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+Project Gutenberg's Un philosophe sous les toits, by Émile Souvestre
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: Un philosophe sous les toits
+
+Author: Émile Souvestre
+
+Release Date: July 1, 2009 [EBook #29282]
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+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UN PHILOSOPHE SOUS LES TOITS ***
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+Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed
+Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This book was
+produced from scanned images of public domain material
+from the Google Print project.)
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+UN PHILOSOPHE SOUS LES TOITS
+
+JOURNAL D'UN HOMME HEUREUX
+
+PUBLIÉ PAR ÉMILE SOUVESTRE
+
+OUVRAGE COURONNÉ PAR L'ACADÉMIE FRANÇAISE
+
+NOUVELLE ÉDITION
+
+
+PARIS
+
+MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS RUE VIVIENNE, 2 BIS
+
+1857
+
+--Droits de reproduction et de traduction réservés--
+
+
+
+
+DU MÊME AUTEUR
+
+
+Format grand in-18
+
+ AU BORD DU LAC 1 vol.
+ AU COIN DU FEU 1 --
+ CHRONIQUES DE LA MER 1 --
+ CONFESSIONS D'UN OUVRIER 1 --
+ DANS LA PRAIRIE 1 --
+ EN QUARANTAINE 1 --
+ HISTOIRES D'AUTREFOIS 1 --
+ LE FOYER BRETON 2 --
+ LES CLAIRIÈRES 1 --
+ LES DERNIERS BRETONS 2 --
+ LES DERNIERS PAYSANS 2 --
+ CONTES ET NOUVELLES 1 --
+ PENDANT LA MOISSON 1 --
+ SCÈNES DE LA CHOUANNERIE 1 --
+ SCÈNES DE LA VIE INTIME 1 --
+ SOUS LES FILETS 1 --
+ SOUS LA TONNELLE 1 --
+ RÉCITS ET SOUVENIRS 1 --
+ LES SOIRÉES DE MEUDON 1 --
+ SUR LA PELOUSE 1 --
+ LA DERNIÈRE ÉTAPE 1 --
+ SCÈNES ET RÉCITS DES ALPES 1 --
+
+Typographie de MORRIS et Comp., rue Amelot, 64.
+
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+
+
+A MME NANINE SOUVESTRE.
+
+
+
+
+AVANT-PROPOS.
+
+
+Nous connaissons un homme qui, au milieu de la fièvre de changement et
+d'ambition qui travaille notre société, a continué d'accepter, sans
+révolte, son humble rôle dans le monde, et a conservé, pour ainsi dire,
+le goût de la pauvreté. Sans autre fortune qu'une petite place, dont il
+vit sur ces étroites limites qui séparent l'aisance de la misère, notre
+philosophe regarde, du haut de sa mansarde, la société comme une mer
+dont il ne souhaite point les richesses et dont il ne craint pas les
+naufrages. Tenant trop peu de place pour exciter l'envie de personne, il
+dort tranquillement enveloppé dans son obscurité.
+
+Non qu'il se soit retiré dans l'égoïsme comme la tortue dans sa
+cuirasse! C'est l'homme de Térence, qui ne «se croit étranger à rien de
+ce qui est humain.» Tous les objets et tous les incidents du dehors se
+réfléchissent en lui ainsi que dans une chambre obscure où ils
+décalquent leur image. Il «regarde la société en lui-même» avec la
+patience curieuse des solitaires, et il écrit, pour chaque mois, le
+journal de ce qu'il a vu ou pensé. C'est _le calendrier de ses
+sensations_, ainsi qu'il a coutume de le dire.
+
+Admis à le feuilleter, nous en avons détaché quelques pages, qui
+pourront faire connaître au lecteur les vulgaires aventures d'un penseur
+ignoré dans ces douze hôtelleries du temps qu'on appelle des mois.
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER.
+
+LES ÉTRENNES DE LA MANSARDE.
+
+
+_1er Janvier._--Cette date me vient à la pensée dès que je m'éveille.
+Encore une année qui s'est détachée de la chaîne des âges pour tomber
+dans l'abîme du passé! La foule s'empresse de fêter sa jeune soeur. Mais
+tandis que tous les regards se portent en avant, les miens se retournent
+en arrière. On sourit à la nouvelle reine, et, malgré moi, je songe à
+celle que le temps vient d'envelopper dans son linceul.
+
+Celle-ci, du moins, je sais ce qu'elle était et ce qu'elle m'a donné,
+tandis que l'autre se présente entourée de toutes les menaces de
+l'inconnu. Que cache-t-elle dans les nuées qui l'enveloppent? Est-ce
+l'orage ou le soleil?
+
+Provisoirement il pleut, et je sens mon âme embrumée comme l'horizon.
+J'ai congé aujourd'hui; mais que faire d'une journée de pluie? Je
+parcours ma mansarde avec humeur, et je me décide à allumer mon feu.
+
+Malheureusement, les allumettes prennent mal, la cheminée fume, le bois
+s'éteint! Je jette là mon soufflet avec dépit, et je me laisse tomber
+dans mon vieux fauteuil.
+
+En définitive, pourquoi me réjouirais-je de voir naître une nouvelle
+année? Tous ceux qui courent déjà les rues, l'air endimanché et le
+sourire sur les lèvres, comprennent-ils ce qui les rend joyeux?
+Savent-ils seulement ce que signifie cette fête et d'où vient l'usage
+des étrennes?
+
+Ici mon esprit s'arrête pour se constater à lui-même sa supériorité sur
+l'esprit du vulgaire. J'ouvre une parenthèse dans ma mauvaise humeur, en
+faveur de ma vanité, et je réunis toutes les preuves de ma science.
+
+(Les premiers Romains ne partageaient l'année qu'en dix mois; ce fut
+Numa Pompilius qui y ajouta janvier et février. Le premier tira son nom
+de Janus, auquel il fut consacré. Comme il ouvrait le nouvel an, on
+entoura son commencement d'heureux présages, et de là vint la coutume
+des visites entre voisins, des souhaits de prospérité et des _étrennes_.
+Les présents usités chez les Romains étaient symboliques. On offrait des
+figues sèches, des dattes, des rayons de miel, comme emblème de «la
+douceur des auspices sous lesquels l'année devait commencer son cours,»
+et une petite pièce de monnaie, nommée _stips_, qui présageait la
+richesse.)
+
+Ici je ferme la parenthèse pour reprendre ma disposition maussade. Le
+petit _spitch_ que je viens de m'adresser m'a rendu content de moi et
+plus mécontent des autres. Je déjeunerais bien pour me distraire; mais
+la portière a oublié mon lait du matin, et le pot de confiture est vide!
+Un autre serait contrarié; moi j'affecte la plus superbe indifférence.
+Il reste un croûton durci que je brise à force de poignets, et que je
+grignote nonchalamment comme un homme bien au-dessus des vanités du
+monde et des pains mollets.
+
+Cependant, je ne sais pourquoi mes idées s'assombrissent en raison des
+difficultés de la mastication. J'ai lu autrefois l'histoire d'un Anglais
+qui s'était pendu parce qu'on lui avait servi du thé sans sucre. Il y a
+des heures dans la vie où la contrariété la plus futile prend les
+proportions d'une catastrophe. Notre humeur ressemble aux lunettes de
+spectacle qui, selon le bout, montrent les objets moindres ou agrandis.
+
+Habituellement, la perspective qui s'ouvre devant ma fenêtre me ravit.
+C'est un chevauchement de toits dont les cimes s'entrelacent, se
+croisent, se superposent, et sur lesquels de hautes cheminées dressent
+leurs pitons. Hier encore je leur trouvais un aspect alpestre, et
+j'attendais la première neige pour y voir des glaciers; aujourd'hui je
+n'aperçois que des tuiles et des tuyaux de poêle. Les pigeons, qui
+aidaient à mes illusions agrestes ne me semblent plus que de misérables
+volatiles qui ont pris les toits pour basse-cour; la fumée qui s'élève
+en légers flocons, au lieu de me faire songer aux soupiraux du Vésuve,
+me rappelle les préparations culinaires et l'eau de vaisselle; enfin le
+télégraphe que j'aperçois de loin sur la vieille tour de Montmartre, me
+fait l'effet d'une ignoble potence dont le bras se dresse au-dessus de
+la cité.
+
+Ainsi blessés de tout ce qu'ils rencontrent, mes regards s'abaissent sur
+l'hôtel qui fait face à ma mansarde.
+
+L'influence du premier de l'an s'y fait visiblement sentir. Les
+domestiques ont un air d'empressement qui se proportionne à l'importance
+des étrennes reçues ou à recevoir. Je vois le propriétaire traversant la
+cour avec la mine morose que donnent les générosités forcées, et les
+visiteurs se multiplier, suivis de commissionnaires qui portent des
+fleurs, des cartons ou des jouets. Tout à coup la grande porte cochère
+est ouverte; une calèche neuve, traînée par des chevaux de race,
+s'arrête au pied du perron. Ce sont sans doute les étrennes offertes par
+le mari à la maîtresse de l'hôtel; car elle vient elle-même examiner le
+nouvel équipage. Elle y monte bientôt avec une petite fille
+_ruisselante_ de dentelles, de plumes, de velours, et chargée de cadeaux
+qu'elle va distribuer en étrennes. La portière est refermée, les glaces
+se lèvent la voiture part.
+
+Ainsi tout le monde fait aujourd'hui un échange de bons désirs et de
+présents; moi seul je n'ai rien à donner ni à recevoir. Pauvre
+solitaire, je ne connais pas même un être préféré pour lequel je puisse
+former des voeux.
+
+Que mes souhaits d'heureuse année aillent donc chercher tous les amis
+inconnus, perdus dans cette multitude qui bruit à mes pieds!
+
+A vous d'abord, ermites des cités, pour qui la mort et la pauvreté ont
+fait une solitude au milieu de la foule! travailleurs mélancoliques
+condamnés à manger, dans le silence et l'abandon, le pain gagné chaque
+jour, et que Dieu a sevrés des enivrantes angoisses de l'amour ou de
+l'amitié!
+
+A vous, rêveurs émus qui traversez la vie, les yeux tournés vers quelque
+étoile polaire, marchant avec indifférence sur les riches moissons de la
+réalité!
+
+A vous, braves pères qui prolongez la veille pour nourrir la famille;
+pauvres veuves pleurant et travaillant auprès d'un berceau; jeunes
+hommes acharnés à vous ouvrir dans la vie une route assez large pour y
+conduire par la main une femme choisie; à vous tous vaillants soldats du
+travail et du sacrifice!
+
+A vous enfin, quels que soient votre titre et votre nom, qui aimez ce
+qui est beau, qui avez pitié de ce qui souffre, et qui marchez dans le
+monde comme la vierge symbolique de Byzance, les deux bras ouverts au
+genre humain!
+
+... Ici je suis subitement interrompu par des pépiements toujours plus
+nombreux et plus élevés. Je regarde autour de moi... ma fenêtre est
+entourée de moineaux qui picorent les miettes de pain que, dans ma
+méditation distraite, je viens d'égrener sur le toit.
+
+A cette vue, un éclair de lumière traverse mon coeur attristé. Je me
+trompais, tout à l'heure, en me plaignant de n'avoir rien à donner;
+grâce à moi, les moineaux du quartier auront leurs étrennes!
+
+_Midi._ On frappe à ma porte; une pauvre fille entre et me salue par mon
+nom. Je ne la reconnais point au premier abord; mais elle me regarde,
+sourit... Ah! c'est Paulette!... Mais depuis près d'une année que je ne
+l'avais vue, Paulette n'est plus la même: l'autre jour c'était une
+enfant, aujourd'hui c'est presque une jeune fille.
+
+Paulette est maigre, pâle, misérablement vêtue; mais c'est toujours le
+même oeil bien ouvert et regardant droit devant lui, la même bouche
+souriant à chaque mot, comme pour solliciter votre amitié, la même voix
+un peu timide et pourtant caressante. Paulette n'est point jolie, elle
+passe même pour laide: moi je la trouve charmante.
+
+Peut-être n'est-ce point à cause de ce qu'elle est, mais à cause de moi.
+Paulette m'apparaît à travers un de mes meilleurs souvenirs.
+
+C'était le soir d'une fête publique. Les illuminations faisaient courir
+leurs cordons de feu le long de nos monuments; mille banderoles
+flottaient aux vents de la nuit; les feux d'artifice venaient d'allumer
+leurs gerbes de flammes au milieu du Champ-de-Mars. Tout à coup, une de
+ces inexplicables terreurs qui frappent de folie les multitudes s'abat
+sur les rangs pressés; on crie, on se précipite; les plus faibles
+trébuchent, et la foule égarée les écrase sous ses pieds convulsifs.
+Échappé par miracle à la mêlée, j'allais m'éloigner, lorsque les cris
+d'un enfant près de périr me retiennent; je rentre dans ce chaos humain,
+et après des efforts inouïs, j'en retire Paulette au péril de ma vie.
+
+Il y a deux ans de cela; depuis, je n'avais revu la petite qu'à de longs
+intervalles, et je l'avais presque oubliée; mais Paulette a la mémoire
+des bons coeurs; elle vient, au renouvellement de l'année, m'offrir ses
+souhaits de bonheur. Elle m'apporte, en outre, un plant de violettes en
+fleurs; elle-même l'a mis en terre et cultivé; c'est un bien qui lui
+appartient tout entier, car il a été conquis par ses soins, sa volonté
+et sa patience.
+
+Le violier[1] a fleuri dans un vase grossier, et Paulette, qui est
+cartonnière, l'a enveloppé d'un _cache-pot_ en papier verni, embelli
+d'arabesques. Les ornements pourraient être de meilleur goût, mais on y
+sent la bonne volonté attentive.
+
+ [1] Violier commun. On appelle aussi violier la giroflée.
+
+Ce présent inattendu, la rougeur modeste de la petite fille et son
+compliment balbutié dissipent, comme un rayon de soleil, l'espèce de
+brouillard qui m'enveloppait le coeur; mes idées passent brusquement des
+teintes plombées du soir aux teintes les plus roses de l'aurore; je fais
+asseoir Paulette et je l'interroge gaiement.
+
+La petite répond d'abord par des monosyllabes; mais bientôt les rôles
+sont renversés, et c'est moi qui entrecoupe de courtes interjections ses
+longues confidences. La pauvre enfant mène une vie difficile. Orpheline
+depuis longtemps, elle est restée, avec son frère et sa soeur, à la
+charge d'une vieille grand'mère qui les a _élevés de misère_, comme elle
+a coutume de le dire. Cependant Paulette l'aide maintenant dans la
+confection des cartonnages, sa petite soeur Perrine commence à coudre,
+et Henri est apprenti dans une imprimerie. Tout irait bien sans les
+pertes et sans les chômages, sans les habits qui s'usent, sans les
+appétits qui grandissent, sans l'hiver qui oblige à acheter son soleil!
+Paulette se plaint de ce que la chandelle dure trop peu et de ce que le
+bois coûte trop cher. La cheminée de leur mansarde est si grande qu'une
+falourde y produit l'effet d'une allumette; elle est si près du toit que
+le vent y renvoie la pluie et qu'on y gèle sur l'âtre en hiver: aussi y
+ont-ils renoncé. Tout se borne désormais à un réchaud de terre sur
+lequel cuit le repas. La grand'mère avait bien parlé d'un poêle
+marchandé chez le revendeur du rez-de-chaussée; mais celui-ci en a voulu
+sept francs, et les temps sont trop difficiles pour une pareille
+dépense; la famille s'est, en conséquence, résignée à avoir froid par
+économie!
+
+A mesure que Paulette parle, je sens que je sors de plus en plus de mon
+abattement chagrin. Les premières révélations de la petite cartonnière
+ont fait naître en moi un désir qui est bientôt devenu un projet. Je
+l'interroge sur ses occupations de la journée, et elle m'apprend qu'en
+me quittant elle doit visiter, avec son frère, sa soeur et sa
+grand'mère, les différentes pratiques auxquelles ils doivent leur
+travail. Mon plan est aussitôt arrêté: j'annonce à l'enfant que j'irai
+la voir dans la soirée, et je la congédie en la remerciant de nouveau.
+
+Le violier a été posé sur la fenêtre ouverte, où un rayon de soleil lui
+souhaite la bienvenue; les oiseaux gazouillent à l'entour, l'horizon
+s'est éclairci, et le jour, qui s'annonçait si triste, est devenu
+radieux. Je parcours ma chambre en chantant, je m'habille à la hâte, je
+sors.
+
+_Trois heures._ Tout est convenu avec mon voisin le fumiste: il répare
+le vieux poêle que j'avais remplacé, et me répond de le rendre tout
+neuf. A cinq heures, nous devons partir pour le poser chez la grand'mère
+de Paulette.
+
+_Minuit._ Tout s'est bien passé. A l'heure dite, j'étais chez la vieille
+cartonnière encore absente. Mon Piémontais a dressé le poêle tandis que
+j'arrangeais, dans la grande cheminée, une douzaine de bûches empruntées
+à ma provision d'hiver. J'en serai quitte pour m'échauffer en me
+promenant, ou pour me coucher plus tôt.
+
+A chaque pas qui retentit dans l'escalier j'ai un battement de coeur; je
+tremble que l'on ne m'interrompe dans mes préparatifs et que l'on ne
+gâte ainsi ma surprise. Mais non, voilà que tout est en place: le poêle
+allumé ronfle doucement, la petite lampe brille sur la table et la
+burette d'huile a pris place sur l'étagère. Le fumiste est reparti.
+Cette fois ma crainte qu'on n'arrive s'est transformée en impatience de
+ce qu'on n'arrive pas. Enfin, j'entends la voix des enfants; les voici
+qui poussent la porte et qui se précipitent... Mais tous s'arrêtent avec
+des cris d'étonnement.
+
+A la vue de la lampe, du poêle et du visiteur qui se tient comme un
+magicien au milieu de ces merveilles, ils reculent presque effrayés.
+Paulette est la première à comprendre; l'arrivée de la grand'mère, qui a
+monté moins vite, achève l'explication.--Attendrissement, transports de
+joie, remercîments!
+
+Mais les surprises ne sont point finies. La jeune soeur ouvre le four et
+découvre des marrons qui achèvent de griller; la grand'mère vient de
+mettre la main sur les bouteilles de cidre qui garnissent le buffet, et
+je retire du panier que j'ai caché une langue fourrée, un coin de beurre
+et des pains frais.
+
+Cette fois l'étonnement devient de l'admiration; la petite famille n'a
+jamais assisté à un pareil festin! On met le couvert, on s'asseoit, on
+mange; c'est fête complète pour tous, et chacun y contribue pour sa
+part. Je n'avais apporté que le souper; la cartonnière et ses enfants
+fournissent la joie.
+
+Que d'éclats de rire sans motifs! quelle confusion de demandes qui
+n'attendent point les réponses, de réponses qui ne correspondent à
+aucune demande! La vieille femme elle-même partage la folle gaieté des
+petits! J'ai toujours été frappé de la facilité avec laquelle le pauvre
+oubliait sa misère. Accoutumé à vivre du présent, il profite du plaisir
+dès qu'il se présente. Le riche, blasé par l'usage, se laisse gagner
+plus difficilement; il lui faut le temps et toutes ses aises pour
+consentir à être heureux.
+
+La soirée s'est passée comme un instant. La vieille femme m'a raconté sa
+vie, tantôt souriant, tantôt essuyant une larme. Perrine a chanté une
+ronde d'autrefois avec sa voix fraîche et enfantine. Henri, qui apporte
+des épreuves aux écrivains célèbres de l'époque, nous a dit ce qu'il en
+savait. Enfin, il a fallu se séparer, non sans de nouveaux remercîments
+de la part de l'heureuse famille.
+
+Je suis revenu à petits pas, savourant à plein coeur les purs souvenirs
+de cette soirée. Elle a été pour moi une grande consolation et un grand
+enseignement. Maintenant les années peuvent se renouveler; je sais que
+nul n'est assez malheureux pour n'avoir rien à recevoir, ni rien à
+donner.
+
+Comme je rentrais, j'ai rencontré le nouvel équipage de mon opulente
+voisine. Celle-ci, qui revient aussi de soirée, a franchi le marche-pied
+avec une impatience fébrile, et je l'ai entendue murmurer: _Enfin!_
+
+En quittant la famille de Paulette, moi, j'avais dit: _Déjà!_
+
+
+
+
+CHAPITRE II.
+
+LE CARNAVAL.
+
+
+_20 février._ Quelle rumeur au dehors! Pourquoi ces cris d'appel et ces
+huées?... Ah! je me rappelle: nous sommes au dernier jour du carnaval;
+ce sont les masques qui passent.
+
+Le Christianisme n'a pu abolir les bacchanales des anciens temps, il en
+a changé le nom. Celui qu'il a donné à ces _jours libres_ annonce la fin
+des banquets et le mois d'abstinence qui doit suivre. _Carn-à-val_
+signifie, mot à mot, _chair à bas_! C'est un adieu de quarante jours aux
+«benoîtes poulardes et gras jambons» tant célébrés par le chantre de
+Pantagruel. L'homme se prépare à la privation par la satiété, et achève
+de se damner avant de commencer à faire pénitence.
+
+Pourquoi, à toutes les époques et chez tous les peuples, retrouvons-nous
+quelqu'une de ces fêtes folles? Faut-il croire que, pour les hommes, la
+raison est un effort dont les plus faibles ont besoin de se reposer par
+instants? Condamnés au silence d'après leur règle, les trappistes
+recouvrent une fois par mois la parole, et, ce jour-là, tous parlent en
+même temps, depuis le lever du soleil jusqu'à son coucher. Peut-être en
+est-il de même dans le monde. Obligés toute l'année à la décence, à
+l'ordre, au bon sens, nous nous dédommageons, pendant le carnaval, d'une
+longue contrainte. C'est une porte ouverte aux velléités incongrues
+jusqu'alors refoulées dans un coin de notre cerveau. Comme aux jours des
+saturnales, les esclaves deviennent pour un instant les maîtres, et tout
+est abandonné aux _folles de la maison_.
+
+Les cris redoublent dans le carrefour; les troupes de masques se
+multiplient, à pied, en voiture et à cheval. C'est à qui se donnera le
+plus de mouvement pour briller quelques heures, pour exciter la
+curiosité ou l'envie; puis, demain, tous reprennent, tristes et
+fatigués, l'habit et les tourments d'hier.
+
+Hélas! pensé-je avec dépit, chacun de nous ressemble à ces masques; trop
+souvent la vie entière n'est qu'un déplaisant carnaval.
+
+Et cependant l'homme a besoin de fêtes qui détendent son esprit,
+reposent son corps, épanouissent son âme. Ne peut-il donc les rencontrer
+en dehors des joies grossières? Les économistes cherchent depuis
+longtemps le meilleur emploi de l'activité du genre humain. Ah! si je
+pouvais seulement découvrir le meilleur emploi de ses loisirs! On ne
+manquera pas de lui trouver des labeurs; qui lui trouvera des
+délassements? Le travail fournit le pain de chaque jour; mais c'est la
+gaîté qui lui donne de la saveur. O philosophes! mettez-vous en quête du
+plaisir! trouvez-nous des divertissements sans brutalité, des
+jouissances sans égoïsme; inventez enfin un carnaval qui soit plaisant à
+tout le monde et qui ne fasse honte à personne.
+
+_Trois heures._ Je viens de refermer ma fenêtre; j'ai ranimé mon feu.
+Puisque c'est fête pour tout le monde, je veux que ce le soit aussi pour
+moi. J'allume la petite lampe sur laquelle, aux grands jours, je prépare
+une tasse de ce café que le fils de ma portière a rapporté du Levant, et
+je cherche, dans ma bibliothèque, un de mes auteurs favoris.
+
+Voici d'abord l'amusant curé de Meudon; mais ses personnages parlent
+trop souvent le langage des halles;--Voltaire; mais en raillant toujours
+les hommes, il les décourage.--Molière; mais il vous empêche de rire à
+force de vous faire penser.--Lesage!... arrêtons-nous à lui. Profond
+plutôt que grave, il prêche la vertu en faisant rire des vices; si
+l'amertume est parfois dans l'inspiration, elle s'enveloppe toujours de
+gaîté; il voit les misères du monde sans le mépriser, et connaît ses
+lâchetés sans le haïr.
+
+Appelons ici tous les héros de son oeuvre: Gil Blas, Fabrice, Sangrado,
+l'archevêque de Grenade, le duc de Lerme, Aurore, Scipion! Plaisantes ou
+gracieuses images, surgissez devant mes yeux, peuplez ma solitude,
+transportez-y, pour mon amusement, ce carnaval du monde dont vous êtes
+les masques brillants.
+
+Par malheur, au moment même où je fais cette invocation, je me rappelle
+une lettre à écrire qui ne peut être retardée. Un de mes voisins de
+mansarde est venu me la demander hier. C'est un petit vieillard allègre,
+qui n'a d'autre passion que les tableaux et les gravures. Il rentre
+presque tous les jours avec quelque carton, ou quelque toile, de peu de
+valeur sans doute; car je sais qu'il vit chétivement, et la lettre même
+que je dois rédiger pour lui prouve sa pauvreté. Son fils unique, marié
+en Angleterre, vient de mourir, et la veuve, restée sans ressources avec
+une vieille mère et un enfant, lui avait écrit pour demander asile. M.
+Antoine m'a prié d'abord de traduire la lettre, puis de répondre par un
+refus. J'avais promis cette réponse aujourd'hui; remplissons, avant
+tout, notre promesse.
+
+... La feuille de papier _Bath_ est devant moi; j'ai trempé ma plume
+dans l'encrier, et je me gratte le front pour provoquer l'éruption des
+idées quand je m'aperçois que mon dictionnaire me manque. Or, un
+Parisien qui veut parler anglais sans dictionnaire ressemble au
+nourrisson dont on a détaché les lisières; le sol tremble sous lui, et
+il trébuche au premier pas. Je cours donc chez le relieur auquel a été
+confié mon Johnson; il demeure précisément sur le carré.
+
+La porte est entr'ouverte. J'entends de sourdes plaintes; j'entre sans
+frapper, et j'aperçois l'ouvrier devant le lit de son compagnon de
+chambrée; ce dernier a une fièvre violente et du délire. Pierre le
+regarde d'un air de mauvaise humeur embarrassée. J'apprends de lui que
+son _pays_ n'a pu se lever le matin, et que, depuis, il s'est trouvé
+plus mal, d'heure en heure.
+
+Je demande si on a fait venir un médecin.
+
+--Ah bien, oui! répond Pierre brusquement; faudrait avoir pour ça de
+l'argent de poche, et le _pays_ n'a que des dettes pour économies.
+
+--Mais vous, dis-je un peu étonné, n'êtes-vous point son ami?
+
+--Minute! interrompt le relieur; ami comme le _limonier_ est ami du
+_porteur_, à condition que chacun tirera la charrette pour son compte et
+mangera à part son picotin.
+
+--Vous ne comptez point, pourtant, le laisser privé de soins?
+
+--Bah! il peut garder tout le lit jusqu'à demain, vu que je suis de bal.
+
+--Vous le laissez seul?
+
+--Faudrait-il donc manquer une descente de Courtille parce que le _pays_
+a la tête brouillée? demande Pierre aigrement. J'ai rendez-vous avec les
+autres chez le père Desnoyers. Ceux qui ont mal au coeur n'ont qu'à
+prendre de la réglisse; ma tisane, à moi, c'est le petit blanc.
+
+En parlant ainsi, il dénoue un paquet dont il retire un costume de
+débardeur, et il procède à son travestissement.
+
+Je m'efforce en vain de le rappeler à des sentiments de confraternité
+pour le malheureux qui gémit là, près de lui; tout entier à l'espérance
+du plaisir qui l'attend, Pierre m'écoute avec impatience. Enfin, poussé
+à bout par cet égoïsme brutal, je passe des remontrances aux reproches;
+je le déclare responsable des suites que peut avoir, pour le malade, un
+pareil abandon.
+
+Cette fois, le relieur, qui va partir, s'arrête.
+
+--Mais, tonnerre! que voulez-vous que je fasse? s'écrie-t-il, en
+frappant du pied: est-ce que je suis obligé de passer mon carnaval à
+faire chauffer des bains de pied, par hasard?
+
+--Vous êtes obligé de ne pas laisser mourir un camarade sans secours!
+lui dis-je.
+
+--Qu'il aille à l'hôpital alors!
+
+--Seul, comment le pourrait-il?
+
+Pierre fait un geste de résolution.
+
+--Eh bien, je vas le conduire, reprend-il; aussi bien, j'aurai plus tôt
+fait de m'en débarrasser... Allons, debout, _pays_!
+
+Il secoue son compagnon qui n'a point quitté ses vêtements. Je fais
+observer qu'il est trop faible pour marcher; mais le relieur n'écoute
+pas: il le force à se lever, l'entraîne en le soutenant, et arrive à la
+loge du portier qui court chercher un fiacre.
+
+J'y vois monter le malade presque évanoui avec le débardeur impatient,
+et tous deux partent, l'un pour mourir peut-être, l'autre pour dîner à
+la Courtille!
+
+_Six heures._ Je suis allé frapper chez le voisin, qui m'a ouvert
+lui-même et auquel j'ai remis la lettre, enfin terminée et destinée à la
+veuve de son fils. M. Antoine m'a remercié avec effusion et m'a obligé à
+m'asseoir.
+
+C'était la première fois que j'entrais dans la mansarde du vieil
+amateur. Une tapisserie tachée par l'humidité, et dont les lambeaux
+pendent çà et là, un poêle éteint, un lit de sangle, deux chaises
+dépaillées en composent tout l'ameublement. Au fond, on aperçoit un
+grand nombre de cartons entassés et de toiles sans cadres retournées
+contre le mur.
+
+Au moment où je suis entré, le vieillard était à table, dînant avec
+quelques croûtes de pain dur qu'il trempait dans un verre d'eau sucrée.
+Il s'est aperçu que mon regard s'arrêtait sur ce menu d'anachorète, et
+il a un peu rougi.
+
+--Mon souper n'a rien qui vous tente, voisin! a-t-il dit en souriant.
+
+J'ai répondu que je le trouvais au moins bien philosophique pour un
+souper de carnaval. M. Antoine a hoché la tête et s'est remis à table.
+
+--Chacun fête les grands jours à sa manière, a-t-il repris en
+recommençant à plonger un croûton dans son verre. Il y a des gourmets de
+plusieurs genres, et tous les régals ne sont point destinés à flatter le
+palais; il en existe aussi pour les oreilles et pour les yeux.
+
+J'ai regardé involontairement autour de moi, comme si j'eusse cherché
+l'invisible festin qui pouvait le dédommager d'un pareil souper.
+
+Il m'a compris sans doute, car il s'est levé avec la lenteur magistrale
+d'un homme sûr de ce qu'il va faire; il a fouillé derrière plusieurs
+cadres, en a tiré une toile sur laquelle il a passé la main, et qu'il
+est venu placer silencieusement sous la lumière de la lampe.
+
+Elle représentait un beau vieillard qui, assis à table avec sa femme, sa
+fille et ses enfants, chante, accompagné par des musiciens qu'on
+aperçoit derrière. J'ai reconnu, au premier aspect, cette composition,
+que j'avais souvent admirée au Louvre, et j'ai déclaré que c'était une
+magnifique copie de Jordaens.
+
+--Une copie! s'est écrié M. Antoine; dites un original, voisin, et un
+original retouché par Rubens! Voyez plutôt la tête du vieillard, la robe
+de la jeune femme, et les accessoires. On pourrait compter les coups de
+pinceau de l'Hercule du coloris. Ce n'est point seulement un
+chef-d'oeuvre, monsieur, c'est un trésor, une relique! La toile du
+Louvre passe pour une perle, celle-ci est un diamant.
+
+Et, l'appuyant au poêle de manière à la placer dans son meilleur jour,
+il s'est remis à tremper ses croûtes, sans quitter de l'oeil le
+merveilleux tableau. On eût dit que sa vue leur communiquait une
+délicatesse inattendue: il les savourait lentement et vidait son verre à
+petits coups. Ses traits ridés s'étaient épanouis, ses narines se
+gonflaient; c'était bien, ainsi qu'il l'avait dit lui-même, _un festin
+du regard_.
+
+--Vous voyez que j'ai aussi ma fête, a-t-il repris, en branlant la tête
+d'un air de triomphe; d'autres vont courir les restaurants et les bals;
+moi, voici le plaisir que je me suis donné pour mon carnaval.
+
+--Mais si cette toile est véritablement si précieuse, ai-je répondu,
+elle doit avoir un haut prix.
+
+--Eh! eh! a dit M. Antoine, d'un ton de nonchalance orgueilleuse, dans
+un bon temps et avec un bon amateur, cela peut valoir quelque chose
+comme vingt mille francs.
+
+J'ai fait un soubresaut en arrière.
+
+--Et vous l'avez acheté? me suis-je écrié.
+
+--Pour rien, a-t-il répondu, en baissant la voix; ces brocanteurs sont
+des ânes: le mien a pris ceci pour une copie d'élève... il me l'a laissé
+à cinquante louis payés comptant! ce matin, je les lui ai apportés, et
+maintenant il voudrait en vain se dédire.
+
+--Ce matin! ai-je répété, en reportant involontairement mes regards sur
+la lettre de refus que M. Antoine m'avait fait écrire à la veuve de son
+fils, et qui était encore sur la petite table.
+
+Il n'a point pris garde à mon exclamation, et a continué à contempler
+l'oeuvre de Jordaens, dans une sorte d'extase.
+
+--Quelle science de clair-obscur! murmurait-il en grignotant sa dernière
+croûte avec délices; quel relief! quel feu! Où trouve-t-on cette
+transparence de teintes, cette magie de reflets, cette force, ce
+naturel?
+
+Et comme je l'écoutais immobile, il a pris mon étonnement pour de
+l'admiration, et il m'a frappé sur l'épaule:
+
+--Vous êtes ébloui! s'est-il écrié avec gaieté, vous ne vous attendiez
+pas à un pareil trésor! Que dites-vous de mon marché?
+
+--Pardon, ai-je répliqué sérieusement; mais je crois que vous auriez pu
+le faire meilleur.
+
+M. Antoine a dressé la tête.
+
+--Comment cela? s'est-il écrié; me croiriez-vous homme à me tromper sur
+le mérite d'une peinture ou sur sa valeur?
+
+--Je ne doute ni de votre goût, ni de votre science; mais je ne puis
+m'empêcher de penser que pour le prix de la toile qui vous représente ce
+repas de famille, vous auriez pu avoir...
+
+--Quoi donc?
+
+--La famille elle-même, monsieur.
+
+Le vieil amateur m'a jeté un regard, non de colère, mais de dédain.
+Evidemment je venais de me révéler à lui pour un barbare incapable de
+comprendre les arts et indigne d'en jouir. Il s'est levé sans répondre,
+il a repris brusquement le Jordaens, et il est allé le reporter dans sa
+cachette derrière les cartons.
+
+C'était une manière de me congédier; j'ai salué et je suis sorti.
+
+_Sept heures._ Rentré chez moi, je trouve mon eau qui bout sur ma petite
+lampe; je me mets à moudre le moka et je dispose ma cafetière.
+
+La préparation de son café est, pour un solitaire, l'opération
+domestique la plus délicate et la plus attrayante; c'est le _grand
+oeuvre_ des ménages de garçon.
+
+Le café tient, pour ainsi dire, le milieu entre la nourriture corporelle
+et la nourriture spirituelle. Il agit agréablement, tout à la fois, sur
+les sens et sur la pensée. Son arome seul donne à l'esprit je ne sais
+quelle activité joyeuse; c'est un génie qui prête ses ailes à notre
+fantaisie et l'emporte au pays des _Mille et une Nuits_. Quand je suis
+plongé dans mon vieux fauteuil, les pieds en espalier devant un feu
+flambant, l'oreille caressée par le gazouillement de la cafetière qui
+semble causer avec mes chenets, l'odorat doucement excité par les
+effluves de la fève arabique, et les yeux à demi-voilés sous mon bonnet
+rabattu, il me semble souvent que chaque flocon de la vapeur odorante
+prend une forme distincte: j'y vois tour à tour, comme dans les mirages
+du désert, les différentes images dont mes souhaits voudraient faire des
+réalités.
+
+D'abord la vapeur grandit, se colore, et j'aperçois une maisonnette au
+penchant d'une colline. Derrière s'étend un jardin enclos d'aubépines,
+et que traverse un ruisseau aux bords duquel j'entends bourdonner les
+ruches.
+
+Puis le paysage grandit encore. Voici des champs plantés de pommiers où
+je distingue une charrue attelée qui attend son maître. Plus loin, au
+coin du bois qui retentit des coups de la cognée, je reconnais la hutte
+du sabotier, recouverte de gazon et de copeaux.
+
+Et au milieu de tous ces tableaux rustiques, il me semble voir comme une
+représentation de moi-même qui flotte et qui passe! C'est mon fantôme
+qui se promène dans mon rêve.
+
+Les bouillonnements de l'eau près de déborder m'obligent à interrompre
+cette méditation pour remplir la cafetière. Je me souviens alors qu'il
+ne me reste plus de crème; je décroche ma boîte de fer-blanc et je
+descends chez la laitière.
+
+La mère Denis est une robuste paysanne venue toute jeune de Savoie et
+qui, contrairement aux habitudes de ses compatriotes, n'est point
+retournée au pays. Elle n'a ni mari, ni enfant, malgré le titre qu'on
+lui donne; mais sa bonté, toujours en éveil, lui a mérité ce nom de
+_mère_. Vaillante créature abandonnée dans la mêlée humaine, elle s'y
+est fait son humble place en travaillant, en chantant, en secourant, et
+laissant faire le reste à Dieu.
+
+Dès la porte de la laitière, j'entends de longs éclats de rire. Dans un
+des coins de la boutique, trois enfants sont assis par terre. Ils
+portent le costume enfumé des petits Savoyards et tiennent à la main de
+longues tartines de fromage blanc. Le plus jeune s'en est barbouillé
+jusqu'aux yeux, et c'est là le motif de leur gaieté.
+
+La mère Denis me les montre.
+
+--Voyez-moi ces innocents, comme ça se régale! dit-elle en passant la
+main sur la tête du petit gourmand.
+
+--Il n'avait pas déjeuné, fait observer son camarade pour l'excuser.
+
+--Pauvre créature! dit la laitière; ça est abandonné sans défense sur le
+pavé de la grande ville où ça n'a plus d'autre père que le bon Dieu!
+
+--Et c'est pourquoi vous leur servez de mère? ai-je répliqué doucement.
+
+--Ce que je fais est bien peu, a dit la mère Denis, en me mesurant mon
+lait; mais tous les jours j'en ramasse quelques-uns dans la rue pour
+qu'ils mangent une fois à leur faim. Chers enfants! leurs mères me
+revaudront ça en paradis... Sans compter qu'ils me rappellent la
+montagne! quand ils chantent leur chanson et qu'ils dansent, il me
+semble toujours que je revois notre grand-père!
+
+Ici les yeux de la paysanne sont devenus humides.
+
+--Ainsi vous êtes payée par vos souvenirs du bien que vous leur faites?
+ai-je repris.
+
+--Oui, oui, a-t-elle dit, et aussi par leur joie! Les ris de ces petits,
+monsieur, c'est comme un chant d'oiseau, ça vous donne de la gaieté et
+du courage pour vivre.
+
+Tout en parlant, elle a coupé de nouvelles tartines, et y a joint des
+pommes avec une poignée de noix.
+
+--Allons, les chérubins, s'est-elle écriée, mettez-moi ça dans vos
+poches pour demain.
+
+Puis, se tournant de mon côté:
+
+--Aujourd'hui je me ruine, a-t-elle ajouté; mais faut bien faire son
+carnaval.
+
+Je m'en suis allé sans rien dire; j'étais trop touché.
+
+Enfin je l'avais découvert, le véritable plaisir. Après avoir vu
+l'égoïsme de la sensualité et de la pure intelligence, je trouvais le
+joyeux dévouement de la bonté! Pierre, M. Antoine et la mère Denis
+avaient fait chacun leur carnaval; mais pour les deux premiers ce
+n'était que la fête des sens ou de l'esprit, tandis que pour la
+troisième c'était la fête du coeur!
+
+
+
+
+CHAPITRE III.
+
+CE QU'ON APPREND EN REGARDANT PAR SA FENÊTRE.
+
+
+_3 mars._--Un poëte a dit que la vie était le rêve d'une ombre: il eût
+mieux fait de la comparer à une nuit de fièvre! Quelles alternatives
+d'agitations et de sommeil! que de malaises, de sursauts, de soifs
+renaissantes! quel chaos d'images douloureuses ou confuses! Toujours
+entre le repos et la veille, on cherche en vain le calme, et l'on
+s'arrête au bord de l'activité. Les deux tiers de l'existence humaine se
+consument à hésiter, et le dernier tiers à s'en repentir.
+
+Quand je dis _l'existence humaine_, il faut entendre la mienne! Nous
+sommes ainsi faits que chacun de nous se regarde comme le miroir de la
+société; ce qui se passe dans notre coeur nous paraît infailliblement
+l'histoire de l'univers. Tous les hommes ressemblent à l'ivrogne qui
+annonce un tremblement de terre, parce qu'il se sent chanceler.
+
+Et pourquoi suis-je incertain et inquiet, moi, pauvre journalier du
+monde, qui remplis dans un coin ma tâche obscure, et dont on utilise
+l'oeuvre sans prendre garde à l'ouvrier? Je veux vous le dire à vous,
+ami invisible, pour qui ces lignes sont écrites; frère inconnu que les
+solitaires appellent dans leurs angoisses, confident idéal auquel
+s'adressent tous les monologues, et qui n'êtes que le fantôme de notre
+propre conscience.
+
+Un grand événement est survenu dans ma vie! Au milieu de la route
+monotone que je parcourais tranquillement et sans y penser, un carrefour
+vient tout à coup de s'ouvrir. Deux chemins se présentent entre lesquels
+je dois choisir. L'un n'est que la continuation de celui que j'ai suivi
+jusqu'à ce jour; l'autre, plus large, montre de merveilleuses
+perspectives. Sur le premier, rien à craindre, mais aussi peu à espérer;
+sur l'autre, les grands périls et les opulentes réussites! Il s'agit, en
+un mot, de savoir si j'abandonnerai le modeste bureau dans lequel je
+devais mourir pour une de ces entreprises hardies où le hasard seul est
+caissier!
+
+Depuis hier je me consulte, je compare, et reste indécis.
+
+D'où me viendra la lumière, qui me conseillera?
+
+_Dimanche 4._--Voici le soleil qui sort des brumes de l'hiver; le
+printemps annonce son approche; une brise amollie glisse sur les toits,
+et mon violier recommence à fleurir!
+
+Nous touchons à cette douce saison des _reverdies_, tant célébrée par
+les poëtes sensitifs du seizième siècle:
+
+ C'est à ce joly moys de may
+ Que toute chose renouvelle,
+ Et que je vous présentay, belle,
+ Entièrement le coeur de moy.
+
+Le gazouillement des moineaux m'appelle; ils réclament les miettes que
+je sème pour eux chaque matin. J'ouvre ma fenêtre, et la perspective des
+toits m'apparaît dans toute sa splendeur.
+
+Celui qui n'a habité que les premiers étages ne soupçonne point la
+variété pittoresque d'un pareil horizon. Il n'a jamais contemplé cet
+entrelacement de sommets que la tuile colore; il n'a point suivi du
+regard ces vallées de gouttières où ondulent les frais jardins de la
+mansarde, ces grandes ombres que le soir étend sur les pentes ardoisées,
+et ce scintillement des vitrages qu'incendie le soleil couchant! Il n'a
+point étudié la flore de ces Alpes civilisées que tapissent les lichens
+et les mousses; il ne connaît point les mille habitants qui le peuplent,
+depuis l'insecte microscopique jusqu'au chat domestique, ce renard des
+toits, toujours en quête ou à l'affût; il n'a point assisté enfin à ces
+mille aspects du ciel brumeux ou serein; à ces mille effets de lumières,
+qui font de ces hautes régions un théâtre aux décorations toujours
+changeantes! Que de fois mes jours de repos se sont écoulés à contempler
+ce merveilleux spectacle, à en découvrir les épisodes sombres ou
+charmants, à chercher, enfin, dans ce monde inconnu, les _impressions de
+voyage_ que les touristes opulents cherchent plus bas!
+
+_Neuf heures._ Mais pourquoi donc mes voisins ailés n'ont-ils point
+encore picoré les miettes que je leur ai éparpillées devant ma croisée?
+Je les vois s'envoler, revenir, se percher au faîtage des fenêtres, et
+pépier en regardant le festin qu'ils sont habituellement si prompts à
+dévorer! Ce n'est point ma présence qui peut les effrayer; je les ai
+accoutumés à manger dans ma main. D'où vient alors cette irrésolution
+craintive? J'ai beau regarder, le toit est libre, les croisées voisines
+sont fermées. J'émiette le pain qui reste de mon déjeuner, afin de les
+attirer par un plus large banquet.... Leurs pépiements redoublent; ils
+penchent la tête; les plus hardis viennent voler au-dessus, mais sans
+oser s'arrêter.
+
+Allons, mes moineaux sont victimes de quelqu'une de ces sottes terreurs
+qui font baisser les fonds à la Bourse! Décidément les oiseaux ne sont
+pas plus raisonnables que les hommes!
+
+J'allais fermer ma fenêtre sur cette réflexion, quand j'aperçois tout à
+coup, dans l'espace lumineux qui s'étend à droite, l'ombre de deux
+oreilles qui se dressent, puis une griffe qui s'avance, puis la tête
+d'un chat tigré qui se montre à l'angle de la gouttière. Le drôle était
+là en embuscade, espérant que les miettes lui amèneraient du gibier.
+
+Et moi qui accusais la couardise de mes hôtes! J'étais sûr qu'aucun
+danger ne les menaçait! je croyais avoir bien regardé partout! je
+n'avais oublié que le coin derrière moi!
+
+Dans la vie comme sur les toits, que de malheurs arrivent pour avoir
+oublié un seul coin!
+
+_Dix heures._ Je ne puis quitter ma croisée; pendant si longtemps la
+pluie et le froid l'ont tenue fermée, que j'ai besoin de reconnaître
+longuement tous les alentours, d'en reprendre possession. Mon regard
+fouille successivement tous les points de cet horizon confus, glissant
+ou s'arrêtant selon la rencontre.
+
+Ah! voici des fenêtres sur lesquelles il aimait à se reposer autrefois;
+ce sont celles de deux voisines lointaines dont les habitudes
+différentes l'avaient depuis longtemps frappé.
+
+L'une est une pauvre ouvrière levée avant le jour, et dont la silhouette
+se dessine, bien avant dans la soirée, derrière son petit rideau de
+mousseline; l'autre est une jeune artiste qui fait arriver, par
+instants, jusqu'à ma mansarde ses vocalisations capricieuses. Quand
+leurs fenêtres s'ouvrent, celle de l'ouvrière ne laisse voir qu'un
+modeste ménage, tandis que l'autre montre un élégant intérieur; mais
+aujourd'hui une foule de marchands s'y pressent; on détend les draperies
+de soie, on emporte les meubles, et je me rappelle maintenant que la
+jeune artiste a passé ce matin sous ma fenêtre enveloppée dans un voile
+et marchant de ce pas précipité qui annonce quelque trouble intérieur!
+Ah! je devine tout! ses ressources se sont épuisées dans d'élégants
+caprices ou auront été emportées par quelque désastre inattendu, et
+maintenant la voilà tombée du luxe à l'indigence! Tandis que la
+chambrette de l'ouvrière, entretenue par l'ordre et le travail, s'est
+modestement embellie, celle de l'artiste est devenue la proie des
+revendeurs. L'une a brillé un instant, portée par le flot de la
+prospérité; l'autre côtoie à petits pas, mais sûrement, sa médiocrité
+laborieuse.
+
+Hélas! n'y a-t-il point ici pour tous une leçon? Est-ce bien dans ces
+hasardeux essais, au bout desquels se rencontre l'opulence ou la ruine,
+que l'homme sage doit engager les années de force et de volonté? Faut-il
+considérer la vie comme une tâche continue qui apporte à chaque jour son
+salaire, où comme un jeu qui décide de notre avenir en quelques coups?
+Pourquoi chercher le danger des chances extrêmes? dans quel but courir à
+la richesse par les périlleux chemins? Est-il bien sûr que le bonheur
+soit le prix des éclatantes réussites plutôt que d'une pauvreté sagement
+acceptée! Ah! si les hommes savaient quelle petite place il faut pour
+loger la joie, et combien peu son logement coûte à meubler.
+
+_Midi._ Je me suis longtemps promené dans la longueur de ma mansarde,
+les bras croisés, la tête sur la poitrine! Le doute grandit en moi comme
+une ombre qui envahit de plus en plus l'espace éclairé. Mes craintes
+augmentent; l'incertitude me devient à chaque instant plus douloureuse!
+il faut que je me décide aujourd'hui, avant ce soir! j'ai dans ma main
+les dés de mon avenir et je tremble de les interroger.
+
+_Trois heures._ Le ciel s'est assombri, un vent froid commence à venir
+du couchant; toutes les fenêtres qui s'étaient ouvertes aux rayons d'un
+beau jour, ont été refermées. De l'autre côté de la rue seulement, le
+locataire du dernier étage n'a point encore quitté son balcon.
+
+On reconnaît le militaire à sa démarche cadencée, à sa moustache grise
+et au ruban qui orne sa boutonnière; on le devinerait à ses soins
+attentifs pour le petit jardin qui décore sa galerie aérienne; car il y
+a deux choses particulièrement aimées de tous les vieux soldats, les
+fleurs et les enfants! Longtemps obligés de regarder la terre comme un
+champ de bataille, et sevrés des paisibles plaisirs d'un sort abrité,
+ils semblent commencer la vie à l'âge où les autres la finissent. Les
+goûts des premières années, arrêtés chez eux par les rudes devoirs de la
+guerre refleurissent, tout à coup, sous leurs cheveux blancs; c'est
+comme une épargne de jeunesse dont ils touchent tardivement les
+arrérages. Puis, condamnés si longtemps à détruire, ils trouvent
+peut-être une secrète joie à créer et à voir renaître. Agents de la
+violence inflexible, ils se laissent plus facilement charmer par la
+faiblesse gracieuse! Pour ces vieux ouvriers de la mort, protéger les
+frêles germes de la vie a tout l'attrait de la nouveauté.
+
+Aussi le vent froid n'a pu chasser mon voisin de son balcon. Il laboure
+le terrain de ses caisses vertes; il y sème, avec soin, les graines de
+capucine écarlate, de volubilis et de pois de senteur. Désormais il
+viendra tous les jours épier leur germination, défendre les pousses
+naissantes contre l'herbe parasite ou l'insecte, disposer les fils
+conducteurs pour les tiges grimpantes, leur distribuer avec précaution
+l'eau et la chaleur!
+
+Que de peines pour amener à bien cette moisson! Combien de fois je le
+verrai braver pour elle, comme aujourd'hui, le froid ou le chaud, la
+bise ou le soleil! Mais aussi, aux jours les plus ardents de l'été,
+quand une poussière enflammée tourbillonnera dans nos rues, quand
+l'oeil, ébloui par l'éclat du plâtre, ne saura où se reposer, et que les
+tuiles échauffées nous brûleront de leurs rayonnements, le vieux soldat,
+assis sous sa tonnelle, n'apercevra autour de lui que verdure ou que
+fleurs, et respirera la brise rafraîchie par un ombrage parfumé. Ses
+soins assidus seront enfin récompensés.
+
+Pour jouir de la fleur, il faut semer la graine et cultiver le bourgeon.
+
+_Quatre heures._ Le nuage qui se formait depuis longtemps à l'horizon a
+pris des teintes plus sombres; le tonnerre gronde sourdement, la nue se
+déchire! les promeneurs surpris s'enfuient de toutes parts avec des
+rires et des cris.
+
+Je me suis toujours singulièrement amusé de ces «sauve qui peut» amenés
+par un subit orage. Il semble alors que chacun, surpris à l'improviste,
+perde le caractère factice que lui a fait le monde ou l'habitude pour
+trahir sa véritable nature.
+
+Voyez plutôt ce gros homme à la démarche délibérée, qui, oubliant tout à
+coup son insouciance de commande, court comme un écolier! c'est un
+bourgeois économe qui se donne des airs de dissipateur, et qui tremble
+de gâter son chapeau.
+
+Là-bas, au contraire, cette jolie dame, dont l'allure est si modeste et
+la toilette si soignée, ralentit le pas sous l'orage qui redouble! Elle
+semble trouver plaisir à le braver, et ne songe point à son camail de
+velours moucheté par la grêle! C'est évidemment une lionne déguisée en
+brebis.
+
+Ici un jeune homme qui passait s'est arrêté pour recevoir dans sa main
+quelques-uns des grains congelés qu'il examine. A voir, tout à l'heure,
+son pas rapide et affairé, vous l'auriez pris pour un commis en
+recouvrement, tandis que c'est un jeune savant qui étudie les effets de
+l'électricité.
+
+Et ces enfants qui rompent leurs rangs pour courir après les raffales de
+la giboulée; ces jeunes filles, tout à l'heure les yeux baissés, qui
+s'enfuient maintenant avec des éclats de rire; ces gardes nationaux qui
+renoncent à l'attitude martiale de leurs jours de service pour se
+réfugier sous un porche! L'orage a fait toutes ces métamorphoses.
+
+Le voilà qui redouble! Les plus impassibles sont forcés de chercher un
+abri. Je vois tout le monde se précipiter vers la boutique placée en
+face de ma fenêtre, et qu'un écriteau annonce _à louer_. C'est la
+quatrième fois depuis quelques mois. Il y a un an que toute l'adresse du
+menuisier et toutes les coquetteries du peintre avaient été employées à
+l'embellir; mais l'abandon des locataires successifs a déjà effacé leur
+travail; la boue déshonore les moulures de sa façade; des affiches de
+ventes au rabais salissent les arabesques de sa devanture. A chaque
+nouveau locataire, l'élégant magasin a perdu quelque chose de son luxe.
+Le voilà vide et livré aux passants! Que de destinées qui lui
+ressemblent, et ne changent de maître, comme lui, que pour courir plus
+vite à la ruine!»
+
+Cette dernière réflexion m'a frappé: depuis ce matin, tout semble
+prendre une voix pour me donner le même avertissement. Tout me
+crie:--Prends garde! contente-toi de ton heureuse pauvreté; les joies
+demandent à être cultivées avec suite; n'abandonne pas tes anciens
+patrons pour te donner à des inconnus!
+
+Sont-ce les faits qui parlent ainsi, ou l'avertissement vient-il du
+dedans? N'est-ce point moi-même qui donne ce langage à tout ce qui
+m'entoure? Le monde n'est qu'un instrument auquel notre volonté prête un
+accent! Mais qu'importe si la leçon est sage? La voix qui parle tout bas
+dans notre sein est toujours une voix amie, car elle nous révèle ce que
+nous sommes, c'est-à-dire ce que nous pouvons. La mauvaise conduite
+résulte, le plus souvent, d'une erreur de vocation. S'il y a tant de
+sots et de méchants, c'est que la plupart des hommes se méconnaissent
+eux-mêmes. La question n'est pas de savoir ce qui nous convient, mais ce
+à quoi nous convenons!
+
+Qu'irai-je faire, moi, au milieu de ces hardis aventuriers de la
+finance! Pauvre moineau né sous les toits, je craindrais toujours
+l'ennemi qui se cache dans le coin obscur; prudent travailleur, je
+penserais au luxe de la voisine si subitement évanoui; observateur
+timide, je me rappellerais les fleurs lentement élevées par le vieux
+soldat, ou la boutique dévastée pour avoir changé de maîtres! Loin de
+moi les festins au-dessus desquels pendent des épées de Damoclès! Je
+suis un rat des champs; je veux manger mes noix et mon lard assaisonnés
+par la sécurité.
+
+Et pourquoi cet insatiable besoin d'enrichissement? Boit-on davantage
+parce qu'on boit dans un plus grand verre? D'où vient cette horreur de
+tous les hommes pour la médiocrité, cette féconde mère du repos et de la
+liberté? Ah! c'est là surtout le mal que devraient prévenir l'éducation
+publique et l'éducation privée. Lui guéri, combien de trahisons évitées,
+que de lâchetés de moins, quelle chaîne de désordres et de crimes à
+jamais rompue. On donne des prix à la charité, au sacrifice; donnez-en
+surtout à la modération, car c'est la grande vertu des sociétés! Quand
+elle ne crée pas les autres, elle en tient lieu.
+
+_Six heures._ J'ai écrit aux fondateurs de la nouvelle entreprise une
+lettre de remercîment et de refus! Cette résolution m'a rendu la
+tranquillité. Comme le savetier, j'avais cessé de chanter depuis que je
+logeais cette opulente espérance; la voilà partie, et la joie est
+revenue!
+
+O chère et douce Pauvreté! pardonne-moi d'avoir un instant voulu te fuir
+comme on eût fui l'indigence; établis-toi ici à jamais avec tes
+charmantes soeurs la Pitié, la Patience, la Sobriété et la Solitude;
+soyez mes reines et mes institutrices; apprenez-moi les austères devoirs
+de la vie; éloignez de ma demeure les infirmités de coeur et les
+vertiges qui suivent la prospérité. Pauvreté sainte! apprends-moi à
+supporter sans me plaindre, à partager sans hésitation, à chercher le
+but de l'existence plus haut que les plaisirs, plus loin que la
+puissance. Tu fortifies le corps, tu raffermis l'âme, et, grâce à toi,
+cette vie à laquelle l'opulent s'attache comme à un rocher, devient un
+esquif dont la mort peut dénouer le câble sans éveiller notre désespoir.
+Continue à me soutenir, ô toi que la Christ a surnommée _la
+Bienheureuse_.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV.
+
+AIMONS-NOUS LES UNS LES AUTRES.
+
+
+_9 avril._ Les belles soirées sont revenues; les arbres commencent à
+déplisser leurs bourgeons; les hyacinthes, les jonquilles, les violettes
+et les lilas parfument les éventaires des bouquetières; la foule a
+repris ses promenades sur les quais, sur les boulevards. Après dîner, je
+suis aussi descendu de ma mansarde pour respirer l'air du soir.
+
+C'est l'heure où Paris se montre dans toute sa beauté. Pendant la
+journée, le plâtre des façades fatigue l'oeil par sa blancheur monotone,
+les chariots pesamment chargés font trembler les pavés sous leurs roues
+colossales, la foule empressée se croise et se heurte, uniquement
+occupée de ne point manquer l'instant des affaires; l'aspect de la ville
+entière a quelque chose d'âpre, d'inquiet et de haletant; mais dès que
+les étoiles se lèvent, tout change; les blanches maisons s'éteignent
+dans une ombre vaporeuse; on n'entend plus que le roulement des voitures
+qui courent à quelque fête; on ne voit que passants flâneurs ou joyeux;
+le travail a fait place aux loisirs. Maintenant chacun respire de cette
+course ardente à travers les occupations du jour; ce qui reste de force
+est donné au plaisir! Voici les bals qui éclairent leurs péristyles, les
+spectacles qui s'ouvrent, les boutiques de friandises qui se dressent le
+long des promenades, les crieurs de journaux qui font briller leur
+lanterne. Paris a décidément déposé la plume, le mètre et le tablier;
+après la journée livrée au travail, il veut la soirée pour jouir; comme
+les maîtres de Thèbes, il a remis au lendemain les affaires sérieuses.
+
+J'aime à partager cette heure de fête, non pour me mêler à la gaîté
+commune, mais pour la contempler. Si la joie des autres aigrit les
+coeurs jaloux, elle fortifie les coeurs soumis; c'est le rayon de soleil
+qui fait épanouir ces deux belles fleurs qu'on nomme la _confiance et
+l'espoir_.
+
+Seul au milieu de la multitude riante, je ne me sens point isolé, car
+j'ai le reflet de sa gaieté; c'est ma famille humaine qui se réjouit de
+vivre; je prends une part fraternelle à son bonheur. Compagnons d'armes
+dans la bataille terrestre, qu'importe à qui va le prix de la victoire?
+Si la fortune passe à nos côtés sans nous voir, et prodigue ses caresses
+à d'autres, consolons-nous comme l'ami de Parménion, en disant:--Ceux-là
+sont aussi Alexandre!
+
+Tout en faisant ces réflexions, j'allais devant moi, à l'aventure. Je
+passais d'un trottoir à l'autre, je revenais sur mes pas, je m'arrêtais
+aux boutiques et aux affiches! Que de choses à apprendre dans les rues
+de Paris! Quel Musée? Fruits inconnus, armes étranges, meubles d'un
+autre temps ou d'autres lieux, animaux de tous les climats, images des
+grands hommes, costumes des nations lointaines! Le monde est là par
+échantillons.
+
+Aussi voyez ce peuple dont l'instruction s'est faite le long des vitres
+et devant l'étalage des marchands! rien ne lui a été enseigné, et il a
+une première idée de toutes choses. Il a vu des ananas chez Chevet, un
+palmier au Jardin-des-Plantes, des cannes à sucre en vente sur le
+Pont-Neuf. Les peaux rouges exposées à la salle Valentino lui ont appris
+à mimer la danse du bison et à fumer le calumet; il a fait manger les
+lions de Carter; il connaît les principaux costumes nationaux d'après la
+collection de Babin; les étalages de Goupil lui ont mis sous les yeux
+les chasses au tigre de l'Afrique et les séances du Parlement anglais;
+il a fait connaissance, à la porte du bureau de l'_Illustration_, avec
+la reine Victoria, l'empereur d'Autriche et Kossuth! On peut certes
+l'instruire, mais non l'étonner: car aucune chose n'est complétement
+nouvelle pour lui. Vous pouvez promener le gamin de Paris dans les cinq
+parties du monde, et, à chaque étrangeté dont vous croirez l'éblouir, il
+vous répondra par le mot sacramentel et populaire: _Connu_.
+
+Mais cette variété d'exhibitions qui fait de Paris la foire du monde,
+n'offre point seulement au promeneur un moyen de s'instruire; c'est une
+perpétuelle excitation pour l'imagination éveillée, un premier échelon
+toujours dressé devant nos songes. En la voyant, que de voyages
+entrepris par la pensée, quelles aventures rêvées, combien de
+merveilleux tableaux ébauchés! Je ne regarde jamais, près des bains
+Chinois, cette boutique tapissée de jasmins des Florides et pleine de
+magnolias, sans voir se dérouler devant mes yeux toutes les clairières
+des forêts du nouveau monde décrites par l'auteur d'Atala.
+
+Puis, quand cette étude des choses, et cet entretien avec la pensée ont
+amené la fatigue, regardez autour de vous! quels contrastes de tournures
+et de physionomies dans la multitude! quel vaste champ d'exercice pour
+la méditation! L'éclair d'un regard entrevu, quelques mots saisis au
+passage ouvrent mille perspectives. Vous cherchez à comprendre ces
+révélations incomplètes, comme l'antiquaire s'efforce de déchiffrer
+l'inscription mutilée de quelque vieux monument, vous bâtissez une
+histoire sur un geste, sur une parole!... Jeux émouvants de
+l'intelligence qui se repose dans la fiction des lourdes banalités du
+réel.
+
+Hélas! en passant près de la porte cochère d'un hôtel, j'ai, tout à
+l'heure, aperçu un triste sujet pour une de ces histoires. Au coin le
+moins lumineux, un homme était debout, la tête nue et tendant son
+chapeau à la charité des passants. Son habit avait cette propreté
+indigente qui prouve une misère longtemps combattue. Boutonné avec soin,
+il cachait l'absence du linge. Le visage à demi voilé par de longs
+cheveux gris et les yeux fermés, comme s'il eût voulu échapper au
+spectacle de son humiliation, le mendiant demeurait muet, sans
+mouvement. Les promeneurs passaient avec distraction à côté de cette
+indigence qu'enveloppaient le silence et l'ombre! Heureux d'échapper à
+l'importunité de la plainte, ils détournaient les yeux! Tout à coup la
+porte cochère a glissé sur ses gonds; un équipage très-bas, garni de
+lanternes d'argent et traîné par deux chevaux noirs, est sorti
+doucement, puis s'est élancé vers le faubourg Saint-Germain. A peine
+ai-je pu distinguer, au fond, le scintillement des diamants et des
+fleurs de bal! la lueur des lanternes a passé comme une raie sanglante
+sur la pâle figure du mendiant, ses yeux se sont ouverts, un éclair a
+illuminé son regard qui a poursuivi l'opulent équipage jusqu'à ce qu'il
+ait disparu dans la nuit!
+
+J'ai laissé tomber dans le chapeau toujours étendu une légère aumône, et
+je suis passé vite!
+
+Je venais de surprendre les deux plus tristes secrets du mal qui
+tourmente notre siècle, l'envie haineuse de celui qui souffre, l'oubli
+égoïste de celui qui jouit!
+
+Tout le plaisir de cette promenade s'est évanoui; j'ai cessé de regarder
+autour de moi pour rentrer en moi-même. Au spectacle animé et mouvant de
+la rue a succédé la discussion intérieure de tous ces douloureux
+problèmes écrits depuis quatre mille ans au fond de chacune des luttes
+humaines, mais plus clairement posés de nos jours.
+
+Je songeais à l'inutilité de tant de combats qui n'avaient fait que
+déplacer alternativement le malheur avec la victoire, aux malentendus
+passionnés renouvelant, de génération en génération, la sanglante
+histoire d'Abel et de Caïn; et, attristé par ces lugubres images, je
+marchais à l'aventure, lorsque le silence qui s'était fait autour de moi
+m'a insensiblement retiré à ma préoccupation.
+
+J'étais arrivé à une de ces rues écartées où l'aisance sans faste et la
+méditation laborieuse aiment à s'abriter. Aucune boutique ne bordait les
+trottoirs faiblement éclairés, on n'entendait que le bruit éloigné des
+voitures et les pas de quelques habitants qui regagnaient tranquillement
+leurs demeures.
+
+Je reconnus aussitôt la rue, bien que je n'y fusse venu qu'une fois.
+
+Il y avait de cela deux années: à la même époque, je longeais la Seine,
+dont les berges noyées dans l'ombre laissaient le regard s'étendre en
+tous sens, et à laquelle l'illumination des quais et des ponts donnait
+l'aspect d'un lac enguirlandé d'étoiles. J'avais atteint le Louvre,
+lorsqu'un rassemblement formé près du parapet m'arrêta: on entourait un
+enfant d'environ six ans, qui pleurait. Je demandai la cause de ses
+larmes.
+
+--Il paraît qu'on l'a envoyé promener aux Tuileries, me dit un maçon qui
+revenait du travail, sa truelle à la main; le domestique qui le
+conduisait à trouvé là des amis et a dit à l'enfant de l'attendre tandis
+qu'il allait prendre un _canon_; mais faut croire que la soif lui sera
+venue en buvant, car il n'a pas reparu, et le petit ne retrouve plus son
+logement.
+
+--Ne peut-on lui demander son nom et son adresse?
+
+--C'est ce qu'ils font depuis une heure; mais tout ce qu'il peut dire,
+c'est qu'il s'appelle Charles, et que son père est M. Duval... Il y en a
+douze cents dans Paris, des Duval.
+
+--Ainsi il ne sait pas le nom du quartier où il demeure?
+
+--Ah bien oui! vous ne voyez donc pas que c'est un petit riche? Ça n'est
+jamais sorti qu'en voiture, ou avec un laquais; ça ne sait pas se
+conduire tout seul.
+
+Ici le maçon fut interrompu par quelques voix qui s'élevaient au-dessus
+des autres.
+
+--On ne peut pas le laisser sur le pavé, disaient les uns.
+
+--Les enleveurs d'enfants l'emporteraient, continuaient les autres.
+
+--Il faut l'emmener chez le commissaire.
+
+--Ou à la préfecture de police.
+
+--C'est cela, viens, petit!
+
+Mais l'enfant, que ces avertissements de danger et ces noms de police et
+de commissaire avaient effrayé, criait plus fort, en reculant vers le
+parapet. On s'efforçait en vain de le persuader, sa résistance
+grandissait avec son inquiétude, et les plus empressés commençaient à se
+décourager, lorsque la voix d'un petit garçon s'éleva au milieu du
+débat.
+
+--Je le connais bien, moi, dit-il en regardant l'enfant perdu; il est de
+notre quartier.
+
+--Quel quartier?
+
+--Là-bas, de l'autre côté des boulevards, _rue des Magasins_.
+
+--Et tu l'as déjà vu?
+
+--Oui, oui, c'est le fils de la grande maison au bout de la rue, où il y
+a une porte à grille avec des pointes dorées.
+
+L'enfant redressa vivement la tête, et les larmes s'arrêtèrent dans ses
+yeux.
+
+Le petit garçon répondit à toutes les questions qui lui furent
+adressées, et donna des renseignements qui ne pouvaient laisser aucun
+doute. L'enfant égaré le comprit, car il s'approcha de lui comme s'il
+eût voulu se mettre sous sa protection.
+
+--Ainsi, tu peux le conduire à ses parents? demanda le maçon qui avait
+écouté l'explication avec un véritable intérêt.
+
+--Ça ne sera pas malin, répliqua le petit garçon, c'est ma route.
+
+--Alors tu t'en charges?
+
+--Il n'a qu'à venir.
+
+Et, reprenant le panier qu'il avait déposé sur le trottoir, il se
+dirigea vers la poterne du Louvre.
+
+L'enfant perdu le suivit.
+
+--Pourvu qu'il le conduise bien! dis-je en les voyant s'éloigner.
+
+--Soyez donc calme, reprit le maçon; le petit en blouse a le même âge
+que l'autre; mais, comme on dit, _ça connaît les couleurs_; la misère,
+voyez-vous, est une fameuse maîtresse d'école!
+
+Le rassemblement s'était dispersé; je me dirigeai à mon tour vers le
+Louvre; l'idée m'était venue de suivre les deux enfants afin de prévenir
+toute erreur.
+
+Je ne tardai pas à les rejoindre; ils marchaient l'un près de l'autre,
+déjà familiarisés et causant.
+
+Le contraste de leurs costumes frappa alors mes regards. Le petit Duval
+portait un de ces habillements de fantaisie qui joignent le bon goût à
+l'opulence: sa veste serrée à la taille était artistement soutachée, un
+pantalon plissé depuis la ceinture descendait sur des brodequins vernis
+à boutons de nacre, et une casquette de velours cachait à demi ses
+cheveux bouclés. La mise de son conducteur, au contraire, indiquait les
+dernières limites de la pauvreté, mais de celle qui résiste et ne
+s'abandonne pas. Sa vieille blouse, diaprée de morceaux de teintes
+différentes, indiquait la persistance d'une mère laborieuse luttant
+contre les usures du temps; les jambes de son pantalon, devenues trop
+courtes, laissaient voir des bas reprisés à plusieurs fois, et il était
+évident que ses souliers n'avaient point été primitivement destinés à
+son usage.
+
+Les physionomies des deux enfants ne différaient pas moins que leur
+costume. Celle du premier était délicate et distinguée; l'oeil d'un bleu
+limpide, la peau fine, les lèvres souriantes, lui donnaient un charme
+d'innocence et de bonheur; les traits du second, au contraire, avaient
+une certaine rudesse; le regard était vif et mobile, le teint bruni, la
+bouche moins riante que narquoise; tout indiquait l'intelligence
+aiguisée par une précoce expérience; il marchait avec confiance au
+milieu des rues que les voitures sillonnaient, et suivait sans
+hésitation leurs mille détours.
+
+J'appris de lui qu'il apportait tous les jours le dîner de son père,
+alors occupé sur la rive gauche de la Seine; la responsabilité dont il
+était chargé l'avait rendu attentif et prudent. Il avait reçu ces dures
+mais puissantes leçons de la nécessité que rien n'égale, ni ne remplace.
+Malheureusement les besoins du pauvre ménage l'avaient forcé à négliger
+l'école, et il paraissait le regretter, car souvent il s'arrêtait devant
+les gravures et demandait à son compagnon de lui en lire les
+inscriptions.
+
+Nous atteignîmes ainsi le boulevard Bonne-Nouvelle, où l'enfant égaré
+commença à se reconnaître; malgré la fatigue il pressa le pas; un
+trouble mêlé d'attendrissement l'agitait; à la vue de sa maison il
+poussa un cri et courut vers la grille aux pointes dorées; une femme,
+qui attendait sur le seuil, le reçut dans ses bras, et, aux exclamations
+de joie, au bruit des baisers, j'eus bientôt reconnu sa mère.
+
+Ne voyant revenir ni le domestique ni l'enfant, elle avait envoyé de
+tous côtés à leur recherche et attendait dans une anxiété palpitante.
+
+Je lui expliquai, en peu de mots, ce qui était arrivé: elle me remercia
+avec effusion, et chercha le petit garçon qui avait reconnu et reconduit
+son fils; mais pendant notre explication il avait disparu.
+
+C'était la première fois que je revenais depuis dans ce quartier. La
+reconnaissance de la mère avait-elle persisté? Les deux enfants
+s'étaient-ils retrouvés, et l'heureux hasard de leur rencontre avait-il
+abaissé devant eux cette barrière qui peut distinguer les classes, mais
+qui ne devrait point les diviser?
+
+Je m'adressais ces questions en ralentissant le pas, et les yeux fixés
+sur la grande grille que je venais d'apercevoir. Tout à coup je la vis
+s'ouvrir, et deux enfants parurent sur le seuil. Bien que grandis, je
+les reconnus au premier coup d'oeil: c'étaient l'enfant trouvé près du
+parapet du Louvre et son jeune conducteur. Le costume de ce dernier
+avait seulement subi d'importantes modifications: sa blouse de toile
+grise, dont la propreté touchait presque à l'élégance, était serrée à la
+taille par une ceinture de cuir verni; il était chaussé de forts
+souliers, mais faits à son pied, et coiffé d'une casquette de coutil
+toute neuve.
+
+Au moment où je l'aperçus il tenait des deux mains un énorme bouquet de
+lilas auquel son compagnon s'efforçait d'ajouter des narcisses et des
+primevères; les deux enfants riaient et se dirent amicalement adieu. Le
+fils de M. Duval ne rentra qu'après avoir vu son compagnon tourner le
+coin de la rue.
+
+J'accostai alors ce dernier et lui rappelai notre rencontre; il me
+regarda un instant, puis parut me reconnaître.
+
+--Pardon, excuse, si je ne vous salue pas, dit-il gaiement, mais il faut
+mes deux mains pour le bouquet que m'a donné M. Charles.
+
+--Vous êtes donc devenus bons amis? demandai-je.
+
+--Oh! je crois bien, dit l'enfant; maintenant mon père est riche aussi!
+
+--Comment cela?
+
+--M. Duval lui a prêté un peu d'argent; il s'est mis en chambre où il
+fabrique pour son compte, et moi je vais à l'école.
+
+--Au fait, repris-je en remarquant pour la première fois la croix qui
+décorait la blouse de l'enfant; je vois que vous êtes _empereur!_
+
+--M. Charles m'aide à étudier, et comme ça je suis devenu le plus fort
+de toute la classe.
+
+--Vous venez alors de prendre votre leçon?
+
+--Oui, et il m'a donné du lilas, car il y a un jardin où nous jouons
+ensemble et qui fournit ma mère de fleurs.
+
+--Alors c'est comme si vous en aviez une part.
+
+--Juste! Ah! ce sont de bons voisins, allez. Mais me voilà rendu; au
+revoir, monsieur.
+
+L'enfant me fit de la tête un salut souriant, et disparut.
+
+Je continuai ma route, pensif, mais le coeur soulagé. Si j'avais vu
+ailleurs le contraste douloureux de l'opulence et de la misère, ici je
+trouvais l'alliance amicale de la richesse et de la pauvreté. La bonne
+volonté avait adouci, des deux côtés, les inégalités trop rudes, et
+établi entre l'humble atelier et le brillant hôtel un chemin de bon
+voisinage. Loin de prêter l'oreille à la voix de l'intérêt, chacun avait
+écouté celle du dévouement, et il n'était resté place, ni au dédain, ni
+à l'envie. Aussi, au lieu du mendiant en haillons que j'avais aperçu
+près de l'autre seuil, maudissant la richesse, je trouvais l'heureux
+enfant de l'ouvrier chargé de fleurs et la bénissant! Le problème, si
+difficile et si périlleux à discuter rien qu'avec le droit, je venais de
+le voir résolu par l'amour!
+
+
+
+
+CHAPITRE V.
+
+LA COMPENSATION.
+
+
+_Dimanche 27 mai._ Les capitales ont cela de particulier que les jours
+de repos semblent le signal d'un sauve-qui-peut universel. Comme des
+oiseaux auxquels la liberté vient d'être rendue, les populations sortent
+de leurs cages de pierre et s'envolent joyeusement vers la campagne.
+C'est à qui trouvera une motte verdoyante pour s'asseoir; l'ombre d'un
+buisson pour s'abriter; on cueille les marguerites de mai, on court dans
+les champs; la ville est oubliée jusqu'au soir où l'on revient le
+chapeau fleuri d'une branche d'aubépine et le coeur égayé d'un doux
+souvenir; on reprendra le lendemain le joug du travail.
+
+Ces velléités champêtres sont surtout remarquables à Paris. Les beaux
+jours venus, employés, bourgeois, ouvriers attendent avec impatience
+chaque dimanche pour aller essayer quelques heures de cette vie
+pastorale; on fait deux lieues entre les boutiques d'épiciers et de
+marchands de vin des faubourgs, dans le seul espoir de découvrir un vrai
+champ de navets. Le père de famille commence l'instruction pratique de
+son fils en lui montrant du blé qui n'a pas la forme de petits pains et
+des choux «à l'état sauvage.» Dieu sait que de rencontres, de
+découvertes, d'aventures! Quel Parisien n'a point eu son Odyssée en
+parcourant la banlieue et ne pourrait écrire le pendant du fameux
+_Voyage par terre et par mer de Paris à Saint-Cloud!_
+
+Nous ne parlerons point ici de cette population flottante venue de
+partout, pour qui notre Babylone française n'est que le caravansérail de
+l'Europe; phalange de penseurs, d'artistes, d'industriels, de voyageurs
+qui, comme le héros d'Homère, ont abordé leur patrie intellectuelle
+après avoir vu «beaucoup de peuples et de cités;» mais du Parisien
+sédentaire, rangé, vivant à son étage comme le mollusque sur son rocher,
+curieux vestige de la crédulité, de la lenteur et de la bonhomie des
+siècles passés.
+
+Car une des singularités de Paris est de réunir vingt populations
+complétement différentes de moeurs et de caractère. A côté des bohémiens
+du commerce et de l'art, qui traversent successivement tous les degrés
+de la fortune ou du caprice, vit une paisible tribu de rentiers et de
+travailleurs établis, dont l'existence ressemble au cadran d'une horloge
+sur laquelle la même aiguille ramène successivement les mêmes heures. Si
+aucune autre ville n'offre des vies plus éclatantes, plus agitées,
+aucune autre ne peut en offrir de plus obscures et de plus calmes. Il en
+est des grandes cités comme de la mer; l'orage ne trouble que la
+surface; en descendant jusqu'au fond, vous trouvez une région
+inaccessible au mouvement et au bruit.
+
+Pour ma part je campais au bord de cette région sans l'habiter
+véritablement. Placé en dehors des turbulences publiques, je vivais
+réfugié dans mon isolement, mais sans pouvoir détacher ma pensée de la
+lutte. J'en suivais de loin tous les incidents avec bonheur, ou avec
+angoisse; je m'associais aux triomphes ou aux funérailles! pour qui
+regarde et qui sait, le moyen de ne pas prendre part! Il n'y a que
+l'ignorance qui peut rendre étranger à la vie extérieure; l'égoïsme même
+ne suffit point pour cela.
+
+Ces réflexions que je faisais à part moi, dans ma mansarde, étaient
+entrecoupées par tous les «actes domestiques» auxquels se livre
+forcément un célibataire qui n'a d'autre serviteur que sa bonne volonté.
+En poursuivant mes déductions, j'avais ciré mes bottes, brossé mon
+habit, noué ma cravate; j'étais enfin arrivé à ce moment solennel où
+l'on se demande, comme Dieu après la création du monde, _si l'on trouve
+cela bien_.
+
+Une grande résolution venait de m'arracher à mes habitudes: la veille,
+des affiches m'avaient appris que c'était fête à Sèvres, que la
+manufacture de porcelaine serait ouverte au public. Séduit, le matin
+même, par la beauté du ciel, je m'étais subitement décidé à y aller.
+
+En arrivant au débarcadère de la rive gauche, j'aperçus la foule qui se
+hâtait, attentive à ne point manquer l'heure. Outre beaucoup d'autres
+avantages, les chemins de fer auront celui d'accoutumer les Français à
+l'exactitude. Certains d'être commandés par l'heure, ils se résigneront
+à lui obéir; ils apprendront à attendre quand ils ne pourront plus être
+attendus. Les vertus sociales sont surtout de bonnes habitudes. Que de
+grandes qualités inoculées à certains peuples par la position
+géographique, par la nécessité politique, par les institutions! La
+création d'une monnaie d'airain trop lourde et trop volumineuse pour
+être entassée tua, pour un temps, l'avarice chez les Lacédémoniens.
+
+Je me suis trouvé dans un wagon près de deux soeurs déjà sur le retour,
+appartenant à la classe des Parisiens casaniers et paisibles dont j'ai
+parlé plus haut. Quelques complaisances de bon voisinage ont suffi pour
+m'attirer leur confiance; au bout de quelques minutes je savais toute
+leur histoire.
+
+Ce sont deux pauvres filles restées orphelines à quinze ans et qui,
+depuis, ont vécu comme vivent les femmes qui travaillent, d'économie et
+de privations. Fabriquant depuis vingt ou trente ans des agrafes pour la
+même maison, elles ont vu dix maîtres s'y succéder et s'enrichir, sans
+que rien ait changé dans leur sort. Elles habitent toujours la même
+chambre, au fond d'une de ces impasses de la rue Saint-Denis où l'air et
+le soleil sont inconnus. Elles se mettent au travail avant le jour, le
+prolongent après la nuit, et voient les années se joindre aux années
+sans que leur vie ait été marquée par aucun autre événement que l'office
+du dimanche, une promenade ou une maladie.
+
+La plus jeune de ces dignes ouvrières a quarante ans et obéit à sa soeur
+comme elle le faisait toute petite. L'aînée la surveille, la soigne et
+la gronde une tendresse maternelle. Au premier instant on rit, puis on
+ne peut s'empêcher de trouver quelque chose de touchant dans ces deux
+enfants en cheveux gris dont l'une n'a pu se désaccoutumer d'obéir,
+l'autre de protéger.
+
+Et ce n'est point en cela seulement que mes deux compagnes sont plus
+jeunes que leur âge: ignorantes de tout, elles s'étonnent sans cesse.
+Nous ne sommes point arrivés à Clamart qu'elles s'écrieraient
+volontiers, comme le roi de la ronde enfantine, qu'elles ne _croyaient
+pas le monde si grand!_
+
+C'est la première fois qu'elles se hasardent sur un chemin de fer, et il
+faut voir les saisissements, les frayeurs, les résolutions courageuses!
+Tout les émerveille! Elles ont dans leur âme un arriéré de jeunesse qui
+les rend sensibles à ce qui ne nous frappe ordinairement que dans les
+premières années. Pauvres créatures qui, en ayant gardé les sensations
+d'un autre âge, en ont perdu la grâce! Mais n'y a-t-il pas quelque chose
+de saint dans cette ingénuité que leur a conservée le jeûne de toutes
+les joies? Ah! maudit soit le premier qui a eu le triste courage
+d'enchaîner le ridicule à ce nom de vieille fille qui rappelle tant de
+déceptions douloureuses, tant d'ennuis, tant de délaissement! Maudit
+celui qui a pu trouver un sujet de sarcasme dans un malheur
+involontaire; et qui a couronné d'épines des cheveux blanchis!
+
+Les deux soeurs s'appellent Françoise et Madeleine; leur voyage
+d'aujourd'hui est un coup d'audace sans exemple dans leur vie. La fièvre
+du siècle les a gagnées à leur insu. Hier Madeleine a subitement jeté
+cette idée de promenade, Françoise l'a accueillie sur-le-champ.
+Peut-être eût-il mieux valu ne point céder à la tentation offerte par la
+jeune soeur; mais «on fait des folies à tout âge,» comme le remarque
+philosophiquement la prudente Françoise. Quant à Madeleine, elle ne
+regrette rien; c'est le mousquetaire du ménage.
+
+--Il faut bien s'amuser, dit-elle, «on ne vit qu'une fois.»
+
+Et la soeur aînée sourit à cette maxime épicurienne. Il est évident que
+toutes deux sont dans une crise d'indépendance.
+
+Du reste, ce serait grand dommage que le regret vînt déranger leur joie!
+elle est si franche, si expansive! La vue des arbres qui semblent courir
+des deux côtés de la route leur cause une incessante admiration. La
+rencontre d'un train qui passe en sens inverse, avec le bruit et la
+rapidité de la foudre, leur fait fermer les yeux et jeter un cri; mais
+tout a déjà disparu! Elles regardent, se rassurent, s'émerveillent.
+Madeleine déclare qu'un pareil spectacle vaut le prix du voyage, et
+Françoise en tomberait d'accord si elle ne songeait, avec un peu
+d'effroi, au déficit dont une pareille dépense doit charger leur budget.
+Ces trois francs consacrés à une seule promenade, c'est l'économie d'une
+semaine entière de travail. Aussi la joie de l'aînée des deux soeurs
+est-elle entrecoupée de remords; l'enfant prodigue retourne par instants
+les yeux vers la ruelle du quartier Saint-Denis.
+
+Mais le mouvement et la succession des objets viennent la distraire.
+Voici le pont du Val encadré dans son merveilleux paysage: à droite,
+Paris avec ses grands monuments qui découpent la brume ou étincellent au
+soleil; à gauche, Meudon avec ses _villas_, ses bois, ses vignes et son
+château royal! Les deux ouvrières vont d'une portière à l'autre en
+jetant des cris d'admiration. Nos compagnons de voyage rient de cette
+surprise enfantine; moi je me sens attendri, car j'y vois le témoignage
+d'une longue et monotone réclusion; ce sont des prisonnières du travail
+qui ont retrouvé, pour quelques heures, l'air et la liberté.
+
+Enfin, le train s'arrête; nous descendons. Je montre aux deux soeurs le
+sentier qui conduit jusqu'à Sèvres, entre le chemin de fer et les
+jardins; elles partent en avant tandis que je m'informe des heures de
+retour.
+
+Je les retrouve bientôt à la station suivante où elles se sont arrêtées
+devant le petit jardin du garde-barrière; toutes deux sont déjà en
+conversation réglée avec l'employé qui bine ses plates-bandes et y trace
+des rayons pour les semis de fleurs. Il leur apprend que c'est l'époque
+où les herbes parasites sont le plus utilement sarclées, où l'on fait
+les boutures et les marcottes, où l'on sème les plantes annuelles, où
+l'on enlève les pucerons des rosiers. Madeleine a sur le rebord de sa
+croisée deux caisses où, faute d'air et de soleil, elle n'a jamais pu
+faire pousser que du cresson; mais elle se persuade que, grâce à ces
+instructions, tout va prospérer désormais. Enfin le garde-barrière, qui
+sème une bordure de réséda, lui donne un reste de graines qu'il n'a pu
+employer, et la vieille fille s'en va ravie, recommençant, à propos de
+ces fleurs en espérance, le rêve de Perrette à propos du pot au lait.
+
+Arrivé au quinconce d'acacias où se célèbre la fête, je perds de vue les
+deux soeurs. Je parcours seul cette exhibition de loteries en plein
+vent, de parades de saltimbanques, de carrousels et de tirs à
+l'arbalète. J'ai toujours été frappé de l'entrain des fêtes champêtres.
+Dans les salons, on est froid, sérieux, souvent ennuyé: la plupart de
+ceux qui viennent là sont amenés par l'habitude ou par des obligations
+de société; dans les réunions villageoises, au contraire, vous ne
+trouvez que des assistants qu'attire l'espoir du plaisir. Là-bas, c'est
+une conscription forcée; ici ce sont les volontaires de la gaieté! Puis,
+quelle facilité à la joie! Comme cette foule est encore loin de savoir
+que ne se plaire à rien et railler tout est le suprême bon ton! Sans
+doute ces amusements sont souvent grossiers; la délicatesse et
+l'idéalité leur manquent; mais ils ont du moins la sincérité. Ah! si
+l'on pouvait garder à ces fêtes leur vivacité joyeuse en y mêlant un
+sentiment moins vulgaire! Autrefois la religion imprimait aux solennités
+champêtres son grand caractère, et purifiait le plaisir sans lui ôter sa
+naïveté!
+
+C'est l'heure où les portes de la manufacture de porcelaine et du musée
+céramique s'ouvrent au public; je retrouve dans la première salle
+Françoise et Madeleine. Saisies de se voir au milieu de ce luxe royal,
+elle osent à peine marcher; elles parlent bas comme dans une église.
+
+--Nous sommes chez le roi! dit l'aînée des soeurs, qui oublie toujours
+que la France n'en a plus.
+
+Je les encourage à avancer; je marche devant et elles se décident à me
+suivre.
+
+Que de merveilles réunies dans cette collection où l'on voit l'argile
+prendre toutes les formes, se teindre de toutes les couleurs, s'associer
+à toutes les substances!
+
+La terre et le bois sont les premières matières travaillées par l'homme,
+celles qui semblaient plus particulièrement destinées à son usage. Ce
+sont, comme les animaux domestiques, des accessoires obligés de sa vie:
+aussi y a-t-il entre eux et nous des rapports plus intimes. La pierre,
+les métaux demandent de longues préparations; ils résistent à notre
+action immédiate, et appartiennent moins à l'homme qu'aux sociétés; le
+bois et la terre sont, au contraire, les instruments premiers de l'être
+isolé qui veut se nourrir ou s'abriter.
+
+C'est là sans doute ce qui me fait trouver tant de charmes à la
+collection que j'examine. Ces tasses grossièrement modelées par le
+sauvage m'initient à une partie de ses habitudes; ces vases d'une
+élégance confuse qu'a pétris l'Indien, me révèlent l'intelligence
+amoindrie dans laquelle brille encore le crépuscule d'un soleil
+autrefois étincelant; ces cruches surchargées d'arabesques montrent la
+fantaisie arabe grossièrement traduite par l'ignorance espagnole! On
+trouve ici le cachet de chaque race, de chaque pays et de chaque siècle.
+
+Mes compagnes paraissent peu préoccupées de ces rapprochements
+historiques; elles regardent tout avec l'admiration crédule qui
+n'examine, ni ne discute. Madeleine lit l'inscription placée sous chaque
+oeuvre, et sa soeur répond par une exclamation de surprise.
+
+Nous arrivons ainsi à une petite cour où l'on a jeté les fragments de
+quelques tasses brisées. Françoise aperçoit une soucoupe presque entière
+et à ornements coloriés dont elle s'empare; ce sera pour elle un
+souvenir de la visite qu'elle vient de faire; elle aura désormais, dans
+son ménage, un échantillon de cette porcelaine de Sèvres, _qui ne se
+fabrique que pour les rois!_ Je ne veux pas la détromper en lui disant
+que les produits de la manufacture se vendent à tout le monde, que sa
+soucoupe avant d'être écornée, ressemblait à celles des boutiques à
+douze sous! Pourquoi détruire les illusions de cette humble existence?
+Faut-il donc briser sur la haie toutes les fleurs qui embaument nos
+chemins? Le plus souvent les choses ne sont rien en elles-mêmes; l'idée
+que nous y attachons leur donne seule du prix. Rectifier les innocentes
+erreurs pour ramener à une réalité inutile, c'est imiter le savant qui
+ne veut voir dans une plante que les éléments chimiques dont elle se
+compose.
+
+En quittant la manufacture, les deux soeurs, qui se sont emparées de moi
+avec la liberté des bons coeurs, m'invitent à partager la collation
+qu'elles ont apportée. Je m'excuse d'abord; mais leur insistance a tant
+de bonhomie que je crains de les affliger, et je cède avec quelque
+embarras.
+
+Il faut seulement chercher un lieu favorable. Je leur fais gravir le
+coteau, et nous trouvons une pelouse émaillée de marguerites
+qu'ombragent deux noyers.
+
+Madeleine ne se possède point de joie. Toute sa vie elle a rêvé un dîner
+sur l'herbe! En aidant sa soeur à retirer du panier les provisions, elle
+me raconte toutes les parties de campagnes projetées et remises.
+Françoise, au contraire, a été élevée à Montmorency; avant de rester
+orpheline, elle est plusieurs fois retournée chez sa nourrice. Ce qui a,
+pour sa soeur, l'attrait de la nouveauté, a pour elle le charme du
+souvenir. Elle raconte les vendanges auxquelles ses parents l'ont
+conduite; les promenades sur l'âne de la mère Luret, qu'on ne pouvait
+faire aller à droite qu'en le poussant à gauche; la cueillette des
+cerises et les navigations sur le lac, dans la barque du traiteur.
+
+Ces souvenirs ont toute la grâce, toute la fraîcheur de l'enfance.
+Françoise se rappelle moins ce qu'elle a vu que ce qu'elle a senti.
+Pendant qu'elle raconte, le couvert a été mis; nous nous asseyons au
+pied d'un arbre. Devant nous serpente la vallée de Sèvres, dont les
+maisons étagées s'appuient aux jardins et aux carrières du coteau; de
+l'autre côté s'étend le parc de Saint-Cloud, avec ses magnifiques
+ombrages entrecoupés de prairies; au-dessus s'ouvre le ciel comme un
+océan immense dans lequel naviguent les nuées! Je regarde cette belle
+nature, et j'écoute ces bonnes vieilles filles; j'admire et je
+m'intéresse; le temps passe doucement sans que je m'en aperçoive.
+
+Enfin le soleil baisse; il faut songer au retour. Pendant que Madeleine
+et Françoise enlèvent le couvert, je descends à la manufacture pour
+savoir l'heure.
+
+La fête est encore plus animée; l'orchestre fait retentir ses éclats de
+trombone sous les acacias, je m'oublie quelques instants à regarder;
+mais j'ai promis aux deux soeurs de les reconduire à la station de
+Bellevue: le convoi ne peut tarder; je me hâte de remonter le sentier
+qui mène aux noyers.
+
+Près d'arriver, j'entends des voix de l'autre côté de la haie; Madeleine
+et Françoise parlent à une pauvre fille dont les vêtements sont brûlés,
+les mains noires et le visage enveloppé de linges sanglants. Je
+comprends que c'est une des jeunes ouvrières employées à la fabrique de
+poudre fulminante établie plus haut, sur les bruyères. Une explosion a
+eu lieu quelques jours auparavant; la mère et la soeur aînée de la jeune
+fille ont péri; elle-même a échappé par miracle et se trouve aujourd'hui
+sans ressource. Elle raconte tout cela avec l'espèce de langueur
+résignée de ceux qui ont toujours souffert. Les deux soeurs sont émues;
+je les vois se consulter tout bas, puis Françoise tirer d'une petite
+bourse de filoselle trente sous qui leur restent, et les donner à la
+pauvre fille.
+
+Je presse le pas pour faire le tour de la haie; mais, près d'en
+atteindre le bout, je rencontre les vieilles soeurs qui me crient
+qu'elles ne prennent plus le chemin de fer, qu'elles s'en retournent à
+pied!
+
+Je comprends alors que l'argent destiné au voyage vient d'être donné à
+la mendiante!
+
+Le bien a, comme le mal, sa contagion: je cours à la jeune fille
+blessée; je lui remets le prix de ma place, et je retourne vers
+Françoise et Madeleine, en leur déclarant que nous ferons route
+ensemble.
+
+ * * * * *
+
+Je viens de les reconduire jusque chez elles; je les ai laissées
+enivrées de leur journée, dont le souvenir les rendra longtemps
+heureuses!
+
+Ce matin, je plaignais ces destinées obscures et sans plaisirs;
+maintenant je comprends que Dieu a mis des compensations à toutes les
+épreuves. La rareté des distractions donne à la moindre joie une saveur
+inconnue. La jouissance est seulement dans ce qu'on sent, et les hommes
+blasés ne sentent plus; la satiété a ôté à leur âme l'appétit, tandis
+que la privation conserve ce premier des dons humains, _la facilité du
+bonheur_!
+
+Ah! voilà ce que je voudrais persuader à tous; aux riches pour qu'ils
+n'abusent point, aux pauvres pour qu'ils aient patience.
+
+Si la joie est le plus rare des biens, c'est que l'acceptation est la
+plus rare des vertus.
+
+Madeleine et Françoise! pauvres vieilles filles déshéritées de tout,
+sauf de courage, de résignation et de bon coeur, priez pour les
+désespérés qui s'abandonnent eux-mêmes, pour les malheureux qui haïssent
+et envient, pour les insensibles qui jouissent et n'ont point de pitié!
+
+
+
+
+CHAPITRE VI.
+
+L'ONCLE MAURICE.
+
+
+_7 juin.--Quatre heures du matin._ Je ne m'étonne pas d'entendre,
+lorsque je me réveille, les oiseaux chanter si joyeusement autour de ma
+fenêtre; il faut habiter comme eux et moi le dernier étage pour savoir
+jusqu'à quel point le matin est gai sous les toits! C'est là que le
+soleil envoie ses premiers rayons, que la brise arrive avec la senteur
+des jardins et des bois, là qu'un papillon égaré s'aventure parfois à
+travers les fleurs de la mansarde, et que les refrains de l'ouvrière
+diligente saluent le lever du jour. Les étages inférieurs sont encore
+plongés dans le sommeil, le silence et l'ombre, qu'ici règnent déjà le
+travail, la lumière et les chants!
+
+Quelle vie autour de moi! voilà l'hirondelle qui revient de la
+provision, le bec plein d'insectes pour ses petits; les moineaux
+secouent leurs ailes humides de rosée en se poursuivant dans les rayons
+de soleil; mes voisines entrouvrent leurs fenêtres, et leurs frais
+visages saluent l'aurore! Heure charmante de réveil où tout se reprend à
+la sensation et au mouvement, où la première lueur frappe la création
+pour la faire revivre comme la baguette magique frappait le palais de la
+Belle au bois dormant. Il y a un moment de repos pour toutes les
+angoisses; les souffrances du malade s'apaisent, et un souffle d'espoir
+se glisse dons les coeurs abattus. Mais ce n'est, hélas! qu'un court
+répit! tout reprendra bientôt sa marche! la grande machine humaine va se
+remettre en mouvement avec ses longs efforts, ses sourds gémissements,
+ses froissements et ses ruines!
+
+Le calme de cette première heure me rappelle celui des premières années.
+Alors aussi le soleil brille gaiement, la brise parfume, toutes les
+illusions, ces oiseaux du matin de la vie, gazouillent autour de nous!
+Pourquoi s'envolent-elles plus tard? D'où vient cette tristesse et cette
+solitude qui nous envahissent insensiblement? La marche semble la même
+pour l'individu et pour les sociétés: on part d'un bonheur facile,
+d'enchantements naïfs, pour arriver aux désillusions et aux amertumes!
+La route commencée parmi les aubépines et les primevères aboutit
+rapidement aux déserts ou aux précipices! Pourquoi tant de confiance
+d'abord, puis tant de doute? La science de la vie n'est-elle donc
+destinée qu'à rendre impropre au bonheur? Faut-il se condamner à
+l'ignorance pour conserver l'espoir? Le monde et l'individu ne
+doivent-ils enfin trouver de repos que dans une éternelle enfance?
+
+Combien de fois déjà je me suis adressé ces questions! La solitude a cet
+avantage, ou ce danger, de faire creuser toujours plus avant les mêmes
+idées. Sans autre interlocuteur que soi-même, on donne toujours à la
+conversation les mêmes tendances; on ne se laisse détourner, ni par les
+préoccupations d'un autre esprit, ni par les caprices d'une sensation
+différente; on revient sans cesse, par une pente involontaire, frapper
+aux mêmes portes!...
+
+J'ai interrompu mes réflexions pour ranger ma mansarde. Je hais l'aspect
+du désordre, parce qu'il constate ou le mépris pour les détails, ou
+l'inaptitude à la vie intérieure. Classer les objets au milieu desquels
+nous devons vivre, c'est établir entre eux et nous des liens
+d'appropriation et de convenance; c'est préparer les habitudes sans
+lesquelles l'homme tend à l'état sauvage. Qu'est-ce, en effet, que
+l'organisation sociale, sinon une série d'habitudes convenues d'après
+des penchants naturels!
+
+Je me défie de l'esprit et de la moralité des gens à qui le désordre ne
+coûte aucun souci, qui vivent à l'aise dans les écuries d'Augias. Notre
+entourage reflète toujours plus ou moins notre nature intérieure. L'âme
+ressemble à ces lampes voilées qui, malgré tout, jettent au dehors une
+lueur adoucie. Si les goûts ne trahissaient point le caractère, ce ne
+seraient plus des goûts, mais des instincts.
+
+En rangeant tout dans ma mansarde, mes yeux se sont arrêtés sur
+l'almanach de cabinet suspendu à ma cheminée. Je voulais m'assurer de la
+date, j'ai lu ces mots écrits en grosses lettres: _Fête-Dieu!_
+
+C'est aujourd'hui! Rien ne le rappelle dans notre grande cité où la
+religion n'a plus de solennités publiques; mais c'est bien l'époque si
+heureusement choisie par la primitive Église, «La fête du Créateur, dit
+Chateaubriand, arrive au moment où la terre et le ciel déclarent sa
+puissance, où les bois et les champs fourmillent de générations
+nouvelles; tout est uni par les plus doux liens; il n'y a pas une seule
+plante veuve dans les campagnes.»
+
+Que de souvenirs ces mots viennent d'éveiller en moi! Je laisse là ce
+qui m'occupait; je viens m'accouder à la fenêtre, et, la tête appuyée
+sur mes deux mains, je retourne, en idée, vers la petite ville où s'est
+écoulée ma première enfance.
+
+La _Fête-Dieu_ était alors un des grands événements de ma vie! Pour
+mériter d'y prendre part, il fallait longtemps d'avance se montrer
+laborieux et soumis. Je me rappelle encore avec quels ravissements
+d'espérance je me levais ce jour-là! Une sainte allégresse était dans
+l'air. Les voisins, éveillés plutôt que de coutume, tendaient, le long
+de la rue, des draps parsemés de bouquets ou des tapisseries à
+personnages. J'allais de l'une à l'autre, admirant, tour à tour, les
+scènes de sainteté du moyen âge, les compositions mythologiques de la
+renaissance, les batailles antiques arrangées à la Louis XIV, et les
+bergeries de madame de Pompadour. Tout ce monde de fantômes semblait
+sortir de la poussière du passé pour venir assister, immobile et
+silencieux, à la sainte cérémonie. Je regardais, avec des alternatives
+d'effroi et d'émerveillement, ces terribles guerriers aux cimeterres
+toujours levés, ces belles chasseresses lançant une flèche qui ne
+partait jamais, et ces gardeurs de moutons en culottes de satin,
+toujours occupés à jouer de la flûte aux pieds de bergères éternellement
+souriantes. Parfois, lorsque le vent courait derrière ces tableaux
+mobiles, il me semblait que les personnages s'agitaient, et je
+m'attendais à les voir se détacher de la muraille pour prendre leur rang
+dans le cortége! Mais ces impressions étaient vagues et fugitives. Ce
+qui dominait tout le reste était une joie expansive et cependant
+tempérée. Au milieu de ces draperies flottantes, de ces fleurs
+effeuillées, de ces appels de jeunes filles, de cette gaieté qui
+s'exhalait de tout comme un parfum, on se sentait emporté malgré soi.
+Les bruits de la fête retentissaient dans le coeur en mille échos
+mélodieux. On était plus indulgent, plus dévoué, plus aimant! Dieu ne se
+manifestait point seulement au dehors, mais en nous-mêmes.
+
+Et que d'autels improvisés! que de berceaux de fleurs! que d'arcs de
+triomphe en feuillage! quelle émulation entre les divers quartiers pour
+la construction de ces _reposoirs_ où la procession devait faire halte!
+C'était à qui fournirait ce qu'il avait de plus rare, de plus beau.
+
+J'y ai trouvé l'occasion de mon premier sacrifice!
+
+Les guirlandes étaient à leurs places, les cierges allumés, le
+tabernacle orné de roses; mais il en manquait une qui pût lui servir de
+couronne! Tous les parterres du voisinage avaient été moissonnés. Seul,
+je possédais la fleur digne d'une telle place. Elle ornait le rosier
+donné par ma mère à mon jour de naissance. Je l'avais attendue depuis
+plusieurs mois, et nul autre bouton ne devait s'épanouir sur l'arbuste.
+Elle était là, à demi-entr'ouverte, dans son nid de mousse, objet d'une
+longue espérance et d'un naïf orgueil! J'hésitai quelques instants! nul
+ne me l'avait demandée; je pouvais facilement éviter sa perte! Aucun
+reproche ne devait m'atteindre; mais il s'en élevait un sourdement en
+moi-même. Quand tous les autres s'étaient dépouillés, devais-je seul
+garder mon trésor? Fallait-il donc marchander à Dieu un des présents que
+je tenais de lui, comme tout le reste? A cette dernière pensée, je
+détachai la fleur de sa tige et j'allai la placer au sommet du
+tabernacle.
+
+Ah! pourquoi ce sacrifice, qui fut pour moi si difficile et si doux,
+m'a-t-il laissé un souvenir qui me fait sourire aujourd'hui? Est-il bien
+sûr que le prix de ce que l'on donne soit dans le don lui-même, plutôt
+que dans l'intention? Si le verre d'eau de l'Evangile doit être compté
+au pauvre, pourquoi la fleur ne serait-elle point comptée à l'enfant? Ne
+dédaignons point les humbles générosités du premier âge; ce sont elles
+qui accoutument l'âme à l'abnégation et à la sympathie. Cette rose
+mousseuse, je l'ai gardée longtemps comme un saint talisman; j'aurais dû
+la garder toujours comme le souvenir de la première victoire remportée
+sur moi-même.
+
+Depuis bien des années, je n'ai point revu les solennités de la
+_Fête-Dieu_; mais y retrouverais-je mes heureuses sensations
+d'autrefois? Je me rappelle encore, quand la procession avait passé, ces
+promenades à travers les carrefours jonchés de fleurs et ombragés de
+rameaux verts! Enivré par les derniers parfums d'encens qui se mêlaient
+aux senteurs des seringats, des jasmins et des roses, je marchais, sans
+toucher la terre; je souriais à tout; le monde entier était à mes yeux
+le Paradis, et il me semblait que Dieu flottait dans l'air!
+
+Du reste, cette sensation n'était point l'exaltation d'un moment; plus
+intense à certains jours, elle persistait néanmoins dans l'ordinaire de
+la vie. Bien des années se sont écoulées ainsi au milieu d'un
+épanouissement de coeur et d'une confiance qui empêchait la douleur,
+sinon de venir, du moins de rester. _Certain de ne pas être seul_, je
+reprenais bientôt courage, comme l'enfant qui se rassure parce qu'il
+entend, à côté, la voix de sa mère. Pourquoi ai-je perdu cette assurance
+des premières années? Ne sentirais-je plus aussi profondément que _Dieu
+est là_?
+
+Etrange enchaînement de nos idées! Une date vient de me rappeler mon
+enfance, et voilà que tous mes souvenirs fleurissent autour de moi! D'où
+vient donc la plénitude de bonheur de ces commencements? A bien
+regarder, rien n'est sensiblement changé dans ma condition. Je possède,
+comme alors, la santé et le pain de chaque jour; j'ai seulement de plus
+la responsabilité! Enfant, je recevais la vie telle qu'elle m'était
+faite, un autre avait le souci de prévoir. En paix avec moi-même, pourvu
+que j'eusse accompli les devoirs présents, j'abandonnais l'avenir à la
+prudence de mon père! Ma destinée était un vaisseau dont je n'avais
+point la direction, et sur lequel je me laissais emporter comme un
+simple passager. Là était tout le secret de ma joyeuse sécurité! Depuis,
+la sagesse humaine me l'a enlevée. Chargé seul de mon sort, j'ai voulu
+en devenir le maître au moyen d'une lointaine prévoyance; j'ai tourmenté
+le présent par mes préoccupations d'avenir; j'ai mis mon jugement à la
+place de la providence, et l'heureux enfant s'est transformé en homme
+soucieux!
+
+Triste progrès et peut-être grande leçon! Qui sait si plus d'abandon
+envers celui qui régit le monde ne m'eût point épargné toutes ces
+angoisses? Peut-être le bonheur n'est-il possible ici-bas qu'à la
+condition de vivre, comme l'enfant, livré aux devoirs de chaque journée
+et confiant, pour le reste, en la bonté de notre Père divin.
+
+Ceci me rappelle l'oncle Maurice! Toutes les fois que j'ai besoin de me
+raffermir dans le bien, je retourne vers lui ma pensée; je le revois
+avec sa douce expression demi-souriante, demi-attendrie; j'entends sa
+voix toujours égale et caressante comme un souffle d'été! Son souvenir
+garde ma vie et l'éclaire. Lui aussi a été ici-bas un saint et un
+martyr. D'autres ont montré les chemins du ciel; lui, il a fait voir les
+sentiers de la terre!
+
+Mais, sauf les anges chargés de tenir compte des dévouements inconnus et
+des vertus cachées, qui a jamais entendu parler de mon oncle Maurice?
+Seul, peut-être, j'ai retenu son nom, et je me rappelle encore son
+histoire!
+
+Eh bien, je veux l'écrire, non pour les autres, mais pour moi-même! On
+dit qu'à la vue de l'Apollon le corps se redresse et prend une plus
+digne attitude; au souvenir d'une belle vie, l'âme doit se sentir, de
+même, relevée et ennoblie!
+
+Un rayon de soleil levant éclaire la petite table sur laquelle j'écris;
+la brise m'apporte l'odeur des résédas, et les hirondelles tournoient
+avec des cris joyeux au-dessus de ma fenêtre!... L'image de mon oncle
+Maurice sera ici à sa place parmi les chants, la lumière et les
+parfums...
+
+_Sept heures._ Il en est des destinées comme des aurores: les unes se
+lèvent rayonnantes de mille lueurs, les autres noyées dans de sombres
+nuages. Celle de l'oncle Maurice fut de ces dernières. Il vint au monde
+si chétif qu'on le crut condamné à mourir; mais, malgré ces prévisions,
+que l'on pouvait appeler des espérances, il continua à vivre souffrant
+et contrefait.
+
+Son enfance, dépourvue de toutes les grâces, le fut également de toutes
+les joies. Opprimé à cause de sa faiblesse, raillé pour sa laideur, le
+petit bossu ouvrit en vain ses bras au monde, le monde passa en le
+montrant au doigt.
+
+Cependant sa mère lui restait, et ce fut à elle que l'enfant reporta les
+élans d'un coeur repoussé. Heureux dans ce refuge, il atteignit l'âge où
+l'homme prend place dans la vie, et dut se contenter de celle qu'avaient
+dédaigné les autres. Son instruction eût pu lui ouvrir toutes les
+carrières; il devint buraliste d'une des petites maisons d'octroi qui
+gardaient l'entrée de sa ville natale!
+
+Renfermé dans cette habitation de quelques pieds, il n'avait d'autre
+distraction, entre ses écritures et ses calculs, que la lecture et les
+visites de sa mère. Aux beaux jours d'été, elle venait travailler à la
+porte de la cabane, sous l'ombre des vignes vierges plantées par
+Maurice. Alors même qu'elle gardait le silence, sa présence était une
+distraction pour le bossu, il entendait le cliquetis de ses longues
+aiguilles à tricoter, il apercevait ce profil doux et triste qui
+rappelait tant d'épreuves courageusement supportées; il pouvait, de loin
+en loin, appuyer une main caressante sur ces épaules courbées et
+échanger un sourire!
+
+Cette consolation devait bientôt lui être enlevée. La vieille mère tomba
+malade, et il fallut, au bout de quelques jours, renoncer à tout espoir.
+Maurice, éperdu à l'idée d'une séparation qui le laissait désormais seul
+sur la terre, s'abandonna à une douleur sans mesure. A genoux, près du
+lit de la mourante, il l'appelait des noms les plus tendres, il la
+serrait entre ses bras comme s'il eût voulu la retenir dans la vie. La
+mère s'efforçait de lui rendre ses caresses, de répondre; mais ses mains
+étaient glacées, sa voix déjà éteinte. Elle ne put qu'approcher ses
+lèvres du front de son fils, pousser un soupir et fermer les yeux pour
+jamais!
+
+On voulut emmener Maurice, mais il résista, en se penchant sur cette
+forme désormais immobile.
+
+--Morte! s'écria-t-il; morte, celle qui ne m'avait jamais quitté, celle
+qui m'aimait seule au monde! morte, vous, ma mère! que me reste-t-il
+alors ici-bas?
+
+Une voit étouffée répondit:
+
+--Dieu!
+
+Maurice se redressa épouvanté! Était-ce un dernier soupir de la morte ou
+sa propre conscience qui avait répondu? Il ne cherchât point à le
+savoir; mais il avait compris la réponse, et l'accepta.
+
+Ce fut alors que je commençai à le connaître. J'allais souvent le voir à
+la petite maison d'octroi; il se prêtait à mes jeux d'enfant, me
+racontait ses plus belles histoires, et me laissait cueillir des fleurs.
+Déshérité de toutes les grâces qui attirent, il se montrait indulgent
+pour ceux qui venaient à lui. Sans s'offrir jamais, il était toujours
+prêt à accueillir. Abandon, dédain, il subissait tout avec une patiente
+douceur, et sur cette croix de la vie où l'insultaient ses bourreaux, il
+répétait, comme le Christ: «Pardonnez-leur, mon père; ils ne savent ce
+qu'ils font.»
+
+Aucun autre employé ne montrait autant de probité, de zèle et
+d'intelligence; mais ceux qui auraient pu faire valoir ses services se
+sentaient repoussés par sa difformité. Privé de protecteurs, il vit
+toujours ses droits méconnus. On lui préférait ceux qui avaient su
+plaire, et, en lui laissant l'humble emploi qui le faisait vivre, on
+semblait lui faire grâce. L'oncle Maurice supporta l'injustice comme il
+avait supporté le dédain; méconnu par les hommes, il levait les yeux
+plus haut et se confiait au jugement de Celui qu'on ne peut tromper.
+
+Il habitait dans le faubourg une vieille maison où logeaient des
+ouvriers aussi pauvres que lui, mais moins abandonnés. Une seule de ses
+voisines vivait sans famille, dans une petite mansarde où pénétraient la
+pluie et le vent. C'était une jeune fille pâle, silencieuse, sans
+beauté, et que recommandait seulement sa misère résignée. On ne la
+voyait jamais adresser la parole à une autre femme; aucun chant
+n'égayait sa mansarde. Enveloppée dans un morne abattement comme dans
+une sorte de linceul, elle travaillait sans ardeur et sans distraction.
+Sa langueur avait touché Maurice; il essaya de lui parler; elle répondit
+avec douceur, mais brièvement. Il était aisé de voir que son silence et
+sa solitude lui étaient plus chers que la bienveillance du petit bossu;
+il se le tint pour dit et redevint muet.
+
+Mais l'aiguille de Toinette la nourrissait à grand'peine; bientôt le
+travail s'arrêta! Maurice apprit que la jeune fille manquait de tout et
+que les fournisseurs refusaient de lui faire crédit. Il courut aussitôt
+chez ces derniers et s'engagea à leur payer secrètement ce qu'ils
+donneraient à Toinette.
+
+Les choses allèrent ainsi pendant plusieurs mois. Le chômage continuait
+pour la jeune couturière qui finit par s'effrayer des obligations
+qu'elle contractait envers les marchands. Elle voulut s'en expliquer
+avec eux, et, dans cette explication, tout se découvrit.
+
+Son premier mouvement fut de courir chez l'oncle Maurice pour le
+remercier à genoux. Sa froideur habituelle avait fait place à un
+inexprimable attendrissement; il semblait que la reconnaissance eût
+fondu toutes les glaces de ce coeur engourdi.
+
+Délivré dès lors de l'embarras du secret, le petit bossu put donner plus
+d'efficacité à ses bienfaits. Toinette devint pour lui une soeur aux
+besoins de laquelle il eut droit de veiller. Depuis la mort de sa mère,
+c'était la première fois qu'il pouvait mêler quelqu'un à sa vie. La
+jeune fille recevait ses soins avec une sensibilité réservée. Tous les
+efforts de Maurice ne pouvaient dissiper son fond de tristesse: elle
+paraissait touchée de sa bonté; elle le lui exprimait parfois avec
+effusion; mais là s'arrêtaient ses confidences. Penché sur ce coeur
+fermé, le petit bossu ne pouvait y lire. A la vérité, il s'y appliquait
+peu: tout entier au bonheur de n'être plus seul, il acceptait Toinette
+telle que ses longues épreuves l'avaient faite; il l'aimait ainsi et ne
+souhaitait autre chose que de conserver sa compagnie.
+
+Insensiblement cette idée s'empara de son esprit jusqu'à y effacer tout
+le reste. La jeune fille était sans famille ainsi que lui; l'habitude
+avait adouci à ses yeux la laideur du bossu; elle semblait le voir avec
+une affection compatissante! Que pouvait-il attendre de plus?
+Jusqu'alors l'espoir de se faire accepter d'une compagne avait été
+repoussé par Maurice comme un rêve; mais le hasard semblait avoir
+travaillé à en faire une réalité. Après bien des hésitations, il
+s'enhardit et se décida à lui parler.
+
+C'était un soir: le petit bossu très-ému se dirigea vers la mansarde de
+l'ouvrière. Au moment d'entrer, il lui sembla entendre une voix
+étrangère qui prononçait le nom de la jeune fille. Il poussa vivement la
+porte entrouverte et aperçut Toinette qui pleurait appuyée sur l'épaule
+d'un jeune homme portant le costume de matelot.
+
+A la vue de mon oncle, elle se dégagea vivement, courut à lui et
+s'écria:
+
+--Ah! venez, venez, c'est lui que je croyais mort, c'est Julien, c'est
+mon fiancé!
+
+Maurice recula en chancelant. Il venait de tout comprendre d'un seul
+mot!
+
+Il lui sembla que la terre fléchissait et que son coeur allait se
+briser; mais la même voix qu'il avait entendu près du lit de mort de sa
+mère retentit de nouveau à son oreille, et il se redressa ranimé. Dieu
+lui restait toujours.
+
+Lui-même accompagna les nouveaux mariés sur la route lorsqu'ils
+partirent, et, après leur avoir souhaité tout le bonheur qui lui était
+refusé, il revint résigné à la vieille maison du faubourg.
+
+Ce fut là qu'il acheva sa vie, abandonné des hommes, mais non comme il
+le disait, du _Père qui est aux cieux_. Partout il sentait sa présence;
+elle lui tenait lieu du reste. Lorsqu'il mourut, ce fut en souriant, et
+comme un exilé qui s'embarque pour sa patrie. Celui qui l'avait consolé
+de l'indigence et des infirmités, de l'injustice et de l'isolement,
+avait su lui faire un bienfait de la mort!
+
+_Huit heures._--Tout ce que je viens d'écrire m'a troublé! Jusqu'à
+présent, j'ai cherché des enseignements pour la vie dans la vie!
+Serait-il donc vrai que les principes humains ne pussent toujours
+suffire? qu'au-dessus de la bonté, de la prudence, de la modération, de
+l'humilité, du dévoûment lui-même, il y eût une grande idée qui pût
+seule faire face aux grandes infortunes, et que si l'homme a besoin de
+sa vertu pour les autres, il a besoin du sentiment religieux pour
+lui-même?
+
+Quand, selon l'expression de l'Écriture, _le vin de la jeunesse enivre_,
+on espère se suffire; fort, heureux et aimé, on croit, comme Ajax,
+pouvoir échapper à toutes les tempêtes _malgré les dieux_; mais, plus
+tard, les épaules se courbent, le bonheur s'effeuille, les affections
+s'éteignent, et alors, effrayé du vide et de l'obscurité, on étend les
+bras, comme l'enfant surpris par les ténèbres, et on appelle au secours
+_Celui qui est partout_.
+
+Je demandais ce matin pourquoi tout devient confus pour la société et
+pour les individus. La raison humaine allume en vain, d'heure en heure,
+quelque nouveau flambeau sur les bornes du chemin, la nuit devient
+toujours plus sombre! N'est-ce point parce qu'on laisse s'éloigner, de
+plus en plus, le soleil des âmes, Dieu?
+
+Mais qu'importent au monde ces rêveries d'un solitaire? Pour la plupart
+des hommes, les tumultes du dehors étouffent les tumultes du dedans, la
+vie ne leur laisse point le loisir de s'interroger. Ont-ils le temps de
+savoir ce qu'ils sont et ce qu'ils devraient être, eux que préoccupe le
+prochain bail ou le dernier cours de la rente? Le ciel est trop haut, et
+les sages ne regardent que la terre.
+
+Mais moi, pauvre sauvage de la civilisation, qui ne cherche ni pouvoir,
+ni richesse, et qui ai abrité ma vie à l'idéal, je puis retourner
+impunément à ces souvenirs de l'enfance, et si Dieu n'a plus de fête
+dans notre grande cité, je tâcherai de lui en conserver une dans mon
+coeur.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII.
+
+CE QUE COUTE LA PUISSANCE ET CE QUE RAPPORTE LA CÉLÉBRITÉ.
+
+
+_Dimanche 1er juillet._--C'est hier qu'a fini le mois consacré par les
+Romains à Junon (_junius_, juin). Nous entrons aujourd'hui en juillet.
+
+Dans l'ancienne Rome, ce dernier mois s'appelait _quintilis_
+(cinquième), parce que l'année, divisée seulement en dix parties,
+commençait en mars: Lorsque Numa Pompilius la partagea en douze mois, ce
+nom de _quintilis_ fut conservé, ainsi que les noms suivants:
+_sextilis_, _september_, _october_, _november_, _december_, bien que ces
+désignations ne correspondissent plus aux nouveaux rangs occupés par les
+mois. Enfin, plus tard, le mois de _quintilis_, où était né Jules César,
+fut appelé _julius_, dont nous avons fait _juillet_.
+
+Ainsi, ce nom inséré au calendrier y éternise le souvenir d'un grand
+homme: c'est comme une épitaphe éternelle gravée par l'admiration des
+peuples sur la route du temps.
+
+Combien d'autres inscriptions pareilles! mers, continents, montagnes,
+étoiles et monuments, tout a successivement servi au même usage! Nous
+avons fait du monde entier ce livre d'or de Venise où s'inscrivaient les
+noms illustres et les grandes actions. Il semble que le genre humain
+sente le besoin de se glorifier lui-même dans ses élus, qu'il se relève
+à ses propres yeux en choisissant dans sa race des demi-dieux. La
+famille mortelle aime à conserver le souvenir des parvenus de la gloire,
+comme on garde celui d'un ancêtre fameux ou d'un bienfaiteur.
+
+C'est qu'en effet les dons naturels accordés à un seul ne sont point un
+avantage individuel, mais un présent fait à la terre; tout le monde en
+hérite, car tout le monde souffre ou profite de ce qu'il a accompli. Le
+génie est un phare destiné à éclairer au loin; l'homme qui le _porte_
+n'est que le rocher sur lequel ce phare a été élevé.
+
+J'aime à m'arrêter à ces idées; elles m'expliquent l'admiration pour la
+gloire. Quand elle a été bienfaisante, c'est de la reconnaissance, quand
+elle n'a été qu'extraordinaire, c'est un orgueil de race: hommes, nous
+aimons à immortaliser les délégués les plus éclatants de l'humanité.
+
+Qui sait si, en acceptant des puissants, nous n'avons pas obéi à la même
+inspiration? A part les nécessités de la hiérarchie ou les conséquences
+de la conquête, les foules se plaisent à entourer leurs chefs de
+priviléges; soit qu'elles mettent leur vanité à agrandir ainsi une de
+leurs oeuvres, soit qu'elles s'efforcent de cacher l'humiliation de la
+dépendance en exagérant l'importance de ceux qui les dominent! On veut
+se faire honneur de son maître: on l'élève sur ses épaules comme sur un
+piédestal; on l'entoure de rayons afin d'en recevoir quelques reflets.
+C'est toujours la fable du chien qui accepte la chaîne et le collier,
+pourvu qu'ils soient d'or.
+
+Cette vanité de la servitude n'est ni moins naturelle ni moins commune
+que celle de la domination. Quiconque se sent incapable de commander
+veut au moins obéir à un chef puissant. On a vu des serfs se regarder
+comme déshonorés, parce qu'ils devenaient la propriété d'un simple
+comte, après avoir été celle d'un prince, et Saint-Simon parle d'un
+valet de chambre qui ne voulait servir que des marquis.
+
+_Le 7, huit heures du soir._--Je suivais tout à l'heure le boulevard;
+c'était jour d'Opéra, et la foule des équipages se pressait dans la rue
+Lepelletier. Les promeneurs arrêtés sur le trottoir en reconnaissaient
+quelques-uns au passage, et prononçaient certains noms: c'était ceux
+d'hommes célèbres ou puissants qui se rendaient au succès du jour!
+
+Près de moi s'est trouvé un spectateur aux joues creuses et aux yeux
+ardents, dont l'habit noir montrait la corde. Il suivait d'un regard
+d'envie ces privilégiés de l'autorité ou de la gloire, et je lisais sur
+ses lèvres, que crispait un sourire amer, tout ce qui se passait dans
+son âme.
+
+--Les voilà, les heureux! pensait-il; à eux tous les plaisirs de
+l'opulence et toutes les jouissances de l'orgueil. La foule sait leurs
+noms? ce qu'ils veulent s'accomplit; ils sont les souverains du monde
+par l'esprit ou par la puissance! pendant que moi, pauvre et ignoré, je
+traverse péniblement les lieux bas, ceux-ci placent sur les sommets
+dorés par le plein soleil de la prospérité.
+
+Je suis revenu pensif. Est-il vrai qu'il y ait ces inégalités, je ne dis
+pas dans les fortunes, mais dans le bonheur des hommes? Le génie et le
+commandement ont-ils véritablement reçu la vie comme une couronne,
+tandis que le plus grand nombre la recevait comme un joug? La
+dissemblance des conditions n'est-elle qu'un emploi divers des natures
+et des facultés, ou une inégalité réelle entre les lots humains?
+Question sérieuse, puisqu'il s'agit de constater l'impartialité de Dieu!
+
+_Le 8, midi._--Je suis allé, ce matin rendre visite à un compatriote,
+premier huissier d'un de nos ministres. Je lui apportais des lettres de
+sa famille, remises par un voyageur arrivant de Bretagne. Il a voulu me
+retenir.
+
+--Le ministre, m'a-t-il dit, n'a point aujourd'hui d'audience; il
+consacre cette journée au repos et à la famille. Ses jeunes soeurs sont
+arrivées; il les conduit ce matin à Saint-Cloud, et ce soir il a invité
+ses amis à un bal non officiel. Je vais être tout à l'heure congédié
+pour le reste du jour; nous pourrons dîner ensemble; attendez-moi en
+lisant les nouvelles.
+
+Je me suis assis près d'une table couverte de journaux que j'ai
+successivement parcourus. La plupart renfermaient de poignantes
+critiques des derniers actes politiques du ministère; quelques-uns y
+joignaient des soupçons flétrissants pour le ministre lui-même.
+
+Comme j'achevais, un secrétaire est venu les demander pour ce dernier!
+
+Il va donc lire ces accusations, subir silencieusement les injures de
+toutes ces voix qui le dénoncent à l'indignation ou à la risée! Comme le
+triomphateur romain, il faut qu'il supporte l'insulteur qui suit son
+char en racontant à la foule ses ridicules, ses ignorances ou ses vices!
+
+Mais parmi les traits lancés de toutes parts, ne s'en trouvera-t-il
+aucun d'empoisonné? Aucun n'atteindra-t-il un de ces points du coeur où
+les blessures ne guérissent plus? Que deviendra une vie livrée à toutes
+les attaques de la haine envieuse ou de la conviction passionnée? Les
+chrétiens n'abandonnaient que les lambeaux de leur chair aux animaux de
+l'arène; l'homme puissant livre aux morsures de la plume son repos, ses
+affections, son honneur!
+
+Pendant que je rêvais à ces dangers de la grandeur, l'huissier est
+rentré vivement:--De graves nouvelles ont été reçues, le ministre vient
+d'être mandé au conseil; il ne pourra conduire ses soeurs à Saint-Cloud.
+
+J'ai vu, à travers les vitres, les jeunes filles, qui attendaient sur le
+perron, remonter tristement, tandis que leur frère se rendait au
+conseil. La voiture qui devait partir, emportant tant de joies de
+famille vient de disparaître, n'emportant que les soucis de l'homme
+d'Etat.
+
+L'huissier est revenu mécontent et désappointé.
+
+Le plus ou moins de liberté dont il peut jouir est pour lui le baromètre
+de l'horizon politique. S'il a congé, tout va bien; s'il est retenu, la
+patrie est en péril. Son opinion sur les affaires publiques n'est que le
+calcul de ses intérêts! Mon compatriote est presque un homme d'Etat.
+
+Je l'ai fait causer, et il m'a confié plusieurs particularités
+singulières!
+
+Le nouveau ministre a d'anciens amis dont il combat les idées, tout en
+continuant à aimer leurs sentiments. Séparé d'eux par les drapeaux, il
+leur est toujours resté uni par les souvenirs; mais les exigences de
+parti lui défendent de les voir. La continuation de leurs rapports
+éveillerait les soupçons; on y devinerait quelque transaction honteuse:
+ses amis seraient des traîtres qui songent à se vendre; lui, un
+corrupteur qui veut les acheter; aussi a-t-il fallu renoncer à des
+attachements de vingt années, rompre des habitudes de coeur qui étaient
+devenues des besoins!
+
+Parfois pourtant le ministre cède encore à d'anciennes faiblesses; il
+reçoit ou visite ses amis à la dérobée; il se renferme avec eux pour
+parler du temps où ils avaient le droit de s'aimer publiquement. A force
+de précautions, ils ont réussi à cacher jusqu'ici ce complot de l'amitié
+contre la politique; mais tôt ou tard les journaux seront avertis et le
+dénonceront à la défiance du pays.
+
+Car la haine, qu'elle soit déloyale ou de bonne foi, ne recule devant
+aucune accusation. Quelquefois même elle accepte le crime! L'huissier
+m'a avoué que des avertissements avaient été donnés au ministre, qu'on
+lui avait fait craindre des vengeances meurtrières, et qu'il n'osait
+plus sortir à pied.
+
+Puis, de confidence en confidence, j'ai su quelles sollicitations
+venaient égarer ou violenter son jugement; comment il se trouvait
+fatalement conduit à des iniquités qu'il devait déplorer en lui-même.
+Trompé par la passion, séduit par les prières, ou forcé par le crédit,
+il laissait bien des fois vaciller la balance! Triste condition de
+l'autorité qui lui impose non-seulement les misères du pouvoir, mais ses
+vices, et qui, non contente de torturer le maître, réussit à le
+corrompre!
+
+Cet entretien s'est prolongé et n'a été interrompu que par le retour du
+ministre. Il s'est élancé de sa voiture des papiers à la main; il a
+regagné son cabinet d'un air soucieux. Un instant après, sa sonnette
+s'est fait entendre; on appelle le secrétaire pour expédier des
+avertissements à tous les invités du soir; le bal n'aura point lieu; on
+parle sourdement de fâcheuses nouvelles transmises par le télégraphe, et
+dans de pareilles circonstances une fête semblerait insulter au deuil
+public.
+
+J'ai pris congé de mon compatriote, et me voici de retour.
+
+Ce que je viens de voir répond à mes doutes de l'autre jour. Maintenant
+je sais quelles angoisses font expier aux hommes leurs grandeurs; je
+comprends
+
+ Que la fortune vend ce qu'on croit qu'elle donne.
+
+Ceci m'explique Charles-Quint aspirant au repos du cloître.
+
+Et cependant je n'ai entrevu que quelques-unes des souffrances attachées
+au commandement. Que dire des grandes disgrâces qui précipitent les
+puissants du plus haut du ciel au plus profond de la terre? de cette
+voie douloureuse par laquelle ils doivent porter éternellement leur
+responsabilité, comme le Christ portait sa croix? de cette chaîne de
+convenances et d'ennuis qui enferme tous les actes de leur vie, et y
+laisse si peu de place à la liberté?
+
+Les partisans de l'autorité absolue ont défendu, avec raison,
+l'étiquette. Pour que des hommes conservent à leur semblable un pouvoir
+sans bornes, il faut qu'ils le tiennent séparé de l'humanité, qu'ils
+l'entourent d'un culte de tous les instants, qu'ils lui conservent, par
+un continuel cérémonial, ce rôle surhumain qu'ils lui ont accordé. Les
+maîtres ne peuvent rester souverains qu'à la condition d'être traités en
+idoles.
+
+Mais après tout, ces idoles sont des hommes, et si la vie exceptionnelle
+qu'on leur fait est une insulte pour la dignité des autres, elle est
+aussi un supplice pour eux! Tout le monde connaît la loi de la cour
+d'Espagne, qui réglait, heure par heure, les actions du roi et de la
+reine, «de telle façon, dit Voltaire, qu'en la lisant on peut savoir
+tout ce que les souverains de la Péninsule ont fait ou feront depuis
+Philippe II jusqu'au jour du Jugement.» Ce fut elle qui obligea Philippe
+III malade à supporter un excès de chaleur dont il mourut, parce que le
+duc d'Uzède, qui avait seul le droit d'éteindre le feu dans la chambre
+royale, se trouvait absent.
+
+La femme de Charles II, emportée par un cheval fougueux, allait périr
+sans que personne osât la sauver, parce que l'étiquette défendait de
+_toucher à la reine_: deux jeunes cavaliers se sacrifièrent en arrêtant
+le cheval. Il fallut les prières et les pleurs de celle qu'ils venaient
+d'arracher à la mort pour faire pardonner leur _crime_. Tout le monde
+connaît l'anecdote racontée par madame Campan au sujet de
+Marie-Antoinette, femme de Louis XVI. Un jour qu'elle était à sa
+toilette, et que la chemise allait lui être présentée par une des
+assistantes, une dame de très ancienne noblesse entra et réclama cet
+honneur, comme l'étiquette lui en donnait le droit; mais, au moment où
+elle allait remplir son office, une femme de plus grande qualité survint
+et prit à son tour le vêtement qu'elle était près d'offrir à la reine,
+lorsqu'une troisième dame, encore plus titrée, parut à son tour, et fut
+suivie d'une quatrième qui n'était autre que la soeur du roi. La chemise
+fut ainsi passée de mains en mains, avec force révérences et
+compliments, avant d'arriver à la reine qui, demi-nue et toute honteuse,
+grelottait pour la plus grande gloire de l'étiquette.
+
+_Le 12, sept heures du soir._--En rentrant ce soir, j'ai aperçu, debout
+sur le seuil d'une maison, un vieillard dont la pose et les traits m'ont
+rappelé mon père. C'était la même finesse de sourire, le même oeil chaud
+et profond, la même noblesse dans le port de la tête, et le même
+laisser-aller dans l'attitude.
+
+Cette vue a ramené ma pensée en arrière. Je me suis mis à repasser les
+premières années de ma vie, à me rappeler les entretiens de ce guide que
+Dieu m'avait donné dans sa clémence, et qu'il m'a retiré, trop tôt, dans
+sa sévérité.
+
+Quand mon père me parlait, ce n'était point seulement pour mettre en
+rapport nos deux esprits par un échange d'idées; ses paroles
+renfermaient toujours un enseignement.
+
+Non qu'il cherchât à me le faire sentir! mon père craignait tout ce qui
+avait l'apparence d'une leçon. Il avait coutume de dire que la vertu
+pouvait se faire des amis passionnés, mais qu'elle ne prenait point
+d'écoliers: aussi ne songeait-il point à enseigner le bien; il se
+contentait d'en semer les germes, certain que l'expérience les ferait
+éclore.
+
+Combien de bon grain tombé ainsi dans un coin du coeur et longtemps
+oublié a tout à coup poussé sa tige et donné son épi! Richesses mises en
+réserve à une époque d'ignorance, nous n'en connaissons la valeur que le
+jour où nous nous trouvons en avoir besoin!
+
+Parmi les récits dont il animait nos promenades ou nos soirées, il en
+est un qui se représente maintenant à mon souvenir, sans doute parce que
+l'heure est venue d'en déduire la leçon.
+
+Placé dès l'âge de douze ans chez un de ces collectionneurs-commerçants
+qui se sont donné le nom de _naturalistes_, parce qu'ils mettent la
+création sous verre pour la débiter en détail, mon père avait toujours
+mené une vie pauvre et laborieuse. Levé avant le jour, tour à tour
+garçon de magasin, commis, ouvrier, il devait suffire seul à tous les
+travaux d'un commerce dont son patron récoltait tous les profits. A la
+vérité, celui-ci avait une habileté spéciale pour faire valoir l'oeuvre
+des autres. Incapable de rien exécuter, nul ne savait mieux vendre. Ses
+paroles étaient un filet dans lequel on se trouvait pris avant de
+l'avoir aperçu. Du reste, ami de lui seul, regardant le producteur comme
+son ennemi, et l'acheteur comme sa conquête, il les exploitait tous deux
+avec cette inflexible persistance qu'enseigne l'avarice.
+
+Esclave toute la semaine, mon père ne rentrait en possession de lui-même
+que le dimanche. Le maître naturaliste, qui allait passer le jour chez
+une vieille cousine, lui donnait alors sa liberté à condition qu'il
+dînerait à ses frais et au dehors. Mais mon père emportait secrètement
+un croûton de pain qu'il cachait dans sa boîte d'herborisation, et,
+sortant de Paris dès le point du jour, il allait s'enfoncer dans la
+vallée de Montmorency, dans le bois de Meudon ou dans les coulées de la
+Marne. Enivré par l'air libre, par la pénétrante senteur de la sève en
+travail, par les parfums des chèvre-feuilles, il marchait jusqu'à ce que
+la faim et la fatigue se fissent sentir. Alors il s'asseyait à la
+lisière d'un fourré ou d'un ruisseau: le cresson d'eau, les fraises des
+bois, les mûres des haies, lui faisaient tour à tour un festin rustique;
+il cueillait quelques plantes, lisait quelques pages de Florian alors
+dans sa première vogue, de Gessner qui venait d'être traduit, ou de
+Jean-Jacques dont il possédait trois volumes dépareillés. La journée se
+passait dans ces alternatives d'activité et de repos, de recherches et
+de rêveries jusqu'à ce que le soleil, à son déclin, l'avertît de
+reprendre la route de la grande ville où il arrivait, les pieds meurtris
+et poudreux, mais le coeur rafraîchi pour toute une semaine.
+
+Un jour qu'il se dirigeait vers le bois de Viroflay il rencontra, près
+de la lisière, un inconnu occupé à trier des plantes qu'il venait
+d'herboriser. C'était un homme déjà vieux, d'une figure honnête, mais
+dont les yeux un peu enfoncés sous les sourcils avaient quelque chose de
+soucieux et de craintif. Il était vêtu d'un habit de drap brun, d'une
+veste grise, d'une culotte noire, de bas drapés, et tenait, sous le
+bras, une canne à pomme d'ivoire. Son aspect était celui d'un petit
+bourgeois retiré et vivant de son revenu, un peu au-dessous de la
+médiocrité dorée d'Horace.
+
+Mon père, qui avait un grand respect pour l'âge, le salua poliment en
+passant; mais dans ce mouvement une plante qu'il tenait à la main lui
+échappa.
+
+L'inconnu se baissa pour la relever, et la reconnut.
+
+--C'est une _Deutaria heptaphyllos_, dit-il; je n'en avait point encore
+vu dans ces bois: l'avez-vous trouvée ici près, Monsieur?
+
+Mon père répondit qu'on la rencontrait en abondance au haut de la
+colline, vers Sèvres, ainsi que le grand _Laserpitium_.
+
+--Aussi! répéta le vieillard plus vivement. Ah! je veux les chercher;
+j'en ai autrefois cueilli du côté de la Robaila...
+
+Mon père lui proposa de le conduire. L'étranger accepta avec
+reconnaissance et se hâta de réunir les plantes qu'il avait cueillies;
+mais tout à coup il parut saisi d'un scrupule; il fit observer à son
+interlocuteur que le chemin qu'il suivait était à mi-côte, et se
+dirigeait vers le château des Dames royales à Bellevue; qu'en
+franchissant la hauteur il se détournait par conséquent de sa route, et
+qu'il n'était point juste qu'il prît cette fatigue pour un inconnu.
+
+Mon père insista avec la bienveillance qui lui était habituelle; mais
+plus il montrait d'empressement, plus le refus du vieillard devenait
+obstiné; il sembla même à mon père que sa bonne volonté finissait par
+inspirer de la défiance.
+
+Il se décida donc à indiquer seulement la direction à l'inconnu qu'il
+salua et ne tarda point à perdre de vue.
+
+Plusieurs heures s'écoulèrent et il ne songeait plus à sa rencontre. Il
+avait gagné les taillis de Chaville où, étendu sur les mousses d'une
+clairière, il relisait le dernier volume de _l'Émile_. Le charme de la
+lecture l'avait si complétement absorbé qu'il avait cessé de voir et
+d'entendre ce qui l'entourait. Les joues animées et l'oeil humide, il
+relisait des lèvres un passage qui l'avait particulièrement touché.
+
+Une exclamation poussée tout près de lui l'arracha à son extase; il
+releva la tête et aperçut le bourgeois déjà rencontré au carrefour de
+Viroflay.
+
+Il était chargé de plantes dont l'herborisation semblait l'avoir mis de
+joyeuse humeur.
+
+--Mille remercîments, monsieur, dit-il à mon père; j'ai trouvé tout ce
+que vous m'aviez annoncé, et je vous dois une promenade charmante.
+
+Mon père se leva par respect, en faisant une réponse obligeante.
+L'inconnu parut complétement apprivoisé et demanda lui-même si son
+_jeune confrère_ ne comptait point reprendre le chemin de Paris. Mon
+père répondit affirmativement et ouvrit sa boîte de fer-blanc pour y
+replacer le livre.
+
+L'étranger lui demanda en souriant si l'on pouvait, sans indiscrétion,
+en savoir le titre. Mon père lui répondit que c'était _l'Émile_ de
+Rousseau!
+
+L'inconnu devint aussitôt sérieux.
+
+Ils marchèrent quelque temps côte à côte, mon père exprimant avec la
+chaleur d'une émotion encore vibrante tout ce que cette lecture lui
+avait fait éprouver, son compagnon toujours froid et silencieux. Le
+premier vantait la gloire du grand écrivain génevois, que son génie
+avait fait citoyen du monde; il s'exaltait sur ce privilége des sublimes
+penseurs qui dominent, malgré l'espace et le temps, et recrutent parmi
+toutes les nations un peuple de sujets volontaires, mais l'inconnu
+l'interrompit tout à coup:
+
+--Et savez-vous, dit-il doucement, si Jean-Jacques n'échangerait point
+la célébrité que vous semblez envier contre la destinée d'un de ces
+bûcherons dont nous voyons fumer la cabane! A quoi lui a servi sa
+renommée, sinon à lui attirer des persécutions? Les amis inconnus que
+ses livres ont pu lui faire se contentent de le bénir dans leurs coeurs,
+tandis que les ennemis déclarés qu'ils lui ont attiré le poursuivent de
+leurs violences et de leurs calomnies! Son orgueil a été flatté par le
+succès! Combien a-t-il été blessé de fois par la satire! Et, croyez-le
+bien, l'orgueil humain ressemble toujours au Sybarite que le pli d'une
+feuille de rose empêchait de dormir. L'activité d'un esprit vigoureux
+dont le monde profite, tourne presque toujours contre celui qui le
+posséde. Il en devient plus exigeant avec la vie; l'idéal qu'il poursuit
+le désenchante sans cesse de la réalité; il ressemble à l'homme dont la
+vue serait trop subtile, et qui dans le plus beau visage, apercevrait
+des taches et des rugosités. Je ne vous parle point des tentations plus
+fortes, des chutes plus profondes. Le génie, avez-vous dit, est une
+royauté! mais quel honnête homme n'a peur d'être roi? qui ne sent que
+pouvoir beaucoup, c'est, avec notre faiblesse et nos emportements, se
+préparer à beaucoup faillir! Croyez-moi, monsieur, n'admirez ni n'enviez
+le malheureux qui a écrit ce livre; mais si vous avez un coeur sensible,
+plaignez-le!
+
+Mon père, étonné de l'entraînement avec lequel son compagnon avait
+prononcé ces derniers mots, ne savait que répondre.
+
+Dans ce moment, ils arrivaient à la route pavée qui joint le château de
+Meudon et des Dames de France à celui de Versailles; une voiture passa.
+
+Les dames qui s'y trouvaient aperçurent le vieillard, poussèrent un cri
+de surprise, et se penchant à la portière, elles répétèrent:
+
+--C'est Jean-Jacques! c'est Rousseau!
+
+Puis l'équipage disparut.
+
+Mon père était resté immobile, les yeux grand ouverts, les mains en
+avant, stupéfait et éperdu. Rousseau, qui avait tressailli en entendant
+prononcer son nom, se tourna de son côté:
+
+--Vous le voyez, dit-il, avec la misanthropique amertume que ses
+derniers malheurs lui avaient donnée, Jean-Jacques ne peut même se
+cacher: objet de curiosité pour les uns, de malignité pour les autres,
+il est pour tous une _chose_ publique que l'on se montre au doigt.
+Encore s'il ne s'agissait que de subir l'indiscrétion des oisifs! mais
+dès qu'un homme a eu le malheur de se faire un nom, il appartient à
+tous; chacun fouille dans sa vie, raconte ses moindres actions, insulte
+à ses sentiments; il devient semblable à ces murs que tous les passants
+peuvent souiller d'une injurieuse inscription. Vous direz peut-être que
+j'ai moi-même favorisé cette curiosité en publiant mes _Mémoires_. Mais
+le monde m'y avait forcé: on regardait chez moi par les fentes, et l'on
+me calomniait; j'ai ouvert portes et fenêtres, afin qu'on me connût, du
+moins, tel que je suis. Adieu, Monsieur; rappelez-vous toujours que vous
+avez vu Rousseau pour savoir ce que c'est que la célébrité.
+
+_Neuf heures._--Ah! je comprends aujourd'hui le récit de mon père! il
+renferme la réponse à une des questions que je m'adresse depuis une
+semaine. Oui, je sens maintenant que la gloire et la puissance sont des
+dons chèrement payés, et que, s'ils font du bruit autour de l'âme, tous
+deux ne sont le plus souvent, comme le dit madame de Staël, «qu'un deuil
+éclatant de bonheur!»
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII.
+
+MISANTHROPIE ET REPENTIR.
+
+
+_5 août neuf heures du soir._--Il y a des jours où tout se présente à
+vous sous un sombre aspect; le monde est, comme le ciel, couvert d'un
+brouillard sinistre. Rien ne paraît à sa place; vous ne voyez que
+misères, imprévoyances, dureté; la société se montre sans providence,
+livrée à toutes les iniquités du hasard.
+
+J'étais aujourd'hui dans ces tristes dispositions. Après une longue
+promenade dans les faubourgs, j'étais rentré malheureux et découragé.
+
+Tout ce que j'avais aperçu semblait accuser la civilisation dont nous
+sommes si fiers! Égaré dans une petite rue de traverse qui m'était
+inconnue, je me suis trouvé, tout à coup, au milieu de ces affreuses
+demeures où le pauvre naît, languit et meurt. J'ai regardé ces murs
+lézardés que le temps a revêtus d'une lèpre immonde; ces fenêtres où
+sèchent des lambeaux souillés; ces égouts fétides qui serpentent le long
+des façades cornue de venimeux reptiles!... mon coeur s'est serré et
+j'ai pressé le pas.
+
+Un peu plus loin, il a fallu s'arrêter devant le corbillard de
+l'hôpital; un mort, cloué dans sa bière de sapin, gagnait sa dernière
+demeure sans ornements funèbres, sans cérémonies et sans suite. Il n'y
+avait pas même ici ce dernier ami des abandonnés, le chien qu'un artiste
+a donné pour cortége au convoi du pauvre! Celui qu'on se disposait à
+enfouir sous la terre s'en allait seul au sépulcre comme il avait vécu;
+nul ne s'apercevrait sans doute de sa fin. Dans cette grande bataille de
+la société qu'importait un soldat de moins?
+
+Mais qu'est-ce donc que l'association humaine, si l'un de ses membres
+peut disparaître ainsi comme une feuille emportée par le vent?
+
+L'hôpital était voisin d'une caserne; à l'entrée, des vieillards, des
+femmes et des enfants se disputaient les restes de pain noir que la
+charité du soldat leur avait accordés! Ainsi des êtres semblables à nous
+tous attendent chaque jour sur le pavé que notre pitié leur donne le
+droit de vivre! Des troupes entières de déshérités ont à subir, outre
+les épreuves infligées à tous les enfants de Dieu, les angoisses du
+froid, de l'humiliation, de la faim! Tristes républiques humaines où
+l'homme a une condition pire que l'abeille dans sa ruche, que la fourmi
+dans sa cité souterraine!
+
+Ah! que faisons-nous donc de notre raison? A quoi bon tant de facultés
+suprêmes, si nous ne sommes ni plus sages, ni plus heureux! Qui de nous
+n'échangerait sa vie laborieuse et tourmentée contre celle de l'oiseau
+habitant des airs, et pour qui le monde entier est un festin?
+
+Que je comprends bien la plainte de Mao, dans les contes populaires du
+_Foyer breton_, lorsque, mourant de soif et de faim, il dit en regardant
+les bouvreuils butiner sur les buissons:
+
+--«Hélas! ces oiseaux-là sont plus heureux que les être baptisés! Ils
+n'ont besoin ni d'auberges, ni de bouchers, ni de fourniers, ni de
+jardiniers. Le ciel de Dieu leur appartient et la terre s'étend devant
+eux comme une table toujours servie. Les petites mouches sont leur
+gibier, les herbes en graine leurs champs de blé, les fruits de
+l'aubépine ou du rosier sauvage leur dessert. Ils ont droit de prendre
+partout sans payer et sans demander: aussi les petits oiseaux sont
+joyeux, et ils chantent tant que dure le jour!»
+
+Mais la destinée de l'homme à l'état de nature est celle de l'oiseau; il
+jouit également de la création. «La terre aussi s'étend devant lui comme
+une table toujours servie.» Qu'a-t-il donc gagné à cette association
+égoïste et incomplète qui forme les nations? Ne vaudrait-il point mieux
+pour tous rentrer dans le sein fécond de la nature et y vivre de ses
+largesses, dans le repos de la liberté?
+
+_10 août, quatre heures du matin._--L'aube rougit les rideaux de mon
+alcôve; la brise m'apporte les senteurs des jardins qui fleurissent
+au-dessous de la maison; me voici encore accoudé à ma fenêtre, respirant
+la fraîcheur et la joie de ce réveil du jour.
+
+Mon regard se promène toujours avec le même plaisir sur les toits pleins
+de fleurs, de gazouillements et de lumière; mais aujourd'hui il s'est
+arrêté sur l'extrémité du mur en arc-boutant qui sépare notre maison de
+celle du voisin: les orages ont dépouillé la cime de son enveloppe de
+plâtre; la poussière emportée par le vent s'est entassée dans les
+interstices, les pluies l'y ont fixée et en ont fait une sorte de
+terrasse aérienne où verdissent quelques herbes. Parmi elles se dresse
+le chalumeau d'une tige de blé, aujourd'hui couronnée d'un maigre épi
+qui penche sa tête jaunâtre.
+
+Cette pauvre moisson égarée sur les toits, et dont profiteront les
+passeraux du voisinage, a reporté ma pensée vers les riches récoltes qui
+tombent aujourd'hui sous la faucille; elle m'a rappelé les belles
+promenades que je faisais, enfant, à travers les campagnes de ma
+province, quand les aires des métairies retentissaient de toutes parts
+sous les fléaux des batteurs, et que par tous les chemins arrivaient les
+chariots chargés de gerbes dorées. Je me souviens encore des chants des
+jeunes filles, de la sérénité des vieillards, de l'expansion joyeuse des
+laboureurs. Il y avait, ce jour-là, dans leur aspect, quelque chose de
+fier et d'attendri. L'attendrissement venait de la reconnaissance pour
+Dieu, la fierté de cette moisson, récompense du travail. Ils sentaient
+confusément la grandeur et la sainteté de leur rôle dans l'oeuvre
+générale; leur regards, orgueilleusement promenés sur ces montagnes
+d'épis, semblaient dire:--Après Dieu c'est nous qui nourrissons le
+monde!
+
+Merveilleuse entente de toutes les activités humaines! Tandis que le
+laboureur, attaché à son sillon, prépare pour chacun le pain de tous les
+jours, loin de là, l'ouvrier des villes tisse l'étoffe dont il sera
+revêtu; le mineur cherche dans les galeries souterraines le fer de sa
+charrue; le soldat le défend contre l'étranger; le juge veille à ce que
+la loi protége son champ; l'administrateur règle les rapports de ses
+intérêts particuliers avec les intérêts généraux; le commerçant s'occupe
+d'échanger ses produits contre ceux des contrées lointaines; le savant
+et l'artiste ajoutent, chaque jours quelques coursiers à cet attelage
+idéal qui entraîne le monde matériel, comme la vapeur emporte les
+gigantesques convois de nos routes ferrées! Ainsi tout s'allie, tout
+s'entr'aide; le travail de chacun profite à lui-même et à tout le monde;
+une convention tacite a partagé l'oeuvre entre les différents membres de
+la société tout entière. Si des erreurs sont commises dans ce partage;
+si certaines capacités n'ont pas leur meilleur emploi, les défectuosités
+de détail s'amoindrissent dans la sublime conception de l'ensemble. Le
+plus pauvre intéressé dans cette association a sa place, son travail, sa
+raison d'être; chacun est quelque chose dans le tout.
+
+Rien de semblable pour l'homme à l'état de nature; chargé seul de
+lui-même, il faut qu'il suffise à tout: la création est sa propriété;
+mais il y trouve aussi souvent un obstacle qu'une ressource. Il faut
+qu'il surmonte ces résistances avec les forces isolées que Dieu lui a
+données; il ne peut compter sur d'autre auxiliaire que la rencontre et
+le hasard. Nul ne moissonne, ne fabrique, ne combat, ne pense à son
+intention; il n'est rien pour personne. C'est une unité multipliée par
+le chiffre de ses seules forces, tandis que l'homme civilisé est une
+unité multipliée par les forces de la société tout entière.
+
+Et l'autre jour pourtant, attristé par quelques vices de détail, je
+maudissais celle-ci et j'ai presque envié le sort de l'homme sauvage.
+
+Une des infirmités de notre esprit est de prendre toujours la sensation
+pour une preuve, et de juger la saison sur un nuage ou sur un rayon de
+soleil.
+
+Ces misères, dont la vue me faisait regretter les bois, étaient-elles
+bien réellement le fruit de la civilisation? Fallait-il accuser la
+société de les avoir créées, ou reconnaître, au contraire, qu'elle les
+avait adoucies? Les femmes et les enfants qui recevaient le pain noir du
+soldat pouvaient-ils espérer, dans le désert, plus de ressources ou de
+pitié? Ce mort, dont je déplorais l'abandon, n'avait-il point trouvé les
+soins de l'hôpital, la bière et l'humble sépulture où il allait reposer?
+Isolé loin des hommes, il eût fini, comme la bête fauve, au fond de sa
+tanière, et servirait aujourd'hui de pâture aux vautours! Ces bienfaits
+de l'association humaine vont donc chercher les plus déshérités.
+Quiconque mange le pain qu'un autre a moissonné et pétri, est l'obligé
+de ses frères, et ne peut dire qu'il ne leur doit rien en retour. Le
+plus pauvre de nous a reçu de la société bien plus que ses seules forces
+ne lui eussent permis d'arracher à la nature.
+
+Mais la société ne peut-elle nous donner davantage? Qui en doute? Dans
+cette distribution des instruments et des tâches, des erreurs ont été
+commises! Le temps en diminuera le nombre; les lumières amèneront un
+meilleur partage; les éléments d'association iront se perfectionnant
+comme tout le reste; le difficile est de savoir se mettre au pas lent
+des siècles dont on ne peut jamais forcer la marche sans danger.
+
+_14 août, six heures du soir._--La fenêtre de ma mansarde se dresse sur
+le toit comme une guérite massive; les arêtes sont garnies de larges
+feuilles de plomb qui vont se perdre sous les tuiles; l'action
+successive du froid et du soleil les a soulevées; une crevasse s'est
+formée à l'angle du côté droit. Un moineau y a abrité son nid.
+
+Depuis le premier jour, j'ai suivi les progrès de cet établissement
+aérien. J'ai vu l'oiseau y transporter successivement la paille, la
+mousse, la laine destinées à la construction de sa demeure, et j'ai
+admiré l'adresse persévérante dépensée dans ce difficile travail.
+Auparavant, mon voisin des toits perdait ses journées à voleter sur le
+peuplier du jardin, et à gazouiller le long des gouttières. Le métier de
+grand seigneur semblait le seul qui lui convînt; puis, tout à coup, la
+nécessité de préparer un abri à sa couvée si transformé notre oisif en
+travailleur. Il ne s'est plus donné ni repos, ni trève. Je l'ai vu
+toujours courant, cherchant, apportant; ni pluie ni soleil ne
+l'arrêtaient! Éloquent exemple de ce que peut la nécessité! Nous ne lui
+devons pas seulement la plupart de nos talents, mais beaucoup de nos
+vertus!
+
+N'est-ce pas elle qui a donné aux peuples des zones les moins favorisées
+l'activité dévorante qui les a placés si vite à la tête des nations?
+Privés de la plupart des dons naturels, ils y ont suppléé par leur
+industrie; le besoin a aiguisé leur esprit, la douleur éveillé leur
+prévoyance. Tandis qu'ailleurs l'homme, réchauffé par un soleil toujours
+brillant, et comblé des largesses de la terre, restait pauvre, ignorant
+et nu au milieu de ces dons inexplorés, lui, forcé par la nécessité,
+arrachait au sol sa nourriture, bâtissait des demeures contre les
+intempéries de l'air, et réchauffait ses membres sous la laine des
+troupeaux. Le travail le rendait à la fois plus intelligent et plus
+robuste; éprouvé par lui il semblait monter plus haut dans l'échelle des
+êtres, tandis que le privilégié de la création, engourdi dans sa
+nonchalance, restait au degré le plus voisin de la brute.
+
+Je faisais ces réflexions en regardant l'oiseau dont l'instinct semblait
+être devenu plus subtil depuis qu'il se livrait à son travail. Enfin le
+nid a été construit; le ménage ailé s'y est établi, et j'ai pu suivre
+toutes les phases de son existence nouvelle.
+
+Les oeufs couvés, les petits sont éclos et ont été nourris avec les
+soins les plus attentifs. Le coin de ma fenêtre était devenu un théâtre
+de morale en action, où les pères et mères de famille auraient pu venir
+prendre des leçons. Les petits ont grandi vite, et, ce matin, je les ai
+vu prendre leur volée. Un seul, plus faible que les autres, n'a pu
+franchir le rebord du toit, et est venu tomber dans la gouttière. Je
+l'ai rattrapé à grand' peine et je l'ai replacé sur la tuile devant
+l'ouverture de sa demeure; mais la mère n'y a point pris garde. Délivrée
+des soucis de la famille, elle a recommencé sa vie d'aventurière dans
+les arbres et le long des toits. En vain je me suis tenu éloigné de ma
+fenêtre pour lui ôter tout prétexte de crainte; en vain l'oisillon
+infirme l'a appelée par des petits cris plaintifs, la mauvaise mère
+passait en chantant et voletait avec mille coquetteries. Le père s'est
+approché une seule fois, il a regardé sa progéniture d'un air
+dédaigneux, puis il a disparu pour ne plus revenir!
+
+J'ai émietté du pain devant le petit orphelin, mais il n'a point su le
+becqueter. J'ai voulu le saisir, il s'est enfui dans le nid abandonné.
+Que va-t-il devenir là, si sa mère ne reparaît plus?
+
+_15 août six heures._--Ce matin, en ouvrant ma fenêtre, j'ai trouvé le
+petit oiseau à demi-mort sur la tuile; ses blessures m'ont prouvé qu'il
+avait été chassé du nid par l'indigne mère. J'ai vainement essayé de le
+réchauffer sous mon haleine; je le sens agité des dernières
+palpitations: ses paupières sont déjà closes, ses ailes pendantes! Je
+l'ai déposé sur le toit dans un rayon de soleil, et j'ai refermé ma
+fenêtre. Cette lutte de la vie contre la mort a toujours quelque chose
+de sinistre: c'est un avertissement!
+
+Heureusement que j'entends venir dans le corridor: c'est sans doute mon
+vieux voisin; sa conversation me distraira...
+
+ * * * * *
+
+C'était ma portière. Excellente femme! elle voulait me faire lire une
+lettre de son fils, le marin, et me prier de lui répondre.
+
+J'ai gardé la première pour la copier sur mon journal. La voici:
+
+ «Chère mère,
+
+»La présente est pour vous dire que j'ai toujours été bien portant
+depuis la dernière fois, sauf que la semaine passée j'ai manqué de me
+noyer avec le canot, ce qui aurait été une grande perte, vu qu'il n'y a
+pas de meilleure embarcation.
+
+»Nous avons capoté par un coup de vent; et juste comme je revenais sur
+l'eau, j'ai aperçu le commandant qui allait dessous; je l'ai suivi,
+comme c'était mon devoir, et, après avoir plongé trois fois je l'ai
+ramené à flot, ce qui lui a fait bien plaisir; car, quand on nous a eu
+hissés à bord et qu'il a repris son esprit, il m'a sauté au cou, comme
+il eût fait à un officier.
+
+»Je ne vous cache pas, chère mère, que ça m'a flatté le coeur. Mais
+c'est pas tout; il paraît que d'avoir repêché le capitaine, ça a rappelé
+que j'étais un homme solide, et on vient de m'apprendre que je passais
+matelot _à trente_, ou autrement dit de première classe! Quand j'ai su
+la chose, je me suis écrié: La mère prendra du café deux fois par jour!
+Et de fait, chère maman, il n'y a plus maintenant d'empêchement, puisque
+je vas pouvoir vous augmenter ma délégation.
+
+»Je termine en vous suppliant de vous bien soigner, si vous voulez me
+rendre service; car l'idée que vous ne manquez de rien me fait me bien
+porter.
+
+»Votre fils du fond du coeur,
+
+ »JACQUES.»
+
+Voici la réponse que la portière m'a dictée:
+
+ «Mon bon Jacquot,
+
+»C'est pour moi un grand contentement d'apprendre que tu continues à
+avoir un brave coeur, et que tu ne feras jamais affront à ceux qui t'ont
+élevé. Je n'ai pas besoin de te dire de ménager ta vie, parce que tu
+sais que la mienne est avec, et que sans toi, mon cher enfant, je
+n'aurais plus de goût que pour le cimetière; mais on n'est pas obligé de
+vivre, tandis qu'on est obligé de faire son devoir.
+
+»Ne t'inquiète pas de ma santé, bon Jacques, jamais je ne me suis mieux
+portée! je ne vieillis pas du tout de peur de te faire du chagrin. Rien
+ne me manque et je vis comme une propriétaire. J'ai même eu cette année
+de l'argent de trop, et, comme mes tiroirs ferment très-mal, je l'ai
+placé à la caisse d'épargne, où j'ai pris un livret en ton nom. Ainsi,
+quand tu reviendras, tu te trouveras dans les rentiers. J'ai aussi garni
+ton armoire de linge neuf, et je t'ai tricoté trois nouveaux gilets pour
+le bord.
+
+»Toutes tes connaissances se portent bien. Ton cousin est mort en
+laissant sa veuve dans la peine. J'ai dit que tu m'avais écrit de lui
+remettre les trente francs que j'avais touchés sur ta délégation, et la
+pauvre femme se souvient de toi, matin et soir, dans ses prières. Tu
+vois que c'est là un placement à une autre caisse d'épargne; mais
+celle-ci, c'est notre coeur qui en reçoit les intérêts.
+
+»Au revoir, cher Jacquot; écris-moi souvent, et rappelle-toi toujours le
+bon Dieu et ta vieille maman.
+
+ »Phrosine MILLOT, née FRAISOIS.»
+
+Brave fils et digne mère! comme de tels exemples ramènent à l'amour du
+genre humain! Dans un accès de fantaisie misanthropique, on peut envier
+le sort du sauvage et préférer les oiseaux à ses pareils; mais
+l'observation impartiale fait bien vite justice de tels paradoxes. A
+l'examen, on trouve que, dans cette humanité mêlée de bien et de mal le
+bien est assez abondant pour que l'habitude nous empêche d'y prendre
+garde, tandis que le mal nous frappe précisément par son exception. Si
+rien n'est parfait, rien non plus n'est mauvais sans compensation ou
+sans ressource. Que de richesses d'âme au milieu des misères de la
+société! comme le monde moral y rachète le monde matériel! Ce qui
+distinguera à jamais l'homme de tout le reste de la création, c'est
+cette faculté des affections choisies et des sacrifices continués. La
+mère qui soignait sa couvée au coin de ma fenêtre s'est dévouée le temps
+nécessaire pour accomplir les lois qui assurent la perpétuité de
+l'espèce; mais elle obéissait à un instinct, non à une préférence. Sa
+mission providentielle accomplie, elle a dépouillé le devoir comme un
+fardeau qu'on rejette, et elle a repris son égoïste liberté. L'autre
+mère, au contraire, continuera sa tâche aussi longtemps que Dieu la
+laissera ici-bas; la vie de son fils restera, pour ainsi dire, ajoutée à
+la sienne, et lorsqu'elle disparaîtra de la terre, elle y laissera cette
+portion d'elle-même.
+
+Ainsi le sentiment fait à notre espèce une existence à part dans le
+monde; grâce à lui, nous jouissons d'une sorte d'immortalité terrestre,
+et, quand les autres êtres se _succèdent_, l'homme est le seul qui se
+_continue_.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX.
+
+LA FAMILLE DE MICHEL AROUT.
+
+
+_Le 15 septembre, huit heures._--Ce matin, pendant que je rangeais mes
+livres, la mère Geneviève est venue m'apporter le panier de fruits que
+je lui achète tous les dimanches. Depuis bientôt vingt ans que j'habite
+le quartier, je me fournis à sa petite boutique de fruitière. Ailleurs,
+peut-être, je serais mieux servi; mais la mère Geneviève a peu de
+pratiques; la quitter serait lui faire un tort et un chagrin
+volontaires; il me semble que l'ancienneté de nos relations m'a fait
+contracter envers elle une sorte d'obligation tacite; ma clientèle est
+devenue sa propriété.
+
+Elle a posé le panier sur ma table, et comme j'avais besoin de son mari,
+qui est menuisier, afin d'ajouter quelques rayons à ma bibliothèque,
+elle est redescendue aussitôt, pour me l'envoyer.
+
+Au premier instant, je n'ai pris garde, ni à son air, ni à son accent;
+mais maintenant je me les rappelle, et il me semble qu'ils n'avaient
+point leur jovialité habituelle. La mère Geneviève aurait-elle quelque
+souci?
+
+Pauvre femme! ses meilleures années ont été pourtant soumises à d'assez
+cruelles épreuves pour qu'elle regardât sa dette comme payée! Dussé-je
+vivre un siècle, je n'oublierai jamais les circonstances qui me l'ont
+fait connaître et qui lui ont conquis mon respect.
+
+C'était aux premiers mois de mon établissement dans le faubourg. J'avais
+remarqué sa fruiterie dégarnie où personne n'entrait, et, attiré par cet
+abandon, j'y faisais mes modestes achats. J'ai toujours préféré,
+d'instinct, les pauvres boutiques, j'y trouve moins de choix et
+d'avantages; mais il me semble que mon achat est un témoignage de
+sympathie pour un frère en pauvreté. Ces petits commerces sont presque
+toujours l'ancre de miséricorde de destinées en péril, l'unique
+ressource de quelque orphelin. Là le but du marchand n'est point de
+s'enrichir, mais de vivre! L'achat que vous lui faites est plus qu'un
+échange, c'est une bonne action.
+
+La mère Geneviève était encore jeune alors, mais déjà dépouillée de
+cette fleur des premières années que la souffrance fane si vite chez les
+femmes du peuple. Son mari, menuisier habile, s'était insensiblement
+désaccoutumé du travail pour devenir, selon la pittoresque expression
+des ateliers, un _adorateur de saint Lundi_. Le salaire de la semaine,
+toujours réduite à deux ou trois jours de travail, était complétement
+consacré par lui au culte de cette divinité des barrières, et Geneviève
+devait suffire, par elle-même, à toutes les nécessités du ménage.
+
+Un soir que j'entrais chez elle pour quelques menus achats, j'entendis
+se quereller dans l'arrière-boutique. Il y avait plusieurs voix de
+femmes parmi lesquelles je distinguai celle de Geneviève altérée par les
+larmes. En jetant un coup d'oeil vers le fond, j'aperçus la fruitière
+qui tenait dans ses bras un enfant qu'elle embrassait, tandis qu'une
+nourrice campagnarde semblait lui réclamer le prix de ses soins. La
+pauvre femme, qui avait sans doute épuisé toutes les explications et
+toutes les excuses, pleurait sans répondre, et une de ses voisines
+cherchait inutilement à apaiser la paysanne. Exaltée par cette avarice
+villageoise (que justifient trop bien les misères de la rude existence
+des champs), et par la déception que lui causait le refus du salaire
+espéré, la nourrice se répandait en récriminations, en menaces, en
+invectives. J'écoutais, malgré moi, ce triste débat, n'osant
+l'interrompre et ne songeant point à me retirer, lorsque Michel Arout
+parut à la porte de la boutique.
+
+Le menuisier arrivait de la barrière, où il avait passé une partie du
+jour au cabaret. Sa blouse, sans ceinture et désagrafée au cou, ne
+portait aucune des nobles souillures du travail; il tenait à la main sa
+casquette qu'il venait de relever dans la boue; il avait les cheveux en
+désordre, l'oeil fixe et la pâleur de l'ivresse. Il entra en trébuchant,
+regarda autour de lui d'un air égaré, et appela Geneviève.
+
+Celle-ci entendit sa voix, poussa un cri et s'élança dans la boutique;
+mais à la vue du malheureux qui cherchait en vain son équilibre, elle
+serra l'enfant dans ses bras et se pencha sur sa tête en pleurant.
+
+La paysanne et la voisine l'avaient suivie.
+
+--A ça! à la fin de tout, veut-on me payer? cria la première exaspérée.
+
+--Demandez l'argent au bourgeois, répondit ironiquement la voisine, en
+montrant le menuisier qui venait de s'affaisser sur le comptoir.
+
+La paysanne lui jeta un regard.
+
+--Ah! c'est ça le père, reprit-elle. Eh bien! en voilà des gueux!
+N'avoir pas le sou pour payer les braves gens, et s'abîmer comme ça dans
+le vin.
+
+L'ivrogne releva la tête.
+
+--De quoi, de quoi? bégaya-t-il; qui est-ce qui parle de vin? J'ai bu
+que de l'eau-de-vie! Mais je vais retourner en prendre, du vin! femme,
+donne-moi ta monnaie, il y a des amis qui m'attendent au _Père la
+Tuille_.
+
+Geneviève ne répondit rien; il tourna autour du comptoir, ouvrit le
+tiroir et se mit à y fouiller.
+
+--Vous voyez où passe l'argent de la maison! fit observer la voisine à
+la paysanne; comment la pauvre malheureuse pourrait-elle vous payer
+quand on lui prend tout?
+
+--Est-ce que c'est donc ma faute à moi? reprit aigrement la nourrice; on
+me doit; de manière ou d'autre, faut qu'on me paye!
+
+Et, s'abandonnant à ce flux de paroles habituel aux femmes de la
+campagne, elle se mit à raconter longuement tous les soins donnés à
+l'enfant, et tous les frais dont il avait été l'occasion. A mesure
+qu'elle rappelait ces souvenirs, sa parole semblait la convaincre plus
+complétement de son bon droit, et exalter son indignation. La pauvre
+mère, qui craignait sans doute que ces violences ne finissent par
+effrayer le nourrisson, rentra dans l'arrière-boutique et le déposa dans
+son berceau.
+
+Soit que la paysanne vît dans cet acte le parti pris d'échapper à ses
+réclamations, soit qu'elle fût aveuglée par la colère, elle se précipita
+vers la pièce du fond, où j'entendis le bruit d'un débat auquel se
+mêlèrent bientôt les cris de l'enfant. Le menuisier, qui continuait à
+chercher dans le tiroir, tressaillit et leva la tête.
+
+Au même instant, Geneviève parut à la porte, tenant dans ses bras le
+nourrisson que la paysanne voulait lui arracher. Elle courut au comptoir
+et se précipita derrière son mari en criant:
+
+--Michel, défends ton fils!
+
+L'homme ivre se redressa brusquement de toute sa hauteur, comme
+quelqu'un qui se réveille en sursaut.
+
+--Mon fils! balbutia-t-il; quel fils?
+
+Ses regards tombèrent sur l'enfant; un vague éclair d'intelligence
+traversa ses traits.
+
+--Robert, reprit-il... c'est Robert!
+
+Il voulut s'affermir sur ses pieds pour prendre le nourrisson; mais il
+vacillait. La nourrice s'approcha exaspérée.
+
+--Mon argent ou j'emporte le petit! s'écria-t-elle; c'est moi qui l'ai
+nourri et élevé: si vous ne payez pas ce qui l'a fait vivre, il doit
+être pour vous comme s'il était mort. Je ne m'en irai pas sans avoir mon
+dû ou le nourrisson.
+
+--Et qu'en voulez-vous faire? murmura Geneviève qui serrait Robert
+contre son sein.
+
+--Un enfant trouvé! répliqua durement la paysanne; l'hospice est un
+meilleur parent que vous, car il paye pour les petits qu'on lui nourrit.
+
+Au mot d'enfant trouvé, Geneviève avait poussé un cri d'horreur. Les
+bras enlacés autour de son fils dont elle cachait la tête dans sa
+poitrine, et les deux mains étendues sur lui, elle avait reculé jusqu'au
+mur et s'y tenait adossée comme une lionne défendant ses petits. La
+voisine et moi contemplions cette scène sans savoir par quel moyen nous
+entremettre. Quant à Michel, il nous regardait alternativement, en
+faisant un visible effort pour comprendre. Lorsque son oeil s'arrêtait
+sur Geneviève et sur l'enfant, une rapide expression de joie s'y
+reflétait; mais en se retournant vers nous, il reprenait sa stupidité et
+son hésitation.
+
+Enfin, il sembla faire un effort prodigieux, s'écria:
+
+--Attendez!
+
+Et, s'avançant vers un baquet plein d'eau, il s'y plongea le visage à
+plusieurs reprises.
+
+Tous les yeux s'étaient tournés vers lui; la paysanne elle-même semblait
+étonnée. Enfin il releva sa tête ruisselante. Cette ablution avait
+dissipé une partie de son ivresse; il nous regarda un instant; puis se
+tourna vers Geneviève, et tout son visage s'illumina.
+
+--Robert! s'écria-t-il en allant à l'enfant qu'il prit dans ses bras.
+Ah! donne, femme, je veux le voir.
+
+La mère parut lui abandonner son fils avec répugnance, et resta devant
+lui les bras étendus, comme si elle eût craint une chute pour l'enfant.
+La nourrice reprit à son tour la parole et renouvela ses réclamations,
+en menaçant cette fois de la justice. Michel écouta d'abord
+attentivement; mais quand il eut compris, il remit le nourrisson à sa
+mère.
+
+--Combien doit-on? demanda-t-il.
+
+La paysanne se mit à détailler les différentes dépenses, qui montaient à
+un peu plus de trente francs. Le menuisier cherchait au fond de ses
+poches, sans rien trouver. Son front se plissait de plus en plus; de
+sourdes malédictions commençaient à lui échapper; tout à coup il fouilla
+dans sa poitrine, en retira une grosse montre, et l'élevant au-dessus de
+sa tête:
+
+--Le voilà, votre argent! s'écria-t-il, avec un éclat de gaieté; une
+montre, premier numéro! Je me disais toujours que ça serait une poire
+pour la soif; mais c'est pas moi qui l'aurai bue, c'est le petit... Ah!
+ah! ah! allez me la vendre, voisine, et si ça ne suffit pas, j'ai mes
+boucles d'oreilles. Eh! Geneviève, tire-les-moi, les boucles d'oreilles
+à l'équerre! Il ne sera pas dit qu'on t'aura fait affront pour l'enfant.
+Non... quand je devrais mettre en gage un morceau de ma chair! La
+montre, les boucles d'oreilles et ma bague, _lavez_-moi tout ça chez
+l'orfèvre; payez la campagnarde et laissez dormir le moutard! Donne,
+Geneviève, je vas le mettre au lit.
+
+Et prenant le nourrisson des bras de la mère, il le porta d'un pas ferme
+à son berceau.
+
+Il fut facile de remarquer le changement qui se fit dans Michel à partir
+de cette journée. Toutes les vieilles relations de débauche furent
+rompues. Partant pour le travail dès le matin, il revenait régulièrement
+chaque soir pour finir le jour avec Geneviève et Robert. Bientôt même,
+il ne voulut plus les quitter, il loua une boutique près de la fruiterie
+et y travailla pour son compte.
+
+L'aisance serait revenue à la maison sans les dépenses que nécessitait
+l'enfant. Tout était sacrifié à son éducation. Il avait suivi les
+écoles, étudié les mathématiques, le dessin, la coupe des charpentes, et
+ne commençait à travailler que depuis quelques mois. Jusqu'ici le
+laborieux ménage avait donc épuisé ses ressources à lui préparer une
+place d'élite dans sa profession; mais, par bonheur, tant d'efforts
+n'étaient point inutiles; la semence avait porté ses fruits, et l'on
+touchait aux jours de la moisson...
+
+Pendant que je repassais ainsi mes souvenirs; Michel était arrivé et
+s'occupait de poser les étagères à l'endroit indiqué.
+
+Tout en écrivant les notes de mon journal, je me suis mis à examiner le
+menuisier.
+
+Les excès de la jeunesse et le travail de l'âge mûr ont profondément
+sillonné son visage; les cheveux sont rares et grisonnants, les épaules
+courbées, les jambes amaigries et légèrement ployées. On sent, dans tout
+son être, une sorte d'affaissement. Les traits eux-mêmes ont une
+expression de tristesse découragée. Il répond à mes questions par
+monosyllabes et comme un homme qui veut éviter l'entretien. D'où peut
+venir cet abbattement quand il semble devoir être au terme de ses
+désirs? Je veux le savoir!...
+
+_Dix heures._--Michel vient de redescendre pour chercher un outil qui
+lui manquait. J'ai enfin réussi à lui arracher le secret de sa tristesse
+et de celle de Geneviève. Leur fils Robert en est cause!
+
+Non qu'il ait mal répondu à leurs soins, qu'il soit paresseux ou
+libertin; mais tous deux espéraient qu'il ne les quitterait plus! La
+présence du jeune homme devaient renouveler et refleurir ces deux
+existences; la mère comptait les jours, le père préparait tout pour
+recevoir ce cher compagnon de travail, et, au moment où ils allaient
+ainsi être payés de leurs sacrifices, Robert leur avait tout à coup
+annoncé qu'il venait de s'engager avec un entrepreneur de Versailles!
+
+Toutes les remontrances et toutes les prières avaient été inutiles; il
+avait mis en avant la nécessité de s'initier au mécanisme d'une grande
+entreprise, la facilité de poursuivre, dans sa nouvelle position, des
+recherches commencées, et l'espoir de les appliquer. Enfin, lorsque sa
+mère, à bout de raisons, s'était mise à pleurer, il l'avait embrassée
+avec précipitation, et était parti pour échapper à de nouvelles prières.
+
+Son absence durait depuis un an, et rien n'annonçait son retour. Ses
+parents le voyaient à peine une fois chaque mois, encore ne restait-il
+que quelques instants.
+
+--J'ai été puni par où j'espérais être récompensé, me disait tout à
+l'heure Michel; j'avais désiré un fils économe et laborieux; Dieu m'a
+donné un fils ambitieux et avare! Je m'étais toujours dit qu'une fois
+élevé, nous l'aurions à nos côtés pour nous rappeler notre jeunesse et
+nous égayer le coeur; sa mère ne pensait qu'à le marier pour avoir
+encore des enfants à soigner. Vous savez que les femmes, ça a toujours
+besoin de s'occuper des autres! Moi, je le voyais travailler près de mon
+établi en chantant les nouveaux airs... car il a appris la musique, et
+c'était le plus fort de l'Orphéon!--Une vraie rêverie, monsieur!--Dès
+qu'il a eu ses plumes, l'oiseau a pris sa volée, et il ne reconnaît plus
+ni père, ni mère! Hier, par exemple, c'était le jour où nous
+l'attendions; il devait arriver pour souper avec nous! Pas plus de
+Robert qu'aujourd'hui! Il aura eu quelque dessin à finir, quelque marché
+à traiter, et les vieux parents, ça ne vient qu'en dernière ligne, après
+les pratiques et la menuiserie. Ah! si j'avais deviné comment tournerait
+la chose! Imbécile! qui ai sacrifié pendant près de vingt ans mes goûts
+et mon argent pour élever un ingrat! C'était bien la peine de me guérir
+de ma soif, de rompre avec les amis, et de devenir le modèle du
+quartier! Le bon vivant s'est fait père-dindon!--Oh! si j'étais à
+recommencer!--Non, non, voyez-vous, les femmes et les enfants, c'est
+notre perte. Ils nous amollissent le coeur; ils nous amènent à vivre
+d'espérance, de dévouement; nous passons un quart de notre existence à
+faire pousser un grain de blé qui doit nous tenir lieu de tout dans nos
+vieux jours, et quand l'heure de la moisson vient, bonsoir, il n'y a
+rien dans l'épi!
+
+En parlant ainsi, Michel avait la voix rauque, l'oeil ardent et les
+lèvres tremblantes. J'ai voulu lui répondre, mais je n'ai trouvé que des
+consolations banales: je me suis tu. Le menuisier a prétendu qu'il lui
+manquait un outil et m'a quitté.
+
+Pauvre père! ah! je connais ces moments de tentations où, mal récompensé
+de la vertu, on regrette d'y avoir obéi! Qui n'a eu de ces défaillances
+aux heures d'épreuve, et qui n'a jeté, au moins une fois, le funeste cri
+de Brutus?
+
+Mais si _la vertu n'est qu'un mot_, qu'y a-t-il donc de réel et de
+sérieux dans la vie?--Non je ne veux point croire à la vanité du bien!
+Il ne donne pas toujours les joies que nous avions espérées, mais il en
+apporte d'autres. Tout, dans le monde, a sa logique et son résultat, la
+vertu ne peut échapper seule à la loi commune. Si elle devait être
+dommageable à qui l'exerce, l'expérience en aurait fait justice, et
+l'expérience l'a, au contraire, rendue plus générale et plus sainte.
+Nous ne l'accusons d'être une débitrice infidèle que parce que nous lui
+demandons un paiement immédiat et qui puisse frapper nos sens. La vie
+est toujours, pour nous, un conte de fées où chaque bonne action doit
+être récompensée par une merveille. Nous n'acceptons en paiement ni le
+repos de la conscience, ni le contentement de nous-mêmes, ni la bonne
+renommée parmi les hommes, trésors plus précieux qu'aucun autre, mais
+dont on ne sent le prix qu'après les avoir perdus!
+
+Michel est de retour et s'est remis au travail. Son fils n'est point
+encore arrivé.
+
+En me racontant ses espérances et ses douloureux désappointements, son
+esprit s'est exalté; il reprend sans cesse le même sujet et ajoute
+quelque chose à ses griefs. Il vient de me compléter ses confidences en
+me parlant d'un fonds de menuiserie qu'il avait espéré acquérir et
+exploiter avec l'aide de Robert. Le maître actuel s'y était enrichi:
+après trente années d'activité, il songeait à se retirer dans un de ces
+cottages fleuris de la banlieue, retraites ordinaires du travailleur
+économe que le hasard a servi. A la vérité, les deux mille francs qui
+devaient être payés comptant manquaient à Michel; mais peut-être eût-il
+décidé maître Benoît à attendre; la présence de Robert eût été pour lui
+une garantie; car le jeune homme ne pouvait manquer de faire prospérer
+un atelier; outre la science et l'adresse, il avait l'imagination qui
+découvre ou perfectionne. Son père avait surpris, dans ses dessins, une
+nouvelle coupe d'escalier qui le préoccupait depuis longtemps, et le
+soupçonnait même de n'avoir traité avec l'entrepreneur de Versailles que
+pour l'exécuter. Le jeune garçon était tourmenté par ce génie de
+l'invention qui s'empare de la vie tout entière, et, livré aux calculs
+de l'intelligence, il n'avait point le loisir d'écouter son coeur.
+
+Michel me raconte tout cela avec un mélange de fierté et de dépit. On
+sent qu'il tire orgueil du fils qu'il accuse, et que cet orgueil même le
+rend plus sensible à son abandon.
+
+_Six heures du soir._ Je viens de finir une heureuse journée. Que
+d'événements en quelques heures et quel changement pour Geneviève et
+pour Michel.
+
+Celui-ci achevait de poser les étagères, en me parlant de son fils,
+tandis que je mettais le couvert pour mon déjeuner.
+
+Tout à coup, des pas pressés ont retenti dans le corridor, la porte
+s'est ouverte, et Geneviève est entrée avec Robert.
+
+Le menuisier a fait un mouvement de joyeuse surprise, mais qu'il a
+réprimé aussitôt, comme s'il eût voulu garder l'apparence du
+ressentiment.
+
+Le jeune homme n'a point paru s'en apercevoir; il s'est jeté dans ses
+bras avec une expansion qui m'a surpris. Geneviève, la figure
+rayonnante, semblait vouloir parler et se retenir avec peine.
+
+J'ai souhaité la bienvenue à Robert, qui m'a salué d'un air d'aisance
+polie.
+
+--Je t'attendais hier, a dit Michel Arout un peu sèchement.
+
+--Pardon, père, a répondu le jeune ouvrier; mais j'avais affaire à
+Saint-Germain. Je n'ai pu rentrer que très-tard, et le bourgeois m'a
+retenu.
+
+Le menuisier a regardé son fils de côté et a repris son marteau.
+
+--C'est juste! a-t-il murmuré d'un ton boudeur; quand on est chez les
+autres, faut faire leurs volontés; aussi il y en a qui aiment mieux
+manger du pain noir avec leur couteau, que des perdrix avec la
+fourchette d'un maître.
+
+--Et je suis de ceux-là, mon père, a répliqué Robert gaîment; mais,
+comme dit le proverbe, pour _manger les poids il faut les écosser_.
+J'avais besoin de travailler d'abord dans un grand atelier...
+
+--Pour ton système d'escalier! a interrompu Michel ironiquement.
+
+--Il faut dire maintenant le système de M. Raymond, mon père, a répliqué
+Robert en souriant.
+
+--Pourquoi cela?
+
+--Parce que je lui ai vendu l'invention.
+
+Le menuisier, qui rabotait une planche, s'est retourné vivement.
+
+--Vendu! s'est-il écrié l'oeil étincelant.
+
+--Par la raison que je n'étais pas assez riche pour la donner.
+
+Michel a rejeté la planche et l'outil.
+
+--Voilà qui lui manquait! a-t-il repris avec colère, son bon génie lui
+envoie une idée qui pouvait faire parler de lui, et il la vend à un
+richard qui s'en fera honneur.
+
+--Eh bien! quel mal y a-t-il? a demandé Geneviève.
+
+--Quel mal! s'est écrié le menuisier avec emportement; tu ne comprends
+rien à cela toi, tu es une femme; mais lui, lui, il sait bien qu'un
+véritable ouvrier ne cède pas plus son invention pour de l'argent qu'un
+soldat ne céderait sa croix. C'est sa gloire aussi; faut qu'il la garde
+pour s'en faire honneur! Ah! tonnerre! si j'avais jamais fait une
+découverte, plutôt que de la mettre à l'encan, j'aurais vendu un de mes
+yeux! Une invention pour un ouvrier qui a de çà, vois-tu, c'est comme un
+enfant! il la soigne, il l'élève, il lui fait faire son chemin dans le
+monde, et il n'y a que les sans-coeurs qui en font marché.
+
+Robert à rougi légèrement.
+
+--Vous penserez autrement, mon père, a-t-il dit, quand vous saurez
+pourquoi j'ai vendu mon système.
+
+--Oui, et tu le remercieras, a ajouté Geneviève, qui ne pouvait plus se
+taire.
+
+--Jamais, a répondu Michel.
+
+--Mais, malheureux, s'est-elle écriée, il ne l'a vendu que pour nous!
+
+Le menuisier a regardé sa femme et son fils d'un air stupéfait. Il a
+fallu en venir aux explications.
+
+Celui-ci a raconté comment il était entré en pourparlers avec maître
+Benoît qui, pour céder son établissement, avait absolument exigé moitié
+des deux mille francs comptant. C'était dans l'espoir de se les procurer
+qu'il était entré chez le maître entrepreneur de Versailles; il avait pu
+y expérimenter son invention et trouver un acheteur. Grâce à l'argent
+reçu, il venait de conclure avec Benoît, et il apportait à son père la
+clef du nouveau chantier.
+
+Cette explication du jeune ouvrier avait été donnée avec tant de
+modestie et de simplicité, que j'en ai été tout ému. Geneviève pleurait,
+Michel a serré son fils sur sa poitrine, et, dans ce long embrassement,
+il a semblé lui demander pardon de l'avoir accusé!
+
+Tout s'explique maintenant à la gloire de Robert. L'éloignement que ses
+parents avaient pris pour de l'indifférence n'était que du dévouement;
+il n'avait obéi ni à l'ambition, ni à l'avarice, ni même à cette passion
+plus noble d'un génie inventeur; sa seule inspiration et son seul but
+avaient été le bonheur de Geneviève et de Michel. Le jour de la
+reconnaissance était venu pour lui, et il leur rendait sacrifice pour
+sacrifice!
+
+Après les exclamations de joie et les explications tous trois ont voulu
+me quitter; mais la table était dressée; j'ai ajouté trois couverts, je
+les ai retenus à déjeuner.
+
+Le repas s'est prolongé; la chère y était médiocrement succulente; mais
+les épanchements du coeur l'ont rendue délicieuse. Jamais je n'avais
+mieux compris l'ineffable attrait de la famille. Quelle douceur dans ces
+joies toujours partagées, dans cette communauté d'intérêts qui confond
+les sensations, dans cette association d'existences qui de plusieurs
+êtres forme un seul être! qu'est-ce que l'homme sans ces affections du
+foyer qui, comme autant de racines, le fixent solidement à la terre et
+lui permettent d'aspirer tous les sucs de la vie? Force, bonheur, tout
+ne vient-il point de là? Sans la famille, où l'homme apprendrait-il à
+aimer, à s'associer, à se dévouer? Société en petit, n'est-ce point elle
+qui nous enseigne à vivre dans la grande? Telle est la sainteté du foyer
+que, pour exprimer nos rapports avec Dieu, nous avons dû emprunter les
+mots inventés pour la famille. Les hommes se sont nommés eux-mêmes les
+_fils_ du _Père_ suprême!
+
+Ah! conservons-les, ces chaînes de l'intimité domestique; ne délions pas
+la gerbe humaine pour livrer ses épis à tous les caprices du hasard et
+du vent; mais élargissons plutôt cette sainte loi, transportons les
+habitudes de la famille au-dehors, et réalisons, s'il se peut, le voeu
+de l'apôtre des gentils, quand il criait aux nouveaux enfants du Christ:
+_Soyez tous ensemble comme si vous étiez un seul!_
+
+
+
+
+CHAPITRE X.
+
+LA PATRIE.
+
+
+_Octobre.--Le 12, sept heures du matin._--Les nuits sont déjà devenues
+froides et longues, le soleil ne me réveille plus derrière mes rideaux
+longtemps avant l'heure du travail, et, lors même que mes yeux se sont
+ouverts, la douce chaleur du lit me retient enchaîné sous mon édredon.
+Tous les matins il s'élève un long débat entre ma diligence et ma
+paresse, et, chaudement enveloppé jusqu'aux yeux, j'attends, comme le
+Gascon, qu'elles aient réussi à se mettre d'accord.
+
+Ce matin, cependant, une lueur qui glissait à travers ma porte jusqu'à
+mon chevet, m'a réveillé plus tôt que d'habitude. J'ai eu beau me
+retourner de tous côtés, la clarté obstinée m'a poursuivi, de position
+en position, comme un ennemi victorieux. Enfin, à bout de patience, je
+me suis levé sur mon séant, et j'ai lancé mon bonnet de nuit aux pieds
+du lit!...
+
+(J'observerai, entre parenthèses, que les différentes évolutions de
+cette pacifique coiffure paraissent avoir été, de tout temps, le symbole
+des mouvements passionnés de l'âme; car notre langue leur a emprunté ses
+images les plus usuelles. C'est ainsi que l'on dit: _Mettre son bonnet
+de travers; jeter son bonnet par-dessus les moulins; avoir la tête près
+du bonnet_, etc.)
+
+Quoi qu'il en soit, je me suis levé de fort mauvaise humeur, pestant
+contre mon nouveau voisin qui s'avise de veiller quand je yeux dormir.
+Nous sommes tous ainsi faits; nous ne comprenons pas que les autres
+hommes puissent vivre pour leur propre compte. Chacun de nous ressemble
+à la terre du vieux système de Ptolémée, et veut que l'univers entier
+tourne autour de lui. Sur ce point, pour employer la métaphore déjà
+signalée plus haut: _Tous les hommes ont la tête dans le même bonnet._
+
+J'avais provisoirement, comme je l'ai déjà dit, lancé le mien à l'autre
+bout de mon alcôve, et je dégageais lentement mes jambes des chaudes
+couvertures, en faisant une foule de réflexions maussades sur
+l'inconvénient des voisins.
+
+Il y a un mois encore, je n'avais point à me plaindre de ceux que le
+hasard m'avait donnés; la plupart ne rentraient que pour dormir, et
+ressortaient dès leur réveil. J'étais presque toujours seul à ce haut
+étage, seul avec les nuées et les passereaux!
+
+Mais à Paris rien n'est durable: le flot de la vie roule les destinées
+comme des algues détachées du rocher; les demeures sont des vaisseaux
+qui ne reçoivent que des passagers. Combien de visages différents j'ai
+déjà vus traverser ce long corridor de nos mansardes? Combien de
+compagnons de quelques jours disparus pour jamais! Les uns sont allés se
+perdre dans cette mêlée de vivants qui tourbillonne sous le fouet de la
+nécessité; les autres dans cette litière de morts qui dorment sous la
+main de Dieu!
+
+Pierre le relieur est un de ces derniers. Retiré dans son égoïsme, il
+était resté sans famille, sans amis; il est mort seul comme il avait
+vécu. Sa perte n'a été pleurée de personne, n'a rien dérangé dans le
+monde; il y a eu seulement une fosse remplie au cimetière, et une
+mansarde vide dans notre faubourg.
+
+C'est elle que mon nouveau voisin occupe depuis quelques jours.
+
+A vrai dire (maintenant que je suis tout à fait réveillé et que ma
+mauvaise humeur est allée rejoindre mon bonnet), à vrai dire, ce nouveau
+voisin, pour être plus matinal qu'il ne conviendrait à ma paresse, n'en
+est pas moins un fort brave homme; il porte sa misère, comme bien peu
+savent porter leur heureuse fortune, avec gaieté et modération.
+
+Cependant le sort l'a cruellement éprouvé. Le père Chaufour n'est plus
+qu'une ruine d'homme. A la place d'un de ses bras pend une manche
+repliée; la jambe gauche sort de chez le tourneur, et la droite se
+traîne avec peine; mais au-dessus de ces débris se dresse un visage
+calme et jovial. En voyant son regard rayonnant d'une sereine énergie,
+en entendant sa voix dont la fermeté est, pour ainsi dire, accentuée de
+bonté, on sent que l'âme est restée entière dans l'enveloppe à moitié
+détruite. La forteresse est un peu endommagée, comme dit le père
+Chaufour; mais la garnison se porte bien.
+
+Décidément, plus je me rappelle cet excellent homme, et plus je me
+reproche l'espèce de malédiction que je lui ai jetée en me réveillant.
+
+Nous sommes, en général, trop indulgents pour ces torts secrets envers
+notre prochain. Toute malveillance qui ne sort pas du domaine de la
+pensée nous semble innocente, et, dans notre grossière justice, nous
+absolvons sans examen le péché qui ne s'est point traduit par l'action!
+
+Mais ne sommes-nous donc tenus envers les autres qu'à l'exécution des
+codes? Outre les relations de faits, n'y a-t-il point entre les hommes
+une sérieuse relation de sentiments? Ne devons-nous point à tous ceux
+qui vivent sous le même ciel que nous le secours, non-seulement de nos
+actes, mais de nos intentions? Chaque destinée humaine ne doit-elle pas
+être pour nous un vaisseau que nous accompagnons de nos voeux d'heureux
+voyage? Il ne suffit pas que les hommes ne se nuisent point l'un à
+l'autre, il faut encore qu'ils s'entr'aident, il faut qu'ils s'aiment!
+La bénédiction du pape: _urbi et orbi!_ devrait être l'éternel cri de
+tous les coeurs. Maudire qui ne l'a point mérité, même intérieurement,
+même en passant, c'est contrevenir à la grande loi, celle qui a établi
+ici-bas l'association des âmes, et à laquelle le Christ a donné le doux
+nom de _charité_.
+
+Ces scrupules me sont venus pendant que j'achève de m'habiller, et je me
+suis dit que le père Chaufour avait droit à une réparation; Pour
+compenser le mouvement de malveillance de tout à l'heure, je lui dois un
+témoignage ostensible de sympathie; je l'entends fredonner chez lui; il
+est au travail; je veux lui faire, le premier, ma visite de voisinage.
+
+_Huit heures du soir._--J'ai trouvé le père Chaufour devant une table
+éclairée par une petite lampe fumeuse, sans feu, bien qu'il fasse déjà
+froid, et fabriquant de grossiers cartonnages; il murmurait entre ses
+dents un refrain populaire. Au moment où j'ai entr'ouvert la porte, il a
+poussé une exclamation de joyeuse surprise.
+
+--Eh! c'est vous, voisin! entrez donc! je ne vous croyais pas si
+matinal: aussi j'avais mis une sourdine à ma chanterelle; j'avais peur
+de vous réveiller.
+
+Excellent homme! tandis que je l'envoyais au diable, il se gênait pour
+moi!
+
+Cette idée m'a touché, et je lui ai fait, comme voisin, mes compliments
+de bienvenue avec une expansion qui lui a ouvert le coeur.
+
+--Ma foi! vous m'avez l'air d'un bon chrétien, m'a-t-il dit, d'un ton de
+cordialité soldatesque en me serrant la main; j'aime pas les gens qui
+regardent le corridor comme une frontière et traitent les voisins en
+Cosaques. Quand on mange du même air et qu'on parle le même jargon, on
+n'est pas fait pour se tourner le dos... Asseyez-vous là, voisin, sans
+vous commander... Seulement, prenez garde au tabouret, il n'a que trois
+pieds, et faut que la bonne volonté tienne lieu du quatrième.
+
+--Il me semble que c'est une richesse qui ne manque point ici? ai-je
+fait observer.
+
+--La bonne volonté! a répété Chaufour; c'est tout ce que m'a laissé ma
+mère, et j'estime qu'aucun fils n'a reçu un meilleur héritage. Aussi, à
+la batterie, ils m'appelaient _Monsieur Content_.
+
+--Vous avez servi?
+
+--Dans le troisième d'artillerie pendant la République, et plus tard
+dans la garde, pendant tout le tremblement. J'étais à Jemmapes et à
+Waterloo, comme qui dirait au baptême et à l'enterrement de notre
+gloire!
+
+Je le regardai avec étonnement.
+
+--Et quel âge aviez-vous donc à Jemmapes? demandai-je.
+
+--Mais quelque chose comme quinze ans, dit-il.
+
+--Et vous avez eu l'idée de servir si jeune?
+
+--C'est-à-dire que je n'y songeais pas. Je travaillais alors dans la
+bimbeloterie, sans penser que la France pût me demander autre chose que
+de lui fabriquer des damiers, des volants et des bilboquets. Mais
+j'avais à Vincennes un vieil oncle que j'allais voir, de loin en loin;
+un ancien de Fontenoy, arrangé dans mon genre, mais un savant qui en eût
+remontré à des maréchaux. Malheureusement, dans ce temps-là, il paraît
+que les gens de rien n'arrivaient pas à la vapeur. Mon oncle, qui avait
+servi de manière à être nommé prince sous _l'autre_, était alors
+retraité comme simple sous-lieutenant. Mais fallait le voir avec son
+uniforme, sa croix de Saint-Louis, sa jambe de bois, ses moustaches
+blanches et sa belle figure!... On eût dit un portrait de ces vieux
+héros en cheveux poudrés qui sont à Versailles!
+
+Toutes les fois que je le visitais, il me disait des choses qui me
+restaient dans l'esprit. Mais un jour je le trouvai tout sérieux.
+
+--Jérôme, me dit-il, sais-tu ce qui se passe à la frontière?
+
+--Non, lieutenant, que je lui réponds.
+
+--Eh bien, qu'il reprend, la patrie est en péril!
+
+Je ne comprenais pas bien, et cependant ça me fit quelque chose.
+
+--Tu n'as peut-être jamais pensé à ce qu'est la patrie, reprit-il, en me
+posant une main sur l'épaule; c'est tout ce qui t'entoure, tout ce qui
+t'a élevé et nourri, tout ce que tu as aimé! Cette campagne que tu vois,
+ces maisons, ces arbres, ces jeunes filles qui passent là en riant,
+c'est la patrie! Les lois qui te protégent, le pain qui paie ton
+travail, les paroles que tu échanges, la joie et la tristesse qui te
+viennent des hommes et des choses parmi lesquels tu vis, c'est la
+patrie! La petite chambre où tu as vu autrefois ta mère, les souvenirs
+qu'elle t'a laissés, la terre où elle repose, c'est la patrie! tu la
+vois, tu la respires partout! Figure-toi, mon fils, tes droits et tes
+devoirs, tes affections et tes besoins, tes souvenirs et ta
+reconnaissance, réunis tout ça sous un seul nom, et ce nom-là sera la
+patrie!
+
+J'étais tremblant d'émotion, avec de grosses larmes dans les yeux.
+
+--Ah! j'entends, m'écriai-je; c'est la famille en grand, c'est le
+morceau de monde où Dieu a attaché notre corps et notre âme.
+
+--Juste, Jérôme, continua le vieux soldat; aussi tu comprends, n'est-ce
+pas, ce que nous lui devons.
+
+--Parbleu! que je repris, nous lui devons tout ce que nous sommes; c'est
+une affaire de coeur.
+
+--Et de probité, mon enfant, qu'il acheva; le membre d'une famille qui
+n'y apporte pas sa part de services, de bonheur, manque à ses devoirs et
+est un mauvais parent; l'associé qui n'enrichit pas la communauté de
+toutes ses forces, de tout son courage, de toutes ses bonnes intentions,
+la fraude de ce qui lui appartient et est un malhonnête homme; de même
+celui qui jouit des avantages d'avoir une patrie sans en accepter toutes
+les charges, forfait à l'honneur et est un mauvais citoyen!
+
+--Et que faut-il faire, lieutenant, pour être bon citoyen? demandai-je.
+
+--Faire pour sa patrie ce qu'on ferait pour son père et sa mère, dit-il.
+
+Je ne répliquai rien sur le moment, j'avais le coeur gonflé et le sang
+qui me bouillait dans le cerveau. Mais en revenant le long du chemin,
+les paroles de mon oncle étaient, pour ainsi dire, écrites devant mes
+yeux. Je répétais:--Fais pour ta patrie ce que tu ferais pour ton père
+et pour ta mère... Et la patrie est en péril; les étrangers l'attaquent,
+tandis que moi, je tourne des bilboquets!...
+
+Cette idée-là me travailla si bien dans l'esprit toute la nuit, que le
+lendemain je retournai à Vincennes pour annoncer au lieutenant que je
+venais de m'enrôler, et que je partais pour la frontière. Le brave homme
+me serra sur sa croix de Saint-Louis, et je m'en allai fier comme un
+représentant en mission.
+
+Voilà comment, voisin, je suis devenu volontaire de la République avant
+d'avoir fait mes dents de sagesse.
+
+Tout cela était dit sans emphase avec la gaîté délibérée des hommes qui
+ne regardent le devoir accompli ni comme un mérite, ni comme un fardeau.
+Le père Chaufour s'animait en parlant, non à cause de lui, mais pour les
+choses mêmes. Evidemment ce qui l'occupait dans le drame de la vie, ce
+n'était point son rôle, c'était la pièce!
+
+Cette espèce de désintéressement d'amour-propre m'a touché. J'ai
+prolongé ma visite et je lui ai montré une grande confiance, afin de
+mériter la sienne. Au bout d'une heure, il savait ma position et mes
+habitudes; j'étais déjà pour lui une vieille connaissance.
+
+Je lui ai même avoué la mauvaise humeur que la lueur de sa lampe m'avait
+donnée quelques instants auparavant. Il a reçu ma confidence avec cette
+gaîté affectueuse des coeurs bien faits qui prennent toute chose du bon
+côté. Il ne m'a parlé ni du besoin qui l'obligeait au travail quand je
+prolongeais mon sommeil, ni du dénuement du vieux soldat opposé à la
+mollesse du jeune commis; il s'est seulement frappé le front en
+s'accusant d'étourderie, et il m'a promis de garnir sa porte de
+bourrelets!
+
+O grande et belle âme, chez laquelle rien ne tourne en amertume, et qui
+n'a de force que pour la bienveillance et le devoir!
+
+_15 octobre._--Ce matin, je regardais une petite gravure, encadrée par
+moi et placée au-dessus de ma table de travail; c'est un dessin où
+Gavarni, devenu sérieux, a représenté _un vétéran et un conscrit_[2].
+
+ [2] Voir dans le _Magasin Pittoresque_ de 1847 cette belle
+ composition.
+
+A force de contempler ces deux figures, d'expression si diverse et si
+vive, toutes deux se sont animées devant mes yeux; je les ai vues se
+mouvoir, je les ai entendu se parler; l'image est devenue une scène
+vivante dont je me trouvais le spectateur.
+
+Le vétéran avançait lentement une main appuyée sur l'épaule du jeune
+soldat. Ses yeux, à jamais fermés, n'apercevaient plus le soleil qui
+scintillait à travers les marronniers en fleur. A la place du bras droit
+se pliait une manche vide, et l'une des cuisses reposait sur une jambe
+de chêne dont le retentissement sur le pavé faisait retourner les
+passants.
+
+A la vue de ce vieux débris de nos luttes patriotiques, la plupart
+hochaient la tête avec une pitié affligée, et faisaient entendre une
+plainte ou une malédiction.
+
+--Voilà à quoi sert la gloire! disait un gros marchand; en détournant
+les yeux avec horreur.
+
+--Déplorable emploi d'une vie humaine! reprenait un jeune homme qui
+portait sous le bras un volume de philosophie.
+
+--Le troupier aurait mieux fait de ne point quitter sa charrue, ajoutait
+un paysan d'un air narquois.
+
+--Pauvre vieux! murmurait une femme presque attendrie.
+
+Le vétéran a entendu et son front s'est plissé; car il lui semble que
+son conducteur est devenu pensif! Frappé de ce qui se répète autour de
+lui, il répond à peine aux questions du vieillard, et son regard,
+vaguement perdu dans l'espace, paraît y chercher la solution de quelque
+problème.
+
+Les moustaches grises du vétéran se sont agitées; il s'arrête
+brusquement, et retenant, du bras qui lui reste, son jeune conducteur:
+
+--Ils me plaignent tous, dit-il, parce qu'ils ne comprennent pas; mais
+si je voulais leur répondre!...
+
+--Que leur diriez-vous, père? demande le jeune garçon avec curiosité.
+
+--Je dirais d'abord à la femme qui s'afflige, en me regardant, de donner
+ses larmes à d'autres malheurs, car chacune de mes blessures rappelle un
+effort tenté pour le drapeau. On peut douter de certains dévouements; le
+mien est visible; je porte sur moi des états de service écrits avec le
+fer et le plomb des ennemis; me plaindre d'avoir fait mon devoir, c'est
+supposer qu'il eût mieux valu le trahir.
+
+--Et que répondriez-vous au paysan, père?
+
+--Je lui répondrais que pour conduire paisiblement la charrue, il faut
+d'abord garantir la frontière, et que tant qu'il y aura des étrangers
+prêts à manger notre moisson, il faudra des bras pour la défendre.
+
+--Mais le jeune savant aussi a secoué la tête, en déplorant un pareil
+emploi de la vie?
+
+--Parce qu'il ne sait pas ce que peuvent apprendre le sacrifice et la
+souffrance! Les livres qu'il étudie nous les avons pratiqués, nous, sans
+les connaître; les principes qu'il applaudit, nous les avons défendus
+avec la poudre et la baïonnette.
+
+--Et au prix de vos membres et de votre sang; le bourgeois l'a dit en
+voyant ce corps mutilé: Voilà à quoi sert la gloire!
+
+--Ne le crois pas, mon fils; la vraie gloire est le pain du coeur; c'est
+elle qui nourrit le dévouement, la patience, le courage! Le maître de
+tout l'a donnée comme un lien de plus entre les hommes. Vouloir être
+remarqué par ses frères, n'est-ce pas encore leur prouver notre estime
+et notre sympathie? Le besoin d'admiration n'est qu'un des côtés de
+l'amour. Non, non, la gloire _juste_ n'est jamais trop payée! Ce qu'il
+faut déplorer, enfant, ce ne sont pas les infirmités qui constatent un
+généreux sacrifice; mais celles qu'ont appelées nos vices ou nos
+imprudences. Ah! si je pouvais parler haut à ceux qui me jettent, en
+passant, un regard de pitié, je crierais à ce jeune homme, dont les
+excès ont obscurci la vue avant l'âge:--Qu'as-tu fait de tes yeux? A
+l'oisif qui traîne, avec effort, sa masse énervée:--Qu'as-tu fait de tes
+pieds? Au vieillard que la goutte punit de son intempérance:--Qu'as-tu
+fait de tes mains! A tous:--Qu'avez-vous fait des jours que Dieu vous
+avait accordés, des facultés que vous deviez employer au profit de vos
+frères? Si vous ne pouvez répondre, ne plaignez plus le vieux soldat
+mutilé pour le pays; car, lui, il peut du moins montrer ses cicatrices
+sans rougir.
+
+_16 octobre._--La petite gravure m'a fait mieux comprendre les mérites
+du père Chaufour et je l'en ai estimé davantage.
+
+Il sort à l'instant de ma mansarde. Il ne se passe plus un seul jour
+sans qu'il vienne travailler près de mon feu ou sans que j'aille
+m'asseoir et causer près de son établi.
+
+Le vieil artilleur à beaucoup vu et raconte volontiers. Voyageur armé
+pendant vingt ans à travers l'Europe, il a fait la guerre sans haine et
+avec une seule idée: l'honneur du drapeau national! Ç'a été là sa
+superstition, si l'on veut; mais ç'a été, en même temps, sa sauve-garde.
+
+Ce mot de FRANCE, qui retentissait alors si glorieusement dans le monde,
+lui a servi de talisman contre toutes les tentations. Avoir à soutenir
+un grand nom peut sembler un fardeau aux natures vulgaires; mais pour
+les forts, c'est un encouragement.
+
+--J'ai bien eu aussi des instants, me disait-il l'autre jour, où
+j'aurais été porté à _cousiner avec le diable_. La guerre n'est pas
+précisément une école de vertus champêtres. A force de brûler, de
+démolir et de tuer, vous vous racornissez un peu à l'endroit des
+sentiments, et quand la baïonnette vous a fait roi, il vous vient
+parfois des idées d'autocrate un peu fortes eu couleur. Mais à ces
+moments-là, je me rappelais la patrie dont m'avait parlé le lieutenant,
+et je me disais tout bas le mot connu: _Toujours Français!_ On en a ri
+depuis! Des gens qui feraient de la mort de leur mère un calembour, ont
+tourné la chose en ridicule, comme si le nom de la patrie n'était pas
+aussi une noblesse qui obligeait! Pour mon compte, je n'oublierai jamais
+de combien de sottises ce titre de Français m'a préservé. Quand la
+fatigue prenait le dessus, que je me trouvais en arrière du drapeau, et
+que les coups de fusil pétillaient à l'avant-garde, j'entendais bien
+parfois une voix qui me disait à l'oreille:--Laisse les autres se
+débrouiller, et pour aujourd'hui ménage ta peau! Mais ce mot _Français!_
+grondait alors en moi, et je courais au secours de la brigade. D'autres
+fois, quand la faim, le froid, les blessures m'avaient agacé les nerfs,
+et que j'arrivais chez quelque _meinherr_ maussade, il me prenait bien
+une démangeaison d'éreinter l'hôte et de brûler la baraque; mais je me
+disais tout bas: _Français!_ et ce nom-là ne pouvait rimer ni avec
+incendiaire, ni avec meurtrier. J'ai traversé ainsi les royaumes de
+l'est à l'ouest et du nord au midi, toujours occupé de ne pas faire
+affront au drapeau. Le lieutenant, voyez-vous, m'avait appris un mot
+magique: LA PATRIE! Il ne s'agissait pas seulement de la défendre, il
+fallait l'agrandir et la faire aimer.
+
+_17 octobre._--J'ai fait aujourd'hui une longue visite chez mon voisin.
+Un mot prononcé au hasard a amené une nouvelle confidence.
+
+Je lui demandais si les deux membres dont il était privé avaient été
+perdus à la même bataille.
+
+--Non pas, non pas, m'a-t-il répondu: le canon ne m'avait _pris_ que la
+jambe, ce sont les carrières de Clamart qui m'ont _mangé_ le bras.
+
+Et comme je lui demandais des détails:
+
+--C'est simple comme bonjour, a-t-il continué. Après la grande débâcle
+de Waterloo, j'étais demeuré trois mois aux ambulances pour laisser à ma
+jambe de bois le temps de pousser. Une fois en mesure de réemboîter le
+pas, je pris congé du major et je me dirigeai sur Paris, où j'espérais
+trouver quelque parent, quelque ami; mais rien, tout était parti, ou
+sous terre. J'aurais été moins étranger à Vienne, à Madrid, à Berlin!
+Cependant, pour avoir une jambe de moins à nourrir, je n'en étais pas
+plus à mon aise; l'appétit était revenu, et les derniers sous
+s'envolaient.
+
+A la vérité, j'avais rencontré mon ancien chef d'escadron, qui se
+rappelait que je l'avais tiré de la bagarre à Montereau en lui donnant
+mon cheval, et qui m'avait proposé chez lui place au feu et à la
+chandelle. Je savais qu'il avait épousé, l'année d'avant, un château et
+pas mal de fermes; de sorte que je pouvais devenir à perpétuité brosseur
+d'un millionnaire, ce qui n'était pas sans douceur. Restait à savoir si
+je n'avais rien de mieux à faire. Un soir je me mis à réfléchir.
+
+--Voyons, Chaufour, que je me dis, il s'agit de se conduire comme un
+homme. La place chez le commandant te convient; mais ne peux-tu rien
+faire de mieux? Tu as encore le torse en bon état et les bras solides;
+est-ce que tu ne dois pas toutes tes forces à la patrie, comme disait
+l'oncle de Vincennes? Pourquoi ne pas laisser quelque ancien plus démoli
+que toi prendre ses invalides chez le commandant? Allons, troupier,
+encore quelques charges à fond puisqu'il te reste du poignet! Faut pas
+se reposer avant le temps.
+
+Sur quoi j'allai remercier le chef d'escadron et offrir mes services à
+un ancien de la batterie qui était rentré à Clamart dans son _foyer
+respectif_, et qui avait repris la pince de carrier.
+
+Pendant les premiers mois, je fis le métier de conscrit, c'est-à-dire
+plus de mouvements que de besogne; mais avec de la bonne volonté on
+vient à bout des pierres comme de tout le reste: sans devenir, comme on
+dit, une tête de colonne, je pris mon rang, en serre-file, parmi les
+bons ouvriers, et je mangeais mon pain de bon appétit, vu que je le
+gagnais de bon coeur. C'est que, même sous le tuf, voyez-vous, j'avais
+gardé ma gloriole. L'idée que je travaillais, pour ma part, à changer
+les roches en maisons, me flattait intérieurement. Je me disais tout
+bas:
+
+--Courage, Chaufour, mon vieux, tu aides à embellir ta patrie.
+
+Et ça me soutenait le moral.
+
+Malheureusement, j'avais parmi mes compagnons des citoyens un peu trop
+sensibles aux charmes du cognac; si bien qu'un jour, l'un d'eux, qui
+voyait sa main gauche à droite, s'avisa de battre le briquet près d'une
+mine chargée: la mine prit feu sans dire gare, et nous envoya une
+mitraille de cailloux qui tua trois hommes et emporta le bras dont il ne
+me reste plus que la manche.
+
+--Ainsi, vous étiez de nouveau sans état? dis-je au vieux soldat.
+
+--C'est-à-dire qu'il fallait en changer, reprit-il tranquillement. Le
+difficile était d'en trouver un qui se contentât de cinq doigts au lieu
+de dix; je le trouvai pourtant.
+
+--Où cela?
+
+--Parmi les balayeurs de Paris.
+
+--Quoi! vous avez fait partie?...
+
+--De l'escouade de salubrité; un peu, voisin, et c'est pas mon plus
+mauvais temps. Le corps du balayage n'est pas si mal composé que
+malpropre, savez-vous! Il y a là d'anciennes actrices qui n'ont pas su
+faire d'économies, des marchands ruinés à la Bourse; nous avions même un
+professeur d'humanités qui, pour un petit verre, vous récitait du latin
+ou des tragédies, à votre choix. Tout ça n'eût pas pu concourir pour le
+prix Monthyon; mais la misère faisait pardonner les vices, et la gaîté
+consolait de la misère. J'étais aussi gueux et aussi gai, tout en
+tâchant de valoir un peu mieux. Même dans la fange du ruisseau, j'avais
+gardé mon opinion que rien ne déshonore de ce qui peut être utile au
+pays.
+
+--Chaufour, que je me disais en riant tout bas, après l'épée le marteau,
+après le marteau le balai; tu dégringoles, mon vieux, mais tu sers
+toujours ta patrie.
+
+--Cependant vous avez fini par quitter votre nouvelle profession? ai-je
+repris.
+
+--Pour cause de réforme, voisin; les balayeurs ont rarement le pied sec,
+et l'humidité a fini par raviver les blessures de ma bonne jambe. Je ne
+pouvais plus suivre l'escouade; il a fallu déposer les armes. Voilà deux
+mois que j'ai cessé de travailler à _l'assainissement de Paris_.
+
+Au premier instant, ça m'a étourdi! De mes quatre membres, il ne me
+restait plus que la main droite, encore avait-elle perdu sa force!
+fallait donc lui trouver une occupation _bourgeoise_. Après avoir essayé
+un peu de tout, je suis tombé sur le cartonnage, et me voilà fabricant
+d'étuis pour les pompons de la garde nationale; c'est une oeuvre peu
+lucrative, mais à la portée de toutes les intelligences. En me levant à
+quatre heures et en travaillant jusqu'à huit, je gagne soixante-cinq
+centimes! le logement et la gamelle en prennent cinquante; reste trois
+sous pour les dépenses de luxe. Je suis donc plus riche que la France,
+puisque j'équilibre mon budget, et je continue à la servir, puisque je
+lui économise ses pompons.
+
+A ces mots, le père Chaufour m'a regardé en riant, et ses grands ciseaux
+ont recommencé à couper le papier vert pour ses étuis.
+
+Je suis resté attendri et tout pensif.
+
+Encore un membre de cette phalange sacrée qui, dans le combat de la vie,
+marche toujours en avant pour l'exemple et le salut du monde! Chacun de
+ces hardis soldats a son cri de guerre: celui-ci la patrie, celui-là la
+famille, cet autre l'humanité; mais tous suivent le même drapeau, celui
+du devoir; pour tous règne la même loi divine, celle du dévouement.
+Aimer quelque chose plus que soi-même, là est le secret de tout ce qui
+est grand; savoir vivre en dehors de sa personne, là est le but de tout
+instinct généreux.
+
+
+
+
+CHAPITRE XI.
+
+UTILITÉ MORALE DES INVENTAIRES.
+
+
+_13 novembre, neuf heures du soir._--J'avais bien calfeutré ma fenêtre:
+mon petit tapis de pied était cloué à sa place; ma lampe garnie de son
+abat-jour laissait filtrer une lumière adoucie, et mon poêle ronflait
+sourdement comme un animal domestique.
+
+Autour de moi tout faisait silence. Au dehors seulement une pluie glacée
+balayait les toits et roulait avec de longues rumeurs dans les
+gouttières sonores. Par instants, une raffale courait sous les tuiles
+qui s'entre-froissaient avec un bruit de castagnettes, puis elle
+s'engouffrait dans le corridor désert. Alors un petit frémissement
+voluptueux parcourait mes veines, je ramenais sur moi les pans de ma
+vieille robe de chambre ouatée, j'enfonçais sur mes yeux ma toque de
+velours râpé, et, me laissant glisser plus profondément dans mon
+fauteuil, les pieds caressés par la chaude lueur qui brillait à travers
+la porte du poêle, je m'abandonnais à une sensation de bien-être avivée
+par la conscience de la tempête qui bruissait au dehors. Mes regards
+noyés dans une sorte de vapeur erraient sur tous les détails de mon
+paisible intérieur; ils allaient de mes gravures à ma bibliothèque, en
+glissant sur la petite causeuse de toile perse, sur les rideaux blancs
+de la couchette de fer, sur le casier aux cartons dépareillés, humbles
+archives de la mansarde! puis, revenant au livre que je tenais à la
+main, ils s'efforçaient de ressaisir le fil de la lecture interrompue.
+
+Au fait, cette lecture, qui m'avait d'abord captivé, m'était devenue
+pénible. J'avais fini par trouver les tableaux de l'écrivain trop
+sombres. Cette peinture des misères du monde me semblait exagérée; je ne
+pouvais croire à de tels excès d'indigence ou de douleur; ni Dieu, ni la
+société ne devaient se montrer aussi durs pour les fils d'Adam. L'auteur
+avait cédé à une tentation d'artiste; il avait voulu élever l'humanité
+en croix, comme Néron brûlait Rome, dans l'intérêt du pittoresque!
+
+A tout prendre, cette pauvre maison du genre humain, tant refaite, tant
+critiquée, était encore un assez bon logement: on y trouvait de quoi
+satisfaire ses besoins, pourvu qu'on sût les borner; le bonheur du sage
+coûtait peu et ne demandait qu'une petite place!...
+
+Ces réflexions consolantes devenaient de plus en plus confuses.... Enfin
+mon livre glissa à terre sans que j'eusse le courage de me baisser pour
+le reprendre, et, insensiblement gagné par le bien-être du silence, de
+la demi-obscurité et de la chaleur, je m'endormis.
+
+Je demeurai quelque temps plongé dans cette espèce d'évanouissement du
+premier sommeil; enfin quelques sensations vagues et interrompues le
+traversèrent. Il me sembla que le jour s'obscurcissait... que l'air
+devenait plus froid... J'entrevoyais des buissons couverts de ces baies
+écarlates qui annoncent l'hiver... Je marchais sur une route sans abri,
+bordée, çà et là, de genévriers blanchis par le givre... Puis la scène
+changeait brusquement... J'étais en diligence... la bise ébranlait les
+vitres des portières; les arbres chargés de neige passaient comme des
+fantômes; j'enfonçais vainement dans la paille broyée mes pieds
+engourdis... Enfin la voiture s'arrêtait, et, par un de ces coups de
+théâtre familiers au sommeil, je me trouvais seul dans un grenier sans
+cheminée, ouvert à tous les vents. Je revoyais le doux visage de ma
+mère, à peine aperçu dans ma première enfance, la noble et austère
+figure de mon père, la petite tête blonde de ma soeur enlevée à dix ans;
+toute la famille morte revivait autour de moi; elle était là, exposée
+aux morsures du froid et aux angoisses de la faim. Ma mère priait près
+du vieillard résigné, et ma soeur, roulée sur quelques lambeaux dont on
+lui avait fait un lit, pleurait tout bas en tenant ses pieds nus dans
+ses petites mains bleuies.
+
+C'était une page du livre que je venais de lire, transportée dans ma
+propre existence.
+
+J'avais le coeur oppressé d'une inexprimable angoisse. Accroupi dans un
+coin, les yeux fixés sur ce lugubre tableau, je sentais le froid me
+gagner lentement, et je me disais avec un attendrissement amer:
+
+--Mourons, puisque la misère est un cachot gardé par les soupçons,
+l'insensibilité, le mépris, et d'où l'on tenterait en vain de
+s'échapper; mourons, puisqu'il n'y a point pour nous de place au banquet
+des vivants!
+
+Et je voulus me lever pour rejoindre ma mère et attendre l'heure suprême
+à ses pieds...
+
+Cet effort a dissipé le rêvé; je me suis réveillé en sursaut.
+
+J'ai regardé autour de moi; ma lampe était mourante, mont poêle
+refroidi, et ma porte entr'ouverte laissait entrer une bise glacée! Je
+me suis levé, en frissonnant, pour la refermer à double tour; puis,
+gagnant l'alcôve, je me suis couché à la hâte.
+
+Mais le froid m'a tenu longtemps éveillé, et ma pensée a continué le
+rêve interrompu.
+
+Les tableaux que j'accusais tout à l'heure d'exagération ne me semblent
+maintenant qu'une trop fidèle peinture de la réalité; je me suis endormi
+sans pouvoir reprendre mon optimisme... ni me réchauffer.
+
+Ainsi un poêle éteint et une porte mal close ont changé mon point de
+vue. Tout était bien quand mon sang circulait à l'aise, tout devient
+triste parce que le froid m'a saisi!
+
+Ceci rappelle l'anecdote de la duchesse obligée de se rendre au couvent
+voisin par un jour d'hiver. Le couvent était pauvre, le bois manquait,
+et les moines n'avaient, pour combattre le froid, que la discipline et
+l'ardeur des prières. La duchesse, qui grelottait, revint touchée d'une
+profonde compassion pour les pauvres religieux. Pendant qu'on la
+débarrasse de sa pelisse et qu'on ajoute deux bûches au feu de sa
+cheminée, elle mande son intendant, auquel elle ordonne d'envoyer,
+sur-le-champ, du bois au couvent. Elle fait en suite rouler sa chaise
+longue près du foyer, dont la chaleur ne tarde pas à la ranimer. Déjà le
+souvenir de ce qu'elle vient de souffrir s'est éteint dans le bien-être;
+l'intendant rentre, et demande combien de chariots de bois il doit faire
+transporter.
+
+--Mon Dieu! vous pouvez attendre, dit nonchalamment la grande dame; le
+temps s'est beaucoup radouci.
+
+Ainsi l'homme, dans ses jugements, consulte moins la logique que la
+sensation; et, comme la sensation lui vient du monde extérieur, il se
+trouve plus ou moins sous son influence; il y puise, peu à peu, une
+partie de ses habitudes et de ses sentiments.
+
+Ce n'est donc point sans motif que, lorsqu'il s'agit de préjuger un
+inconnu, nous cherchons dans ce qui l'entoure des révélations de son
+caractère. Le milieu dans lequel nous vivons se modèle forcément à notre
+image; nous y laissons, sans y penser, mille empreintes de notre âme. De
+même que la couche vide permet de deviner la taille et l'attitude de
+celui qui y a dormi, la demeure de chaque homme peut trahir, aux yeux
+d'un observateur habile, la portée de son intelligence et les mouvements
+de son coeur. Bernardin de Saint-Pierre a raconté l'histoire d'une jeune
+fille qui refusa un prétendu, parce qu'il n'avait jamais voulu souffrir
+chez lui ni fleurs, ni animaux domestiques; l'arrêt était sévère
+peut-être, mais non sans fondement. On pouvait présumer que l'homme
+insensible à la grâce et à l'humble affection, serait mal préparé à
+sentir les jouissances d'une union choisie.
+
+_14, sept heures du soir._--Ce matin, comme j'allais reprendre la
+rédaction de mon mémorial, j'ai reçu la visite de notre vieux caissier.
+
+Sa vue baisse, sa main commence à trembler, et le travail auquel il
+suffisait autrefois, lui est devenu plus difficile. Je me suis chargé
+d'une partie de ses écritures; il venait chercher ce que j'avais achevé.
+
+Nous avons causé longuement près du poêle, en prenant une tasse de café
+que je l'ai forcé d'accepter.
+
+M. Rateau est un homme de sens, qui a beaucoup observé et qui parle peu,
+ce qui fait qu'il a toujours quelque chose à dire.
+
+En parcourant les _états_ que j'avais dressés pour lui, ses regards sont
+tombes sur mon mémorial, et il a bien fallu lui avouer que j'écrivais
+ainsi chaque soir, pour moi seul, le journal de mes actes et de mes
+pensées. De proche en proche, j'en suis venu à lui parler de mon rêve de
+l'autre jour et de mes réflexions à propos de l'influence des objets
+visibles sur nos sentiments habituels; il s'est mis à sourire:
+
+--Ah! vous avez aussi mes _superstitions_, a-t-il dit doucement. J'ai
+toujours cru, comme vous, que _le gîte faisait connaître le gibier_; il
+faut seulement pour cela un tact et une expérience sans lesquels on
+s'expose à bien des jugements téméraires. Pour ma part, je m'en suis
+rendu coupable en plus d'une occasion; mais quelquefois aussi j'ai bien
+préjugé. Je me rappelle surtout une rencontre qui remonte aux premières
+années de ma jeunesse...
+
+Il s'était arrêté; je le regardai d'un air qui lui prouva que
+j'attendais une histoire, et il me la raconta sans difficulté.
+
+A cette époque, il n'était encore que troisième clerc chez un notaire
+d'Orléans. Le patron l'avait envoyé à Montargis pour différentes
+affaires, et il devait y reprendre la diligence le soir même, après
+avoir fait un recouvrement dans un bourg voisin: mais, arrivé chez le
+débiteur, on le fit attendre, et lorsqu'il put partir, le jour était
+déjà tombé.
+
+Craignant de ne pouvoir regagner assez tôt Montargis, il prit une route
+de traverse qu'on lui indiqua. Par malheur, la brume s'épaississait de
+plus en plus, aucune étoile ne brillait dans le ciel; l'obscurité devint
+si profonde qu'il perdit son chemin. Il voulut retourner sur ses pas,
+croisa vingt sentiers, et se trouva enfin complétement égaré.
+
+Après la contrariété de manquer le passage de la diligence, vint
+l'inquiétude sur sa situation. Il était seul, à pied, perdu dans une
+forêt, sans aucun moyen de retrouver sa direction, et porteur d'une
+somme assez forte dont il avait accepté la responsabilité. Son
+inexpérience augmentait ses angoisses. L'idée de forêt était liée, dans
+son souvenir, à tant d'aventures de vol et d'assassinat, qu'il
+s'attendait, d'instant en instant, à quelque funeste rencontre.
+
+La position, à vrai dire, n'était point rassurante. Le lieu ne passait
+point pour sûr, et l'on parlait, depuis longtemps, de plusieurs
+maquignons subitement disparus, sans qu'on eût toutefois trouvé aucune
+trace de crime.
+
+Notre jeune voyageur, le regard plongé dans l'espace et l'oreille au
+guet, suivait un sentier qu'il supposait devoir le conduire à quelque
+maison ou à quelque route; mais, les bois succédaient toujours aux bois!
+Enfin, il distingua une lueur éloignée, et au bout d'un quart d'heure,
+il atteignit un chemin de grande communication.
+
+Une maison isolée (celle dont la lumière l'avait attiré) se dressait à
+peu de distance. Il se dirigeait vers la grande porte de la cour,
+lorsque le trot d'un cheval lui fit retourner la tête. Un cavalier
+venait de paraître au tournant de la route et fut, en un instant, près
+de lui.
+
+Les premiers mots qu'il adressa au jeune homme lui firent comprendre que
+c'était le fermier lui-même. Il raconta comment il s'était égaré, et
+apprit du paysan qu'il suivait la route de Pithiviers. Montargis se
+trouvait à trois lieues derrière lui.
+
+Le brouillard s'était insensiblement transformé en une bruine qui
+commençait à transpercer le jeune clerc; il parut s'effrayer de la
+distance qui lui restait à parcourir, et le cavalier, qui vit son
+hésitation, lui proposa d'entrer à la ferme.
+
+Celle-ci avait un faux air de forteresse. Enveloppée d'un mur de clôture
+assez élevé, elle ne se laissait apercevoir qu'à travers les barreaux
+d'une grande porte à claire-voie soigneusement fermée. Le paysan, qui
+était descendu de cheval, ne s'en approcha point; tournant à droite, il
+gagna une autre entrée également close, mais dont il avait la clef.
+
+A peine eut-il franchi le seuil, que des aboiements terribles
+retentirent aux deux extrémités de la cour. Le fermier avertit son hôte
+de ne rien craindre, et lui montra les chiens enchaînés dans leurs
+niches; tous deux étaient d'une grandeur extraordinaire, et tellement
+féroces, que la vue du maître lui-même ne put les apaiser.
+
+A leurs cris, un garçon sortit de la maison et vint prendre le cheval du
+fermier. Celui-ci l'interrogea sur les ordres donnés avant son départ,
+et se dirigea vers les étables, afin de s'assurer s'ils avaient été
+exécutés.
+
+Resté seul, notre clerc regarda autour de lui.
+
+Une lanterne posée à terre par le garçon éclairait la cour d'une pâle
+lueur. Tout lui parut vide et désert. On ne voyait aucune trace de ce
+désordre champêtre indiquant la suspension momentanée d'un travail qui
+doit être bientôt repris: ni charrette oubliée là où les chevaux avaient
+été dételés, ni gerbes entassées en attendant la _batterie_, ni charrue
+renversée dans un coin et à demi enfouie sous la luzerne fraîchement
+coupée. La cour était balayée, les granges fermées au cadenas. Pas une
+vigne grimpant le long des murs; partout la pierre, le bois et le fer!
+
+Il releva la lanterne et s'avança jusqu'à l'angle de la maison. Derrière
+s'étendait une seconde cour où les hurlements d'un troisième chien se
+firent entendre; au milieu se dressait un puits recouvert.
+
+Notre voyageur chercha vainement ce petit jardin des fermes, où rampent
+les potirons bariolés, et où quelques ruches bourdonnent sous les haies
+d'églantiers et de sureaux. La verdure et les fleurs étaient partout
+absentes. Il n'aperçut même aucune trace de basse-cour ni de pigeonnier.
+L'habitation de son hôte manquait de tout ce qui fait la grâce, le
+mouvement et la gaieté de la vie des champs.
+
+Le jeune homme pensa que, pour donner si peu aux agréments domestiques
+et au charme des yeux, son hôte devait être bien indifférent, ou bien
+calculateur, et, jugeant, malgré lui, par ce qu'il voyait, il se sentit
+en défiance de son caractère.
+
+Cependant le fermier revint des étables et le fit entrer au logis.
+
+L'intérieur de la ferme répondait à son extérieur. Les murs blanchis
+n'avaient d'autre ornement qu'une rangée de fusils de toutes dimensions;
+les meubles massifs ne rachetaient qu'imparfaitement leur apparence
+grossière par l'exagération de la solidité. Une propreté douteuse et
+l'absence de toutes les commodités de détail prouvaient que les soins
+d'une femme manquaient au ménage. Le jeune clerc apprit qu'en effet le
+fermier vivait seul avec ses deux fils.
+
+Des signes trop certains l'indiquaient, du reste. Un couvert que nul ne
+se donnait la peine de desservir était dressé à demeure près de la
+fenêtre. Les assiettes et les plats y étaient dispersés sans ordre,
+chargés de pelures de pommes de terre et d'os à demi-rongés. Plusieurs
+bouteilles vides exhalaient une odeur d'eau-de-vie mêlée à l'âcre
+senteur de la fumée de tabac.
+
+Après avoir fait asseoir son hôte, le fermier avait allumé sa pipe, et
+ses deux fils avaient repris leur travail devant le foyer. Le silence
+était à peine interrompu, de loin en loin, par une brève remarque à
+laquelle il était répliqué par un mot ou une exclamation; puis tout
+redevenait muet comme auparavant.
+
+--Dès mon enfance, me dit le vieux caissier, j'avais été très-sensible à
+l'impression des objets extérieurs; plus tard, la réflexion m'avait
+appris à étudier les causes de cette impression plutôt qu'à la
+repousser. Je me mis donc à examiner beaucoup plus attentivement tout ce
+qui m'entourait.
+
+Au-dessous des fusils que j'avais remarqués dès l'entrée, étaient
+suspendus des piéges à loup; à l'un d'eux pendaient encore les lambeaux
+d'une patte broyée qu'on n'avait point arrachée aux dents de fer. Le
+manteau fumeux de la cheminée était orné d'une chouette et d'un corbeau
+cloués au mur, les ailes étendues et la gorge traversée d'un énorme
+clou; une peau de renard, récemment écorché, s'étalait devant la
+fenêtre, et un croc de garde-manger, fixé à la principale poutre,
+laissait voir une oie décapitée dont le cadavre tournoyait au-dessus de
+nos têtes.
+
+Mes yeux, blessés de tous ces détails, se reportèrent alors sur mes
+hôtes. Le père, assis vis-à-vis de moi, ne s'interrompait de fumer que
+pour se verser à boire ou pour adresser à ses fils une réprimande.
+L'aîné de ceux-ci grattait une longue baille dont les raclures
+sanglantes jetées dans le feu nous enveloppaient, par instant, d'une
+odeur fétidement douceâtre; le second aiguisait des couteaux de boucher.
+Un mot prononcé par le père m'apprit que l'on se préparait à tuer un
+porc le lendemain.
+
+Il y avait dans ces occupations et dans tout l'aspect de cet intérieur
+je ne sais quelle brutalité d'habitudes qui semblait expliquer l'aride
+tristesse de l'extérieur et la compléter. Mon étonnement s'était peu à
+peu transformé en dégoût, et mon dégoût en malaise. Je ne puis détailler
+toutes les alliances d'images qui se succédèrent dans mon imagination;
+mais, cédant à une invincible répulsion, je me levai en déclarant que
+j'allais me remettre en route.
+
+Le fermier fit quelques efforts pour me retenir: il parla de la pluie,
+de l'obscurité, de la longueur du chemin; je répondis à tout par
+l'absolue nécessité d'arriver à Montargis cette nuit même, et, le
+remerciant de sa courte hospitalité, je repartis avec un empressement
+qui dut lui confirmer la vérité de mes paroles.
+
+Cependant la fraîcheur de la nuit et le mouvement de la marche ne
+tardèrent pas à changer la direction de mes idées. Éloigné des objets
+qui avaient éveillé chez moi une si vive répugnance, je sentis celle-ci
+se dissiper peu à peu. Je commençai par sourire de ma promptitude
+d'impression; puis, à mesure que la pluie devenait plus abondante et
+plus froide, mon ironie se changeait en mauvaise humeur. J'accusais,
+tout bas, la manie de prendre ses sensations pour des avertissements. Le
+fermier et ses fils n'étaient-ils pas libres, après tout, de vivre
+seuls, de chasser, d'avoir des chiens et de tuer un pourceau? où était
+le crime? Avec moins de susceptibilité nerveuse j'aurais accepté l'abri
+qu'ils m'offraient, et je dormirais chaudement, à cette heure, sur
+quelques bottes de paille, au lieu de cheminer péniblement sous la
+bruine! Je continuai ainsi à me gourmander moi-même jusqu'à Montargis,
+où j'arrivai vers le matin, rompu et transi.
+
+Cependant lorsqu'au milieu du jour je me levai reposé, j'étais
+instinctivement revenu à mon premier jugement. L'aspect de la ferme se
+représentait à moi sous les couleurs repoussantes qui, la veille,
+m'avaient déterminé à fuir. J'avais beau soumettre mes impressions au
+raisonnement, celui-ci finissait, lui-même, par se taire, devant cet
+ensemble de détails sauvages, et était forcé d'y reconnaître
+l'expression d'une nature inférieure ou les éléments d'une funeste
+influence.
+
+Je repartis le jour même, sans avoir pu rien apprendre sur le paysan, ni
+sur ses fils; mais le souvenir de la ferme resta profondément gravé dans
+ma mémoire.
+
+Dix années plus tard, je traversais en diligence le département du
+Loiret. Penché à une des portières, je regardais des taillis
+nouvellement soumis à la culture, dont un de mes compagnons de voyage
+m'expliquait le défrichement, lorsque mon oeil s'arrêta sur un mur
+d'enceinte percé d'une porte à claire-voie. Au fond s'élevait une maison
+dont tous les volets étaient clos et que je reconnus sur-le-champ;
+c'était la ferme où j'avais été reçu! Je la montrai vivement à mon
+compagnon, en lui demandant qui l'habitait.
+
+--Personne pour le moment, me répondit-il.
+
+--Mais n'a-t-elle point été tenue, il y a quelques années, par un homme
+et ses deux fils?
+
+--Les Turreau, dit mon compagnon de route en me regardant; vous les avez
+connus?
+
+--Je les ai vus une seule fois.
+
+Il hocha la tête.
+
+--Oui, oui, reprit-il; pendant bien des années ils ont vécu là comme des
+loups dans leur tanière; ça ne savait que travailler la terre, tuer le
+gibier et boire. Le père menait la maison: mais des hommes tout seuls,
+sans femmes pour les aimer, sans enfants pour les adoucir, sans Dieu
+pour les faire penser au ciel, ça tourne toujours à la bête féroce,
+voyez-vous; si bien qu'un matin, après avoir bu trop d'eau-de-vie, il
+paraît que l'aîné n'a pas voulu atteler la charrue; le père l'a frappé
+de son fouet, et le fils, qui était fou d'ivresse, l'a tué d'un coup de
+fusil.
+
+_Le 16 au soir._--L'histoire du vieux caissier m'a préoccupé tous ces
+jours-ci; elle est venue s'ajouter aux réflexions que m'avait inspirées
+mon rêve.
+
+N'ai-je point à tirer de tout ceci un sérieux enseignement?
+
+Si nos sensations ont une incontestable influence sur nos jugements,
+d'où vient que nous prenions si peu de souci des choses qui éveillent ou
+modifient ces sensations? Le monde extérieur se réflète perpétuellement
+en nous comme dans un miroir et nous remplit d'images qui deviennent, à
+notre insu, des germes d'opinion ou des règles de conduite. Tous les
+objets qui nous entourent sont donc, en réalité, autant de talismans
+d'où s'exhalent de bonnes et de funestes influences. C'est à notre
+sagesse de les choisir pour créer à notre âme une salubre atmosphère.
+
+Convaincu de cette vérité, je me suis mis à faire une revue de ma
+mansarde.
+
+Le premier objet sur lequel mes yeux se sont arrêtés est un vieux
+cartulaire provenant de la plus célèbre abbaye de ma province. Déroulé
+avec complaisance, il occupe le panneau le plus apparent. D'où vient que
+je lui ai donné cette place? Pour moi, qui ne suis ni un antiquaire, ni
+un érudit, cette feuille de parchemin rongée de mites devrait-elle avoir
+tant de prix? ne me serait-elle point devenue précieuse à cause d'un des
+abbés fondateurs, qui porte mon nom, et n'aurais-je point, par hasard,
+la prétention de m'en faire, aux yeux des visiteurs, un arbre
+généalogique? En écrivant ceci je sens que j'ai rougi. Allons, à bas le
+cartulaire! reléguons-le dans mon tiroir le plus profond.
+
+En passant devant ma glace, j'ai aperçu plusieurs cartes de visites
+complaisamment étalées le long de l'encadrement. Par quel hasard n'y
+a-t-il là que des noms qui peuvent faire figure?... Voici un comte
+polonais... un colonel retraité... le député de mon département... Vite,
+vite, au feu ces témoignages de vanité! et mettons à la place cette
+carte écrite à la main par notre garçon de bureau, cette adresse de
+dîners économiques, et le reçu du revendeur auquel j'ai acheté mon
+dernier fauteuil. Ces indications de ma pauvreté sauront, comme le dit
+Montaigne, _mater ma superbe_, et me rappelleront sans cesse à la
+modestie qui fait la dignité des petits.
+
+Je me suis arrêté devant les gravures accrochées au mur. Cette grosse
+Pomone qui rit assise sur des gerbes, et dont la corbeille ruisselle de
+fruits, ne fait naître que des idées de joie et d'abondance; je la
+regardais l'autre jour lorsque je me suis endormi en niant la misère;
+donnons-lui pour pendant ce tableau de l'hiver où tout exprime la
+tristesse et la souffrance: l'une des impressions tempérera l'autre.
+
+Et cette Heureuse famille de Greuze! Quelle gaieté dans les yeux des
+enfants! que de douce sérénité sur le front de la jeune femme! quel
+attendrissement religieux dans les traits du grand-père! Que Dieu leur
+conserve la joie! mais suspendons à côté le tableau de cette mère qui
+pleure sur un berceau vide. La vie humaine a deux faces qu'il faut oser
+regarder tour à tour.
+
+Cachons aussi ces magots ridicules qui garnissent ma cheminée. Platon a
+dit que _le beau n'était autre chose que la forme visible du bon_. S'il
+en est ainsi, le laid doit être la forme visible du mal; l'âme se
+déprave insensiblement à le contempler.
+
+Mais surtout, pour entretenir en moi les instincts de tendresse et de
+pitié, suspendons au chevet de notre lit cette touchante image du
+_dernier sommeil_!
+
+Jamais je n'ai pu y arrêter mes regards sans me sentir le coeur remué.
+
+Une femme déjà vieille et vêtue de haillons s'est accroupie aux bords
+d'un chemin; son bâton est à ses pieds, sa tête repose sur la pierre;
+elle s'est endormie les mains jointes, en murmurant une prière apprise
+dans son enfance, endormie de son dernier sommeil et elle fait son
+dernier rêve!
+
+Elle se voit toute petite, forte et joyeuse enfant qui garde les
+troupeaux dans les friches, qui cueille les mûres des haies, qui chante,
+salue les passants et fait le signe de la croix quand paraît au ciel la
+première étoile! Heureuse époque, pleine de parfums et de rayonnements!
+rien ne lui manque encore, car elle ignore ce qu'on peut désirer.
+
+Mais la voilà grande; l'heure des travaux courageux est venue; il faut
+couper les foins, battre le blé, apporter à la ferme les fardeaux de
+trèfle en fleurs ou de ramées flétries. Si la fatigue est grande,
+l'espérance brille sur tout comme un soleil; elle essuie les gouttes de
+sueur. La jeune fille voit déjà que la vie est une tâche; mais elle
+l'accomplit encore en chantant.
+
+Plus tard, le fardeau s'est alourdi; elle est femme, elle est mère! il
+faut économiser le pain du jour, avoir l'oeil sur le lendemain, soigner
+les malades, soutenir les faibles, jouer, enfin, ce rôle de providence
+si doux quand Dieu vous aide, si cruel quand il vous abandonne. La femme
+est toujours forte; mais elle est inquiète; elle ne chante plus!
+
+Encore quelques années et tout s'est assombri. La vigueur du chef de
+famille s'est brisée; sa femme le voit languir devant le foyer éteint;
+le froid et la faim achèvent ce que la maladie avait commencé; il meurt,
+et, près du cercueil fourni par la charité, la veuve s'asseoit à terre,
+pressant dans ses bras deux petits enfants demi-nus. Elle a peur de
+l'avenir, elle pleure et elle baisse la tête.
+
+Enfin, l'avenir est venu; les enfants ont grandi, mais ne sont plus là.
+Le fils combat l'ennemi sous les drapeaux, et sa soeur est partie. Tous
+deux sont perdus pour bien longtemps; pour toujours peut-être; et la
+forte jeune fille, la vaillante femme, la courageuse mère n'est
+désormais qu'une vieille mendiante sans famille et sans abri! elle ne
+pleure plus, la douleur l'a domptée; elle se résigne et attend la mort.
+
+La mort, amie fidèle des misérables! elle est arrivée, non pas horrible
+et railleuse, comme la superstition nous la représente, mais belle,
+souriante, couronnée d'étoiles! Le doux fantôme s'est baissé vers la
+mendiante; ses lèvres pâles ont murmuré de vagues paroles qui lui
+annoncent la fin de ses fatigues, une joie sereine, et la vieille
+mendiante, appuyée sur l'épaule de la grande libératrice, vient de
+passer, sans s'en apercevoir, de son dernier sommeil au sommeil sans
+fin.
+
+Reste là, pauvre femme brisée, les feuilles des bois te serviront de
+linceul, la nuit répandra sur toi ses larmes de rosée, et les oiseaux
+chanteront doucement près de tes dépouilles. Ton apparition ici-bas
+n'aura pas laissé plus de traces que leur vol dans les airs; ton nom y
+est déjà oublié, et le seul héritage que tu puisses transmettre est ce
+bâton d'épine oublié à tes pieds!
+
+Eh bien! quelqu'un le relèvera, quelque soldat de cette grande armée
+humaine dispersée par la misère ou le vice; car tu n'es pas une
+exception, tu es un exemple, et, sous le soleil qui luit si doucement
+pour tous, au milieu de ces vignobles en fleurs, de ces blés mûrs, de
+ces villes opulentes, des générations entières souffrent et sa
+succèdent, en se léguant le bâton du mendiant!...
+
+La vue de cette douloureuse figure me rendra plus reconnaissant pour ce
+que Dieu m'a donné, plus compatissant pour ceux qu'il a traités avec
+moins de douceur; ce sera un enseignement et un sujet de réflexions....
+
+Ah! si nous voulions veiller à tout ce qui peut nous améliorer, nous
+instruire; si notre intérieur était disposé de manière à devenir une
+perpétuelle école pour notre âme! mais le plus souvent, nous n'y prenons
+pas garde. L'homme est un éternel mystère pour lui-même; sa propre
+personne est une maison où il n'entre jamais et dont il n'étudie que les
+dehors. Chacun de nous aurait besoin de retrouver sans cesse devant lui
+la fameuse inscription qui éclaira autrefois Socrate, et qu'une main
+inconnue avait gravée sur les murs de Delphes:
+
+_Connais-toi toi-même._
+
+
+
+
+CHAPITRE XII.
+
+LA FIN D'UNE ANNÉE.
+
+
+_Le 30 décembre au soir._--J'étais au lit, à peine délivré de cette
+fièvre délirante gui m'a tenu si longtemps entre la vie et la mort. Mon
+cerveau affaibli faisait effort pour reprendre son activité; la pensée
+se produisait encore incomplète et confuse, comme un jet lumineux qui
+perce les nuages; je sentais, par instant, des retours de vertige qui
+brouillaient toutes mes perceptions; je flottais, pour ainsi dire, entre
+des alternatives d'égarement et de raison.
+
+Quelquefois tout m'apparaissait clairement, comme ces perspectives qui
+s'ouvrent devant nous par un temps serein, du haut de quelque montagne
+élevée. Nous distinguons les eaux, les bois, les villages, les
+troupeaux, jusqu'au chalet posé aux bords du ravin; puis, subitement,
+une raffale chargée de brumes arrive, et tout se confond!
+
+Ainsi livré aux oscillations d'une lucidité mal reconquise, je laissais
+mon esprit en suivre tous les mouvements sans vouloir distinguer la
+réalité de la vision; il glissait doucement de l'une à l'autre; la
+veille et le rêve se suivaient de plain pied!
+
+Or, tandis que j'errais dans cette incertitude, voici que, devant moi,
+au-dessous de la pendule dont le pouls sonore mesure les heures, une
+femme m'est apparue!
+
+Le premier regard suffisait pour faire comprendre que ce n'était point
+là une fille d'Ève. Son oeil avait l'éclat mourant d'un astre qui
+s'éteint, et son visage la pâleur d'une sublime agonie. Revêtue de
+draperies de mille couleurs où se jouaient les teintes les plus joyeuses
+et les plus sombres, elle tenait à la main une couronne effeuillée.
+
+Après l'avoir contemplée quelques instants, je lui ai demandé son nom et
+ce qu'elle faisait dans ma mansarde. Ses yeux, qui suivaient l'aiguille
+de la pendule, se sont tournés de mon côté, et elle a répondu:
+
+--Tu vois en moi l'année qui va finir; je viens recevoir tes
+remercîments et tes adieux.
+
+Je me suis dressé sur mon coude avec une surprise qui a bientôt fait
+place à un amer ressentiment.
+
+--Ah! tu veux être remerciée, me suis-je écrié; mais voyons pour cela ce
+que tu m'as apporté!
+
+Quand j'ai salué ta venue, j'étais encore jeune et vigoureux! tu m'as
+retiré, chaque jour, quelque peu de mes forces, et tu as fini par
+m'envoyer la maladie! Déjà, grâce à toi, mon sang est moins chaud, mes
+muscles sont moins fermes, mes pieds moins prompts. Tu as déposé dans
+mon sein tous les germes des infirmités; là où croissaient les fleurs de
+l'été de la vie, tu as méchamment semé les orties de vieillesse.
+
+Et comme si ce n'était pas assez d'avoir affaibli mon corps, tu as aussi
+amoindri mon âme; tu as éteint en elle les enthousiasmes; elle est
+devenue plus paresseuse et plus craintive. Autrefois ses regards
+embrassaient généreusement l'humanité entière, tu l'as rendue myope et
+elle voit maintenant à peine au-delà d'elle-même.
+
+Voilà ce que tu as fait de mon être: quant à ma vie, regarde à quelle
+tristesse, à quel abandon, à quelles misères tu l'as réduite!
+
+Depuis tant de jours que la fièvre me retient cloué sur ce lit, qui a
+pris soin de cet intérieur où je mettais ma joie? Ne vais-je point
+trouver mes armoires vides, ma bibliothèque dégarnie, toutes mes pauvres
+richesses perdues par la négligence ou l'infidélité? Où sont les plantes
+que je cultivais, les oiseaux que j'avais nourris? Tout a disparu! ma
+mansarde est défleurie, muette, solitaire!
+
+Revenu seulement depuis quelques instants à la conscience de ce qui
+m'entoure, j'ignore même qui m'a veillé pendant ces longues souffrances.
+Sans doute quelque mercenaire, reparti quand mes ressources auront été
+épuisées!
+
+Et qu'auront dit de mon absence les maîtres auxquels je devais mon
+travail? A ce moment de l'année où les affaires sont plus pressantes,
+auront-ils pu se passer de moi, l'auront-ils voulu? Peut-être suis-je
+déjà remplacé à ce petit bureau où je gagnais le pain terrestre! Et
+c'est toi, toi seule, méchante fille du temps, qui m'auras apporté tous
+ces désastres: force, santé, aisance, travail, tu m'as tout enlevé; je
+n'ai reçu de toi qu'insultes ou dommages, et tu oses encore réclamer ma
+reconnaissance!
+
+Ah! meurs, puisque ton jour est venu; mais meurs méprisée et maudite; et
+puisse-je écrire sur ta tombe l'épitaphe que le poëte arabe grava sur
+celle d'un roi:
+
+«_Passant, réjouis-toi; celui que nous avons enterré ici ne peut plus
+revivre_.»
+
+ * * * * *
+
+Je viens d'être réveillé par une main qui prenait la mienne; et, en
+ouvrant les yeux, j'ai reconnu le médecin.
+
+Après avoir compté les pulsations du pouls, il a hoché la tête, s'est
+assis aux pieds du lit et m'a regardé en se grattant le nez avec sa
+tabatière.
+
+J'ai su depuis que c'était un signe de satisfaction chez le docteur.
+
+--Eh bien! nous avons donc voulu nous faire enlever par la camarde? m'a
+dit M. Lambert, de son ton moitié jovial, moitié grondant. Peste! comme
+on y allait de bon coeur? Il a fallu vous retenir à deux bras, au moins!
+
+--Ainsi vous avez désespéré de moi, docteur? ai-je demandé un peu saisi.
+
+--Du tout, a répondu le vieux médecin; pour désespérer quelquefois, il
+faudrait avoir habituellement de l'espoir, et je n'en ai jamais. Nous ne
+sommes que les instruments de la Providence, et chacun de nous devrait
+dire comme Ambroise Paré: «Je le pansai, Dieu le guérit.»
+
+--Qu'il soit donc béni, ainsi que vous, me suis-je écrié, et puisse la
+santé me revenir avec la nouvelle année!
+
+M. Lambert a haussé les épaules.
+
+--Commencez par vous la demander à vous-même, a-t-il repris brusquement:
+Dieu vous la rend, c'est à votre sagesse et non au temps de la
+conserver. Ne dirait-on pas que les infirmités nous viennent comme une
+pluie ou comme un rayon de soleil, sans que nous y soyons pour quelque
+chose! Avant de se plaindre d'être malade, il faudrait prouver qu'on a
+mérité de se bien porter.
+
+J'ai voulu sourire, mais le docteur s'est fâché.
+
+--Ah! vous croyez que je plaisante, a-t-il repris en élevant la voix;
+mais dites-moi un peu qui de nous donne à sa santé l'attention qu'il
+donne à sa fortune? Economisez-vous vos forces comme vous économisez
+votre argent? évitez-vous les excès ou les imprudences avec le même soin
+que les folles dépenses ou les mauvais placements! avez-vous une
+comptabilité ouverte pour votre tempérament comme pour votre industrie?
+cherchez-vous chaque soir ce qui a pu vous être salutaire ou malfaisant,
+avec la prudence que vous apportez à l'examen de vos affaires?
+Vous-même, qui riez, n'avez-vous pas provoqué le mal par mille
+extravagances?
+
+J'ai voulu protester en demandant l'indication de ces extravagances; le
+vieux médecin a écarté tous ses doigts, et s'est mis à les compter l'une
+après l'autre.
+
+_Primo_, s'est-il écrié, manque d'exercice! Vous vivez ici comme le rat
+dans son fromage, sans air, sans mouvement, sans distraction. Par suite,
+le sang circule mal, les humeurs s'épaississent, les muscles inactifs ne
+réclament plus leur part de nutrition; l'estomac s'allanguit et le
+cerveau se fatigue.
+
+_Secundo._ Nourriture irrégulière. Le caprice est votre cuisinier,
+l'estomac un esclave qui doit accepter ce qu'on lui donne, mais qui se
+venge sournoisement, comme tous les esclaves.
+
+_Tertio._ Veilles prolongées! Au lieu d'employer la nuit au sommeil,
+vous la dépensez en lectures; votre alcôve est une bibliothèque, votre
+oreiller un pupitre! A l'heure où le cerveau fatigué demande du repos,
+vous le conduisez à une orgie, et vous vous étonnez de le trouver
+endolori le lendemain.
+
+_Quarto._ La mollesse des habitudes! Enfermé dans votre mansarde, vous
+vous êtes insensiblement entouré de mille précautions douillettes. Il a
+fallu des bourrelets pour votre porte, un paravent pour votre fenêtre,
+des tapis pour vos pieds, un fauteuil ouaté de laine pour vos épaules,
+un poêle allumé au premier froid, une lampe à lumière adoucie, et, grâce
+à toutes ces précautions, le moindre vent vous enrhume, les siéges
+ordinaires vous exposent à des courbatures, et il vous faut des lunettes
+pour supporter la lumière du jour. Vous avez cru conquérir des
+jouissances, et vous n'avez fait que contracter des infirmités.
+
+_Quinto..._
+
+--Ah! de grâce, docteur, assez! me suis-je écrié. Ne poussez pas plus
+loin l'examen; n'attachez pas à chacun de mes goûts un remords.
+
+Le vieux médecin s'est gratté le nez avec sa tabatière.
+
+--Vous voyez, a-t-il dit plus doucement en se levant, vous fuyez la
+vérité, vous reculez devant l'enquête! preuve que vous êtes coupable:
+_Habemus confitentem reum!_ Mais au moins, mon cher, n'accusez plus les
+quatre saisons, à l'exemple des portières.
+
+Là-dessus il m'a encore tâté le pouls, et il est parti, en déclarant que
+son ministère était fini, et que le reste me regardait.
+
+Le docteur sorti, je me suis mis à réfléchir.
+
+Pour être trop absolue, son idée n'en a pas moins un fond de justesse.
+Combien de fois nous attribuons au hasard le mal dont il faudrait
+chercher l'origine en nous-mêmes! Peut-être eût-il été sage de le
+laisser achever l'examen commencé.
+
+Mais n'en est-il pas un autre encore plus important, celui qui intéresse
+la santé de l'âme? suis-je bien sûr de n'avoir rien négligé pour la
+préserver pendant l'année qui va finir? Soldat de Dieu parmi les hommes,
+ai-je bien conservé mon courage et mes armes? Serai-je prêt pour cette
+grande revue des morts que doit passer _Celui qui est_ dans la sombre
+vallée de Josaphat?
+
+Ose te regarder toi-même, ô mon âme, et cherche combien de fois tu as
+failli.
+
+D'abord, tu as failli par orgueil! Car je n'ai pas recherché les
+simples. Trop abreuvé des vins enivrants du génie, je n'ai plus trouvé
+de saveur à l'eau courante. J'ai dédaigné les paroles qui n'avaient
+d'autre grâce que leur sincérité; j'ai cessé d'aimer les hommes,
+seulement parce que c'étaient des hommes, je les ai aimés pour leur
+supériorité; j'ai resserré le monde dans les étroites limites d'un
+panthéon, et ma sympathie n'a pu être éveillée que par l'admiration.
+Cette foule vulgaire que j'aurais dû suivre d'un oeil ami, puisqu'elle
+est composée de frères en espérances et en douleurs, je l'ai laissée
+passer avec indifférence, comme un troupeau. Je m'indigne de voir celui
+qu'enivre son or mépriser l'homme pauvre des biens terrestres, et moi,
+vain de ma science futile, je méprise le pauvre d'esprit. J'insulte à
+l'indigence de la pensée comme d'autres à celle de l'habit; je
+m'enorgueillis d'un don et je me fais une arme offensive d'un bonheur!
+
+Ah! si, aux plus mauvais jours des révolutions, l'ignorance révoltée a
+jeté parfois un cri de haine contre le génie, la faute n'en est pas
+seulement à la méchanceté envieuse de sa sottise, elle vient aussi de
+l'orgueil méprisant du savoir.
+
+Hélas! j'ai trop oublié la fable des deux fils du magicien de Bagdad.
+
+L'un, frappé par l'arrêt irrévocable du destin, était né aveugle, tandis
+que l'autre jouissait de toutes les joies que donne la lumière. Ce
+dernier fier de ses avantages, raillait la cécité de son frère et
+dédaignait sa compagnie. Un matin que l'aveugle voulait sortir avec lui:
+
+--A quoi bon, lui dit-il, puisque les dieux n'ont mis rien de commun
+entre nous? Pour moi la création est un théâtre où se succèdent mille
+décorations charmantes et mille acteurs merveilleux; pour vous ce n'est
+qu'un abîme obscur au fond duquel bruit un monde invisible. Demeurez
+donc seul dans vos ténèbres, et laissez les plaisirs de la lumière à
+ceux qu'éclaire l'astre du jour.
+
+A ces mots, il partit, et le frère abandonné se mit à pleurer amèrement.
+Le père, qui l'entendit, accourut aussitôt et s'efforça de le consoler
+en promettant de lui accorder tout ce qu'il désirerait.
+
+--Pouvez-vous me rendre la vue? demanda l'enfant.
+
+--Le sort ne le permet pas, dit le magicien.
+
+--Alors, s'écria l'aveugle avec emportement, je vous demande d'éteindre
+le soleil!
+
+Qui sait si mon orgueil n'a point provoqué le même souhait de la part de
+quelqu'un de mes frères qui ne _voient_ pas?
+
+Mais combien plus souvent encore j'ai failli par imprudence et par
+légèreté! Que de résolutions prises à l'aventure! que d'arrêts portés
+dans l'intérêt d'un bon mot! que de mal accompli faute de sentir ma
+responsabilité! la plupart des hommes se nuisent les uns aux autres pour
+faire quelque chose! on raille une gloire, on compromet une réputation,
+comme le promeneur oisif, qui suit une haie, brise les jeunes branches
+et effeuille les plus belles fleurs. Et cependant notre irréflexion fait
+ainsi les renommées! Semblable à ces monuments mystérieux des peuples
+barbares auxquels chaque voyageur ajoutait une pierre, elles s'élèvent
+lentement; chacun y apporte en passant quelque chose et ajoute au
+hasard, sans pouvoir dire lui-même s'il élève un piédestal ou un gibet.
+Qui oserait regarder derrière lui pour y relever ses jugements
+téméraires?
+
+Il y a quelques jours, je suivais le flanc des buttes vertes que
+couronne le télégraphe de Montmartre. Au-dessous de moi, le long d'un de
+ces sentiers qui tournent en spirale pour gravir le coteau, montaient un
+homme et une jeune fille sur lesquels mes yeux s'arrêtèrent. L'homme
+avait un paletot à longs poils qui lui donnait quelque ressemblance avec
+une bête fauve, et portait une grosse canne dont il se servait pour
+décrire dans l'air d'audacieuses arabesques. Il parlait très-haut, d'une
+voix qui me parut saccadée par la colère. Ses yeux, levés par instant,
+avaient une expression de dureté farouche, et il me sembla qu'il
+adressait à la jeune fille des reproches ou des menaces qu'elle écoutait
+avec une touchante résignation. Deux ou trois fois elle hasarda quelques
+paroles sans doute un essai de justification; mais l'homme au paletot
+recommençait aussitôt avec ses éclats de voix convulsifs, ses regards
+féroces et ses moulinets menaçants. Je le suivis des yeux, cherchant en
+vain à saisir un mot au passage, jusqu'au moment où il disparut derrière
+la colline.
+
+Evidemment je venais de voir un de ces tyrans domestiques dont l'humeur
+insociable s'exalte par la patience de la victime, et qui, pouvant être
+les dieux bienfaiteurs d'une famille, aiment mieux s'en faire les
+bourreaux.
+
+Je maudissais dans mon coeur le féroce inconnu, et je m'indignais de ce
+que ces crimes contre la sainte douceur du foyer ne pussent recevoir
+leur juste châtiment, lorsque la voix du promeneur se fit entendre de
+plus près. Il avait tourné le sentier et parut bientôt devant moi au
+sommet de la butte.
+
+Le premier coup d'oeil et les premiers mots me firent alors tout
+comprendre: là où j'avais trouvé l'accent furieux et les regards
+terribles de l'homme irrité, ainsi que l'attitude d'une victime
+effrayée, j'avais, tout simplement, un brave bourgeois louche et bègue
+qui expliquait à sa fille attentive l'éducation des vers à soie!
+
+Je m'en suis revenu, riant de ma méprise; mais, près de rejoindre mon
+faubourg, j'ai vu courir la foule, j'ai entendu des cris d'appel; tous
+les bras, tournés vers le même point, montraient, au loin, une colonne
+de flammes. L'incendie dévorait une fabrique, et tout le monde
+s'élançait au secours.
+
+J'ai hésité. La nuit allait venir; je me sentais fatigué; un livre
+favori m'attendait: j'ai pensé que les travailleurs ne manqueraient pas,
+et j'ai continué ma route.
+
+Tout à l'heure j'avais failli par défaut de prudence; maintenant, c'est
+par égoïsme et par lâcheté.
+
+Mais quoi, n'ai-je point oublié en mille autres occasions les devoirs de
+la solidarité humaine? Est-ce la première fois que j'évite de payer ce
+que je dois à la société? Dans mon injustice, n'ai-je pas toujours
+traité mes associés comme le lion? Toutes les parts ne me sont-elles pas
+successivement revenues? Pour peu qu'un malavisé en redemande quelque
+chose, je m'effraie, je m'indigne, j'échappe par tous les moyens. Que de
+fois, en apercevant, au bout du trottoir, la mendiante accroupie, j'ai
+dévié de ma route, de peur que la pitié ne m'appauvrît, malgré moi,
+d'une aumône! Que de douleurs mises en doute pour avoir le droit d'être
+impitoyable! Avec quelle complaisance j'ai constaté, parfois, les vices
+du pauvre, afin de transformer sa misère en punition méritée!...
+
+Oh! n'allons pas plus loin, n'allons pas plus loin! Si j'ai interrompu
+l'examen du docteur, combien celui-ci est plus triste! Les maladies du
+corps font pitié, celles de l'âme font horreur...
+
+J'ai été heureusement arraché à ma rêverie par mon voisin le vieux
+soldat.
+
+Maintenant que j'y pense, il me semble avoir toujours vu, pendant mon
+délire, cette bonne figure tantôt penchée sur mon lit, tantôt assise à
+son établi, au milieu de ses feuilles de carton.
+
+Il vient d'entrer, armé de son pot à colle, de sa main de papier vert et
+de ses grands ciseaux. Je l'ai salué par son nom; il a poussé une
+exclamation joyeuse et s'est approché.
+
+--Eh bien! on a donc retrouvé sa _boule_! s'est-il écrié en prenant mes
+deux mains dans la main mutilée qui lui reste; ça n'a pas été sans
+peine, savez-vous! en voilà une campagne qui peut compter pour deux
+chevrons! J'ai vu pas mal de fiévreux battre la breloque pendant mes
+mois d'hôpital: à Leipsick, j'avais un voisin qui se croyait un feu de
+cheminée dans l'estomac, et qui ne cessait d'appeler les pompiers; mais
+le troisième jour tout s'est éteint de soi-même, vu qu'il a passé l'arme
+à gauche tandis que vous, ça a duré vingt-huit jours, le temps d'une
+campagne du petit caporal.
+
+--Je ne me suis donc pas trompé, vous étiez près de moi!
+
+--Parbleu! je n'ai eu qu'à traverser le corridor. Ça vous a fait une
+garde-malade pas mal gauche, vu que la droite est absente; mais bah!
+vous ne saviez pas de quelle main on vous faisait boire, et ça n'a pas
+empêché cette gueuse de fièvre d'être noyée... absolument comme
+Poniatowski dans l'Elster!
+
+Le vieux soldat s'est mis à rire, et moi, trop attendri pour parler,
+j'ai serré sa main contre ma poitrine. Il a vu mon émotion et s'est
+empressé d'y couper court.
+
+--A propos, vous savez qu'à partir d'aujourd'hui on a le droit à la
+ration! a-t-il repris gaiement; quatre repas comme les _meinhers_
+allemands; rien que ça! C'est le docteur qui est votre maître d'hôtel.
+
+--Reste à trouver le cuisinier, ai-je repris en souriant.
+
+--Il est trouvé! s'est écrié le vétéran.
+
+--Qui donc?
+
+--Geneviève.
+
+--La fruitière?
+
+--Au moment où je vous parle, elle fricasse pour vous, voisin; et n'ayez
+pas peur qu'elle épargne le beurre, ni le soin. Tant que vous avez été
+entre le _vivat_ et le _requiem_, la brave femme passait son temps à
+monter ou à descendre les escaliers pour savoir où en était la
+bataille... Et tenez, je suis sûr que la voici.
+
+On marchait, en effet, dans le corridor; il est allé ouvrir.
+
+--Eh bien! a-t-il continué, c'est notre portière, la mère Millot; encore
+une de vos bonnes amies, voisin, et que je vous recommande pour les
+cataplasmes. Entrez, mère Millot, entrez, nous sommes tout à fait jolis
+garçons ce matin, et prêts à danser un menuet si nous avions des
+pantoufles.
+
+La portière est entrée toute ravie. Elle me rapportait du linge blanchi
+et réparé par ses soins, avec une petite bouteille de vin d'Espagne,
+cadeau de son fils le marin, réservé pour les grandes occasions. J'ai
+voulu la remercier; mais l'excellente femme m'a imposé silence sous
+prétexte que le docteur m'avait défendu de parler. Je l'ai vue tout
+ranger dans mes tiroirs, dont l'aspect m'a frappé: une main attentive y
+a évidemment réparé, jour par jour, les désordres inévitables
+qu'entraîne la maladie.
+
+Comme elle achevait, Geneviève est arrivée avec mon dîner; elle était
+suivie de la mère Denis, la laitière de vis-à-vis, qui avait appris, en
+même temps, le danger que j'avais couru et mon entrée en convalescence.
+La bonne Savoyarde apportait un oeuf qui venait d'être pondu et qu'elle
+voulait me voir manger elle-même.
+
+Il a fallu lui raconter, de point en point, toute ma maladie. A chaque
+détail, elle poussait des exclamations bruyantes; puis, sur
+l'avertissement de la portière, elle s'excusait tout bas. On a fait
+cercle autour de moi pour me regarder dîner; toutes les bouchées étaient
+accompagnées décris de contentement et de bénédiction! Jamais le roi de
+France, quand il dînait en public, n'a excité, parmi les spectateurs,
+une telle admiration.
+
+Comme on levait le couvert, mon collègue le vieux caissier est entré à
+son tour.
+
+En le reconnaissant, je n'ai pu me défendra d'un battement de coeur. De
+quel oeil les patrons avaient-ils vu mon absence, et que venait-il
+m'annoncer?
+
+J'attendais qu'il parlât avec une inexprimable angoisse; mais il s'est
+assis près de moi, m'a pris la main, et s'est mis à se réjouir de ma
+guérison, sans rien dire de nos maîtres. Je n'ai pu supporter plus
+longtemps cette incertitude.
+
+--Et MM. Durmer? ai-je demandé en hésitant, comment ont-ils accepté...
+l'interruption de mon travail?
+
+--Mais il n'y a pas eu d'interruption, a répondu le vieux commis
+tranquillement.
+
+--Que voulez-vous dire?
+
+--Chacun s'est partagé la besogne, tout est au courant, et les MM.
+Durmer ne se sont aperçus de rien.
+
+Cette fois, l'émotion a été trop forte. Après tant de témoignages
+d'affection, celui-ci comblait la mesure; je n'ai pu retenir mes larmes.
+
+Ainsi les quelques services que j'avais pu rendre ont été reconnus au
+centuple! j'avais semé un peu de bien, et chaque grain tombé dans une
+bonne terre a rapporté tout un épi! Ah! ceci complète l'enseignement du
+docteur! S'il est vrai que les infirmités du dedans et du dehors sont le
+fruit de nos sottises ou de nos vices, les sympathies et les dévouements
+sont aussi des récompenses du devoir accompli. Chacun de nous, avec
+l'aide de Dieu, et dans les limites bornées de la puissance humaine, se
+fait à lui-même son tempérament, son caractère et son avenir.
+
+ * * * * *
+
+Tout le monde est reparti; mes fleurs et mes oiseaux, rapportés par le
+vétéran, me font seuls compagnie. Le soleil couchant empourpre de ses
+derniers rayons mes rideaux à demi refermés. Ma tête est libre, mon
+coeur plus léger; un nuage humide flotte sur mes paupières. Je me sens
+dans cette vague béatitude qui précède un doux sommeil.
+
+Là-bas, vis-à-vis de l'alcôve, la pâle déesse aux draperies de mille
+couleurs et à la couronne effeuillée vient de réapparaître de nouveau;
+mais cette fois je lui tends la main avec un sourire de reconnaissance.
+
+--Adieu, chère année, que j'accusais injustement tout à l'heure! Ce que
+j'ai souffert ne doit pas t'être imputé, car tu n'as été qu'un espace où
+Dieu a tracé ma route, une terre où j'ai recueilli la moisson que
+j'avais semée. Je t'aimerai, abri de passage, pour les quelques heures
+de joie que tu m'as vu goûter; je t'aimerai même pour les souffrances
+que tu m'as vu subir. Joies ni souffrances ne venaient de toi, mais tu
+en as été le théâtre. Retombe donc en paix dans l'éternité et sois
+bénie, toi qui, en remplacement de la jeunesse, me laisses l'expérience,
+en retour du temps le souvenir, et en paiement du bienfait la
+reconnaissance.
+
+
+
+
+TABLE.
+
+ AVANT-PROPOS
+ § I. Les étrennes de la mansarde
+ § II. Le carnaval
+ § III. Ce qu'on apprend en regardant par la fenêtre
+ § IV. Aimons-nous les uns les autre
+ § V. La compensation
+ § VI. L'oncle Maurice
+ § VII. Ce que coûte la puissance et ce que rapporte la célébrité
+ § VIII. Misanthropie et repentir
+ § IX. La famille de Michel Arout
+ § X. La patrie
+ § XI. Utilité morale des inventaires
+ § XII. La fin d'une année
+
+FIN DE LA TABLE.
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Un philosophe sous les toits, by Émile Souvestre
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UN PHILOSOPHE SOUS LES TOITS ***
+
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
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+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
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+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
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+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
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+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
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+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
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+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
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+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
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+
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+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
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+ License. You must require such a user to return or
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+ and discontinue all use of and all access to other copies of
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+
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
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+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
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+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
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+opportunities to fix the problem.
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+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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