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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-14 19:53:21 -0700
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@@ -0,0 +1,5433 @@
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 30226 ***
+
+Coquecigrues
+
+PAR JULES RENARD
+
+
+
+PARIS
+
+PAUL OLLENDORFF, ÉDITEUR
+
+28 _bis_, RUE DE RICHELIEU, 28 _bis_
+
+1893
+
+Tous droits réservés.
+
+
+
+
+DU MÊME AUTEUR
+
+
+ Les Roses, poésies (_épuisé_).
+ Crime de Village, nouvelles (_épuisé_).
+ Sourires Pincés, proses. 3 fr.
+ L'Écornifleur, roman. 3 fr. 50
+
+_EN PRÉPARATION:_
+
+ Poil de Carotte.
+ L'Herbe.
+ Papillote.
+
+
+
+
+HOMUNCULES
+
+
+ LA TÊTE BRANLANTE
+ L'ORAGE
+ LE BON ARTILLEUR
+ LE PLANTEUR MODÈLE
+ LA CLEF
+ LE GARDIEN DU SQUARE
+ QU'EST-CE QUE C'EST!
+ LA FICELLE
+ LES TROIS AMIS
+
+
+
+
+LA TÊTE BRANLANTE
+
+ _À Paul Margueritte._
+
+
+I
+
+Le vieil homme s'efforça de regarder ses souliers cirés, et les plis que
+formait, aux genoux, son pantalon clair trop longtemps laissé dans
+l'armoire. Il réunit les mollets, se tint moins courbe, donna, son gilet
+bien tiré, une chiquenaude à sa cravate folle, et dit tout haut:
+
+--Je crois que je suis prêt à recevoir nos soldats français.
+
+Sa blanche tête tremblante remua plus rapidement que de coutume, avec
+une sorte de joie. Il zézayait, disait: «Ze crois, ze veux», comme si, à
+cause de l'agitation de sa tête, il n'avait plus le temps de toucher aux
+mots que du bout de la langue, de l'extrême pointe.
+
+--Ne vas-tu pas à la pêche? lui dit sa femme.
+
+--Je veux être là quand ils arriveront.
+
+--Tu seras de retour!
+
+--Oh! si je les manquais!
+
+Il ne voulait pas les manquer. Écartant sans cesse les battants de la
+fenêtre qui n'était jamais assez ouverte, il tentait de fixer sur la
+grande route le point le plus rapproché de l'horizon. Il eût dit aux
+maisons mal alignées:
+
+--Ôtez-vous: vous me gênez.
+
+Sa tête faisait le geste du tic tac des pendules. Elle étonnait d'abord
+par cette mobilité continue. Volontiers on l'aurait calmée, en posant le
+bout du doigt, par amusement, sur le front. Puis, à la longue, si elle
+n'inspirait aucune pitié, elle agaçait. Elle était à briser d'un coup de
+poing violent.
+
+Le vieil homme inoffensif souriait au régiment attendu. Parfois il
+répétait à sa femme:
+
+--Nous logerons sans doute une dizaine de soldats. Prépare une soupe à
+la crème pour vingt. Ils mangeront bien double.
+
+--Mais, répondait sa femme prudente, j'ai encore un reste de haricots
+rouges.
+
+--Je te dis de leur préparer une soupe à la crème pour vingt, et tu leur
+prêteras nos cuillers de ruolz, tu m'entends, non celles d'étain.
+
+Il avait encore eu la prévenance de disposer toutes ses lignes contre le
+mur. Le crin renouvelé, l'hameçon neuf, elles attendaient les amateurs,
+auxquels il n'aurait plus qu'à indiquer les bons endroits.
+
+
+II
+
+On ne lui donna pas de soldats.
+
+Parce qu'il pêchait les plus gros poissons du pays, il attribua cette
+offense à la jalousie du maire, pêcheur également passionné. À dire
+vrai, celui-ci, d'une charité délicate, l'avait noté comme infirme.
+
+Le vieil homme erra, désolé, parmi la troupe. La timidité seule
+l'empêchait de faire des invitations hospitalières. On suivait avec
+curiosité sa tête obstinément négative. Il les aimait, ces soldats, non
+comme guerriers, mais comme pauvres gens, et, devant les marmites où
+cuisait leur soupe, il semblait dire, par ses multiples et vifs
+tête-à-droite, tête-à-gauche:
+
+--C'est pas ça, c'est pas ça, c'est pas ça.
+
+Il écouta la musique, s'emplit le coeur de nobles sentiments pour
+jusqu'à sa mort, et revint à la maison.
+
+Comme il passait près de son jardin, il aperçut deux soldats en train
+d'y laver leur linge. Ils avaient dû, pour arriver jusqu'au ruisseau,
+trouer la palissade, se glisser entre deux échalas disjoints. En outre,
+ils s'étaient rempli les poches de pommes tombées et de pommes qui
+allaient tomber.
+
+--À la bonne heure, se dit le vieil homme: ceux-là sont gentils de venir
+chez moi!
+
+Il ouvrit la barrière et s'avança à petits pas comme quelqu'un qui porte
+un bol de lait.
+
+L'un des soldats dressa la tête et dit:
+
+--Vesse! un vieux! Il n'a pas l'air content. Quoi? Qu'est-ce qu'il
+raconte? entends-tu, toi?
+
+--Non, dit l'autre.
+
+Ils écoutèrent, indécis. Le vent ne leur apportait aucun son. En effet,
+le vieillard ne parlait pas. Il continuait de s'attendrir, et, marchant
+doucement vers eux, pensait:
+
+--Bien! mes enfants! Tout ce qui est ici vous appartient. Vous serez
+surpris, quand je vous prouverai, filet en main, qu'il y a dans ce
+ruisseau, au pied de ce grand saule âgé de six ans à peine, des brochets
+comme ma cuisse. Je les y ai mis moi-même. Nous en ferons cuire un. Mais
+laissez donc votre linge, ma femme vous lavera ça!
+
+Ainsi pensait le vieil homme, mais sa tête oscillante le trahissait,
+effarouchait, et les soldats, déjà inquiets, sachant à fond leur civil,
+comprirent:
+
+--Allez-y, mes gaillards, ne vous gênez pas, je vous pince, attendez un
+peu!
+
+--Il approche toujours, dit l'un d'eux. M'est avis que ça va se gâter.
+
+--Il portera plainte, dit l'autre, on lui a crevé sa clôture. Le colonel
+ne badine pas; c'est de filer.
+
+--Bon, bon, vieux! assez dodeliné, tu ne nous fais pas peur, on s'en va.
+
+Brusquement, ils ramassèrent leur linge mouillé et se sauvèrent, avec
+des bousculades, en maraudeurs.
+
+--As-tu le savon? dit l'un.
+
+L'autre répondit:
+
+--Non!
+
+s'arrêta un instant, près de retourner, et, comme le vieux arrivait au
+ruisseau, repartit avec un:
+
+--Flûte pour le savon! il n'est pas matriculé!
+
+Ils se précipitèrent hors du jardin.
+
+--Qu'est-ce qu'ils ont donc? se demanda le vieil homme.
+
+Le branle de sa tête s'accéléra. Il tendit les bras et cela parut encore
+une menace, voulut courir, rappeler les deux soldats.
+
+Mais de sa bouche, comme un grain s'échapperait d'un van à l'allure
+immodérée, un pauvre petit cri tomba, sans force, tout au bord des
+lèvres.
+
+
+
+
+L'ORAGE
+
+ _À W.-G.-C. Byvanck._
+
+
+Vers minuit, par la croisée sans volets et par toutes ses fentes, la
+maison au toit de paille s'emplit et se vide d'éclairs.
+
+La vieille se lève, allume la lampe à pétrole, décroche le Christ et le
+donne aux deux petits, afin que, couché entre eux, il les préserve.
+
+Le vieux continue apparemment de dormir, mais sa main froisse l'édredon.
+
+La vieille allume aussi une lanterne, pour être prête, s'il fallait
+courir à l'écurie des vaches.
+
+Ensuite elle s'assied, le chapelet aux doigts, et multiplie les signes
+de croix, comme si elle s'ôtait des toiles d'araignées du visage.
+
+Des histoires de foudre lui reviennent, mettent sa mémoire en feu. À
+chaque éclat de tonnerre, elle pense:
+
+--Cette fois, c'est sur le château!
+
+--Oh! cette fois-là, par exemple, c'est sur le noyer d'en face!
+
+Quand elle ose regarder dans les ténèbres, du côté du pré, un vague
+troupeau de boeufs immobilisés blanchoie irrégulièrement aux flammes
+aveuglantes.
+
+Soudain un calme. Plus d'éclairs. Le reste de l'orage, inutile, se tait,
+car là-haut, juste au-dessus de la cheminée, c'est sûr, le grand coup se
+prépare.
+
+Et la vieille qui renifle déjà, le dos courbé, l'odeur du soufre, le
+vieux raidi dans ses draps, les petits collés, serrant à pleins poings
+le Christ, tous attendent que ça tombe!
+
+
+
+
+LE BON ARTILLEUR
+
+ _À Alphonse Allais._
+
+
+Samedi soir encore grand'mère Licoche donnait elle-même à manger aux
+poules. Cependant la voilà morte, bien qu'elle eût pour cent ans de vie,
+à l'âge de quatre-vingt-quatre ans. Tout le monde y passe. Un peu plus
+tôt, un peu plus tard! On l'enterre ce matin.
+
+Le cortège se forme. M. le curé et les deux enfants de choeur sont en
+tête. Les quatre porteurs n'ont qu'à se baisser pour prendre le
+cercueil, et derrière eux se place le petit-fils de grand'mère Licoche,
+l'artilleur, accouru en permission. Il ne pleure pas. C'est un homme et
+c'est un soldat. Jugulaire au menton, grand et droit, il domine du shako
+le reste des parents qui se rangent autour de lui, à distance.
+Brusquement il tire son sabre, et comme si le cortège attendait son
+signal, on s'ébranle. Les blouses raides coudoient les vestes courtes.
+Les franges des châles noirs tremblent. Les bonnets blancs ondulent. Le
+vent rebrousse les longs poils d'un chapeau dont la forme jadis haute,
+trop longtemps serrée entre deux rayons d'armoire, s'est comme
+accroupie. Mais l'aigrette rouge de l'artilleur rallie tous les yeux.
+
+Parfois les porteurs déposent doucement à terre grand'mère Licoche. Non
+que la défunte soit vraiment lourde. Elle vécut de peu, partagea son
+bien avec ses poules qu'elle retrouvera, exemptes à jamais de pépie,
+dans un paradis réservé aux bêtes à bon Dieu, et elle mourut décharnée.
+Mais elle pèse parce qu'elle est morte. Les porteurs profitent de
+l'arrêt, se retournent et regardent, en soufflant, l'artilleur.
+
+Son uniforme sombre et son sabre qui doit couper impressionnent.
+
+Les vieilles gens même de la queue n'osent pas échanger leurs
+réflexions.
+
+À l'église, le petit-fils de grand'mère Licoche reste près d'elle, de
+garde, face à l'autel, sentinelle funèbre, l'oeil toujours sec, le sabre
+au défaut de l'épaule.
+
+Mais au bord de la fosse, dès qu'avec des cordes les porteurs ont
+descendu la bière, il s'anime. On le voit écarter les jambes, lever ses
+basanes comme des sacs, et frapper du pied en cadence le sol du
+cimetière.
+
+Les assistants se demandent:
+
+--Qu'est-ce qu'il a? Est-il fou?
+
+Ceux qui déjà allaient se lamenter se contiennent. On devine qu'il
+simule une manoeuvre à cheval. Les coudes au corps, sa main libre
+étreignant des guides imaginaires, il s'élance, charge sur place. La
+terre fraîche s'éboule sous ses pas. Une grosse motte tombe, heurte le
+cercueil, et ce choc sourd résonne dans toutes les poitrines comme un
+coup de canon lointain.
+
+--Aga, aga donc, disent les deux enfants de choeur; il joue à la
+bataille.
+
+L'artilleur donne du sabre à gauche; il en donne à droite. Tantôt il
+écharpe, tantôt il pique en avant. Ensuite il exécute des moulinets
+terribles qui font papilloter les paupières, et des moulinets suprêmes,
+si rapides et si nets qu'on distingue en l'air une corbeille d'acier.
+
+Puis il se calme. Sûrement il n'est plus à cheval. Ses jambes se
+rejoignent, ses talons se recollent. Il s'immobilise, les joues
+fumantes. Il incline lentement son sabre, la pointe en bas, pour saluer
+la tombe, et, ces honneurs rendus, au milieu des amis troublés, des
+parents émus qui halettent et tendent comme des mains leurs oreilles
+écarquillées, le bon artilleur crie d'une voix éclatante à sa grand'mère
+Licoche:
+
+--Va, grand'mère, sois tranquille, je vengerai la patrie pour toi!...
+
+
+
+
+LE PLANTEUR MODÈLE
+
+ _À Victor Tissot._
+
+
+Le combat semblait fini, quand une dernière balle, une balle perdue, se
+retrouva dans la jambe droite de Fabricien. Il dut revenir au pays avec
+une jambe de bois.
+
+D'abord il montra quelque orgueil, les premières fois qu'il entra dans
+l'église du village, en frappant si fort les dalles qu'on l'eût pris
+pour un suisse de grande ville.
+
+Mais, la curiosité calmée, longtemps il se lamenta, honteux et
+désormais, croyait-il, bon à rien.
+
+Puis il chercha avec obstination, souvent déçu, la manière de se rendre
+utile.
+
+Et maintenant voilà que, sur le sentier de l'aisance modeste, sans
+mépriser sa jambe de chair, il a un faible pour celle de bois.
+
+Il se loue à la journée. On lui désigne un carré de jardin. Ensuite on
+peut s'en aller, le laisser faire.
+
+Sa poche droite est remplie de haricots rouges ou blancs, au choix.
+
+En outre, elle est percée, point trop, point trop peu.
+
+L'allure régulière, Fabricien parcourt de long en large le terrain. Sa
+jambe de bois creuse un trou à chaque pas. Il secoue sa poche percée.
+Des haricots tombent. Il les recouvre du pied gauche et continue.
+
+Et tandis qu'il gagne honorablement sa vie, l'ancien brave, les mains
+derrière son dos, la tête haute, a l'air de se promener pour sa santé.
+
+
+
+
+LA CLEF
+
+ _À Alfred Capus._
+
+
+La vieille est vieille et avare; le vieux est encore plus vieux et plus
+avare. Mais tous deux redoutent également les voleurs. À chaque instant
+du jour ils s'interrogent:
+
+--As-tu la clef de l'armoire? dit l'un.
+
+--Oui, dit l'autre.
+
+Cela les tranquillise un peu. Ils ont la clef chacun leur tour et en
+arrivent à se défier l'un de l'autre. La vieille la cache principalement
+sur sa poitrine, entre sa chemise et sa peau. Que ne peut-elle délier,
+pour l'y fourrer, les bourses de ses seins inutiles?
+
+Le vieux la serre tantôt dans les poches boutonnées de sa culotte tantôt
+dans celles de son gilet à moitié cousues et qu'il tâte fréquemment.
+Mais, à la fin, ces cachettes toujours les mêmes lui ont paru de moins
+en moins sûres, et il vient d'en trouver une dernière dont il est
+content.
+
+Or la vieille lui demande selon la coutume:
+
+--As-tu la clef de l'armoire?
+
+Le vieux ne répond pas.
+
+--Es-tu sourd?
+
+Le vieux fait signe qu'il n'est pas sourd.
+
+--As-tu perdu la langue? dit la vieille.
+
+Elle le regarde, inquiète. Il a les lèvres fermées, les joues grosses.
+Pourtant sa mine n'est pas d'un homme qui se trouverait tout à coup
+muet, et ses yeux expriment plutôt la malice que l'effroi.
+
+--Où est la clef? dit la vieille; c'est à moi de garder la clef,
+maintenant.
+
+Le vieux continue de remuer sa tête d'un air satisfait, les joues près
+de crever.
+
+Et la vieille comprend. Elle s'élance, agile, pince le nez du vieux, lui
+ouvre par force, au risque d'être mordue, la bouche toute grande, y
+enfonce les cinq doigts de sa main droite et en retire la clef de
+l'armoire.
+
+
+
+
+LE GARDIEN DU SQUARE
+
+ _à Maurice Barrès._
+
+
+C'est, entre une caserne haute et l'échafaudage d'une maison qu'on ne
+finit pas de construire, un square pauvre.
+
+Si on osait en comparer la verdure à quelque tapis, ce serait à une
+carpette usée et souillée par des chaussures sales. Les oiseaux ne s'y
+posent plus. On ne leur a jamais jeté de mie de pain, et peut-être
+qu'elle leur serait volée! Aucun industriel n'a jugé commercial d'y
+installer une bascule automatique.
+
+Sur les bancs aux dossiers durs, les pauvres bâillent, dorment, la
+bouche ouverte aux feuilles tombantes, ou bien ôtent leurs souliers et
+font prendre l'air à des pieds impurs et malades qu'une mère ne
+reconnaîtrait pas. Quelques-uns lisent des bouts de journaux sans date,
+qui ont enveloppé du fromage. Ils y cherchent des chiens à retrouver.
+
+Sorti de son kiosque, le gardien du square se promène en uniforme vert,
+tenant ferme la poignée de son épée afin d'éviter ses crocs-en-jambe. Il
+dévisage ces déguenillés, toujours les mêmes et toujours là, qui lui
+font honte. Volontiers, il les provoquerait. Sournoisement, chaque
+matin, il croiserait des baguettes sur les bancs sans cesse enduits de
+peinture fraîche.
+
+Mais ces meurt-de-faim y prendraient-ils garde? Ils sont assez las pour
+dormir sur des culs de bouteille.
+
+Puisqu'il n'a que de pareils êtres à surveiller, ses fonctions lui
+semblent basses et la supériorité en ce monde une chose vaine.
+
+Soudain, il reprend tous les pouces qu'il avait perdus de sa taille et
+sourit: un couple lui arrive d'un monsieur et d'une dame bien mis, qui
+marchent lentement, hanche contre hanche.
+
+Le gardien se cambre, avec une mimique gracieuse et discrète, comme s'il
+voulait faire les honneurs et inviter Madame et Monsieur à s'asseoir...
+oh! cinq minutes seulement!
+
+Mais le couple passe, laissant derrière lui une odeur fine que tous les
+nez respirent pour la porter à tous les coeurs. Le parfum d'une femme ne
+donne-t-il pas l'envie de s'attabler à son corps?
+
+Le gardien se penche sous un peu plus d'humiliation.
+
+--C'est ma déception quotidienne, se dit-il. Comment d'honnêtes gens
+proprement vêtus s'arrêteraient-ils au milieu de cette gueusaille?
+
+Il rentre à son kiosque, et, découragé, par les vitres, d'un oeil
+méchant guette (il le faut bien!) cette troupe infâme et sans étage
+qu'il ne peut pas mettre à la porte de chez lui.
+
+
+
+
+QU'EST-CE QUE C'EST?
+
+ _À Adrien Remacle._
+
+
+Oui, qu'est-ce qu'il y a? Les passants s'arrêtent. Ils ne comprennent
+d'ordinaire que les choses qui veulent dire quelque chose, et ne savent
+plus s'ils doivent rire ou avoir mal.
+
+Un grand domestique aux galons d'or tient ferme par le bras un petit
+vieux qu'il a la consigne de promener correctement, une heure, le soir.
+
+Mais le petit vieux fait effort pour s'échapper. Il voudrait toucher les
+murs, regarder aux vitrines et tracer des raies sur les glaces, du bout
+d'un doigt mouillé de salive. Ses joues ridées semblent deux jaunes
+tablettes d'écriture ancienne. Sa taille est nouée depuis longtemps. Il
+a dans chaque blanc d'oeil une minuscule mèche de fouet rouge et la
+couleur de ses cheveux s'est arrêtée au gris.
+
+Tantôt, brusque, il tire le domestique et tâche en vain de le faire
+dévier; tantôt il lui donne un coup de pied ou lui mord la main.
+
+Le domestique, que rien n'offense, a des ordres et suit, sec et raide,
+en ligne droite, le milieu du trottoir.
+
+Enfin le petit vieux saisit, par surprise, le bouton d'une porte, s'y
+cramponne, s'y suspend et pousse des cris aigus de gorge usée, des
+pépiements.
+
+Le domestique de haut style l'en décroche avec des précautions
+respectueuses, et lui dit, d'une voix bien cultivée, sévère et douce à
+la fois:
+
+--J'en demande pardon d'avance à Monsieur, mais je rapporterai que
+Monsieur n'a pas été raisonnable et qu'il s'est conduit comme un enfant.
+
+
+
+
+LA FICELLE
+
+ _À Léon Deschamps._
+
+
+Son frère étant mort, grand-père Baptiste se trouvait seul au monde. Il
+avait planté un fauteuil de paille devant sa porte, et il y passait la
+journée, en hébété, principalement vêtu d'une culotte.
+
+Il ne savait plus comment on réfléchit.
+
+Il dépensait toute sa force à déplacer son ventre de droite et de
+gauche, et il ne rentrait que le plus tard possible dans sa maison. Mais
+il ne pouvait dormir, car dès qu'il ne voyait pas, il pensait à son
+frère. La chambre lui semblait remplie de suie. Il étouffait.
+
+Il dit au petit Bulot:
+
+--Je te donnerai deux sous, si tu couches dans le lit de mon frère.
+
+---Donnez-moi les deux sous d'avance, répondit Bulot.
+
+Grand-père Baptiste le coucha, lui mit une ficelle au pied, comme on
+fait aux gorets ramenés de la foire, se coucha à son tour, et, le bout
+de la ficelle entre ses doigts, goûta enfin quelque repos. Les plis des
+rideaux cessaient de grimacer.
+
+Quand il s'éveillait, il écoutait, rassuré, le ronflement de Bulot, et,
+s'il n'entendait rien, tirait la ficelle.
+
+--Quoi que vous voulez encore? demandait Bulot.
+
+--Bon! tu es là, disait grand-père Baptiste, je veux seulement que tu
+causes.
+
+--Voilà, je cause; après?
+
+--Ça me suffit, mon garçon, rendors-toi, pas trop vite.
+
+Une nuit, il tira vainement la ficelle. Il se leva, alluma une bougie et
+s'en vint voir.
+
+Le petit Bulot dormait tranquille, tourné contre le mur, et la ficelle
+dont il s'était débarrassé, attachée au bois du lit, ne le dérangeait
+plus.
+
+--Sournois, tu triches, dit grand-père Baptiste; rends les deux sous.
+
+Mais, le front brûlé par une goutte de bougie fondue, Bulot poussa un
+cri, rejeta ses couvertures et tendit son pied.
+
+--Je m'appelle «tête de bouc» si je recommence, dit-il.
+
+--Je te pardonne pour cette fois, dit grand-père Baptiste.
+
+Il prit le pied, serra soigneusement la ficelle aux chevilles, et fit un
+noeud double.
+
+
+
+
+LES TROIS AMIS
+
+ _À J.-H. Rosny._
+
+
+I
+
+Le fiacre s'arrêta. Les trois amis en descendirent des cannes
+hydrocéphales, si lourdes qu'ils les portaient à bras tendu, pour
+montrer leur force. Ils étaient bruyants, fiers de vivre, vêtus à la
+mode éternelle. Chacun avait une route nationale dans les cheveux.
+
+Le premier dit: «Laissez donc, j'ai de la monnaie.»
+
+Le second: «J'en veux faire.»
+
+Le troisième: «Vous n'êtes pas chez vous, ici», et au cocher: «Je vous
+défends de prendre!»
+
+Longtemps ils cherchèrent, ouvrant avec lenteur, une à une, les poches
+de leurs bourses, et, tandis que le cocher les regardait, ils se
+regardaient obliquement.
+
+
+II
+
+Le premier apportait pour bébé un polichinelle bossu par devant, bossu
+par derrière, et singulier, car plus on le maltraitait, plus il éclatait
+de rire.
+
+La maîtresse de maison dit: «Voilà une folie.»
+
+Le second apportait un bouledogue trapu, à mâchoires proéminentes. Il
+était en caoutchouc, coûtait dix-neuf sous, et, quand on lui tâtait les
+côtes, il pilait comme un oiseau.
+
+La maîtresse de maison dit: «Encore une folie!»
+
+Le troisième n'apportait rien; mais du plus loin qu'elle le vit entrer,
+la maîtresse de maison s'écria:
+
+--Je parie que vous avez fait des folies! venez çà, vite, que je vous
+gronde!
+
+
+III
+
+Au dîner, dès le potage, la maîtresse de maison dit:
+
+--Un peu? non, bien vrai? Vous ne faites pas honneur à la cuisinière. Je
+suis désolée. Vous savez: il n'y a que ça.
+
+Le premier des trois répondit: «Mâtin!»
+
+Le second: «Je l'espère bien.»
+
+Le troisième: «Je voudrais bien voir que ce ne fût pas tout.»
+
+Ensuite les plats défilèrent, comme il est prescrit, s'épuisant à calmer
+les faims.
+
+
+IV
+
+Après avoir mangé, chacun comme quatre, et tous comme pas un, les trois
+amis dirent parallèlement:
+
+au dessert assorti: «Soit, pour finir mon pain.»
+
+aux liqueurs circulantes: «Jamais d'alcool; mais du moment que cela vous
+fait plaisir!»
+
+et la boîte de cigares vidée: «La fumée ne vous incommode pas, au
+moins?»
+
+--Mon père était fumeur, répliqua d'un trait la maîtresse de maison. Mon
+frère était fumeur. J'ai joué et grandi sur des genoux de fumeurs. Mon
+mari fumait aussi. J'ai un oncle que j'aime beaucoup qui fume la pipe et
+j'adore l'odeur du tabac, bien que ça empeste les rideaux.
+
+
+V
+
+Quand les trois amis se retrouvèrent dehors, le premier fit: «Ouf!»
+
+Le second: «Cette noce m'a cassé.»
+
+Et le troisième, qui parlait plusieurs langues étrangères: «Jamais je
+n'ai tant rigolé.»
+
+Puis, remmenant leurs cannes, ils allèrent se coucher.
+
+
+
+
+M. ET MME BORNET
+
+
+ LE GÂTEAU GÂTÉ
+ LE BOUCHON
+ L'ORANG
+ LE BATEAU À VAPEUR
+
+
+
+
+LE GÂTEAU GÂTÉ
+
+ _À Alphonse Daudet._
+
+
+Mme Bornet déchira, en suivant le pointillé, le télégramme et lut:
+
+«Comptez pas sur nous. Indisposés. Amitiés. Lafoy.»
+
+--Comme c'est ennuyeux! dit-elle. Je vous le demande. _Indisposés_: beau
+motif! Moi qui avais tout préparé!
+
+--Ces choses-là n'arrivent qu'à nous, dit M. Bornet.
+
+Mme Bornet réfléchit:
+
+--J'y songe: il y a un moyen de nous arranger. Les Nolot viennent
+demain. Le gâteau sera encore frais. Il servira.
+
+Mais le lendemain, au moment d'allumer les bougies, elle reçut un second
+télégramme:
+
+«Impossible pour ce soir. Excuses. Nolot.»
+
+--C'est comme un fait exprès, dit M. Bornet.
+
+Mme Bornet, accablée, les lèvres blanches, ne comprenait pas cet
+acharnement du sort, et elle ouvrait la bouche toute grande afin de
+faciliter la sortie des mots blessants.
+
+--Prévenir à neuf heures! quel manque d'éducation!
+
+--Mieux vaut tard que jamais, dit M. Bornet. Cependant, calme-toi, gros
+mérinos, tu vas tourner!
+
+--Oh! tu peux rire. C'est du joli! Cette fois, le gâteau est bel et bien
+perdu.
+
+--Nous le mangerons demain à déjeuner.
+
+--Si tu crois que j'achète des gâteaux pour notre ordinaire.
+
+--Sans doute; mais puisque nous ne pouvons pas faire autrement,
+résignons-nous.
+
+--Soit, gaspillons notre fortune, dit Mme Bornet.
+
+Dépitée comme maîtresse de maison, elle passa une nuit mauvaise, avec de
+brusques coups de reins, tandis que son mari dormait légitimement et
+rêvait peut-être sucreries à la vanille.
+
+--Il se réjouit déjà, pensait-elle.
+
+Chose promise, chose due. Au déjeuner, la bonne apporta, non sans
+précautions, le gâteau sur la table. M. et Mme Bornet le contemplèrent.
+Il s'était affaissé. La crème avait jauni, fuyait par les fentes, et les
+éclairs s'y noyaient peu à peu. Autrefois semblable à quelque château
+fort, il ne rappelait maintenant aucune construction connue, parmi
+celles, du moins, qui ne sont pas encore écroulées. M. Bornet garda pour
+lui ces remarques et Mme Bornet se mit à découper les parts. Préoccupée
+de les faire égales, elle disait à son mari:
+
+--Tu guignes la plus grosse, hein! vieux gourmand!
+
+Son couteau disparut sous les flots de crème coulante, gratta
+l'assiette, agaçant les dents, mais jamais elle ne parvint à fixer des
+limites, à tracer des sentiers secs, et toujours les parts débordaient
+l'une sur l'autre. Exaspérée, elle prit l'assiette, renversa dans celle
+de son mari la moitié du gâteau et dit:
+
+--Tiens, bourre-toi.
+
+M. Bornet emplit une cuiller à potage, souffla sur la crème tant elle
+lui parut froide, et n'en fit qu'une bouchée. Mais sa langue embarrassée
+refusa de clapper. Il grimaça, puis sourit:
+
+--Je crois qu'elle a un petit goût, dit-il.
+
+--Allons! bon, dit Madame. Quel homme à caprices! ma parole, je ne sais
+plus qu'inventer pour te nourrir. Seigneur, que je suis donc
+malheureuse!
+
+--Essaie, toi, dit simplement M. Bornet.
+
+--Je n'ai pas besoin d'essayer. Je suis sûre d'avance qu'elle n'a aucun
+goût.
+
+--Essaie tout de même. Avales-en une cuillerée, rien qu'une.
+
+--Deux, si tu veux, fit Mme Bornet.
+
+En effet, elle les avala coup sur coup et dit:
+
+--Eh bien! quoi? Qu'est-ce que tu lui trouves, à ce gâteau? Un peu fait,
+peut-être.
+
+Mais elle n'en reprit pas. Elle se désolait, allait pleurer, quand M.
+Bornet eut une idée:
+
+--Écoute. Il y a longtemps que tu n'as rien offert au concierge, et j'ai
+observé que, depuis le Jour de l'an, ses prévenances diminuent.
+Privons-nous. Donnons-lui le gâteau. Nous avons la vie devant nous, pour
+nous en payer d'autres, n'est-ce pas?
+
+--Au moins, remets ta part, dit Mme Bornet.
+
+Ils firent monter le concierge.
+
+Après les compliments d'usage:
+
+--Voulez-vous me permettre de vous offrir ceci, dit M. Bornet, en lui
+tendant l'assiette.
+
+--Vous êtes trop charitables, dit le concierge, mais ça va vous manquer.
+
+--Que non! dit M. Bornet. J'en ai jusque-là.
+
+Il pesa sur sa pomme d'Adam et tira la langue.
+
+--Prenez, dit Mme Bornet. Ne craignez rien. C'est pour vous.
+
+Le concierge, les yeux sur le gâteau, les narines flairantes, hésita et
+soudain demanda:
+
+--Y a-t-il des oeufs dans votre gâteau?
+
+--Parbleu! dit M. Bornet, on ne fait pas de bon gâteau sans oeufs.
+
+--Alors, ça me rembrunit. Je n'aime pas les oeufs.
+
+--Qu'est-ce que tu lui contes, mon ami? dit Mme Bornet. Il y a un jaune
+d'oeuf, au plus, pour lier la pâte.
+
+--Oh! Madame, rien que d'entendre chanter une poule, j'ai mal au coeur.
+
+--Je vous affirme, dit Monsieur, qu'il est exquis. Vous vous régaleriez.
+
+Comme preuve, il trempa le bout du doigt dans le gâteau et suça
+hardiment.
+
+--Possible, dit le concierge; je suis sans compétence. C'est égal, je
+n'en veux point. Je vomirais. Faites excuses, merci bien.
+
+--Mais pour votre femme.
+
+--Ma femme est comme moi. Elle n'aime pas les oeufs. Elle les renvoie
+aussi. C'est un peu à cause de ce dégoût-là que nous nous sommes
+convenu.
+
+--Pour vos charmants bébés.
+
+--Mes gosses, Madame. Justement, l'aîné a mal aux dents. Il en perd
+partout. La friandise ne lui vaut rien. Et le plus petit, le pauvre cher
+petit, n'est point encore porté sur la bouche.
+
+--Assez, dit Mme Bornet glaciale. Laissez-le. Nous ne vous forçons pas.
+Nous n'en avons pas le droit. Mille regrets, mon brave!
+
+--Oui, assez, dit M. Bornet, du ton dont il eût repoussé un mendiant.
+
+Ils étaient humiliés. Le concierge s'aperçut de leur mécontentement.
+Pris de scrupules délicats, il ne voulut pas les quitter sur cette
+impression fâcheuse, et poliment:
+
+--Vous, Monsieur, qui êtes un savant, vous n'auriez pas, des fois, dans
+vos livres, un livre avec des lettres écrites imprimées, pour souhaiter
+des fêtes, la Sainte-Honorine, par exemple. Voilà qui me ferait plaisir
+et me serait utile. Je vous le rendrais.
+
+On ne lui répondit même pas. Il s'éloigna à reculons, confus, certain
+qu'il les avait fâchés, et se promettant de faire oublier sa conduite
+par des amabilités de son ressort.
+
+--Imbécile! dit M. Bornet. Des gens qui crèvent de faim. Dernièrement,
+leur petit tétait une feuille de salade.
+
+--Au fond, c'est de l'orgueil, dit Mme Bornet. Il mourait d'envie
+d'accepter.
+
+Elle n'en revenait plus, et ses doigts fébriles jouaient sur les petits
+tambourins de ses tempes. Les coudes sur la table, Monsieur consultait
+une manche de son paletot. En vérité, ce gâteau était d'un placement si
+difficile qu'ils allaient s'en désintéresser.
+
+--Sommes-nous bêtes! dit enfin Madame.
+
+Elle donna un vif coup de pouce à la poire électrique.
+
+La bonne parut.
+
+--Louise, dit sèchement Mme Bornet, mangez ça. Vous conserverez votre
+fromage pour demain.
+
+Louise emporta le gâteau.
+
+--J'espère qu'on la comble en dessert. Elle va le dévorer, les yeux
+fermés.
+
+--Ça dépend, dit Monsieur, je n'en mettrais pas ma tête sur le billot.
+Cette fille se dégrossit, se parisianise. Elle a des diamants en verre
+aux oreilles.
+
+--Je sais. Depuis que nous l'avons menée au cirque, par imprudente
+générosité, elle jongle avec les assiettes. Mais elle ne poussera pas la
+distinction jusqu'à bouder contre son ventre.
+
+--Hé! je me défie, moi. Elle peut engloutir le gâteau, comme elle peut
+n'y pas toucher.
+
+--Je voudrais voir ça.
+
+Ils attendirent; puis, pour une cause ou pour une autre, sans faire
+semblant de rien, Mme Bornet passa dans la cuisine. Elle en revint
+grinçante d'indignation.
+
+--Devine où il est, notre gâteau?
+
+M. Bornet se dressa comme un point d'interrogation énorme, oscillant.
+
+--Devine, je te le donne en cent.
+
+--Ah! je trépigne.
+
+--Dans-la-boîte-aux-ordures!
+
+--Trop fort!
+
+--Sacrifiez-vous pour ces drôlesses. Sortez-les de la crotte, voilà
+votre récompense: «Madame, je ne suis pas venue ici pour manger vos
+gâteaux pourris!» Mais je jure Dieu que cette insolence lui a coûté
+cher.
+
+Dédaignant la parole humaine, Mme Bornet écarta ses cinq doigts de la
+main droite et trois doigts de la main gauche.
+
+--J'imagine effectivement, dit M. Bornet, le visage comme frotté à la
+mine de plomb, que tu lui as flanqué ses huit jours.
+
+--Pardine!
+
+Face à face, ils s'excitaient à la vengeance. Elle, ses huit doigts en
+pied de nez, sentait rayonner ses oreilles rouges, son front chaud, ses
+joues cuites, et lui s'enténébrait encore, telle une fenêtre au soleil,
+quand le store graduellement s'abaisse et développe son ombre.
+
+
+
+
+LE BOUCHON
+
+ _À Léon Daudet._
+
+
+De petits gorets, réveillés dans tous les coeurs, ont grogné d'aise au
+passage des viandes fines, des bons vins, et se sont grisés de fumets.
+Les visages animés ne peuvent plus rougir. Les joues sont en fruits. Les
+bouches rient double et les dames suivent, en paroles, les messieurs
+jusqu'où ils veulent aller. Or voilà que le maître de maison, M. Bornet,
+saisit la bouteille de champagne.
+
+Ah! ah!
+
+Il disperse d'un souffle puissant les grains de poussière qu'elle a sur
+la tête.
+
+On le regarde. Voyons voir!
+
+Il lui enlève son capuchon d'or.
+
+On devient grave.
+
+Il coupe les fils qui la serrent au cou.
+
+Les dernières paroles lancées retombent à droite et à gauche, molles.
+
+Il lui appuie son pouce sur la nuque.
+
+Attention!
+
+--Bon! dit Mme Bornet, tu vas commencer tes bêtises. Tu ne pourrais
+point faire ça à la cuisine?
+
+M. Bornet n'a même pas un geste de mépris. Il exerce par degrés les
+pressions accoutumées. Il semble pétrir une figurine de glaise. Il
+n'accomplit rien à la légère. S'il s'aperçoit que le bouchon a grandi
+d'une ligne, il se repose, et laisse l'effet se produire. Il donne aussi
+d'amicales tapes au ventre, au derrière de la bouteille. Parfois il
+l'incline, comme une arme chargée, dans la direction d'une poitrine,
+d'une gorge ouverte. Mais il rassure aussitôt ces dames:
+
+--N'ayez pas peur: je suis là.
+
+--C'est crispant, dit Mme Bornet, prends un tire-bouchon et finis-en, à
+la fin!
+
+--Prendre un tire-bouchon pour déboucher une bouteille de champagne,
+répond M. Bornet, syllabe par syllabe; j'ai, dans ma longue vie, entendu
+des choses prodigieuses, mais celle-ci l'emporte, je l'avoue.
+
+Il observe, sournois, ses invités.
+
+Les bustes se penchent en arrière, forment ensemble, autour de la table,
+un large calice évasé. Chaque dame apprête un cri original. Les petits
+doigts se blottissent dans les oreilles. Une assiette sert d'éventail.
+Un monsieur, qu'on approuve, exprime en beaux termes la gêne commune:
+
+--J'ai été soldat, dit-il, je ne crains pas la mort. Tirez un coup de
+canon et vous verrez si je sourcille. Mais, Dieu! que ceci m'énerve
+donc! c'est plus fort que moi.
+
+--Oui, dit un docteur pourtant habitué aux enfantements pénibles,
+inutile de nous torturer davantage. Nous avons tous fait nos preuves.
+Dépêchez-vous.
+
+--Patience, grands enfants, répond M. Bornet avec calme. Moi, j'aime que
+la nature suive son cours. D'ailleurs, je suis en mesure de vous
+affirmer que le bouchon travaille. Ce n'est qu'une affaire de temps, et
+dès qu'il aura parti, vous n'y penserez plus.
+
+Bien qu'on le traite de monstre, d'affreux homme, il garde la sérénité
+de sa face. Il organise l'angoisse. Il n'agit plus sur le bouchon que
+par l'influence d'un regard fixe. L'anxiété atteint ses limites. On
+dirait que, cédant aux genoux qui tamponnent, aux abdomens gonflés, aux
+bras raidis, la table garnie va sauter au plafond.
+
+--Il est à gifler, dit Mme Bornet. Tu nous exaspères. On se trouverait
+mal. Donne-moi cette bouteille.
+
+--Veux-tu lâcher ça, dit M. Bornet, ou je renfonce le bouchon!
+
+--À mon secours! crie Mme Bornet.
+
+--Veux-tu lâcher ça, ou tu recevras de cette fourchette sur les
+phalanges.
+
+--Mme Bornet a raison, dit l'ancien militaire excité. Parfaitement! Vous
+vous jouez de nous. Honneur aux dames! Passez la bouteille tout de
+suite.
+
+Et déjà il l'empoigne.
+
+--Vous ne me l'arracherez pas, dit M. Bornet, à moins de me casser les
+doigts.
+
+--Est-il têtu! disent les invités qui se lèvent décidés, sérieux. Et la
+bouteille disparaît jusqu'au col, sous les mains qui s'abattent, qui
+l'étreignent. Les moins promptes s'accrochent encore à des poignets. Des
+taches de sang circulent à fleur de peau.
+
+--Ah! c'est ainsi, dit M. Bornet. Soit, allons-y. J'en ai vu d'autres.
+Je me sens boeuf. Je vous défie, un contre dix. Tant pis si la bouteille
+éclate. Gare au malheur et sauve qui peut!
+
+Les convives, hors d'eux, refusent de l'entendre, perdent prudence.
+Désireux d'agir, ils souhaitent un dénouement qui les soulage vite,
+n'importe lequel, et s'en remettent au destin.
+
+Mais tiraillée en divers sens, la bouteille de champagne résiste aux
+efforts qui se contrarient, s'immobilise, étouffe, pousse toute seule,
+et le bouchon sort comme un soupir de digestion, se couche sur le côté,
+au bord du goulot, paresseusement.
+
+
+
+
+L'ORANG
+
+ _À Aurélien Scholl._
+
+
+--D'ailleurs, c'est étonnant comme mon mari fait bien l'orang! dit Mme
+Bornet.
+
+Les convives de choix, peu nombreux, regardèrent M. Bornet. Intimement
+traités, ils venaient d'écouter, avec frayeur, les histoires terribles
+échangées.
+
+--Mais selon moi, avait dit M. Bornet, la plus extraordinaire est le
+_Double Assassinat dans la rue Morgue_. Edgar Poë l'a composée si
+savamment que j'ai beau la relire, la relire encore, je ne devine jamais
+l'orang.
+
+Et le mot n'avait pas semblé forcé.
+
+--Je vous assure, dit Mme Bornet, qu'il l'imite dans la perfection, et
+la première fois, j'ai dû crier au secours contre lui.
+
+--C'est exact, dit M. Bornet, elle a crié au secours, comme une sotte.
+
+--Vous ne plaisantez pas? dirent ces dames; vous faites l'orang, vous,
+monsieur Bornet?
+
+--Il n'a pourtant rien de l'orang.
+
+--Si, quelque chose, en observant bien, dans le sourire.
+
+Une jeune femme, timide et craignant d'être exaucée, demanda:
+
+--Oh! faites-nous-le, hein?
+
+Les hommes désiraient voir avant de croire, inquiets toutefois. M.
+Bornet hocha la tête.
+
+--Ça ne se fait pas comme ça! dit-il. Il faut être en train et en
+costume; je m'explique: sans costume!
+
+Le mot refroidit les curiosités chaudes. Ces dames s'interdirent
+d'insister autrement que par des: «C'est dommage!--Moi qui aurais été si
+heureuse!» Mais elles protestèrent quand l'un de ces messieurs leur dit:
+
+--Ne pourriez-vous pas vous retirer un instant? Nous resterions entre
+hommes.
+
+Cela non. Mieux valait essayer un arrangement.
+
+--Voyons, monsieur Bornet, soyez gentil. Nous nous contenterons d'une
+esquisse. Ôtez votre paletot.
+
+--Un orang en manches de chemise! fit dédaigneusement M. Bornet. Vous
+vous moquez de moi, ma parole!
+
+--Tenez, nous ne sommes pas bégueules. Madame Bornet, est-ce que votre
+mari porte de la flanelle?
+
+--Oui, mais très peu.
+
+--Pas de chance! comment faire? Monsieur Bornet, vous n'êtes guère
+aimable. Une indication nous aurait suffi. Retroussez vos manches
+jusqu'au coude. Nous suppléerons le reste.
+
+--Il veut qu'on le prie, dirent les hommes.
+
+M. Bornet hésitait entre la crainte de ne pas jouer son rôle et celle de
+le mal jouer. Au bord de sa chaise, prêt à se lever, flatté comme
+l'artiste célèbre auquel on demande «ne serait-ce qu'un couplet», il
+jouissait des yeux fixés sur lui, des bouches entr'ouvertes, des mains
+tendues et frémissantes.
+
+--Soit, dit-il, puisque vous l'exigez!
+
+Il ôta son paletot et l'écarta soigneusement sur le dossier de sa
+chaise.
+
+--Je réclame votre indulgence, dit-il, pour trois raisons. D'abord ma
+femme exagère ou se trompe peut-être. En second lieu, je n'ai pas encore
+exécuté l'orang en public. Enfin, et ceci vous surprendra, je vous
+affirme que, de ma vie, je n'ai vu d'orang!
+
+--Vous en avez plus de mérite, lui dit-on.
+
+Il y eut un remuement de sièges. On se prépara à la peur. Les dames se
+serrèrent, coude à coude, autour de la table, et les messieurs,
+nerveusement, sucèrent leurs cigarettes, s'enveloppèrent de fumée.
+
+--Que je quitte au moins mes manchettes empesées, dit M. Bornet. Elles
+me gêneraient!
+
+--Allez, allez donc, je vous supplie! dit une femme exaspérée, déjà
+pâle.
+
+M. Bornet commença.
+
+Ce fut un désastre. Dès le premier geste, comme une tête de chardon sous
+une chiquenaude, l'illusion éparpillée s'évanouit. Le gros homme
+s'épuisait en contorsions vaines. Il grimaçait, suait, agitait ses bras
+lourds, empêchait son gilet de remonter, et sa montre, projetée hors du
+gousset, sautillait d'une jambe à l'autre.
+
+Quel ridicule! Ça, un orang! Un vilain singe au plus, inoffensif et
+vulgaire. Les femmes se pinçaient, choquaient leurs genoux, se cachaient
+derrière leurs serviettes, et l'un de ces messieurs étreignit si fort la
+cuisse de son voisin, que celui-ci bondit de douleur.
+
+Oui, on souffrait, et Mme Bornet se montra femme de tact quand elle dit
+sèchement:
+
+--Mon pauvre ami, tu n'y es pas!
+
+M. Bornet s'arrêta. Telle une toupie qui reçoit un coup de pied.
+
+--C'est votre faute, dit-il penaud; je vous avais prévenue. Il fallait
+m'écouter.
+
+--Apaise-toi, lui dit sa femme en l'épongeant. Va renouer ta cravate et
+te rafraîchir les tempes.
+
+Humilié, il passa dans le cabinet de toilette.
+
+--Pardon pour lui! dit-elle.
+
+Mais les convives soulagés, parce qu'ils en étaient quittes pour la peur
+de la peur, s'efforcèrent de la consoler.
+
+--Chère madame, lui dirent-ils, vous vous faites trop de mauvais sang.
+M. Bornet réussira mieux une autre fois. C'est tellement difficile. Et
+puis cela n'a pas mal marché du tout. D'autres que nous peut-être se
+seraient laissé impressionner.
+
+Ils se levaient, l'entouraient, touchés de sa peine. Ces dames,
+certaines d'avoir échappé à un grand danger, respiraient plus librement.
+Elles se félicitaient, les mains unies, parlaient ensemble, gaies,
+rieuses et vivaces, comme au plein soleil de midi.
+
+Tout à coup l'orang parut.
+
+Il s'avança très lentement, et l'éclatante lumière de la salle à manger
+s'obscurcit. Il avait le dos courbe, la tête rentrée dans les épaules,
+la mâchoire inférieure disloquée. Ses yeux sanglants regardaient dans le
+vide. Ses doigts mobiles pétrissaient, étranglaient des choses, et ses
+ongles s'allongeaient en griffes.
+
+L'assurance perdue, les convives s'étaient bousculés, tassés dans un
+coin, et se retenaient de pousser des cris d'horreur qui eussent ajouta
+à leur épouvante. D'autre part, l'orang se gardait de grogner. Mais, la
+gueule tantôt contractée, tantôt élargie, il exprimait sa rage d'être
+exilé de ses forêts. On ne le distinguait que vaguement. Il fit le tour
+de la table, silencieux, saisit un couteau, et le brandit, non à la
+manière des assassins expérimentés, mais comme un animal gauche,
+d'autant plus redoutable qu'il ne sait pas se servir d'une arme. La
+scène sombrait dans les ténèbres, la nuit noire. On n'entendait plus
+même haleter les poitrines. L'orang soufflait son haleine sur les
+visages.
+
+--Assez! chéri, assez! dit Mme Bornet.
+
+Aussitôt M. Bornet, docile, leva le gaz. Les convives aspirèrent
+longuement la clarté qui se répandit jusqu'à leur coeur, et l'un d'eux,
+pour chasser au loin son malaise, donna le signal des applaudissements:
+
+--Bravo! bravo! étonnante faculté!
+
+--C'est un gros succès, dit Mme Bornet, empourprée. Tu n'as pas commis
+une faute.
+
+Toutes ces dames s'exclamaient:
+
+--Moi, je suffoquais!
+
+--Moi, je me suis crue morte!
+
+--Moi, je ne dormirai pas cette nuit.
+
+--Moi, d'abord, je ne bouge plus. J'attendrai ici le petit jour.
+
+Il leur restait à tous cette lâcheté qui calme les plus pressantes
+envies qu'on puisse avoir de changer de place.
+
+--Alors vous êtes contents, dit M. Bornet. Tant mieux. Moi aussi. Merci,
+merci.
+
+Il reprit, modeste:
+
+--Voyez-vous, l'important est de faire jouer le gaz à propos. J'avoue la
+petitesse du moyen, mais j'en garantis l'effet neuf fois sur dix.
+
+Ses chaussettes qu'il avait gardées, sans doute à cause des mies de pain
+et des petits os que, pendant un dîner, on jette inévitablement par
+terre, retombaient sur ses chevilles.
+
+Laid de sa propre laideur et de celle qu'il venait d'acquérir, il
+s'oubliait dans son triomphe, vengé de son premier échec. Ses cheveux
+rares, trempés, luisaient comme ceux qu'on trouve dans les soupes. Il
+reniflait et une buée de lessive ressortait à double jet de ses narines.
+
+Le torse fumant, les mains collées sur son ventre pareil à un sac plein,
+quelque temps encore il écouta les compliments... avant d'aller remettre
+sa chemise.
+
+
+
+
+LE BATEAU À VAPEUR
+
+ _À Paul Hervieu._
+
+
+Retirés à la campagne, les Bornet sont les voisins des Navot et les deux
+ménages font bon ménage. Ils aiment également le calme, l'air pur,
+l'ombre et l'eau. Ils sympathisent au point de s'imiter.
+
+Le matin, ces dames vont au marché ensemble.
+
+--J'ai envie de manger un canard, dit Mme Navot.
+
+--Tiens, moi aussi, dit Mme Bornet.
+
+Ces messieurs se consultent s'ils projettent d'embellir, l'un son jardin
+avantageusement exposé, l'autre sa maison située sur une hauteur et
+jamais humide. Ils s'accordent bien. Tant mieux. Pourvu que ça dure!
+
+Mais c'est à la fraîcheur, quand ils se promènent sur la Marne, que les
+ménages Navot et Bornet souhaitent le plus de s'entendre toujours. Les
+deux bateaux de même forme et de couleur verte glissent bord à bord. M.
+Navot et M. Bornet caressent l'eau comme de leurs mains prolongées.
+Parfois ils s'excitent jusqu'à la première perle de sueur, sans
+jalousie, si fraternels qu'ils ne peuvent se battre l'un l'autre et
+qu'ils rament «pareil». L'une des dames renifle discrètement et dit:
+
+--Il fait délicieux!
+
+--Oui, répond l'autre, il fait délicieux.
+
+Or, ce soir, comme les Bornet vont rejoindre les Navot pour la promenade
+accoutumée, Mme Bornet fixe un point de la Marne et dit:
+
+--Par exemple!
+
+M. Bornet qui ferme la porte à clef se retourne:
+
+--Quoi donc?
+
+--Mâtin! reprend Mme Bornet, ils ne se refusent plus rien, nos amis. Ils
+ont un bateau à vapeur.
+
+--Fichtre! dit M. Bornet.
+
+C'est vrai. Sur la rive, dans l'étroit garage réservé aux Navot, on
+distingue un petit bateau à vapeur, son tuyau noir qui luit au soleil,
+et les flocons de fumée qui s'échappent. Déjà installés, M. et Mme Navot
+attendent et agitent un mouchoir.
+
+--Très drôle, ma foi! dit M. Bornet pincé.
+
+--Ils veulent nous éblouir, dit Mme Bornet avec dépit.
+
+--Je ne les savais pas aussi cachottiers, dit M. Bornet. Pour ma part,
+je n'aurais jamais acheté un bateau à vapeur tout seul, sans eux.
+Fiez-vous aux amis. Enfin! Je remarquais, ces temps derniers, qu'ils
+avaient l'air chose. Parbleu, c'était ça.
+
+--Si nous n'y allions point!
+
+--Ce serait excessif. Mais puisqu'ils manquent de délicatesse, ne leur
+donnons point la joie de nous surprendre. Restons indifférents.
+
+--Bien petit, leur bateau à vapeur, dit Mme Bornet. À peine plus grand
+que l'autre. Comment le trouves-tu?
+
+--Oh! de loin, un bateau à vapeur produit forcément quelque effet.
+D'ailleurs aujourd'hui on réussit des bijoux dans le genre.
+
+Cependant les Navot continuent leurs signes. Sans doute ils crient:
+
+--Dépêchez-vous!
+
+Les Bornet descendent vers la Marne et se gardent de se hâter.
+
+--C'est bon, on y va, dit M. Bornet. Que d'embarras, mon Dieu!
+
+--D'abord, dit Mme Bornet, nous aussi, nous aurions un bateau à vapeur,
+si nous voulions, en nous gênant un peu.
+
+Lentement, ils s'avancent à pas raccourcis, affectent de baisser la
+tête, de la détourner ou d'observer le ciel. Certes, leur intention
+n'est pas de rompre avec les Navot. Ils se promettent même d'admirer
+poliment, selon les usages du monde, mais ils viennent d'entendre se
+casser avec un bruit sec le premier des fils minces qui servent à
+attacher les coeurs, et Mme Bornet conclut:
+
+--Si je ne suis qu'une femme, je ne suis pas femme pour rien, je
+n'oublierai de ma vie leur procédé. Et toi?
+
+Sans répondre, M. Bornet lui prend la main.
+
+--Halte! dit-il. Ma pauvre vieille, nous sommes fous!
+
+Mme Bornet obéit, le regarde, regarde du côté des Navot et dit:
+
+--Mon pauvre vieux, voilà du chimérique!
+
+Ils se frottent les yeux, en écartent des effiloches de brumes et se
+croient aveugles. Puis ils se mettent à rire, silencieusement, comme
+deux Indiens, épaule contre épaule, redevenus bons, épanouis, heureux de
+vivre en ce monde où toujours tout s'explique:
+
+Assis entre M. et Mme Navot, dans leur bateau ordinaire, un étranger
+fume, quelque ami de Paris peut-être, et, grave sous son chapeau haut de
+forme noir qui luit au soleil, il rend la fumée, naturellement, par la
+bouche.
+
+
+
+
+UN ROMAN
+
+
+ _Première partie_: OEUF DE POULE
+ _Deuxième partie_: LE SEAU
+
+
+
+
+PREMIÈRE PARTIE
+
+OEUF DE POULE
+
+ _À A. Roguenant._
+
+
+Le fils de Mme Lérin avait dit à la servante:
+
+--Françoise, il y a encore une poule dans le jardin!
+
+Et Françoise avait répondu:
+
+--J'y vais, monsieur Émile. C'est toujours la même: mais cette fois,
+gare!
+
+Elle levait les bras et criait: «Poule! poule!» toute rouge et courant
+par les allées.
+
+La poule était dans le carré des petits pois, à son aise sur la terre
+chaude creusée sous elle, inquiète toutefois de ce qui pouvait arriver.
+Précisément, il arriva une pierre.
+
+La poule se leva en chantant bruyamment, sauta sur le mur, fit face à
+Françoise, et secoua ses plumes grises de poussière, puis douillettement
+calée, les yeux mi-clos, la queue en panache, par bravade attendit.
+Aussitôt Françoise agitant sa jupe avec bruit, les lèvres sifflantes,
+doubla le carré des petits pois. D'un bond la poule fut dans la rue.
+Tout semblait terminé. La rue appartient aux poules et rien de ce qui
+les y concerne n'importait à Françoise. Mais la servante ouvrit la
+barrière du jardin et fit claquer, tournoyer son torchon. La colère
+l'entraînait, peut-être aussi le plaisir de la course. La poule comprit
+le danger, longea la maison, dandinante, et entra dans la grande cour,
+en donnant aux herbes, çà et là, un coup de bec, quand elle avait le
+temps. Un moment elle se vit perdue. Elle s'était imprudemment logée
+dans un angle du mur, près de la grange, et déjà Françoise, la jupe
+écartée, lui barrait le passage. Affolée, d'un violent coup d'aile elle
+s'enleva de terre, se trouva perchée sur un bâton de l'échelle qui
+montait au «foineau», et, les ailes ouvertes en balancier, la gravit, à
+petits sauts secs, sans se presser, échelon par échelon, disparut.
+Françoise la suivit et à l'entrée du «foineau» s'arrêta.
+
+Il était plein d'ombre; le foin s'y entassait en galettes serrées. Un
+souffle chargé d'odeurs grisantes caressa le visage en sueur de
+Françoise.
+
+--Tant pis, j'entre un instant, dit-elle. D'ailleurs, il y a peut-être
+des oeufs, puisque les poules y vont.
+
+Le foin, pressé contre les poutres, s'y appuyant de toutes ses bottes,
+dégringolait jusqu'aux pieds de Françoise en escaliers irréguliers. La
+poule s'était installée en haut, dans un nid fait comme exprès pour
+elle. Il aurait fallu, pour l'atteindre, affronter des périls, enfoncer
+dans des trous, risquer des enjambées, se donner bien du mal, et encore!
+Ce fut sans appréhension qu'elle vit la servante tenter l'assaut, tâter
+les couches de foin du bout du pied, pressentir les gouffres, osciller,
+s'arrêter prudente, se consulter et recommencer l'escalade.
+
+--Attends, attends... disait Françoise, je vais t'apprendre, moi!
+
+Qu'est-ce qu'elle allait lui apprendre?
+
+Son pied heurta quelque chose de dur, le manche d'une fourche enfouie
+dans le foin, jusqu'aux dents.
+
+Françoise tomba sur le dos; ses bras battirent l'air.
+
+Elle sentit toute sa colère se dissoudre comme un fondant, et, fixée par
+la poule sérieuse, partit d'un rire prolongé.
+
+C'était doux comme un lit de plumes, plus doux. Le foin la chatouilla de
+toutes ses pointes, jouant avec elle, la cernant, guetteur, prompt à
+surprendre un bout d'oreille. Elle se retournait d'une joue sur l'autre,
+se sentait une pelote dans chaque main, et, quand elle remuait les
+mollets, ses bas s'emplissaient d'aiguilles à tricoter. Elle fermait les
+yeux, les rouvrait, apercevait la poule toujours grave, absorbée, et
+criait encore, convulsive à force de rire:
+
+--Poule, poule! Oh! la mâtine!
+
+Vraiment elle prenait une douche de foin. Des poutres descendait une
+cascade d'herbes sèches. Des vagues lui tombaient sur les bras, sur le
+front, comme si le «foineau» fût changé subitement en une sorte d'étang
+onduleux. Elle ne voyait plus que de temps en temps, et par des
+éclaircies, la poule immobile. Les flots de foin coulaient
+régulièrement. Tout à coup, le rire de Françoise fut cassé net.
+
+Le fils de Mme Lérin était agenouillé près d'elle.
+
+--Comment, c'est vous, monsieur Émile, c'était vous!
+
+Elle n'en revenait pas de le trouver là, tout contre, sans qu'elle l'eût
+soupçonné, monté du foin ou tombé des tuiles par enchantement. Il
+souriait d'un air embarrassé et mâchait un fétu. Avec la fourche il
+continuait de lui couvrir, comme d'un drap de foin, la poitrine, les
+jambes, tout le corps.
+
+--C'est la poule, dit Françoise; je suis tombée, mais je me relève,
+monsieur Émile.
+
+Elle fit un effort vain.
+
+--Allons, voilà que je ne peux plus, maintenant!
+
+Elle recommença de rire de bon coeur, les bras tendus.
+
+--Non, j'y resterai, bien sûr!
+
+M. Émile jeta sa fourche en haut du «foineau» et prit les deux mains de
+Françoise. Elles étaient grasses, moites. Il se raidit, le corps en
+arrière, les genoux arc-boutés, la souleva. Mais il dut lâcher tout. On
+était mal «parti» et Françoise retomba.
+
+--À une autre! dit-elle.
+
+M. Émile reprit les deux mains. Longuement il en écartait les doigts
+pour y accrocher les siens, tentait un essai par les poignets, mais cela
+glissait trop, et il revenait aux doigts après un arrêt à la paume.
+
+--Une, deux: y êtes-vous?
+
+Il y était, l'étreignait, l'étouffait, l'embrassait, et la baisait avec
+violence, très vite, sans un mot.
+
+Du coin où M. Émile l'avait lancée, la fourche se précipita, ses trois
+dents aiguës en avant, et le mordit. Il ne put retenir une plainte et,
+d'un revers de main, la rejeta plus haut encore.
+
+Elle revint, mais hésitante, au moyen d'une glissade, sournoise, les
+dents toujours ouvertes, arriva sans bruit, inattendue, surprenante.
+
+Cette fois ce fut Françoise qui cria, meurtrie dans toute sa chair.
+
+M. Émile repoussa la fourche avec tant de force, qu'elle enfonça dans le
+foin ses trois dents, profondément, et toute droite, se tint tranquille,
+comme une bête hargneuse matée.
+
+La poule dans son nid demeurait indifférente, tout entière à son oeuvre.
+
+Autour d'eux, l'infini travail du foineau se continuait. L'univers des
+brins de paille et de foin bruissait faiblement, comme une chute de
+grésil. Aux tuiles, aux lattes, aux poutres, avec entêtement, les
+araignées accrochaient leurs délicats jeux de patience. Quelques-uns se
+fondaient en une seule tente fine, sans pli et sans déchirure. Des
+toiles isolées semblaient des débris de papier décollé par l'humidité
+dans une chambre inhabitée. Une araignée solitaire glissait sur son
+filet, défiante, l'allure oblique. Une hirondelle entra, fusa, enleva la
+toile et l'araignée et sortit, d'un trait.
+
+Soudain la poule, prise d'effarement, donna des coups de bec dans le
+vide et, avec un lourd déploiement d'ailes, caquetante, franchit les
+deux corps enlacés et s'en alla tomber en pleine cour. Une de ses plumes
+égarée, entraînée par le sillage de l'air, tourbillonna molle, fut
+saisie par les doigts invisibles du vent, s'anima, monta et s'évanouit,
+envolée comme un oiseau, vivante.
+
+Françoise dressa la tête. Mme Lérin appelait:
+
+--Françoise, Françoise, où êtes-vous donc?
+
+--Voilà! voilà!
+
+Mais hébétée, elle ne bougeait pas, serait restée là, quand M. Émile,
+bien avisé, grimpa jusqu'au nid de la poule, y plongea la main, prit
+l'oeuf et le tendit à Françoise.
+
+Elle descendit rapidement l'échelle.
+
+--Qu'est-ce que vous avez donc fait? dit Mme Lérin, que vous êtes
+couverte de foin?
+
+--C'est plein d'oeufs, là-haut, dit Françoise: j'en ai même cassé un.
+Tenez, voilà l'autre.
+
+Elle crut remarquer que Mme Lérin persistait à la regarder
+singulièrement.
+
+--Ça doit se voir, pensa-t-elle.
+
+Mais Mme Lérin, soupesant l'oeuf, et le mirant au soleil, lui dit d'un
+ton naturel:
+
+--Il faut faire attention, Françoise. Les oeufs sont rares, cette année,
+bien plus rares que l'année dernière. Ils n'ont jamais été aussi rares.
+
+
+
+
+DEUXIÈME PARTIE
+
+LE SEAU
+
+ _À Eugène Bosdeveix._
+
+
+Cette nuit, on a crié dans le jardin, et ce matin, vers cinq heures, sûr
+de la présence du soleil, je saute du lit pour aller voir. Mon père et
+ma mère dorment encore, ainsi que Françoise, notre bonne, assez
+paresseuse depuis quelque temps.
+
+Je voudrais me rappeler les cris, ou plus exactement les plaintes, mais
+je ne suis pas de ces personnes douées, auxquelles il suffit d'entendre
+un air une fois pour le retenir. Il ne résonne dans ma mémoire que des
+bruits vagues légers comme des oeufs vides.
+
+Je parcours lentement le jardin et cherche des traces de pas.
+
+Les allées sont trop sèches. De nombreux fils blancs les traversent.
+Cependant l'une d'elles en a moins que les autres, et ceux qui lui
+restent semblent avoir été tendus rapidement à la dernière heure.
+
+Je prends cette allée et m'interroge sur l'utilité de tous ces fils.
+
+Les araignées les sécrètent-elles pour y suspendre leur linge?
+
+Du linge d'araignées!
+
+Mon imagination va bien aujourd'hui et me fait espérer d'importantes
+découvertes.
+
+D'abord, je note qu'un poirier a quelques-unes de ses branches cassées.
+
+Est-ce par un animal, une chèvre?
+
+Mais une chèvre bêle et ne crie pas.
+
+En outre, elle aurait brouté les branches.
+
+Par un voleur?
+
+Je sais le nombre des poires: vingt-huit. Aucune ne manque. Elles
+brillent de rosée. On les embrasserait comme des joues. Dans deux ou
+trois semaines, elles seront bonnes à cueillir.
+
+Je ramasse des brindilles parmi les fraisiers. Ce n'est pas une personne
+distraite qui les a brisées. Elles ont été mordues comme afin de calmer
+une douleur, une grosse rage de dents par exemple. Moi, je mangerais des
+feuilles!
+
+A la quantité des brindilles mâchées je devine qu'on souffrait beaucoup
+et qu'on est demeuré longtemps près du poirier.
+
+Un peu plus loin _elle_ s'est appuyée contre un autre arbre, haut
+pommier dont les petites pommes grises apaisent, en été, mes plus fortes
+soifs.
+
+J'ai dit _elle_ parce que l'écorce a pincé entre deux écailles un long
+cheveu de femme, blond. Je préférerais un cheveu noir ou châtain, et
+j'éprouve un commencement de trouble.
+
+Au delà du pommier, la trace des pas devient visible. La marche
+s'appesantit. Le pied reste longtemps posé sur le sable, le marque avec
+netteté, s'en détache péniblement, et les empreintes se resserrent, se
+touchent presque.
+
+J'arrive à l'extrémité de l'allée. Elle se perd dans un épais bouquet de
+noisetiers sous lesquels j'ai disposé, pour mes siestes, des fagots en
+forme de fauteuil. «Fauteuil» n'est pas de trop, tant ce siège me plaît,
+tant je m'y trouve commodément aux grandes chaleurs.
+
+C'est là qu'a dû se passer la chose.
+
+Les fagots sont bouleversés comme les couvertures d'un lit, après une
+nuit agitée. Des mousses, de l'oseille, des oeillets, ont été arrachés
+par poignées, et le sol, rayé de coups de talons, humide çà et là, n'a
+pas encore bu tout le sang répandu. J'examine les lieux de près, en
+détail, accroupi, et machinalement je relève les brins d'herbe foulés,
+j'efface des souillures; du plat de la main je caresse, j'égalise la
+terre.
+
+Car j'ai beau ne pas vouloir comprendre, il y a longtemps que je
+comprends.
+
+Les certitudes m'arrivent par bandes, importunes, trop hâtives. Vivement
+intéressé, je déchiffre la série des indices à première vue, reconstitue
+la scène, et me souviens du mois, du jour où, frappant d'un doigt mon
+épaule, Françoise m'a dit, brusque:
+
+--Vous savez, je suis prise!
+
+Jamais elle n'a osé me tutoyer. Elle n'était point de ces paysannes qui
+s'enorgueillissent d'un bourgeois.
+
+Je rarrange le fauteuil, puis, m'étant éloigné de quelques pas je
+reviens en indifférent qui se promène, par hasard, devant les
+noisetiers, sans penser à mal, et je me persuade que l'endroit a son air
+naturel de tous les jours. D'ailleurs, des chats ont pu se battre là, un
+chien vagabond s'y rouler.
+
+Je regarde le soleil lent à monter, et j'écarte mon ombre afin qu'il
+puisse vite chauffer les traces mouillées où ça patouille et brûler ce
+qui tire l'oeil. Au fond, je ne suis pas à mon aise du tout.
+
+Après, la lutte contre la souffrance terminée (on dit que c'est un
+vilain quart d'heure), qu'a-t-elle fait?
+
+Il faut que je continue à comprendre malgré moi.
+
+Ma lucidité m'effraie. Je n'ai qu'à suivre cette allée comme, sur une
+carte, une ligne pointillée au crayon de couleur. Je la ratisse avec
+soin, en tous sens, et me voilà au puits. Mes jambes reculent, mais je
+maintiens énergiquement les fuyardes, tandis qu'une lumière blessante
+m'entre au cerveau.
+
+Françoise n'a pas jeté le petit. Elle l'a mis dans le seau de fer-blanc
+et elle l'a descendu doucement, à cause de la poulie grinçante,
+maternellement. Puis elle a perdu la tête. Elle n'a pas eu le courage de
+remonter le seau. Il pend là-bas, au fond. La chaîne oscille encore à
+mes yeux brouillés, déroulée tout entière, et la poulie n'a retenu que
+le dernier anneau plus gros que les autres.
+
+Je le saisis et je tire. Plus j'approche du bord, plus c'est lourd. Je
+tire sans regarder, avec la peur de ramener...
+
+Je lâcherais tout.
+
+Rien!
+
+Le seau, comme tous les seaux, a bien fait bascule en touchant l'eau, et
+le petit est loin. Je noue la chaîne, et me penche, poussé dans le dos,
+sur la margelle. J'ai un instant la tête enveloppée de glace.
+
+Un morceau de ciment se détache, perce des couches vibrantes, emplit le
+puits de sourdes clameurs. Longtemps je prête l'oreille.
+
+Je me redresse, le front rafraîchi. Je songe soulagé: «Françoise a tué,
+elle se taira.»
+
+C'est très gentil de sa part. Le reste me regarde. D'abord, je veux
+qu'elle se remette, et je demanderai pour elle, à ma mère, huit jours,
+quinze jours de repos. Maman ne me refuse rien. Elle prendra une femme
+de ménage, en attendant que Françoise se rétablisse. D'ailleurs, s'il
+faut l'avouer, je pense que maman ne sera pas plus gênante qu'une
+complice discrète.
+
+Tout de même, j'ai de la veine, et l'affaire aurait pu mal tourner. Mais
+ne recommence pas, l'ami! passe pour une fois, hein!
+
+Tranquillisé peu à peu, innocent, je regarde devant moi, derrière moi.
+L'allée est propre, en ordre; mon âme aussi. Je ne compte plus qu'une ou
+deux inquiétudes menues. Ainsi, je devrai, à moins que je ne trouve un
+prétexte, boire à table de l'eau du puits, sans dégoût. En outre, quelle
+attitude aurai-je en présence de Françoise, à notre première rencontre,
+à notre confrontation?
+
+Baissera-t-elle les yeux?
+
+Il est sept heures. Mon père et ma mère s'éveillent et Françoise,
+épuisée, choisit les mots qu'elle va dire, pour qu'on la laisse au lit.
+Je n'oublierai pas de sitôt les deux heures d'émotions successives qui
+viennent de s'écouler, et j'ai un grand besoin de plein air, de
+recueillement.
+
+D'ordinaire, par ce soleil, les poissons courent à fleur d'eau, sautent,
+gueule ouverte, sur les mouches, et se régaleraient même d'amorces
+artificielles. On pêcherait fructueusement ce matin. Je connais un coin,
+près des framboisiers où, par toutes ses gouttières, le chaume
+entretient une fraîcheur salutaire aux petits vers jaunes.
+
+J'empoigne une pioche, la soulève haut, les bras raides, l'abats, et du
+premier coup, je déterre un chiffon mou, une loque rouge et boueuse,
+indigne de pincettes, l'enveloppe gluante de mon plaisir dépouillé,
+pareille aux papiers gras d'un déjeuner sur l'herbe... _le délivre!_
+
+
+
+
+LES DEUX CAS DE M. SUD
+
+
+ LA PETITE MORT DU CHÊNE
+ LES CHARDONNERETS
+
+
+
+
+LA PETITE MORT DU CHÊNE
+
+ _À Louis Baudry de Saunier._
+
+
+--Mais, se dit M. Sud, pourquoi n'as-tu pas tiré?
+
+--J'ai oublié, se répondit M. Sud avec simplicité.
+
+Il ne se gourmanda point davantage, et suivit de l'oeil les perdrix qui
+se posèrent là-bas, dans un carré vert.
+
+--Bien! dit M. Sud; elles sont à moi!
+
+Il fit le geste d'appuyer son index sur l'endroit, exactement. Il
+portait son fusil par le milieu, d'une main, les bras écartés, marchait
+en levant haut ses courtes jambes, et s'efforçait de maintenir derrière
+lui Pyrame, un vieux chien de location, d'ardeur modérée.
+
+Arrivé au carré vert, M. Sud se baissa, cueillit une plante et demeura
+quelque temps rêveur. Était-ce de la luzerne? Était-ce du trèfle?
+Parisien têtu, il ne les distinguait encore que malaisément. Comme il se
+relevait, il entendit les perdrix «bourrir et cacaber». M. Sud avait
+trouvé dans un livre de chasse et retenu, pour de fréquentes citations,
+ces deux termes d'une sonorité étrange.
+
+--Elles m'ont surpris, les diablesses! j'ai encore oublié de tirer,
+dit-il.
+
+Les perdrix, l'une d'elles en tête et guide des autres, emportaient au
+loin leur lourde traîne pendante. M. Sud les regardait avec un bon
+sourire, admirait leur vol comme un feu d'artifice, et tortillait son
+brin de trèfle ou de luzerne. Elles passèrent la rivière, désunies un
+instant par les branches des saules, et tout de suite, presque au bord,
+se remisèrent hors de danger.
+
+--Voilà qui n'est plus du jeu, dit M. Sud. Je n'ai pas de pont sous le
+pied, moi. Décidément, les malignes refusent le combat et me narguent!
+
+Il s'imaginait caché dans le ventre d'une vache artificielle. Les
+perdrix se rapprochaient, confiantes. Un bras de fantôme sortait pour
+les ramasser une à une. Il leur cria ce mot d'esprit:
+
+--Bonsoir, la compagnie!
+
+Et, vengé, incapable de leur en vouloir, il ne les regretta même pas,
+tout aise d'échapper à des nécessités cruelles. Il se promena en pleine
+verdure, s'y rafraîchit les cuisses, y trempa ses fesses même, au moyen
+de brusque flexions. Il caressait aussi sa belle barbe blanche, et le
+cordon de son lorgnon dessinait sur le plastron de sa chemise une
+fourche fine.
+
+--Vais-je rentrer bredouille?
+
+Heureusement, des alouettes tireliraient dans tous les sens. Que
+n'avait-il, au lieu d'un fusil, un filet à papillons!
+
+D'abord elles tournoyaient, incertaines de la route à suivre, puis
+s'élevaient lentes et grisollantes, sans doute en quête de miroirs. M.
+Sud fit la remarque que toutes montaient vers le soleil, le long de ses
+rayons, comme suspendues au bout de fils d'or qu'on pelotonne.
+Quelques-unes allaient certainement jusqu'aux flammes, pour s'y perdre,
+s'y rôtir, et M. Sud, la nuque douloureuse, la bouche ouverte, les yeux
+brouillés, espérait leur chute.
+
+--Il faut pourtant que je les tire!
+
+Au cul levé, c'eût été hasardeux. Il préférait s'en désigner une et la
+voir s'abattre, se motter, là, entre ces deux taupinières. Il
+s'avancerait sur elle, le fusil à l'épaule, et viserait un peu en
+dessous, pour ne point l'abîmer. Violemment étourdie, elle n'aurait plus
+que la force de sauter dans la gueule de Pyrame. Mais l'alouette était
+couleur de terre. M. Sud cherchait en vain la petite robe grise
+imperceptible, fondue. Il piétinait, tournait sur place, s'égarait comme
+quelqu'un qui vient de laisser tomber une pièce d'argent.
+
+Il s'assit quelques minutes, afin de souffler, de renouer les cordons de
+ses guêtres et les nombreuses ficelles de son costume. Toutes les taches
+roses de son teint d'homme savamment nourri s'étaient rejointes et n'en
+formaient qu'une. Il s'épongea, se sourit dans une glace minuscule, fier
+de soi, et assuré de faire plus tard une belle conserve.
+
+--N'aurai-je pas l'occasion de décharger mon arme?
+
+Il l'ajustait contre sa joue, trouvait enfin la mire, et, pour terminer,
+étudiait de nouveau les incrustations de la crosse, ces damasquinures si
+riches qu'elles semblaient garantir l'adresse du chasseur.
+
+--Certes, j'ai là un objet d'art, un fusil de luxe, quoique de
+précision. Mais part-il bien? J'en ai connu qui ont éclaté.
+
+De grosses pierres le tentaient à cause de leur immobilité. Toutefois
+elles étaient par trop mortes, tandis qu'un arbre a de la sève, presque
+du sang. Il fit choix d'un chêne sérieux, vivace, trapu, isolé au milieu
+d'un champ et dont l'aspect devait épouvanter, la nuit. L'écorce, comme
+une vieille manche au coude, s'en était çà et là usée à la râpe des
+garrots que les chaleurs démangent. Tout autour du tronc, les sabots
+avaient battu, aplati le sol, et, pour n'être que de chevaux paysans,
+n'en empêchaient pas moins les herbes d'y pousser.
+
+M. Sud calcula ses distances, car les plombs tantôt s'écartent et
+passent, les uns à droite, les autres à gauche, tantôt par répercussion
+peuvent vous blesser grièvement.
+
+Debout, il doutait de lui-même et craignait le recul. À plat ventre, il
+n'apercevait plus le chêne. Il adopta donc la solide, confortable
+position du tireur à genoux. Il épaula non sans méthode, point pressé,
+grave et pâle. Le canon du fusil, d'abord vertical, s'inclina, se coucha
+sur le plan de tir.
+
+M. Sud était agité de petites secousses, éprouvait des palpitations
+légères. Il transformait l'arbre en bête, en homme. Est-ce vrai, ce
+qu'on raconte, qu'une forte détonation peut décider la pluie? Il
+patienta, attendit le calme de ses nerfs et le silence de son coeur. Il
+voulait éviter l'à-coup, ne lâcher la détente, celle de gauche bien
+entendu, comme toujours, qu'après une pression graduée, tendre,
+interminable. De temps en temps, il risquait un coup d'oeil: au bout
+d'une allée d'acier éclatante, la mire se dressait ainsi qu'une borne.
+Au delà s'étendait un espace vide, glace sans tain. Enfin le chêne
+apparaissait, trouble, mouvementé, remuait toutes ses feuilles inquiètes
+comme une multitude d'ailes, et gémissait, oscillait dans un doux et
+long effort pour s'éveiller de sa torpeur mortelle.
+
+Pyrame, en arrêt d'étonnement, faisait avec sa queue des signes
+discrets.
+
+
+
+
+LES CHARDONNERETS
+
+ _À Lucien Priou._
+
+
+M. Sud regardait les chardonnerets tantôt se poser sur le peuplier, et
+tantôt joncher la terre, comme une bande de fleurs volantes. Sans doute,
+il en désirait un pour le mettre à sa boutonnière. Longtemps il attendit
+qu'ils fussent bien en tas, irrésolu dès que l'un d'eux s'écartait.
+
+Soudain, dans un accès de férocité et de bravoure, il déchargea son beau
+fusil, en détournant la tête.
+
+Quand il revint à lui, son chien Pyrame mangeait les chardonnerets
+morts. Quelques autres, blessés à peine ou étourdis, échappaient aux
+happements de la gueule. M. Sud les ramassa et les mit dans sa poche,
+tout fier.
+
+Ainsi, il avait tué: grâce à lui, là, des plumes s'étaient éparpillées;
+la terre buvait du sang; des cervelles se répandaient, blanches comme du
+lait d'herbe à verrues. Et si, malgré ces preuves, un incrédule doutait
+encore, il suffirait, pour le convaincre, de dire à Pyrame:
+
+--Montre ta langue!
+
+--Je veux garder la douille de ma cartouche! se dit M. Sud.
+
+Il s'en alla. Il éprouvait le besoin de marcher vite et droit. Il avait
+hâte de rentrer à la maison et de retourner sa poche, tous ses amis
+assemblés.
+
+Il entendait cette exclamation: «Fameux coup!» et répondait, modeste:
+«Vous êtes trop aimable, j'ai eu de la chance. Merci. La prochaine fois
+je ferai mieux!»
+
+Il se flatta la barbe comme il faisait toujours à chaque contentement.
+Jamais elle n'avait été plus élastique. Il la soulevait haut, par les
+deux pointes, et la laissait ensuite retomber, écarter toute sa neige
+sur sa poitrine d'homme. Les chardonnerets remuèrent. M. Sud en prit un,
+avec des précautions, et l'examina pour voir «comment c'était fait».
+
+Le chardonneret avait la tête rouge, les ailes jaunes et brunes; l'une
+d'elles, cassée, pendait. La mobilité de son bec et de ses yeux était
+l'unique signe de sa souffrance fine. Mais une remarque, entre toutes,
+frappa M. Sud. Cette miniature d'être ne lui faisait pas l'effet d'une
+«pièce de gibier». Il croyait soupeser un fragile objet d'art, fini au
+point de donner l'illusion de la vie. Il mania les chardonnerets les uns
+après les autres, et tous le troublèrent par leur effarement menu. Ses
+impressions tournèrent comme des roues folles. Il s'imagina penaud, et
+non plus triomphant, sous les regards de ses amis, et il écouta les fous
+rires des coquettes petites filles, déjà femmes par le don de se moquer.
+
+--Oui, se dit-il, j'ai fait un beau coup. Quelle honte!
+
+Il ralentit le pas. En ce moment, le chardonneret qu'il tenait s'envola,
+hésita un peu en l'air, étonné de se sentir libre, et partit. Cette
+espièglerie réjouit M. Sud:
+
+--Celui-là n'avait pas trop de mal, dit-il. Les autres l'imiteront
+peut-être!
+
+Il les percha tour à tour au bout de son doigt, avec des paroles
+encourageantes. Mais, désormais incapables d'essor, ils retombèrent au
+creux de la main.
+
+--Qu'en faire? se demanda M. Sud.
+
+Il ne songea pas à les élever dans une cage bien aménagée.
+
+Il s'assura que personne ne pouvait le surprendre, regretta de ne point
+se trouver derrière une porte dont le verrou serait poussé, et déposa
+délicatement les chardonnerets au bord de la rivière. Le courant félin
+les saisit, noua, comme avec un fil, leurs ailes à peine battantes, les
+emporta. Vraiment, ils furent noyés sans avoir lutté plus que des
+mouches.
+
+--Vois-tu, dit M. Sud à Pyrame, je préfère, décidément, la pêche à la
+chasse. Les poissons, ça n'a pas l'air de bêtes. Ils n'ont ni poil, ni
+plumes, et meurent tout seuls, quand ils veulent, sur le gazon, dans un
+coin, sans qu'on s'en occupe. Assez de carnage! À partir de demain, nous
+pêcherons: tu porteras le filet!
+
+Ensuite, M. Sud jeta sa douille de cartouche, moins précieuse,
+maintenant, qu'un bout de cigare éteint, et, comme son pantalon en
+velours gris-souris était taché de sang, il trempa dans l'eau son
+mouchoir et s'efforça--ainsi qu'un criminel--de laver et de frotter les
+gouttes rouges qui reparaissaient toujours!
+
+
+
+
+HISTOIRE D'EUGÉNIE
+
+
+ LE RÊVE
+ LE MOINEAU
+ LE BEAU-PÈRE
+ IL FAUT QU'UNE PORTE SOIT FERMÉE
+
+
+
+
+LE RÊVE
+
+ _À Alfred Swann._
+
+
+Mlle Eugénie Lérin se demande, en s'éveillant:
+
+--Où suis-je?
+
+Il lui faut reconstituer, détail à détail, la chambre, faire la
+reconnaissance des objets familiers, se déclarer:
+
+--Voici la pendule et voilà le paravent. En face: les fenêtres!
+
+Elle s'est donc grisée?
+
+Elle se croit, au cerveau, une pelote de glu, où toutes ses idées sont
+collées comme des pattes de mouche:
+
+--Qu'est-ce que j'ai fait, sans le vouloir?
+
+Elle bâille, boursoufle l'édredon, tente de se rendormir, sur le ventre,
+sur le dos. Elle compte au plafond les taches de plâtre, et presse ses
+tempes entre ses pouces, comme pour faire jaillir le souvenir hors du
+front:
+
+--Tiens, tiens, tiens!
+
+Parfois ses lèvres s'avancent, en suçoir, aux succulents «passages» du
+rêve.
+
+--Fameux! que serait-ce, si c'était «pour de vrai»?
+
+Un instant, elle prend la pose dite en chien de fusil, croise ses doigts
+et ramène ses genoux au menton. Puis elle se détend, s'assied sur le
+lit, et met le premier bas, sans hâte, paresseuse.
+
+Et tandis que la soie, toutes ses mailles titillées, fait ses délices de
+la peau, la jeune fille penche encore la tête, s'attarde à écouter,
+entend distinctement des choses, à gauche.
+
+Elle a une tourterelle dans le coeur!
+
+
+
+
+LE MOINEAU
+
+ _À A. Collache._
+
+
+On frappe aux carreaux. Ils ont «pris» cette nuit, et le givre les a
+géométriquement fleuris.
+
+Toc! Toc! Il semble qu'on enfonce de petites pointes dans du verre.
+
+--Je sais ce que c'est, dit Mlle Eugénie. Aussitôt, elle se lève. Elle
+doit être bonne et tendre, car ses jambes semblent bien vilaines,
+inaccordables, et ses pieds, larges et plats, traînent sur le tapis,
+comme des savates. Elle a les chevilles trop en relief, des doigts
+chevaucheurs, des mollets dégorgés, et, aux épaules, des salières telles
+qu'il faudrait mettre du poivre dedans pour exciter quelque homme.
+
+Heureusement, par ces temps durs, son coeur se fend comme les pierres.
+Elle entr'ouvre la fenêtre. Le moineau saute sur son doigt. Elle lui
+sert un déjeuner intime de miettes et de graines.
+
+--Quand on pense qu'il a passé la nuit dans la rue!
+
+Elle le flatte, l'embrasse et lui écrase du pain dans de la salive.
+
+En chemise, elle grelotte à fleur de peau et brûle d'un feu caché. Par
+une fente de la croisée, la bise siffle sa nudité de laide; mais la
+conscience du devoir accompli croît en Mlle Eugénie, s'élargit, s'enfle,
+et, comme un ballon intérieur, la soulève et la porte, un instant
+suspendue, planante.
+
+--Ah! moineaux crottés, moineaux va-nu-pieds, que Dieu misérablement
+abandonne, venez à moi, en foule; j'ai de la charité pour tous vos
+appétits.
+
+Pit! Pit! Le moineau mange, comme s'il avait été apprivoisé par M.
+Theuriet lui-même.
+
+Et ces petites bêtes ne sont pas ingrates. Il est évident que nos
+prières montent au ciel, roulées en cigarettes sous leurs ailes chaudes.
+La recommandation d'un oiseau vaut, pour le moins, son pesant de plumes.
+
+Elle divague, la chère jeune fille! Elle en est à ce point de
+l'attendrissement où l'on s'imagine qu'on va parler en vers.
+
+Déjà elle touche le prix de sa bonne action en voeux entendus, en
+souhaits réalisés.
+
+Voilà qu'elle pleure un peu!
+
+Fût! Fût! La queue, les ailes remuantes, le moineau rassasié se perche
+au bout de l'index, fait bec fin et ventre plein, et, avant de s'envoler
+au-dessus des toits éclatants de blancheur pure, vers les froides
+couches d'air irrespirable, il laisse, comme solde, à Mlle Eugénie, au
+creux de la main, entre la ligne de vie et la ligne de prospérité, une
+crotte.
+
+
+
+
+LE BEAU-PÈRE
+
+ _À Alcide Guérin._
+
+
+L'unique fenêtre de la chambre à coucher donne sur le jardin. Mlle
+Eugénie écarte, en éventail, des plumes de paon dans un vase.
+
+Depuis longtemps, il est question d'un mariage pour elle. M. André
+Meltour, de Saint-Étienne, la trouve à son goût, et rondement, bon
+commerçant, presse les choses.
+
+En visite, ce matin même, il «se déclare» à M. Lérin, au soleil, près de
+la petite barrière blanche.
+
+Adroitement, il a commencé par le complimenter sur l'entretien des
+allées, et par lui poser, avec intérêt, quelques questions
+d'horticulture.
+
+--Qu'est-ce que c'est que ça, monsieur Lérin?
+
+--Comment! à votre âge, vous ne connaissez pas encore les oignons?
+
+La fenêtre est entr'ouverte, et Mlle Eugénie entend nettement. Tantôt
+elle se blâme d'écouter, et tantôt elle chasse, comme des mouches, les
+scrupules entêtés à revenir.
+
+--Oui, mon cher monsieur Lérin, dit-on, Saint-Étienne est une ville
+d'aspect sale, fumeux. Le soleil paraît jaune. Les fleurs, qu'on fait
+venir à grands frais, se fanent incontinent. Il semble que les ruisseaux
+roulent du charbon délayé. Mais, prenez quelques gouttes de cette eau
+noire dans le creux de votre main, les voilà claires, limpides et pures:
+Est-ce comique? Il sort de Saint-Étienne les rubans les plus doux à
+l'oeil et au toucher et jamais une épidémie n'y est entrée.
+
+Concevez-vous? En vingt-cinq jours, comme aux sources vantées, une femme
+délicate pourrait y restaurer sa vigueur.
+
+C'est un coup droit. M. Lérin ne semble pas touché. Il songe à l'eau
+noire claire et ne la voit pas bien.
+
+--Non, je ne la vois pas bien.
+
+--S'il vous plaît?
+
+--Vous êtes donc sourd? je vous dis que je ne vois pas votre eau.
+
+--Les savants, répond M. Meltour, donnent leurs raisons diverses. En
+tout cas le phénomène n'est pas niable. Mlle Eugénie le notera.
+
+--Singulier!
+
+--J'irai plus loin, continue M. Meltour, dont la langue prend le trot,
+l'air chargé de Saint-Étienne, que de grands chimistes parisiens ont
+analysé, par sa composition même, est préférable à tout autre air.
+
+--Mais, si je vous entends, vos fleurs se fanent incontinent.
+
+--Tandis que les femmes... Monsieur Lérin, vous êtes galant! mais nous
+sommes gens assez fins pour répondre à tout. Les femmes sont les rivales
+des fleurs: ainsi la contradiction s'explique.
+
+M. Meltour, satisfait, rit. Mais M. Lérin se garde de sourire.
+
+--Votre soleil est jaune?
+
+--Tout jaune, sans éclat. Mlle Eugénie ouvrira peu son ombrelle, je vous
+en avertis.
+
+--Elle va donc à Saint-Étienne?
+
+--J'ose espérer que si j'ai le bonheur d'en faire ma femme, elle me
+suivra partout, comme le code le lui ordonne.
+
+--Vous voulez donc vous marier? demande M. Lérin.
+
+M. Meltour se découvre et, doucement, passe la main sur ses cheveux
+rares:
+
+--Je crois qu'il est temps; n'est-ce pas votre avis?
+
+--Oh! des fois, ça repousse, dit M. Lérin.
+
+--Je suis un homme, répond M. Meltour, je me dis la vérité à moi-même,
+et je ne compte que sur l'indulgence de mademoiselle votre fille.
+
+--C'est donc avec ma fille que vous voulez vous marier?
+
+--Monsieur Lérin, vous vous moquez!
+
+--Ah!
+
+Ces messieurs se taisent. Les plumes de paon tremblent entre les doigts
+de Mlle Eugénie. Elle attend, ses yeux dans leurs yeux, quand soudain M.
+Meltour, désireux d'en finir, parle ferme et bref.
+
+--Eh bien, que dites-vous?
+
+--Moi, rien. C'est votre affaire.
+
+--Comment cela, cher beau-père?
+
+--Tenez, finissons, fait M. Lérin. Vous voulez épouser ma fille, et, la
+connaissant mal, vous me demandez à moi quelques renseignements. Je n'en
+ai point à vous donner.
+
+Est-ce que je sais quelle femme sera ma fille? Vous m'êtes sympathique
+comme un homme qu'on a rencontré trois fois, c'est-à-dire indifférent;
+je vois votre embarras; si vous faites une sottise, vous direz: «On m'a
+trompé!» et, si vous tombez bien, vous vous applaudirez seul, en vantant
+votre bon goût. Tout est possible, Monsieur. On a vu des gens heureux.
+Le serez-vous? Qui le prédirait? Pas moi. Vous hésitez. Il vous faudrait
+quelques conseils, un coup d'épaule. Ah! si je vous souriais, vous
+appelais du geste comme un petit qui apprend à marcher!... Mais je reste
+là, incohérent, de bois, et, pour me corrompre, vous me nommez: «Cher
+beau-père!» Je me retiens solidement de vous répondre: «Mon gendre!»
+
+Monsieur, j'ai passé l'âge où l'on s'attendrit. Mariez-vous. Dans une
+vingtaine d'années, quand vous aurez fait vos preuves, je me réjouirai
+et vous féliciterai. D'ici là, je me montrerai froid, et, n'était
+l'ennui d'aller à la messe, j'assisterais sans souci à votre aventure.
+Donnez quelques sous au curé pour qu'il fasse vite, car, à la campagne,
+les églises manquent de confortable.
+
+Oh! Monsieur, vous êtes dans une situation pénible. Je ne vous plains
+pas, mais il vous en arrive une bien bonne. Franchement, je n'y peux
+rien. Parlons d'autre chose, voulez-vous?
+
+Il conclut:
+
+--Je veux arracher, pour notre déjeuner, deux ou trois radis noirs. Les
+aimez-vous, les radis noirs?
+
+--Oui, dit M. Meltour, surtout quand ils sont blancs.
+
+Les plumes de paon, élégamment ordonnées, rayonnantes, baignent dans du
+soleil leurs aigrettes nuancées et leurs yeux cerclés de couleurs vives.
+Mlle Eugénie, tout oie, sanglote, et, comme elle n'a pas beaucoup de
+poitrine, ses grosses larmes tombent par terre, verticales.
+
+
+
+
+IL FAUT QU'UNE PORTE SOIT FERMÉE
+
+ _À Fernand Vanderem._
+
+
+EUGÉNIE.--Vous ne voulez pas que j'entre?
+
+ÉMILE.--Chère madame, je suis désolé; j'ai un monsieur, un directeur.
+Nous causons sérieusement. Il s'agit de gros intérêts.
+
+EUGÉNIE.--Comment? j'arrive de province; je monte vos six étages et vous
+ne voulez pas que j'entre! Vous êtes dur.
+
+ÉMILE.--Ma chère dame, puisque je vous dis que j'ai quelqu'un.
+
+EUGÉNIE.--Vous dites que c'est un monsieur, je n'ai pas peur d'un
+monsieur!
+
+ÉMILE.--Sans doute, mais il est vieux et nous sommes en affaires. Je
+vous assure qu'il m'est impossible de vous recevoir. Tout raterait.
+
+EUGÉNIE.--Je parie que ton monsieur, c'est une femme.
+
+ÉMILE.--Un monsieur n'est jamais une femme. D'ailleurs, entendez-vous?
+il tousse.
+
+EUGÉNIE.--Je n'entends rien.
+
+ÉMILE.--Il a toussé tout à l'heure. Il ne peut pas tousser constamment
+pour vous faire plaisir.
+
+EUGÉNIE.--Ainsi, tandis que ce monsieur se carre, s'allonge dans ton
+fauteuil, il faut que je me tienne debout sur mes pauvres jambes!
+
+ÉMILE.--Chut! pas si haut! le frotteur est dans l'escalier, qui racle.
+Le laitier peut venir d'un instant à l'autre, et la concierge ne fait
+que grimper.
+
+EUGÉNIE.--Bon: chuchotons! Ah! que j'ai chaud! Je boirais un verre d'eau
+d'un trait.
+
+ÉMILE.--Si vous m'aviez écrit, je vous aurais attendue dans un café et
+nous aurions causé en prenant un bock.
+
+EUGÉNIE.--Je te vois, c'est l'essentiel.
+
+ÉMILE.--As-tu quelque chose d'important à me communiquer?
+
+EUGÉNIE.--J'ai à te communiquer que je t'aime toujours. Ouvre donc la
+porte toute grande. Je n'aperçois que le bout de ton nez dans de
+l'ombre. Là, bien. Tu es rasé! Est-ce que tu t'es rasé pour moi?
+Donne-moi l'étrenne de ta barbe.
+
+ÉMILE.--Non, j'avoue que c'est pour moi. Boutt! je me rase tous les deux
+jours. Boutt!
+
+EUGÉNIE.--Oh! ce petit baiser d'un sou. Embrasse-moi mieux que ça,
+proprement.--Qu'est-ce que tu écoutes?
+
+ÉMILE.--Il me semble qu'on a ouvert une porte à l'étage au-dessous. On
+nous guette. Vraiment, nous serions mieux dans la rue. Tu te compromets,
+et je ne veux pas que tu prennes l'habitude de t'exposer ainsi. Du
+reste, je ne suis presque jamais chez moi.
+
+EUGÉNIE.--On ne me connaît pas, puisque j'arrive de province. Dieu! que
+je suis lasse! J'ai envie de m'asseoir sur l'escalier, par terre.
+
+ÉMILE.--Malheureuse petite femme! Je me fais un mauvais sang à te voir
+dans cet état.
+
+EUGÉNIE.--Ne te tourmente pas. J'ai encore des forces. Est-ce que ton
+monsieur s'en ira bientôt?
+
+ÉMILE.--Pas avant que tout soit réglé. Tu sais: quand on a mis la main
+sur un vieux, il ne faut plus le lâcher.
+
+EUGÉNIE.--Oui, je sais. Qu'est-ce qu'il dirige?
+
+ÉMILE.--Un journal, des théâtres, une foule de choses. Là n'est pas la
+question.
+
+EUGÉNIE.--Enfin, comment s'appelle-t-il?
+
+ÉMILE.--Qu'est-ce que cela te fait, puisque tu ne l'as jamais vu?
+
+EUGÉNIE.--C'est juste. Holà! holà! mon coeur, mets ta main.
+
+ÉMILE.--C'est vrai qu'il bat fort. Tu es montée trop vite. Il se calmera
+quand tu seras redescendue.
+
+EUGÉNIE.--Je crois qu'il a remué, ton monsieur.
+
+ÉMILE.--Il remue parce qu'il s'ennuie, cet homme.
+
+EUGÉNIE.--Encore cinq minutes. J'ai droit à cinq minutes; tu me les
+accordes?
+
+ÉMILE.--Soit. Ton mari, M. André Meltour, va bien?
+
+EUGÉNIE.--J'espère que nous n'allons point parler de mon mari.
+
+ÉMILE.--Parlons de ce que tu voudras. Mais par quoi commencer? Nous
+n'avons que cinq minutes.
+
+EUGÉNIE.--Moi qui voulais te dire tant de choses! je ne me rappelle plus
+rien. Te rappelles-tu, toi?
+
+ÉMILE.--Moi, je me rappelle tout, notre rencontre, ses suites, ta chute,
+mon accident, nos peurs (avons-nous eu peur, un jour! et cet autre,
+avons-nous ri?), mon départ et tes larmes; quoi encore? Je relis notre
+roman, notre beau roman, comme si je l'avais devant moi, grand ouvert, à
+la page cornée du meilleur chapitre. Est-ce cela que tu veux dire?
+
+EUGÉNIE.--Je songe à ta première caresse.
+
+ÉMILE.--Je m'en souviens comme si c'était hier. Je n'ai pas besoin de
+t'affirmer que tout demeure ineffaçable, là, dans ma tête, et ici, dans
+mon coeur.
+
+EUGÉNIE.--Comme cela a passé vite!
+
+ÉMILE.--Ça n'a pas duré longtemps, mais cela a duré quelque temps et
+nous en avons profité. Il serait ingrat de trop se plaindre.
+
+EUGÉNIE.--Écoute, mon ami: mes jambes se dérobent sous moi. Prête-moi
+une chaise, un pliant, un gros livre.
+
+ÉMILE.--Sois raisonnable. Veux-tu un conseil?
+
+EUGÉNIE.--Tout de toi.
+
+ÉMILE.--Abrège ta visite. Fais cela pour moi. Ce monsieur s'impatiente.
+
+EUGÉNIE.--Tant pis pour lui.
+
+ÉMILE.--C'est méchant de ta part. Je ne te retrouve plus. Tu ne m'avais
+pas habitué à cet égoïsme. Mon avenir dépend de ce monsieur. Mais que
+t'importe?
+
+EUGÉNIE.--Ne te fâche pas.
+
+ÉMILE.--Je suis peiné, froissé.
+
+EUGÉNIE.--Je m'en vais. C'est tout de même drôle que tu me défendes
+d'entrer à cause d'un monsieur. Je ne l'aurais pas mangé.
+
+ÉMILE.--La plaisanterie est facile.
+
+EUGÉNIE.--Je te promets de te quitter tout de suite, de te laisser à tes
+nombreux travaux, si tu me montres au moins le chapeau ou la canne de ce
+monsieur. Ça me tranquilliserait.
+
+ÉMILE.--C'est de l'enfantillage. Qui m'empêchera de te montrer mon
+chapeau à moi ou ma canne à moi? D'abord les vieux ont des parapluies.
+
+EUGÉNIE.--Ah! tu ruses. Tu te dérobes. Alors j'entrerai.
+
+ÉMILE.--Chère madame, vous n'entrerez pas.
+
+EUGÉNIE.--Brutal! vous me faites mal aux poignets.
+
+ÉMILE.--Naturellement. Criez, ameutez les gens. Bousculez toutes mes
+quilles. Je vais être dans la nécessité de vous fermer la porte au nez.
+
+EUGÉNIE.--Quel accueil! Mon ami, mon cher ami!
+
+ÉMILE.--Eh ben, quoi?
+
+EUGÉNIE.--Adieu.
+
+ÉMILE.--Non, pas adieu. Ce serait trop bête. Nous nous aimons, après
+tout, et il est inutile de nous chagriner. Pardonnez-moi. J'ai été un
+peu brusque. Mais aussi, comprenez donc que mon monsieur s'exaspère. Je
+suis sûr qu'il marche de long en large. Donnez votre poignet que je
+souffle dessus. Ne craignez rien, je vous reverrai. Quand retournez-vous
+en province?
+
+EUGÉNIE.--Dame! ce soir. Je n'étais venue que pour toi.
+
+ÉMILE.--Retardez votre départ. Vous avez le temps. Il y a des monuments
+à Paris. Je vous guiderai. Fixons un rendez-vous pour demain. À quelle
+heure? à quel endroit?
+
+EUGÉNIE.--Choisis toi-même.
+
+ÉMILE.--C'est ça, convenu. J'y serai, sinon, je t'enverrai un petit mot.
+
+EUGÉNIE.--Tu m'aimes?
+
+ÉMILE.--Mauvaise! tu es très jolie, tu sais, ce matin.
+
+EUGÉNIE.--Et encore, tu me vois dans un faux jour.
+
+ÉMILE.--Boutt! à demain; compte sur moi. Boutt! Boutt! tiens-toi à la
+rampe. Ne te presse pas... L'escalier est dur.
+
+EUGÉNIE.--À la bonne heure! Tu as une concierge qui cire. Fais-lui mes
+compliments. Au revoir.
+
+ÉMILE.--Oui, c'est une excellente femme, Au revoir, chère madame... ma
+chérie, veux-je dire!
+
+EUGÉNIE.--Tu vois! Tu vois! Ah! j'en pleurerais!
+
+ÉMILE.--Comment, vous remontez! Voilà qu'elle remonte, à présent. Oh!
+mais non. Gare aux doigts! Je ferme.
+
+
+
+
+BONNE-AMIE
+
+
+ LA ROSE
+ LA PRUNE
+
+
+
+
+LA ROSE
+
+ _À Edmond de Goncourt._
+
+
+Bonne-Amie entra et tendit à Marcel, qu'elle aimait parce qu'il avait un
+prénom à la mode et qu'il écrivait dans les journaux, une rose.
+
+--Elles sont introuvables, par le temps froid qui court, tu sais, lui
+dit-elle. Devine combien elle me coûte?
+
+--Les yeux de la tête, dit Marcel.
+
+Il emplit d'eau le plus ventru de ses pots bleus, pour y mettre la rose.
+
+--Ne l'abîme pas, dit Bonne-Amie. Le fleuriste affirme qu'elle peut
+s'ouvrir dans une chambre bien chauffée.
+
+--Justement: voilà un bon feu; attendons, dit Marcel.
+
+--Et toi, quel plaisir veux-tu me faire? demanda Bonne-Amie.
+
+Elle s'était assise et, les pieds à la flamme, elle ajouta:
+
+--Je ne tiens pas aux cadeaux. Un rien me suffit, une attention délicate
+qui touche une femme plus que l'offre d'un empire ou de grosses
+richesses. Je ne sais quoi. Arrange-toi. Trouve quelque chose. Il me
+semble qu'à ta place je ne serais pas embarrassée. J'ai été gentille.
+Sois mignon.
+
+--J'ai ton affaire, dit Marcel.
+
+Sans hésiter, il prit le manuscrit en train, et, remuant la jambe, se
+tapotant la joue avec une règle, se mit à lire, à haute voix, le
+chapitre fameux dont il pouvait dire: «Celui-là, mon vieux, j'en
+réponds!»
+
+Et c'était toujours ainsi. Les humiliations ne l'assagissaient pas. À
+peine avait-il répété: «Suis-je bête! suis-je bête!» qu'il recommençait
+de mendier, l'incorrigible, jusqu'à rougir, un peu d'admiration de
+femme.
+
+Sa voix, éclatante dès le lancer des phrases, bientôt mollit, et, comme
+de coutume, au passage admirable où le mot serre l'idée si fort qu'elle
+étouffe, il s'arrêta, défiant, craintif, et regarda:
+
+La jupe serrée aux chevilles, les genoux collés, les coudes au corps,
+les mains perdues dans les manches, Bonne-Amie avait voûté sa taille,
+plissé son front, rentré ses yeux et cousu sa bouche, car elle ne dit
+même pas: «J'avoue que mon opinion personnelle n'a qu'une importance
+secondaire.»
+
+Vraiment, elle n'avait oublié que de poser sur la cheminée, à droite et
+à gauche de la pendule, ses deux inutiles coquillages, ses oreilles
+sourdes.
+
+Tout entière, Bonne-Amie s'était fermée.
+
+Et Marcel déjà se dépitait; mais soudain il s'attendrit:
+
+Dans le pot bleu et ventru, la rose s'était ouverte.
+
+Quel émerveillement!
+
+L'émotion oscillante, folle, Marcel reluisait de sève. Il allait encore
+perdre la tête, s'emballer, fourrer avec reconnaissance son nez au creux
+de la fleur, lorsque enfin Bonne-Amie lui dit, à temps pour qu'il pût se
+reconquérir et se calmer:
+
+--Tiens! la rose! à la bonne heure! le fleuriste ne m'a pas volée.
+
+
+
+
+LA PRUNE
+
+ _À Marcel Schwob._
+
+
+Au bout de la branche pend une prune qui ne veut pas tomber. Pourtant,
+gonflée comme une joue d'enfant boudeur, mûre, pleine d'un jus lourd,
+elle est continûment attirée vers la terre.
+
+D'une pointe de feu le soleil lui pique la peau, lui ronge ses couleurs,
+lui brûle la queue tout le jour.
+
+Elle ne se détache pas.
+
+Le vent l'attaque à son tour, l'enveloppe d'abord, la caresse
+sournoisement de son haleine, puis, s'acharnant, souffle dessus d'un
+brusque effort.
+
+La prune remue au gré du vent, docile, dorlotée, dormante.
+
+Une violente pluie d'orage la crible de minuscules balles crépitantes.
+Les balles fondent en rosée et la prune luit, regarde, comme un gros
+oeil, au travers.
+
+Un merle se pose sur la branche, par petites détentes sèches s'approche
+de la prune, lui lance de loin, prudent, les ailes prêtes, des coups de
+bec en vain rectifiés.
+
+À chaque coup, la branche mince plie, la prune recule et fait signe que
+non.
+
+Elle défierait jusqu'au soufflet d'une longue perche, jusqu'aux échelles
+des hommes.
+
+Or Bonne-Amie vient à passer.
+
+Elle voit la prune, lui sourit, se cambre avec nonchalance, penche la
+tête en arrière, cligne de l'oeil et ouvre ses lèvres humides de
+gourmandise.
+
+La prune y tombe!
+
+Et Bonne-Amie, qui ne doute de rien, me dit, sans paraître étonnée, la
+bouche pleine:
+
+--Tu vois, elle a _chédé_ à mon _cheul_ désir.
+
+Mais aussitôt punie que coupable du péché d'orgueil, elle rejette la
+prune.
+
+Il y a un ver dedans.
+
+
+
+
+LEVRAUT
+
+
+ CANARD SAUVAGE
+ LE FLOTTEUR DE NASSE
+
+
+
+
+CANARD SAUVAGE
+
+ _À Henri Mazel._
+
+
+--Allez, Levraut, apportez donc!
+
+Mais ces cris, poussés d'une voix forte, étaient vains. M. Mignan eut
+recours aux menaces et aux insultes. Levraut bondissait à hauteur
+d'homme ou faisait le chien couchant, ou, le nez très bas, au bord de
+l'eau, l'arrière-train roidi comme un arc-boutant, semblait se braquer
+sur le canard blessé. Parfois, il s'éloignait de son maître à l'abri
+d'une poussée qui l'eût culbuté dans la rivière. Le canard battait de
+l'aile, pulvérisait l'eau autour de lui, bien malade. Levraut, fort
+chien d'arrêt au poil ras, luttait contre sa peur de l'eau glacée, et,
+entêté, se dressait sur ses pattes de derrière, violemment. M. Mignan
+vit le canard s'agiter encore avec frénésie, allonger le cou, se coucher
+sur l'eau, et s'en aller doucement à la dérive, emporté mort par le
+courant. Il pensa:
+
+--Cette fois, je suis sûr de l'avoir!
+
+Il lança des pierres afin d'exciter Levraut au bain. Il voulut l'attirer
+à lui par des paroles trompeuses, en se tapotant le genou du bout des
+doigts. Mais Levraut gardait sa prudence et ses distances.
+
+--Veux-tu apporter canard, chien de malheur!
+
+Le tutoiement ne réussit pas mieux que la politesse. Cependant, le
+canard s'éloignait parmi les glaçons qui, réunis en flottille,
+brillaient comme des morceaux de vitre. Le long de l'Yonne, M. Mignan le
+suivit. Levraut l'imita. Cette promenade ne pouvait être bien longue et
+M. Mignan semblait peu inquiet. D'ailleurs, il jouissait de son beau
+coup de fusil: son émotion se prolongeait et des portions de son être
+vibraient encore. Le canard, forcément, s'arrêterait à quelque tronc. On
+voit des glaçons, qui offrent moins de prise, s'immobiliser au plus
+léger obstacle et s'échafauder les uns sur les autres. En outre, M.
+Mignan comptait toujours sur Levraut. C'est quelquefois une question de
+procédé. Ainsi, il pouvait faire semblant de ne penser à rien, siffler
+même entre ses dents un air sans importance, puis, brusquement, saisir
+le chien par la peau du cou et le jeter à l'eau.
+
+--Une fois à l'eau!...
+
+Mais Levraut s'arrêtait net, l'air désintéressé, prêt à fuir. M. Mignan
+se rendit compte qu'il n'y avait rien à faire avec cet animal-là. Tous
+les deux continuèrent leur marche, guidés par le canard, et M. Mignan
+prit le parti de l'accompagner jusqu'à sa halte.
+
+Il faisait très doux, et la neige commença de tomber, enveloppante et
+fine. M. Mignan, qui portait un binocle, dut fréquemment en essuyer les
+verres sur la doublure de son paletot. Gras et lourd, il enjambait les
+échaliers, péniblement, en soulevant sa cuisse ou ses guêtres avec la
+main. Quand il mettait le pied dans une ornière, ou dans le creux d'un
+sabot de boeuf, des aiguilles de glace se brisaient avec un grésillement
+agaçant pour ses dents. Sur toute la rivière se répercutait l'écho des
+craquements sonores. Le canard se cachait derrière une touffe de joncs,
+un saule, une pile de bois carrée comme une table où la neige aurait mis
+une nappe, réapparaissait et s'évanouissait encore au plus épais des
+flocons, toujours loin du bord.
+
+Du coin de l'oeil, M. Mignan observait Levraut qui maintenait son allure
+indifférente, la queue basse, comme un chien de luxe à bouche inutile.
+Tantôt il souhaitait de le tenir là, entre ses deux genoux, et de lui
+donner des coups de poing sur la tête, sans compter, et sans pitié pour
+ses hurlements, les cloches du village voisin dussent-elles s'en
+ébranler; tantôt il soufflait fortement et son haleine fumeuse lui
+rappelait d'étonnantes histoires, où, sous l'action du froid, les
+paroles se solidifient, dans l'air, en morceaux de glace gros comme des
+berlingots. Déjà une couche de neige alourdissait sa marche. Au fond, il
+rageait de toutes ses forces.
+
+--Une perche quelconque serait peut-être une perche de salut!
+
+Il tenta d'arracher une branche de saule, mais, pour une violente
+secousse, une brindille inoffensive lui resta dans la main. D'une nature
+apoplectique, il avait le sang aux joues et la neige fondante le cuisait
+désagréablement. Ils arrivèrent au barrage du Gautier.
+
+--Cette fois, canard, mon ami, tu vas te cogner le nez. Finie la
+ballade!
+
+Pas le moins du monde! Une pelle se trouvait levée. Le canard passa
+dessous, simplement et comme il fallait s'y attendre. Il disparut dans
+un remous, barbota quelques secondes en pleine écume, et, de nouveau, se
+remit à glisser moelleusement, fugitif vivant, on l'aurait juré, et
+certes infernal, à l'aise au milieu de la rivière s'élargissant. La
+colère de M. Mignan devenait un danger. Il voulait respirer, mais il ne
+savait quel tampon refoulait l'air hors de lui. Il s'arrêta, imité par
+Levraut qu'il semblait oublier, prit le ciel à témoin, et tout de suite
+résolu, repartit:
+
+--J'en crèverai, dit-il, mais je ne lâcherai pas.
+
+La neige, silencieuse et serrée, lui mouillait le nez, les lèvres, le
+cou, éteignant complaisamment tous les feux qui lui poignaient à fleur
+de peau. Elle collait sous ses pieds, doublait, triplait ses semelles,
+lui donnait une attitude d'échassier, jusqu'au moment où, l'une des
+boules désagrégée, il se déséquilibrait, soudain boiteux. Plus loin, il
+faisait envoler d'un peuplier une bande de chardonnerets et l'arbre
+semblait brusquement secouer des fleurs chantantes.
+
+--Ça va durer longtemps, cette histoire-là!
+
+En vérité, il crut être à la fin. Non loin de Marigny, un peu en amont
+du pont, une sorte de jetée naturelle précédait l'arche du centre et
+partageait en deux le courant. Au lieu de le suivre à droite ou à
+gauche, le canard maladroitement buta en plein un bouchon épineux où il
+resta.
+
+--C'est pour le coup, que je te tiens, dit M. Mignan.
+
+Le tenait-il réellement? Une dizaine de mètres l'en séparait. Une
+dernière fois, il tenta de corrompre Levraut. Jamais on n'avait vu un
+chien à ce point apathique et morne. Aux signes de son maître, il
+s'écarta obliquement. M. Mignan, le regard circulaire, se mit en quête
+d'une longue gaule, d'une gaule de dix mètres! Quelle naïveté! Il fixa
+le canard, comme s'il voulait le cramponner de l'oeil et le ramener au
+bord. Ses joues tremblaient. Ses lèvres se contractaient jusqu'à
+blanchir et se serraient à ne pas laisser passer le moindre sifflement.
+De grosses gouttes de neige fondue coulaient sur ses moustaches comme
+des larmes. Il n'imaginait aucun moyen. À vrai dire, il souffrait sans
+pouvoir localiser sa blessure et se sentait envahi d'une telle furie
+qu'il ne raisonnait plus. Comme Levraut s'approchait, il lui adressa
+seulement un coup de pied, incapable de recommencer la discussion. Le
+chien para en rompant. Toutefois, le coup de pied ne fut pas entièrement
+inutile, car une grosse motte de neige boueuse se détacha du soulier,
+vola lourdement dans l'air, comme un vilain oiseau sale, retomba,
+s'écrasa, s'émietta, et M. Mignan éprouva momentanément une sensation de
+légèreté et de bien-être qui le surprit. Mis en train, il donna de
+l'autre pied un autre coup, cette fois sans intention méchante et
+simplement pour se débarrasser de l'autre motte. Puis, le fusil en
+bandoulière, les mains dans ses poches, les épaules rondes sous la chute
+lente de la neige endormie et endormante, il continua de regarder le
+canard, vaguement sollicité par de multiples desseins.
+
+En cet endroit, la rivière, profonde jusqu'au genou à peine, courait sur
+des cailloux plats et blancs, et à son murmure doux de glou-glou de
+bouteille, çà et là, une pierre pointue qui perçait l'eau ajoutait la
+convulsion d'un hoquet. Déjà l'accourcissement du jour commençait.
+
+--Somme toute, en allant vite...
+
+Et voilà que M. Mignan, le cortège des hésitations bousculé et mis en
+déroute par un seul coup de tête, se précipita, courut au canard,
+l'arracha du buisson et revint, titubant en homme ivre, dans l'eau
+résistante et souple comme le chanvre, trempé à tordre comme son canard.
+
+Il l'avait! mais, sans même le regarder, il le jeta à terre, d'un coup
+de talon lui écrasa le bec et la tête, et froidement, d'un autre coup,
+l'éventra.
+
+--Tiens, tiens, sale bête, cochonnerie!
+
+Puis il ramassa la chose rouge, et imprimant à son bras un grand
+mouvement de vire volte, il la lança à toute volée, bien loin dans la
+rivière, le plus loin possible. D'un bond, Levraut, ardent au fumet,
+passa par-dessus les joncs du bord, et nagea rapidement, avec un
+aboiement entrecoupé, vers le canard, lapant ses traces sanglantes.
+
+
+
+
+LE FLOTTEUR DE NASSE
+
+ _À Pierre Valdagne._
+
+
+Bien que M. Mignan n'eût rien lancé et se fût contenté de faire un
+signe, Levraut sauta dans l'Yonne, chercha et trouva quelque chose: un
+flotteur de nasse. Il le happa et voulut le rapporter, mais le flotteur
+était solidement attaché, la nasse retenue au fond par de lourdes
+pierres et Levraut dut nager sur place.
+
+--Laisse donc, imbécile, lui dit M. Mignan, tu vois bien que c'est un
+flotteur de nasse.
+
+Et comme Levraut s'entêtait:
+
+--Mon pauvre chien, que tu es bête! Allons, lâche ça tout de suite et
+viens ici!
+
+Levraut, dévoué, comprenait l'impatience de son maître et redoublait
+d'efforts.
+
+--Si tu t'amuses, dit M. Mignan, reste; j'ai le temps. Au moins, tu te
+seras lavé.
+
+Il s'assit, goguenard, observa son chien et s'aperçut que l'affaire
+tournait mal. Levraut se fatiguait visiblement. Parfois, il «buvait»
+avec un grognement sourd. Opiniâtre, il serrait toujours le morceau de
+bois entre ses dents. Il donnait de violents coups de tête dans le vide.
+Ses pattes, gênées par la corde de la nasse, par les herbes, battaient
+l'eau, blanche d'écume. Bientôt il n'en pourrait plus. La «bonne bête»
+mourrait victime du devoir.
+
+--Fichu, mon chien! pensa M. Mignan déjà bouleversé.
+
+Il lui adressa des prières, des injures, lui dit qu'il n'avait jamais vu
+un chien aussi stupide.
+
+--Et c'est ma faute! me voilà propre: je noie mon chien, afin de le
+baigner, moi!
+
+Espérant lui faire lâcher sa proie fatale pour une autre, il jeta des
+morceaux de bois à droite et à gauche.
+
+Encore! soit: tout à l'heure, Levraut les rapporterait, après, quand il
+aurait déposé celui-ci d'abord aux pieds de son maître. Et
+«l'intelligent animal» hurlait d'impuissance.
+
+Comment le sauver! Une mauvaise barque se trouvait là, couchée sur le
+flanc, mais amarrée, cadenassée, sans rames, à moitié pleine d'eau
+croupie, inutile, exaspérante.
+
+Une dernière fois, M. Mignan cria:
+
+--Veux-tu lâcher ça, oui ou non?
+
+Levraut répondit par une sorte de râle et roula des yeux qui implorent.
+Il enfonçait.
+
+M. Mignan se roidit, arracha la barque, la mit à flot, d'un pied entra
+dedans, et de l'autre se poussa du côté du chien. Il avait si
+adroitement manoeuvré qu'il put lui appliquer, au passage, deux fortes
+claques sur le museau.
+
+Ainsi corrigé, Levraut enfin ouvrit la gueule d'où tomba le flotteur de
+nasse, et se sauva seul au bord.
+
+Cependant, la barque s'arrêta, son élan mort, et tournoya, folle, au gré
+du courant. M. Mignan, mouillé jusqu'aux genoux, perdait l'équilibre,
+et, tandis qu'incapable de se diriger, il barbotait à égale distance des
+deux rives, Levraut, sur le derrière, se séchait au soleil, luisait,
+regardait son maître et, à son tour, lui «aboyait» de revenir.
+
+
+
+
+LA VISITE
+
+ _À Paul Bonnetain._
+
+
+Le fermier Pajol tient à me faire lui-même les honneurs. Les sabots des
+bêtes et des hommes ont treillissé le sol de la cour et mes talons se
+prennent parfois dans les mailles durcies. Pajol ouvre la porte de
+l'écurie aux vaches, entre le premier. Des brins de paille chatouillent
+ses hautes épaules; sa tête, qui touche aux poutres, servirait de tête
+de loup pour enlever les toiles d'araignées. Une lumière douce éclaire
+l'écurie. Une odeur chargée l'emplit, pique les narines.
+
+--J'aime ce goût, dis-je. Je connais un pays où l'on sauve des malades
+désespérés en les soignant dans une vacherie.
+
+Pajol ne me demande pas le nom du pays; j'ajoute:
+
+--Ils boivent même du purin.
+
+--Ne vous gênez point, me dit Pajol.
+
+Nous commençons la revue. Jusqu'au fond de l'écurie, les lignes droites
+des dos immobiles s'espacent comme celles d'un papier réglé et les
+croissants des cornes remuent. Pajol flatte de la main les vaches, et
+quand l'une d'elles est couchée, il la force à se lever.
+
+--Pour qu'elle se soulage, dit-il.
+
+Elle n'y manque pas et, entre ses fesses honorablement médaillées de
+fumier, laisse choir une bouse neuve qui s'étale, large et ronde,
+agréable à voir, à flairer, réjouissante. Je la contemple et la renifle,
+indétachable. Je cherche des mots techniques qui rendraient mon
+étonnement et me reproche de n'avoir pas encore dormi là, une nuit, sur
+un lit de foin, réchauffé par les haleines des vaches. Je m'y serais
+assoupi à la cadence des fientes tombantes et réveillé au petit jour,
+les paupières et les joues enflées.
+
+--Ah! la campagne, il n'y a que ça!
+
+Mais la figure de Pajol s'embrume. Dans un coin de l'écurie, cinq
+petites taures sont rangées à part.
+
+--On les croirait en pénitence.
+
+--Vous ne mentez pas, dit Pajol. Elles ont fauté avec le taureau, dans
+le pré Sauvin.
+
+--Si jeunes, dis-je; il n'y a plus d'enfants!
+
+Les taures, comme des maîtresses lassés, tournent leurs yeux stupides
+vers leur ventre bombé, effarées de sentir se préparer l'événement.
+
+--Ah! c'est un malheur, dit Pajol. D'abord, les voilà abîmées pour la
+vie. Puis, elles feront des veaux gentils, ma foi, des pruneaux de
+veaux, qu'il faudra vendre, donner tout de suite au boucher, s'il en
+veut.
+
+Il les déplace, ennuyé, les gourmande et les traite de libertines.
+
+Je colle mon oreille au flanc d'une taure et j'entends bouger
+«l'héritier». La taure-mère, la respiration anhéleuse, penche sa tête.
+
+--Elle n'est pas fière, dit Pajol.
+
+--Elle sait bien qu'elle a mal fait, dis-je.
+
+Nous l'observons ainsi qu'une coupable. Grisés de parfums lourds, nous
+jugeons gravement les taures, selon les règles d'une conduite spéciale
+aux bêtes, et le taureau, selon les droits de l'homme.
+
+--Celle-ci est plus avancée que les autres, dit Pajol. Elle ne tardera
+pas de pousser sa bouteille.
+
+Il lui soulève la queue, palpe ses reins,
+
+--Sale bête! s'écrie-t-il.
+
+Et, s'abandonnant à une juste colère, il se recule, prend son élan et
+flanque un bon coup de pied au derrière de la taure, comme si c'était sa
+propre fille.
+
+
+
+
+LA CAVE DE BIME
+
+ _À Catulle Mendès._
+
+
+--Comme c'est noir! dit ma grand'mère. Mais du fond de la cave une voix
+lointaine lui répondit: «Ton âme est encore plus noire!»
+
+Les veilleurs ne teillaient plus. Papa Iaudi lui-même s'était arrêté de
+casser le chanvre. Les teilles chevelues pendaient sur les genoux.
+
+--Quelle crâne peur elle a eue, la grand'mère!
+
+--Elle a pris ses sabots dans ses mains pour courir de la Cave de Bîme
+jusqu'à la maison. Il y a une trotte.
+
+--Avez-vous vu la Cave de Bîme, papa Iaudi?
+
+--Une fois. Il m'a fallu écarter les orties. En plein jour elle se cache
+et n'est pas méchante. Mais si quelqu'un passe devant, la nuit, elle
+l'attire, l'avale comme une gueule.
+
+--Oh! oh! fit Pauline. Elle les mange, quoi!
+
+--Pourquoi fais-tu: «Oh! oh!» Pauline? Elle en a mangé de plus grosses
+que toi.
+
+--Ça prend, ces histoires-là, quand on est petit, dit Pauline.
+
+--Tu es toujours petite pour un vieux comme moi, et à mon âge, j'ai
+encore peur de bien des choses. Où sont les disparus du pays? Dans la
+Cave de Bîme, pour sûr, égarés, perdus!
+
+--Pauline est une libertine, dit une vieille. Sait-elle seulement où se
+trouve la Cave de Bîme?
+
+--Oui, là-bas, vers la rivière, dit Pauline. J'ai regardé dedans, moi
+aussi. C'est un trou, voilà tout, un puits qui n'a pas d'eau, où des
+grenouilles crèveraient.
+
+--Tu as regardé dedans, la nuit?
+
+--La nuit, je dors, dit Pauline.
+
+--Le jour, on fait le malin, reprit papa Iaudi. C'est la nuit qu'on a
+peur. On a un peu moins peur quand la lune éclaire. Tenez, ce soir,
+teilleriez-vous du chanvre dans ma cour, autour de moi, paisibles, si
+Elle n'était pas là?
+
+Les veilleurs levèrent la tête du côté de la Grande Veilleuse. Ceux qui
+lui tournaient le dos pivotèrent sur leurs chaises. Elle était là,
+proche et discrète, avec sa bonne face humaine, comme venue exprès pour
+écouter Iaudi. Sa lumière abondante, dont profitait le ciel entier, ne
+fatiguait pas les yeux. Et pourtant, on y voyait très bien. On aurait lu
+de l'imprimé.
+
+--J'aime mieux la lune que le soleil! dit une femme.
+
+Tous, fiers de pouvoir la fixer, lui sourirent, tranquillisés. Ils ne
+lui posèrent pas de questions. Ils la contemplaient, malgré les progrès
+de la science, comme une gardienne au visage plein, non comme un astre
+instructif, avec ou sans habitants.
+
+Les veilleurs, d'un geste uniforme, se remirent à teiller. Les plus
+vieux étaient les plus habiles, mais papa Iaudi l'emportait sur tous par
+la vivacité de ses doigts, os menus que recouvrait une peau légère et
+cuite.
+
+Les queues de chanvre semblaient chasser des mouches, et les
+chènevottes, brisées d'un coup sec, se prenaient aux jupes ou sautaient
+lestement sur les pavés. Des gamins les ramassaient et y trouvaient
+encore de quoi faire des mèches de fouets.
+
+--Et elle s'enfonce jusqu'où, la Cave de Bîme, papa Iaudi?
+
+--Comment le savoir? On y entre, on n'en sort plus. On prétend qu'elle
+traverse la terre, mais ce n'est pas prouvé.
+
+--Enfin, qui l'a creusée?
+
+--Là-dessus, j'ai mon idée à moi. C'est probablement les
+révolutionnaires de quatre-vingt-neuf. Je ne vois qu'eux pour avoir fait
+ça.
+
+--Je ne suis pas curieuse, dit Pauline, mais combien qu'elle a dévoré de
+gens?
+
+--Des tas, petite, des tas, dit papa Iaudi.
+
+--Comment qu'ils s'appelaient?
+
+--Mâtine, es-tu têtue! Vas-y donc voir, si tu ne veux rien croire.
+
+--J'irais bien, dit Pauline.
+
+--Une maligne! une rude! dirent les veilleurs.
+
+--Oui, j'irais bien. Il ne faudrait pas me dépiter longtemps.
+
+--Dépiton! carcaillon! dirent ensemble les veilleurs.
+
+Mais papa Iaudi les calma:
+
+--Ne tentez pas le bon diable!
+
+--Laissez-la, papa Iaudi, elle fera trois enjambées et reviendra.
+
+--Ah! dépiton. Ah! carcaillon. Ah! c'est comme ça, dit Pauline. Eh bien,
+j'irai, et pas plus tard que tout de suite encore, et j'entrerai dans
+votre cave, et je crierai: «Coucou!» et, si on me touche, gare! je vous
+promets qu'on aura une fameuse calotte.
+
+Debout, tremblante de bravoure, elle montrait ses poings à l'ennemi.
+
+--Veux-tu rester! commanda papa Iaudi.
+
+--Non, non, j'irai; j'irai sans lanterne même, avec la lune.
+
+Elle partit quasi courante et la lune la suivit, réglant son allure sur
+la sienne. Un bruit de sabots qui s'éloignent et frappent le sol dur,
+résonna par tout le village.
+
+--Gamine! dit papa Iaudi; j'ai observé que les orphelines étaient
+presque toutes à moitié folles.
+
+En réalité, il n'avait guère plus d'inquiétude que les autres: au bas du
+village, Pauline remonterait vite, le derrière comme enflammé.
+
+Il distribua de nouvelles brassées de chanvre aux veilleurs. Ils
+causèrent de choses indifférentes, la pensée souvent au bord de la Cave
+de Bîme. Parfois ils prêtaient l'oreille et croyaient entendre un galop
+de retour. Le temps passa. Quelques-uns commencèrent de baîller.
+
+--Elle est longue.
+
+--Voilà une heure qu'elle est partie.
+
+--Elle s'est assise sur le pont, pour nous faire croire qu'elle est
+allée jusqu'au bout. Elle y grelotte d'épouvante, toute seule.
+
+--Mais nous ne la croirons pas.
+
+--Si, nous ferons d'abord semblant, pour mieux rire après.
+
+--Ne la chagrinez pas trop, dit papa Iaudi.
+
+--À cause d'elle nous serons forcés de nous coucher tard.
+
+--Moi, ça m'amuserait de coucher dehors.
+
+--Et moi qui n'ai pas mon châle!
+
+--La lune nous a quittés. Je teille de mémoire.
+
+--Si nous entrions chez vous, papa Iaudi?
+
+Dans la maison où papa Iaudi, économe, n'alluma pas de bougie, ils se
+sentaient mal à l'aise. Ils ressortirent.
+
+--Sommes-nous bêtes, dit une femme; je parie qu'elle est dans son lit.
+
+Comment n'avait-on pas songé plus tôt à cette explication gaie,
+réconfortante et si simple?
+
+--Elle nous a joué le tour, dit la femme. Le temps de l'arracher de ses
+draps, de lui donner une fessée d'importance, et je vous l'amène.
+
+Elle ne ramena pas Pauline.
+
+Un homme proposa de parcourir le village, en bande.
+
+--Tout à l'heure! un peu de patience!
+
+D'ailleurs, les rues s'assombrissaient comme autant de caves.
+
+--Faisons du jour avec nos lanternes, dirent les femmes.
+
+Elles se cherchaient, se groupaient, et visage contre visage, lanternes
+hautes, elles éprouvaient le besoin de se reconnaître.
+
+--Ce n'est pas possible qu'elle y soit allée!
+
+--Ah! ouath!
+
+--Et quand elle y serait allée?
+
+On espérait de papa Iaudi des paroles rassurantes, mais le vieillard
+agité ne tenait plus en place, marchait le long du mur, l'égratignait de
+ses ongles et urinait fréquemment, sans effort.
+
+--Voyons, papa Iaudi, entre nous, blague à part, hein! vieux! répondez
+donc.
+
+Il redressait sa taille pour dominer les bavardages, aux écoutes, muet.
+Les femmes lui secouaient ses mains qui étaient brûlantes.
+
+--Tant pis, dit l'une d'elles, moi je descends au-devant.
+
+Mais les hommes la retinrent.
+
+--Pourquoi? attendez. Vous êtes bien pressée. Et puis, c'est notre
+affaire!
+
+--Voilà près de trois heures qu'elle est partie! C'est drôle, tout de
+même. Entendez-vous les poules remuer?
+
+--Avez-vous fini de criailler, les femmes? Qu'est-ce qu'il y a de drôle?
+Elle s'amuse en route, cette fille. Elle est libre.
+
+Et les moins troublés disaient avec un reste de confiance:
+
+--Elle va revenir.
+
+Et ceux qu'envahissait l'angoisse, répétaient sur un ton sourd:
+
+--Oui, elle va revenir.
+
+Et ceux qui déjà perdaient la tête, reprenaient d'une voix grandie:
+
+--Naturellement qu'elle va revenir!
+
+
+
+
+LA CARESSE
+
+ _À Jean Richepin._
+
+
+I
+
+Avril aussi s'approcha des parieurs. C'était un soldat doux et bleu, qui
+n'eût pas fait aux autres ce qu'il ne voulait pas qu'on lui fît. Il
+pensait avoir conquis la chambrée par ses sourires, son air de
+s'intéresser à tout, et la docilité avec laquelle il épluchait les
+pommes de terre. Il ne mangeait point à la gamelle, mais il y goûtait
+quelquefois.
+
+--Ma parole! disait-il, c'est meilleur que ce qu'on me sert à la
+cantine.
+
+Il semblait n'y prendre sa nourriture que par une sorte de contrainte.
+
+Nul ne lui avait encore plié ses draps en portefeuille, ou renversé, la
+nuit, un quart d'eau froide sur la tête. Jamais il ne se réveillait
+violemment sous son lit retourné d'un coup d'épaule, toute la caserne
+s'abîmant dans une catastrophe.
+
+Il se croyait sauvé.
+
+Vraiment la chambrée ne se composait que de braves garçons, et la
+distinction d'Avril, dissimulée, passait inaperçue.
+
+Il se mêla au groupe. Les parieurs s'échauffaient.
+
+--J'en porterais deux, disait un soldat.
+
+--Tu n'en soulèverais pas seulement un, répondait un autre.
+
+--J'en porterais deux. C'est moi qui te le garantis, moi, Mélinot.
+
+--Pas la moitié d'un; je t'en défends, moi, Martin. Tu ne sais donc pas
+comme c'est lourd, un homme qui fait le mort.
+
+Avril trouva bonne l'occasion de donner son avis. Ses camarades n'en
+seraient que flattés, et d'ailleurs, il aimait les études de moeurs.
+
+--Oui, c'est lourd, dit-il.
+
+Déjà Mélinot retroussait ses manches:
+
+--Je parie un litre. Allez-y. Qui est-ce qui se couche par terre? Toi,
+Martin; mais j'en veux un second, un gros, ça m'est égal, et je vous
+jetterai tous deux sur mon dos comme des sacs à raisins.
+
+Les mains s'agitèrent: «Moi! moi!» Et Avril s'offrit comme les autres.
+Mélinot hésita, soupesant les plus massifs, avec des moues de
+connaisseur, Enfin, pour que son triomphe éclatât davantage, il choisit
+Avril, à cause de ses mains blanches, de sa chair grasse, et il montrait
+une telle assurance que Martin eut des craintes, fit à Avril ses
+recommandations.
+
+--Surtout, lui dit-il, imite bien le mort. Ne te raidis pas.
+Abandonne-toi, les jambes et les bras mous. Laisse ballotter ta tête et
+ton ventre.
+
+--Sois tranquille, dit Avril.
+
+Heureux de jouer son rôle en camarade pas fier, il songeait:
+
+--Voilà une complaisance qui décidément me gagnera tous les coeurs.
+
+Tandis que Mélinot roulait ses biceps, Avril et Martin s'allongèrent sur
+le plancher. On les lia dos à dos, au moyen d'un drap et de ceinturons.
+Mélinot surveillait lui-même, et les installa, Martin dessous, Avril
+dessus, par une attention délicate. Les hommes de la chambrée formaient
+cercle, comme sur une place, un jour de foire, autour de la
+représentation. Ils se pinçaient, presque émus.
+
+Mélinot se prépara. Il cracha dans ses mains, emplit sa poitrine de
+vent, et il se baissait, tendait ses bras infinis, allait, les doigts
+écartés, les veines gonflées pour l'effort futur, ramasser le paquet.
+
+Soudain le cercle s'entr'ouvrit. Un soldat qui attendait, tout prêt,
+entra à reculons, culotte tombée, et Avril sentit sur sa face le
+frottement long, la caresse insistante d'un derrière d'homme.
+
+Il ferma les yeux à se fendre la peau du front, et la bouche à se casser
+les dents. Le cuir d'un ceinturon craqua.
+
+
+II
+
+Délivré, debout, Avril, blanc, étreignit une baïonnette, et il ne se
+précipita pas au hasard, parce qu'il ne voulait en tuer qu'un.
+
+--Qui?
+
+Ce fut plus un cri qu'une parole. Il n'insultait pas. Les mots «lâche,
+cochon» eussent été trop doux à sa gorge sèche. Il ne pouvait que
+répéter:
+
+--Qui? qui?
+
+Les soldats reculèrent, sur la défensive, inquiets. La révolte d'Avril
+les étonnait. Ils avaient l'habitude des tours plaisants. Une farce ne
+serait-elle pas toujours drôle? Malheur de malheur!
+
+--Voyons, c'est pour rire, dit l'un d'eux.
+
+Mais les visages, toutes les fissures du rire bouchées, étaient comme
+des murs fraîchement replâtrés.
+
+Avril planta sa baïonnette dans la table.
+
+--Je saurai qui, dit-il, et je le tuerai.
+
+--Si tu lui en avais enlevé un morceau, dit Martin, tu le reconnaîtrais
+facilement.
+
+Le mot ne fit pas d'effet, car on observa qu'Avril, amolli après son
+accès de rage, pleurait d'énervement. Les soldats ne comprenaient plus.
+Ils s'éloignèrent chuchoteurs, avec des gestes inachevés.
+
+Avril se mit en tenue et courut aux bains. Il arracha ses vêtements, et
+dans la baignoire il noyait sa tête sous l'eau le plus longtemps
+possible et ne l'en sortait que pour souffler, à la manière des phoques.
+
+Ensuite, les cheveux fumants, il réfléchit aux stratagèmes compliqués
+dont il devrait user «pour savoir qui».
+
+Sans doute, il le tuerait. Cruel d'abord avec la pointe de sa
+baïonnette, il lui ferait sauter un oeil, le nombril, un organe
+indispensable, ou plutôt, il le pétrirait entre ses poings, lui
+crèverait l'estomac, ainsi qu'une boîte à coups de talon. Mais comment
+le découvrir? Le désir d'une vengeance originale, personnelle, le
+détourna de porter plainte, la peur aussi du ridicule: sa sotte histoire
+réjouirait le régiment, le colonel, des généraux peut-être!
+
+De retour à la caserne, il affecta l'insouciance, regretta son
+emportement et s'avoua imbécile. Bon enfant, il pardonnait, et il se
+moqua le premier de ses pommettes rouges, sanglantes, débarbouillées
+frénétiquement, comme raclées à la pierre ponce.
+
+--Allons, c'est fini, dit-il. Qu'il se dénonce et je lui paie un litre
+d'eau-de-vie. Voilà ma main.
+
+Les soldats défiants ne répondirent pas.
+
+Il en prit un à part, celui qui avait les plus fortes oreilles, la plus
+grande bouche, la plus animale apparence et l'emmena à la cantine. Il
+rusa, feignit de parler d'autre chose, et tandis que les bouteilles se
+rangeaient sur la table comme de courtes dames arrêtées qui écoutent, il
+le conduisit sournoisement au bord d'une confidence. Mais arrivé là,
+l'homme poilu, égal aux bêtes par l'instinct, se tapa le crâne, se
+dressa, dit: «Merci, ma vieille,» et s'en alla, impénétrable.
+
+
+III
+
+Avril ne sait pas qui, ne le saura jamais. Peu à peu, la chambrée est
+redevenue indifférente. Il s'exaspère toujours. Une salive continue aux
+lèvres, il pèle à force de se laver la figure. La nuit, il imagine de
+ramper au milieu des lits. Tantôt il guette ceux qui rêvent tout haut.
+Tantôt il serre une gorge en criant:
+
+--C'est toi, hein! dis que c'est toi.
+
+On lui lance des godillots. Il s'enfuit à grandes enjambées et ne
+s'endort qu'au petit jour d'un sommeil trouble où son imagination lui
+retrace obstinément un tableau si exact, que, de dégoût, Avril fronce
+ses narines.
+
+Souvent, après la soupe, il sort seul, cherche un quartier silencieux de
+la ville. La place est déserte. À peine un chien frôle un banc. Avril
+s'assied et s'enveloppe la tête dans un mouchoir parfumé. Aussitôt les
+souvenirs se mettent à leur travail de fouisseurs. Le coeur malade,
+Avril se lève et se promène d'arbre en arbre. Les nausées le suivent.
+
+Et c'est irréparable.
+
+Certes, la vie lui réserve d'agréables surprises. Plus tard, il lira des
+vers de fine poésie. Il entendra des chants d'oiseaux. Il pourra toucher
+du bout du doigt la peau élastique des femmes, respirer des fleurs,
+sucer des sucreries, et peut-être que ses yeux seront charmés par des
+élégances d'ibis roses, mais il n'oubliera jamais qu'une fois il a senti
+sur sa face la caresse d'un derrière d'homme.
+
+Tristement Avril s'appuie contre un arbre, et, par petites secousses
+douloureuses, il commence de vomir.
+
+
+
+
+LE MUR
+
+ _À Georges Courteline._
+
+
+I
+
+Elles étaient méchantes ou bonnes de toutes leurs forces, et se
+fâchaient une fois par saison, régulièrement, huit jours. Longtemps
+elles voisinaient jusqu'à paraître habiter l'une chez l'autre, et,
+soudain, elles ne se connaissaient plus. Aussitôt la Morvande comptait
+avec prestesse les défauts de la Gagnarde. Celle-ci, peut-être, avait le
+travail de langue moins facile, mais elle réussissait plus souvent à ne
+pas revenir la première. Enfin elles se souriaient. Invitée, la Gagnarde
+entrait chez la Morvande et, de nouveau, admirait tout, la propreté des
+carreaux, celle du poêle, celle de l'arche et des cuivres, et celle du
+seau d'eau si brillant qu'il donnait soif.
+
+--Comment faites-vous donc pour être propre? Chez moi, c'est toujours
+sale.
+
+Elle mentait, pour voir.
+
+--Chez vous, répondait la Morvande, on dirait que vous léchez les
+meubles.
+
+Ainsi, tout en gardant leur dignité, elles échangeaient des flatteries.
+
+Au seuil de la porte la Gagnarde s'extasiait encore devant le fumier des
+Morvand. Il était carré, fait au moule. Des branchages et des pieux le
+soutenaient, et on pouvait y monter par une planche à pente douce, comme
+sur une estrade.
+
+--À tout à l'heure, ma grosse! disait la Gagnarde.
+
+--À tout à l'heure, ma petite! répondait la Morvande.
+
+Or, en réalité, la grosse c'était la Gagnarde et la petite la Morvande.
+Donc les mots venaient bien du coeur.
+
+
+II
+
+Quel fut le motif de la querelle, ce jour-là, le village ne le sut
+jamais exactement. Les uns prétendent que la Gagnarde renversa par la
+cour commune un baquet d'eau grasse. Les autres, le maître d'école est
+du nombre, affirment que la Morvande lança, innocemment peut-être, une
+corbeille de pommes pourries dans les jambes de sa voisine.
+
+Qu'arriva-t-il ensuite?
+
+La Gagnarde cassa d'un coup de fourche les deux pattes d'une oie qui
+n'était pas à elle, et la Morvande tordit le cou d'un jars sans en avoir
+le droit.
+
+Puis toutes les deux, vaillantes, se mirent à donner de la voix.
+
+La Morvande jappait. La Gagnarde grondait.
+
+La Morvande courait dans la cour, ramassait des choses qu'elle laissait
+retomber pour les reprendre, et, le geste désordonné, se griffait le
+visage. Sa seule préoccupation était de jeter des cris aigus, sans
+choix, mais sans interruption. Souvent elle s'approchait de l'ennemie.
+Elle retenait derrière son dos ses mains rétives dont les doigts avaient
+le mors aux ongles.
+
+Et sur sa petite tête rouge vivement agitée, sur son cou, ses épaules,
+elle recevait comme une douche trop chaude les injures bouillonnantes de
+la Gagnarde. Celle-ci s'enflait, s'enflait, les bras croisés,
+soufflante. Un instant, l'une penchée, l'autre comme enlevée de terre,
+bec à bec, étranglées et toute la chair à vif, elles ne purent plus que
+loucher!
+
+
+III
+
+La Morvande se sauva dans l'atelier de menuiserie de son homme. Elle
+s'étendit sur les copeaux et longtemps demeura sans rien dire. Du bran
+de scie se collait à son visage en sueur. Machinalement, d'un copeau
+elle se faisait une bague. Les yeux secs, elle poussait toutefois de
+gros soupirs tenant du sanglot.
+
+Philippe Morvand ne la regardait pas.
+
+C'était un homme froid qui passait sa vie à réfléchir. Quand il avait
+mesuré une planche, il la mesurait encore, et, lui trouvant la même
+longueur, il réfléchissait. Mais il réfléchissait surtout devant un mort
+dont on lui avait commandé le cercueil. Il prenait alors ses mesures
+sans toucher le corps, et il souffrait dans toutes ses jointures à la
+pensée qu'il pouvait se tromper en moins, faire trop étroit, être obligé
+de ployer le cadavre.
+
+--Ça ne peut pas durer, fit sourdement la Morvande.
+
+Philippe ne répondit rien. Il soutenait en pente une planche polie et,
+un oeil fermé, l'autre mi-clos, cherchait des noeuds à fleur de bois.
+Vivement son rabot les rongeait et les rejetait par petites frisures.
+
+--Ce n'est plus une existence! dit la Morvande.
+
+Elle ajouta qu'il fallait en finir.
+
+Philippe, sans approuver, ne désapprouvait pas. Il entrait en réflexion.
+La Morvande lui exposa les faits. Elle fut calme, et, pour paraître
+juste, n'insulta personne. Voilà: ni l'une ni l'autre n'avaient bon
+caractère. Elle n'en disconvenait pas. Admettons qu'il y ait des torts
+des deux côtés. Quand on ne s'entend plus, on se sépare:
+
+--Qu'est-ce que tu en penses, toi?
+
+--Dame! dit Philippe, tourne-lui les talons.
+
+--Mais si elle me cause?
+
+--Ne réponds pas.
+
+--Pour qu'elle me traite de dinde!
+
+--Alors, continuez, dit Philippe. Si tu habillais une grande perche avec
+des vieilles guenilles, et si, la nuit, tu la plantais devant sa
+fenêtre, la Gagnarde ragerait fort en s'éveillant. On peut toujours
+essayer.
+
+--Tu me fais pitié, dit la Morvande.
+
+--Dame! dit Philippe.
+
+Le cas l'intéressait. Volontiers il eût donné un autre conseil. Mais il
+n'en avait plus. Il prit sa pipe, la bourra, et, se gardant de l'allumer
+par crainte du feu communicable, il pipa gravement. De temps en temps il
+la changeait de coin, ou la tirait de sa bouche, crachait, s'essuyait
+les lèvres, et semblait sur le point de parler.
+
+C'était une fausse alerte.
+
+Une autre fois il ôta ses lunettes, croisa l'une sur l'autre leurs
+longues et menues pattes de faucheux, et les posa avec lenteur en un
+coin net de l'établi. On aurait juré qu'il avait pris un parti. La
+Morvande attendait. Mais Philippe attendait aussi.
+
+--Eh bien! dit enfin la Morvande, moi qui ne suis qu'une bête, j'ai une
+idée!
+
+Elle espérait que Philippe allait lui dire:
+
+--Laquelle?
+
+Elle dut s'animer seule:
+
+--Et je suis venue te demander ton avis seulement pour te montrer que tu
+es encore plus bête que moi.
+
+Loin de sauter sur son marteau, Philippe n'eut aucun mouvement de
+révolte. Il en avait écouté d'autres et connaissait les femmes, même la
+sienne. La Morvande ne prit plus le soin de calculer ses effets et
+commanda:
+
+--Tu vas t'arranger avec Gagnard et faire un mur qui coupera la cour en
+deux jusqu'à la route, assez haut pour que je ne voie plus cette rosse,
+mais pas assez haut pour me cacher le coq du clocher, parce que
+j'entends mieux sonner la messe, quand je le regarde, le coq du clocher.
+
+--Ça coûtera cher, dit Philippe.
+
+--Gagnard en paiera la moitié. C'est dans son intérêt comme dans le
+nôtre. Nous serons chacun chez nous!
+
+--Je n'y tiens pas, dit Philippe. Gagnard est un bon garçon.
+
+--Et moi, j'y tiens, dit la Morvande. Et puis d'abord, à partir
+d'aujourd'hui, tu vas le laisser de côté, ton Gagnard.
+
+--Il ne m'a rien fait.
+
+--Il n'est pas convenable que les maris restent bien quand les femmes ne
+le sont plus!
+
+--Vous allez vous raccommoder.
+
+--Écoute, Philippe, ne répète pas ça. Je me fâcherais pour de bon.
+Tiens, j'aimerais mieux me raccommoder avec notre cochon, oui, avec
+notre cochon.
+
+--Qu'est-ce que je dirai à Gagnard, moi?
+
+--Tu lui diras que tu ne veux plus godailler avec un petit homme qui a
+six pouces de fesses et le derrière tout de suite.
+
+--De jambes, remarqua honnêtement Philippe, on dit: six pouces de
+jambes!
+
+--Et moi je veux dire: de fesses! Réplique voir?
+
+Elle se dressa, déjà prête pour la bataille. Des copeaux vibraient à ses
+coudes, à ses jupes. Philippe reprit ses lunettes et sur sa planche
+inclinée visa un dernier noeud à raboter.
+
+--Tu ne vas pas te taire? dit-il sur un ton plutôt d'interrogation que
+de menace.
+
+--Je me tairai si je veux.
+
+--Bon, ne te tais pas.
+
+Il ne se rappelait point s'être emporté depuis l'âge de raison, et il
+avait eu l'âge de raison bien avant de se marier.
+
+Victorieuse, la Morvande emplit son tablier de copeaux, ainsi qu'elle
+faisait toujours quand elle était en visite chez Philippe. Le soir, leur
+flamme vive éclaire et chauffe à la fois.
+
+Elle s'en alla. Quelques copeaux tombèrent de son tablier, roulèrent sur
+leurs anneaux fins jusque dans la boue. Pareillement la tête d'une bonne
+dame âgée, secouée par la colère, perd ses papillotes blanches.
+
+
+IV
+
+Les débats se prolongèrent. Théodule Gagnard n'était pas un mauvais
+homme, mais très fort, il ne voulait jamais rien croire et disait sans
+cesse:
+
+--Ça dépend!
+
+--Il fera beau temps aujourd'hui, Gagnard?
+
+--Oh! ça dépend!
+
+Et, selon lui, tout dépendait. S'il se défiait des autres, il se
+montrait peu sûr de lui-même, de sorte qu'il avançait dans une
+discussion comme dans un fourré!
+
+Ils eurent plus de peine à projeter le mur qu'à le construire. Le
+premier, Philippe proposa une hauteur ridicule. Un canard aurait passé
+par-dessus, sans sauter. Quand ils ajoutaient une pierre, ils semblaient
+la traîner péniblement.
+
+--Faisons un mur d'un mètre et n'en parlons plus, dit Théodule.
+
+--Mais elles se donneront des calottes! dit Philippe.
+
+--Va pour une autre rangée, dit Théodule.
+
+--Mettrons-nous du mortier?
+
+--Il me paraît à moi qu'on pourrait se contenter d'aligner
+convenablement des pierres sèches.
+
+--Nos femmes les renverseront d'un coup d'épaules, dit Philippe.
+
+Théodule courba la tête et, sournois:
+
+--C'est de ta femme qu'est venue l'idée. Au moins, c'est toi qui vas
+payer.
+
+--Mon vieux!... dit Philippe.
+
+Et de la main, il fit le geste, premièrement de balayer par terre
+quelque chose, le mur peut-être, ensuite de lancer au ciel une autre
+chose, ce qui signifiait sans doute:
+
+--Si c'est ainsi, que ma femme écorche et dépiaute la tienne à son aise.
+
+Théodule ne s'entêta pas, à la condition qu'on signerait un papier.
+
+Bien entendu, ils construiraient le mur eux-mêmes, par économie.
+D'ailleurs, ce n'est pas malin, quand on a du goût. Inutile de fignoler.
+
+De concessions en concessions ils s'attendrirent. Ce qui les désolait,
+c'est qu'on menaçait leur amitié, car la Gagnarde, elle aussi (comme on
+se rencontre!) avait dit à Théodule:
+
+--Tu vas me faire le plaisir de te fâcher tout de suite avec son homme,
+hein!
+
+--C'est le malheur! dit Philippe.
+
+Ni l'un ni l'autre ne s'y résigneraient. Tous deux du conseil municipal,
+ils votaient de la même manière, et, bien qu'inégaux de taille,
+s'estimaient également. Ils convinrent de feindre la froideur pour
+tromper les femmes et de se voir en cachette. L'un ferait un petit signe
+de tête; l'autre comprendrait, et, partant chacun de son côté, ils se
+rejoindraient à l'auberge dans la salle du fond. Ces complications
+extraordinaires les divertirent, et Théodule consolé cria:
+
+--À l'ouvrage!
+
+Pendant les travaux, comme si une trêve eût été signée, les femmes les
+encouragèrent. Elles présidèrent au tracé des plans et dès que le mur
+s'éleva, se rendirent utiles.
+
+--Tiens, mon Lippe! disait la Morvande en passant à son mari une truelle
+toute garnie.
+
+La Gagnarde reprenait:
+
+--Attrape, mon Dule! et offrait au sien un moellon.
+
+Elles leur parlaient affectueusement, pour se montrer l'une à l'autre
+qu'elles savaient maintenir la bonne entente dans leur propre maison:
+
+--Vous voyez, Madame, comme mon mari est heureux avec moi, ce qui prouve
+que, de nous deux, c'est bien vous la vilaine bête!
+
+En outre elles cédaient au besoin qu'on a, quand on s'éloigne d'une
+personne, de se serrer contre une autre, pour combler le vide.
+
+Morvand et Gagnard, câlinés, mignotés, sans force pour dire: «Ôtez-vous
+donc de là, femmes!» ne regardaient même plus à la dépense du mortier.
+
+
+V
+
+Ils travaillèrent trois jours. Le soir du troisième jour, tout étant
+terminé, leur récompense méritée, Philippe Morvand fit le signe convenu;
+Théodule Gagnard cligna de l'oeil, au courant, et, l'un après l'autre,
+ils s'esquivèrent.
+
+Immédiatement les deux ennemies voulurent prendre possession du mur. La
+Morvande y appliqua une échelle à poules pour faire une petite
+reconnaissance, et en même temps que la sienne, de l'autre côté, la tête
+de la Gagnarde apparut. Gênées, elles restèrent cependant, sûres d'avoir
+droit chacune à la moitié du mur. Philippe et Théodule avaient soigné la
+partie supérieure, et les pierres tassées à grands coups de marteau dans
+leurs bourrelets de mortier faisaient presque une plate-forme qu'une
+ligne imaginaire pouvait diviser en deux.
+
+La Morvande eut une nouvelle idée.
+
+Elle installerait là ses pots de fleurs et désormais, au lieu d'une
+figure renfrognée, elle aurait devant ses yeux des oeillets et des
+roses. C'était une si bonne idée qu'elle plut tout de suite à la
+Gagnarde et qu'elles apportèrent leur premier pot ensemble.
+
+--Elle est libre! pensa la Morvande, fière de se voir imiter.
+
+Silencieuses, et, pour commencer, chacune à l'une des extrémités du mur,
+elles disposaient leurs fleurs, du bout des doigts les tapotaient, comme
+on fait bouffer une chevelure, et lavaient avec un linge mouillé les
+feuilles vertes.
+
+Tout à coup, l'un des pots de la Morvande s'échappa et roula vers la
+Gagnarde qui put l'arrêter a temps.
+
+--Merci, dit la Morvande.
+
+--De rien, dit la Gagnarde.
+
+C'était sec, mais poli.
+
+Elles ne pouvaient placer tous leurs pots au même endroit et le silence
+s'était refait entre elles, quand deux hautes marguerites se
+rencontrèrent et enfoncèrent l'une dans l'autre leurs belles têtes
+boursouflées, dont il tomba un nuage de pétales morts au choc.
+
+Mais vite on les sépara.
+
+--Non, non, dit la Gagnarde.
+
+--Si, restez, ordonna la Morvande.
+
+Elle était la plus récemment obligée et devait parler en ces termes
+autoritaires. La Gagnarde céda, pour se venger un instant après.
+
+--Comment, dit-elle d'un ton bourru, vous cachez votre pauvre petit
+réséda derrière mon gros dahlia, et vous croyez que le soleil va venir
+le chercher là. Je serais joliment contente si vous le trouviez crevé
+demain.
+
+--Il est bien là.
+
+--Ouiche, vous n'y entendez rien.
+
+Et, de force, elle mit le pauvre petit réséda où elle voulut, et l'isola
+sur une large pierre, en plein air, au milieu de ses pots à elle tenus à
+distance.
+
+Ce fut un signal.
+
+Elles se prêtèrent les places les plus avantageuses, et il sembla que
+tous les pots de l'une allaient passer du côté de l'autre. Cette
+confusion des fleurs amena celle des torts. Dès que l'une en avouait un,
+l'autre promptement s'en repentait. Après se les être distribués, elles
+se les arrachèrent, et la Morvande fit tant pour n'en pas laisser un
+seul à la Gagnarde que celle-ci dépouillée, honteuse et comme toute nue,
+sentit ses yeux se mouiller.
+
+--Est-on niais, par moments! dit-elle.
+
+La Morvande répondit, désireuse de se décharger un peu des torts
+accaparés:
+
+--Nos maris sont plus imbéciles que nous. C'est pourtant vrai qu'ils
+l'ont bâti, leur mur.
+
+--Alors, dit la Gagnarde, quand on voudra se voir, il faudra en faire le
+tour, par là-bas.
+
+Et bien que «là-bas» fût à une portée de jambe, la Gagnarde indiquait
+l'horizon.
+
+--Comme si c'était sérieux, dit la Morvande. On se dispute parce qu'on
+s'aime, pour changer, par exercice. Pourquoi nous sommes-nous
+brouillées? Le savez-vous? moi pas. Non, m'amie, voilà qui me dépasse:
+dimanche dernier il n'y avait pas de mur, et, aujourd'hui, il y a un
+mur, ici même, entre vous et moi!
+
+--Un beau mur, ma foi, dit la Gagnarde, j'en ferais autant avec mon
+pied. Regardez-moi ces pierres qui sortent leurs cornes à gratter le
+dos, et ce mortier qui a coulé partout, comme de la chandelle!
+
+Sans être maçon, elle ricanait.
+
+--Ma belle, dit brusquement la Morvande, toute droite sur son échelle à
+poule, et les bras tendus, enlevons nos pots et embrassons-nous: j'ai
+une idée.
+
+Encore une! c'était la troisième, la suprême.
+
+
+VI
+
+Philippe et Théodule revenaient de l'auberge. Ils avaient assez bu pour
+oublier leur convention et marcher côte à côte, au risque d'exciter
+leurs femmes irritables.
+
+--Je réfléchis, disait Philippe. Peut-être bien qu'elles vont nous
+laisser tranquilles, maintenant.
+
+--Ça dépend, répondit Théodule.
+
+--De quoi? dit Philippe inquiet.
+
+--Oh! ça dépend, répéta Théodule.
+
+Quel homme! il mourrait dans le doute.
+
+--Si nous nous quittions? dit-il.
+
+--Nous avons le temps, répondit Philippe. La nuit arrive sans lune et
+sans étoiles. Elles ne peuvent pas nous voir.
+
+Ils se heurtaient doucement des épaules et jouissaient de faire durer
+quelques minutes de plus leur camaraderie défendue.
+
+--Par exemple, reprit Philippe, si la mienne m'agace, je me charge de la
+tourner.
+
+--Chut! dit Théodule.
+
+Et soudain, tous deux se baissèrent, et, comme des chiens d'arrêt qui
+sentent, s'avancèrent à petits pas, les bras écartés, les doigts
+ouverts.
+
+--Halte! dit Théodule, une main en nageoire sur la couture de sa
+culotte.
+
+--Qu'est-ce qu'elles font donc? dit Philippe.
+
+--Du propre! dit Théodule.
+
+Rêvaient-ils? Était-ce un effet de l'ombre ou de leur ivresse? Immobiles
+et voûtés sur la route, ils se murmurèrent des exclamations diverses:
+
+--Elle est raide!
+
+--C'est plus fort que de jouer au bouchon.
+
+--Les mâtines!
+
+Mais au lieu de surgir, menaçants, de se précipiter hors des ténèbres,
+comme deux hommes solides sur deux femmes à battre, ils s'assirent,
+alourdis de surprise.
+
+Devant eux, là, tout près, l'une avec une pioche, l'autre avec une barre
+à feu, pouffant quand des pierres résistaient, quand une crotte de
+mortier frais leur sautait au visage, parfois nez à nez et toujours
+coeur à coeur, la Morvande et la Gagnarde, pleines d'entrain, amies pour
+la vie, commençaient, fantastiques, de démolir le mur!
+
+
+
+
+LE POÈTE
+
+
+ LE SONNET
+ L'ARAIGNÉE
+
+
+
+
+LE SONNET
+
+ _À Lucien Descaves._
+
+
+--N'oublions pas, Mesdames et Messieurs, que nous avons parmi nous un
+poète, un vrai poète, celui-là!
+
+Ainsi parle la maîtresse de maison comme elle dirait autre chose.
+
+Le poète, ses yeux un moment seuls contre les yeux de tous, faiblit la
+tête et ronronne:
+
+--Je ne sais rien, non, là, franchement. Oh! si je savais!
+
+Il se défend encore, qu'on l'oublie. En effet, des artistes, des
+artistes dignes de ce nom, attendaient et se précipitent. Déjà c'est un
+pianiste qu'on applaudit. Le poète imprudent a cédé son tour. Il rouvre
+les paupières: il a l'air d'une personne effrayée sans cause qui
+s'aperçoit soudain de son erreur. Il méprise le pianiste dont il envie
+le succès, et la gloire lui paraît une femme appétissante quoique
+vulgaire.
+
+--Je me déciderai, pense-t-il, quand on me priera de nouveau.
+
+La maîtresse de maison se rapproche.
+
+--Alors, vous nous refusez votre concours?
+
+Au moyen d'une phrase adroite il sauvegarde son orgueil.
+
+--Soit, Madame, mais vous verrez que ça ne portera pas.
+
+--Sommes-nous des imbéciles? semblent dire les invités.
+
+Et, profitant de l'hésitation, un chanteur aussitôt élève une voix
+dramatique.
+
+Et toujours le poète au supplice laisse passer son numéro.
+
+Cependant la soirée se termine, très réussie, comme toutes les soirées.
+La maîtresse de maison reconduit dans l'antichambre, jusqu'au palier
+même, des gens qui ne se sont jamais tant amusés.
+
+--Vous seul n'avez pas donné, dit-elle au poète. C'est mal de faire des
+façons entre intimes. Houe! le vilain!
+
+Et les invités, bravant sans risque le danger, approuvent en choeur:
+
+--Houe! houe! le vilain!
+
+--Vous êtes trop aimables, dit le poète qui multiplie les salutations
+empressées.
+
+--J'espère que nous serons plus heureux une autre fois, dit Madame.
+
+--Certainement, répond le poète.
+
+Puis avec la brusquerie des folles résolutions:
+
+--Tenez, pardonnez-moi. La mémoire qui m'a manqué tout à l'heure me
+revient: voilà un sonnet.
+
+--Ah! c'est gentil, dit la maîtresse de maison. Hep! silence, là-bas!
+attendez! chut un peu!
+
+Et tandis que hâtivement, comme on force l'ami pressé de partir à manger
+un morceau sur le pouce, le poète récite ses vers, de beaux vers, ma
+foi, les invités, saisis, n'achèvent pas le geste commencé. Des
+pardessus font bourrelet aux épaules. Un bras hésite à l'entrée d'une
+manche. Deux mains qui allaient s'étreindre, retombent. Une canne reste
+en l'air. On interrompt la lecture des initiales de chapeaux. Cette dame
+a le doigt pris dans un talon de caoutchouc. Celle-ci ne montre plus
+qu'une moitié de gorge et s'assied. Les jeunes filles disent: «Maman,
+écoute!» Un monsieur, penché sur la cage de l'escalier offre une
+cigarette au bec de gaz et la lui tient haute. Enfin cet autre, trois
+marches descendues, s'arrête, un pied levé, prête l'oreille et, poli, se
+découvre!
+
+
+
+
+L'ARAIGNÉE
+
+ _À Madame Séverine._
+
+
+Le poète est couché, à plat ventre, dans l'herbe, et s'il n'en mange pas
+déjà, il en mâche. Il a le nez sur un trou de grillon certainement
+habité, comme l'indiquent de petites graines noires, les fraîches
+crottes du seuil. Au moyen d'un brin d'herbe sec il tente, en l'agaçant,
+de faire sortir le grillon.
+
+Parfois celui-ci montre sa fine tête et rentre.
+
+Le poète se dissimule et chatouille plus vivement.
+
+Le grillon remonte, hésite, se décide, fait un saut hors de sa demeure:
+il est pris.
+
+--N'aie pas peur, dit le poète, on va jouer tous deux.
+
+Il le relâche, le laisse aller. Le grillon libre disparaîtrait sous les
+hautes herbes. Deux doigts le pincent à temps: le voilà sur le dos.
+
+Le poète étudie son abdomen brun, le jeu des pattes cirées et
+s'émerveille des dents, scies délicates, inimitables par l'industrie
+humaine. Il le retourne et le grillon suit le bord de la main, culbute
+au creux, se relève, court au bout d'un doigt et s'y tient coi.
+
+--On s'amuse, hein! petit? dit le poète.
+
+Enfin il le met dans son chapeau, croise les jambes, rêveur, vite
+attendri, regarde se coucher le soleil.
+
+Est-ce beau!
+
+Ses bras s'écartent d'eux-mêmes et nagent vers l'horizon, où fume encore
+le soleil refroidi.
+
+Cependant le grillon, un moment blotti, quitte la doublure du chapeau,
+pousse une reconnaissance hardie, explore les ténèbres, quête parmi les
+touffes de cheveux, enfile des boucles, et, quand il passe aux places
+dénudées, s'arrête et gratte, par habitude, de toutes ses pattes, pour
+creuser un trou.
+
+Le poète jouit finement où ça le démange. Il a les yeux pleins de
+lumière, et, dans son chapeau, une faible petite bête captive qu'il
+affranchira, tout à l'heure, avec pompe.
+
+Il voudrait parler comme il sent, se réciter des vers inouïs, jeter un
+cri dont frissonnerait, d'échos en échos, la nature entière. Il peut
+s'émouvoir, puisqu'il est seul, et que personne ne rira.
+
+Mais soudain le grillon cesse de gratter: Il vient d'entendre quelque
+chose, et surpris, les antennes droites, il écoute.
+
+Il ne s'est pas trompé:
+
+En dessous, de l'autre côté du plafond, on gratte aussi.
+
+Veine!
+
+C'est l'araignée du poète qui s'éveille et répond.
+
+
+
+
+COQUECIGRUES
+
+
+ DÉJEUNER DE SOLEIL
+ LA PARTIE DE SILENCE
+ LA LIMACE
+ LES RAINETTES
+ LE VIEUX ET LE JEUNE
+ JEAN-JACQUES
+ FIN DE SOIRÉE
+
+
+
+
+DÉJEUNER DE SOLEIL
+
+ _À Édouard Dubus._
+
+
+La neige (existe-t-il un pays où la neige est noire?) tombe et suggère
+des comparaisons fades.
+
+Dans la rue, un gamin pétrit une boule, la pose sur une couche unie,
+sans ornière ou marque de pas, et la pousse prudemment. Elle roule et
+s'enveloppe à chaque tour comme d'une feuille de ouate. Bien que
+«gobes», les mains suffisent d'abord à la conduire par les sentiers
+blancs. Puis il y faut mettre le pied, les genoux, les épaules, toutes
+les forces.
+
+Souvent la boule résiste, entêtée, s'écorne, se fendille. Enfin elle
+s'immobilise.
+
+Le gamin, petit pâtissier en gros, dédaigneux de fignoler son travail,
+n'ayant plus rien à faire, disparaît.
+
+Aussitôt, le soleil maladif et pâle, las de toujours monter sans jamais
+bouger de place, suce lentement, jusqu'à l'heure du coucher, lèche
+doucement l'informe gâteau de neige, comme une personne patraque
+grignote un morceau de sucre, du bout des dents, à petites reprises.
+
+
+
+
+LA PARTIE DE SILENCE
+
+ _À Louis Dumur._
+
+
+Ils ont mangé la soupe et le boeuf. La mère débarrasse la table,
+l'approche tout près du poêle pour le père, et la fille y dépose la
+lampe. Le fils choisit dans le coffre à bois une bûche. Ces dames
+prennent leur ouvrage, le père son journal. Les aiguilles mordillent le
+linge. Le journal va, vient entre les doigts, avec des haltes. Le poêle
+ronfle ainsi qu'il faut, car sa petite porte est ouverte à moitié, et le
+fils le surveille. On n'entend pas de tic tac d'horloge: il n'y a point
+d'horloge; mais une bouilloire siffle comme un nez pris.
+
+Y sont-ils?
+
+Ah! la mère oubliait de remonter, une fois pour toutes les autres, la
+mèche de la lampe, et de baisser l'abat-jour, lequel est bleu.
+
+Bien! chut! Et, de huit à dix, lèvres serrées, yeux troubles, oreilles
+endormies déjà, vie suspendue, toute la famille, pour savoir qui se
+taira le mieux, fait, sans bruit, sa quotidienne partie de silence.
+
+
+
+
+LA LIMACE
+
+ _À Charles Merki._
+
+
+Il fait un tel froid que tous les promeneurs rendent la fumée par le
+nez. Soudain, la bonne vieille, en louchant un peu, aperçoit installée
+sur sa lèvre, et pelotonnée dans quelques poils de barbe givrés, comme
+dans une herbe rare, une limace rouge.
+
+--Ah! sale bête, dit-elle, qu'est-ce que tu fais là? Attends, je vais
+t'en donner, moi!
+
+Elle lui en donne en effet. Elle s'arrête en plein trottoir, et se
+mouche bruyamment, sans se servir de son mouchoir, de sa manche ou de
+ses doigts, sans un geste, et d'un seul souffle, raide comme un soldat
+au port d'armes.
+
+Le cerveau se vide tout entier. Elle avait de bien vilaines choses en
+tête, la bonne vieille. Puis, toujours louchant, elle observe. Un
+moment, ses deux prunelles n'en font qu'une. La limace rouge s'agite, et
+de sa langue pointue, activement, nettoie la place. Il semble qu'elle
+nage dans la joie.
+
+--Te voilà gorgée, dit la bonne vieille. Allons, file maintenant ou je
+te chiquenaude.
+
+Repue, onctueuse et glacée, la limace que l'air vif a rendue plus rouge
+encore, recule docilement, descend, descend, et rentre chez elle, au
+chaud, sous son palais, dans la bouche de la bonne vieille.
+
+
+
+
+LES RAINETTES
+
+ _À Rodolphe Darzens._
+
+
+Assis sur le banc planté devant la porte ils échangent leurs souvenirs
+sans remords et se racontent des histoires, toujours les mêmes, qui ne
+se passent en aucun temps, en aucun lieu.
+
+Tandis que les rainettes infatigables roulent au loin leurs _r_, le plus
+âgé chevrote d'abord. Comme il fait nuit, chaque fantôme a son succès
+d'effroi. Les gamins écoutent, accroupis entre les vieux et le fumier
+verni de lune.
+
+--Êtes-vous crédule de ça?
+
+--On en voit tant.
+
+--Y en a-t-il, des étoiles!
+
+--Si on allait se coucher?
+
+Ils restent encore. D'une pipe, régulièrement, une bluette de flamme
+s'échappe et s'éteint vite, toute seule sur la terre contre les astres
+de là-haut. Un géranium se penche au bord d'un pot cassé, et par ses
+becs-de-grue égoutte son odeur.
+
+Le feu d'une voiture file entre les acacias de la route:
+
+--Qui donc que c'est?
+
+--C'est le garde-port qui rentre.
+
+La voiture s'éloigne et la curiosité cesse avec le bruit.
+
+Les rainettes continuent leurs appels stridents, si clairs qu'elles
+semblent quitter les buissons humides, les feuilles vertes comme elles,
+se rapprocher du mur, et, bruyantes, entrer au creux des pierres.
+
+Il faut pourtant aller se coucher: demain on tire le chanvre.
+
+Les veilleurs bâillent, enfin se lèvent. Quelle douce soirée!
+
+Ils dormiraient dehors. Au matin, on les trouverait là, engourdis,
+blancs de rosée.
+
+--Bonsoir!
+
+--Bonsoir... soir... oir...
+
+Ils s'enfoncent dans l'ombre. Quelques femmes, des jeunes, allument une
+lanterne par peur de butter. Les portes se ferment, poussent leur long
+cri d'angoisse dont frissonnent les hommes en retard.
+
+Et les rainettes même, lasses de lutter, leurs roulades étant vaines,
+vont prudemment céder au silence.
+
+
+
+
+LE VIEUX ET LE JEUNE
+
+ _À Maurice Talmeyr._
+
+
+SCÈNE I
+
+LE JEUNE
+
+Oui, je sais, de ton temps on avalait les noyaux de cerises et des
+charrettes ferrées. Vieillard, je finirai par t'étrangler. On était
+naïf, sincère et croyant, en ce temps-là. Il faut y retourner et y
+rester. J'ai plein les oreilles de tes gémissements. Est-ce parce que la
+mort, sûre de ta peau, prélève un acompte, et te tripote, te creuse déjà
+les yeux, que tu les as si grands, plus grands que le ventre?
+
+Sois prudent. C'est lourd, la célébrité. Quelque matin on te trouvera
+étouffé. Si j'étais toi, je me mettrais au régime, et, craignant de
+devenir sourd absolu, je remplacerais ma grosse caisse par un de ces
+petits tambours en peau de papier qu'on voit entre les pattes des lapins
+mécaniques.
+
+Toujours le vieux partout, à toutes les bornes. Est-ce que ton image
+glacée ne va pas bientôt fondre?
+
+Tu chevrotes qu'on était respectueux de ton temps. Mais les trains
+allaient moins vite.
+
+Des gens qui dévorent l'espace peuvent bien brûler la politesse.
+Résigne-toi, vieux (je t'appelle par tes titres, remarque-le, je te
+traite en camarade), ôte-toi de là et donne-moi les clefs.
+
+Entends-tu? je te dis de quitter la scène, de sortir du livre, de t'en
+aller du journal.
+
+Il y a des années, des années d'horloge que tu encombres. Regarde à tes
+pieds: c'est du propre; ton art délayé coule de tous côtés. Tu n'a pas
+honte?
+
+Comment! des hommes d'honneur, des colonels, des employés de chemin de
+fer, des ouvriers du peuple qui n'ont plus rien à suer, réclament leur
+retraite et tu t'obstines à faire du service.
+
+Sais-tu, qu'une nuit, las d'attendre, nous recommencerons le massacre
+des Innocents.
+
+Si tu te dépêches de mourir, tu éviteras une fin violente.
+
+La place libre, je m'installe. Ah! j'ai du travail pour une éternité et
+je vois tant de choses que mon oeil éclate. D'abord tout est à refaire.
+
+Premièrement, il convient de nettoyer les narines d'Augias du public.
+
+Ensuite je peindrai mon enseigne, ce qui me prendra beaucoup de temps.
+Après, je bâtirai un art définitif. Il montera jusqu'au ciel sans
+toucher à la terre, puisque le naturalisme est mort, et mes enfants
+passeront gaîment leur vie, la pomme d'Adam en l'air à le contempler.
+
+Allons, l'ancien, vide les lieux, qu'on aère et qu'on retourne ce que tu
+as souillé.
+
+
+SCÈNE II
+
+LE VIEUX
+
+Ces petits sont bien ridicules. Les uns vont au café et s'y gâtent
+l'estomac. Les autres n'y vont pas, et c'est afin de se donner un genre.
+
+Les uns fument pour faire les hommes; les autres ont pris la mauvaise
+habitude d'être incommodés par l'odeur du tabac. Je les trouve
+grotesques surtout en amour. Ceux-ci sont chastes comme des boeufs, et,
+comme ces grosses bêtes, regardent le monde avec ahurissement. Ceux-là
+changent de femme chaque nuit et s'exposent à des altérations de santé.
+Les autres gardent toujours la même, et alors ça gêne leurs mouvements.
+
+Le soir, quand je noue mon foulard serre-tête, je songe à leurs groupes
+littéraires, et je ris, je ris au point que mon lit tremble de tous ses
+ressorts: comme autrefois, me dit poliment Madame.
+
+Et ces groupes ont des présidents, des vice-présidents, des membres
+même; comme c'est drôle! Oh! je reconnais de bonne grâce que quelques
+jeunes vivent à l'écart. Mais ils ont tort: à leur âge, on doit
+fréquenter les écoles, pour faire plaisir aux parents.
+
+En outre, ils apportent, crient-ils, ces petiots, des formules neuves.
+J'en avais aussi dans le temps, plein mes poches, sur des bouts de
+papier que, depuis, j'ai mâchés, par distraction. On prend sa formule au
+départ. On la pique sur son chapeau, durant le voyage; mais, quand on
+est arrivé, à quoi sert-elle? Qu'est-ce qu'ils veulent donc? faire mieux
+que moi, autre chose. N'ai-je pas tenu de semblables propos, il y a un
+demi-siècle, et, maintenant, je relis mon oeuvre, une fois l'an, au
+printemps.
+
+Plaît-il? tu convoites ma place, avide gamin. Ah! malheur à ceux qui
+réussissent trop jeunes! Tous les enfants précoces sont morts. Ma vie se
+prolonge parce que je me suis développé tard.
+
+Je te dis cela, pour t'encourager à me laisser tranquille. Tu viens
+indiscrètement à la maison. Tu t'y embêtes à m'entendre parler sans
+cesse de ma personne, tu abîmes mes collections, et, toi parti, nous
+perdons un quart d'heure, ma bonne et moi, à compter les traces de ta
+tête huilée.
+
+J'ai patiemment dressé moi-même mon glorieux gâteau. Je n'y ajoute plus
+rien parce qu'il est assez haut et que j'ai peur de monter sur les
+chaises, mais je crains qu'on ne l'écorne et je veille. Tu rôdes autour.
+Ta turbulence m'effraie. Écoute une proposition que tu serais gentil
+d'accepter. Tu passerais quelquefois dans ma rue. J'ouvrirais ma fenêtre
+et je te ferais un signe de tête amical. Tu dirais à tes petits amis:
+«Je viens de voir le vieux.» Je dirais: «La jeune génération ne m'oublie
+pas.» Et nous pourrions entretenir ainsi jusqu'à ma mort lointaine des
+relations charmantes.
+
+On sonne, je parie que c'est toi. Misère de misère. Joseph! n'oubliez
+pas dans cinq minutes le coup du: «Monsieur est servi!»
+
+
+SCÈNE III
+
+LE VIEUX--LE JEUNE
+
+LE VIEUX.--Tu es là, et je me distrais en traçant avec mon doigt une
+raie dans ta chevelure vierge. Tu me parles, et il me semble qu'un
+enfant pose ses pieds nus, chauds et tendres sur mon coeur.
+
+LE JEUNE.--Maître, vous me ferez entrer dans un grand journal, dites?...
+
+
+
+
+JEAN-JACQUES
+
+ _À Marcel Boulenger._
+
+
+JACQUES.--Au moins, dors-tu bien?
+
+JEAN.--Oui, si j'ai le soin, au bord du sommeil, de me prendre à la
+gorge, des deux mains. Je me tiens fortement. Je suis sûr de ne pas me
+laisser échapper, et je passe une nuit tranquille.
+
+JACQUES.--As-tu, comme moi, le goût des oreillers durs? je n'en trouve
+point d'assez durs. Je voudrais un oreiller de bois, dont la taie serait
+une écorce, et je m'éveillerais les oreilles saignantes.
+
+JEAN.--Nous sommes de pauvres misérables qui descendons vers le singe.
+
+JACQUES.--Vers le jouet mécanique aux pattes alternantes. Notre vie,
+c'est une roue qui fait crrr... crrr... Quand je pense que, chaque
+matin, je m'exerce à enfiler mon pantalon sans y toucher! J'arrondis sur
+le modèle d'un cylindre ma culotte droite. Celle de gauche ne
+m'intéresse pas. Je lève la jambe, et ffft! il faut qu'elle fuse comme
+une hirondelle dans un couloir; sinon, je recommence.
+
+JEAN.--Réussis-tu souvent?
+
+JACQUES.--À la fin je triche, et las de danser sur un pied, je me
+contente d'un à peu près. Mais j'y arriverai, dussé-je rester une
+journée en chemise.
+
+JEAN.--Je me lève plus calme. Mes serviettes seules me préoccupent. J'en
+ai sept ou huit en train. Dès que l'une d'elles est mouillée, je la
+rejette. Je ne leur tolère qu'une corne humide. La première m'essuie le
+front, la seconde le nez, la troisième une joue, et ma tête n'est pas
+sèche, que j'ai mis toutes mes serviettes hors de service.
+
+JACQUES.--Est-ce que tu verses de l'huile sur tes cheveux?
+
+JEAN.--Ils sont naturellement gras.
+
+JACQUES.--Tu as de la chance. Je me bats contre mes mèches. Une, entre
+autres, se révolte. Je la ratisse et l'écrase à me l'enfoncer dans le
+crâne. Elle se redresse pleine de vie, en fer. Je m'imagine qu'elle va
+soulever mon chapeau, et je n'oserai plus saluer, par crainte de montrer
+une horreur.
+
+JEAN.--Fais-la scier.
+
+JACQUES.--Ainsi que tes moustaches. Enseigne ton procédé.
+
+JEAN.--Je les ronge moi-même, avec mes propres dents.
+
+JACQUES.--L'aspect de ta lèvre déconcerte. On y remarque un vague
+pointillé noir, les restes d'une moustache incendiée, la fumée, l'ombre,
+le regret d'une moustache.
+
+JEAN.--Je ne pense que si je mordille, si j'ai comme un laborieux mulot
+dans la bouche. Enfin, suppose ta mèche domptée.
+
+JACQUES.--Je veux sortir. Je descends les escaliers et sur chaque marche
+je m'arrête. Mes souliers se frottent par le bout, se caressent du nez.
+Je piétine jusqu'à ce qu'ils soient satisfaits, et souvent je remonte.
+
+JEAN.--Dehors, n'as-tu pas fréquemment l'envie d'aller d'un trottoir à
+l'autre? On est pressé. Il y a un embarras de voitures: tant pis, il
+faut traverser la rue tout de suite, se diriger par le plus court chemin
+vers ce point qui attire, éclate sur le mur d'en face.
+
+JACQUES.--Je préfère viser un passant et le devancer en l'effleurant du
+coude. Oh! je ne tiens ni aux bossus ni aux jolies femmes. J'ai le bras
+lourd, et il m'est nécessaire que toute son électricité s'écoule dans le
+bras d'un autre.
+
+JEAN.--Sans doute, une bonne nouvelle inattendue t'attriste.
+
+JACQUES.--Je ne la méritais pas et je me défie; je regarde au delà, et,
+devant mes yeux, se matérialise la nouvelle qui suivra. Elle a une forme
+rectangulaire et deux centimètres d'épaisseur. Rugueuse, d'un rouge
+sombre, elle tombe, tombe; c'est la tuile.
+
+Mais qu'on m'annonce le malheur des autres, j'ai de la peine à contenir
+dans ma bouche hermétique le rire qui cherche une issue. Ne meurs pas le
+premier de nous deux, ce serait trop gai. Si le malheur m'atteint, je
+sautille d'aise, et, dispos, j'irais me faire photographier. Qu'est-ce
+que tu as?
+
+JEAN.--Rien. Mon petit doigt s'amuse. Il s'abaisse et se relève, à
+l'exercice. Le voici en haut, le voici en bas. C'est pour sa santé. Une,
+deux, trois, quatre. Ne compte pas: tu t'embrouillerais. Marque
+simplement la cadence: une, deux; une, deux...
+
+JACQUES.--Curieux. On paierait cher sa place.
+
+JEAN.--Talent d'intimité? Il me distrait, quand j'écris, entre deux
+phrases. On dirait un geste de pompe qui aspire et foule. L'encre monte.
+Ma main s'emplit de vie, et quand mon petit doigt cesse, elle court,
+légère, intelligente.
+
+Autrefois, je piquais avec une aiguille ma feuille de papier. Je la
+couvrais de points nombreux «comme les étoiles du ciel».
+
+ Pique, pique, ma bourrique:
+ Veux-tu gager que j'en ai huit!
+
+J'ai perdu cette mauvaise habitude assoupissante. Celle-ci me plaît à
+cause de sa simplicité et de son isochronisme parfait. Une, deux; une,
+deux... Elle exige moins d'accessoires. On n'a pas toujours des
+aiguilles sur soi. Au café, à la promenade même, mon petit doigt prend
+son élan et part. Quoi de plus pratique? Un petit doigt d'enfant en
+ferait autant. Mais tu changes de visage.
+
+JACQUES.--Je t'en prie: n'insiste pas.
+
+JEAN.--Tu souffres, tu rougis, et tes yeux, comme des pavots sous la
+pluie, débordent d'eau. Sois confiant. Ne l'ai-je pas été? Avoue pour te
+soulager et me consoler.
+
+JACQUES.--Tu ne peux pas savoir. C'est ma grande folie invincible. Ma
+femme a tenté l'impossible pour me guérir. Mes enfants m'ont supplié. Un
+médecin m'a dit: «Plus vous les arracherez, plus ils repousseront. En
+outre, votre nez enflera.» Ni les propos menaçants du docteur, ni les
+tendres remontrances d'une famille aimante ne m'ont ému, et cette fois
+encore, j'en tiens un.
+
+JEAN.--Un quoi? Laisse donc ton nez.
+
+JACQUES.--Tu me crois peut-être à plaindre. Tu ne me comprendras jamais.
+Sache au contraire que j'éprouve des impressions compliquées, connues
+des seuls initiés. La douleur et la jouissance se confondent. J'ai une
+narine en feu et de la glace dans l'autre. Je ne compte pas les
+éternuements joyeux, qui sont tout bénéfice! Je tire doucement,
+doucement. Il me semble que ce poil est planté au profond de ma chair et
+que ma cervelle vient avec. J'arrive au sommet de l'aigu. Aïe! que j'ai
+mal! Oh! que je suis heureux! Je gradue les secousses. C'est une
+science. Ouf! Ah! le voilà!
+
+JEAN.--Je ne distingue pas.
+
+JACQUES.--Approche-toi.
+
+JEAN.--Oui, j'aperçois quelque chose. Mets-le devant la fenêtre, en
+plein soleil.
+
+JACQUES.--Comme ceci?
+
+JEAN.--Là. Bien. Ne bouge plus. Je vois maintenant le poil dans son
+intégrité! Il a la flexion d'un arc d'or. Il est transparent et blond,
+avec une grosseur à l'une de ses extrémités. On jurerait sa tête.
+
+JACQUES.--Ce sont plutôt ses racines, Jeannot.
+
+JEAN.--Reçois, mon Jacquot, mes sympathiques compliments: il est
+superbe!
+
+
+
+
+FIN DE SOIRÉE
+
+ _À René Maizeroy._
+
+
+MONSIEUR--MADAME--LA BONNE
+
+MADAME.--Es-tu sûr qu'il n'en reste plus?
+
+MONSIEUR.--Le dernier traverse la rue, tourne au croisement. Il
+disparaît.
+
+MADAME.--Laisse la fenêtre ouverte. Que l'air assainisse, purifie.
+Regarde: les murs suent.
+
+MONSIEUR.--Il pleut à verse et vente à tout renverser. Les becs de gaz
+sont affolés. C'est un bon temps pour ceux de nos invités qui n'ont pas
+trouvé de fiacre.
+
+MADAME.--Oui, c'est un vrai temps d'invités. Il me réjouit. Je regrette
+seulement de ne l'avoir pas commandé moi-même. Ouvre donc la fenêtre
+toute grande.
+
+MONSIEUR.--Jamais nous n'avons eu un mardi comme celui-ci. Ah! tu
+choisis ton monde!
+
+MADAME.--Bon! nous allons nous jeter à la tête les gens qui viennent
+chez nous. Je suis prête. D'abord, où as-tu pris ton Turc?
+
+MONSIEUR.--Dans la rue. C'était le plus drôle: il ornait notre salon.
+Avons-nous ri, quand, au thé, il a déroulé son turban et qu'il s'en est
+servi comme d'une serviette. Peut-être aussi qu'il couche dedans.
+
+MADAME.--J'ai tremblé de le voir se mettre à vendre des pastilles.
+
+MONSIEUR.--Je t'assure qu'il est attaché à une ambassade, solidement.
+Continuons: n'est-ce pas à toi qu'appartient ce monsieur qui sentait le
+cigare éventré?
+
+MADAME.--Si tu parles tabac, je te rappellerai ton marchand de
+cigarettes toutes faites. C'est sans doute l'associé d'un garçon de
+café. Il les offrait dans une boîte à Palmers, «moins chères qu'à
+n'importe quel bureau», disait-il.
+
+MONSIEUR.--Soit. Mais tu nous as amené ce professeur de piano qui glisse
+ses cartes-prospectus dans les goussets et les corsages.
+
+MADAME.--Et toi, cette veuve qui tâte les hommes en dansant pour se
+chercher un mari vert; cette forte dame qui montrait son cancer; et
+cette autre, décolletée jusqu'à l'âme, qui nous a demandé s'il n'y avait
+pas de billard ici. Elle voulait organiser une poule au gibier. Faut-il
+encore te reprocher ta femme à poils? C'est scandaleux: elle cultive,
+soigneusement, à égale distance de ses deux seins, trois poils énormes.
+Les messieurs veulent voir et, pour voir, dansent avec elle. De telle
+sorte que cette grosse toupie, malgré sa lourdeur, arrive à tourner
+toute la soirée.
+
+MONSIEUR.--Tu es dure. Je voudrais que quelqu'un de nos invités nous
+écoutât dans un coin. À mon tour! Je note:--Un vieux monsieur, aux
+moustaches de mastic; il reconduit et se contente de reconduire (on
+l'affirme; c'est son bonheur et sa gloire!) trois cent soixante-cinq
+femmes par an, jamais les mêmes. Je ne le trouve que grotesque. Passons.
+Un acteur; il déclame la _Nuit d'Octobre_ comme Musset devait la
+déclamer dans ses beaux jours, quand il était saoul.--Un compositeur de
+musique; il a inventé une nouvelle méthode pour chanter: «Je voudrais
+être votre pantoufle!»--Un danseur de son métier; il prétend, à chaque
+pas, que notre parquet est garni de clous, empoigne une bouteille, et,
+du cul de ladite, leur fait sauter la tête.--Un grand poète célibataire,
+il murmure aux dames: «J'ai soif; et, si vous n'avez pas soif, j'ai soif
+pour vous. Venez donc boire.» Ce grand poète pousse trop à la
+consommation. Nous le supprimerons.--Un petit poète marié. «Du courage,
+lui dit sa femme mûre, récite bien tes vers et je te donnerai un franc,
+demain, pour tes folies.»--Un peintre, enfin, si sale qu'il devrait
+s'envelopper dans du papier. Mais nous le garderons provisoirement, car
+j'espère lui faire colorier, à l'oeil, le bas du placard de notre
+cuisine...
+
+Inutile de remarquer que, ceux-là, c'est toi, incontestablement toi, qui
+les as raccrochés.
+
+MADAME.--Permets! Tout le monde est parti. Tu peux te montrer
+convenable.
+
+MONSIEUR.--Vrai, tu as cela dans le sang: tu ne rencontrerais pas un
+monsieur un peu décoré sans lui dire: «Psit! psit! venez donc chez moi,
+mardi soir, on s'amusera!»
+
+MADAME.--Tu m'impatientes, à la fin.
+
+LA BONNE, _entrant_.--Madame, il reste encore un vieux chapeau au
+vestiaire.
+
+MONSIEUR.--Étonnant ce vieux chapeau qui reste toujours! Où est sa tête?
+Je ne comprends pas. Que nos invités se trompent de nippes, se volent,
+mais qu'ils s'arrangent et ne nous laissent pas leur friperie. Qu'est-ce
+que ce vieux chapeau fait là?
+
+MADAME.--Son histoire est simple: un gentilhomme arrive seul, bien ou
+mal coiffé; mais il s'en va en compagnie et, pour ne pas rougir,
+nu-tête. Marie, quelles sommes vous a-t-on données?
+
+LA BONNE.--Madame, le petit blond m'a emprunté quarante sous pour sa
+voiture.
+
+MADAME.--Ah! vous placez votre argent, ma fille! Montez vous coucher.
+(_La bonne sort._)
+
+MONSIEUR.--Le petit blond, oui, le journaliste, un garçon décemment
+élevé: il déclare qu'il n'a jamais un porte-monnaie dans le monde, parce
+qu'un porte-monnaie «fait gros» sur la cuisse.
+
+MADAME.--La bonne ment. Je parie qu'on lui bourre les poches. C'est
+autant que nous lui retiendrons sur ses gages. Nous recevons des gens
+mariés qui savent ce qu'on doit à une domestique.
+
+MONSIEUR.--Les gens mariés pour de bon ne viendraient pas chez nous.
+
+LA BONNE, _rentrant_.--Madame, j'oubliais, les cabinets sont encore
+bouchés!
+
+MONSIEUR.--Encore! Les cochons! Je te dis qu'ils se retiennent dans la
+journée, pour nous offrir ça, le soir! J'ai été obligé d'acheter une
+perche par économie. À chaque instant, il fallait déranger le plombier.
+Qu'est-ce que vous voulez, ma pauvre Marie! Les cabinets ne sauraient
+passer la nuit dans cet état. Prenez la perche. Débouchez. Ne manquez
+pas d'éteindre le bec: il dévore, ce bec. (_La bonne sort._)
+
+MADAME.--Aère, mon ami, je t'en supplie.
+
+MONSIEUR.--Oui, de l'air! ouvrons. Ce plafond devrait s'enlever comme un
+couvercle.
+
+MADAME.--Qu'est-ce que tu fais? Tu ouvres l'armoire!
+
+MONSIEUR.--Oui, l'armoire aussi. Je veux tout ouvrir. Ça empeste ici les
+fleurs crevées.
+
+MADAME.--Qu'est-ce que j'aperçois caché au fond de l'armoire?
+
+MONSIEUR.--Un morceau de Champigny que j'ai arraché à ces affamés, sauvé
+pour notre déjeuner de demain.
+
+MADAME.--Tu exagères. Nous ne recevons pas des moineaux.
+
+MONSIEUR.--Si nous ne recevions rien du tout. À propos, pourquoi
+recevons-nous?
+
+MADAME.--Tu le prends sur ce ton, ingrat! La semaine dernière, nos
+initiales paraissaient dans un journal.
+
+MONSIEUR.--Certes, on gagne gros à être connu.
+
+MADAME.--Avoue que nos soirées sont suivies.
+
+MONSIEUR.--Preuve: les cabinets bouchés. Mais as-tu observé que souvent
+des gens perdent notre piste?
+
+MADAME.--D'autres les remplacent, et mardi prochain nous verrons... Il
+me l'a promis... Par exemple, j'ai couru pour l'avoir. Je l'annoncerai.
+On fera queue... Mais je te réserve la surprise.
+
+MONSIEUR.--Dis-moi ta pêche, ou la fièvre me tiendra jusqu'à mardi.
+
+MADAME.--Quand notre réputation se fonde, veux-tu t'enterrer vivant,
+mourir tout de suite?
+
+MONSIEUR.--C'est juste: allons d'abord dormir!
+
+
+
+
+DAPHNIS, LYCÉNION ET CHLOÉ
+
+
+ RUPTURE
+ MÉNAGE
+
+
+
+
+RUPTURE
+
+ _À Georges d'Esparbès._
+
+
+DAPHNIS, LYCÉNION
+
+I
+
+DAPHNIS.--Je viens de faire ma dernière course à la mairie. Tout est
+prêt. Que ne peut-on s'endormir garçon et se réveiller marié!
+
+LYCÉNION.--Moi, je suis allée chez le fleuriste. Il s'engage à fournir
+tous les jours un bouquet de quatre francs. Oh! j'ai marchandé! Par ces
+temps froids, ce n'est pas cher.
+
+DAPHNIS.--Non, s'il porte les fleurs à domicile et si elles sont belles.
+
+LYCÉNION.--Naturellement. Ensuite, j'ai prié Myrtale de nous chercher un
+éventail, une bague, une bonbonnière et quelques bibelots ravissants.
+Elle n'avait rien en boutique. J'ai dit que nous voulions nous montrer
+généreux, sans faire de folies toutefois.
+
+DAPHNIS.--Évidemment. Et ce sera payable?...
+
+LYCÉNION.--À votre gré.
+
+
+II
+
+LYCÉNION.--Vous avez vu la petite aujourd'hui?
+
+DAPHNIS.--Oui, cinq minutes seulement. Sa mère a fixé la date. Nous nous
+marierons dans trois mois, le 18 mai.
+
+LYCÉNION.--Trois mois, c'est long.
+
+DAPHNIS.--C'est trop long. Aussi, n'est-ce pas, nous ne sommes plus
+obligés de nous quitter tout de suite. Nous avons le temps.
+
+LYCÉNION.--C'est cela. Vous voulez que vos amours se touchent, et qu'il
+n'y ait qu'à enjamber pour passer d'une femme à l'autre. Mon pauvre ami,
+il vous faudra pendant ces trois mois priver la petite bête.
+
+
+III
+
+LYCÉNION.--Dites-lui bien que le bleu sied aux blondes. J'ai là une
+gravure de toilette exquise que je vous prêterai. A-t-elle du goût?
+
+DAPHNIS.--On n'a pas de goût à son âge.
+
+LYCÉNION.--Elle m'intéresse, moi, cette petite. Je voudrais faire son
+éducation, et je la défendrais contre vous-même. Voyons, aime-t-elle les
+jolies choses?
+
+DAPHNIS.--Oui, quand elles sont bien chères.
+
+
+IV
+
+DAPHNIS.--Assisterez-vous à mon mariage?
+
+LYCÉNION.--Suis-je invitée?
+
+DAPHNIS.--Certainement.
+
+LYCÉNION.--J'irai.
+
+DAPHNIS.--Vous n'avez pas peur de trop souffrir?
+
+LYCÉNION.--Rien ne gronde dans mon coeur. Quand je me suis donnée à
+vous, ne savais-je pas qu'il me faudrait un jour me reprendre? Mais le
+décrochage a été pénible. Nous n'en finissions plus. Nos deux âmes
+tenaient bien.
+
+DAPHNIS.--C'est vrai. L'affaire a un peu traîné en longueur.
+
+LYCÉNION.--Si je ne me sentais pas tout à fait détachée de vous, je
+couperais à l'instant, sans pitié, les dernières ficelles.
+
+DAPHNIS.--Et plus tard, après le mariage, viendrez-vous nous voir? Je
+vous présenterais comme une amie, une parente même.
+
+LYCÉNION.--Ou une institutrice pour les enfants à naître. Plus tard, je
+les garderais; vous pourriez voyager.
+
+DAPHNIS.--Je me dispense de plaisanter. Chez moi, vous serez chez vous.
+Votre couvert sera toujours mis.
+
+LYCÉNION.--Et ma place dans votre lit toujours bassinée.
+
+DAPHNIS.--Pauvre amie, tu souffres!
+
+LYCÉNION.--Pas du tout. Mais vous m'agacez avec votre système de
+compensations.
+
+
+V
+
+DAPHNIS.--Ne parlons donc point du présent, parlons du passé--qui a
+passé si vite.
+
+LYCÉNION.--Comme vous êtes nature! Une belle fille, et l'aisance vous
+attendent. Vous voilà casé. Vous croyez me devoir, en dommages et
+intérêts, quelque pitié. Il vous plairait d'être sentimental un quart
+d'heure au moins. Vous vous dites: «Puisqu'on me prépare un bon dîner,
+je vais regarder mélancoliquement ce coucher de soleil.»
+
+DAPHNIS.--Alors, parlons de votre avenir. Que ferez-vous?
+
+LYCÉNION.--Je veux être sérieuse,...
+
+DAPHNIS.--Vous l'êtes déjà, et du bout des doigts vous tambourinez sur
+vos tempes comme un caissier qui trouve une erreur.
+
+LYCÉNION.--Pratique. Ma santé ne me permettrait plus l'amour pour
+l'amour. Je chasserai au mari.
+
+DAPHNIS.--Si la bête passe près de moi, je vous préviendrai.
+
+LYCÉNION.--Riez. Dès demain matin, je commencerai mes courses.
+
+DAPHNIS.--À quelle heure?
+
+LYCÉNION.--De bonne heure. Je me lève très bien, quand personne ne me
+retient au lit.
+
+DAPHNIS.--Sincèrement, je vous enverrai des adresses.
+
+
+VI
+
+DAPHNIS.--C'est l'instant de nous énumérer nos qualités. Je commence:
+vous ferez une excellente épouse.
+
+LYCÉNION.--Vous serez un bon mari, et si j'avais été plus jeune, je ne
+vous aurais pas cédé à une autre.
+
+DAPHNIS.--Restons-en là.
+
+
+VII
+
+LYCÉNION.--Dites-moi: la petite est-elle propre?
+
+DAPHNIS.--Comme les fauteuils de sa mère un jour de réception.
+
+LYCÉNION.--Veillez à ce qu'elle fasse régulièrement sa toilette intime:
+c'est très important.
+
+
+VIII
+
+DAPHNIS.--Avouez que, la première, vous avez songé à notre séparation.
+Moi, je me trouvais très bien.
+
+LYCÉNION.--Encore!
+
+DAPHNIS.--Oui, je vous ai aimée de toute ma force, et je crois qu'en ce
+moment même vous êtes ma vraie femme.
+
+LYCÉNION.--Du calme, mon ami, vous allez dire des bêtises, et comme je
+ne vous permettrai pas d'en faire, vous me quitterez avec la faim.
+
+DAPHNIS.--Tes lèvres?
+
+LYCÉNION.--Pas même mon front.
+
+DAPHNIS.--Ta bouche, tout de suite...
+
+LYCÉNION.--Faut-il sonner?
+
+DAPHNIS.--Comme au théâtre. C'est inutile. Votre esclave, votre femme de
+ménage est partie.
+
+
+IX
+
+LYCÉNION.--Oh! nous resterons amis, de loin.
+
+DAPHNIS.--Amis de faïence. Soyez certaine que je ne dirai jamais de mal
+de vous.
+
+LYCÉNION.--Vous êtes trop bon. Si, de mon côté, il m'arrive de vous
+noircir, ce sera par politique et pour les besoins de ma cause. Me
+rendez-vous mon portrait?
+
+DAPHNIS.--Je le garde.
+
+LYCÉNION.--Il vaudrait mieux me le laisser ou le déchirer que de le
+jeter au fond d'une malle.
+
+DAPHNIS.--Je tiens à le garder, et je dirai: C'est un portrait d'actrice
+qui était très bien dans une pièce que j'ai vue.
+
+LYCÉNION.--Et mes lettres?
+
+DAPHNIS.--Vos lettres froides de cliente à fournisseur, je les garde
+aussi. Elles me défendront si on me soupçonne.
+
+
+X
+
+DAPHNIS.--Je me vois descendant les marches de l'église avec la petite
+en blanc. Et je pense--faut-il vous le dire?--je pense à des histoires
+de vitriol.
+
+LYCÉNION.--Ah! vous me sondez! Eh bien, mon ami, changez vos idées au
+plus tôt: elles vous donnent l'air niais. Est-ce assez vilain, un homme
+qui a peur? Car vous avez peur, et vous vous tiendrez sur la défensive,
+le coude levé en parapluie. Ce sera drôle à divertir un saint dans sa
+niche. Vous mériteriez...--mais je craindrais de tacher ma robe.
+
+LYCÉNION.--Je m'en vais.
+
+DAPHNIS.--Oui, je sais, vous vous en allez--tout à l'heure.
+
+
+XI
+
+DAPHNIS.--Quel beau livre on pourrait écrire sur nos amours. Il n'y
+aurait qu'à réciter.
+
+LYCÉNION.--Un livre gris, dont tout le noir serait pour moi et pour vous
+toute la neige.
+
+DAPHNIS.--Je crois que ça se vendrait.
+
+
+XII
+
+DAPHNIS.--Dites-moi: nos petites affaires sont bien réglées. Vous ne me
+devez rien. Je ne vous dois rien.
+
+LYCÉNION.--Oh! mon ami.
+
+DAPHNIS.--Permettez, Je crois ne vous avoir pas rendue trop malheureuse,
+et je tiens à ce que tout se termine correctement. Oui ou non, vous
+dois-je quelque chose?
+
+LYCÉNION.--Voulez-vous une quittance?
+
+DAPHNIS.--Ma chère, vous êtes amère comme une orange dont il ne reste
+plus que l'écorce.
+
+LYCÉNION.--Vous seriez bien aimable de vous en aller.
+
+DAPHNIS.--J'ai toute ma soirée à moi.
+
+LYCÉNION.--Je ne vous la demande pas.
+
+DAPHNIS.--Mauvaise! c'est moi qui vous demande humblement la vôtre, y
+compris la nuit, bien entendu.
+
+LYCÉNION.--La nuit aussi? Je vous en prie, ne vous forcez pas.
+
+DAPHNIS.--Je vous assure que cela me ferait plaisir.
+
+LYCÉNION.--Ainsi, vous me proposez, bonnement, de faire, une dernière
+fois, quelque chose comme la belle en amour. Ensuite nous nous
+donnerions une poignée de main et l'honneur serait satisfait. Vous êtes
+malpropre.
+
+DAPHNIS.--Madame!
+
+LYCÉNION.--Voilà que vous faites ces petits préparatifs de faux départ
+qui consistent à prendre son chapeau et à le poser successivement sur
+toutes les chaises, pour le reprendre encore et le reposer.
+
+
+XIII
+
+DAPHNIS.--Nous sommes arrivés.
+
+LYCÉNION.--Moi du moins, et je descends de voiture, tandis que vous
+continuerez vers des pays neufs.
+
+DAPHNIS.--Je voudrais, sans être banal, vous dire quelque chose de très
+tendre.
+
+LYCÉNION.--Oui, le mot de la fin, le mot fleuri qui parfumera mon
+souvenir pour la vie. Vous ne le trouvez pas. Cherchez.
+
+DAPHNIS.--Il me vient et s'en retourne. J'ai comme de la ouate dans la
+gorge.
+
+LYCÉNION.--Ne vous faites pas de mal. Désenlaçons-nous sans douleur.
+Allez, et aimez bien la petite.
+
+DAPHNIS.--Ah! je l'aimerai--plus tard.
+
+LYCÉNION.--C'est vrai. Il faut le temps de donner un peu d'air à votre
+coeur.
+
+DAPHNIS.--Je vous vois calme. Il me semble que je vous laisse sur une
+bonne impression et que le moment est venu de partir. Vos nerfs dorment.
+Je m'en vais, doucement, à l'anglaise. Ne vous dérangez pas, il fait
+encore clair dans l'escalier.
+
+LYCÉNION.--Quel vide, tout de même, et que de choses vous emportez!
+
+DAPHNIS.--Oui, mais il vous reste le beau rôle.
+
+
+
+
+MÉNAGE
+
+ _À Gustave Geffroy._
+
+
+DAPHNIS.--CHLOÉ
+
+I
+
+CHLOÉ.--Tu ne sors pas assez. Si tu veux, ce soir, après dîner, nous
+ferons un tour.
+
+DAPHNIS.--Par les allées où tombent les marrons, nous irons entendre les
+grenouilles de haie et les aigres sauterelles. Promets-moi que tu
+poseras un ver luisant dans tes cheveux, promets-le-moi.
+
+CHLOÉ.--Nous regarderons aussi quelques étoiles. C'est à cette époque
+qu'il en file le plus.
+
+DAPHNIS.--Elles fondent de chaleur et se décrochent. Tu aimes donc les
+étoiles?
+
+CHLOÉ.--J'aime tout ce que tu aimes.
+
+DAPHNIS.--C'est commode. On n'a pas besoin de faire deux cuisines.
+
+
+II
+
+CHLOÉ.--Je sais qu'un garçon doit «faire la noce», et je ne suis pas
+jalouse de tes anciennes maîtresses.
+
+DAPHNIS.--Tu me permettras de t'en parler quelquefois. Pourquoi n'en
+es-tu pas jalouse? Ton dédain me froisse. Je les ai aimées, ces femmes.
+Elles ont compté dans ma vie. Plusieurs étaient fort bien.
+
+CHLOÉ.--Je veux dire qu'un jeune homme doit jeter sa gourme.
+
+DAPHNIS.--Pourquoi? Pourquoi? s'il n'a pas d'humeur et s'éponge
+régulièrement la tête.
+
+CHLOÉ.--Mais lequel des deux instruirait l'autre?
+
+DAPHNIS.--Souviens-toi d'Ève: ils achèteraient un serpent.
+
+CHLOÉ.--Un mari vierge est ridicule, le nies-tu?
+
+DAPHNIS.--Ridicule, la propreté du coeur! Où prenez-vous ce goût des
+hommes impurs?
+
+CHLOÉ.--Ils sont éprouvés.
+
+DAPHNIS.--Ils n'ont que servi. Vous voulez être notre unique amour, et
+peu vous importe que nous ayons connu d'autres femmes avant vous.
+
+CHLOÉ.--Tu oses me comparer...
+
+DAPHNIS.--Il lui déplaisait, à elle aussi, d'être comparée.
+
+CHLOÉ.--Qui ça, _Elle_? je veux savoir tout de suite.
+
+DAPHNIS.--Celle qui m'a le plus adouci mes devoirs de noceur.
+
+
+III
+
+CHLOÉ.--Je suis la plus heureuse des femmes. Et toi?
+
+DAPHNIS.--N'insultons pas au malheur des autres.
+
+CHLOÉ.--Tu te plains sans cesse.
+
+DAPHNIS.--Je me plains comme j'entends. C'est chez moi un sens et je
+m'applique à découvrir sous sa couche de sable fin la grasse terre rouge
+du terre à terre.
+
+CHLOÉ.--Va! pérore en mauvais style à quatre épingles! La vérité, c'est
+que ma robe ne coûte que dix-neuf francs, et je l'ai réussie moi-même,
+seule! Es-tu content?
+
+DAPHNIS.--Vingt sous de plus, elle t'allait presque.
+
+CHLOÉ.--Faites donc des frais!
+
+DAPHNIS.--Contre remboursement.
+
+CHLOÉ.--Quel plaisir éprouves-tu à me dire des choses dures?
+
+DAPHNIS.--Il ne faut pas croire que cela m'amuse toujours.
+
+CHLOÉ.--Tu ne les penses pas, au moins?
+
+DAPHNIS.--Non; ce sont elles qui me passent par la tête!
+
+CHLOÉ.--Ta littérature te fait mal.
+
+DAPHNIS.--Oui, oui: culte de l'art! religion du beau! c'est ça! Il n'y a
+pas de Christ sans épines.
+
+
+IV
+
+CHLOÉ.--Tu te rappelles comme nous nous sommes roulés sur l'herbe!
+
+DAPHNIS.--Mais nous avons peu roulé sur l'or.
+
+CHLOÉ.--Bah! quand nous serons très riches!...
+
+DAPHNIS.--Nous serons donc très riches?
+
+CHLOÉ.--Mon Daphnis, dès que tu auras gagné beaucoup d'argent, nous
+serons très riches. Oh! je ne tiens pas à l'argent.
+
+DAPHNIS.--Avec un chiffre de combien assuré? Je me disais, jeune marié:
+«Voilà une femme courageuse que la misère n'effraiera pas et qui vivra
+avec moi sous une cabane de cantonnier!» et je ne demandais au Seigneur
+que de nous donner notre pain quotidien, du pain de ménage si c'était
+possible, jusqu'au jour de ma mort où tu ferais la grande collecte
+définitive.
+
+CHLOÉ.--Tu m'honorais. Mais si cette bonne opinion de moi t'encourage à
+la paresse, je préfère tout de même que tu arrives.
+
+
+V
+
+CHLOÉ.--Quand tu es là, devant ton bureau, et que tu n'écris pas,
+qu'est-ce que tu fais? Assurément, penser, c'est travailler. Il est des
+paresses fécondes. Remarque comme je retiens aisément tes phrases. Mais
+(suis-je sotte?) j'aime mieux te voir, dans ton intérêt, un porte-plume
+à la main.
+
+DAPHNIS.--Il fallait le dire! Tranquillise-toi. Désormais j'aurai un
+manche de pioche.
+
+
+VI
+
+CHLOÉ.--Tu seras célèbre.
+
+DAPHNIS.--Diable! y tiens-tu? je ne te le garantis pas.
+
+CHLOÉ.--Tu seras célèbre, j'en suis sûr, quand tu seras vieux, ou ce que
+disent les journaux ne signifierait rien.
+
+DAPHNIS.--En ce temps-là, je n'écrirai plus que des préfaces pour les
+jeunes.
+
+CHLOÉ.--Il faudra être bon pour eux, les recevoir tous.
+
+DAPHNIS.--Par fournées.
+
+CHLOÉ.--J'y veillerai. Protectrice accueillante et constamment en train
+de sourire, sur le seuil de ta porte, c'est moi qui leur dirai, les
+poussant d'une tape amicale: «Entrez, le maître est là!»
+
+
+VII
+
+DAPHNIS.--Je mets des heures à écrire une ligne. Est-ce que je travaille
+trop ou pas assez? je ne sais plus.
+
+CHLOÉ.--Est-il nécessaire que tu remplisses de si gros livres?
+
+DAPHNIS.--Les éditeurs te diront qu'il ne faut pas voler le public.
+
+CHLOÉ.--Du courage! je serai ta compagne fidèle.
+
+DAPHNIS.--Prends garde! c'est un emploi qui exige du savoir et de la
+délicatesse. Chauffe tes parfums à distance. Verse doucement la louange,
+comme si tu préparais une absinthe, et ne t'arrête jamais, sous aucun
+prétexte, d'admirer toujours «ce que j'ai fait de mieux jusqu'ici»!
+
+
+VIII
+
+CHLOÉ.--Alexandre Dumas père avait-il du talent? Je te demande cela
+parce qu'il m'amuse, tu sais!
+
+DAPHNIS.--Donc il en avait. Son fils en pense le plus grand bien. Tu
+n'apprécies pas la littérature moderne?
+
+CHLOÉ.--Si, j'ai lu quelques-uns de tes livres préférés. Des fois, bon
+Dieu, que c'est intense! Oh! la! la! On y trouve aussi moins de
+répétitions, mais tes écrivains voient trop noir.
+
+DAPHNIS.--L'optique progresse. Son éducation faite, l'oeil regarde au
+fond des choses, et toutes les choses, avec le temps, déposent.
+
+CHLOÉ.--Dommage! Je lis pour mon plaisir.
+
+DAPHNIS.--Achève le vers: «et non pour mon supplice!»
+
+CHLOÉ.--Car, moi, je suis gaie, gaie!
+
+DAPHNIS.--Marions-nous encore.
+
+CHLOÉ.--Et je sens que jamais je ne m'habituerai à la tristesse.
+
+DAPHNIS.--C'est qu'alors tu mourras jeune, bientôt.
+
+
+IX
+
+CHLOÉ.--Tu ne m'as pas dit tes idées en politique. Tu ne votes même pas.
+Es-tu inscrit? je parierais que non.
+
+DAPHNIS.--Et pourtant, un gouvernement «c'est de l'air qu'on respire»!
+Conseille-moi.
+
+CHLOÉ.--Je n'y entends rien, mais quand mes amies me demandent: «Ton
+mari est-il républicain?» je suis confuse et je réponds tantôt oui,
+tantôt non, au hasard. Déroutées, elles finissent par ne plus savoir à
+quoi s'en tenir. Je t'aimerai bien: choisis un parti, celui que tu
+voudras, pour nous fixer.
+
+
+X
+
+CHLOÉ.--J'entre volontiers dans une église, me rafraîchir. Mais, je
+l'avoue, je ne prierais, à mon aise, sans choisir mes mots, que devant
+la belle nature.
+
+DAPHNIS.--Et sur une hauteur, afin d'élever plus vite ton coeur
+dirigeable vers Dieu polyglotte.
+
+CHLOÉ.--Tu vois, tu te moques quand je fais la bête, et tu te moques
+quand je comprends tout. Suis-je pas la femme d'un libre penseur?
+
+DAPHNIS.--Nous irons tous deux à la messe demain.
+
+
+XI
+
+CHLOÉ.--Veux-tu me faire un plaisir pour ma fête? Rends-moi le droit que
+je t'ai donné d'assister à mes toilettes.
+
+DAPHNIS.--Tu te négligerais.
+
+CHLOÉ.--C'est si gênant! pouah!
+
+DAPHNIS.--Qu'est-ce que tu as de sale?
+
+CHLOÉ.--Il y a des choses qu'un mari ne doit pas voir.
+
+DAPHNIS.--Ce sont celles-là que je veux voir. Dès qu'on aime moins, on
+se tient mal. L'amour vit de beaucoup d'eau fraîche. Je te sens mienne
+si, à quelque heure que je te surprenne, tu me montres des ongles plus
+lumineux que des croissants de lune, des cheveux rangés, en place, une
+bouche neuve comme l'intérieur des abricots. Lis la Bible: on s'y lave
+les pieds à tout bout de chemin. Je parle gravement. N'oublie pas notre
+convention.
+
+CHLOÉ.--Non: «nous nous préviendrons mutuellement (car on ne se connaît
+pas soi-même) qu'une visite au dentiste paraît nécessaire.»
+
+DAPHNIS.--C'est d'une importance immesurable. Une dent gâtée gâte tout.
+
+CHLOÉ.--Compte sur moi. Comme nous nous aimons! Qui dénombrera les êtres
+anéantis dans nos nuits d'amour? Ma conscience a la chair de poule. S'il
+y avait crime!
+
+DAPHNIS.--Put! cinq minutes avant la vie on est encore mort; aussi, ne
+te presse pas. N'anéantis pas trop vite. Ça jette un froid.
+
+CHLOÉ.--Un mot, pendant que j'y pense, relatif à notre convention. Tu ne
+te fâcheras pas, mon Daphnis: il m'a semblé, ce matin, que ton
+haleine...
+
+
+XII
+
+CHLOÉ.--Nos enfants sont notre joie. Ils nous occupent toute la journée.
+
+DAPHNIS.--Ils ne nous laissent pas un instant de liberté.
+
+CHLOÉ.--C'est juste! Nous avons dû renoncer au théâtre, au monde, et
+hier encore nous refusions une invitation à dîner.
+
+DAPHNIS.--Les pauvres petits sont si gentils qu'on n'a pas le courage de
+leur en vouloir.
+
+CHLOÉ.--Suppose un instant que nous n'en ayons pas.
+
+DAPHNIS.--Ou qu'ils soient morts.
+
+CHLOÉ.--Tu vas trop loin. Je disais cela comme autre chose. Que
+ferions-nous de notre liberté? Le café-concert ne donne pas le bonheur,
+et ma vie aura été belle, si je meurs la première des quatre.
+
+DAPHNIS.--Crois-tu que je ne demande pas, moi aussi, de mourir le
+premier? Aurais-tu seule du coeur et des sentiments? Il est dur de voir
+mourir ceux qu'on chérit. Certainement.
+
+CHLOÉ.--Sois franc: te remarierais-tu?
+
+DAPHNIS.--Non; je chercherais une vieille gouvernante pour les enfants,
+et pour moi, plus tard, une maîtresse quelconque que je verrais de temps
+en temps. Un homme n'est jamais embarrassé.
+
+CHLOÉ.--Tu es franc. Si ta maîtresse venait ici, ôterais-tu mon
+portrait?
+
+DAPHNIS.--Elle n'y viendrait pas. D'ailleurs, repose tranquille. J'ai le
+respect du passé. Je garderais ce que tu aimes, avec soin, dans une
+armoire: tes chemises fines, ta dernière robe, ton boa, et ta fille
+devenue grande n'y toucherait que tout émue. Il est inutile que tu
+emportes au tombeau tes bagues et tes bijoux de prix. Elle les
+retrouvera. Si je voyais la paire de fins souliers où j'appris à
+marcher, je m'attendrirais. Où est-elle?
+
+CHLOÉ.--Tu plaisantes; changeons de conversation.
+
+DAPHNIS.--Ce serait dommage, car, avoue-le, celle-ci te plaît. Tu m'y
+provoques sans cesse. Je me blâmerais de te contrarier. Tu m'interroges,
+je réponds, et, afin de m'amuser aussi, je m'efforce d'égayer le sujet.
+
+CHLOÉ.--Oh! je voudrais tant savoir...
+
+DAPHNIS.--Quoi? La solution du problème de la destinée?
+
+CHLOÉ.--Je voudrais tant savoir ce que tu feras quand je ne serai plus
+là. Écoute ce que je ferai, moi. Ne t'en inquiètes-tu point? Je jure de
+ne pas me remarier.
+
+DAPHNIS.--Tu aurais tort de te gêner. Assez jeune, encore belle, au bout
+de trois ou quatre ans, mettons cinq, tu rencontreras un brave garçon
+enchanté de t'accueillir, toi et ta famille.
+
+CHLOÉ.--Sans doute, mais si je tombe mal?
+
+DAPHNIS.--On n'a pas de chance tous les jours.
+
+CHLOÉ.--Il désirera d'autres enfants, ce monsieur.
+
+DAPHNIS.--Dame, mets-_moi_ à sa place.
+
+CHLOÉ.--Et les nôtres seront malheureux.
+
+DAPHNIS.--Ne te remarie pas. Toutefois, si tu restes veuve par peur,
+quel mérite auras-tu?
+
+CHLOÉ.--Ne parlons plus de ces choses. Elles attristent.
+
+DAPHNIS.--À ton gré. Je m'y habitue.
+
+CHLOÉ.--Pourquoi ce ton d'ironie fausse et fatigante? Tu crains la mort
+comme les autres et ton tour viendra.
+
+DAPHNIS.--Je le céderai aussi souvent que possible. Je jetterai mon
+numéro par terre et l'écraserai du pied.
+
+CHLOÉ.--Grand bête! Réflexion faite, toi parti, je me consacrerai à mes
+enfants; je les élèverai moi-même, je leur apprendrai à lire.
+
+DAPHNIS.--Toute leur vie?
+
+CHLOÉ.--Non, hélas! mais je m'engage à leur suffire quelques années.
+Rien ne leur manquera. Ta présence ne sera pas indispensable.
+
+DAPHNIS.--Si j'allais me promener!
+
+CHLOÉ.--Cesse de me taquiner, je t'en supplie. Laisse-moi finir. Oui, je
+me charge de commencer leur éducation. Puis, je devrai les mettre au
+lycée, songer à leur avenir, leur donner le goût d'une profession, les
+pousser dans le monde. Je perdrai la tête.
+
+DAPHNIS.--Alors, tu souhaiteras qu'un homme à poigne se montre, le brave
+garçon d'abord dédaigné.
+
+CHLOÉ.--Il faudra marier ma fille. M'y résoudrai-je, mon Dieu?
+
+DAPHNIS.--Un second homme à poigne sera nécessaire.
+
+CHLOÉ.--Tu ris et j'ai envie de pleurer. On a beau dire, une mère n'est
+pas un père. J'exagérais tout à l'heure. Je ne puis que les
+débarbouiller, les chers petits, couper leurs ongles, les habiller
+coquettement, arrondir leurs joues, leur créer une santé forte. Une
+gouvernante bien payée me remplacerait.
+
+DAPHNIS.--Je tâcherai de la choisir bonne.
+
+CHLOÉ.--Je hais, sans la connaître, cette femme qui me volera mes
+enfants.
+
+DAPHNIS.--As-tu remarqué? Déjà, l'aîné se détourne de toi pour venir à
+moi. Tu le couvais, hier; il s'échappe aujourd'hui, et maintenant il
+veut tout faire comme papa.
+
+CHLOÉ.--Je m'en irais ce soir ou demain, que l'ingrat m'aurait oublié
+dans quinze jours.
+
+DAPHNIS.--Et notre calme existence, un moment dérangée, reprendrait peu
+à peu son train quotidien. Décidément, tu as raison: il vaut mieux que
+tu meures la première.
+
+
+XIII
+
+CHLOÉ.--T'aurais-je épousé, si tu avais été impropre au service
+militaire? Mais nous n'aurons pas la guerre, hein?
+
+DAPHNIS.--Entêtée! Il y a vingt ans qu'on te dit que si.
+
+CHLOÉ.--Accepte-t-on des ambulancières? je te suivrai au bout du monde.
+
+DAPHNIS.--Quel chapeau mettras-tu?
+
+CHLOÉ.--Je suis sérieuse. J'ai le pressentiment que tu ne reviendrais
+plus.
+
+DAPHNIS.--Ne t'y fie pas.
+
+CHLOÉ.--Oh! je t'attendrai.
+
+DAPHNIS.--Avec qui?
+
+CHLOÉ.--Je te défends de me parler ainsi, même en riant.
+
+DAPHNIS.--Pleures-tu parce que je te fais de la peine? Te fais-je de la
+peine, pour t'aider, parce que tu as périodiquement envie de pleurer? Ou
+suis-je homme à t'en vouloir, simplement parce que je t'aime?
+
+
+XIV
+
+DAPHNIS.--Il est sain, ma Chloé, de brûler d'un coup, de temps en temps,
+tous les torchons du ménage. On me l'a bien recommandé!
+
+CHLOÉ.--Qui ça encore? _On!_
+
+DAPHNIS.--La même.
+
+CHLOÉ.--Je te pardonne tes taquineries. Mais écoute, si je m'aperçois
+de quelque chose, tu m'entends, ce sera fini entre nous,
+ir-ré-vo-ca-ble-ment.
+
+DAPHNIS.--On «lit» ça. Je vois l'adverbe écrit à la porte de ton coeur,
+en lettres de gaz.
+
+CHLOÉ.--Regardez-le serrer ses lèvres plates de lézard! Houe! le peut!
+que tu m'agaces! À la fin, qu'est-ce que tu as? Qu'est-ce qu'il te faut?
+Qu'est-ce que tu veux? Âne rouge!
+
+DAPHNIS.--Je voudrais être tantôt le premier homme de lettres de France,
+et tantôt le dernier homme des bois.
+
+
+
+
+TABLE
+
+
+ HOMONCULES
+
+ La Tête branlante 3
+ L'Orage 11
+ Le Bon Artilleur 13
+ Le Planteur modèle 17
+ La Clef 19
+ Le Gardien du square 23
+ Qu'est-ce que c'est! 27
+ La Ficelle 29
+ Les Trois amis 33
+
+ M. ET MME BORNET
+
+ Le Gâteau gâté 39
+ Le Bouchon 49
+ L'Orang 55
+ Le Bateau à vapeur 65
+
+ UN ROMAN
+
+ _1re partie_: OEuf de poule 73
+ _2e partie_: Le Seau 83
+
+ LES DEUX CAS DE M. SUD
+
+ La Petite mort du chêne 95
+ Les Chardonnerets 103
+
+ HISTOIRE D'EUGÉNIE
+
+ Le Rêve 111
+ Le Moineau 113
+ Le Beau-père 117
+ Il faut qu'une porte soit fermée 125
+
+ BONNE AMIE
+
+ La Rose 137
+ La Prune 141
+
+ LEVRAUT
+
+ Canard sauvage 147
+ Le Flotteur de nasse 157
+
+ LA VISITE 161
+
+ LA CAVE DE BÃŽME 167
+
+ LA CARESSE 179
+
+ LE MUR 191
+
+ LE POÈTE
+
+ Le Sonnet 215
+ L'Araignée 219
+
+ COQUECIGRUES
+
+ Déjeuner de Soleil 225
+ La Partie de Silence 227
+ La Limace 226
+ Les Rainettes 231
+ Le Vieux et le Jeune 235
+ Jean-Jacques 243
+ Fin de Soirée 251
+
+ DAPHNIS, LYCÉNION ET CHLOÉ
+
+ Rupture 261
+ Ménage 275
+
+
+Paris.--Typ. Chamerot et Renouard, 19, rue des Saints-Pères.--23332
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Coquecigrues, by Jules Renard
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 30226 ***
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+<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 30226 ***</div>
+
+<h1>Coquecigrues</h1>
+
+<p class="c">PAR<br />
+<span class="big">JULES RENARD</span></p>
+
+
+<div class="c"><img src="images/a.png" alt="[marque d'imprimeur]" /></div>
+<p class="c">PARIS</p>
+
+<p class="c">PAUL OLLENDORFF, ÉDITEUR</p>
+
+<p class="c">28 <i>bis</i>, <small>RUE DE RICHELIEU</small>, 28 <i>bis</i></p>
+
+<p class="c">1893</p>
+
+<p class="c"><small>Tous droits réservés.</small></p>
+
+
+
+
+<h2>DU MÊME AUTEUR</h2>
+
+
+<ul>
+<li><b>Les Roses</b>, poésies (<i>épuisé</i>).</li>
+<li><b>Crime de Village</b>, nouvelles (<i>épuisé</i>).</li>
+<li><b>Sourires Pincés</b>, proses. <b>3 fr.</b></li>
+<li><b>L'Écornifleur</b>, roman. <b>3 fr. 50</b></li>
+</ul>
+<p class="c"><i>EN PRÉPARATION:</i></p>
+
+<ul>
+<li><b>Poil de Carotte.</b></li>
+<li><b>L'Herbe.</b></li>
+<li><b>Papillote.</b></li>
+</ul>
+
+
+
+<h2><a name="c1" id="c1"></a>HOMUNCULES</h2>
+
+
+<ul>
+<li><a href="#c1p1"><small>LA TÊTE BRANLANTE</small></a></li>
+<li><a href="#c1p2"><small>L'ORAGE</small></a></li>
+<li><a href="#c1p3"><small>LE BON ARTILLEUR</small></a></li>
+<li><a href="#c1p4"><small>LE PLANTEUR MODÈLE</small></a></li>
+<li><a href="#c1p5"><small>LA CLEF</small></a></li>
+<li><a href="#c1p6"><small>LE GARDIEN DU SQUARE</small></a></li>
+<li><a href="#c1p7"><small>QU'EST-CE QUE C'EST!</small></a></li>
+<li><a href="#c1p8"><small>LA FICELLE</small></a></li>
+<li><a href="#c1p9"><small>LES TROIS AMIS</small></a></li>
+</ul>
+
+
+
+<h3><a name="c1p1" id="c1p1"></a>LA TÊTE BRANLANTE</h3>
+
+<p class="s"><i>À Paul Margueritte.</i>
+</p>
+
+<h4>I</h4>
+
+<p>Le vieil homme s'efforça de regarder ses
+souliers cirés, et les plis que formait, aux
+genoux, son pantalon clair trop longtemps
+laissé dans l'armoire. Il réunit les mollets,
+se tint moins courbe, donna, son gilet bien
+tiré, une chiquenaude à sa cravate folle, et
+dit tout haut:</p>
+
+<p>&mdash;Je crois que je suis prêt à recevoir nos
+soldats français.</p>
+
+<p>Sa blanche tête tremblante remua plus rapidement
+que de coutume, avec une sorte de
+joie. Il zézayait, disait: «Ze crois, ze veux»,
+comme si, à cause de l'agitation de sa tête,
+il n'avait plus le temps de toucher aux mots
+que du bout de la langue, de l'extrême pointe.</p>
+
+<p>&mdash;Ne vas-tu pas à la pêche? lui dit sa
+femme.</p>
+
+<p>&mdash;Je veux être là quand ils arriveront.</p>
+
+<p>&mdash;Tu seras de retour!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! si je les manquais!</p>
+
+<p>Il ne voulait pas les manquer. Écartant
+sans cesse les battants de la fenêtre qui n'était
+jamais assez ouverte, il tentait de fixer sur
+la grande route le point le plus rapproché
+de l'horizon. Il eût dit aux maisons mal alignées:</p>
+
+<p>&mdash;Ôtez-vous: vous me gênez.</p>
+
+<p>Sa tête faisait le geste du tic tac des pendules.
+Elle étonnait d'abord par cette mobilité
+continue. Volontiers on l'aurait calmée,
+en posant le bout du doigt, par amusement,
+sur le front. Puis, à la longue, si elle n'inspirait
+aucune pitié, elle agaçait. Elle était à
+briser d'un coup de poing violent.</p>
+
+<p>Le vieil homme inoffensif souriait au régiment
+attendu. Parfois il répétait à sa
+femme:</p>
+
+<p>&mdash;Nous logerons sans doute une dizaine
+de soldats. Prépare une soupe à la crème
+pour vingt. Ils mangeront bien double.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, répondait sa femme prudente,
+j'ai encore un reste de haricots rouges.</p>
+
+<p>&mdash;Je te dis de leur préparer une soupe à
+la crème pour vingt, et tu leur prêteras nos
+cuillers de ruolz, tu m'entends, non celles
+d'étain.</p>
+
+<p>Il avait encore eu la prévenance de disposer
+toutes ses lignes contre le mur. Le crin
+renouvelé, l'hameçon neuf, elles attendaient
+les amateurs, auxquels il n'aurait plus qu'à
+indiquer les bons endroits.</p>
+
+
+<h4>II</h4>
+
+<p>On ne lui donna pas de soldats.</p>
+
+<p>Parce qu'il pêchait les plus gros poissons
+du pays, il attribua cette offense à la jalousie
+du maire, pêcheur également passionné.
+À dire vrai, celui-ci, d'une charité délicate,
+l'avait noté comme infirme.</p>
+
+<p>Le vieil homme erra, désolé, parmi la
+troupe. La timidité seule l'empêchait de faire
+des invitations hospitalières. On suivait avec
+curiosité sa tête obstinément négative. Il les
+aimait, ces soldats, non comme guerriers,
+mais comme pauvres gens, et, devant les
+marmites où cuisait leur soupe, il semblait
+dire, par ses multiples et vifs tête-à-droite,
+tête-à-gauche:</p>
+
+<p>&mdash;C'est pas ça, c'est pas ça, c'est pas ça.</p>
+
+<p>Il écouta la musique, s'emplit le c&oelig;ur de
+nobles sentiments pour jusqu'à sa mort, et
+revint à la maison.</p>
+
+<p>Comme il passait près de son jardin, il
+aperçut deux soldats en train d'y laver leur
+linge. Ils avaient dû, pour arriver jusqu'au
+ruisseau, trouer la palissade, se glisser entre
+deux échalas disjoints. En outre, ils s'étaient
+rempli les poches de pommes tombées et de
+pommes qui allaient tomber.</p>
+
+<p>&mdash;À la bonne heure, se dit le vieil
+homme: ceux-là sont gentils de venir chez
+moi!</p>
+
+<p>Il ouvrit la barrière et s'avança à petits pas
+comme quelqu'un qui porte un bol de lait.</p>
+
+<p>L'un des soldats dressa la tête et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Vesse! un vieux! Il n'a pas l'air content.
+Quoi? Qu'est-ce qu'il raconte? entends-tu, toi?</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit l'autre.</p>
+
+<p>Ils écoutèrent, indécis. Le vent ne leur
+apportait aucun son. En effet, le vieillard ne
+parlait pas. Il continuait de s'attendrir, et,
+marchant doucement vers eux, pensait:</p>
+
+<p>&mdash;Bien! mes enfants! Tout ce qui est ici
+vous appartient. Vous serez surpris, quand je
+vous prouverai, filet en main, qu'il y a dans
+ce ruisseau, au pied de ce grand saule âgé
+de six ans à peine, des brochets comme ma
+cuisse. Je les y ai mis moi-même. Nous en
+ferons cuire un. Mais laissez donc votre linge,
+ma femme vous lavera ça!</p>
+
+<p>Ainsi pensait le vieil homme, mais sa tête
+oscillante le trahissait, effarouchait, et les
+soldats, déjà inquiets, sachant à fond leur
+civil, comprirent:</p>
+
+<p>&mdash;Allez-y, mes gaillards, ne vous gênez
+pas, je vous pince, attendez un peu!</p>
+
+<p>&mdash;Il approche toujours, dit l'un d'eux.
+M'est avis que ça va se gâter.</p>
+
+<p>&mdash;Il portera plainte, dit l'autre, on lui a
+crevé sa clôture. Le colonel ne badine pas;
+c'est de filer.</p>
+
+<p>&mdash;Bon, bon, vieux! assez dodeliné, tu ne
+nous fais pas peur, on s'en va.</p>
+
+<p>Brusquement, ils ramassèrent leur linge
+mouillé et se sauvèrent, avec des bousculades,
+en maraudeurs.</p>
+
+<p>&mdash;As-tu le savon? dit l'un.</p>
+
+<p>L'autre répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Non!</p>
+
+<p>s'arrêta un instant, près de retourner, et,
+comme le vieux arrivait au ruisseau, repartit
+avec un:</p>
+
+<p>&mdash;Flûte pour le savon! il n'est pas matriculé!</p>
+
+<p>Ils se précipitèrent hors du jardin.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qu'ils ont donc? se demanda
+le vieil homme.</p>
+
+<p>Le branle de sa tête s'accéléra. Il tendit
+les bras et cela parut encore une menace,
+voulut courir, rappeler les deux soldats.</p>
+
+<p>Mais de sa bouche, comme un grain s'échapperait
+d'un van à l'allure immodérée,
+un pauvre petit cri tomba, sans force, tout
+au bord des lèvres.</p>
+
+
+
+
+<h3><a name="c1p2" id="c1p2"></a>L'ORAGE</h3>
+
+<p class="s"><i>À W.-G.-C. Byvanck.</i>
+</p>
+
+<p>Vers minuit, par la croisée sans volets et
+par toutes ses fentes, la maison au toit de
+paille s'emplit et se vide d'éclairs.</p>
+
+<p>La vieille se lève, allume la lampe à pétrole,
+décroche le Christ et le donne aux deux petits,
+afin que, couché entre eux, il les préserve.</p>
+
+<p>Le vieux continue apparemment de dormir,
+mais sa main froisse l'édredon.</p>
+
+<p>La vieille allume aussi une lanterne, pour
+être prête, s'il fallait courir à l'écurie des
+vaches.</p>
+
+<p>Ensuite elle s'assied, le chapelet aux doigts,
+et multiplie les signes de croix, comme si
+elle s'ôtait des toiles d'araignées du visage.</p>
+
+<p>Des histoires de foudre lui reviennent,
+mettent sa mémoire en feu. À chaque éclat
+de tonnerre, elle pense:</p>
+
+<p>&mdash;Cette fois, c'est sur le château!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! cette fois-là, par exemple, c'est sur
+le noyer d'en face!</p>
+
+<p>Quand elle ose regarder dans les ténèbres,
+du côté du pré, un vague troupeau de b&oelig;ufs
+immobilisés blanchoie irrégulièrement aux
+flammes aveuglantes.</p>
+
+<p>Soudain un calme. Plus d'éclairs. Le reste
+de l'orage, inutile, se tait, car là-haut, juste
+au-dessus de la cheminée, c'est sûr, le grand
+coup se prépare.</p>
+
+<p>Et la vieille qui renifle déjà, le dos courbé,
+l'odeur du soufre, le vieux raidi dans ses
+draps, les petits collés, serrant à pleins poings
+le Christ, tous attendent que ça tombe!</p>
+
+
+
+
+<h3><a name="c1p3" id="c1p3"></a>LE BON ARTILLEUR</h3>
+
+<p class="s"><i>À Alphonse Allais.</i>
+</p>
+
+<p>Samedi soir encore grand'mère Licoche
+donnait elle-même à manger aux poules. Cependant
+la voilà morte, bien qu'elle eût pour
+cent ans de vie, à l'âge de quatre-vingt-quatre
+ans. Tout le monde y passe. Un peu plus
+tôt, un peu plus tard! On l'enterre ce
+matin.</p>
+
+<p>Le cortège se forme. M. le curé et les deux
+enfants de ch&oelig;ur sont en tête. Les quatre
+porteurs n'ont qu'à se baisser pour prendre
+le cercueil, et derrière eux se place le petit-fils
+de grand'mère Licoche, l'artilleur, accouru
+en permission. Il ne pleure pas. C'est
+un homme et c'est un soldat. Jugulaire au
+menton, grand et droit, il domine du shako
+le reste des parents qui se rangent autour de
+lui, à distance. Brusquement il tire son
+sabre, et comme si le cortège attendait son
+signal, on s'ébranle. Les blouses raides coudoient
+les vestes courtes. Les franges des
+châles noirs tremblent. Les bonnets blancs
+ondulent. Le vent rebrousse les longs poils
+d'un chapeau dont la forme jadis haute, trop
+longtemps serrée entre deux rayons d'armoire,
+s'est comme accroupie. Mais l'aigrette
+rouge de l'artilleur rallie tous les yeux.</p>
+
+<p>Parfois les porteurs déposent doucement à
+terre grand'mère Licoche. Non que la défunte
+soit vraiment lourde. Elle vécut de peu,
+partagea son bien avec ses poules qu'elle retrouvera,
+exemptes à jamais de pépie, dans
+un paradis réservé aux bêtes à bon Dieu, et
+elle mourut décharnée. Mais elle pèse parce
+qu'elle est morte. Les porteurs profitent de
+l'arrêt, se retournent et regardent, en soufflant,
+l'artilleur.</p>
+
+<p>Son uniforme sombre et son sabre qui
+doit couper impressionnent.</p>
+
+<p>Les vieilles gens même de la queue n'osent
+pas échanger leurs réflexions.</p>
+
+<p>À l'église, le petit-fils de grand'mère Licoche
+reste près d'elle, de garde, face à l'autel,
+sentinelle funèbre, l'&oelig;il toujours sec, le
+sabre au défaut de l'épaule.</p>
+
+<p>Mais au bord de la fosse, dès qu'avec des
+cordes les porteurs ont descendu la bière, il
+s'anime. On le voit écarter les jambes, lever
+ses basanes comme des sacs, et frapper du
+pied en cadence le sol du cimetière.</p>
+
+<p>Les assistants se demandent:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qu'il a? Est-il fou?</p>
+
+<p>Ceux qui déjà allaient se lamenter se contiennent.
+On devine qu'il simule une man&oelig;uvre
+à cheval. Les coudes au corps, sa
+main libre étreignant des guides imaginaires,
+il s'élance, charge sur place. La terre fraîche
+s'éboule sous ses pas. Une grosse motte
+tombe, heurte le cercueil, et ce choc sourd
+résonne dans toutes les poitrines comme un
+coup de canon lointain.</p>
+
+<p>&mdash;Aga, aga donc, disent les deux enfants
+de ch&oelig;ur; il joue à la bataille.</p>
+
+<p>L'artilleur donne du sabre à gauche; il en
+donne à droite. Tantôt il écharpe, tantôt il
+pique en avant. Ensuite il exécute des moulinets
+terribles qui font papilloter les paupières,
+et des moulinets suprêmes, si rapides
+et si nets qu'on distingue en l'air une corbeille
+d'acier.</p>
+
+<p>Puis il se calme. Sûrement il n'est plus à
+cheval. Ses jambes se rejoignent, ses talons
+se recollent. Il s'immobilise, les joues fumantes.
+Il incline lentement son sabre, la
+pointe en bas, pour saluer la tombe, et, ces
+honneurs rendus, au milieu des amis troublés,
+des parents émus qui halettent et tendent
+comme des mains leurs oreilles écarquillées,
+le bon artilleur crie d'une voix
+éclatante à sa grand'mère Licoche:</p>
+
+<p>&mdash;Va, grand'mère, sois tranquille, je vengerai
+la patrie pour toi!...</p>
+
+
+
+
+<h3><a name="c1p4" id="c1p4"></a>LE PLANTEUR MODÈLE</h3>
+
+<p class="s"><i>À Victor Tissot.</i>
+</p>
+
+<p>Le combat semblait fini, quand une dernière
+balle, une balle perdue, se retrouva
+dans la jambe droite de Fabricien. Il dut revenir
+au pays avec une jambe de bois.</p>
+
+<p>D'abord il montra quelque orgueil, les premières
+fois qu'il entra dans l'église du village,
+en frappant si fort les dalles qu'on l'eût
+pris pour un suisse de grande ville.</p>
+
+<p>Mais, la curiosité calmée, longtemps il se
+lamenta, honteux et désormais, croyait-il,
+bon à rien.</p>
+
+<p>Puis il chercha avec obstination, souvent
+déçu, la manière de se rendre utile.</p>
+
+<p>Et maintenant voilà que, sur le sentier de
+l'aisance modeste, sans mépriser sa jambe
+de chair, il a un faible pour celle de bois.</p>
+
+<p>Il se loue à la journée. On lui désigne un
+carré de jardin. Ensuite on peut s'en aller, le
+laisser faire.</p>
+
+<p>Sa poche droite est remplie de haricots
+rouges ou blancs, au choix.</p>
+
+<p>En outre, elle est percée, point trop, point
+trop peu.</p>
+
+<p>L'allure régulière, Fabricien parcourt de
+long en large le terrain. Sa jambe de bois
+creuse un trou à chaque pas. Il secoue sa
+poche percée. Des haricots tombent. Il les
+recouvre du pied gauche et continue.</p>
+
+<p>Et tandis qu'il gagne honorablement sa vie,
+l'ancien brave, les mains derrière son dos,
+la tête haute, a l'air de se promener pour sa
+santé.</p>
+
+
+
+
+<h3><a name="c1p5" id="c1p5"></a>LA CLEF</h3>
+
+<p class="s"><i>À Alfred Capus.</i>
+</p>
+
+<p>La vieille est vieille et avare; le vieux est
+encore plus vieux et plus avare. Mais tous
+deux redoutent également les voleurs. À chaque
+instant du jour ils s'interrogent:</p>
+
+<p>&mdash;As-tu la clef de l'armoire? dit l'un.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit l'autre.</p>
+
+<p>Cela les tranquillise un peu. Ils ont la clef
+chacun leur tour et en arrivent à se défier l'un
+de l'autre. La vieille la cache principalement
+sur sa poitrine, entre sa chemise et sa peau.
+Que ne peut-elle délier, pour l'y fourrer, les
+bourses de ses seins inutiles?</p>
+
+<p>Le vieux la serre tantôt dans les poches
+boutonnées de sa culotte tantôt dans celles de
+son gilet à moitié cousues et qu'il tâte fréquemment.
+Mais, à la fin, ces cachettes toujours
+les mêmes lui ont paru de moins en
+moins sûres, et il vient d'en trouver une dernière
+dont il est content.</p>
+
+<p>Or la vieille lui demande selon la coutume:</p>
+
+<p>&mdash;As-tu la clef de l'armoire?</p>
+
+<p>Le vieux ne répond pas.</p>
+
+<p>&mdash;Es-tu sourd?</p>
+
+<p>Le vieux fait signe qu'il n'est pas sourd.</p>
+
+<p>&mdash;As-tu perdu la langue? dit la vieille.</p>
+
+<p>Elle le regarde, inquiète. Il a les lèvres
+fermées, les joues grosses. Pourtant sa mine
+n'est pas d'un homme qui se trouverait tout
+à coup muet, et ses yeux expriment plutôt la
+malice que l'effroi.</p>
+
+<p>&mdash;Où est la clef? dit la vieille; c'est à moi
+de garder la clef, maintenant.</p>
+
+<p>Le vieux continue de remuer sa tête d'un
+air satisfait, les joues près de crever.</p>
+
+<p>Et la vieille comprend. Elle s'élance, agile,
+pince le nez du vieux, lui ouvre par force,
+au risque d'être mordue, la bouche toute
+grande, y enfonce les cinq doigts de sa main
+droite et en retire la clef de l'armoire.</p>
+
+
+
+
+<h3><a name="c1p6" id="c1p6"></a>LE GARDIEN DU SQUARE</h3>
+
+<p class="s"><i>à Maurice Barrès.</i>
+</p>
+
+<p>C'est, entre une caserne haute et l'échafaudage
+d'une maison qu'on ne finit pas de construire,
+un square pauvre.</p>
+
+<p>Si on osait en comparer la verdure à quelque
+tapis, ce serait à une carpette usée et
+souillée par des chaussures sales. Les oiseaux
+ne s'y posent plus. On ne leur a jamais jeté
+de mie de pain, et peut-être qu'elle leur serait
+volée! Aucun industriel n'a jugé commercial
+d'y installer une bascule automatique.</p>
+
+<p>Sur les bancs aux dossiers durs, les pauvres
+bâillent, dorment, la bouche ouverte aux
+feuilles tombantes, ou bien ôtent leurs souliers
+et font prendre l'air à des pieds impurs
+et malades qu'une mère ne reconnaîtrait pas.
+Quelques-uns lisent des bouts de journaux
+sans date, qui ont enveloppé du fromage. Ils
+y cherchent des chiens à retrouver.</p>
+
+<p>Sorti de son kiosque, le gardien du square
+se promène en uniforme vert, tenant ferme
+la poignée de son épée afin d'éviter ses crocs-en-jambe.
+Il dévisage ces déguenillés, toujours
+les mêmes et toujours là, qui lui font
+honte. Volontiers, il les provoquerait. Sournoisement,
+chaque matin, il croiserait des
+baguettes sur les bancs sans cesse enduits de
+peinture fraîche.</p>
+
+<p>Mais ces meurt-de-faim y prendraient-ils
+garde? Ils sont assez las pour dormir sur des
+culs de bouteille.</p>
+
+<p>Puisqu'il n'a que de pareils êtres à surveiller,
+ses fonctions lui semblent basses et la
+supériorité en ce monde une chose vaine.</p>
+
+<p>Soudain, il reprend tous les pouces qu'il
+avait perdus de sa taille et sourit: un couple
+lui arrive d'un monsieur et d'une dame bien
+mis, qui marchent lentement, hanche contre
+hanche.</p>
+
+<p>Le gardien se cambre, avec une mimique
+gracieuse et discrète, comme s'il voulait faire
+les honneurs et inviter Madame et Monsieur
+à s'asseoir... oh! cinq minutes seulement!</p>
+
+<p>Mais le couple passe, laissant derrière lui
+une odeur fine que tous les nez respirent pour
+la porter à tous les c&oelig;urs. Le parfum d'une
+femme ne donne-t-il pas l'envie de s'attabler
+à son corps?</p>
+
+<p>Le gardien se penche sous un peu plus
+d'humiliation.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ma déception quotidienne, se dit-il.
+Comment d'honnêtes gens proprement
+vêtus s'arrêteraient-ils au milieu de cette
+gueusaille?</p>
+
+<p>Il rentre à son kiosque, et, découragé, par
+les vitres, d'un &oelig;il méchant guette (il le faut
+bien!) cette troupe infâme et sans étage qu'il
+ne peut pas mettre à la porte de chez lui.</p>
+
+
+
+
+<h3><a name="c1p7" id="c1p7"></a>QU'EST-CE QUE C'EST?</h3>
+
+<p class="s"><i>À Adrien Remacle.</i>
+</p>
+
+<p>Oui, qu'est-ce qu'il y a? Les passants s'arrêtent.
+Ils ne comprennent d'ordinaire que les
+choses qui veulent dire quelque chose, et ne
+savent plus s'ils doivent rire ou avoir mal.</p>
+
+<p>Un grand domestique aux galons d'or tient
+ferme par le bras un petit vieux qu'il a la consigne
+de promener correctement, une heure,
+le soir.</p>
+
+<p>Mais le petit vieux fait effort pour s'échapper.
+Il voudrait toucher les murs, regarder
+aux vitrines et tracer des raies sur les glaces,
+du bout d'un doigt mouillé de salive. Ses
+joues ridées semblent deux jaunes tablettes
+d'écriture ancienne. Sa taille est nouée depuis
+longtemps. Il a dans chaque blanc d'&oelig;il
+une minuscule mèche de fouet rouge et la
+couleur de ses cheveux s'est arrêtée au gris.</p>
+
+<p>Tantôt, brusque, il tire le domestique et
+tâche en vain de le faire dévier; tantôt il lui
+donne un coup de pied ou lui mord la main.</p>
+
+<p>Le domestique, que rien n'offense, a des
+ordres et suit, sec et raide, en ligne droite,
+le milieu du trottoir.</p>
+
+<p>Enfin le petit vieux saisit, par surprise, le
+bouton d'une porte, s'y cramponne, s'y suspend
+et pousse des cris aigus de gorge usée,
+des pépiements.</p>
+
+<p>Le domestique de haut style l'en décroche
+avec des précautions respectueuses, et lui dit,
+d'une voix bien cultivée, sévère et douce à la
+fois:</p>
+
+<p>&mdash;J'en demande pardon d'avance à Monsieur,
+mais je rapporterai que Monsieur n'a
+pas été raisonnable et qu'il s'est conduit
+comme un enfant.</p>
+
+
+
+
+<h3><a name="c1p8" id="c1p8"></a>LA FICELLE</h3>
+
+<p class="s"><i>À Léon Deschamps.</i>
+</p>
+
+<p>Son frère étant mort, grand-père Baptiste
+se trouvait seul au monde. Il avait planté un
+fauteuil de paille devant sa porte, et il y passait
+la journée, en hébété, principalement
+vêtu d'une culotte.</p>
+
+<p>Il ne savait plus comment on réfléchit.</p>
+
+<p>Il dépensait toute sa force à déplacer son
+ventre de droite et de gauche, et il ne rentrait
+que le plus tard possible dans sa maison.
+Mais il ne pouvait dormir, car dès qu'il
+ne voyait pas, il pensait à son frère. La chambre
+lui semblait remplie de suie. Il étouffait.</p>
+
+<p>Il dit au petit Bulot:</p>
+
+<p>&mdash;Je te donnerai deux sous, si tu couches
+dans le lit de mon frère.</p>
+
+<p>&mdash;-Donnez-moi les deux sous d'avance,
+répondit Bulot.</p>
+
+<p>Grand-père Baptiste le coucha, lui mit une
+ficelle au pied, comme on fait aux gorets
+ramenés de la foire, se coucha à son tour,
+et, le bout de la ficelle entre ses doigts,
+goûta enfin quelque repos. Les plis des rideaux
+cessaient de grimacer.</p>
+
+<p>Quand il s'éveillait, il écoutait, rassuré,
+le ronflement de Bulot, et, s'il n'entendait
+rien, tirait la ficelle.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi que vous voulez encore? demandait
+Bulot.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! tu es là, disait grand-père Baptiste,
+je veux seulement que tu causes.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà, je cause; après?</p>
+
+<p>&mdash;Ça me suffit, mon garçon, rendors-toi,
+pas trop vite.</p>
+
+<p>Une nuit, il tira vainement la ficelle. Il se
+leva, alluma une bougie et s'en vint voir.</p>
+
+<p>Le petit Bulot dormait tranquille, tourné
+contre le mur, et la ficelle dont il s'était
+débarrassé, attachée au bois du lit, ne le dérangeait
+plus.</p>
+
+<p>&mdash;Sournois, tu triches, dit grand-père
+Baptiste; rends les deux sous.</p>
+
+<p>Mais, le front brûlé par une goutte de
+bougie fondue, Bulot poussa un cri, rejeta
+ses couvertures et tendit son pied.</p>
+
+<p>&mdash;Je m'appelle «tête de bouc» si je recommence,
+dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Je te pardonne pour cette fois, dit grand-père
+Baptiste.</p>
+
+<p>Il prit le pied, serra soigneusement la ficelle
+aux chevilles, et fit un n&oelig;ud double.</p>
+
+
+
+
+<h3><a name="c1p9" id="c1p9"></a>LES TROIS AMIS</h3>
+
+<p class="s"><i>À J.-H. Rosny.</i>
+</p>
+
+<h4>I</h4>
+
+<p>Le fiacre s'arrêta. Les trois amis en descendirent
+des cannes hydrocéphales, si lourdes
+qu'ils les portaient à bras tendu, pour
+montrer leur force. Ils étaient bruyants, fiers
+de vivre, vêtus à la mode éternelle. Chacun
+avait une route nationale dans les cheveux.</p>
+
+<p>Le premier dit: «Laissez donc, j'ai de la
+monnaie.»</p>
+
+<p>Le second: «J'en veux faire.»</p>
+
+<p>Le troisième: «Vous n'êtes pas chez vous,
+ici», et au cocher: «Je vous défends de
+prendre!»</p>
+
+<p>Longtemps ils cherchèrent, ouvrant avec
+lenteur, une à une, les poches de leurs bourses,
+et, tandis que le cocher les regardait, ils
+se regardaient obliquement.</p>
+
+
+<h4>II</h4>
+
+<p>Le premier apportait pour bébé un polichinelle
+bossu par devant, bossu par derrière,
+et singulier, car plus on le maltraitait,
+plus il éclatait de rire.</p>
+
+<p>La maîtresse de maison dit: «Voilà une
+folie.»</p>
+
+<p>Le second apportait un bouledogue trapu,
+à mâchoires proéminentes. Il était en caoutchouc,
+coûtait dix-neuf sous, et, quand on
+lui tâtait les côtes, il pilait comme un oiseau.</p>
+
+<p>La maîtresse de maison dit: «Encore une
+folie!»</p>
+
+<p>Le troisième n'apportait rien; mais du
+plus loin qu'elle le vit entrer, la maîtresse de
+maison s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Je parie que vous avez fait des folies!
+venez çà, vite, que je vous gronde!</p>
+
+
+<h4>III</h4>
+
+<p>Au dîner, dès le potage, la maîtresse de
+maison dit:</p>
+
+<p>&mdash;Un peu? non, bien vrai? Vous ne faites
+pas honneur à la cuisinière. Je suis désolée.
+Vous savez: il n'y a que ça.</p>
+
+<p>Le premier des trois répondit: «Mâtin!»</p>
+
+<p>Le second: «Je l'espère bien.»</p>
+
+<p>Le troisième: «Je voudrais bien voir que
+ce ne fût pas tout.»</p>
+
+<p>Ensuite les plats défilèrent, comme il est
+prescrit, s'épuisant à calmer les faims.</p>
+
+
+<h4>IV</h4>
+
+<p>Après avoir mangé, chacun comme quatre,
+et tous comme pas un, les trois amis dirent
+parallèlement:</p>
+
+<p>au dessert assorti: «Soit, pour finir mon
+pain.»</p>
+
+<p>aux liqueurs circulantes: «Jamais d'alcool;
+mais du moment que cela vous fait plaisir!»</p>
+
+<p>et la boîte de cigares vidée: «La fumée ne
+vous incommode pas, au moins?»</p>
+
+<p>&mdash;Mon père était fumeur, répliqua d'un
+trait la maîtresse de maison. Mon frère était
+fumeur. J'ai joué et grandi sur des genoux de
+fumeurs. Mon mari fumait aussi. J'ai un
+oncle que j'aime beaucoup qui fume la pipe
+et j'adore l'odeur du tabac, bien que ça empeste
+les rideaux.</p>
+
+
+<h4>V</h4>
+
+<p>Quand les trois amis se retrouvèrent dehors,
+le premier fit: «Ouf!»</p>
+
+<p>Le second: «Cette noce m'a cassé.»</p>
+
+<p>Et le troisième, qui parlait plusieurs langues
+étrangères: «Jamais je n'ai tant rigolé.»</p>
+
+<p>Puis, remmenant leurs cannes, ils allèrent
+se coucher.</p>
+
+
+
+
+<h2><a name="c2" id="c2"></a>M. ET M<sup>ME</sup> BORNET</h2>
+
+
+<ul>
+<li><a href="#c2p1"><small>LE GÂTEAU GÂTÉ</small></a></li>
+<li><a href="#c2p2"><small>LE BOUCHON</small></a></li>
+<li><a href="#c2p3"><small>L'ORANG</small></a></li>
+<li><a href="#c2p4"><small>LE BATEAU À VAPEUR</small></a></li>
+</ul>
+
+
+
+<h3><a name="c2p1" id="c2p1"></a>LE GÂTEAU GÂTÉ</h3>
+
+<p class="s"><i>À Alphonse Daudet.</i>
+</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Bornet déchira, en suivant le pointillé,
+le télégramme et lut:</p>
+
+<p>«Comptez pas sur nous. Indisposés. Amitiés.
+Lafoy.»</p>
+
+<p>&mdash;Comme c'est ennuyeux! dit-elle. Je vous
+le demande. <i>Indisposés</i>: beau motif! Moi qui
+avais tout préparé!</p>
+
+<p>&mdash;Ces choses-là n'arrivent qu'à nous, dit
+M. Bornet.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Bornet réfléchit:</p>
+
+<p>&mdash;J'y songe: il y a un moyen de nous arranger.
+Les Nolot viennent demain. Le
+gâteau sera encore frais. Il servira.</p>
+
+<p>Mais le lendemain, au moment d'allumer
+les bougies, elle reçut un second télégramme:</p>
+
+<p>«Impossible pour ce soir. Excuses.
+Nolot.»</p>
+
+<p>&mdash;C'est comme un fait exprès, dit
+M. Bornet.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Bornet, accablée, les lèvres blanches,
+ne comprenait pas cet acharnement du sort,
+et elle ouvrait la bouche toute grande afin
+de faciliter la sortie des mots blessants.</p>
+
+<p>&mdash;Prévenir à neuf heures! quel manque
+d'éducation!</p>
+
+<p>&mdash;Mieux vaut tard que jamais, dit
+M. Bornet. Cependant, calme-toi, gros mérinos,
+tu vas tourner!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! tu peux rire. C'est du joli! Cette
+fois, le gâteau est bel et bien perdu.</p>
+
+<p>&mdash;Nous le mangerons demain à déjeuner.</p>
+
+<p>&mdash;Si tu crois que j'achète des gâteaux pour
+notre ordinaire.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute; mais puisque nous ne pouvons
+pas faire autrement, résignons-nous.</p>
+
+<p>&mdash;Soit, gaspillons notre fortune, dit
+M<sup>me</sup> Bornet.</p>
+
+<p>Dépitée comme maîtresse de maison, elle
+passa une nuit mauvaise, avec de brusques
+coups de reins, tandis que son mari dormait
+légitimement et rêvait peut-être sucreries à
+la vanille.</p>
+
+<p>&mdash;Il se réjouit déjà, pensait-elle.</p>
+
+<p>Chose promise, chose due. Au déjeuner, la
+bonne apporta, non sans précautions, le gâteau
+sur la table. M. et M<sup>me</sup> Bornet le
+contemplèrent. Il s'était affaissé. La crème
+avait jauni, fuyait par les fentes, et les éclairs
+s'y noyaient peu à peu. Autrefois semblable à
+quelque château fort, il ne rappelait maintenant
+aucune construction connue, parmi
+celles, du moins, qui ne sont pas encore
+écroulées. M. Bornet garda pour lui ces remarques
+et M<sup>me</sup> Bornet se mit à découper les
+parts. Préoccupée de les faire égales, elle
+disait à son mari:</p>
+
+<p>&mdash;Tu guignes la plus grosse, hein! vieux
+gourmand!</p>
+
+<p>Son couteau disparut sous les flots de
+crème coulante, gratta l'assiette, agaçant les
+dents, mais jamais elle ne parvint à fixer des
+limites, à tracer des sentiers secs, et toujours
+les parts débordaient l'une sur l'autre. Exaspérée,
+elle prit l'assiette, renversa dans celle
+de son mari la moitié du gâteau et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, bourre-toi.</p>
+
+<p>M. Bornet emplit une cuiller à potage,
+souffla sur la crème tant elle lui parut froide,
+et n'en fit qu'une bouchée. Mais sa langue
+embarrassée refusa de clapper. Il grimaça,
+puis sourit:</p>
+
+<p>&mdash;Je crois qu'elle a un petit goût, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Allons! bon, dit Madame. Quel homme
+à caprices! ma parole, je ne sais plus qu'inventer
+pour te nourrir. Seigneur, que je suis
+donc malheureuse!</p>
+
+<p>&mdash;Essaie, toi, dit simplement M. Bornet.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas besoin d'essayer. Je suis sûre
+d'avance qu'elle n'a aucun goût.</p>
+
+<p>&mdash;Essaie tout de même. Avales-en une
+cuillerée, rien qu'une.</p>
+
+<p>&mdash;Deux, si tu veux, fit M<sup>me</sup> Bornet.</p>
+
+<p>En effet, elle les avala coup sur coup et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! quoi? Qu'est-ce que tu lui trouves,
+à ce gâteau? Un peu fait, peut-être.</p>
+
+<p>Mais elle n'en reprit pas. Elle se désolait,
+allait pleurer, quand M. Bornet eut une
+idée:</p>
+
+<p>&mdash;Écoute. Il y a longtemps que tu n'as rien
+offert au concierge, et j'ai observé que, depuis
+le Jour de l'an, ses prévenances diminuent.
+Privons-nous. Donnons-lui le gâteau. Nous
+avons la vie devant nous, pour nous en payer
+d'autres, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Au moins, remets ta part, dit
+M<sup>me</sup> Bornet.</p>
+
+<p>Ils firent monter le concierge.</p>
+
+<p>Après les compliments d'usage:</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous me permettre de vous offrir
+ceci, dit M. Bornet, en lui tendant l'assiette.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes trop charitables, dit le concierge,
+mais ça va vous manquer.</p>
+
+<p>&mdash;Que non! dit M. Bornet. J'en ai jusque-là.</p>
+
+<p>Il pesa sur sa pomme d'Adam et tira la
+langue.</p>
+
+<p>&mdash;Prenez, dit M<sup>me</sup> Bornet. Ne craignez
+rien. C'est pour vous.</p>
+
+<p>Le concierge, les yeux sur le gâteau, les
+narines flairantes, hésita et soudain demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Y a-t-il des &oelig;ufs dans votre gâteau?</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! dit M. Bornet, on ne fait
+pas de bon gâteau sans &oelig;ufs.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, ça me rembrunit. Je n'aime pas
+les &oelig;ufs.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que tu lui contes, mon ami?
+dit M<sup>me</sup> Bornet. Il y a un jaune d'&oelig;uf, au
+plus, pour lier la pâte.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Madame, rien que d'entendre chanter
+une poule, j'ai mal au c&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous affirme, dit Monsieur, qu'il est
+exquis. Vous vous régaleriez.</p>
+
+<p>Comme preuve, il trempa le bout du doigt
+dans le gâteau et suça hardiment.</p>
+
+<p>&mdash;Possible, dit le concierge; je suis sans
+compétence. C'est égal, je n'en veux point. Je
+vomirais. Faites excuses, merci bien.</p>
+
+<p>&mdash;Mais pour votre femme.</p>
+
+<p>&mdash;Ma femme est comme moi. Elle n'aime
+pas les &oelig;ufs. Elle les renvoie aussi. C'est un
+peu à cause de ce dégoût-là que nous nous
+sommes convenu.</p>
+
+<p>&mdash;Pour vos charmants bébés.</p>
+
+<p>&mdash;Mes gosses, Madame. Justement, l'aîné
+a mal aux dents. Il en perd partout. La friandise
+ne lui vaut rien. Et le plus petit, le pauvre
+cher petit, n'est point encore porté sur la
+bouche.</p>
+
+<p>&mdash;Assez, dit M<sup>me</sup> Bornet glaciale. Laissez-le.
+Nous ne vous forçons pas. Nous n'en
+avons pas le droit. Mille regrets, mon brave!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, assez, dit M. Bornet, du ton dont il
+eût repoussé un mendiant.</p>
+
+<p>Ils étaient humiliés. Le concierge s'aperçut
+de leur mécontentement. Pris de scrupules
+délicats, il ne voulut pas les quitter sur cette
+impression fâcheuse, et poliment:</p>
+
+<p>&mdash;Vous, Monsieur, qui êtes un savant,
+vous n'auriez pas, des fois, dans vos livres,
+un livre avec des lettres écrites imprimées,
+pour souhaiter des fêtes, la Sainte-Honorine,
+par exemple. Voilà qui me ferait plaisir et me
+serait utile. Je vous le rendrais.</p>
+
+<p>On ne lui répondit même pas. Il s'éloigna
+à reculons, confus, certain qu'il les avait
+fâchés, et se promettant de faire oublier sa
+conduite par des amabilités de son ressort.</p>
+
+<p>&mdash;Imbécile! dit M. Bornet. Des gens qui
+crèvent de faim. Dernièrement, leur petit
+tétait une feuille de salade.</p>
+
+<p>&mdash;Au fond, c'est de l'orgueil, dit
+M<sup>me</sup> Bornet. Il mourait d'envie d'accepter.</p>
+
+<p>Elle n'en revenait plus, et ses doigts
+fébriles jouaient sur les petits tambourins
+de ses tempes. Les coudes sur la table,
+Monsieur consultait une manche de son
+paletot. En vérité, ce gâteau était d'un placement
+si difficile qu'ils allaient s'en désintéresser.</p>
+
+<p>&mdash;Sommes-nous bêtes! dit enfin Madame.</p>
+
+<p>Elle donna un vif coup de pouce à la poire
+électrique.</p>
+
+<p>La bonne parut.</p>
+
+<p>&mdash;Louise, dit sèchement M<sup>me</sup> Bornet,
+mangez ça. Vous conserverez votre fromage
+pour demain.</p>
+
+<p>Louise emporta le gâteau.</p>
+
+<p>&mdash;J'espère qu'on la comble en dessert. Elle
+va le dévorer, les yeux fermés.</p>
+
+<p>&mdash;Ça dépend, dit Monsieur, je n'en mettrais
+pas ma tête sur le billot. Cette fille se
+dégrossit, se parisianise. Elle a des diamants
+en verre aux oreilles.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais. Depuis que nous l'avons menée
+au cirque, par imprudente générosité, elle
+jongle avec les assiettes. Mais elle ne poussera
+pas la distinction jusqu'à bouder contre son
+ventre.</p>
+
+<p>&mdash;Hé! je me défie, moi. Elle peut engloutir
+le gâteau, comme elle peut n'y pas toucher.</p>
+
+<p>&mdash;Je voudrais voir ça.</p>
+
+<p>Ils attendirent; puis, pour une cause ou
+pour une autre, sans faire semblant de rien,
+M<sup>me</sup> Bornet passa dans la cuisine. Elle en
+revint grinçante d'indignation.</p>
+
+<p>&mdash;Devine où il est, notre gâteau?</p>
+
+<p>M. Bornet se dressa comme un point d'interrogation
+énorme, oscillant.</p>
+
+<p>&mdash;Devine, je te le donne en cent.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je trépigne.</p>
+
+<p>&mdash;Dans-la-boîte-aux-ordures!</p>
+
+<p>&mdash;Trop fort!</p>
+
+<p>&mdash;Sacrifiez-vous pour ces drôlesses. Sortez-les
+de la crotte, voilà votre récompense:
+«Madame, je ne suis pas venue ici pour manger
+vos gâteaux pourris!» Mais je jure Dieu
+que cette insolence lui a coûté cher.</p>
+
+<p>Dédaignant la parole humaine, M<sup>me</sup> Bornet
+écarta ses cinq doigts de la main droite
+et trois doigts de la main gauche.</p>
+
+<p>&mdash;J'imagine effectivement, dit M. Bornet,
+le visage comme frotté à la mine de plomb,
+que tu lui as flanqué ses huit jours.</p>
+
+<p>&mdash;Pardine!</p>
+
+<p>Face à face, ils s'excitaient à la vengeance.
+Elle, ses huit doigts en pied de nez,
+sentait rayonner ses oreilles rouges, son front
+chaud, ses joues cuites, et lui s'enténébrait
+encore, telle une fenêtre au soleil, quand le
+store graduellement s'abaisse et développe
+son ombre.</p>
+
+
+
+
+<h3><a name="c2p2" id="c2p2"></a>LE BOUCHON</h3>
+
+<p class="s"><i>À Léon Daudet.</i>
+</p>
+
+<p>De petits gorets, réveillés dans tous les
+c&oelig;urs, ont grogné d'aise au passage des
+viandes fines, des bons vins, et se sont grisés
+de fumets. Les visages animés ne peuvent
+plus rougir. Les joues sont en fruits. Les
+bouches rient double et les dames suivent,
+en paroles, les messieurs jusqu'où ils veulent
+aller. Or voilà que le maître de maison,
+M. Bornet, saisit la bouteille de champagne.</p>
+
+<p>Ah! ah!</p>
+
+<p>Il disperse d'un souffle puissant les grains
+de poussière qu'elle a sur la tête.</p>
+
+<p>On le regarde. Voyons voir!</p>
+
+<p>Il lui enlève son capuchon d'or.</p>
+
+<p>On devient grave.</p>
+
+<p>Il coupe les fils qui la serrent au cou.</p>
+
+<p>Les dernières paroles lancées retombent à
+droite et à gauche, molles.</p>
+
+<p>Il lui appuie son pouce sur la nuque.</p>
+
+<p>Attention!</p>
+
+<p>&mdash;Bon! dit M<sup>me</sup> Bornet, tu vas commencer
+tes bêtises. Tu ne pourrais point faire ça
+à la cuisine?</p>
+
+<p>M. Bornet n'a même pas un geste de mépris.
+Il exerce par degrés les pressions accoutumées.
+Il semble pétrir une figurine de
+glaise. Il n'accomplit rien à la légère. S'il
+s'aperçoit que le bouchon a grandi d'une
+ligne, il se repose, et laisse l'effet se produire.
+Il donne aussi d'amicales tapes au ventre, au
+derrière de la bouteille. Parfois il l'incline,
+comme une arme chargée, dans la direction
+d'une poitrine, d'une gorge ouverte. Mais il
+rassure aussitôt ces dames:</p>
+
+<p>&mdash;N'ayez pas peur: je suis là.</p>
+
+<p>&mdash;C'est crispant, dit M<sup>me</sup> Bornet, prends
+un tire-bouchon et finis-en, à la fin!</p>
+
+<p>&mdash;Prendre un tire-bouchon pour déboucher
+une bouteille de champagne, répond
+M. Bornet, syllabe par syllabe; j'ai, dans
+ma longue vie, entendu des choses prodigieuses,
+mais celle-ci l'emporte, je l'avoue.</p>
+
+<p>Il observe, sournois, ses invités.</p>
+
+<p>Les bustes se penchent en arrière, forment
+ensemble, autour de la table, un large calice
+évasé. Chaque dame apprête un cri original.
+Les petits doigts se blottissent dans les oreilles.
+Une assiette sert d'éventail. Un monsieur,
+qu'on approuve, exprime en beaux termes
+la gêne commune:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai été soldat, dit-il, je ne crains pas la
+mort. Tirez un coup de canon et vous verrez
+si je sourcille. Mais, Dieu! que ceci m'énerve
+donc! c'est plus fort que moi.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit un docteur pourtant habitué
+aux enfantements pénibles, inutile de nous
+torturer davantage. Nous avons tous fait nos
+preuves. Dépêchez-vous.</p>
+
+<p>&mdash;Patience, grands enfants, répond M. Bornet
+avec calme. Moi, j'aime que la nature
+suive son cours. D'ailleurs, je suis en mesure
+de vous affirmer que le bouchon travaille.
+Ce n'est qu'une affaire de temps, et dès qu'il
+aura parti, vous n'y penserez plus.</p>
+
+<p>Bien qu'on le traite de monstre, d'affreux
+homme, il garde la sérénité de sa face. Il organise
+l'angoisse. Il n'agit plus sur le bouchon
+que par l'influence d'un regard fixe. L'anxiété
+atteint ses limites. On dirait que, cédant aux
+genoux qui tamponnent, aux abdomens gonflés,
+aux bras raidis, la table garnie va sauter
+au plafond.</p>
+
+<p>&mdash;Il est à gifler, dit M<sup>me</sup> Bornet. Tu nous
+exaspères. On se trouverait mal. Donne-moi
+cette bouteille.</p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu lâcher ça, dit M. Bornet, ou je
+renfonce le bouchon!</p>
+
+<p>&mdash;À mon secours! crie M<sup>me</sup> Bornet.</p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu lâcher ça, ou tu recevras de cette
+fourchette sur les phalanges.</p>
+
+<p>&mdash;M<sup>me</sup> Bornet a raison, dit l'ancien militaire
+excité. Parfaitement! Vous vous jouez
+de nous. Honneur aux dames! Passez la
+bouteille tout de suite.</p>
+
+<p>Et déjà il l'empoigne.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne me l'arracherez pas, dit M. Bornet,
+à moins de me casser les doigts.</p>
+
+<p>&mdash;Est-il têtu! disent les invités qui se lèvent
+décidés, sérieux. Et la bouteille disparaît jusqu'au
+col, sous les mains qui s'abattent, qui
+l'étreignent. Les moins promptes s'accrochent
+encore à des poignets. Des taches de sang
+circulent à fleur de peau.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est ainsi, dit M. Bornet. Soit,
+allons-y. J'en ai vu d'autres. Je me sens b&oelig;uf.
+Je vous défie, un contre dix. Tant pis si la
+bouteille éclate. Gare au malheur et sauve
+qui peut!</p>
+
+<p>Les convives, hors d'eux, refusent de l'entendre,
+perdent prudence. Désireux d'agir, ils
+souhaitent un dénouement qui les soulage vite,
+n'importe lequel, et s'en remettent au destin.</p>
+
+<p>Mais tiraillée en divers sens, la bouteille de
+champagne résiste aux efforts qui se contrarient,
+s'immobilise, étouffe, pousse toute
+seule, et le bouchon sort comme un soupir de
+digestion, se couche sur le côté, au bord du
+goulot, paresseusement.</p>
+
+
+
+
+<h3><a name="c2p3" id="c2p3"></a>L'ORANG</h3>
+
+<p class="s"><i>À Aurélien Scholl.</i>
+</p>
+
+<p>&mdash;D'ailleurs, c'est étonnant comme mon
+mari fait bien l'orang! dit M<sup>me</sup> Bornet.</p>
+
+<p>Les convives de choix, peu nombreux,
+regardèrent M. Bornet. Intimement traités,
+ils venaient d'écouter, avec frayeur, les histoires
+terribles échangées.</p>
+
+<p>&mdash;Mais selon moi, avait dit M. Bornet, la
+plus extraordinaire est le <i>Double Assassinat
+dans la rue Morgue</i>. Edgar Poë l'a composée
+si savamment que j'ai beau la relire, la relire
+encore, je ne devine jamais l'orang.</p>
+
+<p>Et le mot n'avait pas semblé forcé.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous assure, dit M<sup>me</sup> Bornet, qu'il l'imite
+dans la perfection, et la première fois,
+j'ai dû crier au secours contre lui.</p>
+
+<p>&mdash;C'est exact, dit M. Bornet, elle a crié au
+secours, comme une sotte.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne plaisantez pas? dirent ces dames;
+vous faites l'orang, vous, monsieur Bornet?</p>
+
+<p>&mdash;Il n'a pourtant rien de l'orang.</p>
+
+<p>&mdash;Si, quelque chose, en observant bien,
+dans le sourire.</p>
+
+<p>Une jeune femme, timide et craignant d'être
+exaucée, demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! faites-nous-le, hein?</p>
+
+<p>Les hommes désiraient voir avant de
+croire, inquiets toutefois. M. Bornet hocha
+la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Ça ne se fait pas comme ça! dit-il. Il faut
+être en train et en costume; je m'explique: sans
+costume!</p>
+
+<p>Le mot refroidit les curiosités chaudes. Ces
+dames s'interdirent d'insister autrement que
+par des: «C'est dommage!&mdash;Moi qui aurais
+été si heureuse!» Mais elles protestèrent
+quand l'un de ces messieurs leur dit:</p>
+
+<p>&mdash;Ne pourriez-vous pas vous retirer un
+instant? Nous resterions entre hommes.</p>
+
+<p>Cela non. Mieux valait essayer un arrangement.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, monsieur Bornet, soyez gentil.
+Nous nous contenterons d'une esquisse. Ôtez
+votre paletot.</p>
+
+<p>&mdash;Un orang en manches de chemise! fit
+dédaigneusement M. Bornet. Vous vous
+moquez de moi, ma parole!</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, nous ne sommes pas bégueules.
+Madame Bornet, est-ce que votre mari porte
+de la flanelle?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais très peu.</p>
+
+<p>&mdash;Pas de chance! comment faire? Monsieur
+Bornet, vous n'êtes guère aimable. Une
+indication nous aurait suffi. Retroussez vos
+manches jusqu'au coude. Nous suppléerons
+le reste.</p>
+
+<p>&mdash;Il veut qu'on le prie, dirent les hommes.</p>
+
+<p>M. Bornet hésitait entre la crainte de ne
+pas jouer son rôle et celle de le mal jouer.
+Au bord de sa chaise, prêt à se lever, flatté
+comme l'artiste célèbre auquel on demande
+«ne serait-ce qu'un couplet», il jouissait
+des yeux fixés sur lui, des bouches entr'ouvertes,
+des mains tendues et frémissantes.</p>
+
+<p>&mdash;Soit, dit-il, puisque vous l'exigez!</p>
+
+<p>Il ôta son paletot et l'écarta soigneusement
+sur le dossier de sa chaise.</p>
+
+<p>&mdash;Je réclame votre indulgence, dit-il, pour
+trois raisons. D'abord ma femme exagère ou
+se trompe peut-être. En second lieu, je n'ai
+pas encore exécuté l'orang en public. Enfin,
+et ceci vous surprendra, je vous affirme que,
+de ma vie, je n'ai vu d'orang!</p>
+
+<p>&mdash;Vous en avez plus de mérite, lui dit-on.</p>
+
+<p>Il y eut un remuement de sièges. On se
+prépara à la peur. Les dames se serrèrent,
+coude à coude, autour de la table, et les messieurs,
+nerveusement, sucèrent leurs cigarettes,
+s'enveloppèrent de fumée.</p>
+
+<p>&mdash;Que je quitte au moins mes manchettes
+empesées, dit M. Bornet. Elles me gêneraient!</p>
+
+<p>&mdash;Allez, allez donc, je vous supplie! dit
+une femme exaspérée, déjà pâle.</p>
+
+<p>M. Bornet commença.</p>
+
+<p>Ce fut un désastre. Dès le premier geste,
+comme une tête de chardon sous une chiquenaude,
+l'illusion éparpillée s'évanouit. Le
+gros homme s'épuisait en contorsions vaines.
+Il grimaçait, suait, agitait ses bras lourds,
+empêchait son gilet de remonter, et sa montre,
+projetée hors du gousset, sautillait d'une
+jambe à l'autre.</p>
+
+<p>Quel ridicule! Ça, un orang! Un vilain
+singe au plus, inoffensif et vulgaire. Les
+femmes se pinçaient, choquaient leurs genoux,
+se cachaient derrière leurs serviettes,
+et l'un de ces messieurs étreignit si fort la
+cuisse de son voisin, que celui-ci bondit de
+douleur.</p>
+
+<p>Oui, on souffrait, et M<sup>me</sup> Bornet se montra
+femme de tact quand elle dit sèchement:</p>
+
+<p>&mdash;Mon pauvre ami, tu n'y es pas!</p>
+
+<p>M. Bornet s'arrêta. Telle une toupie qui
+reçoit un coup de pied.</p>
+
+<p>&mdash;C'est votre faute, dit-il penaud; je vous
+avais prévenue. Il fallait m'écouter.</p>
+
+<p>&mdash;Apaise-toi, lui dit sa femme en l'épongeant.
+Va renouer ta cravate et te rafraîchir
+les tempes.</p>
+
+<p>Humilié, il passa dans le cabinet de toilette.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon pour lui! dit-elle.</p>
+
+<p>Mais les convives soulagés, parce qu'ils en
+étaient quittes pour la peur de la peur, s'efforcèrent
+de la consoler.</p>
+
+<p>&mdash;Chère madame, lui dirent-ils, vous vous
+faites trop de mauvais sang. M. Bornet
+réussira mieux une autre fois. C'est tellement
+difficile. Et puis cela n'a pas mal marché
+du tout. D'autres que nous peut-être se
+seraient laissé impressionner.</p>
+
+<p>Ils se levaient, l'entouraient, touchés de sa
+peine. Ces dames, certaines d'avoir échappé
+à un grand danger, respiraient plus librement.
+Elles se félicitaient, les mains unies,
+parlaient ensemble, gaies, rieuses et vivaces,
+comme au plein soleil de midi.</p>
+
+<p>Tout à coup l'orang parut.</p>
+
+<p>Il s'avança très lentement, et l'éclatante
+lumière de la salle à manger s'obscurcit. Il
+avait le dos courbe, la tête rentrée dans les
+épaules, la mâchoire inférieure disloquée. Ses
+yeux sanglants regardaient dans le vide. Ses
+doigts mobiles pétrissaient, étranglaient des
+choses, et ses ongles s'allongeaient en griffes.</p>
+
+<p>L'assurance perdue, les convives s'étaient
+bousculés, tassés dans un coin, et se retenaient
+de pousser des cris d'horreur qui eussent
+ajouta à leur épouvante. D'autre part,
+l'orang se gardait de grogner. Mais, la gueule
+tantôt contractée, tantôt élargie, il exprimait
+sa rage d'être exilé de ses forêts. On ne le
+distinguait que vaguement. Il fit le tour de la
+table, silencieux, saisit un couteau, et le brandit,
+non à la manière des assassins expérimentés,
+mais comme un animal gauche, d'autant
+plus redoutable qu'il ne sait pas se servir
+d'une arme. La scène sombrait dans les ténèbres,
+la nuit noire. On n'entendait plus
+même haleter les poitrines. L'orang soufflait
+son haleine sur les visages.</p>
+
+<p>&mdash;Assez! chéri, assez! dit M<sup>me</sup> Bornet.</p>
+
+<p>Aussitôt M. Bornet, docile, leva le gaz. Les
+convives aspirèrent longuement la clarté qui
+se répandit jusqu'à leur c&oelig;ur, et l'un d'eux,
+pour chasser au loin son malaise, donna le
+signal des applaudissements:</p>
+
+<p>&mdash;Bravo! bravo! étonnante faculté!</p>
+
+<p>&mdash;C'est un gros succès, dit M<sup>me</sup> Bornet,
+empourprée. Tu n'as pas commis une faute.</p>
+
+<p>Toutes ces dames s'exclamaient:</p>
+
+<p>&mdash;Moi, je suffoquais!</p>
+
+<p>&mdash;Moi, je me suis crue morte!</p>
+
+<p>&mdash;Moi, je ne dormirai pas cette nuit.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, d'abord, je ne bouge plus. J'attendrai
+ici le petit jour.</p>
+
+<p>Il leur restait à tous cette lâcheté qui calme
+les plus pressantes envies qu'on puisse avoir
+de changer de place.</p>
+
+<p>&mdash;Alors vous êtes contents, dit M. Bornet.
+Tant mieux. Moi aussi. Merci, merci.</p>
+
+<p>Il reprit, modeste:</p>
+
+<p>&mdash;Voyez-vous, l'important est de faire
+jouer le gaz à propos. J'avoue la petitesse du
+moyen, mais j'en garantis l'effet neuf fois sur
+dix.</p>
+
+<p>Ses chaussettes qu'il avait gardées, sans
+doute à cause des mies de pain et des petits
+os que, pendant un dîner, on jette inévitablement
+par terre, retombaient sur ses chevilles.</p>
+
+<p>Laid de sa propre laideur et de celle qu'il
+venait d'acquérir, il s'oubliait dans son triomphe,
+vengé de son premier échec. Ses cheveux
+rares, trempés, luisaient comme ceux qu'on
+trouve dans les soupes. Il reniflait et une
+buée de lessive ressortait à double jet de ses
+narines.</p>
+
+<p>Le torse fumant, les mains collées sur son
+ventre pareil à un sac plein, quelque temps
+encore il écouta les compliments... avant
+d'aller remettre sa chemise.</p>
+
+
+
+
+<h3><a name="c2p4" id="c2p4"></a>LE BATEAU À VAPEUR</h3>
+
+<p class="s"><i>À Paul Hervieu.</i>
+</p>
+
+<p>Retirés à la campagne, les Bornet sont les
+voisins des Navot et les deux ménages font
+bon ménage. Ils aiment également le calme,
+l'air pur, l'ombre et l'eau. Ils sympathisent
+au point de s'imiter.</p>
+
+<p>Le matin, ces dames vont au marché ensemble.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai envie de manger un canard, dit
+M<sup>me</sup> Navot.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, moi aussi, dit M<sup>me</sup> Bornet.</p>
+
+<p>Ces messieurs se consultent s'ils projettent
+d'embellir, l'un son jardin avantageusement
+exposé, l'autre sa maison située sur une hauteur
+et jamais humide. Ils s'accordent bien.
+Tant mieux. Pourvu que ça dure!</p>
+
+<p>Mais c'est à la fraîcheur, quand ils se promènent
+sur la Marne, que les ménages Navot
+et Bornet souhaitent le plus de s'entendre
+toujours. Les deux bateaux de même forme
+et de couleur verte glissent bord à bord.
+M. Navot et M. Bornet caressent l'eau comme
+de leurs mains prolongées. Parfois ils s'excitent
+jusqu'à la première perle de sueur, sans
+jalousie, si fraternels qu'ils ne peuvent se
+battre l'un l'autre et qu'ils rament «pareil».
+L'une des dames renifle discrètement et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Il fait délicieux!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répond l'autre, il fait délicieux.</p>
+
+<p>Or, ce soir, comme les Bornet vont rejoindre les
+Navot pour la promenade accoutumée,
+M<sup>me</sup> Bornet fixe un point de la Marne
+et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Par exemple!</p>
+
+<p>M. Bornet qui ferme la porte à clef se retourne:</p>
+
+<p>&mdash;Quoi donc?</p>
+
+<p>&mdash;Mâtin! reprend M<sup>me</sup> Bornet, ils ne se refusent
+plus rien, nos amis. Ils ont un bateau
+à vapeur.</p>
+
+<p>&mdash;Fichtre! dit M. Bornet.</p>
+
+<p>C'est vrai. Sur la rive, dans l'étroit garage
+réservé aux Navot, on distingue un petit bateau
+à vapeur, son tuyau noir qui luit au soleil,
+et les flocons de fumée qui s'échappent.
+Déjà installés, M. et M<sup>me</sup> Navot attendent et
+agitent un mouchoir.</p>
+
+<p>&mdash;Très drôle, ma foi! dit M. Bornet pincé.</p>
+
+<p>&mdash;Ils veulent nous éblouir, dit M<sup>me</sup> Bornet
+avec dépit.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne les savais pas aussi cachottiers,
+dit M. Bornet. Pour ma part, je n'aurais jamais
+acheté un bateau à vapeur tout seul,
+sans eux. Fiez-vous aux amis. Enfin! Je remarquais,
+ces temps derniers, qu'ils avaient
+l'air chose. Parbleu, c'était ça.</p>
+
+<p>&mdash;Si nous n'y allions point!</p>
+
+<p>&mdash;Ce serait excessif. Mais puisqu'ils manquent
+de délicatesse, ne leur donnons point
+la joie de nous surprendre. Restons indifférents.</p>
+
+<p>&mdash;Bien petit, leur bateau à vapeur, dit
+M<sup>me</sup> Bornet. À peine plus grand que l'autre.
+Comment le trouves-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! de loin, un bateau à vapeur
+produit forcément quelque effet. D'ailleurs
+aujourd'hui on réussit des bijoux dans le
+genre.</p>
+
+<p>Cependant les Navot continuent leurs
+signes. Sans doute ils crient:</p>
+
+<p>&mdash;Dépêchez-vous!</p>
+
+<p>Les Bornet descendent vers la Marne et se
+gardent de se hâter.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bon, on y va, dit M. Bornet. Que
+d'embarras, mon Dieu!</p>
+
+<p>&mdash;D'abord, dit M<sup>me</sup> Bornet, nous aussi,
+nous aurions un bateau à vapeur, si nous
+voulions, en nous gênant un peu.</p>
+
+<p>Lentement, ils s'avancent à pas raccourcis,
+affectent de baisser la tête, de la détourner
+ou d'observer le ciel. Certes, leur intention
+n'est pas de rompre avec les Navot. Ils se
+promettent même d'admirer poliment, selon
+les usages du monde, mais ils viennent d'entendre
+se casser avec un bruit sec le premier
+des fils minces qui servent à attacher les
+c&oelig;urs, et M<sup>me</sup> Bornet conclut:</p>
+
+<p>&mdash;Si je ne suis qu'une femme, je ne suis
+pas femme pour rien, je n'oublierai de ma
+vie leur procédé. Et toi?</p>
+
+<p>Sans répondre, M. Bornet lui prend la
+main.</p>
+
+<p>&mdash;Halte! dit-il. Ma pauvre vieille, nous
+sommes fous!</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Bornet obéit, le regarde, regarde du
+côté des Navot et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Mon pauvre vieux, voilà du chimérique!</p>
+
+<p>Ils se frottent les yeux, en écartent des effiloches
+de brumes et se croient aveugles. Puis
+ils se mettent à rire, silencieusement, comme
+deux Indiens, épaule contre épaule, redevenus
+bons, épanouis, heureux de vivre en
+ce monde où toujours tout s'explique:</p>
+
+<p>Assis entre M. et M<sup>me</sup> Navot, dans leur
+bateau ordinaire, un étranger fume, quelque
+ami de Paris peut-être, et, grave sous son
+chapeau haut de forme noir qui luit au soleil,
+il rend la fumée, naturellement, par la bouche.</p>
+
+
+
+
+<h2><a name="c3" id="c3"></a>UN ROMAN</h2>
+
+
+<ul>
+<li><a href="#c3p1"><i>Première partie</i>: <small>&OElig;UF DE POULE</small></a></li>
+<li><a href="#c3p2"><i>Deuxième partie</i>: <small>LE SEAU</small></a></li>
+</ul>
+
+
+
+<h3><a name="c3p1" id="c3p1"></a>PREMIÈRE PARTIE</h3>
+
+<p class="c">&OElig;UF DE POULE</p>
+
+<p class="s"><i>À A. Roguenant.</i>
+</p>
+
+<p>Le fils de M<sup>me</sup> Lérin avait dit à la servante:</p>
+
+<p>&mdash;Françoise, il y a encore une poule dans le jardin!</p>
+
+<p>Et Françoise avait répondu:</p>
+
+<p>&mdash;J'y vais, monsieur Émile. C'est toujours
+la même: mais cette fois, gare!</p>
+
+<p>Elle levait les bras et criait: «Poule!
+poule!» toute rouge et courant par les allées.</p>
+
+<p>La poule était dans le carré des petits pois,
+à son aise sur la terre chaude creusée sous
+elle, inquiète toutefois de ce qui pouvait arriver.
+Précisément, il arriva une pierre.</p>
+
+<p>La poule se leva en chantant bruyamment,
+sauta sur le mur, fit face à Françoise, et
+secoua ses plumes grises de poussière, puis
+douillettement calée, les yeux mi-clos, la
+queue en panache, par bravade attendit.
+Aussitôt Françoise agitant sa jupe avec bruit,
+les lèvres sifflantes, doubla le carré des petits
+pois. D'un bond la poule fut dans la rue.
+Tout semblait terminé. La rue appartient aux
+poules et rien de ce qui les y concerne n'importait
+à Françoise. Mais la servante ouvrit
+la barrière du jardin et fit claquer, tournoyer
+son torchon. La colère l'entraînait, peut-être
+aussi le plaisir de la course. La poule comprit
+le danger, longea la maison, dandinante,
+et entra dans la grande cour, en donnant
+aux herbes, çà et là, un coup de bec, quand
+elle avait le temps. Un moment elle se vit
+perdue. Elle s'était imprudemment logée dans
+un angle du mur, près de la grange, et déjà
+Françoise, la jupe écartée, lui barrait le passage.
+Affolée, d'un violent coup d'aile elle
+s'enleva de terre, se trouva perchée sur un
+bâton de l'échelle qui montait au «foineau»,
+et, les ailes ouvertes en balancier, la gravit,
+à petits sauts secs, sans se presser, échelon
+par échelon, disparut. Françoise la suivit et
+à l'entrée du «foineau» s'arrêta.</p>
+
+<p>Il était plein d'ombre; le foin s'y entassait
+en galettes serrées. Un souffle chargé d'odeurs
+grisantes caressa le visage en sueur de
+Françoise.</p>
+
+<p>&mdash;Tant pis, j'entre un instant, dit-elle.
+D'ailleurs, il y a peut-être des &oelig;ufs, puisque
+les poules y vont.</p>
+
+<p>Le foin, pressé contre les poutres, s'y
+appuyant de toutes ses bottes, dégringolait
+jusqu'aux pieds de Françoise en escaliers
+irréguliers. La poule s'était installée en haut,
+dans un nid fait comme exprès pour elle. Il
+aurait fallu, pour l'atteindre, affronter des
+périls, enfoncer dans des trous, risquer des
+enjambées, se donner bien du mal, et encore!
+Ce fut sans appréhension qu'elle vit la servante
+tenter l'assaut, tâter les couches de foin
+du bout du pied, pressentir les gouffres,
+osciller, s'arrêter prudente, se consulter et
+recommencer l'escalade.</p>
+
+<p>&mdash;Attends, attends... disait Françoise, je
+vais t'apprendre, moi!</p>
+
+<p>Qu'est-ce qu'elle allait lui apprendre?</p>
+
+<p>Son pied heurta quelque chose de dur, le
+manche d'une fourche enfouie dans le foin,
+jusqu'aux dents.</p>
+
+<p>Françoise tomba sur le dos; ses bras battirent
+l'air.</p>
+
+<p>Elle sentit toute sa colère se dissoudre
+comme un fondant, et, fixée par la poule sérieuse,
+partit d'un rire prolongé.</p>
+
+<p>C'était doux comme un lit de plumes, plus
+doux. Le foin la chatouilla de toutes ses
+pointes, jouant avec elle, la cernant, guetteur,
+prompt à surprendre un bout d'oreille.
+Elle se retournait d'une joue sur l'autre, se
+sentait une pelote dans chaque main, et,
+quand elle remuait les mollets, ses bas s'emplissaient
+d'aiguilles à tricoter. Elle fermait
+les yeux, les rouvrait, apercevait la
+poule toujours grave, absorbée, et criait
+encore, convulsive à force de rire:</p>
+
+<p>&mdash;Poule, poule! Oh! la mâtine!</p>
+
+<p>Vraiment elle prenait une douche de foin.
+Des poutres descendait une cascade d'herbes
+sèches. Des vagues lui tombaient sur les bras,
+sur le front, comme si le «foineau» fût changé
+subitement en une sorte d'étang onduleux.
+Elle ne voyait plus que de temps en temps,
+et par des éclaircies, la poule immobile. Les
+flots de foin coulaient régulièrement. Tout
+à coup, le rire de Françoise fut cassé net.</p>
+
+<p>Le fils de M<sup>me</sup> Lérin était agenouillé près
+d'elle.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, c'est vous, monsieur Émile,
+c'était vous!</p>
+
+<p>Elle n'en revenait pas de le trouver là,
+tout contre, sans qu'elle l'eût soupçonné,
+monté du foin ou tombé des tuiles par enchantement.
+Il souriait d'un air embarrassé
+et mâchait un fétu. Avec la fourche il continuait
+de lui couvrir, comme d'un drap de
+foin, la poitrine, les jambes, tout le corps.</p>
+
+<p>&mdash;C'est la poule, dit Françoise; je suis
+tombée, mais je me relève, monsieur Émile.</p>
+
+<p>Elle fit un effort vain.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, voilà que je ne peux plus, maintenant!</p>
+
+<p>Elle recommença de rire de bon c&oelig;ur, les
+bras tendus.</p>
+
+<p>&mdash;Non, j'y resterai, bien sûr!</p>
+
+<p>M. Émile jeta sa fourche en haut du «foineau»
+et prit les deux mains de Françoise.
+Elles étaient grasses, moites. Il se raidit, le
+corps en arrière, les genoux arc-boutés, la
+souleva. Mais il dut lâcher tout. On était
+mal «parti» et Françoise retomba.</p>
+
+<p>&mdash;À une autre! dit-elle.</p>
+
+<p>M. Émile reprit les deux mains. Longuement
+il en écartait les doigts pour y accrocher
+les siens, tentait un essai par les
+poignets, mais cela glissait trop, et il revenait
+aux doigts après un arrêt à la paume.</p>
+
+<p>&mdash;Une, deux: y êtes-vous?</p>
+
+<p>Il y était, l'étreignait, l'étouffait, l'embrassait,
+et la baisait avec violence, très vite, sans
+un mot.</p>
+
+<p>Du coin où M. Émile l'avait lancée, la
+fourche se précipita, ses trois dents aiguës
+en avant, et le mordit. Il ne put retenir une
+plainte et, d'un revers de main, la rejeta
+plus haut encore.</p>
+
+<p>Elle revint, mais hésitante, au moyen d'une
+glissade, sournoise, les dents toujours ouvertes,
+arriva sans bruit, inattendue, surprenante.</p>
+
+<p>Cette fois ce fut Françoise qui cria, meurtrie
+dans toute sa chair.</p>
+
+<p>M. Émile repoussa la fourche avec tant
+de force, qu'elle enfonça dans le foin ses trois
+dents, profondément, et toute droite, se
+tint tranquille, comme une bête hargneuse
+matée.</p>
+
+<p>La poule dans son nid demeurait indifférente,
+tout entière à son &oelig;uvre.</p>
+
+<p>Autour d'eux, l'infini travail du foineau se
+continuait. L'univers des brins de paille et de
+foin bruissait faiblement, comme une chute
+de grésil. Aux tuiles, aux lattes, aux poutres,
+avec entêtement, les araignées accrochaient
+leurs délicats jeux de patience. Quelques-uns
+se fondaient en une seule tente fine, sans pli
+et sans déchirure. Des toiles isolées semblaient
+des débris de papier décollé par l'humidité
+dans une chambre inhabitée. Une
+araignée solitaire glissait sur son filet, défiante,
+l'allure oblique. Une hirondelle entra,
+fusa, enleva la toile et l'araignée et sortit,
+d'un trait.</p>
+
+<p>Soudain la poule, prise d'effarement, donna
+des coups de bec dans le vide et, avec un lourd
+déploiement d'ailes, caquetante, franchit les
+deux corps enlacés et s'en alla tomber en
+pleine cour. Une de ses plumes égarée, entraînée
+par le sillage de l'air, tourbillonna
+molle, fut saisie par les doigts invisibles du
+vent, s'anima, monta et s'évanouit, envolée
+comme un oiseau, vivante.</p>
+
+<p>Françoise dressa la tête. M<sup>me</sup> Lérin appelait:</p>
+
+<p>&mdash;Françoise, Françoise, où êtes-vous
+donc?</p>
+
+<p>&mdash;Voilà! voilà!</p>
+
+<p>Mais hébétée, elle ne bougeait pas, serait
+restée là, quand M. Émile, bien avisé, grimpa
+jusqu'au nid de la poule, y plongea la main,
+prit l'&oelig;uf et le tendit à Françoise.</p>
+
+<p>Elle descendit rapidement l'échelle.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que vous avez donc fait? dit
+M<sup>me</sup> Lérin, que vous êtes couverte de foin?</p>
+
+<p>&mdash;C'est plein d'&oelig;ufs, là-haut, dit Françoise:
+j'en ai même cassé un. Tenez, voilà
+l'autre.</p>
+
+<p>Elle crut remarquer que M<sup>me</sup> Lérin persistait
+à la regarder singulièrement.</p>
+
+<p>&mdash;Ça doit se voir, pensa-t-elle.</p>
+
+<p>Mais M<sup>me</sup> Lérin, soupesant l'&oelig;uf, et le mirant
+au soleil, lui dit d'un ton naturel:</p>
+
+<p>&mdash;Il faut faire attention, Françoise. Les
+&oelig;ufs sont rares, cette année, bien plus rares
+que l'année dernière. Ils n'ont jamais été
+aussi rares.</p>
+
+
+
+
+<h3><a name="c3p2" id="c3p2"></a>DEUXIÈME PARTIE</h3>
+
+<p class="c">LE SEAU</p>
+
+<p class="s"><i>À Eugène Bosdeveix.</i>
+</p>
+
+<p>Cette nuit, on a crié dans le jardin, et ce
+matin, vers cinq heures, sûr de la présence
+du soleil, je saute du lit pour aller voir. Mon
+père et ma mère dorment encore, ainsi que
+Françoise, notre bonne, assez paresseuse
+depuis quelque temps.</p>
+
+<p>Je voudrais me rappeler les cris, ou plus
+exactement les plaintes, mais je ne suis pas
+de ces personnes douées, auxquelles il suffit
+d'entendre un air une fois pour le retenir.
+Il ne résonne dans ma mémoire que des
+bruits vagues légers comme des &oelig;ufs vides.</p>
+
+<p>Je parcours lentement le jardin et cherche
+des traces de pas.</p>
+
+<p>Les allées sont trop sèches. De nombreux
+fils blancs les traversent. Cependant l'une
+d'elles en a moins que les autres, et ceux qui
+lui restent semblent avoir été tendus rapidement
+à la dernière heure.</p>
+
+<p>Je prends cette allée et m'interroge sur
+l'utilité de tous ces fils.</p>
+
+<p>Les araignées les sécrètent-elles pour y
+suspendre leur linge?</p>
+
+<p>Du linge d'araignées!</p>
+
+<p>Mon imagination va bien aujourd'hui et
+me fait espérer d'importantes découvertes.</p>
+
+<p>D'abord, je note qu'un poirier a quelques-unes
+de ses branches cassées.</p>
+
+<p>Est-ce par un animal, une chèvre?</p>
+
+<p>Mais une chèvre bêle et ne crie pas.</p>
+
+<p>En outre, elle aurait brouté les branches.</p>
+
+<p>Par un voleur?</p>
+
+<p>Je sais le nombre des poires: vingt-huit.
+Aucune ne manque. Elles brillent de rosée.
+On les embrasserait comme des joues. Dans
+deux ou trois semaines, elles seront bonnes
+à cueillir.</p>
+
+<p>Je ramasse des brindilles parmi les fraisiers.
+Ce n'est pas une personne distraite qui les a
+brisées. Elles ont été mordues comme afin
+de calmer une douleur, une grosse rage de
+dents par exemple. Moi, je mangerais des
+feuilles!</p>
+
+<p>A la quantité des brindilles mâchées je devine
+qu'on souffrait beaucoup et qu'on est
+demeuré longtemps près du poirier.</p>
+
+<p>Un peu plus loin <i>elle</i> s'est appuyée contre
+un autre arbre, haut pommier dont les petites
+pommes grises apaisent, en été, mes plus
+fortes soifs.</p>
+
+<p>J'ai dit <i>elle</i> parce que l'écorce a pincé entre
+deux écailles un long cheveu de femme,
+blond. Je préférerais un cheveu noir ou
+châtain, et j'éprouve un commencement de
+trouble.</p>
+
+<p>Au delà du pommier, la trace des pas devient
+visible. La marche s'appesantit. Le
+pied reste longtemps posé sur le sable, le
+marque avec netteté, s'en détache péniblement,
+et les empreintes se resserrent, se touchent
+presque.</p>
+
+<p>J'arrive à l'extrémité de l'allée. Elle se perd
+dans un épais bouquet de noisetiers sous lesquels
+j'ai disposé, pour mes siestes, des fagots
+en forme de fauteuil. «Fauteuil» n'est pas
+de trop, tant ce siège me plaît, tant je m'y
+trouve commodément aux grandes chaleurs.</p>
+
+<p>C'est là qu'a dû se passer la chose.</p>
+
+<p>Les fagots sont bouleversés comme les couvertures
+d'un lit, après une nuit agitée. Des
+mousses, de l'oseille, des &oelig;illets, ont été arrachés
+par poignées, et le sol, rayé de coups de
+talons, humide çà et là, n'a pas encore bu
+tout le sang répandu. J'examine les lieux de
+près, en détail, accroupi, et machinalement
+je relève les brins d'herbe foulés, j'efface des
+souillures; du plat de la main je caresse, j'égalise
+la terre.</p>
+
+<p>Car j'ai beau ne pas vouloir comprendre,
+il y a longtemps que je comprends.</p>
+
+<p>Les certitudes m'arrivent par bandes, importunes,
+trop hâtives. Vivement intéressé, je
+déchiffre la série des indices à première vue,
+reconstitue la scène, et me souviens du mois,
+du jour où, frappant d'un doigt mon épaule,
+Françoise m'a dit, brusque:</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez, je suis prise!</p>
+
+<p>Jamais elle n'a osé me tutoyer. Elle n'était
+point de ces paysannes qui s'enorgueillissent
+d'un bourgeois.</p>
+
+<p>Je rarrange le fauteuil, puis, m'étant éloigné
+de quelques pas je reviens en indifférent
+qui se promène, par hasard, devant les noisetiers,
+sans penser à mal, et je me persuade
+que l'endroit a son air naturel de tous les jours.
+D'ailleurs, des chats ont pu se battre là, un
+chien vagabond s'y rouler.</p>
+
+<p>Je regarde le soleil lent à monter, et j'écarte
+mon ombre afin qu'il puisse vite chauffer les
+traces mouillées où ça patouille et brûler ce
+qui tire l'&oelig;il. Au fond, je ne suis pas à mon
+aise du tout.</p>
+
+<p>Après, la lutte contre la souffrance terminée
+(on dit que c'est un vilain quart d'heure),
+qu'a-t-elle fait?</p>
+
+<p>Il faut que je continue à comprendre malgré
+moi.</p>
+
+<p>Ma lucidité m'effraie. Je n'ai qu'à suivre
+cette allée comme, sur une carte, une ligne
+pointillée au crayon de couleur. Je la ratisse
+avec soin, en tous sens, et me voilà au puits.
+Mes jambes reculent, mais je maintiens énergiquement
+les fuyardes, tandis qu'une lumière
+blessante m'entre au cerveau.</p>
+
+<p>Françoise n'a pas jeté le petit. Elle l'a
+mis dans le seau de fer-blanc et elle l'a descendu
+doucement, à cause de la poulie grinçante,
+maternellement. Puis elle a perdu la
+tête. Elle n'a pas eu le courage de remonter le
+seau. Il pend là-bas, au fond. La chaîne
+oscille encore à mes yeux brouillés, déroulée
+tout entière, et la poulie n'a retenu que le
+dernier anneau plus gros que les autres.</p>
+
+<p>Je le saisis et je tire. Plus j'approche du
+bord, plus c'est lourd. Je tire sans regarder,
+avec la peur de ramener...</p>
+
+<p>Je lâcherais tout.</p>
+
+<p>Rien!</p>
+
+<p>Le seau, comme tous les seaux, a bien fait
+bascule en touchant l'eau, et le petit est loin.
+Je noue la chaîne, et me penche, poussé dans
+le dos, sur la margelle. J'ai un instant la tête
+enveloppée de glace.</p>
+
+<p>Un morceau de ciment se détache, perce
+des couches vibrantes, emplit le puits de
+sourdes clameurs. Longtemps je prête l'oreille.</p>
+
+<p>Je me redresse, le front rafraîchi. Je songe
+soulagé: «Françoise a tué, elle se taira.»</p>
+
+<p>C'est très gentil de sa part. Le reste me regarde.
+D'abord, je veux qu'elle se remette, et
+je demanderai pour elle, à ma mère, huit jours,
+quinze jours de repos. Maman ne me refuse
+rien. Elle prendra une femme de ménage, en
+attendant que Françoise se rétablisse. D'ailleurs,
+s'il faut l'avouer, je pense que maman
+ne sera pas plus gênante qu'une complice discrète.</p>
+
+<p>Tout de même, j'ai de la veine, et l'affaire
+aurait pu mal tourner. Mais ne recommence
+pas, l'ami! passe pour une fois, hein!</p>
+
+<p>Tranquillisé peu à peu, innocent, je regarde
+devant moi, derrière moi. L'allée est propre,
+en ordre; mon âme aussi. Je ne compte plus
+qu'une ou deux inquiétudes menues. Ainsi, je
+devrai, à moins que je ne trouve un prétexte,
+boire à table de l'eau du puits, sans dégoût.
+En outre, quelle attitude aurai-je en présence
+de Françoise, à notre première rencontre, à
+notre confrontation?</p>
+
+<p>Baissera-t-elle les yeux?</p>
+
+<p>Il est sept heures. Mon père et ma mère
+s'éveillent et Françoise, épuisée, choisit les
+mots qu'elle va dire, pour qu'on la laisse au
+lit. Je n'oublierai pas de sitôt les deux heures
+d'émotions successives qui viennent de s'écouler,
+et j'ai un grand besoin de plein air, de
+recueillement.</p>
+
+<p>D'ordinaire, par ce soleil, les poissons
+courent à fleur d'eau, sautent, gueule ouverte,
+sur les mouches, et se régaleraient même
+d'amorces artificielles. On pêcherait fructueusement
+ce matin. Je connais un coin, près des
+framboisiers où, par toutes ses gouttières, le
+chaume entretient une fraîcheur salutaire aux
+petits vers jaunes.</p>
+
+<p>J'empoigne une pioche, la soulève haut,
+les bras raides, l'abats, et du premier coup, je
+déterre un chiffon mou, une loque rouge et
+boueuse, indigne de pincettes, l'enveloppe
+gluante de mon plaisir dépouillé, pareille aux
+papiers gras d'un déjeuner sur l'herbe... <i>le
+délivre!</i></p>
+
+
+
+
+<h2><a name="c4" id="c4"></a>LES DEUX CAS DE M. SUD</h2>
+
+
+<ul>
+<li><a href="#c4p1"><small>LA PETITE MORT DU CHÊNE</small></a></li>
+<li><a href="#c4p2"><small>LES CHARDONNERETS</small></a></li>
+</ul>
+
+
+
+<h3><a name="c4p1" id="c4p1"></a>LA PETITE MORT DU CHÊNE</h3>
+
+<p class="s"><i>À Louis Baudry de Saunier.</i>
+</p>
+
+<p>&mdash;Mais, se dit M. Sud, pourquoi n'as-tu
+pas tiré?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai oublié, se répondit M. Sud avec
+simplicité.</p>
+
+<p>Il ne se gourmanda point davantage, et suivit
+de l'&oelig;il les perdrix qui se posèrent là-bas,
+dans un carré vert.</p>
+
+<p>&mdash;Bien! dit M. Sud; elles sont à moi!</p>
+
+<p>Il fit le geste d'appuyer son index sur l'endroit,
+exactement. Il portait son fusil par le
+milieu, d'une main, les bras écartés, marchait
+en levant haut ses courtes jambes, et
+s'efforçait de maintenir derrière lui Pyrame,
+un vieux chien de location, d'ardeur modérée.</p>
+
+<p>Arrivé au carré vert, M. Sud se baissa,
+cueillit une plante et demeura quelque temps
+rêveur. Était-ce de la luzerne? Était-ce du
+trèfle? Parisien têtu, il ne les distinguait
+encore que malaisément. Comme il se relevait,
+il entendit les perdrix «bourrir et cacaber».
+M. Sud avait trouvé dans un livre
+de chasse et retenu, pour de fréquentes citations,
+ces deux termes d'une sonorité étrange.</p>
+
+<p>&mdash;Elles m'ont surpris, les diablesses! j'ai
+encore oublié de tirer, dit-il.</p>
+
+<p>Les perdrix, l'une d'elles en tête et guide
+des autres, emportaient au loin leur lourde
+traîne pendante. M. Sud les regardait avec
+un bon sourire, admirait leur vol comme un
+feu d'artifice, et tortillait son brin de trèfle ou
+de luzerne. Elles passèrent la rivière, désunies
+un instant par les branches des saules,
+et tout de suite, presque au bord, se remisèrent
+hors de danger.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà qui n'est plus du jeu, dit M. Sud.
+Je n'ai pas de pont sous le pied, moi. Décidément,
+les malignes refusent le combat et
+me narguent!</p>
+
+<p>Il s'imaginait caché dans le ventre d'une
+vache artificielle. Les perdrix se rapprochaient,
+confiantes. Un bras de fantôme sortait
+pour les ramasser une à une. Il leur cria
+ce mot d'esprit:</p>
+
+<p>&mdash;Bonsoir, la compagnie!</p>
+
+<p>Et, vengé, incapable de leur en vouloir, il
+ne les regretta même pas, tout aise d'échapper
+à des nécessités cruelles. Il se promena
+en pleine verdure, s'y rafraîchit les cuisses,
+y trempa ses fesses même, au moyen de
+brusque flexions. Il caressait aussi sa belle
+barbe blanche, et le cordon de son lorgnon
+dessinait sur le plastron de sa chemise une
+fourche fine.</p>
+
+<p>&mdash;Vais-je rentrer bredouille?</p>
+
+<p>Heureusement, des alouettes tireliraient
+dans tous les sens. Que n'avait-il, au lieu
+d'un fusil, un filet à papillons!</p>
+
+<p>D'abord elles tournoyaient, incertaines de
+la route à suivre, puis s'élevaient lentes et
+grisollantes, sans doute en quête de miroirs.
+M. Sud fit la remarque que toutes montaient
+vers le soleil, le long de ses rayons, comme
+suspendues au bout de fils d'or qu'on pelotonne.
+Quelques-unes allaient certainement
+jusqu'aux flammes, pour s'y perdre, s'y rôtir,
+et M. Sud, la nuque douloureuse, la
+bouche ouverte, les yeux brouillés, espérait
+leur chute.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut pourtant que je les tire!</p>
+
+<p>Au cul levé, c'eût été hasardeux. Il préférait
+s'en désigner une et la voir s'abattre, se
+motter, là, entre ces deux taupinières. Il s'avancerait
+sur elle, le fusil à l'épaule, et viserait
+un peu en dessous, pour ne point l'abîmer.
+Violemment étourdie, elle n'aurait plus
+que la force de sauter dans la gueule de
+Pyrame. Mais l'alouette était couleur de terre.
+M. Sud cherchait en vain la petite robe grise
+imperceptible, fondue. Il piétinait, tournait
+sur place, s'égarait comme quelqu'un qui
+vient de laisser tomber une pièce d'argent.</p>
+
+<p>Il s'assit quelques minutes, afin de souffler,
+de renouer les cordons de ses guêtres et
+les nombreuses ficelles de son costume.
+Toutes les taches roses de son teint d'homme
+savamment nourri s'étaient rejointes et n'en
+formaient qu'une. Il s'épongea, se sourit
+dans une glace minuscule, fier de soi, et assuré
+de faire plus tard une belle conserve.</p>
+
+<p>&mdash;N'aurai-je pas l'occasion de décharger
+mon arme?</p>
+
+<p>Il l'ajustait contre sa joue, trouvait enfin la
+mire, et, pour terminer, étudiait de nouveau
+les incrustations de la crosse, ces damasquinures
+si riches qu'elles semblaient garantir
+l'adresse du chasseur.</p>
+
+<p>&mdash;Certes, j'ai là un objet d'art, un fusil de
+luxe, quoique de précision. Mais part-il
+bien? J'en ai connu qui ont éclaté.</p>
+
+<p>De grosses pierres le tentaient à cause de
+leur immobilité. Toutefois elles étaient par
+trop mortes, tandis qu'un arbre a de la sève,
+presque du sang. Il fit choix d'un chêne sérieux,
+vivace, trapu, isolé au milieu d'un
+champ et dont l'aspect devait épouvanter, la
+nuit. L'écorce, comme une vieille manche
+au coude, s'en était çà et là usée à la râpe des
+garrots que les chaleurs démangent. Tout
+autour du tronc, les sabots avaient battu,
+aplati le sol, et, pour n'être que de chevaux
+paysans, n'en empêchaient pas moins les
+herbes d'y pousser.</p>
+
+<p>M. Sud calcula ses distances, car les
+plombs tantôt s'écartent et passent, les uns
+à droite, les autres à gauche, tantôt par répercussion
+peuvent vous blesser grièvement.</p>
+
+<p>Debout, il doutait de lui-même et craignait
+le recul. À plat ventre, il n'apercevait
+plus le chêne. Il adopta donc la solide, confortable
+position du tireur à genoux. Il
+épaula non sans méthode, point pressé,
+grave et pâle. Le canon du fusil, d'abord vertical,
+s'inclina, se coucha sur le plan de tir.</p>
+
+<p>M. Sud était agité de petites secousses,
+éprouvait des palpitations légères. Il transformait
+l'arbre en bête, en homme. Est-ce
+vrai, ce qu'on raconte, qu'une forte détonation
+peut décider la pluie? Il patienta, attendit
+le calme de ses nerfs et le silence de son
+c&oelig;ur. Il voulait éviter l'à-coup, ne lâcher la
+détente, celle de gauche bien entendu,
+comme toujours, qu'après une pression graduée,
+tendre, interminable. De temps en
+temps, il risquait un coup d'&oelig;il: au bout
+d'une allée d'acier éclatante, la mire se dressait
+ainsi qu'une borne. Au delà s'étendait
+un espace vide, glace sans tain. Enfin le
+chêne apparaissait, trouble, mouvementé,
+remuait toutes ses feuilles inquiètes comme
+une multitude d'ailes, et gémissait, oscillait
+dans un doux et long effort pour s'éveiller
+de sa torpeur mortelle.</p>
+
+<p>Pyrame, en arrêt d'étonnement, faisait
+avec sa queue des signes discrets.</p>
+
+
+
+
+<h3><a name="c4p2" id="c4p2"></a>LES CHARDONNERETS</h3>
+
+<p class="s"><i>À Lucien Priou.</i>
+</p>
+
+<p>M. Sud regardait les chardonnerets tantôt
+se poser sur le peuplier, et tantôt joncher la
+terre, comme une bande de fleurs volantes.
+Sans doute, il en désirait un pour le mettre
+à sa boutonnière. Longtemps il attendit qu'ils
+fussent bien en tas, irrésolu dès que l'un
+d'eux s'écartait.</p>
+
+<p>Soudain, dans un accès de férocité et de
+bravoure, il déchargea son beau fusil, en détournant
+la tête.</p>
+
+<p>Quand il revint à lui, son chien Pyrame
+mangeait les chardonnerets morts. Quelques
+autres, blessés à peine ou étourdis, échappaient
+aux happements de la gueule. M. Sud
+les ramassa et les mit dans sa poche, tout
+fier.</p>
+
+<p>Ainsi, il avait tué: grâce à lui, là, des
+plumes s'étaient éparpillées; la terre buvait
+du sang; des cervelles se répandaient,
+blanches comme du lait d'herbe à verrues.
+Et si, malgré ces preuves, un incrédule doutait
+encore, il suffirait, pour le convaincre, de
+dire à Pyrame:</p>
+
+<p>&mdash;Montre ta langue!</p>
+
+<p>&mdash;Je veux garder la douille de ma cartouche!
+se dit M. Sud.</p>
+
+<p>Il s'en alla. Il éprouvait le besoin de marcher
+vite et droit. Il avait hâte de rentrer à la
+maison et de retourner sa poche, tous ses
+amis assemblés.</p>
+
+<p>Il entendait cette exclamation: «Fameux
+coup!» et répondait, modeste: «Vous êtes
+trop aimable, j'ai eu de la chance. Merci. La
+prochaine fois je ferai mieux!»</p>
+
+<p>Il se flatta la barbe comme il faisait toujours
+à chaque contentement. Jamais elle n'avait
+été plus élastique. Il la soulevait haut,
+par les deux pointes, et la laissait ensuite retomber,
+écarter toute sa neige sur sa poitrine
+d'homme. Les chardonnerets remuèrent.
+M. Sud en prit un, avec des précautions, et
+l'examina pour voir «comment c'était fait».</p>
+
+<p>Le chardonneret avait la tête rouge, les
+ailes jaunes et brunes; l'une d'elles, cassée,
+pendait. La mobilité de son bec et de ses yeux
+était l'unique signe de sa souffrance fine. Mais
+une remarque, entre toutes, frappa M. Sud.
+Cette miniature d'être ne lui faisait pas l'effet
+d'une «pièce de gibier». Il croyait soupeser
+un fragile objet d'art, fini au point de donner
+l'illusion de la vie. Il mania les chardonnerets
+les uns après les autres, et tous le troublèrent
+par leur effarement menu. Ses impressions
+tournèrent comme des roues folles.
+Il s'imagina penaud, et non plus triomphant,
+sous les regards de ses amis, et il écouta les
+fous rires des coquettes petites filles, déjà
+femmes par le don de se moquer.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, se dit-il, j'ai fait un beau coup.
+Quelle honte!</p>
+
+<p>Il ralentit le pas. En ce moment, le chardonneret
+qu'il tenait s'envola, hésita un peu
+en l'air, étonné de se sentir libre, et partit.
+Cette espièglerie réjouit M. Sud:</p>
+
+<p>&mdash;Celui-là n'avait pas trop de mal, dit-il.
+Les autres l'imiteront peut-être!</p>
+
+<p>Il les percha tour à tour au bout de son
+doigt, avec des paroles encourageantes. Mais,
+désormais incapables d'essor, ils retombèrent
+au creux de la main.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'en faire? se demanda M. Sud.</p>
+
+<p>Il ne songea pas à les élever dans une cage
+bien aménagée.</p>
+
+<p>Il s'assura que personne ne pouvait le surprendre,
+regretta de ne point se trouver derrière
+une porte dont le verrou serait poussé,
+et déposa délicatement les chardonnerets au
+bord de la rivière. Le courant félin les saisit,
+noua, comme avec un fil, leurs ailes à peine
+battantes, les emporta. Vraiment, ils furent
+noyés sans avoir lutté plus que des mouches.</p>
+
+<p>&mdash;Vois-tu, dit M. Sud à Pyrame, je préfère,
+décidément, la pêche à la chasse. Les
+poissons, ça n'a pas l'air de bêtes. Ils n'ont
+ni poil, ni plumes, et meurent tout seuls,
+quand ils veulent, sur le gazon, dans un coin,
+sans qu'on s'en occupe. Assez de carnage!
+À partir de demain, nous pêcherons: tu porteras
+le filet!</p>
+
+<p>Ensuite, M. Sud jeta sa douille de cartouche,
+moins précieuse, maintenant, qu'un bout
+de cigare éteint, et, comme son pantalon en
+velours gris-souris était taché de sang, il
+trempa dans l'eau son mouchoir et s'efforça&mdash;ainsi
+qu'un criminel&mdash;de laver et
+de frotter les gouttes rouges qui reparaissaient
+toujours!</p>
+
+
+
+
+<h2><a name="c5" id="c5"></a>HISTOIRE D'EUGÉNIE</h2>
+
+
+<ul>
+<li><a href="#c5p1"><small>LE RÊVE</small></a></li>
+<li><a href="#c5p2"><small>LE MOINEAU</small></a></li>
+<li><a href="#c5p3"><small>LE BEAU-PÈRE</small></a></li>
+<li><a href="#c5p4"><small>IL FAUT QU'UNE PORTE SOIT FERMÉE</small></a></li>
+</ul>
+
+
+
+<h3><a name="c5p1" id="c5p1"></a>LE RÊVE</h3>
+
+<p class="s"><i>À Alfred Swann.</i>
+</p>
+
+<p>M<sup>lle</sup> Eugénie Lérin se demande, en s'éveillant:</p>
+
+<p>&mdash;Où suis-je?</p>
+
+<p>Il lui faut reconstituer, détail à détail, la
+chambre, faire la reconnaissance des objets
+familiers, se déclarer:</p>
+
+<p>&mdash;Voici la pendule et voilà le paravent. En
+face: les fenêtres!</p>
+
+<p>Elle s'est donc grisée?</p>
+
+<p>Elle se croit, au cerveau, une pelote de glu,
+où toutes ses idées sont collées comme des
+pattes de mouche:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que j'ai fait, sans le vouloir?</p>
+
+<p>Elle bâille, boursoufle l'édredon, tente de
+se rendormir, sur le ventre, sur le dos. Elle
+compte au plafond les taches de plâtre, et
+presse ses tempes entre ses pouces, comme
+pour faire jaillir le souvenir hors du front:</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, tiens, tiens!</p>
+
+<p>Parfois ses lèvres s'avancent, en suçoir, aux
+succulents «passages» du rêve.</p>
+
+<p>&mdash;Fameux! que serait-ce, si c'était «pour
+de vrai»?</p>
+
+<p>Un instant, elle prend la pose dite en chien
+de fusil, croise ses doigts et ramène ses genoux
+au menton. Puis elle se détend, s'assied sur
+le lit, et met le premier bas, sans hâte, paresseuse.</p>
+
+<p>Et tandis que la soie, toutes ses mailles titillées,
+fait ses délices de la peau, la jeune fille
+penche encore la tête, s'attarde à écouter,
+entend distinctement des choses, à gauche.</p>
+
+<p>Elle a une tourterelle dans le c&oelig;ur!</p>
+
+
+
+
+<h3><a name="c5p2" id="c5p2"></a>LE MOINEAU</h3>
+
+<p class="s"><i>À A. Collache.</i>
+</p>
+
+<p>On frappe aux carreaux. Ils ont «pris»
+cette nuit, et le givre les a géométriquement
+fleuris.</p>
+
+<p>Toc! Toc! Il semble qu'on enfonce de petites
+pointes dans du verre.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais ce que c'est, dit M<sup>lle</sup> Eugénie.
+Aussitôt, elle se lève. Elle doit être bonne et
+tendre, car ses jambes semblent bien vilaines,
+inaccordables, et ses pieds, larges et plats,
+traînent sur le tapis, comme des savates. Elle a
+les chevilles trop en relief, des doigts chevaucheurs,
+des mollets dégorgés, et, aux épaules,
+des salières telles qu'il faudrait mettre du
+poivre dedans pour exciter quelque homme.</p>
+
+<p>Heureusement, par ces temps durs, son
+c&oelig;ur se fend comme les pierres. Elle entr'ouvre
+la fenêtre. Le moineau saute sur son doigt.
+Elle lui sert un déjeuner intime de miettes et
+de graines.</p>
+
+<p>&mdash;Quand on pense qu'il a passé la nuit dans
+la rue!</p>
+
+<p>Elle le flatte, l'embrasse et lui écrase du pain
+dans de la salive.</p>
+
+<p>En chemise, elle grelotte à fleur de peau et
+brûle d'un feu caché. Par une fente de la
+croisée, la bise siffle sa nudité de laide; mais
+la conscience du devoir accompli croît en
+M<sup>lle</sup> Eugénie, s'élargit, s'enfle, et, comme un
+ballon intérieur, la soulève et la porte, un instant
+suspendue, planante.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! moineaux crottés, moineaux va-nu-pieds,
+que Dieu misérablement abandonne,
+venez à moi, en foule; j'ai de la charité pour
+tous vos appétits.</p>
+
+<p>Pit! Pit! Le moineau mange, comme s'il
+avait été apprivoisé par M. Theuriet lui-même.</p>
+
+<p>Et ces petites bêtes ne sont pas ingrates. Il
+est évident que nos prières montent au ciel,
+roulées en cigarettes sous leurs ailes chaudes.
+La recommandation d'un oiseau vaut, pour le
+moins, son pesant de plumes.</p>
+
+<p>Elle divague, la chère jeune fille! Elle en
+est à ce point de l'attendrissement où l'on
+s'imagine qu'on va parler en vers.</p>
+
+<p>Déjà elle touche le prix de sa bonne action
+en v&oelig;ux entendus, en souhaits réalisés.</p>
+
+<p>Voilà qu'elle pleure un peu!</p>
+
+<p>Fût! Fût! La queue, les ailes remuantes, le
+moineau rassasié se perche au bout de l'index,
+fait bec fin et ventre plein, et, avant de s'envoler
+au-dessus des toits éclatants de blancheur
+pure, vers les froides couches d'air
+irrespirable, il laisse, comme solde, à M<sup>lle</sup> Eugénie,
+au creux de la main, entre la ligne de
+vie et la ligne de prospérité, une crotte.</p>
+
+
+
+
+<h3><a name="c5p3" id="c5p3"></a>LE BEAU-PÈRE</h3>
+
+<p class="s"><i>À Alcide Guérin.</i>
+</p>
+
+<p>L'unique fenêtre de la chambre à coucher
+donne sur le jardin. M<sup>lle</sup> Eugénie écarte, en
+éventail, des plumes de paon dans un vase.</p>
+
+<p>Depuis longtemps, il est question d'un mariage
+pour elle. M. André Meltour, de Saint-Étienne,
+la trouve à son goût, et rondement,
+bon commerçant, presse les choses.</p>
+
+<p>En visite, ce matin même, il «se déclare»
+à M. Lérin, au soleil, près de la petite barrière
+blanche.</p>
+
+<p>Adroitement, il a commencé par le complimenter
+sur l'entretien des allées, et par lui
+poser, avec intérêt, quelques questions d'horticulture.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que c'est que ça, monsieur
+Lérin?</p>
+
+<p>&mdash;Comment! à votre âge, vous ne connaissez
+pas encore les oignons?</p>
+
+<p>La fenêtre est entr'ouverte, et M<sup>lle</sup> Eugénie
+entend nettement. Tantôt elle se blâme d'écouter,
+et tantôt elle chasse, comme des mouches,
+les scrupules entêtés à revenir.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon cher monsieur Lérin, dit-on,
+Saint-Étienne est une ville d'aspect sale, fumeux.
+Le soleil paraît jaune. Les fleurs, qu'on
+fait venir à grands frais, se fanent incontinent.
+Il semble que les ruisseaux roulent du charbon
+délayé. Mais, prenez quelques gouttes de
+cette eau noire dans le creux de votre main,
+les voilà claires, limpides et pures: Est-ce comique?
+Il sort de Saint-Étienne les rubans
+les plus doux à l'&oelig;il et au toucher et jamais
+une épidémie n'y est entrée.</p>
+
+<p>Concevez-vous? En vingt-cinq jours,
+comme aux sources vantées, une femme délicate
+pourrait y restaurer sa vigueur.</p>
+
+<p>C'est un coup droit. M. Lérin ne semble
+pas touché. Il songe à l'eau noire claire et ne
+la voit pas bien.</p>
+
+<p>&mdash;Non, je ne la vois pas bien.</p>
+
+<p>&mdash;S'il vous plaît?</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes donc sourd? je vous dis que
+je ne vois pas votre eau.</p>
+
+<p>&mdash;Les savants, répond M. Meltour, donnent
+leurs raisons diverses. En tout cas le
+phénomène n'est pas niable. M<sup>lle</sup> Eugénie le
+notera.</p>
+
+<p>&mdash;Singulier!</p>
+
+<p>&mdash;J'irai plus loin, continue M. Meltour,
+dont la langue prend le trot, l'air chargé de
+Saint-Étienne, que de grands chimistes parisiens
+ont analysé, par sa composition même,
+est préférable à tout autre air.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, si je vous entends, vos fleurs se
+fanent incontinent.</p>
+
+<p>&mdash;Tandis que les femmes... Monsieur Lérin,
+vous êtes galant! mais nous sommes
+gens assez fins pour répondre à tout. Les
+femmes sont les rivales des fleurs: ainsi la
+contradiction s'explique.</p>
+
+<p>M. Meltour, satisfait, rit. Mais M. Lérin
+se garde de sourire.</p>
+
+<p>&mdash;Votre soleil est jaune?</p>
+
+<p>&mdash;Tout jaune, sans éclat. M<sup>lle</sup> Eugénie
+ouvrira peu son ombrelle, je vous en avertis.</p>
+
+<p>&mdash;Elle va donc à Saint-Étienne?</p>
+
+<p>&mdash;J'ose espérer que si j'ai le bonheur d'en
+faire ma femme, elle me suivra partout,
+comme le code le lui ordonne.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voulez donc vous marier? demande
+M. Lérin.</p>
+
+<p>M. Meltour se découvre et, doucement,
+passe la main sur ses cheveux rares:</p>
+
+<p>&mdash;Je crois qu'il est temps; n'est-ce pas
+votre avis?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! des fois, ça repousse, dit M. Lérin.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis un homme, répond M. Meltour,
+je me dis la vérité à moi-même, et je ne
+compte que sur l'indulgence de mademoiselle
+votre fille.</p>
+
+<p>&mdash;C'est donc avec ma fille que vous voulez
+vous marier?</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Lérin, vous vous moquez!</p>
+
+<p>&mdash;Ah!</p>
+
+<p>Ces messieurs se taisent. Les plumes de
+paon tremblent entre les doigts de M<sup>lle</sup> Eugénie.
+Elle attend, ses yeux dans leurs yeux,
+quand soudain M. Meltour, désireux d'en
+finir, parle ferme et bref.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, que dites-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Moi, rien. C'est votre affaire.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela, cher beau-père?</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, finissons, fait M. Lérin. Vous
+voulez épouser ma fille, et, la connaissant
+mal, vous me demandez à moi quelques renseignements.
+Je n'en ai point à vous donner.</p>
+
+<p>Est-ce que je sais quelle femme sera ma
+fille? Vous m'êtes sympathique comme un
+homme qu'on a rencontré trois fois, c'est-à-dire
+indifférent; je vois votre embarras; si
+vous faites une sottise, vous direz: «On m'a
+trompé!» et, si vous tombez bien, vous vous
+applaudirez seul, en vantant votre bon goût.
+Tout est possible, Monsieur. On a vu des gens
+heureux. Le serez-vous? Qui le prédirait? Pas
+moi. Vous hésitez. Il vous faudrait quelques
+conseils, un coup d'épaule. Ah! si je vous souriais,
+vous appelais du geste comme un petit
+qui apprend à marcher!... Mais je reste là,
+incohérent, de bois, et, pour me corrompre,
+vous me nommez: «Cher beau-père!» Je
+me retiens solidement de vous répondre:
+«Mon gendre!»</p>
+
+<p>Monsieur, j'ai passé l'âge où l'on s'attendrit.
+Mariez-vous. Dans une vingtaine d'années,
+quand vous aurez fait vos preuves, je
+me réjouirai et vous féliciterai. D'ici là, je me
+montrerai froid, et, n'était l'ennui d'aller à
+la messe, j'assisterais sans souci à votre aventure.
+Donnez quelques sous au curé pour
+qu'il fasse vite, car, à la campagne, les églises
+manquent de confortable.</p>
+
+<p>Oh! Monsieur, vous êtes dans une situation
+pénible. Je ne vous plains pas, mais il vous
+en arrive une bien bonne. Franchement, je
+n'y peux rien. Parlons d'autre chose, voulez-vous?</p>
+
+<p>Il conclut:</p>
+
+<p>&mdash;Je veux arracher, pour notre déjeuner,
+deux ou trois radis noirs. Les aimez-vous,
+les radis noirs?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit M. Meltour, surtout quand ils
+sont blancs.</p>
+
+<p>Les plumes de paon, élégamment ordonnées,
+rayonnantes, baignent dans du soleil
+leurs aigrettes nuancées et leurs yeux cerclés
+de couleurs vives. M<sup>lle</sup> Eugénie, tout oie, sanglote,
+et, comme elle n'a pas beaucoup de
+poitrine, ses grosses larmes tombent par
+terre, verticales.</p>
+
+
+
+
+<h3><a name="c5p4" id="c5p4"></a>IL FAUT QU'UNE PORTE SOIT FERMÉE</h3>
+
+<p class="s"><i>À Fernand Vanderem.</i>
+</p>
+
+<p><span class="sc">Eugénie.</span>&mdash;Vous ne voulez pas que j'entre?</p>
+
+<p><span class="sc">Émile.</span>&mdash;Chère madame, je suis désolé;
+j'ai un monsieur, un directeur. Nous causons
+sérieusement. Il s'agit de gros intérêts.</p>
+
+<p><span class="sc">Eugénie.</span>&mdash;Comment? j'arrive de province;
+je monte vos six étages et vous ne voulez pas
+que j'entre! Vous êtes dur.</p>
+
+<p><span class="sc">Émile.</span>&mdash;Ma chère dame, puisque je vous
+dis que j'ai quelqu'un.</p>
+
+<p><span class="sc">Eugénie.</span>&mdash;Vous dites que c'est un monsieur,
+je n'ai pas peur d'un monsieur!</p>
+
+<p><span class="sc">Émile.</span>&mdash;Sans doute, mais il est vieux et
+nous sommes en affaires. Je vous assure qu'il
+m'est impossible de vous recevoir. Tout raterait.</p>
+
+<p><span class="sc">Eugénie.</span>&mdash;Je parie que ton monsieur,
+c'est une femme.</p>
+
+<p><span class="sc">Émile.</span>&mdash;Un monsieur n'est jamais une
+femme. D'ailleurs, entendez-vous? il tousse.</p>
+
+<p><span class="sc">Eugénie.</span>&mdash;Je n'entends rien.</p>
+
+<p><span class="sc">Émile.</span>&mdash;Il a toussé tout à l'heure. Il ne
+peut pas tousser constamment pour vous
+faire plaisir.</p>
+
+<p><span class="sc">Eugénie.</span>&mdash;Ainsi, tandis que ce monsieur
+se carre, s'allonge dans ton fauteuil, il faut
+que je me tienne debout sur mes pauvres
+jambes!</p>
+
+<p><span class="sc">Émile.</span>&mdash;Chut! pas si haut! le frotteur
+est dans l'escalier, qui racle. Le laitier peut
+venir d'un instant à l'autre, et la concierge
+ne fait que grimper.</p>
+
+<p><span class="sc">Eugénie.</span>&mdash;Bon: chuchotons! Ah! que
+j'ai chaud! Je boirais un verre d'eau d'un trait.</p>
+
+<p><span class="sc">Émile.</span>&mdash;Si vous m'aviez écrit, je vous
+aurais attendue dans un café et nous aurions
+causé en prenant un bock.</p>
+
+<p><span class="sc">Eugénie.</span>&mdash;Je te vois, c'est l'essentiel.</p>
+
+<p><span class="sc">Émile.</span>&mdash;As-tu quelque chose d'important
+à me communiquer?</p>
+
+<p><span class="sc">Eugénie.</span>&mdash;J'ai à te communiquer que je
+t'aime toujours. Ouvre donc la porte toute
+grande. Je n'aperçois que le bout de ton nez
+dans de l'ombre. Là, bien. Tu es rasé! Est-ce
+que tu t'es rasé pour moi? Donne-moi
+l'étrenne de ta barbe.</p>
+
+<p><span class="sc">Émile.</span>&mdash;Non, j'avoue que c'est pour
+moi. Boutt! je me rase tous les deux jours.
+Boutt!</p>
+
+<p><span class="sc">Eugénie.</span>&mdash;Oh! ce petit baiser d'un sou.
+Embrasse-moi mieux que ça, proprement.&mdash;Qu'est-ce
+que tu écoutes?</p>
+
+<p><span class="sc">Émile.</span>&mdash;Il me semble qu'on a ouvert une
+porte à l'étage au-dessous. On nous guette.
+Vraiment, nous serions mieux dans la rue.
+Tu te compromets, et je ne veux pas que tu
+prennes l'habitude de t'exposer ainsi. Du
+reste, je ne suis presque jamais chez moi.</p>
+
+<p><span class="sc">Eugénie.</span>&mdash;On ne me connaît pas, puisque
+j'arrive de province. Dieu! que je suis lasse!
+J'ai envie de m'asseoir sur l'escalier, par terre.</p>
+
+<p><span class="sc">Émile.</span>&mdash;Malheureuse petite femme! Je
+me fais un mauvais sang à te voir dans
+cet état.</p>
+
+<p><span class="sc">Eugénie.</span>&mdash;Ne te tourmente pas. J'ai encore
+des forces. Est-ce que ton monsieur s'en
+ira bientôt?</p>
+
+<p><span class="sc">Émile.</span>&mdash;Pas avant que tout soit réglé.
+Tu sais: quand on a mis la main sur un vieux,
+il ne faut plus le lâcher.</p>
+
+<p><span class="sc">Eugénie.</span>&mdash;Oui, je sais. Qu'est-ce qu'il
+dirige?</p>
+
+<p><span class="sc">Émile.</span>&mdash;Un journal, des théâtres, une
+foule de choses. Là n'est pas la question.</p>
+
+<p><span class="sc">Eugénie.</span>&mdash;Enfin, comment s'appelle-t-il?</p>
+
+<p><span class="sc">Émile.</span>&mdash;Qu'est-ce que cela te fait, puisque
+tu ne l'as jamais vu?</p>
+
+<p><span class="sc">Eugénie.</span>&mdash;C'est juste. Holà! holà! mon
+c&oelig;ur, mets ta main.</p>
+
+<p><span class="sc">Émile.</span>&mdash;C'est vrai qu'il bat fort. Tu es
+montée trop vite. Il se calmera quand tu seras
+redescendue.</p>
+
+<p><span class="sc">Eugénie.</span>&mdash;Je crois qu'il a remué, ton
+monsieur.</p>
+
+<p><span class="sc">Émile.</span>&mdash;Il remue parce qu'il s'ennuie,
+cet homme.</p>
+
+<p><span class="sc">Eugénie.</span>&mdash;Encore cinq minutes. J'ai
+droit à cinq minutes; tu me les accordes?</p>
+
+<p><span class="sc">Émile.</span>&mdash;Soit. Ton mari, M. André Meltour,
+va bien?</p>
+
+<p><span class="sc">Eugénie.</span>&mdash;J'espère que nous n'allons point
+parler de mon mari.</p>
+
+<p><span class="sc">Émile.</span>&mdash;Parlons de ce que tu voudras.
+Mais par quoi commencer? Nous n'avons
+que cinq minutes.</p>
+
+<p><span class="sc">Eugénie.</span>&mdash;Moi qui voulais te dire tant
+de choses! je ne me rappelle plus rien. Te
+rappelles-tu, toi?</p>
+
+<p><span class="sc">Émile.</span>&mdash;Moi, je me rappelle tout, notre
+rencontre, ses suites, ta chute, mon accident,
+nos peurs (avons-nous eu peur, un jour! et cet
+autre, avons-nous ri?), mon départ et tes larmes;
+quoi encore? Je relis notre roman, notre
+beau roman, comme si je l'avais devant moi,
+grand ouvert, à la page cornée du meilleur
+chapitre. Est-ce cela que tu veux dire?</p>
+
+<p><span class="sc">Eugénie.</span>&mdash;Je songe à ta première caresse.</p>
+
+<p><span class="sc">Émile.</span>&mdash;Je m'en souviens comme si c'était
+hier. Je n'ai pas besoin de t'affirmer que
+tout demeure ineffaçable, là, dans ma tête,
+et ici, dans mon c&oelig;ur.</p>
+
+<p><span class="sc">Eugénie.</span>&mdash;Comme cela a passé vite!</p>
+
+<p><span class="sc">Émile.</span>&mdash;Ça n'a pas duré longtemps,
+mais cela a duré quelque temps et nous en
+avons profité. Il serait ingrat de trop se
+plaindre.</p>
+
+<p><span class="sc">Eugénie.</span>&mdash;Écoute, mon ami: mes jambes
+se dérobent sous moi. Prête-moi une
+chaise, un pliant, un gros livre.</p>
+
+<p><span class="sc">Émile.</span>&mdash;Sois raisonnable. Veux-tu un
+conseil?</p>
+
+<p><span class="sc">Eugénie.</span>&mdash;Tout de toi.</p>
+
+<p><span class="sc">Émile.</span>&mdash;Abrège ta visite. Fais cela pour
+moi. Ce monsieur s'impatiente.</p>
+
+<p><span class="sc">Eugénie.</span>&mdash;Tant pis pour lui.</p>
+
+<p><span class="sc">Émile.</span>&mdash;C'est méchant de ta part. Je ne
+te retrouve plus. Tu ne m'avais pas habitué
+à cet égoïsme. Mon avenir dépend de ce monsieur.
+Mais que t'importe?</p>
+
+<p><span class="sc">Eugénie.</span>&mdash;Ne te fâche pas.</p>
+
+<p><span class="sc">Émile.</span>&mdash;Je suis peiné, froissé.</p>
+
+<p><span class="sc">Eugénie.</span>&mdash;Je m'en vais. C'est tout de
+même drôle que tu me défendes d'entrer à
+cause d'un monsieur. Je ne l'aurais pas
+mangé.</p>
+
+<p><span class="sc">Émile.</span>&mdash;La plaisanterie est facile.</p>
+
+<p><span class="sc">Eugénie.</span>&mdash;Je te promets de te quitter tout
+de suite, de te laisser à tes nombreux travaux,
+si tu me montres au moins le chapeau ou la
+canne de ce monsieur. Ça me tranquilliserait.</p>
+
+<p><span class="sc">Émile.</span>&mdash;C'est de l'enfantillage. Qui
+m'empêchera de te montrer mon chapeau à
+moi ou ma canne à moi? D'abord les vieux
+ont des parapluies.</p>
+
+<p><span class="sc">Eugénie.</span>&mdash;Ah! tu ruses. Tu te dérobes.
+Alors j'entrerai.</p>
+
+<p><span class="sc">Émile.</span>&mdash;Chère madame, vous n'entrerez
+pas.</p>
+
+<p><span class="sc">Eugénie.</span>&mdash;Brutal! vous me faites mal
+aux poignets.</p>
+
+<p><span class="sc">Émile.</span>&mdash;Naturellement. Criez, ameutez
+les gens. Bousculez toutes mes quilles. Je
+vais être dans la nécessité de vous fermer la
+porte au nez.</p>
+
+<p><span class="sc">Eugénie.</span>&mdash;Quel accueil! Mon ami, mon
+cher ami!</p>
+
+<p><span class="sc">Émile.</span>&mdash;Eh ben, quoi?</p>
+
+<p><span class="sc">Eugénie.</span>&mdash;Adieu.</p>
+
+<p><span class="sc">Émile.</span>&mdash;Non, pas adieu. Ce serait
+trop bête. Nous nous aimons, après tout, et
+il est inutile de nous chagriner. Pardonnez-moi.
+J'ai été un peu brusque. Mais aussi,
+comprenez donc que mon monsieur s'exaspère.
+Je suis sûr qu'il marche de long en
+large. Donnez votre poignet que je souffle
+dessus. Ne craignez rien, je vous reverrai.
+Quand retournez-vous en province?</p>
+
+<p><span class="sc">Eugénie.</span>&mdash;Dame! ce soir. Je n'étais venue
+que pour toi.</p>
+
+<p><span class="sc">Émile.</span>&mdash;Retardez votre départ. Vous
+avez le temps. Il y a des monuments à Paris.
+Je vous guiderai. Fixons un rendez-vous pour
+demain. À quelle heure? à quel endroit?</p>
+
+<p><span class="sc">Eugénie.</span>&mdash;Choisis toi-même.</p>
+
+<p><span class="sc">Émile.</span>&mdash;C'est ça, convenu. J'y serai,
+sinon, je t'enverrai un petit mot.</p>
+
+<p><span class="sc">Eugénie.</span>&mdash;Tu m'aimes?</p>
+
+<p><span class="sc">Émile.</span>&mdash;Mauvaise! tu es très jolie, tu sais,
+ce matin.</p>
+
+<p><span class="sc">Eugénie.</span>&mdash;Et encore, tu me vois dans un
+faux jour.</p>
+
+<p><span class="sc">Émile.</span>&mdash;Boutt! à demain; compte sur
+moi. Boutt! Boutt! tiens-toi à la rampe. Ne
+te presse pas... L'escalier est dur.</p>
+
+<p><span class="sc">Eugénie.</span>&mdash;À la bonne heure! Tu as une
+concierge qui cire. Fais-lui mes compliments.
+Au revoir.</p>
+
+<p><span class="sc">Émile.</span>&mdash;Oui, c'est une excellente femme,
+Au revoir, chère madame... ma chérie, veux-je
+dire!</p>
+
+<p><span class="sc">Eugénie.</span>&mdash;Tu vois! Tu vois! Ah! j'en
+pleurerais!</p>
+
+<p><span class="sc">Émile.</span>&mdash;Comment, vous remontez! Voilà
+qu'elle remonte, à présent. Oh! mais non.
+Gare aux doigts! Je ferme.</p>
+
+
+
+
+<h2><a name="c6" id="c6"></a>BONNE-AMIE</h2>
+
+
+<ul>
+<li><a href="#c6p1"><small>LA ROSE</small></a></li>
+<li><a href="#c6p2"><small>LA PRUNE</small></a></li>
+</ul>
+
+
+
+<h3><a name="c6p1" id="c6p1"></a>LA ROSE</h3>
+
+<p class="s"><i>À Edmond de Goncourt.</i>
+</p>
+
+<p>Bonne-Amie entra et tendit à Marcel,
+qu'elle aimait parce qu'il avait un prénom à
+la mode et qu'il écrivait dans les journaux,
+une rose.</p>
+
+<p>&mdash;Elles sont introuvables, par le temps
+froid qui court, tu sais, lui dit-elle. Devine
+combien elle me coûte?</p>
+
+<p>&mdash;Les yeux de la tête, dit Marcel.</p>
+
+<p>Il emplit d'eau le plus ventru de ses pots
+bleus, pour y mettre la rose.</p>
+
+<p>&mdash;Ne l'abîme pas, dit Bonne-Amie. Le
+fleuriste affirme qu'elle peut s'ouvrir dans
+une chambre bien chauffée.</p>
+
+<p>&mdash;Justement: voilà un bon feu; attendons,
+dit Marcel.</p>
+
+<p>&mdash;Et toi, quel plaisir veux-tu me faire?
+demanda Bonne-Amie.</p>
+
+<p>Elle s'était assise et, les pieds à la flamme,
+elle ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne tiens pas aux cadeaux. Un rien
+me suffit, une attention délicate qui touche
+une femme plus que l'offre d'un empire ou
+de grosses richesses. Je ne sais quoi. Arrange-toi.
+Trouve quelque chose. Il me
+semble qu'à ta place je ne serais pas embarrassée.
+J'ai été gentille. Sois mignon.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai ton affaire, dit Marcel.</p>
+
+<p>Sans hésiter, il prit le manuscrit en train,
+et, remuant la jambe, se tapotant la joue avec
+une règle, se mit à lire, à haute voix, le chapitre
+fameux dont il pouvait dire: «Celui-là,
+mon vieux, j'en réponds!»</p>
+
+<p>Et c'était toujours ainsi. Les humiliations
+ne l'assagissaient pas. À peine avait-il répété:
+«Suis-je bête! suis-je bête!» qu'il recommençait
+de mendier, l'incorrigible, jusqu'à
+rougir, un peu d'admiration de femme.</p>
+
+<p>Sa voix, éclatante dès le lancer des phrases,
+bientôt mollit, et, comme de coutume, au
+passage admirable où le mot serre l'idée si
+fort qu'elle étouffe, il s'arrêta, défiant, craintif,
+et regarda:</p>
+
+<p>La jupe serrée aux chevilles, les genoux
+collés, les coudes au corps, les mains perdues
+dans les manches, Bonne-Amie avait
+voûté sa taille, plissé son front, rentré ses
+yeux et cousu sa bouche, car elle ne dit même
+pas: «J'avoue que mon opinion personnelle
+n'a qu'une importance secondaire.»</p>
+
+<p>Vraiment, elle n'avait oublié que de poser
+sur la cheminée, à droite et à gauche de la
+pendule, ses deux inutiles coquillages, ses
+oreilles sourdes.</p>
+
+<p>Tout entière, Bonne-Amie s'était fermée.</p>
+
+<p>Et Marcel déjà se dépitait; mais soudain il
+s'attendrit:</p>
+
+<p>Dans le pot bleu et ventru, la rose s'était
+ouverte.</p>
+
+<p>Quel émerveillement!</p>
+
+<p>L'émotion oscillante, folle, Marcel reluisait
+de sève. Il allait encore perdre la tête,
+s'emballer, fourrer avec reconnaissance son
+nez au creux de la fleur, lorsque enfin Bonne-Amie
+lui dit, à temps pour qu'il pût se reconquérir
+et se calmer:</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! la rose! à la bonne heure! le
+fleuriste ne m'a pas volée.</p>
+
+
+
+
+<h3><a name="c6p2" id="c6p2"></a>LA PRUNE</h3>
+
+<p class="s"><i>À Marcel Schwob.</i>
+</p>
+
+<p>Au bout de la branche pend une prune qui
+ne veut pas tomber. Pourtant, gonflée comme
+une joue d'enfant boudeur, mûre, pleine d'un
+jus lourd, elle est continûment attirée vers
+la terre.</p>
+
+<p>D'une pointe de feu le soleil lui pique la
+peau, lui ronge ses couleurs, lui brûle la
+queue tout le jour.</p>
+
+<p>Elle ne se détache pas.</p>
+
+<p>Le vent l'attaque à son tour, l'enveloppe
+d'abord, la caresse sournoisement de son haleine,
+puis, s'acharnant, souffle dessus d'un
+brusque effort.</p>
+
+<p>La prune remue au gré du vent, docile,
+dorlotée, dormante.</p>
+
+<p>Une violente pluie d'orage la crible de
+minuscules balles crépitantes. Les balles
+fondent en rosée et la prune luit, regarde,
+comme un gros &oelig;il, au travers.</p>
+
+<p>Un merle se pose sur la branche, par
+petites détentes sèches s'approche de la
+prune, lui lance de loin, prudent, les ailes
+prêtes, des coups de bec en vain rectifiés.</p>
+
+<p>À chaque coup, la branche mince plie,
+la prune recule et fait signe que non.</p>
+
+<p>Elle défierait jusqu'au soufflet d'une longue
+perche, jusqu'aux échelles des hommes.</p>
+
+<p>Or Bonne-Amie vient à passer.</p>
+
+<p>Elle voit la prune, lui sourit, se cambre
+avec nonchalance, penche la tête en arrière,
+cligne de l'&oelig;il et ouvre ses lèvres humides
+de gourmandise.</p>
+
+<p>La prune y tombe!</p>
+
+<p>Et Bonne-Amie, qui ne doute de rien, me
+dit, sans paraître étonnée, la bouche pleine:</p>
+
+<p>&mdash;Tu vois, elle a <i>chédé</i> à mon <i>cheul</i> désir.</p>
+
+<p>Mais aussitôt punie que coupable du péché
+d'orgueil, elle rejette la prune.</p>
+
+<p>Il y a un ver dedans.</p>
+
+
+
+
+<h2><a name="c7" id="c7"></a>LEVRAUT</h2>
+
+
+<ul>
+<li><a href="#c7p1"><small>CANARD SAUVAGE</small></a></li>
+<li><a href="#c7p2"><small>LE FLOTTEUR DE NASSE</small></a></li>
+</ul>
+
+
+
+<h3><a name="c7p1" id="c7p1"></a>CANARD SAUVAGE</h3>
+
+<p class="s"><i>À Henri Mazel.</i>
+</p>
+
+<p>&mdash;Allez, Levraut, apportez donc!</p>
+
+<p>Mais ces cris, poussés d'une voix forte,
+étaient vains. M. Mignan eut recours aux
+menaces et aux insultes. Levraut bondissait
+à hauteur d'homme ou faisait le chien couchant,
+ou, le nez très bas, au bord de l'eau,
+l'arrière-train roidi comme un arc-boutant,
+semblait se braquer sur le canard blessé. Parfois,
+il s'éloignait de son maître à l'abri
+d'une poussée qui l'eût culbuté dans la rivière.
+Le canard battait de l'aile, pulvérisait
+l'eau autour de lui, bien malade. Levraut,
+fort chien d'arrêt au poil ras, luttait contre sa
+peur de l'eau glacée, et, entêté, se dressait
+sur ses pattes de derrière, violemment.
+M. Mignan vit le canard s'agiter encore avec
+frénésie, allonger le cou, se coucher sur l'eau,
+et s'en aller doucement à la dérive, emporté
+mort par le courant. Il pensa:</p>
+
+<p>&mdash;Cette fois, je suis sûr de l'avoir!</p>
+
+<p>Il lança des pierres afin d'exciter Levraut
+au bain. Il voulut l'attirer à lui par des paroles
+trompeuses, en se tapotant le genou du
+bout des doigts. Mais Levraut gardait sa
+prudence et ses distances.</p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu apporter canard, chien de
+malheur!</p>
+
+<p>Le tutoiement ne réussit pas mieux que la
+politesse. Cependant, le canard s'éloignait
+parmi les glaçons qui, réunis en flottille, brillaient
+comme des morceaux de vitre. Le long
+de l'Yonne, M. Mignan le suivit. Levraut
+l'imita. Cette promenade ne pouvait être
+bien longue et M. Mignan semblait peu inquiet.
+D'ailleurs, il jouissait de son beau
+coup de fusil: son émotion se prolongeait
+et des portions de son être vibraient encore.
+Le canard, forcément, s'arrêterait à quelque
+tronc. On voit des glaçons, qui offrent moins
+de prise, s'immobiliser au plus léger obstacle
+et s'échafauder les uns sur les autres.
+En outre, M. Mignan comptait toujours sur
+Levraut. C'est quelquefois une question de
+procédé. Ainsi, il pouvait faire semblant de
+ne penser à rien, siffler même entre ses dents
+un air sans importance, puis, brusquement,
+saisir le chien par la peau du cou et le jeter à
+l'eau.</p>
+
+<p>&mdash;Une fois à l'eau!...</p>
+
+<p>Mais Levraut s'arrêtait net, l'air désintéressé,
+prêt à fuir. M. Mignan se rendit
+compte qu'il n'y avait rien à faire avec cet
+animal-là. Tous les deux continuèrent leur
+marche, guidés par le canard, et M. Mignan
+prit le parti de l'accompagner jusqu'à sa
+halte.</p>
+
+<p>Il faisait très doux, et la neige commença
+de tomber, enveloppante et fine. M. Mignan,
+qui portait un binocle, dut fréquemment en
+essuyer les verres sur la doublure de son
+paletot. Gras et lourd, il enjambait les échaliers,
+péniblement, en soulevant sa cuisse ou
+ses guêtres avec la main. Quand il mettait le
+pied dans une ornière, ou dans le creux d'un
+sabot de b&oelig;uf, des aiguilles de glace se brisaient
+avec un grésillement agaçant pour ses
+dents. Sur toute la rivière se répercutait
+l'écho des craquements sonores. Le canard
+se cachait derrière une touffe de joncs, un
+saule, une pile de bois carrée comme une
+table où la neige aurait mis une nappe, réapparaissait
+et s'évanouissait encore au plus
+épais des flocons, toujours loin du bord.</p>
+
+<p>Du coin de l'&oelig;il, M. Mignan observait
+Levraut qui maintenait son allure indifférente,
+la queue basse, comme un chien de
+luxe à bouche inutile. Tantôt il souhaitait
+de le tenir là, entre ses deux genoux, et de
+lui donner des coups de poing sur la tête,
+sans compter, et sans pitié pour ses hurlements,
+les cloches du village voisin dussent-elles
+s'en ébranler; tantôt il soufflait fortement
+et son haleine fumeuse lui rappelait
+d'étonnantes histoires, où, sous l'action du
+froid, les paroles se solidifient, dans l'air, en
+morceaux de glace gros comme des berlingots.
+Déjà une couche de neige alourdissait
+sa marche. Au fond, il rageait de toutes ses
+forces.</p>
+
+<p>&mdash;Une perche quelconque serait peut-être
+une perche de salut!</p>
+
+<p>Il tenta d'arracher une branche de saule,
+mais, pour une violente secousse, une brindille
+inoffensive lui resta dans la main.
+D'une nature apoplectique, il avait le sang
+aux joues et la neige fondante le cuisait désagréablement.
+Ils arrivèrent au barrage du
+Gautier.</p>
+
+<p>&mdash;Cette fois, canard, mon ami, tu vas te
+cogner le nez. Finie la ballade!</p>
+
+<p>Pas le moins du monde! Une pelle se
+trouvait levée. Le canard passa dessous,
+simplement et comme il fallait s'y attendre.
+Il disparut dans un remous, barbota quelques
+secondes en pleine écume, et, de nouveau,
+se remit à glisser moelleusement, fugitif
+vivant, on l'aurait juré, et certes infernal, à
+l'aise au milieu de la rivière s'élargissant.
+La colère de M. Mignan devenait un danger.
+Il voulait respirer, mais il ne savait quel
+tampon refoulait l'air hors de lui. Il s'arrêta,
+imité par Levraut qu'il semblait oublier,
+prit le ciel à témoin, et tout de suite résolu,
+repartit:</p>
+
+<p>&mdash;J'en crèverai, dit-il, mais je ne lâcherai
+pas.</p>
+
+<p>La neige, silencieuse et serrée, lui mouillait
+le nez, les lèvres, le cou, éteignant complaisamment
+tous les feux qui lui poignaient
+à fleur de peau. Elle collait sous ses pieds,
+doublait, triplait ses semelles, lui donnait
+une attitude d'échassier, jusqu'au moment
+où, l'une des boules désagrégée, il se déséquilibrait,
+soudain boiteux. Plus loin, il faisait
+envoler d'un peuplier une bande de
+chardonnerets et l'arbre semblait brusquement
+secouer des fleurs chantantes.</p>
+
+<p>&mdash;Ça va durer longtemps, cette histoire-là!</p>
+
+<p>En vérité, il crut être à la fin. Non loin de
+Marigny, un peu en amont du pont, une
+sorte de jetée naturelle précédait l'arche du
+centre et partageait en deux le courant. Au
+lieu de le suivre à droite ou à gauche, le canard
+maladroitement buta en plein un bouchon
+épineux où il resta.</p>
+
+<p>&mdash;C'est pour le coup, que je te tiens, dit
+M. Mignan.</p>
+
+<p>Le tenait-il réellement? Une dizaine de
+mètres l'en séparait. Une dernière fois, il
+tenta de corrompre Levraut. Jamais on n'avait
+vu un chien à ce point apathique et
+morne. Aux signes de son maître, il s'écarta
+obliquement. M. Mignan, le regard circulaire,
+se mit en quête d'une longue gaule,
+d'une gaule de dix mètres! Quelle naïveté!
+Il fixa le canard, comme s'il voulait le cramponner
+de l'&oelig;il et le ramener au bord. Ses
+joues tremblaient. Ses lèvres se contractaient
+jusqu'à blanchir et se serraient à ne pas laisser
+passer le moindre sifflement. De grosses
+gouttes de neige fondue coulaient sur ses
+moustaches comme des larmes. Il n'imaginait
+aucun moyen. À vrai dire, il souffrait
+sans pouvoir localiser sa blessure et se sentait
+envahi d'une telle furie qu'il ne raisonnait
+plus. Comme Levraut s'approchait, il
+lui adressa seulement un coup de pied, incapable
+de recommencer la discussion. Le
+chien para en rompant. Toutefois, le coup
+de pied ne fut pas entièrement inutile, car
+une grosse motte de neige boueuse se détacha
+du soulier, vola lourdement dans l'air,
+comme un vilain oiseau sale, retomba, s'écrasa,
+s'émietta, et M. Mignan éprouva momentanément
+une sensation de légèreté
+et de bien-être qui le surprit. Mis en train,
+il donna de l'autre pied un autre coup, cette
+fois sans intention méchante et simplement
+pour se débarrasser de l'autre motte. Puis,
+le fusil en bandoulière, les mains dans ses
+poches, les épaules rondes sous la chute lente
+de la neige endormie et endormante, il continua
+de regarder le canard, vaguement sollicité
+par de multiples desseins.</p>
+
+<p>En cet endroit, la rivière, profonde jusqu'au
+genou à peine, courait sur des cailloux
+plats et blancs, et à son murmure doux de glou-glou
+de bouteille, çà et là, une pierre pointue
+qui perçait l'eau ajoutait la convulsion d'un
+hoquet. Déjà l'accourcissement du jour commençait.</p>
+
+<p>&mdash;Somme toute, en allant vite...</p>
+
+<p>Et voilà que M. Mignan, le cortège des hésitations
+bousculé et mis en déroute par un
+seul coup de tête, se précipita, courut au canard,
+l'arracha du buisson et revint, titubant
+en homme ivre, dans l'eau résistante et
+souple comme le chanvre, trempé à tordre
+comme son canard.</p>
+
+<p>Il l'avait! mais, sans même le regarder, il
+le jeta à terre, d'un coup de talon lui écrasa
+le bec et la tête, et froidement, d'un autre
+coup, l'éventra.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, tiens, sale bête, cochonnerie!</p>
+
+<p>Puis il ramassa la chose rouge, et imprimant
+à son bras un grand mouvement de
+vire volte, il la lança à toute volée, bien loin
+dans la rivière, le plus loin possible. D'un
+bond, Levraut, ardent au fumet, passa par-dessus
+les joncs du bord, et nagea rapidement,
+avec un aboiement entrecoupé, vers
+le canard, lapant ses traces sanglantes.</p>
+
+
+
+
+<h3><a name="c7p2" id="c7p2"></a>LE FLOTTEUR DE NASSE</h3>
+
+<p class="s"><i>À Pierre Valdagne.</i>
+</p>
+
+<p>Bien que M. Mignan n'eût rien lancé et se
+fût contenté de faire un signe, Levraut sauta
+dans l'Yonne, chercha et trouva quelque
+chose: un flotteur de nasse. Il le happa et
+voulut le rapporter, mais le flotteur était
+solidement attaché, la nasse retenue au fond
+par de lourdes pierres et Levraut dut nager
+sur place.</p>
+
+<p>&mdash;Laisse donc, imbécile, lui dit M. Mignan,
+tu vois bien que c'est un flotteur de nasse.</p>
+
+<p>Et comme Levraut s'entêtait:</p>
+
+<p>&mdash;Mon pauvre chien, que tu es bête!
+Allons, lâche ça tout de suite et viens ici!</p>
+
+<p>Levraut, dévoué, comprenait l'impatience
+de son maître et redoublait d'efforts.</p>
+
+<p>&mdash;Si tu t'amuses, dit M. Mignan, reste;
+j'ai le temps. Au moins, tu te seras lavé.</p>
+
+<p>Il s'assit, goguenard, observa son chien et
+s'aperçut que l'affaire tournait mal. Levraut
+se fatiguait visiblement. Parfois, il «buvait»
+avec un grognement sourd. Opiniâtre, il
+serrait toujours le morceau de bois entre ses
+dents. Il donnait de violents coups de tête
+dans le vide. Ses pattes, gênées par la corde
+de la nasse, par les herbes, battaient l'eau,
+blanche d'écume. Bientôt il n'en pourrait
+plus. La «bonne bête» mourrait victime du
+devoir.</p>
+
+<p>&mdash;Fichu, mon chien! pensa M. Mignan
+déjà bouleversé.</p>
+
+<p>Il lui adressa des prières, des injures, lui
+dit qu'il n'avait jamais vu un chien aussi stupide.</p>
+
+<p>&mdash;Et c'est ma faute! me voilà propre:
+je noie mon chien, afin de le baigner, moi!</p>
+
+<p>Espérant lui faire lâcher sa proie fatale
+pour une autre, il jeta des morceaux de bois
+à droite et à gauche.</p>
+
+<p>Encore! soit: tout à l'heure, Levraut les
+rapporterait, après, quand il aurait déposé
+celui-ci d'abord aux pieds de son maître. Et
+«l'intelligent animal» hurlait d'impuissance.</p>
+
+<p>Comment le sauver! Une mauvaise barque
+se trouvait là, couchée sur le flanc, mais amarrée,
+cadenassée, sans rames, à moitié pleine
+d'eau croupie, inutile, exaspérante.</p>
+
+<p>Une dernière fois, M. Mignan cria:</p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu lâcher ça, oui ou non?</p>
+
+<p>Levraut répondit par une sorte de râle et
+roula des yeux qui implorent. Il enfonçait.</p>
+
+<p>M. Mignan se roidit, arracha la barque,
+la mit à flot, d'un pied entra dedans, et de
+l'autre se poussa du côté du chien. Il avait si
+adroitement man&oelig;uvré qu'il put lui appliquer,
+au passage, deux fortes claques sur le
+museau.</p>
+
+<p>Ainsi corrigé, Levraut enfin ouvrit la
+gueule d'où tomba le flotteur de nasse, et se
+sauva seul au bord.</p>
+
+<p>Cependant, la barque s'arrêta, son élan
+mort, et tournoya, folle, au gré du courant.
+M. Mignan, mouillé jusqu'aux genoux, perdait
+l'équilibre, et, tandis qu'incapable de se diriger,
+il barbotait à égale distance des deux
+rives, Levraut, sur le derrière, se séchait au
+soleil, luisait, regardait son maître et, à son
+tour, lui «aboyait» de revenir.</p>
+
+
+
+
+<h2><a name="c8" id="c8"></a>LA VISITE</h2>
+
+<p class="s"><i>À Paul Bonnetain.</i>
+</p>
+
+<p>Le fermier Pajol tient à me faire lui-même
+les honneurs. Les sabots des bêtes et des
+hommes ont treillissé le sol de la cour et mes
+talons se prennent parfois dans les mailles
+durcies. Pajol ouvre la porte de l'écurie aux
+vaches, entre le premier. Des brins de paille
+chatouillent ses hautes épaules; sa tête, qui
+touche aux poutres, servirait de tête de loup
+pour enlever les toiles d'araignées. Une lumière
+douce éclaire l'écurie. Une odeur chargée
+l'emplit, pique les narines.</p>
+
+<p>&mdash;J'aime ce goût, dis-je. Je connais un
+pays où l'on sauve des malades désespérés
+en les soignant dans une vacherie.</p>
+
+<p>Pajol ne me demande pas le nom du pays;
+j'ajoute:</p>
+
+<p>&mdash;Ils boivent même du purin.</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous gênez point, me dit Pajol.</p>
+
+<p>Nous commençons la revue. Jusqu'au
+fond de l'écurie, les lignes droites des dos
+immobiles s'espacent comme celles d'un papier
+réglé et les croissants des cornes remuent.
+Pajol flatte de la main les vaches, et
+quand l'une d'elles est couchée, il la force à
+se lever.</p>
+
+<p>&mdash;Pour qu'elle se soulage, dit-il.</p>
+
+<p>Elle n'y manque pas et, entre ses fesses
+honorablement médaillées de fumier, laisse
+choir une bouse neuve qui s'étale, large et
+ronde, agréable à voir, à flairer, réjouissante.
+Je la contemple et la renifle, indétachable.
+Je cherche des mots techniques qui rendraient
+mon étonnement et me reproche de
+n'avoir pas encore dormi là, une nuit, sur un
+lit de foin, réchauffé par les haleines des vaches.
+Je m'y serais assoupi à la cadence des
+fientes tombantes et réveillé au petit jour, les
+paupières et les joues enflées.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! la campagne, il n'y a que ça!</p>
+
+<p>Mais la figure de Pajol s'embrume. Dans
+un coin de l'écurie, cinq petites taures sont
+rangées à part.</p>
+
+<p>&mdash;On les croirait en pénitence.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne mentez pas, dit Pajol. Elles
+ont fauté avec le taureau, dans le pré Sauvin.</p>
+
+<p>&mdash;Si jeunes, dis-je; il n'y a plus d'enfants!</p>
+
+<p>Les taures, comme des maîtresses lassés,
+tournent leurs yeux stupides vers leur ventre
+bombé, effarées de sentir se préparer l'événement.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est un malheur, dit Pajol. D'abord,
+les voilà abîmées pour la vie. Puis, elles feront
+des veaux gentils, ma foi, des pruneaux
+de veaux, qu'il faudra vendre, donner tout
+de suite au boucher, s'il en veut.</p>
+
+<p>Il les déplace, ennuyé, les gourmande et
+les traite de libertines.</p>
+
+<p>Je colle mon oreille au flanc d'une taure et
+j'entends bouger «l'héritier». La taure-mère,
+la respiration anhéleuse, penche sa
+tête.</p>
+
+<p>&mdash;Elle n'est pas fière, dit Pajol.</p>
+
+<p>&mdash;Elle sait bien qu'elle a mal fait, dis-je.</p>
+
+<p>Nous l'observons ainsi qu'une coupable.
+Grisés de parfums lourds, nous jugeons gravement
+les taures, selon les règles d'une conduite
+spéciale aux bêtes, et le taureau, selon
+les droits de l'homme.</p>
+
+<p>&mdash;Celle-ci est plus avancée que les autres,
+dit Pajol. Elle ne tardera pas de pousser sa
+bouteille.</p>
+
+<p>Il lui soulève la queue, palpe ses reins,</p>
+
+<p>&mdash;Sale bête! s'écrie-t-il.</p>
+
+<p>Et, s'abandonnant à une juste colère, il se
+recule, prend son élan et flanque un bon coup
+de pied au derrière de la taure, comme si
+c'était sa propre fille.</p>
+
+
+
+
+<h2><a name="c9" id="c9"></a>LA CAVE DE BIME</h2>
+
+<p class="s"><i>À Catulle Mendès.</i>
+</p>
+
+<p>&mdash;Comme c'est noir! dit ma grand'mère.
+Mais du fond de la cave une voix lointaine
+lui répondit: «Ton âme est encore plus
+noire!»</p>
+
+<p>Les veilleurs ne teillaient plus. Papa Iaudi
+lui-même s'était arrêté de casser le chanvre.
+Les teilles chevelues pendaient sur les genoux.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle crâne peur elle a eue, la grand'mère!</p>
+
+<p>&mdash;Elle a pris ses sabots dans ses mains
+pour courir de la Cave de Bîme jusqu'à la
+maison. Il y a une trotte.</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous vu la Cave de Bîme, papa
+Iaudi?</p>
+
+<p>&mdash;Une fois. Il m'a fallu écarter les orties.
+En plein jour elle se cache et n'est pas méchante.
+Mais si quelqu'un passe devant, la
+nuit, elle l'attire, l'avale comme une gueule.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! fit Pauline. Elle les mange,
+quoi!</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi fais-tu: «Oh! oh!» Pauline?
+Elle en a mangé de plus grosses que toi.</p>
+
+<p>&mdash;Ça prend, ces histoires-là, quand on est
+petit, dit Pauline.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es toujours petite pour un vieux
+comme moi, et à mon âge, j'ai encore peur
+de bien des choses. Où sont les disparus du
+pays? Dans la Cave de Bîme, pour sûr, égarés,
+perdus!</p>
+
+<p>&mdash;Pauline est une libertine, dit une vieille.
+Sait-elle seulement où se trouve la Cave de
+Bîme?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, là-bas, vers la rivière, dit Pauline.
+J'ai regardé dedans, moi aussi. C'est un trou,
+voilà tout, un puits qui n'a pas d'eau, où des
+grenouilles crèveraient.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as regardé dedans, la nuit?</p>
+
+<p>&mdash;La nuit, je dors, dit Pauline.</p>
+
+<p>&mdash;Le jour, on fait le malin, reprit papa
+Iaudi. C'est la nuit qu'on a peur. On a un
+peu moins peur quand la lune éclaire. Tenez,
+ce soir, teilleriez-vous du chanvre dans ma
+cour, autour de moi, paisibles, si Elle n'était
+pas là?</p>
+
+<p>Les veilleurs levèrent la tête du côté de la
+Grande Veilleuse. Ceux qui lui tournaient le
+dos pivotèrent sur leurs chaises. Elle était là,
+proche et discrète, avec sa bonne face humaine,
+comme venue exprès pour écouter
+Iaudi. Sa lumière abondante, dont profitait
+le ciel entier, ne fatiguait pas les yeux. Et
+pourtant, on y voyait très bien. On aurait lu
+de l'imprimé.</p>
+
+<p>&mdash;J'aime mieux la lune que le soleil! dit
+une femme.</p>
+
+<p>Tous, fiers de pouvoir la fixer, lui sourirent,
+tranquillisés. Ils ne lui posèrent pas
+de questions. Ils la contemplaient, malgré
+les progrès de la science, comme une
+gardienne au visage plein, non comme un
+astre instructif, avec ou sans habitants.</p>
+
+<p>Les veilleurs, d'un geste uniforme, se remirent
+à teiller. Les plus vieux étaient les
+plus habiles, mais papa Iaudi l'emportait sur
+tous par la vivacité de ses doigts, os menus
+que recouvrait une peau légère et cuite.</p>
+
+<p>Les queues de chanvre semblaient chasser
+des mouches, et les chènevottes, brisées d'un
+coup sec, se prenaient aux jupes ou sautaient
+lestement sur les pavés. Des gamins les ramassaient
+et y trouvaient encore de quoi
+faire des mèches de fouets.</p>
+
+<p>&mdash;Et elle s'enfonce jusqu'où, la Cave de
+Bîme, papa Iaudi?</p>
+
+<p>&mdash;Comment le savoir? On y entre, on n'en
+sort plus. On prétend qu'elle traverse la
+terre, mais ce n'est pas prouvé.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, qui l'a creusée?</p>
+
+<p>&mdash;Là-dessus, j'ai mon idée à moi. C'est
+probablement les révolutionnaires de quatre-vingt-neuf.
+Je ne vois qu'eux pour avoir fait
+ça.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis pas curieuse, dit Pauline,
+mais combien qu'elle a dévoré de gens?</p>
+
+<p>&mdash;Des tas, petite, des tas, dit papa Iaudi.</p>
+
+<p>&mdash;Comment qu'ils s'appelaient?</p>
+
+<p>&mdash;Mâtine, es-tu têtue! Vas-y donc voir, si
+tu ne veux rien croire.</p>
+
+<p>&mdash;J'irais bien, dit Pauline.</p>
+
+<p>&mdash;Une maligne! une rude! dirent les veilleurs.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, j'irais bien. Il ne faudrait pas me
+dépiter longtemps.</p>
+
+<p>&mdash;Dépiton! carcaillon! dirent ensemble les
+veilleurs.</p>
+
+<p>Mais papa Iaudi les calma:</p>
+
+<p>&mdash;Ne tentez pas le bon diable!</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-la, papa Iaudi, elle fera trois
+enjambées et reviendra.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dépiton. Ah! carcaillon. Ah! c'est
+comme ça, dit Pauline. Eh bien, j'irai, et pas
+plus tard que tout de suite encore, et j'entrerai
+dans votre cave, et je crierai: «Coucou!»
+et, si on me touche, gare! je vous promets
+qu'on aura une fameuse calotte.</p>
+
+<p>Debout, tremblante de bravoure, elle montrait
+ses poings à l'ennemi.</p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu rester! commanda papa Iaudi.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, j'irai; j'irai sans lanterne
+même, avec la lune.</p>
+
+<p>Elle partit quasi courante et la lune la suivit,
+réglant son allure sur la sienne. Un
+bruit de sabots qui s'éloignent et frappent le
+sol dur, résonna par tout le village.</p>
+
+<p>&mdash;Gamine! dit papa Iaudi; j'ai observé
+que les orphelines étaient presque toutes à
+moitié folles.</p>
+
+<p>En réalité, il n'avait guère plus d'inquiétude
+que les autres: au bas du village, Pauline
+remonterait vite, le derrière comme
+enflammé.</p>
+
+<p>Il distribua de nouvelles brassées de chanvre
+aux veilleurs. Ils causèrent de choses
+indifférentes, la pensée souvent au bord de la
+Cave de Bîme. Parfois ils prêtaient l'oreille
+et croyaient entendre un galop de retour. Le
+temps passa. Quelques-uns commencèrent
+de baîller.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est longue.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà une heure qu'elle est partie.</p>
+
+<p>&mdash;Elle s'est assise sur le pont, pour nous
+faire croire qu'elle est allée jusqu'au bout.
+Elle y grelotte d'épouvante, toute seule.</p>
+
+<p>&mdash;Mais nous ne la croirons pas.</p>
+
+<p>&mdash;Si, nous ferons d'abord semblant, pour
+mieux rire après.</p>
+
+<p>&mdash;Ne la chagrinez pas trop, dit papa Iaudi.</p>
+
+<p>&mdash;À cause d'elle nous serons forcés de
+nous coucher tard.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, ça m'amuserait de coucher dehors.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi qui n'ai pas mon châle!</p>
+
+<p>&mdash;La lune nous a quittés. Je teille de mémoire.</p>
+
+<p>&mdash;Si nous entrions chez vous, papa Iaudi?</p>
+
+<p>Dans la maison où papa Iaudi, économe,
+n'alluma pas de bougie, ils se sentaient mal
+à l'aise. Ils ressortirent.</p>
+
+<p>&mdash;Sommes-nous bêtes, dit une femme; je
+parie qu'elle est dans son lit.</p>
+
+<p>Comment n'avait-on pas songé plus tôt à
+cette explication gaie, réconfortante et si
+simple?</p>
+
+<p>&mdash;Elle nous a joué le tour, dit la femme.
+Le temps de l'arracher de ses draps, de lui
+donner une fessée d'importance, et je vous
+l'amène.</p>
+
+<p>Elle ne ramena pas Pauline.</p>
+
+<p>Un homme proposa de parcourir le village,
+en bande.</p>
+
+<p>&mdash;Tout à l'heure! un peu de patience!</p>
+
+<p>D'ailleurs, les rues s'assombrissaient
+comme autant de caves.</p>
+
+<p>&mdash;Faisons du jour avec nos lanternes, dirent
+les femmes.</p>
+
+<p>Elles se cherchaient, se groupaient, et visage
+contre visage, lanternes hautes, elles
+éprouvaient le besoin de se reconnaître.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas possible qu'elle y soit allée!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ouath!</p>
+
+<p>&mdash;Et quand elle y serait allée?</p>
+
+<p>On espérait de papa Iaudi des paroles rassurantes,
+mais le vieillard agité ne tenait plus
+en place, marchait le long du mur, l'égratignait
+de ses ongles et urinait fréquemment,
+sans effort.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, papa Iaudi, entre nous, blague
+à part, hein! vieux! répondez donc.</p>
+
+<p>Il redressait sa taille pour dominer les bavardages,
+aux écoutes, muet. Les femmes lui
+secouaient ses mains qui étaient brûlantes.</p>
+
+<p>&mdash;Tant pis, dit l'une d'elles, moi je descends
+au-devant.</p>
+
+<p>Mais les hommes la retinrent.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi? attendez. Vous êtes bien
+pressée. Et puis, c'est notre affaire!</p>
+
+<p>&mdash;Voilà près de trois heures qu'elle est
+partie! C'est drôle, tout de même. Entendez-vous
+les poules remuer?</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous fini de criailler, les femmes?
+Qu'est-ce qu'il y a de drôle? Elle s'amuse en
+route, cette fille. Elle est libre.</p>
+
+<p>Et les moins troublés disaient avec un reste
+de confiance:</p>
+
+<p>&mdash;Elle va revenir.</p>
+
+<p>Et ceux qu'envahissait l'angoisse, répétaient
+sur un ton sourd:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, elle va revenir.</p>
+
+<p>Et ceux qui déjà perdaient la tête, reprenaient
+d'une voix grandie:</p>
+
+<p>&mdash;Naturellement qu'elle va revenir!</p>
+
+
+
+
+<h2><a name="c10" id="c10"></a>LA CARESSE</h2>
+
+<p class="s"><i>À Jean Richepin.</i>
+</p>
+
+<h3>I</h3>
+
+<p>Avril aussi s'approcha des parieurs. C'était
+un soldat doux et bleu, qui n'eût pas fait aux
+autres ce qu'il ne voulait pas qu'on lui fît. Il
+pensait avoir conquis la chambrée par ses
+sourires, son air de s'intéresser à tout, et la
+docilité avec laquelle il épluchait les pommes
+de terre. Il ne mangeait point à la gamelle,
+mais il y goûtait quelquefois.</p>
+
+<p>&mdash;Ma parole! disait-il, c'est meilleur que
+ce qu'on me sert à la cantine.</p>
+
+<p>Il semblait n'y prendre sa nourriture que
+par une sorte de contrainte.</p>
+
+<p>Nul ne lui avait encore plié ses draps en
+portefeuille, ou renversé, la nuit, un quart
+d'eau froide sur la tête. Jamais il ne se réveillait
+violemment sous son lit retourné d'un
+coup d'épaule, toute la caserne s'abîmant
+dans une catastrophe.</p>
+
+<p>Il se croyait sauvé.</p>
+
+<p>Vraiment la chambrée ne se composait que
+de braves garçons, et la distinction d'Avril,
+dissimulée, passait inaperçue.</p>
+
+<p>Il se mêla au groupe. Les parieurs s'échauffaient.</p>
+
+<p>&mdash;J'en porterais deux, disait un soldat.</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'en soulèverais pas seulement un,
+répondait un autre.</p>
+
+<p>&mdash;J'en porterais deux. C'est moi qui te le
+garantis, moi, Mélinot.</p>
+
+<p>&mdash;Pas la moitié d'un; je t'en défends, moi,
+Martin. Tu ne sais donc pas comme c'est
+lourd, un homme qui fait le mort.</p>
+
+<p>Avril trouva bonne l'occasion de donner son
+avis. Ses camarades n'en seraient que flattés,
+et d'ailleurs, il aimait les études de m&oelig;urs.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est lourd, dit-il.</p>
+
+<p>Déjà Mélinot retroussait ses manches:</p>
+
+<p>&mdash;Je parie un litre. Allez-y. Qui est-ce
+qui se couche par terre? Toi, Martin; mais
+j'en veux un second, un gros, ça m'est égal,
+et je vous jetterai tous deux sur mon dos
+comme des sacs à raisins.</p>
+
+<p>Les mains s'agitèrent: «Moi! moi!» Et
+Avril s'offrit comme les autres. Mélinot hésita,
+soupesant les plus massifs, avec des
+moues de connaisseur, Enfin, pour que son
+triomphe éclatât davantage, il choisit Avril, à
+cause de ses mains blanches, de sa chair
+grasse, et il montrait une telle assurance que
+Martin eut des craintes, fit à Avril ses recommandations.</p>
+
+<p>&mdash;Surtout, lui dit-il, imite bien le mort.
+Ne te raidis pas. Abandonne-toi, les jambes
+et les bras mous. Laisse ballotter ta tête et
+ton ventre.</p>
+
+<p>&mdash;Sois tranquille, dit Avril.</p>
+
+<p>Heureux de jouer son rôle en camarade
+pas fier, il songeait:</p>
+
+<p>&mdash;Voilà une complaisance qui décidément
+me gagnera tous les c&oelig;urs.</p>
+
+<p>Tandis que Mélinot roulait ses biceps,
+Avril et Martin s'allongèrent sur le plancher.
+On les lia dos à dos, au moyen d'un drap et
+de ceinturons. Mélinot surveillait lui-même,
+et les installa, Martin dessous, Avril dessus,
+par une attention délicate. Les hommes de la
+chambrée formaient cercle, comme sur une
+place, un jour de foire, autour de la représentation.
+Ils se pinçaient, presque émus.</p>
+
+<p>Mélinot se prépara. Il cracha dans ses
+mains, emplit sa poitrine de vent, et il se
+baissait, tendait ses bras infinis, allait, les
+doigts écartés, les veines gonflées pour l'effort
+futur, ramasser le paquet.</p>
+
+<p>Soudain le cercle s'entr'ouvrit. Un soldat
+qui attendait, tout prêt, entra à reculons,
+culotte tombée, et Avril sentit sur sa face le
+frottement long, la caresse insistante d'un
+derrière d'homme.</p>
+
+<p>Il ferma les yeux à se fendre la peau du
+front, et la bouche à se casser les dents. Le
+cuir d'un ceinturon craqua.</p>
+
+
+<h3>II</h3>
+
+<p>Délivré, debout, Avril, blanc, étreignit une
+baïonnette, et il ne se précipita pas au hasard,
+parce qu'il ne voulait en tuer qu'un.</p>
+
+<p>&mdash;Qui?</p>
+
+<p>Ce fut plus un cri qu'une parole. Il n'insultait
+pas. Les mots «lâche, cochon» eussent
+été trop doux à sa gorge sèche. Il ne pouvait
+que répéter:</p>
+
+<p>&mdash;Qui? qui?</p>
+
+<p>Les soldats reculèrent, sur la défensive,
+inquiets. La révolte d'Avril les étonnait. Ils
+avaient l'habitude des tours plaisants. Une
+farce ne serait-elle pas toujours drôle? Malheur
+de malheur!</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, c'est pour rire, dit l'un d'eux.</p>
+
+<p>Mais les visages, toutes les fissures du rire
+bouchées, étaient comme des murs fraîchement
+replâtrés.</p>
+
+<p>Avril planta sa baïonnette dans la table.</p>
+
+<p>&mdash;Je saurai qui, dit-il, et je le tuerai.</p>
+
+<p>&mdash;Si tu lui en avais enlevé un morceau, dit
+Martin, tu le reconnaîtrais facilement.</p>
+
+<p>Le mot ne fit pas d'effet, car on observa
+qu'Avril, amolli après son accès de rage,
+pleurait d'énervement. Les soldats ne comprenaient
+plus. Ils s'éloignèrent chuchoteurs,
+avec des gestes inachevés.</p>
+
+<p>Avril se mit en tenue et courut aux bains.
+Il arracha ses vêtements, et dans la baignoire
+il noyait sa tête sous l'eau le plus longtemps
+possible et ne l'en sortait que pour souffler,
+à la manière des phoques.</p>
+
+<p>Ensuite, les cheveux fumants, il réfléchit
+aux stratagèmes compliqués dont il devrait
+user «pour savoir qui».</p>
+
+<p>Sans doute, il le tuerait. Cruel d'abord
+avec la pointe de sa baïonnette, il lui ferait
+sauter un &oelig;il, le nombril, un organe indispensable,
+ou plutôt, il le pétrirait entre ses
+poings, lui crèverait l'estomac, ainsi qu'une
+boîte à coups de talon. Mais comment le
+découvrir? Le désir d'une vengeance originale,
+personnelle, le détourna de porter
+plainte, la peur aussi du ridicule: sa sotte
+histoire réjouirait le régiment, le colonel, des
+généraux peut-être!</p>
+
+<p>De retour à la caserne, il affecta l'insouciance,
+regretta son emportement et s'avoua
+imbécile. Bon enfant, il pardonnait, et il se
+moqua le premier de ses pommettes rouges,
+sanglantes, débarbouillées frénétiquement,
+comme raclées à la pierre ponce.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, c'est fini, dit-il. Qu'il se dénonce
+et je lui paie un litre d'eau-de-vie. Voilà ma
+main.</p>
+
+<p>Les soldats défiants ne répondirent pas.</p>
+
+<p>Il en prit un à part, celui qui avait les plus
+fortes oreilles, la plus grande bouche, la plus
+animale apparence et l'emmena à la cantine.
+Il rusa, feignit de parler d'autre chose, et
+tandis que les bouteilles se rangeaient sur la
+table comme de courtes dames arrêtées qui
+écoutent, il le conduisit sournoisement au
+bord d'une confidence. Mais arrivé là,
+l'homme poilu, égal aux bêtes par l'instinct,
+se tapa le crâne, se dressa, dit: «Merci, ma
+vieille,» et s'en alla, impénétrable.</p>
+
+
+<h3>III</h3>
+
+<p>Avril ne sait pas qui, ne le saura jamais.
+Peu à peu, la chambrée est redevenue indifférente.
+Il s'exaspère toujours. Une salive continue
+aux lèvres, il pèle à force de se laver la
+figure. La nuit, il imagine de ramper au milieu
+des lits. Tantôt il guette ceux qui rêvent
+tout haut. Tantôt il serre une gorge en criant:</p>
+
+<p>&mdash;C'est toi, hein! dis que c'est toi.</p>
+
+<p>On lui lance des godillots. Il s'enfuit à
+grandes enjambées et ne s'endort qu'au petit
+jour d'un sommeil trouble où son imagination
+lui retrace obstinément un tableau si exact,
+que, de dégoût, Avril fronce ses narines.</p>
+
+<p>Souvent, après la soupe, il sort seul, cherche
+un quartier silencieux de la ville. La
+place est déserte. À peine un chien frôle un
+banc. Avril s'assied et s'enveloppe la tête dans
+un mouchoir parfumé. Aussitôt les souvenirs
+se mettent à leur travail de fouisseurs. Le
+c&oelig;ur malade, Avril se lève et se promène
+d'arbre en arbre. Les nausées le suivent.</p>
+
+<p>Et c'est irréparable.</p>
+
+<p>Certes, la vie lui réserve d'agréables surprises.
+Plus tard, il lira des vers de fine poésie.
+Il entendra des chants d'oiseaux. Il
+pourra toucher du bout du doigt la peau
+élastique des femmes, respirer des fleurs,
+sucer des sucreries, et peut-être que ses yeux
+seront charmés par des élégances d'ibis roses,
+mais il n'oubliera jamais qu'une fois il a
+senti sur sa face la caresse d'un derrière
+d'homme.</p>
+
+<p>Tristement Avril s'appuie contre un arbre,
+et, par petites secousses douloureuses, il
+commence de vomir.</p>
+
+
+
+
+<h2><a name="c11" id="c11"></a>LE MUR</h2>
+
+<p class="s"><i>À Georges Courteline.</i>
+</p>
+
+<h3>I</h3>
+
+<p>Elles étaient méchantes ou bonnes de toutes
+leurs forces, et se fâchaient une fois par saison,
+régulièrement, huit jours. Longtemps
+elles voisinaient jusqu'à paraître habiter l'une
+chez l'autre, et, soudain, elles ne se connaissaient
+plus. Aussitôt la Morvande comptait
+avec prestesse les défauts de la Gagnarde.
+Celle-ci, peut-être, avait le travail de langue
+moins facile, mais elle réussissait plus souvent
+à ne pas revenir la première. Enfin elles
+se souriaient. Invitée, la Gagnarde entrait
+chez la Morvande et, de nouveau, admirait
+tout, la propreté des carreaux, celle du poêle,
+celle de l'arche et des cuivres, et celle du seau
+d'eau si brillant qu'il donnait soif.</p>
+
+<p>&mdash;Comment faites-vous donc pour être
+propre? Chez moi, c'est toujours sale.</p>
+
+<p>Elle mentait, pour voir.</p>
+
+<p>&mdash;Chez vous, répondait la Morvande, on
+dirait que vous léchez les meubles.</p>
+
+<p>Ainsi, tout en gardant leur dignité, elles
+échangeaient des flatteries.</p>
+
+<p>Au seuil de la porte la Gagnarde s'extasiait
+encore devant le fumier des Morvand.
+Il était carré, fait au moule. Des branchages
+et des pieux le soutenaient, et on pouvait y
+monter par une planche à pente douce, comme
+sur une estrade.</p>
+
+<p>&mdash;À tout à l'heure, ma grosse! disait la
+Gagnarde.</p>
+
+<p>&mdash;À tout à l'heure, ma petite! répondait
+la Morvande.</p>
+
+<p>Or, en réalité, la grosse c'était la Gagnarde
+et la petite la Morvande. Donc les mots venaient
+bien du c&oelig;ur.</p>
+
+
+<h3>II</h3>
+
+<p>Quel fut le motif de la querelle, ce jour-là,
+le village ne le sut jamais exactement. Les
+uns prétendent que la Gagnarde renversa par
+la cour commune un baquet d'eau grasse. Les
+autres, le maître d'école est du nombre,
+affirment que la Morvande lança, innocemment
+peut-être, une corbeille de pommes
+pourries dans les jambes de sa voisine.</p>
+
+<p>Qu'arriva-t-il ensuite?</p>
+
+<p>La Gagnarde cassa d'un coup de fourche
+les deux pattes d'une oie qui n'était pas à elle,
+et la Morvande tordit le cou d'un jars sans
+en avoir le droit.</p>
+
+<p>Puis toutes les deux, vaillantes, se mirent
+à donner de la voix.</p>
+
+<p>La Morvande jappait. La Gagnarde grondait.</p>
+
+<p>La Morvande courait dans la cour, ramassait
+des choses qu'elle laissait retomber pour
+les reprendre, et, le geste désordonné, se griffait
+le visage. Sa seule préoccupation était de
+jeter des cris aigus, sans choix, mais sans interruption.
+Souvent elle s'approchait de l'ennemie.
+Elle retenait derrière son dos ses
+mains rétives dont les doigts avaient le mors
+aux ongles.</p>
+
+<p>Et sur sa petite tête rouge vivement agitée,
+sur son cou, ses épaules, elle recevait comme
+une douche trop chaude les injures bouillonnantes
+de la Gagnarde. Celle-ci s'enflait,
+s'enflait, les bras croisés, soufflante. Un instant,
+l'une penchée, l'autre comme enlevée
+de terre, bec à bec, étranglées et toute la chair
+à vif, elles ne purent plus que loucher!</p>
+
+
+<h3>III</h3>
+
+<p>La Morvande se sauva dans l'atelier de menuiserie
+de son homme. Elle s'étendit sur les
+copeaux et longtemps demeura sans rien dire.
+Du bran de scie se collait à son visage en
+sueur. Machinalement, d'un copeau elle se
+faisait une bague. Les yeux secs, elle poussait
+toutefois de gros soupirs tenant du sanglot.</p>
+
+<p>Philippe Morvand ne la regardait pas.</p>
+
+<p>C'était un homme froid qui passait sa vie
+à réfléchir. Quand il avait mesuré une planche,
+il la mesurait encore, et, lui trouvant la même
+longueur, il réfléchissait. Mais il réfléchissait
+surtout devant un mort dont on lui avait
+commandé le cercueil. Il prenait alors ses
+mesures sans toucher le corps, et il souffrait
+dans toutes ses jointures à la pensée qu'il
+pouvait se tromper en moins, faire trop étroit,
+être obligé de ployer le cadavre.</p>
+
+<p>&mdash;Ça ne peut pas durer, fit sourdement la
+Morvande.</p>
+
+<p>Philippe ne répondit rien. Il soutenait en
+pente une planche polie et, un &oelig;il fermé,
+l'autre mi-clos, cherchait des n&oelig;uds à fleur
+de bois. Vivement son rabot les rongeait et
+les rejetait par petites frisures.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est plus une existence! dit la Morvande.</p>
+
+<p>Elle ajouta qu'il fallait en finir.</p>
+
+<p>Philippe, sans approuver, ne désapprouvait
+pas. Il entrait en réflexion. La Morvande
+lui exposa les faits. Elle fut calme, et,
+pour paraître juste, n'insulta personne. Voilà:
+ni l'une ni l'autre n'avaient bon caractère.
+Elle n'en disconvenait pas. Admettons qu'il
+y ait des torts des deux côtés. Quand on ne
+s'entend plus, on se sépare:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que tu en penses, toi?</p>
+
+<p>&mdash;Dame! dit Philippe, tourne-lui les
+talons.</p>
+
+<p>&mdash;Mais si elle me cause?</p>
+
+<p>&mdash;Ne réponds pas.</p>
+
+<p>&mdash;Pour qu'elle me traite de dinde!</p>
+
+<p>&mdash;Alors, continuez, dit Philippe. Si tu habillais
+une grande perche avec des vieilles
+guenilles, et si, la nuit, tu la plantais devant
+sa fenêtre, la Gagnarde ragerait fort en
+s'éveillant. On peut toujours essayer.</p>
+
+<p>&mdash;Tu me fais pitié, dit la Morvande.</p>
+
+<p>&mdash;Dame! dit Philippe.</p>
+
+<p>Le cas l'intéressait. Volontiers il eût donné
+un autre conseil. Mais il n'en avait plus. Il
+prit sa pipe, la bourra, et, se gardant de l'allumer
+par crainte du feu communicable, il
+pipa gravement. De temps en temps il la
+changeait de coin, ou la tirait de sa bouche,
+crachait, s'essuyait les lèvres, et semblait sur
+le point de parler.</p>
+
+<p>C'était une fausse alerte.</p>
+
+<p>Une autre fois il ôta ses lunettes, croisa
+l'une sur l'autre leurs longues et menues
+pattes de faucheux, et les posa avec lenteur
+en un coin net de l'établi. On aurait juré
+qu'il avait pris un parti. La Morvande attendait.
+Mais Philippe attendait aussi.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! dit enfin la Morvande, moi
+qui ne suis qu'une bête, j'ai une idée!</p>
+
+<p>Elle espérait que Philippe allait lui dire:</p>
+
+<p>&mdash;Laquelle?</p>
+
+<p>Elle dut s'animer seule:</p>
+
+<p>&mdash;Et je suis venue te demander ton avis
+seulement pour te montrer que tu es encore
+plus bête que moi.</p>
+
+<p>Loin de sauter sur son marteau, Philippe
+n'eut aucun mouvement de révolte. Il en avait
+écouté d'autres et connaissait les femmes,
+même la sienne. La Morvande ne prit plus
+le soin de calculer ses effets et commanda:</p>
+
+<p>&mdash;Tu vas t'arranger avec Gagnard et faire
+un mur qui coupera la cour en deux jusqu'à
+la route, assez haut pour que je ne voie plus
+cette rosse, mais pas assez haut pour me cacher
+le coq du clocher, parce que j'entends
+mieux sonner la messe, quand je le regarde,
+le coq du clocher.</p>
+
+<p>&mdash;Ça coûtera cher, dit Philippe.</p>
+
+<p>&mdash;Gagnard en paiera la moitié. C'est dans
+son intérêt comme dans le nôtre. Nous serons
+chacun chez nous!</p>
+
+<p>&mdash;Je n'y tiens pas, dit Philippe. Gagnard
+est un bon garçon.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, j'y tiens, dit la Morvande. Et
+puis d'abord, à partir d'aujourd'hui, tu vas
+le laisser de côté, ton Gagnard.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne m'a rien fait.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'est pas convenable que les maris
+restent bien quand les femmes ne le sont plus!</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez vous raccommoder.</p>
+
+<p>&mdash;Écoute, Philippe, ne répète pas ça. Je me
+fâcherais pour de bon. Tiens, j'aimerais
+mieux me raccommoder avec notre cochon,
+oui, avec notre cochon.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que je dirai à Gagnard, moi?</p>
+
+<p>&mdash;Tu lui diras que tu ne veux plus godailler
+avec un petit homme qui a six pouces
+de fesses et le derrière tout de suite.</p>
+
+<p>&mdash;De jambes, remarqua honnêtement
+Philippe, on dit: six pouces de jambes!</p>
+
+<p>&mdash;Et moi je veux dire: de fesses! Réplique
+voir?</p>
+
+<p>Elle se dressa, déjà prête pour la bataille.
+Des copeaux vibraient à ses coudes, à ses jupes.
+Philippe reprit ses lunettes et sur sa planche
+inclinée visa un dernier n&oelig;ud à raboter.</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne vas pas te taire? dit-il sur un ton
+plutôt d'interrogation que de menace.</p>
+
+<p>&mdash;Je me tairai si je veux.</p>
+
+<p>&mdash;Bon, ne te tais pas.</p>
+
+<p>Il ne se rappelait point s'être emporté depuis
+l'âge de raison, et il avait eu l'âge de
+raison bien avant de se marier.</p>
+
+<p>Victorieuse, la Morvande emplit son tablier
+de copeaux, ainsi qu'elle faisait toujours
+quand elle était en visite chez Philippe. Le
+soir, leur flamme vive éclaire et chauffe à la
+fois.</p>
+
+<p>Elle s'en alla. Quelques copeaux tombèrent
+de son tablier, roulèrent sur leurs anneaux
+fins jusque dans la boue. Pareillement
+la tête d'une bonne dame âgée, secouée par la
+colère, perd ses papillotes blanches.</p>
+
+
+<h3>IV</h3>
+
+<p>Les débats se prolongèrent. Théodule Gagnard
+n'était pas un mauvais homme, mais
+très fort, il ne voulait jamais rien croire et
+disait sans cesse:</p>
+
+<p>&mdash;Ça dépend!</p>
+
+<p>&mdash;Il fera beau temps aujourd'hui, Gagnard?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ça dépend!</p>
+
+<p>Et, selon lui, tout dépendait. S'il se défiait
+des autres, il se montrait peu sûr de lui-même,
+de sorte qu'il avançait dans une discussion
+comme dans un fourré!</p>
+
+<p>Ils eurent plus de peine à projeter le mur
+qu'à le construire. Le premier, Philippe proposa
+une hauteur ridicule. Un canard aurait
+passé par-dessus, sans sauter. Quand ils ajoutaient
+une pierre, ils semblaient la traîner péniblement.</p>
+
+<p>&mdash;Faisons un mur d'un mètre et n'en parlons
+plus, dit Théodule.</p>
+
+<p>&mdash;Mais elles se donneront des calottes! dit
+Philippe.</p>
+
+<p>&mdash;Va pour une autre rangée, dit Théodule.</p>
+
+<p>&mdash;Mettrons-nous du mortier?</p>
+
+<p>&mdash;Il me paraît à moi qu'on pourrait se contenter
+d'aligner convenablement des pierres
+sèches.</p>
+
+<p>&mdash;Nos femmes les renverseront d'un coup
+d'épaules, dit Philippe.</p>
+
+<p>Théodule courba la tête et, sournois:</p>
+
+<p>&mdash;C'est de ta femme qu'est venue l'idée. Au
+moins, c'est toi qui vas payer.</p>
+
+<p>&mdash;Mon vieux!... dit Philippe.</p>
+
+<p>Et de la main, il fit le geste, premièrement
+de balayer par terre quelque chose, le mur
+peut-être, ensuite de lancer au ciel une autre
+chose, ce qui signifiait sans doute:</p>
+
+<p>&mdash;Si c'est ainsi, que ma femme écorche et
+dépiaute la tienne à son aise.</p>
+
+<p>Théodule ne s'entêta pas, à la condition
+qu'on signerait un papier.</p>
+
+<p>Bien entendu, ils construiraient le mur eux-mêmes,
+par économie. D'ailleurs, ce n'est pas
+malin, quand on a du goût. Inutile de fignoler.</p>
+
+<p>De concessions en concessions ils s'attendrirent.
+Ce qui les désolait, c'est qu'on menaçait
+leur amitié, car la Gagnarde, elle aussi (comme
+on se rencontre!) avait dit à Théodule:</p>
+
+<p>&mdash;Tu vas me faire le plaisir de te fâcher
+tout de suite avec son homme, hein!</p>
+
+<p>&mdash;C'est le malheur! dit Philippe.</p>
+
+<p>Ni l'un ni l'autre ne s'y résigneraient. Tous
+deux du conseil municipal, ils votaient de la
+même manière, et, bien qu'inégaux de taille,
+s'estimaient également. Ils convinrent de feindre
+la froideur pour tromper les femmes et de
+se voir en cachette. L'un ferait un petit signe
+de tête; l'autre comprendrait, et, partant chacun
+de son côté, ils se rejoindraient à l'auberge
+dans la salle du fond. Ces complications
+extraordinaires les divertirent, et Théodule
+consolé cria:</p>
+
+<p>&mdash;À l'ouvrage!</p>
+
+<p>Pendant les travaux, comme si une trêve
+eût été signée, les femmes les encouragèrent.
+Elles présidèrent au tracé des plans et dès que
+le mur s'éleva, se rendirent utiles.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, mon Lippe! disait la Morvande
+en passant à son mari une truelle toute garnie.</p>
+
+<p>La Gagnarde reprenait:</p>
+
+<p>&mdash;Attrape, mon Dule! et offrait au sien un
+moellon.</p>
+
+<p>Elles leur parlaient affectueusement, pour
+se montrer l'une à l'autre qu'elles savaient
+maintenir la bonne entente dans leur propre
+maison:</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez, Madame, comme mon mari
+est heureux avec moi, ce qui prouve que, de
+nous deux, c'est bien vous la vilaine bête!</p>
+
+<p>En outre elles cédaient au besoin qu'on a,
+quand on s'éloigne d'une personne, de se serrer
+contre une autre, pour combler le vide.</p>
+
+<p>Morvand et Gagnard, câlinés, mignotés,
+sans force pour dire: «Ôtez-vous donc de
+là, femmes!» ne regardaient même plus à la
+dépense du mortier.</p>
+
+
+<h3>V</h3>
+
+<p>Ils travaillèrent trois jours. Le soir du troisième
+jour, tout étant terminé, leur récompense
+méritée, Philippe Morvand fit le signe
+convenu; Théodule Gagnard cligna de l'&oelig;il,
+au courant, et, l'un après l'autre, ils s'esquivèrent.</p>
+
+<p>Immédiatement les deux ennemies voulurent
+prendre possession du mur. La Morvande
+y appliqua une échelle à poules pour
+faire une petite reconnaissance, et en même
+temps que la sienne, de l'autre côté, la tête
+de la Gagnarde apparut. Gênées, elles restèrent
+cependant, sûres d'avoir droit chacune
+à la moitié du mur. Philippe et Théodule
+avaient soigné la partie supérieure, et les pierres
+tassées à grands coups de marteau dans
+leurs bourrelets de mortier faisaient presque
+une plate-forme qu'une ligne imaginaire pouvait
+diviser en deux.</p>
+
+<p>La Morvande eut une nouvelle idée.</p>
+
+<p>Elle installerait là ses pots de fleurs et désormais,
+au lieu d'une figure renfrognée, elle
+aurait devant ses yeux des &oelig;illets et des roses.
+C'était une si bonne idée qu'elle plut tout
+de suite à la Gagnarde et qu'elles apportèrent
+leur premier pot ensemble.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est libre! pensa la Morvande, fière
+de se voir imiter.</p>
+
+<p>Silencieuses, et, pour commencer, chacune
+à l'une des extrémités du mur, elles disposaient
+leurs fleurs, du bout des doigts les tapotaient,
+comme on fait bouffer une chevelure,
+et lavaient avec un linge mouillé les
+feuilles vertes.</p>
+
+<p>Tout à coup, l'un des pots de la Morvande
+s'échappa et roula vers la Gagnarde qui put
+l'arrêter a temps.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, dit la Morvande.</p>
+
+<p>&mdash;De rien, dit la Gagnarde.</p>
+
+<p>C'était sec, mais poli.</p>
+
+<p>Elles ne pouvaient placer tous leurs pots au
+même endroit et le silence s'était refait entre
+elles, quand deux hautes marguerites se rencontrèrent
+et enfoncèrent l'une dans l'autre
+leurs belles têtes boursouflées, dont il tomba
+un nuage de pétales morts au choc.</p>
+
+<p>Mais vite on les sépara.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, dit la Gagnarde.</p>
+
+<p>&mdash;Si, restez, ordonna la Morvande.</p>
+
+<p>Elle était la plus récemment obligée et devait
+parler en ces termes autoritaires. La Gagnarde
+céda, pour se venger un instant après.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, dit-elle d'un ton bourru,
+vous cachez votre pauvre petit réséda derrière
+mon gros dahlia, et vous croyez que le
+soleil va venir le chercher là. Je serais joliment
+contente si vous le trouviez crevé demain.</p>
+
+<p>&mdash;Il est bien là.</p>
+
+<p>&mdash;Ouiche, vous n'y entendez rien.</p>
+
+<p>Et, de force, elle mit le pauvre petit réséda
+où elle voulut, et l'isola sur une large pierre,
+en plein air, au milieu de ses pots à elle tenus
+à distance.</p>
+
+<p>Ce fut un signal.</p>
+
+<p>Elles se prêtèrent les places les plus avantageuses,
+et il sembla que tous les pots de
+l'une allaient passer du côté de l'autre. Cette
+confusion des fleurs amena celle des torts.
+Dès que l'une en avouait un, l'autre promptement
+s'en repentait. Après se les être distribués,
+elles se les arrachèrent, et la Morvande
+fit tant pour n'en pas laisser un seul
+à la Gagnarde que celle-ci dépouillée, honteuse
+et comme toute nue, sentit ses yeux se
+mouiller.</p>
+
+<p>&mdash;Est-on niais, par moments! dit-elle.</p>
+
+<p>La Morvande répondit, désireuse de se décharger
+un peu des torts accaparés:</p>
+
+<p>&mdash;Nos maris sont plus imbéciles que
+nous. C'est pourtant vrai qu'ils l'ont bâti,
+leur mur.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, dit la Gagnarde, quand on voudra
+se voir, il faudra en faire le tour, par là-bas.</p>
+
+<p>Et bien que «là-bas» fût à une portée de
+jambe, la Gagnarde indiquait l'horizon.</p>
+
+<p>&mdash;Comme si c'était sérieux, dit la Morvande.
+On se dispute parce qu'on s'aime,
+pour changer, par exercice. Pourquoi nous
+sommes-nous brouillées? Le savez-vous? moi
+pas. Non, m'amie, voilà qui me dépasse:
+dimanche dernier il n'y avait pas de mur, et,
+aujourd'hui, il y a un mur, ici même, entre
+vous et moi!</p>
+
+<p>&mdash;Un beau mur, ma foi, dit la Gagnarde,
+j'en ferais autant avec mon pied. Regardez-moi
+ces pierres qui sortent leurs cornes à
+gratter le dos, et ce mortier qui a coulé partout,
+comme de la chandelle!</p>
+
+<p>Sans être maçon, elle ricanait.</p>
+
+<p>&mdash;Ma belle, dit brusquement la Morvande,
+toute droite sur son échelle à poule,
+et les bras tendus, enlevons nos pots et embrassons-nous:
+j'ai une idée.</p>
+
+<p>Encore une! c'était la troisième, la suprême.</p>
+
+
+<h3>VI</h3>
+
+<p>Philippe et Théodule revenaient de l'auberge.
+Ils avaient assez bu pour oublier leur
+convention et marcher côte à côte, au risque
+d'exciter leurs femmes irritables.</p>
+
+<p>&mdash;Je réfléchis, disait Philippe. Peut-être
+bien qu'elles vont nous laisser tranquilles,
+maintenant.</p>
+
+<p>&mdash;Ça dépend, répondit Théodule.</p>
+
+<p>&mdash;De quoi? dit Philippe inquiet.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ça dépend, répéta Théodule.</p>
+
+<p>Quel homme! il mourrait dans le doute.</p>
+
+<p>&mdash;Si nous nous quittions? dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Nous avons le temps, répondit Philippe.
+La nuit arrive sans lune et sans étoiles.
+Elles ne peuvent pas nous voir.</p>
+
+<p>Ils se heurtaient doucement des épaules et
+jouissaient de faire durer quelques minutes
+de plus leur camaraderie défendue.</p>
+
+<p>&mdash;Par exemple, reprit Philippe, si la
+mienne m'agace, je me charge de la tourner.</p>
+
+<p>&mdash;Chut! dit Théodule.</p>
+
+<p>Et soudain, tous deux se baissèrent, et,
+comme des chiens d'arrêt qui sentent, s'avancèrent
+à petits pas, les bras écartés, les doigts
+ouverts.</p>
+
+<p>&mdash;Halte! dit Théodule, une main en nageoire
+sur la couture de sa culotte.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qu'elles font donc? dit Philippe.</p>
+
+<p>&mdash;Du propre! dit Théodule.</p>
+
+<p>Rêvaient-ils? Était-ce un effet de l'ombre ou
+de leur ivresse? Immobiles et voûtés sur la
+route, ils se murmurèrent des exclamations
+diverses:</p>
+
+<p>&mdash;Elle est raide!</p>
+
+<p>&mdash;C'est plus fort que de jouer au bouchon.</p>
+
+<p>&mdash;Les mâtines!</p>
+
+<p>Mais au lieu de surgir, menaçants, de se
+précipiter hors des ténèbres, comme deux
+hommes solides sur deux femmes à battre,
+ils s'assirent, alourdis de surprise.</p>
+
+<p>Devant eux, là, tout près, l'une avec une
+pioche, l'autre avec une barre à feu, pouffant
+quand des pierres résistaient, quand une
+crotte de mortier frais leur sautait au visage,
+parfois nez à nez et toujours c&oelig;ur à c&oelig;ur,
+la Morvande et la Gagnarde, pleines d'entrain,
+amies pour la vie, commençaient, fantastiques,
+de démolir le mur!</p>
+
+
+
+
+<h2><a name="c12" id="c12"></a>LE POÈTE</h2>
+
+
+<ul>
+<li><a href="#c12p1"><small>LE SONNET</small></a></li>
+<li><a href="#c12p2"><small>L'ARAIGNÉE</small></a></li>
+</ul>
+
+
+
+<h3><a name="c12p1" id="c12p1"></a>LE SONNET</h3>
+
+<p class="s"><i>À Lucien Descaves.</i>
+</p>
+
+<p>&mdash;N'oublions pas, Mesdames et Messieurs,
+que nous avons parmi nous un poète, un
+vrai poète, celui-là!</p>
+
+<p>Ainsi parle la maîtresse de maison comme
+elle dirait autre chose.</p>
+
+<p>Le poète, ses yeux un moment seuls contre
+les yeux de tous, faiblit la tête et ronronne:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais rien, non, là, franchement.
+Oh! si je savais!</p>
+
+<p>Il se défend encore, qu'on l'oublie. En
+effet, des artistes, des artistes dignes de ce
+nom, attendaient et se précipitent. Déjà c'est
+un pianiste qu'on applaudit. Le poète imprudent
+a cédé son tour. Il rouvre les paupières:
+il a l'air d'une personne effrayée sans cause
+qui s'aperçoit soudain de son erreur. Il méprise
+le pianiste dont il envie le succès, et la
+gloire lui paraît une femme appétissante
+quoique vulgaire.</p>
+
+<p>&mdash;Je me déciderai, pense-t-il, quand on
+me priera de nouveau.</p>
+
+<p>La maîtresse de maison se rapproche.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, vous nous refusez votre concours?</p>
+
+<p>Au moyen d'une phrase adroite il sauvegarde
+son orgueil.</p>
+
+<p>&mdash;Soit, Madame, mais vous verrez que ça
+ne portera pas.</p>
+
+<p>&mdash;Sommes-nous des imbéciles? semblent
+dire les invités.</p>
+
+<p>Et, profitant de l'hésitation, un chanteur
+aussitôt élève une voix dramatique.</p>
+
+<p>Et toujours le poète au supplice laisse passer
+son numéro.</p>
+
+<p>Cependant la soirée se termine, très réussie,
+comme toutes les soirées. La maîtresse
+de maison reconduit dans l'antichambre,
+jusqu'au palier même, des gens qui ne se sont
+jamais tant amusés.</p>
+
+<p>&mdash;Vous seul n'avez pas donné, dit-elle au
+poète. C'est mal de faire des façons entre
+intimes. Houe! le vilain!</p>
+
+<p>Et les invités, bravant sans risque le danger,
+approuvent en ch&oelig;ur:</p>
+
+<p>&mdash;Houe! houe! le vilain!</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes trop aimables, dit le poète qui
+multiplie les salutations empressées.</p>
+
+<p>&mdash;J'espère que nous serons plus heureux
+une autre fois, dit Madame.</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, répond le poète.</p>
+
+<p>Puis avec la brusquerie des folles résolutions:</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, pardonnez-moi. La mémoire qui
+m'a manqué tout à l'heure me revient: voilà
+un sonnet.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est gentil, dit la maîtresse de
+maison. Hep! silence, là-bas! attendez! chut
+un peu!</p>
+
+<p>Et tandis que hâtivement, comme on force
+l'ami pressé de partir à manger un morceau
+sur le pouce, le poète récite ses vers, de
+beaux vers, ma foi, les invités, saisis, n'achèvent
+pas le geste commencé. Des pardessus
+font bourrelet aux épaules. Un bras hésite à
+l'entrée d'une manche. Deux mains qui allaient
+s'étreindre, retombent. Une canne reste
+en l'air. On interrompt la lecture des initiales
+de chapeaux. Cette dame a le doigt pris
+dans un talon de caoutchouc. Celle-ci ne
+montre plus qu'une moitié de gorge et s'assied.
+Les jeunes filles disent: «Maman,
+écoute!» Un monsieur, penché sur la cage
+de l'escalier offre une cigarette au bec de gaz
+et la lui tient haute. Enfin cet autre, trois
+marches descendues, s'arrête, un pied levé,
+prête l'oreille et, poli, se découvre!</p>
+
+
+
+
+<h3><a name="c12p2" id="c12p2"></a>L'ARAIGNÉE</h3>
+
+<p class="s"><i>À Madame Séverine.</i>
+</p>
+
+<p>Le poète est couché, à plat ventre, dans
+l'herbe, et s'il n'en mange pas déjà, il en mâche.
+Il a le nez sur un trou de grillon certainement
+habité, comme l'indiquent de petites
+graines noires, les fraîches crottes du seuil.
+Au moyen d'un brin d'herbe sec il tente, en
+l'agaçant, de faire sortir le grillon.</p>
+
+<p>Parfois celui-ci montre sa fine tête et
+rentre.</p>
+
+<p>Le poète se dissimule et chatouille plus
+vivement.</p>
+
+<p>Le grillon remonte, hésite, se décide, fait
+un saut hors de sa demeure: il est pris.</p>
+
+<p>&mdash;N'aie pas peur, dit le poète, on va jouer
+tous deux.</p>
+
+<p>Il le relâche, le laisse aller. Le grillon libre
+disparaîtrait sous les hautes herbes. Deux
+doigts le pincent à temps: le voilà sur le dos.</p>
+
+<p>Le poète étudie son abdomen brun, le jeu
+des pattes cirées et s'émerveille des dents,
+scies délicates, inimitables par l'industrie humaine.
+Il le retourne et le grillon suit le bord
+de la main, culbute au creux, se relève, court
+au bout d'un doigt et s'y tient coi.</p>
+
+<p>&mdash;On s'amuse, hein! petit? dit le poète.</p>
+
+<p>Enfin il le met dans son chapeau, croise
+les jambes, rêveur, vite attendri, regarde se
+coucher le soleil.</p>
+
+<p>Est-ce beau!</p>
+
+<p>Ses bras s'écartent d'eux-mêmes et nagent
+vers l'horizon, où fume encore le soleil refroidi.</p>
+
+<p>Cependant le grillon, un moment blotti,
+quitte la doublure du chapeau, pousse une
+reconnaissance hardie, explore les ténèbres,
+quête parmi les touffes de cheveux, enfile des
+boucles, et, quand il passe aux places dénudées,
+s'arrête et gratte, par habitude, de
+toutes ses pattes, pour creuser un trou.</p>
+
+<p>Le poète jouit finement où ça le démange.
+Il a les yeux pleins de lumière, et, dans son
+chapeau, une faible petite bête captive qu'il
+affranchira, tout à l'heure, avec pompe.</p>
+
+<p>Il voudrait parler comme il sent, se réciter
+des vers inouïs, jeter un cri dont frissonnerait,
+d'échos en échos, la nature entière. Il
+peut s'émouvoir, puisqu'il est seul, et que
+personne ne rira.</p>
+
+<p>Mais soudain le grillon cesse de gratter:
+Il vient d'entendre quelque chose, et surpris,
+les antennes droites, il écoute.</p>
+
+<p>Il ne s'est pas trompé:</p>
+
+<p>En dessous, de l'autre côté du plafond, on
+gratte aussi.</p>
+
+<p>Veine!</p>
+
+<p>C'est l'araignée du poète qui s'éveille et répond.</p>
+
+
+
+
+<h2><a name="c13" id="c13"></a>COQUECIGRUES</h2>
+
+
+<ul>
+<li><a href="#c13p1"><small>DÉJEUNER DE SOLEIL</small></a></li>
+<li><a href="#c13p2"><small>LA PARTIE DE SILENCE</small></a></li>
+<li><a href="#c13p3"><small>LA LIMACE</small></a></li>
+<li><a href="#c13p4"><small>LES RAINETTES</small></a></li>
+<li><a href="#c13p5"><small>LE VIEUX ET LE JEUNE</small></a></li>
+<li><a href="#c13p6"><small>JEAN-JACQUES</small></a></li>
+<li><a href="#c13p7"><small>FIN DE SOIRÉE</small></a></li>
+</ul>
+
+
+
+<h3><a name="c13p1" id="c13p1"></a>DÉJEUNER DE SOLEIL</h3>
+
+<p class="s"><i>À Édouard Dubus.</i>
+</p>
+
+<p>La neige (existe-t-il un pays où la neige est
+noire?) tombe et suggère des comparaisons
+fades.</p>
+
+<p>Dans la rue, un gamin pétrit une boule, la
+pose sur une couche unie, sans ornière ou
+marque de pas, et la pousse prudemment.
+Elle roule et s'enveloppe à chaque tour
+comme d'une feuille de ouate. Bien que
+«gobes», les mains suffisent d'abord à la
+conduire par les sentiers blancs. Puis il y
+faut mettre le pied, les genoux, les épaules,
+toutes les forces.</p>
+
+<p>Souvent la boule résiste, entêtée, s'écorne,
+se fendille. Enfin elle s'immobilise.</p>
+
+<p>Le gamin, petit pâtissier en gros, dédaigneux
+de fignoler son travail, n'ayant plus
+rien à faire, disparaît.</p>
+
+<p>Aussitôt, le soleil maladif et pâle, las de
+toujours monter sans jamais bouger de place,
+suce lentement, jusqu'à l'heure du coucher,
+lèche doucement l'informe gâteau de neige,
+comme une personne patraque grignote un
+morceau de sucre, du bout des dents, à petites
+reprises.</p>
+
+
+
+
+<h3><a name="c13p2" id="c13p2"></a>LA PARTIE DE SILENCE</h3>
+
+<p class="s"><i>À Louis Dumur.</i>
+</p>
+
+<p>Ils ont mangé la soupe et le b&oelig;uf. La mère
+débarrasse la table, l'approche tout près du
+poêle pour le père, et la fille y dépose la
+lampe. Le fils choisit dans le coffre à bois
+une bûche. Ces dames prennent leur ouvrage,
+le père son journal. Les aiguilles mordillent
+le linge. Le journal va, vient entre les doigts,
+avec des haltes. Le poêle ronfle ainsi qu'il
+faut, car sa petite porte est ouverte à moitié,
+et le fils le surveille. On n'entend pas de
+tic tac d'horloge: il n'y a point d'horloge;
+mais une bouilloire siffle comme un nez pris.</p>
+
+<p>Y sont-ils?</p>
+
+<p>Ah! la mère oubliait de remonter, une fois
+pour toutes les autres, la mèche de la lampe,
+et de baisser l'abat-jour, lequel est bleu.</p>
+
+<p>Bien! chut! Et, de huit à dix, lèvres serrées,
+yeux troubles, oreilles endormies déjà, vie
+suspendue, toute la famille, pour savoir qui
+se taira le mieux, fait, sans bruit, sa quotidienne
+partie de silence.</p>
+
+
+
+
+<h3><a name="c13p3" id="c13p3"></a>LA LIMACE</h3>
+
+<p class="s"><i>À Charles Merki.</i>
+</p>
+
+<p>Il fait un tel froid que tous les promeneurs
+rendent la fumée par le nez. Soudain,
+la bonne vieille, en louchant un peu, aperçoit
+installée sur sa lèvre, et pelotonnée dans
+quelques poils de barbe givrés, comme dans
+une herbe rare, une limace rouge.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! sale bête, dit-elle, qu'est-ce que tu
+fais là? Attends, je vais t'en donner, moi!</p>
+
+<p>Elle lui en donne en effet. Elle s'arrête en
+plein trottoir, et se mouche bruyamment,
+sans se servir de son mouchoir, de sa manche
+ou de ses doigts, sans un geste, et d'un
+seul souffle, raide comme un soldat au port
+d'armes.</p>
+
+<p>Le cerveau se vide tout entier. Elle avait
+de bien vilaines choses en tête, la bonne vieille.
+Puis, toujours louchant, elle observe. Un
+moment, ses deux prunelles n'en font qu'une.
+La limace rouge s'agite, et de sa langue pointue,
+activement, nettoie la place. Il semble
+qu'elle nage dans la joie.</p>
+
+<p>&mdash;Te voilà gorgée, dit la bonne vieille.
+Allons, file maintenant ou je te chiquenaude.</p>
+
+<p>Repue, onctueuse et glacée, la limace que
+l'air vif a rendue plus rouge encore, recule
+docilement, descend, descend, et rentre chez
+elle, au chaud, sous son palais, dans la bouche
+de la bonne vieille.</p>
+
+
+
+
+<h3><a name="c13p4" id="c13p4"></a>LES RAINETTES</h3>
+
+<p class="s"><i>À Rodolphe Darzens.</i>
+</p>
+
+<p>Assis sur le banc planté devant la porte
+ils échangent leurs souvenirs sans remords et
+se racontent des histoires, toujours les mêmes,
+qui ne se passent en aucun temps, en aucun
+lieu.</p>
+
+<p>Tandis que les rainettes infatigables roulent
+au loin leurs <i>r</i>, le plus âgé chevrote d'abord.
+Comme il fait nuit, chaque fantôme a son succès
+d'effroi. Les gamins écoutent, accroupis
+entre les vieux et le fumier verni de lune.</p>
+
+<p>&mdash;Êtes-vous crédule de ça?</p>
+
+<p>&mdash;On en voit tant.</p>
+
+<p>&mdash;Y en a-t-il, des étoiles!</p>
+
+<p>&mdash;Si on allait se coucher?</p>
+
+<p>Ils restent encore. D'une pipe, régulièrement,
+une bluette de flamme s'échappe et
+s'éteint vite, toute seule sur la terre contre les
+astres de là-haut. Un géranium se penche au
+bord d'un pot cassé, et par ses becs-de-grue
+égoutte son odeur.</p>
+
+<p>Le feu d'une voiture file entre les acacias
+de la route:</p>
+
+<p>&mdash;Qui donc que c'est?</p>
+
+<p>&mdash;C'est le garde-port qui rentre.</p>
+
+<p>La voiture s'éloigne et la curiosité cesse avec
+le bruit.</p>
+
+<p>Les rainettes continuent leurs appels stridents,
+si clairs qu'elles semblent quitter les
+buissons humides, les feuilles vertes comme
+elles, se rapprocher du mur, et, bruyantes,
+entrer au creux des pierres.</p>
+
+<p>Il faut pourtant aller se coucher: demain
+on tire le chanvre.</p>
+
+<p>Les veilleurs bâillent, enfin se lèvent. Quelle
+douce soirée!</p>
+
+<p>Ils dormiraient dehors. Au matin, on les
+trouverait là, engourdis, blancs de rosée.</p>
+
+<p>&mdash;Bonsoir!</p>
+
+<p>&mdash;Bonsoir... soir... oir...</p>
+
+<p>Ils s'enfoncent dans l'ombre. Quelques
+femmes, des jeunes, allument une lanterne
+par peur de butter. Les portes se ferment,
+poussent leur long cri d'angoisse dont frissonnent
+les hommes en retard.</p>
+
+<p>Et les rainettes même, lasses de lutter,
+leurs roulades étant vaines, vont prudemment
+céder au silence.</p>
+
+
+
+
+<h3><a name="c13p5" id="c13p5"></a>LE VIEUX ET LE JEUNE</h3>
+
+<p class="s"><i>À Maurice Talmeyr.</i>
+</p>
+
+<h4>SCÈNE I</h4>
+
+<p class="c">LE JEUNE</p>
+
+<p>Oui, je sais, de ton temps on avalait les
+noyaux de cerises et des charrettes ferrées.
+Vieillard, je finirai par t'étrangler. On était
+naïf, sincère et croyant, en ce temps-là. Il faut
+y retourner et y rester. J'ai plein les oreilles
+de tes gémissements. Est-ce parce que la
+mort, sûre de ta peau, prélève un acompte,
+et te tripote, te creuse déjà les yeux, que tu
+les as si grands, plus grands que le ventre?</p>
+
+<p>Sois prudent. C'est lourd, la célébrité.
+Quelque matin on te trouvera étouffé. Si
+j'étais toi, je me mettrais au régime, et, craignant
+de devenir sourd absolu, je remplacerais
+ma grosse caisse par un de ces petits tambours
+en peau de papier qu'on voit entre les
+pattes des lapins mécaniques.</p>
+
+<p>Toujours le vieux partout, à toutes les
+bornes. Est-ce que ton image glacée ne va pas
+bientôt fondre?</p>
+
+<p>Tu chevrotes qu'on était respectueux de
+ton temps. Mais les trains allaient moins
+vite.</p>
+
+<p>Des gens qui dévorent l'espace peuvent
+bien brûler la politesse. Résigne-toi, vieux
+(je t'appelle par tes titres, remarque-le, je te
+traite en camarade), ôte-toi de là et donne-moi
+les clefs.</p>
+
+<p>Entends-tu? je te dis de quitter la scène, de
+sortir du livre, de t'en aller du journal.</p>
+
+<p>Il y a des années, des années d'horloge que
+tu encombres. Regarde à tes pieds: c'est du
+propre; ton art délayé coule de tous côtés. Tu
+n'a pas honte?</p>
+
+<p>Comment! des hommes d'honneur, des
+colonels, des employés de chemin de fer, des
+ouvriers du peuple qui n'ont plus rien à suer,
+réclament leur retraite et tu t'obstines à faire
+du service.</p>
+
+<p>Sais-tu, qu'une nuit, las d'attendre, nous
+recommencerons le massacre des Innocents.</p>
+
+<p>Si tu te dépêches de mourir, tu éviteras
+une fin violente.</p>
+
+<p>La place libre, je m'installe. Ah! j'ai du
+travail pour une éternité et je vois tant de
+choses que mon &oelig;il éclate. D'abord tout est
+à refaire.</p>
+
+<p>Premièrement, il convient de nettoyer les
+narines d'Augias du public.</p>
+
+<p>Ensuite je peindrai mon enseigne, ce qui
+me prendra beaucoup de temps. Après, je bâtirai
+un art définitif. Il montera jusqu'au ciel
+sans toucher à la terre, puisque le naturalisme
+est mort, et mes enfants passeront
+gaîment leur vie, la pomme d'Adam en l'air à
+le contempler.</p>
+
+<p>Allons, l'ancien, vide les lieux, qu'on aère
+et qu'on retourne ce que tu as souillé.</p>
+
+
+<h4>SCÈNE II</h4>
+
+<p class="c">LE VIEUX</p>
+
+<p>Ces petits sont bien ridicules. Les uns vont
+au café et s'y gâtent l'estomac. Les autres n'y
+vont pas, et c'est afin de se donner un genre.</p>
+
+<p>Les uns fument pour faire les hommes; les
+autres ont pris la mauvaise habitude d'être
+incommodés par l'odeur du tabac. Je les
+trouve grotesques surtout en amour. Ceux-ci
+sont chastes comme des b&oelig;ufs, et, comme ces
+grosses bêtes, regardent le monde avec ahurissement.
+Ceux-là changent de femme chaque
+nuit et s'exposent à des altérations de
+santé. Les autres gardent toujours la même,
+et alors ça gêne leurs mouvements.</p>
+
+<p>Le soir, quand je noue mon foulard serre-tête,
+je songe à leurs groupes littéraires, et je
+ris, je ris au point que mon lit tremble de
+tous ses ressorts: comme autrefois, me dit
+poliment Madame.</p>
+
+<p>Et ces groupes ont des présidents, des
+vice-présidents, des membres même; comme
+c'est drôle! Oh! je reconnais de bonne grâce
+que quelques jeunes vivent à l'écart. Mais
+ils ont tort: à leur âge, on doit fréquenter les
+écoles, pour faire plaisir aux parents.</p>
+
+<p>En outre, ils apportent, crient-ils, ces petiots,
+des formules neuves. J'en avais aussi
+dans le temps, plein mes poches, sur des bouts
+de papier que, depuis, j'ai mâchés, par distraction.
+On prend sa formule au départ. On
+la pique sur son chapeau, durant le voyage;
+mais, quand on est arrivé, à quoi sert-elle?
+Qu'est-ce qu'ils veulent donc? faire mieux que
+moi, autre chose. N'ai-je pas tenu de semblables
+propos, il y a un demi-siècle, et, maintenant,
+je relis mon &oelig;uvre, une fois l'an, au
+printemps.</p>
+
+<p>Plaît-il? tu convoites ma place, avide gamin.
+Ah! malheur à ceux qui réussissent trop
+jeunes! Tous les enfants précoces sont morts.
+Ma vie se prolonge parce que je me suis
+développé tard.</p>
+
+<p>Je te dis cela, pour t'encourager à me laisser
+tranquille. Tu viens indiscrètement à la
+maison. Tu t'y embêtes à m'entendre parler
+sans cesse de ma personne, tu abîmes mes
+collections, et, toi parti, nous perdons un
+quart d'heure, ma bonne et moi, à compter
+les traces de ta tête huilée.</p>
+
+<p>J'ai patiemment dressé moi-même mon
+glorieux gâteau. Je n'y ajoute plus rien parce
+qu'il est assez haut et que j'ai peur de monter
+sur les chaises, mais je crains qu'on ne l'écorne
+et je veille. Tu rôdes autour. Ta turbulence
+m'effraie. Écoute une proposition que
+tu serais gentil d'accepter. Tu passerais quelquefois
+dans ma rue. J'ouvrirais ma fenêtre
+et je te ferais un signe de tête amical. Tu dirais
+à tes petits amis: «Je viens de voir le
+vieux.» Je dirais: «La jeune génération ne
+m'oublie pas.» Et nous pourrions entretenir
+ainsi jusqu'à ma mort lointaine des relations
+charmantes.</p>
+
+<p>On sonne, je parie que c'est toi. Misère de
+misère. Joseph! n'oubliez pas dans cinq minutes
+le coup du: «Monsieur est servi!»</p>
+
+
+<h4>SCÈNE III</h4>
+
+<p class="c">LE VIEUX&mdash;LE JEUNE</p>
+
+<p><span class="sc">Le vieux.</span>&mdash;Tu es là, et je me distrais en
+traçant avec mon doigt une raie dans ta chevelure
+vierge. Tu me parles, et il me semble
+qu'un enfant pose ses pieds nus, chauds et
+tendres sur mon c&oelig;ur.</p>
+
+<p><span class="sc">Le jeune.</span>&mdash;Maître, vous me ferez entrer
+dans un grand journal, dites?...</p>
+
+
+
+
+<h3><a name="c13p6" id="c13p6"></a>JEAN-JACQUES</h3>
+
+<p class="s"><i>À Marcel Boulenger.</i>
+</p>
+
+<p><span class="sc">Jacques.</span>&mdash;Au moins, dors-tu bien?</p>
+
+<p><span class="sc">Jean.</span>&mdash;Oui, si j'ai le soin, au bord du
+sommeil, de me prendre à la gorge, des
+deux mains. Je me tiens fortement. Je suis
+sûr de ne pas me laisser échapper, et je passe
+une nuit tranquille.</p>
+
+<p><span class="sc">Jacques.</span>&mdash;As-tu, comme moi, le goût des
+oreillers durs? je n'en trouve point d'assez
+durs. Je voudrais un oreiller de bois, dont
+la taie serait une écorce, et je m'éveillerais
+les oreilles saignantes.</p>
+
+<p><span class="sc">Jean.</span>&mdash;Nous sommes de pauvres misérables
+qui descendons vers le singe.</p>
+
+<p><span class="sc">Jacques.</span>&mdash;Vers le jouet mécanique aux
+pattes alternantes. Notre vie, c'est une roue
+qui fait crrr... crrr... Quand je pense que,
+chaque matin, je m'exerce à enfiler mon
+pantalon sans y toucher! J'arrondis sur le
+modèle d'un cylindre ma culotte droite.
+Celle de gauche ne m'intéresse pas. Je lève
+la jambe, et ffft! il faut qu'elle fuse comme
+une hirondelle dans un couloir; sinon, je recommence.</p>
+
+<p><span class="sc">Jean.</span>&mdash;Réussis-tu souvent?</p>
+
+<p><span class="sc">Jacques.</span>&mdash;À la fin je triche, et las de danser
+sur un pied, je me contente d'un à peu
+près. Mais j'y arriverai, dussé-je rester une
+journée en chemise.</p>
+
+<p><span class="sc">Jean.</span>&mdash;Je me lève plus calme. Mes serviettes
+seules me préoccupent. J'en ai sept
+ou huit en train. Dès que l'une d'elles est
+mouillée, je la rejette. Je ne leur tolère
+qu'une corne humide. La première m'essuie
+le front, la seconde le nez, la troisième une
+joue, et ma tête n'est pas sèche, que j'ai
+mis toutes mes serviettes hors de service.</p>
+
+<p><span class="sc">Jacques.</span>&mdash;Est-ce que tu verses de l'huile
+sur tes cheveux?</p>
+
+<p><span class="sc">Jean.</span>&mdash;Ils sont naturellement gras.</p>
+
+<p><span class="sc">Jacques.</span>&mdash;Tu as de la chance. Je me bats
+contre mes mèches. Une, entre autres, se
+révolte. Je la ratisse et l'écrase à me l'enfoncer
+dans le crâne. Elle se redresse pleine de
+vie, en fer. Je m'imagine qu'elle va soulever
+mon chapeau, et je n'oserai plus saluer, par
+crainte de montrer une horreur.</p>
+
+<p><span class="sc">Jean.</span>&mdash;Fais-la scier.</p>
+
+<p><span class="sc">Jacques.</span>&mdash;Ainsi que tes moustaches. Enseigne
+ton procédé.</p>
+
+<p><span class="sc">Jean.</span>&mdash;Je les ronge moi-même, avec mes
+propres dents.</p>
+
+<p><span class="sc">Jacques.</span>&mdash;L'aspect de ta lèvre déconcerte.
+On y remarque un vague pointillé noir, les
+restes d'une moustache incendiée, la fumée,
+l'ombre, le regret d'une moustache.</p>
+
+<p><span class="sc">Jean.</span>&mdash;Je ne pense que si je mordille, si
+j'ai comme un laborieux mulot dans la bouche.
+Enfin, suppose ta mèche domptée.</p>
+
+<p><span class="sc">Jacques.</span>&mdash;Je veux sortir. Je descends les
+escaliers et sur chaque marche je m'arrête.
+Mes souliers se frottent par le bout, se caressent
+du nez. Je piétine jusqu'à ce qu'ils soient
+satisfaits, et souvent je remonte.</p>
+
+<p><span class="sc">Jean.</span>&mdash;Dehors, n'as-tu pas fréquemment
+l'envie d'aller d'un trottoir à l'autre? On est
+pressé. Il y a un embarras de voitures: tant
+pis, il faut traverser la rue tout de suite, se
+diriger par le plus court chemin vers ce point
+qui attire, éclate sur le mur d'en face.</p>
+
+<p><span class="sc">Jacques.</span>&mdash;Je préfère viser un passant et
+le devancer en l'effleurant du coude. Oh! je
+ne tiens ni aux bossus ni aux jolies femmes.
+J'ai le bras lourd, et il m'est nécessaire que
+toute son électricité s'écoule dans le bras d'un
+autre.</p>
+
+<p><span class="sc">Jean.</span>&mdash;Sans doute, une bonne nouvelle
+inattendue t'attriste.</p>
+
+<p><span class="sc">Jacques.</span>&mdash;Je ne la méritais pas et je me
+défie; je regarde au delà, et, devant mes yeux,
+se matérialise la nouvelle qui suivra. Elle a
+une forme rectangulaire et deux centimètres
+d'épaisseur. Rugueuse, d'un rouge sombre,
+elle tombe, tombe; c'est la tuile.</p>
+
+<p>Mais qu'on m'annonce le malheur des autres,
+j'ai de la peine à contenir dans ma bouche
+hermétique le rire qui cherche une issue. Ne
+meurs pas le premier de nous deux, ce serait
+trop gai. Si le malheur m'atteint, je sautille
+d'aise, et, dispos, j'irais me faire photographier.
+Qu'est-ce que tu as?</p>
+
+<p><span class="sc">Jean.</span>&mdash;Rien. Mon petit doigt s'amuse. Il
+s'abaisse et se relève, à l'exercice. Le voici en
+haut, le voici en bas. C'est pour sa santé.
+Une, deux, trois, quatre. Ne compte pas: tu
+t'embrouillerais. Marque simplement la cadence:
+une, deux; une, deux...</p>
+
+<p><span class="sc">Jacques.</span>&mdash;Curieux. On paierait cher sa
+place.</p>
+
+<p><span class="sc">Jean.</span>&mdash;Talent d'intimité? Il me distrait,
+quand j'écris, entre deux phrases. On dirait
+un geste de pompe qui aspire et foule. L'encre
+monte. Ma main s'emplit de vie, et quand
+mon petit doigt cesse, elle court, légère, intelligente.</p>
+
+<p>Autrefois, je piquais avec une aiguille ma
+feuille de papier. Je la couvrais de points
+nombreux «comme les étoiles du ciel».</p>
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Pique, pique, ma bourrique:</span><br />
+ <span class="i0">Veux-tu gager que j'en ai huit!</span><br />
+ <br />
+ </div>
+</div>
+
+<p>J'ai perdu cette mauvaise habitude assoupissante.
+Celle-ci me plaît à cause de sa simplicité
+et de son isochronisme parfait. Une,
+deux; une, deux... Elle exige moins d'accessoires.
+On n'a pas toujours des aiguilles sur
+soi. Au café, à la promenade même, mon petit
+doigt prend son élan et part. Quoi de plus
+pratique? Un petit doigt d'enfant en ferait
+autant. Mais tu changes de visage.</p>
+
+<p><span class="sc">Jacques.</span>&mdash;Je t'en prie: n'insiste pas.</p>
+
+<p><span class="sc">Jean.</span>&mdash;Tu souffres, tu rougis, et tes yeux,
+comme des pavots sous la pluie, débordent
+d'eau. Sois confiant. Ne l'ai-je pas été? Avoue
+pour te soulager et me consoler.</p>
+
+<p><span class="sc">Jacques.</span>&mdash;Tu ne peux pas savoir. C'est
+ma grande folie invincible. Ma femme a tenté
+l'impossible pour me guérir. Mes enfants
+m'ont supplié. Un médecin m'a dit: «Plus
+vous les arracherez, plus ils repousseront.
+En outre, votre nez enflera.» Ni les propos
+menaçants du docteur, ni les tendres remontrances
+d'une famille aimante ne m'ont ému,
+et cette fois encore, j'en tiens un.</p>
+
+<p><span class="sc">Jean.</span>&mdash;Un quoi? Laisse donc ton nez.</p>
+
+<p><span class="sc">Jacques.</span>&mdash;Tu me crois peut-être à plaindre.
+Tu ne me comprendras jamais. Sache
+au contraire que j'éprouve des impressions
+compliquées, connues des seuls initiés. La
+douleur et la jouissance se confondent. J'ai
+une narine en feu et de la glace dans l'autre.
+Je ne compte pas les éternuements joyeux,
+qui sont tout bénéfice! Je tire doucement,
+doucement. Il me semble que ce poil est
+planté au profond de ma chair et que ma
+cervelle vient avec. J'arrive au sommet de
+l'aigu. Aïe! que j'ai mal! Oh! que je suis
+heureux! Je gradue les secousses. C'est une
+science. Ouf! Ah! le voilà!</p>
+
+<p><span class="sc">Jean.</span>&mdash;Je ne distingue pas.</p>
+
+<p><span class="sc">Jacques.</span>&mdash;Approche-toi.</p>
+
+<p><span class="sc">Jean.</span>&mdash;Oui, j'aperçois quelque chose.
+Mets-le devant la fenêtre, en plein soleil.</p>
+
+<p><span class="sc">Jacques.</span>&mdash;Comme ceci?</p>
+
+<p><span class="sc">Jean.</span>&mdash;Là. Bien. Ne bouge plus. Je vois
+maintenant le poil dans son intégrité! Il a la
+flexion d'un arc d'or. Il est transparent et
+blond, avec une grosseur à l'une de ses extrémités.
+On jurerait sa tête.</p>
+
+<p><span class="sc">Jacques.</span>&mdash;Ce sont plutôt ses racines,
+Jeannot.</p>
+
+<p><span class="sc">Jean.</span>&mdash;Reçois, mon Jacquot, mes sympathiques
+compliments: il est superbe!</p>
+
+
+
+
+<h3><a name="c13p7" id="c13p7"></a>FIN DE SOIRÉE</h3>
+
+<p class="s"><i>À René Maizeroy.</i>
+</p>
+
+<p class="c">MONSIEUR&mdash;MADAME&mdash;LA BONNE</p>
+
+<p><span class="sc">Madame.</span>&mdash;Es-tu sûr qu'il n'en reste plus?</p>
+
+<p><span class="sc">Monsieur.</span>&mdash;Le dernier traverse la rue,
+tourne au croisement. Il disparaît.</p>
+
+<p><span class="sc">Madame.</span>&mdash;Laisse la fenêtre ouverte. Que
+l'air assainisse, purifie. Regarde: les murs
+suent.</p>
+
+<p><span class="sc">Monsieur.</span>&mdash;Il pleut à verse et vente à tout
+renverser. Les becs de gaz sont affolés. C'est
+un bon temps pour ceux de nos invités qui
+n'ont pas trouvé de fiacre.</p>
+
+<p><span class="sc">Madame.</span>&mdash;Oui, c'est un vrai temps d'invités.
+Il me réjouit. Je regrette seulement de
+ne l'avoir pas commandé moi-même. Ouvre
+donc la fenêtre toute grande.</p>
+
+<p><span class="sc">Monsieur.</span>&mdash;Jamais nous n'avons eu un
+mardi comme celui-ci. Ah! tu choisis ton
+monde!</p>
+
+<p><span class="sc">Madame.</span>&mdash;Bon! nous allons nous jeter à
+la tête les gens qui viennent chez nous. Je suis
+prête. D'abord, où as-tu pris ton Turc?</p>
+
+<p><span class="sc">Monsieur.</span>&mdash;Dans la rue. C'était le plus
+drôle: il ornait notre salon. Avons-nous ri,
+quand, au thé, il a déroulé son turban et qu'il
+s'en est servi comme d'une serviette. Peut-être
+aussi qu'il couche dedans.</p>
+
+<p><span class="sc">Madame.</span>&mdash;J'ai tremblé de le voir se mettre
+à vendre des pastilles.</p>
+
+<p><span class="sc">Monsieur.</span>&mdash;Je t'assure qu'il est attaché à
+une ambassade, solidement. Continuons:
+n'est-ce pas à toi qu'appartient ce monsieur
+qui sentait le cigare éventré?</p>
+
+<p><span class="sc">Madame.</span>&mdash;Si tu parles tabac, je te rappellerai
+ton marchand de cigarettes toutes faites.
+C'est sans doute l'associé d'un garçon de
+café. Il les offrait dans une boîte à Palmers,
+«moins chères qu'à n'importe quel bureau»,
+disait-il.</p>
+
+<p><span class="sc">Monsieur.</span>&mdash;Soit. Mais tu nous as amené
+ce professeur de piano qui glisse ses cartes-prospectus
+dans les goussets et les corsages.</p>
+
+<p><span class="sc">Madame.</span>&mdash;Et toi, cette veuve qui tâte les
+hommes en dansant pour se chercher un
+mari vert; cette forte dame qui montrait son
+cancer; et cette autre, décolletée jusqu'à l'âme,
+qui nous a demandé s'il n'y avait pas de billard
+ici. Elle voulait organiser une poule au
+gibier. Faut-il encore te reprocher ta femme à
+poils? C'est scandaleux: elle cultive, soigneusement,
+à égale distance de ses deux seins, trois
+poils énormes. Les messieurs veulent voir et,
+pour voir, dansent avec elle. De telle sorte que
+cette grosse toupie, malgré sa lourdeur, arrive
+à tourner toute la soirée.</p>
+
+<p><span class="sc">Monsieur.</span>&mdash;Tu es dure. Je voudrais que
+quelqu'un de nos invités nous écoutât dans
+un coin. À mon tour! Je note:&mdash;Un vieux
+monsieur, aux moustaches de mastic; il reconduit
+et se contente de reconduire (on l'affirme;
+c'est son bonheur et sa gloire!) trois
+cent soixante-cinq femmes par an, jamais les
+mêmes. Je ne le trouve que grotesque. Passons.
+Un acteur; il déclame la <i>Nuit d'Octobre</i>
+comme Musset devait la déclamer dans
+ses beaux jours, quand il était saoul.&mdash;Un
+compositeur de musique; il a inventé une nouvelle
+méthode pour chanter: «Je voudrais
+être votre pantoufle!»&mdash;Un danseur de son
+métier; il prétend, à chaque pas, que notre
+parquet est garni de clous, empoigne une bouteille,
+et, du cul de ladite, leur fait sauter la
+tête.&mdash;Un grand poète célibataire, il murmure
+aux dames: «J'ai soif; et, si vous n'avez
+pas soif, j'ai soif pour vous. Venez donc
+boire.» Ce grand poète pousse trop à la consommation.
+Nous le supprimerons.&mdash;Un
+petit poète marié. «Du courage, lui dit sa
+femme mûre, récite bien tes vers et je te donnerai
+un franc, demain, pour tes folies.»&mdash;Un
+peintre, enfin, si sale qu'il devrait s'envelopper
+dans du papier. Mais nous le garderons
+provisoirement, car j'espère lui faire colorier,
+à l'&oelig;il, le bas du placard de notre cuisine...</p>
+
+<p>Inutile de remarquer que, ceux-là, c'est
+toi, incontestablement toi, qui les as raccrochés.</p>
+
+<p><span class="sc">Madame.</span>&mdash;Permets! Tout le monde est
+parti. Tu peux te montrer convenable.</p>
+
+<p><span class="sc">Monsieur.</span>&mdash;Vrai, tu as cela dans le sang:
+tu ne rencontrerais pas un monsieur un peu
+décoré sans lui dire: «Psit! psit! venez donc
+chez moi, mardi soir, on s'amusera!»</p>
+
+<p><span class="sc">Madame.</span>&mdash;Tu m'impatientes, à la fin.</p>
+
+<p><span class="sc">La bonne</span>, <i>entrant</i>.&mdash;Madame, il reste
+encore un vieux chapeau au vestiaire.</p>
+
+<p><span class="sc">Monsieur.</span>&mdash;Étonnant ce vieux chapeau
+qui reste toujours! Où est sa tête? Je ne comprends
+pas. Que nos invités se trompent de
+nippes, se volent, mais qu'ils s'arrangent et
+ne nous laissent pas leur friperie. Qu'est-ce
+que ce vieux chapeau fait là?</p>
+
+<p><span class="sc">Madame.</span>&mdash;Son histoire est simple: un
+gentilhomme arrive seul, bien ou mal coiffé;
+mais il s'en va en compagnie et, pour ne pas
+rougir, nu-tête. Marie, quelles sommes vous
+a-t-on données?</p>
+
+<p><span class="sc">La bonne.</span>&mdash;Madame, le petit blond m'a
+emprunté quarante sous pour sa voiture.</p>
+
+<p><span class="sc">Madame.</span>&mdash;Ah! vous placez votre argent,
+ma fille! Montez vous coucher. (<i>La bonne
+sort.</i>)</p>
+
+<p><span class="sc">Monsieur.</span>&mdash;Le petit blond, oui, le journaliste,
+un garçon décemment élevé: il déclare
+qu'il n'a jamais un porte-monnaie dans
+le monde, parce qu'un porte-monnaie «fait
+gros» sur la cuisse.</p>
+
+<p><span class="sc">Madame.</span>&mdash;La bonne ment. Je parie qu'on
+lui bourre les poches. C'est autant que nous
+lui retiendrons sur ses gages. Nous recevons
+des gens mariés qui savent ce qu'on doit à
+une domestique.</p>
+
+<p><span class="sc">Monsieur.</span>&mdash;Les gens mariés pour de bon
+ne viendraient pas chez nous.</p>
+
+<p><span class="sc">La bonne</span>, <i>rentrant</i>.&mdash;Madame, j'oubliais,
+les cabinets sont encore bouchés!</p>
+
+<p><span class="sc">Monsieur.</span>&mdash;Encore! Les cochons! Je te
+dis qu'ils se retiennent dans la journée, pour
+nous offrir ça, le soir! J'ai été obligé d'acheter
+une perche par économie. À chaque instant,
+il fallait déranger le plombier. Qu'est-ce
+que vous voulez, ma pauvre Marie! Les cabinets
+ne sauraient passer la nuit dans cet
+état. Prenez la perche. Débouchez. Ne manquez
+pas d'éteindre le bec: il dévore, ce bec.
+(<i>La bonne sort.</i>)</p>
+
+<p><span class="sc">Madame.</span>&mdash;Aère, mon ami, je t'en supplie.</p>
+
+<p><span class="sc">Monsieur.</span>&mdash;Oui, de l'air! ouvrons. Ce
+plafond devrait s'enlever comme un couvercle.</p>
+
+<p><span class="sc">Madame.</span>&mdash;Qu'est-ce que tu fais? Tu ouvres
+l'armoire!</p>
+
+<p><span class="sc">Monsieur.</span>&mdash;Oui, l'armoire aussi. Je veux
+tout ouvrir. Ça empeste ici les fleurs crevées.</p>
+
+<p><span class="sc">Madame.</span>&mdash;Qu'est-ce que j'aperçois caché
+au fond de l'armoire?</p>
+
+<p><span class="sc">Monsieur.</span>&mdash;Un morceau de Champigny
+que j'ai arraché à ces affamés, sauvé pour
+notre déjeuner de demain.</p>
+
+<p><span class="sc">Madame.</span>&mdash;Tu exagères. Nous ne recevons
+pas des moineaux.</p>
+
+<p><span class="sc">Monsieur.</span>&mdash;Si nous ne recevions rien du
+tout. À propos, pourquoi recevons-nous?</p>
+
+<p><span class="sc">Madame.</span>&mdash;Tu le prends sur ce ton, ingrat!
+La semaine dernière, nos initiales paraissaient
+dans un journal.</p>
+
+<p><span class="sc">Monsieur.</span>&mdash;Certes, on gagne gros à être
+connu.</p>
+
+<p><span class="sc">Madame.</span>&mdash;Avoue que nos soirées sont
+suivies.</p>
+
+<p><span class="sc">Monsieur.</span>&mdash;Preuve: les cabinets bouchés.
+Mais as-tu observé que souvent des gens
+perdent notre piste?</p>
+
+<p><span class="sc">Madame.</span>&mdash;D'autres les remplacent, et
+mardi prochain nous verrons... Il me l'a
+promis... Par exemple, j'ai couru pour
+l'avoir. Je l'annoncerai. On fera queue...
+Mais je te réserve la surprise.</p>
+
+<p><span class="sc">Monsieur.</span>&mdash;Dis-moi ta pêche, ou la fièvre
+me tiendra jusqu'à mardi.</p>
+
+<p><span class="sc">Madame.</span>&mdash;Quand notre réputation se
+fonde, veux-tu t'enterrer vivant, mourir tout
+de suite?</p>
+
+<p><span class="sc">Monsieur.</span>&mdash;C'est juste: allons d'abord
+dormir!</p>
+
+
+
+
+<h2><a name="c14" id="c14"></a>DAPHNIS, LYCÉNION ET CHLOÉ</h2>
+
+
+<ul>
+<li><a href="#c14p1"><small>RUPTURE</small></a></li>
+<li><a href="#c14p2"><small>MÉNAGE</small></a></li>
+</ul>
+
+
+
+<h3><a name="c14p1" id="c14p1"></a>RUPTURE</h3>
+
+<p class="s"><i>À Georges d'Esparbès.</i>
+</p>
+
+<p class="c">DAPHNIS, LYCÉNION</p>
+
+<h4>I</h4>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Je viens de faire ma dernière
+course à la mairie. Tout est prêt. Que ne
+peut-on s'endormir garçon et se réveiller
+marié!</p>
+
+<p><span class="sc">Lycénion.</span>&mdash;Moi, je suis allée chez le fleuriste.
+Il s'engage à fournir tous les jours un
+bouquet de quatre francs. Oh! j'ai marchandé!
+Par ces temps froids, ce n'est pas
+cher.</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Non, s'il porte les fleurs à domicile
+et si elles sont belles.</p>
+
+<p><span class="sc">Lycénion.</span>&mdash;Naturellement. Ensuite, j'ai
+prié Myrtale de nous chercher un éventail,
+une bague, une bonbonnière et quelques bibelots
+ravissants. Elle n'avait rien en boutique.
+J'ai dit que nous voulions nous montrer
+généreux, sans faire de folies toutefois.</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Évidemment. Et ce sera
+payable?...</p>
+
+<p><span class="sc">Lycénion.</span>&mdash;À votre gré.</p>
+
+
+<h4>II</h4>
+
+<p><span class="sc">Lycénion.</span>&mdash;Vous avez vu la petite aujourd'hui?</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Oui, cinq minutes seulement.
+Sa mère a fixé la date. Nous nous marierons
+dans trois mois, le 18 mai.</p>
+
+<p><span class="sc">Lycénion.</span>&mdash;Trois mois, c'est long.</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;C'est trop long. Aussi, n'est-ce
+pas, nous ne sommes plus obligés de nous
+quitter tout de suite. Nous avons le temps.</p>
+
+<p><span class="sc">Lycénion.</span>&mdash;C'est cela. Vous voulez que
+vos amours se touchent, et qu'il n'y ait qu'à
+enjamber pour passer d'une femme à l'autre.
+Mon pauvre ami, il vous faudra pendant ces
+trois mois priver la petite bête.</p>
+
+
+<h4>III</h4>
+
+<p><span class="sc">Lycénion.</span>&mdash;Dites-lui bien que le bleu
+sied aux blondes. J'ai là une gravure de toilette
+exquise que je vous prêterai. A-t-elle du
+goût?</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;On n'a pas de goût à son âge.</p>
+
+<p><span class="sc">Lycénion.</span>&mdash;Elle m'intéresse, moi, cette
+petite. Je voudrais faire son éducation, et je
+la défendrais contre vous-même. Voyons,
+aime-t-elle les jolies choses?</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Oui, quand elles sont bien
+chères.</p>
+
+
+<h4>IV</h4>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Assisterez-vous à mon mariage?</p>
+
+<p><span class="sc">Lycénion.</span>&mdash;Suis-je invitée?</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Certainement.</p>
+
+<p><span class="sc">Lycénion.</span>&mdash;J'irai.</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Vous n'avez pas peur de trop
+souffrir?</p>
+
+<p><span class="sc">Lycénion.</span>&mdash;Rien ne gronde dans mon
+c&oelig;ur. Quand je me suis donnée à vous, ne
+savais-je pas qu'il me faudrait un jour me reprendre?
+Mais le décrochage a été pénible.
+Nous n'en finissions plus. Nos deux âmes tenaient
+bien.</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;C'est vrai. L'affaire a un peu
+traîné en longueur.</p>
+
+<p><span class="sc">Lycénion.</span>&mdash;Si je ne me sentais pas tout à
+fait détachée de vous, je couperais à l'instant,
+sans pitié, les dernières ficelles.</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Et plus tard, après le mariage,
+viendrez-vous nous voir? Je vous présenterais
+comme une amie, une parente même.</p>
+
+<p><span class="sc">Lycénion.</span>&mdash;Ou une institutrice pour les
+enfants à naître. Plus tard, je les garderais;
+vous pourriez voyager.</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Je me dispense de plaisanter.
+Chez moi, vous serez chez vous. Votre couvert
+sera toujours mis.</p>
+
+<p><span class="sc">Lycénion.</span>&mdash;Et ma place dans votre lit
+toujours bassinée.</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Pauvre amie, tu souffres!</p>
+
+<p><span class="sc">Lycénion.</span>&mdash;Pas du tout. Mais vous m'agacez
+avec votre système de compensations.</p>
+
+
+<h4>V</h4>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Ne parlons donc point du présent,
+parlons du passé&mdash;qui a passé si vite.</p>
+
+<p><span class="sc">Lycénion.</span>&mdash;Comme vous êtes nature!
+Une belle fille, et l'aisance vous attendent.
+Vous voilà casé. Vous croyez me devoir, en
+dommages et intérêts, quelque pitié. Il vous
+plairait d'être sentimental un quart d'heure
+au moins. Vous vous dites: «Puisqu'on me
+prépare un bon dîner, je vais regarder mélancoliquement
+ce coucher de soleil.»</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Alors, parlons de votre avenir.
+Que ferez-vous?</p>
+
+<p><span class="sc">Lycénion.</span>&mdash;Je veux être sérieuse,...</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Vous l'êtes déjà, et du bout
+des doigts vous tambourinez sur vos tempes
+comme un caissier qui trouve une erreur.</p>
+
+<p><span class="sc">Lycénion.</span>&mdash;Pratique. Ma santé ne me
+permettrait plus l'amour pour l'amour. Je
+chasserai au mari.</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Si la bête passe près de moi,
+je vous préviendrai.</p>
+
+<p><span class="sc">Lycénion.</span>&mdash;Riez. Dès demain matin, je
+commencerai mes courses.</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;À quelle heure?</p>
+
+<p><span class="sc">Lycénion.</span>&mdash;De bonne heure. Je me lève
+très bien, quand personne ne me retient au
+lit.</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Sincèrement, je vous enverrai
+des adresses.</p>
+
+
+<h4>VI</h4>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;C'est l'instant de nous énumérer
+nos qualités. Je commence: vous
+ferez une excellente épouse.</p>
+
+<p><span class="sc">Lycénion.</span>&mdash;Vous serez un bon mari, et
+si j'avais été plus jeune, je ne vous aurais
+pas cédé à une autre.</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Restons-en là.</p>
+
+
+<h4>VII</h4>
+
+<p><span class="sc">Lycénion.</span>&mdash;Dites-moi: la petite est-elle
+propre?</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Comme les fauteuils de sa
+mère un jour de réception.</p>
+
+<p><span class="sc">Lycénion.</span>&mdash;Veillez à ce qu'elle fasse régulièrement
+sa toilette intime: c'est très important.</p>
+
+
+<h4>VIII</h4>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Avouez que, la première, vous
+avez songé à notre séparation. Moi, je me
+trouvais très bien.</p>
+
+<p><span class="sc">Lycénion.</span>&mdash;Encore!</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Oui, je vous ai aimée de toute
+ma force, et je crois qu'en ce moment même
+vous êtes ma vraie femme.</p>
+
+<p><span class="sc">Lycénion.</span>&mdash;Du calme, mon ami, vous
+allez dire des bêtises, et comme je ne vous
+permettrai pas d'en faire, vous me quitterez
+avec la faim.</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Tes lèvres?</p>
+
+<p><span class="sc">Lycénion.</span>&mdash;Pas même mon front.</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Ta bouche, tout de suite...</p>
+
+<p><span class="sc">Lycénion.</span>&mdash;Faut-il sonner?</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Comme au théâtre. C'est inutile.
+Votre esclave, votre femme de ménage
+est partie.</p>
+
+
+<h4>IX</h4>
+
+<p><span class="sc">Lycénion.</span>&mdash;Oh! nous resterons amis, de
+loin.</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Amis de faïence. Soyez certaine
+que je ne dirai jamais de mal de vous.</p>
+
+<p><span class="sc">Lycénion.</span>&mdash;Vous êtes trop bon. Si, de
+mon côté, il m'arrive de vous noircir, ce sera
+par politique et pour les besoins de ma cause.
+Me rendez-vous mon portrait?</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Je le garde.</p>
+
+<p><span class="sc">Lycénion.</span>&mdash;Il vaudrait mieux me le
+laisser ou le déchirer que de le jeter au fond
+d'une malle.</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Je tiens à le garder, et je dirai:
+C'est un portrait d'actrice qui était très bien
+dans une pièce que j'ai vue.</p>
+
+<p><span class="sc">Lycénion.</span>&mdash;Et mes lettres?</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Vos lettres froides de cliente à
+fournisseur, je les garde aussi. Elles me défendront
+si on me soupçonne.</p>
+
+
+<h4>X</h4>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Je me vois descendant les marches
+de l'église avec la petite en blanc. Et je
+pense&mdash;faut-il vous le dire?&mdash;je pense à
+des histoires de vitriol.</p>
+
+<p><span class="sc">Lycénion.</span>&mdash;Ah! vous me sondez! Eh bien,
+mon ami, changez vos idées au plus tôt: elles
+vous donnent l'air niais. Est-ce assez vilain,
+un homme qui a peur? Car vous avez peur,
+et vous vous tiendrez sur la défensive, le
+coude levé en parapluie. Ce sera drôle à
+divertir un saint dans sa niche. Vous mériteriez...&mdash;mais
+je craindrais de tacher ma robe.</p>
+
+<p><span class="sc">Lycénion.</span>&mdash;Je m'en vais.</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Oui, je sais, vous vous en
+allez&mdash;tout à l'heure.</p>
+
+
+<h4>XI</h4>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Quel beau livre on pourrait
+écrire sur nos amours. Il n'y aurait qu'à
+réciter.</p>
+
+<p><span class="sc">Lycénion.</span>&mdash;Un livre gris, dont tout le
+noir serait pour moi et pour vous toute la
+neige.</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Je crois que ça se vendrait.</p>
+
+
+<h4>XII</h4>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Dites-moi: nos petites affaires
+sont bien réglées. Vous ne me devez rien. Je
+ne vous dois rien.</p>
+
+<p><span class="sc">Lycénion.</span>&mdash;Oh! mon ami.</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Permettez, Je crois ne vous
+avoir pas rendue trop malheureuse, et je
+tiens à ce que tout se termine correctement.
+Oui ou non, vous dois-je quelque chose?</p>
+
+<p><span class="sc">Lycénion.</span>&mdash;Voulez-vous une quittance?</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Ma chère, vous êtes amère
+comme une orange dont il ne reste plus que
+l'écorce.</p>
+
+<p><span class="sc">Lycénion.</span>&mdash;Vous seriez bien aimable de
+vous en aller.</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;J'ai toute ma soirée à moi.</p>
+
+<p><span class="sc">Lycénion.</span>&mdash;Je ne vous la demande pas.</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Mauvaise! c'est moi qui vous
+demande humblement la vôtre, y compris la
+nuit, bien entendu.</p>
+
+<p><span class="sc">Lycénion.</span>&mdash;La nuit aussi? Je vous en
+prie, ne vous forcez pas.</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Je vous assure que cela me
+ferait plaisir.</p>
+
+<p><span class="sc">Lycénion.</span>&mdash;Ainsi, vous me proposez,
+bonnement, de faire, une dernière fois, quelque
+chose comme la belle en amour. Ensuite
+nous nous donnerions une poignée de main
+et l'honneur serait satisfait. Vous êtes malpropre.</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Madame!</p>
+
+<p><span class="sc">Lycénion.</span>&mdash;Voilà que vous faites ces
+petits préparatifs de faux départ qui consistent
+à prendre son chapeau et à le poser successivement
+sur toutes les chaises, pour le
+reprendre encore et le reposer.</p>
+
+
+<h4>XIII</h4>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Nous sommes arrivés.</p>
+
+<p><span class="sc">Lycénion.</span>&mdash;Moi du moins, et je descends
+de voiture, tandis que vous continuerez vers
+des pays neufs.</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Je voudrais, sans être banal,
+vous dire quelque chose de très tendre.</p>
+
+<p><span class="sc">Lycénion.</span>&mdash;Oui, le mot de la fin, le mot
+fleuri qui parfumera mon souvenir pour la
+vie. Vous ne le trouvez pas. Cherchez.</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Il me vient et s'en retourne.
+J'ai comme de la ouate dans la gorge.</p>
+
+<p><span class="sc">Lycénion.</span>&mdash;Ne vous faites pas de mal.
+Désenlaçons-nous sans douleur. Allez, et
+aimez bien la petite.</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Ah! je l'aimerai&mdash;plus tard.</p>
+
+<p><span class="sc">Lycénion.</span>&mdash;C'est vrai. Il faut le temps
+de donner un peu d'air à votre c&oelig;ur.</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Je vous vois calme. Il me semble
+que je vous laisse sur une bonne impression
+et que le moment est venu de partir. Vos
+nerfs dorment. Je m'en vais, doucement, à
+l'anglaise. Ne vous dérangez pas, il fait encore
+clair dans l'escalier.</p>
+
+<p><span class="sc">Lycénion.</span>&mdash;Quel vide, tout de même, et
+que de choses vous emportez!</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Oui, mais il vous reste le beau
+rôle.</p>
+
+
+
+
+<h3><a name="c14p2" id="c14p2"></a>MÉNAGE</h3>
+
+<p class="s"><i>À Gustave Geffroy.</i>
+</p>
+
+<p class="c">DAPHNIS.&mdash;CHLOÉ</p>
+
+<h4>I</h4>
+
+<p><span class="sc">Chloé.</span>&mdash;Tu ne sors pas assez. Si tu
+veux, ce soir, après dîner, nous ferons un
+tour.</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Par les allées où tombent les
+marrons, nous irons entendre les grenouilles
+de haie et les aigres sauterelles. Promets-moi
+que tu poseras un ver luisant dans tes cheveux,
+promets-le-moi.</p>
+
+<p><span class="sc">Chloé.</span>&mdash;Nous regarderons aussi quelques
+étoiles. C'est à cette époque qu'il en file le
+plus.</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Elles fondent de chaleur et se
+décrochent. Tu aimes donc les étoiles?</p>
+
+<p><span class="sc">Chloé.</span>&mdash;J'aime tout ce que tu aimes.</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;C'est commode. On n'a pas
+besoin de faire deux cuisines.</p>
+
+
+<h4>II</h4>
+
+<p><span class="sc">Chloé.</span>&mdash;Je sais qu'un garçon doit «faire
+la noce», et je ne suis pas jalouse de tes anciennes
+maîtresses.</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Tu me permettras de t'en parler
+quelquefois. Pourquoi n'en es-tu pas jalouse?
+Ton dédain me froisse. Je les ai aimées, ces
+femmes. Elles ont compté dans ma vie. Plusieurs
+étaient fort bien.</p>
+
+<p><span class="sc">Chloé.</span>&mdash;Je veux dire qu'un jeune homme
+doit jeter sa gourme.</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Pourquoi? Pourquoi? s'il n'a pas
+d'humeur et s'éponge régulièrement la tête.</p>
+
+<p><span class="sc">Chloé.</span>&mdash;Mais lequel des deux instruirait
+l'autre?</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Souviens-toi d'Ève: ils achèteraient
+un serpent.</p>
+
+<p><span class="sc">Chloé.</span>&mdash;Un mari vierge est ridicule, le
+nies-tu?</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Ridicule, la propreté du c&oelig;ur!
+Où prenez-vous ce goût des hommes impurs?</p>
+
+<p><span class="sc">Chloé.</span>&mdash;Ils sont éprouvés.</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Ils n'ont que servi. Vous voulez
+être notre unique amour, et peu vous importe
+que nous ayons connu d'autres femmes
+avant vous.</p>
+
+<p><span class="sc">Chloé.</span>&mdash;Tu oses me comparer...</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Il lui déplaisait, à elle aussi,
+d'être comparée.</p>
+
+<p><span class="sc">Chloé.</span>&mdash;Qui ça, <i>Elle</i>? je veux savoir tout
+de suite.</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Celle qui m'a le plus adouci
+mes devoirs de noceur.</p>
+
+
+<h4>III</h4>
+
+<p><span class="sc">Chloé.</span>&mdash;Je suis la plus heureuse des
+femmes. Et toi?</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;N'insultons pas au malheur
+des autres.</p>
+
+<p><span class="sc">Chloé.</span>&mdash;Tu te plains sans cesse.</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Je me plains comme j'entends.
+C'est chez moi un sens et je m'applique à
+découvrir sous sa couche de sable fin la grasse
+terre rouge du terre à terre.</p>
+
+<p><span class="sc">Chloé.</span>&mdash;Va! pérore en mauvais style à
+quatre épingles! La vérité, c'est que ma robe
+ne coûte que dix-neuf francs, et je l'ai réussie
+moi-même, seule! Es-tu content?</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Vingt sous de plus, elle t'allait
+presque.</p>
+
+<p><span class="sc">Chloé.</span>&mdash;Faites donc des frais!</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Contre remboursement.</p>
+
+<p><span class="sc">Chloé.</span>&mdash;Quel plaisir éprouves-tu à me
+dire des choses dures?</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Il ne faut pas croire que cela
+m'amuse toujours.</p>
+
+<p><span class="sc">Chloé.</span>&mdash;Tu ne les penses pas, au moins?</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Non; ce sont elles qui me
+passent par la tête!</p>
+
+<p><span class="sc">Chloé.</span>&mdash;Ta littérature te fait mal.</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Oui, oui: culte de l'art! religion
+du beau! c'est ça! Il n'y a pas de Christ
+sans épines.</p>
+
+
+<h4>IV</h4>
+
+<p><span class="sc">Chloé.</span>&mdash;Tu te rappelles comme nous
+nous sommes roulés sur l'herbe!</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Mais nous avons peu roulé
+sur l'or.</p>
+
+<p><span class="sc">Chloé.</span>&mdash;Bah! quand nous serons très
+riches!...</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Nous serons donc très riches?</p>
+
+<p><span class="sc">Chloé.</span>&mdash;Mon Daphnis, dès que tu auras
+gagné beaucoup d'argent, nous serons très
+riches. Oh! je ne tiens pas à l'argent.</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Avec un chiffre de combien
+assuré? Je me disais, jeune marié: «Voilà
+une femme courageuse que la misère n'effraiera
+pas et qui vivra avec moi sous une cabane
+de cantonnier!» et je ne demandais au
+Seigneur que de nous donner notre pain quotidien,
+du pain de ménage si c'était possible,
+jusqu'au jour de ma mort où tu ferais la
+grande collecte définitive.</p>
+
+<p><span class="sc">Chloé.</span>&mdash;Tu m'honorais. Mais si cette
+bonne opinion de moi t'encourage à la paresse,
+je préfère tout de même que tu arrives.</p>
+
+
+<h4>V</h4>
+
+<p><span class="sc">Chloé.</span>&mdash;Quand tu es là, devant ton bureau,
+et que tu n'écris pas, qu'est-ce que tu
+fais? Assurément, penser, c'est travailler. Il
+est des paresses fécondes. Remarque comme
+je retiens aisément tes phrases. Mais (suis-je
+sotte?) j'aime mieux te voir, dans ton intérêt,
+un porte-plume à la main.</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Il fallait le dire! Tranquillise-toi.
+Désormais j'aurai un manche de pioche.</p>
+
+
+<h4>VI</h4>
+
+<p><span class="sc">Chloé.</span>&mdash;Tu seras célèbre.</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Diable! y tiens-tu? je ne te le
+garantis pas.</p>
+
+<p><span class="sc">Chloé.</span>&mdash;Tu seras célèbre, j'en suis sûr,
+quand tu seras vieux, ou ce que disent les
+journaux ne signifierait rien.</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;En ce temps-là, je n'écrirai
+plus que des préfaces pour les jeunes.</p>
+
+<p><span class="sc">Chloé.</span>&mdash;Il faudra être bon pour eux, les
+recevoir tous.</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Par fournées.</p>
+
+<p><span class="sc">Chloé.</span>&mdash;J'y veillerai. Protectrice accueillante
+et constamment en train de sourire, sur
+le seuil de ta porte, c'est moi qui leur dirai,
+les poussant d'une tape amicale: «Entrez, le
+maître est là!»</p>
+
+
+<h4>VII</h4>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Je mets des heures à écrire
+une ligne. Est-ce que je travaille trop ou pas
+assez? je ne sais plus.</p>
+
+<p><span class="sc">Chloé.</span>&mdash;Est-il nécessaire que tu remplisses
+de si gros livres?</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Les éditeurs te diront qu'il ne
+faut pas voler le public.</p>
+
+<p><span class="sc">Chloé.</span>&mdash;Du courage! je serai ta compagne
+fidèle.</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Prends garde! c'est un emploi
+qui exige du savoir et de la délicatesse.
+Chauffe tes parfums à distance. Verse doucement
+la louange, comme si tu préparais
+une absinthe, et ne t'arrête jamais, sous aucun
+prétexte, d'admirer toujours «ce que j'ai
+fait de mieux jusqu'ici»!</p>
+
+
+<h4>VIII</h4>
+
+<p><span class="sc">Chloé.</span>&mdash;Alexandre Dumas père avait-il
+du talent? Je te demande cela parce qu'il
+m'amuse, tu sais!</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Donc il en avait. Son fils en
+pense le plus grand bien. Tu n'apprécies pas
+la littérature moderne?</p>
+
+<p><span class="sc">Chloé.</span>&mdash;Si, j'ai lu quelques-uns de tes
+livres préférés. Des fois, bon Dieu, que c'est
+intense! Oh! la! la! On y trouve aussi moins
+de répétitions, mais tes écrivains voient trop
+noir.</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;L'optique progresse. Son éducation
+faite, l'&oelig;il regarde au fond des choses,
+et toutes les choses, avec le temps, déposent.</p>
+
+<p><span class="sc">Chloé.</span>&mdash;Dommage! Je lis pour mon plaisir.</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Achève le vers: «et non pour
+mon supplice!»</p>
+
+<p><span class="sc">Chloé.</span>&mdash;Car, moi, je suis gaie, gaie!</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Marions-nous encore.</p>
+
+<p><span class="sc">Chloé.</span>&mdash;Et je sens que jamais je ne
+m'habituerai à la tristesse.</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;C'est qu'alors tu mourras
+jeune, bientôt.</p>
+
+
+<h4>IX</h4>
+
+<p><span class="sc">Chloé.</span>&mdash;Tu ne m'as pas dit tes idées en
+politique. Tu ne votes même pas. Es-tu inscrit?
+je parierais que non.</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Et pourtant, un gouvernement
+«c'est de l'air qu'on respire»! Conseille-moi.</p>
+
+<p><span class="sc">Chloé.</span>&mdash;Je n'y entends rien, mais quand
+mes amies me demandent: «Ton mari est-il
+républicain?» je suis confuse et je réponds
+tantôt oui, tantôt non, au hasard. Déroutées,
+elles finissent par ne plus savoir à quoi s'en
+tenir. Je t'aimerai bien: choisis un parti, celui
+que tu voudras, pour nous fixer.</p>
+
+
+<h4>X</h4>
+
+<p><span class="sc">Chloé.</span>&mdash;J'entre volontiers dans une
+église, me rafraîchir. Mais, je l'avoue, je ne
+prierais, à mon aise, sans choisir mes mots,
+que devant la belle nature.</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Et sur une hauteur, afin d'élever
+plus vite ton c&oelig;ur dirigeable vers Dieu
+polyglotte.</p>
+
+<p><span class="sc">Chloé.</span>&mdash;Tu vois, tu te moques quand je
+fais la bête, et tu te moques quand je comprends
+tout. Suis-je pas la femme d'un libre
+penseur?</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Nous irons tous deux à la
+messe demain.</p>
+
+
+<h4>XI</h4>
+
+<p><span class="sc">Chloé.</span>&mdash;Veux-tu me faire un plaisir pour
+ma fête? Rends-moi le droit que je t'ai donné
+d'assister à mes toilettes.</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Tu te négligerais.</p>
+
+<p><span class="sc">Chloé.</span>&mdash;C'est si gênant! pouah!</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Qu'est-ce que tu as de sale?</p>
+
+<p><span class="sc">Chloé.</span>&mdash;Il y a des choses qu'un mari ne
+doit pas voir.</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Ce sont celles-là que je veux
+voir. Dès qu'on aime moins, on se tient mal.
+L'amour vit de beaucoup d'eau fraîche. Je te
+sens mienne si, à quelque heure que je te surprenne,
+tu me montres des ongles plus lumineux
+que des croissants de lune, des cheveux
+rangés, en place, une bouche neuve comme
+l'intérieur des abricots. Lis la Bible: on s'y
+lave les pieds à tout bout de chemin. Je parle
+gravement. N'oublie pas notre convention.</p>
+
+<p><span class="sc">Chloé.</span>&mdash;Non: «nous nous préviendrons
+mutuellement (car on ne se connaît pas soi-même)
+qu'une visite au dentiste paraît nécessaire.»</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;C'est d'une importance immesurable.
+Une dent gâtée gâte tout.</p>
+
+<p><span class="sc">Chloé.</span>&mdash;Compte sur moi. Comme nous
+nous aimons! Qui dénombrera les êtres anéantis
+dans nos nuits d'amour? Ma conscience
+a la chair de poule. S'il y avait crime!</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Put! cinq minutes avant la vie
+on est encore mort; aussi, ne te presse pas.
+N'anéantis pas trop vite. Ça jette un froid.</p>
+
+<p><span class="sc">Chloé.</span>&mdash;Un mot, pendant que j'y pense,
+relatif à notre convention. Tu ne te fâcheras
+pas, mon Daphnis: il m'a semblé, ce matin,
+que ton haleine...</p>
+
+
+<h4>XII</h4>
+
+<p><span class="sc">Chloé.</span>&mdash;Nos enfants sont notre joie. Ils
+nous occupent toute la journée.</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Ils ne nous laissent pas un instant
+de liberté.</p>
+
+<p><span class="sc">Chloé.</span>&mdash;C'est juste! Nous avons dû renoncer
+au théâtre, au monde, et hier encore
+nous refusions une invitation à dîner.</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Les pauvres petits sont si gentils
+qu'on n'a pas le courage de leur en vouloir.</p>
+
+<p><span class="sc">Chloé.</span>&mdash;Suppose un instant que nous
+n'en ayons pas.</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Ou qu'ils soient morts.</p>
+
+<p><span class="sc">Chloé.</span>&mdash;Tu vas trop loin. Je disais cela
+comme autre chose. Que ferions-nous de
+notre liberté? Le café-concert ne donne pas
+le bonheur, et ma vie aura été belle, si je
+meurs la première des quatre.</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Crois-tu que je ne demande
+pas, moi aussi, de mourir le premier? Aurais-tu
+seule du c&oelig;ur et des sentiments? Il est
+dur de voir mourir ceux qu'on chérit. Certainement.</p>
+
+<p><span class="sc">Chloé.</span>&mdash;Sois franc: te remarierais-tu?</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Non; je chercherais une vieille
+gouvernante pour les enfants, et pour moi,
+plus tard, une maîtresse quelconque que je
+verrais de temps en temps. Un homme n'est
+jamais embarrassé.</p>
+
+<p><span class="sc">Chloé.</span>&mdash;Tu es franc. Si ta maîtresse venait
+ici, ôterais-tu mon portrait?</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Elle n'y viendrait pas. D'ailleurs,
+repose tranquille. J'ai le respect du
+passé. Je garderais ce que tu aimes, avec
+soin, dans une armoire: tes chemises fines,
+ta dernière robe, ton boa, et ta fille devenue
+grande n'y toucherait que tout émue. Il est
+inutile que tu emportes au tombeau tes bagues
+et tes bijoux de prix. Elle les retrouvera.
+Si je voyais la paire de fins souliers où j'appris
+à marcher, je m'attendrirais. Où est-elle?</p>
+
+<p><span class="sc">Chloé.</span>&mdash;Tu plaisantes; changeons de
+conversation.</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Ce serait dommage, car, avoue-le,
+celle-ci te plaît. Tu m'y provoques sans
+cesse. Je me blâmerais de te contrarier. Tu
+m'interroges, je réponds, et, afin de m'amuser
+aussi, je m'efforce d'égayer le sujet.</p>
+
+<p><span class="sc">Chloé.</span>&mdash;Oh! je voudrais tant savoir...</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Quoi? La solution du problème
+de la destinée?</p>
+
+<p><span class="sc">Chloé.</span>&mdash;Je voudrais tant savoir ce que
+tu feras quand je ne serai plus là. Écoute ce
+que je ferai, moi. Ne t'en inquiètes-tu point?
+Je jure de ne pas me remarier.</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Tu aurais tort de te gêner.
+Assez jeune, encore belle, au bout de trois
+ou quatre ans, mettons cinq, tu rencontreras
+un brave garçon enchanté de t'accueillir, toi
+et ta famille.</p>
+
+<p><span class="sc">Chloé.</span>&mdash;Sans doute, mais si je tombe
+mal?</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;On n'a pas de chance tous les
+jours.</p>
+
+<p><span class="sc">Chloé.</span>&mdash;Il désirera d'autres enfants, ce
+monsieur.</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Dame, mets-<i>moi</i> à sa place.</p>
+
+<p><span class="sc">Chloé.</span>&mdash;Et les nôtres seront malheureux.</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Ne te remarie pas. Toutefois,
+si tu restes veuve par peur, quel mérite auras-tu?</p>
+
+<p><span class="sc">Chloé.</span>&mdash;Ne parlons plus de ces choses.
+Elles attristent.</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;À ton gré. Je m'y habitue.</p>
+
+<p><span class="sc">Chloé.</span>&mdash;Pourquoi ce ton d'ironie fausse
+et fatigante? Tu crains la mort comme les
+autres et ton tour viendra.</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Je le céderai aussi souvent que
+possible. Je jetterai mon numéro par terre
+et l'écraserai du pied.</p>
+
+<p><span class="sc">Chloé.</span>&mdash;Grand bête! Réflexion faite, toi
+parti, je me consacrerai à mes enfants; je les
+élèverai moi-même, je leur apprendrai à lire.</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Toute leur vie?</p>
+
+<p><span class="sc">Chloé.</span>&mdash;Non, hélas! mais je m'engage à
+leur suffire quelques années. Rien ne leur
+manquera. Ta présence ne sera pas indispensable.</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Si j'allais me promener!</p>
+
+<p><span class="sc">Chloé.</span>&mdash;Cesse de me taquiner, je t'en
+supplie. Laisse-moi finir. Oui, je me charge
+de commencer leur éducation. Puis, je devrai
+les mettre au lycée, songer à leur avenir, leur
+donner le goût d'une profession, les pousser
+dans le monde. Je perdrai la tête.</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Alors, tu souhaiteras qu'un
+homme à poigne se montre, le brave garçon
+d'abord dédaigné.</p>
+
+<p><span class="sc">Chloé.</span>&mdash;Il faudra marier ma fille. M'y
+résoudrai-je, mon Dieu?</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Un second homme à poigne
+sera nécessaire.</p>
+
+<p><span class="sc">Chloé.</span>&mdash;Tu ris et j'ai envie de pleurer.
+On a beau dire, une mère n'est pas un père.
+J'exagérais tout à l'heure. Je ne puis que les
+débarbouiller, les chers petits, couper leurs
+ongles, les habiller coquettement, arrondir
+leurs joues, leur créer une santé forte. Une
+gouvernante bien payée me remplacerait.</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Je tâcherai de la choisir bonne.</p>
+
+<p><span class="sc">Chloé.</span>&mdash;Je hais, sans la connaître, cette
+femme qui me volera mes enfants.</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;As-tu remarqué? Déjà, l'aîné
+se détourne de toi pour venir à moi. Tu le
+couvais, hier; il s'échappe aujourd'hui, et
+maintenant il veut tout faire comme papa.</p>
+
+<p><span class="sc">Chloé.</span>&mdash;Je m'en irais ce soir ou demain,
+que l'ingrat m'aurait oublié dans quinze
+jours.</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Et notre calme existence, un
+moment dérangée, reprendrait peu à peu son
+train quotidien. Décidément, tu as raison:
+il vaut mieux que tu meures la première.</p>
+
+
+<h4>XIII</h4>
+
+<p><span class="sc">Chloé.</span>&mdash;T'aurais-je épousé, si tu avais été
+impropre au service militaire? Mais nous
+n'aurons pas la guerre, hein?</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Entêtée! Il y a vingt ans qu'on
+te dit que si.</p>
+
+<p><span class="sc">Chloé.</span>&mdash;Accepte-t-on des ambulancières?
+je te suivrai au bout du monde.</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Quel chapeau mettras-tu?</p>
+
+<p><span class="sc">Chloé.</span>&mdash;Je suis sérieuse. J'ai le pressentiment
+que tu ne reviendrais plus.</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Ne t'y fie pas.</p>
+
+<p><span class="sc">Chloé.</span>&mdash;Oh! je t'attendrai.</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Avec qui?</p>
+
+<p><span class="sc">Chloé.</span>&mdash;Je te défends de me parler ainsi,
+même en riant.</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Pleures-tu parce que je te fais
+de la peine? Te fais-je de la peine, pour t'aider,
+parce que tu as périodiquement envie de
+pleurer? Ou suis-je homme à t'en vouloir,
+simplement parce que je t'aime?</p>
+
+
+<h4>XIV</h4>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Il est sain, ma Chloé, de brûler
+d'un coup, de temps en temps, tous les
+torchons du ménage. On me l'a bien recommandé!</p>
+
+<p><span class="sc">Chloé.</span>&mdash;Qui ça encore? <i>On!</i></p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;La même.</p>
+
+<p><span class="sc">Chloé.</span>&mdash;Je te pardonne tes taquineries.
+Mais écoute, si je m'aperçois de quelque
+chose, tu m'entends, ce sera fini entre nous,
+ir-ré-vo-ca-ble-ment.</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;On «lit» ça. Je vois l'adverbe
+écrit à la porte de ton c&oelig;ur, en lettres de gaz.</p>
+
+<p><span class="sc">Chloé.</span>&mdash;Regardez-le serrer ses lèvres plates
+de lézard! Houe! le peut! que tu m'agaces!
+À la fin, qu'est-ce que tu as? Qu'est-ce
+qu'il te faut? Qu'est-ce que tu veux? Âne
+rouge!</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Je voudrais être tantôt le
+premier homme de lettres de France, et tantôt
+le dernier homme des bois.</p>
+
+
+
+
+<h2>TABLE</h2>
+
+
+<ul>
+<li><a href="#c1"><span class="sc">Homuncules</span></a>
+<ul>
+<li><a href="#c1p1">La Tête branlante</a></li>
+<li><a href="#c1p2">L'Orage</a></li>
+<li><a href="#c1p3">Le Bon Artilleur</a></li>
+<li><a href="#c1p4">Le Planteur modèle</a></li>
+<li><a href="#c1p5">La Clef</a></li>
+<li><a href="#c1p6">Le Gardien du square</a></li>
+<li><a href="#c1p7">Qu'est-ce que c'est!</a></li>
+<li><a href="#c1p8">La Ficelle</a></li>
+<li><a href="#c1p9">Les Trois amis</a></li>
+</ul>
+</li>
+<li><a href="#c2"><span class="sc">M. et M<sup>me</sup> Bornet</span></a>
+<ul>
+<li><a href="#c2p1">Le Gâteau gâté</a></li>
+<li><a href="#c2p2">Le Bouchon</a></li>
+<li><a href="#c2p3">L'Orang</a></li>
+<li><a href="#c2p4">Le Bateau à vapeur</a></li>
+</ul>
+</li>
+<li><a href="#c3"><span class="sc">Un Roman</span></a>
+<ul>
+<li><a href="#c3p1"><i>1<sup>re</sup> partie</i>: &OElig;uf de poule</a></li>
+<li><a href="#c3p2"><i>2<sup>e</sup> partie</i>: Le Seau</a></li>
+</ul>
+</li>
+<li><a href="#c4"><span class="sc">Les Deux cas de M. Sud</span></a>
+<ul>
+<li><a href="#c4p1">La Petite mort du chêne</a></li>
+<li><a href="#c4p2">Les Chardonnerets</a></li>
+</ul>
+</li>
+<li><a href="#c5"><span class="sc">Histoire d'Eugénie</span></a>
+<ul>
+<li><a href="#c5p1">Le Rêve</a></li>
+<li><a href="#c5p2">Le Moineau</a></li>
+<li><a href="#c5p3">Le Beau-père</a></li>
+<li><a href="#c5p4">Il faut qu'une porte soit fermée</a></li>
+</ul>
+</li>
+<li><a href="#c6"><span class="sc">Bonne Amie.</span></a>
+<ul>
+<li><a href="#c6p1">La Rose</a></li>
+<li><a href="#c6p2">La Prune</a></li>
+</ul>
+</li>
+<li><a href="#c7"><span class="sc">Levraut</span></a>
+<ul>
+<li><a href="#c7p1">Canard sauvage</a></li>
+<li><a href="#c7p2">Le Flotteur de nasse</a></li>
+</ul>
+</li>
+<li><a href="#c8"><span class="sc">La Visite</span></a></li>
+<li><a href="#c9"><span class="sc">La Cave de Bîme</span></a></li>
+<li><a href="#c10"><span class="sc">La Caresse</span></a></li>
+<li><a href="#c11"><span class="sc">Le Mur</span></a></li>
+<li><a href="#c12"><span class="sc">Le Poète</span></a>
+<ul>
+<li><a href="#c12p1">Le Sonnet</a></li>
+<li><a href="#c12p2">L'Araignée</a></li>
+</ul>
+</li>
+<li><a href="#c13"><span class="sc">Coquecigrues</span></a>
+<ul>
+<li><a href="#c13p1">Déjeuner de Soleil</a></li>
+<li><a href="#c13p2">La Partie de Silence</a></li>
+<li><a href="#c13p3">La Limace</a></li>
+<li><a href="#c13p4">Les Rainettes</a></li>
+<li><a href="#c13p5">Le Vieux et le Jeune</a></li>
+<li><a href="#c13p6">Jean-Jacques</a></li>
+<li><a href="#c13p7">Fin de Soirée</a></li>
+</ul>
+</li>
+<li><a href="#c14"><span class="sc">Daphnis, Lycénion et Chloé</span></a>
+<ul>
+<li><a href="#c14p1">Rupture</a></li>
+<li><a href="#c14p2">Ménage</a></li>
+</ul>
+</li>
+</ul>
+
+<p class="c"><small>Paris.&mdash;Typ. Chamerot et Renouard, 19, rue des Saints-Pères.&mdash;23332</small></p>
+
+<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 30226 ***</div>
+</body>
+</html>
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
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+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
+eBook #30226 (https://www.gutenberg.org/ebooks/30226)
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@@ -0,0 +1,5829 @@
+The Project Gutenberg EBook of Coquecigrues, by Jules Renard
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Coquecigrues
+
+Author: Jules Renard
+
+Release Date: October 10, 2009 [EBook #30226]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK COQUECIGRUES ***
+
+
+
+
+Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
+produced from images generously made available by the
+Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+
+
+Coquecigrues
+
+PAR JULES RENARD
+
+
+
+PARIS
+
+PAUL OLLENDORFF, ÉDITEUR
+
+28 _bis_, RUE DE RICHELIEU, 28 _bis_
+
+1893
+
+Tous droits réservés.
+
+
+
+
+DU MÊME AUTEUR
+
+
+ Les Roses, poésies (_épuisé_).
+ Crime de Village, nouvelles (_épuisé_).
+ Sourires Pincés, proses. 3 fr.
+ L'Écornifleur, roman. 3 fr. 50
+
+_EN PRÉPARATION:_
+
+ Poil de Carotte.
+ L'Herbe.
+ Papillote.
+
+
+
+
+HOMUNCULES
+
+
+ LA TÊTE BRANLANTE
+ L'ORAGE
+ LE BON ARTILLEUR
+ LE PLANTEUR MODÈLE
+ LA CLEF
+ LE GARDIEN DU SQUARE
+ QU'EST-CE QUE C'EST!
+ LA FICELLE
+ LES TROIS AMIS
+
+
+
+
+LA TÊTE BRANLANTE
+
+ _À Paul Margueritte._
+
+
+I
+
+Le vieil homme s'efforça de regarder ses souliers cirés, et les plis que
+formait, aux genoux, son pantalon clair trop longtemps laissé dans
+l'armoire. Il réunit les mollets, se tint moins courbe, donna, son gilet
+bien tiré, une chiquenaude à sa cravate folle, et dit tout haut:
+
+--Je crois que je suis prêt à recevoir nos soldats français.
+
+Sa blanche tête tremblante remua plus rapidement que de coutume, avec
+une sorte de joie. Il zézayait, disait: «Ze crois, ze veux», comme si, à
+cause de l'agitation de sa tête, il n'avait plus le temps de toucher aux
+mots que du bout de la langue, de l'extrême pointe.
+
+--Ne vas-tu pas à la pêche? lui dit sa femme.
+
+--Je veux être là quand ils arriveront.
+
+--Tu seras de retour!
+
+--Oh! si je les manquais!
+
+Il ne voulait pas les manquer. Écartant sans cesse les battants de la
+fenêtre qui n'était jamais assez ouverte, il tentait de fixer sur la
+grande route le point le plus rapproché de l'horizon. Il eût dit aux
+maisons mal alignées:
+
+--Ôtez-vous: vous me gênez.
+
+Sa tête faisait le geste du tic tac des pendules. Elle étonnait d'abord
+par cette mobilité continue. Volontiers on l'aurait calmée, en posant le
+bout du doigt, par amusement, sur le front. Puis, à la longue, si elle
+n'inspirait aucune pitié, elle agaçait. Elle était à briser d'un coup de
+poing violent.
+
+Le vieil homme inoffensif souriait au régiment attendu. Parfois il
+répétait à sa femme:
+
+--Nous logerons sans doute une dizaine de soldats. Prépare une soupe à
+la crème pour vingt. Ils mangeront bien double.
+
+--Mais, répondait sa femme prudente, j'ai encore un reste de haricots
+rouges.
+
+--Je te dis de leur préparer une soupe à la crème pour vingt, et tu leur
+prêteras nos cuillers de ruolz, tu m'entends, non celles d'étain.
+
+Il avait encore eu la prévenance de disposer toutes ses lignes contre le
+mur. Le crin renouvelé, l'hameçon neuf, elles attendaient les amateurs,
+auxquels il n'aurait plus qu'à indiquer les bons endroits.
+
+
+II
+
+On ne lui donna pas de soldats.
+
+Parce qu'il pêchait les plus gros poissons du pays, il attribua cette
+offense à la jalousie du maire, pêcheur également passionné. À dire
+vrai, celui-ci, d'une charité délicate, l'avait noté comme infirme.
+
+Le vieil homme erra, désolé, parmi la troupe. La timidité seule
+l'empêchait de faire des invitations hospitalières. On suivait avec
+curiosité sa tête obstinément négative. Il les aimait, ces soldats, non
+comme guerriers, mais comme pauvres gens, et, devant les marmites où
+cuisait leur soupe, il semblait dire, par ses multiples et vifs
+tête-à-droite, tête-à-gauche:
+
+--C'est pas ça, c'est pas ça, c'est pas ça.
+
+Il écouta la musique, s'emplit le coeur de nobles sentiments pour
+jusqu'à sa mort, et revint à la maison.
+
+Comme il passait près de son jardin, il aperçut deux soldats en train
+d'y laver leur linge. Ils avaient dû, pour arriver jusqu'au ruisseau,
+trouer la palissade, se glisser entre deux échalas disjoints. En outre,
+ils s'étaient rempli les poches de pommes tombées et de pommes qui
+allaient tomber.
+
+--À la bonne heure, se dit le vieil homme: ceux-là sont gentils de venir
+chez moi!
+
+Il ouvrit la barrière et s'avança à petits pas comme quelqu'un qui porte
+un bol de lait.
+
+L'un des soldats dressa la tête et dit:
+
+--Vesse! un vieux! Il n'a pas l'air content. Quoi? Qu'est-ce qu'il
+raconte? entends-tu, toi?
+
+--Non, dit l'autre.
+
+Ils écoutèrent, indécis. Le vent ne leur apportait aucun son. En effet,
+le vieillard ne parlait pas. Il continuait de s'attendrir, et, marchant
+doucement vers eux, pensait:
+
+--Bien! mes enfants! Tout ce qui est ici vous appartient. Vous serez
+surpris, quand je vous prouverai, filet en main, qu'il y a dans ce
+ruisseau, au pied de ce grand saule âgé de six ans à peine, des brochets
+comme ma cuisse. Je les y ai mis moi-même. Nous en ferons cuire un. Mais
+laissez donc votre linge, ma femme vous lavera ça!
+
+Ainsi pensait le vieil homme, mais sa tête oscillante le trahissait,
+effarouchait, et les soldats, déjà inquiets, sachant à fond leur civil,
+comprirent:
+
+--Allez-y, mes gaillards, ne vous gênez pas, je vous pince, attendez un
+peu!
+
+--Il approche toujours, dit l'un d'eux. M'est avis que ça va se gâter.
+
+--Il portera plainte, dit l'autre, on lui a crevé sa clôture. Le colonel
+ne badine pas; c'est de filer.
+
+--Bon, bon, vieux! assez dodeliné, tu ne nous fais pas peur, on s'en va.
+
+Brusquement, ils ramassèrent leur linge mouillé et se sauvèrent, avec
+des bousculades, en maraudeurs.
+
+--As-tu le savon? dit l'un.
+
+L'autre répondit:
+
+--Non!
+
+s'arrêta un instant, près de retourner, et, comme le vieux arrivait au
+ruisseau, repartit avec un:
+
+--Flûte pour le savon! il n'est pas matriculé!
+
+Ils se précipitèrent hors du jardin.
+
+--Qu'est-ce qu'ils ont donc? se demanda le vieil homme.
+
+Le branle de sa tête s'accéléra. Il tendit les bras et cela parut encore
+une menace, voulut courir, rappeler les deux soldats.
+
+Mais de sa bouche, comme un grain s'échapperait d'un van à l'allure
+immodérée, un pauvre petit cri tomba, sans force, tout au bord des
+lèvres.
+
+
+
+
+L'ORAGE
+
+ _À W.-G.-C. Byvanck._
+
+
+Vers minuit, par la croisée sans volets et par toutes ses fentes, la
+maison au toit de paille s'emplit et se vide d'éclairs.
+
+La vieille se lève, allume la lampe à pétrole, décroche le Christ et le
+donne aux deux petits, afin que, couché entre eux, il les préserve.
+
+Le vieux continue apparemment de dormir, mais sa main froisse l'édredon.
+
+La vieille allume aussi une lanterne, pour être prête, s'il fallait
+courir à l'écurie des vaches.
+
+Ensuite elle s'assied, le chapelet aux doigts, et multiplie les signes
+de croix, comme si elle s'ôtait des toiles d'araignées du visage.
+
+Des histoires de foudre lui reviennent, mettent sa mémoire en feu. À
+chaque éclat de tonnerre, elle pense:
+
+--Cette fois, c'est sur le château!
+
+--Oh! cette fois-là, par exemple, c'est sur le noyer d'en face!
+
+Quand elle ose regarder dans les ténèbres, du côté du pré, un vague
+troupeau de boeufs immobilisés blanchoie irrégulièrement aux flammes
+aveuglantes.
+
+Soudain un calme. Plus d'éclairs. Le reste de l'orage, inutile, se tait,
+car là-haut, juste au-dessus de la cheminée, c'est sûr, le grand coup se
+prépare.
+
+Et la vieille qui renifle déjà, le dos courbé, l'odeur du soufre, le
+vieux raidi dans ses draps, les petits collés, serrant à pleins poings
+le Christ, tous attendent que ça tombe!
+
+
+
+
+LE BON ARTILLEUR
+
+ _À Alphonse Allais._
+
+
+Samedi soir encore grand'mère Licoche donnait elle-même à manger aux
+poules. Cependant la voilà morte, bien qu'elle eût pour cent ans de vie,
+à l'âge de quatre-vingt-quatre ans. Tout le monde y passe. Un peu plus
+tôt, un peu plus tard! On l'enterre ce matin.
+
+Le cortège se forme. M. le curé et les deux enfants de choeur sont en
+tête. Les quatre porteurs n'ont qu'à se baisser pour prendre le
+cercueil, et derrière eux se place le petit-fils de grand'mère Licoche,
+l'artilleur, accouru en permission. Il ne pleure pas. C'est un homme et
+c'est un soldat. Jugulaire au menton, grand et droit, il domine du shako
+le reste des parents qui se rangent autour de lui, à distance.
+Brusquement il tire son sabre, et comme si le cortège attendait son
+signal, on s'ébranle. Les blouses raides coudoient les vestes courtes.
+Les franges des châles noirs tremblent. Les bonnets blancs ondulent. Le
+vent rebrousse les longs poils d'un chapeau dont la forme jadis haute,
+trop longtemps serrée entre deux rayons d'armoire, s'est comme
+accroupie. Mais l'aigrette rouge de l'artilleur rallie tous les yeux.
+
+Parfois les porteurs déposent doucement à terre grand'mère Licoche. Non
+que la défunte soit vraiment lourde. Elle vécut de peu, partagea son
+bien avec ses poules qu'elle retrouvera, exemptes à jamais de pépie,
+dans un paradis réservé aux bêtes à bon Dieu, et elle mourut décharnée.
+Mais elle pèse parce qu'elle est morte. Les porteurs profitent de
+l'arrêt, se retournent et regardent, en soufflant, l'artilleur.
+
+Son uniforme sombre et son sabre qui doit couper impressionnent.
+
+Les vieilles gens même de la queue n'osent pas échanger leurs
+réflexions.
+
+À l'église, le petit-fils de grand'mère Licoche reste près d'elle, de
+garde, face à l'autel, sentinelle funèbre, l'oeil toujours sec, le sabre
+au défaut de l'épaule.
+
+Mais au bord de la fosse, dès qu'avec des cordes les porteurs ont
+descendu la bière, il s'anime. On le voit écarter les jambes, lever ses
+basanes comme des sacs, et frapper du pied en cadence le sol du
+cimetière.
+
+Les assistants se demandent:
+
+--Qu'est-ce qu'il a? Est-il fou?
+
+Ceux qui déjà allaient se lamenter se contiennent. On devine qu'il
+simule une manoeuvre à cheval. Les coudes au corps, sa main libre
+étreignant des guides imaginaires, il s'élance, charge sur place. La
+terre fraîche s'éboule sous ses pas. Une grosse motte tombe, heurte le
+cercueil, et ce choc sourd résonne dans toutes les poitrines comme un
+coup de canon lointain.
+
+--Aga, aga donc, disent les deux enfants de choeur; il joue à la
+bataille.
+
+L'artilleur donne du sabre à gauche; il en donne à droite. Tantôt il
+écharpe, tantôt il pique en avant. Ensuite il exécute des moulinets
+terribles qui font papilloter les paupières, et des moulinets suprêmes,
+si rapides et si nets qu'on distingue en l'air une corbeille d'acier.
+
+Puis il se calme. Sûrement il n'est plus à cheval. Ses jambes se
+rejoignent, ses talons se recollent. Il s'immobilise, les joues
+fumantes. Il incline lentement son sabre, la pointe en bas, pour saluer
+la tombe, et, ces honneurs rendus, au milieu des amis troublés, des
+parents émus qui halettent et tendent comme des mains leurs oreilles
+écarquillées, le bon artilleur crie d'une voix éclatante à sa grand'mère
+Licoche:
+
+--Va, grand'mère, sois tranquille, je vengerai la patrie pour toi!...
+
+
+
+
+LE PLANTEUR MODÈLE
+
+ _À Victor Tissot._
+
+
+Le combat semblait fini, quand une dernière balle, une balle perdue, se
+retrouva dans la jambe droite de Fabricien. Il dut revenir au pays avec
+une jambe de bois.
+
+D'abord il montra quelque orgueil, les premières fois qu'il entra dans
+l'église du village, en frappant si fort les dalles qu'on l'eût pris
+pour un suisse de grande ville.
+
+Mais, la curiosité calmée, longtemps il se lamenta, honteux et
+désormais, croyait-il, bon à rien.
+
+Puis il chercha avec obstination, souvent déçu, la manière de se rendre
+utile.
+
+Et maintenant voilà que, sur le sentier de l'aisance modeste, sans
+mépriser sa jambe de chair, il a un faible pour celle de bois.
+
+Il se loue à la journée. On lui désigne un carré de jardin. Ensuite on
+peut s'en aller, le laisser faire.
+
+Sa poche droite est remplie de haricots rouges ou blancs, au choix.
+
+En outre, elle est percée, point trop, point trop peu.
+
+L'allure régulière, Fabricien parcourt de long en large le terrain. Sa
+jambe de bois creuse un trou à chaque pas. Il secoue sa poche percée.
+Des haricots tombent. Il les recouvre du pied gauche et continue.
+
+Et tandis qu'il gagne honorablement sa vie, l'ancien brave, les mains
+derrière son dos, la tête haute, a l'air de se promener pour sa santé.
+
+
+
+
+LA CLEF
+
+ _À Alfred Capus._
+
+
+La vieille est vieille et avare; le vieux est encore plus vieux et plus
+avare. Mais tous deux redoutent également les voleurs. À chaque instant
+du jour ils s'interrogent:
+
+--As-tu la clef de l'armoire? dit l'un.
+
+--Oui, dit l'autre.
+
+Cela les tranquillise un peu. Ils ont la clef chacun leur tour et en
+arrivent à se défier l'un de l'autre. La vieille la cache principalement
+sur sa poitrine, entre sa chemise et sa peau. Que ne peut-elle délier,
+pour l'y fourrer, les bourses de ses seins inutiles?
+
+Le vieux la serre tantôt dans les poches boutonnées de sa culotte tantôt
+dans celles de son gilet à moitié cousues et qu'il tâte fréquemment.
+Mais, à la fin, ces cachettes toujours les mêmes lui ont paru de moins
+en moins sûres, et il vient d'en trouver une dernière dont il est
+content.
+
+Or la vieille lui demande selon la coutume:
+
+--As-tu la clef de l'armoire?
+
+Le vieux ne répond pas.
+
+--Es-tu sourd?
+
+Le vieux fait signe qu'il n'est pas sourd.
+
+--As-tu perdu la langue? dit la vieille.
+
+Elle le regarde, inquiète. Il a les lèvres fermées, les joues grosses.
+Pourtant sa mine n'est pas d'un homme qui se trouverait tout à coup
+muet, et ses yeux expriment plutôt la malice que l'effroi.
+
+--Où est la clef? dit la vieille; c'est à moi de garder la clef,
+maintenant.
+
+Le vieux continue de remuer sa tête d'un air satisfait, les joues près
+de crever.
+
+Et la vieille comprend. Elle s'élance, agile, pince le nez du vieux, lui
+ouvre par force, au risque d'être mordue, la bouche toute grande, y
+enfonce les cinq doigts de sa main droite et en retire la clef de
+l'armoire.
+
+
+
+
+LE GARDIEN DU SQUARE
+
+ _à Maurice Barrès._
+
+
+C'est, entre une caserne haute et l'échafaudage d'une maison qu'on ne
+finit pas de construire, un square pauvre.
+
+Si on osait en comparer la verdure à quelque tapis, ce serait à une
+carpette usée et souillée par des chaussures sales. Les oiseaux ne s'y
+posent plus. On ne leur a jamais jeté de mie de pain, et peut-être
+qu'elle leur serait volée! Aucun industriel n'a jugé commercial d'y
+installer une bascule automatique.
+
+Sur les bancs aux dossiers durs, les pauvres bâillent, dorment, la
+bouche ouverte aux feuilles tombantes, ou bien ôtent leurs souliers et
+font prendre l'air à des pieds impurs et malades qu'une mère ne
+reconnaîtrait pas. Quelques-uns lisent des bouts de journaux sans date,
+qui ont enveloppé du fromage. Ils y cherchent des chiens à retrouver.
+
+Sorti de son kiosque, le gardien du square se promène en uniforme vert,
+tenant ferme la poignée de son épée afin d'éviter ses crocs-en-jambe. Il
+dévisage ces déguenillés, toujours les mêmes et toujours là, qui lui
+font honte. Volontiers, il les provoquerait. Sournoisement, chaque
+matin, il croiserait des baguettes sur les bancs sans cesse enduits de
+peinture fraîche.
+
+Mais ces meurt-de-faim y prendraient-ils garde? Ils sont assez las pour
+dormir sur des culs de bouteille.
+
+Puisqu'il n'a que de pareils êtres à surveiller, ses fonctions lui
+semblent basses et la supériorité en ce monde une chose vaine.
+
+Soudain, il reprend tous les pouces qu'il avait perdus de sa taille et
+sourit: un couple lui arrive d'un monsieur et d'une dame bien mis, qui
+marchent lentement, hanche contre hanche.
+
+Le gardien se cambre, avec une mimique gracieuse et discrète, comme s'il
+voulait faire les honneurs et inviter Madame et Monsieur à s'asseoir...
+oh! cinq minutes seulement!
+
+Mais le couple passe, laissant derrière lui une odeur fine que tous les
+nez respirent pour la porter à tous les coeurs. Le parfum d'une femme ne
+donne-t-il pas l'envie de s'attabler à son corps?
+
+Le gardien se penche sous un peu plus d'humiliation.
+
+--C'est ma déception quotidienne, se dit-il. Comment d'honnêtes gens
+proprement vêtus s'arrêteraient-ils au milieu de cette gueusaille?
+
+Il rentre à son kiosque, et, découragé, par les vitres, d'un oeil
+méchant guette (il le faut bien!) cette troupe infâme et sans étage
+qu'il ne peut pas mettre à la porte de chez lui.
+
+
+
+
+QU'EST-CE QUE C'EST?
+
+ _À Adrien Remacle._
+
+
+Oui, qu'est-ce qu'il y a? Les passants s'arrêtent. Ils ne comprennent
+d'ordinaire que les choses qui veulent dire quelque chose, et ne savent
+plus s'ils doivent rire ou avoir mal.
+
+Un grand domestique aux galons d'or tient ferme par le bras un petit
+vieux qu'il a la consigne de promener correctement, une heure, le soir.
+
+Mais le petit vieux fait effort pour s'échapper. Il voudrait toucher les
+murs, regarder aux vitrines et tracer des raies sur les glaces, du bout
+d'un doigt mouillé de salive. Ses joues ridées semblent deux jaunes
+tablettes d'écriture ancienne. Sa taille est nouée depuis longtemps. Il
+a dans chaque blanc d'oeil une minuscule mèche de fouet rouge et la
+couleur de ses cheveux s'est arrêtée au gris.
+
+Tantôt, brusque, il tire le domestique et tâche en vain de le faire
+dévier; tantôt il lui donne un coup de pied ou lui mord la main.
+
+Le domestique, que rien n'offense, a des ordres et suit, sec et raide,
+en ligne droite, le milieu du trottoir.
+
+Enfin le petit vieux saisit, par surprise, le bouton d'une porte, s'y
+cramponne, s'y suspend et pousse des cris aigus de gorge usée, des
+pépiements.
+
+Le domestique de haut style l'en décroche avec des précautions
+respectueuses, et lui dit, d'une voix bien cultivée, sévère et douce à
+la fois:
+
+--J'en demande pardon d'avance à Monsieur, mais je rapporterai que
+Monsieur n'a pas été raisonnable et qu'il s'est conduit comme un enfant.
+
+
+
+
+LA FICELLE
+
+ _À Léon Deschamps._
+
+
+Son frère étant mort, grand-père Baptiste se trouvait seul au monde. Il
+avait planté un fauteuil de paille devant sa porte, et il y passait la
+journée, en hébété, principalement vêtu d'une culotte.
+
+Il ne savait plus comment on réfléchit.
+
+Il dépensait toute sa force à déplacer son ventre de droite et de
+gauche, et il ne rentrait que le plus tard possible dans sa maison. Mais
+il ne pouvait dormir, car dès qu'il ne voyait pas, il pensait à son
+frère. La chambre lui semblait remplie de suie. Il étouffait.
+
+Il dit au petit Bulot:
+
+--Je te donnerai deux sous, si tu couches dans le lit de mon frère.
+
+---Donnez-moi les deux sous d'avance, répondit Bulot.
+
+Grand-père Baptiste le coucha, lui mit une ficelle au pied, comme on
+fait aux gorets ramenés de la foire, se coucha à son tour, et, le bout
+de la ficelle entre ses doigts, goûta enfin quelque repos. Les plis des
+rideaux cessaient de grimacer.
+
+Quand il s'éveillait, il écoutait, rassuré, le ronflement de Bulot, et,
+s'il n'entendait rien, tirait la ficelle.
+
+--Quoi que vous voulez encore? demandait Bulot.
+
+--Bon! tu es là, disait grand-père Baptiste, je veux seulement que tu
+causes.
+
+--Voilà, je cause; après?
+
+--Ça me suffit, mon garçon, rendors-toi, pas trop vite.
+
+Une nuit, il tira vainement la ficelle. Il se leva, alluma une bougie et
+s'en vint voir.
+
+Le petit Bulot dormait tranquille, tourné contre le mur, et la ficelle
+dont il s'était débarrassé, attachée au bois du lit, ne le dérangeait
+plus.
+
+--Sournois, tu triches, dit grand-père Baptiste; rends les deux sous.
+
+Mais, le front brûlé par une goutte de bougie fondue, Bulot poussa un
+cri, rejeta ses couvertures et tendit son pied.
+
+--Je m'appelle «tête de bouc» si je recommence, dit-il.
+
+--Je te pardonne pour cette fois, dit grand-père Baptiste.
+
+Il prit le pied, serra soigneusement la ficelle aux chevilles, et fit un
+noeud double.
+
+
+
+
+LES TROIS AMIS
+
+ _À J.-H. Rosny._
+
+
+I
+
+Le fiacre s'arrêta. Les trois amis en descendirent des cannes
+hydrocéphales, si lourdes qu'ils les portaient à bras tendu, pour
+montrer leur force. Ils étaient bruyants, fiers de vivre, vêtus à la
+mode éternelle. Chacun avait une route nationale dans les cheveux.
+
+Le premier dit: «Laissez donc, j'ai de la monnaie.»
+
+Le second: «J'en veux faire.»
+
+Le troisième: «Vous n'êtes pas chez vous, ici», et au cocher: «Je vous
+défends de prendre!»
+
+Longtemps ils cherchèrent, ouvrant avec lenteur, une à une, les poches
+de leurs bourses, et, tandis que le cocher les regardait, ils se
+regardaient obliquement.
+
+
+II
+
+Le premier apportait pour bébé un polichinelle bossu par devant, bossu
+par derrière, et singulier, car plus on le maltraitait, plus il éclatait
+de rire.
+
+La maîtresse de maison dit: «Voilà une folie.»
+
+Le second apportait un bouledogue trapu, à mâchoires proéminentes. Il
+était en caoutchouc, coûtait dix-neuf sous, et, quand on lui tâtait les
+côtes, il pilait comme un oiseau.
+
+La maîtresse de maison dit: «Encore une folie!»
+
+Le troisième n'apportait rien; mais du plus loin qu'elle le vit entrer,
+la maîtresse de maison s'écria:
+
+--Je parie que vous avez fait des folies! venez çà, vite, que je vous
+gronde!
+
+
+III
+
+Au dîner, dès le potage, la maîtresse de maison dit:
+
+--Un peu? non, bien vrai? Vous ne faites pas honneur à la cuisinière. Je
+suis désolée. Vous savez: il n'y a que ça.
+
+Le premier des trois répondit: «Mâtin!»
+
+Le second: «Je l'espère bien.»
+
+Le troisième: «Je voudrais bien voir que ce ne fût pas tout.»
+
+Ensuite les plats défilèrent, comme il est prescrit, s'épuisant à calmer
+les faims.
+
+
+IV
+
+Après avoir mangé, chacun comme quatre, et tous comme pas un, les trois
+amis dirent parallèlement:
+
+au dessert assorti: «Soit, pour finir mon pain.»
+
+aux liqueurs circulantes: «Jamais d'alcool; mais du moment que cela vous
+fait plaisir!»
+
+et la boîte de cigares vidée: «La fumée ne vous incommode pas, au
+moins?»
+
+--Mon père était fumeur, répliqua d'un trait la maîtresse de maison. Mon
+frère était fumeur. J'ai joué et grandi sur des genoux de fumeurs. Mon
+mari fumait aussi. J'ai un oncle que j'aime beaucoup qui fume la pipe et
+j'adore l'odeur du tabac, bien que ça empeste les rideaux.
+
+
+V
+
+Quand les trois amis se retrouvèrent dehors, le premier fit: «Ouf!»
+
+Le second: «Cette noce m'a cassé.»
+
+Et le troisième, qui parlait plusieurs langues étrangères: «Jamais je
+n'ai tant rigolé.»
+
+Puis, remmenant leurs cannes, ils allèrent se coucher.
+
+
+
+
+M. ET MME BORNET
+
+
+ LE GÂTEAU GÂTÉ
+ LE BOUCHON
+ L'ORANG
+ LE BATEAU À VAPEUR
+
+
+
+
+LE GÂTEAU GÂTÉ
+
+ _À Alphonse Daudet._
+
+
+Mme Bornet déchira, en suivant le pointillé, le télégramme et lut:
+
+«Comptez pas sur nous. Indisposés. Amitiés. Lafoy.»
+
+--Comme c'est ennuyeux! dit-elle. Je vous le demande. _Indisposés_: beau
+motif! Moi qui avais tout préparé!
+
+--Ces choses-là n'arrivent qu'à nous, dit M. Bornet.
+
+Mme Bornet réfléchit:
+
+--J'y songe: il y a un moyen de nous arranger. Les Nolot viennent
+demain. Le gâteau sera encore frais. Il servira.
+
+Mais le lendemain, au moment d'allumer les bougies, elle reçut un second
+télégramme:
+
+«Impossible pour ce soir. Excuses. Nolot.»
+
+--C'est comme un fait exprès, dit M. Bornet.
+
+Mme Bornet, accablée, les lèvres blanches, ne comprenait pas cet
+acharnement du sort, et elle ouvrait la bouche toute grande afin de
+faciliter la sortie des mots blessants.
+
+--Prévenir à neuf heures! quel manque d'éducation!
+
+--Mieux vaut tard que jamais, dit M. Bornet. Cependant, calme-toi, gros
+mérinos, tu vas tourner!
+
+--Oh! tu peux rire. C'est du joli! Cette fois, le gâteau est bel et bien
+perdu.
+
+--Nous le mangerons demain à déjeuner.
+
+--Si tu crois que j'achète des gâteaux pour notre ordinaire.
+
+--Sans doute; mais puisque nous ne pouvons pas faire autrement,
+résignons-nous.
+
+--Soit, gaspillons notre fortune, dit Mme Bornet.
+
+Dépitée comme maîtresse de maison, elle passa une nuit mauvaise, avec de
+brusques coups de reins, tandis que son mari dormait légitimement et
+rêvait peut-être sucreries à la vanille.
+
+--Il se réjouit déjà, pensait-elle.
+
+Chose promise, chose due. Au déjeuner, la bonne apporta, non sans
+précautions, le gâteau sur la table. M. et Mme Bornet le contemplèrent.
+Il s'était affaissé. La crème avait jauni, fuyait par les fentes, et les
+éclairs s'y noyaient peu à peu. Autrefois semblable à quelque château
+fort, il ne rappelait maintenant aucune construction connue, parmi
+celles, du moins, qui ne sont pas encore écroulées. M. Bornet garda pour
+lui ces remarques et Mme Bornet se mit à découper les parts. Préoccupée
+de les faire égales, elle disait à son mari:
+
+--Tu guignes la plus grosse, hein! vieux gourmand!
+
+Son couteau disparut sous les flots de crème coulante, gratta
+l'assiette, agaçant les dents, mais jamais elle ne parvint à fixer des
+limites, à tracer des sentiers secs, et toujours les parts débordaient
+l'une sur l'autre. Exaspérée, elle prit l'assiette, renversa dans celle
+de son mari la moitié du gâteau et dit:
+
+--Tiens, bourre-toi.
+
+M. Bornet emplit une cuiller à potage, souffla sur la crème tant elle
+lui parut froide, et n'en fit qu'une bouchée. Mais sa langue embarrassée
+refusa de clapper. Il grimaça, puis sourit:
+
+--Je crois qu'elle a un petit goût, dit-il.
+
+--Allons! bon, dit Madame. Quel homme à caprices! ma parole, je ne sais
+plus qu'inventer pour te nourrir. Seigneur, que je suis donc
+malheureuse!
+
+--Essaie, toi, dit simplement M. Bornet.
+
+--Je n'ai pas besoin d'essayer. Je suis sûre d'avance qu'elle n'a aucun
+goût.
+
+--Essaie tout de même. Avales-en une cuillerée, rien qu'une.
+
+--Deux, si tu veux, fit Mme Bornet.
+
+En effet, elle les avala coup sur coup et dit:
+
+--Eh bien! quoi? Qu'est-ce que tu lui trouves, à ce gâteau? Un peu fait,
+peut-être.
+
+Mais elle n'en reprit pas. Elle se désolait, allait pleurer, quand M.
+Bornet eut une idée:
+
+--Écoute. Il y a longtemps que tu n'as rien offert au concierge, et j'ai
+observé que, depuis le Jour de l'an, ses prévenances diminuent.
+Privons-nous. Donnons-lui le gâteau. Nous avons la vie devant nous, pour
+nous en payer d'autres, n'est-ce pas?
+
+--Au moins, remets ta part, dit Mme Bornet.
+
+Ils firent monter le concierge.
+
+Après les compliments d'usage:
+
+--Voulez-vous me permettre de vous offrir ceci, dit M. Bornet, en lui
+tendant l'assiette.
+
+--Vous êtes trop charitables, dit le concierge, mais ça va vous manquer.
+
+--Que non! dit M. Bornet. J'en ai jusque-là.
+
+Il pesa sur sa pomme d'Adam et tira la langue.
+
+--Prenez, dit Mme Bornet. Ne craignez rien. C'est pour vous.
+
+Le concierge, les yeux sur le gâteau, les narines flairantes, hésita et
+soudain demanda:
+
+--Y a-t-il des oeufs dans votre gâteau?
+
+--Parbleu! dit M. Bornet, on ne fait pas de bon gâteau sans oeufs.
+
+--Alors, ça me rembrunit. Je n'aime pas les oeufs.
+
+--Qu'est-ce que tu lui contes, mon ami? dit Mme Bornet. Il y a un jaune
+d'oeuf, au plus, pour lier la pâte.
+
+--Oh! Madame, rien que d'entendre chanter une poule, j'ai mal au coeur.
+
+--Je vous affirme, dit Monsieur, qu'il est exquis. Vous vous régaleriez.
+
+Comme preuve, il trempa le bout du doigt dans le gâteau et suça
+hardiment.
+
+--Possible, dit le concierge; je suis sans compétence. C'est égal, je
+n'en veux point. Je vomirais. Faites excuses, merci bien.
+
+--Mais pour votre femme.
+
+--Ma femme est comme moi. Elle n'aime pas les oeufs. Elle les renvoie
+aussi. C'est un peu à cause de ce dégoût-là que nous nous sommes
+convenu.
+
+--Pour vos charmants bébés.
+
+--Mes gosses, Madame. Justement, l'aîné a mal aux dents. Il en perd
+partout. La friandise ne lui vaut rien. Et le plus petit, le pauvre cher
+petit, n'est point encore porté sur la bouche.
+
+--Assez, dit Mme Bornet glaciale. Laissez-le. Nous ne vous forçons pas.
+Nous n'en avons pas le droit. Mille regrets, mon brave!
+
+--Oui, assez, dit M. Bornet, du ton dont il eût repoussé un mendiant.
+
+Ils étaient humiliés. Le concierge s'aperçut de leur mécontentement.
+Pris de scrupules délicats, il ne voulut pas les quitter sur cette
+impression fâcheuse, et poliment:
+
+--Vous, Monsieur, qui êtes un savant, vous n'auriez pas, des fois, dans
+vos livres, un livre avec des lettres écrites imprimées, pour souhaiter
+des fêtes, la Sainte-Honorine, par exemple. Voilà qui me ferait plaisir
+et me serait utile. Je vous le rendrais.
+
+On ne lui répondit même pas. Il s'éloigna à reculons, confus, certain
+qu'il les avait fâchés, et se promettant de faire oublier sa conduite
+par des amabilités de son ressort.
+
+--Imbécile! dit M. Bornet. Des gens qui crèvent de faim. Dernièrement,
+leur petit tétait une feuille de salade.
+
+--Au fond, c'est de l'orgueil, dit Mme Bornet. Il mourait d'envie
+d'accepter.
+
+Elle n'en revenait plus, et ses doigts fébriles jouaient sur les petits
+tambourins de ses tempes. Les coudes sur la table, Monsieur consultait
+une manche de son paletot. En vérité, ce gâteau était d'un placement si
+difficile qu'ils allaient s'en désintéresser.
+
+--Sommes-nous bêtes! dit enfin Madame.
+
+Elle donna un vif coup de pouce à la poire électrique.
+
+La bonne parut.
+
+--Louise, dit sèchement Mme Bornet, mangez ça. Vous conserverez votre
+fromage pour demain.
+
+Louise emporta le gâteau.
+
+--J'espère qu'on la comble en dessert. Elle va le dévorer, les yeux
+fermés.
+
+--Ça dépend, dit Monsieur, je n'en mettrais pas ma tête sur le billot.
+Cette fille se dégrossit, se parisianise. Elle a des diamants en verre
+aux oreilles.
+
+--Je sais. Depuis que nous l'avons menée au cirque, par imprudente
+générosité, elle jongle avec les assiettes. Mais elle ne poussera pas la
+distinction jusqu'à bouder contre son ventre.
+
+--Hé! je me défie, moi. Elle peut engloutir le gâteau, comme elle peut
+n'y pas toucher.
+
+--Je voudrais voir ça.
+
+Ils attendirent; puis, pour une cause ou pour une autre, sans faire
+semblant de rien, Mme Bornet passa dans la cuisine. Elle en revint
+grinçante d'indignation.
+
+--Devine où il est, notre gâteau?
+
+M. Bornet se dressa comme un point d'interrogation énorme, oscillant.
+
+--Devine, je te le donne en cent.
+
+--Ah! je trépigne.
+
+--Dans-la-boîte-aux-ordures!
+
+--Trop fort!
+
+--Sacrifiez-vous pour ces drôlesses. Sortez-les de la crotte, voilà
+votre récompense: «Madame, je ne suis pas venue ici pour manger vos
+gâteaux pourris!» Mais je jure Dieu que cette insolence lui a coûté
+cher.
+
+Dédaignant la parole humaine, Mme Bornet écarta ses cinq doigts de la
+main droite et trois doigts de la main gauche.
+
+--J'imagine effectivement, dit M. Bornet, le visage comme frotté à la
+mine de plomb, que tu lui as flanqué ses huit jours.
+
+--Pardine!
+
+Face à face, ils s'excitaient à la vengeance. Elle, ses huit doigts en
+pied de nez, sentait rayonner ses oreilles rouges, son front chaud, ses
+joues cuites, et lui s'enténébrait encore, telle une fenêtre au soleil,
+quand le store graduellement s'abaisse et développe son ombre.
+
+
+
+
+LE BOUCHON
+
+ _À Léon Daudet._
+
+
+De petits gorets, réveillés dans tous les coeurs, ont grogné d'aise au
+passage des viandes fines, des bons vins, et se sont grisés de fumets.
+Les visages animés ne peuvent plus rougir. Les joues sont en fruits. Les
+bouches rient double et les dames suivent, en paroles, les messieurs
+jusqu'où ils veulent aller. Or voilà que le maître de maison, M. Bornet,
+saisit la bouteille de champagne.
+
+Ah! ah!
+
+Il disperse d'un souffle puissant les grains de poussière qu'elle a sur
+la tête.
+
+On le regarde. Voyons voir!
+
+Il lui enlève son capuchon d'or.
+
+On devient grave.
+
+Il coupe les fils qui la serrent au cou.
+
+Les dernières paroles lancées retombent à droite et à gauche, molles.
+
+Il lui appuie son pouce sur la nuque.
+
+Attention!
+
+--Bon! dit Mme Bornet, tu vas commencer tes bêtises. Tu ne pourrais
+point faire ça à la cuisine?
+
+M. Bornet n'a même pas un geste de mépris. Il exerce par degrés les
+pressions accoutumées. Il semble pétrir une figurine de glaise. Il
+n'accomplit rien à la légère. S'il s'aperçoit que le bouchon a grandi
+d'une ligne, il se repose, et laisse l'effet se produire. Il donne aussi
+d'amicales tapes au ventre, au derrière de la bouteille. Parfois il
+l'incline, comme une arme chargée, dans la direction d'une poitrine,
+d'une gorge ouverte. Mais il rassure aussitôt ces dames:
+
+--N'ayez pas peur: je suis là.
+
+--C'est crispant, dit Mme Bornet, prends un tire-bouchon et finis-en, à
+la fin!
+
+--Prendre un tire-bouchon pour déboucher une bouteille de champagne,
+répond M. Bornet, syllabe par syllabe; j'ai, dans ma longue vie, entendu
+des choses prodigieuses, mais celle-ci l'emporte, je l'avoue.
+
+Il observe, sournois, ses invités.
+
+Les bustes se penchent en arrière, forment ensemble, autour de la table,
+un large calice évasé. Chaque dame apprête un cri original. Les petits
+doigts se blottissent dans les oreilles. Une assiette sert d'éventail.
+Un monsieur, qu'on approuve, exprime en beaux termes la gêne commune:
+
+--J'ai été soldat, dit-il, je ne crains pas la mort. Tirez un coup de
+canon et vous verrez si je sourcille. Mais, Dieu! que ceci m'énerve
+donc! c'est plus fort que moi.
+
+--Oui, dit un docteur pourtant habitué aux enfantements pénibles,
+inutile de nous torturer davantage. Nous avons tous fait nos preuves.
+Dépêchez-vous.
+
+--Patience, grands enfants, répond M. Bornet avec calme. Moi, j'aime que
+la nature suive son cours. D'ailleurs, je suis en mesure de vous
+affirmer que le bouchon travaille. Ce n'est qu'une affaire de temps, et
+dès qu'il aura parti, vous n'y penserez plus.
+
+Bien qu'on le traite de monstre, d'affreux homme, il garde la sérénité
+de sa face. Il organise l'angoisse. Il n'agit plus sur le bouchon que
+par l'influence d'un regard fixe. L'anxiété atteint ses limites. On
+dirait que, cédant aux genoux qui tamponnent, aux abdomens gonflés, aux
+bras raidis, la table garnie va sauter au plafond.
+
+--Il est à gifler, dit Mme Bornet. Tu nous exaspères. On se trouverait
+mal. Donne-moi cette bouteille.
+
+--Veux-tu lâcher ça, dit M. Bornet, ou je renfonce le bouchon!
+
+--À mon secours! crie Mme Bornet.
+
+--Veux-tu lâcher ça, ou tu recevras de cette fourchette sur les
+phalanges.
+
+--Mme Bornet a raison, dit l'ancien militaire excité. Parfaitement! Vous
+vous jouez de nous. Honneur aux dames! Passez la bouteille tout de
+suite.
+
+Et déjà il l'empoigne.
+
+--Vous ne me l'arracherez pas, dit M. Bornet, à moins de me casser les
+doigts.
+
+--Est-il têtu! disent les invités qui se lèvent décidés, sérieux. Et la
+bouteille disparaît jusqu'au col, sous les mains qui s'abattent, qui
+l'étreignent. Les moins promptes s'accrochent encore à des poignets. Des
+taches de sang circulent à fleur de peau.
+
+--Ah! c'est ainsi, dit M. Bornet. Soit, allons-y. J'en ai vu d'autres.
+Je me sens boeuf. Je vous défie, un contre dix. Tant pis si la bouteille
+éclate. Gare au malheur et sauve qui peut!
+
+Les convives, hors d'eux, refusent de l'entendre, perdent prudence.
+Désireux d'agir, ils souhaitent un dénouement qui les soulage vite,
+n'importe lequel, et s'en remettent au destin.
+
+Mais tiraillée en divers sens, la bouteille de champagne résiste aux
+efforts qui se contrarient, s'immobilise, étouffe, pousse toute seule,
+et le bouchon sort comme un soupir de digestion, se couche sur le côté,
+au bord du goulot, paresseusement.
+
+
+
+
+L'ORANG
+
+ _À Aurélien Scholl._
+
+
+--D'ailleurs, c'est étonnant comme mon mari fait bien l'orang! dit Mme
+Bornet.
+
+Les convives de choix, peu nombreux, regardèrent M. Bornet. Intimement
+traités, ils venaient d'écouter, avec frayeur, les histoires terribles
+échangées.
+
+--Mais selon moi, avait dit M. Bornet, la plus extraordinaire est le
+_Double Assassinat dans la rue Morgue_. Edgar Poë l'a composée si
+savamment que j'ai beau la relire, la relire encore, je ne devine jamais
+l'orang.
+
+Et le mot n'avait pas semblé forcé.
+
+--Je vous assure, dit Mme Bornet, qu'il l'imite dans la perfection, et
+la première fois, j'ai dû crier au secours contre lui.
+
+--C'est exact, dit M. Bornet, elle a crié au secours, comme une sotte.
+
+--Vous ne plaisantez pas? dirent ces dames; vous faites l'orang, vous,
+monsieur Bornet?
+
+--Il n'a pourtant rien de l'orang.
+
+--Si, quelque chose, en observant bien, dans le sourire.
+
+Une jeune femme, timide et craignant d'être exaucée, demanda:
+
+--Oh! faites-nous-le, hein?
+
+Les hommes désiraient voir avant de croire, inquiets toutefois. M.
+Bornet hocha la tête.
+
+--Ça ne se fait pas comme ça! dit-il. Il faut être en train et en
+costume; je m'explique: sans costume!
+
+Le mot refroidit les curiosités chaudes. Ces dames s'interdirent
+d'insister autrement que par des: «C'est dommage!--Moi qui aurais été si
+heureuse!» Mais elles protestèrent quand l'un de ces messieurs leur dit:
+
+--Ne pourriez-vous pas vous retirer un instant? Nous resterions entre
+hommes.
+
+Cela non. Mieux valait essayer un arrangement.
+
+--Voyons, monsieur Bornet, soyez gentil. Nous nous contenterons d'une
+esquisse. Ôtez votre paletot.
+
+--Un orang en manches de chemise! fit dédaigneusement M. Bornet. Vous
+vous moquez de moi, ma parole!
+
+--Tenez, nous ne sommes pas bégueules. Madame Bornet, est-ce que votre
+mari porte de la flanelle?
+
+--Oui, mais très peu.
+
+--Pas de chance! comment faire? Monsieur Bornet, vous n'êtes guère
+aimable. Une indication nous aurait suffi. Retroussez vos manches
+jusqu'au coude. Nous suppléerons le reste.
+
+--Il veut qu'on le prie, dirent les hommes.
+
+M. Bornet hésitait entre la crainte de ne pas jouer son rôle et celle de
+le mal jouer. Au bord de sa chaise, prêt à se lever, flatté comme
+l'artiste célèbre auquel on demande «ne serait-ce qu'un couplet», il
+jouissait des yeux fixés sur lui, des bouches entr'ouvertes, des mains
+tendues et frémissantes.
+
+--Soit, dit-il, puisque vous l'exigez!
+
+Il ôta son paletot et l'écarta soigneusement sur le dossier de sa
+chaise.
+
+--Je réclame votre indulgence, dit-il, pour trois raisons. D'abord ma
+femme exagère ou se trompe peut-être. En second lieu, je n'ai pas encore
+exécuté l'orang en public. Enfin, et ceci vous surprendra, je vous
+affirme que, de ma vie, je n'ai vu d'orang!
+
+--Vous en avez plus de mérite, lui dit-on.
+
+Il y eut un remuement de sièges. On se prépara à la peur. Les dames se
+serrèrent, coude à coude, autour de la table, et les messieurs,
+nerveusement, sucèrent leurs cigarettes, s'enveloppèrent de fumée.
+
+--Que je quitte au moins mes manchettes empesées, dit M. Bornet. Elles
+me gêneraient!
+
+--Allez, allez donc, je vous supplie! dit une femme exaspérée, déjà
+pâle.
+
+M. Bornet commença.
+
+Ce fut un désastre. Dès le premier geste, comme une tête de chardon sous
+une chiquenaude, l'illusion éparpillée s'évanouit. Le gros homme
+s'épuisait en contorsions vaines. Il grimaçait, suait, agitait ses bras
+lourds, empêchait son gilet de remonter, et sa montre, projetée hors du
+gousset, sautillait d'une jambe à l'autre.
+
+Quel ridicule! Ça, un orang! Un vilain singe au plus, inoffensif et
+vulgaire. Les femmes se pinçaient, choquaient leurs genoux, se cachaient
+derrière leurs serviettes, et l'un de ces messieurs étreignit si fort la
+cuisse de son voisin, que celui-ci bondit de douleur.
+
+Oui, on souffrait, et Mme Bornet se montra femme de tact quand elle dit
+sèchement:
+
+--Mon pauvre ami, tu n'y es pas!
+
+M. Bornet s'arrêta. Telle une toupie qui reçoit un coup de pied.
+
+--C'est votre faute, dit-il penaud; je vous avais prévenue. Il fallait
+m'écouter.
+
+--Apaise-toi, lui dit sa femme en l'épongeant. Va renouer ta cravate et
+te rafraîchir les tempes.
+
+Humilié, il passa dans le cabinet de toilette.
+
+--Pardon pour lui! dit-elle.
+
+Mais les convives soulagés, parce qu'ils en étaient quittes pour la peur
+de la peur, s'efforcèrent de la consoler.
+
+--Chère madame, lui dirent-ils, vous vous faites trop de mauvais sang.
+M. Bornet réussira mieux une autre fois. C'est tellement difficile. Et
+puis cela n'a pas mal marché du tout. D'autres que nous peut-être se
+seraient laissé impressionner.
+
+Ils se levaient, l'entouraient, touchés de sa peine. Ces dames,
+certaines d'avoir échappé à un grand danger, respiraient plus librement.
+Elles se félicitaient, les mains unies, parlaient ensemble, gaies,
+rieuses et vivaces, comme au plein soleil de midi.
+
+Tout à coup l'orang parut.
+
+Il s'avança très lentement, et l'éclatante lumière de la salle à manger
+s'obscurcit. Il avait le dos courbe, la tête rentrée dans les épaules,
+la mâchoire inférieure disloquée. Ses yeux sanglants regardaient dans le
+vide. Ses doigts mobiles pétrissaient, étranglaient des choses, et ses
+ongles s'allongeaient en griffes.
+
+L'assurance perdue, les convives s'étaient bousculés, tassés dans un
+coin, et se retenaient de pousser des cris d'horreur qui eussent ajouta
+à leur épouvante. D'autre part, l'orang se gardait de grogner. Mais, la
+gueule tantôt contractée, tantôt élargie, il exprimait sa rage d'être
+exilé de ses forêts. On ne le distinguait que vaguement. Il fit le tour
+de la table, silencieux, saisit un couteau, et le brandit, non à la
+manière des assassins expérimentés, mais comme un animal gauche,
+d'autant plus redoutable qu'il ne sait pas se servir d'une arme. La
+scène sombrait dans les ténèbres, la nuit noire. On n'entendait plus
+même haleter les poitrines. L'orang soufflait son haleine sur les
+visages.
+
+--Assez! chéri, assez! dit Mme Bornet.
+
+Aussitôt M. Bornet, docile, leva le gaz. Les convives aspirèrent
+longuement la clarté qui se répandit jusqu'à leur coeur, et l'un d'eux,
+pour chasser au loin son malaise, donna le signal des applaudissements:
+
+--Bravo! bravo! étonnante faculté!
+
+--C'est un gros succès, dit Mme Bornet, empourprée. Tu n'as pas commis
+une faute.
+
+Toutes ces dames s'exclamaient:
+
+--Moi, je suffoquais!
+
+--Moi, je me suis crue morte!
+
+--Moi, je ne dormirai pas cette nuit.
+
+--Moi, d'abord, je ne bouge plus. J'attendrai ici le petit jour.
+
+Il leur restait à tous cette lâcheté qui calme les plus pressantes
+envies qu'on puisse avoir de changer de place.
+
+--Alors vous êtes contents, dit M. Bornet. Tant mieux. Moi aussi. Merci,
+merci.
+
+Il reprit, modeste:
+
+--Voyez-vous, l'important est de faire jouer le gaz à propos. J'avoue la
+petitesse du moyen, mais j'en garantis l'effet neuf fois sur dix.
+
+Ses chaussettes qu'il avait gardées, sans doute à cause des mies de pain
+et des petits os que, pendant un dîner, on jette inévitablement par
+terre, retombaient sur ses chevilles.
+
+Laid de sa propre laideur et de celle qu'il venait d'acquérir, il
+s'oubliait dans son triomphe, vengé de son premier échec. Ses cheveux
+rares, trempés, luisaient comme ceux qu'on trouve dans les soupes. Il
+reniflait et une buée de lessive ressortait à double jet de ses narines.
+
+Le torse fumant, les mains collées sur son ventre pareil à un sac plein,
+quelque temps encore il écouta les compliments... avant d'aller remettre
+sa chemise.
+
+
+
+
+LE BATEAU À VAPEUR
+
+ _À Paul Hervieu._
+
+
+Retirés à la campagne, les Bornet sont les voisins des Navot et les deux
+ménages font bon ménage. Ils aiment également le calme, l'air pur,
+l'ombre et l'eau. Ils sympathisent au point de s'imiter.
+
+Le matin, ces dames vont au marché ensemble.
+
+--J'ai envie de manger un canard, dit Mme Navot.
+
+--Tiens, moi aussi, dit Mme Bornet.
+
+Ces messieurs se consultent s'ils projettent d'embellir, l'un son jardin
+avantageusement exposé, l'autre sa maison située sur une hauteur et
+jamais humide. Ils s'accordent bien. Tant mieux. Pourvu que ça dure!
+
+Mais c'est à la fraîcheur, quand ils se promènent sur la Marne, que les
+ménages Navot et Bornet souhaitent le plus de s'entendre toujours. Les
+deux bateaux de même forme et de couleur verte glissent bord à bord. M.
+Navot et M. Bornet caressent l'eau comme de leurs mains prolongées.
+Parfois ils s'excitent jusqu'à la première perle de sueur, sans
+jalousie, si fraternels qu'ils ne peuvent se battre l'un l'autre et
+qu'ils rament «pareil». L'une des dames renifle discrètement et dit:
+
+--Il fait délicieux!
+
+--Oui, répond l'autre, il fait délicieux.
+
+Or, ce soir, comme les Bornet vont rejoindre les Navot pour la promenade
+accoutumée, Mme Bornet fixe un point de la Marne et dit:
+
+--Par exemple!
+
+M. Bornet qui ferme la porte à clef se retourne:
+
+--Quoi donc?
+
+--Mâtin! reprend Mme Bornet, ils ne se refusent plus rien, nos amis. Ils
+ont un bateau à vapeur.
+
+--Fichtre! dit M. Bornet.
+
+C'est vrai. Sur la rive, dans l'étroit garage réservé aux Navot, on
+distingue un petit bateau à vapeur, son tuyau noir qui luit au soleil,
+et les flocons de fumée qui s'échappent. Déjà installés, M. et Mme Navot
+attendent et agitent un mouchoir.
+
+--Très drôle, ma foi! dit M. Bornet pincé.
+
+--Ils veulent nous éblouir, dit Mme Bornet avec dépit.
+
+--Je ne les savais pas aussi cachottiers, dit M. Bornet. Pour ma part,
+je n'aurais jamais acheté un bateau à vapeur tout seul, sans eux.
+Fiez-vous aux amis. Enfin! Je remarquais, ces temps derniers, qu'ils
+avaient l'air chose. Parbleu, c'était ça.
+
+--Si nous n'y allions point!
+
+--Ce serait excessif. Mais puisqu'ils manquent de délicatesse, ne leur
+donnons point la joie de nous surprendre. Restons indifférents.
+
+--Bien petit, leur bateau à vapeur, dit Mme Bornet. À peine plus grand
+que l'autre. Comment le trouves-tu?
+
+--Oh! de loin, un bateau à vapeur produit forcément quelque effet.
+D'ailleurs aujourd'hui on réussit des bijoux dans le genre.
+
+Cependant les Navot continuent leurs signes. Sans doute ils crient:
+
+--Dépêchez-vous!
+
+Les Bornet descendent vers la Marne et se gardent de se hâter.
+
+--C'est bon, on y va, dit M. Bornet. Que d'embarras, mon Dieu!
+
+--D'abord, dit Mme Bornet, nous aussi, nous aurions un bateau à vapeur,
+si nous voulions, en nous gênant un peu.
+
+Lentement, ils s'avancent à pas raccourcis, affectent de baisser la
+tête, de la détourner ou d'observer le ciel. Certes, leur intention
+n'est pas de rompre avec les Navot. Ils se promettent même d'admirer
+poliment, selon les usages du monde, mais ils viennent d'entendre se
+casser avec un bruit sec le premier des fils minces qui servent à
+attacher les coeurs, et Mme Bornet conclut:
+
+--Si je ne suis qu'une femme, je ne suis pas femme pour rien, je
+n'oublierai de ma vie leur procédé. Et toi?
+
+Sans répondre, M. Bornet lui prend la main.
+
+--Halte! dit-il. Ma pauvre vieille, nous sommes fous!
+
+Mme Bornet obéit, le regarde, regarde du côté des Navot et dit:
+
+--Mon pauvre vieux, voilà du chimérique!
+
+Ils se frottent les yeux, en écartent des effiloches de brumes et se
+croient aveugles. Puis ils se mettent à rire, silencieusement, comme
+deux Indiens, épaule contre épaule, redevenus bons, épanouis, heureux de
+vivre en ce monde où toujours tout s'explique:
+
+Assis entre M. et Mme Navot, dans leur bateau ordinaire, un étranger
+fume, quelque ami de Paris peut-être, et, grave sous son chapeau haut de
+forme noir qui luit au soleil, il rend la fumée, naturellement, par la
+bouche.
+
+
+
+
+UN ROMAN
+
+
+ _Première partie_: OEUF DE POULE
+ _Deuxième partie_: LE SEAU
+
+
+
+
+PREMIÈRE PARTIE
+
+OEUF DE POULE
+
+ _À A. Roguenant._
+
+
+Le fils de Mme Lérin avait dit à la servante:
+
+--Françoise, il y a encore une poule dans le jardin!
+
+Et Françoise avait répondu:
+
+--J'y vais, monsieur Émile. C'est toujours la même: mais cette fois,
+gare!
+
+Elle levait les bras et criait: «Poule! poule!» toute rouge et courant
+par les allées.
+
+La poule était dans le carré des petits pois, à son aise sur la terre
+chaude creusée sous elle, inquiète toutefois de ce qui pouvait arriver.
+Précisément, il arriva une pierre.
+
+La poule se leva en chantant bruyamment, sauta sur le mur, fit face à
+Françoise, et secoua ses plumes grises de poussière, puis douillettement
+calée, les yeux mi-clos, la queue en panache, par bravade attendit.
+Aussitôt Françoise agitant sa jupe avec bruit, les lèvres sifflantes,
+doubla le carré des petits pois. D'un bond la poule fut dans la rue.
+Tout semblait terminé. La rue appartient aux poules et rien de ce qui
+les y concerne n'importait à Françoise. Mais la servante ouvrit la
+barrière du jardin et fit claquer, tournoyer son torchon. La colère
+l'entraînait, peut-être aussi le plaisir de la course. La poule comprit
+le danger, longea la maison, dandinante, et entra dans la grande cour,
+en donnant aux herbes, çà et là, un coup de bec, quand elle avait le
+temps. Un moment elle se vit perdue. Elle s'était imprudemment logée
+dans un angle du mur, près de la grange, et déjà Françoise, la jupe
+écartée, lui barrait le passage. Affolée, d'un violent coup d'aile elle
+s'enleva de terre, se trouva perchée sur un bâton de l'échelle qui
+montait au «foineau», et, les ailes ouvertes en balancier, la gravit, à
+petits sauts secs, sans se presser, échelon par échelon, disparut.
+Françoise la suivit et à l'entrée du «foineau» s'arrêta.
+
+Il était plein d'ombre; le foin s'y entassait en galettes serrées. Un
+souffle chargé d'odeurs grisantes caressa le visage en sueur de
+Françoise.
+
+--Tant pis, j'entre un instant, dit-elle. D'ailleurs, il y a peut-être
+des oeufs, puisque les poules y vont.
+
+Le foin, pressé contre les poutres, s'y appuyant de toutes ses bottes,
+dégringolait jusqu'aux pieds de Françoise en escaliers irréguliers. La
+poule s'était installée en haut, dans un nid fait comme exprès pour
+elle. Il aurait fallu, pour l'atteindre, affronter des périls, enfoncer
+dans des trous, risquer des enjambées, se donner bien du mal, et encore!
+Ce fut sans appréhension qu'elle vit la servante tenter l'assaut, tâter
+les couches de foin du bout du pied, pressentir les gouffres, osciller,
+s'arrêter prudente, se consulter et recommencer l'escalade.
+
+--Attends, attends... disait Françoise, je vais t'apprendre, moi!
+
+Qu'est-ce qu'elle allait lui apprendre?
+
+Son pied heurta quelque chose de dur, le manche d'une fourche enfouie
+dans le foin, jusqu'aux dents.
+
+Françoise tomba sur le dos; ses bras battirent l'air.
+
+Elle sentit toute sa colère se dissoudre comme un fondant, et, fixée par
+la poule sérieuse, partit d'un rire prolongé.
+
+C'était doux comme un lit de plumes, plus doux. Le foin la chatouilla de
+toutes ses pointes, jouant avec elle, la cernant, guetteur, prompt à
+surprendre un bout d'oreille. Elle se retournait d'une joue sur l'autre,
+se sentait une pelote dans chaque main, et, quand elle remuait les
+mollets, ses bas s'emplissaient d'aiguilles à tricoter. Elle fermait les
+yeux, les rouvrait, apercevait la poule toujours grave, absorbée, et
+criait encore, convulsive à force de rire:
+
+--Poule, poule! Oh! la mâtine!
+
+Vraiment elle prenait une douche de foin. Des poutres descendait une
+cascade d'herbes sèches. Des vagues lui tombaient sur les bras, sur le
+front, comme si le «foineau» fût changé subitement en une sorte d'étang
+onduleux. Elle ne voyait plus que de temps en temps, et par des
+éclaircies, la poule immobile. Les flots de foin coulaient
+régulièrement. Tout à coup, le rire de Françoise fut cassé net.
+
+Le fils de Mme Lérin était agenouillé près d'elle.
+
+--Comment, c'est vous, monsieur Émile, c'était vous!
+
+Elle n'en revenait pas de le trouver là, tout contre, sans qu'elle l'eût
+soupçonné, monté du foin ou tombé des tuiles par enchantement. Il
+souriait d'un air embarrassé et mâchait un fétu. Avec la fourche il
+continuait de lui couvrir, comme d'un drap de foin, la poitrine, les
+jambes, tout le corps.
+
+--C'est la poule, dit Françoise; je suis tombée, mais je me relève,
+monsieur Émile.
+
+Elle fit un effort vain.
+
+--Allons, voilà que je ne peux plus, maintenant!
+
+Elle recommença de rire de bon coeur, les bras tendus.
+
+--Non, j'y resterai, bien sûr!
+
+M. Émile jeta sa fourche en haut du «foineau» et prit les deux mains de
+Françoise. Elles étaient grasses, moites. Il se raidit, le corps en
+arrière, les genoux arc-boutés, la souleva. Mais il dut lâcher tout. On
+était mal «parti» et Françoise retomba.
+
+--À une autre! dit-elle.
+
+M. Émile reprit les deux mains. Longuement il en écartait les doigts
+pour y accrocher les siens, tentait un essai par les poignets, mais cela
+glissait trop, et il revenait aux doigts après un arrêt à la paume.
+
+--Une, deux: y êtes-vous?
+
+Il y était, l'étreignait, l'étouffait, l'embrassait, et la baisait avec
+violence, très vite, sans un mot.
+
+Du coin où M. Émile l'avait lancée, la fourche se précipita, ses trois
+dents aiguës en avant, et le mordit. Il ne put retenir une plainte et,
+d'un revers de main, la rejeta plus haut encore.
+
+Elle revint, mais hésitante, au moyen d'une glissade, sournoise, les
+dents toujours ouvertes, arriva sans bruit, inattendue, surprenante.
+
+Cette fois ce fut Françoise qui cria, meurtrie dans toute sa chair.
+
+M. Émile repoussa la fourche avec tant de force, qu'elle enfonça dans le
+foin ses trois dents, profondément, et toute droite, se tint tranquille,
+comme une bête hargneuse matée.
+
+La poule dans son nid demeurait indifférente, tout entière à son oeuvre.
+
+Autour d'eux, l'infini travail du foineau se continuait. L'univers des
+brins de paille et de foin bruissait faiblement, comme une chute de
+grésil. Aux tuiles, aux lattes, aux poutres, avec entêtement, les
+araignées accrochaient leurs délicats jeux de patience. Quelques-uns se
+fondaient en une seule tente fine, sans pli et sans déchirure. Des
+toiles isolées semblaient des débris de papier décollé par l'humidité
+dans une chambre inhabitée. Une araignée solitaire glissait sur son
+filet, défiante, l'allure oblique. Une hirondelle entra, fusa, enleva la
+toile et l'araignée et sortit, d'un trait.
+
+Soudain la poule, prise d'effarement, donna des coups de bec dans le
+vide et, avec un lourd déploiement d'ailes, caquetante, franchit les
+deux corps enlacés et s'en alla tomber en pleine cour. Une de ses plumes
+égarée, entraînée par le sillage de l'air, tourbillonna molle, fut
+saisie par les doigts invisibles du vent, s'anima, monta et s'évanouit,
+envolée comme un oiseau, vivante.
+
+Françoise dressa la tête. Mme Lérin appelait:
+
+--Françoise, Françoise, où êtes-vous donc?
+
+--Voilà! voilà!
+
+Mais hébétée, elle ne bougeait pas, serait restée là, quand M. Émile,
+bien avisé, grimpa jusqu'au nid de la poule, y plongea la main, prit
+l'oeuf et le tendit à Françoise.
+
+Elle descendit rapidement l'échelle.
+
+--Qu'est-ce que vous avez donc fait? dit Mme Lérin, que vous êtes
+couverte de foin?
+
+--C'est plein d'oeufs, là-haut, dit Françoise: j'en ai même cassé un.
+Tenez, voilà l'autre.
+
+Elle crut remarquer que Mme Lérin persistait à la regarder
+singulièrement.
+
+--Ça doit se voir, pensa-t-elle.
+
+Mais Mme Lérin, soupesant l'oeuf, et le mirant au soleil, lui dit d'un
+ton naturel:
+
+--Il faut faire attention, Françoise. Les oeufs sont rares, cette année,
+bien plus rares que l'année dernière. Ils n'ont jamais été aussi rares.
+
+
+
+
+DEUXIÈME PARTIE
+
+LE SEAU
+
+ _À Eugène Bosdeveix._
+
+
+Cette nuit, on a crié dans le jardin, et ce matin, vers cinq heures, sûr
+de la présence du soleil, je saute du lit pour aller voir. Mon père et
+ma mère dorment encore, ainsi que Françoise, notre bonne, assez
+paresseuse depuis quelque temps.
+
+Je voudrais me rappeler les cris, ou plus exactement les plaintes, mais
+je ne suis pas de ces personnes douées, auxquelles il suffit d'entendre
+un air une fois pour le retenir. Il ne résonne dans ma mémoire que des
+bruits vagues légers comme des oeufs vides.
+
+Je parcours lentement le jardin et cherche des traces de pas.
+
+Les allées sont trop sèches. De nombreux fils blancs les traversent.
+Cependant l'une d'elles en a moins que les autres, et ceux qui lui
+restent semblent avoir été tendus rapidement à la dernière heure.
+
+Je prends cette allée et m'interroge sur l'utilité de tous ces fils.
+
+Les araignées les sécrètent-elles pour y suspendre leur linge?
+
+Du linge d'araignées!
+
+Mon imagination va bien aujourd'hui et me fait espérer d'importantes
+découvertes.
+
+D'abord, je note qu'un poirier a quelques-unes de ses branches cassées.
+
+Est-ce par un animal, une chèvre?
+
+Mais une chèvre bêle et ne crie pas.
+
+En outre, elle aurait brouté les branches.
+
+Par un voleur?
+
+Je sais le nombre des poires: vingt-huit. Aucune ne manque. Elles
+brillent de rosée. On les embrasserait comme des joues. Dans deux ou
+trois semaines, elles seront bonnes à cueillir.
+
+Je ramasse des brindilles parmi les fraisiers. Ce n'est pas une personne
+distraite qui les a brisées. Elles ont été mordues comme afin de calmer
+une douleur, une grosse rage de dents par exemple. Moi, je mangerais des
+feuilles!
+
+A la quantité des brindilles mâchées je devine qu'on souffrait beaucoup
+et qu'on est demeuré longtemps près du poirier.
+
+Un peu plus loin _elle_ s'est appuyée contre un autre arbre, haut
+pommier dont les petites pommes grises apaisent, en été, mes plus fortes
+soifs.
+
+J'ai dit _elle_ parce que l'écorce a pincé entre deux écailles un long
+cheveu de femme, blond. Je préférerais un cheveu noir ou châtain, et
+j'éprouve un commencement de trouble.
+
+Au delà du pommier, la trace des pas devient visible. La marche
+s'appesantit. Le pied reste longtemps posé sur le sable, le marque avec
+netteté, s'en détache péniblement, et les empreintes se resserrent, se
+touchent presque.
+
+J'arrive à l'extrémité de l'allée. Elle se perd dans un épais bouquet de
+noisetiers sous lesquels j'ai disposé, pour mes siestes, des fagots en
+forme de fauteuil. «Fauteuil» n'est pas de trop, tant ce siège me plaît,
+tant je m'y trouve commodément aux grandes chaleurs.
+
+C'est là qu'a dû se passer la chose.
+
+Les fagots sont bouleversés comme les couvertures d'un lit, après une
+nuit agitée. Des mousses, de l'oseille, des oeillets, ont été arrachés
+par poignées, et le sol, rayé de coups de talons, humide çà et là, n'a
+pas encore bu tout le sang répandu. J'examine les lieux de près, en
+détail, accroupi, et machinalement je relève les brins d'herbe foulés,
+j'efface des souillures; du plat de la main je caresse, j'égalise la
+terre.
+
+Car j'ai beau ne pas vouloir comprendre, il y a longtemps que je
+comprends.
+
+Les certitudes m'arrivent par bandes, importunes, trop hâtives. Vivement
+intéressé, je déchiffre la série des indices à première vue, reconstitue
+la scène, et me souviens du mois, du jour où, frappant d'un doigt mon
+épaule, Françoise m'a dit, brusque:
+
+--Vous savez, je suis prise!
+
+Jamais elle n'a osé me tutoyer. Elle n'était point de ces paysannes qui
+s'enorgueillissent d'un bourgeois.
+
+Je rarrange le fauteuil, puis, m'étant éloigné de quelques pas je
+reviens en indifférent qui se promène, par hasard, devant les
+noisetiers, sans penser à mal, et je me persuade que l'endroit a son air
+naturel de tous les jours. D'ailleurs, des chats ont pu se battre là, un
+chien vagabond s'y rouler.
+
+Je regarde le soleil lent à monter, et j'écarte mon ombre afin qu'il
+puisse vite chauffer les traces mouillées où ça patouille et brûler ce
+qui tire l'oeil. Au fond, je ne suis pas à mon aise du tout.
+
+Après, la lutte contre la souffrance terminée (on dit que c'est un
+vilain quart d'heure), qu'a-t-elle fait?
+
+Il faut que je continue à comprendre malgré moi.
+
+Ma lucidité m'effraie. Je n'ai qu'à suivre cette allée comme, sur une
+carte, une ligne pointillée au crayon de couleur. Je la ratisse avec
+soin, en tous sens, et me voilà au puits. Mes jambes reculent, mais je
+maintiens énergiquement les fuyardes, tandis qu'une lumière blessante
+m'entre au cerveau.
+
+Françoise n'a pas jeté le petit. Elle l'a mis dans le seau de fer-blanc
+et elle l'a descendu doucement, à cause de la poulie grinçante,
+maternellement. Puis elle a perdu la tête. Elle n'a pas eu le courage de
+remonter le seau. Il pend là-bas, au fond. La chaîne oscille encore à
+mes yeux brouillés, déroulée tout entière, et la poulie n'a retenu que
+le dernier anneau plus gros que les autres.
+
+Je le saisis et je tire. Plus j'approche du bord, plus c'est lourd. Je
+tire sans regarder, avec la peur de ramener...
+
+Je lâcherais tout.
+
+Rien!
+
+Le seau, comme tous les seaux, a bien fait bascule en touchant l'eau, et
+le petit est loin. Je noue la chaîne, et me penche, poussé dans le dos,
+sur la margelle. J'ai un instant la tête enveloppée de glace.
+
+Un morceau de ciment se détache, perce des couches vibrantes, emplit le
+puits de sourdes clameurs. Longtemps je prête l'oreille.
+
+Je me redresse, le front rafraîchi. Je songe soulagé: «Françoise a tué,
+elle se taira.»
+
+C'est très gentil de sa part. Le reste me regarde. D'abord, je veux
+qu'elle se remette, et je demanderai pour elle, à ma mère, huit jours,
+quinze jours de repos. Maman ne me refuse rien. Elle prendra une femme
+de ménage, en attendant que Françoise se rétablisse. D'ailleurs, s'il
+faut l'avouer, je pense que maman ne sera pas plus gênante qu'une
+complice discrète.
+
+Tout de même, j'ai de la veine, et l'affaire aurait pu mal tourner. Mais
+ne recommence pas, l'ami! passe pour une fois, hein!
+
+Tranquillisé peu à peu, innocent, je regarde devant moi, derrière moi.
+L'allée est propre, en ordre; mon âme aussi. Je ne compte plus qu'une ou
+deux inquiétudes menues. Ainsi, je devrai, à moins que je ne trouve un
+prétexte, boire à table de l'eau du puits, sans dégoût. En outre, quelle
+attitude aurai-je en présence de Françoise, à notre première rencontre,
+à notre confrontation?
+
+Baissera-t-elle les yeux?
+
+Il est sept heures. Mon père et ma mère s'éveillent et Françoise,
+épuisée, choisit les mots qu'elle va dire, pour qu'on la laisse au lit.
+Je n'oublierai pas de sitôt les deux heures d'émotions successives qui
+viennent de s'écouler, et j'ai un grand besoin de plein air, de
+recueillement.
+
+D'ordinaire, par ce soleil, les poissons courent à fleur d'eau, sautent,
+gueule ouverte, sur les mouches, et se régaleraient même d'amorces
+artificielles. On pêcherait fructueusement ce matin. Je connais un coin,
+près des framboisiers où, par toutes ses gouttières, le chaume
+entretient une fraîcheur salutaire aux petits vers jaunes.
+
+J'empoigne une pioche, la soulève haut, les bras raides, l'abats, et du
+premier coup, je déterre un chiffon mou, une loque rouge et boueuse,
+indigne de pincettes, l'enveloppe gluante de mon plaisir dépouillé,
+pareille aux papiers gras d'un déjeuner sur l'herbe... _le délivre!_
+
+
+
+
+LES DEUX CAS DE M. SUD
+
+
+ LA PETITE MORT DU CHÊNE
+ LES CHARDONNERETS
+
+
+
+
+LA PETITE MORT DU CHÊNE
+
+ _À Louis Baudry de Saunier._
+
+
+--Mais, se dit M. Sud, pourquoi n'as-tu pas tiré?
+
+--J'ai oublié, se répondit M. Sud avec simplicité.
+
+Il ne se gourmanda point davantage, et suivit de l'oeil les perdrix qui
+se posèrent là-bas, dans un carré vert.
+
+--Bien! dit M. Sud; elles sont à moi!
+
+Il fit le geste d'appuyer son index sur l'endroit, exactement. Il
+portait son fusil par le milieu, d'une main, les bras écartés, marchait
+en levant haut ses courtes jambes, et s'efforçait de maintenir derrière
+lui Pyrame, un vieux chien de location, d'ardeur modérée.
+
+Arrivé au carré vert, M. Sud se baissa, cueillit une plante et demeura
+quelque temps rêveur. Était-ce de la luzerne? Était-ce du trèfle?
+Parisien têtu, il ne les distinguait encore que malaisément. Comme il se
+relevait, il entendit les perdrix «bourrir et cacaber». M. Sud avait
+trouvé dans un livre de chasse et retenu, pour de fréquentes citations,
+ces deux termes d'une sonorité étrange.
+
+--Elles m'ont surpris, les diablesses! j'ai encore oublié de tirer,
+dit-il.
+
+Les perdrix, l'une d'elles en tête et guide des autres, emportaient au
+loin leur lourde traîne pendante. M. Sud les regardait avec un bon
+sourire, admirait leur vol comme un feu d'artifice, et tortillait son
+brin de trèfle ou de luzerne. Elles passèrent la rivière, désunies un
+instant par les branches des saules, et tout de suite, presque au bord,
+se remisèrent hors de danger.
+
+--Voilà qui n'est plus du jeu, dit M. Sud. Je n'ai pas de pont sous le
+pied, moi. Décidément, les malignes refusent le combat et me narguent!
+
+Il s'imaginait caché dans le ventre d'une vache artificielle. Les
+perdrix se rapprochaient, confiantes. Un bras de fantôme sortait pour
+les ramasser une à une. Il leur cria ce mot d'esprit:
+
+--Bonsoir, la compagnie!
+
+Et, vengé, incapable de leur en vouloir, il ne les regretta même pas,
+tout aise d'échapper à des nécessités cruelles. Il se promena en pleine
+verdure, s'y rafraîchit les cuisses, y trempa ses fesses même, au moyen
+de brusque flexions. Il caressait aussi sa belle barbe blanche, et le
+cordon de son lorgnon dessinait sur le plastron de sa chemise une
+fourche fine.
+
+--Vais-je rentrer bredouille?
+
+Heureusement, des alouettes tireliraient dans tous les sens. Que
+n'avait-il, au lieu d'un fusil, un filet à papillons!
+
+D'abord elles tournoyaient, incertaines de la route à suivre, puis
+s'élevaient lentes et grisollantes, sans doute en quête de miroirs. M.
+Sud fit la remarque que toutes montaient vers le soleil, le long de ses
+rayons, comme suspendues au bout de fils d'or qu'on pelotonne.
+Quelques-unes allaient certainement jusqu'aux flammes, pour s'y perdre,
+s'y rôtir, et M. Sud, la nuque douloureuse, la bouche ouverte, les yeux
+brouillés, espérait leur chute.
+
+--Il faut pourtant que je les tire!
+
+Au cul levé, c'eût été hasardeux. Il préférait s'en désigner une et la
+voir s'abattre, se motter, là, entre ces deux taupinières. Il
+s'avancerait sur elle, le fusil à l'épaule, et viserait un peu en
+dessous, pour ne point l'abîmer. Violemment étourdie, elle n'aurait plus
+que la force de sauter dans la gueule de Pyrame. Mais l'alouette était
+couleur de terre. M. Sud cherchait en vain la petite robe grise
+imperceptible, fondue. Il piétinait, tournait sur place, s'égarait comme
+quelqu'un qui vient de laisser tomber une pièce d'argent.
+
+Il s'assit quelques minutes, afin de souffler, de renouer les cordons de
+ses guêtres et les nombreuses ficelles de son costume. Toutes les taches
+roses de son teint d'homme savamment nourri s'étaient rejointes et n'en
+formaient qu'une. Il s'épongea, se sourit dans une glace minuscule, fier
+de soi, et assuré de faire plus tard une belle conserve.
+
+--N'aurai-je pas l'occasion de décharger mon arme?
+
+Il l'ajustait contre sa joue, trouvait enfin la mire, et, pour terminer,
+étudiait de nouveau les incrustations de la crosse, ces damasquinures si
+riches qu'elles semblaient garantir l'adresse du chasseur.
+
+--Certes, j'ai là un objet d'art, un fusil de luxe, quoique de
+précision. Mais part-il bien? J'en ai connu qui ont éclaté.
+
+De grosses pierres le tentaient à cause de leur immobilité. Toutefois
+elles étaient par trop mortes, tandis qu'un arbre a de la sève, presque
+du sang. Il fit choix d'un chêne sérieux, vivace, trapu, isolé au milieu
+d'un champ et dont l'aspect devait épouvanter, la nuit. L'écorce, comme
+une vieille manche au coude, s'en était çà et là usée à la râpe des
+garrots que les chaleurs démangent. Tout autour du tronc, les sabots
+avaient battu, aplati le sol, et, pour n'être que de chevaux paysans,
+n'en empêchaient pas moins les herbes d'y pousser.
+
+M. Sud calcula ses distances, car les plombs tantôt s'écartent et
+passent, les uns à droite, les autres à gauche, tantôt par répercussion
+peuvent vous blesser grièvement.
+
+Debout, il doutait de lui-même et craignait le recul. À plat ventre, il
+n'apercevait plus le chêne. Il adopta donc la solide, confortable
+position du tireur à genoux. Il épaula non sans méthode, point pressé,
+grave et pâle. Le canon du fusil, d'abord vertical, s'inclina, se coucha
+sur le plan de tir.
+
+M. Sud était agité de petites secousses, éprouvait des palpitations
+légères. Il transformait l'arbre en bête, en homme. Est-ce vrai, ce
+qu'on raconte, qu'une forte détonation peut décider la pluie? Il
+patienta, attendit le calme de ses nerfs et le silence de son coeur. Il
+voulait éviter l'à-coup, ne lâcher la détente, celle de gauche bien
+entendu, comme toujours, qu'après une pression graduée, tendre,
+interminable. De temps en temps, il risquait un coup d'oeil: au bout
+d'une allée d'acier éclatante, la mire se dressait ainsi qu'une borne.
+Au delà s'étendait un espace vide, glace sans tain. Enfin le chêne
+apparaissait, trouble, mouvementé, remuait toutes ses feuilles inquiètes
+comme une multitude d'ailes, et gémissait, oscillait dans un doux et
+long effort pour s'éveiller de sa torpeur mortelle.
+
+Pyrame, en arrêt d'étonnement, faisait avec sa queue des signes
+discrets.
+
+
+
+
+LES CHARDONNERETS
+
+ _À Lucien Priou._
+
+
+M. Sud regardait les chardonnerets tantôt se poser sur le peuplier, et
+tantôt joncher la terre, comme une bande de fleurs volantes. Sans doute,
+il en désirait un pour le mettre à sa boutonnière. Longtemps il attendit
+qu'ils fussent bien en tas, irrésolu dès que l'un d'eux s'écartait.
+
+Soudain, dans un accès de férocité et de bravoure, il déchargea son beau
+fusil, en détournant la tête.
+
+Quand il revint à lui, son chien Pyrame mangeait les chardonnerets
+morts. Quelques autres, blessés à peine ou étourdis, échappaient aux
+happements de la gueule. M. Sud les ramassa et les mit dans sa poche,
+tout fier.
+
+Ainsi, il avait tué: grâce à lui, là, des plumes s'étaient éparpillées;
+la terre buvait du sang; des cervelles se répandaient, blanches comme du
+lait d'herbe à verrues. Et si, malgré ces preuves, un incrédule doutait
+encore, il suffirait, pour le convaincre, de dire à Pyrame:
+
+--Montre ta langue!
+
+--Je veux garder la douille de ma cartouche! se dit M. Sud.
+
+Il s'en alla. Il éprouvait le besoin de marcher vite et droit. Il avait
+hâte de rentrer à la maison et de retourner sa poche, tous ses amis
+assemblés.
+
+Il entendait cette exclamation: «Fameux coup!» et répondait, modeste:
+«Vous êtes trop aimable, j'ai eu de la chance. Merci. La prochaine fois
+je ferai mieux!»
+
+Il se flatta la barbe comme il faisait toujours à chaque contentement.
+Jamais elle n'avait été plus élastique. Il la soulevait haut, par les
+deux pointes, et la laissait ensuite retomber, écarter toute sa neige
+sur sa poitrine d'homme. Les chardonnerets remuèrent. M. Sud en prit un,
+avec des précautions, et l'examina pour voir «comment c'était fait».
+
+Le chardonneret avait la tête rouge, les ailes jaunes et brunes; l'une
+d'elles, cassée, pendait. La mobilité de son bec et de ses yeux était
+l'unique signe de sa souffrance fine. Mais une remarque, entre toutes,
+frappa M. Sud. Cette miniature d'être ne lui faisait pas l'effet d'une
+«pièce de gibier». Il croyait soupeser un fragile objet d'art, fini au
+point de donner l'illusion de la vie. Il mania les chardonnerets les uns
+après les autres, et tous le troublèrent par leur effarement menu. Ses
+impressions tournèrent comme des roues folles. Il s'imagina penaud, et
+non plus triomphant, sous les regards de ses amis, et il écouta les fous
+rires des coquettes petites filles, déjà femmes par le don de se moquer.
+
+--Oui, se dit-il, j'ai fait un beau coup. Quelle honte!
+
+Il ralentit le pas. En ce moment, le chardonneret qu'il tenait s'envola,
+hésita un peu en l'air, étonné de se sentir libre, et partit. Cette
+espièglerie réjouit M. Sud:
+
+--Celui-là n'avait pas trop de mal, dit-il. Les autres l'imiteront
+peut-être!
+
+Il les percha tour à tour au bout de son doigt, avec des paroles
+encourageantes. Mais, désormais incapables d'essor, ils retombèrent au
+creux de la main.
+
+--Qu'en faire? se demanda M. Sud.
+
+Il ne songea pas à les élever dans une cage bien aménagée.
+
+Il s'assura que personne ne pouvait le surprendre, regretta de ne point
+se trouver derrière une porte dont le verrou serait poussé, et déposa
+délicatement les chardonnerets au bord de la rivière. Le courant félin
+les saisit, noua, comme avec un fil, leurs ailes à peine battantes, les
+emporta. Vraiment, ils furent noyés sans avoir lutté plus que des
+mouches.
+
+--Vois-tu, dit M. Sud à Pyrame, je préfère, décidément, la pêche à la
+chasse. Les poissons, ça n'a pas l'air de bêtes. Ils n'ont ni poil, ni
+plumes, et meurent tout seuls, quand ils veulent, sur le gazon, dans un
+coin, sans qu'on s'en occupe. Assez de carnage! À partir de demain, nous
+pêcherons: tu porteras le filet!
+
+Ensuite, M. Sud jeta sa douille de cartouche, moins précieuse,
+maintenant, qu'un bout de cigare éteint, et, comme son pantalon en
+velours gris-souris était taché de sang, il trempa dans l'eau son
+mouchoir et s'efforça--ainsi qu'un criminel--de laver et de frotter les
+gouttes rouges qui reparaissaient toujours!
+
+
+
+
+HISTOIRE D'EUGÉNIE
+
+
+ LE RÊVE
+ LE MOINEAU
+ LE BEAU-PÈRE
+ IL FAUT QU'UNE PORTE SOIT FERMÉE
+
+
+
+
+LE RÊVE
+
+ _À Alfred Swann._
+
+
+Mlle Eugénie Lérin se demande, en s'éveillant:
+
+--Où suis-je?
+
+Il lui faut reconstituer, détail à détail, la chambre, faire la
+reconnaissance des objets familiers, se déclarer:
+
+--Voici la pendule et voilà le paravent. En face: les fenêtres!
+
+Elle s'est donc grisée?
+
+Elle se croit, au cerveau, une pelote de glu, où toutes ses idées sont
+collées comme des pattes de mouche:
+
+--Qu'est-ce que j'ai fait, sans le vouloir?
+
+Elle bâille, boursoufle l'édredon, tente de se rendormir, sur le ventre,
+sur le dos. Elle compte au plafond les taches de plâtre, et presse ses
+tempes entre ses pouces, comme pour faire jaillir le souvenir hors du
+front:
+
+--Tiens, tiens, tiens!
+
+Parfois ses lèvres s'avancent, en suçoir, aux succulents «passages» du
+rêve.
+
+--Fameux! que serait-ce, si c'était «pour de vrai»?
+
+Un instant, elle prend la pose dite en chien de fusil, croise ses doigts
+et ramène ses genoux au menton. Puis elle se détend, s'assied sur le
+lit, et met le premier bas, sans hâte, paresseuse.
+
+Et tandis que la soie, toutes ses mailles titillées, fait ses délices de
+la peau, la jeune fille penche encore la tête, s'attarde à écouter,
+entend distinctement des choses, à gauche.
+
+Elle a une tourterelle dans le coeur!
+
+
+
+
+LE MOINEAU
+
+ _À A. Collache._
+
+
+On frappe aux carreaux. Ils ont «pris» cette nuit, et le givre les a
+géométriquement fleuris.
+
+Toc! Toc! Il semble qu'on enfonce de petites pointes dans du verre.
+
+--Je sais ce que c'est, dit Mlle Eugénie. Aussitôt, elle se lève. Elle
+doit être bonne et tendre, car ses jambes semblent bien vilaines,
+inaccordables, et ses pieds, larges et plats, traînent sur le tapis,
+comme des savates. Elle a les chevilles trop en relief, des doigts
+chevaucheurs, des mollets dégorgés, et, aux épaules, des salières telles
+qu'il faudrait mettre du poivre dedans pour exciter quelque homme.
+
+Heureusement, par ces temps durs, son coeur se fend comme les pierres.
+Elle entr'ouvre la fenêtre. Le moineau saute sur son doigt. Elle lui
+sert un déjeuner intime de miettes et de graines.
+
+--Quand on pense qu'il a passé la nuit dans la rue!
+
+Elle le flatte, l'embrasse et lui écrase du pain dans de la salive.
+
+En chemise, elle grelotte à fleur de peau et brûle d'un feu caché. Par
+une fente de la croisée, la bise siffle sa nudité de laide; mais la
+conscience du devoir accompli croît en Mlle Eugénie, s'élargit, s'enfle,
+et, comme un ballon intérieur, la soulève et la porte, un instant
+suspendue, planante.
+
+--Ah! moineaux crottés, moineaux va-nu-pieds, que Dieu misérablement
+abandonne, venez à moi, en foule; j'ai de la charité pour tous vos
+appétits.
+
+Pit! Pit! Le moineau mange, comme s'il avait été apprivoisé par M.
+Theuriet lui-même.
+
+Et ces petites bêtes ne sont pas ingrates. Il est évident que nos
+prières montent au ciel, roulées en cigarettes sous leurs ailes chaudes.
+La recommandation d'un oiseau vaut, pour le moins, son pesant de plumes.
+
+Elle divague, la chère jeune fille! Elle en est à ce point de
+l'attendrissement où l'on s'imagine qu'on va parler en vers.
+
+Déjà elle touche le prix de sa bonne action en voeux entendus, en
+souhaits réalisés.
+
+Voilà qu'elle pleure un peu!
+
+Fût! Fût! La queue, les ailes remuantes, le moineau rassasié se perche
+au bout de l'index, fait bec fin et ventre plein, et, avant de s'envoler
+au-dessus des toits éclatants de blancheur pure, vers les froides
+couches d'air irrespirable, il laisse, comme solde, à Mlle Eugénie, au
+creux de la main, entre la ligne de vie et la ligne de prospérité, une
+crotte.
+
+
+
+
+LE BEAU-PÈRE
+
+ _À Alcide Guérin._
+
+
+L'unique fenêtre de la chambre à coucher donne sur le jardin. Mlle
+Eugénie écarte, en éventail, des plumes de paon dans un vase.
+
+Depuis longtemps, il est question d'un mariage pour elle. M. André
+Meltour, de Saint-Étienne, la trouve à son goût, et rondement, bon
+commerçant, presse les choses.
+
+En visite, ce matin même, il «se déclare» à M. Lérin, au soleil, près de
+la petite barrière blanche.
+
+Adroitement, il a commencé par le complimenter sur l'entretien des
+allées, et par lui poser, avec intérêt, quelques questions
+d'horticulture.
+
+--Qu'est-ce que c'est que ça, monsieur Lérin?
+
+--Comment! à votre âge, vous ne connaissez pas encore les oignons?
+
+La fenêtre est entr'ouverte, et Mlle Eugénie entend nettement. Tantôt
+elle se blâme d'écouter, et tantôt elle chasse, comme des mouches, les
+scrupules entêtés à revenir.
+
+--Oui, mon cher monsieur Lérin, dit-on, Saint-Étienne est une ville
+d'aspect sale, fumeux. Le soleil paraît jaune. Les fleurs, qu'on fait
+venir à grands frais, se fanent incontinent. Il semble que les ruisseaux
+roulent du charbon délayé. Mais, prenez quelques gouttes de cette eau
+noire dans le creux de votre main, les voilà claires, limpides et pures:
+Est-ce comique? Il sort de Saint-Étienne les rubans les plus doux à
+l'oeil et au toucher et jamais une épidémie n'y est entrée.
+
+Concevez-vous? En vingt-cinq jours, comme aux sources vantées, une femme
+délicate pourrait y restaurer sa vigueur.
+
+C'est un coup droit. M. Lérin ne semble pas touché. Il songe à l'eau
+noire claire et ne la voit pas bien.
+
+--Non, je ne la vois pas bien.
+
+--S'il vous plaît?
+
+--Vous êtes donc sourd? je vous dis que je ne vois pas votre eau.
+
+--Les savants, répond M. Meltour, donnent leurs raisons diverses. En
+tout cas le phénomène n'est pas niable. Mlle Eugénie le notera.
+
+--Singulier!
+
+--J'irai plus loin, continue M. Meltour, dont la langue prend le trot,
+l'air chargé de Saint-Étienne, que de grands chimistes parisiens ont
+analysé, par sa composition même, est préférable à tout autre air.
+
+--Mais, si je vous entends, vos fleurs se fanent incontinent.
+
+--Tandis que les femmes... Monsieur Lérin, vous êtes galant! mais nous
+sommes gens assez fins pour répondre à tout. Les femmes sont les rivales
+des fleurs: ainsi la contradiction s'explique.
+
+M. Meltour, satisfait, rit. Mais M. Lérin se garde de sourire.
+
+--Votre soleil est jaune?
+
+--Tout jaune, sans éclat. Mlle Eugénie ouvrira peu son ombrelle, je vous
+en avertis.
+
+--Elle va donc à Saint-Étienne?
+
+--J'ose espérer que si j'ai le bonheur d'en faire ma femme, elle me
+suivra partout, comme le code le lui ordonne.
+
+--Vous voulez donc vous marier? demande M. Lérin.
+
+M. Meltour se découvre et, doucement, passe la main sur ses cheveux
+rares:
+
+--Je crois qu'il est temps; n'est-ce pas votre avis?
+
+--Oh! des fois, ça repousse, dit M. Lérin.
+
+--Je suis un homme, répond M. Meltour, je me dis la vérité à moi-même,
+et je ne compte que sur l'indulgence de mademoiselle votre fille.
+
+--C'est donc avec ma fille que vous voulez vous marier?
+
+--Monsieur Lérin, vous vous moquez!
+
+--Ah!
+
+Ces messieurs se taisent. Les plumes de paon tremblent entre les doigts
+de Mlle Eugénie. Elle attend, ses yeux dans leurs yeux, quand soudain M.
+Meltour, désireux d'en finir, parle ferme et bref.
+
+--Eh bien, que dites-vous?
+
+--Moi, rien. C'est votre affaire.
+
+--Comment cela, cher beau-père?
+
+--Tenez, finissons, fait M. Lérin. Vous voulez épouser ma fille, et, la
+connaissant mal, vous me demandez à moi quelques renseignements. Je n'en
+ai point à vous donner.
+
+Est-ce que je sais quelle femme sera ma fille? Vous m'êtes sympathique
+comme un homme qu'on a rencontré trois fois, c'est-à-dire indifférent;
+je vois votre embarras; si vous faites une sottise, vous direz: «On m'a
+trompé!» et, si vous tombez bien, vous vous applaudirez seul, en vantant
+votre bon goût. Tout est possible, Monsieur. On a vu des gens heureux.
+Le serez-vous? Qui le prédirait? Pas moi. Vous hésitez. Il vous faudrait
+quelques conseils, un coup d'épaule. Ah! si je vous souriais, vous
+appelais du geste comme un petit qui apprend à marcher!... Mais je reste
+là, incohérent, de bois, et, pour me corrompre, vous me nommez: «Cher
+beau-père!» Je me retiens solidement de vous répondre: «Mon gendre!»
+
+Monsieur, j'ai passé l'âge où l'on s'attendrit. Mariez-vous. Dans une
+vingtaine d'années, quand vous aurez fait vos preuves, je me réjouirai
+et vous féliciterai. D'ici là, je me montrerai froid, et, n'était
+l'ennui d'aller à la messe, j'assisterais sans souci à votre aventure.
+Donnez quelques sous au curé pour qu'il fasse vite, car, à la campagne,
+les églises manquent de confortable.
+
+Oh! Monsieur, vous êtes dans une situation pénible. Je ne vous plains
+pas, mais il vous en arrive une bien bonne. Franchement, je n'y peux
+rien. Parlons d'autre chose, voulez-vous?
+
+Il conclut:
+
+--Je veux arracher, pour notre déjeuner, deux ou trois radis noirs. Les
+aimez-vous, les radis noirs?
+
+--Oui, dit M. Meltour, surtout quand ils sont blancs.
+
+Les plumes de paon, élégamment ordonnées, rayonnantes, baignent dans du
+soleil leurs aigrettes nuancées et leurs yeux cerclés de couleurs vives.
+Mlle Eugénie, tout oie, sanglote, et, comme elle n'a pas beaucoup de
+poitrine, ses grosses larmes tombent par terre, verticales.
+
+
+
+
+IL FAUT QU'UNE PORTE SOIT FERMÉE
+
+ _À Fernand Vanderem._
+
+
+EUGÉNIE.--Vous ne voulez pas que j'entre?
+
+ÉMILE.--Chère madame, je suis désolé; j'ai un monsieur, un directeur.
+Nous causons sérieusement. Il s'agit de gros intérêts.
+
+EUGÉNIE.--Comment? j'arrive de province; je monte vos six étages et vous
+ne voulez pas que j'entre! Vous êtes dur.
+
+ÉMILE.--Ma chère dame, puisque je vous dis que j'ai quelqu'un.
+
+EUGÉNIE.--Vous dites que c'est un monsieur, je n'ai pas peur d'un
+monsieur!
+
+ÉMILE.--Sans doute, mais il est vieux et nous sommes en affaires. Je
+vous assure qu'il m'est impossible de vous recevoir. Tout raterait.
+
+EUGÉNIE.--Je parie que ton monsieur, c'est une femme.
+
+ÉMILE.--Un monsieur n'est jamais une femme. D'ailleurs, entendez-vous?
+il tousse.
+
+EUGÉNIE.--Je n'entends rien.
+
+ÉMILE.--Il a toussé tout à l'heure. Il ne peut pas tousser constamment
+pour vous faire plaisir.
+
+EUGÉNIE.--Ainsi, tandis que ce monsieur se carre, s'allonge dans ton
+fauteuil, il faut que je me tienne debout sur mes pauvres jambes!
+
+ÉMILE.--Chut! pas si haut! le frotteur est dans l'escalier, qui racle.
+Le laitier peut venir d'un instant à l'autre, et la concierge ne fait
+que grimper.
+
+EUGÉNIE.--Bon: chuchotons! Ah! que j'ai chaud! Je boirais un verre d'eau
+d'un trait.
+
+ÉMILE.--Si vous m'aviez écrit, je vous aurais attendue dans un café et
+nous aurions causé en prenant un bock.
+
+EUGÉNIE.--Je te vois, c'est l'essentiel.
+
+ÉMILE.--As-tu quelque chose d'important à me communiquer?
+
+EUGÉNIE.--J'ai à te communiquer que je t'aime toujours. Ouvre donc la
+porte toute grande. Je n'aperçois que le bout de ton nez dans de
+l'ombre. Là, bien. Tu es rasé! Est-ce que tu t'es rasé pour moi?
+Donne-moi l'étrenne de ta barbe.
+
+ÉMILE.--Non, j'avoue que c'est pour moi. Boutt! je me rase tous les deux
+jours. Boutt!
+
+EUGÉNIE.--Oh! ce petit baiser d'un sou. Embrasse-moi mieux que ça,
+proprement.--Qu'est-ce que tu écoutes?
+
+ÉMILE.--Il me semble qu'on a ouvert une porte à l'étage au-dessous. On
+nous guette. Vraiment, nous serions mieux dans la rue. Tu te compromets,
+et je ne veux pas que tu prennes l'habitude de t'exposer ainsi. Du
+reste, je ne suis presque jamais chez moi.
+
+EUGÉNIE.--On ne me connaît pas, puisque j'arrive de province. Dieu! que
+je suis lasse! J'ai envie de m'asseoir sur l'escalier, par terre.
+
+ÉMILE.--Malheureuse petite femme! Je me fais un mauvais sang à te voir
+dans cet état.
+
+EUGÉNIE.--Ne te tourmente pas. J'ai encore des forces. Est-ce que ton
+monsieur s'en ira bientôt?
+
+ÉMILE.--Pas avant que tout soit réglé. Tu sais: quand on a mis la main
+sur un vieux, il ne faut plus le lâcher.
+
+EUGÉNIE.--Oui, je sais. Qu'est-ce qu'il dirige?
+
+ÉMILE.--Un journal, des théâtres, une foule de choses. Là n'est pas la
+question.
+
+EUGÉNIE.--Enfin, comment s'appelle-t-il?
+
+ÉMILE.--Qu'est-ce que cela te fait, puisque tu ne l'as jamais vu?
+
+EUGÉNIE.--C'est juste. Holà! holà! mon coeur, mets ta main.
+
+ÉMILE.--C'est vrai qu'il bat fort. Tu es montée trop vite. Il se calmera
+quand tu seras redescendue.
+
+EUGÉNIE.--Je crois qu'il a remué, ton monsieur.
+
+ÉMILE.--Il remue parce qu'il s'ennuie, cet homme.
+
+EUGÉNIE.--Encore cinq minutes. J'ai droit à cinq minutes; tu me les
+accordes?
+
+ÉMILE.--Soit. Ton mari, M. André Meltour, va bien?
+
+EUGÉNIE.--J'espère que nous n'allons point parler de mon mari.
+
+ÉMILE.--Parlons de ce que tu voudras. Mais par quoi commencer? Nous
+n'avons que cinq minutes.
+
+EUGÉNIE.--Moi qui voulais te dire tant de choses! je ne me rappelle plus
+rien. Te rappelles-tu, toi?
+
+ÉMILE.--Moi, je me rappelle tout, notre rencontre, ses suites, ta chute,
+mon accident, nos peurs (avons-nous eu peur, un jour! et cet autre,
+avons-nous ri?), mon départ et tes larmes; quoi encore? Je relis notre
+roman, notre beau roman, comme si je l'avais devant moi, grand ouvert, à
+la page cornée du meilleur chapitre. Est-ce cela que tu veux dire?
+
+EUGÉNIE.--Je songe à ta première caresse.
+
+ÉMILE.--Je m'en souviens comme si c'était hier. Je n'ai pas besoin de
+t'affirmer que tout demeure ineffaçable, là, dans ma tête, et ici, dans
+mon coeur.
+
+EUGÉNIE.--Comme cela a passé vite!
+
+ÉMILE.--Ça n'a pas duré longtemps, mais cela a duré quelque temps et
+nous en avons profité. Il serait ingrat de trop se plaindre.
+
+EUGÉNIE.--Écoute, mon ami: mes jambes se dérobent sous moi. Prête-moi
+une chaise, un pliant, un gros livre.
+
+ÉMILE.--Sois raisonnable. Veux-tu un conseil?
+
+EUGÉNIE.--Tout de toi.
+
+ÉMILE.--Abrège ta visite. Fais cela pour moi. Ce monsieur s'impatiente.
+
+EUGÉNIE.--Tant pis pour lui.
+
+ÉMILE.--C'est méchant de ta part. Je ne te retrouve plus. Tu ne m'avais
+pas habitué à cet égoïsme. Mon avenir dépend de ce monsieur. Mais que
+t'importe?
+
+EUGÉNIE.--Ne te fâche pas.
+
+ÉMILE.--Je suis peiné, froissé.
+
+EUGÉNIE.--Je m'en vais. C'est tout de même drôle que tu me défendes
+d'entrer à cause d'un monsieur. Je ne l'aurais pas mangé.
+
+ÉMILE.--La plaisanterie est facile.
+
+EUGÉNIE.--Je te promets de te quitter tout de suite, de te laisser à tes
+nombreux travaux, si tu me montres au moins le chapeau ou la canne de ce
+monsieur. Ça me tranquilliserait.
+
+ÉMILE.--C'est de l'enfantillage. Qui m'empêchera de te montrer mon
+chapeau à moi ou ma canne à moi? D'abord les vieux ont des parapluies.
+
+EUGÉNIE.--Ah! tu ruses. Tu te dérobes. Alors j'entrerai.
+
+ÉMILE.--Chère madame, vous n'entrerez pas.
+
+EUGÉNIE.--Brutal! vous me faites mal aux poignets.
+
+ÉMILE.--Naturellement. Criez, ameutez les gens. Bousculez toutes mes
+quilles. Je vais être dans la nécessité de vous fermer la porte au nez.
+
+EUGÉNIE.--Quel accueil! Mon ami, mon cher ami!
+
+ÉMILE.--Eh ben, quoi?
+
+EUGÉNIE.--Adieu.
+
+ÉMILE.--Non, pas adieu. Ce serait trop bête. Nous nous aimons, après
+tout, et il est inutile de nous chagriner. Pardonnez-moi. J'ai été un
+peu brusque. Mais aussi, comprenez donc que mon monsieur s'exaspère. Je
+suis sûr qu'il marche de long en large. Donnez votre poignet que je
+souffle dessus. Ne craignez rien, je vous reverrai. Quand retournez-vous
+en province?
+
+EUGÉNIE.--Dame! ce soir. Je n'étais venue que pour toi.
+
+ÉMILE.--Retardez votre départ. Vous avez le temps. Il y a des monuments
+à Paris. Je vous guiderai. Fixons un rendez-vous pour demain. À quelle
+heure? à quel endroit?
+
+EUGÉNIE.--Choisis toi-même.
+
+ÉMILE.--C'est ça, convenu. J'y serai, sinon, je t'enverrai un petit mot.
+
+EUGÉNIE.--Tu m'aimes?
+
+ÉMILE.--Mauvaise! tu es très jolie, tu sais, ce matin.
+
+EUGÉNIE.--Et encore, tu me vois dans un faux jour.
+
+ÉMILE.--Boutt! à demain; compte sur moi. Boutt! Boutt! tiens-toi à la
+rampe. Ne te presse pas... L'escalier est dur.
+
+EUGÉNIE.--À la bonne heure! Tu as une concierge qui cire. Fais-lui mes
+compliments. Au revoir.
+
+ÉMILE.--Oui, c'est une excellente femme, Au revoir, chère madame... ma
+chérie, veux-je dire!
+
+EUGÉNIE.--Tu vois! Tu vois! Ah! j'en pleurerais!
+
+ÉMILE.--Comment, vous remontez! Voilà qu'elle remonte, à présent. Oh!
+mais non. Gare aux doigts! Je ferme.
+
+
+
+
+BONNE-AMIE
+
+
+ LA ROSE
+ LA PRUNE
+
+
+
+
+LA ROSE
+
+ _À Edmond de Goncourt._
+
+
+Bonne-Amie entra et tendit à Marcel, qu'elle aimait parce qu'il avait un
+prénom à la mode et qu'il écrivait dans les journaux, une rose.
+
+--Elles sont introuvables, par le temps froid qui court, tu sais, lui
+dit-elle. Devine combien elle me coûte?
+
+--Les yeux de la tête, dit Marcel.
+
+Il emplit d'eau le plus ventru de ses pots bleus, pour y mettre la rose.
+
+--Ne l'abîme pas, dit Bonne-Amie. Le fleuriste affirme qu'elle peut
+s'ouvrir dans une chambre bien chauffée.
+
+--Justement: voilà un bon feu; attendons, dit Marcel.
+
+--Et toi, quel plaisir veux-tu me faire? demanda Bonne-Amie.
+
+Elle s'était assise et, les pieds à la flamme, elle ajouta:
+
+--Je ne tiens pas aux cadeaux. Un rien me suffit, une attention délicate
+qui touche une femme plus que l'offre d'un empire ou de grosses
+richesses. Je ne sais quoi. Arrange-toi. Trouve quelque chose. Il me
+semble qu'à ta place je ne serais pas embarrassée. J'ai été gentille.
+Sois mignon.
+
+--J'ai ton affaire, dit Marcel.
+
+Sans hésiter, il prit le manuscrit en train, et, remuant la jambe, se
+tapotant la joue avec une règle, se mit à lire, à haute voix, le
+chapitre fameux dont il pouvait dire: «Celui-là, mon vieux, j'en
+réponds!»
+
+Et c'était toujours ainsi. Les humiliations ne l'assagissaient pas. À
+peine avait-il répété: «Suis-je bête! suis-je bête!» qu'il recommençait
+de mendier, l'incorrigible, jusqu'à rougir, un peu d'admiration de
+femme.
+
+Sa voix, éclatante dès le lancer des phrases, bientôt mollit, et, comme
+de coutume, au passage admirable où le mot serre l'idée si fort qu'elle
+étouffe, il s'arrêta, défiant, craintif, et regarda:
+
+La jupe serrée aux chevilles, les genoux collés, les coudes au corps,
+les mains perdues dans les manches, Bonne-Amie avait voûté sa taille,
+plissé son front, rentré ses yeux et cousu sa bouche, car elle ne dit
+même pas: «J'avoue que mon opinion personnelle n'a qu'une importance
+secondaire.»
+
+Vraiment, elle n'avait oublié que de poser sur la cheminée, à droite et
+à gauche de la pendule, ses deux inutiles coquillages, ses oreilles
+sourdes.
+
+Tout entière, Bonne-Amie s'était fermée.
+
+Et Marcel déjà se dépitait; mais soudain il s'attendrit:
+
+Dans le pot bleu et ventru, la rose s'était ouverte.
+
+Quel émerveillement!
+
+L'émotion oscillante, folle, Marcel reluisait de sève. Il allait encore
+perdre la tête, s'emballer, fourrer avec reconnaissance son nez au creux
+de la fleur, lorsque enfin Bonne-Amie lui dit, à temps pour qu'il pût se
+reconquérir et se calmer:
+
+--Tiens! la rose! à la bonne heure! le fleuriste ne m'a pas volée.
+
+
+
+
+LA PRUNE
+
+ _À Marcel Schwob._
+
+
+Au bout de la branche pend une prune qui ne veut pas tomber. Pourtant,
+gonflée comme une joue d'enfant boudeur, mûre, pleine d'un jus lourd,
+elle est continûment attirée vers la terre.
+
+D'une pointe de feu le soleil lui pique la peau, lui ronge ses couleurs,
+lui brûle la queue tout le jour.
+
+Elle ne se détache pas.
+
+Le vent l'attaque à son tour, l'enveloppe d'abord, la caresse
+sournoisement de son haleine, puis, s'acharnant, souffle dessus d'un
+brusque effort.
+
+La prune remue au gré du vent, docile, dorlotée, dormante.
+
+Une violente pluie d'orage la crible de minuscules balles crépitantes.
+Les balles fondent en rosée et la prune luit, regarde, comme un gros
+oeil, au travers.
+
+Un merle se pose sur la branche, par petites détentes sèches s'approche
+de la prune, lui lance de loin, prudent, les ailes prêtes, des coups de
+bec en vain rectifiés.
+
+À chaque coup, la branche mince plie, la prune recule et fait signe que
+non.
+
+Elle défierait jusqu'au soufflet d'une longue perche, jusqu'aux échelles
+des hommes.
+
+Or Bonne-Amie vient à passer.
+
+Elle voit la prune, lui sourit, se cambre avec nonchalance, penche la
+tête en arrière, cligne de l'oeil et ouvre ses lèvres humides de
+gourmandise.
+
+La prune y tombe!
+
+Et Bonne-Amie, qui ne doute de rien, me dit, sans paraître étonnée, la
+bouche pleine:
+
+--Tu vois, elle a _chédé_ à mon _cheul_ désir.
+
+Mais aussitôt punie que coupable du péché d'orgueil, elle rejette la
+prune.
+
+Il y a un ver dedans.
+
+
+
+
+LEVRAUT
+
+
+ CANARD SAUVAGE
+ LE FLOTTEUR DE NASSE
+
+
+
+
+CANARD SAUVAGE
+
+ _À Henri Mazel._
+
+
+--Allez, Levraut, apportez donc!
+
+Mais ces cris, poussés d'une voix forte, étaient vains. M. Mignan eut
+recours aux menaces et aux insultes. Levraut bondissait à hauteur
+d'homme ou faisait le chien couchant, ou, le nez très bas, au bord de
+l'eau, l'arrière-train roidi comme un arc-boutant, semblait se braquer
+sur le canard blessé. Parfois, il s'éloignait de son maître à l'abri
+d'une poussée qui l'eût culbuté dans la rivière. Le canard battait de
+l'aile, pulvérisait l'eau autour de lui, bien malade. Levraut, fort
+chien d'arrêt au poil ras, luttait contre sa peur de l'eau glacée, et,
+entêté, se dressait sur ses pattes de derrière, violemment. M. Mignan
+vit le canard s'agiter encore avec frénésie, allonger le cou, se coucher
+sur l'eau, et s'en aller doucement à la dérive, emporté mort par le
+courant. Il pensa:
+
+--Cette fois, je suis sûr de l'avoir!
+
+Il lança des pierres afin d'exciter Levraut au bain. Il voulut l'attirer
+à lui par des paroles trompeuses, en se tapotant le genou du bout des
+doigts. Mais Levraut gardait sa prudence et ses distances.
+
+--Veux-tu apporter canard, chien de malheur!
+
+Le tutoiement ne réussit pas mieux que la politesse. Cependant, le
+canard s'éloignait parmi les glaçons qui, réunis en flottille,
+brillaient comme des morceaux de vitre. Le long de l'Yonne, M. Mignan le
+suivit. Levraut l'imita. Cette promenade ne pouvait être bien longue et
+M. Mignan semblait peu inquiet. D'ailleurs, il jouissait de son beau
+coup de fusil: son émotion se prolongeait et des portions de son être
+vibraient encore. Le canard, forcément, s'arrêterait à quelque tronc. On
+voit des glaçons, qui offrent moins de prise, s'immobiliser au plus
+léger obstacle et s'échafauder les uns sur les autres. En outre, M.
+Mignan comptait toujours sur Levraut. C'est quelquefois une question de
+procédé. Ainsi, il pouvait faire semblant de ne penser à rien, siffler
+même entre ses dents un air sans importance, puis, brusquement, saisir
+le chien par la peau du cou et le jeter à l'eau.
+
+--Une fois à l'eau!...
+
+Mais Levraut s'arrêtait net, l'air désintéressé, prêt à fuir. M. Mignan
+se rendit compte qu'il n'y avait rien à faire avec cet animal-là. Tous
+les deux continuèrent leur marche, guidés par le canard, et M. Mignan
+prit le parti de l'accompagner jusqu'à sa halte.
+
+Il faisait très doux, et la neige commença de tomber, enveloppante et
+fine. M. Mignan, qui portait un binocle, dut fréquemment en essuyer les
+verres sur la doublure de son paletot. Gras et lourd, il enjambait les
+échaliers, péniblement, en soulevant sa cuisse ou ses guêtres avec la
+main. Quand il mettait le pied dans une ornière, ou dans le creux d'un
+sabot de boeuf, des aiguilles de glace se brisaient avec un grésillement
+agaçant pour ses dents. Sur toute la rivière se répercutait l'écho des
+craquements sonores. Le canard se cachait derrière une touffe de joncs,
+un saule, une pile de bois carrée comme une table où la neige aurait mis
+une nappe, réapparaissait et s'évanouissait encore au plus épais des
+flocons, toujours loin du bord.
+
+Du coin de l'oeil, M. Mignan observait Levraut qui maintenait son allure
+indifférente, la queue basse, comme un chien de luxe à bouche inutile.
+Tantôt il souhaitait de le tenir là, entre ses deux genoux, et de lui
+donner des coups de poing sur la tête, sans compter, et sans pitié pour
+ses hurlements, les cloches du village voisin dussent-elles s'en
+ébranler; tantôt il soufflait fortement et son haleine fumeuse lui
+rappelait d'étonnantes histoires, où, sous l'action du froid, les
+paroles se solidifient, dans l'air, en morceaux de glace gros comme des
+berlingots. Déjà une couche de neige alourdissait sa marche. Au fond, il
+rageait de toutes ses forces.
+
+--Une perche quelconque serait peut-être une perche de salut!
+
+Il tenta d'arracher une branche de saule, mais, pour une violente
+secousse, une brindille inoffensive lui resta dans la main. D'une nature
+apoplectique, il avait le sang aux joues et la neige fondante le cuisait
+désagréablement. Ils arrivèrent au barrage du Gautier.
+
+--Cette fois, canard, mon ami, tu vas te cogner le nez. Finie la
+ballade!
+
+Pas le moins du monde! Une pelle se trouvait levée. Le canard passa
+dessous, simplement et comme il fallait s'y attendre. Il disparut dans
+un remous, barbota quelques secondes en pleine écume, et, de nouveau, se
+remit à glisser moelleusement, fugitif vivant, on l'aurait juré, et
+certes infernal, à l'aise au milieu de la rivière s'élargissant. La
+colère de M. Mignan devenait un danger. Il voulait respirer, mais il ne
+savait quel tampon refoulait l'air hors de lui. Il s'arrêta, imité par
+Levraut qu'il semblait oublier, prit le ciel à témoin, et tout de suite
+résolu, repartit:
+
+--J'en crèverai, dit-il, mais je ne lâcherai pas.
+
+La neige, silencieuse et serrée, lui mouillait le nez, les lèvres, le
+cou, éteignant complaisamment tous les feux qui lui poignaient à fleur
+de peau. Elle collait sous ses pieds, doublait, triplait ses semelles,
+lui donnait une attitude d'échassier, jusqu'au moment où, l'une des
+boules désagrégée, il se déséquilibrait, soudain boiteux. Plus loin, il
+faisait envoler d'un peuplier une bande de chardonnerets et l'arbre
+semblait brusquement secouer des fleurs chantantes.
+
+--Ça va durer longtemps, cette histoire-là!
+
+En vérité, il crut être à la fin. Non loin de Marigny, un peu en amont
+du pont, une sorte de jetée naturelle précédait l'arche du centre et
+partageait en deux le courant. Au lieu de le suivre à droite ou à
+gauche, le canard maladroitement buta en plein un bouchon épineux où il
+resta.
+
+--C'est pour le coup, que je te tiens, dit M. Mignan.
+
+Le tenait-il réellement? Une dizaine de mètres l'en séparait. Une
+dernière fois, il tenta de corrompre Levraut. Jamais on n'avait vu un
+chien à ce point apathique et morne. Aux signes de son maître, il
+s'écarta obliquement. M. Mignan, le regard circulaire, se mit en quête
+d'une longue gaule, d'une gaule de dix mètres! Quelle naïveté! Il fixa
+le canard, comme s'il voulait le cramponner de l'oeil et le ramener au
+bord. Ses joues tremblaient. Ses lèvres se contractaient jusqu'à
+blanchir et se serraient à ne pas laisser passer le moindre sifflement.
+De grosses gouttes de neige fondue coulaient sur ses moustaches comme
+des larmes. Il n'imaginait aucun moyen. À vrai dire, il souffrait sans
+pouvoir localiser sa blessure et se sentait envahi d'une telle furie
+qu'il ne raisonnait plus. Comme Levraut s'approchait, il lui adressa
+seulement un coup de pied, incapable de recommencer la discussion. Le
+chien para en rompant. Toutefois, le coup de pied ne fut pas entièrement
+inutile, car une grosse motte de neige boueuse se détacha du soulier,
+vola lourdement dans l'air, comme un vilain oiseau sale, retomba,
+s'écrasa, s'émietta, et M. Mignan éprouva momentanément une sensation de
+légèreté et de bien-être qui le surprit. Mis en train, il donna de
+l'autre pied un autre coup, cette fois sans intention méchante et
+simplement pour se débarrasser de l'autre motte. Puis, le fusil en
+bandoulière, les mains dans ses poches, les épaules rondes sous la chute
+lente de la neige endormie et endormante, il continua de regarder le
+canard, vaguement sollicité par de multiples desseins.
+
+En cet endroit, la rivière, profonde jusqu'au genou à peine, courait sur
+des cailloux plats et blancs, et à son murmure doux de glou-glou de
+bouteille, çà et là, une pierre pointue qui perçait l'eau ajoutait la
+convulsion d'un hoquet. Déjà l'accourcissement du jour commençait.
+
+--Somme toute, en allant vite...
+
+Et voilà que M. Mignan, le cortège des hésitations bousculé et mis en
+déroute par un seul coup de tête, se précipita, courut au canard,
+l'arracha du buisson et revint, titubant en homme ivre, dans l'eau
+résistante et souple comme le chanvre, trempé à tordre comme son canard.
+
+Il l'avait! mais, sans même le regarder, il le jeta à terre, d'un coup
+de talon lui écrasa le bec et la tête, et froidement, d'un autre coup,
+l'éventra.
+
+--Tiens, tiens, sale bête, cochonnerie!
+
+Puis il ramassa la chose rouge, et imprimant à son bras un grand
+mouvement de vire volte, il la lança à toute volée, bien loin dans la
+rivière, le plus loin possible. D'un bond, Levraut, ardent au fumet,
+passa par-dessus les joncs du bord, et nagea rapidement, avec un
+aboiement entrecoupé, vers le canard, lapant ses traces sanglantes.
+
+
+
+
+LE FLOTTEUR DE NASSE
+
+ _À Pierre Valdagne._
+
+
+Bien que M. Mignan n'eût rien lancé et se fût contenté de faire un
+signe, Levraut sauta dans l'Yonne, chercha et trouva quelque chose: un
+flotteur de nasse. Il le happa et voulut le rapporter, mais le flotteur
+était solidement attaché, la nasse retenue au fond par de lourdes
+pierres et Levraut dut nager sur place.
+
+--Laisse donc, imbécile, lui dit M. Mignan, tu vois bien que c'est un
+flotteur de nasse.
+
+Et comme Levraut s'entêtait:
+
+--Mon pauvre chien, que tu es bête! Allons, lâche ça tout de suite et
+viens ici!
+
+Levraut, dévoué, comprenait l'impatience de son maître et redoublait
+d'efforts.
+
+--Si tu t'amuses, dit M. Mignan, reste; j'ai le temps. Au moins, tu te
+seras lavé.
+
+Il s'assit, goguenard, observa son chien et s'aperçut que l'affaire
+tournait mal. Levraut se fatiguait visiblement. Parfois, il «buvait»
+avec un grognement sourd. Opiniâtre, il serrait toujours le morceau de
+bois entre ses dents. Il donnait de violents coups de tête dans le vide.
+Ses pattes, gênées par la corde de la nasse, par les herbes, battaient
+l'eau, blanche d'écume. Bientôt il n'en pourrait plus. La «bonne bête»
+mourrait victime du devoir.
+
+--Fichu, mon chien! pensa M. Mignan déjà bouleversé.
+
+Il lui adressa des prières, des injures, lui dit qu'il n'avait jamais vu
+un chien aussi stupide.
+
+--Et c'est ma faute! me voilà propre: je noie mon chien, afin de le
+baigner, moi!
+
+Espérant lui faire lâcher sa proie fatale pour une autre, il jeta des
+morceaux de bois à droite et à gauche.
+
+Encore! soit: tout à l'heure, Levraut les rapporterait, après, quand il
+aurait déposé celui-ci d'abord aux pieds de son maître. Et
+«l'intelligent animal» hurlait d'impuissance.
+
+Comment le sauver! Une mauvaise barque se trouvait là, couchée sur le
+flanc, mais amarrée, cadenassée, sans rames, à moitié pleine d'eau
+croupie, inutile, exaspérante.
+
+Une dernière fois, M. Mignan cria:
+
+--Veux-tu lâcher ça, oui ou non?
+
+Levraut répondit par une sorte de râle et roula des yeux qui implorent.
+Il enfonçait.
+
+M. Mignan se roidit, arracha la barque, la mit à flot, d'un pied entra
+dedans, et de l'autre se poussa du côté du chien. Il avait si
+adroitement manoeuvré qu'il put lui appliquer, au passage, deux fortes
+claques sur le museau.
+
+Ainsi corrigé, Levraut enfin ouvrit la gueule d'où tomba le flotteur de
+nasse, et se sauva seul au bord.
+
+Cependant, la barque s'arrêta, son élan mort, et tournoya, folle, au gré
+du courant. M. Mignan, mouillé jusqu'aux genoux, perdait l'équilibre,
+et, tandis qu'incapable de se diriger, il barbotait à égale distance des
+deux rives, Levraut, sur le derrière, se séchait au soleil, luisait,
+regardait son maître et, à son tour, lui «aboyait» de revenir.
+
+
+
+
+LA VISITE
+
+ _À Paul Bonnetain._
+
+
+Le fermier Pajol tient à me faire lui-même les honneurs. Les sabots des
+bêtes et des hommes ont treillissé le sol de la cour et mes talons se
+prennent parfois dans les mailles durcies. Pajol ouvre la porte de
+l'écurie aux vaches, entre le premier. Des brins de paille chatouillent
+ses hautes épaules; sa tête, qui touche aux poutres, servirait de tête
+de loup pour enlever les toiles d'araignées. Une lumière douce éclaire
+l'écurie. Une odeur chargée l'emplit, pique les narines.
+
+--J'aime ce goût, dis-je. Je connais un pays où l'on sauve des malades
+désespérés en les soignant dans une vacherie.
+
+Pajol ne me demande pas le nom du pays; j'ajoute:
+
+--Ils boivent même du purin.
+
+--Ne vous gênez point, me dit Pajol.
+
+Nous commençons la revue. Jusqu'au fond de l'écurie, les lignes droites
+des dos immobiles s'espacent comme celles d'un papier réglé et les
+croissants des cornes remuent. Pajol flatte de la main les vaches, et
+quand l'une d'elles est couchée, il la force à se lever.
+
+--Pour qu'elle se soulage, dit-il.
+
+Elle n'y manque pas et, entre ses fesses honorablement médaillées de
+fumier, laisse choir une bouse neuve qui s'étale, large et ronde,
+agréable à voir, à flairer, réjouissante. Je la contemple et la renifle,
+indétachable. Je cherche des mots techniques qui rendraient mon
+étonnement et me reproche de n'avoir pas encore dormi là, une nuit, sur
+un lit de foin, réchauffé par les haleines des vaches. Je m'y serais
+assoupi à la cadence des fientes tombantes et réveillé au petit jour,
+les paupières et les joues enflées.
+
+--Ah! la campagne, il n'y a que ça!
+
+Mais la figure de Pajol s'embrume. Dans un coin de l'écurie, cinq
+petites taures sont rangées à part.
+
+--On les croirait en pénitence.
+
+--Vous ne mentez pas, dit Pajol. Elles ont fauté avec le taureau, dans
+le pré Sauvin.
+
+--Si jeunes, dis-je; il n'y a plus d'enfants!
+
+Les taures, comme des maîtresses lassés, tournent leurs yeux stupides
+vers leur ventre bombé, effarées de sentir se préparer l'événement.
+
+--Ah! c'est un malheur, dit Pajol. D'abord, les voilà abîmées pour la
+vie. Puis, elles feront des veaux gentils, ma foi, des pruneaux de
+veaux, qu'il faudra vendre, donner tout de suite au boucher, s'il en
+veut.
+
+Il les déplace, ennuyé, les gourmande et les traite de libertines.
+
+Je colle mon oreille au flanc d'une taure et j'entends bouger
+«l'héritier». La taure-mère, la respiration anhéleuse, penche sa tête.
+
+--Elle n'est pas fière, dit Pajol.
+
+--Elle sait bien qu'elle a mal fait, dis-je.
+
+Nous l'observons ainsi qu'une coupable. Grisés de parfums lourds, nous
+jugeons gravement les taures, selon les règles d'une conduite spéciale
+aux bêtes, et le taureau, selon les droits de l'homme.
+
+--Celle-ci est plus avancée que les autres, dit Pajol. Elle ne tardera
+pas de pousser sa bouteille.
+
+Il lui soulève la queue, palpe ses reins,
+
+--Sale bête! s'écrie-t-il.
+
+Et, s'abandonnant à une juste colère, il se recule, prend son élan et
+flanque un bon coup de pied au derrière de la taure, comme si c'était sa
+propre fille.
+
+
+
+
+LA CAVE DE BIME
+
+ _À Catulle Mendès._
+
+
+--Comme c'est noir! dit ma grand'mère. Mais du fond de la cave une voix
+lointaine lui répondit: «Ton âme est encore plus noire!»
+
+Les veilleurs ne teillaient plus. Papa Iaudi lui-même s'était arrêté de
+casser le chanvre. Les teilles chevelues pendaient sur les genoux.
+
+--Quelle crâne peur elle a eue, la grand'mère!
+
+--Elle a pris ses sabots dans ses mains pour courir de la Cave de Bîme
+jusqu'à la maison. Il y a une trotte.
+
+--Avez-vous vu la Cave de Bîme, papa Iaudi?
+
+--Une fois. Il m'a fallu écarter les orties. En plein jour elle se cache
+et n'est pas méchante. Mais si quelqu'un passe devant, la nuit, elle
+l'attire, l'avale comme une gueule.
+
+--Oh! oh! fit Pauline. Elle les mange, quoi!
+
+--Pourquoi fais-tu: «Oh! oh!» Pauline? Elle en a mangé de plus grosses
+que toi.
+
+--Ça prend, ces histoires-là, quand on est petit, dit Pauline.
+
+--Tu es toujours petite pour un vieux comme moi, et à mon âge, j'ai
+encore peur de bien des choses. Où sont les disparus du pays? Dans la
+Cave de Bîme, pour sûr, égarés, perdus!
+
+--Pauline est une libertine, dit une vieille. Sait-elle seulement où se
+trouve la Cave de Bîme?
+
+--Oui, là-bas, vers la rivière, dit Pauline. J'ai regardé dedans, moi
+aussi. C'est un trou, voilà tout, un puits qui n'a pas d'eau, où des
+grenouilles crèveraient.
+
+--Tu as regardé dedans, la nuit?
+
+--La nuit, je dors, dit Pauline.
+
+--Le jour, on fait le malin, reprit papa Iaudi. C'est la nuit qu'on a
+peur. On a un peu moins peur quand la lune éclaire. Tenez, ce soir,
+teilleriez-vous du chanvre dans ma cour, autour de moi, paisibles, si
+Elle n'était pas là?
+
+Les veilleurs levèrent la tête du côté de la Grande Veilleuse. Ceux qui
+lui tournaient le dos pivotèrent sur leurs chaises. Elle était là,
+proche et discrète, avec sa bonne face humaine, comme venue exprès pour
+écouter Iaudi. Sa lumière abondante, dont profitait le ciel entier, ne
+fatiguait pas les yeux. Et pourtant, on y voyait très bien. On aurait lu
+de l'imprimé.
+
+--J'aime mieux la lune que le soleil! dit une femme.
+
+Tous, fiers de pouvoir la fixer, lui sourirent, tranquillisés. Ils ne
+lui posèrent pas de questions. Ils la contemplaient, malgré les progrès
+de la science, comme une gardienne au visage plein, non comme un astre
+instructif, avec ou sans habitants.
+
+Les veilleurs, d'un geste uniforme, se remirent à teiller. Les plus
+vieux étaient les plus habiles, mais papa Iaudi l'emportait sur tous par
+la vivacité de ses doigts, os menus que recouvrait une peau légère et
+cuite.
+
+Les queues de chanvre semblaient chasser des mouches, et les
+chènevottes, brisées d'un coup sec, se prenaient aux jupes ou sautaient
+lestement sur les pavés. Des gamins les ramassaient et y trouvaient
+encore de quoi faire des mèches de fouets.
+
+--Et elle s'enfonce jusqu'où, la Cave de Bîme, papa Iaudi?
+
+--Comment le savoir? On y entre, on n'en sort plus. On prétend qu'elle
+traverse la terre, mais ce n'est pas prouvé.
+
+--Enfin, qui l'a creusée?
+
+--Là-dessus, j'ai mon idée à moi. C'est probablement les
+révolutionnaires de quatre-vingt-neuf. Je ne vois qu'eux pour avoir fait
+ça.
+
+--Je ne suis pas curieuse, dit Pauline, mais combien qu'elle a dévoré de
+gens?
+
+--Des tas, petite, des tas, dit papa Iaudi.
+
+--Comment qu'ils s'appelaient?
+
+--Mâtine, es-tu têtue! Vas-y donc voir, si tu ne veux rien croire.
+
+--J'irais bien, dit Pauline.
+
+--Une maligne! une rude! dirent les veilleurs.
+
+--Oui, j'irais bien. Il ne faudrait pas me dépiter longtemps.
+
+--Dépiton! carcaillon! dirent ensemble les veilleurs.
+
+Mais papa Iaudi les calma:
+
+--Ne tentez pas le bon diable!
+
+--Laissez-la, papa Iaudi, elle fera trois enjambées et reviendra.
+
+--Ah! dépiton. Ah! carcaillon. Ah! c'est comme ça, dit Pauline. Eh bien,
+j'irai, et pas plus tard que tout de suite encore, et j'entrerai dans
+votre cave, et je crierai: «Coucou!» et, si on me touche, gare! je vous
+promets qu'on aura une fameuse calotte.
+
+Debout, tremblante de bravoure, elle montrait ses poings à l'ennemi.
+
+--Veux-tu rester! commanda papa Iaudi.
+
+--Non, non, j'irai; j'irai sans lanterne même, avec la lune.
+
+Elle partit quasi courante et la lune la suivit, réglant son allure sur
+la sienne. Un bruit de sabots qui s'éloignent et frappent le sol dur,
+résonna par tout le village.
+
+--Gamine! dit papa Iaudi; j'ai observé que les orphelines étaient
+presque toutes à moitié folles.
+
+En réalité, il n'avait guère plus d'inquiétude que les autres: au bas du
+village, Pauline remonterait vite, le derrière comme enflammé.
+
+Il distribua de nouvelles brassées de chanvre aux veilleurs. Ils
+causèrent de choses indifférentes, la pensée souvent au bord de la Cave
+de Bîme. Parfois ils prêtaient l'oreille et croyaient entendre un galop
+de retour. Le temps passa. Quelques-uns commencèrent de baîller.
+
+--Elle est longue.
+
+--Voilà une heure qu'elle est partie.
+
+--Elle s'est assise sur le pont, pour nous faire croire qu'elle est
+allée jusqu'au bout. Elle y grelotte d'épouvante, toute seule.
+
+--Mais nous ne la croirons pas.
+
+--Si, nous ferons d'abord semblant, pour mieux rire après.
+
+--Ne la chagrinez pas trop, dit papa Iaudi.
+
+--À cause d'elle nous serons forcés de nous coucher tard.
+
+--Moi, ça m'amuserait de coucher dehors.
+
+--Et moi qui n'ai pas mon châle!
+
+--La lune nous a quittés. Je teille de mémoire.
+
+--Si nous entrions chez vous, papa Iaudi?
+
+Dans la maison où papa Iaudi, économe, n'alluma pas de bougie, ils se
+sentaient mal à l'aise. Ils ressortirent.
+
+--Sommes-nous bêtes, dit une femme; je parie qu'elle est dans son lit.
+
+Comment n'avait-on pas songé plus tôt à cette explication gaie,
+réconfortante et si simple?
+
+--Elle nous a joué le tour, dit la femme. Le temps de l'arracher de ses
+draps, de lui donner une fessée d'importance, et je vous l'amène.
+
+Elle ne ramena pas Pauline.
+
+Un homme proposa de parcourir le village, en bande.
+
+--Tout à l'heure! un peu de patience!
+
+D'ailleurs, les rues s'assombrissaient comme autant de caves.
+
+--Faisons du jour avec nos lanternes, dirent les femmes.
+
+Elles se cherchaient, se groupaient, et visage contre visage, lanternes
+hautes, elles éprouvaient le besoin de se reconnaître.
+
+--Ce n'est pas possible qu'elle y soit allée!
+
+--Ah! ouath!
+
+--Et quand elle y serait allée?
+
+On espérait de papa Iaudi des paroles rassurantes, mais le vieillard
+agité ne tenait plus en place, marchait le long du mur, l'égratignait de
+ses ongles et urinait fréquemment, sans effort.
+
+--Voyons, papa Iaudi, entre nous, blague à part, hein! vieux! répondez
+donc.
+
+Il redressait sa taille pour dominer les bavardages, aux écoutes, muet.
+Les femmes lui secouaient ses mains qui étaient brûlantes.
+
+--Tant pis, dit l'une d'elles, moi je descends au-devant.
+
+Mais les hommes la retinrent.
+
+--Pourquoi? attendez. Vous êtes bien pressée. Et puis, c'est notre
+affaire!
+
+--Voilà près de trois heures qu'elle est partie! C'est drôle, tout de
+même. Entendez-vous les poules remuer?
+
+--Avez-vous fini de criailler, les femmes? Qu'est-ce qu'il y a de drôle?
+Elle s'amuse en route, cette fille. Elle est libre.
+
+Et les moins troublés disaient avec un reste de confiance:
+
+--Elle va revenir.
+
+Et ceux qu'envahissait l'angoisse, répétaient sur un ton sourd:
+
+--Oui, elle va revenir.
+
+Et ceux qui déjà perdaient la tête, reprenaient d'une voix grandie:
+
+--Naturellement qu'elle va revenir!
+
+
+
+
+LA CARESSE
+
+ _À Jean Richepin._
+
+
+I
+
+Avril aussi s'approcha des parieurs. C'était un soldat doux et bleu, qui
+n'eût pas fait aux autres ce qu'il ne voulait pas qu'on lui fît. Il
+pensait avoir conquis la chambrée par ses sourires, son air de
+s'intéresser à tout, et la docilité avec laquelle il épluchait les
+pommes de terre. Il ne mangeait point à la gamelle, mais il y goûtait
+quelquefois.
+
+--Ma parole! disait-il, c'est meilleur que ce qu'on me sert à la
+cantine.
+
+Il semblait n'y prendre sa nourriture que par une sorte de contrainte.
+
+Nul ne lui avait encore plié ses draps en portefeuille, ou renversé, la
+nuit, un quart d'eau froide sur la tête. Jamais il ne se réveillait
+violemment sous son lit retourné d'un coup d'épaule, toute la caserne
+s'abîmant dans une catastrophe.
+
+Il se croyait sauvé.
+
+Vraiment la chambrée ne se composait que de braves garçons, et la
+distinction d'Avril, dissimulée, passait inaperçue.
+
+Il se mêla au groupe. Les parieurs s'échauffaient.
+
+--J'en porterais deux, disait un soldat.
+
+--Tu n'en soulèverais pas seulement un, répondait un autre.
+
+--J'en porterais deux. C'est moi qui te le garantis, moi, Mélinot.
+
+--Pas la moitié d'un; je t'en défends, moi, Martin. Tu ne sais donc pas
+comme c'est lourd, un homme qui fait le mort.
+
+Avril trouva bonne l'occasion de donner son avis. Ses camarades n'en
+seraient que flattés, et d'ailleurs, il aimait les études de moeurs.
+
+--Oui, c'est lourd, dit-il.
+
+Déjà Mélinot retroussait ses manches:
+
+--Je parie un litre. Allez-y. Qui est-ce qui se couche par terre? Toi,
+Martin; mais j'en veux un second, un gros, ça m'est égal, et je vous
+jetterai tous deux sur mon dos comme des sacs à raisins.
+
+Les mains s'agitèrent: «Moi! moi!» Et Avril s'offrit comme les autres.
+Mélinot hésita, soupesant les plus massifs, avec des moues de
+connaisseur, Enfin, pour que son triomphe éclatât davantage, il choisit
+Avril, à cause de ses mains blanches, de sa chair grasse, et il montrait
+une telle assurance que Martin eut des craintes, fit à Avril ses
+recommandations.
+
+--Surtout, lui dit-il, imite bien le mort. Ne te raidis pas.
+Abandonne-toi, les jambes et les bras mous. Laisse ballotter ta tête et
+ton ventre.
+
+--Sois tranquille, dit Avril.
+
+Heureux de jouer son rôle en camarade pas fier, il songeait:
+
+--Voilà une complaisance qui décidément me gagnera tous les coeurs.
+
+Tandis que Mélinot roulait ses biceps, Avril et Martin s'allongèrent sur
+le plancher. On les lia dos à dos, au moyen d'un drap et de ceinturons.
+Mélinot surveillait lui-même, et les installa, Martin dessous, Avril
+dessus, par une attention délicate. Les hommes de la chambrée formaient
+cercle, comme sur une place, un jour de foire, autour de la
+représentation. Ils se pinçaient, presque émus.
+
+Mélinot se prépara. Il cracha dans ses mains, emplit sa poitrine de
+vent, et il se baissait, tendait ses bras infinis, allait, les doigts
+écartés, les veines gonflées pour l'effort futur, ramasser le paquet.
+
+Soudain le cercle s'entr'ouvrit. Un soldat qui attendait, tout prêt,
+entra à reculons, culotte tombée, et Avril sentit sur sa face le
+frottement long, la caresse insistante d'un derrière d'homme.
+
+Il ferma les yeux à se fendre la peau du front, et la bouche à se casser
+les dents. Le cuir d'un ceinturon craqua.
+
+
+II
+
+Délivré, debout, Avril, blanc, étreignit une baïonnette, et il ne se
+précipita pas au hasard, parce qu'il ne voulait en tuer qu'un.
+
+--Qui?
+
+Ce fut plus un cri qu'une parole. Il n'insultait pas. Les mots «lâche,
+cochon» eussent été trop doux à sa gorge sèche. Il ne pouvait que
+répéter:
+
+--Qui? qui?
+
+Les soldats reculèrent, sur la défensive, inquiets. La révolte d'Avril
+les étonnait. Ils avaient l'habitude des tours plaisants. Une farce ne
+serait-elle pas toujours drôle? Malheur de malheur!
+
+--Voyons, c'est pour rire, dit l'un d'eux.
+
+Mais les visages, toutes les fissures du rire bouchées, étaient comme
+des murs fraîchement replâtrés.
+
+Avril planta sa baïonnette dans la table.
+
+--Je saurai qui, dit-il, et je le tuerai.
+
+--Si tu lui en avais enlevé un morceau, dit Martin, tu le reconnaîtrais
+facilement.
+
+Le mot ne fit pas d'effet, car on observa qu'Avril, amolli après son
+accès de rage, pleurait d'énervement. Les soldats ne comprenaient plus.
+Ils s'éloignèrent chuchoteurs, avec des gestes inachevés.
+
+Avril se mit en tenue et courut aux bains. Il arracha ses vêtements, et
+dans la baignoire il noyait sa tête sous l'eau le plus longtemps
+possible et ne l'en sortait que pour souffler, à la manière des phoques.
+
+Ensuite, les cheveux fumants, il réfléchit aux stratagèmes compliqués
+dont il devrait user «pour savoir qui».
+
+Sans doute, il le tuerait. Cruel d'abord avec la pointe de sa
+baïonnette, il lui ferait sauter un oeil, le nombril, un organe
+indispensable, ou plutôt, il le pétrirait entre ses poings, lui
+crèverait l'estomac, ainsi qu'une boîte à coups de talon. Mais comment
+le découvrir? Le désir d'une vengeance originale, personnelle, le
+détourna de porter plainte, la peur aussi du ridicule: sa sotte histoire
+réjouirait le régiment, le colonel, des généraux peut-être!
+
+De retour à la caserne, il affecta l'insouciance, regretta son
+emportement et s'avoua imbécile. Bon enfant, il pardonnait, et il se
+moqua le premier de ses pommettes rouges, sanglantes, débarbouillées
+frénétiquement, comme raclées à la pierre ponce.
+
+--Allons, c'est fini, dit-il. Qu'il se dénonce et je lui paie un litre
+d'eau-de-vie. Voilà ma main.
+
+Les soldats défiants ne répondirent pas.
+
+Il en prit un à part, celui qui avait les plus fortes oreilles, la plus
+grande bouche, la plus animale apparence et l'emmena à la cantine. Il
+rusa, feignit de parler d'autre chose, et tandis que les bouteilles se
+rangeaient sur la table comme de courtes dames arrêtées qui écoutent, il
+le conduisit sournoisement au bord d'une confidence. Mais arrivé là,
+l'homme poilu, égal aux bêtes par l'instinct, se tapa le crâne, se
+dressa, dit: «Merci, ma vieille,» et s'en alla, impénétrable.
+
+
+III
+
+Avril ne sait pas qui, ne le saura jamais. Peu à peu, la chambrée est
+redevenue indifférente. Il s'exaspère toujours. Une salive continue aux
+lèvres, il pèle à force de se laver la figure. La nuit, il imagine de
+ramper au milieu des lits. Tantôt il guette ceux qui rêvent tout haut.
+Tantôt il serre une gorge en criant:
+
+--C'est toi, hein! dis que c'est toi.
+
+On lui lance des godillots. Il s'enfuit à grandes enjambées et ne
+s'endort qu'au petit jour d'un sommeil trouble où son imagination lui
+retrace obstinément un tableau si exact, que, de dégoût, Avril fronce
+ses narines.
+
+Souvent, après la soupe, il sort seul, cherche un quartier silencieux de
+la ville. La place est déserte. À peine un chien frôle un banc. Avril
+s'assied et s'enveloppe la tête dans un mouchoir parfumé. Aussitôt les
+souvenirs se mettent à leur travail de fouisseurs. Le coeur malade,
+Avril se lève et se promène d'arbre en arbre. Les nausées le suivent.
+
+Et c'est irréparable.
+
+Certes, la vie lui réserve d'agréables surprises. Plus tard, il lira des
+vers de fine poésie. Il entendra des chants d'oiseaux. Il pourra toucher
+du bout du doigt la peau élastique des femmes, respirer des fleurs,
+sucer des sucreries, et peut-être que ses yeux seront charmés par des
+élégances d'ibis roses, mais il n'oubliera jamais qu'une fois il a senti
+sur sa face la caresse d'un derrière d'homme.
+
+Tristement Avril s'appuie contre un arbre, et, par petites secousses
+douloureuses, il commence de vomir.
+
+
+
+
+LE MUR
+
+ _À Georges Courteline._
+
+
+I
+
+Elles étaient méchantes ou bonnes de toutes leurs forces, et se
+fâchaient une fois par saison, régulièrement, huit jours. Longtemps
+elles voisinaient jusqu'à paraître habiter l'une chez l'autre, et,
+soudain, elles ne se connaissaient plus. Aussitôt la Morvande comptait
+avec prestesse les défauts de la Gagnarde. Celle-ci, peut-être, avait le
+travail de langue moins facile, mais elle réussissait plus souvent à ne
+pas revenir la première. Enfin elles se souriaient. Invitée, la Gagnarde
+entrait chez la Morvande et, de nouveau, admirait tout, la propreté des
+carreaux, celle du poêle, celle de l'arche et des cuivres, et celle du
+seau d'eau si brillant qu'il donnait soif.
+
+--Comment faites-vous donc pour être propre? Chez moi, c'est toujours
+sale.
+
+Elle mentait, pour voir.
+
+--Chez vous, répondait la Morvande, on dirait que vous léchez les
+meubles.
+
+Ainsi, tout en gardant leur dignité, elles échangeaient des flatteries.
+
+Au seuil de la porte la Gagnarde s'extasiait encore devant le fumier des
+Morvand. Il était carré, fait au moule. Des branchages et des pieux le
+soutenaient, et on pouvait y monter par une planche à pente douce, comme
+sur une estrade.
+
+--À tout à l'heure, ma grosse! disait la Gagnarde.
+
+--À tout à l'heure, ma petite! répondait la Morvande.
+
+Or, en réalité, la grosse c'était la Gagnarde et la petite la Morvande.
+Donc les mots venaient bien du coeur.
+
+
+II
+
+Quel fut le motif de la querelle, ce jour-là, le village ne le sut
+jamais exactement. Les uns prétendent que la Gagnarde renversa par la
+cour commune un baquet d'eau grasse. Les autres, le maître d'école est
+du nombre, affirment que la Morvande lança, innocemment peut-être, une
+corbeille de pommes pourries dans les jambes de sa voisine.
+
+Qu'arriva-t-il ensuite?
+
+La Gagnarde cassa d'un coup de fourche les deux pattes d'une oie qui
+n'était pas à elle, et la Morvande tordit le cou d'un jars sans en avoir
+le droit.
+
+Puis toutes les deux, vaillantes, se mirent à donner de la voix.
+
+La Morvande jappait. La Gagnarde grondait.
+
+La Morvande courait dans la cour, ramassait des choses qu'elle laissait
+retomber pour les reprendre, et, le geste désordonné, se griffait le
+visage. Sa seule préoccupation était de jeter des cris aigus, sans
+choix, mais sans interruption. Souvent elle s'approchait de l'ennemie.
+Elle retenait derrière son dos ses mains rétives dont les doigts avaient
+le mors aux ongles.
+
+Et sur sa petite tête rouge vivement agitée, sur son cou, ses épaules,
+elle recevait comme une douche trop chaude les injures bouillonnantes de
+la Gagnarde. Celle-ci s'enflait, s'enflait, les bras croisés,
+soufflante. Un instant, l'une penchée, l'autre comme enlevée de terre,
+bec à bec, étranglées et toute la chair à vif, elles ne purent plus que
+loucher!
+
+
+III
+
+La Morvande se sauva dans l'atelier de menuiserie de son homme. Elle
+s'étendit sur les copeaux et longtemps demeura sans rien dire. Du bran
+de scie se collait à son visage en sueur. Machinalement, d'un copeau
+elle se faisait une bague. Les yeux secs, elle poussait toutefois de
+gros soupirs tenant du sanglot.
+
+Philippe Morvand ne la regardait pas.
+
+C'était un homme froid qui passait sa vie à réfléchir. Quand il avait
+mesuré une planche, il la mesurait encore, et, lui trouvant la même
+longueur, il réfléchissait. Mais il réfléchissait surtout devant un mort
+dont on lui avait commandé le cercueil. Il prenait alors ses mesures
+sans toucher le corps, et il souffrait dans toutes ses jointures à la
+pensée qu'il pouvait se tromper en moins, faire trop étroit, être obligé
+de ployer le cadavre.
+
+--Ça ne peut pas durer, fit sourdement la Morvande.
+
+Philippe ne répondit rien. Il soutenait en pente une planche polie et,
+un oeil fermé, l'autre mi-clos, cherchait des noeuds à fleur de bois.
+Vivement son rabot les rongeait et les rejetait par petites frisures.
+
+--Ce n'est plus une existence! dit la Morvande.
+
+Elle ajouta qu'il fallait en finir.
+
+Philippe, sans approuver, ne désapprouvait pas. Il entrait en réflexion.
+La Morvande lui exposa les faits. Elle fut calme, et, pour paraître
+juste, n'insulta personne. Voilà: ni l'une ni l'autre n'avaient bon
+caractère. Elle n'en disconvenait pas. Admettons qu'il y ait des torts
+des deux côtés. Quand on ne s'entend plus, on se sépare:
+
+--Qu'est-ce que tu en penses, toi?
+
+--Dame! dit Philippe, tourne-lui les talons.
+
+--Mais si elle me cause?
+
+--Ne réponds pas.
+
+--Pour qu'elle me traite de dinde!
+
+--Alors, continuez, dit Philippe. Si tu habillais une grande perche avec
+des vieilles guenilles, et si, la nuit, tu la plantais devant sa
+fenêtre, la Gagnarde ragerait fort en s'éveillant. On peut toujours
+essayer.
+
+--Tu me fais pitié, dit la Morvande.
+
+--Dame! dit Philippe.
+
+Le cas l'intéressait. Volontiers il eût donné un autre conseil. Mais il
+n'en avait plus. Il prit sa pipe, la bourra, et, se gardant de l'allumer
+par crainte du feu communicable, il pipa gravement. De temps en temps il
+la changeait de coin, ou la tirait de sa bouche, crachait, s'essuyait
+les lèvres, et semblait sur le point de parler.
+
+C'était une fausse alerte.
+
+Une autre fois il ôta ses lunettes, croisa l'une sur l'autre leurs
+longues et menues pattes de faucheux, et les posa avec lenteur en un
+coin net de l'établi. On aurait juré qu'il avait pris un parti. La
+Morvande attendait. Mais Philippe attendait aussi.
+
+--Eh bien! dit enfin la Morvande, moi qui ne suis qu'une bête, j'ai une
+idée!
+
+Elle espérait que Philippe allait lui dire:
+
+--Laquelle?
+
+Elle dut s'animer seule:
+
+--Et je suis venue te demander ton avis seulement pour te montrer que tu
+es encore plus bête que moi.
+
+Loin de sauter sur son marteau, Philippe n'eut aucun mouvement de
+révolte. Il en avait écouté d'autres et connaissait les femmes, même la
+sienne. La Morvande ne prit plus le soin de calculer ses effets et
+commanda:
+
+--Tu vas t'arranger avec Gagnard et faire un mur qui coupera la cour en
+deux jusqu'à la route, assez haut pour que je ne voie plus cette rosse,
+mais pas assez haut pour me cacher le coq du clocher, parce que
+j'entends mieux sonner la messe, quand je le regarde, le coq du clocher.
+
+--Ça coûtera cher, dit Philippe.
+
+--Gagnard en paiera la moitié. C'est dans son intérêt comme dans le
+nôtre. Nous serons chacun chez nous!
+
+--Je n'y tiens pas, dit Philippe. Gagnard est un bon garçon.
+
+--Et moi, j'y tiens, dit la Morvande. Et puis d'abord, à partir
+d'aujourd'hui, tu vas le laisser de côté, ton Gagnard.
+
+--Il ne m'a rien fait.
+
+--Il n'est pas convenable que les maris restent bien quand les femmes ne
+le sont plus!
+
+--Vous allez vous raccommoder.
+
+--Écoute, Philippe, ne répète pas ça. Je me fâcherais pour de bon.
+Tiens, j'aimerais mieux me raccommoder avec notre cochon, oui, avec
+notre cochon.
+
+--Qu'est-ce que je dirai à Gagnard, moi?
+
+--Tu lui diras que tu ne veux plus godailler avec un petit homme qui a
+six pouces de fesses et le derrière tout de suite.
+
+--De jambes, remarqua honnêtement Philippe, on dit: six pouces de
+jambes!
+
+--Et moi je veux dire: de fesses! Réplique voir?
+
+Elle se dressa, déjà prête pour la bataille. Des copeaux vibraient à ses
+coudes, à ses jupes. Philippe reprit ses lunettes et sur sa planche
+inclinée visa un dernier noeud à raboter.
+
+--Tu ne vas pas te taire? dit-il sur un ton plutôt d'interrogation que
+de menace.
+
+--Je me tairai si je veux.
+
+--Bon, ne te tais pas.
+
+Il ne se rappelait point s'être emporté depuis l'âge de raison, et il
+avait eu l'âge de raison bien avant de se marier.
+
+Victorieuse, la Morvande emplit son tablier de copeaux, ainsi qu'elle
+faisait toujours quand elle était en visite chez Philippe. Le soir, leur
+flamme vive éclaire et chauffe à la fois.
+
+Elle s'en alla. Quelques copeaux tombèrent de son tablier, roulèrent sur
+leurs anneaux fins jusque dans la boue. Pareillement la tête d'une bonne
+dame âgée, secouée par la colère, perd ses papillotes blanches.
+
+
+IV
+
+Les débats se prolongèrent. Théodule Gagnard n'était pas un mauvais
+homme, mais très fort, il ne voulait jamais rien croire et disait sans
+cesse:
+
+--Ça dépend!
+
+--Il fera beau temps aujourd'hui, Gagnard?
+
+--Oh! ça dépend!
+
+Et, selon lui, tout dépendait. S'il se défiait des autres, il se
+montrait peu sûr de lui-même, de sorte qu'il avançait dans une
+discussion comme dans un fourré!
+
+Ils eurent plus de peine à projeter le mur qu'à le construire. Le
+premier, Philippe proposa une hauteur ridicule. Un canard aurait passé
+par-dessus, sans sauter. Quand ils ajoutaient une pierre, ils semblaient
+la traîner péniblement.
+
+--Faisons un mur d'un mètre et n'en parlons plus, dit Théodule.
+
+--Mais elles se donneront des calottes! dit Philippe.
+
+--Va pour une autre rangée, dit Théodule.
+
+--Mettrons-nous du mortier?
+
+--Il me paraît à moi qu'on pourrait se contenter d'aligner
+convenablement des pierres sèches.
+
+--Nos femmes les renverseront d'un coup d'épaules, dit Philippe.
+
+Théodule courba la tête et, sournois:
+
+--C'est de ta femme qu'est venue l'idée. Au moins, c'est toi qui vas
+payer.
+
+--Mon vieux!... dit Philippe.
+
+Et de la main, il fit le geste, premièrement de balayer par terre
+quelque chose, le mur peut-être, ensuite de lancer au ciel une autre
+chose, ce qui signifiait sans doute:
+
+--Si c'est ainsi, que ma femme écorche et dépiaute la tienne à son aise.
+
+Théodule ne s'entêta pas, à la condition qu'on signerait un papier.
+
+Bien entendu, ils construiraient le mur eux-mêmes, par économie.
+D'ailleurs, ce n'est pas malin, quand on a du goût. Inutile de fignoler.
+
+De concessions en concessions ils s'attendrirent. Ce qui les désolait,
+c'est qu'on menaçait leur amitié, car la Gagnarde, elle aussi (comme on
+se rencontre!) avait dit à Théodule:
+
+--Tu vas me faire le plaisir de te fâcher tout de suite avec son homme,
+hein!
+
+--C'est le malheur! dit Philippe.
+
+Ni l'un ni l'autre ne s'y résigneraient. Tous deux du conseil municipal,
+ils votaient de la même manière, et, bien qu'inégaux de taille,
+s'estimaient également. Ils convinrent de feindre la froideur pour
+tromper les femmes et de se voir en cachette. L'un ferait un petit signe
+de tête; l'autre comprendrait, et, partant chacun de son côté, ils se
+rejoindraient à l'auberge dans la salle du fond. Ces complications
+extraordinaires les divertirent, et Théodule consolé cria:
+
+--À l'ouvrage!
+
+Pendant les travaux, comme si une trêve eût été signée, les femmes les
+encouragèrent. Elles présidèrent au tracé des plans et dès que le mur
+s'éleva, se rendirent utiles.
+
+--Tiens, mon Lippe! disait la Morvande en passant à son mari une truelle
+toute garnie.
+
+La Gagnarde reprenait:
+
+--Attrape, mon Dule! et offrait au sien un moellon.
+
+Elles leur parlaient affectueusement, pour se montrer l'une à l'autre
+qu'elles savaient maintenir la bonne entente dans leur propre maison:
+
+--Vous voyez, Madame, comme mon mari est heureux avec moi, ce qui prouve
+que, de nous deux, c'est bien vous la vilaine bête!
+
+En outre elles cédaient au besoin qu'on a, quand on s'éloigne d'une
+personne, de se serrer contre une autre, pour combler le vide.
+
+Morvand et Gagnard, câlinés, mignotés, sans force pour dire: «Ôtez-vous
+donc de là, femmes!» ne regardaient même plus à la dépense du mortier.
+
+
+V
+
+Ils travaillèrent trois jours. Le soir du troisième jour, tout étant
+terminé, leur récompense méritée, Philippe Morvand fit le signe convenu;
+Théodule Gagnard cligna de l'oeil, au courant, et, l'un après l'autre,
+ils s'esquivèrent.
+
+Immédiatement les deux ennemies voulurent prendre possession du mur. La
+Morvande y appliqua une échelle à poules pour faire une petite
+reconnaissance, et en même temps que la sienne, de l'autre côté, la tête
+de la Gagnarde apparut. Gênées, elles restèrent cependant, sûres d'avoir
+droit chacune à la moitié du mur. Philippe et Théodule avaient soigné la
+partie supérieure, et les pierres tassées à grands coups de marteau dans
+leurs bourrelets de mortier faisaient presque une plate-forme qu'une
+ligne imaginaire pouvait diviser en deux.
+
+La Morvande eut une nouvelle idée.
+
+Elle installerait là ses pots de fleurs et désormais, au lieu d'une
+figure renfrognée, elle aurait devant ses yeux des oeillets et des
+roses. C'était une si bonne idée qu'elle plut tout de suite à la
+Gagnarde et qu'elles apportèrent leur premier pot ensemble.
+
+--Elle est libre! pensa la Morvande, fière de se voir imiter.
+
+Silencieuses, et, pour commencer, chacune à l'une des extrémités du mur,
+elles disposaient leurs fleurs, du bout des doigts les tapotaient, comme
+on fait bouffer une chevelure, et lavaient avec un linge mouillé les
+feuilles vertes.
+
+Tout à coup, l'un des pots de la Morvande s'échappa et roula vers la
+Gagnarde qui put l'arrêter a temps.
+
+--Merci, dit la Morvande.
+
+--De rien, dit la Gagnarde.
+
+C'était sec, mais poli.
+
+Elles ne pouvaient placer tous leurs pots au même endroit et le silence
+s'était refait entre elles, quand deux hautes marguerites se
+rencontrèrent et enfoncèrent l'une dans l'autre leurs belles têtes
+boursouflées, dont il tomba un nuage de pétales morts au choc.
+
+Mais vite on les sépara.
+
+--Non, non, dit la Gagnarde.
+
+--Si, restez, ordonna la Morvande.
+
+Elle était la plus récemment obligée et devait parler en ces termes
+autoritaires. La Gagnarde céda, pour se venger un instant après.
+
+--Comment, dit-elle d'un ton bourru, vous cachez votre pauvre petit
+réséda derrière mon gros dahlia, et vous croyez que le soleil va venir
+le chercher là. Je serais joliment contente si vous le trouviez crevé
+demain.
+
+--Il est bien là.
+
+--Ouiche, vous n'y entendez rien.
+
+Et, de force, elle mit le pauvre petit réséda où elle voulut, et l'isola
+sur une large pierre, en plein air, au milieu de ses pots à elle tenus à
+distance.
+
+Ce fut un signal.
+
+Elles se prêtèrent les places les plus avantageuses, et il sembla que
+tous les pots de l'une allaient passer du côté de l'autre. Cette
+confusion des fleurs amena celle des torts. Dès que l'une en avouait un,
+l'autre promptement s'en repentait. Après se les être distribués, elles
+se les arrachèrent, et la Morvande fit tant pour n'en pas laisser un
+seul à la Gagnarde que celle-ci dépouillée, honteuse et comme toute nue,
+sentit ses yeux se mouiller.
+
+--Est-on niais, par moments! dit-elle.
+
+La Morvande répondit, désireuse de se décharger un peu des torts
+accaparés:
+
+--Nos maris sont plus imbéciles que nous. C'est pourtant vrai qu'ils
+l'ont bâti, leur mur.
+
+--Alors, dit la Gagnarde, quand on voudra se voir, il faudra en faire le
+tour, par là-bas.
+
+Et bien que «là-bas» fût à une portée de jambe, la Gagnarde indiquait
+l'horizon.
+
+--Comme si c'était sérieux, dit la Morvande. On se dispute parce qu'on
+s'aime, pour changer, par exercice. Pourquoi nous sommes-nous
+brouillées? Le savez-vous? moi pas. Non, m'amie, voilà qui me dépasse:
+dimanche dernier il n'y avait pas de mur, et, aujourd'hui, il y a un
+mur, ici même, entre vous et moi!
+
+--Un beau mur, ma foi, dit la Gagnarde, j'en ferais autant avec mon
+pied. Regardez-moi ces pierres qui sortent leurs cornes à gratter le
+dos, et ce mortier qui a coulé partout, comme de la chandelle!
+
+Sans être maçon, elle ricanait.
+
+--Ma belle, dit brusquement la Morvande, toute droite sur son échelle à
+poule, et les bras tendus, enlevons nos pots et embrassons-nous: j'ai
+une idée.
+
+Encore une! c'était la troisième, la suprême.
+
+
+VI
+
+Philippe et Théodule revenaient de l'auberge. Ils avaient assez bu pour
+oublier leur convention et marcher côte à côte, au risque d'exciter
+leurs femmes irritables.
+
+--Je réfléchis, disait Philippe. Peut-être bien qu'elles vont nous
+laisser tranquilles, maintenant.
+
+--Ça dépend, répondit Théodule.
+
+--De quoi? dit Philippe inquiet.
+
+--Oh! ça dépend, répéta Théodule.
+
+Quel homme! il mourrait dans le doute.
+
+--Si nous nous quittions? dit-il.
+
+--Nous avons le temps, répondit Philippe. La nuit arrive sans lune et
+sans étoiles. Elles ne peuvent pas nous voir.
+
+Ils se heurtaient doucement des épaules et jouissaient de faire durer
+quelques minutes de plus leur camaraderie défendue.
+
+--Par exemple, reprit Philippe, si la mienne m'agace, je me charge de la
+tourner.
+
+--Chut! dit Théodule.
+
+Et soudain, tous deux se baissèrent, et, comme des chiens d'arrêt qui
+sentent, s'avancèrent à petits pas, les bras écartés, les doigts
+ouverts.
+
+--Halte! dit Théodule, une main en nageoire sur la couture de sa
+culotte.
+
+--Qu'est-ce qu'elles font donc? dit Philippe.
+
+--Du propre! dit Théodule.
+
+Rêvaient-ils? Était-ce un effet de l'ombre ou de leur ivresse? Immobiles
+et voûtés sur la route, ils se murmurèrent des exclamations diverses:
+
+--Elle est raide!
+
+--C'est plus fort que de jouer au bouchon.
+
+--Les mâtines!
+
+Mais au lieu de surgir, menaçants, de se précipiter hors des ténèbres,
+comme deux hommes solides sur deux femmes à battre, ils s'assirent,
+alourdis de surprise.
+
+Devant eux, là, tout près, l'une avec une pioche, l'autre avec une barre
+à feu, pouffant quand des pierres résistaient, quand une crotte de
+mortier frais leur sautait au visage, parfois nez à nez et toujours
+coeur à coeur, la Morvande et la Gagnarde, pleines d'entrain, amies pour
+la vie, commençaient, fantastiques, de démolir le mur!
+
+
+
+
+LE POÈTE
+
+
+ LE SONNET
+ L'ARAIGNÉE
+
+
+
+
+LE SONNET
+
+ _À Lucien Descaves._
+
+
+--N'oublions pas, Mesdames et Messieurs, que nous avons parmi nous un
+poète, un vrai poète, celui-là!
+
+Ainsi parle la maîtresse de maison comme elle dirait autre chose.
+
+Le poète, ses yeux un moment seuls contre les yeux de tous, faiblit la
+tête et ronronne:
+
+--Je ne sais rien, non, là, franchement. Oh! si je savais!
+
+Il se défend encore, qu'on l'oublie. En effet, des artistes, des
+artistes dignes de ce nom, attendaient et se précipitent. Déjà c'est un
+pianiste qu'on applaudit. Le poète imprudent a cédé son tour. Il rouvre
+les paupières: il a l'air d'une personne effrayée sans cause qui
+s'aperçoit soudain de son erreur. Il méprise le pianiste dont il envie
+le succès, et la gloire lui paraît une femme appétissante quoique
+vulgaire.
+
+--Je me déciderai, pense-t-il, quand on me priera de nouveau.
+
+La maîtresse de maison se rapproche.
+
+--Alors, vous nous refusez votre concours?
+
+Au moyen d'une phrase adroite il sauvegarde son orgueil.
+
+--Soit, Madame, mais vous verrez que ça ne portera pas.
+
+--Sommes-nous des imbéciles? semblent dire les invités.
+
+Et, profitant de l'hésitation, un chanteur aussitôt élève une voix
+dramatique.
+
+Et toujours le poète au supplice laisse passer son numéro.
+
+Cependant la soirée se termine, très réussie, comme toutes les soirées.
+La maîtresse de maison reconduit dans l'antichambre, jusqu'au palier
+même, des gens qui ne se sont jamais tant amusés.
+
+--Vous seul n'avez pas donné, dit-elle au poète. C'est mal de faire des
+façons entre intimes. Houe! le vilain!
+
+Et les invités, bravant sans risque le danger, approuvent en choeur:
+
+--Houe! houe! le vilain!
+
+--Vous êtes trop aimables, dit le poète qui multiplie les salutations
+empressées.
+
+--J'espère que nous serons plus heureux une autre fois, dit Madame.
+
+--Certainement, répond le poète.
+
+Puis avec la brusquerie des folles résolutions:
+
+--Tenez, pardonnez-moi. La mémoire qui m'a manqué tout à l'heure me
+revient: voilà un sonnet.
+
+--Ah! c'est gentil, dit la maîtresse de maison. Hep! silence, là-bas!
+attendez! chut un peu!
+
+Et tandis que hâtivement, comme on force l'ami pressé de partir à manger
+un morceau sur le pouce, le poète récite ses vers, de beaux vers, ma
+foi, les invités, saisis, n'achèvent pas le geste commencé. Des
+pardessus font bourrelet aux épaules. Un bras hésite à l'entrée d'une
+manche. Deux mains qui allaient s'étreindre, retombent. Une canne reste
+en l'air. On interrompt la lecture des initiales de chapeaux. Cette dame
+a le doigt pris dans un talon de caoutchouc. Celle-ci ne montre plus
+qu'une moitié de gorge et s'assied. Les jeunes filles disent: «Maman,
+écoute!» Un monsieur, penché sur la cage de l'escalier offre une
+cigarette au bec de gaz et la lui tient haute. Enfin cet autre, trois
+marches descendues, s'arrête, un pied levé, prête l'oreille et, poli, se
+découvre!
+
+
+
+
+L'ARAIGNÉE
+
+ _À Madame Séverine._
+
+
+Le poète est couché, à plat ventre, dans l'herbe, et s'il n'en mange pas
+déjà, il en mâche. Il a le nez sur un trou de grillon certainement
+habité, comme l'indiquent de petites graines noires, les fraîches
+crottes du seuil. Au moyen d'un brin d'herbe sec il tente, en l'agaçant,
+de faire sortir le grillon.
+
+Parfois celui-ci montre sa fine tête et rentre.
+
+Le poète se dissimule et chatouille plus vivement.
+
+Le grillon remonte, hésite, se décide, fait un saut hors de sa demeure:
+il est pris.
+
+--N'aie pas peur, dit le poète, on va jouer tous deux.
+
+Il le relâche, le laisse aller. Le grillon libre disparaîtrait sous les
+hautes herbes. Deux doigts le pincent à temps: le voilà sur le dos.
+
+Le poète étudie son abdomen brun, le jeu des pattes cirées et
+s'émerveille des dents, scies délicates, inimitables par l'industrie
+humaine. Il le retourne et le grillon suit le bord de la main, culbute
+au creux, se relève, court au bout d'un doigt et s'y tient coi.
+
+--On s'amuse, hein! petit? dit le poète.
+
+Enfin il le met dans son chapeau, croise les jambes, rêveur, vite
+attendri, regarde se coucher le soleil.
+
+Est-ce beau!
+
+Ses bras s'écartent d'eux-mêmes et nagent vers l'horizon, où fume encore
+le soleil refroidi.
+
+Cependant le grillon, un moment blotti, quitte la doublure du chapeau,
+pousse une reconnaissance hardie, explore les ténèbres, quête parmi les
+touffes de cheveux, enfile des boucles, et, quand il passe aux places
+dénudées, s'arrête et gratte, par habitude, de toutes ses pattes, pour
+creuser un trou.
+
+Le poète jouit finement où ça le démange. Il a les yeux pleins de
+lumière, et, dans son chapeau, une faible petite bête captive qu'il
+affranchira, tout à l'heure, avec pompe.
+
+Il voudrait parler comme il sent, se réciter des vers inouïs, jeter un
+cri dont frissonnerait, d'échos en échos, la nature entière. Il peut
+s'émouvoir, puisqu'il est seul, et que personne ne rira.
+
+Mais soudain le grillon cesse de gratter: Il vient d'entendre quelque
+chose, et surpris, les antennes droites, il écoute.
+
+Il ne s'est pas trompé:
+
+En dessous, de l'autre côté du plafond, on gratte aussi.
+
+Veine!
+
+C'est l'araignée du poète qui s'éveille et répond.
+
+
+
+
+COQUECIGRUES
+
+
+ DÉJEUNER DE SOLEIL
+ LA PARTIE DE SILENCE
+ LA LIMACE
+ LES RAINETTES
+ LE VIEUX ET LE JEUNE
+ JEAN-JACQUES
+ FIN DE SOIRÉE
+
+
+
+
+DÉJEUNER DE SOLEIL
+
+ _À Édouard Dubus._
+
+
+La neige (existe-t-il un pays où la neige est noire?) tombe et suggère
+des comparaisons fades.
+
+Dans la rue, un gamin pétrit une boule, la pose sur une couche unie,
+sans ornière ou marque de pas, et la pousse prudemment. Elle roule et
+s'enveloppe à chaque tour comme d'une feuille de ouate. Bien que
+«gobes», les mains suffisent d'abord à la conduire par les sentiers
+blancs. Puis il y faut mettre le pied, les genoux, les épaules, toutes
+les forces.
+
+Souvent la boule résiste, entêtée, s'écorne, se fendille. Enfin elle
+s'immobilise.
+
+Le gamin, petit pâtissier en gros, dédaigneux de fignoler son travail,
+n'ayant plus rien à faire, disparaît.
+
+Aussitôt, le soleil maladif et pâle, las de toujours monter sans jamais
+bouger de place, suce lentement, jusqu'à l'heure du coucher, lèche
+doucement l'informe gâteau de neige, comme une personne patraque
+grignote un morceau de sucre, du bout des dents, à petites reprises.
+
+
+
+
+LA PARTIE DE SILENCE
+
+ _À Louis Dumur._
+
+
+Ils ont mangé la soupe et le boeuf. La mère débarrasse la table,
+l'approche tout près du poêle pour le père, et la fille y dépose la
+lampe. Le fils choisit dans le coffre à bois une bûche. Ces dames
+prennent leur ouvrage, le père son journal. Les aiguilles mordillent le
+linge. Le journal va, vient entre les doigts, avec des haltes. Le poêle
+ronfle ainsi qu'il faut, car sa petite porte est ouverte à moitié, et le
+fils le surveille. On n'entend pas de tic tac d'horloge: il n'y a point
+d'horloge; mais une bouilloire siffle comme un nez pris.
+
+Y sont-ils?
+
+Ah! la mère oubliait de remonter, une fois pour toutes les autres, la
+mèche de la lampe, et de baisser l'abat-jour, lequel est bleu.
+
+Bien! chut! Et, de huit à dix, lèvres serrées, yeux troubles, oreilles
+endormies déjà, vie suspendue, toute la famille, pour savoir qui se
+taira le mieux, fait, sans bruit, sa quotidienne partie de silence.
+
+
+
+
+LA LIMACE
+
+ _À Charles Merki._
+
+
+Il fait un tel froid que tous les promeneurs rendent la fumée par le
+nez. Soudain, la bonne vieille, en louchant un peu, aperçoit installée
+sur sa lèvre, et pelotonnée dans quelques poils de barbe givrés, comme
+dans une herbe rare, une limace rouge.
+
+--Ah! sale bête, dit-elle, qu'est-ce que tu fais là? Attends, je vais
+t'en donner, moi!
+
+Elle lui en donne en effet. Elle s'arrête en plein trottoir, et se
+mouche bruyamment, sans se servir de son mouchoir, de sa manche ou de
+ses doigts, sans un geste, et d'un seul souffle, raide comme un soldat
+au port d'armes.
+
+Le cerveau se vide tout entier. Elle avait de bien vilaines choses en
+tête, la bonne vieille. Puis, toujours louchant, elle observe. Un
+moment, ses deux prunelles n'en font qu'une. La limace rouge s'agite, et
+de sa langue pointue, activement, nettoie la place. Il semble qu'elle
+nage dans la joie.
+
+--Te voilà gorgée, dit la bonne vieille. Allons, file maintenant ou je
+te chiquenaude.
+
+Repue, onctueuse et glacée, la limace que l'air vif a rendue plus rouge
+encore, recule docilement, descend, descend, et rentre chez elle, au
+chaud, sous son palais, dans la bouche de la bonne vieille.
+
+
+
+
+LES RAINETTES
+
+ _À Rodolphe Darzens._
+
+
+Assis sur le banc planté devant la porte ils échangent leurs souvenirs
+sans remords et se racontent des histoires, toujours les mêmes, qui ne
+se passent en aucun temps, en aucun lieu.
+
+Tandis que les rainettes infatigables roulent au loin leurs _r_, le plus
+âgé chevrote d'abord. Comme il fait nuit, chaque fantôme a son succès
+d'effroi. Les gamins écoutent, accroupis entre les vieux et le fumier
+verni de lune.
+
+--Êtes-vous crédule de ça?
+
+--On en voit tant.
+
+--Y en a-t-il, des étoiles!
+
+--Si on allait se coucher?
+
+Ils restent encore. D'une pipe, régulièrement, une bluette de flamme
+s'échappe et s'éteint vite, toute seule sur la terre contre les astres
+de là-haut. Un géranium se penche au bord d'un pot cassé, et par ses
+becs-de-grue égoutte son odeur.
+
+Le feu d'une voiture file entre les acacias de la route:
+
+--Qui donc que c'est?
+
+--C'est le garde-port qui rentre.
+
+La voiture s'éloigne et la curiosité cesse avec le bruit.
+
+Les rainettes continuent leurs appels stridents, si clairs qu'elles
+semblent quitter les buissons humides, les feuilles vertes comme elles,
+se rapprocher du mur, et, bruyantes, entrer au creux des pierres.
+
+Il faut pourtant aller se coucher: demain on tire le chanvre.
+
+Les veilleurs bâillent, enfin se lèvent. Quelle douce soirée!
+
+Ils dormiraient dehors. Au matin, on les trouverait là, engourdis,
+blancs de rosée.
+
+--Bonsoir!
+
+--Bonsoir... soir... oir...
+
+Ils s'enfoncent dans l'ombre. Quelques femmes, des jeunes, allument une
+lanterne par peur de butter. Les portes se ferment, poussent leur long
+cri d'angoisse dont frissonnent les hommes en retard.
+
+Et les rainettes même, lasses de lutter, leurs roulades étant vaines,
+vont prudemment céder au silence.
+
+
+
+
+LE VIEUX ET LE JEUNE
+
+ _À Maurice Talmeyr._
+
+
+SCÈNE I
+
+LE JEUNE
+
+Oui, je sais, de ton temps on avalait les noyaux de cerises et des
+charrettes ferrées. Vieillard, je finirai par t'étrangler. On était
+naïf, sincère et croyant, en ce temps-là. Il faut y retourner et y
+rester. J'ai plein les oreilles de tes gémissements. Est-ce parce que la
+mort, sûre de ta peau, prélève un acompte, et te tripote, te creuse déjà
+les yeux, que tu les as si grands, plus grands que le ventre?
+
+Sois prudent. C'est lourd, la célébrité. Quelque matin on te trouvera
+étouffé. Si j'étais toi, je me mettrais au régime, et, craignant de
+devenir sourd absolu, je remplacerais ma grosse caisse par un de ces
+petits tambours en peau de papier qu'on voit entre les pattes des lapins
+mécaniques.
+
+Toujours le vieux partout, à toutes les bornes. Est-ce que ton image
+glacée ne va pas bientôt fondre?
+
+Tu chevrotes qu'on était respectueux de ton temps. Mais les trains
+allaient moins vite.
+
+Des gens qui dévorent l'espace peuvent bien brûler la politesse.
+Résigne-toi, vieux (je t'appelle par tes titres, remarque-le, je te
+traite en camarade), ôte-toi de là et donne-moi les clefs.
+
+Entends-tu? je te dis de quitter la scène, de sortir du livre, de t'en
+aller du journal.
+
+Il y a des années, des années d'horloge que tu encombres. Regarde à tes
+pieds: c'est du propre; ton art délayé coule de tous côtés. Tu n'a pas
+honte?
+
+Comment! des hommes d'honneur, des colonels, des employés de chemin de
+fer, des ouvriers du peuple qui n'ont plus rien à suer, réclament leur
+retraite et tu t'obstines à faire du service.
+
+Sais-tu, qu'une nuit, las d'attendre, nous recommencerons le massacre
+des Innocents.
+
+Si tu te dépêches de mourir, tu éviteras une fin violente.
+
+La place libre, je m'installe. Ah! j'ai du travail pour une éternité et
+je vois tant de choses que mon oeil éclate. D'abord tout est à refaire.
+
+Premièrement, il convient de nettoyer les narines d'Augias du public.
+
+Ensuite je peindrai mon enseigne, ce qui me prendra beaucoup de temps.
+Après, je bâtirai un art définitif. Il montera jusqu'au ciel sans
+toucher à la terre, puisque le naturalisme est mort, et mes enfants
+passeront gaîment leur vie, la pomme d'Adam en l'air à le contempler.
+
+Allons, l'ancien, vide les lieux, qu'on aère et qu'on retourne ce que tu
+as souillé.
+
+
+SCÈNE II
+
+LE VIEUX
+
+Ces petits sont bien ridicules. Les uns vont au café et s'y gâtent
+l'estomac. Les autres n'y vont pas, et c'est afin de se donner un genre.
+
+Les uns fument pour faire les hommes; les autres ont pris la mauvaise
+habitude d'être incommodés par l'odeur du tabac. Je les trouve
+grotesques surtout en amour. Ceux-ci sont chastes comme des boeufs, et,
+comme ces grosses bêtes, regardent le monde avec ahurissement. Ceux-là
+changent de femme chaque nuit et s'exposent à des altérations de santé.
+Les autres gardent toujours la même, et alors ça gêne leurs mouvements.
+
+Le soir, quand je noue mon foulard serre-tête, je songe à leurs groupes
+littéraires, et je ris, je ris au point que mon lit tremble de tous ses
+ressorts: comme autrefois, me dit poliment Madame.
+
+Et ces groupes ont des présidents, des vice-présidents, des membres
+même; comme c'est drôle! Oh! je reconnais de bonne grâce que quelques
+jeunes vivent à l'écart. Mais ils ont tort: à leur âge, on doit
+fréquenter les écoles, pour faire plaisir aux parents.
+
+En outre, ils apportent, crient-ils, ces petiots, des formules neuves.
+J'en avais aussi dans le temps, plein mes poches, sur des bouts de
+papier que, depuis, j'ai mâchés, par distraction. On prend sa formule au
+départ. On la pique sur son chapeau, durant le voyage; mais, quand on
+est arrivé, à quoi sert-elle? Qu'est-ce qu'ils veulent donc? faire mieux
+que moi, autre chose. N'ai-je pas tenu de semblables propos, il y a un
+demi-siècle, et, maintenant, je relis mon oeuvre, une fois l'an, au
+printemps.
+
+Plaît-il? tu convoites ma place, avide gamin. Ah! malheur à ceux qui
+réussissent trop jeunes! Tous les enfants précoces sont morts. Ma vie se
+prolonge parce que je me suis développé tard.
+
+Je te dis cela, pour t'encourager à me laisser tranquille. Tu viens
+indiscrètement à la maison. Tu t'y embêtes à m'entendre parler sans
+cesse de ma personne, tu abîmes mes collections, et, toi parti, nous
+perdons un quart d'heure, ma bonne et moi, à compter les traces de ta
+tête huilée.
+
+J'ai patiemment dressé moi-même mon glorieux gâteau. Je n'y ajoute plus
+rien parce qu'il est assez haut et que j'ai peur de monter sur les
+chaises, mais je crains qu'on ne l'écorne et je veille. Tu rôdes autour.
+Ta turbulence m'effraie. Écoute une proposition que tu serais gentil
+d'accepter. Tu passerais quelquefois dans ma rue. J'ouvrirais ma fenêtre
+et je te ferais un signe de tête amical. Tu dirais à tes petits amis:
+«Je viens de voir le vieux.» Je dirais: «La jeune génération ne m'oublie
+pas.» Et nous pourrions entretenir ainsi jusqu'à ma mort lointaine des
+relations charmantes.
+
+On sonne, je parie que c'est toi. Misère de misère. Joseph! n'oubliez
+pas dans cinq minutes le coup du: «Monsieur est servi!»
+
+
+SCÈNE III
+
+LE VIEUX--LE JEUNE
+
+LE VIEUX.--Tu es là, et je me distrais en traçant avec mon doigt une
+raie dans ta chevelure vierge. Tu me parles, et il me semble qu'un
+enfant pose ses pieds nus, chauds et tendres sur mon coeur.
+
+LE JEUNE.--Maître, vous me ferez entrer dans un grand journal, dites?...
+
+
+
+
+JEAN-JACQUES
+
+ _À Marcel Boulenger._
+
+
+JACQUES.--Au moins, dors-tu bien?
+
+JEAN.--Oui, si j'ai le soin, au bord du sommeil, de me prendre à la
+gorge, des deux mains. Je me tiens fortement. Je suis sûr de ne pas me
+laisser échapper, et je passe une nuit tranquille.
+
+JACQUES.--As-tu, comme moi, le goût des oreillers durs? je n'en trouve
+point d'assez durs. Je voudrais un oreiller de bois, dont la taie serait
+une écorce, et je m'éveillerais les oreilles saignantes.
+
+JEAN.--Nous sommes de pauvres misérables qui descendons vers le singe.
+
+JACQUES.--Vers le jouet mécanique aux pattes alternantes. Notre vie,
+c'est une roue qui fait crrr... crrr... Quand je pense que, chaque
+matin, je m'exerce à enfiler mon pantalon sans y toucher! J'arrondis sur
+le modèle d'un cylindre ma culotte droite. Celle de gauche ne
+m'intéresse pas. Je lève la jambe, et ffft! il faut qu'elle fuse comme
+une hirondelle dans un couloir; sinon, je recommence.
+
+JEAN.--Réussis-tu souvent?
+
+JACQUES.--À la fin je triche, et las de danser sur un pied, je me
+contente d'un à peu près. Mais j'y arriverai, dussé-je rester une
+journée en chemise.
+
+JEAN.--Je me lève plus calme. Mes serviettes seules me préoccupent. J'en
+ai sept ou huit en train. Dès que l'une d'elles est mouillée, je la
+rejette. Je ne leur tolère qu'une corne humide. La première m'essuie le
+front, la seconde le nez, la troisième une joue, et ma tête n'est pas
+sèche, que j'ai mis toutes mes serviettes hors de service.
+
+JACQUES.--Est-ce que tu verses de l'huile sur tes cheveux?
+
+JEAN.--Ils sont naturellement gras.
+
+JACQUES.--Tu as de la chance. Je me bats contre mes mèches. Une, entre
+autres, se révolte. Je la ratisse et l'écrase à me l'enfoncer dans le
+crâne. Elle se redresse pleine de vie, en fer. Je m'imagine qu'elle va
+soulever mon chapeau, et je n'oserai plus saluer, par crainte de montrer
+une horreur.
+
+JEAN.--Fais-la scier.
+
+JACQUES.--Ainsi que tes moustaches. Enseigne ton procédé.
+
+JEAN.--Je les ronge moi-même, avec mes propres dents.
+
+JACQUES.--L'aspect de ta lèvre déconcerte. On y remarque un vague
+pointillé noir, les restes d'une moustache incendiée, la fumée, l'ombre,
+le regret d'une moustache.
+
+JEAN.--Je ne pense que si je mordille, si j'ai comme un laborieux mulot
+dans la bouche. Enfin, suppose ta mèche domptée.
+
+JACQUES.--Je veux sortir. Je descends les escaliers et sur chaque marche
+je m'arrête. Mes souliers se frottent par le bout, se caressent du nez.
+Je piétine jusqu'à ce qu'ils soient satisfaits, et souvent je remonte.
+
+JEAN.--Dehors, n'as-tu pas fréquemment l'envie d'aller d'un trottoir à
+l'autre? On est pressé. Il y a un embarras de voitures: tant pis, il
+faut traverser la rue tout de suite, se diriger par le plus court chemin
+vers ce point qui attire, éclate sur le mur d'en face.
+
+JACQUES.--Je préfère viser un passant et le devancer en l'effleurant du
+coude. Oh! je ne tiens ni aux bossus ni aux jolies femmes. J'ai le bras
+lourd, et il m'est nécessaire que toute son électricité s'écoule dans le
+bras d'un autre.
+
+JEAN.--Sans doute, une bonne nouvelle inattendue t'attriste.
+
+JACQUES.--Je ne la méritais pas et je me défie; je regarde au delà, et,
+devant mes yeux, se matérialise la nouvelle qui suivra. Elle a une forme
+rectangulaire et deux centimètres d'épaisseur. Rugueuse, d'un rouge
+sombre, elle tombe, tombe; c'est la tuile.
+
+Mais qu'on m'annonce le malheur des autres, j'ai de la peine à contenir
+dans ma bouche hermétique le rire qui cherche une issue. Ne meurs pas le
+premier de nous deux, ce serait trop gai. Si le malheur m'atteint, je
+sautille d'aise, et, dispos, j'irais me faire photographier. Qu'est-ce
+que tu as?
+
+JEAN.--Rien. Mon petit doigt s'amuse. Il s'abaisse et se relève, à
+l'exercice. Le voici en haut, le voici en bas. C'est pour sa santé. Une,
+deux, trois, quatre. Ne compte pas: tu t'embrouillerais. Marque
+simplement la cadence: une, deux; une, deux...
+
+JACQUES.--Curieux. On paierait cher sa place.
+
+JEAN.--Talent d'intimité? Il me distrait, quand j'écris, entre deux
+phrases. On dirait un geste de pompe qui aspire et foule. L'encre monte.
+Ma main s'emplit de vie, et quand mon petit doigt cesse, elle court,
+légère, intelligente.
+
+Autrefois, je piquais avec une aiguille ma feuille de papier. Je la
+couvrais de points nombreux «comme les étoiles du ciel».
+
+ Pique, pique, ma bourrique:
+ Veux-tu gager que j'en ai huit!
+
+J'ai perdu cette mauvaise habitude assoupissante. Celle-ci me plaît à
+cause de sa simplicité et de son isochronisme parfait. Une, deux; une,
+deux... Elle exige moins d'accessoires. On n'a pas toujours des
+aiguilles sur soi. Au café, à la promenade même, mon petit doigt prend
+son élan et part. Quoi de plus pratique? Un petit doigt d'enfant en
+ferait autant. Mais tu changes de visage.
+
+JACQUES.--Je t'en prie: n'insiste pas.
+
+JEAN.--Tu souffres, tu rougis, et tes yeux, comme des pavots sous la
+pluie, débordent d'eau. Sois confiant. Ne l'ai-je pas été? Avoue pour te
+soulager et me consoler.
+
+JACQUES.--Tu ne peux pas savoir. C'est ma grande folie invincible. Ma
+femme a tenté l'impossible pour me guérir. Mes enfants m'ont supplié. Un
+médecin m'a dit: «Plus vous les arracherez, plus ils repousseront. En
+outre, votre nez enflera.» Ni les propos menaçants du docteur, ni les
+tendres remontrances d'une famille aimante ne m'ont ému, et cette fois
+encore, j'en tiens un.
+
+JEAN.--Un quoi? Laisse donc ton nez.
+
+JACQUES.--Tu me crois peut-être à plaindre. Tu ne me comprendras jamais.
+Sache au contraire que j'éprouve des impressions compliquées, connues
+des seuls initiés. La douleur et la jouissance se confondent. J'ai une
+narine en feu et de la glace dans l'autre. Je ne compte pas les
+éternuements joyeux, qui sont tout bénéfice! Je tire doucement,
+doucement. Il me semble que ce poil est planté au profond de ma chair et
+que ma cervelle vient avec. J'arrive au sommet de l'aigu. Aïe! que j'ai
+mal! Oh! que je suis heureux! Je gradue les secousses. C'est une
+science. Ouf! Ah! le voilà!
+
+JEAN.--Je ne distingue pas.
+
+JACQUES.--Approche-toi.
+
+JEAN.--Oui, j'aperçois quelque chose. Mets-le devant la fenêtre, en
+plein soleil.
+
+JACQUES.--Comme ceci?
+
+JEAN.--Là. Bien. Ne bouge plus. Je vois maintenant le poil dans son
+intégrité! Il a la flexion d'un arc d'or. Il est transparent et blond,
+avec une grosseur à l'une de ses extrémités. On jurerait sa tête.
+
+JACQUES.--Ce sont plutôt ses racines, Jeannot.
+
+JEAN.--Reçois, mon Jacquot, mes sympathiques compliments: il est
+superbe!
+
+
+
+
+FIN DE SOIRÉE
+
+ _À René Maizeroy._
+
+
+MONSIEUR--MADAME--LA BONNE
+
+MADAME.--Es-tu sûr qu'il n'en reste plus?
+
+MONSIEUR.--Le dernier traverse la rue, tourne au croisement. Il
+disparaît.
+
+MADAME.--Laisse la fenêtre ouverte. Que l'air assainisse, purifie.
+Regarde: les murs suent.
+
+MONSIEUR.--Il pleut à verse et vente à tout renverser. Les becs de gaz
+sont affolés. C'est un bon temps pour ceux de nos invités qui n'ont pas
+trouvé de fiacre.
+
+MADAME.--Oui, c'est un vrai temps d'invités. Il me réjouit. Je regrette
+seulement de ne l'avoir pas commandé moi-même. Ouvre donc la fenêtre
+toute grande.
+
+MONSIEUR.--Jamais nous n'avons eu un mardi comme celui-ci. Ah! tu
+choisis ton monde!
+
+MADAME.--Bon! nous allons nous jeter à la tête les gens qui viennent
+chez nous. Je suis prête. D'abord, où as-tu pris ton Turc?
+
+MONSIEUR.--Dans la rue. C'était le plus drôle: il ornait notre salon.
+Avons-nous ri, quand, au thé, il a déroulé son turban et qu'il s'en est
+servi comme d'une serviette. Peut-être aussi qu'il couche dedans.
+
+MADAME.--J'ai tremblé de le voir se mettre à vendre des pastilles.
+
+MONSIEUR.--Je t'assure qu'il est attaché à une ambassade, solidement.
+Continuons: n'est-ce pas à toi qu'appartient ce monsieur qui sentait le
+cigare éventré?
+
+MADAME.--Si tu parles tabac, je te rappellerai ton marchand de
+cigarettes toutes faites. C'est sans doute l'associé d'un garçon de
+café. Il les offrait dans une boîte à Palmers, «moins chères qu'à
+n'importe quel bureau», disait-il.
+
+MONSIEUR.--Soit. Mais tu nous as amené ce professeur de piano qui glisse
+ses cartes-prospectus dans les goussets et les corsages.
+
+MADAME.--Et toi, cette veuve qui tâte les hommes en dansant pour se
+chercher un mari vert; cette forte dame qui montrait son cancer; et
+cette autre, décolletée jusqu'à l'âme, qui nous a demandé s'il n'y avait
+pas de billard ici. Elle voulait organiser une poule au gibier. Faut-il
+encore te reprocher ta femme à poils? C'est scandaleux: elle cultive,
+soigneusement, à égale distance de ses deux seins, trois poils énormes.
+Les messieurs veulent voir et, pour voir, dansent avec elle. De telle
+sorte que cette grosse toupie, malgré sa lourdeur, arrive à tourner
+toute la soirée.
+
+MONSIEUR.--Tu es dure. Je voudrais que quelqu'un de nos invités nous
+écoutât dans un coin. À mon tour! Je note:--Un vieux monsieur, aux
+moustaches de mastic; il reconduit et se contente de reconduire (on
+l'affirme; c'est son bonheur et sa gloire!) trois cent soixante-cinq
+femmes par an, jamais les mêmes. Je ne le trouve que grotesque. Passons.
+Un acteur; il déclame la _Nuit d'Octobre_ comme Musset devait la
+déclamer dans ses beaux jours, quand il était saoul.--Un compositeur de
+musique; il a inventé une nouvelle méthode pour chanter: «Je voudrais
+être votre pantoufle!»--Un danseur de son métier; il prétend, à chaque
+pas, que notre parquet est garni de clous, empoigne une bouteille, et,
+du cul de ladite, leur fait sauter la tête.--Un grand poète célibataire,
+il murmure aux dames: «J'ai soif; et, si vous n'avez pas soif, j'ai soif
+pour vous. Venez donc boire.» Ce grand poète pousse trop à la
+consommation. Nous le supprimerons.--Un petit poète marié. «Du courage,
+lui dit sa femme mûre, récite bien tes vers et je te donnerai un franc,
+demain, pour tes folies.»--Un peintre, enfin, si sale qu'il devrait
+s'envelopper dans du papier. Mais nous le garderons provisoirement, car
+j'espère lui faire colorier, à l'oeil, le bas du placard de notre
+cuisine...
+
+Inutile de remarquer que, ceux-là, c'est toi, incontestablement toi, qui
+les as raccrochés.
+
+MADAME.--Permets! Tout le monde est parti. Tu peux te montrer
+convenable.
+
+MONSIEUR.--Vrai, tu as cela dans le sang: tu ne rencontrerais pas un
+monsieur un peu décoré sans lui dire: «Psit! psit! venez donc chez moi,
+mardi soir, on s'amusera!»
+
+MADAME.--Tu m'impatientes, à la fin.
+
+LA BONNE, _entrant_.--Madame, il reste encore un vieux chapeau au
+vestiaire.
+
+MONSIEUR.--Étonnant ce vieux chapeau qui reste toujours! Où est sa tête?
+Je ne comprends pas. Que nos invités se trompent de nippes, se volent,
+mais qu'ils s'arrangent et ne nous laissent pas leur friperie. Qu'est-ce
+que ce vieux chapeau fait là?
+
+MADAME.--Son histoire est simple: un gentilhomme arrive seul, bien ou
+mal coiffé; mais il s'en va en compagnie et, pour ne pas rougir,
+nu-tête. Marie, quelles sommes vous a-t-on données?
+
+LA BONNE.--Madame, le petit blond m'a emprunté quarante sous pour sa
+voiture.
+
+MADAME.--Ah! vous placez votre argent, ma fille! Montez vous coucher.
+(_La bonne sort._)
+
+MONSIEUR.--Le petit blond, oui, le journaliste, un garçon décemment
+élevé: il déclare qu'il n'a jamais un porte-monnaie dans le monde, parce
+qu'un porte-monnaie «fait gros» sur la cuisse.
+
+MADAME.--La bonne ment. Je parie qu'on lui bourre les poches. C'est
+autant que nous lui retiendrons sur ses gages. Nous recevons des gens
+mariés qui savent ce qu'on doit à une domestique.
+
+MONSIEUR.--Les gens mariés pour de bon ne viendraient pas chez nous.
+
+LA BONNE, _rentrant_.--Madame, j'oubliais, les cabinets sont encore
+bouchés!
+
+MONSIEUR.--Encore! Les cochons! Je te dis qu'ils se retiennent dans la
+journée, pour nous offrir ça, le soir! J'ai été obligé d'acheter une
+perche par économie. À chaque instant, il fallait déranger le plombier.
+Qu'est-ce que vous voulez, ma pauvre Marie! Les cabinets ne sauraient
+passer la nuit dans cet état. Prenez la perche. Débouchez. Ne manquez
+pas d'éteindre le bec: il dévore, ce bec. (_La bonne sort._)
+
+MADAME.--Aère, mon ami, je t'en supplie.
+
+MONSIEUR.--Oui, de l'air! ouvrons. Ce plafond devrait s'enlever comme un
+couvercle.
+
+MADAME.--Qu'est-ce que tu fais? Tu ouvres l'armoire!
+
+MONSIEUR.--Oui, l'armoire aussi. Je veux tout ouvrir. Ça empeste ici les
+fleurs crevées.
+
+MADAME.--Qu'est-ce que j'aperçois caché au fond de l'armoire?
+
+MONSIEUR.--Un morceau de Champigny que j'ai arraché à ces affamés, sauvé
+pour notre déjeuner de demain.
+
+MADAME.--Tu exagères. Nous ne recevons pas des moineaux.
+
+MONSIEUR.--Si nous ne recevions rien du tout. À propos, pourquoi
+recevons-nous?
+
+MADAME.--Tu le prends sur ce ton, ingrat! La semaine dernière, nos
+initiales paraissaient dans un journal.
+
+MONSIEUR.--Certes, on gagne gros à être connu.
+
+MADAME.--Avoue que nos soirées sont suivies.
+
+MONSIEUR.--Preuve: les cabinets bouchés. Mais as-tu observé que souvent
+des gens perdent notre piste?
+
+MADAME.--D'autres les remplacent, et mardi prochain nous verrons... Il
+me l'a promis... Par exemple, j'ai couru pour l'avoir. Je l'annoncerai.
+On fera queue... Mais je te réserve la surprise.
+
+MONSIEUR.--Dis-moi ta pêche, ou la fièvre me tiendra jusqu'à mardi.
+
+MADAME.--Quand notre réputation se fonde, veux-tu t'enterrer vivant,
+mourir tout de suite?
+
+MONSIEUR.--C'est juste: allons d'abord dormir!
+
+
+
+
+DAPHNIS, LYCÉNION ET CHLOÉ
+
+
+ RUPTURE
+ MÉNAGE
+
+
+
+
+RUPTURE
+
+ _À Georges d'Esparbès._
+
+
+DAPHNIS, LYCÉNION
+
+I
+
+DAPHNIS.--Je viens de faire ma dernière course à la mairie. Tout est
+prêt. Que ne peut-on s'endormir garçon et se réveiller marié!
+
+LYCÉNION.--Moi, je suis allée chez le fleuriste. Il s'engage à fournir
+tous les jours un bouquet de quatre francs. Oh! j'ai marchandé! Par ces
+temps froids, ce n'est pas cher.
+
+DAPHNIS.--Non, s'il porte les fleurs à domicile et si elles sont belles.
+
+LYCÉNION.--Naturellement. Ensuite, j'ai prié Myrtale de nous chercher un
+éventail, une bague, une bonbonnière et quelques bibelots ravissants.
+Elle n'avait rien en boutique. J'ai dit que nous voulions nous montrer
+généreux, sans faire de folies toutefois.
+
+DAPHNIS.--Évidemment. Et ce sera payable?...
+
+LYCÉNION.--À votre gré.
+
+
+II
+
+LYCÉNION.--Vous avez vu la petite aujourd'hui?
+
+DAPHNIS.--Oui, cinq minutes seulement. Sa mère a fixé la date. Nous nous
+marierons dans trois mois, le 18 mai.
+
+LYCÉNION.--Trois mois, c'est long.
+
+DAPHNIS.--C'est trop long. Aussi, n'est-ce pas, nous ne sommes plus
+obligés de nous quitter tout de suite. Nous avons le temps.
+
+LYCÉNION.--C'est cela. Vous voulez que vos amours se touchent, et qu'il
+n'y ait qu'à enjamber pour passer d'une femme à l'autre. Mon pauvre ami,
+il vous faudra pendant ces trois mois priver la petite bête.
+
+
+III
+
+LYCÉNION.--Dites-lui bien que le bleu sied aux blondes. J'ai là une
+gravure de toilette exquise que je vous prêterai. A-t-elle du goût?
+
+DAPHNIS.--On n'a pas de goût à son âge.
+
+LYCÉNION.--Elle m'intéresse, moi, cette petite. Je voudrais faire son
+éducation, et je la défendrais contre vous-même. Voyons, aime-t-elle les
+jolies choses?
+
+DAPHNIS.--Oui, quand elles sont bien chères.
+
+
+IV
+
+DAPHNIS.--Assisterez-vous à mon mariage?
+
+LYCÉNION.--Suis-je invitée?
+
+DAPHNIS.--Certainement.
+
+LYCÉNION.--J'irai.
+
+DAPHNIS.--Vous n'avez pas peur de trop souffrir?
+
+LYCÉNION.--Rien ne gronde dans mon coeur. Quand je me suis donnée à
+vous, ne savais-je pas qu'il me faudrait un jour me reprendre? Mais le
+décrochage a été pénible. Nous n'en finissions plus. Nos deux âmes
+tenaient bien.
+
+DAPHNIS.--C'est vrai. L'affaire a un peu traîné en longueur.
+
+LYCÉNION.--Si je ne me sentais pas tout à fait détachée de vous, je
+couperais à l'instant, sans pitié, les dernières ficelles.
+
+DAPHNIS.--Et plus tard, après le mariage, viendrez-vous nous voir? Je
+vous présenterais comme une amie, une parente même.
+
+LYCÉNION.--Ou une institutrice pour les enfants à naître. Plus tard, je
+les garderais; vous pourriez voyager.
+
+DAPHNIS.--Je me dispense de plaisanter. Chez moi, vous serez chez vous.
+Votre couvert sera toujours mis.
+
+LYCÉNION.--Et ma place dans votre lit toujours bassinée.
+
+DAPHNIS.--Pauvre amie, tu souffres!
+
+LYCÉNION.--Pas du tout. Mais vous m'agacez avec votre système de
+compensations.
+
+
+V
+
+DAPHNIS.--Ne parlons donc point du présent, parlons du passé--qui a
+passé si vite.
+
+LYCÉNION.--Comme vous êtes nature! Une belle fille, et l'aisance vous
+attendent. Vous voilà casé. Vous croyez me devoir, en dommages et
+intérêts, quelque pitié. Il vous plairait d'être sentimental un quart
+d'heure au moins. Vous vous dites: «Puisqu'on me prépare un bon dîner,
+je vais regarder mélancoliquement ce coucher de soleil.»
+
+DAPHNIS.--Alors, parlons de votre avenir. Que ferez-vous?
+
+LYCÉNION.--Je veux être sérieuse,...
+
+DAPHNIS.--Vous l'êtes déjà, et du bout des doigts vous tambourinez sur
+vos tempes comme un caissier qui trouve une erreur.
+
+LYCÉNION.--Pratique. Ma santé ne me permettrait plus l'amour pour
+l'amour. Je chasserai au mari.
+
+DAPHNIS.--Si la bête passe près de moi, je vous préviendrai.
+
+LYCÉNION.--Riez. Dès demain matin, je commencerai mes courses.
+
+DAPHNIS.--À quelle heure?
+
+LYCÉNION.--De bonne heure. Je me lève très bien, quand personne ne me
+retient au lit.
+
+DAPHNIS.--Sincèrement, je vous enverrai des adresses.
+
+
+VI
+
+DAPHNIS.--C'est l'instant de nous énumérer nos qualités. Je commence:
+vous ferez une excellente épouse.
+
+LYCÉNION.--Vous serez un bon mari, et si j'avais été plus jeune, je ne
+vous aurais pas cédé à une autre.
+
+DAPHNIS.--Restons-en là.
+
+
+VII
+
+LYCÉNION.--Dites-moi: la petite est-elle propre?
+
+DAPHNIS.--Comme les fauteuils de sa mère un jour de réception.
+
+LYCÉNION.--Veillez à ce qu'elle fasse régulièrement sa toilette intime:
+c'est très important.
+
+
+VIII
+
+DAPHNIS.--Avouez que, la première, vous avez songé à notre séparation.
+Moi, je me trouvais très bien.
+
+LYCÉNION.--Encore!
+
+DAPHNIS.--Oui, je vous ai aimée de toute ma force, et je crois qu'en ce
+moment même vous êtes ma vraie femme.
+
+LYCÉNION.--Du calme, mon ami, vous allez dire des bêtises, et comme je
+ne vous permettrai pas d'en faire, vous me quitterez avec la faim.
+
+DAPHNIS.--Tes lèvres?
+
+LYCÉNION.--Pas même mon front.
+
+DAPHNIS.--Ta bouche, tout de suite...
+
+LYCÉNION.--Faut-il sonner?
+
+DAPHNIS.--Comme au théâtre. C'est inutile. Votre esclave, votre femme de
+ménage est partie.
+
+
+IX
+
+LYCÉNION.--Oh! nous resterons amis, de loin.
+
+DAPHNIS.--Amis de faïence. Soyez certaine que je ne dirai jamais de mal
+de vous.
+
+LYCÉNION.--Vous êtes trop bon. Si, de mon côté, il m'arrive de vous
+noircir, ce sera par politique et pour les besoins de ma cause. Me
+rendez-vous mon portrait?
+
+DAPHNIS.--Je le garde.
+
+LYCÉNION.--Il vaudrait mieux me le laisser ou le déchirer que de le
+jeter au fond d'une malle.
+
+DAPHNIS.--Je tiens à le garder, et je dirai: C'est un portrait d'actrice
+qui était très bien dans une pièce que j'ai vue.
+
+LYCÉNION.--Et mes lettres?
+
+DAPHNIS.--Vos lettres froides de cliente à fournisseur, je les garde
+aussi. Elles me défendront si on me soupçonne.
+
+
+X
+
+DAPHNIS.--Je me vois descendant les marches de l'église avec la petite
+en blanc. Et je pense--faut-il vous le dire?--je pense à des histoires
+de vitriol.
+
+LYCÉNION.--Ah! vous me sondez! Eh bien, mon ami, changez vos idées au
+plus tôt: elles vous donnent l'air niais. Est-ce assez vilain, un homme
+qui a peur? Car vous avez peur, et vous vous tiendrez sur la défensive,
+le coude levé en parapluie. Ce sera drôle à divertir un saint dans sa
+niche. Vous mériteriez...--mais je craindrais de tacher ma robe.
+
+LYCÉNION.--Je m'en vais.
+
+DAPHNIS.--Oui, je sais, vous vous en allez--tout à l'heure.
+
+
+XI
+
+DAPHNIS.--Quel beau livre on pourrait écrire sur nos amours. Il n'y
+aurait qu'à réciter.
+
+LYCÉNION.--Un livre gris, dont tout le noir serait pour moi et pour vous
+toute la neige.
+
+DAPHNIS.--Je crois que ça se vendrait.
+
+
+XII
+
+DAPHNIS.--Dites-moi: nos petites affaires sont bien réglées. Vous ne me
+devez rien. Je ne vous dois rien.
+
+LYCÉNION.--Oh! mon ami.
+
+DAPHNIS.--Permettez, Je crois ne vous avoir pas rendue trop malheureuse,
+et je tiens à ce que tout se termine correctement. Oui ou non, vous
+dois-je quelque chose?
+
+LYCÉNION.--Voulez-vous une quittance?
+
+DAPHNIS.--Ma chère, vous êtes amère comme une orange dont il ne reste
+plus que l'écorce.
+
+LYCÉNION.--Vous seriez bien aimable de vous en aller.
+
+DAPHNIS.--J'ai toute ma soirée à moi.
+
+LYCÉNION.--Je ne vous la demande pas.
+
+DAPHNIS.--Mauvaise! c'est moi qui vous demande humblement la vôtre, y
+compris la nuit, bien entendu.
+
+LYCÉNION.--La nuit aussi? Je vous en prie, ne vous forcez pas.
+
+DAPHNIS.--Je vous assure que cela me ferait plaisir.
+
+LYCÉNION.--Ainsi, vous me proposez, bonnement, de faire, une dernière
+fois, quelque chose comme la belle en amour. Ensuite nous nous
+donnerions une poignée de main et l'honneur serait satisfait. Vous êtes
+malpropre.
+
+DAPHNIS.--Madame!
+
+LYCÉNION.--Voilà que vous faites ces petits préparatifs de faux départ
+qui consistent à prendre son chapeau et à le poser successivement sur
+toutes les chaises, pour le reprendre encore et le reposer.
+
+
+XIII
+
+DAPHNIS.--Nous sommes arrivés.
+
+LYCÉNION.--Moi du moins, et je descends de voiture, tandis que vous
+continuerez vers des pays neufs.
+
+DAPHNIS.--Je voudrais, sans être banal, vous dire quelque chose de très
+tendre.
+
+LYCÉNION.--Oui, le mot de la fin, le mot fleuri qui parfumera mon
+souvenir pour la vie. Vous ne le trouvez pas. Cherchez.
+
+DAPHNIS.--Il me vient et s'en retourne. J'ai comme de la ouate dans la
+gorge.
+
+LYCÉNION.--Ne vous faites pas de mal. Désenlaçons-nous sans douleur.
+Allez, et aimez bien la petite.
+
+DAPHNIS.--Ah! je l'aimerai--plus tard.
+
+LYCÉNION.--C'est vrai. Il faut le temps de donner un peu d'air à votre
+coeur.
+
+DAPHNIS.--Je vous vois calme. Il me semble que je vous laisse sur une
+bonne impression et que le moment est venu de partir. Vos nerfs dorment.
+Je m'en vais, doucement, à l'anglaise. Ne vous dérangez pas, il fait
+encore clair dans l'escalier.
+
+LYCÉNION.--Quel vide, tout de même, et que de choses vous emportez!
+
+DAPHNIS.--Oui, mais il vous reste le beau rôle.
+
+
+
+
+MÉNAGE
+
+ _À Gustave Geffroy._
+
+
+DAPHNIS.--CHLOÉ
+
+I
+
+CHLOÉ.--Tu ne sors pas assez. Si tu veux, ce soir, après dîner, nous
+ferons un tour.
+
+DAPHNIS.--Par les allées où tombent les marrons, nous irons entendre les
+grenouilles de haie et les aigres sauterelles. Promets-moi que tu
+poseras un ver luisant dans tes cheveux, promets-le-moi.
+
+CHLOÉ.--Nous regarderons aussi quelques étoiles. C'est à cette époque
+qu'il en file le plus.
+
+DAPHNIS.--Elles fondent de chaleur et se décrochent. Tu aimes donc les
+étoiles?
+
+CHLOÉ.--J'aime tout ce que tu aimes.
+
+DAPHNIS.--C'est commode. On n'a pas besoin de faire deux cuisines.
+
+
+II
+
+CHLOÉ.--Je sais qu'un garçon doit «faire la noce», et je ne suis pas
+jalouse de tes anciennes maîtresses.
+
+DAPHNIS.--Tu me permettras de t'en parler quelquefois. Pourquoi n'en
+es-tu pas jalouse? Ton dédain me froisse. Je les ai aimées, ces femmes.
+Elles ont compté dans ma vie. Plusieurs étaient fort bien.
+
+CHLOÉ.--Je veux dire qu'un jeune homme doit jeter sa gourme.
+
+DAPHNIS.--Pourquoi? Pourquoi? s'il n'a pas d'humeur et s'éponge
+régulièrement la tête.
+
+CHLOÉ.--Mais lequel des deux instruirait l'autre?
+
+DAPHNIS.--Souviens-toi d'Ève: ils achèteraient un serpent.
+
+CHLOÉ.--Un mari vierge est ridicule, le nies-tu?
+
+DAPHNIS.--Ridicule, la propreté du coeur! Où prenez-vous ce goût des
+hommes impurs?
+
+CHLOÉ.--Ils sont éprouvés.
+
+DAPHNIS.--Ils n'ont que servi. Vous voulez être notre unique amour, et
+peu vous importe que nous ayons connu d'autres femmes avant vous.
+
+CHLOÉ.--Tu oses me comparer...
+
+DAPHNIS.--Il lui déplaisait, à elle aussi, d'être comparée.
+
+CHLOÉ.--Qui ça, _Elle_? je veux savoir tout de suite.
+
+DAPHNIS.--Celle qui m'a le plus adouci mes devoirs de noceur.
+
+
+III
+
+CHLOÉ.--Je suis la plus heureuse des femmes. Et toi?
+
+DAPHNIS.--N'insultons pas au malheur des autres.
+
+CHLOÉ.--Tu te plains sans cesse.
+
+DAPHNIS.--Je me plains comme j'entends. C'est chez moi un sens et je
+m'applique à découvrir sous sa couche de sable fin la grasse terre rouge
+du terre à terre.
+
+CHLOÉ.--Va! pérore en mauvais style à quatre épingles! La vérité, c'est
+que ma robe ne coûte que dix-neuf francs, et je l'ai réussie moi-même,
+seule! Es-tu content?
+
+DAPHNIS.--Vingt sous de plus, elle t'allait presque.
+
+CHLOÉ.--Faites donc des frais!
+
+DAPHNIS.--Contre remboursement.
+
+CHLOÉ.--Quel plaisir éprouves-tu à me dire des choses dures?
+
+DAPHNIS.--Il ne faut pas croire que cela m'amuse toujours.
+
+CHLOÉ.--Tu ne les penses pas, au moins?
+
+DAPHNIS.--Non; ce sont elles qui me passent par la tête!
+
+CHLOÉ.--Ta littérature te fait mal.
+
+DAPHNIS.--Oui, oui: culte de l'art! religion du beau! c'est ça! Il n'y a
+pas de Christ sans épines.
+
+
+IV
+
+CHLOÉ.--Tu te rappelles comme nous nous sommes roulés sur l'herbe!
+
+DAPHNIS.--Mais nous avons peu roulé sur l'or.
+
+CHLOÉ.--Bah! quand nous serons très riches!...
+
+DAPHNIS.--Nous serons donc très riches?
+
+CHLOÉ.--Mon Daphnis, dès que tu auras gagné beaucoup d'argent, nous
+serons très riches. Oh! je ne tiens pas à l'argent.
+
+DAPHNIS.--Avec un chiffre de combien assuré? Je me disais, jeune marié:
+«Voilà une femme courageuse que la misère n'effraiera pas et qui vivra
+avec moi sous une cabane de cantonnier!» et je ne demandais au Seigneur
+que de nous donner notre pain quotidien, du pain de ménage si c'était
+possible, jusqu'au jour de ma mort où tu ferais la grande collecte
+définitive.
+
+CHLOÉ.--Tu m'honorais. Mais si cette bonne opinion de moi t'encourage à
+la paresse, je préfère tout de même que tu arrives.
+
+
+V
+
+CHLOÉ.--Quand tu es là, devant ton bureau, et que tu n'écris pas,
+qu'est-ce que tu fais? Assurément, penser, c'est travailler. Il est des
+paresses fécondes. Remarque comme je retiens aisément tes phrases. Mais
+(suis-je sotte?) j'aime mieux te voir, dans ton intérêt, un porte-plume
+à la main.
+
+DAPHNIS.--Il fallait le dire! Tranquillise-toi. Désormais j'aurai un
+manche de pioche.
+
+
+VI
+
+CHLOÉ.--Tu seras célèbre.
+
+DAPHNIS.--Diable! y tiens-tu? je ne te le garantis pas.
+
+CHLOÉ.--Tu seras célèbre, j'en suis sûr, quand tu seras vieux, ou ce que
+disent les journaux ne signifierait rien.
+
+DAPHNIS.--En ce temps-là, je n'écrirai plus que des préfaces pour les
+jeunes.
+
+CHLOÉ.--Il faudra être bon pour eux, les recevoir tous.
+
+DAPHNIS.--Par fournées.
+
+CHLOÉ.--J'y veillerai. Protectrice accueillante et constamment en train
+de sourire, sur le seuil de ta porte, c'est moi qui leur dirai, les
+poussant d'une tape amicale: «Entrez, le maître est là!»
+
+
+VII
+
+DAPHNIS.--Je mets des heures à écrire une ligne. Est-ce que je travaille
+trop ou pas assez? je ne sais plus.
+
+CHLOÉ.--Est-il nécessaire que tu remplisses de si gros livres?
+
+DAPHNIS.--Les éditeurs te diront qu'il ne faut pas voler le public.
+
+CHLOÉ.--Du courage! je serai ta compagne fidèle.
+
+DAPHNIS.--Prends garde! c'est un emploi qui exige du savoir et de la
+délicatesse. Chauffe tes parfums à distance. Verse doucement la louange,
+comme si tu préparais une absinthe, et ne t'arrête jamais, sous aucun
+prétexte, d'admirer toujours «ce que j'ai fait de mieux jusqu'ici»!
+
+
+VIII
+
+CHLOÉ.--Alexandre Dumas père avait-il du talent? Je te demande cela
+parce qu'il m'amuse, tu sais!
+
+DAPHNIS.--Donc il en avait. Son fils en pense le plus grand bien. Tu
+n'apprécies pas la littérature moderne?
+
+CHLOÉ.--Si, j'ai lu quelques-uns de tes livres préférés. Des fois, bon
+Dieu, que c'est intense! Oh! la! la! On y trouve aussi moins de
+répétitions, mais tes écrivains voient trop noir.
+
+DAPHNIS.--L'optique progresse. Son éducation faite, l'oeil regarde au
+fond des choses, et toutes les choses, avec le temps, déposent.
+
+CHLOÉ.--Dommage! Je lis pour mon plaisir.
+
+DAPHNIS.--Achève le vers: «et non pour mon supplice!»
+
+CHLOÉ.--Car, moi, je suis gaie, gaie!
+
+DAPHNIS.--Marions-nous encore.
+
+CHLOÉ.--Et je sens que jamais je ne m'habituerai à la tristesse.
+
+DAPHNIS.--C'est qu'alors tu mourras jeune, bientôt.
+
+
+IX
+
+CHLOÉ.--Tu ne m'as pas dit tes idées en politique. Tu ne votes même pas.
+Es-tu inscrit? je parierais que non.
+
+DAPHNIS.--Et pourtant, un gouvernement «c'est de l'air qu'on respire»!
+Conseille-moi.
+
+CHLOÉ.--Je n'y entends rien, mais quand mes amies me demandent: «Ton
+mari est-il républicain?» je suis confuse et je réponds tantôt oui,
+tantôt non, au hasard. Déroutées, elles finissent par ne plus savoir à
+quoi s'en tenir. Je t'aimerai bien: choisis un parti, celui que tu
+voudras, pour nous fixer.
+
+
+X
+
+CHLOÉ.--J'entre volontiers dans une église, me rafraîchir. Mais, je
+l'avoue, je ne prierais, à mon aise, sans choisir mes mots, que devant
+la belle nature.
+
+DAPHNIS.--Et sur une hauteur, afin d'élever plus vite ton coeur
+dirigeable vers Dieu polyglotte.
+
+CHLOÉ.--Tu vois, tu te moques quand je fais la bête, et tu te moques
+quand je comprends tout. Suis-je pas la femme d'un libre penseur?
+
+DAPHNIS.--Nous irons tous deux à la messe demain.
+
+
+XI
+
+CHLOÉ.--Veux-tu me faire un plaisir pour ma fête? Rends-moi le droit que
+je t'ai donné d'assister à mes toilettes.
+
+DAPHNIS.--Tu te négligerais.
+
+CHLOÉ.--C'est si gênant! pouah!
+
+DAPHNIS.--Qu'est-ce que tu as de sale?
+
+CHLOÉ.--Il y a des choses qu'un mari ne doit pas voir.
+
+DAPHNIS.--Ce sont celles-là que je veux voir. Dès qu'on aime moins, on
+se tient mal. L'amour vit de beaucoup d'eau fraîche. Je te sens mienne
+si, à quelque heure que je te surprenne, tu me montres des ongles plus
+lumineux que des croissants de lune, des cheveux rangés, en place, une
+bouche neuve comme l'intérieur des abricots. Lis la Bible: on s'y lave
+les pieds à tout bout de chemin. Je parle gravement. N'oublie pas notre
+convention.
+
+CHLOÉ.--Non: «nous nous préviendrons mutuellement (car on ne se connaît
+pas soi-même) qu'une visite au dentiste paraît nécessaire.»
+
+DAPHNIS.--C'est d'une importance immesurable. Une dent gâtée gâte tout.
+
+CHLOÉ.--Compte sur moi. Comme nous nous aimons! Qui dénombrera les êtres
+anéantis dans nos nuits d'amour? Ma conscience a la chair de poule. S'il
+y avait crime!
+
+DAPHNIS.--Put! cinq minutes avant la vie on est encore mort; aussi, ne
+te presse pas. N'anéantis pas trop vite. Ça jette un froid.
+
+CHLOÉ.--Un mot, pendant que j'y pense, relatif à notre convention. Tu ne
+te fâcheras pas, mon Daphnis: il m'a semblé, ce matin, que ton
+haleine...
+
+
+XII
+
+CHLOÉ.--Nos enfants sont notre joie. Ils nous occupent toute la journée.
+
+DAPHNIS.--Ils ne nous laissent pas un instant de liberté.
+
+CHLOÉ.--C'est juste! Nous avons dû renoncer au théâtre, au monde, et
+hier encore nous refusions une invitation à dîner.
+
+DAPHNIS.--Les pauvres petits sont si gentils qu'on n'a pas le courage de
+leur en vouloir.
+
+CHLOÉ.--Suppose un instant que nous n'en ayons pas.
+
+DAPHNIS.--Ou qu'ils soient morts.
+
+CHLOÉ.--Tu vas trop loin. Je disais cela comme autre chose. Que
+ferions-nous de notre liberté? Le café-concert ne donne pas le bonheur,
+et ma vie aura été belle, si je meurs la première des quatre.
+
+DAPHNIS.--Crois-tu que je ne demande pas, moi aussi, de mourir le
+premier? Aurais-tu seule du coeur et des sentiments? Il est dur de voir
+mourir ceux qu'on chérit. Certainement.
+
+CHLOÉ.--Sois franc: te remarierais-tu?
+
+DAPHNIS.--Non; je chercherais une vieille gouvernante pour les enfants,
+et pour moi, plus tard, une maîtresse quelconque que je verrais de temps
+en temps. Un homme n'est jamais embarrassé.
+
+CHLOÉ.--Tu es franc. Si ta maîtresse venait ici, ôterais-tu mon
+portrait?
+
+DAPHNIS.--Elle n'y viendrait pas. D'ailleurs, repose tranquille. J'ai le
+respect du passé. Je garderais ce que tu aimes, avec soin, dans une
+armoire: tes chemises fines, ta dernière robe, ton boa, et ta fille
+devenue grande n'y toucherait que tout émue. Il est inutile que tu
+emportes au tombeau tes bagues et tes bijoux de prix. Elle les
+retrouvera. Si je voyais la paire de fins souliers où j'appris à
+marcher, je m'attendrirais. Où est-elle?
+
+CHLOÉ.--Tu plaisantes; changeons de conversation.
+
+DAPHNIS.--Ce serait dommage, car, avoue-le, celle-ci te plaît. Tu m'y
+provoques sans cesse. Je me blâmerais de te contrarier. Tu m'interroges,
+je réponds, et, afin de m'amuser aussi, je m'efforce d'égayer le sujet.
+
+CHLOÉ.--Oh! je voudrais tant savoir...
+
+DAPHNIS.--Quoi? La solution du problème de la destinée?
+
+CHLOÉ.--Je voudrais tant savoir ce que tu feras quand je ne serai plus
+là. Écoute ce que je ferai, moi. Ne t'en inquiètes-tu point? Je jure de
+ne pas me remarier.
+
+DAPHNIS.--Tu aurais tort de te gêner. Assez jeune, encore belle, au bout
+de trois ou quatre ans, mettons cinq, tu rencontreras un brave garçon
+enchanté de t'accueillir, toi et ta famille.
+
+CHLOÉ.--Sans doute, mais si je tombe mal?
+
+DAPHNIS.--On n'a pas de chance tous les jours.
+
+CHLOÉ.--Il désirera d'autres enfants, ce monsieur.
+
+DAPHNIS.--Dame, mets-_moi_ à sa place.
+
+CHLOÉ.--Et les nôtres seront malheureux.
+
+DAPHNIS.--Ne te remarie pas. Toutefois, si tu restes veuve par peur,
+quel mérite auras-tu?
+
+CHLOÉ.--Ne parlons plus de ces choses. Elles attristent.
+
+DAPHNIS.--À ton gré. Je m'y habitue.
+
+CHLOÉ.--Pourquoi ce ton d'ironie fausse et fatigante? Tu crains la mort
+comme les autres et ton tour viendra.
+
+DAPHNIS.--Je le céderai aussi souvent que possible. Je jetterai mon
+numéro par terre et l'écraserai du pied.
+
+CHLOÉ.--Grand bête! Réflexion faite, toi parti, je me consacrerai à mes
+enfants; je les élèverai moi-même, je leur apprendrai à lire.
+
+DAPHNIS.--Toute leur vie?
+
+CHLOÉ.--Non, hélas! mais je m'engage à leur suffire quelques années.
+Rien ne leur manquera. Ta présence ne sera pas indispensable.
+
+DAPHNIS.--Si j'allais me promener!
+
+CHLOÉ.--Cesse de me taquiner, je t'en supplie. Laisse-moi finir. Oui, je
+me charge de commencer leur éducation. Puis, je devrai les mettre au
+lycée, songer à leur avenir, leur donner le goût d'une profession, les
+pousser dans le monde. Je perdrai la tête.
+
+DAPHNIS.--Alors, tu souhaiteras qu'un homme à poigne se montre, le brave
+garçon d'abord dédaigné.
+
+CHLOÉ.--Il faudra marier ma fille. M'y résoudrai-je, mon Dieu?
+
+DAPHNIS.--Un second homme à poigne sera nécessaire.
+
+CHLOÉ.--Tu ris et j'ai envie de pleurer. On a beau dire, une mère n'est
+pas un père. J'exagérais tout à l'heure. Je ne puis que les
+débarbouiller, les chers petits, couper leurs ongles, les habiller
+coquettement, arrondir leurs joues, leur créer une santé forte. Une
+gouvernante bien payée me remplacerait.
+
+DAPHNIS.--Je tâcherai de la choisir bonne.
+
+CHLOÉ.--Je hais, sans la connaître, cette femme qui me volera mes
+enfants.
+
+DAPHNIS.--As-tu remarqué? Déjà, l'aîné se détourne de toi pour venir à
+moi. Tu le couvais, hier; il s'échappe aujourd'hui, et maintenant il
+veut tout faire comme papa.
+
+CHLOÉ.--Je m'en irais ce soir ou demain, que l'ingrat m'aurait oublié
+dans quinze jours.
+
+DAPHNIS.--Et notre calme existence, un moment dérangée, reprendrait peu
+à peu son train quotidien. Décidément, tu as raison: il vaut mieux que
+tu meures la première.
+
+
+XIII
+
+CHLOÉ.--T'aurais-je épousé, si tu avais été impropre au service
+militaire? Mais nous n'aurons pas la guerre, hein?
+
+DAPHNIS.--Entêtée! Il y a vingt ans qu'on te dit que si.
+
+CHLOÉ.--Accepte-t-on des ambulancières? je te suivrai au bout du monde.
+
+DAPHNIS.--Quel chapeau mettras-tu?
+
+CHLOÉ.--Je suis sérieuse. J'ai le pressentiment que tu ne reviendrais
+plus.
+
+DAPHNIS.--Ne t'y fie pas.
+
+CHLOÉ.--Oh! je t'attendrai.
+
+DAPHNIS.--Avec qui?
+
+CHLOÉ.--Je te défends de me parler ainsi, même en riant.
+
+DAPHNIS.--Pleures-tu parce que je te fais de la peine? Te fais-je de la
+peine, pour t'aider, parce que tu as périodiquement envie de pleurer? Ou
+suis-je homme à t'en vouloir, simplement parce que je t'aime?
+
+
+XIV
+
+DAPHNIS.--Il est sain, ma Chloé, de brûler d'un coup, de temps en temps,
+tous les torchons du ménage. On me l'a bien recommandé!
+
+CHLOÉ.--Qui ça encore? _On!_
+
+DAPHNIS.--La même.
+
+CHLOÉ.--Je te pardonne tes taquineries. Mais écoute, si je m'aperçois
+de quelque chose, tu m'entends, ce sera fini entre nous,
+ir-ré-vo-ca-ble-ment.
+
+DAPHNIS.--On «lit» ça. Je vois l'adverbe écrit à la porte de ton coeur,
+en lettres de gaz.
+
+CHLOÉ.--Regardez-le serrer ses lèvres plates de lézard! Houe! le peut!
+que tu m'agaces! À la fin, qu'est-ce que tu as? Qu'est-ce qu'il te faut?
+Qu'est-ce que tu veux? Âne rouge!
+
+DAPHNIS.--Je voudrais être tantôt le premier homme de lettres de France,
+et tantôt le dernier homme des bois.
+
+
+
+
+TABLE
+
+
+ HOMONCULES
+
+ La Tête branlante 3
+ L'Orage 11
+ Le Bon Artilleur 13
+ Le Planteur modèle 17
+ La Clef 19
+ Le Gardien du square 23
+ Qu'est-ce que c'est! 27
+ La Ficelle 29
+ Les Trois amis 33
+
+ M. ET MME BORNET
+
+ Le Gâteau gâté 39
+ Le Bouchon 49
+ L'Orang 55
+ Le Bateau à vapeur 65
+
+ UN ROMAN
+
+ _1re partie_: OEuf de poule 73
+ _2e partie_: Le Seau 83
+
+ LES DEUX CAS DE M. SUD
+
+ La Petite mort du chêne 95
+ Les Chardonnerets 103
+
+ HISTOIRE D'EUGÉNIE
+
+ Le Rêve 111
+ Le Moineau 113
+ Le Beau-père 117
+ Il faut qu'une porte soit fermée 125
+
+ BONNE AMIE
+
+ La Rose 137
+ La Prune 141
+
+ LEVRAUT
+
+ Canard sauvage 147
+ Le Flotteur de nasse 157
+
+ LA VISITE 161
+
+ LA CAVE DE BÎME 167
+
+ LA CARESSE 179
+
+ LE MUR 191
+
+ LE POÈTE
+
+ Le Sonnet 215
+ L'Araignée 219
+
+ COQUECIGRUES
+
+ Déjeuner de Soleil 225
+ La Partie de Silence 227
+ La Limace 226
+ Les Rainettes 231
+ Le Vieux et le Jeune 235
+ Jean-Jacques 243
+ Fin de Soirée 251
+
+ DAPHNIS, LYCÉNION ET CHLOÉ
+
+ Rupture 261
+ Ménage 275
+
+
+Paris.--Typ. Chamerot et Renouard, 19, rue des Saints-Pères.--23332
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Coquecigrues, by Jules Renard
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK COQUECIGRUES ***
+
+***** This file should be named 30226-8.txt or 30226-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
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+Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
+produced from images generously made available by the
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+Updated editions will replace the previous one--the old editions
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+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
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+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
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+redistribution.
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+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
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+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
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+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
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+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
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+that
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+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
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+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
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+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
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+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
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+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
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+works, and the medium on which they may be stored, may contain
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+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
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+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+The Project Gutenberg EBook of Coquecigrues, by Jules Renard
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
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+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: Coquecigrues
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+Author: Jules Renard
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+Release Date: October 10, 2009 [EBook #30226]
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK COQUECIGRUES ***
+
+
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+Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
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+<h1>Coquecigrues</h1>
+
+<p class="c">PAR<br />
+<span class="big">JULES RENARD</span></p>
+
+
+<div class="c"><img src="images/a.png" alt="[marque d'imprimeur]" /></div>
+<p class="c">PARIS</p>
+
+<p class="c">PAUL OLLENDORFF, ÉDITEUR</p>
+
+<p class="c">28 <i>bis</i>, <small>RUE DE RICHELIEU</small>, 28 <i>bis</i></p>
+
+<p class="c">1893</p>
+
+<p class="c"><small>Tous droits réservés.</small></p>
+
+
+
+
+<h2>DU MÊME AUTEUR</h2>
+
+
+<ul>
+<li><b>Les Roses</b>, poésies (<i>épuisé</i>).</li>
+<li><b>Crime de Village</b>, nouvelles (<i>épuisé</i>).</li>
+<li><b>Sourires Pincés</b>, proses. <b>3 fr.</b></li>
+<li><b>L'Écornifleur</b>, roman. <b>3 fr. 50</b></li>
+</ul>
+<p class="c"><i>EN PRÉPARATION:</i></p>
+
+<ul>
+<li><b>Poil de Carotte.</b></li>
+<li><b>L'Herbe.</b></li>
+<li><b>Papillote.</b></li>
+</ul>
+
+
+
+<h2><a name="c1" id="c1"></a>HOMUNCULES</h2>
+
+
+<ul>
+<li><a href="#c1p1"><small>LA TÊTE BRANLANTE</small></a></li>
+<li><a href="#c1p2"><small>L'ORAGE</small></a></li>
+<li><a href="#c1p3"><small>LE BON ARTILLEUR</small></a></li>
+<li><a href="#c1p4"><small>LE PLANTEUR MODÈLE</small></a></li>
+<li><a href="#c1p5"><small>LA CLEF</small></a></li>
+<li><a href="#c1p6"><small>LE GARDIEN DU SQUARE</small></a></li>
+<li><a href="#c1p7"><small>QU'EST-CE QUE C'EST!</small></a></li>
+<li><a href="#c1p8"><small>LA FICELLE</small></a></li>
+<li><a href="#c1p9"><small>LES TROIS AMIS</small></a></li>
+</ul>
+
+
+
+<h3><a name="c1p1" id="c1p1"></a>LA TÊTE BRANLANTE</h3>
+
+<p class="s"><i>À Paul Margueritte.</i>
+</p>
+
+<h4>I</h4>
+
+<p>Le vieil homme s'efforça de regarder ses
+souliers cirés, et les plis que formait, aux
+genoux, son pantalon clair trop longtemps
+laissé dans l'armoire. Il réunit les mollets,
+se tint moins courbe, donna, son gilet bien
+tiré, une chiquenaude à sa cravate folle, et
+dit tout haut:</p>
+
+<p>&mdash;Je crois que je suis prêt à recevoir nos
+soldats français.</p>
+
+<p>Sa blanche tête tremblante remua plus rapidement
+que de coutume, avec une sorte de
+joie. Il zézayait, disait: «Ze crois, ze veux»,
+comme si, à cause de l'agitation de sa tête,
+il n'avait plus le temps de toucher aux mots
+que du bout de la langue, de l'extrême pointe.</p>
+
+<p>&mdash;Ne vas-tu pas à la pêche? lui dit sa
+femme.</p>
+
+<p>&mdash;Je veux être là quand ils arriveront.</p>
+
+<p>&mdash;Tu seras de retour!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! si je les manquais!</p>
+
+<p>Il ne voulait pas les manquer. Écartant
+sans cesse les battants de la fenêtre qui n'était
+jamais assez ouverte, il tentait de fixer sur
+la grande route le point le plus rapproché
+de l'horizon. Il eût dit aux maisons mal alignées:</p>
+
+<p>&mdash;Ôtez-vous: vous me gênez.</p>
+
+<p>Sa tête faisait le geste du tic tac des pendules.
+Elle étonnait d'abord par cette mobilité
+continue. Volontiers on l'aurait calmée,
+en posant le bout du doigt, par amusement,
+sur le front. Puis, à la longue, si elle n'inspirait
+aucune pitié, elle agaçait. Elle était à
+briser d'un coup de poing violent.</p>
+
+<p>Le vieil homme inoffensif souriait au régiment
+attendu. Parfois il répétait à sa
+femme:</p>
+
+<p>&mdash;Nous logerons sans doute une dizaine
+de soldats. Prépare une soupe à la crème
+pour vingt. Ils mangeront bien double.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, répondait sa femme prudente,
+j'ai encore un reste de haricots rouges.</p>
+
+<p>&mdash;Je te dis de leur préparer une soupe à
+la crème pour vingt, et tu leur prêteras nos
+cuillers de ruolz, tu m'entends, non celles
+d'étain.</p>
+
+<p>Il avait encore eu la prévenance de disposer
+toutes ses lignes contre le mur. Le crin
+renouvelé, l'hameçon neuf, elles attendaient
+les amateurs, auxquels il n'aurait plus qu'à
+indiquer les bons endroits.</p>
+
+
+<h4>II</h4>
+
+<p>On ne lui donna pas de soldats.</p>
+
+<p>Parce qu'il pêchait les plus gros poissons
+du pays, il attribua cette offense à la jalousie
+du maire, pêcheur également passionné.
+À dire vrai, celui-ci, d'une charité délicate,
+l'avait noté comme infirme.</p>
+
+<p>Le vieil homme erra, désolé, parmi la
+troupe. La timidité seule l'empêchait de faire
+des invitations hospitalières. On suivait avec
+curiosité sa tête obstinément négative. Il les
+aimait, ces soldats, non comme guerriers,
+mais comme pauvres gens, et, devant les
+marmites où cuisait leur soupe, il semblait
+dire, par ses multiples et vifs tête-à-droite,
+tête-à-gauche:</p>
+
+<p>&mdash;C'est pas ça, c'est pas ça, c'est pas ça.</p>
+
+<p>Il écouta la musique, s'emplit le c&oelig;ur de
+nobles sentiments pour jusqu'à sa mort, et
+revint à la maison.</p>
+
+<p>Comme il passait près de son jardin, il
+aperçut deux soldats en train d'y laver leur
+linge. Ils avaient dû, pour arriver jusqu'au
+ruisseau, trouer la palissade, se glisser entre
+deux échalas disjoints. En outre, ils s'étaient
+rempli les poches de pommes tombées et de
+pommes qui allaient tomber.</p>
+
+<p>&mdash;À la bonne heure, se dit le vieil
+homme: ceux-là sont gentils de venir chez
+moi!</p>
+
+<p>Il ouvrit la barrière et s'avança à petits pas
+comme quelqu'un qui porte un bol de lait.</p>
+
+<p>L'un des soldats dressa la tête et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Vesse! un vieux! Il n'a pas l'air content.
+Quoi? Qu'est-ce qu'il raconte? entends-tu, toi?</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit l'autre.</p>
+
+<p>Ils écoutèrent, indécis. Le vent ne leur
+apportait aucun son. En effet, le vieillard ne
+parlait pas. Il continuait de s'attendrir, et,
+marchant doucement vers eux, pensait:</p>
+
+<p>&mdash;Bien! mes enfants! Tout ce qui est ici
+vous appartient. Vous serez surpris, quand je
+vous prouverai, filet en main, qu'il y a dans
+ce ruisseau, au pied de ce grand saule âgé
+de six ans à peine, des brochets comme ma
+cuisse. Je les y ai mis moi-même. Nous en
+ferons cuire un. Mais laissez donc votre linge,
+ma femme vous lavera ça!</p>
+
+<p>Ainsi pensait le vieil homme, mais sa tête
+oscillante le trahissait, effarouchait, et les
+soldats, déjà inquiets, sachant à fond leur
+civil, comprirent:</p>
+
+<p>&mdash;Allez-y, mes gaillards, ne vous gênez
+pas, je vous pince, attendez un peu!</p>
+
+<p>&mdash;Il approche toujours, dit l'un d'eux.
+M'est avis que ça va se gâter.</p>
+
+<p>&mdash;Il portera plainte, dit l'autre, on lui a
+crevé sa clôture. Le colonel ne badine pas;
+c'est de filer.</p>
+
+<p>&mdash;Bon, bon, vieux! assez dodeliné, tu ne
+nous fais pas peur, on s'en va.</p>
+
+<p>Brusquement, ils ramassèrent leur linge
+mouillé et se sauvèrent, avec des bousculades,
+en maraudeurs.</p>
+
+<p>&mdash;As-tu le savon? dit l'un.</p>
+
+<p>L'autre répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Non!</p>
+
+<p>s'arrêta un instant, près de retourner, et,
+comme le vieux arrivait au ruisseau, repartit
+avec un:</p>
+
+<p>&mdash;Flûte pour le savon! il n'est pas matriculé!</p>
+
+<p>Ils se précipitèrent hors du jardin.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qu'ils ont donc? se demanda
+le vieil homme.</p>
+
+<p>Le branle de sa tête s'accéléra. Il tendit
+les bras et cela parut encore une menace,
+voulut courir, rappeler les deux soldats.</p>
+
+<p>Mais de sa bouche, comme un grain s'échapperait
+d'un van à l'allure immodérée,
+un pauvre petit cri tomba, sans force, tout
+au bord des lèvres.</p>
+
+
+
+
+<h3><a name="c1p2" id="c1p2"></a>L'ORAGE</h3>
+
+<p class="s"><i>À W.-G.-C. Byvanck.</i>
+</p>
+
+<p>Vers minuit, par la croisée sans volets et
+par toutes ses fentes, la maison au toit de
+paille s'emplit et se vide d'éclairs.</p>
+
+<p>La vieille se lève, allume la lampe à pétrole,
+décroche le Christ et le donne aux deux petits,
+afin que, couché entre eux, il les préserve.</p>
+
+<p>Le vieux continue apparemment de dormir,
+mais sa main froisse l'édredon.</p>
+
+<p>La vieille allume aussi une lanterne, pour
+être prête, s'il fallait courir à l'écurie des
+vaches.</p>
+
+<p>Ensuite elle s'assied, le chapelet aux doigts,
+et multiplie les signes de croix, comme si
+elle s'ôtait des toiles d'araignées du visage.</p>
+
+<p>Des histoires de foudre lui reviennent,
+mettent sa mémoire en feu. À chaque éclat
+de tonnerre, elle pense:</p>
+
+<p>&mdash;Cette fois, c'est sur le château!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! cette fois-là, par exemple, c'est sur
+le noyer d'en face!</p>
+
+<p>Quand elle ose regarder dans les ténèbres,
+du côté du pré, un vague troupeau de b&oelig;ufs
+immobilisés blanchoie irrégulièrement aux
+flammes aveuglantes.</p>
+
+<p>Soudain un calme. Plus d'éclairs. Le reste
+de l'orage, inutile, se tait, car là-haut, juste
+au-dessus de la cheminée, c'est sûr, le grand
+coup se prépare.</p>
+
+<p>Et la vieille qui renifle déjà, le dos courbé,
+l'odeur du soufre, le vieux raidi dans ses
+draps, les petits collés, serrant à pleins poings
+le Christ, tous attendent que ça tombe!</p>
+
+
+
+
+<h3><a name="c1p3" id="c1p3"></a>LE BON ARTILLEUR</h3>
+
+<p class="s"><i>À Alphonse Allais.</i>
+</p>
+
+<p>Samedi soir encore grand'mère Licoche
+donnait elle-même à manger aux poules. Cependant
+la voilà morte, bien qu'elle eût pour
+cent ans de vie, à l'âge de quatre-vingt-quatre
+ans. Tout le monde y passe. Un peu plus
+tôt, un peu plus tard! On l'enterre ce
+matin.</p>
+
+<p>Le cortège se forme. M. le curé et les deux
+enfants de ch&oelig;ur sont en tête. Les quatre
+porteurs n'ont qu'à se baisser pour prendre
+le cercueil, et derrière eux se place le petit-fils
+de grand'mère Licoche, l'artilleur, accouru
+en permission. Il ne pleure pas. C'est
+un homme et c'est un soldat. Jugulaire au
+menton, grand et droit, il domine du shako
+le reste des parents qui se rangent autour de
+lui, à distance. Brusquement il tire son
+sabre, et comme si le cortège attendait son
+signal, on s'ébranle. Les blouses raides coudoient
+les vestes courtes. Les franges des
+châles noirs tremblent. Les bonnets blancs
+ondulent. Le vent rebrousse les longs poils
+d'un chapeau dont la forme jadis haute, trop
+longtemps serrée entre deux rayons d'armoire,
+s'est comme accroupie. Mais l'aigrette
+rouge de l'artilleur rallie tous les yeux.</p>
+
+<p>Parfois les porteurs déposent doucement à
+terre grand'mère Licoche. Non que la défunte
+soit vraiment lourde. Elle vécut de peu,
+partagea son bien avec ses poules qu'elle retrouvera,
+exemptes à jamais de pépie, dans
+un paradis réservé aux bêtes à bon Dieu, et
+elle mourut décharnée. Mais elle pèse parce
+qu'elle est morte. Les porteurs profitent de
+l'arrêt, se retournent et regardent, en soufflant,
+l'artilleur.</p>
+
+<p>Son uniforme sombre et son sabre qui
+doit couper impressionnent.</p>
+
+<p>Les vieilles gens même de la queue n'osent
+pas échanger leurs réflexions.</p>
+
+<p>À l'église, le petit-fils de grand'mère Licoche
+reste près d'elle, de garde, face à l'autel,
+sentinelle funèbre, l'&oelig;il toujours sec, le
+sabre au défaut de l'épaule.</p>
+
+<p>Mais au bord de la fosse, dès qu'avec des
+cordes les porteurs ont descendu la bière, il
+s'anime. On le voit écarter les jambes, lever
+ses basanes comme des sacs, et frapper du
+pied en cadence le sol du cimetière.</p>
+
+<p>Les assistants se demandent:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qu'il a? Est-il fou?</p>
+
+<p>Ceux qui déjà allaient se lamenter se contiennent.
+On devine qu'il simule une man&oelig;uvre
+à cheval. Les coudes au corps, sa
+main libre étreignant des guides imaginaires,
+il s'élance, charge sur place. La terre fraîche
+s'éboule sous ses pas. Une grosse motte
+tombe, heurte le cercueil, et ce choc sourd
+résonne dans toutes les poitrines comme un
+coup de canon lointain.</p>
+
+<p>&mdash;Aga, aga donc, disent les deux enfants
+de ch&oelig;ur; il joue à la bataille.</p>
+
+<p>L'artilleur donne du sabre à gauche; il en
+donne à droite. Tantôt il écharpe, tantôt il
+pique en avant. Ensuite il exécute des moulinets
+terribles qui font papilloter les paupières,
+et des moulinets suprêmes, si rapides
+et si nets qu'on distingue en l'air une corbeille
+d'acier.</p>
+
+<p>Puis il se calme. Sûrement il n'est plus à
+cheval. Ses jambes se rejoignent, ses talons
+se recollent. Il s'immobilise, les joues fumantes.
+Il incline lentement son sabre, la
+pointe en bas, pour saluer la tombe, et, ces
+honneurs rendus, au milieu des amis troublés,
+des parents émus qui halettent et tendent
+comme des mains leurs oreilles écarquillées,
+le bon artilleur crie d'une voix
+éclatante à sa grand'mère Licoche:</p>
+
+<p>&mdash;Va, grand'mère, sois tranquille, je vengerai
+la patrie pour toi!...</p>
+
+
+
+
+<h3><a name="c1p4" id="c1p4"></a>LE PLANTEUR MODÈLE</h3>
+
+<p class="s"><i>À Victor Tissot.</i>
+</p>
+
+<p>Le combat semblait fini, quand une dernière
+balle, une balle perdue, se retrouva
+dans la jambe droite de Fabricien. Il dut revenir
+au pays avec une jambe de bois.</p>
+
+<p>D'abord il montra quelque orgueil, les premières
+fois qu'il entra dans l'église du village,
+en frappant si fort les dalles qu'on l'eût
+pris pour un suisse de grande ville.</p>
+
+<p>Mais, la curiosité calmée, longtemps il se
+lamenta, honteux et désormais, croyait-il,
+bon à rien.</p>
+
+<p>Puis il chercha avec obstination, souvent
+déçu, la manière de se rendre utile.</p>
+
+<p>Et maintenant voilà que, sur le sentier de
+l'aisance modeste, sans mépriser sa jambe
+de chair, il a un faible pour celle de bois.</p>
+
+<p>Il se loue à la journée. On lui désigne un
+carré de jardin. Ensuite on peut s'en aller, le
+laisser faire.</p>
+
+<p>Sa poche droite est remplie de haricots
+rouges ou blancs, au choix.</p>
+
+<p>En outre, elle est percée, point trop, point
+trop peu.</p>
+
+<p>L'allure régulière, Fabricien parcourt de
+long en large le terrain. Sa jambe de bois
+creuse un trou à chaque pas. Il secoue sa
+poche percée. Des haricots tombent. Il les
+recouvre du pied gauche et continue.</p>
+
+<p>Et tandis qu'il gagne honorablement sa vie,
+l'ancien brave, les mains derrière son dos,
+la tête haute, a l'air de se promener pour sa
+santé.</p>
+
+
+
+
+<h3><a name="c1p5" id="c1p5"></a>LA CLEF</h3>
+
+<p class="s"><i>À Alfred Capus.</i>
+</p>
+
+<p>La vieille est vieille et avare; le vieux est
+encore plus vieux et plus avare. Mais tous
+deux redoutent également les voleurs. À chaque
+instant du jour ils s'interrogent:</p>
+
+<p>&mdash;As-tu la clef de l'armoire? dit l'un.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit l'autre.</p>
+
+<p>Cela les tranquillise un peu. Ils ont la clef
+chacun leur tour et en arrivent à se défier l'un
+de l'autre. La vieille la cache principalement
+sur sa poitrine, entre sa chemise et sa peau.
+Que ne peut-elle délier, pour l'y fourrer, les
+bourses de ses seins inutiles?</p>
+
+<p>Le vieux la serre tantôt dans les poches
+boutonnées de sa culotte tantôt dans celles de
+son gilet à moitié cousues et qu'il tâte fréquemment.
+Mais, à la fin, ces cachettes toujours
+les mêmes lui ont paru de moins en
+moins sûres, et il vient d'en trouver une dernière
+dont il est content.</p>
+
+<p>Or la vieille lui demande selon la coutume:</p>
+
+<p>&mdash;As-tu la clef de l'armoire?</p>
+
+<p>Le vieux ne répond pas.</p>
+
+<p>&mdash;Es-tu sourd?</p>
+
+<p>Le vieux fait signe qu'il n'est pas sourd.</p>
+
+<p>&mdash;As-tu perdu la langue? dit la vieille.</p>
+
+<p>Elle le regarde, inquiète. Il a les lèvres
+fermées, les joues grosses. Pourtant sa mine
+n'est pas d'un homme qui se trouverait tout
+à coup muet, et ses yeux expriment plutôt la
+malice que l'effroi.</p>
+
+<p>&mdash;Où est la clef? dit la vieille; c'est à moi
+de garder la clef, maintenant.</p>
+
+<p>Le vieux continue de remuer sa tête d'un
+air satisfait, les joues près de crever.</p>
+
+<p>Et la vieille comprend. Elle s'élance, agile,
+pince le nez du vieux, lui ouvre par force,
+au risque d'être mordue, la bouche toute
+grande, y enfonce les cinq doigts de sa main
+droite et en retire la clef de l'armoire.</p>
+
+
+
+
+<h3><a name="c1p6" id="c1p6"></a>LE GARDIEN DU SQUARE</h3>
+
+<p class="s"><i>à Maurice Barrès.</i>
+</p>
+
+<p>C'est, entre une caserne haute et l'échafaudage
+d'une maison qu'on ne finit pas de construire,
+un square pauvre.</p>
+
+<p>Si on osait en comparer la verdure à quelque
+tapis, ce serait à une carpette usée et
+souillée par des chaussures sales. Les oiseaux
+ne s'y posent plus. On ne leur a jamais jeté
+de mie de pain, et peut-être qu'elle leur serait
+volée! Aucun industriel n'a jugé commercial
+d'y installer une bascule automatique.</p>
+
+<p>Sur les bancs aux dossiers durs, les pauvres
+bâillent, dorment, la bouche ouverte aux
+feuilles tombantes, ou bien ôtent leurs souliers
+et font prendre l'air à des pieds impurs
+et malades qu'une mère ne reconnaîtrait pas.
+Quelques-uns lisent des bouts de journaux
+sans date, qui ont enveloppé du fromage. Ils
+y cherchent des chiens à retrouver.</p>
+
+<p>Sorti de son kiosque, le gardien du square
+se promène en uniforme vert, tenant ferme
+la poignée de son épée afin d'éviter ses crocs-en-jambe.
+Il dévisage ces déguenillés, toujours
+les mêmes et toujours là, qui lui font
+honte. Volontiers, il les provoquerait. Sournoisement,
+chaque matin, il croiserait des
+baguettes sur les bancs sans cesse enduits de
+peinture fraîche.</p>
+
+<p>Mais ces meurt-de-faim y prendraient-ils
+garde? Ils sont assez las pour dormir sur des
+culs de bouteille.</p>
+
+<p>Puisqu'il n'a que de pareils êtres à surveiller,
+ses fonctions lui semblent basses et la
+supériorité en ce monde une chose vaine.</p>
+
+<p>Soudain, il reprend tous les pouces qu'il
+avait perdus de sa taille et sourit: un couple
+lui arrive d'un monsieur et d'une dame bien
+mis, qui marchent lentement, hanche contre
+hanche.</p>
+
+<p>Le gardien se cambre, avec une mimique
+gracieuse et discrète, comme s'il voulait faire
+les honneurs et inviter Madame et Monsieur
+à s'asseoir... oh! cinq minutes seulement!</p>
+
+<p>Mais le couple passe, laissant derrière lui
+une odeur fine que tous les nez respirent pour
+la porter à tous les c&oelig;urs. Le parfum d'une
+femme ne donne-t-il pas l'envie de s'attabler
+à son corps?</p>
+
+<p>Le gardien se penche sous un peu plus
+d'humiliation.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ma déception quotidienne, se dit-il.
+Comment d'honnêtes gens proprement
+vêtus s'arrêteraient-ils au milieu de cette
+gueusaille?</p>
+
+<p>Il rentre à son kiosque, et, découragé, par
+les vitres, d'un &oelig;il méchant guette (il le faut
+bien!) cette troupe infâme et sans étage qu'il
+ne peut pas mettre à la porte de chez lui.</p>
+
+
+
+
+<h3><a name="c1p7" id="c1p7"></a>QU'EST-CE QUE C'EST?</h3>
+
+<p class="s"><i>À Adrien Remacle.</i>
+</p>
+
+<p>Oui, qu'est-ce qu'il y a? Les passants s'arrêtent.
+Ils ne comprennent d'ordinaire que les
+choses qui veulent dire quelque chose, et ne
+savent plus s'ils doivent rire ou avoir mal.</p>
+
+<p>Un grand domestique aux galons d'or tient
+ferme par le bras un petit vieux qu'il a la consigne
+de promener correctement, une heure,
+le soir.</p>
+
+<p>Mais le petit vieux fait effort pour s'échapper.
+Il voudrait toucher les murs, regarder
+aux vitrines et tracer des raies sur les glaces,
+du bout d'un doigt mouillé de salive. Ses
+joues ridées semblent deux jaunes tablettes
+d'écriture ancienne. Sa taille est nouée depuis
+longtemps. Il a dans chaque blanc d'&oelig;il
+une minuscule mèche de fouet rouge et la
+couleur de ses cheveux s'est arrêtée au gris.</p>
+
+<p>Tantôt, brusque, il tire le domestique et
+tâche en vain de le faire dévier; tantôt il lui
+donne un coup de pied ou lui mord la main.</p>
+
+<p>Le domestique, que rien n'offense, a des
+ordres et suit, sec et raide, en ligne droite,
+le milieu du trottoir.</p>
+
+<p>Enfin le petit vieux saisit, par surprise, le
+bouton d'une porte, s'y cramponne, s'y suspend
+et pousse des cris aigus de gorge usée,
+des pépiements.</p>
+
+<p>Le domestique de haut style l'en décroche
+avec des précautions respectueuses, et lui dit,
+d'une voix bien cultivée, sévère et douce à la
+fois:</p>
+
+<p>&mdash;J'en demande pardon d'avance à Monsieur,
+mais je rapporterai que Monsieur n'a
+pas été raisonnable et qu'il s'est conduit
+comme un enfant.</p>
+
+
+
+
+<h3><a name="c1p8" id="c1p8"></a>LA FICELLE</h3>
+
+<p class="s"><i>À Léon Deschamps.</i>
+</p>
+
+<p>Son frère étant mort, grand-père Baptiste
+se trouvait seul au monde. Il avait planté un
+fauteuil de paille devant sa porte, et il y passait
+la journée, en hébété, principalement
+vêtu d'une culotte.</p>
+
+<p>Il ne savait plus comment on réfléchit.</p>
+
+<p>Il dépensait toute sa force à déplacer son
+ventre de droite et de gauche, et il ne rentrait
+que le plus tard possible dans sa maison.
+Mais il ne pouvait dormir, car dès qu'il
+ne voyait pas, il pensait à son frère. La chambre
+lui semblait remplie de suie. Il étouffait.</p>
+
+<p>Il dit au petit Bulot:</p>
+
+<p>&mdash;Je te donnerai deux sous, si tu couches
+dans le lit de mon frère.</p>
+
+<p>&mdash;-Donnez-moi les deux sous d'avance,
+répondit Bulot.</p>
+
+<p>Grand-père Baptiste le coucha, lui mit une
+ficelle au pied, comme on fait aux gorets
+ramenés de la foire, se coucha à son tour,
+et, le bout de la ficelle entre ses doigts,
+goûta enfin quelque repos. Les plis des rideaux
+cessaient de grimacer.</p>
+
+<p>Quand il s'éveillait, il écoutait, rassuré,
+le ronflement de Bulot, et, s'il n'entendait
+rien, tirait la ficelle.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi que vous voulez encore? demandait
+Bulot.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! tu es là, disait grand-père Baptiste,
+je veux seulement que tu causes.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà, je cause; après?</p>
+
+<p>&mdash;Ça me suffit, mon garçon, rendors-toi,
+pas trop vite.</p>
+
+<p>Une nuit, il tira vainement la ficelle. Il se
+leva, alluma une bougie et s'en vint voir.</p>
+
+<p>Le petit Bulot dormait tranquille, tourné
+contre le mur, et la ficelle dont il s'était
+débarrassé, attachée au bois du lit, ne le dérangeait
+plus.</p>
+
+<p>&mdash;Sournois, tu triches, dit grand-père
+Baptiste; rends les deux sous.</p>
+
+<p>Mais, le front brûlé par une goutte de
+bougie fondue, Bulot poussa un cri, rejeta
+ses couvertures et tendit son pied.</p>
+
+<p>&mdash;Je m'appelle «tête de bouc» si je recommence,
+dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Je te pardonne pour cette fois, dit grand-père
+Baptiste.</p>
+
+<p>Il prit le pied, serra soigneusement la ficelle
+aux chevilles, et fit un n&oelig;ud double.</p>
+
+
+
+
+<h3><a name="c1p9" id="c1p9"></a>LES TROIS AMIS</h3>
+
+<p class="s"><i>À J.-H. Rosny.</i>
+</p>
+
+<h4>I</h4>
+
+<p>Le fiacre s'arrêta. Les trois amis en descendirent
+des cannes hydrocéphales, si lourdes
+qu'ils les portaient à bras tendu, pour
+montrer leur force. Ils étaient bruyants, fiers
+de vivre, vêtus à la mode éternelle. Chacun
+avait une route nationale dans les cheveux.</p>
+
+<p>Le premier dit: «Laissez donc, j'ai de la
+monnaie.»</p>
+
+<p>Le second: «J'en veux faire.»</p>
+
+<p>Le troisième: «Vous n'êtes pas chez vous,
+ici», et au cocher: «Je vous défends de
+prendre!»</p>
+
+<p>Longtemps ils cherchèrent, ouvrant avec
+lenteur, une à une, les poches de leurs bourses,
+et, tandis que le cocher les regardait, ils
+se regardaient obliquement.</p>
+
+
+<h4>II</h4>
+
+<p>Le premier apportait pour bébé un polichinelle
+bossu par devant, bossu par derrière,
+et singulier, car plus on le maltraitait,
+plus il éclatait de rire.</p>
+
+<p>La maîtresse de maison dit: «Voilà une
+folie.»</p>
+
+<p>Le second apportait un bouledogue trapu,
+à mâchoires proéminentes. Il était en caoutchouc,
+coûtait dix-neuf sous, et, quand on
+lui tâtait les côtes, il pilait comme un oiseau.</p>
+
+<p>La maîtresse de maison dit: «Encore une
+folie!»</p>
+
+<p>Le troisième n'apportait rien; mais du
+plus loin qu'elle le vit entrer, la maîtresse de
+maison s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Je parie que vous avez fait des folies!
+venez çà, vite, que je vous gronde!</p>
+
+
+<h4>III</h4>
+
+<p>Au dîner, dès le potage, la maîtresse de
+maison dit:</p>
+
+<p>&mdash;Un peu? non, bien vrai? Vous ne faites
+pas honneur à la cuisinière. Je suis désolée.
+Vous savez: il n'y a que ça.</p>
+
+<p>Le premier des trois répondit: «Mâtin!»</p>
+
+<p>Le second: «Je l'espère bien.»</p>
+
+<p>Le troisième: «Je voudrais bien voir que
+ce ne fût pas tout.»</p>
+
+<p>Ensuite les plats défilèrent, comme il est
+prescrit, s'épuisant à calmer les faims.</p>
+
+
+<h4>IV</h4>
+
+<p>Après avoir mangé, chacun comme quatre,
+et tous comme pas un, les trois amis dirent
+parallèlement:</p>
+
+<p>au dessert assorti: «Soit, pour finir mon
+pain.»</p>
+
+<p>aux liqueurs circulantes: «Jamais d'alcool;
+mais du moment que cela vous fait plaisir!»</p>
+
+<p>et la boîte de cigares vidée: «La fumée ne
+vous incommode pas, au moins?»</p>
+
+<p>&mdash;Mon père était fumeur, répliqua d'un
+trait la maîtresse de maison. Mon frère était
+fumeur. J'ai joué et grandi sur des genoux de
+fumeurs. Mon mari fumait aussi. J'ai un
+oncle que j'aime beaucoup qui fume la pipe
+et j'adore l'odeur du tabac, bien que ça empeste
+les rideaux.</p>
+
+
+<h4>V</h4>
+
+<p>Quand les trois amis se retrouvèrent dehors,
+le premier fit: «Ouf!»</p>
+
+<p>Le second: «Cette noce m'a cassé.»</p>
+
+<p>Et le troisième, qui parlait plusieurs langues
+étrangères: «Jamais je n'ai tant rigolé.»</p>
+
+<p>Puis, remmenant leurs cannes, ils allèrent
+se coucher.</p>
+
+
+
+
+<h2><a name="c2" id="c2"></a>M. ET M<sup>ME</sup> BORNET</h2>
+
+
+<ul>
+<li><a href="#c2p1"><small>LE GÂTEAU GÂTÉ</small></a></li>
+<li><a href="#c2p2"><small>LE BOUCHON</small></a></li>
+<li><a href="#c2p3"><small>L'ORANG</small></a></li>
+<li><a href="#c2p4"><small>LE BATEAU À VAPEUR</small></a></li>
+</ul>
+
+
+
+<h3><a name="c2p1" id="c2p1"></a>LE GÂTEAU GÂTÉ</h3>
+
+<p class="s"><i>À Alphonse Daudet.</i>
+</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Bornet déchira, en suivant le pointillé,
+le télégramme et lut:</p>
+
+<p>«Comptez pas sur nous. Indisposés. Amitiés.
+Lafoy.»</p>
+
+<p>&mdash;Comme c'est ennuyeux! dit-elle. Je vous
+le demande. <i>Indisposés</i>: beau motif! Moi qui
+avais tout préparé!</p>
+
+<p>&mdash;Ces choses-là n'arrivent qu'à nous, dit
+M. Bornet.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Bornet réfléchit:</p>
+
+<p>&mdash;J'y songe: il y a un moyen de nous arranger.
+Les Nolot viennent demain. Le
+gâteau sera encore frais. Il servira.</p>
+
+<p>Mais le lendemain, au moment d'allumer
+les bougies, elle reçut un second télégramme:</p>
+
+<p>«Impossible pour ce soir. Excuses.
+Nolot.»</p>
+
+<p>&mdash;C'est comme un fait exprès, dit
+M. Bornet.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Bornet, accablée, les lèvres blanches,
+ne comprenait pas cet acharnement du sort,
+et elle ouvrait la bouche toute grande afin
+de faciliter la sortie des mots blessants.</p>
+
+<p>&mdash;Prévenir à neuf heures! quel manque
+d'éducation!</p>
+
+<p>&mdash;Mieux vaut tard que jamais, dit
+M. Bornet. Cependant, calme-toi, gros mérinos,
+tu vas tourner!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! tu peux rire. C'est du joli! Cette
+fois, le gâteau est bel et bien perdu.</p>
+
+<p>&mdash;Nous le mangerons demain à déjeuner.</p>
+
+<p>&mdash;Si tu crois que j'achète des gâteaux pour
+notre ordinaire.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute; mais puisque nous ne pouvons
+pas faire autrement, résignons-nous.</p>
+
+<p>&mdash;Soit, gaspillons notre fortune, dit
+M<sup>me</sup> Bornet.</p>
+
+<p>Dépitée comme maîtresse de maison, elle
+passa une nuit mauvaise, avec de brusques
+coups de reins, tandis que son mari dormait
+légitimement et rêvait peut-être sucreries à
+la vanille.</p>
+
+<p>&mdash;Il se réjouit déjà, pensait-elle.</p>
+
+<p>Chose promise, chose due. Au déjeuner, la
+bonne apporta, non sans précautions, le gâteau
+sur la table. M. et M<sup>me</sup> Bornet le
+contemplèrent. Il s'était affaissé. La crème
+avait jauni, fuyait par les fentes, et les éclairs
+s'y noyaient peu à peu. Autrefois semblable à
+quelque château fort, il ne rappelait maintenant
+aucune construction connue, parmi
+celles, du moins, qui ne sont pas encore
+écroulées. M. Bornet garda pour lui ces remarques
+et M<sup>me</sup> Bornet se mit à découper les
+parts. Préoccupée de les faire égales, elle
+disait à son mari:</p>
+
+<p>&mdash;Tu guignes la plus grosse, hein! vieux
+gourmand!</p>
+
+<p>Son couteau disparut sous les flots de
+crème coulante, gratta l'assiette, agaçant les
+dents, mais jamais elle ne parvint à fixer des
+limites, à tracer des sentiers secs, et toujours
+les parts débordaient l'une sur l'autre. Exaspérée,
+elle prit l'assiette, renversa dans celle
+de son mari la moitié du gâteau et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, bourre-toi.</p>
+
+<p>M. Bornet emplit une cuiller à potage,
+souffla sur la crème tant elle lui parut froide,
+et n'en fit qu'une bouchée. Mais sa langue
+embarrassée refusa de clapper. Il grimaça,
+puis sourit:</p>
+
+<p>&mdash;Je crois qu'elle a un petit goût, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Allons! bon, dit Madame. Quel homme
+à caprices! ma parole, je ne sais plus qu'inventer
+pour te nourrir. Seigneur, que je suis
+donc malheureuse!</p>
+
+<p>&mdash;Essaie, toi, dit simplement M. Bornet.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas besoin d'essayer. Je suis sûre
+d'avance qu'elle n'a aucun goût.</p>
+
+<p>&mdash;Essaie tout de même. Avales-en une
+cuillerée, rien qu'une.</p>
+
+<p>&mdash;Deux, si tu veux, fit M<sup>me</sup> Bornet.</p>
+
+<p>En effet, elle les avala coup sur coup et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! quoi? Qu'est-ce que tu lui trouves,
+à ce gâteau? Un peu fait, peut-être.</p>
+
+<p>Mais elle n'en reprit pas. Elle se désolait,
+allait pleurer, quand M. Bornet eut une
+idée:</p>
+
+<p>&mdash;Écoute. Il y a longtemps que tu n'as rien
+offert au concierge, et j'ai observé que, depuis
+le Jour de l'an, ses prévenances diminuent.
+Privons-nous. Donnons-lui le gâteau. Nous
+avons la vie devant nous, pour nous en payer
+d'autres, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Au moins, remets ta part, dit
+M<sup>me</sup> Bornet.</p>
+
+<p>Ils firent monter le concierge.</p>
+
+<p>Après les compliments d'usage:</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous me permettre de vous offrir
+ceci, dit M. Bornet, en lui tendant l'assiette.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes trop charitables, dit le concierge,
+mais ça va vous manquer.</p>
+
+<p>&mdash;Que non! dit M. Bornet. J'en ai jusque-là.</p>
+
+<p>Il pesa sur sa pomme d'Adam et tira la
+langue.</p>
+
+<p>&mdash;Prenez, dit M<sup>me</sup> Bornet. Ne craignez
+rien. C'est pour vous.</p>
+
+<p>Le concierge, les yeux sur le gâteau, les
+narines flairantes, hésita et soudain demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Y a-t-il des &oelig;ufs dans votre gâteau?</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! dit M. Bornet, on ne fait
+pas de bon gâteau sans &oelig;ufs.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, ça me rembrunit. Je n'aime pas
+les &oelig;ufs.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que tu lui contes, mon ami?
+dit M<sup>me</sup> Bornet. Il y a un jaune d'&oelig;uf, au
+plus, pour lier la pâte.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Madame, rien que d'entendre chanter
+une poule, j'ai mal au c&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous affirme, dit Monsieur, qu'il est
+exquis. Vous vous régaleriez.</p>
+
+<p>Comme preuve, il trempa le bout du doigt
+dans le gâteau et suça hardiment.</p>
+
+<p>&mdash;Possible, dit le concierge; je suis sans
+compétence. C'est égal, je n'en veux point. Je
+vomirais. Faites excuses, merci bien.</p>
+
+<p>&mdash;Mais pour votre femme.</p>
+
+<p>&mdash;Ma femme est comme moi. Elle n'aime
+pas les &oelig;ufs. Elle les renvoie aussi. C'est un
+peu à cause de ce dégoût-là que nous nous
+sommes convenu.</p>
+
+<p>&mdash;Pour vos charmants bébés.</p>
+
+<p>&mdash;Mes gosses, Madame. Justement, l'aîné
+a mal aux dents. Il en perd partout. La friandise
+ne lui vaut rien. Et le plus petit, le pauvre
+cher petit, n'est point encore porté sur la
+bouche.</p>
+
+<p>&mdash;Assez, dit M<sup>me</sup> Bornet glaciale. Laissez-le.
+Nous ne vous forçons pas. Nous n'en
+avons pas le droit. Mille regrets, mon brave!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, assez, dit M. Bornet, du ton dont il
+eût repoussé un mendiant.</p>
+
+<p>Ils étaient humiliés. Le concierge s'aperçut
+de leur mécontentement. Pris de scrupules
+délicats, il ne voulut pas les quitter sur cette
+impression fâcheuse, et poliment:</p>
+
+<p>&mdash;Vous, Monsieur, qui êtes un savant,
+vous n'auriez pas, des fois, dans vos livres,
+un livre avec des lettres écrites imprimées,
+pour souhaiter des fêtes, la Sainte-Honorine,
+par exemple. Voilà qui me ferait plaisir et me
+serait utile. Je vous le rendrais.</p>
+
+<p>On ne lui répondit même pas. Il s'éloigna
+à reculons, confus, certain qu'il les avait
+fâchés, et se promettant de faire oublier sa
+conduite par des amabilités de son ressort.</p>
+
+<p>&mdash;Imbécile! dit M. Bornet. Des gens qui
+crèvent de faim. Dernièrement, leur petit
+tétait une feuille de salade.</p>
+
+<p>&mdash;Au fond, c'est de l'orgueil, dit
+M<sup>me</sup> Bornet. Il mourait d'envie d'accepter.</p>
+
+<p>Elle n'en revenait plus, et ses doigts
+fébriles jouaient sur les petits tambourins
+de ses tempes. Les coudes sur la table,
+Monsieur consultait une manche de son
+paletot. En vérité, ce gâteau était d'un placement
+si difficile qu'ils allaient s'en désintéresser.</p>
+
+<p>&mdash;Sommes-nous bêtes! dit enfin Madame.</p>
+
+<p>Elle donna un vif coup de pouce à la poire
+électrique.</p>
+
+<p>La bonne parut.</p>
+
+<p>&mdash;Louise, dit sèchement M<sup>me</sup> Bornet,
+mangez ça. Vous conserverez votre fromage
+pour demain.</p>
+
+<p>Louise emporta le gâteau.</p>
+
+<p>&mdash;J'espère qu'on la comble en dessert. Elle
+va le dévorer, les yeux fermés.</p>
+
+<p>&mdash;Ça dépend, dit Monsieur, je n'en mettrais
+pas ma tête sur le billot. Cette fille se
+dégrossit, se parisianise. Elle a des diamants
+en verre aux oreilles.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais. Depuis que nous l'avons menée
+au cirque, par imprudente générosité, elle
+jongle avec les assiettes. Mais elle ne poussera
+pas la distinction jusqu'à bouder contre son
+ventre.</p>
+
+<p>&mdash;Hé! je me défie, moi. Elle peut engloutir
+le gâteau, comme elle peut n'y pas toucher.</p>
+
+<p>&mdash;Je voudrais voir ça.</p>
+
+<p>Ils attendirent; puis, pour une cause ou
+pour une autre, sans faire semblant de rien,
+M<sup>me</sup> Bornet passa dans la cuisine. Elle en
+revint grinçante d'indignation.</p>
+
+<p>&mdash;Devine où il est, notre gâteau?</p>
+
+<p>M. Bornet se dressa comme un point d'interrogation
+énorme, oscillant.</p>
+
+<p>&mdash;Devine, je te le donne en cent.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je trépigne.</p>
+
+<p>&mdash;Dans-la-boîte-aux-ordures!</p>
+
+<p>&mdash;Trop fort!</p>
+
+<p>&mdash;Sacrifiez-vous pour ces drôlesses. Sortez-les
+de la crotte, voilà votre récompense:
+«Madame, je ne suis pas venue ici pour manger
+vos gâteaux pourris!» Mais je jure Dieu
+que cette insolence lui a coûté cher.</p>
+
+<p>Dédaignant la parole humaine, M<sup>me</sup> Bornet
+écarta ses cinq doigts de la main droite
+et trois doigts de la main gauche.</p>
+
+<p>&mdash;J'imagine effectivement, dit M. Bornet,
+le visage comme frotté à la mine de plomb,
+que tu lui as flanqué ses huit jours.</p>
+
+<p>&mdash;Pardine!</p>
+
+<p>Face à face, ils s'excitaient à la vengeance.
+Elle, ses huit doigts en pied de nez,
+sentait rayonner ses oreilles rouges, son front
+chaud, ses joues cuites, et lui s'enténébrait
+encore, telle une fenêtre au soleil, quand le
+store graduellement s'abaisse et développe
+son ombre.</p>
+
+
+
+
+<h3><a name="c2p2" id="c2p2"></a>LE BOUCHON</h3>
+
+<p class="s"><i>À Léon Daudet.</i>
+</p>
+
+<p>De petits gorets, réveillés dans tous les
+c&oelig;urs, ont grogné d'aise au passage des
+viandes fines, des bons vins, et se sont grisés
+de fumets. Les visages animés ne peuvent
+plus rougir. Les joues sont en fruits. Les
+bouches rient double et les dames suivent,
+en paroles, les messieurs jusqu'où ils veulent
+aller. Or voilà que le maître de maison,
+M. Bornet, saisit la bouteille de champagne.</p>
+
+<p>Ah! ah!</p>
+
+<p>Il disperse d'un souffle puissant les grains
+de poussière qu'elle a sur la tête.</p>
+
+<p>On le regarde. Voyons voir!</p>
+
+<p>Il lui enlève son capuchon d'or.</p>
+
+<p>On devient grave.</p>
+
+<p>Il coupe les fils qui la serrent au cou.</p>
+
+<p>Les dernières paroles lancées retombent à
+droite et à gauche, molles.</p>
+
+<p>Il lui appuie son pouce sur la nuque.</p>
+
+<p>Attention!</p>
+
+<p>&mdash;Bon! dit M<sup>me</sup> Bornet, tu vas commencer
+tes bêtises. Tu ne pourrais point faire ça
+à la cuisine?</p>
+
+<p>M. Bornet n'a même pas un geste de mépris.
+Il exerce par degrés les pressions accoutumées.
+Il semble pétrir une figurine de
+glaise. Il n'accomplit rien à la légère. S'il
+s'aperçoit que le bouchon a grandi d'une
+ligne, il se repose, et laisse l'effet se produire.
+Il donne aussi d'amicales tapes au ventre, au
+derrière de la bouteille. Parfois il l'incline,
+comme une arme chargée, dans la direction
+d'une poitrine, d'une gorge ouverte. Mais il
+rassure aussitôt ces dames:</p>
+
+<p>&mdash;N'ayez pas peur: je suis là.</p>
+
+<p>&mdash;C'est crispant, dit M<sup>me</sup> Bornet, prends
+un tire-bouchon et finis-en, à la fin!</p>
+
+<p>&mdash;Prendre un tire-bouchon pour déboucher
+une bouteille de champagne, répond
+M. Bornet, syllabe par syllabe; j'ai, dans
+ma longue vie, entendu des choses prodigieuses,
+mais celle-ci l'emporte, je l'avoue.</p>
+
+<p>Il observe, sournois, ses invités.</p>
+
+<p>Les bustes se penchent en arrière, forment
+ensemble, autour de la table, un large calice
+évasé. Chaque dame apprête un cri original.
+Les petits doigts se blottissent dans les oreilles.
+Une assiette sert d'éventail. Un monsieur,
+qu'on approuve, exprime en beaux termes
+la gêne commune:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai été soldat, dit-il, je ne crains pas la
+mort. Tirez un coup de canon et vous verrez
+si je sourcille. Mais, Dieu! que ceci m'énerve
+donc! c'est plus fort que moi.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit un docteur pourtant habitué
+aux enfantements pénibles, inutile de nous
+torturer davantage. Nous avons tous fait nos
+preuves. Dépêchez-vous.</p>
+
+<p>&mdash;Patience, grands enfants, répond M. Bornet
+avec calme. Moi, j'aime que la nature
+suive son cours. D'ailleurs, je suis en mesure
+de vous affirmer que le bouchon travaille.
+Ce n'est qu'une affaire de temps, et dès qu'il
+aura parti, vous n'y penserez plus.</p>
+
+<p>Bien qu'on le traite de monstre, d'affreux
+homme, il garde la sérénité de sa face. Il organise
+l'angoisse. Il n'agit plus sur le bouchon
+que par l'influence d'un regard fixe. L'anxiété
+atteint ses limites. On dirait que, cédant aux
+genoux qui tamponnent, aux abdomens gonflés,
+aux bras raidis, la table garnie va sauter
+au plafond.</p>
+
+<p>&mdash;Il est à gifler, dit M<sup>me</sup> Bornet. Tu nous
+exaspères. On se trouverait mal. Donne-moi
+cette bouteille.</p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu lâcher ça, dit M. Bornet, ou je
+renfonce le bouchon!</p>
+
+<p>&mdash;À mon secours! crie M<sup>me</sup> Bornet.</p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu lâcher ça, ou tu recevras de cette
+fourchette sur les phalanges.</p>
+
+<p>&mdash;M<sup>me</sup> Bornet a raison, dit l'ancien militaire
+excité. Parfaitement! Vous vous jouez
+de nous. Honneur aux dames! Passez la
+bouteille tout de suite.</p>
+
+<p>Et déjà il l'empoigne.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne me l'arracherez pas, dit M. Bornet,
+à moins de me casser les doigts.</p>
+
+<p>&mdash;Est-il têtu! disent les invités qui se lèvent
+décidés, sérieux. Et la bouteille disparaît jusqu'au
+col, sous les mains qui s'abattent, qui
+l'étreignent. Les moins promptes s'accrochent
+encore à des poignets. Des taches de sang
+circulent à fleur de peau.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est ainsi, dit M. Bornet. Soit,
+allons-y. J'en ai vu d'autres. Je me sens b&oelig;uf.
+Je vous défie, un contre dix. Tant pis si la
+bouteille éclate. Gare au malheur et sauve
+qui peut!</p>
+
+<p>Les convives, hors d'eux, refusent de l'entendre,
+perdent prudence. Désireux d'agir, ils
+souhaitent un dénouement qui les soulage vite,
+n'importe lequel, et s'en remettent au destin.</p>
+
+<p>Mais tiraillée en divers sens, la bouteille de
+champagne résiste aux efforts qui se contrarient,
+s'immobilise, étouffe, pousse toute
+seule, et le bouchon sort comme un soupir de
+digestion, se couche sur le côté, au bord du
+goulot, paresseusement.</p>
+
+
+
+
+<h3><a name="c2p3" id="c2p3"></a>L'ORANG</h3>
+
+<p class="s"><i>À Aurélien Scholl.</i>
+</p>
+
+<p>&mdash;D'ailleurs, c'est étonnant comme mon
+mari fait bien l'orang! dit M<sup>me</sup> Bornet.</p>
+
+<p>Les convives de choix, peu nombreux,
+regardèrent M. Bornet. Intimement traités,
+ils venaient d'écouter, avec frayeur, les histoires
+terribles échangées.</p>
+
+<p>&mdash;Mais selon moi, avait dit M. Bornet, la
+plus extraordinaire est le <i>Double Assassinat
+dans la rue Morgue</i>. Edgar Poë l'a composée
+si savamment que j'ai beau la relire, la relire
+encore, je ne devine jamais l'orang.</p>
+
+<p>Et le mot n'avait pas semblé forcé.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous assure, dit M<sup>me</sup> Bornet, qu'il l'imite
+dans la perfection, et la première fois,
+j'ai dû crier au secours contre lui.</p>
+
+<p>&mdash;C'est exact, dit M. Bornet, elle a crié au
+secours, comme une sotte.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne plaisantez pas? dirent ces dames;
+vous faites l'orang, vous, monsieur Bornet?</p>
+
+<p>&mdash;Il n'a pourtant rien de l'orang.</p>
+
+<p>&mdash;Si, quelque chose, en observant bien,
+dans le sourire.</p>
+
+<p>Une jeune femme, timide et craignant d'être
+exaucée, demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! faites-nous-le, hein?</p>
+
+<p>Les hommes désiraient voir avant de
+croire, inquiets toutefois. M. Bornet hocha
+la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Ça ne se fait pas comme ça! dit-il. Il faut
+être en train et en costume; je m'explique: sans
+costume!</p>
+
+<p>Le mot refroidit les curiosités chaudes. Ces
+dames s'interdirent d'insister autrement que
+par des: «C'est dommage!&mdash;Moi qui aurais
+été si heureuse!» Mais elles protestèrent
+quand l'un de ces messieurs leur dit:</p>
+
+<p>&mdash;Ne pourriez-vous pas vous retirer un
+instant? Nous resterions entre hommes.</p>
+
+<p>Cela non. Mieux valait essayer un arrangement.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, monsieur Bornet, soyez gentil.
+Nous nous contenterons d'une esquisse. Ôtez
+votre paletot.</p>
+
+<p>&mdash;Un orang en manches de chemise! fit
+dédaigneusement M. Bornet. Vous vous
+moquez de moi, ma parole!</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, nous ne sommes pas bégueules.
+Madame Bornet, est-ce que votre mari porte
+de la flanelle?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais très peu.</p>
+
+<p>&mdash;Pas de chance! comment faire? Monsieur
+Bornet, vous n'êtes guère aimable. Une
+indication nous aurait suffi. Retroussez vos
+manches jusqu'au coude. Nous suppléerons
+le reste.</p>
+
+<p>&mdash;Il veut qu'on le prie, dirent les hommes.</p>
+
+<p>M. Bornet hésitait entre la crainte de ne
+pas jouer son rôle et celle de le mal jouer.
+Au bord de sa chaise, prêt à se lever, flatté
+comme l'artiste célèbre auquel on demande
+«ne serait-ce qu'un couplet», il jouissait
+des yeux fixés sur lui, des bouches entr'ouvertes,
+des mains tendues et frémissantes.</p>
+
+<p>&mdash;Soit, dit-il, puisque vous l'exigez!</p>
+
+<p>Il ôta son paletot et l'écarta soigneusement
+sur le dossier de sa chaise.</p>
+
+<p>&mdash;Je réclame votre indulgence, dit-il, pour
+trois raisons. D'abord ma femme exagère ou
+se trompe peut-être. En second lieu, je n'ai
+pas encore exécuté l'orang en public. Enfin,
+et ceci vous surprendra, je vous affirme que,
+de ma vie, je n'ai vu d'orang!</p>
+
+<p>&mdash;Vous en avez plus de mérite, lui dit-on.</p>
+
+<p>Il y eut un remuement de sièges. On se
+prépara à la peur. Les dames se serrèrent,
+coude à coude, autour de la table, et les messieurs,
+nerveusement, sucèrent leurs cigarettes,
+s'enveloppèrent de fumée.</p>
+
+<p>&mdash;Que je quitte au moins mes manchettes
+empesées, dit M. Bornet. Elles me gêneraient!</p>
+
+<p>&mdash;Allez, allez donc, je vous supplie! dit
+une femme exaspérée, déjà pâle.</p>
+
+<p>M. Bornet commença.</p>
+
+<p>Ce fut un désastre. Dès le premier geste,
+comme une tête de chardon sous une chiquenaude,
+l'illusion éparpillée s'évanouit. Le
+gros homme s'épuisait en contorsions vaines.
+Il grimaçait, suait, agitait ses bras lourds,
+empêchait son gilet de remonter, et sa montre,
+projetée hors du gousset, sautillait d'une
+jambe à l'autre.</p>
+
+<p>Quel ridicule! Ça, un orang! Un vilain
+singe au plus, inoffensif et vulgaire. Les
+femmes se pinçaient, choquaient leurs genoux,
+se cachaient derrière leurs serviettes,
+et l'un de ces messieurs étreignit si fort la
+cuisse de son voisin, que celui-ci bondit de
+douleur.</p>
+
+<p>Oui, on souffrait, et M<sup>me</sup> Bornet se montra
+femme de tact quand elle dit sèchement:</p>
+
+<p>&mdash;Mon pauvre ami, tu n'y es pas!</p>
+
+<p>M. Bornet s'arrêta. Telle une toupie qui
+reçoit un coup de pied.</p>
+
+<p>&mdash;C'est votre faute, dit-il penaud; je vous
+avais prévenue. Il fallait m'écouter.</p>
+
+<p>&mdash;Apaise-toi, lui dit sa femme en l'épongeant.
+Va renouer ta cravate et te rafraîchir
+les tempes.</p>
+
+<p>Humilié, il passa dans le cabinet de toilette.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon pour lui! dit-elle.</p>
+
+<p>Mais les convives soulagés, parce qu'ils en
+étaient quittes pour la peur de la peur, s'efforcèrent
+de la consoler.</p>
+
+<p>&mdash;Chère madame, lui dirent-ils, vous vous
+faites trop de mauvais sang. M. Bornet
+réussira mieux une autre fois. C'est tellement
+difficile. Et puis cela n'a pas mal marché
+du tout. D'autres que nous peut-être se
+seraient laissé impressionner.</p>
+
+<p>Ils se levaient, l'entouraient, touchés de sa
+peine. Ces dames, certaines d'avoir échappé
+à un grand danger, respiraient plus librement.
+Elles se félicitaient, les mains unies,
+parlaient ensemble, gaies, rieuses et vivaces,
+comme au plein soleil de midi.</p>
+
+<p>Tout à coup l'orang parut.</p>
+
+<p>Il s'avança très lentement, et l'éclatante
+lumière de la salle à manger s'obscurcit. Il
+avait le dos courbe, la tête rentrée dans les
+épaules, la mâchoire inférieure disloquée. Ses
+yeux sanglants regardaient dans le vide. Ses
+doigts mobiles pétrissaient, étranglaient des
+choses, et ses ongles s'allongeaient en griffes.</p>
+
+<p>L'assurance perdue, les convives s'étaient
+bousculés, tassés dans un coin, et se retenaient
+de pousser des cris d'horreur qui eussent
+ajouta à leur épouvante. D'autre part,
+l'orang se gardait de grogner. Mais, la gueule
+tantôt contractée, tantôt élargie, il exprimait
+sa rage d'être exilé de ses forêts. On ne le
+distinguait que vaguement. Il fit le tour de la
+table, silencieux, saisit un couteau, et le brandit,
+non à la manière des assassins expérimentés,
+mais comme un animal gauche, d'autant
+plus redoutable qu'il ne sait pas se servir
+d'une arme. La scène sombrait dans les ténèbres,
+la nuit noire. On n'entendait plus
+même haleter les poitrines. L'orang soufflait
+son haleine sur les visages.</p>
+
+<p>&mdash;Assez! chéri, assez! dit M<sup>me</sup> Bornet.</p>
+
+<p>Aussitôt M. Bornet, docile, leva le gaz. Les
+convives aspirèrent longuement la clarté qui
+se répandit jusqu'à leur c&oelig;ur, et l'un d'eux,
+pour chasser au loin son malaise, donna le
+signal des applaudissements:</p>
+
+<p>&mdash;Bravo! bravo! étonnante faculté!</p>
+
+<p>&mdash;C'est un gros succès, dit M<sup>me</sup> Bornet,
+empourprée. Tu n'as pas commis une faute.</p>
+
+<p>Toutes ces dames s'exclamaient:</p>
+
+<p>&mdash;Moi, je suffoquais!</p>
+
+<p>&mdash;Moi, je me suis crue morte!</p>
+
+<p>&mdash;Moi, je ne dormirai pas cette nuit.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, d'abord, je ne bouge plus. J'attendrai
+ici le petit jour.</p>
+
+<p>Il leur restait à tous cette lâcheté qui calme
+les plus pressantes envies qu'on puisse avoir
+de changer de place.</p>
+
+<p>&mdash;Alors vous êtes contents, dit M. Bornet.
+Tant mieux. Moi aussi. Merci, merci.</p>
+
+<p>Il reprit, modeste:</p>
+
+<p>&mdash;Voyez-vous, l'important est de faire
+jouer le gaz à propos. J'avoue la petitesse du
+moyen, mais j'en garantis l'effet neuf fois sur
+dix.</p>
+
+<p>Ses chaussettes qu'il avait gardées, sans
+doute à cause des mies de pain et des petits
+os que, pendant un dîner, on jette inévitablement
+par terre, retombaient sur ses chevilles.</p>
+
+<p>Laid de sa propre laideur et de celle qu'il
+venait d'acquérir, il s'oubliait dans son triomphe,
+vengé de son premier échec. Ses cheveux
+rares, trempés, luisaient comme ceux qu'on
+trouve dans les soupes. Il reniflait et une
+buée de lessive ressortait à double jet de ses
+narines.</p>
+
+<p>Le torse fumant, les mains collées sur son
+ventre pareil à un sac plein, quelque temps
+encore il écouta les compliments... avant
+d'aller remettre sa chemise.</p>
+
+
+
+
+<h3><a name="c2p4" id="c2p4"></a>LE BATEAU À VAPEUR</h3>
+
+<p class="s"><i>À Paul Hervieu.</i>
+</p>
+
+<p>Retirés à la campagne, les Bornet sont les
+voisins des Navot et les deux ménages font
+bon ménage. Ils aiment également le calme,
+l'air pur, l'ombre et l'eau. Ils sympathisent
+au point de s'imiter.</p>
+
+<p>Le matin, ces dames vont au marché ensemble.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai envie de manger un canard, dit
+M<sup>me</sup> Navot.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, moi aussi, dit M<sup>me</sup> Bornet.</p>
+
+<p>Ces messieurs se consultent s'ils projettent
+d'embellir, l'un son jardin avantageusement
+exposé, l'autre sa maison située sur une hauteur
+et jamais humide. Ils s'accordent bien.
+Tant mieux. Pourvu que ça dure!</p>
+
+<p>Mais c'est à la fraîcheur, quand ils se promènent
+sur la Marne, que les ménages Navot
+et Bornet souhaitent le plus de s'entendre
+toujours. Les deux bateaux de même forme
+et de couleur verte glissent bord à bord.
+M. Navot et M. Bornet caressent l'eau comme
+de leurs mains prolongées. Parfois ils s'excitent
+jusqu'à la première perle de sueur, sans
+jalousie, si fraternels qu'ils ne peuvent se
+battre l'un l'autre et qu'ils rament «pareil».
+L'une des dames renifle discrètement et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Il fait délicieux!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répond l'autre, il fait délicieux.</p>
+
+<p>Or, ce soir, comme les Bornet vont rejoindre les
+Navot pour la promenade accoutumée,
+M<sup>me</sup> Bornet fixe un point de la Marne
+et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Par exemple!</p>
+
+<p>M. Bornet qui ferme la porte à clef se retourne:</p>
+
+<p>&mdash;Quoi donc?</p>
+
+<p>&mdash;Mâtin! reprend M<sup>me</sup> Bornet, ils ne se refusent
+plus rien, nos amis. Ils ont un bateau
+à vapeur.</p>
+
+<p>&mdash;Fichtre! dit M. Bornet.</p>
+
+<p>C'est vrai. Sur la rive, dans l'étroit garage
+réservé aux Navot, on distingue un petit bateau
+à vapeur, son tuyau noir qui luit au soleil,
+et les flocons de fumée qui s'échappent.
+Déjà installés, M. et M<sup>me</sup> Navot attendent et
+agitent un mouchoir.</p>
+
+<p>&mdash;Très drôle, ma foi! dit M. Bornet pincé.</p>
+
+<p>&mdash;Ils veulent nous éblouir, dit M<sup>me</sup> Bornet
+avec dépit.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne les savais pas aussi cachottiers,
+dit M. Bornet. Pour ma part, je n'aurais jamais
+acheté un bateau à vapeur tout seul,
+sans eux. Fiez-vous aux amis. Enfin! Je remarquais,
+ces temps derniers, qu'ils avaient
+l'air chose. Parbleu, c'était ça.</p>
+
+<p>&mdash;Si nous n'y allions point!</p>
+
+<p>&mdash;Ce serait excessif. Mais puisqu'ils manquent
+de délicatesse, ne leur donnons point
+la joie de nous surprendre. Restons indifférents.</p>
+
+<p>&mdash;Bien petit, leur bateau à vapeur, dit
+M<sup>me</sup> Bornet. À peine plus grand que l'autre.
+Comment le trouves-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! de loin, un bateau à vapeur
+produit forcément quelque effet. D'ailleurs
+aujourd'hui on réussit des bijoux dans le
+genre.</p>
+
+<p>Cependant les Navot continuent leurs
+signes. Sans doute ils crient:</p>
+
+<p>&mdash;Dépêchez-vous!</p>
+
+<p>Les Bornet descendent vers la Marne et se
+gardent de se hâter.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bon, on y va, dit M. Bornet. Que
+d'embarras, mon Dieu!</p>
+
+<p>&mdash;D'abord, dit M<sup>me</sup> Bornet, nous aussi,
+nous aurions un bateau à vapeur, si nous
+voulions, en nous gênant un peu.</p>
+
+<p>Lentement, ils s'avancent à pas raccourcis,
+affectent de baisser la tête, de la détourner
+ou d'observer le ciel. Certes, leur intention
+n'est pas de rompre avec les Navot. Ils se
+promettent même d'admirer poliment, selon
+les usages du monde, mais ils viennent d'entendre
+se casser avec un bruit sec le premier
+des fils minces qui servent à attacher les
+c&oelig;urs, et M<sup>me</sup> Bornet conclut:</p>
+
+<p>&mdash;Si je ne suis qu'une femme, je ne suis
+pas femme pour rien, je n'oublierai de ma
+vie leur procédé. Et toi?</p>
+
+<p>Sans répondre, M. Bornet lui prend la
+main.</p>
+
+<p>&mdash;Halte! dit-il. Ma pauvre vieille, nous
+sommes fous!</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Bornet obéit, le regarde, regarde du
+côté des Navot et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Mon pauvre vieux, voilà du chimérique!</p>
+
+<p>Ils se frottent les yeux, en écartent des effiloches
+de brumes et se croient aveugles. Puis
+ils se mettent à rire, silencieusement, comme
+deux Indiens, épaule contre épaule, redevenus
+bons, épanouis, heureux de vivre en
+ce monde où toujours tout s'explique:</p>
+
+<p>Assis entre M. et M<sup>me</sup> Navot, dans leur
+bateau ordinaire, un étranger fume, quelque
+ami de Paris peut-être, et, grave sous son
+chapeau haut de forme noir qui luit au soleil,
+il rend la fumée, naturellement, par la bouche.</p>
+
+
+
+
+<h2><a name="c3" id="c3"></a>UN ROMAN</h2>
+
+
+<ul>
+<li><a href="#c3p1"><i>Première partie</i>: <small>&OElig;UF DE POULE</small></a></li>
+<li><a href="#c3p2"><i>Deuxième partie</i>: <small>LE SEAU</small></a></li>
+</ul>
+
+
+
+<h3><a name="c3p1" id="c3p1"></a>PREMIÈRE PARTIE</h3>
+
+<p class="c">&OElig;UF DE POULE</p>
+
+<p class="s"><i>À A. Roguenant.</i>
+</p>
+
+<p>Le fils de M<sup>me</sup> Lérin avait dit à la servante:</p>
+
+<p>&mdash;Françoise, il y a encore une poule dans le jardin!</p>
+
+<p>Et Françoise avait répondu:</p>
+
+<p>&mdash;J'y vais, monsieur Émile. C'est toujours
+la même: mais cette fois, gare!</p>
+
+<p>Elle levait les bras et criait: «Poule!
+poule!» toute rouge et courant par les allées.</p>
+
+<p>La poule était dans le carré des petits pois,
+à son aise sur la terre chaude creusée sous
+elle, inquiète toutefois de ce qui pouvait arriver.
+Précisément, il arriva une pierre.</p>
+
+<p>La poule se leva en chantant bruyamment,
+sauta sur le mur, fit face à Françoise, et
+secoua ses plumes grises de poussière, puis
+douillettement calée, les yeux mi-clos, la
+queue en panache, par bravade attendit.
+Aussitôt Françoise agitant sa jupe avec bruit,
+les lèvres sifflantes, doubla le carré des petits
+pois. D'un bond la poule fut dans la rue.
+Tout semblait terminé. La rue appartient aux
+poules et rien de ce qui les y concerne n'importait
+à Françoise. Mais la servante ouvrit
+la barrière du jardin et fit claquer, tournoyer
+son torchon. La colère l'entraînait, peut-être
+aussi le plaisir de la course. La poule comprit
+le danger, longea la maison, dandinante,
+et entra dans la grande cour, en donnant
+aux herbes, çà et là, un coup de bec, quand
+elle avait le temps. Un moment elle se vit
+perdue. Elle s'était imprudemment logée dans
+un angle du mur, près de la grange, et déjà
+Françoise, la jupe écartée, lui barrait le passage.
+Affolée, d'un violent coup d'aile elle
+s'enleva de terre, se trouva perchée sur un
+bâton de l'échelle qui montait au «foineau»,
+et, les ailes ouvertes en balancier, la gravit,
+à petits sauts secs, sans se presser, échelon
+par échelon, disparut. Françoise la suivit et
+à l'entrée du «foineau» s'arrêta.</p>
+
+<p>Il était plein d'ombre; le foin s'y entassait
+en galettes serrées. Un souffle chargé d'odeurs
+grisantes caressa le visage en sueur de
+Françoise.</p>
+
+<p>&mdash;Tant pis, j'entre un instant, dit-elle.
+D'ailleurs, il y a peut-être des &oelig;ufs, puisque
+les poules y vont.</p>
+
+<p>Le foin, pressé contre les poutres, s'y
+appuyant de toutes ses bottes, dégringolait
+jusqu'aux pieds de Françoise en escaliers
+irréguliers. La poule s'était installée en haut,
+dans un nid fait comme exprès pour elle. Il
+aurait fallu, pour l'atteindre, affronter des
+périls, enfoncer dans des trous, risquer des
+enjambées, se donner bien du mal, et encore!
+Ce fut sans appréhension qu'elle vit la servante
+tenter l'assaut, tâter les couches de foin
+du bout du pied, pressentir les gouffres,
+osciller, s'arrêter prudente, se consulter et
+recommencer l'escalade.</p>
+
+<p>&mdash;Attends, attends... disait Françoise, je
+vais t'apprendre, moi!</p>
+
+<p>Qu'est-ce qu'elle allait lui apprendre?</p>
+
+<p>Son pied heurta quelque chose de dur, le
+manche d'une fourche enfouie dans le foin,
+jusqu'aux dents.</p>
+
+<p>Françoise tomba sur le dos; ses bras battirent
+l'air.</p>
+
+<p>Elle sentit toute sa colère se dissoudre
+comme un fondant, et, fixée par la poule sérieuse,
+partit d'un rire prolongé.</p>
+
+<p>C'était doux comme un lit de plumes, plus
+doux. Le foin la chatouilla de toutes ses
+pointes, jouant avec elle, la cernant, guetteur,
+prompt à surprendre un bout d'oreille.
+Elle se retournait d'une joue sur l'autre, se
+sentait une pelote dans chaque main, et,
+quand elle remuait les mollets, ses bas s'emplissaient
+d'aiguilles à tricoter. Elle fermait
+les yeux, les rouvrait, apercevait la
+poule toujours grave, absorbée, et criait
+encore, convulsive à force de rire:</p>
+
+<p>&mdash;Poule, poule! Oh! la mâtine!</p>
+
+<p>Vraiment elle prenait une douche de foin.
+Des poutres descendait une cascade d'herbes
+sèches. Des vagues lui tombaient sur les bras,
+sur le front, comme si le «foineau» fût changé
+subitement en une sorte d'étang onduleux.
+Elle ne voyait plus que de temps en temps,
+et par des éclaircies, la poule immobile. Les
+flots de foin coulaient régulièrement. Tout
+à coup, le rire de Françoise fut cassé net.</p>
+
+<p>Le fils de M<sup>me</sup> Lérin était agenouillé près
+d'elle.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, c'est vous, monsieur Émile,
+c'était vous!</p>
+
+<p>Elle n'en revenait pas de le trouver là,
+tout contre, sans qu'elle l'eût soupçonné,
+monté du foin ou tombé des tuiles par enchantement.
+Il souriait d'un air embarrassé
+et mâchait un fétu. Avec la fourche il continuait
+de lui couvrir, comme d'un drap de
+foin, la poitrine, les jambes, tout le corps.</p>
+
+<p>&mdash;C'est la poule, dit Françoise; je suis
+tombée, mais je me relève, monsieur Émile.</p>
+
+<p>Elle fit un effort vain.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, voilà que je ne peux plus, maintenant!</p>
+
+<p>Elle recommença de rire de bon c&oelig;ur, les
+bras tendus.</p>
+
+<p>&mdash;Non, j'y resterai, bien sûr!</p>
+
+<p>M. Émile jeta sa fourche en haut du «foineau»
+et prit les deux mains de Françoise.
+Elles étaient grasses, moites. Il se raidit, le
+corps en arrière, les genoux arc-boutés, la
+souleva. Mais il dut lâcher tout. On était
+mal «parti» et Françoise retomba.</p>
+
+<p>&mdash;À une autre! dit-elle.</p>
+
+<p>M. Émile reprit les deux mains. Longuement
+il en écartait les doigts pour y accrocher
+les siens, tentait un essai par les
+poignets, mais cela glissait trop, et il revenait
+aux doigts après un arrêt à la paume.</p>
+
+<p>&mdash;Une, deux: y êtes-vous?</p>
+
+<p>Il y était, l'étreignait, l'étouffait, l'embrassait,
+et la baisait avec violence, très vite, sans
+un mot.</p>
+
+<p>Du coin où M. Émile l'avait lancée, la
+fourche se précipita, ses trois dents aiguës
+en avant, et le mordit. Il ne put retenir une
+plainte et, d'un revers de main, la rejeta
+plus haut encore.</p>
+
+<p>Elle revint, mais hésitante, au moyen d'une
+glissade, sournoise, les dents toujours ouvertes,
+arriva sans bruit, inattendue, surprenante.</p>
+
+<p>Cette fois ce fut Françoise qui cria, meurtrie
+dans toute sa chair.</p>
+
+<p>M. Émile repoussa la fourche avec tant
+de force, qu'elle enfonça dans le foin ses trois
+dents, profondément, et toute droite, se
+tint tranquille, comme une bête hargneuse
+matée.</p>
+
+<p>La poule dans son nid demeurait indifférente,
+tout entière à son &oelig;uvre.</p>
+
+<p>Autour d'eux, l'infini travail du foineau se
+continuait. L'univers des brins de paille et de
+foin bruissait faiblement, comme une chute
+de grésil. Aux tuiles, aux lattes, aux poutres,
+avec entêtement, les araignées accrochaient
+leurs délicats jeux de patience. Quelques-uns
+se fondaient en une seule tente fine, sans pli
+et sans déchirure. Des toiles isolées semblaient
+des débris de papier décollé par l'humidité
+dans une chambre inhabitée. Une
+araignée solitaire glissait sur son filet, défiante,
+l'allure oblique. Une hirondelle entra,
+fusa, enleva la toile et l'araignée et sortit,
+d'un trait.</p>
+
+<p>Soudain la poule, prise d'effarement, donna
+des coups de bec dans le vide et, avec un lourd
+déploiement d'ailes, caquetante, franchit les
+deux corps enlacés et s'en alla tomber en
+pleine cour. Une de ses plumes égarée, entraînée
+par le sillage de l'air, tourbillonna
+molle, fut saisie par les doigts invisibles du
+vent, s'anima, monta et s'évanouit, envolée
+comme un oiseau, vivante.</p>
+
+<p>Françoise dressa la tête. M<sup>me</sup> Lérin appelait:</p>
+
+<p>&mdash;Françoise, Françoise, où êtes-vous
+donc?</p>
+
+<p>&mdash;Voilà! voilà!</p>
+
+<p>Mais hébétée, elle ne bougeait pas, serait
+restée là, quand M. Émile, bien avisé, grimpa
+jusqu'au nid de la poule, y plongea la main,
+prit l'&oelig;uf et le tendit à Françoise.</p>
+
+<p>Elle descendit rapidement l'échelle.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que vous avez donc fait? dit
+M<sup>me</sup> Lérin, que vous êtes couverte de foin?</p>
+
+<p>&mdash;C'est plein d'&oelig;ufs, là-haut, dit Françoise:
+j'en ai même cassé un. Tenez, voilà
+l'autre.</p>
+
+<p>Elle crut remarquer que M<sup>me</sup> Lérin persistait
+à la regarder singulièrement.</p>
+
+<p>&mdash;Ça doit se voir, pensa-t-elle.</p>
+
+<p>Mais M<sup>me</sup> Lérin, soupesant l'&oelig;uf, et le mirant
+au soleil, lui dit d'un ton naturel:</p>
+
+<p>&mdash;Il faut faire attention, Françoise. Les
+&oelig;ufs sont rares, cette année, bien plus rares
+que l'année dernière. Ils n'ont jamais été
+aussi rares.</p>
+
+
+
+
+<h3><a name="c3p2" id="c3p2"></a>DEUXIÈME PARTIE</h3>
+
+<p class="c">LE SEAU</p>
+
+<p class="s"><i>À Eugène Bosdeveix.</i>
+</p>
+
+<p>Cette nuit, on a crié dans le jardin, et ce
+matin, vers cinq heures, sûr de la présence
+du soleil, je saute du lit pour aller voir. Mon
+père et ma mère dorment encore, ainsi que
+Françoise, notre bonne, assez paresseuse
+depuis quelque temps.</p>
+
+<p>Je voudrais me rappeler les cris, ou plus
+exactement les plaintes, mais je ne suis pas
+de ces personnes douées, auxquelles il suffit
+d'entendre un air une fois pour le retenir.
+Il ne résonne dans ma mémoire que des
+bruits vagues légers comme des &oelig;ufs vides.</p>
+
+<p>Je parcours lentement le jardin et cherche
+des traces de pas.</p>
+
+<p>Les allées sont trop sèches. De nombreux
+fils blancs les traversent. Cependant l'une
+d'elles en a moins que les autres, et ceux qui
+lui restent semblent avoir été tendus rapidement
+à la dernière heure.</p>
+
+<p>Je prends cette allée et m'interroge sur
+l'utilité de tous ces fils.</p>
+
+<p>Les araignées les sécrètent-elles pour y
+suspendre leur linge?</p>
+
+<p>Du linge d'araignées!</p>
+
+<p>Mon imagination va bien aujourd'hui et
+me fait espérer d'importantes découvertes.</p>
+
+<p>D'abord, je note qu'un poirier a quelques-unes
+de ses branches cassées.</p>
+
+<p>Est-ce par un animal, une chèvre?</p>
+
+<p>Mais une chèvre bêle et ne crie pas.</p>
+
+<p>En outre, elle aurait brouté les branches.</p>
+
+<p>Par un voleur?</p>
+
+<p>Je sais le nombre des poires: vingt-huit.
+Aucune ne manque. Elles brillent de rosée.
+On les embrasserait comme des joues. Dans
+deux ou trois semaines, elles seront bonnes
+à cueillir.</p>
+
+<p>Je ramasse des brindilles parmi les fraisiers.
+Ce n'est pas une personne distraite qui les a
+brisées. Elles ont été mordues comme afin
+de calmer une douleur, une grosse rage de
+dents par exemple. Moi, je mangerais des
+feuilles!</p>
+
+<p>A la quantité des brindilles mâchées je devine
+qu'on souffrait beaucoup et qu'on est
+demeuré longtemps près du poirier.</p>
+
+<p>Un peu plus loin <i>elle</i> s'est appuyée contre
+un autre arbre, haut pommier dont les petites
+pommes grises apaisent, en été, mes plus
+fortes soifs.</p>
+
+<p>J'ai dit <i>elle</i> parce que l'écorce a pincé entre
+deux écailles un long cheveu de femme,
+blond. Je préférerais un cheveu noir ou
+châtain, et j'éprouve un commencement de
+trouble.</p>
+
+<p>Au delà du pommier, la trace des pas devient
+visible. La marche s'appesantit. Le
+pied reste longtemps posé sur le sable, le
+marque avec netteté, s'en détache péniblement,
+et les empreintes se resserrent, se touchent
+presque.</p>
+
+<p>J'arrive à l'extrémité de l'allée. Elle se perd
+dans un épais bouquet de noisetiers sous lesquels
+j'ai disposé, pour mes siestes, des fagots
+en forme de fauteuil. «Fauteuil» n'est pas
+de trop, tant ce siège me plaît, tant je m'y
+trouve commodément aux grandes chaleurs.</p>
+
+<p>C'est là qu'a dû se passer la chose.</p>
+
+<p>Les fagots sont bouleversés comme les couvertures
+d'un lit, après une nuit agitée. Des
+mousses, de l'oseille, des &oelig;illets, ont été arrachés
+par poignées, et le sol, rayé de coups de
+talons, humide çà et là, n'a pas encore bu
+tout le sang répandu. J'examine les lieux de
+près, en détail, accroupi, et machinalement
+je relève les brins d'herbe foulés, j'efface des
+souillures; du plat de la main je caresse, j'égalise
+la terre.</p>
+
+<p>Car j'ai beau ne pas vouloir comprendre,
+il y a longtemps que je comprends.</p>
+
+<p>Les certitudes m'arrivent par bandes, importunes,
+trop hâtives. Vivement intéressé, je
+déchiffre la série des indices à première vue,
+reconstitue la scène, et me souviens du mois,
+du jour où, frappant d'un doigt mon épaule,
+Françoise m'a dit, brusque:</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez, je suis prise!</p>
+
+<p>Jamais elle n'a osé me tutoyer. Elle n'était
+point de ces paysannes qui s'enorgueillissent
+d'un bourgeois.</p>
+
+<p>Je rarrange le fauteuil, puis, m'étant éloigné
+de quelques pas je reviens en indifférent
+qui se promène, par hasard, devant les noisetiers,
+sans penser à mal, et je me persuade
+que l'endroit a son air naturel de tous les jours.
+D'ailleurs, des chats ont pu se battre là, un
+chien vagabond s'y rouler.</p>
+
+<p>Je regarde le soleil lent à monter, et j'écarte
+mon ombre afin qu'il puisse vite chauffer les
+traces mouillées où ça patouille et brûler ce
+qui tire l'&oelig;il. Au fond, je ne suis pas à mon
+aise du tout.</p>
+
+<p>Après, la lutte contre la souffrance terminée
+(on dit que c'est un vilain quart d'heure),
+qu'a-t-elle fait?</p>
+
+<p>Il faut que je continue à comprendre malgré
+moi.</p>
+
+<p>Ma lucidité m'effraie. Je n'ai qu'à suivre
+cette allée comme, sur une carte, une ligne
+pointillée au crayon de couleur. Je la ratisse
+avec soin, en tous sens, et me voilà au puits.
+Mes jambes reculent, mais je maintiens énergiquement
+les fuyardes, tandis qu'une lumière
+blessante m'entre au cerveau.</p>
+
+<p>Françoise n'a pas jeté le petit. Elle l'a
+mis dans le seau de fer-blanc et elle l'a descendu
+doucement, à cause de la poulie grinçante,
+maternellement. Puis elle a perdu la
+tête. Elle n'a pas eu le courage de remonter le
+seau. Il pend là-bas, au fond. La chaîne
+oscille encore à mes yeux brouillés, déroulée
+tout entière, et la poulie n'a retenu que le
+dernier anneau plus gros que les autres.</p>
+
+<p>Je le saisis et je tire. Plus j'approche du
+bord, plus c'est lourd. Je tire sans regarder,
+avec la peur de ramener...</p>
+
+<p>Je lâcherais tout.</p>
+
+<p>Rien!</p>
+
+<p>Le seau, comme tous les seaux, a bien fait
+bascule en touchant l'eau, et le petit est loin.
+Je noue la chaîne, et me penche, poussé dans
+le dos, sur la margelle. J'ai un instant la tête
+enveloppée de glace.</p>
+
+<p>Un morceau de ciment se détache, perce
+des couches vibrantes, emplit le puits de
+sourdes clameurs. Longtemps je prête l'oreille.</p>
+
+<p>Je me redresse, le front rafraîchi. Je songe
+soulagé: «Françoise a tué, elle se taira.»</p>
+
+<p>C'est très gentil de sa part. Le reste me regarde.
+D'abord, je veux qu'elle se remette, et
+je demanderai pour elle, à ma mère, huit jours,
+quinze jours de repos. Maman ne me refuse
+rien. Elle prendra une femme de ménage, en
+attendant que Françoise se rétablisse. D'ailleurs,
+s'il faut l'avouer, je pense que maman
+ne sera pas plus gênante qu'une complice discrète.</p>
+
+<p>Tout de même, j'ai de la veine, et l'affaire
+aurait pu mal tourner. Mais ne recommence
+pas, l'ami! passe pour une fois, hein!</p>
+
+<p>Tranquillisé peu à peu, innocent, je regarde
+devant moi, derrière moi. L'allée est propre,
+en ordre; mon âme aussi. Je ne compte plus
+qu'une ou deux inquiétudes menues. Ainsi, je
+devrai, à moins que je ne trouve un prétexte,
+boire à table de l'eau du puits, sans dégoût.
+En outre, quelle attitude aurai-je en présence
+de Françoise, à notre première rencontre, à
+notre confrontation?</p>
+
+<p>Baissera-t-elle les yeux?</p>
+
+<p>Il est sept heures. Mon père et ma mère
+s'éveillent et Françoise, épuisée, choisit les
+mots qu'elle va dire, pour qu'on la laisse au
+lit. Je n'oublierai pas de sitôt les deux heures
+d'émotions successives qui viennent de s'écouler,
+et j'ai un grand besoin de plein air, de
+recueillement.</p>
+
+<p>D'ordinaire, par ce soleil, les poissons
+courent à fleur d'eau, sautent, gueule ouverte,
+sur les mouches, et se régaleraient même
+d'amorces artificielles. On pêcherait fructueusement
+ce matin. Je connais un coin, près des
+framboisiers où, par toutes ses gouttières, le
+chaume entretient une fraîcheur salutaire aux
+petits vers jaunes.</p>
+
+<p>J'empoigne une pioche, la soulève haut,
+les bras raides, l'abats, et du premier coup, je
+déterre un chiffon mou, une loque rouge et
+boueuse, indigne de pincettes, l'enveloppe
+gluante de mon plaisir dépouillé, pareille aux
+papiers gras d'un déjeuner sur l'herbe... <i>le
+délivre!</i></p>
+
+
+
+
+<h2><a name="c4" id="c4"></a>LES DEUX CAS DE M. SUD</h2>
+
+
+<ul>
+<li><a href="#c4p1"><small>LA PETITE MORT DU CHÊNE</small></a></li>
+<li><a href="#c4p2"><small>LES CHARDONNERETS</small></a></li>
+</ul>
+
+
+
+<h3><a name="c4p1" id="c4p1"></a>LA PETITE MORT DU CHÊNE</h3>
+
+<p class="s"><i>À Louis Baudry de Saunier.</i>
+</p>
+
+<p>&mdash;Mais, se dit M. Sud, pourquoi n'as-tu
+pas tiré?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai oublié, se répondit M. Sud avec
+simplicité.</p>
+
+<p>Il ne se gourmanda point davantage, et suivit
+de l'&oelig;il les perdrix qui se posèrent là-bas,
+dans un carré vert.</p>
+
+<p>&mdash;Bien! dit M. Sud; elles sont à moi!</p>
+
+<p>Il fit le geste d'appuyer son index sur l'endroit,
+exactement. Il portait son fusil par le
+milieu, d'une main, les bras écartés, marchait
+en levant haut ses courtes jambes, et
+s'efforçait de maintenir derrière lui Pyrame,
+un vieux chien de location, d'ardeur modérée.</p>
+
+<p>Arrivé au carré vert, M. Sud se baissa,
+cueillit une plante et demeura quelque temps
+rêveur. Était-ce de la luzerne? Était-ce du
+trèfle? Parisien têtu, il ne les distinguait
+encore que malaisément. Comme il se relevait,
+il entendit les perdrix «bourrir et cacaber».
+M. Sud avait trouvé dans un livre
+de chasse et retenu, pour de fréquentes citations,
+ces deux termes d'une sonorité étrange.</p>
+
+<p>&mdash;Elles m'ont surpris, les diablesses! j'ai
+encore oublié de tirer, dit-il.</p>
+
+<p>Les perdrix, l'une d'elles en tête et guide
+des autres, emportaient au loin leur lourde
+traîne pendante. M. Sud les regardait avec
+un bon sourire, admirait leur vol comme un
+feu d'artifice, et tortillait son brin de trèfle ou
+de luzerne. Elles passèrent la rivière, désunies
+un instant par les branches des saules,
+et tout de suite, presque au bord, se remisèrent
+hors de danger.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà qui n'est plus du jeu, dit M. Sud.
+Je n'ai pas de pont sous le pied, moi. Décidément,
+les malignes refusent le combat et
+me narguent!</p>
+
+<p>Il s'imaginait caché dans le ventre d'une
+vache artificielle. Les perdrix se rapprochaient,
+confiantes. Un bras de fantôme sortait
+pour les ramasser une à une. Il leur cria
+ce mot d'esprit:</p>
+
+<p>&mdash;Bonsoir, la compagnie!</p>
+
+<p>Et, vengé, incapable de leur en vouloir, il
+ne les regretta même pas, tout aise d'échapper
+à des nécessités cruelles. Il se promena
+en pleine verdure, s'y rafraîchit les cuisses,
+y trempa ses fesses même, au moyen de
+brusque flexions. Il caressait aussi sa belle
+barbe blanche, et le cordon de son lorgnon
+dessinait sur le plastron de sa chemise une
+fourche fine.</p>
+
+<p>&mdash;Vais-je rentrer bredouille?</p>
+
+<p>Heureusement, des alouettes tireliraient
+dans tous les sens. Que n'avait-il, au lieu
+d'un fusil, un filet à papillons!</p>
+
+<p>D'abord elles tournoyaient, incertaines de
+la route à suivre, puis s'élevaient lentes et
+grisollantes, sans doute en quête de miroirs.
+M. Sud fit la remarque que toutes montaient
+vers le soleil, le long de ses rayons, comme
+suspendues au bout de fils d'or qu'on pelotonne.
+Quelques-unes allaient certainement
+jusqu'aux flammes, pour s'y perdre, s'y rôtir,
+et M. Sud, la nuque douloureuse, la
+bouche ouverte, les yeux brouillés, espérait
+leur chute.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut pourtant que je les tire!</p>
+
+<p>Au cul levé, c'eût été hasardeux. Il préférait
+s'en désigner une et la voir s'abattre, se
+motter, là, entre ces deux taupinières. Il s'avancerait
+sur elle, le fusil à l'épaule, et viserait
+un peu en dessous, pour ne point l'abîmer.
+Violemment étourdie, elle n'aurait plus
+que la force de sauter dans la gueule de
+Pyrame. Mais l'alouette était couleur de terre.
+M. Sud cherchait en vain la petite robe grise
+imperceptible, fondue. Il piétinait, tournait
+sur place, s'égarait comme quelqu'un qui
+vient de laisser tomber une pièce d'argent.</p>
+
+<p>Il s'assit quelques minutes, afin de souffler,
+de renouer les cordons de ses guêtres et
+les nombreuses ficelles de son costume.
+Toutes les taches roses de son teint d'homme
+savamment nourri s'étaient rejointes et n'en
+formaient qu'une. Il s'épongea, se sourit
+dans une glace minuscule, fier de soi, et assuré
+de faire plus tard une belle conserve.</p>
+
+<p>&mdash;N'aurai-je pas l'occasion de décharger
+mon arme?</p>
+
+<p>Il l'ajustait contre sa joue, trouvait enfin la
+mire, et, pour terminer, étudiait de nouveau
+les incrustations de la crosse, ces damasquinures
+si riches qu'elles semblaient garantir
+l'adresse du chasseur.</p>
+
+<p>&mdash;Certes, j'ai là un objet d'art, un fusil de
+luxe, quoique de précision. Mais part-il
+bien? J'en ai connu qui ont éclaté.</p>
+
+<p>De grosses pierres le tentaient à cause de
+leur immobilité. Toutefois elles étaient par
+trop mortes, tandis qu'un arbre a de la sève,
+presque du sang. Il fit choix d'un chêne sérieux,
+vivace, trapu, isolé au milieu d'un
+champ et dont l'aspect devait épouvanter, la
+nuit. L'écorce, comme une vieille manche
+au coude, s'en était çà et là usée à la râpe des
+garrots que les chaleurs démangent. Tout
+autour du tronc, les sabots avaient battu,
+aplati le sol, et, pour n'être que de chevaux
+paysans, n'en empêchaient pas moins les
+herbes d'y pousser.</p>
+
+<p>M. Sud calcula ses distances, car les
+plombs tantôt s'écartent et passent, les uns
+à droite, les autres à gauche, tantôt par répercussion
+peuvent vous blesser grièvement.</p>
+
+<p>Debout, il doutait de lui-même et craignait
+le recul. À plat ventre, il n'apercevait
+plus le chêne. Il adopta donc la solide, confortable
+position du tireur à genoux. Il
+épaula non sans méthode, point pressé,
+grave et pâle. Le canon du fusil, d'abord vertical,
+s'inclina, se coucha sur le plan de tir.</p>
+
+<p>M. Sud était agité de petites secousses,
+éprouvait des palpitations légères. Il transformait
+l'arbre en bête, en homme. Est-ce
+vrai, ce qu'on raconte, qu'une forte détonation
+peut décider la pluie? Il patienta, attendit
+le calme de ses nerfs et le silence de son
+c&oelig;ur. Il voulait éviter l'à-coup, ne lâcher la
+détente, celle de gauche bien entendu,
+comme toujours, qu'après une pression graduée,
+tendre, interminable. De temps en
+temps, il risquait un coup d'&oelig;il: au bout
+d'une allée d'acier éclatante, la mire se dressait
+ainsi qu'une borne. Au delà s'étendait
+un espace vide, glace sans tain. Enfin le
+chêne apparaissait, trouble, mouvementé,
+remuait toutes ses feuilles inquiètes comme
+une multitude d'ailes, et gémissait, oscillait
+dans un doux et long effort pour s'éveiller
+de sa torpeur mortelle.</p>
+
+<p>Pyrame, en arrêt d'étonnement, faisait
+avec sa queue des signes discrets.</p>
+
+
+
+
+<h3><a name="c4p2" id="c4p2"></a>LES CHARDONNERETS</h3>
+
+<p class="s"><i>À Lucien Priou.</i>
+</p>
+
+<p>M. Sud regardait les chardonnerets tantôt
+se poser sur le peuplier, et tantôt joncher la
+terre, comme une bande de fleurs volantes.
+Sans doute, il en désirait un pour le mettre
+à sa boutonnière. Longtemps il attendit qu'ils
+fussent bien en tas, irrésolu dès que l'un
+d'eux s'écartait.</p>
+
+<p>Soudain, dans un accès de férocité et de
+bravoure, il déchargea son beau fusil, en détournant
+la tête.</p>
+
+<p>Quand il revint à lui, son chien Pyrame
+mangeait les chardonnerets morts. Quelques
+autres, blessés à peine ou étourdis, échappaient
+aux happements de la gueule. M. Sud
+les ramassa et les mit dans sa poche, tout
+fier.</p>
+
+<p>Ainsi, il avait tué: grâce à lui, là, des
+plumes s'étaient éparpillées; la terre buvait
+du sang; des cervelles se répandaient,
+blanches comme du lait d'herbe à verrues.
+Et si, malgré ces preuves, un incrédule doutait
+encore, il suffirait, pour le convaincre, de
+dire à Pyrame:</p>
+
+<p>&mdash;Montre ta langue!</p>
+
+<p>&mdash;Je veux garder la douille de ma cartouche!
+se dit M. Sud.</p>
+
+<p>Il s'en alla. Il éprouvait le besoin de marcher
+vite et droit. Il avait hâte de rentrer à la
+maison et de retourner sa poche, tous ses
+amis assemblés.</p>
+
+<p>Il entendait cette exclamation: «Fameux
+coup!» et répondait, modeste: «Vous êtes
+trop aimable, j'ai eu de la chance. Merci. La
+prochaine fois je ferai mieux!»</p>
+
+<p>Il se flatta la barbe comme il faisait toujours
+à chaque contentement. Jamais elle n'avait
+été plus élastique. Il la soulevait haut,
+par les deux pointes, et la laissait ensuite retomber,
+écarter toute sa neige sur sa poitrine
+d'homme. Les chardonnerets remuèrent.
+M. Sud en prit un, avec des précautions, et
+l'examina pour voir «comment c'était fait».</p>
+
+<p>Le chardonneret avait la tête rouge, les
+ailes jaunes et brunes; l'une d'elles, cassée,
+pendait. La mobilité de son bec et de ses yeux
+était l'unique signe de sa souffrance fine. Mais
+une remarque, entre toutes, frappa M. Sud.
+Cette miniature d'être ne lui faisait pas l'effet
+d'une «pièce de gibier». Il croyait soupeser
+un fragile objet d'art, fini au point de donner
+l'illusion de la vie. Il mania les chardonnerets
+les uns après les autres, et tous le troublèrent
+par leur effarement menu. Ses impressions
+tournèrent comme des roues folles.
+Il s'imagina penaud, et non plus triomphant,
+sous les regards de ses amis, et il écouta les
+fous rires des coquettes petites filles, déjà
+femmes par le don de se moquer.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, se dit-il, j'ai fait un beau coup.
+Quelle honte!</p>
+
+<p>Il ralentit le pas. En ce moment, le chardonneret
+qu'il tenait s'envola, hésita un peu
+en l'air, étonné de se sentir libre, et partit.
+Cette espièglerie réjouit M. Sud:</p>
+
+<p>&mdash;Celui-là n'avait pas trop de mal, dit-il.
+Les autres l'imiteront peut-être!</p>
+
+<p>Il les percha tour à tour au bout de son
+doigt, avec des paroles encourageantes. Mais,
+désormais incapables d'essor, ils retombèrent
+au creux de la main.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'en faire? se demanda M. Sud.</p>
+
+<p>Il ne songea pas à les élever dans une cage
+bien aménagée.</p>
+
+<p>Il s'assura que personne ne pouvait le surprendre,
+regretta de ne point se trouver derrière
+une porte dont le verrou serait poussé,
+et déposa délicatement les chardonnerets au
+bord de la rivière. Le courant félin les saisit,
+noua, comme avec un fil, leurs ailes à peine
+battantes, les emporta. Vraiment, ils furent
+noyés sans avoir lutté plus que des mouches.</p>
+
+<p>&mdash;Vois-tu, dit M. Sud à Pyrame, je préfère,
+décidément, la pêche à la chasse. Les
+poissons, ça n'a pas l'air de bêtes. Ils n'ont
+ni poil, ni plumes, et meurent tout seuls,
+quand ils veulent, sur le gazon, dans un coin,
+sans qu'on s'en occupe. Assez de carnage!
+À partir de demain, nous pêcherons: tu porteras
+le filet!</p>
+
+<p>Ensuite, M. Sud jeta sa douille de cartouche,
+moins précieuse, maintenant, qu'un bout
+de cigare éteint, et, comme son pantalon en
+velours gris-souris était taché de sang, il
+trempa dans l'eau son mouchoir et s'efforça&mdash;ainsi
+qu'un criminel&mdash;de laver et
+de frotter les gouttes rouges qui reparaissaient
+toujours!</p>
+
+
+
+
+<h2><a name="c5" id="c5"></a>HISTOIRE D'EUGÉNIE</h2>
+
+
+<ul>
+<li><a href="#c5p1"><small>LE RÊVE</small></a></li>
+<li><a href="#c5p2"><small>LE MOINEAU</small></a></li>
+<li><a href="#c5p3"><small>LE BEAU-PÈRE</small></a></li>
+<li><a href="#c5p4"><small>IL FAUT QU'UNE PORTE SOIT FERMÉE</small></a></li>
+</ul>
+
+
+
+<h3><a name="c5p1" id="c5p1"></a>LE RÊVE</h3>
+
+<p class="s"><i>À Alfred Swann.</i>
+</p>
+
+<p>M<sup>lle</sup> Eugénie Lérin se demande, en s'éveillant:</p>
+
+<p>&mdash;Où suis-je?</p>
+
+<p>Il lui faut reconstituer, détail à détail, la
+chambre, faire la reconnaissance des objets
+familiers, se déclarer:</p>
+
+<p>&mdash;Voici la pendule et voilà le paravent. En
+face: les fenêtres!</p>
+
+<p>Elle s'est donc grisée?</p>
+
+<p>Elle se croit, au cerveau, une pelote de glu,
+où toutes ses idées sont collées comme des
+pattes de mouche:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que j'ai fait, sans le vouloir?</p>
+
+<p>Elle bâille, boursoufle l'édredon, tente de
+se rendormir, sur le ventre, sur le dos. Elle
+compte au plafond les taches de plâtre, et
+presse ses tempes entre ses pouces, comme
+pour faire jaillir le souvenir hors du front:</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, tiens, tiens!</p>
+
+<p>Parfois ses lèvres s'avancent, en suçoir, aux
+succulents «passages» du rêve.</p>
+
+<p>&mdash;Fameux! que serait-ce, si c'était «pour
+de vrai»?</p>
+
+<p>Un instant, elle prend la pose dite en chien
+de fusil, croise ses doigts et ramène ses genoux
+au menton. Puis elle se détend, s'assied sur
+le lit, et met le premier bas, sans hâte, paresseuse.</p>
+
+<p>Et tandis que la soie, toutes ses mailles titillées,
+fait ses délices de la peau, la jeune fille
+penche encore la tête, s'attarde à écouter,
+entend distinctement des choses, à gauche.</p>
+
+<p>Elle a une tourterelle dans le c&oelig;ur!</p>
+
+
+
+
+<h3><a name="c5p2" id="c5p2"></a>LE MOINEAU</h3>
+
+<p class="s"><i>À A. Collache.</i>
+</p>
+
+<p>On frappe aux carreaux. Ils ont «pris»
+cette nuit, et le givre les a géométriquement
+fleuris.</p>
+
+<p>Toc! Toc! Il semble qu'on enfonce de petites
+pointes dans du verre.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais ce que c'est, dit M<sup>lle</sup> Eugénie.
+Aussitôt, elle se lève. Elle doit être bonne et
+tendre, car ses jambes semblent bien vilaines,
+inaccordables, et ses pieds, larges et plats,
+traînent sur le tapis, comme des savates. Elle a
+les chevilles trop en relief, des doigts chevaucheurs,
+des mollets dégorgés, et, aux épaules,
+des salières telles qu'il faudrait mettre du
+poivre dedans pour exciter quelque homme.</p>
+
+<p>Heureusement, par ces temps durs, son
+c&oelig;ur se fend comme les pierres. Elle entr'ouvre
+la fenêtre. Le moineau saute sur son doigt.
+Elle lui sert un déjeuner intime de miettes et
+de graines.</p>
+
+<p>&mdash;Quand on pense qu'il a passé la nuit dans
+la rue!</p>
+
+<p>Elle le flatte, l'embrasse et lui écrase du pain
+dans de la salive.</p>
+
+<p>En chemise, elle grelotte à fleur de peau et
+brûle d'un feu caché. Par une fente de la
+croisée, la bise siffle sa nudité de laide; mais
+la conscience du devoir accompli croît en
+M<sup>lle</sup> Eugénie, s'élargit, s'enfle, et, comme un
+ballon intérieur, la soulève et la porte, un instant
+suspendue, planante.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! moineaux crottés, moineaux va-nu-pieds,
+que Dieu misérablement abandonne,
+venez à moi, en foule; j'ai de la charité pour
+tous vos appétits.</p>
+
+<p>Pit! Pit! Le moineau mange, comme s'il
+avait été apprivoisé par M. Theuriet lui-même.</p>
+
+<p>Et ces petites bêtes ne sont pas ingrates. Il
+est évident que nos prières montent au ciel,
+roulées en cigarettes sous leurs ailes chaudes.
+La recommandation d'un oiseau vaut, pour le
+moins, son pesant de plumes.</p>
+
+<p>Elle divague, la chère jeune fille! Elle en
+est à ce point de l'attendrissement où l'on
+s'imagine qu'on va parler en vers.</p>
+
+<p>Déjà elle touche le prix de sa bonne action
+en v&oelig;ux entendus, en souhaits réalisés.</p>
+
+<p>Voilà qu'elle pleure un peu!</p>
+
+<p>Fût! Fût! La queue, les ailes remuantes, le
+moineau rassasié se perche au bout de l'index,
+fait bec fin et ventre plein, et, avant de s'envoler
+au-dessus des toits éclatants de blancheur
+pure, vers les froides couches d'air
+irrespirable, il laisse, comme solde, à M<sup>lle</sup> Eugénie,
+au creux de la main, entre la ligne de
+vie et la ligne de prospérité, une crotte.</p>
+
+
+
+
+<h3><a name="c5p3" id="c5p3"></a>LE BEAU-PÈRE</h3>
+
+<p class="s"><i>À Alcide Guérin.</i>
+</p>
+
+<p>L'unique fenêtre de la chambre à coucher
+donne sur le jardin. M<sup>lle</sup> Eugénie écarte, en
+éventail, des plumes de paon dans un vase.</p>
+
+<p>Depuis longtemps, il est question d'un mariage
+pour elle. M. André Meltour, de Saint-Étienne,
+la trouve à son goût, et rondement,
+bon commerçant, presse les choses.</p>
+
+<p>En visite, ce matin même, il «se déclare»
+à M. Lérin, au soleil, près de la petite barrière
+blanche.</p>
+
+<p>Adroitement, il a commencé par le complimenter
+sur l'entretien des allées, et par lui
+poser, avec intérêt, quelques questions d'horticulture.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que c'est que ça, monsieur
+Lérin?</p>
+
+<p>&mdash;Comment! à votre âge, vous ne connaissez
+pas encore les oignons?</p>
+
+<p>La fenêtre est entr'ouverte, et M<sup>lle</sup> Eugénie
+entend nettement. Tantôt elle se blâme d'écouter,
+et tantôt elle chasse, comme des mouches,
+les scrupules entêtés à revenir.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon cher monsieur Lérin, dit-on,
+Saint-Étienne est une ville d'aspect sale, fumeux.
+Le soleil paraît jaune. Les fleurs, qu'on
+fait venir à grands frais, se fanent incontinent.
+Il semble que les ruisseaux roulent du charbon
+délayé. Mais, prenez quelques gouttes de
+cette eau noire dans le creux de votre main,
+les voilà claires, limpides et pures: Est-ce comique?
+Il sort de Saint-Étienne les rubans
+les plus doux à l'&oelig;il et au toucher et jamais
+une épidémie n'y est entrée.</p>
+
+<p>Concevez-vous? En vingt-cinq jours,
+comme aux sources vantées, une femme délicate
+pourrait y restaurer sa vigueur.</p>
+
+<p>C'est un coup droit. M. Lérin ne semble
+pas touché. Il songe à l'eau noire claire et ne
+la voit pas bien.</p>
+
+<p>&mdash;Non, je ne la vois pas bien.</p>
+
+<p>&mdash;S'il vous plaît?</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes donc sourd? je vous dis que
+je ne vois pas votre eau.</p>
+
+<p>&mdash;Les savants, répond M. Meltour, donnent
+leurs raisons diverses. En tout cas le
+phénomène n'est pas niable. M<sup>lle</sup> Eugénie le
+notera.</p>
+
+<p>&mdash;Singulier!</p>
+
+<p>&mdash;J'irai plus loin, continue M. Meltour,
+dont la langue prend le trot, l'air chargé de
+Saint-Étienne, que de grands chimistes parisiens
+ont analysé, par sa composition même,
+est préférable à tout autre air.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, si je vous entends, vos fleurs se
+fanent incontinent.</p>
+
+<p>&mdash;Tandis que les femmes... Monsieur Lérin,
+vous êtes galant! mais nous sommes
+gens assez fins pour répondre à tout. Les
+femmes sont les rivales des fleurs: ainsi la
+contradiction s'explique.</p>
+
+<p>M. Meltour, satisfait, rit. Mais M. Lérin
+se garde de sourire.</p>
+
+<p>&mdash;Votre soleil est jaune?</p>
+
+<p>&mdash;Tout jaune, sans éclat. M<sup>lle</sup> Eugénie
+ouvrira peu son ombrelle, je vous en avertis.</p>
+
+<p>&mdash;Elle va donc à Saint-Étienne?</p>
+
+<p>&mdash;J'ose espérer que si j'ai le bonheur d'en
+faire ma femme, elle me suivra partout,
+comme le code le lui ordonne.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voulez donc vous marier? demande
+M. Lérin.</p>
+
+<p>M. Meltour se découvre et, doucement,
+passe la main sur ses cheveux rares:</p>
+
+<p>&mdash;Je crois qu'il est temps; n'est-ce pas
+votre avis?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! des fois, ça repousse, dit M. Lérin.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis un homme, répond M. Meltour,
+je me dis la vérité à moi-même, et je ne
+compte que sur l'indulgence de mademoiselle
+votre fille.</p>
+
+<p>&mdash;C'est donc avec ma fille que vous voulez
+vous marier?</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Lérin, vous vous moquez!</p>
+
+<p>&mdash;Ah!</p>
+
+<p>Ces messieurs se taisent. Les plumes de
+paon tremblent entre les doigts de M<sup>lle</sup> Eugénie.
+Elle attend, ses yeux dans leurs yeux,
+quand soudain M. Meltour, désireux d'en
+finir, parle ferme et bref.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, que dites-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Moi, rien. C'est votre affaire.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela, cher beau-père?</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, finissons, fait M. Lérin. Vous
+voulez épouser ma fille, et, la connaissant
+mal, vous me demandez à moi quelques renseignements.
+Je n'en ai point à vous donner.</p>
+
+<p>Est-ce que je sais quelle femme sera ma
+fille? Vous m'êtes sympathique comme un
+homme qu'on a rencontré trois fois, c'est-à-dire
+indifférent; je vois votre embarras; si
+vous faites une sottise, vous direz: «On m'a
+trompé!» et, si vous tombez bien, vous vous
+applaudirez seul, en vantant votre bon goût.
+Tout est possible, Monsieur. On a vu des gens
+heureux. Le serez-vous? Qui le prédirait? Pas
+moi. Vous hésitez. Il vous faudrait quelques
+conseils, un coup d'épaule. Ah! si je vous souriais,
+vous appelais du geste comme un petit
+qui apprend à marcher!... Mais je reste là,
+incohérent, de bois, et, pour me corrompre,
+vous me nommez: «Cher beau-père!» Je
+me retiens solidement de vous répondre:
+«Mon gendre!»</p>
+
+<p>Monsieur, j'ai passé l'âge où l'on s'attendrit.
+Mariez-vous. Dans une vingtaine d'années,
+quand vous aurez fait vos preuves, je
+me réjouirai et vous féliciterai. D'ici là, je me
+montrerai froid, et, n'était l'ennui d'aller à
+la messe, j'assisterais sans souci à votre aventure.
+Donnez quelques sous au curé pour
+qu'il fasse vite, car, à la campagne, les églises
+manquent de confortable.</p>
+
+<p>Oh! Monsieur, vous êtes dans une situation
+pénible. Je ne vous plains pas, mais il vous
+en arrive une bien bonne. Franchement, je
+n'y peux rien. Parlons d'autre chose, voulez-vous?</p>
+
+<p>Il conclut:</p>
+
+<p>&mdash;Je veux arracher, pour notre déjeuner,
+deux ou trois radis noirs. Les aimez-vous,
+les radis noirs?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit M. Meltour, surtout quand ils
+sont blancs.</p>
+
+<p>Les plumes de paon, élégamment ordonnées,
+rayonnantes, baignent dans du soleil
+leurs aigrettes nuancées et leurs yeux cerclés
+de couleurs vives. M<sup>lle</sup> Eugénie, tout oie, sanglote,
+et, comme elle n'a pas beaucoup de
+poitrine, ses grosses larmes tombent par
+terre, verticales.</p>
+
+
+
+
+<h3><a name="c5p4" id="c5p4"></a>IL FAUT QU'UNE PORTE SOIT FERMÉE</h3>
+
+<p class="s"><i>À Fernand Vanderem.</i>
+</p>
+
+<p><span class="sc">Eugénie.</span>&mdash;Vous ne voulez pas que j'entre?</p>
+
+<p><span class="sc">Émile.</span>&mdash;Chère madame, je suis désolé;
+j'ai un monsieur, un directeur. Nous causons
+sérieusement. Il s'agit de gros intérêts.</p>
+
+<p><span class="sc">Eugénie.</span>&mdash;Comment? j'arrive de province;
+je monte vos six étages et vous ne voulez pas
+que j'entre! Vous êtes dur.</p>
+
+<p><span class="sc">Émile.</span>&mdash;Ma chère dame, puisque je vous
+dis que j'ai quelqu'un.</p>
+
+<p><span class="sc">Eugénie.</span>&mdash;Vous dites que c'est un monsieur,
+je n'ai pas peur d'un monsieur!</p>
+
+<p><span class="sc">Émile.</span>&mdash;Sans doute, mais il est vieux et
+nous sommes en affaires. Je vous assure qu'il
+m'est impossible de vous recevoir. Tout raterait.</p>
+
+<p><span class="sc">Eugénie.</span>&mdash;Je parie que ton monsieur,
+c'est une femme.</p>
+
+<p><span class="sc">Émile.</span>&mdash;Un monsieur n'est jamais une
+femme. D'ailleurs, entendez-vous? il tousse.</p>
+
+<p><span class="sc">Eugénie.</span>&mdash;Je n'entends rien.</p>
+
+<p><span class="sc">Émile.</span>&mdash;Il a toussé tout à l'heure. Il ne
+peut pas tousser constamment pour vous
+faire plaisir.</p>
+
+<p><span class="sc">Eugénie.</span>&mdash;Ainsi, tandis que ce monsieur
+se carre, s'allonge dans ton fauteuil, il faut
+que je me tienne debout sur mes pauvres
+jambes!</p>
+
+<p><span class="sc">Émile.</span>&mdash;Chut! pas si haut! le frotteur
+est dans l'escalier, qui racle. Le laitier peut
+venir d'un instant à l'autre, et la concierge
+ne fait que grimper.</p>
+
+<p><span class="sc">Eugénie.</span>&mdash;Bon: chuchotons! Ah! que
+j'ai chaud! Je boirais un verre d'eau d'un trait.</p>
+
+<p><span class="sc">Émile.</span>&mdash;Si vous m'aviez écrit, je vous
+aurais attendue dans un café et nous aurions
+causé en prenant un bock.</p>
+
+<p><span class="sc">Eugénie.</span>&mdash;Je te vois, c'est l'essentiel.</p>
+
+<p><span class="sc">Émile.</span>&mdash;As-tu quelque chose d'important
+à me communiquer?</p>
+
+<p><span class="sc">Eugénie.</span>&mdash;J'ai à te communiquer que je
+t'aime toujours. Ouvre donc la porte toute
+grande. Je n'aperçois que le bout de ton nez
+dans de l'ombre. Là, bien. Tu es rasé! Est-ce
+que tu t'es rasé pour moi? Donne-moi
+l'étrenne de ta barbe.</p>
+
+<p><span class="sc">Émile.</span>&mdash;Non, j'avoue que c'est pour
+moi. Boutt! je me rase tous les deux jours.
+Boutt!</p>
+
+<p><span class="sc">Eugénie.</span>&mdash;Oh! ce petit baiser d'un sou.
+Embrasse-moi mieux que ça, proprement.&mdash;Qu'est-ce
+que tu écoutes?</p>
+
+<p><span class="sc">Émile.</span>&mdash;Il me semble qu'on a ouvert une
+porte à l'étage au-dessous. On nous guette.
+Vraiment, nous serions mieux dans la rue.
+Tu te compromets, et je ne veux pas que tu
+prennes l'habitude de t'exposer ainsi. Du
+reste, je ne suis presque jamais chez moi.</p>
+
+<p><span class="sc">Eugénie.</span>&mdash;On ne me connaît pas, puisque
+j'arrive de province. Dieu! que je suis lasse!
+J'ai envie de m'asseoir sur l'escalier, par terre.</p>
+
+<p><span class="sc">Émile.</span>&mdash;Malheureuse petite femme! Je
+me fais un mauvais sang à te voir dans
+cet état.</p>
+
+<p><span class="sc">Eugénie.</span>&mdash;Ne te tourmente pas. J'ai encore
+des forces. Est-ce que ton monsieur s'en
+ira bientôt?</p>
+
+<p><span class="sc">Émile.</span>&mdash;Pas avant que tout soit réglé.
+Tu sais: quand on a mis la main sur un vieux,
+il ne faut plus le lâcher.</p>
+
+<p><span class="sc">Eugénie.</span>&mdash;Oui, je sais. Qu'est-ce qu'il
+dirige?</p>
+
+<p><span class="sc">Émile.</span>&mdash;Un journal, des théâtres, une
+foule de choses. Là n'est pas la question.</p>
+
+<p><span class="sc">Eugénie.</span>&mdash;Enfin, comment s'appelle-t-il?</p>
+
+<p><span class="sc">Émile.</span>&mdash;Qu'est-ce que cela te fait, puisque
+tu ne l'as jamais vu?</p>
+
+<p><span class="sc">Eugénie.</span>&mdash;C'est juste. Holà! holà! mon
+c&oelig;ur, mets ta main.</p>
+
+<p><span class="sc">Émile.</span>&mdash;C'est vrai qu'il bat fort. Tu es
+montée trop vite. Il se calmera quand tu seras
+redescendue.</p>
+
+<p><span class="sc">Eugénie.</span>&mdash;Je crois qu'il a remué, ton
+monsieur.</p>
+
+<p><span class="sc">Émile.</span>&mdash;Il remue parce qu'il s'ennuie,
+cet homme.</p>
+
+<p><span class="sc">Eugénie.</span>&mdash;Encore cinq minutes. J'ai
+droit à cinq minutes; tu me les accordes?</p>
+
+<p><span class="sc">Émile.</span>&mdash;Soit. Ton mari, M. André Meltour,
+va bien?</p>
+
+<p><span class="sc">Eugénie.</span>&mdash;J'espère que nous n'allons point
+parler de mon mari.</p>
+
+<p><span class="sc">Émile.</span>&mdash;Parlons de ce que tu voudras.
+Mais par quoi commencer? Nous n'avons
+que cinq minutes.</p>
+
+<p><span class="sc">Eugénie.</span>&mdash;Moi qui voulais te dire tant
+de choses! je ne me rappelle plus rien. Te
+rappelles-tu, toi?</p>
+
+<p><span class="sc">Émile.</span>&mdash;Moi, je me rappelle tout, notre
+rencontre, ses suites, ta chute, mon accident,
+nos peurs (avons-nous eu peur, un jour! et cet
+autre, avons-nous ri?), mon départ et tes larmes;
+quoi encore? Je relis notre roman, notre
+beau roman, comme si je l'avais devant moi,
+grand ouvert, à la page cornée du meilleur
+chapitre. Est-ce cela que tu veux dire?</p>
+
+<p><span class="sc">Eugénie.</span>&mdash;Je songe à ta première caresse.</p>
+
+<p><span class="sc">Émile.</span>&mdash;Je m'en souviens comme si c'était
+hier. Je n'ai pas besoin de t'affirmer que
+tout demeure ineffaçable, là, dans ma tête,
+et ici, dans mon c&oelig;ur.</p>
+
+<p><span class="sc">Eugénie.</span>&mdash;Comme cela a passé vite!</p>
+
+<p><span class="sc">Émile.</span>&mdash;Ça n'a pas duré longtemps,
+mais cela a duré quelque temps et nous en
+avons profité. Il serait ingrat de trop se
+plaindre.</p>
+
+<p><span class="sc">Eugénie.</span>&mdash;Écoute, mon ami: mes jambes
+se dérobent sous moi. Prête-moi une
+chaise, un pliant, un gros livre.</p>
+
+<p><span class="sc">Émile.</span>&mdash;Sois raisonnable. Veux-tu un
+conseil?</p>
+
+<p><span class="sc">Eugénie.</span>&mdash;Tout de toi.</p>
+
+<p><span class="sc">Émile.</span>&mdash;Abrège ta visite. Fais cela pour
+moi. Ce monsieur s'impatiente.</p>
+
+<p><span class="sc">Eugénie.</span>&mdash;Tant pis pour lui.</p>
+
+<p><span class="sc">Émile.</span>&mdash;C'est méchant de ta part. Je ne
+te retrouve plus. Tu ne m'avais pas habitué
+à cet égoïsme. Mon avenir dépend de ce monsieur.
+Mais que t'importe?</p>
+
+<p><span class="sc">Eugénie.</span>&mdash;Ne te fâche pas.</p>
+
+<p><span class="sc">Émile.</span>&mdash;Je suis peiné, froissé.</p>
+
+<p><span class="sc">Eugénie.</span>&mdash;Je m'en vais. C'est tout de
+même drôle que tu me défendes d'entrer à
+cause d'un monsieur. Je ne l'aurais pas
+mangé.</p>
+
+<p><span class="sc">Émile.</span>&mdash;La plaisanterie est facile.</p>
+
+<p><span class="sc">Eugénie.</span>&mdash;Je te promets de te quitter tout
+de suite, de te laisser à tes nombreux travaux,
+si tu me montres au moins le chapeau ou la
+canne de ce monsieur. Ça me tranquilliserait.</p>
+
+<p><span class="sc">Émile.</span>&mdash;C'est de l'enfantillage. Qui
+m'empêchera de te montrer mon chapeau à
+moi ou ma canne à moi? D'abord les vieux
+ont des parapluies.</p>
+
+<p><span class="sc">Eugénie.</span>&mdash;Ah! tu ruses. Tu te dérobes.
+Alors j'entrerai.</p>
+
+<p><span class="sc">Émile.</span>&mdash;Chère madame, vous n'entrerez
+pas.</p>
+
+<p><span class="sc">Eugénie.</span>&mdash;Brutal! vous me faites mal
+aux poignets.</p>
+
+<p><span class="sc">Émile.</span>&mdash;Naturellement. Criez, ameutez
+les gens. Bousculez toutes mes quilles. Je
+vais être dans la nécessité de vous fermer la
+porte au nez.</p>
+
+<p><span class="sc">Eugénie.</span>&mdash;Quel accueil! Mon ami, mon
+cher ami!</p>
+
+<p><span class="sc">Émile.</span>&mdash;Eh ben, quoi?</p>
+
+<p><span class="sc">Eugénie.</span>&mdash;Adieu.</p>
+
+<p><span class="sc">Émile.</span>&mdash;Non, pas adieu. Ce serait
+trop bête. Nous nous aimons, après tout, et
+il est inutile de nous chagriner. Pardonnez-moi.
+J'ai été un peu brusque. Mais aussi,
+comprenez donc que mon monsieur s'exaspère.
+Je suis sûr qu'il marche de long en
+large. Donnez votre poignet que je souffle
+dessus. Ne craignez rien, je vous reverrai.
+Quand retournez-vous en province?</p>
+
+<p><span class="sc">Eugénie.</span>&mdash;Dame! ce soir. Je n'étais venue
+que pour toi.</p>
+
+<p><span class="sc">Émile.</span>&mdash;Retardez votre départ. Vous
+avez le temps. Il y a des monuments à Paris.
+Je vous guiderai. Fixons un rendez-vous pour
+demain. À quelle heure? à quel endroit?</p>
+
+<p><span class="sc">Eugénie.</span>&mdash;Choisis toi-même.</p>
+
+<p><span class="sc">Émile.</span>&mdash;C'est ça, convenu. J'y serai,
+sinon, je t'enverrai un petit mot.</p>
+
+<p><span class="sc">Eugénie.</span>&mdash;Tu m'aimes?</p>
+
+<p><span class="sc">Émile.</span>&mdash;Mauvaise! tu es très jolie, tu sais,
+ce matin.</p>
+
+<p><span class="sc">Eugénie.</span>&mdash;Et encore, tu me vois dans un
+faux jour.</p>
+
+<p><span class="sc">Émile.</span>&mdash;Boutt! à demain; compte sur
+moi. Boutt! Boutt! tiens-toi à la rampe. Ne
+te presse pas... L'escalier est dur.</p>
+
+<p><span class="sc">Eugénie.</span>&mdash;À la bonne heure! Tu as une
+concierge qui cire. Fais-lui mes compliments.
+Au revoir.</p>
+
+<p><span class="sc">Émile.</span>&mdash;Oui, c'est une excellente femme,
+Au revoir, chère madame... ma chérie, veux-je
+dire!</p>
+
+<p><span class="sc">Eugénie.</span>&mdash;Tu vois! Tu vois! Ah! j'en
+pleurerais!</p>
+
+<p><span class="sc">Émile.</span>&mdash;Comment, vous remontez! Voilà
+qu'elle remonte, à présent. Oh! mais non.
+Gare aux doigts! Je ferme.</p>
+
+
+
+
+<h2><a name="c6" id="c6"></a>BONNE-AMIE</h2>
+
+
+<ul>
+<li><a href="#c6p1"><small>LA ROSE</small></a></li>
+<li><a href="#c6p2"><small>LA PRUNE</small></a></li>
+</ul>
+
+
+
+<h3><a name="c6p1" id="c6p1"></a>LA ROSE</h3>
+
+<p class="s"><i>À Edmond de Goncourt.</i>
+</p>
+
+<p>Bonne-Amie entra et tendit à Marcel,
+qu'elle aimait parce qu'il avait un prénom à
+la mode et qu'il écrivait dans les journaux,
+une rose.</p>
+
+<p>&mdash;Elles sont introuvables, par le temps
+froid qui court, tu sais, lui dit-elle. Devine
+combien elle me coûte?</p>
+
+<p>&mdash;Les yeux de la tête, dit Marcel.</p>
+
+<p>Il emplit d'eau le plus ventru de ses pots
+bleus, pour y mettre la rose.</p>
+
+<p>&mdash;Ne l'abîme pas, dit Bonne-Amie. Le
+fleuriste affirme qu'elle peut s'ouvrir dans
+une chambre bien chauffée.</p>
+
+<p>&mdash;Justement: voilà un bon feu; attendons,
+dit Marcel.</p>
+
+<p>&mdash;Et toi, quel plaisir veux-tu me faire?
+demanda Bonne-Amie.</p>
+
+<p>Elle s'était assise et, les pieds à la flamme,
+elle ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne tiens pas aux cadeaux. Un rien
+me suffit, une attention délicate qui touche
+une femme plus que l'offre d'un empire ou
+de grosses richesses. Je ne sais quoi. Arrange-toi.
+Trouve quelque chose. Il me
+semble qu'à ta place je ne serais pas embarrassée.
+J'ai été gentille. Sois mignon.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai ton affaire, dit Marcel.</p>
+
+<p>Sans hésiter, il prit le manuscrit en train,
+et, remuant la jambe, se tapotant la joue avec
+une règle, se mit à lire, à haute voix, le chapitre
+fameux dont il pouvait dire: «Celui-là,
+mon vieux, j'en réponds!»</p>
+
+<p>Et c'était toujours ainsi. Les humiliations
+ne l'assagissaient pas. À peine avait-il répété:
+«Suis-je bête! suis-je bête!» qu'il recommençait
+de mendier, l'incorrigible, jusqu'à
+rougir, un peu d'admiration de femme.</p>
+
+<p>Sa voix, éclatante dès le lancer des phrases,
+bientôt mollit, et, comme de coutume, au
+passage admirable où le mot serre l'idée si
+fort qu'elle étouffe, il s'arrêta, défiant, craintif,
+et regarda:</p>
+
+<p>La jupe serrée aux chevilles, les genoux
+collés, les coudes au corps, les mains perdues
+dans les manches, Bonne-Amie avait
+voûté sa taille, plissé son front, rentré ses
+yeux et cousu sa bouche, car elle ne dit même
+pas: «J'avoue que mon opinion personnelle
+n'a qu'une importance secondaire.»</p>
+
+<p>Vraiment, elle n'avait oublié que de poser
+sur la cheminée, à droite et à gauche de la
+pendule, ses deux inutiles coquillages, ses
+oreilles sourdes.</p>
+
+<p>Tout entière, Bonne-Amie s'était fermée.</p>
+
+<p>Et Marcel déjà se dépitait; mais soudain il
+s'attendrit:</p>
+
+<p>Dans le pot bleu et ventru, la rose s'était
+ouverte.</p>
+
+<p>Quel émerveillement!</p>
+
+<p>L'émotion oscillante, folle, Marcel reluisait
+de sève. Il allait encore perdre la tête,
+s'emballer, fourrer avec reconnaissance son
+nez au creux de la fleur, lorsque enfin Bonne-Amie
+lui dit, à temps pour qu'il pût se reconquérir
+et se calmer:</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! la rose! à la bonne heure! le
+fleuriste ne m'a pas volée.</p>
+
+
+
+
+<h3><a name="c6p2" id="c6p2"></a>LA PRUNE</h3>
+
+<p class="s"><i>À Marcel Schwob.</i>
+</p>
+
+<p>Au bout de la branche pend une prune qui
+ne veut pas tomber. Pourtant, gonflée comme
+une joue d'enfant boudeur, mûre, pleine d'un
+jus lourd, elle est continûment attirée vers
+la terre.</p>
+
+<p>D'une pointe de feu le soleil lui pique la
+peau, lui ronge ses couleurs, lui brûle la
+queue tout le jour.</p>
+
+<p>Elle ne se détache pas.</p>
+
+<p>Le vent l'attaque à son tour, l'enveloppe
+d'abord, la caresse sournoisement de son haleine,
+puis, s'acharnant, souffle dessus d'un
+brusque effort.</p>
+
+<p>La prune remue au gré du vent, docile,
+dorlotée, dormante.</p>
+
+<p>Une violente pluie d'orage la crible de
+minuscules balles crépitantes. Les balles
+fondent en rosée et la prune luit, regarde,
+comme un gros &oelig;il, au travers.</p>
+
+<p>Un merle se pose sur la branche, par
+petites détentes sèches s'approche de la
+prune, lui lance de loin, prudent, les ailes
+prêtes, des coups de bec en vain rectifiés.</p>
+
+<p>À chaque coup, la branche mince plie,
+la prune recule et fait signe que non.</p>
+
+<p>Elle défierait jusqu'au soufflet d'une longue
+perche, jusqu'aux échelles des hommes.</p>
+
+<p>Or Bonne-Amie vient à passer.</p>
+
+<p>Elle voit la prune, lui sourit, se cambre
+avec nonchalance, penche la tête en arrière,
+cligne de l'&oelig;il et ouvre ses lèvres humides
+de gourmandise.</p>
+
+<p>La prune y tombe!</p>
+
+<p>Et Bonne-Amie, qui ne doute de rien, me
+dit, sans paraître étonnée, la bouche pleine:</p>
+
+<p>&mdash;Tu vois, elle a <i>chédé</i> à mon <i>cheul</i> désir.</p>
+
+<p>Mais aussitôt punie que coupable du péché
+d'orgueil, elle rejette la prune.</p>
+
+<p>Il y a un ver dedans.</p>
+
+
+
+
+<h2><a name="c7" id="c7"></a>LEVRAUT</h2>
+
+
+<ul>
+<li><a href="#c7p1"><small>CANARD SAUVAGE</small></a></li>
+<li><a href="#c7p2"><small>LE FLOTTEUR DE NASSE</small></a></li>
+</ul>
+
+
+
+<h3><a name="c7p1" id="c7p1"></a>CANARD SAUVAGE</h3>
+
+<p class="s"><i>À Henri Mazel.</i>
+</p>
+
+<p>&mdash;Allez, Levraut, apportez donc!</p>
+
+<p>Mais ces cris, poussés d'une voix forte,
+étaient vains. M. Mignan eut recours aux
+menaces et aux insultes. Levraut bondissait
+à hauteur d'homme ou faisait le chien couchant,
+ou, le nez très bas, au bord de l'eau,
+l'arrière-train roidi comme un arc-boutant,
+semblait se braquer sur le canard blessé. Parfois,
+il s'éloignait de son maître à l'abri
+d'une poussée qui l'eût culbuté dans la rivière.
+Le canard battait de l'aile, pulvérisait
+l'eau autour de lui, bien malade. Levraut,
+fort chien d'arrêt au poil ras, luttait contre sa
+peur de l'eau glacée, et, entêté, se dressait
+sur ses pattes de derrière, violemment.
+M. Mignan vit le canard s'agiter encore avec
+frénésie, allonger le cou, se coucher sur l'eau,
+et s'en aller doucement à la dérive, emporté
+mort par le courant. Il pensa:</p>
+
+<p>&mdash;Cette fois, je suis sûr de l'avoir!</p>
+
+<p>Il lança des pierres afin d'exciter Levraut
+au bain. Il voulut l'attirer à lui par des paroles
+trompeuses, en se tapotant le genou du
+bout des doigts. Mais Levraut gardait sa
+prudence et ses distances.</p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu apporter canard, chien de
+malheur!</p>
+
+<p>Le tutoiement ne réussit pas mieux que la
+politesse. Cependant, le canard s'éloignait
+parmi les glaçons qui, réunis en flottille, brillaient
+comme des morceaux de vitre. Le long
+de l'Yonne, M. Mignan le suivit. Levraut
+l'imita. Cette promenade ne pouvait être
+bien longue et M. Mignan semblait peu inquiet.
+D'ailleurs, il jouissait de son beau
+coup de fusil: son émotion se prolongeait
+et des portions de son être vibraient encore.
+Le canard, forcément, s'arrêterait à quelque
+tronc. On voit des glaçons, qui offrent moins
+de prise, s'immobiliser au plus léger obstacle
+et s'échafauder les uns sur les autres.
+En outre, M. Mignan comptait toujours sur
+Levraut. C'est quelquefois une question de
+procédé. Ainsi, il pouvait faire semblant de
+ne penser à rien, siffler même entre ses dents
+un air sans importance, puis, brusquement,
+saisir le chien par la peau du cou et le jeter à
+l'eau.</p>
+
+<p>&mdash;Une fois à l'eau!...</p>
+
+<p>Mais Levraut s'arrêtait net, l'air désintéressé,
+prêt à fuir. M. Mignan se rendit
+compte qu'il n'y avait rien à faire avec cet
+animal-là. Tous les deux continuèrent leur
+marche, guidés par le canard, et M. Mignan
+prit le parti de l'accompagner jusqu'à sa
+halte.</p>
+
+<p>Il faisait très doux, et la neige commença
+de tomber, enveloppante et fine. M. Mignan,
+qui portait un binocle, dut fréquemment en
+essuyer les verres sur la doublure de son
+paletot. Gras et lourd, il enjambait les échaliers,
+péniblement, en soulevant sa cuisse ou
+ses guêtres avec la main. Quand il mettait le
+pied dans une ornière, ou dans le creux d'un
+sabot de b&oelig;uf, des aiguilles de glace se brisaient
+avec un grésillement agaçant pour ses
+dents. Sur toute la rivière se répercutait
+l'écho des craquements sonores. Le canard
+se cachait derrière une touffe de joncs, un
+saule, une pile de bois carrée comme une
+table où la neige aurait mis une nappe, réapparaissait
+et s'évanouissait encore au plus
+épais des flocons, toujours loin du bord.</p>
+
+<p>Du coin de l'&oelig;il, M. Mignan observait
+Levraut qui maintenait son allure indifférente,
+la queue basse, comme un chien de
+luxe à bouche inutile. Tantôt il souhaitait
+de le tenir là, entre ses deux genoux, et de
+lui donner des coups de poing sur la tête,
+sans compter, et sans pitié pour ses hurlements,
+les cloches du village voisin dussent-elles
+s'en ébranler; tantôt il soufflait fortement
+et son haleine fumeuse lui rappelait
+d'étonnantes histoires, où, sous l'action du
+froid, les paroles se solidifient, dans l'air, en
+morceaux de glace gros comme des berlingots.
+Déjà une couche de neige alourdissait
+sa marche. Au fond, il rageait de toutes ses
+forces.</p>
+
+<p>&mdash;Une perche quelconque serait peut-être
+une perche de salut!</p>
+
+<p>Il tenta d'arracher une branche de saule,
+mais, pour une violente secousse, une brindille
+inoffensive lui resta dans la main.
+D'une nature apoplectique, il avait le sang
+aux joues et la neige fondante le cuisait désagréablement.
+Ils arrivèrent au barrage du
+Gautier.</p>
+
+<p>&mdash;Cette fois, canard, mon ami, tu vas te
+cogner le nez. Finie la ballade!</p>
+
+<p>Pas le moins du monde! Une pelle se
+trouvait levée. Le canard passa dessous,
+simplement et comme il fallait s'y attendre.
+Il disparut dans un remous, barbota quelques
+secondes en pleine écume, et, de nouveau,
+se remit à glisser moelleusement, fugitif
+vivant, on l'aurait juré, et certes infernal, à
+l'aise au milieu de la rivière s'élargissant.
+La colère de M. Mignan devenait un danger.
+Il voulait respirer, mais il ne savait quel
+tampon refoulait l'air hors de lui. Il s'arrêta,
+imité par Levraut qu'il semblait oublier,
+prit le ciel à témoin, et tout de suite résolu,
+repartit:</p>
+
+<p>&mdash;J'en crèverai, dit-il, mais je ne lâcherai
+pas.</p>
+
+<p>La neige, silencieuse et serrée, lui mouillait
+le nez, les lèvres, le cou, éteignant complaisamment
+tous les feux qui lui poignaient
+à fleur de peau. Elle collait sous ses pieds,
+doublait, triplait ses semelles, lui donnait
+une attitude d'échassier, jusqu'au moment
+où, l'une des boules désagrégée, il se déséquilibrait,
+soudain boiteux. Plus loin, il faisait
+envoler d'un peuplier une bande de
+chardonnerets et l'arbre semblait brusquement
+secouer des fleurs chantantes.</p>
+
+<p>&mdash;Ça va durer longtemps, cette histoire-là!</p>
+
+<p>En vérité, il crut être à la fin. Non loin de
+Marigny, un peu en amont du pont, une
+sorte de jetée naturelle précédait l'arche du
+centre et partageait en deux le courant. Au
+lieu de le suivre à droite ou à gauche, le canard
+maladroitement buta en plein un bouchon
+épineux où il resta.</p>
+
+<p>&mdash;C'est pour le coup, que je te tiens, dit
+M. Mignan.</p>
+
+<p>Le tenait-il réellement? Une dizaine de
+mètres l'en séparait. Une dernière fois, il
+tenta de corrompre Levraut. Jamais on n'avait
+vu un chien à ce point apathique et
+morne. Aux signes de son maître, il s'écarta
+obliquement. M. Mignan, le regard circulaire,
+se mit en quête d'une longue gaule,
+d'une gaule de dix mètres! Quelle naïveté!
+Il fixa le canard, comme s'il voulait le cramponner
+de l'&oelig;il et le ramener au bord. Ses
+joues tremblaient. Ses lèvres se contractaient
+jusqu'à blanchir et se serraient à ne pas laisser
+passer le moindre sifflement. De grosses
+gouttes de neige fondue coulaient sur ses
+moustaches comme des larmes. Il n'imaginait
+aucun moyen. À vrai dire, il souffrait
+sans pouvoir localiser sa blessure et se sentait
+envahi d'une telle furie qu'il ne raisonnait
+plus. Comme Levraut s'approchait, il
+lui adressa seulement un coup de pied, incapable
+de recommencer la discussion. Le
+chien para en rompant. Toutefois, le coup
+de pied ne fut pas entièrement inutile, car
+une grosse motte de neige boueuse se détacha
+du soulier, vola lourdement dans l'air,
+comme un vilain oiseau sale, retomba, s'écrasa,
+s'émietta, et M. Mignan éprouva momentanément
+une sensation de légèreté
+et de bien-être qui le surprit. Mis en train,
+il donna de l'autre pied un autre coup, cette
+fois sans intention méchante et simplement
+pour se débarrasser de l'autre motte. Puis,
+le fusil en bandoulière, les mains dans ses
+poches, les épaules rondes sous la chute lente
+de la neige endormie et endormante, il continua
+de regarder le canard, vaguement sollicité
+par de multiples desseins.</p>
+
+<p>En cet endroit, la rivière, profonde jusqu'au
+genou à peine, courait sur des cailloux
+plats et blancs, et à son murmure doux de glou-glou
+de bouteille, çà et là, une pierre pointue
+qui perçait l'eau ajoutait la convulsion d'un
+hoquet. Déjà l'accourcissement du jour commençait.</p>
+
+<p>&mdash;Somme toute, en allant vite...</p>
+
+<p>Et voilà que M. Mignan, le cortège des hésitations
+bousculé et mis en déroute par un
+seul coup de tête, se précipita, courut au canard,
+l'arracha du buisson et revint, titubant
+en homme ivre, dans l'eau résistante et
+souple comme le chanvre, trempé à tordre
+comme son canard.</p>
+
+<p>Il l'avait! mais, sans même le regarder, il
+le jeta à terre, d'un coup de talon lui écrasa
+le bec et la tête, et froidement, d'un autre
+coup, l'éventra.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, tiens, sale bête, cochonnerie!</p>
+
+<p>Puis il ramassa la chose rouge, et imprimant
+à son bras un grand mouvement de
+vire volte, il la lança à toute volée, bien loin
+dans la rivière, le plus loin possible. D'un
+bond, Levraut, ardent au fumet, passa par-dessus
+les joncs du bord, et nagea rapidement,
+avec un aboiement entrecoupé, vers
+le canard, lapant ses traces sanglantes.</p>
+
+
+
+
+<h3><a name="c7p2" id="c7p2"></a>LE FLOTTEUR DE NASSE</h3>
+
+<p class="s"><i>À Pierre Valdagne.</i>
+</p>
+
+<p>Bien que M. Mignan n'eût rien lancé et se
+fût contenté de faire un signe, Levraut sauta
+dans l'Yonne, chercha et trouva quelque
+chose: un flotteur de nasse. Il le happa et
+voulut le rapporter, mais le flotteur était
+solidement attaché, la nasse retenue au fond
+par de lourdes pierres et Levraut dut nager
+sur place.</p>
+
+<p>&mdash;Laisse donc, imbécile, lui dit M. Mignan,
+tu vois bien que c'est un flotteur de nasse.</p>
+
+<p>Et comme Levraut s'entêtait:</p>
+
+<p>&mdash;Mon pauvre chien, que tu es bête!
+Allons, lâche ça tout de suite et viens ici!</p>
+
+<p>Levraut, dévoué, comprenait l'impatience
+de son maître et redoublait d'efforts.</p>
+
+<p>&mdash;Si tu t'amuses, dit M. Mignan, reste;
+j'ai le temps. Au moins, tu te seras lavé.</p>
+
+<p>Il s'assit, goguenard, observa son chien et
+s'aperçut que l'affaire tournait mal. Levraut
+se fatiguait visiblement. Parfois, il «buvait»
+avec un grognement sourd. Opiniâtre, il
+serrait toujours le morceau de bois entre ses
+dents. Il donnait de violents coups de tête
+dans le vide. Ses pattes, gênées par la corde
+de la nasse, par les herbes, battaient l'eau,
+blanche d'écume. Bientôt il n'en pourrait
+plus. La «bonne bête» mourrait victime du
+devoir.</p>
+
+<p>&mdash;Fichu, mon chien! pensa M. Mignan
+déjà bouleversé.</p>
+
+<p>Il lui adressa des prières, des injures, lui
+dit qu'il n'avait jamais vu un chien aussi stupide.</p>
+
+<p>&mdash;Et c'est ma faute! me voilà propre:
+je noie mon chien, afin de le baigner, moi!</p>
+
+<p>Espérant lui faire lâcher sa proie fatale
+pour une autre, il jeta des morceaux de bois
+à droite et à gauche.</p>
+
+<p>Encore! soit: tout à l'heure, Levraut les
+rapporterait, après, quand il aurait déposé
+celui-ci d'abord aux pieds de son maître. Et
+«l'intelligent animal» hurlait d'impuissance.</p>
+
+<p>Comment le sauver! Une mauvaise barque
+se trouvait là, couchée sur le flanc, mais amarrée,
+cadenassée, sans rames, à moitié pleine
+d'eau croupie, inutile, exaspérante.</p>
+
+<p>Une dernière fois, M. Mignan cria:</p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu lâcher ça, oui ou non?</p>
+
+<p>Levraut répondit par une sorte de râle et
+roula des yeux qui implorent. Il enfonçait.</p>
+
+<p>M. Mignan se roidit, arracha la barque,
+la mit à flot, d'un pied entra dedans, et de
+l'autre se poussa du côté du chien. Il avait si
+adroitement man&oelig;uvré qu'il put lui appliquer,
+au passage, deux fortes claques sur le
+museau.</p>
+
+<p>Ainsi corrigé, Levraut enfin ouvrit la
+gueule d'où tomba le flotteur de nasse, et se
+sauva seul au bord.</p>
+
+<p>Cependant, la barque s'arrêta, son élan
+mort, et tournoya, folle, au gré du courant.
+M. Mignan, mouillé jusqu'aux genoux, perdait
+l'équilibre, et, tandis qu'incapable de se diriger,
+il barbotait à égale distance des deux
+rives, Levraut, sur le derrière, se séchait au
+soleil, luisait, regardait son maître et, à son
+tour, lui «aboyait» de revenir.</p>
+
+
+
+
+<h2><a name="c8" id="c8"></a>LA VISITE</h2>
+
+<p class="s"><i>À Paul Bonnetain.</i>
+</p>
+
+<p>Le fermier Pajol tient à me faire lui-même
+les honneurs. Les sabots des bêtes et des
+hommes ont treillissé le sol de la cour et mes
+talons se prennent parfois dans les mailles
+durcies. Pajol ouvre la porte de l'écurie aux
+vaches, entre le premier. Des brins de paille
+chatouillent ses hautes épaules; sa tête, qui
+touche aux poutres, servirait de tête de loup
+pour enlever les toiles d'araignées. Une lumière
+douce éclaire l'écurie. Une odeur chargée
+l'emplit, pique les narines.</p>
+
+<p>&mdash;J'aime ce goût, dis-je. Je connais un
+pays où l'on sauve des malades désespérés
+en les soignant dans une vacherie.</p>
+
+<p>Pajol ne me demande pas le nom du pays;
+j'ajoute:</p>
+
+<p>&mdash;Ils boivent même du purin.</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous gênez point, me dit Pajol.</p>
+
+<p>Nous commençons la revue. Jusqu'au
+fond de l'écurie, les lignes droites des dos
+immobiles s'espacent comme celles d'un papier
+réglé et les croissants des cornes remuent.
+Pajol flatte de la main les vaches, et
+quand l'une d'elles est couchée, il la force à
+se lever.</p>
+
+<p>&mdash;Pour qu'elle se soulage, dit-il.</p>
+
+<p>Elle n'y manque pas et, entre ses fesses
+honorablement médaillées de fumier, laisse
+choir une bouse neuve qui s'étale, large et
+ronde, agréable à voir, à flairer, réjouissante.
+Je la contemple et la renifle, indétachable.
+Je cherche des mots techniques qui rendraient
+mon étonnement et me reproche de
+n'avoir pas encore dormi là, une nuit, sur un
+lit de foin, réchauffé par les haleines des vaches.
+Je m'y serais assoupi à la cadence des
+fientes tombantes et réveillé au petit jour, les
+paupières et les joues enflées.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! la campagne, il n'y a que ça!</p>
+
+<p>Mais la figure de Pajol s'embrume. Dans
+un coin de l'écurie, cinq petites taures sont
+rangées à part.</p>
+
+<p>&mdash;On les croirait en pénitence.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne mentez pas, dit Pajol. Elles
+ont fauté avec le taureau, dans le pré Sauvin.</p>
+
+<p>&mdash;Si jeunes, dis-je; il n'y a plus d'enfants!</p>
+
+<p>Les taures, comme des maîtresses lassés,
+tournent leurs yeux stupides vers leur ventre
+bombé, effarées de sentir se préparer l'événement.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est un malheur, dit Pajol. D'abord,
+les voilà abîmées pour la vie. Puis, elles feront
+des veaux gentils, ma foi, des pruneaux
+de veaux, qu'il faudra vendre, donner tout
+de suite au boucher, s'il en veut.</p>
+
+<p>Il les déplace, ennuyé, les gourmande et
+les traite de libertines.</p>
+
+<p>Je colle mon oreille au flanc d'une taure et
+j'entends bouger «l'héritier». La taure-mère,
+la respiration anhéleuse, penche sa
+tête.</p>
+
+<p>&mdash;Elle n'est pas fière, dit Pajol.</p>
+
+<p>&mdash;Elle sait bien qu'elle a mal fait, dis-je.</p>
+
+<p>Nous l'observons ainsi qu'une coupable.
+Grisés de parfums lourds, nous jugeons gravement
+les taures, selon les règles d'une conduite
+spéciale aux bêtes, et le taureau, selon
+les droits de l'homme.</p>
+
+<p>&mdash;Celle-ci est plus avancée que les autres,
+dit Pajol. Elle ne tardera pas de pousser sa
+bouteille.</p>
+
+<p>Il lui soulève la queue, palpe ses reins,</p>
+
+<p>&mdash;Sale bête! s'écrie-t-il.</p>
+
+<p>Et, s'abandonnant à une juste colère, il se
+recule, prend son élan et flanque un bon coup
+de pied au derrière de la taure, comme si
+c'était sa propre fille.</p>
+
+
+
+
+<h2><a name="c9" id="c9"></a>LA CAVE DE BIME</h2>
+
+<p class="s"><i>À Catulle Mendès.</i>
+</p>
+
+<p>&mdash;Comme c'est noir! dit ma grand'mère.
+Mais du fond de la cave une voix lointaine
+lui répondit: «Ton âme est encore plus
+noire!»</p>
+
+<p>Les veilleurs ne teillaient plus. Papa Iaudi
+lui-même s'était arrêté de casser le chanvre.
+Les teilles chevelues pendaient sur les genoux.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle crâne peur elle a eue, la grand'mère!</p>
+
+<p>&mdash;Elle a pris ses sabots dans ses mains
+pour courir de la Cave de Bîme jusqu'à la
+maison. Il y a une trotte.</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous vu la Cave de Bîme, papa
+Iaudi?</p>
+
+<p>&mdash;Une fois. Il m'a fallu écarter les orties.
+En plein jour elle se cache et n'est pas méchante.
+Mais si quelqu'un passe devant, la
+nuit, elle l'attire, l'avale comme une gueule.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! fit Pauline. Elle les mange,
+quoi!</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi fais-tu: «Oh! oh!» Pauline?
+Elle en a mangé de plus grosses que toi.</p>
+
+<p>&mdash;Ça prend, ces histoires-là, quand on est
+petit, dit Pauline.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es toujours petite pour un vieux
+comme moi, et à mon âge, j'ai encore peur
+de bien des choses. Où sont les disparus du
+pays? Dans la Cave de Bîme, pour sûr, égarés,
+perdus!</p>
+
+<p>&mdash;Pauline est une libertine, dit une vieille.
+Sait-elle seulement où se trouve la Cave de
+Bîme?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, là-bas, vers la rivière, dit Pauline.
+J'ai regardé dedans, moi aussi. C'est un trou,
+voilà tout, un puits qui n'a pas d'eau, où des
+grenouilles crèveraient.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as regardé dedans, la nuit?</p>
+
+<p>&mdash;La nuit, je dors, dit Pauline.</p>
+
+<p>&mdash;Le jour, on fait le malin, reprit papa
+Iaudi. C'est la nuit qu'on a peur. On a un
+peu moins peur quand la lune éclaire. Tenez,
+ce soir, teilleriez-vous du chanvre dans ma
+cour, autour de moi, paisibles, si Elle n'était
+pas là?</p>
+
+<p>Les veilleurs levèrent la tête du côté de la
+Grande Veilleuse. Ceux qui lui tournaient le
+dos pivotèrent sur leurs chaises. Elle était là,
+proche et discrète, avec sa bonne face humaine,
+comme venue exprès pour écouter
+Iaudi. Sa lumière abondante, dont profitait
+le ciel entier, ne fatiguait pas les yeux. Et
+pourtant, on y voyait très bien. On aurait lu
+de l'imprimé.</p>
+
+<p>&mdash;J'aime mieux la lune que le soleil! dit
+une femme.</p>
+
+<p>Tous, fiers de pouvoir la fixer, lui sourirent,
+tranquillisés. Ils ne lui posèrent pas
+de questions. Ils la contemplaient, malgré
+les progrès de la science, comme une
+gardienne au visage plein, non comme un
+astre instructif, avec ou sans habitants.</p>
+
+<p>Les veilleurs, d'un geste uniforme, se remirent
+à teiller. Les plus vieux étaient les
+plus habiles, mais papa Iaudi l'emportait sur
+tous par la vivacité de ses doigts, os menus
+que recouvrait une peau légère et cuite.</p>
+
+<p>Les queues de chanvre semblaient chasser
+des mouches, et les chènevottes, brisées d'un
+coup sec, se prenaient aux jupes ou sautaient
+lestement sur les pavés. Des gamins les ramassaient
+et y trouvaient encore de quoi
+faire des mèches de fouets.</p>
+
+<p>&mdash;Et elle s'enfonce jusqu'où, la Cave de
+Bîme, papa Iaudi?</p>
+
+<p>&mdash;Comment le savoir? On y entre, on n'en
+sort plus. On prétend qu'elle traverse la
+terre, mais ce n'est pas prouvé.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, qui l'a creusée?</p>
+
+<p>&mdash;Là-dessus, j'ai mon idée à moi. C'est
+probablement les révolutionnaires de quatre-vingt-neuf.
+Je ne vois qu'eux pour avoir fait
+ça.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis pas curieuse, dit Pauline,
+mais combien qu'elle a dévoré de gens?</p>
+
+<p>&mdash;Des tas, petite, des tas, dit papa Iaudi.</p>
+
+<p>&mdash;Comment qu'ils s'appelaient?</p>
+
+<p>&mdash;Mâtine, es-tu têtue! Vas-y donc voir, si
+tu ne veux rien croire.</p>
+
+<p>&mdash;J'irais bien, dit Pauline.</p>
+
+<p>&mdash;Une maligne! une rude! dirent les veilleurs.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, j'irais bien. Il ne faudrait pas me
+dépiter longtemps.</p>
+
+<p>&mdash;Dépiton! carcaillon! dirent ensemble les
+veilleurs.</p>
+
+<p>Mais papa Iaudi les calma:</p>
+
+<p>&mdash;Ne tentez pas le bon diable!</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-la, papa Iaudi, elle fera trois
+enjambées et reviendra.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dépiton. Ah! carcaillon. Ah! c'est
+comme ça, dit Pauline. Eh bien, j'irai, et pas
+plus tard que tout de suite encore, et j'entrerai
+dans votre cave, et je crierai: «Coucou!»
+et, si on me touche, gare! je vous promets
+qu'on aura une fameuse calotte.</p>
+
+<p>Debout, tremblante de bravoure, elle montrait
+ses poings à l'ennemi.</p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu rester! commanda papa Iaudi.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, j'irai; j'irai sans lanterne
+même, avec la lune.</p>
+
+<p>Elle partit quasi courante et la lune la suivit,
+réglant son allure sur la sienne. Un
+bruit de sabots qui s'éloignent et frappent le
+sol dur, résonna par tout le village.</p>
+
+<p>&mdash;Gamine! dit papa Iaudi; j'ai observé
+que les orphelines étaient presque toutes à
+moitié folles.</p>
+
+<p>En réalité, il n'avait guère plus d'inquiétude
+que les autres: au bas du village, Pauline
+remonterait vite, le derrière comme
+enflammé.</p>
+
+<p>Il distribua de nouvelles brassées de chanvre
+aux veilleurs. Ils causèrent de choses
+indifférentes, la pensée souvent au bord de la
+Cave de Bîme. Parfois ils prêtaient l'oreille
+et croyaient entendre un galop de retour. Le
+temps passa. Quelques-uns commencèrent
+de baîller.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est longue.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà une heure qu'elle est partie.</p>
+
+<p>&mdash;Elle s'est assise sur le pont, pour nous
+faire croire qu'elle est allée jusqu'au bout.
+Elle y grelotte d'épouvante, toute seule.</p>
+
+<p>&mdash;Mais nous ne la croirons pas.</p>
+
+<p>&mdash;Si, nous ferons d'abord semblant, pour
+mieux rire après.</p>
+
+<p>&mdash;Ne la chagrinez pas trop, dit papa Iaudi.</p>
+
+<p>&mdash;À cause d'elle nous serons forcés de
+nous coucher tard.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, ça m'amuserait de coucher dehors.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi qui n'ai pas mon châle!</p>
+
+<p>&mdash;La lune nous a quittés. Je teille de mémoire.</p>
+
+<p>&mdash;Si nous entrions chez vous, papa Iaudi?</p>
+
+<p>Dans la maison où papa Iaudi, économe,
+n'alluma pas de bougie, ils se sentaient mal
+à l'aise. Ils ressortirent.</p>
+
+<p>&mdash;Sommes-nous bêtes, dit une femme; je
+parie qu'elle est dans son lit.</p>
+
+<p>Comment n'avait-on pas songé plus tôt à
+cette explication gaie, réconfortante et si
+simple?</p>
+
+<p>&mdash;Elle nous a joué le tour, dit la femme.
+Le temps de l'arracher de ses draps, de lui
+donner une fessée d'importance, et je vous
+l'amène.</p>
+
+<p>Elle ne ramena pas Pauline.</p>
+
+<p>Un homme proposa de parcourir le village,
+en bande.</p>
+
+<p>&mdash;Tout à l'heure! un peu de patience!</p>
+
+<p>D'ailleurs, les rues s'assombrissaient
+comme autant de caves.</p>
+
+<p>&mdash;Faisons du jour avec nos lanternes, dirent
+les femmes.</p>
+
+<p>Elles se cherchaient, se groupaient, et visage
+contre visage, lanternes hautes, elles
+éprouvaient le besoin de se reconnaître.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas possible qu'elle y soit allée!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ouath!</p>
+
+<p>&mdash;Et quand elle y serait allée?</p>
+
+<p>On espérait de papa Iaudi des paroles rassurantes,
+mais le vieillard agité ne tenait plus
+en place, marchait le long du mur, l'égratignait
+de ses ongles et urinait fréquemment,
+sans effort.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, papa Iaudi, entre nous, blague
+à part, hein! vieux! répondez donc.</p>
+
+<p>Il redressait sa taille pour dominer les bavardages,
+aux écoutes, muet. Les femmes lui
+secouaient ses mains qui étaient brûlantes.</p>
+
+<p>&mdash;Tant pis, dit l'une d'elles, moi je descends
+au-devant.</p>
+
+<p>Mais les hommes la retinrent.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi? attendez. Vous êtes bien
+pressée. Et puis, c'est notre affaire!</p>
+
+<p>&mdash;Voilà près de trois heures qu'elle est
+partie! C'est drôle, tout de même. Entendez-vous
+les poules remuer?</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous fini de criailler, les femmes?
+Qu'est-ce qu'il y a de drôle? Elle s'amuse en
+route, cette fille. Elle est libre.</p>
+
+<p>Et les moins troublés disaient avec un reste
+de confiance:</p>
+
+<p>&mdash;Elle va revenir.</p>
+
+<p>Et ceux qu'envahissait l'angoisse, répétaient
+sur un ton sourd:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, elle va revenir.</p>
+
+<p>Et ceux qui déjà perdaient la tête, reprenaient
+d'une voix grandie:</p>
+
+<p>&mdash;Naturellement qu'elle va revenir!</p>
+
+
+
+
+<h2><a name="c10" id="c10"></a>LA CARESSE</h2>
+
+<p class="s"><i>À Jean Richepin.</i>
+</p>
+
+<h3>I</h3>
+
+<p>Avril aussi s'approcha des parieurs. C'était
+un soldat doux et bleu, qui n'eût pas fait aux
+autres ce qu'il ne voulait pas qu'on lui fît. Il
+pensait avoir conquis la chambrée par ses
+sourires, son air de s'intéresser à tout, et la
+docilité avec laquelle il épluchait les pommes
+de terre. Il ne mangeait point à la gamelle,
+mais il y goûtait quelquefois.</p>
+
+<p>&mdash;Ma parole! disait-il, c'est meilleur que
+ce qu'on me sert à la cantine.</p>
+
+<p>Il semblait n'y prendre sa nourriture que
+par une sorte de contrainte.</p>
+
+<p>Nul ne lui avait encore plié ses draps en
+portefeuille, ou renversé, la nuit, un quart
+d'eau froide sur la tête. Jamais il ne se réveillait
+violemment sous son lit retourné d'un
+coup d'épaule, toute la caserne s'abîmant
+dans une catastrophe.</p>
+
+<p>Il se croyait sauvé.</p>
+
+<p>Vraiment la chambrée ne se composait que
+de braves garçons, et la distinction d'Avril,
+dissimulée, passait inaperçue.</p>
+
+<p>Il se mêla au groupe. Les parieurs s'échauffaient.</p>
+
+<p>&mdash;J'en porterais deux, disait un soldat.</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'en soulèverais pas seulement un,
+répondait un autre.</p>
+
+<p>&mdash;J'en porterais deux. C'est moi qui te le
+garantis, moi, Mélinot.</p>
+
+<p>&mdash;Pas la moitié d'un; je t'en défends, moi,
+Martin. Tu ne sais donc pas comme c'est
+lourd, un homme qui fait le mort.</p>
+
+<p>Avril trouva bonne l'occasion de donner son
+avis. Ses camarades n'en seraient que flattés,
+et d'ailleurs, il aimait les études de m&oelig;urs.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est lourd, dit-il.</p>
+
+<p>Déjà Mélinot retroussait ses manches:</p>
+
+<p>&mdash;Je parie un litre. Allez-y. Qui est-ce
+qui se couche par terre? Toi, Martin; mais
+j'en veux un second, un gros, ça m'est égal,
+et je vous jetterai tous deux sur mon dos
+comme des sacs à raisins.</p>
+
+<p>Les mains s'agitèrent: «Moi! moi!» Et
+Avril s'offrit comme les autres. Mélinot hésita,
+soupesant les plus massifs, avec des
+moues de connaisseur, Enfin, pour que son
+triomphe éclatât davantage, il choisit Avril, à
+cause de ses mains blanches, de sa chair
+grasse, et il montrait une telle assurance que
+Martin eut des craintes, fit à Avril ses recommandations.</p>
+
+<p>&mdash;Surtout, lui dit-il, imite bien le mort.
+Ne te raidis pas. Abandonne-toi, les jambes
+et les bras mous. Laisse ballotter ta tête et
+ton ventre.</p>
+
+<p>&mdash;Sois tranquille, dit Avril.</p>
+
+<p>Heureux de jouer son rôle en camarade
+pas fier, il songeait:</p>
+
+<p>&mdash;Voilà une complaisance qui décidément
+me gagnera tous les c&oelig;urs.</p>
+
+<p>Tandis que Mélinot roulait ses biceps,
+Avril et Martin s'allongèrent sur le plancher.
+On les lia dos à dos, au moyen d'un drap et
+de ceinturons. Mélinot surveillait lui-même,
+et les installa, Martin dessous, Avril dessus,
+par une attention délicate. Les hommes de la
+chambrée formaient cercle, comme sur une
+place, un jour de foire, autour de la représentation.
+Ils se pinçaient, presque émus.</p>
+
+<p>Mélinot se prépara. Il cracha dans ses
+mains, emplit sa poitrine de vent, et il se
+baissait, tendait ses bras infinis, allait, les
+doigts écartés, les veines gonflées pour l'effort
+futur, ramasser le paquet.</p>
+
+<p>Soudain le cercle s'entr'ouvrit. Un soldat
+qui attendait, tout prêt, entra à reculons,
+culotte tombée, et Avril sentit sur sa face le
+frottement long, la caresse insistante d'un
+derrière d'homme.</p>
+
+<p>Il ferma les yeux à se fendre la peau du
+front, et la bouche à se casser les dents. Le
+cuir d'un ceinturon craqua.</p>
+
+
+<h3>II</h3>
+
+<p>Délivré, debout, Avril, blanc, étreignit une
+baïonnette, et il ne se précipita pas au hasard,
+parce qu'il ne voulait en tuer qu'un.</p>
+
+<p>&mdash;Qui?</p>
+
+<p>Ce fut plus un cri qu'une parole. Il n'insultait
+pas. Les mots «lâche, cochon» eussent
+été trop doux à sa gorge sèche. Il ne pouvait
+que répéter:</p>
+
+<p>&mdash;Qui? qui?</p>
+
+<p>Les soldats reculèrent, sur la défensive,
+inquiets. La révolte d'Avril les étonnait. Ils
+avaient l'habitude des tours plaisants. Une
+farce ne serait-elle pas toujours drôle? Malheur
+de malheur!</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, c'est pour rire, dit l'un d'eux.</p>
+
+<p>Mais les visages, toutes les fissures du rire
+bouchées, étaient comme des murs fraîchement
+replâtrés.</p>
+
+<p>Avril planta sa baïonnette dans la table.</p>
+
+<p>&mdash;Je saurai qui, dit-il, et je le tuerai.</p>
+
+<p>&mdash;Si tu lui en avais enlevé un morceau, dit
+Martin, tu le reconnaîtrais facilement.</p>
+
+<p>Le mot ne fit pas d'effet, car on observa
+qu'Avril, amolli après son accès de rage,
+pleurait d'énervement. Les soldats ne comprenaient
+plus. Ils s'éloignèrent chuchoteurs,
+avec des gestes inachevés.</p>
+
+<p>Avril se mit en tenue et courut aux bains.
+Il arracha ses vêtements, et dans la baignoire
+il noyait sa tête sous l'eau le plus longtemps
+possible et ne l'en sortait que pour souffler,
+à la manière des phoques.</p>
+
+<p>Ensuite, les cheveux fumants, il réfléchit
+aux stratagèmes compliqués dont il devrait
+user «pour savoir qui».</p>
+
+<p>Sans doute, il le tuerait. Cruel d'abord
+avec la pointe de sa baïonnette, il lui ferait
+sauter un &oelig;il, le nombril, un organe indispensable,
+ou plutôt, il le pétrirait entre ses
+poings, lui crèverait l'estomac, ainsi qu'une
+boîte à coups de talon. Mais comment le
+découvrir? Le désir d'une vengeance originale,
+personnelle, le détourna de porter
+plainte, la peur aussi du ridicule: sa sotte
+histoire réjouirait le régiment, le colonel, des
+généraux peut-être!</p>
+
+<p>De retour à la caserne, il affecta l'insouciance,
+regretta son emportement et s'avoua
+imbécile. Bon enfant, il pardonnait, et il se
+moqua le premier de ses pommettes rouges,
+sanglantes, débarbouillées frénétiquement,
+comme raclées à la pierre ponce.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, c'est fini, dit-il. Qu'il se dénonce
+et je lui paie un litre d'eau-de-vie. Voilà ma
+main.</p>
+
+<p>Les soldats défiants ne répondirent pas.</p>
+
+<p>Il en prit un à part, celui qui avait les plus
+fortes oreilles, la plus grande bouche, la plus
+animale apparence et l'emmena à la cantine.
+Il rusa, feignit de parler d'autre chose, et
+tandis que les bouteilles se rangeaient sur la
+table comme de courtes dames arrêtées qui
+écoutent, il le conduisit sournoisement au
+bord d'une confidence. Mais arrivé là,
+l'homme poilu, égal aux bêtes par l'instinct,
+se tapa le crâne, se dressa, dit: «Merci, ma
+vieille,» et s'en alla, impénétrable.</p>
+
+
+<h3>III</h3>
+
+<p>Avril ne sait pas qui, ne le saura jamais.
+Peu à peu, la chambrée est redevenue indifférente.
+Il s'exaspère toujours. Une salive continue
+aux lèvres, il pèle à force de se laver la
+figure. La nuit, il imagine de ramper au milieu
+des lits. Tantôt il guette ceux qui rêvent
+tout haut. Tantôt il serre une gorge en criant:</p>
+
+<p>&mdash;C'est toi, hein! dis que c'est toi.</p>
+
+<p>On lui lance des godillots. Il s'enfuit à
+grandes enjambées et ne s'endort qu'au petit
+jour d'un sommeil trouble où son imagination
+lui retrace obstinément un tableau si exact,
+que, de dégoût, Avril fronce ses narines.</p>
+
+<p>Souvent, après la soupe, il sort seul, cherche
+un quartier silencieux de la ville. La
+place est déserte. À peine un chien frôle un
+banc. Avril s'assied et s'enveloppe la tête dans
+un mouchoir parfumé. Aussitôt les souvenirs
+se mettent à leur travail de fouisseurs. Le
+c&oelig;ur malade, Avril se lève et se promène
+d'arbre en arbre. Les nausées le suivent.</p>
+
+<p>Et c'est irréparable.</p>
+
+<p>Certes, la vie lui réserve d'agréables surprises.
+Plus tard, il lira des vers de fine poésie.
+Il entendra des chants d'oiseaux. Il
+pourra toucher du bout du doigt la peau
+élastique des femmes, respirer des fleurs,
+sucer des sucreries, et peut-être que ses yeux
+seront charmés par des élégances d'ibis roses,
+mais il n'oubliera jamais qu'une fois il a
+senti sur sa face la caresse d'un derrière
+d'homme.</p>
+
+<p>Tristement Avril s'appuie contre un arbre,
+et, par petites secousses douloureuses, il
+commence de vomir.</p>
+
+
+
+
+<h2><a name="c11" id="c11"></a>LE MUR</h2>
+
+<p class="s"><i>À Georges Courteline.</i>
+</p>
+
+<h3>I</h3>
+
+<p>Elles étaient méchantes ou bonnes de toutes
+leurs forces, et se fâchaient une fois par saison,
+régulièrement, huit jours. Longtemps
+elles voisinaient jusqu'à paraître habiter l'une
+chez l'autre, et, soudain, elles ne se connaissaient
+plus. Aussitôt la Morvande comptait
+avec prestesse les défauts de la Gagnarde.
+Celle-ci, peut-être, avait le travail de langue
+moins facile, mais elle réussissait plus souvent
+à ne pas revenir la première. Enfin elles
+se souriaient. Invitée, la Gagnarde entrait
+chez la Morvande et, de nouveau, admirait
+tout, la propreté des carreaux, celle du poêle,
+celle de l'arche et des cuivres, et celle du seau
+d'eau si brillant qu'il donnait soif.</p>
+
+<p>&mdash;Comment faites-vous donc pour être
+propre? Chez moi, c'est toujours sale.</p>
+
+<p>Elle mentait, pour voir.</p>
+
+<p>&mdash;Chez vous, répondait la Morvande, on
+dirait que vous léchez les meubles.</p>
+
+<p>Ainsi, tout en gardant leur dignité, elles
+échangeaient des flatteries.</p>
+
+<p>Au seuil de la porte la Gagnarde s'extasiait
+encore devant le fumier des Morvand.
+Il était carré, fait au moule. Des branchages
+et des pieux le soutenaient, et on pouvait y
+monter par une planche à pente douce, comme
+sur une estrade.</p>
+
+<p>&mdash;À tout à l'heure, ma grosse! disait la
+Gagnarde.</p>
+
+<p>&mdash;À tout à l'heure, ma petite! répondait
+la Morvande.</p>
+
+<p>Or, en réalité, la grosse c'était la Gagnarde
+et la petite la Morvande. Donc les mots venaient
+bien du c&oelig;ur.</p>
+
+
+<h3>II</h3>
+
+<p>Quel fut le motif de la querelle, ce jour-là,
+le village ne le sut jamais exactement. Les
+uns prétendent que la Gagnarde renversa par
+la cour commune un baquet d'eau grasse. Les
+autres, le maître d'école est du nombre,
+affirment que la Morvande lança, innocemment
+peut-être, une corbeille de pommes
+pourries dans les jambes de sa voisine.</p>
+
+<p>Qu'arriva-t-il ensuite?</p>
+
+<p>La Gagnarde cassa d'un coup de fourche
+les deux pattes d'une oie qui n'était pas à elle,
+et la Morvande tordit le cou d'un jars sans
+en avoir le droit.</p>
+
+<p>Puis toutes les deux, vaillantes, se mirent
+à donner de la voix.</p>
+
+<p>La Morvande jappait. La Gagnarde grondait.</p>
+
+<p>La Morvande courait dans la cour, ramassait
+des choses qu'elle laissait retomber pour
+les reprendre, et, le geste désordonné, se griffait
+le visage. Sa seule préoccupation était de
+jeter des cris aigus, sans choix, mais sans interruption.
+Souvent elle s'approchait de l'ennemie.
+Elle retenait derrière son dos ses
+mains rétives dont les doigts avaient le mors
+aux ongles.</p>
+
+<p>Et sur sa petite tête rouge vivement agitée,
+sur son cou, ses épaules, elle recevait comme
+une douche trop chaude les injures bouillonnantes
+de la Gagnarde. Celle-ci s'enflait,
+s'enflait, les bras croisés, soufflante. Un instant,
+l'une penchée, l'autre comme enlevée
+de terre, bec à bec, étranglées et toute la chair
+à vif, elles ne purent plus que loucher!</p>
+
+
+<h3>III</h3>
+
+<p>La Morvande se sauva dans l'atelier de menuiserie
+de son homme. Elle s'étendit sur les
+copeaux et longtemps demeura sans rien dire.
+Du bran de scie se collait à son visage en
+sueur. Machinalement, d'un copeau elle se
+faisait une bague. Les yeux secs, elle poussait
+toutefois de gros soupirs tenant du sanglot.</p>
+
+<p>Philippe Morvand ne la regardait pas.</p>
+
+<p>C'était un homme froid qui passait sa vie
+à réfléchir. Quand il avait mesuré une planche,
+il la mesurait encore, et, lui trouvant la même
+longueur, il réfléchissait. Mais il réfléchissait
+surtout devant un mort dont on lui avait
+commandé le cercueil. Il prenait alors ses
+mesures sans toucher le corps, et il souffrait
+dans toutes ses jointures à la pensée qu'il
+pouvait se tromper en moins, faire trop étroit,
+être obligé de ployer le cadavre.</p>
+
+<p>&mdash;Ça ne peut pas durer, fit sourdement la
+Morvande.</p>
+
+<p>Philippe ne répondit rien. Il soutenait en
+pente une planche polie et, un &oelig;il fermé,
+l'autre mi-clos, cherchait des n&oelig;uds à fleur
+de bois. Vivement son rabot les rongeait et
+les rejetait par petites frisures.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est plus une existence! dit la Morvande.</p>
+
+<p>Elle ajouta qu'il fallait en finir.</p>
+
+<p>Philippe, sans approuver, ne désapprouvait
+pas. Il entrait en réflexion. La Morvande
+lui exposa les faits. Elle fut calme, et,
+pour paraître juste, n'insulta personne. Voilà:
+ni l'une ni l'autre n'avaient bon caractère.
+Elle n'en disconvenait pas. Admettons qu'il
+y ait des torts des deux côtés. Quand on ne
+s'entend plus, on se sépare:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que tu en penses, toi?</p>
+
+<p>&mdash;Dame! dit Philippe, tourne-lui les
+talons.</p>
+
+<p>&mdash;Mais si elle me cause?</p>
+
+<p>&mdash;Ne réponds pas.</p>
+
+<p>&mdash;Pour qu'elle me traite de dinde!</p>
+
+<p>&mdash;Alors, continuez, dit Philippe. Si tu habillais
+une grande perche avec des vieilles
+guenilles, et si, la nuit, tu la plantais devant
+sa fenêtre, la Gagnarde ragerait fort en
+s'éveillant. On peut toujours essayer.</p>
+
+<p>&mdash;Tu me fais pitié, dit la Morvande.</p>
+
+<p>&mdash;Dame! dit Philippe.</p>
+
+<p>Le cas l'intéressait. Volontiers il eût donné
+un autre conseil. Mais il n'en avait plus. Il
+prit sa pipe, la bourra, et, se gardant de l'allumer
+par crainte du feu communicable, il
+pipa gravement. De temps en temps il la
+changeait de coin, ou la tirait de sa bouche,
+crachait, s'essuyait les lèvres, et semblait sur
+le point de parler.</p>
+
+<p>C'était une fausse alerte.</p>
+
+<p>Une autre fois il ôta ses lunettes, croisa
+l'une sur l'autre leurs longues et menues
+pattes de faucheux, et les posa avec lenteur
+en un coin net de l'établi. On aurait juré
+qu'il avait pris un parti. La Morvande attendait.
+Mais Philippe attendait aussi.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! dit enfin la Morvande, moi
+qui ne suis qu'une bête, j'ai une idée!</p>
+
+<p>Elle espérait que Philippe allait lui dire:</p>
+
+<p>&mdash;Laquelle?</p>
+
+<p>Elle dut s'animer seule:</p>
+
+<p>&mdash;Et je suis venue te demander ton avis
+seulement pour te montrer que tu es encore
+plus bête que moi.</p>
+
+<p>Loin de sauter sur son marteau, Philippe
+n'eut aucun mouvement de révolte. Il en avait
+écouté d'autres et connaissait les femmes,
+même la sienne. La Morvande ne prit plus
+le soin de calculer ses effets et commanda:</p>
+
+<p>&mdash;Tu vas t'arranger avec Gagnard et faire
+un mur qui coupera la cour en deux jusqu'à
+la route, assez haut pour que je ne voie plus
+cette rosse, mais pas assez haut pour me cacher
+le coq du clocher, parce que j'entends
+mieux sonner la messe, quand je le regarde,
+le coq du clocher.</p>
+
+<p>&mdash;Ça coûtera cher, dit Philippe.</p>
+
+<p>&mdash;Gagnard en paiera la moitié. C'est dans
+son intérêt comme dans le nôtre. Nous serons
+chacun chez nous!</p>
+
+<p>&mdash;Je n'y tiens pas, dit Philippe. Gagnard
+est un bon garçon.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, j'y tiens, dit la Morvande. Et
+puis d'abord, à partir d'aujourd'hui, tu vas
+le laisser de côté, ton Gagnard.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne m'a rien fait.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'est pas convenable que les maris
+restent bien quand les femmes ne le sont plus!</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez vous raccommoder.</p>
+
+<p>&mdash;Écoute, Philippe, ne répète pas ça. Je me
+fâcherais pour de bon. Tiens, j'aimerais
+mieux me raccommoder avec notre cochon,
+oui, avec notre cochon.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que je dirai à Gagnard, moi?</p>
+
+<p>&mdash;Tu lui diras que tu ne veux plus godailler
+avec un petit homme qui a six pouces
+de fesses et le derrière tout de suite.</p>
+
+<p>&mdash;De jambes, remarqua honnêtement
+Philippe, on dit: six pouces de jambes!</p>
+
+<p>&mdash;Et moi je veux dire: de fesses! Réplique
+voir?</p>
+
+<p>Elle se dressa, déjà prête pour la bataille.
+Des copeaux vibraient à ses coudes, à ses jupes.
+Philippe reprit ses lunettes et sur sa planche
+inclinée visa un dernier n&oelig;ud à raboter.</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne vas pas te taire? dit-il sur un ton
+plutôt d'interrogation que de menace.</p>
+
+<p>&mdash;Je me tairai si je veux.</p>
+
+<p>&mdash;Bon, ne te tais pas.</p>
+
+<p>Il ne se rappelait point s'être emporté depuis
+l'âge de raison, et il avait eu l'âge de
+raison bien avant de se marier.</p>
+
+<p>Victorieuse, la Morvande emplit son tablier
+de copeaux, ainsi qu'elle faisait toujours
+quand elle était en visite chez Philippe. Le
+soir, leur flamme vive éclaire et chauffe à la
+fois.</p>
+
+<p>Elle s'en alla. Quelques copeaux tombèrent
+de son tablier, roulèrent sur leurs anneaux
+fins jusque dans la boue. Pareillement
+la tête d'une bonne dame âgée, secouée par la
+colère, perd ses papillotes blanches.</p>
+
+
+<h3>IV</h3>
+
+<p>Les débats se prolongèrent. Théodule Gagnard
+n'était pas un mauvais homme, mais
+très fort, il ne voulait jamais rien croire et
+disait sans cesse:</p>
+
+<p>&mdash;Ça dépend!</p>
+
+<p>&mdash;Il fera beau temps aujourd'hui, Gagnard?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ça dépend!</p>
+
+<p>Et, selon lui, tout dépendait. S'il se défiait
+des autres, il se montrait peu sûr de lui-même,
+de sorte qu'il avançait dans une discussion
+comme dans un fourré!</p>
+
+<p>Ils eurent plus de peine à projeter le mur
+qu'à le construire. Le premier, Philippe proposa
+une hauteur ridicule. Un canard aurait
+passé par-dessus, sans sauter. Quand ils ajoutaient
+une pierre, ils semblaient la traîner péniblement.</p>
+
+<p>&mdash;Faisons un mur d'un mètre et n'en parlons
+plus, dit Théodule.</p>
+
+<p>&mdash;Mais elles se donneront des calottes! dit
+Philippe.</p>
+
+<p>&mdash;Va pour une autre rangée, dit Théodule.</p>
+
+<p>&mdash;Mettrons-nous du mortier?</p>
+
+<p>&mdash;Il me paraît à moi qu'on pourrait se contenter
+d'aligner convenablement des pierres
+sèches.</p>
+
+<p>&mdash;Nos femmes les renverseront d'un coup
+d'épaules, dit Philippe.</p>
+
+<p>Théodule courba la tête et, sournois:</p>
+
+<p>&mdash;C'est de ta femme qu'est venue l'idée. Au
+moins, c'est toi qui vas payer.</p>
+
+<p>&mdash;Mon vieux!... dit Philippe.</p>
+
+<p>Et de la main, il fit le geste, premièrement
+de balayer par terre quelque chose, le mur
+peut-être, ensuite de lancer au ciel une autre
+chose, ce qui signifiait sans doute:</p>
+
+<p>&mdash;Si c'est ainsi, que ma femme écorche et
+dépiaute la tienne à son aise.</p>
+
+<p>Théodule ne s'entêta pas, à la condition
+qu'on signerait un papier.</p>
+
+<p>Bien entendu, ils construiraient le mur eux-mêmes,
+par économie. D'ailleurs, ce n'est pas
+malin, quand on a du goût. Inutile de fignoler.</p>
+
+<p>De concessions en concessions ils s'attendrirent.
+Ce qui les désolait, c'est qu'on menaçait
+leur amitié, car la Gagnarde, elle aussi (comme
+on se rencontre!) avait dit à Théodule:</p>
+
+<p>&mdash;Tu vas me faire le plaisir de te fâcher
+tout de suite avec son homme, hein!</p>
+
+<p>&mdash;C'est le malheur! dit Philippe.</p>
+
+<p>Ni l'un ni l'autre ne s'y résigneraient. Tous
+deux du conseil municipal, ils votaient de la
+même manière, et, bien qu'inégaux de taille,
+s'estimaient également. Ils convinrent de feindre
+la froideur pour tromper les femmes et de
+se voir en cachette. L'un ferait un petit signe
+de tête; l'autre comprendrait, et, partant chacun
+de son côté, ils se rejoindraient à l'auberge
+dans la salle du fond. Ces complications
+extraordinaires les divertirent, et Théodule
+consolé cria:</p>
+
+<p>&mdash;À l'ouvrage!</p>
+
+<p>Pendant les travaux, comme si une trêve
+eût été signée, les femmes les encouragèrent.
+Elles présidèrent au tracé des plans et dès que
+le mur s'éleva, se rendirent utiles.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, mon Lippe! disait la Morvande
+en passant à son mari une truelle toute garnie.</p>
+
+<p>La Gagnarde reprenait:</p>
+
+<p>&mdash;Attrape, mon Dule! et offrait au sien un
+moellon.</p>
+
+<p>Elles leur parlaient affectueusement, pour
+se montrer l'une à l'autre qu'elles savaient
+maintenir la bonne entente dans leur propre
+maison:</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez, Madame, comme mon mari
+est heureux avec moi, ce qui prouve que, de
+nous deux, c'est bien vous la vilaine bête!</p>
+
+<p>En outre elles cédaient au besoin qu'on a,
+quand on s'éloigne d'une personne, de se serrer
+contre une autre, pour combler le vide.</p>
+
+<p>Morvand et Gagnard, câlinés, mignotés,
+sans force pour dire: «Ôtez-vous donc de
+là, femmes!» ne regardaient même plus à la
+dépense du mortier.</p>
+
+
+<h3>V</h3>
+
+<p>Ils travaillèrent trois jours. Le soir du troisième
+jour, tout étant terminé, leur récompense
+méritée, Philippe Morvand fit le signe
+convenu; Théodule Gagnard cligna de l'&oelig;il,
+au courant, et, l'un après l'autre, ils s'esquivèrent.</p>
+
+<p>Immédiatement les deux ennemies voulurent
+prendre possession du mur. La Morvande
+y appliqua une échelle à poules pour
+faire une petite reconnaissance, et en même
+temps que la sienne, de l'autre côté, la tête
+de la Gagnarde apparut. Gênées, elles restèrent
+cependant, sûres d'avoir droit chacune
+à la moitié du mur. Philippe et Théodule
+avaient soigné la partie supérieure, et les pierres
+tassées à grands coups de marteau dans
+leurs bourrelets de mortier faisaient presque
+une plate-forme qu'une ligne imaginaire pouvait
+diviser en deux.</p>
+
+<p>La Morvande eut une nouvelle idée.</p>
+
+<p>Elle installerait là ses pots de fleurs et désormais,
+au lieu d'une figure renfrognée, elle
+aurait devant ses yeux des &oelig;illets et des roses.
+C'était une si bonne idée qu'elle plut tout
+de suite à la Gagnarde et qu'elles apportèrent
+leur premier pot ensemble.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est libre! pensa la Morvande, fière
+de se voir imiter.</p>
+
+<p>Silencieuses, et, pour commencer, chacune
+à l'une des extrémités du mur, elles disposaient
+leurs fleurs, du bout des doigts les tapotaient,
+comme on fait bouffer une chevelure,
+et lavaient avec un linge mouillé les
+feuilles vertes.</p>
+
+<p>Tout à coup, l'un des pots de la Morvande
+s'échappa et roula vers la Gagnarde qui put
+l'arrêter a temps.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, dit la Morvande.</p>
+
+<p>&mdash;De rien, dit la Gagnarde.</p>
+
+<p>C'était sec, mais poli.</p>
+
+<p>Elles ne pouvaient placer tous leurs pots au
+même endroit et le silence s'était refait entre
+elles, quand deux hautes marguerites se rencontrèrent
+et enfoncèrent l'une dans l'autre
+leurs belles têtes boursouflées, dont il tomba
+un nuage de pétales morts au choc.</p>
+
+<p>Mais vite on les sépara.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, dit la Gagnarde.</p>
+
+<p>&mdash;Si, restez, ordonna la Morvande.</p>
+
+<p>Elle était la plus récemment obligée et devait
+parler en ces termes autoritaires. La Gagnarde
+céda, pour se venger un instant après.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, dit-elle d'un ton bourru,
+vous cachez votre pauvre petit réséda derrière
+mon gros dahlia, et vous croyez que le
+soleil va venir le chercher là. Je serais joliment
+contente si vous le trouviez crevé demain.</p>
+
+<p>&mdash;Il est bien là.</p>
+
+<p>&mdash;Ouiche, vous n'y entendez rien.</p>
+
+<p>Et, de force, elle mit le pauvre petit réséda
+où elle voulut, et l'isola sur une large pierre,
+en plein air, au milieu de ses pots à elle tenus
+à distance.</p>
+
+<p>Ce fut un signal.</p>
+
+<p>Elles se prêtèrent les places les plus avantageuses,
+et il sembla que tous les pots de
+l'une allaient passer du côté de l'autre. Cette
+confusion des fleurs amena celle des torts.
+Dès que l'une en avouait un, l'autre promptement
+s'en repentait. Après se les être distribués,
+elles se les arrachèrent, et la Morvande
+fit tant pour n'en pas laisser un seul
+à la Gagnarde que celle-ci dépouillée, honteuse
+et comme toute nue, sentit ses yeux se
+mouiller.</p>
+
+<p>&mdash;Est-on niais, par moments! dit-elle.</p>
+
+<p>La Morvande répondit, désireuse de se décharger
+un peu des torts accaparés:</p>
+
+<p>&mdash;Nos maris sont plus imbéciles que
+nous. C'est pourtant vrai qu'ils l'ont bâti,
+leur mur.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, dit la Gagnarde, quand on voudra
+se voir, il faudra en faire le tour, par là-bas.</p>
+
+<p>Et bien que «là-bas» fût à une portée de
+jambe, la Gagnarde indiquait l'horizon.</p>
+
+<p>&mdash;Comme si c'était sérieux, dit la Morvande.
+On se dispute parce qu'on s'aime,
+pour changer, par exercice. Pourquoi nous
+sommes-nous brouillées? Le savez-vous? moi
+pas. Non, m'amie, voilà qui me dépasse:
+dimanche dernier il n'y avait pas de mur, et,
+aujourd'hui, il y a un mur, ici même, entre
+vous et moi!</p>
+
+<p>&mdash;Un beau mur, ma foi, dit la Gagnarde,
+j'en ferais autant avec mon pied. Regardez-moi
+ces pierres qui sortent leurs cornes à
+gratter le dos, et ce mortier qui a coulé partout,
+comme de la chandelle!</p>
+
+<p>Sans être maçon, elle ricanait.</p>
+
+<p>&mdash;Ma belle, dit brusquement la Morvande,
+toute droite sur son échelle à poule,
+et les bras tendus, enlevons nos pots et embrassons-nous:
+j'ai une idée.</p>
+
+<p>Encore une! c'était la troisième, la suprême.</p>
+
+
+<h3>VI</h3>
+
+<p>Philippe et Théodule revenaient de l'auberge.
+Ils avaient assez bu pour oublier leur
+convention et marcher côte à côte, au risque
+d'exciter leurs femmes irritables.</p>
+
+<p>&mdash;Je réfléchis, disait Philippe. Peut-être
+bien qu'elles vont nous laisser tranquilles,
+maintenant.</p>
+
+<p>&mdash;Ça dépend, répondit Théodule.</p>
+
+<p>&mdash;De quoi? dit Philippe inquiet.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ça dépend, répéta Théodule.</p>
+
+<p>Quel homme! il mourrait dans le doute.</p>
+
+<p>&mdash;Si nous nous quittions? dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Nous avons le temps, répondit Philippe.
+La nuit arrive sans lune et sans étoiles.
+Elles ne peuvent pas nous voir.</p>
+
+<p>Ils se heurtaient doucement des épaules et
+jouissaient de faire durer quelques minutes
+de plus leur camaraderie défendue.</p>
+
+<p>&mdash;Par exemple, reprit Philippe, si la
+mienne m'agace, je me charge de la tourner.</p>
+
+<p>&mdash;Chut! dit Théodule.</p>
+
+<p>Et soudain, tous deux se baissèrent, et,
+comme des chiens d'arrêt qui sentent, s'avancèrent
+à petits pas, les bras écartés, les doigts
+ouverts.</p>
+
+<p>&mdash;Halte! dit Théodule, une main en nageoire
+sur la couture de sa culotte.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qu'elles font donc? dit Philippe.</p>
+
+<p>&mdash;Du propre! dit Théodule.</p>
+
+<p>Rêvaient-ils? Était-ce un effet de l'ombre ou
+de leur ivresse? Immobiles et voûtés sur la
+route, ils se murmurèrent des exclamations
+diverses:</p>
+
+<p>&mdash;Elle est raide!</p>
+
+<p>&mdash;C'est plus fort que de jouer au bouchon.</p>
+
+<p>&mdash;Les mâtines!</p>
+
+<p>Mais au lieu de surgir, menaçants, de se
+précipiter hors des ténèbres, comme deux
+hommes solides sur deux femmes à battre,
+ils s'assirent, alourdis de surprise.</p>
+
+<p>Devant eux, là, tout près, l'une avec une
+pioche, l'autre avec une barre à feu, pouffant
+quand des pierres résistaient, quand une
+crotte de mortier frais leur sautait au visage,
+parfois nez à nez et toujours c&oelig;ur à c&oelig;ur,
+la Morvande et la Gagnarde, pleines d'entrain,
+amies pour la vie, commençaient, fantastiques,
+de démolir le mur!</p>
+
+
+
+
+<h2><a name="c12" id="c12"></a>LE POÈTE</h2>
+
+
+<ul>
+<li><a href="#c12p1"><small>LE SONNET</small></a></li>
+<li><a href="#c12p2"><small>L'ARAIGNÉE</small></a></li>
+</ul>
+
+
+
+<h3><a name="c12p1" id="c12p1"></a>LE SONNET</h3>
+
+<p class="s"><i>À Lucien Descaves.</i>
+</p>
+
+<p>&mdash;N'oublions pas, Mesdames et Messieurs,
+que nous avons parmi nous un poète, un
+vrai poète, celui-là!</p>
+
+<p>Ainsi parle la maîtresse de maison comme
+elle dirait autre chose.</p>
+
+<p>Le poète, ses yeux un moment seuls contre
+les yeux de tous, faiblit la tête et ronronne:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais rien, non, là, franchement.
+Oh! si je savais!</p>
+
+<p>Il se défend encore, qu'on l'oublie. En
+effet, des artistes, des artistes dignes de ce
+nom, attendaient et se précipitent. Déjà c'est
+un pianiste qu'on applaudit. Le poète imprudent
+a cédé son tour. Il rouvre les paupières:
+il a l'air d'une personne effrayée sans cause
+qui s'aperçoit soudain de son erreur. Il méprise
+le pianiste dont il envie le succès, et la
+gloire lui paraît une femme appétissante
+quoique vulgaire.</p>
+
+<p>&mdash;Je me déciderai, pense-t-il, quand on
+me priera de nouveau.</p>
+
+<p>La maîtresse de maison se rapproche.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, vous nous refusez votre concours?</p>
+
+<p>Au moyen d'une phrase adroite il sauvegarde
+son orgueil.</p>
+
+<p>&mdash;Soit, Madame, mais vous verrez que ça
+ne portera pas.</p>
+
+<p>&mdash;Sommes-nous des imbéciles? semblent
+dire les invités.</p>
+
+<p>Et, profitant de l'hésitation, un chanteur
+aussitôt élève une voix dramatique.</p>
+
+<p>Et toujours le poète au supplice laisse passer
+son numéro.</p>
+
+<p>Cependant la soirée se termine, très réussie,
+comme toutes les soirées. La maîtresse
+de maison reconduit dans l'antichambre,
+jusqu'au palier même, des gens qui ne se sont
+jamais tant amusés.</p>
+
+<p>&mdash;Vous seul n'avez pas donné, dit-elle au
+poète. C'est mal de faire des façons entre
+intimes. Houe! le vilain!</p>
+
+<p>Et les invités, bravant sans risque le danger,
+approuvent en ch&oelig;ur:</p>
+
+<p>&mdash;Houe! houe! le vilain!</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes trop aimables, dit le poète qui
+multiplie les salutations empressées.</p>
+
+<p>&mdash;J'espère que nous serons plus heureux
+une autre fois, dit Madame.</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, répond le poète.</p>
+
+<p>Puis avec la brusquerie des folles résolutions:</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, pardonnez-moi. La mémoire qui
+m'a manqué tout à l'heure me revient: voilà
+un sonnet.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est gentil, dit la maîtresse de
+maison. Hep! silence, là-bas! attendez! chut
+un peu!</p>
+
+<p>Et tandis que hâtivement, comme on force
+l'ami pressé de partir à manger un morceau
+sur le pouce, le poète récite ses vers, de
+beaux vers, ma foi, les invités, saisis, n'achèvent
+pas le geste commencé. Des pardessus
+font bourrelet aux épaules. Un bras hésite à
+l'entrée d'une manche. Deux mains qui allaient
+s'étreindre, retombent. Une canne reste
+en l'air. On interrompt la lecture des initiales
+de chapeaux. Cette dame a le doigt pris
+dans un talon de caoutchouc. Celle-ci ne
+montre plus qu'une moitié de gorge et s'assied.
+Les jeunes filles disent: «Maman,
+écoute!» Un monsieur, penché sur la cage
+de l'escalier offre une cigarette au bec de gaz
+et la lui tient haute. Enfin cet autre, trois
+marches descendues, s'arrête, un pied levé,
+prête l'oreille et, poli, se découvre!</p>
+
+
+
+
+<h3><a name="c12p2" id="c12p2"></a>L'ARAIGNÉE</h3>
+
+<p class="s"><i>À Madame Séverine.</i>
+</p>
+
+<p>Le poète est couché, à plat ventre, dans
+l'herbe, et s'il n'en mange pas déjà, il en mâche.
+Il a le nez sur un trou de grillon certainement
+habité, comme l'indiquent de petites
+graines noires, les fraîches crottes du seuil.
+Au moyen d'un brin d'herbe sec il tente, en
+l'agaçant, de faire sortir le grillon.</p>
+
+<p>Parfois celui-ci montre sa fine tête et
+rentre.</p>
+
+<p>Le poète se dissimule et chatouille plus
+vivement.</p>
+
+<p>Le grillon remonte, hésite, se décide, fait
+un saut hors de sa demeure: il est pris.</p>
+
+<p>&mdash;N'aie pas peur, dit le poète, on va jouer
+tous deux.</p>
+
+<p>Il le relâche, le laisse aller. Le grillon libre
+disparaîtrait sous les hautes herbes. Deux
+doigts le pincent à temps: le voilà sur le dos.</p>
+
+<p>Le poète étudie son abdomen brun, le jeu
+des pattes cirées et s'émerveille des dents,
+scies délicates, inimitables par l'industrie humaine.
+Il le retourne et le grillon suit le bord
+de la main, culbute au creux, se relève, court
+au bout d'un doigt et s'y tient coi.</p>
+
+<p>&mdash;On s'amuse, hein! petit? dit le poète.</p>
+
+<p>Enfin il le met dans son chapeau, croise
+les jambes, rêveur, vite attendri, regarde se
+coucher le soleil.</p>
+
+<p>Est-ce beau!</p>
+
+<p>Ses bras s'écartent d'eux-mêmes et nagent
+vers l'horizon, où fume encore le soleil refroidi.</p>
+
+<p>Cependant le grillon, un moment blotti,
+quitte la doublure du chapeau, pousse une
+reconnaissance hardie, explore les ténèbres,
+quête parmi les touffes de cheveux, enfile des
+boucles, et, quand il passe aux places dénudées,
+s'arrête et gratte, par habitude, de
+toutes ses pattes, pour creuser un trou.</p>
+
+<p>Le poète jouit finement où ça le démange.
+Il a les yeux pleins de lumière, et, dans son
+chapeau, une faible petite bête captive qu'il
+affranchira, tout à l'heure, avec pompe.</p>
+
+<p>Il voudrait parler comme il sent, se réciter
+des vers inouïs, jeter un cri dont frissonnerait,
+d'échos en échos, la nature entière. Il
+peut s'émouvoir, puisqu'il est seul, et que
+personne ne rira.</p>
+
+<p>Mais soudain le grillon cesse de gratter:
+Il vient d'entendre quelque chose, et surpris,
+les antennes droites, il écoute.</p>
+
+<p>Il ne s'est pas trompé:</p>
+
+<p>En dessous, de l'autre côté du plafond, on
+gratte aussi.</p>
+
+<p>Veine!</p>
+
+<p>C'est l'araignée du poète qui s'éveille et répond.</p>
+
+
+
+
+<h2><a name="c13" id="c13"></a>COQUECIGRUES</h2>
+
+
+<ul>
+<li><a href="#c13p1"><small>DÉJEUNER DE SOLEIL</small></a></li>
+<li><a href="#c13p2"><small>LA PARTIE DE SILENCE</small></a></li>
+<li><a href="#c13p3"><small>LA LIMACE</small></a></li>
+<li><a href="#c13p4"><small>LES RAINETTES</small></a></li>
+<li><a href="#c13p5"><small>LE VIEUX ET LE JEUNE</small></a></li>
+<li><a href="#c13p6"><small>JEAN-JACQUES</small></a></li>
+<li><a href="#c13p7"><small>FIN DE SOIRÉE</small></a></li>
+</ul>
+
+
+
+<h3><a name="c13p1" id="c13p1"></a>DÉJEUNER DE SOLEIL</h3>
+
+<p class="s"><i>À Édouard Dubus.</i>
+</p>
+
+<p>La neige (existe-t-il un pays où la neige est
+noire?) tombe et suggère des comparaisons
+fades.</p>
+
+<p>Dans la rue, un gamin pétrit une boule, la
+pose sur une couche unie, sans ornière ou
+marque de pas, et la pousse prudemment.
+Elle roule et s'enveloppe à chaque tour
+comme d'une feuille de ouate. Bien que
+«gobes», les mains suffisent d'abord à la
+conduire par les sentiers blancs. Puis il y
+faut mettre le pied, les genoux, les épaules,
+toutes les forces.</p>
+
+<p>Souvent la boule résiste, entêtée, s'écorne,
+se fendille. Enfin elle s'immobilise.</p>
+
+<p>Le gamin, petit pâtissier en gros, dédaigneux
+de fignoler son travail, n'ayant plus
+rien à faire, disparaît.</p>
+
+<p>Aussitôt, le soleil maladif et pâle, las de
+toujours monter sans jamais bouger de place,
+suce lentement, jusqu'à l'heure du coucher,
+lèche doucement l'informe gâteau de neige,
+comme une personne patraque grignote un
+morceau de sucre, du bout des dents, à petites
+reprises.</p>
+
+
+
+
+<h3><a name="c13p2" id="c13p2"></a>LA PARTIE DE SILENCE</h3>
+
+<p class="s"><i>À Louis Dumur.</i>
+</p>
+
+<p>Ils ont mangé la soupe et le b&oelig;uf. La mère
+débarrasse la table, l'approche tout près du
+poêle pour le père, et la fille y dépose la
+lampe. Le fils choisit dans le coffre à bois
+une bûche. Ces dames prennent leur ouvrage,
+le père son journal. Les aiguilles mordillent
+le linge. Le journal va, vient entre les doigts,
+avec des haltes. Le poêle ronfle ainsi qu'il
+faut, car sa petite porte est ouverte à moitié,
+et le fils le surveille. On n'entend pas de
+tic tac d'horloge: il n'y a point d'horloge;
+mais une bouilloire siffle comme un nez pris.</p>
+
+<p>Y sont-ils?</p>
+
+<p>Ah! la mère oubliait de remonter, une fois
+pour toutes les autres, la mèche de la lampe,
+et de baisser l'abat-jour, lequel est bleu.</p>
+
+<p>Bien! chut! Et, de huit à dix, lèvres serrées,
+yeux troubles, oreilles endormies déjà, vie
+suspendue, toute la famille, pour savoir qui
+se taira le mieux, fait, sans bruit, sa quotidienne
+partie de silence.</p>
+
+
+
+
+<h3><a name="c13p3" id="c13p3"></a>LA LIMACE</h3>
+
+<p class="s"><i>À Charles Merki.</i>
+</p>
+
+<p>Il fait un tel froid que tous les promeneurs
+rendent la fumée par le nez. Soudain,
+la bonne vieille, en louchant un peu, aperçoit
+installée sur sa lèvre, et pelotonnée dans
+quelques poils de barbe givrés, comme dans
+une herbe rare, une limace rouge.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! sale bête, dit-elle, qu'est-ce que tu
+fais là? Attends, je vais t'en donner, moi!</p>
+
+<p>Elle lui en donne en effet. Elle s'arrête en
+plein trottoir, et se mouche bruyamment,
+sans se servir de son mouchoir, de sa manche
+ou de ses doigts, sans un geste, et d'un
+seul souffle, raide comme un soldat au port
+d'armes.</p>
+
+<p>Le cerveau se vide tout entier. Elle avait
+de bien vilaines choses en tête, la bonne vieille.
+Puis, toujours louchant, elle observe. Un
+moment, ses deux prunelles n'en font qu'une.
+La limace rouge s'agite, et de sa langue pointue,
+activement, nettoie la place. Il semble
+qu'elle nage dans la joie.</p>
+
+<p>&mdash;Te voilà gorgée, dit la bonne vieille.
+Allons, file maintenant ou je te chiquenaude.</p>
+
+<p>Repue, onctueuse et glacée, la limace que
+l'air vif a rendue plus rouge encore, recule
+docilement, descend, descend, et rentre chez
+elle, au chaud, sous son palais, dans la bouche
+de la bonne vieille.</p>
+
+
+
+
+<h3><a name="c13p4" id="c13p4"></a>LES RAINETTES</h3>
+
+<p class="s"><i>À Rodolphe Darzens.</i>
+</p>
+
+<p>Assis sur le banc planté devant la porte
+ils échangent leurs souvenirs sans remords et
+se racontent des histoires, toujours les mêmes,
+qui ne se passent en aucun temps, en aucun
+lieu.</p>
+
+<p>Tandis que les rainettes infatigables roulent
+au loin leurs <i>r</i>, le plus âgé chevrote d'abord.
+Comme il fait nuit, chaque fantôme a son succès
+d'effroi. Les gamins écoutent, accroupis
+entre les vieux et le fumier verni de lune.</p>
+
+<p>&mdash;Êtes-vous crédule de ça?</p>
+
+<p>&mdash;On en voit tant.</p>
+
+<p>&mdash;Y en a-t-il, des étoiles!</p>
+
+<p>&mdash;Si on allait se coucher?</p>
+
+<p>Ils restent encore. D'une pipe, régulièrement,
+une bluette de flamme s'échappe et
+s'éteint vite, toute seule sur la terre contre les
+astres de là-haut. Un géranium se penche au
+bord d'un pot cassé, et par ses becs-de-grue
+égoutte son odeur.</p>
+
+<p>Le feu d'une voiture file entre les acacias
+de la route:</p>
+
+<p>&mdash;Qui donc que c'est?</p>
+
+<p>&mdash;C'est le garde-port qui rentre.</p>
+
+<p>La voiture s'éloigne et la curiosité cesse avec
+le bruit.</p>
+
+<p>Les rainettes continuent leurs appels stridents,
+si clairs qu'elles semblent quitter les
+buissons humides, les feuilles vertes comme
+elles, se rapprocher du mur, et, bruyantes,
+entrer au creux des pierres.</p>
+
+<p>Il faut pourtant aller se coucher: demain
+on tire le chanvre.</p>
+
+<p>Les veilleurs bâillent, enfin se lèvent. Quelle
+douce soirée!</p>
+
+<p>Ils dormiraient dehors. Au matin, on les
+trouverait là, engourdis, blancs de rosée.</p>
+
+<p>&mdash;Bonsoir!</p>
+
+<p>&mdash;Bonsoir... soir... oir...</p>
+
+<p>Ils s'enfoncent dans l'ombre. Quelques
+femmes, des jeunes, allument une lanterne
+par peur de butter. Les portes se ferment,
+poussent leur long cri d'angoisse dont frissonnent
+les hommes en retard.</p>
+
+<p>Et les rainettes même, lasses de lutter,
+leurs roulades étant vaines, vont prudemment
+céder au silence.</p>
+
+
+
+
+<h3><a name="c13p5" id="c13p5"></a>LE VIEUX ET LE JEUNE</h3>
+
+<p class="s"><i>À Maurice Talmeyr.</i>
+</p>
+
+<h4>SCÈNE I</h4>
+
+<p class="c">LE JEUNE</p>
+
+<p>Oui, je sais, de ton temps on avalait les
+noyaux de cerises et des charrettes ferrées.
+Vieillard, je finirai par t'étrangler. On était
+naïf, sincère et croyant, en ce temps-là. Il faut
+y retourner et y rester. J'ai plein les oreilles
+de tes gémissements. Est-ce parce que la
+mort, sûre de ta peau, prélève un acompte,
+et te tripote, te creuse déjà les yeux, que tu
+les as si grands, plus grands que le ventre?</p>
+
+<p>Sois prudent. C'est lourd, la célébrité.
+Quelque matin on te trouvera étouffé. Si
+j'étais toi, je me mettrais au régime, et, craignant
+de devenir sourd absolu, je remplacerais
+ma grosse caisse par un de ces petits tambours
+en peau de papier qu'on voit entre les
+pattes des lapins mécaniques.</p>
+
+<p>Toujours le vieux partout, à toutes les
+bornes. Est-ce que ton image glacée ne va pas
+bientôt fondre?</p>
+
+<p>Tu chevrotes qu'on était respectueux de
+ton temps. Mais les trains allaient moins
+vite.</p>
+
+<p>Des gens qui dévorent l'espace peuvent
+bien brûler la politesse. Résigne-toi, vieux
+(je t'appelle par tes titres, remarque-le, je te
+traite en camarade), ôte-toi de là et donne-moi
+les clefs.</p>
+
+<p>Entends-tu? je te dis de quitter la scène, de
+sortir du livre, de t'en aller du journal.</p>
+
+<p>Il y a des années, des années d'horloge que
+tu encombres. Regarde à tes pieds: c'est du
+propre; ton art délayé coule de tous côtés. Tu
+n'a pas honte?</p>
+
+<p>Comment! des hommes d'honneur, des
+colonels, des employés de chemin de fer, des
+ouvriers du peuple qui n'ont plus rien à suer,
+réclament leur retraite et tu t'obstines à faire
+du service.</p>
+
+<p>Sais-tu, qu'une nuit, las d'attendre, nous
+recommencerons le massacre des Innocents.</p>
+
+<p>Si tu te dépêches de mourir, tu éviteras
+une fin violente.</p>
+
+<p>La place libre, je m'installe. Ah! j'ai du
+travail pour une éternité et je vois tant de
+choses que mon &oelig;il éclate. D'abord tout est
+à refaire.</p>
+
+<p>Premièrement, il convient de nettoyer les
+narines d'Augias du public.</p>
+
+<p>Ensuite je peindrai mon enseigne, ce qui
+me prendra beaucoup de temps. Après, je bâtirai
+un art définitif. Il montera jusqu'au ciel
+sans toucher à la terre, puisque le naturalisme
+est mort, et mes enfants passeront
+gaîment leur vie, la pomme d'Adam en l'air à
+le contempler.</p>
+
+<p>Allons, l'ancien, vide les lieux, qu'on aère
+et qu'on retourne ce que tu as souillé.</p>
+
+
+<h4>SCÈNE II</h4>
+
+<p class="c">LE VIEUX</p>
+
+<p>Ces petits sont bien ridicules. Les uns vont
+au café et s'y gâtent l'estomac. Les autres n'y
+vont pas, et c'est afin de se donner un genre.</p>
+
+<p>Les uns fument pour faire les hommes; les
+autres ont pris la mauvaise habitude d'être
+incommodés par l'odeur du tabac. Je les
+trouve grotesques surtout en amour. Ceux-ci
+sont chastes comme des b&oelig;ufs, et, comme ces
+grosses bêtes, regardent le monde avec ahurissement.
+Ceux-là changent de femme chaque
+nuit et s'exposent à des altérations de
+santé. Les autres gardent toujours la même,
+et alors ça gêne leurs mouvements.</p>
+
+<p>Le soir, quand je noue mon foulard serre-tête,
+je songe à leurs groupes littéraires, et je
+ris, je ris au point que mon lit tremble de
+tous ses ressorts: comme autrefois, me dit
+poliment Madame.</p>
+
+<p>Et ces groupes ont des présidents, des
+vice-présidents, des membres même; comme
+c'est drôle! Oh! je reconnais de bonne grâce
+que quelques jeunes vivent à l'écart. Mais
+ils ont tort: à leur âge, on doit fréquenter les
+écoles, pour faire plaisir aux parents.</p>
+
+<p>En outre, ils apportent, crient-ils, ces petiots,
+des formules neuves. J'en avais aussi
+dans le temps, plein mes poches, sur des bouts
+de papier que, depuis, j'ai mâchés, par distraction.
+On prend sa formule au départ. On
+la pique sur son chapeau, durant le voyage;
+mais, quand on est arrivé, à quoi sert-elle?
+Qu'est-ce qu'ils veulent donc? faire mieux que
+moi, autre chose. N'ai-je pas tenu de semblables
+propos, il y a un demi-siècle, et, maintenant,
+je relis mon &oelig;uvre, une fois l'an, au
+printemps.</p>
+
+<p>Plaît-il? tu convoites ma place, avide gamin.
+Ah! malheur à ceux qui réussissent trop
+jeunes! Tous les enfants précoces sont morts.
+Ma vie se prolonge parce que je me suis
+développé tard.</p>
+
+<p>Je te dis cela, pour t'encourager à me laisser
+tranquille. Tu viens indiscrètement à la
+maison. Tu t'y embêtes à m'entendre parler
+sans cesse de ma personne, tu abîmes mes
+collections, et, toi parti, nous perdons un
+quart d'heure, ma bonne et moi, à compter
+les traces de ta tête huilée.</p>
+
+<p>J'ai patiemment dressé moi-même mon
+glorieux gâteau. Je n'y ajoute plus rien parce
+qu'il est assez haut et que j'ai peur de monter
+sur les chaises, mais je crains qu'on ne l'écorne
+et je veille. Tu rôdes autour. Ta turbulence
+m'effraie. Écoute une proposition que
+tu serais gentil d'accepter. Tu passerais quelquefois
+dans ma rue. J'ouvrirais ma fenêtre
+et je te ferais un signe de tête amical. Tu dirais
+à tes petits amis: «Je viens de voir le
+vieux.» Je dirais: «La jeune génération ne
+m'oublie pas.» Et nous pourrions entretenir
+ainsi jusqu'à ma mort lointaine des relations
+charmantes.</p>
+
+<p>On sonne, je parie que c'est toi. Misère de
+misère. Joseph! n'oubliez pas dans cinq minutes
+le coup du: «Monsieur est servi!»</p>
+
+
+<h4>SCÈNE III</h4>
+
+<p class="c">LE VIEUX&mdash;LE JEUNE</p>
+
+<p><span class="sc">Le vieux.</span>&mdash;Tu es là, et je me distrais en
+traçant avec mon doigt une raie dans ta chevelure
+vierge. Tu me parles, et il me semble
+qu'un enfant pose ses pieds nus, chauds et
+tendres sur mon c&oelig;ur.</p>
+
+<p><span class="sc">Le jeune.</span>&mdash;Maître, vous me ferez entrer
+dans un grand journal, dites?...</p>
+
+
+
+
+<h3><a name="c13p6" id="c13p6"></a>JEAN-JACQUES</h3>
+
+<p class="s"><i>À Marcel Boulenger.</i>
+</p>
+
+<p><span class="sc">Jacques.</span>&mdash;Au moins, dors-tu bien?</p>
+
+<p><span class="sc">Jean.</span>&mdash;Oui, si j'ai le soin, au bord du
+sommeil, de me prendre à la gorge, des
+deux mains. Je me tiens fortement. Je suis
+sûr de ne pas me laisser échapper, et je passe
+une nuit tranquille.</p>
+
+<p><span class="sc">Jacques.</span>&mdash;As-tu, comme moi, le goût des
+oreillers durs? je n'en trouve point d'assez
+durs. Je voudrais un oreiller de bois, dont
+la taie serait une écorce, et je m'éveillerais
+les oreilles saignantes.</p>
+
+<p><span class="sc">Jean.</span>&mdash;Nous sommes de pauvres misérables
+qui descendons vers le singe.</p>
+
+<p><span class="sc">Jacques.</span>&mdash;Vers le jouet mécanique aux
+pattes alternantes. Notre vie, c'est une roue
+qui fait crrr... crrr... Quand je pense que,
+chaque matin, je m'exerce à enfiler mon
+pantalon sans y toucher! J'arrondis sur le
+modèle d'un cylindre ma culotte droite.
+Celle de gauche ne m'intéresse pas. Je lève
+la jambe, et ffft! il faut qu'elle fuse comme
+une hirondelle dans un couloir; sinon, je recommence.</p>
+
+<p><span class="sc">Jean.</span>&mdash;Réussis-tu souvent?</p>
+
+<p><span class="sc">Jacques.</span>&mdash;À la fin je triche, et las de danser
+sur un pied, je me contente d'un à peu
+près. Mais j'y arriverai, dussé-je rester une
+journée en chemise.</p>
+
+<p><span class="sc">Jean.</span>&mdash;Je me lève plus calme. Mes serviettes
+seules me préoccupent. J'en ai sept
+ou huit en train. Dès que l'une d'elles est
+mouillée, je la rejette. Je ne leur tolère
+qu'une corne humide. La première m'essuie
+le front, la seconde le nez, la troisième une
+joue, et ma tête n'est pas sèche, que j'ai
+mis toutes mes serviettes hors de service.</p>
+
+<p><span class="sc">Jacques.</span>&mdash;Est-ce que tu verses de l'huile
+sur tes cheveux?</p>
+
+<p><span class="sc">Jean.</span>&mdash;Ils sont naturellement gras.</p>
+
+<p><span class="sc">Jacques.</span>&mdash;Tu as de la chance. Je me bats
+contre mes mèches. Une, entre autres, se
+révolte. Je la ratisse et l'écrase à me l'enfoncer
+dans le crâne. Elle se redresse pleine de
+vie, en fer. Je m'imagine qu'elle va soulever
+mon chapeau, et je n'oserai plus saluer, par
+crainte de montrer une horreur.</p>
+
+<p><span class="sc">Jean.</span>&mdash;Fais-la scier.</p>
+
+<p><span class="sc">Jacques.</span>&mdash;Ainsi que tes moustaches. Enseigne
+ton procédé.</p>
+
+<p><span class="sc">Jean.</span>&mdash;Je les ronge moi-même, avec mes
+propres dents.</p>
+
+<p><span class="sc">Jacques.</span>&mdash;L'aspect de ta lèvre déconcerte.
+On y remarque un vague pointillé noir, les
+restes d'une moustache incendiée, la fumée,
+l'ombre, le regret d'une moustache.</p>
+
+<p><span class="sc">Jean.</span>&mdash;Je ne pense que si je mordille, si
+j'ai comme un laborieux mulot dans la bouche.
+Enfin, suppose ta mèche domptée.</p>
+
+<p><span class="sc">Jacques.</span>&mdash;Je veux sortir. Je descends les
+escaliers et sur chaque marche je m'arrête.
+Mes souliers se frottent par le bout, se caressent
+du nez. Je piétine jusqu'à ce qu'ils soient
+satisfaits, et souvent je remonte.</p>
+
+<p><span class="sc">Jean.</span>&mdash;Dehors, n'as-tu pas fréquemment
+l'envie d'aller d'un trottoir à l'autre? On est
+pressé. Il y a un embarras de voitures: tant
+pis, il faut traverser la rue tout de suite, se
+diriger par le plus court chemin vers ce point
+qui attire, éclate sur le mur d'en face.</p>
+
+<p><span class="sc">Jacques.</span>&mdash;Je préfère viser un passant et
+le devancer en l'effleurant du coude. Oh! je
+ne tiens ni aux bossus ni aux jolies femmes.
+J'ai le bras lourd, et il m'est nécessaire que
+toute son électricité s'écoule dans le bras d'un
+autre.</p>
+
+<p><span class="sc">Jean.</span>&mdash;Sans doute, une bonne nouvelle
+inattendue t'attriste.</p>
+
+<p><span class="sc">Jacques.</span>&mdash;Je ne la méritais pas et je me
+défie; je regarde au delà, et, devant mes yeux,
+se matérialise la nouvelle qui suivra. Elle a
+une forme rectangulaire et deux centimètres
+d'épaisseur. Rugueuse, d'un rouge sombre,
+elle tombe, tombe; c'est la tuile.</p>
+
+<p>Mais qu'on m'annonce le malheur des autres,
+j'ai de la peine à contenir dans ma bouche
+hermétique le rire qui cherche une issue. Ne
+meurs pas le premier de nous deux, ce serait
+trop gai. Si le malheur m'atteint, je sautille
+d'aise, et, dispos, j'irais me faire photographier.
+Qu'est-ce que tu as?</p>
+
+<p><span class="sc">Jean.</span>&mdash;Rien. Mon petit doigt s'amuse. Il
+s'abaisse et se relève, à l'exercice. Le voici en
+haut, le voici en bas. C'est pour sa santé.
+Une, deux, trois, quatre. Ne compte pas: tu
+t'embrouillerais. Marque simplement la cadence:
+une, deux; une, deux...</p>
+
+<p><span class="sc">Jacques.</span>&mdash;Curieux. On paierait cher sa
+place.</p>
+
+<p><span class="sc">Jean.</span>&mdash;Talent d'intimité? Il me distrait,
+quand j'écris, entre deux phrases. On dirait
+un geste de pompe qui aspire et foule. L'encre
+monte. Ma main s'emplit de vie, et quand
+mon petit doigt cesse, elle court, légère, intelligente.</p>
+
+<p>Autrefois, je piquais avec une aiguille ma
+feuille de papier. Je la couvrais de points
+nombreux «comme les étoiles du ciel».</p>
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Pique, pique, ma bourrique:</span><br />
+ <span class="i0">Veux-tu gager que j'en ai huit!</span><br />
+ <br />
+ </div>
+</div>
+
+<p>J'ai perdu cette mauvaise habitude assoupissante.
+Celle-ci me plaît à cause de sa simplicité
+et de son isochronisme parfait. Une,
+deux; une, deux... Elle exige moins d'accessoires.
+On n'a pas toujours des aiguilles sur
+soi. Au café, à la promenade même, mon petit
+doigt prend son élan et part. Quoi de plus
+pratique? Un petit doigt d'enfant en ferait
+autant. Mais tu changes de visage.</p>
+
+<p><span class="sc">Jacques.</span>&mdash;Je t'en prie: n'insiste pas.</p>
+
+<p><span class="sc">Jean.</span>&mdash;Tu souffres, tu rougis, et tes yeux,
+comme des pavots sous la pluie, débordent
+d'eau. Sois confiant. Ne l'ai-je pas été? Avoue
+pour te soulager et me consoler.</p>
+
+<p><span class="sc">Jacques.</span>&mdash;Tu ne peux pas savoir. C'est
+ma grande folie invincible. Ma femme a tenté
+l'impossible pour me guérir. Mes enfants
+m'ont supplié. Un médecin m'a dit: «Plus
+vous les arracherez, plus ils repousseront.
+En outre, votre nez enflera.» Ni les propos
+menaçants du docteur, ni les tendres remontrances
+d'une famille aimante ne m'ont ému,
+et cette fois encore, j'en tiens un.</p>
+
+<p><span class="sc">Jean.</span>&mdash;Un quoi? Laisse donc ton nez.</p>
+
+<p><span class="sc">Jacques.</span>&mdash;Tu me crois peut-être à plaindre.
+Tu ne me comprendras jamais. Sache
+au contraire que j'éprouve des impressions
+compliquées, connues des seuls initiés. La
+douleur et la jouissance se confondent. J'ai
+une narine en feu et de la glace dans l'autre.
+Je ne compte pas les éternuements joyeux,
+qui sont tout bénéfice! Je tire doucement,
+doucement. Il me semble que ce poil est
+planté au profond de ma chair et que ma
+cervelle vient avec. J'arrive au sommet de
+l'aigu. Aïe! que j'ai mal! Oh! que je suis
+heureux! Je gradue les secousses. C'est une
+science. Ouf! Ah! le voilà!</p>
+
+<p><span class="sc">Jean.</span>&mdash;Je ne distingue pas.</p>
+
+<p><span class="sc">Jacques.</span>&mdash;Approche-toi.</p>
+
+<p><span class="sc">Jean.</span>&mdash;Oui, j'aperçois quelque chose.
+Mets-le devant la fenêtre, en plein soleil.</p>
+
+<p><span class="sc">Jacques.</span>&mdash;Comme ceci?</p>
+
+<p><span class="sc">Jean.</span>&mdash;Là. Bien. Ne bouge plus. Je vois
+maintenant le poil dans son intégrité! Il a la
+flexion d'un arc d'or. Il est transparent et
+blond, avec une grosseur à l'une de ses extrémités.
+On jurerait sa tête.</p>
+
+<p><span class="sc">Jacques.</span>&mdash;Ce sont plutôt ses racines,
+Jeannot.</p>
+
+<p><span class="sc">Jean.</span>&mdash;Reçois, mon Jacquot, mes sympathiques
+compliments: il est superbe!</p>
+
+
+
+
+<h3><a name="c13p7" id="c13p7"></a>FIN DE SOIRÉE</h3>
+
+<p class="s"><i>À René Maizeroy.</i>
+</p>
+
+<p class="c">MONSIEUR&mdash;MADAME&mdash;LA BONNE</p>
+
+<p><span class="sc">Madame.</span>&mdash;Es-tu sûr qu'il n'en reste plus?</p>
+
+<p><span class="sc">Monsieur.</span>&mdash;Le dernier traverse la rue,
+tourne au croisement. Il disparaît.</p>
+
+<p><span class="sc">Madame.</span>&mdash;Laisse la fenêtre ouverte. Que
+l'air assainisse, purifie. Regarde: les murs
+suent.</p>
+
+<p><span class="sc">Monsieur.</span>&mdash;Il pleut à verse et vente à tout
+renverser. Les becs de gaz sont affolés. C'est
+un bon temps pour ceux de nos invités qui
+n'ont pas trouvé de fiacre.</p>
+
+<p><span class="sc">Madame.</span>&mdash;Oui, c'est un vrai temps d'invités.
+Il me réjouit. Je regrette seulement de
+ne l'avoir pas commandé moi-même. Ouvre
+donc la fenêtre toute grande.</p>
+
+<p><span class="sc">Monsieur.</span>&mdash;Jamais nous n'avons eu un
+mardi comme celui-ci. Ah! tu choisis ton
+monde!</p>
+
+<p><span class="sc">Madame.</span>&mdash;Bon! nous allons nous jeter à
+la tête les gens qui viennent chez nous. Je suis
+prête. D'abord, où as-tu pris ton Turc?</p>
+
+<p><span class="sc">Monsieur.</span>&mdash;Dans la rue. C'était le plus
+drôle: il ornait notre salon. Avons-nous ri,
+quand, au thé, il a déroulé son turban et qu'il
+s'en est servi comme d'une serviette. Peut-être
+aussi qu'il couche dedans.</p>
+
+<p><span class="sc">Madame.</span>&mdash;J'ai tremblé de le voir se mettre
+à vendre des pastilles.</p>
+
+<p><span class="sc">Monsieur.</span>&mdash;Je t'assure qu'il est attaché à
+une ambassade, solidement. Continuons:
+n'est-ce pas à toi qu'appartient ce monsieur
+qui sentait le cigare éventré?</p>
+
+<p><span class="sc">Madame.</span>&mdash;Si tu parles tabac, je te rappellerai
+ton marchand de cigarettes toutes faites.
+C'est sans doute l'associé d'un garçon de
+café. Il les offrait dans une boîte à Palmers,
+«moins chères qu'à n'importe quel bureau»,
+disait-il.</p>
+
+<p><span class="sc">Monsieur.</span>&mdash;Soit. Mais tu nous as amené
+ce professeur de piano qui glisse ses cartes-prospectus
+dans les goussets et les corsages.</p>
+
+<p><span class="sc">Madame.</span>&mdash;Et toi, cette veuve qui tâte les
+hommes en dansant pour se chercher un
+mari vert; cette forte dame qui montrait son
+cancer; et cette autre, décolletée jusqu'à l'âme,
+qui nous a demandé s'il n'y avait pas de billard
+ici. Elle voulait organiser une poule au
+gibier. Faut-il encore te reprocher ta femme à
+poils? C'est scandaleux: elle cultive, soigneusement,
+à égale distance de ses deux seins, trois
+poils énormes. Les messieurs veulent voir et,
+pour voir, dansent avec elle. De telle sorte que
+cette grosse toupie, malgré sa lourdeur, arrive
+à tourner toute la soirée.</p>
+
+<p><span class="sc">Monsieur.</span>&mdash;Tu es dure. Je voudrais que
+quelqu'un de nos invités nous écoutât dans
+un coin. À mon tour! Je note:&mdash;Un vieux
+monsieur, aux moustaches de mastic; il reconduit
+et se contente de reconduire (on l'affirme;
+c'est son bonheur et sa gloire!) trois
+cent soixante-cinq femmes par an, jamais les
+mêmes. Je ne le trouve que grotesque. Passons.
+Un acteur; il déclame la <i>Nuit d'Octobre</i>
+comme Musset devait la déclamer dans
+ses beaux jours, quand il était saoul.&mdash;Un
+compositeur de musique; il a inventé une nouvelle
+méthode pour chanter: «Je voudrais
+être votre pantoufle!»&mdash;Un danseur de son
+métier; il prétend, à chaque pas, que notre
+parquet est garni de clous, empoigne une bouteille,
+et, du cul de ladite, leur fait sauter la
+tête.&mdash;Un grand poète célibataire, il murmure
+aux dames: «J'ai soif; et, si vous n'avez
+pas soif, j'ai soif pour vous. Venez donc
+boire.» Ce grand poète pousse trop à la consommation.
+Nous le supprimerons.&mdash;Un
+petit poète marié. «Du courage, lui dit sa
+femme mûre, récite bien tes vers et je te donnerai
+un franc, demain, pour tes folies.»&mdash;Un
+peintre, enfin, si sale qu'il devrait s'envelopper
+dans du papier. Mais nous le garderons
+provisoirement, car j'espère lui faire colorier,
+à l'&oelig;il, le bas du placard de notre cuisine...</p>
+
+<p>Inutile de remarquer que, ceux-là, c'est
+toi, incontestablement toi, qui les as raccrochés.</p>
+
+<p><span class="sc">Madame.</span>&mdash;Permets! Tout le monde est
+parti. Tu peux te montrer convenable.</p>
+
+<p><span class="sc">Monsieur.</span>&mdash;Vrai, tu as cela dans le sang:
+tu ne rencontrerais pas un monsieur un peu
+décoré sans lui dire: «Psit! psit! venez donc
+chez moi, mardi soir, on s'amusera!»</p>
+
+<p><span class="sc">Madame.</span>&mdash;Tu m'impatientes, à la fin.</p>
+
+<p><span class="sc">La bonne</span>, <i>entrant</i>.&mdash;Madame, il reste
+encore un vieux chapeau au vestiaire.</p>
+
+<p><span class="sc">Monsieur.</span>&mdash;Étonnant ce vieux chapeau
+qui reste toujours! Où est sa tête? Je ne comprends
+pas. Que nos invités se trompent de
+nippes, se volent, mais qu'ils s'arrangent et
+ne nous laissent pas leur friperie. Qu'est-ce
+que ce vieux chapeau fait là?</p>
+
+<p><span class="sc">Madame.</span>&mdash;Son histoire est simple: un
+gentilhomme arrive seul, bien ou mal coiffé;
+mais il s'en va en compagnie et, pour ne pas
+rougir, nu-tête. Marie, quelles sommes vous
+a-t-on données?</p>
+
+<p><span class="sc">La bonne.</span>&mdash;Madame, le petit blond m'a
+emprunté quarante sous pour sa voiture.</p>
+
+<p><span class="sc">Madame.</span>&mdash;Ah! vous placez votre argent,
+ma fille! Montez vous coucher. (<i>La bonne
+sort.</i>)</p>
+
+<p><span class="sc">Monsieur.</span>&mdash;Le petit blond, oui, le journaliste,
+un garçon décemment élevé: il déclare
+qu'il n'a jamais un porte-monnaie dans
+le monde, parce qu'un porte-monnaie «fait
+gros» sur la cuisse.</p>
+
+<p><span class="sc">Madame.</span>&mdash;La bonne ment. Je parie qu'on
+lui bourre les poches. C'est autant que nous
+lui retiendrons sur ses gages. Nous recevons
+des gens mariés qui savent ce qu'on doit à
+une domestique.</p>
+
+<p><span class="sc">Monsieur.</span>&mdash;Les gens mariés pour de bon
+ne viendraient pas chez nous.</p>
+
+<p><span class="sc">La bonne</span>, <i>rentrant</i>.&mdash;Madame, j'oubliais,
+les cabinets sont encore bouchés!</p>
+
+<p><span class="sc">Monsieur.</span>&mdash;Encore! Les cochons! Je te
+dis qu'ils se retiennent dans la journée, pour
+nous offrir ça, le soir! J'ai été obligé d'acheter
+une perche par économie. À chaque instant,
+il fallait déranger le plombier. Qu'est-ce
+que vous voulez, ma pauvre Marie! Les cabinets
+ne sauraient passer la nuit dans cet
+état. Prenez la perche. Débouchez. Ne manquez
+pas d'éteindre le bec: il dévore, ce bec.
+(<i>La bonne sort.</i>)</p>
+
+<p><span class="sc">Madame.</span>&mdash;Aère, mon ami, je t'en supplie.</p>
+
+<p><span class="sc">Monsieur.</span>&mdash;Oui, de l'air! ouvrons. Ce
+plafond devrait s'enlever comme un couvercle.</p>
+
+<p><span class="sc">Madame.</span>&mdash;Qu'est-ce que tu fais? Tu ouvres
+l'armoire!</p>
+
+<p><span class="sc">Monsieur.</span>&mdash;Oui, l'armoire aussi. Je veux
+tout ouvrir. Ça empeste ici les fleurs crevées.</p>
+
+<p><span class="sc">Madame.</span>&mdash;Qu'est-ce que j'aperçois caché
+au fond de l'armoire?</p>
+
+<p><span class="sc">Monsieur.</span>&mdash;Un morceau de Champigny
+que j'ai arraché à ces affamés, sauvé pour
+notre déjeuner de demain.</p>
+
+<p><span class="sc">Madame.</span>&mdash;Tu exagères. Nous ne recevons
+pas des moineaux.</p>
+
+<p><span class="sc">Monsieur.</span>&mdash;Si nous ne recevions rien du
+tout. À propos, pourquoi recevons-nous?</p>
+
+<p><span class="sc">Madame.</span>&mdash;Tu le prends sur ce ton, ingrat!
+La semaine dernière, nos initiales paraissaient
+dans un journal.</p>
+
+<p><span class="sc">Monsieur.</span>&mdash;Certes, on gagne gros à être
+connu.</p>
+
+<p><span class="sc">Madame.</span>&mdash;Avoue que nos soirées sont
+suivies.</p>
+
+<p><span class="sc">Monsieur.</span>&mdash;Preuve: les cabinets bouchés.
+Mais as-tu observé que souvent des gens
+perdent notre piste?</p>
+
+<p><span class="sc">Madame.</span>&mdash;D'autres les remplacent, et
+mardi prochain nous verrons... Il me l'a
+promis... Par exemple, j'ai couru pour
+l'avoir. Je l'annoncerai. On fera queue...
+Mais je te réserve la surprise.</p>
+
+<p><span class="sc">Monsieur.</span>&mdash;Dis-moi ta pêche, ou la fièvre
+me tiendra jusqu'à mardi.</p>
+
+<p><span class="sc">Madame.</span>&mdash;Quand notre réputation se
+fonde, veux-tu t'enterrer vivant, mourir tout
+de suite?</p>
+
+<p><span class="sc">Monsieur.</span>&mdash;C'est juste: allons d'abord
+dormir!</p>
+
+
+
+
+<h2><a name="c14" id="c14"></a>DAPHNIS, LYCÉNION ET CHLOÉ</h2>
+
+
+<ul>
+<li><a href="#c14p1"><small>RUPTURE</small></a></li>
+<li><a href="#c14p2"><small>MÉNAGE</small></a></li>
+</ul>
+
+
+
+<h3><a name="c14p1" id="c14p1"></a>RUPTURE</h3>
+
+<p class="s"><i>À Georges d'Esparbès.</i>
+</p>
+
+<p class="c">DAPHNIS, LYCÉNION</p>
+
+<h4>I</h4>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Je viens de faire ma dernière
+course à la mairie. Tout est prêt. Que ne
+peut-on s'endormir garçon et se réveiller
+marié!</p>
+
+<p><span class="sc">Lycénion.</span>&mdash;Moi, je suis allée chez le fleuriste.
+Il s'engage à fournir tous les jours un
+bouquet de quatre francs. Oh! j'ai marchandé!
+Par ces temps froids, ce n'est pas
+cher.</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Non, s'il porte les fleurs à domicile
+et si elles sont belles.</p>
+
+<p><span class="sc">Lycénion.</span>&mdash;Naturellement. Ensuite, j'ai
+prié Myrtale de nous chercher un éventail,
+une bague, une bonbonnière et quelques bibelots
+ravissants. Elle n'avait rien en boutique.
+J'ai dit que nous voulions nous montrer
+généreux, sans faire de folies toutefois.</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Évidemment. Et ce sera
+payable?...</p>
+
+<p><span class="sc">Lycénion.</span>&mdash;À votre gré.</p>
+
+
+<h4>II</h4>
+
+<p><span class="sc">Lycénion.</span>&mdash;Vous avez vu la petite aujourd'hui?</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Oui, cinq minutes seulement.
+Sa mère a fixé la date. Nous nous marierons
+dans trois mois, le 18 mai.</p>
+
+<p><span class="sc">Lycénion.</span>&mdash;Trois mois, c'est long.</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;C'est trop long. Aussi, n'est-ce
+pas, nous ne sommes plus obligés de nous
+quitter tout de suite. Nous avons le temps.</p>
+
+<p><span class="sc">Lycénion.</span>&mdash;C'est cela. Vous voulez que
+vos amours se touchent, et qu'il n'y ait qu'à
+enjamber pour passer d'une femme à l'autre.
+Mon pauvre ami, il vous faudra pendant ces
+trois mois priver la petite bête.</p>
+
+
+<h4>III</h4>
+
+<p><span class="sc">Lycénion.</span>&mdash;Dites-lui bien que le bleu
+sied aux blondes. J'ai là une gravure de toilette
+exquise que je vous prêterai. A-t-elle du
+goût?</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;On n'a pas de goût à son âge.</p>
+
+<p><span class="sc">Lycénion.</span>&mdash;Elle m'intéresse, moi, cette
+petite. Je voudrais faire son éducation, et je
+la défendrais contre vous-même. Voyons,
+aime-t-elle les jolies choses?</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Oui, quand elles sont bien
+chères.</p>
+
+
+<h4>IV</h4>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Assisterez-vous à mon mariage?</p>
+
+<p><span class="sc">Lycénion.</span>&mdash;Suis-je invitée?</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Certainement.</p>
+
+<p><span class="sc">Lycénion.</span>&mdash;J'irai.</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Vous n'avez pas peur de trop
+souffrir?</p>
+
+<p><span class="sc">Lycénion.</span>&mdash;Rien ne gronde dans mon
+c&oelig;ur. Quand je me suis donnée à vous, ne
+savais-je pas qu'il me faudrait un jour me reprendre?
+Mais le décrochage a été pénible.
+Nous n'en finissions plus. Nos deux âmes tenaient
+bien.</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;C'est vrai. L'affaire a un peu
+traîné en longueur.</p>
+
+<p><span class="sc">Lycénion.</span>&mdash;Si je ne me sentais pas tout à
+fait détachée de vous, je couperais à l'instant,
+sans pitié, les dernières ficelles.</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Et plus tard, après le mariage,
+viendrez-vous nous voir? Je vous présenterais
+comme une amie, une parente même.</p>
+
+<p><span class="sc">Lycénion.</span>&mdash;Ou une institutrice pour les
+enfants à naître. Plus tard, je les garderais;
+vous pourriez voyager.</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Je me dispense de plaisanter.
+Chez moi, vous serez chez vous. Votre couvert
+sera toujours mis.</p>
+
+<p><span class="sc">Lycénion.</span>&mdash;Et ma place dans votre lit
+toujours bassinée.</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Pauvre amie, tu souffres!</p>
+
+<p><span class="sc">Lycénion.</span>&mdash;Pas du tout. Mais vous m'agacez
+avec votre système de compensations.</p>
+
+
+<h4>V</h4>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Ne parlons donc point du présent,
+parlons du passé&mdash;qui a passé si vite.</p>
+
+<p><span class="sc">Lycénion.</span>&mdash;Comme vous êtes nature!
+Une belle fille, et l'aisance vous attendent.
+Vous voilà casé. Vous croyez me devoir, en
+dommages et intérêts, quelque pitié. Il vous
+plairait d'être sentimental un quart d'heure
+au moins. Vous vous dites: «Puisqu'on me
+prépare un bon dîner, je vais regarder mélancoliquement
+ce coucher de soleil.»</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Alors, parlons de votre avenir.
+Que ferez-vous?</p>
+
+<p><span class="sc">Lycénion.</span>&mdash;Je veux être sérieuse,...</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Vous l'êtes déjà, et du bout
+des doigts vous tambourinez sur vos tempes
+comme un caissier qui trouve une erreur.</p>
+
+<p><span class="sc">Lycénion.</span>&mdash;Pratique. Ma santé ne me
+permettrait plus l'amour pour l'amour. Je
+chasserai au mari.</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Si la bête passe près de moi,
+je vous préviendrai.</p>
+
+<p><span class="sc">Lycénion.</span>&mdash;Riez. Dès demain matin, je
+commencerai mes courses.</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;À quelle heure?</p>
+
+<p><span class="sc">Lycénion.</span>&mdash;De bonne heure. Je me lève
+très bien, quand personne ne me retient au
+lit.</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Sincèrement, je vous enverrai
+des adresses.</p>
+
+
+<h4>VI</h4>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;C'est l'instant de nous énumérer
+nos qualités. Je commence: vous
+ferez une excellente épouse.</p>
+
+<p><span class="sc">Lycénion.</span>&mdash;Vous serez un bon mari, et
+si j'avais été plus jeune, je ne vous aurais
+pas cédé à une autre.</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Restons-en là.</p>
+
+
+<h4>VII</h4>
+
+<p><span class="sc">Lycénion.</span>&mdash;Dites-moi: la petite est-elle
+propre?</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Comme les fauteuils de sa
+mère un jour de réception.</p>
+
+<p><span class="sc">Lycénion.</span>&mdash;Veillez à ce qu'elle fasse régulièrement
+sa toilette intime: c'est très important.</p>
+
+
+<h4>VIII</h4>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Avouez que, la première, vous
+avez songé à notre séparation. Moi, je me
+trouvais très bien.</p>
+
+<p><span class="sc">Lycénion.</span>&mdash;Encore!</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Oui, je vous ai aimée de toute
+ma force, et je crois qu'en ce moment même
+vous êtes ma vraie femme.</p>
+
+<p><span class="sc">Lycénion.</span>&mdash;Du calme, mon ami, vous
+allez dire des bêtises, et comme je ne vous
+permettrai pas d'en faire, vous me quitterez
+avec la faim.</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Tes lèvres?</p>
+
+<p><span class="sc">Lycénion.</span>&mdash;Pas même mon front.</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Ta bouche, tout de suite...</p>
+
+<p><span class="sc">Lycénion.</span>&mdash;Faut-il sonner?</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Comme au théâtre. C'est inutile.
+Votre esclave, votre femme de ménage
+est partie.</p>
+
+
+<h4>IX</h4>
+
+<p><span class="sc">Lycénion.</span>&mdash;Oh! nous resterons amis, de
+loin.</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Amis de faïence. Soyez certaine
+que je ne dirai jamais de mal de vous.</p>
+
+<p><span class="sc">Lycénion.</span>&mdash;Vous êtes trop bon. Si, de
+mon côté, il m'arrive de vous noircir, ce sera
+par politique et pour les besoins de ma cause.
+Me rendez-vous mon portrait?</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Je le garde.</p>
+
+<p><span class="sc">Lycénion.</span>&mdash;Il vaudrait mieux me le
+laisser ou le déchirer que de le jeter au fond
+d'une malle.</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Je tiens à le garder, et je dirai:
+C'est un portrait d'actrice qui était très bien
+dans une pièce que j'ai vue.</p>
+
+<p><span class="sc">Lycénion.</span>&mdash;Et mes lettres?</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Vos lettres froides de cliente à
+fournisseur, je les garde aussi. Elles me défendront
+si on me soupçonne.</p>
+
+
+<h4>X</h4>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Je me vois descendant les marches
+de l'église avec la petite en blanc. Et je
+pense&mdash;faut-il vous le dire?&mdash;je pense à
+des histoires de vitriol.</p>
+
+<p><span class="sc">Lycénion.</span>&mdash;Ah! vous me sondez! Eh bien,
+mon ami, changez vos idées au plus tôt: elles
+vous donnent l'air niais. Est-ce assez vilain,
+un homme qui a peur? Car vous avez peur,
+et vous vous tiendrez sur la défensive, le
+coude levé en parapluie. Ce sera drôle à
+divertir un saint dans sa niche. Vous mériteriez...&mdash;mais
+je craindrais de tacher ma robe.</p>
+
+<p><span class="sc">Lycénion.</span>&mdash;Je m'en vais.</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Oui, je sais, vous vous en
+allez&mdash;tout à l'heure.</p>
+
+
+<h4>XI</h4>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Quel beau livre on pourrait
+écrire sur nos amours. Il n'y aurait qu'à
+réciter.</p>
+
+<p><span class="sc">Lycénion.</span>&mdash;Un livre gris, dont tout le
+noir serait pour moi et pour vous toute la
+neige.</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Je crois que ça se vendrait.</p>
+
+
+<h4>XII</h4>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Dites-moi: nos petites affaires
+sont bien réglées. Vous ne me devez rien. Je
+ne vous dois rien.</p>
+
+<p><span class="sc">Lycénion.</span>&mdash;Oh! mon ami.</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Permettez, Je crois ne vous
+avoir pas rendue trop malheureuse, et je
+tiens à ce que tout se termine correctement.
+Oui ou non, vous dois-je quelque chose?</p>
+
+<p><span class="sc">Lycénion.</span>&mdash;Voulez-vous une quittance?</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Ma chère, vous êtes amère
+comme une orange dont il ne reste plus que
+l'écorce.</p>
+
+<p><span class="sc">Lycénion.</span>&mdash;Vous seriez bien aimable de
+vous en aller.</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;J'ai toute ma soirée à moi.</p>
+
+<p><span class="sc">Lycénion.</span>&mdash;Je ne vous la demande pas.</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Mauvaise! c'est moi qui vous
+demande humblement la vôtre, y compris la
+nuit, bien entendu.</p>
+
+<p><span class="sc">Lycénion.</span>&mdash;La nuit aussi? Je vous en
+prie, ne vous forcez pas.</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Je vous assure que cela me
+ferait plaisir.</p>
+
+<p><span class="sc">Lycénion.</span>&mdash;Ainsi, vous me proposez,
+bonnement, de faire, une dernière fois, quelque
+chose comme la belle en amour. Ensuite
+nous nous donnerions une poignée de main
+et l'honneur serait satisfait. Vous êtes malpropre.</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Madame!</p>
+
+<p><span class="sc">Lycénion.</span>&mdash;Voilà que vous faites ces
+petits préparatifs de faux départ qui consistent
+à prendre son chapeau et à le poser successivement
+sur toutes les chaises, pour le
+reprendre encore et le reposer.</p>
+
+
+<h4>XIII</h4>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Nous sommes arrivés.</p>
+
+<p><span class="sc">Lycénion.</span>&mdash;Moi du moins, et je descends
+de voiture, tandis que vous continuerez vers
+des pays neufs.</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Je voudrais, sans être banal,
+vous dire quelque chose de très tendre.</p>
+
+<p><span class="sc">Lycénion.</span>&mdash;Oui, le mot de la fin, le mot
+fleuri qui parfumera mon souvenir pour la
+vie. Vous ne le trouvez pas. Cherchez.</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Il me vient et s'en retourne.
+J'ai comme de la ouate dans la gorge.</p>
+
+<p><span class="sc">Lycénion.</span>&mdash;Ne vous faites pas de mal.
+Désenlaçons-nous sans douleur. Allez, et
+aimez bien la petite.</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Ah! je l'aimerai&mdash;plus tard.</p>
+
+<p><span class="sc">Lycénion.</span>&mdash;C'est vrai. Il faut le temps
+de donner un peu d'air à votre c&oelig;ur.</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Je vous vois calme. Il me semble
+que je vous laisse sur une bonne impression
+et que le moment est venu de partir. Vos
+nerfs dorment. Je m'en vais, doucement, à
+l'anglaise. Ne vous dérangez pas, il fait encore
+clair dans l'escalier.</p>
+
+<p><span class="sc">Lycénion.</span>&mdash;Quel vide, tout de même, et
+que de choses vous emportez!</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Oui, mais il vous reste le beau
+rôle.</p>
+
+
+
+
+<h3><a name="c14p2" id="c14p2"></a>MÉNAGE</h3>
+
+<p class="s"><i>À Gustave Geffroy.</i>
+</p>
+
+<p class="c">DAPHNIS.&mdash;CHLOÉ</p>
+
+<h4>I</h4>
+
+<p><span class="sc">Chloé.</span>&mdash;Tu ne sors pas assez. Si tu
+veux, ce soir, après dîner, nous ferons un
+tour.</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Par les allées où tombent les
+marrons, nous irons entendre les grenouilles
+de haie et les aigres sauterelles. Promets-moi
+que tu poseras un ver luisant dans tes cheveux,
+promets-le-moi.</p>
+
+<p><span class="sc">Chloé.</span>&mdash;Nous regarderons aussi quelques
+étoiles. C'est à cette époque qu'il en file le
+plus.</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Elles fondent de chaleur et se
+décrochent. Tu aimes donc les étoiles?</p>
+
+<p><span class="sc">Chloé.</span>&mdash;J'aime tout ce que tu aimes.</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;C'est commode. On n'a pas
+besoin de faire deux cuisines.</p>
+
+
+<h4>II</h4>
+
+<p><span class="sc">Chloé.</span>&mdash;Je sais qu'un garçon doit «faire
+la noce», et je ne suis pas jalouse de tes anciennes
+maîtresses.</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Tu me permettras de t'en parler
+quelquefois. Pourquoi n'en es-tu pas jalouse?
+Ton dédain me froisse. Je les ai aimées, ces
+femmes. Elles ont compté dans ma vie. Plusieurs
+étaient fort bien.</p>
+
+<p><span class="sc">Chloé.</span>&mdash;Je veux dire qu'un jeune homme
+doit jeter sa gourme.</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Pourquoi? Pourquoi? s'il n'a pas
+d'humeur et s'éponge régulièrement la tête.</p>
+
+<p><span class="sc">Chloé.</span>&mdash;Mais lequel des deux instruirait
+l'autre?</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Souviens-toi d'Ève: ils achèteraient
+un serpent.</p>
+
+<p><span class="sc">Chloé.</span>&mdash;Un mari vierge est ridicule, le
+nies-tu?</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Ridicule, la propreté du c&oelig;ur!
+Où prenez-vous ce goût des hommes impurs?</p>
+
+<p><span class="sc">Chloé.</span>&mdash;Ils sont éprouvés.</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Ils n'ont que servi. Vous voulez
+être notre unique amour, et peu vous importe
+que nous ayons connu d'autres femmes
+avant vous.</p>
+
+<p><span class="sc">Chloé.</span>&mdash;Tu oses me comparer...</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Il lui déplaisait, à elle aussi,
+d'être comparée.</p>
+
+<p><span class="sc">Chloé.</span>&mdash;Qui ça, <i>Elle</i>? je veux savoir tout
+de suite.</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Celle qui m'a le plus adouci
+mes devoirs de noceur.</p>
+
+
+<h4>III</h4>
+
+<p><span class="sc">Chloé.</span>&mdash;Je suis la plus heureuse des
+femmes. Et toi?</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;N'insultons pas au malheur
+des autres.</p>
+
+<p><span class="sc">Chloé.</span>&mdash;Tu te plains sans cesse.</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Je me plains comme j'entends.
+C'est chez moi un sens et je m'applique à
+découvrir sous sa couche de sable fin la grasse
+terre rouge du terre à terre.</p>
+
+<p><span class="sc">Chloé.</span>&mdash;Va! pérore en mauvais style à
+quatre épingles! La vérité, c'est que ma robe
+ne coûte que dix-neuf francs, et je l'ai réussie
+moi-même, seule! Es-tu content?</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Vingt sous de plus, elle t'allait
+presque.</p>
+
+<p><span class="sc">Chloé.</span>&mdash;Faites donc des frais!</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Contre remboursement.</p>
+
+<p><span class="sc">Chloé.</span>&mdash;Quel plaisir éprouves-tu à me
+dire des choses dures?</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Il ne faut pas croire que cela
+m'amuse toujours.</p>
+
+<p><span class="sc">Chloé.</span>&mdash;Tu ne les penses pas, au moins?</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Non; ce sont elles qui me
+passent par la tête!</p>
+
+<p><span class="sc">Chloé.</span>&mdash;Ta littérature te fait mal.</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Oui, oui: culte de l'art! religion
+du beau! c'est ça! Il n'y a pas de Christ
+sans épines.</p>
+
+
+<h4>IV</h4>
+
+<p><span class="sc">Chloé.</span>&mdash;Tu te rappelles comme nous
+nous sommes roulés sur l'herbe!</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Mais nous avons peu roulé
+sur l'or.</p>
+
+<p><span class="sc">Chloé.</span>&mdash;Bah! quand nous serons très
+riches!...</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Nous serons donc très riches?</p>
+
+<p><span class="sc">Chloé.</span>&mdash;Mon Daphnis, dès que tu auras
+gagné beaucoup d'argent, nous serons très
+riches. Oh! je ne tiens pas à l'argent.</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Avec un chiffre de combien
+assuré? Je me disais, jeune marié: «Voilà
+une femme courageuse que la misère n'effraiera
+pas et qui vivra avec moi sous une cabane
+de cantonnier!» et je ne demandais au
+Seigneur que de nous donner notre pain quotidien,
+du pain de ménage si c'était possible,
+jusqu'au jour de ma mort où tu ferais la
+grande collecte définitive.</p>
+
+<p><span class="sc">Chloé.</span>&mdash;Tu m'honorais. Mais si cette
+bonne opinion de moi t'encourage à la paresse,
+je préfère tout de même que tu arrives.</p>
+
+
+<h4>V</h4>
+
+<p><span class="sc">Chloé.</span>&mdash;Quand tu es là, devant ton bureau,
+et que tu n'écris pas, qu'est-ce que tu
+fais? Assurément, penser, c'est travailler. Il
+est des paresses fécondes. Remarque comme
+je retiens aisément tes phrases. Mais (suis-je
+sotte?) j'aime mieux te voir, dans ton intérêt,
+un porte-plume à la main.</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Il fallait le dire! Tranquillise-toi.
+Désormais j'aurai un manche de pioche.</p>
+
+
+<h4>VI</h4>
+
+<p><span class="sc">Chloé.</span>&mdash;Tu seras célèbre.</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Diable! y tiens-tu? je ne te le
+garantis pas.</p>
+
+<p><span class="sc">Chloé.</span>&mdash;Tu seras célèbre, j'en suis sûr,
+quand tu seras vieux, ou ce que disent les
+journaux ne signifierait rien.</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;En ce temps-là, je n'écrirai
+plus que des préfaces pour les jeunes.</p>
+
+<p><span class="sc">Chloé.</span>&mdash;Il faudra être bon pour eux, les
+recevoir tous.</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Par fournées.</p>
+
+<p><span class="sc">Chloé.</span>&mdash;J'y veillerai. Protectrice accueillante
+et constamment en train de sourire, sur
+le seuil de ta porte, c'est moi qui leur dirai,
+les poussant d'une tape amicale: «Entrez, le
+maître est là!»</p>
+
+
+<h4>VII</h4>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Je mets des heures à écrire
+une ligne. Est-ce que je travaille trop ou pas
+assez? je ne sais plus.</p>
+
+<p><span class="sc">Chloé.</span>&mdash;Est-il nécessaire que tu remplisses
+de si gros livres?</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Les éditeurs te diront qu'il ne
+faut pas voler le public.</p>
+
+<p><span class="sc">Chloé.</span>&mdash;Du courage! je serai ta compagne
+fidèle.</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Prends garde! c'est un emploi
+qui exige du savoir et de la délicatesse.
+Chauffe tes parfums à distance. Verse doucement
+la louange, comme si tu préparais
+une absinthe, et ne t'arrête jamais, sous aucun
+prétexte, d'admirer toujours «ce que j'ai
+fait de mieux jusqu'ici»!</p>
+
+
+<h4>VIII</h4>
+
+<p><span class="sc">Chloé.</span>&mdash;Alexandre Dumas père avait-il
+du talent? Je te demande cela parce qu'il
+m'amuse, tu sais!</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Donc il en avait. Son fils en
+pense le plus grand bien. Tu n'apprécies pas
+la littérature moderne?</p>
+
+<p><span class="sc">Chloé.</span>&mdash;Si, j'ai lu quelques-uns de tes
+livres préférés. Des fois, bon Dieu, que c'est
+intense! Oh! la! la! On y trouve aussi moins
+de répétitions, mais tes écrivains voient trop
+noir.</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;L'optique progresse. Son éducation
+faite, l'&oelig;il regarde au fond des choses,
+et toutes les choses, avec le temps, déposent.</p>
+
+<p><span class="sc">Chloé.</span>&mdash;Dommage! Je lis pour mon plaisir.</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Achève le vers: «et non pour
+mon supplice!»</p>
+
+<p><span class="sc">Chloé.</span>&mdash;Car, moi, je suis gaie, gaie!</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Marions-nous encore.</p>
+
+<p><span class="sc">Chloé.</span>&mdash;Et je sens que jamais je ne
+m'habituerai à la tristesse.</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;C'est qu'alors tu mourras
+jeune, bientôt.</p>
+
+
+<h4>IX</h4>
+
+<p><span class="sc">Chloé.</span>&mdash;Tu ne m'as pas dit tes idées en
+politique. Tu ne votes même pas. Es-tu inscrit?
+je parierais que non.</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Et pourtant, un gouvernement
+«c'est de l'air qu'on respire»! Conseille-moi.</p>
+
+<p><span class="sc">Chloé.</span>&mdash;Je n'y entends rien, mais quand
+mes amies me demandent: «Ton mari est-il
+républicain?» je suis confuse et je réponds
+tantôt oui, tantôt non, au hasard. Déroutées,
+elles finissent par ne plus savoir à quoi s'en
+tenir. Je t'aimerai bien: choisis un parti, celui
+que tu voudras, pour nous fixer.</p>
+
+
+<h4>X</h4>
+
+<p><span class="sc">Chloé.</span>&mdash;J'entre volontiers dans une
+église, me rafraîchir. Mais, je l'avoue, je ne
+prierais, à mon aise, sans choisir mes mots,
+que devant la belle nature.</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Et sur une hauteur, afin d'élever
+plus vite ton c&oelig;ur dirigeable vers Dieu
+polyglotte.</p>
+
+<p><span class="sc">Chloé.</span>&mdash;Tu vois, tu te moques quand je
+fais la bête, et tu te moques quand je comprends
+tout. Suis-je pas la femme d'un libre
+penseur?</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Nous irons tous deux à la
+messe demain.</p>
+
+
+<h4>XI</h4>
+
+<p><span class="sc">Chloé.</span>&mdash;Veux-tu me faire un plaisir pour
+ma fête? Rends-moi le droit que je t'ai donné
+d'assister à mes toilettes.</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Tu te négligerais.</p>
+
+<p><span class="sc">Chloé.</span>&mdash;C'est si gênant! pouah!</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Qu'est-ce que tu as de sale?</p>
+
+<p><span class="sc">Chloé.</span>&mdash;Il y a des choses qu'un mari ne
+doit pas voir.</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Ce sont celles-là que je veux
+voir. Dès qu'on aime moins, on se tient mal.
+L'amour vit de beaucoup d'eau fraîche. Je te
+sens mienne si, à quelque heure que je te surprenne,
+tu me montres des ongles plus lumineux
+que des croissants de lune, des cheveux
+rangés, en place, une bouche neuve comme
+l'intérieur des abricots. Lis la Bible: on s'y
+lave les pieds à tout bout de chemin. Je parle
+gravement. N'oublie pas notre convention.</p>
+
+<p><span class="sc">Chloé.</span>&mdash;Non: «nous nous préviendrons
+mutuellement (car on ne se connaît pas soi-même)
+qu'une visite au dentiste paraît nécessaire.»</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;C'est d'une importance immesurable.
+Une dent gâtée gâte tout.</p>
+
+<p><span class="sc">Chloé.</span>&mdash;Compte sur moi. Comme nous
+nous aimons! Qui dénombrera les êtres anéantis
+dans nos nuits d'amour? Ma conscience
+a la chair de poule. S'il y avait crime!</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Put! cinq minutes avant la vie
+on est encore mort; aussi, ne te presse pas.
+N'anéantis pas trop vite. Ça jette un froid.</p>
+
+<p><span class="sc">Chloé.</span>&mdash;Un mot, pendant que j'y pense,
+relatif à notre convention. Tu ne te fâcheras
+pas, mon Daphnis: il m'a semblé, ce matin,
+que ton haleine...</p>
+
+
+<h4>XII</h4>
+
+<p><span class="sc">Chloé.</span>&mdash;Nos enfants sont notre joie. Ils
+nous occupent toute la journée.</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Ils ne nous laissent pas un instant
+de liberté.</p>
+
+<p><span class="sc">Chloé.</span>&mdash;C'est juste! Nous avons dû renoncer
+au théâtre, au monde, et hier encore
+nous refusions une invitation à dîner.</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Les pauvres petits sont si gentils
+qu'on n'a pas le courage de leur en vouloir.</p>
+
+<p><span class="sc">Chloé.</span>&mdash;Suppose un instant que nous
+n'en ayons pas.</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Ou qu'ils soient morts.</p>
+
+<p><span class="sc">Chloé.</span>&mdash;Tu vas trop loin. Je disais cela
+comme autre chose. Que ferions-nous de
+notre liberté? Le café-concert ne donne pas
+le bonheur, et ma vie aura été belle, si je
+meurs la première des quatre.</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Crois-tu que je ne demande
+pas, moi aussi, de mourir le premier? Aurais-tu
+seule du c&oelig;ur et des sentiments? Il est
+dur de voir mourir ceux qu'on chérit. Certainement.</p>
+
+<p><span class="sc">Chloé.</span>&mdash;Sois franc: te remarierais-tu?</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Non; je chercherais une vieille
+gouvernante pour les enfants, et pour moi,
+plus tard, une maîtresse quelconque que je
+verrais de temps en temps. Un homme n'est
+jamais embarrassé.</p>
+
+<p><span class="sc">Chloé.</span>&mdash;Tu es franc. Si ta maîtresse venait
+ici, ôterais-tu mon portrait?</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Elle n'y viendrait pas. D'ailleurs,
+repose tranquille. J'ai le respect du
+passé. Je garderais ce que tu aimes, avec
+soin, dans une armoire: tes chemises fines,
+ta dernière robe, ton boa, et ta fille devenue
+grande n'y toucherait que tout émue. Il est
+inutile que tu emportes au tombeau tes bagues
+et tes bijoux de prix. Elle les retrouvera.
+Si je voyais la paire de fins souliers où j'appris
+à marcher, je m'attendrirais. Où est-elle?</p>
+
+<p><span class="sc">Chloé.</span>&mdash;Tu plaisantes; changeons de
+conversation.</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Ce serait dommage, car, avoue-le,
+celle-ci te plaît. Tu m'y provoques sans
+cesse. Je me blâmerais de te contrarier. Tu
+m'interroges, je réponds, et, afin de m'amuser
+aussi, je m'efforce d'égayer le sujet.</p>
+
+<p><span class="sc">Chloé.</span>&mdash;Oh! je voudrais tant savoir...</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Quoi? La solution du problème
+de la destinée?</p>
+
+<p><span class="sc">Chloé.</span>&mdash;Je voudrais tant savoir ce que
+tu feras quand je ne serai plus là. Écoute ce
+que je ferai, moi. Ne t'en inquiètes-tu point?
+Je jure de ne pas me remarier.</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Tu aurais tort de te gêner.
+Assez jeune, encore belle, au bout de trois
+ou quatre ans, mettons cinq, tu rencontreras
+un brave garçon enchanté de t'accueillir, toi
+et ta famille.</p>
+
+<p><span class="sc">Chloé.</span>&mdash;Sans doute, mais si je tombe
+mal?</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;On n'a pas de chance tous les
+jours.</p>
+
+<p><span class="sc">Chloé.</span>&mdash;Il désirera d'autres enfants, ce
+monsieur.</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Dame, mets-<i>moi</i> à sa place.</p>
+
+<p><span class="sc">Chloé.</span>&mdash;Et les nôtres seront malheureux.</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Ne te remarie pas. Toutefois,
+si tu restes veuve par peur, quel mérite auras-tu?</p>
+
+<p><span class="sc">Chloé.</span>&mdash;Ne parlons plus de ces choses.
+Elles attristent.</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;À ton gré. Je m'y habitue.</p>
+
+<p><span class="sc">Chloé.</span>&mdash;Pourquoi ce ton d'ironie fausse
+et fatigante? Tu crains la mort comme les
+autres et ton tour viendra.</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Je le céderai aussi souvent que
+possible. Je jetterai mon numéro par terre
+et l'écraserai du pied.</p>
+
+<p><span class="sc">Chloé.</span>&mdash;Grand bête! Réflexion faite, toi
+parti, je me consacrerai à mes enfants; je les
+élèverai moi-même, je leur apprendrai à lire.</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Toute leur vie?</p>
+
+<p><span class="sc">Chloé.</span>&mdash;Non, hélas! mais je m'engage à
+leur suffire quelques années. Rien ne leur
+manquera. Ta présence ne sera pas indispensable.</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Si j'allais me promener!</p>
+
+<p><span class="sc">Chloé.</span>&mdash;Cesse de me taquiner, je t'en
+supplie. Laisse-moi finir. Oui, je me charge
+de commencer leur éducation. Puis, je devrai
+les mettre au lycée, songer à leur avenir, leur
+donner le goût d'une profession, les pousser
+dans le monde. Je perdrai la tête.</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Alors, tu souhaiteras qu'un
+homme à poigne se montre, le brave garçon
+d'abord dédaigné.</p>
+
+<p><span class="sc">Chloé.</span>&mdash;Il faudra marier ma fille. M'y
+résoudrai-je, mon Dieu?</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Un second homme à poigne
+sera nécessaire.</p>
+
+<p><span class="sc">Chloé.</span>&mdash;Tu ris et j'ai envie de pleurer.
+On a beau dire, une mère n'est pas un père.
+J'exagérais tout à l'heure. Je ne puis que les
+débarbouiller, les chers petits, couper leurs
+ongles, les habiller coquettement, arrondir
+leurs joues, leur créer une santé forte. Une
+gouvernante bien payée me remplacerait.</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Je tâcherai de la choisir bonne.</p>
+
+<p><span class="sc">Chloé.</span>&mdash;Je hais, sans la connaître, cette
+femme qui me volera mes enfants.</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;As-tu remarqué? Déjà, l'aîné
+se détourne de toi pour venir à moi. Tu le
+couvais, hier; il s'échappe aujourd'hui, et
+maintenant il veut tout faire comme papa.</p>
+
+<p><span class="sc">Chloé.</span>&mdash;Je m'en irais ce soir ou demain,
+que l'ingrat m'aurait oublié dans quinze
+jours.</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Et notre calme existence, un
+moment dérangée, reprendrait peu à peu son
+train quotidien. Décidément, tu as raison:
+il vaut mieux que tu meures la première.</p>
+
+
+<h4>XIII</h4>
+
+<p><span class="sc">Chloé.</span>&mdash;T'aurais-je épousé, si tu avais été
+impropre au service militaire? Mais nous
+n'aurons pas la guerre, hein?</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Entêtée! Il y a vingt ans qu'on
+te dit que si.</p>
+
+<p><span class="sc">Chloé.</span>&mdash;Accepte-t-on des ambulancières?
+je te suivrai au bout du monde.</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Quel chapeau mettras-tu?</p>
+
+<p><span class="sc">Chloé.</span>&mdash;Je suis sérieuse. J'ai le pressentiment
+que tu ne reviendrais plus.</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Ne t'y fie pas.</p>
+
+<p><span class="sc">Chloé.</span>&mdash;Oh! je t'attendrai.</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Avec qui?</p>
+
+<p><span class="sc">Chloé.</span>&mdash;Je te défends de me parler ainsi,
+même en riant.</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Pleures-tu parce que je te fais
+de la peine? Te fais-je de la peine, pour t'aider,
+parce que tu as périodiquement envie de
+pleurer? Ou suis-je homme à t'en vouloir,
+simplement parce que je t'aime?</p>
+
+
+<h4>XIV</h4>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Il est sain, ma Chloé, de brûler
+d'un coup, de temps en temps, tous les
+torchons du ménage. On me l'a bien recommandé!</p>
+
+<p><span class="sc">Chloé.</span>&mdash;Qui ça encore? <i>On!</i></p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;La même.</p>
+
+<p><span class="sc">Chloé.</span>&mdash;Je te pardonne tes taquineries.
+Mais écoute, si je m'aperçois de quelque
+chose, tu m'entends, ce sera fini entre nous,
+ir-ré-vo-ca-ble-ment.</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;On «lit» ça. Je vois l'adverbe
+écrit à la porte de ton c&oelig;ur, en lettres de gaz.</p>
+
+<p><span class="sc">Chloé.</span>&mdash;Regardez-le serrer ses lèvres plates
+de lézard! Houe! le peut! que tu m'agaces!
+À la fin, qu'est-ce que tu as? Qu'est-ce
+qu'il te faut? Qu'est-ce que tu veux? Âne
+rouge!</p>
+
+<p><span class="sc">Daphnis.</span>&mdash;Je voudrais être tantôt le
+premier homme de lettres de France, et tantôt
+le dernier homme des bois.</p>
+
+
+
+
+<h2>TABLE</h2>
+
+
+<ul>
+<li><a href="#c1"><span class="sc">Homuncules</span></a>
+<ul>
+<li><a href="#c1p1">La Tête branlante</a></li>
+<li><a href="#c1p2">L'Orage</a></li>
+<li><a href="#c1p3">Le Bon Artilleur</a></li>
+<li><a href="#c1p4">Le Planteur modèle</a></li>
+<li><a href="#c1p5">La Clef</a></li>
+<li><a href="#c1p6">Le Gardien du square</a></li>
+<li><a href="#c1p7">Qu'est-ce que c'est!</a></li>
+<li><a href="#c1p8">La Ficelle</a></li>
+<li><a href="#c1p9">Les Trois amis</a></li>
+</ul>
+</li>
+<li><a href="#c2"><span class="sc">M. et M<sup>me</sup> Bornet</span></a>
+<ul>
+<li><a href="#c2p1">Le Gâteau gâté</a></li>
+<li><a href="#c2p2">Le Bouchon</a></li>
+<li><a href="#c2p3">L'Orang</a></li>
+<li><a href="#c2p4">Le Bateau à vapeur</a></li>
+</ul>
+</li>
+<li><a href="#c3"><span class="sc">Un Roman</span></a>
+<ul>
+<li><a href="#c3p1"><i>1<sup>re</sup> partie</i>: &OElig;uf de poule</a></li>
+<li><a href="#c3p2"><i>2<sup>e</sup> partie</i>: Le Seau</a></li>
+</ul>
+</li>
+<li><a href="#c4"><span class="sc">Les Deux cas de M. Sud</span></a>
+<ul>
+<li><a href="#c4p1">La Petite mort du chêne</a></li>
+<li><a href="#c4p2">Les Chardonnerets</a></li>
+</ul>
+</li>
+<li><a href="#c5"><span class="sc">Histoire d'Eugénie</span></a>
+<ul>
+<li><a href="#c5p1">Le Rêve</a></li>
+<li><a href="#c5p2">Le Moineau</a></li>
+<li><a href="#c5p3">Le Beau-père</a></li>
+<li><a href="#c5p4">Il faut qu'une porte soit fermée</a></li>
+</ul>
+</li>
+<li><a href="#c6"><span class="sc">Bonne Amie.</span></a>
+<ul>
+<li><a href="#c6p1">La Rose</a></li>
+<li><a href="#c6p2">La Prune</a></li>
+</ul>
+</li>
+<li><a href="#c7"><span class="sc">Levraut</span></a>
+<ul>
+<li><a href="#c7p1">Canard sauvage</a></li>
+<li><a href="#c7p2">Le Flotteur de nasse</a></li>
+</ul>
+</li>
+<li><a href="#c8"><span class="sc">La Visite</span></a></li>
+<li><a href="#c9"><span class="sc">La Cave de Bîme</span></a></li>
+<li><a href="#c10"><span class="sc">La Caresse</span></a></li>
+<li><a href="#c11"><span class="sc">Le Mur</span></a></li>
+<li><a href="#c12"><span class="sc">Le Poète</span></a>
+<ul>
+<li><a href="#c12p1">Le Sonnet</a></li>
+<li><a href="#c12p2">L'Araignée</a></li>
+</ul>
+</li>
+<li><a href="#c13"><span class="sc">Coquecigrues</span></a>
+<ul>
+<li><a href="#c13p1">Déjeuner de Soleil</a></li>
+<li><a href="#c13p2">La Partie de Silence</a></li>
+<li><a href="#c13p3">La Limace</a></li>
+<li><a href="#c13p4">Les Rainettes</a></li>
+<li><a href="#c13p5">Le Vieux et le Jeune</a></li>
+<li><a href="#c13p6">Jean-Jacques</a></li>
+<li><a href="#c13p7">Fin de Soirée</a></li>
+</ul>
+</li>
+<li><a href="#c14"><span class="sc">Daphnis, Lycénion et Chloé</span></a>
+<ul>
+<li><a href="#c14p1">Rupture</a></li>
+<li><a href="#c14p2">Ménage</a></li>
+</ul>
+</li>
+</ul>
+
+<p class="c"><small>Paris.&mdash;Typ. Chamerot et Renouard, 19, rue des Saints-Pères.&mdash;23332</small></p>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Coquecigrues, by Jules Renard
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK COQUECIGRUES ***
+
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+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
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+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
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+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
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+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
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+
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
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+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
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+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
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+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
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+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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