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diff --git a/30553-8.txt b/30553-8.txt new file mode 100644 index 0000000..cbb3690 --- /dev/null +++ b/30553-8.txt @@ -0,0 +1,10858 @@ +The Project Gutenberg EBook of Les aventures du roi Pausole, by Pierre Louÿs + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Les aventures du roi Pausole + +Author: Pierre Louÿs + +Release Date: November 27, 2009 [EBook #30553] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES AVENTURES DU ROI PAUSOLE *** + + + + +Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed +Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + + + + +PIERRE LOUYS + +LES AVENTURES DU ROI PAUSOLE + +PARIS + +BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER + +EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR 11, RUE DE GRENELLE, 11 + +1901 + + + + +DU MÊME AUTEUR + + + Astarté, poèmes (1892) . . . Épuisé. + Les Chansons de Bilitis (1894) . . . 1 vol. + Aphrodite (1896) . . . 1 vol. + La Femme et le Pantin (1898) . . . 1 vol. + + +À PARAÎTRE + + Les Sept Flèches. + L'Orientale. + Orphée. + + +IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE: + +Format in-8º carré + + 300 exemplaires numérotés sur vélin. + 50 -- -- sur hollande. + 15 -- -- sur whatman. + 15 -- -- sur japon. + + + + +À JEAN DE TINAN + + _qui a emporté la promesse de cette simple dédicace..._ + + P. L. + + Septembre 1898. + + + + +PERSONNAGES + + + LE ROI PAUSOLE. + + * * * * * + + LA BLANCHE ALINE, fille du Roi. + MIRABELLE. + LA REINE DIANE, dite «DIANE À LA HOUPPE». + LA REINE FRANÇOISE. + LA REINE GISÈLE. + LA REINE ALBERTE. + LA REINE DENYSE. + LA PETITE REINE FANNETTE. + LE PORTRAIT DE LA REINE CHRISTIANE. + MACARIE, mule du Roi. + Mme PERCHUQUE, première dame d'honneur. + GALATÉE, jeune fille. + PHILIS, sa petite soeur. + Mme LEBIRBE. + NICOLE. + THIERRETTE, jeune laitière. + ROSINE, gardienne des framboises. + La Lectrice du Roi. + La soeur du petit paysan. + Une blanchisseuse. + Une marchande. + Une jeune fille primée. + Une jeune fille violée. + Une directrice d'hôtel. + Première femme de chambre du Roi. + Deuxième femme de chambre du Roi. + + * * * * * + + M. TAXIS, Grand-Eunuque. + GIGLIO, page du Roi. + M. LEBIRBE. + KOSMON. + HIMÈRE. + L'ÉCUYER DES CUISINES. + M. PALESTRE, ministre des Jeux publics. + Le Chef de la Sûreté. + Le Directeur du «Sauvetage de l'Enfance». + Trois orateurs. + Un métayer. + Un marin catalan. + Un petit paysan. + Un père. + Un chameau. + + * * * * * + + 366 Reines.--Écuyers.--Dames d'honneur.--Pages.--Horticulteurs.-- + Gardes.--Domestiques du palais.--Danseuses.--Policiers.--Filles de + ferme.--Invités.--Bonnes d'hôtel.--Paysans.--Paysannes.--La foule. + + + + +LES AVENTURES DU ROI PAUSOLE + + +LIVRE PREMIER + + +CHAPITRE PREMIER + +COMMENT LE ROI PAUSOLE CONNUT POUR LA PREMIÈRE FOIS LES VICISSITUDES DE +L'EXISTENCE. + + Il se voit qu'ès nations où les loix de la bienséance sont plus rares + et lasches, les loix primitives de la raison commune sont mieux + observées. + + MONTAIGNE, III, 5. + + +Le Roi Pausole rendait la justice sous un cerisier, parce que, +disait-il, cet arbre-là donne de l'ombre autant qu'un autre et garde sur +le chêne séculaire l'avantage de porter des fruits fort agréables en +été. + +Bien qu'il conservât pour lui-même le grand costume historique dont +l'ampleur et la draperie lui semblaient composer au mieux la majesté de +la personne royale, il n'était pas toutefois l'ennemi d'un +perfectionnement raisonnable. On doit vivre avec son temps. Le Roi +Pausole portait une couronne de style qui dissimulait sous une mince, +mais éclatante pellicule d'or sa monture en aluminium. Il aimait à faire +remarquer discrètement combien cette coiffure était plus légère que le +chapeau haut de forme de son cousin le roi de Grèce. Certains passants +ne se trompaient point sur le métal de l'objet. Mais, disait encore le +Roi, quand on est assez malin pour discerner à distance une qualité +d'orfèvrerie, on ne saurait ressentir à la vue de la couronne, fût-elle +d'or massif et pesant, aucune impression sérieuse. Il est donc inutile +de se charger la tête. + +Le Roi Pausole était souverain absolu de Tryphême, terre admirable dont +je pourrais, au besoin, expliquer l'omission sur les atlas politiques en +hasardant cette hypothèse que, les peuples heureux n'ayant point +d'histoire, les pays prospères n'ont pas de géographie. On laisse encore +en blanc, sur les cartes récentes, bien des contrées inconnues: on a +laissé Tryphême en bleu, dans la Méditerranée. Cela paraît tout naturel. + +Eh bien, non. Telle n'est pas la raison d'une si fâcheuse lacune. + +Si Tryphême est un nom biffé de toutes les encyclopédies, si l'on +falsifie la carte d'Europe, si l'on ampute cette presqu'île verte aux +côtes de notre pays, c'est qu'on a organisé contre elle la «conspiration +du silence». + +Chacun sait qu'on appelle ainsi l'entente immédiate et clandestine qui +s'établit entre les critiques littéraires à la naissance des oeuvres +fortes et qui étouffe le jeune talent au milieu de son premier sourire. +Explorateurs et géographes, montrant une âme non moins basse, se servent +du même procédé pour éloigner les touristes d'une contrée qu'ils savent +délicieuse. + +À leur aise; je ne m'occuperai pas de ces misérables combinaisons. +Tryphême est une péninsule qui prolonge les Pyrénées vers les eaux des +Baléares. Elle touche à la Catalogne et au Roussillon français. J'en +parle pour y être allé. Il est important que le lecteur ne regarde pas +comme une fiction le récit véritable et contemporain que j'écris pour +lui depuis cinq minutes. + +Ces préliminaires éclaircis, entrons dans le vif des événements. + + * * * * * + +Ce fut pendant la vingtième année de son règne, qu'un jour, après tant +de jours paisibles, le Roi Pausole ressentit les difficultés de la vie +et le poids d'une âme perplexe. + +Il s'était levé, ce matin de juin, très longtemps après le soleil, et, +doucement bercé par sa mule Macarie, il se laissait aller à sa chaire de +justice. + +De nombreux serviteurs accompagnaient sa promenade, l'un portant ses +cigarettes et l'autre son parasol, la plupart ne faisant rien. + +Aucun d'eux n'était en armes. Le Roi sortait toujours sans gardes, par +ostentation du soin qu'il prenait d'être aimé plutôt que +craint.--Crainte ne peut toujours durer, disait-il; ni endurer;--au lieu +que l'amour populaire est un sentiment perpétuel qui vit de souvenirs, +accueille les moindres gestes comme des bienfaits nouveaux et ne demande +guère autre chose que d'être vivement estimé par celui qui en est +l'objet. + +La cour de justice que le Roi tenait chaque jour sous un cerisier de ses +jardins avait su faire accepter de tous son arbitrage sans appel mais +librement consenti. Aucun autre tribunal n'avait connaissance des +affaires qui échappent au ressort des justices de paix. À force de +simplifier le Livre des Coutumes laissé par ses ancêtres, Pausole était +arrivé à édicter un code qui tenait en deux articles et qui avait au +moins le privilège de parler aux oreilles du peuple. Le voici dans son +entier: + + +CODE DE TRYPHÊME + + I.--Ne nuis pas à ton voisin. + II.--Ceci bien compris, fais ce qu'il te plaît. + +Il est superflu de rappeler au lecteur que le deuxième de ces articles +n'est admis par les lois d'aucun pays civilisé. Précisément c'était +celui auquel ce peuple tenait le plus. Je ne me dissimule pas qu'il +choque le caractère de mes concitoyens. + +Pausole se réservait le plaisir quotidien de sauver par ses arrêts +quelques libertés individuelles. Ce n'était pas un travail fatigant; et +d'ailleurs, l'excellent homme n'en eût point accepté d'autre, car sa +liberté particulière présentait à n'en pas douter un intérêt de premier +ordre et il respectait sa fantaisie qui lui conseillait d'être +paresseux. + +Ce jour-là, une douzaine de plaignants et une foule immobile +attendaient, sur la pelouse ombreuse, quand le Roi parut sous les +branches, au milieu d'un murmure de vénération, de sympathie et de +curiosité. Il répondit aux voix en agitant devant son visage, comme un +mouchoir d'accueil, une main molle et amicale. Puis il monta les trois +marches de la chaire, qui le mirent tout de suite bien au-dessus du +niveau des hommes. + + * * * * * + +Un premier plaideur s'avança. + +C'était un étranger, un marin catalan. Il tendait des bras presque noirs +hors d'une chemise aux manches troussées. + +--Sire, s'écria-t-il, justice contre ma femme! Elle est partie avec un +autre! + +--Ouais! fit le Roi.--Que veux-tu que j'y fasse? + + * * * * * + +Il cueillit une cerise au cerisier, en déchira la peau du bout des dents +et suça la pulpe juteuse avec un visible rafraîchissement. + +--Mais, sire, nous étions mariés devant l'alcade et devant le prêtre. +Elle a juré sur l'Évangile... + +--Et si elle t'avait juré de ne pas mourir avant trente ans, +l'enverrais-tu à la prison le jour où elle aurait la peste? Elle a juré, +dis-tu? C'est le seul tort que je lui reconnaisse. Encore, avec les lois +de ton singulier pays, était-ce le plus vain des serments forcés. Tu +viens justement d'en avoir la preuve. Si encore elle t'abusait! si elle +feignait de se plaire à toi pour ne pas être chassée! tu pourrais... +Mais elle ne te trompe pas, puisqu'elle est partie. Sa franchise est +irréprochable. Et pourquoi est-elle partie? Sans doute parce qu'elle a +trouvé quelqu'un de supérieur à ta personne, par la jeunesse, par la +beauté, par le caractère, ou, qui sait? peut-être même par la fortune. +Tu admets qu'une jeune fille puisse peser tous ces arguments le jour où +elle prend époux. À plus forte raison quand elle est devenue femme et +que l'expérience la conseille. + +--Il est pourtant écrit dans le code: «Tu ne nuiras pas à ton voisin». + +--C'est bien pour cela que je t'interdis de poursuivre ton successeur. +Passons à la seconde affaire. + + * * * * * + +--Majesté! fit une voix de basse, un gueux, un pasteur de chèvres, a +violé mon unique enfant. + +--Oh! oh! protesta le Roi. Ne nous pressons jamais d'attester la +résistance. Je serais curieux de voir la victime. + +On la lui présenta. + +Elle portait le costume favori des jeunes filles tryphémoises: sur les +cheveux, un mouchoir jaune soleil; aux pieds, des mules clair de lune; +et le reste du corps tout nu.--Pausole considérait, en effet, que la vue +d'une personne laide ou vieille ou infirme est une souffrance pour +certains, et il avait interdit, non seulement aux académies +défectueuses, mais encore aux visages grotesques, de paraître à +découvert. Mais comme le spectacle d'une fille jeune ou d'un homme dans +sa force ne peut éveiller que les idées les plus saines et les plus +conformes à la vertu véritable, Pausole avait fait comprendre à son +peuple qu'en dehors des quelques semaines où la Méditerranée elle-même +connaît l'hiver, il fallait se hâter de révéler à tous un don aussi +précieux, et aussi fugitif, que la beauté humaine. + +--Ami, dit le Roi, penché vers l'oreille d'un serviteur, les cerises qui +restent sont trop hautes pour que je puisse les cueillir sans peine. Et +je ne changerai pas mon arbre. Je suis habitué à celui-ci. Demain, +suspends aux branches basses une douzaine de cerises choisies. + +Puis il se retourna vers la jeune fille, qui attendait sa parole avec +plus d'espoir encore que de confusion: + +--Eh bien? fit-il. Vous plaignez-vous aussi? Car je n'entendrai votre +père que s'il réclame en votre nom. + +--Oh! sire, parlez-lui vous-même afin que je ne sois point battue. Je +suis trop émue cette semaine pour me taire deux jours de suite et je ne +serai honteuse de rien devant vous qui êtes si juste. Hier soir j'étais +allée dans la montagne chez ma soeur, avec un broc de lait pour son +petit enfant. Elle m'avait beaucoup parlé des choses qui lui font la vie +douce et qui me manquent tristement pendant mes longues nuits. Je +revenais donc par les bois, les joues peut-être un peu rouges et le +coeur bien éprouvé, quand j'ai rencontré sous les saules un chevrier de +mon âge qui paraissait tout triste, lui aussi, d'être seul. Sire, il +sortait du bain, il était si joli, si propre, si doux de toute sa +personne... il a dû voir dans mes yeux que vraiment je le trouvais +gentil. Les hommes s'imaginent toujours qu'ils nous attaquent; et +pourtant ils ne s'approchent guère de celles qui oublient de les +regarder: si l'on nous prend, même par violence, c'est après avoir lu en +nous que cela ne nous serait pas désagréable... Oh! pour moi, je vous le +jure, je ne l'ai pas fait exprès! Je ne voulais pas qu'il me touchât. Ou +du moins... je croyais ne pas vouloir. Mais enfin, j'ai regardé ce jeune +homme, à l'instant où je l'admirais le plus, et aussitôt il m'a saisi la +main... Alors mon père vous a dit vrai, Sire, j'ai résisté de toutes mes +forces. Pas un cri! car je n'aurais pour rien au monde appelé quelqu'un +à mon secours dans la position où j'étais--et d'ailleurs, j'espérais +bien me tirer de là toute seule.--J'ai lutté de mes quatre membres comme +si je défendais ma vie, depuis le coucher du soleil jusqu'à la nuit +noire. Puis, j'ai vu qu'il était trop tard pour rentrer à la maison, et +je me suis découragée; mais jusqu'au lendemain matin j'ai perdu courage +plusieurs fois ainsi et je suis déterminée à ne plus mettre aucune +énergie dans ces rencontres inégales. On demandait tout à l'heure à +Votre Majesté de protéger ma faiblesse contre de nouvelles violences: +celles de mon père sont les seules que je redoute. Je n'ai besoin de +personne pour calmer les autres. + + * * * * * + +Pausole avait écouté cette petite plaidoirie sans l'interrompre d'un +seul mot. Quand elle fut dite jusqu'au bout, il se hâta de prononcer: + +--Voici une enfant très supérieure à son père par la maturité d'esprit, +l'initiative et le sens de la vie. Allons! émancipons-la. Je ne sais pas +de quel droit je maintiendrais une autorité quelconque sur une petite +tête qui raisonne si bien. Va, jeune cervelle, tu es libre. Ne fais pas +le mal, mais vis à ta guise, selon le code de Tryphême. Appelons la +troisième affaire. + + * * * * * + +Or il arriva que la troisième affaire ne fut pas précisément celle que +le Roi eût prévue. + +Pendant le discours de la jeune fille, on distinguait dans l'allée de +magnolias qui menait au palais royal la course trébuchante et falote +d'une petite vieille qui portait ses jupes et voletait comme une +sauterelle. + +Elle approchait par bonds alternés d'une patte sur l'autre. Bientôt on +entendit gémir l'essoufflement de son désespoir. Elle se précipita vers +la chaire du Roi, pendit son bras débile à une branche afin de ne tomber +que le plus tard possible et exhala. «Sire...», mais d'une voix si +diaphane qu'on la crut déjà trépassée. + +--C'est une vieille du palais, fit l'un des serviteurs. + +--Duègne des appartements privés, expliqua un autre. + +Et comme l'étiquette de la Cour subissait des variations devant la +bonhomie du Roi, la livrée tout entière laissa deviner sa joie par ce +cri d'une âme qui s'ennuie: + +--Il s'est passé des événements. + +Le Roi s'était levé: + +--Qu'y a-t-il? + +--Sire... la blanche Aline... Ah! Sire... la Princesse votre fille... + +--Eh bien? + +--Ah!... + +Et la vieillarde s'affaissa dans un évanouissement lamentable. + +Au même instant arrivait, plus calme et portant un petit billet, une +seconde dame d'honneur qui plia son ombrelle jaune avant de s'exprimer +en ces termes choisis: + +--J'ai le regret d'annoncer à Votre Majesté que Son Altesse Royale la +Princesse Aline a quitté le palais dans des circonstances mystérieuses +qui toutefois ne laissent place à aucune inquiétude sur sa très +précieuse santé. La dame d'honneur chargée d'éveiller Son Altesse et de +lui expliquer ses rêves s'est présentée respectueusement derrière la +porte de Son Altesse et a frappé durant quatre heures sans obtenir +aucune réponse. Justement inquiète d'un silence qu'elle ne s'expliquait +point, elle a pris sur elle d'entrer, malgré la hardiesse de la +démarche: Son Altesse n'était plus dans ses appartements. La Princesse +Aline avait quitté sa chambre sans prévenir personne de son projet et +sans emporter de bagage, à part sa petite boîte à poudre, son étui de +rouge, son porte-monnaie et un objet de la toilette féminine dont la +désignation n'intéresse pas, sans doute, Votre Majesté. Nul ne sait +l'heure de son départ ni le chemin qui lui a plu. On pense seulement +qu'elle a dû sortir par la fenêtre. Au cours des recherches faites par +nos soins, nous avons découvert sur la table à coiffer un billet avec +ces mots: «Pour Papa». Je le remets en les mains de Votre Majesté. + +Pausole ne voulait pas comprendre. En vain la dame d'honneur avait-elle +construit son récit au plein midi de la clarté, Pausole demeurait +aveugle. + +--Ma chère, lui dit-il, vous extravaguez. J'entends de votre bouche des +paroles sans suite... Vous êtes en démence, cela saute aux yeux. Eh! +voyons! pourquoi ma fille m'aurait-elle quitté? Où peut-elle être mieux +qu'au palais, avec son père? Et comment, croire qu'elle soit partie sans +même m'avoir dit adieu? Ce sont des rêveries, vous dis-je. Si elle n'a +pas dormi dans sa chambre, c'est qu'il y faisait trop chaud. Elle doit +être sur les terrasses, dans son hamac à pompons. Je suis sûr qu'on n'y +a point songé. Allez donc à sa recherche au lieu d'apporter ici un +trouble déplorable à mes réflexions. + + * * * * * + +Comme il achevait, son regard tomba sur le billet qu'il tenait encore à +la main. + +Au milieu d'une enveloppe teintée, les mots: + +_Pour Papa_ + +se détachaient irréguliers, fantasques et nets. Et, en dessous, une +ligne qui aurait bien voulu être horizontale, mais qui délirait en +hauteur, s'enlevait comme une gambade. + +Le roi déchira l'enveloppe avec une hésitation silencieuse. Il en tira +une lettre qui lui parla ainsi: + + * * * * * + +«Mon petit papa, si je croyais que tu en souffres, je n'aurais jamais le +courage de m'en aller dans deux minutes; mais tu ne peux pas être +triste, puisque je suis contente, et tu m'as toujours dit que tu voulais +mon bonheur. + +«Je reviendrai dans sept mois, pour ma majorité, le jour de mes quinze +ans. Attends-moi sans inquiétude; je m'en vais avec...» + +... Non, il n'avait pas mal lu. + +«... je m'en vais avec quelqu'un de tout à fait gentil, qui veillera sur +moi comme toi-même. Je t'embrasse, si tu n'es pas fâché. + + «LINE.» + + * * * * * + +La foule s'était approchée peu à peu et, sans savoir ce qui se passait, +mais curieuse et presque bruyante, elle observait l'agitation du roi, +phénomène exceptionnel. Des plaideurs s'impatientaient. La jeune +émancipée de la dernière affaire, craignant de voir sa bonne cause +naufragée dans les conjonctures, osa demander une certitude: + +--Alors, je suis libre, Sire? Votre Majesté daignerait-elle le répéter à +mon père? + +Le Roi fit un geste violent. + +--Au diable les affaires pendantes! Valets! amenez ma monture. Ah! cela +ne se passera pas ainsi! Cette petite est folle à lier. Il faut la +reprendre au plus tôt. On n'a jamais vu pareille catastrophe. Valets! +stupide canaille, courez donc en avant! + +Et sur la mule Macarie, qui galopait pour la première fois d'une longue +et paisible existence, on vit s'enfuir le Roi Pausole dans une vague de +poudre blanche, tandis que le vent de la course enlevait la couronne +légère et, facétieux, la suspendait à une souple baguette de myrte. + + + + +CHAPITRE II + +OÙ L'ON PRÉSENTE LE ROI PAUSOLE, SON HAREM, SON GRAND-EUNUQUE ET LE +PALAIS DU GOUVERNEMENT. + + ... Mais dans mon inconstance extresme + Qui va comme flus et reflus, + Je n'ay pas si tost dit que j'ayme + Que je sens que je n'ayme plus. + + SAINT-AMANT. + + +Le jour où Pausole se connut (ce fut longtemps avant l'année où naquit +la blanche Aline), il constata qu'il possédait trois habitudes et un +défaut de caractère. + +Ses habitudes étaient, par ordre décroissant, la paresse, le plaisir et +la bienfaisance. + +Il recherchait, en premier lieu, l'inactivité. + +Puis, la satisfaction. + +Enfin, la philanthropie. + +Son défaut de caractère, qui jouera dans ce conte un rôle prépondérant, +était une irrésolution exemplaire et générale dont il ne se plaignait +jamais, car elle seule donnait par contraste une sensualité supérieure à +la paix de ses fainéantises. + +Il avait le sentiment de l'irréparable quand il fermait une fenêtre. +Choisir un fruit, une femme ou une cravate le frappait d'une perplexité +qui ressemblait à une angoisse. Jamais il ne déchirait un papier, même +une enveloppe, de peur de regretter plus tard une détermination si +inconsidérée. A peine avait-il exprimé un désir ou dicté un ordre, il +arrêtait aussitôt ceux qui se pressaient d'obéir et il avait des +«Attendez. Ce n'est pas le moment», des «Nous verrons plus tard» et des +«Laissons cela» qui maintenaient son existence dans le circonspect et le +provisoire, tant il redoutait le définitif. + +Il le redoutait; mais pour lui seul. Par une sorte de revanche sur son +hésitation intime, il discernait le devoir des autres dans une +clairvoyance tout à coup péremptoire et rendait ses arrêts publics avec +une décision remarquable. Un singulier résultat de cette assurance +devant la chicane était la réputation d'infaillibilité qui exaltait sa +justice.--La confiance personnelle se fait aisément partager; et rien +n'est plus dangereux pour un supérieur que de méditer avant de +répondre.--Pausole ne méditait jamais sous l'arbre de ses audiences, +sinon avant d'y faire choix entre deux cerises rouges comme des vierges. + +Dès que Pausole se fut renseigné de la sorte sur ses habitudes et sur +son défaut, il s'occupa non de se corriger par l'irréalisable, mais de +satisfaire à ses faiblesses et d'en tirer le meilleur parti possible +pour ses commodités personnelles et celles de ses familiers. + +C'est ainsi qu'averti par une longue expérience, il trouva plus sage de +renoncer à choisir chaque soir une compagne parmi celles qu'il avait +réunies dans le harem du palais. Il apportait des lenteurs pitoyables à +cette élection quotidienne et se laissait presque toujours circonvenir +par la plus hardie, au lieu de suivre tranquillement ses mystérieuses +préférences. Et aussitôt il regrettait d'avoir oublié la plus belle. + +Un jour, établissant une règle permanente qui lui épargnait le souci des +décisions particulières, il réduisit le nombre de ses femmes à trois +cent soixante-cinq, exactement. L'une de celles que cet arrêté renvoyait +dans leurs foyers laissa éclater sa douleur avec tant d'amour que le +Roi, toujours paternel, consentit à la garder à titre supplémentaire, +pour les années bissextiles. + +Par ce moyen, l'emploi de ses nuits était réglé d'une façon qu'il ne lui +appartenait plus d'intervertir. Chaque soir, un visage nouveau, et +pourtant connu, approuvé, peut-être même regretté depuis un an, venait +poser sur les coussins des joues qu'un long désir faisait très +précieuses. Et Pausole, délivré du soin de préparer la nuit suivante, +goûtait plus volontiers encore une joie sans élaboration. + +Les appartements des Reines occupaient, cela va sans dire, le palais +royal presque entier. Ils étaient répartis selon les quatre saisons, +dans un long bâtiment polychrome, où les mille stores de la façade +flottaient au soleil comme un pavois de fête. + +Deux pavillons, plus élevés d'un étage, flanquaient l'énorme édifice. + +Dans l'un habitait le Roi lui-même. Dans l'autre délibérait le conseil +de ses ministres. Pausole était obligé de passer par le harem pour +présider le gouvernement. + +Mieux vaut avouer sans détours que, parti du pavillon sud, il n'arrivait +jamais jusqu'au pavillon nord. + +Lui-même avait conçu cette architecture et prévu ce résultat. Puisque, +disait-il, les meilleurs monarques ont été des reines luxurieuses qui +laissaient les bureaux tranquilles, j'écarterai de mon esprit par un +artifice salutaire toute inspiration éventuelle de gérer les affaires +publiques. + +Et, de fait, tout allait pour le mieux du monde. Personne ne se +plaignait, ni le peuple, ni le souverain;--ou, du moins, les rares +mécontents accusaient «les ministères» qui, narquois derrière leur +collectivité anonyme, et d'ailleurs très satisfaits de travailler sans +direction, rendaient grâces à la destinée. + + * * * * * + +Pausole avait poussé si loin le génie abdicateur qu'il ne gouvernait +même pas ses femmes. + +À la tête du harem, et cumulant la fonction de Grand-Eunuque avec celle +de Maréchal du palais, un personnage singulier administrait au nom du +Roi. + +C'était le huguenot Taxis. + +Étriqué, méticuleux, de profil concave et d'oeil fourbe, âme intraitable +et présomptueuse, Taxis jouera dans la suite du récit (disons-le pour +plus de clarté) le rôle toujours nécessaire du Personnage antipathique. +Pausole l'avait cependant choisi, et personne ne pouvait douter que le +Roi n'accordât à son fonctionnaire une part d'estime, de confiance et +presque d'admiration. + +Cet ancien répétiteur d'algèbre, ancien professeur de théologie +protestante, employé depuis avec succès à diverses missions policières, +et enfin promu Grand-Eunuque, possédait un sens de l'ordre et un respect +du principe qui dépassaient de beaucoup la simple manie. On avait vu là +des aptitudes universelles aux charges que distribue l'État, et Taxis +avait su se montrer indispensable, sinon à ses administrés, au moins à +ses supérieurs. Un seul exemple s'imposera: le harem était pacifié huit +jours après la nomination de son chef, sans que, jusque-là, Pausole eût +jamais, dans les prestiges de ses rêves bleus, compté cette chimère +lointaine. + +Il serait délicat d'insister sur les titres que Taxis avait fait valoir +pour poser sa candidature à l'eunuchat général. Délicat, et d'ailleurs +peu intéressant.--Taxis bénéficiait d'une vocation toute naturelle pour +ce poste de privilège. Le Ciel lui avait épargné les concupiscences de +la chair et les épargnait également, par un surcroît de miséricorde, à +toutes les femmes qui l'approchaient. La Providence ne voulait point +qu'inaccessible au désir il eût néanmoins la douleur de l'inspirer +autour de lui. Il n'était ni la victime, ni l'occasion du péché. + +Toutefois, il devait se résigner à ne pas faire de prosélytes parmi ses +jeunes pensionnaires. C'eût été excéder les devoirs de sa charge. Il se +limitait avec rigueur. Le Roi, ennemi de toutes les guerres, détestait +les guerres de religion; ami de toutes les libertés, il laissait les +consciences libres, fussent-elles jésuites ou francs-maçonnes. Dans +l'intérieur du harem, comme sur tout son territoire, Pausole tolérait +mille cultes et en pratiquait lui-même plusieurs, afin de connaître tour +à tour les consolations de divers paradis. + +L'autel préféré du Roi était, sur un terrain du parc, un petit temple +dédié à Dêmêtêr et Perséphone. Les deux déesses n'ayant plus +d'adorateurs sur la terre écoutaient avec bienveillance celui-ci, qui se +souvenait d'elles. À l'une il demandait surtout de bonnes moissons pour +son peuple; à l'autre la faveur de ne lui être présenté que le plus tard +qu'il se pourrait. + +Tels étaient donc Pausole, ses femmes, son Grand-Eunuque et son palais. +Quand nous aurons expliqué, plus loin, qui était la blanche Aline, nous +pourrons interrompre ici les chapitres descriptifs, c'est-à-dire +permettre aux lectrices de ne plus sauter tant de pages à la fois. + + + + +CHAPITRE III + +OÙ L'ON DÉCRIT LA BLANCHE ALINE DE LA TÊTE AUX PIEDS POUR QUE LE LECTEUR +DÉPLORE SA FUITE ET LA PARDONNE EN MÊME TEMPS. + + Si les peintres ont fait des nuditez, le péché est très grand, parce + qu'ils n'y peuvent bien réussir sans voir le naturel. + + _Examen général des conditions_, etc.--1676. + + +La blanche Aline était fille d'une Hollandaise et probablement aussi du +Roi Pausole. + +Du moins, personne n'en douta jamais. + +Ses cheveux étaient blonds, son teint clair mais sujet à des rougeurs +extrêmes, ses narines ouvertes et ses lèvres gaies. + +Je sais qu'on n'a pas coutume de tracer le portrait des jeunes filles au +delà de leur décolletage. Il n'importe: dans quelques années, nous en +sommes tous avertis, cette mode tombera en désuétude et, ne fût-ce que +pour engager les peintres dans une voie si recommandable, je ne tiendrai +aucun compte des règles établies. + +La blanche Aline, quatorze ans et cinq mois après sa naissance, prenait +le plus vif intérêt à suivre le développement de sa gracieuse personne. +Il est tout naturel que nous l'accompagnions devant sa glace, où elle se +considérait le matin avec tant d'affectueuse curiosité. + +Elle y courait dès son réveil, laissant au lit sa longue chemise et ne +gardant de sa toilette nocturne que la natte dansante de ses cheveux. +L'entrevue avec son image était une scène bien touchante. + +Cela commençait par un sourire d'accueil. Et puis éclataient des baisers +bruyants, avec les deux mains, avec les dix doigts. Pendant la première +minute, sa tendresse pour elle-même dominait. Son regard se disait des +choses inoubliables; c'était une communion d'âmes où sa beauté +n'ajoutait rien à une sympathie déjà toute dévouée. Mais, peu à peu, ce +sentiment cédait le pas devant un autre, qui se précisait en admiration. + +Elle était jeune fille depuis quelques semaines seulement. Source de +découvertes sans nombre. Ses seins, formés en si peu de temps, +conservaient entre ses mains toute leur fraîcheur de jouets nouveaux. +Familière (et imprudente), l'enfant qu'elle était demeurée attrapait ces +roses fragiles comme des ballons en caoutchouc; elle essayait de les +rapprocher; elle en chatouillait les pointes pâles; elle leur faisait +mille taquineries. Puis, changeant tout à coup de divertissement, la +jambe gauche tendue, le genou droit plié, elle mesurait des yeux le +galbe d'une hanche très jeune et qui, chaque jour, s'arrondissait.--Au +fait, que n'admirait-elle point? Par une singularité qui lui plaisait +comme le reste, elle ne portait pas encore tous les signes extérieurs de +son adolescence; mais, tout bien examiné, elle trouvait à cela quelque +chose de grec qui n'était pas messéant. + + * * * * * + +Et qui donc aurait-elle aimé si ce n'eût été sa chère image? Son père ne +lui avait pas donné d'autre amie. + +On a pu le deviner déjà: Pausole, si tolérant pour les moeurs de son +peuple, l'était moins pour celles de sa fille. + +Autant la chance lui était douce de rencontrer par les chemins de jeunes +vierges sans vêtements, autant il se souciait peu de présenter dans le +même costume la princesse héritière à ses fidèles sujets.--Non certes, +qu'il fût retenu par je ne sais quel esprit de routine; mais le soleil +du Midi est brûlant; le hâle ne va bien qu'aux brunes; il donne à la +peau des blondes certains tons de langouste cuite, et la blanche Aline +aurait perdu bientôt l'épithète homérique qui la distinguait entre +toutes les petites filles si l'on avait laissé courir son académie en +plein air sans lui donner protection.--Aussi la forçait-on de se vêtir +et même de porter ombrelle. + + * * * * * + +Des raisonnements analogues--je veux dire inspirés aussi par une +tendresse paternelle--avaient détourné Pausole d'appliquer à sa propre +fille ses théories familières sur l'éducation des enfants. + +Les moralistes ne redoutent jamais de se montrer contradictoires. Ils +pensent à bon droit qu'ils ont assez fait en prêchant la bonne parole et +que l'exemple personnel n'est pas un adjuvant nécessaire à l'influence +de leurs idées. Sans doute, se disait le Roi, j'entends qu'on élève les +marmots avec une liberté extrême et qu'on les laisse à leurs instincts, +c'est-à-dire aux premières joies de leur pauvre petite existence. Mais +ma fille est née dans des conditions très particulières. Son intérêt +commande un traitement spécial. Nulle règle n'est faite pour tout le +monde. Bref, il emprisonnait la malheureuse enfant. + +Elle avait bien entendu dire que le sort lui accordait trois cent +soixante-six belles-mères dont la plupart excellaient en esprit ou en +beauté; mais le harem lui demeurait fermé jour et nuit. Sa mère était +depuis longtemps morte. Elle n'avait pas de soeurs, pas de compagnes. +Les dames d'honneur elles-mêmes avaient ordre de ne parler à la +Princesse qu'en vue de son instruction littéraire. Toutefois, +n'imaginant qu'à peine une vie meilleure autre part, la blanche Aline +restait gaie. + +Le matin, tout le parc lui appartenait. C'était l'heure où dormaient les +Reines et le Roi. Elle jouait seule, mais avec le même entrain et la +même activité que si une foule d'enfants l'eût mêlée à sa joie. Des +arbres étaient ses amis; de petits coins ses confidents. Elle revenait +parfois haletante d'une partie de cache-cache avec un lézard vert ou +d'une lutte de vitesse avec un lapin rose. + +Et puis, brusquement, un matin, elle trouva plus intéressant de jouer au +volant avec sa rêverie et de danser le menuet avec son image. + +Environ six semaines plus tard, Pausole apprenait par sa lettre qu'elle +avait quitté le palais avec «quelqu'un de très gentil» qui prétendait +veiller sur elle. + +Ainsi, dans la solitude même où son père la tenait enfermée, la blanche +Aline avait su trouver sans conseils et tout à fait sans exemples, mais +secourue heureusement par sa jeune imagination, les camarades qu'il lui +fallait à l'âge de ses métamorphoses. + + + + +CHAPITRE IV + +COMMENT LE ROI PAUSOLE RENTRA DANS SON PALAIS ET CE QU'IL JUGEA BON D'Y +FAIRE. + + Assis sur un fagot, une pipe à la main, + Tristement accoudé contre une cheminée, + Les yeux fixés vers terre et l'âme mutinée, + Je songe aux cruautés de mon sort inhumain. + + SAINT-AMANT. + + +Devant les marches du portique, la mule Macarie s'arrêta sur ses quatre +pattes frémissantes, profondément offensée d'avoir été contrainte à une +course folle qui ne convenait ni à son âge, ni à ses habitudes, ni à son +caractère. + +Et l'on vit entrer sous les voûtes le Roi Pausole sans couronne, les +cheveux en broussailles, la robe poudreuse, les deux mains ouvertes en +haut. + +Il éternuait. Il pleurait presque. Il était soulevé, piteux, suant, +poussif et cramoisi. + +Personne ne se souciait de lui donner les premières explications. Les +couloirs, plus déserts que des galeries de musée, conduisaient à des +chambres vides. + +Les suisses avaient laissé leurs hallebardes et les dames d'honneur +leurs petits ouvrages harponnés d'un crochet hâtif. Pausole donna du +pied dans un phonographe resté seul, qui lui bêlait aux oreilles la +sérénade de Méphisto. + +Il crut que tout la monde était parti à la suite de la Princesse et que +la Cour s'était fait enlever pour lui plaire en imitant son gracieux +précédent. + +Pourtant dans l'angle d'une fenêtre une blanchisseuse se trouva prise. + +Le roi voulut lui demander: + +--Est-ce vrai? + +Sa gorge n'articula rien. D'ailleurs l'attitude effarée de la domestique +lui montrait la candeur d'une question si vaine. + +Pausole reprit sa marche à travers les appartements. + +Il traversa quinze salons où les fauteuils gardaient partout des +positions familières. Aucun d'eux n'était occupé. + +Il passa dans la salle des portraits et s'arrêta devant celui qui +rappelait encore un peu à sa mémoire confuse la très souple Reine +Christiane, mère de la Princesse Aline. + +Il l'interrogea: + +--Malheureuse! Est-ce donc là ton sang? ta race? + +Mais la Reine Christiane que le peintre avait représentée sous la figure +de Danaé, continua de sourire et d'ouvrir les genoux sans que la moindre +honte émût son front si blanc. + +Alors le Roi pénétra dans le harem silencieux. + +C'était l'heure de la sieste. + +La grande salle respirait avec l'haleine de trois cents rêves. + + * * * * * + +Toutes les femmes gisaient encore où le sommeil les avait prises. Elles +couvraient les nattes de jonc froid, elles brochaient sur les étoffes, +elles emplissaient de leur croupe des hamacs aux mailles larges. Pausole +ne pouvait ni marcher, ni s'asseoir, ni lever la tête sans toucher une +dormeuse nue. Un divan seul en portait quinze. Un filet suspendu en +réunissait deux et les pressait l'une contre l'autre. Celles qui +souffraient de la chaleur s'étaient couchées dans le bassin plat, et, la +tête sur le bord de marbre, elles allongeaient leurs jambes sous l'eau +jusqu'à la sirène centrale, pistil de la tulipe ouverte que formaient +leurs corps rayonnants. + +Au milieu de ce vaste silence, Pausole s'apaisa peu à peu. La paix, +comme le trouble, est contagieuse. Le calme et l'ombre du harem +s'étendirent sur ses pensées. + +Jetant les yeux sur sa toilette, il vit qu'elle était déplorable, et +déjà son esprit se retrouvait assez libre pour lui conseiller de changer +de vêtement. + +Ce qu'il fit. Et non sans peine. + +Car la blanchisseuse avait eu le temps de répandre par tout le palais le +bruit que le Roi était revenu sans couronne, sans voix, sans raison; +qu'il avait failli l'étrangler; qu'elle en était tombée malade deux +jours plus tôt qu'à l'ordinaire. + +Aussi, le premier valet qui parut dans la fente d'une portière plissée, +pour répondre à l'appel du Roi, y vint certes par curiosité au moins +autant que par mépris de la mort; mais il défaillit de surprise quand il +entendit Pausole, avec sa bonne voix si connue, demander «sa robe de +chambre turque et son coffret à cigarettes». + + * * * * * + +Le souverain de Tryphême, pour s'être sitôt ressaisi, avait fait ses +réflexions. + +Il ne suffisait pas de déclarer qu'on poursuivrait la blanche Aline. Et +cela même était une décision qu'on ne pouvait prendre à la légère. En +admettant qu'on arrivât jusqu'à cette extrémité, comment régler le +programme d'une recherche si délicate? + +Qui charger de son exécution? + +Et--toujours en supposant ces difficultés résolues--quelles instructions +donner au parlementaire dans le cas, facile à prévoir, où la Princesse +refuserait de se rendre aux instances, aux pressants appels, voire aux +sommations respectueuses qu'il faudrait sans doute lui adresser? + +Évidemment, tous ces problèmes ne pouvaient se traiter en cinq minutes. + +Et, d'ailleurs, rien ne pressait. + +Dans quel dessein brusquer les choses? + +Tout faisait croire que, pour protéger la blanche Aline contre le péril +le plus fâcheux, il était déjà trop tard. + +Mais pour la ramener au palais il serait toujours assez tôt. + +Puisqu'on ne pouvait rien changer au fait accompli, puisqu'il était +patent, scandaleux, connu de tous, mieux valait ne s'occuper que des +suites et en chercher le remède à tête reposée. + + * * * * * + +Ayant ainsi décidé de ne décider rien sur l'heure, Pausole prit un bain, +fuma deux cigarettes et mangea quelques biscuits imbibés de vieux porto. + +Une image cependant l'obsédait. Il se disait qu'à l'instant précis où il +prenait dans sa chambre ce temps de repos et de réflexion, sa fille +accomplissait sans doute l'acte le plus important de sa première +adolescence. Il la voyait malgré lui, dans une attitude, hélas! trop +facile à imaginer, et toutes les phases de la scène connue se +reproduisaient dans sa pensée avec la vraisemblance la plus désagréable. + +D'une façon particulière il était choqué de n'avoir aucun renseignement +sur le second des deux personnages qui jouaient un rôle dans l'aventure. +On troublait sa vie; on causait un préjudice capital à sa tranquillité +d'esprit, et il ne savait même pas sur qui pester! Un tel événement +n'aurait pas dû se produire sans qu'il y prît au moins une part de +conseil. À toute branche d'éducation convient un professeur spécial dont +l'aptitude et la compétence ne peuvent guère être appréciées par l'élève +lui-même. Pausole ne comprenait pas comment, le jour où sa fille +abordait pour la première fois une matière aussi classique, elle avait +pris un initiateur de son choix en négligeant toute enquête sur la +question de savoir s'il était qualifié pour lui donner des leçons. + +Oui. C'était bien une faute. + +Mais elle ne pouvait plus être réparée. + +Il fallait donc l'accepter de bonne grâce. + +À critiquer l'irrémédiable on perd son temps. + +Le Roi se remit en mémoire cette maxime et plusieurs autres également +fécondes en consolations. + +Perdre son temps...--se «pausoler», comme il aimait à dire lui-même,--un +autre jour il y aurait consenti sans peine. Ce soir-là, ses rêveries lui +parurent déplaisantes. + +Il retourna dans le harem. + + + + +CHAPITRE V + +DU CONSEIL QUE TINT LE ROI CHEZ LES FEMMES DE SON HAREM ET DU CHOIX +QU'IL SUT FAIRE ENTRE PLUSIEURS AVIS. + + Pourquoy sont si contentes les dames quand on leur dit que les autres + dames font l'amour comme elles?--Pour ce que leur faute s'amoindrit. + + _Questions diverses et responces d'icelles._--1617. + + +Tandis que Pausole méditait ainsi, quatre heures avaient sonné à toutes +les horloges, et avant que le dernier coup n'eût fait vibrer le dernier +timbre, Taxis, une petite sonnette en main, arpentait déjà la grande +salle, à pas méthodiques et déterminés. + +Toutes les femmes s'éveillèrent à regret. La plupart, se retournant avec +un soupir maussade, essayaient de reprendre le rêve interrompu, mais +sans espoir qu'on le leur permît. + +--Mesdames, dit le Grand-Eunuque, voici l'heure du réveil. Le droit de +dormir ne vous appartient plus. Debout! debout! + +--Non... zut... firent des voix suppliantes. + +--Rien ne sert de lutter contre le règlement, dit Taxis. L'Écriture nous +enseigne: «Il y a temps pour tout sous les cieux: un temps pour naître +et un temps pour mourir; un temps pour tuer et un temps pour guérir; un +temps pour abattre et un temps pour bâtir[1].» Il y a un temps pour +rêver et un temps pour vivre: debout! + + [1] _Ecclésiaste_, III, 1-3. + +S'arrêtant, il examina un coin tout encombré de corps longs et las. + +--Ah! fit-il impatienté, il règne ici un désordre scandaleux. Dès ce +soir, je veux assigner à chacune de Vos Majestés une place rigoureuse et +invariable dont il ne lui appartiendra pas de s'écarter à l'heure de la +sieste. + +Un murmure bruyant s'éleva, aussitôt dompté par un regard plein de +menaces: + +--Silence! cria Taxis. Mes paroles sont inspirées d'abord par des +considérations d'hygiène, de police et de décence; mais ne le +fussent-elles point qu'elles seraient encore selon la sagesse, car il +est écrit: «Tu vivras par les lois et par les ordonnances[2].» Ce qui +est élu par la fantaisie est exécrable; ce qui est conçu par l'autorité +est judicieux. Ainsi doit s'exprimer une voix saine, stricte et droite. + + [2] _Lévitique_, XVIII, 5. + +--Pardon, monsieur, dit une jeune fille, pourquoi ne pas nous laisser +choisir? Moi, j'aime mieux dormir sur une natte et ma soeur sur un +tapis. Si vous nous ordonnez le contraire, cela ne fera plaisir à +personne et nous en serons désolées. + +--Il n'importe. Vous ne savez pas quel est votre bien. L'autorité le +sait pour vous et vous le donne à votre insu, malgré vous, c'est là son +rôle. + +--Quand personne ne la réclame? + +--L'autorité s'exerce. Elle ne défère point. Elle seule discute son +droit, limite son domaine et décide son action. + +--Au nom de qui? + +--Au nom des principes. + +Puis, coupant court à la dispute, il se dirigea rapidement vers le hamac +où restaient couchées les deux amies languissantes: + +--Je vois, dit-il, par cet exemple, qu'il est urgent de légiférer, +puisque mes conseils ne servent de rien. Ne vous avais-je pas signalé +tout ce qu'une telle attitude offre d'incorrect et de pernicieux? Vous +ne tenez nul compte de mes opinions. C'est bien. J'établirai la règle +jusque-là. + +Mais l'une des apostrophées laissa tomber un bras faible hors du hamac +qui pencha, et comme elle était juive, elle sut lui répondre: + +--Il est écrit, monsieur: «Si deux couchent ensemble, ils auront chaud. +Mais une personne seule, comment se chauffera-t-elle[3]?» Ce que la +Bible nous enseigne, vous le démentiriez ici? + + [3] _Ecclésiaste_, IV, 11. + +--Madame, dit Taxis offusqué, puisque vous connaissez si bien l'Ancien +Testament, vous feriez mieux d'y choisir des textes d'un sens plus clair +et... + +--Oh! c'est très clair. + +--... Et moins sujets à controverses. Où vous ne voyez qu'une phrase +concrète et brutale, l'exégète voit un sens mystique dont la hauteur +échappe à votre entendement. Mais laissons cela. Je vous avais +recommandé de ne jamais dormir deux à deux afin d'éviter les occasions +de vous égarer en certaines démences que je ne suis pas autorisé par le +Roi lui-même à vous interdire, mais que je déclare néanmoins, de mon +chef, abominables. + +--Cela n'est pas interdit par le Pentateuque. + +--Parce qu'on n'a pas osé prévoir une aberration si profonde. + +--Oh! on en a prévu de bien plus singulières... On les a prévues toutes, +excepté celle-là. Laissez-nous penser qu'on la permettait. + +--Elle n'existait point. + +--Comment dites-vous? Elle n'existait point?... Ah! cher monsieur!... +vous êtes inimitable! + +Au milieu des éclats de rire, Taxis allait répliquer, quand une autre +infraction le fit bondir ailleurs. + +--Des bonbons? dit-il. Vous mangez des bonbons, maintenant? Des bonbons +à quatre heures dix! Le goûter ne commence qu'à cinq heures. Cela est +imprimé dans l'Emploi du Temps. Défense absolue de prendre aucune espèce +de nourriture en dehors des repas. J'ai le regret d'informer Votre +Majesté qu'elle sera privée de promenade au parc durant quatre jours à +dater de demain. + +Il s'élança de nouveau plus loin. + +--Même châtiment pour vous, madame, qui avez pris un livre. La lecture +n'est permise qu'à cinq heures et demie. De quatre à cinq, réveil, +toilette et entretiens, vous devriez le savoir. + +La jeune Reine ainsi punie ne supporta pas sa peine en silence. Usant de +la licence que le Roi entendait laisser à ses femmes en matière de tenue +et de discours, elle s'approcha en souriant: + +--N'appréhendez rien, dit-elle, je ne vous dirai pas ce que je pense de +votre personne, car je me mettrais dans le cas d'être punie de nouveau; +mais je sais à quel point la pudeur vous est chère; aussi vais-je +l'enfreindre sous vos propres yeux, impunément, monsieur le +Grand-Eunuque, avec les ressources toujours nouvelles de ma petite +imagination. + +--Madame... + +--Préparez-vous. J'ai daigné vous avertir. + +Et, faisant comme elle avait dit, elle accentua sa pantomime avec des +paroles si lyriquement sensuelles, que Taxis, hagard, hérissé, recula +d'horreur vers le mur... + +--Madame... par pitié... + +--Tout ce que je viens de dire est fort joli. Pourquoi le prenez-vous +ainsi? + +--Vous ne sentez donc pas, malheureuse enfant, dans quel gouffre d'enfer +et de damnation vous jetez votre âme éternelle! + +--Hélas, non! dit la jeune femme. + +Elle ajouta même: + +--Je continue. + +Mais Taxis, désarmé contre cette intrépide et sereine luxure dont la +flamme léchait à chaque mot toutes les âmes de la multitude, n'en put +souffrir davantage. Il s'enfuit dans le vent du scandale. + +Une acclamation salua son éclipse: au même instant Pausole se montrait, +et se croyant la cause d'une si touchante allégresse, le bon Roi +s'inclina, comblé. + + * * * * * + +La même ombre chaude emplissait encore la grande salle maintenant +bruyante; mais la lumière basse du soleil couchant y soufflait des +nuages de pourpre transparente et de longs rayons de cuivre où montaient +des poussières. Les femmes apparaissaient vêtues de gaze d'or. Il y en +avait qui, debout, plongeaient du front dans la nuit. D'autres, couchées +sur les nattes, semblaient peintes des pieds à la tête comme des émaux +sous les flammes. + + * * * * * + +Pausole ne s'arrêta guère à des contemplations que les circonstances ne +comportaient point. + +Il s'étendit sur un divan, et les sept Reines désignées à ses tendresses +de la semaine l'entourèrent aussitôt d'une sympathie agitée qui n'allait +pas sans bavardage. + +--Eh bien? + +--Comment donc! + +--Quelle nouvelle! + +--Qui l'eût dit? + +--Ce n'est pas possible! + +--Et que s'est-il passé? + +--Nous ne savons rien! + +--En est-on bien sûr? + +--Dit-on avec qui? + +--Êtes-vous sur leur piste? + +--Où sont-ils cachés? + +Le Roi haussa les épaules. + +--Je n'en sais pas plus que vous. + +--Mais qu'a-t-on décidé? + +--On ne peut rien décider aujourd'hui; ce serait absurde. + +--Pourquoi? + +--Parce que les plans irréfléchis déterminent les pires catastrophes. + +--Mais le temps passe et la Princesse fuit. + +--Fadaises. Elle ne quittera pas Tryphême, soyez-en sûres. Si je me +résous à la faire traquer (et cette perspective m'est odieuse), cela +sera possible demain; encore possible le jour suivant. C'est une vérité +qui saute aux yeux. + +--Et alors? + +--Alors, je viens prendre vos conseils. Je ne sais pas si je les +suivrai. Peut-être l'une de vous pourra-t-elle découvrir l'artifice dont +j'ai besoin. + +Les femmes s'empressèrent. + +--Oh! moi... dit l'une. + +--Moi... interrompit la seconde. + +Mais, avant qu'elles eussent parlé, la Reine Denyse avait glissé, de sa +petite voix persuasive: + +--Sire, vous devriez écrire à saint Antoine. Voyez-vous, quand on a +perdu quelqu'un ou quelque chose, c'est le seul moyen de le retrouver. + +Autour d'elle on parut douter. + +Elle rougit, s'entêta: + +--Mais si! + +Et elle développa le récit complet d'une anecdote personnelle qui, on +doit l'avouer, était péremptoire. + +Pausole, pendant ce témoignage, regardait avec insistance une Reine très +jeune, encore toute pure, qui jusque-là n'avait rien dit. + +Il l'interrogea finement. + +--Où serais-tu, à l'heure qu'il est, si pareille aventure t'avait +enlevée à moi? Quel moyen aurais-tu pris pour t'enfuir, et quel chemin? +Courrais-tu loin d'ici pour gagner de vitesse, ou resterais-tu près, +pour tromper les soupçons? Dis-moi tout cela, Gisèle; et réfléchis bien: +c'est intéressant. + +Gisèle se tut, très étonnée. + +--Oui, sourit le Roi. Je comprends. Tu ne veux pas vendre tes ruses... + +--Oh! fit-elle, piquée du reproche. Je n'en aurai jamais à prendre! Si +j'hésitais, c'est qu'on ne peut guère répondre à une question pareille. +Nous menons les hommes jusqu'à nos bras, mais ensuite, ce sont eux qui +nous mènent. J'ai vu cela dans les romans, Sire, car je n'en ai pas +d'autre expérience. Pourtant, même ignorante, je trouve que cela va de +soi. J'ai quitté mon père et ma mère pour venir où vous me voyez, et je +vous suivrais ailleurs s'il vous plaisait ainsi. Soyez sûr que la +Princesse a plus de confiance que de présomption. Vous qui connaissez +les hommes mieux que moi, cherchez ce qu'a pu faire son amant: c'est le +meilleur moyen de savoir où elle est. + +--Plus tard, dit le Roi. Il est inutile que je me donne moi-même une +peine qui peut être prise très dignement autour de moi. Lorsqu'il se +présente un cas difficile et sujet à méditations, on ne fait le tour des +banalités nécessaires qu'après un travail considérable. C'est un premier +effort dont je ne me mêle jamais. Dans quelques jours, la question sera +déblayée sans qu'il m'en ait coûté même un froncement de sourcil. Je +verrai alors s'il est urgent que je réfléchisse à mon tour; mais plus +probablement je me contenterai de faire un choix entre les avis les plus +sages, à moins que cette tâche elle-même ne me semble trop délicate. + +--Alors qu'arriverait-il? + +--Nous verrons cela. Aujourd'hui, c'est à vous de penser pour moi. Je +suis impatient de vous entendre. + +--Puis-je parler? demanda la Reine Françoise. + +--Je le demande, répéta Pausole. + +--Eh bien, dans un enlèvement, le premier jour est celui des +imprudences, et le second celui des malices. La Princesse est à deux pas +d'ici; je le sais comme si je la voyais. Le jeune imbécile qui +l'accompagne se croit caché par un buisson ou par les rideaux de son +lit. Il l'a conduite au plus près, c'est évident, cela ne laisse pas un +doute. Demain il s'apercevra qu'il a fait une bêtise. Et après-demain il +aura pris tant de précautions que toute la police du royaume ne pourra +plus trouver sa trace. C'est aujourd'hui qu'il faut agir, et tout de +suite, sans perdre une heure. Est-ce que vous ne le sentez pas? + +--Bien, remercia le Roi. Voici une première banalité. Je suis ravi +qu'elle soit dite: je n'aurai plus à m'occuper d'elle. D'ailleurs, le +conseil ne me plaît en aucune façon; mais vous avez, Françoise, la peau +si nuancée autour de la ceinture et si fine entre les seins que je veux +vous donner raison au moins pendant cinq minutes. + +--Vous vous moquez de moi. + +--Vous êtes seule à le penser. + +--Sire, fit la Reine Diane, je voudrais parler aussi. + +Diane, qu'on nommait au harem Diane à la Houppe, afin de la désigner par +ses attributs entre plusieurs belles homonymes, Diane à la Houppe +tremblait un peu. C'était elle qui devait, ce soir-là, enviée par trois +cent soixante-cinq rivales, partager le lit du Roi. On disait, on +savait, il était clair, enfin, que l'année d'espoirs et de souvenirs +dont elle voyait le terme si proche avait duré plus de jours que sa +résignation. Elle était donc émue, et balbutia non sans rougeur: + +--Sire, on vous abuse. Le premier jour d'un enlèvement est celui de tous +les mystères, et le second celui des oublis. L'inconnu qui conseille la +Princesse Aline a pu lui faire quitter le palais au milieu de cinq cents +personnes, sans éveiller une attention. Il avait un plan fort habile et +fort bien exécuté. Soyez sûr qu'il le suit encore. Ce soir il doit +penser que tout le monde est à ses trousses: il n'aura garde de se +laisser prendre; et s'il se terre sous un buisson, c'est que ce buisson +est bien le dernier où l'on imagine sa retraite... Mais il faudra qu'il +en sorte... Attendez-le au passage. Mieux vous lui démontrerez d'ici là +qu'il a pris trop de précautions, plus il sera imprudent par la suite. +Sa capture ne dépend que de votre réserve. Si personne ne le chasse, +dans huit jours vous le trouverez sur les grandes routes ou dans une +loge à l'Opéra. Ainsi, non seulement vous pouvez l'attendre, mais il est +très important que vous restiez tranquille ce soir. + +--Je suis comblé, fit le Roi. Cet avis est aussi banal, aussi sage, +aussi nécessaire que le premier. En outre, comme il le contredit +exactement, il le balance avec justesse et je ne me sens l'esprit chargé +par aucun de leurs deux poids égaux. + +Après un court silence, il conclut de la sorte: + +--C'est donc avec une liberté exquise et déliée même d'inquiétude que +j'adopterai pour le mien, Diane à la Houppe, ton sentiment. +Redis-le-moi, car il me plaît. Ainsi, cher visage, tu m'affirmes... + +--Que le meilleur est de ne rien faire et que vous pouvez aller au lit. + +Pausole approuva de la main. + +La belle Diane eut un soupir, et, achevant son conseil, sa phrase, sa +pensée: + +--Avec moi, fit-elle en souriant. + + + + +CHAPITRE VI + +COMMENT DIANE À LA HOUPPE ET LE ROI PAUSOLE VIRENT ENTRER QUELQU'UN +QU'ILS N'ATTENDAIENT POINT. + + Sa seule nudité descouvre sa richesse; + Plus on voit de son corps, plus on voit de beauté; + Sa pompe est toute en elle, et comme une déesse + Elle doit son éclat à sa propre clarté. + + MALLEVILLE.--1634. + + +Diane à la Houppe, gardée par une servante, copiait un Bacchus de +Velasquez dans le salon carré du musée Pausole, quand le Roi, estimant +la perfection de son goût, et pressentant celle de ses formes, lui +demanda, non sans égards, toutes les grâces qu'elle pouvait donner. + +La jeune fille accepta sur l'heure. Sa bonne elle-même, consultée, n'y +vit aucun inconvénient. Seuls, les parents eussent volontiers retenu +leur enfant chez eux, mais ils savaient au nom de quel principe sacré +Pausole entendait protéger les libertés individuelles, et ils ne +tentèrent point d'exprimer en public leur égoïsme inexcusable. + + * * * * * + +Introduite dans une des chambres qui précédaient le harem, Diane jeta +sur la chaise longue, avec un soulagement très vif, les vêtements qu'on +lui avait imposés pendant ses années de servitude familiale. + +Et Pausole observait debout les révélations successives d'un corps +teinté, ferme et vivace, tandis qu'elle ouvrait tour à tour la +chemisette bossue, la jupe monastique, le difforme pantalon blanc. + +Elle était plus belle encore que jolie; son adolescence valait une +maturité. Un torse rond, des épaules droites, des seins gorgés comme des +pastèques, des jambes longues et bien en chair se délivrèrent agilement +d'un multiple linge importun. Toute sa peau apparut, très brune, pleine +et fertile, duveteuse même au creux des reins et sur la rondeur des +cuisses, tandis que la chevelure noire, démordue de ses écailles +dentées, recourbait sur le dos les plumes de son aile. + + * * * * * + +Les autres femmes du harem, quand on leur présenta cette beauté... +ombreuse, trouvèrent qu'elle prêtait à rire et ne surent que lui imposer +un surnom volontiers narquois. Les femmes ont des théories très +particulières sur l'esthétique de leurs rivales. Diane à la Houppe ne se +fâcha point. Elle avait bon caractère. Et puis sa première conversation +avec le Roi l'avait mise du soir au matin en humeur de trouver tout le +palais charmant. + +Hélas! il n'en fut pas ainsi des douze mois qui suivirent cette unique +entrevue. Pausole en vain lui exposa que s'il ne la revoyait plus, s'il +fallait qu'elle entrât dans la règle commune, c'était parce qu'il avait +grand'peur de devenir amoureux d'elle, catastrophe qui aurait compromis +à la fois sa tranquillité d'âme et les intérêts de l'État. Diane ne +comprenait pas du tout ce raisonnement. Elle ne partageait pas non plus +l'indifférence de ses compagnes, lesquelles considéraient la cérémonie +annuelle comme une occasion excellente d'obtenir des soies de Manille ou +des pantoufles de Paris. Diane à la Houppe, tel saint Augustin au temps +de sa jeunesse dispose, aimait à aimer et ne cherchait rien d'autre. +Privée du Roi, elle ne voulut même pas apprendre les jeux variés et +traditionnels dont les autres Reines lui donnaient l'exemple à toute +heure et qu'elles vantaient en sa présence ou comme suffisants ou comme +incomparables, selon la tournure de leur esprit. + +La pauvre fille vécut un an dans l'attente. Année de larmes et de +pensées. Le dernier jour en faillit être, on le devine, le plus +déchirant. La Princesse royale disparue ce matin-là, Diane épouvantée +vit pendant plusieurs heures, avec l'imagination du désespoir, le Roi +lui-même partir à sa recherche... + +--Ah! Sire, s'écria-t-elle dès que la portière de la chambre à coucher +fut retombée sur elle et lui, ne regardez pas trop mes yeux. J'ai tant +pleuré depuis ce matin! + +--Houppe, tu es charmante, répondit Pausole. En effet, tes paupières se +gonflent et tes yeux sont encore humides; mais cela donne à leurs +regards l'expression de la Volupté même. Tu serais épuisée des suites du +plaisir et à la limite de l'évanouissement, tes yeux, ma Houppe, +luiraient du même éclat. Ne me détrompe pas: dans un instant, je pourrai +croire qu'ils me le doivent. + +Diane pencha la tête et sourit malgré elle. + + * * * * * + +La nuit pleine de clartés entrait dans la chambre obscure par une très +large baie ouverte sur une terrasse. Sous le store levé au linteau, +entre les portes ramenées au mur, Tryphême bleue et blanche apparaissait +mollement.--C'était une campagne onduleuse semée de bois et de maisons +plates, avec une grande route plantée d'arbres, chemin qu'aurait pris le +Roi pour aller à sa capitale s'il n'avait pas eu cent raisons (et même +trois cent soixante-six) de ne pas quitter son palais. Un énorme figuier +faisait retomber comme un tapis par-dessus la balustrade ses branches +cachées par les feuilles plates et ses fruits poudrés de lilas. Vers la +gauche, le parc se massait, avec ses magnolias déjà défleuris, ses +eucalyptus frissonnants, ses palmiers trapus du Japon, ses magnifiques +sagoutiers lunaires. Une défense d'aloès ourlait le jardin sombre et la +plaine s'étendait au delà jusqu'aux étoiles. + + * * * * * + +--Comme cette nuit ressemble à celle de mes noces! murmura Diane. Il n'y +a pas eu d'autre belle nuit depuis un an. Celle-ci est tout à fait la +soeur de la première. N'est-ce pas qu'il y a des nuits étranges où le +paysage qui nous regarde a l'air de contenir tout le bonheur que nous +voudrions enfermer en nous? + +Pausole ne répondit rien. + +--On a frappé, reprit la Reine. + +--Ce doit être pour le dîner, dit Pausole. Il fait grand'faim. + +Et il cria: + +--Entrez! Entrez! + + * * * * * + +Mais, au lieu du Grand-Échanson, ce fut le Grand-Eunuque qui montra, +tout à coup, entre les portières, sa vilaine physionomie de personnage +antipathique. + +--Ah! qu'est-ce encore? fit le Roi, du ton le plus maussade. Je n'ai +aucun besoin de vous, Taxis, j'ai affaire. + +--Allez-vous-en, dit la belle Diane, vous n'avez rien à voir ici. + +--C'est l'heure de mon repas, continua Pausole. Je n'ai pas d'autres +papiers à lire que le menu. + +--Avez-vous le menu? répéta Diane à la Houppe. Non? Alors allez-vous-en! + +--Mon ami, reprit le Roi, si vous empiétez sur les attributions des +autres officiers de la cour, nous courons à l'anarchie. Allez dire au +Grand-Échanson que pour ce soir encore je le prie de bien vouloir +choisir en mon nom le vin que je dois préférer. J'ai trop de tracas pour +rien décider sur ce point, et à plus forte raison pour vous entendre. +Allez! + +--Mais allez-vous-en donc! cria Diane, au comble de l'agacement. + +Et comme Taxis, respectueux mais entêté, ne faisait aucun geste +d'obéissance, Diane le prit par les deux épaules et lui dit en face, du +ton le plus sérieux: + +--Vilain parpaillot! Si vous obtenez de la bonté du Roi la permission de +parler ici, je vous forcerai de partir avant que vous ayez prononcé un +mot; si ce n'est pas par la violence, ce sera par un moyen que vous +connaissez bien! + +Le Roi leva les bras: + +--Allons! fit-il. Un conflit! Houppe, tiens-toi tranquille. Taxis va +s'en aller. Il est homme de sens. Il doit avoir déjà compris que nous ne +souhaitons pas en ce moment son entretien. + +Taxis eut un sourire mielleux, qui s'acheva en importance. + +--En effet, dit-il. Et si la voix inflexible de ma conscience, si +l'unique souci d'un devoir souvent ingrat, si la passion de la vérité ne +m'appelaient où je suis, croyez, Sire, que j'aurais déjà déféré au désir +que m'exprime Votre Majesté. Mais ma tâche est plus haute que mon +intérêt personnel, et dussé-je en souffrir, je ferai mon devoir jusqu'au +bout. Je n'empiète pas, quoique Votre Majesté m'en fît tout à l'heure le +cruel reproche, sur les attributions de mes collègues. Je suis maréchal +du palais, et comme tel, je devais m'occuper du grave incident qui s'est +produit ce matin au rez-de-chaussée du pavillon sud. Mon initiative ne +s'est pas trouvée en défaut. J'ai fait rechercher la Princesse Aline. + +--Hélas! gémit la Reine Diane. + +Mais, ressaisie aussitôt, et debout, elle interpella: + +--Qui vous en a donné l'ordre? + +--Le Roi m'a confié la mission sacrée de prévenir, de suspendre, de +réprimer au besoin la turbulence et les excès dans l'enceinte de la +demeure royale. + +--Ah! de prévenir!... Eh bien, il paraît que vous n'avez pas «prévenu», +puisqu'un étranger a pu s'introduire ici comme chez lui... Vous n'avez +n'avez pas non plus «suspendu», puisque la Princesse est partie à votre +barbe et que personne n'en a rien su pendant six heures. Maintenant vous +voulez «réprimer»? Le Roi vous le défend, seigneur Grand-Eunuque. + +--Sa Majesté... + +--Le Roi désapprouve. C'est tout. Cela suffit. Tournez les talons. Le +Roi vient de prendre une décision qui est admirable et sur laquelle il +ne reviendra certainement pas pour écouter vos lubies. Il vaut mieux ne +rien faire pendant un jour au moins; on ne vous expliquera pas pourquoi, +mais tel est l'ordre: suivez-le. Allez-vous-en! Rappelez vos hommes. +Gardez le silence sur l'événement et disparaissez jusqu'à demain soir. +M'entendez-vous? + +Taxis tendit en frémissant les trois papiers qu'il avait en main. + +--Mais, Sire, voici les rapports. Le suborneur est découvert. La +Princesse ne l'a pas quitté. Leur asile est gardé à vue sans qu'ils le +sachent. Je n'attends qu'un mot de vous pour agir. + +--Monsieur, répondit Pausole, je n'ai pas l'habitude de me jeter à +l'étourdie au milieu des faits divers. Je n'aime pas les aventures; et +j'entends n'en pas avoir. Vous parlez et vous décidez avec une +précipitation funeste. Il n'y a ni sagesse ni méthode dans une telle +pétulance, et je ne sais où j'avais pris l'estime que je vous portais. +Taxis, vous êtes un hurluberlu. Faites cesser la surveillance que vous +avez organisée si légèrement devant la retraite où dort ma fille. Et +tenons-nous-en là pour ce soir. J'ai dit. Veuillez vous retirer. + +Taxis recula de trois pas, montra le plafond d'un doigt osseux: + +--L'Éternel appréciera! dit-il. + +Sur ces mots, il salua d'un front sec et disparut. + +Diane, restée seule avec le Roi, saisit l'occasion par le nez. + +--Ah! Sire, quand nous délivrerez-vous de cet odieux personnage? Il est +notre bourreau, vous ne pouvez savoir ce qu'il invente pour nous +exaspérer. Il règle tout, il distribue tout, il administre jusqu'à nos +pensées. Nous ne pouvons ni dormir, ni danser, ni courir au parc, ni +lire de romans, ni manger de bonbons qu'aux heures fixées par sa manie. +Le moindre oubli est puni de cellule. Un simple retard suffit. Il nous +tue!... Pour le faire fuir nous n'avons qu'un moyen: c'est celui que je +voulais employer tout à l'heure; et encore si vous ne lui aviez pas +interdit de nous parler décence, il nous châtierait terriblement de +ceci, car rien ne le met en plus grande fureur que les spectacles dont +parfois il faut bien qu'on le rende témoin. Mais ce moyen-là me répugne +et je n'ai même pas toujours plaisir à le voir employer par les autres. +Aussi quelle idée singulière que de mettre un pasteur protestant à la +tête d'un harem si nu! Vous l'avez voulu, c'est donc parfait ainsi, et +je vous pose des questions, Sire, sans les résoudre. Pourquoi ne pas +nous donner de véritables eunuques, comme cela se fait en Orient? Mes +compagnes les regrettent quelquefois en disant que ces pauvres êtres +peuvent, eux aussi, donner aux femmes un plaisir complet qu'ils ne +partagent point et qui ne doit éveiller la jalousie de personne. Moi, je +ne pense guère à de pareilles choses; je n'ai de joie qu'en votre +souvenir, mais je voudrais qu'on ne m'empêchât plus d'y rêver tout à mon +aise et qu'une haïssable face ne se dressât pas tout le jour entre lui +et moi. + +--Eh! eh! dit Pausole, Taxis a du bon. + + + + +CHAPITRE VII + +QUI EST CONSIDÉRABLEMENT ÉCOURTÉ EU ÉGARD AUX LOIS EN VIGUEUR. + + Ô mourir agréable! ô trépas bienheureux! + S'il y a quelque chose en ce monde d'heureux, + C'est un tombeau tout nud d'une cuisse yvoirine. + Ces esprits vont au ciel d'un ravissement doux. + + THÉOPHILE DE VIAU.--1625. + + +Je ne décrirai point le repas qui suivit. + +On m'a dit, en effet, que les lois de notre pays permettent aux +romanciers de proposer en exemple tous les crimes de leurs personnages +mais non point le détail de leurs voluptés, tant le massacre est aux +yeux du législateur un moindre péché que le plaisir. + +Et comme je ne sais plus exactement si l'on bannit de nos oeuvres les +voluptés du lit ou celles de la table; comme d'ailleurs, en consultant +toute ma conscience et toute ma sincérité, il m'est impossible d'augurer +lequel est le plus pendable de manger une tartine ou de créer un enfant, +j'aime mieux prendre mes précautions et ne parler ici ni de seins ni de +grenades. + + * * * * * + +On saura donc en peu de mots que le dîner du Roi Pausole et de la belle +Diane à la Houppe comprenait: + + Des hors-d'oeuvre. + Une première entrée. + Un relevé. + Une deuxième entrée. + Un rôti. + Une salade. + Un légume. + Un entremets. + Des fruits et des confiseries. + Les vins X... Y... et Z... + +C'était un petit dîner. N'en disons pas plus. + +Voilons de la même manière ce qui s'ensuivit. + +Diane, privée du Roi depuis une année et cloîtrée dans le harem après un +seul matin d'amour, était redevenue jeune fille.--Comprenne qui peut. Je +n'explique rien.--Bref le Roi trouva lui aussi que cette seconde +entrevue intime ressemblait beaucoup à la première. + +Un peu avant le lever du soleil, tous deux allèrent prendre le frais sur +la terrasse semée de tapis; et pour cueillir les plus hautes figues, +Diane à la Houppe levant les bras s'étirait douloureusement, lisse comme +une fleur et trois fois tachée de noir. + + + + +CHAPITRE VIII + +OÙ PAUSOLE EXAMINE DES RÉVÉLATIONS SUR UNE LETTRE DONT L'IMPORTANCE +N'ÉCHAPPERA POINT AU LECTEUR. + + On devine ce qu'un jeune homme assez fat et habitué aux succès faciles + peut dire à une jeune fille lorsqu'il a monté sept étages pour arriver + jusqu'à elle et qu'il se croit attendu. + + Mme ANCELOT.--1839. + + +Vers midi, Pausole s'éveilla, simplement, comme de coutume. Il n'avait +pas de petit lever. Les cérémonies inutiles n'embarrassaient point sa +vie. + +Son coup de sonnette fit accourir une camérière qui débutait, ce +matin-là, dans le service de la chambre. La jeune personne, en tremblant +des deux mains, trébucha, heurta des chaises et rougit avec violence +lorsqu'elle aperçut près du Roi Diane immodeste et endormie. + +--Chut! fit Pausole. Parlez bas. Quelle heure est-il? + +--Oui, Sire... Non, non... Je ne sais pas, balbutia la pauvre enfant. + +--Donnez-moi ma robe de chambre et faites préparer mon bain. Prévenez +aussi ma lectrice et l'écuyer des cuisines. Et maintenant fermez les +rideaux pour que la Reine dorme le plus longtemps possible. + +Puis, avec mille précautions il mit ses pieds l'un après l'autre, et +silencieusement, sur le sol. La perspective de dire adieu pour une +seconde année à la redoutable Diane ne le retenait en aucune façon. + +Il s'esquiva. + + * * * * * + +Peu après, couché dans une eau parfumée, il admit à six pas de sa +baignoire la lectrice ordinaire qui venait chaque matin lui donner un +aperçu des nouvelles télégraphiques et le résumé des principaux +feuilletons. En vertu de l'article premier du code en usage à Tryphême +(Tu ne nuiras pas à ton voisin) il était interdit aux journaux d'insérer +les nouvelles scandaleuses ou diffamatoires. Aussi pas une feuille ne +publiait-elle la fuite de la blanche Aline; et si quelques-unes, çà et +là, s'étaient permis des allusions, la lectrice eut le tact de ne pas +les comprendre. + +Cependant Pausole demeurait distrait. Quand sa toilette fut achevée, +quand l'écuyer des cuisines eut fait servir dans un cabinet de repos le +premier déjeuner fumant et quand Pausole s'en fut nourri--enfin, quand +il eut fumé deux cigarettes de tabac frais, il sortit et pénétra seul +dans la chambre où avait grandi sa fille. + + * * * * * + +Rien n'y était rangé. La pièce conservait l'aspect mouvementé d'une fin +de toilette et d'un départ rapide. À sa suite, la salle d'étude, le +cabinet de coiffure, le boudoir et les bains offraient un mélange +singulier de tire-boutons, de géographies, de bas noirs et de raquettes. +Un exemplaire de _Télémaque_ flottait sur l'eau calme du tub. + +Pausole erra mélancoliquement de chambre en chambre pendant un quart +d'heure. Il ouvrit les cahiers de style, souleva les petits corsages, +déroula une ceinture de cuir et remit dans leur boîte trois épingles à +cheveux. + +Puis il appuya le médius de la main droite sur le bouton d'une sonnette +et dit au valet survenant: + +--Faites prévenir M. le maréchal du palais que je l'attends ici et +désire lui parler. + +Taxis entra. + +--Monsieur, dit Pausole, j'estime votre zèle et votre méthode, en ce +qu'elles me délivrent chaque jour de vingt soucis dont je n'ai que +faire. Mais votre enquête d'hier marchait dans le domaine de +l'intempestif, surtout si l'on considère l'heure et le lieu où vous avez +cru pouvoir m'en offrir le compte rendu. Je vous avais pourtant signifié +qu'entre cinq heures du soir et deux heures de l'après-midi, je ne +voulais méditer nulle entreprise. Vous avez outrepassé vos instructions +en prenant une initiative dans un cas où votre compétence était plus que +douteuse et en me demandant mes ordres sans que j'eusse manifesté le +dessein de vous en donner aucun. + +Ici, fort posément, il alluma une cigarette, s'assit, plaça le coude +droit sur le bras large du fauteuil, inclina la tête du même côté, +croisa les jambes, fit un geste et dit: + +--Maintenant, lisez votre rapport. + +Taxis n'avait pas bronché. Les conseils que porte la nuit ayant eu sur +son empressement une influence pacifiante, il avait cessé de crier que +l'intérêt de sa carrière cédait le pas à celui de sa tâche. En outre, +consultant sa Bible, il s'était arrêté à ce passage catégorique: + +«Vous clamerez contre le roi que vous vous serez choisi, mais l'Éternel +ne vous exaucera point»[4]. + + [4] Samuel, VIII, 22. + +Ceci levait tous les scrupules. Il redevint courtisan. + +--Sire, voici l'affaire en deux mots. La minute et l'expédition de mes +rapports sont dans ce portefeuille, mais je crois préférable de les +résumer. + +Il s'approcha de la fenêtre ouverte. + +--Hier matin, vraisemblablement vers quatre heures, Son Altesse Royale +la Princesse Aline s'est assise tout habillée sur le marbre de cette +fenêtre. Ayant levé les jambes et opéré de droite à gauche un mouvement +de rotation qui a laissé trace dans la poussière, elle a sauté d'une +hauteur d'environ soixante-quinze centimètres au milieu de la +platebande. Ses deux pieds ont marqué là leurs empreintes parallèles, +puis alternées--et il n'y a pas d'autres vestiges. Son Altesse est donc +partie seule. + +Sur cette révélation, Taxis croisa les mains devant son maigre ventre, +et prit un temps. + +--Hier soir, continua-t-il, la Princesse se préparait à passer la nuit +dans une auberge appelée «Hôtel du Coq» et située à 3 kil. 2, sur la +route de la capitale. Elle y était arrivée à 3 h. 40, venant d'un petit +bois voisin et accompagnée d'un jeune homme dont je possède le +signalement, mais qui est inconnu dans la région. + +--Quel âge a-t-il? dit Pausole. + +--Très jeune. Dix-sept ans au plus. + +--Allons, c'est gentil, fit le Roi. + +--Si Votre Majesté l'avait voulu, le suborneur était arrêté dès hier et +la Princesse ramenée au palais. + +--Par des policiers, n'est-ce pas? + +--Ou par des envoyés spéciaux. + +--Et lesquels? Vous ne voyez jamais, Taxis, le point délicat d'une +situation, ni la complexité qui résulte des devoirs imposés par le +scrupule affectueux. + +--Je n'insiste pas. Votre Majesté a raison contre moi. J'ai déféré à ses +ordres et la surveillance a été levée hier soir à huit heures. Depuis +lors, je me suis maintenu strictement dans l'expectative. + +--Il serait pourtant essentiel de savoir à qui nous avons affaire, et +d'abord afin de décider s'il convient de poursuivre ou de s'abstenir. +Qu'est-ce que c'est que ce galopin dont nul n'a jamais vu la tête, qui +n'appartient pas au palais, qui n'habite point aux environs et qui prend +tout à coup assez d'ascendant sur l'esprit de ma fille pour l'enlever à +notre barbe, sans même avoir la peine de venir la chercher? Il se fait +rejoindre par elle! Il l'attend et elle vient à lui! Elle qui n'avait +jamais quitté les pelouses du parc, la voici sur les grandes routes, +dans une auberge de bicyclistes, avec un écolier de seize ans qu'elle +n'a pu rencontrer nulle part avant de se jeter dans ses bras! Avouez-le, +Taxis, c'est extravagant! Je désespère d'y rien comprendre... Mais +n'avez-vous aucun indice? + +Après un sourire bref, Taxis répondit de sa voix exacte: + +--Avant-hier et le jour précédent, une troupe de danseuses françaises a +donné deux représentations à la Cour, devant Leurs Majestés du Harem. La +Princesse Aline était présente au fond de sa baignoire, autorisée pour +la première fois à pénétrer sur le théâtre. Elle a manifesté pendant +tout le ballet le plaisir le plus vif, et l'on a pu remarquer que son +émotion grandissait chaque fois qu'elle voyait danser une... pécore +nommée Mirabelle. + +Taxis prit un nouveau temps, puis articula: + +--Après le spectacle, la Princesse a fait remettre à cette personne un +don en argent--sous la forme d'un billet de banque--contenu dans une +enveloppe cachetée.--Je prie Votre Majesté de peser tous les mots de ma +phrase. À mon sens, il y a corrélation entre ce petit fait et le malheur +public qui l'a suivi de si près. + +Il y eut un silence gênant. + +Le Roi continuait de fumer. + +Taxis crut nécessaire de préciser davantage. + +--J'accuse, en un mot, reprit-il, j'accuse la ballerine nommée Mirabelle +d'avoir machiné une intrigue diabolique dans le but d'entraîner à +l'abîme une âme que tant de soins et de piété paternelle avaient +conservée à l'état de candeur. J'accuse cette coquine d'avoir été +l'entremetteuse du crime qui s'est perpétré! Le nom du suborneur, nous +le saurons plus tard; il n'importe; mais qu'il ait connu Mirabelle et +qu'elle lui ait permis d'arriver à ses fins, c'est ce que je me fais +fort de démontrer par la suite de l'instruction si Votre Majesté n'y met +pas d'obstacle. + +Pausole leva les deux mains. + +--Nous n'en sortirons pas! dit-il découragé. Cela se complique de plus +en plus. Et que sont devenues ces danseuses? + +--Parties le même jour pour Narbonne. + +--Vous le voyez bien! nous n'en sortirons pas! C'est une affaire +inextricable. + +--Pardon. Deux coupables: deux informations. L'un est en France, nous +allons télégraphier à la Place Vendôme et après les formalités +nécessaires nous obtiendrons de le faire extrader. Le détournement de +mineure est un chef d'inculpation prévu par les traités internationaux. +De ce côté, rien d'embarrassant. Quant à l'autre coupable, nous le +tenons, il est là. Dites un mot, et je l'arrête. + +Le Roi dirigea son regard vers Taxis toujours debout. + +--Vous êtes un homme dangereux, seigneur Grand-Eunuque. Utile; mais +dangereux. Si les destinées vous avaient mis à ma place, je ne donnerais +pas un rouge liard du bonheur de mon pauvre peuple. Vous êtes un caïman, +Taxis. Vous avez l'oeil féroce d'un sénateur français. Et puis vous ne +me comprenez pas. + +Il secoua la cendre de sa cigarette avec un geste de lassitude. + +--Je vais réfléchir à tout ceci. Votre rapport est instructif, et s'il +conclut du possible au certain, cela ne me dispense pas de méditer les +hypothèses qu'il suggère. J'y songerai tout à loisir; dès demain je +prendrai une résolution. Attendez. Calmez-vous. + +Il se leva, et, plus franchement: + +--D'ici là, soupira-t-il, j'aurais bien besoin de penser à autre chose. +Cette préoccupation m'accable. Pour peu qu'elle persiste j'en ferai une +maladie. Parlez-moi, mon ami. Changez l'ordre de mes idées. + +Taxis enfla sa poitrine en baissant les yeux et poussa un soupir ému. Le +ton bienveillant du Roi l'enhardissait. Il crut le moment opportun pour +aborder un sujet qui lui tenait fort à coeur. + +--Oserais-je donc, fit-il, attirer l'attention de Votre Majesté sur ma +modeste personne? Et si mes services, ou du moins mes efforts, +recueillent l'auguste approbation de celui qui peut seul en juger +l'importance, me sera-t-il permis d'exprimer ici l'espoir dont je me +plais parfois à bercer mes solitudes? + +--Que signifie ce galimatias? dit Pausole. Exprimez donc. Ne préambulez +point. + +--Je ne suis que commandeur de l'ordre des Colombes. Certes, et je me +hâte de le dire, mes humbles ambitions personnelles sont comblées; mais +ma vieille mère, du fond de son hameau jurassien, aurait une joie bien +touchante et peut-être un regain de vie à me savoir grand-officier... +J'ajoute qu'à mon sens, la haute charge dont Votre Majesté a daigné me +donner l'investiture mérite une distinction honorifique à laquelle je +n'eusse point songé si le bon plaisir du Roi ne m'avait pas élevé au +sommet de la hiérarchie palatiale. Je parle ici, non pour Taxis, mais +pour le chef de la maison civile, et pour la cause de l'autorité!... Ma +demande est entièrement désintéressée. + +Pausole temporisa: + +--Nous verrons. Un peu plus tard. Vous avez aujourd'hui une affaire +délicate à mener dans la bonne voie. Si vous vous en tirez, je vous +donnerai la plaque; c'est faveur promise. Continuez vos rapports. + +--La Princesse... + +--Encore elle? Ne s'est-il rien passé depuis hier soir que vous me +fatiguiez ainsi la tête avec un événement vieux déjà de trente-six +heures? + +--Si fait. Je n'osais pas... + +--Ah! mais parlez! je vous y invite. + +--Sire, il s'agit d'un attentat injurieux et exécrable, mais dont le +caractère est grotesque. Un souffle de démence traverse le palais. Il ne +convient pas que Votre Majesté s'arrête à de telles fredaines, sujet +indigne de ses réflexions dans les circonstances actuelles. Je veillais. +J'ai puni. L'auteur de cette escapade peut attendre d'être jugé. + +--Que de peines pour obtenir l'exposé d'un fait! Je vous écoute, Taxis. +Qui est le délinquant? + +--C'est un page, le dernier nommé de la compagnie, celui-là même dont je +me suis plaint tant de fois à Votre Majesté. Il a mis le comble à ses +friponneries par un acte inqualifiable. J'ai plus de honte à le +rapporter qu'il n'en a eu à l'accomplir. + +--Enfin, qu'a-t-il fait? + +--Voici... L'honorable M. Palestre, ministre des Jeux publics, conserve +encore malgré son âge un penchant déterminé vers les amours ancillaires. +Votre Majesté l'ignore peut-être. Quant à moi, je ne l'excuse point. +Toujours est-il que cette faiblesse d'un vieillard si respectable par +ailleurs défrayait les conversations des pages. Le plus malfaisant +d'entre ces jeunes chenapans résolut de surprendre M. Palestre à +l'instant où il convenait le moins que M. Palestre fût surpris. Il se +posta sous le lit de la camérière avec qui le ministre faisait ses +déportements--votre propre camérière, Sire--et quand, à de certains +signes que je ne pourrais ni ne voudrais décrire, il estima que ses deux +victimes devaient être dans l'état de distraction favorable à ses +desseins, il sortit de sa retraite et jeta sur le couple un filet de +tennis... + +--Ha! ha! ha! fit le roi. + +--... Il le noua au pied du lit, forçant ainsi M. Palestre et la femme +de chambre à garder, quoi qu'ils en eussent, la plus licencieuse des +attitudes. + +--Ha! ha! + +--Et non content d'avoir été l'acteur et le témoin de cette triste +scène, il appela tout le corps des pages dans la chambre du scandale, le +multipliant ainsi par le nombre des spectateurs. Les incidents qui +suivirent furent d'un tel caractère que la malheureuse servante en garde +le lit pour huit jours, de fatigue et d'émotion. Voilà pourquoi ce +matin, à votre réveil, vous avez entrevu un visage nouveau... Sire, je +suis confondu que vous accueilliez avec cette gaieté sympathique une +scélératesse que j'aurais jugée digne de toutes les flétrissures, en +attendant les châtiments. + +Pausole protesta: + +--Non pas! Vous avez, Taxis, une méthode de généralisation qui vous +pousse à l'erreur facile. Vous classifiez les gestes et les actes selon +je ne sais quelle table de mathématiques morales où ils ne reconnaissent +pas leur ordonnance naturelle. Plus que vous encore je hais le grivois. +La volupté qui rit n'existe point. Le plaisir touche de plus près à la +douleur qu'à la gaieté. Ceci proclamé en principe, l'anecdote que vous +me révélez n'en est pas moins excellente. + +--Votre Majesté raille. + +--Je n'en fais rien. L'histoire est admirable et presque divine, en ce +qu'elle est d'abord renouvelée des Grecs. Ainsi fut surprise et enclose +dans un filet à mailles de fer la coupable Aphrodite chez le dieu des +batailles. Ce souvenir classique inspirant l'un de mes pages est bien +pour me satisfaire. + +--Classique? Sire, dites païen. + +--Ensuite, observez que ce jeune homme, au lieu d'imiter au hasard la +tradition olympienne, a pris un filet de tennis pour en envelopper +justement le ministre des Jeux publics. Ceci dénote un esprit personnel +et des idées indépendantes... + +--Soit. Deux tares, il me semble. + +--Enfin, je loue au plus haut point l'intention moralisatrice qui plane +sur toute la scène. Il est ridicule et odieux qu'un vieillard de +soixante-dix-huit ans aille partager le lit d'une servante qui est +peut-être son arrière-petite-fille. On ne sait jamais. Si M. Palestre se +plaint, il ne peut s'en prendre qu'à lui-même de la posture piteuse en +laquelle ces jeunes gens l'ont vu. Quant à ma camérière, elle n'a eu que +ce qu'elle méritait; la honte résulte de son acte et non pas de son +châtiment. + +--Alors que dois-je faire du coupable? + +--Le mettre en liberté sur l'heure et l'inviter à venir me voir ici +même, où je l'attends. C'est à lui que je demanderai conseil dans ma +perplexité présente. + + + + +CHAPITRE IX + +OÙ PAUSOLE SE DÉTERMINE. + + Je pense qu'Épicure étoit un philosophe fort sage, qui selon les tems + et les occasions, aimoit la volupté en repos ou la volupté en + mouvement. + + SAINT-ÉVREMOND. + + +Le costume des pages à la cour de Tryphême datait de la Renaissance. Il +comprenait un maillot de soie jaune avec un petit pont relevé par deux +aiguillettes, une toque à plume de pintade et un pourpoint bleu de roi. + +Ce fut sous ce léger uniforme que l'oiseleur de M. Palestre se présenta, +saluant de la toque et les deux jambes réunies. + +--Comment t'appelles-tu, jeune drôle? demanda Pausole. + +--Comme il vous plaira, Sire. + +--Voilà qui est déjà fort bien, dit le Roi. Je ne sais rien de plus +impertinent que la prétention d'obliger les gens à répéter un nom qui +peut ne point leur plaire. Tu m'as conquis dès le premier mot. Dis-moi +cependant le nom que tu portes, quitte à le changer si je t'y invite. + +--Sire, mon nom s'écrit G, i, g, l, i, o. Prononcez-le comme vous +voudrez, à l'italienne ou à la française. Djilio ou Giguelillot. + +--Djilio, fit Pausole, c'est un poète; et Giguelillot, c'est un fou. Je +voudrais que tu fusses l'un et l'autre. + +--Je le voudrais aussi, dit le page très sérieux. Et je le désire si +ardemment que je finirai peut-être par y arriver. + +--Pourquoi veux-tu être un poète? + +--Pour ne rien voir, fût-ce une mouche, avec l'oeil de mon voisin. + +--Tu n'aimes pas ton voisin? + +--Je ne lui veux pas de mal. J'aime mieux ne pas être lui, voilà tout. + +--Et pourquoi veux-tu être un fou? + +--Si mon voisin m'appelle un fou, je comprendrai tout de suite que je ne +lui ressemble pas. + +--Mais si tu deviens pire? + +--C'est bien difficile. + +--Comment le sauras-tu? + +--À son attitude. S'il me laisse en repos, c'est que j'aurai perdu. S'il +m'attaque, c'est que je serai heureux. + +Pausole eut un geste impulsif: + +--Prends une cigarette! dit-il. + +Et il la lui tendait d'une main familière. + +--Jugeras-tu de la même manière si ton voisin est une voisine? + +--Oh! du tout. + +--Pourquoi? + +--Les femmes ne sont pas de l'espèce humaine. + +--J'espère que tu ne le leur dis pas? + +--Je ne leur dis que du bien d'elles et je le pense toujours. + +--Comment les regardes-tu? + +--Comme les meilleures créatures qui soient; les seules qui sachent +rendre le bien pour le bien. Ou même pour le mal, au besoin. Je ne leur +ai que de la reconnaissance et pourtant je n'ai rien fait pour elles, +que d'en flatter beaucoup et d'en aimer une. + +Pausole le considérait: + +--Es-tu heureux? continua-t-il. + +--Non. Ni vous non plus, Sire, cela s'entend. + +--Alors, pourquoi es-tu gai? + +--Pour me faire croire que je suis heureux. + +--Et que te manque-t-il? + +--Comme à vous, Sire, il me manque une existence imprévue, le +merveilleux, les événements. + +--Les événements... J'en ai trop. + +--Mais vous n'en profitez pas. + +--Duquel me parles-tu? + +--De celui que vous pensez. + +--Je ne vois pas du tout comment celui-là pourrait me rendre heureux si +je ne le suis point, fit Pausole d'un ton surpris. + +Le page allait répondre, mais ne sachant pas exactement si le Roi le +consultait ou le priait de s'expliquer, il attendit d'être éclairé sur +cette nuance intéressante. + +--Allons, assieds-toi, reprit Pausole. Tu m'as parlé d'un sujet scabreux +qui m'absorbe, et tu ne t'es pas dit qu'il valait mieux pour toi +paraître l'ignorer. En cela tu as montré que tu mettais les lois de la +conversation avant celles de l'étiquette et je l'approuve, mon petit +bonhomme. Écoute-moi: je ne suis pas d'avis que les vieillards soient de +bon conseil. L'expérience ne sert de rien; un même fait ne se reproduit +jamais dans les mêmes circonstances. Au contraire, il faut bien admettre +que la spontanéité sert à quelque chose, puisque à vingt ans on fait sa +vie et qu'on n'a rien de plus important à fabriquer de par la suite. +C'est pourquoi, malgré la coutume, j'aime mieux prendre ton sentiment +que de consulter, par exemple, le vénérable M. Palestre. + +Giglio resta impassible. + +Pausole, toujours plus expansif, continua comme s'il s'adressait à un +confident familier: + +--Jamais, disait-il, je ne me résoudrai à faire poursuivre cette enfant +par la police de mon royaume. Il n'est pas convenable non plus que je la +fasse ramener au palais par un envoyé spécial; car, si je la sépare de +l'inconnu qu'elle a gentiment suivi, ce n'est point certes pour la +confier à un légat tout aussi compromettant et moins sympathique à ses +yeux. Quant à lui dépêcher une femme, ce serait une pitoyable idée. Je +n'y songerai pas un instant. + +--Pourquoi ne pas aller la chercher vous-même? + +--Moi? + +--Vous! + +--Moi-même? + +--Sans doute! + +--Moi, m'en aller aux aventures à la recherche d'une petite fille qui +s'est sauvée à travers champs avec un jeune premier que personne ne +connaît? + +--Oui. + +--Mon ami, tu abuses de ta vocation de fou. + +--Pardon, Sire, ai-je le droit de vous poser une question? + +--Laquelle? + +--Désirez-vous réellement que Son Altesse rentre au palais? + +Pausole encastra son menton dans l'angle de sa main droite. + +--C'est une question que je n'avais pas encore agitée, fit-il. + +Mais après une réflexion brève: + +--Oui. J'en ai le désir sincère. Cette escapade ne lui vaut rien. + +--Vous en êtes certain? + +--Certain. + +--Eh bien, comme d'une part vous venez de découvrir que vous ne pouviez +envoyer à la poursuite de la Princesse ni un homme, ni une femme, ni une +bête de la police (c'est-à-dire, en un mot, personne), et comme d'autre +part vous êtes résolu à la prier de revenir ici, je ne vois qu'un moyen +de le lui faire savoir, c'est d'aller le lui dire vous-même. + +--Tu as l'esprit logique? + +--C'est le propre des fous. + + * * * * * + +Le Roi se leva, parcourut la chambre d'un pas large et balancé, puis +ouvrant les bras en signe d'acquiescement: + +--C'est indiscutable, dit-il. Et je serais arrivé aux mêmes conclusions +si j'avais eu le temps de songer à tout cela. + +--Alors... + +--Alors, interrompit le Roi qui s'animait visiblement dans l'influence +de son page, tout se simplifie aussitôt et je n'ai plus qu'une +résolution à prendre!--Ou bien je laisserai cette petite faire le voyage +de sept mois dont sa lettre m'annonce le projet;--ou bien j'irai lui +parler en personne et je la ramènerai au palais qu'elle n'aurait jamais +dû quitter! + +Le page comprit d'un coup d'oeil que s'il laissait Pausole réfléchir en +silence, toute cette belle ardeur s'éteindrait dans une cendre +d'inertie. + +--Sire, il faut partir, affirma-t-il. Cela est bon, non seulement pour +Son Altesse, mais davantage encore pour vous. Si comme vous le laissez +voir vous n'êtes plus heureux, c'est qu'un homme a détruit l'avenir +nonchalant que vous vous réserviez avec tant de sagesse. Pour vous +délivrer du soin de vouloir chacun de vos actes, vous avez remis votre +existence aux mains d'un monsieur qui n'y comprend rien et qui la guide +tout de travers. C'est lui qui vous désappointe. C'est lui qui écarte de +vous un bonheur toujours possible et toujours nouveau chaque matin. Vous +périssez dans sa routine; vous mourez de monotonie. Demain, son +calendrier vous impose la Reine Denyse. L'aimez-vous? Non. Vous ne +l'aimez point. Et pourtant vous la subirez. Vous continuerez d'habiter +les mêmes chambres, le même fauteuil, de voir le même horizon dans le +cadre de la même fenêtre. Échappez donc à tout cela! Il y a si peu de +jours dans la vie: faites que pas un d'eux ne ressemble au suivant. + +--Mais alors qui me conseillera, si je me lance dans cette équipée? + +--Qui? le hasard, la fantaisie. Laissez-vous tenter par la fortune de +chaque jour et promener par la bonne étoile. Son conseil est facile à +suivre. + +--Puissé-je ne pas arriver, dit Pausole en secouant la tête, comme +Melchior ou Balthazar, devant une crèche blonde et un petit enfant... + +--Quand cela serait? vous l'aimeriez. + +--Tu as raison. Et d'ailleurs nous y serons plus tôt. Les fugitifs +dorment à deux pas. Il ne s'agit pas d'un voyage. Demain nous les +rejoindrons sans doute. + +--Vous partez? Vous partez vraiment? + +--Je pars. Viens avec moi, petit. J'ai plaisir à te regarder vivre. + +Ils sortirent côte à côte. Pausole avait mis la main sur l'épaule de son +page et marchait d'un pas énergique. + +Au tournant d'un corridor ils rencontrèrent Taxis. + +Le Roi s'arrêta, la tête droite: + +--Monsieur le Grand-Eunuque, dit-il, j'ai pris une détermination. J'irai +moi-même à la recherche de la Princesse Aline. Annoncez mon départ pour +demain matin et faites seller ma mule à dix heures et demie. Ce jeune +homme m'accompagnera. + +Taxis eut l'habileté de se taire. + +Pausole l'examina quelque temps comme s'il pesait sa propre audace, puis +d'un ton soudain radouci: + +--Au fait, conclut-il, vous viendrez avec nous. + + +FIN DU LIVRE PREMIER + + + + +LIVRE DEUXIÈME + + + + +CHAPITRE PREMIER + +COMMENT LA BLANCHE ALINE VIT DANSER UN BALLET, ET CE QUI S'ENSUIVIT. + + Une grande princesse aimoit alors une de ses damoiselles... (p. 115.) + + SAUVAL.--_Mémoires historiques et secrets._--1739. + + +L'enquête menée par le Grand-Eunuque valait par ses résultats, mais +péchait par ses conclusions. + +La blanche Aline en s'échappant, n'avait pas eu besoin des deux +complices imaginés par Taxis. + +Un seul avait suffi. + +Une seule, pour tout dire. + +Voici comment elle avait fui: + + * * * * * + +On sait déjà que l'avant-veille du jour où la Princesse quitta le +palais, une troupe de danseuses françaises était venue donner au harem +le spectacle de ses jambes roses et de ses perruques fleuries. + +Pour la première fois depuis sa naissance, la blanche Aline était admise +à suivre une représentation. Pausole entendait commencer l'éducation +théâtrale de sa fille par une soirée de ballet, jugeant qu'un sujet de +pantomime est moins aisé à découvrir et par conséquent moins dangereux à +méditer qu'une action de comédie. Au reste, les danses se déroulent +toujours dans un décor invraisemblable; on ne rencontre point dans la +vie les personnages qu'elles présentent, et l'on ne saurait imiter sans +tomber dans le ridicule les gestes gracieux sur lesquels elles rythment +de mauvaises passions. + +Tout cela était fort bien conçu; malheureusement la blanche Aline +n'avait pas besoin de comprendre pour admirer. + +Au milieu des jetés-battus, des battements, des branles et des +entretailles, la petite fille ne vit qu'une chose, c'est qu'un très joli +jeune homme (qui était peut-être bien une dame habillée en Prince +Charmant) recevait à chaque tableau les hommages enflammés de quarante +autres dames et que vraiment il les méritait. + +Elle le trouva bien pris, élégant, prestigieux. Elle compara ses gestes +avec ceux des fonctionnaires qu'elle rencontrait au palais et elle lui +donna le prix de la grâce. Il eut aussi le prix de la beauté, celui de +l'esprit, celui du coeur. Elle le regardait la bouche ouverte et la tête +penchée sur l'épaule avec une expression de tendresse si profonde que +les dames d'honneur autour d'elle en eussent été bien inquiètes si +elles-mêmes n'avaient suivi les péripéties du ballet avec tant +d'absorbante passion. + +Après le spectacle, elle demanda le nom de ce personnage éblouissant. On +lui dit que le rôle était joué par la danseuse Mirabelle. + +Où demeurait cette belle personne? Au fond du parc, lui répondit-on, +dans les bâtiments des communs et pour deux nuits encore jusqu'à son +départ. + +Comment lui exprimer qu'on était content d'elle? Par un présent, suggéra +une dame d'honneur mal inspirée. + +La blanche Aline réfléchit. + +Rentrée dans ses appartements et avant même de commencer sa minutieuse +toilette du soir, elle demanda un billet de banque afin de le mettre +sous enveloppe. + +Un peu plus tard elle s'enferma dans son cabinet tendu de zinzolin, +comme pour se livrer à une toilette intime que la dame d'honneur ne +pouvait surveiller; puis, assise devant sa table et sûre de n'être point +surprise, elle écrivit ces simples mots: + + +«Mademoiselle, + +«Vous êtes bien jolie. Voulez-vous me parler? Cette nuit, à deux heures, +je serai dans le parc, sous le grand amandier, près de la source. + +«Ne dites à personne que je vous écris. Pour tout le monde, ce message +ne contient qu'une estampe bleue. Acceptez-la aussi pour ne pas me +trahir. + + «Princesse ALINE.» + +Et puis elle glissa son estampe entre les feuilles de la lettre, écrivit +en guise d'adresse: + +«À Mademoiselle Mirabelle» + +et cacheta l'enveloppe à la cire afin qu'elle ne fût point ouverte. + +La même dame d'honneur qui avait donné, dans la naïveté de sa +vieillesse, le conseil de ce présent, voulut bien se charger par +surcroît de porter le billet à la destinataire. Disons qu'elle était +inspirée d'abord par le louable désir de faire un acte charitable; +ensuite, par la tentation peut-être non moins vive de pénétrer à l'heure +des toilettes nocturnes parmi les filles de ballet. Car, pour une +vieille demoiselle, veiller au salut de son âme en s'instruisant des +dessous galants, c'est le programme du bonheur parfait. + +Restée seule et bordée dans son petit lit frais, la blanche Aline se +sentit prise d'une émotion insoutenable. Elle essaya de se calmer +d'abord sur le côté droit, puis sur le côté gauche, sur le dos, sur la +poitrine, assise, accroupie, étendue, épanouie ou recroquevillée; mais +elle avait la fièvre dans toutes les positions et instinctivement elle +reculait jusqu'au bord de son matelas comme pour laisser place auprès +d'elle à un visiteur mystérieux. + +Bien avant l'heure, elle se leva, chaussa des mules, ouvrit les rideaux +et regarda la lune entrer jusqu'au fond de la longue chambre. + +La nuit brillait, tiède et légère. Par la fenêtre ouverte Aline +distinguait dans le lointain, au delà des pelouses brumeuses et des bois +immobiles, la terrasse blanche des communs où Mirabelle lisait sa +lettre. + +--Que va-t-elle penser de moi? se dit la petite en rêverie. +Viendra-t-elle? Peut-être que non... Peut-être qu'elle est fatiguée... +Peut-être qu'elle a peur la nuit... + +Pour occuper son attente, elle dessina sur son buvard une quantité de +petites figures sensiblement géométriques, des ronds, des barres et des +losanges, des grecques qui s'achevaient en spirales. Elle les ombrait +avec une conscience et une distraction parfaites. Et puis elle commença, +toujours au clair de lune, le portrait d'un bel inconnu qui avait trois +cheveux, quarante cils et l'oeil beaucoup plus grand que la bouche. + +Mais l'art ne suffisait pas à calmer son impatience. + +Elle retourna devant sa psyché, laissa choir sa longue chemise blanche +et reprit son examen au point où elle l'avait laissé avant de rouvrir à +la dame d'honneur la porte de son cabinet. Toute jeune et ignorante +qu'elle fût, elle avait lu des contes de fées et comme il n'est question +que d'amour dans les récits du bon Perrault, elle avait compris très +vite à quel moment du rendez-vous l'amour devient ce qu'il doit être. +Elle savait que la Belle au bois dormant reçut le Prince dans son lit, +qu'on «leur tira le rideau» et qu'«ils dormirent peu», sans que l'auteur +les plaigne. Aussi, Line ayant l'instinct des caresses en même temps que +le désir d'en être l'heureux objet, elle ne doutait pas un instant que +les faveurs de son amant ne dussent aborder peu à peu à toutes les +parties de son corps où il serait doux de les attendre, et délicieux de +les retenir. + +C'est pourquoi elle voulut être digne des égards qu'elle espérait bien, +sans les connaître exactement. Elle se poudra la peau. Elle se +contempla. Sur son étagère à parfums elle choisit de la verveine, du +cédrat et du foin coupé, parce que les essences végétales convenaient +particulièrement à un rendez-vous sous les arbres, et elle en mouilla +peut-être à l'excès le petit corps nu qu'elle aimait tant. + +Deux bas à cordons furent vite mis, ainsi qu'une chemise de jour; le +corset, plus vite encore flanqué au fond d'une armoire à linge. +Là-dessus elle revêtit une robe Empire très légère, en serra la ceinture +haute avec une épingle double qui se dissimulait sous un petit noeud, et +constata que ce stratagème isolait en les soulignant les deux fruits +chaque jour plus précieux de sa poitrine adolescente. + +Enfin les trois quarts sonnèrent avant l'heure tant espérée. + +La blanche Aline mit un chapeau qui, lui aussi, était Empire, elle +enfila de longs gants sombres qui laissaient nu le haut de ses bras. + +Elle était prête. + +Alors, comme l'avait fort bien deviné le Grand-Eunuque, elle s'assit +dans la fenêtre ouverte, leva les deux jambes à la fois, tourna sur +elle-même et sauta. + +Le saut n'avait rien de périlleux, la fenêtre étant au rez-de-chaussée. + +Les pieds joints, elle tomba dans une platebande encore fraîche. Les +gardes veillaient le long du parc, mais non pas à l'intérieur. Personne +ne la vit passer. + +Pour ne faire aucun bruit et pour rester dans l'ombre, elle suivit, le +long des allées, la lisière gazonneuse des bois. + +Toute pressée qu'elle fût d'atteindre où elle allait, elle marchait avec +lenteur, comme si une petite fierté lui conseillait de ne pas arriver la +première. + +Mais on avait fait sans doute, d'autre part, le même calcul, car sous le +grand amandier elle ne trouva personne. + +Piquée, elle reprit sa promenade, erra, fit un long détour; et puis, +vaguement inquiète et commençant à douter si l'on viendrait à une heure +quelconque, elle se cacha tout près de l'arbre et regarda obstinément +dans la direction du bâtiment blanc. + +Soudain, elle eut une vision. + + * * * * * + +Mirabelle, comprenant qu'elle perdrait tout prestige si elle se montrait +en robe de ville à cette enfant qui adorait en sa personne le Prince +Charmant, avait gardé son travesti pour aller à ce rendez-vous qui lui +plaisait à plus d'un titre. + +Et la blanche Aline, extasiée, vit venir à elle du fond de la pelouse le +même jeune homme tant aimé par les quarante dames du ballet, mais +beaucoup plus bel encore, remuant son costume à paillettes dans l'aube +d'une lune enchantée, et fixant les yeux sur elle. + + + + +CHAPITRE II + +OÙ PAUSOLE, NON CONTENT D'AVOIR PRIS UNE RÉSOLUTION, VA JUSQU'À +L'EXÉCUTER. + + Vous aurez des envieuses et des ennemies; et votre beauté ne donnera + pas plus tôt de l'amour à Soliman qu'elle donnera de la haine à toutes + les sultanes. + + SCUDÉRY. _Ibrahim ou l'illustre Bassa._--1641. + + +Laissant Taxis et Giglio en présence, le Roi Pausole se rendit dans ses +appartements privés où l'attendait la Reine Denyse, la même qui lui +avait conseillé d'écrire une lettre à saint Antoine pour retrouver la +blanche Aline. + +La pauvre reine, malgré tous ses soins, n'avait pu dissimuler que bien +mal sous la crème et la poudre de riz quatre estafilades parallèles qui +lui déchiraient le sein gauche. + +Elle fit le récit de ses infortunes. + +Diane à la Houppe, ramenée au harem après son réveil solitaire, avait +été prise d'un accès de désespoir et de sanglots sur un divan. Entourée +de mauvaises amies, exaspérée par les ricanements, plaisantée à la fois +sur son curieux physique et sa passion de mauvais ton, elle s'était +redressée toute pleurante encore, la bouche amère, les mains en griffes. +Et au lieu de s'en prendre à celles qui dansaient une farandole autour +de ses larmoyades, elle avait cherché par toute la grande salle la douce +et innocente Denyse pour lui balafrer la poitrine et se venger de lui +céder sa place. + +Pausole écouta cette histoire d'une oreille souvent distraite. Il avait +pris la Reine Denyse dans un lot de douze adolescentes offertes par une +cité loyale, et s'il ne l'avait pas renvoyée à sa mère, c'était qu'un +sentiment de pitié l'avait retenu de faire affront à une jeune fille +devant ses concitoyennes; mais il ne l'aimait point; il la trouvait +insignifiante et prude, avec quelque gaucherie. Pour concilier sur sa +personne les règlements du harem et les principes de la bienséance, +Denyse avait accoutumé de porter devant elle un petit pagne de dentelles +qui la faisait ressembler à une sauvagesse élégante et qui, d'ailleurs, +instable, voletant et mal fixé, produisait le résultat justement opposé +à sa destination réelle. Pausole, qui avait, lui aussi, des principes, +favorisait le nu, mais blâmait le transparent. Le costume de la Reine +Denyse le choquait jusqu'à l'offusquer. + +Il dîna fort tard, s'en alla sur la terrasse méditer l'événement grave +auquel il s'était résolu; puis, quand minuit sonna, il fit observer à sa +pieuse compagne qu'on était arrivé au samedi de la Pentecôte et qu'il +croyait lui être agréable en ne l'égarant point au sein des voluptés un +jour de vigile et de jeûne. + +Ceci dit, il l'envoya coucher au harem afin que Diane à la Houppe en fût +consolée. + + * * * * * + +Le lendemain se leva l'aurore d'une journée trois fois solennelle. +Pausole regarda les murs de sa chambre, ses tapis, ses bibelots, ses +cadres familiers; il songea en frissonnant qu'il ne les verrait pas le +soir... Sous l'émotion du premier réveil, qui est voisin du cauchemar, +il eut le pressentiment de toutes les calamités qui attendent au coin +des routes les chercheurs d'aventures. + +Sa demeure était celle de la paix, du repos, du bonheur tranquille et de +l'égalité des heures. Quelle aberration le poussait à quitter de si +douces richesses?--Dans un souvenir pastoral, les vers d'une triste +idylle écrite par La Fontaine flottèrent devant sa mémoire rêveuse, et, +sous la forme symbolique d'un petit pigeon déplumé, le Roi Pausole se +vit périr dans un lamentable destin. + +Cette impression ne dura guère. + +Un matin radieux emplissait la chambre. La nouvelle camérière, devenue +plus hardie, parlait d'une voix fraîche et zélée, donnait des +renseignements qu'on ne lui demandait point, osait même poser des +questions. Sa Majesté aurait beau temps. Le vent venait du nord. Il +avait plu un peu. L'autre camérière était bien souffrante; les médecins +parlaient d'une métrite. Il y avait eu dans la soirée une retentissante +dispute entre M. le Grand-Eunuque et le jeune page Giglio. Sa Majesté le +savait-elle? + +Pausole, excédé, faillit la menacer de lui faire subir par toute la +compagnie des pages le même traitement qu'à son amie, mais ne sachant +s'il la frapperait de terreur ou de convoitise, il la pria tout uniment +d'aller chercher M. le Grand-Eunuque, en suivant la voie hiérarchique. + +Sur ce, il mit pied à terre et endossa une robe de chambre. + +Eh bien, Giguelillot avait eu raison, Pausole n'en doutait plus. La paix +touchait à l'ennui, le repos à l'accablement, l'égalité des heures à la +mélancolie. Cette chambre, à la bien examiner, était simplement +fastidieuse. Cet horizon, dont il croyait suivre avec intérêt les +métamorphoses nuancées, avait épuisé pour lui, depuis longtemps, la +gamme restreinte de ses lumières. Un petit esprit pouvait seul borner +ses curiosités aux quinze figues de la terrasse, aux trente aloès de la +haie. Il y avait d'autres figuiers, d'autres hampes jaunes en Tryphême. +L'excursion serait féconde en agréments inattendus. + +Ainsi Pausole connaissait l'art d'échapper à tous les regrets en +changeant la définition du bonheur sous la dictée des circonstances. + + * * * * * + +L'entrée dramatique de Taxis, interrompit ses réflexions. + +Le huguenot se plaça devant la porte comme s'il était prêt à sortir au +cas où sa requête eût reçu échec, et il réunit par le bout l'index et le +pouce de sa main droite, non point avec la signification que donnaient à +ce petit geste les courtisanes athéniennes, mais pour marquer qu'il +s'exprimait en termes d'ultimatum: + +--Sire, déclara-t-il, une question, une seule: Suis-je encore Maréchal +du Palais? + +--Je ne comprends pas, répondit Pausole. + +--Je précise d'un mot. Suis-je le chef, le collègue ou le subordonné du +page nommé Giglio? + +Pausole haussa les épaules. + +--Quelle diantre de mouche vous pique à toute heure, Taxis! La question +ne se pose point. Nous allons partir dans quelques instants. Je n'emmène +que lui et vous. Je ne vois pas dans quel but j'établirais la suprématie +d'un de mes conseillers sur l'autre, alors que tous deux sont à mes +côtés et ne relèvent chacun que de mon commandement. + +--Sire, nous allons partir, mais nous ne sommes point partis. Quelle que +soit l'aversion de Votre Majesté pour la pompe et le cérémonial, son +départ exige des préparatifs, et son absence des précautions. Or, le +jeune page dont il s'agit, animé d'un zèle inutile, prétend s'inspirer +de vos secrètes préférences pour blâmer toutes mes mesures et en +proposer d'autres. Je demande s'il est autorisé à prendre cette attitude +qui paralyse mes actes et blesse ma dignité. + +--Allons! encore un conflit! s'écria Pausole. Je ne m'en mêlerai pas! Ce +jeune homme m'a parlé. Il est plein de sens. C'est un esprit juste et +sagace. Je ne me priverai point de ses conseils. Vous, Taxis, vous avez +aussi vos qualités dont personne ne songe à faire fi. Vous êtes +déplaisant, mais indispensable, et je n'entends pas qu'on vous paralyse. +Réglez donc à l'amiable votre différend et tâchez de vous mettre +d'accord sans que j'aie à prendre parti. + +--C'est impossible. + +--Et pourquoi donc? + +--Entre les principes de ce jouvenceau et les miens propres, que Votre +Majesté semble estimer à titre égal, il y a incompatibilité absolue. Il +faut que l'un de nous deux cède, ou casse. J'attends de votre bouche, +Sire, le nom du sacrifié. + + * * * * * + +Le Roi frotta d'un geste impatient une allumette qui éclata comme +l'expression même de sa mauvaise humeur. Il fuma en silence pendant +quelques minutes, puis: + +--Alors, c'est fort simple, dit-il. Vous commanderez à tour de rôle. + +--Ah! fit sèchement Taxis. + +--Vous vous partagerez la journée. De minuit à midi, vous, Taxis, vous +aurez la haute main. Ce sont précisément les heures où je ne vous verrai +pas, mon ami. Vous veillerez sur mon sommeil et au besoin sur mes +plaisirs. Plus tard, de midi à minuit, votre successeur dirigera ma +route et inspirera mes volontés. Je crois avoir trouvé ainsi une +solution qui éloigne toute chance de froissements. + +L'oeil amer, Taxis conclut en ces mots: + +--Il est écrit: «J'aurai le même sort que l'insensé; pourquoi donc ai-je +été plus sage?» + +Et, s'inclinant, il sortit. + +Trois heures après, le Roi Pausole, entre son page et son huguenot, +précédé par quarante lances et suivi de nombreux bagages, chevauchait +pour la première fois sur la route de sa capitale. + + + + +CHAPITRE III + +COMMENT LE MIROIR DES NYMPHES DEVINT CELUI DES JEUNES FILLES. + + Salvete æternum, miseræ moderamina flammæ + Humida de gelidis basia nata rosis. + + JOANNES SECUNDUS. + + +La source et le grand amandier étaient situés dans le canton le plus +reculé du parc. Seule, la blanche Aline aimait assez les longues +promenades pour aller quelquefois visiter le silence de ce refuge perdu. + +L'eau, d'une gueule de satyre aux oreilles foliesques, tombait dans une +cuve naturelle de terre rouge et d'herbes vertes où s'enracinaient des +lauriers-roses en touffes compactes. Ce n'était point la vasque moisie +et lépreuse de nos jardins où la source inutile vient inonder une terre +déjà molle de pluie. C'était une naissance de fleurs dans le sol pourpré +du Midi, une fontaine de sève, une urne génitrice d'où la vie ruisselait +en verdures mouvantes, et le vieux satyre, fils de Pan, regardait la +jeunesse des bois descendre éternellement de ses lèvres. + +Au-dessus du mascaron cornu, que la blanche Aline prenait pour le +diable, deux nymphes de marbre s'enlaçaient, debout et penchées sur le +bassin obscur. À la fin de chaque hiver l'amandier les couvrait de ses +petites églantines. L'été, elles prenaient sous le soleil toutes les +couleurs de la chair. La nuit elles redevenaient déesses. + + * * * * * + +Près de cette eau fertile et sombre qu'on nommait le Miroir des Nymphes, +la petite Princesse en robe Empire vit venir à elle son Prince Charmant +qui remuait sa veste à paillettes dans l'aube d'une lune enchantée. + +Elle l'aperçut du plus loin qu'il se montra sous les arbres, semblable à +une fine étoile blanche. Puis elle le vit grandir et se préciser. Il +marchait d'un pas tranquille, cueillait parfois des feuilles aux rameaux +et les respirait comme des corolles. Il paraissait et s'éclipsait selon +les zones d'ombre et de clarté. Line ne s'était jamais sentie aussi +émue. Si jalouse qu'elle fût de l'embrasser tout de suite, elle recula +jusqu'à la fontaine et, la main devant la bouche, n'osa pas lui dire un +mot. + +--Vous m'avez appelée; me voici, fit Mirabelle, tendrement. + +Line ouvrait des yeux énormes. Elle regardait son Prince des pieds à la +face, mais surtout dans les prunelles. + +Il était nu-tête, les cheveux foncés et coupés court et flottants autour +des oreilles. Son regard était profond et fixe avec une expression très +douce qui n'allait pas jusqu'au sourire. Elle vit le cher visage se +pencher vers le sien, et, comme elle fermait les yeux, deux lèvres +chaudes s'y posèrent. + +L'ombre noire des nymphes enlacées cachait les jeunes filles debout. +Line tremblait. Les deux lèvres avec lenteur tramèrent leur caresse +autour de sa joue et ne s'arrêtèrent que sur sa bouche. + +--Ah!... fit-elle enfin. + +Mirabelle se sépara. Cette fois un sourire léger mais toujours tendre +effilait ses yeux margés de noir... + +Elle leva les sourcils et regarda autour d'elle. + +--Non. Nous sommes seules, répondit Line. Restez. + +Puis, se reprenant: + +--Venez avec moi. + + * * * * * + +À quelques pas derrière la source, il y avait un petit temple grec, cinq +colonnes corinthiennes soutenant une coupole ronde. Les colonnes étaient +murées jusqu'à mi-hauteur. Un large banc circulaire au coeur du monument +plein d'ombre portait des coussins de varech, et le lieu était si +confidentiel qu'à peine assise près de la danseuse, Line s'enhardit +jusqu'à lui parler. + +--On vous a remis ma lettre? + +--Vous le voyez. + +--Savez-vous pourquoi je vous ai demandé de venir? + +Mirabelle fut très prudente. + +--Pour causer avec moi, dit-elle. + +--Mais oui.... Et vous êtes là, et je n'ai plus rien à vous dire... + +Mirabelle lui prit la main. Line crut sentir qu'elle tremblait à son +tour. + +--Je voulais aussi vous voir de tout près, continua-t-elle. Vous êtes si +jolie!... jolie comme un jeune homme... Pendant tout le ballet je n'ai +regardé que vos yeux... Et je vous envie, si vous saviez! Je suis bien +triste d'être blonde; j'aurais voulu être brune comme vous; mais +vraiment tout à fait comme vous; être votre soeur... + +Mirabelle jugea inutile de protester. + +Line tendit elle-même ses lèvres. + +--Embrassez-moi comme tout à l'heure, voulez-vous? + +Et quand leurs bouches se désunirent: + +--Comme c'est délicieux! reprit-elle. Qui a pu vous apprendre cela? + +--Je l'ai inventé, dit la danseuse. + +--Oh! que c'est bien! Quel âge avez-vous? + +--Dix-huit ans. Et vous? + +--Quatorze... Voulez-vous recommencer? + +Le jeu était dangereux pour la jeune Mirabelle. Si maîtresse qu'elle fût +de son attitude, si décidée à ne rien brusquer, à préparer ses voies par +le ménagement, la lenteur et l'insinuation, il y eut dans sa pensée un +moment de trouble où elle ne put se contenir. Elle tâtonna d'abord la +robe à l'endroit où les petits seins en gonflaient l'étoffe mince et +chaude; puis, profitant des facilités exceptionnelles que l'habillement +de la blanche Aline offrait aux gestes sympathiques, elle risqua +certaines recherches qui témoignaient, sinon encore de ses +complaisances, au moins de ses curiosités. + +Line, docile et instinctive, se prêtait volontiers à tout. Mirabelle en +perdit l'esprit. Encouragée par les ténèbres, certaine qu'on ne verrait +point le sang des voluptés affluer à son visage, elle s'abandonna +mystérieuse au frisson qu'elle sentait proche et ne sut en modérer ni +l'ondulation, ni le soupir, ni les soubresauts. Déjà elle reprenait +conscience quand Line, inquiète, mais rassurante, lui demanda: + +--Vous avez froid, mon amie? Vous grelottez... + +--Une petite faiblesse... dit Mirabelle. Ce n'est rien... J'y suis +habituée... + +--Voulez-vous marcher un peu? + +--Oui... + +--Venez. Le parc est désert. Nous irons où il vous plaira. + +Line laissa retomber sa jupe et se leva pour sortir. + + * * * * * + +Toutes deux reparurent sous le clair de lune. + +La robe verte et la veste à paillettes errèrent ainsi quelque temps +autour de la source gloussante.--L'une était d'émeraude et l'autre +d'argent, mais, quand elles voulurent mirer dans le bassin leurs formes +enlacées d'après les nymphes de marbre, elles virent que la nuit +assemblait leurs couleurs à la teinte de l'eau et des bois. + +Mirabelle ne parlait point. Son trouble et son désir, à peine suspendus, +renaissaient. Elle connut qu'elle était éprise. + +Dès lors elle ne songea plus qu'aux moyens de l'être avec succès. +Assurément quelques heures lui appartenaient encore, mais c'eût été les +perdre que de les employer selon ses tentations présentes. Une idée +romanesque lui traversa l'esprit; elle l'examina en silence, la trouva +réalisable et avant de l'exprimer voulut la suggérer, tant elle avait +d'artifice. + +--Adieu, dit-elle soudain. Je ne vous reverrai plus. + +La blanche Aline devint toute pâle. + +--Oh! pas encore... supplia-t-elle. + +--Il le faut. + +--Mais je ne vous ai pas vue, je ne vous ai rien dit... Vous venez, et +puis tout de suite vous voulez partir... Je vous ennuie peut-être; vous +ne comprenez pas pourquoi je vous ai appelée? Moi-même je ne le sais +qu'à peine, mais je suis bien heureuse quand je vous prends la main. + +Mirabelle la serra dans ses bras. + +--Restez là, je vous en prie, continua la jeune fille. Restez, ou alors +revenez demain à la même heure... Je vous attendrai... + +--Demain? Mais nous partons à l'aube. + +Line devint encore plus pâle et peu à peu se mit à pleurer. + +--C'est vrai?... C'est vrai, vous partez? Et quand reviendrez-vous? + +--Jamais... + +--Mais je n'ai que vous à aimer; ne le savez-vous pas? Hier au théâtre +j'ai bien compris qu'il y avait quelque chose entre vous et moi et qu'il +fallait nous réunir et que vous seriez mon amie. Je vous appelle, je +vous attends, nous mêlons nos bouches, et puis c'est fini pour toujours? +Si vous vous en allez, je m'en vais avec vous. + +L'étreinte de Mirabelle se dénoua. + +--Eh bien, partons! Je vous emmène. + +--Vraiment? Vous voulez bien? + +--Venez. + +--Avec vous seule? + +--Oui. Je quitterai mes camarades. Nous serons l'une à l'autre, et +seules toujours. + +--Oh!... Et pour où partons-nous? + +--Pour mon pays. + +--Non! non! Restons à Tryphême. + +--Ce n'est pas possible. Demain vous seriez découverte. + +--Comment? + +--Par les ordres du Roi. + +--Papa? Vous ne le connaissez guère! C'est une grave décision que de +m'envoyer chercher. Quand il la prendra, nous serons loin! + + + + +CHAPITRE IV + +OÙ PAUSOLE ET SES CONSEILLERS MANIFESTENT LEURS CONTRASTES. + + Tu dis que j'ay vescu maintenant escolier + Maintenant courtisan et maintenant guerrier + Et que plusieurs mestiers ont esbatu ma vie? + Tu dis vray, prédicant; mais je n'euz oncq'envie + De me faire ministre, ou comme toi, cafard. + + RONSARD. + + +Pausole, son page et son huguenot chevauchant de compagnie entre +l'escorte et les bagages, montaient trois animaux qui symbolisaient +assez bien les différences de leurs caractères. + +Le Roi, qui avait mis sous sa couronne légère un voile de batiste +blanche en guise de couvre-nuque, était assis dans une selle qui +ressemblait à un fauteuil, car elle avait dossier, oreillères, coussins +frais, bras moelleux et parasol. Deux tiges de métal filiforme, +invisibles à distance, soutenaient à hauteur de ses mains le sceptre et +le globe du monde; mais le globe enfermait une gourde à porto, et le +sceptre un éventail. + +La mule Macarie, personne nonchalante, portait ce faible édifice d'un +air distrait et résigné, le même air que prenait Pausole sous le poids +des charges de l'État. Elle était blanche de robe avec le bout de la +queue et le toupet gris souris. Son pas était relevé, mais lent. Jamais +elle ne dormait moins de seize heures par jour. + +Taxis montait le noir Kosmon, cheval hongre, sans vices, sans vertus et +d'ailleurs aussi stupide que seul un cheval peut être. Kosmon n'avait ni +race ni forme. Son maître l'estimait toutefois, car il partait toujours +du même pied, méprisait la senteur déshonnête que répand la queue des +pouliches et connaissait si bien le sentiment de son devoir qu'il serait +allé tout droit dans les fossés, si l'on avait oublié de lui tourner la +bride à temps. + +Giglio avait choisi dans les écuries du Roi un jeune zèbre couleur de +feu, avec quatre balzanes, le dos tigré de noir et le chanfrein étoilé. +L'animal avait nom Himère; il était pétulant et capricieux. Sa robe +allait de pair avec le costume du page et depuis la plume antenne +jusqu'aux petits sabots de la troisième paire de pattes ils avaient +l'air de composer un centaure coléoptère aux élytres de flamme et au +corselet bleu. + + * * * * * + +--Voyez, Sire, dit Taxis, en montrant les porteurs de lances, voyez +comme cette avant-garde est exacte et bien ordonnée. Les chevaux et les +cavaliers sont tous de la même taille; les lances ont passé à la toise +et les casques au gabarit. Je connais la vie de ces quarante hommes. Ce +ne sont pas là des soudards ni des coureurs de cotillons. Chacun d'eux +porte en sa besace la Bible d'Osterwald, édition expurgée. Je les ai +stylés de telle manière que si je leur demandais tout à l'heure de me +citer un verset qui les réconforte au milieu de leur tâche actuelle et +qui s'applique aux circonstances, tous ensemble citeraient le même +passage: _Fais-moi vaincre mes adversaires, mais garde-moi de l'homme +violent_, comme il est dit au psaume XVIII. + +Giglio se haussa sur la barre de ses étriers: + +--Cette escorte carrée avec ses lances en l'air est bête comme une herse +renversée sur une route. Elle n'est ni forte ni martiale. Ces gens ne +savent pas se tenir en selle; ils sont droits, mais à la façon du valet +de pied sur un siège ou de la dame de comptoir dans une salle de +restaurant. Ils tiennent leurs lances comme des chandelles et leurs +brides comme des serviettes. Il suffit de les voir de dos pour +comprendre ce qu'ils sont et qu'au premier coup de carabine ils +fileraient avec mon zèbre. Moins légèrement peut-être. + +--Les pauvres gens! dit le Roi Pausole. Que leur casque doit être chaud +et leur pique pesante à porter! Pourquoi n'ôtent-ils pas leur veste par +le temps accablant qu'il fait aujourd'hui? Ont-ils au moins leur gourde +à rhum et des pêches dans leur musette? Taxis, vous êtes impardonnable +si vous n'y avez pas songé. + +Taxis étendit sa main sèche: + +--Je leur donne, déclara-t-il, le plaisir de la privation. C'est là une +joie supérieure. Ils savent qu'il y a, dans les prés, des ruisseaux où +l'on peut boire, et, sur les bords de la route, des cabarets gorgés de +tonneaux, tandis qu'ils ont la gorge aride, la langue sèche et le ventre +creux. Ils savourent la jouissance amère de la soif. Moi qui viens, +hélas! de me désaltérer, j'envie leur bonheur dont je me prive par une +mortification double. + +À demi retourné sur sa selle, le Roi regarda son ministre. Il l'examina +en détail depuis ses souliers plats et ternes jusqu'à son chapeau de +feutre crasseux et brossé. Il observa la redingote étroite, le ruban de +la boutonnière et l'usure des huit boutons. Il remarqua les ongles +carrés, les narines plates, les cheveux longs et gras, les lèvres +verticales. + +Puis, arrêtant sa mule pour la faire pisser, et reprenant en arrière une +attitude confortable, il prononça négligemment: + +--Taxis, il fait bon pour vous que vous soyez indispensable, car vous +êtes un vilain merle. + + * * * * * + +La matinée s'achevait dans une éblouissante lumière. L'ombre des vieux +platanes qui bordaient la route s'accourcissait de plus en plus. La +poudre de la voie blanche gagnait les talus de gazon. Devant le pas des +trois montures, quelques lézards traçaient avec prestesse des zigzags de +foudre verte. + +Au delà des fossés, à droite et à gauche, les jardins des fleurs royales +offraient leurs massifs bombés et leurs serres mouillées d'eau fraîche. +On cultivait là des milliers d'espèces rares et des variétés inédites +que créait au jour le jour l'esprit ingénieux des horticulteurs. Chaque +matin on apportait au harem des brassées de corolles humides, des +feuillages légers, des palmes. Les jardiniers avaient inscrit sur des +registres noirs de ratures les caprices variables de toutes les Reines, +et chacune d'elles recevait au réveil dans un petit vase à long col sa +fleur de prédilection. + +Pausole et ses deux conseillers passaient devant la dernière serre quand +l'horloge encastrée à son fronton de mosaïque sonna les quatre quarts et +les douze coups de midi. + +Aussitôt le page, d'un talon vif, amena son zèbre nez à nez avec le +cheval de Taxis: + +--Monsieur le Grand-Eunuque, dit-il, vous connaissez le désir de Sa +Majesté. Voici l'heure où je vous succède. Veuillez me remettre le +commandement. + +--Recevez-le du Roi! répondit Taxis revêche. + +--Je te le donne, petit, fit Pausole. + +Giglio salua, ramena sa bête et cria du côté de l'escorte: + +--Demi-tour! Rassemblement! + +Les quarante gardes accoururent. + +Alors, facilement campé sur la selle, les jambes longues et la plume +haute, le page leur parla en ces termes: + +--Compagnons, monsieur, que voici, et qui commandait ce matin, vous a +mis en main des instruments dont vous n'aurez rien à faire. Les routes +sont sûres, Tryphême est en paix, le Roi est aimé de son peuple; vous +n'aurez jamais à plonger vos piques, depuis l'omoplate jusqu'à +l'épigastre, dans le large dos d'un barbare. C'est clair. Or, en art, il +faut que tout ait sa destination. Ce qui ne sert à rien est idiot. Vous +allez donc engager le fer par la fente de cette muraille et peser +jusqu'à ce que le bois en soit rompu dans la douille. Exécutez le +mouvement. + +--Sire! Mais Sire... supplia Taxis. + +--Laissez, dit Pausole. Cela est fort bien conçu. + +Les quarante gardes brisèrent tout ce qu'on voulut. + +--Gardez les hampes! dit Giglio. Et maintenant suivez-moi. + +Ils entrèrent aux Jardins des Fleurs. + +Le page parcourut les allées, inspecta les massifs, pénétra dans les +serres. Il se fit présenter par les botanistes les fleurs à longue tige, +iris, anthuriums, lis à bandes, lis tigrés, lis de Pomponne, et finit +par s'arrêter devant des tulipes gigantesques. + +--Voilà ce qu'il nous faut, dit-il. Que chacun de vous attache avec des +joncs une de ces tulipes au sommet de la hampe et la porte par les +chemins avec le même respect que si c'était le drapeau. + +Puis il offrit au Roi une rose, à Taxis une araignée. Il prit pour +lui-même un arum. + +Toute la troupe reprit sa marche le long de la route éclatante. + +--C'est admirable! dit Pausole. Mais ces gens avaient soif et je crois +qu'ils n'ont pas bu. + + + + +CHAPITRE V + +OÙ MIRABELLE DÉVOILE SA PETITE ÂME MALICIEUSE ET SENTIMENTALE. + + Sur la Sallé, la critique est perplexe: + L'un assure qu'elle a fait maint heureux, + L'autre prétend qu'elle aime mieux son sexe, + Un tiers répond qu'elle éprouve les deux... + + _Chanson sur Mlle Sallé, danseuse à l'Opéra._--Recueil de + Maurepas.--1735. + + +Décidées à fuir la nuit même, les deux jeunes filles rentrèrent chacune +dans leur chambre pour y faire les préparatifs de leur petit voyage à +pied. + +La robe Empire courut sur les pelouses noires, monta l'escalier du +perron, suivit la terrasse à galerie, se releva pour enjamber la fenêtre +ouverte d'un salon et disparut dans le palais dormant. + +Le costume à paillettes s'éloigna le long du ruisseau, puis à travers la +clairière, et les deux nymphes de marbre du haut de leur piédestal le +virent s'éteindre sous une maison lointaine, comme une petite étoile qui +se couche. + +Il se coucha en effet, et fort rudement, sous une chaise longue. On jeta +sur lui les petits souliers à boucle, les bas blancs, la chemise +elle-même. Puis la jeune Mirabelle, éclairée par une bougie et nue comme +une jeune fille seule, plongea des deux mains dans une malle à robes où +il y avait d'ailleurs plus de vestons que de corsages. + +Elle y prit une chemise à col plat, de celles qu'on laisse encore porter +à certains fils de jolies femmes quand ils feraient beaucoup mieux de +n'avoir pas seize ans. Elle se mit un caleçon rayé, un pantalon bleu +sombre, une large cravate blanche à coques, un gilet blanc, un veston +court et un canotier pour dames. + +Ainsi vêtue, les mains dans les poches et le regard derrière l'épaule, +elle se jeta devant la glace un coup d'oeil qui devint un clin d'oeil et +vite une petite oeillade. Mirabelle avait l'oeil gai. + +Elle murmura même une phrase à la fois métaphorique et familière dans la +langue sibylline dénommée «argot», phrase où elle exprimait que son +travesti la réconciliait un instant avec un sexe naïf et laid qui +n'était pas tout à fait le sien. + +Car dissimuler serait vain. Mirabelle ne se sentait pas d'inclination +vers les messieurs. La force du mâle, le cou de taureau, les biceps +comme des bouteilles et les pectoraux comme des tables... non, +évidemment ce n'était pas pour elle que les dieux avaient créé leur +chef-d'oeuvre. Elle n'aimait ni la moustache, ni la barbe, ni le menton +bleu. Oh! cela ne l'empêchait pas d'accepter un ami, et même un ami +inconnu, quand on l'en priait poliment. Elle passait pour se livrer en +dehors de tout spectacle aux exercices les plus recherchés, et, là comme +en scène, sa conscience d'artiste l'obligeait à feindre une exaltation +qui ne l'agitait pas à cet instant même. Ces petits ballets particuliers +où elle mimait un rôle si tendre ne faisaient point qu'elle ne détestât +de jour en jour davantage ceux qui lui en demandaient l'effort. Elle s'y +résignait, la pauvre enfant, parce que les visites des spectateurs chez +les danseuses sont précédées et suivies de formalités invariables +auxquelles on s'accorde à trouver une grande force de persuasion. Mais +sa conception de l'amour supposait des façons encore plus délicates, et +sa conception de l'art se fondait sur la symétrie. Or, l'homme tel +qu'elle l'avait connu jusque-là s'était montré le plus souvent +sentimental comme un bilboquet (on ne saurait mieux dire que ne dit +Gavarni) et d'autre part il est regrettable mais nécessaire de constater +qu'une dame et son cavalier, à l'instant où ils se composent, forment un +couple hétéroclite, ou, pour mieux dire, dépareillé. + +Ces considérations soutenues par l'entrain d'un penchant naturel avaient +amené la petite danseuse à blottir ses voluptés dans un cercle d'amies +intimes. Prudente, elle avait commencé par ses jeunes camarades, d'abord +de l'école primaire et puis du corps de ballet. On lui répondait +toujours oui, de la voix, du geste ou du regard, selon les pudeurs +particulières. Certaines acceptaient sans dessein de cultiver là une +passion d'âme, mais aucune ne savait résister à l'attrait d'une +expérience inoffensive et clandestine. + +Six mois après ses débuts de travesti, sa réputation était grande, et +aussi celle de son théâtre. Elle invitait. Même elle avait un «jour» où +elle réunissait chez elle, dans une intimité très nue, dix ou douze de +ses familières qui jugeaient inutile de se dissimuler leurs goûts +partagés. Et cela devint assez scandaleux pour tenter les femmes +honnêtes. + +Celles-ci se déclarèrent elles-mêmes, par émissaire, par lettre ou par +abordage. Elles offraient d'estimables, de solides cadeaux, et +demandaient seulement deux promesses: la volupté, qu'elles appelaient le +vice, et le mensonge, qu'elles appelaient le mystère. + +Mirabelle, extrêmement flattée, se jeta dans les aventures. Bientôt +lasse de ses anciennes et modestes partenaires qui eussent mérité +pourtant un traitement moins cavalier, elle sauta de la scène dans la +salle avec des ailes de papillon. D'innombrables révélations +l'attendaient encore, et elle les voulait toutes. Elle les eut. Elle +connut les joies de l'adultère, l'étroitesse du fiacre, l'odeur du +meublé, l'heure trop courte, le faux nom et la poste restante. Il n'y +eut pas jusqu'à l'émotion suprême du flagrant délit que le ciel ne lui +fît apprendre, peut-être bien pour l'avertir. Un mari pénétra un jour +dans un cabinet particulier où, bien qu'il n'y eût pas d'homme--et pas +de lit--il se déclara supplanté. Mirabelle ne se tenait pas de joie; si +grande est l'inconscience du crime. + +Mais voilà déjà trop de généralités sur ce personnage ambigu. Nous +n'irons point jusqu'aux détails; aussi bien ne seraient-ils point +décents. + +Ici nous nous bornons à expliquer pourquoi Mirabelle en scène avait +distingué d'un oeil infaillible la blanche Aline émue par le charme de +sa danse; pourquoi son regard, de perspicace, était devenu attirant; +pourquoi elle n'avait pas été surprise de recevoir, deux heures après, +un billet de rendez-vous; et enfin comment elle-même se laissant pincer +la patte dans le piège d'une tentation plus forte que sa prudence, elle +abandonnait sa troupe comme le Prince Charmant du ballet, pour enlever +la fille du Roi. + + * * * * * + +Pendant ce temps, la jeune Aline était rentrée dans sa chambre. Elle +avait pris sur sa coiffeuse un étui de rouge, une boîte à poudre, un +porte-monnaie qui se trouva plein, et quelques petits objets de +toilette; bref, tout ce que la dame d'honneur énuméra devant le Roi +Pausole en remplissant le triste devoir de lui remettre le billet +trouvé. + +Ce billet, Line l'écrivit en deux minutes. Elle n'espérait guère se +faire pardonner, mais elle ne voulait pas que personne fût inquiet d'une +santé aussi précieuse que la petite sienne. + +Ses sentiments intérieurs disparaissaient autour de sa joie comme les +étoiles devant la lune. Et sa joie était d'un éclat à peine retenu par +le silence. + +Si les dames d'honneur ne l'entendirent pas sauter, courir, battre des +mains et jeter son _Télémaque_ dans le tub en signe d'émancipation, ce +fut peut-être (et j'ose à peine en exprimer l'hypothèse) parce que les +coupables gardiennes avaient abandonné leurs chambres voisines pour +quémander ailleurs les douces lassitudes qui guérissent de l'insomnie. + +Quoi qu'il en soit, la blanche Aline s'enfuit dans une hâte presque +bruyante, encouragée par le mystère où son premier départ était demeuré +caché. + +Elle courut par les bois au Miroir des Nymphes, et d'abord n'y vit +personne. + + * * * * * + +L'eau ruisselait et gloussait toujours. Le mascaron diabolique et les +deux nymphes très pâles sur le fond obscur des arbres étaient les seuls +habitants de ce coin redevenu désert. + +Line remonta vers le petit temple, fit du bruit, appela doucement. + +Lente et lasse, Mirabelle sortit de l'ombre entre les colonnes. + +Elle avait changé pour un autre son costume à basques d'argent: il y eut +une brève déception; mais tout de suite on reconnut qu'elle était encore +plus jolie ainsi vêtue à la moderne, et qu'au-dessus du grand col blanc +ses cheveux plus sombres semblaient noirs. + +Elle ne souriait pas. Elle soupirait fort. Travestie en amoureux de +quinze ans, elle avait pris devant son amie l'air plaintif et désolé qui +convient à cet âge viril. Ce n'était point pourtant qu'elle voulût jouer +un rôle. Le seul poids de son émotion avait altéré son front sous une +lourde mèche de deuil. Un sentiment profond de la gravité des +circonstances et du souvenir qu'elle aurait toujours de cette heure très +juvénile arrêta son petit coeur battant. Elle se vit plus tard, +miséreuse sans doute, vendant des oranges rue Saint-Denis, ou des +crayons dans la Canebière, à l'âge où l'un et l'autre sexe après s'être +entendus longtemps pour la trouver digne de désir, continueraient à +s'accorder pour la laisser mourir de faim. Elle devinait déjà que les +femmes résument en quelques instants lumineux un immense passé plein +d'ombres, et elle savait qu'au delà de sa jeunesse elle reverrait +jusqu'à la fin par-dessus tous les oublis le décor lunaire et ténébreux +de cette nuit exaltatrice. + +Alors, elle prit par la main la petite Princesse Aline et la fit entrer +à sa suite dans le cercle d'obscurité qu'enfermaient les six colonnes +grecques. + +Elle revécut un peu plus tristement l'heure déjà morte pour toujours où +elle avait senti avec tant de frisson qu'elle engageait sa liberté. + +En souvenir, elle prit au coussin un petit noeud d'étoffe blanche et +verte. + +Plus près de la source elle cueillit une feuille odorante et une fleur +sans parfum qu'elle unit dans son mouchoir. + +Enfin, sous la bénédiction des jeunes nymphes semblables et nues qui +étendaient deux mains au-dessus de l'eau et s'unissaient par les deux +autres, Mirabelle posa lentement sur les yeux de la blanche Aline un +baiser qui lui parut délicieusement fraternel. + + * * * * * + +--Tu veux bien me suivre? + +--Oh! oui! + +Les lèvres se pressèrent. Line ferma les yeux. + +Mirabelle se raidit et murmura: + +--Tu m'aimes? + +--Oh! oui! oh! oui! + +--Répète... Dis-le toute seule... Dis-moi: «Je t'aime, Mirabelle.» + +--Je t'aime, Mirabelle. + +--Tu ne regretteras rien? + +--Je n'ai rien. + +--Tu me suivras partout? + +--Pas trop loin, si tu veux... Mais j'irai où tu seras... Tu es mon +amie... + +Mirabelle eut un grave regard et lui serra les deux bras. + +--Sais-tu ce que c'est qu'une «amie»? Non. N'importe... Tu le sauras +bientôt. Ne me quitte pas... Jure-moi que tu resteras... huit jours... +huit jours tout entiers avec Mirabelle... + +--Huit jours? Mais bien plus! Que dis-tu? + +--Jure-moi huit jours. Je n'en demande pas davantage. Si tu restes huit +jours, je te garderai bien huit ans. + +--Pourquoi as-tu l'air si triste? + +--Embrasse-moi... + +--Tiens... + +--Tu as juré? + +--Tout ce que tu voudras. + +Tendrement, Mirabelle secoua pourtant la tête. + + * * * * * + +Elle cessa de parler, leva encore une fois les yeux vers les quatre +seins blancs et jeunes que penchaient les nymphes de marbre, et enfin: + +--Partons vite, dit-elle. Où est le chemin? la porte? + +--Oh! la porte, elle est gardée. Viens par ici, je sais par quel passage +on doit pouvoir sortir du parc. + + * * * * * + +Elles s'en allèrent d'un pas rapide. Plus grande de toute la tête, +Mirabelle tenait son amie un peu au-dessus de la ceinture. Sa main prit +le petit sein gonflé, l'enveloppa des cinq phalanges, le pressa de la +paume caressante et le parcourut du bout du doigt jusqu'à ce qu'elle eût +trouvé la pointe.--Line sourit en levant les yeux. + +Elles sortirent du parc entre deux aloès; mais à travers champs, loin de +la route. En cet endroit, le remblai de terre sèche et dure portait des +empreintes de pas. Mirabelle n'y voyait plus, car la lune s'était +couchée; Line, lentement, la guida de la main et bientôt elles furent +dans le fossé. + + * * * * * + +Où aller? Elles n'en savaient rien. + +Elles suivirent un champ de maïs, puis des enclos maraîchers où +croissaient des piments rouges, des pastèques et des patates. + +Le jour s'élevait peu à peu. + +Sous les haies de cactus en raquettes séjournaient des brumes courbes +comme des montées de neige. + +--J'ai sommeil, dit Line en posant la joue sur l'épaule de son amie. +Qu'il est tard! Où nous reposerons-nous? Je n'ai pas dormi depuis tant +d'heures! + +Elles discutèrent tout en marchant. Il y avait bien, sur la route, un +hameau avec une auberge; mais comment demander une chambre avant le +lever du soleil? Elles n'avaient ni voiture, ni manteaux, ni bagages. Si +la directrice de l'hôtel allait leur poser des questions? Comment +expliquer en deux mots qu'à une heure si tardive et si fraîche de la +nuit, elles ne fussent pas encore couchées? + +--Suivons la route, dit Mirabelle. Là-bas, j'aperçois un bois d'oliviers +où nous pourrons dormir à l'ombre en attendant le milieu du jour. + +Après une marche qui parut longue à la petite Line presque endormie, et +qui cependant ne dura pas beaucoup plus de vingt-cinq minutes, elles +arrivèrent à l'entrée du bois. Quelques oliviers élevaient en effet leur +masse plate et foncée devant les autres arbres, mais derrière eux se +pressaient des pins rouges et des cyprès reliés par des broussailles +sauvages et des pentes mollement herbues. + +Line jeta ses deux bras autour de Mirabelle, lui mit un baiser de +sommeil dans le coin de la narine gauche et s'étendit les bras en rond +sans même choisir la meilleure place. Aussitôt le petit homme au sable +sema le repos sur ses paupières. + + + + +CHAPITRE VI + +OÙ PAUSOLE ET SES COMPAGNONS CAUSENT À BÂTONS ROMPUS ET S'ARRÊTENT SUR +UNE POINTE D'ÉPINGLE. + + [Grec: Ballei kai maloisi ton aipolon a Klearista...] + + THÉOCRITE, V, 88. + + +--Il me plaît, dit Pausole, radieux, il me plaît délibérément d'être +précédé par quarante tulipes sur la route de ma capitale! Cette escorte +de gens armés allait contre tous mes voeux, et vous aviez été, Taxis, +mal inspiré en abusant de mes distractions pour me l'imposer +aujourd'hui. N'eût-on pas dit, en me découvrant derrière cet appareil +guerrier, que je m'en allais livrer bataille à mon voisin M. Loubet? Je +ne suis point un chef belliqueux, certes non. L'extermination n'est pas +mon fait. Et je n'entends pas que dans mon royaume on verse d'autre sang +que celui des vierges, ou celui des petits poulets. + +--Pauvres petits poulets, dit Giglio. J'aimerais mieux mettre à mal +cinquante jeunes filles, que d'égorger un poussin blanc. Et pourtant, +les cris des jeunes filles sont beaucoup plus épouvantables. + +--Oui, dit Pausole, mais on s'y habitue. + +Comme la chaleur devenait très forte, il ouvrit son sceptre en deux et +en tira son éventail, lequel était japonais. + +Le peintre oriental y avait tracé d'un roseau exact et sobre, avec un +réalisme qui n'oubliait rien, une jeune demoiselle nue, accroupie de +face, les cheveux très coiffés et les seins très pointus, tenant à la +main un écran dont elle voilait son épaule gauche. + +--Le privilège des courtisanes, reprit le Roi, a quelque chose de +choquant. Leur type moyen est devenu, dans l'art de presque tous les +peuples, le type de la beauté féminine, et il faut bien qu'il en soit +ainsi, puisque toutes les autres femmes s'abstiennent de concourir. +Depuis un siècle et davantage, on ne cite pas plus de quatre ou cinq +Européennes de qualité qui aient enlevé leur chemise devant un sculpteur +ou un peintre en lui permettant de révéler à d'autres les jolies choses +qu'elles y cachent, on n'a jamais su pourquoi. Partout, excepté à +Tryphême--et au Japon, disent les gazettes,--une femme nue, c'est une +prostituée. Or je veux bien que les courtisanes aient parfois plus de +génie et plus de talent que leurs peintres, qu'elles atteignent à des +raffinements d'une délicatesse admirable, et qu'au moment suprême où +l'on en ressent l'effet, on serait parfois aussi tenté de les applaudir +que de les embrasser: toujours est-il que ce sont des ouvrières, puisque +leur tâche est mécanique, et il n'y a pas de travail manuel qui ne soit +bientôt funeste à l'harmonie du corps. Ce sont même des ouvrières +servantes puisqu'elles se règlent sur nos caprices; et il n'y a pas +d'obéissance qui ne soit désastreuse pour la beauté de l'esprit. Leur +monopole esthétique en Europe est donc le fait d'une usurpation, et je +me félicite d'avoir élevé le niveau mental de mes sujets en leur +permettant de constater en paix la beauté des vierges, quand nos voisins +fondent tout leur art sur la bedaine de quelques drôlesses. + +--Vous êtes un artiste, sire, fit Giglio. + +--Non, répondit Pausole. J'aime la nature telle que les dieux l'ont +faite et j'aime tant à la voir que je ne trouve pas le temps de la +regarder par les yeux des autres, comme font les collectionneurs de +tableaux. Je ne suis pas artiste du tout. + +Sur ce, il regarda son page, comme s'il attendait de lui une approbation +nouvelle. + +--Ami, lui dit-il... mais, au fait, comment t'appellerai-je? Tu m'as dit +qu'on pouvait prononcer ton nom à l'italienne ou à la française, Djilio +ou Giguelillot. Or, je sens qu'en disant «Djilio», je ne mets point +l'accent tonique avec la force qui lui convient. Un Milanais rirait de +moi s'il m'entendait à l'instant. D'autre part, «Giguelillot» est une +prononciation aussi ridicule que «Chakesspéarre» ou «Lohangrain»; je ne +peux pas m'y habituer. Puisque le français est la langue de mon peuple, +laisse-moi franciser ton nom et t'appeler «Gilles» tout simplement. + +--Sire, je m'appelle Gilles, déclara le page. Puisque vous le voulez +ainsi, je me suis toujours appelé Gilles; je n'ai jamais porté d'autre +nom. Gilles! Gilles tout court; ou Gilles Gilles; ou Gilles ce qu'il +vous plaira. + +--Gilles tout court est plus vif, plus fou, plus semblable à ton +apparence. + +--Mais vous, Sire, quel nom porterez-vous? + +--Moi? + +--Je veux dire... devant l'histoire? + +--Comment? + +--Sire, on appelle Histoire une espèce de paysanne en robe rouge mal +drapée, assise dans un trône grec et coiffée de lauriers comme une +petite fille qui a eu des prix. Elle a des seins de femme en couches, +des épaules de portefaix et le nez de Pallas elle-même. On lui connaît +aussi la curieuse manie d'écrire le nom des hommes célèbres sur une +table d'airain que porte son genou gauche; c'est même à cela qu'elle +doit d'être appelée Histoire (demandez plutôt à vos artistes), car la +même paysanne en robe mal drapée, avec les mêmes doubles tétons et le +même nasal chevalin peut aussi bien être la Science, ou la République +Argentine, ou la Compagnie des Omnibus; cela dépend des petits meubles +qu'elle installe en équilibre sur l'extrémité de sa cuisse.--Eh bien, +quand on est un grand roi, «on comparaît devant l'histoire» suivi de +plusieurs foetus mâles qui portent des écussons et symbolisent les +Finances non moins bien que les Arts et les Lettres. Jamais vous ne +persuaderez le contraire à un graveur en médailles. Pour cette séance +solennelle le nom du roi ne suffit point. On lui accole un surnom fameux +qu'on attribue ensuite le plus généralement à l'invention populaire. +Quel surnom désirez-vous? + +--J'y réfléchirai, dit Pausole. + +--Quand j'habitais Paris, j'ai connu là-bas un grand poète et dramaturge +qui s'amusait à donner des épithètes historiques aux présidents de son +pays. Il avait trouvé Thiers le Bref, Grévy le Gaigneur, Carnot le +Juste, Faure le Bel; d'autres encore... + +--Saint Pausole me suffirait, dit modestement le Roi. Saint Pausole +l'Aréopagite, ou Saint Pausole de Tryphême. Après ma fin, si le Trésor +n'est pas en trop mauvais état, je voudrais que mes successeurs fissent +les dépenses nécessaires à ma canonisation. Il en coûte gros, dit-on, +pour être saint. On est comte à meilleur marché. Mais je pense qu'on +fait des remises en faveur des têtes couronnées et qu'on leur épargne +bien des lenteurs. J'espère que la Sacrée Congrégation des Rites ne +verra pas trop d'empêchements à mon entrée au septième ciel. Sans doute +j'ai suivi plusieurs cultes, et je me refuse absolument à traiter comme +de vaines idoles les innombrables divinités dont le néant ne m'est pas +prouvé. Mais j'ai suivi aussi le culte catholique; j'ai même pratiqué +ses vertus; je suis doux et humble de coeur. J'aurai cherché toute ma +vie à faire que les gens soient heureux, à pacifier les folles +querelles, à réunir les mains hostiles, à répandre la paix et l'amour. +Ce sont des titres estimables; et sans avoir l'esprit hanté d'une +ambition paradisiaque, il me semble que je ferais un saint du plus +pertinent exemple. + +Taxis bondit; mais ce ne fut point en signe d'opposition, comme on +pourrait le penser. Il n'avait pas écouté les dernières paroles du Roi. +Son regard était retenu depuis une minute par un petit objet brillant, +allongé au milieu de la route. + +--Sire, cria-t-il. Un indice! + +Et, ayant mis pied à terre, il ramassa l'objet doublement précieux par +sa nature et sa provenance. Il l'examina et dit gravement: + +--Voici un petit bijou d'or qui est une épingle double. Cette épingle +porte gravé sur le cache-pointe l'A majuscule avec la couronne de +bluets, c'est-à-dire le chiffre de la Princesse Aline. J'observe en +outre que l'épingle est ouverte: donc elle est tombée directement du +vêtement qu'elle attachait, et non pas d'un nécessaire. Je conclus... + +--Taxis, vous êtes fastidieux, interrompit le bon Pausole. Nous n'allons +à la recherche ni du capitaine Grant, ni de la Longue-Carabine, et vous +ne nous ferez pas flairer dans la poussière les traces de cette petite +fille, ou compter les cassures des branches comme un chasseur de +chevelures. Pour ma part je ne me livrerai certainement pas à des +contorsions de chef apache sur la grand'route de mes États. + +--Il est néanmoins important... + +--De savoir que ma fille a passé par ici? Eh! vous ne vous en doutiez +pas? Nous connaissons le point de départ et la première étape de son +petit voyage. Entre les deux il n'y a qu'un chemin. Il faut bien qu'elle +y soit passée. Quand même elle aurait pris l'itinéraire le plus +extravagant pour aller de chez elle à l'auberge, cela ne nous +empêcherait pas de la trouver au gîte si elle y est encore et cela ne +nous éclairerait pas davantage sur la direction qu'elle suit aujourd'hui +si elle continue sa promenade. + + * * * * * + +Le ton que prit Pausole pour donner cette réponse était plein +d'enseignements. Giglio ne s'y méprit point: le Roi n'était pas pressé +d'arriver si vite au but. Et, si l'on n'y prenait garde, on allait le +désappointer en terminant trop tôt une excursion dont le principe lui +avait coûté mille efforts. + +Giguelillot (le lecteur ne voit pas d'inconvénient à ce que nous +appelions tour à tour ce personnage Giglio, Giguelillot, Djilio ou +Gilles?) Giguelillot donc, eut une idée rapide: il fallait éloigner +Taxis. + +--Pardon, dit-il sérieusement, l'épingle est tombée ouverte, dites-vous? +De quel côté se tournait la pointe? + +Il n'insista pas davantage. Taxis garda l'orgueil de découvrir tout seul +les conséquences d'une telle question. Elles ne lui en parurent que plus +graves. + +--Un instant! grogna-t-il. J'en arrivais là. C'est un point capital que +je vais établir. + +Pausole regarda Gilles, qui ne sourcilla point. À genoux sur le macadam, +Taxis chercha l'endroit exact où il avait saisi l'épingle. + +--Voici! j'ai trouvé, dit-il. L'empreinte est fort nette. La branche que +termine le fermoir est perpendiculaire à l'axe de la route; mais la +pointe s'ouvre dans la direction du palais, opposée à celle de +l'auberge. + +Il se releva. + +--Ceci, déclara-t-il, l'oeil toujours froncé, détermine des conclusions +inattendues. L'épingle d'or que je tiens en main est de celles que les +femmes (je le crois) ont coutume de fixer en haut du bas (si je puis +ainsi dire) de leur dos. Elle a pour mission de fermer le bâillement +impudique de la jupe et de suspendre à la ceinture un vêtement qui ne +doit point tomber. On la plante toujours (je le suppose, cela est +logique) la pointe en dedans. Donc, si une telle épingle se détache +lentement et finit par glisser à terre, comme il n'y a pas d'apparence +qu'elle exécute des pirouettes en obéissant à la pesanteur, comme, au +contraire, il y a présomption pour qu'elle se projette sans se +retourner, sa pointe indique vraisemblablement sur le sol la direction +suivie par la dame qui a perdu le bijou. Or, dans le cas présent, la +pointe se tourne vers le palais; donc la Princesse Aline a dû revenir +sur ses pas en quittant l'hôtel du Coq et elle se dirige actuellement +dans le sens justement opposé à celui que nous suivons nous-mêmes. + +Il leva deux doigts et reprit: + +--Mais--cela n'est pas certain. + +--Ah! mais si! protesta Gilles. Vous y êtes... + +--Je le crois volontiers; toutefois une présomption n'est pas une +preuve. Et comme voici l'hôtel du Coq (c'est la sixième maison à droite +dans le hameau que vous voyez) le plus simple est de commencer là notre +enquête et de décider, immédiatement après, dans quel sens nous devons +marcher. + +--Pas du tout! fit Giguelillot. Il faut courir au plus pressé. Nous +allons nous quitter ici. Le Roi et moi-même nous mènerons l'enquête à +l'intérieur du village. Vous, seigneur, veuillez retourner en arrière, +sonder les chemins et les bois, humer le vent, scruter l'horizon, +gratter le sable; ça ne nous regarde plus. Souvenez-vous seulement que +le Roi dîne à huit heures. Huit heures pour le quart, monsieur le +Grand-Eunuque. + +--Je n'ai d'ordres à recevoir que de mon souverain. + +--Qui suis-je, dit le page humblement, sinon sa volonté, sa walküre, +seigneur Taxis? C'est lui qui vous parle par mes lèvres. + +--Je ne m'en mêle pas, fit Pausole. J'approuve en principe. +Allez-vous-en, Taxis, puisque c'est l'avis donné par mon conseiller de +jour. Il vous sera loisible d'exprimer votre sentiment dès que minuit +aura sonné. D'ici là, point de discussions. Le système n'a pas d'autre +but que d'éviter les froissements. Prouvez-moi qu'il est bien conçu. + +Taxis jeta un regard furibond sur le zèbre et son cavalier. Puis il +empoigna d'une main trépidante les rênes du chaste Kosmon, conduisit la +bête jusqu'au talus, grimpa sur la plus haute motte, exécuta non sans +effort ce que Mirabelle eût appelé dans son jargon chorégraphique des +«battements de quatrième ouverte» et enfin retomba en selle. + +Il trottait déjà vers le Jardin des Fleurs quand Pausole, priant la +bonne Macarie de bien vouloir se remettre en marche, demanda +mélancoliquement: + +--Alors, petit, voici l'auberge? + +Il allait rentrer de plain-pied dans les événements tragiques, +questionner des inconnus; apprendre ce qu'au fond il voulait ignorer; +conduire les recherches les plus scandaleuses, et au terme de tout cela +demeurer face à face avec une décision nécessaire. Sa voix manifestait +un vif déplaisir à l'approche du seuil fatal. Giguelillot détourna d'un +mot cette pénible appréhension. + +--L'auberge? dit-il. C'est un peu loin. La première maison du village +est une ferme, et si vous vouliez, Sire, nous pourrions y boire du lait +avant de commencer nos travaux. + +--Ah! que voilà une brave idée! fit le Roi. Entrons! Je le veux bien. +Nous avons sur cette route un soleil de Sicile; je me sens tout à fait +pastoral, et soufflant comme un taureau. Allons voir les brebis +laineuses! les beaux yeux des vaches! les agneaux dont la laine est +douce comme le sommeil, dit le Sicilien. Allons voir le chevrier qui +paît ses chèvres barbues... + +--Et Kléarista qui lui jette des pommes! + +--Et Kléarista qui lui jette des pommes! répéta Pausole avec ivresse. + + + + +CHAPITRE VII + +COMMENT GIGUELILLOT, APRÈS PLUSIEURS AVENTURES PENDABLES, INVENTA UN +STRATAGÈME ET RETROUVA LA BLANCHE ALINE. + + Les chutes des honnêtes femmes sont souvent d'une rapidité qui + stupéfie. + + OCTAVE FEUILLET. + + +La ferme où pénétrèrent Pausole et son page, pendant que les quarante +tulipes montaient la garde sous le porche, avait été bâtie par un +architecte qui savait peut-être Théocrite par coeur, mais ne s'en +laissait point absorber. + +Les bâtiments et le sol de la cour, recouverts et dallés de céramique, +s'unissaient au pied des murs par des encoignures arrondies où le +moindre bacille, le dernier des thallophytes, le microcoque le plus +micro, la bactérie humble entre toutes ne pouvaient mener une vie +paisible, aimer et faire leurs petits, comme au temps où Kléarista osait +glisser le long de ses lèvres une syrinx infectée de germes pathogènes. + +L'odeur champêtre du phénol et le parfum du sulfate de cuivre +s'échappaient des étables avec la senteur du foin coupé. Au fond de la +cour, sous un auvent métallique, une trentaine d'abreuvoirs particuliers +recevaient chacun l'eau d'un filtre et attendaient le mufle d'un boeuf +qui avait aussi sa baignoire à lui, prophylactique envers et contre +tout. + +--Ah! Sire! où sommes-nous entrés? fit Djilio avec désespoir. + +--Dans une fabrique de lait, de beurre et de poulets gras, répondit +Pausole. Je la trouve de fort bon aspect et me voici rassuré dès l'abord +sur le repas que nous allons y faire. Cette ferme est exactement celle +que les Grecs auraient construite s'ils avaient su ce que nous savons. +Elle est propre et géométrique. + +Le zèbre se cabra au soleil. + +--D'ailleurs, continua Pausole, les Grecs prenaient mille précautions +que nous inventons depuis dix-huit mois. J'ai lu dans les traités d'un +médecin d'Éphèse qu'ils faisaient bouillir, refroidir et rebouillir +l'eau qu'ils buvaient. Ils savaient que l'eau des fleuves est la pire de +toutes, que les puits sont dangereux dans le voisinage des thermes, et +que les accoucheurs doivent se laver les mains immédiatement avant de +puiser. Petit, ce qu'on appelle «progrès» n'est jamais qu'un retour aux +Hellènes ou un développement de leurs principes. La métairie où nous +entrons est plus près d'eux qu'elle n'en a l'air. Holà! voici le +métayer. + +Un vieil homme accourait, le chapeau de paille à la main, tremblant, +ému, orgueilleux, réjoui... Laissons au lecteur le soin de trouver +toutes les épithètes qui décrivent un vieillard rural recevant le Roi et +son page. + +Himère et Macarie, en bêtes de la couronne, furent conduites à des +stalles de choix. Pausole s'appuya familièrement sur l'épaule de son +sujet, car il ne savait jamais garder les distances, et Giguelillot, +très éveillé, s'intéressa aux filles de ferme. + +Il en vint une, deux, sept, dix, douze, les laides portant cotte et +fichu, mais les jolies sans vêtement, à la mode de Tryphême. + + * * * * * + +Giguelillot remarqua l'une d'elles qui, nue entre ses petits sabots et +le foulard de son chignon, semblait fort propre à occuper les loisirs +d'une journée de repos. + +Et, tandis que le Roi Pausole demandait bonnement au fermier ses +prévisions sur la récolte et les cours du marché aux grains, le page +s'approcha de la laitière qui le considérait d'ailleurs avec le plus +gentil sourire. + +--Tu sais traire les vaches, lui dit-il. + +--Je ne sais même que cela, répondit la jeune fille. + +Le timbre de sa voix était vif et chaud. + +--Eh bien! fit Gilles, conduis-moi. Nous allons emplir un bol de lait +pour Sa Majesté qui a soif et un pour moi qui l'imite par esprit de +courtisanerie. + +Elle courut en avant, les seins dans les mains. + +Il la rejoignit dans une étable reluisante qui semblait une écurie de +cirque. + +--Comment t'appelles-tu? + +--Thierrette, seigneur. + +--Thierrette, tu as les seins dorés comme deux mottes de beurre frais. +Porte au Roi le lait que tu voudras; mes lèvres ne veulent que du tien. + +--Je n'en ai pas, dit la brune en riant, et je ne fais rien pour qu'il +m'en vienne. + +--Tu n'en as pas? Je saurai si c'est vrai. + +--Essayez. + +Il en fit l'épreuve, à droite et à gauche, avec une insistance qui ne +paraissait pas déplaire. Il tétait en creusant les joues, comme un petit +enfant goulu et les seins augmentaient de la pointe entre ses lèvres +aspirantes; mais il n'amena que de longs frissons et des rougissements +satisfaits. + +--Rien encore, fit-il enfin. Tu me fais attendre. Approche-toi; tu m'en +donneras dans un an. + +--C'est bien tard si vous avez soif. Buvez d'abord celui-là. + +Elle s'assit auprès d'une vache blanche, soupesa la peau douce et +tremblante du pis, et, tirant l'épaisse tétine molle entre le pouce et +les deux doigts, elle darda obliquement le rayon blanc du lait. + +Giglio restait à distance, attendant qu'elle revînt à lui; mais elle +sortit d'un pas droit et lent, tenant à la main devant sa poitrine la +coupe de porcelaine où tremblait la crème lourde. + +--Je vais porter cela au Roi, dit-elle. Attendez, votre tour viendra. + +On ne l'attendit pas un instant. + +À peine était-elle entrée du fond de l'obscure étable dans la grande +lumière de la porte où ses cheveux noirs prirent des valeurs bleues, le +page était déjà parti par l'autre issue de la grande salle. + +Il traversa des couloirs clairs, des vestibules aérés, des magasins qui +ressemblaient à des expositions agricoles et qui lui parurent disposés +par le plus mauvais esprit. + +Giguelillot qui ne ressentait pas d'admiration particulière pour le +patient labeur de l'homme, et traitait les choses les plus graves avec +une déplorable légèreté, demeurait intransigeant sur la décoration des +pièces où l'on travaille, comme de celles où l'on ne travaille point. +Là-dessus, ses principes étaient d'autant plus fixes qu'ils étaient plus +récents et s'il trouvait à certains désordres une certaine grâce dans +l'imprévu, rien ne l'exaspérait davantage que le «rangement», +c'est-à-dire la succession régulière. + +Avec un zèle très actif, il dérangea tout ce qu'il put remuer. + +Il jeta les rouleaux dans les moissonneuses, les lochets et les hourres +d'acier dans les machines aratoires; il fit entrer les fourches fines, +les pelles minces, les binettes robustes dans la chaudière et la +cheminée d'une malheureuse locomobile. Traitant le carrelage comme une +simple terre de labour, il l'effondra d'un coup de pioche... + +Et le sol rouge apparut. + +--Ah! s'écria-t-il. Voilà un joli ton. + +Il recula, ferma les yeux à demi, regarda comment la salle s'éclairait, +d'où venait le jour, où se massait l'ombre; puis, choisissant, non sans +intention, un autre point de l'allée centrale, il y fit, d'un second +coup de pioche, un «rappel de vermillon». + +Il continua ainsi, très intéressé par son petit travail, et pendant plus +d'un quart d'heure s'efforça de modifier la décoration de la salle, sans +se préoccuper des règles d'Owen Jones. Certaines faux enlevées de leur +manche et disposées à plat sur le sol avec sobriété, justesse, équilibre +ornemental, répandirent leurs longues feuilles bleues qui rejetèrent le +vermillon dans la gamme des tons orangés. Des lignes arborescentes de +bâtons bout à bout donnèrent à la composition une sorte de solidité. +Deux faucilles réunies par les pointes et les douilles autour d'une +fondrière de couleur, imposèrent à l'ensemble un centre artificiel, un +foyer de rousse argile, que balançait à l'autre coin un second foyer +plus petit, mais également indispensable. + +--Ah! ah! fit-il encore, ça n'est pas vilain. Maintenant, on peut entrer +ici. Les objets sont à leur place. + +Puis, animé par ce labeur de vingt minutes, il continua sa promenade à +travers la métairie. + +Un fruitier tout rouge de fraises et de framboises s'ouvrait un peu plus +loin. + +Il y entra. + +--Bonjour, seigneur, dit une petite voix. + +Et Giglio aperçut, derrière des claies de pourpre, la ligne blanche d'un +corps de femme que relevaient des touches de blond. + +Celle-ci peut-être allait se montrer plus tendre ou moins artificieuse +que la jeune Thierrette. + +Il ne s'attarda pas à lui demander son nom, ni même à faire avec les +figues, les bananes et les mandarines des fantaisies décoratives. + +S'approchant, il déclara: + +--Rose, ou Liliane, ou Marguerite, ou quel que soit le nom floral que +vous portiez entre vos soeurs, si j'étais le maître du lieu, je ne +voudrais pas d'autres fruits que ceux de votre corps velouté comme une +prune. Donnez-moi vos oranges, vos fraises et vos prunelles, et ce coeur +de grenade qui est si bien fermé. + +À genoux devant l'une de ses lectrices, le jeune poète eût, sans doute, +cherché des comparaisons plus rares, si tant est qu'il en soit +d'inédites entre les fruits de la femme et ceux de la terre; mais la +Tryphémoise à laquelle s'adressaient de telles galanteries n'avait +jamais rien entendu qui lui parût de meilleur ton. + +Elle rougit en baissant la tête avec un sourire d'enfant, et, comme son +premier mouvement fut d'aller fermer la porte, Giglio comprit qu'il +pouvait continuer sa ballade jusques et y compris l'envoi. + + * * * * * + +Il prit la jeune fille debout entre son bras gauche et son pourpoint +bleu. D'une main qui semblait indiquer à des spectateurs invisibles une +collection d'horticulture, il toucha d'abord la bouche qui devint une +fleur de pêcher, puis les seins qui, suivant l'image, furent deux pêches +portant leurs noyaux; puis il osa des métaphores qui venaient peut-être +de Chénier, mais certainement pas de Lamartine. + +La gardienne des framboises écoutait avec sensualité cette poésie tout +orientale. Incapable d'imposer son humble et faible retenue au désir +d'un jeune homme qu'elle trouvait plein de génie, elle se laissa +conduire sans aucune résistance vers un canapé de jardin, le débarrassa +d'une centaine de fruits, et mit un point d'honneur à donner +généreusement ce qu'on voulait bien attendre d'elle. + +--Quand reviendrez-vous? soupira-t-elle après beaucoup d'autres soupirs. + +Giglio répondit imperturbable: + +--Demain. Ce soir. Après-demain. Toujours. + +--Mais vous avez des amies? + +--Aucune. + +--Vous en aurez? + +--Jamais! + +--Jurez-le-moi. + +--Je vous le jure. + +Rassurée, elle s'abandonna de nouveau à coeur ouvert, et ensuite plus +confiante, le laissa partir. + + * * * * * + +Le page traversa la cour. + +Par les fenêtres de la salle où l'on avait conduit le Roi, il vit +Pausole endormi près du métayer dans un large fauteuil de cuir. Comme il +se tournait d'un autre côté, il retrouva debout, à l'entrée du +vestibule, Thierrette qui, d'un doigt menaçant, lui défendait +d'approcher, mais oubliait de ne pas rire. + +--Ne me suivez pas! cria-t-elle en fuyant. + +Il accourut. + + * * * * * + +À la course, il monta un escalier, suivit un corridor blanc, pénétra +dans une petite pièce éclatante et lisse comme les autres. + +Elle se barricada derrière un porte-serviettes: + +--Sacripant! vous voilà dans ma chambre, maintenant! Voulez-vous sortir +ou j'appelle! + +Giglio, comédien, prenant la voix d'une dame qui visite une garçonnière, +prononça: + +--C'est gentil chez vous! Oh! les jolies fleurs! + +Il touchait du doigt le papier peint où d'invraisemblables pensées +jaunâtres inclinaient leurs mentons fendus. + +Elle fit mine de se vêtir. Il l'arrêta de la main, et tenant sa toque à +plume sous l'autre main abaissée, il lui dit avec mille grâces: + +--Belle Thierrette, je vous adore. + +--Est-ce vrai? + +--Trop. J'en suis fou. Ne le voyez-vous pas à mes yeux? + +Elle vit tout ce qu'elle voulait voir et cependant elle demanda: + +--M'aimerez-vous encore demain? + +--Toujours. + +--Toujours, c'est bien longtemps. Dites-moi un peu moins pour que je +vous croie... + +--Quatre-vingts ans. + +--Moins encore. + +--Soixante-dix-neuf ans et demi... Je vous parle du fond de mon coeur, +Thierrette; si je vous offre un amour très long, c'est que j'espère +vivre très vieux et que je vous aime pour toute une vie. + +Thierrette se laissa persuader. Son indigne et délicieux amant comprit +dès le début pourquoi elle avait refusé pendant près d'une heure la +grâce de s'étendre et d'ouvrir les bras. C'était parce qu'auparavant +elle n'avait pas jugé décent de l'accorder à personne. + + * * * * * + +Avait-elle raison de laisser Giguelillot prendre ainsi le premier la +place vide auprès d'elle? Le lecteur ne peut en douter. Thierrette en +fut cependant soucieuse, et, cet après-midi de juin, si elle se sentit +tout à coup accessible aux caresses de l'homme, la taille molle et les +seins durs, ce fut que dans le secret de sa chambre les sens vainquirent +sans combat tout ce qu'elle avait d'énergie. + +À défaut de force morale, Thierrette montra successivement du courage; +puis de la passion; puis du zèle. L'ensemble de ses qualités dépassait +et de beaucoup le niveau modeste où se maintenait la jeune fille de la +salle aux fruits. + +Elle accepta d'abord sans plainte les épreuves du premier début, allant +même au devant d'elles avec une vigueur qui fut auxiliatrice à propos; +et, peu à peu, se prenant d'enthousiasme pour la révélation qui venait +de pénétrer brusquement en elle, Thierrette manifesta qu'on ne l'en +frustrerait plus sous aucun prétexte et qu'elle ne permettrait pas même +un simple recueillement passager. Giguelillot, prisonnier courtois, fit +preuve de solidarité. + +Toutefois, au moment même où elle cherchait dans ses prunelles et se +croyait certaine d'y voir la flamme d'un amour aussi violent que le +sien, le petit page déjà distrait pensait à bien autre chose. + +Il se disait, non sans égards mais aussi non sans franchise, qu'il +perdait son temps avec une regrettable désinvolture; qu'il était devenu +non seulement le page favori, mais le conseiller du Roi Pausole; qu'en +cette posture il devait avant tout balancer l'influence de Taxis le +néfaste; que pour cela il ne suffisait pas d'envoyer cet homme grave à +six kilomètres en arrière en faisant la nique à son ombre, mais qu'il +fallait agir pendant qu'il s'égarait, faire sans lui l'enquête, mener +les événements et lui présenter à son retour, d'un geste affligé, +l'irréparable. + + * * * * * + +Ses réflexions eurent tout le temps d'arriver à leur terme et même de +porter fruit sous la forme d'une heureuse idée, car les jeunes ardeurs +de Thierrette ne mesuraient ni les minutes ni la chute du crépuscule. + +L'heureuse idée qui lui vint était une façon de stratagème, lequel lui +parut d'abord un peu complexe, un peu fragile et tiré de loin, mais non +pas trop pour réussir. + +Ce fut ainsi qu'il l'amorça: + +--Mon amour, dit-il tout à coup. Je t'ai aimée dès le premier regard, +mais maintenant je ne pourrais même plus souffrir de te quitter pour un +matin. + +--Oh! non! ne me quittez pas! + +--Tu sais que je suis page du Roi. Mon costume me fait reconnaître +partout. Comment sortir et comment me cacher?... Écoute-moi. Tu +t'habilles, l'hiver; où sont tes vêtements? + +--Pourquoi? + +--Donne-moi une jupe et un fichu, un foulard de chignon pour couvrir mes +cheveux courts et le chapeau de paille à larges bords que tu mets pour +aller aux champs. Donne-moi encore deux seaux de lait à la main et +laisse-moi sortir ainsi. J'attendrai au dehors qu'on ait fait des +recherches dans toute la ferme et que le Roi soit parti sans moi; puis +je reviendrai où tu voudras et nous ne nous quitterons plus de la nuit. + +--C'est vrai, dit Thierrette. Nous ne pouvons pas nous voir ici. Dans la +journée l'étage est vide et aujourd'hui je n'ai rien à faire puisque le +Roi est à la métairie; ce soir, si l'on vous trouvait là! + +Elle se leva. + +--Habillez-vous! vite! Le soleil est déjà couché. + +Elle l'aida, lui passa la jupe, serra des manches de toile fine sur +celles du pourpoint bleu, noua le fichu, le gonfla par devant, enroula +le foulard de soie au sommet de la tête, fixa le grand chapeau de +moissonneuse et dit: + +--Allez, maintenant! les seaux à lait sont dans la première chambre au +rez-de-chaussée. Prenez-en deux. Il fait presque nuit. Je suis sûre que +personne ne vous reconnaîtra. Ce soir je me sauverai toute seule dans le +petit bois d'oliviers, à droite en allant au palais. Et vous? + +--J'y serai. + +--Tous les soirs? + +--Tous les soirs. + +--Ah! je vous trouve si beau! + +Elle le reprit dans ses bras, et Giglio eut beaucoup de peine à prendre +un air assez obtus pour ne pas deviner que ce baiser d'adieu voulait +avoir des conséquences. + + * * * * * + +Il sortit, descendit mollement un escalier qui ne lui parut pas solide +et trouva la petite laiterie où la traite du soir attendait, fumante +encore et toute mousseuse. + +Se baissant, il souleva l'anse du premier seau, tira, fit effort, tendit +l'épaule, mais ne put jamais réussir à soulever le seau tout entier avec +sa charge de lait et de crème. + +Un syllogisme de l'espèce la plus simple et la seule qui fût accessible +à son esprit fatigué lui démontra que, «un» étant contenu dans «deux», +s'il ne pouvait soulever un seau, il serait encore moins capable de +déambuler avec la paire. + +Très calme, et toujours résolu aux expédients décisifs, il pencha le bec +de fer-blanc du côté de la porte ouverte, et sur le carrelage bleu +sombre il répandit une voie lactée. + +Il vida de la même manière le seau qui se trouva le plus voisin, puis +adapta les couvercles en ayant soin de laisser la mousse blanchir le +bord et couler en bave sur les flancs. Ensuite il souleva les cylindres +vides avec l'aisance d'un acrobate. + +--Pour ce que je veux en faire, dit-il, la couronne de mousse suffit +bien. + + * * * * * + +Impudemment il s'en alla jusqu'à la fenêtre sans rideaux par laquelle il +avait surpris le sommeil du Roi Pausole. Le Roi continuait de dormir, le +nez un peu plus bas et la barbe en volute. + +Il faisait nuit. Dans le Midi, quoi qu'en dise Voltaire, les jours d'été +sont moins longs que derrière les arbres d'Auteuil. Il n'était pas +encore huit heures quand Giglio en paysanne et portant ses seaux à la +main passa entre les quarante gardes qui dressaient toujours sous le +porche leurs tulipes un peu flétries. + +Au moment où il atteignait la route, Taxis poussiéreux et rogue le +croisa. + +--Hé! fit Giglio, monsieur! hé! monsieur! + +Taxis ne le reconnut point, car la voix était contrefaite ainsi que le +vêtement et l'allure. + +--Quoi? Que me voulez-vous? cria-t-il. + +--C'est-i que vous cherchez le Roi? + +--Cela ne vous regarde pas. + +--Sûr que non. Je disais ça... c'est parce que si vous le cherchiez... +comme il est rentré au palais... + +--Lui? + +--Même qu'il était coléreux à cause que vous n'étiez pas là. Mais ça ne +me regarde pas non plus. Bonne nuit, monsieur. Il fait bon, ce soir. +Faut prier qu'il repleuve un peu. + +Taxis eut un geste qui signifiait: + +«Voilà qui est fâcheux! fâcheux!» + +Il fit tourner bride au docile Kosmon et pour la seconde fois repartit +sur la route. + + * * * * * + +Cependant Giglio, d'un pas égal et balancé, suivait la rue du petit +village. Ses bras étaient aussi rigides que s'il avait porté vingt +litres de lait pesant à chacun de ses poings fermés. Il longeait les +maisons obscures, il évitait les passants et, pour ajouter un signe +décisif à ceux de son nouveau costume, il se tenait très en arrière +comme une fille qui porte sa faute. + +L'hôtel du Coq, où il pénétra, n'était qu'une petite auberge, entourée +d'un vieux jardin. On y entrait par la cuisine et, comme l'heure du rôti +sonnait, ni la patronne ni les servantes n'eurent le temps de +l'examiner. + +Après ses premiers saluts auxquels on ne répondit qu'à peine, il +expliqua d'une voix stupide: + +--Je suis nouvelle à la ferme. Je porte du lait pour la petite dame et +le monsieur qui dînent dans leur chambre. + +--Montez. C'est au premier. La porte à deux battants, dit une servante +affairée. + +--C'est bien la petite dame en vert? répéta-t-il avec calme. + +--Oui, qu'on vous dit. Débarrassez! + + * * * * * + +Giguelillot poussa un soupir de contement. Ses méditations dans les bras +de Thierrette n'avaient pas été mal conduites. + +Entre les hypothèses diverses qu'on pouvait indiquer au milieu du doute, +il avait mis le doigt sur la vraie: la blanche Aline, confiante dans +l'apathie du Roi, n'avait pas quitté l'hôtel de sa première nuit +amoureuse. Ceci posé, il ne fallait pas être grand clerc pour deviner +qu'elle se cachait néanmoins dans l'intimité de sa chambre, qu'elle y +prenait ses repas en secret et que, dans une auberge de route, cette +particularité suffirait à la désigner. + +Il s'en allait vers l'escalier quand la cuisinière l'arrêta et, faisant +signe du doigt vers les deux seaux: + +--Vous n'allez pas monter tout ça? dit-elle. Il y en a pour vingt-cinq +personnes. + +--Laissez donc. Ce n'est pas pesant. La dame prendra ce qu'elle voudra. + +--Et puis vous arrivez tard. Ils ont fini de dîner il y a dix minutes. +On a enlevé leur couvert. + +--Tant mieux. Ça sera pour eux la nuit. + +Sans s'émouvoir en aucune façon, il monta l'escalier du même pas +oscillant et lourd, trouva la porte à deux battants, heurta comme par +mégarde ses deux seaux vides l'un contre l'autre et cria en frappant du +doigt: + +--Madame! on vient pour faire la chambre! + + + + +CHAPITRE VIII + +OÙ LA BLANCHE ALINE PREND SON TUB VERS QUATRE HEURES DE L'APRÈS-MIDI. + + Les femmes de chambre de feue ma mère, et quelques demoiselles qu'on + me permettait de voir, telles furent les maîtresses d'iniquité qui + m'apprenoient le mal dans un âge où j'étais incapable de le faire. + + _Le Triomphe du Célibat_, par une demoiselle de condition.--1744. + + +Dans le bois d'oliviers et de pins rouges où le sommeil l'avait couchée, +la blanche Aline dormit environ dix heures, depuis l'aurore jusqu'à +vêpres. + +En s'éveillant, si elle ne murmura pas: «Où suis-je?» comme une ingénue +de féerie, ce fut parce que, le long d'elle, silencieuse et accoudée, +Mirabelle la considérait avec une tendresse vigilante et déjà presque +conjugale. + +--C'est toi? dit-elle. Et nous sommes seules? Personne ne nous a +trouvées?... Bonjour, Mirabelle. Tu as bien dormi? + +Non, la danseuse n'avait pas fermé les yeux. Habituée aux nuits sans +sommeil, elle avait passé celle-là dans l'attente, et les désirs. +Pendant la première heure du jour, elle s'était mise à genoux devant le +visage de Line pour jeter son ombre sur elle. Mais plus tard, avec le +changement de lumière, un long cyprès opaque et noir ayant bien voulu se +charger du même soin, elle s'était levée de là pour voler des figues, et +lorsque enfin la blanche Aline abandonna son dernier rêve, toutes deux +se mirent à goûter. + +Le repas était maigre et l'ombre chaude. Par-dessus les buissons de +myrte on apercevait des moissonneurs bleus dans les céréales de cuivre +et des passantes sur la route. + +--Tu vois, dit Mirabelle. Nous ne sommes pas seules du tout. Nous ne +pouvons pas rester ici. Veux-tu marcher jusqu'à Tryphême? La ville est à +deux lieues de nous, ce n'est pas long. Nous nous cacherons là bien +mieux que dans les bois. + +Line se pendit à son épaule et elles s'en allèrent par les prés. Un peu +plus loin, il leur fallait traverser le premier village. La rue était +déserte et blanche. Une auberge s'offrit à droite. + + * * * * * + +Sa façade fraîchement peinte et couleur de paille, ses tonnelles +ombreuses, son jardin, ses vieux arbres tentèrent Mirabelle tout à coup. + +À cette heure de la journée les paysans travaillaient aux champs. Il n'y +avait personne autour de la porte ouverte; si elles s'y glissaient +rapidement, aucun témoin ne pourrait les trahir. Telle fut du moins la +raison, ou plutôt le faible prétexte qui lui fit obéir si vite à la hâte +extrême de ses sens. + +--Entrons là, dit-elle. + +--Où tu veux. + + * * * * * + +On leur donna la plus belle chambre. Aussitôt, Line voulut un grand tub, +et une éponge neuve, et un panier de cerises, et du chocolat, et un +éventail, et du sirop de citron, et de la glace, beaucoup de glace, et +de l'eau chaude, beaucoup d'eau chaude. + +Elle obtint ces choses très précieuses, puis ferma les deux verrous. +Mirabelle la suivait pour l'étreindre; mais Line joignit les deux mains, +fit un sourire derrière une moue et prit une voix de petite mendiante en +expliquant qu'il faisait chaud, qu'elles étaient seules, que personne ne +les gronderait, enfin qu'elles pouvaient bien faire leur toilette +ensemble et se mettre «un peu toutes nues». + +Mirabelle eut un frisson. + +La simplicité de Line la déconcertait. Habituée à tous les expédients de +la débauche urbaine, aux résistances qui se font vaincre, aux corsages +qui cèdent d'une agrafe, aux jupons multiples et chauds, aux pantalons +hospitaliers, la danseuse ne comprenait plus l'état d'esprit de cette +petite qui demandait la nudité comme une tenue de jeu sans aucune des +transitions en usage sur les divans. + +Les personnes qui, successivement, dans les coulisses, les fiacres ou +les rez-de-chaussée avaient pris sur elles de former par des +conversations intimes sa jeune âme soumise à leurs seules influences s'y +étaient prises de telle façon que Mirabelle imaginait ses semblables +sous deux aspects toujours contraires: les femmes chastes et les femmes +sataniques. De l'extrême décence à la perversité, il n'y avait rien dans +ces conceptions du caractère féminin. Et, comme de très bonne heure une +tante nécessiteuse lui avait demandé de faire choix entre les vertus et +les vices, sans insister autrement pour qu'elle embrassât les vertus, +elle avait appris tous les vices afin de se distinguer le plus tôt +possible dans l'une des deux voies parallèles qui représentaient à ses +yeux l'avenir moral d'une jolie enfant. Qu'il y en eût une troisième et +qu'on pût être nue sans avoir dans les yeux la flamme des ancestrales +luxures (comme s'expriment nos écrivains), Mirabelle, en bonne Française +et lectrice de romans-feuilletons, ne s'en doutait pas encore, à l'aube +de ses dix-huit ans. Pour elle, le geste de la femme était uniformément +la mimique à double entente de la Statue Pudique ou Indicatrice: qui ne +masquait pas, désignait; qui ne se défendait pas, voulait provoquer. + +En écoutant la blanche Aline et en voyant ses yeux si purs, Mirabelle se +dit simplement: + +--Ce sont les moeurs de Tryphême: mais quel singulier pays! + + * * * * * + +La première, elle retira ses vêtements avec des gestes qui, tour à tour, +hésitaient ou se pressaient devant les boutons. Elle n'osa pas une fois +sourire, et même, surprise de son trouble, elle ne sut que faire de ses +bras lorsqu'elle n'eut plus rien à enlever. + +Debout, nerveuse, les deux mains sous la nuque, une jambe frémissante et +le corps souple, elle se mordait la lèvre, elle pliait son cou mobile et +changeait constamment de regard. + +Cependant, assise devant elle et le menton sur les doigts, Line achevait +de se renseigner avec un prodigieux intérêt. + +Mirabelle, impatiente, lança: + +--Je te plais? + +--Tu ressembles... veux-tu que je te dise à qui? À une statue de +Narcisse qui est au fond du parc. Mais Narcisse est un monsieur... Tu es +la première fille que je regarde ainsi; je n'ai jamais eu d'amie, tu +sais, et je ne vois que de loin les femmes de papa... Je te trouve +beaucoup plus jolie qu'elles. + +En effet, et à part un simple détail qu'il n'était pas nécessaire +d'examiner à tout moment, on pouvait à la rigueur prendre Mirabelle pour +un jeune homme. Ce n'était pas sans de bonnes raisons qu'elle jouait les +rôles travestis. Telle était l'ambiguïté de ses formes et de son +maintien, que, pour mimer les jeunes premiers avec leur vraisemblance +physique, elle n'avait besoin de vêtir ni le pourpoint ni le +haut-de-chausses. Le tutu suffisait bien. + +Elle était grande, mais légère, les flancs droits et le ventre plat. Ses +jambes de danseuse alerte prouvaient leur robustesse par une musculature +complexe et fine qui se dessinait à la surface lorsqu'elle tendait les +jarrets. Le haut du corps était plus grêle. + +Dans la peau délicate et pâle de la poitrine, deux sombres petites +chevilles marquaient seules la place des seins. Ses cheveux bruns, +bouclés et courts, se fendaient d'une raie à droite et se gonflaient en +mèche sur le front. + +Ce genre de beauté n'est pas exactement celui qui inspire le lyrisme des +poètes hindous; mais Mirabelle, qui lisait peu les stances de +Bhartrihari, se trouvait assez volontiers singulière et même «piquante», +selon le style des compliments qu'elle recevait passé minuit. Elle ne +fut donc pas offusquée d'entendre sa nouvelle amie déclarer après +beaucoup d'autres qu'elle ressemblait à un garçon. Ramenée par cette +petite phrase dans l'ordre de ses habitudes, elle vint lestement +s'asseoir sur les genoux de la blanche Aline. + +Celle-ci n'avait pas quitté sa robe verte. Mirabelle voulut la défaire +elle-même, et ce lent déshabillage fut entrecoupé de tendresses que Line +trouva du dernier galant, sans pourtant oser les rendre. + +Très gaie, elle jeta ses deux bas en l'air comme une autre eût jeté son +bonnet par-dessus des ailes de moulin, s'accroupit à la tailleur dans +l'eau flottante et claire du tub et frissonna de plaisir, les reins en +mouvement. + +Mais brusquement, reprise d'un doute et s'appuyant d'une main sur son +éponge deux fois pressée, elle demanda en levant la tête: + +--C'est bien vrai, Mirabelle, tu n'es pas un monsieur? + + + + +CHAPITRE IX + +OÙ PAUSOLE, AYANT SECOUÉ LA MÉLANCOLIE DE LA RÈGLE, ÉPROUVE LES DÉBOIRES +DE LA FANTAISIE. + + Elle est semblable à ces eaux débordées + Qui, s'éloignant du fil de la raison, + Durant la nuict, et par sourdes ondées, + Lors que tu dors entrent dans ta maison. + + LOUYS DORLÉANS.--1631. + + +Voyant que la nuit tombait et que le Roi Pausole prolongeait toujours sa +sieste réparatrice, le métayer dit à sa fille de guetter le réveil du +Roi, et lui-même monta dans sa chambre afin de passer l'habit noir de sa +jeunesse lointaine, en réglant l'ordre du festin qu'il lui fallait +improviser. + +La petite Nicole, fille cadette du fermier, était une jeune personne +dévorée d'espérances. Ses quatre soeurs s'étaient choisi, à vingt années +d'intervalle, des maris de classe différente à mesure que la richesse de +leur père devenait plus solide et plus vaste. La première avait obtenu, +disons même séduit, un jeune montreur de singes savants qui, après avoir +eu la bonté de lui accorder un enfant, était allé plus loin encore dans +la voie des concessions en se donnant lui-même pour toujours. La seconde +avait épousé un huissier. La troisième, plus difficile, un entremetteur +de la bonne société. La quatrième était préfète. Après cette montée +continue vers les honneurs et les divers salons, Nicole ne voulait pas +déchoir. + +Lorsqu'elle vit entrer le Roi dans la métairie de ses aïeux, Nicole ne +douta pas que son destin en personne ne vînt à elle, pourpre au flanc et +couronne en tête. + + * * * * * + +Pausole à peine endormi, elle intrigua pour rester seule. On ne voulut +pas d'abord y consentir; puis, les heures passant et le nez royal +penchant de plus en plus vers la barbe, le sommeil de l'insigne visiteur +prit un aspect d'éternité qui suspendit les précautions. Le métayer +s'esquiva, laissant Nicole en sentinelle. + +La petite sentit sa poitrine battre: c'était l'heure de sa destinée. + +Ah! que faire, et comment jouer le rôle que lui proposait la fortune? + +Elle ne connaissait l'étiquette des cours que par les poèmes et les +drames dont sa soeur la préfète lui faisait largesse chaque année à +l'occasion des étrennes. C'était déjà quelque chose; et bien qu'on ne +parle peut-être pas toujours au prince de Galles la langue de S. A. la +princesse Maleine, celle de Blanche Triboulet ou celle d'Hérodiade, on +n'est pas complètement ignorant du trône quand on a de la littérature, +pensait Nicole. + +Et elle le prouva. + + * * * * * + +Saisissant dans un vase de porcelaine peinte une rose en papier doré, +elle approcha du Roi, le baisa au front, étendit la main droite et +récita de sa voix la plus sage: + +--Ô Roi! sors de tes songes: éveille-toi! regarde! + +--Hun! éternua Pausole. Qu'est-ce que c'est? Que me veut-on? + +--Je suis venue, ânonna la petite, je suis venue, moi l'Inconnue, moi +l'Ingénue, la Biscornue, menue et nue, je suis venue! + +--Mon enfant, dit Pausole, encore mal éveillé, on ne fait jamais rimer +deux adjectifs ensemble et encore moins quatre ou cinq. À part cela, +c'est fort joli ce que tu me racontes. Mais qui es-tu? + + * * * * * + +Elle se troubla légèrement, puis reprit un peu plus vite: + +--Je suis l'astre qui vient d'abord. Je suis celle qu'on croit dans la +tombe et qui sort! Mon sein est inquiet, la volupté l'oppresse, et +jamais je ne pleure et jamais je ne ris! + +Le Roi, se renversant dans son fauteuil, ouvrit la bouche avec terreur. + +Nicole, de plus en plus vite, continua: + +--J'ai cueilli cette fleur pour toi sur la colline. Oh! je sens que je +touche à quelque instant suprême... Ô rêve de mes nuits, cher désir de +mes jours, que je n'attendais plus, que j'espérais toujours, j'ai besoin +de te voir et de te voir encore, et puis voici mon coeur qui ne bat +que... + +--Ah çà!... + +--... pour vous. Seigneur, je n'ai jamais contemplé qu'avec crainte +l'auguste majesté sur votre front empreinte, car le jeune homme est +beau, mais le vieillard est grand. Puisque j'ai mis ma lèvre à ta coupe +encore pleine des baisers du zéphyr qui me relèvera, Pausole, prends ton +luth, regarde, je suis belle: l'aube exaltée ainsi qu'un peuple de +colombes marche à travers les champs, une fleur à la main. + +--Comment dis-tu!! hurla le Roi, d'une voix qui la fit enfin taire. + +Mais au même instant, et comme la jeune fille terrifiée restait bouche +béante, Pausole aperçut derrière la fenêtre des lueurs multipliées qui +voletaient çà et là; il vit des torches s'approcher, des gens courir, +des bras s'étendre, une sorte de gigantesque mouton baisser du niveau +des hautes vitres sa tête branlante jusqu'à terre... Brusquement, la +porte s'ouvrit et Diane à la Houppe entra. + +--Ah! cria-t-elle. J'en étais sûre! + +La pauvre petite Nicole se cacha derrière le Roi. + + * * * * * + +Pausole, frappant de sa large main une table retentissante, proféra: + +--Mais, par le tonnerre des dieux! qu'est-ce que tout cela signifie? Il +faut que je dorme encore ou que je sois devenu fou!... Taxis! où est +Taxis?... Gilles! Gilles! Djilio! Giguelillot!... Où est mon ministre? +Où est mon page? Où suis-je moi-même? et dans quelle caverne de bandits +a-t-on fomenté ce guet-apens? + +--Ah! Sire, vous êtes dans mes bras! expliqua Diane à la Houppe. + +--Tu seras à mon ombre et moi dans ta lumière, rectifia la petite +Nicole. + +--Le diantre soit des femmes et des courtisans! jura le Roi hors de lui. +Taxis! mais pourquoi ne vient-il pas? Taxis! Taxis! Giguelillot! Jamais +je ne m'en tirerai tout seul! Où sont mes gardes, mes soldats? Pourquoi +ont-ils brisé leurs lances? C'était bien le jour, en vérité! Ce +Giguelillot est un chenapan! Taxis avait cent fois raison de le flanquer +à la fourrière!... Taxis!... Mais où se cache-t-il donc? Ils m'ont tous +abandonné! livré aux folles! livré aux folles!... + +En effet, au milieu d'un tapage qui allait toujours grandissant, Diane, +tirant Nicole par le bras, lui appliquait une paire de gifles qui sonna +comme une belle rime... Des mains voulurent les séparer... + +--Taxis! Taxis! répétait Pausole. + +Et il luttait à son tour, mal reconnu par les filles de ferme qui +s'étaient précipitées au bruit de la dispute. Dans la porte, des gens se +massaient, lançaient des conseils, des exclamations. Des cris aigus +partaient de la cour, mêlés aux pleurnicheries de la petite Nicole, aux +abois de tous les chiens lâchés et au bêlement sépulcral de l'énorme +monture amenée par la sultane en fuite, lorsque, au-dessus de toutes les +clameurs, on entendit la voix plaintive du métayer qui vagissait: + +--Un chameau! Un chameau! Un dromadaire dans ma maison! + + + + +CHAPITRE X + +COMMENT GIGUELILLOT PARVINT JUSQU'AU CHEVET DE LA BLANCHE ALINE ET CE +QUI S'ENSUIVIT. + + Mulier quænam pudibunda? + --Quæ tegit faciem cum indusio suo. + + _Nugæ Venales._--1741. + + +Avant d'exposer par qui se dénoua la scène précédente, il nous faut bien +retrouver Gilles au point où nous l'avons laissé, selon les règles +fondamentales de la tradition romantique. + +Il se présentait alors sous le vêtement d'une paysanne à la porte de la +blanche Aline, en invoquant une fallacieuse raison empruntée aux +habitudes de la domesticité. + +--Entrez! Entrez! dit une voix. + +Il entra, fort posément, regarda autour de lui... + + * * * * * + +Ni dans le lit ni dans la chambre, il n'y avait plus personne. + +Cependant, le long du mur, une robe verte, un pantalon d'homme et +plusieurs dessous que nous ne détaillerons point, indiquaient au moins +deux présences. + +Très calme et haussant toutes ses voyelles jusqu'au médium des soprani: + +--Monsieur n'est pas là? fit-il. + +--Pourquoi? répondit la voix. + +--J'ai deux mots à dire à monsieur. + +Un fou rire partit du cabinet de toilette; la petite porte +s'entre-bâilla. + +--Eh bien, dites! qu'y a-t-il? + +--Monsieur ne peut pas venir une minute? + +Le fou rire redoubla. + +Puis, il y eut un silence, une sorte d'inquiétude, et, après quelques +chuchotements: + +--Vous êtes seule? reprit la voix. + +--Oui, madame. + +--Fermez la porte à clef. Je viens. + +Giguelillot ferma la serrure et, pour plus de précautions, mit la clef +dans sa poche. + + * * * * * + +Alors, tranquillement, ne se cachant pas d'une femme de chambre, la +blanche Aline s'avança. Elle tenait une grappe de muscat entre la main +et les dents, et c'était là tout son costume. + +--Monsieur ne peut pas venir, sourit-elle. Parlez-moi. + +Bien qu'il se fût dit comblé par les faveurs de Thierrette, le page +sentit renaître en lui, devant cette apparition, tous les feux dont +Pyrrhus se voyait allumé; mais, faisant preuve ce soir-là d'une réserve +exceptionnelle, il jugea dangereux de prolonger un examen qui eût nui à +d'autres projets. + +Il reprit sa voix masculine: + +--Madame, je regrette profondément d'avoir aperçu Votre Altesse... + +--Un homme! Un homme! cria Mirabelle en se jetant dans la pièce, de +l'air le plus agressif. + +--Ah! nous sommes découvertes! pleura la petite Line. + +Et elle perdit le sentiment dans les bras de sa grande amie. + + * * * * * + +Gilles, très étonné sans doute, mais préparé néanmoins par son +expérience de la vie intime à ces sortes de surprises, ouvrit la porte +du cabinet de toilette, constata que dans la chambre et dans la petite +pièce il ne voyait pas d'autre amant que cette jeune fille aux cheveux +coupés: tout s'expliquait aussitôt. + +Il fit deux gestes à part lui. + +L'un disait: + +--Voilà qui est clair. + +Et le second: + +--C'est assez gentil. + +Puis, tandis que Mirabelle, à force de soins et de caresses, ranimait sa +petite complice dont la pâleur était navrante, Giglio, dans le cabinet +fermé, quitta la jupe et le fichu, ainsi que le foulard et le chapeau de +paille. Il se coiffa, campa sa toque, brossa longuement son pourpoint +bleu, tira les jambes du maillot jaune, mit en ordre son petit pont et +se lava les mains à l'eau tiède. + +Désormais présentable, il sortit et salua. + + * * * * * + +Line poussa un nouveau cri d'angoisse: + +--Ah! mon Dieu! un page de papa! + +Mirabelle s'était levée, un éclair dans l'oeil. Visiblement elle se +retenait de lancer à l'intrus tout le carquois d'injures (elle aurait +même dit «pelletée») que la langue somptueuse des coulisses fournit sans +peine aux danseuses pendant les instants de bataille. + +Mais elle se retenait très bien, car au lieu d'éclater elle saisit d'une +main tressaillante Giguelillot par le poignet, et, l'attirant de force +dans le cabinet de toilette, elle l'étreignit avec une passion dont il +vit aussitôt le dessein étranger. + +Elle le serra dans ses bras, elle moula son corps nu et chaud sur le +maillot de mince étoffe et mit sur les lèvres du page un baiser de genre +pénétrant. Puis elle lui représenta en termes concis qu'il pourrait +disposer d'elle bien au delà des bornes honnêtes et toutes les fois +qu'il le souhaiterait, s'il voulait, en revanche, se montrer charitable +envers deux malheureuses amies, ne pas dénoncer leur asile, ne pas +assister à leurs jeux et goûter l'exercice de l'une assez pour en +oublier l'autre. + +--Eh bien, fit Giguelillot, vous avez une jolie opinion de moi! Il ne +vous manque plus que de m'offrir vos bagues avec un objet d'art en +bronze peinturluré. Allons, calmez-vous. Et maintenant, demandez-moi +pardon. Mieux que cela. Les mains jointes. Les yeux baissés. Dites: +«Pardon, monsieur, je ne le ferai plus.» + +Mirabelle l'embrassa encore, mais cette fois sur les deux joues. + +--Vous ne parlerez pas? + +--Je n'y ai jamais songé. + +--Mais vous êtes page du Roi? Vous venez de sa part? + +--On ne costume pas les pages en filles de ferme pour leur confier des +missions officielles. Je vous assure que ce n'est pas dans le protocole. +Non, vraiment. + +--Alors, pourquoi venez-vous ici? + +--Parce que dans une demi-heure, si vous n'êtes pas en fuite, vous serez +en prison. + +--Ah! je le disais bien! on n'a pas voulu me croire... Mais pour qui +faites-vous cela? Qui de nous deux sauvez-vous? Ce n'est pas moi, vous +ne me connaissez pas... C'est elle?... + +--C'est évidemment vous deux. Sans cela, je me serais arrangé de façon à +vous séparer. Ayez confiance en moi. Faites ce que je vais vous dire, et +dépêchez-vous. Le temps presse pour nous tous: je vous préviens à la +dernière minute et je risque à tout moment d'être surpris dans cette +chambre. Ça nuirait à ma carrière. + + * * * * * + +Trois petits coups derrière la porte suspendirent la conversation. + +--Qu'est-ce que vous pouvez faire là dedans? demandait Line avec +inquiétude. + +Mirabelle ouvrit et rentra. + +--Il vient nous avertir, ma chérie, nous sauver. Penses-tu? On nous +poursuit déjà. + +--Qui donc? + +--Le Roi, dit Giguelillot. Il est parti ce matin avec le maréchal du +palais et moi-même. J'ai expédié le seigneur Taxis dans une direction +fantastique et j'ai laissé le Roi dormant chez un métayer du village. +Mais Taxis va revenir, le Roi va s'éveiller, et vous serez prise comme +dans une cage, Altesse, dans moins d'un quart d'heure. + +--Vite! Mirabelle, habillons-nous! Ma robe! Mes bas! Où sont mes bas? + +Le page l'arrêta du geste. + +--Ah! mais non! vous êtes signalées: on connaît vos deux costumes; il +faut en changer, c'est élémentaire. + +--C'est que nous n'en avons pas d'autre! + +--Pardon! j'en ai apporté un. Dans le pays où nous vivons, une robe +suffit pour deux personnes. + +Il pénétra vivement dans le cabinet de toilette, en sortit avec les +vêtements de la laitière, et sans plus de façons, passa la longue jupe +autour de Line ahurie. + +--Nous sommes pressés, dit-il. C'est moi qui vous habille. + +La jupe traînait sur le plancher; il releva la ceinture jusqu'au-dessus +des seins et croisa les cordons à la taille. Tout ceci fut bientôt caché +par le petit châle rose espagnol qu'il serra d'un noeud brusque au +milieu du dos. + +Le chapeau de paille à larges bords compléta le déguisement. + + * * * * * + +--À votre tour, maintenant, mademoiselle... + +--Mirabelle. + +--Ah! vraiment!... + +--Pourquoi souriez-vous? + +Mais Giglio n'avait pas le temps d'expliquer ses impertinences. + +Il fit asseoir Mirabelle, releva les cheveux coupés, y mit quatre +épingles, fixa au sommet de la tête une petite boîte ronde et vide qui +portait une marque de parfumeur et traînait sur une table en désordre; +puis il enroula tout autour le foulard de soie orangée. + +--Voilà! dit-il. Je vous ai fait un chignon: vous êtes prête. + +--C'est tout? + +Giguelillot prit une voix d'essayeuse batignollaise: + +--Vous n'allez pas vous habiller pour sortir, madame, vous vous feriez +remarquer. + +--Ah! pardon, protesta Mirabelle, je ne suis pas Tryphémoise, moi! Je +suis née à Montpellier, rue du Petit-Saint-Jean... Je mettrai mon veston +ou une robe, si vous en avez à me donner, mais je ne sortirai pas comme +ça, mon petit ami. + +--Cela n'a pourtant pas l'air de vous gêner depuis un quart d'heure! + +--Tiens! un homme dans une chambre, c'est tout naturel... Quand vous +seriez quinze, je n'irais pas me cacher... Mais dehors, sur la route, +devant n'importe qui... + +Elle s'adossa au mur et se cacha le visage dans les mains: + +--Oh! que j'ai honte! + + * * * * * + +Line s'approcha: + +--Veux-tu mon costume? Je sortirai bien toute nue, moi, qu'est-ce que +cela me fait? + +--Non! non! dit Giglio. On peut reconnaître la Princesse. C'est elle +qu'il faut cacher, et le chapeau de paysanne avec cette jupe courte ne +sont pas de trop: qu'elle les garde. Vous, au contraire, personne ne +sait qui vous êtes. Les gens de la police vous prennent pour un jeune +homme. Déroutez-les encore s'ils recommencent leur chasse. Ils l'ont +abandonnée par ordre, mais tout peut changer demain matin: je ne réponds +de rien entre minuit et midi. Sauvez-vous, il n'est que temps! Vous +allez prendre à la main chacune un des deux seaux que je viens +d'apporter. Vous sortirez sans faire de bruit, mais franchement et avec +calme. Ceux qui vous rencontreront peuvent redire aux policiers qu'ils +ont vu passer, à neuf heures, deux laitières portant leur lait: l'une +dont ils n'ont pas distingué le visage; l'autre qui était brune, grande +et nue. Je défie qui que ce soit de deviner là-dessous la blonde petite +Princesse Aline avec l'inconnu qu'on poursuit. + +--Que c'est bien imaginé! fit Line en battant des mains. Et comme vous +êtes bon, monsieur! Je vais vous embrasser, si mon amie le permet. + +--Non! dit vivement Mirabelle. Nous n'avons pas le temps. Partons vite, +puisqu'il le faut. + +--Un instant! dit Giglio. Où irez-vous, à Tryphême? Où coucherez-vous ce +soir? + +--À l'hôtel. + +--C'est cela! Pour que vous soyez signalées dans les six heures par le +service des garnis. + +--Nous ne pouvons pourtant pas entrer dans les maisons particulières ni +coucher sur un banc du Jardin-Royal. + +--Il n'en est pas question. Vous allez prendre dans l'avenue du Palais +la deuxième rue à droite, puis la première à gauche, traverser une +petite place... Vous retiendrez cela? + +--Oui, oui. + +--... Et suivre toujours tout droit jusqu'à la rue des Amandines. Sonnez +au numéro 22. C'est l'immeuble de l'Union tryphémoise pour le Sauvetage +de l'Enfance, excellente institution qui recueille les mineurs des deux +sexes lorsqu'ils déclarent être élevés avec trop de sévérité. + +--Et nous serons tranquilles, là-bas? + +--Évidemment. C'est le but de la Société. + +--Est-ce qu'il y a des garçons? demanda Mirabelle. + +--Trois sections: une pour les filles, une pour les garçons et une +section mixte. Vous choisirez... On vous demandera encore si vous voulez +le dortoir ou une chambre particulière. Ils sont très gentils dans cette +maison-là. + +--Mais s'ils veulent savoir nos noms, notre adresse? + +--Vous les refuserez. Ils sont habitués à ce que les enfants n'osent pas +dire d'où ils viennent de peur d'être rendus à leur famille. Je connais +ces bons vieillards: ils feront tout ce qu'ils pourront pour vous +protéger, même s'ils découvrent qui vous êtes. Retenez bien le numéro: +22, rue des Amandines. Et maintenant, vite! vite! partez! + + * * * * * + +Elles sortirent en hâte, Mirabelle serrant la main du page, et Line lui +jetant par derrière un long regard d'adieu, où il n'y avait pas que de +la reconnaissance. + + * * * * * + +Giguelillot resta seul. La pendule de marbre carré sonnait huit heures +et demie. + +--Je suis en retard, se dit-il. Donc ce n'est plus la peine de me +presser. + +Et il examina la chambre. + +Elle était en grand désordre. + +Un large divan qui avait sans doute paru suspect était encore recouvert +d'un drap propre mais chiffonné portant deux oreillers en pile vers le +milieu. Bien qu'on eût desservi la table, une banane gisait à portée +dans un compotier de faïence. En travers sur la glace de l'armoire, une +petite phrase tracée à la pointe d'une bague témoignait d'un bonheur +extrême et répété. Dans un coin, Giguelillot retrouva le sujet de la +pendule, un groupe de «Paul et Virginie» éloigné probablement par +Mirabelle comme étant de mauvais exemple. + +En soulevant cet objet d'art, il vit l'enveloppe blanche d'une lettre. +«À Sa Majesté le Roi Pausole», disait l'adresse. + +--Comment, murmura-t-il, elle lui écrivait! + +L'enveloppe n'était pas fermée. Giglio, devenu confident et complice des +fugitives, déplia la lettre sans hésitation, lut, cacheta et serra le +papier dans son escarcelle. + + * * * * * + +An moment où il cherchait le meilleur moyen de s'enfuir lui-même, ses +yeux tombèrent sur les vêtements suspendus à trois patères. + +On ne pouvait les abandonner. + +En cas d'enquête, c'était indiquer trop clairement que la blanche Aline +et l'inconnu avaient changé de costume. + +D'autre part, les détruire? + +Comment? + +Les dissimuler? + +Où? + +Les faire porter par d'autres, voilà qui valait mieux. On était au +samedi de la Pentecôte. Le lendemain, jour de grande fête, deux petits +paysans seraient sans doute ravis de promener aux environs ce veston +bleu et cette robe verte. De là une fausse piste, une précieuse fausse +piste. + +Giglio enleva le drap qui recouvrait le divan large, il y empaqueta les +vêtements, sortit sur le balcon, et d'un poing vigoureux envoya tout le +ballot par-dessus le mur de la cour voisine. + +Puis il se laissa descendre le long d'un pilier dans le jardin, se +glissa dans l'ombre jusqu'à la haie du fond, chercha une issue, n'en +trouva pas, en fit une et fut dehors. + + * * * * * + +Assurément, Thierrette l'attendait déjà dans le petit bois d'oliviers, +le même bois où Mirabelle avait conduit la blanche Aline quelques jours +auparavant. + +Giguelillot, assez distrait par le souvenir récent de ses deux +protégées, ne se sentait aucun désir de retrouver la pauvre Thierrette, +mais il se serait repenti de l'obliger à une attente vaine pendant les +longues heures de la nuit, comme aussi de la priver des satisfactions +dont elle manifestait si chaudement l'appétence. + +Il méditait sur cette question, lorsqu'il se trouva revenu à la porte de +la métairie. Et là, découvrant sous le porche les quarante gardes +toujours debout: + +--Ah! ah! se dit-il. Taxis s'en fait garant! «Ce ne sont pas là des +soudards ni des coureurs de cotillons!» Eh bien, c'est facile à prouver! +Holà! + +Les gardes se massèrent devant lui. + +--Holà! répéta Giguelillot. Qui de vous veut passer la nuit avec la plus +jolie fille du village? + +--Moi! Moi! Moi! crièrent-ils en foule. + +--Tout le monde accepte? + +--Oui! Oui! + +--Bon. Allez au bois d'oliviers qui est à droite de la route. Vous y +trouverez une laitière qui a nom Thierrette, si je me rappelle bien. +Dites-lui que mon service me réclame ce soir, mais que je lui envoie +quarante lanciers avec un bouquet de tulipes. Allez! et si elle résiste, +faites-lui honneur malgré elle. + +Comme ils galopaient déjà, Giguelillot cria dans la nuit: + +--Mais respectueusement, et l'un après l'autre. + + +FIN DU LIVRE DEUXIÈME + + + + +LIVRE TROISIÈME + + + + +CHAPITRE PREMIER + +COMMENT LE HAREM ABANDONNÉ LEVA L'ÉTENDARD DE LA RÉVOLTE. + + Pourquoi l'homme rougirait-il d'exposer une partie du corps plutôt + qu'une autre? + + WESTERMARCK. + + +Le harem ne poussa qu'un cri, mais un cri charivarique, lorsque Mme +Perchuque, première dame d'honneur, vint annoncer, au coup de midi, que +le Roi était en voyage. + +--En voyage? Il est malade! dit une voix irrévérencieuse. + +--La santé de Sa Majesté est heureusement florissante, répondit la +vieille dame en inclinant son bonnet noir. Et Dieu fasse qu'elle le soit +longtemps. + +--Mais pourquoi s'en va-t-il? On nous l'a changé. + +--Ah! cria Diane à la Houppe. Il est parti avec une femme! + +Mme Perchuque, les coudes au corps, leva les mains et les yeux. + +--Un adultère, Seigneur! Y pensez-vous, mesdames? Le Roi est incapable +d'agir à l'égard de Vos Majestés avec cette dépravation. Il a quitté ce +palais dans le dessein de rechercher Son Altesse la Princesse Aline qui +a mystérieusement disparu avant-hier. Quarante gardes le précèdent. Un +page le suit. M. Taxis l'accompagne. + +À ces mots, le tintamarre devint général. + +--Taxis est parti! Taxis! Plus de Taxis! répétaient trois cents voix +délirantes. + +--Mais alors nous sommes en vacances? dit la Reine Gisèle qui sortait du +couvent. + +--Aux Jardins! Aux Jardins! criait-on. + +--Non! au Théâtre! Nous jouerons des charades. + +--À la Salle des Fêtes! + +--Au Quartier des Pages! + +Épouvantée, Mme Perchuque se précipita vers la porte et la barra de son +maigre corps. + +--Mesdames! mesdames! quelle pétulance, en vérité, quel égarement! + +--Laissez-nous passer, bonne Perchuque... + +--Je ne le puis! + +--Et pourquoi, s'il vous plaît? + +--Parce que le seigneur Taxis a daigné me transmettre les devoirs de sa +charge en même temps que sa responsabilité... Je vous adjure, mesdames, +de comprendre mon émotion. Si je me montre indigne de la confiance qu'on +me témoigne, c'en est fait pour moi de la place que j'occupe à vos +pieds. Je serai chassée du palais, dégradée, exilée peut-être... + +--Tant mieux! lui répondit-on. Perchuque, nous ne vous connaissons plus. +Puisque vous remplacez Taxis, vous êtes la dernière des coquines et vous +allez payer pour lui. + +Du milieu de la salle on cria: + +--Écoutez! + +--Je demande la parole, disait une joyeuse petite voix. + +Et au-dessus du tapis noir et jaune et roux que formaient les têtes +pressées des femmes, on distingua les formes enfantines de la future +Reine Fannette, que ses compagnes traitaient comme une petite soeur et +que le Roi ne voulait point connaître à l'âge où elle-même l'eût permis. + +Juchée à cheval sur la nuque tiède de sa grande amie Alberte et croisant +ses deux flûtes sur des seins qu'elle enviait, elle dressait en l'air sa +main droite qui claquait d'un doigt contre l'autre. + +--La parole! Je demande la parole! + +--La parole à Fannette! acquiesça l'assemblée. + +On l'entoura. + +--Mes amies, cria-t-elle, on nous traite comme des enfants... + +--C'est honteux! + +--Quand on nous a prises, pauvres innocentes, dans nos internats de +jeunes filles, nous avons cru qu'on nous délivrait; mais nous n'avons +fait que changer de bagne. + +--C'est vrai! + +--Prison pour prison, j'aime mieux la première. Là-bas on nous donnait +des devoirs, je sais bien; mais comme nous ne les faisions pas... ça +n'en était que plus agréable. Là-bas on nous défendait de jouer au mari +dans les dortoirs... mais comme nous le faisions quand même... + +--Oui! oui! c'était plus gentil. + +--Là-bas, surtout, nous avions des jours de sortie, des semaines de +congé, des mois de vacances, au lieu qu'ici nous passons toute notre vie +à pleurer en retenue sans avoir rien fait! + +--C'est injuste! elle a raison. + +--Eh bien, ça ne peut pas durer. Quand l'une de nous demande par hasard +vingt-quatre heures de liberté, on lui offre toujours le même choix: la +répudiation ou la chaîne. Mettons nous en grève, et nous verrons bien si +le Roi répudie trois cent soixante-six femmes comme nous! + +D'une seule acclamation la grève fut votée; mais Fannette n'avait pas +fini. Toujours droite sur la reine Alberte qui prenait sa part des +bravos, elle reprit avec un beau geste: + +--Perchuque, voulez-vous nous laisser passer? + +--Je ne puis pas... je ne puis pas... répéta la vieille dame, hérissée +d'appréhensions. + +--Alors nous allons passer de force, mais vous aurez d'abord une +punition sévère, vieille cigogne que vous êtes! Nous allons vous +suspendre par une patte à la statue du bassin, les jupes retournées sur +la face pour cacher votre confusion et nous nous emparerons de votre +pantalon blanc comme étendard de la révolte! + +Mme Perchuque fut héroïque. + +--Victime de mon devoir? Soit! dit-elle. Me voici! J'en mourrai de +honte, mais M. Taxis n'aura pas en vain reposé sa confiance sur ma +vieille tête. + +Quelques jeunes femmes eussent voulu qu'on épargnât à la pauvre aïeule +un traitement aussi dénué du respect que l'on doit aux personnes âgées; +mais les foules et les enfants sont implacables. + +Au milieu d'un croissant vacarme on suspendit en effet Mme Perchuque par +le pied gauche à la petite statue centrale; sa robe noire eut vite fait +de voiler son visage apoplectique; et son vénérable pantalon descendit +le grand escalier piqué aux pointes d'une hallebarde tandis qu'à sa +suite une foule toute rose frappait du talon des pantoufles les cent +marches retentissantes. + + * * * * * + +Mais quand cette foule, toujours criant, parvint à la porte d'honneur, +Taxis était sur le seuil et un brusque silence émana de son regard sur +la multitude arrêtée. + +--Qu'est-ce à dire? glapit-il. + +Et ce fut assez. Aussitôt, dispersée à travers les salles, en fuite dans +les corridors, en ribambelle jusqu'en haut de l'escalier, l'armée se +laissa balayer par la tempête de la déroute. À peine sept ou huit jeunes +femmes, celles qui dans les graves circonstances tenaient tête au +Grand-Eunuque, demeurèrent-elles crânement à leur place; et mal leur en +prit, comme elles s'y attendaient du reste. + +Taxis, tirant un carnet sale: + +--J'inscris, dit-il, quelques noms. Vous, madame. Et vous. Et vous. +Celles-là seront punies pour les autres. Je me flatte de présenter au +Roi un rapport impitoyable et qui sera suivi d'effet. + + * * * * * + +Pendant ce temps, Diane à la Houppe, au lieu de perdre sa peine à +discuter avec cet homme, avait profité du trouble général pour gagner +une pièce voisine, interroger une servante, apprendre que Taxis était +revenu seul, que le Roi n'avait pas quitté la première maison du hameau, +et aussitôt, courant aux écuries qui n'avaient plus de gardes, elle s'en +était remise, pour s'enfuir, à la monture de ses promenades. + +Taxis commençait à peine son enquête dans le harem, et déjà la jeune +Reine parcourait la route, au pas allongé de son mehari. + + + + +CHAPITRE II + +OÙ M. LEBIRBE ENTRE EN SCÈNE ET OÙ PHILIS POUSSE UN PETIT CRI. + + L'une avecques ses beaux yeux vers, + Sourit, se hausse et me regarde. + + SAINT-AMANT. + + +Giguelillot suivait d'un oeil fin la charge des quarante gardes vers le +petit bois d'oliviers, lorsqu'un vieillard svelte et poli se découvrit à +l'ancienne mode devant la toque et le pourpoint bleu. + +--Seigneur, demanda-t-il, vous êtes page du Roi? + +--Monsieur, j'ai cet insigne honneur. + +--Fort bien. Je suis M. Lebirbe, président de la _Ligue contre la +licence des intérieurs_, reconnue d'utilité publique par une ordonnance +royale en date du 1er juillet 1899. J'habite une maison voisine qu'on +appelle volontiers le château du village, moins à cause de son +importance que par comparaison avec l'humilité des édicules +environnants. Cette demeure n'est certes pas digne de donner asile à mon +souverain; mais j'ai appris que Sa Majesté en route pour la capitale +faisait halte non loin d'ici; je vois qu'il se fait tard, je doute que +le Roi veuille se remettre en marche à cette heure avancée du soir, et, +sans avoir la témérité de lui adresser une invitation, je voudrais +néanmoins porter à sa connaissance que tout est prêt sous mon toit pour +recevoir lui et sa suite, au cas où il daignerait passer la nuit chez +moi. Les appartements que j'oserais lui offrir attendent depuis +l'origine, sous le nom de «Chambres du Roi», la visite éventuelle que je +me complaisais à prévoir, sachant que le Roi Pausole redoute les longues +étapes et que ma demeure est à mi-chemin entre son palais et Tryphême... + +--Avez-vous des filles, monsieur? interrompit Giguelillot. + +--Oui, seigneur... Puis-je vous demander comment cette question... + +--C'est la marque, c'est la garantie d'une maison hautement respectable +et décente, monsieur Lebirbe. Je ne l'entends pas autrement. + +Puis, avec une familiarité qu'on tint pour de la bienveillance, il prit +le bras gauche du vieillard et l'entraîna en avant. + +--Conduisez-moi, dit-il. Vous arrivez à l'heure exacte où je suis chargé +par le Roi de lui préparer un lieu de repos. Assuré que vous avez tout +disposé pour le mieux du monde, je vais cependant vous accompagner afin +de présenter personnellement au retour le rapport qu'on attend de ma +vigilance. + + * * * * * + +Ils passèrent la grille de la cour au moment où Giguelillot achevait +d'articuler sa phrase qui fit excellente impression sur l'esprit de M. +Lebirbe. + +Sur l'escalier du perron, Mme Lebirbe et ses deux filles attendaient, +anxieuses, les nouvelles. + +--Eh bien? + +--J'ai bon espoir! Ce jeune seigneur est page du Roi et vient +reconnaître nos efforts. + +Ayant ainsi présenté son jeune compagnon, le vieillard nomma tour à tour +sa femme, puis sa fille aînée Galatée et sa fille cadette Philis, qui +détournaient la tête avec modestie, mais regardaient du coin de l'oeil +avec curiosité. + +Galatée était grande et de corps allongé. Elle paraissait avoir un peu +plus de vingt ans. Ses cheveux d'un blond Isabelle étaient coiffés +serrés mais non sans goût, et elle se tenait toute droite dans une robe +de toile grise qui s'ouvrait en large col blanc. + +Timidement pressée à son bras, Philis offrait avec sa soeur le contraste +d'être nue--à moins qu'on ne voulût regarder comme des éléments de +costume son grand chapeau de jardin, sa chevelure flottante sur le dos, +et sa ceinture de moire écarlate qui se fermait sur le côté par un +énorme noeud à coques. Ses grands yeux ne pouvaient pas avoir plus de +quinze ans. Sa poitrine récemment fleurie portait deux jeunes seins +divergents, tout roses de trouble et de plaisir. Elle ne quittait pas +Giglio du regard. + +--Voulez-vous me permettre de vous précéder? dit M. Lebirbe en +s'inclinant de nouveau. + +--Oui, monsieur! dit Giguelillot. + +Au tournant d'un étroit couloir, le page, qui marchait le dernier, passa +les deux mains sous les bras de Mlle Philis et l'attirant par la +poitrine lui mit un baiser silencieux, mais exquis, derrière l'oreille. + +--Ah! cria-t-elle. + +--Tu t'es fait mal? demanda son père. + +--Je me suis piquée. Ce n'est rien. Ne t'arrête pas. + +Giguelillot, en cet instant, conçut l'opinion la plus favorable de tout +ce qui avait été préparé pour recevoir le Roi Pausole. Il décida que la +chambre était somptueuse, le lit vraiment royal, le cartel du meilleur +style et les tableaux dignes du musée. + +Pour témoigner sans doute encore une sympathie plus directe à la famille +de ses hôtes, il étendit sa petite enquête jusqu'aux appartements privés +et parvint à constater que les chambres des deux jeunes filles étaient +éloignées l'une de l'autre et pourvues de doubles portes, ce qu'il +n'osait pas espérer. + +Dès lors son jugement fut inébranlable. + +--Je vais dire au Roi, exprima-t-il, qu'il ne saurait trouver nulle part +de réception plus digne qu'à votre foyer, monsieur Lebirbe. + +Et ce disant, il se retira, poursuivi par un rayonnement de sourires. + + + + +CHAPITRE III + +OÙ L'ON DÉCOUVRE UN CRIME HORRIBLE. + + Je restai couchée sur l'herbe, privée de toutes mes facultés et + brûlante de mille désirs. + + Comtesse DE CHOISEUL-MEUSE.--1807. + + +Le petit sein gauche de Philis était si pétri de poésie que Giglio, seul +sur la route, se sentit harmonieux comme un alexandrin. + +--J'ai cinq minutes, se dit-il. Juste le temps de faire un sonnet. + +Et ne perdant pas un instant à chercher un sujet de poème--soin qu'il +n'avait pas l'habitude de prendre--il leva rapidement les yeux vers ses +amies les étoiles. + +À l'ouest, Vénus, perle marine, brillante comme un fragment de la lune +et telle qu'on la contemple dans les pures nuits du Sud, resplendissait. +Devant elle, sur un arc de cercle dont elle formait le centre lointain, +Sirius, Pollux, Castor, la double Chèvre et le triple Persée semblaient +graviter autour de sa flamme. Et Giglio, imaginant des lignes +mystérieuses de la planète aux étoiles, décida qu'il ferait d'abord, +avec cette girandole céleste, un éventail gemmé de neuf pierres (ceci +pour le premier tercet), puis les huit colombes qui entraînent le char +d'Aphrodite Ouranie (cela pour le quatorzième vers). + +--Maintenant, pensa-t-il, les rimes des quatrains... _lux_, _Pollux_, +_Nux_... non; si j'ajoutais _dux_, cela aurait l'air d'un thème latin. +Amenons _Capella_ dans la seconde strophe; c'est un mot tout à fait +bien;--_par delà_... suivi d'un rejet;--un passé défini;--ça y est. Pour +les rimes féminines... + + Pollux, la double Chèvre et le triple Persée. + +Avec cette rime-là, ce sera vite bâti. + +Mais tout à coup: + +--Ah! quoi? que voulez-vous? fit-il. + + * * * * * + +Deux petits bras nus se dressaient devant lui. + +--C'est moi... Rosine... N'entrez pas... Je crois qu'ils veulent vous +tuer à la ferme. + +Il reconnut la jeune personne dont il avait chanté les fleurs et les +fruits sur un canapé de jardin dans une salle toute rouge de fraises. + +--Ils veulent me tuer? Et qui cela? fit Giglio avec une paisible +curiosité. + +--Tout le monde! répondit Rosine. Il est arrivé des choses épouvantables +et on vous met tout sur le dos. Venez là, derrière les palmiers; je vous +raconterai. Asseyez-vous près de moi. + +Le page prenait soin de son maillot jaune et le talus qu'on lui offrait +ne le tenta pas. Il attendit que Rosine s'y fût placée d'abord, puis il +s'assit très confortablement sur les bonnes cuisses de la jardinière et +lui passa le bras autour du cou sous le prétexte le plus tendre, mais +aussi le plus mensonger. + +--Eh bien, raconte-moi. Que s'est-il passé? + +Elle lui fit tout connaître, mais tout à la fois, et sans se préoccuper +outre mesure de la belle clarté française qui tenait sans doute peu de +place dans ses théories littéraires. + +On avait amené un chameau, saccagé la remise des machines, brisé les +moissonneuses, faussé les fourches, crevé le carrelage, c'en était une +catastrophe... La laiterie aussi était dans l'état le plus lamentable: +le lait répandu, les seaux dérobés. Sur le chameau, il y avait une belle +dame, une très belle dame dans une grande corbeille comme une tonnelle +avec des tapis... + +--Elle a trouvé Nicole sur les genoux du Roi. Nicole jure qu'elle était +sage, mais la dame dit qu'elle a vu... Enfin, ça n'est pas clair, voilà! +La petite en est bien capable. Elle en sait long, cette gamine-là, elle +est toujours dans les livres, et elle vous raconte des histoires d'amour +comme si ça lui était arrivé... Sitôt que la dame est entrée, elle s'est +mise dans une colère de tous les diables, et le Roi aussi et tout le +monde criait, fallait voir! On n'a jamais entendu chose pareille... Et +le pire, c'est qu'il y a une victime: la laitière est assassinée! + +--Assassinée? répéta Gilles, qui pâlit un peu. + +--Assassinée. + +Puis, en paysanne de banlieue qui lit son petit journal tous les matins, +elle ajouta: + +--Le vol a été le mobile du crime. + +--Qu'est-ce que c'est que cette histoire? + +--Ah! monsieur! Faut-il qu'il y ait des gens mauvais, tout de même! +C'est pour lui prendre ses quatre nippes qu'on a égorgé cette pauvre +fille-là: juste un foulard, un fichu, une jupe d'hiver et un chapeau. On +l'avait bien entendue se plaindre à la fin de l'après-midi, mais +personne n'a osé monter. C'est le monsieur du palais qui est entré le +premier, le même qui a enfermé la dame... + +--Oh! ma tête! gémit Giguelillot. Quelle dame? Quel monsieur du palais? + +--Un monsieur tout en noir avec un chapeau plat. + +--Quand est-il arrivé? + +--Au milieu de la bataille. Il a tout calmé en cinq minutes. C'est un +ministre, il paraît, un homme qui a l'air très sérieux. Sans lui, on +n'en serait jamais venu à bout. + +--À bout de quoi? + +--De la dame. Il l'a enfermée dans une chambre à pain, avec une bougie +et un gros livre comme un bréviaire, pour la consoler, qu'il a dit. +Alors, quand tout a été fini, on est venu lui raconter comme la laiterie +était sens dessus dessous. Il a demandé la laitière. On ne la trouvait +nulle part et on n'osait pas aller la voir dans sa chambre, à cause des +geignements qu'on avait entendus. Mais lui, ça ne lui a pas fait peur. +Il y est monté tout droit. Et qu'est-ce qu'il a vu? Paraît qu'on l'a +tuée sur son lit. La moitié des draps est par terre et le reste plein de +sang. Le crime est flagrant, qu'il a dit. Et on ne peut pas retrouver le +corps. Probable que l'assassin l'aura jeté quelque part. Le monsieur du +palais va faire curer les puits. + +--Et c'est moi qu'on accuse de ce beau crime? interrompit Giglio, qui +comprenait enfin. + +--Oui, de l'assassinat et de tout le reste. Le Roi vous attend pour vous +envoyer en prison. Le monsieur du palais disait même que, pour vous, on +devrait rétablir les supplices et vous brûler tout vif sur un bûcher. + +--Un petit Servet pour passer le temps... + +Giguelillot se leva et prit une attitude dramatique: + +--Eh bien, Rosine, tu ne sais pas ce que c'est que le courage? Le héros +antique, le preux chevalier, l'indomptable paladin, le belliqueux +pandour, le lion! le lion! tu ne sais pas ce que c'est que le lion? + +Il secoua ses cheveux, se frappa la poitrine et poussa un rugissement +qui lui fit mal à la gorge. + +--Qu'est-ce que vous allez faire? dit Rosine affolée. + +--Me défendre en personne. Je vais à la métairie! + +--Mais ils vous écharperont! Mais je ne vous laisserai pas partir!... + +Giguelillot l'étreignit avec des frémissements artificiels, puis, se +dégageant d'un seul bond en arrière: + +--Souviens-toi, lui dit-il d'une voix palpitante, souviens-toi toujours +que tu as serré dans tes bras un homme pour qui le trépas n'est qu'un +mot!... Adieu! + + * * * * * + +Comme elle s'évanouissait dans l'herbe, Giguelillot s'en alla d'un pas +léger, alluma une cigarette et se remit à composer un deuxième sonnet +sur le secteur céleste qui l'intéressait. + +Il ne s'agissait plus ni de char ni d'éventail: l'astre central devint +un oeil de paon et les huit autres le sommet de l'aigrette; puis +l'aigrette se posa sur le front d'une femme; la chevelure s'agrandit, +devint le ciel même, et des millions de perles y nageaient. + + + + +CHAPITRE IV + +COMMENT GIGUELILLOT SE PRÉSENTA CHEZ LE ROI, ET QUELLES PAROLES FURENT +PRONONCÉES POUR ET CONTRE SA BONNE CAUSE. + + Ipsa tulit camisia; + Die Beyn die waren weiss. + Fecerunt mirabilia + Da niemand nicht umb weiss; + Und da das Spiel gespielet war + Ambo surrexerunt: + Da ging ein jeglichs seinen Weg + Et nunquam revenerunt. + + _Chanson populaire allemande._--XVIe + + +Giguelillot ne se rendit pas directement chez le Roi. + +Il se glissa dans les écuries par une fenêtre, de peur que son entrée ne +fût guettée à la grand'porte, et en passant il vint flatter de la main +les naseaux du petit zèbre Himère, qui s'en ébroua de satisfaction. + +Comme le pauvre animal s'agitait devant une mangeoire vide, Giguelillot +retira toute la paille fraîche et bonne dont on venait d'emplir le +râtelier de Kosmon et il la fit passer très simplement de gauche à +droite. + +Ce Kosmon l'exaspérait; il paya cher ce soir-là l'honneur d'appartenir à +un cavalier huguenot. Le petit page ne se contenta pas de lui enlever sa +nourriture; il prit sous une cheville les grands ciseaux à tondre et +coupa tous les poils de la queue, qui dressa un misérable moignon +priapique et mal rasé; il tondit presque toute la crinière en laissant +pendre çà et là quelques misérables crins, puis, avec les ustensiles +dont on se servait à la ferme pour marquer le dos des bestiaux, il +composa et imprima sur la robe terne du vieux cheval le chiffre 1572, où +il pensait que le parpaillot verrait à la fois nargue, affront et +menace. + +Satisfait par les stigmates dont il avait orné le piédestal vivant du +seigneur Taxis, Giglio suivit le long couloir qui menait à la chambre à +pain. + +Comme le lui avait dit Rosine, l'infortunée Diane à la Houppe, dans +cette prison farineuse, gémissait presque sur la pâte humide. Il ne la +connaissait point, car les pages, pour des raisons qu'il est inutile +d'exposer, n'étaient pas admis d'ordinaire à prendre le thé chez les +Reines. Mais sitôt qu'il l'aperçut à la lueur de la bougie posée sur une +petite table, il déplora de ne lui avoir pas été présenté avant qu'elle +entrât au harem. Diane, ignorant qu'elle fût épiée par deux yeux fixes +derrière les vitres, avait adopté une attitude d'intérieur qui déployait +nonchalamment ses beautés si particulières. Elle reposait à l'orientale, +les mains mêlées derrière la nuque, le dos couché sur des coussins et, +sans doute pour prendre le frais après une journée torride, elle avait +disposé ses jambes en losange, les plantes des pieds l'une contre +l'autre. C'était son habitude de dormir ainsi. Giglio, bien que toujours +comblé par des souvenirs encore récents, éprouva tout à coup que son +esprit s'égarait vers des présomptions nouvelles, et il se retira, moins +pour les abaisser momentanément que pour en méditer au contraire les +chances de réussite immédiate et secrète. + + * * * * * + +Gracieux et le front aussi calme que si toutes les bombardes de la +puissance royale ne l'eussent point visé depuis une heure, il entra sans +frapper dans la salle du trône où Pausole encore frémissant achevait un +mauvais dîner. + +--Comment, te voilà? fit le Roi. Tu oses revenir? + +Taxis, qui grignotait au bas bout de la table, se précipita vers la +porte pour en barricader l'issue; mais Giguelillot vit l'intention; il +ferma lui-même la serrure et remit la clef au ministre en lui disant: + +--Voici, monsieur. + +Pausole, debout, s'appuyait du poing sur la nappe et levait une main +accusatrice: + +--Te voilà! répéta-t-il. Vraiment, ton aplomb passe encore tes crimes! +Ah! tu me fais entreprendre un voyage insensé, tu m'arraches à mon +palais pour me jeter dans cette cour de ferme et tu m'abandonnes six +heures durant, sans gardes, sans appuis, sans conseils, au milieu d'une +révolution!... Tu postes une folle à mon chevet, tu égorges une +paysanne, tu saccages la métairie et tu licencies mes soldats pour me +laisser en butte à la fureur de la foule, aux démences de je ne sais +quelle femme échappée du harem par ta faute encore!... Et à la fin de +cette journée abominable, de pillage, de meurtre et de lèse-majesté, tu +te présentes la toque en main avec un sinistre sourire!... Tu ne croyais +donc pas me rencontrer vivant? + +--Sire, répondit Giguelillot, je ne veux pas d'abord me hâter de prouver +mon innocence, car ce n'est pas de moi qu'il s'agit, mais de vous et de +votre bien-être, plus sacré cent fois à moi-même que ne l'est mon propre +salut. + +Pausole retomba sur sa chaise. + +D'une voix respectueuse et tranquille, le page continua par ces paroles +ailées: + +--Le désir le plus vif de Votre Majesté est en ce moment le repos du +lit. Monsieur que voici ne paraît pas s'être occupé de cette question +capitale. J'ai eu, à sa place, l'honneur de faire préparer aujourd'hui, +dans le château voisin, de vastes appartements pourvus d'épais rideaux +et de lits spacieux qui sont dignes en tous points de recevoir le Roi. + +Pausole simplifia d'une ride, puis de deux, le froncement de ses +sourcils. + +--Secondement, Votre Majesté ne peut oublier qu'Elle a entrepris cette +promenade dans le but de retrouver et de ramener au palais S. A. la +Princesse Aline. Nous ne possédions sur cette auguste affaire que deux +renseignements assez vagues. Son Altesse «venant d'un petit bois +d'oliviers» avait été reconnue à l'«hôtel du Coq». J'ai envoyé les +quarante gardes au petit bois d'oliviers pour y recueillir, s'il se +peut, d'autres preuves. Et j'ai mené moi-même l'enquête, dans un secret +absolu, à l'intérieur de l'hôtel. La Princesse l'a déjà quitté, mais je +rapporte de là les renseignements les plus précieux: jusqu'à une lettre +autographe. La voici. + +Ouvrant son escarcelle, il en tira une lettre et la déposa devant le +Roi, dont l'attitude se transformait de plus en plus. + + * * * * * + +--J'avais cru pouvoir éloigner les gardes, poursuivit-il. Votre Majesté +n'en demande jamais et elle n'en eut jamais besoin, tant Elle est aimée +de son peuple. S'il y a eu scandale et trouble aujourd'hui, c'est que +Monsieur le Grand-Eunuque, dont le seul devoir était d'assurer le bon +ordre au harem, avait sans doute mal pris ses dispositions puisqu'une +des Reines a pu s'enfuir dans l'appareil le moins dissimulé, pour venir +soulever ici non seulement la foule, mais les commentaires. + +--Monsieur! cria Taxis, je vous somme de prouver... + +--Allons! Allons! Laissez parler, dit Pausole. Ce petit page se défend +d'une accusation grave. Il ne s'explique pas mal du tout. Je veux +l'entendre. Vous répliquerez: c'est le droit du ministère public; mais +notre devoir est d'écouter les arguments de la défense, surtout quand +elle s'exprime avec modération et avec franchise comme c'est le cas. + +--Je n'ai plus rien à dire, reprit Giguelillot, à moins que Votre +Majesté ne m'interroge sur le détail de mon enquête. + +--Non, dit Pausole; nous verrons cela demain. + +--Et le meurtre! insista violemment Taxis. Il se garde bien d'en parler. +Une laitière nommée Thierrette a été égorgée dans son lit, au coucher du +soleil, et de la main de ce page! + +--C'est peu probable, dit Giguelillot, car elle se portait fort bien à +neuf heures du soir. Elle est en ce moment dans le bois d'oliviers, et +les gardes (vos gardes, Taxis) font calmer par elle leurs concupiscences +pendant les intervalles de recherches. + +--Mes gardes! Quelle imposture! + +--Allez-y: vous serez édifié. + +--Cela ne peut être! + +--Cela est. + +--Mes gardes sont mariés. + +--Doublement ce soir. + +--Ils surmontent la chair. + +--Je n'osais pas le dire. + +--Cette plaisanterie est basse. + +--Comme leur attitude. + +--Mais le sang? le sang répandu? le sang qui souille encore la couche de +la victime? + +--Le Roi vous a dit ce matin, monsieur, que sur la terre de Tryphême on +ne répandait pas d'autre sang que le sang voluptueux des vierges ou +celui des petits poulets. + +Et comme le Roi se désarmait par un rire brusque et sonore, Giguelillot, +les yeux baissés, articula cette conclusion: + +--Ne sommes-nous pas à la ferme? Ce doit être un petit poulet. + + + + +CHAPITRE V + +OÙ CHACUN EST TRAITÉ SELON SES VERTUS. + + _Hélène_.--Fata-lité! Fata-lité! Fata... + _Pâris_.--... li-ité! + + MEILHAC et HALÉVY. + + +--Je retiens de ta plaidoirie, dit Pausole, le premier point. Tu m'as +fait préparer un gîte confortable et tu veilles sur mon bien-être: c'est +d'un homme de gouvernement. Pendant cette terrible journée, je commence +à entrevoir que toi seul as fait effort dans tous les sens où il +convenait d'agir et que le mal m'est venu d'un autre... Taisez-vous, +Taxis, taisez-vous! vous êtes hideux et impolitique. Algébriste, vous +avez l'esprit faux; protestant, vous l'avez étroit; eunuque, vous l'avez +envieux. Je vous tiens pour une niquedouille. Allez indemniser le pauvre +métayer de tous les dégâts qui se sont faits ici, et dont, somme toute, +rien ne me dit que ce petit Gilles soit l'auteur. C'est une question qui +sera réglée en temps et lieu, demain ou après, et qui ne m'intéresse en +aucune façon, je le déclare. Occupez-vous des frais que je laisse +derrière moi; reconduisez au harem la Reine qui s'en est échappée... + +--Oh! sire, dit Giguelillot, serez-vous si cruel? + +--Eh! que veux-tu que je fasse d'une femme pendant un voyage secret? + +--Ne l'humiliez pas. Elle vous aime. Laissez-la vous suivre en silence. + +--À l'instant, tu déplorais encore qu'elle m'eût rejoint! + +--Je regrette qu'elle ait pu s'enfuir et bouleverser ainsi vos heures de +repos: mais la chose est faite. Il faut l'accepter, ne fût-ce que pour +imposer le silence aux gorges chaudes. + +--Ce n'est pas le jour de la Reine Diane, interrompit Taxis. Je m'oppose +à toute faveur qui dérogerait au règlement. + +--Que décide Votre Majesté? demanda Giguelillot sans trop d'ironie. + +--Je ne sais plus, répondit Pausole. Perds donc l'habitude de me +proposer à toute minute des résolutions qui me fatiguent. Qui est mon +conseiller à dix heures du soir? C'est toi, Gilles. Fais donc à ta guise +et sois sûr que je t'approuverai, mon ami, car il y a peut-être d'aussi +bonnes raisons pour pardonner que pour punir. J'aime mieux m'en remettre +à ton jugement que de tirer à la courte paille. Va, et parle en mon nom, +j'ai confiance en toi. + +Le page s'inclina, obtint la clef, sortit et s'en fut délivrer la +malheureuse Diane, non sans lui laisser entendre à demi-mot qu'il avait +eu l'honneur de plaider pour elle. + +Ses projets était fort simples: deux heures plus tard, selon toute +apparence, Taxis reprenant le pouvoir sur le coup de minuit casserait la +décision de son prédécesseur; mais la Reine aurait eu le temps de +s'installer au château. Giglio s'introduirait chez elle et Diane +s'imaginerait peut-être donner par reconnaissance tout ce qu'elle +offrirait par désir, et par soif de se venger sur l'heure. + + * * * * * + +En revenant auprès du Roi, elle garda un maintien silencieux et blessé. +Comme elle semblait attendre une parole de regret, le Roi lui tendit la +main, mais il y mit une affection qui redoutait visiblement d'être +accueillie avec transports. + +--Houppe, vous ne rentrerez pas au harem ce soir, comme je vous en avais +d'abord menacée. Je passe la nuit dans ce village et vous aussi; mais il +n'en est pas moins vrai que je reste mécontent de votre équipée, ainsi +que de tous les tracas dont elle fut pour moi la cause. Venez; nous +sortirons à pied. Taxis s'occupera de nos montures et mon page vous +prendra la main. En attendant, petit, donne-moi ma couronne. + +Giglio prit à la patère le manteau de pourpre et la couronne légère; +Pausole se vêtit, se coiffa et jeta l'ordre du départ. + +Quatre jeunes filles portant des torches et marchant devant le Roi, sans +autres voiles que ceux de la nuit, firent lentement les vingt-cinq pas +qui séparaient la ferme du château voisin. + +Derrière, suivait Diane à la Houppe, que le page menait la main haute et +à respectueuse distance. + +Elle regarda longtemps le Roi; puis, comme il ne se retournait point, +elle jeta les yeux sur le page. Après un examen pensif qui dura +plusieurs minutes et qui enveloppa le jeune homme de la tête jusqu'aux +talons: + +--Comment vous appelez-vous? dit-elle. + +--Djilio, madame, répondit-il. + +Et il crut devoir pousser un soupir mélancolique. + +--Djilio? fit la Reine, c'est un joli nom. + + + + +CHAPITRE VI + +OÙ M. LEBIRBE ET LE ROI PAUSOLE S'APERÇOIVENT AVEC SURPRISE QU'ILS NE +S'ENTENDENT PAS SUR TOUS LES POINTS. + + La conjonction de Vénus + Sera cause, comme il me semble, + Que aux estuves yront tous nudz + Femmes et hommes tous ensemble. + + _Prognostication de Maistre Albert._--1527. + + +Pausole fut reçu à la grille par le courtois M. Lebirbe. + +Au même instant, à la fenêtre, Philis en colère se retournait: + +--Tu vois bien, maman, c'est une gaffe! Tu nous as fait mettre des robes +et le Roi vient avec une dame qui n'en a pas! Nous allons être +ridicules! + +--Je l'avais demandé à ton père, mon enfant, c'est lui qui m'a dit de +vous habiller. + +--Tu es jeune, Philis, que tu es donc jeune! dit simplement Galatée. + +--Qu'est-ce que j'ai encore dit de si enfantin? + +--Il vaut mieux _d'abord_ avoir une robe, expliqua la soeur aînée. + +Mais Philis ne comprenait point, et, comme le Roi s'introduisait, toutes +trois, la jupe entre les doigts, glissèrent leurs révérences devant la +porte. + +Après les premières paroles, qui furent empreintes de respect, la +maîtresse de la maison se laissa entraîner par Diane à la Houppe. Elles +avaient des relations communes, et d'un fauteuil à l'autre elles +renouèrent des souvenirs. + +Giguelillot, dans un autre coin, sur un canapé à l'écart, causait avec +les deux jeunes filles. Sa voix, haute d'abord, devint plus discrète, +puis baissa jusqu'au chuchotement, et bientôt personne n'entendit plus +rien, sinon, par instants, un rire étouffé. + +Dans le cadre d'une fenêtre, M. Lebirbe pérorait: + +--Sire, la _Ligue contre la licence des intérieurs_, ligue récente dont +j'ai l'honneur d'être président, est une oeuvre de moralisation et de +salubrité publique. Je sais qu'elle a votre agrément... + +--Oui certes, dit Pausole. Oui certes; cependant, rappelez moi son but. +Je ne l'ai pas présent à l'esprit. + +--Son but, son ambition unique est de mériter sa haute devise, laquelle +s'exprime en trois mots: «Exemple.--Franchise.--Solidarité.» + +--Ce sont de beaux mots, dit Pausole. Mais comment les entendez-vous? + +--Votre Majesté n'ignore point qu'à Tryphême le parti de l'opposition +affecte de s'en tenir aux anciens principes spécialement en ce qui +touche la vie intime et le costume. Dans cette société, toutes les +femmes, même les plus jolies, s'habillent jusqu'au menton pour sortir +dans la rue et ne consentent à justifier une admiration masculine que +dans le secret d'une chambre close et devant l'amant de leur choix. +C'est là le fait d'une âme égoïste, avaricieuse et dépravée. + +--D'accord, dit Pausole. + +--Les hommes de cette même société luttent avec acharnement contre la +propagation de notre influence et pour ce qu'ils appellent la décence +des rues; mais comme l'instinct de la chair ne se tait pas plus en eux +qu'en leurs adversaires ils s'en vont cacher leur vie dans des demeures +infâmes où l'amour se flétrit, se métamorphose et devient une forme de +l'ordure. + +--Ils ont tort, dit Pausole. Mais qu'est-ce que cela vous fait? + +--Sire, nous estimons qu'en agissant de la sorte, ils ne sont pas +seulement hypocrites et faux; mais, si je puis dire, accapareurs. En +notre siècle on n'admet plus qu'un amateur puisse acquérir une galerie +de tableaux et en garder la jouissance pour lui seul; tout homme qui +possède trois Rembrandt doit faire entrer la rue chez lui ou subir des +attaques dont le bien fondé ne fait de doute pour personne. Eh bien, le +même raisonnement d'où cette coutume a pris naissance devrait engendrer +chez les hommes de sens droit une conscience supérieure et bienfaisante +qui les retienne d'enfermer derrière les murs de leurs maisons tout ce +que l'oisiveté ancestrale ajoute à la beauté de la femme et tout ce dont +l'art, le luxe, l'espace, ornent l'amour entre ses bras. + +--C'est assez mon sentiment. + +--Cette société, qui se nomme elle-même la bonne et qui parvient à se +faire passer pour telle dans beaucoup d'autres milieux, donne là un +néfaste exemple dont je voudrais que Votre Majesté pénétrât le +libertinage. Mettre une robe sur le corps d'une jeune fille, c'est +proprement éveiller, chez les jeunes gens qui l'approchent, des +curiosités malsaines qu'on leur défend par ailleurs de satisfaire: c'est +de l'excitation au vice. Je reconnais que ce genre de perversité +devient, à Tryphême, de plus en plus rare. Dans presque toutes les +familles, les femmes commandent leur première robe au début de leur +première grossesse. Mais il est, je le répète, de certaines maisons où +l'on habille même les petites filles, ce qui est vraiment le comble de +la malice. L'exemple donné porte ses fruits; souvent il est discuté; +parfois il est suivi; une hésitation déplorable laisse flotter les +moeurs nationales entre deux extrémités; on ne sait plus ce que la mode +exige, et moi-même, l'avouerai-je ici? je n'ose pas toujours présenter +mes enfants dans la tenue rigoureusement pure que j'ai mission de +préconiser. Le but de notre société est de mettre un terme à cette +incertitude en unifiant les moeurs en même temps que les consciences. + +--Et comment en viendrez-vous là? + +--Par deux moyens. D'abord par la propagande. Les ressources de la Ligue +sont considérables. Nous avons obtenu pour vingt années la location d'un +vaste terrain qui fait partie du Jardin Royal à Tryphême; nous y avons +édifié en plein air une scène théâtrale sous les arbres et nous donnons +là des ballets ainsi que des pièces inédites qui attirent une foule +énorme et sont faites selon nos doctrines. + +--C'est-à-dire? + +--C'est-à-dire conformes à la vie elle-même, à sa réalité comme à sa +beauté. Quand la scène représente une discussion d'intérêt dans le +cabinet d'un notaire, les acteurs y sont vêtus de noir selon les modes +de l'endroit; mais quand, au milieu d'un duo d'amour, la chanteuse crie: +«Ô Voluptés! Extase! Ivresse!» elle est nue, selon la logique des +choses, car le contraire serait inepte. Et lorsque le ballet présente +aux spectateurs une Vénus, trois Grâces, douze Captives ou soixante +Bacchantes, c'est évidemment sans plus de mystère que n'en chercheraient +les mêmes personnages dans le cadre d'un tableau, car il est incohérent +d'avoir deux esthétiques sur un même sujet: l'une pour la peinture et +l'autre pour le théâtre. + +--Jusqu'ici nous nous entendons. + +--En outre, par le livre à bon marché, par le journal et par l'image, +nous répandons sans relâche dans le peuple le goût de la nudité humaine +avec le double sentiment qu'elle inspire, à l'esprit, d'une part, à la +chair de l'autre, si tant est qu'on puisse séparer en deux éléments +libres et distincts l'être unique soulevé par l'amour. Ces livres +s'abstiennent d'enseigner ce que décrivent la plupart des romans +populaires, c'est-à-dire le meilleur moyen de fracturer une serrure ou +d'assommer une blanche aïeule et, s'il faut aller jusqu'aux détails, +nous aimons mieux suggérer à l'ouvrière une volupté peu connue que de +lui apprendre en six colonnes comment on fait la fausse monnaie. + +--Et si cette volupté est stérile? dit Pausole. + +--Si une joie passagère est stérile, qu'importe? Le corps de la femme +renferme quatre-vingt mille ovules et ne peut guère concevoir plus de +dix-huit fois sans danger. Donc (en prenant ce chiffre de quatre-vingt +mille dans sa précision rigoureuse), il appert que l'ordre de la nature +elle-même et le dessein du Créateur confèrent à la jeune fille vers le +milieu de sa douzième année une réserve de soixante-dix-neuf mille neuf +cent quatre-vingt-deux plaisirs à la fois stériles et licites dont ils +ne seront frustrés en rien, puisqu'ils ne _pourraient pas_ leur faire +porter fruit. L'important est de maintenir la femme dans l'inclination +naturelle qui la penche vers la volupté. Qu'elle ait le désir simple ou +multiple, elle concevra un jour ou l'autre et léguera des existences qui +justifieront la sienne. Mais il est clair qu'il en sera tout autrement +si l'on propose aux vierges qui ne trouvent point de mari je ne sais +quel idéal de vie solitaire et de négation qui, lui, est fatalement +stérile, exécrable et contre nature. + +--Continuez, dit Pausole, je suis curieux de savoir où vous vous +arrêterez! + +--Je me hâte d'ajouter que si nous proposons la recherche habituelle +mais sagement pondérée de toutes les délectations qui récompensent les +amants, celles qui ont la conception pour résultat sinon pour but sont +de beaucoup les plus fréquemment décrites dans nos brochures populaires. +Ce sont aussi, quoi qu'en disent les médecins, celles qui conservent +encore la faveur générale. La preuve en est aisée à fournir: à la +fondation de notre Ligue, l'excédent des naissances sur les décès à +Triphême-Ville ne dépassait pas 4 pour 100. Il est aujourd'hui de 9 pour +100, à la troisième année de notre apostolat. Afin d'exciter et de +subventionner, si l'on peut s'exprimer ainsi, une émulation féconde dans +les basses classes de la société, nous avons institué des concours d'où +les courtisanes sont exclues comme professionnelles, et où chaque année +au printemps nous couronnons les jeunes filles qui, par leurs soins +particuliers, ont porté leur beauté physique au plus haut point de +perfection et qui par leurs talents intimes ainsi que par la chaleur de +leurs embrassements sont désignées à l'acclamation du suffrage universel +comme ayant donné chaque nuit dans leur quartier le plus recommandable +exemple. + +--Tout cela, dit Pausole, c'est de la propagande. Mais vous disposez de +deux moyens différents, si j'ai bien compris vos paroles. Quel est le +second des deux? + +--J'y arrive, répondit M. Lebirbe. Notre propagande par les +représentations publiques, par le livre, le journal, l'image et les prix +du concours annuel, s'adresse principalement, ai-je besoin de le dire? à +la jeune fille. Elle joue gros jeu à nous suivre; les peines de la +grossesse et de l'enfantement l'épouvantent et il ne faut pas chercher +ailleurs la cause profonde de sa réserve à l'égard de l'autre sexe. À +quinze ans, une fille du peuple est apprentie et fait les courses; +enceinte, elle perd sa place, elle perd même son amant dans la plupart +des cas, et, si elle est attachée à l'un ou à l'autre, il ne lui reste +au septième mois que misère, désespoir et douleur physique. Eh bien, +nous voulons qu'elle affronte tout cela, s'y expose et en triomphe! Le +pays l'exige; il lui faut des fils. Bien entendu, ce n'est pas ainsi que +nous parlons à notre élève; elle aurait le droit de nous répondre que le +pays n'en sera pas plus riche si elle lui donne un enfant, mais qu'elle +en sera beaucoup plus pauvre; et nous ne pourrons jamais lui faire +comprendre ce qu'il y a de faux dans son raisonnement. Aussi la +flattons-nous d'une espérance tout autre. Ce que nous lui disons et ce +qu'elle comprend tout de suite, c'est que le plaisir suprême des riches +appartient aux plus misérables: l'amour pour lequel on entasse les +fortunes et qui les fait écrouler ne se perfectionne pas en montant. Dès +qu'une ouvrière sait être une amante, elle peut se dire qu'elle ignore +toutes les joies de la vie, excepté la plus intense--car celle-là, elle +l'embrasse, et la tient! + +--Certes oui. + +--C'est pourquoi notre ambition est satisfaite quand nous savons +qu'après avoir lu telle de nos brochures, le soir, en quittant +l'atelier, la modiste ou la ravaudeuse passe dans la chambre voisine et +entre dans la vie grâce à nous. Car désormais nous savons que ses heures +de travail seront pleines d'un souvenir et allégées par un espoir. Nous +savons que sa journée ne sera pas tout entière sous le poids d'une tâche +sans récompense; que son lit paraîtra moins rude et sa chambre moins +froide en hiver si elle referme ses jambes nues sur un être qu'elle +chérit. Puisse-t-elle en venir à ce dernier point dès que la nature l'y +invite; mais quelle que soit la volupté qui la tente et qu'elle +choisisse, nous nous estimons heureux si elle l'apprend à notre école, +car il faut que les classes aisées partagent avec les plus pauvres non +seulement leur trop grande fortune, mais le secret trop bien gardé de +leurs mystérieux plaisirs où la foule réclame sa part. + +--Je voudrais bien savoir, répéta Pausole, quel est votre second +moyen... + +--Je me résume, dit M. Lebirbe. En combattant la licence des intérieurs, +en répandant le discrédit sur les pavillons clandestins et sur les +vieillards abjects qui ne dénigrent la nudité que pour la retrouver +moins fade entre le corset et les bas noirs, nous faisons effort +passionnément dans le sens du nu antique et pur, nous favorisons la vie +au grand jour, la franchise des moeurs, l'exemple et l'enseignement +direct de l'étreinte, en un mot l'expansion de la volupté publique sur +le territoire de Tryphême. + +--Rien ne saurait m'être plus agréable, dit Pausole, mais vos moyens? + +--Nos moyens? Nous en connaissons deux. Le premier, je vous l'ai dit, +Sire, c'est la propagande. Le second, ce serait une sanction. + +--Une sanction? s'exclama Pausole. + +--Une sanction pénale. Notre énergie se heurte contre des opposants +irréductibles. Nous avons pour nous la jeunesse et le peuple; mais nous +ne pouvons rien, ou presque rien, contre une certaine caste qui exerce +une autorité morale incontestable et nous résiste pied à pied. C'est +contre elle que je vous demande des armes, Sire, contre elle et pour +vous, pour la victoire immédiate de vos plus chères idées. Et d'abord, +laissez-moi vous parler d'une loi que nous attendons avec fièvre et que +vous pourriez signer ce soir: la loi de la nudité obligatoire pour la +jeunesse. + +--Ah! mais non! déclara Pausole. Mon cher monsieur, Tryphême n'est pas +le monde renversé; c'est un monde meilleur, je l'espère du moins, mais +je n'ai pas épargné tant de liens à mon peuple pour le faire souffrir +avec d'autres chaînes. Imposer le nu sur la voie publique! Mais voyons, +monsieur Lebirbe, ce serait aussi ridicule que de l'interdire! + +Puis, scandant ses premiers mots avec des coups de poing abaissés dans +le vide, Pausole articula lentement: + +--Monsieur, l'homme demande qu'on lui fiche la paix! Chacun est maître +de soi-même, de ses opinions, de sa tenue et de ses actes, dans la +limite de l'inoffensif. Les citoyens de l'Europe sont las de sentir à +toute heure sur leur épaule la main d'une autorité qui se rend +insupportable à force d'être toujours présente. Ils tolèrent encore que +la loi leur parle au nom de l'intérêt public, mais lorsqu'elle entend +prendre la défense de l'individu malgré lui et contre lui, lorsqu'elle +régente sa vie intime, son mariage, son divorce, ses volontés dernières, +ses lectures, ses spectacles, ses jeux et son costume, l'individu a le +droit de demander à la loi pourquoi elle entre chez lui sans que +personne l'ait invitée. + +--Sire... + +--Jamais je ne mettrai mes sujets dans le cas de me faire un tel +reproche. Je leur donne des conseils, c'est mon devoir. Certains ne les +suivent pas, c'est leur droit. Et tant que l'un d'eux n'avance pas la +main pour dérober une bourse ou donner une nasarde, je n'ai pas à +intervenir dans la vie d'un citoyen libre. Votre oeuvre est bonne, +monsieur Lebirbe; faites qu'elle se répande et s'impose, mais n'attendez +pas de moi que je vous prête des gendarmes pour jeter dans les fers ceux +qui ne pensent pas comme nous. + + + + +CHAPITRE VII + +OÙ L'ON FAIT DES RÉCITS DE VOYAGE SUR UN PAYS BIEN SINGULIER. + + «Je vous diray quelques Sonnets et croy que vous ne doutez du sujet. + + --Non, respondirent ces Bergeres, ils seront de l'Amour.» + + REMY BELLEAU. + + +À cet instant, une petite voix joyeuse et presque émue osa crier du fond +de la pièce: + +--Maman! maman! quel bonheur! monsieur est un poète! + +--Un poète, Philis, est-il vrai? + +--Un poète! répéta Diane à la Houppe. Oh! dites-nous des vers, +voulez-vous? + +Giglio s'approcha, s'inclina, et répondit avec déférence: + +--Madame, il suffit que vous m'en ayez exprimé le désir pour que je +manque à tous mes serments, car je m'étais bien juré de ne jamais dire +mes vers moi-même; mais je sais que vous n'ordonnez rien qui ne soit +agréable au Roi et je voudrais être sûr de ne pas lui déplaire en +troublant son entretien... + +--Vous ne troublerez rien du tout, monsieur Djilio; regardez le Roi: il +vous écoute. + +--Dis-nous tes vers, mon petit, fit Pausole. Cela vient fort à propos +rompre ma conférence de politique intérieure, car M. Lebirbe et moi nous +commencions à ne plus nous entendre, bien que courtois l'un envers +l'autre. Mais choisis un poème court et dont tu te souviennes bien, car +les lacunes de la mémoire me font une pénible impression. + +--Sire, dit Giglio modestement, j'ai mes oeuvres complètes sur moi. + +Il porta la main à sa ceinture, y fit sauter le bouton d'une courte +poche de cuir qui ressemblait à une cartouchière, et il en tira trois +petits volumes du format in-trente-deux jésus. + + * * * * * + +L'un était édité au _Mercure de France_, tiré à cent quatre-vingt-trois +exemplaires, dont quatre sur satin flamme de punch, huit sur chine gris +poussière, neuf sur papier d'emballage tirant vers le caca d'oie, sept +sur vieux buvard écrevisse, et le reste sur vergé des Indes. Cela +s'appelait _le Mannequin d'opale_. + +L'autre avait été déposé à la librairie Fischbacher. Le portrait de +l'auteur, reproduit par le curieux procédé de la photogravure, ornait la +page du titre, et le titre était celui-ci: _Larmes d'une âme_. + +Le troisième était publié par un éditeur israélite. Sur la couverture, +une jeune veuve très gaie, le voile sur l'oreille, levait sa jupe noire +jusqu'à la ceinture, probablement pour montrer qu'elle n'avait pas de +pantalon, et le titre était si scabreux que je ferais peut-être bien de +le taire. + +(Car, après tout, ce roman n'est pas lu que par des dames.) + + * * * * * + +Giguelillot sembla hésiter, il regarda ses hôtes, le Roi, Philis, +Galatée et Diane à la Houppe... Puis il remit à leur place les deux +premières plaquettes et ouvrit la troisième à la page 59. + +--Quel joli volume! fit Diane à la Houppe. Il s'intitule?... + +--_Oui_. + +--Charmant. + +--_Oui_ tout court? demanda Philis. + +--Que veux-tu donc de plus? s'écria Galatée. + +--Oh! cela dit tout! soupira Diane. + +Et, lançant un regard voilé, elle ajouta: + +--C'est un mot que vous avez entendu, monsieur? + +--Jamais, madame. Il ne s'emploie qu'en poésie. + +--Comment dit-on en prose? + +--On dit: «Non». + +--Cela revient au même? + +--Heureusement. + +--Alors, c'est une convention? + +--Une délicatesse. + +--Pourquoi? + +--En effet, madame, vous ne pouvez pas savoir... Une très vieille +coutume, chez les peuples chrétiens, veut qu'un homme ne puisse +rencontrer une dame sans être obligé de lui offrir un appartement +meublé, avec des fleurs, de la poudre, des épingles à cheveux et des +émotions. La dame répond toujours: «Non.» Si le monsieur se retire, elle +comprend qu'il a été très poli. S'il insiste, elle réprime son trouble. +Et s'il déclare qu'il en va mourir, elle fait tout ce qu'il faut pour +lui sauver la vie. Voilà, madame, ce que veut dire un «non». + +--Je ne dirai jamais ce mot-là, sourit malicieusement Philis. + +Mais Pausole battait de la main le bras de son fauteuil évasé. + +--Lis donc tes vers, mon petit. Il ne faut jamais répondre aux dames. Un +homme pose des questions d'élève; il interroge sur ce qu'il ignore. Mais +une femme pose des questions de maître et seulement sur les pages +qu'elle connaît à fond. + +--Alors, monsieur, fit Galatée, qu'est-ce que la pudeur, dites-moi? + +--À propos de quoi cette... question d'élève? dit en riant la petite +Philis. + +--M. Djilio semble croire que les femmes disent: «Non» par discrétion +d'abord, puis par miséricorde, si ce n'est par entraînement. Je lui +demande ce qu'il sait de notre pudeur et j'espère qu'il me répondra. + +--«Pudeur», mademoiselle (nous sommes en classe, n'est-ce pas?), +«pudeur» est un mot latin qui signifie «honte». C'est le sentiment +particulier qu'éprouve une dame lorsque, ayant reconnu par un impartial +examen la valeur exacte de ses formes, il lui faut révéler à d'autres ce +qu'elle aimerait mieux déplorer toute seule. Et rien n'est plus naturel. + +Philis et Galatée se consultèrent du regard; mais tandis que l'aînée +restait immobile, la cadette sortit en silence, piquée d'honneur, et +sensible au défi. + +Pausole tendait la main du côté de son page. + +--Gilles, montre-moi ton livre, dit-il. Qu'est-ce que je vois donc sur +la couverture? + +Et comme le page lui remettait le volume: + +--Oh! que c'est vilain! fit le Roi. Peux-tu publier des vers sous une +pareille estampille? M. Lebirbe me disait à l'instant que ces sortes +d'excitations s'adressaient à quelques vieillards dont nous haïssons +tous deux l'hypocrisie et la sottise. + +--À Tryphême, répondit Giglio, il en est peut-être ainsi. Mais en +France, où les vieillards dirigent les moeurs et font les lois, elles +s'adressent au peuple entier. Le retroussé est le costume national des +Françaises. On le produit partout, dans les bals publics, au +café-concert, au théâtre, à l'Élysée et même dans le monde. Au milieu +des caricatures étrangères, le retroussé désigne la France entre le lion +anglais et l'aigle d'Allemagne. Si j'ai fait graver sur mon livre une +dame entièrement vêtue de noir excepté vers le haut des jambes, c'était +pour qu'on vît tout de suite que je parlais des Parisiennes. + +--Quelle singulière mode! fit Diane rêveuse. Pourquoi plaire aux +vieillards et non aux jeunes gens? + +--Les Parisiennes veulent plaire à tout le monde, et elles ont un +respect très particulier pour les vieux messieurs... Il s'exprime +différemment selon la femme et selon l'heure du jour... + +--Oh! dites-nous! C'est si curieux, ces moeurs des pays sauvages... + +--Dans les classes inférieures, la femme exprime sa déférence envers +l'homme âgé en levant le pied à la hauteur de son oeil. Ce geste est +généralement accompagné d'une exclamation ironique ou injurieuse; mais +le septuagénaire est enchanté. Si la scène se passe dans un bal public, +la police et la tradition veulent que la femme montre en même temps des +dessous multiples, beaucoup de fausses dentelles et de madapolams sales. +L'habitué du Moulin-Rouge ou du Casino de Paris n'aime que l'élégance de +la cuisse, et il distingue assez mal le linon de la cotonnade: plus il y +a de linge, plus il est content. Si, au contraire, nous sommes au +cabaret, ou dans la rue le soir, ou dans les familles simples, il ne +faut porter de linge nulle part pour ravir le septuagénaire par ce salut +de bas en haut. Les ethnologues constatent, sans les expliquer, ces +contradictions du goût français. + +--Vous avez vécu dans ce pays-là? + +--J'y suis né, madame. + +--Oh! pardon. Je vous croyais Italien. Vous disiez?... continuez donc... +cela me passionne. + +--Dans les milieux bourgeois, le geste est différent. Sur un trottoir, +par exemple, une dame se sent suivie par un membre de la Chambre Haute +pour qui elle ne peut avoir qu'une vénération toute filiale; elle la lui +témoigne par une manoeuvre assez difficile à réussir et qui consiste à +tirer la jupe et à la relever de façon à mouler les formes en arrière, +tout en dévoilant le mollet gauche. Ce n'est pas intéressant du tout, +mais le septuagénaire est enchanté. + +--Je ne comprends pas... + +--Moi non plus... Dans les classes dites supérieures, le retroussé est +plus en faveur du côté du décolletage. Voici comment on l'obtient: le +vieillard étant debout et la jeune femme assise, celle-ci se penche en +serrant les bras et en bombant les épaules; la posture est disgracieuse, +mais le corsage flotte, s'élargit; l'oeil du vieux monsieur s'y darde, +et quand le sein de la dame est assez complaisant pour laisser voir la +forme, la nuance et les curiosités de sa pointe, le septuagénaire ne se +sent pas de joie. + +--Mais que pensent les jeunes gens de tout cela? + +--Les jeunes gens? la plupart pensent comme leurs grands-pères... Ils +obtiennent des retroussés plus complets, voilà tout... Les autres +n'osent pas protester... + +--Et les dames? + +--Oh!...les dames en ont tellement l'habitude! Et puis c'est la mode: on +ne peut rien contre elle... Tout à l'heure, j'entendais M. Lebirbe dire +au Roi que, sur son théâtre, les amoureuses se mettaient nues avant de +chanter: «Extase! Ivresse!» Mais à Paris, monsieur Lebirbe, personne n'y +comprendrait rien. L'uniforme des courtisanes, c'est le corset noir et +les bas noirs avec ou sans pantalon; autrefois, cela se gardait même au +lit, disent les bons auteurs; maintenant cela ne se porte plus qu'à la +chambre, et voilà un point de gagné, mais le public des petits théâtres +le sait-il? Pour lui, toutes les femmes nues représentent la même +personne, la seule qu'il ait jamais vue dans les journaux illustrés: +c'est la Vérité sur M. Dreyfus. Si on le faisait venir en scène, il y +aurait des manifestations. + +--Ha! ha! dit Pausole, tu exagères un peu. + +--Je crois même qu'il invente, fit Diane inquiète. Des moeurs pareilles +ne peuvent exister nulle part. + +--Plût à Dieu! soupira M. Lebirbe. Mais elles ont pénétré jusqu'ici, +madame, et cachent leur insanité dans le secret de nos intérieurs. + +--À Tryphême? + +--À Tryphême! + +--Pas chez vous, du moins, fit Diane avec un sourire. + +Philis rentrait sans autres voiles que ceux dont la nature elle-même +commençait à la fournir. Derrière elle un domestique en livrée noisette +apportait des citronnades avec des sorbets à la mandarine. + +Elle s'assit auprès de sa soeur dans une causeuse à deux places, et +Giglio eut des distractions. + +Galatée vérifiait de la main l'ordonnance de sa coiffure. + +Philis du bout du doigt estompait sur sa hanche un peu de poudre +superflue. + +--Eh bien! s'écria Pausole, voyons, finissons-en, mon petit! Lis-nous +tes vers; tout le monde t'écoute. Mais choisis-les plus convenables que +la couverture de tes oeuvres. Tu parles devant deux jeunes filles. + +--Oh! Sire, nous pouvons tout entendre, maman le permet, dit Philis. + +Et Mme Lebirbe sortit de son silence pour émettre cet aphorisme qu'elle +avait lu certainement quelque part: + +--Quand les jeunes filles comprennent... on ne leur apprend pas +grand'chose... Et quand elles ne comprennent pas... on ne leur apprend +rien du tout. + +Mais, comme Giglio rouvrait son livre, le dernier coup de minuit +sonna... + +Taxis, toujours ponctuel, se fit annoncer. + + + + +CHAPITRE VIII + +COMMENT TAXIS PRÉTENDIT SUIVRE L'EXEMPLE DE LA BELLE THIERRETTE. + + Tout ce qui met les hommes dans une dépendance les uns des autres par + rapport à leurs plaisirs contribue infiniment à donner à leurs moeurs + une impression de tendresse et d'humanité, si nécessaire au bonheur de + la société en général; aussi a-t-on remarqué que les hommes disgraciés + de la nature sont de tous les mortels les plus insociables. + + FRERON.--1776. + + +Le huguenot, d'un air à la fois obséquieux et vain, les yeux fermés et +la bouche ouverte, salua. + +Aussitôt, Diane à la Houppe s'assit de côté sur sa chaise en affectant +de lui tourner le dos. Le bras droit sur le dossier elle éleva mollement +sa main gauche vers le page et lui dit: + +--Pourquoi ne lisez-vous pas? + +--Madame, répondit Giglio, tous mes vers peuvent être mis entre les +mains des jeunes filles, car ils parlent précisément de ce qui les +intéresse le plus. Mais ils ne sont pas écrits pour M. Taxis, et, tant +que M. Taxis sera là, je vous demande la permission de ne pas lui donner +prétexte à scandale. + +--Malheur à celui par qui le scandale arrive! dit Taxis lugubrement. +Mais il faut que le scandale arrive! Mais il faut que le scandale +arrive! + +--Qui est ce monsieur? murmura Philis. + +--Il est mal tenu, dit Galatée. + +--Tu as vu ses mains? + +--Ah! et son cou! + +--Ses dents! + +--Sa barbe! + +--Et sa cravate! Oh! sa cravate! + +--Comme il serait vilain tout nu! Il fait très bien de s'habiller. + +En même temps, Taxis s'approchait du Roi: + +--Sire, dit-il à voix haute, j'ai l'honneur de vous demander un +entretien particulier. Il y va des intérêts les plus graves. J'ose vous +rappeler qu'à partir de minuit Votre Majesté daigne m'honorer de sa +confiance et j'insiste pour être entendu. + +--Nous nous retirons, fit M. Lebirbe. + +--Non, fit Pausole. Restez... + +--Dès lors, je dois me taire, dit Taxis. + +--Ah! quel ennui! répéta le Roi, quel ennui! Ne pouvez-vous prendre vos +résolutions tout seul sans venir me troubler à pareille heure? + +--Votre Majesté me donne carte blanche? + +--Bien entendu. + +--Il suffit. + +Et, se dirigeant vers le page: + +--Je vous arrête, monsieur! + +--Ciel! s'écria Mme Lebirbe. + +--Un instant! dit Pausole. Vous êtes fou, mon ami; je serai obligé de +vous destituer si vous vous comportez de cette façon grossière vis-à-vis +de mon meilleur page, chez le plus digne de mes sujets. Madame, je vous +prie d'oublier une scène déplorable et dont j'ai l'esprit soulevé! Taxis +est un fonctionnaire laborieux, parfois utile, mais d'un zèle excessif +et d'un jugement troublé par je ne sais quel moralisme extravagant et +chinois. Il s'excuse auprès de vous des paroles qu'il vient de prononcer +ici. + +Toutefois M. et Mme Lebirbe, affolés par cet esclandre, insistèrent pour +que le Roi terminât le conflit hors de leurs présences et ils se +retirèrent en emmenant leurs filles. + +Dès qu'ils eurent fermé la porte: + +--Mes amis, dit Pausole, je suis las de vous séparer et de donner raison +à l'un ou à l'autre. Arrangez votre querelle entre vous et faites +surtout qu'elle soit brève. + +Puis il traversa le salon et vint affectueusement s'asseoir auprès de +Diane à la Houppe. + +Giglio, les bras croisés derrière le dos, se réservait. + +Taxis, demeurant à distance, décocha cette vibrante apostrophe: + +--Ah ça! monsieur, c'est donc un principe? Vous vous êtes donné pour +tache de désigner chaque jour une malheureuse fille, servante ou +paysanne, et de la faire outrager par une cohue, ivre de stupre et de +luxure? + +--Outrager? dit doucement Giguelillot. + +--Hier, vous ligottiez sur sa couche une camérière du Roi pour la livrer +aux atteintes de douze polissons coup sur coup! Et ce soir c'est une +fille de ferme que vous jetez dans les bois avec quarante satyres? + +--Quarante hommes choisis par vous, monsieur Taxis! Quarante anachorètes +triés sur le volet! Et voilà ce qu'ils deviennent dès qu'on leur confie +une femme? Ah! que la chair est faible! que la chair est donc faible! + +--Le spectacle qu'il m'a fallu contempler ne sortira pas de ma mémoire. +Jamais, peut-être, pareille orgie ne s'était déroulée à la face du ciel +depuis les tristes âges du paganisme, et, si je n'avais été prévenu, je +me serais cru transporté par un songe diabolique dans les sentines de +Suburre, dans les lupanars de Capoue! La misérable fille était +écarquillée des quatre membres dans la position la plus critique au +milieu de cinq ou six reîtres qui la souillaient je ne sais comment, +mais tous à la fois, et le reste de la bande chantait une chanson de +l'enfer en dansant une ronde autour de la victime. + +--Et la victime faisait des difficultés? + +--Non, elle était stoïque! Ulcérée, je n'en doute pas, ulcérée +intérieurement des violences qu'elle subissait, et plus encore du +scandale dont ses regards étaient témoins, elle n'en laissait rien +paraître. Sa vaillance était bien d'une martyre. Sous l'outrage, elle +tendait l'autre joue, elle demandait sans cesse de nouvelles tortures. +Avait-elle des péchés à expier? Je l'ignore; mais dans les convulsions +de l'agonie, la sublime enfant se réjouissait. Elle-même me l'a +fièrement crié! + +--Vous le voyez, dit Giguelillot, les dames ne trouvent jamais qu'elles +sont trop entourées. + +Ici Diane à la Houppe soupira longuement. + +Mais Taxis trépignait de colère et agitait des doigts frénétiques. + +--Riez! dit-il. Divertissez-vous! Votre rire est sinistre, jeune homme! +Vous êtes malfaisant et lascif. Vous avez l'âme d'un Borgia! d'un +Richelieu! d'un Héliogabale!... + +Giguelillot fit un pas et interrompit: + +--Monsieur, j'ai pour Héliogabale une admiration sans bornes et je suis +ravi de lui ressembler à vos yeux... + +--Ah!... + +--... Mais vous faites vos comparaisons historiques sur un ton qui ne me +plaît en aucune façon... + +--Monsieur... + +--Et puisque le Roi nous autorise à régler notre querelle entre nous... + +--Toutefois... + +--... J'exige que vous m'articuliez des excuses... + +--Jamais! + +--... Ou que vous fixiez avec moi, sans intermédiaire ni délai, les +conditions d'une... + +--Jamais non plus! + +Taxis, d'un naturel bouillonnant mais craintif, reculait d'un pas à +chaque mot. Il se buta contre la porte, l'ouvrit, voulut disparaître... + +Giguelillot le suivait et le retint par le bras. + + * * * * * + +Dans la pièce où ils pénétrèrent ensemble, Philis et Galatée, près de +leurs dignes parents, attendaient l'issue d'une conférence dont les +éclats singuliers les frappaient douloureusement. + +--Madame, dit le page avec calme et respect, je ne devrais certainement +pas terminer en votre présence une discussion particulière, mais vous +l'avez vue naître bien malgré moi et, si vous daigniez y consentir, je +vous présenterais mon accusateur, M. le Grand-Eunuque, à qui je demande +réparation. + +Puis, se tournant vers Taxis qui était devenu livide: + +--Monsieur, poursuivit-il, je vous méprise bien sincèrement; vous êtes +sot, ambitieux, servile, vous n'avez ni tact ni courage... + +--M'insulteriez-vous? + +--Je ne crois pas. + +--Je prends acte de cette déclaration. + +--Nous disions donc, reprit Giglio en souriant, que vous manquiez à la +fois de courage et de dignité. Néanmoins, je suis prêt à vous accorder +l'honneur d'une rencontre... + +--Mais je ne le demande pas! + +--Je vous l'offre. + +--Je le décline. + +--Vous refusez de vous battre? + +--Monsieur, l'Éternel a écrit en lettres de flamme sur le sommet du +Sinaï, ce commandement: «Tu ne tueras point.» Christ l'a répété. Paul +l'a enseigné aux Gentils. Et vous attendez de moi que je touche une arme +de meurtre! Non, monsieur! c'est mal me connaître. Je veux suivre le +noble exemple qui m'a été donné ce soir dans le petit bois d'oliviers. +Moi aussi, sous l'outrage, je tends l'autre joue! Moi aussi je veux +boire l'opprobre jusqu'à la lie! Moi aussi je m'écarquille sur la claie +des afflictions! Je vous fais des excuses, monsieur! Je vous fais des +excuses publiques! Je sortirai victorieux de la lutte avec mon orgueil. +Voyez: je courbe la tête, et je sens mon coeur réconforté. + + + + +CHAPITRE IX + +COMMENT GIGUELILLOT COMPRENAIT LES DEVOIRS DE L'HOSPITALITÉ ANTIQUE. + + Il est d'usage que les jeunes filles permettent les attouchements + jusqu'à un certain point; mais la décence des moeurs actuelles ne me + permet pas de vous dire lequel. + + FISCHER. _Ueber die Probenächte..._ etc.--1780. + + +Diane à la Houppe et le Roi, guidés par leurs hôtes, gagnèrent les +appartements qui attendaient depuis tant d'années l'honneur d'une visite +souveraine. + +Taxis avait peut-être l'intention de séparer les deux époux; mais le +trouble qu'il ressentit à la suite de sa dispute fit qu'il en oublia +jusqu'aux règles fondamentales de sa politique courante. + +Le sort déjouait ainsi les calculs du petit page qui en resta tout +surpris. Ce fut pis encore lorsque en entrant avec Pausole dans la +chambre où elle allait vivre sa troisième nuit conjugale, Diane jeta +vers son mari des regards de pardon et de renaissant amour. + +Alors Giguelillot se sentit mordu par le petit serpent d'une petite +jalousie. Cette femme qu'on lui enlevait (car on la lui enlevait) acquit +à ses yeux aussitôt des séductions fascinatrices. Inquiet de lui-même, +soucieux d'enterrer son souvenir sous une bonne réalité, il se résolut à +faire diversion. + +En jeune homme pratique et déterminé, il avait ses armes sur lui. + +L'étui où il enfermait ses plaquettes était un nécessaire complet pour +aventures et habitudes, une triple trousse indispensable divisée en +trois poches d'inégale importance. + +La première contenait: + +Un tire-bouton; + +Six lacets de corset; + +Des sels; + +Un poison inoffensif; + +De la poudre blanche, de la poudre Rachel, de la poudre rose (en petites +boîtes de poche); + +Trois bâtons de rouge tout neufs; + +Des épingles noires, blanches et à tête ronde. + +Des épingles à cheveux de différentes formes; + +Des épingles doubles; + +Un petit peigne à fermoir; + +Une glace à main; + +Plusieurs produits pharmaceutiques; + +Enfin divers objets curieux, sinon véritablement usuels. + + * * * * * + +La deuxième renfermait les trois volumes de vers où Giguelillot avait +fait entrer sous forme de dédicaces, de titres ou d'acrostiches quatre +cents prénoms féminins ou noms d'animaux diminutifs rangés par ordre +alphabétique afin que la recherche en fût plus facile au milieu des +émotions. + +--Lisez! lisez!... cette élégie... à Miquette***... c'était vous, +Miquette! Je vous aimais comme un fou! Et vous ne le saviez pas! + +Le dernier compartiment était le plus précieux des trois. + +Giguelillot y conservait une collection de trente billets, déclarations +simples ou déclarations demandant rendez vous. Ces billets répondaient +par leur variété à tous les caractères, et par leur provision à toutes +les urgences: on n'a jamais ce qu'il faut pour écrire dans ces cas-là. +Il y en avait de tendres, de respectueux, d'enflammés, de littéraires, +de timides, de fort inconvenants, de désespérés et de pratiques. +Certains disaient: «Ne m'abandonnez pas!» D'autres: «Eh bien! oui je +vous aime!» D'autres encore: «Faites trois courses avant de venir pour +avoir un emploi du temps.» Certains étaient presque illisibles tant +l'encre y nageait dans les gouttes de larmes. + +Sitôt que l'un d'eux avait passé de sa case dans une main, toujours +curieuse et tremblante même en cas de refus arrêté, Giguelillot le +recopiait de mémoire pour une occasion future et la collection n'y +perdait rien. Des enveloppes de couleurs diverses, rangées dans un ordre +connu, rappelaient aisément le sujet de la lettre sans qu'il fût besoin +de l'ouvrir pour en vérifier le choix ni les termes soigneusement +vagues. + +Dans ce précieux nécessaire, Giguelillot prit à l'écart le troisième et +le quatrième billet bleu, qui, avec des nuances développaient ce thème: +«Je vous adore. J'aurai la folie de venir cette nuit jusqu'à votre +chambre. Ouvrez-moi, ne fût-ce que pour me renvoyer!» + +Et, avant de quitter ses hôtes, il put glisser aux mains de leurs +filles, secrètement, l'un et l'autre pli, afin d'avoir deux chances +contre une d'oublier Diane à la Houppe. + +Il monta dans sa chambre, défit ses bagages, en tira des objets de +toilette et s'occupa longuement de son joli physique par un sentiment de +politesse bien plutôt que de suffisance, car il n'était à vrai dire ni +vaniteux ni modeste lorsqu'il parlait avec lui-même et prenait aussi peu +de plaisir à s'adresser des compliments qu'à se dire des choses +désagréables. + +Si les dames avaient eu quelques bontés pour lui, ce n'était point, +pensait-il, par l'effet d'un charme, mais parce qu'il les avait beaucoup +entreprises, et, pour peu que l'on ait su rendre les circonstances +favorables, deux sexes faits pour s'unir oublient vite les mauvaises +raisons qu'ils croyaient avoir trouvées de ne pas se rendre leurs +devoirs. + +En une heure, les derniers bruits s'éteignirent aux derniers étages; +Giguelillot, ouvrant avec précaution la serrure de sa porte épaisse, se +glissa dans le long corridor, monta silencieusement un escalier de +marbre... + + * * * * * + +Philis vraiment n'avait pas assez d'expérience pour jouer les rôles +d'amoureuse: elle l'attendait sur la dernière marche. + +--Chut! dit-elle. Oh! que je suis contente! Venez vite! + +Ils entrèrent. Elle se retourna vers lui: + +--Vous êtes amoureux de moi? Comment cela se fait-il? + +Giglio n'eut pas le courage de jouer son rôle ordinaire, d'ailleurs +parfaitement inutile cette fois. Il prit sous les bras la petite Philis, +rouge et riante de plaisir, il lui mit un baiser dans l'oeil et un autre +au coin de la bouche, mais vivement et en camarade. + +--Vous êtes très gentille, lui dit-il. + +--C'est vrai? + +--Mais oui. + +--Qu'est-ce que j'ai de gentil? + +--Vous ne le savez pas? + +--On ne m'a jamais dit... + +--Eh bien, ceci, et ceci encore; et cela, ceci, tout vous! + +Elle se remit à rire, puis pensivement: + +--Mais les autres jeunes filles sont mieux que moi. + +--Vous vous trompez bien. + +--Malheureusement non. J'ai une cousine qui vient déjeuner ici tous les +dimanches et, quand elle ôte sa robe dans ma chambre pour aller à table, +j'ai envie de la battre tant elle est plus belle que moi. C'est vilain, +ce sentiment-là, n'est-ce pas? + +--Oui, vous êtes d'une modestie ridicule, fit Giglio avec tendresse. +Comment vous croyez-vous donc faite? + +--Moi? comme une allumette-bougie... + +--Parce que vous avez la tête rose et le corps blanc? + +--Surtout parce que je suis maigre. Vous ne direz pas non. + +--Je dirai non tout de suite! Vous, une maigre? Vous êtes mince comme il +faut être. Les jeunes filles de quinze ans qui ressemblent à des +poussahs trouvent quelquefois des maris parce que leur double surface +donne l'illusion de la bigamie; mais des amants, c'est une autre +affaire: elles sont trop difficiles à enlever. + +Philis, qui avait le rire facile, fit une vocalise, puis demanda très +sérieusement: + +--Vous avez enlevé des jeunes filles, déjà? + +--Tout un pensionnat. + +La petite le regardait avec admiration: + +--Racontez-moi, dites? + +--Impossible, c'est un grand secret. + +--Alors, sans les noms?... Où cela se passait-il? + +--En France. Je ne peux pas en dire plus... + +--C'étaient des grandes ou des petites, dans cette pension-là? + +--Des deux. + +--Combien en tout? + +Giguelillot chercha un chiffre extraordinaire et admissible: + +--Trente et une, répondit-il. + +--Aucune ne vous a boudé?... Oh! je comprends ça, par exemple! Vous êtes +si joli garçon... Je vous ai dit oui comme elles, vous voyez... Et +encore, elles savaient peut-être ce qu'elles faisaient en vous suivant, +tandis que moi je ne sais pas du tout. Ou presque pas. + +--Vraiment? + +--Ma soeur ne veut jamais me répondre quand je lui demande des +renseignements. Tout ce que j'ai appris, c'est par ma cousine. Mais elle +ne m'a pas dit ce qu'il y a de plus important, j'en suis sûre. + +--Qu'est-ce qu'elle vous a dit? + +Philis hésita en souriant. + +--Vous allez vous moquer de moi si je vous le répète. + +--Certainement non. + +--J'ai retenu tout de travers, je m'en doute. Et puis je ne sais pas +tous les mots... Enfin, tant pis, vous me reprendrez; voilà. + +Et, comptant sur ses doigts pour ne rien oublier, Philis énuméra ses +petites connaissances, d'une voix basse, lente et circonspecte, levant +parfois un oeil alarmé, comme une élève incertaine qui redoute le fatal +zéro. + +Giguelillot l'écoutait avec une estime croissante. Dès qu'elle eut +achevé de parler, il lui dit en joignant les mains: + +--Mais pardon, mademoiselle Philis, qu'est-ce que vous croyez ignorer? + +--Ce qui est mal, dit-elle simplement. + +Elle s'expliqua: + +--Il paraît que c'est très honteux de recevoir un jeune homme dans sa +chambre... On fait donc le mal avec lui? + +--Mais non, mais non, fit Giguelillot. + +--Si. Papa nous le défend. Il ne reçoit jamais de jeunes gens, et quand +on lui demande pourquoi, il répond qu'il a des filles. Tout ce que je +viens de vous dire, évidemment, ce sont des façons de jouer qui ne font +de mal à personne; alors ce n'est pas cela qu'on défend. + +--Bien entendu... Et je suis sûr que M. Lebirbe vous protège contre +«certains» jeunes gens; ceux qui ne savent pas jouer, vous me comprenez +bien. Mais s'il apprenait que vous jouez avec moi... + +--Vous? Mais vous surtout, grand Dieu! Ce soir je ne sais pas ce que +vous lui avez dit, il vous craignait comme le diable, et il avait fait +coucher une bonne sur un matelas dans le corridor, entre la porte de ma +soeur et la mienne. Vous savez que ma soeur dort là-bas tout au fond? +Elle a horreur des domestiques, Galatée, et elle n'aime pas être +surveillée. Elle a donné de l'argent à la bonne en la priant d'aller +coucher dans les communs comme d'habitude. Quelle chance, dites? sans +cela je n'aurais pas pu vous voir. + +Cette confidence intéressa vivement Giglio. On avait dit oui des deux +côtés. Il regarda la petite Philis et sentit un scrupule devant elle. Il +pensa qu'attendu par l'aînée, résolu à la connaître, il n'avait guère le +droit de conduire la plus jeune à d'irréparables imprudences, et qu'il +valait mieux aborder la plus responsable des deux. + +Discret, il se borna donc à donner les éclaircissements que lui demanda +la petite Philis sur un certain sujet dont elle était curieuse. Il lui +donna aussi des conseils, des méthodes de rêverie et des leçons faciles, +mais il ne lui suggéra rien dont elle ne sût les éléments. + +Il fut même si réservé qu'au moment où elle le pria de tenter avec elle +une fatale expérience, il répondit qu'au sein d'une maladie grave il +avait formé le voeu de ne jamais accomplir quoi que ce fût d'approchant, +et que d'ailleurs, selon l'avis général, ces violences n'amenaient que +déception. + +Deux heures après il se retira, feignit de descendre l'escalier, mais +revint bientôt à pas sourds et frappa deux légers coups sur la porte de +Galatée. + +La jeune fille ouvrit elle-même en robe de chambre très boutonnée. Elle +referma soigneusement la porte, s'y appuya des épaules et dit du ton le +plus froid: + +--Monsieur, je sais tout ce que vous avez fait ce soir dans une chambre +de l'hôtel du Coq... + +--Comment? s'écria Giguelillot stupéfait. + +--Et je suis décidée à ne pas le taire si vous m'approchez sans ma +permission. Maintenant écoutez bien. J'ai à vous parler. + + + + +CHAPITRE X + +OÙ GIGUELILLOT REÇOIT DE Mlle LEBIRBE UNE PROPOSITION QUI LUI SOURIT +TOUT DE SUITE. + + [Grec: Egô de mona katheudô.] + + [Grec: SAPPH.] + + +--Vous me menacez? dit Giguelillot. + +--Je vous avertis. + +--Et que s'est-il passé, selon vos renseignements, dans cette pièce de +l'hôtel du Coq où l'on prétend que je suis entré? + +Galatée prit dans un tiroir une jumelle d'officier à long tube. + +--Je m'ennuie, dit-elle. Je passe toutes mes journées dans ma chambre et +ne sachant à quoi penser, je rêve. En payant ma maîtresse d'anglais, +j'ai réussi à me procurer quelques romans défendus; je les aime +beaucoup; mais je les sais par coeur, je les ai vécus vingt fois toute +seule. Je sais tout ce qu'André Sperelli dit sur la bouche d'Hélène, +tout ce qu'Henri de Marsay répond à Madame de Maufrigneuse, et M. de +Maupassant m'a tant de fois étreinte que j'ai envie de le renvoyer. +Alors, je me mets à ma fenêtre et par la fente des jalousies je regarde +avec cette jumelle ce qu'on fait à l'hôtel du Coq. + +--Ah! Ah! + +--Oui. On y fait beaucoup de choses et personne ne croit être vu, mais +cela aussi est monotone. J'avais quinze ans quand j'ai commencé à +regarder chaque soir ce spectacle changeant. Aujourd'hui, j'en ai +vingt-trois. Pendant les deux premières nuits, je me suis rapidement +instruite. Pendant les huit années suivantes, je n'ai rien découvert que +je n'eusse déjà vu, ou facilement imaginé. Pourtant, ces gens paraissent +heureux; plus heureux que je ne suis, croyez-moi. + +--Ah? dit Giguelillot sur un autre ton. + +--Depuis des mois je n'avais rien vu d'aussi intéressant que ce qui +s'est passé dans les trois derniers jours derrière les fenêtres de la +grande chambre. Ces petites étaient délicieuses. J'ai prétexté une +migraine et je suis restée sans cesse accoudée ici, à suivre leurs +moindres mouvements. Je me relevais la nuit pour voir si elles n'avaient +pas rallumé leurs flambeaux, et une fois ainsi, de trois à quatre heures +du matin, j'ai surpris un de leurs réveils. Quand je me suis recouchée +moi-même, je ne me suis pas rendormie... + +Elle se passa la main sur le front. + +--Je vous en ai beaucoup voulu de troubler leurs secrets et de les faire +partir. Mais votre déguisement, le leur, et le soin que vous avez pris +de jeter leurs vêtements par la fenêtre prouvent qu'elles étaient en +faute et que vous êtes leur complice. + +--C'est exact. + +--Vous l'avouez? + +--Tout de suite; je n'hésite pas. + +--Vous ne me craignez donc guère? + +--En effet. + +--Et pourquoi? + +--D'abord, parce que vous avez l'âme beaucoup moins vilaine que vous ne +le croyez. Ensuite, parce que, moi aussi, je suis armé. Ah! Ah! Brrr!... +J'ai la foudre à la main! + +--Voulez-vous me la montrer? + +--Voici: M. Lebirbe, votre vénérable père, mademoiselle, avait étendu en +travers de votre seuil une jeune esclave sans défense, afin, sans doute, +que s'il se présentait un féroce séducteur, la pauvre fille lui servît +de proie et s'offrît en sacrifice pour vous conserver l'Honneur. + +--Ce n'était pas précisément son but, mais comment le savez-vous? + +--Mystère et roman-feuilleton. + +--Continuez. + +--Vous avez mis de l'or dans la main de cette enfant... + +--Cela, c'est raide! Elle vous l'a dit? + +--... Et vous l'avez priée d'aller retrouver dans les communs le valet +de chambre ou l'aide-cuisinier qu'elle préfère, au lieu de passer une +triste nuit sans autre raison que d'obéir à son maître. + +--Et après? + +--Après? Mais comme une jeune fille ne renvoie d'ordinaire son gardien +qu'au moment où elle aurait le plus de motifs d'être sévèrement +observée, comme ma présence chez vous, à la suite de cette manoeuvre, +prouve immédiatement notre entente, vous pouvez vous débattre, crier, +m'accuser de tous les crimes, personne ne croira que je ne sois pas ici +d'accord avec vous, mademoiselle, si ce n'est sur votre invitation. + +--Et vous comptez en abuser? + +--De point en point. + +--Vous n'êtes point galant. + +--Quelle funeste erreur! + +--Ah!... Expliquez-moi, je vous en prie. Vous m'avez donné, ce soir +déjà, une définition de la pudeur qui n'est pas dans les dictionnaires. +Continuez mon éducation. Dites-moi, maintenant, ce que c'est que la +galanterie. Je vous écoute. + +--Dans le sens où vous prenez le mot, mademoiselle, la galanterie est un +jeu de scène très connu, mais assez fin, qui permet d'insulter +impunément les dames en leur témoignant un respect qu'elles ont +l'étourderie de demander elles-mêmes. C'est encore un excellent moyen de +déguiser sous les dehors les plus aimables le repentir qui saisit la +plupart des hommes au moment où ils se trouvent seuls avec l'objet de +leurs longs désirs. Comme je suis fort loin d'éprouver ces sentiments +indignes de vous, et comme votre beauté ne me laisse pas le loisir de +modérer ceux qui m'agitent, je serai très «galant» tout à l'heure, mais +dans le sens justement opposé à celui que vous regardez comme bon; car +ce mot-là, lui aussi, peut signifier le contraire de ce qu'il semble +dire. + +--Et si je vous criais que je vous déteste? + +--Alors, raison de plus. + +--Vraiment! + +--Oui. Vous obéir, ce serait m'en aller, c'est-à-dire renoncer à vous, +et je perdrais ainsi tout espoir de vous faire changer d'avis. Si je +vous force, peut-être me reste-t-il une chance... + +--En attendant, vous n'en faites rien! + +--Non. Non. Ce que je vous dis là, c'est de la littérature. Je n'ai pas +le moindre désir de vous être désagréable. + +Il s'assit, prit la jumelle noire et en fit jouer la vis avec une +certaine application. + + * * * * * + +Galatée inquiète et un peu haletante le regardait de loin, cherchait à +le pénétrer. + +Ne pouvant y réussir, elle prit le volant de sa robe de chambre, +l'examina, le tendit, le retourna, regarda la lumière à travers la +dentelle... + +Le froid aurait duré très longtemps encore si Giguelillot n'avait eu au +milieu du silence un accès de gaieté affectueuse et très communicative: + +--Nous jouons bien, dit-il. + +--Nous? + +--Beaucoup de talent! + +--Quel enfant vous êtes! + +--Passons a la scène suivante, dites, elle est si jolie! + +--Qu'en savez-vous? + +--Je soupçonne le dénouement. + +--Ce n'est pas une comédie. + +--C'est une charade! J'ai trouvé! Je vous ai remis un «poulet». Il s'en +est suivi un «froid». Et mon tout est la strophe célèbre de Paul Robert: + + Si tu veux, faisons un rêve: + Montons sur un poulet froid! + Tu m'emmènes, je t'enlève... + +Voulez-vous jouer le troisième vers? Je suis précisément en costume. + +Et il fit pirouetter sa toque à l'extrémité de son doigt. + +Puis, se levant tout à coup: + +--Au fait, pourquoi m'avez-vous laissé entrer? + +--Je n'ose plus vous le dire... + +--C'était donc bien criminel? + +--Non. + +--Alors... bien inconvenant? + +--Oui. + +--Dites-moi cela tout bas? + +--Je n'ose. + +--Faites-moi les gestes. + +--C'est trop compliqué. + +--Je vous aiderai. + +--Jusqu'au bout? + +--Oui. + +--Vous le promettez? + +--Je vous le promets. + +--C'est bien. J'ai confiance en vous. + +--Maintenant, laissez-moi deviner. + +--Oh! vous ne pourrez jamais. N'essayez même pas! + +--C'est au-dessus de mon imagination? vous en êtes sûre? + +--Oui. + +--Miséricorde! qu'est-ce que cela peut être? + + * * * * * + +Galatée ne répondit pas. + +Pour adopter une contenance sous le regard curieux et souriant de +Giguelillot, elle saisit la jumelle à son tour et en caressa les tubes +familiers. + +Puis, debout dans la fenêtre ouverte, elle mit au point l'instrument sur +un petit pavillon qui dépendait de l'hôtel. + +--Fi! que c'est laid! dit Giguelillot. Voulez-vous bien ne pas regarder +ces choses-là, mademoiselle? + +--Serait-ce que... vous voulez ma place? Je vous l'offre. + +--Merci, non. + +--Vous avez tort. Je m'amuse comme une folle. Pourquoi refusez-vous? + +--Ce n'est pas encore de mon âge. + +--C'est cependant déjà du mien! + +--Je ne dis pas non. Ce genre de distractions a été mis au monde pour la +calvitie et la virginité qui ont chacune la même raison de le trouver +intéressant. Quant à moi, je vous jure qu'il m'est profondément +désagréable. + +Galatée reprit son poste d'observation. Puis, avec des impatiences dans +la main: + +--Mais j'aurais besoin de vous! Venez vite! C'est de la fantasmagorie, +ce qui se passe là-bas. Tout à l'heure il y avait un monsieur et deux +dames; maintenant je trouve une dame et deux messieurs... Personne n'est +entré ni sorti... Expliquez-moi, je vous en conjure. + +Au bout d'une demi-minute, Giglio donna cette consultation: + +--Un monsieur... avec une dame très bien... qui est laide... suivie +d'une seconde dame moins bien... qui est jolie... + +--Ah! par exemple!... mais enfin... + +Elle allait discuter, quand une rougeur subite lui monta aux joues et +elle dit simplement en secouant la tête: + +--Oui. Je vois bien que je ne sais pas tout. + +Et comme si cette constatation lui donnait l'ardeur nécessaire pour +exprimer ce qu'elle voulait dire: + +--Eh bien, cela ne peut pas durer! fit-elle. Il faut que je vous parle, +et vous allez apprendre pourquoi j'ai besoin de vous. C'est fort +inconvenant: ne me regardez donc pas. Et ce sera long peut-être: ne +soyez pas distrait. + +--Je suis vivement intéressé, au contraire. + +--J'ai vingt-trois ans, monsieur. Je ne suis pas mariée. Je mène une vie +stupide, comme toutes les jeunes filles. + +--Oui... Oui... + +--Vous me comprenez. Je vois cela. Mon père a les idées les plus larges +sur la vie intime et sur l'éducation... + +--Mais naturellement, il ne les applique pas à ses filles? + +--Naturellement? + +--C'est on ne peut plus humain. + +--Vous trouvez, vous? Pour moi, c'est de l'incohérence... + +--C'est humain et incohérent; deux fois humain. Nous sommes d'accord, + +--Ne m'interrompez plus: sans cela j'oublierai tout ce que j'ai à vous +dire avant de... + +--Avant de parler franchement? + +--Vous êtes insupportable! Je suis sûre que vous allez me condamner et +vous ne saurez pas pourquoi j'ai raison. + +--Je sais déjà très bien pourquoi vous avez tort... + +--Quand je le disais! Vous ne m'entendez pas! + +--Je vous entends d'avance, et je veux vous épargner la peine d'achever +une conversation qui vous embarrasse beaucoup... Un monsieur que je +connais et qui passe pour un esprit fin ne dit jamais que la moitié des +phrases parce qu'un interlocuteur avisé en devine le dessein dès les +premiers mots et que pendant la conclusion, l'adversaire, n'ayant pas +besoin d'écouter, préparerait trop à loisir ses arguments à +brûle-pourpoint. + +--Alors terminez mon rôle vous-même. Il faut que je sache au moins si +vous m'avez comprise. + +--Si je vous ai... Mais à votre place je ne penserais pas autrement que +vous. Et j'aurais tort. Et c'est ce que je voudrais vous dire en deux +mots, qui, bien entendu, ne serviront à rien. Je m'y attends. + +--Dites. + +--Voici. Vous avez vingt-trois ans, vous êtes belle, vous êtes jeune +fille depuis une dizaine d'années, vous avez beaucoup pleuré quand vous +avez eu quinze ans, seize, dix-sept et ainsi de suite; vous lisiez des +romans très chauds où des personnes de votre âge, parfois même un peu +plus jeunes, passaient des nuits échevelées avec des amants plus que +parfaits; votre jumelle vous a prouvé que ces romans-là n'étaient pas +des fables, et quand vous vous êtes comparée aux personnes qui vous font +envie, vous avez reconnu à des signes certains que vous pourriez faire +comme elles le bonheur de plusieurs messieurs qui pourraient aussi faire +le vôtre. + +--Ouf! dit Galatée. J'aime mieux ne pas avoir dit tout cela. Ne me +regardez pas ainsi. Vous me gênez beaucoup. + +--En lisant ma lettre, continua Giglio, vous n'avez pas cru un instant +que je vous aimais, ou plutôt vous avez espéré que je ne vous aimais +pas... + +--«Espéré» est très bien. C'est tout à fait cela. + +--... Et comme vous m'aviez vu à l'oeuvre dans mon rôle de costumier, +vous avez compté sur moi pour vous aider à sortir en travesti, avec +toutes les ressources de mon beau talent. Car si aucun gendarme ne vous +retient prisonnière vous ne voudriez pas cependant vous en aller avec +éclat. Vous aimez mieux disparaître, faire en sorte que personne ne +puisse vous suivre à la piste... + +--Et sans savoir ce que je vous demanderais vous m'avez promis tout à +l'heure que vous m'aideriez jusqu'au bout. Ne l'oubliez pas, mon ami! + + * * * * * + +Giglio lui prit la main et lui dit très affectueusement: + +--Vous avez tort. + +--Non, non. + +--Vous ne connaissez pas la vie où vous courez. Là tout se passe comme +ailleurs et comme dans les familles: c'est-à-dire que le bonheur est +divisé en deux parties: presque tout pour les hommes, presque rien pour +les femmes. Cela tient, dit-on, à des événements qui se sont passés +autrefois entre une pomme et un serpent. Les femmes sont sur la terre +pour être très malheureuses; souvent sans raison aucune; mais quand une +cocotte se met à pleurer, je vous réponds qu'elle sait pourquoi. + +--Voulez-vous me le dire? + +--Parce qu'elle joue avec un amour qui ne cesse de lui échapper. Parce +qu'entre vingt hommes qu'elle déteste elle en choisit un qu'elle chérit +et que celui-là n'a qu'un désir, c'est de la quitter le plus vite +possible. Parce qu'il n'y a pas de comédie plus triste ni plus +laborieuse à jouer que celle des sentiments tendres. Parce que... + +--Mais au moins elle connaît la vie, cette femme! elle n'est pas une +chose inutile, une solitaire malgré elle, une existence sans but, sans +joies, sans liberté! + +--Pouvez-vous obtenir de monsieur votre père qu'il vous serve une +pension et vous permette de vivre sans contrainte aucune comme il le +ferait tout de suite si le ciel avait voulu que vous fussiez un fils? + +--Il ne voudra jamais. + +--La loi de l'homme! toujours la loi de l'homme! + +--Ce serait pourtant juste, en effet. + +--Devenez un garçon, comme la dame que vous regardiez tout à l'heure, et +M. Lebirbe trouvera tout simple que vous rentriez en habit vers dix ou +onze heures du matin avec des yeux couleur d'orage et des jambes de +convalescent. Même si vous étiez un peu grise, je crois qu'il aurait des +indulgences. + +--Ah! vous n'êtes pas sérieux. + +Et la jeune fille sourit tristement. + +Giglio reprit: + +--Rien de ce que je vous ai dit sur la vie de plaisir ne vous a +convaincue, n'est ce pas? + +--Rien. + +--Je le pensais bien. À quel âge avez-vous désiré partir pour la +première fois? + +--Je ne sais pas... Toujours... + +--Alors ce n'est pas une boutade? Vous avez réfléchi, vous savez ce que +vous voulez et vous êtes sûre de le vouloir? + +--Ah! Dieu, oui! + +--Ces femmes que vous observiez dans le joli voisinage que votre père +vous donne, vous les enviez? Regardez-les encore. + +Et pendant qu'elle prenait sa jumelle et la dirigeait vers le lointain, +Giguelillot considérait combien il était heureux qu'il n'aimât point +cette jeune fille, pour avoir la liberté de lui parler comme il allait +le faire. + +--Je les envie, dit Galatée. + +--Toutes les deux? + +--Toutes les deux également. Je voudrais être la bonne de l'hôtel. Je +voudrais être la petite mendiante qui dort en ce moment dans les fossés +de la route et qu'on étranglera tout à l'heure, mais pas avant de +l'avoir saisie. + +Giglio s'inclina. + +--Je n'ai plus rien à dire, mademoiselle. Et si vous voulez que je vous +aide à partir d'ici, je suis tout prêt. + +--Comment? Vous voulez bien? + +--C'est peut-être absurde; je n'en sais rien. En tout cas, cela ne me +regarde pas. Vous avez bien le droit d'exprimer une volonté après dix +ans de réflexion. J'ai dit ce que j'avais à vous dire. Maintenant, si +vous êtes déterminée, je n'insiste plus. D'ailleurs, je suis dans mon +rôle de jeune homme en jetant le désordre au milieu des familles et en +bouleversant les projets d'un père. Et puis je crois même que je vous +avais promis de vous obéir? Cela tombe admirablement bien. + +Galatée lui serra les deux mains: + +--Oh! vous êtes bon; et moi qui vous ai mal accueilli! Pardonnez-moi si +vous le pouvez. Je vous aime de tout mon coeur. Écoutez... Quelle heure +est-il?... Quatre heures dix... Les domestiques ne sont jamais levés +avant six heures et demie. Nous avons plus de deux heures à nous... Je +vous permets de ne pas m'habiller tout de suite. + + + + +CHAPITRE XI + +COMMENT LES PROJETS DE PAUSOLE ET LES RÊVES DE DIANE À LA HOUPPE +S'ACCORDAIENT EXACTEMENT. + + On dit qu'il vaut mieux, sur des feuilles de bananier + Coucher avec deux hommes à la fois + Que de dormir seule. + + _Chanson populaire annamite._ (Trad. DUMOUTIER.--1890.) + + +Pausole débout dans sa chambre, se croisa les bras et secoua la tête. + +--Que suis-je venu faire si loin? dit-il tout haut. Dans quelle escapade +me suis-je lancé? Me voilà sur les grandes routes, moi aussi, à plus de +trois kilomètres de mon palais, prêt à dormir dans un lit de hasard, +sans aucune de mes aises ni de mes habitudes familières. Quelle folie +que cette aventure! + +Mais Diane, qui avait bien des raisons de souhaiter que l'aventure parût +bonne et durât le plus longtemps possible, conduisit le Roi vers un +vaste fauteuil et s'accroupit à ses pieds. + +Elle opposait un esprit simple aux complexités de la vie, et c'eût été +la méconnaître que voir en elle une cérébrale; mais elle était, par +intuition, experte à régler sa politique sur la psychologie de l'amour, +seule partie de la sagesse où elle eût acquis des lumières. Nul autre +conseil que le sien n'avait amené le Roi à retarder son départ au moment +où elle désirait qu'il ne quittât point le palais. Il lui fallait +maintenant prolonger l'excursion, mais surtout y prendre part, +c'est-à-dire se faire pardonner sa poursuite importune et contraire aux +règlements. + +Sur ce dernier point, elle pensa que le silence lui serait d'un meilleur +secours que la contrition, car les excuses rappellent la faute plus +certainement qu'elles ne l'atténuent, et elles provoquent le +ressentiment même lorsqu'elles obtiennent les mots du pardon. + +Diane ne s'excusa donc en aucune manière. Elle compta sur la seule +influence de son bonheur personnel pour apaiser l'esprit du Roi, et elle +leva vers lui un visage dont le calme n'était troublé que par l'éclat +d'un noir regard. + +--Que je me sens bien ici, dit-elle, et quel souvenir adorable je +rappellerai en moi plus tard en songeant à cette chambre étrangère! +Voyez: notre hôte a disposé toutes choses selon vos goûts particuliers. +Il fait confortable et frais entre ces murs. Voici un divan bas; un +autre plus haut et moins ferme; et celui-ci qui est si large, et +celui-là qui est si bien placé dans l'air libre de la grande fenêtre. +Voici des citrons et du sucre. Et voici de votre porto sec. J'en avais +pris avec moi de peur qu'on ne l'eût oublié. + +--Est-il vrai? fit Pausole. + +--En voulez-vous maintenant? + +--Non. Il suffit que je le sache à ma portée. Mais cela m'aurait fort +contrarié de ne pas le voir avant de m'endormir. + +--Demain matin vous aurez votre chocolat espagnol, que j'ai recommandé +que l'on fît noir et d'une épaisseur très égale, car l'Ecuyer des +cuisines ne l'avait pas dit avec autorité. + +--Cela est bien. + +--J'ai demandé surtout que le château gardât un silence de cathédrale +tant que vous n'auriez pas daigné annoncer votre réveil. + +--C'est, en effet, très important. + +--Votre camérière est ici. Demain, à l'heure où je sonnerai pour vous, +c'est elle qui se présentera, et je lui ai fait dire de se taire; elle +vous a ennuyé ce matin, m'a-t-on dit. Enfin, j'ai demandé pour vous à +Mme Lebirbe deux oreillers de crin, parce que je sais que la plume vous +est désagréable. + +--Ah! ceci est parfait. Je veux t'embrasser, ma Houppe. Viens sur ce +divan bas. Les sièges sont, en effet, très confortables ici, et cela me +réconcilie avec ma nouvelle chambre. Dis-moi: tu as donc beaucoup parlé +avec Mme Lebirbe? + +--Beaucoup. Nous sommes un peu parentes. Sa soeur, qui a épousé un +médecin, a été la maîtresse de papa pendant trois ans. Mme Lebirbe m'a +rappelé cela tout de suite. + +--Elle est veuve, cette soeur? + +--Non. Elle a eu d'abord un enfant de son mari et puis deux fils de mon +père. + +--Je n'aime pas cela, dit Pausole. Pourquoi n'a-t-elle pas franchement +divorcé? + +--Parce que mon père était marié aussi; et maman avait le caractère très +difficile. La polygamie, avec elle, il ne pouvait pas en être question. +Je me souviens que quand papa ramenait des maîtresses chez lui, +c'étaient des scènes interminables. Il n'a jamais pu en garder une plus +de huit jours. + +--Tu tiens de ta mère, dit Pausole, car tu avais bien cruellement griffé +cette pauvre Denyse que j'ai vue ce matin... + +--Et que vous avez renvoyée, Sire! Oh! que j'ai été contente quand je +l'ai vue revenir au harem! Je me souviendrai aussi de cette joie-là... +mais celle que j'ai ce soir est plus douce. + +Pausole lui mit la main sur l'épaule. + +--Tu mènes donc au harem une vie bien triste, ma Houppe? Je vois cela +derrière toutes tes paroles. + +--Oh! oui, bien triste l'an dernier. Bien heureuse depuis deux jours. + +--C'est désolant... Que faire? Je ne veux pas te contraindre, petite, ni +toi ni aucune de mes femmes... Si je fais garder le harem avec tant de +rigueur, c'est parce qu'il me serait personnellement très désagréable +d'être trompé. Mais je ne retiens personne par la force... + +--Pouvez-vous me parler ainsi? Vous m'aimez donc bien peu? fit Diane +très pâle. + +--Houppe, je t'aime bien, et c'est pour cela que je te donnerai la +liberté le jour où tu me la demanderas. + +--Je ne vous la demanderai jamais. + +--Et tu prévois que tu resteras malheureuse? + +--Oui. Mais moins malheureuse d'un jour chaque année. + +--C'est désolant, reprit Pausole. C'est désolant. + +Diane, mécontente du point où elle avait conduit la conversation, se +demandait déjà comment elle allait persuader au Roi de consentir à voir +en elle seule trois cent soixante-cinq femmes diverses; mais le bon +Pausole remuait dans son esprit des scrupules de tout autre sorte: + +--Je devrais peut-être, fit-il, aller plus loin... J'y ai déjà songé... +Eh! qu'il est parfois délicat d'accorder son propre bonheur et sa propre +liberté avec la liberté et le bonheur des autres! C'est un idéal +impossible: il faut toujours aller jusqu'au sacrifice. Et alors la +question se pose de savoir qui doit se sacrifier... Je veux bien la +résoudre contre moi, cette question, si elle se rapproche ainsi de +l'équité... + +--Contre vous? + +--Eh! oui! Je me rends compte qu'en obligeant ces jeunes femmes à une +continence absolue pendant presque toute leur adolescence, je leur fais +acheter trop cher les satisfactions que le titre de reine peut donner à +leur tendresse ou plus souvent à leur vanité. Elles s'en accommodent. Je +le sais bien. Cela est pourtant contre la nature, et je me suis demandé +parfois si je ne devrais pas lâcher le corps des pages nuit et jour dans +le harem en fermant les yeux sur ce qui se passerait très +probablement... Je ne m'y suis pas résolu; mais je n'en repousse pas non +plus l'idée... Ce sont des enfants sans barbe dont on ne saurait être +sainement jaloux... Et si je prévois que leurs jeux m'apporteraient +quelques soucis, du moins m'y résignerais-je comme à la solution la +moins choquante de toutes, et avec le contentement d'avoir donné un peu +de joie aux petites captives volontaires qui battent de l'aile autour de +moi... Houppe, il se fait très tard. J'ai beaucoup marché à dos de mule, +et je suis las. Prenons du repos. + + * * * * * + +Vers six heures du matin, un rayon de soleil déjà chaud réveilla Diane à +la Houppe. + +Pausole dormait sur les épaules, le nez haut et la bouche en volcan. + +Elle se retourna, ouvrit les jambes, s'étira en serrant les poings et en +tendant la poitrine, puis retomba, les sourcils froncés. + +Rêvait-elle encore? c'est presque certain, car l'esprit hanté sans doute +par les dernières paroles du Roi, elle eut la vision suivante: + +La porte, restée entre-bâillée pour maintenir un courant d'air au milieu +de cette nuit trop chaude, tournait lentement sur elle-même... Un page +entrait, d'abord timide, puis rassuré, puis entreprenant... Deux mains +légères passaient délicieusement sur toute sa peau chaude et moite... +Une douce joue câline lui frôlait le sein gauche... Puis un sourire +licencieux vint effleurer le sien et se mêler à lui... Elle murmura (de +la voix des songes): «Prenez garde...» Et elle crut qu'on lui répondait: +«Rien n'éveille le Roi, madame...» Alors, comme elle se retournait sur +le côté gauche, pour mieux surveiller le sommeil qu'elle appréhendait +d'interrompre, il lui sembla que le page se comportait envers elle +beaucoup plus en mari qu'en fidèle servant... Elle tressaillit trois +fois, perdit toute conscience et tomba du haut de son rêve dans +l'anéantissement noir. + + +FIN DU LIVRE TROISIÈME + + + + +LIVRE QUATRIÈME + + + + +CHAPITRE PREMIER + +COMMENT DIANE À LA HOUPPE EXPLIQUA SON RÊVE ET THIERRETTE SES AMBITIONS. + + En général, vous verrez les femmes préférer un fat à un honnête homme, + un libertin à un amant qui a des moeurs... Cette préférence, de la + part des femmes, tient dans la nature aux convenances sexuelles + qu'elles imaginent sous un rapport plus intéressant, et dans le moral + à ce sentiment inné par lequel chacun recherche ce qui a le plus + d'identité avec lui. + + _La Femme dans l'ordre social et dans l'ordre de la nature._--1787. + + +Les cloches de la Pentecôte sonnèrent à grande volée dès neuf heures et +demie du matin, et Diane, qui avait oublié de faire prévenir le +carillonneur, s'éveilla pour la seconde fois. + +Avait-elle vraiment rêvé? + +D'abord elle n'en douta point. Les rêves de Diane à la Houppe entraient +facilement dans le voluptueux et même dans l'imaginatif. Ils lui avaient +suggéré bien des fantaisies qui, parfois, la laissaient pensive pendant +une journée entière et qu'elle ne méditait point sans une sorte de +respect, car elle eût été incapable de les construire à l'état de +veille. Leur souvenir posait des jalons dans son existence monotone. +Elle s'entendait clairement lorsqu'elle se disait que tel petit fait +s'était passé avant le rêve du tambour-major ou après celui du petit +nègre entre les deux institutrices. Aussi allait-elle se résoudre à +classer le songe du page à la suite de beaucoup d'autres lorsque, ayant +découvert des raisons d'incertitude qui ne lui étaient pas venues par la +seule réflexion, et ne pouvant, d'autre part, accepter comme +vraisemblable un événement aussi fantasque, elle plongea jusqu'au fond +dans la perplexité. + + * * * * * + +Pausole, que les éclats du bronze avaient fini par distraire de son +pesant et doux sommeil, se mit alors sur son séant, et, peu après, fut +en bas du lit. + +C'était l'heure où il s'occupait de ses affaires. + +Il lui fallait un conseiller. + +Il demanda Giguelillot. + +Le petit page se fit attendre, car il avait peu dormi après une journée +fort rude. Rosine d'abord, puis Thierrette, puis Philis, puis Galatée, +et enfin Diane à la Houppe avaient éprouvé tour à tour ce qu'il pouvait +leur offrir d'énergie, de persévérance et de bons procédés, mais cela +n'allait point pour lui sans un peu de vertige et même d'abattement. +Aussi lorsqu'il se présenta pour répondre à l'appel du Roi sans avoir +reposé plus de deux heures et demie, il était de vingt minutes en +retard. Pausole avait quitté sa chambre pour son cabinet de toilette. + +Gilles entra et, comme il était fort mal élevé, Diane vit tout de suite +à son sourire qu'il avait manifestement partagé au moins son rêve. + +Après un instant de confusion, elle prit son parti d'une aventure où +elle avait si peu de responsabilité et qui tenait du cambriolage +beaucoup plus que de l'adultère. De son lit elle fit signe au page +d'approcher, lui entoura la jambe droite d'un bras languissant et nu, et +lui dit lentement, tout bas: + +--Brigand! scélérat! canaille! petite infection! gibier de guillotine! + +Il répondit d'une voix sage qui pouvait bien avoir cinq ans: + +--Pardon, madame. + +--Je te déteste. + +--Oui, madame. + +--Qui t'a appris cela? + +--C'est ma petite soeur. + +--Ne recommence jamais... + +--Je ne le ferai plus. + +--Au moins... si imprudemment. + +--Ah! bien! + +--Et avec personne. + +--Personne. Personne. Personne. Jamais. Jamais. Jamais. + +Diane, en riant, le battit de la main et reprit presque aussitôt, mais +avec plus de sérieux: + +--J'espère que nous n'allons pas la retrouver ce soir, cette blanche +Aline? + +--Ah! vous ne voulez pas? + +--Je ne suis pas pressée. + +--Très bien. + +Puis, pour plaire à la jeune femme par une confidence qui ne lui coûtait +d'ailleurs en aucune façon: + +--Il y a une seconde fugitive, dit-il. + +--Qui cela? + +--Mlle Lebirbe, l'aînée. + +--Depuis quand? + +--Cette nuit. Elle m'a exposé que la vie de famille ne se prêtait pas à +l'inconduite, qu'elle sentait en elle toutes les frénésies, et que des +voix mystérieuses l'appelaient à la basse prostitution. Alors je l'ai +envoyée... + +--Oh! que c'est mal! + +--Je l'ai envoyée à une dame respectable qui tient un hôtel particulier +de Tryphême où un grand nombre de femmes mariées rencontrent des +messieurs--souvent mariés aussi, mais généralement pas avec elles... + +Quel petit bandit! C'est abominable... + +--Pas tant que cela! M. Lebirbe est président de la Ligue contre la +licence des intérieurs, admirable société dont l'action mollit un peu, +je crois. Quand il saura que sa fille aînée, dans un intérieur fameux, +admet toutes les licences et les prend tour à tour, voilà qui lui rendra +du zèle et de l'entrain pour la bonne cause. + + * * * * * + +L'éclat de rire de Diane fut entendu par Pausole, qui, fraîchement +baigné, se montra dans un costume du matin: + +--Ah! c'est toi, petit? Je n'ai que deux mots à te dire. Tu as fait, +hier, une enquête qui dut être clairvoyante et dont je ne te demande pas +le récit. Je viens de lire la petite lettre que tu as trouvée. Elle est +fort affectueuse, mais ne donne pas de renseignements. Sais-tu ce qu'est +devenue ma fille? Où peut-elle être aujourd'hui? Je n'en désire pas +plus. + +Giguelillot consentait de grand coeur à sauver la blanche Aline; mais +pour diverses raisons, il voulait en même temps se rapprocher d'elle. +Aussi, faisant à Diane un signe léger qui lui épargnait l'inquiétude, il +répondit: + +--À Tryphême. + +--Cela me suffit. Es-tu d'avis que nous partions aujourd'hui même vers +une nouvelle étape?... Je consulterai Taxis pour la forme, puisqu'il est +mon conseiller du matin, mais j'ai plus de confiance en toi. + +--Il vaut mieux partir, en effet. + +--Tu as raison. Et quelle heure te paraît la bonne? + +--Le milieu de l'après-midi. + +--Quelle distance parcourrons-nous? + +--Tryphême est à quatre kilomètres. On y va en trois quarts d'heure. + +--C'est beaucoup; mais nous ferons cela. Je me sens fort dispos, ce +matin. Va, et dis à Taxis de venir me parler à son tour. + +Taxis, fort agité, parut. + +--Sire, dit-il, un nouveau crime a été commis ce matin. Une vierge a été +enlevée à l'affection de ses parents... + +--Quoi? + +--Par un suborneur inconnu. La fille aînée de nos hôtes n'est plus dans +ses appartements. + +--Ha! ha! ha! fit Pausole. Ce pauvre Lebirbe! Cela devait lui arriver! + +--Je ne puis m'empêcher d'établir une corrélation entre les événements +extraordinaires qui se produisent depuis quelques jours et qui, tous, +tiennent du rapt ou de la séduction clandestine. + +--Le rapprochement est insoutenable, dit le Roi d'un ton bourru. Outre +que j'ai mes raisons de le trouver fort déplacé, il ressort du simple +bon sens qu'un même individu ne saurait séduire et enlever plus d'une +jeune fille à la fois. Vous êtes vraiment trop ignorant des choses de la +galanterie, monsieur. Les confesseurs eux-mêmes croient devoir s'en +instruire. Mais brisons là. Vous n'avez point d'autre rapport à me +présenter? + +--L'inconnu que je persiste à tenir pour l'unique auteur de tous les +attentats commis ces jours derniers est arrêté, Sire, ou sur le point de +l'être. Cette fois encore, je n'attends qu'un signe de vous... + +--Ah! s'il en est ainsi, je le donne, dit Pausole. Puisse-t-il +interrompre un voyage dont je commençais à sentir lourdement +l'importunité. Qu'on en finisse! Où est l'inculpé? + +--Sur la route de Tryphême. + +--Et qui l'accompagne? + +--La Princesse Aline. + +--Comment le savez-vous? + +--En opérant des recherches dans les appartements de Mlle Lebirbe, j'ai +trouvé une puissante jumelle dont la studieuse enfant se servait sans +doute dans un but astronomique et afin de contempler chaque nuit +l'oeuvre insondable du Créateur que le firmament nous... + +--Abrégez, Taxis. Vous êtes prolixe. + +--J'ai donc saisi cette jumelle et j'en ai fait usage pour observer les +environs. La Providence a voulu que cet objet fût dans mes mains +l'instrument d'une découverte. À deux cents mètres sur la route de +Tryphême j'ai aperçu un jeune homme dont le costume répond exactement à +celui qui m'a été signalé par mes sbires comme revêtant le mystérieux +inculpé. Auprès de lui, dans la robe verte que tout le monde connaît au +palais depuis une quinzaine de jours, s'avançait la Princesse Aline. Tel +est le résultat de mes efforts. Je crois devoir prévenir Votre Majesté +que la hâte dans la décision et dans l'action est absolument nécessaire +à la réussite de ses projets, quels qu'ils soient. + +--Mon opinion, dit Pausole, est formelle sur un premier point. Personne +autre que moi-même n'aura mission d'arrêter ma fille. Je ne reviendrai +pas là-dessus; j'ai eu trop de peine à m'y résoudre. + +--En ce cas, il faut partir immédiatement. + +--Partons donc. Les bagages sont-ils prêts? + +--Pour la plupart. Et les autres suivront. J'ai fait seller les +montures, y compris mon fidèle Kosmon à qui un stupide malfaiteur a fait +subir le plus scandaleux des outrages. + +--Comment, à lui aussi? + +--Pardon... Ma pensée... + +--C'est de l'aberration! dit Pausole. En pleine campagne, dans un pays +facile et simple, où chacun peut fléchir sans peine de jolies filles +dans les champs, aller prendre pour amoureuse un bidet cagneux et +poussif comme celui que vous enfourchez! Voilà une dépravation dont je +n'avais jamais eu l'idée! + +--Je n'ai rien dit de semblable, et... + +--Votre malfaiteur est un homme plus à plaindre qu'à blâmer. Je m'oppose +à toutes poursuites... Faisons le silence autour de cela. + +--Je m'explique... + +--Vous vous expliquerez en chemin. Cela ne présente aucun intérêt. +Faites diligence, Taxis, et prenez congé de moi. + + * * * * * + +Le rassemblement s'accomplit dans la cour, où les gardes formèrent la +haie, de la grand'grille à l'escalier. + +Giglio, déjà en selle, se montrait au peuple curieux quand d'un groupe +de paysans se détacha la belle Thierrette. + +Souriante, avec un peu de fatigue dans le pli des sourcils, elle +s'avançait péniblement mais encore non sans vaillance. + +Bien qu'elle fût fille à combattre avec toute une escorte en armes, elle +se laissa intimider par le silence et l'espace qui entouraient les +cavaliers, et ce fut en rougissant qu'elle s'approcha de Giguelillot: + +--Je vous remercie bien, monsieur... Merci... Vous avez été bon pour +moi... ainsi que ces messieurs... Merci à tous... Merci bien de votre +générosité... Merci encore... Merci... Merci... + +Puis, avec un soupir qui venait du fond de sa franchise, elle dit en +hochant la tête ces simples mots: + +--Je n'oublierai pas. + + * * * * * + +Mais Giguelillot se penchait du haut de son zèbre: + +--Qu'est-ce que tu tiens donc à la main? + +--C'est la quarantième tulipe, monsieur... Je l'ai gardée pour vous... +pour qu'elle vous porte bonheur... + +--Gentille attention. Je la conserverai, ta quarantième tulipe. Que +puis-je te donner à mon tour? Dis-le-moi. + +--Monsieur... on a été bien mauvais pour moi à la métairie... Le patron +a dit comme ça que je me dérangeais... que j'avais des fréquentations... +et que je n'avais pas fait la traite du soir... et qu'il lui manquait +deux seaux... Enfin, quoi?... je suis à la porte avec six francs dans +mon foulard, et pas d'emploi pour le moment. + +--Mais, ma pauvre Thierrette, je n'en ai pas à t'offrir. + +--Oh! si!... Moi, j'en vois bien un... Ces messieurs n'ont pas de +cantinière... Le service est dur, je ne dis pas... mais je serais bien +dévouée, bien complaisante... Je ferais ce que je pourrais, vous +savez... + +--Comment? tu voudrais... + +--Oui... Mais pour les premiers jours je suivrais dans les bagages... Je +monterais à cheval un peu plus tard... si ça ne vous fait rien. + +--Accepté. Va dans les bagages, c'est une excellente précaution. Et +cache-toi bien jusqu'à midi. Ne te montre pas plus tôt, tu m'entends? + +--Oh! non... dans ce moment-ci, j'ai plus envie de dormir que de faire +la belle, monsieur... Et merci encore... Merci... Vous avez bon coeur +avec les femmes. + + + + +CHAPITRE II + +COMMENT PHILIS TROUVA UN MARI. + + Mon pere, mariez-moy + Ou je suis fille perdue. + Se vous ne me mariez, + Il me faudra courir la rue + Soit en chemise ou toute nue + Faisant du pis que je pourrai. + + _S'ensuyt plusieurs belles chansons nouvelles._--1542. + + +Trois vases des manufactures royales, un portrait avec autographe et des +libéralités aux serviteurs marquèrent le passage de Pausole chez le +malheureux M. Lebirbe. + +Mais le vieillard en perdit ses deux filles du même coup. + +Le Roi, ne sachant comment consoler son hôte après la fuite de Galatée, +et pensant avoir appris par son expérience du coeur humain que chez la +plupart des individus la vanité personnelle l'emportait bien sur +l'affection, crut alléger tous ses chagrins en l'informant de but en +blanc qu'épris par les jeunes grâces de la petite Philis, il la mettait +au rang des Reines et l'emmenait avec le convoi. + +Puis tout le cortège se mit en marche, Philis en bleu sur son poney à +droite de Pausole sur sa mule; Giguelillot à gauche sur son zèbre; Taxis +en éclaireur sur le minable Kosmon, toujours moignonneux et stigmatisé, +tandis que plus loin, mollement bercée au pas nautique de son chameau, +Diane à la Houppe, les yeux dormants, étendue sur le côté gauche, +renouait les fils de son rêve... + + + + +CHAPITRE III + +OÙ PHILIS BABILLE, ÉCOUTE ET S'INSTRUIT. + + Elle ressemble, dans les bandes + De son petit vertugadin, + Aux damoiselles de lavandes + Dans les bordures d'un jardin. + + Elle bravoit, faisant la roüe + Devant le galant qui la sert + Comme une mouche qui se joüe + Dessus la nappe d'un dessert. + + _Les Muses gaillardes recueillies des plus beaux esprits de ce + temps._--1609. + + +Philis ne pouvait y croire: + +--Sire, dit-elle, je serai une Reine comme tout le monde, bien vrai? + +--Mais oui. + +--Comme les trois cent soixante-six? Et je vivrai dans le harem? Et +j'aurai tant d'amies que cela? Oh! que je vais m'amuser! + +--À la bonne heure, dit Pausole. Voilà de bonnes dispositions. + +--Est-ce qu'il y a des Reines de mon âge? + +--Une trentaine. + +--Tant que cela? Et elles sont gentilles? + +--Très gentilles. + +--Est-ce qu'elles s'aiment bien entre elles ou est-ce qu'elles se +battent? + +--Oh! je crois qu'elles s'aiment plutôt à l'excès. + +--On ne s'aime jamais trop, d'abord. Est-ce qu'elles sont sérieuses? + +--Pas sérieuses du tout. + +Philis, avec un petit cri de gaieté, se souleva sur ses fourches et +retomba plusieurs fois assise, ce qui était sa manière d'exprimer une +joie frétillante lorsqu'elle faisait de l'équitation. + +--Enfin! dit le page. Vous aurez donc, Sire, une femme superflue, une de +plus que l'an ne compte de jours! Je suis sûr qu'à partir d'aujourd'hui, +vous avez le sentiment de la richesse en amour. + +--Non pas! Non pas! dit Pausole. Je congédie la Reine Denyse. Le harem +est pacifié. Chaque Reine a des droits égaux qui s'affirment une fois +par an. Je n'aurais pas l'extravagance de compromettre par boutade un +ordre de succession qui doit être l'ordre parfait, puisqu'il se modèle +sur les révolutions de notre planète elle-même. + +--Qu'est-ce que cela veut dire? demanda Philis. + +Puis elle se reprit: + +--Pardon, Sire. On m'a dit bien des fois qu'il ne fallait pas poser de +questions. Ce n'est pas ma faute. Je ne sais rien. + +--J'en suis ravi, dit Pausole. Mais qu'appelles-tu rien, réponds-moi? + +--La liste des Rois de Tryphême avec les sous-préfectures et la règle +des participes. + +--Tu sais tout cela? C'est admirable. + +--Je le sais, je le sais... pas très bien. + +--Et que voudrais-tu savoir de plus? + +À cette question Philis répondit si franchement que Pausole en eut un +sursaut. + +Toute confuse et l'oeil bas, elle se reprit encore: + +--Pardon, Sire, j'ai dit une bêtise? Je n'aurais pas dû... surtout +devant vous... Mais c'est toujours la même chose... Papa le disait +bien... Quand je monte à cheval depuis cinq minutes je ne suis plus +tenable, il paraît... Une autre fois, je ferai attention. + +Pausole la rassura du geste: + +--C'est moi qui ai eu tort, ma petite, si je t'ai laissé croire que je +te désapprouvais, car tu as fort bien répondu. + +--Vraiment? + +--Je le crois. D'abord tu as parlé du fond du coeur. + +--Oh! oui! + +--... Et il faut toujours dire la vérité. + +--Même cette vérité-là? + +--Elle est la grande vérité des femmes et la plus belle ambition +qu'elles puissent décemment exprimer. Si tu m'avais répondu que tu +regrettais de savoir peu de chose sur la mécanique céleste ou le calcul +différentiel, j'aurais été moins satisfait; non pas qu'il n'y ait de par +le monde des mathématiciennes et des astronomes qui tiennent +convenablement leurs petits emplois; mais simplement parce que celles-là +deviennent semblables à des hommes, et prennent à plaisir les défauts +d'une moitié du genre humain qui m'inspire de l'antipathie. + +--Oh! pas à moi! dit Philis. + +Cette fois, le mot parut léger. + + * * * * * + +Giguelillot, toujours complaisant, se hâta de combler le silence: + +--Avez-vous remarqué, Sire, dit-il brusquement, combien les Tryphémois +ressemblent aux Français? + +--Quelle question baroque! Comment voudrais-tu qu'il en fût autrement? +Ce sont des Catalans et des Languedociens mêlés; il sont de race +gallo-romaine. + +--Oui; mais ce n'est pas ce que je voulais dire. Je suis venu de Paris, +croyant trouver ici un milieu tout nouveau. Vous aviez fait une +révolution complète, proclamé la liberté morale... + +--Oh! dit Pausole. Ce n'est rien, mon petit. L'importance des +révolutions se mesure à l'intérêt que peut avoir le gouvernement à +retarder leur réussite. Il n'y a jamais eu qu'une révolution improbable +avant le succès et inconcevable dans le souvenir, c'est celle qui vous a +donné la liberté religieuse, parce qu'en renonçant au droit divin, le +pouvoir s'est privé d'un soutien fondamental qui lui avait assuré +jusque-là une stabilité plusieurs fois séculaire. Mais la liberté +morale? Vous l'aurez quand vous la demanderez. + +--Qu'est-ce que c'est? hasarda Philis. + +--Tu penses bien, mon petit Gilles, dit Pausole sans répondre, que le +jour où, à Paris, le public prendra la peine de réclamer une danseuse +nue à l'Opéra, on la lui donnera tout de suite, car le ministère n'en +sera pas renversé, surtout si les abonnés savent que la danseuse est +bonne pour lui. + +--C'est possible; mais je croyais trouver ici un monde plus différent du +mien, quelque chose de bouleversé, d'inouï, un contraste absolu. Et tout +se passe pourtant comme dans le pays voisin... Les routes sont calmes, +les moissons poussent, les métayers chassent de chez eux les filles de +ferme qui se conduisent mal; les soirées sont d'une tenue grave et les +jeunes filles paraissent élevées avec une certaine rigueur. + +--Bien entendu. Rien ne change rien à l'homme, mon petit. On peut +seulement lui rendre la vie un peu plus facile et douce en le laissant +libre d'accomplir tout ce qui ne fait de mal à personne. Et voilà ce que +j'ai voulu faire. Je crois même que depuis bien des siècles, je suis le +premier législateur qui se soit donné pour principe de ne pas ennuyer +les gens. + +Philis s'agitait sur sa selle. + +--Alors, Sire, on fait tout ce qu'on veut dans le harem?... J'ai encore +posé une question... Si je suis insupportable, il faut me le dire... Je +suis habituée... On me gronde tout le temps. + +--Non, tu n'es pas insupportable, dit Pausole. Et je t'aime ainsi. +J'espère qu'au harem tu ne voudras rien faire qui n'y soit permis. En +tout cas, ce n'est pas une prison. Tant que tu seras heureuse, je t'y +garderai. Le jour où tu voudras partir, tu me diras simplement: Adieu. + +--Et vous ne me retiendrez pas? C'est bien méchant. + +Pausole se retourna vers Giguelillot. + +--Tu vois, dit-il. On ne perd jamais l'habitude de se plaindre, et sitôt +qu'on a obtenu la liberté... + + * * * * * + +Mais Taxis revenait au grand trot. + +--Ah! ah! nous allons apprendre des nouvelles, dit Giguelillot perfide +et gouailleur. Voici le seigneur Grand-Eunuque qui revient après une +fructueuse battue. Il a retrouvé la Princesse. Louées soient sur terre +et dans les cieux sa clairvoyance comme sa tactique. + +--Quelle Princesse? demanda Philis. + +--Les coupables sont arrêtés! cria Taxis du plus loin qu'il put. + +--Quoi? ma fille? Vous avez osé arrêter ma fille? + +--Oh! mais comme c'est intéressant! dit Philis tout bas. + +--Je n'ai pas eu cette témérité, répondit Taxis. Je ne tiens que les +complices, qui sont là-bas sous bonne garde. Ce sont deux petits paysans +du hameau; sans doute ils se sont entremis pour aider à l'enlèvement, +car ils portent la robe et le costume de la Princesse et de l'Inconnu. + +--Ils avouent? + +--Ils nient; c'est précisément ce qui les condamne. Le vrai coupable se +reconnaît à un signe frappant: il commence toujours par déclarer qu'il +est innocent. Sitôt cette déclaration reçue, la police donne l'ordre +d'écrou. Il y a là plus qu'une présomption, à mon sens: presque une +certitude. J'ajouterai même qu'à défaut d'autres preuves, je me +contenterais de celle-là pour condamner. + +--Faites comparaître, dit Pausole. + +Et l'on vit arriver, se tenant par la main, une jeune campagnarde et son +frère, larmoyants et livides de peur. + + * * * * * + +Ils expliquèrent en bégayant qu'ils avaient trouvé cette belle robe et +ces beaux habits dans la cour de leur cabane; que, comme c'était le jour +de la Pentecôte, ils avaient pensé que la sainte Vierge leur envoyait +ces atours de fête pour les récompenser d'avoir beaucoup peiné pendant +l'année précédente; qu'ils avaient vu là un miracle, c'est-à-dire +quelque chose de bien naturel, et que s'ils s'étaient doutés de ce qui +les attendait au milieu de la route, ils auraient plutôt jeté les +vêtements au feu que de s'en parer un seul instant. Enfin, leur maintien +fut si humble et si candide et si niais, que Pausole, levant les +épaules, s'écria: + +--Vous êtes fou, Taxis. Ces enfants sont parfaitement idiots, et par +conséquent incapables de mal faire. Le crime est un des privilèges +réservés à l'intelligence--j'entends du moins le crime complexe et +clandestin comme celui que nous poursuivons. J'espère pour l'honneur de +ma fille qu'elle a été enlevée par quelqu'un d'assez fin pour ne +demander aucune aide aux bélîtres que vous avez pris. + +--Je demande néanmoins qu'ils soient fouillés, dit le Grand-Eunuque. + +--Soit. Mais vous ne trouverez rien. Je m'en porte garant. + +Taxis déshabilla de sa propre main le frère et la soeur tout honteux, +qui se serrèrent l'un contre l'autre en mettant chacun leurs doigts dans +leur nez. + +Sur le talus poudreux de la route il étala leurs habits, fouilla les +poches, les goussets, les doublures? + +--Rien? dit Pausole. Je le pensais bien! + +--Quatre lettres, répondit Taxis. + +Et, avec une déférence qui ne laissait pas d'être orgueilleuse, il les +tendit d'un geste vif. + +--Où se trouvaient ces lettres? dit Pausole. + +--Dans la poche gauche intérieure du veston. + +--Lisez-m'en une; celle que vous voudrez. + +Et tandis que Philis, prodigieusement intriguée, amenait son petit +cheval par derrière pour suivre par-dessus l'épaule, Taxis donna lecture +du premier billet: + +«Mon petit Mimi, + +«Réveille-toi. Je casserai ta sonnette à dix heures et demie. Mon singe +fait une adjudication à la campagne. Je suis libre comme une hirondelle +et je me sens si tendre que mes yeux se ferment! Renvoie n'importe qui +si tu n'es pas seule! On m'habille et j'accours. + +«Ta bouche. + + «CAMILLE.» + +--La lettre est bien cocasse, déclara Pausole. Qui peut être ce M. +Camille qui se compare sottement à une hirondelle et possède un singe, +lequel fait des adjudications? Chez quels peuples les vieux notaires +vendent-ils leurs études à des ouistitis? Voilà qui ne se comprend +guère. + +--Dites donc, souffla Philis à l'oreille du page. C'est une écriture de +femme, vous savez. Pour moi, il y a des choses là-dessous... + +--Ah! Ah! + +--Faut-il que je le dise? + +--Non. Cela ferait mauvais effet. + +Et, suggérant à son zèbre le désir de faire volte-face, il se tourna +vers le Roi: + +--On perd un temps précieux, fit-il, à lire cette correspondance. Elle +ne peut rien nous apprendre: je sais depuis hier soir qui accompagne la +princesse... + +--Je le sais aussi, monsieur! cria Taxis. Ma découverte corrobore toutes +mes présomptions. Ces quatre lettres sont adressées à «Mlle Mirabelle». +J'affirme donc une fois de plus que cette précoce entremetteuse a servi +de truchement dans la circonstance, et que le coupable est son ami, +qu'il l'a commise et soudoyée. + +--Je prétends, dit Giguelillot, que la vérité est bien différente. + +Et, certain de la réponse qu'il allait recevoir, il ajouta: + +--C'est ce que je vais avoir l'honneur d'exposer au Roi s'il m'accorde +ici même trois heures d'entretien pendant lesquelles je lui rendrai +compte de toutes les recherches que j'ai faites pendant la journée +d'hier. + +Eh! Pourquoi? dit Pausole. C'est bien inutile. Je ne suis point un chef +de police et je n'ai nullement l'intention de me mêler à vos travaux. +Entendez-vous, je vous le répète. Votre explication d'hier, quoique +vive, a pu vous rapprocher. Menez l'enquête de concert ou chacun de +votre côté. Cela m'est parfaitement égal. Je n'interviendrai qu'à la fin +pour reprendre moi-même ma fille dans la retraite où j'espère que vous +la retrouverez. + +--Votre fille est donc partie, Sire, comme Galatée? demanda Philis. + +--Ce n'est pas du tout la même chose, dit Pausole. + + + + +CHAPITRE IV + +COMMENT TAXIS APPRIT ENFIN LA VÉRITÉ SUR TOUTE L'AFFAIRE. + + J'ai dans mon répertoire plusieurs remèdes, _Pulsatilla_, _Natrum + muriaticum_, _Belladona_, efficaces chez les gens qui se croient + damnés. + + Dr GALLAVARDIN (de Lyon).--1896. + + +Les deux petits paysans mis en liberté, tout le cortège s'ébranla de +nouveau dans la direction de Tryphême. + +Giguelillot n'aurait point voulu mystifier le Roi Pausole, car il +l'aimait très sincèrement, malgré qu'il l'eût fait cocu. Mais ses +scrupules étaient moins vifs à l'égard du seigneur Taxis; et comme il +lui fallait pallier le fâcheux épisode des lettres, il rejoignit le +Grand-Eunuque et lui dit en confidence: + +--Monsieur, pour ma part je mènerai l'enquête d'une façon impitoyable; +mais je crois devoir vous annoncer que l'inculpé est par malheur un de +vos coreligionnaires. + +--Que dites-vous? Quel scandale! + +--Ne vous effrayez pas. Sa voie est droite et ne l'égare qu'en +apparence. Voici la vérité sur toute cette affaire: un jeune homme, +choisi parmi les plus chastes d'une société qui en compte beaucoup, a +été chargé d'une mission morale à Tryphême par un groupe de protestants +qui habite Alais. + +--Alais est une ville sans tache, dit Taxis. + +--Vous le savez, monsieur, je ne partage pas vos idées, reprit +Giguelillot imperturbable; mais je trouve malgré moi une certaine +grandeur, un généreux désintéressement aux visites que font vos amis +chez les courtisanes de nos grandes villes, à l'effet, sans doute, de +les purifier. + +--N'en doutez point. + +--Tel était précisément le but du jeune homme que nous recherchons. +Depuis cinq mois, si j'en crois ses propres paroles, il a passé toutes +ses nuits et souvent même ses journées dans les lits des filles perdues, +allant sans cesse de couche en couche, de répulsion en répulsion. + +--Le noble enfant! + +--Sa méthode particulière consistait à montrer sa propre personne, qui +est en effet sans charmes, déplaisante et mal tenue. Il quittait ses +vêtements, s'approchait de la pêcheresse et articulait d'une voix +lamentable: «Voilà ce que c'est que la chair; comment n'es-tu pas +écoeurée?» + +--Il en a converti beaucoup? + +--Aucune. La plupart protestaient aussitôt qu'elles n'avaient jamais +rien touché de plus tentateur que son corps, et qu'elles aimaient +beaucoup les blonds (car il est blond). D'autres lui expliquaient avec +un sourire qu'elles n'étaient pas moins aimables envers les beautés de +second rang et qu'en échange d'un double prix elles donnaient double +tendresse. Celles même qui restaient assez franches pour dire de lui ce +qu'elles en pensaient se refusaient à injurier dans le sursaut d'un égal +mépris le reste de leurs amants. Celles-là étaient les plus jeunes. +Bref, il allait partir très découragé lorsque ayant appris que la +Princesse Aline habitait non loin du harem, il jugea que nulle âme +n'était plus en péril que la sienne, et eut la gloire de la sauver. + +--Comment s'y est-il pris? + +--C'est un secret. Concurremment, monsieur, il extirpait encore du sein +du péché une pauvre danseuse nommée Mirabelle. + +--Ah! nous y voilà donc! + +--Mais cette danseuse manquait d'argent pour retourner dans son pays et +oublier là sa jeunesse d'orgies. Son conseiller ne se souciait point de +lui en remettre, car il avait en horreur toutes les prodigalités. La +Princesse Aline s'en chargea. Et c'est ainsi qu'elle put le même jour +non seulement se préserver elle-même, mais tirer du gouffre une autre +brebis. Voilà pourquoi elle écrivit et fit porter où vous savez, par la +main d'une dame d'honneur, la lettre qui vous alarmait. + +--Tout s'explique, en effet! Et ces billets trouvés... + +--Ce sont les derniers témoins d'une folle existence. Mirabelle voulait +les détruire tout d'abord; puis elle en a fait don à son bon pasteur +pour prouver un repentir sincère. + +--Et ces vêtements eux-mêmes... ce veston bleu... cette robe verte... + +--Une libéralité à de pauvres paysans. La Princesse Aline et son +compagnon ne veulent plus s'habiller que de noir. + + * * * * * + +Taxis regarda fixement le petit page. + +--Monsieur, dit-il (et je m'excuse à l'avance de ce que je vais +présumer), j'ai des raisons de penser que vous vous moqueriez de moi si +je vous en donnais l'occasion. Mais aujourd'hui je vous crois, oh! je +vous crois! La Vérité illumine ce que vous venez de m'apprendre. Je le +sens! Je le sais! Je le crie!... On n'invente pas cela!... Désormais une +lutte effrayante va se livrer en mon coeur entre mon devoir moral et mon +devoir public... Si je protège la Princesse, je trahis le Roi... Si je +la livre, j'arrache une âme à la vertu... D'un côté, c'est le forfait; +de l'autre, c'est la coulpe... Dans les deux cas, l'enfer me guette... +Que faire? Où aller? Que devenir?... Sentinelle! Sentinelle! Que dis-tu +de la nuit? + +Le poney de Philis se rua au milieu de ce désespoir. Pourpre et +haletante, la petite criait: + +--Mais vous ne voyez donc rien! Regardez devant vous... Tenez! Tenez!... +Là-bas, sur la route... + + + + +CHAPITRE V + +COMMENT LE ROI PAUSOLE FUT REÇU PAR LE PEUPLE DE TRYPHÊME. + + Le 30 janvier 1589, il se fit en la ville plusieurs processions + auxquelles il y a grande quantité d'enfans, tant fils que filles, + hommes et femmes, plus de cinq ou six cents personnes toutes nues, + tellement qu'on ne vit jamais si belle chose.--Dieu merci! + + _Journal des choses advenües à Paris, depuis le 23 décembre 1588._ + + +Sur la route, au grand soleil de juin, tout un cortège s'avançait +lentement, annoncé par un brouhaha de voix, de chants et de musiques... + +Le page et Taxis s'arrêtèrent. + +--Qu'est-ce que c'est encore que cette multitude? dit Pausole qui les +avait rejoints. + +--Je crois, dit Giguelillot, que Tryphême prépare à son bon monarque une +réception triomphale. + +--Comment? une réception? Mais je fais un voyage secret!... Peut-être +n'ai-je pas gardé en fait un rigoureux incognito, puisque j'ai la +couronne en tête; cependant, je n'avais prévenu personne et je suis +stupéfait de ce que j'aperçois. + +--Tryphême est à sept kilomètres du palais. A bicyclette, cela se fait +en un quart d'heure. La ville entière a su votre départ hier matin avant +midi. Elle a eu tout le temps de préparer un accueil cordial et pompeux, +et je crois bien que nous le subirons, Sire, quel qu'en soit notre +sentiment. + +--Tant pis, dit Pausole. Je m'y résigne. Acceptons d'un visage aimable +ce qu'on voudra nous imposer. La popularité est une lourde charge; mais +fou qui rechignerait contre elle. + + * * * * * + +Dans le centre d'un rond-point ombreux qui élargissait la route, la tête +de la procession fit halte à six pas du Roi. + +Elle était formée par deux jeunes filles à califourchon sur des juments +arabes de robe blanche et à longue queue. Leurs cheveux noirs étaient +couronnés de pivoines. Leurs jambes très brunes se fonçaient sur le poil +éclatant des bêtes, et leurs pieds petits tombaient droit, n'ayant ni +selle ni étriers. + +D'une seule main, chacune d'elles tenait les brides de moire et, de +l'autre, portait la hampe de bambou d'une bannière légère qui, tendue +entre elles deux, élevait sur le ciel ces mots de soie et d'argent: + +VIVE NOTRE BON ROI PAUSOLE! + +Plus loin, deux autres jeunes filles élevaient une seconde bannière sur +laquelle on pouvait lire: + +TRYPHÊME EST HEUREUSE. + +Un troisième couple suivait avec cette dernière inscription: + +TRYPHÊME EST RECONNAISSANTE. + +Au delà, de longues files de femmes qui portaient sur leur tête des +corbeilles de fleurs, encadraient d'abord la musique, puis les autorités +de la ville, hommes à barbe ou vieillards rasés, tous vêtus de coutil +blanc. + +Derrière, marchait une foule énorme. + +--Oh! que c'est joli! que c'est joli! dit Philis, la main au menton. +C'est pour nous, tout cela? pour nous deux? C'est une fête pour mon +mariage? + +--Oui, dit Pausole. Tu l'as deviné. + +Alors, Philis cria: + +--Vivent les Tryphémoises! + +Sa voix perçante traversa l'air même au-dessus de toutes les fanfares, +et la foule répondit: + +--Vive le Roi Pausole! + +Puis les ophicléides ayant fini leur marche sur douze cadences +parfaites, répétées selon toutes les coutumes, entonnèrent l'Hymne +Pausolien dont cent voix chantaient les paroles. + + * * * * * + +Pausole ne l'écouta pas debout. Un monsieur fort affairé, la main +fébrile et l'oeil inquiet, ayant fait former le cercle à toute la +procession, conduisit le Roi jusqu'à une estrade, hâtivement échafaudée +dans l'ombre verte du rond-point. + +Philis, n'y trouvant pas de siège pour elle, s'assit en riant sur un +petit coussin. Diane à la Houppe, moins jalouse que la veille et pour de +bonnes raisons, se contenta d'un coussin semblable. Ainsi flanqué de ses +deux femmes comme une statue de marbre qu'entourent des figures +allégoriques, Pausole ouvrit les bras en inclinant la tête pour exprimer +à tous qu'il se disait comblé d'honneurs, et prit doucement place dans +son trône. + +Hélas! il prévoyait bien que l'éloquence officielle devrait être, ce +jour-là, reçue comme un fléau divin. + +Mais la Ville entendait flatter ses préférences, et le premier de tous +les discours fut fait par un homme du peuple. + +--Sire, dit cet orateur, nous vous aimons bien, nous, les gueux, les +gens sans cabane. Quand on nous trouve étendus au pied d'un mur ou sur +la planche verte d'un banc, en train de dormir ou d'aimer, on ne nous +envoie pas en prison pour nous punir de n'être pas riches. Quand nous +n'avons que deux sous pour nous acheter du pain, la loi ne nous force +pas d'aller voler six francs pour nous acheter un pantalon. Quand nous +n'avons ni sou ni maille, nous savons que nous pouvons entrer dans les +boulangeries royales où vous faites donner de quoi vivre aux loqueteux +que la faim travaille. Enfin tant que nous ne faisons rien contre ceux +qui nous laissent passer, nous avons le droit d'être gueux et de ne pas +mourir tout de même... On ne voit cela que dans notre pays. Le Roi +Pausole est un brave homme. + +Pausole étendit la main. + +--Ce discours me plaît beaucoup. Qu'on donne à ce pauvre claquedent une +maisonnette et une pension avec du tabac, du bon vin et deux ou trois +fortes filles pour chauffer ses draps en décembre. Qu'on en donne autant +aux douze gueux qu'il désignera de son plein gré. Je prends les frais de +leur entretien sur ma cassette particulière, et s'ils font des enfants, +je leur donnerai double rente. Enfin, qu'on réunisse tous les autres +errants et qu'on remette à chacun une petite pièce d'or; c'est mon don +de joyeuse entrée dans ma bonne ville de Tryphême. + +La foule poussa des acclamations. + + * * * * * + +Un autre orateur s'avança. + +--Sire, dit-il, nous vous bénissons, nous, les gens du petit commerce, +car vous nous laissez tranquilles, et nous vendons ce qu'il nous plaît, +sans patentes ni privilèges. Personne n'a le droit d'entrer chez nous de +la part du gouvernement: nos allumettes, nos cigares et même nos cartes +à jouer ne portent aucune estampille. Si l'acheteur méprise nos cravates +mais se sent du goût pour la vendeuse et le lui exprime sur-le-champ, +nous pouvons fermer les yeux sur ce qui se passe dans l'arrière-boutique +sans que l'État ouvre les siens dans un cas où personne ne réclame son +appui. Si, pour mieux joindre les deux bouts, nous déclarons teindre et +blanchir les mouchoirs que nous vendons, on ne vient pas tripler nos +impôts pour nous pousser à la faillite et ruiner du même coup vingt-cinq +pauvres gens. C'est à vous seul que nous devons, Sire, un sort que +l'Europe nous envie. Au nom de tout le petit commerce, je remercie Votre +Majesté. + +--Mon ami, dit Pausole, vous n'accepteriez pas que je vous fisse une +largesse dont vous n'avez aucun besoin, mais je donne dix hectares des +terres de la couronne avec l'argent nécessaire pour construire une +maison de retraite aux petits commerçants malchanceux. Si je pouvais +ajouter la moindre liberté à celles que vous avez déjà, je le ferais +avec allégresse, mais le code de Tryphême ne me laissant pas le droit de +vous imposer une entrave (et je l'ai bien voulu ainsi) me retire en même +temps le plaisir de vous apporter une liberté de plus. Pénétrez-vous de +vos satisfactions, puisque vous affirmez qu'elles sont véritables et +renversez mon successeur sans pitié comme sans scrupule s'il prétend +restreindre d'une ligne l'infini que je livre à vos initiatives. + +--Vous vivrez toujours! cria le peuple. + +--Je n'aime pas à en douter, répondit Pausole. + + * * * * * + +Un troisième personnage se présenta. + +Le sens de son discours se lisait dans ses yeux, et plus encore dans le +long geste par lequel il annonça le mouvement de sa première période. Au +nom des classes dirigeantes, il allait remercier le Roi des bénéfices +que ses amis savaient tirer, eux aussi, de la grande loi tryphémoise. + +Mais le Roi l'arrêta d'un mot. + +--Monsieur, ce n'est pas d'abord pour vous que j'ai changé toutes les +coutumes. Si ma loi vous plaît, voilà qui m'enchante, mais vous +conviendrez avec moi que vous pouviez atteindre au bonheur, dans la +limite des joies humaines, sans que je m'occupasse de vous taper les +joues pour vous empêcher de pleurer. La stupide charge des lois n'était +pas moindre sur vos têtes que sur les derniers de mes sujets. Leur +intérêt, cependant, passait avant le vôtre et je ne m'occupe de vous que +par-dessus le marché. Cela n'empêche point que je ne sois sensible à +votre hommage et touché de vos remerciements. Vous êtes homme, et comme +tous les hommes, vous aviez le droit strict de régler votre vie avec +indépendance. J'ai le plaisir de vous saluer. + +Les acclamations redoublèrent. + +--Bien... bien... dit Pausole, cela suffit. Je déclare la séance levée. +Le chef de la Sûreté générale est-il parmi les assistants? J'ai deux +mots à lui dire en particulier. + + * * * * * + +Pausole et tous ses compagnons reprirent leurs diverses montures. Le +cortège, les porte-bannière, la foule, les bagages et les quarante +lanciers se suivirent dans un désordre voulu par Giguelillot, qui venait +de prendre le commandement. + +Entre temps, le chef de la Sûreté, tenu à l'écart par le Roi, entendit +les paroles suivantes: + +--J'aurais préféré, monsieur, passer les portes de Tryphême sant être +reconnu ni connu, car je voyage dans un dessein que le mystère et le +silence ne sauraient trop favoriser. Mais, puisque aussi bien mon +déplacement n'est plus un secret pour personne, il ne me reste pas de +motifs raisonnables pour vous en cacher le but en me privant de vos +services dévoués. Soyez donc mon auxiliaire. + +--Ce sera mon devoir et mon honneur, répondit le fidèle agent. + +--Ma fille, la Princesse Aline, a quitté le palais jeudi. Elle a eu pour +cela ses raisons et je ne permettrai à personne de les mettre en +discussion. Un jeune homme la conseille, l'accompagne et la protège. +J'ignore où il l'a conduite et je désirerais être fixé sur ce premier +point. J'ignore également qui il est, et il serait bon que je fusse tiré +de cette seconde incertitude. + +--Votre Majesté peut-elle me donner un signalement? + +--Taxis! appela le Roi. + +Taxis, très pâle, comparut. Pausole lui dit à voix basse: + +--Le chef de la Sûreté demande le signalement de l'inconnu que nous +poursuivons... + +--Ah! + +--Eh bien?... répondez... l'avez-vous? + +Déchiré par l'obligation d'obéir, Taxis plongea une main tremblotante +dans sa poche et en tira un papier qu'il tendit. + +«Le signalement! se disait-il, le signalement!... Ah! malheureux jeune +homme!... Admirable martyr!... Ils vont le reconnaître tout de suite et +c'est moi qui l'aurai livré!» + +La pièce était ainsi conçue: + + TAILLE Moyenne. + CHEVEUX Châtains. + BARBE Néant. + YEUX Gris. + FRONT Moyen. + NEZ Ordinaire. + BOUCHE Moyenne. + MENTON Rond. + VISAGE Ovale. + SIGNES PARTICULIERS. Néant. + +--Voilà qui est parfait, dit le chef de la Sûreté. Avec ce signalement +caractéristique, nous pouvons entrer en campagne. Mais quel âge? + +--Environ seize ans, dit Pausole. + +--Oh! fit Taxis... Seize... ou dix-huit... Moins de trente ans... +Probablement moins de trente ans... Il n'a pas été vu de près... + +--Alors comment connaît-on la couleur de ses yeux? demanda le policier. + +--Heu!... on la connaît... il serait plus exact de dire qu'on la +suppose... + +--A-t-il de la barbe, enfin? Le signalement prétend que non. + +--Peu de barbe... Peu... Mais un peu... + +--Cela n'importe guère, d'ailleurs. Tel qu'il est, le document suffit, +et au delà. + +Taxis se retira très en hâte. + +--Monsieur le chef, reprit Pausole, veuillez ne m'importuner ni de +questions ni de comptes rendus. Retenez, en outre, que vous avez mission +de découvrir, mais non pas d'arrêter. Je ne vous donne qu'un mandat de +recherches. Dès que vous l'aurez su remplir, vous rédigerez un rapport +et le remettrez à mon page: vous le voyez là-bas monté sur un zèbre, aux +côtés de la Reine Philis qui lui parle et rit en ce moment. Si pourtant +vos efforts aboutissaient entre l'heure de minuit et celle de midi, vous +auriez pour supérieur mon conseiller Taxis, qui nous quitte à l'instant. +Car mon page n'a d'autorité que pendant la moitié du jour. Allez. Je +vous ai dit tout ce que vous deviez entendre. + + * * * * * + +Pendant cette conversation, Giguelillot s'était rapproché de Philis. + +--Allez-vous-en, lui dit la petite avec une moue qui voulait être +sévère. + +--Pourquoi? + +--Parce que je vous trouve de plus en plus gentil. Et il paraît que je +n'ai pas le droit de vous le dire. + +--Alors ne le dites pas... + +--Mais c'est que je le pense!... Allez-vous-en!... j'ai envie de vous +embrasser. + +--Mais non, mais non... + +--Si... là, dans le cou, derrière l'oreille où Vous m'avez mis hier un +baiser si bien fait, si bon... Je vais m'en donner un sur la main... +Faites attention!... Il est pour vous. + +--Je l'ai senti. + +--Moi aussi, allez!... + +Elle rougit beaucoup, sentant que Giglio la regardait. + +Ils se turent. + +--Mais partez donc, reprit-elle. Vous me faites dire des horreurs. + +--Ce n'est pas mon avis. + +--Vraiment?... Oh! si, tout de même... Il ne faut pas m'écouter, +voyez-vous... Je ne sais jamais ce qui est inconvenant... + +--Moi non plus. + +--Ainsi... j'ai pensé à vous tout le temps la nuit dernière quand vous +avez été parti... Est-ce que je peux vous dire ça, ou non? + +--Si c'est la vérité... + +--Oh! je vous ai fait plaisir! vous vous êtes troublé. Vous êtes très +content. Ah! Ah!... Restez là, maintenant, je vous défends de me suivre. + +Devinant avec un instinct très sûr qu'il fallait s'en aller sur ce petit +effet, elle talonna son petit poney noir qui vint en quelques bonds se +ranger aux côtés du Roi Pausole. + + * * * * * + +On entrait dans les faubourgs. + +De toutes parts, aux fenêtres, aux portes, sur les toits et sur les +arbres, une populace exultante se pressait, mêlait des rires, levait des +bras frémissants, lançait des bouquets de cris joyeux. + +Ouvriers en chemise de couleur et en panlalon de toile bleue; bourgeois +en vêtements de soleil, petites filles nues, trottins en bas rouges, +femmes en cotillons rayés se penchaient au bord des trottoirs avec des +fleurs et des branches vertes. + +On entendait des cris, des voix soudaines: + +--Je le vois!... c'est lui!... le voilà!... maman! maman!... le +voilà!... oh! je l'ai bien vu! je l'ai vraiment bien vu! + +Et d'autres qui pleuraient: + +--Papa! porte-moi!... je suis trop petite!... où est-il?... prends-moi +sous les bras!... plus haut!... plus haut!... encore plus haut!... + +Une enfant de trois ans cria en brandissant par la patte une poupée +rose: + +--Ive le Roi!... le Roi Paupaul! + +Et Pausole la prit à bout de bras pour l'embrasser sur les deux joues. + +Partout des arcs de triomphe échafaudés en une nuit se dressaient au +coin des rues, à l'entrée des places et des carrefours. Toutes les +fenêtres étaient pavoisées. Des étoffes de couleur, des feuillages, des +rameaux frissonnants, des roses, couvraient les maisons, les trottoirs, +les pavés et le ciel lui-même. Depuis les portes de la cité jusqu'à la +Grand'Place, dix-huit cents jeunes filles nues formaient une haie brune +et versaient un fleuve de roses rouges sur les pas du Roi et des Reines. +Les innombrables fleurs de juin tombaient des fenêtres dans la rue comme +des cascades au torrent. + + * * * * * + +Pausole saluait, saluait, ouvrait les bras, penchait la tête, levait +parfois une main qui semblait dire: «C'est trop!» Et sa bonne barbe et +ses bons yeux rendaient par leur expression douce à l'enthousiasme de la +foule une affection toute paternelle qui enchantait les assistants. + +Philis, auprès de lui, se tenait très raide, consciente de ses nouveaux +droits et de la part qu'elle pouvait prendre aux acclamations publiques. +Son regard était sévère et digne; mais pour se mettre dans le ton des +modes qu'elle voyait générales elle avait enlevé l'épingle qui arrêtait +à mi-buste l'ouverture de son corsage, et elle montrait au peuple ses +seins élevés à l'ombre, étant fière de leurs pointes pâles et de leur +peau transparente. + +Taxis cherchait dans sa Bible de saines distractions à un tel spectacle; +mais le hasard l'ayant fait tomber sur le second livre des Chroniques, +il ne trouvait dans la biographie de Salomon que des exemples encore +plus scandaleux des turpitudes où peut sombrer le dévergondage royal. + +Diane à la Houppe regardait la foule en soulevant le rideau de son +palanquin. + +Giguelillot, à rebours sur sa selle, tenait par les mains deux jeunes +filles dont chacune tirait en avant une farandole mouvementée de soeurs, +d'amies ou d'inconnues. Ce qu'il leur disait devait être d'un intérêt +particulier, car, sitôt qu'il avait prononcé le moindre mot, on le +répétait d'un bout à l'autre de la file avec d'assourdissants éclats, et +le cortège avançait toujours, traînant derrière son étambot où +Giguelillot était sirène, un double sillage de rires. + + + + +CHAPITRE VI + +DE LA PROMENADE QUE FIT PAUSOLE À TRAVERS SA CAPITALE. + + Deux besoins qui réuniront toujours les hommes en sociétés, le besoin + de l'ordre et celui de se perpétuer, déterminèrent ces nouveaux + habitants à demander un chef et des femmes. + + BARON DE WIMPFEN, _Voyage à Saint-Domingue_.--1789. + + +La préfecture et l'Hôtel de Ville s'étant, par hasard, entendus pour se +partager l'honneur de l'insigne présence royale, Pausole accepta le +festin des conseillers municipaux et fit porter ses bagages dans les +appartements préparés chez le préfet. + +Il y avait bien quelque part un palais de la couronne, mais comme +Pausole ne venait jamais dans sa capitale, il avait consenti à ce qu'on +transformât la vieille résidence en un jeune musée populaire. + +Aussitôt après le repas, Pausole ragaillardi et non pas fatigué par ses +deux jours de promenade, déclara qu'il ferait sur le dos de sa mule le +tour des bas quartiers de la ville. + +Macarie, d'un air placide, le reprit sur son échine et abaissa les deux +oreilles avec beaucoup de résignation. + +Le Roi, Taxis et Giguelillot s'en allèrent sans autre escorte. + +Autour d'eux, le peuple, toujours empressé, mais un peu moins bruyant +que la veille, emplissait les rues et les fenêtres. On criait toujours: +«Vive le Roi!» et même certaines voix disaient: «Bonjour, Sire!», à quoi +Pausole répondait: «Bonjour! Bonjour! mes amis!» + +Des camelots parcouraient les trottoirs en annonçant leurs feuilles +encore fraîches: + +--Demandez _la Paix_! _l'Indépendant_! + +--_La Nudité_! son édition de cinq heures! + +Un petit bonhomme, se méprenant, hurla aux oreilles de Taxis: + +--_Le Moniteur général des jeunes filles à louer_, vingt-cinq centimes +avec sa prime! + +--Qu'est-ce que c'est que la prime? demanda Guiguelillot. + +--Bon pour un baiser d'une minute à toucher dimanche prochain! + +Mais le gamin se rangea lestement pour laisser passer une +voiture-réclame où deux Tryphémoises de vingt ans allongeaient les +lignes pures de leurs corps veloutés sur une large bande d'annonce qui +portait en lettres énormes une adresse de parfumeuse. + +--Voilà de jolies personnes, dit Giguelillot fort éveillé. + +--Erreur! grommela Taxis. + +--Quelle femme saurait vous plaire? + +--Il en fut une, monsieur. + +--Oh! racontez-nous cela, rien n'est plus singulier. + +--Comment? fit le Roi presque sérieux. Mais vous m'étonnez, monsieur le +Grand-Eunuque. Vous avez aimé? Qu'est ce que cela veut dire? + +--Aimé, non! Je n'ai jamais aimé que l'Éternel, Votre Majesté ne +l'ignore point; mais j'ai un jour vivement senti la perfection de +l'oeuvre divine, devant une créature du sexe. En un mot j'ai connu une +dame qui réalisait parfaitement mon idéal de la beauté. Je précise en +disant: mon idéal _physique_ de la beauté _morale_. Vous me comprenez? + +--Pas du tout; mais cela ne fait rien... Continuez. + +--Soit. Cette femme était l'unique locataire de mon père. Elle dirigeait +une petite maison toujours close et extérieurement décente, un de ces +pavillons que M. Lebirbe combat, mais que j'estime, pour ma part, +excellents en ce qu'ils concentrent sur un point les impuretés de la +ville entière, et surtout en ce qu'ils sont ennemis du scandale. Sur +cette question, les protestants, vous le savez, sont unanimes. La bonne +et digne femme me recevait souvent; mon père savait que mes principes et +ma chasteté native permettaient que j'entrasse chez elle sans y courir +aucun danger; le dimanche, en sortant du prêche, j'allais jouer avec ses +enfants... Un jour donc, comme je puisais là une salutaire horreur du +vice par sa contemplation même, nous vîmes entrer cette digne personne +que mon père estimait fort, car elle lui rapportait cinq mille francs +par an. Elle n'avait aucune chemise, et je fus frappé intérieurement. Sa +majestueuse obésité commandait avant tout le respect. On eût dit qu'elle +était enceinte de six enfants et qu'elle aurait su les nourrir tant elle +avait de vastes seins. On ne pouvait les voir sans comprendre que la +maternité est la mission première et la suprême gloire de la femme, +monsieur. Enfin, pour comble de beauté... (de beauté morale, veux-je +dire) son ventre retombait devant elle avec une pudeur charmante jusque +vers le milieu de ses jambes. Sa poitrine était un fichu; son abdomen +était une jupe: ses enfants pouvaient donc la regarder sans crime: même +nue, elle avait des voiles. + +Giguelillot lui serra les mains: + +--Ah! monsieur, j'ai le violent désir de vous prendre pour ami intime, +car nous ne nous battrons jamais à propos d'une femme qui passe. Et les +autres querelles ne comptent pas. + + * * * * * + +Pausole, qui n'écoutait plus, montra devant une boutique un écriteau +orné d'une palme: «Société Lebirbe. Grand Prix d'honneur.» + +--C'est ici, demanda-t-il, que demeure la lauréate? + +--Oui, Sire, dit un voisin. + +--Où est cette enfant? reprit le Roi. Je la veux féliciter. En effet, si +M. Lebirbe exprime parfois des voeux dont la réalisation serait funeste +pour les libertés publiques, il est plein de sens et il voit juste sur +le chapitre des principes qu'il faut répandre autour de soi. Je suis sûr +qu'il a fait un choix éclairé entre toutes les jouvencelles qui +pouvaient aspirer à la couronne de roses. Où est l'heureuse rosière? +Dites-lui que je lui fais une visite. + +La jeune fille descendit en hâte, et, dès qu'elle aperçut le Roi, elle +enleva prestement sa cotte et son fichu comme on retire un tablier pour +s'endimancher à l'office. + +Elle était jolie de la tête aux pieds. + +--On t'a couronnée? dit le Roi. + +--Oui, Sire, on a été bien bon. + +--Tu le méritais? + +--Comme beaucoup d'autres. J'ai eu de la chance, voilà tout. + +--Mais qu'avais-tu fait pour être rosière? + +--Sire, mes parents sont pâtissiers. Les quatre marmitons ont demandé ma +main et chacun d'eux a dit qu'il se tuerait si je ne la lui donnais pas. + +--C'était un cas difficile. Comment l'as-tu résolu? + +--Oh! je n'ai pas voulu de suicides dans ma petite vie. Je les ai +épousés tous les quatre. Il faut être bonne fille, n'est-ce pas, Sire? +Les hommes sont si malheureux quand on les laisse à la porte! Ils +veulent bien peu de chose! Pourquoi leur refuser? + +--Eh! si un cinquième se présente, il faudra bien que tu lui dises +non... + +--Je n'ai jamais dit non à personne, Sire, ce n'est pas dans mon +caractère. Mes maris ont compris tout de suite que j'étais gentille avec +eux et que je n'avais pas de raisons pour être mauvaise avec les autres. +Tout le monde me trouve jolie dans le quartier. Je ne dis pas que tout +le monde me plaît, mais que voulez-vous? chacun pratique la charité +comme il l'entend. On n'est pas riche à la maison, je donne ce que j'ai, +j'aime faire plaisir et le soir je m'endors contente quand je me dis que +j'ai eu bon coeur pour tous ceux qui me tendaient la main. C'est ma +petite vertu, à moi. + +Pausole demeurait rêveur. + +--Je n'aurais rien à dire, fit-il, si tu ne t'étais pas mariée. Le +mariage est une abdication volontaire de la liberté. On peut la +révoquer, cette abdication; mais alors il faut se séparer... + +--Oh! nous n'en voyons pas si long! Je me suis mariée avec les marmitons +de mes parents. Ils tiennent la maison. Moi, je fais le ménage. C'est +notre intérêt de rester ensemble, et, comme nous nous aimons bien, tout +s'arrange. Quand la nuit est passée, quand le ménage est fini, je reste +seule et je n'ai rien à faire. Mes maris sont à leur travail. Alors, +comme tant d'autres, je pourrais aller de porte en porte causer avec les +commères et dire du mal des voisins. Moi, je trouve que quand on a vingt +ans, on peut s'occuper mieux que cela. Aussitôt que j'ai posé ma jupe, +je me laisse emmener par l'un ou l'autre: au moins, ce n'est pas du +temps perdu. + +--Allons, dit Pausole, je vieillis. Je vois que je suis réactionnaire et +que les moeurs marchent en avant. Je ne te condamnerai pas, ma fille. Au +fond, tu appliques mieux mes lois que je n'ai su le faire en personne. +Jusqu'ici, j'avais pour jurisprudence de frapper toutes les femmes +adultères qui ne fuyaient pas de chez elles. Un dieu s'est montré jadis +plus indulgent que je ne le fus. Il faut que la liberté ne puisse pas +être abdiquée, même par consentement mutuel. Ton exemple me frappe, mon +enfant, car tu te passes de mes principes et tu as, comme tu dis, ta +petite vertu à toi, qui est peut-être bien la grande. Donne-moi la main, +je te félicite. + + * * * * * + +Pausole continua ses visites, il entra dans les ateliers, dans les +boutiques, dans les hangars; il questionna les vagabonds qui dormaient +le long des murs, il serra beaucoup de mains noires et vit beaucoup de +visages souriants. Personne ne se plaignait de la vie au point +d'attaquer le gouvernement. + +Rentré à la préfecture, il subit un second festin, écouta de nouveaux +discours et serra de nouvelles mains avec une croissante fatigue. + +Comme les invités se formaient par groupes dans les salons préfectoraux +ornés des portraits de Pausole et de ses Reines favorites, le chef de la +Sûreté surgit au moment où le Roi venait d'emmener dans un coin écarté +Giguelillot par le coude gauche, afin de lui parler poésie. + +S'inclinant avec une déférence qu'altérait la fierté de la tâche +réussie, le chef prononça lentement ces paroles: + +--J'ai l'honneur d'annoncer à Votre Majesté que son auguste fille, la +Princesse Aline, est retrouvée saine et sauve. + +--Déjà? s'écria Pausole. + +--Oui, Sire. Vous êtes obéi. + + + + +CHAPITRE VII + +OÙ LE LECTEUR RETROUVE HEUREUSEMENT LES HÉROÏNES DE CETTE HISTOIRE. + + Dès que je fus couchée, je lui dis: «--Approchez-vous, mon petit + coeur.» Elle ne se fit pas prier et nous nous baisâmes d'une manière + fort tendre... + + _Histoire de Mme la comtesse des Barres_, 1742. + + +Aline et Mirabelle, sortant de l'hôtel du Coq, arrivèrent à la ville +vers dix heures du soir. + +Tryphême, endormie aux heures du soleil, s'anime au crépuscule et reste +éveillée tard. Toutes les boutiques étaient ouvertes le long des rues +pleines de passants quand les deux amies se mêlèrent à la foule, et +Mirabelle en profita pour s'habiller sans plus attendre. Le sentiment de +sa nudité était le plus désagréable qu'elle eût encore éprouvé. Bien +qu'elle coudoyât beaucoup d'autres jeunes filles aussi découvertes +qu'elle-même, ses yeux croyaient voir tous les yeux fixés sur un point +de sa personne, et cela ne pouvait pas se supporter,--au moins de la +part d'une multitude. + +Elle entra donc dans une boutique et expliqua ce qu'elle désirait. + +--Oh! madame, fit la marchande, en la considérant des pieds à la tête, +ce n'est pas mon intérêt de parler comme je le fais, mais quel dommage +d'habiller madame! Quand on a la poitrine si jeune, le ventre si fin, +les jambes si bien faites, peut-on cacher des choses pareilles? + +--C'est mon caprice, dit Mirabelle. + +--Alors, mettez des transparents... Je peux faire à Madame une petite +robe Empire en linon blanc sans doublure, très collante autour des +hanches... De loin, cela fait robe, et de près, c'est comme si l'on +n'avait rien... J'ai là du linon tout ce qu'il y a de léger. On lirait +le journal à travers. Madame veut-elle essayer?... Ou bien est-ce que +madame préfère le tulle noir? mais c'est plutôt robe de bal. + +--Non, rien de tout cela. De la batiste, des bas de fil, une jupe de +toile toute faite et une chemisette bleue, voilà ce qu'il me faut. +Donnez-en autant à ma soeur qui désire s'habiller exactement comme moi. + +--Enfin... je veux bien, dit la brave femme. Vrai, c'est péché de vous +obéir. + +Habillées, elles achetèrent des canotiers quelconques, mais de paille et +de ruban semblables. Mirabelle y tenait beaucoup. + +Puis elles sortirent. + + * * * * * + +--Grande soeur, dit Line en souriant, où irons-nous passer la nuit? + +Malgré le conseil de Giguelillot, Mirabelle répondit vivement: + +--À l'hôtel. + +--Pourquoi pas dans cette maison dont le page nous a donné l'adresse? + +--Cela m'effraye, tous ces garçons et toutes ces petites filles +ensemble... + +--Ils doivent tant s'amuser! Tu ne veux pas aller voir? + +--On nous retiendrait peut-être... Je ne suis pas tranquille. L'hôtel +est plus sûr. + +--Le page disait bien le contraire. Et il est si intelligent!... +N'est-ce pas qu'il est gentil, ce petit page, Mirabelle? + +--Ah!... tu trouves? + +--Oui... J'aime beaucoup ses yeux. + +--Moi pas! + +--Oh! je t'ai fait de la peine. Tu es devenue blanche... + +--Pas le moins du monde. Je ne suis pas de ton avis, voilà tout. + +--Mais comme tu es nerveuse! Pourquoi t'ai-je dit cela?... Pardon, +Mirabelle, je ne le dirai plus... Viens dans un petit coin noir, tout de +suite... + +--Pourquoi? + +--Pour que je t'embrasse... Si tu me le permets. + +Elles prirent une rue obscure et trouvèrent l'abri souhaité: derrière un +tombereau de sable qu'on avait laissé là sur cales, les deux jeunes +filles, bouche à bouche, se prouvèrent une fidèle tendresse. + +--Viens, soupira Mirabelle. Dépêchons-nous, il est tard. Il nous faut +une chambre, tu sais. + +--Oui, dit Line, j'ai bien sommeil encore. Depuis trois jours j'ai si +peu dormi... Je me sens faible, faible, ce soir. Et j'ai mal aux +jambes... Comment cela se fait-il? Nous n'avons guère marché, pourtant? + +--C'est parce que tu grandis. Je suis contente de cela. Bon signe, ma +chérie. + +Line croyait tout ce qu'on lui disait et ne s'inquiéta pas davantage. + +Dans une avenue silencieuse, elles s'arrêtèrent devant un hôtel qui +paraissait très convenable et qui avait pour enseigne: _Hôtel du +Sein-Blanc et de Westphalie_. + +Elles y pénétrèrent. Mirabelle choisit une chambre à grand lit, très +vaste, avec des miradores qui lui assuraient une précieuse fraîcheur. + +Au moment où elles gagnaient l'ascenseur, la directrice prit à part +Mirabelle et s'excusa profondément: l'hôtel avait six attachés chargés +du service de nuit près des dames qui voyageaient seules; mais il était +venu dans l'après-midi une famille de sept Anglaises qui avaient retenu +par télégramme toute cette partie du personnel et la maison se trouvait +ainsi démunie pour quarante-huit heures. La directrice offrait de les +remplacer, au moins dans la mesure du possible, en réveillant les deux +petits grooms, qui étaient sans doute un peu jeunes, mais passaient pour +très gentils. Elle demandait, en outre, si ces dames resteraient +plusieurs jours afin de les inscrire sur-le-champ pour les premiers +attachés disponibles. + +Mirabelle la laissa parler; puis elle répondit simplement: + +--Ma petite soeur et moi, madame, nous n'avons besoin de personne. + +À peine enfermées dans leur chambre, elles se déshabillèrent avec +lassitude. Line dormait en faisant sa toilette et restait les doigts +dans ses cheveux sans pouvoir terminer sa natte. + +Mirabelle, mélancolique, mais patiente et résignée, la coucha comme une +enfant. + +--Bonsoir, Mirabelle... Dors bien... murmura Line en tendant la bouche, +mais sans pouvoir rouvrir les yeux. + +--Bonsoir, ma chérie... je ne t'éveillerai pas. + +--Bien gentille... bonne nuit. + +Mirabelle se glissa le long de son amie, prit tendrement le petit corps +entre ses belles jambes jalouses, posa la tête blonde sur sa poitrine et +ne put s'endormir que longtemps, longtemps après. + + * * * * * + +Elle s'éveilla cependant la première, sonna, sauta du lit et sortit dans +le couloir afin de donner ses ordres silencieusement. + +Il lui fallait des fleurs, des gerbes, des brassées, des bottes de +fleurs. Elle en mit partout, sur les tables, la cheminée, les divans, +les chaises, les consoles. Elle en mit derrière les cadres, dans les +marges de toutes les glaces, et jusque dans les gonds des hautes +portes-fenêtres ouvertes. Elle en joncha le tapis, elle en couvrit la +couche. Autour du cher profil de Line endormie elle en rougit l'oreiller +blanc, et Line fut éveillée par leur immense parfum. + +Les deux mains jointes sous la joue, souriante des yeux et de la bouche, +la natte ramenée sur la poitrine et un sein dans le pli du coude, elle +appela Mirabelle qui mit genou en terre comme si elle mimait un ballet +d'amour. + +Line avait l'âme reconnaissante. Elle réunit ses bras nus derrière le +cou de son amie, ébaucha quelques baisers plus sonores que voluptueux, +puis tourna doucement la tête de Mirabelle de façon à poser l'oreille +sur sa bouche et lui offrit sans détours ce que la jeune fille pouvait +désirer de plus agréable à ses tentations. + +Mirabelle ne se fit pas prier. Ayant prouvé douze heures durant toute la +discrétion dont elle était susceptible, elle jugea qu'elle avait atteint +l'extrême limite de la réserve et qu'il lui devenait permis de se +montrer enfin telle que les dieux l'avaient faite. + +Sa franchise, durant quatre heures, se montra sous tous les aspects. +Après plusieurs attendrissements qui l'ébranlèrent jusqu'au fond de sa +jeune et prompte émotion, Line avoua qu'elle était décidément souffrante +et qu'elle n'aurait pas même la force de se lever pour déjeuner sur une +chaise. + +Elle prit son repas au bord du lit. + +Cependant la journée s'avançait. Mirabelle rangea la chambre, reçut les +vêtements, les plia, en ancienne apprentie soigneuse, et, comme il +fallait bien méditer aussi les exigences de la vie pratique, elle visita +les porte-monnaie et fit le compte des richesses communes. + +Deux journées d'auberge au village, les achats de vêtements, les fleurs, +avaient absorbé les trois quarts de ce que contenaient les petites +bourses... + +Mirabelle, toute soucieuse, ébaucha des combinaisons... + +--À quoi penses-tu? demanda Line. + +--À toi, chérie... Il faut que je sorte... + +--Tu penses à moi et tu me quittes? + +--Pas pour longtemps... Deux heures peut-être... Si je n'étais pas +rentrée à l'heure du dîner, tu ne t'inquiéterais pas, le promets-tu? + +--Oh! mais comme je vais m'ennuyer! Pourquoi faut-il que tu sortes? + +--Ne me demande pas... C'est pour nous deux... Dès que je serai sortie, +ferme bien la porte, n'est-ce pas? et ne laisse entrer personne... +Puisque tu es fatiguée, tu devrais faire une longue sieste en +m'attendant... + +Elle prit des ciseaux, se coupa une boucle brune et la fixa au second +oreiller avec une épingle à cheveux. + +--Tiens, mon amour, voici un peu de moi pour que tu ne te sentes pas +seule... + + + + +CHAPITRE VIII + +OÙ LES ÉVÉNEMENTS SE PRÉCIPITENT. + + Il étoit trop poli, trop galant pour desobliger un sexe dont il avoit + toujours été l'idole. Dès qu'une jolie femme se présentoit, elle était + sûre d'être placée. + + _Le Cosmopolite._--1751. + + +--Ma fille est retrouvée? dit Pausole. C'est fort heureux pour elle. +Mais quelle heure singulière vous avez choisie, monsieur, pour une +pareille découverte! + +--Sire... je suis confondu... Nous ne choisissons guère les... + +--Comment voulez-vous que j'aille courir les rues quelques instants +avant minuit, un soir de fête, en pleine foule, au milieu des plaisirs +et sans doute des excès que toute fête conseille et même facilite, pour +une démarche aussi intime, aussi délicate, aussi scabreuse que de +pénétrer en personne dans l'appartement clandestin d'une Altesse royale +avec le dessein paternel de ressaisir son affection? La Princesse Aline +se couche à neuf heures, monsieur le chef de la Sûreté. Elle est +certainement au repos en ce moment. J'arriverais comme un personnage de +vaudeville au milieu d'un flagrant délit et cette seule idée m'est +odieuse. Vous m'en voyez tout révolté. Allez, monsieur, vous êtes un +maladroit! + +--Mais, Sire, c'est votre ministre, l'honorable, seigneur Taxis, qui m'a +conseillé de... + +--Encore lui! Toujours cet homme! Je n'apprends donc rien de +malencontreux, de brouillon, d'impolitique sans qu'il n'y ait sa part de +responsabilité! Il se rendra intolérable, et je ne sais pas vraiment si +je ne finirai point par me priver de tels services où je ne recueille +que trouble et vicissitude... Allez! vous dis-je; je suis très +mécontent... Réglez la suite avec mon page. Je ne veux plus m'occuper de +rien. + +Giguelillot emmena le malheureux. + +--Pourquoi venir parler de cela au Roi? lui dit-il. Si vous m'aviez pris +à part, je vous aurais prévenu d'un mot... Voyons, dites-moi ce que vous +savez. J'essayerai d'arranger les choses. + +Le chef de la Sûreté expliqua que la Princesse Aline avait été +retrouvée, non avec un jeune homme, comme on croyait le savoir, mais +avec une jeune fille un peu plus âgée qu'elle, hôtel du Sein-Blanc et de +Westphalie. Il ajouta que, deux agents restés pendant trois heures aux +écoutes derrière la porte avaient fait le rapport le plus singulier de +tout ce qu'ils avaient su entendre. Il insista pour obtenir que +l'arrestation fût prompte, disant que, à plusieurs reprises, Son Altesse +s'était plainte d'une lassitude extrême et que le souci de l'auguste +santé devait primer, semblait-il, toute autre considération. + +--Ne savez-vous rien de plus? demanda Giguelillot. + +--L'inconnue parlait d'une absence qu'elle avait faite dans le courant +de l'après-midi et qui a été confirmée par le portier de l'hôtel. + +--Où pouvait-elle aller? + +--Elle refusait de le dire; mais elle rapportait deux cents francs d'une +mystérieuse origine, et une bague qu'elle voulait revendre sans la +garder un seul jour. + +--C'est tout ce qu'on sait? + +--Demain lundi, de quatre à huit, elle sortira une seconde fois. + +--Ah! ah! c'est très intéressant. + +Giglio remercia le policier, lui ordonna de faire cesser la surveillance +le lendemain à quatre heures précises, et surtout de renoncer à toute +communication avec Taxis, d'une part, avec Pausole, de l'autre. + + * * * * * + +Il achevait à peine, lorsqu'un grand mouvement se fit autour de lui, + +Le Roi venait de manifester au préfet qu'il lui était agréable de se +retirer dans ses appartements avec la jeune femme qu'il avait épousée le +matin même. + +Giguelillot traversa vivement le salon, s'approcha de Diane à la Houppe +et prit en penchant la tête sur l'épaule un air suppliant et doux... + +Diane fronça les sourcils sans pouvoir en même temps s'empêcher de +sourire, et, le visage tendu en avant, elle articula nettement: + +--Oui. + +Puis, dans un rire silencieux, elle murmura non sans bravade: + +--Tu ne diras plus, petite horreur, que tu n'as jamais entendu ce +mot-là. + + * * * * * + +Il la rejoignit une heure plus tard. Elle l'attendait sur une chaise +longue; ses cheveux noirs ondulaient largement sur chacune de ses joues +et la recouvraient jusqu'à la hanche. Il ne vit de son expression que +deux yeux très brillants et une bouche humide... + +--Eh bien, madame, dit-il, je vous ai obéi. La Princesse Aline n'est pas +arrêtée. + +--Oh! tu es gentil! tu es si gentil! + +--Quelle récompense aurai-je? + +--Toutes celles que tu aimes. + +Elle ferma doucement le verrou, tandis qu'il éteignait toutes les lampes +électriques, sauf une qu'il posa sur le sol, afin de laisser le sommet +du lit dans une demi-obscurité. Il retira son costume jaune et bleu dans +le cabinet de toilette. Un flacon de parfum s'offrait: il le reconnut +aussitôt et s'en versa par attention. + +Mais lorsqu'il frissonna enfin dans les bras de la jeune femme il se +sentit presque humilié, ou, si l'on peut le dire, inutile. Son gracieux +talent ne lui servait à rien. Diane obéissait aux caresses avec un tel +empressement que toute subtilité devenait ruse perdue. Déjà elle avait +ressenti ce qu'il s'occupait de lui suggérer avec plus de méthode +qu'elle n'avait de patience. Ainsi plusieurs fois de suite elle le +déconcerta. + +Au milieu de la nuit, comme pour le dominer et le maintenir au moment où +elle attendait de lui des réponses presque solennelles, Diane à la +Houppe s'étendit avec un soupir sur celui qu'elle chérissait tant, +s'accouda de chaque côté, le frôla régulièrement de ses seins gonflés et +souples dont la caresse passait tiède et lui dit avec effort: + +--Tu m'aimes? + +--Oui. + +--Combien de temps m'aimeras-tu? + +--Toujours. + +--Alors... je peux te confier... un secret? + +--Tu peux. + +--Le Roi m'a dit qu'il songeait à permettre aux pages... d'entrer dans +le harem... et qu'il fermerait les yeux sur... ce qui se passerait... +très probablement. + +--Admirable inspiration! + +--Oh! ne ris pas!... Je suis si contente!... Nous pourrons nous +revoir... Maintenant cela m'est bien égal que la blanche Aline soit +prise... puisque cela ne nous sépare plus... + +--Amour!... + +--Mais tu vas me jurer quelque chose. + +--Tout ce que tu voudras. + +--Il y a tant de femmes au harem... Sais-je seulement si quelqu'une ne +te fera pas la cour? Souviens-toi, Djilio, souviens-toi que je me suis +soumise la première... et jure-moi que les autres n'obtiendront rien de +ta bouche... Jure-moi que personne ne t'étreindra comme je t'étreins... +avec mon corps et mon âme!... Jure, Djilio! Donne-toi comme je me donne! + +Giguelillot ne fit aucune difficulté. Il jura selon les traditions et +prit le ton qui convenait à la circonstance. Puis il quitta la belle +Diane «afin de ne pas la compromettre», ainsi qu'il le lui fit +comprendre,--et aussi pour dormir tranquille, mais il ne dit rien de +cette-raison-là. + + * * * * * + +Le lendemain, comme il passait dans le corridor préfectoral, un appel +murmuré mais pressant lui fit retourner la tête. + +Le petit visage de Philis se hasardait, timidement, derrière une porte +entre-bâillée. + +La porte s'ouvrit tout à fait, puis se referma sur eux deux. + +--Le Roi dort, dit Philis. Restons là,... Nous ne serons pas surpris. + +--Comment! à midi et demi, le Roi dort encore? + +--Pas depuis longtemps! expliqua la petite avec une certaine fierté. + +--Et vous? + +--Moi! je n'ai pas sommeil quand je pense à vous. Il y a une heure que +je vous attends derrière cette porte. + +--Que vouliez-vous de moi? + +Elle prit un air penché: + +--Une petite leçon, monsieur... Vous ne m'en avez donné qu'une et je +l'ai vite apprise par coeur, mais je ne ferai jamais de progrès si vous +ne m'enseignez qu'une règle sur quatre... + +Giguelillot la félicita de ses dispositions studieuses. Toutefois, comme +il ne trouvait ni agréable ni décent le rôle qu'on voulait lui faire +jouer, il décida que dans l'intérêt même de l'élève, la seconde leçon +devait être plus expérimentale que théorique, et, consultant ses +fantaisies plutôt que les devoirs de sa tâche, il abusa diversement de +l'acceptation préalable que Philis exprimait toujours à l'étourdie, avec +un jeune élan de confiance et parfois de curiosité. + +Philis apprit les quatre règles. Son esprit s'ouvrait peu à peu à toutes +les lumières nouvelles d'une science qui la ravissait, et qui n'était +jamais trop difficile, prétendait-elle, pour ses jeunes compréhensions. +Cependant après une heure et quart Giguelillot lui dit en ami que son +petit cerveau délicat avait assez travaillé. + +Elle le retint: + +--Vous vous en allez? + +--Jusqu'à ce soir. + +--Vous sortez en ville? + +--Oui. + +--Puis-je vous donner une commission? + +--Laquelle? + +--Écoutez... Ma soeur n'a pas toujours été gentille pour moi... mais je +l'aime bien tout de même... et je suis triste qu'elle soit partie... +Vous êtes si adroit, petit ami... Vous pourrez peut-être découvrir son +adresse... et la voir un instant... et lui parler de moi... Cherchez-la, +vous me ferez plaisir... Gardez son secret, je n'en veux pas... mais +dites-moi si elle va bien... Je ne vous demande pas autre chose... + +--Vous le saurez ce soir, dit Giguelillot. + +--C'est gentil... Encore un petit mot... Vous lui parlerez... vous lui +parlerez de tout près... Ne l'embrassez pas... + +--Je vous le promets. + +--Même si elle a l'air d'en avoir envie? + +--Les jeunes filles n'ont jamais cet air-là, mademoiselle. + +--Oh!... alors on voit bien que vous ne les connaissez pas! + + * * * * * + +Giguelillot déjeuna fort tranquillement, fit à plusieurs amis l'aveu +confidentiel de son départ pour une enquête, afin que cela fût +immédiatement répété au Roi. Puis il sortit, seul et sans canne. + +Devant l'hôtel de la préfecture, sur la planche d'un banc public, il +aperçut la belle Thierrette, qui, les deux mains croisées en poing et le +corps courbé en cerceau, posait, sans en avoir conscience, pour la +statue monumentale du Découragement silencieux. + +Il la releva par le menton. + +--Eh bien, pauvre Thierrette, cela ne va pas? dit-il. + +--Ah! monsieur! je ne peux pas suffire... Ce n'est pourtant pas faute de +bonne volonté... J'y mets tout mon coeur, vous savez... je me mets en +quatre pour contenter... mais il y a trop d'ouvrage... Je vais demander +mon compte. + +--Déjà? Déjà? Comment, toi, une forte fille, avec tes muscles et ta +santé, tu ne peux pas crier: «Vive l'armée!» pendant deux jours de +suite? Qui est-ce qui m'a flanqué une mauviette pareille, sacré nom d'un +chien? + +--Mauviette? Je voudrais bien en voir une autre à ma place!... Monsieur, +ils amènent leurs amis, maintenant!... Un régiment, passe encore, mais +toute la ville, je ne peux pas... Alors je viens vous prier... pour si +vous connaissiez une maison plus tranquille... même avec plusieurs +maîtres... pourvu qu'ils ne soient pas plus de cinquante... + +--Allons, console-toi. Je sais ce qu'il te faut. De ma propre autorité +je te nomme ribaude ordinaire à la suite du corps des pages. Nous sommes +quinze à peine... + +--Oh! si ce n'est que cela! + +--... Et nous avons tous beaucoup d'amies; mais il nous manquait... +comment dirai-je... quelqu'un qui fût à portée... Les soubrettes du Roi +ne sont jamais seules à l'heure où on leur rend visite... On ne peut pas +compter sur elles... Toi, tu seras notre petit harem particulier. C'est +entendu. Sèche tes larmes. + +La paysanne se confondit en remerciements et resta clouée sur la place. + +La quittant avec un geste d'encouragement et d'entrain, Giguelillot fut +d'abord s'acheter des cigarettes, puis il se rendit vers les lieux où il +savait pouvoir rencontrer Galatée. + +C'était un petit hôtel blanc, fort convenable d'aspect, et dont rien ne +décelait la vie intérieure. + +Le page sonna. On l'introduisit auprès d'une grande dame âgée qui avait +de parfaites façons et qui s'enquit tout de suite de ses préférences, +c'est-à-dire qu'elle lui demanda s'il fallait faire prévenir en ville +Mme X., femme d'un magistrat, personne blonde très effarouchée, ou +plutôt Mme Y., dont la photographie était sur la cheminée. + +Mais Giglio, sans y toucher, fit en quelques mots précis le portrait +d'une jeune fille idéale qui ressemblait à Galatée comme Galatée à son +miroir. + +On le laissa seul dans une chambre, et, après vingt minutes d'attente +pendant lesquelles on fit semblant d'aller quérir l'ingénue chez elle, +il vit entrer Mlle Lebirbe qui venait simplement de la chambre voisine. + +Dès qu'elle l'aperçut, elle poussa un cri et, détournant la tête, se mit +à pleurer. + +Au lieu de triompher par un «Je vous l'avais bien dit!» qui ne lui eût +pas apporté les consolations indiquées, Giglio s'approcha d'elle et lui +prit la main: + +--Qu'avez-vous? + +--Ah! vous êtes gentil d'être venu! + +Ses larmes redoublèrent. Elle reprit: + +--Vous aviez raison... vous m'avez parlé comme un ami... J'ai eu tort de +ne pas vous croire... On a été si grossier pour moi, si vous saviez!... +Je ne suis pas plus heureuse que dans ma famille... + +--Vous retourneriez chez votre père? + +--Oh! non! mais je veux sortir d'ici. + +--Personne n'a le droit de vous retenir. Où irez-vous quand vous serez +sortie? + +--Je ne sais pas... + +Puis, de plus en plus désespérée, elle sanglota: + +--Je suis amoureuse. + +Giglio ne comprenait plus. + +--Vous dites? + +Elle ne répondit rien. + +--Amoureuse de qui? + +Elle hésita encore, sourit légèrement, soupira, et dit enfin: + +--De votre amie. + + * * * * * + +Très sérieux, le page hasarda: + +--Est-ce que vous ne pourriez pas désigner plus clairement... + +--Votre amie de l'hôtel du Coq... L'aînée des deux... Elle est venue +ici... Elle avait besoin d'argent, paraît-il... Ah! si vous aviez vu ma +joie quand je l'ai aperçue... N'est-ce pas qu'il y a des hasards +providentiels et que nous étions prédestinées à nous retrouver un jour, +peut-être pour longtemps? + +--Ce n'est pas douteux, dit Giguelillot qui entrevit des machiavélismes. + +--Vous savez que j'en suis folle? reprit Galatée. Je comprends +maintenant tout ce que j'ai vu par ma fenêtre, au bout de ma lorgnette +qui tremblait... Nous sommes restées seules une demi-heure dans un salon +d'attente... Je crois bien qu'elle en aime une autre et néanmoins elle +m'a aimée... pour se purifier, disait-elle, de ce qu'elle allait faire +dans l'horrible endroit où je suis encore. Quand je pense qu'elle va +revenir dans une demi-heure et que peut-être nous ne nous reverrons +pas... + +--Vous vous reverrez, dit Giguelillot, ce soir même, et pour longtemps. + +--Je le lui ai demandé. Elle ne veut pas. + +--Elle voudra... Croyez-moi aujourd'hui puisque vous regrettez de ne +m'avoir pas cru avant-hier... Venez ici écrire une lettre. Demandez ce +qu'il faut pour cela. + +Une esclave en bonnet apporta un buvard. + +--Vous allez, dit Giguelillot, écrire à la jeune fille que vous espérez, +que vous attendez ici même. + +--Pourquoi? + +--Pour lui dire d'abord ce que vous pensez d'elle... + +--Elle le sait. + +--Elle ne le sait pas. Rien ne vaut une déclaration écrite... Dites-lui +par lettre tout ce que vous lui avez dit en pensée depuis que vous +l'avez quittée... Et enfin... + +--Mais puisqu'elle va venir? + +--Oh! il ne faut pas lui en parler. C'est très important. Vous gâteriez +tout. + +--Soit... + +--Dites-lui donc ce que vous pensez d'elle, et donnez-lui rendez-vous +pour ce soir au Jardin-Royal, sous le monument de Félicien Rops. + +--Elle y sera? + +--Elle y sera. Je m'y engage. Mais dépêchez-vous. Le temps presse. + +Galatée écrivit sa lettre, puis, la tendant: + +--À quelle adresse? + +--Je me charge de la faire parvenir. + +--Et le résultat? + +--Ce soir vous serez toute seule avec cette jeune personne et vous +l'emmènerez où il vous plaira... Je vous conseille d'aller en France. + +--Vous ne vous moquez pas de moi? + +--Voulez-vous me dire pourquoi je me moquerais de vous?... et si jusqu'à +présent je vous ai laissé croire que je faisais de fines mystifications +autour de votre personne? + +--Pardonnez-moi, mon ami. Merci... Merci de tout coeur... Vous +reverrai-je? + +--Non... ou du moins... pas cette semaine... On se revoit toujours: le +monde est si petit. Mais je vous chasse d'où vous êtes, et ne vous donne +aucun rendez-vous. C'est la meilleure preuve que je puisse vous offrir +de ma respectueuse amitié. + + + + +CHAPITRE IX + +OÙ GIGUELILLOT, LUI AUSSI, DEVIENT AMOUREUX. + + Le garçon est pour la fille, + La fille est pour le garçon; + Quoi qu'on fasse et qu'on babille, + Ce n'est, ma foi, que vétille, + Que mystère et que façon. + Le filet est pour l'anguille + Et le trou pour la cheville, + La limace à la coquille, + La coquille au limaçon. + Le garçon est pour la fille, + La fille pour le garçon. + + Le manche pour la faucille + Et la balle pour la grille, + Le fil pour la canetille + Et la pomme pour l'arçon, + L'appât est pour l'hameçon, + Le bout pour le nourrisson, + Et l'oiseau pour le buisson, + Et le garçon pour la fille. + Le cheval est pour l'étrille + Et pour le caparasson, + Le tillac est pour la quille, + La cage pour le pinson, + Et l'étang pour le poisson, + Et l'ente pour l'écusson, + Et l'épy pour la moisson, + Le rocher est pour l'anguille, + La fille pour le garçon. + . . . . . . . . . . . . + + _Virelai de CLAUDE LE PETIT._--1660. + + +Lorsque Giguelillot se rendit enfin hôtel du Sein-Blanc et de +Westphalie--car vous pensez bien qu'il y courut--Mirabelle venait de +sortir. + +Il frappa trois coups discrets, et attendit: + +--Qui est là? + +--Moi. + +--Vous?... le page de papa? dit Line tout bas, dans la serrure. + +--Puis-je entrer? + +--On m'a bien défendu d'ouvrir... Mais puisque c'est vous, il n'y a pas +de danger. + +Elle lui ouvrit, et, se haussant sur la pointe des pieds, elle lui +tendit la joue. + +--Embrassez-moi, dit-elle, je vous le permets... Sur l'autre joue +aussi... La vôtre, maintenant... + +Elle soupira. + +--J'ai bien des choses à vous dire... Asseyons-nous tout près, sur le +canapé... Comment vous appelez-vous? + +--Djilio. + +--Oh! quel joli nom! dit Line. + + * * * * * + +Et Giglio pensa une fois de plus que si chaque femme trouve à dire des +banalités diverses, selon les amants qu'elle rencontre, chaque homme +n'entend pas plus de dix phrases de la part de toutes les maîtresses, +comme si elles répétaient en secret pour lui réciter le même rôle. + + * * * * * + +--Quel hasard! s'écria Line. Je pensais justement à vous... Laissez-moi +vous regarder... Je me suis presque disputée avec mon amie à propos de +vos yeux... Je les trouvais très jolis. On a prétendu que non. Mais j'ai +raison contre elle, Djilio. Ils sont bien jolis, vos yeux. + +--Tout à fait quelconques, dit Giglio; s'ils s'animent quand ils vous +regardent, Altesse, c'est à vous qu'ils le doivent. + +--Ne m'appelez pas Altesse, vous m'intimidez. Dites-moi Line, c'est plus +gentil. + +Mais il ne la nomma d'aucune façon, car, avec un trouble apparent qui +n'était pas, cette fois, volontaire, il ne trouva plus rien qui lui +semblât digne d'être dit à la blanche Aline. + +Le premier jour où il l'avait vue, dans cette autre chambre d'hôtel où +s'étaient précipités des événements si rapides, les circonstances ne se +prêtaient guère à une contemplation tendre. Mirabelle, présente et +jalouse, ne se laissait pas oublier, Aline inquiète montrait un visage +altéré. Scène étourdissante et brève, ce quart d'heure singulier s'en +était allé en folie dans le tourbillon de son souvenir. + +Là au contraire, dans le silence, de ses yeux et si près de son visage +charmant, il la vit semblable à elle seule. + +Diane à la Houppe lui parut trop sensuelle; Philis trop exempte de +tendresse. L'une dévorait et l'autre jouait, mais aucune des deux +n'avait dans le regard cette petite flamme continue qui appelle et +retient l'amour au moment où elle le révèle. + +Il tenait les deux mains de Line, qui ne baissait pas les paupières et +qui laissait entr'ouverte, comme pour un baiser toujours prêt, sa petite +bouche plus haute que large de jeune fille encore enfant. + + * * * * * + +Il ne lui parlait point. Il n'aurait su que lui dire. Vaguement, et une +à une, les phrases qu'il avait répétées cent fois se présentèrent à son +esprit. D'abord il les rejeta, puis avec un sourire presque triste, il +pensa que sur un autre ton, ces phrases-là ne seraient plus les mêmes. +Il se dit que ses hyperboles, et les plus invraisemblables, se +trouveraient mieux que jamais en situation; que les petits mensonges de +la galanterie, excusables dans une aventure, deviendraient tout à fait +touchants au début d'une passion réelle; enfin qu'il pouvait sans faute +abuser sa nouvelle amie selon ses méthodes ordinaires, sachant qu'il lui +ferait plaisir et sentant combien cela lui était dû. + +--Qu'avez-vous? disait Line, + +--Je vous aime, fit-il. + +--Je vous aime aussi, Djilio; je vous aime de tout mon coeur. Je suis +bien heureuse en vous le disant. + +--Mais moi, je vous aime depuis si longtemps. Vous n'en saviez rien, +n'est-ce pas? + +--Depuis longtemps? répéta Line. Vous m'aimez depuis longtemps? Mais +hier matin je ne vous connaissais pas... + +--Je vous aime depuis trois ans, dit Giguelillot en soupirant. + +--Et vous ne me l'aviez jamais dit? + +--Je n'osais pas... Je pensais à vous, mais vous étiez si haut, si loin +de moi!... Comment croire que jamais vous consentiriez à m'entendre?... +Je vous aimais d'en bas... Je pensais à vous sans cesse, mais je +n'espérais pas que j'arriverais un jour, par un hasard extraordinaire, à +vous parler enfin seul à seule, la main dans la main, les yeux dans les +yeux... + +Line le regardait avec tendresse. + +Il poursuivit: + +--Vous ne me croyez pas? + +--Oh! si! + +--Tenez... J'écrivais des vers sur vous... + +--Des vers? Vous faites des vers? Oh! j'aime tant les vers! Et vous en +avez fait sur moi? c'est vrai? + +--Voulez-vous les lire? + +--Si je veux les lire?... mais oui! + +--Les voici. + +Giguelillot sortit de sa poche son premier volume de vers, feuilleta... +Agnès... Alberte... Alexandrine... Alfrède... Alice... Alix... Aline! + +--Lisez! dit-il simplement. + +Line s'empara du petit volume et lut avec avidité: + + Ah! quand vous paraissez dans le ciel du loisir, + Lumière de mes nuits si tristes et si brèves, + Idéal renaissant de mon premier désir, + Ne sentez-vous jamais mon âme vous saisir + Et fermer sur vos seins les ailes de ses rêves? + +La petite Line leva de grands yeux. + +--Mais qui me dit que ces vers sont pour moi? + +--C'est un acrostiche... Vous savez bien ce que c'est qu'un acrostiche? +Vous êtes abonnée au _Journal de la Jeunesse_? Lisez les premières +lettres de chaque vers. + +--A, L, I... Aline! s'écria-t-elle avec un sourire de joie. Oh! c'est +vrai! Et comme ils sont jolis! Je n'en ai jamais lu d'aussi jolis que +ceux-là... Mais vous avez beaucoup de talent! + +--Quand je parle de vous, Line... C'est vous seule qui m'inspirez... +Vous m'avez bien compris?... Je n'osais pas écrire votre nom dans un +volume que tout le monde pouvait lire... Je l'ai caché dans un +acrostiche... secrètement... pour vous et pour moi... Personne ne le +sait, hors nous deux! + +Line se jeta dans ses bras. Il la prit avec passion, et sans rien tenter +de plus direct envers son petit corps plié, il unit sa bouche à celle +qui se tendait, très tendrement, presque avec précaution. + +--Comment! dit Line, vous connaissez cela aussi?... Mirabelle me disait +qu'elle l'avait inventé... + +--On le lui avait appris, dit Giguelillot. + +--Comme à vous? + +--Oh! je l'aurais deviné d'instinct, le premier jour où je vous ai vue. + +--Mais alors... elle m'a trompée? + +--Elle vous a trompée gentiment. + +--C'est égal... elle m'a dit un mensonge... Je ne le lui pardonnerai de +ma vie. C'est si vilain, les mensonges, n'est-ce pas? + +--Rien n'est plus laid, dit Giguelillot. + +Line réfléchissait, les lèvres serrées. + +--Je vous aime encore plus que mon amie, dit-elle. + +Ici, Giglio cessa de se contenir. Il prit la petite Line dans ses bras, +la porta sur le lit sans quitter ses lèvres, d'autant plus facilement +qu'elle lui disait: + +--Oh! oui!... mettez-vous là... tout près... tout près... + +Et une heure plus tard, la blanche Aline avouait dans ses bras très +émus: + +--Mirabelle est une menteuse. Je vous aime plus qu'elle, beaucoup plus +qu'elle... Je vous aime... comme je n'ai jamais aimé personne au +monde... Oh! ne vous en allez pas! ne vous en allez pas! + +--Il le faut... + +--Mais pourquoi? + +--Le Roi m'attend... Mirabelle va rentrer... + +--Je ne veux plus la voir! Je n'aime que vous! que vous!... Restez là... +je voudrais vous toucher depuis les pieds jusqu'à la tête et rester +ainsi toujours, les doigts dans vos doigts, la bouche sous la vôtre... +Je ne veux pas que vous vous en alliez... Obéissez-moi, enfin! + +Giglio brusqua les choses: + +--Tout est perdu, dit-il, si nous restons ici. Mirabelle vous reprendra +dans une heure. Elle-même sera prise une heure après et nous ne pourrons +plus jamais, jamais nous revoir, car le Roi vous emprisonnera de nouveau +dans vos appartements du palais. + +--Alors, emmenez-moi, partons... Est-ce qu'il n'y a pas d'autres pays où +nous pourrions vivre tranquilles, sans que personne puisse nous +tourmenter? + +Giglio eut pitié de Pausole: + +--Vous aimez votre père, ma petite Line. Vous l'aimez beaucoup. Si vous +allez où il n'est pas, vous le regretterez bientôt. + +--Oui, j'aime papa, mais pourquoi m'enferme-t-il? Si je reviens au +palais, je ne pourrai pas vous revoir et je serai malheureuse comme +avant... Car je le sens bien maintenant... j'étais très malheureuse... +Je ne m'en doutais guère... + +--Il y a un moyen qui arrangera tout. Vous vous rappelez la maison dont +je vous avais parlé hier? la maison de ces bons vieillards qui +recueillent les enfants maltraités et les soignent? + +--Oui. 22, rue des Amandines. Je crois que je me rappelle encore +l'adresse. + +--Parfaitement. Allez-y. Allez-y tout de suite. Et quand on vous aura +donné la chambre qui vous convient (demandez la section des filles), je +me charge de vous en faire sortir avec toute votre liberté. + +--Pour toujours? + +--Pour toujours. + + + + +CHAPITRE X + +OÙ L'ON PRESSENT LA FIN. + + [Grec: Dio dei êchthai pôs euthys ek neôn, hôs ho Platôn phêsin, hôste + chairein te kai lypeisthai hois dei; hê gar orthê paideia hautê + estin.] + + ARISTOTE, _Éthique_, II, 2. + + +Il était quatre heures, le lendemain, quand Pausole et ses deux +ministres furent reçus rue des Amandines, où le bon Roi, si bon qu'il +fût, ne croyait pas entrer en père. + +Giguelillot, depuis le matin, avait mis zèle et patience, d'abord à +persuader au Roi que cette visite serait pleine d'attraits; ensuite à +instruire secrètement ses hôtes, afin qu'ils lui parlassent comme il +convenait de le faire. + +Le directeur de la Société mena Pausole jusqu'à un fauteuil, s'inclina +trois fois devant lui et lut enfin, d'une voix satisfaite et ponctuée, +l'allocution que voici: + +«Sire, + +«L'Union tryphémoise pour le Sauvetage de l'Enfance ne saurait être +comparée aux oeuvres similaires des pays limitrophes, pas plus que les +lois de Votre Majesté ne souffrent de rapprochement avec celles des +nations rivales. Ici, nous recueillons les enfants maltraités, +physiquement ou moralement, mais le danger moral que nous prétendons +combattre n'est pas du tout celui que redoutent nos meilleurs confrères +étrangers, lesquels n'entendent pas comme nous le bonheur des petits +enfants.» + +--Je le crois sans peine, dit Pausole. + +--«Nous estimons, avec vous-même, Sire, que le jeune être acquiert très +tôt quelque droit à la liberté. Nous estimons qu'en soumettant la +jeunesse à l'autorité paternelle pendant vingt et une années +d'existence, les vieilles lois européennes prolongent dans leur sein +l'une des nombreuses racines que l'esclavage antique y laisse encore +vivantes. Le droit du père sur le fils, comme celui du mari sur la +femme, c'est, au fond, sous un nom quelconque, la mainmise du plus fort +sur l'épaule du plus faible, et il emprunte à la tyrannie son arbitraire +sans limites, en même temps que son prétexte et son drapeau: la +protection. Le mobile qui entraîne un citoyen libre à enfermer son +enfant dans les horribles geôles qu'on nomme les internats n'est pas +différent de celui qui le pousse, pendant les vacances, à martyriser le +pauvre petit du revers de la main ou du bout de la règle. L'homme, qui +n'a plus de droits sur les libertés de l'homme et qui ne peut plus +impunément séquestrer ou frapper un esclave humain, conserve partout son +pouvoir sur la personne de l'enfant, et, comme il faut bien qu'il abuse +de tous les pouvoirs qu'on lui donne, il abuse de celui-là, pour se +dédommager d'avoir perdu les autres.» + +--Très bien pensé, dit Giguelillot. N'est-ce pas, Sire? + +--Très bien, dit Pausole. + +--«Nous considérons comme abus de pouvoir paternel toute atteinte portée +à la libre expression comme au libre exercice des volontés de l'enfant, +si ces volontés n'engagent que lui seul. Nous offrons chez nous un asile +à tous les enfants malheureux sans leur demander pourquoi ils +souffraient dans leur famille, mais en constatant avec une légitime +fierté qu'ils sont heureux dans notre sein. Nous entretenons chez eux le +goût spontané de l'étude au lieu de leur faire haïr toute espèce de +travail en les emprisonnant dans la salle de classe. Leur émulation +n'est pas moindre et nous avons constaté bien des fois que, près d'un +maître aimé, l'espoir des récompenses vaut la crainte des punitions. Les +deux sexes élevés ensemble apprennent à se connaître l'un l'autre et +sont ainsi moins exposés à se tromper cruellement plus tard. Lorsqu'il +leur plaît d'aller au jeu, ils sont libres là comme ailleurs. Rien ne +leur est défendu, hormis de se disputer. Ils se groupent comme ils le +veulent, dans la cour comme au dortoir. Respectant les lois naturelles +plutôt que les principes des hommes, nous n'enfermons pas les sens de +nos élèves dans une contrainte artificielle où ils dévieraient +fatalement, pour le plus grand dommage de leur santé fragile. Nous +favorisons au contraire l'expansion des jeunesses précoces, convaincus +qu'à retarder l'amour on ne fait que le rendre plus redoutable, et qu'à +suppléer le plaisir par le rêve on accomplit de mauvaise besogne. Ce +n'est pas là de l'éducation, au sens vraiment élevé du mot...» + +Pausjole interrompit le discours: + +--Et quand ces enfants vous demandent conseil? + +--Sire, nous leur déconseillons les amitiés particulières, mais c'est +pour leur présenter les amitiés multiples comme un meilleur emploi de +leurs jeunes tendances. L'amour, l'amour exclusif d'une personne +individuelle, l'amour enfin tel qu'on l'enseigne dans les classes de +littérature des lycées français ou allemands, est en effet une tragédie +qui aboutit le plus souvent à la folie furieuse d'Oreste, à la triste +fin de Marguerite ou au suicide lamentable de Roméo et de Juliette. Les +faits divers de tous les grands quotidiens sont remplis de pareilles +catastrophes. Pénétrés du devoir qui nous incombe et de l'influence +salutaire que nous pouvons exercer, nous enseignons à nos élèves les +dangers d'un amour unique; certes, nous apportons ici le tact et la +discrétion que de pareils sujets comportent, mais nous ne saurions +oublier devant nos petits orphelins qu'il y va de leur santé morale et +de leur avenir tout entier. + +--Je vous approuve des deux mains, dit Pausole. Débauchez! monsieur, +débauchez! On voit assez par ce qui se passe au dehors de nos frontières +les effets parallèles des deux grands systèmes. D'une part, dans les +classes supérieures, la claustration à la chambre et la continence +obligatoire de la jeunesse, contre la nature et le bon sens, ont fait +croître la race efflanquée, débile, phtisique et frappée d'anémie en qui +s'étiole aujourd'hui l'aristocratie européenne. Au contraire, d'où +viennent les ouvriers forts, les manieurs de marteaux, les porteuses de +pain? De Charonne et de l'East End, de Whitechapel et de Ménilmontant, +des longs faubourgs de Hambourg et des cloaques de Marseille, de tous +les milieux enfin où l'enfance pousse en liberté, se mêle et s'unit +selon ses instincts, sans retenue et sans contrôle... + +Pausole, fatigué d'avoir tant parlé, se reposa en interrogeant: + +--Aboutissez-vous? dit-il. + +--Pas toujours, répondit le vieillard. Nous sommes cependant satisfaits, +au moins par comparaison. Une Société d'un pays voisin (oeuvre dont je +parlerai d'ailleurs avec tout le respect que mérite _a priori_ une +institution charitable) s'est donné pour mission de ne libérer ses +filles que vierges ou mariées. On ne sait pas bien pourquoi. Mais voici +des chiffres: en treize ans, cette Société a recueilli près de deux +mille cent cinquante enfants... + +Giguelillot glapit: + +--«C'est beaucoup, dit Candide.» + +Le président continua: + +--Et sur ce nombre énorme de jeunes nubilités, savez-vous combien elle a +marié de filles?... Deux. + +Giguelillot grommela: + +--«C'est beaucoup, dit Martin.» + +Mais le président restait grave: + +--Nous, au contraire, depuis sept années, sur huit cent quarante six +filles, nous en avons débauché huit cent douze. J'ose dire qu'étant +donné le but respectif des deux Sociétés... + +--Oh! la vôtre l'emporte, affirma Pausole. Cela n'est pas douteux. + +--Votre Majesté daigne reconnaître nos efforts? + +--Non seulement je vous approuve, mais je vous subventionne, dit +Pausole. J'inscris soixante mille francs pour vous à mon budget de +l'Intérieur. Si cette somme ne suffit pas aux bonnes oeuvres que vous +pourriez faire, dites-le à mes ministres: elle sera augmentée. + +Le vieillard s'inclina profondément, puis d'une voix subitement altérée, +il balbutia: + +--L'accueil si bienveillant... que Votre Majesté... l'approbation, +veux-je dire... si flatteuse... que reçoivent ici nos idées... nos +tentatives... nos essais de réalisation... m'encourage à... + +--Mais parlez donc! + +--Sire, la communication que j'ai à faire ici... est d'ordre si +confidentiel... que je ne me crois pas le droit de l'exposer en ce +moment... + +--Retirez-vous, mes amis, dit Pausole à ses conseillers... Et maintenant +parlez, monsieur: nous sommes seuls. + +--Hier soir, à sept heures... nous avons vu entrer ici... une auguste +visiteuse, Sire... Son Altesse la Princesse Aline. + +Pausole bondit: + +--Ici?... Ma fille est ici?... dans ce lieu de perdition et de +proxénétisme? + +--Elle demande secours... murmura le vieillard presque défaillant. + +--Et contre qui? + +--Contre son destin, Sire, contre son destin... elle n'accuse personne. + +--Elle est seule? + +--Toute seule. + +--Dites-lui donc que je l'attends! elle se jettera dans mes bras! + +--Oui... mais auparavant... elle demande que nous lui assurions... les +libertés que vous trouviez à l'instant si équitables, Sire, et que vous +déclariez justement offertes à la jeunesse des deux sexes... + +--Allons! qu'est-ce que cela signifie?... Où est ma fille?... J'entends +la voir à l'instant même. + +On la pria d'entrer. + + * * * * * + +Comme pour affirmer par un signe extérieur toutes les libertés qu'elle +avait déjà prises, Line avait revêtu le costume national des +Tryphémoises: le mouchoir de couleur aux cheveux et les mules. + +Elle fit quelques pas, très fière de sa nudité symbolique, mais un peu +timide aussi. + +Pausole la prit dans ses bras. + +--Ma petite fille! mon petit enfant! pourquoi es-tu partie? + +--Parce que j'avais rencontré une très bonne amie, papa, et parce que +dans ton palais tu me défendais d'aimer personne. + +--Avec qui donc es-tu partie? + +--Avec une danseuse d'opéra. + +--Une danseuse? mais cela n'a aucune importance, alors? + +--Ah! dit Line. + +Pausole l'embrassa de nouveau. + +--Tu veux bien revenir avec moi, maintenant? Tu m'embrasses? + +--Oui, papa. Je te dis: «Oui» tout de suite. Je sens que je vais te +suivre partout; mais je sens aussi que tu vas me dire, et tout de suite +comme moi, dans l'oreille, quelque chose de très gentil. + +--Que je t'aime bien? + +--Et que tu me laisses libre. + +--Mais enfin pourquoi? + +--Parce que tu m'aimes bien. + +Pausole, très ému, regarda sa fille. Longtemps il resta silencieux, +comme si une lutte profonde et presque pénible se livrait sous sa +poitrine entre les divers conseils de son affection paternelle. Puis il +dit un peu tristement: + +--Eh bien, nous verrons, mon enfant. Je t'aime assez pour te rendre plus +heureuse que moi. + + + + +ÉPILOGUE + + _Sat prata biberunt_, comme dit le vieil Horace. + + _Le Temps_, 20 novembre 1900. + + +Revenu au palais le soir même par une marche très fatigante qui dura +près d'une heure et quart, le Roi Pausole passa trois jours en +silencieuses méditations. + +Tryphême après son départ reprit sa vie accoutumée. La jeune fille +primée par M. Lebirbe continua de donner chaque soir le recommandable +exemple qui lui avait valu les palmes. Mirabelle, déchirée par le +désespoir en apprenant que Pausole avait repris sa fille, se rendit +pourtant à la nuit sous le monument de Félicien Rops où elle savait +pouvoir rencontrer Galatée. Toutes deux s'unirent ce soir-là jusqu'aux +derniers vertiges de la sensation et elles ne savaient pas encore de +quel amour fidèle et tendre cette longue étreinte en larmes nouait le +premier souvenir. + +Giguelillot avait parcouru le chemin du retour en quatre bonds de son +petit zèbre, car il se devinait également incapable de cacher à la +blanche Aline les sentiments nouveaux qu'elle lui inspirait, et +d'exprimer à la belle Diane ceux qu'elle ne lui inspirait plus. + +Pendant les trois jours où le Roi, seul avec sa bonne conscience, agita +en lui des questions de morale, Line et son ami page se retrouvèrent +toutes les nuits devant le Miroir des Nymphes toujours plein d'eau +lunaire et de feuillages obscurs. + +--C'est très mal, disait Line, songeant à Mirabelle. + +--Non, disait Giguelillot, puisqu'elle n'en sait rien. + +Et il savait se faire pardonner tout ce que cette parole avait +d'abominable par tout ce qu'elle avait d'absolutoire et de consolant. + + * * * * * + +Enfin Pausole, un matin de soleil où la Reine Alberte venait de recevoir +ses faveurs courtoises mais un peu distraites, sortit du palais en +couronne et demanda sa mule Macarie. + +En même temps il fit annoncer que tous les habitants de la demeure +royale, Reines, écuyers et dames d'honneur, ministres, pages et +palefreniers, eussent à se réunir en grande assemblée devant le cerisier +de sa justice afin d'y entendre les discours qu'il jugerait bon d'y +prononcer. + + * * * * * + +Lorsqu'il fut assis là dans sa rouge robe flottante avec le sceptre et +le globe d'or: + +--Mesdames, dit-il, et vous, Messieurs, il est dur d'appliquer à sa +propre personne les principes que le sage répand comme des bienfaits. +J'ai cru longtemps qu'il me serait permis de maintenir la liberté sur +mon peuple bien-aimé sans éprouver moi-même dans certains cas ardus, ce +que cette liberté a parfois de pénible; du moins pour celui qui la +donne. Il me semblait que sur un territoire où l'on compte cinq cent +mille foyers, je pourrais sans grand dommage, en excepter un, un seul, +où une certaine autorité serait encore vivante. Il était tout naturel +que ce foyer fût le mien et que le dispensateur des indépendances ne +souffrît pas le premier de leurs excès possibles. + +Ici le Roi prit un temps, cueillit une cerise délicieuse ou plutôt en +cassa le fil qui l'attachait à portée de ses doigts, et tout en aspirant +doucement le suc du fruit juteux et tiède, il suivit d'un oeil un peu +mélancolique l'agitation passionnée de la multitude qui l'écoutait. + +--Mais, reprit-il, le Roi lui-même s'instruit. Je viens de faire un +voyage secret pendant lequel j'ai beaucoup appris, tant sur le genre +humain que sur mes devoirs envers lui. J'ai vu des foules heureuses et +libres dont le bonheur tenait à la liberté par des racines déjà si +profondes que je ne puis plus douter d'avoir semé cette graine dans son +terrain d'élection. Il m'a paru qu'autour de moi, on était moins heureux +parce qu'on était moins libre et cela suffit pour me dicter une sorte +d'abdication... + +De grands cris l'empêchèrent d'achever: + +--Non! Vive le Roi! disaient les voix. Abdiquer? Nous ne le voulons pas! + +Pausole étendit la main. + +--Je resterai votre chef, ou du moins, l'arbitre choisi par votre +consentement général pour assurer le maintien des droits qui sont +l'apanage de tous, et je ne changerai rien, pour ma part, à mes +habitudes d'existence que j'ai reconnues nécessaires à ma tranquillité +d'esprit. Mais je lève désormais la contrainte relative qui pesait sur +mes familiers. Taxis, mon ami, retournez en France d'où vous êtes venu à +nous comme le corbeau dans le vent d'hiver. À l'avenir mes femmes et ma +fille se règleront selon leurs inclinations. J'émancipe leurs têtes +charmantes que la vôtre rendait plus charmantes encore par le contraste +de sa hideur. + +À ces mots il y eut dans la foule moins de joie peut-être que +d'attendrissement et, comme des enfants qui reçoivent des cadeaux +prestigieux sans oser y toucher encore, les femmes se pressèrent autour +de celui qui était si bon pour elles, et vinrent avec la blanche Aline, +fidèlement, lui baiser les mains. + + * * * * * + +Ci finit l'aventure extraordinaire du Roi Pausole, qui, pour retrouver +sa fille, alla jusqu'à parcourir sept kilomètres à dos de mule, de son +palais à sa grand'ville. + +On aura lu cette histoire ainsi qu'il convenait de la lire, si l'on a +su, de page en page, ne jamais prendre exactement la Fantaisie pour le +Rêve, ni Tryphême pour Utopie, ni le Roi Pausole pour l'Être parfait. + + +FIN + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + +LIVRE PREMIER + + CHAPITRE PREMIER.--Comment le Roi Pausole connut pour la première + fois les vicissitudes de l'existence 1 + + CHAPITRE II.--Où l'on présente le Roi Pausole, son harem, son + Grand-Eunuque et le palais du gouvernement 16 + + CHAPITRE III.--Où l'on décrit la blanche Aline de la tête aux + pieds, pour que le lecteur déplore sa fuite et la pardonne en + même temps 23 + + CHAPITRE IV.--Comment le Roi Pausole rentra dans son palais et ce + qu'il jugea bon d'y faire 29 + + CHAPITRE V.--Du conseil que tint le Roi chez les femmes de son + harem et du choix qu'il sut faire entre plusieurs avis 36 + + CHAPITRE VI.--Comment Diane à la Houppe et le Roi Pausole virent + entrer quelqu'un qu'ils n'attendaient pas 50 + + CHAPITRE VII.--Qui est considérablement écourté, eu égard aux lois + en vigueur 61 + + CHAPITRE VIII.--Où Pausole examine des révélations sur une lettre + dont l'importance n'échappera point au lecteur 64 + + CHAPITRE IX.--Où Pausole se détermine 79 + + +LIVRE DEUXIÈME + + CHAPITRE PREMIER.--Comment la blanche Aline vit danser un ballet, + et ce qui s'ensuivit 89 + + CHAPITRE II.--Où Pausole, non content d'avoir pris une + résolution, va jusqu'à l'exécuter 98 + + CHAPITRE III.--Comment le Miroir des nymphes devint celui des + jeunes filles 106 + + CHAPITRE IV.--Où Pausole et ses conseillers manifestent leurs + contrastes 115 + + CHAPITRE V.--Où Mirabelle dévoile sa petite âme malicieuse et + sentimentale 123 + + CHAPITRE VI.--Où Pausole et ses compagnons causent à bâtons + rompus et s'arrêtent sur une pointe d'épingle 135 + + CHAPITRE VII.--Comment Giguelillot, après plusieurs aventures + pendables, inventa un stratagème et retrouva la blanche Aline 148 + + CHAPITRE VIII.--Où la blanche Aline prend son tub vers quatre + heures de l'après-midi 168 + + CHAPITRE IX.--Où Pausole, ayant secoué la mélancolie de la + Règle, éprouve les déboires de la Fantaisie 176 + + CHAPITRE X.--Comment Giguelillot parvint jusqu'au chevet de la + blanche Aline, et ce qui s'ensuivit 182 + + +LIVRE TROISIÈME + + CHAPITRE PREMIER.--Comment le harem abandonné leva l'étendard + de la révolte 197 + + CHAPITRE II.--Où M. Lebirbe entre en scène et où Philis pousse + un petit cri 204 + + CHAPITRE III.--Où l'on découvre un crime horrible 209 + + CHAPITRE IV.--Comment Giguelillot se présenta chez le Roi et + quelles paroles furent prononcées pour et contre sa bonne cause 216 + + CHAPITRE V.--Où chacun est traité selon ses vertus 224 + + CHAPITRE VI.--Où M. Lebirbe et le Roi Pausole s'aperçoivent + avec surprise qu'ils ne s'entendent pas sur tous les points 228 + + CHAPITRE VII.--Où l'on fait des récits de voyage sur un pays + bien singulier 241 + + CHAPITRE VIII.--Comment Taxis prétendit suivre l'exemple de la + belle Thierrette 252 + + CHAPITRE IX.--Comment Giguelillot comprenait les devoirs de + l'hospitalité antique 260 + + CHAPITRE X.--Où Giguelillot reçoit de Mlle Lebirbe une + proposition qui lui sourit tout de suite 271 + + CHAPITRE XI.--Comment les projets de Pausole et les rêves de + Diane à la Houppe s'accordaient exactement 287 + + +LIVRE QUATRIÈME + + CHAPITRE PREMIER.--Comment Diane à la Houppe expliqua son rêve + et Thierrette ses ambitions 295 + + CHAPITRE II.--Comment Philis trouva un mari 307 + + CHAPITRE III.--Où Philis babille, écoute et s'instruit 309 + + CHAPITRE IV.--Comment Taxis apprit enfin la vérité sur toute + l'affaire 321 + + CHAPITRE V.--Comment le Roi Pausole fut reçu par le peuple de + Tryphême 326 + + CHAPITRE VI.--De la promenade que fit Pausole à travers sa + capitale 342 + + CHAPITRE VII.--Où le lecteur retrouve heureusement les héroïnes + de cette histoire 351 + + CHAPITRE VIII.--Où les événements se précipitent 360 + + CHAPITRE IX.--Où Giguelillot, lui aussi, devient amoureux 376 + + CHAPITRE X.--Où l'on pressent la fin 385 + + ÉPILOGUE 395 + + +3403.--L.-Imprimeries réunies, 7, rue Saint-Benoît, Paris. + + + + + +End of Project Gutenberg's Les aventures du roi Pausole, by Pierre Louÿs + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES AVENTURES DU ROI PAUSOLE *** + +***** This file should be named 30553-8.txt or 30553-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/3/0/5/5/30553/ + +Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed +Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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