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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 02:47:14 -0700 |
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diff --git a/29302-8.txt b/29302-8.txt new file mode 100644 index 0000000..4e3f17c --- /dev/null +++ b/29302-8.txt @@ -0,0 +1,3652 @@ +The Project Gutenberg EBook of Poésies complètes, by Arthur Rimbaud + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Poésies complètes + +Author: Arthur Rimbaud + +Commentator: Paul Verlaine + +Release Date: July 3, 2009 [EBook #29302] +[Last updated: August 2, 2014] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK POÉSIES COMPLÈTES *** + + + + +Produced by Laurent Vogel, Robert Connal and the Online +Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + + + + +[Notes sur cette version électronique: + +Le texte a été établi sur la base des épreuves de l'imprimerie de Ch. +Herissey à Évreux, revues avec les corrections de la main de Paul +Verlaine en 1895. Certains passages illisibles ou d'une reconstitution +hypothétique ont été signalés entre crochets. + +On donne ici le texte après application des corrections; le texte +original de la préface avec les corrections se trouve en annexe à la fin +de la version HTML.] + + + + + +ARTHUR RIMBAUD + + +POÉSIES + +COMPLÈTES + +AVEC PRÉFACE DE PAUL VERLAINE + +ET NOTES DE L'ÉDITEUR + +[Marque d'éditeur: L. V.] + +PARIS + +LÉON VANIER, LIBRAIRE-ÉDITEUR + +19, QUAI SAINT-MICHEL, 19 + +1895 + +Tous droits réservés + + + + +DU MÊME AUTEUR + +MÊME ÉDITEUR + + +Les Illuminations, Une Saison en Enfer. . . 3 50 + +TIRAGE DE LUXE: + +25 exemplaires numérotés sur Hollande, 6 fr. + + + + +PRÉFACE + +ARTHUR RIMBAUD + +SES POÉSIES COMPLÈTES + + +À mon avis tout à fait intime, j'eusse préféré, en dépit de tant +d'intérêt s'attachant intrinsèquement presque aussi bien que +chronologiquement à beaucoup de pièces du présent recueil, que celui-ci +fût allégé pour, surtout, des causes littéraires: trop de jeunesse +décidément, d'inexpériences mal savoureuses, point d'assez heureuses +naïvetés. J'eusse, si le maître, donné juste un dessus de panier, quitte +à regretter que le reste dût disparaître, ou, alors, ajouté ce reste à +la fin du livre, après la table des matières et sans table des matières +quant à ce qui l'eût concerné, sous la rubrique «pièces attribuées à +l'auteur», encore excluant de cette peut-être trop indulgente déjà +hospitalité les tout à fait apocryphes sonnets publiés, sous le nom +glorieux et désormais sacré, par de spirituels parodistes. + +Quoi qu'il en soit, voici, seulement expurgé des apocryphes en question +et classé aussi soigneusement que possible par ordre de dates, mais, +hélas! privé de trop de choses qui furent, aux déplorables fins de +puériles et criminelles rancunes, sans même d'excuses suffisamment +bêtes, confisquées, confisquées? volées! pour tout et mieux dire, dans +les tiroirs fermés d'un absent, voici _le livre des poésies complètes +d'Arthur Rimbaud_, avec ses additions inutiles à mon avis et ses +déplorables mutilations irréparables à jamais, il faut le craindre. + +Justice est donc faite, et bonne et complète, car en outre du présent +fragment de l'[illisible], il y a eu des reproductions par la Presse et +la Librairie des choses en prose si inappréciables, peut-être même si +supérieures aux vers, dont quelques-uns pourtant incomparables, que je +sache! + +Ici, avant de procéder plus avant, dans ce très sérieux et très sincère +et pénible et douloureux travail, il me sied et me plaît de remercier +mes amis Dujardin et Kahn, Fénéon, et ce trop méconnu, trop modeste +Anatole Baju, de leur intervention en un cas si beau, mais à l'époque +périculeux, je vous l'assure, car je ne le sais que trop. + +Kahn et Dujardin disposaient néanmoins de revues jeunes et d'aspect +presque imposant, un peu d'outre-Rhin et parfois, pour ainsi dire, +pédantesques; depuis il y a eu encore du plomb dans l'aile de ces +périodiques changés de direction--et Baju, naïf, eut aussi son +influence, vraiment. + +Tous trois firent leur devoir en faveur de mes efforts pour Rimbaud, +Baju avec le tort, peut-être inconscient, de publier, à l'appui de la +bonne thèse, des gloses farceuses de gens de talent et surtout d'esprit +qui auraient mieux fait certainement de travailler pour leur compte, qui +en valait, je le leur dis en toute sincérité, + + La peine assurément! + +Mais un devoir sacré m'incombe, en dehors de toute diversion même +quasiment nécessaire, vite. C'est de rectifier des faits d'abord--et +ensuite d'élucider un peu la disposition, à mon sens, mal littéraire, +mais conçue dans un but tellement respectable! du présent volume des +_Poésies complètes d'Arthur Rimbaud._ + +On a tout dit, en une préface abominable que la Justice a châtiée, +d'ailleurs par la saisie, sur la requête d'un galant homme de qui la +signature avait été escroquée, M. Rodolphe Darzens, on a dit tout le +mauvais sur Rimbaud, homme et poète. + +Ce mauvais-là, il faut malheureusement, mais carrément, l'amalgamer avec +celui qu'a écrit, pensé sans nul doute, un homme de talent dans un +journal d'irréprochable tenue. Je veux parler de M. Charles Maurras et +en appeler de lui à lui mieux informé. + +Je lis, par exemple, ceci de lui, M. Charles Maurras: + +«Au dîner du Bon Bock», or il n'y avait pas alors, de _dîner du Bon +Bock_ où nous allassions, Valade, Mérat, Silvestre, quelques autres +Parnassiens [et] moi, ni par conséquent Rimbaud avec nous, mais bien un +dîner mensuel des _Vilains Bonshommes_ [note illisible], fondé avant la +guerre et qu'avaient honoré quelquefois Théodore de Banville et, de la +part de Sainte-Beuve, le secrétaire de celui-ci, M. Jules Troubat. Au +moment dont il est question, fin 1871, nos «assises» se tenaient au +premier étage d'un marchand de vins établi au coin de la rue Bonaparte +et de la place Saint-Sulpice, vis-à-vis d'un libraire d'occasion (rue +Bonaparte) et (rue du Vieux-Colombier) d'un négociant [en] objets +religieux. «Au dîner du Bon Bock, dit donc M. Maurras, ses reparties (à +Rimbaud) causaient de grands scandales. Ernest d'Hervilly le rappelait +en vain à la raison. CARJAT LE MIT À LA PORTE. Rimbaud attendit +_patiemment_ à la porte et Carjat reçut à la sortie un «bon» (je retiens +«bon») coup de canne à épée DANS LE VENTRE.» + +Je n'ai pas à invoquer le témoignage de d'Hervilly qui est un cher poète +et un cher ami, parce qu'il n'a jamais été plus l'auteur d'une +intervention absurdement inutile que l'objet d'une insulte ignoble +publiée sans la plus simple pudeur, non plus que sans la moindre +conscience du faux ou du vrai dans la préface de l'édition Genonceaux; +ni celui de M. Carjat lui-même, par trop juge et partie, ni celui des +encore assez nombreux survivants d'une scène assurément peu glorieuse +pour Rimbaud, mais démesurément grossie et dénaturée jusqu'à la plus +complète calomnie. + +Voici donc un récit succinct, mais vrai jusque dans le moindre détail, +du «drame» en question: ce soir-là, aux _Vilains Bonshommes_, on avait +lu beaucoup de vers après le dessert et le café. Beaucoup de vers, même +à la fin d'un dîner (plutôt modeste), ce n'est pas toujours des moins +fatigants, particulièrement quand ils sont un peu bien déclamatoires +comme ceux dont _vraiment_ il s'agissait (et non du bon poète Jean +Aicard). Ces vers étaient d'un monsieur qui faisait beaucoup de sonnets +à l'époque et de qui le nom m'échappe. + +Et, sur le début suivant, après passablement d'autres choses d'autres +gens: + + _On dirait des soldats d'Agrippa d'Aubigné + Alignés au cordeau par Philibert Delorme..._ + +Rimbaud eut le tort incontestable de protester d'abord entre haut et bas +contre la prolongation d'à la fin abusives récitations. Sur quoi M. +Etienne Carjat, le photographe poète de qui le récitateur était l'ami +littéraire et artistique, s'interposa trop vite et trop vivement à mon +gré, traitant l'interrupteur de gamin. Rimbaud qui ne savait supporter +la boisson, et que l'on avait contracté dans ces «agapes» pourtant +modérées, la mauvaise habitude de gâter au point de vue du vin et des +liqueurs,--Rimbaud qui se trouvait gris, prit mal la chose, se saisit +d'une canne à épée à moi qui était derrière nous, voisins immédiats et, +par-dessus la table large de près de deux mètres, dirigea vers M. Carjat +qui se trouvait en face ou tout comme, la lame dégainée qui ne fit pas +heureusement de très grands ravages, puisque le sympathique ex-directeur +du _Boulevard_ ne reçut, si j'en crois ma mémoire qui est excellente +dans ce cas, qu'une éraflure très légère à une main. + +Néanmoins l'alarme fut grande et la tentative très regrettable, vite et +plus vite encore réprimée. J'arrachai la lame au furieux, la brisai sur +mon genou et confiai, devant rentrer de très bonne heure chez moi, le +[«gamin»] à moitié dégrisé maintenant, au peintre bien connu, Michel de +l'Hay, alors déjà un solide gaillard en outre d'un tout jeune homme des +plus remarquablement beaux qu'il soit donné de voir, qui eut tôt fait de +reconduire à son domicile de la rue Campagne-Première, en le chapitrant +d'importance, notre jeune intoxiqué de qui l'accès de colère ne tarda +pas à se dissiper tout à fait, avec les fumées du vin et de l'alcool, +dans le sommeil réparateur de la seizième année. + +Avant de «lâcher» tout à fait M. Charles Maurras, je lui demanderai de +expliquer sur un malheureux membre de phrase de lui me concernant. + +À propos de la question d'ailleurs subsidiaire de savoir si Rimbaud +était beau ou laid, M. Maurras qui ne l'a jamais vu et qui le trouve +laid, d'après des témoins «plus rassis» que votre serviteur, me +blâmerait presque, ma parole d'honneur! d'avoir dit qu'il avait +(Rimbaud) un visage parfaitement ovale d'ange en exil, une forte bouche +rouge au pli amer et (_in cauda venenum!_) des «jambes sans rivales». + +Ça c'est, je veux bien le croire, idiot sans plus, autrement, quoi? +Voici toujours _ma_ phrase sur les jambes en question, extraite des +_Homme d'aujourd'hui_. Au surplus, lisez toute la petite biographie. +Elle répond à tout d'_avance_, et coûte deux sous. + +«... Des projets pour la Russie, une anicroche à Vienne (Autriche), +quelques mois en France, d'Arras et Douai à Marseille, et le Sénégal +vers lequel bercé par un naufrage[;] puis la Hollande, 1879-80; vu +décharger des voitures de moisson dans une ferme à sa mère, entre +Attigny et Vouziers, et arpenter ces routes maigres de ses «JAMBES SANS +RIVALES». + +Voyons, M. Maurras, est-ce bien de bonne foi votre confusion entre +infatigabilité... et autre chose? + +--Ouf! j'en ai fini avec les petites (et grosses) infamies qui, de +régions prétendues uniquement littéraires, s'insinueraient dans la vie +privée pour s'y installer, et veuillez, lecteur, me permettre de +m'étendre un peu, maintenant qu'on a brûlé quelque sucre, sur le pur +plaisir intellectuel de vous parler du présent ouvrage qu'on peut ne pas +aimer, ni même admirer, mais qui a droit à tout respect en tout +consciencieux examen? + +On a laissé les pièces objectionables au point de vue bourgeois, car le +point de vue chrétien et surtout catholique dont je m'honore d'être un +des plus indignes peut-être mais à coup sûr le plus sincère tenant, me +semble supérieur et doit être écarté--j'entends, notamment les +_Premières Communions_, les _Pauvres à l'église_ (pour mon compte, +j'eusse négligé cette pièce brutale ayant pourtant ceci: + + _... Les malades du foie + Font baiser leurs longs doigts jaunes aux bénitiers._ + + +Quant aux _Premières Communions_ dont j'ai sévèrement parlé dans mes +_Poètes maudits_ à cause de certains vers affreusement blasphémateurs, +c'est si beau!... n'est-ce pas? à travers tant de coup[ables] choses... +n'est ce pas? + +Pour le reste de ce que j'aime parfaitement, le _Bateau ivre_, les +_Effarés_, les _Chercheuses de poux_ et, bien après, les _Assis_ aussi, +parbleu! un peu fumiste, mais si beau de détails; _Sonnet de Voyelles_ +qui a fait faire à M. Réné Ghill de ses mirobolantes théories, et +l'ardent _Faune_ [illisible] est parfait de fauves,--en liberté! et +encore une fois, je vous le présente, ce «numéro», comme autrefois dans +ce petit journal de combat mort en pleine brèche _Lutèce_, de tout mon +coeur, de toute mon âme et de toutes mes forces. + +On a cru devoir, évidemment dans un but de réhabilitation qui n'a rien à +voir ni avec la vie honorable ni avec l'oeuvre très intéressante, +[illisible] ouvrir le volume par une pièce intitulée _Étrennes des +Orphelins_, laquelle assez longue pièce, dans le goût un peu Guiraud +avec déjà des beautés tout autres. Ceci qui vaut du Desbordes-Valmore: + + _Les tout petits enfants ont le coeur si sensible!_ + +Cela: + + _La bise sous le seuil a fini par se taire..._ + +qui est d'un net et d'un vrai, quant à ce qui concerne un beau jour de +premier janvier. Surtout une facture solide, même un peu trop, qui dit +l'extrême jeunesse de l'auteur quand il s'en servit d'après la formule +parnassienne exagérée. + +On a cru aussi devoir intercaler de gré ou de force un trop long poème: +_Le Forgeron_, daté des _Tuileries vers le 10 août 1792_, où vraiment +c'est trop démoc-soc [illisible], par trop démodé, même en 1870 où ce +fut écrit; mais l'auteur, direz-vous, était si, si jeune! Mais, +répondrais-je, était-ce une raison pour publier cette chose faite à +coups de «mauvaises lectures» dans des manuels surannés ou de trop +moisis historiens? Je ne m'empresse pas moins d'ajouter qu'il y a là +encore de très beaux vers. Parbleu! avec cet être-là! + +Cette caricature de Louis XVI, d'abord: + + _Et prenant ce gros-là dans son regard farouche._ + +Cette autre encore; + + _Or le bon roi, debout sur son ventre, était pâle._ + +Ce cri bien dans le ton juste, trop rare ici: + + _On ne veut pas de nous dans les boulangeries_ + +Mais j'avoue préférer telles pièces purement jolies, mais alors très +jolies, d'une joliesse sauvageonne ou sauvage tout à fait alors presque +aussi belles que les _Effarés_ ou que les Assis. + +Il y a, dans ce ton, _Ce qui relient Nina_, vingt-neuf strophes, plus de +cent vers, sur un [rh]ythme sautilleur avec des gentillesse à tout bout +de champ: + + _Dix-sept ans! tu seras heureuse! + Ô les grands prés, + La grande campagne amoureuse! + --Dis, viens plus près!... + . . . . . . . . . . . . . . + Puis comme une petite morte + Le coeur pâmé + Tu me dirais que je te porte + L'oeil mi-fermé..._ + +Et, après la promenade au bois... et la résurrection de la _petite +morte_, l'entrée dans le village où _çà sentirait le laitage_, une +étable pleine d'un rhythme lent d'haleine, et de grands dos, un +intérieur à la Téniers: + + _Les lunettes de la grand-mère + Et son nez long + Dans son missel..._ + . . . . . . . . . . . . . . + +Aussi la _Comédie en trois baisers:_ + + . . . . . . . . . . . . . . + _Elle était fort déshabillée + Et de grands arbres indiscrets. + Aux vitres penchaient leur feuillée + Malinement, tout près, tout près._ + +_Sensation_, où le poète adolescent va loin, bien loin, «comme un +bohémien» + + _Par la nature, heureux comme avec une femme..._ + +Roman: + + _On n'est pas sérieux quand on a dix-sept ans._ + +Ce qu'il y a d'amusant, c'est que Rimbaud, quand il écrivait ce vers, +n'avait pas encore seize ans. Évidemment il se «vieillissait» pour mieux +plaire à quelque belle... de, très probablement, son imagination. + +_Ma Bohème_, la plus gentille sans doute de ces gentilles choses: + + _Comme des lyres je tirai les élastiques + De mes souliers blessés, un pied près de mon coeur_... + +Mes _Petites amoureuses_, les _Poètes de sept ans_, frères franchement +douloureux des _Chercheuses de poux_: + + _Et la mère fermant le livre du devoir + S'en allait satisfaite et très fière sans voir + Dans les yeux bleus et sous le front plein d'éminences + L'âme de son enfant livrée aux répugnances._ + . . . . . . . . . . . . . . + +Quant aux quelques morceaux en prose qui terminent le volume, je les +eusse retenus pour les publier dans une nouvelle édition des oeuvres en +prose. Ils sont d'ailleurs merveilleux, mais tout à fait dans la note +des _Illuminations_ et de la _Saison en Enfer_. Je l'ai dit tout à +l'heure et je sais que je ne suis pas le seul à le penser: Rimbaud en +prose est peut-être supérieur à celui en vers... + +J'ai terminé, je crois avoir terminé ma tâche de préfacier. De la vie de +l'homme j'ai parlé suffisamment. De son oeuvre je reparlerai peut-être +encore. + +Mon dernier mot ne peut-être ici que ceci: Rimbaud fut un poète mort +jeune (à dix-huit ans, puisque né à Charleville[--le 20] Octobre +1854--nous n'avons pas de vers de lui [postérieur] à 1872.) mais vierge +de toute platitude ou décadence--comme il fut un homme mort jeune aussi +[(à trente] sept ans [le] 10 Novembre 1891 à l'hôpital de la Conception +de Marseille), mais dans son voeu bien formulé d'indépendance et de haut +dédain de n'importe quelle adhésion à ce qu'il ne lui plaisait pas de +faire ni d'être. + + Paul VERLAINE. + + + + +POESIES COMPLÈTES + + +DE CE LIVRE + +IL A ÉTÉ TIRÉ + +_25 exemplaires numérotés sur hollande._ + + + + +ARTHUR RIMBAUD + +POÉSIES + +COMPLÈTES + +PARIS + +LÉON VANIER, LIBRAIRE-ÉDITEUR 19, QUAI SAINT-MICHEL, 19 + +1895 + +Tous droits réservés. + + + + +LES ÉTRENNES DES ORPHELlNS + + +I + + La chambre est pleine d'ombre; on entend vaguement + De deux enfants le triste et doux chuchotement. + Leur front se penche, encor, alourdi par le rêve, + Sous le long rideau blanc qui tremble et se soulève... + --Au dehors les oiseaux se rapprochent frileux; + Leur aile s'engourdit sous le ton gris des cieux; + Et la nouvelle année, à la suite brumeuse, + Laissant traîner les plis de sa robe neigeuse, + Sourit avec des pleurs, et chante en grelottant... + + +II + + Or les petits enfants, sous le rideau flottant, + Parlent bas comme on fait dans une nuit obscure. + Ils écoutent, pensifs, comme un lointain murmure... + Ils tressaillent souvent à la claire voix d'or + Du timbre matinal, qui frappe et frappe encor + Son refrain métallique en son globe de verre... + --Puis, la chambre est glacée... on voit traîner à terre, + Épars autour des lits, des vêtements de deuil: + L'âpre bise d'hiver qui se lamente au seuil, + Souffle dans le logis son haleine morose! + On sent, dans tout cela, qu'il manque quelque chose... + --Il n'est donc point de mère à ces petits enfants, + De mère au frais sourire, aux regards triomphants? + Elle a donc oublié, le soir, seule et penchée, + D'exciter une flamme à la cendre arrachée, + D'amonceler sur eux la laine et l'édredon + Avant de les quitter en leur criant: pardon. + Elle n'a point prévu la froideur matinale, + Ni bien fermé le seuil à la bise hivernale?... + --Le rêve maternel, c'est le tiède tapis, + C'est le nid cotonneux où les enfants tapis, + Comme de beaux oiseaux que balancent les branches, + Dorment leur doux sommeil plein de visions blanches. + --Et là,--c'est comme un nid sans plumes, sans chaleur + Où les petits ont froid, ne dorment pas, ont peur; + Un nid que doit avoir glacé la bise amère... + + +III + + Votre coeur l'a compris:--ces enfants sont sans mère, + Plus de mère au logis!--et le père est bien loin!... + --Une vieille servante, alors, en a pris soin: + Les petits sont tout seuls en la maison glacée; + Orphelins de quatre ans, voilà qu'en leur pensée + S'éveille, par degrés, un souvenir riant... + C'est comme un chapelet qu'on égrène en priant: + --Ah! quel beau matin, que ce matin des étrennes! + Chacun, pendant la nuit, avait rêvé des siennes + Dans quelque songe étrange où l'on voyait joujoux, + Bonbons habillés d'or, étincelants bijoux, + Tourbillonner, danser une danse sonore, + Puis fuir sous les rideaux, puis reparaître encore! + On s'éveillait matin, on se levait joyeux, + La lèvre affriandée, en se frottant les yeux... + On allait, les cheveux emmêlés sur la tête, + Les yeux tout rayonnants, comme aux grands jours de fête + Et les petits pieds nus effleurant le plancher, + Aux portes des parents tout doucement toucher... + On entrait!... Puis alors les souhaits... en chemise, + Les baisers répétés, et la gaîté permise? + + +IV + + Ah! c'était si charmant, ces mots dits tant de fois! + --Mais comme il est changé, le logis d'autrefois: + Un grand feu pétillait, clair, dans la cheminée, + Toute la vieille chambre était illuminée; + Et les reflets vermeils, sortis du grand foyer, + Sur les meubles vernis aimaient à tournoyer... + --L'armoire était sans clefs!... sans clefs, la grande armoire + On regardait souvent sa porte brune et noire... + Sans clefs!... c'était étrange!... On rêvait bien des fois + Aux mystères dormant entre ses flancs de bois, + Et l'on croyait ouïr, au fond de la serrure + Béante, un bruit lointain, vague et joyeux murmure + --La chambre des parents est bien vide, aujourd'hui + Aucun reflet vermeil sous la porte n'a lui; + Il n'est point de parents, de foyer, de clefs prises: + Partant point de baisers, point de douces surprises! + Oh! que le jour de l'an sera triste pour eux! + --Et, tout pensifs, tandis que de leurs grands yeux bleus + Silencieusement tombe une larme amère, + ils murmurent: «Quand donc reviendra notre mère?» + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + + +V + + Maintenant, les petits sommeillent tristement: + Vous diriez, à les voir, qu'ils pleurent en dormant, + Tant leurs yeux sont gonflés et leur souffle pénible! + Les tout petits enfants ont le coeur si sensible! + --Mais l'ange des berceaux vient essuyer leurs yeux, + Et dans ce lourd sommeil mit un rêve joyeux, + Un rêve si joyeux, que leur lèvre mi-close, + Souriante, semblait murmurer quelque chose... + Ils rêvent que, penchés sur leur petit bras rond, + Doux geste du réveil, ils avancent le front, + Et leur vague regard tout autour d'eux repose... + Ils se croient endormis dans un paradis rose... + Au foyer plein d'éclairs chante gaîment le feu... + Par la fenêtre on voit là-bas un beau ciel bleu; + La nature s'éveille et de rayons s'enivre... + La terre, demi-nue, heureuse de revivre, + A des frissons de joie aux baisers du soleil... + Et dans le vieux logis tout est tiède et vermeil: + Des sombres vêtements ne jonchent plus la terre, + La bise sous le seuil a fini par se taire. + On dirait qu'une fée a passé dans cela!... + --Les enfants, tout joyeux, ont jeté deux cris... Là, + Près du lit maternel, sous un beau rayon rose, + Là, sur le grand tapis, resplendit quelque chose... + Ce sont des médaillons argentés, noirs et blancs, + De la nacre et du jais aux reflets scintillants: + Des petits cadres noirs, des couronnes de verre, + Ayant trois mots gravés en or: «À NOTRE MÈRE!» + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + + 2 janvier 1870 + + + + +VOYELLES + + + A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu, voyelles, + Je dirai quelque jour vos naissances latentes, + A, noir corset velu des mouches éclatantes + Qui bombillent autour des puanteurs cruelles, + + Golfe d'ombre: E, candeur des vapeurs et des tentes, + Lance des glaciers fiers, rois blancs, frissons d'ombelles + I, pourpres, sang craché, rire des lèvres belles + Dans la colère ou les ivresses pénitentes; + + U, cycles, vibrements divins des mers virides, + Paix des pâtis semés d'animaux, paix des rides + Que l'alchimie imprime aux grands fronts studieux; + + O, suprême Clairon plein de strideurs étranges, + Silences traversés des Mondes et des Anges: + --O l'Oméga, rayon violet de Ses Yeux! + + + + +ORAISON DU SOIR + + + Je vis assis tel qu'un ange aux mains d'un barbier, + Empoignant une chope à fortes cannelures, + L'hypogastre et le col cambrés, une Gambier + Aux dents, sous l'air gonflé d'impalpables voilures. + + Tels que les excréments chauds d'un vieux colombier + Mille rêves en moi font de douces brûlures; + Puis par instants mon coeur triste est comme un aubier + Qu'ensanglante l'or jaune et sombre des coulures. + + Puis quand j'ai ravalé mes rêves avec soin, + Je me tourne, ayant bu trente ou quarante chopes, + Et me recueille pour lâcher l'âcre besoin. + + Doux comme le Seigneur du cèdre et des hysopes, + Je pisse vers les cieux bruns très haut et très loin, + Avec l'assentiment des grands héliotropes. + + + + +LES ASSIS + + + Noirs de loupes, grêlés, les yeux cerclés de bagues + Vertes, leurs doigts boulus crispés à leurs fémurs, + Le sinciput plaqué de hargnosités vagues + Comme les floraisons lépreuses des vieux murs, + + Ils ont greffé dans des amours épileptiques + Leur fantasque ossature aux grands squelettes noirs + De leurs chaises; leurs pieds aux barreaux rachitiques + S'entrelacent pour les matins et pour les soirs. + + Ces vieillards ont toujours fait tresse avec leurs sièges, + Sentant les soleils vifs percaliser leur peaux, + Ou les yeux à la vitre où se fanent les neiges, + Tremblant du tremblement douloureux des crapauds. + + Et les Sièges leur ont des bontés; culottée + De brun, la paille cède aux angles de leurs reins. + L'âme des vieux soleils s'allume, emmaillotée + Dans ces tresses d'épis où fermentaient les grains. + + Et les Assis, genoux aux dents, verts pianistes, + Les dix doigts sous leur siège aux rumeurs de tambour + S'écoutent clapoter des barcarolles tristes + Et leurs caboches vont dans des roulis d'amour. + + Oh! ne les faites pas lever! C'est le naufrage. + Ils surgissent, grondant comme des chats gifflés, + Ouvrant lentement leurs omoplates, ô rage! + Tout leur pantalon bouffe à leurs reins boursouflés. + + Et vous les écoutez cognant leurs têtes chauves + Aux murs sombres, plaquant et plaquant leurs pieds tors + Et leurs boutons d'habit sont des prunelles fauves + Qui vous accrochent l'oeil du fond des corridors. + + Puis ils ont une main invisible qui tue; + Au retour, leur regard filtre ce venin noir + Qui charge l'oeil souffrant de la chienne battue, + Et vous suez, pris dans un atroce entonnoir. + + Assis, les poings crispés dans des manchettes sales, + Ils songent à ceux-là qui les ont fait lever, + Et de l'aurore au soir des grappes d'amygdales + Sous leurs mentons chétifs s'agitent à crever. + + Quand l'austère sommeil a baissé leurs visières + Ils rêvent sur leurs bras de sièges fécondés, + De vrais petits amours de chaises en lisières + Sur lesquelles de fiers bureaux seront bordés. + + Les fleurs d'encre, crachant des pollens en virgules, + Les bercent le long des calices accroupis, + Tels qu'au fil des glaïeuls le vol des libellules, + --Et leur membre s'agace à des barbes d'épis! + + + + +LES EFFARÉS + + Noirs dans la neige et dans la brume, + Au grand soupirail qui s'allume, + Leurs culs en rond, + + À genoux, cinq petits,--misère!-- + Regardent le boulanger faire + Le lourd pain blond... + + Ils voient le fort bras blanc qui tourne + La pâte grise, et qui l'enfourne + Dans un trou clair. + + Ils écoutent le bon pain cuire + Le boulanger au gras sourire + Chante un vieil air. + + Ils sont blottis, pas un ne bouge, + Au souffle du soupirail rouge, + Chaud comme un sein. + + Et quand, pendant que minuit sonne, + Façonné, pétillant et jaune, + On sort le pain; + + Quand, sous les poutres enfumées, + Chantent les croûtes parfumées, + Et les grillons; + + Que ce trou chaud souffle la vie; + Ils ont leur âme si ravie + Sous leurs haillons, + + Ils se ressentent si bien vivre, + Les pauvres petits pleins de givre! + --Qu'ils sont là, tous, + + Collant leurs petits museaux roses + Au grillage, chantant des choses, + Entre les trous, + + Mais bien bas,--comme une prière... + Repliés vers cette lumière + Du ciel rouvert, + + --Si fort, qu'ils crèvent leur culotte, + --Et que leur lange blanc tremblotte + Au vent d'hiver... + +20 septembre 1870. + + + + +LES CHERCHEUSES DE POUX + + + Quand le front de l'enfant plein de rouges tourmentes, + Implore l'essaim blanc des rêves indistincts, + Il vient près de son lit deux grandes soeurs charmantes + Avec de frêles doigts aux ongles argentins. + + Elles assoient l'enfant devant une croisée + Grande ouverte où l'air bleu baigne un fouillis de fleurs, + Et dans ses lourds cheveux où tombe la rosée + Promènent leurs doigts fins, terribles et charmeurs. + + Il écoute chanter leurs haleines craintives + Qui fleurent de longs miels végétaux et rosés + Et qu'interrompt parfois un sifflement, salives + Reprises sur la lèvre ou désirs de baisers. + + Il entend leurs cils noirs battant sous les silences + Parfumés; et leurs doigts électriques et doux + Font crépiter parmi ses grises indolences + Sous leurs ongles royaux la mort des petits poux. + + Voilà que monte en lui le vin de la Paresse, + Soupir d'harmonica qui pourrait délirer; + L'enfant se sent, selon la lenteur des caresses, + Sourdre et mourir sans cesse un désir de pleurer. + + + + +BATEAU IVRE + + + Comme je descendais des Fleuves impassibles + Je ne me sentis plus guidé par les haleurs; + Des Peaux-Rouges criards les avaient pris pour cibles, + Les ayant cloués nus aux poteaux de couleurs. + + J'étais insoucieux de tous les équipages, + Porteur de blés flamands ou de cotons anglais. + Quand avec mes haleurs ont fini ces tapages, + Les Fleuves m'ont laissé descendre où je voulais. + + Dans les clapotements furieux des marées, + Moi, l'autre hiver, plus sourd que les cerveaux d'enfants, + Je courus! Et les Péninsules démarrées, + N'ont pas subi tohu-bohus plus triomphants. + + La tempête a béni mes éveils maritimes. + Plus léger qu'un bouchon j'ai dansé sur les flots + Qu'on appelle rouleurs éternels de victimes, + Dix nuits, sans regretter l'oeil niais des falots. + + Plus douce qu'aux enfants la chair des pommes sures + L'eau verte pénétra ma coque de sapin + Et des taches de vins bleus et des vomissures + Me lava, dispersant gouvernail et grappin. + + Et dès lors je me suis baigné dans le poème + De la mer, infusé d'astres et latescent, + Dévorant les azurs verts où, flottaison blême + Et ravie, un noyé pensif parfois descend, + + Où, teignant tout à coup les bleuités, délires + Et rythmes lents sous les rutilements du jour, + Plus fortes que l'alcool, plus vastes que vos lyres, + Fermentent les rousseurs amères de l'amour. + + Je sais les cieux crevant en éclairs, et les trombes, + Et les ressacs, et les courants, je sais le soir, + L'aube exaltée ainsi qu'un peuple de colombes, + Et j'ai vu quelquefois ce que l'homme a cru voir. + + J'ai vu le soleil bas taché d'horreurs mystiques + Illuminant de longs figements violets, + Pareils à des acteurs de drames très antiques, + Les flots roulant au loin leurs frissons de volets; + + J'ai rêvé la nuit verte aux neiges éblouies, + Baisers montant aux yeux des mers avec lenteur, + La circulation des sèves inouïes + Et l'éveil jaune et bleu des phosphores chanteurs. + + J'ai suivi des mois pleins, pareille aux vacheries + Hystériques, la houle à l'assaut des récifs, + Sans songer que les pieds lumineux des Maries + Pussent forcer le muffle aux Océans poussifs; + + J'ai heurté, savez-vous? d'incroyables Florides, + Mêlant aux fleurs des yeux de panthères, aux peaux + D'hommes, des arcs-en-ciel tendus comme des brides, + Sous l'horizon des mers, à de glauques troupeaux; + + J'ai vu fermenter les marais énormes, nasses + Où pourrit dans les joncs tout un Léviathan, + Des écroulements d'eaux au milieu des bonaces + Et les lointains vers les gouffres cataractant! + + Glaciers, soleils d'argent, flots nacreux, cieux de braises! + Échouages hideux au fond des golfes bruns + Où les serpents géants dévorés des punaises + Choient des arbres tordus avec de noirs parfums! + + J'aurais voulu montrer aux enfants ces dorades + Du flot bleu, ces poissons d'or, ces poissons chantants, + Des écumes de fleurs ont béni mes dérades + Et d'ineffables vents m'ont ailé par instants. + + Parfois, martyr lassé des pôles et des zones, + La mer dont le sanglot faisait mon roulis doux + Montait vers moi ses fleurs d'ombre aux ventouses jaunes + Et je restais ainsi qu'une femme à genoux, + + Presqu'île ballottant sur mes bords les querelles + Et les fientes d'oiseaux clabaudeurs aux yeux blonds, + Et je voguais lorsqu'à travers mes liens frêles + Des noyés descendaient dormir à reculons. + + Or moi, bateau perdu sous les cheveux des anses, + Jeté par l'ouragan dans l'éther sans oiseau, + Moi dont les Monitors et les voiliers des Hanses + N'auraient pas repêché la carcasse ivre d'eau, + + Libre, fumant, monté de brumes violettes, + Moi qui trouais le ciel rougeoyant comme un mur + Qui porte, confiture exquise aux bons poètes, + Des lichens de soleil et des morves d'azur, + + Qui courais taché de lunules électriques, + Plante folle, escorté des hippocampes noirs, + Quand les Juillets faisaient croûler à coups de triques + Les cieux ultramarins aux ardents entonnoirs, + + Moi qui tremblais, sentant geindre à cinquante lieues + Le rut des Béhémots et des Maelstroms épais, + Fileur éternel des immobilités bleues, + Je regrette l'Europe aux anciens parapets. + + J'ai vu des archipels sidéraux! Et des îles + Dont les cieux délirants sont ouverts au vogueur: + --Est-ce en ces nuits sans fond que tu dors et t'exiles, + Million d'oiseaux d'or, ô future Vigueur? + + Mais, vrai, j'ai trop pleuré! Les aubes sont navrantes, + Toute lune est atroce et tout soleil amer. + L'âcre amour m'a gonflé de torpeurs enivrantes. + Oh! que ma quille éclate! Oh! que j'aille à la mer! + + Si je désire une eau d'Europe, c'est la flache + Noire et froide où, vers le crépuscule embaumé, + Un enfant accroupi, plein de tristesse, lâche + Un bateau frêle comme un papillon de mai. + + Je ne puis plus, baigné de vos langueurs, ô lames, + Enlever leur sillage aux porteurs de cotons, + Ni traverser l'orgueil des drapeaux et des flammes, + Ni nager sous les yeux horribles des pontons! + + + + +LES PREMIÈRES COMMUNIONS + + +I + + Vraiment, c'est bête, ces églises de villages + Où quinze laids marmots, encrassant les piliers, + Écoutent, grasseyant les divins babillages, + Un noir grotesque dont fermentent les souliers. + Mais le soleil éveille, à travers les feuillages, + Les vieilles couleurs des vitraux ensoleillés, + + La pierre sent toujours la terre maternelle, + Vous verrez des monceaux de ces cailloux terreux + Dans la campagne en rut qui frémit, solennelle, + Portant, près des blés lourds, dans les sentiers séreux, + Ces arbrisseaux brûlés où bleuit la prunelle, + Des noeuds de mûriers noirs ou de rosiers furieux. + + Tous les cent ans, on rend ces granges respectables + Par un badigeon d'eau bleue et de lait caillé. + Si des mysticités grotesques sont notables + Près de la Notre-Dame ou du saint empaillé, + Des mouches sentant bon l'auberge et les étables + Se gorgent de cire au plancher ensoleillé. + + L'enfant se doit surtout à la maison, famille + Des soins naïfs, des bons travaux abrutissants, + Ils sortent, oubliant que la peau leur fourmille + Où le Prêtre du Christ a mis ses doigts puissants. + On paie au Prêtre un toit ombré d'une charmille + Pour qu'il laisse au soleil tous ces fronts bruissants. + + Le premier habit noir, le plus beau jour de tartes + Sous le Napoléon ou le Petit Tambour, + Quelque enluminure où les Josephs et les Marthes + Tirent la langue avec un excessif amour + Et qui joindront aux jours de science deux cartes, + Ces deux seuls souvenirs lui restent du grand jour. + + Les filles vont toujours à l'église, contentes + De s'entendre appeler garces par les garçons + Qui font du genre, après messe et vêpres chantantes, + Eux, qui sont destinés au chic des garnisons, + Ils narguent au café les maisons importantes, + Blousés neuf et gueulant d'effroyables chansons. + + Cependant le curé choisit, pour les enfances, + Des dessins; dans son clos, les vêpres dites, quand + L'air s'emplit du lointain nasillement des danses, + Il se sent, en dépit des célestes défenses, + Les doigts de pied ravis et le mollet marquant... + --La nuit vient, noir pirate au ciel noir débarquant. + + +II + + Le prêtre a distingué, parmi les catéchistes + Congrégés des faubourgs ou des riches quartiers, + Cette petite fille inconnue, aux yeux tristes, + Front jaune. Ses parents semblent de doux portiers. + Au grand jour, la marquant parmi les catéchistes, + Dieu fera, sur son front, neiger ses bénitiers. + + La veille du grand jour, l'enfant se fait malade + Mieux qu'à l'église haute aux funèbres rumeurs. + D'abord le frisson vient, le lit n'étant pas fade, + Un frisson surhumain qui retourne: Je meurs... + + Et, comme un vol d'amour fait à ses soeurs stupides, + Elle compte, abattue et les mains sur son coeur, + Ses Anges, ses Jésus et ses Vierges nitides, + Et, calmement, son âme a bu tout son vainqueur. + + Adonaï!... Dans les terminaisons latines + Des cieux moirés de vert baignent les Fronts vermeils + Et tachés du sang pur des célestes poitrines, + De grands linges neigeux tombent sur les soleils. + + Pour ses virginités présentes et futures + Elle mord aux fraîcheurs de ta Rémission; + Mais plus que les lys d'eau, plus que les confitures + Tes pardons sont glacés, ô Reine de Sion. + + +III + + Puis la Vierge n'est plus que la Vierge du livre; + Les mystiques élans se cassent quelquefois, + Et vient la pauvreté des images que cuivre + L'ennui, l'enluminure atroce et les vieux bois. + + Des curiosités vaguement impudiques + Épouvantent le rêve aux chastes bleuités + Qui sont surpris autour des célestes tuniques + Du linge dont Jésus voile ses nudités. + + Elle veut, elle veut pourtant, l'âme en détresse, + Le front dans l'oreiller creusé par les cris sourds, + Prolonger les éclairs suprêmes de tendresse + Et bave...--L'ombre emplit les maisons et les cours, + + Et l'enfant ne peut plus. Elle s'agite et cambre + Les reins, et d'une main ouvre le rideau bleu + Pour amener un peu la fraîcheur de la chambre + Sous le drap, vers son ventre et sa poitrine en feu. + + +IV + + À son réveil,--minuit,--la fenêtre était blanche + Devant le soleil bleu des rideaux illunés; + La vision la prit des langueurs du Dimanche, + Elle avait rêvé rouge. Elle saigna du nez, + + Et se sentant bien chaste et pleine de faiblesse, + Pour savourer en Dieu son amour revenant, + Elle eut soif de la nuit où s'exalte et s'abaisse + Le coeur, sous l'oeil des cieux doux, en les devinant; + + De la nuit, Vierge-Mère impalpable qui baigne + Tous les jeunes émois de ses silences gris; + Elle eut soif de la nuit forte où le coeur qui saigne + Écoute sans témoin sa révolte sans cris. + + Et, faisant la victime et la petite épouse, + Son étoile la vit, une chandelle aux doigts, + Descendre dans la cour où séchait une blouse, + Spectre blanc, et lever les spectres noirs des toits. + + +V + + Elle passa sa nuit Sainte dans les latrines. + Vers la chandelle, aux trous du toit, coulait l'air blanc + Et quelque vigne folle aux noirceurs purpurines + En deçà d'une cour voisine s'écroulant. + + La lucarne faisait un coeur de lueur vive + Dans la cour où les cieux bas plaquaient d'ors vermeils + Les vitres; les pavés puant l'eau de lessive + Souffraient l'ombre des toits bordés de noirs sommeils. + + +VI + + Qui dira ces langueurs et ces pitiés immondes + Et ce qui lui viendra de haine, ô sales fous, + Dont le travail divin déforme encor les mondes + Quand la lèpre, à la fin, rongera ce corps doux, + + Et quand, ayant rentré tous ces noeuds d'hystéries + Elle verra, sous les tristesses du bonheur, + L'amant rêver au blanc million de Maries + Au matin de la nuit d'amour, avec douleur! + + +VII + + Sais-tu que je t'ai fait mourir? J'ai pris ta bouche, + Ton coeur, tout ce qu'on a, tout ce que vous avez, + Et moi je suis malade. Oh! je veux qu'on me couche + Parmi les Morts des eaux nocturnes abreuvés! + + J'étais bien jeune, et Christ a souillé mes haleines, + Il me bonda jusqu'à la gorge de dégoûts; + Tu baisais mes cheveux profonds comme des laines, + Et je me laissais faire!... Oh! va... c'est bon pour vous, + + Hommes! qui songez peu que la plus amoureuse + Est, dans sa conscience, aux ignobles terreurs + La plus prostituée et la plus douloureuse + Et que tous nos élans vers vous sont des erreurs. + + Car ma communion première est bien passée! + Tes baisers, je ne puis jamais les avoir bus. + Et mon coeur et ma chair par ta chair embrassée + Fourmillent du baiser putride de Jésus... + + +VIII + + Alors l'âme pourrie et l'âme désolée + Sentiront ruisseler tes malédictions. + --Ils avaient couché sur ta haine inviolée + Echappés, pour la mort, des justes passions. + + Christ, ô Christ, éternel voleur des énergies, + Dieu qui, pour deux mille ans, vouas, à ta pâleur, + Cloués au sol, de honte et de céphalalgies, + Ou renversés, les fronts des Femmes de douleur. + +Juillet 1871. + + + + +L'ORGIE PARISIENNE + +OU + +PARIS SE REPEUPLE + + + Ô lâches, la voilà! dégorgez dans les gares! + Le soleil expia de ses poumons ardents + Les boulevards qu'un soir comblèrent les Barbares + Voilà la Cité belle assise à l'occident! + + Allez! on préviendra les reflux d'incendie, + Voilà les quais! voilà les boulevards! voilà, + Sur les maisons, l'azur léger qui s'irradie, + Et qu'un soir la rougeur des bombes étoila. + + Cachez les palais morts dans des niches de planches + L'ancien jour effaré rafraîchit vos regards. + Voici le troupeau roux des tordeuses de hanches, + Soyez fous, vous serez drôles, étant hagards! + + Tas de chiennes en rut mangeant des cataplasmes, + Le cri des maisons d'or vous réclame. Volez! + Mangez! voici la nuit de joie aux profonds spasmes + Qui descend dans la rue, ô buveurs désolés, + + Buvez. Quand La lumière arrive intense et folle + Fouillant à vos côtés les luxes ruisselants, + Vous n'allez pas baver, sans geste, sans parole, + Dans vos verres, les yeux perdus aux lointains blancs, + + Avalez, pour la Reine aux fesses cascadantes! + Écoutez l'action des stupides hoquets + Déchirants. Écoutez, sauter aux nuits ardentes + Les idiots râleux, vieillards, pantins, laquais! + + Ô coeurs de saleté, bouches épouvantables, + Fonctionnez plus fort, bouches de puanteurs! + Un vin pour ces torpeurs ignobles, sur ces tables... + Vos ventres sont fondus de hontes, ô Vainqueurs! + + Ouvrez votre narine aux superbes nausées! + Trempez de poisons forts les cordes de vos cous! + Sur vos nuques d'enfants baissant ses mains croisées + Le Poète vous dit: ô lâches, soyez fous! + + Parce que vous fouillez le ventre de la Femme + Vous craignez d'elle encore une convulsion + Qui crie, asphyxiant votre nichée infâme + Sur sa poitrine, en une horrible pression. + + Syphilitiques, fous, rois, pantins, ventriloques, + Qu'est-ce que ça peut faire à la pudeur Paris, + Vos âmes et vos corps, vos poisons et vos loques? + Elle se secouera de vous, hargneux pourris! + + Et quand vous serez bas, geignant sur vos entrailles + Les flancs morts, réclamant votre argent, éperdus, + La rouge courtisane aux seins gros des batailles, + Loin de votre stupeur tordra ses poings ardus! + + Quand tes pieds ont dansé si fort dans les colères, + Paris! quand tu reçus tant de coups de couteau, + Quand tu gis, retenant dans tes prunelles claires, + Un peu de la bonté du fauve renouveau, + + Ô cité douloureuse, ô cité quasi morte, + La tête et les deux seins jetés vers l'Avenir + Ouvrant sur ta pâleur ses milliards de portes, + Cité que le Passé sombre pourrait bénir: + + Corps remagnétisé pour les énormes peines, + Tu rebois donc la vie effroyable! tu sens + Sourdre le flux des vers livides en tes veines, + Et sur ton clair amour rôder les doigts glaçants! + + Et ce n'est pas mauvais. Tes vers, tes vers livides + Ne gêneront pas plus ton souffle de Progrès + Que les Stryx n'éteignaient l'oeil des Cariatides + Où des pleurs d'or astral tombaient des bleus degrés. + + Quoique ce soit affreux de te revoir couverte + Ainsi; quoiqu'on n'ait fait jamais d'une cité + Ulcère plus puant à la Nature verte, + Le Poète te dit «Splendide est ta Beauté!» + + L'orage t'a sacrée suprême poésie; + L'immense remuement des forces te secourt; + Ton oeuvre bout, la mort gronde, Cité choisie! + Amasse les strideurs au coeur du clairon lourd. + + Le Poète prendra le sanglot des Infâmes, + La haine des Forçats, la clameur des maudits; + Et ses rayons d'amour flagelleront les Femmes. + Ses strophes bondiront, voilà! voilà! bandits! + + --Société, tout est rétabli:--les orgies + Pleurent leur ancien râle aux anciens lupanars: + Et les gaz en délire aux murailles rougies + Flambent sinistrement vers les azurs blafards! + +Mai 1871. + + + + +ACCROUPISSEMENTS + + + Bien tard, quand il se sent l'estomac écoeuré, + Le frère Milotus un oeil à la lucarne + D'où le soleil, clair comme un chaudron récuré, + Lui darde une migraine et fait son regard darne, + Déplace dans les draps son ventre de curé. + + Il se démène sous sa couverture grise + Et descend ses genoux à son ventre tremblant, + Effaré comme un vieux qui mangerait sa prise, + Car il lui faut, le poing à l'anse d'un pot blanc, + À ses reins largement retrousser sa chemise! + + Or, il s'est accroupi frileux, les doigts de pied + Repliés grelottant au clair soleil qui plaque + Des jaunes de brioches aux vitres de papiers, + Et le nez du bonhomme où s'allume la laque + Renifle aux rayons, tel qu'un charnel polypier. + + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + + Le bonhomme mijote au feu, bras tordus, lippe + Au ventre: il sent glisser ses cuisses dans le feu + Et ses chausses roussir et s'éteindre sa pipe; + Quelque chose comme un oiseau remue un peu + À son ventre serein comme un morceau de tripe! + + Autour, dort un fouillis de meubles abrutis + Dans des haillons de crasse et sur de sales ventres, + Des escabeaux, crapauds étranges, sont blottis + Aux coins noirs: des buffets ont des gueules de chantres + Qu'entr'ouvre un sommeil plein d'horribles appétits. + + L'écoeurante chaleur gorge la chambre étroite, + Le cerveau du bonhomme est bourré de chiffons, + Il écoute les poils pousser dans sa peau moite + Et parfois en hoquets fort gravement bouffons + S'échappe, secouant son escabeau qui boite... + + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + + Et le soir aux rayons de lune qui lui font + Aux contours du cul des bavures de lumière, + Une ombre avec détails s'accroupit sur un fond + De neige rose ainsi qu'une rose trémière... + Fantasque, un nez poursuit Vénus au ciel profond. + + + + +LES PAUVRES À L'ÉGLISE + + + Parqués entre des bancs de chêne, aux coins d'église + Qu'attiédit puamment leur souffle, tous leurs yeux + Vers le coeur ruisselant d'orrie et la maîtrise + Aux vingt gueules gueulant les cantiques pieux; + + Comme un parfum de pain humant l'odeur de cire, + Heureux, humiliés comme des chiens battus, + Les Pauvres au bon Dieu, le patron et le sire, + Tendent leurs oremus risibles et têtus. + + Aux femmes, c'est bien bon de faire des bancs lisses; + Après les six jours noirs où Dieu les fait souffrir! + Elles bercent, tordus dans d'étranges pelisses, + Des espèces d'enfants qui pleurent à mourir; + + Leurs seins crasseux dehors, ces mangeuses de soupe, + Une prière aux yeux et ne priant jamais, + Regardent parader mauvaisement un groupe + De gamines avec leurs chapeaux déformés. + + Dehors, le froid, la faim, l'homme en ribote: + C'est bon. Encore une heure; après, les maux sans nom + --Cependant, alentour, geint, nazille, chuchote + Une collection de vieilles à fanons; + + Ces effarés y sont et ces épileptiques + Dont on se détournait hier aux carrefours; + Et, fringalant du nez dans des missels antiques + Ces aveugles qu'un chien introduit dans les cours. + + Et tous, bavant la foi mendiante et stupide, + Récitent la complainte infinie à Jésus + Qui rêve en haut, jauni par le vitrail livide, + Loin des maigres mauvais et des méchants pansus, + + Loin des senteurs de viande et d'étoffes moisies, + Farce prostrée et sombre aux gestes repoussants; + --Et l'oraison fleurit d'expressions choisies, + Et les mysticités prennent des tons pressants, + + Quand, des nefs où périt le soleil, plis de soie + Banals, sourires verts, les Dames des quartiers + Distingués,--ô Jésus!--les malades du foie + Font baiser leurs longs doigts jaunes aux bénitiers. + +1871 + + + + +CE QUI RETIENT NINA + + +LUI + + Ta poitrine sur ma poitrine, + Hein? nous irions, + Ayant de l'air plein la narine, + Aux frais rayons + + Du bon matin bleu qui vous baigne + Du vin de jour?... + Quand tout le bois frissonnant saigne + Muet d'amour + + De chaque branche, gouttes vertes, + Des bourgeons clairs, + On sent dans les choses ouvertes + Frémir des chairs; + + Tu plongerais dans la luzerne + Ton long peignoir, + Divine avec ce bleu qui cerne + Ton grand oeil noir, + + Amoureuse de la campagne, + Semant partout, + Comme une mousse de champagne, + Ton rire fou! + + Riant à moi, brutal d'ivresse, + Qui te prendrais + Comme cela,--la belle tresse, + Oh!--qui boirais + + Ton goût de framboise et de fraise, + Ô chair de fleur! + Riant au vent vif qui te baise + Comme un voleur! + + Au rose églantier qui t'embête + Aimablement... + Riant surtout, ô folle tête, + À ton amant!... + + Dix-sept ans! Tu seras heureuse! + Oh! les grands prés, + La grande campagne amoureuse! + --Dis, viens plus près!... + + Ta poitrine sur ma poitrine, + Mêlant nos voix, + Lents, nous gagnerions la ravine, + Puis les grands bois!... + + Puis, comme une petite morte, + Le coeur pâmé, + Tu me dirais que je te porte, + L'oeil mi-fermé... + + Je te porterais, palpitante + Dans le sentier... + L'oiseau filerait son andante, + Joli portier... + + Je te parlerais dans ta bouche: + J'irais, pressant + Ton corps, comme une enfant qu'on couche + Ivre du sang + + Qui coule, bleu, sous ta peau blanche + Aux tons rosés, + Te parlant bas la langue franche... + Tiens!... que tu sais... + + Nos grands bois sentiraient la sève, + Et le soleil + Sablerait d'or fin leur grand rêve + Sombre et vermeil! + + Le soir?... Nous reprendrons la route + Blanche qui court, + Flânant, comme un troupeau qui broute, + Tout à l'entour... + + Les bons vergers à l'herbe bleue + Aux pommiers tors! + Comme on les sent tout une lieue, + Leurs parfums forts! + + Nous regagnerions le village + Au ciel mi-noir; + Et ça sentirait le laitage + Dans l'air du soir: + + Ça sentirait l'étable pleine + De fumiers chauds, + Pleine d'un rythme lent d'haleine, + Et de grands dos + + Blanchissant sous quelque lumière; + Et, tout là-bas, + Une vache fienterait fière, + À chaque pas!... + + --Les lunettes de la grand'mère + Et son nez long + Dans son missel, le pot de bière + Cerclé de plomb + + Moussant entre trois larges pipes + Qui, crânement, + Fument: dix, quinze, immenses lippes + Qui, tout fumant, + + Happent le jambon aux fourchettes + Tant, tant et plus; + Le feu qui claire les couchettes, + Et les bahuts: + + Les fesses luisantes et grasses + D'un gros enfant + Qui fourre, à genoux, dans des tasses, + Son museau blanc + + Frolé par un mufle qui gronde + D'un ton gentil, + Et pourlèche la face ronde + Du cher petit... + + Noire, rogue au bord de sa chaise, + Affreux profil, + Une vieille devant la braise + Qui fait du fil; + + Que de choses nous verrions, chère, + Dans ces taudis, + Quand la flamme illumine, claire, + Les carreaux gris!... + + --Et puis, fraîche et toute nichée + Dans les lilas, + La maison, la vitre cachée + Qui rit là-bas... + + Tu viendras, tu viendras, je t'aime, + Ce sera beau! + Tu viendras, n'est-ce pas? et même... + +ELLE + + Mais le bureau? + +15 août 1870. + + + + +VÉNUS ANADYOMÈNE + + + Comme d'un cercueil vert en fer-blanc, une tête + De femme à cheveux bruns fortement pommadés + D'une vieille baignoire émerge, lente et bête, + Montrant des déficits assez mal ravaudés; + + Puis le col gras et gris, les larges omoplates + Qui saillent; le dos court qui rentre et qui ressort. + --La graisse sous la peau paraît en feuilles plates; + Et les rondeurs des reins semblent prendre l'essor... + + L'échine est un peu rouge, et le tout sent un goût + Horrible étrangement,--on remarque surtout + Des singularités qu'il faut voir à la loupe... + + Les reins portent deux mots gravés: _Clara Vénus_ + --Et tout ce corps remue et tend sa large croupe + Belle hideusement d'un ulcère à l'anus. + +27 juillet 1870. + + + + + «Français de soixante-dix, bonapartistes, républicains, souvenez-vous + de vos pères en 92, etc...» + + PAUL DE CASSAGNAC _(Le Pays)_ + + + Morts de quatre-vingt-douze et de quatre-vingt-treize + Qui, pâles du baiser fort de la liberté, + Calmes, sous vos sabots, brisiez le joug qui pèse + Sur l'âme et sur le front de toute humanité; + + Hommes extasiés et grands dans la tourmente, + Vous dont les coeurs sautaient d'amour sous les haillons, + Ô soldats que la Mort a semés, noble Amante, + Pour les régénérer, dans tous les vieux sillons; + + Vous dont le sang lavait toute grandeur salie, + Morts de Valmy, Morts de Fleurus, Morts d'Italie, + Ô Million de Christs aux yeux sombres et doux; + + Nous vous laissions dormir avec la République, + Nous, courbés sous les rois comme sous une trique: + --Messieurs de Cassagnac nous reparlent de vous! + +3 septembre 1870. + + + + +COMÉDIE EN TROIS BAISERS + + + Elle était fort déshabillée, + Et de grands arbres indiscrets + Aux vitres penchaient leur feuillée + Malinement, tout près, tout près. + + Assise sur ma grande chaise, + Mi-nue elle joignait les mains. + Sur le plancher frissonnaient d'aise + Ses petits pieds si fins, si fins. + + --Je regardai, couleur de cire + Un petit rayon buissonnier + Papillonner, comme un sourire, + Sur son beau sein, mouche au rosier, + + --Je baisai ses fines chevilles. + Elle eut un long rire tris-mal + Qui s'égrenait en claires trilles, + Une risure de cristal... + + Les petits pieds sous la chemise + Se sauvèrent: «Veux-tu finir!» + --La première audace permise, + Le rire feignait de punir! + + --Pauvrets palpitant sous ma lèvre, + Je baisai doucement ses yeux: + --Elle jeta sa tête mièvre + En arrière: «Oh! c'est encor mieux!...» + + «Monsieur, j'ai deux mots à te dire...» + --Je lui jetai le reste au sein + Dans un baiser, qui la fit rire + D'un bon rire qui voulait bien... + + --Elle était fort déshabillée + Et de grands arbres indiscrets + Aux vitres penchaient leur feuillée + Malinement, tout près, tout près. + + + + +SENSATION + + + Par les soirs bleus d'été, j'irai dans les sentiers, + Picoté par les blés, fouler l'herbe menue: + Rêveur, j'en sentirai la fraîcheur à mes pieds. + Je laisserai le vent baigner ma tête nue! + + Je ne parlerai pas, je ne penserai rien; + Mais l'amour infini me montera dans l'âme, + Et j'irai loin, bien loin, comme un bohémien + Par la Nature,--heureux comme avec une femme. + +Mars 1870. + + + + +BAL DES PENDUS + + + Au gibet noir, manchot aimable, + Dansent, dansent les paladins, + Les maigres paladins du diable, + Les squelettes de Saladins. + + Messire Belzebuth tire par la cravate + Ses petits pantins noirs grimaçant sur le ciel, + Et, leur claquant au front un revers de savate, + Les fait danser, danser aux sons d'un vieux Noël! + + Et les pantins choqués enlacent leurs bras grêles: + Comme des orgues noirs, les poitrines à jour + Que serraient autrefois les gentes damoiselles, + Se heurtent longuement dans un hideux amour. + + Hurrah! les gais danseurs, qui n'avez plus de panse! + On peut cabrioler, les tréteaux sont si longs! + Hop! qu'on ne sache plus si c'est bataille ou danse! + Belzebuth enragé râcle ses violons! + + Ô durs talons, jamais on n'use sa sandale! + Presque tous ont quitté la chemise de peau: + Le reste est peu gênant et se voit sans scandale. + Sur les crânes, la neige applique un blanc chapeau: + + Le corbeau fait panache à ces têtes fêlées, + Un morceau de chair tremble à leur maigre menton: + On dirait, tournoyant dans les sombres mêlées, + Des preux, raides, heurtant armures de carton. + + Hurrah! la bise siffle au grand bal des squelettes! + Le gibet noir mugit comme un orgue de fer! + Les loups vont répondant des forêts violettes: + À l'horizon, le ciel est d'un rouge d'enfer... + + Holà, secouez-moi ces capitans funèbres + Qui défilent, sournois, de leurs gros doigts cassés + Un chapelet d'amour sur leurs pâles vertèbres: + Ce n'est pas un monstier ici, les trépassés! + + Oh! voilà qu'au milieu de la danse macabre + Bondit dans le ciel rouge un grand squelette fou + Emporté par l'élan, comme un cheval se cabre: + Et, se sentant encor la corde raide au cou, + + Crispe ses petits doigts sur son fémur qui craque + Avec des cris pareils à des ricanements, + Et, comme un baladin rentre dans la baraque, + Rebondit dans le bal au chant des ossements. + + Au gibet noir, manchot aimable, + Dansent, dansent les paladins, + Les maigres paladins du diable, + Les squelettes de Saladins. + + + + +ROMAN + + +I + + On n'est pas sérieux, quand on a dix-sept ans. + --Un beau soir, foin des bocks et de la limonade, + Ces cafés tapageurs aux lustres éclatants! + --On va sous les tilleuls verts de la promenade, + + Les tilleuls sentent bon dans les bons soirs de juin! + L'air est parfois si doux, qu'on ferme la paupière; + Le vent chargé de bruits,--la ville n'est pas loin,-- + A des parfums de vigne et des parfums de bière... + + +II + + --Voilà qu'on aperçoit un tout petit chiffon + D'azur sombre, encadré d'une petite branche, + Piqué d'une mauvaise étoile, qui se fond + Avec de doux frissons, petite et toute blanche... + + Nuit de juin! Dix-sept ans!--On se laisse griser. + La sève est du champagne et vous monte à la tête... + On divague; on se sent aux lèvres un baiser + Qui palpite là, comme une petite bête... + + +III + + Le coeur fou Robinsonne à travers les romans, + --Lorsque, dans la clarté d'un pâle réverbère, + Passe une demoiselle aux petits airs charmants, + Sous l'ombre du faux-col effrayant de son père... + + Et, comme elle vous trouve immensément naïf, + Tout en faisant trotter ses petites bottines, + Elle se tourne, alerte et d'un mouvement vif... + --Sur vos lèvres alors meurent les cavatines... + + +IV + + Vous êtes amoureux. Loué jusqu'au moi d'août. + Vous êtes amoureux.--Vos sonnets la font rire. + Tous vos amis s'en vont, vous êtes mauvais goût. + --Puis l'adorée, un soir, a daigné vous écrire...! + + --Ce soir-là, ...--vous rentrez aux cafés éclatants, + Vous demandez des bocks ou de la limonade... + --On n'est pas sérieux, quand on a dix-sept ans + Et qu'on a des tilleuls verts sur la promenade. + +23 septembre 1870. + + + + +RAGES DE CÉSARS + + + L'Homme pâle, le long des pelouses fleuries, + Chemine, en habit noir, et le cigare aux dents: + L'Homme pâle repense aux fleurs des Tuileries + --Et parfois son oeil terne a des regards ardents...! + + Car l'Empereur est saoûl de ses vingt ans d'orgie! + Il s'était dit: «Je vais souffler la Liberté + Bien délicatement, ainsi qu'une bougie!» + La Liberté revit! Il se sent éreinté! + + Il est pris.--Oh! quel nom sur ses lèvres muettes + Tressaille? Quel regret incapable le mord? + On ne le saura pas. L'Empereur a l'oeil mort. + + Il repense peut-être au Compère en lunettes... + --Et regarde filer de son cigare en feu, + Comme aux soirs de Saint-Cloud, un fin nuage bleu + + + + +LE MAL + + + Tandis que les crachats rouges de la mitraille + Sifflent tout le jour par l'infini du ciel bleu; + Qu'écarlates ou verts, près du Roi qui les raille, + Croulent les bataillons en masse dans le feu; + + Tandis qu'une folie épouvantable, broie + Et fait de cent milliers d'hommes un tas fumant; + --Pauvres morts! dans l'été, dans l'herbe, dans ta joie, + Nature! ô toi qui fis ces hommes saintement!...-- + + --Il est un Dieu, qui rit aux nappes damassées + Des autels, à l'encens, aux grands calices d'or; + Qui dans le bercement des hosannah s'endort, + + Et se réveille, quand des mères, ramassées + Dans l'angoisse et pleurant sous leur vieux bonnet noir, + Lui donnent un gros sou lié dans leur mouchoir! + + + + +OPHÉLIE + + +I + + Sur l'onde calme et noire où dorment les étoiles, + La blanche Ophélia flotte comme un grand lys, + Flotte très lentement, couchée en ses longs voiles... + --On entend dans les bois de lointains hallalis... + + Voici plus de mille ans que la triste Ophélie + Passe, fantôme blanc, sur le long fleuve noir; + Voici plus de mille ans que sa douce folie + Murmure sa romance à la brise du soir. + + Le vent baise ses seins et déploie en corolle + Ses longs voiles bercés mollement par les eaux; + Les saules frissonnants pleurent sur son épaule, + Sur son grand front rêveur s'inclinent les roseaux. + + Les nénuphars froissés soupirent autour d'elle; + Elle éveille parfois, dans un aune qui dort, + Quelque nid, d'où s'échappe un petit frisson d'aile. + --Un chant mystérieux tombe des astres d'or. + + +II + + Ô pâle Ophélia! belle comme la neige, + Oui, tu mourus, enfant, par un fleuve emporté! + --C'est que les vents tombant des grands monts de Norwège + T'avaient parlé tout bas de l'âpre liberté! + + C'est qu'un souffle inconnu, fouettant ta chevelure, + À ton esprit rêveur portait d'étranges bruits; + Que ton coeur entendait la voix de la Nature + Dans les plaintes de l'arbre et les soupirs des nuits! + + C'est que la voix des mers, comme un immense râle, + Brisait ton sein d'enfant, trop humain et trop doux; + C'est qu'un matin d'avril, un beau cavalier pâle, + Un pauvre fou s'assit, muet, à tes genoux! + + Ciel! Amour! Liberté! Quel rêve, ô pauvre Follet + Tu te fondais à lui comme une neige au feu. + Tes grandes visions étranglaient ta parole: + --Un Infini terrible effara ton oeil bleu! + + +III + + --Et le Poète dit qu'aux rayons des étoiles + Tu viens chercher, la nuit, les fleurs que tu cueillis; + Et qu'il a vu sur l'eau, couchée en ses longs voiles, + La blanche Ophélia flotter, comme un grand lys. + + + + +LE CHÂTIMENT DE TARTUFE + + + Tisonnant, tisonnant son coeur amoureux sous + Sa chaste robe noire, heureux, la main gantée, + Un jour qu'il s'en allait, effroyablement doux, + Jaune, bavant la foi de sa bouche édentée, + + Un jour qu'il s'en allait, «Orémus»,--un Méchant + Le prit rudement par son oreille benoite + Et lui jeta des mots affreux, en arrachant + Sa chaste robe noire autour de sa peau moite! + + Châtiment!... Ses habits étaient déboutonnés, + Et le long chapelet des péchés pardonnés + S'égrenant dans son coeur, Saint Tartufe était pâle!... + + Donc, il se confessait, priait, avec un râle! + L'homme se contenta d'emporter ses rabats... + --Peuh! Tartufe était nu du haut jusques en bas! + + + + +À LA MUSIQUE + + + _Place de la Gare, à Charleville._ + + Sur la place taillée en mesquines pelouses, + Square où tout est correct, les arbres et les fleurs, + Tous les bourgeois poussifs qu'étranglent les chaleurs + Portent, les jeudis soirs, leurs bêtises jalouses. + + Un orchestre guerrier, au milieu du jardin, + Balance ses schakos dans la Valse des fifres: + On voit, aux premiers rangs, parader le gandin, + Les notaires montrent leurs breloques à chiffres: + + Des rentiers à lorgnons soulignent tous les couacs; + Les gros bureaux bouffis traînent leurs grosses dames, + Auprès desquelles vont, officieux cornacs, + Celles dont les volants ont des airs de réclames; + + Sur les bancs verts, des clubs d'épiciers retraités + Qui tisonnent le sable avec leur canne à pomme, + Fort sérieusement discutent des traités, + Puis prisent en argent, mieux que monsieur Prud'homme! + + Étalant sur un banc les rondeurs de ses reins, + Un bourgeois bienheureux, à bedaine flamande, + Savoure, s'abîmant en des rêves divins, + La musique française et la pipe allemande! + + Au bord des gazons frais ricanent les voyous; + Et, rendus amoureux par le chant des trombones, + Très naïfs, et fumant des roses, des pioupious + Caressent les bébés pour enjôler les bonnes... + + --Moi, je suis, débraillé comme un étudiant, + Sous les marronniers verts les alertes fillettes: + Elles le savent bien, et tournent en riant, + Vers moi, leurs yeux tout pleins de choses indiscrètes. + + Je ne dis pas un mot: je regarde toujours + La chair de leurs cous blancs brodés de mèches folles; + Je suis, sous leur corsage et les frêles atours, + Le dos divin après la courbe des épaules... + + Je cherche la bottine... et je vais jusqu'aux bas; + Je reconstruis le corps, brûlé de belles fièvres. + Elles me trouvent drôle et se parlent tout bas... + --Et je sens les baisers qui me viennent aux lèvres... + + + + +LE FORGERON + + _Palais des Tuileries, vers le 10 août 92._ + + Le bras sur un marteau gigantesque, effrayant + D'ivresse et de grandeur, le front vaste, riant + Comme un clairon d'airain, avec toute sa bouche, + Et prenant ce gros-là dans son regard farouche, + Le Forgeron parlait à Louis Seize, un jour + Que le Peuple était là, se tordant tout autour, + Et sur les lambris d'or traînant sa veste sale. + Or le bon roi, debout sur son ventre, était pâle, + Pâle comme un vaincu qu'on prend pour le gibet, + Et, soumis comme un chien, jamais ne regimbait, + Car ce maraud de forge aux énormes épaules + Lui disait de vieux mots et des choses si drôles, + Que cela l'empoignait au front, comme cela! + «Or, tu sais bien, Monsieur, nous chantions tra la la + Et nous piquions les boeufs vers les sillons des autres: + Le Chanoine au soleil filait des patenôtres + Sur des chapelets clairs grenés de pièces d'or. + Le Seigneur, à cheval, passait, sonnant du cor + Et l'un avec la hart, l'autre avec la cravache + Nous fouillaient.--Hébétés comme des yeux de vache, + Nos yeux ne pleuraient plus; nous allions, nous allions + Et quand nous avions mis le pays en sillons, + Quand nous avions laissée dans cette terre noire + Un peu de notre chair... nous avions un pourboire: + On nous faisait flamber nos taudis dans la nuit, + Nos petits y faisaient un gâteau fort bien cuit. + + ... «Oh! je ne me plains pas. Je te dis mes bêtises, + C'est entre nous. J'admets que tu me contredises, + Or, n'est-ce pas joyeux de voir, au mois de juin + Dans les granges entrer des voitures de foin + Énormes? De sentir l'odeur de ce qui pousse, + Des vergers quand il pleut un peu, de l'herbe rousse? + De voir des blés, des blés, des épis pleins de grain, + De penser que cela prépare bien du pain... + Oh! plus fort, on irait, au fourneau qu'il s'allume, + Chanter joyeusement en martelant l'enclume, + Si l'on était certain de pouvoir prendre un peu, + Étant homme, à la fin! de ce que donne Dieu! + «Mais voilà, c'est toujours la même vieille histoire!... + Mais je sais, maintenant! Moi je ne peux plus croire, + Quand j'ai deux bonnes mains, mon front et mon marteau + Qu'un homme vienne là, dague sur le manteau, + Et me dise: Mon gars, ensemence ma terre; + Que l'on arrive encor, quand ce serait la guerre, + De prendre mon garçon comme cela, chez moi! + --Moi, je serais un homme, et toi, tu serais roi, + Tu me dirais: Je veux!...--Tu vois bien, c'est stupide. + Tu crois que j'aime voir ta baraque splendide, + Tes officiers dorés, tes mille chenapans, + Tes palsembleu bâtards tournant comme des paons: + Ils ont rempli ton nid de l'odeur de nos filles + Et de petits billets pour nous mettre aux Bastilles + Et nous dirons: C'est bien; les pauvres à genoux! + Nous dorerons ton Louvre en donnant nos gros sous! + Et tu te soûleras, tu feras belle fête. + --Et ces Messieurs riront, les reins sur notre tête! + «Non. Ces saletés-là datent de nos papas! + Oh! Le Peuple n'est plus une putain. Trois pas + Et, tous, nous avons mis ta Bastille en poussière. + Cette bête suait du sang à chaque pierre + Et c'était dégoûtant, la Bastille debout + Avec ses murs lépreux qui nous racontaient tout + Et, toujours, nous tenaient enfermés dans leur ombre! + --Citoyen! citoyen! c'était le passé sombre + Qui croulait, qui râlait, quand nous prîmes la tour + Nous avions quelque chose au coeur comme l'amour. + Nous avions embrassé nos fils sur nos poitrines. + Et, comme des chevaux, en soufflant des narines + Nous allions, fiers et forts, et ça nous battait là... + Nous marchions au soleil, front haut; comme cela, + Dans Paris! On venait devant nos vestes sales. + Enfin! Nous nous sentions Hommes! Nous étions pâles + Sire, nous étions soûls de terribles espoirs: + Et quand nous fûmes là, devant les donjons noirs, + Agitant nos clairons et nos feuilles de chêne, + Les piques à la main; nous n'eûmes pas de haine, + --Nous nous sentions si forts, nous voulions être doux! + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + + «Et depuis ce jour-là, nous sommes comme fous! + Le tas des ouvriers a monté dans la rue, + Et ces maudits s'en vont, foule toujours accrue + De sombres revenants, aux portes des richards. + Moi, je cours avec eux assommer les mouchards: + Et je vais dans Paris, noir, marteau sur l'épaule, + Farouche, à chaque coin balayant quelque drôle, + Et, si tu me riais au nez, je te tuerais! + --Puis, tu peux y compter, tu te feras des frais + Avec tes hommes noirs, qui prennent nos requêtes + Pour se les renvoyer comme sur des raquettes + Et, tout bas, les malins se disent; «Qu'ils sont sots!» + Pour mitonner des lois, coller de petits pots + Pleins de jolis décrets roses et de droguailles, + S'amuser à couper proprement quelques tailles, + Puis se boucher le nez quand nous marchons près d'eux + --Nos doux représentants qui nous trouvent crasseux! + Pour ne rien redouter, rien, que les baïonnettes..., + C'est très bien. Foin de leur tabatière à sornettes! + Nous en avons assez, là, de ces cerveaux plats + Et de ces ventres-dieux. Ah! ce sont là les plats + Que tu nous sers bourgeois, quand nous sommes féroces + Quand nous brisons déjà les sceptres et les crosses!... + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + + Il le prend par le bras, arrache le velours + Des rideaux, et lui montre en bas les larges cours + Où fourmille, où fourmille, où se lève la foule, + La foule épouvantable avec des bruits de houle + Hurlant comme une chienne, hurlant comme une mer, + Avec ses bâtons forts et ses piques de fer, + Ses tambours, ses grands cris de halles et de bouges, + Tas sombre de haillons saignants de bonnets rouges; + L'Homme, par la fenêtre ouverte, montre tout + Au roi pâle, et suant qui chancelle debout, + Malade à regarder cela! + + «C'est la crapule, + Sire. Ça bave aux murs, ça monte, ça pullule: + --Puisqu'ils ne mangent pas, Sire, ce sont des gueux! + Je suis un forgeron: ma femme est avec eux, + Folle! Elle croit trouver du pain aux Tuileries! + --On ne veut pas de nous dans les boulangeries. + J'ai trois petits. Je suis crapule.--Je connais + Des vieilles qui s'en vont pleurant sous leurs bonnets + Parce qu'on leur a pris leur garçon ou leur fille: + C'est la crapule.--Un homme était à la Bastille, + Un autre était forçat: et, tous deux, citoyens + Honnêtes. Libérés, ils sont comme des chiens: + On les insulte! Alors, ils ont là quelque chose + Qui leur fait mal, allez! C'est terrible, et c'est cause + Que, se sentant brisés, que, se sentant damnés, + Ils sont là, maintenant, hurlant sous votre nez! + Crapule.--Là dedans sont des filles, infâmes + Parce que,--vous saviez que c'est faible, les femmes, + Messeigneurs de la cour,--que ça veut toujours bien, + Vous avez craché sur l'âme, comme rien! + Vos belles, aujourd'hui, sont là. C'est la crapule. + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + + «Oh! tous les malheureux, tous ceux dont le dos brûle + Sous le soleil féroce, et qui vont, et qui vont, + Qui dans ce travail-là sentent crever leur front. + Chapeau bas, mes bourgeois! Oh! ceux-là sont les Hommes! + Nous sommes Ouvriers, Sire! Ouvriers! Nous sommes + Pour les grands temps nouveaux où l'on voudra savoir, + Où l'Homme forgera du matin jusqu'au soir, + Chasseur des grands effets, chasseur des grandes causes + Ou, lentement vainqueur, il domptera les choses + Et montera sur Tout, comme sur un cheval! + Oh! splendides lueurs des forges! Plus de mal, + Plus!--Ce qu'on ne sait pas, c'est peut-être terrible: + Nous saurons!--Nos marteaux en main; passons au crible + Tout ce que nous savons: puis, Frères, en avant! + Nous faisons quelquefois ce grand rêve émouvant + De vivre simplement, ardemment, sans rien dire + De mauvais, travaillant sous l'auguste sourire + D'une femme qu'on aime avec un noble amour: + Et l'on travaillerait fièrement tout le jour, + Écoutant le devoir comme un clairon qui sonne: + Et l'on se sentirait très heureux: et personne + Oh! personne, surtout, ne vous ferait ployer! + On aurait un fusil au-dessus du foyer... + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + + Oh! mais l'air est tout plein d'une odeur de bataille! + Que te disais-je donc? Je suis de la canaille! + Il reste des mouchards et des accapareurs. + Nous sommes libres, nous! Nous avons des terreurs + Où nous nous sentons grands, oh! si grands! Tout à l'heure + Je parlais de devoir calme, d'une demeure... + Regarde donc le ciel!--C'est trop petit pour nous, + Nous crèverions de chaud, nous serions à genoux! + Regarde donc le ciel!--Je rentre dans la foule + Dans la grande canaille effroyable qui roule, + Sire, tes vieux canons sur les sales pavés; + --Oh! quand nous serons morts, nous les aurons lavés. + --Et si, devant nos cris, devant notre vengeance, + Les pattes des vieux rois mordorés, sur la France + Poussaient leurs régiments en habits de gala, + Eh bien, n'est-ce pas, vous tous? Merde à ces chiens-là + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + + --Il reprit son marteau sur l'épaule. + + La foule + Près de cet homme-là se sentait l'âme soûle, + Et, dans la grande cour, dans les appartements, + Où Paris haletait avec des hurlements, + Un frisson secoua l'immense populace. + Alors, de sa main large et superbe de crasse + Bien que le roi ventru suât, le Forgeron, + Terrible, lui jeta le bonnet rouge au front! + + + + +SOLEIL ET CHAIR + + + Le Soleil, le foyer de tendresse et de vie, + Verse l'amour brûlant à la terre ravie, + Et, quand on est couché sur la vallée, on sent + Que la terre est nubile et déborde de sang; + Que son immense sein, soulevé par une âme, + Est d'amour comme dieu, de chair comme la femme, + Et qu'il renferme, gros de sève et de rayons, + Le grand fourmillement de tous les embryons! + + Et tout croît, et tout monte! + Ô Vénus, ô Déesse! + Je regrette les temps de l'antique jeunesse, + Des satyres lascifs, des faunes animaux, + Dieux qui mordaient d'amour l'écorce des rameaux + Et dans les nénufars baisaient la Nymphe blonde! + Je regrette les temps où la sève du monde, + L'eau du fleuve, le sang rose des arbres verts + Dans les veines de Pan mettaient un univers! + Où le sol palpitait, vert, sous ses pieds de chèvre; + Où, baisant mollement le clair syrinx, sa lèvre + Modulait sous le ciel le grand hymne d'amour; + Où, debout sur la plaine, il entendait autour + Répondre à son appel la Nature vivante; + Où, les arbres muets, berçant l'oiseau qui chante, + La terre berçant l'homme, et tout l'Océan bleu + Et tous les animaux, aimaient, aimaient en Dieu! + Je regrette les temps de la grande Cybèle + Qu'on disait parcourir, gigantesquement belle, + Sur un grand char d'airain, les splendides cités; + Son double sein versait dans les immensités + Le pur ruissellement de la vie infinie. + L'Homme suçait, heureux, sa mamelle bénie, + Comme un petit enfant, jouant sur ses genoux. + --Parce qu'il était fort, l'Homme était chaste et doux. + + Misère! Maintenant il dit: Je sais les choses, + Et va, les yeux fermés et les oreilles closes; + --Et pourtant, plus de dieux! plus de dieux! l'Homme est Roi! + L'Homme est Dieu! Mais l'Amour, voilà la grande Foi! + Oh! si l'homme puisait encore à ta mamelle, + Grande mère des dieux et des hommes, Cybèle; + S'il n'avait pas laissé l'immortelle Astarté + Qui jadis, émergeant dans l'immense clarté + Des flots bleus, fleur de chair que la vague parfume, + Montra son nombril rose où vint neiger l'écume, + Et fit chanter, Déesse aux grands yeux noirs vainqueurs, + Le rossignol aux bois et l'amour dans les coeurs! + + +II + + Je crois en toi! Je crois en toi! Divine mère, + Aphrodite marine!--Oh! la route est amère + Depuis que l'autre Dieu nous attelle à sa croix; + Chair, Marbre, Fleur, Vénus, c'est en toi que je crois! + --Oui l'Homme est triste et laid, triste sous le ciel vaste, + Il a des vêtements, parce qu'il n'est plus chaste, + Parce qu'il a sali son fier buste de Dieu, + Et qu'il a rabougri, comme une idole au feu, + Son corps olympien aux servitudes sales! + Oui, même après la mort, dans les squelettes pâles + Il veut vivre, insultant la première beauté! + --Et l'Idole où tu mis tant de virginité, + Où tu divinisas notre argile, la Femme, + Afin que l'homme pût éclairer sa pauvre âme + Et monter lentement, dans un immense amour, + De la prison terrestre à la beauté du jour, + La femme ne sait plus même être courtisane! + --C'est une bonne farce! et le monde ricane + Au nom doux et sacré de la grande Vénus! + + +III + + Si les temps revenaient, les temps qui sont venus! + --Car l'Homme a fini! l'Homme a joué tous les rôles! + Au grand jour, fatigué de briser des idoles + Il ressuscitera, libre de tous ses Dieux, + Et, comme il est du ciel, il scrutera les cieux! + L'Idéal, la pensée invincible, éternelle, + Tout le dieu qui vit, sous son argile charnelle, + Montera, montera, brûlera sous son front! + Et quand tu le verras sonder tout l'horizon, + Contempteur des vieux jougs, libre de toute crainte, + Tu viendras lui donner la Rédemption sainte! + --Splendide, radieuse, au sein des grandes mers + Tu surgiras, jetant sur le vaste Univers + L'Amour infini dans un infini sourire! + Le Monde vibrera comme une immense lyre + Dans le frémissement d'un immense baiser: + + --Le Monde a soif d'amour: tu viendras l'apaiser. + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + + +IV + + Ô splendeur de la chair! ô splendeur idéale! + Ô renouveau d'amour, aurore triomphale + Où, courbant à leurs pieds les Dieux et les Héros + Kallipige la blanche et le petit Éros + Effleureront, couverts de la neige des roses, + Les femmes et les fleurs sous leurs beaux pieds écloses! + Ô grande Ariadné, qui jettes tes sanglots + Sur la rive, en voyant fuir là-bas sur les flots, + Blanche sous le soleil, la voile de Thésée, + Ô douce vierge enfant qu'une nuit a brisée, + Tais-toi! Sur son char d'or brodé de noirs raisins, + Lysios, promené dans les champs Phrygiens + Par les tigres lascifs et les panthères rousses, + Le long des fleuves bleus rougit les sombres mousses. + Zeus, Taureau, sur son cou berce comme un enfant + Le corps nu d'Europé, qui jette son bras blanc + Au cou nerveux du Dieu frissonnant dans la vague, + Il tourne lentement vers elle son oeil vague; + Elle, laisse traîner sa pâle joue en fleur + Au front de Zeus; ses yeux sont fermés; elle meurt + Dans un divin baiser, et le flot qui murmure + De son écume d'or fleurit sa chevelure. + --Entre le laurier-rose et le lotus jaseur + Glisse amoureusement le grand Cygne rêveur + Embrassant la Léda des blancheurs de son aile; + --Et tandis que Cypris passe, étrangement belle, + Et, cambrant les rondeurs splendides de ses reins, + Étale fièrement l'or de ses larges seins + Et son ventre neigeux brodé de mousse noire, + --Héraclès, le Dompteur, qui, comme d'une gloire + Fort, ceint son vaste corps de la peau du lion, + S'avance, front terrible et doux, à l'horizon! + + Par la lune d'été vaguement éclairée, + Debout, nue, et rêvant dans sa pâleur dorée + Que tache le flot lourd de ses longs cheveux bleus, + Dans la clairière sombre où la mousse s'étoile, + La Dryade regarde au ciel silencieux... + --La blanche Séléné laisse flotter son voile, + Craintive, sur les pieds du bel Endymion, + Et lui jette un baiser dans un pâle rayon... + --La Source pleure au loin dans une longue extase... + C'est la Nymphe qui rêve, un coude sur son vase, + Au beau jeune homme blanc que son onde a pressé. + --Une brise d'amour dans la nuit a passé, + Et, dans les bois sacrés, dans l'horreur des grands arbres, + Majestueusement debout, les sombres Marbres, + Les Dieux, au front desquels le Bouvreuil fait son nid, + --Les Dieux écoutent l'Homme et le Monde infini! + +7 mai 1870. + + + + +LE DORMEUR DU VAL + + + C'est un trou de verdure où chante une rivière + Accrochant follement aux herbes des haillons + D'argent; où le soleil, de la montagne fière, + Luit: c'est un petit aval qui mousse de rayons. + + Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue, + Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu, + Dort; il est étendu dans l'herbe, sous la nue, + Pâle dans son lit vert où la lumière pleut. + + Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme + Sourirait un enfant malade, il fait un somme: + Nature, berce-le chaudement: il a froid. + + Les parfums ne font pas frissonner sa narine; + Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine + Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit. + +7 octobre 1870. + + + + +AU CABARET-VERT + + + _Cinq heures du soir._ + + Depuis huit jours, j'avais déchiré mes bottines + Aux cailloux des chemins. J'entrais à Charleroi, + --_Au Cabaret-Vert_: je demandai des tartines + De beurre et du jambon qui fût à moitié froid. + + Bienheureux, j'allongeai les jambes sous la table + Verte: je contemplai les sujets très naïfs + De la tapisserie.--Et ce fut adorable, + Quand la fille aux tétons énormes, aux yeux vifs, + + --Celle-là, ce n'est pas un baiser qui l'épeure!-- + Rieuse, m'apporta des tartines de beurre, + Du jambon tiède, dans un plat colorié, + + Du jambon rose et blanc parfumé d'une gousse + D'ail,--et m'emplit la chope immense, avec sa mousse + Que dorait un rayon de soleil arriéré. + +Octobre 1870. + + + + +LA MALINE + + + Dans la salle à manger brune, que parfumait + Une odeur de vernis et de fruits, à mon aise + Je ramassais un plat de je ne sais quel met + Belge, et je m'épatais dans mon immense chaise. + + En mangeant, j'écoutais l'horloge,--heureux et coi. + La cuisine s'ouvrit avec une bouffée + --Et la servante vint, je ne sais pas pourquoi, + Fichu moitié défait, malinement coiffée. + + Et tout en promenant son petit doigt tremblant + Sur sa joue, un velours de pêche rose et blanc, + En faisant, de sa lèvre enfantine, une moue, + + Elle arrangeait les plats, près de moi, pour m'aiser; + --Puis, comme ça,--bien sûr pour avoir un baiser,-- + Tout bas: «Sens donc: j'ai pris une froid sur la joue...» + +Charleroi, octobre 1870. + + + + +L'ÉCLATANTE VICTOIRE + +DE SARREBRUCK + +REMPORTÉE AUX CRIS DE VIVE L'EMPEREUR! + +(Gravure belge brillamment coloriée, se vend à Charleroi, 35 centimes.) + + + Au milieu, l'Empereur, dans une apothéose + Bleue et jaune, s'en va, raide, sur son dada + Flamboyant; très heureux,--car il voit tout en rose, + Féroce comme Zeus et doux comme un papa; + + En bas, les bons Pioupious qui faisaient la sieste + Près des tambours dorés et des rouges canons, + Se lèvent gentiment. Pitou remet sa veste, + Et, tourné vers le Chef, s'étourdit de grands noms + + À droite, Dumanet, appuyé sur la crosse + De son chassepot, sent frémir sa nuque en brosse, + Et: «Vive l'Empereur!!»--Son voisin reste coi... + + Un schako surgit, comme un soleil noir...--Au centre + Boquillon, rouge et bleu, très naïf, sur son ventre + Se dresse, et,--présentant ses derrières: «De quoi?...» + +Octobre 1870. + + + + +RÊVÉ POUR L'HIVER + + + _À Elle._ + + L'hiver, nous irons dans un petit wagon rose + Avec des coussins bleus. + Nous serons bien. Un nid de baisers fous repose + Dans chaque coin moelleux. + + Tu fermeras l'oeil, pour ne point voir, par la glace, + Grimacer les ombres des soirs, + Ces monstruosités hargneuses, populace + De démons noirs et de loups noirs. + + Puis tu te sentiras la joue égratignée... + Un petit baiser, comme une folle araignée, + Te courra par le cou... + + Et tu me diras: «Cherche!» en inclinant la tête; + --Et nous prendons du temps à trouver cette bête! + --Qui voyage beaucoup... + +En wagon, le 7 octobre 1870. + + + + +LE BUFFET + + + C'est un large buffet sculpté; le chêne sombre, + Très vieux, a pris cet air si bon des vieilles gens; + Le buffet est ouvert, et verse dans son ombre + Comme un flot de vin vieux, des parfums engageants; + + Tout plein, c'est un fouillis de vieilles vieilleries, + De linges odorants et jaunes, de chiffons + De femmes ou d'enfants, de dentelles flétries, + De fichus de grand'mère où sont peints des griffons; + + --C'est là qu'on trouverait les médaillons, les mèches + De cheveux blancs ou blonds, les portraits, les fleurs sèches + Dont le parfum se mêle à des parfums de fruits. + + --Ô buffet du vieux temps, tu sais bien des histoires, + Et tu voudrais conter tes contes, et tu bruis + Quand s'ouvrent lentement tes grands portes noires. + +Octobre 1870. + + + + +MA BOHÈME + +(_Fantaisie_) + + + Je m'en allais, les poings dans mes poches crevées; + Mon paletot aussi devenait idéal; + J'allais sous le ciel, Muse! et j'étais ton féal; + Oh! là là! que d'amours splendides j'ai rêvées! + + Mon unique culotte avait un large trou. + --Petit Poucet rêveur, j'égrenais dans ma course + Des rimes. Mon auberge était à la Grande-Ourse; + --Mes étoiles au ciel avaient un doux frou-frou. + + Et je les écoutais, assis au bord des routes, + Ces bons soirs de septembre où je sentais des gouttes + De rosée à mon front, comme un vin de vigueur; + + Où, rimant au milieu des ombres fantastiques, + Comme des lyres, je tirais les élastiques + De mes souliers blessés, un pied près de mon coeur! + +Octobre 1870. + + + + +ENTENDS COMME BRAME + + + Entends, comme brame + près des acacias + en avril la rame + viride du pois! + + Dans sa vapeur nette, + Vers Phoebé! tu vois + s'agiter la tête + de saints d'autrefois... + + Loin des claires meules + des caps, des beaux toits, + ces chers Anciens veulent + ce philtre sournois... + + Or ni feriale + ni astrale! n'est + la brume qu'exhale + ce nocturne effet. + + Néanmoins ils restent, + --Sicile, Allemagne, + dans ce brouillard triste + et blêmi, justement! + + + + +CHANT DE GUERRE PARISIEN + + + Le printemps est évident, car + Du coeur des Propriétés vertes + Le vol de Thiers et de Picard + Tient ses splendeurs grandes ouvertes. + + Ô mai! Quels délirants cul-nus! + Sèvres, Meudon, Bagneux, Asnières, + Écoutez donc les bienvenus + Semer les choses printanières! + + Ils ont schako, sabre et tamtam + Non la vieille boîte à bougies + Et des yoles qui n'ont jam... jam... + Fendent le lac aux eaux rougies!... + + Plus que jamais nous bambochons + Quand arrivent sur nos tanières[1] + Crouler les jaunes cabochons + Dans des aubes particulières. + + Thiers et Picard sont des Éros + Des enleveurs d'héliotropes + Au pétrole ils font des Corots. + Voici hannetonner leurs tropes... + + Ils sont familiers du grand turc!... + Et couché dans les glaïeuls, Favre, + Fait son cillement aqueduc + Et ses reniflements à poivre! + + La Grand-Ville a le pavé chaud + Malgré vos douches de pétrole + Et décidément il nous faut + Nous secouer dans votre rôle... + + Et les ruraux qui se prélassent + Dans de longs accroupissements + Entendront des rameaux qui cassent + Parmi les rouges froissements. + + [1] Quand viennent sur nos fourmilières (_var. de l'auteur_). + + + + +MES PETITES AMOUREUSES + + + Un hydrolat lacrymal lave + Les cieux vert-chou: + Sous l'arbre tendronnier qui bave + Vos caoutchoucs. + + Blancs de lunes particulières + Aux pialats ronds, + Entrechoquez vos genouillères + Mes laiderons! + + Nous nous aimions à cette époque, + Bleu laideron: + On mangeait des oeufs à la coque + Et du mouron! + + Un soir tu me sacras poète, + Blond laideron. + Descends ici que je te fouette + En mon giron; + + J'ai dégueulé ta bandoline + Noir laideron; + Tu couperais ma mandoline + Au fil du front. + + Pouah! nos salives desséchées + Roux laideron + Infectent encor les tranchées + De ton sein rond! + + Ô mes petites amoureuses + Que je vous hais! + Plaquez de fouffes douloureuses, + Vos tétons laids! + + Piétinez mes vieilles terrines + De sentiment; + Hop donc soyez-moi ballerines + Pour un moment!... + + Vos omoplates se déboîtent + Ô mes amours! + Une étoile à vos reins qui boîtent + Tournez vos tours. + + Est-ce pourtant pour ces éclanches + Que j'ai rimé! + Je voudrais vous casser les hanches + D'avoir aimé! + + Fade amas d'étoiles ratées + Comblez les coins + --Vous creverez en Dieu, bâtées + D'ignobles soins! + + Sous les lunes particulières + Aux pialats ronds + Entrechoquez vos genouillières, + Mes laiderons! + + + + +LES POÈTES DE SEPT ANS + + + _A M. P. Demeny._ + + Et la Mère, fermant le livre du devoir, + S'en allait satisfaite et très fière sans voir, + Dans les yeux bleus et sous le front plein d'éminence, + L'âme de son enfant livrée aux répugnances. + + Tout le jour il suait d'obéissance; très + Intelligent; pourtant des tics noirs, quelques traits, + Semblaient prouver en lui d'âcres hypocrisies. + Dans l'ombre des couloirs aux tentures moisies, + En passant il tirait la langue, les deux poings + À l'aine, et dans ses yeux fermés voyait des points. + Une porte s'ouvrait sur le soir; à la lampe + On le voyait, là-haut qui râlait sur la rampe, + Sous un golfe de jour pendant du toit. L'été + Surtout, vaincu, stupide, il était entêté + À se renfermer dans la fraîcheur des latrines: + Il pensait là, tranquille et livrant ses narines. + Quand, lavé des odeurs du jour, le jardinet + Derrière la maison, en hiver s'illunait, + Gisant au pied d'un mur, enterré dans la marne + Et pour des visions écrasant son oeil darne, + Il écoutait grouiller les galeux espaliers. + Pitié! Ces enfants seuls étaient ses familiers + Qui, chétifs, fronts nus, oeil déteignant sur la joue, + Cachant de maigres doigts jaunes et noirs de boue, + Sous des habits puant la foire et tout vieillots, + Conversaient avec la douceur des idiots! + Et si, l'ayant surpris à des pitiés immondes, + Sa mère s'effrayait; les tendresses profondes + De l'enfant se jetaient sur cet étonnement. + C'était bon. Elle avait le bleu regard,--qui ment! + + À sept ans, il faisait des romans sur la vie + Du grand désert, où luit la Liberté ravie, + Forêts, soleils, rives, savanes!--Il s'aidait + De journaux illustrés où, rouge, il regardait + Des Espagnoles rire et des Italiennes. + Quand venait, l'oeil brun, folle, en robes d'indiennes, + --Huit ans,--la fille des ouvriers d'à côté, + La petite brutale, et qu'elle avait sauté, + Dans un coin, sur son dos, en secouant ses tresses, + Et qu'il était sous elle, il lui mordait les fesses, + Car elle ne portait jamais de pantalons; + --Et, par elle meurtri des poings et des talons + Remportait les saveurs de sa peau dans sa chambre. + + Il craignait les blafards dimanches de décembre, + Où, pommadé, sur un guéridon d'acajou, + Il lisait une Bible à la tranche vert-chou; + Des rêves l'oppressaient chaque nuit dans l'alcôve. + Il n'aimait pas Dieu; mais les hommes, qu'au soir fauve, + Noirs, en blouse, il voyait rentrer dans le faubourg + Où les crieurs, en trois roulements de tambour + Font autour des édits rire et gronder les foules. + --Il rêvait la prairie amoureuse, où des houles + Lumineuses, parfums sains, pubescences d'or, + Font leur remuement calme et prennent leur essor! + + Et comme il savourait surtout les sombres choses, + Quand, dans la chambre nue aux persiennes closes, + Haute et bleue, âcrement prise d'humidité, + Il lisait son roman sans cesse médité, + Plein de lourds ciels ocreux et de forêts noyées, + De fleurs de chair aux bois sidérals déployées, + Vertige, écroulements, déroutes et pitié! + --Tandis que se faisait la rumeur du quartier, + En bas,--seul, et couché sur des pièces de toile + Écrue, et pressentant violemment le voile! + +26 mai 1871. + +[Note (Project Gutenberg). + +On nous a fait savoir que le terme "le voile" dans la dernière ligne du +poème «LES POÈTES DE SEPT ANS», doit être corrigée en "la voile". + +D'après nos recherches, le poème écrit en 1871 se terminait en effet sur +les mots "la voile". + +La présente édition de 1895 a été corrigée de la main de Verlaine, sur +des épreuves fournies par l'imprimerie Ch. Herissey à Évreux. Il nous +est difficile de savoir pourquoi Verlaine a corrigé «la voile» en «le +voile», ou s'agit-il d'un moment d'inattention? + +Ce qui est certain, notre édition marque bien «le voile».] + + + + +LE COEUR VOLÉ + + + Mon pauvre coeur bave à la poupe, + Mon coeur est plein de caporal; + Ils lui lancent des jets de soupe, + Mon triste coeur bave à la poupe. + Sous les quolibets de la troupe + Qui pousse un rire général, + Mon triste coeur brave à la poupe + Mon coeur est plein de caporal! + + Ithyphalliques et pioupiesques, + Leurs insultes l'ont dépravé. + À la vesprée, ils font des fresques + Ithyphalliques et pioupiesques, + Ô flots abracadabrantesques + Prenez mon coeur, qu'il soit sauvé! + Ithyphalliques et pioupiesques + Leurs insultes l'ont dépravé! + + Quand ils auront tari leurs chiques, + Comment agir, ô coeur volé? + Ce seront des refrains bachiques + Quand ils auront tari leurs chiques. + J'aurai des sursauts stomachiques + Si mon coeur triste est ravalé: + Quand ils auront tari leurs chiques, + Comment agir, ô coeur volé? + + + + +TÊTE DE FAUNE + + + Dans la feuillée, écrin vert taché d'or, + Dans la feuillée incertaine et fleurie, + D'énormes fleurs où l'âcre baiser dort + Vif et devant l'exquise broderie, + + Le Faune affolé montre ses grands yeux + Et mord la fleur rouge avec ses dents blanches + Brunie et sanglante ainsi qu'un vin vieux, + Sa lèvre éclate en rires par les branches; + + Et quand il a fui, tel un écureuil, + Son rire perle encore à chaque feuille + Et l'on croit épeuré par un bouvreuil + Le baiser d'or du bois qui se recueille. + + + + +POISON PERDU + + + Des nuits du blond et de la brune + Pas un souvenir n'est resté; + Pas une dentelle d'été, + Pas une cravate commune. + + Et sur le balcon, où le thé + Se prend aux heures de la lune, + Il n'est resté de trace aucune, + Aucun souvenir n'est resté, + + Au bord d'un rideau bleu piquée, + Luit une épingle à tête d'or + Comme un gros insecte qui dort, + + Pointe d'un fin poison trempée, + Je te prends, sois-moi préparée + Aux heures des désirs de mort. + + + + +LES CORBEAUX + + + Seigneur, quand froide est la prairie, + Quand dans les hameaux abattus, + Les longs angelus se sont tus + Sur la nature défleurie, + Faites s'abattre des grands cieux + Les chers corbeaux délicieux. + + Armée étrange aux cris sévères, + Les vents froids attaquent vos nids! + Vous, le long des fleuves jaunis, + Sur les routes aux vieux calvaires, + Sur les fossés et sur les trous, + Dispersez-vous, ralliez-vous! + + Par milliers, sur les champs de France, + Où dorment les morts d'avant-hier, + Tournoyez, n'est-ce pas, l'hiver, + Pour que chaque passant repense! + Sois donc le crieur du devoir, + Ô notre funèbre oiseau noir! + + Mais, saints du ciel, en haut du chêne, + Mât perdu dans le soir charmé, + Laissez les fauvettes de mai + Pour ceux qu'au fond du bois enchaîne, + Dans l'herbe d'où l'on ne peut fuir, + La défaite sans avenir. + +1872. + + + + +PATIENCE + + + _D'un été._ + + Aux branches claires des tilleurs + Meurt un maladif hallali. + Mais des chansons spirituelles + Voltigent partout les groseilles. + Que notre sang rie en nos veines, + Voici s'enchevêtrer les vignes. + Le ciel est joli comme un ange, + Azur et Onde communient. + Je sors! Si un rayon me blesse, + Je succomberai sur la mousse. + + Qu'on patiente et qu'on s'ennuie, + C'est si simple!... Fi de ces peines! + Je veux que l'été dramatique + Me lie à son char de fortune. + Que par toi beaucoup, ô Nature, + --Ah! moins nul et moins seul! je meure, + Au lieu que les bergers, c'est drôle, + Meurent à peu près par le monde. + + Je veux bien que les saisons m'usent. + À toi, Nature! je me rends, + Et ma faim et toute ma soif; + Et s'il te plaît, nourris, abreuve. + Rien de rien ne m'illusionne; + C'est rire aux parents qu'au soleil; + Mais moi je ne veux rire à rien, + Et libre soit cette infortune. + + + + +JEUNE MÉNAGE + + + La chambre est ouverte au ciel bleu turquin; + Pas de place: des coffrets et des huches! + Dehors le mur est plein d'aristoloches + Où vibrent les gencives des lutins. + + Que ce sont bien intrigues de génies + Cette dépense et ces désordres vains! + C'est la fée africaine qui fournit + La mûre, et les résilles dans les coins. + + Plusieurs entrent, marraines mécontentes, + En pans de lumière dans les buffets, + Puis y restent! le ménage s'absente + Peu sérieusement, et rien ne se fait. + + Le marié a le vent qui le floue + Pendant son absence, ici, tout le temps. + Même des esprits des eaux malfaisants + Entrent vaguer aux sphères de l'alcôve. + + La nuit, l'amie oh, la lune de miel + Cueillera leur sourire et remplira + De mille bandeaux de cuivre le ciel. + Puis ils auront affaire au malin rat. + + --S'il n'arrive pas un feu follet blême, + Comme un coup de fusil, après des vêpres. + --Ô spectres saints et blancs de Bethléem, + Charmez plutôt le bleu de leur fenêtre! + +27 juin 1872. + + + + +MÉMOIRE + + +I + + L'eau claire; comme le sel des larmes d'enfance; + L'assaut au soleil des blancheurs des corps de femmes; + La soie, en foule et de lys pur des oriflammes + Sous les murs dont quelque pucelle eut la défense; + + L'ébat des anges;--non... le courant d'or en marche, + Meut ses bras, noirs, et lourds, et frais surtout, d'herbe. Elle, + Sombre, ayant le ciel bleu pour ciel de lit, appelle + Pour rideaux l'ombre de la colline et de l'arche. + + +II + + Eh! l'humide carreau tend ses bouillons limpides! + L'eau meuble d'or pâle et sans fond les couches prêtes. + Les robes vertes et déteintes des fillettes + Font les saules, d'où sautent les oiseaux sans brides. + + Plus pure qu'un louis, jaune et chaude paupière + Le souci d'eau--ta foi conjugale, ô l'Épouse!-- + Au midi prompt, de son terne miroir, jalouse + Au ciel gris de chaleur la sphère rose et chère. + + +III + + Madame se tient trop debout dans la prairie + Prochaine où neigent les fils du travail; l'ombrelle + Aux doigts; foulant l'ombelle; trop fière pour elle + Des enfants lisant dans la verdure fleurie + + Leur livre de maroquin rouge! Hélas, Lui, comme + Mille anges blancs qui se séparent sur la route, + S'éloigne par delà la montagne! Elle, toute + Froide, et noire, court! après le départ de l'homme! + + +IV + + Regrets des bras épais et jeunes d'herbe pure! + Or des lunes d'avril au coeur du saint lit! Joie + Des chantiers riverains à l'abandon, en proie + Aux soirs d'août qui faisaient germer ces pourritures! + + Qu'elle pleure à présent sous les remparts: l'haleine + Des peupliers d'en haut est pour la seule brise. + Amis, c'est la nappe, sans reflets, sans source, grise-- + Un vieux dragueur, dans sa barque immobile, peine. + + +V + + Jouet de cet oeil d'eau morne, je n'y puis prendre, + Ô canot immobile! ô bras trop courts! ni l'une + Ni l'autre fleur; ni la jaune qui m'importune, + Là; ni la bleue, amis, à l'eau couleur de cendre. + + Ah! la poudre des saules qu'une aile secoue! + Les roses des roseaux dès longtemps dévorées!... + Mon canot toujours fixe; et sa chaîne tirée + Au fond de cet oeil d'eau sans bords--à quelle boue? + + + + + Est-elle almée?... aux premières heures bleues + Se détruira-t-elle comme les fleurs feues... + Devant la splendide étendue où l'on sente + Souffler la ville énormément florissante! + + C'est trop beau! c'est trop beau! mais c'est nécessaire + --Pour la Pêcheuse et la chanson du corsaire, + Et aussi puisque les derniers masques crurent + Encore aux fêtes de nuit sur la mer pure! + +Juillet 1872 + + + + +FÊTES DE LA FAIM + + + Ma faim, Anne, Anne, + Fuis sur ton âne. + + Si j'ai du goût, ce n'est guères + Que pour la terre et les pierres + Dinn! dinn! dinn! dinn! Mangeons l'air, + Le roc, les terres, le fer, + Charbons. + + Mes faims, tournez. Paissez, faims, + Le pré des sons! + Attirez le gai venin + Des liserons; + + Mangez les cailloux qu'un pauvre brise, + Les vieilles pierres d'églises, + Les galets, fils des déluges, + Pains couchés aux vallées grises! + + Des faims, c'est les bouts d'air noir; + L'azur sonneur; + --C'est l'estomac qui me tire, + C'est le malheur. + + Sur terre ont paru les feuilles: + Je vais aux chairs de fruit blettes, + Au sein du sillon je cueille + La doucette et la violette. + + Ma faim, Anne, Anne! + Fuis sur ton âne. + +Août 1872. + + + + +PROSE + + + + +I + +FLAIRY + + +Pour Hélène se conjurèrent les sèves ornementales dans les ombres +vierges et les clartés impassibles dans le silence astral. L'ardeur de +l'été fut confiée à des oiseaux muets et l'indolence requise à une +barque de deuils sans prix par des anses d'amours morts et de parfums +affaissés. + +Après le moment de l'air des bûcheronnes à la rumeur du torrent sous la +ruine des bois, de la sonnerie des bestiaux à l'écho des vals, et des +cris des steppes. + +Pour l'enfance d'Hélène frissonnèrent les fourrés et les ombres, et le +sein des pauvres, et les légendes du ciel. + +Et ses yeux et sa danse supérieurs encore aux éclats précieux, aux +influences froides, au plaisir du décor et de l'heure uniques. + + + + +II + +GUERRE + + +Enfant, certains ciels ont affiné mon optique, tous les caractères +nuancèrent ma physionomie. Les phénomènes s'émurent. À présent +l'inflexion éternelle des moments de l'infini des mathématiques me +chassent par ce monde où je subis tous les succès civils, respecté de +l'enfance étrange et des affections énormes. Je songe à une guerre, de +droit ou de force, de logique bien imprévue. + +C'est aussi simple qu'une phrase musicale. + + + + +III + +GÉNIE + + +Il est l'affection et le présent puisqu'il a fait la maison ouverte à +l'hiver écumeux et à la rumeur de l'été, lui qui a purifié les boissons +et les aliments, lui qui est le charme des lieux fuyant et le délice +surhumain des stations. Il est l'affection et l'avenir, la force et +l'amour que nous, debout dans les rages et les ennuis, nous voyons +passer dans le ciel de tempête et les drapeaux d'extase. + +Il est l'amour, mesure parfaite et réinventée, raison merveilleuse et +imprévue, et l'éternité: machine aimée des qualités fatales. Nous avons +tous eu l'épouvante de sa concession et de la nôtre: ô jouissance de +notre santé, élan de nos facultés, affection égoïste et passion pour +lui, lui qui nous aime pour sa vie infinie... + +Et nous nous le rappelons et il voyage... Et si l'Adoration s'en va, +sonne, sa promesse sonne: «Arrière ces superstitions, ces anciens corps, +ces ménages et ces âges. C'est cette époque-ci qui a sombré!» + +Il ne s'en ira pas, il ne redescendra pas d'un ciel, il n'accomplira pas +la rédemption des colères de femmes et des gaîtés des hommes et de tout +ce péché: car c'est fait, lui étant, et étant aimé. + +Ô ses souffles, ses têtes, ses courses; la terrible célérité de la +perfection des formes et de l'action. + +Ô fécondité de l'esprit et immensité de l'univers! + +Son corps! Le dégagement rêvé le brisement de la grâce croisée de +violence nouvelle! sa vue, sa vue! tous les agenouillages anciens et les +peines _relevés_ à sa suite. + +Son jour! l'abolition de toutes souffrances sonores et mouvantes dans la +musique plus intense. + +Son pas! les migrations plus énormes que les anciennes invasions. + +Ô Lui et nous! l'orgueil plus bienveillant que les charités perdues. + +Ô monde! et le chant clair des malheurs nouveaux! + +Il nous a connus tous et nous a tous tous aimé. Sachons, cette nuit +d'hiver, de cap en cap, du pôle tumultueux au château, de la foule à la +plage, de regards en regards, forces et sentiments las, le héler et le +voir, et le renvoyer, et sous les marées et au haut des déserts de +neige, suivre ses vues, ses souffles, son corps, son jour. + + + + +IV + +JEUNESSE + + +I + +DIMANCHE + +Les calculs de côté, l'inévitable descente du ciel, la visite des +souvenirs et la séance des rythmes occupent la demeure, la tête et le +monde de l'esprit. + +--Un cheval détale sur le turf suburbain, le long des cultures et des +boisements, percé par la peste carbonique. Une misérable femme de drame, +quelque part dans le monde soupire après les abandons improbables. Les +desperadves languissent après l'orage, l'ivresse et les blessures. De +petits enfants étouffent des malédictions le long des rivières. + +Reprenons l'étude au bruit de l'oeuvre dévorante qui se rassemble et se +monte dans les masses. + + +II + +SONNET + +_Homme_ de constitution ordinaire, la chair n'était-elle pas un fruit +pendu dans le verger, ô journées enfantes! le corps un trésor à +prodiguer; ô aimer, le péril ou la force de Psyché? La terre avait des +versants fertiles en princes et en artistes, et la descendance et la +race nous poussaient aux crimes et aux deuils: ce monde votre fortune et +votre péril. Mais à présent, le labeur comblé, toi, tes calculs, toi, +tes impatiences, ne sont plus que votre danse et votre voix, non fixées +et point forcées, quoique d'un double événement d'invention et de succès +une liaison, en l'humanité fraternelle est discrète par l'univers sans +images;--la force et le droit réfléchissent la danse et la voix à +présent seulement appréciées. + + +III + +VINGT ANS + +Les voix instructives exilées... L'ingénuité physique amèrement +rassise... Adagio. Ah! l'égoïsme infini de l'adolescence, l'optimisme +studieux: que le monde était plein de fleurs cet été! Les airs et les +formes mourant... Un choeur, pour calmer l'impuissance et l'absence! Un +choeur de verres de mélodies nocturnes... En effet les nerfs vont vite +chasser. + + +IV + +Tu en es encore à la tentation d'Antoine. L'ébat du zèle écourté, les +tics d'orgueil, l'affaissement et l'effroi. Mais tu te mettras à ce +travail: toutes les possibilités harmoniques et architecturales +s'émouvront autour de ton siège. Des êtres parfaits, imprévus, +s'offriront à tes expériences. Dans tes environs affluera rêveusement la +curiosité d'anciennes foules et de luxes oisifs. Ta mémoire et tes sens +ne seront que la nourriture de ton impulsion créatrice. Quant au monde, +quand tu sortiras, que sera-t-il devenu? En tout cas, rien des +apparences actuelles. + + + + +V + +SOLDES + + +À vendre ce que les Juifs n'ont pas vendus, ce que noblesse ni crime +n'ont goûté, ce qu'ignorent l'amour maudit et la probité infernale des +masses; ce que le temps ni la science n'ont pas à reconnaître: + +Les voix reconstituées; l'éveil fraternel de toutes les énergies +chorales et orchestrales, et leurs applications instantanées, +l'occasion, unique, de dégager nos sens! + +À vendre les corps sans prix, hors de toute race, de tout monde, de tout +sexe, de toute descendance! Les richesses jaillissant à chaque démarche! +Solde de diamants sans contrôle! + +À vendre l'anarchie pour les masses; la satisfaction irrépréssible pour +les amateurs supérieurs; la mort atroce pour les fidèles et les amants! + +À vendre les habitations et les migrations, sports, féeries et conforts +parfaits, et le bruit, le mouvement et l'avenir qu'ils font: + +À vendre les applications de calcul et sauts d'harmonie inouïs. Les +trouvailles et les termes non soupçonnés, possession immédiate. + +Élan insensé et infini aux splendeurs et invisibles aux délices +insensibles, et ses secrets affolants pour chaque vice, et sa gaîté +effroyante pour la foule. + +À vendre les corps, les voix, l'immense opulence inquestionable, ce +qu'on ne vendra jamais. Les vendeurs ne sont pas à bout de solde! Les +voyageurs n'ont pas à rendre leur commission de sitôt! + + + + +TABLE + + + PRÉFACE + Les étrennes des orphelins + Voyelles + Oraison du soir + Les assis + Les effarés + Les chercheuses de poux + Bateau ivre + Premières communions + L'orgie parisienne ou Paris se repeuple + Accroupissements + Les pauvres à l'église + Ce qui retient Nina + Vénus Anadyomène + Morts de quatre-vingt-douze + Comédie en trois baisers + Sensation + Bal des pendus + Roman + Rages de Césars + Le mal + Ophélie + Le châtiment de Tartufe + À la musique + Le forgeron + Soleil et chair + Le dormeur du Val + Au Cabaret Vert + La Maline + L'éclatante victoire de Sarrebruck + Rêvé pour l'hiver + Le buffet + Ma bohème + Entends comme Brame + Chant de guerre parisien + Mes petites amoureuses + Les poètes de sept ans + Le coeur volé + Tête de faune + Poison perdu + Les corbeaux + Patience + Jeune ménage + Mémoire + ... Est-elle almée? + Fêtes de la faim (variante) + +PROSE + + Fairy + Guerre + Génie + Jeunesse + I. Dimanche + II. Sonnet + III. Vingt ans + IV. Tu en es encore + Solde + + + +[Notes sur la transcription: + +On a effectué les corrections suivantes: + + ombragé => ombré (On paie au Prêtre un toit ombragé d'une charmille) + retiré «petits» (De s'entendre appeler garces par les petits garçons) + retiré «fortes» (Elle eut soif de la nuit forte où s'exalte et s'abaisse) + Boète => Poète (Le Boète prendra le sanglot des Infâmes) + gravements => gravement (Et parfois en hoquets fort gravements bouffons) + ajouté «est Roi!» (--Et pourtant, plus de dieux! plus de dieux! l'Homme) + dlamants => diamants (Solde de dlamants sans contrôle!)] + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Poésies complètes, by Arthur Rimbaud + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK POÉSIES COMPLÈTES *** + +***** This file should be named 29302-8.txt or 29302-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/2/9/3/0/29302/ + +Produced by Laurent Vogel, Robert Connal and the Online +Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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