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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-14 19:53:21 -0700 |
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Il réunit les mollets, se tint moins courbe, donna, son gilet +bien tiré, une chiquenaude à sa cravate folle, et dit tout haut: + +--Je crois que je suis prêt à recevoir nos soldats français. + +Sa blanche tête tremblante remua plus rapidement que de coutume, avec +une sorte de joie. Il zézayait, disait: «Ze crois, ze veux», comme si, à +cause de l'agitation de sa tête, il n'avait plus le temps de toucher aux +mots que du bout de la langue, de l'extrême pointe. + +--Ne vas-tu pas à la pêche? lui dit sa femme. + +--Je veux être là quand ils arriveront. + +--Tu seras de retour! + +--Oh! si je les manquais! + +Il ne voulait pas les manquer. Écartant sans cesse les battants de la +fenêtre qui n'était jamais assez ouverte, il tentait de fixer sur la +grande route le point le plus rapproché de l'horizon. Il eût dit aux +maisons mal alignées: + +--Ôtez-vous: vous me gênez. + +Sa tête faisait le geste du tic tac des pendules. Elle étonnait d'abord +par cette mobilité continue. Volontiers on l'aurait calmée, en posant le +bout du doigt, par amusement, sur le front. Puis, à la longue, si elle +n'inspirait aucune pitié, elle agaçait. Elle était à briser d'un coup de +poing violent. + +Le vieil homme inoffensif souriait au régiment attendu. Parfois il +répétait à sa femme: + +--Nous logerons sans doute une dizaine de soldats. Prépare une soupe à +la crème pour vingt. Ils mangeront bien double. + +--Mais, répondait sa femme prudente, j'ai encore un reste de haricots +rouges. + +--Je te dis de leur préparer une soupe à la crème pour vingt, et tu leur +prêteras nos cuillers de ruolz, tu m'entends, non celles d'étain. + +Il avait encore eu la prévenance de disposer toutes ses lignes contre le +mur. Le crin renouvelé, l'hameçon neuf, elles attendaient les amateurs, +auxquels il n'aurait plus qu'à indiquer les bons endroits. + + +II + +On ne lui donna pas de soldats. + +Parce qu'il pêchait les plus gros poissons du pays, il attribua cette +offense à la jalousie du maire, pêcheur également passionné. À dire +vrai, celui-ci, d'une charité délicate, l'avait noté comme infirme. + +Le vieil homme erra, désolé, parmi la troupe. La timidité seule +l'empêchait de faire des invitations hospitalières. On suivait avec +curiosité sa tête obstinément négative. Il les aimait, ces soldats, non +comme guerriers, mais comme pauvres gens, et, devant les marmites où +cuisait leur soupe, il semblait dire, par ses multiples et vifs +tête-à -droite, tête-à -gauche: + +--C'est pas ça, c'est pas ça, c'est pas ça. + +Il écouta la musique, s'emplit le coeur de nobles sentiments pour +jusqu'à sa mort, et revint à la maison. + +Comme il passait près de son jardin, il aperçut deux soldats en train +d'y laver leur linge. Ils avaient dû, pour arriver jusqu'au ruisseau, +trouer la palissade, se glisser entre deux échalas disjoints. En outre, +ils s'étaient rempli les poches de pommes tombées et de pommes qui +allaient tomber. + +--À la bonne heure, se dit le vieil homme: ceux-là sont gentils de venir +chez moi! + +Il ouvrit la barrière et s'avança à petits pas comme quelqu'un qui porte +un bol de lait. + +L'un des soldats dressa la tête et dit: + +--Vesse! un vieux! Il n'a pas l'air content. Quoi? Qu'est-ce qu'il +raconte? entends-tu, toi? + +--Non, dit l'autre. + +Ils écoutèrent, indécis. Le vent ne leur apportait aucun son. En effet, +le vieillard ne parlait pas. Il continuait de s'attendrir, et, marchant +doucement vers eux, pensait: + +--Bien! mes enfants! Tout ce qui est ici vous appartient. Vous serez +surpris, quand je vous prouverai, filet en main, qu'il y a dans ce +ruisseau, au pied de ce grand saule âgé de six ans à peine, des brochets +comme ma cuisse. Je les y ai mis moi-même. Nous en ferons cuire un. Mais +laissez donc votre linge, ma femme vous lavera ça! + +Ainsi pensait le vieil homme, mais sa tête oscillante le trahissait, +effarouchait, et les soldats, déjà inquiets, sachant à fond leur civil, +comprirent: + +--Allez-y, mes gaillards, ne vous gênez pas, je vous pince, attendez un +peu! + +--Il approche toujours, dit l'un d'eux. M'est avis que ça va se gâter. + +--Il portera plainte, dit l'autre, on lui a crevé sa clôture. Le colonel +ne badine pas; c'est de filer. + +--Bon, bon, vieux! assez dodeliné, tu ne nous fais pas peur, on s'en va. + +Brusquement, ils ramassèrent leur linge mouillé et se sauvèrent, avec +des bousculades, en maraudeurs. + +--As-tu le savon? dit l'un. + +L'autre répondit: + +--Non! + +s'arrêta un instant, près de retourner, et, comme le vieux arrivait au +ruisseau, repartit avec un: + +--Flûte pour le savon! il n'est pas matriculé! + +Ils se précipitèrent hors du jardin. + +--Qu'est-ce qu'ils ont donc? se demanda le vieil homme. + +Le branle de sa tête s'accéléra. Il tendit les bras et cela parut encore +une menace, voulut courir, rappeler les deux soldats. + +Mais de sa bouche, comme un grain s'échapperait d'un van à l'allure +immodérée, un pauvre petit cri tomba, sans force, tout au bord des +lèvres. + + + + +L'ORAGE + + _À W.-G.-C. Byvanck._ + + +Vers minuit, par la croisée sans volets et par toutes ses fentes, la +maison au toit de paille s'emplit et se vide d'éclairs. + +La vieille se lève, allume la lampe à pétrole, décroche le Christ et le +donne aux deux petits, afin que, couché entre eux, il les préserve. + +Le vieux continue apparemment de dormir, mais sa main froisse l'édredon. + +La vieille allume aussi une lanterne, pour être prête, s'il fallait +courir à l'écurie des vaches. + +Ensuite elle s'assied, le chapelet aux doigts, et multiplie les signes +de croix, comme si elle s'ôtait des toiles d'araignées du visage. + +Des histoires de foudre lui reviennent, mettent sa mémoire en feu. À +chaque éclat de tonnerre, elle pense: + +--Cette fois, c'est sur le château! + +--Oh! cette fois-là , par exemple, c'est sur le noyer d'en face! + +Quand elle ose regarder dans les ténèbres, du côté du pré, un vague +troupeau de boeufs immobilisés blanchoie irrégulièrement aux flammes +aveuglantes. + +Soudain un calme. Plus d'éclairs. Le reste de l'orage, inutile, se tait, +car là -haut, juste au-dessus de la cheminée, c'est sûr, le grand coup se +prépare. + +Et la vieille qui renifle déjà , le dos courbé, l'odeur du soufre, le +vieux raidi dans ses draps, les petits collés, serrant à pleins poings +le Christ, tous attendent que ça tombe! + + + + +LE BON ARTILLEUR + + _À Alphonse Allais._ + + +Samedi soir encore grand'mère Licoche donnait elle-même à manger aux +poules. Cependant la voilà morte, bien qu'elle eût pour cent ans de vie, +à l'âge de quatre-vingt-quatre ans. Tout le monde y passe. Un peu plus +tôt, un peu plus tard! On l'enterre ce matin. + +Le cortège se forme. M. le curé et les deux enfants de choeur sont en +tête. Les quatre porteurs n'ont qu'à se baisser pour prendre le +cercueil, et derrière eux se place le petit-fils de grand'mère Licoche, +l'artilleur, accouru en permission. Il ne pleure pas. C'est un homme et +c'est un soldat. Jugulaire au menton, grand et droit, il domine du shako +le reste des parents qui se rangent autour de lui, à distance. +Brusquement il tire son sabre, et comme si le cortège attendait son +signal, on s'ébranle. Les blouses raides coudoient les vestes courtes. +Les franges des châles noirs tremblent. Les bonnets blancs ondulent. Le +vent rebrousse les longs poils d'un chapeau dont la forme jadis haute, +trop longtemps serrée entre deux rayons d'armoire, s'est comme +accroupie. Mais l'aigrette rouge de l'artilleur rallie tous les yeux. + +Parfois les porteurs déposent doucement à terre grand'mère Licoche. Non +que la défunte soit vraiment lourde. Elle vécut de peu, partagea son +bien avec ses poules qu'elle retrouvera, exemptes à jamais de pépie, +dans un paradis réservé aux bêtes à bon Dieu, et elle mourut décharnée. +Mais elle pèse parce qu'elle est morte. Les porteurs profitent de +l'arrêt, se retournent et regardent, en soufflant, l'artilleur. + +Son uniforme sombre et son sabre qui doit couper impressionnent. + +Les vieilles gens même de la queue n'osent pas échanger leurs +réflexions. + +À l'église, le petit-fils de grand'mère Licoche reste près d'elle, de +garde, face à l'autel, sentinelle funèbre, l'oeil toujours sec, le sabre +au défaut de l'épaule. + +Mais au bord de la fosse, dès qu'avec des cordes les porteurs ont +descendu la bière, il s'anime. On le voit écarter les jambes, lever ses +basanes comme des sacs, et frapper du pied en cadence le sol du +cimetière. + +Les assistants se demandent: + +--Qu'est-ce qu'il a? Est-il fou? + +Ceux qui déjà allaient se lamenter se contiennent. On devine qu'il +simule une manoeuvre à cheval. Les coudes au corps, sa main libre +étreignant des guides imaginaires, il s'élance, charge sur place. La +terre fraîche s'éboule sous ses pas. Une grosse motte tombe, heurte le +cercueil, et ce choc sourd résonne dans toutes les poitrines comme un +coup de canon lointain. + +--Aga, aga donc, disent les deux enfants de choeur; il joue à la +bataille. + +L'artilleur donne du sabre à gauche; il en donne à droite. Tantôt il +écharpe, tantôt il pique en avant. Ensuite il exécute des moulinets +terribles qui font papilloter les paupières, et des moulinets suprêmes, +si rapides et si nets qu'on distingue en l'air une corbeille d'acier. + +Puis il se calme. Sûrement il n'est plus à cheval. Ses jambes se +rejoignent, ses talons se recollent. Il s'immobilise, les joues +fumantes. Il incline lentement son sabre, la pointe en bas, pour saluer +la tombe, et, ces honneurs rendus, au milieu des amis troublés, des +parents émus qui halettent et tendent comme des mains leurs oreilles +écarquillées, le bon artilleur crie d'une voix éclatante à sa grand'mère +Licoche: + +--Va, grand'mère, sois tranquille, je vengerai la patrie pour toi!... + + + + +LE PLANTEUR MODÈLE + + _À Victor Tissot._ + + +Le combat semblait fini, quand une dernière balle, une balle perdue, se +retrouva dans la jambe droite de Fabricien. Il dut revenir au pays avec +une jambe de bois. + +D'abord il montra quelque orgueil, les premières fois qu'il entra dans +l'église du village, en frappant si fort les dalles qu'on l'eût pris +pour un suisse de grande ville. + +Mais, la curiosité calmée, longtemps il se lamenta, honteux et +désormais, croyait-il, bon à rien. + +Puis il chercha avec obstination, souvent déçu, la manière de se rendre +utile. + +Et maintenant voilà que, sur le sentier de l'aisance modeste, sans +mépriser sa jambe de chair, il a un faible pour celle de bois. + +Il se loue à la journée. On lui désigne un carré de jardin. Ensuite on +peut s'en aller, le laisser faire. + +Sa poche droite est remplie de haricots rouges ou blancs, au choix. + +En outre, elle est percée, point trop, point trop peu. + +L'allure régulière, Fabricien parcourt de long en large le terrain. Sa +jambe de bois creuse un trou à chaque pas. Il secoue sa poche percée. +Des haricots tombent. Il les recouvre du pied gauche et continue. + +Et tandis qu'il gagne honorablement sa vie, l'ancien brave, les mains +derrière son dos, la tête haute, a l'air de se promener pour sa santé. + + + + +LA CLEF + + _À Alfred Capus._ + + +La vieille est vieille et avare; le vieux est encore plus vieux et plus +avare. Mais tous deux redoutent également les voleurs. À chaque instant +du jour ils s'interrogent: + +--As-tu la clef de l'armoire? dit l'un. + +--Oui, dit l'autre. + +Cela les tranquillise un peu. Ils ont la clef chacun leur tour et en +arrivent à se défier l'un de l'autre. La vieille la cache principalement +sur sa poitrine, entre sa chemise et sa peau. Que ne peut-elle délier, +pour l'y fourrer, les bourses de ses seins inutiles? + +Le vieux la serre tantôt dans les poches boutonnées de sa culotte tantôt +dans celles de son gilet à moitié cousues et qu'il tâte fréquemment. +Mais, à la fin, ces cachettes toujours les mêmes lui ont paru de moins +en moins sûres, et il vient d'en trouver une dernière dont il est +content. + +Or la vieille lui demande selon la coutume: + +--As-tu la clef de l'armoire? + +Le vieux ne répond pas. + +--Es-tu sourd? + +Le vieux fait signe qu'il n'est pas sourd. + +--As-tu perdu la langue? dit la vieille. + +Elle le regarde, inquiète. Il a les lèvres fermées, les joues grosses. +Pourtant sa mine n'est pas d'un homme qui se trouverait tout à coup +muet, et ses yeux expriment plutôt la malice que l'effroi. + +--Où est la clef? dit la vieille; c'est à moi de garder la clef, +maintenant. + +Le vieux continue de remuer sa tête d'un air satisfait, les joues près +de crever. + +Et la vieille comprend. Elle s'élance, agile, pince le nez du vieux, lui +ouvre par force, au risque d'être mordue, la bouche toute grande, y +enfonce les cinq doigts de sa main droite et en retire la clef de +l'armoire. + + + + +LE GARDIEN DU SQUARE + + _à Maurice Barrès._ + + +C'est, entre une caserne haute et l'échafaudage d'une maison qu'on ne +finit pas de construire, un square pauvre. + +Si on osait en comparer la verdure à quelque tapis, ce serait à une +carpette usée et souillée par des chaussures sales. Les oiseaux ne s'y +posent plus. On ne leur a jamais jeté de mie de pain, et peut-être +qu'elle leur serait volée! Aucun industriel n'a jugé commercial d'y +installer une bascule automatique. + +Sur les bancs aux dossiers durs, les pauvres bâillent, dorment, la +bouche ouverte aux feuilles tombantes, ou bien ôtent leurs souliers et +font prendre l'air à des pieds impurs et malades qu'une mère ne +reconnaîtrait pas. Quelques-uns lisent des bouts de journaux sans date, +qui ont enveloppé du fromage. Ils y cherchent des chiens à retrouver. + +Sorti de son kiosque, le gardien du square se promène en uniforme vert, +tenant ferme la poignée de son épée afin d'éviter ses crocs-en-jambe. Il +dévisage ces déguenillés, toujours les mêmes et toujours là , qui lui +font honte. Volontiers, il les provoquerait. Sournoisement, chaque +matin, il croiserait des baguettes sur les bancs sans cesse enduits de +peinture fraîche. + +Mais ces meurt-de-faim y prendraient-ils garde? Ils sont assez las pour +dormir sur des culs de bouteille. + +Puisqu'il n'a que de pareils êtres à surveiller, ses fonctions lui +semblent basses et la supériorité en ce monde une chose vaine. + +Soudain, il reprend tous les pouces qu'il avait perdus de sa taille et +sourit: un couple lui arrive d'un monsieur et d'une dame bien mis, qui +marchent lentement, hanche contre hanche. + +Le gardien se cambre, avec une mimique gracieuse et discrète, comme s'il +voulait faire les honneurs et inviter Madame et Monsieur à s'asseoir... +oh! cinq minutes seulement! + +Mais le couple passe, laissant derrière lui une odeur fine que tous les +nez respirent pour la porter à tous les coeurs. Le parfum d'une femme ne +donne-t-il pas l'envie de s'attabler à son corps? + +Le gardien se penche sous un peu plus d'humiliation. + +--C'est ma déception quotidienne, se dit-il. Comment d'honnêtes gens +proprement vêtus s'arrêteraient-ils au milieu de cette gueusaille? + +Il rentre à son kiosque, et, découragé, par les vitres, d'un oeil +méchant guette (il le faut bien!) cette troupe infâme et sans étage +qu'il ne peut pas mettre à la porte de chez lui. + + + + +QU'EST-CE QUE C'EST? + + _À Adrien Remacle._ + + +Oui, qu'est-ce qu'il y a? Les passants s'arrêtent. Ils ne comprennent +d'ordinaire que les choses qui veulent dire quelque chose, et ne savent +plus s'ils doivent rire ou avoir mal. + +Un grand domestique aux galons d'or tient ferme par le bras un petit +vieux qu'il a la consigne de promener correctement, une heure, le soir. + +Mais le petit vieux fait effort pour s'échapper. Il voudrait toucher les +murs, regarder aux vitrines et tracer des raies sur les glaces, du bout +d'un doigt mouillé de salive. Ses joues ridées semblent deux jaunes +tablettes d'écriture ancienne. Sa taille est nouée depuis longtemps. Il +a dans chaque blanc d'oeil une minuscule mèche de fouet rouge et la +couleur de ses cheveux s'est arrêtée au gris. + +Tantôt, brusque, il tire le domestique et tâche en vain de le faire +dévier; tantôt il lui donne un coup de pied ou lui mord la main. + +Le domestique, que rien n'offense, a des ordres et suit, sec et raide, +en ligne droite, le milieu du trottoir. + +Enfin le petit vieux saisit, par surprise, le bouton d'une porte, s'y +cramponne, s'y suspend et pousse des cris aigus de gorge usée, des +pépiements. + +Le domestique de haut style l'en décroche avec des précautions +respectueuses, et lui dit, d'une voix bien cultivée, sévère et douce à +la fois: + +--J'en demande pardon d'avance à Monsieur, mais je rapporterai que +Monsieur n'a pas été raisonnable et qu'il s'est conduit comme un enfant. + + + + +LA FICELLE + + _À Léon Deschamps._ + + +Son frère étant mort, grand-père Baptiste se trouvait seul au monde. Il +avait planté un fauteuil de paille devant sa porte, et il y passait la +journée, en hébété, principalement vêtu d'une culotte. + +Il ne savait plus comment on réfléchit. + +Il dépensait toute sa force à déplacer son ventre de droite et de +gauche, et il ne rentrait que le plus tard possible dans sa maison. Mais +il ne pouvait dormir, car dès qu'il ne voyait pas, il pensait à son +frère. La chambre lui semblait remplie de suie. Il étouffait. + +Il dit au petit Bulot: + +--Je te donnerai deux sous, si tu couches dans le lit de mon frère. + +---Donnez-moi les deux sous d'avance, répondit Bulot. + +Grand-père Baptiste le coucha, lui mit une ficelle au pied, comme on +fait aux gorets ramenés de la foire, se coucha à son tour, et, le bout +de la ficelle entre ses doigts, goûta enfin quelque repos. Les plis des +rideaux cessaient de grimacer. + +Quand il s'éveillait, il écoutait, rassuré, le ronflement de Bulot, et, +s'il n'entendait rien, tirait la ficelle. + +--Quoi que vous voulez encore? demandait Bulot. + +--Bon! tu es là , disait grand-père Baptiste, je veux seulement que tu +causes. + +--Voilà , je cause; après? + +--Ça me suffit, mon garçon, rendors-toi, pas trop vite. + +Une nuit, il tira vainement la ficelle. Il se leva, alluma une bougie et +s'en vint voir. + +Le petit Bulot dormait tranquille, tourné contre le mur, et la ficelle +dont il s'était débarrassé, attachée au bois du lit, ne le dérangeait +plus. + +--Sournois, tu triches, dit grand-père Baptiste; rends les deux sous. + +Mais, le front brûlé par une goutte de bougie fondue, Bulot poussa un +cri, rejeta ses couvertures et tendit son pied. + +--Je m'appelle «tête de bouc» si je recommence, dit-il. + +--Je te pardonne pour cette fois, dit grand-père Baptiste. + +Il prit le pied, serra soigneusement la ficelle aux chevilles, et fit un +noeud double. + + + + +LES TROIS AMIS + + _À J.-H. Rosny._ + + +I + +Le fiacre s'arrêta. Les trois amis en descendirent des cannes +hydrocéphales, si lourdes qu'ils les portaient à bras tendu, pour +montrer leur force. Ils étaient bruyants, fiers de vivre, vêtus à la +mode éternelle. Chacun avait une route nationale dans les cheveux. + +Le premier dit: «Laissez donc, j'ai de la monnaie.» + +Le second: «J'en veux faire.» + +Le troisième: «Vous n'êtes pas chez vous, ici», et au cocher: «Je vous +défends de prendre!» + +Longtemps ils cherchèrent, ouvrant avec lenteur, une à une, les poches +de leurs bourses, et, tandis que le cocher les regardait, ils se +regardaient obliquement. + + +II + +Le premier apportait pour bébé un polichinelle bossu par devant, bossu +par derrière, et singulier, car plus on le maltraitait, plus il éclatait +de rire. + +La maîtresse de maison dit: «Voilà une folie.» + +Le second apportait un bouledogue trapu, à mâchoires proéminentes. Il +était en caoutchouc, coûtait dix-neuf sous, et, quand on lui tâtait les +côtes, il pilait comme un oiseau. + +La maîtresse de maison dit: «Encore une folie!» + +Le troisième n'apportait rien; mais du plus loin qu'elle le vit entrer, +la maîtresse de maison s'écria: + +--Je parie que vous avez fait des folies! venez çà , vite, que je vous +gronde! + + +III + +Au dîner, dès le potage, la maîtresse de maison dit: + +--Un peu? non, bien vrai? Vous ne faites pas honneur à la cuisinière. Je +suis désolée. Vous savez: il n'y a que ça. + +Le premier des trois répondit: «Mâtin!» + +Le second: «Je l'espère bien.» + +Le troisième: «Je voudrais bien voir que ce ne fût pas tout.» + +Ensuite les plats défilèrent, comme il est prescrit, s'épuisant à calmer +les faims. + + +IV + +Après avoir mangé, chacun comme quatre, et tous comme pas un, les trois +amis dirent parallèlement: + +au dessert assorti: «Soit, pour finir mon pain.» + +aux liqueurs circulantes: «Jamais d'alcool; mais du moment que cela vous +fait plaisir!» + +et la boîte de cigares vidée: «La fumée ne vous incommode pas, au +moins?» + +--Mon père était fumeur, répliqua d'un trait la maîtresse de maison. Mon +frère était fumeur. J'ai joué et grandi sur des genoux de fumeurs. Mon +mari fumait aussi. J'ai un oncle que j'aime beaucoup qui fume la pipe et +j'adore l'odeur du tabac, bien que ça empeste les rideaux. + + +V + +Quand les trois amis se retrouvèrent dehors, le premier fit: «Ouf!» + +Le second: «Cette noce m'a cassé.» + +Et le troisième, qui parlait plusieurs langues étrangères: «Jamais je +n'ai tant rigolé.» + +Puis, remmenant leurs cannes, ils allèrent se coucher. + + + + +M. ET MME BORNET + + + LE GÂTEAU GÂTÉ + LE BOUCHON + L'ORANG + LE BATEAU À VAPEUR + + + + +LE GÂTEAU GÂTÉ + + _À Alphonse Daudet._ + + +Mme Bornet déchira, en suivant le pointillé, le télégramme et lut: + +«Comptez pas sur nous. Indisposés. Amitiés. Lafoy.» + +--Comme c'est ennuyeux! dit-elle. Je vous le demande. _Indisposés_: beau +motif! Moi qui avais tout préparé! + +--Ces choses-là n'arrivent qu'à nous, dit M. Bornet. + +Mme Bornet réfléchit: + +--J'y songe: il y a un moyen de nous arranger. Les Nolot viennent +demain. Le gâteau sera encore frais. Il servira. + +Mais le lendemain, au moment d'allumer les bougies, elle reçut un second +télégramme: + +«Impossible pour ce soir. Excuses. Nolot.» + +--C'est comme un fait exprès, dit M. Bornet. + +Mme Bornet, accablée, les lèvres blanches, ne comprenait pas cet +acharnement du sort, et elle ouvrait la bouche toute grande afin de +faciliter la sortie des mots blessants. + +--Prévenir à neuf heures! quel manque d'éducation! + +--Mieux vaut tard que jamais, dit M. Bornet. Cependant, calme-toi, gros +mérinos, tu vas tourner! + +--Oh! tu peux rire. C'est du joli! Cette fois, le gâteau est bel et bien +perdu. + +--Nous le mangerons demain à déjeuner. + +--Si tu crois que j'achète des gâteaux pour notre ordinaire. + +--Sans doute; mais puisque nous ne pouvons pas faire autrement, +résignons-nous. + +--Soit, gaspillons notre fortune, dit Mme Bornet. + +Dépitée comme maîtresse de maison, elle passa une nuit mauvaise, avec de +brusques coups de reins, tandis que son mari dormait légitimement et +rêvait peut-être sucreries à la vanille. + +--Il se réjouit déjà , pensait-elle. + +Chose promise, chose due. Au déjeuner, la bonne apporta, non sans +précautions, le gâteau sur la table. M. et Mme Bornet le contemplèrent. +Il s'était affaissé. La crème avait jauni, fuyait par les fentes, et les +éclairs s'y noyaient peu à peu. Autrefois semblable à quelque château +fort, il ne rappelait maintenant aucune construction connue, parmi +celles, du moins, qui ne sont pas encore écroulées. M. Bornet garda pour +lui ces remarques et Mme Bornet se mit à découper les parts. Préoccupée +de les faire égales, elle disait à son mari: + +--Tu guignes la plus grosse, hein! vieux gourmand! + +Son couteau disparut sous les flots de crème coulante, gratta +l'assiette, agaçant les dents, mais jamais elle ne parvint à fixer des +limites, à tracer des sentiers secs, et toujours les parts débordaient +l'une sur l'autre. Exaspérée, elle prit l'assiette, renversa dans celle +de son mari la moitié du gâteau et dit: + +--Tiens, bourre-toi. + +M. Bornet emplit une cuiller à potage, souffla sur la crème tant elle +lui parut froide, et n'en fit qu'une bouchée. Mais sa langue embarrassée +refusa de clapper. Il grimaça, puis sourit: + +--Je crois qu'elle a un petit goût, dit-il. + +--Allons! bon, dit Madame. Quel homme à caprices! ma parole, je ne sais +plus qu'inventer pour te nourrir. Seigneur, que je suis donc +malheureuse! + +--Essaie, toi, dit simplement M. Bornet. + +--Je n'ai pas besoin d'essayer. Je suis sûre d'avance qu'elle n'a aucun +goût. + +--Essaie tout de même. Avales-en une cuillerée, rien qu'une. + +--Deux, si tu veux, fit Mme Bornet. + +En effet, elle les avala coup sur coup et dit: + +--Eh bien! quoi? Qu'est-ce que tu lui trouves, à ce gâteau? Un peu fait, +peut-être. + +Mais elle n'en reprit pas. Elle se désolait, allait pleurer, quand M. +Bornet eut une idée: + +--Écoute. Il y a longtemps que tu n'as rien offert au concierge, et j'ai +observé que, depuis le Jour de l'an, ses prévenances diminuent. +Privons-nous. Donnons-lui le gâteau. Nous avons la vie devant nous, pour +nous en payer d'autres, n'est-ce pas? + +--Au moins, remets ta part, dit Mme Bornet. + +Ils firent monter le concierge. + +Après les compliments d'usage: + +--Voulez-vous me permettre de vous offrir ceci, dit M. Bornet, en lui +tendant l'assiette. + +--Vous êtes trop charitables, dit le concierge, mais ça va vous manquer. + +--Que non! dit M. Bornet. J'en ai jusque-là . + +Il pesa sur sa pomme d'Adam et tira la langue. + +--Prenez, dit Mme Bornet. Ne craignez rien. C'est pour vous. + +Le concierge, les yeux sur le gâteau, les narines flairantes, hésita et +soudain demanda: + +--Y a-t-il des oeufs dans votre gâteau? + +--Parbleu! dit M. Bornet, on ne fait pas de bon gâteau sans oeufs. + +--Alors, ça me rembrunit. Je n'aime pas les oeufs. + +--Qu'est-ce que tu lui contes, mon ami? dit Mme Bornet. Il y a un jaune +d'oeuf, au plus, pour lier la pâte. + +--Oh! Madame, rien que d'entendre chanter une poule, j'ai mal au coeur. + +--Je vous affirme, dit Monsieur, qu'il est exquis. Vous vous régaleriez. + +Comme preuve, il trempa le bout du doigt dans le gâteau et suça +hardiment. + +--Possible, dit le concierge; je suis sans compétence. C'est égal, je +n'en veux point. Je vomirais. Faites excuses, merci bien. + +--Mais pour votre femme. + +--Ma femme est comme moi. Elle n'aime pas les oeufs. Elle les renvoie +aussi. C'est un peu à cause de ce dégoût-là que nous nous sommes +convenu. + +--Pour vos charmants bébés. + +--Mes gosses, Madame. Justement, l'aîné a mal aux dents. Il en perd +partout. La friandise ne lui vaut rien. Et le plus petit, le pauvre cher +petit, n'est point encore porté sur la bouche. + +--Assez, dit Mme Bornet glaciale. Laissez-le. Nous ne vous forçons pas. +Nous n'en avons pas le droit. Mille regrets, mon brave! + +--Oui, assez, dit M. Bornet, du ton dont il eût repoussé un mendiant. + +Ils étaient humiliés. Le concierge s'aperçut de leur mécontentement. +Pris de scrupules délicats, il ne voulut pas les quitter sur cette +impression fâcheuse, et poliment: + +--Vous, Monsieur, qui êtes un savant, vous n'auriez pas, des fois, dans +vos livres, un livre avec des lettres écrites imprimées, pour souhaiter +des fêtes, la Sainte-Honorine, par exemple. Voilà qui me ferait plaisir +et me serait utile. Je vous le rendrais. + +On ne lui répondit même pas. Il s'éloigna à reculons, confus, certain +qu'il les avait fâchés, et se promettant de faire oublier sa conduite +par des amabilités de son ressort. + +--Imbécile! dit M. Bornet. Des gens qui crèvent de faim. Dernièrement, +leur petit tétait une feuille de salade. + +--Au fond, c'est de l'orgueil, dit Mme Bornet. Il mourait d'envie +d'accepter. + +Elle n'en revenait plus, et ses doigts fébriles jouaient sur les petits +tambourins de ses tempes. Les coudes sur la table, Monsieur consultait +une manche de son paletot. En vérité, ce gâteau était d'un placement si +difficile qu'ils allaient s'en désintéresser. + +--Sommes-nous bêtes! dit enfin Madame. + +Elle donna un vif coup de pouce à la poire électrique. + +La bonne parut. + +--Louise, dit sèchement Mme Bornet, mangez ça. Vous conserverez votre +fromage pour demain. + +Louise emporta le gâteau. + +--J'espère qu'on la comble en dessert. Elle va le dévorer, les yeux +fermés. + +--Ça dépend, dit Monsieur, je n'en mettrais pas ma tête sur le billot. +Cette fille se dégrossit, se parisianise. Elle a des diamants en verre +aux oreilles. + +--Je sais. Depuis que nous l'avons menée au cirque, par imprudente +générosité, elle jongle avec les assiettes. Mais elle ne poussera pas la +distinction jusqu'à bouder contre son ventre. + +--Hé! je me défie, moi. Elle peut engloutir le gâteau, comme elle peut +n'y pas toucher. + +--Je voudrais voir ça. + +Ils attendirent; puis, pour une cause ou pour une autre, sans faire +semblant de rien, Mme Bornet passa dans la cuisine. Elle en revint +grinçante d'indignation. + +--Devine où il est, notre gâteau? + +M. Bornet se dressa comme un point d'interrogation énorme, oscillant. + +--Devine, je te le donne en cent. + +--Ah! je trépigne. + +--Dans-la-boîte-aux-ordures! + +--Trop fort! + +--Sacrifiez-vous pour ces drôlesses. Sortez-les de la crotte, voilà +votre récompense: «Madame, je ne suis pas venue ici pour manger vos +gâteaux pourris!» Mais je jure Dieu que cette insolence lui a coûté +cher. + +Dédaignant la parole humaine, Mme Bornet écarta ses cinq doigts de la +main droite et trois doigts de la main gauche. + +--J'imagine effectivement, dit M. Bornet, le visage comme frotté à la +mine de plomb, que tu lui as flanqué ses huit jours. + +--Pardine! + +Face à face, ils s'excitaient à la vengeance. Elle, ses huit doigts en +pied de nez, sentait rayonner ses oreilles rouges, son front chaud, ses +joues cuites, et lui s'enténébrait encore, telle une fenêtre au soleil, +quand le store graduellement s'abaisse et développe son ombre. + + + + +LE BOUCHON + + _À Léon Daudet._ + + +De petits gorets, réveillés dans tous les coeurs, ont grogné d'aise au +passage des viandes fines, des bons vins, et se sont grisés de fumets. +Les visages animés ne peuvent plus rougir. Les joues sont en fruits. Les +bouches rient double et les dames suivent, en paroles, les messieurs +jusqu'où ils veulent aller. Or voilà que le maître de maison, M. Bornet, +saisit la bouteille de champagne. + +Ah! ah! + +Il disperse d'un souffle puissant les grains de poussière qu'elle a sur +la tête. + +On le regarde. Voyons voir! + +Il lui enlève son capuchon d'or. + +On devient grave. + +Il coupe les fils qui la serrent au cou. + +Les dernières paroles lancées retombent à droite et à gauche, molles. + +Il lui appuie son pouce sur la nuque. + +Attention! + +--Bon! dit Mme Bornet, tu vas commencer tes bêtises. Tu ne pourrais +point faire ça à la cuisine? + +M. Bornet n'a même pas un geste de mépris. Il exerce par degrés les +pressions accoutumées. Il semble pétrir une figurine de glaise. Il +n'accomplit rien à la légère. S'il s'aperçoit que le bouchon a grandi +d'une ligne, il se repose, et laisse l'effet se produire. Il donne aussi +d'amicales tapes au ventre, au derrière de la bouteille. Parfois il +l'incline, comme une arme chargée, dans la direction d'une poitrine, +d'une gorge ouverte. Mais il rassure aussitôt ces dames: + +--N'ayez pas peur: je suis là . + +--C'est crispant, dit Mme Bornet, prends un tire-bouchon et finis-en, à +la fin! + +--Prendre un tire-bouchon pour déboucher une bouteille de champagne, +répond M. Bornet, syllabe par syllabe; j'ai, dans ma longue vie, entendu +des choses prodigieuses, mais celle-ci l'emporte, je l'avoue. + +Il observe, sournois, ses invités. + +Les bustes se penchent en arrière, forment ensemble, autour de la table, +un large calice évasé. Chaque dame apprête un cri original. Les petits +doigts se blottissent dans les oreilles. Une assiette sert d'éventail. +Un monsieur, qu'on approuve, exprime en beaux termes la gêne commune: + +--J'ai été soldat, dit-il, je ne crains pas la mort. Tirez un coup de +canon et vous verrez si je sourcille. Mais, Dieu! que ceci m'énerve +donc! c'est plus fort que moi. + +--Oui, dit un docteur pourtant habitué aux enfantements pénibles, +inutile de nous torturer davantage. Nous avons tous fait nos preuves. +Dépêchez-vous. + +--Patience, grands enfants, répond M. Bornet avec calme. Moi, j'aime que +la nature suive son cours. D'ailleurs, je suis en mesure de vous +affirmer que le bouchon travaille. Ce n'est qu'une affaire de temps, et +dès qu'il aura parti, vous n'y penserez plus. + +Bien qu'on le traite de monstre, d'affreux homme, il garde la sérénité +de sa face. Il organise l'angoisse. Il n'agit plus sur le bouchon que +par l'influence d'un regard fixe. L'anxiété atteint ses limites. On +dirait que, cédant aux genoux qui tamponnent, aux abdomens gonflés, aux +bras raidis, la table garnie va sauter au plafond. + +--Il est à gifler, dit Mme Bornet. Tu nous exaspères. On se trouverait +mal. Donne-moi cette bouteille. + +--Veux-tu lâcher ça, dit M. Bornet, ou je renfonce le bouchon! + +--À mon secours! crie Mme Bornet. + +--Veux-tu lâcher ça, ou tu recevras de cette fourchette sur les +phalanges. + +--Mme Bornet a raison, dit l'ancien militaire excité. Parfaitement! Vous +vous jouez de nous. Honneur aux dames! Passez la bouteille tout de +suite. + +Et déjà il l'empoigne. + +--Vous ne me l'arracherez pas, dit M. Bornet, à moins de me casser les +doigts. + +--Est-il têtu! disent les invités qui se lèvent décidés, sérieux. Et la +bouteille disparaît jusqu'au col, sous les mains qui s'abattent, qui +l'étreignent. Les moins promptes s'accrochent encore à des poignets. Des +taches de sang circulent à fleur de peau. + +--Ah! c'est ainsi, dit M. Bornet. Soit, allons-y. J'en ai vu d'autres. +Je me sens boeuf. Je vous défie, un contre dix. Tant pis si la bouteille +éclate. Gare au malheur et sauve qui peut! + +Les convives, hors d'eux, refusent de l'entendre, perdent prudence. +Désireux d'agir, ils souhaitent un dénouement qui les soulage vite, +n'importe lequel, et s'en remettent au destin. + +Mais tiraillée en divers sens, la bouteille de champagne résiste aux +efforts qui se contrarient, s'immobilise, étouffe, pousse toute seule, +et le bouchon sort comme un soupir de digestion, se couche sur le côté, +au bord du goulot, paresseusement. + + + + +L'ORANG + + _À Aurélien Scholl._ + + +--D'ailleurs, c'est étonnant comme mon mari fait bien l'orang! dit Mme +Bornet. + +Les convives de choix, peu nombreux, regardèrent M. Bornet. Intimement +traités, ils venaient d'écouter, avec frayeur, les histoires terribles +échangées. + +--Mais selon moi, avait dit M. Bornet, la plus extraordinaire est le +_Double Assassinat dans la rue Morgue_. Edgar Poë l'a composée si +savamment que j'ai beau la relire, la relire encore, je ne devine jamais +l'orang. + +Et le mot n'avait pas semblé forcé. + +--Je vous assure, dit Mme Bornet, qu'il l'imite dans la perfection, et +la première fois, j'ai dû crier au secours contre lui. + +--C'est exact, dit M. Bornet, elle a crié au secours, comme une sotte. + +--Vous ne plaisantez pas? dirent ces dames; vous faites l'orang, vous, +monsieur Bornet? + +--Il n'a pourtant rien de l'orang. + +--Si, quelque chose, en observant bien, dans le sourire. + +Une jeune femme, timide et craignant d'être exaucée, demanda: + +--Oh! faites-nous-le, hein? + +Les hommes désiraient voir avant de croire, inquiets toutefois. M. +Bornet hocha la tête. + +--Ça ne se fait pas comme ça! dit-il. Il faut être en train et en +costume; je m'explique: sans costume! + +Le mot refroidit les curiosités chaudes. Ces dames s'interdirent +d'insister autrement que par des: «C'est dommage!--Moi qui aurais été si +heureuse!» Mais elles protestèrent quand l'un de ces messieurs leur dit: + +--Ne pourriez-vous pas vous retirer un instant? Nous resterions entre +hommes. + +Cela non. Mieux valait essayer un arrangement. + +--Voyons, monsieur Bornet, soyez gentil. Nous nous contenterons d'une +esquisse. Ôtez votre paletot. + +--Un orang en manches de chemise! fit dédaigneusement M. Bornet. Vous +vous moquez de moi, ma parole! + +--Tenez, nous ne sommes pas bégueules. Madame Bornet, est-ce que votre +mari porte de la flanelle? + +--Oui, mais très peu. + +--Pas de chance! comment faire? Monsieur Bornet, vous n'êtes guère +aimable. Une indication nous aurait suffi. Retroussez vos manches +jusqu'au coude. Nous suppléerons le reste. + +--Il veut qu'on le prie, dirent les hommes. + +M. Bornet hésitait entre la crainte de ne pas jouer son rôle et celle de +le mal jouer. Au bord de sa chaise, prêt à se lever, flatté comme +l'artiste célèbre auquel on demande «ne serait-ce qu'un couplet», il +jouissait des yeux fixés sur lui, des bouches entr'ouvertes, des mains +tendues et frémissantes. + +--Soit, dit-il, puisque vous l'exigez! + +Il ôta son paletot et l'écarta soigneusement sur le dossier de sa +chaise. + +--Je réclame votre indulgence, dit-il, pour trois raisons. D'abord ma +femme exagère ou se trompe peut-être. En second lieu, je n'ai pas encore +exécuté l'orang en public. Enfin, et ceci vous surprendra, je vous +affirme que, de ma vie, je n'ai vu d'orang! + +--Vous en avez plus de mérite, lui dit-on. + +Il y eut un remuement de sièges. On se prépara à la peur. Les dames se +serrèrent, coude à coude, autour de la table, et les messieurs, +nerveusement, sucèrent leurs cigarettes, s'enveloppèrent de fumée. + +--Que je quitte au moins mes manchettes empesées, dit M. Bornet. Elles +me gêneraient! + +--Allez, allez donc, je vous supplie! dit une femme exaspérée, déjà +pâle. + +M. Bornet commença. + +Ce fut un désastre. Dès le premier geste, comme une tête de chardon sous +une chiquenaude, l'illusion éparpillée s'évanouit. Le gros homme +s'épuisait en contorsions vaines. Il grimaçait, suait, agitait ses bras +lourds, empêchait son gilet de remonter, et sa montre, projetée hors du +gousset, sautillait d'une jambe à l'autre. + +Quel ridicule! Ça, un orang! Un vilain singe au plus, inoffensif et +vulgaire. Les femmes se pinçaient, choquaient leurs genoux, se cachaient +derrière leurs serviettes, et l'un de ces messieurs étreignit si fort la +cuisse de son voisin, que celui-ci bondit de douleur. + +Oui, on souffrait, et Mme Bornet se montra femme de tact quand elle dit +sèchement: + +--Mon pauvre ami, tu n'y es pas! + +M. Bornet s'arrêta. Telle une toupie qui reçoit un coup de pied. + +--C'est votre faute, dit-il penaud; je vous avais prévenue. Il fallait +m'écouter. + +--Apaise-toi, lui dit sa femme en l'épongeant. Va renouer ta cravate et +te rafraîchir les tempes. + +Humilié, il passa dans le cabinet de toilette. + +--Pardon pour lui! dit-elle. + +Mais les convives soulagés, parce qu'ils en étaient quittes pour la peur +de la peur, s'efforcèrent de la consoler. + +--Chère madame, lui dirent-ils, vous vous faites trop de mauvais sang. +M. Bornet réussira mieux une autre fois. C'est tellement difficile. Et +puis cela n'a pas mal marché du tout. D'autres que nous peut-être se +seraient laissé impressionner. + +Ils se levaient, l'entouraient, touchés de sa peine. Ces dames, +certaines d'avoir échappé à un grand danger, respiraient plus librement. +Elles se félicitaient, les mains unies, parlaient ensemble, gaies, +rieuses et vivaces, comme au plein soleil de midi. + +Tout à coup l'orang parut. + +Il s'avança très lentement, et l'éclatante lumière de la salle à manger +s'obscurcit. Il avait le dos courbe, la tête rentrée dans les épaules, +la mâchoire inférieure disloquée. Ses yeux sanglants regardaient dans le +vide. Ses doigts mobiles pétrissaient, étranglaient des choses, et ses +ongles s'allongeaient en griffes. + +L'assurance perdue, les convives s'étaient bousculés, tassés dans un +coin, et se retenaient de pousser des cris d'horreur qui eussent ajouta +à leur épouvante. D'autre part, l'orang se gardait de grogner. Mais, la +gueule tantôt contractée, tantôt élargie, il exprimait sa rage d'être +exilé de ses forêts. On ne le distinguait que vaguement. Il fit le tour +de la table, silencieux, saisit un couteau, et le brandit, non à la +manière des assassins expérimentés, mais comme un animal gauche, +d'autant plus redoutable qu'il ne sait pas se servir d'une arme. La +scène sombrait dans les ténèbres, la nuit noire. On n'entendait plus +même haleter les poitrines. L'orang soufflait son haleine sur les +visages. + +--Assez! chéri, assez! dit Mme Bornet. + +Aussitôt M. Bornet, docile, leva le gaz. Les convives aspirèrent +longuement la clarté qui se répandit jusqu'à leur coeur, et l'un d'eux, +pour chasser au loin son malaise, donna le signal des applaudissements: + +--Bravo! bravo! étonnante faculté! + +--C'est un gros succès, dit Mme Bornet, empourprée. Tu n'as pas commis +une faute. + +Toutes ces dames s'exclamaient: + +--Moi, je suffoquais! + +--Moi, je me suis crue morte! + +--Moi, je ne dormirai pas cette nuit. + +--Moi, d'abord, je ne bouge plus. J'attendrai ici le petit jour. + +Il leur restait à tous cette lâcheté qui calme les plus pressantes +envies qu'on puisse avoir de changer de place. + +--Alors vous êtes contents, dit M. Bornet. Tant mieux. Moi aussi. Merci, +merci. + +Il reprit, modeste: + +--Voyez-vous, l'important est de faire jouer le gaz à propos. J'avoue la +petitesse du moyen, mais j'en garantis l'effet neuf fois sur dix. + +Ses chaussettes qu'il avait gardées, sans doute à cause des mies de pain +et des petits os que, pendant un dîner, on jette inévitablement par +terre, retombaient sur ses chevilles. + +Laid de sa propre laideur et de celle qu'il venait d'acquérir, il +s'oubliait dans son triomphe, vengé de son premier échec. Ses cheveux +rares, trempés, luisaient comme ceux qu'on trouve dans les soupes. Il +reniflait et une buée de lessive ressortait à double jet de ses narines. + +Le torse fumant, les mains collées sur son ventre pareil à un sac plein, +quelque temps encore il écouta les compliments... avant d'aller remettre +sa chemise. + + + + +LE BATEAU À VAPEUR + + _À Paul Hervieu._ + + +Retirés à la campagne, les Bornet sont les voisins des Navot et les deux +ménages font bon ménage. Ils aiment également le calme, l'air pur, +l'ombre et l'eau. Ils sympathisent au point de s'imiter. + +Le matin, ces dames vont au marché ensemble. + +--J'ai envie de manger un canard, dit Mme Navot. + +--Tiens, moi aussi, dit Mme Bornet. + +Ces messieurs se consultent s'ils projettent d'embellir, l'un son jardin +avantageusement exposé, l'autre sa maison située sur une hauteur et +jamais humide. Ils s'accordent bien. Tant mieux. Pourvu que ça dure! + +Mais c'est à la fraîcheur, quand ils se promènent sur la Marne, que les +ménages Navot et Bornet souhaitent le plus de s'entendre toujours. Les +deux bateaux de même forme et de couleur verte glissent bord à bord. M. +Navot et M. Bornet caressent l'eau comme de leurs mains prolongées. +Parfois ils s'excitent jusqu'à la première perle de sueur, sans +jalousie, si fraternels qu'ils ne peuvent se battre l'un l'autre et +qu'ils rament «pareil». L'une des dames renifle discrètement et dit: + +--Il fait délicieux! + +--Oui, répond l'autre, il fait délicieux. + +Or, ce soir, comme les Bornet vont rejoindre les Navot pour la promenade +accoutumée, Mme Bornet fixe un point de la Marne et dit: + +--Par exemple! + +M. Bornet qui ferme la porte à clef se retourne: + +--Quoi donc? + +--Mâtin! reprend Mme Bornet, ils ne se refusent plus rien, nos amis. Ils +ont un bateau à vapeur. + +--Fichtre! dit M. Bornet. + +C'est vrai. Sur la rive, dans l'étroit garage réservé aux Navot, on +distingue un petit bateau à vapeur, son tuyau noir qui luit au soleil, +et les flocons de fumée qui s'échappent. Déjà installés, M. et Mme Navot +attendent et agitent un mouchoir. + +--Très drôle, ma foi! dit M. Bornet pincé. + +--Ils veulent nous éblouir, dit Mme Bornet avec dépit. + +--Je ne les savais pas aussi cachottiers, dit M. Bornet. Pour ma part, +je n'aurais jamais acheté un bateau à vapeur tout seul, sans eux. +Fiez-vous aux amis. Enfin! Je remarquais, ces temps derniers, qu'ils +avaient l'air chose. Parbleu, c'était ça. + +--Si nous n'y allions point! + +--Ce serait excessif. Mais puisqu'ils manquent de délicatesse, ne leur +donnons point la joie de nous surprendre. Restons indifférents. + +--Bien petit, leur bateau à vapeur, dit Mme Bornet. À peine plus grand +que l'autre. Comment le trouves-tu? + +--Oh! de loin, un bateau à vapeur produit forcément quelque effet. +D'ailleurs aujourd'hui on réussit des bijoux dans le genre. + +Cependant les Navot continuent leurs signes. Sans doute ils crient: + +--Dépêchez-vous! + +Les Bornet descendent vers la Marne et se gardent de se hâter. + +--C'est bon, on y va, dit M. Bornet. Que d'embarras, mon Dieu! + +--D'abord, dit Mme Bornet, nous aussi, nous aurions un bateau à vapeur, +si nous voulions, en nous gênant un peu. + +Lentement, ils s'avancent à pas raccourcis, affectent de baisser la +tête, de la détourner ou d'observer le ciel. Certes, leur intention +n'est pas de rompre avec les Navot. Ils se promettent même d'admirer +poliment, selon les usages du monde, mais ils viennent d'entendre se +casser avec un bruit sec le premier des fils minces qui servent à +attacher les coeurs, et Mme Bornet conclut: + +--Si je ne suis qu'une femme, je ne suis pas femme pour rien, je +n'oublierai de ma vie leur procédé. Et toi? + +Sans répondre, M. Bornet lui prend la main. + +--Halte! dit-il. Ma pauvre vieille, nous sommes fous! + +Mme Bornet obéit, le regarde, regarde du côté des Navot et dit: + +--Mon pauvre vieux, voilà du chimérique! + +Ils se frottent les yeux, en écartent des effiloches de brumes et se +croient aveugles. Puis ils se mettent à rire, silencieusement, comme +deux Indiens, épaule contre épaule, redevenus bons, épanouis, heureux de +vivre en ce monde où toujours tout s'explique: + +Assis entre M. et Mme Navot, dans leur bateau ordinaire, un étranger +fume, quelque ami de Paris peut-être, et, grave sous son chapeau haut de +forme noir qui luit au soleil, il rend la fumée, naturellement, par la +bouche. + + + + +UN ROMAN + + + _Première partie_: OEUF DE POULE + _Deuxième partie_: LE SEAU + + + + +PREMIÈRE PARTIE + +OEUF DE POULE + + _À A. Roguenant._ + + +Le fils de Mme Lérin avait dit à la servante: + +--Françoise, il y a encore une poule dans le jardin! + +Et Françoise avait répondu: + +--J'y vais, monsieur Émile. C'est toujours la même: mais cette fois, +gare! + +Elle levait les bras et criait: «Poule! poule!» toute rouge et courant +par les allées. + +La poule était dans le carré des petits pois, à son aise sur la terre +chaude creusée sous elle, inquiète toutefois de ce qui pouvait arriver. +Précisément, il arriva une pierre. + +La poule se leva en chantant bruyamment, sauta sur le mur, fit face à +Françoise, et secoua ses plumes grises de poussière, puis douillettement +calée, les yeux mi-clos, la queue en panache, par bravade attendit. +Aussitôt Françoise agitant sa jupe avec bruit, les lèvres sifflantes, +doubla le carré des petits pois. D'un bond la poule fut dans la rue. +Tout semblait terminé. La rue appartient aux poules et rien de ce qui +les y concerne n'importait à Françoise. Mais la servante ouvrit la +barrière du jardin et fit claquer, tournoyer son torchon. La colère +l'entraînait, peut-être aussi le plaisir de la course. La poule comprit +le danger, longea la maison, dandinante, et entra dans la grande cour, +en donnant aux herbes, çà et là , un coup de bec, quand elle avait le +temps. Un moment elle se vit perdue. Elle s'était imprudemment logée +dans un angle du mur, près de la grange, et déjà Françoise, la jupe +écartée, lui barrait le passage. Affolée, d'un violent coup d'aile elle +s'enleva de terre, se trouva perchée sur un bâton de l'échelle qui +montait au «foineau», et, les ailes ouvertes en balancier, la gravit, à +petits sauts secs, sans se presser, échelon par échelon, disparut. +Françoise la suivit et à l'entrée du «foineau» s'arrêta. + +Il était plein d'ombre; le foin s'y entassait en galettes serrées. Un +souffle chargé d'odeurs grisantes caressa le visage en sueur de +Françoise. + +--Tant pis, j'entre un instant, dit-elle. D'ailleurs, il y a peut-être +des oeufs, puisque les poules y vont. + +Le foin, pressé contre les poutres, s'y appuyant de toutes ses bottes, +dégringolait jusqu'aux pieds de Françoise en escaliers irréguliers. La +poule s'était installée en haut, dans un nid fait comme exprès pour +elle. Il aurait fallu, pour l'atteindre, affronter des périls, enfoncer +dans des trous, risquer des enjambées, se donner bien du mal, et encore! +Ce fut sans appréhension qu'elle vit la servante tenter l'assaut, tâter +les couches de foin du bout du pied, pressentir les gouffres, osciller, +s'arrêter prudente, se consulter et recommencer l'escalade. + +--Attends, attends... disait Françoise, je vais t'apprendre, moi! + +Qu'est-ce qu'elle allait lui apprendre? + +Son pied heurta quelque chose de dur, le manche d'une fourche enfouie +dans le foin, jusqu'aux dents. + +Françoise tomba sur le dos; ses bras battirent l'air. + +Elle sentit toute sa colère se dissoudre comme un fondant, et, fixée par +la poule sérieuse, partit d'un rire prolongé. + +C'était doux comme un lit de plumes, plus doux. Le foin la chatouilla de +toutes ses pointes, jouant avec elle, la cernant, guetteur, prompt à +surprendre un bout d'oreille. Elle se retournait d'une joue sur l'autre, +se sentait une pelote dans chaque main, et, quand elle remuait les +mollets, ses bas s'emplissaient d'aiguilles à tricoter. Elle fermait les +yeux, les rouvrait, apercevait la poule toujours grave, absorbée, et +criait encore, convulsive à force de rire: + +--Poule, poule! Oh! la mâtine! + +Vraiment elle prenait une douche de foin. Des poutres descendait une +cascade d'herbes sèches. Des vagues lui tombaient sur les bras, sur le +front, comme si le «foineau» fût changé subitement en une sorte d'étang +onduleux. Elle ne voyait plus que de temps en temps, et par des +éclaircies, la poule immobile. Les flots de foin coulaient +régulièrement. Tout à coup, le rire de Françoise fut cassé net. + +Le fils de Mme Lérin était agenouillé près d'elle. + +--Comment, c'est vous, monsieur Émile, c'était vous! + +Elle n'en revenait pas de le trouver là , tout contre, sans qu'elle l'eût +soupçonné, monté du foin ou tombé des tuiles par enchantement. Il +souriait d'un air embarrassé et mâchait un fétu. Avec la fourche il +continuait de lui couvrir, comme d'un drap de foin, la poitrine, les +jambes, tout le corps. + +--C'est la poule, dit Françoise; je suis tombée, mais je me relève, +monsieur Émile. + +Elle fit un effort vain. + +--Allons, voilà que je ne peux plus, maintenant! + +Elle recommença de rire de bon coeur, les bras tendus. + +--Non, j'y resterai, bien sûr! + +M. Émile jeta sa fourche en haut du «foineau» et prit les deux mains de +Françoise. Elles étaient grasses, moites. Il se raidit, le corps en +arrière, les genoux arc-boutés, la souleva. Mais il dut lâcher tout. On +était mal «parti» et Françoise retomba. + +--À une autre! dit-elle. + +M. Émile reprit les deux mains. Longuement il en écartait les doigts +pour y accrocher les siens, tentait un essai par les poignets, mais cela +glissait trop, et il revenait aux doigts après un arrêt à la paume. + +--Une, deux: y êtes-vous? + +Il y était, l'étreignait, l'étouffait, l'embrassait, et la baisait avec +violence, très vite, sans un mot. + +Du coin où M. Émile l'avait lancée, la fourche se précipita, ses trois +dents aiguës en avant, et le mordit. Il ne put retenir une plainte et, +d'un revers de main, la rejeta plus haut encore. + +Elle revint, mais hésitante, au moyen d'une glissade, sournoise, les +dents toujours ouvertes, arriva sans bruit, inattendue, surprenante. + +Cette fois ce fut Françoise qui cria, meurtrie dans toute sa chair. + +M. Émile repoussa la fourche avec tant de force, qu'elle enfonça dans le +foin ses trois dents, profondément, et toute droite, se tint tranquille, +comme une bête hargneuse matée. + +La poule dans son nid demeurait indifférente, tout entière à son oeuvre. + +Autour d'eux, l'infini travail du foineau se continuait. L'univers des +brins de paille et de foin bruissait faiblement, comme une chute de +grésil. Aux tuiles, aux lattes, aux poutres, avec entêtement, les +araignées accrochaient leurs délicats jeux de patience. Quelques-uns se +fondaient en une seule tente fine, sans pli et sans déchirure. Des +toiles isolées semblaient des débris de papier décollé par l'humidité +dans une chambre inhabitée. Une araignée solitaire glissait sur son +filet, défiante, l'allure oblique. Une hirondelle entra, fusa, enleva la +toile et l'araignée et sortit, d'un trait. + +Soudain la poule, prise d'effarement, donna des coups de bec dans le +vide et, avec un lourd déploiement d'ailes, caquetante, franchit les +deux corps enlacés et s'en alla tomber en pleine cour. Une de ses plumes +égarée, entraînée par le sillage de l'air, tourbillonna molle, fut +saisie par les doigts invisibles du vent, s'anima, monta et s'évanouit, +envolée comme un oiseau, vivante. + +Françoise dressa la tête. Mme Lérin appelait: + +--Françoise, Françoise, où êtes-vous donc? + +--Voilà ! voilà ! + +Mais hébétée, elle ne bougeait pas, serait restée là , quand M. Émile, +bien avisé, grimpa jusqu'au nid de la poule, y plongea la main, prit +l'oeuf et le tendit à Françoise. + +Elle descendit rapidement l'échelle. + +--Qu'est-ce que vous avez donc fait? dit Mme Lérin, que vous êtes +couverte de foin? + +--C'est plein d'oeufs, là -haut, dit Françoise: j'en ai même cassé un. +Tenez, voilà l'autre. + +Elle crut remarquer que Mme Lérin persistait à la regarder +singulièrement. + +--Ça doit se voir, pensa-t-elle. + +Mais Mme Lérin, soupesant l'oeuf, et le mirant au soleil, lui dit d'un +ton naturel: + +--Il faut faire attention, Françoise. Les oeufs sont rares, cette année, +bien plus rares que l'année dernière. Ils n'ont jamais été aussi rares. + + + + +DEUXIÈME PARTIE + +LE SEAU + + _À Eugène Bosdeveix._ + + +Cette nuit, on a crié dans le jardin, et ce matin, vers cinq heures, sûr +de la présence du soleil, je saute du lit pour aller voir. Mon père et +ma mère dorment encore, ainsi que Françoise, notre bonne, assez +paresseuse depuis quelque temps. + +Je voudrais me rappeler les cris, ou plus exactement les plaintes, mais +je ne suis pas de ces personnes douées, auxquelles il suffit d'entendre +un air une fois pour le retenir. Il ne résonne dans ma mémoire que des +bruits vagues légers comme des oeufs vides. + +Je parcours lentement le jardin et cherche des traces de pas. + +Les allées sont trop sèches. De nombreux fils blancs les traversent. +Cependant l'une d'elles en a moins que les autres, et ceux qui lui +restent semblent avoir été tendus rapidement à la dernière heure. + +Je prends cette allée et m'interroge sur l'utilité de tous ces fils. + +Les araignées les sécrètent-elles pour y suspendre leur linge? + +Du linge d'araignées! + +Mon imagination va bien aujourd'hui et me fait espérer d'importantes +découvertes. + +D'abord, je note qu'un poirier a quelques-unes de ses branches cassées. + +Est-ce par un animal, une chèvre? + +Mais une chèvre bêle et ne crie pas. + +En outre, elle aurait brouté les branches. + +Par un voleur? + +Je sais le nombre des poires: vingt-huit. Aucune ne manque. Elles +brillent de rosée. On les embrasserait comme des joues. Dans deux ou +trois semaines, elles seront bonnes à cueillir. + +Je ramasse des brindilles parmi les fraisiers. Ce n'est pas une personne +distraite qui les a brisées. Elles ont été mordues comme afin de calmer +une douleur, une grosse rage de dents par exemple. Moi, je mangerais des +feuilles! + +A la quantité des brindilles mâchées je devine qu'on souffrait beaucoup +et qu'on est demeuré longtemps près du poirier. + +Un peu plus loin _elle_ s'est appuyée contre un autre arbre, haut +pommier dont les petites pommes grises apaisent, en été, mes plus fortes +soifs. + +J'ai dit _elle_ parce que l'écorce a pincé entre deux écailles un long +cheveu de femme, blond. Je préférerais un cheveu noir ou châtain, et +j'éprouve un commencement de trouble. + +Au delà du pommier, la trace des pas devient visible. La marche +s'appesantit. Le pied reste longtemps posé sur le sable, le marque avec +netteté, s'en détache péniblement, et les empreintes se resserrent, se +touchent presque. + +J'arrive à l'extrémité de l'allée. Elle se perd dans un épais bouquet de +noisetiers sous lesquels j'ai disposé, pour mes siestes, des fagots en +forme de fauteuil. «Fauteuil» n'est pas de trop, tant ce siège me plaît, +tant je m'y trouve commodément aux grandes chaleurs. + +C'est là qu'a dû se passer la chose. + +Les fagots sont bouleversés comme les couvertures d'un lit, après une +nuit agitée. Des mousses, de l'oseille, des oeillets, ont été arrachés +par poignées, et le sol, rayé de coups de talons, humide çà et là , n'a +pas encore bu tout le sang répandu. J'examine les lieux de près, en +détail, accroupi, et machinalement je relève les brins d'herbe foulés, +j'efface des souillures; du plat de la main je caresse, j'égalise la +terre. + +Car j'ai beau ne pas vouloir comprendre, il y a longtemps que je +comprends. + +Les certitudes m'arrivent par bandes, importunes, trop hâtives. Vivement +intéressé, je déchiffre la série des indices à première vue, reconstitue +la scène, et me souviens du mois, du jour où, frappant d'un doigt mon +épaule, Françoise m'a dit, brusque: + +--Vous savez, je suis prise! + +Jamais elle n'a osé me tutoyer. Elle n'était point de ces paysannes qui +s'enorgueillissent d'un bourgeois. + +Je rarrange le fauteuil, puis, m'étant éloigné de quelques pas je +reviens en indifférent qui se promène, par hasard, devant les +noisetiers, sans penser à mal, et je me persuade que l'endroit a son air +naturel de tous les jours. D'ailleurs, des chats ont pu se battre là , un +chien vagabond s'y rouler. + +Je regarde le soleil lent à monter, et j'écarte mon ombre afin qu'il +puisse vite chauffer les traces mouillées où ça patouille et brûler ce +qui tire l'oeil. Au fond, je ne suis pas à mon aise du tout. + +Après, la lutte contre la souffrance terminée (on dit que c'est un +vilain quart d'heure), qu'a-t-elle fait? + +Il faut que je continue à comprendre malgré moi. + +Ma lucidité m'effraie. Je n'ai qu'à suivre cette allée comme, sur une +carte, une ligne pointillée au crayon de couleur. Je la ratisse avec +soin, en tous sens, et me voilà au puits. Mes jambes reculent, mais je +maintiens énergiquement les fuyardes, tandis qu'une lumière blessante +m'entre au cerveau. + +Françoise n'a pas jeté le petit. Elle l'a mis dans le seau de fer-blanc +et elle l'a descendu doucement, à cause de la poulie grinçante, +maternellement. Puis elle a perdu la tête. Elle n'a pas eu le courage de +remonter le seau. Il pend là -bas, au fond. La chaîne oscille encore à +mes yeux brouillés, déroulée tout entière, et la poulie n'a retenu que +le dernier anneau plus gros que les autres. + +Je le saisis et je tire. Plus j'approche du bord, plus c'est lourd. Je +tire sans regarder, avec la peur de ramener... + +Je lâcherais tout. + +Rien! + +Le seau, comme tous les seaux, a bien fait bascule en touchant l'eau, et +le petit est loin. Je noue la chaîne, et me penche, poussé dans le dos, +sur la margelle. J'ai un instant la tête enveloppée de glace. + +Un morceau de ciment se détache, perce des couches vibrantes, emplit le +puits de sourdes clameurs. Longtemps je prête l'oreille. + +Je me redresse, le front rafraîchi. Je songe soulagé: «Françoise a tué, +elle se taira.» + +C'est très gentil de sa part. Le reste me regarde. D'abord, je veux +qu'elle se remette, et je demanderai pour elle, à ma mère, huit jours, +quinze jours de repos. Maman ne me refuse rien. Elle prendra une femme +de ménage, en attendant que Françoise se rétablisse. D'ailleurs, s'il +faut l'avouer, je pense que maman ne sera pas plus gênante qu'une +complice discrète. + +Tout de même, j'ai de la veine, et l'affaire aurait pu mal tourner. Mais +ne recommence pas, l'ami! passe pour une fois, hein! + +Tranquillisé peu à peu, innocent, je regarde devant moi, derrière moi. +L'allée est propre, en ordre; mon âme aussi. Je ne compte plus qu'une ou +deux inquiétudes menues. Ainsi, je devrai, à moins que je ne trouve un +prétexte, boire à table de l'eau du puits, sans dégoût. En outre, quelle +attitude aurai-je en présence de Françoise, à notre première rencontre, +à notre confrontation? + +Baissera-t-elle les yeux? + +Il est sept heures. Mon père et ma mère s'éveillent et Françoise, +épuisée, choisit les mots qu'elle va dire, pour qu'on la laisse au lit. +Je n'oublierai pas de sitôt les deux heures d'émotions successives qui +viennent de s'écouler, et j'ai un grand besoin de plein air, de +recueillement. + +D'ordinaire, par ce soleil, les poissons courent à fleur d'eau, sautent, +gueule ouverte, sur les mouches, et se régaleraient même d'amorces +artificielles. On pêcherait fructueusement ce matin. Je connais un coin, +près des framboisiers où, par toutes ses gouttières, le chaume +entretient une fraîcheur salutaire aux petits vers jaunes. + +J'empoigne une pioche, la soulève haut, les bras raides, l'abats, et du +premier coup, je déterre un chiffon mou, une loque rouge et boueuse, +indigne de pincettes, l'enveloppe gluante de mon plaisir dépouillé, +pareille aux papiers gras d'un déjeuner sur l'herbe... _le délivre!_ + + + + +LES DEUX CAS DE M. SUD + + + LA PETITE MORT DU CHÊNE + LES CHARDONNERETS + + + + +LA PETITE MORT DU CHÊNE + + _À Louis Baudry de Saunier._ + + +--Mais, se dit M. Sud, pourquoi n'as-tu pas tiré? + +--J'ai oublié, se répondit M. Sud avec simplicité. + +Il ne se gourmanda point davantage, et suivit de l'oeil les perdrix qui +se posèrent là -bas, dans un carré vert. + +--Bien! dit M. Sud; elles sont à moi! + +Il fit le geste d'appuyer son index sur l'endroit, exactement. Il +portait son fusil par le milieu, d'une main, les bras écartés, marchait +en levant haut ses courtes jambes, et s'efforçait de maintenir derrière +lui Pyrame, un vieux chien de location, d'ardeur modérée. + +Arrivé au carré vert, M. Sud se baissa, cueillit une plante et demeura +quelque temps rêveur. Était-ce de la luzerne? Était-ce du trèfle? +Parisien têtu, il ne les distinguait encore que malaisément. Comme il se +relevait, il entendit les perdrix «bourrir et cacaber». M. Sud avait +trouvé dans un livre de chasse et retenu, pour de fréquentes citations, +ces deux termes d'une sonorité étrange. + +--Elles m'ont surpris, les diablesses! j'ai encore oublié de tirer, +dit-il. + +Les perdrix, l'une d'elles en tête et guide des autres, emportaient au +loin leur lourde traîne pendante. M. Sud les regardait avec un bon +sourire, admirait leur vol comme un feu d'artifice, et tortillait son +brin de trèfle ou de luzerne. Elles passèrent la rivière, désunies un +instant par les branches des saules, et tout de suite, presque au bord, +se remisèrent hors de danger. + +--Voilà qui n'est plus du jeu, dit M. Sud. Je n'ai pas de pont sous le +pied, moi. Décidément, les malignes refusent le combat et me narguent! + +Il s'imaginait caché dans le ventre d'une vache artificielle. Les +perdrix se rapprochaient, confiantes. Un bras de fantôme sortait pour +les ramasser une à une. Il leur cria ce mot d'esprit: + +--Bonsoir, la compagnie! + +Et, vengé, incapable de leur en vouloir, il ne les regretta même pas, +tout aise d'échapper à des nécessités cruelles. Il se promena en pleine +verdure, s'y rafraîchit les cuisses, y trempa ses fesses même, au moyen +de brusque flexions. Il caressait aussi sa belle barbe blanche, et le +cordon de son lorgnon dessinait sur le plastron de sa chemise une +fourche fine. + +--Vais-je rentrer bredouille? + +Heureusement, des alouettes tireliraient dans tous les sens. Que +n'avait-il, au lieu d'un fusil, un filet à papillons! + +D'abord elles tournoyaient, incertaines de la route à suivre, puis +s'élevaient lentes et grisollantes, sans doute en quête de miroirs. M. +Sud fit la remarque que toutes montaient vers le soleil, le long de ses +rayons, comme suspendues au bout de fils d'or qu'on pelotonne. +Quelques-unes allaient certainement jusqu'aux flammes, pour s'y perdre, +s'y rôtir, et M. Sud, la nuque douloureuse, la bouche ouverte, les yeux +brouillés, espérait leur chute. + +--Il faut pourtant que je les tire! + +Au cul levé, c'eût été hasardeux. Il préférait s'en désigner une et la +voir s'abattre, se motter, là , entre ces deux taupinières. Il +s'avancerait sur elle, le fusil à l'épaule, et viserait un peu en +dessous, pour ne point l'abîmer. Violemment étourdie, elle n'aurait plus +que la force de sauter dans la gueule de Pyrame. Mais l'alouette était +couleur de terre. M. Sud cherchait en vain la petite robe grise +imperceptible, fondue. Il piétinait, tournait sur place, s'égarait comme +quelqu'un qui vient de laisser tomber une pièce d'argent. + +Il s'assit quelques minutes, afin de souffler, de renouer les cordons de +ses guêtres et les nombreuses ficelles de son costume. Toutes les taches +roses de son teint d'homme savamment nourri s'étaient rejointes et n'en +formaient qu'une. Il s'épongea, se sourit dans une glace minuscule, fier +de soi, et assuré de faire plus tard une belle conserve. + +--N'aurai-je pas l'occasion de décharger mon arme? + +Il l'ajustait contre sa joue, trouvait enfin la mire, et, pour terminer, +étudiait de nouveau les incrustations de la crosse, ces damasquinures si +riches qu'elles semblaient garantir l'adresse du chasseur. + +--Certes, j'ai là un objet d'art, un fusil de luxe, quoique de +précision. Mais part-il bien? J'en ai connu qui ont éclaté. + +De grosses pierres le tentaient à cause de leur immobilité. Toutefois +elles étaient par trop mortes, tandis qu'un arbre a de la sève, presque +du sang. Il fit choix d'un chêne sérieux, vivace, trapu, isolé au milieu +d'un champ et dont l'aspect devait épouvanter, la nuit. L'écorce, comme +une vieille manche au coude, s'en était çà et là usée à la râpe des +garrots que les chaleurs démangent. Tout autour du tronc, les sabots +avaient battu, aplati le sol, et, pour n'être que de chevaux paysans, +n'en empêchaient pas moins les herbes d'y pousser. + +M. Sud calcula ses distances, car les plombs tantôt s'écartent et +passent, les uns à droite, les autres à gauche, tantôt par répercussion +peuvent vous blesser grièvement. + +Debout, il doutait de lui-même et craignait le recul. À plat ventre, il +n'apercevait plus le chêne. Il adopta donc la solide, confortable +position du tireur à genoux. Il épaula non sans méthode, point pressé, +grave et pâle. Le canon du fusil, d'abord vertical, s'inclina, se coucha +sur le plan de tir. + +M. Sud était agité de petites secousses, éprouvait des palpitations +légères. Il transformait l'arbre en bête, en homme. Est-ce vrai, ce +qu'on raconte, qu'une forte détonation peut décider la pluie? Il +patienta, attendit le calme de ses nerfs et le silence de son coeur. Il +voulait éviter l'à -coup, ne lâcher la détente, celle de gauche bien +entendu, comme toujours, qu'après une pression graduée, tendre, +interminable. De temps en temps, il risquait un coup d'oeil: au bout +d'une allée d'acier éclatante, la mire se dressait ainsi qu'une borne. +Au delà s'étendait un espace vide, glace sans tain. Enfin le chêne +apparaissait, trouble, mouvementé, remuait toutes ses feuilles inquiètes +comme une multitude d'ailes, et gémissait, oscillait dans un doux et +long effort pour s'éveiller de sa torpeur mortelle. + +Pyrame, en arrêt d'étonnement, faisait avec sa queue des signes +discrets. + + + + +LES CHARDONNERETS + + _À Lucien Priou._ + + +M. Sud regardait les chardonnerets tantôt se poser sur le peuplier, et +tantôt joncher la terre, comme une bande de fleurs volantes. Sans doute, +il en désirait un pour le mettre à sa boutonnière. Longtemps il attendit +qu'ils fussent bien en tas, irrésolu dès que l'un d'eux s'écartait. + +Soudain, dans un accès de férocité et de bravoure, il déchargea son beau +fusil, en détournant la tête. + +Quand il revint à lui, son chien Pyrame mangeait les chardonnerets +morts. Quelques autres, blessés à peine ou étourdis, échappaient aux +happements de la gueule. M. Sud les ramassa et les mit dans sa poche, +tout fier. + +Ainsi, il avait tué: grâce à lui, là , des plumes s'étaient éparpillées; +la terre buvait du sang; des cervelles se répandaient, blanches comme du +lait d'herbe à verrues. Et si, malgré ces preuves, un incrédule doutait +encore, il suffirait, pour le convaincre, de dire à Pyrame: + +--Montre ta langue! + +--Je veux garder la douille de ma cartouche! se dit M. Sud. + +Il s'en alla. Il éprouvait le besoin de marcher vite et droit. Il avait +hâte de rentrer à la maison et de retourner sa poche, tous ses amis +assemblés. + +Il entendait cette exclamation: «Fameux coup!» et répondait, modeste: +«Vous êtes trop aimable, j'ai eu de la chance. Merci. La prochaine fois +je ferai mieux!» + +Il se flatta la barbe comme il faisait toujours à chaque contentement. +Jamais elle n'avait été plus élastique. Il la soulevait haut, par les +deux pointes, et la laissait ensuite retomber, écarter toute sa neige +sur sa poitrine d'homme. Les chardonnerets remuèrent. M. Sud en prit un, +avec des précautions, et l'examina pour voir «comment c'était fait». + +Le chardonneret avait la tête rouge, les ailes jaunes et brunes; l'une +d'elles, cassée, pendait. La mobilité de son bec et de ses yeux était +l'unique signe de sa souffrance fine. Mais une remarque, entre toutes, +frappa M. Sud. Cette miniature d'être ne lui faisait pas l'effet d'une +«pièce de gibier». Il croyait soupeser un fragile objet d'art, fini au +point de donner l'illusion de la vie. Il mania les chardonnerets les uns +après les autres, et tous le troublèrent par leur effarement menu. Ses +impressions tournèrent comme des roues folles. Il s'imagina penaud, et +non plus triomphant, sous les regards de ses amis, et il écouta les fous +rires des coquettes petites filles, déjà femmes par le don de se moquer. + +--Oui, se dit-il, j'ai fait un beau coup. Quelle honte! + +Il ralentit le pas. En ce moment, le chardonneret qu'il tenait s'envola, +hésita un peu en l'air, étonné de se sentir libre, et partit. Cette +espièglerie réjouit M. Sud: + +--Celui-là n'avait pas trop de mal, dit-il. Les autres l'imiteront +peut-être! + +Il les percha tour à tour au bout de son doigt, avec des paroles +encourageantes. Mais, désormais incapables d'essor, ils retombèrent au +creux de la main. + +--Qu'en faire? se demanda M. Sud. + +Il ne songea pas à les élever dans une cage bien aménagée. + +Il s'assura que personne ne pouvait le surprendre, regretta de ne point +se trouver derrière une porte dont le verrou serait poussé, et déposa +délicatement les chardonnerets au bord de la rivière. Le courant félin +les saisit, noua, comme avec un fil, leurs ailes à peine battantes, les +emporta. Vraiment, ils furent noyés sans avoir lutté plus que des +mouches. + +--Vois-tu, dit M. Sud à Pyrame, je préfère, décidément, la pêche à la +chasse. Les poissons, ça n'a pas l'air de bêtes. Ils n'ont ni poil, ni +plumes, et meurent tout seuls, quand ils veulent, sur le gazon, dans un +coin, sans qu'on s'en occupe. Assez de carnage! À partir de demain, nous +pêcherons: tu porteras le filet! + +Ensuite, M. Sud jeta sa douille de cartouche, moins précieuse, +maintenant, qu'un bout de cigare éteint, et, comme son pantalon en +velours gris-souris était taché de sang, il trempa dans l'eau son +mouchoir et s'efforça--ainsi qu'un criminel--de laver et de frotter les +gouttes rouges qui reparaissaient toujours! + + + + +HISTOIRE D'EUGÉNIE + + + LE RÊVE + LE MOINEAU + LE BEAU-PÈRE + IL FAUT QU'UNE PORTE SOIT FERMÉE + + + + +LE RÊVE + + _À Alfred Swann._ + + +Mlle Eugénie Lérin se demande, en s'éveillant: + +--Où suis-je? + +Il lui faut reconstituer, détail à détail, la chambre, faire la +reconnaissance des objets familiers, se déclarer: + +--Voici la pendule et voilà le paravent. En face: les fenêtres! + +Elle s'est donc grisée? + +Elle se croit, au cerveau, une pelote de glu, où toutes ses idées sont +collées comme des pattes de mouche: + +--Qu'est-ce que j'ai fait, sans le vouloir? + +Elle bâille, boursoufle l'édredon, tente de se rendormir, sur le ventre, +sur le dos. Elle compte au plafond les taches de plâtre, et presse ses +tempes entre ses pouces, comme pour faire jaillir le souvenir hors du +front: + +--Tiens, tiens, tiens! + +Parfois ses lèvres s'avancent, en suçoir, aux succulents «passages» du +rêve. + +--Fameux! que serait-ce, si c'était «pour de vrai»? + +Un instant, elle prend la pose dite en chien de fusil, croise ses doigts +et ramène ses genoux au menton. Puis elle se détend, s'assied sur le +lit, et met le premier bas, sans hâte, paresseuse. + +Et tandis que la soie, toutes ses mailles titillées, fait ses délices de +la peau, la jeune fille penche encore la tête, s'attarde à écouter, +entend distinctement des choses, à gauche. + +Elle a une tourterelle dans le coeur! + + + + +LE MOINEAU + + _À A. Collache._ + + +On frappe aux carreaux. Ils ont «pris» cette nuit, et le givre les a +géométriquement fleuris. + +Toc! Toc! Il semble qu'on enfonce de petites pointes dans du verre. + +--Je sais ce que c'est, dit Mlle Eugénie. Aussitôt, elle se lève. Elle +doit être bonne et tendre, car ses jambes semblent bien vilaines, +inaccordables, et ses pieds, larges et plats, traînent sur le tapis, +comme des savates. Elle a les chevilles trop en relief, des doigts +chevaucheurs, des mollets dégorgés, et, aux épaules, des salières telles +qu'il faudrait mettre du poivre dedans pour exciter quelque homme. + +Heureusement, par ces temps durs, son coeur se fend comme les pierres. +Elle entr'ouvre la fenêtre. Le moineau saute sur son doigt. Elle lui +sert un déjeuner intime de miettes et de graines. + +--Quand on pense qu'il a passé la nuit dans la rue! + +Elle le flatte, l'embrasse et lui écrase du pain dans de la salive. + +En chemise, elle grelotte à fleur de peau et brûle d'un feu caché. Par +une fente de la croisée, la bise siffle sa nudité de laide; mais la +conscience du devoir accompli croît en Mlle Eugénie, s'élargit, s'enfle, +et, comme un ballon intérieur, la soulève et la porte, un instant +suspendue, planante. + +--Ah! moineaux crottés, moineaux va-nu-pieds, que Dieu misérablement +abandonne, venez à moi, en foule; j'ai de la charité pour tous vos +appétits. + +Pit! Pit! Le moineau mange, comme s'il avait été apprivoisé par M. +Theuriet lui-même. + +Et ces petites bêtes ne sont pas ingrates. Il est évident que nos +prières montent au ciel, roulées en cigarettes sous leurs ailes chaudes. +La recommandation d'un oiseau vaut, pour le moins, son pesant de plumes. + +Elle divague, la chère jeune fille! Elle en est à ce point de +l'attendrissement où l'on s'imagine qu'on va parler en vers. + +Déjà elle touche le prix de sa bonne action en voeux entendus, en +souhaits réalisés. + +Voilà qu'elle pleure un peu! + +Fût! Fût! La queue, les ailes remuantes, le moineau rassasié se perche +au bout de l'index, fait bec fin et ventre plein, et, avant de s'envoler +au-dessus des toits éclatants de blancheur pure, vers les froides +couches d'air irrespirable, il laisse, comme solde, à Mlle Eugénie, au +creux de la main, entre la ligne de vie et la ligne de prospérité, une +crotte. + + + + +LE BEAU-PÈRE + + _À Alcide Guérin._ + + +L'unique fenêtre de la chambre à coucher donne sur le jardin. Mlle +Eugénie écarte, en éventail, des plumes de paon dans un vase. + +Depuis longtemps, il est question d'un mariage pour elle. M. André +Meltour, de Saint-Étienne, la trouve à son goût, et rondement, bon +commerçant, presse les choses. + +En visite, ce matin même, il «se déclare» à M. Lérin, au soleil, près de +la petite barrière blanche. + +Adroitement, il a commencé par le complimenter sur l'entretien des +allées, et par lui poser, avec intérêt, quelques questions +d'horticulture. + +--Qu'est-ce que c'est que ça, monsieur Lérin? + +--Comment! à votre âge, vous ne connaissez pas encore les oignons? + +La fenêtre est entr'ouverte, et Mlle Eugénie entend nettement. Tantôt +elle se blâme d'écouter, et tantôt elle chasse, comme des mouches, les +scrupules entêtés à revenir. + +--Oui, mon cher monsieur Lérin, dit-on, Saint-Étienne est une ville +d'aspect sale, fumeux. Le soleil paraît jaune. Les fleurs, qu'on fait +venir à grands frais, se fanent incontinent. Il semble que les ruisseaux +roulent du charbon délayé. Mais, prenez quelques gouttes de cette eau +noire dans le creux de votre main, les voilà claires, limpides et pures: +Est-ce comique? Il sort de Saint-Étienne les rubans les plus doux à +l'oeil et au toucher et jamais une épidémie n'y est entrée. + +Concevez-vous? En vingt-cinq jours, comme aux sources vantées, une femme +délicate pourrait y restaurer sa vigueur. + +C'est un coup droit. M. Lérin ne semble pas touché. Il songe à l'eau +noire claire et ne la voit pas bien. + +--Non, je ne la vois pas bien. + +--S'il vous plaît? + +--Vous êtes donc sourd? je vous dis que je ne vois pas votre eau. + +--Les savants, répond M. Meltour, donnent leurs raisons diverses. En +tout cas le phénomène n'est pas niable. Mlle Eugénie le notera. + +--Singulier! + +--J'irai plus loin, continue M. Meltour, dont la langue prend le trot, +l'air chargé de Saint-Étienne, que de grands chimistes parisiens ont +analysé, par sa composition même, est préférable à tout autre air. + +--Mais, si je vous entends, vos fleurs se fanent incontinent. + +--Tandis que les femmes... Monsieur Lérin, vous êtes galant! mais nous +sommes gens assez fins pour répondre à tout. Les femmes sont les rivales +des fleurs: ainsi la contradiction s'explique. + +M. Meltour, satisfait, rit. Mais M. Lérin se garde de sourire. + +--Votre soleil est jaune? + +--Tout jaune, sans éclat. Mlle Eugénie ouvrira peu son ombrelle, je vous +en avertis. + +--Elle va donc à Saint-Étienne? + +--J'ose espérer que si j'ai le bonheur d'en faire ma femme, elle me +suivra partout, comme le code le lui ordonne. + +--Vous voulez donc vous marier? demande M. Lérin. + +M. Meltour se découvre et, doucement, passe la main sur ses cheveux +rares: + +--Je crois qu'il est temps; n'est-ce pas votre avis? + +--Oh! des fois, ça repousse, dit M. Lérin. + +--Je suis un homme, répond M. Meltour, je me dis la vérité à moi-même, +et je ne compte que sur l'indulgence de mademoiselle votre fille. + +--C'est donc avec ma fille que vous voulez vous marier? + +--Monsieur Lérin, vous vous moquez! + +--Ah! + +Ces messieurs se taisent. Les plumes de paon tremblent entre les doigts +de Mlle Eugénie. Elle attend, ses yeux dans leurs yeux, quand soudain M. +Meltour, désireux d'en finir, parle ferme et bref. + +--Eh bien, que dites-vous? + +--Moi, rien. C'est votre affaire. + +--Comment cela, cher beau-père? + +--Tenez, finissons, fait M. Lérin. Vous voulez épouser ma fille, et, la +connaissant mal, vous me demandez à moi quelques renseignements. Je n'en +ai point à vous donner. + +Est-ce que je sais quelle femme sera ma fille? Vous m'êtes sympathique +comme un homme qu'on a rencontré trois fois, c'est-à -dire indifférent; +je vois votre embarras; si vous faites une sottise, vous direz: «On m'a +trompé!» et, si vous tombez bien, vous vous applaudirez seul, en vantant +votre bon goût. Tout est possible, Monsieur. On a vu des gens heureux. +Le serez-vous? Qui le prédirait? Pas moi. Vous hésitez. Il vous faudrait +quelques conseils, un coup d'épaule. Ah! si je vous souriais, vous +appelais du geste comme un petit qui apprend à marcher!... Mais je reste +là , incohérent, de bois, et, pour me corrompre, vous me nommez: «Cher +beau-père!» Je me retiens solidement de vous répondre: «Mon gendre!» + +Monsieur, j'ai passé l'âge où l'on s'attendrit. Mariez-vous. Dans une +vingtaine d'années, quand vous aurez fait vos preuves, je me réjouirai +et vous féliciterai. D'ici là , je me montrerai froid, et, n'était +l'ennui d'aller à la messe, j'assisterais sans souci à votre aventure. +Donnez quelques sous au curé pour qu'il fasse vite, car, à la campagne, +les églises manquent de confortable. + +Oh! Monsieur, vous êtes dans une situation pénible. Je ne vous plains +pas, mais il vous en arrive une bien bonne. Franchement, je n'y peux +rien. Parlons d'autre chose, voulez-vous? + +Il conclut: + +--Je veux arracher, pour notre déjeuner, deux ou trois radis noirs. Les +aimez-vous, les radis noirs? + +--Oui, dit M. Meltour, surtout quand ils sont blancs. + +Les plumes de paon, élégamment ordonnées, rayonnantes, baignent dans du +soleil leurs aigrettes nuancées et leurs yeux cerclés de couleurs vives. +Mlle Eugénie, tout oie, sanglote, et, comme elle n'a pas beaucoup de +poitrine, ses grosses larmes tombent par terre, verticales. + + + + +IL FAUT QU'UNE PORTE SOIT FERMÉE + + _À Fernand Vanderem._ + + +EUGÉNIE.--Vous ne voulez pas que j'entre? + +ÉMILE.--Chère madame, je suis désolé; j'ai un monsieur, un directeur. +Nous causons sérieusement. Il s'agit de gros intérêts. + +EUGÉNIE.--Comment? j'arrive de province; je monte vos six étages et vous +ne voulez pas que j'entre! Vous êtes dur. + +ÉMILE.--Ma chère dame, puisque je vous dis que j'ai quelqu'un. + +EUGÉNIE.--Vous dites que c'est un monsieur, je n'ai pas peur d'un +monsieur! + +ÉMILE.--Sans doute, mais il est vieux et nous sommes en affaires. Je +vous assure qu'il m'est impossible de vous recevoir. Tout raterait. + +EUGÉNIE.--Je parie que ton monsieur, c'est une femme. + +ÉMILE.--Un monsieur n'est jamais une femme. D'ailleurs, entendez-vous? +il tousse. + +EUGÉNIE.--Je n'entends rien. + +ÉMILE.--Il a toussé tout à l'heure. Il ne peut pas tousser constamment +pour vous faire plaisir. + +EUGÉNIE.--Ainsi, tandis que ce monsieur se carre, s'allonge dans ton +fauteuil, il faut que je me tienne debout sur mes pauvres jambes! + +ÉMILE.--Chut! pas si haut! le frotteur est dans l'escalier, qui racle. +Le laitier peut venir d'un instant à l'autre, et la concierge ne fait +que grimper. + +EUGÉNIE.--Bon: chuchotons! Ah! que j'ai chaud! Je boirais un verre d'eau +d'un trait. + +ÉMILE.--Si vous m'aviez écrit, je vous aurais attendue dans un café et +nous aurions causé en prenant un bock. + +EUGÉNIE.--Je te vois, c'est l'essentiel. + +ÉMILE.--As-tu quelque chose d'important à me communiquer? + +EUGÉNIE.--J'ai à te communiquer que je t'aime toujours. Ouvre donc la +porte toute grande. Je n'aperçois que le bout de ton nez dans de +l'ombre. Là , bien. Tu es rasé! Est-ce que tu t'es rasé pour moi? +Donne-moi l'étrenne de ta barbe. + +ÉMILE.--Non, j'avoue que c'est pour moi. Boutt! je me rase tous les deux +jours. Boutt! + +EUGÉNIE.--Oh! ce petit baiser d'un sou. Embrasse-moi mieux que ça, +proprement.--Qu'est-ce que tu écoutes? + +ÉMILE.--Il me semble qu'on a ouvert une porte à l'étage au-dessous. On +nous guette. Vraiment, nous serions mieux dans la rue. Tu te compromets, +et je ne veux pas que tu prennes l'habitude de t'exposer ainsi. Du +reste, je ne suis presque jamais chez moi. + +EUGÉNIE.--On ne me connaît pas, puisque j'arrive de province. Dieu! que +je suis lasse! J'ai envie de m'asseoir sur l'escalier, par terre. + +ÉMILE.--Malheureuse petite femme! Je me fais un mauvais sang à te voir +dans cet état. + +EUGÉNIE.--Ne te tourmente pas. J'ai encore des forces. Est-ce que ton +monsieur s'en ira bientôt? + +ÉMILE.--Pas avant que tout soit réglé. Tu sais: quand on a mis la main +sur un vieux, il ne faut plus le lâcher. + +EUGÉNIE.--Oui, je sais. Qu'est-ce qu'il dirige? + +ÉMILE.--Un journal, des théâtres, une foule de choses. Là n'est pas la +question. + +EUGÉNIE.--Enfin, comment s'appelle-t-il? + +ÉMILE.--Qu'est-ce que cela te fait, puisque tu ne l'as jamais vu? + +EUGÉNIE.--C'est juste. Holà ! holà ! mon coeur, mets ta main. + +ÉMILE.--C'est vrai qu'il bat fort. Tu es montée trop vite. Il se calmera +quand tu seras redescendue. + +EUGÉNIE.--Je crois qu'il a remué, ton monsieur. + +ÉMILE.--Il remue parce qu'il s'ennuie, cet homme. + +EUGÉNIE.--Encore cinq minutes. J'ai droit à cinq minutes; tu me les +accordes? + +ÉMILE.--Soit. Ton mari, M. André Meltour, va bien? + +EUGÉNIE.--J'espère que nous n'allons point parler de mon mari. + +ÉMILE.--Parlons de ce que tu voudras. Mais par quoi commencer? Nous +n'avons que cinq minutes. + +EUGÉNIE.--Moi qui voulais te dire tant de choses! je ne me rappelle plus +rien. Te rappelles-tu, toi? + +ÉMILE.--Moi, je me rappelle tout, notre rencontre, ses suites, ta chute, +mon accident, nos peurs (avons-nous eu peur, un jour! et cet autre, +avons-nous ri?), mon départ et tes larmes; quoi encore? Je relis notre +roman, notre beau roman, comme si je l'avais devant moi, grand ouvert, à +la page cornée du meilleur chapitre. Est-ce cela que tu veux dire? + +EUGÉNIE.--Je songe à ta première caresse. + +ÉMILE.--Je m'en souviens comme si c'était hier. Je n'ai pas besoin de +t'affirmer que tout demeure ineffaçable, là , dans ma tête, et ici, dans +mon coeur. + +EUGÉNIE.--Comme cela a passé vite! + +ÉMILE.--Ça n'a pas duré longtemps, mais cela a duré quelque temps et +nous en avons profité. Il serait ingrat de trop se plaindre. + +EUGÉNIE.--Écoute, mon ami: mes jambes se dérobent sous moi. Prête-moi +une chaise, un pliant, un gros livre. + +ÉMILE.--Sois raisonnable. Veux-tu un conseil? + +EUGÉNIE.--Tout de toi. + +ÉMILE.--Abrège ta visite. Fais cela pour moi. Ce monsieur s'impatiente. + +EUGÉNIE.--Tant pis pour lui. + +ÉMILE.--C'est méchant de ta part. Je ne te retrouve plus. Tu ne m'avais +pas habitué à cet égoïsme. Mon avenir dépend de ce monsieur. Mais que +t'importe? + +EUGÉNIE.--Ne te fâche pas. + +ÉMILE.--Je suis peiné, froissé. + +EUGÉNIE.--Je m'en vais. C'est tout de même drôle que tu me défendes +d'entrer à cause d'un monsieur. Je ne l'aurais pas mangé. + +ÉMILE.--La plaisanterie est facile. + +EUGÉNIE.--Je te promets de te quitter tout de suite, de te laisser à tes +nombreux travaux, si tu me montres au moins le chapeau ou la canne de ce +monsieur. Ça me tranquilliserait. + +ÉMILE.--C'est de l'enfantillage. Qui m'empêchera de te montrer mon +chapeau à moi ou ma canne à moi? D'abord les vieux ont des parapluies. + +EUGÉNIE.--Ah! tu ruses. Tu te dérobes. Alors j'entrerai. + +ÉMILE.--Chère madame, vous n'entrerez pas. + +EUGÉNIE.--Brutal! vous me faites mal aux poignets. + +ÉMILE.--Naturellement. Criez, ameutez les gens. Bousculez toutes mes +quilles. Je vais être dans la nécessité de vous fermer la porte au nez. + +EUGÉNIE.--Quel accueil! Mon ami, mon cher ami! + +ÉMILE.--Eh ben, quoi? + +EUGÉNIE.--Adieu. + +ÉMILE.--Non, pas adieu. Ce serait trop bête. Nous nous aimons, après +tout, et il est inutile de nous chagriner. Pardonnez-moi. J'ai été un +peu brusque. Mais aussi, comprenez donc que mon monsieur s'exaspère. Je +suis sûr qu'il marche de long en large. Donnez votre poignet que je +souffle dessus. Ne craignez rien, je vous reverrai. Quand retournez-vous +en province? + +EUGÉNIE.--Dame! ce soir. Je n'étais venue que pour toi. + +ÉMILE.--Retardez votre départ. Vous avez le temps. Il y a des monuments +à Paris. Je vous guiderai. Fixons un rendez-vous pour demain. À quelle +heure? à quel endroit? + +EUGÉNIE.--Choisis toi-même. + +ÉMILE.--C'est ça, convenu. J'y serai, sinon, je t'enverrai un petit mot. + +EUGÉNIE.--Tu m'aimes? + +ÉMILE.--Mauvaise! tu es très jolie, tu sais, ce matin. + +EUGÉNIE.--Et encore, tu me vois dans un faux jour. + +ÉMILE.--Boutt! à demain; compte sur moi. Boutt! Boutt! tiens-toi à la +rampe. Ne te presse pas... L'escalier est dur. + +EUGÉNIE.--À la bonne heure! Tu as une concierge qui cire. Fais-lui mes +compliments. Au revoir. + +ÉMILE.--Oui, c'est une excellente femme, Au revoir, chère madame... ma +chérie, veux-je dire! + +EUGÉNIE.--Tu vois! Tu vois! Ah! j'en pleurerais! + +ÉMILE.--Comment, vous remontez! Voilà qu'elle remonte, à présent. Oh! +mais non. Gare aux doigts! Je ferme. + + + + +BONNE-AMIE + + + LA ROSE + LA PRUNE + + + + +LA ROSE + + _À Edmond de Goncourt._ + + +Bonne-Amie entra et tendit à Marcel, qu'elle aimait parce qu'il avait un +prénom à la mode et qu'il écrivait dans les journaux, une rose. + +--Elles sont introuvables, par le temps froid qui court, tu sais, lui +dit-elle. Devine combien elle me coûte? + +--Les yeux de la tête, dit Marcel. + +Il emplit d'eau le plus ventru de ses pots bleus, pour y mettre la rose. + +--Ne l'abîme pas, dit Bonne-Amie. Le fleuriste affirme qu'elle peut +s'ouvrir dans une chambre bien chauffée. + +--Justement: voilà un bon feu; attendons, dit Marcel. + +--Et toi, quel plaisir veux-tu me faire? demanda Bonne-Amie. + +Elle s'était assise et, les pieds à la flamme, elle ajouta: + +--Je ne tiens pas aux cadeaux. Un rien me suffit, une attention délicate +qui touche une femme plus que l'offre d'un empire ou de grosses +richesses. Je ne sais quoi. Arrange-toi. Trouve quelque chose. Il me +semble qu'à ta place je ne serais pas embarrassée. J'ai été gentille. +Sois mignon. + +--J'ai ton affaire, dit Marcel. + +Sans hésiter, il prit le manuscrit en train, et, remuant la jambe, se +tapotant la joue avec une règle, se mit à lire, à haute voix, le +chapitre fameux dont il pouvait dire: «Celui-là , mon vieux, j'en +réponds!» + +Et c'était toujours ainsi. Les humiliations ne l'assagissaient pas. À +peine avait-il répété: «Suis-je bête! suis-je bête!» qu'il recommençait +de mendier, l'incorrigible, jusqu'à rougir, un peu d'admiration de +femme. + +Sa voix, éclatante dès le lancer des phrases, bientôt mollit, et, comme +de coutume, au passage admirable où le mot serre l'idée si fort qu'elle +étouffe, il s'arrêta, défiant, craintif, et regarda: + +La jupe serrée aux chevilles, les genoux collés, les coudes au corps, +les mains perdues dans les manches, Bonne-Amie avait voûté sa taille, +plissé son front, rentré ses yeux et cousu sa bouche, car elle ne dit +même pas: «J'avoue que mon opinion personnelle n'a qu'une importance +secondaire.» + +Vraiment, elle n'avait oublié que de poser sur la cheminée, à droite et +à gauche de la pendule, ses deux inutiles coquillages, ses oreilles +sourdes. + +Tout entière, Bonne-Amie s'était fermée. + +Et Marcel déjà se dépitait; mais soudain il s'attendrit: + +Dans le pot bleu et ventru, la rose s'était ouverte. + +Quel émerveillement! + +L'émotion oscillante, folle, Marcel reluisait de sève. Il allait encore +perdre la tête, s'emballer, fourrer avec reconnaissance son nez au creux +de la fleur, lorsque enfin Bonne-Amie lui dit, à temps pour qu'il pût se +reconquérir et se calmer: + +--Tiens! la rose! à la bonne heure! le fleuriste ne m'a pas volée. + + + + +LA PRUNE + + _À Marcel Schwob._ + + +Au bout de la branche pend une prune qui ne veut pas tomber. Pourtant, +gonflée comme une joue d'enfant boudeur, mûre, pleine d'un jus lourd, +elle est continûment attirée vers la terre. + +D'une pointe de feu le soleil lui pique la peau, lui ronge ses couleurs, +lui brûle la queue tout le jour. + +Elle ne se détache pas. + +Le vent l'attaque à son tour, l'enveloppe d'abord, la caresse +sournoisement de son haleine, puis, s'acharnant, souffle dessus d'un +brusque effort. + +La prune remue au gré du vent, docile, dorlotée, dormante. + +Une violente pluie d'orage la crible de minuscules balles crépitantes. +Les balles fondent en rosée et la prune luit, regarde, comme un gros +oeil, au travers. + +Un merle se pose sur la branche, par petites détentes sèches s'approche +de la prune, lui lance de loin, prudent, les ailes prêtes, des coups de +bec en vain rectifiés. + +À chaque coup, la branche mince plie, la prune recule et fait signe que +non. + +Elle défierait jusqu'au soufflet d'une longue perche, jusqu'aux échelles +des hommes. + +Or Bonne-Amie vient à passer. + +Elle voit la prune, lui sourit, se cambre avec nonchalance, penche la +tête en arrière, cligne de l'oeil et ouvre ses lèvres humides de +gourmandise. + +La prune y tombe! + +Et Bonne-Amie, qui ne doute de rien, me dit, sans paraître étonnée, la +bouche pleine: + +--Tu vois, elle a _chédé_ à mon _cheul_ désir. + +Mais aussitôt punie que coupable du péché d'orgueil, elle rejette la +prune. + +Il y a un ver dedans. + + + + +LEVRAUT + + + CANARD SAUVAGE + LE FLOTTEUR DE NASSE + + + + +CANARD SAUVAGE + + _À Henri Mazel._ + + +--Allez, Levraut, apportez donc! + +Mais ces cris, poussés d'une voix forte, étaient vains. M. Mignan eut +recours aux menaces et aux insultes. Levraut bondissait à hauteur +d'homme ou faisait le chien couchant, ou, le nez très bas, au bord de +l'eau, l'arrière-train roidi comme un arc-boutant, semblait se braquer +sur le canard blessé. Parfois, il s'éloignait de son maître à l'abri +d'une poussée qui l'eût culbuté dans la rivière. Le canard battait de +l'aile, pulvérisait l'eau autour de lui, bien malade. Levraut, fort +chien d'arrêt au poil ras, luttait contre sa peur de l'eau glacée, et, +entêté, se dressait sur ses pattes de derrière, violemment. M. Mignan +vit le canard s'agiter encore avec frénésie, allonger le cou, se coucher +sur l'eau, et s'en aller doucement à la dérive, emporté mort par le +courant. Il pensa: + +--Cette fois, je suis sûr de l'avoir! + +Il lança des pierres afin d'exciter Levraut au bain. Il voulut l'attirer +à lui par des paroles trompeuses, en se tapotant le genou du bout des +doigts. Mais Levraut gardait sa prudence et ses distances. + +--Veux-tu apporter canard, chien de malheur! + +Le tutoiement ne réussit pas mieux que la politesse. Cependant, le +canard s'éloignait parmi les glaçons qui, réunis en flottille, +brillaient comme des morceaux de vitre. Le long de l'Yonne, M. Mignan le +suivit. Levraut l'imita. Cette promenade ne pouvait être bien longue et +M. Mignan semblait peu inquiet. D'ailleurs, il jouissait de son beau +coup de fusil: son émotion se prolongeait et des portions de son être +vibraient encore. Le canard, forcément, s'arrêterait à quelque tronc. On +voit des glaçons, qui offrent moins de prise, s'immobiliser au plus +léger obstacle et s'échafauder les uns sur les autres. En outre, M. +Mignan comptait toujours sur Levraut. C'est quelquefois une question de +procédé. Ainsi, il pouvait faire semblant de ne penser à rien, siffler +même entre ses dents un air sans importance, puis, brusquement, saisir +le chien par la peau du cou et le jeter à l'eau. + +--Une fois à l'eau!... + +Mais Levraut s'arrêtait net, l'air désintéressé, prêt à fuir. M. Mignan +se rendit compte qu'il n'y avait rien à faire avec cet animal-là . Tous +les deux continuèrent leur marche, guidés par le canard, et M. Mignan +prit le parti de l'accompagner jusqu'à sa halte. + +Il faisait très doux, et la neige commença de tomber, enveloppante et +fine. M. Mignan, qui portait un binocle, dut fréquemment en essuyer les +verres sur la doublure de son paletot. Gras et lourd, il enjambait les +échaliers, péniblement, en soulevant sa cuisse ou ses guêtres avec la +main. Quand il mettait le pied dans une ornière, ou dans le creux d'un +sabot de boeuf, des aiguilles de glace se brisaient avec un grésillement +agaçant pour ses dents. Sur toute la rivière se répercutait l'écho des +craquements sonores. Le canard se cachait derrière une touffe de joncs, +un saule, une pile de bois carrée comme une table où la neige aurait mis +une nappe, réapparaissait et s'évanouissait encore au plus épais des +flocons, toujours loin du bord. + +Du coin de l'oeil, M. Mignan observait Levraut qui maintenait son allure +indifférente, la queue basse, comme un chien de luxe à bouche inutile. +Tantôt il souhaitait de le tenir là , entre ses deux genoux, et de lui +donner des coups de poing sur la tête, sans compter, et sans pitié pour +ses hurlements, les cloches du village voisin dussent-elles s'en +ébranler; tantôt il soufflait fortement et son haleine fumeuse lui +rappelait d'étonnantes histoires, où, sous l'action du froid, les +paroles se solidifient, dans l'air, en morceaux de glace gros comme des +berlingots. Déjà une couche de neige alourdissait sa marche. Au fond, il +rageait de toutes ses forces. + +--Une perche quelconque serait peut-être une perche de salut! + +Il tenta d'arracher une branche de saule, mais, pour une violente +secousse, une brindille inoffensive lui resta dans la main. D'une nature +apoplectique, il avait le sang aux joues et la neige fondante le cuisait +désagréablement. Ils arrivèrent au barrage du Gautier. + +--Cette fois, canard, mon ami, tu vas te cogner le nez. Finie la +ballade! + +Pas le moins du monde! Une pelle se trouvait levée. Le canard passa +dessous, simplement et comme il fallait s'y attendre. Il disparut dans +un remous, barbota quelques secondes en pleine écume, et, de nouveau, se +remit à glisser moelleusement, fugitif vivant, on l'aurait juré, et +certes infernal, à l'aise au milieu de la rivière s'élargissant. La +colère de M. Mignan devenait un danger. Il voulait respirer, mais il ne +savait quel tampon refoulait l'air hors de lui. Il s'arrêta, imité par +Levraut qu'il semblait oublier, prit le ciel à témoin, et tout de suite +résolu, repartit: + +--J'en crèverai, dit-il, mais je ne lâcherai pas. + +La neige, silencieuse et serrée, lui mouillait le nez, les lèvres, le +cou, éteignant complaisamment tous les feux qui lui poignaient à fleur +de peau. Elle collait sous ses pieds, doublait, triplait ses semelles, +lui donnait une attitude d'échassier, jusqu'au moment où, l'une des +boules désagrégée, il se déséquilibrait, soudain boiteux. Plus loin, il +faisait envoler d'un peuplier une bande de chardonnerets et l'arbre +semblait brusquement secouer des fleurs chantantes. + +--Ça va durer longtemps, cette histoire-là ! + +En vérité, il crut être à la fin. Non loin de Marigny, un peu en amont +du pont, une sorte de jetée naturelle précédait l'arche du centre et +partageait en deux le courant. Au lieu de le suivre à droite ou à +gauche, le canard maladroitement buta en plein un bouchon épineux où il +resta. + +--C'est pour le coup, que je te tiens, dit M. Mignan. + +Le tenait-il réellement? Une dizaine de mètres l'en séparait. Une +dernière fois, il tenta de corrompre Levraut. Jamais on n'avait vu un +chien à ce point apathique et morne. Aux signes de son maître, il +s'écarta obliquement. M. Mignan, le regard circulaire, se mit en quête +d'une longue gaule, d'une gaule de dix mètres! Quelle naïveté! Il fixa +le canard, comme s'il voulait le cramponner de l'oeil et le ramener au +bord. Ses joues tremblaient. Ses lèvres se contractaient jusqu'à +blanchir et se serraient à ne pas laisser passer le moindre sifflement. +De grosses gouttes de neige fondue coulaient sur ses moustaches comme +des larmes. Il n'imaginait aucun moyen. À vrai dire, il souffrait sans +pouvoir localiser sa blessure et se sentait envahi d'une telle furie +qu'il ne raisonnait plus. Comme Levraut s'approchait, il lui adressa +seulement un coup de pied, incapable de recommencer la discussion. Le +chien para en rompant. Toutefois, le coup de pied ne fut pas entièrement +inutile, car une grosse motte de neige boueuse se détacha du soulier, +vola lourdement dans l'air, comme un vilain oiseau sale, retomba, +s'écrasa, s'émietta, et M. Mignan éprouva momentanément une sensation de +légèreté et de bien-être qui le surprit. Mis en train, il donna de +l'autre pied un autre coup, cette fois sans intention méchante et +simplement pour se débarrasser de l'autre motte. Puis, le fusil en +bandoulière, les mains dans ses poches, les épaules rondes sous la chute +lente de la neige endormie et endormante, il continua de regarder le +canard, vaguement sollicité par de multiples desseins. + +En cet endroit, la rivière, profonde jusqu'au genou à peine, courait sur +des cailloux plats et blancs, et à son murmure doux de glou-glou de +bouteille, çà et là , une pierre pointue qui perçait l'eau ajoutait la +convulsion d'un hoquet. Déjà l'accourcissement du jour commençait. + +--Somme toute, en allant vite... + +Et voilà que M. Mignan, le cortège des hésitations bousculé et mis en +déroute par un seul coup de tête, se précipita, courut au canard, +l'arracha du buisson et revint, titubant en homme ivre, dans l'eau +résistante et souple comme le chanvre, trempé à tordre comme son canard. + +Il l'avait! mais, sans même le regarder, il le jeta à terre, d'un coup +de talon lui écrasa le bec et la tête, et froidement, d'un autre coup, +l'éventra. + +--Tiens, tiens, sale bête, cochonnerie! + +Puis il ramassa la chose rouge, et imprimant à son bras un grand +mouvement de vire volte, il la lança à toute volée, bien loin dans la +rivière, le plus loin possible. D'un bond, Levraut, ardent au fumet, +passa par-dessus les joncs du bord, et nagea rapidement, avec un +aboiement entrecoupé, vers le canard, lapant ses traces sanglantes. + + + + +LE FLOTTEUR DE NASSE + + _À Pierre Valdagne._ + + +Bien que M. Mignan n'eût rien lancé et se fût contenté de faire un +signe, Levraut sauta dans l'Yonne, chercha et trouva quelque chose: un +flotteur de nasse. Il le happa et voulut le rapporter, mais le flotteur +était solidement attaché, la nasse retenue au fond par de lourdes +pierres et Levraut dut nager sur place. + +--Laisse donc, imbécile, lui dit M. Mignan, tu vois bien que c'est un +flotteur de nasse. + +Et comme Levraut s'entêtait: + +--Mon pauvre chien, que tu es bête! Allons, lâche ça tout de suite et +viens ici! + +Levraut, dévoué, comprenait l'impatience de son maître et redoublait +d'efforts. + +--Si tu t'amuses, dit M. Mignan, reste; j'ai le temps. Au moins, tu te +seras lavé. + +Il s'assit, goguenard, observa son chien et s'aperçut que l'affaire +tournait mal. Levraut se fatiguait visiblement. Parfois, il «buvait» +avec un grognement sourd. Opiniâtre, il serrait toujours le morceau de +bois entre ses dents. Il donnait de violents coups de tête dans le vide. +Ses pattes, gênées par la corde de la nasse, par les herbes, battaient +l'eau, blanche d'écume. Bientôt il n'en pourrait plus. La «bonne bête» +mourrait victime du devoir. + +--Fichu, mon chien! pensa M. Mignan déjà bouleversé. + +Il lui adressa des prières, des injures, lui dit qu'il n'avait jamais vu +un chien aussi stupide. + +--Et c'est ma faute! me voilà propre: je noie mon chien, afin de le +baigner, moi! + +Espérant lui faire lâcher sa proie fatale pour une autre, il jeta des +morceaux de bois à droite et à gauche. + +Encore! soit: tout à l'heure, Levraut les rapporterait, après, quand il +aurait déposé celui-ci d'abord aux pieds de son maître. Et +«l'intelligent animal» hurlait d'impuissance. + +Comment le sauver! Une mauvaise barque se trouvait là , couchée sur le +flanc, mais amarrée, cadenassée, sans rames, à moitié pleine d'eau +croupie, inutile, exaspérante. + +Une dernière fois, M. Mignan cria: + +--Veux-tu lâcher ça, oui ou non? + +Levraut répondit par une sorte de râle et roula des yeux qui implorent. +Il enfonçait. + +M. Mignan se roidit, arracha la barque, la mit à flot, d'un pied entra +dedans, et de l'autre se poussa du côté du chien. Il avait si +adroitement manoeuvré qu'il put lui appliquer, au passage, deux fortes +claques sur le museau. + +Ainsi corrigé, Levraut enfin ouvrit la gueule d'où tomba le flotteur de +nasse, et se sauva seul au bord. + +Cependant, la barque s'arrêta, son élan mort, et tournoya, folle, au gré +du courant. M. Mignan, mouillé jusqu'aux genoux, perdait l'équilibre, +et, tandis qu'incapable de se diriger, il barbotait à égale distance des +deux rives, Levraut, sur le derrière, se séchait au soleil, luisait, +regardait son maître et, à son tour, lui «aboyait» de revenir. + + + + +LA VISITE + + _À Paul Bonnetain._ + + +Le fermier Pajol tient à me faire lui-même les honneurs. Les sabots des +bêtes et des hommes ont treillissé le sol de la cour et mes talons se +prennent parfois dans les mailles durcies. Pajol ouvre la porte de +l'écurie aux vaches, entre le premier. Des brins de paille chatouillent +ses hautes épaules; sa tête, qui touche aux poutres, servirait de tête +de loup pour enlever les toiles d'araignées. Une lumière douce éclaire +l'écurie. Une odeur chargée l'emplit, pique les narines. + +--J'aime ce goût, dis-je. Je connais un pays où l'on sauve des malades +désespérés en les soignant dans une vacherie. + +Pajol ne me demande pas le nom du pays; j'ajoute: + +--Ils boivent même du purin. + +--Ne vous gênez point, me dit Pajol. + +Nous commençons la revue. Jusqu'au fond de l'écurie, les lignes droites +des dos immobiles s'espacent comme celles d'un papier réglé et les +croissants des cornes remuent. Pajol flatte de la main les vaches, et +quand l'une d'elles est couchée, il la force à se lever. + +--Pour qu'elle se soulage, dit-il. + +Elle n'y manque pas et, entre ses fesses honorablement médaillées de +fumier, laisse choir une bouse neuve qui s'étale, large et ronde, +agréable à voir, à flairer, réjouissante. Je la contemple et la renifle, +indétachable. Je cherche des mots techniques qui rendraient mon +étonnement et me reproche de n'avoir pas encore dormi là , une nuit, sur +un lit de foin, réchauffé par les haleines des vaches. Je m'y serais +assoupi à la cadence des fientes tombantes et réveillé au petit jour, +les paupières et les joues enflées. + +--Ah! la campagne, il n'y a que ça! + +Mais la figure de Pajol s'embrume. Dans un coin de l'écurie, cinq +petites taures sont rangées à part. + +--On les croirait en pénitence. + +--Vous ne mentez pas, dit Pajol. Elles ont fauté avec le taureau, dans +le pré Sauvin. + +--Si jeunes, dis-je; il n'y a plus d'enfants! + +Les taures, comme des maîtresses lassés, tournent leurs yeux stupides +vers leur ventre bombé, effarées de sentir se préparer l'événement. + +--Ah! c'est un malheur, dit Pajol. D'abord, les voilà abîmées pour la +vie. Puis, elles feront des veaux gentils, ma foi, des pruneaux de +veaux, qu'il faudra vendre, donner tout de suite au boucher, s'il en +veut. + +Il les déplace, ennuyé, les gourmande et les traite de libertines. + +Je colle mon oreille au flanc d'une taure et j'entends bouger +«l'héritier». La taure-mère, la respiration anhéleuse, penche sa tête. + +--Elle n'est pas fière, dit Pajol. + +--Elle sait bien qu'elle a mal fait, dis-je. + +Nous l'observons ainsi qu'une coupable. Grisés de parfums lourds, nous +jugeons gravement les taures, selon les règles d'une conduite spéciale +aux bêtes, et le taureau, selon les droits de l'homme. + +--Celle-ci est plus avancée que les autres, dit Pajol. Elle ne tardera +pas de pousser sa bouteille. + +Il lui soulève la queue, palpe ses reins, + +--Sale bête! s'écrie-t-il. + +Et, s'abandonnant à une juste colère, il se recule, prend son élan et +flanque un bon coup de pied au derrière de la taure, comme si c'était sa +propre fille. + + + + +LA CAVE DE BIME + + _À Catulle Mendès._ + + +--Comme c'est noir! dit ma grand'mère. Mais du fond de la cave une voix +lointaine lui répondit: «Ton âme est encore plus noire!» + +Les veilleurs ne teillaient plus. Papa Iaudi lui-même s'était arrêté de +casser le chanvre. Les teilles chevelues pendaient sur les genoux. + +--Quelle crâne peur elle a eue, la grand'mère! + +--Elle a pris ses sabots dans ses mains pour courir de la Cave de Bîme +jusqu'à la maison. Il y a une trotte. + +--Avez-vous vu la Cave de Bîme, papa Iaudi? + +--Une fois. Il m'a fallu écarter les orties. En plein jour elle se cache +et n'est pas méchante. Mais si quelqu'un passe devant, la nuit, elle +l'attire, l'avale comme une gueule. + +--Oh! oh! fit Pauline. Elle les mange, quoi! + +--Pourquoi fais-tu: «Oh! oh!» Pauline? Elle en a mangé de plus grosses +que toi. + +--Ça prend, ces histoires-là , quand on est petit, dit Pauline. + +--Tu es toujours petite pour un vieux comme moi, et à mon âge, j'ai +encore peur de bien des choses. Où sont les disparus du pays? Dans la +Cave de Bîme, pour sûr, égarés, perdus! + +--Pauline est une libertine, dit une vieille. Sait-elle seulement où se +trouve la Cave de Bîme? + +--Oui, là -bas, vers la rivière, dit Pauline. J'ai regardé dedans, moi +aussi. C'est un trou, voilà tout, un puits qui n'a pas d'eau, où des +grenouilles crèveraient. + +--Tu as regardé dedans, la nuit? + +--La nuit, je dors, dit Pauline. + +--Le jour, on fait le malin, reprit papa Iaudi. C'est la nuit qu'on a +peur. On a un peu moins peur quand la lune éclaire. Tenez, ce soir, +teilleriez-vous du chanvre dans ma cour, autour de moi, paisibles, si +Elle n'était pas là ? + +Les veilleurs levèrent la tête du côté de la Grande Veilleuse. Ceux qui +lui tournaient le dos pivotèrent sur leurs chaises. Elle était là , +proche et discrète, avec sa bonne face humaine, comme venue exprès pour +écouter Iaudi. Sa lumière abondante, dont profitait le ciel entier, ne +fatiguait pas les yeux. Et pourtant, on y voyait très bien. On aurait lu +de l'imprimé. + +--J'aime mieux la lune que le soleil! dit une femme. + +Tous, fiers de pouvoir la fixer, lui sourirent, tranquillisés. Ils ne +lui posèrent pas de questions. Ils la contemplaient, malgré les progrès +de la science, comme une gardienne au visage plein, non comme un astre +instructif, avec ou sans habitants. + +Les veilleurs, d'un geste uniforme, se remirent à teiller. Les plus +vieux étaient les plus habiles, mais papa Iaudi l'emportait sur tous par +la vivacité de ses doigts, os menus que recouvrait une peau légère et +cuite. + +Les queues de chanvre semblaient chasser des mouches, et les +chènevottes, brisées d'un coup sec, se prenaient aux jupes ou sautaient +lestement sur les pavés. Des gamins les ramassaient et y trouvaient +encore de quoi faire des mèches de fouets. + +--Et elle s'enfonce jusqu'où, la Cave de Bîme, papa Iaudi? + +--Comment le savoir? On y entre, on n'en sort plus. On prétend qu'elle +traverse la terre, mais ce n'est pas prouvé. + +--Enfin, qui l'a creusée? + +--Là -dessus, j'ai mon idée à moi. C'est probablement les +révolutionnaires de quatre-vingt-neuf. Je ne vois qu'eux pour avoir fait +ça. + +--Je ne suis pas curieuse, dit Pauline, mais combien qu'elle a dévoré de +gens? + +--Des tas, petite, des tas, dit papa Iaudi. + +--Comment qu'ils s'appelaient? + +--Mâtine, es-tu têtue! Vas-y donc voir, si tu ne veux rien croire. + +--J'irais bien, dit Pauline. + +--Une maligne! une rude! dirent les veilleurs. + +--Oui, j'irais bien. Il ne faudrait pas me dépiter longtemps. + +--Dépiton! carcaillon! dirent ensemble les veilleurs. + +Mais papa Iaudi les calma: + +--Ne tentez pas le bon diable! + +--Laissez-la, papa Iaudi, elle fera trois enjambées et reviendra. + +--Ah! dépiton. Ah! carcaillon. Ah! c'est comme ça, dit Pauline. Eh bien, +j'irai, et pas plus tard que tout de suite encore, et j'entrerai dans +votre cave, et je crierai: «Coucou!» et, si on me touche, gare! je vous +promets qu'on aura une fameuse calotte. + +Debout, tremblante de bravoure, elle montrait ses poings à l'ennemi. + +--Veux-tu rester! commanda papa Iaudi. + +--Non, non, j'irai; j'irai sans lanterne même, avec la lune. + +Elle partit quasi courante et la lune la suivit, réglant son allure sur +la sienne. Un bruit de sabots qui s'éloignent et frappent le sol dur, +résonna par tout le village. + +--Gamine! dit papa Iaudi; j'ai observé que les orphelines étaient +presque toutes à moitié folles. + +En réalité, il n'avait guère plus d'inquiétude que les autres: au bas du +village, Pauline remonterait vite, le derrière comme enflammé. + +Il distribua de nouvelles brassées de chanvre aux veilleurs. Ils +causèrent de choses indifférentes, la pensée souvent au bord de la Cave +de Bîme. Parfois ils prêtaient l'oreille et croyaient entendre un galop +de retour. Le temps passa. Quelques-uns commencèrent de baîller. + +--Elle est longue. + +--Voilà une heure qu'elle est partie. + +--Elle s'est assise sur le pont, pour nous faire croire qu'elle est +allée jusqu'au bout. Elle y grelotte d'épouvante, toute seule. + +--Mais nous ne la croirons pas. + +--Si, nous ferons d'abord semblant, pour mieux rire après. + +--Ne la chagrinez pas trop, dit papa Iaudi. + +--À cause d'elle nous serons forcés de nous coucher tard. + +--Moi, ça m'amuserait de coucher dehors. + +--Et moi qui n'ai pas mon châle! + +--La lune nous a quittés. Je teille de mémoire. + +--Si nous entrions chez vous, papa Iaudi? + +Dans la maison où papa Iaudi, économe, n'alluma pas de bougie, ils se +sentaient mal à l'aise. Ils ressortirent. + +--Sommes-nous bêtes, dit une femme; je parie qu'elle est dans son lit. + +Comment n'avait-on pas songé plus tôt à cette explication gaie, +réconfortante et si simple? + +--Elle nous a joué le tour, dit la femme. Le temps de l'arracher de ses +draps, de lui donner une fessée d'importance, et je vous l'amène. + +Elle ne ramena pas Pauline. + +Un homme proposa de parcourir le village, en bande. + +--Tout à l'heure! un peu de patience! + +D'ailleurs, les rues s'assombrissaient comme autant de caves. + +--Faisons du jour avec nos lanternes, dirent les femmes. + +Elles se cherchaient, se groupaient, et visage contre visage, lanternes +hautes, elles éprouvaient le besoin de se reconnaître. + +--Ce n'est pas possible qu'elle y soit allée! + +--Ah! ouath! + +--Et quand elle y serait allée? + +On espérait de papa Iaudi des paroles rassurantes, mais le vieillard +agité ne tenait plus en place, marchait le long du mur, l'égratignait de +ses ongles et urinait fréquemment, sans effort. + +--Voyons, papa Iaudi, entre nous, blague à part, hein! vieux! répondez +donc. + +Il redressait sa taille pour dominer les bavardages, aux écoutes, muet. +Les femmes lui secouaient ses mains qui étaient brûlantes. + +--Tant pis, dit l'une d'elles, moi je descends au-devant. + +Mais les hommes la retinrent. + +--Pourquoi? attendez. Vous êtes bien pressée. Et puis, c'est notre +affaire! + +--Voilà près de trois heures qu'elle est partie! C'est drôle, tout de +même. Entendez-vous les poules remuer? + +--Avez-vous fini de criailler, les femmes? Qu'est-ce qu'il y a de drôle? +Elle s'amuse en route, cette fille. Elle est libre. + +Et les moins troublés disaient avec un reste de confiance: + +--Elle va revenir. + +Et ceux qu'envahissait l'angoisse, répétaient sur un ton sourd: + +--Oui, elle va revenir. + +Et ceux qui déjà perdaient la tête, reprenaient d'une voix grandie: + +--Naturellement qu'elle va revenir! + + + + +LA CARESSE + + _À Jean Richepin._ + + +I + +Avril aussi s'approcha des parieurs. C'était un soldat doux et bleu, qui +n'eût pas fait aux autres ce qu'il ne voulait pas qu'on lui fît. Il +pensait avoir conquis la chambrée par ses sourires, son air de +s'intéresser à tout, et la docilité avec laquelle il épluchait les +pommes de terre. Il ne mangeait point à la gamelle, mais il y goûtait +quelquefois. + +--Ma parole! disait-il, c'est meilleur que ce qu'on me sert à la +cantine. + +Il semblait n'y prendre sa nourriture que par une sorte de contrainte. + +Nul ne lui avait encore plié ses draps en portefeuille, ou renversé, la +nuit, un quart d'eau froide sur la tête. Jamais il ne se réveillait +violemment sous son lit retourné d'un coup d'épaule, toute la caserne +s'abîmant dans une catastrophe. + +Il se croyait sauvé. + +Vraiment la chambrée ne se composait que de braves garçons, et la +distinction d'Avril, dissimulée, passait inaperçue. + +Il se mêla au groupe. Les parieurs s'échauffaient. + +--J'en porterais deux, disait un soldat. + +--Tu n'en soulèverais pas seulement un, répondait un autre. + +--J'en porterais deux. C'est moi qui te le garantis, moi, Mélinot. + +--Pas la moitié d'un; je t'en défends, moi, Martin. Tu ne sais donc pas +comme c'est lourd, un homme qui fait le mort. + +Avril trouva bonne l'occasion de donner son avis. Ses camarades n'en +seraient que flattés, et d'ailleurs, il aimait les études de moeurs. + +--Oui, c'est lourd, dit-il. + +Déjà Mélinot retroussait ses manches: + +--Je parie un litre. Allez-y. Qui est-ce qui se couche par terre? Toi, +Martin; mais j'en veux un second, un gros, ça m'est égal, et je vous +jetterai tous deux sur mon dos comme des sacs à raisins. + +Les mains s'agitèrent: «Moi! moi!» Et Avril s'offrit comme les autres. +Mélinot hésita, soupesant les plus massifs, avec des moues de +connaisseur, Enfin, pour que son triomphe éclatât davantage, il choisit +Avril, à cause de ses mains blanches, de sa chair grasse, et il montrait +une telle assurance que Martin eut des craintes, fit à Avril ses +recommandations. + +--Surtout, lui dit-il, imite bien le mort. Ne te raidis pas. +Abandonne-toi, les jambes et les bras mous. Laisse ballotter ta tête et +ton ventre. + +--Sois tranquille, dit Avril. + +Heureux de jouer son rôle en camarade pas fier, il songeait: + +--Voilà une complaisance qui décidément me gagnera tous les coeurs. + +Tandis que Mélinot roulait ses biceps, Avril et Martin s'allongèrent sur +le plancher. On les lia dos à dos, au moyen d'un drap et de ceinturons. +Mélinot surveillait lui-même, et les installa, Martin dessous, Avril +dessus, par une attention délicate. Les hommes de la chambrée formaient +cercle, comme sur une place, un jour de foire, autour de la +représentation. Ils se pinçaient, presque émus. + +Mélinot se prépara. Il cracha dans ses mains, emplit sa poitrine de +vent, et il se baissait, tendait ses bras infinis, allait, les doigts +écartés, les veines gonflées pour l'effort futur, ramasser le paquet. + +Soudain le cercle s'entr'ouvrit. Un soldat qui attendait, tout prêt, +entra à reculons, culotte tombée, et Avril sentit sur sa face le +frottement long, la caresse insistante d'un derrière d'homme. + +Il ferma les yeux à se fendre la peau du front, et la bouche à se casser +les dents. Le cuir d'un ceinturon craqua. + + +II + +Délivré, debout, Avril, blanc, étreignit une baïonnette, et il ne se +précipita pas au hasard, parce qu'il ne voulait en tuer qu'un. + +--Qui? + +Ce fut plus un cri qu'une parole. Il n'insultait pas. Les mots «lâche, +cochon» eussent été trop doux à sa gorge sèche. Il ne pouvait que +répéter: + +--Qui? qui? + +Les soldats reculèrent, sur la défensive, inquiets. La révolte d'Avril +les étonnait. Ils avaient l'habitude des tours plaisants. Une farce ne +serait-elle pas toujours drôle? Malheur de malheur! + +--Voyons, c'est pour rire, dit l'un d'eux. + +Mais les visages, toutes les fissures du rire bouchées, étaient comme +des murs fraîchement replâtrés. + +Avril planta sa baïonnette dans la table. + +--Je saurai qui, dit-il, et je le tuerai. + +--Si tu lui en avais enlevé un morceau, dit Martin, tu le reconnaîtrais +facilement. + +Le mot ne fit pas d'effet, car on observa qu'Avril, amolli après son +accès de rage, pleurait d'énervement. Les soldats ne comprenaient plus. +Ils s'éloignèrent chuchoteurs, avec des gestes inachevés. + +Avril se mit en tenue et courut aux bains. Il arracha ses vêtements, et +dans la baignoire il noyait sa tête sous l'eau le plus longtemps +possible et ne l'en sortait que pour souffler, à la manière des phoques. + +Ensuite, les cheveux fumants, il réfléchit aux stratagèmes compliqués +dont il devrait user «pour savoir qui». + +Sans doute, il le tuerait. Cruel d'abord avec la pointe de sa +baïonnette, il lui ferait sauter un oeil, le nombril, un organe +indispensable, ou plutôt, il le pétrirait entre ses poings, lui +crèverait l'estomac, ainsi qu'une boîte à coups de talon. Mais comment +le découvrir? Le désir d'une vengeance originale, personnelle, le +détourna de porter plainte, la peur aussi du ridicule: sa sotte histoire +réjouirait le régiment, le colonel, des généraux peut-être! + +De retour à la caserne, il affecta l'insouciance, regretta son +emportement et s'avoua imbécile. Bon enfant, il pardonnait, et il se +moqua le premier de ses pommettes rouges, sanglantes, débarbouillées +frénétiquement, comme raclées à la pierre ponce. + +--Allons, c'est fini, dit-il. Qu'il se dénonce et je lui paie un litre +d'eau-de-vie. Voilà ma main. + +Les soldats défiants ne répondirent pas. + +Il en prit un à part, celui qui avait les plus fortes oreilles, la plus +grande bouche, la plus animale apparence et l'emmena à la cantine. Il +rusa, feignit de parler d'autre chose, et tandis que les bouteilles se +rangeaient sur la table comme de courtes dames arrêtées qui écoutent, il +le conduisit sournoisement au bord d'une confidence. Mais arrivé là , +l'homme poilu, égal aux bêtes par l'instinct, se tapa le crâne, se +dressa, dit: «Merci, ma vieille,» et s'en alla, impénétrable. + + +III + +Avril ne sait pas qui, ne le saura jamais. Peu à peu, la chambrée est +redevenue indifférente. Il s'exaspère toujours. Une salive continue aux +lèvres, il pèle à force de se laver la figure. La nuit, il imagine de +ramper au milieu des lits. Tantôt il guette ceux qui rêvent tout haut. +Tantôt il serre une gorge en criant: + +--C'est toi, hein! dis que c'est toi. + +On lui lance des godillots. Il s'enfuit à grandes enjambées et ne +s'endort qu'au petit jour d'un sommeil trouble où son imagination lui +retrace obstinément un tableau si exact, que, de dégoût, Avril fronce +ses narines. + +Souvent, après la soupe, il sort seul, cherche un quartier silencieux de +la ville. La place est déserte. À peine un chien frôle un banc. Avril +s'assied et s'enveloppe la tête dans un mouchoir parfumé. Aussitôt les +souvenirs se mettent à leur travail de fouisseurs. Le coeur malade, +Avril se lève et se promène d'arbre en arbre. Les nausées le suivent. + +Et c'est irréparable. + +Certes, la vie lui réserve d'agréables surprises. Plus tard, il lira des +vers de fine poésie. Il entendra des chants d'oiseaux. Il pourra toucher +du bout du doigt la peau élastique des femmes, respirer des fleurs, +sucer des sucreries, et peut-être que ses yeux seront charmés par des +élégances d'ibis roses, mais il n'oubliera jamais qu'une fois il a senti +sur sa face la caresse d'un derrière d'homme. + +Tristement Avril s'appuie contre un arbre, et, par petites secousses +douloureuses, il commence de vomir. + + + + +LE MUR + + _À Georges Courteline._ + + +I + +Elles étaient méchantes ou bonnes de toutes leurs forces, et se +fâchaient une fois par saison, régulièrement, huit jours. Longtemps +elles voisinaient jusqu'à paraître habiter l'une chez l'autre, et, +soudain, elles ne se connaissaient plus. Aussitôt la Morvande comptait +avec prestesse les défauts de la Gagnarde. Celle-ci, peut-être, avait le +travail de langue moins facile, mais elle réussissait plus souvent à ne +pas revenir la première. Enfin elles se souriaient. Invitée, la Gagnarde +entrait chez la Morvande et, de nouveau, admirait tout, la propreté des +carreaux, celle du poêle, celle de l'arche et des cuivres, et celle du +seau d'eau si brillant qu'il donnait soif. + +--Comment faites-vous donc pour être propre? Chez moi, c'est toujours +sale. + +Elle mentait, pour voir. + +--Chez vous, répondait la Morvande, on dirait que vous léchez les +meubles. + +Ainsi, tout en gardant leur dignité, elles échangeaient des flatteries. + +Au seuil de la porte la Gagnarde s'extasiait encore devant le fumier des +Morvand. Il était carré, fait au moule. Des branchages et des pieux le +soutenaient, et on pouvait y monter par une planche à pente douce, comme +sur une estrade. + +--À tout à l'heure, ma grosse! disait la Gagnarde. + +--À tout à l'heure, ma petite! répondait la Morvande. + +Or, en réalité, la grosse c'était la Gagnarde et la petite la Morvande. +Donc les mots venaient bien du coeur. + + +II + +Quel fut le motif de la querelle, ce jour-là , le village ne le sut +jamais exactement. Les uns prétendent que la Gagnarde renversa par la +cour commune un baquet d'eau grasse. Les autres, le maître d'école est +du nombre, affirment que la Morvande lança, innocemment peut-être, une +corbeille de pommes pourries dans les jambes de sa voisine. + +Qu'arriva-t-il ensuite? + +La Gagnarde cassa d'un coup de fourche les deux pattes d'une oie qui +n'était pas à elle, et la Morvande tordit le cou d'un jars sans en avoir +le droit. + +Puis toutes les deux, vaillantes, se mirent à donner de la voix. + +La Morvande jappait. La Gagnarde grondait. + +La Morvande courait dans la cour, ramassait des choses qu'elle laissait +retomber pour les reprendre, et, le geste désordonné, se griffait le +visage. Sa seule préoccupation était de jeter des cris aigus, sans +choix, mais sans interruption. Souvent elle s'approchait de l'ennemie. +Elle retenait derrière son dos ses mains rétives dont les doigts avaient +le mors aux ongles. + +Et sur sa petite tête rouge vivement agitée, sur son cou, ses épaules, +elle recevait comme une douche trop chaude les injures bouillonnantes de +la Gagnarde. Celle-ci s'enflait, s'enflait, les bras croisés, +soufflante. Un instant, l'une penchée, l'autre comme enlevée de terre, +bec à bec, étranglées et toute la chair à vif, elles ne purent plus que +loucher! + + +III + +La Morvande se sauva dans l'atelier de menuiserie de son homme. Elle +s'étendit sur les copeaux et longtemps demeura sans rien dire. Du bran +de scie se collait à son visage en sueur. Machinalement, d'un copeau +elle se faisait une bague. Les yeux secs, elle poussait toutefois de +gros soupirs tenant du sanglot. + +Philippe Morvand ne la regardait pas. + +C'était un homme froid qui passait sa vie à réfléchir. Quand il avait +mesuré une planche, il la mesurait encore, et, lui trouvant la même +longueur, il réfléchissait. Mais il réfléchissait surtout devant un mort +dont on lui avait commandé le cercueil. Il prenait alors ses mesures +sans toucher le corps, et il souffrait dans toutes ses jointures à la +pensée qu'il pouvait se tromper en moins, faire trop étroit, être obligé +de ployer le cadavre. + +--Ça ne peut pas durer, fit sourdement la Morvande. + +Philippe ne répondit rien. Il soutenait en pente une planche polie et, +un oeil fermé, l'autre mi-clos, cherchait des noeuds à fleur de bois. +Vivement son rabot les rongeait et les rejetait par petites frisures. + +--Ce n'est plus une existence! dit la Morvande. + +Elle ajouta qu'il fallait en finir. + +Philippe, sans approuver, ne désapprouvait pas. Il entrait en réflexion. +La Morvande lui exposa les faits. Elle fut calme, et, pour paraître +juste, n'insulta personne. Voilà : ni l'une ni l'autre n'avaient bon +caractère. Elle n'en disconvenait pas. Admettons qu'il y ait des torts +des deux côtés. Quand on ne s'entend plus, on se sépare: + +--Qu'est-ce que tu en penses, toi? + +--Dame! dit Philippe, tourne-lui les talons. + +--Mais si elle me cause? + +--Ne réponds pas. + +--Pour qu'elle me traite de dinde! + +--Alors, continuez, dit Philippe. Si tu habillais une grande perche avec +des vieilles guenilles, et si, la nuit, tu la plantais devant sa +fenêtre, la Gagnarde ragerait fort en s'éveillant. On peut toujours +essayer. + +--Tu me fais pitié, dit la Morvande. + +--Dame! dit Philippe. + +Le cas l'intéressait. Volontiers il eût donné un autre conseil. Mais il +n'en avait plus. Il prit sa pipe, la bourra, et, se gardant de l'allumer +par crainte du feu communicable, il pipa gravement. De temps en temps il +la changeait de coin, ou la tirait de sa bouche, crachait, s'essuyait +les lèvres, et semblait sur le point de parler. + +C'était une fausse alerte. + +Une autre fois il ôta ses lunettes, croisa l'une sur l'autre leurs +longues et menues pattes de faucheux, et les posa avec lenteur en un +coin net de l'établi. On aurait juré qu'il avait pris un parti. La +Morvande attendait. Mais Philippe attendait aussi. + +--Eh bien! dit enfin la Morvande, moi qui ne suis qu'une bête, j'ai une +idée! + +Elle espérait que Philippe allait lui dire: + +--Laquelle? + +Elle dut s'animer seule: + +--Et je suis venue te demander ton avis seulement pour te montrer que tu +es encore plus bête que moi. + +Loin de sauter sur son marteau, Philippe n'eut aucun mouvement de +révolte. Il en avait écouté d'autres et connaissait les femmes, même la +sienne. La Morvande ne prit plus le soin de calculer ses effets et +commanda: + +--Tu vas t'arranger avec Gagnard et faire un mur qui coupera la cour en +deux jusqu'à la route, assez haut pour que je ne voie plus cette rosse, +mais pas assez haut pour me cacher le coq du clocher, parce que +j'entends mieux sonner la messe, quand je le regarde, le coq du clocher. + +--Ça coûtera cher, dit Philippe. + +--Gagnard en paiera la moitié. C'est dans son intérêt comme dans le +nôtre. Nous serons chacun chez nous! + +--Je n'y tiens pas, dit Philippe. Gagnard est un bon garçon. + +--Et moi, j'y tiens, dit la Morvande. Et puis d'abord, à partir +d'aujourd'hui, tu vas le laisser de côté, ton Gagnard. + +--Il ne m'a rien fait. + +--Il n'est pas convenable que les maris restent bien quand les femmes ne +le sont plus! + +--Vous allez vous raccommoder. + +--Écoute, Philippe, ne répète pas ça. Je me fâcherais pour de bon. +Tiens, j'aimerais mieux me raccommoder avec notre cochon, oui, avec +notre cochon. + +--Qu'est-ce que je dirai à Gagnard, moi? + +--Tu lui diras que tu ne veux plus godailler avec un petit homme qui a +six pouces de fesses et le derrière tout de suite. + +--De jambes, remarqua honnêtement Philippe, on dit: six pouces de +jambes! + +--Et moi je veux dire: de fesses! Réplique voir? + +Elle se dressa, déjà prête pour la bataille. Des copeaux vibraient à ses +coudes, à ses jupes. Philippe reprit ses lunettes et sur sa planche +inclinée visa un dernier noeud à raboter. + +--Tu ne vas pas te taire? dit-il sur un ton plutôt d'interrogation que +de menace. + +--Je me tairai si je veux. + +--Bon, ne te tais pas. + +Il ne se rappelait point s'être emporté depuis l'âge de raison, et il +avait eu l'âge de raison bien avant de se marier. + +Victorieuse, la Morvande emplit son tablier de copeaux, ainsi qu'elle +faisait toujours quand elle était en visite chez Philippe. Le soir, leur +flamme vive éclaire et chauffe à la fois. + +Elle s'en alla. Quelques copeaux tombèrent de son tablier, roulèrent sur +leurs anneaux fins jusque dans la boue. Pareillement la tête d'une bonne +dame âgée, secouée par la colère, perd ses papillotes blanches. + + +IV + +Les débats se prolongèrent. Théodule Gagnard n'était pas un mauvais +homme, mais très fort, il ne voulait jamais rien croire et disait sans +cesse: + +--Ça dépend! + +--Il fera beau temps aujourd'hui, Gagnard? + +--Oh! ça dépend! + +Et, selon lui, tout dépendait. S'il se défiait des autres, il se +montrait peu sûr de lui-même, de sorte qu'il avançait dans une +discussion comme dans un fourré! + +Ils eurent plus de peine à projeter le mur qu'à le construire. Le +premier, Philippe proposa une hauteur ridicule. Un canard aurait passé +par-dessus, sans sauter. Quand ils ajoutaient une pierre, ils semblaient +la traîner péniblement. + +--Faisons un mur d'un mètre et n'en parlons plus, dit Théodule. + +--Mais elles se donneront des calottes! dit Philippe. + +--Va pour une autre rangée, dit Théodule. + +--Mettrons-nous du mortier? + +--Il me paraît à moi qu'on pourrait se contenter d'aligner +convenablement des pierres sèches. + +--Nos femmes les renverseront d'un coup d'épaules, dit Philippe. + +Théodule courba la tête et, sournois: + +--C'est de ta femme qu'est venue l'idée. Au moins, c'est toi qui vas +payer. + +--Mon vieux!... dit Philippe. + +Et de la main, il fit le geste, premièrement de balayer par terre +quelque chose, le mur peut-être, ensuite de lancer au ciel une autre +chose, ce qui signifiait sans doute: + +--Si c'est ainsi, que ma femme écorche et dépiaute la tienne à son aise. + +Théodule ne s'entêta pas, à la condition qu'on signerait un papier. + +Bien entendu, ils construiraient le mur eux-mêmes, par économie. +D'ailleurs, ce n'est pas malin, quand on a du goût. Inutile de fignoler. + +De concessions en concessions ils s'attendrirent. Ce qui les désolait, +c'est qu'on menaçait leur amitié, car la Gagnarde, elle aussi (comme on +se rencontre!) avait dit à Théodule: + +--Tu vas me faire le plaisir de te fâcher tout de suite avec son homme, +hein! + +--C'est le malheur! dit Philippe. + +Ni l'un ni l'autre ne s'y résigneraient. Tous deux du conseil municipal, +ils votaient de la même manière, et, bien qu'inégaux de taille, +s'estimaient également. Ils convinrent de feindre la froideur pour +tromper les femmes et de se voir en cachette. L'un ferait un petit signe +de tête; l'autre comprendrait, et, partant chacun de son côté, ils se +rejoindraient à l'auberge dans la salle du fond. Ces complications +extraordinaires les divertirent, et Théodule consolé cria: + +--À l'ouvrage! + +Pendant les travaux, comme si une trêve eût été signée, les femmes les +encouragèrent. Elles présidèrent au tracé des plans et dès que le mur +s'éleva, se rendirent utiles. + +--Tiens, mon Lippe! disait la Morvande en passant à son mari une truelle +toute garnie. + +La Gagnarde reprenait: + +--Attrape, mon Dule! et offrait au sien un moellon. + +Elles leur parlaient affectueusement, pour se montrer l'une à l'autre +qu'elles savaient maintenir la bonne entente dans leur propre maison: + +--Vous voyez, Madame, comme mon mari est heureux avec moi, ce qui prouve +que, de nous deux, c'est bien vous la vilaine bête! + +En outre elles cédaient au besoin qu'on a, quand on s'éloigne d'une +personne, de se serrer contre une autre, pour combler le vide. + +Morvand et Gagnard, câlinés, mignotés, sans force pour dire: «Ôtez-vous +donc de là , femmes!» ne regardaient même plus à la dépense du mortier. + + +V + +Ils travaillèrent trois jours. Le soir du troisième jour, tout étant +terminé, leur récompense méritée, Philippe Morvand fit le signe convenu; +Théodule Gagnard cligna de l'oeil, au courant, et, l'un après l'autre, +ils s'esquivèrent. + +Immédiatement les deux ennemies voulurent prendre possession du mur. La +Morvande y appliqua une échelle à poules pour faire une petite +reconnaissance, et en même temps que la sienne, de l'autre côté, la tête +de la Gagnarde apparut. Gênées, elles restèrent cependant, sûres d'avoir +droit chacune à la moitié du mur. Philippe et Théodule avaient soigné la +partie supérieure, et les pierres tassées à grands coups de marteau dans +leurs bourrelets de mortier faisaient presque une plate-forme qu'une +ligne imaginaire pouvait diviser en deux. + +La Morvande eut une nouvelle idée. + +Elle installerait là ses pots de fleurs et désormais, au lieu d'une +figure renfrognée, elle aurait devant ses yeux des oeillets et des +roses. C'était une si bonne idée qu'elle plut tout de suite à la +Gagnarde et qu'elles apportèrent leur premier pot ensemble. + +--Elle est libre! pensa la Morvande, fière de se voir imiter. + +Silencieuses, et, pour commencer, chacune à l'une des extrémités du mur, +elles disposaient leurs fleurs, du bout des doigts les tapotaient, comme +on fait bouffer une chevelure, et lavaient avec un linge mouillé les +feuilles vertes. + +Tout à coup, l'un des pots de la Morvande s'échappa et roula vers la +Gagnarde qui put l'arrêter a temps. + +--Merci, dit la Morvande. + +--De rien, dit la Gagnarde. + +C'était sec, mais poli. + +Elles ne pouvaient placer tous leurs pots au même endroit et le silence +s'était refait entre elles, quand deux hautes marguerites se +rencontrèrent et enfoncèrent l'une dans l'autre leurs belles têtes +boursouflées, dont il tomba un nuage de pétales morts au choc. + +Mais vite on les sépara. + +--Non, non, dit la Gagnarde. + +--Si, restez, ordonna la Morvande. + +Elle était la plus récemment obligée et devait parler en ces termes +autoritaires. La Gagnarde céda, pour se venger un instant après. + +--Comment, dit-elle d'un ton bourru, vous cachez votre pauvre petit +réséda derrière mon gros dahlia, et vous croyez que le soleil va venir +le chercher là . Je serais joliment contente si vous le trouviez crevé +demain. + +--Il est bien là . + +--Ouiche, vous n'y entendez rien. + +Et, de force, elle mit le pauvre petit réséda où elle voulut, et l'isola +sur une large pierre, en plein air, au milieu de ses pots à elle tenus à +distance. + +Ce fut un signal. + +Elles se prêtèrent les places les plus avantageuses, et il sembla que +tous les pots de l'une allaient passer du côté de l'autre. Cette +confusion des fleurs amena celle des torts. Dès que l'une en avouait un, +l'autre promptement s'en repentait. Après se les être distribués, elles +se les arrachèrent, et la Morvande fit tant pour n'en pas laisser un +seul à la Gagnarde que celle-ci dépouillée, honteuse et comme toute nue, +sentit ses yeux se mouiller. + +--Est-on niais, par moments! dit-elle. + +La Morvande répondit, désireuse de se décharger un peu des torts +accaparés: + +--Nos maris sont plus imbéciles que nous. C'est pourtant vrai qu'ils +l'ont bâti, leur mur. + +--Alors, dit la Gagnarde, quand on voudra se voir, il faudra en faire le +tour, par là -bas. + +Et bien que «là -bas» fût à une portée de jambe, la Gagnarde indiquait +l'horizon. + +--Comme si c'était sérieux, dit la Morvande. On se dispute parce qu'on +s'aime, pour changer, par exercice. Pourquoi nous sommes-nous +brouillées? Le savez-vous? moi pas. Non, m'amie, voilà qui me dépasse: +dimanche dernier il n'y avait pas de mur, et, aujourd'hui, il y a un +mur, ici même, entre vous et moi! + +--Un beau mur, ma foi, dit la Gagnarde, j'en ferais autant avec mon +pied. Regardez-moi ces pierres qui sortent leurs cornes à gratter le +dos, et ce mortier qui a coulé partout, comme de la chandelle! + +Sans être maçon, elle ricanait. + +--Ma belle, dit brusquement la Morvande, toute droite sur son échelle à +poule, et les bras tendus, enlevons nos pots et embrassons-nous: j'ai +une idée. + +Encore une! c'était la troisième, la suprême. + + +VI + +Philippe et Théodule revenaient de l'auberge. Ils avaient assez bu pour +oublier leur convention et marcher côte à côte, au risque d'exciter +leurs femmes irritables. + +--Je réfléchis, disait Philippe. Peut-être bien qu'elles vont nous +laisser tranquilles, maintenant. + +--Ça dépend, répondit Théodule. + +--De quoi? dit Philippe inquiet. + +--Oh! ça dépend, répéta Théodule. + +Quel homme! il mourrait dans le doute. + +--Si nous nous quittions? dit-il. + +--Nous avons le temps, répondit Philippe. La nuit arrive sans lune et +sans étoiles. Elles ne peuvent pas nous voir. + +Ils se heurtaient doucement des épaules et jouissaient de faire durer +quelques minutes de plus leur camaraderie défendue. + +--Par exemple, reprit Philippe, si la mienne m'agace, je me charge de la +tourner. + +--Chut! dit Théodule. + +Et soudain, tous deux se baissèrent, et, comme des chiens d'arrêt qui +sentent, s'avancèrent à petits pas, les bras écartés, les doigts +ouverts. + +--Halte! dit Théodule, une main en nageoire sur la couture de sa +culotte. + +--Qu'est-ce qu'elles font donc? dit Philippe. + +--Du propre! dit Théodule. + +Rêvaient-ils? Était-ce un effet de l'ombre ou de leur ivresse? Immobiles +et voûtés sur la route, ils se murmurèrent des exclamations diverses: + +--Elle est raide! + +--C'est plus fort que de jouer au bouchon. + +--Les mâtines! + +Mais au lieu de surgir, menaçants, de se précipiter hors des ténèbres, +comme deux hommes solides sur deux femmes à battre, ils s'assirent, +alourdis de surprise. + +Devant eux, là , tout près, l'une avec une pioche, l'autre avec une barre +à feu, pouffant quand des pierres résistaient, quand une crotte de +mortier frais leur sautait au visage, parfois nez à nez et toujours +coeur à coeur, la Morvande et la Gagnarde, pleines d'entrain, amies pour +la vie, commençaient, fantastiques, de démolir le mur! + + + + +LE POÈTE + + + LE SONNET + L'ARAIGNÉE + + + + +LE SONNET + + _À Lucien Descaves._ + + +--N'oublions pas, Mesdames et Messieurs, que nous avons parmi nous un +poète, un vrai poète, celui-là ! + +Ainsi parle la maîtresse de maison comme elle dirait autre chose. + +Le poète, ses yeux un moment seuls contre les yeux de tous, faiblit la +tête et ronronne: + +--Je ne sais rien, non, là , franchement. Oh! si je savais! + +Il se défend encore, qu'on l'oublie. En effet, des artistes, des +artistes dignes de ce nom, attendaient et se précipitent. Déjà c'est un +pianiste qu'on applaudit. Le poète imprudent a cédé son tour. Il rouvre +les paupières: il a l'air d'une personne effrayée sans cause qui +s'aperçoit soudain de son erreur. Il méprise le pianiste dont il envie +le succès, et la gloire lui paraît une femme appétissante quoique +vulgaire. + +--Je me déciderai, pense-t-il, quand on me priera de nouveau. + +La maîtresse de maison se rapproche. + +--Alors, vous nous refusez votre concours? + +Au moyen d'une phrase adroite il sauvegarde son orgueil. + +--Soit, Madame, mais vous verrez que ça ne portera pas. + +--Sommes-nous des imbéciles? semblent dire les invités. + +Et, profitant de l'hésitation, un chanteur aussitôt élève une voix +dramatique. + +Et toujours le poète au supplice laisse passer son numéro. + +Cependant la soirée se termine, très réussie, comme toutes les soirées. +La maîtresse de maison reconduit dans l'antichambre, jusqu'au palier +même, des gens qui ne se sont jamais tant amusés. + +--Vous seul n'avez pas donné, dit-elle au poète. C'est mal de faire des +façons entre intimes. Houe! le vilain! + +Et les invités, bravant sans risque le danger, approuvent en choeur: + +--Houe! houe! le vilain! + +--Vous êtes trop aimables, dit le poète qui multiplie les salutations +empressées. + +--J'espère que nous serons plus heureux une autre fois, dit Madame. + +--Certainement, répond le poète. + +Puis avec la brusquerie des folles résolutions: + +--Tenez, pardonnez-moi. La mémoire qui m'a manqué tout à l'heure me +revient: voilà un sonnet. + +--Ah! c'est gentil, dit la maîtresse de maison. Hep! silence, là -bas! +attendez! chut un peu! + +Et tandis que hâtivement, comme on force l'ami pressé de partir à manger +un morceau sur le pouce, le poète récite ses vers, de beaux vers, ma +foi, les invités, saisis, n'achèvent pas le geste commencé. Des +pardessus font bourrelet aux épaules. Un bras hésite à l'entrée d'une +manche. Deux mains qui allaient s'étreindre, retombent. Une canne reste +en l'air. On interrompt la lecture des initiales de chapeaux. Cette dame +a le doigt pris dans un talon de caoutchouc. Celle-ci ne montre plus +qu'une moitié de gorge et s'assied. Les jeunes filles disent: «Maman, +écoute!» Un monsieur, penché sur la cage de l'escalier offre une +cigarette au bec de gaz et la lui tient haute. Enfin cet autre, trois +marches descendues, s'arrête, un pied levé, prête l'oreille et, poli, se +découvre! + + + + +L'ARAIGNÉE + + _À Madame Séverine._ + + +Le poète est couché, à plat ventre, dans l'herbe, et s'il n'en mange pas +déjà , il en mâche. Il a le nez sur un trou de grillon certainement +habité, comme l'indiquent de petites graines noires, les fraîches +crottes du seuil. Au moyen d'un brin d'herbe sec il tente, en l'agaçant, +de faire sortir le grillon. + +Parfois celui-ci montre sa fine tête et rentre. + +Le poète se dissimule et chatouille plus vivement. + +Le grillon remonte, hésite, se décide, fait un saut hors de sa demeure: +il est pris. + +--N'aie pas peur, dit le poète, on va jouer tous deux. + +Il le relâche, le laisse aller. Le grillon libre disparaîtrait sous les +hautes herbes. Deux doigts le pincent à temps: le voilà sur le dos. + +Le poète étudie son abdomen brun, le jeu des pattes cirées et +s'émerveille des dents, scies délicates, inimitables par l'industrie +humaine. Il le retourne et le grillon suit le bord de la main, culbute +au creux, se relève, court au bout d'un doigt et s'y tient coi. + +--On s'amuse, hein! petit? dit le poète. + +Enfin il le met dans son chapeau, croise les jambes, rêveur, vite +attendri, regarde se coucher le soleil. + +Est-ce beau! + +Ses bras s'écartent d'eux-mêmes et nagent vers l'horizon, où fume encore +le soleil refroidi. + +Cependant le grillon, un moment blotti, quitte la doublure du chapeau, +pousse une reconnaissance hardie, explore les ténèbres, quête parmi les +touffes de cheveux, enfile des boucles, et, quand il passe aux places +dénudées, s'arrête et gratte, par habitude, de toutes ses pattes, pour +creuser un trou. + +Le poète jouit finement où ça le démange. Il a les yeux pleins de +lumière, et, dans son chapeau, une faible petite bête captive qu'il +affranchira, tout à l'heure, avec pompe. + +Il voudrait parler comme il sent, se réciter des vers inouïs, jeter un +cri dont frissonnerait, d'échos en échos, la nature entière. Il peut +s'émouvoir, puisqu'il est seul, et que personne ne rira. + +Mais soudain le grillon cesse de gratter: Il vient d'entendre quelque +chose, et surpris, les antennes droites, il écoute. + +Il ne s'est pas trompé: + +En dessous, de l'autre côté du plafond, on gratte aussi. + +Veine! + +C'est l'araignée du poète qui s'éveille et répond. + + + + +COQUECIGRUES + + + DÉJEUNER DE SOLEIL + LA PARTIE DE SILENCE + LA LIMACE + LES RAINETTES + LE VIEUX ET LE JEUNE + JEAN-JACQUES + FIN DE SOIRÉE + + + + +DÉJEUNER DE SOLEIL + + _À Édouard Dubus._ + + +La neige (existe-t-il un pays où la neige est noire?) tombe et suggère +des comparaisons fades. + +Dans la rue, un gamin pétrit une boule, la pose sur une couche unie, +sans ornière ou marque de pas, et la pousse prudemment. Elle roule et +s'enveloppe à chaque tour comme d'une feuille de ouate. Bien que +«gobes», les mains suffisent d'abord à la conduire par les sentiers +blancs. Puis il y faut mettre le pied, les genoux, les épaules, toutes +les forces. + +Souvent la boule résiste, entêtée, s'écorne, se fendille. Enfin elle +s'immobilise. + +Le gamin, petit pâtissier en gros, dédaigneux de fignoler son travail, +n'ayant plus rien à faire, disparaît. + +Aussitôt, le soleil maladif et pâle, las de toujours monter sans jamais +bouger de place, suce lentement, jusqu'à l'heure du coucher, lèche +doucement l'informe gâteau de neige, comme une personne patraque +grignote un morceau de sucre, du bout des dents, à petites reprises. + + + + +LA PARTIE DE SILENCE + + _À Louis Dumur._ + + +Ils ont mangé la soupe et le boeuf. La mère débarrasse la table, +l'approche tout près du poêle pour le père, et la fille y dépose la +lampe. Le fils choisit dans le coffre à bois une bûche. Ces dames +prennent leur ouvrage, le père son journal. Les aiguilles mordillent le +linge. Le journal va, vient entre les doigts, avec des haltes. Le poêle +ronfle ainsi qu'il faut, car sa petite porte est ouverte à moitié, et le +fils le surveille. On n'entend pas de tic tac d'horloge: il n'y a point +d'horloge; mais une bouilloire siffle comme un nez pris. + +Y sont-ils? + +Ah! la mère oubliait de remonter, une fois pour toutes les autres, la +mèche de la lampe, et de baisser l'abat-jour, lequel est bleu. + +Bien! chut! Et, de huit à dix, lèvres serrées, yeux troubles, oreilles +endormies déjà , vie suspendue, toute la famille, pour savoir qui se +taira le mieux, fait, sans bruit, sa quotidienne partie de silence. + + + + +LA LIMACE + + _À Charles Merki._ + + +Il fait un tel froid que tous les promeneurs rendent la fumée par le +nez. Soudain, la bonne vieille, en louchant un peu, aperçoit installée +sur sa lèvre, et pelotonnée dans quelques poils de barbe givrés, comme +dans une herbe rare, une limace rouge. + +--Ah! sale bête, dit-elle, qu'est-ce que tu fais là ? Attends, je vais +t'en donner, moi! + +Elle lui en donne en effet. Elle s'arrête en plein trottoir, et se +mouche bruyamment, sans se servir de son mouchoir, de sa manche ou de +ses doigts, sans un geste, et d'un seul souffle, raide comme un soldat +au port d'armes. + +Le cerveau se vide tout entier. Elle avait de bien vilaines choses en +tête, la bonne vieille. Puis, toujours louchant, elle observe. Un +moment, ses deux prunelles n'en font qu'une. La limace rouge s'agite, et +de sa langue pointue, activement, nettoie la place. Il semble qu'elle +nage dans la joie. + +--Te voilà gorgée, dit la bonne vieille. Allons, file maintenant ou je +te chiquenaude. + +Repue, onctueuse et glacée, la limace que l'air vif a rendue plus rouge +encore, recule docilement, descend, descend, et rentre chez elle, au +chaud, sous son palais, dans la bouche de la bonne vieille. + + + + +LES RAINETTES + + _À Rodolphe Darzens._ + + +Assis sur le banc planté devant la porte ils échangent leurs souvenirs +sans remords et se racontent des histoires, toujours les mêmes, qui ne +se passent en aucun temps, en aucun lieu. + +Tandis que les rainettes infatigables roulent au loin leurs _r_, le plus +âgé chevrote d'abord. Comme il fait nuit, chaque fantôme a son succès +d'effroi. Les gamins écoutent, accroupis entre les vieux et le fumier +verni de lune. + +--Êtes-vous crédule de ça? + +--On en voit tant. + +--Y en a-t-il, des étoiles! + +--Si on allait se coucher? + +Ils restent encore. D'une pipe, régulièrement, une bluette de flamme +s'échappe et s'éteint vite, toute seule sur la terre contre les astres +de là -haut. Un géranium se penche au bord d'un pot cassé, et par ses +becs-de-grue égoutte son odeur. + +Le feu d'une voiture file entre les acacias de la route: + +--Qui donc que c'est? + +--C'est le garde-port qui rentre. + +La voiture s'éloigne et la curiosité cesse avec le bruit. + +Les rainettes continuent leurs appels stridents, si clairs qu'elles +semblent quitter les buissons humides, les feuilles vertes comme elles, +se rapprocher du mur, et, bruyantes, entrer au creux des pierres. + +Il faut pourtant aller se coucher: demain on tire le chanvre. + +Les veilleurs bâillent, enfin se lèvent. Quelle douce soirée! + +Ils dormiraient dehors. Au matin, on les trouverait là , engourdis, +blancs de rosée. + +--Bonsoir! + +--Bonsoir... soir... oir... + +Ils s'enfoncent dans l'ombre. Quelques femmes, des jeunes, allument une +lanterne par peur de butter. Les portes se ferment, poussent leur long +cri d'angoisse dont frissonnent les hommes en retard. + +Et les rainettes même, lasses de lutter, leurs roulades étant vaines, +vont prudemment céder au silence. + + + + +LE VIEUX ET LE JEUNE + + _À Maurice Talmeyr._ + + +SCÈNE I + +LE JEUNE + +Oui, je sais, de ton temps on avalait les noyaux de cerises et des +charrettes ferrées. Vieillard, je finirai par t'étrangler. On était +naïf, sincère et croyant, en ce temps-là . Il faut y retourner et y +rester. J'ai plein les oreilles de tes gémissements. Est-ce parce que la +mort, sûre de ta peau, prélève un acompte, et te tripote, te creuse déjà +les yeux, que tu les as si grands, plus grands que le ventre? + +Sois prudent. C'est lourd, la célébrité. Quelque matin on te trouvera +étouffé. Si j'étais toi, je me mettrais au régime, et, craignant de +devenir sourd absolu, je remplacerais ma grosse caisse par un de ces +petits tambours en peau de papier qu'on voit entre les pattes des lapins +mécaniques. + +Toujours le vieux partout, à toutes les bornes. Est-ce que ton image +glacée ne va pas bientôt fondre? + +Tu chevrotes qu'on était respectueux de ton temps. Mais les trains +allaient moins vite. + +Des gens qui dévorent l'espace peuvent bien brûler la politesse. +Résigne-toi, vieux (je t'appelle par tes titres, remarque-le, je te +traite en camarade), ôte-toi de là et donne-moi les clefs. + +Entends-tu? je te dis de quitter la scène, de sortir du livre, de t'en +aller du journal. + +Il y a des années, des années d'horloge que tu encombres. Regarde à tes +pieds: c'est du propre; ton art délayé coule de tous côtés. Tu n'a pas +honte? + +Comment! des hommes d'honneur, des colonels, des employés de chemin de +fer, des ouvriers du peuple qui n'ont plus rien à suer, réclament leur +retraite et tu t'obstines à faire du service. + +Sais-tu, qu'une nuit, las d'attendre, nous recommencerons le massacre +des Innocents. + +Si tu te dépêches de mourir, tu éviteras une fin violente. + +La place libre, je m'installe. Ah! j'ai du travail pour une éternité et +je vois tant de choses que mon oeil éclate. D'abord tout est à refaire. + +Premièrement, il convient de nettoyer les narines d'Augias du public. + +Ensuite je peindrai mon enseigne, ce qui me prendra beaucoup de temps. +Après, je bâtirai un art définitif. Il montera jusqu'au ciel sans +toucher à la terre, puisque le naturalisme est mort, et mes enfants +passeront gaîment leur vie, la pomme d'Adam en l'air à le contempler. + +Allons, l'ancien, vide les lieux, qu'on aère et qu'on retourne ce que tu +as souillé. + + +SCÈNE II + +LE VIEUX + +Ces petits sont bien ridicules. Les uns vont au café et s'y gâtent +l'estomac. Les autres n'y vont pas, et c'est afin de se donner un genre. + +Les uns fument pour faire les hommes; les autres ont pris la mauvaise +habitude d'être incommodés par l'odeur du tabac. Je les trouve +grotesques surtout en amour. Ceux-ci sont chastes comme des boeufs, et, +comme ces grosses bêtes, regardent le monde avec ahurissement. Ceux-là +changent de femme chaque nuit et s'exposent à des altérations de santé. +Les autres gardent toujours la même, et alors ça gêne leurs mouvements. + +Le soir, quand je noue mon foulard serre-tête, je songe à leurs groupes +littéraires, et je ris, je ris au point que mon lit tremble de tous ses +ressorts: comme autrefois, me dit poliment Madame. + +Et ces groupes ont des présidents, des vice-présidents, des membres +même; comme c'est drôle! Oh! je reconnais de bonne grâce que quelques +jeunes vivent à l'écart. Mais ils ont tort: à leur âge, on doit +fréquenter les écoles, pour faire plaisir aux parents. + +En outre, ils apportent, crient-ils, ces petiots, des formules neuves. +J'en avais aussi dans le temps, plein mes poches, sur des bouts de +papier que, depuis, j'ai mâchés, par distraction. On prend sa formule au +départ. On la pique sur son chapeau, durant le voyage; mais, quand on +est arrivé, à quoi sert-elle? Qu'est-ce qu'ils veulent donc? faire mieux +que moi, autre chose. N'ai-je pas tenu de semblables propos, il y a un +demi-siècle, et, maintenant, je relis mon oeuvre, une fois l'an, au +printemps. + +Plaît-il? tu convoites ma place, avide gamin. Ah! malheur à ceux qui +réussissent trop jeunes! Tous les enfants précoces sont morts. Ma vie se +prolonge parce que je me suis développé tard. + +Je te dis cela, pour t'encourager à me laisser tranquille. Tu viens +indiscrètement à la maison. Tu t'y embêtes à m'entendre parler sans +cesse de ma personne, tu abîmes mes collections, et, toi parti, nous +perdons un quart d'heure, ma bonne et moi, à compter les traces de ta +tête huilée. + +J'ai patiemment dressé moi-même mon glorieux gâteau. Je n'y ajoute plus +rien parce qu'il est assez haut et que j'ai peur de monter sur les +chaises, mais je crains qu'on ne l'écorne et je veille. Tu rôdes autour. +Ta turbulence m'effraie. Écoute une proposition que tu serais gentil +d'accepter. Tu passerais quelquefois dans ma rue. J'ouvrirais ma fenêtre +et je te ferais un signe de tête amical. Tu dirais à tes petits amis: +«Je viens de voir le vieux.» Je dirais: «La jeune génération ne m'oublie +pas.» Et nous pourrions entretenir ainsi jusqu'à ma mort lointaine des +relations charmantes. + +On sonne, je parie que c'est toi. Misère de misère. Joseph! n'oubliez +pas dans cinq minutes le coup du: «Monsieur est servi!» + + +SCÈNE III + +LE VIEUX--LE JEUNE + +LE VIEUX.--Tu es là , et je me distrais en traçant avec mon doigt une +raie dans ta chevelure vierge. Tu me parles, et il me semble qu'un +enfant pose ses pieds nus, chauds et tendres sur mon coeur. + +LE JEUNE.--Maître, vous me ferez entrer dans un grand journal, dites?... + + + + +JEAN-JACQUES + + _À Marcel Boulenger._ + + +JACQUES.--Au moins, dors-tu bien? + +JEAN.--Oui, si j'ai le soin, au bord du sommeil, de me prendre à la +gorge, des deux mains. Je me tiens fortement. Je suis sûr de ne pas me +laisser échapper, et je passe une nuit tranquille. + +JACQUES.--As-tu, comme moi, le goût des oreillers durs? je n'en trouve +point d'assez durs. Je voudrais un oreiller de bois, dont la taie serait +une écorce, et je m'éveillerais les oreilles saignantes. + +JEAN.--Nous sommes de pauvres misérables qui descendons vers le singe. + +JACQUES.--Vers le jouet mécanique aux pattes alternantes. Notre vie, +c'est une roue qui fait crrr... crrr... Quand je pense que, chaque +matin, je m'exerce à enfiler mon pantalon sans y toucher! J'arrondis sur +le modèle d'un cylindre ma culotte droite. Celle de gauche ne +m'intéresse pas. Je lève la jambe, et ffft! il faut qu'elle fuse comme +une hirondelle dans un couloir; sinon, je recommence. + +JEAN.--Réussis-tu souvent? + +JACQUES.--À la fin je triche, et las de danser sur un pied, je me +contente d'un à peu près. Mais j'y arriverai, dussé-je rester une +journée en chemise. + +JEAN.--Je me lève plus calme. Mes serviettes seules me préoccupent. J'en +ai sept ou huit en train. Dès que l'une d'elles est mouillée, je la +rejette. Je ne leur tolère qu'une corne humide. La première m'essuie le +front, la seconde le nez, la troisième une joue, et ma tête n'est pas +sèche, que j'ai mis toutes mes serviettes hors de service. + +JACQUES.--Est-ce que tu verses de l'huile sur tes cheveux? + +JEAN.--Ils sont naturellement gras. + +JACQUES.--Tu as de la chance. Je me bats contre mes mèches. Une, entre +autres, se révolte. Je la ratisse et l'écrase à me l'enfoncer dans le +crâne. Elle se redresse pleine de vie, en fer. Je m'imagine qu'elle va +soulever mon chapeau, et je n'oserai plus saluer, par crainte de montrer +une horreur. + +JEAN.--Fais-la scier. + +JACQUES.--Ainsi que tes moustaches. Enseigne ton procédé. + +JEAN.--Je les ronge moi-même, avec mes propres dents. + +JACQUES.--L'aspect de ta lèvre déconcerte. On y remarque un vague +pointillé noir, les restes d'une moustache incendiée, la fumée, l'ombre, +le regret d'une moustache. + +JEAN.--Je ne pense que si je mordille, si j'ai comme un laborieux mulot +dans la bouche. Enfin, suppose ta mèche domptée. + +JACQUES.--Je veux sortir. Je descends les escaliers et sur chaque marche +je m'arrête. Mes souliers se frottent par le bout, se caressent du nez. +Je piétine jusqu'à ce qu'ils soient satisfaits, et souvent je remonte. + +JEAN.--Dehors, n'as-tu pas fréquemment l'envie d'aller d'un trottoir à +l'autre? On est pressé. Il y a un embarras de voitures: tant pis, il +faut traverser la rue tout de suite, se diriger par le plus court chemin +vers ce point qui attire, éclate sur le mur d'en face. + +JACQUES.--Je préfère viser un passant et le devancer en l'effleurant du +coude. Oh! je ne tiens ni aux bossus ni aux jolies femmes. J'ai le bras +lourd, et il m'est nécessaire que toute son électricité s'écoule dans le +bras d'un autre. + +JEAN.--Sans doute, une bonne nouvelle inattendue t'attriste. + +JACQUES.--Je ne la méritais pas et je me défie; je regarde au delà , et, +devant mes yeux, se matérialise la nouvelle qui suivra. Elle a une forme +rectangulaire et deux centimètres d'épaisseur. Rugueuse, d'un rouge +sombre, elle tombe, tombe; c'est la tuile. + +Mais qu'on m'annonce le malheur des autres, j'ai de la peine à contenir +dans ma bouche hermétique le rire qui cherche une issue. Ne meurs pas le +premier de nous deux, ce serait trop gai. Si le malheur m'atteint, je +sautille d'aise, et, dispos, j'irais me faire photographier. Qu'est-ce +que tu as? + +JEAN.--Rien. Mon petit doigt s'amuse. Il s'abaisse et se relève, à +l'exercice. Le voici en haut, le voici en bas. C'est pour sa santé. Une, +deux, trois, quatre. Ne compte pas: tu t'embrouillerais. Marque +simplement la cadence: une, deux; une, deux... + +JACQUES.--Curieux. On paierait cher sa place. + +JEAN.--Talent d'intimité? Il me distrait, quand j'écris, entre deux +phrases. On dirait un geste de pompe qui aspire et foule. L'encre monte. +Ma main s'emplit de vie, et quand mon petit doigt cesse, elle court, +légère, intelligente. + +Autrefois, je piquais avec une aiguille ma feuille de papier. Je la +couvrais de points nombreux «comme les étoiles du ciel». + + Pique, pique, ma bourrique: + Veux-tu gager que j'en ai huit! + +J'ai perdu cette mauvaise habitude assoupissante. Celle-ci me plaît à +cause de sa simplicité et de son isochronisme parfait. Une, deux; une, +deux... Elle exige moins d'accessoires. On n'a pas toujours des +aiguilles sur soi. Au café, à la promenade même, mon petit doigt prend +son élan et part. Quoi de plus pratique? Un petit doigt d'enfant en +ferait autant. Mais tu changes de visage. + +JACQUES.--Je t'en prie: n'insiste pas. + +JEAN.--Tu souffres, tu rougis, et tes yeux, comme des pavots sous la +pluie, débordent d'eau. Sois confiant. Ne l'ai-je pas été? Avoue pour te +soulager et me consoler. + +JACQUES.--Tu ne peux pas savoir. C'est ma grande folie invincible. Ma +femme a tenté l'impossible pour me guérir. Mes enfants m'ont supplié. Un +médecin m'a dit: «Plus vous les arracherez, plus ils repousseront. En +outre, votre nez enflera.» Ni les propos menaçants du docteur, ni les +tendres remontrances d'une famille aimante ne m'ont ému, et cette fois +encore, j'en tiens un. + +JEAN.--Un quoi? Laisse donc ton nez. + +JACQUES.--Tu me crois peut-être à plaindre. Tu ne me comprendras jamais. +Sache au contraire que j'éprouve des impressions compliquées, connues +des seuls initiés. La douleur et la jouissance se confondent. J'ai une +narine en feu et de la glace dans l'autre. Je ne compte pas les +éternuements joyeux, qui sont tout bénéfice! Je tire doucement, +doucement. Il me semble que ce poil est planté au profond de ma chair et +que ma cervelle vient avec. J'arrive au sommet de l'aigu. Aïe! que j'ai +mal! Oh! que je suis heureux! Je gradue les secousses. C'est une +science. Ouf! Ah! le voilà ! + +JEAN.--Je ne distingue pas. + +JACQUES.--Approche-toi. + +JEAN.--Oui, j'aperçois quelque chose. Mets-le devant la fenêtre, en +plein soleil. + +JACQUES.--Comme ceci? + +JEAN.--Là . Bien. Ne bouge plus. Je vois maintenant le poil dans son +intégrité! Il a la flexion d'un arc d'or. Il est transparent et blond, +avec une grosseur à l'une de ses extrémités. On jurerait sa tête. + +JACQUES.--Ce sont plutôt ses racines, Jeannot. + +JEAN.--Reçois, mon Jacquot, mes sympathiques compliments: il est +superbe! + + + + +FIN DE SOIRÉE + + _À René Maizeroy._ + + +MONSIEUR--MADAME--LA BONNE + +MADAME.--Es-tu sûr qu'il n'en reste plus? + +MONSIEUR.--Le dernier traverse la rue, tourne au croisement. Il +disparaît. + +MADAME.--Laisse la fenêtre ouverte. Que l'air assainisse, purifie. +Regarde: les murs suent. + +MONSIEUR.--Il pleut à verse et vente à tout renverser. Les becs de gaz +sont affolés. C'est un bon temps pour ceux de nos invités qui n'ont pas +trouvé de fiacre. + +MADAME.--Oui, c'est un vrai temps d'invités. Il me réjouit. Je regrette +seulement de ne l'avoir pas commandé moi-même. Ouvre donc la fenêtre +toute grande. + +MONSIEUR.--Jamais nous n'avons eu un mardi comme celui-ci. Ah! tu +choisis ton monde! + +MADAME.--Bon! nous allons nous jeter à la tête les gens qui viennent +chez nous. Je suis prête. D'abord, où as-tu pris ton Turc? + +MONSIEUR.--Dans la rue. C'était le plus drôle: il ornait notre salon. +Avons-nous ri, quand, au thé, il a déroulé son turban et qu'il s'en est +servi comme d'une serviette. Peut-être aussi qu'il couche dedans. + +MADAME.--J'ai tremblé de le voir se mettre à vendre des pastilles. + +MONSIEUR.--Je t'assure qu'il est attaché à une ambassade, solidement. +Continuons: n'est-ce pas à toi qu'appartient ce monsieur qui sentait le +cigare éventré? + +MADAME.--Si tu parles tabac, je te rappellerai ton marchand de +cigarettes toutes faites. C'est sans doute l'associé d'un garçon de +café. Il les offrait dans une boîte à Palmers, «moins chères qu'à +n'importe quel bureau», disait-il. + +MONSIEUR.--Soit. Mais tu nous as amené ce professeur de piano qui glisse +ses cartes-prospectus dans les goussets et les corsages. + +MADAME.--Et toi, cette veuve qui tâte les hommes en dansant pour se +chercher un mari vert; cette forte dame qui montrait son cancer; et +cette autre, décolletée jusqu'à l'âme, qui nous a demandé s'il n'y avait +pas de billard ici. Elle voulait organiser une poule au gibier. Faut-il +encore te reprocher ta femme à poils? C'est scandaleux: elle cultive, +soigneusement, à égale distance de ses deux seins, trois poils énormes. +Les messieurs veulent voir et, pour voir, dansent avec elle. De telle +sorte que cette grosse toupie, malgré sa lourdeur, arrive à tourner +toute la soirée. + +MONSIEUR.--Tu es dure. Je voudrais que quelqu'un de nos invités nous +écoutât dans un coin. À mon tour! Je note:--Un vieux monsieur, aux +moustaches de mastic; il reconduit et se contente de reconduire (on +l'affirme; c'est son bonheur et sa gloire!) trois cent soixante-cinq +femmes par an, jamais les mêmes. Je ne le trouve que grotesque. Passons. +Un acteur; il déclame la _Nuit d'Octobre_ comme Musset devait la +déclamer dans ses beaux jours, quand il était saoul.--Un compositeur de +musique; il a inventé une nouvelle méthode pour chanter: «Je voudrais +être votre pantoufle!»--Un danseur de son métier; il prétend, à chaque +pas, que notre parquet est garni de clous, empoigne une bouteille, et, +du cul de ladite, leur fait sauter la tête.--Un grand poète célibataire, +il murmure aux dames: «J'ai soif; et, si vous n'avez pas soif, j'ai soif +pour vous. Venez donc boire.» Ce grand poète pousse trop à la +consommation. Nous le supprimerons.--Un petit poète marié. «Du courage, +lui dit sa femme mûre, récite bien tes vers et je te donnerai un franc, +demain, pour tes folies.»--Un peintre, enfin, si sale qu'il devrait +s'envelopper dans du papier. Mais nous le garderons provisoirement, car +j'espère lui faire colorier, à l'oeil, le bas du placard de notre +cuisine... + +Inutile de remarquer que, ceux-là , c'est toi, incontestablement toi, qui +les as raccrochés. + +MADAME.--Permets! Tout le monde est parti. Tu peux te montrer +convenable. + +MONSIEUR.--Vrai, tu as cela dans le sang: tu ne rencontrerais pas un +monsieur un peu décoré sans lui dire: «Psit! psit! venez donc chez moi, +mardi soir, on s'amusera!» + +MADAME.--Tu m'impatientes, à la fin. + +LA BONNE, _entrant_.--Madame, il reste encore un vieux chapeau au +vestiaire. + +MONSIEUR.--Étonnant ce vieux chapeau qui reste toujours! Où est sa tête? +Je ne comprends pas. Que nos invités se trompent de nippes, se volent, +mais qu'ils s'arrangent et ne nous laissent pas leur friperie. Qu'est-ce +que ce vieux chapeau fait là ? + +MADAME.--Son histoire est simple: un gentilhomme arrive seul, bien ou +mal coiffé; mais il s'en va en compagnie et, pour ne pas rougir, +nu-tête. Marie, quelles sommes vous a-t-on données? + +LA BONNE.--Madame, le petit blond m'a emprunté quarante sous pour sa +voiture. + +MADAME.--Ah! vous placez votre argent, ma fille! Montez vous coucher. +(_La bonne sort._) + +MONSIEUR.--Le petit blond, oui, le journaliste, un garçon décemment +élevé: il déclare qu'il n'a jamais un porte-monnaie dans le monde, parce +qu'un porte-monnaie «fait gros» sur la cuisse. + +MADAME.--La bonne ment. Je parie qu'on lui bourre les poches. C'est +autant que nous lui retiendrons sur ses gages. Nous recevons des gens +mariés qui savent ce qu'on doit à une domestique. + +MONSIEUR.--Les gens mariés pour de bon ne viendraient pas chez nous. + +LA BONNE, _rentrant_.--Madame, j'oubliais, les cabinets sont encore +bouchés! + +MONSIEUR.--Encore! Les cochons! Je te dis qu'ils se retiennent dans la +journée, pour nous offrir ça, le soir! J'ai été obligé d'acheter une +perche par économie. À chaque instant, il fallait déranger le plombier. +Qu'est-ce que vous voulez, ma pauvre Marie! Les cabinets ne sauraient +passer la nuit dans cet état. Prenez la perche. Débouchez. Ne manquez +pas d'éteindre le bec: il dévore, ce bec. (_La bonne sort._) + +MADAME.--Aère, mon ami, je t'en supplie. + +MONSIEUR.--Oui, de l'air! ouvrons. Ce plafond devrait s'enlever comme un +couvercle. + +MADAME.--Qu'est-ce que tu fais? Tu ouvres l'armoire! + +MONSIEUR.--Oui, l'armoire aussi. Je veux tout ouvrir. Ça empeste ici les +fleurs crevées. + +MADAME.--Qu'est-ce que j'aperçois caché au fond de l'armoire? + +MONSIEUR.--Un morceau de Champigny que j'ai arraché à ces affamés, sauvé +pour notre déjeuner de demain. + +MADAME.--Tu exagères. Nous ne recevons pas des moineaux. + +MONSIEUR.--Si nous ne recevions rien du tout. À propos, pourquoi +recevons-nous? + +MADAME.--Tu le prends sur ce ton, ingrat! La semaine dernière, nos +initiales paraissaient dans un journal. + +MONSIEUR.--Certes, on gagne gros à être connu. + +MADAME.--Avoue que nos soirées sont suivies. + +MONSIEUR.--Preuve: les cabinets bouchés. Mais as-tu observé que souvent +des gens perdent notre piste? + +MADAME.--D'autres les remplacent, et mardi prochain nous verrons... Il +me l'a promis... Par exemple, j'ai couru pour l'avoir. Je l'annoncerai. +On fera queue... Mais je te réserve la surprise. + +MONSIEUR.--Dis-moi ta pêche, ou la fièvre me tiendra jusqu'à mardi. + +MADAME.--Quand notre réputation se fonde, veux-tu t'enterrer vivant, +mourir tout de suite? + +MONSIEUR.--C'est juste: allons d'abord dormir! + + + + +DAPHNIS, LYCÉNION ET CHLOÉ + + + RUPTURE + MÉNAGE + + + + +RUPTURE + + _À Georges d'Esparbès._ + + +DAPHNIS, LYCÉNION + +I + +DAPHNIS.--Je viens de faire ma dernière course à la mairie. Tout est +prêt. Que ne peut-on s'endormir garçon et se réveiller marié! + +LYCÉNION.--Moi, je suis allée chez le fleuriste. Il s'engage à fournir +tous les jours un bouquet de quatre francs. Oh! j'ai marchandé! Par ces +temps froids, ce n'est pas cher. + +DAPHNIS.--Non, s'il porte les fleurs à domicile et si elles sont belles. + +LYCÉNION.--Naturellement. Ensuite, j'ai prié Myrtale de nous chercher un +éventail, une bague, une bonbonnière et quelques bibelots ravissants. +Elle n'avait rien en boutique. J'ai dit que nous voulions nous montrer +généreux, sans faire de folies toutefois. + +DAPHNIS.--Évidemment. Et ce sera payable?... + +LYCÉNION.--À votre gré. + + +II + +LYCÉNION.--Vous avez vu la petite aujourd'hui? + +DAPHNIS.--Oui, cinq minutes seulement. Sa mère a fixé la date. Nous nous +marierons dans trois mois, le 18 mai. + +LYCÉNION.--Trois mois, c'est long. + +DAPHNIS.--C'est trop long. Aussi, n'est-ce pas, nous ne sommes plus +obligés de nous quitter tout de suite. Nous avons le temps. + +LYCÉNION.--C'est cela. Vous voulez que vos amours se touchent, et qu'il +n'y ait qu'à enjamber pour passer d'une femme à l'autre. Mon pauvre ami, +il vous faudra pendant ces trois mois priver la petite bête. + + +III + +LYCÉNION.--Dites-lui bien que le bleu sied aux blondes. J'ai là une +gravure de toilette exquise que je vous prêterai. A-t-elle du goût? + +DAPHNIS.--On n'a pas de goût à son âge. + +LYCÉNION.--Elle m'intéresse, moi, cette petite. Je voudrais faire son +éducation, et je la défendrais contre vous-même. Voyons, aime-t-elle les +jolies choses? + +DAPHNIS.--Oui, quand elles sont bien chères. + + +IV + +DAPHNIS.--Assisterez-vous à mon mariage? + +LYCÉNION.--Suis-je invitée? + +DAPHNIS.--Certainement. + +LYCÉNION.--J'irai. + +DAPHNIS.--Vous n'avez pas peur de trop souffrir? + +LYCÉNION.--Rien ne gronde dans mon coeur. Quand je me suis donnée à +vous, ne savais-je pas qu'il me faudrait un jour me reprendre? Mais le +décrochage a été pénible. Nous n'en finissions plus. Nos deux âmes +tenaient bien. + +DAPHNIS.--C'est vrai. L'affaire a un peu traîné en longueur. + +LYCÉNION.--Si je ne me sentais pas tout à fait détachée de vous, je +couperais à l'instant, sans pitié, les dernières ficelles. + +DAPHNIS.--Et plus tard, après le mariage, viendrez-vous nous voir? Je +vous présenterais comme une amie, une parente même. + +LYCÉNION.--Ou une institutrice pour les enfants à naître. Plus tard, je +les garderais; vous pourriez voyager. + +DAPHNIS.--Je me dispense de plaisanter. Chez moi, vous serez chez vous. +Votre couvert sera toujours mis. + +LYCÉNION.--Et ma place dans votre lit toujours bassinée. + +DAPHNIS.--Pauvre amie, tu souffres! + +LYCÉNION.--Pas du tout. Mais vous m'agacez avec votre système de +compensations. + + +V + +DAPHNIS.--Ne parlons donc point du présent, parlons du passé--qui a +passé si vite. + +LYCÉNION.--Comme vous êtes nature! Une belle fille, et l'aisance vous +attendent. Vous voilà casé. Vous croyez me devoir, en dommages et +intérêts, quelque pitié. Il vous plairait d'être sentimental un quart +d'heure au moins. Vous vous dites: «Puisqu'on me prépare un bon dîner, +je vais regarder mélancoliquement ce coucher de soleil.» + +DAPHNIS.--Alors, parlons de votre avenir. Que ferez-vous? + +LYCÉNION.--Je veux être sérieuse,... + +DAPHNIS.--Vous l'êtes déjà , et du bout des doigts vous tambourinez sur +vos tempes comme un caissier qui trouve une erreur. + +LYCÉNION.--Pratique. Ma santé ne me permettrait plus l'amour pour +l'amour. Je chasserai au mari. + +DAPHNIS.--Si la bête passe près de moi, je vous préviendrai. + +LYCÉNION.--Riez. Dès demain matin, je commencerai mes courses. + +DAPHNIS.--À quelle heure? + +LYCÉNION.--De bonne heure. Je me lève très bien, quand personne ne me +retient au lit. + +DAPHNIS.--Sincèrement, je vous enverrai des adresses. + + +VI + +DAPHNIS.--C'est l'instant de nous énumérer nos qualités. Je commence: +vous ferez une excellente épouse. + +LYCÉNION.--Vous serez un bon mari, et si j'avais été plus jeune, je ne +vous aurais pas cédé à une autre. + +DAPHNIS.--Restons-en là . + + +VII + +LYCÉNION.--Dites-moi: la petite est-elle propre? + +DAPHNIS.--Comme les fauteuils de sa mère un jour de réception. + +LYCÉNION.--Veillez à ce qu'elle fasse régulièrement sa toilette intime: +c'est très important. + + +VIII + +DAPHNIS.--Avouez que, la première, vous avez songé à notre séparation. +Moi, je me trouvais très bien. + +LYCÉNION.--Encore! + +DAPHNIS.--Oui, je vous ai aimée de toute ma force, et je crois qu'en ce +moment même vous êtes ma vraie femme. + +LYCÉNION.--Du calme, mon ami, vous allez dire des bêtises, et comme je +ne vous permettrai pas d'en faire, vous me quitterez avec la faim. + +DAPHNIS.--Tes lèvres? + +LYCÉNION.--Pas même mon front. + +DAPHNIS.--Ta bouche, tout de suite... + +LYCÉNION.--Faut-il sonner? + +DAPHNIS.--Comme au théâtre. C'est inutile. Votre esclave, votre femme de +ménage est partie. + + +IX + +LYCÉNION.--Oh! nous resterons amis, de loin. + +DAPHNIS.--Amis de faïence. Soyez certaine que je ne dirai jamais de mal +de vous. + +LYCÉNION.--Vous êtes trop bon. Si, de mon côté, il m'arrive de vous +noircir, ce sera par politique et pour les besoins de ma cause. Me +rendez-vous mon portrait? + +DAPHNIS.--Je le garde. + +LYCÉNION.--Il vaudrait mieux me le laisser ou le déchirer que de le +jeter au fond d'une malle. + +DAPHNIS.--Je tiens à le garder, et je dirai: C'est un portrait d'actrice +qui était très bien dans une pièce que j'ai vue. + +LYCÉNION.--Et mes lettres? + +DAPHNIS.--Vos lettres froides de cliente à fournisseur, je les garde +aussi. Elles me défendront si on me soupçonne. + + +X + +DAPHNIS.--Je me vois descendant les marches de l'église avec la petite +en blanc. Et je pense--faut-il vous le dire?--je pense à des histoires +de vitriol. + +LYCÉNION.--Ah! vous me sondez! Eh bien, mon ami, changez vos idées au +plus tôt: elles vous donnent l'air niais. Est-ce assez vilain, un homme +qui a peur? Car vous avez peur, et vous vous tiendrez sur la défensive, +le coude levé en parapluie. Ce sera drôle à divertir un saint dans sa +niche. Vous mériteriez...--mais je craindrais de tacher ma robe. + +LYCÉNION.--Je m'en vais. + +DAPHNIS.--Oui, je sais, vous vous en allez--tout à l'heure. + + +XI + +DAPHNIS.--Quel beau livre on pourrait écrire sur nos amours. Il n'y +aurait qu'à réciter. + +LYCÉNION.--Un livre gris, dont tout le noir serait pour moi et pour vous +toute la neige. + +DAPHNIS.--Je crois que ça se vendrait. + + +XII + +DAPHNIS.--Dites-moi: nos petites affaires sont bien réglées. Vous ne me +devez rien. Je ne vous dois rien. + +LYCÉNION.--Oh! mon ami. + +DAPHNIS.--Permettez, Je crois ne vous avoir pas rendue trop malheureuse, +et je tiens à ce que tout se termine correctement. Oui ou non, vous +dois-je quelque chose? + +LYCÉNION.--Voulez-vous une quittance? + +DAPHNIS.--Ma chère, vous êtes amère comme une orange dont il ne reste +plus que l'écorce. + +LYCÉNION.--Vous seriez bien aimable de vous en aller. + +DAPHNIS.--J'ai toute ma soirée à moi. + +LYCÉNION.--Je ne vous la demande pas. + +DAPHNIS.--Mauvaise! c'est moi qui vous demande humblement la vôtre, y +compris la nuit, bien entendu. + +LYCÉNION.--La nuit aussi? Je vous en prie, ne vous forcez pas. + +DAPHNIS.--Je vous assure que cela me ferait plaisir. + +LYCÉNION.--Ainsi, vous me proposez, bonnement, de faire, une dernière +fois, quelque chose comme la belle en amour. Ensuite nous nous +donnerions une poignée de main et l'honneur serait satisfait. Vous êtes +malpropre. + +DAPHNIS.--Madame! + +LYCÉNION.--Voilà que vous faites ces petits préparatifs de faux départ +qui consistent à prendre son chapeau et à le poser successivement sur +toutes les chaises, pour le reprendre encore et le reposer. + + +XIII + +DAPHNIS.--Nous sommes arrivés. + +LYCÉNION.--Moi du moins, et je descends de voiture, tandis que vous +continuerez vers des pays neufs. + +DAPHNIS.--Je voudrais, sans être banal, vous dire quelque chose de très +tendre. + +LYCÉNION.--Oui, le mot de la fin, le mot fleuri qui parfumera mon +souvenir pour la vie. Vous ne le trouvez pas. Cherchez. + +DAPHNIS.--Il me vient et s'en retourne. J'ai comme de la ouate dans la +gorge. + +LYCÉNION.--Ne vous faites pas de mal. Désenlaçons-nous sans douleur. +Allez, et aimez bien la petite. + +DAPHNIS.--Ah! je l'aimerai--plus tard. + +LYCÉNION.--C'est vrai. Il faut le temps de donner un peu d'air à votre +coeur. + +DAPHNIS.--Je vous vois calme. Il me semble que je vous laisse sur une +bonne impression et que le moment est venu de partir. Vos nerfs dorment. +Je m'en vais, doucement, à l'anglaise. Ne vous dérangez pas, il fait +encore clair dans l'escalier. + +LYCÉNION.--Quel vide, tout de même, et que de choses vous emportez! + +DAPHNIS.--Oui, mais il vous reste le beau rôle. + + + + +MÉNAGE + + _À Gustave Geffroy._ + + +DAPHNIS.--CHLOÉ + +I + +CHLOÉ.--Tu ne sors pas assez. Si tu veux, ce soir, après dîner, nous +ferons un tour. + +DAPHNIS.--Par les allées où tombent les marrons, nous irons entendre les +grenouilles de haie et les aigres sauterelles. Promets-moi que tu +poseras un ver luisant dans tes cheveux, promets-le-moi. + +CHLOÉ.--Nous regarderons aussi quelques étoiles. C'est à cette époque +qu'il en file le plus. + +DAPHNIS.--Elles fondent de chaleur et se décrochent. Tu aimes donc les +étoiles? + +CHLOÉ.--J'aime tout ce que tu aimes. + +DAPHNIS.--C'est commode. On n'a pas besoin de faire deux cuisines. + + +II + +CHLOÉ.--Je sais qu'un garçon doit «faire la noce», et je ne suis pas +jalouse de tes anciennes maîtresses. + +DAPHNIS.--Tu me permettras de t'en parler quelquefois. Pourquoi n'en +es-tu pas jalouse? Ton dédain me froisse. Je les ai aimées, ces femmes. +Elles ont compté dans ma vie. Plusieurs étaient fort bien. + +CHLOÉ.--Je veux dire qu'un jeune homme doit jeter sa gourme. + +DAPHNIS.--Pourquoi? Pourquoi? s'il n'a pas d'humeur et s'éponge +régulièrement la tête. + +CHLOÉ.--Mais lequel des deux instruirait l'autre? + +DAPHNIS.--Souviens-toi d'Ève: ils achèteraient un serpent. + +CHLOÉ.--Un mari vierge est ridicule, le nies-tu? + +DAPHNIS.--Ridicule, la propreté du coeur! Où prenez-vous ce goût des +hommes impurs? + +CHLOÉ.--Ils sont éprouvés. + +DAPHNIS.--Ils n'ont que servi. Vous voulez être notre unique amour, et +peu vous importe que nous ayons connu d'autres femmes avant vous. + +CHLOÉ.--Tu oses me comparer... + +DAPHNIS.--Il lui déplaisait, à elle aussi, d'être comparée. + +CHLOÉ.--Qui ça, _Elle_? je veux savoir tout de suite. + +DAPHNIS.--Celle qui m'a le plus adouci mes devoirs de noceur. + + +III + +CHLOÉ.--Je suis la plus heureuse des femmes. Et toi? + +DAPHNIS.--N'insultons pas au malheur des autres. + +CHLOÉ.--Tu te plains sans cesse. + +DAPHNIS.--Je me plains comme j'entends. C'est chez moi un sens et je +m'applique à découvrir sous sa couche de sable fin la grasse terre rouge +du terre à terre. + +CHLOÉ.--Va! pérore en mauvais style à quatre épingles! La vérité, c'est +que ma robe ne coûte que dix-neuf francs, et je l'ai réussie moi-même, +seule! Es-tu content? + +DAPHNIS.--Vingt sous de plus, elle t'allait presque. + +CHLOÉ.--Faites donc des frais! + +DAPHNIS.--Contre remboursement. + +CHLOÉ.--Quel plaisir éprouves-tu à me dire des choses dures? + +DAPHNIS.--Il ne faut pas croire que cela m'amuse toujours. + +CHLOÉ.--Tu ne les penses pas, au moins? + +DAPHNIS.--Non; ce sont elles qui me passent par la tête! + +CHLOÉ.--Ta littérature te fait mal. + +DAPHNIS.--Oui, oui: culte de l'art! religion du beau! c'est ça! Il n'y a +pas de Christ sans épines. + + +IV + +CHLOÉ.--Tu te rappelles comme nous nous sommes roulés sur l'herbe! + +DAPHNIS.--Mais nous avons peu roulé sur l'or. + +CHLOÉ.--Bah! quand nous serons très riches!... + +DAPHNIS.--Nous serons donc très riches? + +CHLOÉ.--Mon Daphnis, dès que tu auras gagné beaucoup d'argent, nous +serons très riches. Oh! je ne tiens pas à l'argent. + +DAPHNIS.--Avec un chiffre de combien assuré? Je me disais, jeune marié: +«Voilà une femme courageuse que la misère n'effraiera pas et qui vivra +avec moi sous une cabane de cantonnier!» et je ne demandais au Seigneur +que de nous donner notre pain quotidien, du pain de ménage si c'était +possible, jusqu'au jour de ma mort où tu ferais la grande collecte +définitive. + +CHLOÉ.--Tu m'honorais. Mais si cette bonne opinion de moi t'encourage à +la paresse, je préfère tout de même que tu arrives. + + +V + +CHLOÉ.--Quand tu es là , devant ton bureau, et que tu n'écris pas, +qu'est-ce que tu fais? Assurément, penser, c'est travailler. Il est des +paresses fécondes. Remarque comme je retiens aisément tes phrases. Mais +(suis-je sotte?) j'aime mieux te voir, dans ton intérêt, un porte-plume +à la main. + +DAPHNIS.--Il fallait le dire! Tranquillise-toi. Désormais j'aurai un +manche de pioche. + + +VI + +CHLOÉ.--Tu seras célèbre. + +DAPHNIS.--Diable! y tiens-tu? je ne te le garantis pas. + +CHLOÉ.--Tu seras célèbre, j'en suis sûr, quand tu seras vieux, ou ce que +disent les journaux ne signifierait rien. + +DAPHNIS.--En ce temps-là , je n'écrirai plus que des préfaces pour les +jeunes. + +CHLOÉ.--Il faudra être bon pour eux, les recevoir tous. + +DAPHNIS.--Par fournées. + +CHLOÉ.--J'y veillerai. Protectrice accueillante et constamment en train +de sourire, sur le seuil de ta porte, c'est moi qui leur dirai, les +poussant d'une tape amicale: «Entrez, le maître est là !» + + +VII + +DAPHNIS.--Je mets des heures à écrire une ligne. Est-ce que je travaille +trop ou pas assez? je ne sais plus. + +CHLOÉ.--Est-il nécessaire que tu remplisses de si gros livres? + +DAPHNIS.--Les éditeurs te diront qu'il ne faut pas voler le public. + +CHLOÉ.--Du courage! je serai ta compagne fidèle. + +DAPHNIS.--Prends garde! c'est un emploi qui exige du savoir et de la +délicatesse. Chauffe tes parfums à distance. Verse doucement la louange, +comme si tu préparais une absinthe, et ne t'arrête jamais, sous aucun +prétexte, d'admirer toujours «ce que j'ai fait de mieux jusqu'ici»! + + +VIII + +CHLOÉ.--Alexandre Dumas père avait-il du talent? Je te demande cela +parce qu'il m'amuse, tu sais! + +DAPHNIS.--Donc il en avait. Son fils en pense le plus grand bien. Tu +n'apprécies pas la littérature moderne? + +CHLOÉ.--Si, j'ai lu quelques-uns de tes livres préférés. Des fois, bon +Dieu, que c'est intense! Oh! la! la! On y trouve aussi moins de +répétitions, mais tes écrivains voient trop noir. + +DAPHNIS.--L'optique progresse. Son éducation faite, l'oeil regarde au +fond des choses, et toutes les choses, avec le temps, déposent. + +CHLOÉ.--Dommage! Je lis pour mon plaisir. + +DAPHNIS.--Achève le vers: «et non pour mon supplice!» + +CHLOÉ.--Car, moi, je suis gaie, gaie! + +DAPHNIS.--Marions-nous encore. + +CHLOÉ.--Et je sens que jamais je ne m'habituerai à la tristesse. + +DAPHNIS.--C'est qu'alors tu mourras jeune, bientôt. + + +IX + +CHLOÉ.--Tu ne m'as pas dit tes idées en politique. Tu ne votes même pas. +Es-tu inscrit? je parierais que non. + +DAPHNIS.--Et pourtant, un gouvernement «c'est de l'air qu'on respire»! +Conseille-moi. + +CHLOÉ.--Je n'y entends rien, mais quand mes amies me demandent: «Ton +mari est-il républicain?» je suis confuse et je réponds tantôt oui, +tantôt non, au hasard. Déroutées, elles finissent par ne plus savoir à +quoi s'en tenir. Je t'aimerai bien: choisis un parti, celui que tu +voudras, pour nous fixer. + + +X + +CHLOÉ.--J'entre volontiers dans une église, me rafraîchir. Mais, je +l'avoue, je ne prierais, à mon aise, sans choisir mes mots, que devant +la belle nature. + +DAPHNIS.--Et sur une hauteur, afin d'élever plus vite ton coeur +dirigeable vers Dieu polyglotte. + +CHLOÉ.--Tu vois, tu te moques quand je fais la bête, et tu te moques +quand je comprends tout. Suis-je pas la femme d'un libre penseur? + +DAPHNIS.--Nous irons tous deux à la messe demain. + + +XI + +CHLOÉ.--Veux-tu me faire un plaisir pour ma fête? Rends-moi le droit que +je t'ai donné d'assister à mes toilettes. + +DAPHNIS.--Tu te négligerais. + +CHLOÉ.--C'est si gênant! pouah! + +DAPHNIS.--Qu'est-ce que tu as de sale? + +CHLOÉ.--Il y a des choses qu'un mari ne doit pas voir. + +DAPHNIS.--Ce sont celles-là que je veux voir. Dès qu'on aime moins, on +se tient mal. L'amour vit de beaucoup d'eau fraîche. Je te sens mienne +si, à quelque heure que je te surprenne, tu me montres des ongles plus +lumineux que des croissants de lune, des cheveux rangés, en place, une +bouche neuve comme l'intérieur des abricots. Lis la Bible: on s'y lave +les pieds à tout bout de chemin. Je parle gravement. N'oublie pas notre +convention. + +CHLOÉ.--Non: «nous nous préviendrons mutuellement (car on ne se connaît +pas soi-même) qu'une visite au dentiste paraît nécessaire.» + +DAPHNIS.--C'est d'une importance immesurable. Une dent gâtée gâte tout. + +CHLOÉ.--Compte sur moi. Comme nous nous aimons! Qui dénombrera les êtres +anéantis dans nos nuits d'amour? Ma conscience a la chair de poule. S'il +y avait crime! + +DAPHNIS.--Put! cinq minutes avant la vie on est encore mort; aussi, ne +te presse pas. N'anéantis pas trop vite. Ça jette un froid. + +CHLOÉ.--Un mot, pendant que j'y pense, relatif à notre convention. Tu ne +te fâcheras pas, mon Daphnis: il m'a semblé, ce matin, que ton +haleine... + + +XII + +CHLOÉ.--Nos enfants sont notre joie. Ils nous occupent toute la journée. + +DAPHNIS.--Ils ne nous laissent pas un instant de liberté. + +CHLOÉ.--C'est juste! Nous avons dû renoncer au théâtre, au monde, et +hier encore nous refusions une invitation à dîner. + +DAPHNIS.--Les pauvres petits sont si gentils qu'on n'a pas le courage de +leur en vouloir. + +CHLOÉ.--Suppose un instant que nous n'en ayons pas. + +DAPHNIS.--Ou qu'ils soient morts. + +CHLOÉ.--Tu vas trop loin. Je disais cela comme autre chose. Que +ferions-nous de notre liberté? Le café-concert ne donne pas le bonheur, +et ma vie aura été belle, si je meurs la première des quatre. + +DAPHNIS.--Crois-tu que je ne demande pas, moi aussi, de mourir le +premier? Aurais-tu seule du coeur et des sentiments? Il est dur de voir +mourir ceux qu'on chérit. Certainement. + +CHLOÉ.--Sois franc: te remarierais-tu? + +DAPHNIS.--Non; je chercherais une vieille gouvernante pour les enfants, +et pour moi, plus tard, une maîtresse quelconque que je verrais de temps +en temps. Un homme n'est jamais embarrassé. + +CHLOÉ.--Tu es franc. Si ta maîtresse venait ici, ôterais-tu mon +portrait? + +DAPHNIS.--Elle n'y viendrait pas. D'ailleurs, repose tranquille. J'ai le +respect du passé. Je garderais ce que tu aimes, avec soin, dans une +armoire: tes chemises fines, ta dernière robe, ton boa, et ta fille +devenue grande n'y toucherait que tout émue. Il est inutile que tu +emportes au tombeau tes bagues et tes bijoux de prix. Elle les +retrouvera. Si je voyais la paire de fins souliers où j'appris à +marcher, je m'attendrirais. Où est-elle? + +CHLOÉ.--Tu plaisantes; changeons de conversation. + +DAPHNIS.--Ce serait dommage, car, avoue-le, celle-ci te plaît. Tu m'y +provoques sans cesse. Je me blâmerais de te contrarier. Tu m'interroges, +je réponds, et, afin de m'amuser aussi, je m'efforce d'égayer le sujet. + +CHLOÉ.--Oh! je voudrais tant savoir... + +DAPHNIS.--Quoi? La solution du problème de la destinée? + +CHLOÉ.--Je voudrais tant savoir ce que tu feras quand je ne serai plus +là . Écoute ce que je ferai, moi. Ne t'en inquiètes-tu point? Je jure de +ne pas me remarier. + +DAPHNIS.--Tu aurais tort de te gêner. Assez jeune, encore belle, au bout +de trois ou quatre ans, mettons cinq, tu rencontreras un brave garçon +enchanté de t'accueillir, toi et ta famille. + +CHLOÉ.--Sans doute, mais si je tombe mal? + +DAPHNIS.--On n'a pas de chance tous les jours. + +CHLOÉ.--Il désirera d'autres enfants, ce monsieur. + +DAPHNIS.--Dame, mets-_moi_ à sa place. + +CHLOÉ.--Et les nôtres seront malheureux. + +DAPHNIS.--Ne te remarie pas. Toutefois, si tu restes veuve par peur, +quel mérite auras-tu? + +CHLOÉ.--Ne parlons plus de ces choses. Elles attristent. + +DAPHNIS.--À ton gré. Je m'y habitue. + +CHLOÉ.--Pourquoi ce ton d'ironie fausse et fatigante? Tu crains la mort +comme les autres et ton tour viendra. + +DAPHNIS.--Je le céderai aussi souvent que possible. Je jetterai mon +numéro par terre et l'écraserai du pied. + +CHLOÉ.--Grand bête! Réflexion faite, toi parti, je me consacrerai à mes +enfants; je les élèverai moi-même, je leur apprendrai à lire. + +DAPHNIS.--Toute leur vie? + +CHLOÉ.--Non, hélas! mais je m'engage à leur suffire quelques années. +Rien ne leur manquera. Ta présence ne sera pas indispensable. + +DAPHNIS.--Si j'allais me promener! + +CHLOÉ.--Cesse de me taquiner, je t'en supplie. Laisse-moi finir. Oui, je +me charge de commencer leur éducation. Puis, je devrai les mettre au +lycée, songer à leur avenir, leur donner le goût d'une profession, les +pousser dans le monde. Je perdrai la tête. + +DAPHNIS.--Alors, tu souhaiteras qu'un homme à poigne se montre, le brave +garçon d'abord dédaigné. + +CHLOÉ.--Il faudra marier ma fille. M'y résoudrai-je, mon Dieu? + +DAPHNIS.--Un second homme à poigne sera nécessaire. + +CHLOÉ.--Tu ris et j'ai envie de pleurer. On a beau dire, une mère n'est +pas un père. J'exagérais tout à l'heure. Je ne puis que les +débarbouiller, les chers petits, couper leurs ongles, les habiller +coquettement, arrondir leurs joues, leur créer une santé forte. Une +gouvernante bien payée me remplacerait. + +DAPHNIS.--Je tâcherai de la choisir bonne. + +CHLOÉ.--Je hais, sans la connaître, cette femme qui me volera mes +enfants. + +DAPHNIS.--As-tu remarqué? Déjà , l'aîné se détourne de toi pour venir à +moi. Tu le couvais, hier; il s'échappe aujourd'hui, et maintenant il +veut tout faire comme papa. + +CHLOÉ.--Je m'en irais ce soir ou demain, que l'ingrat m'aurait oublié +dans quinze jours. + +DAPHNIS.--Et notre calme existence, un moment dérangée, reprendrait peu +à peu son train quotidien. Décidément, tu as raison: il vaut mieux que +tu meures la première. + + +XIII + +CHLOÉ.--T'aurais-je épousé, si tu avais été impropre au service +militaire? Mais nous n'aurons pas la guerre, hein? + +DAPHNIS.--Entêtée! Il y a vingt ans qu'on te dit que si. + +CHLOÉ.--Accepte-t-on des ambulancières? je te suivrai au bout du monde. + +DAPHNIS.--Quel chapeau mettras-tu? + +CHLOÉ.--Je suis sérieuse. J'ai le pressentiment que tu ne reviendrais +plus. + +DAPHNIS.--Ne t'y fie pas. + +CHLOÉ.--Oh! je t'attendrai. + +DAPHNIS.--Avec qui? + +CHLOÉ.--Je te défends de me parler ainsi, même en riant. + +DAPHNIS.--Pleures-tu parce que je te fais de la peine? Te fais-je de la +peine, pour t'aider, parce que tu as périodiquement envie de pleurer? Ou +suis-je homme à t'en vouloir, simplement parce que je t'aime? + + +XIV + +DAPHNIS.--Il est sain, ma Chloé, de brûler d'un coup, de temps en temps, +tous les torchons du ménage. On me l'a bien recommandé! + +CHLOÉ.--Qui ça encore? _On!_ + +DAPHNIS.--La même. + +CHLOÉ.--Je te pardonne tes taquineries. Mais écoute, si je m'aperçois +de quelque chose, tu m'entends, ce sera fini entre nous, +ir-ré-vo-ca-ble-ment. + +DAPHNIS.--On «lit» ça. Je vois l'adverbe écrit à la porte de ton coeur, +en lettres de gaz. + +CHLOÉ.--Regardez-le serrer ses lèvres plates de lézard! Houe! le peut! +que tu m'agaces! À la fin, qu'est-ce que tu as? Qu'est-ce qu'il te faut? +Qu'est-ce que tu veux? Âne rouge! + +DAPHNIS.--Je voudrais être tantôt le premier homme de lettres de France, +et tantôt le dernier homme des bois. + + + + +TABLE + + + HOMONCULES + + La Tête branlante 3 + L'Orage 11 + Le Bon Artilleur 13 + Le Planteur modèle 17 + La Clef 19 + Le Gardien du square 23 + Qu'est-ce que c'est! 27 + La Ficelle 29 + Les Trois amis 33 + + M. ET MME BORNET + + Le Gâteau gâté 39 + Le Bouchon 49 + L'Orang 55 + Le Bateau à vapeur 65 + + UN ROMAN + + _1re partie_: OEuf de poule 73 + _2e partie_: Le Seau 83 + + LES DEUX CAS DE M. SUD + + La Petite mort du chêne 95 + Les Chardonnerets 103 + + HISTOIRE D'EUGÉNIE + + Le Rêve 111 + Le Moineau 113 + Le Beau-père 117 + Il faut qu'une porte soit fermée 125 + + BONNE AMIE + + La Rose 137 + La Prune 141 + + LEVRAUT + + Canard sauvage 147 + Le Flotteur de nasse 157 + + LA VISITE 161 + + LA CAVE DE BÃŽME 167 + + LA CARESSE 179 + + LE MUR 191 + + LE POÈTE + + Le Sonnet 215 + L'Araignée 219 + + COQUECIGRUES + + Déjeuner de Soleil 225 + La Partie de Silence 227 + La Limace 226 + Les Rainettes 231 + Le Vieux et le Jeune 235 + Jean-Jacques 243 + Fin de Soirée 251 + + DAPHNIS, LYCÉNION ET CHLOÉ + + Rupture 261 + Ménage 275 + + +Paris.--Typ. Chamerot et Renouard, 19, rue des Saints-Pères.--23332 + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Coquecigrues, by Jules Renard + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 30226 *** diff --git a/30226-h/30226-h.htm b/30226-h/30226-h.htm new file mode 100644 index 0000000..c990d00 --- /dev/null +++ b/30226-h/30226-h.htm @@ -0,0 +1,6967 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" + "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> + +<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" lang="fr" xml:lang="fr"> +<head> + <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=UTF-8" /> + <title>The Project Gutenberg ebook of Coquecigrues, by Jules Renard.</title> + <link rel="coverpage" href="images/cover.jpg" /> +<style type="text/css"> +<!-- + + +body { margin-left: 10%; margin-right: 10%; } +h1, h2, h3, h4, h5, h6, .c { text-align: center; line-height: 1.5em; } +h1, h2 { margin-top: 3em; } +h3 { margin-top: 2em; } +h4 { margin-top: 1.5em; } +p { text-align: justify; line-height: 1.2em; } +.big { font-size: 150%; } +.sc { font-variant: small-caps; } +hr { text-align: center; width: 50%; margin-left: auto; margin-right: auto; + margin-top: 1.2em; margin-bottom: 1.2em; } +.poem { text-align: left; margin-left: 5%; width: 90%; position: relative; } +.stanza { margin-top: 1em; } +.stanza br { display: none; } +.i0 { display: block; margin: 0 0 0 2em; text-indent: -2em; } +ul { list-style: none; margin-left: 15%; margin-right: 15%; } +li ul { margin-left: 5%; } +li { list-style: none; } +.s { text-align: right; margin-right: 10%; } +--> +</style> +</head> +<body> +<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 30226 ***</div> + +<h1>Coquecigrues</h1> + +<p class="c">PAR<br /> +<span class="big">JULES RENARD</span></p> + + +<div class="c"><img src="images/a.png" alt="[marque d'imprimeur]" /></div> +<p class="c">PARIS</p> + +<p class="c">PAUL OLLENDORFF, ÉDITEUR</p> + +<p class="c">28 <i>bis</i>, <small>RUE DE RICHELIEU</small>, 28 <i>bis</i></p> + +<p class="c">1893</p> + +<p class="c"><small>Tous droits réservés.</small></p> + + + + +<h2>DU MÊME AUTEUR</h2> + + +<ul> +<li><b>Les Roses</b>, poésies (<i>épuisé</i>).</li> +<li><b>Crime de Village</b>, nouvelles (<i>épuisé</i>).</li> +<li><b>Sourires Pincés</b>, proses. <b>3 fr.</b></li> +<li><b>L'Écornifleur</b>, roman. <b>3 fr. 50</b></li> +</ul> +<p class="c"><i>EN PRÉPARATION:</i></p> + +<ul> +<li><b>Poil de Carotte.</b></li> +<li><b>L'Herbe.</b></li> +<li><b>Papillote.</b></li> +</ul> + + + +<h2><a name="c1" id="c1"></a>HOMUNCULES</h2> + + +<ul> +<li><a href="#c1p1"><small>LA TÊTE BRANLANTE</small></a></li> +<li><a href="#c1p2"><small>L'ORAGE</small></a></li> +<li><a href="#c1p3"><small>LE BON ARTILLEUR</small></a></li> +<li><a href="#c1p4"><small>LE PLANTEUR MODÈLE</small></a></li> +<li><a href="#c1p5"><small>LA CLEF</small></a></li> +<li><a href="#c1p6"><small>LE GARDIEN DU SQUARE</small></a></li> +<li><a href="#c1p7"><small>QU'EST-CE QUE C'EST!</small></a></li> +<li><a href="#c1p8"><small>LA FICELLE</small></a></li> +<li><a href="#c1p9"><small>LES TROIS AMIS</small></a></li> +</ul> + + + +<h3><a name="c1p1" id="c1p1"></a>LA TÊTE BRANLANTE</h3> + +<p class="s"><i>À Paul Margueritte.</i> +</p> + +<h4>I</h4> + +<p>Le vieil homme s'efforça de regarder ses +souliers cirés, et les plis que formait, aux +genoux, son pantalon clair trop longtemps +laissé dans l'armoire. Il réunit les mollets, +se tint moins courbe, donna, son gilet bien +tiré, une chiquenaude à sa cravate folle, et +dit tout haut:</p> + +<p>—Je crois que je suis prêt à recevoir nos +soldats français.</p> + +<p>Sa blanche tête tremblante remua plus rapidement +que de coutume, avec une sorte de +joie. Il zézayait, disait: «Ze crois, ze veux», +comme si, à cause de l'agitation de sa tête, +il n'avait plus le temps de toucher aux mots +que du bout de la langue, de l'extrême pointe.</p> + +<p>—Ne vas-tu pas à la pêche? lui dit sa +femme.</p> + +<p>—Je veux être là quand ils arriveront.</p> + +<p>—Tu seras de retour!</p> + +<p>—Oh! si je les manquais!</p> + +<p>Il ne voulait pas les manquer. Écartant +sans cesse les battants de la fenêtre qui n'était +jamais assez ouverte, il tentait de fixer sur +la grande route le point le plus rapproché +de l'horizon. Il eût dit aux maisons mal alignées:</p> + +<p>—Ôtez-vous: vous me gênez.</p> + +<p>Sa tête faisait le geste du tic tac des pendules. +Elle étonnait d'abord par cette mobilité +continue. Volontiers on l'aurait calmée, +en posant le bout du doigt, par amusement, +sur le front. Puis, à la longue, si elle n'inspirait +aucune pitié, elle agaçait. Elle était à +briser d'un coup de poing violent.</p> + +<p>Le vieil homme inoffensif souriait au régiment +attendu. Parfois il répétait à sa +femme:</p> + +<p>—Nous logerons sans doute une dizaine +de soldats. Prépare une soupe à la crème +pour vingt. Ils mangeront bien double.</p> + +<p>—Mais, répondait sa femme prudente, +j'ai encore un reste de haricots rouges.</p> + +<p>—Je te dis de leur préparer une soupe à +la crème pour vingt, et tu leur prêteras nos +cuillers de ruolz, tu m'entends, non celles +d'étain.</p> + +<p>Il avait encore eu la prévenance de disposer +toutes ses lignes contre le mur. Le crin +renouvelé, l'hameçon neuf, elles attendaient +les amateurs, auxquels il n'aurait plus qu'à +indiquer les bons endroits.</p> + + +<h4>II</h4> + +<p>On ne lui donna pas de soldats.</p> + +<p>Parce qu'il pêchait les plus gros poissons +du pays, il attribua cette offense à la jalousie +du maire, pêcheur également passionné. +À dire vrai, celui-ci, d'une charité délicate, +l'avait noté comme infirme.</p> + +<p>Le vieil homme erra, désolé, parmi la +troupe. La timidité seule l'empêchait de faire +des invitations hospitalières. On suivait avec +curiosité sa tête obstinément négative. Il les +aimait, ces soldats, non comme guerriers, +mais comme pauvres gens, et, devant les +marmites où cuisait leur soupe, il semblait +dire, par ses multiples et vifs tête-à -droite, +tête-à -gauche:</p> + +<p>—C'est pas ça, c'est pas ça, c'est pas ça.</p> + +<p>Il écouta la musique, s'emplit le cœur de +nobles sentiments pour jusqu'à sa mort, et +revint à la maison.</p> + +<p>Comme il passait près de son jardin, il +aperçut deux soldats en train d'y laver leur +linge. Ils avaient dû, pour arriver jusqu'au +ruisseau, trouer la palissade, se glisser entre +deux échalas disjoints. En outre, ils s'étaient +rempli les poches de pommes tombées et de +pommes qui allaient tomber.</p> + +<p>—À la bonne heure, se dit le vieil +homme: ceux-là sont gentils de venir chez +moi!</p> + +<p>Il ouvrit la barrière et s'avança à petits pas +comme quelqu'un qui porte un bol de lait.</p> + +<p>L'un des soldats dressa la tête et dit:</p> + +<p>—Vesse! un vieux! Il n'a pas l'air content. +Quoi? Qu'est-ce qu'il raconte? entends-tu, toi?</p> + +<p>—Non, dit l'autre.</p> + +<p>Ils écoutèrent, indécis. Le vent ne leur +apportait aucun son. En effet, le vieillard ne +parlait pas. Il continuait de s'attendrir, et, +marchant doucement vers eux, pensait:</p> + +<p>—Bien! mes enfants! Tout ce qui est ici +vous appartient. Vous serez surpris, quand je +vous prouverai, filet en main, qu'il y a dans +ce ruisseau, au pied de ce grand saule âgé +de six ans à peine, des brochets comme ma +cuisse. Je les y ai mis moi-même. Nous en +ferons cuire un. Mais laissez donc votre linge, +ma femme vous lavera ça!</p> + +<p>Ainsi pensait le vieil homme, mais sa tête +oscillante le trahissait, effarouchait, et les +soldats, déjà inquiets, sachant à fond leur +civil, comprirent:</p> + +<p>—Allez-y, mes gaillards, ne vous gênez +pas, je vous pince, attendez un peu!</p> + +<p>—Il approche toujours, dit l'un d'eux. +M'est avis que ça va se gâter.</p> + +<p>—Il portera plainte, dit l'autre, on lui a +crevé sa clôture. Le colonel ne badine pas; +c'est de filer.</p> + +<p>—Bon, bon, vieux! assez dodeliné, tu ne +nous fais pas peur, on s'en va.</p> + +<p>Brusquement, ils ramassèrent leur linge +mouillé et se sauvèrent, avec des bousculades, +en maraudeurs.</p> + +<p>—As-tu le savon? dit l'un.</p> + +<p>L'autre répondit:</p> + +<p>—Non!</p> + +<p>s'arrêta un instant, près de retourner, et, +comme le vieux arrivait au ruisseau, repartit +avec un:</p> + +<p>—Flûte pour le savon! il n'est pas matriculé!</p> + +<p>Ils se précipitèrent hors du jardin.</p> + +<p>—Qu'est-ce qu'ils ont donc? se demanda +le vieil homme.</p> + +<p>Le branle de sa tête s'accéléra. Il tendit +les bras et cela parut encore une menace, +voulut courir, rappeler les deux soldats.</p> + +<p>Mais de sa bouche, comme un grain s'échapperait +d'un van à l'allure immodérée, +un pauvre petit cri tomba, sans force, tout +au bord des lèvres.</p> + + + + +<h3><a name="c1p2" id="c1p2"></a>L'ORAGE</h3> + +<p class="s"><i>À W.-G.-C. Byvanck.</i> +</p> + +<p>Vers minuit, par la croisée sans volets et +par toutes ses fentes, la maison au toit de +paille s'emplit et se vide d'éclairs.</p> + +<p>La vieille se lève, allume la lampe à pétrole, +décroche le Christ et le donne aux deux petits, +afin que, couché entre eux, il les préserve.</p> + +<p>Le vieux continue apparemment de dormir, +mais sa main froisse l'édredon.</p> + +<p>La vieille allume aussi une lanterne, pour +être prête, s'il fallait courir à l'écurie des +vaches.</p> + +<p>Ensuite elle s'assied, le chapelet aux doigts, +et multiplie les signes de croix, comme si +elle s'ôtait des toiles d'araignées du visage.</p> + +<p>Des histoires de foudre lui reviennent, +mettent sa mémoire en feu. À chaque éclat +de tonnerre, elle pense:</p> + +<p>—Cette fois, c'est sur le château!</p> + +<p>—Oh! cette fois-là , par exemple, c'est sur +le noyer d'en face!</p> + +<p>Quand elle ose regarder dans les ténèbres, +du côté du pré, un vague troupeau de bœufs +immobilisés blanchoie irrégulièrement aux +flammes aveuglantes.</p> + +<p>Soudain un calme. Plus d'éclairs. Le reste +de l'orage, inutile, se tait, car là -haut, juste +au-dessus de la cheminée, c'est sûr, le grand +coup se prépare.</p> + +<p>Et la vieille qui renifle déjà , le dos courbé, +l'odeur du soufre, le vieux raidi dans ses +draps, les petits collés, serrant à pleins poings +le Christ, tous attendent que ça tombe!</p> + + + + +<h3><a name="c1p3" id="c1p3"></a>LE BON ARTILLEUR</h3> + +<p class="s"><i>À Alphonse Allais.</i> +</p> + +<p>Samedi soir encore grand'mère Licoche +donnait elle-même à manger aux poules. Cependant +la voilà morte, bien qu'elle eût pour +cent ans de vie, à l'âge de quatre-vingt-quatre +ans. Tout le monde y passe. Un peu plus +tôt, un peu plus tard! On l'enterre ce +matin.</p> + +<p>Le cortège se forme. M. le curé et les deux +enfants de chœur sont en tête. Les quatre +porteurs n'ont qu'à se baisser pour prendre +le cercueil, et derrière eux se place le petit-fils +de grand'mère Licoche, l'artilleur, accouru +en permission. Il ne pleure pas. C'est +un homme et c'est un soldat. Jugulaire au +menton, grand et droit, il domine du shako +le reste des parents qui se rangent autour de +lui, à distance. Brusquement il tire son +sabre, et comme si le cortège attendait son +signal, on s'ébranle. Les blouses raides coudoient +les vestes courtes. Les franges des +châles noirs tremblent. Les bonnets blancs +ondulent. Le vent rebrousse les longs poils +d'un chapeau dont la forme jadis haute, trop +longtemps serrée entre deux rayons d'armoire, +s'est comme accroupie. Mais l'aigrette +rouge de l'artilleur rallie tous les yeux.</p> + +<p>Parfois les porteurs déposent doucement à +terre grand'mère Licoche. Non que la défunte +soit vraiment lourde. Elle vécut de peu, +partagea son bien avec ses poules qu'elle retrouvera, +exemptes à jamais de pépie, dans +un paradis réservé aux bêtes à bon Dieu, et +elle mourut décharnée. Mais elle pèse parce +qu'elle est morte. Les porteurs profitent de +l'arrêt, se retournent et regardent, en soufflant, +l'artilleur.</p> + +<p>Son uniforme sombre et son sabre qui +doit couper impressionnent.</p> + +<p>Les vieilles gens même de la queue n'osent +pas échanger leurs réflexions.</p> + +<p>À l'église, le petit-fils de grand'mère Licoche +reste près d'elle, de garde, face à l'autel, +sentinelle funèbre, l'œil toujours sec, le +sabre au défaut de l'épaule.</p> + +<p>Mais au bord de la fosse, dès qu'avec des +cordes les porteurs ont descendu la bière, il +s'anime. On le voit écarter les jambes, lever +ses basanes comme des sacs, et frapper du +pied en cadence le sol du cimetière.</p> + +<p>Les assistants se demandent:</p> + +<p>—Qu'est-ce qu'il a? Est-il fou?</p> + +<p>Ceux qui déjà allaient se lamenter se contiennent. +On devine qu'il simule une manœuvre +à cheval. Les coudes au corps, sa +main libre étreignant des guides imaginaires, +il s'élance, charge sur place. La terre fraîche +s'éboule sous ses pas. Une grosse motte +tombe, heurte le cercueil, et ce choc sourd +résonne dans toutes les poitrines comme un +coup de canon lointain.</p> + +<p>—Aga, aga donc, disent les deux enfants +de chœur; il joue à la bataille.</p> + +<p>L'artilleur donne du sabre à gauche; il en +donne à droite. Tantôt il écharpe, tantôt il +pique en avant. Ensuite il exécute des moulinets +terribles qui font papilloter les paupières, +et des moulinets suprêmes, si rapides +et si nets qu'on distingue en l'air une corbeille +d'acier.</p> + +<p>Puis il se calme. Sûrement il n'est plus à +cheval. Ses jambes se rejoignent, ses talons +se recollent. Il s'immobilise, les joues fumantes. +Il incline lentement son sabre, la +pointe en bas, pour saluer la tombe, et, ces +honneurs rendus, au milieu des amis troublés, +des parents émus qui halettent et tendent +comme des mains leurs oreilles écarquillées, +le bon artilleur crie d'une voix +éclatante à sa grand'mère Licoche:</p> + +<p>—Va, grand'mère, sois tranquille, je vengerai +la patrie pour toi!...</p> + + + + +<h3><a name="c1p4" id="c1p4"></a>LE PLANTEUR MODÈLE</h3> + +<p class="s"><i>À Victor Tissot.</i> +</p> + +<p>Le combat semblait fini, quand une dernière +balle, une balle perdue, se retrouva +dans la jambe droite de Fabricien. Il dut revenir +au pays avec une jambe de bois.</p> + +<p>D'abord il montra quelque orgueil, les premières +fois qu'il entra dans l'église du village, +en frappant si fort les dalles qu'on l'eût +pris pour un suisse de grande ville.</p> + +<p>Mais, la curiosité calmée, longtemps il se +lamenta, honteux et désormais, croyait-il, +bon à rien.</p> + +<p>Puis il chercha avec obstination, souvent +déçu, la manière de se rendre utile.</p> + +<p>Et maintenant voilà que, sur le sentier de +l'aisance modeste, sans mépriser sa jambe +de chair, il a un faible pour celle de bois.</p> + +<p>Il se loue à la journée. On lui désigne un +carré de jardin. Ensuite on peut s'en aller, le +laisser faire.</p> + +<p>Sa poche droite est remplie de haricots +rouges ou blancs, au choix.</p> + +<p>En outre, elle est percée, point trop, point +trop peu.</p> + +<p>L'allure régulière, Fabricien parcourt de +long en large le terrain. Sa jambe de bois +creuse un trou à chaque pas. Il secoue sa +poche percée. Des haricots tombent. Il les +recouvre du pied gauche et continue.</p> + +<p>Et tandis qu'il gagne honorablement sa vie, +l'ancien brave, les mains derrière son dos, +la tête haute, a l'air de se promener pour sa +santé.</p> + + + + +<h3><a name="c1p5" id="c1p5"></a>LA CLEF</h3> + +<p class="s"><i>À Alfred Capus.</i> +</p> + +<p>La vieille est vieille et avare; le vieux est +encore plus vieux et plus avare. Mais tous +deux redoutent également les voleurs. À chaque +instant du jour ils s'interrogent:</p> + +<p>—As-tu la clef de l'armoire? dit l'un.</p> + +<p>—Oui, dit l'autre.</p> + +<p>Cela les tranquillise un peu. Ils ont la clef +chacun leur tour et en arrivent à se défier l'un +de l'autre. La vieille la cache principalement +sur sa poitrine, entre sa chemise et sa peau. +Que ne peut-elle délier, pour l'y fourrer, les +bourses de ses seins inutiles?</p> + +<p>Le vieux la serre tantôt dans les poches +boutonnées de sa culotte tantôt dans celles de +son gilet à moitié cousues et qu'il tâte fréquemment. +Mais, à la fin, ces cachettes toujours +les mêmes lui ont paru de moins en +moins sûres, et il vient d'en trouver une dernière +dont il est content.</p> + +<p>Or la vieille lui demande selon la coutume:</p> + +<p>—As-tu la clef de l'armoire?</p> + +<p>Le vieux ne répond pas.</p> + +<p>—Es-tu sourd?</p> + +<p>Le vieux fait signe qu'il n'est pas sourd.</p> + +<p>—As-tu perdu la langue? dit la vieille.</p> + +<p>Elle le regarde, inquiète. Il a les lèvres +fermées, les joues grosses. Pourtant sa mine +n'est pas d'un homme qui se trouverait tout +à coup muet, et ses yeux expriment plutôt la +malice que l'effroi.</p> + +<p>—Où est la clef? dit la vieille; c'est à moi +de garder la clef, maintenant.</p> + +<p>Le vieux continue de remuer sa tête d'un +air satisfait, les joues près de crever.</p> + +<p>Et la vieille comprend. Elle s'élance, agile, +pince le nez du vieux, lui ouvre par force, +au risque d'être mordue, la bouche toute +grande, y enfonce les cinq doigts de sa main +droite et en retire la clef de l'armoire.</p> + + + + +<h3><a name="c1p6" id="c1p6"></a>LE GARDIEN DU SQUARE</h3> + +<p class="s"><i>à Maurice Barrès.</i> +</p> + +<p>C'est, entre une caserne haute et l'échafaudage +d'une maison qu'on ne finit pas de construire, +un square pauvre.</p> + +<p>Si on osait en comparer la verdure à quelque +tapis, ce serait à une carpette usée et +souillée par des chaussures sales. Les oiseaux +ne s'y posent plus. On ne leur a jamais jeté +de mie de pain, et peut-être qu'elle leur serait +volée! Aucun industriel n'a jugé commercial +d'y installer une bascule automatique.</p> + +<p>Sur les bancs aux dossiers durs, les pauvres +bâillent, dorment, la bouche ouverte aux +feuilles tombantes, ou bien ôtent leurs souliers +et font prendre l'air à des pieds impurs +et malades qu'une mère ne reconnaîtrait pas. +Quelques-uns lisent des bouts de journaux +sans date, qui ont enveloppé du fromage. Ils +y cherchent des chiens à retrouver.</p> + +<p>Sorti de son kiosque, le gardien du square +se promène en uniforme vert, tenant ferme +la poignée de son épée afin d'éviter ses crocs-en-jambe. +Il dévisage ces déguenillés, toujours +les mêmes et toujours là , qui lui font +honte. Volontiers, il les provoquerait. Sournoisement, +chaque matin, il croiserait des +baguettes sur les bancs sans cesse enduits de +peinture fraîche.</p> + +<p>Mais ces meurt-de-faim y prendraient-ils +garde? Ils sont assez las pour dormir sur des +culs de bouteille.</p> + +<p>Puisqu'il n'a que de pareils êtres à surveiller, +ses fonctions lui semblent basses et la +supériorité en ce monde une chose vaine.</p> + +<p>Soudain, il reprend tous les pouces qu'il +avait perdus de sa taille et sourit: un couple +lui arrive d'un monsieur et d'une dame bien +mis, qui marchent lentement, hanche contre +hanche.</p> + +<p>Le gardien se cambre, avec une mimique +gracieuse et discrète, comme s'il voulait faire +les honneurs et inviter Madame et Monsieur +à s'asseoir... oh! cinq minutes seulement!</p> + +<p>Mais le couple passe, laissant derrière lui +une odeur fine que tous les nez respirent pour +la porter à tous les cœurs. Le parfum d'une +femme ne donne-t-il pas l'envie de s'attabler +à son corps?</p> + +<p>Le gardien se penche sous un peu plus +d'humiliation.</p> + +<p>—C'est ma déception quotidienne, se dit-il. +Comment d'honnêtes gens proprement +vêtus s'arrêteraient-ils au milieu de cette +gueusaille?</p> + +<p>Il rentre à son kiosque, et, découragé, par +les vitres, d'un œil méchant guette (il le faut +bien!) cette troupe infâme et sans étage qu'il +ne peut pas mettre à la porte de chez lui.</p> + + + + +<h3><a name="c1p7" id="c1p7"></a>QU'EST-CE QUE C'EST?</h3> + +<p class="s"><i>À Adrien Remacle.</i> +</p> + +<p>Oui, qu'est-ce qu'il y a? Les passants s'arrêtent. +Ils ne comprennent d'ordinaire que les +choses qui veulent dire quelque chose, et ne +savent plus s'ils doivent rire ou avoir mal.</p> + +<p>Un grand domestique aux galons d'or tient +ferme par le bras un petit vieux qu'il a la consigne +de promener correctement, une heure, +le soir.</p> + +<p>Mais le petit vieux fait effort pour s'échapper. +Il voudrait toucher les murs, regarder +aux vitrines et tracer des raies sur les glaces, +du bout d'un doigt mouillé de salive. Ses +joues ridées semblent deux jaunes tablettes +d'écriture ancienne. Sa taille est nouée depuis +longtemps. Il a dans chaque blanc d'œil +une minuscule mèche de fouet rouge et la +couleur de ses cheveux s'est arrêtée au gris.</p> + +<p>Tantôt, brusque, il tire le domestique et +tâche en vain de le faire dévier; tantôt il lui +donne un coup de pied ou lui mord la main.</p> + +<p>Le domestique, que rien n'offense, a des +ordres et suit, sec et raide, en ligne droite, +le milieu du trottoir.</p> + +<p>Enfin le petit vieux saisit, par surprise, le +bouton d'une porte, s'y cramponne, s'y suspend +et pousse des cris aigus de gorge usée, +des pépiements.</p> + +<p>Le domestique de haut style l'en décroche +avec des précautions respectueuses, et lui dit, +d'une voix bien cultivée, sévère et douce à la +fois:</p> + +<p>—J'en demande pardon d'avance à Monsieur, +mais je rapporterai que Monsieur n'a +pas été raisonnable et qu'il s'est conduit +comme un enfant.</p> + + + + +<h3><a name="c1p8" id="c1p8"></a>LA FICELLE</h3> + +<p class="s"><i>À Léon Deschamps.</i> +</p> + +<p>Son frère étant mort, grand-père Baptiste +se trouvait seul au monde. Il avait planté un +fauteuil de paille devant sa porte, et il y passait +la journée, en hébété, principalement +vêtu d'une culotte.</p> + +<p>Il ne savait plus comment on réfléchit.</p> + +<p>Il dépensait toute sa force à déplacer son +ventre de droite et de gauche, et il ne rentrait +que le plus tard possible dans sa maison. +Mais il ne pouvait dormir, car dès qu'il +ne voyait pas, il pensait à son frère. La chambre +lui semblait remplie de suie. Il étouffait.</p> + +<p>Il dit au petit Bulot:</p> + +<p>—Je te donnerai deux sous, si tu couches +dans le lit de mon frère.</p> + +<p>—-Donnez-moi les deux sous d'avance, +répondit Bulot.</p> + +<p>Grand-père Baptiste le coucha, lui mit une +ficelle au pied, comme on fait aux gorets +ramenés de la foire, se coucha à son tour, +et, le bout de la ficelle entre ses doigts, +goûta enfin quelque repos. Les plis des rideaux +cessaient de grimacer.</p> + +<p>Quand il s'éveillait, il écoutait, rassuré, +le ronflement de Bulot, et, s'il n'entendait +rien, tirait la ficelle.</p> + +<p>—Quoi que vous voulez encore? demandait +Bulot.</p> + +<p>—Bon! tu es là , disait grand-père Baptiste, +je veux seulement que tu causes.</p> + +<p>—Voilà , je cause; après?</p> + +<p>—Ça me suffit, mon garçon, rendors-toi, +pas trop vite.</p> + +<p>Une nuit, il tira vainement la ficelle. Il se +leva, alluma une bougie et s'en vint voir.</p> + +<p>Le petit Bulot dormait tranquille, tourné +contre le mur, et la ficelle dont il s'était +débarrassé, attachée au bois du lit, ne le dérangeait +plus.</p> + +<p>—Sournois, tu triches, dit grand-père +Baptiste; rends les deux sous.</p> + +<p>Mais, le front brûlé par une goutte de +bougie fondue, Bulot poussa un cri, rejeta +ses couvertures et tendit son pied.</p> + +<p>—Je m'appelle «tête de bouc» si je recommence, +dit-il.</p> + +<p>—Je te pardonne pour cette fois, dit grand-père +Baptiste.</p> + +<p>Il prit le pied, serra soigneusement la ficelle +aux chevilles, et fit un nœud double.</p> + + + + +<h3><a name="c1p9" id="c1p9"></a>LES TROIS AMIS</h3> + +<p class="s"><i>À J.-H. Rosny.</i> +</p> + +<h4>I</h4> + +<p>Le fiacre s'arrêta. Les trois amis en descendirent +des cannes hydrocéphales, si lourdes +qu'ils les portaient à bras tendu, pour +montrer leur force. Ils étaient bruyants, fiers +de vivre, vêtus à la mode éternelle. Chacun +avait une route nationale dans les cheveux.</p> + +<p>Le premier dit: «Laissez donc, j'ai de la +monnaie.»</p> + +<p>Le second: «J'en veux faire.»</p> + +<p>Le troisième: «Vous n'êtes pas chez vous, +ici», et au cocher: «Je vous défends de +prendre!»</p> + +<p>Longtemps ils cherchèrent, ouvrant avec +lenteur, une à une, les poches de leurs bourses, +et, tandis que le cocher les regardait, ils +se regardaient obliquement.</p> + + +<h4>II</h4> + +<p>Le premier apportait pour bébé un polichinelle +bossu par devant, bossu par derrière, +et singulier, car plus on le maltraitait, +plus il éclatait de rire.</p> + +<p>La maîtresse de maison dit: «Voilà une +folie.»</p> + +<p>Le second apportait un bouledogue trapu, +à mâchoires proéminentes. Il était en caoutchouc, +coûtait dix-neuf sous, et, quand on +lui tâtait les côtes, il pilait comme un oiseau.</p> + +<p>La maîtresse de maison dit: «Encore une +folie!»</p> + +<p>Le troisième n'apportait rien; mais du +plus loin qu'elle le vit entrer, la maîtresse de +maison s'écria:</p> + +<p>—Je parie que vous avez fait des folies! +venez çà , vite, que je vous gronde!</p> + + +<h4>III</h4> + +<p>Au dîner, dès le potage, la maîtresse de +maison dit:</p> + +<p>—Un peu? non, bien vrai? Vous ne faites +pas honneur à la cuisinière. Je suis désolée. +Vous savez: il n'y a que ça.</p> + +<p>Le premier des trois répondit: «Mâtin!»</p> + +<p>Le second: «Je l'espère bien.»</p> + +<p>Le troisième: «Je voudrais bien voir que +ce ne fût pas tout.»</p> + +<p>Ensuite les plats défilèrent, comme il est +prescrit, s'épuisant à calmer les faims.</p> + + +<h4>IV</h4> + +<p>Après avoir mangé, chacun comme quatre, +et tous comme pas un, les trois amis dirent +parallèlement:</p> + +<p>au dessert assorti: «Soit, pour finir mon +pain.»</p> + +<p>aux liqueurs circulantes: «Jamais d'alcool; +mais du moment que cela vous fait plaisir!»</p> + +<p>et la boîte de cigares vidée: «La fumée ne +vous incommode pas, au moins?»</p> + +<p>—Mon père était fumeur, répliqua d'un +trait la maîtresse de maison. Mon frère était +fumeur. J'ai joué et grandi sur des genoux de +fumeurs. Mon mari fumait aussi. J'ai un +oncle que j'aime beaucoup qui fume la pipe +et j'adore l'odeur du tabac, bien que ça empeste +les rideaux.</p> + + +<h4>V</h4> + +<p>Quand les trois amis se retrouvèrent dehors, +le premier fit: «Ouf!»</p> + +<p>Le second: «Cette noce m'a cassé.»</p> + +<p>Et le troisième, qui parlait plusieurs langues +étrangères: «Jamais je n'ai tant rigolé.»</p> + +<p>Puis, remmenant leurs cannes, ils allèrent +se coucher.</p> + + + + +<h2><a name="c2" id="c2"></a>M. ET M<sup>ME</sup> BORNET</h2> + + +<ul> +<li><a href="#c2p1"><small>LE GÂTEAU GÂTÉ</small></a></li> +<li><a href="#c2p2"><small>LE BOUCHON</small></a></li> +<li><a href="#c2p3"><small>L'ORANG</small></a></li> +<li><a href="#c2p4"><small>LE BATEAU À VAPEUR</small></a></li> +</ul> + + + +<h3><a name="c2p1" id="c2p1"></a>LE GÂTEAU GÂTÉ</h3> + +<p class="s"><i>À Alphonse Daudet.</i> +</p> + +<p>M<sup>me</sup> Bornet déchira, en suivant le pointillé, +le télégramme et lut:</p> + +<p>«Comptez pas sur nous. Indisposés. Amitiés. +Lafoy.»</p> + +<p>—Comme c'est ennuyeux! dit-elle. Je vous +le demande. <i>Indisposés</i>: beau motif! Moi qui +avais tout préparé!</p> + +<p>—Ces choses-là n'arrivent qu'à nous, dit +M. Bornet.</p> + +<p>M<sup>me</sup> Bornet réfléchit:</p> + +<p>—J'y songe: il y a un moyen de nous arranger. +Les Nolot viennent demain. Le +gâteau sera encore frais. Il servira.</p> + +<p>Mais le lendemain, au moment d'allumer +les bougies, elle reçut un second télégramme:</p> + +<p>«Impossible pour ce soir. Excuses. +Nolot.»</p> + +<p>—C'est comme un fait exprès, dit +M. Bornet.</p> + +<p>M<sup>me</sup> Bornet, accablée, les lèvres blanches, +ne comprenait pas cet acharnement du sort, +et elle ouvrait la bouche toute grande afin +de faciliter la sortie des mots blessants.</p> + +<p>—Prévenir à neuf heures! quel manque +d'éducation!</p> + +<p>—Mieux vaut tard que jamais, dit +M. Bornet. Cependant, calme-toi, gros mérinos, +tu vas tourner!</p> + +<p>—Oh! tu peux rire. C'est du joli! Cette +fois, le gâteau est bel et bien perdu.</p> + +<p>—Nous le mangerons demain à déjeuner.</p> + +<p>—Si tu crois que j'achète des gâteaux pour +notre ordinaire.</p> + +<p>—Sans doute; mais puisque nous ne pouvons +pas faire autrement, résignons-nous.</p> + +<p>—Soit, gaspillons notre fortune, dit +M<sup>me</sup> Bornet.</p> + +<p>Dépitée comme maîtresse de maison, elle +passa une nuit mauvaise, avec de brusques +coups de reins, tandis que son mari dormait +légitimement et rêvait peut-être sucreries à +la vanille.</p> + +<p>—Il se réjouit déjà , pensait-elle.</p> + +<p>Chose promise, chose due. Au déjeuner, la +bonne apporta, non sans précautions, le gâteau +sur la table. M. et M<sup>me</sup> Bornet le +contemplèrent. Il s'était affaissé. La crème +avait jauni, fuyait par les fentes, et les éclairs +s'y noyaient peu à peu. Autrefois semblable à +quelque château fort, il ne rappelait maintenant +aucune construction connue, parmi +celles, du moins, qui ne sont pas encore +écroulées. M. Bornet garda pour lui ces remarques +et M<sup>me</sup> Bornet se mit à découper les +parts. Préoccupée de les faire égales, elle +disait à son mari:</p> + +<p>—Tu guignes la plus grosse, hein! vieux +gourmand!</p> + +<p>Son couteau disparut sous les flots de +crème coulante, gratta l'assiette, agaçant les +dents, mais jamais elle ne parvint à fixer des +limites, à tracer des sentiers secs, et toujours +les parts débordaient l'une sur l'autre. Exaspérée, +elle prit l'assiette, renversa dans celle +de son mari la moitié du gâteau et dit:</p> + +<p>—Tiens, bourre-toi.</p> + +<p>M. Bornet emplit une cuiller à potage, +souffla sur la crème tant elle lui parut froide, +et n'en fit qu'une bouchée. Mais sa langue +embarrassée refusa de clapper. Il grimaça, +puis sourit:</p> + +<p>—Je crois qu'elle a un petit goût, dit-il.</p> + +<p>—Allons! bon, dit Madame. Quel homme +à caprices! ma parole, je ne sais plus qu'inventer +pour te nourrir. Seigneur, que je suis +donc malheureuse!</p> + +<p>—Essaie, toi, dit simplement M. Bornet.</p> + +<p>—Je n'ai pas besoin d'essayer. Je suis sûre +d'avance qu'elle n'a aucun goût.</p> + +<p>—Essaie tout de même. Avales-en une +cuillerée, rien qu'une.</p> + +<p>—Deux, si tu veux, fit M<sup>me</sup> Bornet.</p> + +<p>En effet, elle les avala coup sur coup et dit:</p> + +<p>—Eh bien! quoi? Qu'est-ce que tu lui trouves, +à ce gâteau? Un peu fait, peut-être.</p> + +<p>Mais elle n'en reprit pas. Elle se désolait, +allait pleurer, quand M. Bornet eut une +idée:</p> + +<p>—Écoute. Il y a longtemps que tu n'as rien +offert au concierge, et j'ai observé que, depuis +le Jour de l'an, ses prévenances diminuent. +Privons-nous. Donnons-lui le gâteau. Nous +avons la vie devant nous, pour nous en payer +d'autres, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Au moins, remets ta part, dit +M<sup>me</sup> Bornet.</p> + +<p>Ils firent monter le concierge.</p> + +<p>Après les compliments d'usage:</p> + +<p>—Voulez-vous me permettre de vous offrir +ceci, dit M. Bornet, en lui tendant l'assiette.</p> + +<p>—Vous êtes trop charitables, dit le concierge, +mais ça va vous manquer.</p> + +<p>—Que non! dit M. Bornet. J'en ai jusque-là .</p> + +<p>Il pesa sur sa pomme d'Adam et tira la +langue.</p> + +<p>—Prenez, dit M<sup>me</sup> Bornet. Ne craignez +rien. C'est pour vous.</p> + +<p>Le concierge, les yeux sur le gâteau, les +narines flairantes, hésita et soudain demanda:</p> + +<p>—Y a-t-il des œufs dans votre gâteau?</p> + +<p>—Parbleu! dit M. Bornet, on ne fait +pas de bon gâteau sans œufs.</p> + +<p>—Alors, ça me rembrunit. Je n'aime pas +les œufs.</p> + +<p>—Qu'est-ce que tu lui contes, mon ami? +dit M<sup>me</sup> Bornet. Il y a un jaune d'œuf, au +plus, pour lier la pâte.</p> + +<p>—Oh! Madame, rien que d'entendre chanter +une poule, j'ai mal au cœur.</p> + +<p>—Je vous affirme, dit Monsieur, qu'il est +exquis. Vous vous régaleriez.</p> + +<p>Comme preuve, il trempa le bout du doigt +dans le gâteau et suça hardiment.</p> + +<p>—Possible, dit le concierge; je suis sans +compétence. C'est égal, je n'en veux point. Je +vomirais. Faites excuses, merci bien.</p> + +<p>—Mais pour votre femme.</p> + +<p>—Ma femme est comme moi. Elle n'aime +pas les œufs. Elle les renvoie aussi. C'est un +peu à cause de ce dégoût-là que nous nous +sommes convenu.</p> + +<p>—Pour vos charmants bébés.</p> + +<p>—Mes gosses, Madame. Justement, l'aîné +a mal aux dents. Il en perd partout. La friandise +ne lui vaut rien. Et le plus petit, le pauvre +cher petit, n'est point encore porté sur la +bouche.</p> + +<p>—Assez, dit M<sup>me</sup> Bornet glaciale. Laissez-le. +Nous ne vous forçons pas. Nous n'en +avons pas le droit. Mille regrets, mon brave!</p> + +<p>—Oui, assez, dit M. Bornet, du ton dont il +eût repoussé un mendiant.</p> + +<p>Ils étaient humiliés. Le concierge s'aperçut +de leur mécontentement. Pris de scrupules +délicats, il ne voulut pas les quitter sur cette +impression fâcheuse, et poliment:</p> + +<p>—Vous, Monsieur, qui êtes un savant, +vous n'auriez pas, des fois, dans vos livres, +un livre avec des lettres écrites imprimées, +pour souhaiter des fêtes, la Sainte-Honorine, +par exemple. Voilà qui me ferait plaisir et me +serait utile. Je vous le rendrais.</p> + +<p>On ne lui répondit même pas. Il s'éloigna +à reculons, confus, certain qu'il les avait +fâchés, et se promettant de faire oublier sa +conduite par des amabilités de son ressort.</p> + +<p>—Imbécile! dit M. Bornet. Des gens qui +crèvent de faim. Dernièrement, leur petit +tétait une feuille de salade.</p> + +<p>—Au fond, c'est de l'orgueil, dit +M<sup>me</sup> Bornet. Il mourait d'envie d'accepter.</p> + +<p>Elle n'en revenait plus, et ses doigts +fébriles jouaient sur les petits tambourins +de ses tempes. Les coudes sur la table, +Monsieur consultait une manche de son +paletot. En vérité, ce gâteau était d'un placement +si difficile qu'ils allaient s'en désintéresser.</p> + +<p>—Sommes-nous bêtes! dit enfin Madame.</p> + +<p>Elle donna un vif coup de pouce à la poire +électrique.</p> + +<p>La bonne parut.</p> + +<p>—Louise, dit sèchement M<sup>me</sup> Bornet, +mangez ça. Vous conserverez votre fromage +pour demain.</p> + +<p>Louise emporta le gâteau.</p> + +<p>—J'espère qu'on la comble en dessert. Elle +va le dévorer, les yeux fermés.</p> + +<p>—Ça dépend, dit Monsieur, je n'en mettrais +pas ma tête sur le billot. Cette fille se +dégrossit, se parisianise. Elle a des diamants +en verre aux oreilles.</p> + +<p>—Je sais. Depuis que nous l'avons menée +au cirque, par imprudente générosité, elle +jongle avec les assiettes. Mais elle ne poussera +pas la distinction jusqu'à bouder contre son +ventre.</p> + +<p>—Hé! je me défie, moi. Elle peut engloutir +le gâteau, comme elle peut n'y pas toucher.</p> + +<p>—Je voudrais voir ça.</p> + +<p>Ils attendirent; puis, pour une cause ou +pour une autre, sans faire semblant de rien, +M<sup>me</sup> Bornet passa dans la cuisine. Elle en +revint grinçante d'indignation.</p> + +<p>—Devine où il est, notre gâteau?</p> + +<p>M. Bornet se dressa comme un point d'interrogation +énorme, oscillant.</p> + +<p>—Devine, je te le donne en cent.</p> + +<p>—Ah! je trépigne.</p> + +<p>—Dans-la-boîte-aux-ordures!</p> + +<p>—Trop fort!</p> + +<p>—Sacrifiez-vous pour ces drôlesses. Sortez-les +de la crotte, voilà votre récompense: +«Madame, je ne suis pas venue ici pour manger +vos gâteaux pourris!» Mais je jure Dieu +que cette insolence lui a coûté cher.</p> + +<p>Dédaignant la parole humaine, M<sup>me</sup> Bornet +écarta ses cinq doigts de la main droite +et trois doigts de la main gauche.</p> + +<p>—J'imagine effectivement, dit M. Bornet, +le visage comme frotté à la mine de plomb, +que tu lui as flanqué ses huit jours.</p> + +<p>—Pardine!</p> + +<p>Face à face, ils s'excitaient à la vengeance. +Elle, ses huit doigts en pied de nez, +sentait rayonner ses oreilles rouges, son front +chaud, ses joues cuites, et lui s'enténébrait +encore, telle une fenêtre au soleil, quand le +store graduellement s'abaisse et développe +son ombre.</p> + + + + +<h3><a name="c2p2" id="c2p2"></a>LE BOUCHON</h3> + +<p class="s"><i>À Léon Daudet.</i> +</p> + +<p>De petits gorets, réveillés dans tous les +cœurs, ont grogné d'aise au passage des +viandes fines, des bons vins, et se sont grisés +de fumets. Les visages animés ne peuvent +plus rougir. Les joues sont en fruits. Les +bouches rient double et les dames suivent, +en paroles, les messieurs jusqu'où ils veulent +aller. Or voilà que le maître de maison, +M. Bornet, saisit la bouteille de champagne.</p> + +<p>Ah! ah!</p> + +<p>Il disperse d'un souffle puissant les grains +de poussière qu'elle a sur la tête.</p> + +<p>On le regarde. Voyons voir!</p> + +<p>Il lui enlève son capuchon d'or.</p> + +<p>On devient grave.</p> + +<p>Il coupe les fils qui la serrent au cou.</p> + +<p>Les dernières paroles lancées retombent à +droite et à gauche, molles.</p> + +<p>Il lui appuie son pouce sur la nuque.</p> + +<p>Attention!</p> + +<p>—Bon! dit M<sup>me</sup> Bornet, tu vas commencer +tes bêtises. Tu ne pourrais point faire ça +à la cuisine?</p> + +<p>M. Bornet n'a même pas un geste de mépris. +Il exerce par degrés les pressions accoutumées. +Il semble pétrir une figurine de +glaise. Il n'accomplit rien à la légère. S'il +s'aperçoit que le bouchon a grandi d'une +ligne, il se repose, et laisse l'effet se produire. +Il donne aussi d'amicales tapes au ventre, au +derrière de la bouteille. Parfois il l'incline, +comme une arme chargée, dans la direction +d'une poitrine, d'une gorge ouverte. Mais il +rassure aussitôt ces dames:</p> + +<p>—N'ayez pas peur: je suis là .</p> + +<p>—C'est crispant, dit M<sup>me</sup> Bornet, prends +un tire-bouchon et finis-en, à la fin!</p> + +<p>—Prendre un tire-bouchon pour déboucher +une bouteille de champagne, répond +M. Bornet, syllabe par syllabe; j'ai, dans +ma longue vie, entendu des choses prodigieuses, +mais celle-ci l'emporte, je l'avoue.</p> + +<p>Il observe, sournois, ses invités.</p> + +<p>Les bustes se penchent en arrière, forment +ensemble, autour de la table, un large calice +évasé. Chaque dame apprête un cri original. +Les petits doigts se blottissent dans les oreilles. +Une assiette sert d'éventail. Un monsieur, +qu'on approuve, exprime en beaux termes +la gêne commune:</p> + +<p>—J'ai été soldat, dit-il, je ne crains pas la +mort. Tirez un coup de canon et vous verrez +si je sourcille. Mais, Dieu! que ceci m'énerve +donc! c'est plus fort que moi.</p> + +<p>—Oui, dit un docteur pourtant habitué +aux enfantements pénibles, inutile de nous +torturer davantage. Nous avons tous fait nos +preuves. Dépêchez-vous.</p> + +<p>—Patience, grands enfants, répond M. Bornet +avec calme. Moi, j'aime que la nature +suive son cours. D'ailleurs, je suis en mesure +de vous affirmer que le bouchon travaille. +Ce n'est qu'une affaire de temps, et dès qu'il +aura parti, vous n'y penserez plus.</p> + +<p>Bien qu'on le traite de monstre, d'affreux +homme, il garde la sérénité de sa face. Il organise +l'angoisse. Il n'agit plus sur le bouchon +que par l'influence d'un regard fixe. L'anxiété +atteint ses limites. On dirait que, cédant aux +genoux qui tamponnent, aux abdomens gonflés, +aux bras raidis, la table garnie va sauter +au plafond.</p> + +<p>—Il est à gifler, dit M<sup>me</sup> Bornet. Tu nous +exaspères. On se trouverait mal. Donne-moi +cette bouteille.</p> + +<p>—Veux-tu lâcher ça, dit M. Bornet, ou je +renfonce le bouchon!</p> + +<p>—À mon secours! crie M<sup>me</sup> Bornet.</p> + +<p>—Veux-tu lâcher ça, ou tu recevras de cette +fourchette sur les phalanges.</p> + +<p>—M<sup>me</sup> Bornet a raison, dit l'ancien militaire +excité. Parfaitement! Vous vous jouez +de nous. Honneur aux dames! Passez la +bouteille tout de suite.</p> + +<p>Et déjà il l'empoigne.</p> + +<p>—Vous ne me l'arracherez pas, dit M. Bornet, +à moins de me casser les doigts.</p> + +<p>—Est-il têtu! disent les invités qui se lèvent +décidés, sérieux. Et la bouteille disparaît jusqu'au +col, sous les mains qui s'abattent, qui +l'étreignent. Les moins promptes s'accrochent +encore à des poignets. Des taches de sang +circulent à fleur de peau.</p> + +<p>—Ah! c'est ainsi, dit M. Bornet. Soit, +allons-y. J'en ai vu d'autres. Je me sens bœuf. +Je vous défie, un contre dix. Tant pis si la +bouteille éclate. Gare au malheur et sauve +qui peut!</p> + +<p>Les convives, hors d'eux, refusent de l'entendre, +perdent prudence. Désireux d'agir, ils +souhaitent un dénouement qui les soulage vite, +n'importe lequel, et s'en remettent au destin.</p> + +<p>Mais tiraillée en divers sens, la bouteille de +champagne résiste aux efforts qui se contrarient, +s'immobilise, étouffe, pousse toute +seule, et le bouchon sort comme un soupir de +digestion, se couche sur le côté, au bord du +goulot, paresseusement.</p> + + + + +<h3><a name="c2p3" id="c2p3"></a>L'ORANG</h3> + +<p class="s"><i>À Aurélien Scholl.</i> +</p> + +<p>—D'ailleurs, c'est étonnant comme mon +mari fait bien l'orang! dit M<sup>me</sup> Bornet.</p> + +<p>Les convives de choix, peu nombreux, +regardèrent M. Bornet. Intimement traités, +ils venaient d'écouter, avec frayeur, les histoires +terribles échangées.</p> + +<p>—Mais selon moi, avait dit M. Bornet, la +plus extraordinaire est le <i>Double Assassinat +dans la rue Morgue</i>. Edgar Poë l'a composée +si savamment que j'ai beau la relire, la relire +encore, je ne devine jamais l'orang.</p> + +<p>Et le mot n'avait pas semblé forcé.</p> + +<p>—Je vous assure, dit M<sup>me</sup> Bornet, qu'il l'imite +dans la perfection, et la première fois, +j'ai dû crier au secours contre lui.</p> + +<p>—C'est exact, dit M. Bornet, elle a crié au +secours, comme une sotte.</p> + +<p>—Vous ne plaisantez pas? dirent ces dames; +vous faites l'orang, vous, monsieur Bornet?</p> + +<p>—Il n'a pourtant rien de l'orang.</p> + +<p>—Si, quelque chose, en observant bien, +dans le sourire.</p> + +<p>Une jeune femme, timide et craignant d'être +exaucée, demanda:</p> + +<p>—Oh! faites-nous-le, hein?</p> + +<p>Les hommes désiraient voir avant de +croire, inquiets toutefois. M. Bornet hocha +la tête.</p> + +<p>—Ça ne se fait pas comme ça! dit-il. Il faut +être en train et en costume; je m'explique: sans +costume!</p> + +<p>Le mot refroidit les curiosités chaudes. Ces +dames s'interdirent d'insister autrement que +par des: «C'est dommage!—Moi qui aurais +été si heureuse!» Mais elles protestèrent +quand l'un de ces messieurs leur dit:</p> + +<p>—Ne pourriez-vous pas vous retirer un +instant? Nous resterions entre hommes.</p> + +<p>Cela non. Mieux valait essayer un arrangement.</p> + +<p>—Voyons, monsieur Bornet, soyez gentil. +Nous nous contenterons d'une esquisse. Ôtez +votre paletot.</p> + +<p>—Un orang en manches de chemise! fit +dédaigneusement M. Bornet. Vous vous +moquez de moi, ma parole!</p> + +<p>—Tenez, nous ne sommes pas bégueules. +Madame Bornet, est-ce que votre mari porte +de la flanelle?</p> + +<p>—Oui, mais très peu.</p> + +<p>—Pas de chance! comment faire? Monsieur +Bornet, vous n'êtes guère aimable. Une +indication nous aurait suffi. Retroussez vos +manches jusqu'au coude. Nous suppléerons +le reste.</p> + +<p>—Il veut qu'on le prie, dirent les hommes.</p> + +<p>M. Bornet hésitait entre la crainte de ne +pas jouer son rôle et celle de le mal jouer. +Au bord de sa chaise, prêt à se lever, flatté +comme l'artiste célèbre auquel on demande +«ne serait-ce qu'un couplet», il jouissait +des yeux fixés sur lui, des bouches entr'ouvertes, +des mains tendues et frémissantes.</p> + +<p>—Soit, dit-il, puisque vous l'exigez!</p> + +<p>Il ôta son paletot et l'écarta soigneusement +sur le dossier de sa chaise.</p> + +<p>—Je réclame votre indulgence, dit-il, pour +trois raisons. D'abord ma femme exagère ou +se trompe peut-être. En second lieu, je n'ai +pas encore exécuté l'orang en public. Enfin, +et ceci vous surprendra, je vous affirme que, +de ma vie, je n'ai vu d'orang!</p> + +<p>—Vous en avez plus de mérite, lui dit-on.</p> + +<p>Il y eut un remuement de sièges. On se +prépara à la peur. Les dames se serrèrent, +coude à coude, autour de la table, et les messieurs, +nerveusement, sucèrent leurs cigarettes, +s'enveloppèrent de fumée.</p> + +<p>—Que je quitte au moins mes manchettes +empesées, dit M. Bornet. Elles me gêneraient!</p> + +<p>—Allez, allez donc, je vous supplie! dit +une femme exaspérée, déjà pâle.</p> + +<p>M. Bornet commença.</p> + +<p>Ce fut un désastre. Dès le premier geste, +comme une tête de chardon sous une chiquenaude, +l'illusion éparpillée s'évanouit. Le +gros homme s'épuisait en contorsions vaines. +Il grimaçait, suait, agitait ses bras lourds, +empêchait son gilet de remonter, et sa montre, +projetée hors du gousset, sautillait d'une +jambe à l'autre.</p> + +<p>Quel ridicule! Ça, un orang! Un vilain +singe au plus, inoffensif et vulgaire. Les +femmes se pinçaient, choquaient leurs genoux, +se cachaient derrière leurs serviettes, +et l'un de ces messieurs étreignit si fort la +cuisse de son voisin, que celui-ci bondit de +douleur.</p> + +<p>Oui, on souffrait, et M<sup>me</sup> Bornet se montra +femme de tact quand elle dit sèchement:</p> + +<p>—Mon pauvre ami, tu n'y es pas!</p> + +<p>M. Bornet s'arrêta. Telle une toupie qui +reçoit un coup de pied.</p> + +<p>—C'est votre faute, dit-il penaud; je vous +avais prévenue. Il fallait m'écouter.</p> + +<p>—Apaise-toi, lui dit sa femme en l'épongeant. +Va renouer ta cravate et te rafraîchir +les tempes.</p> + +<p>Humilié, il passa dans le cabinet de toilette.</p> + +<p>—Pardon pour lui! dit-elle.</p> + +<p>Mais les convives soulagés, parce qu'ils en +étaient quittes pour la peur de la peur, s'efforcèrent +de la consoler.</p> + +<p>—Chère madame, lui dirent-ils, vous vous +faites trop de mauvais sang. M. Bornet +réussira mieux une autre fois. C'est tellement +difficile. Et puis cela n'a pas mal marché +du tout. D'autres que nous peut-être se +seraient laissé impressionner.</p> + +<p>Ils se levaient, l'entouraient, touchés de sa +peine. Ces dames, certaines d'avoir échappé +à un grand danger, respiraient plus librement. +Elles se félicitaient, les mains unies, +parlaient ensemble, gaies, rieuses et vivaces, +comme au plein soleil de midi.</p> + +<p>Tout à coup l'orang parut.</p> + +<p>Il s'avança très lentement, et l'éclatante +lumière de la salle à manger s'obscurcit. Il +avait le dos courbe, la tête rentrée dans les +épaules, la mâchoire inférieure disloquée. Ses +yeux sanglants regardaient dans le vide. Ses +doigts mobiles pétrissaient, étranglaient des +choses, et ses ongles s'allongeaient en griffes.</p> + +<p>L'assurance perdue, les convives s'étaient +bousculés, tassés dans un coin, et se retenaient +de pousser des cris d'horreur qui eussent +ajouta à leur épouvante. D'autre part, +l'orang se gardait de grogner. Mais, la gueule +tantôt contractée, tantôt élargie, il exprimait +sa rage d'être exilé de ses forêts. On ne le +distinguait que vaguement. Il fit le tour de la +table, silencieux, saisit un couteau, et le brandit, +non à la manière des assassins expérimentés, +mais comme un animal gauche, d'autant +plus redoutable qu'il ne sait pas se servir +d'une arme. La scène sombrait dans les ténèbres, +la nuit noire. On n'entendait plus +même haleter les poitrines. L'orang soufflait +son haleine sur les visages.</p> + +<p>—Assez! chéri, assez! dit M<sup>me</sup> Bornet.</p> + +<p>Aussitôt M. Bornet, docile, leva le gaz. Les +convives aspirèrent longuement la clarté qui +se répandit jusqu'à leur cœur, et l'un d'eux, +pour chasser au loin son malaise, donna le +signal des applaudissements:</p> + +<p>—Bravo! bravo! étonnante faculté!</p> + +<p>—C'est un gros succès, dit M<sup>me</sup> Bornet, +empourprée. Tu n'as pas commis une faute.</p> + +<p>Toutes ces dames s'exclamaient:</p> + +<p>—Moi, je suffoquais!</p> + +<p>—Moi, je me suis crue morte!</p> + +<p>—Moi, je ne dormirai pas cette nuit.</p> + +<p>—Moi, d'abord, je ne bouge plus. J'attendrai +ici le petit jour.</p> + +<p>Il leur restait à tous cette lâcheté qui calme +les plus pressantes envies qu'on puisse avoir +de changer de place.</p> + +<p>—Alors vous êtes contents, dit M. Bornet. +Tant mieux. Moi aussi. Merci, merci.</p> + +<p>Il reprit, modeste:</p> + +<p>—Voyez-vous, l'important est de faire +jouer le gaz à propos. J'avoue la petitesse du +moyen, mais j'en garantis l'effet neuf fois sur +dix.</p> + +<p>Ses chaussettes qu'il avait gardées, sans +doute à cause des mies de pain et des petits +os que, pendant un dîner, on jette inévitablement +par terre, retombaient sur ses chevilles.</p> + +<p>Laid de sa propre laideur et de celle qu'il +venait d'acquérir, il s'oubliait dans son triomphe, +vengé de son premier échec. Ses cheveux +rares, trempés, luisaient comme ceux qu'on +trouve dans les soupes. Il reniflait et une +buée de lessive ressortait à double jet de ses +narines.</p> + +<p>Le torse fumant, les mains collées sur son +ventre pareil à un sac plein, quelque temps +encore il écouta les compliments... avant +d'aller remettre sa chemise.</p> + + + + +<h3><a name="c2p4" id="c2p4"></a>LE BATEAU À VAPEUR</h3> + +<p class="s"><i>À Paul Hervieu.</i> +</p> + +<p>Retirés à la campagne, les Bornet sont les +voisins des Navot et les deux ménages font +bon ménage. Ils aiment également le calme, +l'air pur, l'ombre et l'eau. Ils sympathisent +au point de s'imiter.</p> + +<p>Le matin, ces dames vont au marché ensemble.</p> + +<p>—J'ai envie de manger un canard, dit +M<sup>me</sup> Navot.</p> + +<p>—Tiens, moi aussi, dit M<sup>me</sup> Bornet.</p> + +<p>Ces messieurs se consultent s'ils projettent +d'embellir, l'un son jardin avantageusement +exposé, l'autre sa maison située sur une hauteur +et jamais humide. Ils s'accordent bien. +Tant mieux. Pourvu que ça dure!</p> + +<p>Mais c'est à la fraîcheur, quand ils se promènent +sur la Marne, que les ménages Navot +et Bornet souhaitent le plus de s'entendre +toujours. Les deux bateaux de même forme +et de couleur verte glissent bord à bord. +M. Navot et M. Bornet caressent l'eau comme +de leurs mains prolongées. Parfois ils s'excitent +jusqu'à la première perle de sueur, sans +jalousie, si fraternels qu'ils ne peuvent se +battre l'un l'autre et qu'ils rament «pareil». +L'une des dames renifle discrètement et dit:</p> + +<p>—Il fait délicieux!</p> + +<p>—Oui, répond l'autre, il fait délicieux.</p> + +<p>Or, ce soir, comme les Bornet vont rejoindre les +Navot pour la promenade accoutumée, +M<sup>me</sup> Bornet fixe un point de la Marne +et dit:</p> + +<p>—Par exemple!</p> + +<p>M. Bornet qui ferme la porte à clef se retourne:</p> + +<p>—Quoi donc?</p> + +<p>—Mâtin! reprend M<sup>me</sup> Bornet, ils ne se refusent +plus rien, nos amis. Ils ont un bateau +à vapeur.</p> + +<p>—Fichtre! dit M. Bornet.</p> + +<p>C'est vrai. Sur la rive, dans l'étroit garage +réservé aux Navot, on distingue un petit bateau +à vapeur, son tuyau noir qui luit au soleil, +et les flocons de fumée qui s'échappent. +Déjà installés, M. et M<sup>me</sup> Navot attendent et +agitent un mouchoir.</p> + +<p>—Très drôle, ma foi! dit M. Bornet pincé.</p> + +<p>—Ils veulent nous éblouir, dit M<sup>me</sup> Bornet +avec dépit.</p> + +<p>—Je ne les savais pas aussi cachottiers, +dit M. Bornet. Pour ma part, je n'aurais jamais +acheté un bateau à vapeur tout seul, +sans eux. Fiez-vous aux amis. Enfin! Je remarquais, +ces temps derniers, qu'ils avaient +l'air chose. Parbleu, c'était ça.</p> + +<p>—Si nous n'y allions point!</p> + +<p>—Ce serait excessif. Mais puisqu'ils manquent +de délicatesse, ne leur donnons point +la joie de nous surprendre. Restons indifférents.</p> + +<p>—Bien petit, leur bateau à vapeur, dit +M<sup>me</sup> Bornet. À peine plus grand que l'autre. +Comment le trouves-tu?</p> + +<p>—Oh! de loin, un bateau à vapeur +produit forcément quelque effet. D'ailleurs +aujourd'hui on réussit des bijoux dans le +genre.</p> + +<p>Cependant les Navot continuent leurs +signes. Sans doute ils crient:</p> + +<p>—Dépêchez-vous!</p> + +<p>Les Bornet descendent vers la Marne et se +gardent de se hâter.</p> + +<p>—C'est bon, on y va, dit M. Bornet. Que +d'embarras, mon Dieu!</p> + +<p>—D'abord, dit M<sup>me</sup> Bornet, nous aussi, +nous aurions un bateau à vapeur, si nous +voulions, en nous gênant un peu.</p> + +<p>Lentement, ils s'avancent à pas raccourcis, +affectent de baisser la tête, de la détourner +ou d'observer le ciel. Certes, leur intention +n'est pas de rompre avec les Navot. Ils se +promettent même d'admirer poliment, selon +les usages du monde, mais ils viennent d'entendre +se casser avec un bruit sec le premier +des fils minces qui servent à attacher les +cœurs, et M<sup>me</sup> Bornet conclut:</p> + +<p>—Si je ne suis qu'une femme, je ne suis +pas femme pour rien, je n'oublierai de ma +vie leur procédé. Et toi?</p> + +<p>Sans répondre, M. Bornet lui prend la +main.</p> + +<p>—Halte! dit-il. Ma pauvre vieille, nous +sommes fous!</p> + +<p>M<sup>me</sup> Bornet obéit, le regarde, regarde du +côté des Navot et dit:</p> + +<p>—Mon pauvre vieux, voilà du chimérique!</p> + +<p>Ils se frottent les yeux, en écartent des effiloches +de brumes et se croient aveugles. Puis +ils se mettent à rire, silencieusement, comme +deux Indiens, épaule contre épaule, redevenus +bons, épanouis, heureux de vivre en +ce monde où toujours tout s'explique:</p> + +<p>Assis entre M. et M<sup>me</sup> Navot, dans leur +bateau ordinaire, un étranger fume, quelque +ami de Paris peut-être, et, grave sous son +chapeau haut de forme noir qui luit au soleil, +il rend la fumée, naturellement, par la bouche.</p> + + + + +<h2><a name="c3" id="c3"></a>UN ROMAN</h2> + + +<ul> +<li><a href="#c3p1"><i>Première partie</i>: <small>ŒUF DE POULE</small></a></li> +<li><a href="#c3p2"><i>Deuxième partie</i>: <small>LE SEAU</small></a></li> +</ul> + + + +<h3><a name="c3p1" id="c3p1"></a>PREMIÈRE PARTIE</h3> + +<p class="c">ŒUF DE POULE</p> + +<p class="s"><i>À A. Roguenant.</i> +</p> + +<p>Le fils de M<sup>me</sup> Lérin avait dit à la servante:</p> + +<p>—Françoise, il y a encore une poule dans le jardin!</p> + +<p>Et Françoise avait répondu:</p> + +<p>—J'y vais, monsieur Émile. C'est toujours +la même: mais cette fois, gare!</p> + +<p>Elle levait les bras et criait: «Poule! +poule!» toute rouge et courant par les allées.</p> + +<p>La poule était dans le carré des petits pois, +à son aise sur la terre chaude creusée sous +elle, inquiète toutefois de ce qui pouvait arriver. +Précisément, il arriva une pierre.</p> + +<p>La poule se leva en chantant bruyamment, +sauta sur le mur, fit face à Françoise, et +secoua ses plumes grises de poussière, puis +douillettement calée, les yeux mi-clos, la +queue en panache, par bravade attendit. +Aussitôt Françoise agitant sa jupe avec bruit, +les lèvres sifflantes, doubla le carré des petits +pois. D'un bond la poule fut dans la rue. +Tout semblait terminé. La rue appartient aux +poules et rien de ce qui les y concerne n'importait +à Françoise. Mais la servante ouvrit +la barrière du jardin et fit claquer, tournoyer +son torchon. La colère l'entraînait, peut-être +aussi le plaisir de la course. La poule comprit +le danger, longea la maison, dandinante, +et entra dans la grande cour, en donnant +aux herbes, çà et là , un coup de bec, quand +elle avait le temps. Un moment elle se vit +perdue. Elle s'était imprudemment logée dans +un angle du mur, près de la grange, et déjà +Françoise, la jupe écartée, lui barrait le passage. +Affolée, d'un violent coup d'aile elle +s'enleva de terre, se trouva perchée sur un +bâton de l'échelle qui montait au «foineau», +et, les ailes ouvertes en balancier, la gravit, +à petits sauts secs, sans se presser, échelon +par échelon, disparut. Françoise la suivit et +à l'entrée du «foineau» s'arrêta.</p> + +<p>Il était plein d'ombre; le foin s'y entassait +en galettes serrées. Un souffle chargé d'odeurs +grisantes caressa le visage en sueur de +Françoise.</p> + +<p>—Tant pis, j'entre un instant, dit-elle. +D'ailleurs, il y a peut-être des œufs, puisque +les poules y vont.</p> + +<p>Le foin, pressé contre les poutres, s'y +appuyant de toutes ses bottes, dégringolait +jusqu'aux pieds de Françoise en escaliers +irréguliers. La poule s'était installée en haut, +dans un nid fait comme exprès pour elle. Il +aurait fallu, pour l'atteindre, affronter des +périls, enfoncer dans des trous, risquer des +enjambées, se donner bien du mal, et encore! +Ce fut sans appréhension qu'elle vit la servante +tenter l'assaut, tâter les couches de foin +du bout du pied, pressentir les gouffres, +osciller, s'arrêter prudente, se consulter et +recommencer l'escalade.</p> + +<p>—Attends, attends... disait Françoise, je +vais t'apprendre, moi!</p> + +<p>Qu'est-ce qu'elle allait lui apprendre?</p> + +<p>Son pied heurta quelque chose de dur, le +manche d'une fourche enfouie dans le foin, +jusqu'aux dents.</p> + +<p>Françoise tomba sur le dos; ses bras battirent +l'air.</p> + +<p>Elle sentit toute sa colère se dissoudre +comme un fondant, et, fixée par la poule sérieuse, +partit d'un rire prolongé.</p> + +<p>C'était doux comme un lit de plumes, plus +doux. Le foin la chatouilla de toutes ses +pointes, jouant avec elle, la cernant, guetteur, +prompt à surprendre un bout d'oreille. +Elle se retournait d'une joue sur l'autre, se +sentait une pelote dans chaque main, et, +quand elle remuait les mollets, ses bas s'emplissaient +d'aiguilles à tricoter. Elle fermait +les yeux, les rouvrait, apercevait la +poule toujours grave, absorbée, et criait +encore, convulsive à force de rire:</p> + +<p>—Poule, poule! Oh! la mâtine!</p> + +<p>Vraiment elle prenait une douche de foin. +Des poutres descendait une cascade d'herbes +sèches. Des vagues lui tombaient sur les bras, +sur le front, comme si le «foineau» fût changé +subitement en une sorte d'étang onduleux. +Elle ne voyait plus que de temps en temps, +et par des éclaircies, la poule immobile. Les +flots de foin coulaient régulièrement. Tout +à coup, le rire de Françoise fut cassé net.</p> + +<p>Le fils de M<sup>me</sup> Lérin était agenouillé près +d'elle.</p> + +<p>—Comment, c'est vous, monsieur Émile, +c'était vous!</p> + +<p>Elle n'en revenait pas de le trouver là , +tout contre, sans qu'elle l'eût soupçonné, +monté du foin ou tombé des tuiles par enchantement. +Il souriait d'un air embarrassé +et mâchait un fétu. Avec la fourche il continuait +de lui couvrir, comme d'un drap de +foin, la poitrine, les jambes, tout le corps.</p> + +<p>—C'est la poule, dit Françoise; je suis +tombée, mais je me relève, monsieur Émile.</p> + +<p>Elle fit un effort vain.</p> + +<p>—Allons, voilà que je ne peux plus, maintenant!</p> + +<p>Elle recommença de rire de bon cœur, les +bras tendus.</p> + +<p>—Non, j'y resterai, bien sûr!</p> + +<p>M. Émile jeta sa fourche en haut du «foineau» +et prit les deux mains de Françoise. +Elles étaient grasses, moites. Il se raidit, le +corps en arrière, les genoux arc-boutés, la +souleva. Mais il dut lâcher tout. On était +mal «parti» et Françoise retomba.</p> + +<p>—À une autre! dit-elle.</p> + +<p>M. Émile reprit les deux mains. Longuement +il en écartait les doigts pour y accrocher +les siens, tentait un essai par les +poignets, mais cela glissait trop, et il revenait +aux doigts après un arrêt à la paume.</p> + +<p>—Une, deux: y êtes-vous?</p> + +<p>Il y était, l'étreignait, l'étouffait, l'embrassait, +et la baisait avec violence, très vite, sans +un mot.</p> + +<p>Du coin où M. Émile l'avait lancée, la +fourche se précipita, ses trois dents aiguës +en avant, et le mordit. Il ne put retenir une +plainte et, d'un revers de main, la rejeta +plus haut encore.</p> + +<p>Elle revint, mais hésitante, au moyen d'une +glissade, sournoise, les dents toujours ouvertes, +arriva sans bruit, inattendue, surprenante.</p> + +<p>Cette fois ce fut Françoise qui cria, meurtrie +dans toute sa chair.</p> + +<p>M. Émile repoussa la fourche avec tant +de force, qu'elle enfonça dans le foin ses trois +dents, profondément, et toute droite, se +tint tranquille, comme une bête hargneuse +matée.</p> + +<p>La poule dans son nid demeurait indifférente, +tout entière à son œuvre.</p> + +<p>Autour d'eux, l'infini travail du foineau se +continuait. L'univers des brins de paille et de +foin bruissait faiblement, comme une chute +de grésil. Aux tuiles, aux lattes, aux poutres, +avec entêtement, les araignées accrochaient +leurs délicats jeux de patience. Quelques-uns +se fondaient en une seule tente fine, sans pli +et sans déchirure. Des toiles isolées semblaient +des débris de papier décollé par l'humidité +dans une chambre inhabitée. Une +araignée solitaire glissait sur son filet, défiante, +l'allure oblique. Une hirondelle entra, +fusa, enleva la toile et l'araignée et sortit, +d'un trait.</p> + +<p>Soudain la poule, prise d'effarement, donna +des coups de bec dans le vide et, avec un lourd +déploiement d'ailes, caquetante, franchit les +deux corps enlacés et s'en alla tomber en +pleine cour. Une de ses plumes égarée, entraînée +par le sillage de l'air, tourbillonna +molle, fut saisie par les doigts invisibles du +vent, s'anima, monta et s'évanouit, envolée +comme un oiseau, vivante.</p> + +<p>Françoise dressa la tête. M<sup>me</sup> Lérin appelait:</p> + +<p>—Françoise, Françoise, où êtes-vous +donc?</p> + +<p>—Voilà ! voilà !</p> + +<p>Mais hébétée, elle ne bougeait pas, serait +restée là , quand M. Émile, bien avisé, grimpa +jusqu'au nid de la poule, y plongea la main, +prit l'œuf et le tendit à Françoise.</p> + +<p>Elle descendit rapidement l'échelle.</p> + +<p>—Qu'est-ce que vous avez donc fait? dit +M<sup>me</sup> Lérin, que vous êtes couverte de foin?</p> + +<p>—C'est plein d'œufs, là -haut, dit Françoise: +j'en ai même cassé un. Tenez, voilà +l'autre.</p> + +<p>Elle crut remarquer que M<sup>me</sup> Lérin persistait +à la regarder singulièrement.</p> + +<p>—Ça doit se voir, pensa-t-elle.</p> + +<p>Mais M<sup>me</sup> Lérin, soupesant l'œuf, et le mirant +au soleil, lui dit d'un ton naturel:</p> + +<p>—Il faut faire attention, Françoise. Les +œufs sont rares, cette année, bien plus rares +que l'année dernière. Ils n'ont jamais été +aussi rares.</p> + + + + +<h3><a name="c3p2" id="c3p2"></a>DEUXIÈME PARTIE</h3> + +<p class="c">LE SEAU</p> + +<p class="s"><i>À Eugène Bosdeveix.</i> +</p> + +<p>Cette nuit, on a crié dans le jardin, et ce +matin, vers cinq heures, sûr de la présence +du soleil, je saute du lit pour aller voir. Mon +père et ma mère dorment encore, ainsi que +Françoise, notre bonne, assez paresseuse +depuis quelque temps.</p> + +<p>Je voudrais me rappeler les cris, ou plus +exactement les plaintes, mais je ne suis pas +de ces personnes douées, auxquelles il suffit +d'entendre un air une fois pour le retenir. +Il ne résonne dans ma mémoire que des +bruits vagues légers comme des œufs vides.</p> + +<p>Je parcours lentement le jardin et cherche +des traces de pas.</p> + +<p>Les allées sont trop sèches. De nombreux +fils blancs les traversent. Cependant l'une +d'elles en a moins que les autres, et ceux qui +lui restent semblent avoir été tendus rapidement +à la dernière heure.</p> + +<p>Je prends cette allée et m'interroge sur +l'utilité de tous ces fils.</p> + +<p>Les araignées les sécrètent-elles pour y +suspendre leur linge?</p> + +<p>Du linge d'araignées!</p> + +<p>Mon imagination va bien aujourd'hui et +me fait espérer d'importantes découvertes.</p> + +<p>D'abord, je note qu'un poirier a quelques-unes +de ses branches cassées.</p> + +<p>Est-ce par un animal, une chèvre?</p> + +<p>Mais une chèvre bêle et ne crie pas.</p> + +<p>En outre, elle aurait brouté les branches.</p> + +<p>Par un voleur?</p> + +<p>Je sais le nombre des poires: vingt-huit. +Aucune ne manque. Elles brillent de rosée. +On les embrasserait comme des joues. Dans +deux ou trois semaines, elles seront bonnes +à cueillir.</p> + +<p>Je ramasse des brindilles parmi les fraisiers. +Ce n'est pas une personne distraite qui les a +brisées. Elles ont été mordues comme afin +de calmer une douleur, une grosse rage de +dents par exemple. Moi, je mangerais des +feuilles!</p> + +<p>A la quantité des brindilles mâchées je devine +qu'on souffrait beaucoup et qu'on est +demeuré longtemps près du poirier.</p> + +<p>Un peu plus loin <i>elle</i> s'est appuyée contre +un autre arbre, haut pommier dont les petites +pommes grises apaisent, en été, mes plus +fortes soifs.</p> + +<p>J'ai dit <i>elle</i> parce que l'écorce a pincé entre +deux écailles un long cheveu de femme, +blond. Je préférerais un cheveu noir ou +châtain, et j'éprouve un commencement de +trouble.</p> + +<p>Au delà du pommier, la trace des pas devient +visible. La marche s'appesantit. Le +pied reste longtemps posé sur le sable, le +marque avec netteté, s'en détache péniblement, +et les empreintes se resserrent, se touchent +presque.</p> + +<p>J'arrive à l'extrémité de l'allée. Elle se perd +dans un épais bouquet de noisetiers sous lesquels +j'ai disposé, pour mes siestes, des fagots +en forme de fauteuil. «Fauteuil» n'est pas +de trop, tant ce siège me plaît, tant je m'y +trouve commodément aux grandes chaleurs.</p> + +<p>C'est là qu'a dû se passer la chose.</p> + +<p>Les fagots sont bouleversés comme les couvertures +d'un lit, après une nuit agitée. Des +mousses, de l'oseille, des œillets, ont été arrachés +par poignées, et le sol, rayé de coups de +talons, humide çà et là , n'a pas encore bu +tout le sang répandu. J'examine les lieux de +près, en détail, accroupi, et machinalement +je relève les brins d'herbe foulés, j'efface des +souillures; du plat de la main je caresse, j'égalise +la terre.</p> + +<p>Car j'ai beau ne pas vouloir comprendre, +il y a longtemps que je comprends.</p> + +<p>Les certitudes m'arrivent par bandes, importunes, +trop hâtives. Vivement intéressé, je +déchiffre la série des indices à première vue, +reconstitue la scène, et me souviens du mois, +du jour où, frappant d'un doigt mon épaule, +Françoise m'a dit, brusque:</p> + +<p>—Vous savez, je suis prise!</p> + +<p>Jamais elle n'a osé me tutoyer. Elle n'était +point de ces paysannes qui s'enorgueillissent +d'un bourgeois.</p> + +<p>Je rarrange le fauteuil, puis, m'étant éloigné +de quelques pas je reviens en indifférent +qui se promène, par hasard, devant les noisetiers, +sans penser à mal, et je me persuade +que l'endroit a son air naturel de tous les jours. +D'ailleurs, des chats ont pu se battre là , un +chien vagabond s'y rouler.</p> + +<p>Je regarde le soleil lent à monter, et j'écarte +mon ombre afin qu'il puisse vite chauffer les +traces mouillées où ça patouille et brûler ce +qui tire l'œil. Au fond, je ne suis pas à mon +aise du tout.</p> + +<p>Après, la lutte contre la souffrance terminée +(on dit que c'est un vilain quart d'heure), +qu'a-t-elle fait?</p> + +<p>Il faut que je continue à comprendre malgré +moi.</p> + +<p>Ma lucidité m'effraie. Je n'ai qu'à suivre +cette allée comme, sur une carte, une ligne +pointillée au crayon de couleur. Je la ratisse +avec soin, en tous sens, et me voilà au puits. +Mes jambes reculent, mais je maintiens énergiquement +les fuyardes, tandis qu'une lumière +blessante m'entre au cerveau.</p> + +<p>Françoise n'a pas jeté le petit. Elle l'a +mis dans le seau de fer-blanc et elle l'a descendu +doucement, à cause de la poulie grinçante, +maternellement. Puis elle a perdu la +tête. Elle n'a pas eu le courage de remonter le +seau. Il pend là -bas, au fond. La chaîne +oscille encore à mes yeux brouillés, déroulée +tout entière, et la poulie n'a retenu que le +dernier anneau plus gros que les autres.</p> + +<p>Je le saisis et je tire. Plus j'approche du +bord, plus c'est lourd. Je tire sans regarder, +avec la peur de ramener...</p> + +<p>Je lâcherais tout.</p> + +<p>Rien!</p> + +<p>Le seau, comme tous les seaux, a bien fait +bascule en touchant l'eau, et le petit est loin. +Je noue la chaîne, et me penche, poussé dans +le dos, sur la margelle. J'ai un instant la tête +enveloppée de glace.</p> + +<p>Un morceau de ciment se détache, perce +des couches vibrantes, emplit le puits de +sourdes clameurs. Longtemps je prête l'oreille.</p> + +<p>Je me redresse, le front rafraîchi. Je songe +soulagé: «Françoise a tué, elle se taira.»</p> + +<p>C'est très gentil de sa part. Le reste me regarde. +D'abord, je veux qu'elle se remette, et +je demanderai pour elle, à ma mère, huit jours, +quinze jours de repos. Maman ne me refuse +rien. Elle prendra une femme de ménage, en +attendant que Françoise se rétablisse. D'ailleurs, +s'il faut l'avouer, je pense que maman +ne sera pas plus gênante qu'une complice discrète.</p> + +<p>Tout de même, j'ai de la veine, et l'affaire +aurait pu mal tourner. Mais ne recommence +pas, l'ami! passe pour une fois, hein!</p> + +<p>Tranquillisé peu à peu, innocent, je regarde +devant moi, derrière moi. L'allée est propre, +en ordre; mon âme aussi. Je ne compte plus +qu'une ou deux inquiétudes menues. Ainsi, je +devrai, à moins que je ne trouve un prétexte, +boire à table de l'eau du puits, sans dégoût. +En outre, quelle attitude aurai-je en présence +de Françoise, à notre première rencontre, à +notre confrontation?</p> + +<p>Baissera-t-elle les yeux?</p> + +<p>Il est sept heures. Mon père et ma mère +s'éveillent et Françoise, épuisée, choisit les +mots qu'elle va dire, pour qu'on la laisse au +lit. Je n'oublierai pas de sitôt les deux heures +d'émotions successives qui viennent de s'écouler, +et j'ai un grand besoin de plein air, de +recueillement.</p> + +<p>D'ordinaire, par ce soleil, les poissons +courent à fleur d'eau, sautent, gueule ouverte, +sur les mouches, et se régaleraient même +d'amorces artificielles. On pêcherait fructueusement +ce matin. Je connais un coin, près des +framboisiers où, par toutes ses gouttières, le +chaume entretient une fraîcheur salutaire aux +petits vers jaunes.</p> + +<p>J'empoigne une pioche, la soulève haut, +les bras raides, l'abats, et du premier coup, je +déterre un chiffon mou, une loque rouge et +boueuse, indigne de pincettes, l'enveloppe +gluante de mon plaisir dépouillé, pareille aux +papiers gras d'un déjeuner sur l'herbe... <i>le +délivre!</i></p> + + + + +<h2><a name="c4" id="c4"></a>LES DEUX CAS DE M. SUD</h2> + + +<ul> +<li><a href="#c4p1"><small>LA PETITE MORT DU CHÊNE</small></a></li> +<li><a href="#c4p2"><small>LES CHARDONNERETS</small></a></li> +</ul> + + + +<h3><a name="c4p1" id="c4p1"></a>LA PETITE MORT DU CHÊNE</h3> + +<p class="s"><i>À Louis Baudry de Saunier.</i> +</p> + +<p>—Mais, se dit M. Sud, pourquoi n'as-tu +pas tiré?</p> + +<p>—J'ai oublié, se répondit M. Sud avec +simplicité.</p> + +<p>Il ne se gourmanda point davantage, et suivit +de l'œil les perdrix qui se posèrent là -bas, +dans un carré vert.</p> + +<p>—Bien! dit M. Sud; elles sont à moi!</p> + +<p>Il fit le geste d'appuyer son index sur l'endroit, +exactement. Il portait son fusil par le +milieu, d'une main, les bras écartés, marchait +en levant haut ses courtes jambes, et +s'efforçait de maintenir derrière lui Pyrame, +un vieux chien de location, d'ardeur modérée.</p> + +<p>Arrivé au carré vert, M. Sud se baissa, +cueillit une plante et demeura quelque temps +rêveur. Était-ce de la luzerne? Était-ce du +trèfle? Parisien têtu, il ne les distinguait +encore que malaisément. Comme il se relevait, +il entendit les perdrix «bourrir et cacaber». +M. Sud avait trouvé dans un livre +de chasse et retenu, pour de fréquentes citations, +ces deux termes d'une sonorité étrange.</p> + +<p>—Elles m'ont surpris, les diablesses! j'ai +encore oublié de tirer, dit-il.</p> + +<p>Les perdrix, l'une d'elles en tête et guide +des autres, emportaient au loin leur lourde +traîne pendante. M. Sud les regardait avec +un bon sourire, admirait leur vol comme un +feu d'artifice, et tortillait son brin de trèfle ou +de luzerne. Elles passèrent la rivière, désunies +un instant par les branches des saules, +et tout de suite, presque au bord, se remisèrent +hors de danger.</p> + +<p>—Voilà qui n'est plus du jeu, dit M. Sud. +Je n'ai pas de pont sous le pied, moi. Décidément, +les malignes refusent le combat et +me narguent!</p> + +<p>Il s'imaginait caché dans le ventre d'une +vache artificielle. Les perdrix se rapprochaient, +confiantes. Un bras de fantôme sortait +pour les ramasser une à une. Il leur cria +ce mot d'esprit:</p> + +<p>—Bonsoir, la compagnie!</p> + +<p>Et, vengé, incapable de leur en vouloir, il +ne les regretta même pas, tout aise d'échapper +à des nécessités cruelles. Il se promena +en pleine verdure, s'y rafraîchit les cuisses, +y trempa ses fesses même, au moyen de +brusque flexions. Il caressait aussi sa belle +barbe blanche, et le cordon de son lorgnon +dessinait sur le plastron de sa chemise une +fourche fine.</p> + +<p>—Vais-je rentrer bredouille?</p> + +<p>Heureusement, des alouettes tireliraient +dans tous les sens. Que n'avait-il, au lieu +d'un fusil, un filet à papillons!</p> + +<p>D'abord elles tournoyaient, incertaines de +la route à suivre, puis s'élevaient lentes et +grisollantes, sans doute en quête de miroirs. +M. Sud fit la remarque que toutes montaient +vers le soleil, le long de ses rayons, comme +suspendues au bout de fils d'or qu'on pelotonne. +Quelques-unes allaient certainement +jusqu'aux flammes, pour s'y perdre, s'y rôtir, +et M. Sud, la nuque douloureuse, la +bouche ouverte, les yeux brouillés, espérait +leur chute.</p> + +<p>—Il faut pourtant que je les tire!</p> + +<p>Au cul levé, c'eût été hasardeux. Il préférait +s'en désigner une et la voir s'abattre, se +motter, là , entre ces deux taupinières. Il s'avancerait +sur elle, le fusil à l'épaule, et viserait +un peu en dessous, pour ne point l'abîmer. +Violemment étourdie, elle n'aurait plus +que la force de sauter dans la gueule de +Pyrame. Mais l'alouette était couleur de terre. +M. Sud cherchait en vain la petite robe grise +imperceptible, fondue. Il piétinait, tournait +sur place, s'égarait comme quelqu'un qui +vient de laisser tomber une pièce d'argent.</p> + +<p>Il s'assit quelques minutes, afin de souffler, +de renouer les cordons de ses guêtres et +les nombreuses ficelles de son costume. +Toutes les taches roses de son teint d'homme +savamment nourri s'étaient rejointes et n'en +formaient qu'une. Il s'épongea, se sourit +dans une glace minuscule, fier de soi, et assuré +de faire plus tard une belle conserve.</p> + +<p>—N'aurai-je pas l'occasion de décharger +mon arme?</p> + +<p>Il l'ajustait contre sa joue, trouvait enfin la +mire, et, pour terminer, étudiait de nouveau +les incrustations de la crosse, ces damasquinures +si riches qu'elles semblaient garantir +l'adresse du chasseur.</p> + +<p>—Certes, j'ai là un objet d'art, un fusil de +luxe, quoique de précision. Mais part-il +bien? J'en ai connu qui ont éclaté.</p> + +<p>De grosses pierres le tentaient à cause de +leur immobilité. Toutefois elles étaient par +trop mortes, tandis qu'un arbre a de la sève, +presque du sang. Il fit choix d'un chêne sérieux, +vivace, trapu, isolé au milieu d'un +champ et dont l'aspect devait épouvanter, la +nuit. L'écorce, comme une vieille manche +au coude, s'en était çà et là usée à la râpe des +garrots que les chaleurs démangent. Tout +autour du tronc, les sabots avaient battu, +aplati le sol, et, pour n'être que de chevaux +paysans, n'en empêchaient pas moins les +herbes d'y pousser.</p> + +<p>M. Sud calcula ses distances, car les +plombs tantôt s'écartent et passent, les uns +à droite, les autres à gauche, tantôt par répercussion +peuvent vous blesser grièvement.</p> + +<p>Debout, il doutait de lui-même et craignait +le recul. À plat ventre, il n'apercevait +plus le chêne. Il adopta donc la solide, confortable +position du tireur à genoux. Il +épaula non sans méthode, point pressé, +grave et pâle. Le canon du fusil, d'abord vertical, +s'inclina, se coucha sur le plan de tir.</p> + +<p>M. Sud était agité de petites secousses, +éprouvait des palpitations légères. Il transformait +l'arbre en bête, en homme. Est-ce +vrai, ce qu'on raconte, qu'une forte détonation +peut décider la pluie? Il patienta, attendit +le calme de ses nerfs et le silence de son +cœur. Il voulait éviter l'à -coup, ne lâcher la +détente, celle de gauche bien entendu, +comme toujours, qu'après une pression graduée, +tendre, interminable. De temps en +temps, il risquait un coup d'œil: au bout +d'une allée d'acier éclatante, la mire se dressait +ainsi qu'une borne. Au delà s'étendait +un espace vide, glace sans tain. Enfin le +chêne apparaissait, trouble, mouvementé, +remuait toutes ses feuilles inquiètes comme +une multitude d'ailes, et gémissait, oscillait +dans un doux et long effort pour s'éveiller +de sa torpeur mortelle.</p> + +<p>Pyrame, en arrêt d'étonnement, faisait +avec sa queue des signes discrets.</p> + + + + +<h3><a name="c4p2" id="c4p2"></a>LES CHARDONNERETS</h3> + +<p class="s"><i>À Lucien Priou.</i> +</p> + +<p>M. Sud regardait les chardonnerets tantôt +se poser sur le peuplier, et tantôt joncher la +terre, comme une bande de fleurs volantes. +Sans doute, il en désirait un pour le mettre +à sa boutonnière. Longtemps il attendit qu'ils +fussent bien en tas, irrésolu dès que l'un +d'eux s'écartait.</p> + +<p>Soudain, dans un accès de férocité et de +bravoure, il déchargea son beau fusil, en détournant +la tête.</p> + +<p>Quand il revint à lui, son chien Pyrame +mangeait les chardonnerets morts. Quelques +autres, blessés à peine ou étourdis, échappaient +aux happements de la gueule. M. Sud +les ramassa et les mit dans sa poche, tout +fier.</p> + +<p>Ainsi, il avait tué: grâce à lui, là , des +plumes s'étaient éparpillées; la terre buvait +du sang; des cervelles se répandaient, +blanches comme du lait d'herbe à verrues. +Et si, malgré ces preuves, un incrédule doutait +encore, il suffirait, pour le convaincre, de +dire à Pyrame:</p> + +<p>—Montre ta langue!</p> + +<p>—Je veux garder la douille de ma cartouche! +se dit M. Sud.</p> + +<p>Il s'en alla. Il éprouvait le besoin de marcher +vite et droit. Il avait hâte de rentrer à la +maison et de retourner sa poche, tous ses +amis assemblés.</p> + +<p>Il entendait cette exclamation: «Fameux +coup!» et répondait, modeste: «Vous êtes +trop aimable, j'ai eu de la chance. Merci. La +prochaine fois je ferai mieux!»</p> + +<p>Il se flatta la barbe comme il faisait toujours +à chaque contentement. Jamais elle n'avait +été plus élastique. Il la soulevait haut, +par les deux pointes, et la laissait ensuite retomber, +écarter toute sa neige sur sa poitrine +d'homme. Les chardonnerets remuèrent. +M. Sud en prit un, avec des précautions, et +l'examina pour voir «comment c'était fait».</p> + +<p>Le chardonneret avait la tête rouge, les +ailes jaunes et brunes; l'une d'elles, cassée, +pendait. La mobilité de son bec et de ses yeux +était l'unique signe de sa souffrance fine. Mais +une remarque, entre toutes, frappa M. Sud. +Cette miniature d'être ne lui faisait pas l'effet +d'une «pièce de gibier». Il croyait soupeser +un fragile objet d'art, fini au point de donner +l'illusion de la vie. Il mania les chardonnerets +les uns après les autres, et tous le troublèrent +par leur effarement menu. Ses impressions +tournèrent comme des roues folles. +Il s'imagina penaud, et non plus triomphant, +sous les regards de ses amis, et il écouta les +fous rires des coquettes petites filles, déjà +femmes par le don de se moquer.</p> + +<p>—Oui, se dit-il, j'ai fait un beau coup. +Quelle honte!</p> + +<p>Il ralentit le pas. En ce moment, le chardonneret +qu'il tenait s'envola, hésita un peu +en l'air, étonné de se sentir libre, et partit. +Cette espièglerie réjouit M. Sud:</p> + +<p>—Celui-là n'avait pas trop de mal, dit-il. +Les autres l'imiteront peut-être!</p> + +<p>Il les percha tour à tour au bout de son +doigt, avec des paroles encourageantes. Mais, +désormais incapables d'essor, ils retombèrent +au creux de la main.</p> + +<p>—Qu'en faire? se demanda M. Sud.</p> + +<p>Il ne songea pas à les élever dans une cage +bien aménagée.</p> + +<p>Il s'assura que personne ne pouvait le surprendre, +regretta de ne point se trouver derrière +une porte dont le verrou serait poussé, +et déposa délicatement les chardonnerets au +bord de la rivière. Le courant félin les saisit, +noua, comme avec un fil, leurs ailes à peine +battantes, les emporta. Vraiment, ils furent +noyés sans avoir lutté plus que des mouches.</p> + +<p>—Vois-tu, dit M. Sud à Pyrame, je préfère, +décidément, la pêche à la chasse. Les +poissons, ça n'a pas l'air de bêtes. Ils n'ont +ni poil, ni plumes, et meurent tout seuls, +quand ils veulent, sur le gazon, dans un coin, +sans qu'on s'en occupe. Assez de carnage! +À partir de demain, nous pêcherons: tu porteras +le filet!</p> + +<p>Ensuite, M. Sud jeta sa douille de cartouche, +moins précieuse, maintenant, qu'un bout +de cigare éteint, et, comme son pantalon en +velours gris-souris était taché de sang, il +trempa dans l'eau son mouchoir et s'efforça—ainsi +qu'un criminel—de laver et +de frotter les gouttes rouges qui reparaissaient +toujours!</p> + + + + +<h2><a name="c5" id="c5"></a>HISTOIRE D'EUGÉNIE</h2> + + +<ul> +<li><a href="#c5p1"><small>LE RÊVE</small></a></li> +<li><a href="#c5p2"><small>LE MOINEAU</small></a></li> +<li><a href="#c5p3"><small>LE BEAU-PÈRE</small></a></li> +<li><a href="#c5p4"><small>IL FAUT QU'UNE PORTE SOIT FERMÉE</small></a></li> +</ul> + + + +<h3><a name="c5p1" id="c5p1"></a>LE RÊVE</h3> + +<p class="s"><i>À Alfred Swann.</i> +</p> + +<p>M<sup>lle</sup> Eugénie Lérin se demande, en s'éveillant:</p> + +<p>—Où suis-je?</p> + +<p>Il lui faut reconstituer, détail à détail, la +chambre, faire la reconnaissance des objets +familiers, se déclarer:</p> + +<p>—Voici la pendule et voilà le paravent. En +face: les fenêtres!</p> + +<p>Elle s'est donc grisée?</p> + +<p>Elle se croit, au cerveau, une pelote de glu, +où toutes ses idées sont collées comme des +pattes de mouche:</p> + +<p>—Qu'est-ce que j'ai fait, sans le vouloir?</p> + +<p>Elle bâille, boursoufle l'édredon, tente de +se rendormir, sur le ventre, sur le dos. Elle +compte au plafond les taches de plâtre, et +presse ses tempes entre ses pouces, comme +pour faire jaillir le souvenir hors du front:</p> + +<p>—Tiens, tiens, tiens!</p> + +<p>Parfois ses lèvres s'avancent, en suçoir, aux +succulents «passages» du rêve.</p> + +<p>—Fameux! que serait-ce, si c'était «pour +de vrai»?</p> + +<p>Un instant, elle prend la pose dite en chien +de fusil, croise ses doigts et ramène ses genoux +au menton. Puis elle se détend, s'assied sur +le lit, et met le premier bas, sans hâte, paresseuse.</p> + +<p>Et tandis que la soie, toutes ses mailles titillées, +fait ses délices de la peau, la jeune fille +penche encore la tête, s'attarde à écouter, +entend distinctement des choses, à gauche.</p> + +<p>Elle a une tourterelle dans le cœur!</p> + + + + +<h3><a name="c5p2" id="c5p2"></a>LE MOINEAU</h3> + +<p class="s"><i>À A. Collache.</i> +</p> + +<p>On frappe aux carreaux. Ils ont «pris» +cette nuit, et le givre les a géométriquement +fleuris.</p> + +<p>Toc! Toc! Il semble qu'on enfonce de petites +pointes dans du verre.</p> + +<p>—Je sais ce que c'est, dit M<sup>lle</sup> Eugénie. +Aussitôt, elle se lève. Elle doit être bonne et +tendre, car ses jambes semblent bien vilaines, +inaccordables, et ses pieds, larges et plats, +traînent sur le tapis, comme des savates. Elle a +les chevilles trop en relief, des doigts chevaucheurs, +des mollets dégorgés, et, aux épaules, +des salières telles qu'il faudrait mettre du +poivre dedans pour exciter quelque homme.</p> + +<p>Heureusement, par ces temps durs, son +cœur se fend comme les pierres. Elle entr'ouvre +la fenêtre. Le moineau saute sur son doigt. +Elle lui sert un déjeuner intime de miettes et +de graines.</p> + +<p>—Quand on pense qu'il a passé la nuit dans +la rue!</p> + +<p>Elle le flatte, l'embrasse et lui écrase du pain +dans de la salive.</p> + +<p>En chemise, elle grelotte à fleur de peau et +brûle d'un feu caché. Par une fente de la +croisée, la bise siffle sa nudité de laide; mais +la conscience du devoir accompli croît en +M<sup>lle</sup> Eugénie, s'élargit, s'enfle, et, comme un +ballon intérieur, la soulève et la porte, un instant +suspendue, planante.</p> + +<p>—Ah! moineaux crottés, moineaux va-nu-pieds, +que Dieu misérablement abandonne, +venez à moi, en foule; j'ai de la charité pour +tous vos appétits.</p> + +<p>Pit! Pit! Le moineau mange, comme s'il +avait été apprivoisé par M. Theuriet lui-même.</p> + +<p>Et ces petites bêtes ne sont pas ingrates. Il +est évident que nos prières montent au ciel, +roulées en cigarettes sous leurs ailes chaudes. +La recommandation d'un oiseau vaut, pour le +moins, son pesant de plumes.</p> + +<p>Elle divague, la chère jeune fille! Elle en +est à ce point de l'attendrissement où l'on +s'imagine qu'on va parler en vers.</p> + +<p>Déjà elle touche le prix de sa bonne action +en vœux entendus, en souhaits réalisés.</p> + +<p>Voilà qu'elle pleure un peu!</p> + +<p>Fût! Fût! La queue, les ailes remuantes, le +moineau rassasié se perche au bout de l'index, +fait bec fin et ventre plein, et, avant de s'envoler +au-dessus des toits éclatants de blancheur +pure, vers les froides couches d'air +irrespirable, il laisse, comme solde, à M<sup>lle</sup> Eugénie, +au creux de la main, entre la ligne de +vie et la ligne de prospérité, une crotte.</p> + + + + +<h3><a name="c5p3" id="c5p3"></a>LE BEAU-PÈRE</h3> + +<p class="s"><i>À Alcide Guérin.</i> +</p> + +<p>L'unique fenêtre de la chambre à coucher +donne sur le jardin. M<sup>lle</sup> Eugénie écarte, en +éventail, des plumes de paon dans un vase.</p> + +<p>Depuis longtemps, il est question d'un mariage +pour elle. M. André Meltour, de Saint-Étienne, +la trouve à son goût, et rondement, +bon commerçant, presse les choses.</p> + +<p>En visite, ce matin même, il «se déclare» +à M. Lérin, au soleil, près de la petite barrière +blanche.</p> + +<p>Adroitement, il a commencé par le complimenter +sur l'entretien des allées, et par lui +poser, avec intérêt, quelques questions d'horticulture.</p> + +<p>—Qu'est-ce que c'est que ça, monsieur +Lérin?</p> + +<p>—Comment! à votre âge, vous ne connaissez +pas encore les oignons?</p> + +<p>La fenêtre est entr'ouverte, et M<sup>lle</sup> Eugénie +entend nettement. Tantôt elle se blâme d'écouter, +et tantôt elle chasse, comme des mouches, +les scrupules entêtés à revenir.</p> + +<p>—Oui, mon cher monsieur Lérin, dit-on, +Saint-Étienne est une ville d'aspect sale, fumeux. +Le soleil paraît jaune. Les fleurs, qu'on +fait venir à grands frais, se fanent incontinent. +Il semble que les ruisseaux roulent du charbon +délayé. Mais, prenez quelques gouttes de +cette eau noire dans le creux de votre main, +les voilà claires, limpides et pures: Est-ce comique? +Il sort de Saint-Étienne les rubans +les plus doux à l'œil et au toucher et jamais +une épidémie n'y est entrée.</p> + +<p>Concevez-vous? En vingt-cinq jours, +comme aux sources vantées, une femme délicate +pourrait y restaurer sa vigueur.</p> + +<p>C'est un coup droit. M. Lérin ne semble +pas touché. Il songe à l'eau noire claire et ne +la voit pas bien.</p> + +<p>—Non, je ne la vois pas bien.</p> + +<p>—S'il vous plaît?</p> + +<p>—Vous êtes donc sourd? je vous dis que +je ne vois pas votre eau.</p> + +<p>—Les savants, répond M. Meltour, donnent +leurs raisons diverses. En tout cas le +phénomène n'est pas niable. M<sup>lle</sup> Eugénie le +notera.</p> + +<p>—Singulier!</p> + +<p>—J'irai plus loin, continue M. Meltour, +dont la langue prend le trot, l'air chargé de +Saint-Étienne, que de grands chimistes parisiens +ont analysé, par sa composition même, +est préférable à tout autre air.</p> + +<p>—Mais, si je vous entends, vos fleurs se +fanent incontinent.</p> + +<p>—Tandis que les femmes... Monsieur Lérin, +vous êtes galant! mais nous sommes +gens assez fins pour répondre à tout. Les +femmes sont les rivales des fleurs: ainsi la +contradiction s'explique.</p> + +<p>M. Meltour, satisfait, rit. Mais M. Lérin +se garde de sourire.</p> + +<p>—Votre soleil est jaune?</p> + +<p>—Tout jaune, sans éclat. M<sup>lle</sup> Eugénie +ouvrira peu son ombrelle, je vous en avertis.</p> + +<p>—Elle va donc à Saint-Étienne?</p> + +<p>—J'ose espérer que si j'ai le bonheur d'en +faire ma femme, elle me suivra partout, +comme le code le lui ordonne.</p> + +<p>—Vous voulez donc vous marier? demande +M. Lérin.</p> + +<p>M. Meltour se découvre et, doucement, +passe la main sur ses cheveux rares:</p> + +<p>—Je crois qu'il est temps; n'est-ce pas +votre avis?</p> + +<p>—Oh! des fois, ça repousse, dit M. Lérin.</p> + +<p>—Je suis un homme, répond M. Meltour, +je me dis la vérité à moi-même, et je ne +compte que sur l'indulgence de mademoiselle +votre fille.</p> + +<p>—C'est donc avec ma fille que vous voulez +vous marier?</p> + +<p>—Monsieur Lérin, vous vous moquez!</p> + +<p>—Ah!</p> + +<p>Ces messieurs se taisent. Les plumes de +paon tremblent entre les doigts de M<sup>lle</sup> Eugénie. +Elle attend, ses yeux dans leurs yeux, +quand soudain M. Meltour, désireux d'en +finir, parle ferme et bref.</p> + +<p>—Eh bien, que dites-vous?</p> + +<p>—Moi, rien. C'est votre affaire.</p> + +<p>—Comment cela, cher beau-père?</p> + +<p>—Tenez, finissons, fait M. Lérin. Vous +voulez épouser ma fille, et, la connaissant +mal, vous me demandez à moi quelques renseignements. +Je n'en ai point à vous donner.</p> + +<p>Est-ce que je sais quelle femme sera ma +fille? Vous m'êtes sympathique comme un +homme qu'on a rencontré trois fois, c'est-à -dire +indifférent; je vois votre embarras; si +vous faites une sottise, vous direz: «On m'a +trompé!» et, si vous tombez bien, vous vous +applaudirez seul, en vantant votre bon goût. +Tout est possible, Monsieur. On a vu des gens +heureux. Le serez-vous? Qui le prédirait? Pas +moi. Vous hésitez. Il vous faudrait quelques +conseils, un coup d'épaule. Ah! si je vous souriais, +vous appelais du geste comme un petit +qui apprend à marcher!... Mais je reste là , +incohérent, de bois, et, pour me corrompre, +vous me nommez: «Cher beau-père!» Je +me retiens solidement de vous répondre: +«Mon gendre!»</p> + +<p>Monsieur, j'ai passé l'âge où l'on s'attendrit. +Mariez-vous. Dans une vingtaine d'années, +quand vous aurez fait vos preuves, je +me réjouirai et vous féliciterai. D'ici là , je me +montrerai froid, et, n'était l'ennui d'aller à +la messe, j'assisterais sans souci à votre aventure. +Donnez quelques sous au curé pour +qu'il fasse vite, car, à la campagne, les églises +manquent de confortable.</p> + +<p>Oh! Monsieur, vous êtes dans une situation +pénible. Je ne vous plains pas, mais il vous +en arrive une bien bonne. Franchement, je +n'y peux rien. Parlons d'autre chose, voulez-vous?</p> + +<p>Il conclut:</p> + +<p>—Je veux arracher, pour notre déjeuner, +deux ou trois radis noirs. Les aimez-vous, +les radis noirs?</p> + +<p>—Oui, dit M. Meltour, surtout quand ils +sont blancs.</p> + +<p>Les plumes de paon, élégamment ordonnées, +rayonnantes, baignent dans du soleil +leurs aigrettes nuancées et leurs yeux cerclés +de couleurs vives. M<sup>lle</sup> Eugénie, tout oie, sanglote, +et, comme elle n'a pas beaucoup de +poitrine, ses grosses larmes tombent par +terre, verticales.</p> + + + + +<h3><a name="c5p4" id="c5p4"></a>IL FAUT QU'UNE PORTE SOIT FERMÉE</h3> + +<p class="s"><i>À Fernand Vanderem.</i> +</p> + +<p><span class="sc">Eugénie.</span>—Vous ne voulez pas que j'entre?</p> + +<p><span class="sc">Émile.</span>—Chère madame, je suis désolé; +j'ai un monsieur, un directeur. Nous causons +sérieusement. Il s'agit de gros intérêts.</p> + +<p><span class="sc">Eugénie.</span>—Comment? j'arrive de province; +je monte vos six étages et vous ne voulez pas +que j'entre! Vous êtes dur.</p> + +<p><span class="sc">Émile.</span>—Ma chère dame, puisque je vous +dis que j'ai quelqu'un.</p> + +<p><span class="sc">Eugénie.</span>—Vous dites que c'est un monsieur, +je n'ai pas peur d'un monsieur!</p> + +<p><span class="sc">Émile.</span>—Sans doute, mais il est vieux et +nous sommes en affaires. Je vous assure qu'il +m'est impossible de vous recevoir. Tout raterait.</p> + +<p><span class="sc">Eugénie.</span>—Je parie que ton monsieur, +c'est une femme.</p> + +<p><span class="sc">Émile.</span>—Un monsieur n'est jamais une +femme. D'ailleurs, entendez-vous? il tousse.</p> + +<p><span class="sc">Eugénie.</span>—Je n'entends rien.</p> + +<p><span class="sc">Émile.</span>—Il a toussé tout à l'heure. Il ne +peut pas tousser constamment pour vous +faire plaisir.</p> + +<p><span class="sc">Eugénie.</span>—Ainsi, tandis que ce monsieur +se carre, s'allonge dans ton fauteuil, il faut +que je me tienne debout sur mes pauvres +jambes!</p> + +<p><span class="sc">Émile.</span>—Chut! pas si haut! le frotteur +est dans l'escalier, qui racle. Le laitier peut +venir d'un instant à l'autre, et la concierge +ne fait que grimper.</p> + +<p><span class="sc">Eugénie.</span>—Bon: chuchotons! Ah! que +j'ai chaud! Je boirais un verre d'eau d'un trait.</p> + +<p><span class="sc">Émile.</span>—Si vous m'aviez écrit, je vous +aurais attendue dans un café et nous aurions +causé en prenant un bock.</p> + +<p><span class="sc">Eugénie.</span>—Je te vois, c'est l'essentiel.</p> + +<p><span class="sc">Émile.</span>—As-tu quelque chose d'important +à me communiquer?</p> + +<p><span class="sc">Eugénie.</span>—J'ai à te communiquer que je +t'aime toujours. Ouvre donc la porte toute +grande. Je n'aperçois que le bout de ton nez +dans de l'ombre. Là , bien. Tu es rasé! Est-ce +que tu t'es rasé pour moi? Donne-moi +l'étrenne de ta barbe.</p> + +<p><span class="sc">Émile.</span>—Non, j'avoue que c'est pour +moi. Boutt! je me rase tous les deux jours. +Boutt!</p> + +<p><span class="sc">Eugénie.</span>—Oh! ce petit baiser d'un sou. +Embrasse-moi mieux que ça, proprement.—Qu'est-ce +que tu écoutes?</p> + +<p><span class="sc">Émile.</span>—Il me semble qu'on a ouvert une +porte à l'étage au-dessous. On nous guette. +Vraiment, nous serions mieux dans la rue. +Tu te compromets, et je ne veux pas que tu +prennes l'habitude de t'exposer ainsi. Du +reste, je ne suis presque jamais chez moi.</p> + +<p><span class="sc">Eugénie.</span>—On ne me connaît pas, puisque +j'arrive de province. Dieu! que je suis lasse! +J'ai envie de m'asseoir sur l'escalier, par terre.</p> + +<p><span class="sc">Émile.</span>—Malheureuse petite femme! Je +me fais un mauvais sang à te voir dans +cet état.</p> + +<p><span class="sc">Eugénie.</span>—Ne te tourmente pas. J'ai encore +des forces. Est-ce que ton monsieur s'en +ira bientôt?</p> + +<p><span class="sc">Émile.</span>—Pas avant que tout soit réglé. +Tu sais: quand on a mis la main sur un vieux, +il ne faut plus le lâcher.</p> + +<p><span class="sc">Eugénie.</span>—Oui, je sais. Qu'est-ce qu'il +dirige?</p> + +<p><span class="sc">Émile.</span>—Un journal, des théâtres, une +foule de choses. Là n'est pas la question.</p> + +<p><span class="sc">Eugénie.</span>—Enfin, comment s'appelle-t-il?</p> + +<p><span class="sc">Émile.</span>—Qu'est-ce que cela te fait, puisque +tu ne l'as jamais vu?</p> + +<p><span class="sc">Eugénie.</span>—C'est juste. Holà ! holà ! mon +cœur, mets ta main.</p> + +<p><span class="sc">Émile.</span>—C'est vrai qu'il bat fort. Tu es +montée trop vite. Il se calmera quand tu seras +redescendue.</p> + +<p><span class="sc">Eugénie.</span>—Je crois qu'il a remué, ton +monsieur.</p> + +<p><span class="sc">Émile.</span>—Il remue parce qu'il s'ennuie, +cet homme.</p> + +<p><span class="sc">Eugénie.</span>—Encore cinq minutes. J'ai +droit à cinq minutes; tu me les accordes?</p> + +<p><span class="sc">Émile.</span>—Soit. Ton mari, M. André Meltour, +va bien?</p> + +<p><span class="sc">Eugénie.</span>—J'espère que nous n'allons point +parler de mon mari.</p> + +<p><span class="sc">Émile.</span>—Parlons de ce que tu voudras. +Mais par quoi commencer? Nous n'avons +que cinq minutes.</p> + +<p><span class="sc">Eugénie.</span>—Moi qui voulais te dire tant +de choses! je ne me rappelle plus rien. Te +rappelles-tu, toi?</p> + +<p><span class="sc">Émile.</span>—Moi, je me rappelle tout, notre +rencontre, ses suites, ta chute, mon accident, +nos peurs (avons-nous eu peur, un jour! et cet +autre, avons-nous ri?), mon départ et tes larmes; +quoi encore? Je relis notre roman, notre +beau roman, comme si je l'avais devant moi, +grand ouvert, à la page cornée du meilleur +chapitre. Est-ce cela que tu veux dire?</p> + +<p><span class="sc">Eugénie.</span>—Je songe à ta première caresse.</p> + +<p><span class="sc">Émile.</span>—Je m'en souviens comme si c'était +hier. Je n'ai pas besoin de t'affirmer que +tout demeure ineffaçable, là , dans ma tête, +et ici, dans mon cœur.</p> + +<p><span class="sc">Eugénie.</span>—Comme cela a passé vite!</p> + +<p><span class="sc">Émile.</span>—Ça n'a pas duré longtemps, +mais cela a duré quelque temps et nous en +avons profité. Il serait ingrat de trop se +plaindre.</p> + +<p><span class="sc">Eugénie.</span>—Écoute, mon ami: mes jambes +se dérobent sous moi. Prête-moi une +chaise, un pliant, un gros livre.</p> + +<p><span class="sc">Émile.</span>—Sois raisonnable. Veux-tu un +conseil?</p> + +<p><span class="sc">Eugénie.</span>—Tout de toi.</p> + +<p><span class="sc">Émile.</span>—Abrège ta visite. Fais cela pour +moi. Ce monsieur s'impatiente.</p> + +<p><span class="sc">Eugénie.</span>—Tant pis pour lui.</p> + +<p><span class="sc">Émile.</span>—C'est méchant de ta part. Je ne +te retrouve plus. Tu ne m'avais pas habitué +à cet égoïsme. Mon avenir dépend de ce monsieur. +Mais que t'importe?</p> + +<p><span class="sc">Eugénie.</span>—Ne te fâche pas.</p> + +<p><span class="sc">Émile.</span>—Je suis peiné, froissé.</p> + +<p><span class="sc">Eugénie.</span>—Je m'en vais. C'est tout de +même drôle que tu me défendes d'entrer à +cause d'un monsieur. Je ne l'aurais pas +mangé.</p> + +<p><span class="sc">Émile.</span>—La plaisanterie est facile.</p> + +<p><span class="sc">Eugénie.</span>—Je te promets de te quitter tout +de suite, de te laisser à tes nombreux travaux, +si tu me montres au moins le chapeau ou la +canne de ce monsieur. Ça me tranquilliserait.</p> + +<p><span class="sc">Émile.</span>—C'est de l'enfantillage. Qui +m'empêchera de te montrer mon chapeau à +moi ou ma canne à moi? D'abord les vieux +ont des parapluies.</p> + +<p><span class="sc">Eugénie.</span>—Ah! tu ruses. Tu te dérobes. +Alors j'entrerai.</p> + +<p><span class="sc">Émile.</span>—Chère madame, vous n'entrerez +pas.</p> + +<p><span class="sc">Eugénie.</span>—Brutal! vous me faites mal +aux poignets.</p> + +<p><span class="sc">Émile.</span>—Naturellement. Criez, ameutez +les gens. Bousculez toutes mes quilles. Je +vais être dans la nécessité de vous fermer la +porte au nez.</p> + +<p><span class="sc">Eugénie.</span>—Quel accueil! Mon ami, mon +cher ami!</p> + +<p><span class="sc">Émile.</span>—Eh ben, quoi?</p> + +<p><span class="sc">Eugénie.</span>—Adieu.</p> + +<p><span class="sc">Émile.</span>—Non, pas adieu. Ce serait +trop bête. Nous nous aimons, après tout, et +il est inutile de nous chagriner. Pardonnez-moi. +J'ai été un peu brusque. Mais aussi, +comprenez donc que mon monsieur s'exaspère. +Je suis sûr qu'il marche de long en +large. Donnez votre poignet que je souffle +dessus. Ne craignez rien, je vous reverrai. +Quand retournez-vous en province?</p> + +<p><span class="sc">Eugénie.</span>—Dame! ce soir. Je n'étais venue +que pour toi.</p> + +<p><span class="sc">Émile.</span>—Retardez votre départ. Vous +avez le temps. Il y a des monuments à Paris. +Je vous guiderai. Fixons un rendez-vous pour +demain. À quelle heure? à quel endroit?</p> + +<p><span class="sc">Eugénie.</span>—Choisis toi-même.</p> + +<p><span class="sc">Émile.</span>—C'est ça, convenu. J'y serai, +sinon, je t'enverrai un petit mot.</p> + +<p><span class="sc">Eugénie.</span>—Tu m'aimes?</p> + +<p><span class="sc">Émile.</span>—Mauvaise! tu es très jolie, tu sais, +ce matin.</p> + +<p><span class="sc">Eugénie.</span>—Et encore, tu me vois dans un +faux jour.</p> + +<p><span class="sc">Émile.</span>—Boutt! à demain; compte sur +moi. Boutt! Boutt! tiens-toi à la rampe. Ne +te presse pas... L'escalier est dur.</p> + +<p><span class="sc">Eugénie.</span>—À la bonne heure! Tu as une +concierge qui cire. Fais-lui mes compliments. +Au revoir.</p> + +<p><span class="sc">Émile.</span>—Oui, c'est une excellente femme, +Au revoir, chère madame... ma chérie, veux-je +dire!</p> + +<p><span class="sc">Eugénie.</span>—Tu vois! Tu vois! Ah! j'en +pleurerais!</p> + +<p><span class="sc">Émile.</span>—Comment, vous remontez! Voilà +qu'elle remonte, à présent. Oh! mais non. +Gare aux doigts! Je ferme.</p> + + + + +<h2><a name="c6" id="c6"></a>BONNE-AMIE</h2> + + +<ul> +<li><a href="#c6p1"><small>LA ROSE</small></a></li> +<li><a href="#c6p2"><small>LA PRUNE</small></a></li> +</ul> + + + +<h3><a name="c6p1" id="c6p1"></a>LA ROSE</h3> + +<p class="s"><i>À Edmond de Goncourt.</i> +</p> + +<p>Bonne-Amie entra et tendit à Marcel, +qu'elle aimait parce qu'il avait un prénom à +la mode et qu'il écrivait dans les journaux, +une rose.</p> + +<p>—Elles sont introuvables, par le temps +froid qui court, tu sais, lui dit-elle. Devine +combien elle me coûte?</p> + +<p>—Les yeux de la tête, dit Marcel.</p> + +<p>Il emplit d'eau le plus ventru de ses pots +bleus, pour y mettre la rose.</p> + +<p>—Ne l'abîme pas, dit Bonne-Amie. Le +fleuriste affirme qu'elle peut s'ouvrir dans +une chambre bien chauffée.</p> + +<p>—Justement: voilà un bon feu; attendons, +dit Marcel.</p> + +<p>—Et toi, quel plaisir veux-tu me faire? +demanda Bonne-Amie.</p> + +<p>Elle s'était assise et, les pieds à la flamme, +elle ajouta:</p> + +<p>—Je ne tiens pas aux cadeaux. Un rien +me suffit, une attention délicate qui touche +une femme plus que l'offre d'un empire ou +de grosses richesses. Je ne sais quoi. Arrange-toi. +Trouve quelque chose. Il me +semble qu'à ta place je ne serais pas embarrassée. +J'ai été gentille. Sois mignon.</p> + +<p>—J'ai ton affaire, dit Marcel.</p> + +<p>Sans hésiter, il prit le manuscrit en train, +et, remuant la jambe, se tapotant la joue avec +une règle, se mit à lire, à haute voix, le chapitre +fameux dont il pouvait dire: «Celui-là , +mon vieux, j'en réponds!»</p> + +<p>Et c'était toujours ainsi. Les humiliations +ne l'assagissaient pas. À peine avait-il répété: +«Suis-je bête! suis-je bête!» qu'il recommençait +de mendier, l'incorrigible, jusqu'à +rougir, un peu d'admiration de femme.</p> + +<p>Sa voix, éclatante dès le lancer des phrases, +bientôt mollit, et, comme de coutume, au +passage admirable où le mot serre l'idée si +fort qu'elle étouffe, il s'arrêta, défiant, craintif, +et regarda:</p> + +<p>La jupe serrée aux chevilles, les genoux +collés, les coudes au corps, les mains perdues +dans les manches, Bonne-Amie avait +voûté sa taille, plissé son front, rentré ses +yeux et cousu sa bouche, car elle ne dit même +pas: «J'avoue que mon opinion personnelle +n'a qu'une importance secondaire.»</p> + +<p>Vraiment, elle n'avait oublié que de poser +sur la cheminée, à droite et à gauche de la +pendule, ses deux inutiles coquillages, ses +oreilles sourdes.</p> + +<p>Tout entière, Bonne-Amie s'était fermée.</p> + +<p>Et Marcel déjà se dépitait; mais soudain il +s'attendrit:</p> + +<p>Dans le pot bleu et ventru, la rose s'était +ouverte.</p> + +<p>Quel émerveillement!</p> + +<p>L'émotion oscillante, folle, Marcel reluisait +de sève. Il allait encore perdre la tête, +s'emballer, fourrer avec reconnaissance son +nez au creux de la fleur, lorsque enfin Bonne-Amie +lui dit, à temps pour qu'il pût se reconquérir +et se calmer:</p> + +<p>—Tiens! la rose! à la bonne heure! le +fleuriste ne m'a pas volée.</p> + + + + +<h3><a name="c6p2" id="c6p2"></a>LA PRUNE</h3> + +<p class="s"><i>À Marcel Schwob.</i> +</p> + +<p>Au bout de la branche pend une prune qui +ne veut pas tomber. Pourtant, gonflée comme +une joue d'enfant boudeur, mûre, pleine d'un +jus lourd, elle est continûment attirée vers +la terre.</p> + +<p>D'une pointe de feu le soleil lui pique la +peau, lui ronge ses couleurs, lui brûle la +queue tout le jour.</p> + +<p>Elle ne se détache pas.</p> + +<p>Le vent l'attaque à son tour, l'enveloppe +d'abord, la caresse sournoisement de son haleine, +puis, s'acharnant, souffle dessus d'un +brusque effort.</p> + +<p>La prune remue au gré du vent, docile, +dorlotée, dormante.</p> + +<p>Une violente pluie d'orage la crible de +minuscules balles crépitantes. Les balles +fondent en rosée et la prune luit, regarde, +comme un gros œil, au travers.</p> + +<p>Un merle se pose sur la branche, par +petites détentes sèches s'approche de la +prune, lui lance de loin, prudent, les ailes +prêtes, des coups de bec en vain rectifiés.</p> + +<p>À chaque coup, la branche mince plie, +la prune recule et fait signe que non.</p> + +<p>Elle défierait jusqu'au soufflet d'une longue +perche, jusqu'aux échelles des hommes.</p> + +<p>Or Bonne-Amie vient à passer.</p> + +<p>Elle voit la prune, lui sourit, se cambre +avec nonchalance, penche la tête en arrière, +cligne de l'œil et ouvre ses lèvres humides +de gourmandise.</p> + +<p>La prune y tombe!</p> + +<p>Et Bonne-Amie, qui ne doute de rien, me +dit, sans paraître étonnée, la bouche pleine:</p> + +<p>—Tu vois, elle a <i>chédé</i> à mon <i>cheul</i> désir.</p> + +<p>Mais aussitôt punie que coupable du péché +d'orgueil, elle rejette la prune.</p> + +<p>Il y a un ver dedans.</p> + + + + +<h2><a name="c7" id="c7"></a>LEVRAUT</h2> + + +<ul> +<li><a href="#c7p1"><small>CANARD SAUVAGE</small></a></li> +<li><a href="#c7p2"><small>LE FLOTTEUR DE NASSE</small></a></li> +</ul> + + + +<h3><a name="c7p1" id="c7p1"></a>CANARD SAUVAGE</h3> + +<p class="s"><i>À Henri Mazel.</i> +</p> + +<p>—Allez, Levraut, apportez donc!</p> + +<p>Mais ces cris, poussés d'une voix forte, +étaient vains. M. Mignan eut recours aux +menaces et aux insultes. Levraut bondissait +à hauteur d'homme ou faisait le chien couchant, +ou, le nez très bas, au bord de l'eau, +l'arrière-train roidi comme un arc-boutant, +semblait se braquer sur le canard blessé. Parfois, +il s'éloignait de son maître à l'abri +d'une poussée qui l'eût culbuté dans la rivière. +Le canard battait de l'aile, pulvérisait +l'eau autour de lui, bien malade. Levraut, +fort chien d'arrêt au poil ras, luttait contre sa +peur de l'eau glacée, et, entêté, se dressait +sur ses pattes de derrière, violemment. +M. Mignan vit le canard s'agiter encore avec +frénésie, allonger le cou, se coucher sur l'eau, +et s'en aller doucement à la dérive, emporté +mort par le courant. Il pensa:</p> + +<p>—Cette fois, je suis sûr de l'avoir!</p> + +<p>Il lança des pierres afin d'exciter Levraut +au bain. Il voulut l'attirer à lui par des paroles +trompeuses, en se tapotant le genou du +bout des doigts. Mais Levraut gardait sa +prudence et ses distances.</p> + +<p>—Veux-tu apporter canard, chien de +malheur!</p> + +<p>Le tutoiement ne réussit pas mieux que la +politesse. Cependant, le canard s'éloignait +parmi les glaçons qui, réunis en flottille, brillaient +comme des morceaux de vitre. Le long +de l'Yonne, M. Mignan le suivit. Levraut +l'imita. Cette promenade ne pouvait être +bien longue et M. Mignan semblait peu inquiet. +D'ailleurs, il jouissait de son beau +coup de fusil: son émotion se prolongeait +et des portions de son être vibraient encore. +Le canard, forcément, s'arrêterait à quelque +tronc. On voit des glaçons, qui offrent moins +de prise, s'immobiliser au plus léger obstacle +et s'échafauder les uns sur les autres. +En outre, M. Mignan comptait toujours sur +Levraut. C'est quelquefois une question de +procédé. Ainsi, il pouvait faire semblant de +ne penser à rien, siffler même entre ses dents +un air sans importance, puis, brusquement, +saisir le chien par la peau du cou et le jeter à +l'eau.</p> + +<p>—Une fois à l'eau!...</p> + +<p>Mais Levraut s'arrêtait net, l'air désintéressé, +prêt à fuir. M. Mignan se rendit +compte qu'il n'y avait rien à faire avec cet +animal-là . Tous les deux continuèrent leur +marche, guidés par le canard, et M. Mignan +prit le parti de l'accompagner jusqu'à sa +halte.</p> + +<p>Il faisait très doux, et la neige commença +de tomber, enveloppante et fine. M. Mignan, +qui portait un binocle, dut fréquemment en +essuyer les verres sur la doublure de son +paletot. Gras et lourd, il enjambait les échaliers, +péniblement, en soulevant sa cuisse ou +ses guêtres avec la main. Quand il mettait le +pied dans une ornière, ou dans le creux d'un +sabot de bœuf, des aiguilles de glace se brisaient +avec un grésillement agaçant pour ses +dents. Sur toute la rivière se répercutait +l'écho des craquements sonores. Le canard +se cachait derrière une touffe de joncs, un +saule, une pile de bois carrée comme une +table où la neige aurait mis une nappe, réapparaissait +et s'évanouissait encore au plus +épais des flocons, toujours loin du bord.</p> + +<p>Du coin de l'œil, M. Mignan observait +Levraut qui maintenait son allure indifférente, +la queue basse, comme un chien de +luxe à bouche inutile. Tantôt il souhaitait +de le tenir là , entre ses deux genoux, et de +lui donner des coups de poing sur la tête, +sans compter, et sans pitié pour ses hurlements, +les cloches du village voisin dussent-elles +s'en ébranler; tantôt il soufflait fortement +et son haleine fumeuse lui rappelait +d'étonnantes histoires, où, sous l'action du +froid, les paroles se solidifient, dans l'air, en +morceaux de glace gros comme des berlingots. +Déjà une couche de neige alourdissait +sa marche. Au fond, il rageait de toutes ses +forces.</p> + +<p>—Une perche quelconque serait peut-être +une perche de salut!</p> + +<p>Il tenta d'arracher une branche de saule, +mais, pour une violente secousse, une brindille +inoffensive lui resta dans la main. +D'une nature apoplectique, il avait le sang +aux joues et la neige fondante le cuisait désagréablement. +Ils arrivèrent au barrage du +Gautier.</p> + +<p>—Cette fois, canard, mon ami, tu vas te +cogner le nez. Finie la ballade!</p> + +<p>Pas le moins du monde! Une pelle se +trouvait levée. Le canard passa dessous, +simplement et comme il fallait s'y attendre. +Il disparut dans un remous, barbota quelques +secondes en pleine écume, et, de nouveau, +se remit à glisser moelleusement, fugitif +vivant, on l'aurait juré, et certes infernal, à +l'aise au milieu de la rivière s'élargissant. +La colère de M. Mignan devenait un danger. +Il voulait respirer, mais il ne savait quel +tampon refoulait l'air hors de lui. Il s'arrêta, +imité par Levraut qu'il semblait oublier, +prit le ciel à témoin, et tout de suite résolu, +repartit:</p> + +<p>—J'en crèverai, dit-il, mais je ne lâcherai +pas.</p> + +<p>La neige, silencieuse et serrée, lui mouillait +le nez, les lèvres, le cou, éteignant complaisamment +tous les feux qui lui poignaient +à fleur de peau. Elle collait sous ses pieds, +doublait, triplait ses semelles, lui donnait +une attitude d'échassier, jusqu'au moment +où, l'une des boules désagrégée, il se déséquilibrait, +soudain boiteux. Plus loin, il faisait +envoler d'un peuplier une bande de +chardonnerets et l'arbre semblait brusquement +secouer des fleurs chantantes.</p> + +<p>—Ça va durer longtemps, cette histoire-là !</p> + +<p>En vérité, il crut être à la fin. Non loin de +Marigny, un peu en amont du pont, une +sorte de jetée naturelle précédait l'arche du +centre et partageait en deux le courant. Au +lieu de le suivre à droite ou à gauche, le canard +maladroitement buta en plein un bouchon +épineux où il resta.</p> + +<p>—C'est pour le coup, que je te tiens, dit +M. Mignan.</p> + +<p>Le tenait-il réellement? Une dizaine de +mètres l'en séparait. Une dernière fois, il +tenta de corrompre Levraut. Jamais on n'avait +vu un chien à ce point apathique et +morne. Aux signes de son maître, il s'écarta +obliquement. M. Mignan, le regard circulaire, +se mit en quête d'une longue gaule, +d'une gaule de dix mètres! Quelle naïveté! +Il fixa le canard, comme s'il voulait le cramponner +de l'œil et le ramener au bord. Ses +joues tremblaient. Ses lèvres se contractaient +jusqu'à blanchir et se serraient à ne pas laisser +passer le moindre sifflement. De grosses +gouttes de neige fondue coulaient sur ses +moustaches comme des larmes. Il n'imaginait +aucun moyen. À vrai dire, il souffrait +sans pouvoir localiser sa blessure et se sentait +envahi d'une telle furie qu'il ne raisonnait +plus. Comme Levraut s'approchait, il +lui adressa seulement un coup de pied, incapable +de recommencer la discussion. Le +chien para en rompant. Toutefois, le coup +de pied ne fut pas entièrement inutile, car +une grosse motte de neige boueuse se détacha +du soulier, vola lourdement dans l'air, +comme un vilain oiseau sale, retomba, s'écrasa, +s'émietta, et M. Mignan éprouva momentanément +une sensation de légèreté +et de bien-être qui le surprit. Mis en train, +il donna de l'autre pied un autre coup, cette +fois sans intention méchante et simplement +pour se débarrasser de l'autre motte. Puis, +le fusil en bandoulière, les mains dans ses +poches, les épaules rondes sous la chute lente +de la neige endormie et endormante, il continua +de regarder le canard, vaguement sollicité +par de multiples desseins.</p> + +<p>En cet endroit, la rivière, profonde jusqu'au +genou à peine, courait sur des cailloux +plats et blancs, et à son murmure doux de glou-glou +de bouteille, çà et là , une pierre pointue +qui perçait l'eau ajoutait la convulsion d'un +hoquet. Déjà l'accourcissement du jour commençait.</p> + +<p>—Somme toute, en allant vite...</p> + +<p>Et voilà que M. Mignan, le cortège des hésitations +bousculé et mis en déroute par un +seul coup de tête, se précipita, courut au canard, +l'arracha du buisson et revint, titubant +en homme ivre, dans l'eau résistante et +souple comme le chanvre, trempé à tordre +comme son canard.</p> + +<p>Il l'avait! mais, sans même le regarder, il +le jeta à terre, d'un coup de talon lui écrasa +le bec et la tête, et froidement, d'un autre +coup, l'éventra.</p> + +<p>—Tiens, tiens, sale bête, cochonnerie!</p> + +<p>Puis il ramassa la chose rouge, et imprimant +à son bras un grand mouvement de +vire volte, il la lança à toute volée, bien loin +dans la rivière, le plus loin possible. D'un +bond, Levraut, ardent au fumet, passa par-dessus +les joncs du bord, et nagea rapidement, +avec un aboiement entrecoupé, vers +le canard, lapant ses traces sanglantes.</p> + + + + +<h3><a name="c7p2" id="c7p2"></a>LE FLOTTEUR DE NASSE</h3> + +<p class="s"><i>À Pierre Valdagne.</i> +</p> + +<p>Bien que M. Mignan n'eût rien lancé et se +fût contenté de faire un signe, Levraut sauta +dans l'Yonne, chercha et trouva quelque +chose: un flotteur de nasse. Il le happa et +voulut le rapporter, mais le flotteur était +solidement attaché, la nasse retenue au fond +par de lourdes pierres et Levraut dut nager +sur place.</p> + +<p>—Laisse donc, imbécile, lui dit M. Mignan, +tu vois bien que c'est un flotteur de nasse.</p> + +<p>Et comme Levraut s'entêtait:</p> + +<p>—Mon pauvre chien, que tu es bête! +Allons, lâche ça tout de suite et viens ici!</p> + +<p>Levraut, dévoué, comprenait l'impatience +de son maître et redoublait d'efforts.</p> + +<p>—Si tu t'amuses, dit M. Mignan, reste; +j'ai le temps. Au moins, tu te seras lavé.</p> + +<p>Il s'assit, goguenard, observa son chien et +s'aperçut que l'affaire tournait mal. Levraut +se fatiguait visiblement. Parfois, il «buvait» +avec un grognement sourd. Opiniâtre, il +serrait toujours le morceau de bois entre ses +dents. Il donnait de violents coups de tête +dans le vide. Ses pattes, gênées par la corde +de la nasse, par les herbes, battaient l'eau, +blanche d'écume. Bientôt il n'en pourrait +plus. La «bonne bête» mourrait victime du +devoir.</p> + +<p>—Fichu, mon chien! pensa M. Mignan +déjà bouleversé.</p> + +<p>Il lui adressa des prières, des injures, lui +dit qu'il n'avait jamais vu un chien aussi stupide.</p> + +<p>—Et c'est ma faute! me voilà propre: +je noie mon chien, afin de le baigner, moi!</p> + +<p>Espérant lui faire lâcher sa proie fatale +pour une autre, il jeta des morceaux de bois +à droite et à gauche.</p> + +<p>Encore! soit: tout à l'heure, Levraut les +rapporterait, après, quand il aurait déposé +celui-ci d'abord aux pieds de son maître. Et +«l'intelligent animal» hurlait d'impuissance.</p> + +<p>Comment le sauver! Une mauvaise barque +se trouvait là , couchée sur le flanc, mais amarrée, +cadenassée, sans rames, à moitié pleine +d'eau croupie, inutile, exaspérante.</p> + +<p>Une dernière fois, M. Mignan cria:</p> + +<p>—Veux-tu lâcher ça, oui ou non?</p> + +<p>Levraut répondit par une sorte de râle et +roula des yeux qui implorent. Il enfonçait.</p> + +<p>M. Mignan se roidit, arracha la barque, +la mit à flot, d'un pied entra dedans, et de +l'autre se poussa du côté du chien. Il avait si +adroitement manœuvré qu'il put lui appliquer, +au passage, deux fortes claques sur le +museau.</p> + +<p>Ainsi corrigé, Levraut enfin ouvrit la +gueule d'où tomba le flotteur de nasse, et se +sauva seul au bord.</p> + +<p>Cependant, la barque s'arrêta, son élan +mort, et tournoya, folle, au gré du courant. +M. Mignan, mouillé jusqu'aux genoux, perdait +l'équilibre, et, tandis qu'incapable de se diriger, +il barbotait à égale distance des deux +rives, Levraut, sur le derrière, se séchait au +soleil, luisait, regardait son maître et, à son +tour, lui «aboyait» de revenir.</p> + + + + +<h2><a name="c8" id="c8"></a>LA VISITE</h2> + +<p class="s"><i>À Paul Bonnetain.</i> +</p> + +<p>Le fermier Pajol tient à me faire lui-même +les honneurs. Les sabots des bêtes et des +hommes ont treillissé le sol de la cour et mes +talons se prennent parfois dans les mailles +durcies. Pajol ouvre la porte de l'écurie aux +vaches, entre le premier. Des brins de paille +chatouillent ses hautes épaules; sa tête, qui +touche aux poutres, servirait de tête de loup +pour enlever les toiles d'araignées. Une lumière +douce éclaire l'écurie. Une odeur chargée +l'emplit, pique les narines.</p> + +<p>—J'aime ce goût, dis-je. Je connais un +pays où l'on sauve des malades désespérés +en les soignant dans une vacherie.</p> + +<p>Pajol ne me demande pas le nom du pays; +j'ajoute:</p> + +<p>—Ils boivent même du purin.</p> + +<p>—Ne vous gênez point, me dit Pajol.</p> + +<p>Nous commençons la revue. Jusqu'au +fond de l'écurie, les lignes droites des dos +immobiles s'espacent comme celles d'un papier +réglé et les croissants des cornes remuent. +Pajol flatte de la main les vaches, et +quand l'une d'elles est couchée, il la force à +se lever.</p> + +<p>—Pour qu'elle se soulage, dit-il.</p> + +<p>Elle n'y manque pas et, entre ses fesses +honorablement médaillées de fumier, laisse +choir une bouse neuve qui s'étale, large et +ronde, agréable à voir, à flairer, réjouissante. +Je la contemple et la renifle, indétachable. +Je cherche des mots techniques qui rendraient +mon étonnement et me reproche de +n'avoir pas encore dormi là , une nuit, sur un +lit de foin, réchauffé par les haleines des vaches. +Je m'y serais assoupi à la cadence des +fientes tombantes et réveillé au petit jour, les +paupières et les joues enflées.</p> + +<p>—Ah! la campagne, il n'y a que ça!</p> + +<p>Mais la figure de Pajol s'embrume. Dans +un coin de l'écurie, cinq petites taures sont +rangées à part.</p> + +<p>—On les croirait en pénitence.</p> + +<p>—Vous ne mentez pas, dit Pajol. Elles +ont fauté avec le taureau, dans le pré Sauvin.</p> + +<p>—Si jeunes, dis-je; il n'y a plus d'enfants!</p> + +<p>Les taures, comme des maîtresses lassés, +tournent leurs yeux stupides vers leur ventre +bombé, effarées de sentir se préparer l'événement.</p> + +<p>—Ah! c'est un malheur, dit Pajol. D'abord, +les voilà abîmées pour la vie. Puis, elles feront +des veaux gentils, ma foi, des pruneaux +de veaux, qu'il faudra vendre, donner tout +de suite au boucher, s'il en veut.</p> + +<p>Il les déplace, ennuyé, les gourmande et +les traite de libertines.</p> + +<p>Je colle mon oreille au flanc d'une taure et +j'entends bouger «l'héritier». La taure-mère, +la respiration anhéleuse, penche sa +tête.</p> + +<p>—Elle n'est pas fière, dit Pajol.</p> + +<p>—Elle sait bien qu'elle a mal fait, dis-je.</p> + +<p>Nous l'observons ainsi qu'une coupable. +Grisés de parfums lourds, nous jugeons gravement +les taures, selon les règles d'une conduite +spéciale aux bêtes, et le taureau, selon +les droits de l'homme.</p> + +<p>—Celle-ci est plus avancée que les autres, +dit Pajol. Elle ne tardera pas de pousser sa +bouteille.</p> + +<p>Il lui soulève la queue, palpe ses reins,</p> + +<p>—Sale bête! s'écrie-t-il.</p> + +<p>Et, s'abandonnant à une juste colère, il se +recule, prend son élan et flanque un bon coup +de pied au derrière de la taure, comme si +c'était sa propre fille.</p> + + + + +<h2><a name="c9" id="c9"></a>LA CAVE DE BIME</h2> + +<p class="s"><i>À Catulle Mendès.</i> +</p> + +<p>—Comme c'est noir! dit ma grand'mère. +Mais du fond de la cave une voix lointaine +lui répondit: «Ton âme est encore plus +noire!»</p> + +<p>Les veilleurs ne teillaient plus. Papa Iaudi +lui-même s'était arrêté de casser le chanvre. +Les teilles chevelues pendaient sur les genoux.</p> + +<p>—Quelle crâne peur elle a eue, la grand'mère!</p> + +<p>—Elle a pris ses sabots dans ses mains +pour courir de la Cave de Bîme jusqu'à la +maison. Il y a une trotte.</p> + +<p>—Avez-vous vu la Cave de Bîme, papa +Iaudi?</p> + +<p>—Une fois. Il m'a fallu écarter les orties. +En plein jour elle se cache et n'est pas méchante. +Mais si quelqu'un passe devant, la +nuit, elle l'attire, l'avale comme une gueule.</p> + +<p>—Oh! oh! fit Pauline. Elle les mange, +quoi!</p> + +<p>—Pourquoi fais-tu: «Oh! oh!» Pauline? +Elle en a mangé de plus grosses que toi.</p> + +<p>—Ça prend, ces histoires-là , quand on est +petit, dit Pauline.</p> + +<p>—Tu es toujours petite pour un vieux +comme moi, et à mon âge, j'ai encore peur +de bien des choses. Où sont les disparus du +pays? Dans la Cave de Bîme, pour sûr, égarés, +perdus!</p> + +<p>—Pauline est une libertine, dit une vieille. +Sait-elle seulement où se trouve la Cave de +Bîme?</p> + +<p>—Oui, là -bas, vers la rivière, dit Pauline. +J'ai regardé dedans, moi aussi. C'est un trou, +voilà tout, un puits qui n'a pas d'eau, où des +grenouilles crèveraient.</p> + +<p>—Tu as regardé dedans, la nuit?</p> + +<p>—La nuit, je dors, dit Pauline.</p> + +<p>—Le jour, on fait le malin, reprit papa +Iaudi. C'est la nuit qu'on a peur. On a un +peu moins peur quand la lune éclaire. Tenez, +ce soir, teilleriez-vous du chanvre dans ma +cour, autour de moi, paisibles, si Elle n'était +pas là ?</p> + +<p>Les veilleurs levèrent la tête du côté de la +Grande Veilleuse. Ceux qui lui tournaient le +dos pivotèrent sur leurs chaises. Elle était là , +proche et discrète, avec sa bonne face humaine, +comme venue exprès pour écouter +Iaudi. Sa lumière abondante, dont profitait +le ciel entier, ne fatiguait pas les yeux. Et +pourtant, on y voyait très bien. On aurait lu +de l'imprimé.</p> + +<p>—J'aime mieux la lune que le soleil! dit +une femme.</p> + +<p>Tous, fiers de pouvoir la fixer, lui sourirent, +tranquillisés. Ils ne lui posèrent pas +de questions. Ils la contemplaient, malgré +les progrès de la science, comme une +gardienne au visage plein, non comme un +astre instructif, avec ou sans habitants.</p> + +<p>Les veilleurs, d'un geste uniforme, se remirent +à teiller. Les plus vieux étaient les +plus habiles, mais papa Iaudi l'emportait sur +tous par la vivacité de ses doigts, os menus +que recouvrait une peau légère et cuite.</p> + +<p>Les queues de chanvre semblaient chasser +des mouches, et les chènevottes, brisées d'un +coup sec, se prenaient aux jupes ou sautaient +lestement sur les pavés. Des gamins les ramassaient +et y trouvaient encore de quoi +faire des mèches de fouets.</p> + +<p>—Et elle s'enfonce jusqu'où, la Cave de +Bîme, papa Iaudi?</p> + +<p>—Comment le savoir? On y entre, on n'en +sort plus. On prétend qu'elle traverse la +terre, mais ce n'est pas prouvé.</p> + +<p>—Enfin, qui l'a creusée?</p> + +<p>—Là -dessus, j'ai mon idée à moi. C'est +probablement les révolutionnaires de quatre-vingt-neuf. +Je ne vois qu'eux pour avoir fait +ça.</p> + +<p>—Je ne suis pas curieuse, dit Pauline, +mais combien qu'elle a dévoré de gens?</p> + +<p>—Des tas, petite, des tas, dit papa Iaudi.</p> + +<p>—Comment qu'ils s'appelaient?</p> + +<p>—Mâtine, es-tu têtue! Vas-y donc voir, si +tu ne veux rien croire.</p> + +<p>—J'irais bien, dit Pauline.</p> + +<p>—Une maligne! une rude! dirent les veilleurs.</p> + +<p>—Oui, j'irais bien. Il ne faudrait pas me +dépiter longtemps.</p> + +<p>—Dépiton! carcaillon! dirent ensemble les +veilleurs.</p> + +<p>Mais papa Iaudi les calma:</p> + +<p>—Ne tentez pas le bon diable!</p> + +<p>—Laissez-la, papa Iaudi, elle fera trois +enjambées et reviendra.</p> + +<p>—Ah! dépiton. Ah! carcaillon. Ah! c'est +comme ça, dit Pauline. Eh bien, j'irai, et pas +plus tard que tout de suite encore, et j'entrerai +dans votre cave, et je crierai: «Coucou!» +et, si on me touche, gare! je vous promets +qu'on aura une fameuse calotte.</p> + +<p>Debout, tremblante de bravoure, elle montrait +ses poings à l'ennemi.</p> + +<p>—Veux-tu rester! commanda papa Iaudi.</p> + +<p>—Non, non, j'irai; j'irai sans lanterne +même, avec la lune.</p> + +<p>Elle partit quasi courante et la lune la suivit, +réglant son allure sur la sienne. Un +bruit de sabots qui s'éloignent et frappent le +sol dur, résonna par tout le village.</p> + +<p>—Gamine! dit papa Iaudi; j'ai observé +que les orphelines étaient presque toutes à +moitié folles.</p> + +<p>En réalité, il n'avait guère plus d'inquiétude +que les autres: au bas du village, Pauline +remonterait vite, le derrière comme +enflammé.</p> + +<p>Il distribua de nouvelles brassées de chanvre +aux veilleurs. Ils causèrent de choses +indifférentes, la pensée souvent au bord de la +Cave de Bîme. Parfois ils prêtaient l'oreille +et croyaient entendre un galop de retour. Le +temps passa. Quelques-uns commencèrent +de baîller.</p> + +<p>—Elle est longue.</p> + +<p>—Voilà une heure qu'elle est partie.</p> + +<p>—Elle s'est assise sur le pont, pour nous +faire croire qu'elle est allée jusqu'au bout. +Elle y grelotte d'épouvante, toute seule.</p> + +<p>—Mais nous ne la croirons pas.</p> + +<p>—Si, nous ferons d'abord semblant, pour +mieux rire après.</p> + +<p>—Ne la chagrinez pas trop, dit papa Iaudi.</p> + +<p>—À cause d'elle nous serons forcés de +nous coucher tard.</p> + +<p>—Moi, ça m'amuserait de coucher dehors.</p> + +<p>—Et moi qui n'ai pas mon châle!</p> + +<p>—La lune nous a quittés. Je teille de mémoire.</p> + +<p>—Si nous entrions chez vous, papa Iaudi?</p> + +<p>Dans la maison où papa Iaudi, économe, +n'alluma pas de bougie, ils se sentaient mal +à l'aise. Ils ressortirent.</p> + +<p>—Sommes-nous bêtes, dit une femme; je +parie qu'elle est dans son lit.</p> + +<p>Comment n'avait-on pas songé plus tôt à +cette explication gaie, réconfortante et si +simple?</p> + +<p>—Elle nous a joué le tour, dit la femme. +Le temps de l'arracher de ses draps, de lui +donner une fessée d'importance, et je vous +l'amène.</p> + +<p>Elle ne ramena pas Pauline.</p> + +<p>Un homme proposa de parcourir le village, +en bande.</p> + +<p>—Tout à l'heure! un peu de patience!</p> + +<p>D'ailleurs, les rues s'assombrissaient +comme autant de caves.</p> + +<p>—Faisons du jour avec nos lanternes, dirent +les femmes.</p> + +<p>Elles se cherchaient, se groupaient, et visage +contre visage, lanternes hautes, elles +éprouvaient le besoin de se reconnaître.</p> + +<p>—Ce n'est pas possible qu'elle y soit allée!</p> + +<p>—Ah! ouath!</p> + +<p>—Et quand elle y serait allée?</p> + +<p>On espérait de papa Iaudi des paroles rassurantes, +mais le vieillard agité ne tenait plus +en place, marchait le long du mur, l'égratignait +de ses ongles et urinait fréquemment, +sans effort.</p> + +<p>—Voyons, papa Iaudi, entre nous, blague +à part, hein! vieux! répondez donc.</p> + +<p>Il redressait sa taille pour dominer les bavardages, +aux écoutes, muet. Les femmes lui +secouaient ses mains qui étaient brûlantes.</p> + +<p>—Tant pis, dit l'une d'elles, moi je descends +au-devant.</p> + +<p>Mais les hommes la retinrent.</p> + +<p>—Pourquoi? attendez. Vous êtes bien +pressée. Et puis, c'est notre affaire!</p> + +<p>—Voilà près de trois heures qu'elle est +partie! C'est drôle, tout de même. Entendez-vous +les poules remuer?</p> + +<p>—Avez-vous fini de criailler, les femmes? +Qu'est-ce qu'il y a de drôle? Elle s'amuse en +route, cette fille. Elle est libre.</p> + +<p>Et les moins troublés disaient avec un reste +de confiance:</p> + +<p>—Elle va revenir.</p> + +<p>Et ceux qu'envahissait l'angoisse, répétaient +sur un ton sourd:</p> + +<p>—Oui, elle va revenir.</p> + +<p>Et ceux qui déjà perdaient la tête, reprenaient +d'une voix grandie:</p> + +<p>—Naturellement qu'elle va revenir!</p> + + + + +<h2><a name="c10" id="c10"></a>LA CARESSE</h2> + +<p class="s"><i>À Jean Richepin.</i> +</p> + +<h3>I</h3> + +<p>Avril aussi s'approcha des parieurs. C'était +un soldat doux et bleu, qui n'eût pas fait aux +autres ce qu'il ne voulait pas qu'on lui fît. Il +pensait avoir conquis la chambrée par ses +sourires, son air de s'intéresser à tout, et la +docilité avec laquelle il épluchait les pommes +de terre. Il ne mangeait point à la gamelle, +mais il y goûtait quelquefois.</p> + +<p>—Ma parole! disait-il, c'est meilleur que +ce qu'on me sert à la cantine.</p> + +<p>Il semblait n'y prendre sa nourriture que +par une sorte de contrainte.</p> + +<p>Nul ne lui avait encore plié ses draps en +portefeuille, ou renversé, la nuit, un quart +d'eau froide sur la tête. Jamais il ne se réveillait +violemment sous son lit retourné d'un +coup d'épaule, toute la caserne s'abîmant +dans une catastrophe.</p> + +<p>Il se croyait sauvé.</p> + +<p>Vraiment la chambrée ne se composait que +de braves garçons, et la distinction d'Avril, +dissimulée, passait inaperçue.</p> + +<p>Il se mêla au groupe. Les parieurs s'échauffaient.</p> + +<p>—J'en porterais deux, disait un soldat.</p> + +<p>—Tu n'en soulèverais pas seulement un, +répondait un autre.</p> + +<p>—J'en porterais deux. C'est moi qui te le +garantis, moi, Mélinot.</p> + +<p>—Pas la moitié d'un; je t'en défends, moi, +Martin. Tu ne sais donc pas comme c'est +lourd, un homme qui fait le mort.</p> + +<p>Avril trouva bonne l'occasion de donner son +avis. Ses camarades n'en seraient que flattés, +et d'ailleurs, il aimait les études de mœurs.</p> + +<p>—Oui, c'est lourd, dit-il.</p> + +<p>Déjà Mélinot retroussait ses manches:</p> + +<p>—Je parie un litre. Allez-y. Qui est-ce +qui se couche par terre? Toi, Martin; mais +j'en veux un second, un gros, ça m'est égal, +et je vous jetterai tous deux sur mon dos +comme des sacs à raisins.</p> + +<p>Les mains s'agitèrent: «Moi! moi!» Et +Avril s'offrit comme les autres. Mélinot hésita, +soupesant les plus massifs, avec des +moues de connaisseur, Enfin, pour que son +triomphe éclatât davantage, il choisit Avril, à +cause de ses mains blanches, de sa chair +grasse, et il montrait une telle assurance que +Martin eut des craintes, fit à Avril ses recommandations.</p> + +<p>—Surtout, lui dit-il, imite bien le mort. +Ne te raidis pas. Abandonne-toi, les jambes +et les bras mous. Laisse ballotter ta tête et +ton ventre.</p> + +<p>—Sois tranquille, dit Avril.</p> + +<p>Heureux de jouer son rôle en camarade +pas fier, il songeait:</p> + +<p>—Voilà une complaisance qui décidément +me gagnera tous les cœurs.</p> + +<p>Tandis que Mélinot roulait ses biceps, +Avril et Martin s'allongèrent sur le plancher. +On les lia dos à dos, au moyen d'un drap et +de ceinturons. Mélinot surveillait lui-même, +et les installa, Martin dessous, Avril dessus, +par une attention délicate. Les hommes de la +chambrée formaient cercle, comme sur une +place, un jour de foire, autour de la représentation. +Ils se pinçaient, presque émus.</p> + +<p>Mélinot se prépara. Il cracha dans ses +mains, emplit sa poitrine de vent, et il se +baissait, tendait ses bras infinis, allait, les +doigts écartés, les veines gonflées pour l'effort +futur, ramasser le paquet.</p> + +<p>Soudain le cercle s'entr'ouvrit. Un soldat +qui attendait, tout prêt, entra à reculons, +culotte tombée, et Avril sentit sur sa face le +frottement long, la caresse insistante d'un +derrière d'homme.</p> + +<p>Il ferma les yeux à se fendre la peau du +front, et la bouche à se casser les dents. Le +cuir d'un ceinturon craqua.</p> + + +<h3>II</h3> + +<p>Délivré, debout, Avril, blanc, étreignit une +baïonnette, et il ne se précipita pas au hasard, +parce qu'il ne voulait en tuer qu'un.</p> + +<p>—Qui?</p> + +<p>Ce fut plus un cri qu'une parole. Il n'insultait +pas. Les mots «lâche, cochon» eussent +été trop doux à sa gorge sèche. Il ne pouvait +que répéter:</p> + +<p>—Qui? qui?</p> + +<p>Les soldats reculèrent, sur la défensive, +inquiets. La révolte d'Avril les étonnait. Ils +avaient l'habitude des tours plaisants. Une +farce ne serait-elle pas toujours drôle? Malheur +de malheur!</p> + +<p>—Voyons, c'est pour rire, dit l'un d'eux.</p> + +<p>Mais les visages, toutes les fissures du rire +bouchées, étaient comme des murs fraîchement +replâtrés.</p> + +<p>Avril planta sa baïonnette dans la table.</p> + +<p>—Je saurai qui, dit-il, et je le tuerai.</p> + +<p>—Si tu lui en avais enlevé un morceau, dit +Martin, tu le reconnaîtrais facilement.</p> + +<p>Le mot ne fit pas d'effet, car on observa +qu'Avril, amolli après son accès de rage, +pleurait d'énervement. Les soldats ne comprenaient +plus. Ils s'éloignèrent chuchoteurs, +avec des gestes inachevés.</p> + +<p>Avril se mit en tenue et courut aux bains. +Il arracha ses vêtements, et dans la baignoire +il noyait sa tête sous l'eau le plus longtemps +possible et ne l'en sortait que pour souffler, +à la manière des phoques.</p> + +<p>Ensuite, les cheveux fumants, il réfléchit +aux stratagèmes compliqués dont il devrait +user «pour savoir qui».</p> + +<p>Sans doute, il le tuerait. Cruel d'abord +avec la pointe de sa baïonnette, il lui ferait +sauter un œil, le nombril, un organe indispensable, +ou plutôt, il le pétrirait entre ses +poings, lui crèverait l'estomac, ainsi qu'une +boîte à coups de talon. Mais comment le +découvrir? Le désir d'une vengeance originale, +personnelle, le détourna de porter +plainte, la peur aussi du ridicule: sa sotte +histoire réjouirait le régiment, le colonel, des +généraux peut-être!</p> + +<p>De retour à la caserne, il affecta l'insouciance, +regretta son emportement et s'avoua +imbécile. Bon enfant, il pardonnait, et il se +moqua le premier de ses pommettes rouges, +sanglantes, débarbouillées frénétiquement, +comme raclées à la pierre ponce.</p> + +<p>—Allons, c'est fini, dit-il. Qu'il se dénonce +et je lui paie un litre d'eau-de-vie. Voilà ma +main.</p> + +<p>Les soldats défiants ne répondirent pas.</p> + +<p>Il en prit un à part, celui qui avait les plus +fortes oreilles, la plus grande bouche, la plus +animale apparence et l'emmena à la cantine. +Il rusa, feignit de parler d'autre chose, et +tandis que les bouteilles se rangeaient sur la +table comme de courtes dames arrêtées qui +écoutent, il le conduisit sournoisement au +bord d'une confidence. Mais arrivé là , +l'homme poilu, égal aux bêtes par l'instinct, +se tapa le crâne, se dressa, dit: «Merci, ma +vieille,» et s'en alla, impénétrable.</p> + + +<h3>III</h3> + +<p>Avril ne sait pas qui, ne le saura jamais. +Peu à peu, la chambrée est redevenue indifférente. +Il s'exaspère toujours. Une salive continue +aux lèvres, il pèle à force de se laver la +figure. La nuit, il imagine de ramper au milieu +des lits. Tantôt il guette ceux qui rêvent +tout haut. Tantôt il serre une gorge en criant:</p> + +<p>—C'est toi, hein! dis que c'est toi.</p> + +<p>On lui lance des godillots. Il s'enfuit à +grandes enjambées et ne s'endort qu'au petit +jour d'un sommeil trouble où son imagination +lui retrace obstinément un tableau si exact, +que, de dégoût, Avril fronce ses narines.</p> + +<p>Souvent, après la soupe, il sort seul, cherche +un quartier silencieux de la ville. La +place est déserte. À peine un chien frôle un +banc. Avril s'assied et s'enveloppe la tête dans +un mouchoir parfumé. Aussitôt les souvenirs +se mettent à leur travail de fouisseurs. Le +cœur malade, Avril se lève et se promène +d'arbre en arbre. Les nausées le suivent.</p> + +<p>Et c'est irréparable.</p> + +<p>Certes, la vie lui réserve d'agréables surprises. +Plus tard, il lira des vers de fine poésie. +Il entendra des chants d'oiseaux. Il +pourra toucher du bout du doigt la peau +élastique des femmes, respirer des fleurs, +sucer des sucreries, et peut-être que ses yeux +seront charmés par des élégances d'ibis roses, +mais il n'oubliera jamais qu'une fois il a +senti sur sa face la caresse d'un derrière +d'homme.</p> + +<p>Tristement Avril s'appuie contre un arbre, +et, par petites secousses douloureuses, il +commence de vomir.</p> + + + + +<h2><a name="c11" id="c11"></a>LE MUR</h2> + +<p class="s"><i>À Georges Courteline.</i> +</p> + +<h3>I</h3> + +<p>Elles étaient méchantes ou bonnes de toutes +leurs forces, et se fâchaient une fois par saison, +régulièrement, huit jours. Longtemps +elles voisinaient jusqu'à paraître habiter l'une +chez l'autre, et, soudain, elles ne se connaissaient +plus. Aussitôt la Morvande comptait +avec prestesse les défauts de la Gagnarde. +Celle-ci, peut-être, avait le travail de langue +moins facile, mais elle réussissait plus souvent +à ne pas revenir la première. Enfin elles +se souriaient. Invitée, la Gagnarde entrait +chez la Morvande et, de nouveau, admirait +tout, la propreté des carreaux, celle du poêle, +celle de l'arche et des cuivres, et celle du seau +d'eau si brillant qu'il donnait soif.</p> + +<p>—Comment faites-vous donc pour être +propre? Chez moi, c'est toujours sale.</p> + +<p>Elle mentait, pour voir.</p> + +<p>—Chez vous, répondait la Morvande, on +dirait que vous léchez les meubles.</p> + +<p>Ainsi, tout en gardant leur dignité, elles +échangeaient des flatteries.</p> + +<p>Au seuil de la porte la Gagnarde s'extasiait +encore devant le fumier des Morvand. +Il était carré, fait au moule. Des branchages +et des pieux le soutenaient, et on pouvait y +monter par une planche à pente douce, comme +sur une estrade.</p> + +<p>—À tout à l'heure, ma grosse! disait la +Gagnarde.</p> + +<p>—À tout à l'heure, ma petite! répondait +la Morvande.</p> + +<p>Or, en réalité, la grosse c'était la Gagnarde +et la petite la Morvande. Donc les mots venaient +bien du cœur.</p> + + +<h3>II</h3> + +<p>Quel fut le motif de la querelle, ce jour-là , +le village ne le sut jamais exactement. Les +uns prétendent que la Gagnarde renversa par +la cour commune un baquet d'eau grasse. Les +autres, le maître d'école est du nombre, +affirment que la Morvande lança, innocemment +peut-être, une corbeille de pommes +pourries dans les jambes de sa voisine.</p> + +<p>Qu'arriva-t-il ensuite?</p> + +<p>La Gagnarde cassa d'un coup de fourche +les deux pattes d'une oie qui n'était pas à elle, +et la Morvande tordit le cou d'un jars sans +en avoir le droit.</p> + +<p>Puis toutes les deux, vaillantes, se mirent +à donner de la voix.</p> + +<p>La Morvande jappait. La Gagnarde grondait.</p> + +<p>La Morvande courait dans la cour, ramassait +des choses qu'elle laissait retomber pour +les reprendre, et, le geste désordonné, se griffait +le visage. Sa seule préoccupation était de +jeter des cris aigus, sans choix, mais sans interruption. +Souvent elle s'approchait de l'ennemie. +Elle retenait derrière son dos ses +mains rétives dont les doigts avaient le mors +aux ongles.</p> + +<p>Et sur sa petite tête rouge vivement agitée, +sur son cou, ses épaules, elle recevait comme +une douche trop chaude les injures bouillonnantes +de la Gagnarde. Celle-ci s'enflait, +s'enflait, les bras croisés, soufflante. Un instant, +l'une penchée, l'autre comme enlevée +de terre, bec à bec, étranglées et toute la chair +à vif, elles ne purent plus que loucher!</p> + + +<h3>III</h3> + +<p>La Morvande se sauva dans l'atelier de menuiserie +de son homme. Elle s'étendit sur les +copeaux et longtemps demeura sans rien dire. +Du bran de scie se collait à son visage en +sueur. Machinalement, d'un copeau elle se +faisait une bague. Les yeux secs, elle poussait +toutefois de gros soupirs tenant du sanglot.</p> + +<p>Philippe Morvand ne la regardait pas.</p> + +<p>C'était un homme froid qui passait sa vie +à réfléchir. Quand il avait mesuré une planche, +il la mesurait encore, et, lui trouvant la même +longueur, il réfléchissait. Mais il réfléchissait +surtout devant un mort dont on lui avait +commandé le cercueil. Il prenait alors ses +mesures sans toucher le corps, et il souffrait +dans toutes ses jointures à la pensée qu'il +pouvait se tromper en moins, faire trop étroit, +être obligé de ployer le cadavre.</p> + +<p>—Ça ne peut pas durer, fit sourdement la +Morvande.</p> + +<p>Philippe ne répondit rien. Il soutenait en +pente une planche polie et, un œil fermé, +l'autre mi-clos, cherchait des nœuds à fleur +de bois. Vivement son rabot les rongeait et +les rejetait par petites frisures.</p> + +<p>—Ce n'est plus une existence! dit la Morvande.</p> + +<p>Elle ajouta qu'il fallait en finir.</p> + +<p>Philippe, sans approuver, ne désapprouvait +pas. Il entrait en réflexion. La Morvande +lui exposa les faits. Elle fut calme, et, +pour paraître juste, n'insulta personne. Voilà : +ni l'une ni l'autre n'avaient bon caractère. +Elle n'en disconvenait pas. Admettons qu'il +y ait des torts des deux côtés. Quand on ne +s'entend plus, on se sépare:</p> + +<p>—Qu'est-ce que tu en penses, toi?</p> + +<p>—Dame! dit Philippe, tourne-lui les +talons.</p> + +<p>—Mais si elle me cause?</p> + +<p>—Ne réponds pas.</p> + +<p>—Pour qu'elle me traite de dinde!</p> + +<p>—Alors, continuez, dit Philippe. Si tu habillais +une grande perche avec des vieilles +guenilles, et si, la nuit, tu la plantais devant +sa fenêtre, la Gagnarde ragerait fort en +s'éveillant. On peut toujours essayer.</p> + +<p>—Tu me fais pitié, dit la Morvande.</p> + +<p>—Dame! dit Philippe.</p> + +<p>Le cas l'intéressait. Volontiers il eût donné +un autre conseil. Mais il n'en avait plus. Il +prit sa pipe, la bourra, et, se gardant de l'allumer +par crainte du feu communicable, il +pipa gravement. De temps en temps il la +changeait de coin, ou la tirait de sa bouche, +crachait, s'essuyait les lèvres, et semblait sur +le point de parler.</p> + +<p>C'était une fausse alerte.</p> + +<p>Une autre fois il ôta ses lunettes, croisa +l'une sur l'autre leurs longues et menues +pattes de faucheux, et les posa avec lenteur +en un coin net de l'établi. On aurait juré +qu'il avait pris un parti. La Morvande attendait. +Mais Philippe attendait aussi.</p> + +<p>—Eh bien! dit enfin la Morvande, moi +qui ne suis qu'une bête, j'ai une idée!</p> + +<p>Elle espérait que Philippe allait lui dire:</p> + +<p>—Laquelle?</p> + +<p>Elle dut s'animer seule:</p> + +<p>—Et je suis venue te demander ton avis +seulement pour te montrer que tu es encore +plus bête que moi.</p> + +<p>Loin de sauter sur son marteau, Philippe +n'eut aucun mouvement de révolte. Il en avait +écouté d'autres et connaissait les femmes, +même la sienne. La Morvande ne prit plus +le soin de calculer ses effets et commanda:</p> + +<p>—Tu vas t'arranger avec Gagnard et faire +un mur qui coupera la cour en deux jusqu'à +la route, assez haut pour que je ne voie plus +cette rosse, mais pas assez haut pour me cacher +le coq du clocher, parce que j'entends +mieux sonner la messe, quand je le regarde, +le coq du clocher.</p> + +<p>—Ça coûtera cher, dit Philippe.</p> + +<p>—Gagnard en paiera la moitié. C'est dans +son intérêt comme dans le nôtre. Nous serons +chacun chez nous!</p> + +<p>—Je n'y tiens pas, dit Philippe. Gagnard +est un bon garçon.</p> + +<p>—Et moi, j'y tiens, dit la Morvande. Et +puis d'abord, à partir d'aujourd'hui, tu vas +le laisser de côté, ton Gagnard.</p> + +<p>—Il ne m'a rien fait.</p> + +<p>—Il n'est pas convenable que les maris +restent bien quand les femmes ne le sont plus!</p> + +<p>—Vous allez vous raccommoder.</p> + +<p>—Écoute, Philippe, ne répète pas ça. Je me +fâcherais pour de bon. Tiens, j'aimerais +mieux me raccommoder avec notre cochon, +oui, avec notre cochon.</p> + +<p>—Qu'est-ce que je dirai à Gagnard, moi?</p> + +<p>—Tu lui diras que tu ne veux plus godailler +avec un petit homme qui a six pouces +de fesses et le derrière tout de suite.</p> + +<p>—De jambes, remarqua honnêtement +Philippe, on dit: six pouces de jambes!</p> + +<p>—Et moi je veux dire: de fesses! Réplique +voir?</p> + +<p>Elle se dressa, déjà prête pour la bataille. +Des copeaux vibraient à ses coudes, à ses jupes. +Philippe reprit ses lunettes et sur sa planche +inclinée visa un dernier nœud à raboter.</p> + +<p>—Tu ne vas pas te taire? dit-il sur un ton +plutôt d'interrogation que de menace.</p> + +<p>—Je me tairai si je veux.</p> + +<p>—Bon, ne te tais pas.</p> + +<p>Il ne se rappelait point s'être emporté depuis +l'âge de raison, et il avait eu l'âge de +raison bien avant de se marier.</p> + +<p>Victorieuse, la Morvande emplit son tablier +de copeaux, ainsi qu'elle faisait toujours +quand elle était en visite chez Philippe. Le +soir, leur flamme vive éclaire et chauffe à la +fois.</p> + +<p>Elle s'en alla. Quelques copeaux tombèrent +de son tablier, roulèrent sur leurs anneaux +fins jusque dans la boue. Pareillement +la tête d'une bonne dame âgée, secouée par la +colère, perd ses papillotes blanches.</p> + + +<h3>IV</h3> + +<p>Les débats se prolongèrent. Théodule Gagnard +n'était pas un mauvais homme, mais +très fort, il ne voulait jamais rien croire et +disait sans cesse:</p> + +<p>—Ça dépend!</p> + +<p>—Il fera beau temps aujourd'hui, Gagnard?</p> + +<p>—Oh! ça dépend!</p> + +<p>Et, selon lui, tout dépendait. S'il se défiait +des autres, il se montrait peu sûr de lui-même, +de sorte qu'il avançait dans une discussion +comme dans un fourré!</p> + +<p>Ils eurent plus de peine à projeter le mur +qu'à le construire. Le premier, Philippe proposa +une hauteur ridicule. Un canard aurait +passé par-dessus, sans sauter. Quand ils ajoutaient +une pierre, ils semblaient la traîner péniblement.</p> + +<p>—Faisons un mur d'un mètre et n'en parlons +plus, dit Théodule.</p> + +<p>—Mais elles se donneront des calottes! dit +Philippe.</p> + +<p>—Va pour une autre rangée, dit Théodule.</p> + +<p>—Mettrons-nous du mortier?</p> + +<p>—Il me paraît à moi qu'on pourrait se contenter +d'aligner convenablement des pierres +sèches.</p> + +<p>—Nos femmes les renverseront d'un coup +d'épaules, dit Philippe.</p> + +<p>Théodule courba la tête et, sournois:</p> + +<p>—C'est de ta femme qu'est venue l'idée. Au +moins, c'est toi qui vas payer.</p> + +<p>—Mon vieux!... dit Philippe.</p> + +<p>Et de la main, il fit le geste, premièrement +de balayer par terre quelque chose, le mur +peut-être, ensuite de lancer au ciel une autre +chose, ce qui signifiait sans doute:</p> + +<p>—Si c'est ainsi, que ma femme écorche et +dépiaute la tienne à son aise.</p> + +<p>Théodule ne s'entêta pas, à la condition +qu'on signerait un papier.</p> + +<p>Bien entendu, ils construiraient le mur eux-mêmes, +par économie. D'ailleurs, ce n'est pas +malin, quand on a du goût. Inutile de fignoler.</p> + +<p>De concessions en concessions ils s'attendrirent. +Ce qui les désolait, c'est qu'on menaçait +leur amitié, car la Gagnarde, elle aussi (comme +on se rencontre!) avait dit à Théodule:</p> + +<p>—Tu vas me faire le plaisir de te fâcher +tout de suite avec son homme, hein!</p> + +<p>—C'est le malheur! dit Philippe.</p> + +<p>Ni l'un ni l'autre ne s'y résigneraient. Tous +deux du conseil municipal, ils votaient de la +même manière, et, bien qu'inégaux de taille, +s'estimaient également. Ils convinrent de feindre +la froideur pour tromper les femmes et de +se voir en cachette. L'un ferait un petit signe +de tête; l'autre comprendrait, et, partant chacun +de son côté, ils se rejoindraient à l'auberge +dans la salle du fond. Ces complications +extraordinaires les divertirent, et Théodule +consolé cria:</p> + +<p>—À l'ouvrage!</p> + +<p>Pendant les travaux, comme si une trêve +eût été signée, les femmes les encouragèrent. +Elles présidèrent au tracé des plans et dès que +le mur s'éleva, se rendirent utiles.</p> + +<p>—Tiens, mon Lippe! disait la Morvande +en passant à son mari une truelle toute garnie.</p> + +<p>La Gagnarde reprenait:</p> + +<p>—Attrape, mon Dule! et offrait au sien un +moellon.</p> + +<p>Elles leur parlaient affectueusement, pour +se montrer l'une à l'autre qu'elles savaient +maintenir la bonne entente dans leur propre +maison:</p> + +<p>—Vous voyez, Madame, comme mon mari +est heureux avec moi, ce qui prouve que, de +nous deux, c'est bien vous la vilaine bête!</p> + +<p>En outre elles cédaient au besoin qu'on a, +quand on s'éloigne d'une personne, de se serrer +contre une autre, pour combler le vide.</p> + +<p>Morvand et Gagnard, câlinés, mignotés, +sans force pour dire: «Ôtez-vous donc de +là , femmes!» ne regardaient même plus à la +dépense du mortier.</p> + + +<h3>V</h3> + +<p>Ils travaillèrent trois jours. Le soir du troisième +jour, tout étant terminé, leur récompense +méritée, Philippe Morvand fit le signe +convenu; Théodule Gagnard cligna de l'œil, +au courant, et, l'un après l'autre, ils s'esquivèrent.</p> + +<p>Immédiatement les deux ennemies voulurent +prendre possession du mur. La Morvande +y appliqua une échelle à poules pour +faire une petite reconnaissance, et en même +temps que la sienne, de l'autre côté, la tête +de la Gagnarde apparut. Gênées, elles restèrent +cependant, sûres d'avoir droit chacune +à la moitié du mur. Philippe et Théodule +avaient soigné la partie supérieure, et les pierres +tassées à grands coups de marteau dans +leurs bourrelets de mortier faisaient presque +une plate-forme qu'une ligne imaginaire pouvait +diviser en deux.</p> + +<p>La Morvande eut une nouvelle idée.</p> + +<p>Elle installerait là ses pots de fleurs et désormais, +au lieu d'une figure renfrognée, elle +aurait devant ses yeux des œillets et des roses. +C'était une si bonne idée qu'elle plut tout +de suite à la Gagnarde et qu'elles apportèrent +leur premier pot ensemble.</p> + +<p>—Elle est libre! pensa la Morvande, fière +de se voir imiter.</p> + +<p>Silencieuses, et, pour commencer, chacune +à l'une des extrémités du mur, elles disposaient +leurs fleurs, du bout des doigts les tapotaient, +comme on fait bouffer une chevelure, +et lavaient avec un linge mouillé les +feuilles vertes.</p> + +<p>Tout à coup, l'un des pots de la Morvande +s'échappa et roula vers la Gagnarde qui put +l'arrêter a temps.</p> + +<p>—Merci, dit la Morvande.</p> + +<p>—De rien, dit la Gagnarde.</p> + +<p>C'était sec, mais poli.</p> + +<p>Elles ne pouvaient placer tous leurs pots au +même endroit et le silence s'était refait entre +elles, quand deux hautes marguerites se rencontrèrent +et enfoncèrent l'une dans l'autre +leurs belles têtes boursouflées, dont il tomba +un nuage de pétales morts au choc.</p> + +<p>Mais vite on les sépara.</p> + +<p>—Non, non, dit la Gagnarde.</p> + +<p>—Si, restez, ordonna la Morvande.</p> + +<p>Elle était la plus récemment obligée et devait +parler en ces termes autoritaires. La Gagnarde +céda, pour se venger un instant après.</p> + +<p>—Comment, dit-elle d'un ton bourru, +vous cachez votre pauvre petit réséda derrière +mon gros dahlia, et vous croyez que le +soleil va venir le chercher là . Je serais joliment +contente si vous le trouviez crevé demain.</p> + +<p>—Il est bien là .</p> + +<p>—Ouiche, vous n'y entendez rien.</p> + +<p>Et, de force, elle mit le pauvre petit réséda +où elle voulut, et l'isola sur une large pierre, +en plein air, au milieu de ses pots à elle tenus +à distance.</p> + +<p>Ce fut un signal.</p> + +<p>Elles se prêtèrent les places les plus avantageuses, +et il sembla que tous les pots de +l'une allaient passer du côté de l'autre. Cette +confusion des fleurs amena celle des torts. +Dès que l'une en avouait un, l'autre promptement +s'en repentait. Après se les être distribués, +elles se les arrachèrent, et la Morvande +fit tant pour n'en pas laisser un seul +à la Gagnarde que celle-ci dépouillée, honteuse +et comme toute nue, sentit ses yeux se +mouiller.</p> + +<p>—Est-on niais, par moments! dit-elle.</p> + +<p>La Morvande répondit, désireuse de se décharger +un peu des torts accaparés:</p> + +<p>—Nos maris sont plus imbéciles que +nous. C'est pourtant vrai qu'ils l'ont bâti, +leur mur.</p> + +<p>—Alors, dit la Gagnarde, quand on voudra +se voir, il faudra en faire le tour, par là -bas.</p> + +<p>Et bien que «là -bas» fût à une portée de +jambe, la Gagnarde indiquait l'horizon.</p> + +<p>—Comme si c'était sérieux, dit la Morvande. +On se dispute parce qu'on s'aime, +pour changer, par exercice. Pourquoi nous +sommes-nous brouillées? Le savez-vous? moi +pas. Non, m'amie, voilà qui me dépasse: +dimanche dernier il n'y avait pas de mur, et, +aujourd'hui, il y a un mur, ici même, entre +vous et moi!</p> + +<p>—Un beau mur, ma foi, dit la Gagnarde, +j'en ferais autant avec mon pied. Regardez-moi +ces pierres qui sortent leurs cornes à +gratter le dos, et ce mortier qui a coulé partout, +comme de la chandelle!</p> + +<p>Sans être maçon, elle ricanait.</p> + +<p>—Ma belle, dit brusquement la Morvande, +toute droite sur son échelle à poule, +et les bras tendus, enlevons nos pots et embrassons-nous: +j'ai une idée.</p> + +<p>Encore une! c'était la troisième, la suprême.</p> + + +<h3>VI</h3> + +<p>Philippe et Théodule revenaient de l'auberge. +Ils avaient assez bu pour oublier leur +convention et marcher côte à côte, au risque +d'exciter leurs femmes irritables.</p> + +<p>—Je réfléchis, disait Philippe. Peut-être +bien qu'elles vont nous laisser tranquilles, +maintenant.</p> + +<p>—Ça dépend, répondit Théodule.</p> + +<p>—De quoi? dit Philippe inquiet.</p> + +<p>—Oh! ça dépend, répéta Théodule.</p> + +<p>Quel homme! il mourrait dans le doute.</p> + +<p>—Si nous nous quittions? dit-il.</p> + +<p>—Nous avons le temps, répondit Philippe. +La nuit arrive sans lune et sans étoiles. +Elles ne peuvent pas nous voir.</p> + +<p>Ils se heurtaient doucement des épaules et +jouissaient de faire durer quelques minutes +de plus leur camaraderie défendue.</p> + +<p>—Par exemple, reprit Philippe, si la +mienne m'agace, je me charge de la tourner.</p> + +<p>—Chut! dit Théodule.</p> + +<p>Et soudain, tous deux se baissèrent, et, +comme des chiens d'arrêt qui sentent, s'avancèrent +à petits pas, les bras écartés, les doigts +ouverts.</p> + +<p>—Halte! dit Théodule, une main en nageoire +sur la couture de sa culotte.</p> + +<p>—Qu'est-ce qu'elles font donc? dit Philippe.</p> + +<p>—Du propre! dit Théodule.</p> + +<p>Rêvaient-ils? Était-ce un effet de l'ombre ou +de leur ivresse? Immobiles et voûtés sur la +route, ils se murmurèrent des exclamations +diverses:</p> + +<p>—Elle est raide!</p> + +<p>—C'est plus fort que de jouer au bouchon.</p> + +<p>—Les mâtines!</p> + +<p>Mais au lieu de surgir, menaçants, de se +précipiter hors des ténèbres, comme deux +hommes solides sur deux femmes à battre, +ils s'assirent, alourdis de surprise.</p> + +<p>Devant eux, là , tout près, l'une avec une +pioche, l'autre avec une barre à feu, pouffant +quand des pierres résistaient, quand une +crotte de mortier frais leur sautait au visage, +parfois nez à nez et toujours cœur à cœur, +la Morvande et la Gagnarde, pleines d'entrain, +amies pour la vie, commençaient, fantastiques, +de démolir le mur!</p> + + + + +<h2><a name="c12" id="c12"></a>LE POÈTE</h2> + + +<ul> +<li><a href="#c12p1"><small>LE SONNET</small></a></li> +<li><a href="#c12p2"><small>L'ARAIGNÉE</small></a></li> +</ul> + + + +<h3><a name="c12p1" id="c12p1"></a>LE SONNET</h3> + +<p class="s"><i>À Lucien Descaves.</i> +</p> + +<p>—N'oublions pas, Mesdames et Messieurs, +que nous avons parmi nous un poète, un +vrai poète, celui-là !</p> + +<p>Ainsi parle la maîtresse de maison comme +elle dirait autre chose.</p> + +<p>Le poète, ses yeux un moment seuls contre +les yeux de tous, faiblit la tête et ronronne:</p> + +<p>—Je ne sais rien, non, là , franchement. +Oh! si je savais!</p> + +<p>Il se défend encore, qu'on l'oublie. En +effet, des artistes, des artistes dignes de ce +nom, attendaient et se précipitent. Déjà c'est +un pianiste qu'on applaudit. Le poète imprudent +a cédé son tour. Il rouvre les paupières: +il a l'air d'une personne effrayée sans cause +qui s'aperçoit soudain de son erreur. Il méprise +le pianiste dont il envie le succès, et la +gloire lui paraît une femme appétissante +quoique vulgaire.</p> + +<p>—Je me déciderai, pense-t-il, quand on +me priera de nouveau.</p> + +<p>La maîtresse de maison se rapproche.</p> + +<p>—Alors, vous nous refusez votre concours?</p> + +<p>Au moyen d'une phrase adroite il sauvegarde +son orgueil.</p> + +<p>—Soit, Madame, mais vous verrez que ça +ne portera pas.</p> + +<p>—Sommes-nous des imbéciles? semblent +dire les invités.</p> + +<p>Et, profitant de l'hésitation, un chanteur +aussitôt élève une voix dramatique.</p> + +<p>Et toujours le poète au supplice laisse passer +son numéro.</p> + +<p>Cependant la soirée se termine, très réussie, +comme toutes les soirées. La maîtresse +de maison reconduit dans l'antichambre, +jusqu'au palier même, des gens qui ne se sont +jamais tant amusés.</p> + +<p>—Vous seul n'avez pas donné, dit-elle au +poète. C'est mal de faire des façons entre +intimes. Houe! le vilain!</p> + +<p>Et les invités, bravant sans risque le danger, +approuvent en chœur:</p> + +<p>—Houe! houe! le vilain!</p> + +<p>—Vous êtes trop aimables, dit le poète qui +multiplie les salutations empressées.</p> + +<p>—J'espère que nous serons plus heureux +une autre fois, dit Madame.</p> + +<p>—Certainement, répond le poète.</p> + +<p>Puis avec la brusquerie des folles résolutions:</p> + +<p>—Tenez, pardonnez-moi. La mémoire qui +m'a manqué tout à l'heure me revient: voilà +un sonnet.</p> + +<p>—Ah! c'est gentil, dit la maîtresse de +maison. Hep! silence, là -bas! attendez! chut +un peu!</p> + +<p>Et tandis que hâtivement, comme on force +l'ami pressé de partir à manger un morceau +sur le pouce, le poète récite ses vers, de +beaux vers, ma foi, les invités, saisis, n'achèvent +pas le geste commencé. Des pardessus +font bourrelet aux épaules. Un bras hésite à +l'entrée d'une manche. Deux mains qui allaient +s'étreindre, retombent. Une canne reste +en l'air. On interrompt la lecture des initiales +de chapeaux. Cette dame a le doigt pris +dans un talon de caoutchouc. Celle-ci ne +montre plus qu'une moitié de gorge et s'assied. +Les jeunes filles disent: «Maman, +écoute!» Un monsieur, penché sur la cage +de l'escalier offre une cigarette au bec de gaz +et la lui tient haute. Enfin cet autre, trois +marches descendues, s'arrête, un pied levé, +prête l'oreille et, poli, se découvre!</p> + + + + +<h3><a name="c12p2" id="c12p2"></a>L'ARAIGNÉE</h3> + +<p class="s"><i>À Madame Séverine.</i> +</p> + +<p>Le poète est couché, à plat ventre, dans +l'herbe, et s'il n'en mange pas déjà , il en mâche. +Il a le nez sur un trou de grillon certainement +habité, comme l'indiquent de petites +graines noires, les fraîches crottes du seuil. +Au moyen d'un brin d'herbe sec il tente, en +l'agaçant, de faire sortir le grillon.</p> + +<p>Parfois celui-ci montre sa fine tête et +rentre.</p> + +<p>Le poète se dissimule et chatouille plus +vivement.</p> + +<p>Le grillon remonte, hésite, se décide, fait +un saut hors de sa demeure: il est pris.</p> + +<p>—N'aie pas peur, dit le poète, on va jouer +tous deux.</p> + +<p>Il le relâche, le laisse aller. Le grillon libre +disparaîtrait sous les hautes herbes. Deux +doigts le pincent à temps: le voilà sur le dos.</p> + +<p>Le poète étudie son abdomen brun, le jeu +des pattes cirées et s'émerveille des dents, +scies délicates, inimitables par l'industrie humaine. +Il le retourne et le grillon suit le bord +de la main, culbute au creux, se relève, court +au bout d'un doigt et s'y tient coi.</p> + +<p>—On s'amuse, hein! petit? dit le poète.</p> + +<p>Enfin il le met dans son chapeau, croise +les jambes, rêveur, vite attendri, regarde se +coucher le soleil.</p> + +<p>Est-ce beau!</p> + +<p>Ses bras s'écartent d'eux-mêmes et nagent +vers l'horizon, où fume encore le soleil refroidi.</p> + +<p>Cependant le grillon, un moment blotti, +quitte la doublure du chapeau, pousse une +reconnaissance hardie, explore les ténèbres, +quête parmi les touffes de cheveux, enfile des +boucles, et, quand il passe aux places dénudées, +s'arrête et gratte, par habitude, de +toutes ses pattes, pour creuser un trou.</p> + +<p>Le poète jouit finement où ça le démange. +Il a les yeux pleins de lumière, et, dans son +chapeau, une faible petite bête captive qu'il +affranchira, tout à l'heure, avec pompe.</p> + +<p>Il voudrait parler comme il sent, se réciter +des vers inouïs, jeter un cri dont frissonnerait, +d'échos en échos, la nature entière. Il +peut s'émouvoir, puisqu'il est seul, et que +personne ne rira.</p> + +<p>Mais soudain le grillon cesse de gratter: +Il vient d'entendre quelque chose, et surpris, +les antennes droites, il écoute.</p> + +<p>Il ne s'est pas trompé:</p> + +<p>En dessous, de l'autre côté du plafond, on +gratte aussi.</p> + +<p>Veine!</p> + +<p>C'est l'araignée du poète qui s'éveille et répond.</p> + + + + +<h2><a name="c13" id="c13"></a>COQUECIGRUES</h2> + + +<ul> +<li><a href="#c13p1"><small>DÉJEUNER DE SOLEIL</small></a></li> +<li><a href="#c13p2"><small>LA PARTIE DE SILENCE</small></a></li> +<li><a href="#c13p3"><small>LA LIMACE</small></a></li> +<li><a href="#c13p4"><small>LES RAINETTES</small></a></li> +<li><a href="#c13p5"><small>LE VIEUX ET LE JEUNE</small></a></li> +<li><a href="#c13p6"><small>JEAN-JACQUES</small></a></li> +<li><a href="#c13p7"><small>FIN DE SOIRÉE</small></a></li> +</ul> + + + +<h3><a name="c13p1" id="c13p1"></a>DÉJEUNER DE SOLEIL</h3> + +<p class="s"><i>À Édouard Dubus.</i> +</p> + +<p>La neige (existe-t-il un pays où la neige est +noire?) tombe et suggère des comparaisons +fades.</p> + +<p>Dans la rue, un gamin pétrit une boule, la +pose sur une couche unie, sans ornière ou +marque de pas, et la pousse prudemment. +Elle roule et s'enveloppe à chaque tour +comme d'une feuille de ouate. Bien que +«gobes», les mains suffisent d'abord à la +conduire par les sentiers blancs. Puis il y +faut mettre le pied, les genoux, les épaules, +toutes les forces.</p> + +<p>Souvent la boule résiste, entêtée, s'écorne, +se fendille. Enfin elle s'immobilise.</p> + +<p>Le gamin, petit pâtissier en gros, dédaigneux +de fignoler son travail, n'ayant plus +rien à faire, disparaît.</p> + +<p>Aussitôt, le soleil maladif et pâle, las de +toujours monter sans jamais bouger de place, +suce lentement, jusqu'à l'heure du coucher, +lèche doucement l'informe gâteau de neige, +comme une personne patraque grignote un +morceau de sucre, du bout des dents, à petites +reprises.</p> + + + + +<h3><a name="c13p2" id="c13p2"></a>LA PARTIE DE SILENCE</h3> + +<p class="s"><i>À Louis Dumur.</i> +</p> + +<p>Ils ont mangé la soupe et le bœuf. La mère +débarrasse la table, l'approche tout près du +poêle pour le père, et la fille y dépose la +lampe. Le fils choisit dans le coffre à bois +une bûche. Ces dames prennent leur ouvrage, +le père son journal. Les aiguilles mordillent +le linge. Le journal va, vient entre les doigts, +avec des haltes. Le poêle ronfle ainsi qu'il +faut, car sa petite porte est ouverte à moitié, +et le fils le surveille. On n'entend pas de +tic tac d'horloge: il n'y a point d'horloge; +mais une bouilloire siffle comme un nez pris.</p> + +<p>Y sont-ils?</p> + +<p>Ah! la mère oubliait de remonter, une fois +pour toutes les autres, la mèche de la lampe, +et de baisser l'abat-jour, lequel est bleu.</p> + +<p>Bien! chut! Et, de huit à dix, lèvres serrées, +yeux troubles, oreilles endormies déjà , vie +suspendue, toute la famille, pour savoir qui +se taira le mieux, fait, sans bruit, sa quotidienne +partie de silence.</p> + + + + +<h3><a name="c13p3" id="c13p3"></a>LA LIMACE</h3> + +<p class="s"><i>À Charles Merki.</i> +</p> + +<p>Il fait un tel froid que tous les promeneurs +rendent la fumée par le nez. Soudain, +la bonne vieille, en louchant un peu, aperçoit +installée sur sa lèvre, et pelotonnée dans +quelques poils de barbe givrés, comme dans +une herbe rare, une limace rouge.</p> + +<p>—Ah! sale bête, dit-elle, qu'est-ce que tu +fais là ? Attends, je vais t'en donner, moi!</p> + +<p>Elle lui en donne en effet. Elle s'arrête en +plein trottoir, et se mouche bruyamment, +sans se servir de son mouchoir, de sa manche +ou de ses doigts, sans un geste, et d'un +seul souffle, raide comme un soldat au port +d'armes.</p> + +<p>Le cerveau se vide tout entier. Elle avait +de bien vilaines choses en tête, la bonne vieille. +Puis, toujours louchant, elle observe. Un +moment, ses deux prunelles n'en font qu'une. +La limace rouge s'agite, et de sa langue pointue, +activement, nettoie la place. Il semble +qu'elle nage dans la joie.</p> + +<p>—Te voilà gorgée, dit la bonne vieille. +Allons, file maintenant ou je te chiquenaude.</p> + +<p>Repue, onctueuse et glacée, la limace que +l'air vif a rendue plus rouge encore, recule +docilement, descend, descend, et rentre chez +elle, au chaud, sous son palais, dans la bouche +de la bonne vieille.</p> + + + + +<h3><a name="c13p4" id="c13p4"></a>LES RAINETTES</h3> + +<p class="s"><i>À Rodolphe Darzens.</i> +</p> + +<p>Assis sur le banc planté devant la porte +ils échangent leurs souvenirs sans remords et +se racontent des histoires, toujours les mêmes, +qui ne se passent en aucun temps, en aucun +lieu.</p> + +<p>Tandis que les rainettes infatigables roulent +au loin leurs <i>r</i>, le plus âgé chevrote d'abord. +Comme il fait nuit, chaque fantôme a son succès +d'effroi. Les gamins écoutent, accroupis +entre les vieux et le fumier verni de lune.</p> + +<p>—Êtes-vous crédule de ça?</p> + +<p>—On en voit tant.</p> + +<p>—Y en a-t-il, des étoiles!</p> + +<p>—Si on allait se coucher?</p> + +<p>Ils restent encore. D'une pipe, régulièrement, +une bluette de flamme s'échappe et +s'éteint vite, toute seule sur la terre contre les +astres de là -haut. Un géranium se penche au +bord d'un pot cassé, et par ses becs-de-grue +égoutte son odeur.</p> + +<p>Le feu d'une voiture file entre les acacias +de la route:</p> + +<p>—Qui donc que c'est?</p> + +<p>—C'est le garde-port qui rentre.</p> + +<p>La voiture s'éloigne et la curiosité cesse avec +le bruit.</p> + +<p>Les rainettes continuent leurs appels stridents, +si clairs qu'elles semblent quitter les +buissons humides, les feuilles vertes comme +elles, se rapprocher du mur, et, bruyantes, +entrer au creux des pierres.</p> + +<p>Il faut pourtant aller se coucher: demain +on tire le chanvre.</p> + +<p>Les veilleurs bâillent, enfin se lèvent. Quelle +douce soirée!</p> + +<p>Ils dormiraient dehors. Au matin, on les +trouverait là , engourdis, blancs de rosée.</p> + +<p>—Bonsoir!</p> + +<p>—Bonsoir... soir... oir...</p> + +<p>Ils s'enfoncent dans l'ombre. Quelques +femmes, des jeunes, allument une lanterne +par peur de butter. Les portes se ferment, +poussent leur long cri d'angoisse dont frissonnent +les hommes en retard.</p> + +<p>Et les rainettes même, lasses de lutter, +leurs roulades étant vaines, vont prudemment +céder au silence.</p> + + + + +<h3><a name="c13p5" id="c13p5"></a>LE VIEUX ET LE JEUNE</h3> + +<p class="s"><i>À Maurice Talmeyr.</i> +</p> + +<h4>SCÈNE I</h4> + +<p class="c">LE JEUNE</p> + +<p>Oui, je sais, de ton temps on avalait les +noyaux de cerises et des charrettes ferrées. +Vieillard, je finirai par t'étrangler. On était +naïf, sincère et croyant, en ce temps-là . Il faut +y retourner et y rester. J'ai plein les oreilles +de tes gémissements. Est-ce parce que la +mort, sûre de ta peau, prélève un acompte, +et te tripote, te creuse déjà les yeux, que tu +les as si grands, plus grands que le ventre?</p> + +<p>Sois prudent. C'est lourd, la célébrité. +Quelque matin on te trouvera étouffé. Si +j'étais toi, je me mettrais au régime, et, craignant +de devenir sourd absolu, je remplacerais +ma grosse caisse par un de ces petits tambours +en peau de papier qu'on voit entre les +pattes des lapins mécaniques.</p> + +<p>Toujours le vieux partout, à toutes les +bornes. Est-ce que ton image glacée ne va pas +bientôt fondre?</p> + +<p>Tu chevrotes qu'on était respectueux de +ton temps. Mais les trains allaient moins +vite.</p> + +<p>Des gens qui dévorent l'espace peuvent +bien brûler la politesse. Résigne-toi, vieux +(je t'appelle par tes titres, remarque-le, je te +traite en camarade), ôte-toi de là et donne-moi +les clefs.</p> + +<p>Entends-tu? je te dis de quitter la scène, de +sortir du livre, de t'en aller du journal.</p> + +<p>Il y a des années, des années d'horloge que +tu encombres. Regarde à tes pieds: c'est du +propre; ton art délayé coule de tous côtés. Tu +n'a pas honte?</p> + +<p>Comment! des hommes d'honneur, des +colonels, des employés de chemin de fer, des +ouvriers du peuple qui n'ont plus rien à suer, +réclament leur retraite et tu t'obstines à faire +du service.</p> + +<p>Sais-tu, qu'une nuit, las d'attendre, nous +recommencerons le massacre des Innocents.</p> + +<p>Si tu te dépêches de mourir, tu éviteras +une fin violente.</p> + +<p>La place libre, je m'installe. Ah! j'ai du +travail pour une éternité et je vois tant de +choses que mon œil éclate. D'abord tout est +à refaire.</p> + +<p>Premièrement, il convient de nettoyer les +narines d'Augias du public.</p> + +<p>Ensuite je peindrai mon enseigne, ce qui +me prendra beaucoup de temps. Après, je bâtirai +un art définitif. Il montera jusqu'au ciel +sans toucher à la terre, puisque le naturalisme +est mort, et mes enfants passeront +gaîment leur vie, la pomme d'Adam en l'air à +le contempler.</p> + +<p>Allons, l'ancien, vide les lieux, qu'on aère +et qu'on retourne ce que tu as souillé.</p> + + +<h4>SCÈNE II</h4> + +<p class="c">LE VIEUX</p> + +<p>Ces petits sont bien ridicules. Les uns vont +au café et s'y gâtent l'estomac. Les autres n'y +vont pas, et c'est afin de se donner un genre.</p> + +<p>Les uns fument pour faire les hommes; les +autres ont pris la mauvaise habitude d'être +incommodés par l'odeur du tabac. Je les +trouve grotesques surtout en amour. Ceux-ci +sont chastes comme des bœufs, et, comme ces +grosses bêtes, regardent le monde avec ahurissement. +Ceux-là changent de femme chaque +nuit et s'exposent à des altérations de +santé. Les autres gardent toujours la même, +et alors ça gêne leurs mouvements.</p> + +<p>Le soir, quand je noue mon foulard serre-tête, +je songe à leurs groupes littéraires, et je +ris, je ris au point que mon lit tremble de +tous ses ressorts: comme autrefois, me dit +poliment Madame.</p> + +<p>Et ces groupes ont des présidents, des +vice-présidents, des membres même; comme +c'est drôle! Oh! je reconnais de bonne grâce +que quelques jeunes vivent à l'écart. Mais +ils ont tort: à leur âge, on doit fréquenter les +écoles, pour faire plaisir aux parents.</p> + +<p>En outre, ils apportent, crient-ils, ces petiots, +des formules neuves. J'en avais aussi +dans le temps, plein mes poches, sur des bouts +de papier que, depuis, j'ai mâchés, par distraction. +On prend sa formule au départ. On +la pique sur son chapeau, durant le voyage; +mais, quand on est arrivé, à quoi sert-elle? +Qu'est-ce qu'ils veulent donc? faire mieux que +moi, autre chose. N'ai-je pas tenu de semblables +propos, il y a un demi-siècle, et, maintenant, +je relis mon œuvre, une fois l'an, au +printemps.</p> + +<p>Plaît-il? tu convoites ma place, avide gamin. +Ah! malheur à ceux qui réussissent trop +jeunes! Tous les enfants précoces sont morts. +Ma vie se prolonge parce que je me suis +développé tard.</p> + +<p>Je te dis cela, pour t'encourager à me laisser +tranquille. Tu viens indiscrètement à la +maison. Tu t'y embêtes à m'entendre parler +sans cesse de ma personne, tu abîmes mes +collections, et, toi parti, nous perdons un +quart d'heure, ma bonne et moi, à compter +les traces de ta tête huilée.</p> + +<p>J'ai patiemment dressé moi-même mon +glorieux gâteau. Je n'y ajoute plus rien parce +qu'il est assez haut et que j'ai peur de monter +sur les chaises, mais je crains qu'on ne l'écorne +et je veille. Tu rôdes autour. Ta turbulence +m'effraie. Écoute une proposition que +tu serais gentil d'accepter. Tu passerais quelquefois +dans ma rue. J'ouvrirais ma fenêtre +et je te ferais un signe de tête amical. Tu dirais +à tes petits amis: «Je viens de voir le +vieux.» Je dirais: «La jeune génération ne +m'oublie pas.» Et nous pourrions entretenir +ainsi jusqu'à ma mort lointaine des relations +charmantes.</p> + +<p>On sonne, je parie que c'est toi. Misère de +misère. Joseph! n'oubliez pas dans cinq minutes +le coup du: «Monsieur est servi!»</p> + + +<h4>SCÈNE III</h4> + +<p class="c">LE VIEUX—LE JEUNE</p> + +<p><span class="sc">Le vieux.</span>—Tu es là , et je me distrais en +traçant avec mon doigt une raie dans ta chevelure +vierge. Tu me parles, et il me semble +qu'un enfant pose ses pieds nus, chauds et +tendres sur mon cœur.</p> + +<p><span class="sc">Le jeune.</span>—Maître, vous me ferez entrer +dans un grand journal, dites?...</p> + + + + +<h3><a name="c13p6" id="c13p6"></a>JEAN-JACQUES</h3> + +<p class="s"><i>À Marcel Boulenger.</i> +</p> + +<p><span class="sc">Jacques.</span>—Au moins, dors-tu bien?</p> + +<p><span class="sc">Jean.</span>—Oui, si j'ai le soin, au bord du +sommeil, de me prendre à la gorge, des +deux mains. Je me tiens fortement. Je suis +sûr de ne pas me laisser échapper, et je passe +une nuit tranquille.</p> + +<p><span class="sc">Jacques.</span>—As-tu, comme moi, le goût des +oreillers durs? je n'en trouve point d'assez +durs. Je voudrais un oreiller de bois, dont +la taie serait une écorce, et je m'éveillerais +les oreilles saignantes.</p> + +<p><span class="sc">Jean.</span>—Nous sommes de pauvres misérables +qui descendons vers le singe.</p> + +<p><span class="sc">Jacques.</span>—Vers le jouet mécanique aux +pattes alternantes. Notre vie, c'est une roue +qui fait crrr... crrr... Quand je pense que, +chaque matin, je m'exerce à enfiler mon +pantalon sans y toucher! J'arrondis sur le +modèle d'un cylindre ma culotte droite. +Celle de gauche ne m'intéresse pas. Je lève +la jambe, et ffft! il faut qu'elle fuse comme +une hirondelle dans un couloir; sinon, je recommence.</p> + +<p><span class="sc">Jean.</span>—Réussis-tu souvent?</p> + +<p><span class="sc">Jacques.</span>—À la fin je triche, et las de danser +sur un pied, je me contente d'un à peu +près. Mais j'y arriverai, dussé-je rester une +journée en chemise.</p> + +<p><span class="sc">Jean.</span>—Je me lève plus calme. Mes serviettes +seules me préoccupent. J'en ai sept +ou huit en train. Dès que l'une d'elles est +mouillée, je la rejette. Je ne leur tolère +qu'une corne humide. La première m'essuie +le front, la seconde le nez, la troisième une +joue, et ma tête n'est pas sèche, que j'ai +mis toutes mes serviettes hors de service.</p> + +<p><span class="sc">Jacques.</span>—Est-ce que tu verses de l'huile +sur tes cheveux?</p> + +<p><span class="sc">Jean.</span>—Ils sont naturellement gras.</p> + +<p><span class="sc">Jacques.</span>—Tu as de la chance. Je me bats +contre mes mèches. Une, entre autres, se +révolte. Je la ratisse et l'écrase à me l'enfoncer +dans le crâne. Elle se redresse pleine de +vie, en fer. Je m'imagine qu'elle va soulever +mon chapeau, et je n'oserai plus saluer, par +crainte de montrer une horreur.</p> + +<p><span class="sc">Jean.</span>—Fais-la scier.</p> + +<p><span class="sc">Jacques.</span>—Ainsi que tes moustaches. Enseigne +ton procédé.</p> + +<p><span class="sc">Jean.</span>—Je les ronge moi-même, avec mes +propres dents.</p> + +<p><span class="sc">Jacques.</span>—L'aspect de ta lèvre déconcerte. +On y remarque un vague pointillé noir, les +restes d'une moustache incendiée, la fumée, +l'ombre, le regret d'une moustache.</p> + +<p><span class="sc">Jean.</span>—Je ne pense que si je mordille, si +j'ai comme un laborieux mulot dans la bouche. +Enfin, suppose ta mèche domptée.</p> + +<p><span class="sc">Jacques.</span>—Je veux sortir. Je descends les +escaliers et sur chaque marche je m'arrête. +Mes souliers se frottent par le bout, se caressent +du nez. Je piétine jusqu'à ce qu'ils soient +satisfaits, et souvent je remonte.</p> + +<p><span class="sc">Jean.</span>—Dehors, n'as-tu pas fréquemment +l'envie d'aller d'un trottoir à l'autre? On est +pressé. Il y a un embarras de voitures: tant +pis, il faut traverser la rue tout de suite, se +diriger par le plus court chemin vers ce point +qui attire, éclate sur le mur d'en face.</p> + +<p><span class="sc">Jacques.</span>—Je préfère viser un passant et +le devancer en l'effleurant du coude. Oh! je +ne tiens ni aux bossus ni aux jolies femmes. +J'ai le bras lourd, et il m'est nécessaire que +toute son électricité s'écoule dans le bras d'un +autre.</p> + +<p><span class="sc">Jean.</span>—Sans doute, une bonne nouvelle +inattendue t'attriste.</p> + +<p><span class="sc">Jacques.</span>—Je ne la méritais pas et je me +défie; je regarde au delà , et, devant mes yeux, +se matérialise la nouvelle qui suivra. Elle a +une forme rectangulaire et deux centimètres +d'épaisseur. Rugueuse, d'un rouge sombre, +elle tombe, tombe; c'est la tuile.</p> + +<p>Mais qu'on m'annonce le malheur des autres, +j'ai de la peine à contenir dans ma bouche +hermétique le rire qui cherche une issue. Ne +meurs pas le premier de nous deux, ce serait +trop gai. Si le malheur m'atteint, je sautille +d'aise, et, dispos, j'irais me faire photographier. +Qu'est-ce que tu as?</p> + +<p><span class="sc">Jean.</span>—Rien. Mon petit doigt s'amuse. Il +s'abaisse et se relève, à l'exercice. Le voici en +haut, le voici en bas. C'est pour sa santé. +Une, deux, trois, quatre. Ne compte pas: tu +t'embrouillerais. Marque simplement la cadence: +une, deux; une, deux...</p> + +<p><span class="sc">Jacques.</span>—Curieux. On paierait cher sa +place.</p> + +<p><span class="sc">Jean.</span>—Talent d'intimité? Il me distrait, +quand j'écris, entre deux phrases. On dirait +un geste de pompe qui aspire et foule. L'encre +monte. Ma main s'emplit de vie, et quand +mon petit doigt cesse, elle court, légère, intelligente.</p> + +<p>Autrefois, je piquais avec une aiguille ma +feuille de papier. Je la couvrais de points +nombreux «comme les étoiles du ciel».</p> + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">Pique, pique, ma bourrique:</span><br /> + <span class="i0">Veux-tu gager que j'en ai huit!</span><br /> + <br /> + </div> +</div> + +<p>J'ai perdu cette mauvaise habitude assoupissante. +Celle-ci me plaît à cause de sa simplicité +et de son isochronisme parfait. Une, +deux; une, deux... Elle exige moins d'accessoires. +On n'a pas toujours des aiguilles sur +soi. Au café, à la promenade même, mon petit +doigt prend son élan et part. Quoi de plus +pratique? Un petit doigt d'enfant en ferait +autant. Mais tu changes de visage.</p> + +<p><span class="sc">Jacques.</span>—Je t'en prie: n'insiste pas.</p> + +<p><span class="sc">Jean.</span>—Tu souffres, tu rougis, et tes yeux, +comme des pavots sous la pluie, débordent +d'eau. Sois confiant. Ne l'ai-je pas été? Avoue +pour te soulager et me consoler.</p> + +<p><span class="sc">Jacques.</span>—Tu ne peux pas savoir. C'est +ma grande folie invincible. Ma femme a tenté +l'impossible pour me guérir. Mes enfants +m'ont supplié. Un médecin m'a dit: «Plus +vous les arracherez, plus ils repousseront. +En outre, votre nez enflera.» Ni les propos +menaçants du docteur, ni les tendres remontrances +d'une famille aimante ne m'ont ému, +et cette fois encore, j'en tiens un.</p> + +<p><span class="sc">Jean.</span>—Un quoi? Laisse donc ton nez.</p> + +<p><span class="sc">Jacques.</span>—Tu me crois peut-être à plaindre. +Tu ne me comprendras jamais. Sache +au contraire que j'éprouve des impressions +compliquées, connues des seuls initiés. La +douleur et la jouissance se confondent. J'ai +une narine en feu et de la glace dans l'autre. +Je ne compte pas les éternuements joyeux, +qui sont tout bénéfice! Je tire doucement, +doucement. Il me semble que ce poil est +planté au profond de ma chair et que ma +cervelle vient avec. J'arrive au sommet de +l'aigu. Aïe! que j'ai mal! Oh! que je suis +heureux! Je gradue les secousses. C'est une +science. Ouf! Ah! le voilà !</p> + +<p><span class="sc">Jean.</span>—Je ne distingue pas.</p> + +<p><span class="sc">Jacques.</span>—Approche-toi.</p> + +<p><span class="sc">Jean.</span>—Oui, j'aperçois quelque chose. +Mets-le devant la fenêtre, en plein soleil.</p> + +<p><span class="sc">Jacques.</span>—Comme ceci?</p> + +<p><span class="sc">Jean.</span>—Là . Bien. Ne bouge plus. Je vois +maintenant le poil dans son intégrité! Il a la +flexion d'un arc d'or. Il est transparent et +blond, avec une grosseur à l'une de ses extrémités. +On jurerait sa tête.</p> + +<p><span class="sc">Jacques.</span>—Ce sont plutôt ses racines, +Jeannot.</p> + +<p><span class="sc">Jean.</span>—Reçois, mon Jacquot, mes sympathiques +compliments: il est superbe!</p> + + + + +<h3><a name="c13p7" id="c13p7"></a>FIN DE SOIRÉE</h3> + +<p class="s"><i>À René Maizeroy.</i> +</p> + +<p class="c">MONSIEUR—MADAME—LA BONNE</p> + +<p><span class="sc">Madame.</span>—Es-tu sûr qu'il n'en reste plus?</p> + +<p><span class="sc">Monsieur.</span>—Le dernier traverse la rue, +tourne au croisement. Il disparaît.</p> + +<p><span class="sc">Madame.</span>—Laisse la fenêtre ouverte. Que +l'air assainisse, purifie. Regarde: les murs +suent.</p> + +<p><span class="sc">Monsieur.</span>—Il pleut à verse et vente à tout +renverser. Les becs de gaz sont affolés. C'est +un bon temps pour ceux de nos invités qui +n'ont pas trouvé de fiacre.</p> + +<p><span class="sc">Madame.</span>—Oui, c'est un vrai temps d'invités. +Il me réjouit. Je regrette seulement de +ne l'avoir pas commandé moi-même. Ouvre +donc la fenêtre toute grande.</p> + +<p><span class="sc">Monsieur.</span>—Jamais nous n'avons eu un +mardi comme celui-ci. Ah! tu choisis ton +monde!</p> + +<p><span class="sc">Madame.</span>—Bon! nous allons nous jeter à +la tête les gens qui viennent chez nous. Je suis +prête. D'abord, où as-tu pris ton Turc?</p> + +<p><span class="sc">Monsieur.</span>—Dans la rue. C'était le plus +drôle: il ornait notre salon. Avons-nous ri, +quand, au thé, il a déroulé son turban et qu'il +s'en est servi comme d'une serviette. Peut-être +aussi qu'il couche dedans.</p> + +<p><span class="sc">Madame.</span>—J'ai tremblé de le voir se mettre +à vendre des pastilles.</p> + +<p><span class="sc">Monsieur.</span>—Je t'assure qu'il est attaché à +une ambassade, solidement. Continuons: +n'est-ce pas à toi qu'appartient ce monsieur +qui sentait le cigare éventré?</p> + +<p><span class="sc">Madame.</span>—Si tu parles tabac, je te rappellerai +ton marchand de cigarettes toutes faites. +C'est sans doute l'associé d'un garçon de +café. Il les offrait dans une boîte à Palmers, +«moins chères qu'à n'importe quel bureau», +disait-il.</p> + +<p><span class="sc">Monsieur.</span>—Soit. Mais tu nous as amené +ce professeur de piano qui glisse ses cartes-prospectus +dans les goussets et les corsages.</p> + +<p><span class="sc">Madame.</span>—Et toi, cette veuve qui tâte les +hommes en dansant pour se chercher un +mari vert; cette forte dame qui montrait son +cancer; et cette autre, décolletée jusqu'à l'âme, +qui nous a demandé s'il n'y avait pas de billard +ici. Elle voulait organiser une poule au +gibier. Faut-il encore te reprocher ta femme à +poils? C'est scandaleux: elle cultive, soigneusement, +à égale distance de ses deux seins, trois +poils énormes. Les messieurs veulent voir et, +pour voir, dansent avec elle. De telle sorte que +cette grosse toupie, malgré sa lourdeur, arrive +à tourner toute la soirée.</p> + +<p><span class="sc">Monsieur.</span>—Tu es dure. Je voudrais que +quelqu'un de nos invités nous écoutât dans +un coin. À mon tour! Je note:—Un vieux +monsieur, aux moustaches de mastic; il reconduit +et se contente de reconduire (on l'affirme; +c'est son bonheur et sa gloire!) trois +cent soixante-cinq femmes par an, jamais les +mêmes. Je ne le trouve que grotesque. Passons. +Un acteur; il déclame la <i>Nuit d'Octobre</i> +comme Musset devait la déclamer dans +ses beaux jours, quand il était saoul.—Un +compositeur de musique; il a inventé une nouvelle +méthode pour chanter: «Je voudrais +être votre pantoufle!»—Un danseur de son +métier; il prétend, à chaque pas, que notre +parquet est garni de clous, empoigne une bouteille, +et, du cul de ladite, leur fait sauter la +tête.—Un grand poète célibataire, il murmure +aux dames: «J'ai soif; et, si vous n'avez +pas soif, j'ai soif pour vous. Venez donc +boire.» Ce grand poète pousse trop à la consommation. +Nous le supprimerons.—Un +petit poète marié. «Du courage, lui dit sa +femme mûre, récite bien tes vers et je te donnerai +un franc, demain, pour tes folies.»—Un +peintre, enfin, si sale qu'il devrait s'envelopper +dans du papier. Mais nous le garderons +provisoirement, car j'espère lui faire colorier, +à l'œil, le bas du placard de notre cuisine...</p> + +<p>Inutile de remarquer que, ceux-là , c'est +toi, incontestablement toi, qui les as raccrochés.</p> + +<p><span class="sc">Madame.</span>—Permets! Tout le monde est +parti. Tu peux te montrer convenable.</p> + +<p><span class="sc">Monsieur.</span>—Vrai, tu as cela dans le sang: +tu ne rencontrerais pas un monsieur un peu +décoré sans lui dire: «Psit! psit! venez donc +chez moi, mardi soir, on s'amusera!»</p> + +<p><span class="sc">Madame.</span>—Tu m'impatientes, à la fin.</p> + +<p><span class="sc">La bonne</span>, <i>entrant</i>.—Madame, il reste +encore un vieux chapeau au vestiaire.</p> + +<p><span class="sc">Monsieur.</span>—Étonnant ce vieux chapeau +qui reste toujours! Où est sa tête? Je ne comprends +pas. Que nos invités se trompent de +nippes, se volent, mais qu'ils s'arrangent et +ne nous laissent pas leur friperie. Qu'est-ce +que ce vieux chapeau fait là ?</p> + +<p><span class="sc">Madame.</span>—Son histoire est simple: un +gentilhomme arrive seul, bien ou mal coiffé; +mais il s'en va en compagnie et, pour ne pas +rougir, nu-tête. Marie, quelles sommes vous +a-t-on données?</p> + +<p><span class="sc">La bonne.</span>—Madame, le petit blond m'a +emprunté quarante sous pour sa voiture.</p> + +<p><span class="sc">Madame.</span>—Ah! vous placez votre argent, +ma fille! Montez vous coucher. (<i>La bonne +sort.</i>)</p> + +<p><span class="sc">Monsieur.</span>—Le petit blond, oui, le journaliste, +un garçon décemment élevé: il déclare +qu'il n'a jamais un porte-monnaie dans +le monde, parce qu'un porte-monnaie «fait +gros» sur la cuisse.</p> + +<p><span class="sc">Madame.</span>—La bonne ment. Je parie qu'on +lui bourre les poches. C'est autant que nous +lui retiendrons sur ses gages. Nous recevons +des gens mariés qui savent ce qu'on doit à +une domestique.</p> + +<p><span class="sc">Monsieur.</span>—Les gens mariés pour de bon +ne viendraient pas chez nous.</p> + +<p><span class="sc">La bonne</span>, <i>rentrant</i>.—Madame, j'oubliais, +les cabinets sont encore bouchés!</p> + +<p><span class="sc">Monsieur.</span>—Encore! Les cochons! Je te +dis qu'ils se retiennent dans la journée, pour +nous offrir ça, le soir! J'ai été obligé d'acheter +une perche par économie. À chaque instant, +il fallait déranger le plombier. Qu'est-ce +que vous voulez, ma pauvre Marie! Les cabinets +ne sauraient passer la nuit dans cet +état. Prenez la perche. Débouchez. Ne manquez +pas d'éteindre le bec: il dévore, ce bec. +(<i>La bonne sort.</i>)</p> + +<p><span class="sc">Madame.</span>—Aère, mon ami, je t'en supplie.</p> + +<p><span class="sc">Monsieur.</span>—Oui, de l'air! ouvrons. Ce +plafond devrait s'enlever comme un couvercle.</p> + +<p><span class="sc">Madame.</span>—Qu'est-ce que tu fais? Tu ouvres +l'armoire!</p> + +<p><span class="sc">Monsieur.</span>—Oui, l'armoire aussi. Je veux +tout ouvrir. Ça empeste ici les fleurs crevées.</p> + +<p><span class="sc">Madame.</span>—Qu'est-ce que j'aperçois caché +au fond de l'armoire?</p> + +<p><span class="sc">Monsieur.</span>—Un morceau de Champigny +que j'ai arraché à ces affamés, sauvé pour +notre déjeuner de demain.</p> + +<p><span class="sc">Madame.</span>—Tu exagères. Nous ne recevons +pas des moineaux.</p> + +<p><span class="sc">Monsieur.</span>—Si nous ne recevions rien du +tout. À propos, pourquoi recevons-nous?</p> + +<p><span class="sc">Madame.</span>—Tu le prends sur ce ton, ingrat! +La semaine dernière, nos initiales paraissaient +dans un journal.</p> + +<p><span class="sc">Monsieur.</span>—Certes, on gagne gros à être +connu.</p> + +<p><span class="sc">Madame.</span>—Avoue que nos soirées sont +suivies.</p> + +<p><span class="sc">Monsieur.</span>—Preuve: les cabinets bouchés. +Mais as-tu observé que souvent des gens +perdent notre piste?</p> + +<p><span class="sc">Madame.</span>—D'autres les remplacent, et +mardi prochain nous verrons... Il me l'a +promis... Par exemple, j'ai couru pour +l'avoir. Je l'annoncerai. On fera queue... +Mais je te réserve la surprise.</p> + +<p><span class="sc">Monsieur.</span>—Dis-moi ta pêche, ou la fièvre +me tiendra jusqu'à mardi.</p> + +<p><span class="sc">Madame.</span>—Quand notre réputation se +fonde, veux-tu t'enterrer vivant, mourir tout +de suite?</p> + +<p><span class="sc">Monsieur.</span>—C'est juste: allons d'abord +dormir!</p> + + + + +<h2><a name="c14" id="c14"></a>DAPHNIS, LYCÉNION ET CHLOÉ</h2> + + +<ul> +<li><a href="#c14p1"><small>RUPTURE</small></a></li> +<li><a href="#c14p2"><small>MÉNAGE</small></a></li> +</ul> + + + +<h3><a name="c14p1" id="c14p1"></a>RUPTURE</h3> + +<p class="s"><i>À Georges d'Esparbès.</i> +</p> + +<p class="c">DAPHNIS, LYCÉNION</p> + +<h4>I</h4> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Je viens de faire ma dernière +course à la mairie. Tout est prêt. Que ne +peut-on s'endormir garçon et se réveiller +marié!</p> + +<p><span class="sc">Lycénion.</span>—Moi, je suis allée chez le fleuriste. +Il s'engage à fournir tous les jours un +bouquet de quatre francs. Oh! j'ai marchandé! +Par ces temps froids, ce n'est pas +cher.</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Non, s'il porte les fleurs à domicile +et si elles sont belles.</p> + +<p><span class="sc">Lycénion.</span>—Naturellement. Ensuite, j'ai +prié Myrtale de nous chercher un éventail, +une bague, une bonbonnière et quelques bibelots +ravissants. Elle n'avait rien en boutique. +J'ai dit que nous voulions nous montrer +généreux, sans faire de folies toutefois.</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Évidemment. Et ce sera +payable?...</p> + +<p><span class="sc">Lycénion.</span>—À votre gré.</p> + + +<h4>II</h4> + +<p><span class="sc">Lycénion.</span>—Vous avez vu la petite aujourd'hui?</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Oui, cinq minutes seulement. +Sa mère a fixé la date. Nous nous marierons +dans trois mois, le 18 mai.</p> + +<p><span class="sc">Lycénion.</span>—Trois mois, c'est long.</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—C'est trop long. Aussi, n'est-ce +pas, nous ne sommes plus obligés de nous +quitter tout de suite. Nous avons le temps.</p> + +<p><span class="sc">Lycénion.</span>—C'est cela. Vous voulez que +vos amours se touchent, et qu'il n'y ait qu'à +enjamber pour passer d'une femme à l'autre. +Mon pauvre ami, il vous faudra pendant ces +trois mois priver la petite bête.</p> + + +<h4>III</h4> + +<p><span class="sc">Lycénion.</span>—Dites-lui bien que le bleu +sied aux blondes. J'ai là une gravure de toilette +exquise que je vous prêterai. A-t-elle du +goût?</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—On n'a pas de goût à son âge.</p> + +<p><span class="sc">Lycénion.</span>—Elle m'intéresse, moi, cette +petite. Je voudrais faire son éducation, et je +la défendrais contre vous-même. Voyons, +aime-t-elle les jolies choses?</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Oui, quand elles sont bien +chères.</p> + + +<h4>IV</h4> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Assisterez-vous à mon mariage?</p> + +<p><span class="sc">Lycénion.</span>—Suis-je invitée?</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Certainement.</p> + +<p><span class="sc">Lycénion.</span>—J'irai.</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Vous n'avez pas peur de trop +souffrir?</p> + +<p><span class="sc">Lycénion.</span>—Rien ne gronde dans mon +cœur. Quand je me suis donnée à vous, ne +savais-je pas qu'il me faudrait un jour me reprendre? +Mais le décrochage a été pénible. +Nous n'en finissions plus. Nos deux âmes tenaient +bien.</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—C'est vrai. L'affaire a un peu +traîné en longueur.</p> + +<p><span class="sc">Lycénion.</span>—Si je ne me sentais pas tout à +fait détachée de vous, je couperais à l'instant, +sans pitié, les dernières ficelles.</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Et plus tard, après le mariage, +viendrez-vous nous voir? Je vous présenterais +comme une amie, une parente même.</p> + +<p><span class="sc">Lycénion.</span>—Ou une institutrice pour les +enfants à naître. Plus tard, je les garderais; +vous pourriez voyager.</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Je me dispense de plaisanter. +Chez moi, vous serez chez vous. Votre couvert +sera toujours mis.</p> + +<p><span class="sc">Lycénion.</span>—Et ma place dans votre lit +toujours bassinée.</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Pauvre amie, tu souffres!</p> + +<p><span class="sc">Lycénion.</span>—Pas du tout. Mais vous m'agacez +avec votre système de compensations.</p> + + +<h4>V</h4> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Ne parlons donc point du présent, +parlons du passé—qui a passé si vite.</p> + +<p><span class="sc">Lycénion.</span>—Comme vous êtes nature! +Une belle fille, et l'aisance vous attendent. +Vous voilà casé. Vous croyez me devoir, en +dommages et intérêts, quelque pitié. Il vous +plairait d'être sentimental un quart d'heure +au moins. Vous vous dites: «Puisqu'on me +prépare un bon dîner, je vais regarder mélancoliquement +ce coucher de soleil.»</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Alors, parlons de votre avenir. +Que ferez-vous?</p> + +<p><span class="sc">Lycénion.</span>—Je veux être sérieuse,...</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Vous l'êtes déjà , et du bout +des doigts vous tambourinez sur vos tempes +comme un caissier qui trouve une erreur.</p> + +<p><span class="sc">Lycénion.</span>—Pratique. Ma santé ne me +permettrait plus l'amour pour l'amour. Je +chasserai au mari.</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Si la bête passe près de moi, +je vous préviendrai.</p> + +<p><span class="sc">Lycénion.</span>—Riez. Dès demain matin, je +commencerai mes courses.</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—À quelle heure?</p> + +<p><span class="sc">Lycénion.</span>—De bonne heure. Je me lève +très bien, quand personne ne me retient au +lit.</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Sincèrement, je vous enverrai +des adresses.</p> + + +<h4>VI</h4> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—C'est l'instant de nous énumérer +nos qualités. Je commence: vous +ferez une excellente épouse.</p> + +<p><span class="sc">Lycénion.</span>—Vous serez un bon mari, et +si j'avais été plus jeune, je ne vous aurais +pas cédé à une autre.</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Restons-en là .</p> + + +<h4>VII</h4> + +<p><span class="sc">Lycénion.</span>—Dites-moi: la petite est-elle +propre?</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Comme les fauteuils de sa +mère un jour de réception.</p> + +<p><span class="sc">Lycénion.</span>—Veillez à ce qu'elle fasse régulièrement +sa toilette intime: c'est très important.</p> + + +<h4>VIII</h4> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Avouez que, la première, vous +avez songé à notre séparation. Moi, je me +trouvais très bien.</p> + +<p><span class="sc">Lycénion.</span>—Encore!</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Oui, je vous ai aimée de toute +ma force, et je crois qu'en ce moment même +vous êtes ma vraie femme.</p> + +<p><span class="sc">Lycénion.</span>—Du calme, mon ami, vous +allez dire des bêtises, et comme je ne vous +permettrai pas d'en faire, vous me quitterez +avec la faim.</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Tes lèvres?</p> + +<p><span class="sc">Lycénion.</span>—Pas même mon front.</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Ta bouche, tout de suite...</p> + +<p><span class="sc">Lycénion.</span>—Faut-il sonner?</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Comme au théâtre. C'est inutile. +Votre esclave, votre femme de ménage +est partie.</p> + + +<h4>IX</h4> + +<p><span class="sc">Lycénion.</span>—Oh! nous resterons amis, de +loin.</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Amis de faïence. Soyez certaine +que je ne dirai jamais de mal de vous.</p> + +<p><span class="sc">Lycénion.</span>—Vous êtes trop bon. Si, de +mon côté, il m'arrive de vous noircir, ce sera +par politique et pour les besoins de ma cause. +Me rendez-vous mon portrait?</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Je le garde.</p> + +<p><span class="sc">Lycénion.</span>—Il vaudrait mieux me le +laisser ou le déchirer que de le jeter au fond +d'une malle.</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Je tiens à le garder, et je dirai: +C'est un portrait d'actrice qui était très bien +dans une pièce que j'ai vue.</p> + +<p><span class="sc">Lycénion.</span>—Et mes lettres?</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Vos lettres froides de cliente à +fournisseur, je les garde aussi. Elles me défendront +si on me soupçonne.</p> + + +<h4>X</h4> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Je me vois descendant les marches +de l'église avec la petite en blanc. Et je +pense—faut-il vous le dire?—je pense à +des histoires de vitriol.</p> + +<p><span class="sc">Lycénion.</span>—Ah! vous me sondez! Eh bien, +mon ami, changez vos idées au plus tôt: elles +vous donnent l'air niais. Est-ce assez vilain, +un homme qui a peur? Car vous avez peur, +et vous vous tiendrez sur la défensive, le +coude levé en parapluie. Ce sera drôle à +divertir un saint dans sa niche. Vous mériteriez...—mais +je craindrais de tacher ma robe.</p> + +<p><span class="sc">Lycénion.</span>—Je m'en vais.</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Oui, je sais, vous vous en +allez—tout à l'heure.</p> + + +<h4>XI</h4> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Quel beau livre on pourrait +écrire sur nos amours. Il n'y aurait qu'à +réciter.</p> + +<p><span class="sc">Lycénion.</span>—Un livre gris, dont tout le +noir serait pour moi et pour vous toute la +neige.</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Je crois que ça se vendrait.</p> + + +<h4>XII</h4> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Dites-moi: nos petites affaires +sont bien réglées. Vous ne me devez rien. Je +ne vous dois rien.</p> + +<p><span class="sc">Lycénion.</span>—Oh! mon ami.</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Permettez, Je crois ne vous +avoir pas rendue trop malheureuse, et je +tiens à ce que tout se termine correctement. +Oui ou non, vous dois-je quelque chose?</p> + +<p><span class="sc">Lycénion.</span>—Voulez-vous une quittance?</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Ma chère, vous êtes amère +comme une orange dont il ne reste plus que +l'écorce.</p> + +<p><span class="sc">Lycénion.</span>—Vous seriez bien aimable de +vous en aller.</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—J'ai toute ma soirée à moi.</p> + +<p><span class="sc">Lycénion.</span>—Je ne vous la demande pas.</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Mauvaise! c'est moi qui vous +demande humblement la vôtre, y compris la +nuit, bien entendu.</p> + +<p><span class="sc">Lycénion.</span>—La nuit aussi? Je vous en +prie, ne vous forcez pas.</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Je vous assure que cela me +ferait plaisir.</p> + +<p><span class="sc">Lycénion.</span>—Ainsi, vous me proposez, +bonnement, de faire, une dernière fois, quelque +chose comme la belle en amour. Ensuite +nous nous donnerions une poignée de main +et l'honneur serait satisfait. Vous êtes malpropre.</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Madame!</p> + +<p><span class="sc">Lycénion.</span>—Voilà que vous faites ces +petits préparatifs de faux départ qui consistent +à prendre son chapeau et à le poser successivement +sur toutes les chaises, pour le +reprendre encore et le reposer.</p> + + +<h4>XIII</h4> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Nous sommes arrivés.</p> + +<p><span class="sc">Lycénion.</span>—Moi du moins, et je descends +de voiture, tandis que vous continuerez vers +des pays neufs.</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Je voudrais, sans être banal, +vous dire quelque chose de très tendre.</p> + +<p><span class="sc">Lycénion.</span>—Oui, le mot de la fin, le mot +fleuri qui parfumera mon souvenir pour la +vie. Vous ne le trouvez pas. Cherchez.</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Il me vient et s'en retourne. +J'ai comme de la ouate dans la gorge.</p> + +<p><span class="sc">Lycénion.</span>—Ne vous faites pas de mal. +Désenlaçons-nous sans douleur. Allez, et +aimez bien la petite.</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Ah! je l'aimerai—plus tard.</p> + +<p><span class="sc">Lycénion.</span>—C'est vrai. Il faut le temps +de donner un peu d'air à votre cœur.</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Je vous vois calme. Il me semble +que je vous laisse sur une bonne impression +et que le moment est venu de partir. Vos +nerfs dorment. Je m'en vais, doucement, à +l'anglaise. Ne vous dérangez pas, il fait encore +clair dans l'escalier.</p> + +<p><span class="sc">Lycénion.</span>—Quel vide, tout de même, et +que de choses vous emportez!</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Oui, mais il vous reste le beau +rôle.</p> + + + + +<h3><a name="c14p2" id="c14p2"></a>MÉNAGE</h3> + +<p class="s"><i>À Gustave Geffroy.</i> +</p> + +<p class="c">DAPHNIS.—CHLOÉ</p> + +<h4>I</h4> + +<p><span class="sc">Chloé.</span>—Tu ne sors pas assez. Si tu +veux, ce soir, après dîner, nous ferons un +tour.</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Par les allées où tombent les +marrons, nous irons entendre les grenouilles +de haie et les aigres sauterelles. Promets-moi +que tu poseras un ver luisant dans tes cheveux, +promets-le-moi.</p> + +<p><span class="sc">Chloé.</span>—Nous regarderons aussi quelques +étoiles. C'est à cette époque qu'il en file le +plus.</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Elles fondent de chaleur et se +décrochent. Tu aimes donc les étoiles?</p> + +<p><span class="sc">Chloé.</span>—J'aime tout ce que tu aimes.</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—C'est commode. On n'a pas +besoin de faire deux cuisines.</p> + + +<h4>II</h4> + +<p><span class="sc">Chloé.</span>—Je sais qu'un garçon doit «faire +la noce», et je ne suis pas jalouse de tes anciennes +maîtresses.</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Tu me permettras de t'en parler +quelquefois. Pourquoi n'en es-tu pas jalouse? +Ton dédain me froisse. Je les ai aimées, ces +femmes. Elles ont compté dans ma vie. Plusieurs +étaient fort bien.</p> + +<p><span class="sc">Chloé.</span>—Je veux dire qu'un jeune homme +doit jeter sa gourme.</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Pourquoi? Pourquoi? s'il n'a pas +d'humeur et s'éponge régulièrement la tête.</p> + +<p><span class="sc">Chloé.</span>—Mais lequel des deux instruirait +l'autre?</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Souviens-toi d'Ève: ils achèteraient +un serpent.</p> + +<p><span class="sc">Chloé.</span>—Un mari vierge est ridicule, le +nies-tu?</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Ridicule, la propreté du cœur! +Où prenez-vous ce goût des hommes impurs?</p> + +<p><span class="sc">Chloé.</span>—Ils sont éprouvés.</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Ils n'ont que servi. Vous voulez +être notre unique amour, et peu vous importe +que nous ayons connu d'autres femmes +avant vous.</p> + +<p><span class="sc">Chloé.</span>—Tu oses me comparer...</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Il lui déplaisait, à elle aussi, +d'être comparée.</p> + +<p><span class="sc">Chloé.</span>—Qui ça, <i>Elle</i>? je veux savoir tout +de suite.</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Celle qui m'a le plus adouci +mes devoirs de noceur.</p> + + +<h4>III</h4> + +<p><span class="sc">Chloé.</span>—Je suis la plus heureuse des +femmes. Et toi?</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—N'insultons pas au malheur +des autres.</p> + +<p><span class="sc">Chloé.</span>—Tu te plains sans cesse.</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Je me plains comme j'entends. +C'est chez moi un sens et je m'applique à +découvrir sous sa couche de sable fin la grasse +terre rouge du terre à terre.</p> + +<p><span class="sc">Chloé.</span>—Va! pérore en mauvais style à +quatre épingles! La vérité, c'est que ma robe +ne coûte que dix-neuf francs, et je l'ai réussie +moi-même, seule! Es-tu content?</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Vingt sous de plus, elle t'allait +presque.</p> + +<p><span class="sc">Chloé.</span>—Faites donc des frais!</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Contre remboursement.</p> + +<p><span class="sc">Chloé.</span>—Quel plaisir éprouves-tu à me +dire des choses dures?</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Il ne faut pas croire que cela +m'amuse toujours.</p> + +<p><span class="sc">Chloé.</span>—Tu ne les penses pas, au moins?</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Non; ce sont elles qui me +passent par la tête!</p> + +<p><span class="sc">Chloé.</span>—Ta littérature te fait mal.</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Oui, oui: culte de l'art! religion +du beau! c'est ça! Il n'y a pas de Christ +sans épines.</p> + + +<h4>IV</h4> + +<p><span class="sc">Chloé.</span>—Tu te rappelles comme nous +nous sommes roulés sur l'herbe!</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Mais nous avons peu roulé +sur l'or.</p> + +<p><span class="sc">Chloé.</span>—Bah! quand nous serons très +riches!...</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Nous serons donc très riches?</p> + +<p><span class="sc">Chloé.</span>—Mon Daphnis, dès que tu auras +gagné beaucoup d'argent, nous serons très +riches. Oh! je ne tiens pas à l'argent.</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Avec un chiffre de combien +assuré? Je me disais, jeune marié: «Voilà +une femme courageuse que la misère n'effraiera +pas et qui vivra avec moi sous une cabane +de cantonnier!» et je ne demandais au +Seigneur que de nous donner notre pain quotidien, +du pain de ménage si c'était possible, +jusqu'au jour de ma mort où tu ferais la +grande collecte définitive.</p> + +<p><span class="sc">Chloé.</span>—Tu m'honorais. Mais si cette +bonne opinion de moi t'encourage à la paresse, +je préfère tout de même que tu arrives.</p> + + +<h4>V</h4> + +<p><span class="sc">Chloé.</span>—Quand tu es là , devant ton bureau, +et que tu n'écris pas, qu'est-ce que tu +fais? Assurément, penser, c'est travailler. Il +est des paresses fécondes. Remarque comme +je retiens aisément tes phrases. Mais (suis-je +sotte?) j'aime mieux te voir, dans ton intérêt, +un porte-plume à la main.</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Il fallait le dire! Tranquillise-toi. +Désormais j'aurai un manche de pioche.</p> + + +<h4>VI</h4> + +<p><span class="sc">Chloé.</span>—Tu seras célèbre.</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Diable! y tiens-tu? je ne te le +garantis pas.</p> + +<p><span class="sc">Chloé.</span>—Tu seras célèbre, j'en suis sûr, +quand tu seras vieux, ou ce que disent les +journaux ne signifierait rien.</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—En ce temps-là , je n'écrirai +plus que des préfaces pour les jeunes.</p> + +<p><span class="sc">Chloé.</span>—Il faudra être bon pour eux, les +recevoir tous.</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Par fournées.</p> + +<p><span class="sc">Chloé.</span>—J'y veillerai. Protectrice accueillante +et constamment en train de sourire, sur +le seuil de ta porte, c'est moi qui leur dirai, +les poussant d'une tape amicale: «Entrez, le +maître est là !»</p> + + +<h4>VII</h4> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Je mets des heures à écrire +une ligne. Est-ce que je travaille trop ou pas +assez? je ne sais plus.</p> + +<p><span class="sc">Chloé.</span>—Est-il nécessaire que tu remplisses +de si gros livres?</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Les éditeurs te diront qu'il ne +faut pas voler le public.</p> + +<p><span class="sc">Chloé.</span>—Du courage! je serai ta compagne +fidèle.</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Prends garde! c'est un emploi +qui exige du savoir et de la délicatesse. +Chauffe tes parfums à distance. Verse doucement +la louange, comme si tu préparais +une absinthe, et ne t'arrête jamais, sous aucun +prétexte, d'admirer toujours «ce que j'ai +fait de mieux jusqu'ici»!</p> + + +<h4>VIII</h4> + +<p><span class="sc">Chloé.</span>—Alexandre Dumas père avait-il +du talent? Je te demande cela parce qu'il +m'amuse, tu sais!</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Donc il en avait. Son fils en +pense le plus grand bien. Tu n'apprécies pas +la littérature moderne?</p> + +<p><span class="sc">Chloé.</span>—Si, j'ai lu quelques-uns de tes +livres préférés. Des fois, bon Dieu, que c'est +intense! Oh! la! la! On y trouve aussi moins +de répétitions, mais tes écrivains voient trop +noir.</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—L'optique progresse. Son éducation +faite, l'œil regarde au fond des choses, +et toutes les choses, avec le temps, déposent.</p> + +<p><span class="sc">Chloé.</span>—Dommage! Je lis pour mon plaisir.</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Achève le vers: «et non pour +mon supplice!»</p> + +<p><span class="sc">Chloé.</span>—Car, moi, je suis gaie, gaie!</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Marions-nous encore.</p> + +<p><span class="sc">Chloé.</span>—Et je sens que jamais je ne +m'habituerai à la tristesse.</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—C'est qu'alors tu mourras +jeune, bientôt.</p> + + +<h4>IX</h4> + +<p><span class="sc">Chloé.</span>—Tu ne m'as pas dit tes idées en +politique. Tu ne votes même pas. Es-tu inscrit? +je parierais que non.</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Et pourtant, un gouvernement +«c'est de l'air qu'on respire»! Conseille-moi.</p> + +<p><span class="sc">Chloé.</span>—Je n'y entends rien, mais quand +mes amies me demandent: «Ton mari est-il +républicain?» je suis confuse et je réponds +tantôt oui, tantôt non, au hasard. Déroutées, +elles finissent par ne plus savoir à quoi s'en +tenir. Je t'aimerai bien: choisis un parti, celui +que tu voudras, pour nous fixer.</p> + + +<h4>X</h4> + +<p><span class="sc">Chloé.</span>—J'entre volontiers dans une +église, me rafraîchir. Mais, je l'avoue, je ne +prierais, à mon aise, sans choisir mes mots, +que devant la belle nature.</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Et sur une hauteur, afin d'élever +plus vite ton cœur dirigeable vers Dieu +polyglotte.</p> + +<p><span class="sc">Chloé.</span>—Tu vois, tu te moques quand je +fais la bête, et tu te moques quand je comprends +tout. Suis-je pas la femme d'un libre +penseur?</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Nous irons tous deux à la +messe demain.</p> + + +<h4>XI</h4> + +<p><span class="sc">Chloé.</span>—Veux-tu me faire un plaisir pour +ma fête? Rends-moi le droit que je t'ai donné +d'assister à mes toilettes.</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Tu te négligerais.</p> + +<p><span class="sc">Chloé.</span>—C'est si gênant! pouah!</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Qu'est-ce que tu as de sale?</p> + +<p><span class="sc">Chloé.</span>—Il y a des choses qu'un mari ne +doit pas voir.</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Ce sont celles-là que je veux +voir. Dès qu'on aime moins, on se tient mal. +L'amour vit de beaucoup d'eau fraîche. Je te +sens mienne si, à quelque heure que je te surprenne, +tu me montres des ongles plus lumineux +que des croissants de lune, des cheveux +rangés, en place, une bouche neuve comme +l'intérieur des abricots. Lis la Bible: on s'y +lave les pieds à tout bout de chemin. Je parle +gravement. N'oublie pas notre convention.</p> + +<p><span class="sc">Chloé.</span>—Non: «nous nous préviendrons +mutuellement (car on ne se connaît pas soi-même) +qu'une visite au dentiste paraît nécessaire.»</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—C'est d'une importance immesurable. +Une dent gâtée gâte tout.</p> + +<p><span class="sc">Chloé.</span>—Compte sur moi. Comme nous +nous aimons! Qui dénombrera les êtres anéantis +dans nos nuits d'amour? Ma conscience +a la chair de poule. S'il y avait crime!</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Put! cinq minutes avant la vie +on est encore mort; aussi, ne te presse pas. +N'anéantis pas trop vite. Ça jette un froid.</p> + +<p><span class="sc">Chloé.</span>—Un mot, pendant que j'y pense, +relatif à notre convention. Tu ne te fâcheras +pas, mon Daphnis: il m'a semblé, ce matin, +que ton haleine...</p> + + +<h4>XII</h4> + +<p><span class="sc">Chloé.</span>—Nos enfants sont notre joie. Ils +nous occupent toute la journée.</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Ils ne nous laissent pas un instant +de liberté.</p> + +<p><span class="sc">Chloé.</span>—C'est juste! Nous avons dû renoncer +au théâtre, au monde, et hier encore +nous refusions une invitation à dîner.</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Les pauvres petits sont si gentils +qu'on n'a pas le courage de leur en vouloir.</p> + +<p><span class="sc">Chloé.</span>—Suppose un instant que nous +n'en ayons pas.</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Ou qu'ils soient morts.</p> + +<p><span class="sc">Chloé.</span>—Tu vas trop loin. Je disais cela +comme autre chose. Que ferions-nous de +notre liberté? Le café-concert ne donne pas +le bonheur, et ma vie aura été belle, si je +meurs la première des quatre.</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Crois-tu que je ne demande +pas, moi aussi, de mourir le premier? Aurais-tu +seule du cœur et des sentiments? Il est +dur de voir mourir ceux qu'on chérit. Certainement.</p> + +<p><span class="sc">Chloé.</span>—Sois franc: te remarierais-tu?</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Non; je chercherais une vieille +gouvernante pour les enfants, et pour moi, +plus tard, une maîtresse quelconque que je +verrais de temps en temps. Un homme n'est +jamais embarrassé.</p> + +<p><span class="sc">Chloé.</span>—Tu es franc. Si ta maîtresse venait +ici, ôterais-tu mon portrait?</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Elle n'y viendrait pas. D'ailleurs, +repose tranquille. J'ai le respect du +passé. Je garderais ce que tu aimes, avec +soin, dans une armoire: tes chemises fines, +ta dernière robe, ton boa, et ta fille devenue +grande n'y toucherait que tout émue. Il est +inutile que tu emportes au tombeau tes bagues +et tes bijoux de prix. Elle les retrouvera. +Si je voyais la paire de fins souliers où j'appris +à marcher, je m'attendrirais. Où est-elle?</p> + +<p><span class="sc">Chloé.</span>—Tu plaisantes; changeons de +conversation.</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Ce serait dommage, car, avoue-le, +celle-ci te plaît. Tu m'y provoques sans +cesse. Je me blâmerais de te contrarier. Tu +m'interroges, je réponds, et, afin de m'amuser +aussi, je m'efforce d'égayer le sujet.</p> + +<p><span class="sc">Chloé.</span>—Oh! je voudrais tant savoir...</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Quoi? La solution du problème +de la destinée?</p> + +<p><span class="sc">Chloé.</span>—Je voudrais tant savoir ce que +tu feras quand je ne serai plus là . Écoute ce +que je ferai, moi. Ne t'en inquiètes-tu point? +Je jure de ne pas me remarier.</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Tu aurais tort de te gêner. +Assez jeune, encore belle, au bout de trois +ou quatre ans, mettons cinq, tu rencontreras +un brave garçon enchanté de t'accueillir, toi +et ta famille.</p> + +<p><span class="sc">Chloé.</span>—Sans doute, mais si je tombe +mal?</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—On n'a pas de chance tous les +jours.</p> + +<p><span class="sc">Chloé.</span>—Il désirera d'autres enfants, ce +monsieur.</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Dame, mets-<i>moi</i> à sa place.</p> + +<p><span class="sc">Chloé.</span>—Et les nôtres seront malheureux.</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Ne te remarie pas. Toutefois, +si tu restes veuve par peur, quel mérite auras-tu?</p> + +<p><span class="sc">Chloé.</span>—Ne parlons plus de ces choses. +Elles attristent.</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—À ton gré. Je m'y habitue.</p> + +<p><span class="sc">Chloé.</span>—Pourquoi ce ton d'ironie fausse +et fatigante? Tu crains la mort comme les +autres et ton tour viendra.</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Je le céderai aussi souvent que +possible. Je jetterai mon numéro par terre +et l'écraserai du pied.</p> + +<p><span class="sc">Chloé.</span>—Grand bête! Réflexion faite, toi +parti, je me consacrerai à mes enfants; je les +élèverai moi-même, je leur apprendrai à lire.</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Toute leur vie?</p> + +<p><span class="sc">Chloé.</span>—Non, hélas! mais je m'engage à +leur suffire quelques années. Rien ne leur +manquera. Ta présence ne sera pas indispensable.</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Si j'allais me promener!</p> + +<p><span class="sc">Chloé.</span>—Cesse de me taquiner, je t'en +supplie. Laisse-moi finir. Oui, je me charge +de commencer leur éducation. Puis, je devrai +les mettre au lycée, songer à leur avenir, leur +donner le goût d'une profession, les pousser +dans le monde. Je perdrai la tête.</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Alors, tu souhaiteras qu'un +homme à poigne se montre, le brave garçon +d'abord dédaigné.</p> + +<p><span class="sc">Chloé.</span>—Il faudra marier ma fille. M'y +résoudrai-je, mon Dieu?</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Un second homme à poigne +sera nécessaire.</p> + +<p><span class="sc">Chloé.</span>—Tu ris et j'ai envie de pleurer. +On a beau dire, une mère n'est pas un père. +J'exagérais tout à l'heure. Je ne puis que les +débarbouiller, les chers petits, couper leurs +ongles, les habiller coquettement, arrondir +leurs joues, leur créer une santé forte. Une +gouvernante bien payée me remplacerait.</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Je tâcherai de la choisir bonne.</p> + +<p><span class="sc">Chloé.</span>—Je hais, sans la connaître, cette +femme qui me volera mes enfants.</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—As-tu remarqué? Déjà , l'aîné +se détourne de toi pour venir à moi. Tu le +couvais, hier; il s'échappe aujourd'hui, et +maintenant il veut tout faire comme papa.</p> + +<p><span class="sc">Chloé.</span>—Je m'en irais ce soir ou demain, +que l'ingrat m'aurait oublié dans quinze +jours.</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Et notre calme existence, un +moment dérangée, reprendrait peu à peu son +train quotidien. Décidément, tu as raison: +il vaut mieux que tu meures la première.</p> + + +<h4>XIII</h4> + +<p><span class="sc">Chloé.</span>—T'aurais-je épousé, si tu avais été +impropre au service militaire? Mais nous +n'aurons pas la guerre, hein?</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Entêtée! Il y a vingt ans qu'on +te dit que si.</p> + +<p><span class="sc">Chloé.</span>—Accepte-t-on des ambulancières? +je te suivrai au bout du monde.</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Quel chapeau mettras-tu?</p> + +<p><span class="sc">Chloé.</span>—Je suis sérieuse. J'ai le pressentiment +que tu ne reviendrais plus.</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Ne t'y fie pas.</p> + +<p><span class="sc">Chloé.</span>—Oh! je t'attendrai.</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Avec qui?</p> + +<p><span class="sc">Chloé.</span>—Je te défends de me parler ainsi, +même en riant.</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Pleures-tu parce que je te fais +de la peine? Te fais-je de la peine, pour t'aider, +parce que tu as périodiquement envie de +pleurer? Ou suis-je homme à t'en vouloir, +simplement parce que je t'aime?</p> + + +<h4>XIV</h4> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Il est sain, ma Chloé, de brûler +d'un coup, de temps en temps, tous les +torchons du ménage. On me l'a bien recommandé!</p> + +<p><span class="sc">Chloé.</span>—Qui ça encore? <i>On!</i></p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—La même.</p> + +<p><span class="sc">Chloé.</span>—Je te pardonne tes taquineries. +Mais écoute, si je m'aperçois de quelque +chose, tu m'entends, ce sera fini entre nous, +ir-ré-vo-ca-ble-ment.</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—On «lit» ça. Je vois l'adverbe +écrit à la porte de ton cœur, en lettres de gaz.</p> + +<p><span class="sc">Chloé.</span>—Regardez-le serrer ses lèvres plates +de lézard! Houe! le peut! que tu m'agaces! +À la fin, qu'est-ce que tu as? Qu'est-ce +qu'il te faut? Qu'est-ce que tu veux? Âne +rouge!</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Je voudrais être tantôt le +premier homme de lettres de France, et tantôt +le dernier homme des bois.</p> + + + + +<h2>TABLE</h2> + + +<ul> +<li><a href="#c1"><span class="sc">Homuncules</span></a> +<ul> +<li><a href="#c1p1">La Tête branlante</a></li> +<li><a href="#c1p2">L'Orage</a></li> +<li><a href="#c1p3">Le Bon Artilleur</a></li> +<li><a href="#c1p4">Le Planteur modèle</a></li> +<li><a href="#c1p5">La Clef</a></li> +<li><a href="#c1p6">Le Gardien du square</a></li> +<li><a href="#c1p7">Qu'est-ce que c'est!</a></li> +<li><a href="#c1p8">La Ficelle</a></li> +<li><a href="#c1p9">Les Trois amis</a></li> +</ul> +</li> +<li><a href="#c2"><span class="sc">M. et M<sup>me</sup> Bornet</span></a> +<ul> +<li><a href="#c2p1">Le Gâteau gâté</a></li> +<li><a href="#c2p2">Le Bouchon</a></li> +<li><a href="#c2p3">L'Orang</a></li> +<li><a href="#c2p4">Le Bateau à vapeur</a></li> +</ul> +</li> +<li><a href="#c3"><span class="sc">Un Roman</span></a> +<ul> +<li><a href="#c3p1"><i>1<sup>re</sup> partie</i>: Œuf de poule</a></li> +<li><a href="#c3p2"><i>2<sup>e</sup> partie</i>: Le Seau</a></li> +</ul> +</li> +<li><a href="#c4"><span class="sc">Les Deux cas de M. Sud</span></a> +<ul> +<li><a href="#c4p1">La Petite mort du chêne</a></li> +<li><a href="#c4p2">Les Chardonnerets</a></li> +</ul> +</li> +<li><a href="#c5"><span class="sc">Histoire d'Eugénie</span></a> +<ul> +<li><a href="#c5p1">Le Rêve</a></li> +<li><a href="#c5p2">Le Moineau</a></li> +<li><a href="#c5p3">Le Beau-père</a></li> +<li><a href="#c5p4">Il faut qu'une porte soit fermée</a></li> +</ul> +</li> +<li><a href="#c6"><span class="sc">Bonne Amie.</span></a> +<ul> +<li><a href="#c6p1">La Rose</a></li> +<li><a href="#c6p2">La Prune</a></li> +</ul> +</li> +<li><a href="#c7"><span class="sc">Levraut</span></a> +<ul> +<li><a href="#c7p1">Canard sauvage</a></li> +<li><a href="#c7p2">Le Flotteur de nasse</a></li> +</ul> +</li> +<li><a href="#c8"><span class="sc">La Visite</span></a></li> +<li><a href="#c9"><span class="sc">La Cave de Bîme</span></a></li> +<li><a href="#c10"><span class="sc">La Caresse</span></a></li> +<li><a href="#c11"><span class="sc">Le Mur</span></a></li> +<li><a href="#c12"><span class="sc">Le Poète</span></a> +<ul> +<li><a href="#c12p1">Le Sonnet</a></li> +<li><a href="#c12p2">L'Araignée</a></li> +</ul> +</li> +<li><a href="#c13"><span class="sc">Coquecigrues</span></a> +<ul> +<li><a href="#c13p1">Déjeuner de Soleil</a></li> +<li><a href="#c13p2">La Partie de Silence</a></li> +<li><a href="#c13p3">La Limace</a></li> +<li><a href="#c13p4">Les Rainettes</a></li> +<li><a href="#c13p5">Le Vieux et le Jeune</a></li> +<li><a href="#c13p6">Jean-Jacques</a></li> +<li><a href="#c13p7">Fin de Soirée</a></li> +</ul> +</li> +<li><a href="#c14"><span class="sc">Daphnis, Lycénion et Chloé</span></a> +<ul> +<li><a href="#c14p1">Rupture</a></li> +<li><a href="#c14p2">Ménage</a></li> +</ul> +</li> +</ul> + +<p class="c"><small>Paris.—Typ. Chamerot et Renouard, 19, rue des Saints-Pères.—23332</small></p> + +<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 30226 ***</div> +</body> +</html> diff --git a/30226-h/images/a.png b/30226-h/images/a.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..063989a --- /dev/null +++ b/30226-h/images/a.png diff --git a/30226-h/images/cover.jpg b/30226-h/images/cover.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..8dfe64b --- /dev/null +++ b/30226-h/images/cover.jpg diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize +this eBook outside of the United States should confirm copyright +status under the laws that apply to them. diff --git a/README.md b/README.md new file mode 100644 index 0000000..fe4df0c --- /dev/null +++ b/README.md @@ -0,0 +1,2 @@ +Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for +eBook #30226 (https://www.gutenberg.org/ebooks/30226) diff --git a/old/30226-8.txt b/old/30226-8.txt new file mode 100644 index 0000000..3fed444 --- /dev/null +++ b/old/30226-8.txt @@ -0,0 +1,5829 @@ +The Project Gutenberg EBook of Coquecigrues, by Jules Renard + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Coquecigrues + +Author: Jules Renard + +Release Date: October 10, 2009 [EBook #30226] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK COQUECIGRUES *** + + + + +Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + + +Coquecigrues + +PAR JULES RENARD + + + +PARIS + +PAUL OLLENDORFF, ÉDITEUR + +28 _bis_, RUE DE RICHELIEU, 28 _bis_ + +1893 + +Tous droits réservés. + + + + +DU MÊME AUTEUR + + + Les Roses, poésies (_épuisé_). + Crime de Village, nouvelles (_épuisé_). + Sourires Pincés, proses. 3 fr. + L'Écornifleur, roman. 3 fr. 50 + +_EN PRÉPARATION:_ + + Poil de Carotte. + L'Herbe. + Papillote. + + + + +HOMUNCULES + + + LA TÊTE BRANLANTE + L'ORAGE + LE BON ARTILLEUR + LE PLANTEUR MODÈLE + LA CLEF + LE GARDIEN DU SQUARE + QU'EST-CE QUE C'EST! + LA FICELLE + LES TROIS AMIS + + + + +LA TÊTE BRANLANTE + + _À Paul Margueritte._ + + +I + +Le vieil homme s'efforça de regarder ses souliers cirés, et les plis que +formait, aux genoux, son pantalon clair trop longtemps laissé dans +l'armoire. Il réunit les mollets, se tint moins courbe, donna, son gilet +bien tiré, une chiquenaude à sa cravate folle, et dit tout haut: + +--Je crois que je suis prêt à recevoir nos soldats français. + +Sa blanche tête tremblante remua plus rapidement que de coutume, avec +une sorte de joie. Il zézayait, disait: «Ze crois, ze veux», comme si, à +cause de l'agitation de sa tête, il n'avait plus le temps de toucher aux +mots que du bout de la langue, de l'extrême pointe. + +--Ne vas-tu pas à la pêche? lui dit sa femme. + +--Je veux être là quand ils arriveront. + +--Tu seras de retour! + +--Oh! si je les manquais! + +Il ne voulait pas les manquer. Écartant sans cesse les battants de la +fenêtre qui n'était jamais assez ouverte, il tentait de fixer sur la +grande route le point le plus rapproché de l'horizon. Il eût dit aux +maisons mal alignées: + +--Ôtez-vous: vous me gênez. + +Sa tête faisait le geste du tic tac des pendules. Elle étonnait d'abord +par cette mobilité continue. Volontiers on l'aurait calmée, en posant le +bout du doigt, par amusement, sur le front. Puis, à la longue, si elle +n'inspirait aucune pitié, elle agaçait. Elle était à briser d'un coup de +poing violent. + +Le vieil homme inoffensif souriait au régiment attendu. Parfois il +répétait à sa femme: + +--Nous logerons sans doute une dizaine de soldats. Prépare une soupe à +la crème pour vingt. Ils mangeront bien double. + +--Mais, répondait sa femme prudente, j'ai encore un reste de haricots +rouges. + +--Je te dis de leur préparer une soupe à la crème pour vingt, et tu leur +prêteras nos cuillers de ruolz, tu m'entends, non celles d'étain. + +Il avait encore eu la prévenance de disposer toutes ses lignes contre le +mur. Le crin renouvelé, l'hameçon neuf, elles attendaient les amateurs, +auxquels il n'aurait plus qu'à indiquer les bons endroits. + + +II + +On ne lui donna pas de soldats. + +Parce qu'il pêchait les plus gros poissons du pays, il attribua cette +offense à la jalousie du maire, pêcheur également passionné. À dire +vrai, celui-ci, d'une charité délicate, l'avait noté comme infirme. + +Le vieil homme erra, désolé, parmi la troupe. La timidité seule +l'empêchait de faire des invitations hospitalières. On suivait avec +curiosité sa tête obstinément négative. Il les aimait, ces soldats, non +comme guerriers, mais comme pauvres gens, et, devant les marmites où +cuisait leur soupe, il semblait dire, par ses multiples et vifs +tête-à-droite, tête-à-gauche: + +--C'est pas ça, c'est pas ça, c'est pas ça. + +Il écouta la musique, s'emplit le coeur de nobles sentiments pour +jusqu'à sa mort, et revint à la maison. + +Comme il passait près de son jardin, il aperçut deux soldats en train +d'y laver leur linge. Ils avaient dû, pour arriver jusqu'au ruisseau, +trouer la palissade, se glisser entre deux échalas disjoints. En outre, +ils s'étaient rempli les poches de pommes tombées et de pommes qui +allaient tomber. + +--À la bonne heure, se dit le vieil homme: ceux-là sont gentils de venir +chez moi! + +Il ouvrit la barrière et s'avança à petits pas comme quelqu'un qui porte +un bol de lait. + +L'un des soldats dressa la tête et dit: + +--Vesse! un vieux! Il n'a pas l'air content. Quoi? Qu'est-ce qu'il +raconte? entends-tu, toi? + +--Non, dit l'autre. + +Ils écoutèrent, indécis. Le vent ne leur apportait aucun son. En effet, +le vieillard ne parlait pas. Il continuait de s'attendrir, et, marchant +doucement vers eux, pensait: + +--Bien! mes enfants! Tout ce qui est ici vous appartient. Vous serez +surpris, quand je vous prouverai, filet en main, qu'il y a dans ce +ruisseau, au pied de ce grand saule âgé de six ans à peine, des brochets +comme ma cuisse. Je les y ai mis moi-même. Nous en ferons cuire un. Mais +laissez donc votre linge, ma femme vous lavera ça! + +Ainsi pensait le vieil homme, mais sa tête oscillante le trahissait, +effarouchait, et les soldats, déjà inquiets, sachant à fond leur civil, +comprirent: + +--Allez-y, mes gaillards, ne vous gênez pas, je vous pince, attendez un +peu! + +--Il approche toujours, dit l'un d'eux. M'est avis que ça va se gâter. + +--Il portera plainte, dit l'autre, on lui a crevé sa clôture. Le colonel +ne badine pas; c'est de filer. + +--Bon, bon, vieux! assez dodeliné, tu ne nous fais pas peur, on s'en va. + +Brusquement, ils ramassèrent leur linge mouillé et se sauvèrent, avec +des bousculades, en maraudeurs. + +--As-tu le savon? dit l'un. + +L'autre répondit: + +--Non! + +s'arrêta un instant, près de retourner, et, comme le vieux arrivait au +ruisseau, repartit avec un: + +--Flûte pour le savon! il n'est pas matriculé! + +Ils se précipitèrent hors du jardin. + +--Qu'est-ce qu'ils ont donc? se demanda le vieil homme. + +Le branle de sa tête s'accéléra. Il tendit les bras et cela parut encore +une menace, voulut courir, rappeler les deux soldats. + +Mais de sa bouche, comme un grain s'échapperait d'un van à l'allure +immodérée, un pauvre petit cri tomba, sans force, tout au bord des +lèvres. + + + + +L'ORAGE + + _À W.-G.-C. Byvanck._ + + +Vers minuit, par la croisée sans volets et par toutes ses fentes, la +maison au toit de paille s'emplit et se vide d'éclairs. + +La vieille se lève, allume la lampe à pétrole, décroche le Christ et le +donne aux deux petits, afin que, couché entre eux, il les préserve. + +Le vieux continue apparemment de dormir, mais sa main froisse l'édredon. + +La vieille allume aussi une lanterne, pour être prête, s'il fallait +courir à l'écurie des vaches. + +Ensuite elle s'assied, le chapelet aux doigts, et multiplie les signes +de croix, comme si elle s'ôtait des toiles d'araignées du visage. + +Des histoires de foudre lui reviennent, mettent sa mémoire en feu. À +chaque éclat de tonnerre, elle pense: + +--Cette fois, c'est sur le château! + +--Oh! cette fois-là, par exemple, c'est sur le noyer d'en face! + +Quand elle ose regarder dans les ténèbres, du côté du pré, un vague +troupeau de boeufs immobilisés blanchoie irrégulièrement aux flammes +aveuglantes. + +Soudain un calme. Plus d'éclairs. Le reste de l'orage, inutile, se tait, +car là-haut, juste au-dessus de la cheminée, c'est sûr, le grand coup se +prépare. + +Et la vieille qui renifle déjà, le dos courbé, l'odeur du soufre, le +vieux raidi dans ses draps, les petits collés, serrant à pleins poings +le Christ, tous attendent que ça tombe! + + + + +LE BON ARTILLEUR + + _À Alphonse Allais._ + + +Samedi soir encore grand'mère Licoche donnait elle-même à manger aux +poules. Cependant la voilà morte, bien qu'elle eût pour cent ans de vie, +à l'âge de quatre-vingt-quatre ans. Tout le monde y passe. Un peu plus +tôt, un peu plus tard! On l'enterre ce matin. + +Le cortège se forme. M. le curé et les deux enfants de choeur sont en +tête. Les quatre porteurs n'ont qu'à se baisser pour prendre le +cercueil, et derrière eux se place le petit-fils de grand'mère Licoche, +l'artilleur, accouru en permission. Il ne pleure pas. C'est un homme et +c'est un soldat. Jugulaire au menton, grand et droit, il domine du shako +le reste des parents qui se rangent autour de lui, à distance. +Brusquement il tire son sabre, et comme si le cortège attendait son +signal, on s'ébranle. Les blouses raides coudoient les vestes courtes. +Les franges des châles noirs tremblent. Les bonnets blancs ondulent. Le +vent rebrousse les longs poils d'un chapeau dont la forme jadis haute, +trop longtemps serrée entre deux rayons d'armoire, s'est comme +accroupie. Mais l'aigrette rouge de l'artilleur rallie tous les yeux. + +Parfois les porteurs déposent doucement à terre grand'mère Licoche. Non +que la défunte soit vraiment lourde. Elle vécut de peu, partagea son +bien avec ses poules qu'elle retrouvera, exemptes à jamais de pépie, +dans un paradis réservé aux bêtes à bon Dieu, et elle mourut décharnée. +Mais elle pèse parce qu'elle est morte. Les porteurs profitent de +l'arrêt, se retournent et regardent, en soufflant, l'artilleur. + +Son uniforme sombre et son sabre qui doit couper impressionnent. + +Les vieilles gens même de la queue n'osent pas échanger leurs +réflexions. + +À l'église, le petit-fils de grand'mère Licoche reste près d'elle, de +garde, face à l'autel, sentinelle funèbre, l'oeil toujours sec, le sabre +au défaut de l'épaule. + +Mais au bord de la fosse, dès qu'avec des cordes les porteurs ont +descendu la bière, il s'anime. On le voit écarter les jambes, lever ses +basanes comme des sacs, et frapper du pied en cadence le sol du +cimetière. + +Les assistants se demandent: + +--Qu'est-ce qu'il a? Est-il fou? + +Ceux qui déjà allaient se lamenter se contiennent. On devine qu'il +simule une manoeuvre à cheval. Les coudes au corps, sa main libre +étreignant des guides imaginaires, il s'élance, charge sur place. La +terre fraîche s'éboule sous ses pas. Une grosse motte tombe, heurte le +cercueil, et ce choc sourd résonne dans toutes les poitrines comme un +coup de canon lointain. + +--Aga, aga donc, disent les deux enfants de choeur; il joue à la +bataille. + +L'artilleur donne du sabre à gauche; il en donne à droite. Tantôt il +écharpe, tantôt il pique en avant. Ensuite il exécute des moulinets +terribles qui font papilloter les paupières, et des moulinets suprêmes, +si rapides et si nets qu'on distingue en l'air une corbeille d'acier. + +Puis il se calme. Sûrement il n'est plus à cheval. Ses jambes se +rejoignent, ses talons se recollent. Il s'immobilise, les joues +fumantes. Il incline lentement son sabre, la pointe en bas, pour saluer +la tombe, et, ces honneurs rendus, au milieu des amis troublés, des +parents émus qui halettent et tendent comme des mains leurs oreilles +écarquillées, le bon artilleur crie d'une voix éclatante à sa grand'mère +Licoche: + +--Va, grand'mère, sois tranquille, je vengerai la patrie pour toi!... + + + + +LE PLANTEUR MODÈLE + + _À Victor Tissot._ + + +Le combat semblait fini, quand une dernière balle, une balle perdue, se +retrouva dans la jambe droite de Fabricien. Il dut revenir au pays avec +une jambe de bois. + +D'abord il montra quelque orgueil, les premières fois qu'il entra dans +l'église du village, en frappant si fort les dalles qu'on l'eût pris +pour un suisse de grande ville. + +Mais, la curiosité calmée, longtemps il se lamenta, honteux et +désormais, croyait-il, bon à rien. + +Puis il chercha avec obstination, souvent déçu, la manière de se rendre +utile. + +Et maintenant voilà que, sur le sentier de l'aisance modeste, sans +mépriser sa jambe de chair, il a un faible pour celle de bois. + +Il se loue à la journée. On lui désigne un carré de jardin. Ensuite on +peut s'en aller, le laisser faire. + +Sa poche droite est remplie de haricots rouges ou blancs, au choix. + +En outre, elle est percée, point trop, point trop peu. + +L'allure régulière, Fabricien parcourt de long en large le terrain. Sa +jambe de bois creuse un trou à chaque pas. Il secoue sa poche percée. +Des haricots tombent. Il les recouvre du pied gauche et continue. + +Et tandis qu'il gagne honorablement sa vie, l'ancien brave, les mains +derrière son dos, la tête haute, a l'air de se promener pour sa santé. + + + + +LA CLEF + + _À Alfred Capus._ + + +La vieille est vieille et avare; le vieux est encore plus vieux et plus +avare. Mais tous deux redoutent également les voleurs. À chaque instant +du jour ils s'interrogent: + +--As-tu la clef de l'armoire? dit l'un. + +--Oui, dit l'autre. + +Cela les tranquillise un peu. Ils ont la clef chacun leur tour et en +arrivent à se défier l'un de l'autre. La vieille la cache principalement +sur sa poitrine, entre sa chemise et sa peau. Que ne peut-elle délier, +pour l'y fourrer, les bourses de ses seins inutiles? + +Le vieux la serre tantôt dans les poches boutonnées de sa culotte tantôt +dans celles de son gilet à moitié cousues et qu'il tâte fréquemment. +Mais, à la fin, ces cachettes toujours les mêmes lui ont paru de moins +en moins sûres, et il vient d'en trouver une dernière dont il est +content. + +Or la vieille lui demande selon la coutume: + +--As-tu la clef de l'armoire? + +Le vieux ne répond pas. + +--Es-tu sourd? + +Le vieux fait signe qu'il n'est pas sourd. + +--As-tu perdu la langue? dit la vieille. + +Elle le regarde, inquiète. Il a les lèvres fermées, les joues grosses. +Pourtant sa mine n'est pas d'un homme qui se trouverait tout à coup +muet, et ses yeux expriment plutôt la malice que l'effroi. + +--Où est la clef? dit la vieille; c'est à moi de garder la clef, +maintenant. + +Le vieux continue de remuer sa tête d'un air satisfait, les joues près +de crever. + +Et la vieille comprend. Elle s'élance, agile, pince le nez du vieux, lui +ouvre par force, au risque d'être mordue, la bouche toute grande, y +enfonce les cinq doigts de sa main droite et en retire la clef de +l'armoire. + + + + +LE GARDIEN DU SQUARE + + _à Maurice Barrès._ + + +C'est, entre une caserne haute et l'échafaudage d'une maison qu'on ne +finit pas de construire, un square pauvre. + +Si on osait en comparer la verdure à quelque tapis, ce serait à une +carpette usée et souillée par des chaussures sales. Les oiseaux ne s'y +posent plus. On ne leur a jamais jeté de mie de pain, et peut-être +qu'elle leur serait volée! Aucun industriel n'a jugé commercial d'y +installer une bascule automatique. + +Sur les bancs aux dossiers durs, les pauvres bâillent, dorment, la +bouche ouverte aux feuilles tombantes, ou bien ôtent leurs souliers et +font prendre l'air à des pieds impurs et malades qu'une mère ne +reconnaîtrait pas. Quelques-uns lisent des bouts de journaux sans date, +qui ont enveloppé du fromage. Ils y cherchent des chiens à retrouver. + +Sorti de son kiosque, le gardien du square se promène en uniforme vert, +tenant ferme la poignée de son épée afin d'éviter ses crocs-en-jambe. Il +dévisage ces déguenillés, toujours les mêmes et toujours là, qui lui +font honte. Volontiers, il les provoquerait. Sournoisement, chaque +matin, il croiserait des baguettes sur les bancs sans cesse enduits de +peinture fraîche. + +Mais ces meurt-de-faim y prendraient-ils garde? Ils sont assez las pour +dormir sur des culs de bouteille. + +Puisqu'il n'a que de pareils êtres à surveiller, ses fonctions lui +semblent basses et la supériorité en ce monde une chose vaine. + +Soudain, il reprend tous les pouces qu'il avait perdus de sa taille et +sourit: un couple lui arrive d'un monsieur et d'une dame bien mis, qui +marchent lentement, hanche contre hanche. + +Le gardien se cambre, avec une mimique gracieuse et discrète, comme s'il +voulait faire les honneurs et inviter Madame et Monsieur à s'asseoir... +oh! cinq minutes seulement! + +Mais le couple passe, laissant derrière lui une odeur fine que tous les +nez respirent pour la porter à tous les coeurs. Le parfum d'une femme ne +donne-t-il pas l'envie de s'attabler à son corps? + +Le gardien se penche sous un peu plus d'humiliation. + +--C'est ma déception quotidienne, se dit-il. Comment d'honnêtes gens +proprement vêtus s'arrêteraient-ils au milieu de cette gueusaille? + +Il rentre à son kiosque, et, découragé, par les vitres, d'un oeil +méchant guette (il le faut bien!) cette troupe infâme et sans étage +qu'il ne peut pas mettre à la porte de chez lui. + + + + +QU'EST-CE QUE C'EST? + + _À Adrien Remacle._ + + +Oui, qu'est-ce qu'il y a? Les passants s'arrêtent. Ils ne comprennent +d'ordinaire que les choses qui veulent dire quelque chose, et ne savent +plus s'ils doivent rire ou avoir mal. + +Un grand domestique aux galons d'or tient ferme par le bras un petit +vieux qu'il a la consigne de promener correctement, une heure, le soir. + +Mais le petit vieux fait effort pour s'échapper. Il voudrait toucher les +murs, regarder aux vitrines et tracer des raies sur les glaces, du bout +d'un doigt mouillé de salive. Ses joues ridées semblent deux jaunes +tablettes d'écriture ancienne. Sa taille est nouée depuis longtemps. Il +a dans chaque blanc d'oeil une minuscule mèche de fouet rouge et la +couleur de ses cheveux s'est arrêtée au gris. + +Tantôt, brusque, il tire le domestique et tâche en vain de le faire +dévier; tantôt il lui donne un coup de pied ou lui mord la main. + +Le domestique, que rien n'offense, a des ordres et suit, sec et raide, +en ligne droite, le milieu du trottoir. + +Enfin le petit vieux saisit, par surprise, le bouton d'une porte, s'y +cramponne, s'y suspend et pousse des cris aigus de gorge usée, des +pépiements. + +Le domestique de haut style l'en décroche avec des précautions +respectueuses, et lui dit, d'une voix bien cultivée, sévère et douce à +la fois: + +--J'en demande pardon d'avance à Monsieur, mais je rapporterai que +Monsieur n'a pas été raisonnable et qu'il s'est conduit comme un enfant. + + + + +LA FICELLE + + _À Léon Deschamps._ + + +Son frère étant mort, grand-père Baptiste se trouvait seul au monde. Il +avait planté un fauteuil de paille devant sa porte, et il y passait la +journée, en hébété, principalement vêtu d'une culotte. + +Il ne savait plus comment on réfléchit. + +Il dépensait toute sa force à déplacer son ventre de droite et de +gauche, et il ne rentrait que le plus tard possible dans sa maison. Mais +il ne pouvait dormir, car dès qu'il ne voyait pas, il pensait à son +frère. La chambre lui semblait remplie de suie. Il étouffait. + +Il dit au petit Bulot: + +--Je te donnerai deux sous, si tu couches dans le lit de mon frère. + +---Donnez-moi les deux sous d'avance, répondit Bulot. + +Grand-père Baptiste le coucha, lui mit une ficelle au pied, comme on +fait aux gorets ramenés de la foire, se coucha à son tour, et, le bout +de la ficelle entre ses doigts, goûta enfin quelque repos. Les plis des +rideaux cessaient de grimacer. + +Quand il s'éveillait, il écoutait, rassuré, le ronflement de Bulot, et, +s'il n'entendait rien, tirait la ficelle. + +--Quoi que vous voulez encore? demandait Bulot. + +--Bon! tu es là, disait grand-père Baptiste, je veux seulement que tu +causes. + +--Voilà, je cause; après? + +--Ça me suffit, mon garçon, rendors-toi, pas trop vite. + +Une nuit, il tira vainement la ficelle. Il se leva, alluma une bougie et +s'en vint voir. + +Le petit Bulot dormait tranquille, tourné contre le mur, et la ficelle +dont il s'était débarrassé, attachée au bois du lit, ne le dérangeait +plus. + +--Sournois, tu triches, dit grand-père Baptiste; rends les deux sous. + +Mais, le front brûlé par une goutte de bougie fondue, Bulot poussa un +cri, rejeta ses couvertures et tendit son pied. + +--Je m'appelle «tête de bouc» si je recommence, dit-il. + +--Je te pardonne pour cette fois, dit grand-père Baptiste. + +Il prit le pied, serra soigneusement la ficelle aux chevilles, et fit un +noeud double. + + + + +LES TROIS AMIS + + _À J.-H. Rosny._ + + +I + +Le fiacre s'arrêta. Les trois amis en descendirent des cannes +hydrocéphales, si lourdes qu'ils les portaient à bras tendu, pour +montrer leur force. Ils étaient bruyants, fiers de vivre, vêtus à la +mode éternelle. Chacun avait une route nationale dans les cheveux. + +Le premier dit: «Laissez donc, j'ai de la monnaie.» + +Le second: «J'en veux faire.» + +Le troisième: «Vous n'êtes pas chez vous, ici», et au cocher: «Je vous +défends de prendre!» + +Longtemps ils cherchèrent, ouvrant avec lenteur, une à une, les poches +de leurs bourses, et, tandis que le cocher les regardait, ils se +regardaient obliquement. + + +II + +Le premier apportait pour bébé un polichinelle bossu par devant, bossu +par derrière, et singulier, car plus on le maltraitait, plus il éclatait +de rire. + +La maîtresse de maison dit: «Voilà une folie.» + +Le second apportait un bouledogue trapu, à mâchoires proéminentes. Il +était en caoutchouc, coûtait dix-neuf sous, et, quand on lui tâtait les +côtes, il pilait comme un oiseau. + +La maîtresse de maison dit: «Encore une folie!» + +Le troisième n'apportait rien; mais du plus loin qu'elle le vit entrer, +la maîtresse de maison s'écria: + +--Je parie que vous avez fait des folies! venez çà, vite, que je vous +gronde! + + +III + +Au dîner, dès le potage, la maîtresse de maison dit: + +--Un peu? non, bien vrai? Vous ne faites pas honneur à la cuisinière. Je +suis désolée. Vous savez: il n'y a que ça. + +Le premier des trois répondit: «Mâtin!» + +Le second: «Je l'espère bien.» + +Le troisième: «Je voudrais bien voir que ce ne fût pas tout.» + +Ensuite les plats défilèrent, comme il est prescrit, s'épuisant à calmer +les faims. + + +IV + +Après avoir mangé, chacun comme quatre, et tous comme pas un, les trois +amis dirent parallèlement: + +au dessert assorti: «Soit, pour finir mon pain.» + +aux liqueurs circulantes: «Jamais d'alcool; mais du moment que cela vous +fait plaisir!» + +et la boîte de cigares vidée: «La fumée ne vous incommode pas, au +moins?» + +--Mon père était fumeur, répliqua d'un trait la maîtresse de maison. Mon +frère était fumeur. J'ai joué et grandi sur des genoux de fumeurs. Mon +mari fumait aussi. J'ai un oncle que j'aime beaucoup qui fume la pipe et +j'adore l'odeur du tabac, bien que ça empeste les rideaux. + + +V + +Quand les trois amis se retrouvèrent dehors, le premier fit: «Ouf!» + +Le second: «Cette noce m'a cassé.» + +Et le troisième, qui parlait plusieurs langues étrangères: «Jamais je +n'ai tant rigolé.» + +Puis, remmenant leurs cannes, ils allèrent se coucher. + + + + +M. ET MME BORNET + + + LE GÂTEAU GÂTÉ + LE BOUCHON + L'ORANG + LE BATEAU À VAPEUR + + + + +LE GÂTEAU GÂTÉ + + _À Alphonse Daudet._ + + +Mme Bornet déchira, en suivant le pointillé, le télégramme et lut: + +«Comptez pas sur nous. Indisposés. Amitiés. Lafoy.» + +--Comme c'est ennuyeux! dit-elle. Je vous le demande. _Indisposés_: beau +motif! Moi qui avais tout préparé! + +--Ces choses-là n'arrivent qu'à nous, dit M. Bornet. + +Mme Bornet réfléchit: + +--J'y songe: il y a un moyen de nous arranger. Les Nolot viennent +demain. Le gâteau sera encore frais. Il servira. + +Mais le lendemain, au moment d'allumer les bougies, elle reçut un second +télégramme: + +«Impossible pour ce soir. Excuses. Nolot.» + +--C'est comme un fait exprès, dit M. Bornet. + +Mme Bornet, accablée, les lèvres blanches, ne comprenait pas cet +acharnement du sort, et elle ouvrait la bouche toute grande afin de +faciliter la sortie des mots blessants. + +--Prévenir à neuf heures! quel manque d'éducation! + +--Mieux vaut tard que jamais, dit M. Bornet. Cependant, calme-toi, gros +mérinos, tu vas tourner! + +--Oh! tu peux rire. C'est du joli! Cette fois, le gâteau est bel et bien +perdu. + +--Nous le mangerons demain à déjeuner. + +--Si tu crois que j'achète des gâteaux pour notre ordinaire. + +--Sans doute; mais puisque nous ne pouvons pas faire autrement, +résignons-nous. + +--Soit, gaspillons notre fortune, dit Mme Bornet. + +Dépitée comme maîtresse de maison, elle passa une nuit mauvaise, avec de +brusques coups de reins, tandis que son mari dormait légitimement et +rêvait peut-être sucreries à la vanille. + +--Il se réjouit déjà, pensait-elle. + +Chose promise, chose due. Au déjeuner, la bonne apporta, non sans +précautions, le gâteau sur la table. M. et Mme Bornet le contemplèrent. +Il s'était affaissé. La crème avait jauni, fuyait par les fentes, et les +éclairs s'y noyaient peu à peu. Autrefois semblable à quelque château +fort, il ne rappelait maintenant aucune construction connue, parmi +celles, du moins, qui ne sont pas encore écroulées. M. Bornet garda pour +lui ces remarques et Mme Bornet se mit à découper les parts. Préoccupée +de les faire égales, elle disait à son mari: + +--Tu guignes la plus grosse, hein! vieux gourmand! + +Son couteau disparut sous les flots de crème coulante, gratta +l'assiette, agaçant les dents, mais jamais elle ne parvint à fixer des +limites, à tracer des sentiers secs, et toujours les parts débordaient +l'une sur l'autre. Exaspérée, elle prit l'assiette, renversa dans celle +de son mari la moitié du gâteau et dit: + +--Tiens, bourre-toi. + +M. Bornet emplit une cuiller à potage, souffla sur la crème tant elle +lui parut froide, et n'en fit qu'une bouchée. Mais sa langue embarrassée +refusa de clapper. Il grimaça, puis sourit: + +--Je crois qu'elle a un petit goût, dit-il. + +--Allons! bon, dit Madame. Quel homme à caprices! ma parole, je ne sais +plus qu'inventer pour te nourrir. Seigneur, que je suis donc +malheureuse! + +--Essaie, toi, dit simplement M. Bornet. + +--Je n'ai pas besoin d'essayer. Je suis sûre d'avance qu'elle n'a aucun +goût. + +--Essaie tout de même. Avales-en une cuillerée, rien qu'une. + +--Deux, si tu veux, fit Mme Bornet. + +En effet, elle les avala coup sur coup et dit: + +--Eh bien! quoi? Qu'est-ce que tu lui trouves, à ce gâteau? Un peu fait, +peut-être. + +Mais elle n'en reprit pas. Elle se désolait, allait pleurer, quand M. +Bornet eut une idée: + +--Écoute. Il y a longtemps que tu n'as rien offert au concierge, et j'ai +observé que, depuis le Jour de l'an, ses prévenances diminuent. +Privons-nous. Donnons-lui le gâteau. Nous avons la vie devant nous, pour +nous en payer d'autres, n'est-ce pas? + +--Au moins, remets ta part, dit Mme Bornet. + +Ils firent monter le concierge. + +Après les compliments d'usage: + +--Voulez-vous me permettre de vous offrir ceci, dit M. Bornet, en lui +tendant l'assiette. + +--Vous êtes trop charitables, dit le concierge, mais ça va vous manquer. + +--Que non! dit M. Bornet. J'en ai jusque-là. + +Il pesa sur sa pomme d'Adam et tira la langue. + +--Prenez, dit Mme Bornet. Ne craignez rien. C'est pour vous. + +Le concierge, les yeux sur le gâteau, les narines flairantes, hésita et +soudain demanda: + +--Y a-t-il des oeufs dans votre gâteau? + +--Parbleu! dit M. Bornet, on ne fait pas de bon gâteau sans oeufs. + +--Alors, ça me rembrunit. Je n'aime pas les oeufs. + +--Qu'est-ce que tu lui contes, mon ami? dit Mme Bornet. Il y a un jaune +d'oeuf, au plus, pour lier la pâte. + +--Oh! Madame, rien que d'entendre chanter une poule, j'ai mal au coeur. + +--Je vous affirme, dit Monsieur, qu'il est exquis. Vous vous régaleriez. + +Comme preuve, il trempa le bout du doigt dans le gâteau et suça +hardiment. + +--Possible, dit le concierge; je suis sans compétence. C'est égal, je +n'en veux point. Je vomirais. Faites excuses, merci bien. + +--Mais pour votre femme. + +--Ma femme est comme moi. Elle n'aime pas les oeufs. Elle les renvoie +aussi. C'est un peu à cause de ce dégoût-là que nous nous sommes +convenu. + +--Pour vos charmants bébés. + +--Mes gosses, Madame. Justement, l'aîné a mal aux dents. Il en perd +partout. La friandise ne lui vaut rien. Et le plus petit, le pauvre cher +petit, n'est point encore porté sur la bouche. + +--Assez, dit Mme Bornet glaciale. Laissez-le. Nous ne vous forçons pas. +Nous n'en avons pas le droit. Mille regrets, mon brave! + +--Oui, assez, dit M. Bornet, du ton dont il eût repoussé un mendiant. + +Ils étaient humiliés. Le concierge s'aperçut de leur mécontentement. +Pris de scrupules délicats, il ne voulut pas les quitter sur cette +impression fâcheuse, et poliment: + +--Vous, Monsieur, qui êtes un savant, vous n'auriez pas, des fois, dans +vos livres, un livre avec des lettres écrites imprimées, pour souhaiter +des fêtes, la Sainte-Honorine, par exemple. Voilà qui me ferait plaisir +et me serait utile. Je vous le rendrais. + +On ne lui répondit même pas. Il s'éloigna à reculons, confus, certain +qu'il les avait fâchés, et se promettant de faire oublier sa conduite +par des amabilités de son ressort. + +--Imbécile! dit M. Bornet. Des gens qui crèvent de faim. Dernièrement, +leur petit tétait une feuille de salade. + +--Au fond, c'est de l'orgueil, dit Mme Bornet. Il mourait d'envie +d'accepter. + +Elle n'en revenait plus, et ses doigts fébriles jouaient sur les petits +tambourins de ses tempes. Les coudes sur la table, Monsieur consultait +une manche de son paletot. En vérité, ce gâteau était d'un placement si +difficile qu'ils allaient s'en désintéresser. + +--Sommes-nous bêtes! dit enfin Madame. + +Elle donna un vif coup de pouce à la poire électrique. + +La bonne parut. + +--Louise, dit sèchement Mme Bornet, mangez ça. Vous conserverez votre +fromage pour demain. + +Louise emporta le gâteau. + +--J'espère qu'on la comble en dessert. Elle va le dévorer, les yeux +fermés. + +--Ça dépend, dit Monsieur, je n'en mettrais pas ma tête sur le billot. +Cette fille se dégrossit, se parisianise. Elle a des diamants en verre +aux oreilles. + +--Je sais. Depuis que nous l'avons menée au cirque, par imprudente +générosité, elle jongle avec les assiettes. Mais elle ne poussera pas la +distinction jusqu'à bouder contre son ventre. + +--Hé! je me défie, moi. Elle peut engloutir le gâteau, comme elle peut +n'y pas toucher. + +--Je voudrais voir ça. + +Ils attendirent; puis, pour une cause ou pour une autre, sans faire +semblant de rien, Mme Bornet passa dans la cuisine. Elle en revint +grinçante d'indignation. + +--Devine où il est, notre gâteau? + +M. Bornet se dressa comme un point d'interrogation énorme, oscillant. + +--Devine, je te le donne en cent. + +--Ah! je trépigne. + +--Dans-la-boîte-aux-ordures! + +--Trop fort! + +--Sacrifiez-vous pour ces drôlesses. Sortez-les de la crotte, voilà +votre récompense: «Madame, je ne suis pas venue ici pour manger vos +gâteaux pourris!» Mais je jure Dieu que cette insolence lui a coûté +cher. + +Dédaignant la parole humaine, Mme Bornet écarta ses cinq doigts de la +main droite et trois doigts de la main gauche. + +--J'imagine effectivement, dit M. Bornet, le visage comme frotté à la +mine de plomb, que tu lui as flanqué ses huit jours. + +--Pardine! + +Face à face, ils s'excitaient à la vengeance. Elle, ses huit doigts en +pied de nez, sentait rayonner ses oreilles rouges, son front chaud, ses +joues cuites, et lui s'enténébrait encore, telle une fenêtre au soleil, +quand le store graduellement s'abaisse et développe son ombre. + + + + +LE BOUCHON + + _À Léon Daudet._ + + +De petits gorets, réveillés dans tous les coeurs, ont grogné d'aise au +passage des viandes fines, des bons vins, et se sont grisés de fumets. +Les visages animés ne peuvent plus rougir. Les joues sont en fruits. Les +bouches rient double et les dames suivent, en paroles, les messieurs +jusqu'où ils veulent aller. Or voilà que le maître de maison, M. Bornet, +saisit la bouteille de champagne. + +Ah! ah! + +Il disperse d'un souffle puissant les grains de poussière qu'elle a sur +la tête. + +On le regarde. Voyons voir! + +Il lui enlève son capuchon d'or. + +On devient grave. + +Il coupe les fils qui la serrent au cou. + +Les dernières paroles lancées retombent à droite et à gauche, molles. + +Il lui appuie son pouce sur la nuque. + +Attention! + +--Bon! dit Mme Bornet, tu vas commencer tes bêtises. Tu ne pourrais +point faire ça à la cuisine? + +M. Bornet n'a même pas un geste de mépris. Il exerce par degrés les +pressions accoutumées. Il semble pétrir une figurine de glaise. Il +n'accomplit rien à la légère. S'il s'aperçoit que le bouchon a grandi +d'une ligne, il se repose, et laisse l'effet se produire. Il donne aussi +d'amicales tapes au ventre, au derrière de la bouteille. Parfois il +l'incline, comme une arme chargée, dans la direction d'une poitrine, +d'une gorge ouverte. Mais il rassure aussitôt ces dames: + +--N'ayez pas peur: je suis là. + +--C'est crispant, dit Mme Bornet, prends un tire-bouchon et finis-en, à +la fin! + +--Prendre un tire-bouchon pour déboucher une bouteille de champagne, +répond M. Bornet, syllabe par syllabe; j'ai, dans ma longue vie, entendu +des choses prodigieuses, mais celle-ci l'emporte, je l'avoue. + +Il observe, sournois, ses invités. + +Les bustes se penchent en arrière, forment ensemble, autour de la table, +un large calice évasé. Chaque dame apprête un cri original. Les petits +doigts se blottissent dans les oreilles. Une assiette sert d'éventail. +Un monsieur, qu'on approuve, exprime en beaux termes la gêne commune: + +--J'ai été soldat, dit-il, je ne crains pas la mort. Tirez un coup de +canon et vous verrez si je sourcille. Mais, Dieu! que ceci m'énerve +donc! c'est plus fort que moi. + +--Oui, dit un docteur pourtant habitué aux enfantements pénibles, +inutile de nous torturer davantage. Nous avons tous fait nos preuves. +Dépêchez-vous. + +--Patience, grands enfants, répond M. Bornet avec calme. Moi, j'aime que +la nature suive son cours. D'ailleurs, je suis en mesure de vous +affirmer que le bouchon travaille. Ce n'est qu'une affaire de temps, et +dès qu'il aura parti, vous n'y penserez plus. + +Bien qu'on le traite de monstre, d'affreux homme, il garde la sérénité +de sa face. Il organise l'angoisse. Il n'agit plus sur le bouchon que +par l'influence d'un regard fixe. L'anxiété atteint ses limites. On +dirait que, cédant aux genoux qui tamponnent, aux abdomens gonflés, aux +bras raidis, la table garnie va sauter au plafond. + +--Il est à gifler, dit Mme Bornet. Tu nous exaspères. On se trouverait +mal. Donne-moi cette bouteille. + +--Veux-tu lâcher ça, dit M. Bornet, ou je renfonce le bouchon! + +--À mon secours! crie Mme Bornet. + +--Veux-tu lâcher ça, ou tu recevras de cette fourchette sur les +phalanges. + +--Mme Bornet a raison, dit l'ancien militaire excité. Parfaitement! Vous +vous jouez de nous. Honneur aux dames! Passez la bouteille tout de +suite. + +Et déjà il l'empoigne. + +--Vous ne me l'arracherez pas, dit M. Bornet, à moins de me casser les +doigts. + +--Est-il têtu! disent les invités qui se lèvent décidés, sérieux. Et la +bouteille disparaît jusqu'au col, sous les mains qui s'abattent, qui +l'étreignent. Les moins promptes s'accrochent encore à des poignets. Des +taches de sang circulent à fleur de peau. + +--Ah! c'est ainsi, dit M. Bornet. Soit, allons-y. J'en ai vu d'autres. +Je me sens boeuf. Je vous défie, un contre dix. Tant pis si la bouteille +éclate. Gare au malheur et sauve qui peut! + +Les convives, hors d'eux, refusent de l'entendre, perdent prudence. +Désireux d'agir, ils souhaitent un dénouement qui les soulage vite, +n'importe lequel, et s'en remettent au destin. + +Mais tiraillée en divers sens, la bouteille de champagne résiste aux +efforts qui se contrarient, s'immobilise, étouffe, pousse toute seule, +et le bouchon sort comme un soupir de digestion, se couche sur le côté, +au bord du goulot, paresseusement. + + + + +L'ORANG + + _À Aurélien Scholl._ + + +--D'ailleurs, c'est étonnant comme mon mari fait bien l'orang! dit Mme +Bornet. + +Les convives de choix, peu nombreux, regardèrent M. Bornet. Intimement +traités, ils venaient d'écouter, avec frayeur, les histoires terribles +échangées. + +--Mais selon moi, avait dit M. Bornet, la plus extraordinaire est le +_Double Assassinat dans la rue Morgue_. Edgar Poë l'a composée si +savamment que j'ai beau la relire, la relire encore, je ne devine jamais +l'orang. + +Et le mot n'avait pas semblé forcé. + +--Je vous assure, dit Mme Bornet, qu'il l'imite dans la perfection, et +la première fois, j'ai dû crier au secours contre lui. + +--C'est exact, dit M. Bornet, elle a crié au secours, comme une sotte. + +--Vous ne plaisantez pas? dirent ces dames; vous faites l'orang, vous, +monsieur Bornet? + +--Il n'a pourtant rien de l'orang. + +--Si, quelque chose, en observant bien, dans le sourire. + +Une jeune femme, timide et craignant d'être exaucée, demanda: + +--Oh! faites-nous-le, hein? + +Les hommes désiraient voir avant de croire, inquiets toutefois. M. +Bornet hocha la tête. + +--Ça ne se fait pas comme ça! dit-il. Il faut être en train et en +costume; je m'explique: sans costume! + +Le mot refroidit les curiosités chaudes. Ces dames s'interdirent +d'insister autrement que par des: «C'est dommage!--Moi qui aurais été si +heureuse!» Mais elles protestèrent quand l'un de ces messieurs leur dit: + +--Ne pourriez-vous pas vous retirer un instant? Nous resterions entre +hommes. + +Cela non. Mieux valait essayer un arrangement. + +--Voyons, monsieur Bornet, soyez gentil. Nous nous contenterons d'une +esquisse. Ôtez votre paletot. + +--Un orang en manches de chemise! fit dédaigneusement M. Bornet. Vous +vous moquez de moi, ma parole! + +--Tenez, nous ne sommes pas bégueules. Madame Bornet, est-ce que votre +mari porte de la flanelle? + +--Oui, mais très peu. + +--Pas de chance! comment faire? Monsieur Bornet, vous n'êtes guère +aimable. Une indication nous aurait suffi. Retroussez vos manches +jusqu'au coude. Nous suppléerons le reste. + +--Il veut qu'on le prie, dirent les hommes. + +M. Bornet hésitait entre la crainte de ne pas jouer son rôle et celle de +le mal jouer. Au bord de sa chaise, prêt à se lever, flatté comme +l'artiste célèbre auquel on demande «ne serait-ce qu'un couplet», il +jouissait des yeux fixés sur lui, des bouches entr'ouvertes, des mains +tendues et frémissantes. + +--Soit, dit-il, puisque vous l'exigez! + +Il ôta son paletot et l'écarta soigneusement sur le dossier de sa +chaise. + +--Je réclame votre indulgence, dit-il, pour trois raisons. D'abord ma +femme exagère ou se trompe peut-être. En second lieu, je n'ai pas encore +exécuté l'orang en public. Enfin, et ceci vous surprendra, je vous +affirme que, de ma vie, je n'ai vu d'orang! + +--Vous en avez plus de mérite, lui dit-on. + +Il y eut un remuement de sièges. On se prépara à la peur. Les dames se +serrèrent, coude à coude, autour de la table, et les messieurs, +nerveusement, sucèrent leurs cigarettes, s'enveloppèrent de fumée. + +--Que je quitte au moins mes manchettes empesées, dit M. Bornet. Elles +me gêneraient! + +--Allez, allez donc, je vous supplie! dit une femme exaspérée, déjà +pâle. + +M. Bornet commença. + +Ce fut un désastre. Dès le premier geste, comme une tête de chardon sous +une chiquenaude, l'illusion éparpillée s'évanouit. Le gros homme +s'épuisait en contorsions vaines. Il grimaçait, suait, agitait ses bras +lourds, empêchait son gilet de remonter, et sa montre, projetée hors du +gousset, sautillait d'une jambe à l'autre. + +Quel ridicule! Ça, un orang! Un vilain singe au plus, inoffensif et +vulgaire. Les femmes se pinçaient, choquaient leurs genoux, se cachaient +derrière leurs serviettes, et l'un de ces messieurs étreignit si fort la +cuisse de son voisin, que celui-ci bondit de douleur. + +Oui, on souffrait, et Mme Bornet se montra femme de tact quand elle dit +sèchement: + +--Mon pauvre ami, tu n'y es pas! + +M. Bornet s'arrêta. Telle une toupie qui reçoit un coup de pied. + +--C'est votre faute, dit-il penaud; je vous avais prévenue. Il fallait +m'écouter. + +--Apaise-toi, lui dit sa femme en l'épongeant. Va renouer ta cravate et +te rafraîchir les tempes. + +Humilié, il passa dans le cabinet de toilette. + +--Pardon pour lui! dit-elle. + +Mais les convives soulagés, parce qu'ils en étaient quittes pour la peur +de la peur, s'efforcèrent de la consoler. + +--Chère madame, lui dirent-ils, vous vous faites trop de mauvais sang. +M. Bornet réussira mieux une autre fois. C'est tellement difficile. Et +puis cela n'a pas mal marché du tout. D'autres que nous peut-être se +seraient laissé impressionner. + +Ils se levaient, l'entouraient, touchés de sa peine. Ces dames, +certaines d'avoir échappé à un grand danger, respiraient plus librement. +Elles se félicitaient, les mains unies, parlaient ensemble, gaies, +rieuses et vivaces, comme au plein soleil de midi. + +Tout à coup l'orang parut. + +Il s'avança très lentement, et l'éclatante lumière de la salle à manger +s'obscurcit. Il avait le dos courbe, la tête rentrée dans les épaules, +la mâchoire inférieure disloquée. Ses yeux sanglants regardaient dans le +vide. Ses doigts mobiles pétrissaient, étranglaient des choses, et ses +ongles s'allongeaient en griffes. + +L'assurance perdue, les convives s'étaient bousculés, tassés dans un +coin, et se retenaient de pousser des cris d'horreur qui eussent ajouta +à leur épouvante. D'autre part, l'orang se gardait de grogner. Mais, la +gueule tantôt contractée, tantôt élargie, il exprimait sa rage d'être +exilé de ses forêts. On ne le distinguait que vaguement. Il fit le tour +de la table, silencieux, saisit un couteau, et le brandit, non à la +manière des assassins expérimentés, mais comme un animal gauche, +d'autant plus redoutable qu'il ne sait pas se servir d'une arme. La +scène sombrait dans les ténèbres, la nuit noire. On n'entendait plus +même haleter les poitrines. L'orang soufflait son haleine sur les +visages. + +--Assez! chéri, assez! dit Mme Bornet. + +Aussitôt M. Bornet, docile, leva le gaz. Les convives aspirèrent +longuement la clarté qui se répandit jusqu'à leur coeur, et l'un d'eux, +pour chasser au loin son malaise, donna le signal des applaudissements: + +--Bravo! bravo! étonnante faculté! + +--C'est un gros succès, dit Mme Bornet, empourprée. Tu n'as pas commis +une faute. + +Toutes ces dames s'exclamaient: + +--Moi, je suffoquais! + +--Moi, je me suis crue morte! + +--Moi, je ne dormirai pas cette nuit. + +--Moi, d'abord, je ne bouge plus. J'attendrai ici le petit jour. + +Il leur restait à tous cette lâcheté qui calme les plus pressantes +envies qu'on puisse avoir de changer de place. + +--Alors vous êtes contents, dit M. Bornet. Tant mieux. Moi aussi. Merci, +merci. + +Il reprit, modeste: + +--Voyez-vous, l'important est de faire jouer le gaz à propos. J'avoue la +petitesse du moyen, mais j'en garantis l'effet neuf fois sur dix. + +Ses chaussettes qu'il avait gardées, sans doute à cause des mies de pain +et des petits os que, pendant un dîner, on jette inévitablement par +terre, retombaient sur ses chevilles. + +Laid de sa propre laideur et de celle qu'il venait d'acquérir, il +s'oubliait dans son triomphe, vengé de son premier échec. Ses cheveux +rares, trempés, luisaient comme ceux qu'on trouve dans les soupes. Il +reniflait et une buée de lessive ressortait à double jet de ses narines. + +Le torse fumant, les mains collées sur son ventre pareil à un sac plein, +quelque temps encore il écouta les compliments... avant d'aller remettre +sa chemise. + + + + +LE BATEAU À VAPEUR + + _À Paul Hervieu._ + + +Retirés à la campagne, les Bornet sont les voisins des Navot et les deux +ménages font bon ménage. Ils aiment également le calme, l'air pur, +l'ombre et l'eau. Ils sympathisent au point de s'imiter. + +Le matin, ces dames vont au marché ensemble. + +--J'ai envie de manger un canard, dit Mme Navot. + +--Tiens, moi aussi, dit Mme Bornet. + +Ces messieurs se consultent s'ils projettent d'embellir, l'un son jardin +avantageusement exposé, l'autre sa maison située sur une hauteur et +jamais humide. Ils s'accordent bien. Tant mieux. Pourvu que ça dure! + +Mais c'est à la fraîcheur, quand ils se promènent sur la Marne, que les +ménages Navot et Bornet souhaitent le plus de s'entendre toujours. Les +deux bateaux de même forme et de couleur verte glissent bord à bord. M. +Navot et M. Bornet caressent l'eau comme de leurs mains prolongées. +Parfois ils s'excitent jusqu'à la première perle de sueur, sans +jalousie, si fraternels qu'ils ne peuvent se battre l'un l'autre et +qu'ils rament «pareil». L'une des dames renifle discrètement et dit: + +--Il fait délicieux! + +--Oui, répond l'autre, il fait délicieux. + +Or, ce soir, comme les Bornet vont rejoindre les Navot pour la promenade +accoutumée, Mme Bornet fixe un point de la Marne et dit: + +--Par exemple! + +M. Bornet qui ferme la porte à clef se retourne: + +--Quoi donc? + +--Mâtin! reprend Mme Bornet, ils ne se refusent plus rien, nos amis. Ils +ont un bateau à vapeur. + +--Fichtre! dit M. Bornet. + +C'est vrai. Sur la rive, dans l'étroit garage réservé aux Navot, on +distingue un petit bateau à vapeur, son tuyau noir qui luit au soleil, +et les flocons de fumée qui s'échappent. Déjà installés, M. et Mme Navot +attendent et agitent un mouchoir. + +--Très drôle, ma foi! dit M. Bornet pincé. + +--Ils veulent nous éblouir, dit Mme Bornet avec dépit. + +--Je ne les savais pas aussi cachottiers, dit M. Bornet. Pour ma part, +je n'aurais jamais acheté un bateau à vapeur tout seul, sans eux. +Fiez-vous aux amis. Enfin! Je remarquais, ces temps derniers, qu'ils +avaient l'air chose. Parbleu, c'était ça. + +--Si nous n'y allions point! + +--Ce serait excessif. Mais puisqu'ils manquent de délicatesse, ne leur +donnons point la joie de nous surprendre. Restons indifférents. + +--Bien petit, leur bateau à vapeur, dit Mme Bornet. À peine plus grand +que l'autre. Comment le trouves-tu? + +--Oh! de loin, un bateau à vapeur produit forcément quelque effet. +D'ailleurs aujourd'hui on réussit des bijoux dans le genre. + +Cependant les Navot continuent leurs signes. Sans doute ils crient: + +--Dépêchez-vous! + +Les Bornet descendent vers la Marne et se gardent de se hâter. + +--C'est bon, on y va, dit M. Bornet. Que d'embarras, mon Dieu! + +--D'abord, dit Mme Bornet, nous aussi, nous aurions un bateau à vapeur, +si nous voulions, en nous gênant un peu. + +Lentement, ils s'avancent à pas raccourcis, affectent de baisser la +tête, de la détourner ou d'observer le ciel. Certes, leur intention +n'est pas de rompre avec les Navot. Ils se promettent même d'admirer +poliment, selon les usages du monde, mais ils viennent d'entendre se +casser avec un bruit sec le premier des fils minces qui servent à +attacher les coeurs, et Mme Bornet conclut: + +--Si je ne suis qu'une femme, je ne suis pas femme pour rien, je +n'oublierai de ma vie leur procédé. Et toi? + +Sans répondre, M. Bornet lui prend la main. + +--Halte! dit-il. Ma pauvre vieille, nous sommes fous! + +Mme Bornet obéit, le regarde, regarde du côté des Navot et dit: + +--Mon pauvre vieux, voilà du chimérique! + +Ils se frottent les yeux, en écartent des effiloches de brumes et se +croient aveugles. Puis ils se mettent à rire, silencieusement, comme +deux Indiens, épaule contre épaule, redevenus bons, épanouis, heureux de +vivre en ce monde où toujours tout s'explique: + +Assis entre M. et Mme Navot, dans leur bateau ordinaire, un étranger +fume, quelque ami de Paris peut-être, et, grave sous son chapeau haut de +forme noir qui luit au soleil, il rend la fumée, naturellement, par la +bouche. + + + + +UN ROMAN + + + _Première partie_: OEUF DE POULE + _Deuxième partie_: LE SEAU + + + + +PREMIÈRE PARTIE + +OEUF DE POULE + + _À A. Roguenant._ + + +Le fils de Mme Lérin avait dit à la servante: + +--Françoise, il y a encore une poule dans le jardin! + +Et Françoise avait répondu: + +--J'y vais, monsieur Émile. C'est toujours la même: mais cette fois, +gare! + +Elle levait les bras et criait: «Poule! poule!» toute rouge et courant +par les allées. + +La poule était dans le carré des petits pois, à son aise sur la terre +chaude creusée sous elle, inquiète toutefois de ce qui pouvait arriver. +Précisément, il arriva une pierre. + +La poule se leva en chantant bruyamment, sauta sur le mur, fit face à +Françoise, et secoua ses plumes grises de poussière, puis douillettement +calée, les yeux mi-clos, la queue en panache, par bravade attendit. +Aussitôt Françoise agitant sa jupe avec bruit, les lèvres sifflantes, +doubla le carré des petits pois. D'un bond la poule fut dans la rue. +Tout semblait terminé. La rue appartient aux poules et rien de ce qui +les y concerne n'importait à Françoise. Mais la servante ouvrit la +barrière du jardin et fit claquer, tournoyer son torchon. La colère +l'entraînait, peut-être aussi le plaisir de la course. La poule comprit +le danger, longea la maison, dandinante, et entra dans la grande cour, +en donnant aux herbes, çà et là, un coup de bec, quand elle avait le +temps. Un moment elle se vit perdue. Elle s'était imprudemment logée +dans un angle du mur, près de la grange, et déjà Françoise, la jupe +écartée, lui barrait le passage. Affolée, d'un violent coup d'aile elle +s'enleva de terre, se trouva perchée sur un bâton de l'échelle qui +montait au «foineau», et, les ailes ouvertes en balancier, la gravit, à +petits sauts secs, sans se presser, échelon par échelon, disparut. +Françoise la suivit et à l'entrée du «foineau» s'arrêta. + +Il était plein d'ombre; le foin s'y entassait en galettes serrées. Un +souffle chargé d'odeurs grisantes caressa le visage en sueur de +Françoise. + +--Tant pis, j'entre un instant, dit-elle. D'ailleurs, il y a peut-être +des oeufs, puisque les poules y vont. + +Le foin, pressé contre les poutres, s'y appuyant de toutes ses bottes, +dégringolait jusqu'aux pieds de Françoise en escaliers irréguliers. La +poule s'était installée en haut, dans un nid fait comme exprès pour +elle. Il aurait fallu, pour l'atteindre, affronter des périls, enfoncer +dans des trous, risquer des enjambées, se donner bien du mal, et encore! +Ce fut sans appréhension qu'elle vit la servante tenter l'assaut, tâter +les couches de foin du bout du pied, pressentir les gouffres, osciller, +s'arrêter prudente, se consulter et recommencer l'escalade. + +--Attends, attends... disait Françoise, je vais t'apprendre, moi! + +Qu'est-ce qu'elle allait lui apprendre? + +Son pied heurta quelque chose de dur, le manche d'une fourche enfouie +dans le foin, jusqu'aux dents. + +Françoise tomba sur le dos; ses bras battirent l'air. + +Elle sentit toute sa colère se dissoudre comme un fondant, et, fixée par +la poule sérieuse, partit d'un rire prolongé. + +C'était doux comme un lit de plumes, plus doux. Le foin la chatouilla de +toutes ses pointes, jouant avec elle, la cernant, guetteur, prompt à +surprendre un bout d'oreille. Elle se retournait d'une joue sur l'autre, +se sentait une pelote dans chaque main, et, quand elle remuait les +mollets, ses bas s'emplissaient d'aiguilles à tricoter. Elle fermait les +yeux, les rouvrait, apercevait la poule toujours grave, absorbée, et +criait encore, convulsive à force de rire: + +--Poule, poule! Oh! la mâtine! + +Vraiment elle prenait une douche de foin. Des poutres descendait une +cascade d'herbes sèches. Des vagues lui tombaient sur les bras, sur le +front, comme si le «foineau» fût changé subitement en une sorte d'étang +onduleux. Elle ne voyait plus que de temps en temps, et par des +éclaircies, la poule immobile. Les flots de foin coulaient +régulièrement. Tout à coup, le rire de Françoise fut cassé net. + +Le fils de Mme Lérin était agenouillé près d'elle. + +--Comment, c'est vous, monsieur Émile, c'était vous! + +Elle n'en revenait pas de le trouver là, tout contre, sans qu'elle l'eût +soupçonné, monté du foin ou tombé des tuiles par enchantement. Il +souriait d'un air embarrassé et mâchait un fétu. Avec la fourche il +continuait de lui couvrir, comme d'un drap de foin, la poitrine, les +jambes, tout le corps. + +--C'est la poule, dit Françoise; je suis tombée, mais je me relève, +monsieur Émile. + +Elle fit un effort vain. + +--Allons, voilà que je ne peux plus, maintenant! + +Elle recommença de rire de bon coeur, les bras tendus. + +--Non, j'y resterai, bien sûr! + +M. Émile jeta sa fourche en haut du «foineau» et prit les deux mains de +Françoise. Elles étaient grasses, moites. Il se raidit, le corps en +arrière, les genoux arc-boutés, la souleva. Mais il dut lâcher tout. On +était mal «parti» et Françoise retomba. + +--À une autre! dit-elle. + +M. Émile reprit les deux mains. Longuement il en écartait les doigts +pour y accrocher les siens, tentait un essai par les poignets, mais cela +glissait trop, et il revenait aux doigts après un arrêt à la paume. + +--Une, deux: y êtes-vous? + +Il y était, l'étreignait, l'étouffait, l'embrassait, et la baisait avec +violence, très vite, sans un mot. + +Du coin où M. Émile l'avait lancée, la fourche se précipita, ses trois +dents aiguës en avant, et le mordit. Il ne put retenir une plainte et, +d'un revers de main, la rejeta plus haut encore. + +Elle revint, mais hésitante, au moyen d'une glissade, sournoise, les +dents toujours ouvertes, arriva sans bruit, inattendue, surprenante. + +Cette fois ce fut Françoise qui cria, meurtrie dans toute sa chair. + +M. Émile repoussa la fourche avec tant de force, qu'elle enfonça dans le +foin ses trois dents, profondément, et toute droite, se tint tranquille, +comme une bête hargneuse matée. + +La poule dans son nid demeurait indifférente, tout entière à son oeuvre. + +Autour d'eux, l'infini travail du foineau se continuait. L'univers des +brins de paille et de foin bruissait faiblement, comme une chute de +grésil. Aux tuiles, aux lattes, aux poutres, avec entêtement, les +araignées accrochaient leurs délicats jeux de patience. Quelques-uns se +fondaient en une seule tente fine, sans pli et sans déchirure. Des +toiles isolées semblaient des débris de papier décollé par l'humidité +dans une chambre inhabitée. Une araignée solitaire glissait sur son +filet, défiante, l'allure oblique. Une hirondelle entra, fusa, enleva la +toile et l'araignée et sortit, d'un trait. + +Soudain la poule, prise d'effarement, donna des coups de bec dans le +vide et, avec un lourd déploiement d'ailes, caquetante, franchit les +deux corps enlacés et s'en alla tomber en pleine cour. Une de ses plumes +égarée, entraînée par le sillage de l'air, tourbillonna molle, fut +saisie par les doigts invisibles du vent, s'anima, monta et s'évanouit, +envolée comme un oiseau, vivante. + +Françoise dressa la tête. Mme Lérin appelait: + +--Françoise, Françoise, où êtes-vous donc? + +--Voilà! voilà! + +Mais hébétée, elle ne bougeait pas, serait restée là, quand M. Émile, +bien avisé, grimpa jusqu'au nid de la poule, y plongea la main, prit +l'oeuf et le tendit à Françoise. + +Elle descendit rapidement l'échelle. + +--Qu'est-ce que vous avez donc fait? dit Mme Lérin, que vous êtes +couverte de foin? + +--C'est plein d'oeufs, là-haut, dit Françoise: j'en ai même cassé un. +Tenez, voilà l'autre. + +Elle crut remarquer que Mme Lérin persistait à la regarder +singulièrement. + +--Ça doit se voir, pensa-t-elle. + +Mais Mme Lérin, soupesant l'oeuf, et le mirant au soleil, lui dit d'un +ton naturel: + +--Il faut faire attention, Françoise. Les oeufs sont rares, cette année, +bien plus rares que l'année dernière. Ils n'ont jamais été aussi rares. + + + + +DEUXIÈME PARTIE + +LE SEAU + + _À Eugène Bosdeveix._ + + +Cette nuit, on a crié dans le jardin, et ce matin, vers cinq heures, sûr +de la présence du soleil, je saute du lit pour aller voir. Mon père et +ma mère dorment encore, ainsi que Françoise, notre bonne, assez +paresseuse depuis quelque temps. + +Je voudrais me rappeler les cris, ou plus exactement les plaintes, mais +je ne suis pas de ces personnes douées, auxquelles il suffit d'entendre +un air une fois pour le retenir. Il ne résonne dans ma mémoire que des +bruits vagues légers comme des oeufs vides. + +Je parcours lentement le jardin et cherche des traces de pas. + +Les allées sont trop sèches. De nombreux fils blancs les traversent. +Cependant l'une d'elles en a moins que les autres, et ceux qui lui +restent semblent avoir été tendus rapidement à la dernière heure. + +Je prends cette allée et m'interroge sur l'utilité de tous ces fils. + +Les araignées les sécrètent-elles pour y suspendre leur linge? + +Du linge d'araignées! + +Mon imagination va bien aujourd'hui et me fait espérer d'importantes +découvertes. + +D'abord, je note qu'un poirier a quelques-unes de ses branches cassées. + +Est-ce par un animal, une chèvre? + +Mais une chèvre bêle et ne crie pas. + +En outre, elle aurait brouté les branches. + +Par un voleur? + +Je sais le nombre des poires: vingt-huit. Aucune ne manque. Elles +brillent de rosée. On les embrasserait comme des joues. Dans deux ou +trois semaines, elles seront bonnes à cueillir. + +Je ramasse des brindilles parmi les fraisiers. Ce n'est pas une personne +distraite qui les a brisées. Elles ont été mordues comme afin de calmer +une douleur, une grosse rage de dents par exemple. Moi, je mangerais des +feuilles! + +A la quantité des brindilles mâchées je devine qu'on souffrait beaucoup +et qu'on est demeuré longtemps près du poirier. + +Un peu plus loin _elle_ s'est appuyée contre un autre arbre, haut +pommier dont les petites pommes grises apaisent, en été, mes plus fortes +soifs. + +J'ai dit _elle_ parce que l'écorce a pincé entre deux écailles un long +cheveu de femme, blond. Je préférerais un cheveu noir ou châtain, et +j'éprouve un commencement de trouble. + +Au delà du pommier, la trace des pas devient visible. La marche +s'appesantit. Le pied reste longtemps posé sur le sable, le marque avec +netteté, s'en détache péniblement, et les empreintes se resserrent, se +touchent presque. + +J'arrive à l'extrémité de l'allée. Elle se perd dans un épais bouquet de +noisetiers sous lesquels j'ai disposé, pour mes siestes, des fagots en +forme de fauteuil. «Fauteuil» n'est pas de trop, tant ce siège me plaît, +tant je m'y trouve commodément aux grandes chaleurs. + +C'est là qu'a dû se passer la chose. + +Les fagots sont bouleversés comme les couvertures d'un lit, après une +nuit agitée. Des mousses, de l'oseille, des oeillets, ont été arrachés +par poignées, et le sol, rayé de coups de talons, humide çà et là, n'a +pas encore bu tout le sang répandu. J'examine les lieux de près, en +détail, accroupi, et machinalement je relève les brins d'herbe foulés, +j'efface des souillures; du plat de la main je caresse, j'égalise la +terre. + +Car j'ai beau ne pas vouloir comprendre, il y a longtemps que je +comprends. + +Les certitudes m'arrivent par bandes, importunes, trop hâtives. Vivement +intéressé, je déchiffre la série des indices à première vue, reconstitue +la scène, et me souviens du mois, du jour où, frappant d'un doigt mon +épaule, Françoise m'a dit, brusque: + +--Vous savez, je suis prise! + +Jamais elle n'a osé me tutoyer. Elle n'était point de ces paysannes qui +s'enorgueillissent d'un bourgeois. + +Je rarrange le fauteuil, puis, m'étant éloigné de quelques pas je +reviens en indifférent qui se promène, par hasard, devant les +noisetiers, sans penser à mal, et je me persuade que l'endroit a son air +naturel de tous les jours. D'ailleurs, des chats ont pu se battre là, un +chien vagabond s'y rouler. + +Je regarde le soleil lent à monter, et j'écarte mon ombre afin qu'il +puisse vite chauffer les traces mouillées où ça patouille et brûler ce +qui tire l'oeil. Au fond, je ne suis pas à mon aise du tout. + +Après, la lutte contre la souffrance terminée (on dit que c'est un +vilain quart d'heure), qu'a-t-elle fait? + +Il faut que je continue à comprendre malgré moi. + +Ma lucidité m'effraie. Je n'ai qu'à suivre cette allée comme, sur une +carte, une ligne pointillée au crayon de couleur. Je la ratisse avec +soin, en tous sens, et me voilà au puits. Mes jambes reculent, mais je +maintiens énergiquement les fuyardes, tandis qu'une lumière blessante +m'entre au cerveau. + +Françoise n'a pas jeté le petit. Elle l'a mis dans le seau de fer-blanc +et elle l'a descendu doucement, à cause de la poulie grinçante, +maternellement. Puis elle a perdu la tête. Elle n'a pas eu le courage de +remonter le seau. Il pend là-bas, au fond. La chaîne oscille encore à +mes yeux brouillés, déroulée tout entière, et la poulie n'a retenu que +le dernier anneau plus gros que les autres. + +Je le saisis et je tire. Plus j'approche du bord, plus c'est lourd. Je +tire sans regarder, avec la peur de ramener... + +Je lâcherais tout. + +Rien! + +Le seau, comme tous les seaux, a bien fait bascule en touchant l'eau, et +le petit est loin. Je noue la chaîne, et me penche, poussé dans le dos, +sur la margelle. J'ai un instant la tête enveloppée de glace. + +Un morceau de ciment se détache, perce des couches vibrantes, emplit le +puits de sourdes clameurs. Longtemps je prête l'oreille. + +Je me redresse, le front rafraîchi. Je songe soulagé: «Françoise a tué, +elle se taira.» + +C'est très gentil de sa part. Le reste me regarde. D'abord, je veux +qu'elle se remette, et je demanderai pour elle, à ma mère, huit jours, +quinze jours de repos. Maman ne me refuse rien. Elle prendra une femme +de ménage, en attendant que Françoise se rétablisse. D'ailleurs, s'il +faut l'avouer, je pense que maman ne sera pas plus gênante qu'une +complice discrète. + +Tout de même, j'ai de la veine, et l'affaire aurait pu mal tourner. Mais +ne recommence pas, l'ami! passe pour une fois, hein! + +Tranquillisé peu à peu, innocent, je regarde devant moi, derrière moi. +L'allée est propre, en ordre; mon âme aussi. Je ne compte plus qu'une ou +deux inquiétudes menues. Ainsi, je devrai, à moins que je ne trouve un +prétexte, boire à table de l'eau du puits, sans dégoût. En outre, quelle +attitude aurai-je en présence de Françoise, à notre première rencontre, +à notre confrontation? + +Baissera-t-elle les yeux? + +Il est sept heures. Mon père et ma mère s'éveillent et Françoise, +épuisée, choisit les mots qu'elle va dire, pour qu'on la laisse au lit. +Je n'oublierai pas de sitôt les deux heures d'émotions successives qui +viennent de s'écouler, et j'ai un grand besoin de plein air, de +recueillement. + +D'ordinaire, par ce soleil, les poissons courent à fleur d'eau, sautent, +gueule ouverte, sur les mouches, et se régaleraient même d'amorces +artificielles. On pêcherait fructueusement ce matin. Je connais un coin, +près des framboisiers où, par toutes ses gouttières, le chaume +entretient une fraîcheur salutaire aux petits vers jaunes. + +J'empoigne une pioche, la soulève haut, les bras raides, l'abats, et du +premier coup, je déterre un chiffon mou, une loque rouge et boueuse, +indigne de pincettes, l'enveloppe gluante de mon plaisir dépouillé, +pareille aux papiers gras d'un déjeuner sur l'herbe... _le délivre!_ + + + + +LES DEUX CAS DE M. SUD + + + LA PETITE MORT DU CHÊNE + LES CHARDONNERETS + + + + +LA PETITE MORT DU CHÊNE + + _À Louis Baudry de Saunier._ + + +--Mais, se dit M. Sud, pourquoi n'as-tu pas tiré? + +--J'ai oublié, se répondit M. Sud avec simplicité. + +Il ne se gourmanda point davantage, et suivit de l'oeil les perdrix qui +se posèrent là-bas, dans un carré vert. + +--Bien! dit M. Sud; elles sont à moi! + +Il fit le geste d'appuyer son index sur l'endroit, exactement. Il +portait son fusil par le milieu, d'une main, les bras écartés, marchait +en levant haut ses courtes jambes, et s'efforçait de maintenir derrière +lui Pyrame, un vieux chien de location, d'ardeur modérée. + +Arrivé au carré vert, M. Sud se baissa, cueillit une plante et demeura +quelque temps rêveur. Était-ce de la luzerne? Était-ce du trèfle? +Parisien têtu, il ne les distinguait encore que malaisément. Comme il se +relevait, il entendit les perdrix «bourrir et cacaber». M. Sud avait +trouvé dans un livre de chasse et retenu, pour de fréquentes citations, +ces deux termes d'une sonorité étrange. + +--Elles m'ont surpris, les diablesses! j'ai encore oublié de tirer, +dit-il. + +Les perdrix, l'une d'elles en tête et guide des autres, emportaient au +loin leur lourde traîne pendante. M. Sud les regardait avec un bon +sourire, admirait leur vol comme un feu d'artifice, et tortillait son +brin de trèfle ou de luzerne. Elles passèrent la rivière, désunies un +instant par les branches des saules, et tout de suite, presque au bord, +se remisèrent hors de danger. + +--Voilà qui n'est plus du jeu, dit M. Sud. Je n'ai pas de pont sous le +pied, moi. Décidément, les malignes refusent le combat et me narguent! + +Il s'imaginait caché dans le ventre d'une vache artificielle. Les +perdrix se rapprochaient, confiantes. Un bras de fantôme sortait pour +les ramasser une à une. Il leur cria ce mot d'esprit: + +--Bonsoir, la compagnie! + +Et, vengé, incapable de leur en vouloir, il ne les regretta même pas, +tout aise d'échapper à des nécessités cruelles. Il se promena en pleine +verdure, s'y rafraîchit les cuisses, y trempa ses fesses même, au moyen +de brusque flexions. Il caressait aussi sa belle barbe blanche, et le +cordon de son lorgnon dessinait sur le plastron de sa chemise une +fourche fine. + +--Vais-je rentrer bredouille? + +Heureusement, des alouettes tireliraient dans tous les sens. Que +n'avait-il, au lieu d'un fusil, un filet à papillons! + +D'abord elles tournoyaient, incertaines de la route à suivre, puis +s'élevaient lentes et grisollantes, sans doute en quête de miroirs. M. +Sud fit la remarque que toutes montaient vers le soleil, le long de ses +rayons, comme suspendues au bout de fils d'or qu'on pelotonne. +Quelques-unes allaient certainement jusqu'aux flammes, pour s'y perdre, +s'y rôtir, et M. Sud, la nuque douloureuse, la bouche ouverte, les yeux +brouillés, espérait leur chute. + +--Il faut pourtant que je les tire! + +Au cul levé, c'eût été hasardeux. Il préférait s'en désigner une et la +voir s'abattre, se motter, là, entre ces deux taupinières. Il +s'avancerait sur elle, le fusil à l'épaule, et viserait un peu en +dessous, pour ne point l'abîmer. Violemment étourdie, elle n'aurait plus +que la force de sauter dans la gueule de Pyrame. Mais l'alouette était +couleur de terre. M. Sud cherchait en vain la petite robe grise +imperceptible, fondue. Il piétinait, tournait sur place, s'égarait comme +quelqu'un qui vient de laisser tomber une pièce d'argent. + +Il s'assit quelques minutes, afin de souffler, de renouer les cordons de +ses guêtres et les nombreuses ficelles de son costume. Toutes les taches +roses de son teint d'homme savamment nourri s'étaient rejointes et n'en +formaient qu'une. Il s'épongea, se sourit dans une glace minuscule, fier +de soi, et assuré de faire plus tard une belle conserve. + +--N'aurai-je pas l'occasion de décharger mon arme? + +Il l'ajustait contre sa joue, trouvait enfin la mire, et, pour terminer, +étudiait de nouveau les incrustations de la crosse, ces damasquinures si +riches qu'elles semblaient garantir l'adresse du chasseur. + +--Certes, j'ai là un objet d'art, un fusil de luxe, quoique de +précision. Mais part-il bien? J'en ai connu qui ont éclaté. + +De grosses pierres le tentaient à cause de leur immobilité. Toutefois +elles étaient par trop mortes, tandis qu'un arbre a de la sève, presque +du sang. Il fit choix d'un chêne sérieux, vivace, trapu, isolé au milieu +d'un champ et dont l'aspect devait épouvanter, la nuit. L'écorce, comme +une vieille manche au coude, s'en était çà et là usée à la râpe des +garrots que les chaleurs démangent. Tout autour du tronc, les sabots +avaient battu, aplati le sol, et, pour n'être que de chevaux paysans, +n'en empêchaient pas moins les herbes d'y pousser. + +M. Sud calcula ses distances, car les plombs tantôt s'écartent et +passent, les uns à droite, les autres à gauche, tantôt par répercussion +peuvent vous blesser grièvement. + +Debout, il doutait de lui-même et craignait le recul. À plat ventre, il +n'apercevait plus le chêne. Il adopta donc la solide, confortable +position du tireur à genoux. Il épaula non sans méthode, point pressé, +grave et pâle. Le canon du fusil, d'abord vertical, s'inclina, se coucha +sur le plan de tir. + +M. Sud était agité de petites secousses, éprouvait des palpitations +légères. Il transformait l'arbre en bête, en homme. Est-ce vrai, ce +qu'on raconte, qu'une forte détonation peut décider la pluie? Il +patienta, attendit le calme de ses nerfs et le silence de son coeur. Il +voulait éviter l'à-coup, ne lâcher la détente, celle de gauche bien +entendu, comme toujours, qu'après une pression graduée, tendre, +interminable. De temps en temps, il risquait un coup d'oeil: au bout +d'une allée d'acier éclatante, la mire se dressait ainsi qu'une borne. +Au delà s'étendait un espace vide, glace sans tain. Enfin le chêne +apparaissait, trouble, mouvementé, remuait toutes ses feuilles inquiètes +comme une multitude d'ailes, et gémissait, oscillait dans un doux et +long effort pour s'éveiller de sa torpeur mortelle. + +Pyrame, en arrêt d'étonnement, faisait avec sa queue des signes +discrets. + + + + +LES CHARDONNERETS + + _À Lucien Priou._ + + +M. Sud regardait les chardonnerets tantôt se poser sur le peuplier, et +tantôt joncher la terre, comme une bande de fleurs volantes. Sans doute, +il en désirait un pour le mettre à sa boutonnière. Longtemps il attendit +qu'ils fussent bien en tas, irrésolu dès que l'un d'eux s'écartait. + +Soudain, dans un accès de férocité et de bravoure, il déchargea son beau +fusil, en détournant la tête. + +Quand il revint à lui, son chien Pyrame mangeait les chardonnerets +morts. Quelques autres, blessés à peine ou étourdis, échappaient aux +happements de la gueule. M. Sud les ramassa et les mit dans sa poche, +tout fier. + +Ainsi, il avait tué: grâce à lui, là, des plumes s'étaient éparpillées; +la terre buvait du sang; des cervelles se répandaient, blanches comme du +lait d'herbe à verrues. Et si, malgré ces preuves, un incrédule doutait +encore, il suffirait, pour le convaincre, de dire à Pyrame: + +--Montre ta langue! + +--Je veux garder la douille de ma cartouche! se dit M. Sud. + +Il s'en alla. Il éprouvait le besoin de marcher vite et droit. Il avait +hâte de rentrer à la maison et de retourner sa poche, tous ses amis +assemblés. + +Il entendait cette exclamation: «Fameux coup!» et répondait, modeste: +«Vous êtes trop aimable, j'ai eu de la chance. Merci. La prochaine fois +je ferai mieux!» + +Il se flatta la barbe comme il faisait toujours à chaque contentement. +Jamais elle n'avait été plus élastique. Il la soulevait haut, par les +deux pointes, et la laissait ensuite retomber, écarter toute sa neige +sur sa poitrine d'homme. Les chardonnerets remuèrent. M. Sud en prit un, +avec des précautions, et l'examina pour voir «comment c'était fait». + +Le chardonneret avait la tête rouge, les ailes jaunes et brunes; l'une +d'elles, cassée, pendait. La mobilité de son bec et de ses yeux était +l'unique signe de sa souffrance fine. Mais une remarque, entre toutes, +frappa M. Sud. Cette miniature d'être ne lui faisait pas l'effet d'une +«pièce de gibier». Il croyait soupeser un fragile objet d'art, fini au +point de donner l'illusion de la vie. Il mania les chardonnerets les uns +après les autres, et tous le troublèrent par leur effarement menu. Ses +impressions tournèrent comme des roues folles. Il s'imagina penaud, et +non plus triomphant, sous les regards de ses amis, et il écouta les fous +rires des coquettes petites filles, déjà femmes par le don de se moquer. + +--Oui, se dit-il, j'ai fait un beau coup. Quelle honte! + +Il ralentit le pas. En ce moment, le chardonneret qu'il tenait s'envola, +hésita un peu en l'air, étonné de se sentir libre, et partit. Cette +espièglerie réjouit M. Sud: + +--Celui-là n'avait pas trop de mal, dit-il. Les autres l'imiteront +peut-être! + +Il les percha tour à tour au bout de son doigt, avec des paroles +encourageantes. Mais, désormais incapables d'essor, ils retombèrent au +creux de la main. + +--Qu'en faire? se demanda M. Sud. + +Il ne songea pas à les élever dans une cage bien aménagée. + +Il s'assura que personne ne pouvait le surprendre, regretta de ne point +se trouver derrière une porte dont le verrou serait poussé, et déposa +délicatement les chardonnerets au bord de la rivière. Le courant félin +les saisit, noua, comme avec un fil, leurs ailes à peine battantes, les +emporta. Vraiment, ils furent noyés sans avoir lutté plus que des +mouches. + +--Vois-tu, dit M. Sud à Pyrame, je préfère, décidément, la pêche à la +chasse. Les poissons, ça n'a pas l'air de bêtes. Ils n'ont ni poil, ni +plumes, et meurent tout seuls, quand ils veulent, sur le gazon, dans un +coin, sans qu'on s'en occupe. Assez de carnage! À partir de demain, nous +pêcherons: tu porteras le filet! + +Ensuite, M. Sud jeta sa douille de cartouche, moins précieuse, +maintenant, qu'un bout de cigare éteint, et, comme son pantalon en +velours gris-souris était taché de sang, il trempa dans l'eau son +mouchoir et s'efforça--ainsi qu'un criminel--de laver et de frotter les +gouttes rouges qui reparaissaient toujours! + + + + +HISTOIRE D'EUGÉNIE + + + LE RÊVE + LE MOINEAU + LE BEAU-PÈRE + IL FAUT QU'UNE PORTE SOIT FERMÉE + + + + +LE RÊVE + + _À Alfred Swann._ + + +Mlle Eugénie Lérin se demande, en s'éveillant: + +--Où suis-je? + +Il lui faut reconstituer, détail à détail, la chambre, faire la +reconnaissance des objets familiers, se déclarer: + +--Voici la pendule et voilà le paravent. En face: les fenêtres! + +Elle s'est donc grisée? + +Elle se croit, au cerveau, une pelote de glu, où toutes ses idées sont +collées comme des pattes de mouche: + +--Qu'est-ce que j'ai fait, sans le vouloir? + +Elle bâille, boursoufle l'édredon, tente de se rendormir, sur le ventre, +sur le dos. Elle compte au plafond les taches de plâtre, et presse ses +tempes entre ses pouces, comme pour faire jaillir le souvenir hors du +front: + +--Tiens, tiens, tiens! + +Parfois ses lèvres s'avancent, en suçoir, aux succulents «passages» du +rêve. + +--Fameux! que serait-ce, si c'était «pour de vrai»? + +Un instant, elle prend la pose dite en chien de fusil, croise ses doigts +et ramène ses genoux au menton. Puis elle se détend, s'assied sur le +lit, et met le premier bas, sans hâte, paresseuse. + +Et tandis que la soie, toutes ses mailles titillées, fait ses délices de +la peau, la jeune fille penche encore la tête, s'attarde à écouter, +entend distinctement des choses, à gauche. + +Elle a une tourterelle dans le coeur! + + + + +LE MOINEAU + + _À A. Collache._ + + +On frappe aux carreaux. Ils ont «pris» cette nuit, et le givre les a +géométriquement fleuris. + +Toc! Toc! Il semble qu'on enfonce de petites pointes dans du verre. + +--Je sais ce que c'est, dit Mlle Eugénie. Aussitôt, elle se lève. Elle +doit être bonne et tendre, car ses jambes semblent bien vilaines, +inaccordables, et ses pieds, larges et plats, traînent sur le tapis, +comme des savates. Elle a les chevilles trop en relief, des doigts +chevaucheurs, des mollets dégorgés, et, aux épaules, des salières telles +qu'il faudrait mettre du poivre dedans pour exciter quelque homme. + +Heureusement, par ces temps durs, son coeur se fend comme les pierres. +Elle entr'ouvre la fenêtre. Le moineau saute sur son doigt. Elle lui +sert un déjeuner intime de miettes et de graines. + +--Quand on pense qu'il a passé la nuit dans la rue! + +Elle le flatte, l'embrasse et lui écrase du pain dans de la salive. + +En chemise, elle grelotte à fleur de peau et brûle d'un feu caché. Par +une fente de la croisée, la bise siffle sa nudité de laide; mais la +conscience du devoir accompli croît en Mlle Eugénie, s'élargit, s'enfle, +et, comme un ballon intérieur, la soulève et la porte, un instant +suspendue, planante. + +--Ah! moineaux crottés, moineaux va-nu-pieds, que Dieu misérablement +abandonne, venez à moi, en foule; j'ai de la charité pour tous vos +appétits. + +Pit! Pit! Le moineau mange, comme s'il avait été apprivoisé par M. +Theuriet lui-même. + +Et ces petites bêtes ne sont pas ingrates. Il est évident que nos +prières montent au ciel, roulées en cigarettes sous leurs ailes chaudes. +La recommandation d'un oiseau vaut, pour le moins, son pesant de plumes. + +Elle divague, la chère jeune fille! Elle en est à ce point de +l'attendrissement où l'on s'imagine qu'on va parler en vers. + +Déjà elle touche le prix de sa bonne action en voeux entendus, en +souhaits réalisés. + +Voilà qu'elle pleure un peu! + +Fût! Fût! La queue, les ailes remuantes, le moineau rassasié se perche +au bout de l'index, fait bec fin et ventre plein, et, avant de s'envoler +au-dessus des toits éclatants de blancheur pure, vers les froides +couches d'air irrespirable, il laisse, comme solde, à Mlle Eugénie, au +creux de la main, entre la ligne de vie et la ligne de prospérité, une +crotte. + + + + +LE BEAU-PÈRE + + _À Alcide Guérin._ + + +L'unique fenêtre de la chambre à coucher donne sur le jardin. Mlle +Eugénie écarte, en éventail, des plumes de paon dans un vase. + +Depuis longtemps, il est question d'un mariage pour elle. M. André +Meltour, de Saint-Étienne, la trouve à son goût, et rondement, bon +commerçant, presse les choses. + +En visite, ce matin même, il «se déclare» à M. Lérin, au soleil, près de +la petite barrière blanche. + +Adroitement, il a commencé par le complimenter sur l'entretien des +allées, et par lui poser, avec intérêt, quelques questions +d'horticulture. + +--Qu'est-ce que c'est que ça, monsieur Lérin? + +--Comment! à votre âge, vous ne connaissez pas encore les oignons? + +La fenêtre est entr'ouverte, et Mlle Eugénie entend nettement. Tantôt +elle se blâme d'écouter, et tantôt elle chasse, comme des mouches, les +scrupules entêtés à revenir. + +--Oui, mon cher monsieur Lérin, dit-on, Saint-Étienne est une ville +d'aspect sale, fumeux. Le soleil paraît jaune. Les fleurs, qu'on fait +venir à grands frais, se fanent incontinent. Il semble que les ruisseaux +roulent du charbon délayé. Mais, prenez quelques gouttes de cette eau +noire dans le creux de votre main, les voilà claires, limpides et pures: +Est-ce comique? Il sort de Saint-Étienne les rubans les plus doux à +l'oeil et au toucher et jamais une épidémie n'y est entrée. + +Concevez-vous? En vingt-cinq jours, comme aux sources vantées, une femme +délicate pourrait y restaurer sa vigueur. + +C'est un coup droit. M. Lérin ne semble pas touché. Il songe à l'eau +noire claire et ne la voit pas bien. + +--Non, je ne la vois pas bien. + +--S'il vous plaît? + +--Vous êtes donc sourd? je vous dis que je ne vois pas votre eau. + +--Les savants, répond M. Meltour, donnent leurs raisons diverses. En +tout cas le phénomène n'est pas niable. Mlle Eugénie le notera. + +--Singulier! + +--J'irai plus loin, continue M. Meltour, dont la langue prend le trot, +l'air chargé de Saint-Étienne, que de grands chimistes parisiens ont +analysé, par sa composition même, est préférable à tout autre air. + +--Mais, si je vous entends, vos fleurs se fanent incontinent. + +--Tandis que les femmes... Monsieur Lérin, vous êtes galant! mais nous +sommes gens assez fins pour répondre à tout. Les femmes sont les rivales +des fleurs: ainsi la contradiction s'explique. + +M. Meltour, satisfait, rit. Mais M. Lérin se garde de sourire. + +--Votre soleil est jaune? + +--Tout jaune, sans éclat. Mlle Eugénie ouvrira peu son ombrelle, je vous +en avertis. + +--Elle va donc à Saint-Étienne? + +--J'ose espérer que si j'ai le bonheur d'en faire ma femme, elle me +suivra partout, comme le code le lui ordonne. + +--Vous voulez donc vous marier? demande M. Lérin. + +M. Meltour se découvre et, doucement, passe la main sur ses cheveux +rares: + +--Je crois qu'il est temps; n'est-ce pas votre avis? + +--Oh! des fois, ça repousse, dit M. Lérin. + +--Je suis un homme, répond M. Meltour, je me dis la vérité à moi-même, +et je ne compte que sur l'indulgence de mademoiselle votre fille. + +--C'est donc avec ma fille que vous voulez vous marier? + +--Monsieur Lérin, vous vous moquez! + +--Ah! + +Ces messieurs se taisent. Les plumes de paon tremblent entre les doigts +de Mlle Eugénie. Elle attend, ses yeux dans leurs yeux, quand soudain M. +Meltour, désireux d'en finir, parle ferme et bref. + +--Eh bien, que dites-vous? + +--Moi, rien. C'est votre affaire. + +--Comment cela, cher beau-père? + +--Tenez, finissons, fait M. Lérin. Vous voulez épouser ma fille, et, la +connaissant mal, vous me demandez à moi quelques renseignements. Je n'en +ai point à vous donner. + +Est-ce que je sais quelle femme sera ma fille? Vous m'êtes sympathique +comme un homme qu'on a rencontré trois fois, c'est-à-dire indifférent; +je vois votre embarras; si vous faites une sottise, vous direz: «On m'a +trompé!» et, si vous tombez bien, vous vous applaudirez seul, en vantant +votre bon goût. Tout est possible, Monsieur. On a vu des gens heureux. +Le serez-vous? Qui le prédirait? Pas moi. Vous hésitez. Il vous faudrait +quelques conseils, un coup d'épaule. Ah! si je vous souriais, vous +appelais du geste comme un petit qui apprend à marcher!... Mais je reste +là, incohérent, de bois, et, pour me corrompre, vous me nommez: «Cher +beau-père!» Je me retiens solidement de vous répondre: «Mon gendre!» + +Monsieur, j'ai passé l'âge où l'on s'attendrit. Mariez-vous. Dans une +vingtaine d'années, quand vous aurez fait vos preuves, je me réjouirai +et vous féliciterai. D'ici là, je me montrerai froid, et, n'était +l'ennui d'aller à la messe, j'assisterais sans souci à votre aventure. +Donnez quelques sous au curé pour qu'il fasse vite, car, à la campagne, +les églises manquent de confortable. + +Oh! Monsieur, vous êtes dans une situation pénible. Je ne vous plains +pas, mais il vous en arrive une bien bonne. Franchement, je n'y peux +rien. Parlons d'autre chose, voulez-vous? + +Il conclut: + +--Je veux arracher, pour notre déjeuner, deux ou trois radis noirs. Les +aimez-vous, les radis noirs? + +--Oui, dit M. Meltour, surtout quand ils sont blancs. + +Les plumes de paon, élégamment ordonnées, rayonnantes, baignent dans du +soleil leurs aigrettes nuancées et leurs yeux cerclés de couleurs vives. +Mlle Eugénie, tout oie, sanglote, et, comme elle n'a pas beaucoup de +poitrine, ses grosses larmes tombent par terre, verticales. + + + + +IL FAUT QU'UNE PORTE SOIT FERMÉE + + _À Fernand Vanderem._ + + +EUGÉNIE.--Vous ne voulez pas que j'entre? + +ÉMILE.--Chère madame, je suis désolé; j'ai un monsieur, un directeur. +Nous causons sérieusement. Il s'agit de gros intérêts. + +EUGÉNIE.--Comment? j'arrive de province; je monte vos six étages et vous +ne voulez pas que j'entre! Vous êtes dur. + +ÉMILE.--Ma chère dame, puisque je vous dis que j'ai quelqu'un. + +EUGÉNIE.--Vous dites que c'est un monsieur, je n'ai pas peur d'un +monsieur! + +ÉMILE.--Sans doute, mais il est vieux et nous sommes en affaires. Je +vous assure qu'il m'est impossible de vous recevoir. Tout raterait. + +EUGÉNIE.--Je parie que ton monsieur, c'est une femme. + +ÉMILE.--Un monsieur n'est jamais une femme. D'ailleurs, entendez-vous? +il tousse. + +EUGÉNIE.--Je n'entends rien. + +ÉMILE.--Il a toussé tout à l'heure. Il ne peut pas tousser constamment +pour vous faire plaisir. + +EUGÉNIE.--Ainsi, tandis que ce monsieur se carre, s'allonge dans ton +fauteuil, il faut que je me tienne debout sur mes pauvres jambes! + +ÉMILE.--Chut! pas si haut! le frotteur est dans l'escalier, qui racle. +Le laitier peut venir d'un instant à l'autre, et la concierge ne fait +que grimper. + +EUGÉNIE.--Bon: chuchotons! Ah! que j'ai chaud! Je boirais un verre d'eau +d'un trait. + +ÉMILE.--Si vous m'aviez écrit, je vous aurais attendue dans un café et +nous aurions causé en prenant un bock. + +EUGÉNIE.--Je te vois, c'est l'essentiel. + +ÉMILE.--As-tu quelque chose d'important à me communiquer? + +EUGÉNIE.--J'ai à te communiquer que je t'aime toujours. Ouvre donc la +porte toute grande. Je n'aperçois que le bout de ton nez dans de +l'ombre. Là, bien. Tu es rasé! Est-ce que tu t'es rasé pour moi? +Donne-moi l'étrenne de ta barbe. + +ÉMILE.--Non, j'avoue que c'est pour moi. Boutt! je me rase tous les deux +jours. Boutt! + +EUGÉNIE.--Oh! ce petit baiser d'un sou. Embrasse-moi mieux que ça, +proprement.--Qu'est-ce que tu écoutes? + +ÉMILE.--Il me semble qu'on a ouvert une porte à l'étage au-dessous. On +nous guette. Vraiment, nous serions mieux dans la rue. Tu te compromets, +et je ne veux pas que tu prennes l'habitude de t'exposer ainsi. Du +reste, je ne suis presque jamais chez moi. + +EUGÉNIE.--On ne me connaît pas, puisque j'arrive de province. Dieu! que +je suis lasse! J'ai envie de m'asseoir sur l'escalier, par terre. + +ÉMILE.--Malheureuse petite femme! Je me fais un mauvais sang à te voir +dans cet état. + +EUGÉNIE.--Ne te tourmente pas. J'ai encore des forces. Est-ce que ton +monsieur s'en ira bientôt? + +ÉMILE.--Pas avant que tout soit réglé. Tu sais: quand on a mis la main +sur un vieux, il ne faut plus le lâcher. + +EUGÉNIE.--Oui, je sais. Qu'est-ce qu'il dirige? + +ÉMILE.--Un journal, des théâtres, une foule de choses. Là n'est pas la +question. + +EUGÉNIE.--Enfin, comment s'appelle-t-il? + +ÉMILE.--Qu'est-ce que cela te fait, puisque tu ne l'as jamais vu? + +EUGÉNIE.--C'est juste. Holà! holà! mon coeur, mets ta main. + +ÉMILE.--C'est vrai qu'il bat fort. Tu es montée trop vite. Il se calmera +quand tu seras redescendue. + +EUGÉNIE.--Je crois qu'il a remué, ton monsieur. + +ÉMILE.--Il remue parce qu'il s'ennuie, cet homme. + +EUGÉNIE.--Encore cinq minutes. J'ai droit à cinq minutes; tu me les +accordes? + +ÉMILE.--Soit. Ton mari, M. André Meltour, va bien? + +EUGÉNIE.--J'espère que nous n'allons point parler de mon mari. + +ÉMILE.--Parlons de ce que tu voudras. Mais par quoi commencer? Nous +n'avons que cinq minutes. + +EUGÉNIE.--Moi qui voulais te dire tant de choses! je ne me rappelle plus +rien. Te rappelles-tu, toi? + +ÉMILE.--Moi, je me rappelle tout, notre rencontre, ses suites, ta chute, +mon accident, nos peurs (avons-nous eu peur, un jour! et cet autre, +avons-nous ri?), mon départ et tes larmes; quoi encore? Je relis notre +roman, notre beau roman, comme si je l'avais devant moi, grand ouvert, à +la page cornée du meilleur chapitre. Est-ce cela que tu veux dire? + +EUGÉNIE.--Je songe à ta première caresse. + +ÉMILE.--Je m'en souviens comme si c'était hier. Je n'ai pas besoin de +t'affirmer que tout demeure ineffaçable, là, dans ma tête, et ici, dans +mon coeur. + +EUGÉNIE.--Comme cela a passé vite! + +ÉMILE.--Ça n'a pas duré longtemps, mais cela a duré quelque temps et +nous en avons profité. Il serait ingrat de trop se plaindre. + +EUGÉNIE.--Écoute, mon ami: mes jambes se dérobent sous moi. Prête-moi +une chaise, un pliant, un gros livre. + +ÉMILE.--Sois raisonnable. Veux-tu un conseil? + +EUGÉNIE.--Tout de toi. + +ÉMILE.--Abrège ta visite. Fais cela pour moi. Ce monsieur s'impatiente. + +EUGÉNIE.--Tant pis pour lui. + +ÉMILE.--C'est méchant de ta part. Je ne te retrouve plus. Tu ne m'avais +pas habitué à cet égoïsme. Mon avenir dépend de ce monsieur. Mais que +t'importe? + +EUGÉNIE.--Ne te fâche pas. + +ÉMILE.--Je suis peiné, froissé. + +EUGÉNIE.--Je m'en vais. C'est tout de même drôle que tu me défendes +d'entrer à cause d'un monsieur. Je ne l'aurais pas mangé. + +ÉMILE.--La plaisanterie est facile. + +EUGÉNIE.--Je te promets de te quitter tout de suite, de te laisser à tes +nombreux travaux, si tu me montres au moins le chapeau ou la canne de ce +monsieur. Ça me tranquilliserait. + +ÉMILE.--C'est de l'enfantillage. Qui m'empêchera de te montrer mon +chapeau à moi ou ma canne à moi? D'abord les vieux ont des parapluies. + +EUGÉNIE.--Ah! tu ruses. Tu te dérobes. Alors j'entrerai. + +ÉMILE.--Chère madame, vous n'entrerez pas. + +EUGÉNIE.--Brutal! vous me faites mal aux poignets. + +ÉMILE.--Naturellement. Criez, ameutez les gens. Bousculez toutes mes +quilles. Je vais être dans la nécessité de vous fermer la porte au nez. + +EUGÉNIE.--Quel accueil! Mon ami, mon cher ami! + +ÉMILE.--Eh ben, quoi? + +EUGÉNIE.--Adieu. + +ÉMILE.--Non, pas adieu. Ce serait trop bête. Nous nous aimons, après +tout, et il est inutile de nous chagriner. Pardonnez-moi. J'ai été un +peu brusque. Mais aussi, comprenez donc que mon monsieur s'exaspère. Je +suis sûr qu'il marche de long en large. Donnez votre poignet que je +souffle dessus. Ne craignez rien, je vous reverrai. Quand retournez-vous +en province? + +EUGÉNIE.--Dame! ce soir. Je n'étais venue que pour toi. + +ÉMILE.--Retardez votre départ. Vous avez le temps. Il y a des monuments +à Paris. Je vous guiderai. Fixons un rendez-vous pour demain. À quelle +heure? à quel endroit? + +EUGÉNIE.--Choisis toi-même. + +ÉMILE.--C'est ça, convenu. J'y serai, sinon, je t'enverrai un petit mot. + +EUGÉNIE.--Tu m'aimes? + +ÉMILE.--Mauvaise! tu es très jolie, tu sais, ce matin. + +EUGÉNIE.--Et encore, tu me vois dans un faux jour. + +ÉMILE.--Boutt! à demain; compte sur moi. Boutt! Boutt! tiens-toi à la +rampe. Ne te presse pas... L'escalier est dur. + +EUGÉNIE.--À la bonne heure! Tu as une concierge qui cire. Fais-lui mes +compliments. Au revoir. + +ÉMILE.--Oui, c'est une excellente femme, Au revoir, chère madame... ma +chérie, veux-je dire! + +EUGÉNIE.--Tu vois! Tu vois! Ah! j'en pleurerais! + +ÉMILE.--Comment, vous remontez! Voilà qu'elle remonte, à présent. Oh! +mais non. Gare aux doigts! Je ferme. + + + + +BONNE-AMIE + + + LA ROSE + LA PRUNE + + + + +LA ROSE + + _À Edmond de Goncourt._ + + +Bonne-Amie entra et tendit à Marcel, qu'elle aimait parce qu'il avait un +prénom à la mode et qu'il écrivait dans les journaux, une rose. + +--Elles sont introuvables, par le temps froid qui court, tu sais, lui +dit-elle. Devine combien elle me coûte? + +--Les yeux de la tête, dit Marcel. + +Il emplit d'eau le plus ventru de ses pots bleus, pour y mettre la rose. + +--Ne l'abîme pas, dit Bonne-Amie. Le fleuriste affirme qu'elle peut +s'ouvrir dans une chambre bien chauffée. + +--Justement: voilà un bon feu; attendons, dit Marcel. + +--Et toi, quel plaisir veux-tu me faire? demanda Bonne-Amie. + +Elle s'était assise et, les pieds à la flamme, elle ajouta: + +--Je ne tiens pas aux cadeaux. Un rien me suffit, une attention délicate +qui touche une femme plus que l'offre d'un empire ou de grosses +richesses. Je ne sais quoi. Arrange-toi. Trouve quelque chose. Il me +semble qu'à ta place je ne serais pas embarrassée. J'ai été gentille. +Sois mignon. + +--J'ai ton affaire, dit Marcel. + +Sans hésiter, il prit le manuscrit en train, et, remuant la jambe, se +tapotant la joue avec une règle, se mit à lire, à haute voix, le +chapitre fameux dont il pouvait dire: «Celui-là, mon vieux, j'en +réponds!» + +Et c'était toujours ainsi. Les humiliations ne l'assagissaient pas. À +peine avait-il répété: «Suis-je bête! suis-je bête!» qu'il recommençait +de mendier, l'incorrigible, jusqu'à rougir, un peu d'admiration de +femme. + +Sa voix, éclatante dès le lancer des phrases, bientôt mollit, et, comme +de coutume, au passage admirable où le mot serre l'idée si fort qu'elle +étouffe, il s'arrêta, défiant, craintif, et regarda: + +La jupe serrée aux chevilles, les genoux collés, les coudes au corps, +les mains perdues dans les manches, Bonne-Amie avait voûté sa taille, +plissé son front, rentré ses yeux et cousu sa bouche, car elle ne dit +même pas: «J'avoue que mon opinion personnelle n'a qu'une importance +secondaire.» + +Vraiment, elle n'avait oublié que de poser sur la cheminée, à droite et +à gauche de la pendule, ses deux inutiles coquillages, ses oreilles +sourdes. + +Tout entière, Bonne-Amie s'était fermée. + +Et Marcel déjà se dépitait; mais soudain il s'attendrit: + +Dans le pot bleu et ventru, la rose s'était ouverte. + +Quel émerveillement! + +L'émotion oscillante, folle, Marcel reluisait de sève. Il allait encore +perdre la tête, s'emballer, fourrer avec reconnaissance son nez au creux +de la fleur, lorsque enfin Bonne-Amie lui dit, à temps pour qu'il pût se +reconquérir et se calmer: + +--Tiens! la rose! à la bonne heure! le fleuriste ne m'a pas volée. + + + + +LA PRUNE + + _À Marcel Schwob._ + + +Au bout de la branche pend une prune qui ne veut pas tomber. Pourtant, +gonflée comme une joue d'enfant boudeur, mûre, pleine d'un jus lourd, +elle est continûment attirée vers la terre. + +D'une pointe de feu le soleil lui pique la peau, lui ronge ses couleurs, +lui brûle la queue tout le jour. + +Elle ne se détache pas. + +Le vent l'attaque à son tour, l'enveloppe d'abord, la caresse +sournoisement de son haleine, puis, s'acharnant, souffle dessus d'un +brusque effort. + +La prune remue au gré du vent, docile, dorlotée, dormante. + +Une violente pluie d'orage la crible de minuscules balles crépitantes. +Les balles fondent en rosée et la prune luit, regarde, comme un gros +oeil, au travers. + +Un merle se pose sur la branche, par petites détentes sèches s'approche +de la prune, lui lance de loin, prudent, les ailes prêtes, des coups de +bec en vain rectifiés. + +À chaque coup, la branche mince plie, la prune recule et fait signe que +non. + +Elle défierait jusqu'au soufflet d'une longue perche, jusqu'aux échelles +des hommes. + +Or Bonne-Amie vient à passer. + +Elle voit la prune, lui sourit, se cambre avec nonchalance, penche la +tête en arrière, cligne de l'oeil et ouvre ses lèvres humides de +gourmandise. + +La prune y tombe! + +Et Bonne-Amie, qui ne doute de rien, me dit, sans paraître étonnée, la +bouche pleine: + +--Tu vois, elle a _chédé_ à mon _cheul_ désir. + +Mais aussitôt punie que coupable du péché d'orgueil, elle rejette la +prune. + +Il y a un ver dedans. + + + + +LEVRAUT + + + CANARD SAUVAGE + LE FLOTTEUR DE NASSE + + + + +CANARD SAUVAGE + + _À Henri Mazel._ + + +--Allez, Levraut, apportez donc! + +Mais ces cris, poussés d'une voix forte, étaient vains. M. Mignan eut +recours aux menaces et aux insultes. Levraut bondissait à hauteur +d'homme ou faisait le chien couchant, ou, le nez très bas, au bord de +l'eau, l'arrière-train roidi comme un arc-boutant, semblait se braquer +sur le canard blessé. Parfois, il s'éloignait de son maître à l'abri +d'une poussée qui l'eût culbuté dans la rivière. Le canard battait de +l'aile, pulvérisait l'eau autour de lui, bien malade. Levraut, fort +chien d'arrêt au poil ras, luttait contre sa peur de l'eau glacée, et, +entêté, se dressait sur ses pattes de derrière, violemment. M. Mignan +vit le canard s'agiter encore avec frénésie, allonger le cou, se coucher +sur l'eau, et s'en aller doucement à la dérive, emporté mort par le +courant. Il pensa: + +--Cette fois, je suis sûr de l'avoir! + +Il lança des pierres afin d'exciter Levraut au bain. Il voulut l'attirer +à lui par des paroles trompeuses, en se tapotant le genou du bout des +doigts. Mais Levraut gardait sa prudence et ses distances. + +--Veux-tu apporter canard, chien de malheur! + +Le tutoiement ne réussit pas mieux que la politesse. Cependant, le +canard s'éloignait parmi les glaçons qui, réunis en flottille, +brillaient comme des morceaux de vitre. Le long de l'Yonne, M. Mignan le +suivit. Levraut l'imita. Cette promenade ne pouvait être bien longue et +M. Mignan semblait peu inquiet. D'ailleurs, il jouissait de son beau +coup de fusil: son émotion se prolongeait et des portions de son être +vibraient encore. Le canard, forcément, s'arrêterait à quelque tronc. On +voit des glaçons, qui offrent moins de prise, s'immobiliser au plus +léger obstacle et s'échafauder les uns sur les autres. En outre, M. +Mignan comptait toujours sur Levraut. C'est quelquefois une question de +procédé. Ainsi, il pouvait faire semblant de ne penser à rien, siffler +même entre ses dents un air sans importance, puis, brusquement, saisir +le chien par la peau du cou et le jeter à l'eau. + +--Une fois à l'eau!... + +Mais Levraut s'arrêtait net, l'air désintéressé, prêt à fuir. M. Mignan +se rendit compte qu'il n'y avait rien à faire avec cet animal-là. Tous +les deux continuèrent leur marche, guidés par le canard, et M. Mignan +prit le parti de l'accompagner jusqu'à sa halte. + +Il faisait très doux, et la neige commença de tomber, enveloppante et +fine. M. Mignan, qui portait un binocle, dut fréquemment en essuyer les +verres sur la doublure de son paletot. Gras et lourd, il enjambait les +échaliers, péniblement, en soulevant sa cuisse ou ses guêtres avec la +main. Quand il mettait le pied dans une ornière, ou dans le creux d'un +sabot de boeuf, des aiguilles de glace se brisaient avec un grésillement +agaçant pour ses dents. Sur toute la rivière se répercutait l'écho des +craquements sonores. Le canard se cachait derrière une touffe de joncs, +un saule, une pile de bois carrée comme une table où la neige aurait mis +une nappe, réapparaissait et s'évanouissait encore au plus épais des +flocons, toujours loin du bord. + +Du coin de l'oeil, M. Mignan observait Levraut qui maintenait son allure +indifférente, la queue basse, comme un chien de luxe à bouche inutile. +Tantôt il souhaitait de le tenir là, entre ses deux genoux, et de lui +donner des coups de poing sur la tête, sans compter, et sans pitié pour +ses hurlements, les cloches du village voisin dussent-elles s'en +ébranler; tantôt il soufflait fortement et son haleine fumeuse lui +rappelait d'étonnantes histoires, où, sous l'action du froid, les +paroles se solidifient, dans l'air, en morceaux de glace gros comme des +berlingots. Déjà une couche de neige alourdissait sa marche. Au fond, il +rageait de toutes ses forces. + +--Une perche quelconque serait peut-être une perche de salut! + +Il tenta d'arracher une branche de saule, mais, pour une violente +secousse, une brindille inoffensive lui resta dans la main. D'une nature +apoplectique, il avait le sang aux joues et la neige fondante le cuisait +désagréablement. Ils arrivèrent au barrage du Gautier. + +--Cette fois, canard, mon ami, tu vas te cogner le nez. Finie la +ballade! + +Pas le moins du monde! Une pelle se trouvait levée. Le canard passa +dessous, simplement et comme il fallait s'y attendre. Il disparut dans +un remous, barbota quelques secondes en pleine écume, et, de nouveau, se +remit à glisser moelleusement, fugitif vivant, on l'aurait juré, et +certes infernal, à l'aise au milieu de la rivière s'élargissant. La +colère de M. Mignan devenait un danger. Il voulait respirer, mais il ne +savait quel tampon refoulait l'air hors de lui. Il s'arrêta, imité par +Levraut qu'il semblait oublier, prit le ciel à témoin, et tout de suite +résolu, repartit: + +--J'en crèverai, dit-il, mais je ne lâcherai pas. + +La neige, silencieuse et serrée, lui mouillait le nez, les lèvres, le +cou, éteignant complaisamment tous les feux qui lui poignaient à fleur +de peau. Elle collait sous ses pieds, doublait, triplait ses semelles, +lui donnait une attitude d'échassier, jusqu'au moment où, l'une des +boules désagrégée, il se déséquilibrait, soudain boiteux. Plus loin, il +faisait envoler d'un peuplier une bande de chardonnerets et l'arbre +semblait brusquement secouer des fleurs chantantes. + +--Ça va durer longtemps, cette histoire-là! + +En vérité, il crut être à la fin. Non loin de Marigny, un peu en amont +du pont, une sorte de jetée naturelle précédait l'arche du centre et +partageait en deux le courant. Au lieu de le suivre à droite ou à +gauche, le canard maladroitement buta en plein un bouchon épineux où il +resta. + +--C'est pour le coup, que je te tiens, dit M. Mignan. + +Le tenait-il réellement? Une dizaine de mètres l'en séparait. Une +dernière fois, il tenta de corrompre Levraut. Jamais on n'avait vu un +chien à ce point apathique et morne. Aux signes de son maître, il +s'écarta obliquement. M. Mignan, le regard circulaire, se mit en quête +d'une longue gaule, d'une gaule de dix mètres! Quelle naïveté! Il fixa +le canard, comme s'il voulait le cramponner de l'oeil et le ramener au +bord. Ses joues tremblaient. Ses lèvres se contractaient jusqu'à +blanchir et se serraient à ne pas laisser passer le moindre sifflement. +De grosses gouttes de neige fondue coulaient sur ses moustaches comme +des larmes. Il n'imaginait aucun moyen. À vrai dire, il souffrait sans +pouvoir localiser sa blessure et se sentait envahi d'une telle furie +qu'il ne raisonnait plus. Comme Levraut s'approchait, il lui adressa +seulement un coup de pied, incapable de recommencer la discussion. Le +chien para en rompant. Toutefois, le coup de pied ne fut pas entièrement +inutile, car une grosse motte de neige boueuse se détacha du soulier, +vola lourdement dans l'air, comme un vilain oiseau sale, retomba, +s'écrasa, s'émietta, et M. Mignan éprouva momentanément une sensation de +légèreté et de bien-être qui le surprit. Mis en train, il donna de +l'autre pied un autre coup, cette fois sans intention méchante et +simplement pour se débarrasser de l'autre motte. Puis, le fusil en +bandoulière, les mains dans ses poches, les épaules rondes sous la chute +lente de la neige endormie et endormante, il continua de regarder le +canard, vaguement sollicité par de multiples desseins. + +En cet endroit, la rivière, profonde jusqu'au genou à peine, courait sur +des cailloux plats et blancs, et à son murmure doux de glou-glou de +bouteille, çà et là, une pierre pointue qui perçait l'eau ajoutait la +convulsion d'un hoquet. Déjà l'accourcissement du jour commençait. + +--Somme toute, en allant vite... + +Et voilà que M. Mignan, le cortège des hésitations bousculé et mis en +déroute par un seul coup de tête, se précipita, courut au canard, +l'arracha du buisson et revint, titubant en homme ivre, dans l'eau +résistante et souple comme le chanvre, trempé à tordre comme son canard. + +Il l'avait! mais, sans même le regarder, il le jeta à terre, d'un coup +de talon lui écrasa le bec et la tête, et froidement, d'un autre coup, +l'éventra. + +--Tiens, tiens, sale bête, cochonnerie! + +Puis il ramassa la chose rouge, et imprimant à son bras un grand +mouvement de vire volte, il la lança à toute volée, bien loin dans la +rivière, le plus loin possible. D'un bond, Levraut, ardent au fumet, +passa par-dessus les joncs du bord, et nagea rapidement, avec un +aboiement entrecoupé, vers le canard, lapant ses traces sanglantes. + + + + +LE FLOTTEUR DE NASSE + + _À Pierre Valdagne._ + + +Bien que M. Mignan n'eût rien lancé et se fût contenté de faire un +signe, Levraut sauta dans l'Yonne, chercha et trouva quelque chose: un +flotteur de nasse. Il le happa et voulut le rapporter, mais le flotteur +était solidement attaché, la nasse retenue au fond par de lourdes +pierres et Levraut dut nager sur place. + +--Laisse donc, imbécile, lui dit M. Mignan, tu vois bien que c'est un +flotteur de nasse. + +Et comme Levraut s'entêtait: + +--Mon pauvre chien, que tu es bête! Allons, lâche ça tout de suite et +viens ici! + +Levraut, dévoué, comprenait l'impatience de son maître et redoublait +d'efforts. + +--Si tu t'amuses, dit M. Mignan, reste; j'ai le temps. Au moins, tu te +seras lavé. + +Il s'assit, goguenard, observa son chien et s'aperçut que l'affaire +tournait mal. Levraut se fatiguait visiblement. Parfois, il «buvait» +avec un grognement sourd. Opiniâtre, il serrait toujours le morceau de +bois entre ses dents. Il donnait de violents coups de tête dans le vide. +Ses pattes, gênées par la corde de la nasse, par les herbes, battaient +l'eau, blanche d'écume. Bientôt il n'en pourrait plus. La «bonne bête» +mourrait victime du devoir. + +--Fichu, mon chien! pensa M. Mignan déjà bouleversé. + +Il lui adressa des prières, des injures, lui dit qu'il n'avait jamais vu +un chien aussi stupide. + +--Et c'est ma faute! me voilà propre: je noie mon chien, afin de le +baigner, moi! + +Espérant lui faire lâcher sa proie fatale pour une autre, il jeta des +morceaux de bois à droite et à gauche. + +Encore! soit: tout à l'heure, Levraut les rapporterait, après, quand il +aurait déposé celui-ci d'abord aux pieds de son maître. Et +«l'intelligent animal» hurlait d'impuissance. + +Comment le sauver! Une mauvaise barque se trouvait là, couchée sur le +flanc, mais amarrée, cadenassée, sans rames, à moitié pleine d'eau +croupie, inutile, exaspérante. + +Une dernière fois, M. Mignan cria: + +--Veux-tu lâcher ça, oui ou non? + +Levraut répondit par une sorte de râle et roula des yeux qui implorent. +Il enfonçait. + +M. Mignan se roidit, arracha la barque, la mit à flot, d'un pied entra +dedans, et de l'autre se poussa du côté du chien. Il avait si +adroitement manoeuvré qu'il put lui appliquer, au passage, deux fortes +claques sur le museau. + +Ainsi corrigé, Levraut enfin ouvrit la gueule d'où tomba le flotteur de +nasse, et se sauva seul au bord. + +Cependant, la barque s'arrêta, son élan mort, et tournoya, folle, au gré +du courant. M. Mignan, mouillé jusqu'aux genoux, perdait l'équilibre, +et, tandis qu'incapable de se diriger, il barbotait à égale distance des +deux rives, Levraut, sur le derrière, se séchait au soleil, luisait, +regardait son maître et, à son tour, lui «aboyait» de revenir. + + + + +LA VISITE + + _À Paul Bonnetain._ + + +Le fermier Pajol tient à me faire lui-même les honneurs. Les sabots des +bêtes et des hommes ont treillissé le sol de la cour et mes talons se +prennent parfois dans les mailles durcies. Pajol ouvre la porte de +l'écurie aux vaches, entre le premier. Des brins de paille chatouillent +ses hautes épaules; sa tête, qui touche aux poutres, servirait de tête +de loup pour enlever les toiles d'araignées. Une lumière douce éclaire +l'écurie. Une odeur chargée l'emplit, pique les narines. + +--J'aime ce goût, dis-je. Je connais un pays où l'on sauve des malades +désespérés en les soignant dans une vacherie. + +Pajol ne me demande pas le nom du pays; j'ajoute: + +--Ils boivent même du purin. + +--Ne vous gênez point, me dit Pajol. + +Nous commençons la revue. Jusqu'au fond de l'écurie, les lignes droites +des dos immobiles s'espacent comme celles d'un papier réglé et les +croissants des cornes remuent. Pajol flatte de la main les vaches, et +quand l'une d'elles est couchée, il la force à se lever. + +--Pour qu'elle se soulage, dit-il. + +Elle n'y manque pas et, entre ses fesses honorablement médaillées de +fumier, laisse choir une bouse neuve qui s'étale, large et ronde, +agréable à voir, à flairer, réjouissante. Je la contemple et la renifle, +indétachable. Je cherche des mots techniques qui rendraient mon +étonnement et me reproche de n'avoir pas encore dormi là, une nuit, sur +un lit de foin, réchauffé par les haleines des vaches. Je m'y serais +assoupi à la cadence des fientes tombantes et réveillé au petit jour, +les paupières et les joues enflées. + +--Ah! la campagne, il n'y a que ça! + +Mais la figure de Pajol s'embrume. Dans un coin de l'écurie, cinq +petites taures sont rangées à part. + +--On les croirait en pénitence. + +--Vous ne mentez pas, dit Pajol. Elles ont fauté avec le taureau, dans +le pré Sauvin. + +--Si jeunes, dis-je; il n'y a plus d'enfants! + +Les taures, comme des maîtresses lassés, tournent leurs yeux stupides +vers leur ventre bombé, effarées de sentir se préparer l'événement. + +--Ah! c'est un malheur, dit Pajol. D'abord, les voilà abîmées pour la +vie. Puis, elles feront des veaux gentils, ma foi, des pruneaux de +veaux, qu'il faudra vendre, donner tout de suite au boucher, s'il en +veut. + +Il les déplace, ennuyé, les gourmande et les traite de libertines. + +Je colle mon oreille au flanc d'une taure et j'entends bouger +«l'héritier». La taure-mère, la respiration anhéleuse, penche sa tête. + +--Elle n'est pas fière, dit Pajol. + +--Elle sait bien qu'elle a mal fait, dis-je. + +Nous l'observons ainsi qu'une coupable. Grisés de parfums lourds, nous +jugeons gravement les taures, selon les règles d'une conduite spéciale +aux bêtes, et le taureau, selon les droits de l'homme. + +--Celle-ci est plus avancée que les autres, dit Pajol. Elle ne tardera +pas de pousser sa bouteille. + +Il lui soulève la queue, palpe ses reins, + +--Sale bête! s'écrie-t-il. + +Et, s'abandonnant à une juste colère, il se recule, prend son élan et +flanque un bon coup de pied au derrière de la taure, comme si c'était sa +propre fille. + + + + +LA CAVE DE BIME + + _À Catulle Mendès._ + + +--Comme c'est noir! dit ma grand'mère. Mais du fond de la cave une voix +lointaine lui répondit: «Ton âme est encore plus noire!» + +Les veilleurs ne teillaient plus. Papa Iaudi lui-même s'était arrêté de +casser le chanvre. Les teilles chevelues pendaient sur les genoux. + +--Quelle crâne peur elle a eue, la grand'mère! + +--Elle a pris ses sabots dans ses mains pour courir de la Cave de Bîme +jusqu'à la maison. Il y a une trotte. + +--Avez-vous vu la Cave de Bîme, papa Iaudi? + +--Une fois. Il m'a fallu écarter les orties. En plein jour elle se cache +et n'est pas méchante. Mais si quelqu'un passe devant, la nuit, elle +l'attire, l'avale comme une gueule. + +--Oh! oh! fit Pauline. Elle les mange, quoi! + +--Pourquoi fais-tu: «Oh! oh!» Pauline? Elle en a mangé de plus grosses +que toi. + +--Ça prend, ces histoires-là, quand on est petit, dit Pauline. + +--Tu es toujours petite pour un vieux comme moi, et à mon âge, j'ai +encore peur de bien des choses. Où sont les disparus du pays? Dans la +Cave de Bîme, pour sûr, égarés, perdus! + +--Pauline est une libertine, dit une vieille. Sait-elle seulement où se +trouve la Cave de Bîme? + +--Oui, là-bas, vers la rivière, dit Pauline. J'ai regardé dedans, moi +aussi. C'est un trou, voilà tout, un puits qui n'a pas d'eau, où des +grenouilles crèveraient. + +--Tu as regardé dedans, la nuit? + +--La nuit, je dors, dit Pauline. + +--Le jour, on fait le malin, reprit papa Iaudi. C'est la nuit qu'on a +peur. On a un peu moins peur quand la lune éclaire. Tenez, ce soir, +teilleriez-vous du chanvre dans ma cour, autour de moi, paisibles, si +Elle n'était pas là? + +Les veilleurs levèrent la tête du côté de la Grande Veilleuse. Ceux qui +lui tournaient le dos pivotèrent sur leurs chaises. Elle était là, +proche et discrète, avec sa bonne face humaine, comme venue exprès pour +écouter Iaudi. Sa lumière abondante, dont profitait le ciel entier, ne +fatiguait pas les yeux. Et pourtant, on y voyait très bien. On aurait lu +de l'imprimé. + +--J'aime mieux la lune que le soleil! dit une femme. + +Tous, fiers de pouvoir la fixer, lui sourirent, tranquillisés. Ils ne +lui posèrent pas de questions. Ils la contemplaient, malgré les progrès +de la science, comme une gardienne au visage plein, non comme un astre +instructif, avec ou sans habitants. + +Les veilleurs, d'un geste uniforme, se remirent à teiller. Les plus +vieux étaient les plus habiles, mais papa Iaudi l'emportait sur tous par +la vivacité de ses doigts, os menus que recouvrait une peau légère et +cuite. + +Les queues de chanvre semblaient chasser des mouches, et les +chènevottes, brisées d'un coup sec, se prenaient aux jupes ou sautaient +lestement sur les pavés. Des gamins les ramassaient et y trouvaient +encore de quoi faire des mèches de fouets. + +--Et elle s'enfonce jusqu'où, la Cave de Bîme, papa Iaudi? + +--Comment le savoir? On y entre, on n'en sort plus. On prétend qu'elle +traverse la terre, mais ce n'est pas prouvé. + +--Enfin, qui l'a creusée? + +--Là-dessus, j'ai mon idée à moi. C'est probablement les +révolutionnaires de quatre-vingt-neuf. Je ne vois qu'eux pour avoir fait +ça. + +--Je ne suis pas curieuse, dit Pauline, mais combien qu'elle a dévoré de +gens? + +--Des tas, petite, des tas, dit papa Iaudi. + +--Comment qu'ils s'appelaient? + +--Mâtine, es-tu têtue! Vas-y donc voir, si tu ne veux rien croire. + +--J'irais bien, dit Pauline. + +--Une maligne! une rude! dirent les veilleurs. + +--Oui, j'irais bien. Il ne faudrait pas me dépiter longtemps. + +--Dépiton! carcaillon! dirent ensemble les veilleurs. + +Mais papa Iaudi les calma: + +--Ne tentez pas le bon diable! + +--Laissez-la, papa Iaudi, elle fera trois enjambées et reviendra. + +--Ah! dépiton. Ah! carcaillon. Ah! c'est comme ça, dit Pauline. Eh bien, +j'irai, et pas plus tard que tout de suite encore, et j'entrerai dans +votre cave, et je crierai: «Coucou!» et, si on me touche, gare! je vous +promets qu'on aura une fameuse calotte. + +Debout, tremblante de bravoure, elle montrait ses poings à l'ennemi. + +--Veux-tu rester! commanda papa Iaudi. + +--Non, non, j'irai; j'irai sans lanterne même, avec la lune. + +Elle partit quasi courante et la lune la suivit, réglant son allure sur +la sienne. Un bruit de sabots qui s'éloignent et frappent le sol dur, +résonna par tout le village. + +--Gamine! dit papa Iaudi; j'ai observé que les orphelines étaient +presque toutes à moitié folles. + +En réalité, il n'avait guère plus d'inquiétude que les autres: au bas du +village, Pauline remonterait vite, le derrière comme enflammé. + +Il distribua de nouvelles brassées de chanvre aux veilleurs. Ils +causèrent de choses indifférentes, la pensée souvent au bord de la Cave +de Bîme. Parfois ils prêtaient l'oreille et croyaient entendre un galop +de retour. Le temps passa. Quelques-uns commencèrent de baîller. + +--Elle est longue. + +--Voilà une heure qu'elle est partie. + +--Elle s'est assise sur le pont, pour nous faire croire qu'elle est +allée jusqu'au bout. Elle y grelotte d'épouvante, toute seule. + +--Mais nous ne la croirons pas. + +--Si, nous ferons d'abord semblant, pour mieux rire après. + +--Ne la chagrinez pas trop, dit papa Iaudi. + +--À cause d'elle nous serons forcés de nous coucher tard. + +--Moi, ça m'amuserait de coucher dehors. + +--Et moi qui n'ai pas mon châle! + +--La lune nous a quittés. Je teille de mémoire. + +--Si nous entrions chez vous, papa Iaudi? + +Dans la maison où papa Iaudi, économe, n'alluma pas de bougie, ils se +sentaient mal à l'aise. Ils ressortirent. + +--Sommes-nous bêtes, dit une femme; je parie qu'elle est dans son lit. + +Comment n'avait-on pas songé plus tôt à cette explication gaie, +réconfortante et si simple? + +--Elle nous a joué le tour, dit la femme. Le temps de l'arracher de ses +draps, de lui donner une fessée d'importance, et je vous l'amène. + +Elle ne ramena pas Pauline. + +Un homme proposa de parcourir le village, en bande. + +--Tout à l'heure! un peu de patience! + +D'ailleurs, les rues s'assombrissaient comme autant de caves. + +--Faisons du jour avec nos lanternes, dirent les femmes. + +Elles se cherchaient, se groupaient, et visage contre visage, lanternes +hautes, elles éprouvaient le besoin de se reconnaître. + +--Ce n'est pas possible qu'elle y soit allée! + +--Ah! ouath! + +--Et quand elle y serait allée? + +On espérait de papa Iaudi des paroles rassurantes, mais le vieillard +agité ne tenait plus en place, marchait le long du mur, l'égratignait de +ses ongles et urinait fréquemment, sans effort. + +--Voyons, papa Iaudi, entre nous, blague à part, hein! vieux! répondez +donc. + +Il redressait sa taille pour dominer les bavardages, aux écoutes, muet. +Les femmes lui secouaient ses mains qui étaient brûlantes. + +--Tant pis, dit l'une d'elles, moi je descends au-devant. + +Mais les hommes la retinrent. + +--Pourquoi? attendez. Vous êtes bien pressée. Et puis, c'est notre +affaire! + +--Voilà près de trois heures qu'elle est partie! C'est drôle, tout de +même. Entendez-vous les poules remuer? + +--Avez-vous fini de criailler, les femmes? Qu'est-ce qu'il y a de drôle? +Elle s'amuse en route, cette fille. Elle est libre. + +Et les moins troublés disaient avec un reste de confiance: + +--Elle va revenir. + +Et ceux qu'envahissait l'angoisse, répétaient sur un ton sourd: + +--Oui, elle va revenir. + +Et ceux qui déjà perdaient la tête, reprenaient d'une voix grandie: + +--Naturellement qu'elle va revenir! + + + + +LA CARESSE + + _À Jean Richepin._ + + +I + +Avril aussi s'approcha des parieurs. C'était un soldat doux et bleu, qui +n'eût pas fait aux autres ce qu'il ne voulait pas qu'on lui fît. Il +pensait avoir conquis la chambrée par ses sourires, son air de +s'intéresser à tout, et la docilité avec laquelle il épluchait les +pommes de terre. Il ne mangeait point à la gamelle, mais il y goûtait +quelquefois. + +--Ma parole! disait-il, c'est meilleur que ce qu'on me sert à la +cantine. + +Il semblait n'y prendre sa nourriture que par une sorte de contrainte. + +Nul ne lui avait encore plié ses draps en portefeuille, ou renversé, la +nuit, un quart d'eau froide sur la tête. Jamais il ne se réveillait +violemment sous son lit retourné d'un coup d'épaule, toute la caserne +s'abîmant dans une catastrophe. + +Il se croyait sauvé. + +Vraiment la chambrée ne se composait que de braves garçons, et la +distinction d'Avril, dissimulée, passait inaperçue. + +Il se mêla au groupe. Les parieurs s'échauffaient. + +--J'en porterais deux, disait un soldat. + +--Tu n'en soulèverais pas seulement un, répondait un autre. + +--J'en porterais deux. C'est moi qui te le garantis, moi, Mélinot. + +--Pas la moitié d'un; je t'en défends, moi, Martin. Tu ne sais donc pas +comme c'est lourd, un homme qui fait le mort. + +Avril trouva bonne l'occasion de donner son avis. Ses camarades n'en +seraient que flattés, et d'ailleurs, il aimait les études de moeurs. + +--Oui, c'est lourd, dit-il. + +Déjà Mélinot retroussait ses manches: + +--Je parie un litre. Allez-y. Qui est-ce qui se couche par terre? Toi, +Martin; mais j'en veux un second, un gros, ça m'est égal, et je vous +jetterai tous deux sur mon dos comme des sacs à raisins. + +Les mains s'agitèrent: «Moi! moi!» Et Avril s'offrit comme les autres. +Mélinot hésita, soupesant les plus massifs, avec des moues de +connaisseur, Enfin, pour que son triomphe éclatât davantage, il choisit +Avril, à cause de ses mains blanches, de sa chair grasse, et il montrait +une telle assurance que Martin eut des craintes, fit à Avril ses +recommandations. + +--Surtout, lui dit-il, imite bien le mort. Ne te raidis pas. +Abandonne-toi, les jambes et les bras mous. Laisse ballotter ta tête et +ton ventre. + +--Sois tranquille, dit Avril. + +Heureux de jouer son rôle en camarade pas fier, il songeait: + +--Voilà une complaisance qui décidément me gagnera tous les coeurs. + +Tandis que Mélinot roulait ses biceps, Avril et Martin s'allongèrent sur +le plancher. On les lia dos à dos, au moyen d'un drap et de ceinturons. +Mélinot surveillait lui-même, et les installa, Martin dessous, Avril +dessus, par une attention délicate. Les hommes de la chambrée formaient +cercle, comme sur une place, un jour de foire, autour de la +représentation. Ils se pinçaient, presque émus. + +Mélinot se prépara. Il cracha dans ses mains, emplit sa poitrine de +vent, et il se baissait, tendait ses bras infinis, allait, les doigts +écartés, les veines gonflées pour l'effort futur, ramasser le paquet. + +Soudain le cercle s'entr'ouvrit. Un soldat qui attendait, tout prêt, +entra à reculons, culotte tombée, et Avril sentit sur sa face le +frottement long, la caresse insistante d'un derrière d'homme. + +Il ferma les yeux à se fendre la peau du front, et la bouche à se casser +les dents. Le cuir d'un ceinturon craqua. + + +II + +Délivré, debout, Avril, blanc, étreignit une baïonnette, et il ne se +précipita pas au hasard, parce qu'il ne voulait en tuer qu'un. + +--Qui? + +Ce fut plus un cri qu'une parole. Il n'insultait pas. Les mots «lâche, +cochon» eussent été trop doux à sa gorge sèche. Il ne pouvait que +répéter: + +--Qui? qui? + +Les soldats reculèrent, sur la défensive, inquiets. La révolte d'Avril +les étonnait. Ils avaient l'habitude des tours plaisants. Une farce ne +serait-elle pas toujours drôle? Malheur de malheur! + +--Voyons, c'est pour rire, dit l'un d'eux. + +Mais les visages, toutes les fissures du rire bouchées, étaient comme +des murs fraîchement replâtrés. + +Avril planta sa baïonnette dans la table. + +--Je saurai qui, dit-il, et je le tuerai. + +--Si tu lui en avais enlevé un morceau, dit Martin, tu le reconnaîtrais +facilement. + +Le mot ne fit pas d'effet, car on observa qu'Avril, amolli après son +accès de rage, pleurait d'énervement. Les soldats ne comprenaient plus. +Ils s'éloignèrent chuchoteurs, avec des gestes inachevés. + +Avril se mit en tenue et courut aux bains. Il arracha ses vêtements, et +dans la baignoire il noyait sa tête sous l'eau le plus longtemps +possible et ne l'en sortait que pour souffler, à la manière des phoques. + +Ensuite, les cheveux fumants, il réfléchit aux stratagèmes compliqués +dont il devrait user «pour savoir qui». + +Sans doute, il le tuerait. Cruel d'abord avec la pointe de sa +baïonnette, il lui ferait sauter un oeil, le nombril, un organe +indispensable, ou plutôt, il le pétrirait entre ses poings, lui +crèverait l'estomac, ainsi qu'une boîte à coups de talon. Mais comment +le découvrir? Le désir d'une vengeance originale, personnelle, le +détourna de porter plainte, la peur aussi du ridicule: sa sotte histoire +réjouirait le régiment, le colonel, des généraux peut-être! + +De retour à la caserne, il affecta l'insouciance, regretta son +emportement et s'avoua imbécile. Bon enfant, il pardonnait, et il se +moqua le premier de ses pommettes rouges, sanglantes, débarbouillées +frénétiquement, comme raclées à la pierre ponce. + +--Allons, c'est fini, dit-il. Qu'il se dénonce et je lui paie un litre +d'eau-de-vie. Voilà ma main. + +Les soldats défiants ne répondirent pas. + +Il en prit un à part, celui qui avait les plus fortes oreilles, la plus +grande bouche, la plus animale apparence et l'emmena à la cantine. Il +rusa, feignit de parler d'autre chose, et tandis que les bouteilles se +rangeaient sur la table comme de courtes dames arrêtées qui écoutent, il +le conduisit sournoisement au bord d'une confidence. Mais arrivé là, +l'homme poilu, égal aux bêtes par l'instinct, se tapa le crâne, se +dressa, dit: «Merci, ma vieille,» et s'en alla, impénétrable. + + +III + +Avril ne sait pas qui, ne le saura jamais. Peu à peu, la chambrée est +redevenue indifférente. Il s'exaspère toujours. Une salive continue aux +lèvres, il pèle à force de se laver la figure. La nuit, il imagine de +ramper au milieu des lits. Tantôt il guette ceux qui rêvent tout haut. +Tantôt il serre une gorge en criant: + +--C'est toi, hein! dis que c'est toi. + +On lui lance des godillots. Il s'enfuit à grandes enjambées et ne +s'endort qu'au petit jour d'un sommeil trouble où son imagination lui +retrace obstinément un tableau si exact, que, de dégoût, Avril fronce +ses narines. + +Souvent, après la soupe, il sort seul, cherche un quartier silencieux de +la ville. La place est déserte. À peine un chien frôle un banc. Avril +s'assied et s'enveloppe la tête dans un mouchoir parfumé. Aussitôt les +souvenirs se mettent à leur travail de fouisseurs. Le coeur malade, +Avril se lève et se promène d'arbre en arbre. Les nausées le suivent. + +Et c'est irréparable. + +Certes, la vie lui réserve d'agréables surprises. Plus tard, il lira des +vers de fine poésie. Il entendra des chants d'oiseaux. Il pourra toucher +du bout du doigt la peau élastique des femmes, respirer des fleurs, +sucer des sucreries, et peut-être que ses yeux seront charmés par des +élégances d'ibis roses, mais il n'oubliera jamais qu'une fois il a senti +sur sa face la caresse d'un derrière d'homme. + +Tristement Avril s'appuie contre un arbre, et, par petites secousses +douloureuses, il commence de vomir. + + + + +LE MUR + + _À Georges Courteline._ + + +I + +Elles étaient méchantes ou bonnes de toutes leurs forces, et se +fâchaient une fois par saison, régulièrement, huit jours. Longtemps +elles voisinaient jusqu'à paraître habiter l'une chez l'autre, et, +soudain, elles ne se connaissaient plus. Aussitôt la Morvande comptait +avec prestesse les défauts de la Gagnarde. Celle-ci, peut-être, avait le +travail de langue moins facile, mais elle réussissait plus souvent à ne +pas revenir la première. Enfin elles se souriaient. Invitée, la Gagnarde +entrait chez la Morvande et, de nouveau, admirait tout, la propreté des +carreaux, celle du poêle, celle de l'arche et des cuivres, et celle du +seau d'eau si brillant qu'il donnait soif. + +--Comment faites-vous donc pour être propre? Chez moi, c'est toujours +sale. + +Elle mentait, pour voir. + +--Chez vous, répondait la Morvande, on dirait que vous léchez les +meubles. + +Ainsi, tout en gardant leur dignité, elles échangeaient des flatteries. + +Au seuil de la porte la Gagnarde s'extasiait encore devant le fumier des +Morvand. Il était carré, fait au moule. Des branchages et des pieux le +soutenaient, et on pouvait y monter par une planche à pente douce, comme +sur une estrade. + +--À tout à l'heure, ma grosse! disait la Gagnarde. + +--À tout à l'heure, ma petite! répondait la Morvande. + +Or, en réalité, la grosse c'était la Gagnarde et la petite la Morvande. +Donc les mots venaient bien du coeur. + + +II + +Quel fut le motif de la querelle, ce jour-là, le village ne le sut +jamais exactement. Les uns prétendent que la Gagnarde renversa par la +cour commune un baquet d'eau grasse. Les autres, le maître d'école est +du nombre, affirment que la Morvande lança, innocemment peut-être, une +corbeille de pommes pourries dans les jambes de sa voisine. + +Qu'arriva-t-il ensuite? + +La Gagnarde cassa d'un coup de fourche les deux pattes d'une oie qui +n'était pas à elle, et la Morvande tordit le cou d'un jars sans en avoir +le droit. + +Puis toutes les deux, vaillantes, se mirent à donner de la voix. + +La Morvande jappait. La Gagnarde grondait. + +La Morvande courait dans la cour, ramassait des choses qu'elle laissait +retomber pour les reprendre, et, le geste désordonné, se griffait le +visage. Sa seule préoccupation était de jeter des cris aigus, sans +choix, mais sans interruption. Souvent elle s'approchait de l'ennemie. +Elle retenait derrière son dos ses mains rétives dont les doigts avaient +le mors aux ongles. + +Et sur sa petite tête rouge vivement agitée, sur son cou, ses épaules, +elle recevait comme une douche trop chaude les injures bouillonnantes de +la Gagnarde. Celle-ci s'enflait, s'enflait, les bras croisés, +soufflante. Un instant, l'une penchée, l'autre comme enlevée de terre, +bec à bec, étranglées et toute la chair à vif, elles ne purent plus que +loucher! + + +III + +La Morvande se sauva dans l'atelier de menuiserie de son homme. Elle +s'étendit sur les copeaux et longtemps demeura sans rien dire. Du bran +de scie se collait à son visage en sueur. Machinalement, d'un copeau +elle se faisait une bague. Les yeux secs, elle poussait toutefois de +gros soupirs tenant du sanglot. + +Philippe Morvand ne la regardait pas. + +C'était un homme froid qui passait sa vie à réfléchir. Quand il avait +mesuré une planche, il la mesurait encore, et, lui trouvant la même +longueur, il réfléchissait. Mais il réfléchissait surtout devant un mort +dont on lui avait commandé le cercueil. Il prenait alors ses mesures +sans toucher le corps, et il souffrait dans toutes ses jointures à la +pensée qu'il pouvait se tromper en moins, faire trop étroit, être obligé +de ployer le cadavre. + +--Ça ne peut pas durer, fit sourdement la Morvande. + +Philippe ne répondit rien. Il soutenait en pente une planche polie et, +un oeil fermé, l'autre mi-clos, cherchait des noeuds à fleur de bois. +Vivement son rabot les rongeait et les rejetait par petites frisures. + +--Ce n'est plus une existence! dit la Morvande. + +Elle ajouta qu'il fallait en finir. + +Philippe, sans approuver, ne désapprouvait pas. Il entrait en réflexion. +La Morvande lui exposa les faits. Elle fut calme, et, pour paraître +juste, n'insulta personne. Voilà: ni l'une ni l'autre n'avaient bon +caractère. Elle n'en disconvenait pas. Admettons qu'il y ait des torts +des deux côtés. Quand on ne s'entend plus, on se sépare: + +--Qu'est-ce que tu en penses, toi? + +--Dame! dit Philippe, tourne-lui les talons. + +--Mais si elle me cause? + +--Ne réponds pas. + +--Pour qu'elle me traite de dinde! + +--Alors, continuez, dit Philippe. Si tu habillais une grande perche avec +des vieilles guenilles, et si, la nuit, tu la plantais devant sa +fenêtre, la Gagnarde ragerait fort en s'éveillant. On peut toujours +essayer. + +--Tu me fais pitié, dit la Morvande. + +--Dame! dit Philippe. + +Le cas l'intéressait. Volontiers il eût donné un autre conseil. Mais il +n'en avait plus. Il prit sa pipe, la bourra, et, se gardant de l'allumer +par crainte du feu communicable, il pipa gravement. De temps en temps il +la changeait de coin, ou la tirait de sa bouche, crachait, s'essuyait +les lèvres, et semblait sur le point de parler. + +C'était une fausse alerte. + +Une autre fois il ôta ses lunettes, croisa l'une sur l'autre leurs +longues et menues pattes de faucheux, et les posa avec lenteur en un +coin net de l'établi. On aurait juré qu'il avait pris un parti. La +Morvande attendait. Mais Philippe attendait aussi. + +--Eh bien! dit enfin la Morvande, moi qui ne suis qu'une bête, j'ai une +idée! + +Elle espérait que Philippe allait lui dire: + +--Laquelle? + +Elle dut s'animer seule: + +--Et je suis venue te demander ton avis seulement pour te montrer que tu +es encore plus bête que moi. + +Loin de sauter sur son marteau, Philippe n'eut aucun mouvement de +révolte. Il en avait écouté d'autres et connaissait les femmes, même la +sienne. La Morvande ne prit plus le soin de calculer ses effets et +commanda: + +--Tu vas t'arranger avec Gagnard et faire un mur qui coupera la cour en +deux jusqu'à la route, assez haut pour que je ne voie plus cette rosse, +mais pas assez haut pour me cacher le coq du clocher, parce que +j'entends mieux sonner la messe, quand je le regarde, le coq du clocher. + +--Ça coûtera cher, dit Philippe. + +--Gagnard en paiera la moitié. C'est dans son intérêt comme dans le +nôtre. Nous serons chacun chez nous! + +--Je n'y tiens pas, dit Philippe. Gagnard est un bon garçon. + +--Et moi, j'y tiens, dit la Morvande. Et puis d'abord, à partir +d'aujourd'hui, tu vas le laisser de côté, ton Gagnard. + +--Il ne m'a rien fait. + +--Il n'est pas convenable que les maris restent bien quand les femmes ne +le sont plus! + +--Vous allez vous raccommoder. + +--Écoute, Philippe, ne répète pas ça. Je me fâcherais pour de bon. +Tiens, j'aimerais mieux me raccommoder avec notre cochon, oui, avec +notre cochon. + +--Qu'est-ce que je dirai à Gagnard, moi? + +--Tu lui diras que tu ne veux plus godailler avec un petit homme qui a +six pouces de fesses et le derrière tout de suite. + +--De jambes, remarqua honnêtement Philippe, on dit: six pouces de +jambes! + +--Et moi je veux dire: de fesses! Réplique voir? + +Elle se dressa, déjà prête pour la bataille. Des copeaux vibraient à ses +coudes, à ses jupes. Philippe reprit ses lunettes et sur sa planche +inclinée visa un dernier noeud à raboter. + +--Tu ne vas pas te taire? dit-il sur un ton plutôt d'interrogation que +de menace. + +--Je me tairai si je veux. + +--Bon, ne te tais pas. + +Il ne se rappelait point s'être emporté depuis l'âge de raison, et il +avait eu l'âge de raison bien avant de se marier. + +Victorieuse, la Morvande emplit son tablier de copeaux, ainsi qu'elle +faisait toujours quand elle était en visite chez Philippe. Le soir, leur +flamme vive éclaire et chauffe à la fois. + +Elle s'en alla. Quelques copeaux tombèrent de son tablier, roulèrent sur +leurs anneaux fins jusque dans la boue. Pareillement la tête d'une bonne +dame âgée, secouée par la colère, perd ses papillotes blanches. + + +IV + +Les débats se prolongèrent. Théodule Gagnard n'était pas un mauvais +homme, mais très fort, il ne voulait jamais rien croire et disait sans +cesse: + +--Ça dépend! + +--Il fera beau temps aujourd'hui, Gagnard? + +--Oh! ça dépend! + +Et, selon lui, tout dépendait. S'il se défiait des autres, il se +montrait peu sûr de lui-même, de sorte qu'il avançait dans une +discussion comme dans un fourré! + +Ils eurent plus de peine à projeter le mur qu'à le construire. Le +premier, Philippe proposa une hauteur ridicule. Un canard aurait passé +par-dessus, sans sauter. Quand ils ajoutaient une pierre, ils semblaient +la traîner péniblement. + +--Faisons un mur d'un mètre et n'en parlons plus, dit Théodule. + +--Mais elles se donneront des calottes! dit Philippe. + +--Va pour une autre rangée, dit Théodule. + +--Mettrons-nous du mortier? + +--Il me paraît à moi qu'on pourrait se contenter d'aligner +convenablement des pierres sèches. + +--Nos femmes les renverseront d'un coup d'épaules, dit Philippe. + +Théodule courba la tête et, sournois: + +--C'est de ta femme qu'est venue l'idée. Au moins, c'est toi qui vas +payer. + +--Mon vieux!... dit Philippe. + +Et de la main, il fit le geste, premièrement de balayer par terre +quelque chose, le mur peut-être, ensuite de lancer au ciel une autre +chose, ce qui signifiait sans doute: + +--Si c'est ainsi, que ma femme écorche et dépiaute la tienne à son aise. + +Théodule ne s'entêta pas, à la condition qu'on signerait un papier. + +Bien entendu, ils construiraient le mur eux-mêmes, par économie. +D'ailleurs, ce n'est pas malin, quand on a du goût. Inutile de fignoler. + +De concessions en concessions ils s'attendrirent. Ce qui les désolait, +c'est qu'on menaçait leur amitié, car la Gagnarde, elle aussi (comme on +se rencontre!) avait dit à Théodule: + +--Tu vas me faire le plaisir de te fâcher tout de suite avec son homme, +hein! + +--C'est le malheur! dit Philippe. + +Ni l'un ni l'autre ne s'y résigneraient. Tous deux du conseil municipal, +ils votaient de la même manière, et, bien qu'inégaux de taille, +s'estimaient également. Ils convinrent de feindre la froideur pour +tromper les femmes et de se voir en cachette. L'un ferait un petit signe +de tête; l'autre comprendrait, et, partant chacun de son côté, ils se +rejoindraient à l'auberge dans la salle du fond. Ces complications +extraordinaires les divertirent, et Théodule consolé cria: + +--À l'ouvrage! + +Pendant les travaux, comme si une trêve eût été signée, les femmes les +encouragèrent. Elles présidèrent au tracé des plans et dès que le mur +s'éleva, se rendirent utiles. + +--Tiens, mon Lippe! disait la Morvande en passant à son mari une truelle +toute garnie. + +La Gagnarde reprenait: + +--Attrape, mon Dule! et offrait au sien un moellon. + +Elles leur parlaient affectueusement, pour se montrer l'une à l'autre +qu'elles savaient maintenir la bonne entente dans leur propre maison: + +--Vous voyez, Madame, comme mon mari est heureux avec moi, ce qui prouve +que, de nous deux, c'est bien vous la vilaine bête! + +En outre elles cédaient au besoin qu'on a, quand on s'éloigne d'une +personne, de se serrer contre une autre, pour combler le vide. + +Morvand et Gagnard, câlinés, mignotés, sans force pour dire: «Ôtez-vous +donc de là, femmes!» ne regardaient même plus à la dépense du mortier. + + +V + +Ils travaillèrent trois jours. Le soir du troisième jour, tout étant +terminé, leur récompense méritée, Philippe Morvand fit le signe convenu; +Théodule Gagnard cligna de l'oeil, au courant, et, l'un après l'autre, +ils s'esquivèrent. + +Immédiatement les deux ennemies voulurent prendre possession du mur. La +Morvande y appliqua une échelle à poules pour faire une petite +reconnaissance, et en même temps que la sienne, de l'autre côté, la tête +de la Gagnarde apparut. Gênées, elles restèrent cependant, sûres d'avoir +droit chacune à la moitié du mur. Philippe et Théodule avaient soigné la +partie supérieure, et les pierres tassées à grands coups de marteau dans +leurs bourrelets de mortier faisaient presque une plate-forme qu'une +ligne imaginaire pouvait diviser en deux. + +La Morvande eut une nouvelle idée. + +Elle installerait là ses pots de fleurs et désormais, au lieu d'une +figure renfrognée, elle aurait devant ses yeux des oeillets et des +roses. C'était une si bonne idée qu'elle plut tout de suite à la +Gagnarde et qu'elles apportèrent leur premier pot ensemble. + +--Elle est libre! pensa la Morvande, fière de se voir imiter. + +Silencieuses, et, pour commencer, chacune à l'une des extrémités du mur, +elles disposaient leurs fleurs, du bout des doigts les tapotaient, comme +on fait bouffer une chevelure, et lavaient avec un linge mouillé les +feuilles vertes. + +Tout à coup, l'un des pots de la Morvande s'échappa et roula vers la +Gagnarde qui put l'arrêter a temps. + +--Merci, dit la Morvande. + +--De rien, dit la Gagnarde. + +C'était sec, mais poli. + +Elles ne pouvaient placer tous leurs pots au même endroit et le silence +s'était refait entre elles, quand deux hautes marguerites se +rencontrèrent et enfoncèrent l'une dans l'autre leurs belles têtes +boursouflées, dont il tomba un nuage de pétales morts au choc. + +Mais vite on les sépara. + +--Non, non, dit la Gagnarde. + +--Si, restez, ordonna la Morvande. + +Elle était la plus récemment obligée et devait parler en ces termes +autoritaires. La Gagnarde céda, pour se venger un instant après. + +--Comment, dit-elle d'un ton bourru, vous cachez votre pauvre petit +réséda derrière mon gros dahlia, et vous croyez que le soleil va venir +le chercher là. Je serais joliment contente si vous le trouviez crevé +demain. + +--Il est bien là. + +--Ouiche, vous n'y entendez rien. + +Et, de force, elle mit le pauvre petit réséda où elle voulut, et l'isola +sur une large pierre, en plein air, au milieu de ses pots à elle tenus à +distance. + +Ce fut un signal. + +Elles se prêtèrent les places les plus avantageuses, et il sembla que +tous les pots de l'une allaient passer du côté de l'autre. Cette +confusion des fleurs amena celle des torts. Dès que l'une en avouait un, +l'autre promptement s'en repentait. Après se les être distribués, elles +se les arrachèrent, et la Morvande fit tant pour n'en pas laisser un +seul à la Gagnarde que celle-ci dépouillée, honteuse et comme toute nue, +sentit ses yeux se mouiller. + +--Est-on niais, par moments! dit-elle. + +La Morvande répondit, désireuse de se décharger un peu des torts +accaparés: + +--Nos maris sont plus imbéciles que nous. C'est pourtant vrai qu'ils +l'ont bâti, leur mur. + +--Alors, dit la Gagnarde, quand on voudra se voir, il faudra en faire le +tour, par là-bas. + +Et bien que «là-bas» fût à une portée de jambe, la Gagnarde indiquait +l'horizon. + +--Comme si c'était sérieux, dit la Morvande. On se dispute parce qu'on +s'aime, pour changer, par exercice. Pourquoi nous sommes-nous +brouillées? Le savez-vous? moi pas. Non, m'amie, voilà qui me dépasse: +dimanche dernier il n'y avait pas de mur, et, aujourd'hui, il y a un +mur, ici même, entre vous et moi! + +--Un beau mur, ma foi, dit la Gagnarde, j'en ferais autant avec mon +pied. Regardez-moi ces pierres qui sortent leurs cornes à gratter le +dos, et ce mortier qui a coulé partout, comme de la chandelle! + +Sans être maçon, elle ricanait. + +--Ma belle, dit brusquement la Morvande, toute droite sur son échelle à +poule, et les bras tendus, enlevons nos pots et embrassons-nous: j'ai +une idée. + +Encore une! c'était la troisième, la suprême. + + +VI + +Philippe et Théodule revenaient de l'auberge. Ils avaient assez bu pour +oublier leur convention et marcher côte à côte, au risque d'exciter +leurs femmes irritables. + +--Je réfléchis, disait Philippe. Peut-être bien qu'elles vont nous +laisser tranquilles, maintenant. + +--Ça dépend, répondit Théodule. + +--De quoi? dit Philippe inquiet. + +--Oh! ça dépend, répéta Théodule. + +Quel homme! il mourrait dans le doute. + +--Si nous nous quittions? dit-il. + +--Nous avons le temps, répondit Philippe. La nuit arrive sans lune et +sans étoiles. Elles ne peuvent pas nous voir. + +Ils se heurtaient doucement des épaules et jouissaient de faire durer +quelques minutes de plus leur camaraderie défendue. + +--Par exemple, reprit Philippe, si la mienne m'agace, je me charge de la +tourner. + +--Chut! dit Théodule. + +Et soudain, tous deux se baissèrent, et, comme des chiens d'arrêt qui +sentent, s'avancèrent à petits pas, les bras écartés, les doigts +ouverts. + +--Halte! dit Théodule, une main en nageoire sur la couture de sa +culotte. + +--Qu'est-ce qu'elles font donc? dit Philippe. + +--Du propre! dit Théodule. + +Rêvaient-ils? Était-ce un effet de l'ombre ou de leur ivresse? Immobiles +et voûtés sur la route, ils se murmurèrent des exclamations diverses: + +--Elle est raide! + +--C'est plus fort que de jouer au bouchon. + +--Les mâtines! + +Mais au lieu de surgir, menaçants, de se précipiter hors des ténèbres, +comme deux hommes solides sur deux femmes à battre, ils s'assirent, +alourdis de surprise. + +Devant eux, là, tout près, l'une avec une pioche, l'autre avec une barre +à feu, pouffant quand des pierres résistaient, quand une crotte de +mortier frais leur sautait au visage, parfois nez à nez et toujours +coeur à coeur, la Morvande et la Gagnarde, pleines d'entrain, amies pour +la vie, commençaient, fantastiques, de démolir le mur! + + + + +LE POÈTE + + + LE SONNET + L'ARAIGNÉE + + + + +LE SONNET + + _À Lucien Descaves._ + + +--N'oublions pas, Mesdames et Messieurs, que nous avons parmi nous un +poète, un vrai poète, celui-là! + +Ainsi parle la maîtresse de maison comme elle dirait autre chose. + +Le poète, ses yeux un moment seuls contre les yeux de tous, faiblit la +tête et ronronne: + +--Je ne sais rien, non, là, franchement. Oh! si je savais! + +Il se défend encore, qu'on l'oublie. En effet, des artistes, des +artistes dignes de ce nom, attendaient et se précipitent. Déjà c'est un +pianiste qu'on applaudit. Le poète imprudent a cédé son tour. Il rouvre +les paupières: il a l'air d'une personne effrayée sans cause qui +s'aperçoit soudain de son erreur. Il méprise le pianiste dont il envie +le succès, et la gloire lui paraît une femme appétissante quoique +vulgaire. + +--Je me déciderai, pense-t-il, quand on me priera de nouveau. + +La maîtresse de maison se rapproche. + +--Alors, vous nous refusez votre concours? + +Au moyen d'une phrase adroite il sauvegarde son orgueil. + +--Soit, Madame, mais vous verrez que ça ne portera pas. + +--Sommes-nous des imbéciles? semblent dire les invités. + +Et, profitant de l'hésitation, un chanteur aussitôt élève une voix +dramatique. + +Et toujours le poète au supplice laisse passer son numéro. + +Cependant la soirée se termine, très réussie, comme toutes les soirées. +La maîtresse de maison reconduit dans l'antichambre, jusqu'au palier +même, des gens qui ne se sont jamais tant amusés. + +--Vous seul n'avez pas donné, dit-elle au poète. C'est mal de faire des +façons entre intimes. Houe! le vilain! + +Et les invités, bravant sans risque le danger, approuvent en choeur: + +--Houe! houe! le vilain! + +--Vous êtes trop aimables, dit le poète qui multiplie les salutations +empressées. + +--J'espère que nous serons plus heureux une autre fois, dit Madame. + +--Certainement, répond le poète. + +Puis avec la brusquerie des folles résolutions: + +--Tenez, pardonnez-moi. La mémoire qui m'a manqué tout à l'heure me +revient: voilà un sonnet. + +--Ah! c'est gentil, dit la maîtresse de maison. Hep! silence, là-bas! +attendez! chut un peu! + +Et tandis que hâtivement, comme on force l'ami pressé de partir à manger +un morceau sur le pouce, le poète récite ses vers, de beaux vers, ma +foi, les invités, saisis, n'achèvent pas le geste commencé. Des +pardessus font bourrelet aux épaules. Un bras hésite à l'entrée d'une +manche. Deux mains qui allaient s'étreindre, retombent. Une canne reste +en l'air. On interrompt la lecture des initiales de chapeaux. Cette dame +a le doigt pris dans un talon de caoutchouc. Celle-ci ne montre plus +qu'une moitié de gorge et s'assied. Les jeunes filles disent: «Maman, +écoute!» Un monsieur, penché sur la cage de l'escalier offre une +cigarette au bec de gaz et la lui tient haute. Enfin cet autre, trois +marches descendues, s'arrête, un pied levé, prête l'oreille et, poli, se +découvre! + + + + +L'ARAIGNÉE + + _À Madame Séverine._ + + +Le poète est couché, à plat ventre, dans l'herbe, et s'il n'en mange pas +déjà, il en mâche. Il a le nez sur un trou de grillon certainement +habité, comme l'indiquent de petites graines noires, les fraîches +crottes du seuil. Au moyen d'un brin d'herbe sec il tente, en l'agaçant, +de faire sortir le grillon. + +Parfois celui-ci montre sa fine tête et rentre. + +Le poète se dissimule et chatouille plus vivement. + +Le grillon remonte, hésite, se décide, fait un saut hors de sa demeure: +il est pris. + +--N'aie pas peur, dit le poète, on va jouer tous deux. + +Il le relâche, le laisse aller. Le grillon libre disparaîtrait sous les +hautes herbes. Deux doigts le pincent à temps: le voilà sur le dos. + +Le poète étudie son abdomen brun, le jeu des pattes cirées et +s'émerveille des dents, scies délicates, inimitables par l'industrie +humaine. Il le retourne et le grillon suit le bord de la main, culbute +au creux, se relève, court au bout d'un doigt et s'y tient coi. + +--On s'amuse, hein! petit? dit le poète. + +Enfin il le met dans son chapeau, croise les jambes, rêveur, vite +attendri, regarde se coucher le soleil. + +Est-ce beau! + +Ses bras s'écartent d'eux-mêmes et nagent vers l'horizon, où fume encore +le soleil refroidi. + +Cependant le grillon, un moment blotti, quitte la doublure du chapeau, +pousse une reconnaissance hardie, explore les ténèbres, quête parmi les +touffes de cheveux, enfile des boucles, et, quand il passe aux places +dénudées, s'arrête et gratte, par habitude, de toutes ses pattes, pour +creuser un trou. + +Le poète jouit finement où ça le démange. Il a les yeux pleins de +lumière, et, dans son chapeau, une faible petite bête captive qu'il +affranchira, tout à l'heure, avec pompe. + +Il voudrait parler comme il sent, se réciter des vers inouïs, jeter un +cri dont frissonnerait, d'échos en échos, la nature entière. Il peut +s'émouvoir, puisqu'il est seul, et que personne ne rira. + +Mais soudain le grillon cesse de gratter: Il vient d'entendre quelque +chose, et surpris, les antennes droites, il écoute. + +Il ne s'est pas trompé: + +En dessous, de l'autre côté du plafond, on gratte aussi. + +Veine! + +C'est l'araignée du poète qui s'éveille et répond. + + + + +COQUECIGRUES + + + DÉJEUNER DE SOLEIL + LA PARTIE DE SILENCE + LA LIMACE + LES RAINETTES + LE VIEUX ET LE JEUNE + JEAN-JACQUES + FIN DE SOIRÉE + + + + +DÉJEUNER DE SOLEIL + + _À Édouard Dubus._ + + +La neige (existe-t-il un pays où la neige est noire?) tombe et suggère +des comparaisons fades. + +Dans la rue, un gamin pétrit une boule, la pose sur une couche unie, +sans ornière ou marque de pas, et la pousse prudemment. Elle roule et +s'enveloppe à chaque tour comme d'une feuille de ouate. Bien que +«gobes», les mains suffisent d'abord à la conduire par les sentiers +blancs. Puis il y faut mettre le pied, les genoux, les épaules, toutes +les forces. + +Souvent la boule résiste, entêtée, s'écorne, se fendille. Enfin elle +s'immobilise. + +Le gamin, petit pâtissier en gros, dédaigneux de fignoler son travail, +n'ayant plus rien à faire, disparaît. + +Aussitôt, le soleil maladif et pâle, las de toujours monter sans jamais +bouger de place, suce lentement, jusqu'à l'heure du coucher, lèche +doucement l'informe gâteau de neige, comme une personne patraque +grignote un morceau de sucre, du bout des dents, à petites reprises. + + + + +LA PARTIE DE SILENCE + + _À Louis Dumur._ + + +Ils ont mangé la soupe et le boeuf. La mère débarrasse la table, +l'approche tout près du poêle pour le père, et la fille y dépose la +lampe. Le fils choisit dans le coffre à bois une bûche. Ces dames +prennent leur ouvrage, le père son journal. Les aiguilles mordillent le +linge. Le journal va, vient entre les doigts, avec des haltes. Le poêle +ronfle ainsi qu'il faut, car sa petite porte est ouverte à moitié, et le +fils le surveille. On n'entend pas de tic tac d'horloge: il n'y a point +d'horloge; mais une bouilloire siffle comme un nez pris. + +Y sont-ils? + +Ah! la mère oubliait de remonter, une fois pour toutes les autres, la +mèche de la lampe, et de baisser l'abat-jour, lequel est bleu. + +Bien! chut! Et, de huit à dix, lèvres serrées, yeux troubles, oreilles +endormies déjà, vie suspendue, toute la famille, pour savoir qui se +taira le mieux, fait, sans bruit, sa quotidienne partie de silence. + + + + +LA LIMACE + + _À Charles Merki._ + + +Il fait un tel froid que tous les promeneurs rendent la fumée par le +nez. Soudain, la bonne vieille, en louchant un peu, aperçoit installée +sur sa lèvre, et pelotonnée dans quelques poils de barbe givrés, comme +dans une herbe rare, une limace rouge. + +--Ah! sale bête, dit-elle, qu'est-ce que tu fais là? Attends, je vais +t'en donner, moi! + +Elle lui en donne en effet. Elle s'arrête en plein trottoir, et se +mouche bruyamment, sans se servir de son mouchoir, de sa manche ou de +ses doigts, sans un geste, et d'un seul souffle, raide comme un soldat +au port d'armes. + +Le cerveau se vide tout entier. Elle avait de bien vilaines choses en +tête, la bonne vieille. Puis, toujours louchant, elle observe. Un +moment, ses deux prunelles n'en font qu'une. La limace rouge s'agite, et +de sa langue pointue, activement, nettoie la place. Il semble qu'elle +nage dans la joie. + +--Te voilà gorgée, dit la bonne vieille. Allons, file maintenant ou je +te chiquenaude. + +Repue, onctueuse et glacée, la limace que l'air vif a rendue plus rouge +encore, recule docilement, descend, descend, et rentre chez elle, au +chaud, sous son palais, dans la bouche de la bonne vieille. + + + + +LES RAINETTES + + _À Rodolphe Darzens._ + + +Assis sur le banc planté devant la porte ils échangent leurs souvenirs +sans remords et se racontent des histoires, toujours les mêmes, qui ne +se passent en aucun temps, en aucun lieu. + +Tandis que les rainettes infatigables roulent au loin leurs _r_, le plus +âgé chevrote d'abord. Comme il fait nuit, chaque fantôme a son succès +d'effroi. Les gamins écoutent, accroupis entre les vieux et le fumier +verni de lune. + +--Êtes-vous crédule de ça? + +--On en voit tant. + +--Y en a-t-il, des étoiles! + +--Si on allait se coucher? + +Ils restent encore. D'une pipe, régulièrement, une bluette de flamme +s'échappe et s'éteint vite, toute seule sur la terre contre les astres +de là-haut. Un géranium se penche au bord d'un pot cassé, et par ses +becs-de-grue égoutte son odeur. + +Le feu d'une voiture file entre les acacias de la route: + +--Qui donc que c'est? + +--C'est le garde-port qui rentre. + +La voiture s'éloigne et la curiosité cesse avec le bruit. + +Les rainettes continuent leurs appels stridents, si clairs qu'elles +semblent quitter les buissons humides, les feuilles vertes comme elles, +se rapprocher du mur, et, bruyantes, entrer au creux des pierres. + +Il faut pourtant aller se coucher: demain on tire le chanvre. + +Les veilleurs bâillent, enfin se lèvent. Quelle douce soirée! + +Ils dormiraient dehors. Au matin, on les trouverait là, engourdis, +blancs de rosée. + +--Bonsoir! + +--Bonsoir... soir... oir... + +Ils s'enfoncent dans l'ombre. Quelques femmes, des jeunes, allument une +lanterne par peur de butter. Les portes se ferment, poussent leur long +cri d'angoisse dont frissonnent les hommes en retard. + +Et les rainettes même, lasses de lutter, leurs roulades étant vaines, +vont prudemment céder au silence. + + + + +LE VIEUX ET LE JEUNE + + _À Maurice Talmeyr._ + + +SCÈNE I + +LE JEUNE + +Oui, je sais, de ton temps on avalait les noyaux de cerises et des +charrettes ferrées. Vieillard, je finirai par t'étrangler. On était +naïf, sincère et croyant, en ce temps-là. Il faut y retourner et y +rester. J'ai plein les oreilles de tes gémissements. Est-ce parce que la +mort, sûre de ta peau, prélève un acompte, et te tripote, te creuse déjà +les yeux, que tu les as si grands, plus grands que le ventre? + +Sois prudent. C'est lourd, la célébrité. Quelque matin on te trouvera +étouffé. Si j'étais toi, je me mettrais au régime, et, craignant de +devenir sourd absolu, je remplacerais ma grosse caisse par un de ces +petits tambours en peau de papier qu'on voit entre les pattes des lapins +mécaniques. + +Toujours le vieux partout, à toutes les bornes. Est-ce que ton image +glacée ne va pas bientôt fondre? + +Tu chevrotes qu'on était respectueux de ton temps. Mais les trains +allaient moins vite. + +Des gens qui dévorent l'espace peuvent bien brûler la politesse. +Résigne-toi, vieux (je t'appelle par tes titres, remarque-le, je te +traite en camarade), ôte-toi de là et donne-moi les clefs. + +Entends-tu? je te dis de quitter la scène, de sortir du livre, de t'en +aller du journal. + +Il y a des années, des années d'horloge que tu encombres. Regarde à tes +pieds: c'est du propre; ton art délayé coule de tous côtés. Tu n'a pas +honte? + +Comment! des hommes d'honneur, des colonels, des employés de chemin de +fer, des ouvriers du peuple qui n'ont plus rien à suer, réclament leur +retraite et tu t'obstines à faire du service. + +Sais-tu, qu'une nuit, las d'attendre, nous recommencerons le massacre +des Innocents. + +Si tu te dépêches de mourir, tu éviteras une fin violente. + +La place libre, je m'installe. Ah! j'ai du travail pour une éternité et +je vois tant de choses que mon oeil éclate. D'abord tout est à refaire. + +Premièrement, il convient de nettoyer les narines d'Augias du public. + +Ensuite je peindrai mon enseigne, ce qui me prendra beaucoup de temps. +Après, je bâtirai un art définitif. Il montera jusqu'au ciel sans +toucher à la terre, puisque le naturalisme est mort, et mes enfants +passeront gaîment leur vie, la pomme d'Adam en l'air à le contempler. + +Allons, l'ancien, vide les lieux, qu'on aère et qu'on retourne ce que tu +as souillé. + + +SCÈNE II + +LE VIEUX + +Ces petits sont bien ridicules. Les uns vont au café et s'y gâtent +l'estomac. Les autres n'y vont pas, et c'est afin de se donner un genre. + +Les uns fument pour faire les hommes; les autres ont pris la mauvaise +habitude d'être incommodés par l'odeur du tabac. Je les trouve +grotesques surtout en amour. Ceux-ci sont chastes comme des boeufs, et, +comme ces grosses bêtes, regardent le monde avec ahurissement. Ceux-là +changent de femme chaque nuit et s'exposent à des altérations de santé. +Les autres gardent toujours la même, et alors ça gêne leurs mouvements. + +Le soir, quand je noue mon foulard serre-tête, je songe à leurs groupes +littéraires, et je ris, je ris au point que mon lit tremble de tous ses +ressorts: comme autrefois, me dit poliment Madame. + +Et ces groupes ont des présidents, des vice-présidents, des membres +même; comme c'est drôle! Oh! je reconnais de bonne grâce que quelques +jeunes vivent à l'écart. Mais ils ont tort: à leur âge, on doit +fréquenter les écoles, pour faire plaisir aux parents. + +En outre, ils apportent, crient-ils, ces petiots, des formules neuves. +J'en avais aussi dans le temps, plein mes poches, sur des bouts de +papier que, depuis, j'ai mâchés, par distraction. On prend sa formule au +départ. On la pique sur son chapeau, durant le voyage; mais, quand on +est arrivé, à quoi sert-elle? Qu'est-ce qu'ils veulent donc? faire mieux +que moi, autre chose. N'ai-je pas tenu de semblables propos, il y a un +demi-siècle, et, maintenant, je relis mon oeuvre, une fois l'an, au +printemps. + +Plaît-il? tu convoites ma place, avide gamin. Ah! malheur à ceux qui +réussissent trop jeunes! Tous les enfants précoces sont morts. Ma vie se +prolonge parce que je me suis développé tard. + +Je te dis cela, pour t'encourager à me laisser tranquille. Tu viens +indiscrètement à la maison. Tu t'y embêtes à m'entendre parler sans +cesse de ma personne, tu abîmes mes collections, et, toi parti, nous +perdons un quart d'heure, ma bonne et moi, à compter les traces de ta +tête huilée. + +J'ai patiemment dressé moi-même mon glorieux gâteau. Je n'y ajoute plus +rien parce qu'il est assez haut et que j'ai peur de monter sur les +chaises, mais je crains qu'on ne l'écorne et je veille. Tu rôdes autour. +Ta turbulence m'effraie. Écoute une proposition que tu serais gentil +d'accepter. Tu passerais quelquefois dans ma rue. J'ouvrirais ma fenêtre +et je te ferais un signe de tête amical. Tu dirais à tes petits amis: +«Je viens de voir le vieux.» Je dirais: «La jeune génération ne m'oublie +pas.» Et nous pourrions entretenir ainsi jusqu'à ma mort lointaine des +relations charmantes. + +On sonne, je parie que c'est toi. Misère de misère. Joseph! n'oubliez +pas dans cinq minutes le coup du: «Monsieur est servi!» + + +SCÈNE III + +LE VIEUX--LE JEUNE + +LE VIEUX.--Tu es là, et je me distrais en traçant avec mon doigt une +raie dans ta chevelure vierge. Tu me parles, et il me semble qu'un +enfant pose ses pieds nus, chauds et tendres sur mon coeur. + +LE JEUNE.--Maître, vous me ferez entrer dans un grand journal, dites?... + + + + +JEAN-JACQUES + + _À Marcel Boulenger._ + + +JACQUES.--Au moins, dors-tu bien? + +JEAN.--Oui, si j'ai le soin, au bord du sommeil, de me prendre à la +gorge, des deux mains. Je me tiens fortement. Je suis sûr de ne pas me +laisser échapper, et je passe une nuit tranquille. + +JACQUES.--As-tu, comme moi, le goût des oreillers durs? je n'en trouve +point d'assez durs. Je voudrais un oreiller de bois, dont la taie serait +une écorce, et je m'éveillerais les oreilles saignantes. + +JEAN.--Nous sommes de pauvres misérables qui descendons vers le singe. + +JACQUES.--Vers le jouet mécanique aux pattes alternantes. Notre vie, +c'est une roue qui fait crrr... crrr... Quand je pense que, chaque +matin, je m'exerce à enfiler mon pantalon sans y toucher! J'arrondis sur +le modèle d'un cylindre ma culotte droite. Celle de gauche ne +m'intéresse pas. Je lève la jambe, et ffft! il faut qu'elle fuse comme +une hirondelle dans un couloir; sinon, je recommence. + +JEAN.--Réussis-tu souvent? + +JACQUES.--À la fin je triche, et las de danser sur un pied, je me +contente d'un à peu près. Mais j'y arriverai, dussé-je rester une +journée en chemise. + +JEAN.--Je me lève plus calme. Mes serviettes seules me préoccupent. J'en +ai sept ou huit en train. Dès que l'une d'elles est mouillée, je la +rejette. Je ne leur tolère qu'une corne humide. La première m'essuie le +front, la seconde le nez, la troisième une joue, et ma tête n'est pas +sèche, que j'ai mis toutes mes serviettes hors de service. + +JACQUES.--Est-ce que tu verses de l'huile sur tes cheveux? + +JEAN.--Ils sont naturellement gras. + +JACQUES.--Tu as de la chance. Je me bats contre mes mèches. Une, entre +autres, se révolte. Je la ratisse et l'écrase à me l'enfoncer dans le +crâne. Elle se redresse pleine de vie, en fer. Je m'imagine qu'elle va +soulever mon chapeau, et je n'oserai plus saluer, par crainte de montrer +une horreur. + +JEAN.--Fais-la scier. + +JACQUES.--Ainsi que tes moustaches. Enseigne ton procédé. + +JEAN.--Je les ronge moi-même, avec mes propres dents. + +JACQUES.--L'aspect de ta lèvre déconcerte. On y remarque un vague +pointillé noir, les restes d'une moustache incendiée, la fumée, l'ombre, +le regret d'une moustache. + +JEAN.--Je ne pense que si je mordille, si j'ai comme un laborieux mulot +dans la bouche. Enfin, suppose ta mèche domptée. + +JACQUES.--Je veux sortir. Je descends les escaliers et sur chaque marche +je m'arrête. Mes souliers se frottent par le bout, se caressent du nez. +Je piétine jusqu'à ce qu'ils soient satisfaits, et souvent je remonte. + +JEAN.--Dehors, n'as-tu pas fréquemment l'envie d'aller d'un trottoir à +l'autre? On est pressé. Il y a un embarras de voitures: tant pis, il +faut traverser la rue tout de suite, se diriger par le plus court chemin +vers ce point qui attire, éclate sur le mur d'en face. + +JACQUES.--Je préfère viser un passant et le devancer en l'effleurant du +coude. Oh! je ne tiens ni aux bossus ni aux jolies femmes. J'ai le bras +lourd, et il m'est nécessaire que toute son électricité s'écoule dans le +bras d'un autre. + +JEAN.--Sans doute, une bonne nouvelle inattendue t'attriste. + +JACQUES.--Je ne la méritais pas et je me défie; je regarde au delà, et, +devant mes yeux, se matérialise la nouvelle qui suivra. Elle a une forme +rectangulaire et deux centimètres d'épaisseur. Rugueuse, d'un rouge +sombre, elle tombe, tombe; c'est la tuile. + +Mais qu'on m'annonce le malheur des autres, j'ai de la peine à contenir +dans ma bouche hermétique le rire qui cherche une issue. Ne meurs pas le +premier de nous deux, ce serait trop gai. Si le malheur m'atteint, je +sautille d'aise, et, dispos, j'irais me faire photographier. Qu'est-ce +que tu as? + +JEAN.--Rien. Mon petit doigt s'amuse. Il s'abaisse et se relève, à +l'exercice. Le voici en haut, le voici en bas. C'est pour sa santé. Une, +deux, trois, quatre. Ne compte pas: tu t'embrouillerais. Marque +simplement la cadence: une, deux; une, deux... + +JACQUES.--Curieux. On paierait cher sa place. + +JEAN.--Talent d'intimité? Il me distrait, quand j'écris, entre deux +phrases. On dirait un geste de pompe qui aspire et foule. L'encre monte. +Ma main s'emplit de vie, et quand mon petit doigt cesse, elle court, +légère, intelligente. + +Autrefois, je piquais avec une aiguille ma feuille de papier. Je la +couvrais de points nombreux «comme les étoiles du ciel». + + Pique, pique, ma bourrique: + Veux-tu gager que j'en ai huit! + +J'ai perdu cette mauvaise habitude assoupissante. Celle-ci me plaît à +cause de sa simplicité et de son isochronisme parfait. Une, deux; une, +deux... Elle exige moins d'accessoires. On n'a pas toujours des +aiguilles sur soi. Au café, à la promenade même, mon petit doigt prend +son élan et part. Quoi de plus pratique? Un petit doigt d'enfant en +ferait autant. Mais tu changes de visage. + +JACQUES.--Je t'en prie: n'insiste pas. + +JEAN.--Tu souffres, tu rougis, et tes yeux, comme des pavots sous la +pluie, débordent d'eau. Sois confiant. Ne l'ai-je pas été? Avoue pour te +soulager et me consoler. + +JACQUES.--Tu ne peux pas savoir. C'est ma grande folie invincible. Ma +femme a tenté l'impossible pour me guérir. Mes enfants m'ont supplié. Un +médecin m'a dit: «Plus vous les arracherez, plus ils repousseront. En +outre, votre nez enflera.» Ni les propos menaçants du docteur, ni les +tendres remontrances d'une famille aimante ne m'ont ému, et cette fois +encore, j'en tiens un. + +JEAN.--Un quoi? Laisse donc ton nez. + +JACQUES.--Tu me crois peut-être à plaindre. Tu ne me comprendras jamais. +Sache au contraire que j'éprouve des impressions compliquées, connues +des seuls initiés. La douleur et la jouissance se confondent. J'ai une +narine en feu et de la glace dans l'autre. Je ne compte pas les +éternuements joyeux, qui sont tout bénéfice! Je tire doucement, +doucement. Il me semble que ce poil est planté au profond de ma chair et +que ma cervelle vient avec. J'arrive au sommet de l'aigu. Aïe! que j'ai +mal! Oh! que je suis heureux! Je gradue les secousses. C'est une +science. Ouf! Ah! le voilà! + +JEAN.--Je ne distingue pas. + +JACQUES.--Approche-toi. + +JEAN.--Oui, j'aperçois quelque chose. Mets-le devant la fenêtre, en +plein soleil. + +JACQUES.--Comme ceci? + +JEAN.--Là. Bien. Ne bouge plus. Je vois maintenant le poil dans son +intégrité! Il a la flexion d'un arc d'or. Il est transparent et blond, +avec une grosseur à l'une de ses extrémités. On jurerait sa tête. + +JACQUES.--Ce sont plutôt ses racines, Jeannot. + +JEAN.--Reçois, mon Jacquot, mes sympathiques compliments: il est +superbe! + + + + +FIN DE SOIRÉE + + _À René Maizeroy._ + + +MONSIEUR--MADAME--LA BONNE + +MADAME.--Es-tu sûr qu'il n'en reste plus? + +MONSIEUR.--Le dernier traverse la rue, tourne au croisement. Il +disparaît. + +MADAME.--Laisse la fenêtre ouverte. Que l'air assainisse, purifie. +Regarde: les murs suent. + +MONSIEUR.--Il pleut à verse et vente à tout renverser. Les becs de gaz +sont affolés. C'est un bon temps pour ceux de nos invités qui n'ont pas +trouvé de fiacre. + +MADAME.--Oui, c'est un vrai temps d'invités. Il me réjouit. Je regrette +seulement de ne l'avoir pas commandé moi-même. Ouvre donc la fenêtre +toute grande. + +MONSIEUR.--Jamais nous n'avons eu un mardi comme celui-ci. Ah! tu +choisis ton monde! + +MADAME.--Bon! nous allons nous jeter à la tête les gens qui viennent +chez nous. Je suis prête. D'abord, où as-tu pris ton Turc? + +MONSIEUR.--Dans la rue. C'était le plus drôle: il ornait notre salon. +Avons-nous ri, quand, au thé, il a déroulé son turban et qu'il s'en est +servi comme d'une serviette. Peut-être aussi qu'il couche dedans. + +MADAME.--J'ai tremblé de le voir se mettre à vendre des pastilles. + +MONSIEUR.--Je t'assure qu'il est attaché à une ambassade, solidement. +Continuons: n'est-ce pas à toi qu'appartient ce monsieur qui sentait le +cigare éventré? + +MADAME.--Si tu parles tabac, je te rappellerai ton marchand de +cigarettes toutes faites. C'est sans doute l'associé d'un garçon de +café. Il les offrait dans une boîte à Palmers, «moins chères qu'à +n'importe quel bureau», disait-il. + +MONSIEUR.--Soit. Mais tu nous as amené ce professeur de piano qui glisse +ses cartes-prospectus dans les goussets et les corsages. + +MADAME.--Et toi, cette veuve qui tâte les hommes en dansant pour se +chercher un mari vert; cette forte dame qui montrait son cancer; et +cette autre, décolletée jusqu'à l'âme, qui nous a demandé s'il n'y avait +pas de billard ici. Elle voulait organiser une poule au gibier. Faut-il +encore te reprocher ta femme à poils? C'est scandaleux: elle cultive, +soigneusement, à égale distance de ses deux seins, trois poils énormes. +Les messieurs veulent voir et, pour voir, dansent avec elle. De telle +sorte que cette grosse toupie, malgré sa lourdeur, arrive à tourner +toute la soirée. + +MONSIEUR.--Tu es dure. Je voudrais que quelqu'un de nos invités nous +écoutât dans un coin. À mon tour! Je note:--Un vieux monsieur, aux +moustaches de mastic; il reconduit et se contente de reconduire (on +l'affirme; c'est son bonheur et sa gloire!) trois cent soixante-cinq +femmes par an, jamais les mêmes. Je ne le trouve que grotesque. Passons. +Un acteur; il déclame la _Nuit d'Octobre_ comme Musset devait la +déclamer dans ses beaux jours, quand il était saoul.--Un compositeur de +musique; il a inventé une nouvelle méthode pour chanter: «Je voudrais +être votre pantoufle!»--Un danseur de son métier; il prétend, à chaque +pas, que notre parquet est garni de clous, empoigne une bouteille, et, +du cul de ladite, leur fait sauter la tête.--Un grand poète célibataire, +il murmure aux dames: «J'ai soif; et, si vous n'avez pas soif, j'ai soif +pour vous. Venez donc boire.» Ce grand poète pousse trop à la +consommation. Nous le supprimerons.--Un petit poète marié. «Du courage, +lui dit sa femme mûre, récite bien tes vers et je te donnerai un franc, +demain, pour tes folies.»--Un peintre, enfin, si sale qu'il devrait +s'envelopper dans du papier. Mais nous le garderons provisoirement, car +j'espère lui faire colorier, à l'oeil, le bas du placard de notre +cuisine... + +Inutile de remarquer que, ceux-là, c'est toi, incontestablement toi, qui +les as raccrochés. + +MADAME.--Permets! Tout le monde est parti. Tu peux te montrer +convenable. + +MONSIEUR.--Vrai, tu as cela dans le sang: tu ne rencontrerais pas un +monsieur un peu décoré sans lui dire: «Psit! psit! venez donc chez moi, +mardi soir, on s'amusera!» + +MADAME.--Tu m'impatientes, à la fin. + +LA BONNE, _entrant_.--Madame, il reste encore un vieux chapeau au +vestiaire. + +MONSIEUR.--Étonnant ce vieux chapeau qui reste toujours! Où est sa tête? +Je ne comprends pas. Que nos invités se trompent de nippes, se volent, +mais qu'ils s'arrangent et ne nous laissent pas leur friperie. Qu'est-ce +que ce vieux chapeau fait là? + +MADAME.--Son histoire est simple: un gentilhomme arrive seul, bien ou +mal coiffé; mais il s'en va en compagnie et, pour ne pas rougir, +nu-tête. Marie, quelles sommes vous a-t-on données? + +LA BONNE.--Madame, le petit blond m'a emprunté quarante sous pour sa +voiture. + +MADAME.--Ah! vous placez votre argent, ma fille! Montez vous coucher. +(_La bonne sort._) + +MONSIEUR.--Le petit blond, oui, le journaliste, un garçon décemment +élevé: il déclare qu'il n'a jamais un porte-monnaie dans le monde, parce +qu'un porte-monnaie «fait gros» sur la cuisse. + +MADAME.--La bonne ment. Je parie qu'on lui bourre les poches. C'est +autant que nous lui retiendrons sur ses gages. Nous recevons des gens +mariés qui savent ce qu'on doit à une domestique. + +MONSIEUR.--Les gens mariés pour de bon ne viendraient pas chez nous. + +LA BONNE, _rentrant_.--Madame, j'oubliais, les cabinets sont encore +bouchés! + +MONSIEUR.--Encore! Les cochons! Je te dis qu'ils se retiennent dans la +journée, pour nous offrir ça, le soir! J'ai été obligé d'acheter une +perche par économie. À chaque instant, il fallait déranger le plombier. +Qu'est-ce que vous voulez, ma pauvre Marie! Les cabinets ne sauraient +passer la nuit dans cet état. Prenez la perche. Débouchez. Ne manquez +pas d'éteindre le bec: il dévore, ce bec. (_La bonne sort._) + +MADAME.--Aère, mon ami, je t'en supplie. + +MONSIEUR.--Oui, de l'air! ouvrons. Ce plafond devrait s'enlever comme un +couvercle. + +MADAME.--Qu'est-ce que tu fais? Tu ouvres l'armoire! + +MONSIEUR.--Oui, l'armoire aussi. Je veux tout ouvrir. Ça empeste ici les +fleurs crevées. + +MADAME.--Qu'est-ce que j'aperçois caché au fond de l'armoire? + +MONSIEUR.--Un morceau de Champigny que j'ai arraché à ces affamés, sauvé +pour notre déjeuner de demain. + +MADAME.--Tu exagères. Nous ne recevons pas des moineaux. + +MONSIEUR.--Si nous ne recevions rien du tout. À propos, pourquoi +recevons-nous? + +MADAME.--Tu le prends sur ce ton, ingrat! La semaine dernière, nos +initiales paraissaient dans un journal. + +MONSIEUR.--Certes, on gagne gros à être connu. + +MADAME.--Avoue que nos soirées sont suivies. + +MONSIEUR.--Preuve: les cabinets bouchés. Mais as-tu observé que souvent +des gens perdent notre piste? + +MADAME.--D'autres les remplacent, et mardi prochain nous verrons... Il +me l'a promis... Par exemple, j'ai couru pour l'avoir. Je l'annoncerai. +On fera queue... Mais je te réserve la surprise. + +MONSIEUR.--Dis-moi ta pêche, ou la fièvre me tiendra jusqu'à mardi. + +MADAME.--Quand notre réputation se fonde, veux-tu t'enterrer vivant, +mourir tout de suite? + +MONSIEUR.--C'est juste: allons d'abord dormir! + + + + +DAPHNIS, LYCÉNION ET CHLOÉ + + + RUPTURE + MÉNAGE + + + + +RUPTURE + + _À Georges d'Esparbès._ + + +DAPHNIS, LYCÉNION + +I + +DAPHNIS.--Je viens de faire ma dernière course à la mairie. Tout est +prêt. Que ne peut-on s'endormir garçon et se réveiller marié! + +LYCÉNION.--Moi, je suis allée chez le fleuriste. Il s'engage à fournir +tous les jours un bouquet de quatre francs. Oh! j'ai marchandé! Par ces +temps froids, ce n'est pas cher. + +DAPHNIS.--Non, s'il porte les fleurs à domicile et si elles sont belles. + +LYCÉNION.--Naturellement. Ensuite, j'ai prié Myrtale de nous chercher un +éventail, une bague, une bonbonnière et quelques bibelots ravissants. +Elle n'avait rien en boutique. J'ai dit que nous voulions nous montrer +généreux, sans faire de folies toutefois. + +DAPHNIS.--Évidemment. Et ce sera payable?... + +LYCÉNION.--À votre gré. + + +II + +LYCÉNION.--Vous avez vu la petite aujourd'hui? + +DAPHNIS.--Oui, cinq minutes seulement. Sa mère a fixé la date. Nous nous +marierons dans trois mois, le 18 mai. + +LYCÉNION.--Trois mois, c'est long. + +DAPHNIS.--C'est trop long. Aussi, n'est-ce pas, nous ne sommes plus +obligés de nous quitter tout de suite. Nous avons le temps. + +LYCÉNION.--C'est cela. Vous voulez que vos amours se touchent, et qu'il +n'y ait qu'à enjamber pour passer d'une femme à l'autre. Mon pauvre ami, +il vous faudra pendant ces trois mois priver la petite bête. + + +III + +LYCÉNION.--Dites-lui bien que le bleu sied aux blondes. J'ai là une +gravure de toilette exquise que je vous prêterai. A-t-elle du goût? + +DAPHNIS.--On n'a pas de goût à son âge. + +LYCÉNION.--Elle m'intéresse, moi, cette petite. Je voudrais faire son +éducation, et je la défendrais contre vous-même. Voyons, aime-t-elle les +jolies choses? + +DAPHNIS.--Oui, quand elles sont bien chères. + + +IV + +DAPHNIS.--Assisterez-vous à mon mariage? + +LYCÉNION.--Suis-je invitée? + +DAPHNIS.--Certainement. + +LYCÉNION.--J'irai. + +DAPHNIS.--Vous n'avez pas peur de trop souffrir? + +LYCÉNION.--Rien ne gronde dans mon coeur. Quand je me suis donnée à +vous, ne savais-je pas qu'il me faudrait un jour me reprendre? Mais le +décrochage a été pénible. Nous n'en finissions plus. Nos deux âmes +tenaient bien. + +DAPHNIS.--C'est vrai. L'affaire a un peu traîné en longueur. + +LYCÉNION.--Si je ne me sentais pas tout à fait détachée de vous, je +couperais à l'instant, sans pitié, les dernières ficelles. + +DAPHNIS.--Et plus tard, après le mariage, viendrez-vous nous voir? Je +vous présenterais comme une amie, une parente même. + +LYCÉNION.--Ou une institutrice pour les enfants à naître. Plus tard, je +les garderais; vous pourriez voyager. + +DAPHNIS.--Je me dispense de plaisanter. Chez moi, vous serez chez vous. +Votre couvert sera toujours mis. + +LYCÉNION.--Et ma place dans votre lit toujours bassinée. + +DAPHNIS.--Pauvre amie, tu souffres! + +LYCÉNION.--Pas du tout. Mais vous m'agacez avec votre système de +compensations. + + +V + +DAPHNIS.--Ne parlons donc point du présent, parlons du passé--qui a +passé si vite. + +LYCÉNION.--Comme vous êtes nature! Une belle fille, et l'aisance vous +attendent. Vous voilà casé. Vous croyez me devoir, en dommages et +intérêts, quelque pitié. Il vous plairait d'être sentimental un quart +d'heure au moins. Vous vous dites: «Puisqu'on me prépare un bon dîner, +je vais regarder mélancoliquement ce coucher de soleil.» + +DAPHNIS.--Alors, parlons de votre avenir. Que ferez-vous? + +LYCÉNION.--Je veux être sérieuse,... + +DAPHNIS.--Vous l'êtes déjà, et du bout des doigts vous tambourinez sur +vos tempes comme un caissier qui trouve une erreur. + +LYCÉNION.--Pratique. Ma santé ne me permettrait plus l'amour pour +l'amour. Je chasserai au mari. + +DAPHNIS.--Si la bête passe près de moi, je vous préviendrai. + +LYCÉNION.--Riez. Dès demain matin, je commencerai mes courses. + +DAPHNIS.--À quelle heure? + +LYCÉNION.--De bonne heure. Je me lève très bien, quand personne ne me +retient au lit. + +DAPHNIS.--Sincèrement, je vous enverrai des adresses. + + +VI + +DAPHNIS.--C'est l'instant de nous énumérer nos qualités. Je commence: +vous ferez une excellente épouse. + +LYCÉNION.--Vous serez un bon mari, et si j'avais été plus jeune, je ne +vous aurais pas cédé à une autre. + +DAPHNIS.--Restons-en là. + + +VII + +LYCÉNION.--Dites-moi: la petite est-elle propre? + +DAPHNIS.--Comme les fauteuils de sa mère un jour de réception. + +LYCÉNION.--Veillez à ce qu'elle fasse régulièrement sa toilette intime: +c'est très important. + + +VIII + +DAPHNIS.--Avouez que, la première, vous avez songé à notre séparation. +Moi, je me trouvais très bien. + +LYCÉNION.--Encore! + +DAPHNIS.--Oui, je vous ai aimée de toute ma force, et je crois qu'en ce +moment même vous êtes ma vraie femme. + +LYCÉNION.--Du calme, mon ami, vous allez dire des bêtises, et comme je +ne vous permettrai pas d'en faire, vous me quitterez avec la faim. + +DAPHNIS.--Tes lèvres? + +LYCÉNION.--Pas même mon front. + +DAPHNIS.--Ta bouche, tout de suite... + +LYCÉNION.--Faut-il sonner? + +DAPHNIS.--Comme au théâtre. C'est inutile. Votre esclave, votre femme de +ménage est partie. + + +IX + +LYCÉNION.--Oh! nous resterons amis, de loin. + +DAPHNIS.--Amis de faïence. Soyez certaine que je ne dirai jamais de mal +de vous. + +LYCÉNION.--Vous êtes trop bon. Si, de mon côté, il m'arrive de vous +noircir, ce sera par politique et pour les besoins de ma cause. Me +rendez-vous mon portrait? + +DAPHNIS.--Je le garde. + +LYCÉNION.--Il vaudrait mieux me le laisser ou le déchirer que de le +jeter au fond d'une malle. + +DAPHNIS.--Je tiens à le garder, et je dirai: C'est un portrait d'actrice +qui était très bien dans une pièce que j'ai vue. + +LYCÉNION.--Et mes lettres? + +DAPHNIS.--Vos lettres froides de cliente à fournisseur, je les garde +aussi. Elles me défendront si on me soupçonne. + + +X + +DAPHNIS.--Je me vois descendant les marches de l'église avec la petite +en blanc. Et je pense--faut-il vous le dire?--je pense à des histoires +de vitriol. + +LYCÉNION.--Ah! vous me sondez! Eh bien, mon ami, changez vos idées au +plus tôt: elles vous donnent l'air niais. Est-ce assez vilain, un homme +qui a peur? Car vous avez peur, et vous vous tiendrez sur la défensive, +le coude levé en parapluie. Ce sera drôle à divertir un saint dans sa +niche. Vous mériteriez...--mais je craindrais de tacher ma robe. + +LYCÉNION.--Je m'en vais. + +DAPHNIS.--Oui, je sais, vous vous en allez--tout à l'heure. + + +XI + +DAPHNIS.--Quel beau livre on pourrait écrire sur nos amours. Il n'y +aurait qu'à réciter. + +LYCÉNION.--Un livre gris, dont tout le noir serait pour moi et pour vous +toute la neige. + +DAPHNIS.--Je crois que ça se vendrait. + + +XII + +DAPHNIS.--Dites-moi: nos petites affaires sont bien réglées. Vous ne me +devez rien. Je ne vous dois rien. + +LYCÉNION.--Oh! mon ami. + +DAPHNIS.--Permettez, Je crois ne vous avoir pas rendue trop malheureuse, +et je tiens à ce que tout se termine correctement. Oui ou non, vous +dois-je quelque chose? + +LYCÉNION.--Voulez-vous une quittance? + +DAPHNIS.--Ma chère, vous êtes amère comme une orange dont il ne reste +plus que l'écorce. + +LYCÉNION.--Vous seriez bien aimable de vous en aller. + +DAPHNIS.--J'ai toute ma soirée à moi. + +LYCÉNION.--Je ne vous la demande pas. + +DAPHNIS.--Mauvaise! c'est moi qui vous demande humblement la vôtre, y +compris la nuit, bien entendu. + +LYCÉNION.--La nuit aussi? Je vous en prie, ne vous forcez pas. + +DAPHNIS.--Je vous assure que cela me ferait plaisir. + +LYCÉNION.--Ainsi, vous me proposez, bonnement, de faire, une dernière +fois, quelque chose comme la belle en amour. Ensuite nous nous +donnerions une poignée de main et l'honneur serait satisfait. Vous êtes +malpropre. + +DAPHNIS.--Madame! + +LYCÉNION.--Voilà que vous faites ces petits préparatifs de faux départ +qui consistent à prendre son chapeau et à le poser successivement sur +toutes les chaises, pour le reprendre encore et le reposer. + + +XIII + +DAPHNIS.--Nous sommes arrivés. + +LYCÉNION.--Moi du moins, et je descends de voiture, tandis que vous +continuerez vers des pays neufs. + +DAPHNIS.--Je voudrais, sans être banal, vous dire quelque chose de très +tendre. + +LYCÉNION.--Oui, le mot de la fin, le mot fleuri qui parfumera mon +souvenir pour la vie. Vous ne le trouvez pas. Cherchez. + +DAPHNIS.--Il me vient et s'en retourne. J'ai comme de la ouate dans la +gorge. + +LYCÉNION.--Ne vous faites pas de mal. Désenlaçons-nous sans douleur. +Allez, et aimez bien la petite. + +DAPHNIS.--Ah! je l'aimerai--plus tard. + +LYCÉNION.--C'est vrai. Il faut le temps de donner un peu d'air à votre +coeur. + +DAPHNIS.--Je vous vois calme. Il me semble que je vous laisse sur une +bonne impression et que le moment est venu de partir. Vos nerfs dorment. +Je m'en vais, doucement, à l'anglaise. Ne vous dérangez pas, il fait +encore clair dans l'escalier. + +LYCÉNION.--Quel vide, tout de même, et que de choses vous emportez! + +DAPHNIS.--Oui, mais il vous reste le beau rôle. + + + + +MÉNAGE + + _À Gustave Geffroy._ + + +DAPHNIS.--CHLOÉ + +I + +CHLOÉ.--Tu ne sors pas assez. Si tu veux, ce soir, après dîner, nous +ferons un tour. + +DAPHNIS.--Par les allées où tombent les marrons, nous irons entendre les +grenouilles de haie et les aigres sauterelles. Promets-moi que tu +poseras un ver luisant dans tes cheveux, promets-le-moi. + +CHLOÉ.--Nous regarderons aussi quelques étoiles. C'est à cette époque +qu'il en file le plus. + +DAPHNIS.--Elles fondent de chaleur et se décrochent. Tu aimes donc les +étoiles? + +CHLOÉ.--J'aime tout ce que tu aimes. + +DAPHNIS.--C'est commode. On n'a pas besoin de faire deux cuisines. + + +II + +CHLOÉ.--Je sais qu'un garçon doit «faire la noce», et je ne suis pas +jalouse de tes anciennes maîtresses. + +DAPHNIS.--Tu me permettras de t'en parler quelquefois. Pourquoi n'en +es-tu pas jalouse? Ton dédain me froisse. Je les ai aimées, ces femmes. +Elles ont compté dans ma vie. Plusieurs étaient fort bien. + +CHLOÉ.--Je veux dire qu'un jeune homme doit jeter sa gourme. + +DAPHNIS.--Pourquoi? Pourquoi? s'il n'a pas d'humeur et s'éponge +régulièrement la tête. + +CHLOÉ.--Mais lequel des deux instruirait l'autre? + +DAPHNIS.--Souviens-toi d'Ève: ils achèteraient un serpent. + +CHLOÉ.--Un mari vierge est ridicule, le nies-tu? + +DAPHNIS.--Ridicule, la propreté du coeur! Où prenez-vous ce goût des +hommes impurs? + +CHLOÉ.--Ils sont éprouvés. + +DAPHNIS.--Ils n'ont que servi. Vous voulez être notre unique amour, et +peu vous importe que nous ayons connu d'autres femmes avant vous. + +CHLOÉ.--Tu oses me comparer... + +DAPHNIS.--Il lui déplaisait, à elle aussi, d'être comparée. + +CHLOÉ.--Qui ça, _Elle_? je veux savoir tout de suite. + +DAPHNIS.--Celle qui m'a le plus adouci mes devoirs de noceur. + + +III + +CHLOÉ.--Je suis la plus heureuse des femmes. Et toi? + +DAPHNIS.--N'insultons pas au malheur des autres. + +CHLOÉ.--Tu te plains sans cesse. + +DAPHNIS.--Je me plains comme j'entends. C'est chez moi un sens et je +m'applique à découvrir sous sa couche de sable fin la grasse terre rouge +du terre à terre. + +CHLOÉ.--Va! pérore en mauvais style à quatre épingles! La vérité, c'est +que ma robe ne coûte que dix-neuf francs, et je l'ai réussie moi-même, +seule! Es-tu content? + +DAPHNIS.--Vingt sous de plus, elle t'allait presque. + +CHLOÉ.--Faites donc des frais! + +DAPHNIS.--Contre remboursement. + +CHLOÉ.--Quel plaisir éprouves-tu à me dire des choses dures? + +DAPHNIS.--Il ne faut pas croire que cela m'amuse toujours. + +CHLOÉ.--Tu ne les penses pas, au moins? + +DAPHNIS.--Non; ce sont elles qui me passent par la tête! + +CHLOÉ.--Ta littérature te fait mal. + +DAPHNIS.--Oui, oui: culte de l'art! religion du beau! c'est ça! Il n'y a +pas de Christ sans épines. + + +IV + +CHLOÉ.--Tu te rappelles comme nous nous sommes roulés sur l'herbe! + +DAPHNIS.--Mais nous avons peu roulé sur l'or. + +CHLOÉ.--Bah! quand nous serons très riches!... + +DAPHNIS.--Nous serons donc très riches? + +CHLOÉ.--Mon Daphnis, dès que tu auras gagné beaucoup d'argent, nous +serons très riches. Oh! je ne tiens pas à l'argent. + +DAPHNIS.--Avec un chiffre de combien assuré? Je me disais, jeune marié: +«Voilà une femme courageuse que la misère n'effraiera pas et qui vivra +avec moi sous une cabane de cantonnier!» et je ne demandais au Seigneur +que de nous donner notre pain quotidien, du pain de ménage si c'était +possible, jusqu'au jour de ma mort où tu ferais la grande collecte +définitive. + +CHLOÉ.--Tu m'honorais. Mais si cette bonne opinion de moi t'encourage à +la paresse, je préfère tout de même que tu arrives. + + +V + +CHLOÉ.--Quand tu es là, devant ton bureau, et que tu n'écris pas, +qu'est-ce que tu fais? Assurément, penser, c'est travailler. Il est des +paresses fécondes. Remarque comme je retiens aisément tes phrases. Mais +(suis-je sotte?) j'aime mieux te voir, dans ton intérêt, un porte-plume +à la main. + +DAPHNIS.--Il fallait le dire! Tranquillise-toi. Désormais j'aurai un +manche de pioche. + + +VI + +CHLOÉ.--Tu seras célèbre. + +DAPHNIS.--Diable! y tiens-tu? je ne te le garantis pas. + +CHLOÉ.--Tu seras célèbre, j'en suis sûr, quand tu seras vieux, ou ce que +disent les journaux ne signifierait rien. + +DAPHNIS.--En ce temps-là, je n'écrirai plus que des préfaces pour les +jeunes. + +CHLOÉ.--Il faudra être bon pour eux, les recevoir tous. + +DAPHNIS.--Par fournées. + +CHLOÉ.--J'y veillerai. Protectrice accueillante et constamment en train +de sourire, sur le seuil de ta porte, c'est moi qui leur dirai, les +poussant d'une tape amicale: «Entrez, le maître est là!» + + +VII + +DAPHNIS.--Je mets des heures à écrire une ligne. Est-ce que je travaille +trop ou pas assez? je ne sais plus. + +CHLOÉ.--Est-il nécessaire que tu remplisses de si gros livres? + +DAPHNIS.--Les éditeurs te diront qu'il ne faut pas voler le public. + +CHLOÉ.--Du courage! je serai ta compagne fidèle. + +DAPHNIS.--Prends garde! c'est un emploi qui exige du savoir et de la +délicatesse. Chauffe tes parfums à distance. Verse doucement la louange, +comme si tu préparais une absinthe, et ne t'arrête jamais, sous aucun +prétexte, d'admirer toujours «ce que j'ai fait de mieux jusqu'ici»! + + +VIII + +CHLOÉ.--Alexandre Dumas père avait-il du talent? Je te demande cela +parce qu'il m'amuse, tu sais! + +DAPHNIS.--Donc il en avait. Son fils en pense le plus grand bien. Tu +n'apprécies pas la littérature moderne? + +CHLOÉ.--Si, j'ai lu quelques-uns de tes livres préférés. Des fois, bon +Dieu, que c'est intense! Oh! la! la! On y trouve aussi moins de +répétitions, mais tes écrivains voient trop noir. + +DAPHNIS.--L'optique progresse. Son éducation faite, l'oeil regarde au +fond des choses, et toutes les choses, avec le temps, déposent. + +CHLOÉ.--Dommage! Je lis pour mon plaisir. + +DAPHNIS.--Achève le vers: «et non pour mon supplice!» + +CHLOÉ.--Car, moi, je suis gaie, gaie! + +DAPHNIS.--Marions-nous encore. + +CHLOÉ.--Et je sens que jamais je ne m'habituerai à la tristesse. + +DAPHNIS.--C'est qu'alors tu mourras jeune, bientôt. + + +IX + +CHLOÉ.--Tu ne m'as pas dit tes idées en politique. Tu ne votes même pas. +Es-tu inscrit? je parierais que non. + +DAPHNIS.--Et pourtant, un gouvernement «c'est de l'air qu'on respire»! +Conseille-moi. + +CHLOÉ.--Je n'y entends rien, mais quand mes amies me demandent: «Ton +mari est-il républicain?» je suis confuse et je réponds tantôt oui, +tantôt non, au hasard. Déroutées, elles finissent par ne plus savoir à +quoi s'en tenir. Je t'aimerai bien: choisis un parti, celui que tu +voudras, pour nous fixer. + + +X + +CHLOÉ.--J'entre volontiers dans une église, me rafraîchir. Mais, je +l'avoue, je ne prierais, à mon aise, sans choisir mes mots, que devant +la belle nature. + +DAPHNIS.--Et sur une hauteur, afin d'élever plus vite ton coeur +dirigeable vers Dieu polyglotte. + +CHLOÉ.--Tu vois, tu te moques quand je fais la bête, et tu te moques +quand je comprends tout. Suis-je pas la femme d'un libre penseur? + +DAPHNIS.--Nous irons tous deux à la messe demain. + + +XI + +CHLOÉ.--Veux-tu me faire un plaisir pour ma fête? Rends-moi le droit que +je t'ai donné d'assister à mes toilettes. + +DAPHNIS.--Tu te négligerais. + +CHLOÉ.--C'est si gênant! pouah! + +DAPHNIS.--Qu'est-ce que tu as de sale? + +CHLOÉ.--Il y a des choses qu'un mari ne doit pas voir. + +DAPHNIS.--Ce sont celles-là que je veux voir. Dès qu'on aime moins, on +se tient mal. L'amour vit de beaucoup d'eau fraîche. Je te sens mienne +si, à quelque heure que je te surprenne, tu me montres des ongles plus +lumineux que des croissants de lune, des cheveux rangés, en place, une +bouche neuve comme l'intérieur des abricots. Lis la Bible: on s'y lave +les pieds à tout bout de chemin. Je parle gravement. N'oublie pas notre +convention. + +CHLOÉ.--Non: «nous nous préviendrons mutuellement (car on ne se connaît +pas soi-même) qu'une visite au dentiste paraît nécessaire.» + +DAPHNIS.--C'est d'une importance immesurable. Une dent gâtée gâte tout. + +CHLOÉ.--Compte sur moi. Comme nous nous aimons! Qui dénombrera les êtres +anéantis dans nos nuits d'amour? Ma conscience a la chair de poule. S'il +y avait crime! + +DAPHNIS.--Put! cinq minutes avant la vie on est encore mort; aussi, ne +te presse pas. N'anéantis pas trop vite. Ça jette un froid. + +CHLOÉ.--Un mot, pendant que j'y pense, relatif à notre convention. Tu ne +te fâcheras pas, mon Daphnis: il m'a semblé, ce matin, que ton +haleine... + + +XII + +CHLOÉ.--Nos enfants sont notre joie. Ils nous occupent toute la journée. + +DAPHNIS.--Ils ne nous laissent pas un instant de liberté. + +CHLOÉ.--C'est juste! Nous avons dû renoncer au théâtre, au monde, et +hier encore nous refusions une invitation à dîner. + +DAPHNIS.--Les pauvres petits sont si gentils qu'on n'a pas le courage de +leur en vouloir. + +CHLOÉ.--Suppose un instant que nous n'en ayons pas. + +DAPHNIS.--Ou qu'ils soient morts. + +CHLOÉ.--Tu vas trop loin. Je disais cela comme autre chose. Que +ferions-nous de notre liberté? Le café-concert ne donne pas le bonheur, +et ma vie aura été belle, si je meurs la première des quatre. + +DAPHNIS.--Crois-tu que je ne demande pas, moi aussi, de mourir le +premier? Aurais-tu seule du coeur et des sentiments? Il est dur de voir +mourir ceux qu'on chérit. Certainement. + +CHLOÉ.--Sois franc: te remarierais-tu? + +DAPHNIS.--Non; je chercherais une vieille gouvernante pour les enfants, +et pour moi, plus tard, une maîtresse quelconque que je verrais de temps +en temps. Un homme n'est jamais embarrassé. + +CHLOÉ.--Tu es franc. Si ta maîtresse venait ici, ôterais-tu mon +portrait? + +DAPHNIS.--Elle n'y viendrait pas. D'ailleurs, repose tranquille. J'ai le +respect du passé. Je garderais ce que tu aimes, avec soin, dans une +armoire: tes chemises fines, ta dernière robe, ton boa, et ta fille +devenue grande n'y toucherait que tout émue. Il est inutile que tu +emportes au tombeau tes bagues et tes bijoux de prix. Elle les +retrouvera. Si je voyais la paire de fins souliers où j'appris à +marcher, je m'attendrirais. Où est-elle? + +CHLOÉ.--Tu plaisantes; changeons de conversation. + +DAPHNIS.--Ce serait dommage, car, avoue-le, celle-ci te plaît. Tu m'y +provoques sans cesse. Je me blâmerais de te contrarier. Tu m'interroges, +je réponds, et, afin de m'amuser aussi, je m'efforce d'égayer le sujet. + +CHLOÉ.--Oh! je voudrais tant savoir... + +DAPHNIS.--Quoi? La solution du problème de la destinée? + +CHLOÉ.--Je voudrais tant savoir ce que tu feras quand je ne serai plus +là. Écoute ce que je ferai, moi. Ne t'en inquiètes-tu point? Je jure de +ne pas me remarier. + +DAPHNIS.--Tu aurais tort de te gêner. Assez jeune, encore belle, au bout +de trois ou quatre ans, mettons cinq, tu rencontreras un brave garçon +enchanté de t'accueillir, toi et ta famille. + +CHLOÉ.--Sans doute, mais si je tombe mal? + +DAPHNIS.--On n'a pas de chance tous les jours. + +CHLOÉ.--Il désirera d'autres enfants, ce monsieur. + +DAPHNIS.--Dame, mets-_moi_ à sa place. + +CHLOÉ.--Et les nôtres seront malheureux. + +DAPHNIS.--Ne te remarie pas. Toutefois, si tu restes veuve par peur, +quel mérite auras-tu? + +CHLOÉ.--Ne parlons plus de ces choses. Elles attristent. + +DAPHNIS.--À ton gré. Je m'y habitue. + +CHLOÉ.--Pourquoi ce ton d'ironie fausse et fatigante? Tu crains la mort +comme les autres et ton tour viendra. + +DAPHNIS.--Je le céderai aussi souvent que possible. Je jetterai mon +numéro par terre et l'écraserai du pied. + +CHLOÉ.--Grand bête! Réflexion faite, toi parti, je me consacrerai à mes +enfants; je les élèverai moi-même, je leur apprendrai à lire. + +DAPHNIS.--Toute leur vie? + +CHLOÉ.--Non, hélas! mais je m'engage à leur suffire quelques années. +Rien ne leur manquera. Ta présence ne sera pas indispensable. + +DAPHNIS.--Si j'allais me promener! + +CHLOÉ.--Cesse de me taquiner, je t'en supplie. Laisse-moi finir. Oui, je +me charge de commencer leur éducation. Puis, je devrai les mettre au +lycée, songer à leur avenir, leur donner le goût d'une profession, les +pousser dans le monde. Je perdrai la tête. + +DAPHNIS.--Alors, tu souhaiteras qu'un homme à poigne se montre, le brave +garçon d'abord dédaigné. + +CHLOÉ.--Il faudra marier ma fille. M'y résoudrai-je, mon Dieu? + +DAPHNIS.--Un second homme à poigne sera nécessaire. + +CHLOÉ.--Tu ris et j'ai envie de pleurer. On a beau dire, une mère n'est +pas un père. J'exagérais tout à l'heure. Je ne puis que les +débarbouiller, les chers petits, couper leurs ongles, les habiller +coquettement, arrondir leurs joues, leur créer une santé forte. Une +gouvernante bien payée me remplacerait. + +DAPHNIS.--Je tâcherai de la choisir bonne. + +CHLOÉ.--Je hais, sans la connaître, cette femme qui me volera mes +enfants. + +DAPHNIS.--As-tu remarqué? Déjà, l'aîné se détourne de toi pour venir à +moi. Tu le couvais, hier; il s'échappe aujourd'hui, et maintenant il +veut tout faire comme papa. + +CHLOÉ.--Je m'en irais ce soir ou demain, que l'ingrat m'aurait oublié +dans quinze jours. + +DAPHNIS.--Et notre calme existence, un moment dérangée, reprendrait peu +à peu son train quotidien. Décidément, tu as raison: il vaut mieux que +tu meures la première. + + +XIII + +CHLOÉ.--T'aurais-je épousé, si tu avais été impropre au service +militaire? Mais nous n'aurons pas la guerre, hein? + +DAPHNIS.--Entêtée! Il y a vingt ans qu'on te dit que si. + +CHLOÉ.--Accepte-t-on des ambulancières? je te suivrai au bout du monde. + +DAPHNIS.--Quel chapeau mettras-tu? + +CHLOÉ.--Je suis sérieuse. J'ai le pressentiment que tu ne reviendrais +plus. + +DAPHNIS.--Ne t'y fie pas. + +CHLOÉ.--Oh! je t'attendrai. + +DAPHNIS.--Avec qui? + +CHLOÉ.--Je te défends de me parler ainsi, même en riant. + +DAPHNIS.--Pleures-tu parce que je te fais de la peine? Te fais-je de la +peine, pour t'aider, parce que tu as périodiquement envie de pleurer? Ou +suis-je homme à t'en vouloir, simplement parce que je t'aime? + + +XIV + +DAPHNIS.--Il est sain, ma Chloé, de brûler d'un coup, de temps en temps, +tous les torchons du ménage. On me l'a bien recommandé! + +CHLOÉ.--Qui ça encore? _On!_ + +DAPHNIS.--La même. + +CHLOÉ.--Je te pardonne tes taquineries. Mais écoute, si je m'aperçois +de quelque chose, tu m'entends, ce sera fini entre nous, +ir-ré-vo-ca-ble-ment. + +DAPHNIS.--On «lit» ça. Je vois l'adverbe écrit à la porte de ton coeur, +en lettres de gaz. + +CHLOÉ.--Regardez-le serrer ses lèvres plates de lézard! Houe! le peut! +que tu m'agaces! À la fin, qu'est-ce que tu as? Qu'est-ce qu'il te faut? +Qu'est-ce que tu veux? Âne rouge! + +DAPHNIS.--Je voudrais être tantôt le premier homme de lettres de France, +et tantôt le dernier homme des bois. + + + + +TABLE + + + HOMONCULES + + La Tête branlante 3 + L'Orage 11 + Le Bon Artilleur 13 + Le Planteur modèle 17 + La Clef 19 + Le Gardien du square 23 + Qu'est-ce que c'est! 27 + La Ficelle 29 + Les Trois amis 33 + + M. ET MME BORNET + + Le Gâteau gâté 39 + Le Bouchon 49 + L'Orang 55 + Le Bateau à vapeur 65 + + UN ROMAN + + _1re partie_: OEuf de poule 73 + _2e partie_: Le Seau 83 + + LES DEUX CAS DE M. SUD + + La Petite mort du chêne 95 + Les Chardonnerets 103 + + HISTOIRE D'EUGÉNIE + + Le Rêve 111 + Le Moineau 113 + Le Beau-père 117 + Il faut qu'une porte soit fermée 125 + + BONNE AMIE + + La Rose 137 + La Prune 141 + + LEVRAUT + + Canard sauvage 147 + Le Flotteur de nasse 157 + + LA VISITE 161 + + LA CAVE DE BÎME 167 + + LA CARESSE 179 + + LE MUR 191 + + LE POÈTE + + Le Sonnet 215 + L'Araignée 219 + + COQUECIGRUES + + Déjeuner de Soleil 225 + La Partie de Silence 227 + La Limace 226 + Les Rainettes 231 + Le Vieux et le Jeune 235 + Jean-Jacques 243 + Fin de Soirée 251 + + DAPHNIS, LYCÉNION ET CHLOÉ + + Rupture 261 + Ménage 275 + + +Paris.--Typ. Chamerot et Renouard, 19, rue des Saints-Pères.--23332 + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Coquecigrues, by Jules Renard + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK COQUECIGRUES *** + +***** This file should be named 30226-8.txt or 30226-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/0/2/2/30226/ + +Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card donations. +To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/old/30226-8.zip b/old/30226-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..aa93180 --- /dev/null +++ b/old/30226-8.zip diff --git a/old/30226-h.zip b/old/30226-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..8350e7a --- /dev/null +++ b/old/30226-h.zip diff --git a/old/30226-h/30226-h.htm b/old/30226-h/30226-h.htm new file mode 100644 index 0000000..8124c02 --- /dev/null +++ b/old/30226-h/30226-h.htm @@ -0,0 +1,7387 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" + "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> + +<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" lang="fr" xml:lang="fr"> +<head> + <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=ISO-8859-1" /> + <title>The Project Gutenberg ebook of Coquecigrues, by Jules Renard.</title> + <link rel="coverpage" href="images/cover.jpg" /> +<style type="text/css"> +<!-- + + +body { margin-left: 10%; margin-right: 10%; } +h1, h2, h3, h4, h5, h6, .c { text-align: center; line-height: 1.5em; } +h1, h2 { margin-top: 3em; } +h3 { margin-top: 2em; } +h4 { margin-top: 1.5em; } +p { text-align: justify; line-height: 1.2em; } +.big { font-size: 150%; } +.sc { font-variant: small-caps; } +hr { text-align: center; width: 50%; margin-left: auto; margin-right: auto; + margin-top: 1.2em; margin-bottom: 1.2em; } +.poem { text-align: left; margin-left: 5%; width: 90%; position: relative; } +.stanza { margin-top: 1em; } +.stanza br { display: none; } +.i0 { display: block; margin: 0 0 0 2em; text-indent: -2em; } +ul { list-style: none; margin-left: 15%; margin-right: 15%; } +li ul { margin-left: 5%; } +li { list-style: none; } +.s { text-align: right; margin-right: 10%; } +--> +</style> +</head> +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of Coquecigrues, by Jules Renard + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Coquecigrues + +Author: Jules Renard + +Release Date: October 10, 2009 [EBook #30226] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK COQUECIGRUES *** + + + + +Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + +</pre> + +<h1>Coquecigrues</h1> + +<p class="c">PAR<br /> +<span class="big">JULES RENARD</span></p> + + +<div class="c"><img src="images/a.png" alt="[marque d'imprimeur]" /></div> +<p class="c">PARIS</p> + +<p class="c">PAUL OLLENDORFF, ÉDITEUR</p> + +<p class="c">28 <i>bis</i>, <small>RUE DE RICHELIEU</small>, 28 <i>bis</i></p> + +<p class="c">1893</p> + +<p class="c"><small>Tous droits réservés.</small></p> + + + + +<h2>DU MÊME AUTEUR</h2> + + +<ul> +<li><b>Les Roses</b>, poésies (<i>épuisé</i>).</li> +<li><b>Crime de Village</b>, nouvelles (<i>épuisé</i>).</li> +<li><b>Sourires Pincés</b>, proses. <b>3 fr.</b></li> +<li><b>L'Écornifleur</b>, roman. <b>3 fr. 50</b></li> +</ul> +<p class="c"><i>EN PRÉPARATION:</i></p> + +<ul> +<li><b>Poil de Carotte.</b></li> +<li><b>L'Herbe.</b></li> +<li><b>Papillote.</b></li> +</ul> + + + +<h2><a name="c1" id="c1"></a>HOMUNCULES</h2> + + +<ul> +<li><a href="#c1p1"><small>LA TÊTE BRANLANTE</small></a></li> +<li><a href="#c1p2"><small>L'ORAGE</small></a></li> +<li><a href="#c1p3"><small>LE BON ARTILLEUR</small></a></li> +<li><a href="#c1p4"><small>LE PLANTEUR MODÈLE</small></a></li> +<li><a href="#c1p5"><small>LA CLEF</small></a></li> +<li><a href="#c1p6"><small>LE GARDIEN DU SQUARE</small></a></li> +<li><a href="#c1p7"><small>QU'EST-CE QUE C'EST!</small></a></li> +<li><a href="#c1p8"><small>LA FICELLE</small></a></li> +<li><a href="#c1p9"><small>LES TROIS AMIS</small></a></li> +</ul> + + + +<h3><a name="c1p1" id="c1p1"></a>LA TÊTE BRANLANTE</h3> + +<p class="s"><i>À Paul Margueritte.</i> +</p> + +<h4>I</h4> + +<p>Le vieil homme s'efforça de regarder ses +souliers cirés, et les plis que formait, aux +genoux, son pantalon clair trop longtemps +laissé dans l'armoire. Il réunit les mollets, +se tint moins courbe, donna, son gilet bien +tiré, une chiquenaude à sa cravate folle, et +dit tout haut:</p> + +<p>—Je crois que je suis prêt à recevoir nos +soldats français.</p> + +<p>Sa blanche tête tremblante remua plus rapidement +que de coutume, avec une sorte de +joie. Il zézayait, disait: «Ze crois, ze veux», +comme si, à cause de l'agitation de sa tête, +il n'avait plus le temps de toucher aux mots +que du bout de la langue, de l'extrême pointe.</p> + +<p>—Ne vas-tu pas à la pêche? lui dit sa +femme.</p> + +<p>—Je veux être là quand ils arriveront.</p> + +<p>—Tu seras de retour!</p> + +<p>—Oh! si je les manquais!</p> + +<p>Il ne voulait pas les manquer. Écartant +sans cesse les battants de la fenêtre qui n'était +jamais assez ouverte, il tentait de fixer sur +la grande route le point le plus rapproché +de l'horizon. Il eût dit aux maisons mal alignées:</p> + +<p>—Ôtez-vous: vous me gênez.</p> + +<p>Sa tête faisait le geste du tic tac des pendules. +Elle étonnait d'abord par cette mobilité +continue. Volontiers on l'aurait calmée, +en posant le bout du doigt, par amusement, +sur le front. Puis, à la longue, si elle n'inspirait +aucune pitié, elle agaçait. Elle était à +briser d'un coup de poing violent.</p> + +<p>Le vieil homme inoffensif souriait au régiment +attendu. Parfois il répétait à sa +femme:</p> + +<p>—Nous logerons sans doute une dizaine +de soldats. Prépare une soupe à la crème +pour vingt. Ils mangeront bien double.</p> + +<p>—Mais, répondait sa femme prudente, +j'ai encore un reste de haricots rouges.</p> + +<p>—Je te dis de leur préparer une soupe à +la crème pour vingt, et tu leur prêteras nos +cuillers de ruolz, tu m'entends, non celles +d'étain.</p> + +<p>Il avait encore eu la prévenance de disposer +toutes ses lignes contre le mur. Le crin +renouvelé, l'hameçon neuf, elles attendaient +les amateurs, auxquels il n'aurait plus qu'à +indiquer les bons endroits.</p> + + +<h4>II</h4> + +<p>On ne lui donna pas de soldats.</p> + +<p>Parce qu'il pêchait les plus gros poissons +du pays, il attribua cette offense à la jalousie +du maire, pêcheur également passionné. +À dire vrai, celui-ci, d'une charité délicate, +l'avait noté comme infirme.</p> + +<p>Le vieil homme erra, désolé, parmi la +troupe. La timidité seule l'empêchait de faire +des invitations hospitalières. On suivait avec +curiosité sa tête obstinément négative. Il les +aimait, ces soldats, non comme guerriers, +mais comme pauvres gens, et, devant les +marmites où cuisait leur soupe, il semblait +dire, par ses multiples et vifs tête-à-droite, +tête-à-gauche:</p> + +<p>—C'est pas ça, c'est pas ça, c'est pas ça.</p> + +<p>Il écouta la musique, s'emplit le cœur de +nobles sentiments pour jusqu'à sa mort, et +revint à la maison.</p> + +<p>Comme il passait près de son jardin, il +aperçut deux soldats en train d'y laver leur +linge. Ils avaient dû, pour arriver jusqu'au +ruisseau, trouer la palissade, se glisser entre +deux échalas disjoints. En outre, ils s'étaient +rempli les poches de pommes tombées et de +pommes qui allaient tomber.</p> + +<p>—À la bonne heure, se dit le vieil +homme: ceux-là sont gentils de venir chez +moi!</p> + +<p>Il ouvrit la barrière et s'avança à petits pas +comme quelqu'un qui porte un bol de lait.</p> + +<p>L'un des soldats dressa la tête et dit:</p> + +<p>—Vesse! un vieux! Il n'a pas l'air content. +Quoi? Qu'est-ce qu'il raconte? entends-tu, toi?</p> + +<p>—Non, dit l'autre.</p> + +<p>Ils écoutèrent, indécis. Le vent ne leur +apportait aucun son. En effet, le vieillard ne +parlait pas. Il continuait de s'attendrir, et, +marchant doucement vers eux, pensait:</p> + +<p>—Bien! mes enfants! Tout ce qui est ici +vous appartient. Vous serez surpris, quand je +vous prouverai, filet en main, qu'il y a dans +ce ruisseau, au pied de ce grand saule âgé +de six ans à peine, des brochets comme ma +cuisse. Je les y ai mis moi-même. Nous en +ferons cuire un. Mais laissez donc votre linge, +ma femme vous lavera ça!</p> + +<p>Ainsi pensait le vieil homme, mais sa tête +oscillante le trahissait, effarouchait, et les +soldats, déjà inquiets, sachant à fond leur +civil, comprirent:</p> + +<p>—Allez-y, mes gaillards, ne vous gênez +pas, je vous pince, attendez un peu!</p> + +<p>—Il approche toujours, dit l'un d'eux. +M'est avis que ça va se gâter.</p> + +<p>—Il portera plainte, dit l'autre, on lui a +crevé sa clôture. Le colonel ne badine pas; +c'est de filer.</p> + +<p>—Bon, bon, vieux! assez dodeliné, tu ne +nous fais pas peur, on s'en va.</p> + +<p>Brusquement, ils ramassèrent leur linge +mouillé et se sauvèrent, avec des bousculades, +en maraudeurs.</p> + +<p>—As-tu le savon? dit l'un.</p> + +<p>L'autre répondit:</p> + +<p>—Non!</p> + +<p>s'arrêta un instant, près de retourner, et, +comme le vieux arrivait au ruisseau, repartit +avec un:</p> + +<p>—Flûte pour le savon! il n'est pas matriculé!</p> + +<p>Ils se précipitèrent hors du jardin.</p> + +<p>—Qu'est-ce qu'ils ont donc? se demanda +le vieil homme.</p> + +<p>Le branle de sa tête s'accéléra. Il tendit +les bras et cela parut encore une menace, +voulut courir, rappeler les deux soldats.</p> + +<p>Mais de sa bouche, comme un grain s'échapperait +d'un van à l'allure immodérée, +un pauvre petit cri tomba, sans force, tout +au bord des lèvres.</p> + + + + +<h3><a name="c1p2" id="c1p2"></a>L'ORAGE</h3> + +<p class="s"><i>À W.-G.-C. Byvanck.</i> +</p> + +<p>Vers minuit, par la croisée sans volets et +par toutes ses fentes, la maison au toit de +paille s'emplit et se vide d'éclairs.</p> + +<p>La vieille se lève, allume la lampe à pétrole, +décroche le Christ et le donne aux deux petits, +afin que, couché entre eux, il les préserve.</p> + +<p>Le vieux continue apparemment de dormir, +mais sa main froisse l'édredon.</p> + +<p>La vieille allume aussi une lanterne, pour +être prête, s'il fallait courir à l'écurie des +vaches.</p> + +<p>Ensuite elle s'assied, le chapelet aux doigts, +et multiplie les signes de croix, comme si +elle s'ôtait des toiles d'araignées du visage.</p> + +<p>Des histoires de foudre lui reviennent, +mettent sa mémoire en feu. À chaque éclat +de tonnerre, elle pense:</p> + +<p>—Cette fois, c'est sur le château!</p> + +<p>—Oh! cette fois-là, par exemple, c'est sur +le noyer d'en face!</p> + +<p>Quand elle ose regarder dans les ténèbres, +du côté du pré, un vague troupeau de bœufs +immobilisés blanchoie irrégulièrement aux +flammes aveuglantes.</p> + +<p>Soudain un calme. Plus d'éclairs. Le reste +de l'orage, inutile, se tait, car là-haut, juste +au-dessus de la cheminée, c'est sûr, le grand +coup se prépare.</p> + +<p>Et la vieille qui renifle déjà, le dos courbé, +l'odeur du soufre, le vieux raidi dans ses +draps, les petits collés, serrant à pleins poings +le Christ, tous attendent que ça tombe!</p> + + + + +<h3><a name="c1p3" id="c1p3"></a>LE BON ARTILLEUR</h3> + +<p class="s"><i>À Alphonse Allais.</i> +</p> + +<p>Samedi soir encore grand'mère Licoche +donnait elle-même à manger aux poules. Cependant +la voilà morte, bien qu'elle eût pour +cent ans de vie, à l'âge de quatre-vingt-quatre +ans. Tout le monde y passe. Un peu plus +tôt, un peu plus tard! On l'enterre ce +matin.</p> + +<p>Le cortège se forme. M. le curé et les deux +enfants de chœur sont en tête. Les quatre +porteurs n'ont qu'à se baisser pour prendre +le cercueil, et derrière eux se place le petit-fils +de grand'mère Licoche, l'artilleur, accouru +en permission. Il ne pleure pas. C'est +un homme et c'est un soldat. Jugulaire au +menton, grand et droit, il domine du shako +le reste des parents qui se rangent autour de +lui, à distance. Brusquement il tire son +sabre, et comme si le cortège attendait son +signal, on s'ébranle. Les blouses raides coudoient +les vestes courtes. Les franges des +châles noirs tremblent. Les bonnets blancs +ondulent. Le vent rebrousse les longs poils +d'un chapeau dont la forme jadis haute, trop +longtemps serrée entre deux rayons d'armoire, +s'est comme accroupie. Mais l'aigrette +rouge de l'artilleur rallie tous les yeux.</p> + +<p>Parfois les porteurs déposent doucement à +terre grand'mère Licoche. Non que la défunte +soit vraiment lourde. Elle vécut de peu, +partagea son bien avec ses poules qu'elle retrouvera, +exemptes à jamais de pépie, dans +un paradis réservé aux bêtes à bon Dieu, et +elle mourut décharnée. Mais elle pèse parce +qu'elle est morte. Les porteurs profitent de +l'arrêt, se retournent et regardent, en soufflant, +l'artilleur.</p> + +<p>Son uniforme sombre et son sabre qui +doit couper impressionnent.</p> + +<p>Les vieilles gens même de la queue n'osent +pas échanger leurs réflexions.</p> + +<p>À l'église, le petit-fils de grand'mère Licoche +reste près d'elle, de garde, face à l'autel, +sentinelle funèbre, l'œil toujours sec, le +sabre au défaut de l'épaule.</p> + +<p>Mais au bord de la fosse, dès qu'avec des +cordes les porteurs ont descendu la bière, il +s'anime. On le voit écarter les jambes, lever +ses basanes comme des sacs, et frapper du +pied en cadence le sol du cimetière.</p> + +<p>Les assistants se demandent:</p> + +<p>—Qu'est-ce qu'il a? Est-il fou?</p> + +<p>Ceux qui déjà allaient se lamenter se contiennent. +On devine qu'il simule une manœuvre +à cheval. Les coudes au corps, sa +main libre étreignant des guides imaginaires, +il s'élance, charge sur place. La terre fraîche +s'éboule sous ses pas. Une grosse motte +tombe, heurte le cercueil, et ce choc sourd +résonne dans toutes les poitrines comme un +coup de canon lointain.</p> + +<p>—Aga, aga donc, disent les deux enfants +de chœur; il joue à la bataille.</p> + +<p>L'artilleur donne du sabre à gauche; il en +donne à droite. Tantôt il écharpe, tantôt il +pique en avant. Ensuite il exécute des moulinets +terribles qui font papilloter les paupières, +et des moulinets suprêmes, si rapides +et si nets qu'on distingue en l'air une corbeille +d'acier.</p> + +<p>Puis il se calme. Sûrement il n'est plus à +cheval. Ses jambes se rejoignent, ses talons +se recollent. Il s'immobilise, les joues fumantes. +Il incline lentement son sabre, la +pointe en bas, pour saluer la tombe, et, ces +honneurs rendus, au milieu des amis troublés, +des parents émus qui halettent et tendent +comme des mains leurs oreilles écarquillées, +le bon artilleur crie d'une voix +éclatante à sa grand'mère Licoche:</p> + +<p>—Va, grand'mère, sois tranquille, je vengerai +la patrie pour toi!...</p> + + + + +<h3><a name="c1p4" id="c1p4"></a>LE PLANTEUR MODÈLE</h3> + +<p class="s"><i>À Victor Tissot.</i> +</p> + +<p>Le combat semblait fini, quand une dernière +balle, une balle perdue, se retrouva +dans la jambe droite de Fabricien. Il dut revenir +au pays avec une jambe de bois.</p> + +<p>D'abord il montra quelque orgueil, les premières +fois qu'il entra dans l'église du village, +en frappant si fort les dalles qu'on l'eût +pris pour un suisse de grande ville.</p> + +<p>Mais, la curiosité calmée, longtemps il se +lamenta, honteux et désormais, croyait-il, +bon à rien.</p> + +<p>Puis il chercha avec obstination, souvent +déçu, la manière de se rendre utile.</p> + +<p>Et maintenant voilà que, sur le sentier de +l'aisance modeste, sans mépriser sa jambe +de chair, il a un faible pour celle de bois.</p> + +<p>Il se loue à la journée. On lui désigne un +carré de jardin. Ensuite on peut s'en aller, le +laisser faire.</p> + +<p>Sa poche droite est remplie de haricots +rouges ou blancs, au choix.</p> + +<p>En outre, elle est percée, point trop, point +trop peu.</p> + +<p>L'allure régulière, Fabricien parcourt de +long en large le terrain. Sa jambe de bois +creuse un trou à chaque pas. Il secoue sa +poche percée. Des haricots tombent. Il les +recouvre du pied gauche et continue.</p> + +<p>Et tandis qu'il gagne honorablement sa vie, +l'ancien brave, les mains derrière son dos, +la tête haute, a l'air de se promener pour sa +santé.</p> + + + + +<h3><a name="c1p5" id="c1p5"></a>LA CLEF</h3> + +<p class="s"><i>À Alfred Capus.</i> +</p> + +<p>La vieille est vieille et avare; le vieux est +encore plus vieux et plus avare. Mais tous +deux redoutent également les voleurs. À chaque +instant du jour ils s'interrogent:</p> + +<p>—As-tu la clef de l'armoire? dit l'un.</p> + +<p>—Oui, dit l'autre.</p> + +<p>Cela les tranquillise un peu. Ils ont la clef +chacun leur tour et en arrivent à se défier l'un +de l'autre. La vieille la cache principalement +sur sa poitrine, entre sa chemise et sa peau. +Que ne peut-elle délier, pour l'y fourrer, les +bourses de ses seins inutiles?</p> + +<p>Le vieux la serre tantôt dans les poches +boutonnées de sa culotte tantôt dans celles de +son gilet à moitié cousues et qu'il tâte fréquemment. +Mais, à la fin, ces cachettes toujours +les mêmes lui ont paru de moins en +moins sûres, et il vient d'en trouver une dernière +dont il est content.</p> + +<p>Or la vieille lui demande selon la coutume:</p> + +<p>—As-tu la clef de l'armoire?</p> + +<p>Le vieux ne répond pas.</p> + +<p>—Es-tu sourd?</p> + +<p>Le vieux fait signe qu'il n'est pas sourd.</p> + +<p>—As-tu perdu la langue? dit la vieille.</p> + +<p>Elle le regarde, inquiète. Il a les lèvres +fermées, les joues grosses. Pourtant sa mine +n'est pas d'un homme qui se trouverait tout +à coup muet, et ses yeux expriment plutôt la +malice que l'effroi.</p> + +<p>—Où est la clef? dit la vieille; c'est à moi +de garder la clef, maintenant.</p> + +<p>Le vieux continue de remuer sa tête d'un +air satisfait, les joues près de crever.</p> + +<p>Et la vieille comprend. Elle s'élance, agile, +pince le nez du vieux, lui ouvre par force, +au risque d'être mordue, la bouche toute +grande, y enfonce les cinq doigts de sa main +droite et en retire la clef de l'armoire.</p> + + + + +<h3><a name="c1p6" id="c1p6"></a>LE GARDIEN DU SQUARE</h3> + +<p class="s"><i>à Maurice Barrès.</i> +</p> + +<p>C'est, entre une caserne haute et l'échafaudage +d'une maison qu'on ne finit pas de construire, +un square pauvre.</p> + +<p>Si on osait en comparer la verdure à quelque +tapis, ce serait à une carpette usée et +souillée par des chaussures sales. Les oiseaux +ne s'y posent plus. On ne leur a jamais jeté +de mie de pain, et peut-être qu'elle leur serait +volée! Aucun industriel n'a jugé commercial +d'y installer une bascule automatique.</p> + +<p>Sur les bancs aux dossiers durs, les pauvres +bâillent, dorment, la bouche ouverte aux +feuilles tombantes, ou bien ôtent leurs souliers +et font prendre l'air à des pieds impurs +et malades qu'une mère ne reconnaîtrait pas. +Quelques-uns lisent des bouts de journaux +sans date, qui ont enveloppé du fromage. Ils +y cherchent des chiens à retrouver.</p> + +<p>Sorti de son kiosque, le gardien du square +se promène en uniforme vert, tenant ferme +la poignée de son épée afin d'éviter ses crocs-en-jambe. +Il dévisage ces déguenillés, toujours +les mêmes et toujours là, qui lui font +honte. Volontiers, il les provoquerait. Sournoisement, +chaque matin, il croiserait des +baguettes sur les bancs sans cesse enduits de +peinture fraîche.</p> + +<p>Mais ces meurt-de-faim y prendraient-ils +garde? Ils sont assez las pour dormir sur des +culs de bouteille.</p> + +<p>Puisqu'il n'a que de pareils êtres à surveiller, +ses fonctions lui semblent basses et la +supériorité en ce monde une chose vaine.</p> + +<p>Soudain, il reprend tous les pouces qu'il +avait perdus de sa taille et sourit: un couple +lui arrive d'un monsieur et d'une dame bien +mis, qui marchent lentement, hanche contre +hanche.</p> + +<p>Le gardien se cambre, avec une mimique +gracieuse et discrète, comme s'il voulait faire +les honneurs et inviter Madame et Monsieur +à s'asseoir... oh! cinq minutes seulement!</p> + +<p>Mais le couple passe, laissant derrière lui +une odeur fine que tous les nez respirent pour +la porter à tous les cœurs. Le parfum d'une +femme ne donne-t-il pas l'envie de s'attabler +à son corps?</p> + +<p>Le gardien se penche sous un peu plus +d'humiliation.</p> + +<p>—C'est ma déception quotidienne, se dit-il. +Comment d'honnêtes gens proprement +vêtus s'arrêteraient-ils au milieu de cette +gueusaille?</p> + +<p>Il rentre à son kiosque, et, découragé, par +les vitres, d'un œil méchant guette (il le faut +bien!) cette troupe infâme et sans étage qu'il +ne peut pas mettre à la porte de chez lui.</p> + + + + +<h3><a name="c1p7" id="c1p7"></a>QU'EST-CE QUE C'EST?</h3> + +<p class="s"><i>À Adrien Remacle.</i> +</p> + +<p>Oui, qu'est-ce qu'il y a? Les passants s'arrêtent. +Ils ne comprennent d'ordinaire que les +choses qui veulent dire quelque chose, et ne +savent plus s'ils doivent rire ou avoir mal.</p> + +<p>Un grand domestique aux galons d'or tient +ferme par le bras un petit vieux qu'il a la consigne +de promener correctement, une heure, +le soir.</p> + +<p>Mais le petit vieux fait effort pour s'échapper. +Il voudrait toucher les murs, regarder +aux vitrines et tracer des raies sur les glaces, +du bout d'un doigt mouillé de salive. Ses +joues ridées semblent deux jaunes tablettes +d'écriture ancienne. Sa taille est nouée depuis +longtemps. Il a dans chaque blanc d'œil +une minuscule mèche de fouet rouge et la +couleur de ses cheveux s'est arrêtée au gris.</p> + +<p>Tantôt, brusque, il tire le domestique et +tâche en vain de le faire dévier; tantôt il lui +donne un coup de pied ou lui mord la main.</p> + +<p>Le domestique, que rien n'offense, a des +ordres et suit, sec et raide, en ligne droite, +le milieu du trottoir.</p> + +<p>Enfin le petit vieux saisit, par surprise, le +bouton d'une porte, s'y cramponne, s'y suspend +et pousse des cris aigus de gorge usée, +des pépiements.</p> + +<p>Le domestique de haut style l'en décroche +avec des précautions respectueuses, et lui dit, +d'une voix bien cultivée, sévère et douce à la +fois:</p> + +<p>—J'en demande pardon d'avance à Monsieur, +mais je rapporterai que Monsieur n'a +pas été raisonnable et qu'il s'est conduit +comme un enfant.</p> + + + + +<h3><a name="c1p8" id="c1p8"></a>LA FICELLE</h3> + +<p class="s"><i>À Léon Deschamps.</i> +</p> + +<p>Son frère étant mort, grand-père Baptiste +se trouvait seul au monde. Il avait planté un +fauteuil de paille devant sa porte, et il y passait +la journée, en hébété, principalement +vêtu d'une culotte.</p> + +<p>Il ne savait plus comment on réfléchit.</p> + +<p>Il dépensait toute sa force à déplacer son +ventre de droite et de gauche, et il ne rentrait +que le plus tard possible dans sa maison. +Mais il ne pouvait dormir, car dès qu'il +ne voyait pas, il pensait à son frère. La chambre +lui semblait remplie de suie. Il étouffait.</p> + +<p>Il dit au petit Bulot:</p> + +<p>—Je te donnerai deux sous, si tu couches +dans le lit de mon frère.</p> + +<p>—-Donnez-moi les deux sous d'avance, +répondit Bulot.</p> + +<p>Grand-père Baptiste le coucha, lui mit une +ficelle au pied, comme on fait aux gorets +ramenés de la foire, se coucha à son tour, +et, le bout de la ficelle entre ses doigts, +goûta enfin quelque repos. Les plis des rideaux +cessaient de grimacer.</p> + +<p>Quand il s'éveillait, il écoutait, rassuré, +le ronflement de Bulot, et, s'il n'entendait +rien, tirait la ficelle.</p> + +<p>—Quoi que vous voulez encore? demandait +Bulot.</p> + +<p>—Bon! tu es là, disait grand-père Baptiste, +je veux seulement que tu causes.</p> + +<p>—Voilà, je cause; après?</p> + +<p>—Ça me suffit, mon garçon, rendors-toi, +pas trop vite.</p> + +<p>Une nuit, il tira vainement la ficelle. Il se +leva, alluma une bougie et s'en vint voir.</p> + +<p>Le petit Bulot dormait tranquille, tourné +contre le mur, et la ficelle dont il s'était +débarrassé, attachée au bois du lit, ne le dérangeait +plus.</p> + +<p>—Sournois, tu triches, dit grand-père +Baptiste; rends les deux sous.</p> + +<p>Mais, le front brûlé par une goutte de +bougie fondue, Bulot poussa un cri, rejeta +ses couvertures et tendit son pied.</p> + +<p>—Je m'appelle «tête de bouc» si je recommence, +dit-il.</p> + +<p>—Je te pardonne pour cette fois, dit grand-père +Baptiste.</p> + +<p>Il prit le pied, serra soigneusement la ficelle +aux chevilles, et fit un nœud double.</p> + + + + +<h3><a name="c1p9" id="c1p9"></a>LES TROIS AMIS</h3> + +<p class="s"><i>À J.-H. Rosny.</i> +</p> + +<h4>I</h4> + +<p>Le fiacre s'arrêta. Les trois amis en descendirent +des cannes hydrocéphales, si lourdes +qu'ils les portaient à bras tendu, pour +montrer leur force. Ils étaient bruyants, fiers +de vivre, vêtus à la mode éternelle. Chacun +avait une route nationale dans les cheveux.</p> + +<p>Le premier dit: «Laissez donc, j'ai de la +monnaie.»</p> + +<p>Le second: «J'en veux faire.»</p> + +<p>Le troisième: «Vous n'êtes pas chez vous, +ici», et au cocher: «Je vous défends de +prendre!»</p> + +<p>Longtemps ils cherchèrent, ouvrant avec +lenteur, une à une, les poches de leurs bourses, +et, tandis que le cocher les regardait, ils +se regardaient obliquement.</p> + + +<h4>II</h4> + +<p>Le premier apportait pour bébé un polichinelle +bossu par devant, bossu par derrière, +et singulier, car plus on le maltraitait, +plus il éclatait de rire.</p> + +<p>La maîtresse de maison dit: «Voilà une +folie.»</p> + +<p>Le second apportait un bouledogue trapu, +à mâchoires proéminentes. Il était en caoutchouc, +coûtait dix-neuf sous, et, quand on +lui tâtait les côtes, il pilait comme un oiseau.</p> + +<p>La maîtresse de maison dit: «Encore une +folie!»</p> + +<p>Le troisième n'apportait rien; mais du +plus loin qu'elle le vit entrer, la maîtresse de +maison s'écria:</p> + +<p>—Je parie que vous avez fait des folies! +venez çà, vite, que je vous gronde!</p> + + +<h4>III</h4> + +<p>Au dîner, dès le potage, la maîtresse de +maison dit:</p> + +<p>—Un peu? non, bien vrai? Vous ne faites +pas honneur à la cuisinière. Je suis désolée. +Vous savez: il n'y a que ça.</p> + +<p>Le premier des trois répondit: «Mâtin!»</p> + +<p>Le second: «Je l'espère bien.»</p> + +<p>Le troisième: «Je voudrais bien voir que +ce ne fût pas tout.»</p> + +<p>Ensuite les plats défilèrent, comme il est +prescrit, s'épuisant à calmer les faims.</p> + + +<h4>IV</h4> + +<p>Après avoir mangé, chacun comme quatre, +et tous comme pas un, les trois amis dirent +parallèlement:</p> + +<p>au dessert assorti: «Soit, pour finir mon +pain.»</p> + +<p>aux liqueurs circulantes: «Jamais d'alcool; +mais du moment que cela vous fait plaisir!»</p> + +<p>et la boîte de cigares vidée: «La fumée ne +vous incommode pas, au moins?»</p> + +<p>—Mon père était fumeur, répliqua d'un +trait la maîtresse de maison. Mon frère était +fumeur. J'ai joué et grandi sur des genoux de +fumeurs. Mon mari fumait aussi. J'ai un +oncle que j'aime beaucoup qui fume la pipe +et j'adore l'odeur du tabac, bien que ça empeste +les rideaux.</p> + + +<h4>V</h4> + +<p>Quand les trois amis se retrouvèrent dehors, +le premier fit: «Ouf!»</p> + +<p>Le second: «Cette noce m'a cassé.»</p> + +<p>Et le troisième, qui parlait plusieurs langues +étrangères: «Jamais je n'ai tant rigolé.»</p> + +<p>Puis, remmenant leurs cannes, ils allèrent +se coucher.</p> + + + + +<h2><a name="c2" id="c2"></a>M. ET M<sup>ME</sup> BORNET</h2> + + +<ul> +<li><a href="#c2p1"><small>LE GÂTEAU GÂTÉ</small></a></li> +<li><a href="#c2p2"><small>LE BOUCHON</small></a></li> +<li><a href="#c2p3"><small>L'ORANG</small></a></li> +<li><a href="#c2p4"><small>LE BATEAU À VAPEUR</small></a></li> +</ul> + + + +<h3><a name="c2p1" id="c2p1"></a>LE GÂTEAU GÂTÉ</h3> + +<p class="s"><i>À Alphonse Daudet.</i> +</p> + +<p>M<sup>me</sup> Bornet déchira, en suivant le pointillé, +le télégramme et lut:</p> + +<p>«Comptez pas sur nous. Indisposés. Amitiés. +Lafoy.»</p> + +<p>—Comme c'est ennuyeux! dit-elle. Je vous +le demande. <i>Indisposés</i>: beau motif! Moi qui +avais tout préparé!</p> + +<p>—Ces choses-là n'arrivent qu'à nous, dit +M. Bornet.</p> + +<p>M<sup>me</sup> Bornet réfléchit:</p> + +<p>—J'y songe: il y a un moyen de nous arranger. +Les Nolot viennent demain. Le +gâteau sera encore frais. Il servira.</p> + +<p>Mais le lendemain, au moment d'allumer +les bougies, elle reçut un second télégramme:</p> + +<p>«Impossible pour ce soir. Excuses. +Nolot.»</p> + +<p>—C'est comme un fait exprès, dit +M. Bornet.</p> + +<p>M<sup>me</sup> Bornet, accablée, les lèvres blanches, +ne comprenait pas cet acharnement du sort, +et elle ouvrait la bouche toute grande afin +de faciliter la sortie des mots blessants.</p> + +<p>—Prévenir à neuf heures! quel manque +d'éducation!</p> + +<p>—Mieux vaut tard que jamais, dit +M. Bornet. Cependant, calme-toi, gros mérinos, +tu vas tourner!</p> + +<p>—Oh! tu peux rire. C'est du joli! Cette +fois, le gâteau est bel et bien perdu.</p> + +<p>—Nous le mangerons demain à déjeuner.</p> + +<p>—Si tu crois que j'achète des gâteaux pour +notre ordinaire.</p> + +<p>—Sans doute; mais puisque nous ne pouvons +pas faire autrement, résignons-nous.</p> + +<p>—Soit, gaspillons notre fortune, dit +M<sup>me</sup> Bornet.</p> + +<p>Dépitée comme maîtresse de maison, elle +passa une nuit mauvaise, avec de brusques +coups de reins, tandis que son mari dormait +légitimement et rêvait peut-être sucreries à +la vanille.</p> + +<p>—Il se réjouit déjà, pensait-elle.</p> + +<p>Chose promise, chose due. Au déjeuner, la +bonne apporta, non sans précautions, le gâteau +sur la table. M. et M<sup>me</sup> Bornet le +contemplèrent. Il s'était affaissé. La crème +avait jauni, fuyait par les fentes, et les éclairs +s'y noyaient peu à peu. Autrefois semblable à +quelque château fort, il ne rappelait maintenant +aucune construction connue, parmi +celles, du moins, qui ne sont pas encore +écroulées. M. Bornet garda pour lui ces remarques +et M<sup>me</sup> Bornet se mit à découper les +parts. Préoccupée de les faire égales, elle +disait à son mari:</p> + +<p>—Tu guignes la plus grosse, hein! vieux +gourmand!</p> + +<p>Son couteau disparut sous les flots de +crème coulante, gratta l'assiette, agaçant les +dents, mais jamais elle ne parvint à fixer des +limites, à tracer des sentiers secs, et toujours +les parts débordaient l'une sur l'autre. Exaspérée, +elle prit l'assiette, renversa dans celle +de son mari la moitié du gâteau et dit:</p> + +<p>—Tiens, bourre-toi.</p> + +<p>M. Bornet emplit une cuiller à potage, +souffla sur la crème tant elle lui parut froide, +et n'en fit qu'une bouchée. Mais sa langue +embarrassée refusa de clapper. Il grimaça, +puis sourit:</p> + +<p>—Je crois qu'elle a un petit goût, dit-il.</p> + +<p>—Allons! bon, dit Madame. Quel homme +à caprices! ma parole, je ne sais plus qu'inventer +pour te nourrir. Seigneur, que je suis +donc malheureuse!</p> + +<p>—Essaie, toi, dit simplement M. Bornet.</p> + +<p>—Je n'ai pas besoin d'essayer. Je suis sûre +d'avance qu'elle n'a aucun goût.</p> + +<p>—Essaie tout de même. Avales-en une +cuillerée, rien qu'une.</p> + +<p>—Deux, si tu veux, fit M<sup>me</sup> Bornet.</p> + +<p>En effet, elle les avala coup sur coup et dit:</p> + +<p>—Eh bien! quoi? Qu'est-ce que tu lui trouves, +à ce gâteau? Un peu fait, peut-être.</p> + +<p>Mais elle n'en reprit pas. Elle se désolait, +allait pleurer, quand M. Bornet eut une +idée:</p> + +<p>—Écoute. Il y a longtemps que tu n'as rien +offert au concierge, et j'ai observé que, depuis +le Jour de l'an, ses prévenances diminuent. +Privons-nous. Donnons-lui le gâteau. Nous +avons la vie devant nous, pour nous en payer +d'autres, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Au moins, remets ta part, dit +M<sup>me</sup> Bornet.</p> + +<p>Ils firent monter le concierge.</p> + +<p>Après les compliments d'usage:</p> + +<p>—Voulez-vous me permettre de vous offrir +ceci, dit M. Bornet, en lui tendant l'assiette.</p> + +<p>—Vous êtes trop charitables, dit le concierge, +mais ça va vous manquer.</p> + +<p>—Que non! dit M. Bornet. J'en ai jusque-là.</p> + +<p>Il pesa sur sa pomme d'Adam et tira la +langue.</p> + +<p>—Prenez, dit M<sup>me</sup> Bornet. Ne craignez +rien. C'est pour vous.</p> + +<p>Le concierge, les yeux sur le gâteau, les +narines flairantes, hésita et soudain demanda:</p> + +<p>—Y a-t-il des œufs dans votre gâteau?</p> + +<p>—Parbleu! dit M. Bornet, on ne fait +pas de bon gâteau sans œufs.</p> + +<p>—Alors, ça me rembrunit. Je n'aime pas +les œufs.</p> + +<p>—Qu'est-ce que tu lui contes, mon ami? +dit M<sup>me</sup> Bornet. Il y a un jaune d'œuf, au +plus, pour lier la pâte.</p> + +<p>—Oh! Madame, rien que d'entendre chanter +une poule, j'ai mal au cœur.</p> + +<p>—Je vous affirme, dit Monsieur, qu'il est +exquis. Vous vous régaleriez.</p> + +<p>Comme preuve, il trempa le bout du doigt +dans le gâteau et suça hardiment.</p> + +<p>—Possible, dit le concierge; je suis sans +compétence. C'est égal, je n'en veux point. Je +vomirais. Faites excuses, merci bien.</p> + +<p>—Mais pour votre femme.</p> + +<p>—Ma femme est comme moi. Elle n'aime +pas les œufs. Elle les renvoie aussi. C'est un +peu à cause de ce dégoût-là que nous nous +sommes convenu.</p> + +<p>—Pour vos charmants bébés.</p> + +<p>—Mes gosses, Madame. Justement, l'aîné +a mal aux dents. Il en perd partout. La friandise +ne lui vaut rien. Et le plus petit, le pauvre +cher petit, n'est point encore porté sur la +bouche.</p> + +<p>—Assez, dit M<sup>me</sup> Bornet glaciale. Laissez-le. +Nous ne vous forçons pas. Nous n'en +avons pas le droit. Mille regrets, mon brave!</p> + +<p>—Oui, assez, dit M. Bornet, du ton dont il +eût repoussé un mendiant.</p> + +<p>Ils étaient humiliés. Le concierge s'aperçut +de leur mécontentement. Pris de scrupules +délicats, il ne voulut pas les quitter sur cette +impression fâcheuse, et poliment:</p> + +<p>—Vous, Monsieur, qui êtes un savant, +vous n'auriez pas, des fois, dans vos livres, +un livre avec des lettres écrites imprimées, +pour souhaiter des fêtes, la Sainte-Honorine, +par exemple. Voilà qui me ferait plaisir et me +serait utile. Je vous le rendrais.</p> + +<p>On ne lui répondit même pas. Il s'éloigna +à reculons, confus, certain qu'il les avait +fâchés, et se promettant de faire oublier sa +conduite par des amabilités de son ressort.</p> + +<p>—Imbécile! dit M. Bornet. Des gens qui +crèvent de faim. Dernièrement, leur petit +tétait une feuille de salade.</p> + +<p>—Au fond, c'est de l'orgueil, dit +M<sup>me</sup> Bornet. Il mourait d'envie d'accepter.</p> + +<p>Elle n'en revenait plus, et ses doigts +fébriles jouaient sur les petits tambourins +de ses tempes. Les coudes sur la table, +Monsieur consultait une manche de son +paletot. En vérité, ce gâteau était d'un placement +si difficile qu'ils allaient s'en désintéresser.</p> + +<p>—Sommes-nous bêtes! dit enfin Madame.</p> + +<p>Elle donna un vif coup de pouce à la poire +électrique.</p> + +<p>La bonne parut.</p> + +<p>—Louise, dit sèchement M<sup>me</sup> Bornet, +mangez ça. Vous conserverez votre fromage +pour demain.</p> + +<p>Louise emporta le gâteau.</p> + +<p>—J'espère qu'on la comble en dessert. Elle +va le dévorer, les yeux fermés.</p> + +<p>—Ça dépend, dit Monsieur, je n'en mettrais +pas ma tête sur le billot. Cette fille se +dégrossit, se parisianise. Elle a des diamants +en verre aux oreilles.</p> + +<p>—Je sais. Depuis que nous l'avons menée +au cirque, par imprudente générosité, elle +jongle avec les assiettes. Mais elle ne poussera +pas la distinction jusqu'à bouder contre son +ventre.</p> + +<p>—Hé! je me défie, moi. Elle peut engloutir +le gâteau, comme elle peut n'y pas toucher.</p> + +<p>—Je voudrais voir ça.</p> + +<p>Ils attendirent; puis, pour une cause ou +pour une autre, sans faire semblant de rien, +M<sup>me</sup> Bornet passa dans la cuisine. Elle en +revint grinçante d'indignation.</p> + +<p>—Devine où il est, notre gâteau?</p> + +<p>M. Bornet se dressa comme un point d'interrogation +énorme, oscillant.</p> + +<p>—Devine, je te le donne en cent.</p> + +<p>—Ah! je trépigne.</p> + +<p>—Dans-la-boîte-aux-ordures!</p> + +<p>—Trop fort!</p> + +<p>—Sacrifiez-vous pour ces drôlesses. Sortez-les +de la crotte, voilà votre récompense: +«Madame, je ne suis pas venue ici pour manger +vos gâteaux pourris!» Mais je jure Dieu +que cette insolence lui a coûté cher.</p> + +<p>Dédaignant la parole humaine, M<sup>me</sup> Bornet +écarta ses cinq doigts de la main droite +et trois doigts de la main gauche.</p> + +<p>—J'imagine effectivement, dit M. Bornet, +le visage comme frotté à la mine de plomb, +que tu lui as flanqué ses huit jours.</p> + +<p>—Pardine!</p> + +<p>Face à face, ils s'excitaient à la vengeance. +Elle, ses huit doigts en pied de nez, +sentait rayonner ses oreilles rouges, son front +chaud, ses joues cuites, et lui s'enténébrait +encore, telle une fenêtre au soleil, quand le +store graduellement s'abaisse et développe +son ombre.</p> + + + + +<h3><a name="c2p2" id="c2p2"></a>LE BOUCHON</h3> + +<p class="s"><i>À Léon Daudet.</i> +</p> + +<p>De petits gorets, réveillés dans tous les +cœurs, ont grogné d'aise au passage des +viandes fines, des bons vins, et se sont grisés +de fumets. Les visages animés ne peuvent +plus rougir. Les joues sont en fruits. Les +bouches rient double et les dames suivent, +en paroles, les messieurs jusqu'où ils veulent +aller. Or voilà que le maître de maison, +M. Bornet, saisit la bouteille de champagne.</p> + +<p>Ah! ah!</p> + +<p>Il disperse d'un souffle puissant les grains +de poussière qu'elle a sur la tête.</p> + +<p>On le regarde. Voyons voir!</p> + +<p>Il lui enlève son capuchon d'or.</p> + +<p>On devient grave.</p> + +<p>Il coupe les fils qui la serrent au cou.</p> + +<p>Les dernières paroles lancées retombent à +droite et à gauche, molles.</p> + +<p>Il lui appuie son pouce sur la nuque.</p> + +<p>Attention!</p> + +<p>—Bon! dit M<sup>me</sup> Bornet, tu vas commencer +tes bêtises. Tu ne pourrais point faire ça +à la cuisine?</p> + +<p>M. Bornet n'a même pas un geste de mépris. +Il exerce par degrés les pressions accoutumées. +Il semble pétrir une figurine de +glaise. Il n'accomplit rien à la légère. S'il +s'aperçoit que le bouchon a grandi d'une +ligne, il se repose, et laisse l'effet se produire. +Il donne aussi d'amicales tapes au ventre, au +derrière de la bouteille. Parfois il l'incline, +comme une arme chargée, dans la direction +d'une poitrine, d'une gorge ouverte. Mais il +rassure aussitôt ces dames:</p> + +<p>—N'ayez pas peur: je suis là.</p> + +<p>—C'est crispant, dit M<sup>me</sup> Bornet, prends +un tire-bouchon et finis-en, à la fin!</p> + +<p>—Prendre un tire-bouchon pour déboucher +une bouteille de champagne, répond +M. Bornet, syllabe par syllabe; j'ai, dans +ma longue vie, entendu des choses prodigieuses, +mais celle-ci l'emporte, je l'avoue.</p> + +<p>Il observe, sournois, ses invités.</p> + +<p>Les bustes se penchent en arrière, forment +ensemble, autour de la table, un large calice +évasé. Chaque dame apprête un cri original. +Les petits doigts se blottissent dans les oreilles. +Une assiette sert d'éventail. Un monsieur, +qu'on approuve, exprime en beaux termes +la gêne commune:</p> + +<p>—J'ai été soldat, dit-il, je ne crains pas la +mort. Tirez un coup de canon et vous verrez +si je sourcille. Mais, Dieu! que ceci m'énerve +donc! c'est plus fort que moi.</p> + +<p>—Oui, dit un docteur pourtant habitué +aux enfantements pénibles, inutile de nous +torturer davantage. Nous avons tous fait nos +preuves. Dépêchez-vous.</p> + +<p>—Patience, grands enfants, répond M. Bornet +avec calme. Moi, j'aime que la nature +suive son cours. D'ailleurs, je suis en mesure +de vous affirmer que le bouchon travaille. +Ce n'est qu'une affaire de temps, et dès qu'il +aura parti, vous n'y penserez plus.</p> + +<p>Bien qu'on le traite de monstre, d'affreux +homme, il garde la sérénité de sa face. Il organise +l'angoisse. Il n'agit plus sur le bouchon +que par l'influence d'un regard fixe. L'anxiété +atteint ses limites. On dirait que, cédant aux +genoux qui tamponnent, aux abdomens gonflés, +aux bras raidis, la table garnie va sauter +au plafond.</p> + +<p>—Il est à gifler, dit M<sup>me</sup> Bornet. Tu nous +exaspères. On se trouverait mal. Donne-moi +cette bouteille.</p> + +<p>—Veux-tu lâcher ça, dit M. Bornet, ou je +renfonce le bouchon!</p> + +<p>—À mon secours! crie M<sup>me</sup> Bornet.</p> + +<p>—Veux-tu lâcher ça, ou tu recevras de cette +fourchette sur les phalanges.</p> + +<p>—M<sup>me</sup> Bornet a raison, dit l'ancien militaire +excité. Parfaitement! Vous vous jouez +de nous. Honneur aux dames! Passez la +bouteille tout de suite.</p> + +<p>Et déjà il l'empoigne.</p> + +<p>—Vous ne me l'arracherez pas, dit M. Bornet, +à moins de me casser les doigts.</p> + +<p>—Est-il têtu! disent les invités qui se lèvent +décidés, sérieux. Et la bouteille disparaît jusqu'au +col, sous les mains qui s'abattent, qui +l'étreignent. Les moins promptes s'accrochent +encore à des poignets. Des taches de sang +circulent à fleur de peau.</p> + +<p>—Ah! c'est ainsi, dit M. Bornet. Soit, +allons-y. J'en ai vu d'autres. Je me sens bœuf. +Je vous défie, un contre dix. Tant pis si la +bouteille éclate. Gare au malheur et sauve +qui peut!</p> + +<p>Les convives, hors d'eux, refusent de l'entendre, +perdent prudence. Désireux d'agir, ils +souhaitent un dénouement qui les soulage vite, +n'importe lequel, et s'en remettent au destin.</p> + +<p>Mais tiraillée en divers sens, la bouteille de +champagne résiste aux efforts qui se contrarient, +s'immobilise, étouffe, pousse toute +seule, et le bouchon sort comme un soupir de +digestion, se couche sur le côté, au bord du +goulot, paresseusement.</p> + + + + +<h3><a name="c2p3" id="c2p3"></a>L'ORANG</h3> + +<p class="s"><i>À Aurélien Scholl.</i> +</p> + +<p>—D'ailleurs, c'est étonnant comme mon +mari fait bien l'orang! dit M<sup>me</sup> Bornet.</p> + +<p>Les convives de choix, peu nombreux, +regardèrent M. Bornet. Intimement traités, +ils venaient d'écouter, avec frayeur, les histoires +terribles échangées.</p> + +<p>—Mais selon moi, avait dit M. Bornet, la +plus extraordinaire est le <i>Double Assassinat +dans la rue Morgue</i>. Edgar Poë l'a composée +si savamment que j'ai beau la relire, la relire +encore, je ne devine jamais l'orang.</p> + +<p>Et le mot n'avait pas semblé forcé.</p> + +<p>—Je vous assure, dit M<sup>me</sup> Bornet, qu'il l'imite +dans la perfection, et la première fois, +j'ai dû crier au secours contre lui.</p> + +<p>—C'est exact, dit M. Bornet, elle a crié au +secours, comme une sotte.</p> + +<p>—Vous ne plaisantez pas? dirent ces dames; +vous faites l'orang, vous, monsieur Bornet?</p> + +<p>—Il n'a pourtant rien de l'orang.</p> + +<p>—Si, quelque chose, en observant bien, +dans le sourire.</p> + +<p>Une jeune femme, timide et craignant d'être +exaucée, demanda:</p> + +<p>—Oh! faites-nous-le, hein?</p> + +<p>Les hommes désiraient voir avant de +croire, inquiets toutefois. M. Bornet hocha +la tête.</p> + +<p>—Ça ne se fait pas comme ça! dit-il. Il faut +être en train et en costume; je m'explique: sans +costume!</p> + +<p>Le mot refroidit les curiosités chaudes. Ces +dames s'interdirent d'insister autrement que +par des: «C'est dommage!—Moi qui aurais +été si heureuse!» Mais elles protestèrent +quand l'un de ces messieurs leur dit:</p> + +<p>—Ne pourriez-vous pas vous retirer un +instant? Nous resterions entre hommes.</p> + +<p>Cela non. Mieux valait essayer un arrangement.</p> + +<p>—Voyons, monsieur Bornet, soyez gentil. +Nous nous contenterons d'une esquisse. Ôtez +votre paletot.</p> + +<p>—Un orang en manches de chemise! fit +dédaigneusement M. Bornet. Vous vous +moquez de moi, ma parole!</p> + +<p>—Tenez, nous ne sommes pas bégueules. +Madame Bornet, est-ce que votre mari porte +de la flanelle?</p> + +<p>—Oui, mais très peu.</p> + +<p>—Pas de chance! comment faire? Monsieur +Bornet, vous n'êtes guère aimable. Une +indication nous aurait suffi. Retroussez vos +manches jusqu'au coude. Nous suppléerons +le reste.</p> + +<p>—Il veut qu'on le prie, dirent les hommes.</p> + +<p>M. Bornet hésitait entre la crainte de ne +pas jouer son rôle et celle de le mal jouer. +Au bord de sa chaise, prêt à se lever, flatté +comme l'artiste célèbre auquel on demande +«ne serait-ce qu'un couplet», il jouissait +des yeux fixés sur lui, des bouches entr'ouvertes, +des mains tendues et frémissantes.</p> + +<p>—Soit, dit-il, puisque vous l'exigez!</p> + +<p>Il ôta son paletot et l'écarta soigneusement +sur le dossier de sa chaise.</p> + +<p>—Je réclame votre indulgence, dit-il, pour +trois raisons. D'abord ma femme exagère ou +se trompe peut-être. En second lieu, je n'ai +pas encore exécuté l'orang en public. Enfin, +et ceci vous surprendra, je vous affirme que, +de ma vie, je n'ai vu d'orang!</p> + +<p>—Vous en avez plus de mérite, lui dit-on.</p> + +<p>Il y eut un remuement de sièges. On se +prépara à la peur. Les dames se serrèrent, +coude à coude, autour de la table, et les messieurs, +nerveusement, sucèrent leurs cigarettes, +s'enveloppèrent de fumée.</p> + +<p>—Que je quitte au moins mes manchettes +empesées, dit M. Bornet. Elles me gêneraient!</p> + +<p>—Allez, allez donc, je vous supplie! dit +une femme exaspérée, déjà pâle.</p> + +<p>M. Bornet commença.</p> + +<p>Ce fut un désastre. Dès le premier geste, +comme une tête de chardon sous une chiquenaude, +l'illusion éparpillée s'évanouit. Le +gros homme s'épuisait en contorsions vaines. +Il grimaçait, suait, agitait ses bras lourds, +empêchait son gilet de remonter, et sa montre, +projetée hors du gousset, sautillait d'une +jambe à l'autre.</p> + +<p>Quel ridicule! Ça, un orang! Un vilain +singe au plus, inoffensif et vulgaire. Les +femmes se pinçaient, choquaient leurs genoux, +se cachaient derrière leurs serviettes, +et l'un de ces messieurs étreignit si fort la +cuisse de son voisin, que celui-ci bondit de +douleur.</p> + +<p>Oui, on souffrait, et M<sup>me</sup> Bornet se montra +femme de tact quand elle dit sèchement:</p> + +<p>—Mon pauvre ami, tu n'y es pas!</p> + +<p>M. Bornet s'arrêta. Telle une toupie qui +reçoit un coup de pied.</p> + +<p>—C'est votre faute, dit-il penaud; je vous +avais prévenue. Il fallait m'écouter.</p> + +<p>—Apaise-toi, lui dit sa femme en l'épongeant. +Va renouer ta cravate et te rafraîchir +les tempes.</p> + +<p>Humilié, il passa dans le cabinet de toilette.</p> + +<p>—Pardon pour lui! dit-elle.</p> + +<p>Mais les convives soulagés, parce qu'ils en +étaient quittes pour la peur de la peur, s'efforcèrent +de la consoler.</p> + +<p>—Chère madame, lui dirent-ils, vous vous +faites trop de mauvais sang. M. Bornet +réussira mieux une autre fois. C'est tellement +difficile. Et puis cela n'a pas mal marché +du tout. D'autres que nous peut-être se +seraient laissé impressionner.</p> + +<p>Ils se levaient, l'entouraient, touchés de sa +peine. Ces dames, certaines d'avoir échappé +à un grand danger, respiraient plus librement. +Elles se félicitaient, les mains unies, +parlaient ensemble, gaies, rieuses et vivaces, +comme au plein soleil de midi.</p> + +<p>Tout à coup l'orang parut.</p> + +<p>Il s'avança très lentement, et l'éclatante +lumière de la salle à manger s'obscurcit. Il +avait le dos courbe, la tête rentrée dans les +épaules, la mâchoire inférieure disloquée. Ses +yeux sanglants regardaient dans le vide. Ses +doigts mobiles pétrissaient, étranglaient des +choses, et ses ongles s'allongeaient en griffes.</p> + +<p>L'assurance perdue, les convives s'étaient +bousculés, tassés dans un coin, et se retenaient +de pousser des cris d'horreur qui eussent +ajouta à leur épouvante. D'autre part, +l'orang se gardait de grogner. Mais, la gueule +tantôt contractée, tantôt élargie, il exprimait +sa rage d'être exilé de ses forêts. On ne le +distinguait que vaguement. Il fit le tour de la +table, silencieux, saisit un couteau, et le brandit, +non à la manière des assassins expérimentés, +mais comme un animal gauche, d'autant +plus redoutable qu'il ne sait pas se servir +d'une arme. La scène sombrait dans les ténèbres, +la nuit noire. On n'entendait plus +même haleter les poitrines. L'orang soufflait +son haleine sur les visages.</p> + +<p>—Assez! chéri, assez! dit M<sup>me</sup> Bornet.</p> + +<p>Aussitôt M. Bornet, docile, leva le gaz. Les +convives aspirèrent longuement la clarté qui +se répandit jusqu'à leur cœur, et l'un d'eux, +pour chasser au loin son malaise, donna le +signal des applaudissements:</p> + +<p>—Bravo! bravo! étonnante faculté!</p> + +<p>—C'est un gros succès, dit M<sup>me</sup> Bornet, +empourprée. Tu n'as pas commis une faute.</p> + +<p>Toutes ces dames s'exclamaient:</p> + +<p>—Moi, je suffoquais!</p> + +<p>—Moi, je me suis crue morte!</p> + +<p>—Moi, je ne dormirai pas cette nuit.</p> + +<p>—Moi, d'abord, je ne bouge plus. J'attendrai +ici le petit jour.</p> + +<p>Il leur restait à tous cette lâcheté qui calme +les plus pressantes envies qu'on puisse avoir +de changer de place.</p> + +<p>—Alors vous êtes contents, dit M. Bornet. +Tant mieux. Moi aussi. Merci, merci.</p> + +<p>Il reprit, modeste:</p> + +<p>—Voyez-vous, l'important est de faire +jouer le gaz à propos. J'avoue la petitesse du +moyen, mais j'en garantis l'effet neuf fois sur +dix.</p> + +<p>Ses chaussettes qu'il avait gardées, sans +doute à cause des mies de pain et des petits +os que, pendant un dîner, on jette inévitablement +par terre, retombaient sur ses chevilles.</p> + +<p>Laid de sa propre laideur et de celle qu'il +venait d'acquérir, il s'oubliait dans son triomphe, +vengé de son premier échec. Ses cheveux +rares, trempés, luisaient comme ceux qu'on +trouve dans les soupes. Il reniflait et une +buée de lessive ressortait à double jet de ses +narines.</p> + +<p>Le torse fumant, les mains collées sur son +ventre pareil à un sac plein, quelque temps +encore il écouta les compliments... avant +d'aller remettre sa chemise.</p> + + + + +<h3><a name="c2p4" id="c2p4"></a>LE BATEAU À VAPEUR</h3> + +<p class="s"><i>À Paul Hervieu.</i> +</p> + +<p>Retirés à la campagne, les Bornet sont les +voisins des Navot et les deux ménages font +bon ménage. Ils aiment également le calme, +l'air pur, l'ombre et l'eau. Ils sympathisent +au point de s'imiter.</p> + +<p>Le matin, ces dames vont au marché ensemble.</p> + +<p>—J'ai envie de manger un canard, dit +M<sup>me</sup> Navot.</p> + +<p>—Tiens, moi aussi, dit M<sup>me</sup> Bornet.</p> + +<p>Ces messieurs se consultent s'ils projettent +d'embellir, l'un son jardin avantageusement +exposé, l'autre sa maison située sur une hauteur +et jamais humide. Ils s'accordent bien. +Tant mieux. Pourvu que ça dure!</p> + +<p>Mais c'est à la fraîcheur, quand ils se promènent +sur la Marne, que les ménages Navot +et Bornet souhaitent le plus de s'entendre +toujours. Les deux bateaux de même forme +et de couleur verte glissent bord à bord. +M. Navot et M. Bornet caressent l'eau comme +de leurs mains prolongées. Parfois ils s'excitent +jusqu'à la première perle de sueur, sans +jalousie, si fraternels qu'ils ne peuvent se +battre l'un l'autre et qu'ils rament «pareil». +L'une des dames renifle discrètement et dit:</p> + +<p>—Il fait délicieux!</p> + +<p>—Oui, répond l'autre, il fait délicieux.</p> + +<p>Or, ce soir, comme les Bornet vont rejoindre les +Navot pour la promenade accoutumée, +M<sup>me</sup> Bornet fixe un point de la Marne +et dit:</p> + +<p>—Par exemple!</p> + +<p>M. Bornet qui ferme la porte à clef se retourne:</p> + +<p>—Quoi donc?</p> + +<p>—Mâtin! reprend M<sup>me</sup> Bornet, ils ne se refusent +plus rien, nos amis. Ils ont un bateau +à vapeur.</p> + +<p>—Fichtre! dit M. Bornet.</p> + +<p>C'est vrai. Sur la rive, dans l'étroit garage +réservé aux Navot, on distingue un petit bateau +à vapeur, son tuyau noir qui luit au soleil, +et les flocons de fumée qui s'échappent. +Déjà installés, M. et M<sup>me</sup> Navot attendent et +agitent un mouchoir.</p> + +<p>—Très drôle, ma foi! dit M. Bornet pincé.</p> + +<p>—Ils veulent nous éblouir, dit M<sup>me</sup> Bornet +avec dépit.</p> + +<p>—Je ne les savais pas aussi cachottiers, +dit M. Bornet. Pour ma part, je n'aurais jamais +acheté un bateau à vapeur tout seul, +sans eux. Fiez-vous aux amis. Enfin! Je remarquais, +ces temps derniers, qu'ils avaient +l'air chose. Parbleu, c'était ça.</p> + +<p>—Si nous n'y allions point!</p> + +<p>—Ce serait excessif. Mais puisqu'ils manquent +de délicatesse, ne leur donnons point +la joie de nous surprendre. Restons indifférents.</p> + +<p>—Bien petit, leur bateau à vapeur, dit +M<sup>me</sup> Bornet. À peine plus grand que l'autre. +Comment le trouves-tu?</p> + +<p>—Oh! de loin, un bateau à vapeur +produit forcément quelque effet. D'ailleurs +aujourd'hui on réussit des bijoux dans le +genre.</p> + +<p>Cependant les Navot continuent leurs +signes. Sans doute ils crient:</p> + +<p>—Dépêchez-vous!</p> + +<p>Les Bornet descendent vers la Marne et se +gardent de se hâter.</p> + +<p>—C'est bon, on y va, dit M. Bornet. Que +d'embarras, mon Dieu!</p> + +<p>—D'abord, dit M<sup>me</sup> Bornet, nous aussi, +nous aurions un bateau à vapeur, si nous +voulions, en nous gênant un peu.</p> + +<p>Lentement, ils s'avancent à pas raccourcis, +affectent de baisser la tête, de la détourner +ou d'observer le ciel. Certes, leur intention +n'est pas de rompre avec les Navot. Ils se +promettent même d'admirer poliment, selon +les usages du monde, mais ils viennent d'entendre +se casser avec un bruit sec le premier +des fils minces qui servent à attacher les +cœurs, et M<sup>me</sup> Bornet conclut:</p> + +<p>—Si je ne suis qu'une femme, je ne suis +pas femme pour rien, je n'oublierai de ma +vie leur procédé. Et toi?</p> + +<p>Sans répondre, M. Bornet lui prend la +main.</p> + +<p>—Halte! dit-il. Ma pauvre vieille, nous +sommes fous!</p> + +<p>M<sup>me</sup> Bornet obéit, le regarde, regarde du +côté des Navot et dit:</p> + +<p>—Mon pauvre vieux, voilà du chimérique!</p> + +<p>Ils se frottent les yeux, en écartent des effiloches +de brumes et se croient aveugles. Puis +ils se mettent à rire, silencieusement, comme +deux Indiens, épaule contre épaule, redevenus +bons, épanouis, heureux de vivre en +ce monde où toujours tout s'explique:</p> + +<p>Assis entre M. et M<sup>me</sup> Navot, dans leur +bateau ordinaire, un étranger fume, quelque +ami de Paris peut-être, et, grave sous son +chapeau haut de forme noir qui luit au soleil, +il rend la fumée, naturellement, par la bouche.</p> + + + + +<h2><a name="c3" id="c3"></a>UN ROMAN</h2> + + +<ul> +<li><a href="#c3p1"><i>Première partie</i>: <small>ŒUF DE POULE</small></a></li> +<li><a href="#c3p2"><i>Deuxième partie</i>: <small>LE SEAU</small></a></li> +</ul> + + + +<h3><a name="c3p1" id="c3p1"></a>PREMIÈRE PARTIE</h3> + +<p class="c">ŒUF DE POULE</p> + +<p class="s"><i>À A. Roguenant.</i> +</p> + +<p>Le fils de M<sup>me</sup> Lérin avait dit à la servante:</p> + +<p>—Françoise, il y a encore une poule dans le jardin!</p> + +<p>Et Françoise avait répondu:</p> + +<p>—J'y vais, monsieur Émile. C'est toujours +la même: mais cette fois, gare!</p> + +<p>Elle levait les bras et criait: «Poule! +poule!» toute rouge et courant par les allées.</p> + +<p>La poule était dans le carré des petits pois, +à son aise sur la terre chaude creusée sous +elle, inquiète toutefois de ce qui pouvait arriver. +Précisément, il arriva une pierre.</p> + +<p>La poule se leva en chantant bruyamment, +sauta sur le mur, fit face à Françoise, et +secoua ses plumes grises de poussière, puis +douillettement calée, les yeux mi-clos, la +queue en panache, par bravade attendit. +Aussitôt Françoise agitant sa jupe avec bruit, +les lèvres sifflantes, doubla le carré des petits +pois. D'un bond la poule fut dans la rue. +Tout semblait terminé. La rue appartient aux +poules et rien de ce qui les y concerne n'importait +à Françoise. Mais la servante ouvrit +la barrière du jardin et fit claquer, tournoyer +son torchon. La colère l'entraînait, peut-être +aussi le plaisir de la course. La poule comprit +le danger, longea la maison, dandinante, +et entra dans la grande cour, en donnant +aux herbes, çà et là, un coup de bec, quand +elle avait le temps. Un moment elle se vit +perdue. Elle s'était imprudemment logée dans +un angle du mur, près de la grange, et déjà +Françoise, la jupe écartée, lui barrait le passage. +Affolée, d'un violent coup d'aile elle +s'enleva de terre, se trouva perchée sur un +bâton de l'échelle qui montait au «foineau», +et, les ailes ouvertes en balancier, la gravit, +à petits sauts secs, sans se presser, échelon +par échelon, disparut. Françoise la suivit et +à l'entrée du «foineau» s'arrêta.</p> + +<p>Il était plein d'ombre; le foin s'y entassait +en galettes serrées. Un souffle chargé d'odeurs +grisantes caressa le visage en sueur de +Françoise.</p> + +<p>—Tant pis, j'entre un instant, dit-elle. +D'ailleurs, il y a peut-être des œufs, puisque +les poules y vont.</p> + +<p>Le foin, pressé contre les poutres, s'y +appuyant de toutes ses bottes, dégringolait +jusqu'aux pieds de Françoise en escaliers +irréguliers. La poule s'était installée en haut, +dans un nid fait comme exprès pour elle. Il +aurait fallu, pour l'atteindre, affronter des +périls, enfoncer dans des trous, risquer des +enjambées, se donner bien du mal, et encore! +Ce fut sans appréhension qu'elle vit la servante +tenter l'assaut, tâter les couches de foin +du bout du pied, pressentir les gouffres, +osciller, s'arrêter prudente, se consulter et +recommencer l'escalade.</p> + +<p>—Attends, attends... disait Françoise, je +vais t'apprendre, moi!</p> + +<p>Qu'est-ce qu'elle allait lui apprendre?</p> + +<p>Son pied heurta quelque chose de dur, le +manche d'une fourche enfouie dans le foin, +jusqu'aux dents.</p> + +<p>Françoise tomba sur le dos; ses bras battirent +l'air.</p> + +<p>Elle sentit toute sa colère se dissoudre +comme un fondant, et, fixée par la poule sérieuse, +partit d'un rire prolongé.</p> + +<p>C'était doux comme un lit de plumes, plus +doux. Le foin la chatouilla de toutes ses +pointes, jouant avec elle, la cernant, guetteur, +prompt à surprendre un bout d'oreille. +Elle se retournait d'une joue sur l'autre, se +sentait une pelote dans chaque main, et, +quand elle remuait les mollets, ses bas s'emplissaient +d'aiguilles à tricoter. Elle fermait +les yeux, les rouvrait, apercevait la +poule toujours grave, absorbée, et criait +encore, convulsive à force de rire:</p> + +<p>—Poule, poule! Oh! la mâtine!</p> + +<p>Vraiment elle prenait une douche de foin. +Des poutres descendait une cascade d'herbes +sèches. Des vagues lui tombaient sur les bras, +sur le front, comme si le «foineau» fût changé +subitement en une sorte d'étang onduleux. +Elle ne voyait plus que de temps en temps, +et par des éclaircies, la poule immobile. Les +flots de foin coulaient régulièrement. Tout +à coup, le rire de Françoise fut cassé net.</p> + +<p>Le fils de M<sup>me</sup> Lérin était agenouillé près +d'elle.</p> + +<p>—Comment, c'est vous, monsieur Émile, +c'était vous!</p> + +<p>Elle n'en revenait pas de le trouver là, +tout contre, sans qu'elle l'eût soupçonné, +monté du foin ou tombé des tuiles par enchantement. +Il souriait d'un air embarrassé +et mâchait un fétu. Avec la fourche il continuait +de lui couvrir, comme d'un drap de +foin, la poitrine, les jambes, tout le corps.</p> + +<p>—C'est la poule, dit Françoise; je suis +tombée, mais je me relève, monsieur Émile.</p> + +<p>Elle fit un effort vain.</p> + +<p>—Allons, voilà que je ne peux plus, maintenant!</p> + +<p>Elle recommença de rire de bon cœur, les +bras tendus.</p> + +<p>—Non, j'y resterai, bien sûr!</p> + +<p>M. Émile jeta sa fourche en haut du «foineau» +et prit les deux mains de Françoise. +Elles étaient grasses, moites. Il se raidit, le +corps en arrière, les genoux arc-boutés, la +souleva. Mais il dut lâcher tout. On était +mal «parti» et Françoise retomba.</p> + +<p>—À une autre! dit-elle.</p> + +<p>M. Émile reprit les deux mains. Longuement +il en écartait les doigts pour y accrocher +les siens, tentait un essai par les +poignets, mais cela glissait trop, et il revenait +aux doigts après un arrêt à la paume.</p> + +<p>—Une, deux: y êtes-vous?</p> + +<p>Il y était, l'étreignait, l'étouffait, l'embrassait, +et la baisait avec violence, très vite, sans +un mot.</p> + +<p>Du coin où M. Émile l'avait lancée, la +fourche se précipita, ses trois dents aiguës +en avant, et le mordit. Il ne put retenir une +plainte et, d'un revers de main, la rejeta +plus haut encore.</p> + +<p>Elle revint, mais hésitante, au moyen d'une +glissade, sournoise, les dents toujours ouvertes, +arriva sans bruit, inattendue, surprenante.</p> + +<p>Cette fois ce fut Françoise qui cria, meurtrie +dans toute sa chair.</p> + +<p>M. Émile repoussa la fourche avec tant +de force, qu'elle enfonça dans le foin ses trois +dents, profondément, et toute droite, se +tint tranquille, comme une bête hargneuse +matée.</p> + +<p>La poule dans son nid demeurait indifférente, +tout entière à son œuvre.</p> + +<p>Autour d'eux, l'infini travail du foineau se +continuait. L'univers des brins de paille et de +foin bruissait faiblement, comme une chute +de grésil. Aux tuiles, aux lattes, aux poutres, +avec entêtement, les araignées accrochaient +leurs délicats jeux de patience. Quelques-uns +se fondaient en une seule tente fine, sans pli +et sans déchirure. Des toiles isolées semblaient +des débris de papier décollé par l'humidité +dans une chambre inhabitée. Une +araignée solitaire glissait sur son filet, défiante, +l'allure oblique. Une hirondelle entra, +fusa, enleva la toile et l'araignée et sortit, +d'un trait.</p> + +<p>Soudain la poule, prise d'effarement, donna +des coups de bec dans le vide et, avec un lourd +déploiement d'ailes, caquetante, franchit les +deux corps enlacés et s'en alla tomber en +pleine cour. Une de ses plumes égarée, entraînée +par le sillage de l'air, tourbillonna +molle, fut saisie par les doigts invisibles du +vent, s'anima, monta et s'évanouit, envolée +comme un oiseau, vivante.</p> + +<p>Françoise dressa la tête. M<sup>me</sup> Lérin appelait:</p> + +<p>—Françoise, Françoise, où êtes-vous +donc?</p> + +<p>—Voilà! voilà!</p> + +<p>Mais hébétée, elle ne bougeait pas, serait +restée là, quand M. Émile, bien avisé, grimpa +jusqu'au nid de la poule, y plongea la main, +prit l'œuf et le tendit à Françoise.</p> + +<p>Elle descendit rapidement l'échelle.</p> + +<p>—Qu'est-ce que vous avez donc fait? dit +M<sup>me</sup> Lérin, que vous êtes couverte de foin?</p> + +<p>—C'est plein d'œufs, là-haut, dit Françoise: +j'en ai même cassé un. Tenez, voilà +l'autre.</p> + +<p>Elle crut remarquer que M<sup>me</sup> Lérin persistait +à la regarder singulièrement.</p> + +<p>—Ça doit se voir, pensa-t-elle.</p> + +<p>Mais M<sup>me</sup> Lérin, soupesant l'œuf, et le mirant +au soleil, lui dit d'un ton naturel:</p> + +<p>—Il faut faire attention, Françoise. Les +œufs sont rares, cette année, bien plus rares +que l'année dernière. Ils n'ont jamais été +aussi rares.</p> + + + + +<h3><a name="c3p2" id="c3p2"></a>DEUXIÈME PARTIE</h3> + +<p class="c">LE SEAU</p> + +<p class="s"><i>À Eugène Bosdeveix.</i> +</p> + +<p>Cette nuit, on a crié dans le jardin, et ce +matin, vers cinq heures, sûr de la présence +du soleil, je saute du lit pour aller voir. Mon +père et ma mère dorment encore, ainsi que +Françoise, notre bonne, assez paresseuse +depuis quelque temps.</p> + +<p>Je voudrais me rappeler les cris, ou plus +exactement les plaintes, mais je ne suis pas +de ces personnes douées, auxquelles il suffit +d'entendre un air une fois pour le retenir. +Il ne résonne dans ma mémoire que des +bruits vagues légers comme des œufs vides.</p> + +<p>Je parcours lentement le jardin et cherche +des traces de pas.</p> + +<p>Les allées sont trop sèches. De nombreux +fils blancs les traversent. Cependant l'une +d'elles en a moins que les autres, et ceux qui +lui restent semblent avoir été tendus rapidement +à la dernière heure.</p> + +<p>Je prends cette allée et m'interroge sur +l'utilité de tous ces fils.</p> + +<p>Les araignées les sécrètent-elles pour y +suspendre leur linge?</p> + +<p>Du linge d'araignées!</p> + +<p>Mon imagination va bien aujourd'hui et +me fait espérer d'importantes découvertes.</p> + +<p>D'abord, je note qu'un poirier a quelques-unes +de ses branches cassées.</p> + +<p>Est-ce par un animal, une chèvre?</p> + +<p>Mais une chèvre bêle et ne crie pas.</p> + +<p>En outre, elle aurait brouté les branches.</p> + +<p>Par un voleur?</p> + +<p>Je sais le nombre des poires: vingt-huit. +Aucune ne manque. Elles brillent de rosée. +On les embrasserait comme des joues. Dans +deux ou trois semaines, elles seront bonnes +à cueillir.</p> + +<p>Je ramasse des brindilles parmi les fraisiers. +Ce n'est pas une personne distraite qui les a +brisées. Elles ont été mordues comme afin +de calmer une douleur, une grosse rage de +dents par exemple. Moi, je mangerais des +feuilles!</p> + +<p>A la quantité des brindilles mâchées je devine +qu'on souffrait beaucoup et qu'on est +demeuré longtemps près du poirier.</p> + +<p>Un peu plus loin <i>elle</i> s'est appuyée contre +un autre arbre, haut pommier dont les petites +pommes grises apaisent, en été, mes plus +fortes soifs.</p> + +<p>J'ai dit <i>elle</i> parce que l'écorce a pincé entre +deux écailles un long cheveu de femme, +blond. Je préférerais un cheveu noir ou +châtain, et j'éprouve un commencement de +trouble.</p> + +<p>Au delà du pommier, la trace des pas devient +visible. La marche s'appesantit. Le +pied reste longtemps posé sur le sable, le +marque avec netteté, s'en détache péniblement, +et les empreintes se resserrent, se touchent +presque.</p> + +<p>J'arrive à l'extrémité de l'allée. Elle se perd +dans un épais bouquet de noisetiers sous lesquels +j'ai disposé, pour mes siestes, des fagots +en forme de fauteuil. «Fauteuil» n'est pas +de trop, tant ce siège me plaît, tant je m'y +trouve commodément aux grandes chaleurs.</p> + +<p>C'est là qu'a dû se passer la chose.</p> + +<p>Les fagots sont bouleversés comme les couvertures +d'un lit, après une nuit agitée. Des +mousses, de l'oseille, des œillets, ont été arrachés +par poignées, et le sol, rayé de coups de +talons, humide çà et là, n'a pas encore bu +tout le sang répandu. J'examine les lieux de +près, en détail, accroupi, et machinalement +je relève les brins d'herbe foulés, j'efface des +souillures; du plat de la main je caresse, j'égalise +la terre.</p> + +<p>Car j'ai beau ne pas vouloir comprendre, +il y a longtemps que je comprends.</p> + +<p>Les certitudes m'arrivent par bandes, importunes, +trop hâtives. Vivement intéressé, je +déchiffre la série des indices à première vue, +reconstitue la scène, et me souviens du mois, +du jour où, frappant d'un doigt mon épaule, +Françoise m'a dit, brusque:</p> + +<p>—Vous savez, je suis prise!</p> + +<p>Jamais elle n'a osé me tutoyer. Elle n'était +point de ces paysannes qui s'enorgueillissent +d'un bourgeois.</p> + +<p>Je rarrange le fauteuil, puis, m'étant éloigné +de quelques pas je reviens en indifférent +qui se promène, par hasard, devant les noisetiers, +sans penser à mal, et je me persuade +que l'endroit a son air naturel de tous les jours. +D'ailleurs, des chats ont pu se battre là, un +chien vagabond s'y rouler.</p> + +<p>Je regarde le soleil lent à monter, et j'écarte +mon ombre afin qu'il puisse vite chauffer les +traces mouillées où ça patouille et brûler ce +qui tire l'œil. Au fond, je ne suis pas à mon +aise du tout.</p> + +<p>Après, la lutte contre la souffrance terminée +(on dit que c'est un vilain quart d'heure), +qu'a-t-elle fait?</p> + +<p>Il faut que je continue à comprendre malgré +moi.</p> + +<p>Ma lucidité m'effraie. Je n'ai qu'à suivre +cette allée comme, sur une carte, une ligne +pointillée au crayon de couleur. Je la ratisse +avec soin, en tous sens, et me voilà au puits. +Mes jambes reculent, mais je maintiens énergiquement +les fuyardes, tandis qu'une lumière +blessante m'entre au cerveau.</p> + +<p>Françoise n'a pas jeté le petit. Elle l'a +mis dans le seau de fer-blanc et elle l'a descendu +doucement, à cause de la poulie grinçante, +maternellement. Puis elle a perdu la +tête. Elle n'a pas eu le courage de remonter le +seau. Il pend là-bas, au fond. La chaîne +oscille encore à mes yeux brouillés, déroulée +tout entière, et la poulie n'a retenu que le +dernier anneau plus gros que les autres.</p> + +<p>Je le saisis et je tire. Plus j'approche du +bord, plus c'est lourd. Je tire sans regarder, +avec la peur de ramener...</p> + +<p>Je lâcherais tout.</p> + +<p>Rien!</p> + +<p>Le seau, comme tous les seaux, a bien fait +bascule en touchant l'eau, et le petit est loin. +Je noue la chaîne, et me penche, poussé dans +le dos, sur la margelle. J'ai un instant la tête +enveloppée de glace.</p> + +<p>Un morceau de ciment se détache, perce +des couches vibrantes, emplit le puits de +sourdes clameurs. Longtemps je prête l'oreille.</p> + +<p>Je me redresse, le front rafraîchi. Je songe +soulagé: «Françoise a tué, elle se taira.»</p> + +<p>C'est très gentil de sa part. Le reste me regarde. +D'abord, je veux qu'elle se remette, et +je demanderai pour elle, à ma mère, huit jours, +quinze jours de repos. Maman ne me refuse +rien. Elle prendra une femme de ménage, en +attendant que Françoise se rétablisse. D'ailleurs, +s'il faut l'avouer, je pense que maman +ne sera pas plus gênante qu'une complice discrète.</p> + +<p>Tout de même, j'ai de la veine, et l'affaire +aurait pu mal tourner. Mais ne recommence +pas, l'ami! passe pour une fois, hein!</p> + +<p>Tranquillisé peu à peu, innocent, je regarde +devant moi, derrière moi. L'allée est propre, +en ordre; mon âme aussi. Je ne compte plus +qu'une ou deux inquiétudes menues. Ainsi, je +devrai, à moins que je ne trouve un prétexte, +boire à table de l'eau du puits, sans dégoût. +En outre, quelle attitude aurai-je en présence +de Françoise, à notre première rencontre, à +notre confrontation?</p> + +<p>Baissera-t-elle les yeux?</p> + +<p>Il est sept heures. Mon père et ma mère +s'éveillent et Françoise, épuisée, choisit les +mots qu'elle va dire, pour qu'on la laisse au +lit. Je n'oublierai pas de sitôt les deux heures +d'émotions successives qui viennent de s'écouler, +et j'ai un grand besoin de plein air, de +recueillement.</p> + +<p>D'ordinaire, par ce soleil, les poissons +courent à fleur d'eau, sautent, gueule ouverte, +sur les mouches, et se régaleraient même +d'amorces artificielles. On pêcherait fructueusement +ce matin. Je connais un coin, près des +framboisiers où, par toutes ses gouttières, le +chaume entretient une fraîcheur salutaire aux +petits vers jaunes.</p> + +<p>J'empoigne une pioche, la soulève haut, +les bras raides, l'abats, et du premier coup, je +déterre un chiffon mou, une loque rouge et +boueuse, indigne de pincettes, l'enveloppe +gluante de mon plaisir dépouillé, pareille aux +papiers gras d'un déjeuner sur l'herbe... <i>le +délivre!</i></p> + + + + +<h2><a name="c4" id="c4"></a>LES DEUX CAS DE M. SUD</h2> + + +<ul> +<li><a href="#c4p1"><small>LA PETITE MORT DU CHÊNE</small></a></li> +<li><a href="#c4p2"><small>LES CHARDONNERETS</small></a></li> +</ul> + + + +<h3><a name="c4p1" id="c4p1"></a>LA PETITE MORT DU CHÊNE</h3> + +<p class="s"><i>À Louis Baudry de Saunier.</i> +</p> + +<p>—Mais, se dit M. Sud, pourquoi n'as-tu +pas tiré?</p> + +<p>—J'ai oublié, se répondit M. Sud avec +simplicité.</p> + +<p>Il ne se gourmanda point davantage, et suivit +de l'œil les perdrix qui se posèrent là-bas, +dans un carré vert.</p> + +<p>—Bien! dit M. Sud; elles sont à moi!</p> + +<p>Il fit le geste d'appuyer son index sur l'endroit, +exactement. Il portait son fusil par le +milieu, d'une main, les bras écartés, marchait +en levant haut ses courtes jambes, et +s'efforçait de maintenir derrière lui Pyrame, +un vieux chien de location, d'ardeur modérée.</p> + +<p>Arrivé au carré vert, M. Sud se baissa, +cueillit une plante et demeura quelque temps +rêveur. Était-ce de la luzerne? Était-ce du +trèfle? Parisien têtu, il ne les distinguait +encore que malaisément. Comme il se relevait, +il entendit les perdrix «bourrir et cacaber». +M. Sud avait trouvé dans un livre +de chasse et retenu, pour de fréquentes citations, +ces deux termes d'une sonorité étrange.</p> + +<p>—Elles m'ont surpris, les diablesses! j'ai +encore oublié de tirer, dit-il.</p> + +<p>Les perdrix, l'une d'elles en tête et guide +des autres, emportaient au loin leur lourde +traîne pendante. M. Sud les regardait avec +un bon sourire, admirait leur vol comme un +feu d'artifice, et tortillait son brin de trèfle ou +de luzerne. Elles passèrent la rivière, désunies +un instant par les branches des saules, +et tout de suite, presque au bord, se remisèrent +hors de danger.</p> + +<p>—Voilà qui n'est plus du jeu, dit M. Sud. +Je n'ai pas de pont sous le pied, moi. Décidément, +les malignes refusent le combat et +me narguent!</p> + +<p>Il s'imaginait caché dans le ventre d'une +vache artificielle. Les perdrix se rapprochaient, +confiantes. Un bras de fantôme sortait +pour les ramasser une à une. Il leur cria +ce mot d'esprit:</p> + +<p>—Bonsoir, la compagnie!</p> + +<p>Et, vengé, incapable de leur en vouloir, il +ne les regretta même pas, tout aise d'échapper +à des nécessités cruelles. Il se promena +en pleine verdure, s'y rafraîchit les cuisses, +y trempa ses fesses même, au moyen de +brusque flexions. Il caressait aussi sa belle +barbe blanche, et le cordon de son lorgnon +dessinait sur le plastron de sa chemise une +fourche fine.</p> + +<p>—Vais-je rentrer bredouille?</p> + +<p>Heureusement, des alouettes tireliraient +dans tous les sens. Que n'avait-il, au lieu +d'un fusil, un filet à papillons!</p> + +<p>D'abord elles tournoyaient, incertaines de +la route à suivre, puis s'élevaient lentes et +grisollantes, sans doute en quête de miroirs. +M. Sud fit la remarque que toutes montaient +vers le soleil, le long de ses rayons, comme +suspendues au bout de fils d'or qu'on pelotonne. +Quelques-unes allaient certainement +jusqu'aux flammes, pour s'y perdre, s'y rôtir, +et M. Sud, la nuque douloureuse, la +bouche ouverte, les yeux brouillés, espérait +leur chute.</p> + +<p>—Il faut pourtant que je les tire!</p> + +<p>Au cul levé, c'eût été hasardeux. Il préférait +s'en désigner une et la voir s'abattre, se +motter, là, entre ces deux taupinières. Il s'avancerait +sur elle, le fusil à l'épaule, et viserait +un peu en dessous, pour ne point l'abîmer. +Violemment étourdie, elle n'aurait plus +que la force de sauter dans la gueule de +Pyrame. Mais l'alouette était couleur de terre. +M. Sud cherchait en vain la petite robe grise +imperceptible, fondue. Il piétinait, tournait +sur place, s'égarait comme quelqu'un qui +vient de laisser tomber une pièce d'argent.</p> + +<p>Il s'assit quelques minutes, afin de souffler, +de renouer les cordons de ses guêtres et +les nombreuses ficelles de son costume. +Toutes les taches roses de son teint d'homme +savamment nourri s'étaient rejointes et n'en +formaient qu'une. Il s'épongea, se sourit +dans une glace minuscule, fier de soi, et assuré +de faire plus tard une belle conserve.</p> + +<p>—N'aurai-je pas l'occasion de décharger +mon arme?</p> + +<p>Il l'ajustait contre sa joue, trouvait enfin la +mire, et, pour terminer, étudiait de nouveau +les incrustations de la crosse, ces damasquinures +si riches qu'elles semblaient garantir +l'adresse du chasseur.</p> + +<p>—Certes, j'ai là un objet d'art, un fusil de +luxe, quoique de précision. Mais part-il +bien? J'en ai connu qui ont éclaté.</p> + +<p>De grosses pierres le tentaient à cause de +leur immobilité. Toutefois elles étaient par +trop mortes, tandis qu'un arbre a de la sève, +presque du sang. Il fit choix d'un chêne sérieux, +vivace, trapu, isolé au milieu d'un +champ et dont l'aspect devait épouvanter, la +nuit. L'écorce, comme une vieille manche +au coude, s'en était çà et là usée à la râpe des +garrots que les chaleurs démangent. Tout +autour du tronc, les sabots avaient battu, +aplati le sol, et, pour n'être que de chevaux +paysans, n'en empêchaient pas moins les +herbes d'y pousser.</p> + +<p>M. Sud calcula ses distances, car les +plombs tantôt s'écartent et passent, les uns +à droite, les autres à gauche, tantôt par répercussion +peuvent vous blesser grièvement.</p> + +<p>Debout, il doutait de lui-même et craignait +le recul. À plat ventre, il n'apercevait +plus le chêne. Il adopta donc la solide, confortable +position du tireur à genoux. Il +épaula non sans méthode, point pressé, +grave et pâle. Le canon du fusil, d'abord vertical, +s'inclina, se coucha sur le plan de tir.</p> + +<p>M. Sud était agité de petites secousses, +éprouvait des palpitations légères. Il transformait +l'arbre en bête, en homme. Est-ce +vrai, ce qu'on raconte, qu'une forte détonation +peut décider la pluie? Il patienta, attendit +le calme de ses nerfs et le silence de son +cœur. Il voulait éviter l'à-coup, ne lâcher la +détente, celle de gauche bien entendu, +comme toujours, qu'après une pression graduée, +tendre, interminable. De temps en +temps, il risquait un coup d'œil: au bout +d'une allée d'acier éclatante, la mire se dressait +ainsi qu'une borne. Au delà s'étendait +un espace vide, glace sans tain. Enfin le +chêne apparaissait, trouble, mouvementé, +remuait toutes ses feuilles inquiètes comme +une multitude d'ailes, et gémissait, oscillait +dans un doux et long effort pour s'éveiller +de sa torpeur mortelle.</p> + +<p>Pyrame, en arrêt d'étonnement, faisait +avec sa queue des signes discrets.</p> + + + + +<h3><a name="c4p2" id="c4p2"></a>LES CHARDONNERETS</h3> + +<p class="s"><i>À Lucien Priou.</i> +</p> + +<p>M. Sud regardait les chardonnerets tantôt +se poser sur le peuplier, et tantôt joncher la +terre, comme une bande de fleurs volantes. +Sans doute, il en désirait un pour le mettre +à sa boutonnière. Longtemps il attendit qu'ils +fussent bien en tas, irrésolu dès que l'un +d'eux s'écartait.</p> + +<p>Soudain, dans un accès de férocité et de +bravoure, il déchargea son beau fusil, en détournant +la tête.</p> + +<p>Quand il revint à lui, son chien Pyrame +mangeait les chardonnerets morts. Quelques +autres, blessés à peine ou étourdis, échappaient +aux happements de la gueule. M. Sud +les ramassa et les mit dans sa poche, tout +fier.</p> + +<p>Ainsi, il avait tué: grâce à lui, là, des +plumes s'étaient éparpillées; la terre buvait +du sang; des cervelles se répandaient, +blanches comme du lait d'herbe à verrues. +Et si, malgré ces preuves, un incrédule doutait +encore, il suffirait, pour le convaincre, de +dire à Pyrame:</p> + +<p>—Montre ta langue!</p> + +<p>—Je veux garder la douille de ma cartouche! +se dit M. Sud.</p> + +<p>Il s'en alla. Il éprouvait le besoin de marcher +vite et droit. Il avait hâte de rentrer à la +maison et de retourner sa poche, tous ses +amis assemblés.</p> + +<p>Il entendait cette exclamation: «Fameux +coup!» et répondait, modeste: «Vous êtes +trop aimable, j'ai eu de la chance. Merci. La +prochaine fois je ferai mieux!»</p> + +<p>Il se flatta la barbe comme il faisait toujours +à chaque contentement. Jamais elle n'avait +été plus élastique. Il la soulevait haut, +par les deux pointes, et la laissait ensuite retomber, +écarter toute sa neige sur sa poitrine +d'homme. Les chardonnerets remuèrent. +M. Sud en prit un, avec des précautions, et +l'examina pour voir «comment c'était fait».</p> + +<p>Le chardonneret avait la tête rouge, les +ailes jaunes et brunes; l'une d'elles, cassée, +pendait. La mobilité de son bec et de ses yeux +était l'unique signe de sa souffrance fine. Mais +une remarque, entre toutes, frappa M. Sud. +Cette miniature d'être ne lui faisait pas l'effet +d'une «pièce de gibier». Il croyait soupeser +un fragile objet d'art, fini au point de donner +l'illusion de la vie. Il mania les chardonnerets +les uns après les autres, et tous le troublèrent +par leur effarement menu. Ses impressions +tournèrent comme des roues folles. +Il s'imagina penaud, et non plus triomphant, +sous les regards de ses amis, et il écouta les +fous rires des coquettes petites filles, déjà +femmes par le don de se moquer.</p> + +<p>—Oui, se dit-il, j'ai fait un beau coup. +Quelle honte!</p> + +<p>Il ralentit le pas. En ce moment, le chardonneret +qu'il tenait s'envola, hésita un peu +en l'air, étonné de se sentir libre, et partit. +Cette espièglerie réjouit M. Sud:</p> + +<p>—Celui-là n'avait pas trop de mal, dit-il. +Les autres l'imiteront peut-être!</p> + +<p>Il les percha tour à tour au bout de son +doigt, avec des paroles encourageantes. Mais, +désormais incapables d'essor, ils retombèrent +au creux de la main.</p> + +<p>—Qu'en faire? se demanda M. Sud.</p> + +<p>Il ne songea pas à les élever dans une cage +bien aménagée.</p> + +<p>Il s'assura que personne ne pouvait le surprendre, +regretta de ne point se trouver derrière +une porte dont le verrou serait poussé, +et déposa délicatement les chardonnerets au +bord de la rivière. Le courant félin les saisit, +noua, comme avec un fil, leurs ailes à peine +battantes, les emporta. Vraiment, ils furent +noyés sans avoir lutté plus que des mouches.</p> + +<p>—Vois-tu, dit M. Sud à Pyrame, je préfère, +décidément, la pêche à la chasse. Les +poissons, ça n'a pas l'air de bêtes. Ils n'ont +ni poil, ni plumes, et meurent tout seuls, +quand ils veulent, sur le gazon, dans un coin, +sans qu'on s'en occupe. Assez de carnage! +À partir de demain, nous pêcherons: tu porteras +le filet!</p> + +<p>Ensuite, M. Sud jeta sa douille de cartouche, +moins précieuse, maintenant, qu'un bout +de cigare éteint, et, comme son pantalon en +velours gris-souris était taché de sang, il +trempa dans l'eau son mouchoir et s'efforça—ainsi +qu'un criminel—de laver et +de frotter les gouttes rouges qui reparaissaient +toujours!</p> + + + + +<h2><a name="c5" id="c5"></a>HISTOIRE D'EUGÉNIE</h2> + + +<ul> +<li><a href="#c5p1"><small>LE RÊVE</small></a></li> +<li><a href="#c5p2"><small>LE MOINEAU</small></a></li> +<li><a href="#c5p3"><small>LE BEAU-PÈRE</small></a></li> +<li><a href="#c5p4"><small>IL FAUT QU'UNE PORTE SOIT FERMÉE</small></a></li> +</ul> + + + +<h3><a name="c5p1" id="c5p1"></a>LE RÊVE</h3> + +<p class="s"><i>À Alfred Swann.</i> +</p> + +<p>M<sup>lle</sup> Eugénie Lérin se demande, en s'éveillant:</p> + +<p>—Où suis-je?</p> + +<p>Il lui faut reconstituer, détail à détail, la +chambre, faire la reconnaissance des objets +familiers, se déclarer:</p> + +<p>—Voici la pendule et voilà le paravent. En +face: les fenêtres!</p> + +<p>Elle s'est donc grisée?</p> + +<p>Elle se croit, au cerveau, une pelote de glu, +où toutes ses idées sont collées comme des +pattes de mouche:</p> + +<p>—Qu'est-ce que j'ai fait, sans le vouloir?</p> + +<p>Elle bâille, boursoufle l'édredon, tente de +se rendormir, sur le ventre, sur le dos. Elle +compte au plafond les taches de plâtre, et +presse ses tempes entre ses pouces, comme +pour faire jaillir le souvenir hors du front:</p> + +<p>—Tiens, tiens, tiens!</p> + +<p>Parfois ses lèvres s'avancent, en suçoir, aux +succulents «passages» du rêve.</p> + +<p>—Fameux! que serait-ce, si c'était «pour +de vrai»?</p> + +<p>Un instant, elle prend la pose dite en chien +de fusil, croise ses doigts et ramène ses genoux +au menton. Puis elle se détend, s'assied sur +le lit, et met le premier bas, sans hâte, paresseuse.</p> + +<p>Et tandis que la soie, toutes ses mailles titillées, +fait ses délices de la peau, la jeune fille +penche encore la tête, s'attarde à écouter, +entend distinctement des choses, à gauche.</p> + +<p>Elle a une tourterelle dans le cœur!</p> + + + + +<h3><a name="c5p2" id="c5p2"></a>LE MOINEAU</h3> + +<p class="s"><i>À A. Collache.</i> +</p> + +<p>On frappe aux carreaux. Ils ont «pris» +cette nuit, et le givre les a géométriquement +fleuris.</p> + +<p>Toc! Toc! Il semble qu'on enfonce de petites +pointes dans du verre.</p> + +<p>—Je sais ce que c'est, dit M<sup>lle</sup> Eugénie. +Aussitôt, elle se lève. Elle doit être bonne et +tendre, car ses jambes semblent bien vilaines, +inaccordables, et ses pieds, larges et plats, +traînent sur le tapis, comme des savates. Elle a +les chevilles trop en relief, des doigts chevaucheurs, +des mollets dégorgés, et, aux épaules, +des salières telles qu'il faudrait mettre du +poivre dedans pour exciter quelque homme.</p> + +<p>Heureusement, par ces temps durs, son +cœur se fend comme les pierres. Elle entr'ouvre +la fenêtre. Le moineau saute sur son doigt. +Elle lui sert un déjeuner intime de miettes et +de graines.</p> + +<p>—Quand on pense qu'il a passé la nuit dans +la rue!</p> + +<p>Elle le flatte, l'embrasse et lui écrase du pain +dans de la salive.</p> + +<p>En chemise, elle grelotte à fleur de peau et +brûle d'un feu caché. Par une fente de la +croisée, la bise siffle sa nudité de laide; mais +la conscience du devoir accompli croît en +M<sup>lle</sup> Eugénie, s'élargit, s'enfle, et, comme un +ballon intérieur, la soulève et la porte, un instant +suspendue, planante.</p> + +<p>—Ah! moineaux crottés, moineaux va-nu-pieds, +que Dieu misérablement abandonne, +venez à moi, en foule; j'ai de la charité pour +tous vos appétits.</p> + +<p>Pit! Pit! Le moineau mange, comme s'il +avait été apprivoisé par M. Theuriet lui-même.</p> + +<p>Et ces petites bêtes ne sont pas ingrates. Il +est évident que nos prières montent au ciel, +roulées en cigarettes sous leurs ailes chaudes. +La recommandation d'un oiseau vaut, pour le +moins, son pesant de plumes.</p> + +<p>Elle divague, la chère jeune fille! Elle en +est à ce point de l'attendrissement où l'on +s'imagine qu'on va parler en vers.</p> + +<p>Déjà elle touche le prix de sa bonne action +en vœux entendus, en souhaits réalisés.</p> + +<p>Voilà qu'elle pleure un peu!</p> + +<p>Fût! Fût! La queue, les ailes remuantes, le +moineau rassasié se perche au bout de l'index, +fait bec fin et ventre plein, et, avant de s'envoler +au-dessus des toits éclatants de blancheur +pure, vers les froides couches d'air +irrespirable, il laisse, comme solde, à M<sup>lle</sup> Eugénie, +au creux de la main, entre la ligne de +vie et la ligne de prospérité, une crotte.</p> + + + + +<h3><a name="c5p3" id="c5p3"></a>LE BEAU-PÈRE</h3> + +<p class="s"><i>À Alcide Guérin.</i> +</p> + +<p>L'unique fenêtre de la chambre à coucher +donne sur le jardin. M<sup>lle</sup> Eugénie écarte, en +éventail, des plumes de paon dans un vase.</p> + +<p>Depuis longtemps, il est question d'un mariage +pour elle. M. André Meltour, de Saint-Étienne, +la trouve à son goût, et rondement, +bon commerçant, presse les choses.</p> + +<p>En visite, ce matin même, il «se déclare» +à M. Lérin, au soleil, près de la petite barrière +blanche.</p> + +<p>Adroitement, il a commencé par le complimenter +sur l'entretien des allées, et par lui +poser, avec intérêt, quelques questions d'horticulture.</p> + +<p>—Qu'est-ce que c'est que ça, monsieur +Lérin?</p> + +<p>—Comment! à votre âge, vous ne connaissez +pas encore les oignons?</p> + +<p>La fenêtre est entr'ouverte, et M<sup>lle</sup> Eugénie +entend nettement. Tantôt elle se blâme d'écouter, +et tantôt elle chasse, comme des mouches, +les scrupules entêtés à revenir.</p> + +<p>—Oui, mon cher monsieur Lérin, dit-on, +Saint-Étienne est une ville d'aspect sale, fumeux. +Le soleil paraît jaune. Les fleurs, qu'on +fait venir à grands frais, se fanent incontinent. +Il semble que les ruisseaux roulent du charbon +délayé. Mais, prenez quelques gouttes de +cette eau noire dans le creux de votre main, +les voilà claires, limpides et pures: Est-ce comique? +Il sort de Saint-Étienne les rubans +les plus doux à l'œil et au toucher et jamais +une épidémie n'y est entrée.</p> + +<p>Concevez-vous? En vingt-cinq jours, +comme aux sources vantées, une femme délicate +pourrait y restaurer sa vigueur.</p> + +<p>C'est un coup droit. M. Lérin ne semble +pas touché. Il songe à l'eau noire claire et ne +la voit pas bien.</p> + +<p>—Non, je ne la vois pas bien.</p> + +<p>—S'il vous plaît?</p> + +<p>—Vous êtes donc sourd? je vous dis que +je ne vois pas votre eau.</p> + +<p>—Les savants, répond M. Meltour, donnent +leurs raisons diverses. En tout cas le +phénomène n'est pas niable. M<sup>lle</sup> Eugénie le +notera.</p> + +<p>—Singulier!</p> + +<p>—J'irai plus loin, continue M. Meltour, +dont la langue prend le trot, l'air chargé de +Saint-Étienne, que de grands chimistes parisiens +ont analysé, par sa composition même, +est préférable à tout autre air.</p> + +<p>—Mais, si je vous entends, vos fleurs se +fanent incontinent.</p> + +<p>—Tandis que les femmes... Monsieur Lérin, +vous êtes galant! mais nous sommes +gens assez fins pour répondre à tout. Les +femmes sont les rivales des fleurs: ainsi la +contradiction s'explique.</p> + +<p>M. Meltour, satisfait, rit. Mais M. Lérin +se garde de sourire.</p> + +<p>—Votre soleil est jaune?</p> + +<p>—Tout jaune, sans éclat. M<sup>lle</sup> Eugénie +ouvrira peu son ombrelle, je vous en avertis.</p> + +<p>—Elle va donc à Saint-Étienne?</p> + +<p>—J'ose espérer que si j'ai le bonheur d'en +faire ma femme, elle me suivra partout, +comme le code le lui ordonne.</p> + +<p>—Vous voulez donc vous marier? demande +M. Lérin.</p> + +<p>M. Meltour se découvre et, doucement, +passe la main sur ses cheveux rares:</p> + +<p>—Je crois qu'il est temps; n'est-ce pas +votre avis?</p> + +<p>—Oh! des fois, ça repousse, dit M. Lérin.</p> + +<p>—Je suis un homme, répond M. Meltour, +je me dis la vérité à moi-même, et je ne +compte que sur l'indulgence de mademoiselle +votre fille.</p> + +<p>—C'est donc avec ma fille que vous voulez +vous marier?</p> + +<p>—Monsieur Lérin, vous vous moquez!</p> + +<p>—Ah!</p> + +<p>Ces messieurs se taisent. Les plumes de +paon tremblent entre les doigts de M<sup>lle</sup> Eugénie. +Elle attend, ses yeux dans leurs yeux, +quand soudain M. Meltour, désireux d'en +finir, parle ferme et bref.</p> + +<p>—Eh bien, que dites-vous?</p> + +<p>—Moi, rien. C'est votre affaire.</p> + +<p>—Comment cela, cher beau-père?</p> + +<p>—Tenez, finissons, fait M. Lérin. Vous +voulez épouser ma fille, et, la connaissant +mal, vous me demandez à moi quelques renseignements. +Je n'en ai point à vous donner.</p> + +<p>Est-ce que je sais quelle femme sera ma +fille? Vous m'êtes sympathique comme un +homme qu'on a rencontré trois fois, c'est-à-dire +indifférent; je vois votre embarras; si +vous faites une sottise, vous direz: «On m'a +trompé!» et, si vous tombez bien, vous vous +applaudirez seul, en vantant votre bon goût. +Tout est possible, Monsieur. On a vu des gens +heureux. Le serez-vous? Qui le prédirait? Pas +moi. Vous hésitez. Il vous faudrait quelques +conseils, un coup d'épaule. Ah! si je vous souriais, +vous appelais du geste comme un petit +qui apprend à marcher!... Mais je reste là, +incohérent, de bois, et, pour me corrompre, +vous me nommez: «Cher beau-père!» Je +me retiens solidement de vous répondre: +«Mon gendre!»</p> + +<p>Monsieur, j'ai passé l'âge où l'on s'attendrit. +Mariez-vous. Dans une vingtaine d'années, +quand vous aurez fait vos preuves, je +me réjouirai et vous féliciterai. D'ici là, je me +montrerai froid, et, n'était l'ennui d'aller à +la messe, j'assisterais sans souci à votre aventure. +Donnez quelques sous au curé pour +qu'il fasse vite, car, à la campagne, les églises +manquent de confortable.</p> + +<p>Oh! Monsieur, vous êtes dans une situation +pénible. Je ne vous plains pas, mais il vous +en arrive une bien bonne. Franchement, je +n'y peux rien. Parlons d'autre chose, voulez-vous?</p> + +<p>Il conclut:</p> + +<p>—Je veux arracher, pour notre déjeuner, +deux ou trois radis noirs. Les aimez-vous, +les radis noirs?</p> + +<p>—Oui, dit M. Meltour, surtout quand ils +sont blancs.</p> + +<p>Les plumes de paon, élégamment ordonnées, +rayonnantes, baignent dans du soleil +leurs aigrettes nuancées et leurs yeux cerclés +de couleurs vives. M<sup>lle</sup> Eugénie, tout oie, sanglote, +et, comme elle n'a pas beaucoup de +poitrine, ses grosses larmes tombent par +terre, verticales.</p> + + + + +<h3><a name="c5p4" id="c5p4"></a>IL FAUT QU'UNE PORTE SOIT FERMÉE</h3> + +<p class="s"><i>À Fernand Vanderem.</i> +</p> + +<p><span class="sc">Eugénie.</span>—Vous ne voulez pas que j'entre?</p> + +<p><span class="sc">Émile.</span>—Chère madame, je suis désolé; +j'ai un monsieur, un directeur. Nous causons +sérieusement. Il s'agit de gros intérêts.</p> + +<p><span class="sc">Eugénie.</span>—Comment? j'arrive de province; +je monte vos six étages et vous ne voulez pas +que j'entre! Vous êtes dur.</p> + +<p><span class="sc">Émile.</span>—Ma chère dame, puisque je vous +dis que j'ai quelqu'un.</p> + +<p><span class="sc">Eugénie.</span>—Vous dites que c'est un monsieur, +je n'ai pas peur d'un monsieur!</p> + +<p><span class="sc">Émile.</span>—Sans doute, mais il est vieux et +nous sommes en affaires. Je vous assure qu'il +m'est impossible de vous recevoir. Tout raterait.</p> + +<p><span class="sc">Eugénie.</span>—Je parie que ton monsieur, +c'est une femme.</p> + +<p><span class="sc">Émile.</span>—Un monsieur n'est jamais une +femme. D'ailleurs, entendez-vous? il tousse.</p> + +<p><span class="sc">Eugénie.</span>—Je n'entends rien.</p> + +<p><span class="sc">Émile.</span>—Il a toussé tout à l'heure. Il ne +peut pas tousser constamment pour vous +faire plaisir.</p> + +<p><span class="sc">Eugénie.</span>—Ainsi, tandis que ce monsieur +se carre, s'allonge dans ton fauteuil, il faut +que je me tienne debout sur mes pauvres +jambes!</p> + +<p><span class="sc">Émile.</span>—Chut! pas si haut! le frotteur +est dans l'escalier, qui racle. Le laitier peut +venir d'un instant à l'autre, et la concierge +ne fait que grimper.</p> + +<p><span class="sc">Eugénie.</span>—Bon: chuchotons! Ah! que +j'ai chaud! Je boirais un verre d'eau d'un trait.</p> + +<p><span class="sc">Émile.</span>—Si vous m'aviez écrit, je vous +aurais attendue dans un café et nous aurions +causé en prenant un bock.</p> + +<p><span class="sc">Eugénie.</span>—Je te vois, c'est l'essentiel.</p> + +<p><span class="sc">Émile.</span>—As-tu quelque chose d'important +à me communiquer?</p> + +<p><span class="sc">Eugénie.</span>—J'ai à te communiquer que je +t'aime toujours. Ouvre donc la porte toute +grande. Je n'aperçois que le bout de ton nez +dans de l'ombre. Là, bien. Tu es rasé! Est-ce +que tu t'es rasé pour moi? Donne-moi +l'étrenne de ta barbe.</p> + +<p><span class="sc">Émile.</span>—Non, j'avoue que c'est pour +moi. Boutt! je me rase tous les deux jours. +Boutt!</p> + +<p><span class="sc">Eugénie.</span>—Oh! ce petit baiser d'un sou. +Embrasse-moi mieux que ça, proprement.—Qu'est-ce +que tu écoutes?</p> + +<p><span class="sc">Émile.</span>—Il me semble qu'on a ouvert une +porte à l'étage au-dessous. On nous guette. +Vraiment, nous serions mieux dans la rue. +Tu te compromets, et je ne veux pas que tu +prennes l'habitude de t'exposer ainsi. Du +reste, je ne suis presque jamais chez moi.</p> + +<p><span class="sc">Eugénie.</span>—On ne me connaît pas, puisque +j'arrive de province. Dieu! que je suis lasse! +J'ai envie de m'asseoir sur l'escalier, par terre.</p> + +<p><span class="sc">Émile.</span>—Malheureuse petite femme! Je +me fais un mauvais sang à te voir dans +cet état.</p> + +<p><span class="sc">Eugénie.</span>—Ne te tourmente pas. J'ai encore +des forces. Est-ce que ton monsieur s'en +ira bientôt?</p> + +<p><span class="sc">Émile.</span>—Pas avant que tout soit réglé. +Tu sais: quand on a mis la main sur un vieux, +il ne faut plus le lâcher.</p> + +<p><span class="sc">Eugénie.</span>—Oui, je sais. Qu'est-ce qu'il +dirige?</p> + +<p><span class="sc">Émile.</span>—Un journal, des théâtres, une +foule de choses. Là n'est pas la question.</p> + +<p><span class="sc">Eugénie.</span>—Enfin, comment s'appelle-t-il?</p> + +<p><span class="sc">Émile.</span>—Qu'est-ce que cela te fait, puisque +tu ne l'as jamais vu?</p> + +<p><span class="sc">Eugénie.</span>—C'est juste. Holà! holà! mon +cœur, mets ta main.</p> + +<p><span class="sc">Émile.</span>—C'est vrai qu'il bat fort. Tu es +montée trop vite. Il se calmera quand tu seras +redescendue.</p> + +<p><span class="sc">Eugénie.</span>—Je crois qu'il a remué, ton +monsieur.</p> + +<p><span class="sc">Émile.</span>—Il remue parce qu'il s'ennuie, +cet homme.</p> + +<p><span class="sc">Eugénie.</span>—Encore cinq minutes. J'ai +droit à cinq minutes; tu me les accordes?</p> + +<p><span class="sc">Émile.</span>—Soit. Ton mari, M. André Meltour, +va bien?</p> + +<p><span class="sc">Eugénie.</span>—J'espère que nous n'allons point +parler de mon mari.</p> + +<p><span class="sc">Émile.</span>—Parlons de ce que tu voudras. +Mais par quoi commencer? Nous n'avons +que cinq minutes.</p> + +<p><span class="sc">Eugénie.</span>—Moi qui voulais te dire tant +de choses! je ne me rappelle plus rien. Te +rappelles-tu, toi?</p> + +<p><span class="sc">Émile.</span>—Moi, je me rappelle tout, notre +rencontre, ses suites, ta chute, mon accident, +nos peurs (avons-nous eu peur, un jour! et cet +autre, avons-nous ri?), mon départ et tes larmes; +quoi encore? Je relis notre roman, notre +beau roman, comme si je l'avais devant moi, +grand ouvert, à la page cornée du meilleur +chapitre. Est-ce cela que tu veux dire?</p> + +<p><span class="sc">Eugénie.</span>—Je songe à ta première caresse.</p> + +<p><span class="sc">Émile.</span>—Je m'en souviens comme si c'était +hier. Je n'ai pas besoin de t'affirmer que +tout demeure ineffaçable, là, dans ma tête, +et ici, dans mon cœur.</p> + +<p><span class="sc">Eugénie.</span>—Comme cela a passé vite!</p> + +<p><span class="sc">Émile.</span>—Ça n'a pas duré longtemps, +mais cela a duré quelque temps et nous en +avons profité. Il serait ingrat de trop se +plaindre.</p> + +<p><span class="sc">Eugénie.</span>—Écoute, mon ami: mes jambes +se dérobent sous moi. Prête-moi une +chaise, un pliant, un gros livre.</p> + +<p><span class="sc">Émile.</span>—Sois raisonnable. Veux-tu un +conseil?</p> + +<p><span class="sc">Eugénie.</span>—Tout de toi.</p> + +<p><span class="sc">Émile.</span>—Abrège ta visite. Fais cela pour +moi. Ce monsieur s'impatiente.</p> + +<p><span class="sc">Eugénie.</span>—Tant pis pour lui.</p> + +<p><span class="sc">Émile.</span>—C'est méchant de ta part. Je ne +te retrouve plus. Tu ne m'avais pas habitué +à cet égoïsme. Mon avenir dépend de ce monsieur. +Mais que t'importe?</p> + +<p><span class="sc">Eugénie.</span>—Ne te fâche pas.</p> + +<p><span class="sc">Émile.</span>—Je suis peiné, froissé.</p> + +<p><span class="sc">Eugénie.</span>—Je m'en vais. C'est tout de +même drôle que tu me défendes d'entrer à +cause d'un monsieur. Je ne l'aurais pas +mangé.</p> + +<p><span class="sc">Émile.</span>—La plaisanterie est facile.</p> + +<p><span class="sc">Eugénie.</span>—Je te promets de te quitter tout +de suite, de te laisser à tes nombreux travaux, +si tu me montres au moins le chapeau ou la +canne de ce monsieur. Ça me tranquilliserait.</p> + +<p><span class="sc">Émile.</span>—C'est de l'enfantillage. Qui +m'empêchera de te montrer mon chapeau à +moi ou ma canne à moi? D'abord les vieux +ont des parapluies.</p> + +<p><span class="sc">Eugénie.</span>—Ah! tu ruses. Tu te dérobes. +Alors j'entrerai.</p> + +<p><span class="sc">Émile.</span>—Chère madame, vous n'entrerez +pas.</p> + +<p><span class="sc">Eugénie.</span>—Brutal! vous me faites mal +aux poignets.</p> + +<p><span class="sc">Émile.</span>—Naturellement. Criez, ameutez +les gens. Bousculez toutes mes quilles. Je +vais être dans la nécessité de vous fermer la +porte au nez.</p> + +<p><span class="sc">Eugénie.</span>—Quel accueil! Mon ami, mon +cher ami!</p> + +<p><span class="sc">Émile.</span>—Eh ben, quoi?</p> + +<p><span class="sc">Eugénie.</span>—Adieu.</p> + +<p><span class="sc">Émile.</span>—Non, pas adieu. Ce serait +trop bête. Nous nous aimons, après tout, et +il est inutile de nous chagriner. Pardonnez-moi. +J'ai été un peu brusque. Mais aussi, +comprenez donc que mon monsieur s'exaspère. +Je suis sûr qu'il marche de long en +large. Donnez votre poignet que je souffle +dessus. Ne craignez rien, je vous reverrai. +Quand retournez-vous en province?</p> + +<p><span class="sc">Eugénie.</span>—Dame! ce soir. Je n'étais venue +que pour toi.</p> + +<p><span class="sc">Émile.</span>—Retardez votre départ. Vous +avez le temps. Il y a des monuments à Paris. +Je vous guiderai. Fixons un rendez-vous pour +demain. À quelle heure? à quel endroit?</p> + +<p><span class="sc">Eugénie.</span>—Choisis toi-même.</p> + +<p><span class="sc">Émile.</span>—C'est ça, convenu. J'y serai, +sinon, je t'enverrai un petit mot.</p> + +<p><span class="sc">Eugénie.</span>—Tu m'aimes?</p> + +<p><span class="sc">Émile.</span>—Mauvaise! tu es très jolie, tu sais, +ce matin.</p> + +<p><span class="sc">Eugénie.</span>—Et encore, tu me vois dans un +faux jour.</p> + +<p><span class="sc">Émile.</span>—Boutt! à demain; compte sur +moi. Boutt! Boutt! tiens-toi à la rampe. Ne +te presse pas... L'escalier est dur.</p> + +<p><span class="sc">Eugénie.</span>—À la bonne heure! Tu as une +concierge qui cire. Fais-lui mes compliments. +Au revoir.</p> + +<p><span class="sc">Émile.</span>—Oui, c'est une excellente femme, +Au revoir, chère madame... ma chérie, veux-je +dire!</p> + +<p><span class="sc">Eugénie.</span>—Tu vois! Tu vois! Ah! j'en +pleurerais!</p> + +<p><span class="sc">Émile.</span>—Comment, vous remontez! Voilà +qu'elle remonte, à présent. Oh! mais non. +Gare aux doigts! Je ferme.</p> + + + + +<h2><a name="c6" id="c6"></a>BONNE-AMIE</h2> + + +<ul> +<li><a href="#c6p1"><small>LA ROSE</small></a></li> +<li><a href="#c6p2"><small>LA PRUNE</small></a></li> +</ul> + + + +<h3><a name="c6p1" id="c6p1"></a>LA ROSE</h3> + +<p class="s"><i>À Edmond de Goncourt.</i> +</p> + +<p>Bonne-Amie entra et tendit à Marcel, +qu'elle aimait parce qu'il avait un prénom à +la mode et qu'il écrivait dans les journaux, +une rose.</p> + +<p>—Elles sont introuvables, par le temps +froid qui court, tu sais, lui dit-elle. Devine +combien elle me coûte?</p> + +<p>—Les yeux de la tête, dit Marcel.</p> + +<p>Il emplit d'eau le plus ventru de ses pots +bleus, pour y mettre la rose.</p> + +<p>—Ne l'abîme pas, dit Bonne-Amie. Le +fleuriste affirme qu'elle peut s'ouvrir dans +une chambre bien chauffée.</p> + +<p>—Justement: voilà un bon feu; attendons, +dit Marcel.</p> + +<p>—Et toi, quel plaisir veux-tu me faire? +demanda Bonne-Amie.</p> + +<p>Elle s'était assise et, les pieds à la flamme, +elle ajouta:</p> + +<p>—Je ne tiens pas aux cadeaux. Un rien +me suffit, une attention délicate qui touche +une femme plus que l'offre d'un empire ou +de grosses richesses. Je ne sais quoi. Arrange-toi. +Trouve quelque chose. Il me +semble qu'à ta place je ne serais pas embarrassée. +J'ai été gentille. Sois mignon.</p> + +<p>—J'ai ton affaire, dit Marcel.</p> + +<p>Sans hésiter, il prit le manuscrit en train, +et, remuant la jambe, se tapotant la joue avec +une règle, se mit à lire, à haute voix, le chapitre +fameux dont il pouvait dire: «Celui-là, +mon vieux, j'en réponds!»</p> + +<p>Et c'était toujours ainsi. Les humiliations +ne l'assagissaient pas. À peine avait-il répété: +«Suis-je bête! suis-je bête!» qu'il recommençait +de mendier, l'incorrigible, jusqu'à +rougir, un peu d'admiration de femme.</p> + +<p>Sa voix, éclatante dès le lancer des phrases, +bientôt mollit, et, comme de coutume, au +passage admirable où le mot serre l'idée si +fort qu'elle étouffe, il s'arrêta, défiant, craintif, +et regarda:</p> + +<p>La jupe serrée aux chevilles, les genoux +collés, les coudes au corps, les mains perdues +dans les manches, Bonne-Amie avait +voûté sa taille, plissé son front, rentré ses +yeux et cousu sa bouche, car elle ne dit même +pas: «J'avoue que mon opinion personnelle +n'a qu'une importance secondaire.»</p> + +<p>Vraiment, elle n'avait oublié que de poser +sur la cheminée, à droite et à gauche de la +pendule, ses deux inutiles coquillages, ses +oreilles sourdes.</p> + +<p>Tout entière, Bonne-Amie s'était fermée.</p> + +<p>Et Marcel déjà se dépitait; mais soudain il +s'attendrit:</p> + +<p>Dans le pot bleu et ventru, la rose s'était +ouverte.</p> + +<p>Quel émerveillement!</p> + +<p>L'émotion oscillante, folle, Marcel reluisait +de sève. Il allait encore perdre la tête, +s'emballer, fourrer avec reconnaissance son +nez au creux de la fleur, lorsque enfin Bonne-Amie +lui dit, à temps pour qu'il pût se reconquérir +et se calmer:</p> + +<p>—Tiens! la rose! à la bonne heure! le +fleuriste ne m'a pas volée.</p> + + + + +<h3><a name="c6p2" id="c6p2"></a>LA PRUNE</h3> + +<p class="s"><i>À Marcel Schwob.</i> +</p> + +<p>Au bout de la branche pend une prune qui +ne veut pas tomber. Pourtant, gonflée comme +une joue d'enfant boudeur, mûre, pleine d'un +jus lourd, elle est continûment attirée vers +la terre.</p> + +<p>D'une pointe de feu le soleil lui pique la +peau, lui ronge ses couleurs, lui brûle la +queue tout le jour.</p> + +<p>Elle ne se détache pas.</p> + +<p>Le vent l'attaque à son tour, l'enveloppe +d'abord, la caresse sournoisement de son haleine, +puis, s'acharnant, souffle dessus d'un +brusque effort.</p> + +<p>La prune remue au gré du vent, docile, +dorlotée, dormante.</p> + +<p>Une violente pluie d'orage la crible de +minuscules balles crépitantes. Les balles +fondent en rosée et la prune luit, regarde, +comme un gros œil, au travers.</p> + +<p>Un merle se pose sur la branche, par +petites détentes sèches s'approche de la +prune, lui lance de loin, prudent, les ailes +prêtes, des coups de bec en vain rectifiés.</p> + +<p>À chaque coup, la branche mince plie, +la prune recule et fait signe que non.</p> + +<p>Elle défierait jusqu'au soufflet d'une longue +perche, jusqu'aux échelles des hommes.</p> + +<p>Or Bonne-Amie vient à passer.</p> + +<p>Elle voit la prune, lui sourit, se cambre +avec nonchalance, penche la tête en arrière, +cligne de l'œil et ouvre ses lèvres humides +de gourmandise.</p> + +<p>La prune y tombe!</p> + +<p>Et Bonne-Amie, qui ne doute de rien, me +dit, sans paraître étonnée, la bouche pleine:</p> + +<p>—Tu vois, elle a <i>chédé</i> à mon <i>cheul</i> désir.</p> + +<p>Mais aussitôt punie que coupable du péché +d'orgueil, elle rejette la prune.</p> + +<p>Il y a un ver dedans.</p> + + + + +<h2><a name="c7" id="c7"></a>LEVRAUT</h2> + + +<ul> +<li><a href="#c7p1"><small>CANARD SAUVAGE</small></a></li> +<li><a href="#c7p2"><small>LE FLOTTEUR DE NASSE</small></a></li> +</ul> + + + +<h3><a name="c7p1" id="c7p1"></a>CANARD SAUVAGE</h3> + +<p class="s"><i>À Henri Mazel.</i> +</p> + +<p>—Allez, Levraut, apportez donc!</p> + +<p>Mais ces cris, poussés d'une voix forte, +étaient vains. M. Mignan eut recours aux +menaces et aux insultes. Levraut bondissait +à hauteur d'homme ou faisait le chien couchant, +ou, le nez très bas, au bord de l'eau, +l'arrière-train roidi comme un arc-boutant, +semblait se braquer sur le canard blessé. Parfois, +il s'éloignait de son maître à l'abri +d'une poussée qui l'eût culbuté dans la rivière. +Le canard battait de l'aile, pulvérisait +l'eau autour de lui, bien malade. Levraut, +fort chien d'arrêt au poil ras, luttait contre sa +peur de l'eau glacée, et, entêté, se dressait +sur ses pattes de derrière, violemment. +M. Mignan vit le canard s'agiter encore avec +frénésie, allonger le cou, se coucher sur l'eau, +et s'en aller doucement à la dérive, emporté +mort par le courant. Il pensa:</p> + +<p>—Cette fois, je suis sûr de l'avoir!</p> + +<p>Il lança des pierres afin d'exciter Levraut +au bain. Il voulut l'attirer à lui par des paroles +trompeuses, en se tapotant le genou du +bout des doigts. Mais Levraut gardait sa +prudence et ses distances.</p> + +<p>—Veux-tu apporter canard, chien de +malheur!</p> + +<p>Le tutoiement ne réussit pas mieux que la +politesse. Cependant, le canard s'éloignait +parmi les glaçons qui, réunis en flottille, brillaient +comme des morceaux de vitre. Le long +de l'Yonne, M. Mignan le suivit. Levraut +l'imita. Cette promenade ne pouvait être +bien longue et M. Mignan semblait peu inquiet. +D'ailleurs, il jouissait de son beau +coup de fusil: son émotion se prolongeait +et des portions de son être vibraient encore. +Le canard, forcément, s'arrêterait à quelque +tronc. On voit des glaçons, qui offrent moins +de prise, s'immobiliser au plus léger obstacle +et s'échafauder les uns sur les autres. +En outre, M. Mignan comptait toujours sur +Levraut. C'est quelquefois une question de +procédé. Ainsi, il pouvait faire semblant de +ne penser à rien, siffler même entre ses dents +un air sans importance, puis, brusquement, +saisir le chien par la peau du cou et le jeter à +l'eau.</p> + +<p>—Une fois à l'eau!...</p> + +<p>Mais Levraut s'arrêtait net, l'air désintéressé, +prêt à fuir. M. Mignan se rendit +compte qu'il n'y avait rien à faire avec cet +animal-là. Tous les deux continuèrent leur +marche, guidés par le canard, et M. Mignan +prit le parti de l'accompagner jusqu'à sa +halte.</p> + +<p>Il faisait très doux, et la neige commença +de tomber, enveloppante et fine. M. Mignan, +qui portait un binocle, dut fréquemment en +essuyer les verres sur la doublure de son +paletot. Gras et lourd, il enjambait les échaliers, +péniblement, en soulevant sa cuisse ou +ses guêtres avec la main. Quand il mettait le +pied dans une ornière, ou dans le creux d'un +sabot de bœuf, des aiguilles de glace se brisaient +avec un grésillement agaçant pour ses +dents. Sur toute la rivière se répercutait +l'écho des craquements sonores. Le canard +se cachait derrière une touffe de joncs, un +saule, une pile de bois carrée comme une +table où la neige aurait mis une nappe, réapparaissait +et s'évanouissait encore au plus +épais des flocons, toujours loin du bord.</p> + +<p>Du coin de l'œil, M. Mignan observait +Levraut qui maintenait son allure indifférente, +la queue basse, comme un chien de +luxe à bouche inutile. Tantôt il souhaitait +de le tenir là, entre ses deux genoux, et de +lui donner des coups de poing sur la tête, +sans compter, et sans pitié pour ses hurlements, +les cloches du village voisin dussent-elles +s'en ébranler; tantôt il soufflait fortement +et son haleine fumeuse lui rappelait +d'étonnantes histoires, où, sous l'action du +froid, les paroles se solidifient, dans l'air, en +morceaux de glace gros comme des berlingots. +Déjà une couche de neige alourdissait +sa marche. Au fond, il rageait de toutes ses +forces.</p> + +<p>—Une perche quelconque serait peut-être +une perche de salut!</p> + +<p>Il tenta d'arracher une branche de saule, +mais, pour une violente secousse, une brindille +inoffensive lui resta dans la main. +D'une nature apoplectique, il avait le sang +aux joues et la neige fondante le cuisait désagréablement. +Ils arrivèrent au barrage du +Gautier.</p> + +<p>—Cette fois, canard, mon ami, tu vas te +cogner le nez. Finie la ballade!</p> + +<p>Pas le moins du monde! Une pelle se +trouvait levée. Le canard passa dessous, +simplement et comme il fallait s'y attendre. +Il disparut dans un remous, barbota quelques +secondes en pleine écume, et, de nouveau, +se remit à glisser moelleusement, fugitif +vivant, on l'aurait juré, et certes infernal, à +l'aise au milieu de la rivière s'élargissant. +La colère de M. Mignan devenait un danger. +Il voulait respirer, mais il ne savait quel +tampon refoulait l'air hors de lui. Il s'arrêta, +imité par Levraut qu'il semblait oublier, +prit le ciel à témoin, et tout de suite résolu, +repartit:</p> + +<p>—J'en crèverai, dit-il, mais je ne lâcherai +pas.</p> + +<p>La neige, silencieuse et serrée, lui mouillait +le nez, les lèvres, le cou, éteignant complaisamment +tous les feux qui lui poignaient +à fleur de peau. Elle collait sous ses pieds, +doublait, triplait ses semelles, lui donnait +une attitude d'échassier, jusqu'au moment +où, l'une des boules désagrégée, il se déséquilibrait, +soudain boiteux. Plus loin, il faisait +envoler d'un peuplier une bande de +chardonnerets et l'arbre semblait brusquement +secouer des fleurs chantantes.</p> + +<p>—Ça va durer longtemps, cette histoire-là!</p> + +<p>En vérité, il crut être à la fin. Non loin de +Marigny, un peu en amont du pont, une +sorte de jetée naturelle précédait l'arche du +centre et partageait en deux le courant. Au +lieu de le suivre à droite ou à gauche, le canard +maladroitement buta en plein un bouchon +épineux où il resta.</p> + +<p>—C'est pour le coup, que je te tiens, dit +M. Mignan.</p> + +<p>Le tenait-il réellement? Une dizaine de +mètres l'en séparait. Une dernière fois, il +tenta de corrompre Levraut. Jamais on n'avait +vu un chien à ce point apathique et +morne. Aux signes de son maître, il s'écarta +obliquement. M. Mignan, le regard circulaire, +se mit en quête d'une longue gaule, +d'une gaule de dix mètres! Quelle naïveté! +Il fixa le canard, comme s'il voulait le cramponner +de l'œil et le ramener au bord. Ses +joues tremblaient. Ses lèvres se contractaient +jusqu'à blanchir et se serraient à ne pas laisser +passer le moindre sifflement. De grosses +gouttes de neige fondue coulaient sur ses +moustaches comme des larmes. Il n'imaginait +aucun moyen. À vrai dire, il souffrait +sans pouvoir localiser sa blessure et se sentait +envahi d'une telle furie qu'il ne raisonnait +plus. Comme Levraut s'approchait, il +lui adressa seulement un coup de pied, incapable +de recommencer la discussion. Le +chien para en rompant. Toutefois, le coup +de pied ne fut pas entièrement inutile, car +une grosse motte de neige boueuse se détacha +du soulier, vola lourdement dans l'air, +comme un vilain oiseau sale, retomba, s'écrasa, +s'émietta, et M. Mignan éprouva momentanément +une sensation de légèreté +et de bien-être qui le surprit. Mis en train, +il donna de l'autre pied un autre coup, cette +fois sans intention méchante et simplement +pour se débarrasser de l'autre motte. Puis, +le fusil en bandoulière, les mains dans ses +poches, les épaules rondes sous la chute lente +de la neige endormie et endormante, il continua +de regarder le canard, vaguement sollicité +par de multiples desseins.</p> + +<p>En cet endroit, la rivière, profonde jusqu'au +genou à peine, courait sur des cailloux +plats et blancs, et à son murmure doux de glou-glou +de bouteille, çà et là, une pierre pointue +qui perçait l'eau ajoutait la convulsion d'un +hoquet. Déjà l'accourcissement du jour commençait.</p> + +<p>—Somme toute, en allant vite...</p> + +<p>Et voilà que M. Mignan, le cortège des hésitations +bousculé et mis en déroute par un +seul coup de tête, se précipita, courut au canard, +l'arracha du buisson et revint, titubant +en homme ivre, dans l'eau résistante et +souple comme le chanvre, trempé à tordre +comme son canard.</p> + +<p>Il l'avait! mais, sans même le regarder, il +le jeta à terre, d'un coup de talon lui écrasa +le bec et la tête, et froidement, d'un autre +coup, l'éventra.</p> + +<p>—Tiens, tiens, sale bête, cochonnerie!</p> + +<p>Puis il ramassa la chose rouge, et imprimant +à son bras un grand mouvement de +vire volte, il la lança à toute volée, bien loin +dans la rivière, le plus loin possible. D'un +bond, Levraut, ardent au fumet, passa par-dessus +les joncs du bord, et nagea rapidement, +avec un aboiement entrecoupé, vers +le canard, lapant ses traces sanglantes.</p> + + + + +<h3><a name="c7p2" id="c7p2"></a>LE FLOTTEUR DE NASSE</h3> + +<p class="s"><i>À Pierre Valdagne.</i> +</p> + +<p>Bien que M. Mignan n'eût rien lancé et se +fût contenté de faire un signe, Levraut sauta +dans l'Yonne, chercha et trouva quelque +chose: un flotteur de nasse. Il le happa et +voulut le rapporter, mais le flotteur était +solidement attaché, la nasse retenue au fond +par de lourdes pierres et Levraut dut nager +sur place.</p> + +<p>—Laisse donc, imbécile, lui dit M. Mignan, +tu vois bien que c'est un flotteur de nasse.</p> + +<p>Et comme Levraut s'entêtait:</p> + +<p>—Mon pauvre chien, que tu es bête! +Allons, lâche ça tout de suite et viens ici!</p> + +<p>Levraut, dévoué, comprenait l'impatience +de son maître et redoublait d'efforts.</p> + +<p>—Si tu t'amuses, dit M. Mignan, reste; +j'ai le temps. Au moins, tu te seras lavé.</p> + +<p>Il s'assit, goguenard, observa son chien et +s'aperçut que l'affaire tournait mal. Levraut +se fatiguait visiblement. Parfois, il «buvait» +avec un grognement sourd. Opiniâtre, il +serrait toujours le morceau de bois entre ses +dents. Il donnait de violents coups de tête +dans le vide. Ses pattes, gênées par la corde +de la nasse, par les herbes, battaient l'eau, +blanche d'écume. Bientôt il n'en pourrait +plus. La «bonne bête» mourrait victime du +devoir.</p> + +<p>—Fichu, mon chien! pensa M. Mignan +déjà bouleversé.</p> + +<p>Il lui adressa des prières, des injures, lui +dit qu'il n'avait jamais vu un chien aussi stupide.</p> + +<p>—Et c'est ma faute! me voilà propre: +je noie mon chien, afin de le baigner, moi!</p> + +<p>Espérant lui faire lâcher sa proie fatale +pour une autre, il jeta des morceaux de bois +à droite et à gauche.</p> + +<p>Encore! soit: tout à l'heure, Levraut les +rapporterait, après, quand il aurait déposé +celui-ci d'abord aux pieds de son maître. Et +«l'intelligent animal» hurlait d'impuissance.</p> + +<p>Comment le sauver! Une mauvaise barque +se trouvait là, couchée sur le flanc, mais amarrée, +cadenassée, sans rames, à moitié pleine +d'eau croupie, inutile, exaspérante.</p> + +<p>Une dernière fois, M. Mignan cria:</p> + +<p>—Veux-tu lâcher ça, oui ou non?</p> + +<p>Levraut répondit par une sorte de râle et +roula des yeux qui implorent. Il enfonçait.</p> + +<p>M. Mignan se roidit, arracha la barque, +la mit à flot, d'un pied entra dedans, et de +l'autre se poussa du côté du chien. Il avait si +adroitement manœuvré qu'il put lui appliquer, +au passage, deux fortes claques sur le +museau.</p> + +<p>Ainsi corrigé, Levraut enfin ouvrit la +gueule d'où tomba le flotteur de nasse, et se +sauva seul au bord.</p> + +<p>Cependant, la barque s'arrêta, son élan +mort, et tournoya, folle, au gré du courant. +M. Mignan, mouillé jusqu'aux genoux, perdait +l'équilibre, et, tandis qu'incapable de se diriger, +il barbotait à égale distance des deux +rives, Levraut, sur le derrière, se séchait au +soleil, luisait, regardait son maître et, à son +tour, lui «aboyait» de revenir.</p> + + + + +<h2><a name="c8" id="c8"></a>LA VISITE</h2> + +<p class="s"><i>À Paul Bonnetain.</i> +</p> + +<p>Le fermier Pajol tient à me faire lui-même +les honneurs. Les sabots des bêtes et des +hommes ont treillissé le sol de la cour et mes +talons se prennent parfois dans les mailles +durcies. Pajol ouvre la porte de l'écurie aux +vaches, entre le premier. Des brins de paille +chatouillent ses hautes épaules; sa tête, qui +touche aux poutres, servirait de tête de loup +pour enlever les toiles d'araignées. Une lumière +douce éclaire l'écurie. Une odeur chargée +l'emplit, pique les narines.</p> + +<p>—J'aime ce goût, dis-je. Je connais un +pays où l'on sauve des malades désespérés +en les soignant dans une vacherie.</p> + +<p>Pajol ne me demande pas le nom du pays; +j'ajoute:</p> + +<p>—Ils boivent même du purin.</p> + +<p>—Ne vous gênez point, me dit Pajol.</p> + +<p>Nous commençons la revue. Jusqu'au +fond de l'écurie, les lignes droites des dos +immobiles s'espacent comme celles d'un papier +réglé et les croissants des cornes remuent. +Pajol flatte de la main les vaches, et +quand l'une d'elles est couchée, il la force à +se lever.</p> + +<p>—Pour qu'elle se soulage, dit-il.</p> + +<p>Elle n'y manque pas et, entre ses fesses +honorablement médaillées de fumier, laisse +choir une bouse neuve qui s'étale, large et +ronde, agréable à voir, à flairer, réjouissante. +Je la contemple et la renifle, indétachable. +Je cherche des mots techniques qui rendraient +mon étonnement et me reproche de +n'avoir pas encore dormi là, une nuit, sur un +lit de foin, réchauffé par les haleines des vaches. +Je m'y serais assoupi à la cadence des +fientes tombantes et réveillé au petit jour, les +paupières et les joues enflées.</p> + +<p>—Ah! la campagne, il n'y a que ça!</p> + +<p>Mais la figure de Pajol s'embrume. Dans +un coin de l'écurie, cinq petites taures sont +rangées à part.</p> + +<p>—On les croirait en pénitence.</p> + +<p>—Vous ne mentez pas, dit Pajol. Elles +ont fauté avec le taureau, dans le pré Sauvin.</p> + +<p>—Si jeunes, dis-je; il n'y a plus d'enfants!</p> + +<p>Les taures, comme des maîtresses lassés, +tournent leurs yeux stupides vers leur ventre +bombé, effarées de sentir se préparer l'événement.</p> + +<p>—Ah! c'est un malheur, dit Pajol. D'abord, +les voilà abîmées pour la vie. Puis, elles feront +des veaux gentils, ma foi, des pruneaux +de veaux, qu'il faudra vendre, donner tout +de suite au boucher, s'il en veut.</p> + +<p>Il les déplace, ennuyé, les gourmande et +les traite de libertines.</p> + +<p>Je colle mon oreille au flanc d'une taure et +j'entends bouger «l'héritier». La taure-mère, +la respiration anhéleuse, penche sa +tête.</p> + +<p>—Elle n'est pas fière, dit Pajol.</p> + +<p>—Elle sait bien qu'elle a mal fait, dis-je.</p> + +<p>Nous l'observons ainsi qu'une coupable. +Grisés de parfums lourds, nous jugeons gravement +les taures, selon les règles d'une conduite +spéciale aux bêtes, et le taureau, selon +les droits de l'homme.</p> + +<p>—Celle-ci est plus avancée que les autres, +dit Pajol. Elle ne tardera pas de pousser sa +bouteille.</p> + +<p>Il lui soulève la queue, palpe ses reins,</p> + +<p>—Sale bête! s'écrie-t-il.</p> + +<p>Et, s'abandonnant à une juste colère, il se +recule, prend son élan et flanque un bon coup +de pied au derrière de la taure, comme si +c'était sa propre fille.</p> + + + + +<h2><a name="c9" id="c9"></a>LA CAVE DE BIME</h2> + +<p class="s"><i>À Catulle Mendès.</i> +</p> + +<p>—Comme c'est noir! dit ma grand'mère. +Mais du fond de la cave une voix lointaine +lui répondit: «Ton âme est encore plus +noire!»</p> + +<p>Les veilleurs ne teillaient plus. Papa Iaudi +lui-même s'était arrêté de casser le chanvre. +Les teilles chevelues pendaient sur les genoux.</p> + +<p>—Quelle crâne peur elle a eue, la grand'mère!</p> + +<p>—Elle a pris ses sabots dans ses mains +pour courir de la Cave de Bîme jusqu'à la +maison. Il y a une trotte.</p> + +<p>—Avez-vous vu la Cave de Bîme, papa +Iaudi?</p> + +<p>—Une fois. Il m'a fallu écarter les orties. +En plein jour elle se cache et n'est pas méchante. +Mais si quelqu'un passe devant, la +nuit, elle l'attire, l'avale comme une gueule.</p> + +<p>—Oh! oh! fit Pauline. Elle les mange, +quoi!</p> + +<p>—Pourquoi fais-tu: «Oh! oh!» Pauline? +Elle en a mangé de plus grosses que toi.</p> + +<p>—Ça prend, ces histoires-là, quand on est +petit, dit Pauline.</p> + +<p>—Tu es toujours petite pour un vieux +comme moi, et à mon âge, j'ai encore peur +de bien des choses. Où sont les disparus du +pays? Dans la Cave de Bîme, pour sûr, égarés, +perdus!</p> + +<p>—Pauline est une libertine, dit une vieille. +Sait-elle seulement où se trouve la Cave de +Bîme?</p> + +<p>—Oui, là-bas, vers la rivière, dit Pauline. +J'ai regardé dedans, moi aussi. C'est un trou, +voilà tout, un puits qui n'a pas d'eau, où des +grenouilles crèveraient.</p> + +<p>—Tu as regardé dedans, la nuit?</p> + +<p>—La nuit, je dors, dit Pauline.</p> + +<p>—Le jour, on fait le malin, reprit papa +Iaudi. C'est la nuit qu'on a peur. On a un +peu moins peur quand la lune éclaire. Tenez, +ce soir, teilleriez-vous du chanvre dans ma +cour, autour de moi, paisibles, si Elle n'était +pas là?</p> + +<p>Les veilleurs levèrent la tête du côté de la +Grande Veilleuse. Ceux qui lui tournaient le +dos pivotèrent sur leurs chaises. Elle était là, +proche et discrète, avec sa bonne face humaine, +comme venue exprès pour écouter +Iaudi. Sa lumière abondante, dont profitait +le ciel entier, ne fatiguait pas les yeux. Et +pourtant, on y voyait très bien. On aurait lu +de l'imprimé.</p> + +<p>—J'aime mieux la lune que le soleil! dit +une femme.</p> + +<p>Tous, fiers de pouvoir la fixer, lui sourirent, +tranquillisés. Ils ne lui posèrent pas +de questions. Ils la contemplaient, malgré +les progrès de la science, comme une +gardienne au visage plein, non comme un +astre instructif, avec ou sans habitants.</p> + +<p>Les veilleurs, d'un geste uniforme, se remirent +à teiller. Les plus vieux étaient les +plus habiles, mais papa Iaudi l'emportait sur +tous par la vivacité de ses doigts, os menus +que recouvrait une peau légère et cuite.</p> + +<p>Les queues de chanvre semblaient chasser +des mouches, et les chènevottes, brisées d'un +coup sec, se prenaient aux jupes ou sautaient +lestement sur les pavés. Des gamins les ramassaient +et y trouvaient encore de quoi +faire des mèches de fouets.</p> + +<p>—Et elle s'enfonce jusqu'où, la Cave de +Bîme, papa Iaudi?</p> + +<p>—Comment le savoir? On y entre, on n'en +sort plus. On prétend qu'elle traverse la +terre, mais ce n'est pas prouvé.</p> + +<p>—Enfin, qui l'a creusée?</p> + +<p>—Là-dessus, j'ai mon idée à moi. C'est +probablement les révolutionnaires de quatre-vingt-neuf. +Je ne vois qu'eux pour avoir fait +ça.</p> + +<p>—Je ne suis pas curieuse, dit Pauline, +mais combien qu'elle a dévoré de gens?</p> + +<p>—Des tas, petite, des tas, dit papa Iaudi.</p> + +<p>—Comment qu'ils s'appelaient?</p> + +<p>—Mâtine, es-tu têtue! Vas-y donc voir, si +tu ne veux rien croire.</p> + +<p>—J'irais bien, dit Pauline.</p> + +<p>—Une maligne! une rude! dirent les veilleurs.</p> + +<p>—Oui, j'irais bien. Il ne faudrait pas me +dépiter longtemps.</p> + +<p>—Dépiton! carcaillon! dirent ensemble les +veilleurs.</p> + +<p>Mais papa Iaudi les calma:</p> + +<p>—Ne tentez pas le bon diable!</p> + +<p>—Laissez-la, papa Iaudi, elle fera trois +enjambées et reviendra.</p> + +<p>—Ah! dépiton. Ah! carcaillon. Ah! c'est +comme ça, dit Pauline. Eh bien, j'irai, et pas +plus tard que tout de suite encore, et j'entrerai +dans votre cave, et je crierai: «Coucou!» +et, si on me touche, gare! je vous promets +qu'on aura une fameuse calotte.</p> + +<p>Debout, tremblante de bravoure, elle montrait +ses poings à l'ennemi.</p> + +<p>—Veux-tu rester! commanda papa Iaudi.</p> + +<p>—Non, non, j'irai; j'irai sans lanterne +même, avec la lune.</p> + +<p>Elle partit quasi courante et la lune la suivit, +réglant son allure sur la sienne. Un +bruit de sabots qui s'éloignent et frappent le +sol dur, résonna par tout le village.</p> + +<p>—Gamine! dit papa Iaudi; j'ai observé +que les orphelines étaient presque toutes à +moitié folles.</p> + +<p>En réalité, il n'avait guère plus d'inquiétude +que les autres: au bas du village, Pauline +remonterait vite, le derrière comme +enflammé.</p> + +<p>Il distribua de nouvelles brassées de chanvre +aux veilleurs. Ils causèrent de choses +indifférentes, la pensée souvent au bord de la +Cave de Bîme. Parfois ils prêtaient l'oreille +et croyaient entendre un galop de retour. Le +temps passa. Quelques-uns commencèrent +de baîller.</p> + +<p>—Elle est longue.</p> + +<p>—Voilà une heure qu'elle est partie.</p> + +<p>—Elle s'est assise sur le pont, pour nous +faire croire qu'elle est allée jusqu'au bout. +Elle y grelotte d'épouvante, toute seule.</p> + +<p>—Mais nous ne la croirons pas.</p> + +<p>—Si, nous ferons d'abord semblant, pour +mieux rire après.</p> + +<p>—Ne la chagrinez pas trop, dit papa Iaudi.</p> + +<p>—À cause d'elle nous serons forcés de +nous coucher tard.</p> + +<p>—Moi, ça m'amuserait de coucher dehors.</p> + +<p>—Et moi qui n'ai pas mon châle!</p> + +<p>—La lune nous a quittés. Je teille de mémoire.</p> + +<p>—Si nous entrions chez vous, papa Iaudi?</p> + +<p>Dans la maison où papa Iaudi, économe, +n'alluma pas de bougie, ils se sentaient mal +à l'aise. Ils ressortirent.</p> + +<p>—Sommes-nous bêtes, dit une femme; je +parie qu'elle est dans son lit.</p> + +<p>Comment n'avait-on pas songé plus tôt à +cette explication gaie, réconfortante et si +simple?</p> + +<p>—Elle nous a joué le tour, dit la femme. +Le temps de l'arracher de ses draps, de lui +donner une fessée d'importance, et je vous +l'amène.</p> + +<p>Elle ne ramena pas Pauline.</p> + +<p>Un homme proposa de parcourir le village, +en bande.</p> + +<p>—Tout à l'heure! un peu de patience!</p> + +<p>D'ailleurs, les rues s'assombrissaient +comme autant de caves.</p> + +<p>—Faisons du jour avec nos lanternes, dirent +les femmes.</p> + +<p>Elles se cherchaient, se groupaient, et visage +contre visage, lanternes hautes, elles +éprouvaient le besoin de se reconnaître.</p> + +<p>—Ce n'est pas possible qu'elle y soit allée!</p> + +<p>—Ah! ouath!</p> + +<p>—Et quand elle y serait allée?</p> + +<p>On espérait de papa Iaudi des paroles rassurantes, +mais le vieillard agité ne tenait plus +en place, marchait le long du mur, l'égratignait +de ses ongles et urinait fréquemment, +sans effort.</p> + +<p>—Voyons, papa Iaudi, entre nous, blague +à part, hein! vieux! répondez donc.</p> + +<p>Il redressait sa taille pour dominer les bavardages, +aux écoutes, muet. Les femmes lui +secouaient ses mains qui étaient brûlantes.</p> + +<p>—Tant pis, dit l'une d'elles, moi je descends +au-devant.</p> + +<p>Mais les hommes la retinrent.</p> + +<p>—Pourquoi? attendez. Vous êtes bien +pressée. Et puis, c'est notre affaire!</p> + +<p>—Voilà près de trois heures qu'elle est +partie! C'est drôle, tout de même. Entendez-vous +les poules remuer?</p> + +<p>—Avez-vous fini de criailler, les femmes? +Qu'est-ce qu'il y a de drôle? Elle s'amuse en +route, cette fille. Elle est libre.</p> + +<p>Et les moins troublés disaient avec un reste +de confiance:</p> + +<p>—Elle va revenir.</p> + +<p>Et ceux qu'envahissait l'angoisse, répétaient +sur un ton sourd:</p> + +<p>—Oui, elle va revenir.</p> + +<p>Et ceux qui déjà perdaient la tête, reprenaient +d'une voix grandie:</p> + +<p>—Naturellement qu'elle va revenir!</p> + + + + +<h2><a name="c10" id="c10"></a>LA CARESSE</h2> + +<p class="s"><i>À Jean Richepin.</i> +</p> + +<h3>I</h3> + +<p>Avril aussi s'approcha des parieurs. C'était +un soldat doux et bleu, qui n'eût pas fait aux +autres ce qu'il ne voulait pas qu'on lui fît. Il +pensait avoir conquis la chambrée par ses +sourires, son air de s'intéresser à tout, et la +docilité avec laquelle il épluchait les pommes +de terre. Il ne mangeait point à la gamelle, +mais il y goûtait quelquefois.</p> + +<p>—Ma parole! disait-il, c'est meilleur que +ce qu'on me sert à la cantine.</p> + +<p>Il semblait n'y prendre sa nourriture que +par une sorte de contrainte.</p> + +<p>Nul ne lui avait encore plié ses draps en +portefeuille, ou renversé, la nuit, un quart +d'eau froide sur la tête. Jamais il ne se réveillait +violemment sous son lit retourné d'un +coup d'épaule, toute la caserne s'abîmant +dans une catastrophe.</p> + +<p>Il se croyait sauvé.</p> + +<p>Vraiment la chambrée ne se composait que +de braves garçons, et la distinction d'Avril, +dissimulée, passait inaperçue.</p> + +<p>Il se mêla au groupe. Les parieurs s'échauffaient.</p> + +<p>—J'en porterais deux, disait un soldat.</p> + +<p>—Tu n'en soulèverais pas seulement un, +répondait un autre.</p> + +<p>—J'en porterais deux. C'est moi qui te le +garantis, moi, Mélinot.</p> + +<p>—Pas la moitié d'un; je t'en défends, moi, +Martin. Tu ne sais donc pas comme c'est +lourd, un homme qui fait le mort.</p> + +<p>Avril trouva bonne l'occasion de donner son +avis. Ses camarades n'en seraient que flattés, +et d'ailleurs, il aimait les études de mœurs.</p> + +<p>—Oui, c'est lourd, dit-il.</p> + +<p>Déjà Mélinot retroussait ses manches:</p> + +<p>—Je parie un litre. Allez-y. Qui est-ce +qui se couche par terre? Toi, Martin; mais +j'en veux un second, un gros, ça m'est égal, +et je vous jetterai tous deux sur mon dos +comme des sacs à raisins.</p> + +<p>Les mains s'agitèrent: «Moi! moi!» Et +Avril s'offrit comme les autres. Mélinot hésita, +soupesant les plus massifs, avec des +moues de connaisseur, Enfin, pour que son +triomphe éclatât davantage, il choisit Avril, à +cause de ses mains blanches, de sa chair +grasse, et il montrait une telle assurance que +Martin eut des craintes, fit à Avril ses recommandations.</p> + +<p>—Surtout, lui dit-il, imite bien le mort. +Ne te raidis pas. Abandonne-toi, les jambes +et les bras mous. Laisse ballotter ta tête et +ton ventre.</p> + +<p>—Sois tranquille, dit Avril.</p> + +<p>Heureux de jouer son rôle en camarade +pas fier, il songeait:</p> + +<p>—Voilà une complaisance qui décidément +me gagnera tous les cœurs.</p> + +<p>Tandis que Mélinot roulait ses biceps, +Avril et Martin s'allongèrent sur le plancher. +On les lia dos à dos, au moyen d'un drap et +de ceinturons. Mélinot surveillait lui-même, +et les installa, Martin dessous, Avril dessus, +par une attention délicate. Les hommes de la +chambrée formaient cercle, comme sur une +place, un jour de foire, autour de la représentation. +Ils se pinçaient, presque émus.</p> + +<p>Mélinot se prépara. Il cracha dans ses +mains, emplit sa poitrine de vent, et il se +baissait, tendait ses bras infinis, allait, les +doigts écartés, les veines gonflées pour l'effort +futur, ramasser le paquet.</p> + +<p>Soudain le cercle s'entr'ouvrit. Un soldat +qui attendait, tout prêt, entra à reculons, +culotte tombée, et Avril sentit sur sa face le +frottement long, la caresse insistante d'un +derrière d'homme.</p> + +<p>Il ferma les yeux à se fendre la peau du +front, et la bouche à se casser les dents. Le +cuir d'un ceinturon craqua.</p> + + +<h3>II</h3> + +<p>Délivré, debout, Avril, blanc, étreignit une +baïonnette, et il ne se précipita pas au hasard, +parce qu'il ne voulait en tuer qu'un.</p> + +<p>—Qui?</p> + +<p>Ce fut plus un cri qu'une parole. Il n'insultait +pas. Les mots «lâche, cochon» eussent +été trop doux à sa gorge sèche. Il ne pouvait +que répéter:</p> + +<p>—Qui? qui?</p> + +<p>Les soldats reculèrent, sur la défensive, +inquiets. La révolte d'Avril les étonnait. Ils +avaient l'habitude des tours plaisants. Une +farce ne serait-elle pas toujours drôle? Malheur +de malheur!</p> + +<p>—Voyons, c'est pour rire, dit l'un d'eux.</p> + +<p>Mais les visages, toutes les fissures du rire +bouchées, étaient comme des murs fraîchement +replâtrés.</p> + +<p>Avril planta sa baïonnette dans la table.</p> + +<p>—Je saurai qui, dit-il, et je le tuerai.</p> + +<p>—Si tu lui en avais enlevé un morceau, dit +Martin, tu le reconnaîtrais facilement.</p> + +<p>Le mot ne fit pas d'effet, car on observa +qu'Avril, amolli après son accès de rage, +pleurait d'énervement. Les soldats ne comprenaient +plus. Ils s'éloignèrent chuchoteurs, +avec des gestes inachevés.</p> + +<p>Avril se mit en tenue et courut aux bains. +Il arracha ses vêtements, et dans la baignoire +il noyait sa tête sous l'eau le plus longtemps +possible et ne l'en sortait que pour souffler, +à la manière des phoques.</p> + +<p>Ensuite, les cheveux fumants, il réfléchit +aux stratagèmes compliqués dont il devrait +user «pour savoir qui».</p> + +<p>Sans doute, il le tuerait. Cruel d'abord +avec la pointe de sa baïonnette, il lui ferait +sauter un œil, le nombril, un organe indispensable, +ou plutôt, il le pétrirait entre ses +poings, lui crèverait l'estomac, ainsi qu'une +boîte à coups de talon. Mais comment le +découvrir? Le désir d'une vengeance originale, +personnelle, le détourna de porter +plainte, la peur aussi du ridicule: sa sotte +histoire réjouirait le régiment, le colonel, des +généraux peut-être!</p> + +<p>De retour à la caserne, il affecta l'insouciance, +regretta son emportement et s'avoua +imbécile. Bon enfant, il pardonnait, et il se +moqua le premier de ses pommettes rouges, +sanglantes, débarbouillées frénétiquement, +comme raclées à la pierre ponce.</p> + +<p>—Allons, c'est fini, dit-il. Qu'il se dénonce +et je lui paie un litre d'eau-de-vie. Voilà ma +main.</p> + +<p>Les soldats défiants ne répondirent pas.</p> + +<p>Il en prit un à part, celui qui avait les plus +fortes oreilles, la plus grande bouche, la plus +animale apparence et l'emmena à la cantine. +Il rusa, feignit de parler d'autre chose, et +tandis que les bouteilles se rangeaient sur la +table comme de courtes dames arrêtées qui +écoutent, il le conduisit sournoisement au +bord d'une confidence. Mais arrivé là, +l'homme poilu, égal aux bêtes par l'instinct, +se tapa le crâne, se dressa, dit: «Merci, ma +vieille,» et s'en alla, impénétrable.</p> + + +<h3>III</h3> + +<p>Avril ne sait pas qui, ne le saura jamais. +Peu à peu, la chambrée est redevenue indifférente. +Il s'exaspère toujours. Une salive continue +aux lèvres, il pèle à force de se laver la +figure. La nuit, il imagine de ramper au milieu +des lits. Tantôt il guette ceux qui rêvent +tout haut. Tantôt il serre une gorge en criant:</p> + +<p>—C'est toi, hein! dis que c'est toi.</p> + +<p>On lui lance des godillots. Il s'enfuit à +grandes enjambées et ne s'endort qu'au petit +jour d'un sommeil trouble où son imagination +lui retrace obstinément un tableau si exact, +que, de dégoût, Avril fronce ses narines.</p> + +<p>Souvent, après la soupe, il sort seul, cherche +un quartier silencieux de la ville. La +place est déserte. À peine un chien frôle un +banc. Avril s'assied et s'enveloppe la tête dans +un mouchoir parfumé. Aussitôt les souvenirs +se mettent à leur travail de fouisseurs. Le +cœur malade, Avril se lève et se promène +d'arbre en arbre. Les nausées le suivent.</p> + +<p>Et c'est irréparable.</p> + +<p>Certes, la vie lui réserve d'agréables surprises. +Plus tard, il lira des vers de fine poésie. +Il entendra des chants d'oiseaux. Il +pourra toucher du bout du doigt la peau +élastique des femmes, respirer des fleurs, +sucer des sucreries, et peut-être que ses yeux +seront charmés par des élégances d'ibis roses, +mais il n'oubliera jamais qu'une fois il a +senti sur sa face la caresse d'un derrière +d'homme.</p> + +<p>Tristement Avril s'appuie contre un arbre, +et, par petites secousses douloureuses, il +commence de vomir.</p> + + + + +<h2><a name="c11" id="c11"></a>LE MUR</h2> + +<p class="s"><i>À Georges Courteline.</i> +</p> + +<h3>I</h3> + +<p>Elles étaient méchantes ou bonnes de toutes +leurs forces, et se fâchaient une fois par saison, +régulièrement, huit jours. Longtemps +elles voisinaient jusqu'à paraître habiter l'une +chez l'autre, et, soudain, elles ne se connaissaient +plus. Aussitôt la Morvande comptait +avec prestesse les défauts de la Gagnarde. +Celle-ci, peut-être, avait le travail de langue +moins facile, mais elle réussissait plus souvent +à ne pas revenir la première. Enfin elles +se souriaient. Invitée, la Gagnarde entrait +chez la Morvande et, de nouveau, admirait +tout, la propreté des carreaux, celle du poêle, +celle de l'arche et des cuivres, et celle du seau +d'eau si brillant qu'il donnait soif.</p> + +<p>—Comment faites-vous donc pour être +propre? Chez moi, c'est toujours sale.</p> + +<p>Elle mentait, pour voir.</p> + +<p>—Chez vous, répondait la Morvande, on +dirait que vous léchez les meubles.</p> + +<p>Ainsi, tout en gardant leur dignité, elles +échangeaient des flatteries.</p> + +<p>Au seuil de la porte la Gagnarde s'extasiait +encore devant le fumier des Morvand. +Il était carré, fait au moule. Des branchages +et des pieux le soutenaient, et on pouvait y +monter par une planche à pente douce, comme +sur une estrade.</p> + +<p>—À tout à l'heure, ma grosse! disait la +Gagnarde.</p> + +<p>—À tout à l'heure, ma petite! répondait +la Morvande.</p> + +<p>Or, en réalité, la grosse c'était la Gagnarde +et la petite la Morvande. Donc les mots venaient +bien du cœur.</p> + + +<h3>II</h3> + +<p>Quel fut le motif de la querelle, ce jour-là, +le village ne le sut jamais exactement. Les +uns prétendent que la Gagnarde renversa par +la cour commune un baquet d'eau grasse. Les +autres, le maître d'école est du nombre, +affirment que la Morvande lança, innocemment +peut-être, une corbeille de pommes +pourries dans les jambes de sa voisine.</p> + +<p>Qu'arriva-t-il ensuite?</p> + +<p>La Gagnarde cassa d'un coup de fourche +les deux pattes d'une oie qui n'était pas à elle, +et la Morvande tordit le cou d'un jars sans +en avoir le droit.</p> + +<p>Puis toutes les deux, vaillantes, se mirent +à donner de la voix.</p> + +<p>La Morvande jappait. La Gagnarde grondait.</p> + +<p>La Morvande courait dans la cour, ramassait +des choses qu'elle laissait retomber pour +les reprendre, et, le geste désordonné, se griffait +le visage. Sa seule préoccupation était de +jeter des cris aigus, sans choix, mais sans interruption. +Souvent elle s'approchait de l'ennemie. +Elle retenait derrière son dos ses +mains rétives dont les doigts avaient le mors +aux ongles.</p> + +<p>Et sur sa petite tête rouge vivement agitée, +sur son cou, ses épaules, elle recevait comme +une douche trop chaude les injures bouillonnantes +de la Gagnarde. Celle-ci s'enflait, +s'enflait, les bras croisés, soufflante. Un instant, +l'une penchée, l'autre comme enlevée +de terre, bec à bec, étranglées et toute la chair +à vif, elles ne purent plus que loucher!</p> + + +<h3>III</h3> + +<p>La Morvande se sauva dans l'atelier de menuiserie +de son homme. Elle s'étendit sur les +copeaux et longtemps demeura sans rien dire. +Du bran de scie se collait à son visage en +sueur. Machinalement, d'un copeau elle se +faisait une bague. Les yeux secs, elle poussait +toutefois de gros soupirs tenant du sanglot.</p> + +<p>Philippe Morvand ne la regardait pas.</p> + +<p>C'était un homme froid qui passait sa vie +à réfléchir. Quand il avait mesuré une planche, +il la mesurait encore, et, lui trouvant la même +longueur, il réfléchissait. Mais il réfléchissait +surtout devant un mort dont on lui avait +commandé le cercueil. Il prenait alors ses +mesures sans toucher le corps, et il souffrait +dans toutes ses jointures à la pensée qu'il +pouvait se tromper en moins, faire trop étroit, +être obligé de ployer le cadavre.</p> + +<p>—Ça ne peut pas durer, fit sourdement la +Morvande.</p> + +<p>Philippe ne répondit rien. Il soutenait en +pente une planche polie et, un œil fermé, +l'autre mi-clos, cherchait des nœuds à fleur +de bois. Vivement son rabot les rongeait et +les rejetait par petites frisures.</p> + +<p>—Ce n'est plus une existence! dit la Morvande.</p> + +<p>Elle ajouta qu'il fallait en finir.</p> + +<p>Philippe, sans approuver, ne désapprouvait +pas. Il entrait en réflexion. La Morvande +lui exposa les faits. Elle fut calme, et, +pour paraître juste, n'insulta personne. Voilà: +ni l'une ni l'autre n'avaient bon caractère. +Elle n'en disconvenait pas. Admettons qu'il +y ait des torts des deux côtés. Quand on ne +s'entend plus, on se sépare:</p> + +<p>—Qu'est-ce que tu en penses, toi?</p> + +<p>—Dame! dit Philippe, tourne-lui les +talons.</p> + +<p>—Mais si elle me cause?</p> + +<p>—Ne réponds pas.</p> + +<p>—Pour qu'elle me traite de dinde!</p> + +<p>—Alors, continuez, dit Philippe. Si tu habillais +une grande perche avec des vieilles +guenilles, et si, la nuit, tu la plantais devant +sa fenêtre, la Gagnarde ragerait fort en +s'éveillant. On peut toujours essayer.</p> + +<p>—Tu me fais pitié, dit la Morvande.</p> + +<p>—Dame! dit Philippe.</p> + +<p>Le cas l'intéressait. Volontiers il eût donné +un autre conseil. Mais il n'en avait plus. Il +prit sa pipe, la bourra, et, se gardant de l'allumer +par crainte du feu communicable, il +pipa gravement. De temps en temps il la +changeait de coin, ou la tirait de sa bouche, +crachait, s'essuyait les lèvres, et semblait sur +le point de parler.</p> + +<p>C'était une fausse alerte.</p> + +<p>Une autre fois il ôta ses lunettes, croisa +l'une sur l'autre leurs longues et menues +pattes de faucheux, et les posa avec lenteur +en un coin net de l'établi. On aurait juré +qu'il avait pris un parti. La Morvande attendait. +Mais Philippe attendait aussi.</p> + +<p>—Eh bien! dit enfin la Morvande, moi +qui ne suis qu'une bête, j'ai une idée!</p> + +<p>Elle espérait que Philippe allait lui dire:</p> + +<p>—Laquelle?</p> + +<p>Elle dut s'animer seule:</p> + +<p>—Et je suis venue te demander ton avis +seulement pour te montrer que tu es encore +plus bête que moi.</p> + +<p>Loin de sauter sur son marteau, Philippe +n'eut aucun mouvement de révolte. Il en avait +écouté d'autres et connaissait les femmes, +même la sienne. La Morvande ne prit plus +le soin de calculer ses effets et commanda:</p> + +<p>—Tu vas t'arranger avec Gagnard et faire +un mur qui coupera la cour en deux jusqu'à +la route, assez haut pour que je ne voie plus +cette rosse, mais pas assez haut pour me cacher +le coq du clocher, parce que j'entends +mieux sonner la messe, quand je le regarde, +le coq du clocher.</p> + +<p>—Ça coûtera cher, dit Philippe.</p> + +<p>—Gagnard en paiera la moitié. C'est dans +son intérêt comme dans le nôtre. Nous serons +chacun chez nous!</p> + +<p>—Je n'y tiens pas, dit Philippe. Gagnard +est un bon garçon.</p> + +<p>—Et moi, j'y tiens, dit la Morvande. Et +puis d'abord, à partir d'aujourd'hui, tu vas +le laisser de côté, ton Gagnard.</p> + +<p>—Il ne m'a rien fait.</p> + +<p>—Il n'est pas convenable que les maris +restent bien quand les femmes ne le sont plus!</p> + +<p>—Vous allez vous raccommoder.</p> + +<p>—Écoute, Philippe, ne répète pas ça. Je me +fâcherais pour de bon. Tiens, j'aimerais +mieux me raccommoder avec notre cochon, +oui, avec notre cochon.</p> + +<p>—Qu'est-ce que je dirai à Gagnard, moi?</p> + +<p>—Tu lui diras que tu ne veux plus godailler +avec un petit homme qui a six pouces +de fesses et le derrière tout de suite.</p> + +<p>—De jambes, remarqua honnêtement +Philippe, on dit: six pouces de jambes!</p> + +<p>—Et moi je veux dire: de fesses! Réplique +voir?</p> + +<p>Elle se dressa, déjà prête pour la bataille. +Des copeaux vibraient à ses coudes, à ses jupes. +Philippe reprit ses lunettes et sur sa planche +inclinée visa un dernier nœud à raboter.</p> + +<p>—Tu ne vas pas te taire? dit-il sur un ton +plutôt d'interrogation que de menace.</p> + +<p>—Je me tairai si je veux.</p> + +<p>—Bon, ne te tais pas.</p> + +<p>Il ne se rappelait point s'être emporté depuis +l'âge de raison, et il avait eu l'âge de +raison bien avant de se marier.</p> + +<p>Victorieuse, la Morvande emplit son tablier +de copeaux, ainsi qu'elle faisait toujours +quand elle était en visite chez Philippe. Le +soir, leur flamme vive éclaire et chauffe à la +fois.</p> + +<p>Elle s'en alla. Quelques copeaux tombèrent +de son tablier, roulèrent sur leurs anneaux +fins jusque dans la boue. Pareillement +la tête d'une bonne dame âgée, secouée par la +colère, perd ses papillotes blanches.</p> + + +<h3>IV</h3> + +<p>Les débats se prolongèrent. Théodule Gagnard +n'était pas un mauvais homme, mais +très fort, il ne voulait jamais rien croire et +disait sans cesse:</p> + +<p>—Ça dépend!</p> + +<p>—Il fera beau temps aujourd'hui, Gagnard?</p> + +<p>—Oh! ça dépend!</p> + +<p>Et, selon lui, tout dépendait. S'il se défiait +des autres, il se montrait peu sûr de lui-même, +de sorte qu'il avançait dans une discussion +comme dans un fourré!</p> + +<p>Ils eurent plus de peine à projeter le mur +qu'à le construire. Le premier, Philippe proposa +une hauteur ridicule. Un canard aurait +passé par-dessus, sans sauter. Quand ils ajoutaient +une pierre, ils semblaient la traîner péniblement.</p> + +<p>—Faisons un mur d'un mètre et n'en parlons +plus, dit Théodule.</p> + +<p>—Mais elles se donneront des calottes! dit +Philippe.</p> + +<p>—Va pour une autre rangée, dit Théodule.</p> + +<p>—Mettrons-nous du mortier?</p> + +<p>—Il me paraît à moi qu'on pourrait se contenter +d'aligner convenablement des pierres +sèches.</p> + +<p>—Nos femmes les renverseront d'un coup +d'épaules, dit Philippe.</p> + +<p>Théodule courba la tête et, sournois:</p> + +<p>—C'est de ta femme qu'est venue l'idée. Au +moins, c'est toi qui vas payer.</p> + +<p>—Mon vieux!... dit Philippe.</p> + +<p>Et de la main, il fit le geste, premièrement +de balayer par terre quelque chose, le mur +peut-être, ensuite de lancer au ciel une autre +chose, ce qui signifiait sans doute:</p> + +<p>—Si c'est ainsi, que ma femme écorche et +dépiaute la tienne à son aise.</p> + +<p>Théodule ne s'entêta pas, à la condition +qu'on signerait un papier.</p> + +<p>Bien entendu, ils construiraient le mur eux-mêmes, +par économie. D'ailleurs, ce n'est pas +malin, quand on a du goût. Inutile de fignoler.</p> + +<p>De concessions en concessions ils s'attendrirent. +Ce qui les désolait, c'est qu'on menaçait +leur amitié, car la Gagnarde, elle aussi (comme +on se rencontre!) avait dit à Théodule:</p> + +<p>—Tu vas me faire le plaisir de te fâcher +tout de suite avec son homme, hein!</p> + +<p>—C'est le malheur! dit Philippe.</p> + +<p>Ni l'un ni l'autre ne s'y résigneraient. Tous +deux du conseil municipal, ils votaient de la +même manière, et, bien qu'inégaux de taille, +s'estimaient également. Ils convinrent de feindre +la froideur pour tromper les femmes et de +se voir en cachette. L'un ferait un petit signe +de tête; l'autre comprendrait, et, partant chacun +de son côté, ils se rejoindraient à l'auberge +dans la salle du fond. Ces complications +extraordinaires les divertirent, et Théodule +consolé cria:</p> + +<p>—À l'ouvrage!</p> + +<p>Pendant les travaux, comme si une trêve +eût été signée, les femmes les encouragèrent. +Elles présidèrent au tracé des plans et dès que +le mur s'éleva, se rendirent utiles.</p> + +<p>—Tiens, mon Lippe! disait la Morvande +en passant à son mari une truelle toute garnie.</p> + +<p>La Gagnarde reprenait:</p> + +<p>—Attrape, mon Dule! et offrait au sien un +moellon.</p> + +<p>Elles leur parlaient affectueusement, pour +se montrer l'une à l'autre qu'elles savaient +maintenir la bonne entente dans leur propre +maison:</p> + +<p>—Vous voyez, Madame, comme mon mari +est heureux avec moi, ce qui prouve que, de +nous deux, c'est bien vous la vilaine bête!</p> + +<p>En outre elles cédaient au besoin qu'on a, +quand on s'éloigne d'une personne, de se serrer +contre une autre, pour combler le vide.</p> + +<p>Morvand et Gagnard, câlinés, mignotés, +sans force pour dire: «Ôtez-vous donc de +là, femmes!» ne regardaient même plus à la +dépense du mortier.</p> + + +<h3>V</h3> + +<p>Ils travaillèrent trois jours. Le soir du troisième +jour, tout étant terminé, leur récompense +méritée, Philippe Morvand fit le signe +convenu; Théodule Gagnard cligna de l'œil, +au courant, et, l'un après l'autre, ils s'esquivèrent.</p> + +<p>Immédiatement les deux ennemies voulurent +prendre possession du mur. La Morvande +y appliqua une échelle à poules pour +faire une petite reconnaissance, et en même +temps que la sienne, de l'autre côté, la tête +de la Gagnarde apparut. Gênées, elles restèrent +cependant, sûres d'avoir droit chacune +à la moitié du mur. Philippe et Théodule +avaient soigné la partie supérieure, et les pierres +tassées à grands coups de marteau dans +leurs bourrelets de mortier faisaient presque +une plate-forme qu'une ligne imaginaire pouvait +diviser en deux.</p> + +<p>La Morvande eut une nouvelle idée.</p> + +<p>Elle installerait là ses pots de fleurs et désormais, +au lieu d'une figure renfrognée, elle +aurait devant ses yeux des œillets et des roses. +C'était une si bonne idée qu'elle plut tout +de suite à la Gagnarde et qu'elles apportèrent +leur premier pot ensemble.</p> + +<p>—Elle est libre! pensa la Morvande, fière +de se voir imiter.</p> + +<p>Silencieuses, et, pour commencer, chacune +à l'une des extrémités du mur, elles disposaient +leurs fleurs, du bout des doigts les tapotaient, +comme on fait bouffer une chevelure, +et lavaient avec un linge mouillé les +feuilles vertes.</p> + +<p>Tout à coup, l'un des pots de la Morvande +s'échappa et roula vers la Gagnarde qui put +l'arrêter a temps.</p> + +<p>—Merci, dit la Morvande.</p> + +<p>—De rien, dit la Gagnarde.</p> + +<p>C'était sec, mais poli.</p> + +<p>Elles ne pouvaient placer tous leurs pots au +même endroit et le silence s'était refait entre +elles, quand deux hautes marguerites se rencontrèrent +et enfoncèrent l'une dans l'autre +leurs belles têtes boursouflées, dont il tomba +un nuage de pétales morts au choc.</p> + +<p>Mais vite on les sépara.</p> + +<p>—Non, non, dit la Gagnarde.</p> + +<p>—Si, restez, ordonna la Morvande.</p> + +<p>Elle était la plus récemment obligée et devait +parler en ces termes autoritaires. La Gagnarde +céda, pour se venger un instant après.</p> + +<p>—Comment, dit-elle d'un ton bourru, +vous cachez votre pauvre petit réséda derrière +mon gros dahlia, et vous croyez que le +soleil va venir le chercher là. Je serais joliment +contente si vous le trouviez crevé demain.</p> + +<p>—Il est bien là.</p> + +<p>—Ouiche, vous n'y entendez rien.</p> + +<p>Et, de force, elle mit le pauvre petit réséda +où elle voulut, et l'isola sur une large pierre, +en plein air, au milieu de ses pots à elle tenus +à distance.</p> + +<p>Ce fut un signal.</p> + +<p>Elles se prêtèrent les places les plus avantageuses, +et il sembla que tous les pots de +l'une allaient passer du côté de l'autre. Cette +confusion des fleurs amena celle des torts. +Dès que l'une en avouait un, l'autre promptement +s'en repentait. Après se les être distribués, +elles se les arrachèrent, et la Morvande +fit tant pour n'en pas laisser un seul +à la Gagnarde que celle-ci dépouillée, honteuse +et comme toute nue, sentit ses yeux se +mouiller.</p> + +<p>—Est-on niais, par moments! dit-elle.</p> + +<p>La Morvande répondit, désireuse de se décharger +un peu des torts accaparés:</p> + +<p>—Nos maris sont plus imbéciles que +nous. C'est pourtant vrai qu'ils l'ont bâti, +leur mur.</p> + +<p>—Alors, dit la Gagnarde, quand on voudra +se voir, il faudra en faire le tour, par là-bas.</p> + +<p>Et bien que «là-bas» fût à une portée de +jambe, la Gagnarde indiquait l'horizon.</p> + +<p>—Comme si c'était sérieux, dit la Morvande. +On se dispute parce qu'on s'aime, +pour changer, par exercice. Pourquoi nous +sommes-nous brouillées? Le savez-vous? moi +pas. Non, m'amie, voilà qui me dépasse: +dimanche dernier il n'y avait pas de mur, et, +aujourd'hui, il y a un mur, ici même, entre +vous et moi!</p> + +<p>—Un beau mur, ma foi, dit la Gagnarde, +j'en ferais autant avec mon pied. Regardez-moi +ces pierres qui sortent leurs cornes à +gratter le dos, et ce mortier qui a coulé partout, +comme de la chandelle!</p> + +<p>Sans être maçon, elle ricanait.</p> + +<p>—Ma belle, dit brusquement la Morvande, +toute droite sur son échelle à poule, +et les bras tendus, enlevons nos pots et embrassons-nous: +j'ai une idée.</p> + +<p>Encore une! c'était la troisième, la suprême.</p> + + +<h3>VI</h3> + +<p>Philippe et Théodule revenaient de l'auberge. +Ils avaient assez bu pour oublier leur +convention et marcher côte à côte, au risque +d'exciter leurs femmes irritables.</p> + +<p>—Je réfléchis, disait Philippe. Peut-être +bien qu'elles vont nous laisser tranquilles, +maintenant.</p> + +<p>—Ça dépend, répondit Théodule.</p> + +<p>—De quoi? dit Philippe inquiet.</p> + +<p>—Oh! ça dépend, répéta Théodule.</p> + +<p>Quel homme! il mourrait dans le doute.</p> + +<p>—Si nous nous quittions? dit-il.</p> + +<p>—Nous avons le temps, répondit Philippe. +La nuit arrive sans lune et sans étoiles. +Elles ne peuvent pas nous voir.</p> + +<p>Ils se heurtaient doucement des épaules et +jouissaient de faire durer quelques minutes +de plus leur camaraderie défendue.</p> + +<p>—Par exemple, reprit Philippe, si la +mienne m'agace, je me charge de la tourner.</p> + +<p>—Chut! dit Théodule.</p> + +<p>Et soudain, tous deux se baissèrent, et, +comme des chiens d'arrêt qui sentent, s'avancèrent +à petits pas, les bras écartés, les doigts +ouverts.</p> + +<p>—Halte! dit Théodule, une main en nageoire +sur la couture de sa culotte.</p> + +<p>—Qu'est-ce qu'elles font donc? dit Philippe.</p> + +<p>—Du propre! dit Théodule.</p> + +<p>Rêvaient-ils? Était-ce un effet de l'ombre ou +de leur ivresse? Immobiles et voûtés sur la +route, ils se murmurèrent des exclamations +diverses:</p> + +<p>—Elle est raide!</p> + +<p>—C'est plus fort que de jouer au bouchon.</p> + +<p>—Les mâtines!</p> + +<p>Mais au lieu de surgir, menaçants, de se +précipiter hors des ténèbres, comme deux +hommes solides sur deux femmes à battre, +ils s'assirent, alourdis de surprise.</p> + +<p>Devant eux, là, tout près, l'une avec une +pioche, l'autre avec une barre à feu, pouffant +quand des pierres résistaient, quand une +crotte de mortier frais leur sautait au visage, +parfois nez à nez et toujours cœur à cœur, +la Morvande et la Gagnarde, pleines d'entrain, +amies pour la vie, commençaient, fantastiques, +de démolir le mur!</p> + + + + +<h2><a name="c12" id="c12"></a>LE POÈTE</h2> + + +<ul> +<li><a href="#c12p1"><small>LE SONNET</small></a></li> +<li><a href="#c12p2"><small>L'ARAIGNÉE</small></a></li> +</ul> + + + +<h3><a name="c12p1" id="c12p1"></a>LE SONNET</h3> + +<p class="s"><i>À Lucien Descaves.</i> +</p> + +<p>—N'oublions pas, Mesdames et Messieurs, +que nous avons parmi nous un poète, un +vrai poète, celui-là!</p> + +<p>Ainsi parle la maîtresse de maison comme +elle dirait autre chose.</p> + +<p>Le poète, ses yeux un moment seuls contre +les yeux de tous, faiblit la tête et ronronne:</p> + +<p>—Je ne sais rien, non, là, franchement. +Oh! si je savais!</p> + +<p>Il se défend encore, qu'on l'oublie. En +effet, des artistes, des artistes dignes de ce +nom, attendaient et se précipitent. Déjà c'est +un pianiste qu'on applaudit. Le poète imprudent +a cédé son tour. Il rouvre les paupières: +il a l'air d'une personne effrayée sans cause +qui s'aperçoit soudain de son erreur. Il méprise +le pianiste dont il envie le succès, et la +gloire lui paraît une femme appétissante +quoique vulgaire.</p> + +<p>—Je me déciderai, pense-t-il, quand on +me priera de nouveau.</p> + +<p>La maîtresse de maison se rapproche.</p> + +<p>—Alors, vous nous refusez votre concours?</p> + +<p>Au moyen d'une phrase adroite il sauvegarde +son orgueil.</p> + +<p>—Soit, Madame, mais vous verrez que ça +ne portera pas.</p> + +<p>—Sommes-nous des imbéciles? semblent +dire les invités.</p> + +<p>Et, profitant de l'hésitation, un chanteur +aussitôt élève une voix dramatique.</p> + +<p>Et toujours le poète au supplice laisse passer +son numéro.</p> + +<p>Cependant la soirée se termine, très réussie, +comme toutes les soirées. La maîtresse +de maison reconduit dans l'antichambre, +jusqu'au palier même, des gens qui ne se sont +jamais tant amusés.</p> + +<p>—Vous seul n'avez pas donné, dit-elle au +poète. C'est mal de faire des façons entre +intimes. Houe! le vilain!</p> + +<p>Et les invités, bravant sans risque le danger, +approuvent en chœur:</p> + +<p>—Houe! houe! le vilain!</p> + +<p>—Vous êtes trop aimables, dit le poète qui +multiplie les salutations empressées.</p> + +<p>—J'espère que nous serons plus heureux +une autre fois, dit Madame.</p> + +<p>—Certainement, répond le poète.</p> + +<p>Puis avec la brusquerie des folles résolutions:</p> + +<p>—Tenez, pardonnez-moi. La mémoire qui +m'a manqué tout à l'heure me revient: voilà +un sonnet.</p> + +<p>—Ah! c'est gentil, dit la maîtresse de +maison. Hep! silence, là-bas! attendez! chut +un peu!</p> + +<p>Et tandis que hâtivement, comme on force +l'ami pressé de partir à manger un morceau +sur le pouce, le poète récite ses vers, de +beaux vers, ma foi, les invités, saisis, n'achèvent +pas le geste commencé. Des pardessus +font bourrelet aux épaules. Un bras hésite à +l'entrée d'une manche. Deux mains qui allaient +s'étreindre, retombent. Une canne reste +en l'air. On interrompt la lecture des initiales +de chapeaux. Cette dame a le doigt pris +dans un talon de caoutchouc. Celle-ci ne +montre plus qu'une moitié de gorge et s'assied. +Les jeunes filles disent: «Maman, +écoute!» Un monsieur, penché sur la cage +de l'escalier offre une cigarette au bec de gaz +et la lui tient haute. Enfin cet autre, trois +marches descendues, s'arrête, un pied levé, +prête l'oreille et, poli, se découvre!</p> + + + + +<h3><a name="c12p2" id="c12p2"></a>L'ARAIGNÉE</h3> + +<p class="s"><i>À Madame Séverine.</i> +</p> + +<p>Le poète est couché, à plat ventre, dans +l'herbe, et s'il n'en mange pas déjà, il en mâche. +Il a le nez sur un trou de grillon certainement +habité, comme l'indiquent de petites +graines noires, les fraîches crottes du seuil. +Au moyen d'un brin d'herbe sec il tente, en +l'agaçant, de faire sortir le grillon.</p> + +<p>Parfois celui-ci montre sa fine tête et +rentre.</p> + +<p>Le poète se dissimule et chatouille plus +vivement.</p> + +<p>Le grillon remonte, hésite, se décide, fait +un saut hors de sa demeure: il est pris.</p> + +<p>—N'aie pas peur, dit le poète, on va jouer +tous deux.</p> + +<p>Il le relâche, le laisse aller. Le grillon libre +disparaîtrait sous les hautes herbes. Deux +doigts le pincent à temps: le voilà sur le dos.</p> + +<p>Le poète étudie son abdomen brun, le jeu +des pattes cirées et s'émerveille des dents, +scies délicates, inimitables par l'industrie humaine. +Il le retourne et le grillon suit le bord +de la main, culbute au creux, se relève, court +au bout d'un doigt et s'y tient coi.</p> + +<p>—On s'amuse, hein! petit? dit le poète.</p> + +<p>Enfin il le met dans son chapeau, croise +les jambes, rêveur, vite attendri, regarde se +coucher le soleil.</p> + +<p>Est-ce beau!</p> + +<p>Ses bras s'écartent d'eux-mêmes et nagent +vers l'horizon, où fume encore le soleil refroidi.</p> + +<p>Cependant le grillon, un moment blotti, +quitte la doublure du chapeau, pousse une +reconnaissance hardie, explore les ténèbres, +quête parmi les touffes de cheveux, enfile des +boucles, et, quand il passe aux places dénudées, +s'arrête et gratte, par habitude, de +toutes ses pattes, pour creuser un trou.</p> + +<p>Le poète jouit finement où ça le démange. +Il a les yeux pleins de lumière, et, dans son +chapeau, une faible petite bête captive qu'il +affranchira, tout à l'heure, avec pompe.</p> + +<p>Il voudrait parler comme il sent, se réciter +des vers inouïs, jeter un cri dont frissonnerait, +d'échos en échos, la nature entière. Il +peut s'émouvoir, puisqu'il est seul, et que +personne ne rira.</p> + +<p>Mais soudain le grillon cesse de gratter: +Il vient d'entendre quelque chose, et surpris, +les antennes droites, il écoute.</p> + +<p>Il ne s'est pas trompé:</p> + +<p>En dessous, de l'autre côté du plafond, on +gratte aussi.</p> + +<p>Veine!</p> + +<p>C'est l'araignée du poète qui s'éveille et répond.</p> + + + + +<h2><a name="c13" id="c13"></a>COQUECIGRUES</h2> + + +<ul> +<li><a href="#c13p1"><small>DÉJEUNER DE SOLEIL</small></a></li> +<li><a href="#c13p2"><small>LA PARTIE DE SILENCE</small></a></li> +<li><a href="#c13p3"><small>LA LIMACE</small></a></li> +<li><a href="#c13p4"><small>LES RAINETTES</small></a></li> +<li><a href="#c13p5"><small>LE VIEUX ET LE JEUNE</small></a></li> +<li><a href="#c13p6"><small>JEAN-JACQUES</small></a></li> +<li><a href="#c13p7"><small>FIN DE SOIRÉE</small></a></li> +</ul> + + + +<h3><a name="c13p1" id="c13p1"></a>DÉJEUNER DE SOLEIL</h3> + +<p class="s"><i>À Édouard Dubus.</i> +</p> + +<p>La neige (existe-t-il un pays où la neige est +noire?) tombe et suggère des comparaisons +fades.</p> + +<p>Dans la rue, un gamin pétrit une boule, la +pose sur une couche unie, sans ornière ou +marque de pas, et la pousse prudemment. +Elle roule et s'enveloppe à chaque tour +comme d'une feuille de ouate. Bien que +«gobes», les mains suffisent d'abord à la +conduire par les sentiers blancs. Puis il y +faut mettre le pied, les genoux, les épaules, +toutes les forces.</p> + +<p>Souvent la boule résiste, entêtée, s'écorne, +se fendille. Enfin elle s'immobilise.</p> + +<p>Le gamin, petit pâtissier en gros, dédaigneux +de fignoler son travail, n'ayant plus +rien à faire, disparaît.</p> + +<p>Aussitôt, le soleil maladif et pâle, las de +toujours monter sans jamais bouger de place, +suce lentement, jusqu'à l'heure du coucher, +lèche doucement l'informe gâteau de neige, +comme une personne patraque grignote un +morceau de sucre, du bout des dents, à petites +reprises.</p> + + + + +<h3><a name="c13p2" id="c13p2"></a>LA PARTIE DE SILENCE</h3> + +<p class="s"><i>À Louis Dumur.</i> +</p> + +<p>Ils ont mangé la soupe et le bœuf. La mère +débarrasse la table, l'approche tout près du +poêle pour le père, et la fille y dépose la +lampe. Le fils choisit dans le coffre à bois +une bûche. Ces dames prennent leur ouvrage, +le père son journal. Les aiguilles mordillent +le linge. Le journal va, vient entre les doigts, +avec des haltes. Le poêle ronfle ainsi qu'il +faut, car sa petite porte est ouverte à moitié, +et le fils le surveille. On n'entend pas de +tic tac d'horloge: il n'y a point d'horloge; +mais une bouilloire siffle comme un nez pris.</p> + +<p>Y sont-ils?</p> + +<p>Ah! la mère oubliait de remonter, une fois +pour toutes les autres, la mèche de la lampe, +et de baisser l'abat-jour, lequel est bleu.</p> + +<p>Bien! chut! Et, de huit à dix, lèvres serrées, +yeux troubles, oreilles endormies déjà, vie +suspendue, toute la famille, pour savoir qui +se taira le mieux, fait, sans bruit, sa quotidienne +partie de silence.</p> + + + + +<h3><a name="c13p3" id="c13p3"></a>LA LIMACE</h3> + +<p class="s"><i>À Charles Merki.</i> +</p> + +<p>Il fait un tel froid que tous les promeneurs +rendent la fumée par le nez. Soudain, +la bonne vieille, en louchant un peu, aperçoit +installée sur sa lèvre, et pelotonnée dans +quelques poils de barbe givrés, comme dans +une herbe rare, une limace rouge.</p> + +<p>—Ah! sale bête, dit-elle, qu'est-ce que tu +fais là? Attends, je vais t'en donner, moi!</p> + +<p>Elle lui en donne en effet. Elle s'arrête en +plein trottoir, et se mouche bruyamment, +sans se servir de son mouchoir, de sa manche +ou de ses doigts, sans un geste, et d'un +seul souffle, raide comme un soldat au port +d'armes.</p> + +<p>Le cerveau se vide tout entier. Elle avait +de bien vilaines choses en tête, la bonne vieille. +Puis, toujours louchant, elle observe. Un +moment, ses deux prunelles n'en font qu'une. +La limace rouge s'agite, et de sa langue pointue, +activement, nettoie la place. Il semble +qu'elle nage dans la joie.</p> + +<p>—Te voilà gorgée, dit la bonne vieille. +Allons, file maintenant ou je te chiquenaude.</p> + +<p>Repue, onctueuse et glacée, la limace que +l'air vif a rendue plus rouge encore, recule +docilement, descend, descend, et rentre chez +elle, au chaud, sous son palais, dans la bouche +de la bonne vieille.</p> + + + + +<h3><a name="c13p4" id="c13p4"></a>LES RAINETTES</h3> + +<p class="s"><i>À Rodolphe Darzens.</i> +</p> + +<p>Assis sur le banc planté devant la porte +ils échangent leurs souvenirs sans remords et +se racontent des histoires, toujours les mêmes, +qui ne se passent en aucun temps, en aucun +lieu.</p> + +<p>Tandis que les rainettes infatigables roulent +au loin leurs <i>r</i>, le plus âgé chevrote d'abord. +Comme il fait nuit, chaque fantôme a son succès +d'effroi. Les gamins écoutent, accroupis +entre les vieux et le fumier verni de lune.</p> + +<p>—Êtes-vous crédule de ça?</p> + +<p>—On en voit tant.</p> + +<p>—Y en a-t-il, des étoiles!</p> + +<p>—Si on allait se coucher?</p> + +<p>Ils restent encore. D'une pipe, régulièrement, +une bluette de flamme s'échappe et +s'éteint vite, toute seule sur la terre contre les +astres de là-haut. Un géranium se penche au +bord d'un pot cassé, et par ses becs-de-grue +égoutte son odeur.</p> + +<p>Le feu d'une voiture file entre les acacias +de la route:</p> + +<p>—Qui donc que c'est?</p> + +<p>—C'est le garde-port qui rentre.</p> + +<p>La voiture s'éloigne et la curiosité cesse avec +le bruit.</p> + +<p>Les rainettes continuent leurs appels stridents, +si clairs qu'elles semblent quitter les +buissons humides, les feuilles vertes comme +elles, se rapprocher du mur, et, bruyantes, +entrer au creux des pierres.</p> + +<p>Il faut pourtant aller se coucher: demain +on tire le chanvre.</p> + +<p>Les veilleurs bâillent, enfin se lèvent. Quelle +douce soirée!</p> + +<p>Ils dormiraient dehors. Au matin, on les +trouverait là, engourdis, blancs de rosée.</p> + +<p>—Bonsoir!</p> + +<p>—Bonsoir... soir... oir...</p> + +<p>Ils s'enfoncent dans l'ombre. Quelques +femmes, des jeunes, allument une lanterne +par peur de butter. Les portes se ferment, +poussent leur long cri d'angoisse dont frissonnent +les hommes en retard.</p> + +<p>Et les rainettes même, lasses de lutter, +leurs roulades étant vaines, vont prudemment +céder au silence.</p> + + + + +<h3><a name="c13p5" id="c13p5"></a>LE VIEUX ET LE JEUNE</h3> + +<p class="s"><i>À Maurice Talmeyr.</i> +</p> + +<h4>SCÈNE I</h4> + +<p class="c">LE JEUNE</p> + +<p>Oui, je sais, de ton temps on avalait les +noyaux de cerises et des charrettes ferrées. +Vieillard, je finirai par t'étrangler. On était +naïf, sincère et croyant, en ce temps-là. Il faut +y retourner et y rester. J'ai plein les oreilles +de tes gémissements. Est-ce parce que la +mort, sûre de ta peau, prélève un acompte, +et te tripote, te creuse déjà les yeux, que tu +les as si grands, plus grands que le ventre?</p> + +<p>Sois prudent. C'est lourd, la célébrité. +Quelque matin on te trouvera étouffé. Si +j'étais toi, je me mettrais au régime, et, craignant +de devenir sourd absolu, je remplacerais +ma grosse caisse par un de ces petits tambours +en peau de papier qu'on voit entre les +pattes des lapins mécaniques.</p> + +<p>Toujours le vieux partout, à toutes les +bornes. Est-ce que ton image glacée ne va pas +bientôt fondre?</p> + +<p>Tu chevrotes qu'on était respectueux de +ton temps. Mais les trains allaient moins +vite.</p> + +<p>Des gens qui dévorent l'espace peuvent +bien brûler la politesse. Résigne-toi, vieux +(je t'appelle par tes titres, remarque-le, je te +traite en camarade), ôte-toi de là et donne-moi +les clefs.</p> + +<p>Entends-tu? je te dis de quitter la scène, de +sortir du livre, de t'en aller du journal.</p> + +<p>Il y a des années, des années d'horloge que +tu encombres. Regarde à tes pieds: c'est du +propre; ton art délayé coule de tous côtés. Tu +n'a pas honte?</p> + +<p>Comment! des hommes d'honneur, des +colonels, des employés de chemin de fer, des +ouvriers du peuple qui n'ont plus rien à suer, +réclament leur retraite et tu t'obstines à faire +du service.</p> + +<p>Sais-tu, qu'une nuit, las d'attendre, nous +recommencerons le massacre des Innocents.</p> + +<p>Si tu te dépêches de mourir, tu éviteras +une fin violente.</p> + +<p>La place libre, je m'installe. Ah! j'ai du +travail pour une éternité et je vois tant de +choses que mon œil éclate. D'abord tout est +à refaire.</p> + +<p>Premièrement, il convient de nettoyer les +narines d'Augias du public.</p> + +<p>Ensuite je peindrai mon enseigne, ce qui +me prendra beaucoup de temps. Après, je bâtirai +un art définitif. Il montera jusqu'au ciel +sans toucher à la terre, puisque le naturalisme +est mort, et mes enfants passeront +gaîment leur vie, la pomme d'Adam en l'air à +le contempler.</p> + +<p>Allons, l'ancien, vide les lieux, qu'on aère +et qu'on retourne ce que tu as souillé.</p> + + +<h4>SCÈNE II</h4> + +<p class="c">LE VIEUX</p> + +<p>Ces petits sont bien ridicules. Les uns vont +au café et s'y gâtent l'estomac. Les autres n'y +vont pas, et c'est afin de se donner un genre.</p> + +<p>Les uns fument pour faire les hommes; les +autres ont pris la mauvaise habitude d'être +incommodés par l'odeur du tabac. Je les +trouve grotesques surtout en amour. Ceux-ci +sont chastes comme des bœufs, et, comme ces +grosses bêtes, regardent le monde avec ahurissement. +Ceux-là changent de femme chaque +nuit et s'exposent à des altérations de +santé. Les autres gardent toujours la même, +et alors ça gêne leurs mouvements.</p> + +<p>Le soir, quand je noue mon foulard serre-tête, +je songe à leurs groupes littéraires, et je +ris, je ris au point que mon lit tremble de +tous ses ressorts: comme autrefois, me dit +poliment Madame.</p> + +<p>Et ces groupes ont des présidents, des +vice-présidents, des membres même; comme +c'est drôle! Oh! je reconnais de bonne grâce +que quelques jeunes vivent à l'écart. Mais +ils ont tort: à leur âge, on doit fréquenter les +écoles, pour faire plaisir aux parents.</p> + +<p>En outre, ils apportent, crient-ils, ces petiots, +des formules neuves. J'en avais aussi +dans le temps, plein mes poches, sur des bouts +de papier que, depuis, j'ai mâchés, par distraction. +On prend sa formule au départ. On +la pique sur son chapeau, durant le voyage; +mais, quand on est arrivé, à quoi sert-elle? +Qu'est-ce qu'ils veulent donc? faire mieux que +moi, autre chose. N'ai-je pas tenu de semblables +propos, il y a un demi-siècle, et, maintenant, +je relis mon œuvre, une fois l'an, au +printemps.</p> + +<p>Plaît-il? tu convoites ma place, avide gamin. +Ah! malheur à ceux qui réussissent trop +jeunes! Tous les enfants précoces sont morts. +Ma vie se prolonge parce que je me suis +développé tard.</p> + +<p>Je te dis cela, pour t'encourager à me laisser +tranquille. Tu viens indiscrètement à la +maison. Tu t'y embêtes à m'entendre parler +sans cesse de ma personne, tu abîmes mes +collections, et, toi parti, nous perdons un +quart d'heure, ma bonne et moi, à compter +les traces de ta tête huilée.</p> + +<p>J'ai patiemment dressé moi-même mon +glorieux gâteau. Je n'y ajoute plus rien parce +qu'il est assez haut et que j'ai peur de monter +sur les chaises, mais je crains qu'on ne l'écorne +et je veille. Tu rôdes autour. Ta turbulence +m'effraie. Écoute une proposition que +tu serais gentil d'accepter. Tu passerais quelquefois +dans ma rue. J'ouvrirais ma fenêtre +et je te ferais un signe de tête amical. Tu dirais +à tes petits amis: «Je viens de voir le +vieux.» Je dirais: «La jeune génération ne +m'oublie pas.» Et nous pourrions entretenir +ainsi jusqu'à ma mort lointaine des relations +charmantes.</p> + +<p>On sonne, je parie que c'est toi. Misère de +misère. Joseph! n'oubliez pas dans cinq minutes +le coup du: «Monsieur est servi!»</p> + + +<h4>SCÈNE III</h4> + +<p class="c">LE VIEUX—LE JEUNE</p> + +<p><span class="sc">Le vieux.</span>—Tu es là, et je me distrais en +traçant avec mon doigt une raie dans ta chevelure +vierge. Tu me parles, et il me semble +qu'un enfant pose ses pieds nus, chauds et +tendres sur mon cœur.</p> + +<p><span class="sc">Le jeune.</span>—Maître, vous me ferez entrer +dans un grand journal, dites?...</p> + + + + +<h3><a name="c13p6" id="c13p6"></a>JEAN-JACQUES</h3> + +<p class="s"><i>À Marcel Boulenger.</i> +</p> + +<p><span class="sc">Jacques.</span>—Au moins, dors-tu bien?</p> + +<p><span class="sc">Jean.</span>—Oui, si j'ai le soin, au bord du +sommeil, de me prendre à la gorge, des +deux mains. Je me tiens fortement. Je suis +sûr de ne pas me laisser échapper, et je passe +une nuit tranquille.</p> + +<p><span class="sc">Jacques.</span>—As-tu, comme moi, le goût des +oreillers durs? je n'en trouve point d'assez +durs. Je voudrais un oreiller de bois, dont +la taie serait une écorce, et je m'éveillerais +les oreilles saignantes.</p> + +<p><span class="sc">Jean.</span>—Nous sommes de pauvres misérables +qui descendons vers le singe.</p> + +<p><span class="sc">Jacques.</span>—Vers le jouet mécanique aux +pattes alternantes. Notre vie, c'est une roue +qui fait crrr... crrr... Quand je pense que, +chaque matin, je m'exerce à enfiler mon +pantalon sans y toucher! J'arrondis sur le +modèle d'un cylindre ma culotte droite. +Celle de gauche ne m'intéresse pas. Je lève +la jambe, et ffft! il faut qu'elle fuse comme +une hirondelle dans un couloir; sinon, je recommence.</p> + +<p><span class="sc">Jean.</span>—Réussis-tu souvent?</p> + +<p><span class="sc">Jacques.</span>—À la fin je triche, et las de danser +sur un pied, je me contente d'un à peu +près. Mais j'y arriverai, dussé-je rester une +journée en chemise.</p> + +<p><span class="sc">Jean.</span>—Je me lève plus calme. Mes serviettes +seules me préoccupent. J'en ai sept +ou huit en train. Dès que l'une d'elles est +mouillée, je la rejette. Je ne leur tolère +qu'une corne humide. La première m'essuie +le front, la seconde le nez, la troisième une +joue, et ma tête n'est pas sèche, que j'ai +mis toutes mes serviettes hors de service.</p> + +<p><span class="sc">Jacques.</span>—Est-ce que tu verses de l'huile +sur tes cheveux?</p> + +<p><span class="sc">Jean.</span>—Ils sont naturellement gras.</p> + +<p><span class="sc">Jacques.</span>—Tu as de la chance. Je me bats +contre mes mèches. Une, entre autres, se +révolte. Je la ratisse et l'écrase à me l'enfoncer +dans le crâne. Elle se redresse pleine de +vie, en fer. Je m'imagine qu'elle va soulever +mon chapeau, et je n'oserai plus saluer, par +crainte de montrer une horreur.</p> + +<p><span class="sc">Jean.</span>—Fais-la scier.</p> + +<p><span class="sc">Jacques.</span>—Ainsi que tes moustaches. Enseigne +ton procédé.</p> + +<p><span class="sc">Jean.</span>—Je les ronge moi-même, avec mes +propres dents.</p> + +<p><span class="sc">Jacques.</span>—L'aspect de ta lèvre déconcerte. +On y remarque un vague pointillé noir, les +restes d'une moustache incendiée, la fumée, +l'ombre, le regret d'une moustache.</p> + +<p><span class="sc">Jean.</span>—Je ne pense que si je mordille, si +j'ai comme un laborieux mulot dans la bouche. +Enfin, suppose ta mèche domptée.</p> + +<p><span class="sc">Jacques.</span>—Je veux sortir. Je descends les +escaliers et sur chaque marche je m'arrête. +Mes souliers se frottent par le bout, se caressent +du nez. Je piétine jusqu'à ce qu'ils soient +satisfaits, et souvent je remonte.</p> + +<p><span class="sc">Jean.</span>—Dehors, n'as-tu pas fréquemment +l'envie d'aller d'un trottoir à l'autre? On est +pressé. Il y a un embarras de voitures: tant +pis, il faut traverser la rue tout de suite, se +diriger par le plus court chemin vers ce point +qui attire, éclate sur le mur d'en face.</p> + +<p><span class="sc">Jacques.</span>—Je préfère viser un passant et +le devancer en l'effleurant du coude. Oh! je +ne tiens ni aux bossus ni aux jolies femmes. +J'ai le bras lourd, et il m'est nécessaire que +toute son électricité s'écoule dans le bras d'un +autre.</p> + +<p><span class="sc">Jean.</span>—Sans doute, une bonne nouvelle +inattendue t'attriste.</p> + +<p><span class="sc">Jacques.</span>—Je ne la méritais pas et je me +défie; je regarde au delà, et, devant mes yeux, +se matérialise la nouvelle qui suivra. Elle a +une forme rectangulaire et deux centimètres +d'épaisseur. Rugueuse, d'un rouge sombre, +elle tombe, tombe; c'est la tuile.</p> + +<p>Mais qu'on m'annonce le malheur des autres, +j'ai de la peine à contenir dans ma bouche +hermétique le rire qui cherche une issue. Ne +meurs pas le premier de nous deux, ce serait +trop gai. Si le malheur m'atteint, je sautille +d'aise, et, dispos, j'irais me faire photographier. +Qu'est-ce que tu as?</p> + +<p><span class="sc">Jean.</span>—Rien. Mon petit doigt s'amuse. Il +s'abaisse et se relève, à l'exercice. Le voici en +haut, le voici en bas. C'est pour sa santé. +Une, deux, trois, quatre. Ne compte pas: tu +t'embrouillerais. Marque simplement la cadence: +une, deux; une, deux...</p> + +<p><span class="sc">Jacques.</span>—Curieux. On paierait cher sa +place.</p> + +<p><span class="sc">Jean.</span>—Talent d'intimité? Il me distrait, +quand j'écris, entre deux phrases. On dirait +un geste de pompe qui aspire et foule. L'encre +monte. Ma main s'emplit de vie, et quand +mon petit doigt cesse, elle court, légère, intelligente.</p> + +<p>Autrefois, je piquais avec une aiguille ma +feuille de papier. Je la couvrais de points +nombreux «comme les étoiles du ciel».</p> + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">Pique, pique, ma bourrique:</span><br /> + <span class="i0">Veux-tu gager que j'en ai huit!</span><br /> + <br /> + </div> +</div> + +<p>J'ai perdu cette mauvaise habitude assoupissante. +Celle-ci me plaît à cause de sa simplicité +et de son isochronisme parfait. Une, +deux; une, deux... Elle exige moins d'accessoires. +On n'a pas toujours des aiguilles sur +soi. Au café, à la promenade même, mon petit +doigt prend son élan et part. Quoi de plus +pratique? Un petit doigt d'enfant en ferait +autant. Mais tu changes de visage.</p> + +<p><span class="sc">Jacques.</span>—Je t'en prie: n'insiste pas.</p> + +<p><span class="sc">Jean.</span>—Tu souffres, tu rougis, et tes yeux, +comme des pavots sous la pluie, débordent +d'eau. Sois confiant. Ne l'ai-je pas été? Avoue +pour te soulager et me consoler.</p> + +<p><span class="sc">Jacques.</span>—Tu ne peux pas savoir. C'est +ma grande folie invincible. Ma femme a tenté +l'impossible pour me guérir. Mes enfants +m'ont supplié. Un médecin m'a dit: «Plus +vous les arracherez, plus ils repousseront. +En outre, votre nez enflera.» Ni les propos +menaçants du docteur, ni les tendres remontrances +d'une famille aimante ne m'ont ému, +et cette fois encore, j'en tiens un.</p> + +<p><span class="sc">Jean.</span>—Un quoi? Laisse donc ton nez.</p> + +<p><span class="sc">Jacques.</span>—Tu me crois peut-être à plaindre. +Tu ne me comprendras jamais. Sache +au contraire que j'éprouve des impressions +compliquées, connues des seuls initiés. La +douleur et la jouissance se confondent. J'ai +une narine en feu et de la glace dans l'autre. +Je ne compte pas les éternuements joyeux, +qui sont tout bénéfice! Je tire doucement, +doucement. Il me semble que ce poil est +planté au profond de ma chair et que ma +cervelle vient avec. J'arrive au sommet de +l'aigu. Aïe! que j'ai mal! Oh! que je suis +heureux! Je gradue les secousses. C'est une +science. Ouf! Ah! le voilà!</p> + +<p><span class="sc">Jean.</span>—Je ne distingue pas.</p> + +<p><span class="sc">Jacques.</span>—Approche-toi.</p> + +<p><span class="sc">Jean.</span>—Oui, j'aperçois quelque chose. +Mets-le devant la fenêtre, en plein soleil.</p> + +<p><span class="sc">Jacques.</span>—Comme ceci?</p> + +<p><span class="sc">Jean.</span>—Là. Bien. Ne bouge plus. Je vois +maintenant le poil dans son intégrité! Il a la +flexion d'un arc d'or. Il est transparent et +blond, avec une grosseur à l'une de ses extrémités. +On jurerait sa tête.</p> + +<p><span class="sc">Jacques.</span>—Ce sont plutôt ses racines, +Jeannot.</p> + +<p><span class="sc">Jean.</span>—Reçois, mon Jacquot, mes sympathiques +compliments: il est superbe!</p> + + + + +<h3><a name="c13p7" id="c13p7"></a>FIN DE SOIRÉE</h3> + +<p class="s"><i>À René Maizeroy.</i> +</p> + +<p class="c">MONSIEUR—MADAME—LA BONNE</p> + +<p><span class="sc">Madame.</span>—Es-tu sûr qu'il n'en reste plus?</p> + +<p><span class="sc">Monsieur.</span>—Le dernier traverse la rue, +tourne au croisement. Il disparaît.</p> + +<p><span class="sc">Madame.</span>—Laisse la fenêtre ouverte. Que +l'air assainisse, purifie. Regarde: les murs +suent.</p> + +<p><span class="sc">Monsieur.</span>—Il pleut à verse et vente à tout +renverser. Les becs de gaz sont affolés. C'est +un bon temps pour ceux de nos invités qui +n'ont pas trouvé de fiacre.</p> + +<p><span class="sc">Madame.</span>—Oui, c'est un vrai temps d'invités. +Il me réjouit. Je regrette seulement de +ne l'avoir pas commandé moi-même. Ouvre +donc la fenêtre toute grande.</p> + +<p><span class="sc">Monsieur.</span>—Jamais nous n'avons eu un +mardi comme celui-ci. Ah! tu choisis ton +monde!</p> + +<p><span class="sc">Madame.</span>—Bon! nous allons nous jeter à +la tête les gens qui viennent chez nous. Je suis +prête. D'abord, où as-tu pris ton Turc?</p> + +<p><span class="sc">Monsieur.</span>—Dans la rue. C'était le plus +drôle: il ornait notre salon. Avons-nous ri, +quand, au thé, il a déroulé son turban et qu'il +s'en est servi comme d'une serviette. Peut-être +aussi qu'il couche dedans.</p> + +<p><span class="sc">Madame.</span>—J'ai tremblé de le voir se mettre +à vendre des pastilles.</p> + +<p><span class="sc">Monsieur.</span>—Je t'assure qu'il est attaché à +une ambassade, solidement. Continuons: +n'est-ce pas à toi qu'appartient ce monsieur +qui sentait le cigare éventré?</p> + +<p><span class="sc">Madame.</span>—Si tu parles tabac, je te rappellerai +ton marchand de cigarettes toutes faites. +C'est sans doute l'associé d'un garçon de +café. Il les offrait dans une boîte à Palmers, +«moins chères qu'à n'importe quel bureau», +disait-il.</p> + +<p><span class="sc">Monsieur.</span>—Soit. Mais tu nous as amené +ce professeur de piano qui glisse ses cartes-prospectus +dans les goussets et les corsages.</p> + +<p><span class="sc">Madame.</span>—Et toi, cette veuve qui tâte les +hommes en dansant pour se chercher un +mari vert; cette forte dame qui montrait son +cancer; et cette autre, décolletée jusqu'à l'âme, +qui nous a demandé s'il n'y avait pas de billard +ici. Elle voulait organiser une poule au +gibier. Faut-il encore te reprocher ta femme à +poils? C'est scandaleux: elle cultive, soigneusement, +à égale distance de ses deux seins, trois +poils énormes. Les messieurs veulent voir et, +pour voir, dansent avec elle. De telle sorte que +cette grosse toupie, malgré sa lourdeur, arrive +à tourner toute la soirée.</p> + +<p><span class="sc">Monsieur.</span>—Tu es dure. Je voudrais que +quelqu'un de nos invités nous écoutât dans +un coin. À mon tour! Je note:—Un vieux +monsieur, aux moustaches de mastic; il reconduit +et se contente de reconduire (on l'affirme; +c'est son bonheur et sa gloire!) trois +cent soixante-cinq femmes par an, jamais les +mêmes. Je ne le trouve que grotesque. Passons. +Un acteur; il déclame la <i>Nuit d'Octobre</i> +comme Musset devait la déclamer dans +ses beaux jours, quand il était saoul.—Un +compositeur de musique; il a inventé une nouvelle +méthode pour chanter: «Je voudrais +être votre pantoufle!»—Un danseur de son +métier; il prétend, à chaque pas, que notre +parquet est garni de clous, empoigne une bouteille, +et, du cul de ladite, leur fait sauter la +tête.—Un grand poète célibataire, il murmure +aux dames: «J'ai soif; et, si vous n'avez +pas soif, j'ai soif pour vous. Venez donc +boire.» Ce grand poète pousse trop à la consommation. +Nous le supprimerons.—Un +petit poète marié. «Du courage, lui dit sa +femme mûre, récite bien tes vers et je te donnerai +un franc, demain, pour tes folies.»—Un +peintre, enfin, si sale qu'il devrait s'envelopper +dans du papier. Mais nous le garderons +provisoirement, car j'espère lui faire colorier, +à l'œil, le bas du placard de notre cuisine...</p> + +<p>Inutile de remarquer que, ceux-là, c'est +toi, incontestablement toi, qui les as raccrochés.</p> + +<p><span class="sc">Madame.</span>—Permets! Tout le monde est +parti. Tu peux te montrer convenable.</p> + +<p><span class="sc">Monsieur.</span>—Vrai, tu as cela dans le sang: +tu ne rencontrerais pas un monsieur un peu +décoré sans lui dire: «Psit! psit! venez donc +chez moi, mardi soir, on s'amusera!»</p> + +<p><span class="sc">Madame.</span>—Tu m'impatientes, à la fin.</p> + +<p><span class="sc">La bonne</span>, <i>entrant</i>.—Madame, il reste +encore un vieux chapeau au vestiaire.</p> + +<p><span class="sc">Monsieur.</span>—Étonnant ce vieux chapeau +qui reste toujours! Où est sa tête? Je ne comprends +pas. Que nos invités se trompent de +nippes, se volent, mais qu'ils s'arrangent et +ne nous laissent pas leur friperie. Qu'est-ce +que ce vieux chapeau fait là?</p> + +<p><span class="sc">Madame.</span>—Son histoire est simple: un +gentilhomme arrive seul, bien ou mal coiffé; +mais il s'en va en compagnie et, pour ne pas +rougir, nu-tête. Marie, quelles sommes vous +a-t-on données?</p> + +<p><span class="sc">La bonne.</span>—Madame, le petit blond m'a +emprunté quarante sous pour sa voiture.</p> + +<p><span class="sc">Madame.</span>—Ah! vous placez votre argent, +ma fille! Montez vous coucher. (<i>La bonne +sort.</i>)</p> + +<p><span class="sc">Monsieur.</span>—Le petit blond, oui, le journaliste, +un garçon décemment élevé: il déclare +qu'il n'a jamais un porte-monnaie dans +le monde, parce qu'un porte-monnaie «fait +gros» sur la cuisse.</p> + +<p><span class="sc">Madame.</span>—La bonne ment. Je parie qu'on +lui bourre les poches. C'est autant que nous +lui retiendrons sur ses gages. Nous recevons +des gens mariés qui savent ce qu'on doit à +une domestique.</p> + +<p><span class="sc">Monsieur.</span>—Les gens mariés pour de bon +ne viendraient pas chez nous.</p> + +<p><span class="sc">La bonne</span>, <i>rentrant</i>.—Madame, j'oubliais, +les cabinets sont encore bouchés!</p> + +<p><span class="sc">Monsieur.</span>—Encore! Les cochons! Je te +dis qu'ils se retiennent dans la journée, pour +nous offrir ça, le soir! J'ai été obligé d'acheter +une perche par économie. À chaque instant, +il fallait déranger le plombier. Qu'est-ce +que vous voulez, ma pauvre Marie! Les cabinets +ne sauraient passer la nuit dans cet +état. Prenez la perche. Débouchez. Ne manquez +pas d'éteindre le bec: il dévore, ce bec. +(<i>La bonne sort.</i>)</p> + +<p><span class="sc">Madame.</span>—Aère, mon ami, je t'en supplie.</p> + +<p><span class="sc">Monsieur.</span>—Oui, de l'air! ouvrons. Ce +plafond devrait s'enlever comme un couvercle.</p> + +<p><span class="sc">Madame.</span>—Qu'est-ce que tu fais? Tu ouvres +l'armoire!</p> + +<p><span class="sc">Monsieur.</span>—Oui, l'armoire aussi. Je veux +tout ouvrir. Ça empeste ici les fleurs crevées.</p> + +<p><span class="sc">Madame.</span>—Qu'est-ce que j'aperçois caché +au fond de l'armoire?</p> + +<p><span class="sc">Monsieur.</span>—Un morceau de Champigny +que j'ai arraché à ces affamés, sauvé pour +notre déjeuner de demain.</p> + +<p><span class="sc">Madame.</span>—Tu exagères. Nous ne recevons +pas des moineaux.</p> + +<p><span class="sc">Monsieur.</span>—Si nous ne recevions rien du +tout. À propos, pourquoi recevons-nous?</p> + +<p><span class="sc">Madame.</span>—Tu le prends sur ce ton, ingrat! +La semaine dernière, nos initiales paraissaient +dans un journal.</p> + +<p><span class="sc">Monsieur.</span>—Certes, on gagne gros à être +connu.</p> + +<p><span class="sc">Madame.</span>—Avoue que nos soirées sont +suivies.</p> + +<p><span class="sc">Monsieur.</span>—Preuve: les cabinets bouchés. +Mais as-tu observé que souvent des gens +perdent notre piste?</p> + +<p><span class="sc">Madame.</span>—D'autres les remplacent, et +mardi prochain nous verrons... Il me l'a +promis... Par exemple, j'ai couru pour +l'avoir. Je l'annoncerai. On fera queue... +Mais je te réserve la surprise.</p> + +<p><span class="sc">Monsieur.</span>—Dis-moi ta pêche, ou la fièvre +me tiendra jusqu'à mardi.</p> + +<p><span class="sc">Madame.</span>—Quand notre réputation se +fonde, veux-tu t'enterrer vivant, mourir tout +de suite?</p> + +<p><span class="sc">Monsieur.</span>—C'est juste: allons d'abord +dormir!</p> + + + + +<h2><a name="c14" id="c14"></a>DAPHNIS, LYCÉNION ET CHLOÉ</h2> + + +<ul> +<li><a href="#c14p1"><small>RUPTURE</small></a></li> +<li><a href="#c14p2"><small>MÉNAGE</small></a></li> +</ul> + + + +<h3><a name="c14p1" id="c14p1"></a>RUPTURE</h3> + +<p class="s"><i>À Georges d'Esparbès.</i> +</p> + +<p class="c">DAPHNIS, LYCÉNION</p> + +<h4>I</h4> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Je viens de faire ma dernière +course à la mairie. Tout est prêt. Que ne +peut-on s'endormir garçon et se réveiller +marié!</p> + +<p><span class="sc">Lycénion.</span>—Moi, je suis allée chez le fleuriste. +Il s'engage à fournir tous les jours un +bouquet de quatre francs. Oh! j'ai marchandé! +Par ces temps froids, ce n'est pas +cher.</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Non, s'il porte les fleurs à domicile +et si elles sont belles.</p> + +<p><span class="sc">Lycénion.</span>—Naturellement. Ensuite, j'ai +prié Myrtale de nous chercher un éventail, +une bague, une bonbonnière et quelques bibelots +ravissants. Elle n'avait rien en boutique. +J'ai dit que nous voulions nous montrer +généreux, sans faire de folies toutefois.</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Évidemment. Et ce sera +payable?...</p> + +<p><span class="sc">Lycénion.</span>—À votre gré.</p> + + +<h4>II</h4> + +<p><span class="sc">Lycénion.</span>—Vous avez vu la petite aujourd'hui?</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Oui, cinq minutes seulement. +Sa mère a fixé la date. Nous nous marierons +dans trois mois, le 18 mai.</p> + +<p><span class="sc">Lycénion.</span>—Trois mois, c'est long.</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—C'est trop long. Aussi, n'est-ce +pas, nous ne sommes plus obligés de nous +quitter tout de suite. Nous avons le temps.</p> + +<p><span class="sc">Lycénion.</span>—C'est cela. Vous voulez que +vos amours se touchent, et qu'il n'y ait qu'à +enjamber pour passer d'une femme à l'autre. +Mon pauvre ami, il vous faudra pendant ces +trois mois priver la petite bête.</p> + + +<h4>III</h4> + +<p><span class="sc">Lycénion.</span>—Dites-lui bien que le bleu +sied aux blondes. J'ai là une gravure de toilette +exquise que je vous prêterai. A-t-elle du +goût?</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—On n'a pas de goût à son âge.</p> + +<p><span class="sc">Lycénion.</span>—Elle m'intéresse, moi, cette +petite. Je voudrais faire son éducation, et je +la défendrais contre vous-même. Voyons, +aime-t-elle les jolies choses?</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Oui, quand elles sont bien +chères.</p> + + +<h4>IV</h4> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Assisterez-vous à mon mariage?</p> + +<p><span class="sc">Lycénion.</span>—Suis-je invitée?</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Certainement.</p> + +<p><span class="sc">Lycénion.</span>—J'irai.</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Vous n'avez pas peur de trop +souffrir?</p> + +<p><span class="sc">Lycénion.</span>—Rien ne gronde dans mon +cœur. Quand je me suis donnée à vous, ne +savais-je pas qu'il me faudrait un jour me reprendre? +Mais le décrochage a été pénible. +Nous n'en finissions plus. Nos deux âmes tenaient +bien.</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—C'est vrai. L'affaire a un peu +traîné en longueur.</p> + +<p><span class="sc">Lycénion.</span>—Si je ne me sentais pas tout à +fait détachée de vous, je couperais à l'instant, +sans pitié, les dernières ficelles.</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Et plus tard, après le mariage, +viendrez-vous nous voir? Je vous présenterais +comme une amie, une parente même.</p> + +<p><span class="sc">Lycénion.</span>—Ou une institutrice pour les +enfants à naître. Plus tard, je les garderais; +vous pourriez voyager.</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Je me dispense de plaisanter. +Chez moi, vous serez chez vous. Votre couvert +sera toujours mis.</p> + +<p><span class="sc">Lycénion.</span>—Et ma place dans votre lit +toujours bassinée.</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Pauvre amie, tu souffres!</p> + +<p><span class="sc">Lycénion.</span>—Pas du tout. Mais vous m'agacez +avec votre système de compensations.</p> + + +<h4>V</h4> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Ne parlons donc point du présent, +parlons du passé—qui a passé si vite.</p> + +<p><span class="sc">Lycénion.</span>—Comme vous êtes nature! +Une belle fille, et l'aisance vous attendent. +Vous voilà casé. Vous croyez me devoir, en +dommages et intérêts, quelque pitié. Il vous +plairait d'être sentimental un quart d'heure +au moins. Vous vous dites: «Puisqu'on me +prépare un bon dîner, je vais regarder mélancoliquement +ce coucher de soleil.»</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Alors, parlons de votre avenir. +Que ferez-vous?</p> + +<p><span class="sc">Lycénion.</span>—Je veux être sérieuse,...</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Vous l'êtes déjà, et du bout +des doigts vous tambourinez sur vos tempes +comme un caissier qui trouve une erreur.</p> + +<p><span class="sc">Lycénion.</span>—Pratique. Ma santé ne me +permettrait plus l'amour pour l'amour. Je +chasserai au mari.</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Si la bête passe près de moi, +je vous préviendrai.</p> + +<p><span class="sc">Lycénion.</span>—Riez. Dès demain matin, je +commencerai mes courses.</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—À quelle heure?</p> + +<p><span class="sc">Lycénion.</span>—De bonne heure. Je me lève +très bien, quand personne ne me retient au +lit.</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Sincèrement, je vous enverrai +des adresses.</p> + + +<h4>VI</h4> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—C'est l'instant de nous énumérer +nos qualités. Je commence: vous +ferez une excellente épouse.</p> + +<p><span class="sc">Lycénion.</span>—Vous serez un bon mari, et +si j'avais été plus jeune, je ne vous aurais +pas cédé à une autre.</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Restons-en là.</p> + + +<h4>VII</h4> + +<p><span class="sc">Lycénion.</span>—Dites-moi: la petite est-elle +propre?</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Comme les fauteuils de sa +mère un jour de réception.</p> + +<p><span class="sc">Lycénion.</span>—Veillez à ce qu'elle fasse régulièrement +sa toilette intime: c'est très important.</p> + + +<h4>VIII</h4> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Avouez que, la première, vous +avez songé à notre séparation. Moi, je me +trouvais très bien.</p> + +<p><span class="sc">Lycénion.</span>—Encore!</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Oui, je vous ai aimée de toute +ma force, et je crois qu'en ce moment même +vous êtes ma vraie femme.</p> + +<p><span class="sc">Lycénion.</span>—Du calme, mon ami, vous +allez dire des bêtises, et comme je ne vous +permettrai pas d'en faire, vous me quitterez +avec la faim.</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Tes lèvres?</p> + +<p><span class="sc">Lycénion.</span>—Pas même mon front.</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Ta bouche, tout de suite...</p> + +<p><span class="sc">Lycénion.</span>—Faut-il sonner?</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Comme au théâtre. C'est inutile. +Votre esclave, votre femme de ménage +est partie.</p> + + +<h4>IX</h4> + +<p><span class="sc">Lycénion.</span>—Oh! nous resterons amis, de +loin.</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Amis de faïence. Soyez certaine +que je ne dirai jamais de mal de vous.</p> + +<p><span class="sc">Lycénion.</span>—Vous êtes trop bon. Si, de +mon côté, il m'arrive de vous noircir, ce sera +par politique et pour les besoins de ma cause. +Me rendez-vous mon portrait?</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Je le garde.</p> + +<p><span class="sc">Lycénion.</span>—Il vaudrait mieux me le +laisser ou le déchirer que de le jeter au fond +d'une malle.</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Je tiens à le garder, et je dirai: +C'est un portrait d'actrice qui était très bien +dans une pièce que j'ai vue.</p> + +<p><span class="sc">Lycénion.</span>—Et mes lettres?</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Vos lettres froides de cliente à +fournisseur, je les garde aussi. Elles me défendront +si on me soupçonne.</p> + + +<h4>X</h4> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Je me vois descendant les marches +de l'église avec la petite en blanc. Et je +pense—faut-il vous le dire?—je pense à +des histoires de vitriol.</p> + +<p><span class="sc">Lycénion.</span>—Ah! vous me sondez! Eh bien, +mon ami, changez vos idées au plus tôt: elles +vous donnent l'air niais. Est-ce assez vilain, +un homme qui a peur? Car vous avez peur, +et vous vous tiendrez sur la défensive, le +coude levé en parapluie. Ce sera drôle à +divertir un saint dans sa niche. Vous mériteriez...—mais +je craindrais de tacher ma robe.</p> + +<p><span class="sc">Lycénion.</span>—Je m'en vais.</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Oui, je sais, vous vous en +allez—tout à l'heure.</p> + + +<h4>XI</h4> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Quel beau livre on pourrait +écrire sur nos amours. Il n'y aurait qu'à +réciter.</p> + +<p><span class="sc">Lycénion.</span>—Un livre gris, dont tout le +noir serait pour moi et pour vous toute la +neige.</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Je crois que ça se vendrait.</p> + + +<h4>XII</h4> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Dites-moi: nos petites affaires +sont bien réglées. Vous ne me devez rien. Je +ne vous dois rien.</p> + +<p><span class="sc">Lycénion.</span>—Oh! mon ami.</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Permettez, Je crois ne vous +avoir pas rendue trop malheureuse, et je +tiens à ce que tout se termine correctement. +Oui ou non, vous dois-je quelque chose?</p> + +<p><span class="sc">Lycénion.</span>—Voulez-vous une quittance?</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Ma chère, vous êtes amère +comme une orange dont il ne reste plus que +l'écorce.</p> + +<p><span class="sc">Lycénion.</span>—Vous seriez bien aimable de +vous en aller.</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—J'ai toute ma soirée à moi.</p> + +<p><span class="sc">Lycénion.</span>—Je ne vous la demande pas.</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Mauvaise! c'est moi qui vous +demande humblement la vôtre, y compris la +nuit, bien entendu.</p> + +<p><span class="sc">Lycénion.</span>—La nuit aussi? Je vous en +prie, ne vous forcez pas.</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Je vous assure que cela me +ferait plaisir.</p> + +<p><span class="sc">Lycénion.</span>—Ainsi, vous me proposez, +bonnement, de faire, une dernière fois, quelque +chose comme la belle en amour. Ensuite +nous nous donnerions une poignée de main +et l'honneur serait satisfait. Vous êtes malpropre.</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Madame!</p> + +<p><span class="sc">Lycénion.</span>—Voilà que vous faites ces +petits préparatifs de faux départ qui consistent +à prendre son chapeau et à le poser successivement +sur toutes les chaises, pour le +reprendre encore et le reposer.</p> + + +<h4>XIII</h4> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Nous sommes arrivés.</p> + +<p><span class="sc">Lycénion.</span>—Moi du moins, et je descends +de voiture, tandis que vous continuerez vers +des pays neufs.</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Je voudrais, sans être banal, +vous dire quelque chose de très tendre.</p> + +<p><span class="sc">Lycénion.</span>—Oui, le mot de la fin, le mot +fleuri qui parfumera mon souvenir pour la +vie. Vous ne le trouvez pas. Cherchez.</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Il me vient et s'en retourne. +J'ai comme de la ouate dans la gorge.</p> + +<p><span class="sc">Lycénion.</span>—Ne vous faites pas de mal. +Désenlaçons-nous sans douleur. Allez, et +aimez bien la petite.</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Ah! je l'aimerai—plus tard.</p> + +<p><span class="sc">Lycénion.</span>—C'est vrai. Il faut le temps +de donner un peu d'air à votre cœur.</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Je vous vois calme. Il me semble +que je vous laisse sur une bonne impression +et que le moment est venu de partir. Vos +nerfs dorment. Je m'en vais, doucement, à +l'anglaise. Ne vous dérangez pas, il fait encore +clair dans l'escalier.</p> + +<p><span class="sc">Lycénion.</span>—Quel vide, tout de même, et +que de choses vous emportez!</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Oui, mais il vous reste le beau +rôle.</p> + + + + +<h3><a name="c14p2" id="c14p2"></a>MÉNAGE</h3> + +<p class="s"><i>À Gustave Geffroy.</i> +</p> + +<p class="c">DAPHNIS.—CHLOÉ</p> + +<h4>I</h4> + +<p><span class="sc">Chloé.</span>—Tu ne sors pas assez. Si tu +veux, ce soir, après dîner, nous ferons un +tour.</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Par les allées où tombent les +marrons, nous irons entendre les grenouilles +de haie et les aigres sauterelles. Promets-moi +que tu poseras un ver luisant dans tes cheveux, +promets-le-moi.</p> + +<p><span class="sc">Chloé.</span>—Nous regarderons aussi quelques +étoiles. C'est à cette époque qu'il en file le +plus.</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Elles fondent de chaleur et se +décrochent. Tu aimes donc les étoiles?</p> + +<p><span class="sc">Chloé.</span>—J'aime tout ce que tu aimes.</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—C'est commode. On n'a pas +besoin de faire deux cuisines.</p> + + +<h4>II</h4> + +<p><span class="sc">Chloé.</span>—Je sais qu'un garçon doit «faire +la noce», et je ne suis pas jalouse de tes anciennes +maîtresses.</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Tu me permettras de t'en parler +quelquefois. Pourquoi n'en es-tu pas jalouse? +Ton dédain me froisse. Je les ai aimées, ces +femmes. Elles ont compté dans ma vie. Plusieurs +étaient fort bien.</p> + +<p><span class="sc">Chloé.</span>—Je veux dire qu'un jeune homme +doit jeter sa gourme.</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Pourquoi? Pourquoi? s'il n'a pas +d'humeur et s'éponge régulièrement la tête.</p> + +<p><span class="sc">Chloé.</span>—Mais lequel des deux instruirait +l'autre?</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Souviens-toi d'Ève: ils achèteraient +un serpent.</p> + +<p><span class="sc">Chloé.</span>—Un mari vierge est ridicule, le +nies-tu?</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Ridicule, la propreté du cœur! +Où prenez-vous ce goût des hommes impurs?</p> + +<p><span class="sc">Chloé.</span>—Ils sont éprouvés.</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Ils n'ont que servi. Vous voulez +être notre unique amour, et peu vous importe +que nous ayons connu d'autres femmes +avant vous.</p> + +<p><span class="sc">Chloé.</span>—Tu oses me comparer...</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Il lui déplaisait, à elle aussi, +d'être comparée.</p> + +<p><span class="sc">Chloé.</span>—Qui ça, <i>Elle</i>? je veux savoir tout +de suite.</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Celle qui m'a le plus adouci +mes devoirs de noceur.</p> + + +<h4>III</h4> + +<p><span class="sc">Chloé.</span>—Je suis la plus heureuse des +femmes. Et toi?</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—N'insultons pas au malheur +des autres.</p> + +<p><span class="sc">Chloé.</span>—Tu te plains sans cesse.</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Je me plains comme j'entends. +C'est chez moi un sens et je m'applique à +découvrir sous sa couche de sable fin la grasse +terre rouge du terre à terre.</p> + +<p><span class="sc">Chloé.</span>—Va! pérore en mauvais style à +quatre épingles! La vérité, c'est que ma robe +ne coûte que dix-neuf francs, et je l'ai réussie +moi-même, seule! Es-tu content?</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Vingt sous de plus, elle t'allait +presque.</p> + +<p><span class="sc">Chloé.</span>—Faites donc des frais!</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Contre remboursement.</p> + +<p><span class="sc">Chloé.</span>—Quel plaisir éprouves-tu à me +dire des choses dures?</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Il ne faut pas croire que cela +m'amuse toujours.</p> + +<p><span class="sc">Chloé.</span>—Tu ne les penses pas, au moins?</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Non; ce sont elles qui me +passent par la tête!</p> + +<p><span class="sc">Chloé.</span>—Ta littérature te fait mal.</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Oui, oui: culte de l'art! religion +du beau! c'est ça! Il n'y a pas de Christ +sans épines.</p> + + +<h4>IV</h4> + +<p><span class="sc">Chloé.</span>—Tu te rappelles comme nous +nous sommes roulés sur l'herbe!</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Mais nous avons peu roulé +sur l'or.</p> + +<p><span class="sc">Chloé.</span>—Bah! quand nous serons très +riches!...</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Nous serons donc très riches?</p> + +<p><span class="sc">Chloé.</span>—Mon Daphnis, dès que tu auras +gagné beaucoup d'argent, nous serons très +riches. Oh! je ne tiens pas à l'argent.</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Avec un chiffre de combien +assuré? Je me disais, jeune marié: «Voilà +une femme courageuse que la misère n'effraiera +pas et qui vivra avec moi sous une cabane +de cantonnier!» et je ne demandais au +Seigneur que de nous donner notre pain quotidien, +du pain de ménage si c'était possible, +jusqu'au jour de ma mort où tu ferais la +grande collecte définitive.</p> + +<p><span class="sc">Chloé.</span>—Tu m'honorais. Mais si cette +bonne opinion de moi t'encourage à la paresse, +je préfère tout de même que tu arrives.</p> + + +<h4>V</h4> + +<p><span class="sc">Chloé.</span>—Quand tu es là, devant ton bureau, +et que tu n'écris pas, qu'est-ce que tu +fais? Assurément, penser, c'est travailler. Il +est des paresses fécondes. Remarque comme +je retiens aisément tes phrases. Mais (suis-je +sotte?) j'aime mieux te voir, dans ton intérêt, +un porte-plume à la main.</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Il fallait le dire! Tranquillise-toi. +Désormais j'aurai un manche de pioche.</p> + + +<h4>VI</h4> + +<p><span class="sc">Chloé.</span>—Tu seras célèbre.</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Diable! y tiens-tu? je ne te le +garantis pas.</p> + +<p><span class="sc">Chloé.</span>—Tu seras célèbre, j'en suis sûr, +quand tu seras vieux, ou ce que disent les +journaux ne signifierait rien.</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—En ce temps-là, je n'écrirai +plus que des préfaces pour les jeunes.</p> + +<p><span class="sc">Chloé.</span>—Il faudra être bon pour eux, les +recevoir tous.</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Par fournées.</p> + +<p><span class="sc">Chloé.</span>—J'y veillerai. Protectrice accueillante +et constamment en train de sourire, sur +le seuil de ta porte, c'est moi qui leur dirai, +les poussant d'une tape amicale: «Entrez, le +maître est là!»</p> + + +<h4>VII</h4> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Je mets des heures à écrire +une ligne. Est-ce que je travaille trop ou pas +assez? je ne sais plus.</p> + +<p><span class="sc">Chloé.</span>—Est-il nécessaire que tu remplisses +de si gros livres?</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Les éditeurs te diront qu'il ne +faut pas voler le public.</p> + +<p><span class="sc">Chloé.</span>—Du courage! je serai ta compagne +fidèle.</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Prends garde! c'est un emploi +qui exige du savoir et de la délicatesse. +Chauffe tes parfums à distance. Verse doucement +la louange, comme si tu préparais +une absinthe, et ne t'arrête jamais, sous aucun +prétexte, d'admirer toujours «ce que j'ai +fait de mieux jusqu'ici»!</p> + + +<h4>VIII</h4> + +<p><span class="sc">Chloé.</span>—Alexandre Dumas père avait-il +du talent? Je te demande cela parce qu'il +m'amuse, tu sais!</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Donc il en avait. Son fils en +pense le plus grand bien. Tu n'apprécies pas +la littérature moderne?</p> + +<p><span class="sc">Chloé.</span>—Si, j'ai lu quelques-uns de tes +livres préférés. Des fois, bon Dieu, que c'est +intense! Oh! la! la! On y trouve aussi moins +de répétitions, mais tes écrivains voient trop +noir.</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—L'optique progresse. Son éducation +faite, l'œil regarde au fond des choses, +et toutes les choses, avec le temps, déposent.</p> + +<p><span class="sc">Chloé.</span>—Dommage! Je lis pour mon plaisir.</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Achève le vers: «et non pour +mon supplice!»</p> + +<p><span class="sc">Chloé.</span>—Car, moi, je suis gaie, gaie!</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Marions-nous encore.</p> + +<p><span class="sc">Chloé.</span>—Et je sens que jamais je ne +m'habituerai à la tristesse.</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—C'est qu'alors tu mourras +jeune, bientôt.</p> + + +<h4>IX</h4> + +<p><span class="sc">Chloé.</span>—Tu ne m'as pas dit tes idées en +politique. Tu ne votes même pas. Es-tu inscrit? +je parierais que non.</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Et pourtant, un gouvernement +«c'est de l'air qu'on respire»! Conseille-moi.</p> + +<p><span class="sc">Chloé.</span>—Je n'y entends rien, mais quand +mes amies me demandent: «Ton mari est-il +républicain?» je suis confuse et je réponds +tantôt oui, tantôt non, au hasard. Déroutées, +elles finissent par ne plus savoir à quoi s'en +tenir. Je t'aimerai bien: choisis un parti, celui +que tu voudras, pour nous fixer.</p> + + +<h4>X</h4> + +<p><span class="sc">Chloé.</span>—J'entre volontiers dans une +église, me rafraîchir. Mais, je l'avoue, je ne +prierais, à mon aise, sans choisir mes mots, +que devant la belle nature.</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Et sur une hauteur, afin d'élever +plus vite ton cœur dirigeable vers Dieu +polyglotte.</p> + +<p><span class="sc">Chloé.</span>—Tu vois, tu te moques quand je +fais la bête, et tu te moques quand je comprends +tout. Suis-je pas la femme d'un libre +penseur?</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Nous irons tous deux à la +messe demain.</p> + + +<h4>XI</h4> + +<p><span class="sc">Chloé.</span>—Veux-tu me faire un plaisir pour +ma fête? Rends-moi le droit que je t'ai donné +d'assister à mes toilettes.</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Tu te négligerais.</p> + +<p><span class="sc">Chloé.</span>—C'est si gênant! pouah!</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Qu'est-ce que tu as de sale?</p> + +<p><span class="sc">Chloé.</span>—Il y a des choses qu'un mari ne +doit pas voir.</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Ce sont celles-là que je veux +voir. Dès qu'on aime moins, on se tient mal. +L'amour vit de beaucoup d'eau fraîche. Je te +sens mienne si, à quelque heure que je te surprenne, +tu me montres des ongles plus lumineux +que des croissants de lune, des cheveux +rangés, en place, une bouche neuve comme +l'intérieur des abricots. Lis la Bible: on s'y +lave les pieds à tout bout de chemin. Je parle +gravement. N'oublie pas notre convention.</p> + +<p><span class="sc">Chloé.</span>—Non: «nous nous préviendrons +mutuellement (car on ne se connaît pas soi-même) +qu'une visite au dentiste paraît nécessaire.»</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—C'est d'une importance immesurable. +Une dent gâtée gâte tout.</p> + +<p><span class="sc">Chloé.</span>—Compte sur moi. Comme nous +nous aimons! Qui dénombrera les êtres anéantis +dans nos nuits d'amour? Ma conscience +a la chair de poule. S'il y avait crime!</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Put! cinq minutes avant la vie +on est encore mort; aussi, ne te presse pas. +N'anéantis pas trop vite. Ça jette un froid.</p> + +<p><span class="sc">Chloé.</span>—Un mot, pendant que j'y pense, +relatif à notre convention. Tu ne te fâcheras +pas, mon Daphnis: il m'a semblé, ce matin, +que ton haleine...</p> + + +<h4>XII</h4> + +<p><span class="sc">Chloé.</span>—Nos enfants sont notre joie. Ils +nous occupent toute la journée.</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Ils ne nous laissent pas un instant +de liberté.</p> + +<p><span class="sc">Chloé.</span>—C'est juste! Nous avons dû renoncer +au théâtre, au monde, et hier encore +nous refusions une invitation à dîner.</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Les pauvres petits sont si gentils +qu'on n'a pas le courage de leur en vouloir.</p> + +<p><span class="sc">Chloé.</span>—Suppose un instant que nous +n'en ayons pas.</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Ou qu'ils soient morts.</p> + +<p><span class="sc">Chloé.</span>—Tu vas trop loin. Je disais cela +comme autre chose. Que ferions-nous de +notre liberté? Le café-concert ne donne pas +le bonheur, et ma vie aura été belle, si je +meurs la première des quatre.</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Crois-tu que je ne demande +pas, moi aussi, de mourir le premier? Aurais-tu +seule du cœur et des sentiments? Il est +dur de voir mourir ceux qu'on chérit. Certainement.</p> + +<p><span class="sc">Chloé.</span>—Sois franc: te remarierais-tu?</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Non; je chercherais une vieille +gouvernante pour les enfants, et pour moi, +plus tard, une maîtresse quelconque que je +verrais de temps en temps. Un homme n'est +jamais embarrassé.</p> + +<p><span class="sc">Chloé.</span>—Tu es franc. Si ta maîtresse venait +ici, ôterais-tu mon portrait?</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Elle n'y viendrait pas. D'ailleurs, +repose tranquille. J'ai le respect du +passé. Je garderais ce que tu aimes, avec +soin, dans une armoire: tes chemises fines, +ta dernière robe, ton boa, et ta fille devenue +grande n'y toucherait que tout émue. Il est +inutile que tu emportes au tombeau tes bagues +et tes bijoux de prix. Elle les retrouvera. +Si je voyais la paire de fins souliers où j'appris +à marcher, je m'attendrirais. Où est-elle?</p> + +<p><span class="sc">Chloé.</span>—Tu plaisantes; changeons de +conversation.</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Ce serait dommage, car, avoue-le, +celle-ci te plaît. Tu m'y provoques sans +cesse. Je me blâmerais de te contrarier. Tu +m'interroges, je réponds, et, afin de m'amuser +aussi, je m'efforce d'égayer le sujet.</p> + +<p><span class="sc">Chloé.</span>—Oh! je voudrais tant savoir...</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Quoi? La solution du problème +de la destinée?</p> + +<p><span class="sc">Chloé.</span>—Je voudrais tant savoir ce que +tu feras quand je ne serai plus là. Écoute ce +que je ferai, moi. Ne t'en inquiètes-tu point? +Je jure de ne pas me remarier.</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Tu aurais tort de te gêner. +Assez jeune, encore belle, au bout de trois +ou quatre ans, mettons cinq, tu rencontreras +un brave garçon enchanté de t'accueillir, toi +et ta famille.</p> + +<p><span class="sc">Chloé.</span>—Sans doute, mais si je tombe +mal?</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—On n'a pas de chance tous les +jours.</p> + +<p><span class="sc">Chloé.</span>—Il désirera d'autres enfants, ce +monsieur.</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Dame, mets-<i>moi</i> à sa place.</p> + +<p><span class="sc">Chloé.</span>—Et les nôtres seront malheureux.</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Ne te remarie pas. Toutefois, +si tu restes veuve par peur, quel mérite auras-tu?</p> + +<p><span class="sc">Chloé.</span>—Ne parlons plus de ces choses. +Elles attristent.</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—À ton gré. Je m'y habitue.</p> + +<p><span class="sc">Chloé.</span>—Pourquoi ce ton d'ironie fausse +et fatigante? Tu crains la mort comme les +autres et ton tour viendra.</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Je le céderai aussi souvent que +possible. Je jetterai mon numéro par terre +et l'écraserai du pied.</p> + +<p><span class="sc">Chloé.</span>—Grand bête! Réflexion faite, toi +parti, je me consacrerai à mes enfants; je les +élèverai moi-même, je leur apprendrai à lire.</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Toute leur vie?</p> + +<p><span class="sc">Chloé.</span>—Non, hélas! mais je m'engage à +leur suffire quelques années. Rien ne leur +manquera. Ta présence ne sera pas indispensable.</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Si j'allais me promener!</p> + +<p><span class="sc">Chloé.</span>—Cesse de me taquiner, je t'en +supplie. Laisse-moi finir. Oui, je me charge +de commencer leur éducation. Puis, je devrai +les mettre au lycée, songer à leur avenir, leur +donner le goût d'une profession, les pousser +dans le monde. Je perdrai la tête.</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Alors, tu souhaiteras qu'un +homme à poigne se montre, le brave garçon +d'abord dédaigné.</p> + +<p><span class="sc">Chloé.</span>—Il faudra marier ma fille. M'y +résoudrai-je, mon Dieu?</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Un second homme à poigne +sera nécessaire.</p> + +<p><span class="sc">Chloé.</span>—Tu ris et j'ai envie de pleurer. +On a beau dire, une mère n'est pas un père. +J'exagérais tout à l'heure. Je ne puis que les +débarbouiller, les chers petits, couper leurs +ongles, les habiller coquettement, arrondir +leurs joues, leur créer une santé forte. Une +gouvernante bien payée me remplacerait.</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Je tâcherai de la choisir bonne.</p> + +<p><span class="sc">Chloé.</span>—Je hais, sans la connaître, cette +femme qui me volera mes enfants.</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—As-tu remarqué? Déjà, l'aîné +se détourne de toi pour venir à moi. Tu le +couvais, hier; il s'échappe aujourd'hui, et +maintenant il veut tout faire comme papa.</p> + +<p><span class="sc">Chloé.</span>—Je m'en irais ce soir ou demain, +que l'ingrat m'aurait oublié dans quinze +jours.</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Et notre calme existence, un +moment dérangée, reprendrait peu à peu son +train quotidien. Décidément, tu as raison: +il vaut mieux que tu meures la première.</p> + + +<h4>XIII</h4> + +<p><span class="sc">Chloé.</span>—T'aurais-je épousé, si tu avais été +impropre au service militaire? Mais nous +n'aurons pas la guerre, hein?</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Entêtée! Il y a vingt ans qu'on +te dit que si.</p> + +<p><span class="sc">Chloé.</span>—Accepte-t-on des ambulancières? +je te suivrai au bout du monde.</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Quel chapeau mettras-tu?</p> + +<p><span class="sc">Chloé.</span>—Je suis sérieuse. J'ai le pressentiment +que tu ne reviendrais plus.</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Ne t'y fie pas.</p> + +<p><span class="sc">Chloé.</span>—Oh! je t'attendrai.</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Avec qui?</p> + +<p><span class="sc">Chloé.</span>—Je te défends de me parler ainsi, +même en riant.</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Pleures-tu parce que je te fais +de la peine? Te fais-je de la peine, pour t'aider, +parce que tu as périodiquement envie de +pleurer? Ou suis-je homme à t'en vouloir, +simplement parce que je t'aime?</p> + + +<h4>XIV</h4> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Il est sain, ma Chloé, de brûler +d'un coup, de temps en temps, tous les +torchons du ménage. On me l'a bien recommandé!</p> + +<p><span class="sc">Chloé.</span>—Qui ça encore? <i>On!</i></p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—La même.</p> + +<p><span class="sc">Chloé.</span>—Je te pardonne tes taquineries. +Mais écoute, si je m'aperçois de quelque +chose, tu m'entends, ce sera fini entre nous, +ir-ré-vo-ca-ble-ment.</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—On «lit» ça. Je vois l'adverbe +écrit à la porte de ton cœur, en lettres de gaz.</p> + +<p><span class="sc">Chloé.</span>—Regardez-le serrer ses lèvres plates +de lézard! Houe! le peut! que tu m'agaces! +À la fin, qu'est-ce que tu as? Qu'est-ce +qu'il te faut? Qu'est-ce que tu veux? Âne +rouge!</p> + +<p><span class="sc">Daphnis.</span>—Je voudrais être tantôt le +premier homme de lettres de France, et tantôt +le dernier homme des bois.</p> + + + + +<h2>TABLE</h2> + + +<ul> +<li><a href="#c1"><span class="sc">Homuncules</span></a> +<ul> +<li><a href="#c1p1">La Tête branlante</a></li> +<li><a href="#c1p2">L'Orage</a></li> +<li><a href="#c1p3">Le Bon Artilleur</a></li> +<li><a href="#c1p4">Le Planteur modèle</a></li> +<li><a href="#c1p5">La Clef</a></li> +<li><a href="#c1p6">Le Gardien du square</a></li> +<li><a href="#c1p7">Qu'est-ce que c'est!</a></li> +<li><a href="#c1p8">La Ficelle</a></li> +<li><a href="#c1p9">Les Trois amis</a></li> +</ul> +</li> +<li><a href="#c2"><span class="sc">M. et M<sup>me</sup> Bornet</span></a> +<ul> +<li><a href="#c2p1">Le Gâteau gâté</a></li> +<li><a href="#c2p2">Le Bouchon</a></li> +<li><a href="#c2p3">L'Orang</a></li> +<li><a href="#c2p4">Le Bateau à vapeur</a></li> +</ul> +</li> +<li><a href="#c3"><span class="sc">Un Roman</span></a> +<ul> +<li><a href="#c3p1"><i>1<sup>re</sup> partie</i>: Œuf de poule</a></li> +<li><a href="#c3p2"><i>2<sup>e</sup> partie</i>: Le Seau</a></li> +</ul> +</li> +<li><a href="#c4"><span class="sc">Les Deux cas de M. Sud</span></a> +<ul> +<li><a href="#c4p1">La Petite mort du chêne</a></li> +<li><a href="#c4p2">Les Chardonnerets</a></li> +</ul> +</li> +<li><a href="#c5"><span class="sc">Histoire d'Eugénie</span></a> +<ul> +<li><a href="#c5p1">Le Rêve</a></li> +<li><a href="#c5p2">Le Moineau</a></li> +<li><a href="#c5p3">Le Beau-père</a></li> +<li><a href="#c5p4">Il faut qu'une porte soit fermée</a></li> +</ul> +</li> +<li><a href="#c6"><span class="sc">Bonne Amie.</span></a> +<ul> +<li><a href="#c6p1">La Rose</a></li> +<li><a href="#c6p2">La Prune</a></li> +</ul> +</li> +<li><a href="#c7"><span class="sc">Levraut</span></a> +<ul> +<li><a href="#c7p1">Canard sauvage</a></li> +<li><a href="#c7p2">Le Flotteur de nasse</a></li> +</ul> +</li> +<li><a href="#c8"><span class="sc">La Visite</span></a></li> +<li><a href="#c9"><span class="sc">La Cave de Bîme</span></a></li> +<li><a href="#c10"><span class="sc">La Caresse</span></a></li> +<li><a href="#c11"><span class="sc">Le Mur</span></a></li> +<li><a href="#c12"><span class="sc">Le Poète</span></a> +<ul> +<li><a href="#c12p1">Le Sonnet</a></li> +<li><a href="#c12p2">L'Araignée</a></li> +</ul> +</li> +<li><a href="#c13"><span class="sc">Coquecigrues</span></a> +<ul> +<li><a href="#c13p1">Déjeuner de Soleil</a></li> +<li><a href="#c13p2">La Partie de Silence</a></li> +<li><a href="#c13p3">La Limace</a></li> +<li><a href="#c13p4">Les Rainettes</a></li> +<li><a href="#c13p5">Le Vieux et le Jeune</a></li> +<li><a href="#c13p6">Jean-Jacques</a></li> +<li><a href="#c13p7">Fin de Soirée</a></li> +</ul> +</li> +<li><a href="#c14"><span class="sc">Daphnis, Lycénion et Chloé</span></a> +<ul> +<li><a href="#c14p1">Rupture</a></li> +<li><a href="#c14p2">Ménage</a></li> +</ul> +</li> +</ul> + +<p class="c"><small>Paris.—Typ. Chamerot et Renouard, 19, rue des Saints-Pères.—23332</small></p> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Coquecigrues, by Jules Renard + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK COQUECIGRUES *** + +***** This file should be named 30226-h.htm or 30226-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/0/2/2/30226/ + +Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> diff --git a/old/30226-h/images/a.png b/old/30226-h/images/a.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..063989a --- /dev/null +++ b/old/30226-h/images/a.png diff --git a/old/30226-h/images/cover.jpg b/old/30226-h/images/cover.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..8dfe64b --- /dev/null +++ b/old/30226-h/images/cover.jpg |
