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+The Project Gutenberg EBook of Les aventures du roi Pausole, by Pierre Louÿs
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: Les aventures du roi Pausole
+
+Author: Pierre Louÿs
+
+Release Date: November 27, 2009 [EBook #30553]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES AVENTURES DU ROI PAUSOLE ***
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+Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed
+Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was
+produced from images generously made available by the
+Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
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+PIERRE LOUYS
+
+LES AVENTURES DU ROI PAUSOLE
+
+PARIS
+
+BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER
+
+EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR 11, RUE DE GRENELLE, 11
+
+1901
+
+
+
+
+DU MÊME AUTEUR
+
+
+ Astarté, poèmes (1892) . . . Épuisé.
+ Les Chansons de Bilitis (1894) . . . 1 vol.
+ Aphrodite (1896) . . . 1 vol.
+ La Femme et le Pantin (1898) . . . 1 vol.
+
+
+À PARAÎTRE
+
+ Les Sept Flèches.
+ L'Orientale.
+ Orphée.
+
+
+IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE:
+
+Format in-8º carré
+
+ 300 exemplaires numérotés sur vélin.
+ 50 -- -- sur hollande.
+ 15 -- -- sur whatman.
+ 15 -- -- sur japon.
+
+
+
+
+À JEAN DE TINAN
+
+ _qui a emporté la promesse de cette simple dédicace..._
+
+ P. L.
+
+ Septembre 1898.
+
+
+
+
+PERSONNAGES
+
+
+ LE ROI PAUSOLE.
+
+ * * * * *
+
+ LA BLANCHE ALINE, fille du Roi.
+ MIRABELLE.
+ LA REINE DIANE, dite «DIANE À LA HOUPPE».
+ LA REINE FRANÇOISE.
+ LA REINE GISÈLE.
+ LA REINE ALBERTE.
+ LA REINE DENYSE.
+ LA PETITE REINE FANNETTE.
+ LE PORTRAIT DE LA REINE CHRISTIANE.
+ MACARIE, mule du Roi.
+ Mme PERCHUQUE, première dame d'honneur.
+ GALATÉE, jeune fille.
+ PHILIS, sa petite soeur.
+ Mme LEBIRBE.
+ NICOLE.
+ THIERRETTE, jeune laitière.
+ ROSINE, gardienne des framboises.
+ La Lectrice du Roi.
+ La soeur du petit paysan.
+ Une blanchisseuse.
+ Une marchande.
+ Une jeune fille primée.
+ Une jeune fille violée.
+ Une directrice d'hôtel.
+ Première femme de chambre du Roi.
+ Deuxième femme de chambre du Roi.
+
+ * * * * *
+
+ M. TAXIS, Grand-Eunuque.
+ GIGLIO, page du Roi.
+ M. LEBIRBE.
+ KOSMON.
+ HIMÈRE.
+ L'ÉCUYER DES CUISINES.
+ M. PALESTRE, ministre des Jeux publics.
+ Le Chef de la Sûreté.
+ Le Directeur du «Sauvetage de l'Enfance».
+ Trois orateurs.
+ Un métayer.
+ Un marin catalan.
+ Un petit paysan.
+ Un père.
+ Un chameau.
+
+ * * * * *
+
+ 366 Reines.--Écuyers.--Dames d'honneur.--Pages.--Horticulteurs.--
+ Gardes.--Domestiques du palais.--Danseuses.--Policiers.--Filles de
+ ferme.--Invités.--Bonnes d'hôtel.--Paysans.--Paysannes.--La foule.
+
+
+
+
+LES AVENTURES DU ROI PAUSOLE
+
+
+LIVRE PREMIER
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+COMMENT LE ROI PAUSOLE CONNUT POUR LA PREMIÈRE FOIS LES VICISSITUDES DE
+L'EXISTENCE.
+
+ Il se voit qu'ès nations où les loix de la bienséance sont plus rares
+ et lasches, les loix primitives de la raison commune sont mieux
+ observées.
+
+ MONTAIGNE, III, 5.
+
+
+Le Roi Pausole rendait la justice sous un cerisier, parce que,
+disait-il, cet arbre-là donne de l'ombre autant qu'un autre et garde sur
+le chêne séculaire l'avantage de porter des fruits fort agréables en
+été.
+
+Bien qu'il conservât pour lui-même le grand costume historique dont
+l'ampleur et la draperie lui semblaient composer au mieux la majesté de
+la personne royale, il n'était pas toutefois l'ennemi d'un
+perfectionnement raisonnable. On doit vivre avec son temps. Le Roi
+Pausole portait une couronne de style qui dissimulait sous une mince,
+mais éclatante pellicule d'or sa monture en aluminium. Il aimait à faire
+remarquer discrètement combien cette coiffure était plus légère que le
+chapeau haut de forme de son cousin le roi de Grèce. Certains passants
+ne se trompaient point sur le métal de l'objet. Mais, disait encore le
+Roi, quand on est assez malin pour discerner à distance une qualité
+d'orfèvrerie, on ne saurait ressentir à la vue de la couronne, fût-elle
+d'or massif et pesant, aucune impression sérieuse. Il est donc inutile
+de se charger la tête.
+
+Le Roi Pausole était souverain absolu de Tryphême, terre admirable dont
+je pourrais, au besoin, expliquer l'omission sur les atlas politiques en
+hasardant cette hypothèse que, les peuples heureux n'ayant point
+d'histoire, les pays prospères n'ont pas de géographie. On laisse encore
+en blanc, sur les cartes récentes, bien des contrées inconnues: on a
+laissé Tryphême en bleu, dans la Méditerranée. Cela paraît tout naturel.
+
+Eh bien, non. Telle n'est pas la raison d'une si fâcheuse lacune.
+
+Si Tryphême est un nom biffé de toutes les encyclopédies, si l'on
+falsifie la carte d'Europe, si l'on ampute cette presqu'île verte aux
+côtes de notre pays, c'est qu'on a organisé contre elle la «conspiration
+du silence».
+
+Chacun sait qu'on appelle ainsi l'entente immédiate et clandestine qui
+s'établit entre les critiques littéraires à la naissance des oeuvres
+fortes et qui étouffe le jeune talent au milieu de son premier sourire.
+Explorateurs et géographes, montrant une âme non moins basse, se servent
+du même procédé pour éloigner les touristes d'une contrée qu'ils savent
+délicieuse.
+
+À leur aise; je ne m'occuperai pas de ces misérables combinaisons.
+Tryphême est une péninsule qui prolonge les Pyrénées vers les eaux des
+Baléares. Elle touche à la Catalogne et au Roussillon français. J'en
+parle pour y être allé. Il est important que le lecteur ne regarde pas
+comme une fiction le récit véritable et contemporain que j'écris pour
+lui depuis cinq minutes.
+
+Ces préliminaires éclaircis, entrons dans le vif des événements.
+
+ * * * * *
+
+Ce fut pendant la vingtième année de son règne, qu'un jour, après tant
+de jours paisibles, le Roi Pausole ressentit les difficultés de la vie
+et le poids d'une âme perplexe.
+
+Il s'était levé, ce matin de juin, très longtemps après le soleil, et,
+doucement bercé par sa mule Macarie, il se laissait aller à sa chaire de
+justice.
+
+De nombreux serviteurs accompagnaient sa promenade, l'un portant ses
+cigarettes et l'autre son parasol, la plupart ne faisant rien.
+
+Aucun d'eux n'était en armes. Le Roi sortait toujours sans gardes, par
+ostentation du soin qu'il prenait d'être aimé plutôt que
+craint.--Crainte ne peut toujours durer, disait-il; ni endurer;--au lieu
+que l'amour populaire est un sentiment perpétuel qui vit de souvenirs,
+accueille les moindres gestes comme des bienfaits nouveaux et ne demande
+guère autre chose que d'être vivement estimé par celui qui en est
+l'objet.
+
+La cour de justice que le Roi tenait chaque jour sous un cerisier de ses
+jardins avait su faire accepter de tous son arbitrage sans appel mais
+librement consenti. Aucun autre tribunal n'avait connaissance des
+affaires qui échappent au ressort des justices de paix. À force de
+simplifier le Livre des Coutumes laissé par ses ancêtres, Pausole était
+arrivé à édicter un code qui tenait en deux articles et qui avait au
+moins le privilège de parler aux oreilles du peuple. Le voici dans son
+entier:
+
+
+CODE DE TRYPHÊME
+
+ I.--Ne nuis pas à ton voisin.
+ II.--Ceci bien compris, fais ce qu'il te plaît.
+
+Il est superflu de rappeler au lecteur que le deuxième de ces articles
+n'est admis par les lois d'aucun pays civilisé. Précisément c'était
+celui auquel ce peuple tenait le plus. Je ne me dissimule pas qu'il
+choque le caractère de mes concitoyens.
+
+Pausole se réservait le plaisir quotidien de sauver par ses arrêts
+quelques libertés individuelles. Ce n'était pas un travail fatigant; et
+d'ailleurs, l'excellent homme n'en eût point accepté d'autre, car sa
+liberté particulière présentait à n'en pas douter un intérêt de premier
+ordre et il respectait sa fantaisie qui lui conseillait d'être
+paresseux.
+
+Ce jour-là, une douzaine de plaignants et une foule immobile
+attendaient, sur la pelouse ombreuse, quand le Roi parut sous les
+branches, au milieu d'un murmure de vénération, de sympathie et de
+curiosité. Il répondit aux voix en agitant devant son visage, comme un
+mouchoir d'accueil, une main molle et amicale. Puis il monta les trois
+marches de la chaire, qui le mirent tout de suite bien au-dessus du
+niveau des hommes.
+
+ * * * * *
+
+Un premier plaideur s'avança.
+
+C'était un étranger, un marin catalan. Il tendait des bras presque noirs
+hors d'une chemise aux manches troussées.
+
+--Sire, s'écria-t-il, justice contre ma femme! Elle est partie avec un
+autre!
+
+--Ouais! fit le Roi.--Que veux-tu que j'y fasse?
+
+ * * * * *
+
+Il cueillit une cerise au cerisier, en déchira la peau du bout des dents
+et suça la pulpe juteuse avec un visible rafraîchissement.
+
+--Mais, sire, nous étions mariés devant l'alcade et devant le prêtre.
+Elle a juré sur l'Évangile...
+
+--Et si elle t'avait juré de ne pas mourir avant trente ans,
+l'enverrais-tu à la prison le jour où elle aurait la peste? Elle a juré,
+dis-tu? C'est le seul tort que je lui reconnaisse. Encore, avec les lois
+de ton singulier pays, était-ce le plus vain des serments forcés. Tu
+viens justement d'en avoir la preuve. Si encore elle t'abusait! si elle
+feignait de se plaire à toi pour ne pas être chassée! tu pourrais...
+Mais elle ne te trompe pas, puisqu'elle est partie. Sa franchise est
+irréprochable. Et pourquoi est-elle partie? Sans doute parce qu'elle a
+trouvé quelqu'un de supérieur à ta personne, par la jeunesse, par la
+beauté, par le caractère, ou, qui sait? peut-être même par la fortune.
+Tu admets qu'une jeune fille puisse peser tous ces arguments le jour où
+elle prend époux. À plus forte raison quand elle est devenue femme et
+que l'expérience la conseille.
+
+--Il est pourtant écrit dans le code: «Tu ne nuiras pas à ton voisin».
+
+--C'est bien pour cela que je t'interdis de poursuivre ton successeur.
+Passons à la seconde affaire.
+
+ * * * * *
+
+--Majesté! fit une voix de basse, un gueux, un pasteur de chèvres, a
+violé mon unique enfant.
+
+--Oh! oh! protesta le Roi. Ne nous pressons jamais d'attester la
+résistance. Je serais curieux de voir la victime.
+
+On la lui présenta.
+
+Elle portait le costume favori des jeunes filles tryphémoises: sur les
+cheveux, un mouchoir jaune soleil; aux pieds, des mules clair de lune;
+et le reste du corps tout nu.--Pausole considérait, en effet, que la vue
+d'une personne laide ou vieille ou infirme est une souffrance pour
+certains, et il avait interdit, non seulement aux académies
+défectueuses, mais encore aux visages grotesques, de paraître à
+découvert. Mais comme le spectacle d'une fille jeune ou d'un homme dans
+sa force ne peut éveiller que les idées les plus saines et les plus
+conformes à la vertu véritable, Pausole avait fait comprendre à son
+peuple qu'en dehors des quelques semaines où la Méditerranée elle-même
+connaît l'hiver, il fallait se hâter de révéler à tous un don aussi
+précieux, et aussi fugitif, que la beauté humaine.
+
+--Ami, dit le Roi, penché vers l'oreille d'un serviteur, les cerises qui
+restent sont trop hautes pour que je puisse les cueillir sans peine. Et
+je ne changerai pas mon arbre. Je suis habitué à celui-ci. Demain,
+suspends aux branches basses une douzaine de cerises choisies.
+
+Puis il se retourna vers la jeune fille, qui attendait sa parole avec
+plus d'espoir encore que de confusion:
+
+--Eh bien? fit-il. Vous plaignez-vous aussi? Car je n'entendrai votre
+père que s'il réclame en votre nom.
+
+--Oh! sire, parlez-lui vous-même afin que je ne sois point battue. Je
+suis trop émue cette semaine pour me taire deux jours de suite et je ne
+serai honteuse de rien devant vous qui êtes si juste. Hier soir j'étais
+allée dans la montagne chez ma soeur, avec un broc de lait pour son
+petit enfant. Elle m'avait beaucoup parlé des choses qui lui font la vie
+douce et qui me manquent tristement pendant mes longues nuits. Je
+revenais donc par les bois, les joues peut-être un peu rouges et le
+coeur bien éprouvé, quand j'ai rencontré sous les saules un chevrier de
+mon âge qui paraissait tout triste, lui aussi, d'être seul. Sire, il
+sortait du bain, il était si joli, si propre, si doux de toute sa
+personne... il a dû voir dans mes yeux que vraiment je le trouvais
+gentil. Les hommes s'imaginent toujours qu'ils nous attaquent; et
+pourtant ils ne s'approchent guère de celles qui oublient de les
+regarder: si l'on nous prend, même par violence, c'est après avoir lu en
+nous que cela ne nous serait pas désagréable... Oh! pour moi, je vous le
+jure, je ne l'ai pas fait exprès! Je ne voulais pas qu'il me touchât. Ou
+du moins... je croyais ne pas vouloir. Mais enfin, j'ai regardé ce jeune
+homme, à l'instant où je l'admirais le plus, et aussitôt il m'a saisi la
+main... Alors mon père vous a dit vrai, Sire, j'ai résisté de toutes mes
+forces. Pas un cri! car je n'aurais pour rien au monde appelé quelqu'un
+à mon secours dans la position où j'étais--et d'ailleurs, j'espérais
+bien me tirer de là toute seule.--J'ai lutté de mes quatre membres comme
+si je défendais ma vie, depuis le coucher du soleil jusqu'à la nuit
+noire. Puis, j'ai vu qu'il était trop tard pour rentrer à la maison, et
+je me suis découragée; mais jusqu'au lendemain matin j'ai perdu courage
+plusieurs fois ainsi et je suis déterminée à ne plus mettre aucune
+énergie dans ces rencontres inégales. On demandait tout à l'heure à
+Votre Majesté de protéger ma faiblesse contre de nouvelles violences:
+celles de mon père sont les seules que je redoute. Je n'ai besoin de
+personne pour calmer les autres.
+
+ * * * * *
+
+Pausole avait écouté cette petite plaidoirie sans l'interrompre d'un
+seul mot. Quand elle fut dite jusqu'au bout, il se hâta de prononcer:
+
+--Voici une enfant très supérieure à son père par la maturité d'esprit,
+l'initiative et le sens de la vie. Allons! émancipons-la. Je ne sais pas
+de quel droit je maintiendrais une autorité quelconque sur une petite
+tête qui raisonne si bien. Va, jeune cervelle, tu es libre. Ne fais pas
+le mal, mais vis à ta guise, selon le code de Tryphême. Appelons la
+troisième affaire.
+
+ * * * * *
+
+Or il arriva que la troisième affaire ne fut pas précisément celle que
+le Roi eût prévue.
+
+Pendant le discours de la jeune fille, on distinguait dans l'allée de
+magnolias qui menait au palais royal la course trébuchante et falote
+d'une petite vieille qui portait ses jupes et voletait comme une
+sauterelle.
+
+Elle approchait par bonds alternés d'une patte sur l'autre. Bientôt on
+entendit gémir l'essoufflement de son désespoir. Elle se précipita vers
+la chaire du Roi, pendit son bras débile à une branche afin de ne tomber
+que le plus tard possible et exhala. «Sire...», mais d'une voix si
+diaphane qu'on la crut déjà trépassée.
+
+--C'est une vieille du palais, fit l'un des serviteurs.
+
+--Duègne des appartements privés, expliqua un autre.
+
+Et comme l'étiquette de la Cour subissait des variations devant la
+bonhomie du Roi, la livrée tout entière laissa deviner sa joie par ce
+cri d'une âme qui s'ennuie:
+
+--Il s'est passé des événements.
+
+Le Roi s'était levé:
+
+--Qu'y a-t-il?
+
+--Sire... la blanche Aline... Ah! Sire... la Princesse votre fille...
+
+--Eh bien?
+
+--Ah!...
+
+Et la vieillarde s'affaissa dans un évanouissement lamentable.
+
+Au même instant arrivait, plus calme et portant un petit billet, une
+seconde dame d'honneur qui plia son ombrelle jaune avant de s'exprimer
+en ces termes choisis:
+
+--J'ai le regret d'annoncer à Votre Majesté que Son Altesse Royale la
+Princesse Aline a quitté le palais dans des circonstances mystérieuses
+qui toutefois ne laissent place à aucune inquiétude sur sa très
+précieuse santé. La dame d'honneur chargée d'éveiller Son Altesse et de
+lui expliquer ses rêves s'est présentée respectueusement derrière la
+porte de Son Altesse et a frappé durant quatre heures sans obtenir
+aucune réponse. Justement inquiète d'un silence qu'elle ne s'expliquait
+point, elle a pris sur elle d'entrer, malgré la hardiesse de la
+démarche: Son Altesse n'était plus dans ses appartements. La Princesse
+Aline avait quitté sa chambre sans prévenir personne de son projet et
+sans emporter de bagage, à part sa petite boîte à poudre, son étui de
+rouge, son porte-monnaie et un objet de la toilette féminine dont la
+désignation n'intéresse pas, sans doute, Votre Majesté. Nul ne sait
+l'heure de son départ ni le chemin qui lui a plu. On pense seulement
+qu'elle a dû sortir par la fenêtre. Au cours des recherches faites par
+nos soins, nous avons découvert sur la table à coiffer un billet avec
+ces mots: «Pour Papa». Je le remets en les mains de Votre Majesté.
+
+Pausole ne voulait pas comprendre. En vain la dame d'honneur avait-elle
+construit son récit au plein midi de la clarté, Pausole demeurait
+aveugle.
+
+--Ma chère, lui dit-il, vous extravaguez. J'entends de votre bouche des
+paroles sans suite... Vous êtes en démence, cela saute aux yeux. Eh!
+voyons! pourquoi ma fille m'aurait-elle quitté? Où peut-elle être mieux
+qu'au palais, avec son père? Et comment, croire qu'elle soit partie sans
+même m'avoir dit adieu? Ce sont des rêveries, vous dis-je. Si elle n'a
+pas dormi dans sa chambre, c'est qu'il y faisait trop chaud. Elle doit
+être sur les terrasses, dans son hamac à pompons. Je suis sûr qu'on n'y
+a point songé. Allez donc à sa recherche au lieu d'apporter ici un
+trouble déplorable à mes réflexions.
+
+ * * * * *
+
+Comme il achevait, son regard tomba sur le billet qu'il tenait encore à
+la main.
+
+Au milieu d'une enveloppe teintée, les mots:
+
+_Pour Papa_
+
+se détachaient irréguliers, fantasques et nets. Et, en dessous, une
+ligne qui aurait bien voulu être horizontale, mais qui délirait en
+hauteur, s'enlevait comme une gambade.
+
+Le roi déchira l'enveloppe avec une hésitation silencieuse. Il en tira
+une lettre qui lui parla ainsi:
+
+ * * * * *
+
+«Mon petit papa, si je croyais que tu en souffres, je n'aurais jamais le
+courage de m'en aller dans deux minutes; mais tu ne peux pas être
+triste, puisque je suis contente, et tu m'as toujours dit que tu voulais
+mon bonheur.
+
+«Je reviendrai dans sept mois, pour ma majorité, le jour de mes quinze
+ans. Attends-moi sans inquiétude; je m'en vais avec...»
+
+... Non, il n'avait pas mal lu.
+
+«... je m'en vais avec quelqu'un de tout à fait gentil, qui veillera sur
+moi comme toi-même. Je t'embrasse, si tu n'es pas fâché.
+
+ «LINE.»
+
+ * * * * *
+
+La foule s'était approchée peu à peu et, sans savoir ce qui se passait,
+mais curieuse et presque bruyante, elle observait l'agitation du roi,
+phénomène exceptionnel. Des plaideurs s'impatientaient. La jeune
+émancipée de la dernière affaire, craignant de voir sa bonne cause
+naufragée dans les conjonctures, osa demander une certitude:
+
+--Alors, je suis libre, Sire? Votre Majesté daignerait-elle le répéter à
+mon père?
+
+Le Roi fit un geste violent.
+
+--Au diable les affaires pendantes! Valets! amenez ma monture. Ah! cela
+ne se passera pas ainsi! Cette petite est folle à lier. Il faut la
+reprendre au plus tôt. On n'a jamais vu pareille catastrophe. Valets!
+stupide canaille, courez donc en avant!
+
+Et sur la mule Macarie, qui galopait pour la première fois d'une longue
+et paisible existence, on vit s'enfuir le Roi Pausole dans une vague de
+poudre blanche, tandis que le vent de la course enlevait la couronne
+légère et, facétieux, la suspendait à une souple baguette de myrte.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+OÙ L'ON PRÉSENTE LE ROI PAUSOLE, SON HAREM, SON GRAND-EUNUQUE ET LE
+PALAIS DU GOUVERNEMENT.
+
+ ... Mais dans mon inconstance extresme
+ Qui va comme flus et reflus,
+ Je n'ay pas si tost dit que j'ayme
+ Que je sens que je n'ayme plus.
+
+ SAINT-AMANT.
+
+
+Le jour où Pausole se connut (ce fut longtemps avant l'année où naquit
+la blanche Aline), il constata qu'il possédait trois habitudes et un
+défaut de caractère.
+
+Ses habitudes étaient, par ordre décroissant, la paresse, le plaisir et
+la bienfaisance.
+
+Il recherchait, en premier lieu, l'inactivité.
+
+Puis, la satisfaction.
+
+Enfin, la philanthropie.
+
+Son défaut de caractère, qui jouera dans ce conte un rôle prépondérant,
+était une irrésolution exemplaire et générale dont il ne se plaignait
+jamais, car elle seule donnait par contraste une sensualité supérieure à
+la paix de ses fainéantises.
+
+Il avait le sentiment de l'irréparable quand il fermait une fenêtre.
+Choisir un fruit, une femme ou une cravate le frappait d'une perplexité
+qui ressemblait à une angoisse. Jamais il ne déchirait un papier, même
+une enveloppe, de peur de regretter plus tard une détermination si
+inconsidérée. A peine avait-il exprimé un désir ou dicté un ordre, il
+arrêtait aussitôt ceux qui se pressaient d'obéir et il avait des
+«Attendez. Ce n'est pas le moment», des «Nous verrons plus tard» et des
+«Laissons cela» qui maintenaient son existence dans le circonspect et le
+provisoire, tant il redoutait le définitif.
+
+Il le redoutait; mais pour lui seul. Par une sorte de revanche sur son
+hésitation intime, il discernait le devoir des autres dans une
+clairvoyance tout à coup péremptoire et rendait ses arrêts publics avec
+une décision remarquable. Un singulier résultat de cette assurance
+devant la chicane était la réputation d'infaillibilité qui exaltait sa
+justice.--La confiance personnelle se fait aisément partager; et rien
+n'est plus dangereux pour un supérieur que de méditer avant de
+répondre.--Pausole ne méditait jamais sous l'arbre de ses audiences,
+sinon avant d'y faire choix entre deux cerises rouges comme des vierges.
+
+Dès que Pausole se fut renseigné de la sorte sur ses habitudes et sur
+son défaut, il s'occupa non de se corriger par l'irréalisable, mais de
+satisfaire à ses faiblesses et d'en tirer le meilleur parti possible
+pour ses commodités personnelles et celles de ses familiers.
+
+C'est ainsi qu'averti par une longue expérience, il trouva plus sage de
+renoncer à choisir chaque soir une compagne parmi celles qu'il avait
+réunies dans le harem du palais. Il apportait des lenteurs pitoyables à
+cette élection quotidienne et se laissait presque toujours circonvenir
+par la plus hardie, au lieu de suivre tranquillement ses mystérieuses
+préférences. Et aussitôt il regrettait d'avoir oublié la plus belle.
+
+Un jour, établissant une règle permanente qui lui épargnait le souci des
+décisions particulières, il réduisit le nombre de ses femmes à trois
+cent soixante-cinq, exactement. L'une de celles que cet arrêté renvoyait
+dans leurs foyers laissa éclater sa douleur avec tant d'amour que le
+Roi, toujours paternel, consentit à la garder à titre supplémentaire,
+pour les années bissextiles.
+
+Par ce moyen, l'emploi de ses nuits était réglé d'une façon qu'il ne lui
+appartenait plus d'intervertir. Chaque soir, un visage nouveau, et
+pourtant connu, approuvé, peut-être même regretté depuis un an, venait
+poser sur les coussins des joues qu'un long désir faisait très
+précieuses. Et Pausole, délivré du soin de préparer la nuit suivante,
+goûtait plus volontiers encore une joie sans élaboration.
+
+Les appartements des Reines occupaient, cela va sans dire, le palais
+royal presque entier. Ils étaient répartis selon les quatre saisons,
+dans un long bâtiment polychrome, où les mille stores de la façade
+flottaient au soleil comme un pavois de fête.
+
+Deux pavillons, plus élevés d'un étage, flanquaient l'énorme édifice.
+
+Dans l'un habitait le Roi lui-même. Dans l'autre délibérait le conseil
+de ses ministres. Pausole était obligé de passer par le harem pour
+présider le gouvernement.
+
+Mieux vaut avouer sans détours que, parti du pavillon sud, il n'arrivait
+jamais jusqu'au pavillon nord.
+
+Lui-même avait conçu cette architecture et prévu ce résultat. Puisque,
+disait-il, les meilleurs monarques ont été des reines luxurieuses qui
+laissaient les bureaux tranquilles, j'écarterai de mon esprit par un
+artifice salutaire toute inspiration éventuelle de gérer les affaires
+publiques.
+
+Et, de fait, tout allait pour le mieux du monde. Personne ne se
+plaignait, ni le peuple, ni le souverain;--ou, du moins, les rares
+mécontents accusaient «les ministères» qui, narquois derrière leur
+collectivité anonyme, et d'ailleurs très satisfaits de travailler sans
+direction, rendaient grâces à la destinée.
+
+ * * * * *
+
+Pausole avait poussé si loin le génie abdicateur qu'il ne gouvernait
+même pas ses femmes.
+
+À la tête du harem, et cumulant la fonction de Grand-Eunuque avec celle
+de Maréchal du palais, un personnage singulier administrait au nom du
+Roi.
+
+C'était le huguenot Taxis.
+
+Étriqué, méticuleux, de profil concave et d'oeil fourbe, âme intraitable
+et présomptueuse, Taxis jouera dans la suite du récit (disons-le pour
+plus de clarté) le rôle toujours nécessaire du Personnage antipathique.
+Pausole l'avait cependant choisi, et personne ne pouvait douter que le
+Roi n'accordât à son fonctionnaire une part d'estime, de confiance et
+presque d'admiration.
+
+Cet ancien répétiteur d'algèbre, ancien professeur de théologie
+protestante, employé depuis avec succès à diverses missions policières,
+et enfin promu Grand-Eunuque, possédait un sens de l'ordre et un respect
+du principe qui dépassaient de beaucoup la simple manie. On avait vu là
+des aptitudes universelles aux charges que distribue l'État, et Taxis
+avait su se montrer indispensable, sinon à ses administrés, au moins à
+ses supérieurs. Un seul exemple s'imposera: le harem était pacifié huit
+jours après la nomination de son chef, sans que, jusque-là, Pausole eût
+jamais, dans les prestiges de ses rêves bleus, compté cette chimère
+lointaine.
+
+Il serait délicat d'insister sur les titres que Taxis avait fait valoir
+pour poser sa candidature à l'eunuchat général. Délicat, et d'ailleurs
+peu intéressant.--Taxis bénéficiait d'une vocation toute naturelle pour
+ce poste de privilège. Le Ciel lui avait épargné les concupiscences de
+la chair et les épargnait également, par un surcroît de miséricorde, à
+toutes les femmes qui l'approchaient. La Providence ne voulait point
+qu'inaccessible au désir il eût néanmoins la douleur de l'inspirer
+autour de lui. Il n'était ni la victime, ni l'occasion du péché.
+
+Toutefois, il devait se résigner à ne pas faire de prosélytes parmi ses
+jeunes pensionnaires. C'eût été excéder les devoirs de sa charge. Il se
+limitait avec rigueur. Le Roi, ennemi de toutes les guerres, détestait
+les guerres de religion; ami de toutes les libertés, il laissait les
+consciences libres, fussent-elles jésuites ou francs-maçonnes. Dans
+l'intérieur du harem, comme sur tout son territoire, Pausole tolérait
+mille cultes et en pratiquait lui-même plusieurs, afin de connaître tour
+à tour les consolations de divers paradis.
+
+L'autel préféré du Roi était, sur un terrain du parc, un petit temple
+dédié à Dêmêtêr et Perséphone. Les deux déesses n'ayant plus
+d'adorateurs sur la terre écoutaient avec bienveillance celui-ci, qui se
+souvenait d'elles. À l'une il demandait surtout de bonnes moissons pour
+son peuple; à l'autre la faveur de ne lui être présenté que le plus tard
+qu'il se pourrait.
+
+Tels étaient donc Pausole, ses femmes, son Grand-Eunuque et son palais.
+Quand nous aurons expliqué, plus loin, qui était la blanche Aline, nous
+pourrons interrompre ici les chapitres descriptifs, c'est-à-dire
+permettre aux lectrices de ne plus sauter tant de pages à la fois.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+OÙ L'ON DÉCRIT LA BLANCHE ALINE DE LA TÊTE AUX PIEDS POUR QUE LE LECTEUR
+DÉPLORE SA FUITE ET LA PARDONNE EN MÊME TEMPS.
+
+ Si les peintres ont fait des nuditez, le péché est très grand, parce
+ qu'ils n'y peuvent bien réussir sans voir le naturel.
+
+ _Examen général des conditions_, etc.--1676.
+
+
+La blanche Aline était fille d'une Hollandaise et probablement aussi du
+Roi Pausole.
+
+Du moins, personne n'en douta jamais.
+
+Ses cheveux étaient blonds, son teint clair mais sujet à des rougeurs
+extrêmes, ses narines ouvertes et ses lèvres gaies.
+
+Je sais qu'on n'a pas coutume de tracer le portrait des jeunes filles au
+delà de leur décolletage. Il n'importe: dans quelques années, nous en
+sommes tous avertis, cette mode tombera en désuétude et, ne fût-ce que
+pour engager les peintres dans une voie si recommandable, je ne tiendrai
+aucun compte des règles établies.
+
+La blanche Aline, quatorze ans et cinq mois après sa naissance, prenait
+le plus vif intérêt à suivre le développement de sa gracieuse personne.
+Il est tout naturel que nous l'accompagnions devant sa glace, où elle se
+considérait le matin avec tant d'affectueuse curiosité.
+
+Elle y courait dès son réveil, laissant au lit sa longue chemise et ne
+gardant de sa toilette nocturne que la natte dansante de ses cheveux.
+L'entrevue avec son image était une scène bien touchante.
+
+Cela commençait par un sourire d'accueil. Et puis éclataient des baisers
+bruyants, avec les deux mains, avec les dix doigts. Pendant la première
+minute, sa tendresse pour elle-même dominait. Son regard se disait des
+choses inoubliables; c'était une communion d'âmes où sa beauté
+n'ajoutait rien à une sympathie déjà toute dévouée. Mais, peu à peu, ce
+sentiment cédait le pas devant un autre, qui se précisait en admiration.
+
+Elle était jeune fille depuis quelques semaines seulement. Source de
+découvertes sans nombre. Ses seins, formés en si peu de temps,
+conservaient entre ses mains toute leur fraîcheur de jouets nouveaux.
+Familière (et imprudente), l'enfant qu'elle était demeurée attrapait ces
+roses fragiles comme des ballons en caoutchouc; elle essayait de les
+rapprocher; elle en chatouillait les pointes pâles; elle leur faisait
+mille taquineries. Puis, changeant tout à coup de divertissement, la
+jambe gauche tendue, le genou droit plié, elle mesurait des yeux le
+galbe d'une hanche très jeune et qui, chaque jour, s'arrondissait.--Au
+fait, que n'admirait-elle point? Par une singularité qui lui plaisait
+comme le reste, elle ne portait pas encore tous les signes extérieurs de
+son adolescence; mais, tout bien examiné, elle trouvait à cela quelque
+chose de grec qui n'était pas messéant.
+
+ * * * * *
+
+Et qui donc aurait-elle aimé si ce n'eût été sa chère image? Son père ne
+lui avait pas donné d'autre amie.
+
+On a pu le deviner déjà: Pausole, si tolérant pour les moeurs de son
+peuple, l'était moins pour celles de sa fille.
+
+Autant la chance lui était douce de rencontrer par les chemins de jeunes
+vierges sans vêtements, autant il se souciait peu de présenter dans le
+même costume la princesse héritière à ses fidèles sujets.--Non certes,
+qu'il fût retenu par je ne sais quel esprit de routine; mais le soleil
+du Midi est brûlant; le hâle ne va bien qu'aux brunes; il donne à la
+peau des blondes certains tons de langouste cuite, et la blanche Aline
+aurait perdu bientôt l'épithète homérique qui la distinguait entre
+toutes les petites filles si l'on avait laissé courir son académie en
+plein air sans lui donner protection.--Aussi la forçait-on de se vêtir
+et même de porter ombrelle.
+
+ * * * * *
+
+Des raisonnements analogues--je veux dire inspirés aussi par une
+tendresse paternelle--avaient détourné Pausole d'appliquer à sa propre
+fille ses théories familières sur l'éducation des enfants.
+
+Les moralistes ne redoutent jamais de se montrer contradictoires. Ils
+pensent à bon droit qu'ils ont assez fait en prêchant la bonne parole et
+que l'exemple personnel n'est pas un adjuvant nécessaire à l'influence
+de leurs idées. Sans doute, se disait le Roi, j'entends qu'on élève les
+marmots avec une liberté extrême et qu'on les laisse à leurs instincts,
+c'est-à-dire aux premières joies de leur pauvre petite existence. Mais
+ma fille est née dans des conditions très particulières. Son intérêt
+commande un traitement spécial. Nulle règle n'est faite pour tout le
+monde. Bref, il emprisonnait la malheureuse enfant.
+
+Elle avait bien entendu dire que le sort lui accordait trois cent
+soixante-six belles-mères dont la plupart excellaient en esprit ou en
+beauté; mais le harem lui demeurait fermé jour et nuit. Sa mère était
+depuis longtemps morte. Elle n'avait pas de soeurs, pas de compagnes.
+Les dames d'honneur elles-mêmes avaient ordre de ne parler à la
+Princesse qu'en vue de son instruction littéraire. Toutefois,
+n'imaginant qu'à peine une vie meilleure autre part, la blanche Aline
+restait gaie.
+
+Le matin, tout le parc lui appartenait. C'était l'heure où dormaient les
+Reines et le Roi. Elle jouait seule, mais avec le même entrain et la
+même activité que si une foule d'enfants l'eût mêlée à sa joie. Des
+arbres étaient ses amis; de petits coins ses confidents. Elle revenait
+parfois haletante d'une partie de cache-cache avec un lézard vert ou
+d'une lutte de vitesse avec un lapin rose.
+
+Et puis, brusquement, un matin, elle trouva plus intéressant de jouer au
+volant avec sa rêverie et de danser le menuet avec son image.
+
+Environ six semaines plus tard, Pausole apprenait par sa lettre qu'elle
+avait quitté le palais avec «quelqu'un de très gentil» qui prétendait
+veiller sur elle.
+
+Ainsi, dans la solitude même où son père la tenait enfermée, la blanche
+Aline avait su trouver sans conseils et tout à fait sans exemples, mais
+secourue heureusement par sa jeune imagination, les camarades qu'il lui
+fallait à l'âge de ses métamorphoses.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+COMMENT LE ROI PAUSOLE RENTRA DANS SON PALAIS ET CE QU'IL JUGEA BON D'Y
+FAIRE.
+
+ Assis sur un fagot, une pipe à la main,
+ Tristement accoudé contre une cheminée,
+ Les yeux fixés vers terre et l'âme mutinée,
+ Je songe aux cruautés de mon sort inhumain.
+
+ SAINT-AMANT.
+
+
+Devant les marches du portique, la mule Macarie s'arrêta sur ses quatre
+pattes frémissantes, profondément offensée d'avoir été contrainte à une
+course folle qui ne convenait ni à son âge, ni à ses habitudes, ni à son
+caractère.
+
+Et l'on vit entrer sous les voûtes le Roi Pausole sans couronne, les
+cheveux en broussailles, la robe poudreuse, les deux mains ouvertes en
+haut.
+
+Il éternuait. Il pleurait presque. Il était soulevé, piteux, suant,
+poussif et cramoisi.
+
+Personne ne se souciait de lui donner les premières explications. Les
+couloirs, plus déserts que des galeries de musée, conduisaient à des
+chambres vides.
+
+Les suisses avaient laissé leurs hallebardes et les dames d'honneur
+leurs petits ouvrages harponnés d'un crochet hâtif. Pausole donna du
+pied dans un phonographe resté seul, qui lui bêlait aux oreilles la
+sérénade de Méphisto.
+
+Il crut que tout la monde était parti à la suite de la Princesse et que
+la Cour s'était fait enlever pour lui plaire en imitant son gracieux
+précédent.
+
+Pourtant dans l'angle d'une fenêtre une blanchisseuse se trouva prise.
+
+Le roi voulut lui demander:
+
+--Est-ce vrai?
+
+Sa gorge n'articula rien. D'ailleurs l'attitude effarée de la domestique
+lui montrait la candeur d'une question si vaine.
+
+Pausole reprit sa marche à travers les appartements.
+
+Il traversa quinze salons où les fauteuils gardaient partout des
+positions familières. Aucun d'eux n'était occupé.
+
+Il passa dans la salle des portraits et s'arrêta devant celui qui
+rappelait encore un peu à sa mémoire confuse la très souple Reine
+Christiane, mère de la Princesse Aline.
+
+Il l'interrogea:
+
+--Malheureuse! Est-ce donc là ton sang? ta race?
+
+Mais la Reine Christiane que le peintre avait représentée sous la figure
+de Danaé, continua de sourire et d'ouvrir les genoux sans que la moindre
+honte émût son front si blanc.
+
+Alors le Roi pénétra dans le harem silencieux.
+
+C'était l'heure de la sieste.
+
+La grande salle respirait avec l'haleine de trois cents rêves.
+
+ * * * * *
+
+Toutes les femmes gisaient encore où le sommeil les avait prises. Elles
+couvraient les nattes de jonc froid, elles brochaient sur les étoffes,
+elles emplissaient de leur croupe des hamacs aux mailles larges. Pausole
+ne pouvait ni marcher, ni s'asseoir, ni lever la tête sans toucher une
+dormeuse nue. Un divan seul en portait quinze. Un filet suspendu en
+réunissait deux et les pressait l'une contre l'autre. Celles qui
+souffraient de la chaleur s'étaient couchées dans le bassin plat, et, la
+tête sur le bord de marbre, elles allongeaient leurs jambes sous l'eau
+jusqu'à la sirène centrale, pistil de la tulipe ouverte que formaient
+leurs corps rayonnants.
+
+Au milieu de ce vaste silence, Pausole s'apaisa peu à peu. La paix,
+comme le trouble, est contagieuse. Le calme et l'ombre du harem
+s'étendirent sur ses pensées.
+
+Jetant les yeux sur sa toilette, il vit qu'elle était déplorable, et
+déjà son esprit se retrouvait assez libre pour lui conseiller de changer
+de vêtement.
+
+Ce qu'il fit. Et non sans peine.
+
+Car la blanchisseuse avait eu le temps de répandre par tout le palais le
+bruit que le Roi était revenu sans couronne, sans voix, sans raison;
+qu'il avait failli l'étrangler; qu'elle en était tombée malade deux
+jours plus tôt qu'à l'ordinaire.
+
+Aussi, le premier valet qui parut dans la fente d'une portière plissée,
+pour répondre à l'appel du Roi, y vint certes par curiosité au moins
+autant que par mépris de la mort; mais il défaillit de surprise quand il
+entendit Pausole, avec sa bonne voix si connue, demander «sa robe de
+chambre turque et son coffret à cigarettes».
+
+ * * * * *
+
+Le souverain de Tryphême, pour s'être sitôt ressaisi, avait fait ses
+réflexions.
+
+Il ne suffisait pas de déclarer qu'on poursuivrait la blanche Aline. Et
+cela même était une décision qu'on ne pouvait prendre à la légère. En
+admettant qu'on arrivât jusqu'à cette extrémité, comment régler le
+programme d'une recherche si délicate?
+
+Qui charger de son exécution?
+
+Et--toujours en supposant ces difficultés résolues--quelles instructions
+donner au parlementaire dans le cas, facile à prévoir, où la Princesse
+refuserait de se rendre aux instances, aux pressants appels, voire aux
+sommations respectueuses qu'il faudrait sans doute lui adresser?
+
+Évidemment, tous ces problèmes ne pouvaient se traiter en cinq minutes.
+
+Et, d'ailleurs, rien ne pressait.
+
+Dans quel dessein brusquer les choses?
+
+Tout faisait croire que, pour protéger la blanche Aline contre le péril
+le plus fâcheux, il était déjà trop tard.
+
+Mais pour la ramener au palais il serait toujours assez tôt.
+
+Puisqu'on ne pouvait rien changer au fait accompli, puisqu'il était
+patent, scandaleux, connu de tous, mieux valait ne s'occuper que des
+suites et en chercher le remède à tête reposée.
+
+ * * * * *
+
+Ayant ainsi décidé de ne décider rien sur l'heure, Pausole prit un bain,
+fuma deux cigarettes et mangea quelques biscuits imbibés de vieux porto.
+
+Une image cependant l'obsédait. Il se disait qu'à l'instant précis où il
+prenait dans sa chambre ce temps de repos et de réflexion, sa fille
+accomplissait sans doute l'acte le plus important de sa première
+adolescence. Il la voyait malgré lui, dans une attitude, hélas! trop
+facile à imaginer, et toutes les phases de la scène connue se
+reproduisaient dans sa pensée avec la vraisemblance la plus désagréable.
+
+D'une façon particulière il était choqué de n'avoir aucun renseignement
+sur le second des deux personnages qui jouaient un rôle dans l'aventure.
+On troublait sa vie; on causait un préjudice capital à sa tranquillité
+d'esprit, et il ne savait même pas sur qui pester! Un tel événement
+n'aurait pas dû se produire sans qu'il y prît au moins une part de
+conseil. À toute branche d'éducation convient un professeur spécial dont
+l'aptitude et la compétence ne peuvent guère être appréciées par l'élève
+lui-même. Pausole ne comprenait pas comment, le jour où sa fille
+abordait pour la première fois une matière aussi classique, elle avait
+pris un initiateur de son choix en négligeant toute enquête sur la
+question de savoir s'il était qualifié pour lui donner des leçons.
+
+Oui. C'était bien une faute.
+
+Mais elle ne pouvait plus être réparée.
+
+Il fallait donc l'accepter de bonne grâce.
+
+À critiquer l'irrémédiable on perd son temps.
+
+Le Roi se remit en mémoire cette maxime et plusieurs autres également
+fécondes en consolations.
+
+Perdre son temps...--se «pausoler», comme il aimait à dire lui-même,--un
+autre jour il y aurait consenti sans peine. Ce soir-là, ses rêveries lui
+parurent déplaisantes.
+
+Il retourna dans le harem.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+DU CONSEIL QUE TINT LE ROI CHEZ LES FEMMES DE SON HAREM ET DU CHOIX
+QU'IL SUT FAIRE ENTRE PLUSIEURS AVIS.
+
+ Pourquoy sont si contentes les dames quand on leur dit que les autres
+ dames font l'amour comme elles?--Pour ce que leur faute s'amoindrit.
+
+ _Questions diverses et responces d'icelles._--1617.
+
+
+Tandis que Pausole méditait ainsi, quatre heures avaient sonné à toutes
+les horloges, et avant que le dernier coup n'eût fait vibrer le dernier
+timbre, Taxis, une petite sonnette en main, arpentait déjà la grande
+salle, à pas méthodiques et déterminés.
+
+Toutes les femmes s'éveillèrent à regret. La plupart, se retournant avec
+un soupir maussade, essayaient de reprendre le rêve interrompu, mais
+sans espoir qu'on le leur permît.
+
+--Mesdames, dit le Grand-Eunuque, voici l'heure du réveil. Le droit de
+dormir ne vous appartient plus. Debout! debout!
+
+--Non... zut... firent des voix suppliantes.
+
+--Rien ne sert de lutter contre le règlement, dit Taxis. L'Écriture nous
+enseigne: «Il y a temps pour tout sous les cieux: un temps pour naître
+et un temps pour mourir; un temps pour tuer et un temps pour guérir; un
+temps pour abattre et un temps pour bâtir[1].» Il y a un temps pour
+rêver et un temps pour vivre: debout!
+
+ [1] _Ecclésiaste_, III, 1-3.
+
+S'arrêtant, il examina un coin tout encombré de corps longs et las.
+
+--Ah! fit-il impatienté, il règne ici un désordre scandaleux. Dès ce
+soir, je veux assigner à chacune de Vos Majestés une place rigoureuse et
+invariable dont il ne lui appartiendra pas de s'écarter à l'heure de la
+sieste.
+
+Un murmure bruyant s'éleva, aussitôt dompté par un regard plein de
+menaces:
+
+--Silence! cria Taxis. Mes paroles sont inspirées d'abord par des
+considérations d'hygiène, de police et de décence; mais ne le
+fussent-elles point qu'elles seraient encore selon la sagesse, car il
+est écrit: «Tu vivras par les lois et par les ordonnances[2].» Ce qui
+est élu par la fantaisie est exécrable; ce qui est conçu par l'autorité
+est judicieux. Ainsi doit s'exprimer une voix saine, stricte et droite.
+
+ [2] _Lévitique_, XVIII, 5.
+
+--Pardon, monsieur, dit une jeune fille, pourquoi ne pas nous laisser
+choisir? Moi, j'aime mieux dormir sur une natte et ma soeur sur un
+tapis. Si vous nous ordonnez le contraire, cela ne fera plaisir à
+personne et nous en serons désolées.
+
+--Il n'importe. Vous ne savez pas quel est votre bien. L'autorité le
+sait pour vous et vous le donne à votre insu, malgré vous, c'est là son
+rôle.
+
+--Quand personne ne la réclame?
+
+--L'autorité s'exerce. Elle ne défère point. Elle seule discute son
+droit, limite son domaine et décide son action.
+
+--Au nom de qui?
+
+--Au nom des principes.
+
+Puis, coupant court à la dispute, il se dirigea rapidement vers le hamac
+où restaient couchées les deux amies languissantes:
+
+--Je vois, dit-il, par cet exemple, qu'il est urgent de légiférer,
+puisque mes conseils ne servent de rien. Ne vous avais-je pas signalé
+tout ce qu'une telle attitude offre d'incorrect et de pernicieux? Vous
+ne tenez nul compte de mes opinions. C'est bien. J'établirai la règle
+jusque-là.
+
+Mais l'une des apostrophées laissa tomber un bras faible hors du hamac
+qui pencha, et comme elle était juive, elle sut lui répondre:
+
+--Il est écrit, monsieur: «Si deux couchent ensemble, ils auront chaud.
+Mais une personne seule, comment se chauffera-t-elle[3]?» Ce que la
+Bible nous enseigne, vous le démentiriez ici?
+
+ [3] _Ecclésiaste_, IV, 11.
+
+--Madame, dit Taxis offusqué, puisque vous connaissez si bien l'Ancien
+Testament, vous feriez mieux d'y choisir des textes d'un sens plus clair
+et...
+
+--Oh! c'est très clair.
+
+--... Et moins sujets à controverses. Où vous ne voyez qu'une phrase
+concrète et brutale, l'exégète voit un sens mystique dont la hauteur
+échappe à votre entendement. Mais laissons cela. Je vous avais
+recommandé de ne jamais dormir deux à deux afin d'éviter les occasions
+de vous égarer en certaines démences que je ne suis pas autorisé par le
+Roi lui-même à vous interdire, mais que je déclare néanmoins, de mon
+chef, abominables.
+
+--Cela n'est pas interdit par le Pentateuque.
+
+--Parce qu'on n'a pas osé prévoir une aberration si profonde.
+
+--Oh! on en a prévu de bien plus singulières... On les a prévues toutes,
+excepté celle-là. Laissez-nous penser qu'on la permettait.
+
+--Elle n'existait point.
+
+--Comment dites-vous? Elle n'existait point?... Ah! cher monsieur!...
+vous êtes inimitable!
+
+Au milieu des éclats de rire, Taxis allait répliquer, quand une autre
+infraction le fit bondir ailleurs.
+
+--Des bonbons? dit-il. Vous mangez des bonbons, maintenant? Des bonbons
+à quatre heures dix! Le goûter ne commence qu'à cinq heures. Cela est
+imprimé dans l'Emploi du Temps. Défense absolue de prendre aucune espèce
+de nourriture en dehors des repas. J'ai le regret d'informer Votre
+Majesté qu'elle sera privée de promenade au parc durant quatre jours à
+dater de demain.
+
+Il s'élança de nouveau plus loin.
+
+--Même châtiment pour vous, madame, qui avez pris un livre. La lecture
+n'est permise qu'à cinq heures et demie. De quatre à cinq, réveil,
+toilette et entretiens, vous devriez le savoir.
+
+La jeune Reine ainsi punie ne supporta pas sa peine en silence. Usant de
+la licence que le Roi entendait laisser à ses femmes en matière de tenue
+et de discours, elle s'approcha en souriant:
+
+--N'appréhendez rien, dit-elle, je ne vous dirai pas ce que je pense de
+votre personne, car je me mettrais dans le cas d'être punie de nouveau;
+mais je sais à quel point la pudeur vous est chère; aussi vais-je
+l'enfreindre sous vos propres yeux, impunément, monsieur le
+Grand-Eunuque, avec les ressources toujours nouvelles de ma petite
+imagination.
+
+--Madame...
+
+--Préparez-vous. J'ai daigné vous avertir.
+
+Et, faisant comme elle avait dit, elle accentua sa pantomime avec des
+paroles si lyriquement sensuelles, que Taxis, hagard, hérissé, recula
+d'horreur vers le mur...
+
+--Madame... par pitié...
+
+--Tout ce que je viens de dire est fort joli. Pourquoi le prenez-vous
+ainsi?
+
+--Vous ne sentez donc pas, malheureuse enfant, dans quel gouffre d'enfer
+et de damnation vous jetez votre âme éternelle!
+
+--Hélas, non! dit la jeune femme.
+
+Elle ajouta même:
+
+--Je continue.
+
+Mais Taxis, désarmé contre cette intrépide et sereine luxure dont la
+flamme léchait à chaque mot toutes les âmes de la multitude, n'en put
+souffrir davantage. Il s'enfuit dans le vent du scandale.
+
+Une acclamation salua son éclipse: au même instant Pausole se montrait,
+et se croyant la cause d'une si touchante allégresse, le bon Roi
+s'inclina, comblé.
+
+ * * * * *
+
+La même ombre chaude emplissait encore la grande salle maintenant
+bruyante; mais la lumière basse du soleil couchant y soufflait des
+nuages de pourpre transparente et de longs rayons de cuivre où montaient
+des poussières. Les femmes apparaissaient vêtues de gaze d'or. Il y en
+avait qui, debout, plongeaient du front dans la nuit. D'autres, couchées
+sur les nattes, semblaient peintes des pieds à la tête comme des émaux
+sous les flammes.
+
+ * * * * *
+
+Pausole ne s'arrêta guère à des contemplations que les circonstances ne
+comportaient point.
+
+Il s'étendit sur un divan, et les sept Reines désignées à ses tendresses
+de la semaine l'entourèrent aussitôt d'une sympathie agitée qui n'allait
+pas sans bavardage.
+
+--Eh bien?
+
+--Comment donc!
+
+--Quelle nouvelle!
+
+--Qui l'eût dit?
+
+--Ce n'est pas possible!
+
+--Et que s'est-il passé?
+
+--Nous ne savons rien!
+
+--En est-on bien sûr?
+
+--Dit-on avec qui?
+
+--Êtes-vous sur leur piste?
+
+--Où sont-ils cachés?
+
+Le Roi haussa les épaules.
+
+--Je n'en sais pas plus que vous.
+
+--Mais qu'a-t-on décidé?
+
+--On ne peut rien décider aujourd'hui; ce serait absurde.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce que les plans irréfléchis déterminent les pires catastrophes.
+
+--Mais le temps passe et la Princesse fuit.
+
+--Fadaises. Elle ne quittera pas Tryphême, soyez-en sûres. Si je me
+résous à la faire traquer (et cette perspective m'est odieuse), cela
+sera possible demain; encore possible le jour suivant. C'est une vérité
+qui saute aux yeux.
+
+--Et alors?
+
+--Alors, je viens prendre vos conseils. Je ne sais pas si je les
+suivrai. Peut-être l'une de vous pourra-t-elle découvrir l'artifice dont
+j'ai besoin.
+
+Les femmes s'empressèrent.
+
+--Oh! moi... dit l'une.
+
+--Moi... interrompit la seconde.
+
+Mais, avant qu'elles eussent parlé, la Reine Denyse avait glissé, de sa
+petite voix persuasive:
+
+--Sire, vous devriez écrire à saint Antoine. Voyez-vous, quand on a
+perdu quelqu'un ou quelque chose, c'est le seul moyen de le retrouver.
+
+Autour d'elle on parut douter.
+
+Elle rougit, s'entêta:
+
+--Mais si!
+
+Et elle développa le récit complet d'une anecdote personnelle qui, on
+doit l'avouer, était péremptoire.
+
+Pausole, pendant ce témoignage, regardait avec insistance une Reine très
+jeune, encore toute pure, qui jusque-là n'avait rien dit.
+
+Il l'interrogea finement.
+
+--Où serais-tu, à l'heure qu'il est, si pareille aventure t'avait
+enlevée à moi? Quel moyen aurais-tu pris pour t'enfuir, et quel chemin?
+Courrais-tu loin d'ici pour gagner de vitesse, ou resterais-tu près,
+pour tromper les soupçons? Dis-moi tout cela, Gisèle; et réfléchis bien:
+c'est intéressant.
+
+Gisèle se tut, très étonnée.
+
+--Oui, sourit le Roi. Je comprends. Tu ne veux pas vendre tes ruses...
+
+--Oh! fit-elle, piquée du reproche. Je n'en aurai jamais à prendre! Si
+j'hésitais, c'est qu'on ne peut guère répondre à une question pareille.
+Nous menons les hommes jusqu'à nos bras, mais ensuite, ce sont eux qui
+nous mènent. J'ai vu cela dans les romans, Sire, car je n'en ai pas
+d'autre expérience. Pourtant, même ignorante, je trouve que cela va de
+soi. J'ai quitté mon père et ma mère pour venir où vous me voyez, et je
+vous suivrais ailleurs s'il vous plaisait ainsi. Soyez sûr que la
+Princesse a plus de confiance que de présomption. Vous qui connaissez
+les hommes mieux que moi, cherchez ce qu'a pu faire son amant: c'est le
+meilleur moyen de savoir où elle est.
+
+--Plus tard, dit le Roi. Il est inutile que je me donne moi-même une
+peine qui peut être prise très dignement autour de moi. Lorsqu'il se
+présente un cas difficile et sujet à méditations, on ne fait le tour des
+banalités nécessaires qu'après un travail considérable. C'est un premier
+effort dont je ne me mêle jamais. Dans quelques jours, la question sera
+déblayée sans qu'il m'en ait coûté même un froncement de sourcil. Je
+verrai alors s'il est urgent que je réfléchisse à mon tour; mais plus
+probablement je me contenterai de faire un choix entre les avis les plus
+sages, à moins que cette tâche elle-même ne me semble trop délicate.
+
+--Alors qu'arriverait-il?
+
+--Nous verrons cela. Aujourd'hui, c'est à vous de penser pour moi. Je
+suis impatient de vous entendre.
+
+--Puis-je parler? demanda la Reine Françoise.
+
+--Je le demande, répéta Pausole.
+
+--Eh bien, dans un enlèvement, le premier jour est celui des
+imprudences, et le second celui des malices. La Princesse est à deux pas
+d'ici; je le sais comme si je la voyais. Le jeune imbécile qui
+l'accompagne se croit caché par un buisson ou par les rideaux de son
+lit. Il l'a conduite au plus près, c'est évident, cela ne laisse pas un
+doute. Demain il s'apercevra qu'il a fait une bêtise. Et après-demain il
+aura pris tant de précautions que toute la police du royaume ne pourra
+plus trouver sa trace. C'est aujourd'hui qu'il faut agir, et tout de
+suite, sans perdre une heure. Est-ce que vous ne le sentez pas?
+
+--Bien, remercia le Roi. Voici une première banalité. Je suis ravi
+qu'elle soit dite: je n'aurai plus à m'occuper d'elle. D'ailleurs, le
+conseil ne me plaît en aucune façon; mais vous avez, Françoise, la peau
+si nuancée autour de la ceinture et si fine entre les seins que je veux
+vous donner raison au moins pendant cinq minutes.
+
+--Vous vous moquez de moi.
+
+--Vous êtes seule à le penser.
+
+--Sire, fit la Reine Diane, je voudrais parler aussi.
+
+Diane, qu'on nommait au harem Diane à la Houppe, afin de la désigner par
+ses attributs entre plusieurs belles homonymes, Diane à la Houppe
+tremblait un peu. C'était elle qui devait, ce soir-là, enviée par trois
+cent soixante-cinq rivales, partager le lit du Roi. On disait, on
+savait, il était clair, enfin, que l'année d'espoirs et de souvenirs
+dont elle voyait le terme si proche avait duré plus de jours que sa
+résignation. Elle était donc émue, et balbutia non sans rougeur:
+
+--Sire, on vous abuse. Le premier jour d'un enlèvement est celui de tous
+les mystères, et le second celui des oublis. L'inconnu qui conseille la
+Princesse Aline a pu lui faire quitter le palais au milieu de cinq cents
+personnes, sans éveiller une attention. Il avait un plan fort habile et
+fort bien exécuté. Soyez sûr qu'il le suit encore. Ce soir il doit
+penser que tout le monde est à ses trousses: il n'aura garde de se
+laisser prendre; et s'il se terre sous un buisson, c'est que ce buisson
+est bien le dernier où l'on imagine sa retraite... Mais il faudra qu'il
+en sorte... Attendez-le au passage. Mieux vous lui démontrerez d'ici là
+qu'il a pris trop de précautions, plus il sera imprudent par la suite.
+Sa capture ne dépend que de votre réserve. Si personne ne le chasse,
+dans huit jours vous le trouverez sur les grandes routes ou dans une
+loge à l'Opéra. Ainsi, non seulement vous pouvez l'attendre, mais il est
+très important que vous restiez tranquille ce soir.
+
+--Je suis comblé, fit le Roi. Cet avis est aussi banal, aussi sage,
+aussi nécessaire que le premier. En outre, comme il le contredit
+exactement, il le balance avec justesse et je ne me sens l'esprit chargé
+par aucun de leurs deux poids égaux.
+
+Après un court silence, il conclut de la sorte:
+
+--C'est donc avec une liberté exquise et déliée même d'inquiétude que
+j'adopterai pour le mien, Diane à la Houppe, ton sentiment.
+Redis-le-moi, car il me plaît. Ainsi, cher visage, tu m'affirmes...
+
+--Que le meilleur est de ne rien faire et que vous pouvez aller au lit.
+
+Pausole approuva de la main.
+
+La belle Diane eut un soupir, et, achevant son conseil, sa phrase, sa
+pensée:
+
+--Avec moi, fit-elle en souriant.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+COMMENT DIANE À LA HOUPPE ET LE ROI PAUSOLE VIRENT ENTRER QUELQU'UN
+QU'ILS N'ATTENDAIENT POINT.
+
+ Sa seule nudité descouvre sa richesse;
+ Plus on voit de son corps, plus on voit de beauté;
+ Sa pompe est toute en elle, et comme une déesse
+ Elle doit son éclat à sa propre clarté.
+
+ MALLEVILLE.--1634.
+
+
+Diane à la Houppe, gardée par une servante, copiait un Bacchus de
+Velasquez dans le salon carré du musée Pausole, quand le Roi, estimant
+la perfection de son goût, et pressentant celle de ses formes, lui
+demanda, non sans égards, toutes les grâces qu'elle pouvait donner.
+
+La jeune fille accepta sur l'heure. Sa bonne elle-même, consultée, n'y
+vit aucun inconvénient. Seuls, les parents eussent volontiers retenu
+leur enfant chez eux, mais ils savaient au nom de quel principe sacré
+Pausole entendait protéger les libertés individuelles, et ils ne
+tentèrent point d'exprimer en public leur égoïsme inexcusable.
+
+ * * * * *
+
+Introduite dans une des chambres qui précédaient le harem, Diane jeta
+sur la chaise longue, avec un soulagement très vif, les vêtements qu'on
+lui avait imposés pendant ses années de servitude familiale.
+
+Et Pausole observait debout les révélations successives d'un corps
+teinté, ferme et vivace, tandis qu'elle ouvrait tour à tour la
+chemisette bossue, la jupe monastique, le difforme pantalon blanc.
+
+Elle était plus belle encore que jolie; son adolescence valait une
+maturité. Un torse rond, des épaules droites, des seins gorgés comme des
+pastèques, des jambes longues et bien en chair se délivrèrent agilement
+d'un multiple linge importun. Toute sa peau apparut, très brune, pleine
+et fertile, duveteuse même au creux des reins et sur la rondeur des
+cuisses, tandis que la chevelure noire, démordue de ses écailles
+dentées, recourbait sur le dos les plumes de son aile.
+
+ * * * * *
+
+Les autres femmes du harem, quand on leur présenta cette beauté...
+ombreuse, trouvèrent qu'elle prêtait à rire et ne surent que lui imposer
+un surnom volontiers narquois. Les femmes ont des théories très
+particulières sur l'esthétique de leurs rivales. Diane à la Houppe ne se
+fâcha point. Elle avait bon caractère. Et puis sa première conversation
+avec le Roi l'avait mise du soir au matin en humeur de trouver tout le
+palais charmant.
+
+Hélas! il n'en fut pas ainsi des douze mois qui suivirent cette unique
+entrevue. Pausole en vain lui exposa que s'il ne la revoyait plus, s'il
+fallait qu'elle entrât dans la règle commune, c'était parce qu'il avait
+grand'peur de devenir amoureux d'elle, catastrophe qui aurait compromis
+à la fois sa tranquillité d'âme et les intérêts de l'État. Diane ne
+comprenait pas du tout ce raisonnement. Elle ne partageait pas non plus
+l'indifférence de ses compagnes, lesquelles considéraient la cérémonie
+annuelle comme une occasion excellente d'obtenir des soies de Manille ou
+des pantoufles de Paris. Diane à la Houppe, tel saint Augustin au temps
+de sa jeunesse dispose, aimait à aimer et ne cherchait rien d'autre.
+Privée du Roi, elle ne voulut même pas apprendre les jeux variés et
+traditionnels dont les autres Reines lui donnaient l'exemple à toute
+heure et qu'elles vantaient en sa présence ou comme suffisants ou comme
+incomparables, selon la tournure de leur esprit.
+
+La pauvre fille vécut un an dans l'attente. Année de larmes et de
+pensées. Le dernier jour en faillit être, on le devine, le plus
+déchirant. La Princesse royale disparue ce matin-là, Diane épouvantée
+vit pendant plusieurs heures, avec l'imagination du désespoir, le Roi
+lui-même partir à sa recherche...
+
+--Ah! Sire, s'écria-t-elle dès que la portière de la chambre à coucher
+fut retombée sur elle et lui, ne regardez pas trop mes yeux. J'ai tant
+pleuré depuis ce matin!
+
+--Houppe, tu es charmante, répondit Pausole. En effet, tes paupières se
+gonflent et tes yeux sont encore humides; mais cela donne à leurs
+regards l'expression de la Volupté même. Tu serais épuisée des suites du
+plaisir et à la limite de l'évanouissement, tes yeux, ma Houppe,
+luiraient du même éclat. Ne me détrompe pas: dans un instant, je pourrai
+croire qu'ils me le doivent.
+
+Diane pencha la tête et sourit malgré elle.
+
+ * * * * *
+
+La nuit pleine de clartés entrait dans la chambre obscure par une très
+large baie ouverte sur une terrasse. Sous le store levé au linteau,
+entre les portes ramenées au mur, Tryphême bleue et blanche apparaissait
+mollement.--C'était une campagne onduleuse semée de bois et de maisons
+plates, avec une grande route plantée d'arbres, chemin qu'aurait pris le
+Roi pour aller à sa capitale s'il n'avait pas eu cent raisons (et même
+trois cent soixante-six) de ne pas quitter son palais. Un énorme figuier
+faisait retomber comme un tapis par-dessus la balustrade ses branches
+cachées par les feuilles plates et ses fruits poudrés de lilas. Vers la
+gauche, le parc se massait, avec ses magnolias déjà défleuris, ses
+eucalyptus frissonnants, ses palmiers trapus du Japon, ses magnifiques
+sagoutiers lunaires. Une défense d'aloès ourlait le jardin sombre et la
+plaine s'étendait au delà jusqu'aux étoiles.
+
+ * * * * *
+
+--Comme cette nuit ressemble à celle de mes noces! murmura Diane. Il n'y
+a pas eu d'autre belle nuit depuis un an. Celle-ci est tout à fait la
+soeur de la première. N'est-ce pas qu'il y a des nuits étranges où le
+paysage qui nous regarde a l'air de contenir tout le bonheur que nous
+voudrions enfermer en nous?
+
+Pausole ne répondit rien.
+
+--On a frappé, reprit la Reine.
+
+--Ce doit être pour le dîner, dit Pausole. Il fait grand'faim.
+
+Et il cria:
+
+--Entrez! Entrez!
+
+ * * * * *
+
+Mais, au lieu du Grand-Échanson, ce fut le Grand-Eunuque qui montra,
+tout à coup, entre les portières, sa vilaine physionomie de personnage
+antipathique.
+
+--Ah! qu'est-ce encore? fit le Roi, du ton le plus maussade. Je n'ai
+aucun besoin de vous, Taxis, j'ai affaire.
+
+--Allez-vous-en, dit la belle Diane, vous n'avez rien à voir ici.
+
+--C'est l'heure de mon repas, continua Pausole. Je n'ai pas d'autres
+papiers à lire que le menu.
+
+--Avez-vous le menu? répéta Diane à la Houppe. Non? Alors allez-vous-en!
+
+--Mon ami, reprit le Roi, si vous empiétez sur les attributions des
+autres officiers de la cour, nous courons à l'anarchie. Allez dire au
+Grand-Échanson que pour ce soir encore je le prie de bien vouloir
+choisir en mon nom le vin que je dois préférer. J'ai trop de tracas pour
+rien décider sur ce point, et à plus forte raison pour vous entendre.
+Allez!
+
+--Mais allez-vous-en donc! cria Diane, au comble de l'agacement.
+
+Et comme Taxis, respectueux mais entêté, ne faisait aucun geste
+d'obéissance, Diane le prit par les deux épaules et lui dit en face, du
+ton le plus sérieux:
+
+--Vilain parpaillot! Si vous obtenez de la bonté du Roi la permission de
+parler ici, je vous forcerai de partir avant que vous ayez prononcé un
+mot; si ce n'est pas par la violence, ce sera par un moyen que vous
+connaissez bien!
+
+Le Roi leva les bras:
+
+--Allons! fit-il. Un conflit! Houppe, tiens-toi tranquille. Taxis va
+s'en aller. Il est homme de sens. Il doit avoir déjà compris que nous ne
+souhaitons pas en ce moment son entretien.
+
+Taxis eut un sourire mielleux, qui s'acheva en importance.
+
+--En effet, dit-il. Et si la voix inflexible de ma conscience, si
+l'unique souci d'un devoir souvent ingrat, si la passion de la vérité ne
+m'appelaient où je suis, croyez, Sire, que j'aurais déjà déféré au désir
+que m'exprime Votre Majesté. Mais ma tâche est plus haute que mon
+intérêt personnel, et dussé-je en souffrir, je ferai mon devoir jusqu'au
+bout. Je n'empiète pas, quoique Votre Majesté m'en fît tout à l'heure le
+cruel reproche, sur les attributions de mes collègues. Je suis maréchal
+du palais, et comme tel, je devais m'occuper du grave incident qui s'est
+produit ce matin au rez-de-chaussée du pavillon sud. Mon initiative ne
+s'est pas trouvée en défaut. J'ai fait rechercher la Princesse Aline.
+
+--Hélas! gémit la Reine Diane.
+
+Mais, ressaisie aussitôt, et debout, elle interpella:
+
+--Qui vous en a donné l'ordre?
+
+--Le Roi m'a confié la mission sacrée de prévenir, de suspendre, de
+réprimer au besoin la turbulence et les excès dans l'enceinte de la
+demeure royale.
+
+--Ah! de prévenir!... Eh bien, il paraît que vous n'avez pas «prévenu»,
+puisqu'un étranger a pu s'introduire ici comme chez lui... Vous n'avez
+n'avez pas non plus «suspendu», puisque la Princesse est partie à votre
+barbe et que personne n'en a rien su pendant six heures. Maintenant vous
+voulez «réprimer»? Le Roi vous le défend, seigneur Grand-Eunuque.
+
+--Sa Majesté...
+
+--Le Roi désapprouve. C'est tout. Cela suffit. Tournez les talons. Le
+Roi vient de prendre une décision qui est admirable et sur laquelle il
+ne reviendra certainement pas pour écouter vos lubies. Il vaut mieux ne
+rien faire pendant un jour au moins; on ne vous expliquera pas pourquoi,
+mais tel est l'ordre: suivez-le. Allez-vous-en! Rappelez vos hommes.
+Gardez le silence sur l'événement et disparaissez jusqu'à demain soir.
+M'entendez-vous?
+
+Taxis tendit en frémissant les trois papiers qu'il avait en main.
+
+--Mais, Sire, voici les rapports. Le suborneur est découvert. La
+Princesse ne l'a pas quitté. Leur asile est gardé à vue sans qu'ils le
+sachent. Je n'attends qu'un mot de vous pour agir.
+
+--Monsieur, répondit Pausole, je n'ai pas l'habitude de me jeter à
+l'étourdie au milieu des faits divers. Je n'aime pas les aventures; et
+j'entends n'en pas avoir. Vous parlez et vous décidez avec une
+précipitation funeste. Il n'y a ni sagesse ni méthode dans une telle
+pétulance, et je ne sais où j'avais pris l'estime que je vous portais.
+Taxis, vous êtes un hurluberlu. Faites cesser la surveillance que vous
+avez organisée si légèrement devant la retraite où dort ma fille. Et
+tenons-nous-en là pour ce soir. J'ai dit. Veuillez vous retirer.
+
+Taxis recula de trois pas, montra le plafond d'un doigt osseux:
+
+--L'Éternel appréciera! dit-il.
+
+Sur ces mots, il salua d'un front sec et disparut.
+
+Diane, restée seule avec le Roi, saisit l'occasion par le nez.
+
+--Ah! Sire, quand nous délivrerez-vous de cet odieux personnage? Il est
+notre bourreau, vous ne pouvez savoir ce qu'il invente pour nous
+exaspérer. Il règle tout, il distribue tout, il administre jusqu'à nos
+pensées. Nous ne pouvons ni dormir, ni danser, ni courir au parc, ni
+lire de romans, ni manger de bonbons qu'aux heures fixées par sa manie.
+Le moindre oubli est puni de cellule. Un simple retard suffit. Il nous
+tue!... Pour le faire fuir nous n'avons qu'un moyen: c'est celui que je
+voulais employer tout à l'heure; et encore si vous ne lui aviez pas
+interdit de nous parler décence, il nous châtierait terriblement de
+ceci, car rien ne le met en plus grande fureur que les spectacles dont
+parfois il faut bien qu'on le rende témoin. Mais ce moyen-là me répugne
+et je n'ai même pas toujours plaisir à le voir employer par les autres.
+Aussi quelle idée singulière que de mettre un pasteur protestant à la
+tête d'un harem si nu! Vous l'avez voulu, c'est donc parfait ainsi, et
+je vous pose des questions, Sire, sans les résoudre. Pourquoi ne pas
+nous donner de véritables eunuques, comme cela se fait en Orient? Mes
+compagnes les regrettent quelquefois en disant que ces pauvres êtres
+peuvent, eux aussi, donner aux femmes un plaisir complet qu'ils ne
+partagent point et qui ne doit éveiller la jalousie de personne. Moi, je
+ne pense guère à de pareilles choses; je n'ai de joie qu'en votre
+souvenir, mais je voudrais qu'on ne m'empêchât plus d'y rêver tout à mon
+aise et qu'une haïssable face ne se dressât pas tout le jour entre lui
+et moi.
+
+--Eh! eh! dit Pausole, Taxis a du bon.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+QUI EST CONSIDÉRABLEMENT ÉCOURTÉ EU ÉGARD AUX LOIS EN VIGUEUR.
+
+ Ô mourir agréable! ô trépas bienheureux!
+ S'il y a quelque chose en ce monde d'heureux,
+ C'est un tombeau tout nud d'une cuisse yvoirine.
+ Ces esprits vont au ciel d'un ravissement doux.
+
+ THÉOPHILE DE VIAU.--1625.
+
+
+Je ne décrirai point le repas qui suivit.
+
+On m'a dit, en effet, que les lois de notre pays permettent aux
+romanciers de proposer en exemple tous les crimes de leurs personnages
+mais non point le détail de leurs voluptés, tant le massacre est aux
+yeux du législateur un moindre péché que le plaisir.
+
+Et comme je ne sais plus exactement si l'on bannit de nos oeuvres les
+voluptés du lit ou celles de la table; comme d'ailleurs, en consultant
+toute ma conscience et toute ma sincérité, il m'est impossible d'augurer
+lequel est le plus pendable de manger une tartine ou de créer un enfant,
+j'aime mieux prendre mes précautions et ne parler ici ni de seins ni de
+grenades.
+
+ * * * * *
+
+On saura donc en peu de mots que le dîner du Roi Pausole et de la belle
+Diane à la Houppe comprenait:
+
+ Des hors-d'oeuvre.
+ Une première entrée.
+ Un relevé.
+ Une deuxième entrée.
+ Un rôti.
+ Une salade.
+ Un légume.
+ Un entremets.
+ Des fruits et des confiseries.
+ Les vins X... Y... et Z...
+
+C'était un petit dîner. N'en disons pas plus.
+
+Voilons de la même manière ce qui s'ensuivit.
+
+Diane, privée du Roi depuis une année et cloîtrée dans le harem après un
+seul matin d'amour, était redevenue jeune fille.--Comprenne qui peut. Je
+n'explique rien.--Bref le Roi trouva lui aussi que cette seconde
+entrevue intime ressemblait beaucoup à la première.
+
+Un peu avant le lever du soleil, tous deux allèrent prendre le frais sur
+la terrasse semée de tapis; et pour cueillir les plus hautes figues,
+Diane à la Houppe levant les bras s'étirait douloureusement, lisse comme
+une fleur et trois fois tachée de noir.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+OÙ PAUSOLE EXAMINE DES RÉVÉLATIONS SUR UNE LETTRE DONT L'IMPORTANCE
+N'ÉCHAPPERA POINT AU LECTEUR.
+
+ On devine ce qu'un jeune homme assez fat et habitué aux succès faciles
+ peut dire à une jeune fille lorsqu'il a monté sept étages pour arriver
+ jusqu'à elle et qu'il se croit attendu.
+
+ Mme ANCELOT.--1839.
+
+
+Vers midi, Pausole s'éveilla, simplement, comme de coutume. Il n'avait
+pas de petit lever. Les cérémonies inutiles n'embarrassaient point sa
+vie.
+
+Son coup de sonnette fit accourir une camérière qui débutait, ce
+matin-là, dans le service de la chambre. La jeune personne, en tremblant
+des deux mains, trébucha, heurta des chaises et rougit avec violence
+lorsqu'elle aperçut près du Roi Diane immodeste et endormie.
+
+--Chut! fit Pausole. Parlez bas. Quelle heure est-il?
+
+--Oui, Sire... Non, non... Je ne sais pas, balbutia la pauvre enfant.
+
+--Donnez-moi ma robe de chambre et faites préparer mon bain. Prévenez
+aussi ma lectrice et l'écuyer des cuisines. Et maintenant fermez les
+rideaux pour que la Reine dorme le plus longtemps possible.
+
+Puis, avec mille précautions il mit ses pieds l'un après l'autre, et
+silencieusement, sur le sol. La perspective de dire adieu pour une
+seconde année à la redoutable Diane ne le retenait en aucune façon.
+
+Il s'esquiva.
+
+ * * * * *
+
+Peu après, couché dans une eau parfumée, il admit à six pas de sa
+baignoire la lectrice ordinaire qui venait chaque matin lui donner un
+aperçu des nouvelles télégraphiques et le résumé des principaux
+feuilletons. En vertu de l'article premier du code en usage à Tryphême
+(Tu ne nuiras pas à ton voisin) il était interdit aux journaux d'insérer
+les nouvelles scandaleuses ou diffamatoires. Aussi pas une feuille ne
+publiait-elle la fuite de la blanche Aline; et si quelques-unes, çà et
+là, s'étaient permis des allusions, la lectrice eut le tact de ne pas
+les comprendre.
+
+Cependant Pausole demeurait distrait. Quand sa toilette fut achevée,
+quand l'écuyer des cuisines eut fait servir dans un cabinet de repos le
+premier déjeuner fumant et quand Pausole s'en fut nourri--enfin, quand
+il eut fumé deux cigarettes de tabac frais, il sortit et pénétra seul
+dans la chambre où avait grandi sa fille.
+
+ * * * * *
+
+Rien n'y était rangé. La pièce conservait l'aspect mouvementé d'une fin
+de toilette et d'un départ rapide. À sa suite, la salle d'étude, le
+cabinet de coiffure, le boudoir et les bains offraient un mélange
+singulier de tire-boutons, de géographies, de bas noirs et de raquettes.
+Un exemplaire de _Télémaque_ flottait sur l'eau calme du tub.
+
+Pausole erra mélancoliquement de chambre en chambre pendant un quart
+d'heure. Il ouvrit les cahiers de style, souleva les petits corsages,
+déroula une ceinture de cuir et remit dans leur boîte trois épingles à
+cheveux.
+
+Puis il appuya le médius de la main droite sur le bouton d'une sonnette
+et dit au valet survenant:
+
+--Faites prévenir M. le maréchal du palais que je l'attends ici et
+désire lui parler.
+
+Taxis entra.
+
+--Monsieur, dit Pausole, j'estime votre zèle et votre méthode, en ce
+qu'elles me délivrent chaque jour de vingt soucis dont je n'ai que
+faire. Mais votre enquête d'hier marchait dans le domaine de
+l'intempestif, surtout si l'on considère l'heure et le lieu où vous avez
+cru pouvoir m'en offrir le compte rendu. Je vous avais pourtant signifié
+qu'entre cinq heures du soir et deux heures de l'après-midi, je ne
+voulais méditer nulle entreprise. Vous avez outrepassé vos instructions
+en prenant une initiative dans un cas où votre compétence était plus que
+douteuse et en me demandant mes ordres sans que j'eusse manifesté le
+dessein de vous en donner aucun.
+
+Ici, fort posément, il alluma une cigarette, s'assit, plaça le coude
+droit sur le bras large du fauteuil, inclina la tête du même côté,
+croisa les jambes, fit un geste et dit:
+
+--Maintenant, lisez votre rapport.
+
+Taxis n'avait pas bronché. Les conseils que porte la nuit ayant eu sur
+son empressement une influence pacifiante, il avait cessé de crier que
+l'intérêt de sa carrière cédait le pas à celui de sa tâche. En outre,
+consultant sa Bible, il s'était arrêté à ce passage catégorique:
+
+«Vous clamerez contre le roi que vous vous serez choisi, mais l'Éternel
+ne vous exaucera point»[4].
+
+ [4] Samuel, VIII, 22.
+
+Ceci levait tous les scrupules. Il redevint courtisan.
+
+--Sire, voici l'affaire en deux mots. La minute et l'expédition de mes
+rapports sont dans ce portefeuille, mais je crois préférable de les
+résumer.
+
+Il s'approcha de la fenêtre ouverte.
+
+--Hier matin, vraisemblablement vers quatre heures, Son Altesse Royale
+la Princesse Aline s'est assise tout habillée sur le marbre de cette
+fenêtre. Ayant levé les jambes et opéré de droite à gauche un mouvement
+de rotation qui a laissé trace dans la poussière, elle a sauté d'une
+hauteur d'environ soixante-quinze centimètres au milieu de la
+platebande. Ses deux pieds ont marqué là leurs empreintes parallèles,
+puis alternées--et il n'y a pas d'autres vestiges. Son Altesse est donc
+partie seule.
+
+Sur cette révélation, Taxis croisa les mains devant son maigre ventre,
+et prit un temps.
+
+--Hier soir, continua-t-il, la Princesse se préparait à passer la nuit
+dans une auberge appelée «Hôtel du Coq» et située à 3 kil. 2, sur la
+route de la capitale. Elle y était arrivée à 3 h. 40, venant d'un petit
+bois voisin et accompagnée d'un jeune homme dont je possède le
+signalement, mais qui est inconnu dans la région.
+
+--Quel âge a-t-il? dit Pausole.
+
+--Très jeune. Dix-sept ans au plus.
+
+--Allons, c'est gentil, fit le Roi.
+
+--Si Votre Majesté l'avait voulu, le suborneur était arrêté dès hier et
+la Princesse ramenée au palais.
+
+--Par des policiers, n'est-ce pas?
+
+--Ou par des envoyés spéciaux.
+
+--Et lesquels? Vous ne voyez jamais, Taxis, le point délicat d'une
+situation, ni la complexité qui résulte des devoirs imposés par le
+scrupule affectueux.
+
+--Je n'insiste pas. Votre Majesté a raison contre moi. J'ai déféré à ses
+ordres et la surveillance a été levée hier soir à huit heures. Depuis
+lors, je me suis maintenu strictement dans l'expectative.
+
+--Il serait pourtant essentiel de savoir à qui nous avons affaire, et
+d'abord afin de décider s'il convient de poursuivre ou de s'abstenir.
+Qu'est-ce que c'est que ce galopin dont nul n'a jamais vu la tête, qui
+n'appartient pas au palais, qui n'habite point aux environs et qui prend
+tout à coup assez d'ascendant sur l'esprit de ma fille pour l'enlever à
+notre barbe, sans même avoir la peine de venir la chercher? Il se fait
+rejoindre par elle! Il l'attend et elle vient à lui! Elle qui n'avait
+jamais quitté les pelouses du parc, la voici sur les grandes routes,
+dans une auberge de bicyclistes, avec un écolier de seize ans qu'elle
+n'a pu rencontrer nulle part avant de se jeter dans ses bras! Avouez-le,
+Taxis, c'est extravagant! Je désespère d'y rien comprendre... Mais
+n'avez-vous aucun indice?
+
+Après un sourire bref, Taxis répondit de sa voix exacte:
+
+--Avant-hier et le jour précédent, une troupe de danseuses françaises a
+donné deux représentations à la Cour, devant Leurs Majestés du Harem. La
+Princesse Aline était présente au fond de sa baignoire, autorisée pour
+la première fois à pénétrer sur le théâtre. Elle a manifesté pendant
+tout le ballet le plaisir le plus vif, et l'on a pu remarquer que son
+émotion grandissait chaque fois qu'elle voyait danser une... pécore
+nommée Mirabelle.
+
+Taxis prit un nouveau temps, puis articula:
+
+--Après le spectacle, la Princesse a fait remettre à cette personne un
+don en argent--sous la forme d'un billet de banque--contenu dans une
+enveloppe cachetée.--Je prie Votre Majesté de peser tous les mots de ma
+phrase. À mon sens, il y a corrélation entre ce petit fait et le malheur
+public qui l'a suivi de si près.
+
+Il y eut un silence gênant.
+
+Le Roi continuait de fumer.
+
+Taxis crut nécessaire de préciser davantage.
+
+--J'accuse, en un mot, reprit-il, j'accuse la ballerine nommée Mirabelle
+d'avoir machiné une intrigue diabolique dans le but d'entraîner à
+l'abîme une âme que tant de soins et de piété paternelle avaient
+conservée à l'état de candeur. J'accuse cette coquine d'avoir été
+l'entremetteuse du crime qui s'est perpétré! Le nom du suborneur, nous
+le saurons plus tard; il n'importe; mais qu'il ait connu Mirabelle et
+qu'elle lui ait permis d'arriver à ses fins, c'est ce que je me fais
+fort de démontrer par la suite de l'instruction si Votre Majesté n'y met
+pas d'obstacle.
+
+Pausole leva les deux mains.
+
+--Nous n'en sortirons pas! dit-il découragé. Cela se complique de plus
+en plus. Et que sont devenues ces danseuses?
+
+--Parties le même jour pour Narbonne.
+
+--Vous le voyez bien! nous n'en sortirons pas! C'est une affaire
+inextricable.
+
+--Pardon. Deux coupables: deux informations. L'un est en France, nous
+allons télégraphier à la Place Vendôme et après les formalités
+nécessaires nous obtiendrons de le faire extrader. Le détournement de
+mineure est un chef d'inculpation prévu par les traités internationaux.
+De ce côté, rien d'embarrassant. Quant à l'autre coupable, nous le
+tenons, il est là. Dites un mot, et je l'arrête.
+
+Le Roi dirigea son regard vers Taxis toujours debout.
+
+--Vous êtes un homme dangereux, seigneur Grand-Eunuque. Utile; mais
+dangereux. Si les destinées vous avaient mis à ma place, je ne donnerais
+pas un rouge liard du bonheur de mon pauvre peuple. Vous êtes un caïman,
+Taxis. Vous avez l'oeil féroce d'un sénateur français. Et puis vous ne
+me comprenez pas.
+
+Il secoua la cendre de sa cigarette avec un geste de lassitude.
+
+--Je vais réfléchir à tout ceci. Votre rapport est instructif, et s'il
+conclut du possible au certain, cela ne me dispense pas de méditer les
+hypothèses qu'il suggère. J'y songerai tout à loisir; dès demain je
+prendrai une résolution. Attendez. Calmez-vous.
+
+Il se leva, et, plus franchement:
+
+--D'ici là, soupira-t-il, j'aurais bien besoin de penser à autre chose.
+Cette préoccupation m'accable. Pour peu qu'elle persiste j'en ferai une
+maladie. Parlez-moi, mon ami. Changez l'ordre de mes idées.
+
+Taxis enfla sa poitrine en baissant les yeux et poussa un soupir ému. Le
+ton bienveillant du Roi l'enhardissait. Il crut le moment opportun pour
+aborder un sujet qui lui tenait fort à coeur.
+
+--Oserais-je donc, fit-il, attirer l'attention de Votre Majesté sur ma
+modeste personne? Et si mes services, ou du moins mes efforts,
+recueillent l'auguste approbation de celui qui peut seul en juger
+l'importance, me sera-t-il permis d'exprimer ici l'espoir dont je me
+plais parfois à bercer mes solitudes?
+
+--Que signifie ce galimatias? dit Pausole. Exprimez donc. Ne préambulez
+point.
+
+--Je ne suis que commandeur de l'ordre des Colombes. Certes, et je me
+hâte de le dire, mes humbles ambitions personnelles sont comblées; mais
+ma vieille mère, du fond de son hameau jurassien, aurait une joie bien
+touchante et peut-être un regain de vie à me savoir grand-officier...
+J'ajoute qu'à mon sens, la haute charge dont Votre Majesté a daigné me
+donner l'investiture mérite une distinction honorifique à laquelle je
+n'eusse point songé si le bon plaisir du Roi ne m'avait pas élevé au
+sommet de la hiérarchie palatiale. Je parle ici, non pour Taxis, mais
+pour le chef de la maison civile, et pour la cause de l'autorité!... Ma
+demande est entièrement désintéressée.
+
+Pausole temporisa:
+
+--Nous verrons. Un peu plus tard. Vous avez aujourd'hui une affaire
+délicate à mener dans la bonne voie. Si vous vous en tirez, je vous
+donnerai la plaque; c'est faveur promise. Continuez vos rapports.
+
+--La Princesse...
+
+--Encore elle? Ne s'est-il rien passé depuis hier soir que vous me
+fatiguiez ainsi la tête avec un événement vieux déjà de trente-six
+heures?
+
+--Si fait. Je n'osais pas...
+
+--Ah! mais parlez! je vous y invite.
+
+--Sire, il s'agit d'un attentat injurieux et exécrable, mais dont le
+caractère est grotesque. Un souffle de démence traverse le palais. Il ne
+convient pas que Votre Majesté s'arrête à de telles fredaines, sujet
+indigne de ses réflexions dans les circonstances actuelles. Je veillais.
+J'ai puni. L'auteur de cette escapade peut attendre d'être jugé.
+
+--Que de peines pour obtenir l'exposé d'un fait! Je vous écoute, Taxis.
+Qui est le délinquant?
+
+--C'est un page, le dernier nommé de la compagnie, celui-là même dont je
+me suis plaint tant de fois à Votre Majesté. Il a mis le comble à ses
+friponneries par un acte inqualifiable. J'ai plus de honte à le
+rapporter qu'il n'en a eu à l'accomplir.
+
+--Enfin, qu'a-t-il fait?
+
+--Voici... L'honorable M. Palestre, ministre des Jeux publics, conserve
+encore malgré son âge un penchant déterminé vers les amours ancillaires.
+Votre Majesté l'ignore peut-être. Quant à moi, je ne l'excuse point.
+Toujours est-il que cette faiblesse d'un vieillard si respectable par
+ailleurs défrayait les conversations des pages. Le plus malfaisant
+d'entre ces jeunes chenapans résolut de surprendre M. Palestre à
+l'instant où il convenait le moins que M. Palestre fût surpris. Il se
+posta sous le lit de la camérière avec qui le ministre faisait ses
+déportements--votre propre camérière, Sire--et quand, à de certains
+signes que je ne pourrais ni ne voudrais décrire, il estima que ses deux
+victimes devaient être dans l'état de distraction favorable à ses
+desseins, il sortit de sa retraite et jeta sur le couple un filet de
+tennis...
+
+--Ha! ha! ha! fit le roi.
+
+--... Il le noua au pied du lit, forçant ainsi M. Palestre et la femme
+de chambre à garder, quoi qu'ils en eussent, la plus licencieuse des
+attitudes.
+
+--Ha! ha!
+
+--Et non content d'avoir été l'acteur et le témoin de cette triste
+scène, il appela tout le corps des pages dans la chambre du scandale, le
+multipliant ainsi par le nombre des spectateurs. Les incidents qui
+suivirent furent d'un tel caractère que la malheureuse servante en garde
+le lit pour huit jours, de fatigue et d'émotion. Voilà pourquoi ce
+matin, à votre réveil, vous avez entrevu un visage nouveau... Sire, je
+suis confondu que vous accueilliez avec cette gaieté sympathique une
+scélératesse que j'aurais jugée digne de toutes les flétrissures, en
+attendant les châtiments.
+
+Pausole protesta:
+
+--Non pas! Vous avez, Taxis, une méthode de généralisation qui vous
+pousse à l'erreur facile. Vous classifiez les gestes et les actes selon
+je ne sais quelle table de mathématiques morales où ils ne reconnaissent
+pas leur ordonnance naturelle. Plus que vous encore je hais le grivois.
+La volupté qui rit n'existe point. Le plaisir touche de plus près à la
+douleur qu'à la gaieté. Ceci proclamé en principe, l'anecdote que vous
+me révélez n'en est pas moins excellente.
+
+--Votre Majesté raille.
+
+--Je n'en fais rien. L'histoire est admirable et presque divine, en ce
+qu'elle est d'abord renouvelée des Grecs. Ainsi fut surprise et enclose
+dans un filet à mailles de fer la coupable Aphrodite chez le dieu des
+batailles. Ce souvenir classique inspirant l'un de mes pages est bien
+pour me satisfaire.
+
+--Classique? Sire, dites païen.
+
+--Ensuite, observez que ce jeune homme, au lieu d'imiter au hasard la
+tradition olympienne, a pris un filet de tennis pour en envelopper
+justement le ministre des Jeux publics. Ceci dénote un esprit personnel
+et des idées indépendantes...
+
+--Soit. Deux tares, il me semble.
+
+--Enfin, je loue au plus haut point l'intention moralisatrice qui plane
+sur toute la scène. Il est ridicule et odieux qu'un vieillard de
+soixante-dix-huit ans aille partager le lit d'une servante qui est
+peut-être son arrière-petite-fille. On ne sait jamais. Si M. Palestre se
+plaint, il ne peut s'en prendre qu'à lui-même de la posture piteuse en
+laquelle ces jeunes gens l'ont vu. Quant à ma camérière, elle n'a eu que
+ce qu'elle méritait; la honte résulte de son acte et non pas de son
+châtiment.
+
+--Alors que dois-je faire du coupable?
+
+--Le mettre en liberté sur l'heure et l'inviter à venir me voir ici
+même, où je l'attends. C'est à lui que je demanderai conseil dans ma
+perplexité présente.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX
+
+OÙ PAUSOLE SE DÉTERMINE.
+
+ Je pense qu'Épicure étoit un philosophe fort sage, qui selon les tems
+ et les occasions, aimoit la volupté en repos ou la volupté en
+ mouvement.
+
+ SAINT-ÉVREMOND.
+
+
+Le costume des pages à la cour de Tryphême datait de la Renaissance. Il
+comprenait un maillot de soie jaune avec un petit pont relevé par deux
+aiguillettes, une toque à plume de pintade et un pourpoint bleu de roi.
+
+Ce fut sous ce léger uniforme que l'oiseleur de M. Palestre se présenta,
+saluant de la toque et les deux jambes réunies.
+
+--Comment t'appelles-tu, jeune drôle? demanda Pausole.
+
+--Comme il vous plaira, Sire.
+
+--Voilà qui est déjà fort bien, dit le Roi. Je ne sais rien de plus
+impertinent que la prétention d'obliger les gens à répéter un nom qui
+peut ne point leur plaire. Tu m'as conquis dès le premier mot. Dis-moi
+cependant le nom que tu portes, quitte à le changer si je t'y invite.
+
+--Sire, mon nom s'écrit G, i, g, l, i, o. Prononcez-le comme vous
+voudrez, à l'italienne ou à la française. Djilio ou Giguelillot.
+
+--Djilio, fit Pausole, c'est un poète; et Giguelillot, c'est un fou. Je
+voudrais que tu fusses l'un et l'autre.
+
+--Je le voudrais aussi, dit le page très sérieux. Et je le désire si
+ardemment que je finirai peut-être par y arriver.
+
+--Pourquoi veux-tu être un poète?
+
+--Pour ne rien voir, fût-ce une mouche, avec l'oeil de mon voisin.
+
+--Tu n'aimes pas ton voisin?
+
+--Je ne lui veux pas de mal. J'aime mieux ne pas être lui, voilà tout.
+
+--Et pourquoi veux-tu être un fou?
+
+--Si mon voisin m'appelle un fou, je comprendrai tout de suite que je ne
+lui ressemble pas.
+
+--Mais si tu deviens pire?
+
+--C'est bien difficile.
+
+--Comment le sauras-tu?
+
+--À son attitude. S'il me laisse en repos, c'est que j'aurai perdu. S'il
+m'attaque, c'est que je serai heureux.
+
+Pausole eut un geste impulsif:
+
+--Prends une cigarette! dit-il.
+
+Et il la lui tendait d'une main familière.
+
+--Jugeras-tu de la même manière si ton voisin est une voisine?
+
+--Oh! du tout.
+
+--Pourquoi?
+
+--Les femmes ne sont pas de l'espèce humaine.
+
+--J'espère que tu ne le leur dis pas?
+
+--Je ne leur dis que du bien d'elles et je le pense toujours.
+
+--Comment les regardes-tu?
+
+--Comme les meilleures créatures qui soient; les seules qui sachent
+rendre le bien pour le bien. Ou même pour le mal, au besoin. Je ne leur
+ai que de la reconnaissance et pourtant je n'ai rien fait pour elles,
+que d'en flatter beaucoup et d'en aimer une.
+
+Pausole le considérait:
+
+--Es-tu heureux? continua-t-il.
+
+--Non. Ni vous non plus, Sire, cela s'entend.
+
+--Alors, pourquoi es-tu gai?
+
+--Pour me faire croire que je suis heureux.
+
+--Et que te manque-t-il?
+
+--Comme à vous, Sire, il me manque une existence imprévue, le
+merveilleux, les événements.
+
+--Les événements... J'en ai trop.
+
+--Mais vous n'en profitez pas.
+
+--Duquel me parles-tu?
+
+--De celui que vous pensez.
+
+--Je ne vois pas du tout comment celui-là pourrait me rendre heureux si
+je ne le suis point, fit Pausole d'un ton surpris.
+
+Le page allait répondre, mais ne sachant pas exactement si le Roi le
+consultait ou le priait de s'expliquer, il attendit d'être éclairé sur
+cette nuance intéressante.
+
+--Allons, assieds-toi, reprit Pausole. Tu m'as parlé d'un sujet scabreux
+qui m'absorbe, et tu ne t'es pas dit qu'il valait mieux pour toi
+paraître l'ignorer. En cela tu as montré que tu mettais les lois de la
+conversation avant celles de l'étiquette et je l'approuve, mon petit
+bonhomme. Écoute-moi: je ne suis pas d'avis que les vieillards soient de
+bon conseil. L'expérience ne sert de rien; un même fait ne se reproduit
+jamais dans les mêmes circonstances. Au contraire, il faut bien admettre
+que la spontanéité sert à quelque chose, puisque à vingt ans on fait sa
+vie et qu'on n'a rien de plus important à fabriquer de par la suite.
+C'est pourquoi, malgré la coutume, j'aime mieux prendre ton sentiment
+que de consulter, par exemple, le vénérable M. Palestre.
+
+Giglio resta impassible.
+
+Pausole, toujours plus expansif, continua comme s'il s'adressait à un
+confident familier:
+
+--Jamais, disait-il, je ne me résoudrai à faire poursuivre cette enfant
+par la police de mon royaume. Il n'est pas convenable non plus que je la
+fasse ramener au palais par un envoyé spécial; car, si je la sépare de
+l'inconnu qu'elle a gentiment suivi, ce n'est point certes pour la
+confier à un légat tout aussi compromettant et moins sympathique à ses
+yeux. Quant à lui dépêcher une femme, ce serait une pitoyable idée. Je
+n'y songerai pas un instant.
+
+--Pourquoi ne pas aller la chercher vous-même?
+
+--Moi?
+
+--Vous!
+
+--Moi-même?
+
+--Sans doute!
+
+--Moi, m'en aller aux aventures à la recherche d'une petite fille qui
+s'est sauvée à travers champs avec un jeune premier que personne ne
+connaît?
+
+--Oui.
+
+--Mon ami, tu abuses de ta vocation de fou.
+
+--Pardon, Sire, ai-je le droit de vous poser une question?
+
+--Laquelle?
+
+--Désirez-vous réellement que Son Altesse rentre au palais?
+
+Pausole encastra son menton dans l'angle de sa main droite.
+
+--C'est une question que je n'avais pas encore agitée, fit-il.
+
+Mais après une réflexion brève:
+
+--Oui. J'en ai le désir sincère. Cette escapade ne lui vaut rien.
+
+--Vous en êtes certain?
+
+--Certain.
+
+--Eh bien, comme d'une part vous venez de découvrir que vous ne pouviez
+envoyer à la poursuite de la Princesse ni un homme, ni une femme, ni une
+bête de la police (c'est-à-dire, en un mot, personne), et comme d'autre
+part vous êtes résolu à la prier de revenir ici, je ne vois qu'un moyen
+de le lui faire savoir, c'est d'aller le lui dire vous-même.
+
+--Tu as l'esprit logique?
+
+--C'est le propre des fous.
+
+ * * * * *
+
+Le Roi se leva, parcourut la chambre d'un pas large et balancé, puis
+ouvrant les bras en signe d'acquiescement:
+
+--C'est indiscutable, dit-il. Et je serais arrivé aux mêmes conclusions
+si j'avais eu le temps de songer à tout cela.
+
+--Alors...
+
+--Alors, interrompit le Roi qui s'animait visiblement dans l'influence
+de son page, tout se simplifie aussitôt et je n'ai plus qu'une
+résolution à prendre!--Ou bien je laisserai cette petite faire le voyage
+de sept mois dont sa lettre m'annonce le projet;--ou bien j'irai lui
+parler en personne et je la ramènerai au palais qu'elle n'aurait jamais
+dû quitter!
+
+Le page comprit d'un coup d'oeil que s'il laissait Pausole réfléchir en
+silence, toute cette belle ardeur s'éteindrait dans une cendre
+d'inertie.
+
+--Sire, il faut partir, affirma-t-il. Cela est bon, non seulement pour
+Son Altesse, mais davantage encore pour vous. Si comme vous le laissez
+voir vous n'êtes plus heureux, c'est qu'un homme a détruit l'avenir
+nonchalant que vous vous réserviez avec tant de sagesse. Pour vous
+délivrer du soin de vouloir chacun de vos actes, vous avez remis votre
+existence aux mains d'un monsieur qui n'y comprend rien et qui la guide
+tout de travers. C'est lui qui vous désappointe. C'est lui qui écarte de
+vous un bonheur toujours possible et toujours nouveau chaque matin. Vous
+périssez dans sa routine; vous mourez de monotonie. Demain, son
+calendrier vous impose la Reine Denyse. L'aimez-vous? Non. Vous ne
+l'aimez point. Et pourtant vous la subirez. Vous continuerez d'habiter
+les mêmes chambres, le même fauteuil, de voir le même horizon dans le
+cadre de la même fenêtre. Échappez donc à tout cela! Il y a si peu de
+jours dans la vie: faites que pas un d'eux ne ressemble au suivant.
+
+--Mais alors qui me conseillera, si je me lance dans cette équipée?
+
+--Qui? le hasard, la fantaisie. Laissez-vous tenter par la fortune de
+chaque jour et promener par la bonne étoile. Son conseil est facile à
+suivre.
+
+--Puissé-je ne pas arriver, dit Pausole en secouant la tête, comme
+Melchior ou Balthazar, devant une crèche blonde et un petit enfant...
+
+--Quand cela serait? vous l'aimeriez.
+
+--Tu as raison. Et d'ailleurs nous y serons plus tôt. Les fugitifs
+dorment à deux pas. Il ne s'agit pas d'un voyage. Demain nous les
+rejoindrons sans doute.
+
+--Vous partez? Vous partez vraiment?
+
+--Je pars. Viens avec moi, petit. J'ai plaisir à te regarder vivre.
+
+Ils sortirent côte à côte. Pausole avait mis la main sur l'épaule de son
+page et marchait d'un pas énergique.
+
+Au tournant d'un corridor ils rencontrèrent Taxis.
+
+Le Roi s'arrêta, la tête droite:
+
+--Monsieur le Grand-Eunuque, dit-il, j'ai pris une détermination. J'irai
+moi-même à la recherche de la Princesse Aline. Annoncez mon départ pour
+demain matin et faites seller ma mule à dix heures et demie. Ce jeune
+homme m'accompagnera.
+
+Taxis eut l'habileté de se taire.
+
+Pausole l'examina quelque temps comme s'il pesait sa propre audace, puis
+d'un ton soudain radouci:
+
+--Au fait, conclut-il, vous viendrez avec nous.
+
+
+FIN DU LIVRE PREMIER
+
+
+
+
+LIVRE DEUXIÈME
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+COMMENT LA BLANCHE ALINE VIT DANSER UN BALLET, ET CE QUI S'ENSUIVIT.
+
+ Une grande princesse aimoit alors une de ses damoiselles... (p. 115.)
+
+ SAUVAL.--_Mémoires historiques et secrets._--1739.
+
+
+L'enquête menée par le Grand-Eunuque valait par ses résultats, mais
+péchait par ses conclusions.
+
+La blanche Aline en s'échappant, n'avait pas eu besoin des deux
+complices imaginés par Taxis.
+
+Un seul avait suffi.
+
+Une seule, pour tout dire.
+
+Voici comment elle avait fui:
+
+ * * * * *
+
+On sait déjà que l'avant-veille du jour où la Princesse quitta le
+palais, une troupe de danseuses françaises était venue donner au harem
+le spectacle de ses jambes roses et de ses perruques fleuries.
+
+Pour la première fois depuis sa naissance, la blanche Aline était admise
+à suivre une représentation. Pausole entendait commencer l'éducation
+théâtrale de sa fille par une soirée de ballet, jugeant qu'un sujet de
+pantomime est moins aisé à découvrir et par conséquent moins dangereux à
+méditer qu'une action de comédie. Au reste, les danses se déroulent
+toujours dans un décor invraisemblable; on ne rencontre point dans la
+vie les personnages qu'elles présentent, et l'on ne saurait imiter sans
+tomber dans le ridicule les gestes gracieux sur lesquels elles rythment
+de mauvaises passions.
+
+Tout cela était fort bien conçu; malheureusement la blanche Aline
+n'avait pas besoin de comprendre pour admirer.
+
+Au milieu des jetés-battus, des battements, des branles et des
+entretailles, la petite fille ne vit qu'une chose, c'est qu'un très joli
+jeune homme (qui était peut-être bien une dame habillée en Prince
+Charmant) recevait à chaque tableau les hommages enflammés de quarante
+autres dames et que vraiment il les méritait.
+
+Elle le trouva bien pris, élégant, prestigieux. Elle compara ses gestes
+avec ceux des fonctionnaires qu'elle rencontrait au palais et elle lui
+donna le prix de la grâce. Il eut aussi le prix de la beauté, celui de
+l'esprit, celui du coeur. Elle le regardait la bouche ouverte et la tête
+penchée sur l'épaule avec une expression de tendresse si profonde que
+les dames d'honneur autour d'elle en eussent été bien inquiètes si
+elles-mêmes n'avaient suivi les péripéties du ballet avec tant
+d'absorbante passion.
+
+Après le spectacle, elle demanda le nom de ce personnage éblouissant. On
+lui dit que le rôle était joué par la danseuse Mirabelle.
+
+Où demeurait cette belle personne? Au fond du parc, lui répondit-on,
+dans les bâtiments des communs et pour deux nuits encore jusqu'à son
+départ.
+
+Comment lui exprimer qu'on était content d'elle? Par un présent, suggéra
+une dame d'honneur mal inspirée.
+
+La blanche Aline réfléchit.
+
+Rentrée dans ses appartements et avant même de commencer sa minutieuse
+toilette du soir, elle demanda un billet de banque afin de le mettre
+sous enveloppe.
+
+Un peu plus tard elle s'enferma dans son cabinet tendu de zinzolin,
+comme pour se livrer à une toilette intime que la dame d'honneur ne
+pouvait surveiller; puis, assise devant sa table et sûre de n'être point
+surprise, elle écrivit ces simples mots:
+
+
+«Mademoiselle,
+
+«Vous êtes bien jolie. Voulez-vous me parler? Cette nuit, à deux heures,
+je serai dans le parc, sous le grand amandier, près de la source.
+
+«Ne dites à personne que je vous écris. Pour tout le monde, ce message
+ne contient qu'une estampe bleue. Acceptez-la aussi pour ne pas me
+trahir.
+
+ «Princesse ALINE.»
+
+Et puis elle glissa son estampe entre les feuilles de la lettre, écrivit
+en guise d'adresse:
+
+«À Mademoiselle Mirabelle»
+
+et cacheta l'enveloppe à la cire afin qu'elle ne fût point ouverte.
+
+La même dame d'honneur qui avait donné, dans la naïveté de sa
+vieillesse, le conseil de ce présent, voulut bien se charger par
+surcroît de porter le billet à la destinataire. Disons qu'elle était
+inspirée d'abord par le louable désir de faire un acte charitable;
+ensuite, par la tentation peut-être non moins vive de pénétrer à l'heure
+des toilettes nocturnes parmi les filles de ballet. Car, pour une
+vieille demoiselle, veiller au salut de son âme en s'instruisant des
+dessous galants, c'est le programme du bonheur parfait.
+
+Restée seule et bordée dans son petit lit frais, la blanche Aline se
+sentit prise d'une émotion insoutenable. Elle essaya de se calmer
+d'abord sur le côté droit, puis sur le côté gauche, sur le dos, sur la
+poitrine, assise, accroupie, étendue, épanouie ou recroquevillée; mais
+elle avait la fièvre dans toutes les positions et instinctivement elle
+reculait jusqu'au bord de son matelas comme pour laisser place auprès
+d'elle à un visiteur mystérieux.
+
+Bien avant l'heure, elle se leva, chaussa des mules, ouvrit les rideaux
+et regarda la lune entrer jusqu'au fond de la longue chambre.
+
+La nuit brillait, tiède et légère. Par la fenêtre ouverte Aline
+distinguait dans le lointain, au delà des pelouses brumeuses et des bois
+immobiles, la terrasse blanche des communs où Mirabelle lisait sa
+lettre.
+
+--Que va-t-elle penser de moi? se dit la petite en rêverie.
+Viendra-t-elle? Peut-être que non... Peut-être qu'elle est fatiguée...
+Peut-être qu'elle a peur la nuit...
+
+Pour occuper son attente, elle dessina sur son buvard une quantité de
+petites figures sensiblement géométriques, des ronds, des barres et des
+losanges, des grecques qui s'achevaient en spirales. Elle les ombrait
+avec une conscience et une distraction parfaites. Et puis elle commença,
+toujours au clair de lune, le portrait d'un bel inconnu qui avait trois
+cheveux, quarante cils et l'oeil beaucoup plus grand que la bouche.
+
+Mais l'art ne suffisait pas à calmer son impatience.
+
+Elle retourna devant sa psyché, laissa choir sa longue chemise blanche
+et reprit son examen au point où elle l'avait laissé avant de rouvrir à
+la dame d'honneur la porte de son cabinet. Toute jeune et ignorante
+qu'elle fût, elle avait lu des contes de fées et comme il n'est question
+que d'amour dans les récits du bon Perrault, elle avait compris très
+vite à quel moment du rendez-vous l'amour devient ce qu'il doit être.
+Elle savait que la Belle au bois dormant reçut le Prince dans son lit,
+qu'on «leur tira le rideau» et qu'«ils dormirent peu», sans que l'auteur
+les plaigne. Aussi, Line ayant l'instinct des caresses en même temps que
+le désir d'en être l'heureux objet, elle ne doutait pas un instant que
+les faveurs de son amant ne dussent aborder peu à peu à toutes les
+parties de son corps où il serait doux de les attendre, et délicieux de
+les retenir.
+
+C'est pourquoi elle voulut être digne des égards qu'elle espérait bien,
+sans les connaître exactement. Elle se poudra la peau. Elle se
+contempla. Sur son étagère à parfums elle choisit de la verveine, du
+cédrat et du foin coupé, parce que les essences végétales convenaient
+particulièrement à un rendez-vous sous les arbres, et elle en mouilla
+peut-être à l'excès le petit corps nu qu'elle aimait tant.
+
+Deux bas à cordons furent vite mis, ainsi qu'une chemise de jour; le
+corset, plus vite encore flanqué au fond d'une armoire à linge.
+Là-dessus elle revêtit une robe Empire très légère, en serra la ceinture
+haute avec une épingle double qui se dissimulait sous un petit noeud, et
+constata que ce stratagème isolait en les soulignant les deux fruits
+chaque jour plus précieux de sa poitrine adolescente.
+
+Enfin les trois quarts sonnèrent avant l'heure tant espérée.
+
+La blanche Aline mit un chapeau qui, lui aussi, était Empire, elle
+enfila de longs gants sombres qui laissaient nu le haut de ses bras.
+
+Elle était prête.
+
+Alors, comme l'avait fort bien deviné le Grand-Eunuque, elle s'assit
+dans la fenêtre ouverte, leva les deux jambes à la fois, tourna sur
+elle-même et sauta.
+
+Le saut n'avait rien de périlleux, la fenêtre étant au rez-de-chaussée.
+
+Les pieds joints, elle tomba dans une platebande encore fraîche. Les
+gardes veillaient le long du parc, mais non pas à l'intérieur. Personne
+ne la vit passer.
+
+Pour ne faire aucun bruit et pour rester dans l'ombre, elle suivit, le
+long des allées, la lisière gazonneuse des bois.
+
+Toute pressée qu'elle fût d'atteindre où elle allait, elle marchait avec
+lenteur, comme si une petite fierté lui conseillait de ne pas arriver la
+première.
+
+Mais on avait fait sans doute, d'autre part, le même calcul, car sous le
+grand amandier elle ne trouva personne.
+
+Piquée, elle reprit sa promenade, erra, fit un long détour; et puis,
+vaguement inquiète et commençant à douter si l'on viendrait à une heure
+quelconque, elle se cacha tout près de l'arbre et regarda obstinément
+dans la direction du bâtiment blanc.
+
+Soudain, elle eut une vision.
+
+ * * * * *
+
+Mirabelle, comprenant qu'elle perdrait tout prestige si elle se montrait
+en robe de ville à cette enfant qui adorait en sa personne le Prince
+Charmant, avait gardé son travesti pour aller à ce rendez-vous qui lui
+plaisait à plus d'un titre.
+
+Et la blanche Aline, extasiée, vit venir à elle du fond de la pelouse le
+même jeune homme tant aimé par les quarante dames du ballet, mais
+beaucoup plus bel encore, remuant son costume à paillettes dans l'aube
+d'une lune enchantée, et fixant les yeux sur elle.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+OÙ PAUSOLE, NON CONTENT D'AVOIR PRIS UNE RÉSOLUTION, VA JUSQU'À
+L'EXÉCUTER.
+
+ Vous aurez des envieuses et des ennemies; et votre beauté ne donnera
+ pas plus tôt de l'amour à Soliman qu'elle donnera de la haine à toutes
+ les sultanes.
+
+ SCUDÉRY. _Ibrahim ou l'illustre Bassa._--1641.
+
+
+Laissant Taxis et Giglio en présence, le Roi Pausole se rendit dans ses
+appartements privés où l'attendait la Reine Denyse, la même qui lui
+avait conseillé d'écrire une lettre à saint Antoine pour retrouver la
+blanche Aline.
+
+La pauvre reine, malgré tous ses soins, n'avait pu dissimuler que bien
+mal sous la crème et la poudre de riz quatre estafilades parallèles qui
+lui déchiraient le sein gauche.
+
+Elle fit le récit de ses infortunes.
+
+Diane à la Houppe, ramenée au harem après son réveil solitaire, avait
+été prise d'un accès de désespoir et de sanglots sur un divan. Entourée
+de mauvaises amies, exaspérée par les ricanements, plaisantée à la fois
+sur son curieux physique et sa passion de mauvais ton, elle s'était
+redressée toute pleurante encore, la bouche amère, les mains en griffes.
+Et au lieu de s'en prendre à celles qui dansaient une farandole autour
+de ses larmoyades, elle avait cherché par toute la grande salle la douce
+et innocente Denyse pour lui balafrer la poitrine et se venger de lui
+céder sa place.
+
+Pausole écouta cette histoire d'une oreille souvent distraite. Il avait
+pris la Reine Denyse dans un lot de douze adolescentes offertes par une
+cité loyale, et s'il ne l'avait pas renvoyée à sa mère, c'était qu'un
+sentiment de pitié l'avait retenu de faire affront à une jeune fille
+devant ses concitoyennes; mais il ne l'aimait point; il la trouvait
+insignifiante et prude, avec quelque gaucherie. Pour concilier sur sa
+personne les règlements du harem et les principes de la bienséance,
+Denyse avait accoutumé de porter devant elle un petit pagne de dentelles
+qui la faisait ressembler à une sauvagesse élégante et qui, d'ailleurs,
+instable, voletant et mal fixé, produisait le résultat justement opposé
+à sa destination réelle. Pausole, qui avait, lui aussi, des principes,
+favorisait le nu, mais blâmait le transparent. Le costume de la Reine
+Denyse le choquait jusqu'à l'offusquer.
+
+Il dîna fort tard, s'en alla sur la terrasse méditer l'événement grave
+auquel il s'était résolu; puis, quand minuit sonna, il fit observer à sa
+pieuse compagne qu'on était arrivé au samedi de la Pentecôte et qu'il
+croyait lui être agréable en ne l'égarant point au sein des voluptés un
+jour de vigile et de jeûne.
+
+Ceci dit, il l'envoya coucher au harem afin que Diane à la Houppe en fût
+consolée.
+
+ * * * * *
+
+Le lendemain se leva l'aurore d'une journée trois fois solennelle.
+Pausole regarda les murs de sa chambre, ses tapis, ses bibelots, ses
+cadres familiers; il songea en frissonnant qu'il ne les verrait pas le
+soir... Sous l'émotion du premier réveil, qui est voisin du cauchemar,
+il eut le pressentiment de toutes les calamités qui attendent au coin
+des routes les chercheurs d'aventures.
+
+Sa demeure était celle de la paix, du repos, du bonheur tranquille et de
+l'égalité des heures. Quelle aberration le poussait à quitter de si
+douces richesses?--Dans un souvenir pastoral, les vers d'une triste
+idylle écrite par La Fontaine flottèrent devant sa mémoire rêveuse, et,
+sous la forme symbolique d'un petit pigeon déplumé, le Roi Pausole se
+vit périr dans un lamentable destin.
+
+Cette impression ne dura guère.
+
+Un matin radieux emplissait la chambre. La nouvelle camérière, devenue
+plus hardie, parlait d'une voix fraîche et zélée, donnait des
+renseignements qu'on ne lui demandait point, osait même poser des
+questions. Sa Majesté aurait beau temps. Le vent venait du nord. Il
+avait plu un peu. L'autre camérière était bien souffrante; les médecins
+parlaient d'une métrite. Il y avait eu dans la soirée une retentissante
+dispute entre M. le Grand-Eunuque et le jeune page Giglio. Sa Majesté le
+savait-elle?
+
+Pausole, excédé, faillit la menacer de lui faire subir par toute la
+compagnie des pages le même traitement qu'à son amie, mais ne sachant
+s'il la frapperait de terreur ou de convoitise, il la pria tout uniment
+d'aller chercher M. le Grand-Eunuque, en suivant la voie hiérarchique.
+
+Sur ce, il mit pied à terre et endossa une robe de chambre.
+
+Eh bien, Giguelillot avait eu raison, Pausole n'en doutait plus. La paix
+touchait à l'ennui, le repos à l'accablement, l'égalité des heures à la
+mélancolie. Cette chambre, à la bien examiner, était simplement
+fastidieuse. Cet horizon, dont il croyait suivre avec intérêt les
+métamorphoses nuancées, avait épuisé pour lui, depuis longtemps, la
+gamme restreinte de ses lumières. Un petit esprit pouvait seul borner
+ses curiosités aux quinze figues de la terrasse, aux trente aloès de la
+haie. Il y avait d'autres figuiers, d'autres hampes jaunes en Tryphême.
+L'excursion serait féconde en agréments inattendus.
+
+Ainsi Pausole connaissait l'art d'échapper à tous les regrets en
+changeant la définition du bonheur sous la dictée des circonstances.
+
+ * * * * *
+
+L'entrée dramatique de Taxis, interrompit ses réflexions.
+
+Le huguenot se plaça devant la porte comme s'il était prêt à sortir au
+cas où sa requête eût reçu échec, et il réunit par le bout l'index et le
+pouce de sa main droite, non point avec la signification que donnaient à
+ce petit geste les courtisanes athéniennes, mais pour marquer qu'il
+s'exprimait en termes d'ultimatum:
+
+--Sire, déclara-t-il, une question, une seule: Suis-je encore Maréchal
+du Palais?
+
+--Je ne comprends pas, répondit Pausole.
+
+--Je précise d'un mot. Suis-je le chef, le collègue ou le subordonné du
+page nommé Giglio?
+
+Pausole haussa les épaules.
+
+--Quelle diantre de mouche vous pique à toute heure, Taxis! La question
+ne se pose point. Nous allons partir dans quelques instants. Je n'emmène
+que lui et vous. Je ne vois pas dans quel but j'établirais la suprématie
+d'un de mes conseillers sur l'autre, alors que tous deux sont à mes
+côtés et ne relèvent chacun que de mon commandement.
+
+--Sire, nous allons partir, mais nous ne sommes point partis. Quelle que
+soit l'aversion de Votre Majesté pour la pompe et le cérémonial, son
+départ exige des préparatifs, et son absence des précautions. Or, le
+jeune page dont il s'agit, animé d'un zèle inutile, prétend s'inspirer
+de vos secrètes préférences pour blâmer toutes mes mesures et en
+proposer d'autres. Je demande s'il est autorisé à prendre cette attitude
+qui paralyse mes actes et blesse ma dignité.
+
+--Allons! encore un conflit! s'écria Pausole. Je ne m'en mêlerai pas! Ce
+jeune homme m'a parlé. Il est plein de sens. C'est un esprit juste et
+sagace. Je ne me priverai point de ses conseils. Vous, Taxis, vous avez
+aussi vos qualités dont personne ne songe à faire fi. Vous êtes
+déplaisant, mais indispensable, et je n'entends pas qu'on vous paralyse.
+Réglez donc à l'amiable votre différend et tâchez de vous mettre
+d'accord sans que j'aie à prendre parti.
+
+--C'est impossible.
+
+--Et pourquoi donc?
+
+--Entre les principes de ce jouvenceau et les miens propres, que Votre
+Majesté semble estimer à titre égal, il y a incompatibilité absolue. Il
+faut que l'un de nous deux cède, ou casse. J'attends de votre bouche,
+Sire, le nom du sacrifié.
+
+ * * * * *
+
+Le Roi frotta d'un geste impatient une allumette qui éclata comme
+l'expression même de sa mauvaise humeur. Il fuma en silence pendant
+quelques minutes, puis:
+
+--Alors, c'est fort simple, dit-il. Vous commanderez à tour de rôle.
+
+--Ah! fit sèchement Taxis.
+
+--Vous vous partagerez la journée. De minuit à midi, vous, Taxis, vous
+aurez la haute main. Ce sont précisément les heures où je ne vous verrai
+pas, mon ami. Vous veillerez sur mon sommeil et au besoin sur mes
+plaisirs. Plus tard, de midi à minuit, votre successeur dirigera ma
+route et inspirera mes volontés. Je crois avoir trouvé ainsi une
+solution qui éloigne toute chance de froissements.
+
+L'oeil amer, Taxis conclut en ces mots:
+
+--Il est écrit: «J'aurai le même sort que l'insensé; pourquoi donc ai-je
+été plus sage?»
+
+Et, s'inclinant, il sortit.
+
+Trois heures après, le Roi Pausole, entre son page et son huguenot,
+précédé par quarante lances et suivi de nombreux bagages, chevauchait
+pour la première fois sur la route de sa capitale.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+COMMENT LE MIROIR DES NYMPHES DEVINT CELUI DES JEUNES FILLES.
+
+ Salvete æternum, miseræ moderamina flammæ
+ Humida de gelidis basia nata rosis.
+
+ JOANNES SECUNDUS.
+
+
+La source et le grand amandier étaient situés dans le canton le plus
+reculé du parc. Seule, la blanche Aline aimait assez les longues
+promenades pour aller quelquefois visiter le silence de ce refuge perdu.
+
+L'eau, d'une gueule de satyre aux oreilles foliesques, tombait dans une
+cuve naturelle de terre rouge et d'herbes vertes où s'enracinaient des
+lauriers-roses en touffes compactes. Ce n'était point la vasque moisie
+et lépreuse de nos jardins où la source inutile vient inonder une terre
+déjà molle de pluie. C'était une naissance de fleurs dans le sol pourpré
+du Midi, une fontaine de sève, une urne génitrice d'où la vie ruisselait
+en verdures mouvantes, et le vieux satyre, fils de Pan, regardait la
+jeunesse des bois descendre éternellement de ses lèvres.
+
+Au-dessus du mascaron cornu, que la blanche Aline prenait pour le
+diable, deux nymphes de marbre s'enlaçaient, debout et penchées sur le
+bassin obscur. À la fin de chaque hiver l'amandier les couvrait de ses
+petites églantines. L'été, elles prenaient sous le soleil toutes les
+couleurs de la chair. La nuit elles redevenaient déesses.
+
+ * * * * *
+
+Près de cette eau fertile et sombre qu'on nommait le Miroir des Nymphes,
+la petite Princesse en robe Empire vit venir à elle son Prince Charmant
+qui remuait sa veste à paillettes dans l'aube d'une lune enchantée.
+
+Elle l'aperçut du plus loin qu'il se montra sous les arbres, semblable à
+une fine étoile blanche. Puis elle le vit grandir et se préciser. Il
+marchait d'un pas tranquille, cueillait parfois des feuilles aux rameaux
+et les respirait comme des corolles. Il paraissait et s'éclipsait selon
+les zones d'ombre et de clarté. Line ne s'était jamais sentie aussi
+émue. Si jalouse qu'elle fût de l'embrasser tout de suite, elle recula
+jusqu'à la fontaine et, la main devant la bouche, n'osa pas lui dire un
+mot.
+
+--Vous m'avez appelée; me voici, fit Mirabelle, tendrement.
+
+Line ouvrait des yeux énormes. Elle regardait son Prince des pieds à la
+face, mais surtout dans les prunelles.
+
+Il était nu-tête, les cheveux foncés et coupés court et flottants autour
+des oreilles. Son regard était profond et fixe avec une expression très
+douce qui n'allait pas jusqu'au sourire. Elle vit le cher visage se
+pencher vers le sien, et, comme elle fermait les yeux, deux lèvres
+chaudes s'y posèrent.
+
+L'ombre noire des nymphes enlacées cachait les jeunes filles debout.
+Line tremblait. Les deux lèvres avec lenteur tramèrent leur caresse
+autour de sa joue et ne s'arrêtèrent que sur sa bouche.
+
+--Ah!... fit-elle enfin.
+
+Mirabelle se sépara. Cette fois un sourire léger mais toujours tendre
+effilait ses yeux margés de noir...
+
+Elle leva les sourcils et regarda autour d'elle.
+
+--Non. Nous sommes seules, répondit Line. Restez.
+
+Puis, se reprenant:
+
+--Venez avec moi.
+
+ * * * * *
+
+À quelques pas derrière la source, il y avait un petit temple grec, cinq
+colonnes corinthiennes soutenant une coupole ronde. Les colonnes étaient
+murées jusqu'à mi-hauteur. Un large banc circulaire au coeur du monument
+plein d'ombre portait des coussins de varech, et le lieu était si
+confidentiel qu'à peine assise près de la danseuse, Line s'enhardit
+jusqu'à lui parler.
+
+--On vous a remis ma lettre?
+
+--Vous le voyez.
+
+--Savez-vous pourquoi je vous ai demandé de venir?
+
+Mirabelle fut très prudente.
+
+--Pour causer avec moi, dit-elle.
+
+--Mais oui.... Et vous êtes là, et je n'ai plus rien à vous dire...
+
+Mirabelle lui prit la main. Line crut sentir qu'elle tremblait à son
+tour.
+
+--Je voulais aussi vous voir de tout près, continua-t-elle. Vous êtes si
+jolie!... jolie comme un jeune homme... Pendant tout le ballet je n'ai
+regardé que vos yeux... Et je vous envie, si vous saviez! Je suis bien
+triste d'être blonde; j'aurais voulu être brune comme vous; mais
+vraiment tout à fait comme vous; être votre soeur...
+
+Mirabelle jugea inutile de protester.
+
+Line tendit elle-même ses lèvres.
+
+--Embrassez-moi comme tout à l'heure, voulez-vous?
+
+Et quand leurs bouches se désunirent:
+
+--Comme c'est délicieux! reprit-elle. Qui a pu vous apprendre cela?
+
+--Je l'ai inventé, dit la danseuse.
+
+--Oh! que c'est bien! Quel âge avez-vous?
+
+--Dix-huit ans. Et vous?
+
+--Quatorze... Voulez-vous recommencer?
+
+Le jeu était dangereux pour la jeune Mirabelle. Si maîtresse qu'elle fût
+de son attitude, si décidée à ne rien brusquer, à préparer ses voies par
+le ménagement, la lenteur et l'insinuation, il y eut dans sa pensée un
+moment de trouble où elle ne put se contenir. Elle tâtonna d'abord la
+robe à l'endroit où les petits seins en gonflaient l'étoffe mince et
+chaude; puis, profitant des facilités exceptionnelles que l'habillement
+de la blanche Aline offrait aux gestes sympathiques, elle risqua
+certaines recherches qui témoignaient, sinon encore de ses
+complaisances, au moins de ses curiosités.
+
+Line, docile et instinctive, se prêtait volontiers à tout. Mirabelle en
+perdit l'esprit. Encouragée par les ténèbres, certaine qu'on ne verrait
+point le sang des voluptés affluer à son visage, elle s'abandonna
+mystérieuse au frisson qu'elle sentait proche et ne sut en modérer ni
+l'ondulation, ni le soupir, ni les soubresauts. Déjà elle reprenait
+conscience quand Line, inquiète, mais rassurante, lui demanda:
+
+--Vous avez froid, mon amie? Vous grelottez...
+
+--Une petite faiblesse... dit Mirabelle. Ce n'est rien... J'y suis
+habituée...
+
+--Voulez-vous marcher un peu?
+
+--Oui...
+
+--Venez. Le parc est désert. Nous irons où il vous plaira.
+
+Line laissa retomber sa jupe et se leva pour sortir.
+
+ * * * * *
+
+Toutes deux reparurent sous le clair de lune.
+
+La robe verte et la veste à paillettes errèrent ainsi quelque temps
+autour de la source gloussante.--L'une était d'émeraude et l'autre
+d'argent, mais, quand elles voulurent mirer dans le bassin leurs formes
+enlacées d'après les nymphes de marbre, elles virent que la nuit
+assemblait leurs couleurs à la teinte de l'eau et des bois.
+
+Mirabelle ne parlait point. Son trouble et son désir, à peine suspendus,
+renaissaient. Elle connut qu'elle était éprise.
+
+Dès lors elle ne songea plus qu'aux moyens de l'être avec succès.
+Assurément quelques heures lui appartenaient encore, mais c'eût été les
+perdre que de les employer selon ses tentations présentes. Une idée
+romanesque lui traversa l'esprit; elle l'examina en silence, la trouva
+réalisable et avant de l'exprimer voulut la suggérer, tant elle avait
+d'artifice.
+
+--Adieu, dit-elle soudain. Je ne vous reverrai plus.
+
+La blanche Aline devint toute pâle.
+
+--Oh! pas encore... supplia-t-elle.
+
+--Il le faut.
+
+--Mais je ne vous ai pas vue, je ne vous ai rien dit... Vous venez, et
+puis tout de suite vous voulez partir... Je vous ennuie peut-être; vous
+ne comprenez pas pourquoi je vous ai appelée? Moi-même je ne le sais
+qu'à peine, mais je suis bien heureuse quand je vous prends la main.
+
+Mirabelle la serra dans ses bras.
+
+--Restez là, je vous en prie, continua la jeune fille. Restez, ou alors
+revenez demain à la même heure... Je vous attendrai...
+
+--Demain? Mais nous partons à l'aube.
+
+Line devint encore plus pâle et peu à peu se mit à pleurer.
+
+--C'est vrai?... C'est vrai, vous partez? Et quand reviendrez-vous?
+
+--Jamais...
+
+--Mais je n'ai que vous à aimer; ne le savez-vous pas? Hier au théâtre
+j'ai bien compris qu'il y avait quelque chose entre vous et moi et qu'il
+fallait nous réunir et que vous seriez mon amie. Je vous appelle, je
+vous attends, nous mêlons nos bouches, et puis c'est fini pour toujours?
+Si vous vous en allez, je m'en vais avec vous.
+
+L'étreinte de Mirabelle se dénoua.
+
+--Eh bien, partons! Je vous emmène.
+
+--Vraiment? Vous voulez bien?
+
+--Venez.
+
+--Avec vous seule?
+
+--Oui. Je quitterai mes camarades. Nous serons l'une à l'autre, et
+seules toujours.
+
+--Oh!... Et pour où partons-nous?
+
+--Pour mon pays.
+
+--Non! non! Restons à Tryphême.
+
+--Ce n'est pas possible. Demain vous seriez découverte.
+
+--Comment?
+
+--Par les ordres du Roi.
+
+--Papa? Vous ne le connaissez guère! C'est une grave décision que de
+m'envoyer chercher. Quand il la prendra, nous serons loin!
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+OÙ PAUSOLE ET SES CONSEILLERS MANIFESTENT LEURS CONTRASTES.
+
+ Tu dis que j'ay vescu maintenant escolier
+ Maintenant courtisan et maintenant guerrier
+ Et que plusieurs mestiers ont esbatu ma vie?
+ Tu dis vray, prédicant; mais je n'euz oncq'envie
+ De me faire ministre, ou comme toi, cafard.
+
+ RONSARD.
+
+
+Pausole, son page et son huguenot chevauchant de compagnie entre
+l'escorte et les bagages, montaient trois animaux qui symbolisaient
+assez bien les différences de leurs caractères.
+
+Le Roi, qui avait mis sous sa couronne légère un voile de batiste
+blanche en guise de couvre-nuque, était assis dans une selle qui
+ressemblait à un fauteuil, car elle avait dossier, oreillères, coussins
+frais, bras moelleux et parasol. Deux tiges de métal filiforme,
+invisibles à distance, soutenaient à hauteur de ses mains le sceptre et
+le globe du monde; mais le globe enfermait une gourde à porto, et le
+sceptre un éventail.
+
+La mule Macarie, personne nonchalante, portait ce faible édifice d'un
+air distrait et résigné, le même air que prenait Pausole sous le poids
+des charges de l'État. Elle était blanche de robe avec le bout de la
+queue et le toupet gris souris. Son pas était relevé, mais lent. Jamais
+elle ne dormait moins de seize heures par jour.
+
+Taxis montait le noir Kosmon, cheval hongre, sans vices, sans vertus et
+d'ailleurs aussi stupide que seul un cheval peut être. Kosmon n'avait ni
+race ni forme. Son maître l'estimait toutefois, car il partait toujours
+du même pied, méprisait la senteur déshonnête que répand la queue des
+pouliches et connaissait si bien le sentiment de son devoir qu'il serait
+allé tout droit dans les fossés, si l'on avait oublié de lui tourner la
+bride à temps.
+
+Giglio avait choisi dans les écuries du Roi un jeune zèbre couleur de
+feu, avec quatre balzanes, le dos tigré de noir et le chanfrein étoilé.
+L'animal avait nom Himère; il était pétulant et capricieux. Sa robe
+allait de pair avec le costume du page et depuis la plume antenne
+jusqu'aux petits sabots de la troisième paire de pattes ils avaient
+l'air de composer un centaure coléoptère aux élytres de flamme et au
+corselet bleu.
+
+ * * * * *
+
+--Voyez, Sire, dit Taxis, en montrant les porteurs de lances, voyez
+comme cette avant-garde est exacte et bien ordonnée. Les chevaux et les
+cavaliers sont tous de la même taille; les lances ont passé à la toise
+et les casques au gabarit. Je connais la vie de ces quarante hommes. Ce
+ne sont pas là des soudards ni des coureurs de cotillons. Chacun d'eux
+porte en sa besace la Bible d'Osterwald, édition expurgée. Je les ai
+stylés de telle manière que si je leur demandais tout à l'heure de me
+citer un verset qui les réconforte au milieu de leur tâche actuelle et
+qui s'applique aux circonstances, tous ensemble citeraient le même
+passage: _Fais-moi vaincre mes adversaires, mais garde-moi de l'homme
+violent_, comme il est dit au psaume XVIII.
+
+Giglio se haussa sur la barre de ses étriers:
+
+--Cette escorte carrée avec ses lances en l'air est bête comme une herse
+renversée sur une route. Elle n'est ni forte ni martiale. Ces gens ne
+savent pas se tenir en selle; ils sont droits, mais à la façon du valet
+de pied sur un siège ou de la dame de comptoir dans une salle de
+restaurant. Ils tiennent leurs lances comme des chandelles et leurs
+brides comme des serviettes. Il suffit de les voir de dos pour
+comprendre ce qu'ils sont et qu'au premier coup de carabine ils
+fileraient avec mon zèbre. Moins légèrement peut-être.
+
+--Les pauvres gens! dit le Roi Pausole. Que leur casque doit être chaud
+et leur pique pesante à porter! Pourquoi n'ôtent-ils pas leur veste par
+le temps accablant qu'il fait aujourd'hui? Ont-ils au moins leur gourde
+à rhum et des pêches dans leur musette? Taxis, vous êtes impardonnable
+si vous n'y avez pas songé.
+
+Taxis étendit sa main sèche:
+
+--Je leur donne, déclara-t-il, le plaisir de la privation. C'est là une
+joie supérieure. Ils savent qu'il y a, dans les prés, des ruisseaux où
+l'on peut boire, et, sur les bords de la route, des cabarets gorgés de
+tonneaux, tandis qu'ils ont la gorge aride, la langue sèche et le ventre
+creux. Ils savourent la jouissance amère de la soif. Moi qui viens,
+hélas! de me désaltérer, j'envie leur bonheur dont je me prive par une
+mortification double.
+
+À demi retourné sur sa selle, le Roi regarda son ministre. Il l'examina
+en détail depuis ses souliers plats et ternes jusqu'à son chapeau de
+feutre crasseux et brossé. Il observa la redingote étroite, le ruban de
+la boutonnière et l'usure des huit boutons. Il remarqua les ongles
+carrés, les narines plates, les cheveux longs et gras, les lèvres
+verticales.
+
+Puis, arrêtant sa mule pour la faire pisser, et reprenant en arrière une
+attitude confortable, il prononça négligemment:
+
+--Taxis, il fait bon pour vous que vous soyez indispensable, car vous
+êtes un vilain merle.
+
+ * * * * *
+
+La matinée s'achevait dans une éblouissante lumière. L'ombre des vieux
+platanes qui bordaient la route s'accourcissait de plus en plus. La
+poudre de la voie blanche gagnait les talus de gazon. Devant le pas des
+trois montures, quelques lézards traçaient avec prestesse des zigzags de
+foudre verte.
+
+Au delà des fossés, à droite et à gauche, les jardins des fleurs royales
+offraient leurs massifs bombés et leurs serres mouillées d'eau fraîche.
+On cultivait là des milliers d'espèces rares et des variétés inédites
+que créait au jour le jour l'esprit ingénieux des horticulteurs. Chaque
+matin on apportait au harem des brassées de corolles humides, des
+feuillages légers, des palmes. Les jardiniers avaient inscrit sur des
+registres noirs de ratures les caprices variables de toutes les Reines,
+et chacune d'elles recevait au réveil dans un petit vase à long col sa
+fleur de prédilection.
+
+Pausole et ses deux conseillers passaient devant la dernière serre quand
+l'horloge encastrée à son fronton de mosaïque sonna les quatre quarts et
+les douze coups de midi.
+
+Aussitôt le page, d'un talon vif, amena son zèbre nez à nez avec le
+cheval de Taxis:
+
+--Monsieur le Grand-Eunuque, dit-il, vous connaissez le désir de Sa
+Majesté. Voici l'heure où je vous succède. Veuillez me remettre le
+commandement.
+
+--Recevez-le du Roi! répondit Taxis revêche.
+
+--Je te le donne, petit, fit Pausole.
+
+Giglio salua, ramena sa bête et cria du côté de l'escorte:
+
+--Demi-tour! Rassemblement!
+
+Les quarante gardes accoururent.
+
+Alors, facilement campé sur la selle, les jambes longues et la plume
+haute, le page leur parla en ces termes:
+
+--Compagnons, monsieur, que voici, et qui commandait ce matin, vous a
+mis en main des instruments dont vous n'aurez rien à faire. Les routes
+sont sûres, Tryphême est en paix, le Roi est aimé de son peuple; vous
+n'aurez jamais à plonger vos piques, depuis l'omoplate jusqu'à
+l'épigastre, dans le large dos d'un barbare. C'est clair. Or, en art, il
+faut que tout ait sa destination. Ce qui ne sert à rien est idiot. Vous
+allez donc engager le fer par la fente de cette muraille et peser
+jusqu'à ce que le bois en soit rompu dans la douille. Exécutez le
+mouvement.
+
+--Sire! Mais Sire... supplia Taxis.
+
+--Laissez, dit Pausole. Cela est fort bien conçu.
+
+Les quarante gardes brisèrent tout ce qu'on voulut.
+
+--Gardez les hampes! dit Giglio. Et maintenant suivez-moi.
+
+Ils entrèrent aux Jardins des Fleurs.
+
+Le page parcourut les allées, inspecta les massifs, pénétra dans les
+serres. Il se fit présenter par les botanistes les fleurs à longue tige,
+iris, anthuriums, lis à bandes, lis tigrés, lis de Pomponne, et finit
+par s'arrêter devant des tulipes gigantesques.
+
+--Voilà ce qu'il nous faut, dit-il. Que chacun de vous attache avec des
+joncs une de ces tulipes au sommet de la hampe et la porte par les
+chemins avec le même respect que si c'était le drapeau.
+
+Puis il offrit au Roi une rose, à Taxis une araignée. Il prit pour
+lui-même un arum.
+
+Toute la troupe reprit sa marche le long de la route éclatante.
+
+--C'est admirable! dit Pausole. Mais ces gens avaient soif et je crois
+qu'ils n'ont pas bu.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+OÙ MIRABELLE DÉVOILE SA PETITE ÂME MALICIEUSE ET SENTIMENTALE.
+
+ Sur la Sallé, la critique est perplexe:
+ L'un assure qu'elle a fait maint heureux,
+ L'autre prétend qu'elle aime mieux son sexe,
+ Un tiers répond qu'elle éprouve les deux...
+
+ _Chanson sur Mlle Sallé, danseuse à l'Opéra._--Recueil de
+ Maurepas.--1735.
+
+
+Décidées à fuir la nuit même, les deux jeunes filles rentrèrent chacune
+dans leur chambre pour y faire les préparatifs de leur petit voyage à
+pied.
+
+La robe Empire courut sur les pelouses noires, monta l'escalier du
+perron, suivit la terrasse à galerie, se releva pour enjamber la fenêtre
+ouverte d'un salon et disparut dans le palais dormant.
+
+Le costume à paillettes s'éloigna le long du ruisseau, puis à travers la
+clairière, et les deux nymphes de marbre du haut de leur piédestal le
+virent s'éteindre sous une maison lointaine, comme une petite étoile qui
+se couche.
+
+Il se coucha en effet, et fort rudement, sous une chaise longue. On jeta
+sur lui les petits souliers à boucle, les bas blancs, la chemise
+elle-même. Puis la jeune Mirabelle, éclairée par une bougie et nue comme
+une jeune fille seule, plongea des deux mains dans une malle à robes où
+il y avait d'ailleurs plus de vestons que de corsages.
+
+Elle y prit une chemise à col plat, de celles qu'on laisse encore porter
+à certains fils de jolies femmes quand ils feraient beaucoup mieux de
+n'avoir pas seize ans. Elle se mit un caleçon rayé, un pantalon bleu
+sombre, une large cravate blanche à coques, un gilet blanc, un veston
+court et un canotier pour dames.
+
+Ainsi vêtue, les mains dans les poches et le regard derrière l'épaule,
+elle se jeta devant la glace un coup d'oeil qui devint un clin d'oeil et
+vite une petite oeillade. Mirabelle avait l'oeil gai.
+
+Elle murmura même une phrase à la fois métaphorique et familière dans la
+langue sibylline dénommée «argot», phrase où elle exprimait que son
+travesti la réconciliait un instant avec un sexe naïf et laid qui
+n'était pas tout à fait le sien.
+
+Car dissimuler serait vain. Mirabelle ne se sentait pas d'inclination
+vers les messieurs. La force du mâle, le cou de taureau, les biceps
+comme des bouteilles et les pectoraux comme des tables... non,
+évidemment ce n'était pas pour elle que les dieux avaient créé leur
+chef-d'oeuvre. Elle n'aimait ni la moustache, ni la barbe, ni le menton
+bleu. Oh! cela ne l'empêchait pas d'accepter un ami, et même un ami
+inconnu, quand on l'en priait poliment. Elle passait pour se livrer en
+dehors de tout spectacle aux exercices les plus recherchés, et, là comme
+en scène, sa conscience d'artiste l'obligeait à feindre une exaltation
+qui ne l'agitait pas à cet instant même. Ces petits ballets particuliers
+où elle mimait un rôle si tendre ne faisaient point qu'elle ne détestât
+de jour en jour davantage ceux qui lui en demandaient l'effort. Elle s'y
+résignait, la pauvre enfant, parce que les visites des spectateurs chez
+les danseuses sont précédées et suivies de formalités invariables
+auxquelles on s'accorde à trouver une grande force de persuasion. Mais
+sa conception de l'amour supposait des façons encore plus délicates, et
+sa conception de l'art se fondait sur la symétrie. Or, l'homme tel
+qu'elle l'avait connu jusque-là s'était montré le plus souvent
+sentimental comme un bilboquet (on ne saurait mieux dire que ne dit
+Gavarni) et d'autre part il est regrettable mais nécessaire de constater
+qu'une dame et son cavalier, à l'instant où ils se composent, forment un
+couple hétéroclite, ou, pour mieux dire, dépareillé.
+
+Ces considérations soutenues par l'entrain d'un penchant naturel avaient
+amené la petite danseuse à blottir ses voluptés dans un cercle d'amies
+intimes. Prudente, elle avait commencé par ses jeunes camarades, d'abord
+de l'école primaire et puis du corps de ballet. On lui répondait
+toujours oui, de la voix, du geste ou du regard, selon les pudeurs
+particulières. Certaines acceptaient sans dessein de cultiver là une
+passion d'âme, mais aucune ne savait résister à l'attrait d'une
+expérience inoffensive et clandestine.
+
+Six mois après ses débuts de travesti, sa réputation était grande, et
+aussi celle de son théâtre. Elle invitait. Même elle avait un «jour» où
+elle réunissait chez elle, dans une intimité très nue, dix ou douze de
+ses familières qui jugeaient inutile de se dissimuler leurs goûts
+partagés. Et cela devint assez scandaleux pour tenter les femmes
+honnêtes.
+
+Celles-ci se déclarèrent elles-mêmes, par émissaire, par lettre ou par
+abordage. Elles offraient d'estimables, de solides cadeaux, et
+demandaient seulement deux promesses: la volupté, qu'elles appelaient le
+vice, et le mensonge, qu'elles appelaient le mystère.
+
+Mirabelle, extrêmement flattée, se jeta dans les aventures. Bientôt
+lasse de ses anciennes et modestes partenaires qui eussent mérité
+pourtant un traitement moins cavalier, elle sauta de la scène dans la
+salle avec des ailes de papillon. D'innombrables révélations
+l'attendaient encore, et elle les voulait toutes. Elle les eut. Elle
+connut les joies de l'adultère, l'étroitesse du fiacre, l'odeur du
+meublé, l'heure trop courte, le faux nom et la poste restante. Il n'y
+eut pas jusqu'à l'émotion suprême du flagrant délit que le ciel ne lui
+fît apprendre, peut-être bien pour l'avertir. Un mari pénétra un jour
+dans un cabinet particulier où, bien qu'il n'y eût pas d'homme--et pas
+de lit--il se déclara supplanté. Mirabelle ne se tenait pas de joie; si
+grande est l'inconscience du crime.
+
+Mais voilà déjà trop de généralités sur ce personnage ambigu. Nous
+n'irons point jusqu'aux détails; aussi bien ne seraient-ils point
+décents.
+
+Ici nous nous bornons à expliquer pourquoi Mirabelle en scène avait
+distingué d'un oeil infaillible la blanche Aline émue par le charme de
+sa danse; pourquoi son regard, de perspicace, était devenu attirant;
+pourquoi elle n'avait pas été surprise de recevoir, deux heures après,
+un billet de rendez-vous; et enfin comment elle-même se laissant pincer
+la patte dans le piège d'une tentation plus forte que sa prudence, elle
+abandonnait sa troupe comme le Prince Charmant du ballet, pour enlever
+la fille du Roi.
+
+ * * * * *
+
+Pendant ce temps, la jeune Aline était rentrée dans sa chambre. Elle
+avait pris sur sa coiffeuse un étui de rouge, une boîte à poudre, un
+porte-monnaie qui se trouva plein, et quelques petits objets de
+toilette; bref, tout ce que la dame d'honneur énuméra devant le Roi
+Pausole en remplissant le triste devoir de lui remettre le billet
+trouvé.
+
+Ce billet, Line l'écrivit en deux minutes. Elle n'espérait guère se
+faire pardonner, mais elle ne voulait pas que personne fût inquiet d'une
+santé aussi précieuse que la petite sienne.
+
+Ses sentiments intérieurs disparaissaient autour de sa joie comme les
+étoiles devant la lune. Et sa joie était d'un éclat à peine retenu par
+le silence.
+
+Si les dames d'honneur ne l'entendirent pas sauter, courir, battre des
+mains et jeter son _Télémaque_ dans le tub en signe d'émancipation, ce
+fut peut-être (et j'ose à peine en exprimer l'hypothèse) parce que les
+coupables gardiennes avaient abandonné leurs chambres voisines pour
+quémander ailleurs les douces lassitudes qui guérissent de l'insomnie.
+
+Quoi qu'il en soit, la blanche Aline s'enfuit dans une hâte presque
+bruyante, encouragée par le mystère où son premier départ était demeuré
+caché.
+
+Elle courut par les bois au Miroir des Nymphes, et d'abord n'y vit
+personne.
+
+ * * * * *
+
+L'eau ruisselait et gloussait toujours. Le mascaron diabolique et les
+deux nymphes très pâles sur le fond obscur des arbres étaient les seuls
+habitants de ce coin redevenu désert.
+
+Line remonta vers le petit temple, fit du bruit, appela doucement.
+
+Lente et lasse, Mirabelle sortit de l'ombre entre les colonnes.
+
+Elle avait changé pour un autre son costume à basques d'argent: il y eut
+une brève déception; mais tout de suite on reconnut qu'elle était encore
+plus jolie ainsi vêtue à la moderne, et qu'au-dessus du grand col blanc
+ses cheveux plus sombres semblaient noirs.
+
+Elle ne souriait pas. Elle soupirait fort. Travestie en amoureux de
+quinze ans, elle avait pris devant son amie l'air plaintif et désolé qui
+convient à cet âge viril. Ce n'était point pourtant qu'elle voulût jouer
+un rôle. Le seul poids de son émotion avait altéré son front sous une
+lourde mèche de deuil. Un sentiment profond de la gravité des
+circonstances et du souvenir qu'elle aurait toujours de cette heure très
+juvénile arrêta son petit coeur battant. Elle se vit plus tard,
+miséreuse sans doute, vendant des oranges rue Saint-Denis, ou des
+crayons dans la Canebière, à l'âge où l'un et l'autre sexe après s'être
+entendus longtemps pour la trouver digne de désir, continueraient à
+s'accorder pour la laisser mourir de faim. Elle devinait déjà que les
+femmes résument en quelques instants lumineux un immense passé plein
+d'ombres, et elle savait qu'au delà de sa jeunesse elle reverrait
+jusqu'à la fin par-dessus tous les oublis le décor lunaire et ténébreux
+de cette nuit exaltatrice.
+
+Alors, elle prit par la main la petite Princesse Aline et la fit entrer
+à sa suite dans le cercle d'obscurité qu'enfermaient les six colonnes
+grecques.
+
+Elle revécut un peu plus tristement l'heure déjà morte pour toujours où
+elle avait senti avec tant de frisson qu'elle engageait sa liberté.
+
+En souvenir, elle prit au coussin un petit noeud d'étoffe blanche et
+verte.
+
+Plus près de la source elle cueillit une feuille odorante et une fleur
+sans parfum qu'elle unit dans son mouchoir.
+
+Enfin, sous la bénédiction des jeunes nymphes semblables et nues qui
+étendaient deux mains au-dessus de l'eau et s'unissaient par les deux
+autres, Mirabelle posa lentement sur les yeux de la blanche Aline un
+baiser qui lui parut délicieusement fraternel.
+
+ * * * * *
+
+--Tu veux bien me suivre?
+
+--Oh! oui!
+
+Les lèvres se pressèrent. Line ferma les yeux.
+
+Mirabelle se raidit et murmura:
+
+--Tu m'aimes?
+
+--Oh! oui! oh! oui!
+
+--Répète... Dis-le toute seule... Dis-moi: «Je t'aime, Mirabelle.»
+
+--Je t'aime, Mirabelle.
+
+--Tu ne regretteras rien?
+
+--Je n'ai rien.
+
+--Tu me suivras partout?
+
+--Pas trop loin, si tu veux... Mais j'irai où tu seras... Tu es mon
+amie...
+
+Mirabelle eut un grave regard et lui serra les deux bras.
+
+--Sais-tu ce que c'est qu'une «amie»? Non. N'importe... Tu le sauras
+bientôt. Ne me quitte pas... Jure-moi que tu resteras... huit jours...
+huit jours tout entiers avec Mirabelle...
+
+--Huit jours? Mais bien plus! Que dis-tu?
+
+--Jure-moi huit jours. Je n'en demande pas davantage. Si tu restes huit
+jours, je te garderai bien huit ans.
+
+--Pourquoi as-tu l'air si triste?
+
+--Embrasse-moi...
+
+--Tiens...
+
+--Tu as juré?
+
+--Tout ce que tu voudras.
+
+Tendrement, Mirabelle secoua pourtant la tête.
+
+ * * * * *
+
+Elle cessa de parler, leva encore une fois les yeux vers les quatre
+seins blancs et jeunes que penchaient les nymphes de marbre, et enfin:
+
+--Partons vite, dit-elle. Où est le chemin? la porte?
+
+--Oh! la porte, elle est gardée. Viens par ici, je sais par quel passage
+on doit pouvoir sortir du parc.
+
+ * * * * *
+
+Elles s'en allèrent d'un pas rapide. Plus grande de toute la tête,
+Mirabelle tenait son amie un peu au-dessus de la ceinture. Sa main prit
+le petit sein gonflé, l'enveloppa des cinq phalanges, le pressa de la
+paume caressante et le parcourut du bout du doigt jusqu'à ce qu'elle eût
+trouvé la pointe.--Line sourit en levant les yeux.
+
+Elles sortirent du parc entre deux aloès; mais à travers champs, loin de
+la route. En cet endroit, le remblai de terre sèche et dure portait des
+empreintes de pas. Mirabelle n'y voyait plus, car la lune s'était
+couchée; Line, lentement, la guida de la main et bientôt elles furent
+dans le fossé.
+
+ * * * * *
+
+Où aller? Elles n'en savaient rien.
+
+Elles suivirent un champ de maïs, puis des enclos maraîchers où
+croissaient des piments rouges, des pastèques et des patates.
+
+Le jour s'élevait peu à peu.
+
+Sous les haies de cactus en raquettes séjournaient des brumes courbes
+comme des montées de neige.
+
+--J'ai sommeil, dit Line en posant la joue sur l'épaule de son amie.
+Qu'il est tard! Où nous reposerons-nous? Je n'ai pas dormi depuis tant
+d'heures!
+
+Elles discutèrent tout en marchant. Il y avait bien, sur la route, un
+hameau avec une auberge; mais comment demander une chambre avant le
+lever du soleil? Elles n'avaient ni voiture, ni manteaux, ni bagages. Si
+la directrice de l'hôtel allait leur poser des questions? Comment
+expliquer en deux mots qu'à une heure si tardive et si fraîche de la
+nuit, elles ne fussent pas encore couchées?
+
+--Suivons la route, dit Mirabelle. Là-bas, j'aperçois un bois d'oliviers
+où nous pourrons dormir à l'ombre en attendant le milieu du jour.
+
+Après une marche qui parut longue à la petite Line presque endormie, et
+qui cependant ne dura pas beaucoup plus de vingt-cinq minutes, elles
+arrivèrent à l'entrée du bois. Quelques oliviers élevaient en effet leur
+masse plate et foncée devant les autres arbres, mais derrière eux se
+pressaient des pins rouges et des cyprès reliés par des broussailles
+sauvages et des pentes mollement herbues.
+
+Line jeta ses deux bras autour de Mirabelle, lui mit un baiser de
+sommeil dans le coin de la narine gauche et s'étendit les bras en rond
+sans même choisir la meilleure place. Aussitôt le petit homme au sable
+sema le repos sur ses paupières.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+OÙ PAUSOLE ET SES COMPAGNONS CAUSENT À BÂTONS ROMPUS ET S'ARRÊTENT SUR
+UNE POINTE D'ÉPINGLE.
+
+ [Grec: Ballei kai maloisi ton aipolon a Klearista...]
+
+ THÉOCRITE, V, 88.
+
+
+--Il me plaît, dit Pausole, radieux, il me plaît délibérément d'être
+précédé par quarante tulipes sur la route de ma capitale! Cette escorte
+de gens armés allait contre tous mes voeux, et vous aviez été, Taxis,
+mal inspiré en abusant de mes distractions pour me l'imposer
+aujourd'hui. N'eût-on pas dit, en me découvrant derrière cet appareil
+guerrier, que je m'en allais livrer bataille à mon voisin M. Loubet? Je
+ne suis point un chef belliqueux, certes non. L'extermination n'est pas
+mon fait. Et je n'entends pas que dans mon royaume on verse d'autre sang
+que celui des vierges, ou celui des petits poulets.
+
+--Pauvres petits poulets, dit Giglio. J'aimerais mieux mettre à mal
+cinquante jeunes filles, que d'égorger un poussin blanc. Et pourtant,
+les cris des jeunes filles sont beaucoup plus épouvantables.
+
+--Oui, dit Pausole, mais on s'y habitue.
+
+Comme la chaleur devenait très forte, il ouvrit son sceptre en deux et
+en tira son éventail, lequel était japonais.
+
+Le peintre oriental y avait tracé d'un roseau exact et sobre, avec un
+réalisme qui n'oubliait rien, une jeune demoiselle nue, accroupie de
+face, les cheveux très coiffés et les seins très pointus, tenant à la
+main un écran dont elle voilait son épaule gauche.
+
+--Le privilège des courtisanes, reprit le Roi, a quelque chose de
+choquant. Leur type moyen est devenu, dans l'art de presque tous les
+peuples, le type de la beauté féminine, et il faut bien qu'il en soit
+ainsi, puisque toutes les autres femmes s'abstiennent de concourir.
+Depuis un siècle et davantage, on ne cite pas plus de quatre ou cinq
+Européennes de qualité qui aient enlevé leur chemise devant un sculpteur
+ou un peintre en lui permettant de révéler à d'autres les jolies choses
+qu'elles y cachent, on n'a jamais su pourquoi. Partout, excepté à
+Tryphême--et au Japon, disent les gazettes,--une femme nue, c'est une
+prostituée. Or je veux bien que les courtisanes aient parfois plus de
+génie et plus de talent que leurs peintres, qu'elles atteignent à des
+raffinements d'une délicatesse admirable, et qu'au moment suprême où
+l'on en ressent l'effet, on serait parfois aussi tenté de les applaudir
+que de les embrasser: toujours est-il que ce sont des ouvrières, puisque
+leur tâche est mécanique, et il n'y a pas de travail manuel qui ne soit
+bientôt funeste à l'harmonie du corps. Ce sont même des ouvrières
+servantes puisqu'elles se règlent sur nos caprices; et il n'y a pas
+d'obéissance qui ne soit désastreuse pour la beauté de l'esprit. Leur
+monopole esthétique en Europe est donc le fait d'une usurpation, et je
+me félicite d'avoir élevé le niveau mental de mes sujets en leur
+permettant de constater en paix la beauté des vierges, quand nos voisins
+fondent tout leur art sur la bedaine de quelques drôlesses.
+
+--Vous êtes un artiste, sire, fit Giglio.
+
+--Non, répondit Pausole. J'aime la nature telle que les dieux l'ont
+faite et j'aime tant à la voir que je ne trouve pas le temps de la
+regarder par les yeux des autres, comme font les collectionneurs de
+tableaux. Je ne suis pas artiste du tout.
+
+Sur ce, il regarda son page, comme s'il attendait de lui une approbation
+nouvelle.
+
+--Ami, lui dit-il... mais, au fait, comment t'appellerai-je? Tu m'as dit
+qu'on pouvait prononcer ton nom à l'italienne ou à la française, Djilio
+ou Giguelillot. Or, je sens qu'en disant «Djilio», je ne mets point
+l'accent tonique avec la force qui lui convient. Un Milanais rirait de
+moi s'il m'entendait à l'instant. D'autre part, «Giguelillot» est une
+prononciation aussi ridicule que «Chakesspéarre» ou «Lohangrain»; je ne
+peux pas m'y habituer. Puisque le français est la langue de mon peuple,
+laisse-moi franciser ton nom et t'appeler «Gilles» tout simplement.
+
+--Sire, je m'appelle Gilles, déclara le page. Puisque vous le voulez
+ainsi, je me suis toujours appelé Gilles; je n'ai jamais porté d'autre
+nom. Gilles! Gilles tout court; ou Gilles Gilles; ou Gilles ce qu'il
+vous plaira.
+
+--Gilles tout court est plus vif, plus fou, plus semblable à ton
+apparence.
+
+--Mais vous, Sire, quel nom porterez-vous?
+
+--Moi?
+
+--Je veux dire... devant l'histoire?
+
+--Comment?
+
+--Sire, on appelle Histoire une espèce de paysanne en robe rouge mal
+drapée, assise dans un trône grec et coiffée de lauriers comme une
+petite fille qui a eu des prix. Elle a des seins de femme en couches,
+des épaules de portefaix et le nez de Pallas elle-même. On lui connaît
+aussi la curieuse manie d'écrire le nom des hommes célèbres sur une
+table d'airain que porte son genou gauche; c'est même à cela qu'elle
+doit d'être appelée Histoire (demandez plutôt à vos artistes), car la
+même paysanne en robe mal drapée, avec les mêmes doubles tétons et le
+même nasal chevalin peut aussi bien être la Science, ou la République
+Argentine, ou la Compagnie des Omnibus; cela dépend des petits meubles
+qu'elle installe en équilibre sur l'extrémité de sa cuisse.--Eh bien,
+quand on est un grand roi, «on comparaît devant l'histoire» suivi de
+plusieurs foetus mâles qui portent des écussons et symbolisent les
+Finances non moins bien que les Arts et les Lettres. Jamais vous ne
+persuaderez le contraire à un graveur en médailles. Pour cette séance
+solennelle le nom du roi ne suffit point. On lui accole un surnom fameux
+qu'on attribue ensuite le plus généralement à l'invention populaire.
+Quel surnom désirez-vous?
+
+--J'y réfléchirai, dit Pausole.
+
+--Quand j'habitais Paris, j'ai connu là-bas un grand poète et dramaturge
+qui s'amusait à donner des épithètes historiques aux présidents de son
+pays. Il avait trouvé Thiers le Bref, Grévy le Gaigneur, Carnot le
+Juste, Faure le Bel; d'autres encore...
+
+--Saint Pausole me suffirait, dit modestement le Roi. Saint Pausole
+l'Aréopagite, ou Saint Pausole de Tryphême. Après ma fin, si le Trésor
+n'est pas en trop mauvais état, je voudrais que mes successeurs fissent
+les dépenses nécessaires à ma canonisation. Il en coûte gros, dit-on,
+pour être saint. On est comte à meilleur marché. Mais je pense qu'on
+fait des remises en faveur des têtes couronnées et qu'on leur épargne
+bien des lenteurs. J'espère que la Sacrée Congrégation des Rites ne
+verra pas trop d'empêchements à mon entrée au septième ciel. Sans doute
+j'ai suivi plusieurs cultes, et je me refuse absolument à traiter comme
+de vaines idoles les innombrables divinités dont le néant ne m'est pas
+prouvé. Mais j'ai suivi aussi le culte catholique; j'ai même pratiqué
+ses vertus; je suis doux et humble de coeur. J'aurai cherché toute ma
+vie à faire que les gens soient heureux, à pacifier les folles
+querelles, à réunir les mains hostiles, à répandre la paix et l'amour.
+Ce sont des titres estimables; et sans avoir l'esprit hanté d'une
+ambition paradisiaque, il me semble que je ferais un saint du plus
+pertinent exemple.
+
+Taxis bondit; mais ce ne fut point en signe d'opposition, comme on
+pourrait le penser. Il n'avait pas écouté les dernières paroles du Roi.
+Son regard était retenu depuis une minute par un petit objet brillant,
+allongé au milieu de la route.
+
+--Sire, cria-t-il. Un indice!
+
+Et, ayant mis pied à terre, il ramassa l'objet doublement précieux par
+sa nature et sa provenance. Il l'examina et dit gravement:
+
+--Voici un petit bijou d'or qui est une épingle double. Cette épingle
+porte gravé sur le cache-pointe l'A majuscule avec la couronne de
+bluets, c'est-à-dire le chiffre de la Princesse Aline. J'observe en
+outre que l'épingle est ouverte: donc elle est tombée directement du
+vêtement qu'elle attachait, et non pas d'un nécessaire. Je conclus...
+
+--Taxis, vous êtes fastidieux, interrompit le bon Pausole. Nous n'allons
+à la recherche ni du capitaine Grant, ni de la Longue-Carabine, et vous
+ne nous ferez pas flairer dans la poussière les traces de cette petite
+fille, ou compter les cassures des branches comme un chasseur de
+chevelures. Pour ma part je ne me livrerai certainement pas à des
+contorsions de chef apache sur la grand'route de mes États.
+
+--Il est néanmoins important...
+
+--De savoir que ma fille a passé par ici? Eh! vous ne vous en doutiez
+pas? Nous connaissons le point de départ et la première étape de son
+petit voyage. Entre les deux il n'y a qu'un chemin. Il faut bien qu'elle
+y soit passée. Quand même elle aurait pris l'itinéraire le plus
+extravagant pour aller de chez elle à l'auberge, cela ne nous
+empêcherait pas de la trouver au gîte si elle y est encore et cela ne
+nous éclairerait pas davantage sur la direction qu'elle suit aujourd'hui
+si elle continue sa promenade.
+
+ * * * * *
+
+Le ton que prit Pausole pour donner cette réponse était plein
+d'enseignements. Giglio ne s'y méprit point: le Roi n'était pas pressé
+d'arriver si vite au but. Et, si l'on n'y prenait garde, on allait le
+désappointer en terminant trop tôt une excursion dont le principe lui
+avait coûté mille efforts.
+
+Giguelillot (le lecteur ne voit pas d'inconvénient à ce que nous
+appelions tour à tour ce personnage Giglio, Giguelillot, Djilio ou
+Gilles?) Giguelillot donc, eut une idée rapide: il fallait éloigner
+Taxis.
+
+--Pardon, dit-il sérieusement, l'épingle est tombée ouverte, dites-vous?
+De quel côté se tournait la pointe?
+
+Il n'insista pas davantage. Taxis garda l'orgueil de découvrir tout seul
+les conséquences d'une telle question. Elles ne lui en parurent que plus
+graves.
+
+--Un instant! grogna-t-il. J'en arrivais là. C'est un point capital que
+je vais établir.
+
+Pausole regarda Gilles, qui ne sourcilla point. À genoux sur le macadam,
+Taxis chercha l'endroit exact où il avait saisi l'épingle.
+
+--Voici! j'ai trouvé, dit-il. L'empreinte est fort nette. La branche que
+termine le fermoir est perpendiculaire à l'axe de la route; mais la
+pointe s'ouvre dans la direction du palais, opposée à celle de
+l'auberge.
+
+Il se releva.
+
+--Ceci, déclara-t-il, l'oeil toujours froncé, détermine des conclusions
+inattendues. L'épingle d'or que je tiens en main est de celles que les
+femmes (je le crois) ont coutume de fixer en haut du bas (si je puis
+ainsi dire) de leur dos. Elle a pour mission de fermer le bâillement
+impudique de la jupe et de suspendre à la ceinture un vêtement qui ne
+doit point tomber. On la plante toujours (je le suppose, cela est
+logique) la pointe en dedans. Donc, si une telle épingle se détache
+lentement et finit par glisser à terre, comme il n'y a pas d'apparence
+qu'elle exécute des pirouettes en obéissant à la pesanteur, comme, au
+contraire, il y a présomption pour qu'elle se projette sans se
+retourner, sa pointe indique vraisemblablement sur le sol la direction
+suivie par la dame qui a perdu le bijou. Or, dans le cas présent, la
+pointe se tourne vers le palais; donc la Princesse Aline a dû revenir
+sur ses pas en quittant l'hôtel du Coq et elle se dirige actuellement
+dans le sens justement opposé à celui que nous suivons nous-mêmes.
+
+Il leva deux doigts et reprit:
+
+--Mais--cela n'est pas certain.
+
+--Ah! mais si! protesta Gilles. Vous y êtes...
+
+--Je le crois volontiers; toutefois une présomption n'est pas une
+preuve. Et comme voici l'hôtel du Coq (c'est la sixième maison à droite
+dans le hameau que vous voyez) le plus simple est de commencer là notre
+enquête et de décider, immédiatement après, dans quel sens nous devons
+marcher.
+
+--Pas du tout! fit Giguelillot. Il faut courir au plus pressé. Nous
+allons nous quitter ici. Le Roi et moi-même nous mènerons l'enquête à
+l'intérieur du village. Vous, seigneur, veuillez retourner en arrière,
+sonder les chemins et les bois, humer le vent, scruter l'horizon,
+gratter le sable; ça ne nous regarde plus. Souvenez-vous seulement que
+le Roi dîne à huit heures. Huit heures pour le quart, monsieur le
+Grand-Eunuque.
+
+--Je n'ai d'ordres à recevoir que de mon souverain.
+
+--Qui suis-je, dit le page humblement, sinon sa volonté, sa walküre,
+seigneur Taxis? C'est lui qui vous parle par mes lèvres.
+
+--Je ne m'en mêle pas, fit Pausole. J'approuve en principe.
+Allez-vous-en, Taxis, puisque c'est l'avis donné par mon conseiller de
+jour. Il vous sera loisible d'exprimer votre sentiment dès que minuit
+aura sonné. D'ici là, point de discussions. Le système n'a pas d'autre
+but que d'éviter les froissements. Prouvez-moi qu'il est bien conçu.
+
+Taxis jeta un regard furibond sur le zèbre et son cavalier. Puis il
+empoigna d'une main trépidante les rênes du chaste Kosmon, conduisit la
+bête jusqu'au talus, grimpa sur la plus haute motte, exécuta non sans
+effort ce que Mirabelle eût appelé dans son jargon chorégraphique des
+«battements de quatrième ouverte» et enfin retomba en selle.
+
+Il trottait déjà vers le Jardin des Fleurs quand Pausole, priant la
+bonne Macarie de bien vouloir se remettre en marche, demanda
+mélancoliquement:
+
+--Alors, petit, voici l'auberge?
+
+Il allait rentrer de plain-pied dans les événements tragiques,
+questionner des inconnus; apprendre ce qu'au fond il voulait ignorer;
+conduire les recherches les plus scandaleuses, et au terme de tout cela
+demeurer face à face avec une décision nécessaire. Sa voix manifestait
+un vif déplaisir à l'approche du seuil fatal. Giguelillot détourna d'un
+mot cette pénible appréhension.
+
+--L'auberge? dit-il. C'est un peu loin. La première maison du village
+est une ferme, et si vous vouliez, Sire, nous pourrions y boire du lait
+avant de commencer nos travaux.
+
+--Ah! que voilà une brave idée! fit le Roi. Entrons! Je le veux bien.
+Nous avons sur cette route un soleil de Sicile; je me sens tout à fait
+pastoral, et soufflant comme un taureau. Allons voir les brebis
+laineuses! les beaux yeux des vaches! les agneaux dont la laine est
+douce comme le sommeil, dit le Sicilien. Allons voir le chevrier qui
+paît ses chèvres barbues...
+
+--Et Kléarista qui lui jette des pommes!
+
+--Et Kléarista qui lui jette des pommes! répéta Pausole avec ivresse.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+COMMENT GIGUELILLOT, APRÈS PLUSIEURS AVENTURES PENDABLES, INVENTA UN
+STRATAGÈME ET RETROUVA LA BLANCHE ALINE.
+
+ Les chutes des honnêtes femmes sont souvent d'une rapidité qui
+ stupéfie.
+
+ OCTAVE FEUILLET.
+
+
+La ferme où pénétrèrent Pausole et son page, pendant que les quarante
+tulipes montaient la garde sous le porche, avait été bâtie par un
+architecte qui savait peut-être Théocrite par coeur, mais ne s'en
+laissait point absorber.
+
+Les bâtiments et le sol de la cour, recouverts et dallés de céramique,
+s'unissaient au pied des murs par des encoignures arrondies où le
+moindre bacille, le dernier des thallophytes, le microcoque le plus
+micro, la bactérie humble entre toutes ne pouvaient mener une vie
+paisible, aimer et faire leurs petits, comme au temps où Kléarista osait
+glisser le long de ses lèvres une syrinx infectée de germes pathogènes.
+
+L'odeur champêtre du phénol et le parfum du sulfate de cuivre
+s'échappaient des étables avec la senteur du foin coupé. Au fond de la
+cour, sous un auvent métallique, une trentaine d'abreuvoirs particuliers
+recevaient chacun l'eau d'un filtre et attendaient le mufle d'un boeuf
+qui avait aussi sa baignoire à lui, prophylactique envers et contre
+tout.
+
+--Ah! Sire! où sommes-nous entrés? fit Djilio avec désespoir.
+
+--Dans une fabrique de lait, de beurre et de poulets gras, répondit
+Pausole. Je la trouve de fort bon aspect et me voici rassuré dès l'abord
+sur le repas que nous allons y faire. Cette ferme est exactement celle
+que les Grecs auraient construite s'ils avaient su ce que nous savons.
+Elle est propre et géométrique.
+
+Le zèbre se cabra au soleil.
+
+--D'ailleurs, continua Pausole, les Grecs prenaient mille précautions
+que nous inventons depuis dix-huit mois. J'ai lu dans les traités d'un
+médecin d'Éphèse qu'ils faisaient bouillir, refroidir et rebouillir
+l'eau qu'ils buvaient. Ils savaient que l'eau des fleuves est la pire de
+toutes, que les puits sont dangereux dans le voisinage des thermes, et
+que les accoucheurs doivent se laver les mains immédiatement avant de
+puiser. Petit, ce qu'on appelle «progrès» n'est jamais qu'un retour aux
+Hellènes ou un développement de leurs principes. La métairie où nous
+entrons est plus près d'eux qu'elle n'en a l'air. Holà! voici le
+métayer.
+
+Un vieil homme accourait, le chapeau de paille à la main, tremblant,
+ému, orgueilleux, réjoui... Laissons au lecteur le soin de trouver
+toutes les épithètes qui décrivent un vieillard rural recevant le Roi et
+son page.
+
+Himère et Macarie, en bêtes de la couronne, furent conduites à des
+stalles de choix. Pausole s'appuya familièrement sur l'épaule de son
+sujet, car il ne savait jamais garder les distances, et Giguelillot,
+très éveillé, s'intéressa aux filles de ferme.
+
+Il en vint une, deux, sept, dix, douze, les laides portant cotte et
+fichu, mais les jolies sans vêtement, à la mode de Tryphême.
+
+ * * * * *
+
+Giguelillot remarqua l'une d'elles qui, nue entre ses petits sabots et
+le foulard de son chignon, semblait fort propre à occuper les loisirs
+d'une journée de repos.
+
+Et, tandis que le Roi Pausole demandait bonnement au fermier ses
+prévisions sur la récolte et les cours du marché aux grains, le page
+s'approcha de la laitière qui le considérait d'ailleurs avec le plus
+gentil sourire.
+
+--Tu sais traire les vaches, lui dit-il.
+
+--Je ne sais même que cela, répondit la jeune fille.
+
+Le timbre de sa voix était vif et chaud.
+
+--Eh bien! fit Gilles, conduis-moi. Nous allons emplir un bol de lait
+pour Sa Majesté qui a soif et un pour moi qui l'imite par esprit de
+courtisanerie.
+
+Elle courut en avant, les seins dans les mains.
+
+Il la rejoignit dans une étable reluisante qui semblait une écurie de
+cirque.
+
+--Comment t'appelles-tu?
+
+--Thierrette, seigneur.
+
+--Thierrette, tu as les seins dorés comme deux mottes de beurre frais.
+Porte au Roi le lait que tu voudras; mes lèvres ne veulent que du tien.
+
+--Je n'en ai pas, dit la brune en riant, et je ne fais rien pour qu'il
+m'en vienne.
+
+--Tu n'en as pas? Je saurai si c'est vrai.
+
+--Essayez.
+
+Il en fit l'épreuve, à droite et à gauche, avec une insistance qui ne
+paraissait pas déplaire. Il tétait en creusant les joues, comme un petit
+enfant goulu et les seins augmentaient de la pointe entre ses lèvres
+aspirantes; mais il n'amena que de longs frissons et des rougissements
+satisfaits.
+
+--Rien encore, fit-il enfin. Tu me fais attendre. Approche-toi; tu m'en
+donneras dans un an.
+
+--C'est bien tard si vous avez soif. Buvez d'abord celui-là.
+
+Elle s'assit auprès d'une vache blanche, soupesa la peau douce et
+tremblante du pis, et, tirant l'épaisse tétine molle entre le pouce et
+les deux doigts, elle darda obliquement le rayon blanc du lait.
+
+Giglio restait à distance, attendant qu'elle revînt à lui; mais elle
+sortit d'un pas droit et lent, tenant à la main devant sa poitrine la
+coupe de porcelaine où tremblait la crème lourde.
+
+--Je vais porter cela au Roi, dit-elle. Attendez, votre tour viendra.
+
+On ne l'attendit pas un instant.
+
+À peine était-elle entrée du fond de l'obscure étable dans la grande
+lumière de la porte où ses cheveux noirs prirent des valeurs bleues, le
+page était déjà parti par l'autre issue de la grande salle.
+
+Il traversa des couloirs clairs, des vestibules aérés, des magasins qui
+ressemblaient à des expositions agricoles et qui lui parurent disposés
+par le plus mauvais esprit.
+
+Giguelillot qui ne ressentait pas d'admiration particulière pour le
+patient labeur de l'homme, et traitait les choses les plus graves avec
+une déplorable légèreté, demeurait intransigeant sur la décoration des
+pièces où l'on travaille, comme de celles où l'on ne travaille point.
+Là-dessus, ses principes étaient d'autant plus fixes qu'ils étaient plus
+récents et s'il trouvait à certains désordres une certaine grâce dans
+l'imprévu, rien ne l'exaspérait davantage que le «rangement»,
+c'est-à-dire la succession régulière.
+
+Avec un zèle très actif, il dérangea tout ce qu'il put remuer.
+
+Il jeta les rouleaux dans les moissonneuses, les lochets et les hourres
+d'acier dans les machines aratoires; il fit entrer les fourches fines,
+les pelles minces, les binettes robustes dans la chaudière et la
+cheminée d'une malheureuse locomobile. Traitant le carrelage comme une
+simple terre de labour, il l'effondra d'un coup de pioche...
+
+Et le sol rouge apparut.
+
+--Ah! s'écria-t-il. Voilà un joli ton.
+
+Il recula, ferma les yeux à demi, regarda comment la salle s'éclairait,
+d'où venait le jour, où se massait l'ombre; puis, choisissant, non sans
+intention, un autre point de l'allée centrale, il y fit, d'un second
+coup de pioche, un «rappel de vermillon».
+
+Il continua ainsi, très intéressé par son petit travail, et pendant plus
+d'un quart d'heure s'efforça de modifier la décoration de la salle, sans
+se préoccuper des règles d'Owen Jones. Certaines faux enlevées de leur
+manche et disposées à plat sur le sol avec sobriété, justesse, équilibre
+ornemental, répandirent leurs longues feuilles bleues qui rejetèrent le
+vermillon dans la gamme des tons orangés. Des lignes arborescentes de
+bâtons bout à bout donnèrent à la composition une sorte de solidité.
+Deux faucilles réunies par les pointes et les douilles autour d'une
+fondrière de couleur, imposèrent à l'ensemble un centre artificiel, un
+foyer de rousse argile, que balançait à l'autre coin un second foyer
+plus petit, mais également indispensable.
+
+--Ah! ah! fit-il encore, ça n'est pas vilain. Maintenant, on peut entrer
+ici. Les objets sont à leur place.
+
+Puis, animé par ce labeur de vingt minutes, il continua sa promenade à
+travers la métairie.
+
+Un fruitier tout rouge de fraises et de framboises s'ouvrait un peu plus
+loin.
+
+Il y entra.
+
+--Bonjour, seigneur, dit une petite voix.
+
+Et Giglio aperçut, derrière des claies de pourpre, la ligne blanche d'un
+corps de femme que relevaient des touches de blond.
+
+Celle-ci peut-être allait se montrer plus tendre ou moins artificieuse
+que la jeune Thierrette.
+
+Il ne s'attarda pas à lui demander son nom, ni même à faire avec les
+figues, les bananes et les mandarines des fantaisies décoratives.
+
+S'approchant, il déclara:
+
+--Rose, ou Liliane, ou Marguerite, ou quel que soit le nom floral que
+vous portiez entre vos soeurs, si j'étais le maître du lieu, je ne
+voudrais pas d'autres fruits que ceux de votre corps velouté comme une
+prune. Donnez-moi vos oranges, vos fraises et vos prunelles, et ce coeur
+de grenade qui est si bien fermé.
+
+À genoux devant l'une de ses lectrices, le jeune poète eût, sans doute,
+cherché des comparaisons plus rares, si tant est qu'il en soit
+d'inédites entre les fruits de la femme et ceux de la terre; mais la
+Tryphémoise à laquelle s'adressaient de telles galanteries n'avait
+jamais rien entendu qui lui parût de meilleur ton.
+
+Elle rougit en baissant la tête avec un sourire d'enfant, et, comme son
+premier mouvement fut d'aller fermer la porte, Giglio comprit qu'il
+pouvait continuer sa ballade jusques et y compris l'envoi.
+
+ * * * * *
+
+Il prit la jeune fille debout entre son bras gauche et son pourpoint
+bleu. D'une main qui semblait indiquer à des spectateurs invisibles une
+collection d'horticulture, il toucha d'abord la bouche qui devint une
+fleur de pêcher, puis les seins qui, suivant l'image, furent deux pêches
+portant leurs noyaux; puis il osa des métaphores qui venaient peut-être
+de Chénier, mais certainement pas de Lamartine.
+
+La gardienne des framboises écoutait avec sensualité cette poésie tout
+orientale. Incapable d'imposer son humble et faible retenue au désir
+d'un jeune homme qu'elle trouvait plein de génie, elle se laissa
+conduire sans aucune résistance vers un canapé de jardin, le débarrassa
+d'une centaine de fruits, et mit un point d'honneur à donner
+généreusement ce qu'on voulait bien attendre d'elle.
+
+--Quand reviendrez-vous? soupira-t-elle après beaucoup d'autres soupirs.
+
+Giglio répondit imperturbable:
+
+--Demain. Ce soir. Après-demain. Toujours.
+
+--Mais vous avez des amies?
+
+--Aucune.
+
+--Vous en aurez?
+
+--Jamais!
+
+--Jurez-le-moi.
+
+--Je vous le jure.
+
+Rassurée, elle s'abandonna de nouveau à coeur ouvert, et ensuite plus
+confiante, le laissa partir.
+
+ * * * * *
+
+Le page traversa la cour.
+
+Par les fenêtres de la salle où l'on avait conduit le Roi, il vit
+Pausole endormi près du métayer dans un large fauteuil de cuir. Comme il
+se tournait d'un autre côté, il retrouva debout, à l'entrée du
+vestibule, Thierrette qui, d'un doigt menaçant, lui défendait
+d'approcher, mais oubliait de ne pas rire.
+
+--Ne me suivez pas! cria-t-elle en fuyant.
+
+Il accourut.
+
+ * * * * *
+
+À la course, il monta un escalier, suivit un corridor blanc, pénétra
+dans une petite pièce éclatante et lisse comme les autres.
+
+Elle se barricada derrière un porte-serviettes:
+
+--Sacripant! vous voilà dans ma chambre, maintenant! Voulez-vous sortir
+ou j'appelle!
+
+Giglio, comédien, prenant la voix d'une dame qui visite une garçonnière,
+prononça:
+
+--C'est gentil chez vous! Oh! les jolies fleurs!
+
+Il touchait du doigt le papier peint où d'invraisemblables pensées
+jaunâtres inclinaient leurs mentons fendus.
+
+Elle fit mine de se vêtir. Il l'arrêta de la main, et tenant sa toque à
+plume sous l'autre main abaissée, il lui dit avec mille grâces:
+
+--Belle Thierrette, je vous adore.
+
+--Est-ce vrai?
+
+--Trop. J'en suis fou. Ne le voyez-vous pas à mes yeux?
+
+Elle vit tout ce qu'elle voulait voir et cependant elle demanda:
+
+--M'aimerez-vous encore demain?
+
+--Toujours.
+
+--Toujours, c'est bien longtemps. Dites-moi un peu moins pour que je
+vous croie...
+
+--Quatre-vingts ans.
+
+--Moins encore.
+
+--Soixante-dix-neuf ans et demi... Je vous parle du fond de mon coeur,
+Thierrette; si je vous offre un amour très long, c'est que j'espère
+vivre très vieux et que je vous aime pour toute une vie.
+
+Thierrette se laissa persuader. Son indigne et délicieux amant comprit
+dès le début pourquoi elle avait refusé pendant près d'une heure la
+grâce de s'étendre et d'ouvrir les bras. C'était parce qu'auparavant
+elle n'avait pas jugé décent de l'accorder à personne.
+
+ * * * * *
+
+Avait-elle raison de laisser Giguelillot prendre ainsi le premier la
+place vide auprès d'elle? Le lecteur ne peut en douter. Thierrette en
+fut cependant soucieuse, et, cet après-midi de juin, si elle se sentit
+tout à coup accessible aux caresses de l'homme, la taille molle et les
+seins durs, ce fut que dans le secret de sa chambre les sens vainquirent
+sans combat tout ce qu'elle avait d'énergie.
+
+À défaut de force morale, Thierrette montra successivement du courage;
+puis de la passion; puis du zèle. L'ensemble de ses qualités dépassait
+et de beaucoup le niveau modeste où se maintenait la jeune fille de la
+salle aux fruits.
+
+Elle accepta d'abord sans plainte les épreuves du premier début, allant
+même au devant d'elles avec une vigueur qui fut auxiliatrice à propos;
+et, peu à peu, se prenant d'enthousiasme pour la révélation qui venait
+de pénétrer brusquement en elle, Thierrette manifesta qu'on ne l'en
+frustrerait plus sous aucun prétexte et qu'elle ne permettrait pas même
+un simple recueillement passager. Giguelillot, prisonnier courtois, fit
+preuve de solidarité.
+
+Toutefois, au moment même où elle cherchait dans ses prunelles et se
+croyait certaine d'y voir la flamme d'un amour aussi violent que le
+sien, le petit page déjà distrait pensait à bien autre chose.
+
+Il se disait, non sans égards mais aussi non sans franchise, qu'il
+perdait son temps avec une regrettable désinvolture; qu'il était devenu
+non seulement le page favori, mais le conseiller du Roi Pausole; qu'en
+cette posture il devait avant tout balancer l'influence de Taxis le
+néfaste; que pour cela il ne suffisait pas d'envoyer cet homme grave à
+six kilomètres en arrière en faisant la nique à son ombre, mais qu'il
+fallait agir pendant qu'il s'égarait, faire sans lui l'enquête, mener
+les événements et lui présenter à son retour, d'un geste affligé,
+l'irréparable.
+
+ * * * * *
+
+Ses réflexions eurent tout le temps d'arriver à leur terme et même de
+porter fruit sous la forme d'une heureuse idée, car les jeunes ardeurs
+de Thierrette ne mesuraient ni les minutes ni la chute du crépuscule.
+
+L'heureuse idée qui lui vint était une façon de stratagème, lequel lui
+parut d'abord un peu complexe, un peu fragile et tiré de loin, mais non
+pas trop pour réussir.
+
+Ce fut ainsi qu'il l'amorça:
+
+--Mon amour, dit-il tout à coup. Je t'ai aimée dès le premier regard,
+mais maintenant je ne pourrais même plus souffrir de te quitter pour un
+matin.
+
+--Oh! non! ne me quittez pas!
+
+--Tu sais que je suis page du Roi. Mon costume me fait reconnaître
+partout. Comment sortir et comment me cacher?... Écoute-moi. Tu
+t'habilles, l'hiver; où sont tes vêtements?
+
+--Pourquoi?
+
+--Donne-moi une jupe et un fichu, un foulard de chignon pour couvrir mes
+cheveux courts et le chapeau de paille à larges bords que tu mets pour
+aller aux champs. Donne-moi encore deux seaux de lait à la main et
+laisse-moi sortir ainsi. J'attendrai au dehors qu'on ait fait des
+recherches dans toute la ferme et que le Roi soit parti sans moi; puis
+je reviendrai où tu voudras et nous ne nous quitterons plus de la nuit.
+
+--C'est vrai, dit Thierrette. Nous ne pouvons pas nous voir ici. Dans la
+journée l'étage est vide et aujourd'hui je n'ai rien à faire puisque le
+Roi est à la métairie; ce soir, si l'on vous trouvait là!
+
+Elle se leva.
+
+--Habillez-vous! vite! Le soleil est déjà couché.
+
+Elle l'aida, lui passa la jupe, serra des manches de toile fine sur
+celles du pourpoint bleu, noua le fichu, le gonfla par devant, enroula
+le foulard de soie au sommet de la tête, fixa le grand chapeau de
+moissonneuse et dit:
+
+--Allez, maintenant! les seaux à lait sont dans la première chambre au
+rez-de-chaussée. Prenez-en deux. Il fait presque nuit. Je suis sûre que
+personne ne vous reconnaîtra. Ce soir je me sauverai toute seule dans le
+petit bois d'oliviers, à droite en allant au palais. Et vous?
+
+--J'y serai.
+
+--Tous les soirs?
+
+--Tous les soirs.
+
+--Ah! je vous trouve si beau!
+
+Elle le reprit dans ses bras, et Giglio eut beaucoup de peine à prendre
+un air assez obtus pour ne pas deviner que ce baiser d'adieu voulait
+avoir des conséquences.
+
+ * * * * *
+
+Il sortit, descendit mollement un escalier qui ne lui parut pas solide
+et trouva la petite laiterie où la traite du soir attendait, fumante
+encore et toute mousseuse.
+
+Se baissant, il souleva l'anse du premier seau, tira, fit effort, tendit
+l'épaule, mais ne put jamais réussir à soulever le seau tout entier avec
+sa charge de lait et de crème.
+
+Un syllogisme de l'espèce la plus simple et la seule qui fût accessible
+à son esprit fatigué lui démontra que, «un» étant contenu dans «deux»,
+s'il ne pouvait soulever un seau, il serait encore moins capable de
+déambuler avec la paire.
+
+Très calme, et toujours résolu aux expédients décisifs, il pencha le bec
+de fer-blanc du côté de la porte ouverte, et sur le carrelage bleu
+sombre il répandit une voie lactée.
+
+Il vida de la même manière le seau qui se trouva le plus voisin, puis
+adapta les couvercles en ayant soin de laisser la mousse blanchir le
+bord et couler en bave sur les flancs. Ensuite il souleva les cylindres
+vides avec l'aisance d'un acrobate.
+
+--Pour ce que je veux en faire, dit-il, la couronne de mousse suffit
+bien.
+
+ * * * * *
+
+Impudemment il s'en alla jusqu'à la fenêtre sans rideaux par laquelle il
+avait surpris le sommeil du Roi Pausole. Le Roi continuait de dormir, le
+nez un peu plus bas et la barbe en volute.
+
+Il faisait nuit. Dans le Midi, quoi qu'en dise Voltaire, les jours d'été
+sont moins longs que derrière les arbres d'Auteuil. Il n'était pas
+encore huit heures quand Giglio en paysanne et portant ses seaux à la
+main passa entre les quarante gardes qui dressaient toujours sous le
+porche leurs tulipes un peu flétries.
+
+Au moment où il atteignait la route, Taxis poussiéreux et rogue le
+croisa.
+
+--Hé! fit Giglio, monsieur! hé! monsieur!
+
+Taxis ne le reconnut point, car la voix était contrefaite ainsi que le
+vêtement et l'allure.
+
+--Quoi? Que me voulez-vous? cria-t-il.
+
+--C'est-i que vous cherchez le Roi?
+
+--Cela ne vous regarde pas.
+
+--Sûr que non. Je disais ça... c'est parce que si vous le cherchiez...
+comme il est rentré au palais...
+
+--Lui?
+
+--Même qu'il était coléreux à cause que vous n'étiez pas là. Mais ça ne
+me regarde pas non plus. Bonne nuit, monsieur. Il fait bon, ce soir.
+Faut prier qu'il repleuve un peu.
+
+Taxis eut un geste qui signifiait:
+
+«Voilà qui est fâcheux! fâcheux!»
+
+Il fit tourner bride au docile Kosmon et pour la seconde fois repartit
+sur la route.
+
+ * * * * *
+
+Cependant Giglio, d'un pas égal et balancé, suivait la rue du petit
+village. Ses bras étaient aussi rigides que s'il avait porté vingt
+litres de lait pesant à chacun de ses poings fermés. Il longeait les
+maisons obscures, il évitait les passants et, pour ajouter un signe
+décisif à ceux de son nouveau costume, il se tenait très en arrière
+comme une fille qui porte sa faute.
+
+L'hôtel du Coq, où il pénétra, n'était qu'une petite auberge, entourée
+d'un vieux jardin. On y entrait par la cuisine et, comme l'heure du rôti
+sonnait, ni la patronne ni les servantes n'eurent le temps de
+l'examiner.
+
+Après ses premiers saluts auxquels on ne répondit qu'à peine, il
+expliqua d'une voix stupide:
+
+--Je suis nouvelle à la ferme. Je porte du lait pour la petite dame et
+le monsieur qui dînent dans leur chambre.
+
+--Montez. C'est au premier. La porte à deux battants, dit une servante
+affairée.
+
+--C'est bien la petite dame en vert? répéta-t-il avec calme.
+
+--Oui, qu'on vous dit. Débarrassez!
+
+ * * * * *
+
+Giguelillot poussa un soupir de contement. Ses méditations dans les bras
+de Thierrette n'avaient pas été mal conduites.
+
+Entre les hypothèses diverses qu'on pouvait indiquer au milieu du doute,
+il avait mis le doigt sur la vraie: la blanche Aline, confiante dans
+l'apathie du Roi, n'avait pas quitté l'hôtel de sa première nuit
+amoureuse. Ceci posé, il ne fallait pas être grand clerc pour deviner
+qu'elle se cachait néanmoins dans l'intimité de sa chambre, qu'elle y
+prenait ses repas en secret et que, dans une auberge de route, cette
+particularité suffirait à la désigner.
+
+Il s'en allait vers l'escalier quand la cuisinière l'arrêta et, faisant
+signe du doigt vers les deux seaux:
+
+--Vous n'allez pas monter tout ça? dit-elle. Il y en a pour vingt-cinq
+personnes.
+
+--Laissez donc. Ce n'est pas pesant. La dame prendra ce qu'elle voudra.
+
+--Et puis vous arrivez tard. Ils ont fini de dîner il y a dix minutes.
+On a enlevé leur couvert.
+
+--Tant mieux. Ça sera pour eux la nuit.
+
+Sans s'émouvoir en aucune façon, il monta l'escalier du même pas
+oscillant et lourd, trouva la porte à deux battants, heurta comme par
+mégarde ses deux seaux vides l'un contre l'autre et cria en frappant du
+doigt:
+
+--Madame! on vient pour faire la chambre!
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+OÙ LA BLANCHE ALINE PREND SON TUB VERS QUATRE HEURES DE L'APRÈS-MIDI.
+
+ Les femmes de chambre de feue ma mère, et quelques demoiselles qu'on
+ me permettait de voir, telles furent les maîtresses d'iniquité qui
+ m'apprenoient le mal dans un âge où j'étais incapable de le faire.
+
+ _Le Triomphe du Célibat_, par une demoiselle de condition.--1744.
+
+
+Dans le bois d'oliviers et de pins rouges où le sommeil l'avait couchée,
+la blanche Aline dormit environ dix heures, depuis l'aurore jusqu'à
+vêpres.
+
+En s'éveillant, si elle ne murmura pas: «Où suis-je?» comme une ingénue
+de féerie, ce fut parce que, le long d'elle, silencieuse et accoudée,
+Mirabelle la considérait avec une tendresse vigilante et déjà presque
+conjugale.
+
+--C'est toi? dit-elle. Et nous sommes seules? Personne ne nous a
+trouvées?... Bonjour, Mirabelle. Tu as bien dormi?
+
+Non, la danseuse n'avait pas fermé les yeux. Habituée aux nuits sans
+sommeil, elle avait passé celle-là dans l'attente, et les désirs.
+Pendant la première heure du jour, elle s'était mise à genoux devant le
+visage de Line pour jeter son ombre sur elle. Mais plus tard, avec le
+changement de lumière, un long cyprès opaque et noir ayant bien voulu se
+charger du même soin, elle s'était levée de là pour voler des figues, et
+lorsque enfin la blanche Aline abandonna son dernier rêve, toutes deux
+se mirent à goûter.
+
+Le repas était maigre et l'ombre chaude. Par-dessus les buissons de
+myrte on apercevait des moissonneurs bleus dans les céréales de cuivre
+et des passantes sur la route.
+
+--Tu vois, dit Mirabelle. Nous ne sommes pas seules du tout. Nous ne
+pouvons pas rester ici. Veux-tu marcher jusqu'à Tryphême? La ville est à
+deux lieues de nous, ce n'est pas long. Nous nous cacherons là bien
+mieux que dans les bois.
+
+Line se pendit à son épaule et elles s'en allèrent par les prés. Un peu
+plus loin, il leur fallait traverser le premier village. La rue était
+déserte et blanche. Une auberge s'offrit à droite.
+
+ * * * * *
+
+Sa façade fraîchement peinte et couleur de paille, ses tonnelles
+ombreuses, son jardin, ses vieux arbres tentèrent Mirabelle tout à coup.
+
+À cette heure de la journée les paysans travaillaient aux champs. Il n'y
+avait personne autour de la porte ouverte; si elles s'y glissaient
+rapidement, aucun témoin ne pourrait les trahir. Telle fut du moins la
+raison, ou plutôt le faible prétexte qui lui fit obéir si vite à la hâte
+extrême de ses sens.
+
+--Entrons là, dit-elle.
+
+--Où tu veux.
+
+ * * * * *
+
+On leur donna la plus belle chambre. Aussitôt, Line voulut un grand tub,
+et une éponge neuve, et un panier de cerises, et du chocolat, et un
+éventail, et du sirop de citron, et de la glace, beaucoup de glace, et
+de l'eau chaude, beaucoup d'eau chaude.
+
+Elle obtint ces choses très précieuses, puis ferma les deux verrous.
+Mirabelle la suivait pour l'étreindre; mais Line joignit les deux mains,
+fit un sourire derrière une moue et prit une voix de petite mendiante en
+expliquant qu'il faisait chaud, qu'elles étaient seules, que personne ne
+les gronderait, enfin qu'elles pouvaient bien faire leur toilette
+ensemble et se mettre «un peu toutes nues».
+
+Mirabelle eut un frisson.
+
+La simplicité de Line la déconcertait. Habituée à tous les expédients de
+la débauche urbaine, aux résistances qui se font vaincre, aux corsages
+qui cèdent d'une agrafe, aux jupons multiples et chauds, aux pantalons
+hospitaliers, la danseuse ne comprenait plus l'état d'esprit de cette
+petite qui demandait la nudité comme une tenue de jeu sans aucune des
+transitions en usage sur les divans.
+
+Les personnes qui, successivement, dans les coulisses, les fiacres ou
+les rez-de-chaussée avaient pris sur elles de former par des
+conversations intimes sa jeune âme soumise à leurs seules influences s'y
+étaient prises de telle façon que Mirabelle imaginait ses semblables
+sous deux aspects toujours contraires: les femmes chastes et les femmes
+sataniques. De l'extrême décence à la perversité, il n'y avait rien dans
+ces conceptions du caractère féminin. Et, comme de très bonne heure une
+tante nécessiteuse lui avait demandé de faire choix entre les vertus et
+les vices, sans insister autrement pour qu'elle embrassât les vertus,
+elle avait appris tous les vices afin de se distinguer le plus tôt
+possible dans l'une des deux voies parallèles qui représentaient à ses
+yeux l'avenir moral d'une jolie enfant. Qu'il y en eût une troisième et
+qu'on pût être nue sans avoir dans les yeux la flamme des ancestrales
+luxures (comme s'expriment nos écrivains), Mirabelle, en bonne Française
+et lectrice de romans-feuilletons, ne s'en doutait pas encore, à l'aube
+de ses dix-huit ans. Pour elle, le geste de la femme était uniformément
+la mimique à double entente de la Statue Pudique ou Indicatrice: qui ne
+masquait pas, désignait; qui ne se défendait pas, voulait provoquer.
+
+En écoutant la blanche Aline et en voyant ses yeux si purs, Mirabelle se
+dit simplement:
+
+--Ce sont les moeurs de Tryphême: mais quel singulier pays!
+
+ * * * * *
+
+La première, elle retira ses vêtements avec des gestes qui, tour à tour,
+hésitaient ou se pressaient devant les boutons. Elle n'osa pas une fois
+sourire, et même, surprise de son trouble, elle ne sut que faire de ses
+bras lorsqu'elle n'eut plus rien à enlever.
+
+Debout, nerveuse, les deux mains sous la nuque, une jambe frémissante et
+le corps souple, elle se mordait la lèvre, elle pliait son cou mobile et
+changeait constamment de regard.
+
+Cependant, assise devant elle et le menton sur les doigts, Line achevait
+de se renseigner avec un prodigieux intérêt.
+
+Mirabelle, impatiente, lança:
+
+--Je te plais?
+
+--Tu ressembles... veux-tu que je te dise à qui? À une statue de
+Narcisse qui est au fond du parc. Mais Narcisse est un monsieur... Tu es
+la première fille que je regarde ainsi; je n'ai jamais eu d'amie, tu
+sais, et je ne vois que de loin les femmes de papa... Je te trouve
+beaucoup plus jolie qu'elles.
+
+En effet, et à part un simple détail qu'il n'était pas nécessaire
+d'examiner à tout moment, on pouvait à la rigueur prendre Mirabelle pour
+un jeune homme. Ce n'était pas sans de bonnes raisons qu'elle jouait les
+rôles travestis. Telle était l'ambiguïté de ses formes et de son
+maintien, que, pour mimer les jeunes premiers avec leur vraisemblance
+physique, elle n'avait besoin de vêtir ni le pourpoint ni le
+haut-de-chausses. Le tutu suffisait bien.
+
+Elle était grande, mais légère, les flancs droits et le ventre plat. Ses
+jambes de danseuse alerte prouvaient leur robustesse par une musculature
+complexe et fine qui se dessinait à la surface lorsqu'elle tendait les
+jarrets. Le haut du corps était plus grêle.
+
+Dans la peau délicate et pâle de la poitrine, deux sombres petites
+chevilles marquaient seules la place des seins. Ses cheveux bruns,
+bouclés et courts, se fendaient d'une raie à droite et se gonflaient en
+mèche sur le front.
+
+Ce genre de beauté n'est pas exactement celui qui inspire le lyrisme des
+poètes hindous; mais Mirabelle, qui lisait peu les stances de
+Bhartrihari, se trouvait assez volontiers singulière et même «piquante»,
+selon le style des compliments qu'elle recevait passé minuit. Elle ne
+fut donc pas offusquée d'entendre sa nouvelle amie déclarer après
+beaucoup d'autres qu'elle ressemblait à un garçon. Ramenée par cette
+petite phrase dans l'ordre de ses habitudes, elle vint lestement
+s'asseoir sur les genoux de la blanche Aline.
+
+Celle-ci n'avait pas quitté sa robe verte. Mirabelle voulut la défaire
+elle-même, et ce lent déshabillage fut entrecoupé de tendresses que Line
+trouva du dernier galant, sans pourtant oser les rendre.
+
+Très gaie, elle jeta ses deux bas en l'air comme une autre eût jeté son
+bonnet par-dessus des ailes de moulin, s'accroupit à la tailleur dans
+l'eau flottante et claire du tub et frissonna de plaisir, les reins en
+mouvement.
+
+Mais brusquement, reprise d'un doute et s'appuyant d'une main sur son
+éponge deux fois pressée, elle demanda en levant la tête:
+
+--C'est bien vrai, Mirabelle, tu n'es pas un monsieur?
+
+
+
+
+CHAPITRE IX
+
+OÙ PAUSOLE, AYANT SECOUÉ LA MÉLANCOLIE DE LA RÈGLE, ÉPROUVE LES DÉBOIRES
+DE LA FANTAISIE.
+
+ Elle est semblable à ces eaux débordées
+ Qui, s'éloignant du fil de la raison,
+ Durant la nuict, et par sourdes ondées,
+ Lors que tu dors entrent dans ta maison.
+
+ LOUYS DORLÉANS.--1631.
+
+
+Voyant que la nuit tombait et que le Roi Pausole prolongeait toujours sa
+sieste réparatrice, le métayer dit à sa fille de guetter le réveil du
+Roi, et lui-même monta dans sa chambre afin de passer l'habit noir de sa
+jeunesse lointaine, en réglant l'ordre du festin qu'il lui fallait
+improviser.
+
+La petite Nicole, fille cadette du fermier, était une jeune personne
+dévorée d'espérances. Ses quatre soeurs s'étaient choisi, à vingt années
+d'intervalle, des maris de classe différente à mesure que la richesse de
+leur père devenait plus solide et plus vaste. La première avait obtenu,
+disons même séduit, un jeune montreur de singes savants qui, après avoir
+eu la bonté de lui accorder un enfant, était allé plus loin encore dans
+la voie des concessions en se donnant lui-même pour toujours. La seconde
+avait épousé un huissier. La troisième, plus difficile, un entremetteur
+de la bonne société. La quatrième était préfète. Après cette montée
+continue vers les honneurs et les divers salons, Nicole ne voulait pas
+déchoir.
+
+Lorsqu'elle vit entrer le Roi dans la métairie de ses aïeux, Nicole ne
+douta pas que son destin en personne ne vînt à elle, pourpre au flanc et
+couronne en tête.
+
+ * * * * *
+
+Pausole à peine endormi, elle intrigua pour rester seule. On ne voulut
+pas d'abord y consentir; puis, les heures passant et le nez royal
+penchant de plus en plus vers la barbe, le sommeil de l'insigne visiteur
+prit un aspect d'éternité qui suspendit les précautions. Le métayer
+s'esquiva, laissant Nicole en sentinelle.
+
+La petite sentit sa poitrine battre: c'était l'heure de sa destinée.
+
+Ah! que faire, et comment jouer le rôle que lui proposait la fortune?
+
+Elle ne connaissait l'étiquette des cours que par les poèmes et les
+drames dont sa soeur la préfète lui faisait largesse chaque année à
+l'occasion des étrennes. C'était déjà quelque chose; et bien qu'on ne
+parle peut-être pas toujours au prince de Galles la langue de S. A. la
+princesse Maleine, celle de Blanche Triboulet ou celle d'Hérodiade, on
+n'est pas complètement ignorant du trône quand on a de la littérature,
+pensait Nicole.
+
+Et elle le prouva.
+
+ * * * * *
+
+Saisissant dans un vase de porcelaine peinte une rose en papier doré,
+elle approcha du Roi, le baisa au front, étendit la main droite et
+récita de sa voix la plus sage:
+
+--Ô Roi! sors de tes songes: éveille-toi! regarde!
+
+--Hun! éternua Pausole. Qu'est-ce que c'est? Que me veut-on?
+
+--Je suis venue, ânonna la petite, je suis venue, moi l'Inconnue, moi
+l'Ingénue, la Biscornue, menue et nue, je suis venue!
+
+--Mon enfant, dit Pausole, encore mal éveillé, on ne fait jamais rimer
+deux adjectifs ensemble et encore moins quatre ou cinq. À part cela,
+c'est fort joli ce que tu me racontes. Mais qui es-tu?
+
+ * * * * *
+
+Elle se troubla légèrement, puis reprit un peu plus vite:
+
+--Je suis l'astre qui vient d'abord. Je suis celle qu'on croit dans la
+tombe et qui sort! Mon sein est inquiet, la volupté l'oppresse, et
+jamais je ne pleure et jamais je ne ris!
+
+Le Roi, se renversant dans son fauteuil, ouvrit la bouche avec terreur.
+
+Nicole, de plus en plus vite, continua:
+
+--J'ai cueilli cette fleur pour toi sur la colline. Oh! je sens que je
+touche à quelque instant suprême... Ô rêve de mes nuits, cher désir de
+mes jours, que je n'attendais plus, que j'espérais toujours, j'ai besoin
+de te voir et de te voir encore, et puis voici mon coeur qui ne bat
+que...
+
+--Ah çà!...
+
+--... pour vous. Seigneur, je n'ai jamais contemplé qu'avec crainte
+l'auguste majesté sur votre front empreinte, car le jeune homme est
+beau, mais le vieillard est grand. Puisque j'ai mis ma lèvre à ta coupe
+encore pleine des baisers du zéphyr qui me relèvera, Pausole, prends ton
+luth, regarde, je suis belle: l'aube exaltée ainsi qu'un peuple de
+colombes marche à travers les champs, une fleur à la main.
+
+--Comment dis-tu!! hurla le Roi, d'une voix qui la fit enfin taire.
+
+Mais au même instant, et comme la jeune fille terrifiée restait bouche
+béante, Pausole aperçut derrière la fenêtre des lueurs multipliées qui
+voletaient çà et là; il vit des torches s'approcher, des gens courir,
+des bras s'étendre, une sorte de gigantesque mouton baisser du niveau
+des hautes vitres sa tête branlante jusqu'à terre... Brusquement, la
+porte s'ouvrit et Diane à la Houppe entra.
+
+--Ah! cria-t-elle. J'en étais sûre!
+
+La pauvre petite Nicole se cacha derrière le Roi.
+
+ * * * * *
+
+Pausole, frappant de sa large main une table retentissante, proféra:
+
+--Mais, par le tonnerre des dieux! qu'est-ce que tout cela signifie? Il
+faut que je dorme encore ou que je sois devenu fou!... Taxis! où est
+Taxis?... Gilles! Gilles! Djilio! Giguelillot!... Où est mon ministre?
+Où est mon page? Où suis-je moi-même? et dans quelle caverne de bandits
+a-t-on fomenté ce guet-apens?
+
+--Ah! Sire, vous êtes dans mes bras! expliqua Diane à la Houppe.
+
+--Tu seras à mon ombre et moi dans ta lumière, rectifia la petite
+Nicole.
+
+--Le diantre soit des femmes et des courtisans! jura le Roi hors de lui.
+Taxis! mais pourquoi ne vient-il pas? Taxis! Taxis! Giguelillot! Jamais
+je ne m'en tirerai tout seul! Où sont mes gardes, mes soldats? Pourquoi
+ont-ils brisé leurs lances? C'était bien le jour, en vérité! Ce
+Giguelillot est un chenapan! Taxis avait cent fois raison de le flanquer
+à la fourrière!... Taxis!... Mais où se cache-t-il donc? Ils m'ont tous
+abandonné! livré aux folles! livré aux folles!...
+
+En effet, au milieu d'un tapage qui allait toujours grandissant, Diane,
+tirant Nicole par le bras, lui appliquait une paire de gifles qui sonna
+comme une belle rime... Des mains voulurent les séparer...
+
+--Taxis! Taxis! répétait Pausole.
+
+Et il luttait à son tour, mal reconnu par les filles de ferme qui
+s'étaient précipitées au bruit de la dispute. Dans la porte, des gens se
+massaient, lançaient des conseils, des exclamations. Des cris aigus
+partaient de la cour, mêlés aux pleurnicheries de la petite Nicole, aux
+abois de tous les chiens lâchés et au bêlement sépulcral de l'énorme
+monture amenée par la sultane en fuite, lorsque, au-dessus de toutes les
+clameurs, on entendit la voix plaintive du métayer qui vagissait:
+
+--Un chameau! Un chameau! Un dromadaire dans ma maison!
+
+
+
+
+CHAPITRE X
+
+COMMENT GIGUELILLOT PARVINT JUSQU'AU CHEVET DE LA BLANCHE ALINE ET CE
+QUI S'ENSUIVIT.
+
+ Mulier quænam pudibunda?
+ --Quæ tegit faciem cum indusio suo.
+
+ _Nugæ Venales._--1741.
+
+
+Avant d'exposer par qui se dénoua la scène précédente, il nous faut bien
+retrouver Gilles au point où nous l'avons laissé, selon les règles
+fondamentales de la tradition romantique.
+
+Il se présentait alors sous le vêtement d'une paysanne à la porte de la
+blanche Aline, en invoquant une fallacieuse raison empruntée aux
+habitudes de la domesticité.
+
+--Entrez! Entrez! dit une voix.
+
+Il entra, fort posément, regarda autour de lui...
+
+ * * * * *
+
+Ni dans le lit ni dans la chambre, il n'y avait plus personne.
+
+Cependant, le long du mur, une robe verte, un pantalon d'homme et
+plusieurs dessous que nous ne détaillerons point, indiquaient au moins
+deux présences.
+
+Très calme et haussant toutes ses voyelles jusqu'au médium des soprani:
+
+--Monsieur n'est pas là? fit-il.
+
+--Pourquoi? répondit la voix.
+
+--J'ai deux mots à dire à monsieur.
+
+Un fou rire partit du cabinet de toilette; la petite porte
+s'entre-bâilla.
+
+--Eh bien, dites! qu'y a-t-il?
+
+--Monsieur ne peut pas venir une minute?
+
+Le fou rire redoubla.
+
+Puis, il y eut un silence, une sorte d'inquiétude, et, après quelques
+chuchotements:
+
+--Vous êtes seule? reprit la voix.
+
+--Oui, madame.
+
+--Fermez la porte à clef. Je viens.
+
+Giguelillot ferma la serrure et, pour plus de précautions, mit la clef
+dans sa poche.
+
+ * * * * *
+
+Alors, tranquillement, ne se cachant pas d'une femme de chambre, la
+blanche Aline s'avança. Elle tenait une grappe de muscat entre la main
+et les dents, et c'était là tout son costume.
+
+--Monsieur ne peut pas venir, sourit-elle. Parlez-moi.
+
+Bien qu'il se fût dit comblé par les faveurs de Thierrette, le page
+sentit renaître en lui, devant cette apparition, tous les feux dont
+Pyrrhus se voyait allumé; mais, faisant preuve ce soir-là d'une réserve
+exceptionnelle, il jugea dangereux de prolonger un examen qui eût nui à
+d'autres projets.
+
+Il reprit sa voix masculine:
+
+--Madame, je regrette profondément d'avoir aperçu Votre Altesse...
+
+--Un homme! Un homme! cria Mirabelle en se jetant dans la pièce, de
+l'air le plus agressif.
+
+--Ah! nous sommes découvertes! pleura la petite Line.
+
+Et elle perdit le sentiment dans les bras de sa grande amie.
+
+ * * * * *
+
+Gilles, très étonné sans doute, mais préparé néanmoins par son
+expérience de la vie intime à ces sortes de surprises, ouvrit la porte
+du cabinet de toilette, constata que dans la chambre et dans la petite
+pièce il ne voyait pas d'autre amant que cette jeune fille aux cheveux
+coupés: tout s'expliquait aussitôt.
+
+Il fit deux gestes à part lui.
+
+L'un disait:
+
+--Voilà qui est clair.
+
+Et le second:
+
+--C'est assez gentil.
+
+Puis, tandis que Mirabelle, à force de soins et de caresses, ranimait sa
+petite complice dont la pâleur était navrante, Giglio, dans le cabinet
+fermé, quitta la jupe et le fichu, ainsi que le foulard et le chapeau de
+paille. Il se coiffa, campa sa toque, brossa longuement son pourpoint
+bleu, tira les jambes du maillot jaune, mit en ordre son petit pont et
+se lava les mains à l'eau tiède.
+
+Désormais présentable, il sortit et salua.
+
+ * * * * *
+
+Line poussa un nouveau cri d'angoisse:
+
+--Ah! mon Dieu! un page de papa!
+
+Mirabelle s'était levée, un éclair dans l'oeil. Visiblement elle se
+retenait de lancer à l'intrus tout le carquois d'injures (elle aurait
+même dit «pelletée») que la langue somptueuse des coulisses fournit sans
+peine aux danseuses pendant les instants de bataille.
+
+Mais elle se retenait très bien, car au lieu d'éclater elle saisit d'une
+main tressaillante Giguelillot par le poignet, et, l'attirant de force
+dans le cabinet de toilette, elle l'étreignit avec une passion dont il
+vit aussitôt le dessein étranger.
+
+Elle le serra dans ses bras, elle moula son corps nu et chaud sur le
+maillot de mince étoffe et mit sur les lèvres du page un baiser de genre
+pénétrant. Puis elle lui représenta en termes concis qu'il pourrait
+disposer d'elle bien au delà des bornes honnêtes et toutes les fois
+qu'il le souhaiterait, s'il voulait, en revanche, se montrer charitable
+envers deux malheureuses amies, ne pas dénoncer leur asile, ne pas
+assister à leurs jeux et goûter l'exercice de l'une assez pour en
+oublier l'autre.
+
+--Eh bien, fit Giguelillot, vous avez une jolie opinion de moi! Il ne
+vous manque plus que de m'offrir vos bagues avec un objet d'art en
+bronze peinturluré. Allons, calmez-vous. Et maintenant, demandez-moi
+pardon. Mieux que cela. Les mains jointes. Les yeux baissés. Dites:
+«Pardon, monsieur, je ne le ferai plus.»
+
+Mirabelle l'embrassa encore, mais cette fois sur les deux joues.
+
+--Vous ne parlerez pas?
+
+--Je n'y ai jamais songé.
+
+--Mais vous êtes page du Roi? Vous venez de sa part?
+
+--On ne costume pas les pages en filles de ferme pour leur confier des
+missions officielles. Je vous assure que ce n'est pas dans le protocole.
+Non, vraiment.
+
+--Alors, pourquoi venez-vous ici?
+
+--Parce que dans une demi-heure, si vous n'êtes pas en fuite, vous serez
+en prison.
+
+--Ah! je le disais bien! on n'a pas voulu me croire... Mais pour qui
+faites-vous cela? Qui de nous deux sauvez-vous? Ce n'est pas moi, vous
+ne me connaissez pas... C'est elle?...
+
+--C'est évidemment vous deux. Sans cela, je me serais arrangé de façon à
+vous séparer. Ayez confiance en moi. Faites ce que je vais vous dire, et
+dépêchez-vous. Le temps presse pour nous tous: je vous préviens à la
+dernière minute et je risque à tout moment d'être surpris dans cette
+chambre. Ça nuirait à ma carrière.
+
+ * * * * *
+
+Trois petits coups derrière la porte suspendirent la conversation.
+
+--Qu'est-ce que vous pouvez faire là dedans? demandait Line avec
+inquiétude.
+
+Mirabelle ouvrit et rentra.
+
+--Il vient nous avertir, ma chérie, nous sauver. Penses-tu? On nous
+poursuit déjà.
+
+--Qui donc?
+
+--Le Roi, dit Giguelillot. Il est parti ce matin avec le maréchal du
+palais et moi-même. J'ai expédié le seigneur Taxis dans une direction
+fantastique et j'ai laissé le Roi dormant chez un métayer du village.
+Mais Taxis va revenir, le Roi va s'éveiller, et vous serez prise comme
+dans une cage, Altesse, dans moins d'un quart d'heure.
+
+--Vite! Mirabelle, habillons-nous! Ma robe! Mes bas! Où sont mes bas?
+
+Le page l'arrêta du geste.
+
+--Ah! mais non! vous êtes signalées: on connaît vos deux costumes; il
+faut en changer, c'est élémentaire.
+
+--C'est que nous n'en avons pas d'autre!
+
+--Pardon! j'en ai apporté un. Dans le pays où nous vivons, une robe
+suffit pour deux personnes.
+
+Il pénétra vivement dans le cabinet de toilette, en sortit avec les
+vêtements de la laitière, et sans plus de façons, passa la longue jupe
+autour de Line ahurie.
+
+--Nous sommes pressés, dit-il. C'est moi qui vous habille.
+
+La jupe traînait sur le plancher; il releva la ceinture jusqu'au-dessus
+des seins et croisa les cordons à la taille. Tout ceci fut bientôt caché
+par le petit châle rose espagnol qu'il serra d'un noeud brusque au
+milieu du dos.
+
+Le chapeau de paille à larges bords compléta le déguisement.
+
+ * * * * *
+
+--À votre tour, maintenant, mademoiselle...
+
+--Mirabelle.
+
+--Ah! vraiment!...
+
+--Pourquoi souriez-vous?
+
+Mais Giglio n'avait pas le temps d'expliquer ses impertinences.
+
+Il fit asseoir Mirabelle, releva les cheveux coupés, y mit quatre
+épingles, fixa au sommet de la tête une petite boîte ronde et vide qui
+portait une marque de parfumeur et traînait sur une table en désordre;
+puis il enroula tout autour le foulard de soie orangée.
+
+--Voilà! dit-il. Je vous ai fait un chignon: vous êtes prête.
+
+--C'est tout?
+
+Giguelillot prit une voix d'essayeuse batignollaise:
+
+--Vous n'allez pas vous habiller pour sortir, madame, vous vous feriez
+remarquer.
+
+--Ah! pardon, protesta Mirabelle, je ne suis pas Tryphémoise, moi! Je
+suis née à Montpellier, rue du Petit-Saint-Jean... Je mettrai mon veston
+ou une robe, si vous en avez à me donner, mais je ne sortirai pas comme
+ça, mon petit ami.
+
+--Cela n'a pourtant pas l'air de vous gêner depuis un quart d'heure!
+
+--Tiens! un homme dans une chambre, c'est tout naturel... Quand vous
+seriez quinze, je n'irais pas me cacher... Mais dehors, sur la route,
+devant n'importe qui...
+
+Elle s'adossa au mur et se cacha le visage dans les mains:
+
+--Oh! que j'ai honte!
+
+ * * * * *
+
+Line s'approcha:
+
+--Veux-tu mon costume? Je sortirai bien toute nue, moi, qu'est-ce que
+cela me fait?
+
+--Non! non! dit Giglio. On peut reconnaître la Princesse. C'est elle
+qu'il faut cacher, et le chapeau de paysanne avec cette jupe courte ne
+sont pas de trop: qu'elle les garde. Vous, au contraire, personne ne
+sait qui vous êtes. Les gens de la police vous prennent pour un jeune
+homme. Déroutez-les encore s'ils recommencent leur chasse. Ils l'ont
+abandonnée par ordre, mais tout peut changer demain matin: je ne réponds
+de rien entre minuit et midi. Sauvez-vous, il n'est que temps! Vous
+allez prendre à la main chacune un des deux seaux que je viens
+d'apporter. Vous sortirez sans faire de bruit, mais franchement et avec
+calme. Ceux qui vous rencontreront peuvent redire aux policiers qu'ils
+ont vu passer, à neuf heures, deux laitières portant leur lait: l'une
+dont ils n'ont pas distingué le visage; l'autre qui était brune, grande
+et nue. Je défie qui que ce soit de deviner là-dessous la blonde petite
+Princesse Aline avec l'inconnu qu'on poursuit.
+
+--Que c'est bien imaginé! fit Line en battant des mains. Et comme vous
+êtes bon, monsieur! Je vais vous embrasser, si mon amie le permet.
+
+--Non! dit vivement Mirabelle. Nous n'avons pas le temps. Partons vite,
+puisqu'il le faut.
+
+--Un instant! dit Giglio. Où irez-vous, à Tryphême? Où coucherez-vous ce
+soir?
+
+--À l'hôtel.
+
+--C'est cela! Pour que vous soyez signalées dans les six heures par le
+service des garnis.
+
+--Nous ne pouvons pourtant pas entrer dans les maisons particulières ni
+coucher sur un banc du Jardin-Royal.
+
+--Il n'en est pas question. Vous allez prendre dans l'avenue du Palais
+la deuxième rue à droite, puis la première à gauche, traverser une
+petite place... Vous retiendrez cela?
+
+--Oui, oui.
+
+--... Et suivre toujours tout droit jusqu'à la rue des Amandines. Sonnez
+au numéro 22. C'est l'immeuble de l'Union tryphémoise pour le Sauvetage
+de l'Enfance, excellente institution qui recueille les mineurs des deux
+sexes lorsqu'ils déclarent être élevés avec trop de sévérité.
+
+--Et nous serons tranquilles, là-bas?
+
+--Évidemment. C'est le but de la Société.
+
+--Est-ce qu'il y a des garçons? demanda Mirabelle.
+
+--Trois sections: une pour les filles, une pour les garçons et une
+section mixte. Vous choisirez... On vous demandera encore si vous voulez
+le dortoir ou une chambre particulière. Ils sont très gentils dans cette
+maison-là.
+
+--Mais s'ils veulent savoir nos noms, notre adresse?
+
+--Vous les refuserez. Ils sont habitués à ce que les enfants n'osent pas
+dire d'où ils viennent de peur d'être rendus à leur famille. Je connais
+ces bons vieillards: ils feront tout ce qu'ils pourront pour vous
+protéger, même s'ils découvrent qui vous êtes. Retenez bien le numéro:
+22, rue des Amandines. Et maintenant, vite! vite! partez!
+
+ * * * * *
+
+Elles sortirent en hâte, Mirabelle serrant la main du page, et Line lui
+jetant par derrière un long regard d'adieu, où il n'y avait pas que de
+la reconnaissance.
+
+ * * * * *
+
+Giguelillot resta seul. La pendule de marbre carré sonnait huit heures
+et demie.
+
+--Je suis en retard, se dit-il. Donc ce n'est plus la peine de me
+presser.
+
+Et il examina la chambre.
+
+Elle était en grand désordre.
+
+Un large divan qui avait sans doute paru suspect était encore recouvert
+d'un drap propre mais chiffonné portant deux oreillers en pile vers le
+milieu. Bien qu'on eût desservi la table, une banane gisait à portée
+dans un compotier de faïence. En travers sur la glace de l'armoire, une
+petite phrase tracée à la pointe d'une bague témoignait d'un bonheur
+extrême et répété. Dans un coin, Giguelillot retrouva le sujet de la
+pendule, un groupe de «Paul et Virginie» éloigné probablement par
+Mirabelle comme étant de mauvais exemple.
+
+En soulevant cet objet d'art, il vit l'enveloppe blanche d'une lettre.
+«À Sa Majesté le Roi Pausole», disait l'adresse.
+
+--Comment, murmura-t-il, elle lui écrivait!
+
+L'enveloppe n'était pas fermée. Giglio, devenu confident et complice des
+fugitives, déplia la lettre sans hésitation, lut, cacheta et serra le
+papier dans son escarcelle.
+
+ * * * * *
+
+An moment où il cherchait le meilleur moyen de s'enfuir lui-même, ses
+yeux tombèrent sur les vêtements suspendus à trois patères.
+
+On ne pouvait les abandonner.
+
+En cas d'enquête, c'était indiquer trop clairement que la blanche Aline
+et l'inconnu avaient changé de costume.
+
+D'autre part, les détruire?
+
+Comment?
+
+Les dissimuler?
+
+Où?
+
+Les faire porter par d'autres, voilà qui valait mieux. On était au
+samedi de la Pentecôte. Le lendemain, jour de grande fête, deux petits
+paysans seraient sans doute ravis de promener aux environs ce veston
+bleu et cette robe verte. De là une fausse piste, une précieuse fausse
+piste.
+
+Giglio enleva le drap qui recouvrait le divan large, il y empaqueta les
+vêtements, sortit sur le balcon, et d'un poing vigoureux envoya tout le
+ballot par-dessus le mur de la cour voisine.
+
+Puis il se laissa descendre le long d'un pilier dans le jardin, se
+glissa dans l'ombre jusqu'à la haie du fond, chercha une issue, n'en
+trouva pas, en fit une et fut dehors.
+
+ * * * * *
+
+Assurément, Thierrette l'attendait déjà dans le petit bois d'oliviers,
+le même bois où Mirabelle avait conduit la blanche Aline quelques jours
+auparavant.
+
+Giguelillot, assez distrait par le souvenir récent de ses deux
+protégées, ne se sentait aucun désir de retrouver la pauvre Thierrette,
+mais il se serait repenti de l'obliger à une attente vaine pendant les
+longues heures de la nuit, comme aussi de la priver des satisfactions
+dont elle manifestait si chaudement l'appétence.
+
+Il méditait sur cette question, lorsqu'il se trouva revenu à la porte de
+la métairie. Et là, découvrant sous le porche les quarante gardes
+toujours debout:
+
+--Ah! ah! se dit-il. Taxis s'en fait garant! «Ce ne sont pas là des
+soudards ni des coureurs de cotillons!» Eh bien, c'est facile à prouver!
+Holà!
+
+Les gardes se massèrent devant lui.
+
+--Holà! répéta Giguelillot. Qui de vous veut passer la nuit avec la plus
+jolie fille du village?
+
+--Moi! Moi! Moi! crièrent-ils en foule.
+
+--Tout le monde accepte?
+
+--Oui! Oui!
+
+--Bon. Allez au bois d'oliviers qui est à droite de la route. Vous y
+trouverez une laitière qui a nom Thierrette, si je me rappelle bien.
+Dites-lui que mon service me réclame ce soir, mais que je lui envoie
+quarante lanciers avec un bouquet de tulipes. Allez! et si elle résiste,
+faites-lui honneur malgré elle.
+
+Comme ils galopaient déjà, Giguelillot cria dans la nuit:
+
+--Mais respectueusement, et l'un après l'autre.
+
+
+FIN DU LIVRE DEUXIÈME
+
+
+
+
+LIVRE TROISIÈME
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+COMMENT LE HAREM ABANDONNÉ LEVA L'ÉTENDARD DE LA RÉVOLTE.
+
+ Pourquoi l'homme rougirait-il d'exposer une partie du corps plutôt
+ qu'une autre?
+
+ WESTERMARCK.
+
+
+Le harem ne poussa qu'un cri, mais un cri charivarique, lorsque Mme
+Perchuque, première dame d'honneur, vint annoncer, au coup de midi, que
+le Roi était en voyage.
+
+--En voyage? Il est malade! dit une voix irrévérencieuse.
+
+--La santé de Sa Majesté est heureusement florissante, répondit la
+vieille dame en inclinant son bonnet noir. Et Dieu fasse qu'elle le soit
+longtemps.
+
+--Mais pourquoi s'en va-t-il? On nous l'a changé.
+
+--Ah! cria Diane à la Houppe. Il est parti avec une femme!
+
+Mme Perchuque, les coudes au corps, leva les mains et les yeux.
+
+--Un adultère, Seigneur! Y pensez-vous, mesdames? Le Roi est incapable
+d'agir à l'égard de Vos Majestés avec cette dépravation. Il a quitté ce
+palais dans le dessein de rechercher Son Altesse la Princesse Aline qui
+a mystérieusement disparu avant-hier. Quarante gardes le précèdent. Un
+page le suit. M. Taxis l'accompagne.
+
+À ces mots, le tintamarre devint général.
+
+--Taxis est parti! Taxis! Plus de Taxis! répétaient trois cents voix
+délirantes.
+
+--Mais alors nous sommes en vacances? dit la Reine Gisèle qui sortait du
+couvent.
+
+--Aux Jardins! Aux Jardins! criait-on.
+
+--Non! au Théâtre! Nous jouerons des charades.
+
+--À la Salle des Fêtes!
+
+--Au Quartier des Pages!
+
+Épouvantée, Mme Perchuque se précipita vers la porte et la barra de son
+maigre corps.
+
+--Mesdames! mesdames! quelle pétulance, en vérité, quel égarement!
+
+--Laissez-nous passer, bonne Perchuque...
+
+--Je ne le puis!
+
+--Et pourquoi, s'il vous plaît?
+
+--Parce que le seigneur Taxis a daigné me transmettre les devoirs de sa
+charge en même temps que sa responsabilité... Je vous adjure, mesdames,
+de comprendre mon émotion. Si je me montre indigne de la confiance qu'on
+me témoigne, c'en est fait pour moi de la place que j'occupe à vos
+pieds. Je serai chassée du palais, dégradée, exilée peut-être...
+
+--Tant mieux! lui répondit-on. Perchuque, nous ne vous connaissons plus.
+Puisque vous remplacez Taxis, vous êtes la dernière des coquines et vous
+allez payer pour lui.
+
+Du milieu de la salle on cria:
+
+--Écoutez!
+
+--Je demande la parole, disait une joyeuse petite voix.
+
+Et au-dessus du tapis noir et jaune et roux que formaient les têtes
+pressées des femmes, on distingua les formes enfantines de la future
+Reine Fannette, que ses compagnes traitaient comme une petite soeur et
+que le Roi ne voulait point connaître à l'âge où elle-même l'eût permis.
+
+Juchée à cheval sur la nuque tiède de sa grande amie Alberte et croisant
+ses deux flûtes sur des seins qu'elle enviait, elle dressait en l'air sa
+main droite qui claquait d'un doigt contre l'autre.
+
+--La parole! Je demande la parole!
+
+--La parole à Fannette! acquiesça l'assemblée.
+
+On l'entoura.
+
+--Mes amies, cria-t-elle, on nous traite comme des enfants...
+
+--C'est honteux!
+
+--Quand on nous a prises, pauvres innocentes, dans nos internats de
+jeunes filles, nous avons cru qu'on nous délivrait; mais nous n'avons
+fait que changer de bagne.
+
+--C'est vrai!
+
+--Prison pour prison, j'aime mieux la première. Là-bas on nous donnait
+des devoirs, je sais bien; mais comme nous ne les faisions pas... ça
+n'en était que plus agréable. Là-bas on nous défendait de jouer au mari
+dans les dortoirs... mais comme nous le faisions quand même...
+
+--Oui! oui! c'était plus gentil.
+
+--Là-bas, surtout, nous avions des jours de sortie, des semaines de
+congé, des mois de vacances, au lieu qu'ici nous passons toute notre vie
+à pleurer en retenue sans avoir rien fait!
+
+--C'est injuste! elle a raison.
+
+--Eh bien, ça ne peut pas durer. Quand l'une de nous demande par hasard
+vingt-quatre heures de liberté, on lui offre toujours le même choix: la
+répudiation ou la chaîne. Mettons nous en grève, et nous verrons bien si
+le Roi répudie trois cent soixante-six femmes comme nous!
+
+D'une seule acclamation la grève fut votée; mais Fannette n'avait pas
+fini. Toujours droite sur la reine Alberte qui prenait sa part des
+bravos, elle reprit avec un beau geste:
+
+--Perchuque, voulez-vous nous laisser passer?
+
+--Je ne puis pas... je ne puis pas... répéta la vieille dame, hérissée
+d'appréhensions.
+
+--Alors nous allons passer de force, mais vous aurez d'abord une
+punition sévère, vieille cigogne que vous êtes! Nous allons vous
+suspendre par une patte à la statue du bassin, les jupes retournées sur
+la face pour cacher votre confusion et nous nous emparerons de votre
+pantalon blanc comme étendard de la révolte!
+
+Mme Perchuque fut héroïque.
+
+--Victime de mon devoir? Soit! dit-elle. Me voici! J'en mourrai de
+honte, mais M. Taxis n'aura pas en vain reposé sa confiance sur ma
+vieille tête.
+
+Quelques jeunes femmes eussent voulu qu'on épargnât à la pauvre aïeule
+un traitement aussi dénué du respect que l'on doit aux personnes âgées;
+mais les foules et les enfants sont implacables.
+
+Au milieu d'un croissant vacarme on suspendit en effet Mme Perchuque par
+le pied gauche à la petite statue centrale; sa robe noire eut vite fait
+de voiler son visage apoplectique; et son vénérable pantalon descendit
+le grand escalier piqué aux pointes d'une hallebarde tandis qu'à sa
+suite une foule toute rose frappait du talon des pantoufles les cent
+marches retentissantes.
+
+ * * * * *
+
+Mais quand cette foule, toujours criant, parvint à la porte d'honneur,
+Taxis était sur le seuil et un brusque silence émana de son regard sur
+la multitude arrêtée.
+
+--Qu'est-ce à dire? glapit-il.
+
+Et ce fut assez. Aussitôt, dispersée à travers les salles, en fuite dans
+les corridors, en ribambelle jusqu'en haut de l'escalier, l'armée se
+laissa balayer par la tempête de la déroute. À peine sept ou huit jeunes
+femmes, celles qui dans les graves circonstances tenaient tête au
+Grand-Eunuque, demeurèrent-elles crânement à leur place; et mal leur en
+prit, comme elles s'y attendaient du reste.
+
+Taxis, tirant un carnet sale:
+
+--J'inscris, dit-il, quelques noms. Vous, madame. Et vous. Et vous.
+Celles-là seront punies pour les autres. Je me flatte de présenter au
+Roi un rapport impitoyable et qui sera suivi d'effet.
+
+ * * * * *
+
+Pendant ce temps, Diane à la Houppe, au lieu de perdre sa peine à
+discuter avec cet homme, avait profité du trouble général pour gagner
+une pièce voisine, interroger une servante, apprendre que Taxis était
+revenu seul, que le Roi n'avait pas quitté la première maison du hameau,
+et aussitôt, courant aux écuries qui n'avaient plus de gardes, elle s'en
+était remise, pour s'enfuir, à la monture de ses promenades.
+
+Taxis commençait à peine son enquête dans le harem, et déjà la jeune
+Reine parcourait la route, au pas allongé de son mehari.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+OÙ M. LEBIRBE ENTRE EN SCÈNE ET OÙ PHILIS POUSSE UN PETIT CRI.
+
+ L'une avecques ses beaux yeux vers,
+ Sourit, se hausse et me regarde.
+
+ SAINT-AMANT.
+
+
+Giguelillot suivait d'un oeil fin la charge des quarante gardes vers le
+petit bois d'oliviers, lorsqu'un vieillard svelte et poli se découvrit à
+l'ancienne mode devant la toque et le pourpoint bleu.
+
+--Seigneur, demanda-t-il, vous êtes page du Roi?
+
+--Monsieur, j'ai cet insigne honneur.
+
+--Fort bien. Je suis M. Lebirbe, président de la _Ligue contre la
+licence des intérieurs_, reconnue d'utilité publique par une ordonnance
+royale en date du 1er juillet 1899. J'habite une maison voisine qu'on
+appelle volontiers le château du village, moins à cause de son
+importance que par comparaison avec l'humilité des édicules
+environnants. Cette demeure n'est certes pas digne de donner asile à mon
+souverain; mais j'ai appris que Sa Majesté en route pour la capitale
+faisait halte non loin d'ici; je vois qu'il se fait tard, je doute que
+le Roi veuille se remettre en marche à cette heure avancée du soir, et,
+sans avoir la témérité de lui adresser une invitation, je voudrais
+néanmoins porter à sa connaissance que tout est prêt sous mon toit pour
+recevoir lui et sa suite, au cas où il daignerait passer la nuit chez
+moi. Les appartements que j'oserais lui offrir attendent depuis
+l'origine, sous le nom de «Chambres du Roi», la visite éventuelle que je
+me complaisais à prévoir, sachant que le Roi Pausole redoute les longues
+étapes et que ma demeure est à mi-chemin entre son palais et Tryphême...
+
+--Avez-vous des filles, monsieur? interrompit Giguelillot.
+
+--Oui, seigneur... Puis-je vous demander comment cette question...
+
+--C'est la marque, c'est la garantie d'une maison hautement respectable
+et décente, monsieur Lebirbe. Je ne l'entends pas autrement.
+
+Puis, avec une familiarité qu'on tint pour de la bienveillance, il prit
+le bras gauche du vieillard et l'entraîna en avant.
+
+--Conduisez-moi, dit-il. Vous arrivez à l'heure exacte où je suis chargé
+par le Roi de lui préparer un lieu de repos. Assuré que vous avez tout
+disposé pour le mieux du monde, je vais cependant vous accompagner afin
+de présenter personnellement au retour le rapport qu'on attend de ma
+vigilance.
+
+ * * * * *
+
+Ils passèrent la grille de la cour au moment où Giguelillot achevait
+d'articuler sa phrase qui fit excellente impression sur l'esprit de M.
+Lebirbe.
+
+Sur l'escalier du perron, Mme Lebirbe et ses deux filles attendaient,
+anxieuses, les nouvelles.
+
+--Eh bien?
+
+--J'ai bon espoir! Ce jeune seigneur est page du Roi et vient
+reconnaître nos efforts.
+
+Ayant ainsi présenté son jeune compagnon, le vieillard nomma tour à tour
+sa femme, puis sa fille aînée Galatée et sa fille cadette Philis, qui
+détournaient la tête avec modestie, mais regardaient du coin de l'oeil
+avec curiosité.
+
+Galatée était grande et de corps allongé. Elle paraissait avoir un peu
+plus de vingt ans. Ses cheveux d'un blond Isabelle étaient coiffés
+serrés mais non sans goût, et elle se tenait toute droite dans une robe
+de toile grise qui s'ouvrait en large col blanc.
+
+Timidement pressée à son bras, Philis offrait avec sa soeur le contraste
+d'être nue--à moins qu'on ne voulût regarder comme des éléments de
+costume son grand chapeau de jardin, sa chevelure flottante sur le dos,
+et sa ceinture de moire écarlate qui se fermait sur le côté par un
+énorme noeud à coques. Ses grands yeux ne pouvaient pas avoir plus de
+quinze ans. Sa poitrine récemment fleurie portait deux jeunes seins
+divergents, tout roses de trouble et de plaisir. Elle ne quittait pas
+Giglio du regard.
+
+--Voulez-vous me permettre de vous précéder? dit M. Lebirbe en
+s'inclinant de nouveau.
+
+--Oui, monsieur! dit Giguelillot.
+
+Au tournant d'un étroit couloir, le page, qui marchait le dernier, passa
+les deux mains sous les bras de Mlle Philis et l'attirant par la
+poitrine lui mit un baiser silencieux, mais exquis, derrière l'oreille.
+
+--Ah! cria-t-elle.
+
+--Tu t'es fait mal? demanda son père.
+
+--Je me suis piquée. Ce n'est rien. Ne t'arrête pas.
+
+Giguelillot, en cet instant, conçut l'opinion la plus favorable de tout
+ce qui avait été préparé pour recevoir le Roi Pausole. Il décida que la
+chambre était somptueuse, le lit vraiment royal, le cartel du meilleur
+style et les tableaux dignes du musée.
+
+Pour témoigner sans doute encore une sympathie plus directe à la famille
+de ses hôtes, il étendit sa petite enquête jusqu'aux appartements privés
+et parvint à constater que les chambres des deux jeunes filles étaient
+éloignées l'une de l'autre et pourvues de doubles portes, ce qu'il
+n'osait pas espérer.
+
+Dès lors son jugement fut inébranlable.
+
+--Je vais dire au Roi, exprima-t-il, qu'il ne saurait trouver nulle part
+de réception plus digne qu'à votre foyer, monsieur Lebirbe.
+
+Et ce disant, il se retira, poursuivi par un rayonnement de sourires.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+OÙ L'ON DÉCOUVRE UN CRIME HORRIBLE.
+
+ Je restai couchée sur l'herbe, privée de toutes mes facultés et
+ brûlante de mille désirs.
+
+ Comtesse DE CHOISEUL-MEUSE.--1807.
+
+
+Le petit sein gauche de Philis était si pétri de poésie que Giglio, seul
+sur la route, se sentit harmonieux comme un alexandrin.
+
+--J'ai cinq minutes, se dit-il. Juste le temps de faire un sonnet.
+
+Et ne perdant pas un instant à chercher un sujet de poème--soin qu'il
+n'avait pas l'habitude de prendre--il leva rapidement les yeux vers ses
+amies les étoiles.
+
+À l'ouest, Vénus, perle marine, brillante comme un fragment de la lune
+et telle qu'on la contemple dans les pures nuits du Sud, resplendissait.
+Devant elle, sur un arc de cercle dont elle formait le centre lointain,
+Sirius, Pollux, Castor, la double Chèvre et le triple Persée semblaient
+graviter autour de sa flamme. Et Giglio, imaginant des lignes
+mystérieuses de la planète aux étoiles, décida qu'il ferait d'abord,
+avec cette girandole céleste, un éventail gemmé de neuf pierres (ceci
+pour le premier tercet), puis les huit colombes qui entraînent le char
+d'Aphrodite Ouranie (cela pour le quatorzième vers).
+
+--Maintenant, pensa-t-il, les rimes des quatrains... _lux_, _Pollux_,
+_Nux_... non; si j'ajoutais _dux_, cela aurait l'air d'un thème latin.
+Amenons _Capella_ dans la seconde strophe; c'est un mot tout à fait
+bien;--_par delà_... suivi d'un rejet;--un passé défini;--ça y est. Pour
+les rimes féminines...
+
+ Pollux, la double Chèvre et le triple Persée.
+
+Avec cette rime-là, ce sera vite bâti.
+
+Mais tout à coup:
+
+--Ah! quoi? que voulez-vous? fit-il.
+
+ * * * * *
+
+Deux petits bras nus se dressaient devant lui.
+
+--C'est moi... Rosine... N'entrez pas... Je crois qu'ils veulent vous
+tuer à la ferme.
+
+Il reconnut la jeune personne dont il avait chanté les fleurs et les
+fruits sur un canapé de jardin dans une salle toute rouge de fraises.
+
+--Ils veulent me tuer? Et qui cela? fit Giglio avec une paisible
+curiosité.
+
+--Tout le monde! répondit Rosine. Il est arrivé des choses épouvantables
+et on vous met tout sur le dos. Venez là, derrière les palmiers; je vous
+raconterai. Asseyez-vous près de moi.
+
+Le page prenait soin de son maillot jaune et le talus qu'on lui offrait
+ne le tenta pas. Il attendit que Rosine s'y fût placée d'abord, puis il
+s'assit très confortablement sur les bonnes cuisses de la jardinière et
+lui passa le bras autour du cou sous le prétexte le plus tendre, mais
+aussi le plus mensonger.
+
+--Eh bien, raconte-moi. Que s'est-il passé?
+
+Elle lui fit tout connaître, mais tout à la fois, et sans se préoccuper
+outre mesure de la belle clarté française qui tenait sans doute peu de
+place dans ses théories littéraires.
+
+On avait amené un chameau, saccagé la remise des machines, brisé les
+moissonneuses, faussé les fourches, crevé le carrelage, c'en était une
+catastrophe... La laiterie aussi était dans l'état le plus lamentable:
+le lait répandu, les seaux dérobés. Sur le chameau, il y avait une belle
+dame, une très belle dame dans une grande corbeille comme une tonnelle
+avec des tapis...
+
+--Elle a trouvé Nicole sur les genoux du Roi. Nicole jure qu'elle était
+sage, mais la dame dit qu'elle a vu... Enfin, ça n'est pas clair, voilà!
+La petite en est bien capable. Elle en sait long, cette gamine-là, elle
+est toujours dans les livres, et elle vous raconte des histoires d'amour
+comme si ça lui était arrivé... Sitôt que la dame est entrée, elle s'est
+mise dans une colère de tous les diables, et le Roi aussi et tout le
+monde criait, fallait voir! On n'a jamais entendu chose pareille... Et
+le pire, c'est qu'il y a une victime: la laitière est assassinée!
+
+--Assassinée? répéta Gilles, qui pâlit un peu.
+
+--Assassinée.
+
+Puis, en paysanne de banlieue qui lit son petit journal tous les matins,
+elle ajouta:
+
+--Le vol a été le mobile du crime.
+
+--Qu'est-ce que c'est que cette histoire?
+
+--Ah! monsieur! Faut-il qu'il y ait des gens mauvais, tout de même!
+C'est pour lui prendre ses quatre nippes qu'on a égorgé cette pauvre
+fille-là: juste un foulard, un fichu, une jupe d'hiver et un chapeau. On
+l'avait bien entendue se plaindre à la fin de l'après-midi, mais
+personne n'a osé monter. C'est le monsieur du palais qui est entré le
+premier, le même qui a enfermé la dame...
+
+--Oh! ma tête! gémit Giguelillot. Quelle dame? Quel monsieur du palais?
+
+--Un monsieur tout en noir avec un chapeau plat.
+
+--Quand est-il arrivé?
+
+--Au milieu de la bataille. Il a tout calmé en cinq minutes. C'est un
+ministre, il paraît, un homme qui a l'air très sérieux. Sans lui, on
+n'en serait jamais venu à bout.
+
+--À bout de quoi?
+
+--De la dame. Il l'a enfermée dans une chambre à pain, avec une bougie
+et un gros livre comme un bréviaire, pour la consoler, qu'il a dit.
+Alors, quand tout a été fini, on est venu lui raconter comme la laiterie
+était sens dessus dessous. Il a demandé la laitière. On ne la trouvait
+nulle part et on n'osait pas aller la voir dans sa chambre, à cause des
+geignements qu'on avait entendus. Mais lui, ça ne lui a pas fait peur.
+Il y est monté tout droit. Et qu'est-ce qu'il a vu? Paraît qu'on l'a
+tuée sur son lit. La moitié des draps est par terre et le reste plein de
+sang. Le crime est flagrant, qu'il a dit. Et on ne peut pas retrouver le
+corps. Probable que l'assassin l'aura jeté quelque part. Le monsieur du
+palais va faire curer les puits.
+
+--Et c'est moi qu'on accuse de ce beau crime? interrompit Giglio, qui
+comprenait enfin.
+
+--Oui, de l'assassinat et de tout le reste. Le Roi vous attend pour vous
+envoyer en prison. Le monsieur du palais disait même que, pour vous, on
+devrait rétablir les supplices et vous brûler tout vif sur un bûcher.
+
+--Un petit Servet pour passer le temps...
+
+Giguelillot se leva et prit une attitude dramatique:
+
+--Eh bien, Rosine, tu ne sais pas ce que c'est que le courage? Le héros
+antique, le preux chevalier, l'indomptable paladin, le belliqueux
+pandour, le lion! le lion! tu ne sais pas ce que c'est que le lion?
+
+Il secoua ses cheveux, se frappa la poitrine et poussa un rugissement
+qui lui fit mal à la gorge.
+
+--Qu'est-ce que vous allez faire? dit Rosine affolée.
+
+--Me défendre en personne. Je vais à la métairie!
+
+--Mais ils vous écharperont! Mais je ne vous laisserai pas partir!...
+
+Giguelillot l'étreignit avec des frémissements artificiels, puis, se
+dégageant d'un seul bond en arrière:
+
+--Souviens-toi, lui dit-il d'une voix palpitante, souviens-toi toujours
+que tu as serré dans tes bras un homme pour qui le trépas n'est qu'un
+mot!... Adieu!
+
+ * * * * *
+
+Comme elle s'évanouissait dans l'herbe, Giguelillot s'en alla d'un pas
+léger, alluma une cigarette et se remit à composer un deuxième sonnet
+sur le secteur céleste qui l'intéressait.
+
+Il ne s'agissait plus ni de char ni d'éventail: l'astre central devint
+un oeil de paon et les huit autres le sommet de l'aigrette; puis
+l'aigrette se posa sur le front d'une femme; la chevelure s'agrandit,
+devint le ciel même, et des millions de perles y nageaient.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+COMMENT GIGUELILLOT SE PRÉSENTA CHEZ LE ROI, ET QUELLES PAROLES FURENT
+PRONONCÉES POUR ET CONTRE SA BONNE CAUSE.
+
+ Ipsa tulit camisia;
+ Die Beyn die waren weiss.
+ Fecerunt mirabilia
+ Da niemand nicht umb weiss;
+ Und da das Spiel gespielet war
+ Ambo surrexerunt:
+ Da ging ein jeglichs seinen Weg
+ Et nunquam revenerunt.
+
+ _Chanson populaire allemande._--XVIe
+
+
+Giguelillot ne se rendit pas directement chez le Roi.
+
+Il se glissa dans les écuries par une fenêtre, de peur que son entrée ne
+fût guettée à la grand'porte, et en passant il vint flatter de la main
+les naseaux du petit zèbre Himère, qui s'en ébroua de satisfaction.
+
+Comme le pauvre animal s'agitait devant une mangeoire vide, Giguelillot
+retira toute la paille fraîche et bonne dont on venait d'emplir le
+râtelier de Kosmon et il la fit passer très simplement de gauche à
+droite.
+
+Ce Kosmon l'exaspérait; il paya cher ce soir-là l'honneur d'appartenir à
+un cavalier huguenot. Le petit page ne se contenta pas de lui enlever sa
+nourriture; il prit sous une cheville les grands ciseaux à tondre et
+coupa tous les poils de la queue, qui dressa un misérable moignon
+priapique et mal rasé; il tondit presque toute la crinière en laissant
+pendre çà et là quelques misérables crins, puis, avec les ustensiles
+dont on se servait à la ferme pour marquer le dos des bestiaux, il
+composa et imprima sur la robe terne du vieux cheval le chiffre 1572, où
+il pensait que le parpaillot verrait à la fois nargue, affront et
+menace.
+
+Satisfait par les stigmates dont il avait orné le piédestal vivant du
+seigneur Taxis, Giglio suivit le long couloir qui menait à la chambre à
+pain.
+
+Comme le lui avait dit Rosine, l'infortunée Diane à la Houppe, dans
+cette prison farineuse, gémissait presque sur la pâte humide. Il ne la
+connaissait point, car les pages, pour des raisons qu'il est inutile
+d'exposer, n'étaient pas admis d'ordinaire à prendre le thé chez les
+Reines. Mais sitôt qu'il l'aperçut à la lueur de la bougie posée sur une
+petite table, il déplora de ne lui avoir pas été présenté avant qu'elle
+entrât au harem. Diane, ignorant qu'elle fût épiée par deux yeux fixes
+derrière les vitres, avait adopté une attitude d'intérieur qui déployait
+nonchalamment ses beautés si particulières. Elle reposait à l'orientale,
+les mains mêlées derrière la nuque, le dos couché sur des coussins et,
+sans doute pour prendre le frais après une journée torride, elle avait
+disposé ses jambes en losange, les plantes des pieds l'une contre
+l'autre. C'était son habitude de dormir ainsi. Giglio, bien que toujours
+comblé par des souvenirs encore récents, éprouva tout à coup que son
+esprit s'égarait vers des présomptions nouvelles, et il se retira, moins
+pour les abaisser momentanément que pour en méditer au contraire les
+chances de réussite immédiate et secrète.
+
+ * * * * *
+
+Gracieux et le front aussi calme que si toutes les bombardes de la
+puissance royale ne l'eussent point visé depuis une heure, il entra sans
+frapper dans la salle du trône où Pausole encore frémissant achevait un
+mauvais dîner.
+
+--Comment, te voilà? fit le Roi. Tu oses revenir?
+
+Taxis, qui grignotait au bas bout de la table, se précipita vers la
+porte pour en barricader l'issue; mais Giguelillot vit l'intention; il
+ferma lui-même la serrure et remit la clef au ministre en lui disant:
+
+--Voici, monsieur.
+
+Pausole, debout, s'appuyait du poing sur la nappe et levait une main
+accusatrice:
+
+--Te voilà! répéta-t-il. Vraiment, ton aplomb passe encore tes crimes!
+Ah! tu me fais entreprendre un voyage insensé, tu m'arraches à mon
+palais pour me jeter dans cette cour de ferme et tu m'abandonnes six
+heures durant, sans gardes, sans appuis, sans conseils, au milieu d'une
+révolution!... Tu postes une folle à mon chevet, tu égorges une
+paysanne, tu saccages la métairie et tu licencies mes soldats pour me
+laisser en butte à la fureur de la foule, aux démences de je ne sais
+quelle femme échappée du harem par ta faute encore!... Et à la fin de
+cette journée abominable, de pillage, de meurtre et de lèse-majesté, tu
+te présentes la toque en main avec un sinistre sourire!... Tu ne croyais
+donc pas me rencontrer vivant?
+
+--Sire, répondit Giguelillot, je ne veux pas d'abord me hâter de prouver
+mon innocence, car ce n'est pas de moi qu'il s'agit, mais de vous et de
+votre bien-être, plus sacré cent fois à moi-même que ne l'est mon propre
+salut.
+
+Pausole retomba sur sa chaise.
+
+D'une voix respectueuse et tranquille, le page continua par ces paroles
+ailées:
+
+--Le désir le plus vif de Votre Majesté est en ce moment le repos du
+lit. Monsieur que voici ne paraît pas s'être occupé de cette question
+capitale. J'ai eu, à sa place, l'honneur de faire préparer aujourd'hui,
+dans le château voisin, de vastes appartements pourvus d'épais rideaux
+et de lits spacieux qui sont dignes en tous points de recevoir le Roi.
+
+Pausole simplifia d'une ride, puis de deux, le froncement de ses
+sourcils.
+
+--Secondement, Votre Majesté ne peut oublier qu'Elle a entrepris cette
+promenade dans le but de retrouver et de ramener au palais S. A. la
+Princesse Aline. Nous ne possédions sur cette auguste affaire que deux
+renseignements assez vagues. Son Altesse «venant d'un petit bois
+d'oliviers» avait été reconnue à l'«hôtel du Coq». J'ai envoyé les
+quarante gardes au petit bois d'oliviers pour y recueillir, s'il se
+peut, d'autres preuves. Et j'ai mené moi-même l'enquête, dans un secret
+absolu, à l'intérieur de l'hôtel. La Princesse l'a déjà quitté, mais je
+rapporte de là les renseignements les plus précieux: jusqu'à une lettre
+autographe. La voici.
+
+Ouvrant son escarcelle, il en tira une lettre et la déposa devant le
+Roi, dont l'attitude se transformait de plus en plus.
+
+ * * * * *
+
+--J'avais cru pouvoir éloigner les gardes, poursuivit-il. Votre Majesté
+n'en demande jamais et elle n'en eut jamais besoin, tant Elle est aimée
+de son peuple. S'il y a eu scandale et trouble aujourd'hui, c'est que
+Monsieur le Grand-Eunuque, dont le seul devoir était d'assurer le bon
+ordre au harem, avait sans doute mal pris ses dispositions puisqu'une
+des Reines a pu s'enfuir dans l'appareil le moins dissimulé, pour venir
+soulever ici non seulement la foule, mais les commentaires.
+
+--Monsieur! cria Taxis, je vous somme de prouver...
+
+--Allons! Allons! Laissez parler, dit Pausole. Ce petit page se défend
+d'une accusation grave. Il ne s'explique pas mal du tout. Je veux
+l'entendre. Vous répliquerez: c'est le droit du ministère public; mais
+notre devoir est d'écouter les arguments de la défense, surtout quand
+elle s'exprime avec modération et avec franchise comme c'est le cas.
+
+--Je n'ai plus rien à dire, reprit Giguelillot, à moins que Votre
+Majesté ne m'interroge sur le détail de mon enquête.
+
+--Non, dit Pausole; nous verrons cela demain.
+
+--Et le meurtre! insista violemment Taxis. Il se garde bien d'en parler.
+Une laitière nommée Thierrette a été égorgée dans son lit, au coucher du
+soleil, et de la main de ce page!
+
+--C'est peu probable, dit Giguelillot, car elle se portait fort bien à
+neuf heures du soir. Elle est en ce moment dans le bois d'oliviers, et
+les gardes (vos gardes, Taxis) font calmer par elle leurs concupiscences
+pendant les intervalles de recherches.
+
+--Mes gardes! Quelle imposture!
+
+--Allez-y: vous serez édifié.
+
+--Cela ne peut être!
+
+--Cela est.
+
+--Mes gardes sont mariés.
+
+--Doublement ce soir.
+
+--Ils surmontent la chair.
+
+--Je n'osais pas le dire.
+
+--Cette plaisanterie est basse.
+
+--Comme leur attitude.
+
+--Mais le sang? le sang répandu? le sang qui souille encore la couche de
+la victime?
+
+--Le Roi vous a dit ce matin, monsieur, que sur la terre de Tryphême on
+ne répandait pas d'autre sang que le sang voluptueux des vierges ou
+celui des petits poulets.
+
+Et comme le Roi se désarmait par un rire brusque et sonore, Giguelillot,
+les yeux baissés, articula cette conclusion:
+
+--Ne sommes-nous pas à la ferme? Ce doit être un petit poulet.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+OÙ CHACUN EST TRAITÉ SELON SES VERTUS.
+
+ _Hélène_.--Fata-lité! Fata-lité! Fata...
+ _Pâris_.--... li-ité!
+
+ MEILHAC et HALÉVY.
+
+
+--Je retiens de ta plaidoirie, dit Pausole, le premier point. Tu m'as
+fait préparer un gîte confortable et tu veilles sur mon bien-être: c'est
+d'un homme de gouvernement. Pendant cette terrible journée, je commence
+à entrevoir que toi seul as fait effort dans tous les sens où il
+convenait d'agir et que le mal m'est venu d'un autre... Taisez-vous,
+Taxis, taisez-vous! vous êtes hideux et impolitique. Algébriste, vous
+avez l'esprit faux; protestant, vous l'avez étroit; eunuque, vous l'avez
+envieux. Je vous tiens pour une niquedouille. Allez indemniser le pauvre
+métayer de tous les dégâts qui se sont faits ici, et dont, somme toute,
+rien ne me dit que ce petit Gilles soit l'auteur. C'est une question qui
+sera réglée en temps et lieu, demain ou après, et qui ne m'intéresse en
+aucune façon, je le déclare. Occupez-vous des frais que je laisse
+derrière moi; reconduisez au harem la Reine qui s'en est échappée...
+
+--Oh! sire, dit Giguelillot, serez-vous si cruel?
+
+--Eh! que veux-tu que je fasse d'une femme pendant un voyage secret?
+
+--Ne l'humiliez pas. Elle vous aime. Laissez-la vous suivre en silence.
+
+--À l'instant, tu déplorais encore qu'elle m'eût rejoint!
+
+--Je regrette qu'elle ait pu s'enfuir et bouleverser ainsi vos heures de
+repos: mais la chose est faite. Il faut l'accepter, ne fût-ce que pour
+imposer le silence aux gorges chaudes.
+
+--Ce n'est pas le jour de la Reine Diane, interrompit Taxis. Je m'oppose
+à toute faveur qui dérogerait au règlement.
+
+--Que décide Votre Majesté? demanda Giguelillot sans trop d'ironie.
+
+--Je ne sais plus, répondit Pausole. Perds donc l'habitude de me
+proposer à toute minute des résolutions qui me fatiguent. Qui est mon
+conseiller à dix heures du soir? C'est toi, Gilles. Fais donc à ta guise
+et sois sûr que je t'approuverai, mon ami, car il y a peut-être d'aussi
+bonnes raisons pour pardonner que pour punir. J'aime mieux m'en remettre
+à ton jugement que de tirer à la courte paille. Va, et parle en mon nom,
+j'ai confiance en toi.
+
+Le page s'inclina, obtint la clef, sortit et s'en fut délivrer la
+malheureuse Diane, non sans lui laisser entendre à demi-mot qu'il avait
+eu l'honneur de plaider pour elle.
+
+Ses projets était fort simples: deux heures plus tard, selon toute
+apparence, Taxis reprenant le pouvoir sur le coup de minuit casserait la
+décision de son prédécesseur; mais la Reine aurait eu le temps de
+s'installer au château. Giglio s'introduirait chez elle et Diane
+s'imaginerait peut-être donner par reconnaissance tout ce qu'elle
+offrirait par désir, et par soif de se venger sur l'heure.
+
+ * * * * *
+
+En revenant auprès du Roi, elle garda un maintien silencieux et blessé.
+Comme elle semblait attendre une parole de regret, le Roi lui tendit la
+main, mais il y mit une affection qui redoutait visiblement d'être
+accueillie avec transports.
+
+--Houppe, vous ne rentrerez pas au harem ce soir, comme je vous en avais
+d'abord menacée. Je passe la nuit dans ce village et vous aussi; mais il
+n'en est pas moins vrai que je reste mécontent de votre équipée, ainsi
+que de tous les tracas dont elle fut pour moi la cause. Venez; nous
+sortirons à pied. Taxis s'occupera de nos montures et mon page vous
+prendra la main. En attendant, petit, donne-moi ma couronne.
+
+Giglio prit à la patère le manteau de pourpre et la couronne légère;
+Pausole se vêtit, se coiffa et jeta l'ordre du départ.
+
+Quatre jeunes filles portant des torches et marchant devant le Roi, sans
+autres voiles que ceux de la nuit, firent lentement les vingt-cinq pas
+qui séparaient la ferme du château voisin.
+
+Derrière, suivait Diane à la Houppe, que le page menait la main haute et
+à respectueuse distance.
+
+Elle regarda longtemps le Roi; puis, comme il ne se retournait point,
+elle jeta les yeux sur le page. Après un examen pensif qui dura
+plusieurs minutes et qui enveloppa le jeune homme de la tête jusqu'aux
+talons:
+
+--Comment vous appelez-vous? dit-elle.
+
+--Djilio, madame, répondit-il.
+
+Et il crut devoir pousser un soupir mélancolique.
+
+--Djilio? fit la Reine, c'est un joli nom.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+OÙ M. LEBIRBE ET LE ROI PAUSOLE S'APERÇOIVENT AVEC SURPRISE QU'ILS NE
+S'ENTENDENT PAS SUR TOUS LES POINTS.
+
+ La conjonction de Vénus
+ Sera cause, comme il me semble,
+ Que aux estuves yront tous nudz
+ Femmes et hommes tous ensemble.
+
+ _Prognostication de Maistre Albert._--1527.
+
+
+Pausole fut reçu à la grille par le courtois M. Lebirbe.
+
+Au même instant, à la fenêtre, Philis en colère se retournait:
+
+--Tu vois bien, maman, c'est une gaffe! Tu nous as fait mettre des robes
+et le Roi vient avec une dame qui n'en a pas! Nous allons être
+ridicules!
+
+--Je l'avais demandé à ton père, mon enfant, c'est lui qui m'a dit de
+vous habiller.
+
+--Tu es jeune, Philis, que tu es donc jeune! dit simplement Galatée.
+
+--Qu'est-ce que j'ai encore dit de si enfantin?
+
+--Il vaut mieux _d'abord_ avoir une robe, expliqua la soeur aînée.
+
+Mais Philis ne comprenait point, et, comme le Roi s'introduisait, toutes
+trois, la jupe entre les doigts, glissèrent leurs révérences devant la
+porte.
+
+Après les premières paroles, qui furent empreintes de respect, la
+maîtresse de la maison se laissa entraîner par Diane à la Houppe. Elles
+avaient des relations communes, et d'un fauteuil à l'autre elles
+renouèrent des souvenirs.
+
+Giguelillot, dans un autre coin, sur un canapé à l'écart, causait avec
+les deux jeunes filles. Sa voix, haute d'abord, devint plus discrète,
+puis baissa jusqu'au chuchotement, et bientôt personne n'entendit plus
+rien, sinon, par instants, un rire étouffé.
+
+Dans le cadre d'une fenêtre, M. Lebirbe pérorait:
+
+--Sire, la _Ligue contre la licence des intérieurs_, ligue récente dont
+j'ai l'honneur d'être président, est une oeuvre de moralisation et de
+salubrité publique. Je sais qu'elle a votre agrément...
+
+--Oui certes, dit Pausole. Oui certes; cependant, rappelez moi son but.
+Je ne l'ai pas présent à l'esprit.
+
+--Son but, son ambition unique est de mériter sa haute devise, laquelle
+s'exprime en trois mots: «Exemple.--Franchise.--Solidarité.»
+
+--Ce sont de beaux mots, dit Pausole. Mais comment les entendez-vous?
+
+--Votre Majesté n'ignore point qu'à Tryphême le parti de l'opposition
+affecte de s'en tenir aux anciens principes spécialement en ce qui
+touche la vie intime et le costume. Dans cette société, toutes les
+femmes, même les plus jolies, s'habillent jusqu'au menton pour sortir
+dans la rue et ne consentent à justifier une admiration masculine que
+dans le secret d'une chambre close et devant l'amant de leur choix.
+C'est là le fait d'une âme égoïste, avaricieuse et dépravée.
+
+--D'accord, dit Pausole.
+
+--Les hommes de cette même société luttent avec acharnement contre la
+propagation de notre influence et pour ce qu'ils appellent la décence
+des rues; mais comme l'instinct de la chair ne se tait pas plus en eux
+qu'en leurs adversaires ils s'en vont cacher leur vie dans des demeures
+infâmes où l'amour se flétrit, se métamorphose et devient une forme de
+l'ordure.
+
+--Ils ont tort, dit Pausole. Mais qu'est-ce que cela vous fait?
+
+--Sire, nous estimons qu'en agissant de la sorte, ils ne sont pas
+seulement hypocrites et faux; mais, si je puis dire, accapareurs. En
+notre siècle on n'admet plus qu'un amateur puisse acquérir une galerie
+de tableaux et en garder la jouissance pour lui seul; tout homme qui
+possède trois Rembrandt doit faire entrer la rue chez lui ou subir des
+attaques dont le bien fondé ne fait de doute pour personne. Eh bien, le
+même raisonnement d'où cette coutume a pris naissance devrait engendrer
+chez les hommes de sens droit une conscience supérieure et bienfaisante
+qui les retienne d'enfermer derrière les murs de leurs maisons tout ce
+que l'oisiveté ancestrale ajoute à la beauté de la femme et tout ce dont
+l'art, le luxe, l'espace, ornent l'amour entre ses bras.
+
+--C'est assez mon sentiment.
+
+--Cette société, qui se nomme elle-même la bonne et qui parvient à se
+faire passer pour telle dans beaucoup d'autres milieux, donne là un
+néfaste exemple dont je voudrais que Votre Majesté pénétrât le
+libertinage. Mettre une robe sur le corps d'une jeune fille, c'est
+proprement éveiller, chez les jeunes gens qui l'approchent, des
+curiosités malsaines qu'on leur défend par ailleurs de satisfaire: c'est
+de l'excitation au vice. Je reconnais que ce genre de perversité
+devient, à Tryphême, de plus en plus rare. Dans presque toutes les
+familles, les femmes commandent leur première robe au début de leur
+première grossesse. Mais il est, je le répète, de certaines maisons où
+l'on habille même les petites filles, ce qui est vraiment le comble de
+la malice. L'exemple donné porte ses fruits; souvent il est discuté;
+parfois il est suivi; une hésitation déplorable laisse flotter les
+moeurs nationales entre deux extrémités; on ne sait plus ce que la mode
+exige, et moi-même, l'avouerai-je ici? je n'ose pas toujours présenter
+mes enfants dans la tenue rigoureusement pure que j'ai mission de
+préconiser. Le but de notre société est de mettre un terme à cette
+incertitude en unifiant les moeurs en même temps que les consciences.
+
+--Et comment en viendrez-vous là?
+
+--Par deux moyens. D'abord par la propagande. Les ressources de la Ligue
+sont considérables. Nous avons obtenu pour vingt années la location d'un
+vaste terrain qui fait partie du Jardin Royal à Tryphême; nous y avons
+édifié en plein air une scène théâtrale sous les arbres et nous donnons
+là des ballets ainsi que des pièces inédites qui attirent une foule
+énorme et sont faites selon nos doctrines.
+
+--C'est-à-dire?
+
+--C'est-à-dire conformes à la vie elle-même, à sa réalité comme à sa
+beauté. Quand la scène représente une discussion d'intérêt dans le
+cabinet d'un notaire, les acteurs y sont vêtus de noir selon les modes
+de l'endroit; mais quand, au milieu d'un duo d'amour, la chanteuse crie:
+«Ô Voluptés! Extase! Ivresse!» elle est nue, selon la logique des
+choses, car le contraire serait inepte. Et lorsque le ballet présente
+aux spectateurs une Vénus, trois Grâces, douze Captives ou soixante
+Bacchantes, c'est évidemment sans plus de mystère que n'en chercheraient
+les mêmes personnages dans le cadre d'un tableau, car il est incohérent
+d'avoir deux esthétiques sur un même sujet: l'une pour la peinture et
+l'autre pour le théâtre.
+
+--Jusqu'ici nous nous entendons.
+
+--En outre, par le livre à bon marché, par le journal et par l'image,
+nous répandons sans relâche dans le peuple le goût de la nudité humaine
+avec le double sentiment qu'elle inspire, à l'esprit, d'une part, à la
+chair de l'autre, si tant est qu'on puisse séparer en deux éléments
+libres et distincts l'être unique soulevé par l'amour. Ces livres
+s'abstiennent d'enseigner ce que décrivent la plupart des romans
+populaires, c'est-à-dire le meilleur moyen de fracturer une serrure ou
+d'assommer une blanche aïeule et, s'il faut aller jusqu'aux détails,
+nous aimons mieux suggérer à l'ouvrière une volupté peu connue que de
+lui apprendre en six colonnes comment on fait la fausse monnaie.
+
+--Et si cette volupté est stérile? dit Pausole.
+
+--Si une joie passagère est stérile, qu'importe? Le corps de la femme
+renferme quatre-vingt mille ovules et ne peut guère concevoir plus de
+dix-huit fois sans danger. Donc (en prenant ce chiffre de quatre-vingt
+mille dans sa précision rigoureuse), il appert que l'ordre de la nature
+elle-même et le dessein du Créateur confèrent à la jeune fille vers le
+milieu de sa douzième année une réserve de soixante-dix-neuf mille neuf
+cent quatre-vingt-deux plaisirs à la fois stériles et licites dont ils
+ne seront frustrés en rien, puisqu'ils ne _pourraient pas_ leur faire
+porter fruit. L'important est de maintenir la femme dans l'inclination
+naturelle qui la penche vers la volupté. Qu'elle ait le désir simple ou
+multiple, elle concevra un jour ou l'autre et léguera des existences qui
+justifieront la sienne. Mais il est clair qu'il en sera tout autrement
+si l'on propose aux vierges qui ne trouvent point de mari je ne sais
+quel idéal de vie solitaire et de négation qui, lui, est fatalement
+stérile, exécrable et contre nature.
+
+--Continuez, dit Pausole, je suis curieux de savoir où vous vous
+arrêterez!
+
+--Je me hâte d'ajouter que si nous proposons la recherche habituelle
+mais sagement pondérée de toutes les délectations qui récompensent les
+amants, celles qui ont la conception pour résultat sinon pour but sont
+de beaucoup les plus fréquemment décrites dans nos brochures populaires.
+Ce sont aussi, quoi qu'en disent les médecins, celles qui conservent
+encore la faveur générale. La preuve en est aisée à fournir: à la
+fondation de notre Ligue, l'excédent des naissances sur les décès à
+Triphême-Ville ne dépassait pas 4 pour 100. Il est aujourd'hui de 9 pour
+100, à la troisième année de notre apostolat. Afin d'exciter et de
+subventionner, si l'on peut s'exprimer ainsi, une émulation féconde dans
+les basses classes de la société, nous avons institué des concours d'où
+les courtisanes sont exclues comme professionnelles, et où chaque année
+au printemps nous couronnons les jeunes filles qui, par leurs soins
+particuliers, ont porté leur beauté physique au plus haut point de
+perfection et qui par leurs talents intimes ainsi que par la chaleur de
+leurs embrassements sont désignées à l'acclamation du suffrage universel
+comme ayant donné chaque nuit dans leur quartier le plus recommandable
+exemple.
+
+--Tout cela, dit Pausole, c'est de la propagande. Mais vous disposez de
+deux moyens différents, si j'ai bien compris vos paroles. Quel est le
+second des deux?
+
+--J'y arrive, répondit M. Lebirbe. Notre propagande par les
+représentations publiques, par le livre, le journal, l'image et les prix
+du concours annuel, s'adresse principalement, ai-je besoin de le dire? à
+la jeune fille. Elle joue gros jeu à nous suivre; les peines de la
+grossesse et de l'enfantement l'épouvantent et il ne faut pas chercher
+ailleurs la cause profonde de sa réserve à l'égard de l'autre sexe. À
+quinze ans, une fille du peuple est apprentie et fait les courses;
+enceinte, elle perd sa place, elle perd même son amant dans la plupart
+des cas, et, si elle est attachée à l'un ou à l'autre, il ne lui reste
+au septième mois que misère, désespoir et douleur physique. Eh bien,
+nous voulons qu'elle affronte tout cela, s'y expose et en triomphe! Le
+pays l'exige; il lui faut des fils. Bien entendu, ce n'est pas ainsi que
+nous parlons à notre élève; elle aurait le droit de nous répondre que le
+pays n'en sera pas plus riche si elle lui donne un enfant, mais qu'elle
+en sera beaucoup plus pauvre; et nous ne pourrons jamais lui faire
+comprendre ce qu'il y a de faux dans son raisonnement. Aussi la
+flattons-nous d'une espérance tout autre. Ce que nous lui disons et ce
+qu'elle comprend tout de suite, c'est que le plaisir suprême des riches
+appartient aux plus misérables: l'amour pour lequel on entasse les
+fortunes et qui les fait écrouler ne se perfectionne pas en montant. Dès
+qu'une ouvrière sait être une amante, elle peut se dire qu'elle ignore
+toutes les joies de la vie, excepté la plus intense--car celle-là, elle
+l'embrasse, et la tient!
+
+--Certes oui.
+
+--C'est pourquoi notre ambition est satisfaite quand nous savons
+qu'après avoir lu telle de nos brochures, le soir, en quittant
+l'atelier, la modiste ou la ravaudeuse passe dans la chambre voisine et
+entre dans la vie grâce à nous. Car désormais nous savons que ses heures
+de travail seront pleines d'un souvenir et allégées par un espoir. Nous
+savons que sa journée ne sera pas tout entière sous le poids d'une tâche
+sans récompense; que son lit paraîtra moins rude et sa chambre moins
+froide en hiver si elle referme ses jambes nues sur un être qu'elle
+chérit. Puisse-t-elle en venir à ce dernier point dès que la nature l'y
+invite; mais quelle que soit la volupté qui la tente et qu'elle
+choisisse, nous nous estimons heureux si elle l'apprend à notre école,
+car il faut que les classes aisées partagent avec les plus pauvres non
+seulement leur trop grande fortune, mais le secret trop bien gardé de
+leurs mystérieux plaisirs où la foule réclame sa part.
+
+--Je voudrais bien savoir, répéta Pausole, quel est votre second
+moyen...
+
+--Je me résume, dit M. Lebirbe. En combattant la licence des intérieurs,
+en répandant le discrédit sur les pavillons clandestins et sur les
+vieillards abjects qui ne dénigrent la nudité que pour la retrouver
+moins fade entre le corset et les bas noirs, nous faisons effort
+passionnément dans le sens du nu antique et pur, nous favorisons la vie
+au grand jour, la franchise des moeurs, l'exemple et l'enseignement
+direct de l'étreinte, en un mot l'expansion de la volupté publique sur
+le territoire de Tryphême.
+
+--Rien ne saurait m'être plus agréable, dit Pausole, mais vos moyens?
+
+--Nos moyens? Nous en connaissons deux. Le premier, je vous l'ai dit,
+Sire, c'est la propagande. Le second, ce serait une sanction.
+
+--Une sanction? s'exclama Pausole.
+
+--Une sanction pénale. Notre énergie se heurte contre des opposants
+irréductibles. Nous avons pour nous la jeunesse et le peuple; mais nous
+ne pouvons rien, ou presque rien, contre une certaine caste qui exerce
+une autorité morale incontestable et nous résiste pied à pied. C'est
+contre elle que je vous demande des armes, Sire, contre elle et pour
+vous, pour la victoire immédiate de vos plus chères idées. Et d'abord,
+laissez-moi vous parler d'une loi que nous attendons avec fièvre et que
+vous pourriez signer ce soir: la loi de la nudité obligatoire pour la
+jeunesse.
+
+--Ah! mais non! déclara Pausole. Mon cher monsieur, Tryphême n'est pas
+le monde renversé; c'est un monde meilleur, je l'espère du moins, mais
+je n'ai pas épargné tant de liens à mon peuple pour le faire souffrir
+avec d'autres chaînes. Imposer le nu sur la voie publique! Mais voyons,
+monsieur Lebirbe, ce serait aussi ridicule que de l'interdire!
+
+Puis, scandant ses premiers mots avec des coups de poing abaissés dans
+le vide, Pausole articula lentement:
+
+--Monsieur, l'homme demande qu'on lui fiche la paix! Chacun est maître
+de soi-même, de ses opinions, de sa tenue et de ses actes, dans la
+limite de l'inoffensif. Les citoyens de l'Europe sont las de sentir à
+toute heure sur leur épaule la main d'une autorité qui se rend
+insupportable à force d'être toujours présente. Ils tolèrent encore que
+la loi leur parle au nom de l'intérêt public, mais lorsqu'elle entend
+prendre la défense de l'individu malgré lui et contre lui, lorsqu'elle
+régente sa vie intime, son mariage, son divorce, ses volontés dernières,
+ses lectures, ses spectacles, ses jeux et son costume, l'individu a le
+droit de demander à la loi pourquoi elle entre chez lui sans que
+personne l'ait invitée.
+
+--Sire...
+
+--Jamais je ne mettrai mes sujets dans le cas de me faire un tel
+reproche. Je leur donne des conseils, c'est mon devoir. Certains ne les
+suivent pas, c'est leur droit. Et tant que l'un d'eux n'avance pas la
+main pour dérober une bourse ou donner une nasarde, je n'ai pas à
+intervenir dans la vie d'un citoyen libre. Votre oeuvre est bonne,
+monsieur Lebirbe; faites qu'elle se répande et s'impose, mais n'attendez
+pas de moi que je vous prête des gendarmes pour jeter dans les fers ceux
+qui ne pensent pas comme nous.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+OÙ L'ON FAIT DES RÉCITS DE VOYAGE SUR UN PAYS BIEN SINGULIER.
+
+ «Je vous diray quelques Sonnets et croy que vous ne doutez du sujet.
+
+ --Non, respondirent ces Bergeres, ils seront de l'Amour.»
+
+ REMY BELLEAU.
+
+
+À cet instant, une petite voix joyeuse et presque émue osa crier du fond
+de la pièce:
+
+--Maman! maman! quel bonheur! monsieur est un poète!
+
+--Un poète, Philis, est-il vrai?
+
+--Un poète! répéta Diane à la Houppe. Oh! dites-nous des vers,
+voulez-vous?
+
+Giglio s'approcha, s'inclina, et répondit avec déférence:
+
+--Madame, il suffit que vous m'en ayez exprimé le désir pour que je
+manque à tous mes serments, car je m'étais bien juré de ne jamais dire
+mes vers moi-même; mais je sais que vous n'ordonnez rien qui ne soit
+agréable au Roi et je voudrais être sûr de ne pas lui déplaire en
+troublant son entretien...
+
+--Vous ne troublerez rien du tout, monsieur Djilio; regardez le Roi: il
+vous écoute.
+
+--Dis-nous tes vers, mon petit, fit Pausole. Cela vient fort à propos
+rompre ma conférence de politique intérieure, car M. Lebirbe et moi nous
+commencions à ne plus nous entendre, bien que courtois l'un envers
+l'autre. Mais choisis un poème court et dont tu te souviennes bien, car
+les lacunes de la mémoire me font une pénible impression.
+
+--Sire, dit Giglio modestement, j'ai mes oeuvres complètes sur moi.
+
+Il porta la main à sa ceinture, y fit sauter le bouton d'une courte
+poche de cuir qui ressemblait à une cartouchière, et il en tira trois
+petits volumes du format in-trente-deux jésus.
+
+ * * * * *
+
+L'un était édité au _Mercure de France_, tiré à cent quatre-vingt-trois
+exemplaires, dont quatre sur satin flamme de punch, huit sur chine gris
+poussière, neuf sur papier d'emballage tirant vers le caca d'oie, sept
+sur vieux buvard écrevisse, et le reste sur vergé des Indes. Cela
+s'appelait _le Mannequin d'opale_.
+
+L'autre avait été déposé à la librairie Fischbacher. Le portrait de
+l'auteur, reproduit par le curieux procédé de la photogravure, ornait la
+page du titre, et le titre était celui-ci: _Larmes d'une âme_.
+
+Le troisième était publié par un éditeur israélite. Sur la couverture,
+une jeune veuve très gaie, le voile sur l'oreille, levait sa jupe noire
+jusqu'à la ceinture, probablement pour montrer qu'elle n'avait pas de
+pantalon, et le titre était si scabreux que je ferais peut-être bien de
+le taire.
+
+(Car, après tout, ce roman n'est pas lu que par des dames.)
+
+ * * * * *
+
+Giguelillot sembla hésiter, il regarda ses hôtes, le Roi, Philis,
+Galatée et Diane à la Houppe... Puis il remit à leur place les deux
+premières plaquettes et ouvrit la troisième à la page 59.
+
+--Quel joli volume! fit Diane à la Houppe. Il s'intitule?...
+
+--_Oui_.
+
+--Charmant.
+
+--_Oui_ tout court? demanda Philis.
+
+--Que veux-tu donc de plus? s'écria Galatée.
+
+--Oh! cela dit tout! soupira Diane.
+
+Et, lançant un regard voilé, elle ajouta:
+
+--C'est un mot que vous avez entendu, monsieur?
+
+--Jamais, madame. Il ne s'emploie qu'en poésie.
+
+--Comment dit-on en prose?
+
+--On dit: «Non».
+
+--Cela revient au même?
+
+--Heureusement.
+
+--Alors, c'est une convention?
+
+--Une délicatesse.
+
+--Pourquoi?
+
+--En effet, madame, vous ne pouvez pas savoir... Une très vieille
+coutume, chez les peuples chrétiens, veut qu'un homme ne puisse
+rencontrer une dame sans être obligé de lui offrir un appartement
+meublé, avec des fleurs, de la poudre, des épingles à cheveux et des
+émotions. La dame répond toujours: «Non.» Si le monsieur se retire, elle
+comprend qu'il a été très poli. S'il insiste, elle réprime son trouble.
+Et s'il déclare qu'il en va mourir, elle fait tout ce qu'il faut pour
+lui sauver la vie. Voilà, madame, ce que veut dire un «non».
+
+--Je ne dirai jamais ce mot-là, sourit malicieusement Philis.
+
+Mais Pausole battait de la main le bras de son fauteuil évasé.
+
+--Lis donc tes vers, mon petit. Il ne faut jamais répondre aux dames. Un
+homme pose des questions d'élève; il interroge sur ce qu'il ignore. Mais
+une femme pose des questions de maître et seulement sur les pages
+qu'elle connaît à fond.
+
+--Alors, monsieur, fit Galatée, qu'est-ce que la pudeur, dites-moi?
+
+--À propos de quoi cette... question d'élève? dit en riant la petite
+Philis.
+
+--M. Djilio semble croire que les femmes disent: «Non» par discrétion
+d'abord, puis par miséricorde, si ce n'est par entraînement. Je lui
+demande ce qu'il sait de notre pudeur et j'espère qu'il me répondra.
+
+--«Pudeur», mademoiselle (nous sommes en classe, n'est-ce pas?),
+«pudeur» est un mot latin qui signifie «honte». C'est le sentiment
+particulier qu'éprouve une dame lorsque, ayant reconnu par un impartial
+examen la valeur exacte de ses formes, il lui faut révéler à d'autres ce
+qu'elle aimerait mieux déplorer toute seule. Et rien n'est plus naturel.
+
+Philis et Galatée se consultèrent du regard; mais tandis que l'aînée
+restait immobile, la cadette sortit en silence, piquée d'honneur, et
+sensible au défi.
+
+Pausole tendait la main du côté de son page.
+
+--Gilles, montre-moi ton livre, dit-il. Qu'est-ce que je vois donc sur
+la couverture?
+
+Et comme le page lui remettait le volume:
+
+--Oh! que c'est vilain! fit le Roi. Peux-tu publier des vers sous une
+pareille estampille? M. Lebirbe me disait à l'instant que ces sortes
+d'excitations s'adressaient à quelques vieillards dont nous haïssons
+tous deux l'hypocrisie et la sottise.
+
+--À Tryphême, répondit Giglio, il en est peut-être ainsi. Mais en
+France, où les vieillards dirigent les moeurs et font les lois, elles
+s'adressent au peuple entier. Le retroussé est le costume national des
+Françaises. On le produit partout, dans les bals publics, au
+café-concert, au théâtre, à l'Élysée et même dans le monde. Au milieu
+des caricatures étrangères, le retroussé désigne la France entre le lion
+anglais et l'aigle d'Allemagne. Si j'ai fait graver sur mon livre une
+dame entièrement vêtue de noir excepté vers le haut des jambes, c'était
+pour qu'on vît tout de suite que je parlais des Parisiennes.
+
+--Quelle singulière mode! fit Diane rêveuse. Pourquoi plaire aux
+vieillards et non aux jeunes gens?
+
+--Les Parisiennes veulent plaire à tout le monde, et elles ont un
+respect très particulier pour les vieux messieurs... Il s'exprime
+différemment selon la femme et selon l'heure du jour...
+
+--Oh! dites-nous! C'est si curieux, ces moeurs des pays sauvages...
+
+--Dans les classes inférieures, la femme exprime sa déférence envers
+l'homme âgé en levant le pied à la hauteur de son oeil. Ce geste est
+généralement accompagné d'une exclamation ironique ou injurieuse; mais
+le septuagénaire est enchanté. Si la scène se passe dans un bal public,
+la police et la tradition veulent que la femme montre en même temps des
+dessous multiples, beaucoup de fausses dentelles et de madapolams sales.
+L'habitué du Moulin-Rouge ou du Casino de Paris n'aime que l'élégance de
+la cuisse, et il distingue assez mal le linon de la cotonnade: plus il y
+a de linge, plus il est content. Si, au contraire, nous sommes au
+cabaret, ou dans la rue le soir, ou dans les familles simples, il ne
+faut porter de linge nulle part pour ravir le septuagénaire par ce salut
+de bas en haut. Les ethnologues constatent, sans les expliquer, ces
+contradictions du goût français.
+
+--Vous avez vécu dans ce pays-là?
+
+--J'y suis né, madame.
+
+--Oh! pardon. Je vous croyais Italien. Vous disiez?... continuez donc...
+cela me passionne.
+
+--Dans les milieux bourgeois, le geste est différent. Sur un trottoir,
+par exemple, une dame se sent suivie par un membre de la Chambre Haute
+pour qui elle ne peut avoir qu'une vénération toute filiale; elle la lui
+témoigne par une manoeuvre assez difficile à réussir et qui consiste à
+tirer la jupe et à la relever de façon à mouler les formes en arrière,
+tout en dévoilant le mollet gauche. Ce n'est pas intéressant du tout,
+mais le septuagénaire est enchanté.
+
+--Je ne comprends pas...
+
+--Moi non plus... Dans les classes dites supérieures, le retroussé est
+plus en faveur du côté du décolletage. Voici comment on l'obtient: le
+vieillard étant debout et la jeune femme assise, celle-ci se penche en
+serrant les bras et en bombant les épaules; la posture est disgracieuse,
+mais le corsage flotte, s'élargit; l'oeil du vieux monsieur s'y darde,
+et quand le sein de la dame est assez complaisant pour laisser voir la
+forme, la nuance et les curiosités de sa pointe, le septuagénaire ne se
+sent pas de joie.
+
+--Mais que pensent les jeunes gens de tout cela?
+
+--Les jeunes gens? la plupart pensent comme leurs grands-pères... Ils
+obtiennent des retroussés plus complets, voilà tout... Les autres
+n'osent pas protester...
+
+--Et les dames?
+
+--Oh!...les dames en ont tellement l'habitude! Et puis c'est la mode: on
+ne peut rien contre elle... Tout à l'heure, j'entendais M. Lebirbe dire
+au Roi que, sur son théâtre, les amoureuses se mettaient nues avant de
+chanter: «Extase! Ivresse!» Mais à Paris, monsieur Lebirbe, personne n'y
+comprendrait rien. L'uniforme des courtisanes, c'est le corset noir et
+les bas noirs avec ou sans pantalon; autrefois, cela se gardait même au
+lit, disent les bons auteurs; maintenant cela ne se porte plus qu'à la
+chambre, et voilà un point de gagné, mais le public des petits théâtres
+le sait-il? Pour lui, toutes les femmes nues représentent la même
+personne, la seule qu'il ait jamais vue dans les journaux illustrés:
+c'est la Vérité sur M. Dreyfus. Si on le faisait venir en scène, il y
+aurait des manifestations.
+
+--Ha! ha! dit Pausole, tu exagères un peu.
+
+--Je crois même qu'il invente, fit Diane inquiète. Des moeurs pareilles
+ne peuvent exister nulle part.
+
+--Plût à Dieu! soupira M. Lebirbe. Mais elles ont pénétré jusqu'ici,
+madame, et cachent leur insanité dans le secret de nos intérieurs.
+
+--À Tryphême?
+
+--À Tryphême!
+
+--Pas chez vous, du moins, fit Diane avec un sourire.
+
+Philis rentrait sans autres voiles que ceux dont la nature elle-même
+commençait à la fournir. Derrière elle un domestique en livrée noisette
+apportait des citronnades avec des sorbets à la mandarine.
+
+Elle s'assit auprès de sa soeur dans une causeuse à deux places, et
+Giglio eut des distractions.
+
+Galatée vérifiait de la main l'ordonnance de sa coiffure.
+
+Philis du bout du doigt estompait sur sa hanche un peu de poudre
+superflue.
+
+--Eh bien! s'écria Pausole, voyons, finissons-en, mon petit! Lis-nous
+tes vers; tout le monde t'écoute. Mais choisis-les plus convenables que
+la couverture de tes oeuvres. Tu parles devant deux jeunes filles.
+
+--Oh! Sire, nous pouvons tout entendre, maman le permet, dit Philis.
+
+Et Mme Lebirbe sortit de son silence pour émettre cet aphorisme qu'elle
+avait lu certainement quelque part:
+
+--Quand les jeunes filles comprennent... on ne leur apprend pas
+grand'chose... Et quand elles ne comprennent pas... on ne leur apprend
+rien du tout.
+
+Mais, comme Giglio rouvrait son livre, le dernier coup de minuit
+sonna...
+
+Taxis, toujours ponctuel, se fit annoncer.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+COMMENT TAXIS PRÉTENDIT SUIVRE L'EXEMPLE DE LA BELLE THIERRETTE.
+
+ Tout ce qui met les hommes dans une dépendance les uns des autres par
+ rapport à leurs plaisirs contribue infiniment à donner à leurs moeurs
+ une impression de tendresse et d'humanité, si nécessaire au bonheur de
+ la société en général; aussi a-t-on remarqué que les hommes disgraciés
+ de la nature sont de tous les mortels les plus insociables.
+
+ FRERON.--1776.
+
+
+Le huguenot, d'un air à la fois obséquieux et vain, les yeux fermés et
+la bouche ouverte, salua.
+
+Aussitôt, Diane à la Houppe s'assit de côté sur sa chaise en affectant
+de lui tourner le dos. Le bras droit sur le dossier elle éleva mollement
+sa main gauche vers le page et lui dit:
+
+--Pourquoi ne lisez-vous pas?
+
+--Madame, répondit Giglio, tous mes vers peuvent être mis entre les
+mains des jeunes filles, car ils parlent précisément de ce qui les
+intéresse le plus. Mais ils ne sont pas écrits pour M. Taxis, et, tant
+que M. Taxis sera là, je vous demande la permission de ne pas lui donner
+prétexte à scandale.
+
+--Malheur à celui par qui le scandale arrive! dit Taxis lugubrement.
+Mais il faut que le scandale arrive! Mais il faut que le scandale
+arrive!
+
+--Qui est ce monsieur? murmura Philis.
+
+--Il est mal tenu, dit Galatée.
+
+--Tu as vu ses mains?
+
+--Ah! et son cou!
+
+--Ses dents!
+
+--Sa barbe!
+
+--Et sa cravate! Oh! sa cravate!
+
+--Comme il serait vilain tout nu! Il fait très bien de s'habiller.
+
+En même temps, Taxis s'approchait du Roi:
+
+--Sire, dit-il à voix haute, j'ai l'honneur de vous demander un
+entretien particulier. Il y va des intérêts les plus graves. J'ose vous
+rappeler qu'à partir de minuit Votre Majesté daigne m'honorer de sa
+confiance et j'insiste pour être entendu.
+
+--Nous nous retirons, fit M. Lebirbe.
+
+--Non, fit Pausole. Restez...
+
+--Dès lors, je dois me taire, dit Taxis.
+
+--Ah! quel ennui! répéta le Roi, quel ennui! Ne pouvez-vous prendre vos
+résolutions tout seul sans venir me troubler à pareille heure?
+
+--Votre Majesté me donne carte blanche?
+
+--Bien entendu.
+
+--Il suffit.
+
+Et, se dirigeant vers le page:
+
+--Je vous arrête, monsieur!
+
+--Ciel! s'écria Mme Lebirbe.
+
+--Un instant! dit Pausole. Vous êtes fou, mon ami; je serai obligé de
+vous destituer si vous vous comportez de cette façon grossière vis-à-vis
+de mon meilleur page, chez le plus digne de mes sujets. Madame, je vous
+prie d'oublier une scène déplorable et dont j'ai l'esprit soulevé! Taxis
+est un fonctionnaire laborieux, parfois utile, mais d'un zèle excessif
+et d'un jugement troublé par je ne sais quel moralisme extravagant et
+chinois. Il s'excuse auprès de vous des paroles qu'il vient de prononcer
+ici.
+
+Toutefois M. et Mme Lebirbe, affolés par cet esclandre, insistèrent pour
+que le Roi terminât le conflit hors de leurs présences et ils se
+retirèrent en emmenant leurs filles.
+
+Dès qu'ils eurent fermé la porte:
+
+--Mes amis, dit Pausole, je suis las de vous séparer et de donner raison
+à l'un ou à l'autre. Arrangez votre querelle entre vous et faites
+surtout qu'elle soit brève.
+
+Puis il traversa le salon et vint affectueusement s'asseoir auprès de
+Diane à la Houppe.
+
+Giglio, les bras croisés derrière le dos, se réservait.
+
+Taxis, demeurant à distance, décocha cette vibrante apostrophe:
+
+--Ah ça! monsieur, c'est donc un principe? Vous vous êtes donné pour
+tache de désigner chaque jour une malheureuse fille, servante ou
+paysanne, et de la faire outrager par une cohue, ivre de stupre et de
+luxure?
+
+--Outrager? dit doucement Giguelillot.
+
+--Hier, vous ligottiez sur sa couche une camérière du Roi pour la livrer
+aux atteintes de douze polissons coup sur coup! Et ce soir c'est une
+fille de ferme que vous jetez dans les bois avec quarante satyres?
+
+--Quarante hommes choisis par vous, monsieur Taxis! Quarante anachorètes
+triés sur le volet! Et voilà ce qu'ils deviennent dès qu'on leur confie
+une femme? Ah! que la chair est faible! que la chair est donc faible!
+
+--Le spectacle qu'il m'a fallu contempler ne sortira pas de ma mémoire.
+Jamais, peut-être, pareille orgie ne s'était déroulée à la face du ciel
+depuis les tristes âges du paganisme, et, si je n'avais été prévenu, je
+me serais cru transporté par un songe diabolique dans les sentines de
+Suburre, dans les lupanars de Capoue! La misérable fille était
+écarquillée des quatre membres dans la position la plus critique au
+milieu de cinq ou six reîtres qui la souillaient je ne sais comment,
+mais tous à la fois, et le reste de la bande chantait une chanson de
+l'enfer en dansant une ronde autour de la victime.
+
+--Et la victime faisait des difficultés?
+
+--Non, elle était stoïque! Ulcérée, je n'en doute pas, ulcérée
+intérieurement des violences qu'elle subissait, et plus encore du
+scandale dont ses regards étaient témoins, elle n'en laissait rien
+paraître. Sa vaillance était bien d'une martyre. Sous l'outrage, elle
+tendait l'autre joue, elle demandait sans cesse de nouvelles tortures.
+Avait-elle des péchés à expier? Je l'ignore; mais dans les convulsions
+de l'agonie, la sublime enfant se réjouissait. Elle-même me l'a
+fièrement crié!
+
+--Vous le voyez, dit Giguelillot, les dames ne trouvent jamais qu'elles
+sont trop entourées.
+
+Ici Diane à la Houppe soupira longuement.
+
+Mais Taxis trépignait de colère et agitait des doigts frénétiques.
+
+--Riez! dit-il. Divertissez-vous! Votre rire est sinistre, jeune homme!
+Vous êtes malfaisant et lascif. Vous avez l'âme d'un Borgia! d'un
+Richelieu! d'un Héliogabale!...
+
+Giguelillot fit un pas et interrompit:
+
+--Monsieur, j'ai pour Héliogabale une admiration sans bornes et je suis
+ravi de lui ressembler à vos yeux...
+
+--Ah!...
+
+--... Mais vous faites vos comparaisons historiques sur un ton qui ne me
+plaît en aucune façon...
+
+--Monsieur...
+
+--Et puisque le Roi nous autorise à régler notre querelle entre nous...
+
+--Toutefois...
+
+--... J'exige que vous m'articuliez des excuses...
+
+--Jamais!
+
+--... Ou que vous fixiez avec moi, sans intermédiaire ni délai, les
+conditions d'une...
+
+--Jamais non plus!
+
+Taxis, d'un naturel bouillonnant mais craintif, reculait d'un pas à
+chaque mot. Il se buta contre la porte, l'ouvrit, voulut disparaître...
+
+Giguelillot le suivait et le retint par le bras.
+
+ * * * * *
+
+Dans la pièce où ils pénétrèrent ensemble, Philis et Galatée, près de
+leurs dignes parents, attendaient l'issue d'une conférence dont les
+éclats singuliers les frappaient douloureusement.
+
+--Madame, dit le page avec calme et respect, je ne devrais certainement
+pas terminer en votre présence une discussion particulière, mais vous
+l'avez vue naître bien malgré moi et, si vous daigniez y consentir, je
+vous présenterais mon accusateur, M. le Grand-Eunuque, à qui je demande
+réparation.
+
+Puis, se tournant vers Taxis qui était devenu livide:
+
+--Monsieur, poursuivit-il, je vous méprise bien sincèrement; vous êtes
+sot, ambitieux, servile, vous n'avez ni tact ni courage...
+
+--M'insulteriez-vous?
+
+--Je ne crois pas.
+
+--Je prends acte de cette déclaration.
+
+--Nous disions donc, reprit Giglio en souriant, que vous manquiez à la
+fois de courage et de dignité. Néanmoins, je suis prêt à vous accorder
+l'honneur d'une rencontre...
+
+--Mais je ne le demande pas!
+
+--Je vous l'offre.
+
+--Je le décline.
+
+--Vous refusez de vous battre?
+
+--Monsieur, l'Éternel a écrit en lettres de flamme sur le sommet du
+Sinaï, ce commandement: «Tu ne tueras point.» Christ l'a répété. Paul
+l'a enseigné aux Gentils. Et vous attendez de moi que je touche une arme
+de meurtre! Non, monsieur! c'est mal me connaître. Je veux suivre le
+noble exemple qui m'a été donné ce soir dans le petit bois d'oliviers.
+Moi aussi, sous l'outrage, je tends l'autre joue! Moi aussi je veux
+boire l'opprobre jusqu'à la lie! Moi aussi je m'écarquille sur la claie
+des afflictions! Je vous fais des excuses, monsieur! Je vous fais des
+excuses publiques! Je sortirai victorieux de la lutte avec mon orgueil.
+Voyez: je courbe la tête, et je sens mon coeur réconforté.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX
+
+COMMENT GIGUELILLOT COMPRENAIT LES DEVOIRS DE L'HOSPITALITÉ ANTIQUE.
+
+ Il est d'usage que les jeunes filles permettent les attouchements
+ jusqu'à un certain point; mais la décence des moeurs actuelles ne me
+ permet pas de vous dire lequel.
+
+ FISCHER. _Ueber die Probenächte..._ etc.--1780.
+
+
+Diane à la Houppe et le Roi, guidés par leurs hôtes, gagnèrent les
+appartements qui attendaient depuis tant d'années l'honneur d'une visite
+souveraine.
+
+Taxis avait peut-être l'intention de séparer les deux époux; mais le
+trouble qu'il ressentit à la suite de sa dispute fit qu'il en oublia
+jusqu'aux règles fondamentales de sa politique courante.
+
+Le sort déjouait ainsi les calculs du petit page qui en resta tout
+surpris. Ce fut pis encore lorsque en entrant avec Pausole dans la
+chambre où elle allait vivre sa troisième nuit conjugale, Diane jeta
+vers son mari des regards de pardon et de renaissant amour.
+
+Alors Giguelillot se sentit mordu par le petit serpent d'une petite
+jalousie. Cette femme qu'on lui enlevait (car on la lui enlevait) acquit
+à ses yeux aussitôt des séductions fascinatrices. Inquiet de lui-même,
+soucieux d'enterrer son souvenir sous une bonne réalité, il se résolut à
+faire diversion.
+
+En jeune homme pratique et déterminé, il avait ses armes sur lui.
+
+L'étui où il enfermait ses plaquettes était un nécessaire complet pour
+aventures et habitudes, une triple trousse indispensable divisée en
+trois poches d'inégale importance.
+
+La première contenait:
+
+Un tire-bouton;
+
+Six lacets de corset;
+
+Des sels;
+
+Un poison inoffensif;
+
+De la poudre blanche, de la poudre Rachel, de la poudre rose (en petites
+boîtes de poche);
+
+Trois bâtons de rouge tout neufs;
+
+Des épingles noires, blanches et à tête ronde.
+
+Des épingles à cheveux de différentes formes;
+
+Des épingles doubles;
+
+Un petit peigne à fermoir;
+
+Une glace à main;
+
+Plusieurs produits pharmaceutiques;
+
+Enfin divers objets curieux, sinon véritablement usuels.
+
+ * * * * *
+
+La deuxième renfermait les trois volumes de vers où Giguelillot avait
+fait entrer sous forme de dédicaces, de titres ou d'acrostiches quatre
+cents prénoms féminins ou noms d'animaux diminutifs rangés par ordre
+alphabétique afin que la recherche en fût plus facile au milieu des
+émotions.
+
+--Lisez! lisez!... cette élégie... à Miquette***... c'était vous,
+Miquette! Je vous aimais comme un fou! Et vous ne le saviez pas!
+
+Le dernier compartiment était le plus précieux des trois.
+
+Giguelillot y conservait une collection de trente billets, déclarations
+simples ou déclarations demandant rendez vous. Ces billets répondaient
+par leur variété à tous les caractères, et par leur provision à toutes
+les urgences: on n'a jamais ce qu'il faut pour écrire dans ces cas-là.
+Il y en avait de tendres, de respectueux, d'enflammés, de littéraires,
+de timides, de fort inconvenants, de désespérés et de pratiques.
+Certains disaient: «Ne m'abandonnez pas!» D'autres: «Eh bien! oui je
+vous aime!» D'autres encore: «Faites trois courses avant de venir pour
+avoir un emploi du temps.» Certains étaient presque illisibles tant
+l'encre y nageait dans les gouttes de larmes.
+
+Sitôt que l'un d'eux avait passé de sa case dans une main, toujours
+curieuse et tremblante même en cas de refus arrêté, Giguelillot le
+recopiait de mémoire pour une occasion future et la collection n'y
+perdait rien. Des enveloppes de couleurs diverses, rangées dans un ordre
+connu, rappelaient aisément le sujet de la lettre sans qu'il fût besoin
+de l'ouvrir pour en vérifier le choix ni les termes soigneusement
+vagues.
+
+Dans ce précieux nécessaire, Giguelillot prit à l'écart le troisième et
+le quatrième billet bleu, qui, avec des nuances développaient ce thème:
+«Je vous adore. J'aurai la folie de venir cette nuit jusqu'à votre
+chambre. Ouvrez-moi, ne fût-ce que pour me renvoyer!»
+
+Et, avant de quitter ses hôtes, il put glisser aux mains de leurs
+filles, secrètement, l'un et l'autre pli, afin d'avoir deux chances
+contre une d'oublier Diane à la Houppe.
+
+Il monta dans sa chambre, défit ses bagages, en tira des objets de
+toilette et s'occupa longuement de son joli physique par un sentiment de
+politesse bien plutôt que de suffisance, car il n'était à vrai dire ni
+vaniteux ni modeste lorsqu'il parlait avec lui-même et prenait aussi peu
+de plaisir à s'adresser des compliments qu'à se dire des choses
+désagréables.
+
+Si les dames avaient eu quelques bontés pour lui, ce n'était point,
+pensait-il, par l'effet d'un charme, mais parce qu'il les avait beaucoup
+entreprises, et, pour peu que l'on ait su rendre les circonstances
+favorables, deux sexes faits pour s'unir oublient vite les mauvaises
+raisons qu'ils croyaient avoir trouvées de ne pas se rendre leurs
+devoirs.
+
+En une heure, les derniers bruits s'éteignirent aux derniers étages;
+Giguelillot, ouvrant avec précaution la serrure de sa porte épaisse, se
+glissa dans le long corridor, monta silencieusement un escalier de
+marbre...
+
+ * * * * *
+
+Philis vraiment n'avait pas assez d'expérience pour jouer les rôles
+d'amoureuse: elle l'attendait sur la dernière marche.
+
+--Chut! dit-elle. Oh! que je suis contente! Venez vite!
+
+Ils entrèrent. Elle se retourna vers lui:
+
+--Vous êtes amoureux de moi? Comment cela se fait-il?
+
+Giglio n'eut pas le courage de jouer son rôle ordinaire, d'ailleurs
+parfaitement inutile cette fois. Il prit sous les bras la petite Philis,
+rouge et riante de plaisir, il lui mit un baiser dans l'oeil et un autre
+au coin de la bouche, mais vivement et en camarade.
+
+--Vous êtes très gentille, lui dit-il.
+
+--C'est vrai?
+
+--Mais oui.
+
+--Qu'est-ce que j'ai de gentil?
+
+--Vous ne le savez pas?
+
+--On ne m'a jamais dit...
+
+--Eh bien, ceci, et ceci encore; et cela, ceci, tout vous!
+
+Elle se remit à rire, puis pensivement:
+
+--Mais les autres jeunes filles sont mieux que moi.
+
+--Vous vous trompez bien.
+
+--Malheureusement non. J'ai une cousine qui vient déjeuner ici tous les
+dimanches et, quand elle ôte sa robe dans ma chambre pour aller à table,
+j'ai envie de la battre tant elle est plus belle que moi. C'est vilain,
+ce sentiment-là, n'est-ce pas?
+
+--Oui, vous êtes d'une modestie ridicule, fit Giglio avec tendresse.
+Comment vous croyez-vous donc faite?
+
+--Moi? comme une allumette-bougie...
+
+--Parce que vous avez la tête rose et le corps blanc?
+
+--Surtout parce que je suis maigre. Vous ne direz pas non.
+
+--Je dirai non tout de suite! Vous, une maigre? Vous êtes mince comme il
+faut être. Les jeunes filles de quinze ans qui ressemblent à des
+poussahs trouvent quelquefois des maris parce que leur double surface
+donne l'illusion de la bigamie; mais des amants, c'est une autre
+affaire: elles sont trop difficiles à enlever.
+
+Philis, qui avait le rire facile, fit une vocalise, puis demanda très
+sérieusement:
+
+--Vous avez enlevé des jeunes filles, déjà?
+
+--Tout un pensionnat.
+
+La petite le regardait avec admiration:
+
+--Racontez-moi, dites?
+
+--Impossible, c'est un grand secret.
+
+--Alors, sans les noms?... Où cela se passait-il?
+
+--En France. Je ne peux pas en dire plus...
+
+--C'étaient des grandes ou des petites, dans cette pension-là?
+
+--Des deux.
+
+--Combien en tout?
+
+Giguelillot chercha un chiffre extraordinaire et admissible:
+
+--Trente et une, répondit-il.
+
+--Aucune ne vous a boudé?... Oh! je comprends ça, par exemple! Vous êtes
+si joli garçon... Je vous ai dit oui comme elles, vous voyez... Et
+encore, elles savaient peut-être ce qu'elles faisaient en vous suivant,
+tandis que moi je ne sais pas du tout. Ou presque pas.
+
+--Vraiment?
+
+--Ma soeur ne veut jamais me répondre quand je lui demande des
+renseignements. Tout ce que j'ai appris, c'est par ma cousine. Mais elle
+ne m'a pas dit ce qu'il y a de plus important, j'en suis sûre.
+
+--Qu'est-ce qu'elle vous a dit?
+
+Philis hésita en souriant.
+
+--Vous allez vous moquer de moi si je vous le répète.
+
+--Certainement non.
+
+--J'ai retenu tout de travers, je m'en doute. Et puis je ne sais pas
+tous les mots... Enfin, tant pis, vous me reprendrez; voilà.
+
+Et, comptant sur ses doigts pour ne rien oublier, Philis énuméra ses
+petites connaissances, d'une voix basse, lente et circonspecte, levant
+parfois un oeil alarmé, comme une élève incertaine qui redoute le fatal
+zéro.
+
+Giguelillot l'écoutait avec une estime croissante. Dès qu'elle eut
+achevé de parler, il lui dit en joignant les mains:
+
+--Mais pardon, mademoiselle Philis, qu'est-ce que vous croyez ignorer?
+
+--Ce qui est mal, dit-elle simplement.
+
+Elle s'expliqua:
+
+--Il paraît que c'est très honteux de recevoir un jeune homme dans sa
+chambre... On fait donc le mal avec lui?
+
+--Mais non, mais non, fit Giguelillot.
+
+--Si. Papa nous le défend. Il ne reçoit jamais de jeunes gens, et quand
+on lui demande pourquoi, il répond qu'il a des filles. Tout ce que je
+viens de vous dire, évidemment, ce sont des façons de jouer qui ne font
+de mal à personne; alors ce n'est pas cela qu'on défend.
+
+--Bien entendu... Et je suis sûr que M. Lebirbe vous protège contre
+«certains» jeunes gens; ceux qui ne savent pas jouer, vous me comprenez
+bien. Mais s'il apprenait que vous jouez avec moi...
+
+--Vous? Mais vous surtout, grand Dieu! Ce soir je ne sais pas ce que
+vous lui avez dit, il vous craignait comme le diable, et il avait fait
+coucher une bonne sur un matelas dans le corridor, entre la porte de ma
+soeur et la mienne. Vous savez que ma soeur dort là-bas tout au fond?
+Elle a horreur des domestiques, Galatée, et elle n'aime pas être
+surveillée. Elle a donné de l'argent à la bonne en la priant d'aller
+coucher dans les communs comme d'habitude. Quelle chance, dites? sans
+cela je n'aurais pas pu vous voir.
+
+Cette confidence intéressa vivement Giglio. On avait dit oui des deux
+côtés. Il regarda la petite Philis et sentit un scrupule devant elle. Il
+pensa qu'attendu par l'aînée, résolu à la connaître, il n'avait guère le
+droit de conduire la plus jeune à d'irréparables imprudences, et qu'il
+valait mieux aborder la plus responsable des deux.
+
+Discret, il se borna donc à donner les éclaircissements que lui demanda
+la petite Philis sur un certain sujet dont elle était curieuse. Il lui
+donna aussi des conseils, des méthodes de rêverie et des leçons faciles,
+mais il ne lui suggéra rien dont elle ne sût les éléments.
+
+Il fut même si réservé qu'au moment où elle le pria de tenter avec elle
+une fatale expérience, il répondit qu'au sein d'une maladie grave il
+avait formé le voeu de ne jamais accomplir quoi que ce fût d'approchant,
+et que d'ailleurs, selon l'avis général, ces violences n'amenaient que
+déception.
+
+Deux heures après il se retira, feignit de descendre l'escalier, mais
+revint bientôt à pas sourds et frappa deux légers coups sur la porte de
+Galatée.
+
+La jeune fille ouvrit elle-même en robe de chambre très boutonnée. Elle
+referma soigneusement la porte, s'y appuya des épaules et dit du ton le
+plus froid:
+
+--Monsieur, je sais tout ce que vous avez fait ce soir dans une chambre
+de l'hôtel du Coq...
+
+--Comment? s'écria Giguelillot stupéfait.
+
+--Et je suis décidée à ne pas le taire si vous m'approchez sans ma
+permission. Maintenant écoutez bien. J'ai à vous parler.
+
+
+
+
+CHAPITRE X
+
+OÙ GIGUELILLOT REÇOIT DE Mlle LEBIRBE UNE PROPOSITION QUI LUI SOURIT
+TOUT DE SUITE.
+
+ [Grec: Egô de mona katheudô.]
+
+ [Grec: SAPPH.]
+
+
+--Vous me menacez? dit Giguelillot.
+
+--Je vous avertis.
+
+--Et que s'est-il passé, selon vos renseignements, dans cette pièce de
+l'hôtel du Coq où l'on prétend que je suis entré?
+
+Galatée prit dans un tiroir une jumelle d'officier à long tube.
+
+--Je m'ennuie, dit-elle. Je passe toutes mes journées dans ma chambre et
+ne sachant à quoi penser, je rêve. En payant ma maîtresse d'anglais,
+j'ai réussi à me procurer quelques romans défendus; je les aime
+beaucoup; mais je les sais par coeur, je les ai vécus vingt fois toute
+seule. Je sais tout ce qu'André Sperelli dit sur la bouche d'Hélène,
+tout ce qu'Henri de Marsay répond à Madame de Maufrigneuse, et M. de
+Maupassant m'a tant de fois étreinte que j'ai envie de le renvoyer.
+Alors, je me mets à ma fenêtre et par la fente des jalousies je regarde
+avec cette jumelle ce qu'on fait à l'hôtel du Coq.
+
+--Ah! Ah!
+
+--Oui. On y fait beaucoup de choses et personne ne croit être vu, mais
+cela aussi est monotone. J'avais quinze ans quand j'ai commencé à
+regarder chaque soir ce spectacle changeant. Aujourd'hui, j'en ai
+vingt-trois. Pendant les deux premières nuits, je me suis rapidement
+instruite. Pendant les huit années suivantes, je n'ai rien découvert que
+je n'eusse déjà vu, ou facilement imaginé. Pourtant, ces gens paraissent
+heureux; plus heureux que je ne suis, croyez-moi.
+
+--Ah? dit Giguelillot sur un autre ton.
+
+--Depuis des mois je n'avais rien vu d'aussi intéressant que ce qui
+s'est passé dans les trois derniers jours derrière les fenêtres de la
+grande chambre. Ces petites étaient délicieuses. J'ai prétexté une
+migraine et je suis restée sans cesse accoudée ici, à suivre leurs
+moindres mouvements. Je me relevais la nuit pour voir si elles n'avaient
+pas rallumé leurs flambeaux, et une fois ainsi, de trois à quatre heures
+du matin, j'ai surpris un de leurs réveils. Quand je me suis recouchée
+moi-même, je ne me suis pas rendormie...
+
+Elle se passa la main sur le front.
+
+--Je vous en ai beaucoup voulu de troubler leurs secrets et de les faire
+partir. Mais votre déguisement, le leur, et le soin que vous avez pris
+de jeter leurs vêtements par la fenêtre prouvent qu'elles étaient en
+faute et que vous êtes leur complice.
+
+--C'est exact.
+
+--Vous l'avouez?
+
+--Tout de suite; je n'hésite pas.
+
+--Vous ne me craignez donc guère?
+
+--En effet.
+
+--Et pourquoi?
+
+--D'abord, parce que vous avez l'âme beaucoup moins vilaine que vous ne
+le croyez. Ensuite, parce que, moi aussi, je suis armé. Ah! Ah! Brrr!...
+J'ai la foudre à la main!
+
+--Voulez-vous me la montrer?
+
+--Voici: M. Lebirbe, votre vénérable père, mademoiselle, avait étendu en
+travers de votre seuil une jeune esclave sans défense, afin, sans doute,
+que s'il se présentait un féroce séducteur, la pauvre fille lui servît
+de proie et s'offrît en sacrifice pour vous conserver l'Honneur.
+
+--Ce n'était pas précisément son but, mais comment le savez-vous?
+
+--Mystère et roman-feuilleton.
+
+--Continuez.
+
+--Vous avez mis de l'or dans la main de cette enfant...
+
+--Cela, c'est raide! Elle vous l'a dit?
+
+--... Et vous l'avez priée d'aller retrouver dans les communs le valet
+de chambre ou l'aide-cuisinier qu'elle préfère, au lieu de passer une
+triste nuit sans autre raison que d'obéir à son maître.
+
+--Et après?
+
+--Après? Mais comme une jeune fille ne renvoie d'ordinaire son gardien
+qu'au moment où elle aurait le plus de motifs d'être sévèrement
+observée, comme ma présence chez vous, à la suite de cette manoeuvre,
+prouve immédiatement notre entente, vous pouvez vous débattre, crier,
+m'accuser de tous les crimes, personne ne croira que je ne sois pas ici
+d'accord avec vous, mademoiselle, si ce n'est sur votre invitation.
+
+--Et vous comptez en abuser?
+
+--De point en point.
+
+--Vous n'êtes point galant.
+
+--Quelle funeste erreur!
+
+--Ah!... Expliquez-moi, je vous en prie. Vous m'avez donné, ce soir
+déjà, une définition de la pudeur qui n'est pas dans les dictionnaires.
+Continuez mon éducation. Dites-moi, maintenant, ce que c'est que la
+galanterie. Je vous écoute.
+
+--Dans le sens où vous prenez le mot, mademoiselle, la galanterie est un
+jeu de scène très connu, mais assez fin, qui permet d'insulter
+impunément les dames en leur témoignant un respect qu'elles ont
+l'étourderie de demander elles-mêmes. C'est encore un excellent moyen de
+déguiser sous les dehors les plus aimables le repentir qui saisit la
+plupart des hommes au moment où ils se trouvent seuls avec l'objet de
+leurs longs désirs. Comme je suis fort loin d'éprouver ces sentiments
+indignes de vous, et comme votre beauté ne me laisse pas le loisir de
+modérer ceux qui m'agitent, je serai très «galant» tout à l'heure, mais
+dans le sens justement opposé à celui que vous regardez comme bon; car
+ce mot-là, lui aussi, peut signifier le contraire de ce qu'il semble
+dire.
+
+--Et si je vous criais que je vous déteste?
+
+--Alors, raison de plus.
+
+--Vraiment!
+
+--Oui. Vous obéir, ce serait m'en aller, c'est-à-dire renoncer à vous,
+et je perdrais ainsi tout espoir de vous faire changer d'avis. Si je
+vous force, peut-être me reste-t-il une chance...
+
+--En attendant, vous n'en faites rien!
+
+--Non. Non. Ce que je vous dis là, c'est de la littérature. Je n'ai pas
+le moindre désir de vous être désagréable.
+
+Il s'assit, prit la jumelle noire et en fit jouer la vis avec une
+certaine application.
+
+ * * * * *
+
+Galatée inquiète et un peu haletante le regardait de loin, cherchait à
+le pénétrer.
+
+Ne pouvant y réussir, elle prit le volant de sa robe de chambre,
+l'examina, le tendit, le retourna, regarda la lumière à travers la
+dentelle...
+
+Le froid aurait duré très longtemps encore si Giguelillot n'avait eu au
+milieu du silence un accès de gaieté affectueuse et très communicative:
+
+--Nous jouons bien, dit-il.
+
+--Nous?
+
+--Beaucoup de talent!
+
+--Quel enfant vous êtes!
+
+--Passons a la scène suivante, dites, elle est si jolie!
+
+--Qu'en savez-vous?
+
+--Je soupçonne le dénouement.
+
+--Ce n'est pas une comédie.
+
+--C'est une charade! J'ai trouvé! Je vous ai remis un «poulet». Il s'en
+est suivi un «froid». Et mon tout est la strophe célèbre de Paul Robert:
+
+ Si tu veux, faisons un rêve:
+ Montons sur un poulet froid!
+ Tu m'emmènes, je t'enlève...
+
+Voulez-vous jouer le troisième vers? Je suis précisément en costume.
+
+Et il fit pirouetter sa toque à l'extrémité de son doigt.
+
+Puis, se levant tout à coup:
+
+--Au fait, pourquoi m'avez-vous laissé entrer?
+
+--Je n'ose plus vous le dire...
+
+--C'était donc bien criminel?
+
+--Non.
+
+--Alors... bien inconvenant?
+
+--Oui.
+
+--Dites-moi cela tout bas?
+
+--Je n'ose.
+
+--Faites-moi les gestes.
+
+--C'est trop compliqué.
+
+--Je vous aiderai.
+
+--Jusqu'au bout?
+
+--Oui.
+
+--Vous le promettez?
+
+--Je vous le promets.
+
+--C'est bien. J'ai confiance en vous.
+
+--Maintenant, laissez-moi deviner.
+
+--Oh! vous ne pourrez jamais. N'essayez même pas!
+
+--C'est au-dessus de mon imagination? vous en êtes sûre?
+
+--Oui.
+
+--Miséricorde! qu'est-ce que cela peut être?
+
+ * * * * *
+
+Galatée ne répondit pas.
+
+Pour adopter une contenance sous le regard curieux et souriant de
+Giguelillot, elle saisit la jumelle à son tour et en caressa les tubes
+familiers.
+
+Puis, debout dans la fenêtre ouverte, elle mit au point l'instrument sur
+un petit pavillon qui dépendait de l'hôtel.
+
+--Fi! que c'est laid! dit Giguelillot. Voulez-vous bien ne pas regarder
+ces choses-là, mademoiselle?
+
+--Serait-ce que... vous voulez ma place? Je vous l'offre.
+
+--Merci, non.
+
+--Vous avez tort. Je m'amuse comme une folle. Pourquoi refusez-vous?
+
+--Ce n'est pas encore de mon âge.
+
+--C'est cependant déjà du mien!
+
+--Je ne dis pas non. Ce genre de distractions a été mis au monde pour la
+calvitie et la virginité qui ont chacune la même raison de le trouver
+intéressant. Quant à moi, je vous jure qu'il m'est profondément
+désagréable.
+
+Galatée reprit son poste d'observation. Puis, avec des impatiences dans
+la main:
+
+--Mais j'aurais besoin de vous! Venez vite! C'est de la fantasmagorie,
+ce qui se passe là-bas. Tout à l'heure il y avait un monsieur et deux
+dames; maintenant je trouve une dame et deux messieurs... Personne n'est
+entré ni sorti... Expliquez-moi, je vous en conjure.
+
+Au bout d'une demi-minute, Giglio donna cette consultation:
+
+--Un monsieur... avec une dame très bien... qui est laide... suivie
+d'une seconde dame moins bien... qui est jolie...
+
+--Ah! par exemple!... mais enfin...
+
+Elle allait discuter, quand une rougeur subite lui monta aux joues et
+elle dit simplement en secouant la tête:
+
+--Oui. Je vois bien que je ne sais pas tout.
+
+Et comme si cette constatation lui donnait l'ardeur nécessaire pour
+exprimer ce qu'elle voulait dire:
+
+--Eh bien, cela ne peut pas durer! fit-elle. Il faut que je vous parle,
+et vous allez apprendre pourquoi j'ai besoin de vous. C'est fort
+inconvenant: ne me regardez donc pas. Et ce sera long peut-être: ne
+soyez pas distrait.
+
+--Je suis vivement intéressé, au contraire.
+
+--J'ai vingt-trois ans, monsieur. Je ne suis pas mariée. Je mène une vie
+stupide, comme toutes les jeunes filles.
+
+--Oui... Oui...
+
+--Vous me comprenez. Je vois cela. Mon père a les idées les plus larges
+sur la vie intime et sur l'éducation...
+
+--Mais naturellement, il ne les applique pas à ses filles?
+
+--Naturellement?
+
+--C'est on ne peut plus humain.
+
+--Vous trouvez, vous? Pour moi, c'est de l'incohérence...
+
+--C'est humain et incohérent; deux fois humain. Nous sommes d'accord,
+
+--Ne m'interrompez plus: sans cela j'oublierai tout ce que j'ai à vous
+dire avant de...
+
+--Avant de parler franchement?
+
+--Vous êtes insupportable! Je suis sûre que vous allez me condamner et
+vous ne saurez pas pourquoi j'ai raison.
+
+--Je sais déjà très bien pourquoi vous avez tort...
+
+--Quand je le disais! Vous ne m'entendez pas!
+
+--Je vous entends d'avance, et je veux vous épargner la peine d'achever
+une conversation qui vous embarrasse beaucoup... Un monsieur que je
+connais et qui passe pour un esprit fin ne dit jamais que la moitié des
+phrases parce qu'un interlocuteur avisé en devine le dessein dès les
+premiers mots et que pendant la conclusion, l'adversaire, n'ayant pas
+besoin d'écouter, préparerait trop à loisir ses arguments à
+brûle-pourpoint.
+
+--Alors terminez mon rôle vous-même. Il faut que je sache au moins si
+vous m'avez comprise.
+
+--Si je vous ai... Mais à votre place je ne penserais pas autrement que
+vous. Et j'aurais tort. Et c'est ce que je voudrais vous dire en deux
+mots, qui, bien entendu, ne serviront à rien. Je m'y attends.
+
+--Dites.
+
+--Voici. Vous avez vingt-trois ans, vous êtes belle, vous êtes jeune
+fille depuis une dizaine d'années, vous avez beaucoup pleuré quand vous
+avez eu quinze ans, seize, dix-sept et ainsi de suite; vous lisiez des
+romans très chauds où des personnes de votre âge, parfois même un peu
+plus jeunes, passaient des nuits échevelées avec des amants plus que
+parfaits; votre jumelle vous a prouvé que ces romans-là n'étaient pas
+des fables, et quand vous vous êtes comparée aux personnes qui vous font
+envie, vous avez reconnu à des signes certains que vous pourriez faire
+comme elles le bonheur de plusieurs messieurs qui pourraient aussi faire
+le vôtre.
+
+--Ouf! dit Galatée. J'aime mieux ne pas avoir dit tout cela. Ne me
+regardez pas ainsi. Vous me gênez beaucoup.
+
+--En lisant ma lettre, continua Giglio, vous n'avez pas cru un instant
+que je vous aimais, ou plutôt vous avez espéré que je ne vous aimais
+pas...
+
+--«Espéré» est très bien. C'est tout à fait cela.
+
+--... Et comme vous m'aviez vu à l'oeuvre dans mon rôle de costumier,
+vous avez compté sur moi pour vous aider à sortir en travesti, avec
+toutes les ressources de mon beau talent. Car si aucun gendarme ne vous
+retient prisonnière vous ne voudriez pas cependant vous en aller avec
+éclat. Vous aimez mieux disparaître, faire en sorte que personne ne
+puisse vous suivre à la piste...
+
+--Et sans savoir ce que je vous demanderais vous m'avez promis tout à
+l'heure que vous m'aideriez jusqu'au bout. Ne l'oubliez pas, mon ami!
+
+ * * * * *
+
+Giglio lui prit la main et lui dit très affectueusement:
+
+--Vous avez tort.
+
+--Non, non.
+
+--Vous ne connaissez pas la vie où vous courez. Là tout se passe comme
+ailleurs et comme dans les familles: c'est-à-dire que le bonheur est
+divisé en deux parties: presque tout pour les hommes, presque rien pour
+les femmes. Cela tient, dit-on, à des événements qui se sont passés
+autrefois entre une pomme et un serpent. Les femmes sont sur la terre
+pour être très malheureuses; souvent sans raison aucune; mais quand une
+cocotte se met à pleurer, je vous réponds qu'elle sait pourquoi.
+
+--Voulez-vous me le dire?
+
+--Parce qu'elle joue avec un amour qui ne cesse de lui échapper. Parce
+qu'entre vingt hommes qu'elle déteste elle en choisit un qu'elle chérit
+et que celui-là n'a qu'un désir, c'est de la quitter le plus vite
+possible. Parce qu'il n'y a pas de comédie plus triste ni plus
+laborieuse à jouer que celle des sentiments tendres. Parce que...
+
+--Mais au moins elle connaît la vie, cette femme! elle n'est pas une
+chose inutile, une solitaire malgré elle, une existence sans but, sans
+joies, sans liberté!
+
+--Pouvez-vous obtenir de monsieur votre père qu'il vous serve une
+pension et vous permette de vivre sans contrainte aucune comme il le
+ferait tout de suite si le ciel avait voulu que vous fussiez un fils?
+
+--Il ne voudra jamais.
+
+--La loi de l'homme! toujours la loi de l'homme!
+
+--Ce serait pourtant juste, en effet.
+
+--Devenez un garçon, comme la dame que vous regardiez tout à l'heure, et
+M. Lebirbe trouvera tout simple que vous rentriez en habit vers dix ou
+onze heures du matin avec des yeux couleur d'orage et des jambes de
+convalescent. Même si vous étiez un peu grise, je crois qu'il aurait des
+indulgences.
+
+--Ah! vous n'êtes pas sérieux.
+
+Et la jeune fille sourit tristement.
+
+Giglio reprit:
+
+--Rien de ce que je vous ai dit sur la vie de plaisir ne vous a
+convaincue, n'est ce pas?
+
+--Rien.
+
+--Je le pensais bien. À quel âge avez-vous désiré partir pour la
+première fois?
+
+--Je ne sais pas... Toujours...
+
+--Alors ce n'est pas une boutade? Vous avez réfléchi, vous savez ce que
+vous voulez et vous êtes sûre de le vouloir?
+
+--Ah! Dieu, oui!
+
+--Ces femmes que vous observiez dans le joli voisinage que votre père
+vous donne, vous les enviez? Regardez-les encore.
+
+Et pendant qu'elle prenait sa jumelle et la dirigeait vers le lointain,
+Giguelillot considérait combien il était heureux qu'il n'aimât point
+cette jeune fille, pour avoir la liberté de lui parler comme il allait
+le faire.
+
+--Je les envie, dit Galatée.
+
+--Toutes les deux?
+
+--Toutes les deux également. Je voudrais être la bonne de l'hôtel. Je
+voudrais être la petite mendiante qui dort en ce moment dans les fossés
+de la route et qu'on étranglera tout à l'heure, mais pas avant de
+l'avoir saisie.
+
+Giglio s'inclina.
+
+--Je n'ai plus rien à dire, mademoiselle. Et si vous voulez que je vous
+aide à partir d'ici, je suis tout prêt.
+
+--Comment? Vous voulez bien?
+
+--C'est peut-être absurde; je n'en sais rien. En tout cas, cela ne me
+regarde pas. Vous avez bien le droit d'exprimer une volonté après dix
+ans de réflexion. J'ai dit ce que j'avais à vous dire. Maintenant, si
+vous êtes déterminée, je n'insiste plus. D'ailleurs, je suis dans mon
+rôle de jeune homme en jetant le désordre au milieu des familles et en
+bouleversant les projets d'un père. Et puis je crois même que je vous
+avais promis de vous obéir? Cela tombe admirablement bien.
+
+Galatée lui serra les deux mains:
+
+--Oh! vous êtes bon; et moi qui vous ai mal accueilli! Pardonnez-moi si
+vous le pouvez. Je vous aime de tout mon coeur. Écoutez... Quelle heure
+est-il?... Quatre heures dix... Les domestiques ne sont jamais levés
+avant six heures et demie. Nous avons plus de deux heures à nous... Je
+vous permets de ne pas m'habiller tout de suite.
+
+
+
+
+CHAPITRE XI
+
+COMMENT LES PROJETS DE PAUSOLE ET LES RÊVES DE DIANE À LA HOUPPE
+S'ACCORDAIENT EXACTEMENT.
+
+ On dit qu'il vaut mieux, sur des feuilles de bananier
+ Coucher avec deux hommes à la fois
+ Que de dormir seule.
+
+ _Chanson populaire annamite._ (Trad. DUMOUTIER.--1890.)
+
+
+Pausole débout dans sa chambre, se croisa les bras et secoua la tête.
+
+--Que suis-je venu faire si loin? dit-il tout haut. Dans quelle escapade
+me suis-je lancé? Me voilà sur les grandes routes, moi aussi, à plus de
+trois kilomètres de mon palais, prêt à dormir dans un lit de hasard,
+sans aucune de mes aises ni de mes habitudes familières. Quelle folie
+que cette aventure!
+
+Mais Diane, qui avait bien des raisons de souhaiter que l'aventure parût
+bonne et durât le plus longtemps possible, conduisit le Roi vers un
+vaste fauteuil et s'accroupit à ses pieds.
+
+Elle opposait un esprit simple aux complexités de la vie, et c'eût été
+la méconnaître que voir en elle une cérébrale; mais elle était, par
+intuition, experte à régler sa politique sur la psychologie de l'amour,
+seule partie de la sagesse où elle eût acquis des lumières. Nul autre
+conseil que le sien n'avait amené le Roi à retarder son départ au moment
+où elle désirait qu'il ne quittât point le palais. Il lui fallait
+maintenant prolonger l'excursion, mais surtout y prendre part,
+c'est-à-dire se faire pardonner sa poursuite importune et contraire aux
+règlements.
+
+Sur ce dernier point, elle pensa que le silence lui serait d'un meilleur
+secours que la contrition, car les excuses rappellent la faute plus
+certainement qu'elles ne l'atténuent, et elles provoquent le
+ressentiment même lorsqu'elles obtiennent les mots du pardon.
+
+Diane ne s'excusa donc en aucune manière. Elle compta sur la seule
+influence de son bonheur personnel pour apaiser l'esprit du Roi, et elle
+leva vers lui un visage dont le calme n'était troublé que par l'éclat
+d'un noir regard.
+
+--Que je me sens bien ici, dit-elle, et quel souvenir adorable je
+rappellerai en moi plus tard en songeant à cette chambre étrangère!
+Voyez: notre hôte a disposé toutes choses selon vos goûts particuliers.
+Il fait confortable et frais entre ces murs. Voici un divan bas; un
+autre plus haut et moins ferme; et celui-ci qui est si large, et
+celui-là qui est si bien placé dans l'air libre de la grande fenêtre.
+Voici des citrons et du sucre. Et voici de votre porto sec. J'en avais
+pris avec moi de peur qu'on ne l'eût oublié.
+
+--Est-il vrai? fit Pausole.
+
+--En voulez-vous maintenant?
+
+--Non. Il suffit que je le sache à ma portée. Mais cela m'aurait fort
+contrarié de ne pas le voir avant de m'endormir.
+
+--Demain matin vous aurez votre chocolat espagnol, que j'ai recommandé
+que l'on fît noir et d'une épaisseur très égale, car l'Ecuyer des
+cuisines ne l'avait pas dit avec autorité.
+
+--Cela est bien.
+
+--J'ai demandé surtout que le château gardât un silence de cathédrale
+tant que vous n'auriez pas daigné annoncer votre réveil.
+
+--C'est, en effet, très important.
+
+--Votre camérière est ici. Demain, à l'heure où je sonnerai pour vous,
+c'est elle qui se présentera, et je lui ai fait dire de se taire; elle
+vous a ennuyé ce matin, m'a-t-on dit. Enfin, j'ai demandé pour vous à
+Mme Lebirbe deux oreillers de crin, parce que je sais que la plume vous
+est désagréable.
+
+--Ah! ceci est parfait. Je veux t'embrasser, ma Houppe. Viens sur ce
+divan bas. Les sièges sont, en effet, très confortables ici, et cela me
+réconcilie avec ma nouvelle chambre. Dis-moi: tu as donc beaucoup parlé
+avec Mme Lebirbe?
+
+--Beaucoup. Nous sommes un peu parentes. Sa soeur, qui a épousé un
+médecin, a été la maîtresse de papa pendant trois ans. Mme Lebirbe m'a
+rappelé cela tout de suite.
+
+--Elle est veuve, cette soeur?
+
+--Non. Elle a eu d'abord un enfant de son mari et puis deux fils de mon
+père.
+
+--Je n'aime pas cela, dit Pausole. Pourquoi n'a-t-elle pas franchement
+divorcé?
+
+--Parce que mon père était marié aussi; et maman avait le caractère très
+difficile. La polygamie, avec elle, il ne pouvait pas en être question.
+Je me souviens que quand papa ramenait des maîtresses chez lui,
+c'étaient des scènes interminables. Il n'a jamais pu en garder une plus
+de huit jours.
+
+--Tu tiens de ta mère, dit Pausole, car tu avais bien cruellement griffé
+cette pauvre Denyse que j'ai vue ce matin...
+
+--Et que vous avez renvoyée, Sire! Oh! que j'ai été contente quand je
+l'ai vue revenir au harem! Je me souviendrai aussi de cette joie-là...
+mais celle que j'ai ce soir est plus douce.
+
+Pausole lui mit la main sur l'épaule.
+
+--Tu mènes donc au harem une vie bien triste, ma Houppe? Je vois cela
+derrière toutes tes paroles.
+
+--Oh! oui, bien triste l'an dernier. Bien heureuse depuis deux jours.
+
+--C'est désolant... Que faire? Je ne veux pas te contraindre, petite, ni
+toi ni aucune de mes femmes... Si je fais garder le harem avec tant de
+rigueur, c'est parce qu'il me serait personnellement très désagréable
+d'être trompé. Mais je ne retiens personne par la force...
+
+--Pouvez-vous me parler ainsi? Vous m'aimez donc bien peu? fit Diane
+très pâle.
+
+--Houppe, je t'aime bien, et c'est pour cela que je te donnerai la
+liberté le jour où tu me la demanderas.
+
+--Je ne vous la demanderai jamais.
+
+--Et tu prévois que tu resteras malheureuse?
+
+--Oui. Mais moins malheureuse d'un jour chaque année.
+
+--C'est désolant, reprit Pausole. C'est désolant.
+
+Diane, mécontente du point où elle avait conduit la conversation, se
+demandait déjà comment elle allait persuader au Roi de consentir à voir
+en elle seule trois cent soixante-cinq femmes diverses; mais le bon
+Pausole remuait dans son esprit des scrupules de tout autre sorte:
+
+--Je devrais peut-être, fit-il, aller plus loin... J'y ai déjà songé...
+Eh! qu'il est parfois délicat d'accorder son propre bonheur et sa propre
+liberté avec la liberté et le bonheur des autres! C'est un idéal
+impossible: il faut toujours aller jusqu'au sacrifice. Et alors la
+question se pose de savoir qui doit se sacrifier... Je veux bien la
+résoudre contre moi, cette question, si elle se rapproche ainsi de
+l'équité...
+
+--Contre vous?
+
+--Eh! oui! Je me rends compte qu'en obligeant ces jeunes femmes à une
+continence absolue pendant presque toute leur adolescence, je leur fais
+acheter trop cher les satisfactions que le titre de reine peut donner à
+leur tendresse ou plus souvent à leur vanité. Elles s'en accommodent. Je
+le sais bien. Cela est pourtant contre la nature, et je me suis demandé
+parfois si je ne devrais pas lâcher le corps des pages nuit et jour dans
+le harem en fermant les yeux sur ce qui se passerait très
+probablement... Je ne m'y suis pas résolu; mais je n'en repousse pas non
+plus l'idée... Ce sont des enfants sans barbe dont on ne saurait être
+sainement jaloux... Et si je prévois que leurs jeux m'apporteraient
+quelques soucis, du moins m'y résignerais-je comme à la solution la
+moins choquante de toutes, et avec le contentement d'avoir donné un peu
+de joie aux petites captives volontaires qui battent de l'aile autour de
+moi... Houppe, il se fait très tard. J'ai beaucoup marché à dos de mule,
+et je suis las. Prenons du repos.
+
+ * * * * *
+
+Vers six heures du matin, un rayon de soleil déjà chaud réveilla Diane à
+la Houppe.
+
+Pausole dormait sur les épaules, le nez haut et la bouche en volcan.
+
+Elle se retourna, ouvrit les jambes, s'étira en serrant les poings et en
+tendant la poitrine, puis retomba, les sourcils froncés.
+
+Rêvait-elle encore? c'est presque certain, car l'esprit hanté sans doute
+par les dernières paroles du Roi, elle eut la vision suivante:
+
+La porte, restée entre-bâillée pour maintenir un courant d'air au milieu
+de cette nuit trop chaude, tournait lentement sur elle-même... Un page
+entrait, d'abord timide, puis rassuré, puis entreprenant... Deux mains
+légères passaient délicieusement sur toute sa peau chaude et moite...
+Une douce joue câline lui frôlait le sein gauche... Puis un sourire
+licencieux vint effleurer le sien et se mêler à lui... Elle murmura (de
+la voix des songes): «Prenez garde...» Et elle crut qu'on lui répondait:
+«Rien n'éveille le Roi, madame...» Alors, comme elle se retournait sur
+le côté gauche, pour mieux surveiller le sommeil qu'elle appréhendait
+d'interrompre, il lui sembla que le page se comportait envers elle
+beaucoup plus en mari qu'en fidèle servant... Elle tressaillit trois
+fois, perdit toute conscience et tomba du haut de son rêve dans
+l'anéantissement noir.
+
+
+FIN DU LIVRE TROISIÈME
+
+
+
+
+LIVRE QUATRIÈME
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+COMMENT DIANE À LA HOUPPE EXPLIQUA SON RÊVE ET THIERRETTE SES AMBITIONS.
+
+ En général, vous verrez les femmes préférer un fat à un honnête homme,
+ un libertin à un amant qui a des moeurs... Cette préférence, de la
+ part des femmes, tient dans la nature aux convenances sexuelles
+ qu'elles imaginent sous un rapport plus intéressant, et dans le moral
+ à ce sentiment inné par lequel chacun recherche ce qui a le plus
+ d'identité avec lui.
+
+ _La Femme dans l'ordre social et dans l'ordre de la nature._--1787.
+
+
+Les cloches de la Pentecôte sonnèrent à grande volée dès neuf heures et
+demie du matin, et Diane, qui avait oublié de faire prévenir le
+carillonneur, s'éveilla pour la seconde fois.
+
+Avait-elle vraiment rêvé?
+
+D'abord elle n'en douta point. Les rêves de Diane à la Houppe entraient
+facilement dans le voluptueux et même dans l'imaginatif. Ils lui avaient
+suggéré bien des fantaisies qui, parfois, la laissaient pensive pendant
+une journée entière et qu'elle ne méditait point sans une sorte de
+respect, car elle eût été incapable de les construire à l'état de
+veille. Leur souvenir posait des jalons dans son existence monotone.
+Elle s'entendait clairement lorsqu'elle se disait que tel petit fait
+s'était passé avant le rêve du tambour-major ou après celui du petit
+nègre entre les deux institutrices. Aussi allait-elle se résoudre à
+classer le songe du page à la suite de beaucoup d'autres lorsque, ayant
+découvert des raisons d'incertitude qui ne lui étaient pas venues par la
+seule réflexion, et ne pouvant, d'autre part, accepter comme
+vraisemblable un événement aussi fantasque, elle plongea jusqu'au fond
+dans la perplexité.
+
+ * * * * *
+
+Pausole, que les éclats du bronze avaient fini par distraire de son
+pesant et doux sommeil, se mit alors sur son séant, et, peu après, fut
+en bas du lit.
+
+C'était l'heure où il s'occupait de ses affaires.
+
+Il lui fallait un conseiller.
+
+Il demanda Giguelillot.
+
+Le petit page se fit attendre, car il avait peu dormi après une journée
+fort rude. Rosine d'abord, puis Thierrette, puis Philis, puis Galatée,
+et enfin Diane à la Houppe avaient éprouvé tour à tour ce qu'il pouvait
+leur offrir d'énergie, de persévérance et de bons procédés, mais cela
+n'allait point pour lui sans un peu de vertige et même d'abattement.
+Aussi lorsqu'il se présenta pour répondre à l'appel du Roi sans avoir
+reposé plus de deux heures et demie, il était de vingt minutes en
+retard. Pausole avait quitté sa chambre pour son cabinet de toilette.
+
+Gilles entra et, comme il était fort mal élevé, Diane vit tout de suite
+à son sourire qu'il avait manifestement partagé au moins son rêve.
+
+Après un instant de confusion, elle prit son parti d'une aventure où
+elle avait si peu de responsabilité et qui tenait du cambriolage
+beaucoup plus que de l'adultère. De son lit elle fit signe au page
+d'approcher, lui entoura la jambe droite d'un bras languissant et nu, et
+lui dit lentement, tout bas:
+
+--Brigand! scélérat! canaille! petite infection! gibier de guillotine!
+
+Il répondit d'une voix sage qui pouvait bien avoir cinq ans:
+
+--Pardon, madame.
+
+--Je te déteste.
+
+--Oui, madame.
+
+--Qui t'a appris cela?
+
+--C'est ma petite soeur.
+
+--Ne recommence jamais...
+
+--Je ne le ferai plus.
+
+--Au moins... si imprudemment.
+
+--Ah! bien!
+
+--Et avec personne.
+
+--Personne. Personne. Personne. Jamais. Jamais. Jamais.
+
+Diane, en riant, le battit de la main et reprit presque aussitôt, mais
+avec plus de sérieux:
+
+--J'espère que nous n'allons pas la retrouver ce soir, cette blanche
+Aline?
+
+--Ah! vous ne voulez pas?
+
+--Je ne suis pas pressée.
+
+--Très bien.
+
+Puis, pour plaire à la jeune femme par une confidence qui ne lui coûtait
+d'ailleurs en aucune façon:
+
+--Il y a une seconde fugitive, dit-il.
+
+--Qui cela?
+
+--Mlle Lebirbe, l'aînée.
+
+--Depuis quand?
+
+--Cette nuit. Elle m'a exposé que la vie de famille ne se prêtait pas à
+l'inconduite, qu'elle sentait en elle toutes les frénésies, et que des
+voix mystérieuses l'appelaient à la basse prostitution. Alors je l'ai
+envoyée...
+
+--Oh! que c'est mal!
+
+--Je l'ai envoyée à une dame respectable qui tient un hôtel particulier
+de Tryphême où un grand nombre de femmes mariées rencontrent des
+messieurs--souvent mariés aussi, mais généralement pas avec elles...
+
+Quel petit bandit! C'est abominable...
+
+--Pas tant que cela! M. Lebirbe est président de la Ligue contre la
+licence des intérieurs, admirable société dont l'action mollit un peu,
+je crois. Quand il saura que sa fille aînée, dans un intérieur fameux,
+admet toutes les licences et les prend tour à tour, voilà qui lui rendra
+du zèle et de l'entrain pour la bonne cause.
+
+ * * * * *
+
+L'éclat de rire de Diane fut entendu par Pausole, qui, fraîchement
+baigné, se montra dans un costume du matin:
+
+--Ah! c'est toi, petit? Je n'ai que deux mots à te dire. Tu as fait,
+hier, une enquête qui dut être clairvoyante et dont je ne te demande pas
+le récit. Je viens de lire la petite lettre que tu as trouvée. Elle est
+fort affectueuse, mais ne donne pas de renseignements. Sais-tu ce qu'est
+devenue ma fille? Où peut-elle être aujourd'hui? Je n'en désire pas
+plus.
+
+Giguelillot consentait de grand coeur à sauver la blanche Aline; mais
+pour diverses raisons, il voulait en même temps se rapprocher d'elle.
+Aussi, faisant à Diane un signe léger qui lui épargnait l'inquiétude, il
+répondit:
+
+--À Tryphême.
+
+--Cela me suffit. Es-tu d'avis que nous partions aujourd'hui même vers
+une nouvelle étape?... Je consulterai Taxis pour la forme, puisqu'il est
+mon conseiller du matin, mais j'ai plus de confiance en toi.
+
+--Il vaut mieux partir, en effet.
+
+--Tu as raison. Et quelle heure te paraît la bonne?
+
+--Le milieu de l'après-midi.
+
+--Quelle distance parcourrons-nous?
+
+--Tryphême est à quatre kilomètres. On y va en trois quarts d'heure.
+
+--C'est beaucoup; mais nous ferons cela. Je me sens fort dispos, ce
+matin. Va, et dis à Taxis de venir me parler à son tour.
+
+Taxis, fort agité, parut.
+
+--Sire, dit-il, un nouveau crime a été commis ce matin. Une vierge a été
+enlevée à l'affection de ses parents...
+
+--Quoi?
+
+--Par un suborneur inconnu. La fille aînée de nos hôtes n'est plus dans
+ses appartements.
+
+--Ha! ha! ha! fit Pausole. Ce pauvre Lebirbe! Cela devait lui arriver!
+
+--Je ne puis m'empêcher d'établir une corrélation entre les événements
+extraordinaires qui se produisent depuis quelques jours et qui, tous,
+tiennent du rapt ou de la séduction clandestine.
+
+--Le rapprochement est insoutenable, dit le Roi d'un ton bourru. Outre
+que j'ai mes raisons de le trouver fort déplacé, il ressort du simple
+bon sens qu'un même individu ne saurait séduire et enlever plus d'une
+jeune fille à la fois. Vous êtes vraiment trop ignorant des choses de la
+galanterie, monsieur. Les confesseurs eux-mêmes croient devoir s'en
+instruire. Mais brisons là. Vous n'avez point d'autre rapport à me
+présenter?
+
+--L'inconnu que je persiste à tenir pour l'unique auteur de tous les
+attentats commis ces jours derniers est arrêté, Sire, ou sur le point de
+l'être. Cette fois encore, je n'attends qu'un signe de vous...
+
+--Ah! s'il en est ainsi, je le donne, dit Pausole. Puisse-t-il
+interrompre un voyage dont je commençais à sentir lourdement
+l'importunité. Qu'on en finisse! Où est l'inculpé?
+
+--Sur la route de Tryphême.
+
+--Et qui l'accompagne?
+
+--La Princesse Aline.
+
+--Comment le savez-vous?
+
+--En opérant des recherches dans les appartements de Mlle Lebirbe, j'ai
+trouvé une puissante jumelle dont la studieuse enfant se servait sans
+doute dans un but astronomique et afin de contempler chaque nuit
+l'oeuvre insondable du Créateur que le firmament nous...
+
+--Abrégez, Taxis. Vous êtes prolixe.
+
+--J'ai donc saisi cette jumelle et j'en ai fait usage pour observer les
+environs. La Providence a voulu que cet objet fût dans mes mains
+l'instrument d'une découverte. À deux cents mètres sur la route de
+Tryphême j'ai aperçu un jeune homme dont le costume répond exactement à
+celui qui m'a été signalé par mes sbires comme revêtant le mystérieux
+inculpé. Auprès de lui, dans la robe verte que tout le monde connaît au
+palais depuis une quinzaine de jours, s'avançait la Princesse Aline. Tel
+est le résultat de mes efforts. Je crois devoir prévenir Votre Majesté
+que la hâte dans la décision et dans l'action est absolument nécessaire
+à la réussite de ses projets, quels qu'ils soient.
+
+--Mon opinion, dit Pausole, est formelle sur un premier point. Personne
+autre que moi-même n'aura mission d'arrêter ma fille. Je ne reviendrai
+pas là-dessus; j'ai eu trop de peine à m'y résoudre.
+
+--En ce cas, il faut partir immédiatement.
+
+--Partons donc. Les bagages sont-ils prêts?
+
+--Pour la plupart. Et les autres suivront. J'ai fait seller les
+montures, y compris mon fidèle Kosmon à qui un stupide malfaiteur a fait
+subir le plus scandaleux des outrages.
+
+--Comment, à lui aussi?
+
+--Pardon... Ma pensée...
+
+--C'est de l'aberration! dit Pausole. En pleine campagne, dans un pays
+facile et simple, où chacun peut fléchir sans peine de jolies filles
+dans les champs, aller prendre pour amoureuse un bidet cagneux et
+poussif comme celui que vous enfourchez! Voilà une dépravation dont je
+n'avais jamais eu l'idée!
+
+--Je n'ai rien dit de semblable, et...
+
+--Votre malfaiteur est un homme plus à plaindre qu'à blâmer. Je m'oppose
+à toutes poursuites... Faisons le silence autour de cela.
+
+--Je m'explique...
+
+--Vous vous expliquerez en chemin. Cela ne présente aucun intérêt.
+Faites diligence, Taxis, et prenez congé de moi.
+
+ * * * * *
+
+Le rassemblement s'accomplit dans la cour, où les gardes formèrent la
+haie, de la grand'grille à l'escalier.
+
+Giglio, déjà en selle, se montrait au peuple curieux quand d'un groupe
+de paysans se détacha la belle Thierrette.
+
+Souriante, avec un peu de fatigue dans le pli des sourcils, elle
+s'avançait péniblement mais encore non sans vaillance.
+
+Bien qu'elle fût fille à combattre avec toute une escorte en armes, elle
+se laissa intimider par le silence et l'espace qui entouraient les
+cavaliers, et ce fut en rougissant qu'elle s'approcha de Giguelillot:
+
+--Je vous remercie bien, monsieur... Merci... Vous avez été bon pour
+moi... ainsi que ces messieurs... Merci à tous... Merci bien de votre
+générosité... Merci encore... Merci... Merci...
+
+Puis, avec un soupir qui venait du fond de sa franchise, elle dit en
+hochant la tête ces simples mots:
+
+--Je n'oublierai pas.
+
+ * * * * *
+
+Mais Giguelillot se penchait du haut de son zèbre:
+
+--Qu'est-ce que tu tiens donc à la main?
+
+--C'est la quarantième tulipe, monsieur... Je l'ai gardée pour vous...
+pour qu'elle vous porte bonheur...
+
+--Gentille attention. Je la conserverai, ta quarantième tulipe. Que
+puis-je te donner à mon tour? Dis-le-moi.
+
+--Monsieur... on a été bien mauvais pour moi à la métairie... Le patron
+a dit comme ça que je me dérangeais... que j'avais des fréquentations...
+et que je n'avais pas fait la traite du soir... et qu'il lui manquait
+deux seaux... Enfin, quoi?... je suis à la porte avec six francs dans
+mon foulard, et pas d'emploi pour le moment.
+
+--Mais, ma pauvre Thierrette, je n'en ai pas à t'offrir.
+
+--Oh! si!... Moi, j'en vois bien un... Ces messieurs n'ont pas de
+cantinière... Le service est dur, je ne dis pas... mais je serais bien
+dévouée, bien complaisante... Je ferais ce que je pourrais, vous
+savez...
+
+--Comment? tu voudrais...
+
+--Oui... Mais pour les premiers jours je suivrais dans les bagages... Je
+monterais à cheval un peu plus tard... si ça ne vous fait rien.
+
+--Accepté. Va dans les bagages, c'est une excellente précaution. Et
+cache-toi bien jusqu'à midi. Ne te montre pas plus tôt, tu m'entends?
+
+--Oh! non... dans ce moment-ci, j'ai plus envie de dormir que de faire
+la belle, monsieur... Et merci encore... Merci... Vous avez bon coeur
+avec les femmes.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+COMMENT PHILIS TROUVA UN MARI.
+
+ Mon pere, mariez-moy
+ Ou je suis fille perdue.
+ Se vous ne me mariez,
+ Il me faudra courir la rue
+ Soit en chemise ou toute nue
+ Faisant du pis que je pourrai.
+
+ _S'ensuyt plusieurs belles chansons nouvelles._--1542.
+
+
+Trois vases des manufactures royales, un portrait avec autographe et des
+libéralités aux serviteurs marquèrent le passage de Pausole chez le
+malheureux M. Lebirbe.
+
+Mais le vieillard en perdit ses deux filles du même coup.
+
+Le Roi, ne sachant comment consoler son hôte après la fuite de Galatée,
+et pensant avoir appris par son expérience du coeur humain que chez la
+plupart des individus la vanité personnelle l'emportait bien sur
+l'affection, crut alléger tous ses chagrins en l'informant de but en
+blanc qu'épris par les jeunes grâces de la petite Philis, il la mettait
+au rang des Reines et l'emmenait avec le convoi.
+
+Puis tout le cortège se mit en marche, Philis en bleu sur son poney à
+droite de Pausole sur sa mule; Giguelillot à gauche sur son zèbre; Taxis
+en éclaireur sur le minable Kosmon, toujours moignonneux et stigmatisé,
+tandis que plus loin, mollement bercée au pas nautique de son chameau,
+Diane à la Houppe, les yeux dormants, étendue sur le côté gauche,
+renouait les fils de son rêve...
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+OÙ PHILIS BABILLE, ÉCOUTE ET S'INSTRUIT.
+
+ Elle ressemble, dans les bandes
+ De son petit vertugadin,
+ Aux damoiselles de lavandes
+ Dans les bordures d'un jardin.
+
+ Elle bravoit, faisant la roüe
+ Devant le galant qui la sert
+ Comme une mouche qui se joüe
+ Dessus la nappe d'un dessert.
+
+ _Les Muses gaillardes recueillies des plus beaux esprits de ce
+ temps._--1609.
+
+
+Philis ne pouvait y croire:
+
+--Sire, dit-elle, je serai une Reine comme tout le monde, bien vrai?
+
+--Mais oui.
+
+--Comme les trois cent soixante-six? Et je vivrai dans le harem? Et
+j'aurai tant d'amies que cela? Oh! que je vais m'amuser!
+
+--À la bonne heure, dit Pausole. Voilà de bonnes dispositions.
+
+--Est-ce qu'il y a des Reines de mon âge?
+
+--Une trentaine.
+
+--Tant que cela? Et elles sont gentilles?
+
+--Très gentilles.
+
+--Est-ce qu'elles s'aiment bien entre elles ou est-ce qu'elles se
+battent?
+
+--Oh! je crois qu'elles s'aiment plutôt à l'excès.
+
+--On ne s'aime jamais trop, d'abord. Est-ce qu'elles sont sérieuses?
+
+--Pas sérieuses du tout.
+
+Philis, avec un petit cri de gaieté, se souleva sur ses fourches et
+retomba plusieurs fois assise, ce qui était sa manière d'exprimer une
+joie frétillante lorsqu'elle faisait de l'équitation.
+
+--Enfin! dit le page. Vous aurez donc, Sire, une femme superflue, une de
+plus que l'an ne compte de jours! Je suis sûr qu'à partir d'aujourd'hui,
+vous avez le sentiment de la richesse en amour.
+
+--Non pas! Non pas! dit Pausole. Je congédie la Reine Denyse. Le harem
+est pacifié. Chaque Reine a des droits égaux qui s'affirment une fois
+par an. Je n'aurais pas l'extravagance de compromettre par boutade un
+ordre de succession qui doit être l'ordre parfait, puisqu'il se modèle
+sur les révolutions de notre planète elle-même.
+
+--Qu'est-ce que cela veut dire? demanda Philis.
+
+Puis elle se reprit:
+
+--Pardon, Sire. On m'a dit bien des fois qu'il ne fallait pas poser de
+questions. Ce n'est pas ma faute. Je ne sais rien.
+
+--J'en suis ravi, dit Pausole. Mais qu'appelles-tu rien, réponds-moi?
+
+--La liste des Rois de Tryphême avec les sous-préfectures et la règle
+des participes.
+
+--Tu sais tout cela? C'est admirable.
+
+--Je le sais, je le sais... pas très bien.
+
+--Et que voudrais-tu savoir de plus?
+
+À cette question Philis répondit si franchement que Pausole en eut un
+sursaut.
+
+Toute confuse et l'oeil bas, elle se reprit encore:
+
+--Pardon, Sire, j'ai dit une bêtise? Je n'aurais pas dû... surtout
+devant vous... Mais c'est toujours la même chose... Papa le disait
+bien... Quand je monte à cheval depuis cinq minutes je ne suis plus
+tenable, il paraît... Une autre fois, je ferai attention.
+
+Pausole la rassura du geste:
+
+--C'est moi qui ai eu tort, ma petite, si je t'ai laissé croire que je
+te désapprouvais, car tu as fort bien répondu.
+
+--Vraiment?
+
+--Je le crois. D'abord tu as parlé du fond du coeur.
+
+--Oh! oui!
+
+--... Et il faut toujours dire la vérité.
+
+--Même cette vérité-là?
+
+--Elle est la grande vérité des femmes et la plus belle ambition
+qu'elles puissent décemment exprimer. Si tu m'avais répondu que tu
+regrettais de savoir peu de chose sur la mécanique céleste ou le calcul
+différentiel, j'aurais été moins satisfait; non pas qu'il n'y ait de par
+le monde des mathématiciennes et des astronomes qui tiennent
+convenablement leurs petits emplois; mais simplement parce que celles-là
+deviennent semblables à des hommes, et prennent à plaisir les défauts
+d'une moitié du genre humain qui m'inspire de l'antipathie.
+
+--Oh! pas à moi! dit Philis.
+
+Cette fois, le mot parut léger.
+
+ * * * * *
+
+Giguelillot, toujours complaisant, se hâta de combler le silence:
+
+--Avez-vous remarqué, Sire, dit-il brusquement, combien les Tryphémois
+ressemblent aux Français?
+
+--Quelle question baroque! Comment voudrais-tu qu'il en fût autrement?
+Ce sont des Catalans et des Languedociens mêlés; il sont de race
+gallo-romaine.
+
+--Oui; mais ce n'est pas ce que je voulais dire. Je suis venu de Paris,
+croyant trouver ici un milieu tout nouveau. Vous aviez fait une
+révolution complète, proclamé la liberté morale...
+
+--Oh! dit Pausole. Ce n'est rien, mon petit. L'importance des
+révolutions se mesure à l'intérêt que peut avoir le gouvernement à
+retarder leur réussite. Il n'y a jamais eu qu'une révolution improbable
+avant le succès et inconcevable dans le souvenir, c'est celle qui vous a
+donné la liberté religieuse, parce qu'en renonçant au droit divin, le
+pouvoir s'est privé d'un soutien fondamental qui lui avait assuré
+jusque-là une stabilité plusieurs fois séculaire. Mais la liberté
+morale? Vous l'aurez quand vous la demanderez.
+
+--Qu'est-ce que c'est? hasarda Philis.
+
+--Tu penses bien, mon petit Gilles, dit Pausole sans répondre, que le
+jour où, à Paris, le public prendra la peine de réclamer une danseuse
+nue à l'Opéra, on la lui donnera tout de suite, car le ministère n'en
+sera pas renversé, surtout si les abonnés savent que la danseuse est
+bonne pour lui.
+
+--C'est possible; mais je croyais trouver ici un monde plus différent du
+mien, quelque chose de bouleversé, d'inouï, un contraste absolu. Et tout
+se passe pourtant comme dans le pays voisin... Les routes sont calmes,
+les moissons poussent, les métayers chassent de chez eux les filles de
+ferme qui se conduisent mal; les soirées sont d'une tenue grave et les
+jeunes filles paraissent élevées avec une certaine rigueur.
+
+--Bien entendu. Rien ne change rien à l'homme, mon petit. On peut
+seulement lui rendre la vie un peu plus facile et douce en le laissant
+libre d'accomplir tout ce qui ne fait de mal à personne. Et voilà ce que
+j'ai voulu faire. Je crois même que depuis bien des siècles, je suis le
+premier législateur qui se soit donné pour principe de ne pas ennuyer
+les gens.
+
+Philis s'agitait sur sa selle.
+
+--Alors, Sire, on fait tout ce qu'on veut dans le harem?... J'ai encore
+posé une question... Si je suis insupportable, il faut me le dire... Je
+suis habituée... On me gronde tout le temps.
+
+--Non, tu n'es pas insupportable, dit Pausole. Et je t'aime ainsi.
+J'espère qu'au harem tu ne voudras rien faire qui n'y soit permis. En
+tout cas, ce n'est pas une prison. Tant que tu seras heureuse, je t'y
+garderai. Le jour où tu voudras partir, tu me diras simplement: Adieu.
+
+--Et vous ne me retiendrez pas? C'est bien méchant.
+
+Pausole se retourna vers Giguelillot.
+
+--Tu vois, dit-il. On ne perd jamais l'habitude de se plaindre, et sitôt
+qu'on a obtenu la liberté...
+
+ * * * * *
+
+Mais Taxis revenait au grand trot.
+
+--Ah! ah! nous allons apprendre des nouvelles, dit Giguelillot perfide
+et gouailleur. Voici le seigneur Grand-Eunuque qui revient après une
+fructueuse battue. Il a retrouvé la Princesse. Louées soient sur terre
+et dans les cieux sa clairvoyance comme sa tactique.
+
+--Quelle Princesse? demanda Philis.
+
+--Les coupables sont arrêtés! cria Taxis du plus loin qu'il put.
+
+--Quoi? ma fille? Vous avez osé arrêter ma fille?
+
+--Oh! mais comme c'est intéressant! dit Philis tout bas.
+
+--Je n'ai pas eu cette témérité, répondit Taxis. Je ne tiens que les
+complices, qui sont là-bas sous bonne garde. Ce sont deux petits paysans
+du hameau; sans doute ils se sont entremis pour aider à l'enlèvement,
+car ils portent la robe et le costume de la Princesse et de l'Inconnu.
+
+--Ils avouent?
+
+--Ils nient; c'est précisément ce qui les condamne. Le vrai coupable se
+reconnaît à un signe frappant: il commence toujours par déclarer qu'il
+est innocent. Sitôt cette déclaration reçue, la police donne l'ordre
+d'écrou. Il y a là plus qu'une présomption, à mon sens: presque une
+certitude. J'ajouterai même qu'à défaut d'autres preuves, je me
+contenterais de celle-là pour condamner.
+
+--Faites comparaître, dit Pausole.
+
+Et l'on vit arriver, se tenant par la main, une jeune campagnarde et son
+frère, larmoyants et livides de peur.
+
+ * * * * *
+
+Ils expliquèrent en bégayant qu'ils avaient trouvé cette belle robe et
+ces beaux habits dans la cour de leur cabane; que, comme c'était le jour
+de la Pentecôte, ils avaient pensé que la sainte Vierge leur envoyait
+ces atours de fête pour les récompenser d'avoir beaucoup peiné pendant
+l'année précédente; qu'ils avaient vu là un miracle, c'est-à-dire
+quelque chose de bien naturel, et que s'ils s'étaient doutés de ce qui
+les attendait au milieu de la route, ils auraient plutôt jeté les
+vêtements au feu que de s'en parer un seul instant. Enfin, leur maintien
+fut si humble et si candide et si niais, que Pausole, levant les
+épaules, s'écria:
+
+--Vous êtes fou, Taxis. Ces enfants sont parfaitement idiots, et par
+conséquent incapables de mal faire. Le crime est un des privilèges
+réservés à l'intelligence--j'entends du moins le crime complexe et
+clandestin comme celui que nous poursuivons. J'espère pour l'honneur de
+ma fille qu'elle a été enlevée par quelqu'un d'assez fin pour ne
+demander aucune aide aux bélîtres que vous avez pris.
+
+--Je demande néanmoins qu'ils soient fouillés, dit le Grand-Eunuque.
+
+--Soit. Mais vous ne trouverez rien. Je m'en porte garant.
+
+Taxis déshabilla de sa propre main le frère et la soeur tout honteux,
+qui se serrèrent l'un contre l'autre en mettant chacun leurs doigts dans
+leur nez.
+
+Sur le talus poudreux de la route il étala leurs habits, fouilla les
+poches, les goussets, les doublures?
+
+--Rien? dit Pausole. Je le pensais bien!
+
+--Quatre lettres, répondit Taxis.
+
+Et, avec une déférence qui ne laissait pas d'être orgueilleuse, il les
+tendit d'un geste vif.
+
+--Où se trouvaient ces lettres? dit Pausole.
+
+--Dans la poche gauche intérieure du veston.
+
+--Lisez-m'en une; celle que vous voudrez.
+
+Et tandis que Philis, prodigieusement intriguée, amenait son petit
+cheval par derrière pour suivre par-dessus l'épaule, Taxis donna lecture
+du premier billet:
+
+«Mon petit Mimi,
+
+«Réveille-toi. Je casserai ta sonnette à dix heures et demie. Mon singe
+fait une adjudication à la campagne. Je suis libre comme une hirondelle
+et je me sens si tendre que mes yeux se ferment! Renvoie n'importe qui
+si tu n'es pas seule! On m'habille et j'accours.
+
+«Ta bouche.
+
+ «CAMILLE.»
+
+--La lettre est bien cocasse, déclara Pausole. Qui peut être ce M.
+Camille qui se compare sottement à une hirondelle et possède un singe,
+lequel fait des adjudications? Chez quels peuples les vieux notaires
+vendent-ils leurs études à des ouistitis? Voilà qui ne se comprend
+guère.
+
+--Dites donc, souffla Philis à l'oreille du page. C'est une écriture de
+femme, vous savez. Pour moi, il y a des choses là-dessous...
+
+--Ah! Ah!
+
+--Faut-il que je le dise?
+
+--Non. Cela ferait mauvais effet.
+
+Et, suggérant à son zèbre le désir de faire volte-face, il se tourna
+vers le Roi:
+
+--On perd un temps précieux, fit-il, à lire cette correspondance. Elle
+ne peut rien nous apprendre: je sais depuis hier soir qui accompagne la
+princesse...
+
+--Je le sais aussi, monsieur! cria Taxis. Ma découverte corrobore toutes
+mes présomptions. Ces quatre lettres sont adressées à «Mlle Mirabelle».
+J'affirme donc une fois de plus que cette précoce entremetteuse a servi
+de truchement dans la circonstance, et que le coupable est son ami,
+qu'il l'a commise et soudoyée.
+
+--Je prétends, dit Giguelillot, que la vérité est bien différente.
+
+Et, certain de la réponse qu'il allait recevoir, il ajouta:
+
+--C'est ce que je vais avoir l'honneur d'exposer au Roi s'il m'accorde
+ici même trois heures d'entretien pendant lesquelles je lui rendrai
+compte de toutes les recherches que j'ai faites pendant la journée
+d'hier.
+
+Eh! Pourquoi? dit Pausole. C'est bien inutile. Je ne suis point un chef
+de police et je n'ai nullement l'intention de me mêler à vos travaux.
+Entendez-vous, je vous le répète. Votre explication d'hier, quoique
+vive, a pu vous rapprocher. Menez l'enquête de concert ou chacun de
+votre côté. Cela m'est parfaitement égal. Je n'interviendrai qu'à la fin
+pour reprendre moi-même ma fille dans la retraite où j'espère que vous
+la retrouverez.
+
+--Votre fille est donc partie, Sire, comme Galatée? demanda Philis.
+
+--Ce n'est pas du tout la même chose, dit Pausole.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+COMMENT TAXIS APPRIT ENFIN LA VÉRITÉ SUR TOUTE L'AFFAIRE.
+
+ J'ai dans mon répertoire plusieurs remèdes, _Pulsatilla_, _Natrum
+ muriaticum_, _Belladona_, efficaces chez les gens qui se croient
+ damnés.
+
+ Dr GALLAVARDIN (de Lyon).--1896.
+
+
+Les deux petits paysans mis en liberté, tout le cortège s'ébranla de
+nouveau dans la direction de Tryphême.
+
+Giguelillot n'aurait point voulu mystifier le Roi Pausole, car il
+l'aimait très sincèrement, malgré qu'il l'eût fait cocu. Mais ses
+scrupules étaient moins vifs à l'égard du seigneur Taxis; et comme il
+lui fallait pallier le fâcheux épisode des lettres, il rejoignit le
+Grand-Eunuque et lui dit en confidence:
+
+--Monsieur, pour ma part je mènerai l'enquête d'une façon impitoyable;
+mais je crois devoir vous annoncer que l'inculpé est par malheur un de
+vos coreligionnaires.
+
+--Que dites-vous? Quel scandale!
+
+--Ne vous effrayez pas. Sa voie est droite et ne l'égare qu'en
+apparence. Voici la vérité sur toute cette affaire: un jeune homme,
+choisi parmi les plus chastes d'une société qui en compte beaucoup, a
+été chargé d'une mission morale à Tryphême par un groupe de protestants
+qui habite Alais.
+
+--Alais est une ville sans tache, dit Taxis.
+
+--Vous le savez, monsieur, je ne partage pas vos idées, reprit
+Giguelillot imperturbable; mais je trouve malgré moi une certaine
+grandeur, un généreux désintéressement aux visites que font vos amis
+chez les courtisanes de nos grandes villes, à l'effet, sans doute, de
+les purifier.
+
+--N'en doutez point.
+
+--Tel était précisément le but du jeune homme que nous recherchons.
+Depuis cinq mois, si j'en crois ses propres paroles, il a passé toutes
+ses nuits et souvent même ses journées dans les lits des filles perdues,
+allant sans cesse de couche en couche, de répulsion en répulsion.
+
+--Le noble enfant!
+
+--Sa méthode particulière consistait à montrer sa propre personne, qui
+est en effet sans charmes, déplaisante et mal tenue. Il quittait ses
+vêtements, s'approchait de la pêcheresse et articulait d'une voix
+lamentable: «Voilà ce que c'est que la chair; comment n'es-tu pas
+écoeurée?»
+
+--Il en a converti beaucoup?
+
+--Aucune. La plupart protestaient aussitôt qu'elles n'avaient jamais
+rien touché de plus tentateur que son corps, et qu'elles aimaient
+beaucoup les blonds (car il est blond). D'autres lui expliquaient avec
+un sourire qu'elles n'étaient pas moins aimables envers les beautés de
+second rang et qu'en échange d'un double prix elles donnaient double
+tendresse. Celles même qui restaient assez franches pour dire de lui ce
+qu'elles en pensaient se refusaient à injurier dans le sursaut d'un égal
+mépris le reste de leurs amants. Celles-là étaient les plus jeunes.
+Bref, il allait partir très découragé lorsque ayant appris que la
+Princesse Aline habitait non loin du harem, il jugea que nulle âme
+n'était plus en péril que la sienne, et eut la gloire de la sauver.
+
+--Comment s'y est-il pris?
+
+--C'est un secret. Concurremment, monsieur, il extirpait encore du sein
+du péché une pauvre danseuse nommée Mirabelle.
+
+--Ah! nous y voilà donc!
+
+--Mais cette danseuse manquait d'argent pour retourner dans son pays et
+oublier là sa jeunesse d'orgies. Son conseiller ne se souciait point de
+lui en remettre, car il avait en horreur toutes les prodigalités. La
+Princesse Aline s'en chargea. Et c'est ainsi qu'elle put le même jour
+non seulement se préserver elle-même, mais tirer du gouffre une autre
+brebis. Voilà pourquoi elle écrivit et fit porter où vous savez, par la
+main d'une dame d'honneur, la lettre qui vous alarmait.
+
+--Tout s'explique, en effet! Et ces billets trouvés...
+
+--Ce sont les derniers témoins d'une folle existence. Mirabelle voulait
+les détruire tout d'abord; puis elle en a fait don à son bon pasteur
+pour prouver un repentir sincère.
+
+--Et ces vêtements eux-mêmes... ce veston bleu... cette robe verte...
+
+--Une libéralité à de pauvres paysans. La Princesse Aline et son
+compagnon ne veulent plus s'habiller que de noir.
+
+ * * * * *
+
+Taxis regarda fixement le petit page.
+
+--Monsieur, dit-il (et je m'excuse à l'avance de ce que je vais
+présumer), j'ai des raisons de penser que vous vous moqueriez de moi si
+je vous en donnais l'occasion. Mais aujourd'hui je vous crois, oh! je
+vous crois! La Vérité illumine ce que vous venez de m'apprendre. Je le
+sens! Je le sais! Je le crie!... On n'invente pas cela!... Désormais une
+lutte effrayante va se livrer en mon coeur entre mon devoir moral et mon
+devoir public... Si je protège la Princesse, je trahis le Roi... Si je
+la livre, j'arrache une âme à la vertu... D'un côté, c'est le forfait;
+de l'autre, c'est la coulpe... Dans les deux cas, l'enfer me guette...
+Que faire? Où aller? Que devenir?... Sentinelle! Sentinelle! Que dis-tu
+de la nuit?
+
+Le poney de Philis se rua au milieu de ce désespoir. Pourpre et
+haletante, la petite criait:
+
+--Mais vous ne voyez donc rien! Regardez devant vous... Tenez! Tenez!...
+Là-bas, sur la route...
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+COMMENT LE ROI PAUSOLE FUT REÇU PAR LE PEUPLE DE TRYPHÊME.
+
+ Le 30 janvier 1589, il se fit en la ville plusieurs processions
+ auxquelles il y a grande quantité d'enfans, tant fils que filles,
+ hommes et femmes, plus de cinq ou six cents personnes toutes nues,
+ tellement qu'on ne vit jamais si belle chose.--Dieu merci!
+
+ _Journal des choses advenües à Paris, depuis le 23 décembre 1588._
+
+
+Sur la route, au grand soleil de juin, tout un cortège s'avançait
+lentement, annoncé par un brouhaha de voix, de chants et de musiques...
+
+Le page et Taxis s'arrêtèrent.
+
+--Qu'est-ce que c'est encore que cette multitude? dit Pausole qui les
+avait rejoints.
+
+--Je crois, dit Giguelillot, que Tryphême prépare à son bon monarque une
+réception triomphale.
+
+--Comment? une réception? Mais je fais un voyage secret!... Peut-être
+n'ai-je pas gardé en fait un rigoureux incognito, puisque j'ai la
+couronne en tête; cependant, je n'avais prévenu personne et je suis
+stupéfait de ce que j'aperçois.
+
+--Tryphême est à sept kilomètres du palais. A bicyclette, cela se fait
+en un quart d'heure. La ville entière a su votre départ hier matin avant
+midi. Elle a eu tout le temps de préparer un accueil cordial et pompeux,
+et je crois bien que nous le subirons, Sire, quel qu'en soit notre
+sentiment.
+
+--Tant pis, dit Pausole. Je m'y résigne. Acceptons d'un visage aimable
+ce qu'on voudra nous imposer. La popularité est une lourde charge; mais
+fou qui rechignerait contre elle.
+
+ * * * * *
+
+Dans le centre d'un rond-point ombreux qui élargissait la route, la tête
+de la procession fit halte à six pas du Roi.
+
+Elle était formée par deux jeunes filles à califourchon sur des juments
+arabes de robe blanche et à longue queue. Leurs cheveux noirs étaient
+couronnés de pivoines. Leurs jambes très brunes se fonçaient sur le poil
+éclatant des bêtes, et leurs pieds petits tombaient droit, n'ayant ni
+selle ni étriers.
+
+D'une seule main, chacune d'elles tenait les brides de moire et, de
+l'autre, portait la hampe de bambou d'une bannière légère qui, tendue
+entre elles deux, élevait sur le ciel ces mots de soie et d'argent:
+
+VIVE NOTRE BON ROI PAUSOLE!
+
+Plus loin, deux autres jeunes filles élevaient une seconde bannière sur
+laquelle on pouvait lire:
+
+TRYPHÊME EST HEUREUSE.
+
+Un troisième couple suivait avec cette dernière inscription:
+
+TRYPHÊME EST RECONNAISSANTE.
+
+Au delà, de longues files de femmes qui portaient sur leur tête des
+corbeilles de fleurs, encadraient d'abord la musique, puis les autorités
+de la ville, hommes à barbe ou vieillards rasés, tous vêtus de coutil
+blanc.
+
+Derrière, marchait une foule énorme.
+
+--Oh! que c'est joli! que c'est joli! dit Philis, la main au menton.
+C'est pour nous, tout cela? pour nous deux? C'est une fête pour mon
+mariage?
+
+--Oui, dit Pausole. Tu l'as deviné.
+
+Alors, Philis cria:
+
+--Vivent les Tryphémoises!
+
+Sa voix perçante traversa l'air même au-dessus de toutes les fanfares,
+et la foule répondit:
+
+--Vive le Roi Pausole!
+
+Puis les ophicléides ayant fini leur marche sur douze cadences
+parfaites, répétées selon toutes les coutumes, entonnèrent l'Hymne
+Pausolien dont cent voix chantaient les paroles.
+
+ * * * * *
+
+Pausole ne l'écouta pas debout. Un monsieur fort affairé, la main
+fébrile et l'oeil inquiet, ayant fait former le cercle à toute la
+procession, conduisit le Roi jusqu'à une estrade, hâtivement échafaudée
+dans l'ombre verte du rond-point.
+
+Philis, n'y trouvant pas de siège pour elle, s'assit en riant sur un
+petit coussin. Diane à la Houppe, moins jalouse que la veille et pour de
+bonnes raisons, se contenta d'un coussin semblable. Ainsi flanqué de ses
+deux femmes comme une statue de marbre qu'entourent des figures
+allégoriques, Pausole ouvrit les bras en inclinant la tête pour exprimer
+à tous qu'il se disait comblé d'honneurs, et prit doucement place dans
+son trône.
+
+Hélas! il prévoyait bien que l'éloquence officielle devrait être, ce
+jour-là, reçue comme un fléau divin.
+
+Mais la Ville entendait flatter ses préférences, et le premier de tous
+les discours fut fait par un homme du peuple.
+
+--Sire, dit cet orateur, nous vous aimons bien, nous, les gueux, les
+gens sans cabane. Quand on nous trouve étendus au pied d'un mur ou sur
+la planche verte d'un banc, en train de dormir ou d'aimer, on ne nous
+envoie pas en prison pour nous punir de n'être pas riches. Quand nous
+n'avons que deux sous pour nous acheter du pain, la loi ne nous force
+pas d'aller voler six francs pour nous acheter un pantalon. Quand nous
+n'avons ni sou ni maille, nous savons que nous pouvons entrer dans les
+boulangeries royales où vous faites donner de quoi vivre aux loqueteux
+que la faim travaille. Enfin tant que nous ne faisons rien contre ceux
+qui nous laissent passer, nous avons le droit d'être gueux et de ne pas
+mourir tout de même... On ne voit cela que dans notre pays. Le Roi
+Pausole est un brave homme.
+
+Pausole étendit la main.
+
+--Ce discours me plaît beaucoup. Qu'on donne à ce pauvre claquedent une
+maisonnette et une pension avec du tabac, du bon vin et deux ou trois
+fortes filles pour chauffer ses draps en décembre. Qu'on en donne autant
+aux douze gueux qu'il désignera de son plein gré. Je prends les frais de
+leur entretien sur ma cassette particulière, et s'ils font des enfants,
+je leur donnerai double rente. Enfin, qu'on réunisse tous les autres
+errants et qu'on remette à chacun une petite pièce d'or; c'est mon don
+de joyeuse entrée dans ma bonne ville de Tryphême.
+
+La foule poussa des acclamations.
+
+ * * * * *
+
+Un autre orateur s'avança.
+
+--Sire, dit-il, nous vous bénissons, nous, les gens du petit commerce,
+car vous nous laissez tranquilles, et nous vendons ce qu'il nous plaît,
+sans patentes ni privilèges. Personne n'a le droit d'entrer chez nous de
+la part du gouvernement: nos allumettes, nos cigares et même nos cartes
+à jouer ne portent aucune estampille. Si l'acheteur méprise nos cravates
+mais se sent du goût pour la vendeuse et le lui exprime sur-le-champ,
+nous pouvons fermer les yeux sur ce qui se passe dans l'arrière-boutique
+sans que l'État ouvre les siens dans un cas où personne ne réclame son
+appui. Si, pour mieux joindre les deux bouts, nous déclarons teindre et
+blanchir les mouchoirs que nous vendons, on ne vient pas tripler nos
+impôts pour nous pousser à la faillite et ruiner du même coup vingt-cinq
+pauvres gens. C'est à vous seul que nous devons, Sire, un sort que
+l'Europe nous envie. Au nom de tout le petit commerce, je remercie Votre
+Majesté.
+
+--Mon ami, dit Pausole, vous n'accepteriez pas que je vous fisse une
+largesse dont vous n'avez aucun besoin, mais je donne dix hectares des
+terres de la couronne avec l'argent nécessaire pour construire une
+maison de retraite aux petits commerçants malchanceux. Si je pouvais
+ajouter la moindre liberté à celles que vous avez déjà, je le ferais
+avec allégresse, mais le code de Tryphême ne me laissant pas le droit de
+vous imposer une entrave (et je l'ai bien voulu ainsi) me retire en même
+temps le plaisir de vous apporter une liberté de plus. Pénétrez-vous de
+vos satisfactions, puisque vous affirmez qu'elles sont véritables et
+renversez mon successeur sans pitié comme sans scrupule s'il prétend
+restreindre d'une ligne l'infini que je livre à vos initiatives.
+
+--Vous vivrez toujours! cria le peuple.
+
+--Je n'aime pas à en douter, répondit Pausole.
+
+ * * * * *
+
+Un troisième personnage se présenta.
+
+Le sens de son discours se lisait dans ses yeux, et plus encore dans le
+long geste par lequel il annonça le mouvement de sa première période. Au
+nom des classes dirigeantes, il allait remercier le Roi des bénéfices
+que ses amis savaient tirer, eux aussi, de la grande loi tryphémoise.
+
+Mais le Roi l'arrêta d'un mot.
+
+--Monsieur, ce n'est pas d'abord pour vous que j'ai changé toutes les
+coutumes. Si ma loi vous plaît, voilà qui m'enchante, mais vous
+conviendrez avec moi que vous pouviez atteindre au bonheur, dans la
+limite des joies humaines, sans que je m'occupasse de vous taper les
+joues pour vous empêcher de pleurer. La stupide charge des lois n'était
+pas moindre sur vos têtes que sur les derniers de mes sujets. Leur
+intérêt, cependant, passait avant le vôtre et je ne m'occupe de vous que
+par-dessus le marché. Cela n'empêche point que je ne sois sensible à
+votre hommage et touché de vos remerciements. Vous êtes homme, et comme
+tous les hommes, vous aviez le droit strict de régler votre vie avec
+indépendance. J'ai le plaisir de vous saluer.
+
+Les acclamations redoublèrent.
+
+--Bien... bien... dit Pausole, cela suffit. Je déclare la séance levée.
+Le chef de la Sûreté générale est-il parmi les assistants? J'ai deux
+mots à lui dire en particulier.
+
+ * * * * *
+
+Pausole et tous ses compagnons reprirent leurs diverses montures. Le
+cortège, les porte-bannière, la foule, les bagages et les quarante
+lanciers se suivirent dans un désordre voulu par Giguelillot, qui venait
+de prendre le commandement.
+
+Entre temps, le chef de la Sûreté, tenu à l'écart par le Roi, entendit
+les paroles suivantes:
+
+--J'aurais préféré, monsieur, passer les portes de Tryphême sant être
+reconnu ni connu, car je voyage dans un dessein que le mystère et le
+silence ne sauraient trop favoriser. Mais, puisque aussi bien mon
+déplacement n'est plus un secret pour personne, il ne me reste pas de
+motifs raisonnables pour vous en cacher le but en me privant de vos
+services dévoués. Soyez donc mon auxiliaire.
+
+--Ce sera mon devoir et mon honneur, répondit le fidèle agent.
+
+--Ma fille, la Princesse Aline, a quitté le palais jeudi. Elle a eu pour
+cela ses raisons et je ne permettrai à personne de les mettre en
+discussion. Un jeune homme la conseille, l'accompagne et la protège.
+J'ignore où il l'a conduite et je désirerais être fixé sur ce premier
+point. J'ignore également qui il est, et il serait bon que je fusse tiré
+de cette seconde incertitude.
+
+--Votre Majesté peut-elle me donner un signalement?
+
+--Taxis! appela le Roi.
+
+Taxis, très pâle, comparut. Pausole lui dit à voix basse:
+
+--Le chef de la Sûreté demande le signalement de l'inconnu que nous
+poursuivons...
+
+--Ah!
+
+--Eh bien?... répondez... l'avez-vous?
+
+Déchiré par l'obligation d'obéir, Taxis plongea une main tremblotante
+dans sa poche et en tira un papier qu'il tendit.
+
+«Le signalement! se disait-il, le signalement!... Ah! malheureux jeune
+homme!... Admirable martyr!... Ils vont le reconnaître tout de suite et
+c'est moi qui l'aurai livré!»
+
+La pièce était ainsi conçue:
+
+ TAILLE Moyenne.
+ CHEVEUX Châtains.
+ BARBE Néant.
+ YEUX Gris.
+ FRONT Moyen.
+ NEZ Ordinaire.
+ BOUCHE Moyenne.
+ MENTON Rond.
+ VISAGE Ovale.
+ SIGNES PARTICULIERS. Néant.
+
+--Voilà qui est parfait, dit le chef de la Sûreté. Avec ce signalement
+caractéristique, nous pouvons entrer en campagne. Mais quel âge?
+
+--Environ seize ans, dit Pausole.
+
+--Oh! fit Taxis... Seize... ou dix-huit... Moins de trente ans...
+Probablement moins de trente ans... Il n'a pas été vu de près...
+
+--Alors comment connaît-on la couleur de ses yeux? demanda le policier.
+
+--Heu!... on la connaît... il serait plus exact de dire qu'on la
+suppose...
+
+--A-t-il de la barbe, enfin? Le signalement prétend que non.
+
+--Peu de barbe... Peu... Mais un peu...
+
+--Cela n'importe guère, d'ailleurs. Tel qu'il est, le document suffit,
+et au delà.
+
+Taxis se retira très en hâte.
+
+--Monsieur le chef, reprit Pausole, veuillez ne m'importuner ni de
+questions ni de comptes rendus. Retenez, en outre, que vous avez mission
+de découvrir, mais non pas d'arrêter. Je ne vous donne qu'un mandat de
+recherches. Dès que vous l'aurez su remplir, vous rédigerez un rapport
+et le remettrez à mon page: vous le voyez là-bas monté sur un zèbre, aux
+côtés de la Reine Philis qui lui parle et rit en ce moment. Si pourtant
+vos efforts aboutissaient entre l'heure de minuit et celle de midi, vous
+auriez pour supérieur mon conseiller Taxis, qui nous quitte à l'instant.
+Car mon page n'a d'autorité que pendant la moitié du jour. Allez. Je
+vous ai dit tout ce que vous deviez entendre.
+
+ * * * * *
+
+Pendant cette conversation, Giguelillot s'était rapproché de Philis.
+
+--Allez-vous-en, lui dit la petite avec une moue qui voulait être
+sévère.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce que je vous trouve de plus en plus gentil. Et il paraît que je
+n'ai pas le droit de vous le dire.
+
+--Alors ne le dites pas...
+
+--Mais c'est que je le pense!... Allez-vous-en!... j'ai envie de vous
+embrasser.
+
+--Mais non, mais non...
+
+--Si... là, dans le cou, derrière l'oreille où Vous m'avez mis hier un
+baiser si bien fait, si bon... Je vais m'en donner un sur la main...
+Faites attention!... Il est pour vous.
+
+--Je l'ai senti.
+
+--Moi aussi, allez!...
+
+Elle rougit beaucoup, sentant que Giglio la regardait.
+
+Ils se turent.
+
+--Mais partez donc, reprit-elle. Vous me faites dire des horreurs.
+
+--Ce n'est pas mon avis.
+
+--Vraiment?... Oh! si, tout de même... Il ne faut pas m'écouter,
+voyez-vous... Je ne sais jamais ce qui est inconvenant...
+
+--Moi non plus.
+
+--Ainsi... j'ai pensé à vous tout le temps la nuit dernière quand vous
+avez été parti... Est-ce que je peux vous dire ça, ou non?
+
+--Si c'est la vérité...
+
+--Oh! je vous ai fait plaisir! vous vous êtes troublé. Vous êtes très
+content. Ah! Ah!... Restez là, maintenant, je vous défends de me suivre.
+
+Devinant avec un instinct très sûr qu'il fallait s'en aller sur ce petit
+effet, elle talonna son petit poney noir qui vint en quelques bonds se
+ranger aux côtés du Roi Pausole.
+
+ * * * * *
+
+On entrait dans les faubourgs.
+
+De toutes parts, aux fenêtres, aux portes, sur les toits et sur les
+arbres, une populace exultante se pressait, mêlait des rires, levait des
+bras frémissants, lançait des bouquets de cris joyeux.
+
+Ouvriers en chemise de couleur et en panlalon de toile bleue; bourgeois
+en vêtements de soleil, petites filles nues, trottins en bas rouges,
+femmes en cotillons rayés se penchaient au bord des trottoirs avec des
+fleurs et des branches vertes.
+
+On entendait des cris, des voix soudaines:
+
+--Je le vois!... c'est lui!... le voilà!... maman! maman!... le
+voilà!... oh! je l'ai bien vu! je l'ai vraiment bien vu!
+
+Et d'autres qui pleuraient:
+
+--Papa! porte-moi!... je suis trop petite!... où est-il?... prends-moi
+sous les bras!... plus haut!... plus haut!... encore plus haut!...
+
+Une enfant de trois ans cria en brandissant par la patte une poupée
+rose:
+
+--Ive le Roi!... le Roi Paupaul!
+
+Et Pausole la prit à bout de bras pour l'embrasser sur les deux joues.
+
+Partout des arcs de triomphe échafaudés en une nuit se dressaient au
+coin des rues, à l'entrée des places et des carrefours. Toutes les
+fenêtres étaient pavoisées. Des étoffes de couleur, des feuillages, des
+rameaux frissonnants, des roses, couvraient les maisons, les trottoirs,
+les pavés et le ciel lui-même. Depuis les portes de la cité jusqu'à la
+Grand'Place, dix-huit cents jeunes filles nues formaient une haie brune
+et versaient un fleuve de roses rouges sur les pas du Roi et des Reines.
+Les innombrables fleurs de juin tombaient des fenêtres dans la rue comme
+des cascades au torrent.
+
+ * * * * *
+
+Pausole saluait, saluait, ouvrait les bras, penchait la tête, levait
+parfois une main qui semblait dire: «C'est trop!» Et sa bonne barbe et
+ses bons yeux rendaient par leur expression douce à l'enthousiasme de la
+foule une affection toute paternelle qui enchantait les assistants.
+
+Philis, auprès de lui, se tenait très raide, consciente de ses nouveaux
+droits et de la part qu'elle pouvait prendre aux acclamations publiques.
+Son regard était sévère et digne; mais pour se mettre dans le ton des
+modes qu'elle voyait générales elle avait enlevé l'épingle qui arrêtait
+à mi-buste l'ouverture de son corsage, et elle montrait au peuple ses
+seins élevés à l'ombre, étant fière de leurs pointes pâles et de leur
+peau transparente.
+
+Taxis cherchait dans sa Bible de saines distractions à un tel spectacle;
+mais le hasard l'ayant fait tomber sur le second livre des Chroniques,
+il ne trouvait dans la biographie de Salomon que des exemples encore
+plus scandaleux des turpitudes où peut sombrer le dévergondage royal.
+
+Diane à la Houppe regardait la foule en soulevant le rideau de son
+palanquin.
+
+Giguelillot, à rebours sur sa selle, tenait par les mains deux jeunes
+filles dont chacune tirait en avant une farandole mouvementée de soeurs,
+d'amies ou d'inconnues. Ce qu'il leur disait devait être d'un intérêt
+particulier, car, sitôt qu'il avait prononcé le moindre mot, on le
+répétait d'un bout à l'autre de la file avec d'assourdissants éclats, et
+le cortège avançait toujours, traînant derrière son étambot où
+Giguelillot était sirène, un double sillage de rires.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+DE LA PROMENADE QUE FIT PAUSOLE À TRAVERS SA CAPITALE.
+
+ Deux besoins qui réuniront toujours les hommes en sociétés, le besoin
+ de l'ordre et celui de se perpétuer, déterminèrent ces nouveaux
+ habitants à demander un chef et des femmes.
+
+ BARON DE WIMPFEN, _Voyage à Saint-Domingue_.--1789.
+
+
+La préfecture et l'Hôtel de Ville s'étant, par hasard, entendus pour se
+partager l'honneur de l'insigne présence royale, Pausole accepta le
+festin des conseillers municipaux et fit porter ses bagages dans les
+appartements préparés chez le préfet.
+
+Il y avait bien quelque part un palais de la couronne, mais comme
+Pausole ne venait jamais dans sa capitale, il avait consenti à ce qu'on
+transformât la vieille résidence en un jeune musée populaire.
+
+Aussitôt après le repas, Pausole ragaillardi et non pas fatigué par ses
+deux jours de promenade, déclara qu'il ferait sur le dos de sa mule le
+tour des bas quartiers de la ville.
+
+Macarie, d'un air placide, le reprit sur son échine et abaissa les deux
+oreilles avec beaucoup de résignation.
+
+Le Roi, Taxis et Giguelillot s'en allèrent sans autre escorte.
+
+Autour d'eux, le peuple, toujours empressé, mais un peu moins bruyant
+que la veille, emplissait les rues et les fenêtres. On criait toujours:
+«Vive le Roi!» et même certaines voix disaient: «Bonjour, Sire!», à quoi
+Pausole répondait: «Bonjour! Bonjour! mes amis!»
+
+Des camelots parcouraient les trottoirs en annonçant leurs feuilles
+encore fraîches:
+
+--Demandez _la Paix_! _l'Indépendant_!
+
+--_La Nudité_! son édition de cinq heures!
+
+Un petit bonhomme, se méprenant, hurla aux oreilles de Taxis:
+
+--_Le Moniteur général des jeunes filles à louer_, vingt-cinq centimes
+avec sa prime!
+
+--Qu'est-ce que c'est que la prime? demanda Guiguelillot.
+
+--Bon pour un baiser d'une minute à toucher dimanche prochain!
+
+Mais le gamin se rangea lestement pour laisser passer une
+voiture-réclame où deux Tryphémoises de vingt ans allongeaient les
+lignes pures de leurs corps veloutés sur une large bande d'annonce qui
+portait en lettres énormes une adresse de parfumeuse.
+
+--Voilà de jolies personnes, dit Giguelillot fort éveillé.
+
+--Erreur! grommela Taxis.
+
+--Quelle femme saurait vous plaire?
+
+--Il en fut une, monsieur.
+
+--Oh! racontez-nous cela, rien n'est plus singulier.
+
+--Comment? fit le Roi presque sérieux. Mais vous m'étonnez, monsieur le
+Grand-Eunuque. Vous avez aimé? Qu'est ce que cela veut dire?
+
+--Aimé, non! Je n'ai jamais aimé que l'Éternel, Votre Majesté ne
+l'ignore point; mais j'ai un jour vivement senti la perfection de
+l'oeuvre divine, devant une créature du sexe. En un mot j'ai connu une
+dame qui réalisait parfaitement mon idéal de la beauté. Je précise en
+disant: mon idéal _physique_ de la beauté _morale_. Vous me comprenez?
+
+--Pas du tout; mais cela ne fait rien... Continuez.
+
+--Soit. Cette femme était l'unique locataire de mon père. Elle dirigeait
+une petite maison toujours close et extérieurement décente, un de ces
+pavillons que M. Lebirbe combat, mais que j'estime, pour ma part,
+excellents en ce qu'ils concentrent sur un point les impuretés de la
+ville entière, et surtout en ce qu'ils sont ennemis du scandale. Sur
+cette question, les protestants, vous le savez, sont unanimes. La bonne
+et digne femme me recevait souvent; mon père savait que mes principes et
+ma chasteté native permettaient que j'entrasse chez elle sans y courir
+aucun danger; le dimanche, en sortant du prêche, j'allais jouer avec ses
+enfants... Un jour donc, comme je puisais là une salutaire horreur du
+vice par sa contemplation même, nous vîmes entrer cette digne personne
+que mon père estimait fort, car elle lui rapportait cinq mille francs
+par an. Elle n'avait aucune chemise, et je fus frappé intérieurement. Sa
+majestueuse obésité commandait avant tout le respect. On eût dit qu'elle
+était enceinte de six enfants et qu'elle aurait su les nourrir tant elle
+avait de vastes seins. On ne pouvait les voir sans comprendre que la
+maternité est la mission première et la suprême gloire de la femme,
+monsieur. Enfin, pour comble de beauté... (de beauté morale, veux-je
+dire) son ventre retombait devant elle avec une pudeur charmante jusque
+vers le milieu de ses jambes. Sa poitrine était un fichu; son abdomen
+était une jupe: ses enfants pouvaient donc la regarder sans crime: même
+nue, elle avait des voiles.
+
+Giguelillot lui serra les mains:
+
+--Ah! monsieur, j'ai le violent désir de vous prendre pour ami intime,
+car nous ne nous battrons jamais à propos d'une femme qui passe. Et les
+autres querelles ne comptent pas.
+
+ * * * * *
+
+Pausole, qui n'écoutait plus, montra devant une boutique un écriteau
+orné d'une palme: «Société Lebirbe. Grand Prix d'honneur.»
+
+--C'est ici, demanda-t-il, que demeure la lauréate?
+
+--Oui, Sire, dit un voisin.
+
+--Où est cette enfant? reprit le Roi. Je la veux féliciter. En effet, si
+M. Lebirbe exprime parfois des voeux dont la réalisation serait funeste
+pour les libertés publiques, il est plein de sens et il voit juste sur
+le chapitre des principes qu'il faut répandre autour de soi. Je suis sûr
+qu'il a fait un choix éclairé entre toutes les jouvencelles qui
+pouvaient aspirer à la couronne de roses. Où est l'heureuse rosière?
+Dites-lui que je lui fais une visite.
+
+La jeune fille descendit en hâte, et, dès qu'elle aperçut le Roi, elle
+enleva prestement sa cotte et son fichu comme on retire un tablier pour
+s'endimancher à l'office.
+
+Elle était jolie de la tête aux pieds.
+
+--On t'a couronnée? dit le Roi.
+
+--Oui, Sire, on a été bien bon.
+
+--Tu le méritais?
+
+--Comme beaucoup d'autres. J'ai eu de la chance, voilà tout.
+
+--Mais qu'avais-tu fait pour être rosière?
+
+--Sire, mes parents sont pâtissiers. Les quatre marmitons ont demandé ma
+main et chacun d'eux a dit qu'il se tuerait si je ne la lui donnais pas.
+
+--C'était un cas difficile. Comment l'as-tu résolu?
+
+--Oh! je n'ai pas voulu de suicides dans ma petite vie. Je les ai
+épousés tous les quatre. Il faut être bonne fille, n'est-ce pas, Sire?
+Les hommes sont si malheureux quand on les laisse à la porte! Ils
+veulent bien peu de chose! Pourquoi leur refuser?
+
+--Eh! si un cinquième se présente, il faudra bien que tu lui dises
+non...
+
+--Je n'ai jamais dit non à personne, Sire, ce n'est pas dans mon
+caractère. Mes maris ont compris tout de suite que j'étais gentille avec
+eux et que je n'avais pas de raisons pour être mauvaise avec les autres.
+Tout le monde me trouve jolie dans le quartier. Je ne dis pas que tout
+le monde me plaît, mais que voulez-vous? chacun pratique la charité
+comme il l'entend. On n'est pas riche à la maison, je donne ce que j'ai,
+j'aime faire plaisir et le soir je m'endors contente quand je me dis que
+j'ai eu bon coeur pour tous ceux qui me tendaient la main. C'est ma
+petite vertu, à moi.
+
+Pausole demeurait rêveur.
+
+--Je n'aurais rien à dire, fit-il, si tu ne t'étais pas mariée. Le
+mariage est une abdication volontaire de la liberté. On peut la
+révoquer, cette abdication; mais alors il faut se séparer...
+
+--Oh! nous n'en voyons pas si long! Je me suis mariée avec les marmitons
+de mes parents. Ils tiennent la maison. Moi, je fais le ménage. C'est
+notre intérêt de rester ensemble, et, comme nous nous aimons bien, tout
+s'arrange. Quand la nuit est passée, quand le ménage est fini, je reste
+seule et je n'ai rien à faire. Mes maris sont à leur travail. Alors,
+comme tant d'autres, je pourrais aller de porte en porte causer avec les
+commères et dire du mal des voisins. Moi, je trouve que quand on a vingt
+ans, on peut s'occuper mieux que cela. Aussitôt que j'ai posé ma jupe,
+je me laisse emmener par l'un ou l'autre: au moins, ce n'est pas du
+temps perdu.
+
+--Allons, dit Pausole, je vieillis. Je vois que je suis réactionnaire et
+que les moeurs marchent en avant. Je ne te condamnerai pas, ma fille. Au
+fond, tu appliques mieux mes lois que je n'ai su le faire en personne.
+Jusqu'ici, j'avais pour jurisprudence de frapper toutes les femmes
+adultères qui ne fuyaient pas de chez elles. Un dieu s'est montré jadis
+plus indulgent que je ne le fus. Il faut que la liberté ne puisse pas
+être abdiquée, même par consentement mutuel. Ton exemple me frappe, mon
+enfant, car tu te passes de mes principes et tu as, comme tu dis, ta
+petite vertu à toi, qui est peut-être bien la grande. Donne-moi la main,
+je te félicite.
+
+ * * * * *
+
+Pausole continua ses visites, il entra dans les ateliers, dans les
+boutiques, dans les hangars; il questionna les vagabonds qui dormaient
+le long des murs, il serra beaucoup de mains noires et vit beaucoup de
+visages souriants. Personne ne se plaignait de la vie au point
+d'attaquer le gouvernement.
+
+Rentré à la préfecture, il subit un second festin, écouta de nouveaux
+discours et serra de nouvelles mains avec une croissante fatigue.
+
+Comme les invités se formaient par groupes dans les salons préfectoraux
+ornés des portraits de Pausole et de ses Reines favorites, le chef de la
+Sûreté surgit au moment où le Roi venait d'emmener dans un coin écarté
+Giguelillot par le coude gauche, afin de lui parler poésie.
+
+S'inclinant avec une déférence qu'altérait la fierté de la tâche
+réussie, le chef prononça lentement ces paroles:
+
+--J'ai l'honneur d'annoncer à Votre Majesté que son auguste fille, la
+Princesse Aline, est retrouvée saine et sauve.
+
+--Déjà? s'écria Pausole.
+
+--Oui, Sire. Vous êtes obéi.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+OÙ LE LECTEUR RETROUVE HEUREUSEMENT LES HÉROÏNES DE CETTE HISTOIRE.
+
+ Dès que je fus couchée, je lui dis: «--Approchez-vous, mon petit
+ coeur.» Elle ne se fit pas prier et nous nous baisâmes d'une manière
+ fort tendre...
+
+ _Histoire de Mme la comtesse des Barres_, 1742.
+
+
+Aline et Mirabelle, sortant de l'hôtel du Coq, arrivèrent à la ville
+vers dix heures du soir.
+
+Tryphême, endormie aux heures du soleil, s'anime au crépuscule et reste
+éveillée tard. Toutes les boutiques étaient ouvertes le long des rues
+pleines de passants quand les deux amies se mêlèrent à la foule, et
+Mirabelle en profita pour s'habiller sans plus attendre. Le sentiment de
+sa nudité était le plus désagréable qu'elle eût encore éprouvé. Bien
+qu'elle coudoyât beaucoup d'autres jeunes filles aussi découvertes
+qu'elle-même, ses yeux croyaient voir tous les yeux fixés sur un point
+de sa personne, et cela ne pouvait pas se supporter,--au moins de la
+part d'une multitude.
+
+Elle entra donc dans une boutique et expliqua ce qu'elle désirait.
+
+--Oh! madame, fit la marchande, en la considérant des pieds à la tête,
+ce n'est pas mon intérêt de parler comme je le fais, mais quel dommage
+d'habiller madame! Quand on a la poitrine si jeune, le ventre si fin,
+les jambes si bien faites, peut-on cacher des choses pareilles?
+
+--C'est mon caprice, dit Mirabelle.
+
+--Alors, mettez des transparents... Je peux faire à Madame une petite
+robe Empire en linon blanc sans doublure, très collante autour des
+hanches... De loin, cela fait robe, et de près, c'est comme si l'on
+n'avait rien... J'ai là du linon tout ce qu'il y a de léger. On lirait
+le journal à travers. Madame veut-elle essayer?... Ou bien est-ce que
+madame préfère le tulle noir? mais c'est plutôt robe de bal.
+
+--Non, rien de tout cela. De la batiste, des bas de fil, une jupe de
+toile toute faite et une chemisette bleue, voilà ce qu'il me faut.
+Donnez-en autant à ma soeur qui désire s'habiller exactement comme moi.
+
+--Enfin... je veux bien, dit la brave femme. Vrai, c'est péché de vous
+obéir.
+
+Habillées, elles achetèrent des canotiers quelconques, mais de paille et
+de ruban semblables. Mirabelle y tenait beaucoup.
+
+Puis elles sortirent.
+
+ * * * * *
+
+--Grande soeur, dit Line en souriant, où irons-nous passer la nuit?
+
+Malgré le conseil de Giguelillot, Mirabelle répondit vivement:
+
+--À l'hôtel.
+
+--Pourquoi pas dans cette maison dont le page nous a donné l'adresse?
+
+--Cela m'effraye, tous ces garçons et toutes ces petites filles
+ensemble...
+
+--Ils doivent tant s'amuser! Tu ne veux pas aller voir?
+
+--On nous retiendrait peut-être... Je ne suis pas tranquille. L'hôtel
+est plus sûr.
+
+--Le page disait bien le contraire. Et il est si intelligent!...
+N'est-ce pas qu'il est gentil, ce petit page, Mirabelle?
+
+--Ah!... tu trouves?
+
+--Oui... J'aime beaucoup ses yeux.
+
+--Moi pas!
+
+--Oh! je t'ai fait de la peine. Tu es devenue blanche...
+
+--Pas le moins du monde. Je ne suis pas de ton avis, voilà tout.
+
+--Mais comme tu es nerveuse! Pourquoi t'ai-je dit cela?... Pardon,
+Mirabelle, je ne le dirai plus... Viens dans un petit coin noir, tout de
+suite...
+
+--Pourquoi?
+
+--Pour que je t'embrasse... Si tu me le permets.
+
+Elles prirent une rue obscure et trouvèrent l'abri souhaité: derrière un
+tombereau de sable qu'on avait laissé là sur cales, les deux jeunes
+filles, bouche à bouche, se prouvèrent une fidèle tendresse.
+
+--Viens, soupira Mirabelle. Dépêchons-nous, il est tard. Il nous faut
+une chambre, tu sais.
+
+--Oui, dit Line, j'ai bien sommeil encore. Depuis trois jours j'ai si
+peu dormi... Je me sens faible, faible, ce soir. Et j'ai mal aux
+jambes... Comment cela se fait-il? Nous n'avons guère marché, pourtant?
+
+--C'est parce que tu grandis. Je suis contente de cela. Bon signe, ma
+chérie.
+
+Line croyait tout ce qu'on lui disait et ne s'inquiéta pas davantage.
+
+Dans une avenue silencieuse, elles s'arrêtèrent devant un hôtel qui
+paraissait très convenable et qui avait pour enseigne: _Hôtel du
+Sein-Blanc et de Westphalie_.
+
+Elles y pénétrèrent. Mirabelle choisit une chambre à grand lit, très
+vaste, avec des miradores qui lui assuraient une précieuse fraîcheur.
+
+Au moment où elles gagnaient l'ascenseur, la directrice prit à part
+Mirabelle et s'excusa profondément: l'hôtel avait six attachés chargés
+du service de nuit près des dames qui voyageaient seules; mais il était
+venu dans l'après-midi une famille de sept Anglaises qui avaient retenu
+par télégramme toute cette partie du personnel et la maison se trouvait
+ainsi démunie pour quarante-huit heures. La directrice offrait de les
+remplacer, au moins dans la mesure du possible, en réveillant les deux
+petits grooms, qui étaient sans doute un peu jeunes, mais passaient pour
+très gentils. Elle demandait, en outre, si ces dames resteraient
+plusieurs jours afin de les inscrire sur-le-champ pour les premiers
+attachés disponibles.
+
+Mirabelle la laissa parler; puis elle répondit simplement:
+
+--Ma petite soeur et moi, madame, nous n'avons besoin de personne.
+
+À peine enfermées dans leur chambre, elles se déshabillèrent avec
+lassitude. Line dormait en faisant sa toilette et restait les doigts
+dans ses cheveux sans pouvoir terminer sa natte.
+
+Mirabelle, mélancolique, mais patiente et résignée, la coucha comme une
+enfant.
+
+--Bonsoir, Mirabelle... Dors bien... murmura Line en tendant la bouche,
+mais sans pouvoir rouvrir les yeux.
+
+--Bonsoir, ma chérie... je ne t'éveillerai pas.
+
+--Bien gentille... bonne nuit.
+
+Mirabelle se glissa le long de son amie, prit tendrement le petit corps
+entre ses belles jambes jalouses, posa la tête blonde sur sa poitrine et
+ne put s'endormir que longtemps, longtemps après.
+
+ * * * * *
+
+Elle s'éveilla cependant la première, sonna, sauta du lit et sortit dans
+le couloir afin de donner ses ordres silencieusement.
+
+Il lui fallait des fleurs, des gerbes, des brassées, des bottes de
+fleurs. Elle en mit partout, sur les tables, la cheminée, les divans,
+les chaises, les consoles. Elle en mit derrière les cadres, dans les
+marges de toutes les glaces, et jusque dans les gonds des hautes
+portes-fenêtres ouvertes. Elle en joncha le tapis, elle en couvrit la
+couche. Autour du cher profil de Line endormie elle en rougit l'oreiller
+blanc, et Line fut éveillée par leur immense parfum.
+
+Les deux mains jointes sous la joue, souriante des yeux et de la bouche,
+la natte ramenée sur la poitrine et un sein dans le pli du coude, elle
+appela Mirabelle qui mit genou en terre comme si elle mimait un ballet
+d'amour.
+
+Line avait l'âme reconnaissante. Elle réunit ses bras nus derrière le
+cou de son amie, ébaucha quelques baisers plus sonores que voluptueux,
+puis tourna doucement la tête de Mirabelle de façon à poser l'oreille
+sur sa bouche et lui offrit sans détours ce que la jeune fille pouvait
+désirer de plus agréable à ses tentations.
+
+Mirabelle ne se fit pas prier. Ayant prouvé douze heures durant toute la
+discrétion dont elle était susceptible, elle jugea qu'elle avait atteint
+l'extrême limite de la réserve et qu'il lui devenait permis de se
+montrer enfin telle que les dieux l'avaient faite.
+
+Sa franchise, durant quatre heures, se montra sous tous les aspects.
+Après plusieurs attendrissements qui l'ébranlèrent jusqu'au fond de sa
+jeune et prompte émotion, Line avoua qu'elle était décidément souffrante
+et qu'elle n'aurait pas même la force de se lever pour déjeuner sur une
+chaise.
+
+Elle prit son repas au bord du lit.
+
+Cependant la journée s'avançait. Mirabelle rangea la chambre, reçut les
+vêtements, les plia, en ancienne apprentie soigneuse, et, comme il
+fallait bien méditer aussi les exigences de la vie pratique, elle visita
+les porte-monnaie et fit le compte des richesses communes.
+
+Deux journées d'auberge au village, les achats de vêtements, les fleurs,
+avaient absorbé les trois quarts de ce que contenaient les petites
+bourses...
+
+Mirabelle, toute soucieuse, ébaucha des combinaisons...
+
+--À quoi penses-tu? demanda Line.
+
+--À toi, chérie... Il faut que je sorte...
+
+--Tu penses à moi et tu me quittes?
+
+--Pas pour longtemps... Deux heures peut-être... Si je n'étais pas
+rentrée à l'heure du dîner, tu ne t'inquiéterais pas, le promets-tu?
+
+--Oh! mais comme je vais m'ennuyer! Pourquoi faut-il que tu sortes?
+
+--Ne me demande pas... C'est pour nous deux... Dès que je serai sortie,
+ferme bien la porte, n'est-ce pas? et ne laisse entrer personne...
+Puisque tu es fatiguée, tu devrais faire une longue sieste en
+m'attendant...
+
+Elle prit des ciseaux, se coupa une boucle brune et la fixa au second
+oreiller avec une épingle à cheveux.
+
+--Tiens, mon amour, voici un peu de moi pour que tu ne te sentes pas
+seule...
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+OÙ LES ÉVÉNEMENTS SE PRÉCIPITENT.
+
+ Il étoit trop poli, trop galant pour desobliger un sexe dont il avoit
+ toujours été l'idole. Dès qu'une jolie femme se présentoit, elle était
+ sûre d'être placée.
+
+ _Le Cosmopolite._--1751.
+
+
+--Ma fille est retrouvée? dit Pausole. C'est fort heureux pour elle.
+Mais quelle heure singulière vous avez choisie, monsieur, pour une
+pareille découverte!
+
+--Sire... je suis confondu... Nous ne choisissons guère les...
+
+--Comment voulez-vous que j'aille courir les rues quelques instants
+avant minuit, un soir de fête, en pleine foule, au milieu des plaisirs
+et sans doute des excès que toute fête conseille et même facilite, pour
+une démarche aussi intime, aussi délicate, aussi scabreuse que de
+pénétrer en personne dans l'appartement clandestin d'une Altesse royale
+avec le dessein paternel de ressaisir son affection? La Princesse Aline
+se couche à neuf heures, monsieur le chef de la Sûreté. Elle est
+certainement au repos en ce moment. J'arriverais comme un personnage de
+vaudeville au milieu d'un flagrant délit et cette seule idée m'est
+odieuse. Vous m'en voyez tout révolté. Allez, monsieur, vous êtes un
+maladroit!
+
+--Mais, Sire, c'est votre ministre, l'honorable, seigneur Taxis, qui m'a
+conseillé de...
+
+--Encore lui! Toujours cet homme! Je n'apprends donc rien de
+malencontreux, de brouillon, d'impolitique sans qu'il n'y ait sa part de
+responsabilité! Il se rendra intolérable, et je ne sais pas vraiment si
+je ne finirai point par me priver de tels services où je ne recueille
+que trouble et vicissitude... Allez! vous dis-je; je suis très
+mécontent... Réglez la suite avec mon page. Je ne veux plus m'occuper de
+rien.
+
+Giguelillot emmena le malheureux.
+
+--Pourquoi venir parler de cela au Roi? lui dit-il. Si vous m'aviez pris
+à part, je vous aurais prévenu d'un mot... Voyons, dites-moi ce que vous
+savez. J'essayerai d'arranger les choses.
+
+Le chef de la Sûreté expliqua que la Princesse Aline avait été
+retrouvée, non avec un jeune homme, comme on croyait le savoir, mais
+avec une jeune fille un peu plus âgée qu'elle, hôtel du Sein-Blanc et de
+Westphalie. Il ajouta que, deux agents restés pendant trois heures aux
+écoutes derrière la porte avaient fait le rapport le plus singulier de
+tout ce qu'ils avaient su entendre. Il insista pour obtenir que
+l'arrestation fût prompte, disant que, à plusieurs reprises, Son Altesse
+s'était plainte d'une lassitude extrême et que le souci de l'auguste
+santé devait primer, semblait-il, toute autre considération.
+
+--Ne savez-vous rien de plus? demanda Giguelillot.
+
+--L'inconnue parlait d'une absence qu'elle avait faite dans le courant
+de l'après-midi et qui a été confirmée par le portier de l'hôtel.
+
+--Où pouvait-elle aller?
+
+--Elle refusait de le dire; mais elle rapportait deux cents francs d'une
+mystérieuse origine, et une bague qu'elle voulait revendre sans la
+garder un seul jour.
+
+--C'est tout ce qu'on sait?
+
+--Demain lundi, de quatre à huit, elle sortira une seconde fois.
+
+--Ah! ah! c'est très intéressant.
+
+Giglio remercia le policier, lui ordonna de faire cesser la surveillance
+le lendemain à quatre heures précises, et surtout de renoncer à toute
+communication avec Taxis, d'une part, avec Pausole, de l'autre.
+
+ * * * * *
+
+Il achevait à peine, lorsqu'un grand mouvement se fit autour de lui,
+
+Le Roi venait de manifester au préfet qu'il lui était agréable de se
+retirer dans ses appartements avec la jeune femme qu'il avait épousée le
+matin même.
+
+Giguelillot traversa vivement le salon, s'approcha de Diane à la Houppe
+et prit en penchant la tête sur l'épaule un air suppliant et doux...
+
+Diane fronça les sourcils sans pouvoir en même temps s'empêcher de
+sourire, et, le visage tendu en avant, elle articula nettement:
+
+--Oui.
+
+Puis, dans un rire silencieux, elle murmura non sans bravade:
+
+--Tu ne diras plus, petite horreur, que tu n'as jamais entendu ce
+mot-là.
+
+ * * * * *
+
+Il la rejoignit une heure plus tard. Elle l'attendait sur une chaise
+longue; ses cheveux noirs ondulaient largement sur chacune de ses joues
+et la recouvraient jusqu'à la hanche. Il ne vit de son expression que
+deux yeux très brillants et une bouche humide...
+
+--Eh bien, madame, dit-il, je vous ai obéi. La Princesse Aline n'est pas
+arrêtée.
+
+--Oh! tu es gentil! tu es si gentil!
+
+--Quelle récompense aurai-je?
+
+--Toutes celles que tu aimes.
+
+Elle ferma doucement le verrou, tandis qu'il éteignait toutes les lampes
+électriques, sauf une qu'il posa sur le sol, afin de laisser le sommet
+du lit dans une demi-obscurité. Il retira son costume jaune et bleu dans
+le cabinet de toilette. Un flacon de parfum s'offrait: il le reconnut
+aussitôt et s'en versa par attention.
+
+Mais lorsqu'il frissonna enfin dans les bras de la jeune femme il se
+sentit presque humilié, ou, si l'on peut le dire, inutile. Son gracieux
+talent ne lui servait à rien. Diane obéissait aux caresses avec un tel
+empressement que toute subtilité devenait ruse perdue. Déjà elle avait
+ressenti ce qu'il s'occupait de lui suggérer avec plus de méthode
+qu'elle n'avait de patience. Ainsi plusieurs fois de suite elle le
+déconcerta.
+
+Au milieu de la nuit, comme pour le dominer et le maintenir au moment où
+elle attendait de lui des réponses presque solennelles, Diane à la
+Houppe s'étendit avec un soupir sur celui qu'elle chérissait tant,
+s'accouda de chaque côté, le frôla régulièrement de ses seins gonflés et
+souples dont la caresse passait tiède et lui dit avec effort:
+
+--Tu m'aimes?
+
+--Oui.
+
+--Combien de temps m'aimeras-tu?
+
+--Toujours.
+
+--Alors... je peux te confier... un secret?
+
+--Tu peux.
+
+--Le Roi m'a dit qu'il songeait à permettre aux pages... d'entrer dans
+le harem... et qu'il fermerait les yeux sur... ce qui se passerait...
+très probablement.
+
+--Admirable inspiration!
+
+--Oh! ne ris pas!... Je suis si contente!... Nous pourrons nous
+revoir... Maintenant cela m'est bien égal que la blanche Aline soit
+prise... puisque cela ne nous sépare plus...
+
+--Amour!...
+
+--Mais tu vas me jurer quelque chose.
+
+--Tout ce que tu voudras.
+
+--Il y a tant de femmes au harem... Sais-je seulement si quelqu'une ne
+te fera pas la cour? Souviens-toi, Djilio, souviens-toi que je me suis
+soumise la première... et jure-moi que les autres n'obtiendront rien de
+ta bouche... Jure-moi que personne ne t'étreindra comme je t'étreins...
+avec mon corps et mon âme!... Jure, Djilio! Donne-toi comme je me donne!
+
+Giguelillot ne fit aucune difficulté. Il jura selon les traditions et
+prit le ton qui convenait à la circonstance. Puis il quitta la belle
+Diane «afin de ne pas la compromettre», ainsi qu'il le lui fit
+comprendre,--et aussi pour dormir tranquille, mais il ne dit rien de
+cette-raison-là.
+
+ * * * * *
+
+Le lendemain, comme il passait dans le corridor préfectoral, un appel
+murmuré mais pressant lui fit retourner la tête.
+
+Le petit visage de Philis se hasardait, timidement, derrière une porte
+entre-bâillée.
+
+La porte s'ouvrit tout à fait, puis se referma sur eux deux.
+
+--Le Roi dort, dit Philis. Restons là,... Nous ne serons pas surpris.
+
+--Comment! à midi et demi, le Roi dort encore?
+
+--Pas depuis longtemps! expliqua la petite avec une certaine fierté.
+
+--Et vous?
+
+--Moi! je n'ai pas sommeil quand je pense à vous. Il y a une heure que
+je vous attends derrière cette porte.
+
+--Que vouliez-vous de moi?
+
+Elle prit un air penché:
+
+--Une petite leçon, monsieur... Vous ne m'en avez donné qu'une et je
+l'ai vite apprise par coeur, mais je ne ferai jamais de progrès si vous
+ne m'enseignez qu'une règle sur quatre...
+
+Giguelillot la félicita de ses dispositions studieuses. Toutefois, comme
+il ne trouvait ni agréable ni décent le rôle qu'on voulait lui faire
+jouer, il décida que dans l'intérêt même de l'élève, la seconde leçon
+devait être plus expérimentale que théorique, et, consultant ses
+fantaisies plutôt que les devoirs de sa tâche, il abusa diversement de
+l'acceptation préalable que Philis exprimait toujours à l'étourdie, avec
+un jeune élan de confiance et parfois de curiosité.
+
+Philis apprit les quatre règles. Son esprit s'ouvrait peu à peu à toutes
+les lumières nouvelles d'une science qui la ravissait, et qui n'était
+jamais trop difficile, prétendait-elle, pour ses jeunes compréhensions.
+Cependant après une heure et quart Giguelillot lui dit en ami que son
+petit cerveau délicat avait assez travaillé.
+
+Elle le retint:
+
+--Vous vous en allez?
+
+--Jusqu'à ce soir.
+
+--Vous sortez en ville?
+
+--Oui.
+
+--Puis-je vous donner une commission?
+
+--Laquelle?
+
+--Écoutez... Ma soeur n'a pas toujours été gentille pour moi... mais je
+l'aime bien tout de même... et je suis triste qu'elle soit partie...
+Vous êtes si adroit, petit ami... Vous pourrez peut-être découvrir son
+adresse... et la voir un instant... et lui parler de moi... Cherchez-la,
+vous me ferez plaisir... Gardez son secret, je n'en veux pas... mais
+dites-moi si elle va bien... Je ne vous demande pas autre chose...
+
+--Vous le saurez ce soir, dit Giguelillot.
+
+--C'est gentil... Encore un petit mot... Vous lui parlerez... vous lui
+parlerez de tout près... Ne l'embrassez pas...
+
+--Je vous le promets.
+
+--Même si elle a l'air d'en avoir envie?
+
+--Les jeunes filles n'ont jamais cet air-là, mademoiselle.
+
+--Oh!... alors on voit bien que vous ne les connaissez pas!
+
+ * * * * *
+
+Giguelillot déjeuna fort tranquillement, fit à plusieurs amis l'aveu
+confidentiel de son départ pour une enquête, afin que cela fût
+immédiatement répété au Roi. Puis il sortit, seul et sans canne.
+
+Devant l'hôtel de la préfecture, sur la planche d'un banc public, il
+aperçut la belle Thierrette, qui, les deux mains croisées en poing et le
+corps courbé en cerceau, posait, sans en avoir conscience, pour la
+statue monumentale du Découragement silencieux.
+
+Il la releva par le menton.
+
+--Eh bien, pauvre Thierrette, cela ne va pas? dit-il.
+
+--Ah! monsieur! je ne peux pas suffire... Ce n'est pourtant pas faute de
+bonne volonté... J'y mets tout mon coeur, vous savez... je me mets en
+quatre pour contenter... mais il y a trop d'ouvrage... Je vais demander
+mon compte.
+
+--Déjà? Déjà? Comment, toi, une forte fille, avec tes muscles et ta
+santé, tu ne peux pas crier: «Vive l'armée!» pendant deux jours de
+suite? Qui est-ce qui m'a flanqué une mauviette pareille, sacré nom d'un
+chien?
+
+--Mauviette? Je voudrais bien en voir une autre à ma place!... Monsieur,
+ils amènent leurs amis, maintenant!... Un régiment, passe encore, mais
+toute la ville, je ne peux pas... Alors je viens vous prier... pour si
+vous connaissiez une maison plus tranquille... même avec plusieurs
+maîtres... pourvu qu'ils ne soient pas plus de cinquante...
+
+--Allons, console-toi. Je sais ce qu'il te faut. De ma propre autorité
+je te nomme ribaude ordinaire à la suite du corps des pages. Nous sommes
+quinze à peine...
+
+--Oh! si ce n'est que cela!
+
+--... Et nous avons tous beaucoup d'amies; mais il nous manquait...
+comment dirai-je... quelqu'un qui fût à portée... Les soubrettes du Roi
+ne sont jamais seules à l'heure où on leur rend visite... On ne peut pas
+compter sur elles... Toi, tu seras notre petit harem particulier. C'est
+entendu. Sèche tes larmes.
+
+La paysanne se confondit en remerciements et resta clouée sur la place.
+
+La quittant avec un geste d'encouragement et d'entrain, Giguelillot fut
+d'abord s'acheter des cigarettes, puis il se rendit vers les lieux où il
+savait pouvoir rencontrer Galatée.
+
+C'était un petit hôtel blanc, fort convenable d'aspect, et dont rien ne
+décelait la vie intérieure.
+
+Le page sonna. On l'introduisit auprès d'une grande dame âgée qui avait
+de parfaites façons et qui s'enquit tout de suite de ses préférences,
+c'est-à-dire qu'elle lui demanda s'il fallait faire prévenir en ville
+Mme X., femme d'un magistrat, personne blonde très effarouchée, ou
+plutôt Mme Y., dont la photographie était sur la cheminée.
+
+Mais Giglio, sans y toucher, fit en quelques mots précis le portrait
+d'une jeune fille idéale qui ressemblait à Galatée comme Galatée à son
+miroir.
+
+On le laissa seul dans une chambre, et, après vingt minutes d'attente
+pendant lesquelles on fit semblant d'aller quérir l'ingénue chez elle,
+il vit entrer Mlle Lebirbe qui venait simplement de la chambre voisine.
+
+Dès qu'elle l'aperçut, elle poussa un cri et, détournant la tête, se mit
+à pleurer.
+
+Au lieu de triompher par un «Je vous l'avais bien dit!» qui ne lui eût
+pas apporté les consolations indiquées, Giglio s'approcha d'elle et lui
+prit la main:
+
+--Qu'avez-vous?
+
+--Ah! vous êtes gentil d'être venu!
+
+Ses larmes redoublèrent. Elle reprit:
+
+--Vous aviez raison... vous m'avez parlé comme un ami... J'ai eu tort de
+ne pas vous croire... On a été si grossier pour moi, si vous saviez!...
+Je ne suis pas plus heureuse que dans ma famille...
+
+--Vous retourneriez chez votre père?
+
+--Oh! non! mais je veux sortir d'ici.
+
+--Personne n'a le droit de vous retenir. Où irez-vous quand vous serez
+sortie?
+
+--Je ne sais pas...
+
+Puis, de plus en plus désespérée, elle sanglota:
+
+--Je suis amoureuse.
+
+Giglio ne comprenait plus.
+
+--Vous dites?
+
+Elle ne répondit rien.
+
+--Amoureuse de qui?
+
+Elle hésita encore, sourit légèrement, soupira, et dit enfin:
+
+--De votre amie.
+
+ * * * * *
+
+Très sérieux, le page hasarda:
+
+--Est-ce que vous ne pourriez pas désigner plus clairement...
+
+--Votre amie de l'hôtel du Coq... L'aînée des deux... Elle est venue
+ici... Elle avait besoin d'argent, paraît-il... Ah! si vous aviez vu ma
+joie quand je l'ai aperçue... N'est-ce pas qu'il y a des hasards
+providentiels et que nous étions prédestinées à nous retrouver un jour,
+peut-être pour longtemps?
+
+--Ce n'est pas douteux, dit Giguelillot qui entrevit des machiavélismes.
+
+--Vous savez que j'en suis folle? reprit Galatée. Je comprends
+maintenant tout ce que j'ai vu par ma fenêtre, au bout de ma lorgnette
+qui tremblait... Nous sommes restées seules une demi-heure dans un salon
+d'attente... Je crois bien qu'elle en aime une autre et néanmoins elle
+m'a aimée... pour se purifier, disait-elle, de ce qu'elle allait faire
+dans l'horrible endroit où je suis encore. Quand je pense qu'elle va
+revenir dans une demi-heure et que peut-être nous ne nous reverrons
+pas...
+
+--Vous vous reverrez, dit Giguelillot, ce soir même, et pour longtemps.
+
+--Je le lui ai demandé. Elle ne veut pas.
+
+--Elle voudra... Croyez-moi aujourd'hui puisque vous regrettez de ne
+m'avoir pas cru avant-hier... Venez ici écrire une lettre. Demandez ce
+qu'il faut pour cela.
+
+Une esclave en bonnet apporta un buvard.
+
+--Vous allez, dit Giguelillot, écrire à la jeune fille que vous espérez,
+que vous attendez ici même.
+
+--Pourquoi?
+
+--Pour lui dire d'abord ce que vous pensez d'elle...
+
+--Elle le sait.
+
+--Elle ne le sait pas. Rien ne vaut une déclaration écrite... Dites-lui
+par lettre tout ce que vous lui avez dit en pensée depuis que vous
+l'avez quittée... Et enfin...
+
+--Mais puisqu'elle va venir?
+
+--Oh! il ne faut pas lui en parler. C'est très important. Vous gâteriez
+tout.
+
+--Soit...
+
+--Dites-lui donc ce que vous pensez d'elle, et donnez-lui rendez-vous
+pour ce soir au Jardin-Royal, sous le monument de Félicien Rops.
+
+--Elle y sera?
+
+--Elle y sera. Je m'y engage. Mais dépêchez-vous. Le temps presse.
+
+Galatée écrivit sa lettre, puis, la tendant:
+
+--À quelle adresse?
+
+--Je me charge de la faire parvenir.
+
+--Et le résultat?
+
+--Ce soir vous serez toute seule avec cette jeune personne et vous
+l'emmènerez où il vous plaira... Je vous conseille d'aller en France.
+
+--Vous ne vous moquez pas de moi?
+
+--Voulez-vous me dire pourquoi je me moquerais de vous?... et si jusqu'à
+présent je vous ai laissé croire que je faisais de fines mystifications
+autour de votre personne?
+
+--Pardonnez-moi, mon ami. Merci... Merci de tout coeur... Vous
+reverrai-je?
+
+--Non... ou du moins... pas cette semaine... On se revoit toujours: le
+monde est si petit. Mais je vous chasse d'où vous êtes, et ne vous donne
+aucun rendez-vous. C'est la meilleure preuve que je puisse vous offrir
+de ma respectueuse amitié.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX
+
+OÙ GIGUELILLOT, LUI AUSSI, DEVIENT AMOUREUX.
+
+ Le garçon est pour la fille,
+ La fille est pour le garçon;
+ Quoi qu'on fasse et qu'on babille,
+ Ce n'est, ma foi, que vétille,
+ Que mystère et que façon.
+ Le filet est pour l'anguille
+ Et le trou pour la cheville,
+ La limace à la coquille,
+ La coquille au limaçon.
+ Le garçon est pour la fille,
+ La fille pour le garçon.
+
+ Le manche pour la faucille
+ Et la balle pour la grille,
+ Le fil pour la canetille
+ Et la pomme pour l'arçon,
+ L'appât est pour l'hameçon,
+ Le bout pour le nourrisson,
+ Et l'oiseau pour le buisson,
+ Et le garçon pour la fille.
+ Le cheval est pour l'étrille
+ Et pour le caparasson,
+ Le tillac est pour la quille,
+ La cage pour le pinson,
+ Et l'étang pour le poisson,
+ Et l'ente pour l'écusson,
+ Et l'épy pour la moisson,
+ Le rocher est pour l'anguille,
+ La fille pour le garçon.
+ . . . . . . . . . . . .
+
+ _Virelai de CLAUDE LE PETIT._--1660.
+
+
+Lorsque Giguelillot se rendit enfin hôtel du Sein-Blanc et de
+Westphalie--car vous pensez bien qu'il y courut--Mirabelle venait de
+sortir.
+
+Il frappa trois coups discrets, et attendit:
+
+--Qui est là?
+
+--Moi.
+
+--Vous?... le page de papa? dit Line tout bas, dans la serrure.
+
+--Puis-je entrer?
+
+--On m'a bien défendu d'ouvrir... Mais puisque c'est vous, il n'y a pas
+de danger.
+
+Elle lui ouvrit, et, se haussant sur la pointe des pieds, elle lui
+tendit la joue.
+
+--Embrassez-moi, dit-elle, je vous le permets... Sur l'autre joue
+aussi... La vôtre, maintenant...
+
+Elle soupira.
+
+--J'ai bien des choses à vous dire... Asseyons-nous tout près, sur le
+canapé... Comment vous appelez-vous?
+
+--Djilio.
+
+--Oh! quel joli nom! dit Line.
+
+ * * * * *
+
+Et Giglio pensa une fois de plus que si chaque femme trouve à dire des
+banalités diverses, selon les amants qu'elle rencontre, chaque homme
+n'entend pas plus de dix phrases de la part de toutes les maîtresses,
+comme si elles répétaient en secret pour lui réciter le même rôle.
+
+ * * * * *
+
+--Quel hasard! s'écria Line. Je pensais justement à vous... Laissez-moi
+vous regarder... Je me suis presque disputée avec mon amie à propos de
+vos yeux... Je les trouvais très jolis. On a prétendu que non. Mais j'ai
+raison contre elle, Djilio. Ils sont bien jolis, vos yeux.
+
+--Tout à fait quelconques, dit Giglio; s'ils s'animent quand ils vous
+regardent, Altesse, c'est à vous qu'ils le doivent.
+
+--Ne m'appelez pas Altesse, vous m'intimidez. Dites-moi Line, c'est plus
+gentil.
+
+Mais il ne la nomma d'aucune façon, car, avec un trouble apparent qui
+n'était pas, cette fois, volontaire, il ne trouva plus rien qui lui
+semblât digne d'être dit à la blanche Aline.
+
+Le premier jour où il l'avait vue, dans cette autre chambre d'hôtel où
+s'étaient précipités des événements si rapides, les circonstances ne se
+prêtaient guère à une contemplation tendre. Mirabelle, présente et
+jalouse, ne se laissait pas oublier, Aline inquiète montrait un visage
+altéré. Scène étourdissante et brève, ce quart d'heure singulier s'en
+était allé en folie dans le tourbillon de son souvenir.
+
+Là au contraire, dans le silence, de ses yeux et si près de son visage
+charmant, il la vit semblable à elle seule.
+
+Diane à la Houppe lui parut trop sensuelle; Philis trop exempte de
+tendresse. L'une dévorait et l'autre jouait, mais aucune des deux
+n'avait dans le regard cette petite flamme continue qui appelle et
+retient l'amour au moment où elle le révèle.
+
+Il tenait les deux mains de Line, qui ne baissait pas les paupières et
+qui laissait entr'ouverte, comme pour un baiser toujours prêt, sa petite
+bouche plus haute que large de jeune fille encore enfant.
+
+ * * * * *
+
+Il ne lui parlait point. Il n'aurait su que lui dire. Vaguement, et une
+à une, les phrases qu'il avait répétées cent fois se présentèrent à son
+esprit. D'abord il les rejeta, puis avec un sourire presque triste, il
+pensa que sur un autre ton, ces phrases-là ne seraient plus les mêmes.
+Il se dit que ses hyperboles, et les plus invraisemblables, se
+trouveraient mieux que jamais en situation; que les petits mensonges de
+la galanterie, excusables dans une aventure, deviendraient tout à fait
+touchants au début d'une passion réelle; enfin qu'il pouvait sans faute
+abuser sa nouvelle amie selon ses méthodes ordinaires, sachant qu'il lui
+ferait plaisir et sentant combien cela lui était dû.
+
+--Qu'avez-vous? disait Line,
+
+--Je vous aime, fit-il.
+
+--Je vous aime aussi, Djilio; je vous aime de tout mon coeur. Je suis
+bien heureuse en vous le disant.
+
+--Mais moi, je vous aime depuis si longtemps. Vous n'en saviez rien,
+n'est-ce pas?
+
+--Depuis longtemps? répéta Line. Vous m'aimez depuis longtemps? Mais
+hier matin je ne vous connaissais pas...
+
+--Je vous aime depuis trois ans, dit Giguelillot en soupirant.
+
+--Et vous ne me l'aviez jamais dit?
+
+--Je n'osais pas... Je pensais à vous, mais vous étiez si haut, si loin
+de moi!... Comment croire que jamais vous consentiriez à m'entendre?...
+Je vous aimais d'en bas... Je pensais à vous sans cesse, mais je
+n'espérais pas que j'arriverais un jour, par un hasard extraordinaire, à
+vous parler enfin seul à seule, la main dans la main, les yeux dans les
+yeux...
+
+Line le regardait avec tendresse.
+
+Il poursuivit:
+
+--Vous ne me croyez pas?
+
+--Oh! si!
+
+--Tenez... J'écrivais des vers sur vous...
+
+--Des vers? Vous faites des vers? Oh! j'aime tant les vers! Et vous en
+avez fait sur moi? c'est vrai?
+
+--Voulez-vous les lire?
+
+--Si je veux les lire?... mais oui!
+
+--Les voici.
+
+Giguelillot sortit de sa poche son premier volume de vers, feuilleta...
+Agnès... Alberte... Alexandrine... Alfrède... Alice... Alix... Aline!
+
+--Lisez! dit-il simplement.
+
+Line s'empara du petit volume et lut avec avidité:
+
+ Ah! quand vous paraissez dans le ciel du loisir,
+ Lumière de mes nuits si tristes et si brèves,
+ Idéal renaissant de mon premier désir,
+ Ne sentez-vous jamais mon âme vous saisir
+ Et fermer sur vos seins les ailes de ses rêves?
+
+La petite Line leva de grands yeux.
+
+--Mais qui me dit que ces vers sont pour moi?
+
+--C'est un acrostiche... Vous savez bien ce que c'est qu'un acrostiche?
+Vous êtes abonnée au _Journal de la Jeunesse_? Lisez les premières
+lettres de chaque vers.
+
+--A, L, I... Aline! s'écria-t-elle avec un sourire de joie. Oh! c'est
+vrai! Et comme ils sont jolis! Je n'en ai jamais lu d'aussi jolis que
+ceux-là... Mais vous avez beaucoup de talent!
+
+--Quand je parle de vous, Line... C'est vous seule qui m'inspirez...
+Vous m'avez bien compris?... Je n'osais pas écrire votre nom dans un
+volume que tout le monde pouvait lire... Je l'ai caché dans un
+acrostiche... secrètement... pour vous et pour moi... Personne ne le
+sait, hors nous deux!
+
+Line se jeta dans ses bras. Il la prit avec passion, et sans rien tenter
+de plus direct envers son petit corps plié, il unit sa bouche à celle
+qui se tendait, très tendrement, presque avec précaution.
+
+--Comment! dit Line, vous connaissez cela aussi?... Mirabelle me disait
+qu'elle l'avait inventé...
+
+--On le lui avait appris, dit Giguelillot.
+
+--Comme à vous?
+
+--Oh! je l'aurais deviné d'instinct, le premier jour où je vous ai vue.
+
+--Mais alors... elle m'a trompée?
+
+--Elle vous a trompée gentiment.
+
+--C'est égal... elle m'a dit un mensonge... Je ne le lui pardonnerai de
+ma vie. C'est si vilain, les mensonges, n'est-ce pas?
+
+--Rien n'est plus laid, dit Giguelillot.
+
+Line réfléchissait, les lèvres serrées.
+
+--Je vous aime encore plus que mon amie, dit-elle.
+
+Ici, Giglio cessa de se contenir. Il prit la petite Line dans ses bras,
+la porta sur le lit sans quitter ses lèvres, d'autant plus facilement
+qu'elle lui disait:
+
+--Oh! oui!... mettez-vous là... tout près... tout près...
+
+Et une heure plus tard, la blanche Aline avouait dans ses bras très
+émus:
+
+--Mirabelle est une menteuse. Je vous aime plus qu'elle, beaucoup plus
+qu'elle... Je vous aime... comme je n'ai jamais aimé personne au
+monde... Oh! ne vous en allez pas! ne vous en allez pas!
+
+--Il le faut...
+
+--Mais pourquoi?
+
+--Le Roi m'attend... Mirabelle va rentrer...
+
+--Je ne veux plus la voir! Je n'aime que vous! que vous!... Restez là...
+je voudrais vous toucher depuis les pieds jusqu'à la tête et rester
+ainsi toujours, les doigts dans vos doigts, la bouche sous la vôtre...
+Je ne veux pas que vous vous en alliez... Obéissez-moi, enfin!
+
+Giglio brusqua les choses:
+
+--Tout est perdu, dit-il, si nous restons ici. Mirabelle vous reprendra
+dans une heure. Elle-même sera prise une heure après et nous ne pourrons
+plus jamais, jamais nous revoir, car le Roi vous emprisonnera de nouveau
+dans vos appartements du palais.
+
+--Alors, emmenez-moi, partons... Est-ce qu'il n'y a pas d'autres pays où
+nous pourrions vivre tranquilles, sans que personne puisse nous
+tourmenter?
+
+Giglio eut pitié de Pausole:
+
+--Vous aimez votre père, ma petite Line. Vous l'aimez beaucoup. Si vous
+allez où il n'est pas, vous le regretterez bientôt.
+
+--Oui, j'aime papa, mais pourquoi m'enferme-t-il? Si je reviens au
+palais, je ne pourrai pas vous revoir et je serai malheureuse comme
+avant... Car je le sens bien maintenant... j'étais très malheureuse...
+Je ne m'en doutais guère...
+
+--Il y a un moyen qui arrangera tout. Vous vous rappelez la maison dont
+je vous avais parlé hier? la maison de ces bons vieillards qui
+recueillent les enfants maltraités et les soignent?
+
+--Oui. 22, rue des Amandines. Je crois que je me rappelle encore
+l'adresse.
+
+--Parfaitement. Allez-y. Allez-y tout de suite. Et quand on vous aura
+donné la chambre qui vous convient (demandez la section des filles), je
+me charge de vous en faire sortir avec toute votre liberté.
+
+--Pour toujours?
+
+--Pour toujours.
+
+
+
+
+CHAPITRE X
+
+OÙ L'ON PRESSENT LA FIN.
+
+ [Grec: Dio dei êchthai pôs euthys ek neôn, hôs ho Platôn phêsin, hôste
+ chairein te kai lypeisthai hois dei; hê gar orthê paideia hautê
+ estin.]
+
+ ARISTOTE, _Éthique_, II, 2.
+
+
+Il était quatre heures, le lendemain, quand Pausole et ses deux
+ministres furent reçus rue des Amandines, où le bon Roi, si bon qu'il
+fût, ne croyait pas entrer en père.
+
+Giguelillot, depuis le matin, avait mis zèle et patience, d'abord à
+persuader au Roi que cette visite serait pleine d'attraits; ensuite à
+instruire secrètement ses hôtes, afin qu'ils lui parlassent comme il
+convenait de le faire.
+
+Le directeur de la Société mena Pausole jusqu'à un fauteuil, s'inclina
+trois fois devant lui et lut enfin, d'une voix satisfaite et ponctuée,
+l'allocution que voici:
+
+«Sire,
+
+«L'Union tryphémoise pour le Sauvetage de l'Enfance ne saurait être
+comparée aux oeuvres similaires des pays limitrophes, pas plus que les
+lois de Votre Majesté ne souffrent de rapprochement avec celles des
+nations rivales. Ici, nous recueillons les enfants maltraités,
+physiquement ou moralement, mais le danger moral que nous prétendons
+combattre n'est pas du tout celui que redoutent nos meilleurs confrères
+étrangers, lesquels n'entendent pas comme nous le bonheur des petits
+enfants.»
+
+--Je le crois sans peine, dit Pausole.
+
+--«Nous estimons, avec vous-même, Sire, que le jeune être acquiert très
+tôt quelque droit à la liberté. Nous estimons qu'en soumettant la
+jeunesse à l'autorité paternelle pendant vingt et une années
+d'existence, les vieilles lois européennes prolongent dans leur sein
+l'une des nombreuses racines que l'esclavage antique y laisse encore
+vivantes. Le droit du père sur le fils, comme celui du mari sur la
+femme, c'est, au fond, sous un nom quelconque, la mainmise du plus fort
+sur l'épaule du plus faible, et il emprunte à la tyrannie son arbitraire
+sans limites, en même temps que son prétexte et son drapeau: la
+protection. Le mobile qui entraîne un citoyen libre à enfermer son
+enfant dans les horribles geôles qu'on nomme les internats n'est pas
+différent de celui qui le pousse, pendant les vacances, à martyriser le
+pauvre petit du revers de la main ou du bout de la règle. L'homme, qui
+n'a plus de droits sur les libertés de l'homme et qui ne peut plus
+impunément séquestrer ou frapper un esclave humain, conserve partout son
+pouvoir sur la personne de l'enfant, et, comme il faut bien qu'il abuse
+de tous les pouvoirs qu'on lui donne, il abuse de celui-là, pour se
+dédommager d'avoir perdu les autres.»
+
+--Très bien pensé, dit Giguelillot. N'est-ce pas, Sire?
+
+--Très bien, dit Pausole.
+
+--«Nous considérons comme abus de pouvoir paternel toute atteinte portée
+à la libre expression comme au libre exercice des volontés de l'enfant,
+si ces volontés n'engagent que lui seul. Nous offrons chez nous un asile
+à tous les enfants malheureux sans leur demander pourquoi ils
+souffraient dans leur famille, mais en constatant avec une légitime
+fierté qu'ils sont heureux dans notre sein. Nous entretenons chez eux le
+goût spontané de l'étude au lieu de leur faire haïr toute espèce de
+travail en les emprisonnant dans la salle de classe. Leur émulation
+n'est pas moindre et nous avons constaté bien des fois que, près d'un
+maître aimé, l'espoir des récompenses vaut la crainte des punitions. Les
+deux sexes élevés ensemble apprennent à se connaître l'un l'autre et
+sont ainsi moins exposés à se tromper cruellement plus tard. Lorsqu'il
+leur plaît d'aller au jeu, ils sont libres là comme ailleurs. Rien ne
+leur est défendu, hormis de se disputer. Ils se groupent comme ils le
+veulent, dans la cour comme au dortoir. Respectant les lois naturelles
+plutôt que les principes des hommes, nous n'enfermons pas les sens de
+nos élèves dans une contrainte artificielle où ils dévieraient
+fatalement, pour le plus grand dommage de leur santé fragile. Nous
+favorisons au contraire l'expansion des jeunesses précoces, convaincus
+qu'à retarder l'amour on ne fait que le rendre plus redoutable, et qu'à
+suppléer le plaisir par le rêve on accomplit de mauvaise besogne. Ce
+n'est pas là de l'éducation, au sens vraiment élevé du mot...»
+
+Pausjole interrompit le discours:
+
+--Et quand ces enfants vous demandent conseil?
+
+--Sire, nous leur déconseillons les amitiés particulières, mais c'est
+pour leur présenter les amitiés multiples comme un meilleur emploi de
+leurs jeunes tendances. L'amour, l'amour exclusif d'une personne
+individuelle, l'amour enfin tel qu'on l'enseigne dans les classes de
+littérature des lycées français ou allemands, est en effet une tragédie
+qui aboutit le plus souvent à la folie furieuse d'Oreste, à la triste
+fin de Marguerite ou au suicide lamentable de Roméo et de Juliette. Les
+faits divers de tous les grands quotidiens sont remplis de pareilles
+catastrophes. Pénétrés du devoir qui nous incombe et de l'influence
+salutaire que nous pouvons exercer, nous enseignons à nos élèves les
+dangers d'un amour unique; certes, nous apportons ici le tact et la
+discrétion que de pareils sujets comportent, mais nous ne saurions
+oublier devant nos petits orphelins qu'il y va de leur santé morale et
+de leur avenir tout entier.
+
+--Je vous approuve des deux mains, dit Pausole. Débauchez! monsieur,
+débauchez! On voit assez par ce qui se passe au dehors de nos frontières
+les effets parallèles des deux grands systèmes. D'une part, dans les
+classes supérieures, la claustration à la chambre et la continence
+obligatoire de la jeunesse, contre la nature et le bon sens, ont fait
+croître la race efflanquée, débile, phtisique et frappée d'anémie en qui
+s'étiole aujourd'hui l'aristocratie européenne. Au contraire, d'où
+viennent les ouvriers forts, les manieurs de marteaux, les porteuses de
+pain? De Charonne et de l'East End, de Whitechapel et de Ménilmontant,
+des longs faubourgs de Hambourg et des cloaques de Marseille, de tous
+les milieux enfin où l'enfance pousse en liberté, se mêle et s'unit
+selon ses instincts, sans retenue et sans contrôle...
+
+Pausole, fatigué d'avoir tant parlé, se reposa en interrogeant:
+
+--Aboutissez-vous? dit-il.
+
+--Pas toujours, répondit le vieillard. Nous sommes cependant satisfaits,
+au moins par comparaison. Une Société d'un pays voisin (oeuvre dont je
+parlerai d'ailleurs avec tout le respect que mérite _a priori_ une
+institution charitable) s'est donné pour mission de ne libérer ses
+filles que vierges ou mariées. On ne sait pas bien pourquoi. Mais voici
+des chiffres: en treize ans, cette Société a recueilli près de deux
+mille cent cinquante enfants...
+
+Giguelillot glapit:
+
+--«C'est beaucoup, dit Candide.»
+
+Le président continua:
+
+--Et sur ce nombre énorme de jeunes nubilités, savez-vous combien elle a
+marié de filles?... Deux.
+
+Giguelillot grommela:
+
+--«C'est beaucoup, dit Martin.»
+
+Mais le président restait grave:
+
+--Nous, au contraire, depuis sept années, sur huit cent quarante six
+filles, nous en avons débauché huit cent douze. J'ose dire qu'étant
+donné le but respectif des deux Sociétés...
+
+--Oh! la vôtre l'emporte, affirma Pausole. Cela n'est pas douteux.
+
+--Votre Majesté daigne reconnaître nos efforts?
+
+--Non seulement je vous approuve, mais je vous subventionne, dit
+Pausole. J'inscris soixante mille francs pour vous à mon budget de
+l'Intérieur. Si cette somme ne suffit pas aux bonnes oeuvres que vous
+pourriez faire, dites-le à mes ministres: elle sera augmentée.
+
+Le vieillard s'inclina profondément, puis d'une voix subitement altérée,
+il balbutia:
+
+--L'accueil si bienveillant... que Votre Majesté... l'approbation,
+veux-je dire... si flatteuse... que reçoivent ici nos idées... nos
+tentatives... nos essais de réalisation... m'encourage à...
+
+--Mais parlez donc!
+
+--Sire, la communication que j'ai à faire ici... est d'ordre si
+confidentiel... que je ne me crois pas le droit de l'exposer en ce
+moment...
+
+--Retirez-vous, mes amis, dit Pausole à ses conseillers... Et maintenant
+parlez, monsieur: nous sommes seuls.
+
+--Hier soir, à sept heures... nous avons vu entrer ici... une auguste
+visiteuse, Sire... Son Altesse la Princesse Aline.
+
+Pausole bondit:
+
+--Ici?... Ma fille est ici?... dans ce lieu de perdition et de
+proxénétisme?
+
+--Elle demande secours... murmura le vieillard presque défaillant.
+
+--Et contre qui?
+
+--Contre son destin, Sire, contre son destin... elle n'accuse personne.
+
+--Elle est seule?
+
+--Toute seule.
+
+--Dites-lui donc que je l'attends! elle se jettera dans mes bras!
+
+--Oui... mais auparavant... elle demande que nous lui assurions... les
+libertés que vous trouviez à l'instant si équitables, Sire, et que vous
+déclariez justement offertes à la jeunesse des deux sexes...
+
+--Allons! qu'est-ce que cela signifie?... Où est ma fille?... J'entends
+la voir à l'instant même.
+
+On la pria d'entrer.
+
+ * * * * *
+
+Comme pour affirmer par un signe extérieur toutes les libertés qu'elle
+avait déjà prises, Line avait revêtu le costume national des
+Tryphémoises: le mouchoir de couleur aux cheveux et les mules.
+
+Elle fit quelques pas, très fière de sa nudité symbolique, mais un peu
+timide aussi.
+
+Pausole la prit dans ses bras.
+
+--Ma petite fille! mon petit enfant! pourquoi es-tu partie?
+
+--Parce que j'avais rencontré une très bonne amie, papa, et parce que
+dans ton palais tu me défendais d'aimer personne.
+
+--Avec qui donc es-tu partie?
+
+--Avec une danseuse d'opéra.
+
+--Une danseuse? mais cela n'a aucune importance, alors?
+
+--Ah! dit Line.
+
+Pausole l'embrassa de nouveau.
+
+--Tu veux bien revenir avec moi, maintenant? Tu m'embrasses?
+
+--Oui, papa. Je te dis: «Oui» tout de suite. Je sens que je vais te
+suivre partout; mais je sens aussi que tu vas me dire, et tout de suite
+comme moi, dans l'oreille, quelque chose de très gentil.
+
+--Que je t'aime bien?
+
+--Et que tu me laisses libre.
+
+--Mais enfin pourquoi?
+
+--Parce que tu m'aimes bien.
+
+Pausole, très ému, regarda sa fille. Longtemps il resta silencieux,
+comme si une lutte profonde et presque pénible se livrait sous sa
+poitrine entre les divers conseils de son affection paternelle. Puis il
+dit un peu tristement:
+
+--Eh bien, nous verrons, mon enfant. Je t'aime assez pour te rendre plus
+heureuse que moi.
+
+
+
+
+ÉPILOGUE
+
+ _Sat prata biberunt_, comme dit le vieil Horace.
+
+ _Le Temps_, 20 novembre 1900.
+
+
+Revenu au palais le soir même par une marche très fatigante qui dura
+près d'une heure et quart, le Roi Pausole passa trois jours en
+silencieuses méditations.
+
+Tryphême après son départ reprit sa vie accoutumée. La jeune fille
+primée par M. Lebirbe continua de donner chaque soir le recommandable
+exemple qui lui avait valu les palmes. Mirabelle, déchirée par le
+désespoir en apprenant que Pausole avait repris sa fille, se rendit
+pourtant à la nuit sous le monument de Félicien Rops où elle savait
+pouvoir rencontrer Galatée. Toutes deux s'unirent ce soir-là jusqu'aux
+derniers vertiges de la sensation et elles ne savaient pas encore de
+quel amour fidèle et tendre cette longue étreinte en larmes nouait le
+premier souvenir.
+
+Giguelillot avait parcouru le chemin du retour en quatre bonds de son
+petit zèbre, car il se devinait également incapable de cacher à la
+blanche Aline les sentiments nouveaux qu'elle lui inspirait, et
+d'exprimer à la belle Diane ceux qu'elle ne lui inspirait plus.
+
+Pendant les trois jours où le Roi, seul avec sa bonne conscience, agita
+en lui des questions de morale, Line et son ami page se retrouvèrent
+toutes les nuits devant le Miroir des Nymphes toujours plein d'eau
+lunaire et de feuillages obscurs.
+
+--C'est très mal, disait Line, songeant à Mirabelle.
+
+--Non, disait Giguelillot, puisqu'elle n'en sait rien.
+
+Et il savait se faire pardonner tout ce que cette parole avait
+d'abominable par tout ce qu'elle avait d'absolutoire et de consolant.
+
+ * * * * *
+
+Enfin Pausole, un matin de soleil où la Reine Alberte venait de recevoir
+ses faveurs courtoises mais un peu distraites, sortit du palais en
+couronne et demanda sa mule Macarie.
+
+En même temps il fit annoncer que tous les habitants de la demeure
+royale, Reines, écuyers et dames d'honneur, ministres, pages et
+palefreniers, eussent à se réunir en grande assemblée devant le cerisier
+de sa justice afin d'y entendre les discours qu'il jugerait bon d'y
+prononcer.
+
+ * * * * *
+
+Lorsqu'il fut assis là dans sa rouge robe flottante avec le sceptre et
+le globe d'or:
+
+--Mesdames, dit-il, et vous, Messieurs, il est dur d'appliquer à sa
+propre personne les principes que le sage répand comme des bienfaits.
+J'ai cru longtemps qu'il me serait permis de maintenir la liberté sur
+mon peuple bien-aimé sans éprouver moi-même dans certains cas ardus, ce
+que cette liberté a parfois de pénible; du moins pour celui qui la
+donne. Il me semblait que sur un territoire où l'on compte cinq cent
+mille foyers, je pourrais sans grand dommage, en excepter un, un seul,
+où une certaine autorité serait encore vivante. Il était tout naturel
+que ce foyer fût le mien et que le dispensateur des indépendances ne
+souffrît pas le premier de leurs excès possibles.
+
+Ici le Roi prit un temps, cueillit une cerise délicieuse ou plutôt en
+cassa le fil qui l'attachait à portée de ses doigts, et tout en aspirant
+doucement le suc du fruit juteux et tiède, il suivit d'un oeil un peu
+mélancolique l'agitation passionnée de la multitude qui l'écoutait.
+
+--Mais, reprit-il, le Roi lui-même s'instruit. Je viens de faire un
+voyage secret pendant lequel j'ai beaucoup appris, tant sur le genre
+humain que sur mes devoirs envers lui. J'ai vu des foules heureuses et
+libres dont le bonheur tenait à la liberté par des racines déjà si
+profondes que je ne puis plus douter d'avoir semé cette graine dans son
+terrain d'élection. Il m'a paru qu'autour de moi, on était moins heureux
+parce qu'on était moins libre et cela suffit pour me dicter une sorte
+d'abdication...
+
+De grands cris l'empêchèrent d'achever:
+
+--Non! Vive le Roi! disaient les voix. Abdiquer? Nous ne le voulons pas!
+
+Pausole étendit la main.
+
+--Je resterai votre chef, ou du moins, l'arbitre choisi par votre
+consentement général pour assurer le maintien des droits qui sont
+l'apanage de tous, et je ne changerai rien, pour ma part, à mes
+habitudes d'existence que j'ai reconnues nécessaires à ma tranquillité
+d'esprit. Mais je lève désormais la contrainte relative qui pesait sur
+mes familiers. Taxis, mon ami, retournez en France d'où vous êtes venu à
+nous comme le corbeau dans le vent d'hiver. À l'avenir mes femmes et ma
+fille se règleront selon leurs inclinations. J'émancipe leurs têtes
+charmantes que la vôtre rendait plus charmantes encore par le contraste
+de sa hideur.
+
+À ces mots il y eut dans la foule moins de joie peut-être que
+d'attendrissement et, comme des enfants qui reçoivent des cadeaux
+prestigieux sans oser y toucher encore, les femmes se pressèrent autour
+de celui qui était si bon pour elles, et vinrent avec la blanche Aline,
+fidèlement, lui baiser les mains.
+
+ * * * * *
+
+Ci finit l'aventure extraordinaire du Roi Pausole, qui, pour retrouver
+sa fille, alla jusqu'à parcourir sept kilomètres à dos de mule, de son
+palais à sa grand'ville.
+
+On aura lu cette histoire ainsi qu'il convenait de la lire, si l'on a
+su, de page en page, ne jamais prendre exactement la Fantaisie pour le
+Rêve, ni Tryphême pour Utopie, ni le Roi Pausole pour l'Être parfait.
+
+
+FIN
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+LIVRE PREMIER
+
+ CHAPITRE PREMIER.--Comment le Roi Pausole connut pour la première
+ fois les vicissitudes de l'existence 1
+
+ CHAPITRE II.--Où l'on présente le Roi Pausole, son harem, son
+ Grand-Eunuque et le palais du gouvernement 16
+
+ CHAPITRE III.--Où l'on décrit la blanche Aline de la tête aux
+ pieds, pour que le lecteur déplore sa fuite et la pardonne en
+ même temps 23
+
+ CHAPITRE IV.--Comment le Roi Pausole rentra dans son palais et ce
+ qu'il jugea bon d'y faire 29
+
+ CHAPITRE V.--Du conseil que tint le Roi chez les femmes de son
+ harem et du choix qu'il sut faire entre plusieurs avis 36
+
+ CHAPITRE VI.--Comment Diane à la Houppe et le Roi Pausole virent
+ entrer quelqu'un qu'ils n'attendaient pas 50
+
+ CHAPITRE VII.--Qui est considérablement écourté, eu égard aux lois
+ en vigueur 61
+
+ CHAPITRE VIII.--Où Pausole examine des révélations sur une lettre
+ dont l'importance n'échappera point au lecteur 64
+
+ CHAPITRE IX.--Où Pausole se détermine 79
+
+
+LIVRE DEUXIÈME
+
+ CHAPITRE PREMIER.--Comment la blanche Aline vit danser un ballet,
+ et ce qui s'ensuivit 89
+
+ CHAPITRE II.--Où Pausole, non content d'avoir pris une
+ résolution, va jusqu'à l'exécuter 98
+
+ CHAPITRE III.--Comment le Miroir des nymphes devint celui des
+ jeunes filles 106
+
+ CHAPITRE IV.--Où Pausole et ses conseillers manifestent leurs
+ contrastes 115
+
+ CHAPITRE V.--Où Mirabelle dévoile sa petite âme malicieuse et
+ sentimentale 123
+
+ CHAPITRE VI.--Où Pausole et ses compagnons causent à bâtons
+ rompus et s'arrêtent sur une pointe d'épingle 135
+
+ CHAPITRE VII.--Comment Giguelillot, après plusieurs aventures
+ pendables, inventa un stratagème et retrouva la blanche Aline 148
+
+ CHAPITRE VIII.--Où la blanche Aline prend son tub vers quatre
+ heures de l'après-midi 168
+
+ CHAPITRE IX.--Où Pausole, ayant secoué la mélancolie de la
+ Règle, éprouve les déboires de la Fantaisie 176
+
+ CHAPITRE X.--Comment Giguelillot parvint jusqu'au chevet de la
+ blanche Aline, et ce qui s'ensuivit 182
+
+
+LIVRE TROISIÈME
+
+ CHAPITRE PREMIER.--Comment le harem abandonné leva l'étendard
+ de la révolte 197
+
+ CHAPITRE II.--Où M. Lebirbe entre en scène et où Philis pousse
+ un petit cri 204
+
+ CHAPITRE III.--Où l'on découvre un crime horrible 209
+
+ CHAPITRE IV.--Comment Giguelillot se présenta chez le Roi et
+ quelles paroles furent prononcées pour et contre sa bonne cause 216
+
+ CHAPITRE V.--Où chacun est traité selon ses vertus 224
+
+ CHAPITRE VI.--Où M. Lebirbe et le Roi Pausole s'aperçoivent
+ avec surprise qu'ils ne s'entendent pas sur tous les points 228
+
+ CHAPITRE VII.--Où l'on fait des récits de voyage sur un pays
+ bien singulier 241
+
+ CHAPITRE VIII.--Comment Taxis prétendit suivre l'exemple de la
+ belle Thierrette 252
+
+ CHAPITRE IX.--Comment Giguelillot comprenait les devoirs de
+ l'hospitalité antique 260
+
+ CHAPITRE X.--Où Giguelillot reçoit de Mlle Lebirbe une
+ proposition qui lui sourit tout de suite 271
+
+ CHAPITRE XI.--Comment les projets de Pausole et les rêves de
+ Diane à la Houppe s'accordaient exactement 287
+
+
+LIVRE QUATRIÈME
+
+ CHAPITRE PREMIER.--Comment Diane à la Houppe expliqua son rêve
+ et Thierrette ses ambitions 295
+
+ CHAPITRE II.--Comment Philis trouva un mari 307
+
+ CHAPITRE III.--Où Philis babille, écoute et s'instruit 309
+
+ CHAPITRE IV.--Comment Taxis apprit enfin la vérité sur toute
+ l'affaire 321
+
+ CHAPITRE V.--Comment le Roi Pausole fut reçu par le peuple de
+ Tryphême 326
+
+ CHAPITRE VI.--De la promenade que fit Pausole à travers sa
+ capitale 342
+
+ CHAPITRE VII.--Où le lecteur retrouve heureusement les héroïnes
+ de cette histoire 351
+
+ CHAPITRE VIII.--Où les événements se précipitent 360
+
+ CHAPITRE IX.--Où Giguelillot, lui aussi, devient amoureux 376
+
+ CHAPITRE X.--Où l'on pressent la fin 385
+
+ ÉPILOGUE 395
+
+
+3403.--L.-Imprimeries réunies, 7, rue Saint-Benoît, Paris.
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Les aventures du roi Pausole, by Pierre Louÿs
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES AVENTURES DU ROI PAUSOLE ***
+
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+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
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+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
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+
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+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
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