilleur droict,
+qui mieux sçait collorer de belles parolles, ce, à quoy le pousse son
+desir: Ains est celuy qui jamais ne se depart de la verité. Or si
+Sophonisba estoit vostre femme, comme vous dictes, sans point de doubte
+je la vous rendrois: Car vous sçavez que je vous donnay Hanno l'un des
+principaulx chefz de Carthage pour (en eschange de luy) retirer vostre
+mere prisonniere: et tout aussitost que nous eusmes reconquis le Royaume
+des Massiliens, que je sçavois à la verité estre vostre, je le vous
+remis entre mains. Mais encores que Sophonisba vous eust esté promise en
+mariage avant que à Siphax, Ce n'est pas, à dire qu'elle soit vostre
+femme pourtant: car une simple promesse ne faict pas le mariage: vous
+n'avez point eu enfans d'elle comme Menelaus en avoit eu d'Heleine.
+Davantage si elle estoit vostre femme quel besoing estoit il doncq de
+l'espouser une aultre fois, et si soubdainement en faire les nopces
+dedans la ville, mesmes capitalle de vostre ennemy, et au meillieu du
+bruit et du tumulte des armées. Et pourquoy fut ce que des le
+commancement quand vous me declarastes tout ce qui vous appartenoit vous
+ne me parlastes onques d'elle? Cela tesmoigne assez qu'elle n'estoit
+point vostre, ains espouse legitime de Siphax: lequel ayant esté vaincu
+et prins soubz l'adveu de ma fortune, et soubz la conduite de mes
+enseignes, sa personne, sa femme, ses villes et pays, et generallement
+tout ce qu'il possedoit en ce monde, vient à estre proie et conqueste du
+seul peuple Romain: et est force que luy et sa femme, encores qu'elle ne
+fut point Carthaginoise, et que son pere ne fut l'un des chefz de noz
+ennemys, aillent à Rome, pour y recevoir la sentence telle qu'il plaira
+au senat et au peuple Romain attendu mesmement que ce à esté elle qui
+nous à soustrait un Roy, lequel paravant estoyt nostre amy, et la
+encores de puis incité à prendre temerairement les armes contre nous, au
+moyen de quoy il n'est plus en ma puissance d'en disposer. Et pourtant
+envoiez la moy sans plus attendre. Et ne vous entremetez plus de vouloir
+retenir à force ce qui est au peuple Romain: Mais si amyablement vous
+desirez obtenir quelque chose de luy, dictes le moy, car j'en escriray
+pour vous affectueusement au Senat.
+
+
+Masinissa.
+
+Puis qu'ainsy est que je vous voy resolu en ce propos de la vouloir
+(comment que ce soit) avoir, je n'en contesteray plus contre vous. Car
+je veux que non seulement d'elle, ains encores de ceste mienne personne,
+vous puissiez tousjours disposer à vostre plaisir. Mais bien vous
+veulx-je supplier de n'estre point mal contant si je cherche d'aquiter
+ma parolle et ma foy, laquelle avant qu'y bien penser j'ay oubligée un
+peu trop soudainement.
+
+
+Scipion.
+
+Ceste responce est digne de vous, si en faictes comme mieulx vous
+semblera, pourveu que nous l'ayons.
+
+
+Masinissa.
+
+Je me retireray doncques en mon logis, pour à part moy penser comment je
+pourray ensemble satisfaire à vostre voulonté, et à ma foy.
+
+
+
+
+Quatriesme Intermedie.
+
+
+Dames.
+
+ Amour qui des plus haultains
+ Voluntiers les cueurs attains,
+ Et non guieres jamais hors
+ Des gentilz espritz ne sors,
+ Il n'y à au monde force
+ Qui la tienne, rechape, ou force:
+ Et sont tes lacz et fillez
+ D'attraiz doulx emmiellez
+ Si subtillement tendus,
+ Que tous les mieux entendus
+ Ja chenuz et chargez d'ans
+ Encores donnent dedans.
+ Les plus fiers et plus farouches
+ Souffrent voulontiers les touches
+ De tes poignantes sagettes,
+ Que non seullement tu gettes
+ Ça bas, aux pauvres mortelz,
+ Ains la fus aux immortelz
+ Les fais aussi bien sentir,
+ Et ne s'en peult garantir
+ Au ciel mesmes, la hautesse
+ De pas un Dieu ny Deesse:
+ Non plus que dessoubz la Lune
+ N'a plante, ny herbe aucune,
+ Beste, ny chose aiant vie,
+ Qui ne te soit asservie.
+
+ Mais le servir gracieux
+ Auquel tu t'aimes le mieux
+ Sont les yeulx des belles Dames,
+ Au feu desquelz tu enflammes
+ Tes brandons, et d'ou depart
+ Ceste flame qui tout art:
+ Car comme les mathelotz
+ Voyageant dessus les flotz
+ De la mer ont esperance
+ Qu'en fin à port d'assurance
+ Les conduira la certaine
+ Guide de la tramontaine:
+ Ainsi les pauvres forsaires
+ Enferrez sur les gallaires
+ D'amour, n'ont autres estoiles
+ Ne guide à regir leurs voilles
+ Si non les Astres luysans
+ Des yeulx, qui leurs feuz cuisans
+ Ont allumé, c'est le vent
+ Qui tourne et change souvvent
+ Leurs diverses passions,
+ Selon les mutations
+ Des vouloirs de leurs maistresses,
+ Leurs donnant ores detresses,
+ Ores plaisir, ores pleur,
+ Et ores espoir trompeur.
+
+ Mais quand de ceste ruyne
+ On leur oste l'origine
+ Encores à leur malheur
+ En fondent ilz de douleur.
+ Ainsi leur perte leur plaist,
+ Et leur salut leur desplaist.
+
+ Je qui n'euz onc la pensée
+ Amour, de tes dards faussée,
+ Sens neantmoins en moymesme
+ Une passion extreme,
+ Oyant les souspirs ardens,
+ Et les sanglotz evidens,
+ Dont ce pauvre Roy aymant
+ Va l'air autour allumant,
+ De façon si vehemente
+ Qu'on l'oyt jusques hors sa tente:
+ C'est signe que la priere
+ Est rejectée en arriere.
+
+ Helas que nostre Princesse
+ Aura au cueur de tristesse
+ S'il est vray, O que celuy
+ Qui regne au vouloir d'autruy
+ A d'angoisses est soubmis:
+ Las tant je crains ce que mis
+ Il à en un vase d'or
+ Et qu'il à envoyé or'
+ A la Royne. O puissans Dieux:
+ Que ce soit un precieux
+ Joyau, qui la reconforte,
+ Non qui douleur luy apporte.
+
+
+Premier gentilhomme de la Royne.
+
+Dames esplorées et dolentes, ne demourez plus icy dehors, ains entrez
+dedans, la ou vous trouverez la Royne qui s'est toute vestue de blanc,
+et s'appareille pour aller faire ses offrandes au Temple, ou elle desire
+que vous luy faciez compaignie.
+
+
+Dames.
+
+Tu ne sçais donques pas la nouvelle, qui nous tient le cueur en
+tristesse ny à l'adventure la Royne mesmes, à qui plus il touche de
+l'entendre. Alons devers elle pour luy aider de noz prieres à pacifier
+l'ire des Dieux: mais, Helas, j'ay grand peur que ce ne soit trop tard.
+
+
+Pre. gentilhomme.
+
+Nous avons le jour esté occupez à donner ordre à la maison, par le
+commandement de la Royne, qui à esté cause que nous n'avons peu entendre
+ce qui s'est faict dehors: mais vous, mes dames, qui le sçavez, puis
+qu'ainsi est que vous estez en peine, je vous prie nous le faire
+entendre.
+
+
+Dames.
+
+Ha pauvre dame: Helas, tant j'ay de doubte que tu ne nous sois enlevée,
+Et ne sois emmenée esclave et prisonniere en terre estrange.
+
+
+Sec. gentilhomme.
+
+Comment les nopces accordees, ne viendront elles point à effect? que
+dictes vous?
+
+
+Pre. gentilhomme.
+
+Le Roy Masinissa ne tiendra il point sa promesse? c'est bien chose
+estrange qu'il ait le cueur de si tost habandonner une si belle et si
+vertueuse dame, car il aura assez moyen de la sauver pourveu qu'il le
+vueille.
+
+
+Dames.
+
+Qui n'est le plus fort, il fault qu'il besse la teste: et qu'il ait
+patience. Malaisement peult le subjet gaigner sa cause à l'encontre de
+son seigneur. Le Roy ne feroit pas si triste chere s'il ne veioit les
+choses aller au rebours de sa volonté. Ceste pauvre dame n'a homme qui
+parle pour elle: Et ne sçauroit avoir si non mavaise nouvelle.
+
+
+Pre. gentilhomme.
+
+O Dieux! qui n'a donc faveur de la fortune, ne fault pas qu'il espere
+avoir des amys: Les nopces à ce que je voy sont rompues.
+
+
+Sec. gentilhomme.
+
+Je vay devant, pour advertir la Royne que vous estes arrivees.
+
+
+Dames.
+
+Rien ne nous est encores asseuré, mais nous sommes tant agravées de mal,
+que tout signe, moins que bon, nous faict tousjours imaginer le pis, qui
+nous sçauroit advenir. Ce que le Roy se tient ainsi r'enfermé dedans sa
+tante, sans sortir dehors, et que nous l'avons entendu gemir et
+souspirer si fort, faict que nous perdons toute esperance de bien. O
+pauvre Royne desolée! pendant que tu t'aprestes pour cuider faire
+honneur à ton nouvel espoux, tu recevras en eschange quelque nouvelle
+douleur. O combien te sera dure l'ambassade de celuy qui te viendra dire
+qu'il fault que tu t'en ailles prisonniere au camp des ennemys, pour
+desormais vivre tousjours esclave des Romains. Helas à y penser
+seulement le cueur me fend de destresse, qu'il faille qu'une beauté si
+excellente tumbe en servage de si cruelles mains. O Seigneur Dieu, je te
+supplie fais que ce soit une crainte vaine. Helas voicy l'une des femmes
+de la Royne qui sort du Chasteau toute esplorée, et se tourmente
+merveilleusement.
+
+
+Femme premiere, de la Royne.
+
+O moy malheureuse! o mienne vie miserable!
+
+
+Dames.
+
+Helas, que veult dire ceste lamentation si douloureuse?
+
+
+Femme pre.
+
+Las qui seroit le cueur si dur qui se pourroit tenir de lamenter voyant
+ce que j'ay veu?
+
+
+Dames.
+
+Quelle chose avez vous veue? O Dieux! tant vostre parler m'estrainct le
+cueur de nouvelle fraieur.
+
+
+Femme pre.
+
+Vous le verrez vous mesmes tantost.
+
+
+Dames.
+
+Dictes le nous vistement, sans nous tenir plus en suspens.
+
+
+Femme pre.
+
+Nous perdons la Royne tout presentement.
+
+
+Dames.
+
+Nous la perdons? helas, et ou doibt elle aller?
+
+
+Femme pre.
+
+Au lieu dont jamais on ne retourne.
+
+
+Dames.
+
+Comment? jamais ne retourne celluy qui meurt.
+
+
+Femme pre.
+
+Aussi mourra elle.
+
+
+Dames.
+
+Elle mourra? o griefve perte! o douleur encores plus angoisseuse que je
+ne pensay oncques! Helas, dictes moy je vous prie tout au long comme la
+chose va.
+
+
+Femme pre.
+
+Apres que le Roy Masinissa est sorty du Chasteau, la Royne incontinant à
+faict parer tous les Autelz de Festons, de Lierre et de Meurte. Et elle
+mesme aussi s'est parée de ses plus beaulx et plus riches habitz blancs.
+Auquel accoustrement il la faisoit si bon voir, que je ne pense pas que
+le Soleil ait oncq veu rien de plus beau, mais sur le point qu'elle
+mettoit à part certains Joiaulx pour aller presenter à la deesse Juno, a
+ce que luy pleust estre favorable à ses nouvelles espousailles, voicy
+arriver un escuier de Masinissa, portant en sa main une couppe pleine de
+poyson, lequel s'estonna un peu d'arrivee. Mais apres s'estre revenu, il
+dit ces parolles, ma dame, le Roy mon maistre m'envoie devers vous, et
+vous mande par moy que voullontiers il vous eust tenu sa premiere
+promesse: Mais puis qu'un autre plus puissant luy en à osté le moien, à
+tout le moins vous tient il sa seconde. C'est que si vous voulez, vous
+ne tumberez point vivante en la puissance des Romains: vous conseillant
+en cest endroit, acte digne de noble sang, dont vous estes yssue. Ces
+parolles ouytes, la Royne à tendu la main, et prins la couppe, avec un
+visaige constant et asseuré. Puis à respondu au porteur, vous direz à
+vostre maistre, que sa nouvelle espouse accepte de bon cueur le premier
+present qu'il Luy envoye, qu'ainsy est qu'il ne luy en peult envoyer de
+meilleur. Vray, que moins luy greveroit le mourir, si elle ne se fust
+point remariee en ses funerailles. Cela dit, elle à fait un peu de
+pause, tenant tousjours la couppe en sa main: Puis à recommencé à dire,
+l'on ne doibt jamais laisser de faire honneur aux dieux pour quelque
+inconvenient qui advienne. Ainsy à posé la couppe, puis elle à prins le
+coffret, ou elle avoit mis les joiaulx dont elle vouloit faire offrande
+à Juno. Et s'en est allee au temple, la ou devant l'autel à genoulx elle
+à devotement prononcé ces parolles: O Royne du ciel avant que de mourir,
+qui sera premier que le Soleil se couche au jourd'huy, je vous viens
+offrir ces oblations, premieres et dernieres, bien differentes de celles
+que j'esperois n'agueres vous presenter vous suppliant que si jamais
+l'humble service de ma devotion, vous à esté agreable: Et si jamais
+vostre bonté à eu compassion de ceste pauvre province d'Africque, il
+vous plaise ores regarder en pitié ce petit enfant, lequel s'en va
+demourer privé de pere et de mere, avant que d'arriver au deuxiesme an
+de son aage: Et le preserver de l'ignominie de servitude. Non ja en la
+maniere que je m'en garantiray maintenant ains plus heureusement, de
+sorte que les ans qui par mort precipitee seront sustraitz à ma vie,
+soient adjoustez à la sienne: à fin qu'a l'advenir il puisse estre
+resource de son infortuné lignaige. En apres vous plaise aussy avoir
+pitie de ces pauvres miennes femmes, que je laisse comme brebiettes au
+milieu des loups affamez. Prenez en protection s'il vous plaist, leur
+honneur leur vie. Ces parolles dictes elle s'en est retournee en sa
+chambre, la ou sans delaier elle à prins et beu constamment tout le
+poison entierement, sans en rien laisser.
+
+
+Dames.
+
+O pauvre Dame! Le cueur me disoit bien que ce present d'une couppe que
+je vey envoier, n'apporteroit qui nous deust plaire: mais achevez je
+vous prie de nous compter le demeurant.
+
+
+Femme seconde.
+
+Mais ce qui m'a semblé en ce cas plus esmerveillable, c'est qu'elle à
+fait et dict toutes choses, sans jeter une seulle larme d'oeil, n'y
+tirer un seul souspir: et sans changer seulement de voix n'y de couleur.
+Cela fait elle à commandé tirer hors de ses coffres un beau et riche
+drap de soye, et un aultre de lin. Et se tournant devers nous aultres,
+nous à dict, Mes bonnes amyes, je vous prie que quand je seray passee de
+ceste vie, vous ensevelissiez mon corps dedans ces draps, pour le metre
+en sepulture. Puis elle s'est assise dessus son lict: Et prenant son
+petit filz entre ses bras, à tiré adonc un souspir trenchant du plus
+parfond de son estomac, en disant, Ha pauvre enfant, tu ne sçais pas en
+quelle misere tu demeures, Qui est le mieulx que je voie en tout
+malheur. Dieu te face plus heureux que ton pere et moy n'avons esté. En
+disant ces parolles, elle le serre estroictement contre son sein, et
+baise si affectueusement, que deux ruisseaux de larmes luy sont tout à
+un coup sortiz des yeux en grande abondance. Quoy voiant chascune de
+nous est aussy incontinent fondue en pleurs, si chauldement que nous ne
+pouvions former une seule parolle jusques à ce qu'elle mesmes s'est
+tournee pardevers nous, et nous à toutes baisees l'une apres l'autre, en
+nous disant, Mes bonnes amies, voicy le dernier jour que vous me verrez
+jamais, Adieu vous dis. Et vous demande pardon, si jamais j'ay offencé
+aucune de vous. Or jugez maintenant si en telle amertume de douleur j'ay
+occasion suffisante de plorer plaindre gemir et lamenter.
+
+
+Dames.
+
+O tromperesse esperance! O pauvres humains aveuglez! helas, comme toutes
+choses ressortissent au rebours du vostre pensee. Mais pourquoy estez
+vous yssue d'avec la Royne?
+
+
+Femme seconde.
+
+Pource qu'elle s'est retiree en son cabinet, ou elle veult faire à part
+un sacrifice aux dieux, pour les prier de donner facille passaige à sa
+mort. Et ce pendant m'envoié vous querir afin de vous voir, et vous dire
+aussi le dernier Adieu avant que d'expirer.
+
+
+Dames.
+
+Helas, allons devers elle, mais dictes nous, que faisoit durant ces
+piteulx Adieux Herminia qui l'ayme si cherement?
+
+
+Femme pre.
+
+La pauvrette n'a rien sceu de ceste douloreuse nouvelle, si non que bien
+tart, estant ailleurs empeschée, à preparer les bagues de la Royne, pour
+la solemnité des nopces infortunée. Mais soudain qu'elle en à senty le
+vent, elle est accourue criant commme femme hors du sens, en s'arrachant
+les cheveux, destordant les mains, et se deschirant le visaige, plorant,
+et l'amentant, si deseperement qu'elle eust faict fendre les Rochers de
+pitié.
+
+
+Dames.
+
+Helas, quand sera ceste malheureuse maison en repoz? qui tous les jours
+se va plus avant abismant de malheur en malheur: et si n'en peult
+encores arriver au fond. Qu'elle esperance luy est plus demeurée entre
+tant de maulx? Helas, c'est bien maintenant qu'il nous fault laisser
+tous habitz de joye, pour faire ce peu que nous povons d'honneur aux
+vertus de la plus accomplie et plus excellente princesse qui fut oncq.
+
+
+Femme pre.
+
+He Dieu! ce sont bien aspres et cuisantes pointures de la fortune
+indignée, que celles cy, mes dames, Helas combien de malheurs, combien
+d'angoisses et de douleurs sont tumbées coup à coup sur ceste pauvre
+dame. O Estoilles du Ciel: O Soleil: O Lune: O Dieu Eternel! qui en
+dispenses à ta volonté: et de qui la puissance peult changer le cours de
+la fatalle destinée, te plaise retourner tes yeux de pitié vers nostre
+pauvre maistresse, à tout le moins ores qu'elle est prochaine de sa
+mort.
+
+
+Dames.
+
+Infortuné Hasdrubal que feras tu? quand tu entendras la mort de ta chere
+fille, Helas, il m'est advis que le piteux cry de tes lamentations m'en
+sonne desja aux oreilles. O pauvre vieille mere: qui n'agueres avois
+dequoy te reputer l'une des heureuses du monde, Comment pourras tu en ta
+vieillesse porter une si grande surcharge de douleur? Rien ne sera le
+reste de ta vie, aumoins si tu peulx survivre un continuel torrent de
+pleurs, qui sans fin tumbera de tes pauvres yeux: mais voicy la Royne. O
+qu'elle destresse me saisist le cueur en la voiant.
+
+
+Sophonisba.
+
+O claire lumiere du Soleil! adieu te dis. Et toy doux pays ou j'ay pris
+ma naissance, encor ay-je bien voulu donner ce peu de contentement à mes
+yeux de vous veoir avant que de mourir. Et vous autres dames de Cirte
+que je laisse en la main d'un Seigneur nouveau, lequel (s'il plaist à
+Dieu) regira ce Pais avec meilleure fortune que nous. Je vous supplie
+d'avoir aucunes-fois souvenance de moy, et d'honorer ma memoyre à tout
+le moins de quelque souspir, au demeurant je supplie aux Dieux que ma
+mort apporte paix à ce pays: Et à vous toute asseurance et repos.
+
+
+Dames.
+
+Ma dame, les graces et vertus que le Ciel à mises en vous, ne sortiront
+jamais de noz pensées, tant qu'il plaira à Dieu nous tenir en ceste vie.
+Et puis que sa volonté est de nous priver (avec nostre infiny regret) de
+vostre presence, laquelle nous souloit estre miroir de toute perfection,
+à tout le moins nous en demeurera à jamais l'image imprimée au plus
+profond de noz cueurs. Et frequentant vostre sepulture l'arrousant
+souvent de noz larmes, en tesmoignage que toute nostre esjoissance y
+sera avec vostre corps ensevelie, et tous les ans la revestiront de
+nouvelles fleurs, en vous faisant tout l'honneur que nous sçaurions
+faire à une terrestre Deesse.
+
+
+Sophonisba.
+
+Voz charitables offres et amiables parolles, m'obligent grandement à
+vous: mais pour ce que le peu qui me reste de vie, m'oste les moyens de
+le povoir autrement recongnoistre. Je prieray seulement aux Dieux, qu'il
+leur plaise regarder et remunerer vostre si ardente et si pitoyable
+charité. Et vous Herminia ma chere amye vous aurez (de cela suis-je
+toute asseurée) le soing de nourrir et eslever mon filz, tout ainsi
+comme s'il estoit vostre: mais bien vous prié-je que secretement et le
+plus tost que vous pourrez le transportiez en lieu de plus grande
+seureté.
+
+
+Herminia.
+
+Comment? Vous pensez que je puissé demeurer en ce monde apres vous? non,
+non, je vous accompaigneray soubz la terre, Et jamais de vous ne me
+departiray Ha cruelle! he me voudriez vous esloigner de vous? Ne vous
+souvient il plus de nostre si parfaicte amitié? Avez vous donc oublié ce
+que tant souvent vous m'avez redit? que si bien vous aviez à estre (par
+manierre de dire) Royne du Ciel encores vous greveroit il d'y aller sans
+moy: Et maintenant que vous estes preste à passer en une aultre vie,
+faictes compte de me laisser icy en continuelle langueur. Ha ja à Dieu
+ne plaise qu'il soit ainsy: aussy ne fera il, non. Car comment que ce
+soit jamais ne vous abandonneray. Plus tost me deviez vous faire
+appeller alors que le poison vous à esté presenté et m'en bailler la
+moitié, à celle fin que toutes deux eussions renduz les espritz en un
+mesme point d'heure. Et en nostre vie noz voulontez ont esté si
+conjoinctes que lon pourroit veritablement dire que ce n'estoit qu'une:
+aussy en mourant ensemble, on congneust que ce n'estoit qu'une mesme ame
+qui tenoit en vie noz deux corps.
+
+
+Sophonisba.
+
+Herminia, ma chere amie, je vous prie ne me dictes point ces parolles,
+et au lieu d'une destresse n'en donnez deux à mon cueur. Il suffit bien
+que l'une de nous meure. Si je ne vous ay mandee quand j'ay receu et
+prins le poison je vous supplie n'imaginez que ce soit aucune diminution
+de l'amityé que je vous ay tousjours portée, en vous communiquant toutes
+mes plus secrettes pensées. Car ce qui m'en à gardee ce à esté seulement
+la doubte que ne me volussiez destourner la voulonté de mourir, sachant
+tresbien quelle efficace voz remonstrances et prieres ont en mon
+endroit. Et celluy qui est nay en hault lieu, ne doibt vouloir si non
+honnorablement vivre, ou magnanimement mourir. Parquoy m'aiant
+maintenant la fortune mise au chois de mourir ou de servir, pour ne
+perdre ceste belle occasion de couronner l'honneur de ma vie passee par
+une glorieuse fin, je vous ay voulu celer ceste seule derniere de toutes
+mes actions pour vous laisser au lieu de moy survivante en ce monde,
+vous qui n'estes contraincte (par aucune rigueur d'ennemye fortune) de
+faillir en cest extreme besoing, à celle qui vous à tousjours aymee
+comme soy mesme. Car tant que vous serez en ce monde, mon filz au moins
+n'aura point faulte de mere: ains sera eslevé et nourry par vous de
+maniere qu'a l'aventure pourra il un jour estre le respir de sa race et
+ressource de son affligee maison.
+
+
+Herminia.
+
+Dieu luy doint la grace de venger un jour noz pertes et publiques et
+privees sur ceux qui nous les ont procurees.
+
+
+Sophonisba.
+
+Davantaige, vous estes pour en peu de jours retourner à Carthage, la ou
+vous exposeres à mes parens l'occasion et la maniere de ma mort:
+laquelle recitee par vous, portera avec soy tout reconfort, quand vous
+leurs declareres comme pour eviter l'ignominie de servitude, et ne faire
+honte à mon lignaige, j'ay voluntairement esleu de boire du mortel
+poison en la fleur de ma jeunesse. Et si ferez compaignie à ma mere, qui
+vous à de long temps éleve pour femme de mon frere. Ainsi tiendres vous
+au pres d'elle lieu de fille et d'espouse de son filz. Pourtant ma chere
+soeur et amye je vous requiers et vous conjure par l'amityé que vous me
+portes, Que vous aies pacience de demeurer encores quelques annees en ce
+monde: Car assez tost aurons nous moien d'estre en l'autre eternellement
+ensemble. Ne me prives de ce reconfort en telle extremité, à ce que je
+m'en puisse aller avec l'espoir de vostre survivance. Cela m'adoucira
+l'aigreur du passage: Pource que vous survivante je ne mourray pas
+toute, ains demourera en ce monde la meilleur partie de moy.
+
+
+Herminia.
+
+Lasse moy je ne sçay comment vous desdire n'y comment vous obeyr: Car si
+ce n'est qu'une personne puisse vivre de douleur, je ne voy pas qu'il
+soit possible qu'en telle angoisse je vous survive.
+
+
+Sophonisba.
+
+Si feres, quand il vous souviendra que c'est à la conjuration de ma
+derniere priere: Et qu'en ce faisant vous vous acquiteres d'un devoir de
+pitié. Et feres envers moy office d'amitié. Mais avant que l'ennemy
+mortel que voluntairement J'ay receu en mon corps commence à faire ses
+efforts, pour en chasser mon ame et ma vie, il fault pour le mieulx que
+je me retire en ma chambre, pour me preparer à mourir.
+
+
+Dames.
+
+ Las trop s'abuse qui fonde
+ En chose de ce bas monde
+ Le but de son esperance:
+ Au ciel fait sa demeurance
+ La vraie felicité
+ Sans peril d'aversité:
+ Car c'est la ou point ne regne
+ C'este inevitable chayne
+ Des contraires, qui se cedent
+ L'un à l'autre, et se succedent,
+ Comme le jour à la nuict.
+ Et paix qui la guerre suit,
+ Le plorer est joint au rire,
+ Et joye douleur atire,
+ Et brief, icy bas par tout,
+ Si le bien est à un bout,
+ Le mal son alternatif,
+ Vient tost apres plus hastif
+ C'est la au dessus du temps
+ Ou sont les espritz contans,
+ Qui plus ne peuvent vieillir
+ N'y leur rigueur defaillir:
+ Car tousjours y dure un estre,
+ Sans diminuer n'y croistre:
+ Au contraire n'y à chose
+ Soubz la Lune qui repose
+ En un estat longuement,
+ Et ne souffre changement:
+ Il n'y a rien qui demeure
+ Long temps vif et qui ne meure
+ A la fin. Or quand ce sont
+ Mutations, qui se font
+ Peu à peu sans violence,
+ Nature moins s'en offense:
+ Et sont de nous telles pertes
+ Plus facillement souffertes.
+
+ Mais quand d'une haute cime.
+ D'honneur, on tumbe en l'abisme
+ De toute calamité,
+ En si griefve extremité,
+ Il n'est si ferme couraige
+ Qui n'esbransle un tel orage.
+ Si est-ce que les grands Princes,
+ Roys et seigneurs des provinces,
+ Sont plus subgetz à telz saulx
+ Que leurs plus petitz vassaux.
+
+ Comme la fouldre tousjours
+ Presque donne aux hautes tours:
+ Et des plus grandes montaignes
+ Tousjours ez plaines campaignes
+ Tumbent les grosses rivieres:
+ Aussi larmes coustumieres.
+ Et regretz les plus perceans
+ Sont propres aux plus puissans.
+
+ Siphax le malheureux Roy
+ De numidie, en faict foy,
+ Qui n'agueres loy donnoyt
+ A tant d'hommes qu'il tenoit
+ Dessoubz son obeissance,
+ Et avoit en sa puissance
+ Tant de beaulx et grands pays,
+ Qui sont ores envahys,
+ Et luy prisonnier es mains
+ Des victorieux Romains.
+ Mais plus d'angoisse me donne
+ Sophonisba, noste bonne
+ Princesse, que tant j'ay veue
+ De toutes graces pourveue
+ Dont le ciel embellir peult
+ Ceux qui mieux douer il veult.
+ Que j'ay veue tant aymée
+ Tant haultement sublimée,
+ En tout triomphe mondain:
+ Et ores la voy soudain
+ En la fleur de son bel aage
+ Pour s'exempter de servage,
+ Estre contraincte de boire
+ Du poison. Ainsi la gloire,
+ Et toute autre chose passe,
+ En ceste region basse.
+
+ Mais que veult masinissa
+ Qui vient si grand pas en ça
+ Viendroit il point pour cuider
+ La royne de mort garder,
+ Trop est loing le secourable
+ Quand le mal est incurable.
+
+
+Masinissa.
+
+J'ay grand peur à voir la triste chere et les visages esplorez de ses
+dames de Cirte, que je ne sois tart arrivé, car j'ay resolu en moymesme,
+comment que ce soit, voyre jusques à mettre ma vie en peril, de
+n'abandonner point la Royne Sophonisba: ains plus tost secrettement la
+faire enlever, quand la nuict sera venue, et conduire par une trouppe de
+mes chevaux legers, qui s'iront rendre à ceux de Carthage. Toutesfois
+celuy que j'y avois envoyé m'a raporté qu'elle avoit posé la couppe ou
+estoit le poison: et s'en estoit allée visiter quelques temples pour
+faire ses prieres aux Dieux.
+
+
+Dames.
+
+Ha, Sire, si tost qu'elle à eu achevé ses prieres, elle l'a reprinse, et
+avant que personne survint qui l'en peut destourner, à beu tout ce qui
+estoit dedans. Puis comme estant certaine de sa mort, nous à dit le
+dernier Adieu, à toutes, et s'est retirée en sa chambre, avec sa chere
+Herminia et ses femmes.
+
+
+Masinissa.
+
+Ha Dieu y auroit il point encores de remede en luy donnant du
+contrepoison?
+
+
+Femme troisies.
+
+He Dieux! Helas! comment n'esclate ce pauvre corps de la douleur qu'il
+sent? Que ne s'en vont tous mes espritz espendus en souspirs? Que ne
+sont mes yeux tournez en deux fontaines, pour eternellement plorer ceste
+perte irrecouvrable.
+
+
+Masinissa.
+
+Ha Dieu, c'est faict, je voy bien qu'il n'y a plus d'esperance.
+
+
+Femme troisies.
+
+O monde obscur et tenebreux, ton Soleil est estaint, tu ne verras plus
+sa lumiere.
+
+
+Masinissa.
+
+Dictes moy, dame, la cause de vostre dueil.
+
+
+Femme iii.
+
+Ha Sire!
+
+
+Masinissa.
+
+Qui à il? dictes le moy.
+
+
+Femme secon.
+
+Nous sommes perdues.
+
+
+Masinissa.
+
+Comment?
+
+
+Femme secon.
+
+La Royne est morte.
+
+
+Masinissa.
+
+Morte! ha pauvre Dame! si tost? O malheureulx que je suis! pourquoy
+ay-je tant arresté? Qui à vouloir de faire euvre bonne ne doibt jamais
+differer. O faulte irreparable que j'ay commise! Je vous prie revenez un
+peu à vous, et m'exposez un peu au long comment elle est passee.
+
+
+Femme seconde.
+
+Helas, Sire vous rengregez la douleur de ma plaie, en me le faisant si
+franchement exposer. Toutesfois pource qu'apres Dieu, Sire, nous n'avons
+plus d'esperance qu'en vostre seule bonté, je m'efforceray pour vous
+obeyr, de le vous dire le mieulx que je pourray.
+
+Estant la pauvre Princesse, de retour en sa chambre, elle s'est assise
+dessus son lict, et nous voiant toutes à l'entour d'elle, distiller en
+larmes, elle s'est prinse à nous dire d'une parolle ferme et asseuree.
+Le dueil que je vous voy demener, à cause que vous perdez ma compaignie,
+m'aporte certainement grand regret de me departir de la vostre, Car
+estant signe de la bonne affection que vous me portez, je cuiderois
+grievement forfaire contre l'humanité, si je ne vous respondois en
+amitié, Mais si vous considerez que je suis fille de Hasdrubal, arriere
+fille d'Amilcar, et niepce du grand Hanibal: tous trois Ducs et chefz
+des armees de Carthage: Que j'ay esté espousee au puissant mais
+infortuné Roy des Numidiens: que j'ay vescu en tout l'honneur et
+triomphe que saurait faire la plus heureuse Princesse du monde, et
+maintenant voy le Roy mon mary, par deux fois l'une sur l'autre, rompu
+en deux grosses batailles: ses forces renversées, ses pays occupez, et
+luy mesme prisonier vif, entre les mains des ennemys: lesquelz ne
+desirent rien plus que de m'avoir aussi en leur puissance vifve, pour me
+mener esclave à Rome, et faire monstre de moy aux yeux du peuple,
+naturellement ennemy des Roys: et qui à juré la ruine des miens et de
+mon pays. Et puis me faire cruellement mourir ou ignominieusement
+languir en chartre perpetuelle. Je croy que vous mesmes approuveres la
+resolution que j'ay prinse: car il ne fault plus estre (Quand on n'est
+plus en honneur) ce que l'on à esté. Qui sent sa vie nette, ne craint
+point à mourir. Cest chose deue à la necessité de nature. Car tout ce
+qui à eu commancement il est force qu'il prenne fin. Et ou la sçauroit
+on prendre plus à propos, qu'à l'endroit ou l'honneur vient à faillir.
+
+
+Masinissa.
+
+O gentil cueur de dame! de tant plus estois tu digne de longue vie que
+moins tu as redoubté la mort.
+
+
+Femme secon.
+
+Jusques icy, elle à tousjours parlé fermement, mais quand elle à voulu
+particulierement adresser sa parolle à Herminia, alors la voix luy à
+commencé à changer, mesmement quand luy à livré son petit filz entre ses
+mains, en luy disant: Chere Herminia, ce qui plus me reconforte au
+partir de ce monde c'est que je vous y laisse apres moy, pour avoir
+soing de ce petit orfelin, qui pert son pere et sa mere en l'aage qu'il
+en à plus de besoing. Je le deporte entre vos mains, comme joyau que
+j'ay plus cher que ma vie: comme gaige de nostre amitié, comme image
+vive de ma personne, laquelle ayant tousjours aupres de vous ne vous
+pourrez plaindre que je vous aye abandonnee. Ces parolles estoient coup
+à coup entrerompues de groz sanglotz, et de larmes, tumbantes avec telle
+impetuosité quelles sembloient un torrent qui rompt à force tout ce
+qu'on luy mect audevant. Ja luy commençoient les membres fort à
+trembler, et pource l'avons nous couchee sur un lict, la ou tendant les
+deux braz à Herminia, qui estoit plus morte que vive, luy à dict, ma
+chere amye que je vous embrasse pour la derniere fois: vous m'estes icy
+au lieu de mere, de frere, et de toute ma parenté. Si vous prie de faire
+envers moy ce dernier office de pitié, Quand je seray tantost passee, de
+me clorre les yeulx. Adieu vous dy car plus n'en puis. Sur ce point elle
+à commencé à perdre la parolle, et est entrée en l'agonie des traitz de
+la mort: ou elle n'a jamais monstré signe quelconque d'entendement
+aliene de soy: ains contre la detresse de la douleur, la vigueur de son
+couraige à esté si grande, qu'elle à tousjours surmonté, sans faire
+aultre demonstration d'impatience, que de souspirer, jusques à ce que
+finablement, l'esprit est sorty du corps, emportant, quant et soy, toute
+nostre esperance. Et estaignant tout ce qu'il y avoit de parfaite
+beauté, douceur, courtoisie, et bonté en ce monde.
+
+
+Masinissa.
+
+Or t'en va doncques noble et gentille ame au repoz des bien heurez
+espritz, qui ont tousjours eu l'honneur plus cher que la vie. Que maudit
+soit celuy qui premierement me garda de l'espouser. Et maintenant à esté
+cause de ta mort si precipitee. Si la fortune m'a osté les moiens de te
+sauver la vie, ja ne mostera elle la volunté n'y la puissance de faire à
+ton corps l'honneur de sepulture Royal: Et de tout ce que lon peult
+faire pour consacrer la memoire d'une si vertueuse Princesse.
+
+
+Dames.
+
+ Ce qui de nous tous doit estre
+ Est escript au grand volume
+ Des cieulx, avant nostre naistre,
+ Qui de la premier s'allume.
+ Trop de soymesme presume
+ Qui cuide s'en exempter,
+ Soit doulceur ou amertume
+ Force est de s'en contenter.
+
+
+
+
+Fin.
+
+
+
+
+Sois adverty, lecteur, qu'en imprimant la presente Tragedie, nous avons
+esté faictz certains que feu Mellin de sainct Gelais en à esté le
+principal Autheur, duquel n'est besoin t'escrire les louanges. Au reste
+que toute la Tragedie est en prose, excepté le Chorus, ou assemblée de
+dames, qui parle en vers de plusieurs genres.
+
+
+
+[Notes du transcripteur:
+
+On a conservé à l'identique l'orthographe et la ponctuation de
+l'original, en introduisant toutefois la cédille et la distinction entre
+les lettres u/v, i/j suivant l'usage. Les accents et apostrophes sont
+conformes à l'original, y compris en cas d'incohérence manifeste, comme
+par exemple: à pour a, este pour esté, n'y pour ny, m'e pour me, etc.]
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Sophonisba, by Gian Giorno Trissino
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SOPHONISBA ***
+
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+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
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