summaryrefslogtreecommitdiff
path: root/30702-h
diff options
context:
space:
mode:
Diffstat (limited to '30702-h')
-rw-r--r--30702-h/30702-h.htm15062
1 files changed, 15062 insertions, 0 deletions
diff --git a/30702-h/30702-h.htm b/30702-h/30702-h.htm
new file mode 100644
index 0000000..cd60140
--- /dev/null
+++ b/30702-h/30702-h.htm
@@ -0,0 +1,15062 @@
+<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN"
+ "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd">
+
+<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" xml:lang="fr" lang="fr">
+ <head>
+ <meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=utf-8" />
+ <meta http-equiv="Content-Style-Type" content="text/css" />
+ <title>
+ The Project Gutenberg eBook of Mensonges, by Paul Bourget.
+ </title>
+ <style type="text/css">
+
+body {
+ margin-left: 10%;
+ margin-right: 10%;
+}
+
+ h1,h2,h3,h4,h5,h6 {
+ text-align: center; /* all headings centered */
+ clear: both;
+}
+
+p {
+ margin-top: .75em;
+ text-align: justify;
+ margin-bottom: .75em;
+}
+
+i em { font-style: normal;
+}
+
+hr {
+ width: 33%;
+ margin-top: 2em;
+ margin-bottom: 2em;
+ margin-left: auto;
+ margin-right: auto;
+ clear: both;
+}
+
+.tocright {margin-right: 10%;
+ margin-left: 50%;
+ text-indent: 0;
+}
+
+.center {text-align: center;}
+
+.smcap {font-variant: small-caps;}
+
+ul.TOC {
+ list-style-type: none;
+ position: relative;
+ width: 85%;
+}
+
+span.ralign {
+ position: absolute;
+ right: 0;
+ top: auto;
+}
+
+
+/* Poetry */
+.poem {
+ margin-left:10%;
+ margin-right:10%;
+ text-align: left;
+}
+
+.poem br {display: none;}
+
+.poem .stanza {margin: 1em 0em 1em 0em;}
+
+.poem span.i0 {
+ display: block;
+ margin-left: 0em;
+ padding-left: 3em;
+ text-indent: -3em;
+}
+
+.poem span.i7 {display: block; margin-left: 7em; padding-left: 3em; text-indent: -3em;}
+
+ </style>
+ </head>
+<body>
+
+
+<pre>
+
+The Project Gutenberg EBook of Mensonges, by Paul Bourget
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Mensonges
+
+Author: Paul Bourget
+
+Release Date: December 18, 2009 [EBook #30702]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MENSONGES ***
+
+
+
+
+Produced by Laurent Vogel, Wilelmina Maillière and the
+Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net
+(This file was produced from images generously made
+available by the Bibliothèque nationale de France
+(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+
+<h3>PAUL BOURGET</h3>
+
+<h1>MENSONGES</h1>
+
+<p class="center"><i>QUATORZIÈME ÉDITION</i></p>
+
+<p class="center"><i>PARIS</i></p>
+
+<p class="center">ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR</p>
+
+<p class="center">27-31, <small>PASSAGE CHOISEUL</small>, 27-31</p>
+
+<p class="center"><small>M DCCC LXXXVIII</small>
+</p>
+<hr style="width: 45%;" />
+
+<h3><i>DU MÊME AUTEUR</i></h3>
+
+<h5>Édition elzévirienne</h5>
+
+
+<ul class="TOC">
+<li><span class="smcap">Poésies</span> (1872-1876) <i>Au bord de la mer</i>&mdash;<i>La Vie Inquiète&mdash;Petits Poèmes.</i> 1 vol. &nbsp;&nbsp;
+ <span class="ralign">6 f. &nbsp;»</span>
+</li>
+<li><span class="smcap">Poésies</span> (1876-1882) <i>Edel.</i>&mdash;<i>Les Aveux.</i> 1 vol.
+ <span class="ralign">6 &nbsp;&nbsp;&nbsp; »</span>
+</li>
+</ul>
+
+
+<hr style="width: 18%;" />
+
+<h5>Édition in-18</h5>
+
+<h4>POÉSIE</h4>
+
+<ul class="TOC">
+<li><span class="smcap">La Vie inquiète</span>, 1 vol. (<i>épuisé</i>)
+ <span class="ralign">3 &nbsp;&nbsp;&nbsp;»</span></li>
+
+<li><span class="smcap">Edel</span>, 1 vol. (<i>épuisé</i>)
+ <span class="ralign">3 &nbsp;&nbsp;&nbsp;»</span></li>
+
+<li><span class="smcap">Les Aveux</span>, 1 vol. (<i>épuisé</i>)
+ <span class="ralign">3 &nbsp;&nbsp;&nbsp;»</span></li>
+</ul>
+
+
+
+<hr style="width: 18%;" />
+
+<h4>PROSE</h4>
+
+
+<ul class="TOC">
+<li><span class="smcap">Essais de Psychologie contemporaine.</span> (<i>Baudelaire.</i>&mdash;<i>M.
+Renan.</i>&mdash;<i>Flaubert.</i>&mdash;<i>M. Taine.</i>&mdash;<i>Stendhal</i>). 1 vol.
+ <span class="ralign">3 50</span></li>
+
+<li><span class="smcap">Nouveaux Essais de Psychologie contemporaine.</span>&mdash;(<i>M.
+Dumas fils.</i>&mdash;<i>M. Leconte de Lisle.</i>&mdash;<i>MM. de
+Goncourt.</i>&mdash;<i>Tourguéniev.</i>&mdash;<i>Amiel</i>). 1 vol.
+ <span class="ralign">3 50</span></li>
+
+<li><span class="smcap">L'Irréparable.</span> <i>L'Irréparable</i>&mdash;<i>Deuxième Amour</i>&mdash;<i>Profils perdus.</i> 1 vol.
+ <span class="ralign">3 50</span></li>
+
+<li><span class="smcap">Cruelle Énigme.</span> 1 vol.
+ <span class="ralign">3 50</span></li>
+
+<li><span class="smcap">Un Crime d'Amour.</span> 1 vol.
+ <span class="ralign">3 50</span></li>
+
+<li><span class="smcap">André Cornélis.</span> 1 vol.
+ <span class="ralign">3 50</span></li>
+</ul>
+
+
+
+<hr style="width: 45%;" />
+
+<p class="center"><i>Tous droits réservés.</i></p>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+
+<h2><a name="DEDICACE" id="DEDICACE"></a>DÉDICACE</h2>
+
+<p class="tocright">
+<span class="smcap">À Louis Ganderax.</span><br />
+</p>
+
+
+<p><i>J'ai composé toute une portion de ce livre,
+mon cher Louis, en Angleterre, et dans
+l'angle d'un <em>bow-window</em> pareil à celui
+qui bombait de notre salon commun sur une fraîche
+pelouse, à Shanklin, durant l'été de 1880. Tandis
+que je travaillais à cette œuvre de doute et d'analyse
+triste, dans ma solitude d'outre-Manche, cette
+année-ci, j'ai bien souvent évoqué, pour me reposer
+de ces noires imaginations, le souvenir de notre
+gaieté d'alors. Je revoyais la servante, au pâle
+visage digne d'une vierge de Burne Jones, qui passait,
+silencieuse et légère, comme un esprit; les hôtes
+charmants qui nous recevaient dans le poétique
+<em>Rylstone</em>; et ce <em>chine</em>, ce ravin, touffu et ombreux,
+à l'extrémité duquel bleuissait la mer et où les fougères
+verdoyaient, si hautes, si vivantes, si délicates!
+Mais c'est à vous surtout que je pensais, mon
+cher Louis, et au charme de votre sûre amitié qui
+m'a donné tant d'heures précieuses depuis ces heures
+lointaines. Trouvez ici, dans l'offre que je vous fais
+de ce nouveau roman, un témoignage trop faible de
+l'affection que je vous ai vouée en retour,&mdash;affection
+qui, elle du moins, n'est pas un mensonge.</i></p>
+
+<p class="tocright">
+P. B.</p>
+<p>Paris, 26 Octobre 1887.<br />
+</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+
+<h1>MENSONGES</h1>
+
+
+
+<hr style="width: 33%;" />
+<h2><a name="I" id="I"></a>I</h2>
+
+<h2>UN COIN DE PROVINCE À PARIS</h2>
+
+
+<p>«&nbsp;Monsieur,&nbsp;» fit le cocher en se penchant
+du haut de son siège, «&nbsp;la grille
+est fermée...&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;À neuf heures et demie!...&nbsp;» répondit une
+voix de l'intérieur de la voiture. «&nbsp;Quel quartier!
+Ce n'est pas la peine de descendre; le trottoir
+est sec, j'irai à pied...&nbsp;» Et la portière s'ouvrit
+pour donner passage à un homme encore jeune,
+qui releva frileusement le collet de loutre de son
+pardessus, et avança sur le pavé des souliers découverts.
+Ces souliers vernis, les chaussettes de
+soie à fleurs, le pantalon noir et le chapeau
+d'étoffe témoignaient que, sous la fourrure, ce
+personnage cachait une complète tenue de soirée.
+La voiture était un de ces fiacres sans numéro
+qui stationnent à la porte des cercles, et,
+tout en assurant son cheval, le cocher, peu habitué
+à ce coin provincial de Paris, se prit à
+regarder, comme faisait son client lui-même,
+cette entrée d'une rue, vraiment excentrique, bien
+qu'elle fût située sur le bord du faubourg Saint-Germain.
+Mais à cette époque,&mdash;en 1879 et
+vers le commencement de février,&mdash;cette rue
+Coëtlogon, qui joint la rue d'Assas à la rue de
+Rennes, présentait encore la double particularité
+d'être close par une grille, et, la nuit, éclairée
+par une lanterne suspendue, suivant l'ancienne
+mode, à une corde transversale. Aujourd'hui la
+physionomie de l'endroit a bien changé. Il a
+disparu, le mystérieux hôtel, à droite, placé de
+guingois au milieu de son jardin, et qui abritait
+sans doute une calme existence de douairière.
+Les terrains vagues qui rendaient cette rue Coëtlogon
+inabordable aux voitures du côté de la
+rue de Rennes, comme la grille l'isolait du côté
+de la rue d'Assas, ont été nettoyés de leurs amas
+de pierres. Les becs de gaz ont remplacé la lanterne.
+À peine si deux pavés un peu inégaux
+marquent la place des barreaux sur lesquels
+jouaient les portes mobiles de la grille, que l'on
+poussait seulement chaque soir au lieu de les
+verrouiller. Le jeune homme n'eut donc pas à
+sonner pour se faire ouvrir, mais, avant de s'engager
+dans la mince ruelle, il s'arrêta quelques
+minutes devant le paysage que formaient cette
+impasse sombre, le jardin de droite, la ligne des
+maisons déjà presque toutes éteintes à gauche,
+au fond les masses confuses des bâtisses en
+construction, la lanterne ancienne au centre.
+Là-haut, une froide lune d'hiver brillait dans un
+ciel tragique, un ciel vaste, pommelé de nuages
+mobiles et qui couraient vite. Ils passaient,
+passaient devant cette lune claire, et voilaient
+à chaque fois légèrement son éclat de métal,
+comme rendu plus vif lorsque ces vapeurs mobiles
+se creusaient soudain en une portion d'espace
+toute libre et toute noire.</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Quel décor pour un adieu,&nbsp;» dit à mi-voix
+le jeune homme, qui ajouta, en se parlant
+tout haut à lui-même:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">«&nbsp;<i>Jusqu'à l'heure où l'on voit apparaître et rêver</i><br /></span>
+<span class="i7"><i>Les yeux sinistres de la lune...</i>&nbsp;»<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>S'il y avait eu sur ce trottoir un passant
+quelque peu observateur, il aurait reconnu un
+homme de lettres à la manière dont ces deux
+vers de Hugo furent comme chantonnés par ce
+personnage, qui portait en effet un nom très en
+vedette, à cette date, dans la littérature. Mais les
+disparus sont si vite des oubliés, dans ce tourbillon
+d'œuvres nouvelles, d'incessantes réclames,
+de renommées improvisées, qui balaie infatigablement
+le boulevard, que les succès d'il y a dix
+ans paraissent lointains et vagues comme ceux
+d'un autre âge. Deux drames de la vie moderne,
+un peu trop directement inspirés de M. Alexandre
+Dumas fils, avaient acquis une vogue momentanée
+à ce jeune homme,&mdash;il avait trente-cinq
+ans passés, mais il en paraissait à peine
+trente,&mdash;et il n'avait pas encore usé sa signature,
+son nom sonore et hardi de Claude Larcher,
+en le mettant au bas d'articles bâclés et de
+romans de hasard. Il était à cette époque l'auteur
+de la <i>Goule</i> et de <i>Entre adultères</i>, pièces inégales,
+empreintes d'un pessimisme souvent conventionnel,
+puissantes cependant par une certaine
+acuïté d'analyse, par l'âpreté du dialogue, par
+l'ardeur souffrante de l'idéal. En 1879, ces pièces
+dataient déjà de trois années, et Claude, qui
+s'était laissé rouler par une existence de dissipation,
+commençait d'accepter des besognes
+fructueuses et faciles, incapable de se reprendre
+par un nouvel effort de longue haleine. Comme
+beaucoup d'écrivains d'analyse, il était habitué
+à s'étudier et à se juger sans cesse, étude et jugement
+qui n'avaient d'ailleurs aucune influence
+sur ses actions. Les plus menus détails lui servaient
+de prétexte à des retours sur lui-même et
+sa destinée, mais le seul résultat de ce dédoublement
+continuel était de l'entretenir dans une
+lucidité inefficace et douloureuse de tous les
+instants. C'est ainsi que la vue de la paisible rue
+et le souvenir de Victor Hugo eurent pour conséquence
+immédiate de lui rappeler les résolutions
+d'existence retirée et de travail réglé qu'il
+formait en vain depuis des mois. Il réfléchit
+qu'il avait une nouvelle promise à une revue,
+un drame promis à un théâtre, des chroniques
+promises à un journal, et qu'au lieu d'être assis
+à la table de son appartement de la rue de
+Varenne, il courait Paris à dix heures du soir
+dans le costume d'un oisif et d'un snob. Il passerait
+cette fin de soirée et une partie de la
+nuit à une fête donnée par la comtesse Komof,
+une grande dame russe établie à Paris, dont les
+réceptions dans son énorme hôtel de la rue du
+Bel-Respiro étaient aussi fastueuses que mêlées.
+Il se préparait à faire pis encore. Il venait chercher,
+pour le conduire chez la comtesse, un autre
+écrivain, plus jeune que lui de dix années, et qui
+avait mené jusqu'alors, dans une des maisons de
+cette discrète, de cette taciturne rue Coëtlogon,
+précisément la noble vie d'assidu labeur
+dont la nostalgie le torturait lui-même. René
+Vincy&mdash;c'était le nom de ce jeune confrère&mdash;venait,
+à vingt-cinq ans, d'émerger du coup au
+grand soleil de la publicité, grâce à une de ces
+bonnes fortunes littéraires qui ne se renouvellent
+pas deux fois par génération. Une comédie en
+un acte et en vers, le <i>Sigisbée</i>, œuvre de fantaisie
+et de rêve, écrite sans aucune idée de réussite
+pratique, l'avait rendu célèbre du jour au lendemain.
+Ç'avait été, comme pour le <i>Passant</i> de
+notre cher François Coppée, un engouement
+subit du Paris blasé, un battement de mains universel
+dans la salle du Théâtre-Français, et le
+lendemain une louange universelle dans les articles
+des journaux. Ce succès étonnant, Claude
+pouvait en revendiquer sa part. N'avait-il pas eu
+le premier entre les mains le manuscrit du <i>Sigisbée</i>?
+Ne l'avait-il pas apporté à sa maîtresse,
+Colette Rigaud, l'actrice fameuse de la rue de
+Richelieu? Et Colette, engouée du rôle qu'elle
+entrevoyait dans la pièce, avait forcé toutes les
+résistances. C'était lui, Claude Larcher, qui, interrogé
+par madame Komof sur le choix d'une
+comédie à donner dans son salon, avait indiqué
+le <i>Sigisbée</i>. La comtesse avait accédé à cette idée.
+On jouait chez elle la saynète à la mode ce soir
+même, et Claude, qui s'était chargé de chaperonner
+l'auteur, venait le prendre, à l'heure dite,
+dans l'appartement de la rue Coëtlogon, où René
+Vincy habitait auprès d'une sœur mariée. Cette
+extrême complaisance d'un écrivain déjà mûr
+pour un débutant, n'allait pas sans un mélange
+d'un peu de vanité et d'ironie. Claude Larcher,
+qui passait son temps à médire du monde riche
+et cosmopolite dont était la comtesse Komof, et
+qui le fréquentait sans interruption, éprouvait un
+léger chatouillement d'amour-propre à étaler aux
+yeux de son camarade le détail de ses relations
+de haute vie. En même temps la naïve
+stupeur du poète, l'espèce d'ébahissement enfantin
+où le jetait cette syllabe magique et vide:&mdash;le
+Monde,&mdash;divertissait le malicieux moqueur. Il
+avait déjà joui, comme d'un spectacle doucement
+comique, de la timidité déployée par Vincy dans
+la première visite qu'ils avaient faite ensemble
+chez la comtesse, un des jours de la semaine,
+après le déjeuner; et la pensée de la fièvre dans
+laquelle René devait l'attendre, le faisait sourire,
+tandis qu'il franchissait les quelques pas nécessaires
+pour arriver à la porte de la maison où
+vivait son jeune ami.</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Et dire que j'ai été aussi puéril que lui,&nbsp;»
+songea-t-il, en se rappelant qu'il y avait eu, pour
+lui comme pour René, une première sortie mondaine;
+il songea encore: «&nbsp;Voilà une sensation
+que ne soupçonnent guère ceux qui ont
+grandi pour les salons et dans les salons, et comme
+c'est absurde d'ailleurs que nous allions, nous,
+chez ces gens-là!...&nbsp;»</p>
+
+<p>Tout en philosophant de la sorte, Claude
+s'était arrêté devant une nouvelle grille, à gauche,
+fermée celle-là, et il avait sonné. Cette
+grille donnait sur une allée, laquelle desservait
+une maison à trois étages, séparée de la rue par
+la mince bande d'un jardinet. La loge du concierge
+était située sous la voûte qui terminait la
+petite allée. Ce concierge se trouvait-il hors de
+sa loge, ou le coup de sonnette n'avait-il pas été
+assez fort? Toujours est-il que Claude dut tirer
+une seconde fois la longue chaîne terminée par
+un anneau rouillé, qui servait de cordon. Il
+eut le temps de dévisager cette maison, toute
+noire et comme morte, où brillait seulement une
+seule fenêtre, au rez-de-chaussée. C'était là, et
+dans ce logement dont les quatre fenêtres ouvraient
+sur l'étroit jardin, qu'habitaient les Fresneau.
+Mademoiselle Émilie Vincy, la sœur du
+poète, avait épousé en effet un certain Maurice
+Fresneau, professeur libre, que Claude connaissait
+pour avoir été son collègue durant les premiers
+jours de sa vie à Paris, début d'écrivain
+pauvre dont l'auteur applaudi de <i>la Goule</i> avait
+la faiblesse de rougir. Combien il eût mieux
+aimé avoir dévoré son patrimoine en séances au
+club ou chez les filles! Il conservait cependant
+des relations suivies avec son ancien collègue,
+par reconnaissance pour des services d'argent
+rendus autrefois. Il s'était d'abord intéressé à
+René à cause de ce vieux compagnon des mauvais
+jours; puis il avait subi le charme de la
+nature du jeune homme. Que de fois il était
+venu, lassé de son existence factice, toute en
+douloureuses paresses et en passions amères,
+se reposer pour une heure dans la modeste
+chambre qu'occupait René, juste à côté de celle
+dont il voyait maintenant la croisée éclairée et
+qui était la salle à manger! Dans le court espace
+de temps qui sépara ses deux coups de sonnette,
+et grâce à la rapidité d'imagination propre aux
+artistes visionnaires, cette chambre se peignit
+d'un coup devant l'esprit de Claude,&mdash;comme
+un symbole de la vie toute de songes menée
+jusqu'ici par son ami. Le poète et sa sœur
+avaient eux-mêmes cloué aux murs une petite
+étoffe rouge sur laquelle se détachaient, de-ci de-là,
+des gravures choisies par un goût raffiné de rêveur
+solitaire: des compositions d'Albert Durer,
+l'<i>Hélène</i> de Gustave Moreau et son <i>Orphée</i>, quelques
+eaux-fortes de Goya. La couchette en
+fer, la table bien rangée, la bibliothèque garnie
+de livres, le rouge du carrelage apparu comme
+un encadrement au tapis du milieu,&mdash;combien
+Claude avait aimé ce décor intime, et
+sur la porte cette phrase de l'<i>Imitation</i> écrite
+enfantinement par René: <i>Cella continuata dulcescit!</i>
+L'évocation de ces images modifia soudain
+la pensée de l'écrivain, qui se sentit, d'ironique,
+devenir triste, à l'idée qu'en effet cette
+entrée dans le monde par la porte du salon
+Komof était un gros événement pour un enfant
+de vingt-cinq ans et qui avait toujours vécu là.
+Quelle âme nourrie d'idéal il allait apporter
+dans cette société de luxe et d'artifice, recrutée
+par la comtesse!</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Jamais de mon avis,&nbsp;» se dit-il, tiré de
+sa rêverie par le grincement du pêne sur la serrure,
+et poussant la grille... «&nbsp;Puisque c'est moi
+qui lui ai conseillé de sortir, qui l'ai habillé pour
+ce soir.&nbsp;»&mdash;Il avait en effet conduit René chez
+son tailleur, son chemisier, son bottier, son
+chapelier, afin de procéder à ce qu'il appelait
+plaisamment son investiture...&mdash;«&nbsp;Il fallait
+penser auparavant aux dangers de cette rencontre
+avec le monde... Et quel triste don de prévoir
+le pire! On le présentera à quatre ou cinq
+femmes, il sera invité à dîner deux ou trois fois,
+il oubliera de mettre des cartes, il oubliera...
+et on l'oubliera...&nbsp;»</p>
+
+<p>Il s'était engagé dans l'allée, puis il avait sonné
+à une première porte à droite qui était celle des
+Fresneau, avant la loge du concierge. Cette bizarre
+disposition des lieux s'expliquait par l'existence
+d'un second petit jardin et d'une seconde
+maison, desservis également par la grille de la
+rue Coëtlogon. La personne qui vint lui ouvrir
+était une grosse et lourde fille de trente ans, à
+la taille courte, aux épaules carrées, avec un
+visage tout d'une pièce, qu'encadrait un serre-tête
+de forme auvergnate et qu'éclairaient deux
+yeux bruns d'une simplicité animale. Cette physionomie
+campagnarde exprimait une instinctive
+défiance, comme le geste par lequel la fille
+entre-bâillait à demi la porte au lieu de l'ouvrir
+largement, comme le clignement de ses paupières
+tandis qu'elle élevait la lampe à pétrole un
+peu haut afin de jeter la pleine lumière sur le
+visiteur. Elle reconnut Claude, et sa large face
+s'anima d'une bienveillance qui révélait la faveur
+dont l'écrivain jouissait dans l'intérieur des Fresneau.
+La fille sourit en montrant des dents blanches
+et petites, des dents de bête; il lui en
+manquait une derrière chaque œillère.</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Bonsoir, Françoise,&nbsp;» dit le jeune homme,
+«&nbsp;votre maître est-il prêt?&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Tiens... C'est M. Larcher,&nbsp;» fit joyeusement
+la bonne; «&nbsp;il est paré,&nbsp;» ajouta-t-elle, «&nbsp;et
+gentil comme un Jésus... Vous allez trouver la
+compagnie dans la salle à manger... Attendez
+que je vous débarrasse de votre veste... Ah!
+Marie, Joseph! mon pauvre Monsieur, c'est ça
+qui doit vous peser sur le dos!...&nbsp;»</p>
+
+<p>La familiarité de cette servante à tout faire,
+débarquée tout droit chez les Fresneau, du village
+d'Auvergne dont était le professeur, et
+installée dans la maison depuis quinze ans comme
+chez elle, amusait toujours Claude Larcher.
+C'était un de ces lettrés trop raisonneurs, qui
+raffolent du naturel, sans doute parce qu'il les
+repose du travail desséchant et ininterrompu de
+leur propre cerveau. Il arrivait à Françoise de
+lui parler de ses propres ouvrages en des termes
+d'une prodigieuse bouffonnerie, ou d'exprimer,
+avec une ingénue naïveté, la crainte dont elle
+était poursuivie, celle que l'auteur dramatique
+ne la mît dans quelque pièce de théâtre; ou
+bien encore elle appliquait à des phrases littéraires,
+ramassées en servant à table, cet étrange pouvoir
+de déformation propre aux gens du peuple.
+Claude se rappelait l'avoir entendue qui, pour
+vanter l'ardeur au travail de René, disait: «&nbsp;Il
+s'identifrise avec ses héros.&nbsp;» Il en riait encore.
+Elle disait «&nbsp;ceuiller&nbsp;» pour «&nbsp;cuiller,&nbsp;» «&nbsp;engratigner&nbsp;»
+pour «&nbsp;égratigner,&nbsp;» «&nbsp;archeduc&nbsp;» pour
+«&nbsp;aqueduc,&nbsp;» «&nbsp;voyager en coquelicot&nbsp;» pour
+«&nbsp;incognito,&nbsp;» et une foule de locutions du
+même genre que l'écrivain s'amusait à inscrire sur
+un de ses innombrables calepins à notes, pour
+un roman qu'il ne finirait jamais. Aussi se complaisait-il
+d'ordinaire à provoquer ce bavardage.
+Il ne le fit pas ce soir-là, dominé par l'impression
+de mélancolie que lui avait causée la
+subite idée de son rôle de tentateur mondain.
+Pendant que Françoise suspendait son pardessus
+à une des patères, il regardait le couloir qu'il connaissait
+pourtant si bien et sur lequel ouvraient
+les portes des diverses chambres. Celle du poète,
+au fond à droite, était exposée au midi; les
+Fresneau se contentaient d'une autre chambre,
+plus étroite, au nord, à côté de laquelle se trouvait
+celle de leur fils, Constant, un petit garçon
+de six ans, moins cher à Émilie que ne l'était
+René. Les causes de cette affection passionnée de
+la sœur pour le frère, Claude les savait, détail
+par détail, comme il savait l'histoire de cette
+famille. Et cette histoire touchante, modeste et
+simple, ne justifiait que trop son remords de
+venir arracher de cet asile celui en qui elle se
+résumait toute.</p>
+
+<p>Le père d'Émilie et de René, avoué à Vouziers,
+était mort misérablement, à la suite d'excès de
+boisson. L'étude vendue, toutes les dettes
+payées et grâce à la réalisation de quelques
+biens-fonds, la veuve de ce viveur de province
+avait eu à elle environ cinquante mille francs.
+Le séjour de Vouziers lui rappelant de trop
+cruels souvenirs, elle était venue, avec ses deux
+enfants encore tout jeunes, s'établir à Paris. Elle
+y avait un frère, l'abbé Taconet, prêtre très distingué,
+ancien élève de l'École normale, entré
+dans les ordres subitement, et sans que rien eût
+expliqué cette résolution à ses camarades qui le
+virent, avec non moins de stupeur et presque
+aussitôt après sa sortie de Saint-Sulpice, ouvrir,
+rue Cassette, un établissement d'éducation.
+Catholique convaincu, mais très libéral et tout
+voisin du gallicanisme, l'abbé Taconet avait
+compris que beaucoup de familles de la riche
+bourgeoisie hésitent entre les collèges purement
+laïques et les collèges purement religieux, sans
+trouver, ni dans les uns ni dans les autres, de quoi
+répondre à leur double besoin de christianisme
+traditionnel et de développement moderne. Il
+n'avait pris la soutane que pour réaliser plus
+aisément un projet d'harmonie entre ces deux
+courants opposés, et toute son ambition fut
+satisfaite le jour où il fonda, en compagnie
+de deux prêtres plus jeunes, un externat ecclésiastique,
+dont les élèves devaient suivre les cours
+du lycée Saint-Louis. Le succès de cette École
+Saint-André&mdash;l'abbé Taconet l'avait baptisée
+ainsi du nom de son patron,&mdash;fut si rapide,
+que, dès la troisième année, trois petits omnibus
+à un cheval étaient nécessaires pour prendre les
+élèves à leur domicile et les y ramener. La possibilité
+de donner à son fils, alors âgé de dix ans,
+une éducation exceptionnelle, fut une des raisons
+qui décidèrent madame Vincy à choisir Paris
+comme lieu de résidence, d'autant plus que les
+seize ans d'Émilie assuraient à la mère une aide
+précieuse dans la tenue d'une nouvelle maison.
+Sur les conseils de l'abbé Taconet, que le maniement
+des fonds de son collège rendait bon
+administrateur, elle plaça les cinquante mille
+francs de sa fortune en rentes italiennes, qui
+valaient à cette époque soixante-cinq francs. Le
+ménage de la veuve eut ainsi deux mille huit
+cents francs par an à dépenser. Le secret du
+culte idolâtre dont Émilie enveloppait son jeune
+frère dérivait tout entier de la masse de sacrifices
+quotidiens représentés par ce chiffre de
+revenus. Dans la vie du cœur, on court après sa
+souffrance, comme on court au jeu après son
+argent. Madame Vincy était tombée malade,
+presque aussitôt après l'installation à Paris, qui
+s'était faite en 1863, dans cette même maison
+de la rue Coëtlogon, mais au troisième étage.
+Jusqu'en 1871, date où mourut la pauvre
+femme, la jeune fille dut suffire à ce triple
+devoir: soigner sa mère alitée, veiller au minutieux
+détail d'un ménage où cinquante centimes
+étaient une somme, suivre l'éducation de son
+frère, heure par heure. Et elle avait mené cette
+dure tâche jusqu'au bout, sans que la fatigue
+d'une telle existence, qui pâlissait un peu le rose
+de ses joues amincies, lui arrachât une seule
+plainte. Elle avait ressemblé à ces ouvrières des
+vieilles chansons parisiennes, qui se consolent
+des lassitudes d'un âpre et continu travail, pourvu
+qu'elles aient une fleur épanouie sur le rebord
+de leur fenêtre. Sa fleur, à elle, avait été ce
+jeune frère, charmant enfant aux beaux yeux
+mobiles, qui avait tout de suite récompensé la
+douce Émilie de son dévouement par ces succès
+de collège,&mdash;solennelles réjouissances pour les
+femmes de l'humble bourgeoisie, si dépourvues
+de fêtes. Très jeune, ce frère avait commencé
+d'écrire des vers, et l'heureuse Émilie avait été la
+confidente des premiers essais du jeune homme.
+Aussi, lorsqu'elle fut demandée en mariage par
+Fresneau, dans les six mois qui suivirent la mort
+de la mère, elle mit à son consentement cette
+première condition que le professeur, agrégé de la
+veille, ne quitterait point Paris, et que René continuerait
+de vivre avec eux, sans prendre aucune
+carrière que celle des lettres. Fresneau accepta
+cette exigence avec délices. Il était de ces gens
+très bons et très simples qui savent aimer, c'est-à-dire
+qu'ils admettent, sans discussion, les
+moindres désirs de ceux qu'ils aiment. Il s'était
+pris au charme d'Émilie, sans rien oser lui en
+dire, depuis l'époque où il avait connu la famille
+Vincy, par suite du hasard qui avait fait de lui le
+répétiteur de René, à l'école Saint-André, en
+1865. Cet homme déjà tout voisin de la quarantaine,
+avait été attiré vers la jeune fille par
+une communauté singulière de destinée. N'avait-il
+pas renoncé de son côté à toute espérance
+égoïste, à toute aspiration personnelle, dans le
+but de payer les dettes de son père, ancien chef
+d'institution tombé en faillite? De 1858 à 1872,
+date de son mariage, le professeur avait éteint
+pour vingt mille francs de créances, et il avait
+vécu&mdash;avec des leçons qui lui rapportaient
+cinq francs, l'une dans l'autre! Si l'on ajoute au
+chiffre d'heures de travail qu'un pareil résultat
+représente, le chiffre des heures nécessaires à la
+préparation des cours, à la correction des copies,
+aux allées et venues d'un endroit dans un autre,&mdash;il
+était arrivé à Fresneau d'avoir durant la même
+matinée une répétition rue Cassette, une seconde
+aux Ternes et une troisième près du Jardin des
+Plantes,&mdash;on aura le bilan d'une de ces existences,
+comme il s'en rencontre beaucoup dans
+l'enseignement libre, qui finissent par user les
+plus puissants organismes. La passion pour Émilie
+avait été le roman de cette vie, trop absorbée
+jusqu'alors pour que la rêverie y trouvât place.
+L'abbé Taconet avait fait ce mariage, et René
+Vincy avait compté un esclave de plus de son
+génie!</p>
+
+<p>Claude Larcher n'ignorait aucun de ces petits
+faits, qui tous avaient eu leur importance pour
+le développement du talent et du caractère du
+jeune poète. Durant la minute que Françoise
+employait à suspendre son pardessus, et rien qu'à
+jeter un regard sur le couloir à demi éclairé,
+les moindres aspects de cette espèce d'antichambre
+commune revêtaient pour lui une signification
+morale. Il savait pourquoi, dans les
+crans du porte-cannes placé au coin de la
+porte, on voyait, à côté d'un gros parapluie
+d'alpaga au manche lourd, employé par le professeur,
+le bois élégant d'un mince parapluie
+anglais, choisi par madame Fresneau pour son
+frère. Il savait que cette même main d'une sœur
+idolâtre avait offert à René cette fine béquille à
+tête d'écaille qui coûtait sans doute trente fois
+plus cher que le solide et simple bâton utilisé
+par Fresneau dans les beaux jours. Il savait que
+les livres du professeur, après avoir longtemps
+subi, dans ce couloir et sur les planches d'un
+casier de planches noircies, tous les hasards de
+la poussière, avaient fini par être exilés même du
+couloir dans un cabinet obscur, et ce couloir
+abandonné aux fantaisies décoratives de René,
+qui en avait garni les murs avec des gravures de
+son choix. C'était toute une suite des admirables
+lithographies de Raffet sur le grand Empereur,
+qui avaient dû révolter le républicain Fresneau.
+Mais Claude savait aussi que Fresneau
+serait précisément le dernier à s'étonner du constant
+sacrifice de toute la maisonnée à ce frère, dont
+il avait fait son Dieu, par tendresse pour Émilie,
+comme la servante, comme l'oncle lui-même.
+Car l'abbé Taconet avait subi lui aussi l'ascendant
+de la nature et du talent du jeune homme.
+Il s'était dit que son neveu possédait de petites
+rentes, qu'à l'heure actuelle la modeste somme
+placée sur ses conseils en Italiens rapportait trois
+mille francs, qu'il laisserait lui-même une fortune
+analogue. L'éducation chrétienne de René n'était-elle
+pas une garantie que son talent d'écrire
+serait mis au service des idées de l'Église? Et
+le prêtre avait contribué pour sa part à pousser
+le poète dans ce difficile chemin de la
+littérature où cet enfant privilégié n'avait rencontré
+jusqu'ici que du bonheur. Et tout ce bonheur,
+composé de pur dévouement, de tendre
+affection, de gâteries familiales, de tiède, de
+réchauffante confiance, Claude en comprenait le
+prix mieux que personne, lui qui avait dû,
+orphelin de père et de mère, se battre tout seul,
+dès sa vingtième année, contre les souillures, les
+cruautés et les désenchantements de la vie d'artiste
+pauvre à Paris. Il ne venait jamais chez les
+Fresneau sans éprouver une sorte d'attendrissement
+qui lui serra le cœur, cette fois encore,&mdash;attendrissement
+qui le portait d'habitude à rire
+très haut et à étaler le scepticisme le plus desséché.
+Il était ainsi, trop énervé pour que la moindre
+émotion ne lui fît point mal, à en crier, et, par
+désespoir de dompter jamais cette excessive
+sensibilité, calomniant son cœur le plus qu'il
+pouvait.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 33%;" />
+<h2><a name="II" id="II"></a>II</h2>
+
+<h2>ÂMES NAÏVES</h2>
+
+
+<p>Ce fut donc avec une mine souriante,
+presque railleuse, que Claude entra
+dans l'étroite salle à manger où se
+trouvait rassemblée «&nbsp;la compagnie,&nbsp;» comme
+disait Françoise: René d'abord, le héros de ce
+qui semblait à toute la maison une aventure extraordinaire,
+madame Fresneau et son mari, enfin
+madame Offarel, la femme d'un sous-chef de
+bureau au ministère de la guerre, avec ses deux
+filles, Angélique et Rosalie. Ces six personnes
+étaient rangées autour de la table en noyer, et
+assises sur des chaises du même bois que recouvrait
+une étoffe en crin noir rendue luisante par
+l'usage. Ce mobilier de salle à manger, acheté
+par l'avoué de province lors de son installation,
+s'était conservé intact depuis le départ de Vouziers,
+grâce à des soins d'une minutie hollandaise.
+Un poêle mobile, engagé dans la cheminée,
+alourdissait l'atmosphère de la pièce déjà resserrée,
+et attestait l'économie de la ménagère.
+Émilie n'admettait le feu de bois que dans la
+chambre de René. Une lampe de porcelaine
+suspendue à des chaînettes de cuivre éclairait le
+cercle des têtes qui se tournèrent du côté du
+visiteur, et ses derniers reflets venaient mourir
+sur le mur tendu d'un papier à ramages jaunâtres
+où miroitaient quelques plats anciens. Sous ce
+coup de lumière, les jeux divers des physionomies
+apparurent plus vivement à l'écrivain qui
+entrait. D'ailleurs, les sympathies et les antipathies
+ne se dissimulent guère dans le petit monde:
+l'animal humain y est moins apprivoisé, moins
+usé aussi par le mensonge continu des politesses.
+Émilie tendit la main à Claude, geste rare chez
+elle, avec un sourire ouvert sur ses lèvres heureuses,
+avec un éclair dans ses yeux bruns; tout
+son être exprimait sa franche joie à voir quelqu'un
+par qui elle sentait son frère aimé.</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;N'est-ce pas, que son habit lui va
+bien?...&nbsp;» Ce fut un des premiers mots qu'elle
+dit au nouveau venu, avant qu'il eût échangé les
+premiers saluts avec les assistants et pris place
+lui-même dans le cercle. Et c'était vrai que René
+présentait en ce moment un exemplaire accompli
+de cette sorte de créature si rare à Paris: un beau
+jeune homme. À vingt-cinq ans, l'auteur du
+<i>Sigisbée</i> offrait encore aux regards ce front sans
+rides, ces joues fraîches, cette bouche pure et
+ces yeux clairs qui témoignent d'une âme entière
+et d'un tempérament inattaqué. Il ressemblait
+beaucoup au médaillon, trop peu connu, que le
+sculpteur David a exécuté d'après Alfred de
+Musset adolescent. Mais la chevelure épaisse de
+René, sa barbe blonde et déjà abondante, ses
+épaules carrées, corrigeaient, par un air de robustesse
+et de santé, ce que le masque du poète
+des <i>Nuits</i> garde d'un peu efféminé, de presque
+trop frêle. Les yeux surtout, d'un bleu d'ordinaire
+très sombre, traduisaient en ce moment un bonheur
+naïf et sans mélange, et l'exclamation
+d'Émilie était justifiée par une grâce native qui
+se révélait même sous le frac de soirée et dans
+cette tenue inusitée. La prévoyance de la tendre
+sœur était allée jusqu'à songer aux petits boutons
+d'or du plastron et des manchettes, qu'elle
+avait achetés, sur ses économies, chez un bijoutier
+de la rue de la Paix, après avoir demandé
+mystérieusement conseil à Claude. C'était elle-même
+qui avait noué le nœud de la cravate de
+son frère, elle-même qui avait inspecté cette toilette
+de mondain avec les mêmes soins qu'elle
+avait mis, quatorze ans plus tôt, à inspecter la
+toilette de premier communiant de ce frère
+idolâtré.</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Pauvre sœur,&nbsp;» fit ce dernier avec un
+joli rire qui découvrit ses dents blanches et bien
+rangées, «&nbsp;pardonnez-lui, Claude, je suis sa seule
+coquetterie...&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Hé bien! Vous nous débauchez encore
+René?&nbsp;» dit à son tour Fresneau en prenant la
+main de Larcher. Le professeur commençait à
+grisonner. Il était très grand et lourd d'encolure,
+avec des cheveux mal peignés et une
+barbe non faite. Il avait, étalées devant lui et
+couvertes de notes au crayon, des feuilles de
+papier à grandes marges, ses copies du lendemain.
+Il les ramassa en ajoutant: «&nbsp;Vous ne
+connaissez plus cette corvée de la correction
+des devoirs, heureux homme!... Prenez-vous
+un petit verre pour vous réchauffer?&nbsp;» Il soulevait
+un carafon à demi rempli d'eau-de-vie et qui
+était demeuré, le café une fois emporté, sur la
+table de cette pièce qui servait de salon, dans le
+train ordinaire de la vie.&mdash;Le vrai salon, situé
+lui aussi sur le devant, n'était occupé que dans les
+occasions solennelles...&mdash;«&nbsp;Une cigarette?...&nbsp;»
+ajouta Fresneau en tendant un bol rempli d'un
+tabac brunâtre qui s'échevelait autour d'un
+cahier de papier.</p>
+
+<p>Claude eut un geste de dénégation, tout en
+s'inclinant pour saluer les trois autres dames,
+sans qu'aucune lui tendît la main. Elles travaillaient,
+la mère à un bas de laine bleue qu'elle
+tricotait en grattant par moments sa tête avec
+une des aiguilles, les deux demoiselles à un
+ouvrage de broderie appliqué sur de la toile cirée
+verte. Les cheveux de la mère étaient tout blancs,
+sa figure ridée et carrée; à travers les lunettes
+qui se tenaient tant bien que mal sur son nez
+un peu court, ses yeux envoyèrent à l'arrivant
+un regard de profonde aversion. Une des deux
+filles, Angélique, réprima un sourire parce que
+l'écrivain, en s'asseyant entre Émilie et René,
+avait dit: «&nbsp;Je me mettrai ici...&nbsp;» et prononcé
+<i>mettrai</i> comme si l'<i>e</i> de ce mot eût été muet,&mdash;incorrigible
+défaut dès longtemps remarqué
+par la jeune personne. Elle appartenait, avec
+ses yeux noirs, à la fois futés et fugaces,
+avec ses rougeurs aussi faciles que ses rires,
+à la grande espèce des timides moqueuses.
+Quant à la seconde des deux sœurs, Rosalie,
+elle avait incliné la tête sans lever ses beaux
+yeux, aussi noirs que ceux de sa sœur, mais
+d'une expression douce et craintive. Quelques
+minutes plus tard les paupières qui voilaient ses
+yeux se déplièrent, elle regarda du côté de René,
+et son aiguille trembla entre ses doigts en suivant
+le dessin qui indiquait la préparation de la
+broderie. Elle pencha sa tête davantage encore,
+et ses cheveux châtains brillèrent sous la lampe.
+Rien de ce petit manège n'avait échappé à
+Claude. Il connaissait de longue date les habitudes
+et les caractères de ces dames Offarel,&mdash;comme
+disait Fresneau avec une formule toute
+provinciale. Elles avaient dû venir dès sept heures,
+aussitôt après leur dîner pris dans leur appartement
+de la rue de Bagneux, tout auprès. Le
+père Offarel les avait amenées; il avait gagné
+de là le café Tabourey, au coin de l'Odéon, et
+il y lisait avec conscience tous les journaux.
+Claude n'avait pas eu beaucoup de peine à deviner
+que la vieille madame Offarel nourrissait le
+rêve d'un mariage entre Rosalie et René; il soupçonnait
+son jeune ami d'avoir encouragé cette
+espérance par un goût instinctif pour le romanesque,
+et il ne doutait pas que Rosalie ne se fût
+prise, elle, plus sérieusement qu'il n'aurait fallu,
+à l'attrait de l'esprit et de la jolie physionomie du
+poète. Il sentait si bien que la jeune fille l'aimait
+et le redoutait à la fois, lui, Claude Larcher. Elle
+l'aimait parce qu'il était dévoué à René; elle le
+redoutait parce qu'il entraînait ce dernier dans un
+courant nouveau d'événements. Pour l'innocente
+enfant, comme pour tous les membres de ce
+petit cercle, la soirée chez madame Komof revêtait
+les apparences d'une expédition lointaine,
+dans un pays fantastique et inexploré. Chacun
+y plaçait des espérances chimériques ou des
+appréhensions folles. Émilie Fresneau, qui avait
+toujours caressé pour son frère des ambitions
+démesurées, le voyait accoudé à une cheminée,
+disant des vers au milieu d'une assemblée de duchesses,
+aimé par une «&nbsp;princesse russe.&nbsp;» Quand
+elle prononçait ces deux mots, l'inconnu de
+toutes les supériorités sociales se développait
+devant ses songes. Rosalie, elle, était la victime
+de la plus aiguë des perspicacités, celle de la
+femme qui aime. Les yeux de René l'épouvantaient,
+quoiqu'elle se le reprochât, par la joie
+absolue qu'ils exprimaient d'aller dans un monde
+où elle, sa demi-fiancée, ne pouvait pas aller.
+Ils étaient bien autrement liés que n'imaginait
+Claude, s'étant fait l'un à l'autre des promesses
+secrètes, par un soir de printemps de l'année
+dernière. René, à ce moment-là, était inconnu.
+Elle l'avait pour elle toute seule. Il trouvait tout
+charmant d'elle, et tout insipide sans elle. Aujourd'hui
+elle entrevoyait, du fond d'une ignorance
+qu'illuminait son inconsciente jalousie, de
+quelles dangereuses comparaisons elle était menacée.
+Avec ses robes coupées à la maison et où
+gauchissait sa jolie taille, avec ses chaussures
+achetées toutes faites et où se perdait son pied
+menu, avec la modestie de ses cols blancs et de
+ses pauvres manchettes, elle se sentait comme
+devenir humble à la pensée des grandes dames
+qu'allait rencontrer René. Voilà pourquoi son
+aiguille tremblait, pourquoi ses paupières battaient
+plus vite, pourquoi son cœur se serrait
+d'une vague épouvante, tandis que le professeur
+insistait afin que Claude acceptât un verre de
+liqueur et roulât une cigarette de maryland:</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;C'est de l'excellente eau-de-vie de cidre
+qu'un de mes élèves m'a envoyée de Normandie...
+Non vraiment?... Mais vous l'aimiez autrefois...
+Vous rappelez-vous lorsque nous donnions
+des cours chez le Vanaboste?... Quatre
+heures par jour, y compris le jeudi, et les copies.
+Cent cinquante francs par mois!... Étions-nous
+gais en ce temps-là?... Nous avions un quart
+d'heure entre les deux classes, durant lequel
+vous me conduisiez rue Saint-Jacques, je vois
+encore la petite salle du café, boire un verre de
+cette eau-de-vie pour nous soutenir. Vous appeliez
+cela vous durcir l'artère, sous prétexte que
+l'homme a l'âge de ses artères et que l'alcool
+diminue leur élasticité...&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;J'avais douze ans de moins,&nbsp;» dit Claude
+en riant de ce souvenir, «&nbsp;et pas de rhumatismes...&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Ça ne doit pas être très sain,&nbsp;» reprit
+aigrement madame Offarel, «&nbsp;de sortir presque
+tous les soirs, et ces grands dîners, avec leurs vins
+fins et leur cuisine épicée, voilà qui vous brûle le
+sang.&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Laissez donc,&nbsp;» fit Émilie avec vivacité,
+«&nbsp;nous avons eu le plaisir d'avoir M. Larcher à
+notre table, vous ne savez pas comme il est
+sobre... Et puis, on peut bien se coucher un peu
+tard, quand on a la liberté de dormir la grasse
+matinée. René nous a dit que c'est si tranquille
+chez vous,&nbsp;» ajouta-t-elle en s'adressant à l'écrivain
+d'une manière directe, «&nbsp;et si charmant...&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Si tranquille, oui... J'ai déniché un petit
+appartement dans un vieil hôtel de la rue de
+Varenne, dont je me trouve être aujourd'hui
+par hasard le seul locataire. Quand les persiennes
+sont fermées, je pourrais me croire au milieu de
+la nuit. Je n'entends que les sonneries des cloches
+d'un couvent qui est tout auprès, et la
+rumeur de Paris, si loin, si loin.&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;J'ai toujours ouï dire qu'une heure
+de sommeil avant minuit vaut mieux que deux
+après,&nbsp;» interrompit la vieille dame que la douceur
+de Claude exaspérait. Elle lui en voulait,
+sans trop en comprendre la vraie raison, moins
+encore pour l'influence exercée sur René que
+par une profonde antipathie de nature. Elle se
+sentait étudiée par ce personnage aux yeux
+inquisiteurs, aux manières recherchées, aux sourires
+pour elle inexplicables; elle en éprouvait
+une impression de malaise qui se traduisait en
+brusques attaques. Elle ajouta: «&nbsp;D'ailleurs
+M. René n'aura pas ce repos ici. À quelle heure
+finira cette soirée chez cette comtesse?...&nbsp;» Elle
+prononçait <i>c'te</i> pour <i>cette</i>, comme les gens du
+peuple.</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Je ne sais pas,&nbsp;» répartit Claude que les
+rancunes mal dissimulées de son ennemie divertissaient,
+«&nbsp;on jouera le <i>Sigisbée</i> vers les dix heures
+et demie... et on soupera vers les minuit et
+demi, une heure...&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;M. René sera couché vers les deux
+heures, alors,&nbsp;» reprit madame Offarel avec
+cette visible satisfaction d'une personne agressive
+qui assène à un interlocuteur quelque argument
+irréfutable, «&nbsp;et comme M. Fresneau s'en va vers
+les sept heures et que, dès les six, Françoise est
+là à faziller...&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Allons, allons, une fois n'est pas coutume,&nbsp;»
+fit Émilie avec une certaine impatience,
+en coupant la parole à la grondeuse, dont elle
+prévoyait quelque algarade, et pour changer le
+cours de la causerie en flattant une manie de la
+vieille dame:&mdash;«&nbsp;Vous ne nous avez pas dit si
+Cendrillon est revenue définitivement?&nbsp;»</p>
+
+<p>Cendrillon était une chatte grise qui avait été
+donnée par madame Offarel à un jeune homme
+de leurs amis, un monsieur Jacques Passart, professeur
+de dessin, qu'un goût commun pour
+l'aquarelle avait lié avec le sous-chef de bureau.
+C'étaient là les deux vices du ménage: la peinture
+pour le mari, qui lavait ses paysages jusque
+dans son bureau; la gent féline pour la femme,
+qui avait eu jusqu'à cinq pensionnaires de cette
+espèce dans le logement de la rue de Bagneux,&mdash;un
+rez-de-chaussée comme celui des Fresneau,
+et agrémenté aussi d'un jardinet. Jacques Passart,
+qui nourrissait pour Rosalie un amour malheureux,
+s'était si souvent confondu en exclamations
+devant la gentillesse de Cendrette ou Cendrinette,
+comme disait madame Offarel, que cette dernière
+lui avait donné la petite chatte. Après un séjour
+de trois mois dans la chambre que Passart occupait
+à un cinquième étage de la rue du Cherche-Midi,
+la pauvre Cendrillon avait fait ses petits.
+On lui en avait tué deux sur trois, et elle s'était
+sauvée, emportant le troisième. Passart n'avait
+pas osé parler de cette fuite. Deux jours après,
+madame Offarel avait entendu un grattement à
+la porte du jardin. «&nbsp;C'est singulier,&nbsp;» avait-elle
+dit en vérifiant le nombre des chats étendus, l'un
+sur le duvet de son lit, l'autre sur l'unique
+canapé, le dernier sur le marbre de la cheminée.
+«&nbsp;Ils sont là tous trois, et l'on gratte.&nbsp;» Elle avait
+ouvert, et Cendrillon était entrée, dressant
+son museau, arquant son dos, frottant sa tête
+contre son ancienne maîtresse, enfin mille amitiés
+qui avaient ravi la bonne dame. Puis, le
+lendemain matin, plus de Cendrillon. Cette
+visite, rendue plus mystérieuse par l'aveu que
+Passart avait dû faire de sa négligence à surveiller
+la précieuse chatte, avait été, la veille, un
+objet d'interminables raisonnements de madame
+Offarel à Émilie, et le fait de n'en avoir pas
+encore parlé de la soirée, révélait toute l'importance
+attachée par la mère de Rosalie à l'entrée
+de René dans le beau monde, comme elle disait
+encore:</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Ah! Cendrillon!...&nbsp;» reprit-elle, avec
+un mélange de son aigreur actuelle et de l'enthousiasme
+que lui inspirait le souvenir de la
+gracieuse bête. «&nbsp;Mais monsieur René se la rappelle-t-il
+seulement?&nbsp;» Et, sur un signe du jeune
+homme qu'il n'avait pas oublié cette intéressante
+personne: «&nbsp;Hé bien! elle est revenue, ce matin,
+avec son petit, qu'elle tenait dans sa gueule et
+qu'elle a mis à mes pieds pour me l'offrir...
+Oui, elle me regardait... Elle était venue, l'autre
+jour, afin de voir si je voulais bien encore d'elle,
+et maintenant elle me demandait de prendre
+aussi son chaton... Ça vaut mieux d'aimer les
+bêtes que les gens,&nbsp;» ajouta-t-elle en manière de
+conclusion, «&nbsp;elles sont plus fidèles.&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Admirable trait d'instinct!&nbsp;» s'écria Fresneau
+qui recommençait de zébrer ses copies
+d'indications cabalistiques. «&nbsp;Je le citerai à mon
+cours...&nbsp;»&mdash;Le pauvre homme, sorte de maître
+Jacques du professorat, enseignait la philosophie
+dans une école préparatoire au baccalauréat, le
+latin ailleurs, ailleurs encore l'histoire, et jusqu'à
+l'anglais qu'il savait à peine prononcer. À ce
+régime il avait contracté cette habitude, propre
+aux vieux universitaires, de conférencer à perte
+de vue et à toute occasion. Ce merveilleux retour
+de Cendrillon au logis natal lui fut un texte
+à disserter indéfiniment. Il allait, racontant anecdotes
+sur anecdotes, et oubliant ses copies,&mdash;en
+apparence; car l'excellent homme, et si faible
+qu'il n'avait jamais su tenir en paix une classe
+de dix élèves, trouvait à son service toutes les
+finesses de l'observateur lorsqu'il s'agissait de sa
+femme. Tandis que son crayon courait dans les
+marges des devoirs de ses écoliers, il avait perçu
+distinctement l'hostilité de madame Offarel et
+deviné à l'accent d'Émilie qu'elle n'était pas rassurée
+sur l'issue d'une conversation engagée de
+la sorte. Et le professeur prolongeait son monologue
+pour donner aux nerfs de l'acariâtre bourgeoise
+le temps de se calmer. Il n'eut pas à soutenir
+ce rôle bien longtemps. Un nouveau coup
+de sonnette retentit...</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;C'est papa, il est dix heures moins un
+quart!&nbsp;» s'écria Rosalie. Elle aussi avait souffert
+de l'aigreur de sa mère vis-à-vis de Claude et de
+René. Et l'arrivée de son père qui devait donner
+le signal du départ lui apparaissait comme une
+délivrance,&mdash;elle pour qui s'en aller de la
+maison des Fresneau était d'ordinaire un crève-cœur.
+Mais elle connaissait sa mère, et elle sentait,
+d'instinct plus que de raisonnement, combien
+l'amertume de ses remarques devait paraître
+mesquine et déplaisante à René. Il n'avait que
+trop de motifs pour ne plus se complaire dans
+leur société! Elle se leva donc en même temps
+que son père entrait dans la salle. C'était un
+homme long et sec, avec un de ces visages
+comme évidés qui rappellent nécessairement le
+type immortel de don Quichotte: un nez en bec
+d'aigle, des tempes creusées, une bouche un peu
+tirée, et, dominant le tout, un de ces fronts
+fuyants, chimériques, dont il semble que les
+manies et les idées fausses en ont raviné toutes
+les rides et soulevé toutes les bosses. Celui-ci
+joignait à son innocente passion d'aquarelliste
+en chambre, la ridicule infirmité de ramener
+sans cesse la conversation sur ses maladies imaginaires.</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Il fait très froid ce soir,&nbsp;» fut son premier
+mot, et tout de suite, s'adressant à sa femme:
+«&nbsp;Adélaïde, as-tu de la teinture d'iode à la maison?
+Je suis sûr que j'aurai ma crise de rhumatismes
+demain matin.&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Votre voiture est-elle chauffée?&nbsp;» dit
+Émilie à Claude, sur cette exclamation.</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Oui, Madame,&nbsp;» fit l'écrivain, et, consultant
+sa montre: «&nbsp;Il faut même la gagner,
+cette voiture, si nous ne voulons pas être en retard...&nbsp;»
+Tandis qu'il prenait congé de tout le
+petit cercle, et qu'Émilie le reconduisait, René
+avait disparu de son côté, sans serrer la main à
+personne, par la porte qui donnait de la salle à
+manger dans sa chambre. «&nbsp;Il est sans doute allé
+prendre son pardessus, il va revenir,&nbsp;» pensait
+Rosalie; «&nbsp;il n'est pas possible qu'il parte sans me
+dire adieu, d'autant plus qu'il ne m'a pas regardée
+de tout ce soir.&nbsp;» Et elle continuait son ouvrage tandis
+que Fresneau accueillait le sous-chef de bureau
+avec la même offre qu'il avait eue pour son ami:</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Un petit verre pour chasser ce froid?&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Une larme,&nbsp;» fit l'employé.</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;À la bonne heure,&nbsp;» reprit le professeur,
+«&nbsp;vous n'êtes pas comme Larcher, qui a méprisé
+mon eau-de-vie.&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;M. Larcher?&nbsp;» dit l'employé. «&nbsp;Vous ne
+savez pas sa boisson ordinaire?... Hé! hé!&nbsp;»
+ajouta-t-il d'une voix plus basse et en regardant
+du côté du corridor prudemment, «&nbsp;j'ai lu ce
+soir même un article de journal où il est joliment
+arrangé.&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Conte-nous ça, petit père,&nbsp;» fit madame
+Offarel en posant son ouvrage sur ses genoux,
+pour la première fois de la soirée, et laissant paraître
+sur son visage la joie naïve de ses mauvais
+sentiments, comme elle avait montré tout à
+l'heure sa naïve affection pour la petite chatte.</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Il paraît,&nbsp;» reprit le vieil homme en soulignant
+ses mots, «&nbsp;que, dans les salons où va
+M. Larcher, on lui donne à boire, au lieu de
+tasses de thé, des verres de sang.&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Des verres de sang?&nbsp;» interrogea Fresneau
+abasourdi de cet étrange racontar, «&nbsp;et
+pourquoi faire?&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Pour le soutenir, donc,&nbsp;» dit vivement
+madame Offarel, «&nbsp;vous n'avez pas vu cette mine?
+Ah! il doit en mener une jolie vie!&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Il paraît encore,&nbsp;» continua le narrateur
+qui tenait à placer quelques anecdotes de plus,
+avec cette basse ardeur de crédulité propre aux
+bourgeois, aussitôt qu'il s'agit d'une des innombrables
+calomnies d'envieux auxquelles sont en
+proie les hommes connus, «&nbsp;il paraît qu'il vit
+entouré d'une cour d'adoratrices, et qu'il a
+trouvé un moyen sûr de faire un succès aux
+moindres pages qui sortent de sa plume. Il fait
+tirer ses épreuves à des dizaines d'exemplaires
+qu'il porte chez chacune des dames qu'il connaît.
+On les étale sur un canapé et alors: Mon petit
+Larcher par-ci, mon petit Larcher par-là, vous
+changerez ce mot, vous enlèverez cette phrase...
+et il change le mot, et il enlève la phrase, et ces
+dames s'imaginent qu'elles sont un peu les auteurs
+de ce qu'il a écrit...&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Ça ne m'étonne pas,&nbsp;» dit madame Offarel,
+«&nbsp;il m'a tout l'air d'un fier intrigant.&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Ma foi,&nbsp;» reprit Fresneau, «&nbsp;je n'aime
+guère sa littérature, mais pour intrigant c'est une
+autre histoire! Il n'y a pas plus enfant que lui, ma
+pauvre madame Offarel. Quand je vois dans les
+journaux qu'il connaît le cœur des femmes... ce
+que je m'amuse! Je l'ai toujours vu amoureux
+des pires drôlesses, qu'il prenait consciencieusement
+pour des anges, et qui le trompaient, qui
+le lanternaient!... René nous racontait l'autre
+jour qu'il passe toutes ses journées à se faire
+moquer de lui par cette petite Colette Rigaud,
+qui joue dans le <i>Sigisbée</i>, une farceuse qui lui
+grugera jusqu'à son dernier sou...&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Chut!&nbsp;» fit Émilie, qui rentra juste à
+temps pour entendre la fin de ce petit discours,
+et qui mit la main sur la bouche de son mari.
+«&nbsp;Monsieur Claude est notre ami, et je ne veux
+pas que l'on en parle... Mon frère m'a chargée de
+vous souhaiter le bonsoir à tous,&nbsp;» ajouta-t-elle,
+«&nbsp;ces deux messieurs se sont aperçus qu'il était
+plus tard qu'ils ne croyaient, et ils sont partis
+dare dare.... Et mon aquarelle, qui doit représenter
+la dernière scène du <i>Sigisbée</i>, quand
+l'aurai-je?&nbsp;» demanda-t-elle au sous-chef de
+bureau.</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Ah! la saison est mauvaise pour les
+études,&nbsp;» dit ce dernier, «&nbsp;il fait nuit si tôt, et
+nous sommes surchargés de besogne; mais vous
+l'aurez, vous l'aurez... Qu'as-tu, Rosalie? Tu es
+toute pâle.&nbsp;»</p>
+
+<p>La pauvre jeune fille venait en effet d'éprouver
+une souffrance presque intolérable, à songer que
+René avait pu s'en aller ainsi, sans un mot pour
+elle, sans un regard. Sa gorge se serrait, des
+larmes lui venaient aux yeux. Elle eut la force
+de retenir ses sanglots cependant, et de répondre
+que la chaleur du poêle l'incommodait. Sa mère
+échangea avec Émilie un regard où se lisait un
+reproche si direct, qu'en dépit d'elle-même
+madame Fresneau détourna les yeux. Elle eut,
+elle aussi, une impression pénible, car elle aimait
+Rosalie. Mais elle avait toujours été opposée à
+ce mariage; il correspondait trop peu aux ambitieux
+projets qu'elle caressait vaguement pour son
+frère. Lorsque la mère et les deux filles se furent
+levées, qu'elles eurent mis leur chapeau et qu'elles
+vinrent dire l'adieu accoutumé, la jeune femme
+trouva dans cette impression de quoi embrasser
+Rosalie plus affectueusement que de coutume.
+Elle voulait bien la plaindre de souffrir pour René,
+mais cette pitié n'allait pas sans une certaine
+douceur, car la souffrance de la jeune fille prouvait
+l'indifférence du jeune homme, et, la porte
+refermée, ce fut avec une joie sans mélange dans
+ses clairs yeux bruns qu'elle dit à Françoise:</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Vous aurez bien soin de ne pas faire de
+bruit demain matin?&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Pas plus qu'une mariée de minuit,&nbsp;» répondit
+la servante.</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Ni toi non plus, mon gros lourdaud,&nbsp;»
+dit-elle à son mari, en rentrant dans la salle à
+manger où le professeur reprenait déjà la corvée
+de ses copies... «&nbsp;J'ai recommandé à Constant
+de s'habiller tout doucement pour aller à
+son cours...&nbsp;»&mdash;Elle ajouta, avec un sourire
+d'orgueil: «&nbsp;Quel triomphe pour René ce soir,
+à moins que ces gens du monde ne fassent la
+petite bouche!&nbsp;» Elle répétait une formule habituelle
+à Claude.&mdash;«&nbsp;Bah! ils ne pourront pas,
+ses vers sont si beaux, presque aussi beaux que
+lui!...&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Sais-tu qu'il est à désirer que toutes ces
+dames ne le gâtent pas comme toi,&nbsp;» interrompit
+Fresneau, «&nbsp;il finirait par perdre la tête... Mais
+non,&nbsp;» continua-t-il pour flatter les sentiments de
+sa femme, «&nbsp;c'est si charmant de voir comme il
+reste simple, même dans son succès.&nbsp;»</p>
+
+<p>Et Émilie embrassa son mari, pour cette
+phrase, tendrement.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 33%;" />
+<h2><a name="III" id="III"></a>III</h2>
+
+<h2>UN AMOUREUX ET UN SNOB</h2>
+
+
+<p>Les deux écrivains étaient montés dans
+la voiture, qui roulait au grand trot
+de son cheval, par la rue du Cherche-Midi,
+pour attraper le boulevard Montparnasse,
+et suivre, en contournant les Invalides, la
+longue suite d'avenues qui va presque directement
+à l'Arc de Triomphe, en traversant la Seine
+au pont de l'Alma. Durant la toute première
+partie de ce trajet, ils se turent l'un et l'autre.
+René reconnaissait chaque détail de ce quartier,
+auquel se rattachaient tant de souvenirs de son
+enfance et de sa jeunesse. Une vague buée
+voilait les vitres du coupé, symbole physique de
+l'espèce de brume qui flottait entre sa vie actuelle
+et ce passé pourtant si voisin. Il n'était pas un
+des coins de cette rue du Cherche-Midi qui ne
+lui fût aussi familier que les murs de sa chambre,
+depuis le haut et sombre bâtiment de la prison
+militaire jusqu'à la boutique du marchand de
+vins, dont l'enseigne étale l'image d'une biche,
+jusqu'à l'entrée paisible de cette rue de Bagneux,
+où demeurait Rosalie. Le souvenir de cette amie
+qu'il avait quittée sans lui dire adieu, ce soir,
+traversa son esprit, mais il n'en souffrit pas. Il
+avait la sensation de rêver tout éveillé, tant le
+personnage promené jadis sur ces pavés, durant
+les années de son adolescence pauvre et obscure,
+ressemblait peu à celui qui était assis, à cette
+minute, sur les coussins du coupé de Claude
+Larcher, célèbre, car tout Paris avait applaudi
+sa piécette,&mdash;riche, car le <i>Sigisbée</i>, joué en
+septembre, lui avait déjà rapporté en février la
+somme, énorme pour lui, de vingt-cinq mille
+francs!... Et cette source de revenus ne tarirait
+pas de sitôt. Le <i>Sigisbée</i> faisait spectacle avec
+une comédie en trois actes d'un auteur à la mode,
+<i>Le Jumeau</i>, qui tiendrait l'affiche bien longtemps.
+La vente de la brochure s'annonçait, elle
+aussi, comme devant être très fructueuse, et très
+fructueux les droits de représentation de province
+et de traduction à l'étranger. Ce n'était là qu'un
+début, et René tenait en réserve bien d'autres
+œuvres: un volume de poèmes philosophiques
+intitulé <i>les Cimes</i>, un drame en vers sur la
+Renaissance, intitulé <i>Savonarole</i>, et un roman
+de passion, à demi ébauché, dont il cherchait le
+titre. La voiture roulait, et à l'ivresse profonde
+des succès assurés, des projets démesurés, une
+autre griserie se mélangeait, toute nerveuse: celle
+d'aller dans le monde comme il y allait. Une
+jeune fille n'est pas plus émue à son premier bal
+que ne l'était ce grand enfant. Une espèce de
+fièvre le gagnait, qui abolissait presque en lui
+la personnalité. C'est le malheur et la félicité
+des poètes que ce pouvoir d'amplifier, jusqu'au
+fantastique, des impressions, par elles-mêmes
+médiocres jusqu'à la mesquinerie. De là dérivent
+ces passages subits, presque foudroyants, de l'espérance
+excessive aux excessifs dégoûts, et de
+l'engouement au désespoir, qui donnent à leur
+imagination, par suite à leur caractère et à leur
+sensibilité, une sorte de continuel va-et-vient,
+une absolue incertitude, terrible pour ceux et
+surtout pour celles qui s'attachent à ces âmes
+insaisissables. Il en est cependant, parmi ces
+âmes, chez qui cette dangereuse mobilité ne détruit
+pas la tendresse. C'était le cas pour René.
+L'involontaire comparaison entre son présent et
+son passé, soudain évoquée en lui par l'aspect
+familier des rues, ramena sa pensée vers l'ami
+plus âgé qui avait été la cause de cette volte-face
+de destinée. Il eut un de ces naïfs mouvements
+qui font le charme unique des natures très jeunes,
+parce que l'on y sent cette chose adorable
+et si rare dans la vie civilisée: la spontanéité, la
+liaison invincible entre l'être intérieur et l'être
+extérieur. Il prit la main de son compagnon
+qui se taisait aussi, et il la lui serra en
+disant:</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Que vous avez été bon pour moi!...
+Oui,&nbsp;» insista-t-il en voyant un étonnement dans
+les yeux de Claude, «&nbsp;si vous n'aviez pas été aussi
+indulgent à mes premiers essais, je ne vous
+aurais point porté le <i>Sigisbée</i>; si vous ne l'aviez
+pas présenté à M<sup>lle</sup> Rigaud, il dormirait à cette
+heure-ci dans l'armoire aux manuscrits de quelque
+théâtre. Si vous n'aviez pas parlé de moi à
+la comtesse Komof, on ne jouerait pas ma pièce
+chez elle et je n'irais pas dans cette soirée... Je
+suis heureux, très heureux!... Ah! mon ami,
+vous me trouverez nigaud comme un collégien...
+si vous saviez comme j'ai rêvé, dans ma jeunesse,
+de ce monde où vous me conduisez maintenant,
+où la toilette seule des femmes est une poésie,
+où les choses font un cadre exquis à la joie et à
+la douleur!...&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Si ces femmes avaient seulement une âme
+de la même étoffe que leur robe!...&nbsp;» interrompit
+Claude en ricanant...«&nbsp;Mais je vous admire,&nbsp;» continua-t-il;
+«&nbsp;est-ce que vous croyez par hasard que
+vous allez être du monde parce que vous serez
+reçu chez M<sup>me</sup> Komof, une étrangère dont l'hôtel
+est un passage, ou chez une des cinq ou six
+curieuses que vous rencontrerez là, et qui vous
+diront qu'elles sont à la maison tous les jours
+avant le dîner? Vous irez dans le monde, mon
+cher, vous irez beaucoup, si ce sport vous amuse;
+vous n'en serez jamais, non plus que moi, non
+plus qu'aucun artiste, eût-il du génie, parce que
+vous n'y êtes pas né, tout simplement, et
+que votre famille n'en est pas. On vous recevra,
+on vous fera fête. Mais essayez donc de vous y
+marier, et vous verrez... Et c'est la grâce que je
+vous souhaite... Ces femmes que vous rêvez si
+délicates, si fines, si aristocratiques, bon Dieu!
+si vous les connaissiez! Des vanités habillées
+par Worth ou Laferrière... Mais il n'y en a pas
+dix qui soient capables d'une émotion vraie.
+Les plus honnêtes sont celles qui prennent un
+amant parce qu'elles y trouvent du plaisir. Si
+vous les disséquiez, vous trouveriez à la place du
+cœur la note de la couturière, une demi-douzaine
+de préjugés qui leur tiennent lieu de principes,
+la rage d'éclipser celle-ci ou celle-là...
+Sommes-nous assez bêtes tout de même d'être
+ici, dans cette voiture, deux hommes à peu près
+intelligents, qui avons du travail chez nous, et
+vous avec un frémissement dans le cœur, à l'idée
+d'aller vous mêler à de grandes dames ou soi-disant
+telles, et moi!...&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Que vous a fait Colette aujourd'hui?&nbsp;»
+interrogea doucement René, que l'âpreté de la
+parole de son ami avait froissé comme il arrivait
+souvent; mais comment lui en aurait-il voulu de
+cette sorte d'hostilité contre ses illusions que
+Claude lui montrait ainsi? Presque toujours ces furieuses
+déclamations avaient pour cause, il le savait,
+une coquetterie de cette actrice dont le malheureux
+était follement épris, et qui se jouait de lui, tout
+en l'aimant elle-même, à sa manière. C'était
+une de ces passions à base de haine et de sensualité,
+qui dépravent le cœur en le torturant, et
+transforment celui qui les éprouve en une bête
+féroce. Un des traits particuliers à ces sortes
+d'amours, c'est qu'ils procèdent par crises aiguës
+et violentes, comme les images physiques dont
+ils se repaissent. Claude venait sans doute de
+voir tout d'un coup, dans un éclair, la physionomie
+de sa maîtresse, et une rage soudaine contre
+elle avait succédé en lui à la bonne humeur
+de sa visite chez les Fresneau,&mdash;rage qu'il aurait
+satisfaite en ce moment par n'importe quelle
+outrance de paradoxe. Il se rua aussitôt sur le
+chemin que son ami venait de lui indiquer, et,
+lui serrant le bras de toute sa force:</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Ce qu'elle m'a fait?...&nbsp;» dit-il en riant d'un
+rire de malade. «&nbsp;Voulez-vous apprécier cet analyste
+aigu du cœur de la femme, ce psychologue
+subtil, comme on m'appelle dans les articles, ce
+Jobard de la grande espèce, comme je m'appelle
+moi-même? Hélas! Mon intelligence ne
+m'a jamais servi qu'à éclairer mes bêtises!...
+Vous ai-je raconté,&nbsp;» ajouta-t-il d'une voix plus
+basse, «&nbsp;que j'ai la honte d'être jaloux de Salvaney?...
+Mais vous ne connaissez pas Salvaney,
+un élégant de la nouvelle école qui s'amuse, son
+carnet de chèques à la main,&mdash;à cinq louis près,
+et commun!... Avec un nez comme un cornet,
+un front dénudé, de gros yeux à fleur de tête,
+le teint d'un bouvier!... Mais voilà: il est anglomane,
+anglomane à faire paraître Français le
+prince de Galles... Il a passé l'année dernière
+trois mois à Florence, et je l'ai entendu
+lui-même se vanter de n'avoir pas mis, durant
+ces trois mois, une chemise qui n'eût été blanchie
+à Londres. Je vous prie de croire que dans
+ce monde qui vous fascine tant, un trait pareil
+fait plus d'honneur à un homme que d'avoir écrit
+le <i>Nabab</i> ou l'<i>Assommoir</i>, ces deux chefs-d'œuvres...
+Hé bien! ce personnage plaît à Colette.
+Il est dans sa loge autant que moi. Il la regarde
+avec ses yeux de buveur de wisky. C'est lui qui a
+inventé d'aller, après l'Opéra, en compagnie,
+boire de cet ignoble alcool dans un bar infect de
+la rue Lafayette; je vous y mènerai, vous jugerez
+le pèlerin... Et Colette s'y laisse conduire, et Colette
+va en coupé avec lui...&mdash;Ah çà! me dit-elle,
+vous n'allez pas en être jaloux, de celui-là? D'abord
+il sent le gin...&mdash;Elles vous disent cela, ces
+femelles, elles vous salissent jusque dans sa vie
+physique celui avec qui elles ont couché hier...
+Bref, ce matin, j'étais chez elle. Que voulez-vous?
+Je savais tout cela et je n'y croyais pas.
+Un Salvaney! Si vous le voyiez, vous comprendriez
+que ce n'est, en effet, pas croyable, et elle,
+vous la connaissez, avec ses beaux yeux tendres, sa
+beauté si fine, sa bouche à la Botticelli... Ah!
+quelle pitié!... Oui, j'étais chez elle... On apporte
+une lettre. Le domestique, un nouveau venu et très
+mal stylé, dit stupidement:&mdash;C'est de M. Salvaney,
+on attend la réponse...&mdash;Elle venait de
+me jurer, entre deux baisers, qu'il ne s'était rien
+passé entre eux, rien, pas même une ombre
+d'ombre de cour. Elle tenait la lettre à la main.
+Je me dis, oui, j'eus la niaiserie de me dire: Elle
+va me tendre la lettre et j'y trouverai la preuve
+écrite qu'elle ne m'a pas menti, une preuve certaine,
+puisque Salvaney ne pouvait pas savoir
+que je verrais cette lettre. Elle tenait la lettre
+et elle me regardait.&mdash;C'est bien, fit-elle, je
+vais répondre. Vous permettez? ajouta-t-elle, et
+elle passa dans l'autre chambre... avec sa lettre!
+Vous croyez sans doute que j'ai pris mon chapeau
+et ma canne, et que je suis parti pour ne
+plus revenir, en me disant: Voilà une grande
+coquine!... Je suis resté, mon cher ami; elle est
+revenue, elle a sonné, rendu la réponse au domestique,
+puis elle s'est avancée vers moi: Vous
+êtes fâché? m'a-t-elle dit.&mdash;Un silence.&mdash;Vous
+avez eu envie de lire cette lettre?&mdash;Un
+silence encore.&mdash;Non, continua-t-elle en fronçant
+ses jolis sourcils, vous ne la lirez pas, je
+l'ai brûlée. Elle ne contenait rien que la demande
+d'un échantillon d'étoffe pour un déguisement
+de bal, mais je veux que vous me croyiez
+sur parole...&mdash;Et ce fut dit, ce fut joué!...
+Elle n'a jamais eu plus de talent. Ce que
+je lui ai répondu, ne me le demandez pas. Je
+l'ai traitée comme la dernière des dernières.
+Tout ce que j'ai dans le cœur pour elle de rancunes,
+de dégoûts et de mépris, je le lui ai craché
+à la figure, et puis, comme elle pleurait, je
+l'ai prise dans mes bras et je l'ai possédée, là,
+sur le canapé de ce fumoir où elle venait de me
+mentir ainsi et moi de l'insulter comme une
+fille... Suis-je assez bas?...&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Mais vos soupçons étaient-ils justes?&nbsp;»
+demanda René.</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;S'ils étaient justes!...&nbsp;» répondit Claude,
+avec cet accent de cruel triomphe que prennent
+les jaloux, lorsque leur affreuse frénésie de tout
+savoir les a conduits à reconnaître le bien fondé
+de leurs pires hypothèses. «&nbsp;Savez-vous ce que le
+billet de Salvaney demandait? Un rendez-vous...
+Et celui de Colette? Il fixait le rendez-vous...
+Je le sais, je l'ai fait suivre, oui, j'ai commis
+cette vilenie. Au sortir de la répétition, elle
+est allée chez lui, et elle y était encore à huit
+heures.&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Et vous ne rompez pas avec elle?&nbsp;» dit
+Vincy.</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;C'est fait,&nbsp;» répliqua Claude, «&nbsp;et
+pour toujours, je vous en donne ma parole. Seulement,
+je veux lui dire ce que je pense d'elle,
+une dernière fois. Ah! la gueuse! mais vous
+verrez comment je la traiterai ce soir...&nbsp;»</p>
+
+<p>La lamentation de Claude trahissait une telle
+souffrance que l'allégresse de René en fut du
+coup toute diminuée... Le sentiment de pitié pour
+cet homme auquel il était profondément attaché,
+par ce lien de la reconnaissance si doux à un
+jeune cœur, se mélangeait à l'impression de dégoût
+que lui causait la honteuse duplicité de
+Colette. À ce moment, un obscur remords lui
+vint aussi, à se rappeler par contraste, le visage
+pur et l'âme fidèle de Rosalie. Mais ce ne fut
+qu'un frisson, vite dissipé par le spectacle de la
+volte-face à laquelle se livra aussitôt son compagnon.
+Ce diable d'homme, qui vivait uniquement
+sur ses nerfs, possédait le pouvoir de
+changer d'idées et de sentiments avec une rapidité
+déconcertante. Il venait de parler, avec un
+râle dans la voix, avec un désespoir dans le cœur
+que son ami savait sincère. Il fit claquer ses
+doigts, par un geste qui lui était familier quand
+il voulait reprendre courage; il dit simplement:
+«&nbsp;Allons, allons...&nbsp;» et il posa une question de
+littérature à l'autre stupéfié, si bien que les
+deux écrivains causaient du dernier roman d'un
+de leurs confrères, lorsqu'un arrêt de la voiture,
+obligée de prendre la file derrière d'autres, puis
+le glissement des roues sur du gravier, les avertit
+qu'ils étaient arrivés. René sentit son cœur battre
+de nouveau comme tout à l'heure, à petits coups
+secs et vibrants. La voiture s'arrêta devant un
+perron que protégeait une marquise, et ce fut,
+pour le jeune homme, une sensation de songe
+que de se trouver dans l'antichambre qu'il avait
+traversée une fois, mais de jour. Plusieurs domestiques
+en livrée se tenaient dans cette pièce,
+remplie de fleurs et chauffée par les invisibles
+bouches du calorifère. Les pardessus et les
+manteaux rangés sur une table et sur un des fauteuils
+témoignaient que la réunion devait être
+au complet dans les salons dont la rumeur arrivait
+jusque-là. Une jeune femme était dans
+cette antichambre, qu'un valet de pied débarrassait
+de sa fourrure, d'où elle sortit, les épaules
+nues, sa fine taille prise dans une robe toute
+rouge. Elle avait un profil délicat, un nez légèrement
+busqué, une bouche spirituelle. Des diamants
+brillaient dans ses cheveux d'un blond très
+doux. René la vit qui saluait Claude d'un signe de
+tête, et il se sentit pâlir, à rencontrer deux yeux
+qui se posaient sur lui indifféremment, des yeux
+d'un bleu tout clair, dans ce teint des blondes qu'il
+faut bien appeler, malgré la banalité de la métaphore,
+un teint de rose, car il en a la fine fraîcheur
+et la délicatesse.</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;C'est M<sup>me</sup> Moraines, la fille de Victor
+Bois-Dauffin, l'ancien ministre de l'Empire.&nbsp;»</p>
+
+<p>Cette phrase de Claude, jetée comme en
+réponse à une interrogation muette, devait souvent
+revenir à René. Il devait souvent se demander
+quel étrange hasard l'avait fait se rencontrer,
+à la première minute de son entrée à l'hôtel
+Komof, précisément avec celle des femmes réunies
+dans ces salons qui exercerait sur lui la plus
+profonde influence? Mais, sur la minute même,
+il n'éprouva aucun de ces pressentiments qui
+nous étreignent quelquefois, à nous trouver en
+face d'une créature qui nous sera très bienfaisante
+ou très funeste. La vision de cette
+belle jeune femme de trente ans, déjà disparue,
+tandis que Claude et lui attendaient
+les numéros de leurs pardessus, se confondit
+dans l'impression totale que lui donnait la
+nouveauté de toutes les choses autour de
+lui. Sans qu'il s'en rendît compte, la mollesse
+des tapis sous ses pieds, la magnificence de la
+décoration du vestibule, la hauteur des plafonds,
+la tenue des gens, les reflets des lumières, entraient
+pour beaucoup dans cette impression, étrangement
+mélangée de timidité torturante et de sensualité
+délicieuse. Lors de sa première visite chez
+la comtesse, il s'était déjà senti enveloppé par les
+mille atomes impondérables qui flottent dans
+l'atmosphère du grand luxe. Les personnes nées
+dans l'opulence ne perçoivent pas plus ces infiniment
+petits de sensation, que nous ne percevons
+le poids de l'air qui nous entoure. On ne
+sent rien de ce que l'on a senti toujours. Et
+les parvenus ne les racontent guère. Ils ont un
+instinct qui leur fait engloutir ces impressions-là
+dans le fond de leur cœur, comme plébéiennes
+et bourgeoises. René n'eut pas le temps d'ailleurs
+de réfléchir sur le plus ou moins de distinction
+du sentiment qui l'envahissait. Les portes
+s'étaient ouvertes de nouveau, et il entrait dans
+le premier salon, meublé avec cette somptuosité
+composite, propre aux grandes installations
+modernes, à Paris. Qui en a vu une en a vu
+cinq cents. Aux yeux du jeune homme, les
+moindres détails de cet ameublement devaient
+apparaître comme des signes de l'aristocratie la
+plus rare, depuis les vieilles étoffes des fauteuils
+jusqu'à la tapisserie à énormes personnages représentant
+un triomphe de Bacchus qui se
+déployait au-dessus de la cheminée. Ce premier
+salon, de dimension moyenne, communiquait, par
+une baie largement ouverte, avec un autre salon,
+beaucoup plus grand, celui-là, et où devaient
+s'être ramassés déjà tous les invités, à en juger
+par le brouhaha des conversations. René aperçut
+cet ensemble d'un regard, avec la surexcitation
+de facultés que certaines timidités affolantes
+donnent aux très jeunes gens; il vit la robe rouge
+de madame Moraines s'éloigner par la grande baie,
+au bras d'un habit noir, et devant la cheminée
+du petit salon, au pied de la tapisserie, la comtesse
+Komof qui causait au milieu d'un groupe,
+avec des jeux violents de physionomie et des
+gestes excessifs. C'était une femme d'un aspect
+presque tragique, grande, avec des épaules
+trop minces pour le reste de son corps, des cheveux
+blancs, un visage aux traits un peu forts et
+des prunelles grises d'un éclat insoutenable. Elle
+était vêtue d'une toilette sombre qui faisait encore
+mieux ressortir la magnificence des bijoux
+dont elle était couverte, et ses mains, qu'elle
+agitait tout en parlant, montraient des bagues
+de barbare, tant les saphirs, les émeraudes et
+les diamants des chatons étaient énormes. Elle
+répondit d'un sourire au salut que Claude et
+René vinrent lui adresser. Elle était en train de
+terminer le récit d'une séance de spiritisme, son
+occupation favorite.</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;La table montait, montait, montait,&nbsp;»
+disait-elle, «&nbsp;à peine si nos doigts pouvaient la
+suivre; alors, un souffle a passé sur les bougies,
+et dans l'obscurité j'ai vu une main qui allait et
+venait... énorme... la main de Pierre le Grand!&nbsp;»</p>
+
+<p>Ses traits se décomposaient en parlant, ses
+yeux se fixaient dans une vision d'épouvante.
+L'être instinctif, presque sauvage, et comme au
+bord de la folie, qui se cache souvent chez les
+Russes même les plus raffinés, apparut quelques
+secondes sur ce visage. Puis la grande dame se
+souvint brusquement qu'elle avait à faire les
+honneurs de chez elle. Le sourire revint sur sa
+bouche, l'éclat de ses yeux s'atténua. Une de
+ces divinations propres aux femmes âgées, et qui
+en font, lorsqu'elles sont bonnes, des créatures
+délicieuses à fréquenter pour les hommes à irritabilité
+souffrante, lui révéla-t-elle que René se
+sentait déjà enveloppé de solitude, à deux pas
+de ce grand salon où il ne connaissait personne?
+Toujours est-il qu'elle eut la grâce de s'adresser
+à lui, avec un sourire, aussitôt son histoire
+contée:</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Croyez-vous aux esprits, monsieur
+Vincy? Oui, car vous êtes poète... Mais nous
+en reparlerons un autre jour... Il faut que vous
+veniez avec moi, quoique je ne sois ni jeune ni
+jolie, et que je vous présente à quelques amies
+qui sont déjà vos admiratrices passionnées...&nbsp;»</p>
+
+<p>Elle prit le bras du jeune homme. Bien qu'il
+fût grand lui-même, elle le dépassait de la moitié
+de la tête. Son masque tragique ne mentait
+pas. Elle avait eu vraiment la destinée que le
+caractère de ses yeux étranges et de sa physionomie
+violente laissait supposer. Son mari
+avait été tué presque devant elle, qui avait elle-même
+tué l'assassin. René savait cette histoire
+par Claude, et il voyait la scène: le comte
+Komof, haut personnage politique, poignardé
+par un conspirateur nihiliste, à son bureau; la
+comtesse entrant par hasard et abattant le meurtrier
+d'une balle de revolver. Elle avait pris le
+pistolet de cette même main longue, qui s'appuyait
+surchargée de tant de bagues sur la
+manche noire de l'habit de René, et elle commençait
+de lui raconter une nouvelle histoire, avec
+cette espèce d'énergie animale qui se mélange,
+dans ces organisations slaves, à la plus fine élégance
+des manières.</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;J'arrive donc à Paris, il y a huit ans,
+après la guerre... Tenez, je n'y étais pas venue
+depuis la première Exposition, en 1855. Ah!
+cher monsieur, ce Paris d'alors, ravissant, charmant...
+et votre empereur... idéal...&nbsp;»&mdash;elle
+appuyait sur les dernières syllabes des mots
+quand elle voulait marquer son enthousiasme.&mdash;«&nbsp;Enfin,
+ma fille, la princesse Roudine&mdash;vous
+ne la connaissez pas, elle habite Florence
+toute l'année,&mdash;était avec moi. Elle tombe malade,
+elle a été sauvée par le docteur Louvet,
+vous savez, ce mince avec un air de mignon de
+Henri III. Je l'appelle toujours Louvetsky, parce
+qu'il ne soigne que des Russes. Je ne pouvais pas
+songer à la transporter loin de Paris... Cet hôtel
+était à vendre tout meublé, je l'ai acheté...
+Mais j'ai tout bouleversé. Voyez... C'était le
+jardin ici...&nbsp;»</p>
+
+<p>Elle montrait à René le grand salon, maintenant,
+où ils étaient entrés. Il formait une espèce
+de vaste hall dont les murs disparaissaient sous
+les toiles de toute grandeur et de toute école,
+ramassées par la comtesse au cours de ses vagabondages
+Européens. Si la première impression
+de luxe matériel avait été si forte sur René, l'impression
+de cette autre sorte de luxe, spirituel,
+si l'on peut dire, que représente le cosmopolitisme,
+venait s'y adjoindre, plus forte encore. La
+manière dont la comtesse avait prononcé le nom
+de Florence, comme si c'eût été un faubourg de
+Paris, la facilité d'existence que représentait cette
+installation improvisée dans ce palais, la manière
+dont cette grande dame russe parlait le
+français, comment un jeune homme, habitué à
+l'horizon précis et tout étroit d'une modeste
+famille de petite bourgeoisie parisienne, n'eût-il
+pas été frappé d'une sorte d'admiration enfantine,
+au contact de ces détails si nouveaux pour
+lui? Et il ouvrait les yeux pour absorber tout le
+charme du tableau que cette pièce formait à cette
+minute. Au fond, à gauche, des rideaux, d'un
+rouge sombre et maintenant baissés, masquaient
+la scène, établie pour la circonstance dans la
+grande salle à manger qui, d'ordinaire, ouvrait
+sur le hall, comme l'attestaient les trois marches
+aperçues au bas de ces rideaux. Au milieu,
+une colonne de marbre se dressait, surmontée
+d'un buste de bronze représentant le fameux
+Nicolas Komof, l'ami du tzar Pierre, et, autour
+de cet ancêtre, quatre énormes arbustes verdoyaient,
+plantés dans des vases en cuivre d'un
+travail persan. Entre cette espèce de monument
+familial et les rideaux baissés de la scène, des
+lignes de chaises étaient rangées. En ce moment,
+presque toute la portion féminine de l'assistance
+y avait pris place, et c'était, sous le feu des lustres,
+comme un parterre vivant d'épaules nues,
+les unes maigriotes et les autres du plus admirable
+modelé, de chevelures blondes ou noires,
+de visages éclairés par des yeux bruns ou bleus,
+de bras robustes ou fins. Les éventails battaient,
+les bijoux brillaient, les paroles et les rires se
+confondaient en une espèce de grande rumeur
+indistincte. Le chatoiement des étoffes des robes
+faisait de cette moitié du salon, où se tenaient
+les femmes, un éclatant contraste à la masse
+sombre des habits noirs pressés dans l'autre moitié.
+Quelques femmes cependant étaient debout
+parmi les hommes, et quelques hommes apparaissaient,
+comme perdus entre les chaises où
+causaient les femmes. Toute cette société, quoique
+très mélangée, se composait de personnes
+habituées à se retrouver sans cesse, et depuis des
+années, dans les lieux de rendez-vous qui servent
+de terrain commun aux divers mondes. Il y avait
+là des duchesses du plus pur faubourg Saint-Germain,
+de celles que les goûts de sport et de
+charité conduisent un peu partout; il y avait
+aussi des femmes de grands financiers et des
+femmes de diplomates, toute une série de représentantes
+de l'élégance cosmopolite, et même de
+simples femmes d'artistes, en train de poursuivre
+la fortune de leurs maris à travers les dîners en
+ville et les réceptions. Mais, pour un nouveau
+venu comme René Vincy, aucune des particularités
+sociales qui distribuaient ce salon en une
+série de petits groupes très distincts n'était perceptible.
+Il regardait ce spectacle, qui dépassait,
+comme première impression de luxe étalé, toutes
+ses chimères de jeune homme. Au milieu du
+brouhaha des voix, il se laissait présenter à
+quelques-uns des hommes qui se rencontraient
+sur le passage, et à quelques-unes des
+femmes du dernier rang des chaises. Il s'inclinait,
+balbutiait quelques mots en réponse aux
+compliments que les plus aimables lui formulaient.
+Madame Komof qui voyait son trouble,
+eut la charité de ne pas le quitter, d'autant plus que
+Claude, en proie sans doute à une nouvelle crise
+de sa passion, avait disparu.&mdash;Il devait être
+entré dans les coulisses,&mdash;et quand les trois
+coups résonnèrent, le poète se trouva tout naturellement
+assis auprès de la comtesse, dans
+l'ombre d'un des arbustes qui entouraient la
+colonne de l'ancêtre. Quel bonheur qu'il eût ainsi
+une place d'où il pouvait échapper aux regards!</p>
+
+
+
+<hr style="width: 33%;" />
+<h2><a name="IV" id="IV"></a>IV</h2>
+
+<h2>«&nbsp;LE SIGISBÉE&nbsp;»</h2>
+
+
+<p>Deux domestiques en livrée étaient venus
+relever les rideaux; et la scène
+apparut, minuscule. L'indication de la
+brochure portant simplement ces mots: «&nbsp;Dans
+un jardin, à Venise,&nbsp;» le décor avait pu être
+réduit à une toile qui fermait le fond, et à un
+fouillis de plantes empruntées aux célèbres serres
+de la comtesse. Avec leurs formes un peu raides
+et la nuance lustrée de leurs feuillages, ces
+arbustes exotiques faisaient un cadre bien différent
+de celui que la fantaisie de M. Perrin avait
+aménagé à la Comédie-Française. Il s'était, lui,
+le directeur artiste, s'il en fut jamais, complu à
+restituer une de ces terrasses sur la lagune, qui
+descendent vers l'eau glauque par un escalier de
+marbre blanc, avec des façades de palais à colonnettes
+rouges sur l'horizon bleuâtre, avec des fuites
+de noires gondoles au tournant des canaux. Cette
+nouveauté de décor, la petitesse de la scène, le
+cercle restreint du public et son caractère d'élite,
+tout contribuait à augmenter le trouble de René.
+Il retrouva l'espèce de battement affolé du cœur
+qu'il avait connu derrière un des portants du
+théâtre, le soir de la première représentation.
+Des applaudissements éclatèrent, qui saluaient
+l'entrée en scène de Colette Rigaud. L'actrice
+s'inclina en souriant, dans son costume à la
+Watteau, et, même sous cette robe copiée d'une
+des fêtes galantes du grand peintre, avec ses
+cheveux poudrés, une mouche au coin du sourire
+et du rouge sur ses joues trop pâles, elle
+gardait ce je ne sais quoi d'attendrissant qui
+venait de ses yeux et de sa bouche, tout pareils,
+en effet, aux yeux tristement songeurs et à la
+bouche, mélancolique dans la sensualité, que Botticelli
+donne à ses madones et à ses anges. Que
+de fois René avait entendu Claude gémir: «&nbsp;Lorsqu'elle
+m'a menti, et qu'elle me regarde avec ces
+yeux-là, je me mets à la plaindre de ses infamies
+au lieu de lui en vouloir.&nbsp;» Colette commença
+de réciter les premiers vers de son rôle avec ses
+lèvres à la fois un peu renflées et fines, et l'angoisse
+de René fut portée à son comble, tandis
+qu'il écoutait autour de lui les chuchotements
+presque à voix haute que les gens du monde se
+permettent volontiers lorsqu'une artiste joue dans
+un salon. «&nbsp;Elle est bien jolie...&mdash;Croyez-vous
+que ce soit le même costume qu'au théâtre?...&mdash;Ma
+foi, elle est trop maigre pour mon goût...&mdash;Quelle
+voix sympathique!...&mdash;Non, elle
+imite trop Sarah Bernhardt...&mdash;J'adore cette
+pièce, et vous?...&mdash;Les vers, moi, ça me fait
+dormir...&nbsp;» L'oreille aiguë du poète surprenait
+ces exclamations et d'autres encore. Elles furent
+réprimées par une bordée de «&nbsp;chut&nbsp;»! qui partirent
+d'un groupe de jeunes gens, tout près de
+René, parmi lesquels se distinguait un personnage
+chauve, au nez un peu fort, à la face congestionnée.
+La comtesse lui envoya de la main
+un geste de remerciement et, se retournant vers
+son voisin:</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;C'est M. Salvaney,&nbsp;» fit-elle, «&nbsp;il est
+amoureux fou de Colette.&nbsp;»</p>
+
+<p>Le silence s'était rétabli, un silence troublé à
+peine par le bruit des respirations, le froissement
+des étoffes et la palpitation des éventails. René,
+maintenant, écoutait chanter la musique de ses
+propres vers avec une griserie délicieuse, car,
+à ce silence et aux murmures approbatifs qui
+s'élevèrent bientôt, il comprenait, il sentait que
+son œuvre s'imposait à ce public de mondaines
+et de mondains réunis dans ce salon,
+comme elle s'était imposée à la salle de «&nbsp;première&nbsp;»
+au Théâtre-Français, toute remplie d'écrivains
+fatigués, de courriéristes blasés, de boulevardiers
+viveurs et de femmes galantes. Une
+hallucination intérieure ramenait malgré lui le
+jeune homme vers l'époque où il avait imaginé,
+puis écrit, cette saynète qui lui valait, ce soir,
+un nouveau et délicieux frémissement d'amour-propre,
+après avoir si profondément bouleversé
+sa vie. Il se revoyait au printemps dernier, se
+promenant dans les allées du jardin du Luxembourg,
+vers le crépuscule; et le mystère de la
+nuit commençante, l'arome des fleurs, l'azur
+assombri du ciel apparu à travers la feuillée encore
+rare, le marbre des statues des reines, tout
+de ce paysage l'avait enivré, d'autant plus que
+Rosalie marchait auprès de lui, silencieuse. Elle
+avait une si candide façon de le regarder avec
+ses yeux noirs, où il pouvait lire une tendresse
+inconsciente et passionnée! C'était ce soir-là
+qu'il lui avait parlé d'amour, ainsi, dans le parfum
+des premiers lilas, tandis que la voix de
+madame Offarel causant avec Émilie leur arrivait,
+indistincte. Il était revenu rue Coëtlogon en
+proie à cette fièvre d'espérance qui vous met les
+larmes au bord des yeux, le cœur au bord des
+lèvres, qui vous remue jusqu'à la racine la plus
+intime de votre être. Il lui avait été impossible
+de dormir, et là, seul dans sa chambre, il s'était,
+par comparaison avec Rosalie, rappelé sa première
+et unique maîtresse, une fille du quartier
+Latin, nommée Élise. Il l'avait rencontrée dans
+une brasserie où il s'était laissé entraîner par les
+deux seuls confrères qu'il connût. Élise était
+jolie, quoique fanée, avec du noir sous les yeux,
+de la poudre sur tout le visage, du carmin aux
+lèvres. Elle avait eu un caprice pour lui, et, bien
+qu'elle le choquât de toute manière, par ses
+gestes et par ses pensées, par sa voix et par ses
+sensations, il était devenu son amant;&mdash;triste
+intrigue qui avait duré six mois, et qui lui demeurait
+comme un souvenir amer. Il s'était attaché,
+malgré lui, à cette fille, étant de ceux que la volupté
+mène à la tendresse, et il avait cruellement
+souffert de ses coquetteries, de ses grossièretés
+de cœur, du fond d'infamie morale sur lequel la
+pauvre créature vivait. Assis à sa table de travail
+et songeant avec extase à la pureté de Rosalie, il
+avait conçu l'idée d'un poème où il mettrait en
+contraste une coquette d'une part, de l'autre une
+jeune fille vraie et tendre. Puis, comme il était un
+fervent lecteur des comédies de Shakespeare et de
+Musset, sa vulgaire aventure de brasserie avait,
+par une métamorphose étrange et cependant
+sincère, pris la forme d'une fantaisie italienne. Il
+avait, cette nuit même, jeté sur le papier le plan
+du <i>Sigisbée</i> et composé cinquante vers. C'était
+la simple histoire d'un jeune seigneur vénitien,
+Lorenzo, qui s'éprenait d'une froide et cruelle
+coquette: la princesse Cœlia. Il perdait, le malheureux,
+son cœur et ses larmes à courtiser cette
+implacable beauté, puis, sur le conseil d'un jeune
+marquis de Sénécé, roué français de passage à
+Venise, il affectait, pour piquer au jeu Cœlia,
+de s'intéresser à la jolie et douce comtesse Béatrice.
+Il découvrait alors que cette dernière l'aimait
+depuis longtemps; et quand Cœlia, prise
+au piège, essayait de l'attirer de nouveau, Lorenzo,
+éclairé par cette expérience, disait non à la perfide
+dont il avait été le triste Sigisbée, pour s'abandonner
+tout entier au charme de celle qui
+savait aimer,&mdash;simplement.</p>
+
+<p>Colette parlait, jouant Cœlia. Lorenzo se
+lamentait. Le roué se moquait. Béatrice rêvait...
+Ce petit monde venu du pays de Benedict et de
+Perdican, de la Rosalinde d'<i>As you like it</i> et du
+Fortunio du <i>Chandelier</i>, allait et venait dans un
+rayon de poésie, caressant et atténué comme un
+rayon de lune. Des voix s'élevaient par instants
+du groupe des femmes, qui jetaient un: «&nbsp;Charmant!...&nbsp;»
+ou un: «&nbsp;Exquis!...&nbsp;» et René se souvenait
+des nuits de travail, une trentaine, consacrées
+à prendre et à reprendre tel ou tel de ces
+morceaux, cette élégie par exemple, écrite par
+Lorenzo sur un billet,&mdash;billet qu'à un moment
+Cœlia montrait à Béatrice. Comme la voix de
+Colette se faisait tendre et moqueuse pour réciter
+ces vers:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>Si les roses pouvaient nous rendre le baiser</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Que notre bouche vient sur leur bouche poser;</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Si les lilas pouvaient, et les grands lis, comprendre</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>La tristesse dont nous remplit leur parfum tendre;</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Si l'immobile ciel et la mouvante mer</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Pouvaient sentir combien leur charme nous est cher;</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Si tout ce que l'on aime, en cette vie étrange,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Pouvait donner une âme à notre âme en échange!...</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Mais le ciel, mais la mer, mais les frêles lilas,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Mais les roses, et toi, chère, vous n'aimez pas...</i><br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Et l'hallucination rétrospective redoublait encore,
+rappelant à René sa chambre paisible, et
+comme il ressentait une joie intime à se lever
+chaque matin, pour reprendre la besogne interrompue.
+Sur le conseil de Claude, et poussé
+d'ailleurs par l'enfantine imitation des procédés
+des grands hommes,&mdash;trait risible et délicieux
+des vraies jeunesses littéraires,&mdash;il avait
+adopté la méthode pratiquée autrefois par Balzac.
+Couché avant huit heures du soir, il se
+levait avant quatre heures du matin. Il allumait
+lui-même son feu et sa lampe, préparés de la
+veille par les soins de sa sœur, qui avait aussi
+tout disposé pour qu'il se fît du café sans presque
+se déranger, à l'aide d'une machine à esprit-de-vin.
+Le feu crépitait, la lampe grésillait, l'arome
+de la liqueur inspiratrice emplissait la chambre
+close. Il regardait pieusement une photographie
+de Rosalie et il commençait de travailler. Petit
+à petit le bruit de Paris grandissait, l'éveil de la
+vie se faisait comme perceptible. Il posait sa
+plume pour contempler quelques-unes des eaux-fortes
+qui tapissaient les murs ou pour feuilleter
+un livre. Vers six heures, Émilie entrait. À travers
+les soucis de son ménage, cette sœur fidèle
+trouvait le loisir de recopier jour par jour les
+vers que son frère avait composés. Pour rien au
+monde elle n'aurait souffert qu'un manuscrit de
+René passât entre les mains des protes et des
+correcteurs. Pauvre Émilie! Qu'elle eût été heureuse
+d'entendre les applaudissements couvrir la
+voix de Colette, et que le plaisir de René eût
+été entier si la sensation du changement d'âme
+qui s'était accompli en lui à l'endroit de Rosalie
+ne fût venu l'attrister vaguement, même à cette
+minute où la pièce finissait dans un enthousiasme
+de tout le salon!</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Vous avez un succès fou,&nbsp;» dit la comtesse
+au jeune homme, «&nbsp;Toutes ces petites vont
+se disputer à qui vous aura chez elle.&nbsp;»&mdash;Et
+comme pour appuyer ce qui n'aurait pu être que
+la flatterie d'une gracieuse maîtresse de maison,
+le jeune homme put entendre, durant le tumulte
+dont s'accompagna la fin de la pièce, toutes
+sortes de phrases passer à travers le brouhaha
+des robes, le bruit des chaises poussées, des
+saluts échangés: «&nbsp;C'est l'auteur...&mdash;Qui?...&mdash;Ce
+jeune homme...&mdash;Si jeune!...&mdash;Est-ce
+que vous le connaissez?...&mdash;Il est bien joli
+garçon...&mdash;Pourquoi porte-t-il les cheveux si
+longs?...&mdash;Moi, j'aime ces têtes d'artistes...&mdash;On
+peut avoir du talent et se coiffer comme
+tout le monde...&mdash;Mais sa comédie est ravissante...&mdash;Ravissante...&mdash;Ravissante...&mdash;Savez-vous
+qui l'a présenté à la comtesse?...&mdash;Mais
+c'est Claude Larcher...&mdash;Pauvre Larcher!
+Regardez comme il tourne autour de Colette...&mdash;Salvaney
+et lui vont se bûcher un de ces
+jours...&mdash;Tant mieux, ça leur rafraîchira le
+sang...&mdash;Est-ce que vous restez pour souper?...&nbsp;»
+C'étaient là vingt propos, parmi cent
+autres, que René distinguait, avec cette finesse
+d'ouïe propre aux auteurs, et tandis qu'il s'inclinait,
+le rouge au front, sous les coups de massue
+des compliments d'une femme qui venait de
+l'enlever presque de force à madame Komof.
+C'était une personne longue et sèche d'environ
+cinquante ans, veuve d'un M. de Sermoises,
+lequel était devenu depuis sa mort «&nbsp;mon pauvre
+Sermoises,&nbsp;» après avoir été, de son vivant, la
+fable des clubs à cause de la conduite de sa
+compagne. Cette dernière avait passé, en vieillissant,
+de la galanterie à la littérature, mais à une
+littérature bien pensante, et teintée de dévotion.
+Elle avait su vaguement par la comtesse que l'auteur
+du <i>Sigisbée</i> était le neveu d'un prêtre, et d'ailleurs,
+le caractère romanesque, comme répandu
+sur la petite comédie, lui permettait de croire que
+le jeune écrivain n'aurait jamais rien de commun
+avec la littérature actuelle, dont elle maudissait
+vertueusement les tendances, et elle disait à René,
+avec la solennité de précieuse doctrinaire qu'elle
+apportait à l'énoncé de ses idées,&mdash;un juge rendant
+son arrêt n'a pas plus de morgue implacable:</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Ah! Monsieur! quelle poésie! quelle
+grâce divine! C'est du Watteau à la plume. Et
+quel sentiment!... Cette pièce datera, Monsieur,
+oui, elle datera. Vous nous vengez, nous autres
+femmes, de ces prétendus analystes qui semblent
+écrire leurs livres avec un scalpel, sur une table
+de mauvais lieu...&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Madame...&nbsp;» balbutiait le jeune homme,
+assassiné par cette étonnante phraséologie.</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Je vous verrai chez moi, n'est-ce pas,&nbsp;»
+continua-t-elle, «&nbsp;je reçois les mercredis de cinq
+à sept. J'ose croire que vous préférerez la société
+de mon salon à celle de cette excellente comtesse,
+qui est une étrangère, vous savez. J'ai
+quelques-uns de ces messieurs de l'Institut qui
+me font le grand honneur de me consulter sur
+leurs travaux. J'ai moi-même écrit quelques poésies.
+Oh! sans prétention, quelques vers à la
+mémoire de ce pauvre M. de Sermoises... une
+plaquette, que j'ai intitulée simplement: <i>Lis de
+la tombe</i>. Vous me direz votre avis, mais en toute
+franchise... Madame Hurault, monsieur Vincy,&nbsp;»
+continua-t-elle en présentant l'écrivain à une
+femme de quarante ans, élégante encore de tournure
+et de physionomie; «&nbsp;exquis, n'est-il pas
+vrai? Un Watteau à la plume.&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Vous devez beaucoup aimer Alfred de
+Musset, Monsieur,&nbsp;» dit la nouvelle venue. Elle
+était la femme d'un homme du monde, auteur,
+sous le pseudonyme de Florac, de quelques pièces,
+tombées à plat, malgré la prodigieuse intrigue
+de madame Hurault, laquelle n'avait pas, depuis
+seize ans, donné un dîner auquel n'assistât quelque
+critique ou un personnage lié avec quelque
+critique, un directeur de théâtre ou quelque
+parent de directeur.</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Qui ne l'aime à mon âge?&nbsp;» répondit le
+jeune homme.</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Je me le disais en écoutant vos jolis
+vers,&nbsp;» reprit madame Hurault, «&nbsp;cela me faisait
+l'effet d'une musique déjà entendue.&nbsp;» Puis, son
+épigramme une fois lancée, elle se souvint que
+dans beaucoup de jeunes poètes dort un feuilletoniste
+futur, et elle corrigea la phrase où venait
+d'éclater sa cruelle envie de femme de confrère
+par une invitation:&mdash;«&nbsp;J'espère vous voir chez
+moi, Monsieur; mon mari, qui n'est pas là, fera
+votre connaissance avec un grand plaisir, je suis
+toujours à la maison le jeudi, de cinq à sept.&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;M<sup>me</sup> Éthorel, M. Vincy,&nbsp;» disait madame
+de Sermoises en présentant de nouveau René,
+mais cette fois à une très jeune et très jolie
+femme, toute brune avec une douce pâleur
+ambrée sur son visage, de grands yeux de velours
+et une délicatesse presque fragile qui contrastait
+avec sa voix, presque grave.</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Ah! Monsieur,&nbsp;» commença-t-elle,
+«&nbsp;que vous savez parler au cœur! J'aime surtout
+ce sonnet que Lorenzo récite à un moment...
+voyons... Le fantôme de l'ancienne année...&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Le spectre d'une ancienne année...&nbsp;» fit
+René, rectifiant, malgré lui, le vers que la jolie
+bouche citait à faux, et, avec un pédantisme
+inconscient, il dissimula un sourire, car c'était,
+ce morceau, deux strophes de six vers chacune
+et qui n'offraient ni de loin ni de près aucun
+rapport avec un sonnet.</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;C'est cela,&nbsp;» reprit madame Éthorel,
+«&nbsp;adorable, Monsieur, c'est adorable! Je reçois
+le samedi de cinq à sept. Oh! un tout petit cercle,
+si vous voulez me faire le plaisir d'y venir.&nbsp;»</p>
+
+<p>René n'eut pas le temps de remercier, et déjà
+madame de Sermoises, en proie à cet étrange
+délire de la vanité du reflet, qui donne, à certains
+hommes aussi bien qu'à certaines femmes, le
+besoin irrésistible et presque naïf de s'instituer le
+cornac de tout personnage en vue, l'entraînait à
+une nouvelle présentation. Il dut saluer ainsi
+madame Abel Mosé, la beauté la plus éclatante du
+monde israélite, tout en blanc; puis madame de
+Sauve tout en rose, et madame Bernard tout en
+bleu. Puis ce fut un retour vers lui de madame
+Komof qui vint le prendre pour l'entraîner auprès
+de la comtesse de Candale, la descendante aux
+yeux si fiers du terrible maréchal du <span class="smcap">xv</span><sup>e</sup> siècle,
+et de sa sœur la duchesse d'Arcole. À ces deux
+noms bien français succédèrent les noms, impossibles
+à retenir du premier coup, de quelques
+parentes de la comtesse, et ce furent encore des
+poignées de main échangées avec les hommes
+qui se trouvaient auprès de ces dames. René fit
+ainsi la connaissance du marquis de Hère, le
+plus rangé des élégants, qui vit avec vingt mille
+francs de rente comme s'il en avait cinquante;
+du vicomte de Brèves, en train de se ruiner pour
+la troisième fois; de Crucé le collectionneur; de
+San Giobbe le célèbre tireur italien, et de trois
+ou quatre Russes. Parmi les noms de ces femmes
+à la mode et de ces hommes de club, la plupart
+étaient familiers au poète, pour les avoir lus,
+enfantinement et avec une folle avidité, dans ces
+comptes rendus de soirées que les journaux du
+boulevard rédigent, à la plus grande édification
+des jeunes bourgeois en train de rêver de haute
+vie. Il s'était façonné, par avance, de cette société
+plutôt riche qu'aristocratique et plutôt européenne
+que française, qui tient le haut du pavé dans le
+Paris des fêtes et du plaisir, une idée si prestigieuse
+et si parfaitement fausse, qu'il demeurait
+tout à la fois ravi et déconcerté de cette réalisation
+d'un de ses plus anciens songes. Il y avait
+un extrême atteint dans le décor qui l'enchantait,
+en même temps que son succès enivrait sa vanité
+d'auteur. Il rencontrait des sourires sur des bouches
+si tentantes, des regards flatteurs dans des
+yeux si beaux! Et cela, en lui caressant l'âme,
+l'affolait aussi de timidité, en même temps que le
+tourbillonnement des visages lui infligeait une
+impression d'ahurissement, et la banalité des
+éloges une involontaire désillusion. Ce qui rend
+le monde, et quel que soit ce monde, intolérable
+jusqu'à la nausée à beaucoup d'artistes, c'est
+qu'ils y viennent, eux, par accès, pour y être en
+parade et qu'ils en attendent quelque chose
+d'extraordinaire, tandis que les personnes qui
+appartiennent vraiment à une société se meuvent
+dans l'atmosphère d'un salon avec le naturel et
+la simplicité d'une habitude quotidienne. Cette
+indéfinissable déception, cet étourdissement des
+présentations multiples, cette griserie d'orgueil
+et cette angoisse de gaucherie poussaient René
+à chercher son ami Claude, mais il ne le trouvait
+point. Ses yeux ne rencontrèrent que Colette,
+qui, descendue de la scène avec son costume
+aux nuances vives, aux formes anciennes, et ses
+blonds cheveux tout poudrés, faisait un contraste
+piquant de couleur avec les habits noirs dont
+elle était entourée. Elle aussi éprouvait une visible
+gêne,&mdash;qui se manifestait par un peu
+d'énervement dans le sourire, un peu de défiance
+dans le fond du regard, et par une rapide
+manière d'ouvrir sans cesse et de refermer son
+éventail,&mdash;cette gêne de l'actrice subitement
+transportée hors de son milieu, à la fois fière et
+troublée de l'attention qu'elle inspire. Elle eut
+pour René un sourire qui trahissait un plaisir réel
+de retrouver quelqu'un de son bord. Elle était
+en train de causer avec ce personnage au teint
+de brique dont René savait par la comtesse que
+c'était Salvaney, le rival de Claude.</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Ah! voilà mon auteur,&nbsp;» dit-elle en tendant
+la main au poète. «&nbsp;Hé bien! vous devez
+être content, ce soir... Comme tout a porté!...
+Allons, Salvaney, complimentez monsieur Vincy,
+quoique vous n'y entendiez rien; et votre ami
+Larcher,&nbsp;» continua-t-elle, «&nbsp;il a disparu?... Vous
+lui direz de ma part qu'il a failli me faire mourir
+de rire en scène. Il avait sa mèche, là, qui lui
+barrait le front, son air de saule pleureur. Pour
+qui jouait-il son Antony?...&nbsp;»</p>
+
+<p>Il y avait une cruauté en ce moment dans les
+yeux brouillés de vert de la jeune femme, dans
+le retroussis de ses lèvres, et une espèce de haine,
+qui venait de ce que le malheureux Claude était
+parti sans même la saluer. Elle l'aimait, à sa
+manière, en le trompant et en le torturant, mais
+surtout en l'asservissant. Elle éprouvait une impression
+de rancune satisfaite à se moquer ainsi
+de lui devant Salvaney, et à se dire que le naïf
+René répéterait ces phrases à son ami.</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Pourquoi parlez-vous ainsi?&nbsp;» répondit
+le jeune homme à voix basse, en profitant de ce
+que le compagnon de l'actrice échangeait un
+bonjour avec un de ses camarades, «&nbsp;vous savez
+bien qu'il vous aime...&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;C'est vrai,&nbsp;» dit Colette très haut en
+riant de son mauvais rire. «&nbsp;Vous le gobez... je
+connais la légende... C'est moi son mauvais
+génie, sa femme fatale, sa Dalila... J'ai tout un
+paquet des lettres où il me raconte ces histoires...
+Ce qui ne l'empêche pas de s'enivrer comme un
+Templier, sous prétexte de me fuir... C'est moi
+qui l'ai fait jouer, peut-être, et boire, n'est-ce pas,
+et se piquer avec de la morphine?... Allons
+donc!...&nbsp;» et elle haussa ses jolies épaules,
+puis gaiement: «&nbsp;La comtesse nous fait signe, il
+ne reste que les intimes et nous... Salvaney,
+votre bras, et allons souper.&nbsp;»</p>
+
+<p>Le temps avait en effet passé à travers ces présentations
+successives, et René, que cette phrase
+de Colette réveilla soudain de son ébahissement,
+put voir que le nombre des personnes demeurées
+dans les salons était très diminué. La comtesse
+n'avait guère convié plus d'une trentaine
+de ses hôtes au souper qui devait terminer la
+soirée. Elle donna elle-même le signal de monter
+jusqu'à l'étage supérieur où ce souper était
+préparé, en prenant le bras du plus important
+de ces invités, un ambassadeur alors très à la
+mode dans ce Paris élégant et qui s'amuse.
+Les couples se formèrent et leur défilé s'engagea
+derrière elle, dans un escalier tout étroit,
+que décoraient des bronzes et de merveilleuses
+sculptures sur bois rapportées d'Italie. On arriva
+ainsi dans une espèce de galerie qui tenait à la
+fois du boudoir, par le détail fantaisiste de son
+ameublement, et du salon par son ampleur. Dans
+le centre était dressée une longue table, garnie
+de fleurs, chargée de fruits, étincelante de cristaux
+et d'argenterie. Auprès de chaque assiette,
+rayonnait une espèce de globe rose encadré de
+verdure, à l'intérieur duquel brûlait une invisible
+bougie,&mdash;nouveauté anglaise qui fut saluée de
+légères et gaies acclamations par les convives,
+lesquels se placèrent ensuite au hasard de leurs
+convenances réciproques. René, qui, par timidité,
+s'était trouvé monter seul et parmi les derniers,
+s'assit de la sorte à une chaise vide entre le
+vicomte de Brèves et la jeune femme blonde en
+robe rouge, rencontrée dans l'antichambre, celle
+dont Claude Larcher lui avait dit qu'elle s'appelait
+madame Moraines et qu'elle était la fille du
+célèbre Bois-Dauffin, l'un des ministres les plus
+impopulaires de Napoléon III. Ainsi perdu dans
+ce coin de table, tandis que les conversations
+commençaient entre madame Moraines d'une
+part et son voisin de droite, entre le vicomte de
+Brèves de l'autre et sa voisine, René put enfin se
+ressaisir pendant quelques minutes et considérer
+les convives, derrière lesquels allaient et venaient
+les domestiques, portant les plats, versant les
+vins... Son regard passait de Colette, qui flirtait
+en riant avec Salvaney, à madame Komof, sans
+doute en train de raconter quelque nouvelle histoire
+d'expérience spirite; car ses yeux avaient
+repris leur éclat presque insoutenable, ses traits
+se décomposaient et sa grande main remuait,
+faisant scintiller les pierres des bagues, sans
+qu'elle s'occupât des personnes assises à sa table,
+elle si courtoise à l'ordinaire, si soucieuse de
+plaire à chacun de ses hôtes... L'impression de
+solitude s'établit chez le jeune homme, plus forte
+encore que tout à l'heure, et au point d'en
+devenir douloureuse, soit que l'intensité des sensations
+eût épuisé ses nerfs, soit que le subit
+passage de son succès à son abandon momentané
+lui fût un symbole du peu de valeur qu'offrent
+les engouements du monde. Parmi les
+femmes qui l'avaient accablé de flatteries, les
+unes étaient parties; les autres avaient tout naturellement
+pris place auprès de leurs amis habituels.
+À l'extrémité opposée de la table, il pouvait
+comme retrouver sa propre image dans l'acteur
+qui avait joué Lorenzo, le seul qui fût resté à
+souper avec Colette, et qui, tout raide et droit
+dans son costume de seigneur, mangeait et
+buvait de grand appétit sans échanger un mot
+avec qui que ce fût. Dans cette disposition d'esprit,
+René se prit à regarder sa voisine dont la
+grâce l'avait beaucoup frappé durant la rapide
+rencontre du vestibule. Il ne s'était pas trompé en
+la jugeant, dès le premier coup d'œil, comme une
+créature d'une apparence d'aristocratie accomplie.
+Tout en elle donnait la sensation de quelque chose
+de distingué, presque de trop joli, depuis la délicatesse
+de ses traits jusqu'à la finesse de sa taille et
+la minceur de ses poignets. Ses mains semblaient
+fragiles, tant les doigts en étaient fuselés et
+comme transparents. Le défaut de ces sortes de
+beautés réside dans ce qui fait leur charme
+même. Excessive, la délicatesse se change en
+morbidesse et la grâce trop fine en maniérisme.
+Chez madame Moraines, une étude plus attentive
+découvrait que l'être de grâce enveloppait
+un être de force, et que cette exquise sveltesse
+cachait une femme bien vivante, dont la santé
+se révélait à toutes sortes de signes. Cette jolie
+tête reposait sur une nuque énergique, où l'or
+pâle des cheveux se bouclait en mèches drues et
+serrées. Aucune maigreur ne déshonorait ses
+épaules pleines. Quand elle souriait, elle montrait
+des dents aiguës et blanches, et la manière
+dont elle faisait honneur au souper, témoignait
+que son estomac avait résisté sans peine aux
+innombrables causes de fatigue qui pèsent sur
+les femmes à la mode, depuis la pression du
+corset jusqu'aux épuisantes veillées, sans parler
+des quotidiens dîners en ville. Les yeux de
+madame Moraines, d'un bleu pâle et doux,
+devaient rappeler à un songeur le souvenir
+d'Ophélie et de Desdémone; mais ils nageaient
+dans cette espèce d'humide radical où les naïfs
+observateurs d'autrefois voyaient le signe de la
+vie profonde, et la fraîcheur des paupières attestait
+les sommeils heureux où le tempérament se
+répare tout entier, comme l'éclat du teint démontrait
+un sang riche et rebelle à toute anémie.
+Pour un médecin philosophe, le contraste entre
+le charme presque idéal de cette physionomie et
+l'évident matérialisme de cette physiologie, devait
+fournir prétexte à des réflexions de défiance.
+Mais le jeune homme qui considérait à la dérobée
+la jeune femme, tout en déchiquetant du bout
+de sa fourchette un morceau de chaufroid posé
+devant lui, était un poète, c'est-à-dire le contraire
+d'un médecin et d'un philosophe. Au lieu d'analyser,
+il se mit à jouir avec délice de ce voisinage.
+Sans qu'il s'en doutât, il avait, durant
+cette soirée, subi un ensorcellement de sensualité
+qui se résumait, pour ainsi dire, dans cette femme
+de tous points désirable, autour de laquelle flottait
+un subtil et pénétrant arome. En fidèle disciple
+des maîtres de Parnasse, il avait eu, pendant une
+époque de son adolescence, l'enfantine manie
+des parfums, et il aspira longuement cette fine,
+cette tiède odeur; il reconnut l'héliotrope blanc,
+et il se souvint d'avoir un jour, en proie à la
+nostalgie des tendresses raffinées, écrit une fantaisie
+rimée où se trouvaient ces deux vers:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>L'opoponax alors chanta dans l'ombre douce</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>L'histoire des baisers que nous n'aurons pas eus...</i><br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Invinciblement, le naïf désir qu'il avait exprimé
+à Claude Larcher, tandis que la voiture
+les emportait, celui d'être aimé d'une femme
+pareille à celle dont il entendait à cet instant le
+joli rire, le mordit au cœur de nouveau. Ah!
+Mirage! Mirage! Cette heure allait passer, sans
+qu'il échangeât même un mot avec cette créature
+de rêve, plus éloignée de lui que s'il en eût
+été séparé par mille lieues. Savait-elle seulement
+qu'il existât? Et, à la minute même où il se formulait
+cette triste certitude, il sentit son cœur
+battre plus vite. Madame Komof, revenue à elle
+après son exaltation du début du souper, avait
+sans doute aperçu la détresse peinte sur le visage
+du jeune homme; d'un bout de la table à l'autre,
+elle jeta cette phrase au vicomte de Brèves:
+«&nbsp;Voulez-vous me rendre le service de présenter
+M. Vincy à sa voisine?&nbsp;» René vit les beaux
+yeux bleus se tourner vers lui, la tête blonde
+s'incliner et un sourire de sympathie se dessiner
+sur cette bouche qu'il venait de comparer en
+pensée à une fleur, tant elle était fraîche, pure
+et rouge. Il attendait de madame Moraines le
+compliment banal dont il avait été comme
+écrasé toute la soirée, et il eut la surprise que la
+jeune femme, au lieu de l'entretenir aussitôt de sa
+pièce, lui dit simplement, prolongeant avec lui
+la conversation qu'elle venait d'avoir avec son
+voisin:</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Nous causions avec M. Crucé du talent
+que M. Perrin déploie dans la mise en scène.
+Vous souvenez-vous, monsieur, du décor du
+<i>Sphinx</i>?...&nbsp;»</p>
+
+<p>Elle parlait avec une voix douce, légèrement
+voilée et qui ressemblait à sa nuance de beauté,
+indéfinissable attrait qui achève de rendre le
+charme d'une femme irrésistible pour ceux qui
+le subissent. René se sentit enveloppé par cette
+voix, comme par le parfum qu'il respirait davantage
+encore, maintenant qu'elle s'était tournée
+vers lui. Il lui fallut un effort pour répondre, tant
+cette sensation l'envahissait. Madame Moraines
+vit-elle son trouble? En fut-elle flattée comme
+toute femme est flattée de recevoir cet hommage
+d'une timidité qui ne peut pas se dissimuler?
+Toujours est-il qu'elle sut l'art de franchir ces
+premières étapes de la conversation, si difficiles
+entre une femme du monde et un admirateur
+effarouché, avec tant de grâce qu'après dix minutes
+René lui parlait presque en confiance,
+exposant, avec une certaine éloquence naturelle,
+ses idées à lui sur le théâtre. Il se confondait en
+éloges passionnés des représentations organisées
+par Richard Wagner à Bayreuth, telles que ses
+amis les lui avaient décrites. Madame Moraines
+l'écoutait, en le regardant, de la manière dont
+ces grandes comédiennes de salon savent regarder
+l'homme connu qu'elles ont entrepris de
+séduire... Si on avait dit à René que cette
+idéale personne se souciait de Wagner et de la
+musique comme de sa première robe longue, vu
+qu'elle ne se plaisait vraiment qu'aux petits théâtres
+d'opérette,&mdash;il en serait demeuré aussi stupide
+que si le joyeux tumulte dont s'égayait en
+ce moment la table se fût changé en une clameur
+d'épouvante. Colette, qui avait bu sans doute
+deux doigts de champagne de plus qu'il n'aurait
+fallu, riait, à deux pas de lui, d'un rire un peu
+trop haut. Les appellations familières s'échangeaient
+entre les convives, et, dans ce bruit, il
+écoutait la voix de la jeune femme lui dire:</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Que cela fait du bien de rencontrer un
+poète qui sente véritablement en poète!... Je
+pensais que l'espèce en était perdue... Voulez-vous
+me croire?&nbsp;» ajouta-t-elle avec un sourire
+qui, renversant les rôles, la métamorphosait, elle,
+la grande mondaine, en une personne intimidée
+devant une supériorité indiscutable; «&nbsp;tout à
+l'heure, dans le salon, j'allais demander de faire
+votre connaissance. J'avais tant aimé le <i>Sigisbée</i>!...
+Et puis: à quoi bon? me suis-je dit... Et voyez,
+le hasard nous a mis l'un à côté de l'autre...
+Vous n'aviez pas l'air de vous amuser beaucoup,&nbsp;»
+continua-t-elle finement, «&nbsp;pour un triomphateur...&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Ah! Madame,&nbsp;» fit-il, «&nbsp;si vous saviez,&nbsp;»&mdash;et,
+obéissant à l'invincible attrait qui déjà
+émanait pour lui de cette femme,&mdash;«&nbsp;vous
+allez me trouver bien ingrat... Toutes ces dames
+ont été charmantes d'indulgence... Mais je ne
+peux pas vous expliquer pourquoi leurs compliments
+me glaçaient.&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Aussi ne vous en ai-je pas fait,&nbsp;» dit-elle;
+et comme négligemment: «&nbsp;Vous n'allez
+pas beaucoup dans le monde?&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Vous ne vous moquerez pas trop de
+moi,&nbsp;» dit le jeune homme avec cette grâce dans
+le naturel qui faisait le charme de son être,&mdash;«&nbsp;c'est
+ma première sortie; oui, avant cette fête,&nbsp;»
+ajouta-t-il en lisant une curiosité dans le regard
+de celle à qui il parlait, «&nbsp;je ne connaissais le
+monde que par les romans que j'ai pu lire... Je
+suis un vrai sauvage, vous voyez...&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Mais,&nbsp;» dit-elle, «&nbsp;comment passez-vous
+vos soirées?...&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;J'ai tant travaillé jusqu'à ces derniers
+temps,&nbsp;» répondit-il, «&nbsp;je vis avec ma sœur, et
+je ne connais presque personne.&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Et qui vous a présenté à la comtesse?&nbsp;»
+reprit madame Moraines.</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Un de mes amis que vous devez connaître,
+Claude Larcher.&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Un homme charmant,&nbsp;» fit-elle, «&nbsp;et qui
+n'a qu'un défaut, celui de penser beaucoup de
+mal des femmes. Ne le croyez pas trop,&nbsp;» ajouta-t-elle
+avec ce même sourire un peu timide,
+«&nbsp;vous vous gâteriez... Ce pauvre garçon a toujours
+eu la spécialité d'aimer des coquettes et des
+coquines, et la faiblesse de croire que toutes leur
+ressemblent.&nbsp;»</p>
+
+<p>En prononçant cette phrase, ses yeux exprimaient
+la plus délicate tristesse. Il y avait de tout
+sur son joli visage, depuis la fierté d'une personne
+qui a dû souffrir, comme femme, des
+cruautés d'un écrivain misogyne, jusqu'à de la
+pitié pour Claude, et aussi une espèce de crainte
+discrète que René ne fût induit à mal juger les
+choses du cœur, qui impliquait une muette estime
+de sa nature. Un silence suivit, pendant lequel
+le jeune homme se surprit à se réjouir que son
+ami fût absent. Il aurait souffert s'il lui avait
+fallu, après ce souper, entendre des paradoxes
+outrageants comme ceux que l'amant jaloux de
+Colette avait débités dans la voiture durant le
+trajet de la rue Coëtlogon à la rue du Bel-Respiro.
+Ah! qu'il avait eu raison de protester en
+lui-même contre les flétrissantes théories de
+Claude, même avant de connaître une seule de
+ces femmes de la haute société vers lesquelles
+l'attirait une invincible espérance de rencontrer
+celle qu'il aimerait sans retour! Et il écoutait
+madame Moraines parler des mélancolies que
+cache si souvent la vie mondaine, des vertus secrètes
+qui s'y dissimulent sous la frivolité apparente,
+des œuvres de charité, par exemple, auxquelles
+prenaient part telle et telle de ses amies...
+Elle disait cela, simplement, doucement, sans
+qu'une seule intonation trahît autre chose qu'un
+profond amour du Bien et du Beau, et puis, avec
+une espèce de divine pudeur d'avoir ainsi étalé
+ses sentiments, et comme on se préparait à se
+lever de table:</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Voilà une conversation bien étrange pour
+un souper,&nbsp;» fit-elle, «&nbsp;on a dû vous dire tant
+de cinq à sept que je n'ose pas vous prier de
+venir chez moi... Quand vous passerez par-là,
+les jours d'Opéra, avant le dîner, j'y suis toujours.
+Vous verrez mon mari qui n'était pas ici
+ce soir... Il était souffrant... Il a voulu que je
+vienne, à cause de la comtesse qui nous avait
+tant priés... Ce qui prouve,&nbsp;» ajouta-t-elle en
+serrant la main du jeune homme, «&nbsp;qu'on est
+quelquefois récompensée de remplir ses devoirs,
+même ceux du monde.&nbsp;»</p>
+
+
+
+<hr style="width: %33;" />
+<h2><a name="V" id="V"></a>V</h2>
+
+<h2>L'AUBE DE L'AMOUR</h2>
+
+
+<p>L'assaut des sensations nouvelles avait
+été si violent et si multiple pour René
+Vincy, durant toute cette soirée, qu'il
+lui fut impossible de discerner exactement leur
+détail, dans le temps qu'il mit à franchir de pied la
+distance entre la rue du Bel-Respiro et la rue
+Coëtlogon. Si Claude n'avait pas brusquement
+quitté l'hôtel Komof, en proie aux affres de l'amour
+trompé, les deux amis seraient revenus
+ensemble. Ils auraient eu, le long des avenues
+désertes et sous les froides étoiles, une de ces
+conversations de trois heures du matin où les
+jeunes gens qui sortent d'une fête se disent tout
+ce qu'ils en emportent dans le cœur. Peut-être
+alors, et rien qu'à prononcer le nom de madame
+Moraines, René aurait compris quelle place avait
+prise subitement dans sa pensée cette beauté
+fine et rare, en qui s'étaient comme incarnées et
+rendues palpables toutes ses chimères d'aristocratie.
+Peut-être aurait-il acquis par Claude quelques
+notions justes sur ce caractère et sur la différence
+qu'il y a entre une femme à la mode comme
+l'était madame Moraines et une vraie grande
+dame, et il se serait épargné la dangereuse fièvre
+d'imagination qui le fit se complaire, tout le long
+de sa route, dans le souvenir du visage et des
+moindres gestes de Suzanne. Il avait entendu
+la comtesse l'appeler de ce joli prénom, en l'embrassant
+à la minute de l'adieu, et il la revoyait
+dans son manteau doublé de fourrure blanche, si
+épais qu'il faisait paraître la gracieuse tête blonde
+presque trop petite. Il revoyait le mouvement
+que cette tête avait eu, la légère inclinaison de
+son côté avant de monter en voiture. Il la revoyait
+aussi à la table du souper, et le regard de ses
+beaux yeux attentifs, et la façon dont elle remuait
+ses lèvres pour lui dire de ces mots bien simples,
+mais dont chacun lui avait prouvé que celle-là
+du moins avait l'âme de sa beauté, de même
+qu'elle avait une beauté digne du cadre où
+elle lui était apparue. À peine s'il s'aperçut du
+long chemin qu'il avait à parcourir, le tiers de
+Paris. Il contemplait le ciel sur sa tête, l'eau
+de la Seine qui coulait, mouvante et sombre, les
+longues files des becs de gaz qui semblaient
+approfondir encore la profondeur indéterminée
+des rues. Cette nuit lui apparaissait si vaste,&mdash;vaste
+comme son impression présente de sa
+propre vie. La forme d'esprit, particulière aux
+poètes qui ne sont que poètes, fait d'eux les victimes
+d'une sorte d'état mal défini, que l'on
+pourrait nommer l'état lyrique: c'est comme l'enivrement
+anticipé de l'espérance ou du désespoir,
+suivant que cette qualité d'amplifier prodigieusement
+la sensation présente s'applique à la joie
+ou à la tristesse. Cette entrée dans le monde,
+qui, à cette minute, revêtait pour cette tête d'enfant
+un aspect de renouvellement de sa destinée,
+qu'était-ce en somme? À peine un coup d'œil
+jeté par l'entre-bâillement d'une porte, et qui
+supposait, pour devenir profitable, une série de
+menues actions auxquelles eût pensé un ambitieux.
+L'ambitieux se fut demandé quelle impression
+il avait produite, quels caractères il avait
+rencontrés, quels, parmi les salons où on l'avait
+prié, valaient une seule visite, et quels une fréquentation
+assidue. Au lieu de cela, le poète se
+sentait marcher dans une atmosphère de félicité.
+La douceur de la dernière portion de la soirée se
+reflétait pour lui sur tout le reste. Il oubliait même
+les quarts d'heure de détresse qu'il avait dû traverser.
+Ce fut dans ce sentiment qu'il se retrouva
+devant la grille de sa maison. L'antithèse entre
+le monde d'où il venait et le monde où il rentrait
+lui fut douce à constater, tandis qu'il poussait le
+lourd battant, puis qu'il se glissait à petits pas
+jusqu'à sa chambre. Cette antithèse ne donnait-elle
+pas à sa joie actuelle tout le piquant de la
+fantaisie?... Puis, comme il était à cet âge où la
+réparation des fatigues nerveuses s'accomplit avec
+une régularité parfaite à travers les mouvements
+les plus désordonnés de la pensée et des sensations,
+il ne fut pas plutôt couché dans son lit
+qu'il dormait déjà d'un sommeil profond. S'il rêva
+des magnificences entrevues, des applaudissements
+dans le vaste salon, du profil un peu mignard
+de madame Moraines, si délicat sous ses
+cheveux blonds, il n'aurait pu le dire, quand il se
+réveilla au lendemain matin, vers les dix heures.</p>
+
+<p>Un rais de soleil entrait par la fente des volets
+clos et des rideaux baissés. Aucun bruit n'arrivait
+de la petite rue, et aucun bruit de l'intérieur de
+l'appartement, qui trahît le branle-bas d'un petit
+ménage le matin, les allées et les venues de la
+servante, le rangement hâtif des meubles, la préparation
+du déjeuner. Le jeune homme fut surpris
+de ce silence. Il consulta sa montre pour savoir
+combien de temps il avait dormi; et il
+éprouva de nouveau cette sensation, sur laquelle
+il ne s'était jamais blasé: celle d'être aimé par sa
+sœur avec cette espèce d'idolâtrie minutieuse qui
+va des grands événements de l'existence aux plus
+petits. En même temps le souvenir le ressaisit de
+sa soirée de la veille. Vingt images affluèrent
+dans son cerveau, qui se confondirent toutes dans
+les traits fins, la bouche spirituelle et les yeux bleus
+de madame Moraines. Il la revit d'une manière
+plus distincte que la veille, à l'instant même où
+il venait de la quitter; mais la netteté de cette
+vision et l'infinie complaisance avec laquelle il
+s'y attarda ne l'éclairèrent pas encore sur le sentiment
+qui naissait en lui. C'était une impression
+d'artiste, et rien de plus,&mdash;comme si les plus
+gracieux des fantômes de femmes adorées durant
+sa jeunesse, à travers les phrases des romanciers
+et des poètes, avaient pris corps sous ses yeux.
+Couché dans la tiède paresse de son lit, il jouissait
+du charme de ce souvenir, comme il jouissait
+de l'intime aspect de sa chambre, de son familier,
+de son calme asile. Ses regards erraient
+voluptueusement sur tous les objets visibles dans
+le demi-jour, sur sa table dont les mains d'Émilie
+avaient réparé le désordre, sur ses gravures
+que faisait mieux ressortir la sombre tonalité du
+papier rouge, sur les reliures de ses chers livres,
+sur la cheminée dont le marbre supportait quelques
+photographies dans des cadres de cuir. Le
+portrait de sa mère était là,&mdash;pauvre mère,
+morte avant d'avoir assisté à la réalisation de sa
+plus ardente espérance, elle, autrefois si orgueilleuse
+des morceaux, plus ou moins bien venus,
+qu'elle rencontrait parmi les papiers de son fils,
+en rangeant la chambre! La photographie du
+père était là aussi, mélancolique visage rongé par
+l'alcool. Bien souvent René avait songé qu'une
+espèce d'impuissance secrète de sa propre volonté
+lui avait été transmise par cet homme malheureux.
+Mais, par ce lendemain de fête, il n'était
+pas d'humeur à réfléchir sur les coins tristes de
+sa vie, et ce fut avec une joie d'enfant qu'il
+frappa deux ou trois coups dans la ruelle de son
+lit. Il appelait ainsi Françoise, le matin, pour que
+la brave fille vînt ouvrir les rideaux et les volets.
+À la place de la bonne, Émilie entra, et, les
+persiennes une fois rabattues, ce fut le visage
+aimant et le sourire de sa sœur que le jeune
+homme aperçut, un sourire tout empreint de la
+plus confiante curiosité.</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Un triomphe...&nbsp;» répondit-il joyeusement
+à la muette interrogation d'Émilie.</p>
+
+<p>La jeune femme battit des mains comme une
+petite fille; elle vint s'asseoir au pied du lit de
+son frère sur une chaise basse, et câlinement:
+«&nbsp;Tu te lèveras plus tard... Françoise va t'apporter
+ton café. J'avais bien calculé que tu te
+réveillerais vers les dix heures... J'achevais de le
+moudre juste quand tu as cogné. Tu l'auras tout
+frais...&nbsp;» Comme l'Auvergnate entrait, tenant
+entre ses grosses mains rougeaudes le petit plateau
+de porcelaine: «&nbsp;Je vais te servir,&nbsp;» continua
+Émilie; «&nbsp;Fresneau s'est chargé de prendre Constant
+à la pension... Nous avons tout le temps,
+dis-moi tout...&nbsp;» Et René dut reprendre le récit
+de ses sensations de la veille, sans en rien
+omettre.&mdash;«&nbsp;Que disait Claude Larcher?&nbsp;» demandait
+sa sœur. «&nbsp;Comment était la cour de
+l'hôtel? Comment l'antichambre? Comment la
+robe de la comtesse?...&nbsp;» Et elle riait des métaphores
+fantastiques de madame de Sermoises.
+Elle s'écriait: «&nbsp;Quelle chipie!...&nbsp;» en écoutant
+l'épigramme de la femme du confrère; elle se
+moquait de l'ignorance de la jolie madame Éthorel;
+elle s'indignait contre la cruauté de Colette;
+et quand le poète se mit à lui décrire le gracieux
+profil de madame Moraines et à lui rapporter
+leur causerie à la table du souper, elle aurait
+voulu pouvoir dire merci à la femme exquise,
+qui, du premier coup d'œil, avait su distinguer
+ainsi son René. L'habitude qu'elle avait prise,
+depuis des années, de vivre uniquement par la
+sensibilité de son frère, la rendait pour le poète
+la plus dangereuse des confidentes. Elle possédait
+la même nature d'imagination que lui, cette
+imagination de l'artiste amoureux de ce qui brille,
+et elle s'y livrait sans le moindre scrupule,&mdash;puisque
+c'était pour le compte d'un autre. Il y a
+une espèce d'immoralité impersonnelle, particulière
+aux femmes, et qui est celle des mères, des
+sœurs et des amantes. Elle consiste à ne plus
+percevoir les lois de la conscience, aussitôt qu'il
+s'agit du bonheur de l'homme aimé, Émilie, qui
+n'était, quand elle pensait à elle-même, qu'abnégation
+et que simplicité, ne caressait pour son
+frère que désirs de luxe, qu'ambitions de vanité, et,
+naïvement, elle s'écria, donnant une forme à des
+pensées que René osait à peine admettre en lui:</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Ah! je le savais bien, que tu réussirais...
+Ces dames Offarel ont beau dire, ta place n'est
+pas dans notre pauvre monde... Ce qu'il vous
+faut, à vous autres écrivains, c'est tout ce décor,
+cette vie magnifique... Mon Dieu, que je te
+voudrais riche!... Mais tu le seras... Une de ces
+grandes dames s'intéressera à toi et te mariera,
+et, même dans un palais, tu ne cesseras pas
+d'être mon frère qui m'aime... Voyons! était-ce
+possible que tu vécusses ainsi toujours?... Te
+vois-tu, dans un petit appartement au quatrième,
+avec des enfants qui piaillent, une femme qui
+ait des mains de servante comme les miennes,&nbsp;»&mdash;et
+elle montrait ses doigts où se voyaient les
+traces des piqûres de l'aiguille&mdash;«&nbsp;et la nécessité
+de travailler à l'heure comme les cochers de fiacre,
+pour gagner de l'argent... Ici tu n'as pas eu le
+luxe, c'est vrai, mais je t'ai donné le loisir...&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Bonne et chère sœur!...&nbsp;» dit René,
+touché aux larmes par la profondeur d'affection
+que révélait cette sortie, et davantage encore
+par la complicité que ses secrètes convoitises
+rencontraient dans cette affection. Quoique le
+nom de Rosalie n'eût jamais été prononcé entre
+eux d'une certaine manière, et qu'Émilie n'eût
+jamais reçu les confidences de son frère, ce dernier
+se rendait bien compte que sa sœur avait
+deviné longtemps son innocent secret. Il savait
+qu'avec ses visées ambitieuses, elle n'aurait
+jamais approuvé ce mariage. Mais eût-elle parlé
+comme elle venait de faire si elle avait connu les
+détails complets de son roman? Lui aurait-elle
+conseillé une trahison,&mdash;car c'en était une, et
+de celles qui pèsent le plus au cœur né pour la
+noblesse: la trahison sentimentale d'un homme
+qui change d'amour, et qui prévoit, qui éprouve
+déjà le contre-coup des douleurs que sa perfidie
+irrésistible infligera?... Aussitôt Émilie partie,
+et tout en s'habillant, René se laissa entraîner
+par les idées que la dernière phrase de sa sœur
+lui avait suggérées, et, pour la première fois, il
+eut le courage d'envisager bien en face la situation.
+Il se souvint du petit jardin de la rue de
+Bagneux, et du soir où il avait mis un premier
+baiser sur la joue rougissante de la jeune fille.
+Certes, il n'avait jamais été son amant, mais ces
+baisers, mais ces fiançailles clandestines?... Une
+vérité lui apparut indiscutable: que l'on n'a pas
+le droit de prendre le cœur d'une vierge, si
+l'on n'a pas en soi la force de l'aimer pour
+toujours. Mais il sentit du même coup que sa
+sœur avait prononcé tout haut la parole qu'il se
+disait tout bas depuis que le succès de sa pièce
+lui avait ouvert des horizons d'espérances. «&nbsp;Cette
+vie magnifique...&nbsp;» avait murmuré Émilie, et de
+nouveau les images du décor traversé la veille se
+déployèrent, et de nouveau, sur ce fond d'opulence,
+le visage de madame Moraines se détacha
+et son sourire... La loyauté du jeune homme
+essaya pourtant de chasser cette apparition séductrice.
+Il dit tout haut: «&nbsp;Pauvre Rosalie, qu'elle
+est douce et qu'elle m'aime!...&nbsp;» et il trouva une
+sorte d'égoïste attendrissement à se ressouvenir
+de la profondeur de cet amour inspiré par lui,
+attendrissement qui le poursuivit jusqu'à la table
+du déjeuner. Qu'elle était simple, cette table, et
+comme elle ressemblait peu à l'étincelant souper
+de cette nuit! C'était, sur la toile cirée à fleurs
+coloriées, un tout modeste service en porcelaine
+blanche, avec des verres un peu gros, parce que
+les maladresses combinées de Fresneau, de
+Constant et de Françoise auraient rendu l'usage
+du cristal trop coûteux pour le budget de la
+famille. Le bon Fresneau, avec sa longue barbe,
+son regard distrait, mangeait vite, s'accoudant
+sur la table, portant son couteau à sa bouche,
+aussi commun de manières qu'il était distingué
+de cœur; et, comme pour faire mieux ressortir
+par le contraste l'impression de cosmopolitisme
+oisif éprouvée par René, il racontait en riant sa
+demi-journée. À sept heures du matin, il avait
+donné une répétition à l'école Saint-André. De
+huit à dix heures, il avait fait une classe dans cette
+même école aux petits garçons encore trop faibles
+pour suivre le lycée. Il n'avait eu que le temps
+ensuite de grimper sur l'impériale de l'omnibus
+du Panthéon qui l'avait conduit à une troisième
+leçon, rue d'Astorg, tout près de Saint-Augustin.</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;J'ai acheté un journal en route,&nbsp;» ajoutait
+le brave homme, «&nbsp;pour y voir le récit de la
+soirée d'hier... Tiens,&nbsp;» ajouta-t-il en fouillant
+dans les poches d'une serviette de cuir blanchie
+par l'usage, bourrée de livres, et ficelée par une
+courroie, «&nbsp;je l'aurai égaré...&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Tu es si distrait,&nbsp;» fit Émilie presque avec
+aigreur.</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Bah! le père Offarel nous renseignera,&nbsp;»
+dit gaiement René; «&nbsp;tu sais bien qu'il est mon
+indicateur vivant. Il aura lu, ce soir, toutes les
+feuilles de Paris et de la province!...&nbsp;»</p>
+
+<p>Précisément parce qu'il était trop certain que
+les moindres comptes rendus de la représentation
+à l'hôtel Komof seraient collectionnés par
+le sous-chef de bureau et commentés par la
+mère, René crut devoir à Rosalie de lui donner
+lui-même tous les détails. Il y a ainsi un instinct
+qui pousse l'homme,&mdash;est-ce hypocrisie, est-ce
+pitié?&mdash;à ces délicatesses de procédés à l'égard
+d'une femme qu'il va cesser d'aimer. Aussitôt
+après le déjeuner, il se dirigea donc du côté de
+la rue de Bagneux en prenant la rue de Vaugirard.
+C'était son habitude autrefois d'aller chez
+son amie à cette heure-là; il lui arrivait de composer
+pour elle, et de tête, durant cette courte
+promenade, une ou deux strophes, dans la manière
+de Heine, qu'il lui disait quand ils étaient
+seuls. Il y avait longtemps que ce pouvoir de
+marcher ainsi en plein rêve lui était refusé,
+mais rarement la vulgarité de ce coin de Paris
+l'avait frappé à ce degré. Tout y révélait la
+médiocre existence des petits bourgeois, depuis
+la multiplicité des humbles boutiques jusqu'à
+l'étalage, poussé presque au milieu du trottoir, de
+toutes sortes d'objets à bon marché. Derrière
+les devantures des restaurants étaient collées de
+petites affiches à la main qui mentionnaient des
+menus à prix fixe d'une extraordinaire simplicité.
+Les ustensiles en vente dans les bazars prenaient
+comme une physionomie pauvre. Ces signes et
+vingt autres rappelaient au jeune homme la dépense
+calculée des petites bourses, une existence
+réduite à cette décente économie, qui n'a pas
+l'horrible et attirant pittoresque de la vraie misère.
+Quand on commence d'aimer, on trouve à
+toutes les choses qui environnent la personne
+aimée des raisons de s'attendrir, et, quand on
+cesse d'aimer, ces mêmes choses fournissent au
+cœur des raisons de se refermer davantage.
+Pourquoi René se prit-il à en vouloir à Rosalie
+de l'impression de mesquinerie dont le pénétrait
+ce tableau de son quartier? Pourquoi l'aspect de
+la rue de Bagneux l'indisposa-t-il contre la jeune
+fille comme eût pu le faire un grief personnel?
+Elle avait, cette rue, une physionomie si pauvre,
+si abandonnée, avec le mur du jardin de couvent
+qui la termine et la file de ses vieilles maisons.
+Une charrette surchargée de paille la barrait
+à moitié, avec trois chevaux attelés de cordes,
+qui mangeaient, le mufle engagé dans la musette,
+tandis que le conducteur achevait de déjeuner
+dans un petit restaurant à la devanture lie de vin.
+Une sœur marchait sur le trottoir de gauche;
+un gros parapluie bombait sous son bras; le vent
+agitait les ailes de sa coiffe blanche, et la croix
+de son chapelet battait sa robe de bure bleue.
+Pourquoi René, après avoir reporté sur Rosalie
+toute la déplaisance de ses sensations bourgeoises,
+reporta-t-il involontairement sur l'image de madame
+Moraines le mouvement de rêverie religieuse
+que ce costume de la sœur de charité produisit
+en lui? Les phrases que la belle mondaine lui
+avait débitées à table, la veille, sur les œuvres
+pieuses auxquelles prennent part tant de grandes
+dames jugées frivoles, lui revint à la mémoire.
+C'était la troisième fois depuis le matin que le
+visage de cette femme lui apparaissait, et chaque
+fois plus précis. Mon Dieu! Si son bon génie
+voulait qu'il la rencontrât ainsi, dans une rue
+écartée de Paris, en train de rendre visite à ses
+pauvres?... Et au lieu de cela, il s'engageait
+dans un couloir au bout duquel était une cour,
+et au fond de cette cour se trouvait la porte du
+rez-de-chaussée occupé par les Offarel. Poussés
+par l'exemple des Fresneau, ils avaient, eux aussi,
+réalisé le rêve secret de toute famille de la petite
+bourgeoisie parisienne, et déniché dans ce quartier
+isolé un appartement, avec un jardinet grand
+comme un mouchoir de poche.</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Ah! monsieur René!...&nbsp;» fit Rosalie qui
+vint, au coup de sonnette du jeune homme,
+ouvrir elle-même. Les Offarel n'avaient à leur
+service qu'une femme de ménage, la mère Forot,
+sur le compte de laquelle la vieille dame ne
+tarissait pas en anecdotes, et qui partait à midi.
+À la vue de celui qu'elle aimait, le visage de la
+pauvre enfant, pâlot d'habitude, s'était rosé de
+plaisir et elle n'avait pu retenir un petit cri.
+«&nbsp;Que c'est gentil à vous d'être venu nous raconter
+tout de suite comment votre comédie a
+réussi!...&nbsp;» Elle introduisait le jeune homme
+dans la salle à manger, pièce mal éclairée par
+une fenêtre au nord, et qui n'était même pas
+chauffée. La scrupuleuse avarice de madame
+Offarel lui faisait, quand les journées d'hiver
+n'étaient pas trop froides, remplacer la dépense
+du feu, pour elle et ses filles, par des espèces de
+pèlerines ouatées et des mitaines.</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Vous voyez,&nbsp;» dit-elle à René en lui
+faisant signe de s'asseoir, «&nbsp;nous comptons le
+linge.&nbsp;»</p>
+
+<p>Sur la table, en effet, tout le blanchissage de
+la quinzaine était étalé, depuis les chemises du
+père jusqu'à celles des filles. L'éclat bleuâtre des
+calicots et des cotonnades était rendu plus clair
+par le fond obscur de toute la pièce. C'était le
+pauvre linge du ménage gêné: il y avait des
+bas dont le talon se hérissait de reprises, des serviettes
+effilochées, des manchettes élimées et qui
+montraient le grain de la trame,&mdash;enfin tout
+un appareil intime dont la jeune fille sentit aussitôt
+qu'il n'était guère fait pour plaire au poète,
+car elle empêcha qu'il ne prit le siège que lui
+indiquait madame Offarel en disant:</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Monsieur René sera mieux au salon, il
+fait trop sombre ici...&nbsp;»</p>
+
+<p>Avant que sa mère n'eût pu lui répondre, elle
+avait déjà poussé le visiteur dans la pièce
+décorée de ce nom pompeux de salon, et qui, en
+réalité, servait surtout de cabinet de travail à
+Angélique. Celle-ci augmentait un peu les ressources
+de la famille par le produit de quelques
+traductions de romans anglais. Elle était, en ce
+moment, assise auprès de la fenêtre, en train
+d'écrire sur un guéridon. Un dictionnaire traînait
+à ses pieds, chaussés de pantoufles dont
+elle avait, pour plus de commodité, écrasé
+les quartiers. Elle n'eut pas plutôt vu René
+qu'elle ramassa ses papiers et ses livres. Elle
+s'échappa, en laissant voir ses cheveux mal peignés,
+sa robe de chambre au corsage de laquelle
+manquaient des boutons.</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Excusez-moi, monsieur René,&nbsp;» disait-elle
+en riant, «&nbsp;je suis faite comme une horreur et je
+ne peux pas me montrer.&nbsp;»</p>
+
+<p>Le jeune homme s'était assis et il regardait la
+pièce, de lui bien connue, dont la grande élégance
+consistait dans une série d'aquarelles lavées
+par l'employé durant les loisirs de son bureau. Il
+y en avait une douzaine, et qui représentaient,
+les unes des paysages étudiés dans les promenades
+du dimanche, les autres des copies de
+quelques toiles chères à la rêverie du père
+Offarel, et c'étaient précisément, comme les
+<i>Illusions perdues</i> de Gleyre, les tableaux que le
+goût moderne de René détestait le plus. Un tapis
+de feutre aux couleurs fanées, six chaises et un
+canapé revêtus de housse, achevaient le mobilier
+de cette chambre, autrefois aimée par le poète
+comme un symbole de simplicité presque idyllique,
+mais qui devait lui paraître deux fois
+odieuse à cause des dispositions d'esprit où il
+arrivait, et de l'aigreur avec laquelle madame
+Offarel lui dit, se croyant très fine:</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Hé bien! c'était-il gai, hier soir, dans
+votre beau monde?&nbsp;»&mdash;Elle prononçait <i>ti</i> et
+<i>vote</i>.&mdash;Et, sans attendre la réponse:&mdash;«&nbsp;Votre
+M. Larcher ne fréquente donc plus que des gens
+qui ont hôtel, équipage et tout?... On ne l'entend
+plus parler que de comtesses, de baronnes,
+de princesses... Hé! Il n'est pas déjà si relevé,
+lui qui courait le cachet il y a dix ans.&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Maman...&nbsp;» interrompit Rosalie d'une
+voix suppliante.</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Mais pourquoi a-t-il toujours ses yeux
+insolents,&nbsp;» continua la vieille dame; «&nbsp;oui, il
+vous regarde en ayant l'air de nous dire: Pauvres
+diables!...&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Comme vous vous trompez sur son
+caractère,&nbsp;» répliqua René; «&nbsp;il a un peu la
+manie de la société élégante, c'est vrai, mais c'est
+si naturel à un artiste!... Tenez, moi-même,&nbsp;»
+continua-t-il en souriant, «&nbsp;mais j'ai été ravi
+d'aller dans cette soirée hier, de voir cette espèce
+de palais, ces fleurs, ces toilettes, cette magnificence...
+Est-ce que vous croyez que cela m'empêcherait
+d'aimer mon modeste chez moi et mes
+vieux amis?... Nous autres, gens de lettres,
+voyez-vous, nous avons tous cette rage du décor
+brillant; mais Balzac l'a eue. Musset l'a eue...
+C'est un enfantillage qui n'a pas d'importance...&nbsp;»</p>
+
+<p>Tandis que le jeune homme parlait, Rosalie
+lança du côté de sa mère un regard où se lisait
+plus de bonheur que ses pauvres yeux n'en
+avaient exprimé depuis des mois. En avouant
+ainsi et raillant lui-même ses plus intimes sensations,
+René obéissait à un mouvement du cœur
+trop compliqué pour que la simple enfant en
+comprît le rouage. Il avait vu, à l'angoisse des
+prunelles de la jeune fille, quand madame Offarel
+avait prononcé cette phrase: «&nbsp;votre beau
+monde,&nbsp;» que le secret de l'attraction exercée sur
+lui par le mirage de l'élégance n'avait pas
+échappé à la double vue de celle qui l'aimait. Il
+avait un peu honte, d'autre part, d'être si plébéien
+dans cette griserie de luxe. Il avait donc parlé de
+ses impressions, comme s'il n'en eût pas été
+dupe, en partie afin de rassurer Rosalie et de lui
+épargner une peine inutile, en partie afin de se
+permettre cette petitesse, sans trop se la reprocher.
+Pour certaines natures,&mdash;et l'habitude du
+dédoublement moral les rend fréquentes parmi
+les écrivains,&mdash;raconter ses fautes, c'est se les
+pardonner. Celui-là se complut, tout en défendant
+Claude Larcher, à reprendre le détail de ses
+propres enivrements, avec une nuance d'ironie
+qui aurait trompé des observateurs plus fins
+qu'une enfant amoureuse. Tout en se moquant à
+demi de ce qu'il appela lui-même son Snobisme,
+et il expliqua ce mot d'origine anglaise aux deux
+femmes, il continuait de se livrer à la misère des
+petites remarques qui se multipliaient en lui
+depuis la veille. Il ne pouvait se retenir de mesurer
+en pensée l'abîme qui séparait les créatures
+entrevues chez madame Komof,&mdash;roses vivantes
+poussées dans la serre chaude de l'aristocratie
+européenne,&mdash;et la petite provinciale de Paris
+au teint plombé, aux doigts fatigués par le travail,
+aux cheveux simplement noués, à la tournure si
+modeste qu'elle en était gauche. Petit à petit, cette
+comparaison devint presque douloureuse, et le
+jeune homme subit un de ces accès de sécheresse
+intérieure qui déconcertaient son amie. Elle les
+apercevait toujours, sans jamais en comprendre la
+cause. Elle connaissait si bien René!... Elle savait
+d'instinct que deux êtres existaient en lui, côte à
+côte, l'un doux, bon et tendre, facile à l'émotion,
+incapable de supporter sa peine, enfin le René
+qu'elle aimait,&mdash;et un autre, atone, étranger à
+elle, irrité contre elle... Mais le lien qui unissait
+ces deux êtres, elle ne le saisissait pas. Ce qu'elle
+comprenait, c'est qu'avant le succès triomphal
+du <i>Sigisbée</i>, elle ne voyait presque jamais que le
+premier de ces deux René, et, depuis, que le
+second. Elle n'osait pas dire: «&nbsp;le malheureux
+succès...&nbsp;» Elle en avait été si fière! Pourtant elle
+aurait tant souhaité en revenir à l'époque où son
+ami était inconnu, et pauvre, et si à elle!... Que
+sa voix pouvait se faire aisément dure, si dure
+que même les phrases adressées à une autre, lui
+semblaient, par leur seule intonation, dirigées
+contre son cœur! En ce moment, c'était avec sa
+mère qu'il causait, et rien que l'accent avec
+lequel il prononçait des paroles bien innocentes,
+faisait mal à Rosalie. Cependant madame Offarel
+qui paraissait depuis quelques secondes toute
+préoccupée, se leva brusquement.</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;J'entends Cendrette qui gratte,&nbsp;» dit-elle;
+«&nbsp;la mignonne veut sortir.&nbsp;»</p>
+
+<p>Elle passa de nouveau dans la salle à manger,
+pour ouvrir la porte de la cour à sa chatte préférée,
+et ravie sans doute de laisser les deux
+jeunes gens ensemble; car, Cendrette une fois
+partie, elle s'attarda longuement à flatter Raton,
+un de ses autres pensionnaires, en lui disant à
+très haute voix: «&nbsp;Que tu as d'esprit, mon
+Raton! Que je t'aime, démonet!...&nbsp;» C'était
+un des innombrables termes d'amitié qu'elle avait
+imaginés pour ses chats, et tandis qu'elle discourait
+ainsi, elle se disait à elle-même: «&nbsp;S'il
+est venu tout de suite, c'est qu'il lui reste fidèle;
+mais quand se déclarera-t-il? Pauvre fillette!...
+Ce n'est pas dans ces salons dorés qu'il trouvera
+une perle comme celle-là. C'est doux, c'est honnête,
+et joli, et vrai!...&nbsp;» Puis tout haut: «&nbsp;N'est-ce
+pas, mon Raton? Tu me comprends, mon
+fils?...&nbsp;» Le matou faisait le gros dos, il frottait
+sa tête contre la jupe de sa maîtresse, il ronronnait
+voluptueusement, et le monologue intérieur
+de la mère continuait: «&nbsp;Avec cela qu'il
+est devenu un beau parti. On peut bien y penser
+puisqu'on voulait bien de lui avant. Elle n'aura
+pas à trimer, comme moi avec Offarel. Si ça
+ne fait pas pitié qu'elle use ses gentilles mirettes
+à ravauder ce linge...&nbsp;» et elle empilait,
+par une vieille habitude de ménagère active, les
+mouchoirs déjà passés en revue, et elle songeait
+encore: «&nbsp;Sa petite dot! Quelle surprise!...&nbsp;»
+À force d'âpre économie, elle avait gratté, sur le
+traitement modeste de son mari, une quinzaine
+de mille francs qu'elle plaçait à l'insu du sous-chef
+de bureau. Elle se souriait à elle-même et
+tendait l'oreille avec une certaine inquiétude:
+«&nbsp;Que se disent-ils?&nbsp;» Elle savait que sa fille
+aimait René, mais elle ignorait les secrètes accordailles
+qui unissaient les deux jeunes gens. De
+quel étonnement n'eût-elle pas été remplie si
+elle s'était doutée que Rosalie avait échangé
+déjà souvent avec son ami de furtifs, de timides
+baisers, et qu'à peine sa mère passée dans l'autre
+chambre, elle venait de lui prendre la main et
+de lui dire, mettant tout son cœur dans ce gracieux
+reproche:</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Et vous avez pu partir hier au soir sans
+me dire adieu?...&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Mais j'ai été bousculé par Claude,&nbsp;» fit
+René en rougissant, et serrant les doigts de la
+jeune fille qui ne fut la dupe ni de cette excuse
+ni de cette feinte caresse, car elle se déroba à
+cette pression. Elle secoua la tête avec mélancolie,
+et, comme ouvrant la bouche avec effort:</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Non,&nbsp;» dit-elle, «&nbsp;vous n'êtes plus gentil
+comme autrefois... Depuis combien de temps
+ne m'avez-vous plus fait de vers?&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Vous êtes donc comme les bourgeois qui
+pensent que les vers s'écrivent à volonté?&nbsp;» répliqua
+le jeune homme presque durement. Il
+éprouvait cette irritabilité qui est le signe le plus
+indiscutable d'un déclin d'amour. L'obligation
+sentimentale, la pire de toutes, lui apparaissait
+sous une de ses mille formes. Par un instinct qui
+les conduit, d'une part à regarder jusqu'au fond
+de leur malheur, de l'autre à poursuivre avec
+acharnement leur bonheur passé, les femmes
+qui se sentent moins aimées formulent ainsi de
+ces exigences toutes petites, tout humbles, qui
+produisent sur le cœur de l'homme l'effet que produit
+sur la bouche trop sensible d'un cheval un
+maladroit coup de caveçon. L'amant qui était
+venu avec la ferme volonté d'être doux et tendre
+se cabre soudain. Rosalie avait déplu; elle le
+sentait comme elle avait senti la sécheresse de
+René tout à l'heure, et une étrange détresse
+s'empara d'elle. Depuis le départ de son ami, la
+veille, elle était jalouse, à vide, et sans vouloir
+admettre ce mauvais sentiment, mais jalouse
+tout de même: «&nbsp;Qui rencontrera-t-il dans cette
+fête?...&nbsp;» s'était-elle demandé avant et pendant,
+au lieu de dormir: «&nbsp;Avec qui cause-t-il?...&nbsp;» et
+maintenant: «&nbsp;Ah! il m'est déjà infidèle, sans
+quoi il ne me parlerait pas sur ce ton...&nbsp;» Le
+silence qui suivit la dure réponse lui fut si pénible
+qu'elle dit timidement:</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Est-ce que les acteurs ont bien joué
+hier?...&nbsp;»</p>
+
+<p>Pourquoi fut-elle froissée de voir avec quel
+plaisir René s'emparait de cette question, afin
+d'empêcher que la causerie ne continuât dans un
+autre chemin que celui des banalités? C'est que
+le cœur de la femme qui aime vraiment&mdash;et elle
+aimait&mdash;trouve des susceptibilités nouvelles au
+service des moindres impressions, et, toute navrée,
+elle écoutait René répondre: «&nbsp;Ils ont joué
+divinement.&nbsp;» Puis il s'engagea dans une dissertation
+sur la différence qu'il y a entre le jeu
+éloigné de la scène et le jeu tout rapproché d'un
+salon.</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Pauvre petite!&nbsp;» se disait madame Offarel
+en rentrant, «&nbsp;elle est si naïve, elle n'a pas su
+le faire parler d'autre chose que de cette maudite
+pièce!&nbsp;» Et à voix haute, afin de se venger sur
+quelqu'un de ce qu'elle n'entrevoyait pas l'instant
+où René se déclarerait:&mdash;«&nbsp;Dites donc,&nbsp;» fit-elle,
+«&nbsp;est-ce que votre ami M. Larcher n'est pas
+un peu jaloux de votre succès?...&nbsp;»</p>
+
+
+
+<hr style="width: 33%;" />
+<h2><a name="VI" id="VI"></a>VI</h2>
+
+<h2>LA LOGIQUE D'UN OBSERVATEUR</h2>
+
+
+<p>René Vincy était entré chez les Offarel
+sous une impression pénible, il en
+sortit sous une impression plus pénible
+encore. Tout à l'heure il était mécontent des
+choses, maintenant il était mécontent de lui-même.
+Il était venu chez Rosalie, dans le but de
+lui procurer une douceur et de lui épargner le
+petit ennui d'apprendre son succès de la veille
+par une bouche autre que la sienne;&mdash;et cette
+visite avait causé une souffrance nouvelle à la
+jeune fille. Quoique le poète n'eût jamais eu pour
+cette enfant aux beaux yeux noirs qu'un amour
+d'imagination, cet amour avait été trop sincère
+pour qu'il n'en conservât point ces deux sentiments,
+les derniers à mourir dans l'agonie d'une
+passion: un pouvoir extraordinaire de suivre les
+moindres mouvements de ce cœur de vierge, et
+une pitié, inefficace autant que douloureuse,
+pour toutes les souffrances qu'il infligeait à ce
+cœur. Une fois de plus il se posa cette question:
+«&nbsp;N'est-il pas de mon devoir de lui dire que je
+ne l'aime plus?...&nbsp;» question insoluble, car elle
+ne comporte que deux réponses: la brutalité
+égoïste et cruelle, si l'on est simple; et, si l'on
+est compliqué, la lâcheté d'Adolphe, avec son
+affreux mélange de compassion et de trahison!...
+Le jeune homme secoua la tête pour chasser
+l'importune pensée, il se dit l'éternel: «&nbsp;Nous
+verrons, plus tard...&nbsp;» avec lequel tant de bourreaux
+de cette espèce ont prolongé tant d'agonies,
+puis il se força de regarder autour de lui. Ses
+pas l'avaient porté, sans qu'il y prît garde, dans
+la portion du faubourg Saint-Germain où, plus
+jeune, il aimait à se promener, quand, enivré
+par la lecture des romans de Balzac, cette <i>Iliade</i>
+dangereuse des plébéiens pauvres, il évoquait
+derrière les hautes fenêtres le profil d'une duchesse
+de Langeais ou de Maufrigneuse. Il se
+trouvait dans cette large et taciturne rue Barbet-de-Jouy
+qui semble en effet un cadre tout préparé
+à quelque grande dame d'une aristocratie
+un peu artificielle, par l'absence totale de boutiques
+au rez-de-chaussée de ses maisons, par l'opulence
+de quelques-uns de ses hôtels et le caractère
+à demi provincial de ses jardins entourés de
+murs. Une inévitable association d'idées ramena
+le souvenir de René vers l'hôtel Komof, et,
+presque aussitôt, la pensée de la seigneuriale
+demeure de la comtesse réveilla en lui, pour la
+quatrième fois de la journée, l'image, de plus en
+plus nette, de madame Moraines. Cette fois son
+âme, fatiguée des émotions chagrinantes qu'elle
+venait de traverser, s'absorba tout entière dans
+cette image au lieu de la chasser. Songer à madame
+Moraines, c'était oublier Rosalie et c'était
+surtout se détendre dans une sensation uniquement
+douce. Après quelques minutes de cette
+contemplation intime, le dévidement naturel de
+sa rêverie conduisit le jeune homme à se demander:
+«&nbsp;Quand la reverrai je?&nbsp;» Il se rappela la
+voix et le sourire qu'elle avait eus pour prononcer
+ces mots: «&nbsp;Les jours d'Opéra, avant le dîner...&nbsp;»
+Les jours d'Opéra? Cet apprenti élégant ne les
+connaissait même point. Il éprouva un plaisir
+enfantin, et hors de proportion avec sa cause
+apparente, celui d'un homme qui agit dans le
+sens de ses plus inconscients désirs, à gagner
+précipitamment le boulevard des Invalides où il
+chercha une affiche des spectacles du soir. On
+était au vendredi et cette affiche annonçait les
+<i>Huguenots</i>. Le cœur du jeune homme se mit à
+battre plus vite. Il avait oublié et Rosalie, et ses
+remords de tout à l'heure, et la question qu'il
+s'était posée. La voix intérieure, celle qui chuchote
+à l'oreille de notre âme des conseils dont, à
+la réflexion, nous demeurons nous-même stupéfiés,
+venait de lui murmurer: «&nbsp;Madame Moraines
+sera chez elle aujourd'hui... Si j'y allais?...&nbsp;»</p>
+
+<p>«&nbsp;Si j'y allais?...&nbsp;» se répéta-t-il tout haut, et
+la seule idée de cette visite lui infligea un serrement
+de gorge et comme un tremblement intérieur.
+C'est la facilité avec laquelle naissent et
+renaissent ces émotions extrêmes, et à propos
+des moindres circonstances, qui fait de la vie
+passionnelle des jeunes gens un si étrange va-et-vient
+de volontés tour à tour effrénées et misérables.
+Celui-ci n'eut pas plutôt formulé cette
+tentation dont il était assailli, qu'il haussa les
+épaules et se dit: «&nbsp;C'est insensé...&nbsp;» Puis cet
+arrêt une fois porté, il se mit, sous prétexte d'accumuler
+les objections, à plaider la cause de son
+propre désir: «&nbsp;Comment me recevrait-elle?...&nbsp;»
+Le souvenir des beaux yeux et du beau sourire
+lui faisait se répondre tout bas: «&nbsp;Mais elle a été
+si aimable, si indulgente...&nbsp;» Il reprenait: «&nbsp;Que
+lui dirais-je pour justifier cette visite, moins de
+vingt-quatre heures après l'avoir quittée?...&nbsp;»&mdash;«&nbsp;Bah!
+répliquait la voix tentatrice, l'occasion
+inspire.&nbsp;»&mdash;«&nbsp;Mais je ne suis pas seulement
+habillé...&nbsp;» Il n'avait qu'à passer rue Coëtlogon,
+«&nbsp;Mais je ne sais pas même son adresse...&nbsp;»&mdash;«&nbsp;Claude
+la sait. Je n'ai qu'à la lui demander.&nbsp;»
+Quand l'idée d'une visite à son ami lui eut traversé
+l'esprit, il sentit qu'en tous cas il lui serait
+impossible de ne pas mettre du moins cette part
+de son projet à exécution. Aller chez Claude,
+c'était faire le premier pas du côté de madame
+Moraines; mais, au lieu de se l'avouer, René eut
+la petite hypocrisie de se donner d'autres raisons:
+ne devait-il pas à son ami de prendre de ses nouvelles?
+Il l'avait quitté si malheureux la veille,
+si évidemment crispé. Peut-être pleurait-il comme
+un enfant? Peut-être se préparait-il à chercher
+querelle à Salvaney? Le poète justifiait ainsi la
+hâte avec laquelle il se dirigeait maintenant vers
+la rue de Varenne. Ce n'était pas seulement l'adresse
+de Suzanne qu'il espérait obtenir, c'était
+encore des renseignements sur elle,&mdash;et il s'ingéniait
+à se démontrer qu'il remplissait simplement
+un devoir d'amitié.</p>
+
+<p>Il aperçut le tournant de la rue de Bellechasse,
+puis la porte cochère de l'étrange maison où
+Larcher avait élu domicile. Elle était en travers,
+cette porte, et, une fois poussée, on se trouvait
+dans une immense cour où tout trahissait l'abandon,
+depuis l'herbe grandie entre les pavés jusqu'aux
+toiles d'araignées dont s'encombrait le
+vitrage des écuries désertes, à gauche. Au fond
+de cette cour solitaire, se dressait un vaste hôtel,
+construction du temps de Louis XIV, sur le
+fronton duquel on lisait encore la fière devise
+des Saint-Euverte, dont ç'avait été la demeure
+familiale: «&nbsp;<i>Fortiter</i>.&nbsp;» Les pierres de cette bâtisse,
+rongées par les intempéries, ses hautes fenêtres
+fermées de volets, son silence, s'harmonisaient
+avec la solitude de la cour. Cet antique faubourg
+Saint-Germain renferme de ces maisons, singulières
+comme la destinée de leurs maîtres, et dont
+les artistes curieux du pittoresque psychologique,&mdash;si
+l'on peut unir ces deux mots pour définir
+une presque indéfinissable nuance,&mdash;raffoleront
+toujours. René connaissait, par son ami, l'histoire
+de l'hôtel, et comment le vieux marquis
+de Saint-Euverte s'était retiré avec ses petits-fils
+dans ses terres du Poitou depuis six ans, désespéré
+par la mort presque simultanée de ses trois
+filles, de ses gendres et de sa femme. Une épidémie
+de fièvre typhoïde, contractée dans une
+petite ville d'eaux où toute la famille était réunie,
+avait fait de ce vieillard heureux l'aïeul d'une
+tribu d'orphelins. Du vivant de la marquise, administratrice
+excellente de la fortune commune,
+deux petits appartements étaient loués dans l'hôtel
+à des personnes d'occupations tranquilles. Ces
+deux appartements avaient aussi leur histoire: le
+grand-père du marquis actuel les avait aménagés
+dans la vieille demeure pour deux cousins, chevaliers
+de Saint-Louis et anciens émigrés, qui
+avaient achevé là une existence errante et pauvre.
+M. de Saint-Euverte avait laissé les choses dans
+l'état où sa femme les avait mises. Claude se
+trouvait ainsi installé dans une des ailes du morne
+et silencieux bâtiment, et il s'y trouvait installé
+seul. L'autre locataire avait donné congé par dégoût
+de la tristesse de cette vaste maison, et aucun
+nouvel amateur ne s'était présenté pour s'enterrer
+dans cet énorme tombeau dressé entre une
+cour abandonnée et un jardin plus abandonné
+encore. Mais tout plaisait à l'écrivain de ce qui,
+précisément, déplaisait aux autres. L'étrangeté
+du lieu ravissait en lui à la fois le faiseur de
+paradoxes et le rêveur. Le caractère extravagant
+de son existence d'artiste viveur et mondain
+encadrée dans cette solennelle solitude lui plaisait,
+non moins que le calme dont il pouvait
+entourer ses agonies intimes. Le romantisme
+analytique dont il se savait atteint et qu'il développait
+complaisamment en lui, comme un médecin
+qui cultiverait sa maladie par amour d'un
+beau «&nbsp;cas&nbsp;», se délectait dans cette retraite. Il
+avait en outre l'avantage d'y jouir d'une absolue
+indépendance. Le concierge, conquis par des
+billets de théâtre et fasciné par la réputation de
+son locataire, l'aurait laissé renouveler dans le
+vestibule de l'hôtel Saint-Euverte les saturnales
+de l'hôtel Pimodan, si l'envie avait pris Larcher
+de fonder à nouveau un club de Haschischins,
+ou de reproduire quelque scène d'orgie littéraire,
+par goût archaïque du genre 1830. Ce concierge
+était d'ailleurs absent de sa loge, comme cela
+lui arrivait la moitié de la journée, lorsque René
+voulut demander si son ami était là, en sorte
+que le jeune homme gagna tout droit le perron.
+Il entra dans le grand vestibule dont la grande
+lanterne attestait la magnificence des réceptions
+d'autrefois. Il s'engagea sur un escalier de pierre
+qu'une grille en fer forgé accompagnait jusqu'en
+haut. Au second étage, il tourna dans un couloir,
+à l'extrémité duquel une double portière en étoffe
+orientale annonçait les curiosités d'une installation
+moderne, au fond de cet hôtel où les ombres
+des grands seigneurs à perruques semblaient
+devoir errer durant la nuit. Le domestique qui
+vint ouvrir au coup de sonnette offrait cette physionomie
+particulière à presque tous les gardiens
+des antiques bâtisses, et qui traduit une des mille
+influences secrètes des endroits sur la personnalité
+humaine, car elle se retrouve également chez ceux
+qui montrent les châteaux en ruine ou les portions
+réservées des cathédrales. Ce sont des visages
+qui sentent l'humidité, croirait-on, des nuances
+de teints verdâtres, une sauvagerie d'oiseau de
+nuit dans l'œil et dans la bouche. Ferdinand,&mdash;c'était
+le nom du personnage,&mdash;présentait
+cette différence avec ses confrères qu'il était vêtu
+avec une recherche toute contemporaine, portant
+comme il faisait la défroque de son maître. Il
+avait été valet de chambre au service du feu
+comte de Saint-Euverte, et cumulait ses actuelles
+fonctions de domestique auprès de Claude avec
+celles de surveillant de l'hôtel, dont il ne sortait
+pas beaucoup plus d'une fois par mois. C'était
+le concierge qui se chargeait de toutes les courses
+de l'écrivain, et la femme de ce concierge cuisinait
+pour lui. Tout ce petit monde vivait sous
+la fascination de Claude, qui possédait, à un
+rare degré, le don de s'attacher les inférieurs,
+par une entente curieuse des caractères et aussi
+par son enfantine bonté. Quand Ferdinand aperçut
+le visiteur, il ne put retenir une expression
+de vive inquiétude.</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;On a laissé monter Monsieur,&nbsp;» dit-il,
+«&nbsp;je vais être grondé...&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Claude travaille?&nbsp;» demanda René en
+souriant de la naïve frayeur du bonhomme.
+Ferdinand se trouvait au dépourvu devant une
+visite à laquelle son maître n'avait évidemment
+pas songé.</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Non,&nbsp;» répondit le domestique presque
+à voix basse, «&nbsp;mais M<sup>me</sup> Colette est là.&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Demandez-lui s'il veut me recevoir une
+minute,&nbsp;» fit le poète curieux de savoir quelle
+attitude les deux amants observaient vis-à-vis
+l'un de l'autre, après la scène de la veille, et il
+ajouta: «&nbsp;Je prends tout sur moi&nbsp;» pour achever
+de vaincre l'hésitation du valet de chambre.</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Monsieur peut monter,&nbsp;» revint dire ce
+dernier, et il précéda le jeune homme à travers
+l'antichambre, puis le long du petit escalier intérieur
+qui conduisait aux trois pièces où Claude
+se tenait d'ordinaire et qu'il appelait suivant le
+cas son «&nbsp;pensoir&nbsp;» ou son «&nbsp;souffroir.&nbsp;» L'aspect
+de cet escalier et des deux premières de ces trois
+pièces étonnait par l'abus des étoffes et des tapis.
+Un jour artificiel, tamisé par des carreaux de couleur,
+éclairait à peine, durant cette après-midi de
+février, les chaises de maroquin du fumoir et le
+vaste salon dont les murs disparaissaient sous les
+livres. Le séjour favori de l'écrivain était un
+réduit, au fond, tendu d'une étoffe sombre sur
+laquelle se détachaient des toiles et des aquarelles
+des peintres les plus modernes de cette époque,
+ceux que préférait la fantaisie volontiers outrancière
+du maître du logis. C'était deux loges de
+théâtre par Forain, une danseuse de Degas, une
+banlieue de Raffaelli, une marine de Monet,
+quatre eaux-fortes de Félicien Rops, et, sur un
+socle drapé, un buste de Claude Larcher lui-même
+par Rodin, buste d'une intelligence extraordinaire
+où le grand sculpteur avait reproduit
+merveilleusement la psychologie entière de son
+modèle: l'inquiétude morale et le libertinage, la
+réflexion hardie et la volonté faible, un idéalisme
+natif et une corruption presque systématiquement
+acquise. Une bibliothèque basse, un bureau dans
+un coin, trois fauteuils dans le style vénitien
+avec des nègres pour supporter leurs bras, et un
+large divan de cuir vert achevaient l'ameublement
+de cet asile, que remplissait en ce moment la
+fumée de la cigarette russe de Colette. La jeune
+femme était couchée sur le divan, ses cheveux
+blonds à demi décoiffés, dans un costume légèrement
+masculin, avec un col droit et un veston
+ouvert. Sous la jupe en étoffe anglaise s'apercevaient
+ses fines chevilles, avec ses pieds un peu
+longs chaussés de bas de soie noire et de souliers
+vernis. Une pâleur était sur sa joue creusée, cette
+pâleur nacrée que l'abus du maquillage, les longues
+veillées, les fatigues d'une vie exorbitante donnent
+à beaucoup de femmes de théâtre. Claude
+était à ses pieds, sur ce même divan, tout pâle
+lui-même, et son visage altéré, comme le désordre
+des coussins, comme la tenue de Colette,
+indiquaient assez qu'il avait dû y avoir entre les
+deux amants une de ces scènes de réconciliation
+animale où sombre, avec toute la rancune de
+l'homme, toute sa dignité:</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Ah! mon petit Vincy,&nbsp;» dit Colette en
+tendant la main au visiteur, «&nbsp;vous arrivez juste
+à temps pour m'empêcher d'être battue. Si vous
+saviez comme Claude est mauvais pour moi!
+Allons, Claudinet&nbsp;», ajouta-t-elle en menaçant
+du doigt son amant, «&nbsp;dites le contraire, si vous
+l'osez, si tu l'oses, m'amour...&nbsp;»&mdash;Et, par un de
+ces gestes gracieux où se révélait toute la souplesse
+de son buste,&mdash;elle racontait, elle-même,
+qu'elle ne portait presque jamais de corset,&mdash;la
+charmante fille se releva, posa sa tête
+blonde sur l'épaule de Claude, et lui mit aux
+lèvres la cigarette qu'elle était en train de fumer.
+Le malheureux homme regarda son jeune ami
+avec une supplication et une honte dans les
+yeux, puis il tourna ses regards vers Colette,
+et des larmes tremblèrent au bord de ses cils.
+Cette dernière se fit plus coquette encore, elle
+appuya tout à fait sa gorge contre son amant, et
+elle épia dans ses prunelles ce passage de désir
+qu'elle savait si bien exploiter après l'avoir provoqué.
+Il y eut un silence. Le feu crépita doucement,
+et un rayon de soleil, perçant les vitraux,
+fit trembler une barre rouge sur le visage de l'actrice.
+René avait trop souvent assisté à des scènes
+de ce genre pour s'étonner de l'impudeur de son
+ami et de sa maîtresse. Il connaissait par expérience
+l'étrange cynisme de leurs mœurs, mais
+il se rappelait aussi la sortie terrible de Claude,
+la veille, et les cruautés de langage de Colette.
+Ce lui était une stupeur de constater une fois de
+plus les faiblesses avilissantes de l'écrivain et les
+inconséquences de cette fille qui, en ce moment,
+rougissait d'un visible désir. Il éprouvait en outre,
+dans l'atmosphère chaude de cette pièce où flottait
+le parfum employé par l'actrice, et devant
+ce groupe à demi impudique, une impression de
+sensualité qui lui était trop familière. Bien souvent
+déjà, les allées et venues de cette femme
+dépravée, mais d'une dépravation de grande
+courtisane, lui avaient donné la notion d'un
+amour physique, très différent de celui qu'il
+avait connu. Dans sa loge surtout, lorsqu'elle
+était devant sa glace, en train de faire son visage
+avec la patte de lièvre frottée de rouge, ses
+épaules nues et ses seins libres dans la chemisette
+de transparente batiste aux épaulettes ajourées,
+ou qu'elle glissait devant lui ses jambes
+fines dans des bas de soie rose, elle lui était
+apparue comme une créature tentatrice, capable
+de donner des baisers d'une saveur unique, et
+René enviait Claude alors autant qu'il le plaignait.
+Puis ces passages cédaient la place, au
+dégoût d'une part qu'inspirait au poète la bassesse
+morale de l'actrice, et d'autre part aux fervents
+scrupules d'amitié que professent et pratiquent
+les âmes jeunes. Cela eût fait horreur à
+René de désirer, même une minute, la maîtresse
+de son protecteur. Peut-être l'intuition de cette
+délicatesse n'était-elle pas étrangère aux attitudes
+de Colette. Elle s'amusait, par simple jeu de
+perversité, à lui promener sa beauté devant les
+sens, comme une fleur dont il faut bien que les
+narines respirent le parfum, même quand les
+mains ne s'étendront pas pour la saisir. Il en fut
+de la grâce avec laquelle la curieuse enlaça
+Claude, comme des autres caresses qu'elle lui
+avait prodiguées devant René: ce dernier ne put
+empêcher qu'il ne tressaillît en lui quelque chose
+d'obscurément physique, comme un appétit inconscient
+de baisers semblables, et, par une de ces
+associations de désirs, plus troublantes que les associations
+d'idées, parce que nous n'en apercevons
+pas la marche sécrète, l'image de madame Moraines
+ressuscita en lui, parée de toute la séduction
+qu'elle avait secouée autour d'elle, la veille, dans
+le parfum de sa toilette. Il sentit cette fois deux
+choses: l'une qu'il lui serait impossible de ne
+pas aller chez cette femme aujourd'hui même, la
+seconde qu'il n'aurait jamais la force de prononcer
+son nom et de demander son adresse
+devant l'actrice aux yeux lascifs qui maintenant
+embrassait Claude à pleines lèvres.</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Va-t'en,&nbsp;» disait ce dernier en la repoussant,
+«&nbsp;je t'aime et tu le sais. Pourquoi me fais-tu
+souffrir?... Demande à René dans quel état il
+m'a vu hier... Dites-le-lui, Vincy, et qu'elle ne
+devrait pas jouer avec mon cœur... Bah!&nbsp;» continua-t-il
+en se passant la main sur les yeux.
+«&nbsp;Qu'importe? Tu sortirais d'une maison publique,
+et tu m'arriverais salie par la luxure d'un
+régiment que je me mettrais à tes genoux et que
+je t'adorerais...&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Et voilà les madrigaux qu'il trouve toute
+la journée,&nbsp;» s'écria Colette en riant comme
+une enfant, et se renversant sur les coussins.
+«&nbsp;Eh bien! René, parlez-lui aussi de moi. Dites-lui
+dans quelle colère j'étais contre lui hier au
+soir parce qu'il était parti sans me dire adieu...
+Et il ne m'a pas écrit, et je suis revenue. Oui,
+c'est moi qui suis revenue la première. Ah! si je
+ne t'aimais pas, est-ce que je ne te laisserais pas
+t'en aller, espèce de sauvage?...&nbsp;»&mdash;et elle prit
+l'écrivain par les cheveux. Les coins de sa bouche
+se rabaissèrent, ses dents se serrèrent, son visage
+exprima ce qu'elle éprouvait réellement pour
+Claude, une sensualité cruelle, cette sensualité
+qui pousse une femme à martyriser l'homme dont
+elle ne peut pas fuir les caresses. Il y a eu, dans
+l'histoire, des reines qui ont aimé ainsi, et fait
+couper la tête aux amants qui exerçaient sur elle
+ce pouvoir étrange de parler à la fois à leur désir
+et à leur haine. René répondit doucement:</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;C'est vrai que j'étais inquiet de lui hier
+au soir, et que vous avez été bien dure...&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;La belle histoire!&nbsp;» fit Colette en riant
+de son plus mauvais rire, «&nbsp;je vous ai déjà dit que
+vous le gobiez... Moi, j'en suis revenue, depuis
+le jour où il m'a menacée de se tuer, et je suis
+arrivée ici comme j'étais, en robe de théâtre,
+sans même ôter mon rouge... Et je l'ai trouvé
+qui corrigeait des épreuves!...&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Mais c'est le métier,&nbsp;» répliqua Claude,
+«&nbsp;tu joues bien un rôle gai avec un chagrin dans
+le cœur!...&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Qu'est-ce que cela prouve?&nbsp;» dit-elle
+aigrement, «&nbsp;que nous sommes deux cabotins;
+seulement je t'accepte comme tu es, et toi
+non...&nbsp;»</p>
+
+<p>Tandis qu'elle continuait, taquinant Claude
+avec cette espèce de lucidité féroce qu'une
+maîtresse rancunière possède à son service,
+contre l'homme avec qui elle a dormi cœur à
+cœur, René avait avisé sur le bureau de son ami
+un de ces annuaires de la société qui, sous le
+titre de <i>High-life</i>, contiennent l'adresse de toutes
+les personnes attachées de près ou de loin à la
+vie élégante. Il l'avait pris et il le feuilletait en
+disant, avec l'embarras de son petit mensonge
+dans le regard et dans la voix:</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Tiens! votre nom n'est pas là, Claude?&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Par exemple,&nbsp;» fit Colette, «&nbsp;je le lui défends
+bien. Il ne fréquente que trop tous ces
+gens de cercle...&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Je croyais que vous aimiez assez la conversation
+de ces messieurs,&nbsp;» dit Claude.</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Fine allusion!&nbsp;» répliqua-t-elle en haussant
+ses jolies épaules; «&nbsp;mais c'est leur affaire à eux
+d'être chics. Ils savent s'habiller, jouer au tennis,
+monter à cheval et parler sport, et toi, tu ne seras
+jamais qu'un gommeux avec une tête de savant...
+Ah! si je pouvais te revoir comme il y a huit ans,
+lorsque je sortais du Conservatoire et que tu m'as
+été présenté... C'était dans un restaurant au coin
+de la rue des Saints-Pères; j'étais venue déjeuner
+avec ma mère et Farguet, mon professeur... Tu
+étais si gentil, dans ton coin, avec ton air de sortir
+d'une cellule et d'ouvrir tes grands yeux sur la
+vie!... Tiens, quand nous nous sommes mis ensemble,
+ç'a été à cause de cela... Vous verra-t-on
+au théâtre, ce soir?&nbsp;» ajouta-t-elle comme René se
+levait, reposant le livre; il venait d'y trouver ce
+qu'il cherchait, l'adresse de madame Moraines,
+laquelle demeurait rue Murillo, près du parc
+Monceau.&mdash;«&nbsp;Non? Demain alors, et surtout
+tâchez de ne pas devenir comme lui un coureur
+de soirées... Avec cela qu'elles sont propres, tes
+femmes du monde!... Il y en avait trois qui me
+faisaient les yeux doux hier au soir... Tenez,
+voyez sa figure... Vous ne serez pas plutôt parti
+qu'il se fâchera... Tu ne vas pas te mettre à
+être jaloux aussi des femmes?&nbsp;» ajouta-t-elle en
+allumant une nouvelle cigarette. «&nbsp;Adieu, René.&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Elle est comme cela devant vous,&nbsp;» disait
+Claude en reconduisant son ami, quelques minutes
+plus tard, jusque dans l'antichambre d'en
+bas, «&nbsp;mais si vous saviez comme elle peut se
+montrer gentille, bonne et tendre quand nous
+sommes seuls!&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Et Salvaney?&nbsp;» interrogea étourdiment
+le jeune homme.</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Hé bien!&nbsp;» dit Claude en pâlissant,
+«&nbsp;elle était allée chez lui voir des gravures pour
+son prochain rôle; elle m'a juré qu'il ne s'était
+rien passé entre eux... Avec les femmes, tout
+est possible, même le bien,&nbsp;» ajouta-t-il en serrant
+les doigts de René d'une main qui tremblait
+un peu... «&nbsp;Que voulez-vous? je la croirai toujours
+quand elle me parlera avec une certaine
+voix.&nbsp;»</p>
+
+
+
+<hr style="width: 33%;" />
+<h2><a name="VII" id="VII"></a>VII</h2>
+
+<h2>PROFIL DE MADONE</h2>
+
+
+<p>«&nbsp;Se peut-il qu'un homme d'esprit et de
+cœur en descende là?&nbsp;» se disait René
+après avoir quitté son malheureux
+camarade; et encore, songeant au délicat visage
+de Colette: «&nbsp;Elle est bien jolie... Mon Dieu!
+si l'on pouvait fondre la beauté d'âme d'une
+enfant comme Rosalie avec cette grâce de geste,
+cette élégance et ce je ne sais quoi!...&nbsp;» Mais
+cette fusion des deux beautés: celle de l'âme sans
+laquelle la femme est plus amère que la mort
+au cœur demeuré chrétien,&mdash;celle des yeux, et,
+pour tout dire, du décor, sans laquelle le brillant
+du désir et son charme païen s'évanouissent,&mdash;cette
+harmonie complète et suprême ne se rencontre-t-elle
+pas dans des créatures à qui les hasards
+de la naissance et de la fortune ont fait un milieu
+de naturelle aristocratie, et qui ont assez de
+finesse en elles pour valoir autant que ce milieu?
+Madame Moraines n'était-elle pas ainsi? Telle
+l'avait devinée du moins le poète par son impression
+première, et il se complut à raviver cette
+impression par le raisonnement. Oui, cette
+femme délicieuse, dont le fantôme passait sur
+son souvenir comme une caresse, possédait ce
+double charme: une grâce des gestes et de la
+toilette supérieure à celle de l'actrice, une grâce
+du cœur égale à celle de Rosalie. Ses fines manières,
+sa voix douce, l'idéalité de sa conversation,
+le révélaient du premier coup. René marchait
+parmi ces pensées, en proie à une sorte de
+mirage qui le rendait étranger aux sensations
+environnantes. Il se réveilla de ce somnambulisme
+sentimental au sortir du pont des Invalides
+et dans le milieu de l'avenue d'Antin. Ses pieds
+l'avaient mené, automatiquement, sur le chemin
+du quartier où vivait cette Suzanne, dont l'image
+s'évoquait, depuis le matin, au terme de toutes ses
+rêveries. Il sourit à l'idée qu'il avait fait autrefois
+de véritables pèlerinages vers cette rue Murillo,
+lorsque Gustave Flaubert y habitait. René admirait
+si profondément l'auteur de la <i>Tentation</i> que
+de contempler la maison du fort et rare écrivain
+avait été une des émotions de sa jeunesse littéraire.
+Qu'il était loin maintenant de cette époque,
+et quel ravissement, si on lui avait prédit, alors,
+que cette même rue le verrait passer, allant rendre
+visite à une femme si pareille à ses plus intimes
+chimères!... Irait-il dès aujourd'hui? La question
+se posa de nouveau devant lui avec une précision
+d'autant plus nette que le temps avançait. Encore
+un tour de l'aiguille sur tout le cadran, et il serait
+cinq heures, et il pourrait la voir... Il pourrait!...
+La réalité de ce possible s'imposa si vivement
+à sa pensée que toutes les objections de la
+timidité surgirent à la fois. «&nbsp;Non, se répéta-t-il,
+je n'irai pas; elle serait étonnée de me voir si
+vite. Elle m'a dit de venir, parce qu'elle savait que
+les autres m'avaient invité. Elle ne voulait point
+paraître moins gracieuse...&nbsp;» Ce qui lui avait
+semblé, chez ces autres, une banalité, devenait
+une délicatesse quand il s'agissait de la femme qu'il
+se prenait à aimer,&mdash;sans le savoir, lui-même.
+En découvrant ainsi un motif de plus pour la distinguer
+parmi toutes celles qu'il avait rencontrées
+la veille, il se trouva plus faible contre son désir
+de se rapprocher d'elle. Presque instinctivement
+il héla un fiacre, et rentra rue Coëtlogon où il
+commença de s'habiller. Sa sœur était sortie,
+Françoise occupée à son dîner. Il vaqua aux soins
+minutieux que les jeunes gens prennent d'eux-mêmes,
+dans ces moments-là, par une puérilité
+de coquetterie pire que celle des femmes, sans
+avoir encore le courage de se dire nettement:
+«&nbsp;J'irai rue Murillo,&nbsp;» et maintenant ce n'était
+plus à sa timidité qu'il demandait de la force
+contre le désir qui grandissait, grandissait en lui.
+Les objets de sa chambre venaient de lui rappeler
+Rosalie. Avec la probité sentimentale, naturelle
+au cœur tout jeune, il s'appliqua longuement
+à se représenter ses devoirs envers la pauvre
+enfant. «&nbsp;Si elle recevait à mon insu un homme
+qui lui plairait comme me plaît madame Moraines,
+qu'en penserais-je?...&nbsp;»&mdash;«&nbsp;Mais, reprenait la
+voix tentatrice, tu es un artiste, tu as besoin de
+sensations nouvelles, d'une expérience du monde.
+Est-ce que tu vas chez madame Moraines pour lui
+faire la cour?...&nbsp;» En ce moment il déboucha,
+afin d'en jeter deux gouttes sur son mouchoir, un
+flacon de <i>white rose</i> qu'il avait sur sa table de
+toilette. Le pénétrant arome fit courir dans ses
+veines cette espèce de frisson, cette chaude ondée
+de désir, ivresse et tourment de la passion naissante
+chez les natures, comme la sienne, ardentes
+et contenues. Depuis qu'il aimait Rosalie, il était
+redevenu entièrement chaste, par un scrupule
+de fiancé secret. Toute sa réserve de jeunesse fut
+remuée à la fois par ce parfum, à travers lequel
+il revit ce qu'il y avait de moins idéal dans la
+femme à propos de laquelle il essayait de se
+donner à lui-même des motifs intellectuels d'admiration:
+sa nuque dorée, sa bouche rouge aux
+dents blanches, sa gorge, ses épaules et la nudité
+de son bras sur laquelle blondissait comme un
+duvet d'or.&mdash;Que pouvait l'idée de la loyauté
+à l'égard de Rosalie, contre ces visions? Il était
+cinq heures. René sortit, remonta dans le fiacre
+et dit: «&nbsp;Rue Murillo.&nbsp;» Tout le long de la
+route il ferma les yeux, tant était douloureuse
+l'acuïté de sa sensation d'attente. Il s'y mêlait de
+la honte pour sa propre faiblesse, une appréhension
+de l'inconnu, une joie profonde à la pensée
+qu'il allait revoir ce visage aux traits menus,&mdash;enfin
+un peu de cette folle espérance, d'autant
+plus grisante qu'elle est plus indéterminée, qui
+pousse cet âge sur des routes nouvelles, simplement
+parce qu'elles sont nouvelles. L'impression
+de la durée, si nécessaire à l'homme fait qui a jugé
+la vie et la sait trop courte, est odieuse aux très
+jeunes gens. Ils sont changeants et par suite perfides,
+comme ils ont vingt-cinq ans, par le plus
+naïf des instincts de leur être. Celui-ci, qui valait
+mieux que beaucoup d'autres, avait déjà irréparablement
+trahi en pensée la jeune fille dont il
+se savait aimé, quand sa voiture le déposa devant
+la porte de cette Suzanne, entrevue la veille
+une heure. Il aurait marché sur le cœur de Rosalie
+plutôt que de ne pas franchir cette porte,
+maintenant. Si d'ailleurs ce souvenir lui revint
+une dernière fois, il dut se dire le: «&nbsp;Elle ne le
+saura pas,&nbsp;» de toutes les trahisons de cet ordre,
+et il passa outre.</p>
+
+<p>La maison où habitait madame Moraines
+offrait cet aspect compliqué, grâce auquel les
+architectes modernes des quartiers élégants savent
+donner une demi-physionomie d'hôtel privé à de
+simples constructions de rapport, distribuées en
+appartements. Elle était haute, avec une profusion
+de fenêtres de style, et séparée de la rue par
+une cour que fermait une grille. La loge du concierge
+consistait en une sorte de pavillon gothique,
+situé précisément au centre de cette grille;
+et quand René demanda si madame Moraines
+était à la maison, il put voir, à l'intérieur de
+cette loge, une pièce plus lustrée, plus cirée et
+mieux meublée que le salon des Offarel dans les
+soirs de grande réception. L'ancien soldat,
+décoré de la médaille militaire, à qui ce pavillon
+servait d'Invalides, aurait répondu négativement
+à la question du jeune homme que ce dernier
+lui aurait presque dit merci, tant son émotion
+était soudain devenue pénible, à force d'être
+intense. Il entendit ces mots: «&nbsp;Au fond de la
+cour, la porte en face, et au second.&nbsp;» Il gravit
+les marches d'un perron, puis s'engagea dans la
+cage d'un escalier de bois que garnissait un tapis
+à nuances douces. L'atmosphère de cet escalier
+était tiède, comme celle d'une chambre. Des
+plantes vertes, de-ci de-là, tordaient leur feuillage
+qu'éclairait le gaz allumé déjà. Des chaises
+étaient placées à chaque tournant de palier, sur
+lesquelles le jeune homme s'assit à deux reprises.
+Ses jambes tremblaient. S'il avait pu se
+faire illusion jusque-là sur le genre d'intérêt qui
+l'entraînait du côté de madame Moraines, il
+devait comprendre, à constater le trouble nerveux
+où le jetait l'approche de cette femme,
+que cet intérêt n'avait rien de commun avec la
+simple curiosité. Il agissait cependant, comme
+en un songe. C'est ainsi qu'il pressa sur le timbre
+de la porte, qu'il écouta le domestique approcher,
+qu'il lui parla, et, avant qu'il eût pu
+reprendre ses esprits, il entrait, conduit par cet
+homme, dans le petit salon où se tenait la dangereuse
+personne dont il subissait à ce point le
+charme ensorceleur, sans rien connaître d'elle que
+sa beauté.&mdash;Hélas! Cette beauté n'est si souvent
+qu'un mensonge, pire que les autres, quand
+on veut apercevoir en elle autre chose qu'une
+ligne, un contour, une apparence!...&mdash;René
+aurait, dans sa fantaisie, dessiné un cadre à cette
+rare et noble beauté, qu'il n'en aurait pas rêvé un
+autre que celui où la jeune femme lui apparaissait
+pour la seconde fois. Elle était assise et
+en train d'écrire, à la lueur d'une lampe que voilait
+un abat-jour de dentelle. Autour du bureau
+verdoyait un lierre planté dans une jardinière
+basse, et qui enlaçait son feuillage à
+un treillis doré. Il y avait dans ce petit
+salon la profusion de bibelots et d'étoffes nécessaire
+à toute installation moderne. L'inévitable
+chaise longue, garnie de ses coussins, la mignonne
+vitrine encombrée de ses japonaiseries, les photographies
+dans leurs cadres filigranés d'argent,
+les trois ou quatre tableaux de genre, les boîtes
+de laque et les saxes sur la petite table garnie de
+son tapis de soie ancienne, les fleurs éparses
+de-ci de-là,&mdash;qui ne connaît ce décor, d'un raffinement
+si habituel dans le Paris contemporain,
+qu'il en est devenu banal? Mais René n'avait
+jamais vu le monde qu'à travers les romans
+d'écrivains d'il y a cinquante ans, comme Balzac,
+ou d'auteurs plus modernes qui ne sont jamais
+allés dans un salon, et l'ensemble de cette pièce,
+tout entière harmonisée dans la demi-teinte, était,
+pour lui, comme la révélation d'une délicatesse
+personnelle à la femme qui avait présidé à cet
+arrangement. Le charme de cette minute fut
+d'autant plus irrésistible que la madone de ce
+sanctuaire parfumé de fleurs, éclairé doucement,
+attiédi par un feu paisible, le reçut avec un sourire
+et des yeux qui détruisirent du coup les
+angoisses puériles de sa première timidité. Les
+hommes à qui la nature a départi cet inexplicable
+pouvoir de plaire aux femmes, indépendant
+des qualités d'esprit et de cœur, même des qualités
+physiques, ont à l'âme comme des antennes
+morales pour les avertir, dès l'abord, des impressions
+qu'ils produisent. Le poète, malgré son
+ignorance absolue et du caractère de Suzanne
+et des usages de son monde, comprit qu'il
+avait bien fait de venir. Cette évidence détendit
+ses nerfs malades, et il put s'abandonner
+entièrement à la douceur qui émanait
+pour lui de cette créature, la première de
+cette race qu'il lui eût été permis d'approcher. Il
+trouva, rien qu'à la regarder, qu'elle n'était pas
+la même femme que la veille. Elle venait de
+rentrer; sans doute quelque occupation inévitable,
+peut-être la nécessité d'écrire aussitôt, lui
+avait seulement permis d'enlever son chapeau et
+de remplacer ses bottines par de petits souliers
+vernis, car elle gardait encore sa robe de ville,
+toute sombre, avec un col droit comme celui de
+Colette; ses cheveux étaient de la même nuance
+que ceux de Colette, et tout simplement tordus
+sur sa tête. Elle sembla au jeune homme, sous
+cet aspect, plus voisine de lui, moins surhumaine,
+moins environnée de cette impénétrable atmosphère
+que développent autour d'une femme à la
+mode le grand apparat des toilettes et la cérémonie
+des réceptions. Les quelques caractères
+d'analogie avec l'actrice lui furent un charme de
+plus. Ils lui permettaient de mesurer la distance
+qui séparait les deux êtres, et il écoutait Suzanne
+dire, de cette voix qui avait été la veille sa plus
+irrésistible séduction:</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Ah! monsieur Vincy, comme vous êtes
+aimable d'être venu!...&nbsp;»</p>
+
+<p>Ce n'était rien, cette formule banale. Madame
+de Sermoises aurait prononcé la même parole,
+et madame Éthorel, et même la sèche madame
+Hurault. Sur les lèvres de madame Moraines,
+elle devint, pour celui à qui elle s'adressait,
+l'expression d'une sympathie vraie et profonde,
+d'une bonté absolue et d'une divine indulgence.
+C'est qu'un geste d'une grâce infinie accompagnait
+cette phrase, qu'un léger éclat de surprise
+avait passé dans ces clairs yeux bleus et que le
+sourire s'était fait plus séduisant encore. Quand
+René ne serait pas arrivé rue Murillo, tout
+préparé à recueillir pieusement les moindres motifs
+d'admirer Suzanne davantage, cette dernière
+se serait emparée de lui par la seule flatterie
+que cette manière de le recevoir comportait pour
+la vanité de l'auteur. Les plus célèbres écrivains
+et les plus blasés sur la fausse idolâtrie des salons
+ne se laissent-ils pas prendre à des amabilités de
+cet ordre? L'auteur du <i>Sigisbée</i> n'y vit d'ailleurs
+pas si loin. Il était venu, le cœur endolori par la
+crainte de déplaire, et il plaisait. Il avait éprouvé,
+depuis le matin, un désir passionné de revoir
+Suzanne, et il la revoyait, et elle était heureuse de
+le revoir. Elle laissa tomber de ses mêmes lèvres
+qui remuaient si joliment à chaque parole, cette
+seconde phrase, en clignant un peu ses yeux:</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Si vous avez répondu à toutes les invitations
+que vous a values votre beau succès d'hier,
+vous avez dû avoir une rude journée?&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Mais je ne suis venu que chez vous, madame,&nbsp;»
+répliqua-t-il instinctivement. Il eut à
+peine prononcé ces paroles qu'il se sentit rougir.
+La signification de cette phrase était si limpide,
+le sentiment qu'elle traduisait si sincère, qu'il en
+demeura décontenancé, comme un enfant que
+la spontanéité de sa nature a entraîné à dire
+ce qu'il voulait tenir caché. N'y avait-il pas là
+une familiarité dont serait choqué cet être exquis,
+cette femme si délicate qu'aucune nuance ne
+devait lui échapper, si sensible que les moindres
+fautes de tact la faisaient certainement souffrir?
+Avec son teint de rose blonde et la soie claire
+de ses cheveux, avec ses prunelles d'un bleu
+pur, et la grâce de sa taille, elle lui apparut,
+dans les quelques secondes qui suivirent son
+exclamation, comme une Titania auprès de laquelle
+il était, lui, une sorte d'obscur, de pesant
+Bottom. Il se vit aussi gauche d'esprit, à côté
+d'elle, qu'il aurait été gauche de corps s'il avait
+voulu reproduire la grâce d'un de ses gestes, de
+celui par lequel, en ce moment même, elle fermait
+son buvard de vieille étoffe, et, de ses belles
+mains, mettait en ordre tous les menus objets
+dont s'encombrait le bureau. Un imperceptible
+sourire effleura sa bouche, tandis que le jeune
+homme jetait sa naïve exclamation. Mais comment
+eût-il vu ce sourire, puisqu'il baissait lui-même
+les yeux à cette minute? Comment eût-il
+deviné que sa réponse ne pouvait déplaire,
+puisque c'était justement celle que son interlocutrice
+attendait, qu'elle avait provoquée? René fit
+seulement cette constatation, à savoir que madame
+Moraines était aussi bonne et douce qu'elle était
+jolie; au lieu de se froisser, de se replier sur
+elle-même, elle alla comme au-devant du nouvel
+accès de timidité qu'il appréhendait, en répondant
+à sa sotte phrase:</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Hé bien, Monsieur, je mérite un peu
+cette préférence, qui me ferait bien des jalouses,
+si elle était sue, car personne n'admire votre
+beau talent autant que moi... Il y a dans vos
+vers une sensibilité si vraie et si fine... Voyez-vous,
+nous autres femmes, nous ne jugeons
+guère par l'esprit, c'est notre cœur qui critique
+pour nous... Et il est si rare que les auteurs d'aujourd'hui
+ne nous froissent pas en quelque
+point... Que voulez-vous? Nous restons fidèles
+au vieil Idéal... Ah! je sais, ce n'est plus guère
+la mode aujourd'hui. C'est presque un ridicule.
+Mais nous bravons ce ridicule... Et puis je tiens
+ces goûts de mon pauvre père. Ce fut toujours
+son vœu le plus cher de travailler au relèvement
+de la littérature dans notre malheureux
+pays. Je pensais à lui en écoutant vos vers. Il les
+eût tant aimés!...&nbsp;»</p>
+
+<p>Elle s'arrêta, comme pour écarter de trop
+mélancoliques souvenirs. À l'accent dont elle
+avait prononcé le nom de son père, il eût fallu
+être un monstre de défiance pour ne pas croire
+qu'une plaie inguérissable saignait en elle, chaque
+fois qu'elle pensait au célèbre ministre. Ce qu'elle
+venait d'en dire étonna bien un peu René.&mdash;Il
+se rappelait le cruel article de Sainte-Beuve
+vieillissant contre un projet de loi sur la librairie
+élaboré par Bois-Dauffin, et le souvenir de cet
+homme d'État lui représentait un des ennemis jurés
+de la littérature, comme la politique en compte
+par milliers. Il professait en outre une horreur
+profonde pour l'idéalisme conventionnel auquel
+venait de faire allusion madame Moraines. Ses
+deux auteurs préférés étaient, en poésie, Théophile
+Gautier pour la forme carrée de sa strophe
+et la précision de ses métaphores, le dur Flaubert,
+en prose, pour la netteté métallique du style et
+l'impersonnalité volontaire de l'œuvre. Mais que
+Suzanne vît dans son père un protecteur éclairé
+des lettres, cela lui plaisait en lui prouvant la
+droiture de son cœur de fille. Cela lui plaisait
+aussi qu'elle caressât dans sa pensée la chimère
+d'un art tout en délicatesses presque mièvres.
+Une telle façon de comprendre la beauté suppose,
+quand elle est sincère, une réelle pureté
+intérieure.&mdash;Quand elle est sincère?... René se
+fut méprisé de se poser seulement une telle
+question en présence de cet ange qui semblait à
+peine peser sur son fauteuil, et dont les yeux se
+noyaient de songe. Il balbutia, plutôt qu'il ne
+répondit, une phrase aussi vague que celle dont
+madame Moraines avait habillé sa pensée, parlant
+du sentiment exquis des femmes en littérature,
+lui, l'admirateur forcené non seulement
+de Gautier, mais de Baudelaire! Fut-elle assez
+fine pour comprendre à son accent qu'elle ferait
+fausse route si elle insistait? Ou la profonde
+ignorance dans laquelle, comme tant de mondaines,
+elle se laissait vivre, ne lisant jamais que
+le journal et quelques mauvais romans en chemin
+de fer, la rendait-elle incapable de soutenir une
+conversation de cet ordre, avec des noms à l'appui
+de ses idées? Toujours est-il qu'elle ne s'attarda
+point sur ce sujet périlleux, et qu'elle passa
+vite de cette question de l'Idéal dans l'art à cet
+autre problème, plus féminin, de l'Idéal dans
+l'amour. Elle sut prendre, en prononçant ce mot:
+«&nbsp;l'Amour,&nbsp;» dans lequel se résument tant de
+choses contradictoires, une physionomie si discrète
+que René eut comme la délicieuse émotion
+d'une confidence échangée. C'était là une matière
+réservée et sur laquelle cette femme, évidemment
+supérieure à toute galanterie, devait se
+taire quand elle n'était pas en plein courant de
+sympathie.</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Ce qui me plaît encore tellement dans le
+<i>Sigisbée</i>,&nbsp;» disait-elle, avec sa voix d'une musique
+fine, «&nbsp;c'est la foi dans l'amour qui s'y révèle, et
+l'horreur des coquetteries, des mensonges, de
+toutes les vilenies qui déshonorent le plus divin
+des sentiments de l'âme humaine... Ah! croyez-moi,&nbsp;»
+ajouta-t-elle en appuyant son front sur sa
+main, par un geste de réflexion profonde et
+enveloppant le jeune homme d'un regard si
+sérieux qu'elle semblait y mettre toute sa pensée;
+«&nbsp;croyez-moi, le jour où vous douterez de
+l'amour, vous cesserez d'être poète... Mais il y a
+un Dieu pour veiller sur le génie,&nbsp;» continua-t-elle
+avec une espèce d'exaltation contenue.
+«&nbsp;Ce Dieu ne permettra pas que les magnifiques
+dons qu'il vous a prodigués soient stérilisés par
+le scepticisme... Car vous êtes religieux, j'en
+suis sûre, et bon catholique?&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Je l'ai été,&nbsp;» répondit-il.</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Et maintenant?&nbsp;» fit-elle avec une expression
+presque souffrante de son visage.</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;J'ai bien des journées de doute,&nbsp;» répliqua-t-il
+avec simplicité. Elle se tut, et lui se mit
+à regarder, sans parler et avec une admiration
+quasi stupide, cette femme qui trouvait en elle,
+parmi le tourbillon de la vie élégante, de quoi
+respirer dans une atmosphère de si hautes, de si
+nobles idées. Il ne se dit pas qu'il y a quelque
+chose d'avilissant, et comme un cabotinage sentimental
+de l'ordre le plus bas, à étaler ainsi,
+devant un inconnu,&mdash;et qu'était-il pour elle?&mdash;les
+plus intimes, les plus vivantes d'entre les
+convictions du cœur. Lui qui connaissait pourtant
+dans son oncle, l'abbé Taconet, un exemplaire
+accompli de l'âme vraiment chrétienne, il
+ne fut pas étonné que madame Moraines eut mêlé
+ensemble, dans une même phrase, deux choses
+aussi complètement étrangères l'une à l'autre:
+la croyance en Dieu et le don d'écrire des pièces
+de théâtre en vers. Il ne savait rien, sinon que,
+pour entendre cette voix lui parler encore, pour
+surprendre dans ces yeux bleus cette expression
+de foi profonde, pour regarder ces lèvres sinueuses
+se mouvoir, pour sentir la présence de
+cette femme auprès de lui, longtemps, toujours,
+il aurait, dès cette minute, affronté les pires dangers.
+À travers ce silence, le bruit de la théière
+que le domestique avait apportée dans un coin du
+petit salon, aussitôt après avoir introduit René,
+se fit plus perceptible. Suzanne passa sur ses yeux
+sa main dont les ongles brillèrent; elle eut un
+sourire qui semblait demander pardon pour elle,
+pauvre ignorante, d'avoir osé aborder de si
+sérieux problèmes, devant lui, un si grand esprit;
+puis elle reprit, avec la grâce que les femmes savent
+mettre à ces enfantines volte-face, quand elles
+vous offrent une sandwich après vous avoir parlé
+de l'immortalité de l'âme:</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Mais vous n'êtes pas venu ici pour écouter
+un sermon, et moi j'oublie que je ne suis
+qu'une femme du monde... Voulez-vous une
+tasse de thé?... Allons, venez m'aider à le préparer...&nbsp;»</p>
+
+<p>Elle se leva. Son pas était si léger, si souple, et
+René se trouvait dans un état de si complet ensorcellement,
+que cette démarche, à peine appuyée,
+lui parut quelque chose d'unique, comme si les
+moindres gestes de cette femme eussent continué
+la délicatesse de sa conversation. Il s'était levé
+aussi, et il dut se rasseoir près de la petite table sur
+laquelle chantait l'eau de la bouilloire. Il la
+regardait, en train de faire adroitement aller et
+venir ses mains fines, des mains soignées comme
+des objets, parmi toutes les fragiles porcelaines
+dont le plateau était surchargé. Et elle causait,
+mais, cette fois, de toutes sortes de menus détails
+de la vie, versant le thé très noir d'abord dans
+la tasse, et lui racontant d'où elle avait ce thé,&mdash;puis
+l'eau bouillante, et le questionnant sur la
+manière dont il préparait son café, quand il voulait
+travailler. Elle finit par s'asseoir elle-même à côté
+de lui, après avoir disposé pour tous deux les
+serviettes où mettre les tasses, les assiettes des
+rôties, les tranches de gâteaux, le pot de crème.
+C'était une vraie dînette de pensionnaire qu'elle
+avait improvisée de la sorte, avec cette intimité
+de gâterie où excellent les femmes. Elles savent
+si bien que les plus farouches ont des besoins
+enfantins d'être câlinés, enveloppés de petits
+soins, et qu'avec cette monnaie de la fausse affection
+elles leur prendront le cœur si vite! Suzanne
+interrogeait le poète maintenant; elle se faisait
+raconter les impressions qu'il avait éprouvées
+à la première représentation du <i>Sigisbée</i>. Elle
+achevait son œuvre de séduction en le contraignant
+de parler sur lui-même. Toute sauvagerie
+avait disparu de René, auquel il semblait qu'il
+connaissait cette femme depuis des jours et des
+jours, tant cette première visite la gravait plus
+avant dans son cœur à chaque minute. Ce fut
+donc la plus cruelle sensation du réveil d'un divin
+songe, lorsque la porte s'ouvrit pour livrer passage
+à un nouvel arrivant:</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Ah! Quel ennui!...&nbsp;» fit Suzanne presque
+à voix basse. Comme cette exclamation fut
+douce au poète, grâce au pli triste du sourire et
+au coquet haussement d'épaules qui l'accompagnait!
+Et il se leva pour prendre congé,
+mais non sans que madame Moraines l'eût présenté
+au visiteur importun.</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Monsieur le baron Desforges,&nbsp;» dit-elle,
+«&nbsp;Monsieur Vincy...&nbsp;»</p>
+
+<p>L'écrivain eut le temps de dévisager un homme
+de taille moyenne, très bien pris dans le drap
+sombre d'une redingote ajustée. Cet homme
+pouvait avoir aussi bien cinquante-cinq ans que
+quarante-cinq,&mdash;en réalité il en avait cinquante-six,&mdash;tant
+sa face immobile se laissait peu déchiffrer.
+La moustache était demeurée blonde
+encore; les cheveux devenus franchement gris,
+indiquaient par leur couleur que le baron ne mettait
+aucune vaine coquetterie à cacher son âge,
+et par leur épaisseur qu'il avait su éviter l'universelle
+calvitie parisienne. La face était seulement
+un peu plus sanguine que ne le comportait l'élégance
+générale du personnage. Ses yeux clairs
+sondèrent René avec ce regard d'une acuïté indifférente
+que les diplomates de profession recherchent
+volontiers, et qui semble dire à l'homme
+ainsi examiné: «&nbsp;S'il me plaisait de vous connaître,
+je vous connaîtrais... Je ne daigne pas.&nbsp;»
+Était-ce la sensation de ce regard? Était-ce simplement
+la contrariété de voir interrompue une
+heure exquise? Le poète éprouva une antipathie
+immédiate et profonde pour le baron, qui s'était,
+à son nom, incliné sans qu'un mot laissât deviner
+s'il savait ou s'il ignorait qui était l'écrivain. Mais
+qu'importait à ce dernier, puisque madame Moraines
+avait encore trouvé le moyen de lui dire,
+en lui envoyant un dernier salut du sourire et de
+la main:</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Et merci de votre bonne visite. J'ai été si
+heureuse de me trouver chez moi...&nbsp;»</p>
+
+<p>Heureuse!&mdash;Et quel terme emploierait-il,
+lui qui, dans une griserie indéterminée et toute
+voisine des larmes, venait de sentir, en descendant
+l'escalier de la maison où vivait cette
+femme délicieuse, qu'avant ce jour et avant cette
+heure, il n'avait jamais aimé!</p>
+
+
+
+<hr style="width: 33%;" />
+<h2><a name="VIII" id="VIII"></a>VIII</h2>
+
+<h2>L'AUTRE PROFIL DE LA MADONE</h2>
+
+
+<p>«&nbsp;Mais c'est le petit poète de M<sup>me</sup> Komof...&nbsp;»
+dit Suzanne, aussitôt que la
+porte se fut refermée sur le jeune
+homme. La manière dont elle répondait, par
+avance, à une interrogation devinée sur le visage
+du nouveau visiteur, marquait la place occupée
+par ce dernier dans l'intimité de la maison.
+Et, avec ce sourire gai de petite fille qu'elle savait
+prendre, un de ces sourires auxquels les
+hommes les plus défiants croiront toujours, car
+ils ont vu leurs sœurs sourire ainsi, elle continua:</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;C'est vrai, vous avez boudé la comtesse
+hier... J'étais jolie, jolie... Je vous aurais fait
+honneur. J'avais la coiffure que vous aimez. J'espérais
+vous voir quand même. On m'a présenté
+ce jeune homme qui est l'auteur de la pièce. Le
+pauvre garçon est venu me mettre des cartes. Il
+ne savait pas mes heures, et il est monté. Ah!
+Vous lui avez rendu un fier service en le débarrassant
+de sa corvée. Il n'osait plus s'en aller...&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Vous voyez bien que j'avais raison de
+désapprouver cette soirée,&nbsp;» dit le baron, «&nbsp;et
+voilà un nouvel homme de lettres dans le monde!
+Il est venu chez vous. Il ira chez telle ou telle
+de vos amies. Il reviendra. On l'invitera. On
+parlera devant lui, comme devant vous ou devant
+moi, sans réfléchir qu'au sortir de votre maison
+il s'en ira, par vanité, entretenir quelque bureau
+de rédaction, ou quelque café, des potins qu'il
+aura surpris ainsi... Et puis les femmes du monde
+s'étonneront de se trouver toutes vives imprimées
+dans quelque chronique à scandale ou dans
+un roman à clef!... Les écrivains dans les
+salons, c'est une des plus sottes manies de la
+soi-disant société d'aujourd'hui. Nous leur faisons
+du tort en leur prenant leur temps, ils nous
+font du mal en nous diffamant. On me racontait
+ce joli mot, l'autre jour, de la fille d'un des
+confrères de ce monsieur qui aide son papa dans
+ses livres:&mdash;Nous n'allons jamais dans le monde
+sans en rapporter deux pages de notes utiles.&mdash;Moi,
+j'en suis à comprendre ce goût de causer
+devant des phonographes,&mdash;et des phonographes
+bêtes ou qui mentent!...&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Ah!&nbsp;» dit Suzanne, en prenant la main
+du baron entre les siennes et le regardant avec
+des yeux où se lisait une admiration trop vive
+pour n'être pas sincère, «&nbsp;que je suis heureuse
+de vous avoir rencontré pour me diriger dans
+la vie! Quel coup d'œil vous avez, quelle
+finesse!...&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Un peu de jugeotte,&nbsp;» repartit Desforges
+en hochant la tête, «&nbsp;cela empêche de
+commettre les trois quarts des mauvaises actions
+qui ne sont que des bêtises. Toute ma science
+de la vie, c'est d'essayer de jouir de mon reste...
+Il est compté, ce reste... Savez-vous que j'aurai
+cinquante-six ans dans six jours, Suzanne?&nbsp;»</p>
+
+<p>Elle secoua sa jolie tête blonde, et s'approcha
+encore de lui qui venait, tout en parlant, de
+faire quelques pas de long en large à travers la
+chambre. Par un geste dont on n'aurait pu dire
+s'il était lascif ou pur, car une grande fille aurait
+mendié ainsi un baiser à son père, elle mit
+sous les lèvres du baron un de ses yeux d'abord,
+puis le coin de sa fine bouche où se creusait une
+fossette.</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Allons,&nbsp;» dit-elle, «&nbsp;voulez-vous du thé?
+Quand vous vous vantez de votre âge, c'est
+mauvais signe. Vous vous êtes ennuyé à la
+Chambre ou dans un de vos conseils d'administration...&nbsp;»</p>
+
+<p>En prononçant ces mots, elle avait marché
+vers la petite table, sur laquelle ses yeux purent
+rencontrer les deux tasses de son goûter avec
+René. Se souvint-elle alors du rôle de madone
+qu'elle avait joué à cette place, un quart d'heure
+auparavant, et du beau jeune homme à qui elle
+avait prodigué les grâces les plus délicates de
+ses attitudes? Si cette pensée traversa son front
+lisse et que ses cheveux blonds encadraient
+de leurs bandeaux clairs, éprouva-t-elle un peu
+de honte,&mdash;quelque regret du moins que le
+poète fût parti, ou bien une impression malicieuse,
+comme ces hardies comédiennes en ressentent
+dans leurs minutes d'intime hypocrisie?
+Elle prépara le thé avec le même soin qu'elle
+avait mis tout à l'heure à ce savant dosage. Le
+baron s'était tout naturellement abandonné dans
+le fauteuil où René avait pris place. Suzanne
+de son côté s'assit sur la chaise qu'elle occupait
+auprès du jeune homme, et elle écoutait Desforges
+causer. Cet homme aimable avait le défaut
+de dogmatiser par instants. Il savait la vie, c'était
+sa grande prétention, et justifiée. Il y mettait
+seulement un peu trop de prix.</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;C'est vrai que la séance au Palais-Bourbon
+a été cruelle,&nbsp;» disait-il. «&nbsp;J'y ai assisté pour
+entendre cet excellent de Sauve partir à fond
+contre le ministère. Il croit aux discours encore,
+aux triomphes oratoires dans le Parlement. Quant
+à moi, depuis que j'ai refusé d'être ministre au
+Seize Mai, c'est entendu, je suis un sceptique,
+un frondeur, un pessimiste... On veut bien de
+moi sur les listes électorales, parce que mon
+grand-père a été préfet sous le grand empereur,
+et moi, conseiller d'État sous l'autre... Le nom
+fait bien au bas d'une affiche... Quant à m'écouter,
+c'est une autre affaire. Et ils ont une peur
+de moi! Au cercle, quand j'y passe vers les cinq
+heures, ils sont là une demi-douzaine de mes
+jeunes et de mes vieux amis qui restaurent la
+monarchie, en regardant passer les femmes,
+l'été, sur la terrasse, ou l'hiver, dans le fond du
+salon, entre deux parties de besigue... J'arrive...
+Si vous voyiez leur mine, et comme ils changent
+vite de conversation!... Toujours la jugeotte...
+Je serais allé leur dire quelques vérités, aujourd'hui,
+pour me soulager, mais j'ai mieux aimé
+passer rue de la Paix, et prendre vos boucles
+d'oreilles qui devaient être prêtes...&nbsp;»</p>
+
+<p>Il sortit de sa poche un petit écrin, à l'intérieur
+duquel ne se trouvait aucune marque qui
+pût donner l'adresse du joaillier, et il le tendit,
+tout ouvert, à la jeune femme, en faisant jouer les
+feux des diamants, deux pierres de la plus rare
+beauté qu'elle regarda, elle aussi, avec un éclair
+dans ses prunelles. L'écrin passa des mains du
+baron dans les siennes, et, après une minute de
+cette contemplation, elle referma la mignonne
+boîte qu'elle glissa parmi d'autres objets, sur une
+encoignure, à côté d'elle. Rien que ce geste eût
+suffi à prouver combien elle était habituée à de
+semblables cadeaux. Puis elle tourna vers Desforges
+son joli visage rose de plaisir.</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Que vous êtes bon!&nbsp;» dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Ne me remerciez pas. C'est de l'égoïsme
+encore,&nbsp;» fit ce dernier, visiblement heureux du
+succès que les boucles d'oreilles avaient obtenu
+auprès de Suzanne. «&nbsp;C'est moi qui vous suis
+redevable de ce que vous voudrez bien porter ces
+pauvres pierres. J'aime tant à vous voir belle...
+Ah!&nbsp;» continua-t-il, «&nbsp;j'oubliais de vous dire, le
+fameux porto rouge dont je dois vous céder la
+moitié est arrivé; et, pour comble de chances,
+le joli Watteau dont vous avez envie?... Nous
+l'aurons pour un morceau de pain.&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Demain, rue du Mont-Thabor, vous ne
+m'empêcherez pas de vous remercier,&nbsp;» répondit-elle
+en lui lançant un regard,&mdash;«&nbsp;à quatre
+heures, n'est-ce pas?&nbsp;»&mdash;Et elle baissa les paupières.
+Si, doué du pouvoir de seconde vue, le
+pauvre René, qui revenait chez lui en ce moment
+même, enivré d'idolâtrie, l'avait aperçue à travers
+l'espace, sans rien entendre de la conversation,
+il aurait certes trouvé sur ce noble visage l'expression
+de la plus divine pudeur. Sans doute,
+pour le baron, ces paupières baissées et le regard
+d'auparavant représentaient des souvenirs d'un
+ordre moins pur; car ses yeux, à lui, s'allumèrent,
+le sang afflua sur ses joues dont la couperose
+révélait l'amour de la chère trop délicate,
+vice dangereux que Desforges manœuvrait
+comme il faisait tout dans la vie: «&nbsp;Je suis,&nbsp;»
+disait-il, «&nbsp;un équilibriste de la goutte et de
+l'ataxie...&nbsp;» Il flatta de la main sa moustache, et
+avec un ton de voix un peu plus sourd, où sa maîtresse
+put deviner, une fois de plus, combien elle
+était puissante sur les sens de ce viveur vieillissant,
+il reprit, changeant le tour de la causerie:</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Qui avez-vous à l'Opéra ce soir?&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Mais, madame Éthorel, toute seule.&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Et comme fond de loge?&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Mon mari d'abord. Éthorel s'est excusé...
+Crucé, naturellement.&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Ce que cette liaison a dû lui rapporter,
+rien qu'en commissions!&nbsp;» exclama Desforges.
+«&nbsp;Il vient encore de lui servir un cartel Louis XIV
+qu'elle a payé vingt mille francs... Je parierais
+qu'il en a touché dix mille...&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Quelle canaille!&nbsp;» s'écria Suzanne.</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Elle est si sotte,&nbsp;» dit le baron, «&nbsp;et puis
+Crucé s'y connaît, et ce pauvre Éthorel, s'il ne
+l'avait pas, payerait aussi cher des bibelots de
+quatre sous... Tout est pour le mieux dans le
+meilleur des demi-mondes... Et puis?&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Le petit de Brèves et vous... Bon!&nbsp;» fit-elle
+en interrompant son discours pour tendre
+l'oreille. «&nbsp;Quelqu'un entre, vous savez, je connais
+si bien ma maison.&nbsp;» Et, comme pour René
+tout à l'heure, elle ajouta, en regardant le baron
+avec une moue coquette: «&nbsp;Mon Dieu! quel
+ennui!...&nbsp;» Puis tout haut, avec son rire d'enfant:
+«&nbsp;Hé! ce n'est rien, c'est mon mari. Bonjour,
+Paul...&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Voilà un cri du cœur,&nbsp;» dit l'homme sur
+qui le domestique refermait la porte, un grand
+garçon à la fière tournure, aux beaux yeux
+francs, bien ouverts, dans un de ces visages d'une
+chaude pâleur bistrée qui révèlent l'énergie. Ses
+traits présentaient ce caractère de noble régularité
+qui ne se rencontre guère à Paris que dans la
+première jeunesse. Une physionomie de cette
+espèce, chez un homme de plus de trente-cinq ans,
+indique la paix d'une conscience irréprochable.
+Rien qu'à la manière dont Moraines regarda sa
+femme, il était facile de voir qu'il nourrissait
+pour elle un amour profond, comme, à la façon
+dont il serra la main de Desforges, la plus sincère
+sympathie se reconnaissait. Après avoir ri
+gaiement du mot de Suzanne, il ajouta, s'inclinant
+avec une gravité plaisante:</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Suis-je de trop, Madame, et dois-je me
+retirer?&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Voulez-vous du thé?&nbsp;» répondit simplement
+Suzanne, «&nbsp;je vous avertis qu'il doit être
+froid. Merci oui, ou merci non?&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Merci non,&nbsp;» fit Moraines en se laissant
+tomber sur un des fauteuils, et, comme un visiteur
+qui se prépare à produire un effet, il jeta
+cette parole: «&nbsp;Il y a vraiment des maris trop
+bêtes, et je rougis pour la corporation... Vous
+connaissez l'histoire de Hacqueville, qu'on m'a
+racontée au cercle?&nbsp;» et, avec une visible joie:
+«&nbsp;Non?... Eh bien! Il ouvre par hasard, ce
+matin même, une lettre adressée à sa femme, et
+qui ne lui laisse aucun doute sur la vertu de la
+dame...&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Pauvre Mainterne,&nbsp;» s'écria Suzanne,
+«&nbsp;il aimait tant Lucie!&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Voilà le beau,&nbsp;» reprit Moraines avec
+l'accent de triomphe du conteur qui va étonner
+son auditoire, «&nbsp;c'est que la lettre n'était pas de
+Mainterne, elle était de Laverdin!... Lucie attelait
+à deux... Et devinez à qui Hacqueville va
+porter la lettre et demander conseil?&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;À Mainterne,&nbsp;» dit le baron.</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Ah! Desforges, vous connaissiez le
+potin?&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Non,&nbsp;» fit l'autre, «&nbsp;mais c'était trop
+indiqué... Et qu'a dit Mainterne?...&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Vous pensez s'il est indigné. Enfin Lucie
+est chez sa mère. On parle d'un duel entre Hacqueville
+et Laverdin, dans lequel Hacqueville
+veut absolument que Mainterne l'assiste!... Ce
+mari-là est-il bête,&mdash;plus bête que nature!... Et
+il n'a pas un ami pour l'avertir...&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Il en trouvera,&nbsp;» dit le baron en se
+levant. «&nbsp;N'écrivez jamais, c'est la moralité de
+votre histoire...&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Vous ne dînez pas avec nous, Frédéric?&nbsp;»
+demanda Moraines.</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Je suis engagé,&nbsp;» fit Desforges, «&nbsp;mais
+nous nous reverrons au théâtre. Madame Moraines
+a eu la bonne idée de me garder une place...&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Dans votre loge...&nbsp;» reprit Paul qui ne
+croyait pas dire si juste. Le baron, demeuré veuf
+depuis dix ans environ, et qui avait gardé sa baignoire
+à l'Opéra, la sous-louait pour une semaine
+sur deux à ses excellents amis. Seulement la
+sous-location n'était jamais payée. Le mari ne se
+doutait pas plus de cette combinaison de sa
+femme qu'il ne se doutait de l'impossibilité où
+son ménage se fût trouvé d'aller comme il allait,
+avec les cinquante mille francs par an qu'ils
+avaient à dépenser. Les débris de la fortune de
+l'ancien ministre de l'Empire, qui n'avait quasi rien
+économisé dans quinze ans de grandes places,
+représentaient la moitié de ce budget annuel. Le
+reste était le produit d'une place de secrétaire
+général dans une compagnie d'assurances, procurée
+par Desforges. Malgré les observations de
+Suzanne, Paul n'avait pas perdu la déplorable
+habitude de s'extasier sur l'adresse de sa compagne
+à gouverner des revenus, très médiocres
+pour le monde où les Moraines se maintenaient.
+Il était demeuré, grâce à la naïveté de sa confiance,
+l'homme qui dit à ses amis, en train de
+gémir sur la cherté croissante de l'existence: «&nbsp;Si
+vous aviez une ménagère comme moi! Elle a une
+femme de chambre... une fée, qui lui fait les
+robes des grandes couturières!... Et un art pour
+dénicher les bibelots!...&nbsp;»&mdash;«&nbsp;Tu me rends
+ridicule,&nbsp;» lui disait Suzanne, mais il l'aimait trop
+pour se priver de cet éloge, et encore à cette
+minute, aussitôt Desforges parti, son premier
+mouvement fut de venir à elle, de lui prendre les
+deux mains, et de lui dire:</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Que c'est bon de t'avoir un peu à moi
+tout seul!... Embrasse-moi, Suzanne.&nbsp;»</p>
+
+<p>Elle lui tendit, de même qu'à Desforges, son
+œil mi-clos et le coin de sa bouche.</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Quand on me raconte des infamies
+comme celle-là,&nbsp;» continua-t-il, «&nbsp;ça me fait froid
+au cœur, et puis tout chaud, quand je pense que
+j'ai eu le bonheur d'épouser une femme comme
+toi. Tiens, ma Suzanne, je t'adore!...&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Et vous allez me gronder,&nbsp;» dit-elle, en
+échappant à l'étreinte par laquelle il essayait de
+l'attirer à lui. «&nbsp;Cette femme raisonnable, et dont
+vous êtes si fier, a fait des folies... Oui,&nbsp;» continua-t-elle,
+en avisant l'écrin apporté par Desforges,
+«&nbsp;ces diamants dont je t'avais parlé, je
+n'ai pu y tenir, je les ai achetés...&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Mais puisque c'était tes économies sur
+ta pension,&nbsp;» répliqua Paul. «&nbsp;Ah! les belles
+pierres!... Veux-tu que je ne te gronde pas?...
+Laisse-moi te les mettre...&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Tu ne sauras jamais,&nbsp;» répondit-elle en
+tendant à son mari une de ses mignonnes oreilles
+parée d'une simple perle rose qu'il dévissa très
+adroitement. Ce fut le tour ensuite de l'autre
+oreille et de l'autre perle. Il déploya la même
+dextérité à lui attacher les boutons de diamant.
+Il la touchait avec ces doigts robustes de l'homme,
+qui se font doux comme des doigts de jeune fille
+pour servir la bien-aimée. Elle prit, afin de se
+regarder, une petite glace ancienne à poignée
+d'argent ciselé, un présent de Desforges encore,
+qui traînait sur le bureau, et elle sourit. Elle était
+si jolie ainsi que Paul l'attira vers lui et l'embrassa
+longuement, cherchant sa bouche. D'ordinaire
+elle ne la refusait jamais. Trouvait-elle, dans les
+complications de sa nature, de quoi garder, par
+dessous tout le reste, une espèce de sympathie
+physique pour ce beau et honnête garçon, qu'elle
+trompait d'une manière cruelle? Quelle idée
+passa devant ses yeux, qui lui rendit soudain ce
+baiser insupportable? Elle repoussa son mari
+presque brusquement, en lui disant:</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Allons, laisse-moi,&nbsp;» et, pour corriger
+ce que son accent avait eu de trop dur, elle
+ajouta: «&nbsp;Entre vieux époux, c'est ridicule;
+adieu, j'ai à peine le temps de m'habiller.&nbsp;»</p>
+
+<p>Et elle passa dans sa chambre à coucher, puis
+dans son cabinet de toilette. De toutes les
+pièces de son intérieur, c'était celle-là où se
+révélait le plus complètement le profond matérialisme
+qui faisait le fond de cette nature. Sa
+femme de chambre, Céline, une grande fille
+brune aux yeux impénétrables, commença de la
+dévêtir, dans ce tiède gynécée, aussi capitonné,
+aussi opulent que celui d'une royale courtisane;
+et qui l'aurait vue à ce moment, aurait compris
+qu'elle était capable de tout pour conserver
+autour de sa personne cette atmosphère de
+suprême raffinement. À travers la chemise de
+batiste transparente, son corps se dessina, souple
+et robuste. Cette femme, si fine qu'elle en semblait
+fragile, était une de ces créatures à la taille
+mince et aux hanches pleines, aux chevilles graciles
+et aux jambes musclées, aux poignets
+menus et aux bras solides, aux traits enfantins
+et à la gorge ferme, à qui leur robe sert de spiritualité,
+si l'on peut dire. Elle jeta un coup d'œil
+dans la grande glace qui garnissait le milieu de
+l'armoire, où s'empilaient, parmi les sachets,
+les merveilles de sa lingerie intime; elle se vit
+jolie et se sourit de nouveau, avec un regard
+où passait la même idée qui, tout à l'heure,
+l'avait arrachée à la caresse de son mari. Sans
+doute cette idée n'était pas de celles qu'il lui
+plût d'admettre, car elle secoua sa tête, et,
+quelques minutes plus tard, ayant sur les épaules
+un peignoir de foulard bleu pâle, elle abandonnait
+cette tête aux mains de la femme de chambre
+qui lui défit ses longs cheveux. Elle sentait
+sous ses pieds nus la douceur du duvet de cygne
+dont ses mules étaient doublées. L'eau qu'elle
+avait passée sur son visage avait achevé de la
+rendre à elle-même. Dans le miroir devant
+lequel on la coiffait, elle voyait tous les détails
+de ce cabinet qu'elle s'était complu à parer
+comme la vraie chapelle de son unique religion:
+sa beauté. Tout s'y reflétait, depuis le tapis aux
+douces couleurs jusqu'à la baignoire de faïence
+anglaise, jusqu'à la large table de marbre, avec
+son lavabo d'argent et les mille outils compliqués
+des parures secrètes. Eut-elle à cette vue
+un ressouvenir des diverses conditions qui lui
+assuraient cette heureuse existence? Toujours
+est-il qu'elle pensa à son mari et qu'elle se dit:
+«&nbsp;Le brave cœur!...&nbsp;» Les pierres qu'elle avait
+gardées aux oreilles jetèrent des feux, et, se rappelant
+Desforges, elle se dit presque dans la
+même pensée: «&nbsp;Le bon ami!...&nbsp;» Ces deux impressions
+si contradictoires se conciliaient dans
+cette tête dont les cheveux fins ondulaient sous
+l'écaille blonde, comme les deux faits se conciliaient
+dans sa vie. Les femmes excellent à ces
+mosaïques morales, qui cessent de paraître monstrueuses,
+quand on en a suivi le tranquille et
+progressif travail. Cette Parisienne de trente ans
+était, certes, aussi parfaitement corrompue qu'il
+est possible de l'être, mais, pour être juste à son
+égard, il faut ajouter aussitôt qu'elle ne le savait
+pas, tant elle s'était bornée à subir les circonstances
+qui l'avaient menée, heure par heure, à
+ce degré singulier d'immoralité inconsciente.</p>
+
+<p>Suzanne s'était laissé marier avec Paul Moraines,
+deux années avant la guerre de 1870,
+sans répulsion comme sans enthousiasme: cela
+s'arrangeait ainsi entre les familles; le vieux
+Moraines, sénateur depuis le début de l'Empire,
+appartenait au même monde que le vieux
+Bois-Dauffin; Paul, auditeur au Conseil d'État,
+beau danseur, charmant cavalier, paraissait fait
+pour elle comme elle paraissait faite pour lui.
+Bref, ils formèrent, pendant ces deux premières
+années, ce que l'on appelle en langue
+de salon le plus «&nbsp;joli ménage&nbsp;»: ce fut un
+tourbillon de bals, de soupers, de parties de
+théâtre, de chasses d'automne et de fêtes d'été,
+dans lequel l'un et l'autre se complurent follement.
+Paul définissait lui-même le genre de
+relations qui l'unissaient à sa femme, à travers
+ces plaisirs continuels: «&nbsp;Tu es jolie comme une
+maîtresse,&nbsp;» lui disait-il en l'embrassant, dans le
+coupé qui les ramenait, vers une heure du matin.
+Le quatre septembre fit s'écrouler cette féerie.
+Les deux familles avaient vécu d'après le même
+principe, sur de gros traitements qui se trouvèrent
+du coup supprimés, sans que d'ailleurs cette
+diminution subite changeât rien aux habitudes.
+Jusqu'à sa mort, survenue en 1873, Bois-Dauffin
+demeura convaincu de la toute prochaine restauration
+d'un régime qu'il avait vu si fort, si bien
+muni d'hommes et si populaire. L'ancien sénateur,
+qui survécut peu à son ami, partageait les
+mêmes utopies. Paul avait, bien entendu, démissionné
+du Conseil d'État. Il possédait plus encore
+que son père et que son beau-père, cette foi
+aveugle dans le succès de la cause, qui demeurera
+pour l'histoire le trait original du parti impérialiste.
+Suzanne, elle, qui n'avait de foi d'aucune
+sorte, eut en revanche, dès cette année 1873, la
+vision très nette de la ruine où ils marchaient, où
+ils couraient, elle et son mari, en vivant, comme
+ils faisaient, sur leur capital. C'était précisément
+l'époque où Frédéric Desforges commençait à
+s'occuper d'elle assidûment. Cet homme, qui
+n'avait pas cinquante ans alors, était demeuré le
+représentant le plus brillant de la génération
+entrée dans le monde vers 1850, et qui eut pour
+chef de file le profond et séduisant Morny. Aux
+yeux de Suzanne, il gardait le prestige de sa
+légende d'élégance et des aventures que lui avait
+prêtées la chronique des salons. Il eut bien vite
+cet autre prestige d'une supériorité indiscutable
+dans la connaissance et le maniement de la société
+parisienne. Resté veuf et sans enfants après
+un court mariage, presque oisif, car son mandat
+de député ne l'intéressait que pour la forme,
+riche de plus de quatre cent mille francs de rente,
+sans compter son hôtel du Cours-la-Reine, sa
+terre en Anjou, et son chalet à Deauville, l'ancien
+favori du célèbre Duc avait le courage, si
+rare, de vieillir,&mdash;comme son protecteur avait
+eu celui de mourir. Il pensait à s'organiser une
+dernière liaison qui le conduisît vers la soixantaine
+en lui procurant une maîtresse désirable
+et commode, un intérieur à son goût, et ce
+qu'il appelait son «&nbsp;emploi de soirée.&nbsp;» Il eut
+bientôt jugé la situation de madame Moraines, et
+calculé que c'était là exactement la femme qu'il
+rêvait: adorablement jolie, spirituelle, garantie
+de tout ennui probable de paternité par six
+années d'une union sans enfant, un mari avouable
+et qui ne deviendrait jamais un maître
+chanteur. Il mit en ligne tous ces avantages, le
+futé baron, et, petit à petit, en confessant
+Suzanne, en lui prouvant son attachement par la
+place obtenue pour Moraines, en lui faisant
+accepter des cadeaux après des cadeaux, en lui
+montrant ce tact exquis de l'homme mûr qui demande
+surtout à être toléré, il la conduisit au
+point où il désirait. Et cela se fit d'une manière
+si lente, si insensible; et, une fois établie, cette
+liaison devint quelque chose de si simple, de tellement
+mêlé au quotidien de l'existence, que
+la culpabilité de ses rapports avec Desforges
+échappait presque à Suzanne. Quel tort faisait-elle
+à Moraines, au demeurant? N'était-elle pas
+sa femme et véritablement attachée à lui? Quant
+au baron, c'est vrai qu'il suffisait à toute une
+portion de son luxe. Mais quoi? Est-il défendu de
+recevoir des cadeaux? S'il payait une note par ci,
+une note par-là, y avait-il quelqu'un au monde
+à qui cette complaisance portât préjudice? Elle
+était sa maîtresse, mais ces amours avaient pris
+un air de régularité qui les rendait presque conjugales.
+Elle était si bien habituée à ce compromis
+de sa conscience qu'elle se considérait, sinon
+tout à fait comme une honnête femme, du moins
+comme une personne très supérieure en vertu à
+nombre de ses amies dont elle savait les multiples
+intrigues. Si cette conscience lui adressait
+quelque reproche, c'était d'avoir, deux ans après
+le commencement de sa liaison avec Desforges,
+trompé ce charmant homme avec un clubman
+très à la mode, qu'elle avait enlevé, à l'époque
+des courses de Deauville, à une des femmes de
+son intimité. Mais ce personnage avait failli la
+compromettre d'une telle manière, elle avait si
+vite reconnu le vaniteux égoïsme de l'homme à
+bonnes fortunes, qu'elle avait été trop heureuse
+de rompre tout de suite cette aventure. Elle
+s'était bien juré de s'en tenir aux douceurs de son
+ménage à trois, entre la gentilhommerie de Paul
+et le galant épicuréisme du baron. Et elle s'y était
+tenue depuis lors, avec une telle correction d'attitude,
+que sa bonne renommée était défendue&mdash;autant
+qu'elle pouvait l'être, dans la place enviée
+que lui faisait sa beauté. Elle avait des rivales
+trop habituées à chiffrer un budget pour ne pas
+savoir que les Moraines vivaient sur le pied de
+quatre-vingt mille francs de rente, «&nbsp;et nous les
+avons connus presque ruinés,&nbsp;» ajoutaient ces
+bonnes personnes. «&nbsp;Calomnie!...&nbsp;» répondait le
+chœur des amis du baron, et il savait s'en assurer
+dans tous les mondes. «&nbsp;Calomnie!...&nbsp;» reprenait
+le chœur des naïfs, de tous ceux que
+dégoûte la multiplicité des infâmes racontars
+répandus chaque soir dans les salons. «&nbsp;Calomnie!...&nbsp;»
+ajoutait le chœur des indifférents qui
+savent qu'à Paris, il n'y a, pour un sage, qu'un
+parti: avoir l'air de ne croire à rien de ce qui se
+dit, et prendre les gens pour ce qu'ils se donnent.</p>
+
+<p>La pensée des mille services que lui avait ainsi
+rendus Desforges avait sans doute traversé l'esprit
+de Suzanne au moment où elle se disait,
+assise devant sa table à toilette: «&nbsp;Le bon
+ami!...&nbsp;» Pourquoi donc, tandis que sa femme
+de chambre lui passait aux jambes des bas d'une
+soie aussi fine que sa peau et garnis sur le cou-de-pied
+d'une dentelle ajourée, oui, pourquoi le
+visage du baron, intelligent et fatigué, céda-t-il
+soudain la place à un autre visage, tout jeune
+celui-là, encadré d'une barbe idéale, éclairé par
+des yeux d'un bleu sombre où se lisait toute
+l'ardeur d'une âme vierge et enthousiaste? Pourquoi,
+tandis que les mains agiles de Céline laçaient
+par derrière son corset de satin blanc,
+entendit-elle une voix intérieure lui murmurer,
+comme une musique, les quatre syllabes de ce
+nom:&mdash;René Vincy? À quelle tentation secrète
+répondit-elle, tout en faisant courir la houppette
+de poudre sur ses seins et ses épaules: «&nbsp;N'y pensons
+pas!&nbsp;» Elle avait vu le jeune homme deux
+fois. Une femme comme elle, l'amie, presque
+l'élève du Parisien Desforges, elle, la plus positive
+des mondaines et qui s'était vendue pour
+avoir toujours autour de sa beauté ce linge
+souple et parfumé, ces jupons de soie molle
+comme celui que la femme de chambre agrafait
+au bas du corset, et les innombrables délicatesses
+d'une grande vie de courtisane, oui, cette
+femme-là pouvait-elle se prendre aux yeux et aux
+paroles d'un poétereau de hasard, rencontré la
+veille, oublié aujourd'hui? Elle s'était dit: «&nbsp;N'y
+pensons pas...&nbsp;» et elle y pensait de nouveau...
+Quelle étrange chose que, depuis la veille, elle
+ne pût pas secouer cette idée, qu'il serait bien
+doux d'être aimé de lui? Si l'on avait prononcé
+devant elle cette formule démodée: «&nbsp;le coup
+de foudre...&nbsp;» elle aurait haussé avec un infini
+mépris ses blanches épaules sur lesquelles elle
+disposait maintenant, après avoir mis sa robe
+blanche des soirs d'Opéra, les rangs de perles
+de son collier; et, cependant, de quel autre mot
+définir le rapide et brûlant passage d'émotion
+que la vue du jeune homme lui avait infligé,
+durant la soirée de la comtesse, émotion qui
+continuait plus forte?... C'est qu'entre son mari&mdash;le
+brave cœur,&mdash;et Desforges&mdash;l'excellent
+ami,&mdash;Suzanne s'ennuyait depuis quelques mois,
+sans s'en rendre compte. Cette vie du monde
+et de l'élégance, objet de tous ses sacrifices,
+lui devenait fade et comme insipide. Elle appelait
+cela: être trop heureuse. «&nbsp;Il me faudrait
+un petit chagrin,&nbsp;» disait-elle plaisamment. Le
+fait est qu'elle ressentait cette courbature intime
+que produit l'assouvissement continu, cette lassitude
+à la fois physique et morale qui s'observe
+surtout chez certaines femmes entretenues, que
+l'on voit tout à coup, avec stupeur, désorganiser
+une vie échafaudée jusque-là avec un art infini.
+Elles avaient besoin de sentir autrement, et, pour
+tout dire, d'aimer. Elles font des folies, du jour où
+elles ont rencontré l'homme qui peut remuer leur
+âme blasée de jouissances vaines, celui que l'énergique
+argot des filles appelle «&nbsp;leur type.&nbsp;» Pour
+madame Moraines, qui venait d'atteindre à ses
+trente ans, sursaturée, comme elle était, du plus
+raffiné bien-être, sans ambition aucune à réaliser
+et sans la moindre illusion sur les hommes qu'elle
+rencontrait dans son monde, l'apparition d'un
+être aussi nouveau que René, si peu pareil aux
+comparses habituels des salons, pouvait devenir
+et devint une espèce d'événement. La curiosité
+l'avait poussée, la veille, à s'asseoir à la table du
+souper auprès de lui. Un instinct de femme lui
+avait fait d'emblée prendre à ses yeux le rôle
+qu'elle pensait devoir le séduire le plus. Elle
+avait été ravie de cette causerie; puis, rentrée à
+la maison, elle s'était endormie sur le «&nbsp;c'est
+impossible,&nbsp;» qui sert de paratonnerre à tous les
+coups de foudre de ce genre, lorsqu'ils tombent
+sur des mondaines, plus étroitement garrottées
+dans leurs corvées de plaisir que les bourgeoises
+dans leurs corvées de ménage. René était venu,
+et l'impression qu'il avait faite sur elle la veille
+s'était reproduite plus forte. Tout lui avait plu du
+jeune homme, et ce qu'elle en voyait, et ce
+qu'elle en devinait, sa jolie physionomie et sa jolie
+âme, ses gaucheries et ses timidités. Elle avait
+beau se répéter le «&nbsp;c'est impossible,&nbsp;» tout en
+achevant sa toilette, et piquant sur son corsage
+nombre de petites épingles d'or à tête de diamant,
+elle se prenait à capituler avec ce mot:
+impossible. Elle le discutait, et toutes sortes de
+plans se développaient dans sa tête de femme
+pratique, si elle voulait pousser cette aventure.
+«&nbsp;Le baron est bien fin,&nbsp;» songeait-elle, «&nbsp;il a déjà
+flairé quelque chose...&nbsp;» Elle se souvint de la
+violente sortie dirigée par Desforges contre les
+gens de lettres. Cette sortie l'avait égayée tout à
+l'heure. Elle l'irritait à présent, et lui donnait
+l'idée d'agir dans un sens exactement opposé à
+celui que désirait «&nbsp;l'excellent ami.&nbsp;» Elle s'abîma
+dans une distraction qui frappa sa femme de
+chambre, au point que cette fille dit au valet de
+pied, le soir: «&nbsp;Madame a quelque chose. Est-ce
+que Monsieur ouvrirait les yeux?&nbsp;» et cette déraisonnable
+et irrésistible distraction la poursuivit
+pendant le dîner, puis dans la voiture qui l'emmenait
+au théâtre, et dans la loge encore,
+jusqu'à un moment où madame Éthorel l'interpella:</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Regardez donc à l'orchestre, à droite,
+près de la porte du couloir... Est-ce que ce n'est
+pas M. Vincy qui nous lorgne?&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Le poète de la comtesse?&nbsp;» fit-elle avec
+indifférence. Elle avait parlé, durant la visite du
+jeune homme, de sa soirée à l'Opéra. Elle se le
+rappela maintenant, tandis qu'elle regardait elle-même
+avec sa lorgnette d'argent ciselé,&mdash;un
+autre présent du baron. Elle aperçut René, qui
+détourna les yeux, timidement. Elle eut de son
+côté un petit frisson. Desforges, debout au fond
+de la loge, n'avait-il pas surpris la réflexion de
+madame Éthorel? Mais non, il causait très
+sérieusement avec Crucé.</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Il parle cuisine,&nbsp;» se dit-elle en écoutant,
+«&nbsp;il n'a rien entendu. Qu'est-ce que
+j'éprouve?...&nbsp;»</p>
+
+<p>Pour la première fois depuis bien longtemps,
+la musique fit vibrer en elle une corde d'émotion.
+Elle passa cette soirée entre le bonheur involontaire
+que lui donnait la présence de René, et
+une angoisse à l'idée qu'il lui fît une visite dans
+sa loge. La honte d'avoir été remarqué paralysait
+sans doute le poète, car il n'osa même plus regarder
+du côté de la baignoire, et, quand Suzanne
+descendit l'escalier, elle ne surprit pas son visage
+ému dans la haie des spectateurs rangés sur le
+passage. Aucune contrariété positive ne l'empêcha
+donc de se livrer au caprice qui l'envahissait
+si fortement; et elle en était, quand elle posa sa
+tête blonde sur son oreiller garni de guipure, à
+se dire:</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Pourvu qu'il ne demande pas de renseignements
+sur moi à son ami Larcher!&nbsp;»</p>
+
+
+
+<hr style="width: 33%;" />
+<h2><a name="IX" id="IX"></a>IX</h2>
+
+<h2>UNE COMÉDIENNE DE BONNE FOI</h2>
+
+
+<p>Chaque matin, un peu avant neuf heures,
+Paul Moraines entrait dans la
+chambre de sa femme. Elle avait déjà
+pris son bain, et vaquait à de menues occupations.
+Ses pieds blancs et veinés de bleu jouaient
+librement dans ses mules, sa taille mince ondulait
+dans une robe souple que nouait une cordelière,
+et la grosse natte d'or de ses cheveux flottait
+sur ses belles épaules. La chambre à coucher,
+dont un vaste lit de milieu remplissait la plus
+grande partie, était toute rafraîchie, toute parfumée,
+et c'était pour Paul le meilleur instant de
+sa journée que ces trois quarts d'heure qu'il passait
+ainsi à prendre le thé du matin avec Suzanne,
+sur une petite table mobile, au coin de la fenêtre.
+À dix heures il devait être à son bureau, et il ne
+lui restait même pas le loisir de rentrer pour le
+déjeuner. Il était l'homme qui s'assied vers midi
+et demi dans un restaurant élégant, demande
+en hâte le plat du jour, une demi-bouteille de
+vin, une tasse de café, et s'en va, ayant dépensé
+la plus petite somme qui se puisse dans un
+cabaret à la mode. Il lui était si doux de rivaliser
+ainsi d'économies avec sa femme! Mais le thé du
+matin, c'était la récompense anticipée de sa
+journée, des six ou sept heures de présence qu'il
+devait à sa Compagnie. «&nbsp;Il y a des jours,&nbsp;» lui
+disait-il avec sa bonhomie naïve, «&nbsp;où je ne saurais
+rien de toi, sans ce bienheureux thé...&nbsp;» et c'était
+lui qui la servait; il beurrait pour elle avec
+un soin d'amoureux la rôtie qui allait craquer
+sous ses fines dents; il s'inquiétait, lorsqu'il
+la trouvait, comme le lendemain du jour où elle
+avait aperçu René à l'Opéra, les yeux un peu
+battus, le teint lassé, n'ayant visiblement pas
+assez dormi. Toute la nuit elle avait été tourmentée
+par la pensée du jeune homme, et par le
+caprice qu'il avait fait naître dans ce qui lui restait
+de sensibilité. Comme son esprit était par-dessus
+tout positif et précis,&mdash;un véritable esprit
+d'homme d'affaires au service des fantaisies d'une
+jolie femme,&mdash;elle avait supputé les moyens
+de satisfaire ce caprice passionné. La première
+condition était de revoir le jeune homme et de
+le revoir souvent; or, c'était impossible chez elle.
+Son mari lui en donna la preuve, dès ce matin
+même, en lui demandant, après les premiers mots
+de sollicitude sur sa santé:</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Est-ce que tu as eu beaucoup de monde
+hier à tes cinq heures?&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Mais personne,&nbsp;» répondit-elle, et,
+comme son procédé habituel était de ne jamais
+faire de mensonges inutiles, elle ajouta: «&nbsp;Seulement
+Desforges et ce petit jeune homme, l'auteur
+de la comédie que l'on jouait avant-hier
+chez la comtesse...&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;René Vincy,&nbsp;» s'écria Moraines, «&nbsp;Ah!
+comme je regrette de l'avoir manqué! J'aime
+tant ses vers!... Comment est-il?... Est-ce
+qu'on peut le recevoir?&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Ni bien ni mal,&nbsp;» fit Suzanne, «&nbsp;insignifiant.&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Il s'est rencontré avec Desforges?&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Oui, pourquoi?&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;J'en parlerai au baron. Il doit l'avoir jugé
+du premier coup d'œil.... C'est qu'il s'y connaît
+en hommes!...&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Et le voilà bien,&nbsp;» se disait Suzanne
+quand Moraines fut parti, après l'avoir mangée
+de baisers, «&nbsp;il a pris l'habitude de tout raconter
+au baron!...&nbsp;» Et elle entrevoyait que la première
+personne à instruire Desforges de la présence
+assidue de René rue Murillo, si elle y attirait le
+poète, serait Paul lui-même.... «&nbsp;Il est vraiment
+trop bête...&nbsp;» pensa-t-elle encore, et elle lui en
+voulait de cette confiance absolue dans le baron,
+dont elle avait été la principale ouvrière. C'est
+qu'elle venait d'apercevoir nettement une première
+contrainte. Cette idée la poursuivit durant
+toute sa matinée qui fût remplie par des vérifications
+de comptes, et par la visite de sa manicure,
+madame Leroux, une personne d'âge mûr,
+toute confite en dévotion, avec un air béat et
+discret, qui soignait les mains et les pieds les
+plus aristocratiques de Paris. D'ordinaire Suzanne,
+qui considérait avec raison les inférieurs
+comme la source principale de toutes les anecdotes
+mondaines, causait longuement avec madame
+Leroux, en partie pour la ménager, en partie
+pour savoir d'elle une infinie quantité de petits
+détails sur les maisons que la digne artiste honorait
+de ses services. Aussi madame Leroux ne
+tarissait-elle pas d'éloges sur cette charmante
+madame Moraines, «&nbsp;et si simple, et si bonne.
+En voilà une qui adore son mari...&nbsp;» Ce jour-là
+aucune des flatteries de la manicure ne put arracher
+une parole à sa belle cliente. Le désir dont la
+jeune femme avait été mordue s'enfonçait davantage
+en elle, en même temps que la vision des obstacles
+matériels se dressait, plus nette, plus inévitable.
+Pour se faire aimer, il faut et du temps et des
+endroits où se rencontrer. René n'allait pas dans
+le monde, et s'il y était allé, c'eût été pire. D'autres
+femmes le lui auraient disputé. Ici, dans cet
+appartement de la rue Murillo, elle saurait si
+bien achever de se graver dans ce cœur tout
+neuf&mdash;et la surveillance de Desforges le lui
+interdisait! Pour la première fois depuis des
+années, elle se sentit prisonnière, et elle eut un
+mouvement de colère contre celui à qui elle devait
+tout. Elle déjeuna, travaillée par ces idées, toute
+seule, comme elle déjeunait d'habitude, et très
+sobrement. Même avec l'aide généreuse de son
+protecteur, elle n'atteignait l'équilibre parfait de
+son budget qu'avec des économies sur ce qui ne
+se voit pas, comme la table. Elle eut, dans cette
+solitude, un moment si mélancolique, une si
+totale perception de son impuissance, qu'elle
+laissa tomber, en se levant, un mot découragé
+qu'elle ne prononçait guère: «&nbsp;À quoi bon?&nbsp;»</p>
+
+<p>Oui, à quoi bon? Sa vie la tenait. Non seulement
+elle ne pouvait pas avoir René chez elle
+comme elle voulait, mais cette après-midi même,
+malgré le sentiment nouveau qui commençait
+de lui remplir le cœur, n'avait-elle pas un rendez-vous
+avec Desforges? «&nbsp;À quoi bon?&nbsp;» se répétait-elle
+tandis qu'elle s'habillait en conséquence,
+mettant, au lieu de bottines, les petits souliers
+qui s'enlèvent plus vite; au lieu de corset, la
+brassière qui se déboucle par devant, la robe
+aisée à retirer, le chapeau sombre, et, dans sa
+poche, une double voilette. Elle avait commandé
+sa voiture à deux heures, le coupé de la Compagnie
+attelé de deux chevaux qu'elle louait au
+mois, pour l'après-midi et la soirée. Quand elle
+y monta, elle était si écrasée sous l'impression de
+son esclavage qu'elle aurait pleuré. Que devint-elle,
+lorsqu'au tournant de la rue Murillo, elle
+vit René planté là debout, et qui guettait évidemment
+son passage? Leurs yeux se croisèrent.
+Il la salua en rougissant, et elle dut rougir de
+son côté dans l'angle de sa voiture, tant fut
+vive, au sortir de son abattement, l'émotion de
+plaisir que lui donna cette rencontre, et surtout
+cette idée: «&nbsp;Mais lui aussi, il m'aime...&nbsp;» Elle
+tomba, elle, la créature de calcul et d'artifice,
+dans une de ces taciturnes rêveries où les femmes
+qui deviennent amoureuses escomptent à l'avance
+les innombrables voluptés du sentiment qu'elles
+éprouvent et de celui qu'elles inspirent. Dans ces
+minutes-là, elles se donnent en pensée tout
+entières à celui qu'elles ne connaissaient pas
+l'autre semaine. Si elles osaient, elles se donneraient
+en fait, là, tout de suite, ce qui ne les
+empêchera pas de persuader à l'homme qui a
+ainsi parlé dès le premier jour au plus intime de
+leur être, qu'elles ont hésité, qu'il a dû les conquérir
+peu à peu, moment par moment. Elles
+ont raison, car la sotte vanité du mâle trouve
+son compte aux difficultés de cette conquête, et
+peu d'hommes ont assez de bon sens pour comprendre
+la divine douceur de l'amour spontané,
+naturel, irrésistible. Tandis que le poète s'en
+allait, en se disant: «&nbsp;Je suis perdu, jamais elle
+ne me pardonnera mon indiscrétion...&nbsp;» Suzanne
+se sentait, avec délices, en proie à ce frémissement
+intérieur devant lequel ploient toutes les
+prudences, et elle entrevoyait, passant par-dessus
+ses craintes de la matinée, un plan d'intrigue,
+un de ces plans très simples comme l'esprit profondément
+réaliste des femmes leur en fait découvrir.
+Il s'agissait de tromper la défiance d'un
+homme très fin, très au fait de sa nature. Le plus
+habile était de se conduire exactement au rebours
+de ce que cet homme devait et pouvait prévoir.
+Brusquer les choses; amener, en deux ou trois visites,
+René à lui faire une déclaration; y répondre
+elle-même et devenir sa maîtresse avant qu'il
+n'eût eu le temps de la courtiser;&mdash;jamais
+Desforges ne la soupçonnerait d'une aventure
+pareille, lui qui la savait si mesurée, si avisée, si
+adroite. Mais si René allait la mépriser de s'abandonner
+trop vite? Elle eut un hochement de sa
+jolie tête quand elle se formula cette objection.
+C'était, cela, une affaire de tact, une finesse de
+femme à déployer, et, sur ce terrain, elle était
+sûre d'elle!</p>
+
+<p>La joie d'avoir ébauché ce projet dans sa
+pensée, et aussi la joie de tromper le subtil Desforges,
+se mélangeaient en elle si étrangement,
+qu'elle vit approcher, non seulement sans regrets,
+mais avec un plaisir malicieux, l'heure de
+son rendez-vous. Elle renvoya sa voiture, comme
+elle faisait toujours, sous prétexte de marcher,
+et elle s'engagea sous les arcades de la rue de
+Rivoli. La maison dans laquelle le baron avait
+loué l'appartement de leurs rencontres offrait
+cette particularité d'une double entrée, assez rare
+à Paris pour que ces bâtisses-là soient comptées
+et cotées dans le monde des adultères élégants.
+Frédéric était trop au fait des plus intimes dessous
+de la vie parisienne pour ne pas avoir évité
+avec le plus grand soin les endroits déjà connus.
+Celui qu'il avait découvert, un peu par hasard,
+avait dû échapper aux investigations des chercheurs
+de ce genre d'asile, par le caractère solennel
+et triste qu'offrait la façade de la maison sur
+la rue du Mont-Thabor. Il y avait meublé un
+entresol, composé d'une antichambre et de trois
+autres pièces, dont l'une servait de salon pour y
+goûter ou y dîner au besoin, l'autre de chambre
+à coucher, la dernière de cabinet de toilette. La
+plus savante entente de ce qu'il faut bien appeler
+le confortable du plaisir avait présidé à l'installation
+de cet appartement, où les tentures et
+les rideaux étouffaient les bruits, où les peaux
+de bête jetées sur les tapis appelaient les
+pieds nus, où les glaces de l'alcôve mettaient
+comme un coin de mauvais lieu, tandis que les
+fauteuils bas et les divans invitaient aux longues
+causeries abandonnées après les caresses. L'infini
+détail de cette installation aurait à lui seul
+dénoncé la minutie du sensualisme du baron.
+Il faisait tenir ce logis clandestin par son valet
+de chambre, un homme sûr, d'une fidélité
+garantie par de savantes combinaisons de gages.
+Suzanne était venue tant de fois, depuis des
+années, dans cette espèce de petite maison, elle
+avait tant de fois noué sa double voilette dans
+l'ombre de la porte de la rue de Rivoli, tant de
+fois croisé la loge du concierge, qu'elle accomplissait
+presque machinalement ces rites de l'adultère,
+d'une si cuisante saveur pour les chercheuses
+d'émotion. Cette fois, et tandis qu'elle s'engageait
+sur l'escalier, elle ne put se retenir d'une
+comparaison, elle se dit qu'elle serait, en effet,
+autrement émue, si elle devait rencontrer dans
+cette retraite isolée René Vincy au lieu du baron!
+Elle savait si bien à l'avance comment tout allait
+se passer, et qu'elle trouverait Desforges ayant
+préparé les moindres choses pour la recevoir,
+depuis les fleurs des vases jusqu'aux petites tartines
+du goûter, et qu'à un moment elle passerait
+dans le cabinet de toilette, et qu'elle en
+reviendrait les cheveux défaits, ses pieds nus
+dans des mules pareilles à celles de sa matinée,
+enveloppée d'un peignoir de dentelle, prête au
+plaisir,&mdash;un plaisir qui n'était qu'à demi partagé,
+d'ordinaire. Mais le baron savait si bien se
+montrer reconnaissant de ce qu'elle lui donnait,
+il avait une si charmante manière de la remercier,
+il déployait une telle grâce d'esprit, et si
+affectueuse, durant la causerie d'après, que le
+plus souvent c'était à lui de rappeler l'heure à sa
+maîtresse et de lui dire:</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Allons, Suzette, il faut t'habiller.&nbsp;»</p>
+
+<p>Cette fois, et dans la disposition d'esprit et
+de sens où elle était, ce fut Suzanne elle-même
+qui, à peine entrée, dit à son amant:</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Mon pauvre Frédéric, je devrai te quitter
+de bonne heure aujourd'hui.&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Veux-tu que nous soyons sages?&nbsp;» lui
+répondit le baron en la débarrassant de son
+manteau. «&nbsp;Pourquoi ne m'as-tu pas envoyé un
+petit mot qui décommandât notre rendez-vous?&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Il est vraiment trop aimable,&nbsp;» se dit la
+jeune femme qui eut comme un remords de sa
+phrase inutile. Elle ôtait son chapeau devant la
+glace: les diamants de ses boucles d'oreilles brillèrent.
+Tous les bienfaits dont elle était redevable
+à cet homme si peu exigeant lui revinrent
+à la fois, et ce fut par un mouvement d'honnêteté,&mdash;les
+situations fausses comportent de ces
+paradoxes de conscience,&mdash;qu'elle vint s'asseoir
+sur le bras du fauteuil de Desforges et qu'elle
+lui soupira:</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Mais je me serais par trop désappointée
+moi-même. Vous ne croirez donc jamais que j'ai
+une vraie joie à venir ici...&nbsp;»&mdash;«&nbsp;Je lui dois bien
+cela,&nbsp;» songeait-elle, et par une continuation de
+ce même sentiment de bizarre équité, elle se
+montra, durant tout ce rendez-vous, une maîtresse
+encore plus complaisante et plus enivrante
+qu'à l'ordinaire, si bien qu'une heure et
+demie après son entrée, et tandis qu'elle était
+comme ensevelie dans un des grands fauteuils,
+en train de déguster de petits pains au
+caviar arrosés de deux doigts d'un incomparable
+vin d'Espagne, Desforges, qui la regardait
+manger coquettement, ne put s'empêcher de
+lui dire:</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Ah! Suzon! à mon âge!... Et que dirait
+Noirot?&nbsp;»</p>
+
+<p>Ce Noirot, dont l'image traversait soudain
+l'esprit du baron, était un docteur qui venait,
+chaque matin, le masser soigneusement et surveiller
+son hygiène quotidienne. Tout, dans cette
+existence de voluptueux systématique, était calculé
+de la sorte, depuis la quantité d'exercice à
+se donner chaque jour, jusqu'aux soins de sa
+décadence prévue. Il avait recueilli chez lui une
+parente pauvre et pieuse, aux bonnes œuvres de
+laquelle il contribuait tous les ans pour une forte
+somme. Quand on le complimentait sur sa
+générosité, il répondait avec ce cynisme à demi
+moqueur qui lui était propre: «&nbsp;Que voulez-vous?
+Il faut se préparer pour ses vieux jours
+une sœur de charité dont on soit le gaga... Je
+serai le gaga de ma cousine, et le mieux soigné
+de Paris...&nbsp;» D'habitude ces boutades d'égoïsme
+affiché divertissaient la jeune femme. Elle y
+trouvait, au fond, une conception de la vie dont
+le matérialisme absolu n'était pas pour lui
+déplaire. Par cette fin de rendez-vous, lorsqu'il
+prononça le nom de son docteur, elle jeta les yeux
+sur lui; il lui apparut, à la lueur de l'unique lampe
+et dans cette seconde de lassitude, presque cassé,
+avec une révélation de son âge sur le masque
+ridé de sa physionomie, la moustache tombante,
+les paupières bouffies; et elle eut, involontairement,
+la notion vraie de la laideur de sa vie.
+C'est une chose horrible qu'une femme jeune et
+belle subisse les caresses d'un homme qu'elle
+n'aime pas, même quand cet homme est jeune,
+quand il est ardent, quand il est épris. Mais
+quand il est sur le bord de la vieillesse, quand
+il a payé le droit de salir ce beau corps qu'il
+est incapable d'enivrer,&mdash;c'est une prostitution
+si navrante que la tristesse y noie le
+dégoût. Desforges venait de paraître vieux
+au regard de Suzanne, pour la première fois
+peut-être, et, par une irrésistible réaction de
+toute son âme, elle évoqua, par contraste,
+la bouche fraîche, le visage intact de celui
+dont le souvenir la poursuivait depuis deux
+jours. Ah! les baisers avec ce jeune homme,
+des baisers donnés sans compter, sans cet
+arrière-fond glacé d'hygiène et de calcul!...
+Allons! elle était trop niaise d'avoir hésité une
+minute, et comme elle était une personne de
+décision, elle commença d'agir aussitôt. Elle
+s'était rhabillée, et, son chapeau mis, ses gants
+boutonnés, elle dit à Desforges avant de nouer
+sa voilette:</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Quand viendrez-vous déjeuner avec moi?
+Vous vous invitiez sans cesse autrefois... C'était
+si gentil...&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Demain, je ne peux pas,&nbsp;» fit-il, «&nbsp;ni
+après-demain, mais le jour d'après...&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Mardi, alors? C'est convenu. Et à ce
+soir, chez madame de Sermoises, n'est-ce pas?&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;La charmante femme!&nbsp;» songeait le baron
+demeuré seul. «&nbsp;Elle pourrait avoir tant d'aventures!
+et elle ne pense qu'à me plaire.&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Après-demain donc,&nbsp;» se disait Suzanne
+en longeant le trottoir de la rue du Mont-Thabor,
+et jetant avec précaution ses regards de l'un
+et de l'autre côté, avec tant d'art qu'elle paraissait
+ne pas remuer ses yeux, «&nbsp;je suis bien sûre
+d'être seule... Mais quel prétexte donner à René
+(elle l'appelait déjà de ce nom dans sa pensée)
+pour le faire venir?... Bon! quelques vers à
+copier pour une dame sur un exemplaire du
+<i>Sigisbée</i>.&nbsp;» Elle passait rue Castiglione, devant
+une boutique de libraire. Elle entra pour acheter
+la brochure. Elle était dans un de ces instants
+où l'exécution suit le projet avec une rapidité
+presque mécanique: «&nbsp;Pourvu qu'il ne commette
+pas d'imprudences jusque-là? Pourvu qu'il continue
+de m'aimer et que personne ne lui dise du
+mal de moi?&nbsp;» Elle se représentait de nouveau
+Claude: «&nbsp;Ah! c'est là encore un danger,&nbsp;»
+pensa-t-elle, et elle aperçut aussi le moyen de
+l'éviter, pourvu qu'elle vît René auparavant. Elle
+réfléchit qu'elle ne savait pas l'adresse du jeune
+homme. Elle n'avait qu'à rendre visite à madame
+Komof: «&nbsp;Elle est justement chez elle après six
+heures.&nbsp;» Elle avisa un fiacre et se fit conduire
+rue du Bel-Respiro. Elle eut la chance de trouver
+la comtesse seule et n'eut pas de peine à obtenir
+le renseignement qu'elle désirait. L'excellente
+femme, dont la soirée avait réussi, ne tarissait
+pas sur son poète:</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Idéal!&nbsp;» disait-elle avec ses grands gestes,
+«&nbsp;Ravissant!... Et modeste!... Ce sera votre
+Pouschkine de la fin du siècle...&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Savez-vous où il habite?&nbsp;» insinua Suzanne.
+«&nbsp;Il est venu me voir et il a laissé son
+nom simplement.&nbsp;»</p>
+
+<p>Quand son billet fut écrit et envoyé, elle
+vécut dans cette incertitude dont l'amour naissant
+se nourrit si bien que les professeurs en
+séduction recommandaient d'abord de provoquer
+cette fièvre, du temps que ce vice étrange
+et tout intellectuel était à la mode. René viendrait-il?
+Ne viendrait-il pas? S'il venait, comment
+entrerait-il? Elle verrait bien au premier regard
+si aucun nuage n'avait terni le clair souvenir
+qu'elle était sûre de lui avoir laissé d'elle à leur
+entrevue de l'autre jour. Enfin, l'heure qu'elle
+avait fixée dans son billet arriva, et quand le
+domestique introduisit le jeune homme, son cœur
+à elle battait peut-être plus vite que celui de son
+naïf amoureux. Elle le regarda et elle lut jusqu'au
+fond de son être. Oui, elle était toujours
+pour lui la madone qu'elle s'était improvisée
+dès le premier jour, avec cette souplesse dans la
+métamorphose qui distingue ces Protées en jupons.
+Il avait, dans ses prunelles d'un bleu sombre
+et tendre, le plus touchant mélange de joie
+et de timidité: joie de la revoir si vite, appelé
+par elle, dans ce même petit salon; timidité de
+comparaître devant cet ange de pureté après s'être
+permis de la chercher à l'Opéra et de l'attendre
+au coin de sa rue. La gracieuse comédienne
+avait, cette fois, arrangé à sa beauté un autre
+décor. Elle était assise auprès de la fenêtre, et
+elle travaillait à un ouvrage, une espèce de frange
+qui se parfile avec de la soie et des épingles
+piquées sur un tambour de drap vert. Derrière
+elle, les rideaux de guipure, relevés par leur
+embrasse, laissaient apercevoir, à travers la vitre,
+le fond de paysage du parc Monceau, l'azur
+pâle du ciel, les arbres gris, le gazon jaune, et,
+du côté des ruines, la noire verdure des lierres.
+Un soleil de février éclairait ce paysage frileux,
+et ses rayons caressaient les cheveux de Suzanne
+avec de doux reflets d'or. Une robe faite pour
+la chambre, blanche avec des broderies violettes,
+d'une forme fantaisiste, et garnie de
+larges manches ouvertes, lui donnait une physionomie
+de châtelaine du moyen âge. Ses pieds
+chaussés de bas de soie de la même nuance que
+les broderies de la robe, se croisaient modestement
+sur un tabouret... Si on lui eût rappelé
+que, moins de quarante-huit heures auparavant,
+ces mêmes pieds modestes erraient sur le tapis
+d'un entresol infâme, que ces mêmes cheveux
+étaient maniés par un amant âgé qui la payait,
+qu'elle était enfin la maîtresse vénale de Desforges,
+peut-être eût-elle répondu «&nbsp;non&nbsp;» à ce
+souvenir&mdash;et avec sincérité, tant le désir de plaire
+à René la faisait entrer dans le vrai et dans le
+vif de son rôle actuel. Le poète n'y voyait pas
+si loin. Il avait passé trois jours dans une exaltation
+continue, sentant son désir s'exalter d'heure
+en heure, et si joyeux de le sentir! À vingt-cinq
+ans, l'approche de la passion attire autant qu'elle
+effraye à trente-cinq. Le billet de Suzanne lui
+avait mis aux mains une preuve palpable que les
+petites imprudences dont il se faisait un crime
+n'avaient pas déplu; toutefois, quand il s'agit
+de ce qui nous tient au cœur très profondément,
+nous trouvons toujours de nouveaux motifs pour
+douter, et ce grand enfant avait eu la naïveté
+de trembler sur l'accueil qui lui était réservé.
+Aussi, quel délice de rencontrer le geste de simple
+familiarité, les yeux clairs, la douceur du
+sourire de cette femme qu'il compara aussitôt,
+dans son esprit, assise au premier plan de ce
+paysage d'hiver, à ces saintes derrière lesquelles
+les peintres primitifs développent un horizon
+d'eaux et de verdures! Mais c'était une sainte à
+qui le premier couturier de Paris avait taillé cette
+robe, une sainte qui secouait à chaque mouvement
+le même parfum d'héliotrope qui avait déjà
+tant troublé le jeune homme; et cette sainte laissait
+voir, à travers l'échancrure de sa longue manche
+ouverte, un bras autour duquel tremblaient deux
+anneaux d'or et dont le duvet fauve brillait dans
+le soleil, comme ses cheveux, délicieusement!</p>
+
+<p>Ce que René avait tant appréhendé n'eut pas
+lieu. Madame Moraines ne prononça pas un mot
+qui fit allusion ni à l'Opéra ni à leur rencontre
+au tournant de la rue. Durant ce début de visite,
+elle continua de travailler, assise devant son ouvrage,
+ayant amené la conversation tout naturellement,
+à propos de l'enthousiasme de madame
+Komof sur les projets d'avenir du jeune homme.
+Elle parlait, elle qui n'aurait pas su distinguer
+Béranger de Hugo, ou Voltaire de Lamartine,
+comme une personne occupée uniquement de
+choses littéraires. Elle avait rencontré Théophile
+Gautier deux ou trois fois sous l'Empire, et,
+d'ailleurs, à peine regardé, tant elle le trouvait
+dépourvu d'élégance britannique, ce qui ne l'empêcha
+pas, ayant deviné l'enthousiasme de René,
+de lui décrire le grand écrivain en détail. Il
+l'avait tant intéressée! Elle devait même avoir
+des lettres de lui.</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Je vous les chercherai,&nbsp;» dit-elle, puis,
+prenant texte de ce mensonge: «&nbsp;Je me suis reproché
+de vous déranger pour vous demander
+un autographe. Mais mon amie part demain
+pour la Russie.&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Que dois-je écrire?&nbsp;» fit le jeune
+homme.</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Ce que vous voudrez,&nbsp;» dit-elle en se
+levant. Elle alla chercher la brochure, puis elle
+l'installa au mignon bureau encadré de lierre.
+Elle préparait toutes choses pour lui rendre la
+tâche plus commode, elle ouvrait l'encrier à fermoir
+d'argent, elle assurait la plume dans le
+porte-plume d'écaille et d'or; ce faisant, elle
+frôlait René, elle l'enveloppait du frisson de ses
+manches, du parfum de toute sa personne, si
+bien que la main du poète tremblait un peu en
+copiant, sur la feuille de garde de l'exemplaire,
+la chanson en deux strophes que la bonne madame
+Éthorel avait qualifiée de sonnet:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>Le spectre d'une ancienne année</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>M'est apparu, tenant aux doigts</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Une blanche rose fanée,<br /></i></span>
+<span class="i0"><i>Et murmurant à demi-voix:<br /></i></span>
+<span class="i0"><i>«&nbsp;Où donc est ton cœur d'autrefois?</i><br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>Où donc est l'espérance, éclose</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Comme cette rose, en ton cœur?</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Douce espérance et douce rose,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Ah! quel parfum était le leur,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Quand toutes deux étaient en fleur!...&nbsp;»</i><br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Lorsqu'il eut fini de tracer ces lignes, madame
+Moraines lui prit des mains le livre, et, debout
+derrière lui, comme se parlant à elle-même, elle
+récita les deux strophes d'une voix adoucie,
+presque insaisissable. Elle ne prononça ni un
+mot d'éloge, ni un mot de critique. Elle resta
+silencieuse, après avoir soupiré ces vers, comme
+si leur musique caressait dans sa rêverie une
+place infiniment douce. René la regardait avec
+une émotion presque folle. Comment eût-il résisté
+à cette suprême, à cette adorable flatterie
+qu'elle venait d'imaginer pour séduire le jeune
+homme, et qui s'adressait d'une part à sa secrète
+vanité d'artiste, de l'autre à sa plus fine sensation
+de beauté? Car elle avait su si bien se poser,
+pour cette lecture! Elle connaissait trop le charme
+de son visage ainsi aperçu de trois quarts, les
+yeux perdus. Ils se rabaissèrent vers le poète, ces
+beaux yeux que venaient d'émouvoir ses vers.
+Pour un peu, ils auraient demandé pardon du
+songe où ils s'étaient égarés. Elle sembla écarter,
+pour ne pas les profaner, ces visions de
+poésie, et, avec une curiosité, aussi réelle cette
+fois que cette émotion d'art avait été apparente:</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Je gagerais,&nbsp;» dit-elle, «&nbsp;que vous n'avez
+pas écrit ces vers pour la comédie?&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;C'est vrai,&nbsp;» dit René qui se sentit de
+nouveau rougir. Il se serait fait un scrupule de
+mentir à cette femme, même pour lui plaire.
+Mais comment lui raconter l'indigne histoire dont
+il avait, avec ce pouvoir de transposition dans
+l'Idéal propre aux poètes, résumé la mélancolie
+dans cette romance?</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Ah! vous autres hommes,&nbsp;» reprit-elle
+sans insister, «&nbsp;comme vous allez et venez dans
+la vie, comme vous êtes libres!... Du moins ne
+prenez pas cela pour une plainte... Nous autres,
+épouses chrétiennes, notre rôle est d'obéir, c'est
+le plus beau.&nbsp;» Puis, après un silence: «&nbsp;Hélas!
+Nous ne choisissons pas toujours notre maître...&nbsp;»
+Elle ajouta, avec une intonation de voix résignée
+et fière qui autorisait et interdisait à la fois toutes
+les réflexions: «&nbsp;Je regrette tant de n'avoir pu
+encore vous présenter à M. Moraines. Vous verrez,
+c'est un homme charmant... Il ne s'occupe
+pas beaucoup d'art, mais il a de grandes capacités
+pour les affaires... Malheureusement nous
+vivons à une époque où il faut être d'Israël pour
+monter très haut...&nbsp;» L'antisémitisme était,
+comme on peut croire, très étranger à Suzanne
+qui comptait, parmi ses bons jours, ceux où
+elle dînait dans deux ou trois maisons juives,
+princièrement hospitalières, mais elle avait pensé
+que cette phrase compléterait bien la nuance de
+religiosité qu'elle voulait se donner au regard du
+jeune homme... «&nbsp;Vous trouverez mon mari un
+peu froid au premier abord,&nbsp;» continua-t-elle,
+«&nbsp;mon rêve était d'avoir un salon d'écrivains et
+d'artistes... Mais vous savez, ces messieurs sont
+un peu jaloux de vous tous, et puis M. Moraines
+n'aime guère le monde. Il n'était pas là l'autre
+soir. Il ne se plaît que dans la plus stricte intimité,
+parmi des visages connus...&nbsp;»</p>
+
+<p>Elle parlait ainsi, avec un air de contrainte qui
+semblait dire à René: «&nbsp;Pardonnez-moi si je ne
+peux vous prier chez moi comme je voudrais...&nbsp;»
+Il signifiait aussi, cet air de contrainte, que la
+gracieuse femme avait dû&mdash;oh! sans se plaindre!&mdash;être
+sacrifiée, dans son mariage, à ces
+froides considérations sociales qui ne tiennent
+aucun compte du sentiment. Déjà, dans l'imagination
+de René, l'aimable, le jovial Paul Moraines
+se dessinait comme un mari quinteux et
+difficile à vivre, auquel cette créature de race
+supérieure était liée par la chaîne meurtrissante
+du devoir. Il éprouva pour elle, par-dessus la
+passion qui le possédait, un de ces mouvements
+de pitié que les femmes aiment d'autant plus à
+inspirer qu'elles les méritent moins. Il osa dire,
+sauvant par la généralité de l'idée ce que sa
+réponse avait de trop direct:</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Si vous saviez, Madame, combien de fois
+je me suis pris, lorsque le hasard de mes promenades
+m'amenait aux Champs-Élysées, à souhaiter
+d'être dans la confidence des mélancolies que
+je croyais surprendre sur certains visages?... J'ai
+toujours pensé que les chagrins dans le luxe, les
+détresses morales au milieu de la félicité matérielle
+devaient être les plus à plaindre...&nbsp;»</p>
+
+<p>Elle le regarda, comme si elle eût été surprise
+par ce discours. Elle avait dans les yeux cet étonnement
+ravi et involontaire de la femme, quand
+elle rencontre soudain chez un homme l'expression
+inattendue d'une nuance sentimentale qu'elle
+croyait réservée à son sexe.</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Je pense que nous deviendrons vite amis,&nbsp;»
+dit-elle, «&nbsp;car nous avons des coins de cœur bien
+semblables... Êtes-vous comme moi? Je crois
+aux sympathies et aux antipathies de premier
+instinct, et je crois sentir aussi quand on ne
+m'aime pas... Ainsi,&mdash;j'ai peut-être tort de vous
+dire cela,&mdash;mais je vous parle en confiance,
+comme si je vous connaissais depuis toujours&mdash;votre
+ami M. Larcher, je suis sûre que je ne lui
+suis pas sympathique...&nbsp;»</p>
+
+<p>Elle était vraiment émue en prononçant cette
+parole. Elle allait savoir, d'une manière certaine,
+non pas si Claude avait mal parlé d'elle,&mdash;elle
+avait deviné que non dès l'entrée,&mdash;mais si
+René était discret. Elle n'ignorait pas que, dans
+un amour, les moments dangereux pour les imprudentes
+confidences sont les heures du début et
+celles de la fin. Il n'y a de sûrs que les hommes
+capables de se taire quand l'espérance ou l'amertume
+leur déborde du cœur. Par la réponse de
+René, elle allait juger toute une portion de son
+caractère, et, dans le projet d'intrigue follement
+rapide qu'elle caressait déjà, c'était un facteur
+capital que cette sûreté du jeune homme! Il était
+trop naturel qu'il eût, dès le premier jour, entretenu
+Claude de sa passion naissante,&mdash;et il
+l'aurait fait sans la présence de Colette. Pour
+Suzanne, qui ne pouvait pas tenir compte de ce
+détail, le silence était une promesse de discrétion
+qui lui fit chaud à recevoir.</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Nous n'avons pas parlé de vous ensemble,&nbsp;»
+fit le jeune homme; «&nbsp;mais, comme vous
+le disiez trop justement l'autre soir, il a toujours
+eu la spécialité des tristes amours, et il apporte
+dans le monde les mélancolies de cette sorte
+d'existence. Si vous le voyiez avec celle qu'il a
+le malheur d'aimer aujourd'hui!...&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Ce n'est pas une raison,&nbsp;» dit Suzanne,
+«&nbsp;pour se venger des autres en leur faisant la
+cour au hasard. J'ai presque dû me fâcher, un
+jour que je me trouvais à table à côté de lui...
+J'ai su qu'il avait dit du mal de moi, mais je lui
+ai pardonné.&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Et maintenant Claude peut parler,&nbsp;»
+songeait-elle, quand René se fut en allé sur la
+promesse de revenir dans trois jours, à la même
+heure, avec le recueil de ses vers inédits. Et elle
+se regarda dans une glace avec un entier contentement
+d'elle-même. Cette entrevue avait réussi:
+elle avait fait comprendre à René qu'il ne pourrait
+guère être reçu chez elle; elle l'avait mis en
+défiance contre son meilleur ami; elle avait
+achevé de l'affoler. «&nbsp;Il est à moi,&nbsp;» se dit-elle,
+et, cette fois, elle était sincère dans sa joie profonde.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 33%;" />
+<h2><a name="X" id="X"></a>X</h2>
+
+<h2>DANS LE PIÈGE</h2>
+
+
+<p>Suzanne se croyait très fine, et elle
+l'était, mais la finesse trop savante
+tourne parfois contre son but. Habituée
+à confondre les choses de l'amour et celles
+de la galanterie, elle ignorait les générosités et
+les expansions du sentiment chez un être aussi
+jeune que celui dont s'était épris son caprice mi-romanesque,
+mi-sensuel. D'après son calcul, la
+perfide phrase lancée contre Claude mettrait
+René en défiance. Elle eut pour résultat, au contraire,
+de donner au poète un irrésistible besoin
+de causer avec Larcher. Ce lui fut une douleur
+que ce dernier nourrît sur madame Moraines
+une opinion injuste. Ce désir que l'ami le plus
+cher fasse dans son estime une place à part à la
+femme que nous aimons, lequel de nous ne l'a
+connu à vingt-cinq ans? Il est aussi fort que l'est
+à quarante le sage désir de nous cacher d'abord
+de ce même ami. La première action de René,
+à l'instant même où il quitta Suzanne, fut de se
+diriger vers la rue de Varenne. Il n'était pas retourné
+chez Claude Larcher depuis le jour où il
+y avait rencontré Colette, et, en poussant la
+lourde porte cochère, puis en traversant la vaste
+cour de l'hôtel Saint-Euverte, il ne put s'empêcher
+d'établir une comparaison entre ces deux visites.
+Bien peu d'heures les séparaient cependant, et
+quel abîme! Le jeune homme était en proie à cette
+délicieuse fièvre qui rend impossible tout raisonnement.
+Il ne se dit pas que sa madone avait été
+bien experte à le mener très loin, très vite. L'effrayante
+rapidité des progrès de son amour lui
+fut seulement douce à constater. Elle lui en
+démontrait mieux la force. Il se sentait si léger,
+si heureux, qu'il gravit deux par deux les
+marches du vieil escalier, comme il faisait tout
+enfant, lorsqu'il rentrait de la pension, le
+samedi, ayant obtenu la première place. Le
+domestique, cette fois, l'introduisit sans la moindre
+difficulté, mais avec une si longue physionomie
+de sacristain attristé, que René lui en demanda
+la cause.</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Si c'est raisonnable, Monsieur,&nbsp;» gémit
+Ferdinand, en hochant la tête, «&nbsp;Monsieur est là
+depuis quarante-huit heures, qui n'en a pas dormi
+six, et il écrit, il écrit!... Ah! Monsieur devrait
+bien dire à Monsieur qu'il finira de s'user le
+tempérament... Est-ce qu'il ne pourrait pas travailler
+un peu tous les jours, là, gentiment,
+comme nous tous, et se faire un bon petit train
+de vie?&nbsp;»</p>
+
+<p>Cette lamentation du sage valet de chambre
+préparait René à un spectacle qu'il connaissait
+bien: celui de la cellule où trônait Colette transformée
+en un laboratoire de copie. Il entra. Sur
+le divan de cuir, au lieu de la gracieuse et perverse
+actrice, des feuilles traînaient, jetées au
+hasard et couvertes d'une grande écriture irrégulière
+d'improvisateur. Des morceaux d'un papier
+semblable, tout froissés, déshonoraient le tapis.
+Des épreuves déployées encombraient la cheminée;
+et, à sa table, Larcher besognait, vêtu à
+la diable, avec une jaquette tachée où manquaient
+des boutons, les pieds dans des pantoufles
+éculées, un foulard noué en corde autour du cou,
+ses cheveux en broussaille et une barbe de trois
+jours. Le bohème plus que négligé, de sa première
+jeunesse, reparaissait dans le faux mondain à prétentions
+d'élégance, chaque fois qu'un coup de
+collier à donner le rendait à sa vraie nature. Et
+ces coups de collier revenaient souvent. Comme
+tous les ouvriers de lettres dont le temps est le
+seul capital, et qui n'organisent pas leur vie en
+conséquence, Claude était sans cesse en retard
+d'œuvres et d'argent, surtout depuis que sa liaison
+avec Colette le précipitait dans la plus ruineuse
+des dépenses, celle que font les jeunes gens
+avec les maîtresses qu'ils n'entretiennent pas.
+L'actrice avait bien, outre ses appointements du
+théâtre, vingt mille francs de rente viagère légués
+par un ancien amant, un grand seigneur russe,
+tué sous Plewna; mais les voitures, les bouquets,
+les dîners, les cadeaux se succédaient, exigeant
+des billets de banque et encore des billets de
+banque. Le produit des deux comédies était loin,
+et Claude les gagnait, ces malheureux billets
+bleus, dans l'entre-deux de ses énervantes débauches,
+en surchauffant son cerveau.</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Vous voyez,&nbsp;» dit-il en relevant sa face
+pâlie, et serrant les doigts de René d'une main
+fiévreuse, «&nbsp;encore à la tâche!... Quinze feuilletons
+à fournir tout de suite... Une affaire superbe
+avec la <i>Chronique Parisienne</i>, le nouveau
+journal à huit pages, dont Audry fait les fonds!
+Ils sont venus, l'autre jour, me demander un
+roman. Un franc la ligne. Je leur ai dit que
+je n'avais qu'à recopier... Mon cher, pas un
+mot d'écrit, pas ça... Mais une idée! Refaire
+<i>Adolphe</i> à la moderne, avec notre notation,
+notre couleur, notre sens des milieux... Ce
+sera bâclé, gâché! Ah! si ce n'était que cela!
+Mais savez-vous ce que c'est que d'écrire avec
+toutes les vipères de la jalousie dans le cœur?...
+Je suis à ma table, en train de griffonner une
+phrase; une idée s'est levée, je vais la tenir...
+Allons donc! Une voix me dit tout d'un coup:&mdash;Que
+fait Colette?...&mdash;Et je pose ma plume,
+et j'ai mal, j'ai mal... Ah! que j'ai mal!...
+Balzac prétendait avoir pesé ce que l'on dépense
+de substance cérébrale dans une nuit
+d'amour... Un demi-volume... et il ajoutait:&mdash;Il
+n'y a pas de femme qui vaille deux volumes
+par an...&mdash;Quelle sottise! Ce n'est pas l'amour
+physique qui use un artiste; mais ce souci, mais
+cette idée fixe, mais ce battement continu du
+cœur!... Est-ce qu'on peut penser et sentir à la
+fois?... Il faut choisir. Hugo n'a rien senti,
+jamais; ni ce même Balzac. S'il avait aimé sa
+M<sup>me</sup> Hanska, il lui aurait couru après à travers
+toute l'Europe, en se souciant de la <i>Comédie
+humaine</i> comme moi de cette ordure...&nbsp;» Et il
+ramassa les feuilles éparses sur son bureau.
+«&nbsp;Ah! mon cher René,&nbsp;» continua-t-il d'un air
+accablé, «&nbsp;gardez votre vie simple. J'espère que
+vous ne vous êtes pas laissé embobiner d'invitations
+et de visites par toutes ces grimpettes que
+vous avez rencontrées chez la comtesse.&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Je n'ai fait qu'une visite,&nbsp;» répondit René.
+«&nbsp;Devinez chez qui?... Chez madame Moraines.&nbsp;»
+Il était tout ému en prononçant ce nom.
+Puis, avec l'involontaire élan d'un amoureux
+qui, venu pour parler de sa maîtresse, recule
+devant cette conversation et détourne la critique,
+comme il écarterait avec la main la pointe menaçante
+d'un fer, il ajouta: «&nbsp;N'est-ce pas qu'elle
+est adorablement jolie et gracieuse, et avec des
+idées si élevées!... Est-ce que vous pensez aussi
+du mal de celle-là?...&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Bah!&nbsp;» dit Claude, qui, préoccupé de
+sa propre souffrance avait écouté René d'une
+oreille indifférente, «&nbsp;si on cherchait dans son
+passé ou son présent, on y trouverait bien quelque
+turpitude. Le crapaud que la princesse des contes
+de fée laisse tomber de sa bouche, toutes les
+femmes l'ont dans le cœur.&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Alors vous savez quelque chose sur
+elle?&nbsp;» interrogea le poète.</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Moi!&nbsp;» fit Claude que la voix de son
+ami étonna par son accent altéré. Il regarda le
+jeune homme, et il comprit. Lancé comme il
+était dans le monde parisien, il connaissait
+depuis longtemps les bruits qui couraient sur les
+relations de Suzanne avec le baron Desforges, et
+il y avait cru, avec cette naïveté, particulière aux
+misanthropes, qui leur fait d'abord admettre l'infamie
+comme probable. Cela trompe, quelquefois.
+Une seconde, il eut la tentation d'avertir au
+moins René de ces on-dit. Il se tut. Par prudence
+et pour ne pas se faire un ennemi de Desforges,
+au cas où Suzanne saurait qu'il avait parlé et le
+redirait au baron? Par pitié pour le chagrin que
+son discours causerait à René? Par cruel délice
+de se voir un compagnon de bagne,&mdash;car entre
+Suzanne et Colette, qui valait le moins? Par
+curiosité d'analyste et désir d'assister à la passion
+d'un autre? Qui établira le départ des motifs
+infiniment complexes dont une volonté soudaine
+est le résultat? Toujours est-il que Claude, après
+une demi-minute, et comme cherchant dans sa
+mémoire, termina ainsi sa phrase: «&nbsp;Si je sais
+quelque chose sur elle?... Pas le moins du monde.
+Je suis un <i>professional woman-hater</i>, comme disent
+les Anglais.&mdash;Je ne connais celle-là que pour
+l'avoir rencontrée un peu partout; et trouvée
+d'ailleurs moins sotte que la plupart... C'est vrai
+qu'elle est bien jolie...&nbsp;» Et par malice, ou pour
+jeter un coup de sonde dans le cœur de René, il
+ajouta: «&nbsp;Mes compliments!...&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Vous parlez comme si j'en étais amoureux,&nbsp;»
+répliqua René dont le visage s'empourpra
+de honte. Il était entré avec l'intention de célébrer
+les louanges de Suzanne à son ami, et voici
+que le ton narquois de Claude avait tranché
+cette confidence, à même ses lèvres, comme avec
+une lame aiguisée et froide.</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Ah! vous n'en êtes pas amoureux!...&nbsp;»
+reprit l'autre en ricanant d'un rire détestable.
+Puis, tout d'un coup, par un joli mouvement
+d'âme, comme il en avait, lorsque sa vraie et
+première nature reprenait le dessus, il dit:
+«&nbsp;Pardon!&nbsp;» et il serra la main du jeune homme.
+Il lut dans les yeux de ce dernier que ce mot
+et ce geste allaient provoquer une effusion; il
+l'arrêta: «&nbsp;Ne me racontez rien... Vous m'en
+voudriez ensuite... Je vous écouterais si mal
+aujourd'hui!... Je souffre trop et cela rend
+méchant...&nbsp;»</p>
+
+<p>Ainsi, même la fausse manœuvre de Suzanne
+tournait en faveur de son plan d'ensorcellement.
+Le seul homme dont elle eût à craindre l'hostilité
+venait de se condamner lui-même à ne point
+parler. Comme René avait besoin de déverser
+dans un confident le trop-plein de ses émotions,
+ce fut vers Émilie qu'il se tourna, et la pauvre
+Émilie, par une naïve vanité de sœur, se trouvait
+d'avance être la complice de l'inconnue qu'elle
+entrevoyait, par les yeux de son frère, comme
+auréolée d'un nimbe d'aristocratie! Dès le lendemain
+de la fête donnée chez la comtesse, elle
+avait bien compris, au récit du jeune homme,
+que madame Moraines était la seule de toutes
+les femmes rencontrées la veille à lui plaire
+véritablement, et elle avait deviné que c'était
+aussi la seule sur qui le poète eût produit une
+impression personnelle et vive. Les mères et les
+sœurs possèdent comme un sens particulier pour
+reconnaître ces nuances-là. Il ne lui avait pas
+fallu beaucoup d'efforts pour s'apercevoir des
+troubles de René, durant les jours suivants. Liée
+à lui par le double lien de la ressemblance morale
+et de l'affection, aucun sentiment ne pouvait
+traverser ce cœur fraternel sans qu'elle en éprouvât
+le contre-coup. Elle avait vu que René
+aimait, aussi clairement que si elle eût assisté,
+cachée, aux deux causeries de la rue Murillo. Et
+cet amour l'avait ravie sans qu'elle en fût jalouse,
+au lieu qu'elle avait été jalouse autrefois, autant
+qu'inquiète, de la liaison de son frère avec Rosalie.
+Avec la logique spéciale aux femmes, elle trouvait
+tout naturel que le poète eût un commencement
+d'intrigue avec une personne qui n'était
+pas libre. Elle admettait qu'aux hommes exceptionnels
+il faut une vie et une morale exceptionnelles,
+comme eux, et cet amour pour une grande
+dame, en même temps qu'il satisfaisait les rêves
+d'orgueil formés pour son idole, ne lui prendrait
+jamais rien, elle le sentait. La passion pour Rosalie,
+au contraire, lui était apparue comme un vol fait
+à sa tendresse. C'est que Rosalie lui ressemblait,
+qu'elle était de son monde, que René, enfin, ne
+pouvait s'attacher à elle que pour l'épouser et se
+faire une nouvelle vie de famille. Elle avait donc
+eu un accès de joie silencieuse à constater l'amour
+naissant de son frère. Et elle aurait bien voulu
+que de nouvelles confidences vinssent aussitôt
+compléter les premières, celles qu'il lui avait faites
+à son réveil, quelques heures seulement après la
+soirée de madame Komof. Ces confidences
+n'étaient pas venues, et elle ne les avait pas provoquées.
+Sa tendre finesse pressentait que l'ouverture
+du cœur de René n'en serait que plus
+complète, spontanée. Elle attendait donc, épiant
+au fond de ces yeux, dont elle connaissait si bien
+chaque regard, les signes de cette joie exaltée
+qui est comme la fièvre du bonheur. Elle se taisait
+d'autant plus qu'elle ne voyait guère René
+qu'en présence de Fresneau. Avec la lâcheté trop
+naturelle dans certaines situations fausses, le
+poète s'en allait de la maison, aussitôt levé, pour
+n'y rentrer qu'à l'heure du déjeuner. Il s'échappait
+de nouveau jusqu'au dîner et il sortait encore
+après afin d'éviter toute rencontre avec Rosalie.
+Le professeur, lui, ne remarquait même pas
+ce changement d'habitudes, tant sa distraction
+était profonde. Il n'en allait pas de même de
+madame Offarel qui, venue deux soirs de suite
+avec ses deux filles et n'ayant pas rencontré celui
+qu'elle considérait de droit comme son gendre,
+ne craignit pas de souligner cette absence insolite:</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Monsieur Larcher,&nbsp;» dit-elle, «&nbsp;présente
+donc M. René à une nouvelle comtesse tous les
+soirs, que nous ne le voyons plus jamais ici, ni
+chez nous d'ailleurs?&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;C'est vrai,&nbsp;» insista Fresneau, «&nbsp;on ne
+le voit plus. Où est-il allé?&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Il s'est remis à son <i>Savonarole</i>,&nbsp;» répondit
+Émilie, «&nbsp;et il passe ses soirées à la bibliothèque.&nbsp;»</p>
+
+<p>Le lendemain du jour où cette conversation
+avait été tenue, qui se trouvait être aussi le lendemain
+de la seconde visite chez Suzanne, la
+sœur fidèle entra chez son frère, dès le matin,
+pour tout lui rapporter. Elle le trouva qui préparait
+plusieurs feuilles d'un papier du Japon, dont elle
+lui avait fait présent autrefois. Il se proposait d'y
+copier, de son écriture la plus soignée, ceux de
+ses vers qu'il lirait à madame Moraines. La table
+était couverte de pages, noircies de lignes inégales.
+C'étaient ses poèmes, dont il avait déjà
+feuilleté la série. Émilie lui raconta son innocent
+mensonge, et il l'embrassa, tout joyeux, en disant:</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Comme tu es fine!&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Je suis ta sœur et je t'aime,&nbsp;» répondit-elle;
+«&nbsp;c'est trop simple.&nbsp;» Et prenant quelques-uns
+des papiers épars: «&nbsp;Est-ce que vraiment tu
+te décides à préparer ton volume?...&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Non,&nbsp;» fit-il, «&nbsp;mais je dois lire un choix
+de mes vers à une dame...&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;À madame Moraines,&nbsp;» dit Émilie vivement.</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Tu l'as deviné,&nbsp;» répondit le jeune
+homme avec un peu de trouble. «&nbsp;Ah! si tu
+savais!...&nbsp;»</p>
+
+<p>Et ce fut alors le débordement du flot amassé
+des confidences. Il fallut qu'Émilie écoutât un
+éloge enthousiaste de Suzanne et de ses moindres
+façons. René lui parlait dans la même
+phrase de l'admirable noblesse d'idées de cette
+femme et de la forme de ses petits souliers, de
+sa merveilleuse intelligence et du velours frappé
+de son buvard. Cet ébahissement puéril devant
+les minuties du luxe qui s'unissait à l'exaltation la
+plus poétique pour composer son amour, n'était
+pas fait pour étonner Émilie. Elle-même, n'avait-elle
+pas toujours associé dans sa tendresse pour
+son frère les plus grandes ambitions aux plus
+petits désirs? Elle aurait souhaité, par exemple,
+presque avec la même ardeur, qu'il eût du génie
+et des chevaux, qu'il écrivît <i>Childe Harold</i> et
+qu'il possédât réellement les quatre mille livres
+de revenu de lord Byron. Elle était sur ce point
+aussi naïvement plébéienne que lui, de cette race,
+excusable, après tout, de confondre l'aristocratie
+réelle des sentiments avec l'autre, l'apparente aristocratie
+des formes extérieures de la vie. Quand
+on appartient à une famille qui a connu les
+dépressions morales du métier, la seconde de ces
+aristocraties apparaît si aisément comme la condition
+de la première! Aussi les détails qui eussent
+fait croire à un observateur malveillant que
+René aimait Suzanne pour son décor, et non pour
+elle-même, charmèrent Émilie au lieu de la choquer,
+et elle avait si bien épousé la passion de
+son frère qu'elle lui dit en le quittant:</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Tu n'y es pour personne... Va, je saurai
+défendre ta porte... Mais tu me montreras les
+vers que tu lui liras... Choisis-les bien.&nbsp;»</p>
+
+<p>Ce travail de classement et de copie trompa
+l'ardeur du jeune homme, et lui permit d'attendre,
+sans trop se ronger, le jour de sa nouvelle
+visite au paradis de la rue Murillo. Les heures
+de solitude, coupées seulement de conversations
+avec Émilie, s'en allaient dans une douceur tour à
+tour et dans une mélancolie singulières. Tantôt
+l'image de Suzanne s'évoquait devant lui, délicieuse.
+Il posait sa plume, et les objets qui servaient
+de cadre à ses séances de labeur s'évanouissaient,
+comme par magie. Au lieu des
+parois rouges de sa chambre, c'était le petit salon
+de madame Moraines qu'il avait sous les yeux.
+Il ne voyait plus ses chers Albert Durer, ses
+Gustave Moreau, ses Goya, son intime bibliothèque
+où l'<i>Imitation</i> coudoyait <i>Madame Bovary</i>, les
+deux arbres défeuillés du jardinet se profilant en
+noir sur le bleu du ciel... Mais Suzanne était près
+de lui, avec ses gestes menus et souples, son port
+de tête, certaine nuance de lumière sur l'or de
+ses cheveux, l'éclat de son teint et sa transparence
+rose. Cette apparition, qui n'avait rien
+d'un pâle et immatériel fantôme, parlait aux
+sens de René, d'une manière qui eût dû lui faire
+comprendre combien les attitudes de madame
+Moraines masquaient en elle la vraie femme, la
+courtisane voluptueuse et raffinée. Il ne s'en rendait
+pas compte, et, tout en la désirant physiquement
+jusqu'au délire, il croyait n'avoir pour elle
+que le culte le plus éthéré. C'est là un phénomène
+de mirage sentimental assez fréquent chez
+les hommes chastes, et qui les livre comme une
+proie sans défense aux plus grossières duperies.
+Cette incapacité de juger leurs propres sensations
+les rend plus incapables encore de juger les manœuvres
+des femmes qui remuent en eux tous les
+trésors accumulés de la vie. Le poète, en revanche,
+devenait parfaitement lucide, quand l'image de
+Suzanne cédait la place à celle de Rosalie. En
+feuilletant au hasard ses papiers, il rencontrait
+sans cesse quelque page en tête de laquelle il
+avait écrit enfantinement: «&nbsp;Pour la fleur,&nbsp;»
+c'était Rosalie qu'il désignait ainsi aux temps déjà
+lointains où il l'aimait; alors il lui composait un
+petit poème presque chaque jour.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>Ô Rose de candeur et de sincérité</i>,<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>lui disait-il à la fin d'un de ces poèmes. Lorsque
+des vers pareils à celui-là tombaient sous ses
+regards, il devait encore poser la plume, et les
+choses autour de lui s'évanouissaient de nouveau,
+mais cette fois pour céder la place à une
+vision torturante... Le rez-de-chaussée des Offarel
+s'évoquait, froid et silencieux. La vieille mère
+allait et venait parmi ses chats. Angélique feuilletait
+son dictionnaire anglais, et Rosalie le
+regardait, lui, René. Oui, elle le regardait à travers
+l'espace, avec des yeux sans un reproche,
+mais où il lisait l'infinie détresse. Il savait,
+comme s'il eût été auprès d'elle, là-bas, et la douleur
+de sa jalousie, et qu'elle avait deviné son
+secret. Sans cela eût-il eu cette épouvante d'affronter
+ces yeux de jeune fille? Ah! s'il pouvait
+aller lui dire: «&nbsp;Ne soyons plus qu'amis!...&nbsp;»
+C'était son devoir d'agir de la sorte. La loyauté
+absolue est le seul moyen que l'on conserve de
+s'estimer soi-même dans ces tarissements d'amour
+qui sont comme les banqueroutes frauduleuses
+du cœur. Puis il repoussait cette loyauté par
+cette sorte de faiblesse où l'égoïsme a sa part
+autant que la pitié. Il reprenait la plume, il se
+disait, comme il avait fait dès le premier jour:
+«&nbsp;Gagnons du temps,&nbsp;» et il essayait de travailler.
+Il lui fallait s'interrompre de rechef, il sentait
+Rosalie souffrir. Il songeait aux nuits qu'elle
+passait à pleurer. Car, de cet être naïf et qui lui
+avait donné tout son cœur, il connaissait chaque
+habitude. Elle lui avait raconté bien souvent
+qu'elle n'avait que la nuit pour se livrer à ses
+peines, quand elles étaient trop fortes... Alors il
+appuyait sa tête dans ses mains, et il se disait:
+«&nbsp;Est-ce ma faute?...&nbsp;» jusqu'à ce que la vision
+passât.</p>
+
+<p>Une loi de notre nature veut que nos passions
+soient d'autant plus fortes qu'elles ont eu plus
+d'obstacles à vaincre, en sorte que le remords de
+sa trahison envers la pauvre Rosalie eut surtout
+pour résultat d'aviver l'émotion de René tandis
+qu'il allait au rendez-vous fixé par madame Moraines.
+Cette dernière l'attendait de son côté
+avec une impatience presque fébrile, dont elle
+s'étonnait elle-même. Elle avait guetté le jeune
+homme à ses diverses sorties, puis à l'Opéra,
+quand le vendredi était revenu. Si elle avait rencontré
+ses yeux fixés sur elle avec cette naïve
+adoration, compromettante comme un aveu, elle
+aurait dit: «&nbsp;Quel imprudent!...&nbsp;» Ne pas le
+voir lui donna un petit accès de doute qui porta
+son caprice à son comble. Elle était d'autant plus
+profondément remuée par cette visite, qu'elle la
+considérait comme décisive. C'était la troisième
+fois qu'elle recevait René, et, sur ces trois fois,
+deux à l'insu de son mari. Elle ne pouvait, vis-à-vis
+de ses gens, aller au delà. Paul, qui n'y
+entendait pas malice, lui avait dit à dîner, deux
+jours auparavant:</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Nous avons causé de René Vincy, Desforges
+et moi. Il ne lui a pas fait bonne impression.
+Décidément, il vaut mieux ne pas voir de
+près les auteurs dont on admire les œuvres...&nbsp;»</p>
+
+<p>Si le domestique qui avait introduit le poète
+s'était trouvé dans la salle à manger, au moment
+où son mari prononçait cette phrase, Suzanne
+aurait dû parler. Le même hasard pouvait se
+reproduire, demain, après-demain. Aussi s'était-elle
+juré qu'elle trouverait, dans la conversation,
+un moyen de fixer à René un rendez-vous ailleurs
+que chez elle. Tout de suite l'idée lui était
+venue de quelque course avec le jeune homme,
+sous prétexte de curiosité: une rencontre à Notre-Dame,
+par exemple, ou dans quelque vieille
+église assez éloignée du Paris mondain pour
+qu'elle fût presque sûre de ne courir aucun danger.
+Elle avait compté, pour provoquer ce rendez-vous
+sans en avoir l'air, sur quelques vers à
+relever parmi ceux que René lui lirait. Elle était
+donc là, de nouveau en toilette de ville, car,
+ayant dû assister le matin à une messe de mariage,
+elle n'avait pas quitté sa robe mauve un
+peu parée, qui lui seyait comme une robe du
+soir, tant elle mettait en valeur les rondeurs de
+son buste, celles de ses épaules et la sveltesse de
+sa taille. Ainsi vêtue, assise sur un fauteuil bas
+qui lui permettait de montrer, en s'abandonnant
+un peu, la ligne adorable de son corps, elle pria
+le jeune homme, après les banalités forcées de
+tout début de causerie, de commencer sa lecture.
+Elle l'écoutait réciter sa poésie sans s'étonner de
+cet accent spécial, un peu chantant, un peu traînant,
+dont les cénacles actuels ont l'habitude. Son
+immobile visage et ses grands yeux intelligents
+semblaient indiquer la plus profonde attention.
+Quelquefois seulement, elle hasardait,&mdash;on eût
+dit malgré elle,&mdash;un: «&nbsp;Comme c'est beau!...&nbsp;»
+ou bien un: «&nbsp;Voulez-vous répéter ces vers-ci, je
+les aime tant!...&nbsp;» En réalité les vers du poète
+lui étaient aussi indifférents qu'inintelligibles. Il
+faut, pour pénétrer même superficiellement l'œuvre
+d'un artiste moderne,&mdash;lequel se double
+toujours d'un critique et d'un érudit,&mdash;un développement
+d'esprit qui ne se rencontre que chez
+un petit nombre de femmes du monde, assez
+amoureuses des choses de l'esprit pour continuer
+de lire et de penser, au milieu de la vie la plus
+contraire à toute étude et à toute réflexion.
+Ce qui tendait le joli visage de Suzanne et fixait
+ses yeux bleus, c'était le désir de ne pas laisser
+passer le mot inévitable auquel accrocher son
+projet. Mais les vers succédaient aux vers, les
+stances aux sonnets, sans qu'elle eût pu saisir de
+quoi justifier d'une manière vraisemblable le tour
+qu'elle voulait donner à l'entretien. Et quel dommage!
+Car les yeux de René, eux, qui se détachaient
+sans cesse de la page, sa voix qui se faisait
+voilée par instants, le tremblement de ses
+mains en tournant les feuilles, tout révélait que
+la comédie d'admiration achevait d'enivrer en
+lui le Trissotin qui veille chez tout auteur. Et il ne
+restait plus qu'une pièce!... Mais celle-là, que le
+poète avait gardée pour la fin, comme sa préférée,
+avait un titre qui fut pour Suzanne une
+révélation: <i>les Yeux de la Joconde</i>. C'était un
+assez long morceau, à demi métaphysique, à
+demi descriptif, dans lequel l'écrivain s'était cru
+original en rédigeant en vers sonores tous les
+lieux communs que notre âge a multipliés autour
+de ce chef-d'œuvre. Peut-être faut-il voir simplement,
+dans ce portrait d'une Italienne, une étude
+du plus franc naturalisme et du plus technique,
+une de ces luttes contre le métier qui paraissent
+avoir été la principale préoccupation de Léonard.
+N'aurait-il pas voulu saisir cette chose insaisissable,
+une physionomie en mouvement, et peindre
+ce qui n'est qu'une nuance aussitôt disparue, le
+passage de la bouche sérieuse au sourire? Toujours
+est-il que René, enfantinement fier que son
+nom ressemblât au nom du village qui sert à
+désigner le plus subtil des maîtres de la Renaissance,
+avait condensé là en trente strophes une
+philosophie entière de la nature et de l'histoire.
+Il aurait donné, pour ce pot-pourri symbolique,
+toutes les scènes du <i>Sigisbée</i>, qui n'étaient que
+naturelles et passionnées,&mdash;deux qualités bonnes
+pour les badauds! Quel fut donc son ravissement
+d'entendre la voix de madame Moraines lui dire:</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Si je me permettais d'avoir une préférence,
+je crois que c'est la pièce qui me plairait
+davantage... Comme vous sentez les arts! C'est
+avec vous qu'il faudrait voir les chefs-d'œuvre
+des grands peintres. Je suis sûre que si j'allais
+au Musée en votre compagnie, vous me montreriez
+dans les tableaux tant de choses que je devine,
+sans les comprendre... J'ai fait souvent
+de longues séances au Louvre, mais toute
+seule.&nbsp;»</p>
+
+<p>Elle attendit. Depuis que René avait commencé
+la lecture de cette dernière pièce, elle se
+disait: «&nbsp;Que je suis sotte de ne pas y avoir
+pensé plus tôt,&nbsp;» tout en clignant ses paupières
+comme pour mieux retenir un rêve de beauté.
+Elle avait prononcé sa phrase avec l'idée qu'il ne
+laisserait certainement point passer cette occasion
+de la revoir. Il lui proposerait une expédition
+ensemble au Louvre, qu'elle accepterait,
+après s'être savamment et suffisamment défendue.
+Elle vit la demande sur sa bouche, et aussi
+qu'il n'oserait pas la formuler. Ce fut donc elle
+qui continua:</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Si je n'avais pas peur de vous voler votre
+temps?...&nbsp;»</p>
+
+<p>Puis, avec un soupir:</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;D'ailleurs nous nous connaissons trop
+peu.&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Ah! Madame,&nbsp;» fit le jeune homme,
+«&nbsp;il me semble que je suis votre ami depuis si
+longtemps!&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;C'est que vous sentez combien peu je
+suis coquette,&nbsp;» répondit-elle avec un bon et
+simple sourire. «&nbsp;Et je vais vous le prouver une
+fois de plus. Voulez-vous me montrer le Louvre
+un des jours de la semaine qui vient?&nbsp;»</p>
+
+
+
+<hr style="width: 33%;" />
+<h2><a name="XI" id="XI"></a>XI</h2>
+
+<h2>DÉCLARATIONS</h2>
+
+
+<p>Le rendez-vous avait été fixé pour le
+mardi suivant, à onze heures, dans le
+Salon Carré. Tandis qu'un fiacre la
+conduisait vers le vieux palais, Suzanne supputait,
+pour la dixième fois, les côtés dangereux de sa
+matinale escapade. «&nbsp;Non, ce n'est pas bien raisonnable,&nbsp;»
+concluait-elle, «&nbsp;et si Desforges sait
+que je suis sortie? Bah! il y a le dentiste...&mdash;Et
+si je rencontre quelqu'un de connaissance?
+Ce n'est guère probable...&mdash;Hé bien! je raconterai
+juste ce qu'il faut de la vérité.&nbsp;» C'était là
+un de ses grands principes: mentir le moins
+possible, se taire beaucoup, et ne jamais discuter
+les faits démontrés. Elle se voyait donc, disant
+à son mari, au baron lui-même, si le hasard rendait
+cette phrase nécessaire: «&nbsp;Je suis montée au
+Louvre en passant, ce matin. J'ai eu la bonne
+chance d'y trouver le jeune poète de la comtesse
+Komof, qui m'a un peu guidée dans le musée...
+Comme il a été intéressant!...&nbsp;»&mdash;«&nbsp;Oui,&nbsp;»
+se répondait-elle à elle-même, «&nbsp;pour une fois
+cela passera... Mais ce serait fou de recommencer
+souvent...&nbsp;» D'autres idées s'emparaient d'elle
+alors, moins sèchement positives. L'attente de ce
+qui se passerait dans cette entrevue avec René la
+remuait plus profondément qu'elle n'aurait voulu.
+Elle avait joué à la madone avec lui, et le moment
+était venu de descendre de l'autel où le
+jeune homme l'avait admirée pieusement. Son
+instinct de femme avait combiné un plan hardi:
+amener le poète à une déclaration, répondre par
+un aveu de ses sentiments à elle, puis le fuir
+comme en proie au remords, afin de se ménager
+le retour qui lui conviendrait, à elle. Ce plan
+devait, en bouleversant le cœur de René, suspendre
+en lui tout jugement et faire absoudre
+chez elle toutes les folies. Il était hardi, mais
+subtil, et par-dessus tout il était simple. Il n'allait
+pas néanmoins sans de réelles difficultés. Que
+le poète traversât une minute de défiance, et tout
+était perdu. Suzanne eut un battement de cœur
+à cette pensée. Que de femmes se sont trouvées,
+comme elle, dans cette situation singulière, d'avoir
+mis le mensonge le plus complexe au service de
+leur sincérité, si bien qu'elles doivent continuer
+leur personnage factice, pour que leurs véritables
+sentiments obtiennent satisfaction! Quand les
+hommes, pour qui ces femmes-là ont eu la tendre
+hypocrisie de jouer ainsi un rôle, découvrent
+ce mensonge, ils entrent d'ordinaire dans des
+indignations et des mépris qui attestent assez
+combien la vanité fait le fond de presque tous les
+amours. «&nbsp;Allons,&nbsp;» se dit Suzanne, «&nbsp;me voici
+à trembler comme une pensionnaire!...&nbsp;» Elle
+sourit à cette pensée qui lui fut une douceur,
+parce qu'elle lui prouva une fois de plus la vérité
+du sentiment qu'elle éprouvait, et elle sourit
+encore au moment où, descendue de son fiacre,
+elle traversa la cour carrée, de reconnaître à la
+grande horloge qu'elle arrivait bien exactement
+à l'heure: «&nbsp;Toujours la pensionnaire!...&nbsp;» se
+répéta-t-elle. Puis elle eut un petit passage de
+peur, à l'idée que si René arrivait, lui, derrière
+elle, il la verrait obligée de demander à un gardien
+l'entrée du musée, elle qui s'était vantée d'y
+venir sans cesse. Elle n'y avait pas mis trois fois
+les pieds dans sa vie, ces pieds fins qui traversaient
+la vaste cour dans leurs bottines lacées,
+comme s'ils avaient su le chemin depuis toujours.
+«&nbsp;Que je suis enfant!&nbsp;» reprenait la voix intérieure,
+celle de l'élève de Desforges, instruite
+sur la vie comme un vieux diplomate. «&nbsp;Il est là-haut,
+à m'attendre, depuis une demi-heure!&nbsp;»
+Elle ne put s'empêcher de jeter autour d'elle un
+regard inquisiteur, tandis qu'elle se renseignait
+auprès d'un des employés. Mais ses pressentiments
+de coquette ne l'avaient pas trompée, et
+elle ne fut pas plutôt à la porte qui débouche
+de la galerie d'Apollon sur le Salon Carré,
+qu'elle aperçut René, adossé contre la barre
+d'appui, au bas de la noble toile décorative de
+Véronèse qui représente la <i>Madeleine lavant les
+pieds du Sauveur</i>, et en face des célèbres <i>Noces
+de Cana</i>. Dans l'enfantillage de ses timidités, le
+pauvre garçon avait cru devoir s'endimancher de
+son mieux pour venir au-devant de cette femme,
+qui lui figurait, outre une madone, la «&nbsp;femme
+du monde,&nbsp;»&mdash;l'espèce d'entité vague et chimérique
+qui flotte devant le regard de tant de
+jeunes bourgeois, et leur résume le bizarre ensemble
+de leurs idées les plus fausses. Il avait
+la taille prise dans sa redingote la plus ajustée.
+Quoique le matin fût très froid, il n'avait point
+mis de pardessus. Il n'en possédait qu'un seul, et
+qui, datant du début de l'hiver, ne sortait pas de
+chez le tailleur où l'avait conduit son ami Larcher.
+Avec son chapeau haut de forme et tout
+neuf, ses gants neufs, ses bottines neuves, il
+était presque parvenu à se donner une tenue de
+gravure de mode qui contrastait assez comiquement
+avec sa physionomie romantique. Il aurait
+pu se rendre plus ridicule encore, que Suzanne
+aurait trouvé dans ce ridicule des raisons de le
+désirer davantage. Les femmes amoureuses sont
+ainsi. Elle se rendit compte qu'il avait eu peur de
+n'être pas assez beau pour lui plaire, et elle
+s'arrêta sur le pas de la porte, quelques secondes,
+afin de jouir de l'anxiété qu'exprimait le naïf
+visage du jeune homme. Quand il l'aperçut
+lui-même, quel soudain afflux de tout son sang
+sur ce visage qu'encadrait l'or soyeux de sa barbe
+blonde! Quel éclair dans le bleu sombre et angoissé
+de ses yeux! «&nbsp;C'est un bonheur qu'il n'y
+ait personne pour le voir m'aborder,&nbsp;» songea-t-elle;
+mais la blanche lumière qui tombait du
+plafond vitré du salon n'éclairait, en dehors
+d'eux, que des peintres en train de disposer leur
+chevalet ou leur échelle pour le travail de la
+journée, et des touristes, leur guide à la main.
+Suzanne, qui s'assura de cette solitude par un
+simple regard, put donc se laisser aller au plaisir
+que lui causait le trouble de René s'avançant vers
+elle, et, d'une voix étouffée par l'émotion, il lui
+disait:</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Ah! je n'aurais jamais espéré que vous
+viendriez...&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Pourquoi donc?&nbsp;» répondit-elle avec un
+air de candeur étonnée. «&nbsp;Vous me croyez donc
+bien incapable de me lever matin? Mais quand
+je vais visiter mes pauvres, je suis debout et
+habillée dès les huit heures...&nbsp;» Et ce fut dit!...
+Sur un ton à la fois modeste et gai,&mdash;celui
+d'une personne qui ne croit pas raconter d'elle-même
+quelque chose d'extraordinaire, tant il lui
+semble naturel d'être ainsi, le ton d'un officier
+qui dirait: «&nbsp;Quand nous chargions l'ennemi...&nbsp;»
+Le plaisant était que de sa vie elle n'avait
+hasardé la pointe de son pied dans un intérieur
+de pauvre. Elle avait horreur de la misère comme
+de la maladie, comme de la vieillesse, et son
+égoïsme élégant ignorait presque l'aumône. Mais
+celui qui, en ce moment, aurait dévoilé cet
+égoïsme à René, lui aurait paru le plus infâme
+des blasphémateurs. Elle resta une minute, après
+avoir laissé tomber cette phrase de sœur de charité
+laïque, à en savourer l'effet. Les yeux de
+René traduisaient cette foi béate qui semble à
+ces jolies comédiennes une dette si légitime
+qu'elles disent volontiers, de celui qui la leur refuse,
+qu'il n'a pas de cœur. Puis, comme pour se
+soustraire à une admiration qui gênait sa simplicité,
+elle reprit:</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Vous oubliez que vous êtes mon guide
+aujourd'hui. Je ferai celle qui ne connaît rien de
+tous ces tableaux. Je verrai si nous avons les
+mêmes goûts.&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Mon Dieu!&nbsp;» pensa René, «&nbsp;pourvu que
+je ne lui montre pas quelques toiles qui lui donnent
+une mauvaise opinion de moi!...&nbsp;» Les
+femmes les plus médiocres excellent, pourvu
+qu'elles le veuillent, à mettre ainsi un homme qui
+leur est de tous points supérieur dans cette sensation
+d'infériorité. Mais déjà ils allaient, lui la
+conduisant auprès des chefs-d'œuvre qu'il supposait
+devoir lui plaire. Les grandes et les petites
+salles de ce cher musée, il les connaissait si bien!
+Il n'y avait pas une de ces peintures à laquelle
+ne se rattachât le souvenir de quelque rêverie
+de sa jeunesse, tout entière passée à parer
+d'images de beauté la chapelle intime que nous
+portons tous en nous avant vingt ans,&mdash;pure
+chapelle que nos passions se chargent bien
+vite de transformer en un mauvais lieu! Ces
+pâles, ces nobles fresques de Luini qui déploient
+leurs scènes pieuses dans l'étroite chambre, à
+droite du Salon Carré, qu'il était venu de fois
+prier devant elles, quand il souhaitait de donner
+à sa poésie le charme suave, la manière large et
+attendrissante du vieux maître lombard! La sèche
+et puissante <i>Mise en croix</i> de Mantegna, dans
+l'autre petite salle, à l'entrée de la grande galerie,
+portion détachée du magnifique tableau de l'église
+San-Zeno à Vérone, il en avait repu ses yeux
+des heures entières, comme aussi du plus adorable
+des Raphaëls, de ce saint Georges qui assène
+un si furieux coup d'épée au dragon,&mdash;héros
+idéal en train d'éperonner un cheval blanc caparaçonné
+de harnais roses, sur une pelouse verte et
+fraîche, comme la jeunesse, comme l'espérance!
+Mais les portraits surtout avaient fait l'objet de
+ses plus fervents pèlerinages, depuis ceux d'Holbein,
+de Philippe de Champaigne et du Titien,
+jusqu'à celui de cette femme fine et mystérieuse,
+attribuée simplement par le catalogue à l'école
+vénitienne, et qui porte un chiffre dans sa chevelure.
+Il aimait à croire, avec un habile commentateur,
+que ce chiffre signifie Barbarelli et Cecilia&mdash;le
+nom du Giorgione et celui de la
+maîtresse pour laquelle la légende veut que ce
+grand artiste soit mort. Cette romanesque et
+tragique légende, il l'avait racontée jadis à Rosalie,
+dans une visite au Louvre et à cette même
+place, devant ce même portrait. Il se surprit la
+racontant à Suzanne, presque avec les mêmes
+mots:</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Le peintre l'aimait, et elle l'a trahi pour
+un de ses amis... Il s'est représenté lui-même
+dans un tableau qui est à Vienne, regardant
+avec ses beaux yeux tristes cet ami qui s'approche
+de lui, et dans la main de ce Judas, placée derrière
+le dos, brille le manche d'un poignard...&nbsp;»</p>
+
+<p>Oui, les mêmes mots!... Quand il les avait
+dits à Rosalie, elle avait levé vers lui ses prunelles
+où se lisait distinctement cette phrase:
+«&nbsp;Comment peut-on trahir celui qui vous
+aime?...&nbsp;» Mais elle ne l'avait pas prononcée, au
+lieu que Suzanne, après avoir fixé avec une curiosité
+singulière l'énigmatique femme aux lèvres
+minces, au regard profond, soupira en secouant
+sa tête blonde:</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Et elle a un air tellement doux. C'est
+effrayant de penser que l'on peut mentir avec
+une physionomie si pure!...&nbsp;»</p>
+
+<p>Tout en parlant, elle aussi tournait vers le
+jeune homme ses prunelles, aussi claires que
+celles de Rosalie étaient sombres, et il sentit un
+étrange remords lui serrer le cœur. Par une de
+ces ironies de la vie intérieure, comme en produit
+le secret contraste des consciences, Suzanne,
+heureuse, jusqu'au ravissement, de cette promenade
+parmi les toiles qu'elles faisait semblant de
+regarder, s'amusait avec délices de l'impression
+que sa beauté produisait sur son compagnon, et
+pas une ombre ne passait sur son bonheur, tandis
+que lui, le candide enfant, se reprochait, comme
+une double perfidie, de conduire cette idéale
+créature à travers ces salles où il s'était déjà promené
+avec une autre! La fatale comparaison
+qui, depuis sa rencontre avec madame Moraines,
+pâlissait, décolorait dans son esprit la pauvre
+petite Offarel, s'imposait plus forte que jamais.
+Le fantôme de sa fiancée flottait devant lui,
+humble comme elle, et il regardait Suzanne
+marcher, sœur vivante des beautés aristocratiques
+évoquées sur les toiles par les maîtres anciens.
+Ses cheveux dorés brillaient sous le chapeau du
+matin. Son buste se moulait dans une espèce de
+courte jaquette en astrakan. La petite étoffe
+grise de sa jupe tombait en plis souples. Elle
+tenait à la main un manchon, assorti à son corsage,
+d'où s'échappait un coin de mouchoir
+brodé, et elle élevait par instants ce petit manchon
+au-dessus de ses yeux, afin de se ménager
+le jour nécessaire à bien voir le tableau. Ah!
+comment la présente n'eût-elle pas eu raison de
+l'absente, et la femme élégante de la modeste, de
+la simple jeune fille,&mdash;d'autant plus que chez
+Suzanne, toutes les délicatesses du goût esthétique
+le plus raffiné semblaient s'unir à ce
+charme exquis d'aspect et d'attitude? Elle qui
+n'aurait pas su distinguer un Rembrandt d'un
+Pérugin, ou un Ribeira d'un Watteau, tant son
+ignorance était absolue; elle avait une façon
+d'écouter ce que lui disait René, et un art
+d'abonder dans le sens de ses idées, qui aurait
+fait illusion à de plus habiles connaisseurs du
+mensonge féminin, que ce poète de vingt-cinq
+ans. Il y avait même pour lui dans cette promenade
+quelque chose de si complet, une telle
+réalisation de ses plus secrètes chimères que cet
+extrême atteint lui faisait mal. L'heure avançait,
+et il se sentait saisi d'une émotion indéfinissable
+où tout se mélangeait: l'excitation nerveuse où
+la vue des chefs-d'œuvre jette toujours un
+artiste, le remords d'une coupable duplicité,
+comme d'une profanation de son passé par son
+présent, et de son présent par son passé, le sentiment
+aussi de la fuite irréparable de cette
+heure. Oui, elle s'en allait, cette heure douce
+que tant d'heures suivraient, vides, froides, noires,
+et jamais, non, jamais, il n'oserait demander
+à son adorable compagne de recommencer cette
+promenade! Elle, la spirituelle épicurienne, était
+en train de prolonger le délice de cette possession
+morale du jeune homme, comme elle aurait
+prolongé le délice d'une possession physique.
+Voluptueusement, savamment, elle l'étudiait,
+sans en avoir l'air, du coin de son œil bleu, si
+doux entre ses longs cils d'or. Elle ne se rendait
+pas un compte exact de toutes les nuances d'idées
+qu'il traversait. Elle le connaissait déjà très bien
+dans l'intime de sa nature, mais elle ignorait presque
+tout des faits positifs de son existence, au
+point qu'elle se demandait parfois avec un tressaillement
+s'il n'était pas vierge. Elle ne pouvait
+pas suivre le détail des variations de sa
+pensée, mais elle n'avait pas de peine à constater
+qu'il la regardait maintenant beaucoup plus
+que les tableaux, et aussi qu'il roulait dans la
+détresse, minute par minute. Elle l'attribuait,
+cette détresse, à une brûlure de timidité qui lui
+plaisait tant à rencontrer. Elle y sentait un désir
+de sa personne, aussi passionné que craintif et
+respectueux. Et que cela lui plaisait d'être désirée,
+avec cette pudeur! Elle mesurait mieux l'abîme
+qui séparait son petit René,&mdash;comme elle l'appelait
+déjà tout bas, pour elle seule,&mdash;des hardis
+et redoutables viveurs qui composaient son
+milieu habituel. Ses regards, à lui, ne la déshabillaient
+pas. Ils l'aimaient. Ils souffraient aussi, et
+cette souffrance la décida enfin à se faire faire
+cette déclaration qu'elle s'était promis de provoquer.</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Ah! mon Dieu!&nbsp;» s'écria-t-elle tout d'un
+coup, en s'appuyant d'une main à la barre qui
+court le long des tableaux, et levant vers René
+un visage où le sourire dissimulait une douleur
+aiguë. «&nbsp;Ce n'est rien,&nbsp;» ajouta-t-elle en voyant
+le jeune homme bouleversé, «&nbsp;je me suis un peu
+tourné le pied sur ce parquet glissant...&nbsp;» et,
+debout sur une de ses jambes et avançant ce
+pied soi-disant malade, elle le remua dans sa
+souple bottine, avec un gracieux effort. «&nbsp;Dix
+minutes de repos, et il n'y paraîtra plus, mais il
+faut que vous me serviez de bâton de vieillesse...&nbsp;»</p>
+
+<p>Elle prononça ce triste mot avec sa bouche
+jeune, et elle prit le bras du poète qui l'aida
+presque pieusement à marcher, sans se douter
+que cet accident imaginaire n'était qu'un petit
+épisode de plus dans l'amoureuse comédie où
+il jouait son rôle, lui, de bonne foi. Elle avait
+soin de s'incliner un peu, pour que cette légère
+pesée de son corps redoublât en lui l'ardeur du
+désir, pour que sa gorge frôlât le coude du jeune
+homme et le fît tressaillir, pour que cette sensation
+du mouvement communiqué achevât de le
+griser. Et ce manège réussit trop bien. Il ne pouvait
+même plus parler, envahi qu'il était, pénétré,
+possédé par la présence de cette femme dont
+il respirait maintenant, d'une manière plus distincte,
+l'imperceptible parfum. À peine s'il se
+hasardait à la regarder, et il rencontrait alors,
+tout près de lui, ce profil, à la fois mutin et fier,
+cette joue comme idéalement rosée, la pourpre
+vive de ces lèvres sinueuses qu'un joli sourire de
+tendre malice plissait par instants, puis, quand
+leurs yeux se croisaient, ce sourire se changeait
+en une expression de sympathie ouverte qui rassurait
+la timidité de René. Cela, elle le sentait à
+la façon plus hardie dont il lui donnait le bras.
+Elle avait eu bien soin de choisir pour cette hypocrisie
+de sa fausse entorse une des salles les plus
+isolées qu'ils eussent traversées, celle des Lesueur.
+Ils suivirent ainsi, au bras l'un de l'autre, un petit
+couloir; ils entrèrent dans une des galeries de l'école
+française, et ils arrivèrent dans un salon, à
+cette époque-là tout sombre et désert, celui où
+se trouvaient appendus les grands tableaux de
+Lebrun représentant les victoires d'Alexandre. La
+galerie des Ingres et des Delacroix, qui débouche
+aujourd'hui sur ce salon, n'était pas ouverte alors,
+et au milieu se trouvait un grand divan rond garni
+de velours vert. C'était un coin, à cette heure-là et
+au milieu de Paris, plus abandonné qu'une salle
+de musée de province, et où l'on pouvait causer
+indéfiniment sans autre témoin que le gardien
+qui s'occupait lui-même à bavarder avec son collègue
+de la pièce voisine. Suzanne avisa cette
+place d'un coup d'œil; elle dit à René en lui
+montrant le canapé:</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Voulez-vous que nous nous asseyions là
+un instant? Je suis déjà mieux...&nbsp;»</p>
+
+<p>Il y eut entre eux un nouveau passage de
+silence. Tout les enveloppait de solitude, depuis
+le bruit de la cour du Carrousel qui leur arrivait,
+indistinct, par les deux hautes fenêtres, jusqu'à
+la demi-clarté de la salle. La détresse du jeune
+homme augmentait encore par ce tête-à-tête, qui
+aurait dû lui être un encouragement à se déclarer.
+Il se disait: «&nbsp;Qu'elle est jolie! Qu'elle est fine!...
+Et elle va s'en aller, et je ne la verrai plus. Je dois
+tant lui déplaire, je me sens paralysé près d'elle,
+incapable, de parler.&nbsp;»&mdash;«&nbsp;Jamais,&nbsp;» songeait
+Suzanne, «&nbsp;je n'aurai une meilleure occasion.&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Vous êtes triste,&nbsp;» reprit-elle tout haut,
+et le regardant avec des yeux où la coquetterie
+se déguisait en une sympathie affectueuse, presque
+celle d'une sœur: «&nbsp;Je l'ai bien vu dès mon
+arrivée,&nbsp;» continua-t-elle, «&nbsp;mais je ne suis pas
+assez votre amie pour que vous me disiez vos
+peines...&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Non,&nbsp;» fit René, «&nbsp;je ne suis pas triste.
+Comment le serais-je? puisque je n'ai que des
+sujets de bonheur...&nbsp;»</p>
+
+<p>Elle le regarda de nouveau avec une physionomie
+de surprise et d'interrogation qui signifiait:
+«&nbsp;Ces sujets de bonheur, dites-les-moi
+donc...&nbsp;» René crut lire cette demande en effet
+dans ces claires prunelles; mais il n'osa pas comprendre.
+Il se jugeait, en toute sincérité de conscience,
+tellement inférieur à cette femme, que
+même découvrir, en entier, le culte qu'il lui avait
+déjà voué, lui paraissait au-dessus de ses forces.
+Tout le séduisant manège de Suzanne, dans
+lequel il lui était impossible de reconnaître un
+calcul, cesserait du coup s'il parlait, et il reprit,
+comme si sa phrase se fût appliquée seulement
+aux circonstances générales de sa vie:</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Claude Larcher me le dit souvent, que
+je n'aurai pas de plus belle époque dans ma destinée
+littéraire. Il y a quatre moments, prétend-il,
+dans l'existence d'un écrivain: celui où on
+l'ignore, celui où on l'acclame pour désespérer ses
+aînés, celui où on le diffame, parce qu'il triomphe;
+le quatrième, où on lui pardonne, parce
+qu'on l'oublie... Ah! que je regrette que vous ne
+le connaissiez pas mieux, il vous plairait tant!...
+Si vous saviez comme il aime les Lettres, c'est
+pour lui une religion!...&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Il est un peu trop naïf tout de même,&nbsp;»
+songea Suzanne, mais elle était trop intéressée
+au résultat de cet entretien pour se laisser aller à
+un mouvement d'impatience. Elle s'empara de ce
+que René venait de dire, et elle répondit, interrompant
+ainsi l'éloge inutile de Claude: «&nbsp;Une
+religion!... C'est vrai, vous sentez ainsi, vous
+autres... J'ai une de mes amies qui en a fait la
+mélancolique expérience et qui me le répète toujours:
+une femme ne devrait pas s'attacher à
+un artiste. Il ne l'aimera jamais autant qu'il aime
+son art...&nbsp;»</p>
+
+<p>Elle prit, pour rappeler cette parole prêtée
+gratuitement à cette amie, aussi imaginaire que
+l'entorse, une physionomie douloureuse; ses
+lèvres rouges s'ouvrirent dans un léger soupir,
+celui d'une âme qui a reçu de navrantes confidences,
+et qui prévoit, qui pressent pour elle-même
+des douleurs pareilles.</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Mais c'est vous qui êtes triste,&nbsp;» dit
+René, saisi par l'altération soudaine de ce joli
+visage.</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Allons donc!...&nbsp;» pensa-t-elle, et tout
+haut: «&nbsp;Laissons cela. Qu'est-ce que mes tristesses
+à moi peuvent vous faire?&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Croyez-vous donc,&nbsp;» repartit René, «&nbsp;que
+vous soyez pour moi une indifférente?&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Indifférente?... non,&nbsp;» fit-elle en secouant
+la tête; «&nbsp;mais quand vous m'aurez quittée, penserez-vous
+à moi autrement qu'à une personne
+sympathique, rencontrée par hasard, oubliée de
+même?&nbsp;»</p>
+
+<p>Jamais elle n'avait paru aussi délicieuse à René
+qu'en prononçant ces paroles, qui allaient jusqu'à
+l'extrémité de ce qu'elle pouvait se permettre sans
+détruire son œuvre. Sa main gantée était posée
+sur le canapé de velours, tout près du jeune
+homme. Il osa la prendre. Elle ne la retira pas.
+Ses yeux semblaient fixer une vision à travers
+l'espace. Avait-elle seulement pris garde au geste
+de René? Il y a des femmes qui ont ainsi une
+façon céleste de ne pas s'apercevoir des familiarités
+que l'on se permet avec leur personne.
+René serra cette petite main, et, comme elle ne
+le repoussait pas, il commença de parler, d'une
+voix que l'émotion rendait sourde, plus encore
+que la prudence:</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Oui, vous devez penser cela, et je n'ai
+pas le droit de m'en étonner. Pourquoi croiriez-vous
+que mes sentiments à votre égard sont d'une
+autre sorte que ceux des jeunes gens que vous
+rencontrez dans le monde?... Et cependant, si
+je vous disais que, depuis le jour où je vous ai
+parlé chez madame Komof, ma vie a changé, et
+pour toujours.&mdash;Ah! ne souriez pas.&mdash;Oui!
+pour toujours!&mdash;Si je vous disais que je n'ai
+plus nourri qu'un désir: vous revoir; que je suis
+monté chez vous, le cœur battant; que chaque
+heure, depuis lors, a augmenté ma folie; que je
+suis arrivé ici dans un ravissement et que je vais
+vous quitter dans un désespoir... Ah! vous ne
+me croyez pas... On admet cela dans les romans,
+ces passions qui vous envahissent le cœur, en
+entier, tout d'un coup et à jamais... Est-ce que
+cela arrive dans la vie?...&nbsp;»</p>
+
+<p>Il s'arrêta, éperdu des phrases qu'il venait de
+prononcer. Il avait, en achevant de parler, cette
+impression étrange qui nous étreint, lorsque,
+dans un rêve, nous nous écoutons nous-même
+dire notre secret précisément à la personne à qui
+nous devrions nous cacher le mieux. Elle l'avait
+écouté, les yeux fixés devant elle, absorbée toujours.
+Mais ses paupières battaient plus vite, sa
+respiration se faisait plus courte. Sa petite main
+trembla dans la main de René. Ce fut pour lui
+une surprise si saisissante, quelque chose de si
+enivrant aussi, qu'il eut le courage de reprendre:</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Pardon, pardon de vous parler comme
+je le fais! Si vous saviez!... C'est enfantin et
+c'est fou!... Quand je vous ai vue pour la première
+fois, c'est comme si je vous avais reconnue.
+Vous ressemblez tant à la femme que j'ai
+rêvé de rencontrer, depuis que j'ai un cœur!...
+Avant cette rencontre, je croyais vivre, je croyais
+sentir... Ah! que j'étais fou!... Ah! que je suis
+fou!... Je me perds à vos yeux, je me suis
+perdu.&mdash;Mais du moins je vous aurai dit que
+je vous aimais... Vous le saurez. Vous ferez de
+moi ensuite ce que vous voudrez.&mdash;Mon Dieu!
+que je vous aime! que je vous aime!...&nbsp;»</p>
+
+<p>Comme il la regardait avec idolâtrie, tout en
+répétant ces mots où se soulageait toute sa
+fièvre intérieure, il vit deux larmes tomber des
+yeux de Suzanne, deux lentes et douces larmes
+qui coulèrent sur ses joues roses, en y laissant
+comme des raies. Il ignorait que la plupart des
+femmes pleurent ainsi comme elles veulent,
+pourvu qu'elles soient un peu nerveuses. Ces
+deux pauvres larmes achevèrent de l'affoler.</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Ah!&nbsp;» s'écria-t-il, «&nbsp;vous pleurez!...
+Vous...&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;N'achevez pas,&nbsp;» interrompit Suzanne en
+lui mettant la main sur la bouche et se retirant
+de René. Elle fixait sur lui des yeux où la passion
+se mêlait à une espèce d'étonnement épouvanté.
+«&nbsp;Oui, vous m'avez touchée! Vous
+m'avez fait découvrir en moi-même des abîmes
+que je ne soupçonnais pas... Ah! j'ai peur, peur
+de vous, peur de moi, peur d'être ici... Non!
+nous ne devons plus nous revoir. Je ne suis pas
+libre. Je ne devais pas écouter ce que j'ai
+écouté...&nbsp;» Elle se tut, puis, lui prenant la main
+d'elle-même: «&nbsp;Pourquoi vous mentir?... Tout
+ce que vous sentez, je le sens peut-être. Je ne
+le savais pas, je vous le jure, avant cette minute.
+Cette sympathie à laquelle je cédais et qui m'a
+fait venir vous rejoindre ce matin... Mon
+Dieu!... Ah! je comprends, je comprends...
+Malheureuse, comme le cœur se laisse surprendre!...&nbsp;»</p>
+
+<p>De nouvelles larmes tremblèrent à la pointe
+de ses cils. René se trouvait si bouleversé par
+les paroles qu'il venait de prononcer et d'entendre,
+qu'il ne put rien répondre, sinon:</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Dites-moi seulement que vous me pardonnez....&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Oui, je vous pardonne,&nbsp;» répondit-elle en
+pressant sa main à lui faire mal, puis, d'une voix
+grave: «&nbsp;Je sens que je vous aime aussi...&nbsp;» Et,
+comme réveillée d'un songe: «&nbsp;Adieu, je vous
+défends de me suivre. C'est la dernière fois que
+nous nous serons parlé...&nbsp;»</p>
+
+<p>Elle se leva. Son front était menaçant, ses
+regards trahissaient tous les effarouchements de
+l'honneur révolté. Il ne s'agissait plus du pied
+tourné sur le parquet glissant, ni de lassitude.
+Elle partit tout droit devant elle, et d'un air si
+courroucé que le jeune homme, écrasé par la
+scène qu'il venait d'affronter, la vit s'en aller,
+immobile, sans rien faire pour la retenir. Elle
+avait disparu depuis plusieurs minutes, lorsqu'il
+s'élança du côté par où elle s'était échappée. Il
+ne la trouva point. Tandis qu'il descendait un
+escalier, puis un autre, elle avait déjà traversé la
+cour carrée, et elle montait dans un fiacre qui
+l'emportait vers la rue Murillo. Elle était, dans
+ce coin de voiture, à la fois toute malicieuse
+et tout attendrie. Pendant le temps que René
+emploierait à chercher les moyens de la faire
+revenir sur sa résolution de rupture absolue,
+il ne réfléchirait pas à la rapidité avec laquelle
+sa pseudo-madone s'était laissé faire et
+avait fait elle-même une déclaration d'amour.
+Voilà pour la malice. Et le souvenir des phrases
+du jeune homme, de son visage transfiguré par
+l'émotion, de ses yeux exaltés, la ravissait, comme
+une promesse du plus ardent amour. Voilà pour
+l'attendrissement. Et elle caressait déjà le projet
+de lui appartenir, chez lui, dans cet intérieur si
+calme, si discret, si retiré, qu'il lui avait dépeint.
+Il allait lui écrire une fois, deux fois, elle ne répondrait
+pas. À la troisième ou à la quatrième
+lettre, elle ferait semblant de croire à un projet
+de suicide et elle tomberait chez lui&mdash;pour le
+sauver! Comme elle en était là de ses réflexions,
+le hasard, ironique parfois à l'égal d'un méchant
+compère, lui fit apercevoir le baron Desforges
+qui traversait le boulevard Haussmann. Il se rendait
+chez elle sans doute pour lui demander à
+déjeuner. Elle regarda la mignonne montre d'or
+qu'elle portait pendue à un bracelet, il était à
+peine midi vingt. Elle serait rentrée bien à temps,
+et, après la joie de sa matinée, ce lui fut un
+plaisir exquis de baisser un peu le rideau de la
+portière en passant tout près de son amant, qui
+ne la vit pas.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 33%;" />
+<h2><a name="XII" id="XII"></a>XII</h2>
+
+<h2>LOYAUTÉ CRUELLE</h2>
+
+
+<p>Quand René Vincy se retrouva devant
+la porte du musée sans avoir pu rejoindre
+Suzanne, un tourbillon d'idées
+contradictoires l'assaillit, si violent et si subit
+qu'il ne savait plus, à la lettre, où il était, ni où
+il en était. Le calcul de Suzanne ne l'avait pas
+trompée, et le double coup qu'elle venait de
+porter au jeune homme paralysait en lui toutes
+les puissances de l'analyse et de la réflexion. Si
+elle lui avait dit qu'elle l'aimait, tout simplement,
+il eût, sans doute, dans un suprême accès de
+lucidité, aperçu un contraste bien fort entre le
+caractère angélique, affecté par Suzanne, et la
+brusquerie de cette déclaration. Il eût dû reconnaître
+que les ailes de l'Ange lui tenaient bien
+peu aux épaules pour avoir été mises au vestiaire
+avec cette promptitude. Mais bien loin de les
+déposer, ces blanches ailes, cet ange venait de
+les déployer, toutes grandes, et de disparaître.
+«&nbsp;Elle m'aime et elle ne me pardonnera jamais
+de lui avoir arraché cet aveu,&nbsp;» se disait René. Il
+croyait, de bonne foi, qu'elle l'avait quitté avec
+la résolution de ne plus le revoir, et cette idée
+absorbait toutes les forces vives de son esprit.
+Comment faire revenir sur une telle décision une
+créature si sincère qu'elle n'avait pu dissimuler
+son cœur, si pieuse qu'elle s'était aussitôt reproché
+comme un crime la plus involontaire des
+confessions? Et le jeune homme la revoyait avec
+l'effroi peint sur son visage, avec des larmes au
+bord de ses cils... Il marchait tout droit devant
+lui, parmi ces pensées, incapable en ce moment
+de supporter la vue d'un être humain, fût-ce
+Émilie, sa chère confidente. Il prit un fiacre et
+se fit conduire jusqu'aux portes de Paris, du côté
+de Saint-Cloud. Il jeta ce nom au cocher, instinctivement,
+parce que Suzanne lui avait décrit,
+au cours d'une conversation, deux fêtes auxquelles
+elle avait assisté dans ce château, toute
+jeune. Il éprouva un sauvage plaisir, une fois
+descendu de voiture, à s'enfoncer dans le bois
+dépouillé. Le feuillage sec criait sous ses pas. Le
+ciel bleu et froid de l'après-midi de février se
+développait sur sa tête. Par instants il apercevait,
+à travers un entrelacement de troncs noirs et de
+branches nues, la ruine mélancolique du vieux
+château et l'eau glauque du bassin sur lequel madame
+Moraines avait vu jadis se promener en
+barque le malheureux et noble prince, tué au
+Cap! Ces impressions d'hiver, ces souvenirs d'un
+passé tragique flottaient autour du jeune homme,
+sans distraire sa rêverie du point fixe qui l'hypnotisait,
+pour ainsi dire: par quels procédés vaincre
+la volonté de cette femme dont il était aimé,
+qu'il aimait, qu'il voulait à tout prix revoir? Que
+faire? Se présenter chez elle et forcer sa porte?
+S'imposer à elle en courant les salons où elle
+pouvait aller? L'importuner de sa présence au
+tournant des rues et dans les théâtres? Toute sa
+délicatesse répugnait à une conduite où Suzanne
+pût trouver une seule raison de l'aimer moins.
+Non, c'était d'elle qu'il désirait tout tenir, même
+le droit de la contempler! Il avait, dans son adolescence
+et les pures années de sa première jeunesse,
+nourri son cœur de tant de chimères, qu'il
+pensa sincèrement à ne plus rien tenter pour se
+rapprocher d'elle, et à lui obéir, comme auraient
+fait Dante à sa Béatrice, Pétrarque à sa Laure,
+Cino de Pistoie à sa Sylvie, ces fiers poètes en
+qui s'exprime la noble conception, élaborée par
+le moyen âge, d'un amour imaginatif et pieux,
+tout de renoncement et de spiritualité. Il avait
+tant goûté autrefois la <i>Vie nouvelle</i> et les sonnets
+de ces rêveurs à leurs Dames mortes. Comment
+cette littérature sublimée et presque monacale
+aurait-elle tenu contre le venin de passion
+sensuelle que la beauté de Suzanne et son luxe
+lui avaient insinué dans le sang, à son insu?... Lui
+obéir?... Non, il ne le pouvait pas. Les projets
+tourbillonnaient de nouveau dans sa tête, et il
+usait ses nerfs par du mouvement, seul remède à
+cette horrible souffrance, l'agonie de l'inquiétude.
+Le soir tomba, un soir d'hiver au crépuscule
+sinistre et court. Ce fut alors qu'épuisé par
+l'excès de l'émotion, René finit par s'arrêter à la
+seule décision immédiatement exécutable: écrire
+à Suzanne. Il gagna le village de Saint-Cloud,
+il entra dans un café, et ce fut là, sur un buvard
+infâme, avec une plume écachée, au bruit des
+billes de billard poussées par des fumeurs de
+pipes, sous l'œil narquois d'un garçon malpropre,
+qu'il composa une première lettre, puis une
+seconde, et cette troisième enfin,&mdash;avec quelle
+honte du papier qu'il employait et de l'endroit
+où il se trouvait! Il lui eût été insoutenable que
+Suzanne le vît ainsi; mais, d'autre part, il se
+sentait incapable d'attendre son retour à sa
+maison pour lui dire ce qu'il avait à lui dire, et
+voici en quels termes, dont le baron Desforges
+fût demeuré profondément étonné, s'il les avait
+lus adressés à sa Suzette de la rue du Mont-Thabor,
+s'épanchait le trop-plein de son angoisse:</p>
+
+<hr style="width: 18%;" />
+
+<p>Je viens de vous écrire plusieurs lettres, madame,
+et que j'ai déchirées, et je ne sais si je
+vous enverrai celle-ci, tant la crainte de vous
+déplaire me fait trouver indélicate l'expression de
+sentiments qui ne vous déplairaient pas, eux, si
+vous pouviez les voir. Hélas! on ne voit pas les
+cœurs, et me croirez-vous quand je vous dirai
+que l'émotion qui me dicte cette lettre n'a rien
+dont doive s'offenser même la plus délicate,
+même la plus pure des femmes, même vous,
+Madame?... Mais vous me connaissez si peu, et
+le sentiment que vous m'avez laissé voir, avec la
+divine sincérité d'une âme qui répugne à tous les
+mensonges, a été une telle surprise que, peut-être,
+à l'heure où j'écris ces lignes, vous l'avez
+déjà pour toujours banni, effacé, condamné.
+Ah! s'il en était ainsi, ne répondez pas à cette
+lettre. Ne la lisez même pas. Je saurai comprendre
+ce silence et accepter cet arrêt. Je souffrirai
+cruellement, mais avec un merci pour vous qui
+ne cessera jamais, un merci pour m'avoir donné
+dans ma vie cette joie absolue, complète, de
+voir l'Idéal de tous mes songes de jeune homme
+marcher et vivre devant moi. De cela, voyez-vous,
+quand je devrais mourir de douleur pour
+vous avoir rencontrée et aussitôt perdue, je ne
+vous serai jamais assez reconnaissant. Vous
+m'êtes apparue, et par votre seule existence vous
+m'avez attesté que cet Idéal ne mentait pas!
+Quelque dure que me soit jamais la vie, ce
+cher, ce divin souvenir me suivra comme un
+talisman, comme un magique charme...</p>
+
+<p>Mais, tout indigne que je sois, si le sentiment
+que j'ai vu passer dans vos yeux;&mdash;qu'ils
+étaient beaux à cette minute, et comme je me
+les rappellerai toujours!&mdash;oui, si ce sentiment
+survit en vous au passage de révolte qui vous a
+saisie ce matin, si cette sympathie, dont vous vous
+êtes reproché la violence, demeure vivante dans
+votre cœur, si vous restez, malgré vous, celle
+qui a pleuré en m'écoutant lui dire mon ravissement,
+mon adoration, mon culte; alors, je vous
+en conjure, Madame, de cette sympathie, de
+cette émotion tirez un peu de pitié; avant de
+confirmer cet arrêt auquel je suis tout prêt à me
+soumettre, ce terrible arrêt de ne plus vous revoir,
+laissez-moi vous demander de me permettre une
+seule épreuve. Cette demande est si humble, si
+résignée à vos ordres. Ah! Écoutez-la! Si j'ai
+deviné juste à travers les conversations trop
+courtes, trop rapides qu'il m'a été donné d'avoir
+avec vous, votre vie, sous son apparence comblée,
+est déshéritée de bien des choses. N'avez-vous
+jamais éprouvé le besoin auprès de vous
+d'un ami à qui vous pourriez tout dire de vos
+peines, d'un ami qui ne vous parlerait plus
+comme il a osé le faire une fois, mais qui serait
+là, heureux de respirer dans votre air, content de
+votre joie, triste de vos tristesses, un ami sur
+qui vous compteriez, que vous prendriez, que
+vous laisseriez, sans qu'il se plaignît; un être à
+vous enfin, et dont toutes les pensées vous appartiendraient?
+Cet ami sans espérance criminelle,
+sans désir que de se dévouer, sans regrets que
+de ne pas vous avoir toujours servie, c'est cela
+que je rêvais de devenir avant cette entrevue où
+l'émotion a été plus forte que ma volonté. Et je
+sens que je vous aime assez pour réaliser ce rêve,
+encore maintenant. Non! ne secouez pas votre
+tête. Je suis sincère dans ma supplication, sincère
+dans ma volonté de ne plus jamais prononcer
+un mot qui vous force à vous repentir de
+votre indulgence, si vous m'accordez d'essayer
+seulement cette épreuve. Mais ne serez-vous pas
+toujours à temps de me rejeter loin de vous, le
+jour où vous verrez que je suis prêt à enfreindre
+l'engagement que je prends ici?</p>
+
+<p>Mon Dieu! que les phrases me manquent!
+Mon cœur tremble à l'idée que vous lirez ces
+lignes, et voici que je puis à peine les tracer.
+Que répondrez-vous? Me rappellerez-vous dans
+ce sanctuaire de la rue Murillo où vous m'avez
+été si bonne déjà, si complètement douce et
+bonne que songer à ces minutes, passées là auprès
+de vous, c'est comme me parer le cœur avec un
+lis? Ah! dans ce cœur il n'y a pour vous que
+dévouement, admiration obéissante et prosternée.
+Dites, dites le mot: «&nbsp;Je vous pardonne.&nbsp;»
+Dites: «&nbsp;Je vous permets de me revoir.&nbsp;» Dites:
+«&nbsp;Essayez, essayons d'être amis.&nbsp;» Vous le diriez,
+si vous pouviez lire en moi jusqu'au fond. Et si
+vous ne le dites pas, ce ne sera ni un murmure,
+ni un reproche, ni rien que merci toujours. Un
+merci dans le martyre comme l'autre l'aurait été
+dans l'extase. Je comprends aujourd'hui que
+souffrir par ce qu'on aime est encore un bonheur!...</p>
+
+<hr style="width: 18%;" />
+
+<p>Il était six heures du soir, quand le jeune
+homme jeta cette lettre à la boîte. Il regarda
+l'enveloppe disparaître. Elle n'était pas plutôt
+échappée de sa main qu'il se mit à regretter de
+l'avoir envoyée, avec une angoisse de ce qui
+résulterait, pire que son anxiété de toute l'après-midi.
+Dans le désarroi de ses idées, il avait entièrement
+oublié les habitudes de sa vie de famille,
+et que jamais il n'était demeuré une journée entière
+hors de la maison sans prévenir. Il prit son
+dîner dans un cabaret de hasard sans penser
+davantage aux siens, tout entier au dévorant
+calcul de ses hypothèses sur la conduite que Suzanne
+tiendrait après la lecture de sa lettre. Le premier
+détail qui le réveilla de ce somnambulisme à
+demi lucide fut l'exclamation de Françoise lorsque,
+revenu à pied et vers neuf heures et demie,
+il ouvrit la porte de l'appartement de la rue
+Coëtlogon et se trouva nez à nez avec l'Auvergnate
+qui faillit en laisser tomber sa lampe:</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Ah! monsieur,&nbsp;» s'écria la brave fille,
+«&nbsp;si vous saviez quelle inquiétude vous avez
+baillée à madame Fresneau, qu'elle en a les
+sangs tournés...&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Comment,&nbsp;» dit René à Émilie qui se
+précipita dans le couloir au-devant de lui, «&nbsp;tu
+t'es tourmentée parce que tu ne m'as pas vu rentrer?...
+Ne me reproche rien,&nbsp;» ajouta-t-il tout
+bas en l'embrassant, «&nbsp;c'est à cause d'Elle...&nbsp;»</p>
+
+<p>La jeune femme, qui avait réellement traversé
+une fin de journée cruelle, regarda son frère.
+Elle le vit bouleversé lui-même, avec la fièvre
+dans les yeux; elle ne trouva plus la force de
+lui reprocher cet égoïsme naïf qui avait tenu si
+peu de compte des déraisonnables susceptibilités
+de son imagination;&mdash;il les connaissait pourtant
+si bien,&mdash;et elle lui répondit, tout bas, elle
+aussi, en lui montrant la porte entr'ouverte de
+la salle à manger:</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Les dames Offarel sont là...&nbsp;»</p>
+
+<p>Cette simple phrase suffit pour que la fièvre de
+René changeât soudain de caractère. Une appréhension
+angoissée lui succéda. Dans le plus doux
+moment de sa promenade au Louvre, ce matin,
+l'image de Rosalie avait eu le pouvoir de le faire
+souffrir,&mdash;quand il était auprès de Suzanne! Et
+maintenant il lui fallait, sans préparation, revoir,
+en face, non plus cette image, mais la jeune fille
+elle-même, rencontrer ces yeux qu'il avait évités
+lâchement depuis des jours, subir cette pâleur
+dont il se savait la cause! La sensation de sa
+perfidie lui revint, plus douloureuse, plus aiguë
+qu'elle n'avait jamais été. Il avait dit des mots
+d'amour à une autre femme, sans s'être délié de
+ses engagements envers celle qui se considérait
+à juste titre comme sa fiancée. Il entra dans la
+salle à manger comme il eût marché au supplice,
+et il ne fut pas plutôt en pleine clarté de la lampe
+qu'il sentit au regard de Rosalie qu'elle lisait
+dans son cœur, comme dans un livre ouvert. Elle
+était assise entre Fresneau et madame Offarel,
+travaillant comme d'habitude, les pieds posés sur
+une chaise vide où elle avait placé son peloton
+de laine et le chapeau de son père; René comprit
+par quelle innocente ruse, afin qu'à son arrivée
+il fût obligé de se mettre auprès d'elle. Elle et
+sa mère tricotaient des mitaines longues, destinées
+à être portées au bureau par le vieil Offarel
+qui se prétendait maintenant menacé de la goutte
+aux poignets! Ce père chimérique était là, lui
+aussi, buvant malgré ses craintes de malade
+imaginaire, un grog très fort, et jouant au piquet
+avec le professeur. C'était Émilie qui avait proposé
+cette partie pour éviter la conversation générale
+et se livrer toute à l'idée de son frère absent.
+Angélique Offarel l'avait aidée, de son côté,
+à débrouiller des écheveaux de soie. Cette scène
+d'humble intimité s'éclairait d'une douce lueur,
+et le poète y retrouva du coup le symbole de ce
+qui avait fait si longtemps son bonheur, de ce qu'il
+avait quitté pour toujours. Heureusement pour
+lui, la grosse voix du professeur s'éleva tout de
+suite et l'empêcha de se livrer à ses réflexions:</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Hé bien!&nbsp;» disait Fresneau, «&nbsp;tu peux te
+vanter d'avoir pour sœur une personne raisonnable!
+Ne parlait-elle pas de passer la nuit à t'attendre?
+Mais il aurait envoyé une dépêche...
+Mais il lui est arrivé un malheur!... Pour un peu,
+elle m'aurait chargé de passer à la Morgue...
+Et je lui disais: René a été retenu à déjeuner
+et à dîner... Allons, père Offarel, à vous de
+donner.&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;J'ai dû faire une visite à la campagne,&nbsp;»
+répondit René, «&nbsp;et j'ai manqué le train, voilà
+tout.&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Comme il sait mal mentir!&nbsp;» se dit Émilie
+qui se surprit admirant son frère de cette maladresse,
+signe d'une habituelle droiture, comme
+elle l'eût admiré d'être adroit jusqu'au machiavélisme.</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Je vous trouve l'air un peu pâlot,&nbsp;» dit
+madame Offarel agressivement, «&nbsp;est-ce que vous
+êtes souffrant?&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Ah! monsieur René,&nbsp;» interrompit Rosalie
+avec un timide sourire, «&nbsp;voulez-vous que
+je vous fasse une place ici, je vais ôter le chapeau
+de père.&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Donne-le-moi,&nbsp;» dit le vieil employé en
+avisant un coin libre sur le buffet, «&nbsp;il sera plus
+en sûreté ici. C'est mon numéro un, et la maman
+me gronderait s'il lui arrivait malheur.&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Il y a si longtemps qu'il est numéro un!...&nbsp;»
+s'écria Angélique en riant: «&nbsp;Tiens, papa, voilà
+un vrai numéro un,&nbsp;» et la rieuse prit le chapeau
+de René qu'elle fit reluire à la lampe en montrant
+à côté le couvre-chef du bonhomme dont la soie
+râpée, la couleur rougeâtre et la forme démodée
+ressortirent plus encore par le contraste.</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Mais rien n'est trop beau pour M. René
+maintenant,&nbsp;» fit madame Offarel avec son acrimonie
+ordinaire, et, tournant sa rancune du côté
+d'Angélique dont l'action lui avait déplu: «&nbsp;Tu
+seras bien heureuse si ton mari est toujours aussi
+bien mis que ton père...&nbsp;»</p>
+
+<p>René s'était assis cependant à côté de Rosalie.
+Il n'avait pas relevé l'épigramme de la terrible
+bourgeoise, et il ne se mêla pas davantage au
+reste de la conversation, que la sage Émilie fit
+aussitôt dévier du côté de la cuisine. Sur ce
+sujet madame Offarel se passionnait presque
+autant que sur Cendrette, Raton, Petit-Vieux,
+et Beaupoil, ses quatre chats. Elle ne se contentait
+pas d'avoir des recettes à elle pour toutes
+sortes de plats, tels que le coulis d'écrevisses, son
+triomphe, et le canard sauce Offarel, comme
+elle l'avait dénommé elle-même, son orgueil.
+Elle possédait aussi des adresses particulières pour
+les diverses fournitures, traitant Paris comme le
+Robinson de Daniel de Foë traite son île. De
+temps à autre, elle faisait de véritables descentes
+dans certains quartiers, à des distances infinies
+de la rue de Bagneux, allant pour sa provision
+de café dans tel magasin, et pour les pâtes
+d'Italie dans tel autre. Elle savait qu'à un certain
+jour du mois, certain marchand recevait un arrivage
+de mortadelles, et cet autre d'olives noires,
+à une autre date. C'étaient, à chaque fois, des
+voyages dont le moindre épisode faisait événement.
+Tantôt elle allait à pied, et ses observations
+étaient innombrables sur les démolitions de
+Paris, l'encombrement des rues, la supériorité
+de l'air respirable dans la rue de Bagneux.
+Tantôt elle prenait l'omnibus avec une correspondance,
+et ses voisins devenaient l'objet de
+ses remarques. Elle avait vu une grosse dame
+très aimable, un petit jeune homme impertinent;
+le conducteur l'avait reconnue et saluée; la voiture
+avait failli verser trois fois; un vieillard
+décoré avait eu beaucoup de mal à descendre.
+«&nbsp;J'ai bien cru qu'il tomberait, le pauvre cher
+monsieur...&nbsp;» Cet abus de détails insignifiants,
+où se complaisait la médiocrité d'esprit de
+la pauvre femme, divertissait René d'ordinaire
+parce que la bourgeoise trouvait quelquefois,
+dans son flux de paroles, quelque tournure imagée.
+Elle disait, par exemple, parlant d'un de
+ses compagnons de voyage qui faisait la cour à
+une cuisinière chargée de son panier: «&nbsp;Il y a
+des gens qui aiment les poches grasses...&nbsp;» ou de
+deux personnages qui s'étaient pris de querelle:
+«&nbsp;Ils se disputaient comme deux Darnajats...&nbsp;»
+terme mystérieux qu'elle avait toujours refusé de
+traduire. Mais, ce soir, le contraste était trop
+complet, entre l'excitation romanesque où l'entretien
+avec Suzanne avait jeté le poète, et les
+mesquineries de ce milieu, dans lequel il était
+né cependant. Il ne se disait pas que des misères
+analogues font l'envers de toute existence,
+et que les dessous du monde élégant sont composés
+de basses rivalités, de dégoûtants calculs
+pour paraître plus que l'on est, de compromis de
+conscience, auprès desquels les petitesses de la
+vie bourgeoise apparaissent comme empreintes
+de la plus délicieuse bonhomie. Il regardait
+Rosalie, et la ressemblance de la jeune fille avec
+sa mère l'impressionnait d'une manière intolérable.
+Elle était jolie pourtant. Son visage
+allongé, que pâlissait un visible chagrin, prenait,
+à la lumière de la lampe et penché sur le tricot,
+des tons d'ivoire; et, quand elle levait ses yeux
+vers lui, la sincérité du sentiment le plus passionné
+rayonnait dans ses douces prunelles. Mais
+pourquoi le noir de ces prunelles était-il de la
+même nuance que le noir des yeux de la vieille
+femme? Pourquoi était-ce, à vingt-quatre ans de
+distance, le même dessin du front, la même
+coupe du menton, le même pli de la bouche?
+Quelle injustice d'en vouloir à cette innocente
+enfant et de cette ressemblance, et de cette
+pâleur, et de ce chagrin, et du silence même
+dont elle s'enveloppait! Hélas! Il suffit d'avoir
+des torts profonds envers une femme pour trouver
+en soi contre elle une inépuisable source de cette
+injustice-là. Rosalie commettait le crime inconscient
+de doubler de remords le sentiment que
+René portait à sa nouvelle amie. Elle représentait
+ce passé du cœur à qui nous ne pardonnons pas
+de se dresser comme un obstacle entre nous et
+notre avenir. Si perfides que soient en amour la
+plupart des femmes, leur infamie ne punira
+jamais assez les secrets égoïsmes de la plupart
+des hommes. Si René avait eu le triste courage
+de son camarade Claude Larcher, celui de se
+regarder en face et sans illusion, il aurait dû
+s'avouer que la cause vraie de sa mauvaise humeur
+contre Rosalie résidait surtout dans le fait que,
+lui, l'avait trompée. Mais c'était un poète, et qui
+excellait à jeter des voiles brillants sur les vilaines
+portions de son âme. Il se contraignit de penser
+à Suzanne, à ce noble amour qui avait grandi
+et fleuri en lui; et, pour la première fois, il prit
+la résolution ferme de rompre définitivement
+avec la jeune fille, en se disant: «&nbsp;Je serai digne
+d'<i>Elle</i>,&nbsp;»&mdash;et cette <i>Elle</i>, c'était la femme, perverse
+et menteuse, qui avait sur la douce, la
+simple, la sincère enfant, cette supériorité d'un
+merveilleux décor, d'une rare science de la toilette,
+d'une incomparable singerie sentimentale,
+et d'une beauté profondément, intimement troublante.
+Cette beauté traversait de nouveau l'imagination
+ensorcelée de René à la minute même
+où le père Offarel donna le signal du départ en
+se levant et en disant à Fresneau:</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Je vous gagne quatorze sous... Hé! hé!
+mes cigares de la semaine... Allons!&nbsp;» ajouta-t-il
+en se tournant vers sa femme, «&nbsp;les dames sont-elles
+prêtes?&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Puisque nous sommes tous ici,&nbsp;» reprit
+madame Offarel, et elle souligna le mot «&nbsp;tous&nbsp;»
+par un coup d'œil lancé du côté de René,
+«&nbsp;quand venez-vous dîner à la maison? Samedi
+vous conviendrait-il? C'est le jour de M. Fresneau,
+je crois...&nbsp;» Et sur la réponse affirmative
+du professeur, elle s'adressa au jeune homme,
+directement, cette fois: «&nbsp;Et vous aussi, René?
+Oh! d'abord, vous serez mieux chez nous, que
+chez tous ces gens riches où M. Larcher va faire
+le pique-assiette...&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Mais, Madame...&nbsp;» interrompit le poète.</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Paix! Paix!&nbsp;» fit la vieille dame; «&nbsp;pour
+moi, je me rappelle toujours ce que disait
+bonne maman: vaut mieux un morceau de
+pain bis chez soi qu'une dinde truffée chez les
+autres...&nbsp;»</p>
+
+<p>Quoique la réflexion de la mère de Rosalie
+fût une simple bêtise, appliquée au malheureux
+Claude, qu'une dyspepsie très avancée rendait le
+plus souvent incapable de boire même un verre
+de vin fin, elle blessa René comme aurait fait la
+plus juste des épigrammes dirigée contre son
+ami. C'est qu'il y voyait le dernier signe d'une
+hostilité passionnée, et qui ne pouvait que s'accroître,
+entre son ancien milieu et la nouvelle vie,
+entrevue, espérée, convoitée, depuis le matin,
+avec tant d'ardeur. Il y avait un droit de ces
+gens-là sur lui, droit plus complet encore que ne
+le croyait madame Offarel, puisqu'il était lié à
+Rosalie par un accord tacite. Il eut alors un
+nouveau passage de dureté contre cette pauvre
+enfant, et il se dit plus âprement encore que tout
+à l'heure: «&nbsp;Je romprai.&nbsp;» Il se coucha sur cette
+décision, et ne put dormir. Il avait changé de
+courant d'idées. Il pensait à sa lettre, maintenant.
+Elle devait être arrivée, et voici que la série des
+dangers non prévus se développa au regard de
+son imagination. Si le mari de Suzanne l'interceptait,
+cette lettre? Un frisson le saisissait à l'idée
+des malheurs que son imprudence pouvait attirer
+sur la tête de cette pauvre femme, aux prises avec
+un tyran dont la brutalité devinée lui causait une
+telle horreur. Et puis, même arrivée à bon port,
+si cette lettre déplaisait à Suzanne? Et elle lui
+déplairait. Il cherchait à s'en rappeler le détail.
+«&nbsp;Comment ai-je été assez fou pour lui écrire
+ainsi?&nbsp;» se disait-il, et il souhaitait que la lettre
+se perdît en route. Il calculait qu'un pareil accident
+se produit quelquefois, alors qu'on désire
+exactement le contraire. Pourquoi ne se produirait-il
+pas, alors qu'on le désire?... Il avait
+honte d'une telle puérilité d'imagination. Il l'attribuait
+à l'énervement de sa soirée et il se reprenait
+à maudire les petitesses d'esprit de madame
+Offarel. Sa mauvaise humeur contre la mère paralysait
+par instants toute pitié pour la fille. Il
+passa la nuit ballotté ainsi entre ces deux sortes
+de tourments, jusqu'à ce qu'il s'endormît de ce
+lourd sommeil des quatre heures qui assomme
+plutôt qu'il ne repose; et, à son réveil, la première
+idée qu'il retrouva en lui-même fut sa
+volonté de rupture qui s'était encore affermie
+durant ce sommeil.</p>
+
+<p>Quel moyen employer, cependant? Il y en
+avait un tout simple: demander à la jeune fille
+un rendez-vous. C'était si aisé! Que de fois
+elle l'avait ainsi prévenu des heures où madame
+Offarel devait sortir; et il allait rue de Bagneux,
+sûr de trouver Rosalie seule à la maison avec
+Angélique, et cette dernière, par une complicité
+de sœur analogue à celle d'Émilie, avait bien
+soin de laisser les deux amoureux causer tranquillement
+ensemble. Oui, c'était là le moyen le
+plus loyal. Mais le jeune homme ne se sentit
+pas la force de seulement supporter l'idée de
+cette conversation. Il y a une forme déshonorante
+de la pitié qui apparaît dans des crises pareilles.
+Elle consiste à reculer devant la vue
+directe des souffrances que l'on cause. On veut
+bien torturer la femme que l'on abandonne. On
+ne veut pas regarder couler ses larmes. René
+pensa tout naturellement à s'épargner cette émotion
+insoutenable en écrivant, cette ressource
+des volontés lâches dans toutes les ruptures. Le
+papier souffre tout, dit le peuple. Il se leva pour
+commencer une lettre qu'il dut interrompre. Il
+ne trouvait pas ses mots. Pendant ces hésitations,
+l'heure approchait de la première visite du
+facteur. Quoiqu'il fût parfaitement insensé d'attendre
+par ce courrier la réponse de Suzanne, le
+cœur de l'amoureux battit plus vite lorsque Émilie
+entra dans sa chambre, apportant, comme
+d'habitude lorsqu'elle le savait réveillé, le journal
+et la correspondance. Ah! S'il eût aperçu sur
+une des trois enveloppes que lui tendit sa sœur
+cette élégante et longue écriture, reconnaissable
+pour lui entre toutes les autres, quoiqu'il ne
+l'eût vue que sur un seul billet! Mais non, ces
+enveloppes contenaient trois lettres d'affaires
+qu'il jeta de côté avec un énervement dont s'inquiéta
+cette pauvre sœur, et elle lui demanda:</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Tu as un chagrin, mon René?&nbsp;»</p>
+
+<p>Tandis que la jeune femme posait cette question,
+un si entier dévouement éclatait sur son
+visage, ses yeux exprimaient une si vive, une si
+vraie tendresse pour son frère, qu'elle apparut
+à ce dernier comme un ange sauveur au sortir
+des troubles de cette cruelle nuit. Ces mots de
+rupture qu'il n'osait pas formuler lui-même, qu'il
+ne savait pas écrire, pourquoi ne chargerait-il
+point Émilie de les prononcer? Avec la précipitation
+dont sont coutumiers les caractères faibles,
+il n'eut pas plutôt entrevu ce moyen d'action
+qu'il s'en empara presque fébrilement, et il
+se mit, les larmes aux yeux, à raconter l'état de
+détresse où il se trouvait par rapport à Rosalie.
+Tout ce que sa sœur ignorait de ses relations, il
+le lui révéla. Par une sorte de mirage intime
+comme en produisent les confessions, et à mesure
+que ce récit se détaillait, des sentiments nouveaux
+naissaient dans son cœur, venant à l'appui
+de sa résolution actuelle.&mdash;C'étaient ceux-là
+mêmes qu'il aurait dû éprouver à l'époque où
+il accomplissait les actes dont il se reconnaissait
+maintenant coupable. Quand il avait noué son
+intrigue,&mdash;intrigue innocente en fait, mais
+cependant clandestine,&mdash;il ne s'était pas dit
+que la stricte morale défend d'avoir un engagement
+secret avec une jeune fille, et que de l'habituer
+ainsi à tromper la surveillance de ses
+parents constitue la plus dangereuse des éducations.
+Il ne s'était pas dit qu'un homme d'honneur
+n'a pas le droit de déclarer son amour avant
+d'avoir éprouvé la solidité de cet amour, et que
+si l'ardeur de la passion excuse bien des faiblesses,
+l'appétit de l'émotion ne fait qu'aggraver
+ces mêmes faiblesses. Ces reproches et d'autres encore
+lui venaient à l'esprit et aux lèvres, tandis qu'il
+parlait, et il reconnaissait aussi au visage d'Émilie
+combien il avait abusé cette sœur confiante.
+Dans un cercle d'étroite, d'absolue intimité, de
+telles dissimulations comportent un je ne sais
+quoi de profondément attristant pour les personnes
+qui en ont été les victimes. Mais si
+madame Fresneau éprouva cette tristesse voisine
+de la déception, elle la traduisit tout entière
+en sévérité contre la jeune fille, contre elle
+seule, et elle s'écria naïvement, lorsque son
+frère lui eut expliqué le service qu'il attendait
+d'elle:</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Je ne l'aurais jamais crue si en dessous.&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Ne la juge pas mal,&nbsp;» fit René avec honte.
+Si toutes ces amours étaient demeurées cachées,
+à qui la faute? Et il reprit: «&nbsp;C'est moi qui
+suis le coupable...&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Toi!&nbsp;» dit Émilie en l'embrassant! «&nbsp;Ah!
+Tu es trop bon, trop tendre!... Mais je ferai ce
+que tu veux, et je te promets d'avoir une légèreté
+de main!... Comme tu as eu raison de
+t'adresser à moi!... Nous autres femmes, nous
+savons l'art de tout dire... Et puis, c'est vrai, la
+loyauté t'oblige à faire cesser une situation trop
+fausse...&nbsp;» Et elle ajouta: «&nbsp;Le plus tôt vaudra
+le mieux; j'irai rue de Bagneux dès cette après-midi;
+je la trouverai seule, ou bien je lui demanderai
+un rendez-vous.&nbsp;»</p>
+
+<p>Malgré la confiance qu'elle avait témoignée
+dans sa propre habileté, la jeune femme sentait
+si bien, à la réflexion, les difficultés de son ambassade,
+qu'elle laissa voir, au déjeuner, un
+visage soucieux dont s'inquiéta naïvement son
+mari et que René dut regarder avec remords.
+N'y avait-il pas, dans le fait d'employer ainsi une
+tierce personne, pour apprendre la vérité à Rosalie,
+quelque chose de particulièrement cruel
+envers la pauvre enfant, une humiliation ajoutée
+à l'inévitable douleur? Quand sa sœur vint lui
+dire adieu, tout habillée, avant de se rendre
+chez les dames Offarel, il fut sur le point d'empêcher
+cette visite. Il en était temps encore...
+Puis il la laissa partir. Il entendit la porte se
+fermer. Émilie était dans l'allée, elle prenait la
+rue d'Assas, celle du Cherche-Midi. Mais l'accès
+de rêverie triste qui avait envahi le poète ne tint
+pas contre la pensée de l'arrivée du prochain
+courrier. Suzanne avait certainement reçu sa
+lettre ce matin. Si elle avait répondu tout de
+suite, cette réponse allait être là... Cette idée,
+et l'approche toute voisine de l'instant où elle
+se vérifierait, suspendirent du coup sa pitié pour
+sa petite amie abandonnée. Si compliquée que
+soit la subtilité d'un cœur, l'amour le simplifie
+singulièrement. René était en proie à cette
+inquiétude que tous les amants connaissent,
+depuis le simple soldat qui espère de sa payse
+un billet sans orthographe, jusqu'au jeune prince
+héritier en correspondance sentimentale avec la
+plus spirituelle et la plus coquette des dames du
+palais. L'homme veut se reprendre à ses occupations
+ordinaires; l'esprit veille, qui compte les
+minutes et ne peut pas soutenir la sensation
+de la durée. On regarde l'horloge et l'on suppute
+toutes les chances possibles. Si l'on osait,
+on poserait pour la vingtième fois cette ridicule
+question: «&nbsp;Il n'y a rien?&nbsp;» à la personne chargée
+de vous remettre vos lettres. C'est l'attente
+avec ses anxiétés démesurées, ses folles hypothèses,
+la fièvre brûlante de ses chimères et
+de ses désillusions. Au feu de cette impatience,
+tout se consume et s'abolit dans l'âme. Quand
+Émilie rentra, une heure et demie environ
+après être partie, son retour surprit René
+comme s'il eût absolument oublié la mission
+dont il l'avait chargée. Mais le visage de sa sœur
+révélait un trouble tel qu'il en demeura soudain
+bouleversé.</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Hé bien?&nbsp;» articula-t-il avec angoisse.</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;C'est fait,&nbsp;» dit-elle à mi-voix. «&nbsp;Ah!
+René, je ne la connaissais pas!...&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Qu'a-t-elle répondu?&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Pas un reproche,&nbsp;» reprit Émilie, «&nbsp;mais
+des larmes! Des larmes! Ah! quelles larmes!...
+Comme elle t'aime!... Sa mère était sortie avec
+Angélique... vois quelle ironie, pour aller acheter
+les provisions du dîner de samedi... C'est moi
+qui n'irai pas à ce dîner-là... Quand Rosalie
+m'a ouvert la porte, j'ai cru qu'elle se trouverait
+mal, tant elle est devenue pâle... Je ne lui avais
+pas dit un mot, qu'elle avait tout deviné. Elle est
+comme moi avec toi. Elle a la seconde vue du
+cœur... Nous sommes entrés dans sa chambre...
+Il n'y a que toi dans cette chambre, et tes portraits,
+et des souvenirs qui se rattachent à des
+promenades que nous avons faites ensemble, et
+des gravures des journaux illustrés sur ta pièce...
+J'ai commencé de lui faire ton message, si doucement,
+je te jure. J'étais aussi émue qu'elle...
+et elle me disait:&mdash;Il est si bon de vous avoir
+choisie pour me parler! Au moins vous ne me
+trouverez pas folle de l'aimer comme je l'aime...&mdash;Elle
+a dit encore:&mdash;J'y étais préparée depuis
+longtemps. C'était trop beau... Et aussi:&mdash;Suppliez-le
+seulement qu'il me permette de
+garder ses lettres...&mdash;Ah! Ne m'en demande
+pas davantage maintenant... J'ai si peur pour
+toi, mon René; oui, j'ai peur que ce chagrin ne
+te porte malheur...&nbsp;»</p>
+
+
+
+<hr style="width: 33%;" />
+<h2><a name="XIII" id="XIII"></a>XIII</h2>
+
+<h2>AT HOME</h2>
+
+
+<p>La lettre mise par René dans la boîte de
+poste de Saint-Cloud était bien arrivée
+à son adresse, le matin même du jour
+qui devait consommer le malheur de la pauvre
+Rosalie. Suzanne l'avait reçue avec le reste de
+son courrier, quelques minutes avant que son
+mari n'entrât dans sa chambre, comme d'habitude,
+pour prendre le thé, et elle était en train
+de la lire, quand la bonne et loyale figure de
+Paul se présenta dans l'entre-bâillement de la
+porte. Il lui cria, de sa voix gaie et sonore, le
+«&nbsp;bonjour, Suzon&nbsp;» qu'il lui adressait toujours, et
+il ajouta, comme il lui arrivait quelquefois, «&nbsp;ma
+rose blonde.&nbsp;» Cette allusion à la célèbre romance
+d'Alfred de Musset n'allait jamais sans un
+baiser. Musset représentait, pour Moraines, la
+jeunesse et l'amour, avec un coin de mauvais
+sujet, et c'était la naïve fatuité de ce brave garçon
+de se poser à ses propres yeux comme traitant
+Suzanne en amant et non en mari. Il était
+de ces étranges époux qui vous diraient volontiers
+en confidence: «&nbsp;J'ai tout appris à ma femme,
+c'est la seule manière de lui ôter toute curiosité...&nbsp;»
+En attendant, il était amoureux de sa
+«&nbsp;rose blonde&nbsp;» comme au premier jour, et il le
+lui prouva, ce matin encore, par la manière dont
+il lui baisa la nuque, tandis qu'elle le repoussait,
+en disant:</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Allons, laisse-moi finir ma lettre et prépare
+le thé...&nbsp;»</p>
+
+<p>Elle savait bien que Paul ne lui demanderait
+jamais aucun détail au sujet de sa correspondance,
+et cela lui procurait une si douce sensation
+de se réchauffer au feu des phrases du jeune
+homme, qu'elle ne se contenta pas de lire cette
+lettre une fois; elle la relut, puis elle la plia en
+deux et la glissa dans son corsage. Elle avait, en
+venant prendre place à la table, devant la fine
+tasse de porcelaine où blondissait déjà le thé, un
+tel rayonnement sur son visage que Moraines lui
+dit, pour la taquiner, et en grossissant encore sa
+voix?</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Si j'étais un mari jaloux, je croirais que
+vous avez reçu une lettre de votre amoureux, tant
+vous avez l'air contente, Madame... Et si tu
+savais comme ça te va,&nbsp;» ajouta-t-il, en lui baisant
+le bras au-dessus du poignet, son bras si frais
+dont la peau dorée était encore toute tiède et
+toute parfumée de son bain.</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Hé bien! Monsieur, vous auriez raison,&nbsp;»
+répondit-elle avec un sourire malicieux. C'est un
+plaisir divin pour les femmes que de dire avec
+ces sourires-là des vérités auxquelles ne croient
+pas ceux à qui elles les disent. Elles se donnent
+ainsi un peu de cette sensation du danger qui
+fouette délicieusement leurs nerfs.</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Est-il gentil au moins, ton amoureux?&nbsp;»
+reprit Paul, donnant tête baissée et avec verve
+dans ce qu'il jugeait être une plaisanterie.</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Très gentil...&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Et peut-on savoir son nom?&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Vous êtes bien curieux. Cherchez.&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Ma foi non,&nbsp;» dit Paul, «&nbsp;j'aurais trop à
+faire. Ah! Suzanne,&nbsp;» ajouta-t-il avec un sentiment
+profond, et en changeant d'accent tout à
+coup, «&nbsp;comme ça doit être cruel de se défier!...
+Me vois-tu jaloux de toi, et, là-bas, à mon bureau,
+avec cette idée qui me rongerait toute la
+journée?... Bah!&nbsp;» ajouta-t-il finement, «&nbsp;je te
+ferais surveiller par Desforges...&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;C'est encore heureux qu'il n'y ait eu personne
+ici pour entendre sa plaisanterie,&nbsp;» songea
+Suzanne, quand elle fut seule. «&nbsp;Il a la manie de
+dire de ces mots-là dans le monde!...&nbsp;» Mais la
+lettre de René lui avait tant plu qu'elle oublia de
+se mettre en colère, comme elle faisait quand elle
+trouvait son mari par trop simple. Ces jolies et
+spirituelles scélérates ont de ces logiques: elles
+emploient leur plus fine adresse à vous passer
+un bandeau sur les yeux avec leurs blanches
+mains, puis elles vous reprochent de trébucher.
+Il ne leur suffit pas que vous soyez trompé, vous
+ne devez l'être que jusqu'à un certain point. Au
+delà, c'est trop, vous les gênez, et elles vous en
+veulent,&mdash;de bonne foi. Celle-ci se contenta de
+lever ses épaules avec une expression de douce
+pitié. Puis elle tira la lettre de la place où elle
+l'avait glissée, et elle la lut pour la troisième fois.</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;C'est vrai,&nbsp;» dit-elle tout haut, «&nbsp;qu'il
+ne ressemble pas aux autres...&nbsp;»</p>
+
+<p>Et elle tomba dans une rêverie profonde qui
+lui montrait le jeune homme au Louvre, tel qu'il
+lui était apparu, sous le grand tableau de Véronèse,
+le visage penché à droite et guettant sa
+venue. Quand ses yeux l'avaient rencontrée,
+était-il ému! Était-il jeune! Plus tard, quand il
+lui avait dit qu'il l'aimait, comme ses lèvres
+tremblaient, ces belles et pleines lèvres où elle
+aurait voulu mordre, comme dans un fruit, après
+s'être caressé les joues à l'or souple de la barbe
+qui encadrait ce visage aussi frais que viril! Mais
+le fruit n'était pas mûr. Il fallait savoir attendre.
+Elle poussa un soupir. Elle avait bien calculé que
+le poète lui écrirait, dans la journée, après leur
+rendez-vous, et justement cette lettre-là. Elle
+s'était promis de ne pas y répondre, non plus
+qu'à la seconde. Elle l'attendit, cette seconde, un
+jour, deux jours, trois jours. Si complète que fût
+sa confiance dans l'ardeur du sentiment qu'elle
+avait su inspirer à René, elle commençait d'avoir
+peur lorsque, dans l'après-midi de ce troisième
+jour, et comme son coupé tournait l'angle de la
+rue Murillo, elle l'aperçut debout, comme l'autre
+fois, sur le trottoir. Elle eut grand soin de ne
+pas avoir l'air de le remarquer, et elle prit, enfoncée
+dans son coin, sa physionomie la plus
+mélancolique, ses yeux le plus noyés de rêve,
+une pureté de profil à émouvoir un tigre. Il fut
+transformé aussitôt, ce coupé confortable et garni
+d'une foule de petits brimborions commodes, en
+une voiture cellulaire emportant une victime,&mdash;victime
+de son mari, victime de son luxe, victime
+de son amour, victime de sa vertu!... Et
+elle ne mentait pas trop en passant ainsi devant
+le jeune homme. À le voir pâli par une angoisse
+de trois jours, perdu d'émotion, elle aurait tant
+voulu faire arrêter cette voiture rapide, en descendre
+ou l'y recevoir, l'enlever, lui dire: «&nbsp;Mais
+je t'aime autant que tu m'aimes!...&nbsp;» Au lieu de
+cela, elle allait à des courses et à des visites, sûre
+maintenant que cette seconde lettre si impatiemment
+attendue ne tarderait pas. Elle l'avait le
+soir même, mais à une minute où l'arrivée de
+cette lettre présentait le plus de véritable péril.
+Voici pourquoi. Rentré chez lui aussitôt après
+leur rencontre, René avait écrit quatre pages en
+proie à la fièvre, et, pour que madame Moraines
+les eût plus tôt et plus sûrement, il les avait envoyées,
+vers cinq heures, par un commissionnaire,
+en sorte que le billet fut apporté par le valet de
+chambre dans un moment où Suzanne avait
+Desforges avec elle. Il était venu, comme il
+faisait souvent à cette heure, avec un gentil
+cadeau: un délicieux étui en or ancien, déniché
+dans une visite à l'hôtel Drouot. Elle n'eut pas
+plutôt reconnu l'écriture de l'adresse qu'elle se
+dit: «&nbsp;Le moindre signe d'émotion, et le baron
+devine que j'ai une intrigue...&nbsp;» Comme il arrive,
+cette crainte de montrer de l'émotion lui rendait
+plus difficile de cacher les mouvements dont elle
+était agitée. Elle prit cependant cette enveloppe,
+la regarda comme quelqu'un qui ne devine pas
+d'où lui vient une missive, la déchira et parcourut
+la lettre rapidement après avoir jeté les yeux
+d'abord sur la signature; puis, se levant pour
+aller la placer parmi d'autres sur le bureau entouré
+de lierre:</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Encore une lettre de pauvre,&nbsp;» dit-elle,
+«&nbsp;c'est étonnant, ce qu'il m'en arrive ces jours-ci;
+et vous, Frédéric, comment vous en tirez-vous?&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Mais c'est bien simple,&nbsp;» répondit le
+baron, «&nbsp;cinquante francs à la première demande,
+vingt francs à la seconde, rien à la troisième.
+Mon secrétaire a mes ordres pour cela... En voilà
+encore un cliché auquel je ne crois pas: la charité!...
+Comme si c'était par manque d'argent
+que les pauvres sont les pauvres. C'est leur caractère
+qui les a faits tels, et cela, vous ne le
+changerez pas... Tenez, la personne qui vous
+quête aujourd'hui, gageons vingt-cinq louis qu'en
+allant aux renseignements vous trouverez qu'elle
+a eu dix fois, dans sa vie, la fortune en main, ou
+l'aisance. Vous lui constitueriez un capital que
+ce serait la même chose après quelques années...
+Je veux bien donner d'ailleurs, et tant que l'on
+voudra... Mais quant à croire que l'argent ainsi
+dépensé soit de la moindre utilité, c'est une autre
+affaire... Et puis, je les connais, les bienfaiteurs
+et les bienfaitrices; je la connais, la réclame, et
+le chemin fait dans le monde, et les belles relations...&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Taisez-vous,&nbsp;» dit Suzanne, «&nbsp;vous êtes
+un affreux sceptique.&nbsp;» Et avec la finesse d'ironie
+par laquelle les femmes obligées de mentir se
+vengent parfois de celui qui les contraint à la
+ruse: «&nbsp;Ah! On ne vous en fait pas accroire
+facilement, à vous!...&nbsp;»</p>
+
+<p>Le baron sourit à la flatterie de sa maîtresse.
+Si sa défiance eût été éveillée, cette phrase l'eût
+endormie. Les hommes les plus retors ont un
+point par où on les vaincra toujours: la vanité.
+Mais toute espèce de soupçon était bien loin de
+l'esprit de Desforges. Il était aussi facile à
+Suzanne de le tromper, qu'il l'avait été à René
+de tromper sa sœur. Ceux qui nous voient constamment
+sont les derniers à s'apercevoir des
+choses qui sauteraient aux yeux du premier
+étranger venu. C'est que l'étranger nous aborde
+sans idée toute faite, au lieu que nos amis de
+tous les jours se sont formé de nous une opinion
+qu'ils ne se donnent plus la peine de vérifier et
+de modifier. C'est ainsi que le baron ne remarqua
+point, ce jour-là, que son amie était dans une
+véritable crise d'agitation, durant sa visite qu'il
+prolongea plus que d'habitude. Il lui racontait
+toutes sortes de propos du club, tandis qu'elle
+allait et venait dans la chambre, sous un prétexte
+ou sous un autre, guignant sa lettre, qu'elle saisit
+avec délice, quand Desforges se fut enfin décidé
+à partir. «&nbsp;C'est un excellent ami,&nbsp;» se dit-elle,
+«&nbsp;mais quelle corvée!...&nbsp;» Quinze jours
+de passion avaient suffi pour qu'elle en vînt à ce
+degré d'ingratitude, et elle se reposait de son
+impatience de tout à l'heure en absorbant,
+phrase par phrase, mot par mot, la lettre folle
+du jeune homme. C'était, cette fois, une supplication
+ardente, un appel fait à toutes les tendresses
+de la femme. Il ne lui parlait plus d'amitié.
+La feinte mélancolie de la voiture avait
+porté. «&nbsp;Puisque vous m'aimez,&nbsp;» lui disait-il,
+«&nbsp;ayez pitié de vous, si vous n'avez pas pitié de
+moi...&nbsp;» Ce qui aurait paru à Suzanne, de la
+part de tout autre, une intolérable fatuité, cette
+confiance absolue dans son sentiment à elle, la
+toucha profondément. Elle sut y voir, et cela
+y était vraiment, une adoration si complète
+qu'elle n'admettait pas l'ombre d'un doute.
+Il eût été si naturel que René l'accusât d'avoir
+joué avec lui au jeu cruel de la coquetterie!
+Qu'une telle hypothèse était loin de la pensée du
+jeune homme! «&nbsp;Pauvre enfant,&nbsp;» se dit-elle,
+«&nbsp;comme il m'aime!&nbsp;» Et songeant à Desforges
+par comparaison, elle ajouta tout haut: «&nbsp;C'est
+le plus sûr moyen de n'être pas trompé!&nbsp;» Elle
+reprit la lettre. L'accent en était si touchant, elle
+y respira un tel parfum de douleur sincère;
+d'autre part, ce petit salon, avec son intime
+clarté de six heures, lui rappelait avec tant de
+précision le souvenir du poète et de sa première
+visite, qu'elle se demanda si l'épreuve n'avait pas
+été suffisante.&mdash;«&nbsp;Non,&nbsp;» conclut-elle, «&nbsp;pas
+encore...&nbsp;» Cette folle lettre, en effet, ne comportait
+qu'une réponse: dire à René de revenir
+chez elle, et c'était chez lui qu'elle voulait le
+revoir, dans ce petit intérieur qu'il lui avait
+décrit. Elle y arriverait, éperdue, sous le prétexte
+de l'arracher au suicide. Ce prétexte, la troisième
+lettre le lui fournirait assurément, et elle décida
+de l'attendre, avec quelle jouissance anticipée
+de ce revoir! Dans le bouleversement d'idées
+que produirait chez René sa soudaine et inattendue
+présence, il n'y aurait place pour aucune
+réflexion. Tous ces préliminaires de la chute si
+impossibles, si odieux à discuter avec un homme
+inexpérimenté comme lui, seraient supprimés. Il
+y avait bien la présence, dans le même appartement,
+du reste de sa famille. Suzanne n'eût pas
+été la femme dépravée qu'elle restait, même dans
+cette crise de passion véritable, si ce détail
+n'avait pas ajouté à son projet le charme du
+fruit deux fois défendu. Oui, elle attendait cette
+troisième lettre, avec une cuisante ardeur. Ses
+heures s'écoulaient rapides. Elle dînait en ville,
+allait au théâtre, faisait ses visites sur cette
+unique pensée. Sa bonne chance voulut que Desforges,
+sermonné sans doute par le docteur
+Noirot, ne lui demandât point de rendez-vous
+rue du Mont-Thabor pour cette semaine. Elle
+ne se dissimulait pas que ce n'était que partie
+remise. Même devenue la maîtresse de René, il
+lui faudrait continuer d'être celle de l'homme qui
+suffisait à toute une portion de son luxe. Elle
+acceptait cette idée, sans plus de répugnance que
+celle d'être l'épouse de Paul. «&nbsp;Qu'est-ce que ça
+peut te faire puisque je n'aime que toi?...&nbsp;»
+disent à leur amant les femmes en puissance de
+mari ou d'entreteneur, lorsqu'elles ont à subir
+une de ces grotesques scènes de jalousie où
+se manifeste la sottise de celui qui ne veut pas
+partager!... Elles ne sont jamais plus sincères
+qu'en prononçant cette phrase. Elles savent si
+bien que de se donner dans l'amour n'a rien de
+commun pour elles avec se donner dans le devoir,
+dans l'intérêt, ou même dans le plaisir. Mais si
+ce partage de ses caresses n'avait rien qui choquât
+Suzanne, elle n'en était pas moins heureuse
+qu'il fût remis à plus tard. Elle pourrait avoir eu
+quelques bons jours, entièrement consacrés à
+son sentiment nouveau. En cela encore elle était
+bien une courtisane, une de ces créatures qui deviennent,
+lorsqu'elles sont éprises, des artistes en
+amour, aussi délicates sur certains points qu'elles
+sont abominablement perverses sur d'autres.</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Pourvu qu'il n'ait pas eu l'idée de voyager!...&nbsp;»
+Telle fut la pensée qui lui vint à l'esprit,
+quand elle eut enfin cette troisième lettre
+tant désirée, et qui n'était qu'un long et déchirant
+adieu,&mdash;sans un reproche. Elle trembla
+que René n'eût eu recours au procédé conseillé
+par Napoléon, qui a dit avec son impérial bon
+sens: «&nbsp;En amour, la seule victoire est la fuite.&nbsp;»
+En se conduisant comme elle avait fait, elle avait
+joué son va-tout. Allait-elle gagner? Ce qu'elle
+avait prévu se produisait avec une exactitude qui
+la ravit et l'épouvanta tout ensemble. Cette
+troisième lettre exprimait un si navrant désespoir
+qu'avec toute son expérience, la subtile comédienne
+se sentit prise, à une seconde lecture,
+d'une nouvelle crainte, plus terrible que l'autre,
+celle que René eût réellement attenté à sa vie.
+Elle eut beau se raisonner, se démontrer que si
+le poète avait dû partir, la lettre eût mentionné
+cette résolution; s'affirmer qu'un beau jeune
+homme de vingt-cinq ans ne se tue point, à
+cause du silence d'une femme dont il se croit
+aimé,&mdash;elle était réellement la proie d'une
+angoisse extraordinaire, lorsqu'elle arriva, vers
+deux heures de l'après-midi, à l'entrée de la rue
+Coëtlogon. Elle avait reçu la lettre, le matin
+même. Elle s'arrêta une minute pourtant, tout
+étonnée devant ce coin provincial de Paris dont
+le pittoresque avait, l'autre soir, ravi Claude
+Larcher. Il faisait un ciel voilé de fin d'hiver,
+bas et gris, sur lequel les branchages nus des
+arbres se détachaient tristement. Les cris de
+quelques enfants joueurs, en train de faire la
+petite guerre parmi les décombres, montaient
+dans le silence. La singularité de cette paisible
+ruelle, l'invraisemblance de la démarche que
+hasardait Suzanne, l'incertitude sur l'issue, tout
+se réunissait pour lui donner la somme la plus
+complète d'émotions dont elle fût capable. Elle
+dut sourire en se disant qu'elle n'avait, pour
+croire que le jeune homme fût chez lui, aucun
+motif, sinon qu'il attendait, sans l'espérer, une
+réponse à sa lettre dernière. Mais lorsque le concierge
+eut répondu à sa demande que M. René
+était à la maison, en lui indiquant la porte, elle
+retrouva tous ses esprits. Il y avait chez elle,
+comme chez toutes les femmes très positives, un
+fond d'homme d'action. Une donnée réelle et
+circonscrite d'événements la rendait résolue, et
+hardie à suivre son projet. Elle sonna. Des pas
+se firent entendre, très lourds, et le visage de
+Françoise lui apparut. Dans toute autre circonstance,
+elle aurait souri de l'ébahissement que
+l'Auvergnate ne chercha même pas à dissimuler.
+Colette Rigaud était déjà venue une fois chez le
+poète pour demander en hâte un petit changement
+à son rôle, et Françoise, sa première stupeur
+dissipée, pensa sans doute que c'était une
+nouvelle visite du même ordre, car Suzanne put
+l'entendre, qui, ouvrant la porte du fond à droite,
+disait: «&nbsp;Monsieur René, il y a une dame qui
+réclame après vous... Une bien belle... Ce sera
+quelque artiste...&nbsp;» Elle vit le jeune homme
+sortir de sa chambre lui-même, qui devint, en
+la reconnaissant, d'une pâleur de mort. Toute
+légère, elle glissa le long de ce couloir que
+les lithographies de Raffet transformaient en
+un petit musée napoléonien. Elle entra dans la
+chambre du poète qui s'effaça pour la laisser
+passer. La porte se referma. Ils étaient seuls.</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Vous! C'est vous!...&nbsp;» dit René. Il la
+regardait, élégante et fine, se tenir debout dans
+le costume sombre qu'elle avait choisi pour cette
+visite. Il se trouvait dans cet état de désarroi
+intime où nous jette un événement inattendu qui
+nous transporte soudain de l'extrémité de la
+détresse à l'extrémité de la joie. Durant ces
+minutes là, un tourbillon d'idées et de sensations
+se déchaîne en nous, avec une force telle
+que notre cerveau en est comme affolé. Les
+jambes se dérobent sous le corps, les mains
+tremblent. C'est le bonheur, et cela fait du mal.
+René dut s'appuyer contre le mur, les yeux toujours
+fixés sur ce charmant visage dont il avait
+désespéré de ne plus jamais se repaître le cœur.
+Un détail acheva de le bouleverser. Il s'aperçut
+que les mains de Suzanne, elles aussi, tremblaient
+un peu, et, pour cette fois, ce tremblement
+était sincère. Le caprice passionné que la
+jeune femme éprouvait pour le jeune homme,
+se combinait d'une crainte, celle de lui déplaire.
+En pénétrant dans cette chambre où elle était
+bien sûre qu'aucune femme n'était venue avant
+elle, sa résolution de se donner était aussi nette
+et ferme que peuvent l'être des résolutions de ce
+genre. Il y rentre toujours une part d'imprévu, que
+déterminera l'attitude de l'homme. Suzanne sentait
+trop bien qu'avec René tout serait difficulté,
+dans ces débuts de la possession que les viveurs
+mettent leur orgueil à conduire légèrement. Cette
+naïveté lui plaisait à la fois et l'effrayait. Mais
+elle comptait aussi sur la folie des sens, qui en
+sait plus que les plus subtiles roueries. Seulement
+il fallait déchaîner cette folie chez le poète sans en
+avoir l'air, et quand elle-même en était toute possédée.
+Elle eut, aussitôt entrée dans la chambre,
+et tandis qu'il la contemplait, une minute d'hésitation;
+puis, oubliant à demi et ses calculs et
+son personnage, elle s'abattit sur la poitrine de
+René, la tête posée sur son épaule et balbutiant:</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Ah! j'ai eu trop peur. Votre lettre m'a
+tout fait craindre, et je suis venue. J'ai trop lutté.
+J'étais à bout de forces... Mon Dieu! mon Dieu!
+Qu'allez-vous penser de moi?...&nbsp;»</p>
+
+<p>Il la tenait dans ses bras, frémissante. Il releva
+cette tête adorable et commença de lui donner
+des baisers, sur les yeux d'abord, ces yeux
+dont le regard triste l'avait tant navré, lors de
+l'apparition de la voiture,&mdash;sur les joues ensuite,
+ces joues dont la ligne idéale l'avait tant
+charmé dès le premier soir,&mdash;sur la bouche
+enfin qui s'ouvrit à sa bouche, amoureusement.
+Que pensait-il d'elle?... Mais est-ce que son âme
+pouvait former une idée, absorbée qu'elle était
+par cette union des lèvres qui est déjà une prise
+de possession de la femme, ardente, enivrante
+et complète? À Suzanne aussi comme ce baiser
+sembla délicieux! À travers les horribles complications
+de sa diplomatie féminine, un désir sincère
+avait grandi en elle, celui de rencontrer
+l'amour jeune et spontané, naturel et vibrant.
+Cet amour passait avec le souffle de René jusque
+dans les profondeurs de son être, et la faisait se
+pâmer à demi. Ah! La jeunesse, l'abandon complet,
+absolu, sans pensée, sans parole; tout oublier,
+sinon la minute actuelle; tout effacer, sinon
+la sensation qui va fuir, mais qui est là, dont
+notre baiser palpe la douceur, dont il dessine le
+contour! Cette femme corrompue par la plus
+désenchantée des expériences, celle d'un Parisien
+cynique de cinquante ans, dégradée par la pire
+des vénalités, celle que le besoin n'excuse pas,
+cette machiavélique courtisane et qui avait fait
+de son intrigue avec René un problème d'échecs,
+goûta pendant une seconde cette joie divine.
+Le châtiment de ceux qui commettent le crime
+de calculer en amour, c'est que leur calcul
+leur revient dans des secondes pareilles. Tout
+envahie qu'elle fût par l'ivresse de ce baiser,
+Suzanne eut la triste lucidité de penser qu'elle ne
+pouvait pas se donner ainsi, tout de suite, et le
+non moins triste courage de se retirer des bras
+du jeune homme, en lui disant:</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Laissez-moi partir. Je vous ai vu. Je sais
+que vous vivez. Je vous en supplie, laissez-moi
+m'en aller. Oh! René!...&nbsp;»&mdash;elle ne l'avait
+jamais appelé par son petit nom&mdash;«&nbsp;ne m'approchez
+pas!...&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Suzanne,&nbsp;» osa répondre le jeune homme
+qui venait de boire sur cette bouche fine la plus
+brûlante des liqueurs: la certitude d'être aimé,
+«&nbsp;n'ayez pas peur de moi... Quand aurons-nous
+une heure à nous comme celle-ci? C'est moi qui
+vous supplie de rester... Voyez,&nbsp;» ajouta-t-il gracieusement
+en se reculant plus loin d'elle, «&nbsp;je
+vous obéis. Je vous ai obéi quand cela m'était
+si cruel!... Ah! Vous me croyez!...&nbsp;» fit-il en
+voyant que les traits de madame Moraines n'exprimaient
+plus le même effroi. «&nbsp;Voulez-vous
+être bonne?...&nbsp;» continua-t-il, avec ce rien d'enfantillage
+qui plaît tant aux femmes, et qui leur
+fait dire à toutes, depuis les grandes dames jusqu'aux
+filles, qu'un homme est mignon, «&nbsp;asseyez-vous
+là, sur ce fauteuil où je me suis tant assis
+pour travailler, et puis soyez bonne encore,
+n'ayez pas l'air d'être en visite...&nbsp;» Il s'était rapproché
+d'elle pour la forcer de s'asseoir, et il lui
+enlevait son manchon; il lui dégrafait son manteau.
+Elle se laissait faire avec un sourire triste,
+comme de quelqu'un qui cède. C'était l'agonie
+de la madone que ce sourire, le dernier acte
+dans cette comédie de l'Idéal qu'elle avait jouée.
+Il lui retira son chapeau aussi, une espèce de
+toque assortie à son manteau. Il s'était agenouillé
+devant elle, et il la contemplait avec cette idolâtrie
+qu'une femme sera toujours sûre de provoquer
+chez son amant, si elle lui donne une de ces
+preuves de tendresse qui flattent à la fois chez
+l'homme la tendresse et la fatuité, les passions
+hautes du cœur et les passions basses. Le poète
+se disait: «&nbsp;Faut-il qu'elle m'aime, pour être
+venue chez moi, elle que je sais si pure, si religieuse,
+si attachée à ses devoirs?&nbsp;» Tous les mensonges
+qu'elle lui avait servis soigneusement lui
+revenaient, comme des raisons de croire davantage
+à sa sincérité, et il lui disait: «&nbsp;Que je suis
+heureux de vous avoir ici, et à ce moment!...
+Ne craignez rien, nous sommes si seuls! Ma sœur
+est sortie pour toute l'après-midi, et l'esclave...&nbsp;»&mdash;il
+appela Françoise de ce nom pour amuser
+Suzanne&mdash;«&nbsp;l'esclave est occupée là-bas... Et
+je vous ai!... Voyez, c'est mon petit domaine
+à moi, cette chambre, l'asile où j'ai tant vécu!
+Il n'y a pas un de ces recoins, pas un de ces
+objets qui ne pourrait vous raconter ce que j'ai
+souffert durant ces quelques jours... Mes pauvres
+livres...&nbsp;»&mdash;et il lui montrait la bibliothèque
+basse&mdash;«&nbsp;je ne les ouvrais plus. Mes
+chères gravures... je ne les regardais plus...
+Cette plume, avec laquelle je vous avais écrit,
+je ne la touchais plus... J'étais là, juste à la
+même place que vous, à compter les heures,
+indéfiniment... Dieu! Quelle semaine j'ai passée!...
+Mais qu'est-ce que cela fait, puisque
+vous êtes venue, puisque je peux vous contempler?...
+Une peine que vous me laissez vous dire,
+ah! c'est du bonheur encore!...&nbsp;»</p>
+
+<p>Elle l'écoutait, fermant à demi les yeux, abandonnée
+à la musique de ces paroles, sans que la
+volupté profonde qui l'envahissait l'empêchât de
+suivre son projet.&mdash;L'émotion du danger empêche-t-elle
+un adroit escrimeur de se rappeler
+sur le terrain les leçons de la salle?&mdash;L'assurance
+qu'il lui avait donnée de leur solitude l'avait fait
+tressaillir de joie, le coup d'œil jeté sur cette
+petite chambre si intime, si minutieusement rangée
+et parée, l'avait ravie comme un signe
+qu'elle ne s'était pas trompée au sujet du passé
+de René. Tout ici révélait une vie studieuse et
+séparée, la pure et noble vie de l'artiste qui
+s'enveloppe d'une atmosphère de beaux songes.
+Et plus que tout, c'était le jeune homme qui lui
+plaisait, avec ses prunelles brûlantes, sa câline
+manière de s'approcher d'elle, et elle comprenait
+que ce chemin des confidences réciproques sur
+leurs souffrances communes devait la conduire à
+son but sans qu'elle risquât de rien diminuer de
+son prestige.</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Et moi,&nbsp;» répondait-elle, «&nbsp;croyez-vous que
+je n'ai pas souffert? Pourquoi vous le nier?...
+Vos lettres?... Dieu m'est témoin que je ne voulais
+pas les lire. Je suis restée un jour entier avec
+la première dans ma poche, sans pouvoir la
+détruire et sans déchirer l'enveloppe. Vous lire,
+c'était vous écouter de nouveau, et je m'étais tant
+promis que non! J'avais tant demandé à mon
+ange gardien la force de vous oublier... Ah! j'ai
+bien lutté!...&nbsp;» Ici la madone, apparut pour la
+dernière fois. Elle leva ses yeux au ciel,&mdash;représenté,
+pour la circonstance, par un plafond auquel
+le poète avait appendu de petites poupées japonaises.
+Il passa dans ces beaux yeux le reflet des
+voiles de cet ange gardien dont elle avait osé
+parler, s'envolant là-bas, là-bas... Puis elle
+reporta ces yeux bleus sur René, et avec tout
+l'abandon d'un cœur vaincu, elle lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Je suis perdue maintenant, mais qu'importe?
+Je vous aime trop... Je ne sais plus rien,
+sinon que je ne peux pas supporter de vous
+savoir malheureux...&nbsp;»</p>
+
+<p>Des sanglots la secouaient, convulsifs, et de
+nouveau sa tête s'abattit sur l'épaule du jeune
+homme, qui recommença de lui donner des baisers.
+Comme enfantinement, elle lui mit les bras
+au cou et elle appuya ses seins contre cette poitrine,
+où elle put sentir battre un cœur affolé.
+Elle vit encore passer dans le regard de René
+cette fièvre du désir qui conduit les plus timides
+et les plus respectueux aux pires audaces. Elle
+dit encore: «&nbsp;Ah! Laissez-moi,&nbsp;» et se releva pour
+s'échapper des bras qui la pressaient, mais cette
+fois elle recula du côté du lit. Il la poursuivit, et,
+en la serrant contre lui, il sentit ce corps si
+souple tout entier contre le sien. Les mots de
+l'amour le plus insensé lui venaient aux lèvres,
+et, emportant Suzanne entre ses bras dont la
+force était décuplée par la passion, il la mit sur
+le lit, et, s'y jetant à côté d'elle, il la couvrit des
+plus ardentes caresses jusqu'à ce qu'elle lui appartînt
+complètement, dans une de ces étreintes
+qui abolissent tout, chez un enfant de vingt-cinq
+ans, même le pouvoir d'observer si les sensations
+qu'il éprouve sont partagées. Comment donc
+René eût-il gardé la force de recueillir en cet
+instant suprême les indices qui lui auraient dévoilé
+la comédie jouée par sa maîtresse? Rien
+que sa toilette intime eût suffi pourtant à démontrer
+dans quelle intention elle était arrivée rue
+Coëtlogon. Elle avait une de ces robes donc la
+souple étoffe ne redoute pas les froissements,
+une ceinture au lieu de corset, pas un bijou, pas
+trace d'un de ces jupons empesés qui peuvent
+servir d'obstacle, mais de la soie molle et de la
+batiste; enfin elle était comme nue dans ses vêtements
+et prête à l'amour. Mais enlacé à cette
+créature exquise, s'enivrant, malgré cette toilette,
+des plus secrètes beautés d'un corps si gracieux,
+si jeune, si parfumé, dans le silence de cette
+chambre où les balbutiements et les soupirs de
+la volupté semblaient presque de grands bruits,
+le jeune homme ne se demanda pas s'il avait
+raison ou tort d'adorer cette femme; ni s'il en
+était la dupe. Et puis, est-on jamais dupe de
+goûter le bonheur?</p>
+
+
+
+<hr style="width: 33%;" />
+<h2><a name="XIV" id="XIV"></a>XIV</h2>
+
+<h2>JOURNÉES HEUREUSES</h2>
+
+
+<p>Lorsque Suzanne quitta l'appartement
+de la rue Coëtlogon, ce petit appartement
+silencieux dont René voulut
+lui ouvrir la porte lui-même, afin de lui épargner
+le regard désapprobateur de Françoise, la
+suite de leurs rendez-vous prochains était déjà
+convenue entre eux. Arrivée dans la petite ruelle,
+et quoique la prudence lui commandât de s'en
+aller, comme sur le trottoir de la rue du Mont-Thabor,
+toute droite et sans tarder, elle tourna
+la tête. Elle vit René debout, derrière le rideau
+de la fenêtre qui ouvrait sur le jardinet. Le
+charme de son roman avait si bien envahi cette
+âme, prudente d'ordinaire jusqu'à la froideur,
+qu'elle eut un sourire et un geste de la main
+pour le poète qui la regardait ainsi partir dans
+le crépuscule, du fond de cette chambre où elle
+avait pleinement triomphé, car tous ses calculs
+s'étaient trouvés justes. Remontée en fiacre à la
+station du coin de la rue d'Assas, et tandis
+qu'elle s'acheminait vers le magasin du Bon-Marché
+où elle avait commandé sa voiture, les
+détails divers de sa conversation lui revenaient,
+et, en les repassant, elle s'applaudissait de la
+manière dont elle les avait conduits. Dès qu'une
+femme est la maîtresse d'un homme, les débats
+sur la façon de se retrouver deviennent aussi
+faciles et aussi délicieux qu'ils étaient auparavant
+odieux et difficiles. Tout à l'heure c'était un
+désenchantement, un rappel à la réalité. Après
+la possession, ces mêmes débats deviennent une
+preuve d'amour, parce qu'ils enveloppent une
+promesse de bonheur. Dans le quart d'heure
+même qui avait suivi leur ardente étreinte, et
+après la comédie de fausse honte dont s'accompagne,
+durant ces minutes-là, le retour à la
+décence, Suzanne avait commencé l'attaque et
+dit à son amant:</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Il faut que j'aie de vous une promesse...
+Si vous voulez que je ne me reproche pas cet
+amour comme un crime, jurez-moi de ne pas
+aller dans le monde à cause de moi. Vous devez
+travailler, et vous ne savez pas ce que c'est que
+cette vie... Ce magnifique talent, ce génie, vous
+les gaspilleriez en futilités, en misères, et j'en
+serais la cause!... Oui, promettez-moi que vous
+n'irez chez personne...&nbsp;» Et tout bas: «&nbsp;Chez
+aucune de ces femmes qui tournaient autour de
+vous, l'autre soir...&nbsp;»</p>
+
+<p>Comme René l'avait tendrement embrassée,
+après cette phrase où l'artiste pouvait voir un
+hommage rendu à son œuvre future, et l'amoureux
+l'expression délicate d'une secrète jalousie!</p>
+
+<p>Il avait répondu un timide:</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Pas même chez vous?&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Surtout pas chez moi,&nbsp;» avait-elle dit.
+«&nbsp;Maintenant je ne pourrais pas supporter que
+vous serriez la main de mon mari... Tu dois me
+comprendre...&nbsp;» avait-elle ajouté, en bouclant
+les cheveux du jeune homme d'un geste caressant.
+Il était à terre, lui, à ses pieds, et elle assise
+de nouveau sur le fauteuil. Elle pencha son
+visage qu'elle cacha sur l'épaule de René: «&nbsp;Ah!&nbsp;»
+soupira-t-elle, «&nbsp;ne m'en faites pas dire davantage...&nbsp;»
+puis, après quelques minutes: «&nbsp;Ce
+que je voudrais être pour vous, c'est l'amie, qui
+n'entre dans la vie de celui qu'elle aime, que pour
+y apporter de la joie et du courage, de la douceur
+et de la noblesse, l'amie qui aime et qui
+est aimée dans le mystère, en dehors de ce
+monde moqueur et qui flétrit les plus saintes
+religions de l'âme... C'est une si grande faute
+que j'ai commise,&nbsp;» cette fois elle cacha son
+visage dans ses jolies mains; «&nbsp;que ce ne soit
+pas cette série de bassesses et de vilenies qui
+m'ont fait tant d'horreur chez les autres...
+Épargne-les-moi, mon René, si tu m'aimes
+comme tu me l'as dit... Mais m'aimes-tu vraiment
+ainsi?...&nbsp;»</p>
+
+<p>À mesure qu'elle défilait ce coquet rosaire de
+mensonges, elle avait pu voir le ravissement se
+peindre sur la physionomie de son romanesque
+et naïf complice, que cette beauté de sentiment
+extasiait. Elle remettait à son front l'auréole
+de madone qu'elle avait déposée pour se laisser
+aimer... Et, mélangeant de la sorte la ruse à la
+tendresse, et les calculs du positivisme le plus
+précis aux finesses de la sensibilité la plus subtile,
+elle l'avait conduit à accepter, comme seule
+digne de la poésie de leur amour, la convention
+suivante. Il prendrait sous un faux nom, et
+dans un quartier pas très éloigné de la rue
+Murillo, un petit appartement meublé, pour s'y
+rencontrer deux fois, ou trois, ou quatre par
+semaine. Elle lui avait suggéré les Batignolles,
+mais avec tant d'adresse qu'il pouvait s'imaginer
+avoir trouvé lui-même cette dernière idée, comme
+les précédentes d'ailleurs. Il se mettrait à la
+recherche dès le lendemain, et il lui écrirait,
+poste restante, sous de certaines initiales, à un
+certain bureau. Ce surcroît d'inutiles précautions
+attestait à René dans quelle servitude vivait son
+pauvre ange,&mdash;si l'on peut appeler cela vivre!
+«&nbsp;Pauvre ange,&nbsp;» lui avait-il dit en effet, comme
+elle étouffait une plainte sur le despotisme de
+son mari, en se comparant elle-même à une bête
+traquée, «&nbsp;que tu dois avoir souffert!...&nbsp;» Et elle
+avait levé derechef ses prunelles vers le plafond
+en ne montrant plus que le blanc de ses yeux,
+par un de ces mouvements si bien joués que, des
+années après, l'homme qui a été attendri par
+cette pantomime, se demande encore: «&nbsp;N'était-elle
+pas sincère?...&nbsp;»</p>
+
+<p>Il n'était pas besoin de cette perfection de
+comédie pour que René accédât avec bonheur
+au plan proposé par la savante élève de Desforges.
+En principe, et simplement parce qu'il
+aimait, il eût accueilli n'importe quel projet,
+avec béatitude et dévotion. Mais le programme
+esquissé par Suzanne correspondait en outre à
+toutes les portions artificielles de son être. Le
+caractère clandestin de cette intrigue enchantait
+le lecteur de romans qui se délectait d'avance à
+l'idée d'un pareil mystère à porter dans la vie. La
+phraséologie par laquelle la jeune femme s'était
+posée en muse soucieuse de son travail, avait
+flatté en lui l'égoïsme de l'écrivain qui rêve
+de concilier l'art avec l'amour, le plaisir de la
+volupté avec la solitude et l'indépendance
+nécessaires à la composition. Enfin le poète,
+après de longues journées de torture, se sentait
+comme des ailes à l'esprit et au cœur. Telle
+était l'ardeur de sa félicité qu'il ne remarqua
+même pas l'étonnement douloureux dont le
+visage de sa sœur resta empreint durant la soirée
+qui suivit la visite de Suzanne. Qu'avait entendu
+Françoise? Qu'avait-elle rapporté à madame
+Fresneau? Toujours est-il que cette dernière
+souffrait visiblement. La profonde ignorance de
+certaines femmes à la fois romanesques et pures
+leur réserve de ces surprises. Elles s'intéressent
+aux choses de l'amour, parce qu'elles sont
+femmes, et elles prêtent la main à des débuts de
+relations qu'elles croient innocentes comme elles.
+Ensuite, lorsqu'elles entrevoient les conséquences
+brutales auxquelles ces relations aboutissent
+presque nécessairement, leur surprise serait comique
+si elle n'était pas aussi cruelle que respectable.
+D'après la description faite par la bonne,
+Émilie n'avait pas de doute sur l'identité de la
+visiteuse, et les autres indices donnés par Françoise,
+les bruits de baisers surpris, la durée de cette
+visite, le désordre mal réparé du lit, l'exaltation
+du regard de René, un de ces instincts aussi que
+les femmes les plus honnêtes possèdent à leur
+service dans ces occurrences-là, tout la conduisait
+à penser que madame Moraines avait été la maîtresse
+de René, là, chez eux! Et la mère de
+famille, la bourgeoise pieuse, se révoltait contre
+cette pensée, en même temps qu'elle se souvenait
+des larmes amères aperçues sur les joues pâles de
+Rosalie. Songeant à la jeune fille dont elle avait
+pu mesurer la sincère tendresse, et à la grande
+dame inconnue pour laquelle sa naïveté avait si
+imprudemment pris parti, elle en venait à se
+demander:</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Si René s'était trompé sur le compte de
+cette femme?...&nbsp;»</p>
+
+<p>Mais elle était sœur aussi,&mdash;une sœur complaisante
+jusqu'à la faiblesse,&mdash;et elle ne trouvait
+pas la force de faire la moindre observation
+à son frère, en le voyant si heureux. Elle avait
+trop nourri d'inquiétudes à constater le désespoir
+du jeune homme pendant la dernière semaine.
+Ce mélange de sentiments opposés l'empêcha
+de provoquer aucune confidence nouvelle, et,
+de son côté, la possession rendait René discret,
+comme il arrive quelquefois, par l'excès de
+l'amour où elle le jetait. Il ne pouvait plus
+parler de Suzanne maintenant. Ce qu'il éprouvait
+pour elle n'était plus exprimable avec des
+mots! Il avait trouvé, presque tout de suite, dans
+la silencieuse et bourgeoise rue des Dames, et
+au milieu du quartier des Batignolles, indiqué
+par Suzanne, le petit appartement désiré. Presque
+tout de suite aussi, les circonstances s'étaient
+arrangées pour qu'il fût libre de voir Suzanne
+uniquement. Il n'y avait pas huit jours qu'elle
+était sa maîtresse, et Claude Larcher, le seul de
+ses confrères qu'il fréquentât beaucoup, quittait
+Paris. René, qui l'avait négligé ces derniers
+temps, le vit arriver rue Coëtlogon vers six heures
+et demie du soir, en costume de voyage, pâle
+et défait, avec sa physionomie des mauvaises
+crises. On venait de se mettre à table pour le
+dîner.</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Le temps de vous serrer la main,&nbsp;» dit
+Claude sans s'asseoir, «&nbsp;je prends l'express du
+Mont-Cenis à neuf heures, et je dois dîner à la
+gare.&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Vous resterez longtemps absent?&nbsp;» interrogea
+Émilie.</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;<i>Chi lo sa?</i>&nbsp;» fit Claude, «&nbsp;comme on dit
+dans cette belle Italie où je serai demain.&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Voyez-vous ce chançard,&nbsp;» s'écria Fresneau,
+«&nbsp;qui va pouvoir lire Virgile dans sa patrie
+au lieu de le faire traduire à des ânes?&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Très chançard, en effet!...&nbsp;» dit avec un
+rire énervé l'écrivain, qui, reconduit par René jusqu'à
+la grille de la rue où l'attendait son fiacre
+chargé de ses bagages, éclata en sanglots; «&nbsp;Ah!
+Cette Colette!...&nbsp;» dit-il. «&nbsp;Vous vous rappelez,
+quand vous êtes venu rue de Varenne?... Dieu!
+était-elle jolie ce jour-là!... Elle m'a plaisanté
+au sujet des femmes... Hé bien! C'est d'une
+femme que j'ai la honte d'être jaloux aujourd'hui,
+d'un monstre avec qui elle s'est liée intimement,
+en quelques jours, à ne plus la quitter,
+cette Aline Raymond, une infâme connue comme
+telle dans tout Paris. Son nom seul me salit la
+bouche à prononcer. Ah! cela, non, je n'ai pas
+pu le supporter, et je m'en vais... Je n'avais pas
+d'argent, imaginez-vous, j'ai déniché un usurier
+qui m'a prêté à soixante pour cent. Celui-là, par
+exemple, je le mettrai dans ma prochaine
+comédie... Il a trouvé à me servir mieux que le
+trou-madame d'Harpagon, mieux que le luth
+de Bologne, mieux que le jeu de l'oie renouvelé
+des Grecs et fort propre à passer le temps
+lorsque l'on n'a que faire... Savez-vous ce que
+j'ai dû acheter et revendre audit usurier, outre
+l'argent vivant?... Deux cent cinquante cercueils!...
+Vous entendez bien.... Est-ce énorme,
+cela?... Enfin, l'usurier, ma vieille parente de
+province à qui j'ai écrit bassement, mon éditeur,
+la <i>Revue parisienne</i> à qui j'ai promis de la
+copie par traité, signé, s'il vous plaît... j'ai six
+mille francs! Ah! Quand le train va m'emporter,
+chaque tour de roue me passera sur le cœur, mais
+je la fuirai; et, quand elle apprendra que je suis
+parti, par une lettre que je lui écrirai de Milan,
+quelle vengeance pour moi!...&nbsp;» Il se frotta les
+mains joyeusement, puis hochant la tête: «&nbsp;Ç'a
+toujours été comme dans la ballade du comte
+Olaf, de Heine... Vous vous souvenez, quand il
+parle d'amour à sa fiancée et que le bourreau se
+tient devant la porte... Il s'est toujours tenu, ce
+bourreau, à la porte de la chambre où j'aimais
+Colette... Mais, quand il a pris les jupes et le
+visage d'une Sapho, non, c'était à en mourir!...
+Adieu, René, vous ne me reverrez que guéri...&nbsp;»</p>
+
+<p>Et, depuis lors, aucune nouvelle de cet ami
+malheureux auquel René pensait surtout pour
+comparer la femme qu'il idolâtrait et qui était si
+digne de son culte, à la dangereuse, à la féroce
+actrice. L'absence de Claude lui était une raison
+pour ne plus jamais reparaître au foyer du Théâtre-Français.
+Pourquoi se serait-il exposé à recevoir
+les bordées d'outrages dont Colette couvrait
+sans nul doute son amant fugitif, lorsqu'elle en
+parlait? Grâce à cette même absence, tout lien
+était rompu aussi entre le poète et le monde où
+Larcher l'avait patronné. Sous l'influence de sa
+passion naissante pour Suzanne, l'auteur du <i>Sigisbée</i>
+avait négligé jusqu'aux plus élémentaires
+devoirs de la politesse. Non seulement il n'avait
+pas mis de cartes chez les diverses femmes qui
+l'avaient si gracieusement prié, mais il n'était
+même pas retourné chez la comtesse. Cette dernière,
+assez grande dame et assez bonne personne
+à la fois pour comprendre la nature irrégulière
+des artistes, et pour leur pardonner ces irrégularités,
+s'était dit: «&nbsp;Il s'est ennuyé chez moi...&nbsp;»
+et elle ne l'avait plus invité, sans lui en vouloir.
+Elle était d'ailleurs en train, pour l'instant,
+d'imposer à sa société un pianiste russe et spirite
+qui se prétendait en communication directe
+avec l'âme de Chopin. René, qui se trouvait tranquille
+de ce côté, eut encore la chance que
+madame Offarel se froissât de ce qu'ils n'avaient
+pas assisté, Émilie et lui, au fameux dîner préparé
+une semaine durant, à grand renfort de
+courses à travers Paris. Fresneau s'y était rendu
+seul.</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;En voilà une expédition où tu m'as envoyé!&nbsp;»
+avait-il dit à sa femme en revenant.
+«&nbsp;Quand j'ai parlé de ta migraine, la vieille
+Offarel a fait un <i>ah!</i> qui m'a coupé bras et
+jambes. Quand je lui ai raconté que René se
+trouvait absent, auprès d'un ami malade,&mdash;quelle
+drôle d'excuse, entre parenthèses, mais
+passons!...&mdash;elle m'a demandé:&mdash;Est-ce dans
+un château?&mdash;Et à table, ce malheureux Claude
+a fait les frais du dîner. Elle me l'a déshabillé, il
+n'en est pas resté un cheveu!... Et c'est un
+égoïste, et il a de mauvaises manières, et il a la
+santé perdue, et il n'a aucun avenir, et ceci et
+cela, et patati et patata... Brr... brr... S'il n'y
+avait pas eu le piquet du père Offarel!... Il m'a
+encore gagné, le vieux malin... Ah! il y avait
+encore là Passart. Fais-moi penser à le recommander
+à notre oncle pour l'école Saint-André...
+C'est un charmant garçon. Entre nous, je crois
+que la petite Rosalie en tient pour lui...&nbsp;»</p>
+
+<p>Émilie avait dû sourire de la perspicacité surprenante
+de son mari. Elle avait entendu autrefois
+madame Offarel se plaindre des assiduités du
+jeune professeur de dessin, et elle se rendit
+compte tout de suite qu'il avait été prié à la
+dernière minute, pour bien prouver qu'à défaut
+de René, on avait sous la main d'autres prétendants.
+Puis les dames Offarel étaient demeurées
+deux semaines sans mettre les pieds rue Coëtlogon,
+elles qui ne laissaient guère passer quatre
+soirs sans paraître à la fin du dîner. Quand
+elles se décidèrent à revenir, toujours à cette
+même heure, et après ces deux semaines, elles
+entrèrent, escortées du dit Passart, grand
+garçon blond et gauche, avec des lunettes et un
+visage timide, le teint semé de taches de rousseur.
+Émilie n'eut pas longtemps à chercher le
+motif de cette visite en commun. Il s'agissait
+de rendre son frère jaloux, naïve manœuvre
+que la vieille dame découvrit tout de suite en
+disant:</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;M. Offarel se trouvait occupé ce soir,
+et M. Passart a bien voulu nous servir de cavalier...
+Allons, Rosalie, donne une place à
+M. Jacques auprès de toi...&nbsp;»</p>
+
+<p>La pauvre Rosalie ne s'était plus retrouvée en
+face de René, depuis la cruelle explication qu'elle
+avait eue avec Émilie. Elle était bien émue, bien
+tremblante, et le cœur lui avait fait bien mal
+durant le trajet entre la rue de Bagneux et la
+rue Coëtlogon; court trajet, mais qui lui avait
+paru interminable. Elle eut cependant la force de
+couler un regard du côté de son ancien fiancé,
+comme pour lui attester qu'elle n'était pas responsable
+des mesquins calculs de sa mère, et la
+force aussi de répondre froidement en s'asseyant
+dans un angle, et mettant un autre siège devant
+elle:</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;J'ai besoin de cette chaise pour y poser
+mes laines... M. Passart ne voudra pas m'en
+priver...&nbsp;»:</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Mais voilà une place libre,&nbsp;» interrompit
+Émilie qui fit asseoir le jeune homme auprès
+d'elle et vint ainsi au secours de la courageuse
+enfant. Cette dernière, quoiqu'elle sût très bien
+qu'une affreuse scène l'attendait à la maison, se
+refusa obstinément à jouer le rôle auquel on la
+conviait. Il eût été si naturel cependant que le
+dépit lui inspirât cette petite vengeance! Mais
+les femmes vraiment délicates et qui savent
+aimer n'ont pas de ces dépits. Rendre jaloux
+l'homme qui les a abandonnées leur fait horreur,
+parce qu'il leur faudrait être coquettes avec
+un autre; et cette idée, elles ne la supportent
+pas. Preuve divine d'amour que cette scrupuleuse
+fidélité quand même, et qui grave pour toujours
+une femme dans le regret d'un homme!...
+Pour toujours...&mdash;mais quand il s'agit de l'heure
+présente et du résultat immédiat, ces sublimes
+amoureuses font fausse route, et les coquettes
+ont raison. Lorsque les années auront fui, et
+que l'amant vieilli passera la revue de ses souvenirs,
+il comprendra, par comparaison, la valeur
+unique de celle qui n'aura pas voulu le faire
+souffrir,&mdash;même pour le ramener. En attendant,
+il court après les gredines qui lui versent le philtre
+amer de cette avilissante, de cette ensorcelante
+jalousie! Il est juste de dire, à l'excuse de René,
+qu'en immolant Rosalie à Suzanne, il croyait du
+moins faire ce sacrifice à un amour véritable. Et
+comme sa sœur lui vantait, le lendemain, la
+noblesse d'attitude de la jeune fille, ce fut bien
+sincèrement qu'il répondit par cette parole empreinte
+de la plus naïve fatuité:</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Quel dommage qu'un si beau sentiment
+soit perdu!&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Oui,&nbsp;» répéta Émilie en soupirant, «&nbsp;quel
+dommage!&nbsp;»</p>
+
+<p>L'accent avec lequel cette phrase fut prononcée,
+aurait suffi à éclairer le poète sur le
+revirement d'opinions qui s'était fait dans sa
+sœur à l'endroit de madame Moraines, s'il eût
+eu l'esprit assez libre pour penser à autre chose
+qu'à son amour. Mais cet amour l'absorbait tout
+entier. Pour lui, maintenant, les journées se répartissaient
+en deux groupes: celles où il devait se
+rencontrer avec Suzanne, celles qu'il devait passer
+sans la voir. Ces dernières, qui étaient de beaucoup
+les plus nombreuses, se distribuaient ainsi
+d'habitude: il restait au lit assez tard dans la
+matinée, à rêver. Il éprouvait cette diminution
+de l'énergie animale, conséquence inévitable des
+excès de l'amour sensuel. Il vaquait à sa toilette,
+avec cette minutie qui, à elle seule, révèle aux
+femmes d'expérience qu'un jeune homme est
+aimé. Cette toilette finie, il écrivait à sa madone.
+Elle lui avait imposé la douce tâche de
+lui tenir le journal de ses pensées. Quant à elle, il
+n'avait pas une ligne de son écriture. Elle lui avait
+dit: «&nbsp;Je suis si surveillée, et jamais seule!&nbsp;» Et
+il l'en plaignait, tout en se livrant à ce travail
+de correspondance détaillée auquel Suzanne l'assujettissait.
+Pourquoi? Il ne se l'était jamais
+demandé. Cette posture de Narcisse sentimental
+en train de se mirer sans cesse dans son propre
+amour, convenait si bien à ce qu'il y avait en lui
+de profondément vaniteux, comme chez presque
+tous les écrivains. Suzanne n'avait pas assez
+réfléchi aux anomalies de la nature de l'homme
+de lettres pour avoir spéculé sur cette vanité.
+Le journal de René lui plaisait à relire, quand
+il n'était pas là, comme un souvenir enflammé des
+caresses données et reçues, simplement. Quand le
+poète avait ainsi fait sa prière du matin à sa divinité,
+l'heure du déjeuner sonnait déjà. Aussitôt après,
+il allait à la Bibliothèque de la rue de Richelieu
+prendre avec conscience des notes pour son
+<i>Savonarole</i>, auquel il s'était remis. Il y travaillait
+d'arrache-pied, durant la fin de l'après-midi, et
+jusque dans la soirée. Il y travaillait,&mdash;sans
+plus jamais ressentir, comme à l'époque du
+<i>Sigisbée</i>, cette plénitude de talent qui du cerveau
+passe dans la plume, si bien que les mots se
+pressent dans la mémoire, que les images se dessinent
+avec les contours et les couleurs de la
+réalité, que les personnages vont et viennent,
+que l'effort d'écrire enfin se transforme en une
+ivresse à la fois légère et puissante d'où nous
+sortons épuisés;&mdash;mais quelle fatigue délicieuse!
+Il fallait à René, pour échafauder les scènes de
+son drame actuel, une tension presque douloureuse
+de toute sa pensée, une pire tension pour
+mettre en vers les morceaux qu'il avait, au préalable,
+esquissés en prose. Sa verve ne s'éveillait plus
+en fougues heureuses. Il y avait à cela plusieurs
+raisons d'ordres très divers, une toute physique
+d'abord; le gaspillage de sève vitale qu'entraîne
+toute passion partagée;&mdash;une, morale: la préoccupation
+constante de Suzanne et l'incapacité de
+l'oublier jamais entièrement;&mdash;une, intellectuelle,
+enfin, et la plus puissante: le poète subissait,
+et il ne s'en rendait pas compte, cette influence
+du succès, meurtrière même aux plus beaux
+génies. En concevant et en écrivant, il commençait
+de penser au public. Il apercevait en esprit la salle
+de la première représentation, les journalistes à
+leurs fauteuils, les gens du monde, ici et là, et, sur
+le devant d'une baignoire, madame Moraines. Il
+entendait à l'avance le bruit des applaudissements,
+aussi démoralisant pour les auteurs dramatiques
+que le chiffre des éditions peut l'être
+pour les romanciers. La vision d'un certain effet
+à produire se substituait en lui à cette vision
+désintéressée et naturelle de l'objet à peindre,
+pour le plaisir de le peindre, qui est la condition
+nécessaire de l'œuvre d'art vivante. Trop jeune
+encore pour posséder cette habileté des mains,
+grâce à laquelle les vétérans de lettres arrivent
+à écrire des phrases passionnées, sans émotion
+aucune, et de manière à tromper même les plus
+fins critiques, René cherchait en lui une source,
+un jaillissement d'idées qu'il ne trouvait pas.
+Son drame ne se faisait pas dans sa pensée, naturellement,
+nécessairement. Les figures tragiques
+du moine florentin au profil de bouc, du terrible
+pontife Alexandre VI, du violent Michel-Ange,
+du douloureux Machiavel, et du redoutable César
+Borgia, ne s'animaient pas devant ses yeux,
+malgré les documents amassés, les notes prises,
+les pages indéfiniment raturées. Alors il posait sa
+plume; il regardait le ciel bleuir à travers la
+guipure des rideaux de sa fenêtre; il écoutait les
+petits bruits de la maison: une porte qui se fermait,
+Constant qui jouait, Françoise qui grondait,
+Émilie qui passait légère, Fresneau qui
+marchait lourdement, et il se prenait à compter
+combien d'heures le séparaient de son prochain
+rendez-vous avec sa maîtresse.</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Ah! Comme je l'aime! Comme je l'aime!&nbsp;»
+se disait-il, exaltant sa passion par son ardeur à
+prononcer tout haut cette phrase. Puis il se délectait
+à se ressouvenir du petit appartement
+meublé où aurait lieu ce rendez-vous, attendu
+avec une si fiévreuse impatience. Il avait eu, dans
+ses recherches, la main plus heureuse que son
+inexpérience ne l'avait fait espérer à Suzanne.
+Cet appartement se composait de trois chambres
+assez coquettement meublées par les soins de
+madame Malvina Raulet, une dame brune, d'environ
+trente-cinq ans, dont les manières discrètes,
+la toilette presque sévère, la voix adoucie, les
+yeux avenants, avaient tout de suite enchanté
+René. Madame Malvina Raulet se donnait comme
+veuve. Elle vivait officiellement des petites rentes
+que lui aurait laissées feu Raulet, personnage
+chimérique dont elle définissait la profession par
+cette phrase vague: «&nbsp;Il était dans les affaires.&nbsp;»
+En réalité, l'astucieuse et fine loueuse du logement
+meublé n'avait jamais été mariée. Elle était,
+pour le moment, entretenue par un homme sérieux,
+un médecin de quartier, père de famille,
+qu'elle avait enjôlé avec son air distingué et sans
+doute par de secrètes séductions, au point d'en
+tirer cinq cents francs par mois, payés le premier
+et d'une façon fixe, à la manière d'un traitement
+de fonctionnaire. Comme elle était avant
+tout une femme d'ordre, elle avait imaginé
+d'augmenter ce revenu mensuel en détachant
+de son appartement, beaucoup trop vaste pour
+elle, trois pièces dont l'une pouvait servir de
+salon, une autre de chambre à coucher, la
+dernière de cabinet de toilette. L'existence de
+deux portes sur le palier lui permit d'attribuer
+à ces trois pièces une entrée particulière. Le
+mobilier presque élégant qu'elle y disposa lui
+venait du plus funèbre héritage. Elle avait été,
+pendant dix années de sa vie, la maîtresse d'un
+fou, payée par la famille qui n'avait pas voulu
+que cette folie fût déclarée. À la mort du malheureux,
+Malvina avait touché vingt mille francs,
+promis à l'avance, et gardé tout ce qui garnissait
+la maison, théâtre de son étrange métier. Le
+sinistre et hideux dessous de cette existence ne
+devait jamais être connu de René. Mais dans ce
+vaste Paris, si propice aux intrigues clandestines,
+combien parmi les beaux jeunes gens qui vont
+à un rendez-vous dans un endroit pareil, se rendent
+compte de l'histoire de la personne qui leur
+fournit un asile d'amour tout préparé! Le poète
+ne se doutait guère non plus qu'au premier coup
+d'œil, cette personne aux attitudes irréprochables,
+avait vu clair dans ses intentions. Il s'était donné
+comme habitant Versailles et obligé de venir à
+Paris deux ou trois fois la semaine. Par enfantillage,
+il avait choisi comme nom d'emprunt
+celui du héros de roman qui l'avait séduit le plus
+dans sa jeunesse, le paradoxal d'Albert de
+<i>Mademoiselle de Maupin</i>. Tout en écrivant ce
+nom au bas du petit billet d'engagement que
+madame Raulet lui fit signer, il avait posé sur la
+table son chapeau, dans le fond duquel la rusée
+hôtesse put lire les véritables initiales de son
+locataire de passage, et elle reprit:</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Monsieur d'Albert voudra-t-il que ma
+domestique se charge aussi du service, ce sera
+cinquante francs de plus par mois?...&nbsp;»</p>
+
+<p>Ce prix exorbitant fut demandé avec un ton
+de voix si candide, et, d'autre part, madame
+Raulet lui paraissait si respectable, que le jeune
+homme n'osa pas discuter. Il la regarda cependant
+avec une première défiance. Son aspect démentait
+toute idée d'exploitation de l'adultère.
+Elle portait une robe de nuance sombre, joliment
+coupée, mais toute simple. Sa montre passée
+dans sa ceinture était attachée à une de ces
+chaînes de cou, jadis très en faveur dans la
+bourgeoisie française, et qui lui venait certainement
+d'une mère adorée. Un médaillon renfermant
+sous verre une mèche de cheveux blancs,
+ceux d'un père chéri, sans nul doute, fermait son
+col modeste. Ses doigts longs passaient à travers
+des mitaines de soie qui laissaient deviner l'or de
+son alliance. Il est juste d'ajouter que cette veuve
+distinguée avait, outre le médecin, deux amants
+très jeunes: l'un, étudiant en droit, l'autre, employé
+dans un grand magasin de nouveautés,
+qui croyaient posséder en elle une femme du
+monde, surveillée par une famille implacable!
+Ces deux amants représentaient, dans l'équilibre
+de son budget, toutes sortes de petites économies:
+des dîners au restaurant, des promenades
+en voiture, des cadeaux de bijoux, des loges de
+théâtre, ce qui n'empêcha pas cette vertueuse
+créature de dire au faux d'Albert:</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;La maison est bien tranquille, Monsieur.
+Vous êtes un jeune homme,&nbsp;» ajouta-t-elle avec
+un sourire, «&nbsp;vous ne vous offenserez pas si je
+me permets de vous faire observer que le moindre
+bruit, dans l'escalier, le soir par exemple, serait
+un motif pour résilier notre contrat...&nbsp;»</p>
+
+<p>René s'était senti rougir quand elle lui avait
+parlé ainsi. Dans l'excès de sa naïveté, il trembla
+que l'honorable veuve ne lui donnât congé après
+le premier rendez-vous. Cette ridicule crainte le
+poussa, au sortir même de ce premier rendez-vous,
+et quand Suzanne fut partie, à faire une visite à son
+hôtesse, sous le prétexte d'une petite recommandation
+relative au service. Elle le reçut avec la
+politesse gracieuse d'une femme qui ne sait rien,
+qui ne comprend rien, qui n'a rien vu, quoiqu'elle
+eût, à travers la fenêtre sur la rue, suivi du regard
+madame Moraines. Cette dernière s'était en
+allée, le long du trottoir, avec cette allure à
+laquelle un œil parisien ne s'est jamais trompé.
+Malvina savait désormais à quoi s'en tenir: son
+locataire était l'amant d'une femme du monde,
+et du plus grand monde. Lui-même cependant,
+quoique bien mis, n'avait ni dans sa coiffure, ni
+dans la coupe de sa barbe, ni dans sa démarche,
+le je ne sais quel caractère qui décèle le fils de
+famille. La loueuse pensa que, selon toute probabilité,
+le loyer serait payé par la maîtresse et
+non par l'amant, et elle regretta de n'avoir demandé
+que cinq cents francs par mois, outre les
+cinquante du service.&mdash;Son appartement tout
+entier lui revenait, à elle, à quatorze cents francs
+par an et sa bonne à tout faire recevait quarante-cinq
+francs de gage!&mdash;N'importe, elle se rattraperait
+sur le détail: le bois à fournir pour le
+feu, le linge, les repas, si jamais le jeune homme
+s'avisait de déjeuner là, comme elle le lui offrit.</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;C'est une excellente personne, et bien
+prévenante...&nbsp;» dit René à Suzanne lorsque cette
+dernière l'interrogea sur madame Raulet. Mais
+quoi? La confiance du poète n'avait-elle pas raison?
+À quoi lui eût-il servi de se livrer, comme
+eût fait Claude, à une analyse pessimiste du caractère
+de cette femme, sinon à se configurer
+d'avance mille dangers de chantage, d'ailleurs
+imaginaires; car si Malvina était une nature
+d'entremetteuse, vénale et retorse, c'était aussi
+une bourgeoise sincèrement affamée de considération,
+et qui se proposait, une fois sa pelote
+faite, de retourner dans sa ville natale, à Tournon,
+et d'y mener une vie d'absolue décence.
+L'esclandre possible d'un procès où son nom eût
+été mêlé suffisait à écarter de son imagination
+tout projet de canaillerie violente. Elle poussait
+ce culte de la respectabilité à un tel point, qu'elle
+forgea elle-même, sur son locataire, et auprès du
+concierge, un mensonge compliqué. Suzanne et
+René devinrent un gentil ménage, demeurant
+toute l'année à la campagne et un peu parent du
+défunt Raulet. Ce fut elle aussi qui, avant toute
+demande, remit deux clefs au soi-disant Albert,
+afin d'empêcher les relations avec ce concierge,
+même les plus insignifiantes. Qu'importait à
+René la cause véritable de cette complaisance?
+Les jeunes gens ont ce bon esprit de ne pas raisonner
+avec les faits commodes à leurs passions.
+Ils s'engagent ainsi sur des chemins périlleux,
+mais ils en cueillent, ils en respirent du moins
+toutes les fleurs. Quand celui-ci traversait Paris
+pour se rendre au petit appartement de la rue des
+Dames, une musique lui chantait dans le cœur,
+qui ne lui permettait pas d'entendre les voix
+attristantes du soupçon. Ses rendez-vous avaient
+lieu presque toujours le matin. René ne s'était
+jamais demandé non plus pourquoi ce moment
+de la journée était plus commode à Suzanne. En
+réalité, c'était l'heure où cette dernière était
+plus assurée d'échapper à la surveillance de Desforges.
+Avant midi, l'hygiénique baron se consacrait
+à ce qu'il avait de plus précieux au monde:
+sa santé. Il prenait une leçon d'armes, ce qu'il
+appelait «&nbsp;sa pilule d'exercice;&nbsp;» il galopait dans
+les allées du Bois, ce qui devenait «&nbsp;sa cure
+d'air;&nbsp;» enfin il «&nbsp;brûlait son acide,&nbsp;» formule
+qu'il devait au docteur Noirot. La madone en
+partie double, qui connaissait le fonds et le tréfonds
+de cet homme, le savait aussi enchaîné par
+les servitudes de cette hygiène que Paul lui-même
+par celles de son bureau. Elle ressentait un malin
+plaisir à se représenter, de la sorte, son mari assis
+à ce bureau, son «&nbsp;excellent ami&nbsp;» chevauchant
+une jument anglaise, et son petit René entrant
+chez une fleuriste pour y acheter de quoi parer
+la chapelle de leurs caresses. C'était des roses
+qu'il choisissait d'ordinaire, des roses rouges
+comme les lèvres de son amie, des roses pâles
+comme ses joues dans les minutes de lassitude,
+de vivantes, de fraîches roses dont l'arome alanguissait
+encore la langueur des étreintes. Elle
+savait, tandis qu'elle s'acheminait de son côté
+vers ce tendre et furtif asile, que son jeune amant
+était debout contre la croisée, à écouter le bruit
+des fiacres qui passaient. Qu'il serait heureux,
+quand le sien à elle s'arrêterait devant la maison!
+Elle monterait l'escalier et il l'attendrait, ayant
+lui-même ouvert doucement la porte, pour ne pas
+perdre une seconde, une seule, de sa chère présence.
+Il la tiendrait, là, contre lui, la dévorant
+de ces silencieux baisers qui vont cherchant la
+fraîcheur de la peau et la mobilité des lèvres à
+travers la dentelle de la voilette. Et c'était presque
+aussitôt un emportement de désirs que Suzanne
+adorait, une frénésie de l'avoir à lui, qui le faisait
+la dévêtir avec des mains affolées et des caresses,&mdash;ah!
+quelles caresses! La grande séduction de
+la jeune femme et son habileté suprême consistaient
+à garder son innocente expression de vierge
+au milieu des pires désordres. Son pur visage
+semblait ignorer les complaisances du reste de sa
+personne, et grâce à cette idéalité de physionomie
+conservée à travers tout, elle avait pu se
+faire, sans déchoir, l'éducatrice amoureuse de
+René, comme découvrant avec lui le monde mystérieux
+de la vie des sens. Cette passion sensuelle
+formait l'arrière-fond sincère de ses rapports
+avec le jeune homme. Cette même passion
+était la cause de la fréquence de ces rendez-vous,
+auxquels la singulière créature apportait une âme
+entièrement heureuse, entièrement étrangère
+aussi à tout sentiment de remords. Elle appartenait,
+sans doute par l'hérédité, se trouvant la
+fille d'un homme d'État, à la grande race des
+êtres d'action dont le trait dominant est la faculté
+distributive, si l'on peut dire. Ces êtres-là ont
+la puissance d'exploiter pleinement l'heure présente
+sans que ni l'heure passée ni l'heure à venir
+trouble ou arrête leur sensation. L'argot actuel
+a trouvé un joli mot pour désigner ce pouvoir
+spécial d'oubli momentané; il appelle cela
+«&nbsp;couper le fil.&nbsp;» Suzanne avait organisé la
+part de sa vie accordée à Paul, la part de sa
+vie accordée à Desforges. Pendant le temps
+où elle se donnait à René, elle lui appartenait
+tout entière, avec une suspension si absolue du
+reste de son existence qu'il lui aurait fallu se raisonner
+pour savoir qu'elle mentait, et ces lugubres
+raisonnements de la conscience, elle se souciait
+bien d'y travailler, tandis que l'opium puissant
+du plaisir envahissait son cerveau!... Ils
+étaient là, son amant et elle, dans les bras l'un
+de l'autre, les rideaux tirés, lui en adoration devant
+cette femme dont la beauté le ravissait, dont
+l'élégance intime l'extasiait. Il aimait d'elle, et sa
+peau si douce et la soie de ses bas, sa gorge souple
+et la batiste de sa chemise, le parfum de son
+haleine et les saphirs de son bracelet, ses cheveux
+blonds et les épingles d'écaille incrustées de
+petits diamants qu'elle y piquait. Elle se laissait
+adorer comme une idole, voluptueusement roulée
+dans le flot de baisers qui montait, montait vers
+elle,&mdash;baisers d'amour qui n'étaient pas comptés,
+pesés, étiquetés comme ceux de Desforges,&mdash;baisers
+nouveaux qui n'avaient pas la monotonie
+connue de ceux de Paul,&mdash;baisers ardents
+comme l'homme de vingt-cinq ans qui les lui
+donnait, qui les lui prodiguait,&mdash;baisers si frais,
+qui lui arrivaient d'une bouche aussi pure que la
+sienne et qu'accompagnaient des paroles de tendresse
+empreintes de la plus délicieuse poésie,&mdash;enfin
+un régal exquis de courtisane blasée auquel
+il lui fallait s'arracher, avec effort! Vers midi elle
+devait se rhabiller, et René lui servait enfantinement
+de femme de chambre, la regardant se
+coiffer elle-même avant de passer sa robe, avec
+adoration. Elle avait ses beaux bras levés, sa
+taille prise dans son mince corset de satin noir.
+Son jupon de soie molle et parfumée, un peu
+court, laissait voir ses bas où se moulaient ses
+jambes fines. Il s'approchait d'elle, et sa bouche
+courait sur ses épaules nues qui frémissaient avant
+de disparaître sous l'étoffe hypocrite du corsage...
+Et puis, quand elle était partie, il demeurait là
+tout le jour, se faisant servir à déjeuner par madame
+Raulet dans le salon, soi-disant pour travailler,&mdash;car
+il avait apporté sa serviette remplie
+de papiers,&mdash;en réalité pour se repaître de souvenirs
+dans la chambre à coucher dont le désordre
+lui attestait qu'il n'avait pas rêvé! Il ne s'en
+allait qu'au crépuscule, traversant, pour gagner
+la rue Coëtlogon, tout le Paris qu'étoilent les
+premiers becs de gaz, si clairs dans la transparence
+du soir, et la divine lassitude qu'il sentait
+en lui faisait comme une volupté suprême où se
+résumaient, où s'évanouissaient toutes les autres!</p>
+
+
+
+<hr style="width: 33%;" />
+<h2><a name="XV" id="XV"></a>XV</h2>
+
+<h2>LES RANCUNES DE COLETTE</h2>
+
+
+<p>Il y avait environ deux mois que cette
+vie durait, monotone et si douce, et
+sans autres événements que ce regret
+du dernier baiser et cette espérance des caresses
+prochaines, lorsqu'un matin, et au moment même
+où René sortait de chez lui pour aller à un de ces
+rendez-vous, Françoise lui remit une lettre dont
+la suscription le fit tressaillir. Il avait reconnu
+l'écriture de Claude Larcher. Il savait, pour
+avoir passé à l'hôtel Saint-Euverte et causé avec
+Ferdinand, que l'écrivain avait séjourné à Florence,
+puis à Pise. Il avait même adressé à la
+poste restante de ces deux villes trois billets demeurés
+sans réponse. Il vit au timbre de l'enveloppe
+que Claude se trouvait maintenant à
+Venise. Ce fut avec une curiosité singulière qu'il
+déchira cette enveloppe et qu'il lut les pages suivantes,
+tout en longeant les trottoirs des calmes
+rues du faubourg Saint-Germain qui le menaient
+vers la Seine, par un matin du premier printemps,
+aussi frais, aussi lumineux que son propre amour.</p>
+
+<hr style="width: 18%;" />
+
+<p class="tocright">
+Venise, Palais Dario, avril 79.<br />
+</p>
+
+<p>Et c'est de votre Venise que je vous écris, mon
+cher René, de cette Venise où vous avez évoqué
+le cruel profil de votre Cœlia, le tendre profil
+de votre Béatrice; et comme la féerique Venise est
+toujours la patrie de l'invraisemblable, la cité des
+ondines, qui, sur ce bord d'Orient, s'appellent des
+sirènes, j'y ai découvert un appartement meublé
+dans le plus délicieux petit palais, sur le Grand
+Canal, comme lord Byron, un <i>palazzino</i> à médaillons
+de marbre sur sa façade, tout historié, brodé,
+ciselé, et penché de côté, comme moi dans mes
+mauvais jours. Pendant que je suis à vous griffonner
+cette lettre, j'ai l'eau glauque de ce <i>Canal
+Grande</i> sous mes fenêtres, et autour de moi la
+paix de cette ville,&mdash;la Cora Pearl de l'Adriatique,
+dirait un vaudevilliste!&mdash;où il fait un
+silence de songe. Ah! mon ami, pourquoi
+faut-il que j'aie apporté ici mon vieux cœur
+d'homme de lettres malade, ce cœur inquiet
+que j'entends battre et gémir plus fort encore
+dans ce doux silence?... Savez-vous qu'il est
+deux heures, que je viens de déjeuner à une
+petite table du Florian, sous les arcades, d'aller
+à San-Giorgio in Bragora regarder un divin
+Cima, que je dois dîner ce soir avec deux descendantes
+des doges, belles comme des femmes
+de Véronèse, et des Russes aussi amusants que
+le Korazoff de notre ami Beyle, et qu'au lieu
+d'avoir l'esprit en fête, je suis rentré pour revoir
+Son Portrait,&mdash;avec une grande S et un grand P,&mdash;le
+portrait de Colette! René, René, que ne
+suis-je simplement assis dans mon fauteuil d'orchestre
+aux Français, à la voir jouer la Camille
+d'<i>On ne badine pas avec l'amour</i>, pièce divine,
+aussi amère que de l'<i>Adolphe</i> et qui chante
+comme du Mozart! Vous souvenez-vous de son
+sourire de côté, et comme elle hochait joliment
+sa blonde tête pour dire: «&nbsp;Mais êtes-vous sûr
+que tout mente dans une femme, lorsque sa
+langue ment?&nbsp;» Vous souvenez-vous de Perdican
+et de ces mots: «&nbsp;Orgueil, le plus fatal
+des conseillers humains, qu'es-tu venu faire
+entre cette fille et moi?&nbsp;» C'est toute mon
+histoire que ces quelques mots-là, toute notre
+histoire! Seulement, j'étais, moi, le vrai Perdican
+de la comédie, avec cette source d'idéal et
+d'amour au fond de l'âme, toujours jaillissante
+malgré l'expérience, toujours pure malgré tant
+de fautes!... Et elle, ma Camille, elle avait été
+souillée, à ne l'en pouvoir laver, par tant de
+hontes! Ah! Que la vie a donc tristement bavé
+sur ma fleur! Et quand j'ai voulu la respirer,
+quelle odeur de mort!</p>
+
+<p>Allons, allons, ce n'est pas pour vous raconter
+cela que je me suis mis à ma table, devant
+mon balcon à travers les colonnettes duquel je
+vois passer les gondoles. Elles glissent, elles penchent,
+elles volte-virent, si coquettement funèbres
+et sveltes! Si chacun de ces cercueils flottants
+emportait un de mes rêves défunts, quelle procession
+interminable sur cette eau morne! Que ne
+suis-je aqua-fortiste; je sais bien la composition
+macabre que je graverais: une fuite de ces barques
+noires dans le crépuscule, des squelettes
+blancs pour gondoliers à la proue et à la poupe,
+ramant tout droits, une rangée de palais ruinés,
+et j'écrirais en dessous:&mdash;«&nbsp;Ainsi est mon
+cœur!&nbsp;» Après une jeunesse plus foulée que le
+raisin des vendanges, et si misérable, quand je
+venais d'échapper à peine aux esclavages du
+métier, c'est l'horrible esclavage de cet amour-là
+qu'il m'a fallu rencontrer, de cet amour à base
+de haine et de mépris! Pourquoi, Dieu juste?
+Pourquoi? Qui m'eût dit, par le soir de juillet
+où cette folie a commencé, que j'en étais à une
+des heures les plus solennelles de ma vie? J'avais
+bien travaillé tout le jour et dîné seul. J'étais
+sorti pour respirer un peu, je flânais le long de
+ma canne et de mon spleen, regardant les passants
+et les passantes sans autre projet que de
+gagner dix heures. Quelle invisible démon a
+conduit mes pas du côté de la Comédie? Pourquoi
+suis-je monté au foyer, où je n'étais pas
+venu depuis des mois, dire bonjour au vieux Farguet,
+dont je me souciais comme de mon premier
+article? Pourquoi ai-je eu de l'esprit, dans
+ce foyer, et ma fantaisie des meilleures heures,
+moi qui me suis vu si souvent, aux dîners du
+monde, aussi muet que la carpe à la Chambord
+du menu? Pourquoi Colette se trouvait-elle là
+dans cet adorable costume des jeunes filles de
+l'ancien répertoire? Elle jouait la Rosine du <i>Barbier</i>:
+«&nbsp;Quand dans la plaine&mdash;l'Amour ramène&mdash;le
+printemps...&nbsp;» J'allai dans la salle lui
+entendre chanter cet air. Pourquoi me regardait-elle
+en le chantant, si visiblement émue que je
+n'osais pas comprendre? Pourquoi avait-elle cette
+bouche, ces yeux, ce profil, ce visage où il
+semble que l'on puisse lire la douleur d'une
+Psyché asservie, torturée par les sens? Que je
+l'ai aimée dès ce premier soir et qu'elle m'a
+aimé! Elle ne se disputa pas et je l'avais à moi
+ce soir même. C'était la seconde fois que nous
+nous rencontrions. Comprenez-vous cela, que
+j'aie été assez fou pour espérer une fidélité quelconque
+d'une fille qui s'était ainsi jetée à ma
+tête?...&mdash;«&nbsp;Montez-vous dans ma loge?&nbsp;» me
+dit-elle, quand je reparus dans les coulisses, et
+nous y montâmes. Nous n'y étions pas depuis un
+quart d'heure qu'elle pressait ses lèvres sur les
+miennes, avec cet égarement presque douloureux
+que je lui ai toujours vu dans le plaisir:&mdash;«&nbsp;Ah!&nbsp;»
+me dit-elle, «&nbsp;voilà une heure que j'en ai trop envie!...&nbsp;»
+Insensé, il fallait la prendre comme elle
+se donnait, pour une admirable courtisane, folle
+de son corps,&mdash;et du mien, par bonheur, et me
+souvenir que les femmes sont avec les autres exactement
+les mêmes qu'avec nous... Au lieu que...</p>
+
+<p>Quittons ce chemin, mon bon René, j'aperçois
+le poteau indicateur sur lequel il y a écrit «&nbsp;route
+cavalière du désespoir,&nbsp;» comme au tournant des
+allées de cette forêt de Fontainebleau où je l'ai
+tant aimée, un matin d'été que nous nous y promenions,
+allant de Moret à Marlotte dans une
+petite carriole attelée d'un cheval noir nommé
+<i>Cerbère</i>. Je crois le voir, ce cheval, avec la queue
+de renard qui lui battait le front, et ma Colette
+auprès de moi, avec ses beaux yeux cernés de
+nacre par la folie de notre nuit de plaisir...
+Mais où ne l'ai-je pas aimée? Quittons-la, cette
+route fatale, et arrivons aux faits, que je vous
+dois, puisque vous m'avez écrit à plusieurs
+reprises et si gentiment. Quand je vous ai quitté,
+rue Coëtlogon, partant pour l'Italie,&mdash;cela se
+chante!&mdash;je voulais savoir si je pouvais me
+passer d'elle. Hé bien! l'expérience est faite...
+et défaite. Je ne peux pas. Je me suis bien raisonné,
+j'ai bien lutté. Je me suis levé, depuis ce
+départ, non pas dix fois, mais vingt, mais trente,
+en me jurant que je n'y penserais pas de la
+journée. Cela va pendant un quart d'heure, une
+demi-heure... Et, au bout de ce temps, je la
+revois, et ces yeux, et cette bouche, et puis des
+gestes qui ne sont qu'à elle, une façon tendre et
+vaincue qu'elle avait de pencher sa tête sur moi
+quand je la tenais dans mes bras; et alors, où
+que je sois, il faut que je m'arrête, que je m'appuie
+contre un mur, tant j'ai là comme une
+aiguille fine et pointue qui se retourne dans mon
+cœur. Croirez-vous que j'ai dû quitter Florence
+parce que je passais mon temps aux Offices,
+devant ce tableau de Botticelli, la <i>Madonna
+Incoronata</i> dont vous avez vu la photographie
+chez moi? Il m'est arrivé de prendre une voiture
+à une des extrémités de la ville, pour arriver
+avant la fermeture de la galerie, afin de revoir
+cette toile, parce que l'ange de droite, celui qui
+lève le voile, ah! c'est elle, c'est tellement elle,
+tellement son regard, ce regard qui m'a fait
+la plaindre si souvent et pleurer sur sa misère,
+quand j'aurais dû la tuer... J'ai donc quitté Florence
+encore et je me suis abattu sur Pise, la ville
+morte dont j'avais déjà goûté la taciturne douceur.
+Elle m'avait tant plu, cette place où se
+dressent le dôme, le baptistère et le campanile,
+avec un mur de cimetière et un débris de rempart
+crénelé pour l'enclore! Et cette plage du
+Gombo à deux heures, stérile et sablonneuse
+parmi les pins! Et cet Arno jaunâtre, tout lent,
+tout lassé!... Ma chambre donnait sur ce flot
+mélancolique, mais elle était pleine de soleil,
+chaude et claire, et j'étais arrivé là, muni d'un
+grand projet. La vieille maxime de ce Gœthe tant
+admiré jadis, m'était revenue: «&nbsp;Poésie, c'est
+délivrance...&nbsp;»&mdash;«&nbsp;Essayons,&nbsp;» m'étais-je dit,
+et je me promis de ne quitter Pise qu'après avoir
+transformé ma douleur en littérature. En faisant
+des bulles de savon avec mes anciennes larmes,
+peut-être oublierais-je d'en verser d'autres. Ces
+bulles de savon s'enflèrent en une nouvelle que
+j'intitulai <i>Analyse</i>. Mais vous l'avez lue sans
+doute dans la <i>Revue parisienne</i>. N'est-ce pas que
+je n'ai rien fait de mieux? J'y ai tout mis, comme
+vous avez pu voir, de ces tristes amours; tout y
+est exact, photographique, depuis l'histoire de la
+lettre jusqu'à ma jalousie pour les Saphos. Et
+Colette, est-elle assez prise sur le vif? Et moi-même?...
+Hélas! mon pauvre ami, à salir ainsi
+l'image de celle que j'ai tant aimée, à traîner dans
+la fange l'idole parée autrefois des plus fraîches
+roses, à déshonorer mon plus cher passé de toute
+la force de mon cœur, si j'avais du moins gagné
+la paix! Voici le résultat de ce noble effort: je
+n'avais pas plutôt mis à la poste le manuscrit de
+ce petit roman que je rentrais chez moi pour
+écrire à Colette et lui demander pardon... Ah! La
+méthode de Gœthe, de ce sublime Philistin, de ce
+Jupiter suivant la formule, quelle excellente plaisanterie!
+Oui. J'ai enfoncé ma plume dans ma
+plaie afin de prendre mon sang en guise d'encre,
+et je n'ai fait qu'envenimer cette plaie davantage.
+Je ne guérirai plus qu'avec le temps, si je guéris.
+Mais après tout, pourquoi guérir?</p>
+
+<p>Oui, pourquoi? J'ai été fier, je ne le suis
+plus. Je me suis débattu contre cette passion qui
+m'abaissait, je ne me débats plus. Si j'avais un
+cancer à la joue, est-ce que j'en serais honteux?
+J'ai un cancer à l'âme, voilà tout, et je me laisse
+maintenant ronger par lui, sans résister. Écoutez
+la suite de mon histoire. Colette n'avait pas
+répondu à ma lettre. Pouvais-je m'attendre
+qu'après ma conduite elle me dit merci? J'avais
+commencé de m'avilir en lui écrivant. Je continuai.
+J'ai connu alors une volupté inouïe et que
+je ne soupçonnais pas: celle de me dégrader
+pour elle, de mettre sous ses pieds toute ma
+dignité d'homme et d'artiste. Je lui écrivis une
+seconde fois, une troisième, une quatrième. Ma
+nouvelle parut, je lui écrivis encore, et des lettres,
+où je m'humiliais avec ivresse; des lettres qu'elle
+pût montrer à Salvaney, à l'immonde Aline, et leur
+dire: «&nbsp;Il m'a quittée, il m'insulte, voyez comme
+il m'adore!&nbsp;» Combien je l'aimais, est-ce que
+cette insulte même n'aurait pas dû le lui montrer?&mdash;Mais
+non, vous ne la connaissez pas, René;
+vous ne savez pas comme, avec tous ses défauts,
+elle est orgueilleuse. Ce qu'a dû être, pour elle,
+ce malheureux roman, je n'ose pas y penser, et
+voilà pourquoi je n'ose pas non plus revenir.
+Dans l'état de sensibilité malade où je me trouve,
+affronter une scène comme celles d'autrefois ne
+m'est pas possible; et vivre sans Colette plus longtemps,
+c'est au-dessus de ce qui me reste de force.
+J'ai donc pris le parti de m'adresser à vous, mon
+cher René, pour aller en mission auprès d'elle. Je
+sais que vous lui avez toujours plu, qu'elle vous
+a de la vraie reconnaissance pour le joli rôle que
+vous lui avez fait; je sais qu'elle vous croira
+quand vous lui direz: «&nbsp;Claude en meurt... Ayez
+pitié de lui.&nbsp;» Dites-lui aussi, René, qu'elle n'ait
+plus peur de mon mauvais caractère. Le Larcher
+révolté qu'elle n'a pu supporter n'existe plus. Pour
+être auprès d'elle, pour vivre dans son ombre,
+l'avoir auprès de moi, je tolérerai tout, tout, vous
+entendez. Certes, les mois de cet hiver furent une
+époque de dure tristesse. Quel paradis à côté de
+cet enfer: l'absence! Et puis, nous avions des
+heures divines, des après-midi passées chez elle
+à nous aimer, dans son appartement de la rue de
+Rivoli qui donne sur le jardin des Tuileries. La
+vie bruissait autour de nous, et je tenais ma
+chère maîtresse sur mon cœur. J'avais ses yeux,
+j'avais sa bouche, j'avais cette caresse triste et
+passionnée qu'elle seule sait donner... Voyez,
+mon écriture s'altère rien que d'y penser. Si j'ai
+pu vous être ami autrefois, comme vous me le
+disiez, rendez-moi ce suprême service d'aller la
+voir, montrez-lui cette lettre, parlez-lui, attendrissez-la.
+Qu'elle me permette de revenir auprès
+d'elle et qu'elle me pardonne. Adieu, j'attendrai
+votre réponse avec agonie, et vous savez ce qu'il
+peut tenir de souffrance dans cette machine à se
+torturer elle-même qui s'appelle votre vieil ami.</p>
+
+<p class="tocright">
+C. L.
+</p>
+
+<p><i>P. S.</i>&mdash;Passez donc au bureau de la <i>Revue</i>,
+prendre en mon nom cinq exemplaires de ma
+Nouvelle dont j'ai le placement ici.</p>
+
+<hr style="width: 18%;" />
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Est-ce assez lui!...&nbsp;» se dit René après
+avoir lu cette étrange épître où se trouvaient
+comme ramassés en un faisceau les divers éléments
+qui formaient la personnalité composite
+de Claude: le goût de l'artificiel, le marivaudage
+en face des plus amères souffrances, et cependant
+une sincérité d'enfant, la plus susceptible vanité
+d'auteur et le plus ingénu sacrifice de toute prétention,
+le pouvoir de se connaître et l'impuissance
+à se diriger. «&nbsp;J'irai aux Français dès ce
+soir si Colette joue,&nbsp;» se dit René. Il acheta un
+journal et vit qu'elle jouait en effet. «&nbsp;Mais,&nbsp;» reprit-il,
+«&nbsp;comment me recevra-t-elle?...&nbsp;» Il était
+si préoccupé des chances de cet accueil, et aussi des
+chagrins de cet ami tendrement aimé, qu'une fois
+arrivé à son rendez-vous, il ne put s'empêcher de
+raconter son inquiétude à Suzanne. Il lui fit même
+lire la lettre qu'elle lui rendit en lui disant:</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Le pauvre diable!...&nbsp;» et elle ajouta,
+comme au hasard: «&nbsp;Vous n'avez vraiment
+jamais parlé de moi ensemble?&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Si, une fois en passant...&nbsp;» répondit
+René, après une hésitation. Depuis qu'il était
+l'amant de Suzanne, les scrupules de sa discrétion
+lui faisaient considérer comme une indélicatesse
+la simple phrase qu'il avait prononcée, lors
+de sa visite à Claude, malheureuse phrase qui
+lui avait attiré la sarcastique exclamation de son
+ami. Suzanne se trompa sur le sens de cette hésitation
+et elle insista:</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Je suis sûre qu'il t'a dit du mal de moi?&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Pour cela non,&nbsp;» répliqua René avec
+assurance. Il était trop habitué aux jeux de physionomie
+de Suzanne pour ne pas avoir remarqué
+le fond d'anxiété que ses prunelles claires avaient
+montré en lui posant cette seconde question, et,
+à son tour, il demanda:&mdash;«&nbsp;Comme tu te
+défies de lui! Pourquoi?&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Pourquoi?&nbsp;» dit-elle avec un sourire,
+«&nbsp;c'est que je t'aime tant, mon René, et les
+hommes sont si méchants...&nbsp;» Puis, afin de
+détruire entièrement l'effet que son excessive
+défiance pouvait avoir produit sur le jeune
+homme: «&nbsp;Tu sais,&nbsp;» reprit-elle, «&nbsp;il faut aller
+chez mademoiselle Rigaud.&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;C'est bien mon intention,&nbsp;» dit-il, «&nbsp;et dès
+ce soir, et toi?...&nbsp;» interrogea-t-il, comme cela lui
+arrivait souvent, «&nbsp;que fais-tu de cette soirée?&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Je vais au théâtre, moi aussi,&nbsp;» répondit-elle:
+«&nbsp;mais pas dans les coulisses. Mon mari
+me mène au Gymnase, en tête à tête... Pourquoi
+me fais-tu penser à cela? J'aurai bien assez
+de mélancolie lorsque j'y serai. Va, mon
+amour,&nbsp;» ajouta-t-elle en le serrant dans ses
+bras, «&nbsp;aime-moi bien fort pour le temps où tu
+ne seras pas là à m'aimer!...&nbsp;»</p>
+
+<p>Le poète avait encore la tête remplie de cette
+voix, douce comme la plus douce musique, et
+l'âme troublée par ces baisers, plus grisants que
+la liqueur la plus grisante, lorsqu'il franchit vers
+les neuf heures du soir la porte de l'administration
+du Théâtre-Français, par laquelle on monte
+au célèbre foyer. Il jeta un coup d'œil sur la
+loge du concierge, en se souvenant que cette
+pièce avait été une des stations du calvaire de
+Claude. Autrefois, quand ils arrivaient ensemble
+au théâtre, ce dernier ne manquait guère de
+dire à son jeune ami en lui montrant le casier
+réservé aux lettres de Colette:</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Si je les volais pourtant, je saurais peut-être
+la vérité.&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Quel bonheur,&nbsp;» songea René, «&nbsp;de ne
+pas connaître cette horrible maladie du soupçon!...&nbsp;»
+Et il sourit en montant l'escalier qui
+tourne contre un mur tout garni de portraits
+d'acteurs et d'actrices du siècle dernier. Là, figé
+sur la toile, grimace le rictus des Scapins d'autrefois.
+Là, clignent des yeux les Célimènes
+mortes depuis des années et des années. Cette
+évocation de gaietés à jamais évanouies, d'amours
+à jamais disparues, de tout un passé de fêtes à
+jamais envolé, a quelque chose d'étrangement
+mélancolique pour les rêveurs qui sentent leur
+vie s'en aller, comme toute vie, et le peu que
+dure la joie humaine. Bien souvent René avait
+éprouvé cette impression de vague tristesse; il
+l'éprouva encore, malgré lui, au point de se
+hâter vers le foyer, s'attendant à y rencontrer
+force connaissances et à y distribuer force poignées
+de main. Mais il ne s'y trouvait que deux
+acteurs, en costumes de marquis du temps de
+Louis XIV, le chef chargé d'énormes perruques,
+les mollets pris dans des bas rouges, les pieds
+serrés dans des souliers à hauts talons. Ces deux
+personnages étaient engagés dans une discussion
+sur les affaires de l'État; ils ne prirent pas
+garde au jeune homme qui put entendre l'un
+d'eux, long et jaune comme un pensionnaire
+rongé d'envie et de bile, dire à l'autre, rubicond
+et replet comme un chanoine du sociétariat:</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Tout le malheur de notre pays vient de
+ce que l'on ne s'occupe pas assez de politique...&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Quel dommage que Larcher ne soit pas
+là!&nbsp;» se dit René en écoutant cette phrase, et il
+s'imaginait la joie qu'elle eût causée à son ami,
+le «&nbsp;C'est énorme!...&nbsp;» que Claude eût poussé,
+selon son habitude, en frappant des mains.
+Tout, d'ailleurs, dans ce coin de théâtre, contribuait
+à évoquer pour lui ce compagnon de
+tant de visites. Ils s'étaient assis ensemble dans
+le petit foyer, maintenant vide. Ensemble ils
+avaient descendu les quelques marches qui
+mènent aux coulisses, glissé entre les portants,
+et pris place dans le guignol,&mdash;comme les
+acteurs appellent l'espèce de niche, ménagée au
+fond pour s'y reposer dans l'entre-deux des
+scènes. Colette n'était pas là, et René se décida
+à monter par le long escalier et les corridors
+interminables qui desservent les loges. Il arriva
+enfin devant la porte en haut de laquelle était
+écrit le nom de mademoiselle Rigaud; il frappa,
+faiblement d'abord, mais sans doute on causait
+dans la loge, et on ne l'entendit point. Il dut
+frapper plus fort:&mdash;«&nbsp;Entrez!&nbsp;» cria une voix
+aigre qu'il reconnut, la même qui savait si bien
+s'adoucir pour réciter:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>Si les roses pouvaient nous rendre le baiser...</i><br /></span>
+</div></div>
+
+<p>La porte ouverte, c'était une minuscule antichambre
+sur laquelle ouvrait un minuscule cabinet
+de toilette. René souleva la portière de
+satin noir à personnages d'or qui fermait cette
+antichambre; il se trouva dans la pièce étroite, en
+ce moment surchauffée par les lampes et par la
+présence de cinq personnes, cinq hommes, dont
+deux en frac de soirée, évidemment des gens du
+monde, et les trois autres des amis de l'actrice,
+d'un ordre un peu inférieur. L'un des deux personnages
+en frac était Salvaney, qui ne reconnut pas
+René. Lui et son camarade étaient les seuls assis,
+sur une chaise longue recouverte d'une ancienne
+robe chinoise de satin vieux rose. C'était Claude
+qui avait donné cette robe à Colette, lui qui avait
+présidé, dans les temps heureux de leurs amours,
+à l'arrangement de toute la loge. Il avait couru
+huit jours Paris pour assortir les panneaux encadrés
+de bambous qui paraient les murs tendus
+d'une étoffe grisâtre. Trois de ces panneaux représentaient
+des Chinoises peintes sur de la soie
+de nuance claire. Sur le plus large, tout en satin
+noir, comme la portière, des ibis blancs volaient,
+parmi des muguets et des fleurs de pêcher. Des
+éventails aux couleurs vives et des bouquets de
+plumes de paon, dans les intervalles, au plafond
+un grand dragon d'or aux yeux d'émail,
+achevaient de donner à ce coquet réduit son
+charme original. Colette était en train de faire
+sa figure, au milieu de ces cinq hommes, les
+cheveux mal noués, les bras nus dans les larges
+manches d'un peignoir d'une souple étoffe d'un
+bleu très clair. Devant elle, la table de toilette
+étalait, sur son tapis d'écorce d'arbre frangé, l'arsenal
+des boîtes de porcelaine remplies de pommade.
+Les poudres blanches, jaunes, roses, emplissaient
+d'autres boîtes, les longues épingles
+dites de tragédie miroitaient dans les coupes; les
+pattes de lièvre, rouges de fard, se mêlaient aux
+houppes énormes, aux crayons noirs, aux petites
+éponges pour le blanc. L'actrice pouvait voir qui
+entrait dans la vaste glace dont s'ornait le mur
+au-dessus de cette table. Elle reconnut l'auteur
+du <i>Sigisbée</i>, et se retournant à demi pour lui
+montrer ses mains pleines de vaseline et s'excuser
+ainsi de ne pas les lui tendre, elle lui jeta un
+regard qui fit comprendre à René combien
+Claude avait eu raison de ne pas revenir sans
+parlementaire préalable.</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Bonjour, vous...&nbsp;» dit-elle. «&nbsp;Sans reproche,
+j'aurais pu vous croire mort... Je vois
+à votre mine que vous avez été seulement trop
+heureux... Je vous joue demain, vous savez...
+Asseyez-vous, si vous trouvez de la place...&nbsp;» Et,
+avant que René eût pu répondre un mot, elle
+s'était retournée vers Salvaney: «&nbsp;Après tout, je
+veux bien... Venez me prendre à midi. Aline
+sera là, et nous irons déjeuner tous trois avant
+cette visite...&nbsp;»</p>
+
+<p>Elle jeta un second regard du côté de René,
+après avoir parlé. Les coins de sa bouche se rabaissaient;
+son charmant visage prit soudain la
+plus implacable expression de cruauté. C'était
+un défi lancé à Claude, à travers son ami le plus
+intime, que cette phrase. Cet ami la répéterait
+certainement à l'amant jaloux. C'était comme si
+elle eût crié, par delà l'espace, à cet homme
+qu'elle n'oubliait pas, malgré sa fuite et ses
+affronts: «&nbsp;Tu n'es pas là, et je m'amuse précisément
+de la manière qui peut le plus te faire
+souffrir.&nbsp;» Elle échangea quelques mots encore
+avec les autres visiteurs, recommandant à celui-ci
+un pauvre diable à qui elle s'intéressait, insistant
+auprès d'un autre pour un article de réclame
+à publier dans un journal, revenant à Salvaney
+pour l'interroger sur les chances de la prochaine
+course, jusqu'à ce qu'enfin, ses mains essuyées,
+elle se releva et elle dit:</p>
+
+<p>«&nbsp;Et maintenant, mes petits amis, vous êtes
+bien gentils, mais...&nbsp;» et elle leur montra la
+porte, «&nbsp;je vais m'habiller et il faut me laisser...
+Non, pas vous,&nbsp;» continua-t-elle en s'adressant
+à René, sans prendre la peine de se cacher
+des autres, «&nbsp;j'ai deux mots à vous dire...&nbsp;» Et,
+dès qu'ils furent seuls, elle reprit, assise devant
+sa glace, de nouveau, et travaillant ses yeux avec
+un crayon: «&nbsp;Vous avez lu l'infamie de Claude?&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Non,&nbsp;» fit René, «&nbsp;mais j'ai reçu une
+lettre de lui: il est le plus malheureux des
+hommes...&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Ah! Vous ne l'avez pas lue!&nbsp;» interrompit
+Colette. «&nbsp;Hé bien! lisez-la: vous verrez
+quelle canaille vous avez pour ami!... Ah! ça,&nbsp;»
+s'écria-t-elle en se retournant vers René, croisant
+ses bras, et toutes les flammes de la colère s'échappaient
+de ses yeux agrandis par le noir, qui brûlaient
+dans son visage tout blanc, «&nbsp;vous trouvez
+cela propre d'insulter une femme, vous? Et qu'est-ce
+que je lui ai fait, à ce monsieur? Parce que je n'ai
+pas voulu obéir, comme un chien, à ses caprices,
+rompre avec tous mes amis, mener une vie d'esclave!...
+Est-ce que j'étais sa femme, par hasard?
+Est-ce qu'il m'entretenait? Est-ce que je lui demandais
+compte de ses actions, moi?... Et quand
+j'aurais eu des torts envers lui, c'était une raison
+pour aller raconter au public toutes les saletés
+qu'il a imaginées sur mon compte!... C'est une
+canaille, une canaille, une canaille... Vous pouvez
+le lui écrire de ma part, et que le jour où je
+le rencontrerai, je lui cracherai à la figure...
+Ah! Ce monsieur m'a traitée de drôlesse et de
+fille!... Il la connaîtra, la drôlesse!... Elle se
+vengera, la fille!... Non, Mélanie,&nbsp;» dit-elle à
+l'habilleuse qui entrait, «&nbsp;dans un quart d'heure...
+je vous appellerai.&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Mais s'il ne vous aimait pas,&nbsp;» répliqua
+René, profitant de ce répit, «&nbsp;il ne se déchaînerait
+pas ainsi contre vous. C'est la douleur qui
+l'affole...&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Laissez-moi donc tranquille avec ces bêtises-là,&nbsp;»
+reprit Colette en haussant les épaules
+et de nouveau occupée devant la glace avec son
+crayon, «&nbsp;vous croyez encore au cœur de cet
+être-là! Mais il n'est même pas votre ami à vous,
+mon cher... Si vous l'aviez entendu se moquer
+de vos amours, vous sauriez à quoi vous en
+tenir sur son compte...&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;De mes amours?...&nbsp;» interrogea René
+stupéfié.</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Allons,&nbsp;» dit l'actrice en riant d'un mauvais
+rire, «&nbsp;ne jouez donc pas au plus fin avec
+moi, et quand vous voudrez bien placer vos
+confidences, choisissez quelqu'un de plus sûr que
+M. Larcher, votre ami.&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Je ne vous comprends pas,&nbsp;» répondit
+le jeune homme dont le cœur battait, «&nbsp;je ne
+lui ai jamais fait de confidences...&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Alors c'est lui qui a inventé que vous
+étiez amoureux de madame Moraines, cette jolie
+femme blonde, la maîtresse du vieux Desforges?
+Ça me le complète,&nbsp;» continua la cruelle actrice,
+avec une de ces mordantes ironies, comme en peut
+avoir une créature profondément atteinte dans
+son amour-propre. Le malheureux Claude, qui
+oubliait, dans ses moments de tendresse, tout ce
+qu'il pensait de Colette dans ses moments lucides,
+lui avait simplement dit le lendemain de la visite
+de René: «&nbsp;Tu sais, ce pauvre Vincy, il est
+pris...&nbsp;»&mdash;«&nbsp;Et par qui?&nbsp;» avait-elle demandé.
+Il lui avait nommé madame Moraines, dont
+Colette savait déjà la légende, grâce à ces causeries
+de cabinets particuliers où les viveurs racontent
+aux femmes du demi-monde toutes les
+anecdotes, vraies ou fausses, qu'ils ont apprises
+sur les femmes du monde. Quand elle avait fait
+allusion aux amours de René avec Suzanne, l'actrice,
+qui ne se possédait plus, avait parlé presque
+au hasard, pour diffamer Larcher auprès de son
+ami. Voyant l'effet que produisait sa phrase sur
+ce dernier, elle insista. Faire du mal à celui
+qu'elle tenait là et dont elle voyait les traits s'altérer
+de douleur, c'était assouvir un peu sa haine
+contre l'autre, puisqu'elle savait combien le poète
+était cher à Claude.</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Claude ne vous a pas parlé ainsi!&nbsp;» s'écria
+René hors de lui, «&nbsp;Et s'il était là, il vous
+défendrait de calomnier une femme qu'il sait
+digne de tous vos respects.&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;De tous mes respects!&nbsp;» reprit Colette en
+riant plus haut encore et plus nerveusement.
+«&nbsp;Dites donc, est-ce que vous me prenez pour une
+autre, mon petit Vincy? Parce qu'elle a un mari
+pour cacher son infamie, et manger avec elle
+l'argent du vieux, n'est-ce pas?... Tous mes respects!
+Parce qu'elle se fait payer plus cher que
+la fille du coin de la rue qui n'a pas de quoi
+dîner. Vous y croyez donc encore, vous, aux
+femmes du monde!... Et puis vous savez,&nbsp;» continua-t-elle
+en se levant et s'avançant vers René
+avec fureur, et l'arrière-fond populaire de sa nature
+se révéla dans le tour de tête qu'elle eut
+pour jeter ces mots en clignant ses yeux, «&nbsp;vous
+savez, si ça vous ennuie que je vous aie dit
+qu'elle était votre maîtresse et celle de Desforges,
+allez en demander raison à Claude. Ça lui fournira
+de la copie, à ce joli monsieur... Ah! Vous
+commencez à avoir sur lui la même opinion que
+moi... Sans rancune, mon petit, mais il faudra
+soigner çà.&mdash;De tous mes respects!&mdash;Ah!
+ah! ah!&mdash;Non, c'est un peu trop fort.&mdash;Allons,
+adieu. Cette fois je m'habille pour de
+bon... Mélanie!&nbsp;» cria-t-elle en ouvrant la porte,
+«&nbsp;Mélanie!... Saluez Claude de ma part,&nbsp;» ajouta-t-elle
+par dernière ironie, «&nbsp;et écrivez-lui qu'on
+ne badine pas plus avec Colette qu'avec l'amour.&nbsp;»
+Et sur cette allusion à la pièce dont parlait Larcher
+dans sa lettre avec une exaltation si folle,
+elle poussa René hors de la loge, et, en refermant
+la porte, son rire éclata encore, moqueur, implacable
+et argentin, un rire où il y avait un peu de
+tout, du jeu de théâtre et de la haine satisfaite,
+de la moquerie de courtisane et de la vengeance
+de maîtresse blessée.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 33%;" />
+<h2><a name="XVI" id="XVI"></a>XVI</h2>
+
+<h2>HISTOIRE D'UN SOUPÇON</h2>
+
+
+<p>«&nbsp;La méchante femme! La méchante
+femme!&nbsp;» se répétait René en descendant
+l'escalier du théâtre que remplissaient
+les éclats de voix de l'avertisseur, criant:
+«&nbsp;On va commencer!&nbsp;» Ses jambes tremblaient
+sous lui, et il se demandait: «&nbsp;Pourquoi m'en
+veut-elle?&nbsp;» sans comprendre qu'un quart d'heure
+durant il avait représenté Claude au regard de
+Colette. Peut-être aussi la joie de l'actrice à lui
+percer le cœur dérivait-elle de la rancune que
+nous gardent souvent les maîtresses de nos amis,
+quand elles ont éprouvé que nous ne leur ferons
+jamais la cour. La fidélité de l'homme à l'homme
+est un des sentiments qui blessent le plus profondément
+la femme. «&nbsp;Que lui ai-je fait?&nbsp;» reprenait
+le poète, et il était incapable de répondre à cette
+question, incapable aussi de ressaisir ses idées.
+Certaines phrases qui tombent sur notre esprit,
+sans préparation, nous étourdissent, comme un
+coup asséné brutalement sur notre tête. C'est une
+stupeur momentanée, un arrêt subit, même de la
+souffrance. René ne revint à lui tout à fait qu'en
+se retrouvant sur la place du Palais-Royal, grouillante
+de voitures. Son premier mouvement fut
+un accès de rage furieuse contre Claude. «&nbsp;L'indigne
+ami!&nbsp;» se dit-il, «&nbsp;comment a-t-il pu
+livrer mon secret à une pareille fille? Et quel
+secret! Qu'en savait-il? Une rougeur sur ma
+joue, un peu de trouble en prononçant un nom...
+C'en est assez pour qu'il aille déshonorer une
+femme qu'il connaît à peine, auprès d'une coquine
+dont il va proclamant partout l'infamie...&nbsp;»
+Le souvenir de la conversation où Larcher avait
+pu surprendre son sentiment naissant pour
+Suzanne ressuscita en lui, avec son moindre détail.
+Il se revit dans l'appartement de la rue de
+Varenne, et les épreuves d'imprimerie sur le divan,
+et la face de Claude rendue plus livide
+encore par la clarté glauque des vitraux. Il vit le
+rire qui avait grimacé sur cette face, tandis que
+cette bouche ironique laissait tomber ces mots:
+«&nbsp;Ah! Vous n'en êtes pas amoureux!&nbsp;» Il vit aussi
+le passage d'hésitation qui avait immobilisé cette
+bouche quand lui, René, avait demandé: «&nbsp;Alors
+vous savez quelque chose sur elle?...&nbsp;» Le même
+flot de mémoire lui rapporta d'autres images
+associées à celle-là. Il entendit la voix de Suzanne
+disant, dès leur troisième causerie: «&nbsp;Votre ami
+M. Larcher, je suis sûre que je ne lui suis pas
+sympathique.&nbsp;» Encore ce matin, n'avait-elle pas
+formulé cette défiance? Oui, elle n'avait eu que
+trop raison de se défier de cet homme. S'il ne
+l'avait accusée que d'une intrigue avec lui, René.
+Mais cette immonde insinuation, l'autre, qu'elle
+était entretenue par Desforges, il avait osé la
+proférer!... Ce qui rendait cette idée intolérable
+au poète, ce n'était pas qu'il eût une ombre
+d'ombre de soupçon contre sa divine maîtresse.
+Seulement, il sentait que Colette n'avait pas
+menti en prétendant tenir cette infamie de Larcher.
+Pour que Larcher eût répété cette atroce
+chose, il fallait qu'il la tînt de quelque autre bouche.
+Et si Suzanne avait insisté comme elle avait
+fait, à deux reprises, pour apprendre comment
+Claude parlait d'elle, c'est qu'elle se savait en
+proie à l'outrage de cette abominable calomnie!
+René aperçut en pensée ce Desforges qu'il avait
+rencontré une fois chez elle, ce vieux beau, avec
+sa tournure d'officier entraîné, son teint à la fois
+trop rouge et comme flétri, ses cheveux grisonnants...
+Et elle! Il se la figura telle qu'il l'avait
+tant aimée le matin encore, si blonde, si blanche,
+si fine, avec ses yeux bleus si purs, avec
+cette délicatesse de tout son être qui donnait un
+caractère presque idéal aux baisers les plus passionnés.
+Et c'était cette femme qui avait pu être
+salie d'un tel racontar! «&nbsp;Le monde est trop
+horrible!&nbsp;» dit René tout haut, «&nbsp;Et quant à
+Claude...&nbsp;» Il avait eu pour ce dernier une affection
+si vraie, et c'était cet ami, le plus cher, qui
+avait parlé contre sa Suzanne de cette ignoble
+manière, comme un goujat et comme un traître.
+Quel contraste avec ce pauvre ange ainsi insulté
+qui, le sachant, n'avait pas trouvé d'autre vengeance
+que de dire: «&nbsp;Je lui ai pardonné!...&nbsp;» Et
+toutes les autres fois qu'elle avait nommé Claude,
+ç'avait été pour le louer de son talent, pour le
+plaindre de ses fautes! Brusquement René se rappela
+cette autre phrase de son innocente madone:
+«&nbsp;Ce n'est pas une raison de se venger sur les autres
+femmes en leur faisant la cour au hasard. J'ai
+presque dû me fâcher un jour que je me trouvais
+à table à côté de lui...&nbsp;»&mdash;«&nbsp;Voilà la cause!&nbsp;»
+se dit le jeune homme avec une recrudescence
+de colère, «&nbsp;il lui a fait la cour, elle l'a repoussé,
+et il la diffame... C'est trop dégoûtant!...&nbsp;»</p>
+
+<p>René avait marché, en proie à ces réflexions
+cruelles, jusqu'à la place de l'Opéra, et machinalement
+il avait tourné à droite, remontant ainsi le
+boulevard, sans presque s'en douter. L'amertume
+et le dégoût répugnaient si profondément à cette
+âme encore pure, que ces sensations se fondirent
+bientôt en une tendresse infinie pour cette femme
+si aimée, si admirée, si indignement traitée par le
+perfide Claude et par la vindicative Colette. Que
+faisait-elle à cette heure? Elle était là-bas, dans
+une loge du Gymnase, forcée par son mari d'assister
+à un spectacle quelconque, envahie par
+une mélancolie dont leur amour était la cause et
+en train de songer à leurs baisers... Il n'eut pas
+plutôt évoqué l'image de son adorable profil,
+qu'un besoin de la revoir réellement s'empara de
+lui, instinctif, irrésistible. Il arrêta un fiacre qui
+passait, et jeta le nom du théâtre au cocher, sans
+même réfléchir. Que de fois il avait été tenté
+ainsi, quand il savait que Suzanne passerait la
+soirée dans quelque endroit public, d'y aller lui-même!
+Il avait toujours repoussé cette tentation
+par un scrupule de rien faire en son absence qui
+fût contraire à ce qu'il lui avait promis en sa
+présence. D'ailleurs, la nature de son imagination
+se complaisait étrangement à cette scission absolue
+entre les deux Suzannes, celle du monde
+et la sienne à lui, et par-dessus tout, il redoutait
+la rencontre de Paul Moraines. Il avait lu <i>Fanny</i>,
+et il appréhendait à l'égal de la mort l'affreuse
+jalousie décrite dans ce beau roman. Un écrivain
+d'analyse, comme Claude, eût trouvé là un motif
+de rechercher cette rencontre avec le mari,
+afin de se procurer une plaie nouvelle du cœur
+sur laquelle braquer son microscope. Les poètes,
+chez qui la poésie n'a tourné ni à la corruption
+ni au cabotinage, possèdent un instinct qui leur
+fait éviter ces déshonorantes expériences. Ils
+respectent en eux-mêmes la beauté du sentiment.
+Tandis que la voiture roulait du côté du boulevard
+Bonne-Nouvelle, tout cet ensemble de motifs
+auquel René avait scrupuleusement cédé
+autrefois lui revint à l'esprit. Mais il avait été
+touché par les phrases de Colette plus profondément
+qu'il ne voulait, qu'il ne pouvait se l'avouer.
+Une vision de hideur avait passé devant
+ses yeux. Elle pourrait revenir, il le sentait sans
+se le formuler, et aussi que la présence de
+Suzanne était la plus sûre garantie contre ce retour.
+Les amoureux subissent de ces élans irraisonnés,
+effet dans leur cœur de l'instinct de
+conservation que nos sentiments possèdent,
+comme des êtres... La voiture roulait, et René
+plaidait la cause de sa désobéissance aux conventions
+arrêtées avec son amie sur l'emploi de
+sa soirée. «&nbsp;Mais si elle pouvait savoir ce que
+j'ai dû entendre, ne serait-elle pas la première à
+me crier: viens lire mon amour sur mon visage?
+Et puis je la verrai un quart d'heure seulement et
+je m'en irai, lavé de cette souillure...&nbsp;»&mdash;«&nbsp;Et
+le mari?&nbsp;»&mdash;«&nbsp;Il faudrait bien que je le rencontre
+tôt ou tard, et puisqu'il n'est plus rien pour
+elle!...&nbsp;» Madame Moraines n'avait pas manqué
+de servir à son amant préféré l'invraisemblable
+mensonge de toutes les maîtresses mariées, qui est
+quelquefois une vérité,&mdash;tant la femme est une
+créature impossible à jamais connaître,&mdash;comme
+le démontrent les comptes rendus des procès en
+séparation. René trouva dans la pensée de la délicatesse
+que Suzanne avait mise à prévenir ainsi
+jusqu'à ses plus inavouées, à ses moins légitimes
+jalousies, un prétexte de plus à maudire les
+calomniateurs de cette créature sublime. «&nbsp;La
+maîtresse de Desforges, cette femme-là! Et pourquoi?
+Pour de l'argent? Quelle sottise! Elle la
+fille d'un ministre et la femme d'un homme
+d'affaires! Ce Claude! Comment a-t-il pu?...&nbsp;»</p>
+
+<p>Tout ce tumulte d'idées s'apaisa par la nécessité
+d'agir, quand le jeune homme se trouva
+devant la porte du Gymnase. Il ne voulait à
+aucun prix que Suzanne l'aperçut. Il resta donc
+quelques minutes debout sur les marches, réfléchissant.
+L'acte venait de finir, car les spectateurs
+sortaient en foule. Cette circonstance
+fournit au poète l'idée d'une ruse très simple pour
+voir sa maîtresse sans en être vu: prendre un premier
+billet qui lui donnât le droit d'entrer, profiter
+de l'entracte pour fouiller la salle du fond
+des couloirs qui vont aux fauteuils d'orchestre ou
+de balcon, et, lorsqu'il aurait trouvé la loge de
+Suzanne, demander au contrôle une seconde
+place, d'où il pût, en toute sécurité, repaître ses
+yeux de cette adorable présence. Comme il
+débouchait dans le théâtre, il eut un moment de
+vive émotion à croiser un des élégants rencontrés
+chez madame Komof, le jeune marquis de
+Hère qui passa, portant à la boutonnière de son
+habit un brin de muguet avec de la fougère,
+balançant sa canne de soirée et chantonnant
+l'air des <i>Cloches</i>, encore à la mode: «&nbsp;Dans mes
+voyages,&mdash;que de naufrages...&nbsp;» d'une voix si
+basse qu'à peine il s'entendait fredonner lui-même.
+Il frôla René du coude, sans plus le
+reconnaître ou sembler le reconnaître que n'avait
+fait Salvaney. Mais déjà le poète s'était glissé
+jusqu'à l'entrée de l'orchestre. Il n'eut pas à
+chercher bien longtemps à travers la salle.
+Madame Moraines occupait la troisième baignoire
+à partir de l'avant-scène, presque en
+face de lui. Elle était là, seule sur le devant de
+la loge. Deux hommes occupaient le fond:
+l'un debout, jeune encore, beau garçon à la
+moustache forte, au teint chaudement ambré,
+était sans doute le mari. L'autre assis... Pourquoi
+le hasard,&mdash;ce ne pouvait être que le
+hasard,&mdash;avait-il amené dans cette loge, et ce
+soir-là précisément, l'homme à propos duquel
+l'abominable Colette avait bavé sur Suzanne?
+Oui, c'était bien Desforges qui se carrait sur
+la chaise placée derrière madame Moraines. Le
+poète n'hésita pas une minute à reconnaître le
+profil énergique du baron, ses yeux bruns si clairs
+dans son teint presque enflammé, son front
+encadré de cheveux presque blancs, sa moustache
+blonde. Mais pourquoi, de voir ce vieux
+beau parler familièrement à Suzanne, à demi
+retournée et qui s'éventait, tandis que Moraines
+lorgnait les loges avec une jumelle, fit-il
+du mal à René, tant de mal qu'il se retira
+brusquement du couloir? Pour la première fois,
+depuis qu'il avait eu le bonheur d'entrevoir la
+jeune femme, à la porte du salon de l'hôtel
+Komof, blonde et mince dans sa robe rouge,
+le soupçon venait de pénétrer en lui.</p>
+
+<p>Quel soupçon? S'il avait dû l'exprimer avec
+des mots, il n'aurait pas pu. Et cependant?...
+Lorsque Suzanne lui avait parlé, le matin même,
+de sa soirée au Gymnase, elle lui avait dit:
+«&nbsp;J'y vais avec mon mari, en tête-à-tête...&nbsp;»
+Quel motif l'avait poussée à fausser ainsi la
+vérité? Certes le détail était sans importance.
+Mais un mensonge, petit ou grand, est toujours
+un mensonge. Après tout, peut-être Desforges
+se trouvait-il seulement en visite dans la loge, et
+durant l'entracte? Cette explication était si
+naturelle, si péremptoire aussi, que René l'adopta
+tout de suite. Il allait d'ailleurs la vérifier sans
+plus tarder. Il retourna au contrôle et se fit
+donner un des fauteuils d'orchestre du fond, à
+gauche. Il avait calculé que, de cette place, il
+aurait le plus de chance d'observer la loge des
+Moraines en toute liberté... La salle se remplit de
+nouveau, les trois coups résonnèrent, le rideau se
+leva. Desforges ne partit point de cette loge. Il
+restait assis sur le même siège du fond, penché
+du côté de Suzanne, échangeant des remarques
+avec elle... Mais pourquoi non? Sa présence ne
+pouvait-elle pas s'expliquer de mille manières,
+sans que Suzanne eût menti en s'en taisant?
+Pourquoi Moraines ne l'aurait-il pas invité à
+l'insu de sa femme? Il parlait familièrement à
+cette dernière, et elle lui répondait de même.
+Mais lui, René, ne l'avait-il pas rencontré chez
+elle? Un homme du monde cause, pendant le
+spectacle, avec une femme du monde. Est-ce que
+cela prouve qu'une liaison ignoble d'adultère et
+d'argent existe entre eux? Le poète raisonnait de
+la sorte, et ce raisonnement lui aurait semblé
+irréfutable, s'il eût constaté sur la physionomie
+de madame Moraines un seul de ces passages de
+mélancolie qu'il s'était attendu à y rencontrer.
+Tout au contraire, dans son élégante robe de
+théâtre en dentelle noire, et ses cheveux blonds
+coiffés d'un chapeau rose, elle lui apparaissait
+complètement heureuse, sans pensée aucune de
+derrière la tête. Elle avait une si libre façon de
+rire aux plaisanteries de la pièce, la gaieté de ses
+yeux se faisait si franche, si communicative lorsqu'elle
+échangeait ses réflexions avec l'un ou
+l'autre de ses deux cavaliers; elle croquait, avec
+une si gentille gourmandise, à de certains
+moments, les fruits glacés de la boîte posée
+devant elle, qu'il était impossible de soupçonner
+qu'elle eût accompli le matin un pèlerinage à
+l'asile de ses plus secrètes, de ses plus profondes
+amours! L'émotion du rendez-vous avait si peu
+laissé de trace sur ce visage, comme rayonnant
+de frivolité, que René en croyait à peine son
+propre regard. Il s'était attendu à la trouver tellement
+autre. Le mari non plus, avec la jovialité
+cordiale de son mâle visage, ne ressemblait guère
+à l'homme obscur, ombrageux et renfermé, que
+l'amant crédule s'était figuré d'après les confidences
+de sa maîtresse... Le malheureux était
+venu chercher au théâtre un apaisement définitif
+du trouble où l'avait jeté le discours de Colette.
+Quand il rentra rue Coëtlogon, ce trouble avait
+augmenté. On a dit souvent que nous ne garderions
+pas beaucoup d'amis si nous écoutions
+parler, quand nous n'y sommes pas, ceux à qui
+nous donnons ce titre. Il fait encore moins bon
+surprendre dans son naturel la femme que l'on
+aime. René venait d'en faire l'expérience, mais il
+était trop passionnément épris de Suzanne pour
+se rendre à cette première vision de la duplicité
+de sa madone.</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Mais quoi?&nbsp;» se dit-il lorsqu'il se réveilla le
+lendemain matin, et qu'il retrouva sur son oreiller
+sa sensation pénible, «&nbsp;elle était de bonne humeur
+hier au soir. Faut-il que je sois assez égoïste
+pour le lui reprocher? Le baron Desforges se trouvait
+dans sa loge, quand elle m'avait dit qu'elle
+irait au théâtre en tête-à-tête avec son mari? Elle
+me l'expliquera dans notre prochain rendez-vous.
+Son mari n'a pas la physionomie de son caractère?
+Les physionomies sont si menteuses!
+Ce Claude Larcher, m'a-t-il assez trompé, avec
+la câlinerie de ses gestes, avec sa figure ouverte,
+avec sa manière de me rendre des services et de
+paraître ne pas s'en souvenir!... Et puis cette
+ignoble trahison!...&nbsp;» Toute la cruauté des
+impressions ressenties la veille se transforma de
+nouveau en une rancune encore plus furieuse
+contre celui qui avait été, par son coupable bavardage,
+la cause première de ce chagrin. Dans
+l'excès de son injustice, René méconnaissait les
+plus indiscutables qualités de l'ami qui avait été
+son protecteur: le désintéressement absolu, la
+grâce à se dévouer sans retour personnel, l'absence
+radicale d'envie littéraire. Il ne faisait
+même pas à Claude cette charité d'admettre que
+ce dernier eût parlé à Colette légèrement, imprudemment,
+mais sans intention de perfidie. L'amant
+de Suzanne ne pouvait pas demeurer l'ami
+d'un homme qui s'était permis de dire contre
+cette femme ce que Larcher en avait dit. Voilà
+ce que René se répéta, durant tout le jour. Une
+fois rentré de la Bibliothèque, où le travail lui
+avait été presque impossible, il s'assit à sa table
+pour écrire à ce félon une de ces lettres qui ne
+s'effacent plus. Cette lettre une fois terminée, il
+la relut. Il y prenait la défense de madame
+Moraines en des termes qui proclamaient son
+amour, et maintenant plus que jamais il voulait
+que Claude ne fût pas en possession de son
+secret.</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;À quoi bon lui écrire?&nbsp;» conclut-il;
+«&nbsp;quand il reviendra, je lui dirai son fait. C'est
+plus digne.&nbsp;»</p>
+
+<p>Il se préparait à déchirer ce billet dangereux
+lorsque Émilie entra, comme elle faisait d'habitude
+avant dîner, pour demander à son frère des
+nouvelles de son travail. Elle lut, avec sa curiosité
+naturelle de femme, l'adresse tracée sur
+l'enveloppe et elle demanda:</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Tiens, Claude est à Venise? Tu as donc
+eu de ses nouvelles!&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Ne prononce plus jamais ce nom devant
+moi,&nbsp;» répondit René qui lacéra la lettre avec
+une espèce de rage froide.</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Vous êtes brouillés?&nbsp;» interrogea madame
+Fresneau qui gardait à Larcher un culte reconnaissant.</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Pour toujours,&nbsp;» répliqua René, «&nbsp;ne me
+demande pas pourquoi... C'est le plus perfide
+des amis.&nbsp;»</p>
+
+<p>Émilie n'insista plus. Elle ne s'était pas trompée
+à l'accent de son frère. Il souffrait, et sa rancune
+contre Larcher était profonde; mais, pour
+qu'il se tût sur les causes de cette rancune, auprès
+de sa sœur, il fallait qu'il s'agît entre les deux
+amis de toute autre chose que de discussions littéraires.
+Par une de ces intuitions comme la tendresse
+passionnée en trouve toujours à son service,
+Émilie devina que les deux écrivains
+étaient brouillés par la faute de cette femme dont
+René ne prononçait plus jamais le nom devant
+elle, de cette madame Moraines qu'elle commençait
+de haïr à présent, pour le même motif qu'elle
+l'avait d'abord tant aimée. Elle voyait, depuis
+quelques semaines, les joues de son frère s'amincir,
+ses yeux se cerner, une pâleur de lassitude
+s'étendre sur ce visage chéri. Quoique profondément
+honnête, elle était trop fine pour ne
+pas attribuer cette fatigue à sa véritable cause.
+Elle y songeait, en recopiant les fragments du
+<i>Savonarole</i> comme elle avait fait ceux du <i>Sigisbée</i>;
+et, bien qu'elle éprouvât une admiration
+aveugle pour la moindre page sortie de la plume
+de René, toutes sortes de signes venaient lui
+attester la différence d'inspiration entre les deux
+œuvres, depuis le nombre des vers composés à
+chaque séance de travail jusqu'aux remaniements
+continuels des scènes, jusqu'à l'écriture qui avait
+perdu un peu de sa fermeté nerveuse. La source
+de fraîche, de large poésie d'où avait jailli le
+<i>Sigisbée</i>, semblait maintenant tarie. Qu'y avait-il
+de changé pourtant dans l'existence de René?
+Une femme y était entrée. C'était donc à
+l'influence de cette femme qu'Émilie attribuait
+cet affaiblissement momentané dans les facultés
+du poète. Elle allait plus loin, jusqu'à en vouloir
+à la redoutable inconnue des douleurs de
+Rosalie. Par un mirage de mémoire, familier aux
+âmes excessives, elle oubliait quelle part elle-même
+avait prise à la rupture de son frère avec
+la petite Offarel. C'était madame Moraines sur
+qui retombait toute la faute, et, aujourd'hui,
+cette même madame Moraines brouillait René
+avec le meilleur des amis, le plus dévoué, celui
+que la fidèle sœur préférait, parce qu'elle avait
+mesuré l'efficacité de cette amitié.</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Mais comment s'y est-on pris,&nbsp;» songeait-elle,
+«&nbsp;puisque Claude n'est pas là?...&nbsp;»</p>
+
+<p>Elle s'ingéniait à résoudre ce problème, tout
+en vaquant aux soins de son ménage, faisant
+répéter ses leçons au petit Constant, vérifiant
+les comptes du bon Fresneau, examinant boutonnière
+à boutonnière et pli à pli le linge de
+son frère. Ce dernier, lui, était enfermé dans sa
+chambre, où tout lui rappelait l'unique, l'adorable
+visite de Suzanne, et il attendait, avec une
+fiévreuse impatience, le jour du prochain rendez-vous.
+Il subissait ce travail sourd de la médisance
+une fois écoutée, tout pareil à un empoisonnement.
+On va, on vient, on ne se sait malade
+que par une inquiétude douloureuse et vague.
+Cependant le virus fermente dans le sang et va
+éclater en accidents formidables. Certes le jeune
+homme ne croyait toujours pas aux honteuses
+accusations portées par Colette contre Suzanne;
+mais, à force de les reprendre pour les réfuter,
+il y avait accoutumé, comme apprivoisé son
+esprit. À l'instant où Colette lui avait parlé, il
+n'avait pas même discuté une pareille infamie. Il
+commençait de la discuter, se rattachant, pour
+ne pas sombrer dans l'abîme affreux du doute et
+de la plus déshonorante jalousie, aux marques
+de sincérité que lui avait données Suzanne. Que
+devint-il lorsqu'il acquit, dès le début de ce
+rendez-vous si désiré, la preuve, l'indéniable
+preuve que cette sincérité n'était pas celle qu'il
+croyait? Il était venu au petit appartement de la
+rue des Dames avec une expression de souci sur
+son visage qui n'avait pas échappé à Suzanne.
+Mais à son tendre: «&nbsp;Qu'as-tu?...&nbsp;» il avait
+prétexté un injuste article paru dans un journal.
+Puis il avait eu presque honte de cette innocente
+excuse, tant sa maîtresse avait mis de
+grâce à lui dire:</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Grand enfant, si tu n'avais pas d'envieux,
+c'est que tu n'aurais pas de succès.&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Parlons de toi...&nbsp;» avait-il répondu, et le
+cœur battant: «&nbsp;Qu'as-tu fait depuis que je ne
+t'ai vue?...&nbsp;»</p>
+
+<p>Si Suzanne l'avait observé en ce moment, elle
+aurait deviné avec quelle angoisse il lui posait
+cette question. C'était un piège, innocent, naïf,
+mais un piège. En trois fois vingt-quatre heures, le
+soupçon avait conduit cet amant enthousiaste à ce
+point de défiance. Mais Suzanne était, vis-à-vis
+de lui, exactement dans la situation où Desforges
+se trouvait vis-à-vis d'elle-même. Elle ne pouvait
+pas croire que René agît en dehors du caractère
+qu'elle lui connaissait. Comment eût-elle pensé
+que cet enfant jouât au plus fin avec elle?</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Ce que j'ai fait?&nbsp;» répondit-elle. «&nbsp;Mais
+d'abord, l'autre soir, je suis allée au Gymnase
+avec mon mari. Heureusement nous n'avons
+plus rien à nous dire... J'ai pu penser à toi toute
+la soirée, comme si j'avais été seule, et te regretter.
+C'est être si seule que d'être avec lui... Tu
+parles des tristesses de ta vie d'artiste; si tu connaissais
+celles de ma vie de femme du monde et
+la mélancolie de ces corvées de plaisir, et celle
+de ces tête-à-tête!&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Alors tu t'es ennuyée au théâtre?&nbsp;»
+insista René.</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Tu n'étais pas là,&nbsp;» dit-elle avec un sourire,
+et elle le regarda: «&nbsp;Qu'as-tu, mon amour?&nbsp;»
+Jamais elle n'avait vu à René cette physionomie
+amère, presque dure.</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;C'est toujours cette puérile colère contre
+cet article,&nbsp;» répliqua René.</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Il était donc bien méchant? Où a-t-il
+paru?&nbsp;» reprit-elle, mise en éveil par son instinct
+de maîtresse; et comme le poète, interrogé ainsi
+à l'improviste, balbutiait: «&nbsp;Ce n'est pas la peine
+que tu le lises...&nbsp;» elle n'eut plus de doute: il
+avait quelque chose contre elle. Une question
+lui vint aux lèvres: «&nbsp;On t'a dit du mal de
+moi?...&nbsp;» Son esprit de diplomatie profonde eut
+raison de ce premier mouvement. N'y a-t-il pas
+un demi-aveu dans toute défiance anticipée? Les
+vrais innocents ignorent. Il fallait savoir ce que
+René avait fait lui-même depuis l'autre jour, et
+quelles personnes il avait vues, capables de lui
+parler.</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Est-ce que tu es allé chez mademoiselle
+Rigaud?&nbsp;» demanda-t-elle d'un air détaché.</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Oui,&nbsp;» répondit René qui ne sut pas dissimuler
+la gêne où le jetait cette question.</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Et elle pardonne au pauvre Claude?&nbsp;»
+continua Suzanne.</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Non,&nbsp;» fit-il, et il ajouta: «&nbsp;C'est une
+bien vilaine femme,&nbsp;» d'un ton si amer que
+madame Moraines entrevit du coup une partie
+de la vérité. L'actrice avait certainement parlé
+d'elle à René. De nouveau elle fut saisie du désir
+de provoquer une confidence. Elle pensa que le
+plus sûr moyen pour arriver à ce but était d'enivrer
+son amant de volupté. Elle savait combien
+l'homme est sans résistance, contre le flot d'émotion
+que les caresses versent dans son cœur. Elle
+ferma la bouche de René d'un long baiser. Elle
+put voir passer dans ses yeux la flamme du sombre
+désir, de celui qui nous jette à la folie des
+sens, pour y boire l'oubli du soupçon. À l'ardeur
+silencieuse avec laquelle il lui rendit son
+baiser, et à la frénésie presque brutale de possession
+qui succéda, Suzanne put comprendre
+encore davantage que René avait dû souffrir,
+d'une souffrance à laquelle sa pensée, à elle,
+était mêlée. Il y avait, dans la fureur de cette
+étreinte, un peu de cette âpre colère qui avive la
+passion en excluant la tendresse. Quand ils se
+retrouvèrent aux bras l'un de l'autre, au sortir de
+cette crise aiguë de sensualité, la maîtresse reprit,
+de sa voix la plus douce, la plus propre à
+s'insinuer jusque dans le fond de cette âme
+qu'elle avait toujours connue si ouverte:</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Quel chagrin t'a-t-on fait que tu ne me
+dis pas?&nbsp;»</p>
+
+<p>Ah! si elle eût prononcé cette phrase dès le
+début de leur entretien, il n'aurait pas trouvé en
+lui la force de se taire. Il lui aurait répété son
+entretien avec Colette, parmi des baisers et des
+larmes. Hélas! Il ne souffrait pas de cet entretien
+en ce moment. Ce qui lui faisait un mal
+affreux, ce qui entrait dans son cœur comme
+une pointe de couteau, c'était de l'avoir surprise,
+elle, son idole, en flagrant délit de mensonge.
+Oui, elle lui avait menti; cette fois, il n'en pouvait
+plus douter. Elle lui avait affirmé qu'elle était
+allée au théâtre en tête-à-tête avec son mari, et
+c'était faux; qu'elle y avait été triste, et c'était
+faux encore. À cette interrogation où se trahissait
+une tendre sollicitude, pouvait-il répondre
+par ces deux accusations formelles, précises,
+irréfutables? Il ne se sentit pas l'énergie de le
+faire, et il se tira d'embarras en répétant sa réponse
+de tout à l'heure. Suzanne le regarda, et ce
+fut lui qui détourna les yeux. Elle soupira seulement:
+«&nbsp;Pauvre René!&nbsp;» Et comme l'instant de se
+séparer approchait, elle ne poussa pas son
+enquête.</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Il me dira tout la prochaine fois,&nbsp;»
+songeait-elle en s'en allant. Malgré qu'elle en
+eût, ce silence la tourmentait. Elle aimait le
+jeune homme d'un amour réel, quoique bien différent
+de celui qu'elle manifestait en paroles.
+Elle adorait en lui, par-dessus tout, l'amant physique;
+mais, si corrompue fût-elle par sa vie et
+par son milieu, ou peut-être à cause de cette
+corruption même, la noblesse d'âme du poète ne
+la laissait pas indifférente. Elle y trouvait cette
+sorte de ragoût singulier que les débauchés de
+l'ancienne école éprouvaient à séduire des dévotes.
+D'ailleurs, même les délices sensuelles de
+cet amour ne cesseraient-elles pas, du jour où
+serait brisé le cercle d'illusions qu'elle avait tracé
+autour de lui? Et quelqu'un avait essayé de le
+briser, ce cercle magique. Ce quelqu'un ne pouvait
+être que Colette. Tout semblait le prouver.
+Mais d'autre part, quelle raison l'actrice pouvait-elle
+avoir de la poursuivre de sa haine, elle,
+Suzanne, qu'elle ne devait pas connaître, même
+de nom? Colette était la maîtresse de Claude.
+Et madame Moraines retrouvait encore ici cet
+homme de qui elle s'était défiée dès le premier
+jour. Pour que Colette eût parlé d'elle à René,
+il fallait que Claude eût lui-même parlé d'elle
+à Colette. Ici les idées de la jeune femme se confondaient.
+Larcher ne l'avait jamais vue avec
+René. Ce dernier, elle le savait par son propre
+témoignage, dont elle ne doutait pas, n'avait
+jamais fait de confidence à son ami.</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Je suis sur une mauvaise piste,&nbsp;» conclut
+Suzanne. Elle eut beau se raisonner, elle n'arriva
+pas à se convaincre que son amant fût attristé à
+cause de ce prétendu article de journal. Un
+danger menaçait sa chère intrigue. Elle le sentait.
+Cette sensation s'aggrava encore de ce
+que lui dit son mari, au lendemain même du
+jour où elle avait constaté le trouble inexplicable
+de René. Sept heures allaient sonner. Suzanne
+se tenait seule à songer dans le petit salon qui
+l'avait vue envelopper le jeune homme de ses
+premiers fils, aussi ténus, aussi souples que ceux
+dont l'araignée enserre la mouche égarée dans
+sa toile. Il était venu, à ses cinq heures, plus
+de personnes que de coutume, et Desforges
+entre autres, qui sortait seulement. Paul Moraines
+parut, bruyant à son ordinaire, la gaieté peinte
+sur le visage, et, la prenant par la taille,&mdash;elle
+s'était levée nerveusement à cette brusque entrée:</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Un baiser,&nbsp;» dit-il, et il l'embrassa;
+«&nbsp;deux baisers,&nbsp;» et il l'embrassa de nouveau,
+«&nbsp;pour me récompenser d'avoir été sage...&mdash;Oui,&nbsp;»
+ajouta-t-il en réponse à une interrogation
+des yeux de Suzanne, «&nbsp;cette visite à
+madame Komof, que je devais depuis si longtemps...
+j'en arrive. Et sais-tu qui j'ai rencontré
+là?... Devine?... René Vincy, le jeune poète. Je
+ne comprends pas pourquoi Desforges l'a trouvé
+poseur. Mais il est charmant, ce garçon-là. Il me
+revient, à moi... Nous avons causé longtemps...
+Je lui ai dit que tu serais contente de le revoir.
+Ai-je bien fait?&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Très bien fait,&nbsp;» répondit Suzanne; «&nbsp;qui
+as-tu vu encore chez la comtesse?&nbsp;»</p>
+
+<p>Tandis que son mari lui égrenait un chapelet
+de noms familiers, elle pensait: «&nbsp;René est allé
+chez madame Komof. Pourquoi?...&nbsp;» Depuis le
+début de leurs mystérieuses relations, c'était sa
+première sortie mondaine. Il avait si souvent
+redit à sa maîtresse: «&nbsp;Je voudrais n'avoir ici-bas
+que toi et mon travail...&nbsp;» Et cette visite, si en
+dehors de tout son programme de vie depuis
+des mois, il la lui avait cachée, à elle, au lieu
+que c'était son habitude tendre de l'avertir à
+l'avance de ses moindres mouvements. Et il avait
+rencontré Paul, qui avait dû se montrer ce qu'il
+était, exactement le contraire du portrait tracé
+par sa femme! Celle-ci eut un mouvement de
+mauvaise humeur contre ce brave garçon qui
+avait commis la grande faute d'aller chez la comtesse
+le même jour que le poète, et elle lui dit,
+presque aigrement:</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Je suis sûre que tu n'as pas écrit à Crucé
+pour l'Alençon...&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Hé bien! J'ai écrit,&nbsp;» répondit Moraines
+d'un air de triomphe, «&nbsp;et tu l'auras.&nbsp;» Il s'agissait
+de vieilles dentelles, dont le collectionneur,
+espèce de courtier clandestin de toutes les élégances,
+avait parlé à Suzanne, et que cette dernière
+voulait se faire donner par son mari. De
+temps à autre, elle lui demandait ainsi quelque
+présent qu'elle pût montrer, et dont l'origine
+conjugale lui permît de dire à des amis bien
+choisis: «&nbsp;Paul est si gentil pour moi. Voyez le
+cadeau qu'il m'a encore fait l'autre jour...&nbsp;» Elle
+oubliait d'ajouter que l'argent de ce cadeau provenait
+d'ordinaire de Desforges, d'une manière
+indirecte, il est vrai. Quoique le baron ne s'occupât
+d'affaires que dans la mesure exigée par
+le sage gouvernement de sa fortune, il rencontrait
+souvent des occasions de spéculer avec
+une quasi-certitude, et il en faisait gracieusement
+profiter Moraines. C'est ainsi que récemment
+la Compagnie du Nord, dont Desforges
+était administrateur, avait racheté une ligne d'intérêt
+local, réputée perdue. Paul avait pu, prévenu
+à temps, réaliser, sur la hausse subite des
+actions de cette ligne, un bénéfice de trente mille
+francs dont une partie allait payer les précieuses
+dentelles. Cette petite opération financière
+avait même produit, par ricochet, une
+scène assez singulière entre la jeune femme et
+René. Elle l'avait interrogé, à l'un de leurs
+rendez-vous, sur la somme qu'avait rapportée le
+<i>Sigisbée</i> et elle avait ajouté:</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Où as-tu placé tout cet argent?&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Je ne sais pas,&nbsp;» avait dit René en
+riant, «&nbsp;ma sœur m'a acheté des obligations
+avec les premiers mille francs, et puis j'ai gardé
+le reste dans mon tiroir.&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Veux-tu me laisser te parler, moi aussi,
+comme une sœur?&nbsp;» avait-elle répondu. «&nbsp;Nous
+avons un ami qui est administrateur du Nord et
+qui nous a donné un renseignement précieux.&mdash;Me
+promets-tu le secret?...&nbsp;» Et elle lui avait
+expliqué toute la combinaison du rachat d'actions.
+«&nbsp;Donne un ordre dès demain,&nbsp;» avait-elle
+conclu, «&nbsp;tu gagneras ce que tu voudras...&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Tais-toi!&nbsp;» avait repris le poète en lui
+fermant la bouche avec sa main, «&nbsp;je sais que tu
+me parles ainsi par tendresse mais je ne peux
+pas te laisser me donner des conseils de ce
+genre. Je ne m'estimerais plus.&nbsp;»</p>
+
+<p>Il avait été si sincère en lui parlant ainsi, que
+Suzanne n'avait pas osé insister. Cette délicatesse
+lui avait bien paru un peu ridicule. Mais
+s'il n'avait pas eu de ces naïvetés-là, ce côté
+«&nbsp;gobeur,&nbsp;» comme elle disait dans cet affreux
+patois parisien qui déshonore même le plus beau
+des sentiments: la confiance, lui aurait-il plu à ce
+degré? C'est bien aussi cette jeunesse d'âme dont
+elle avait peur. Si jamais il était éclairé sur les
+dessous réels de sa vie, quelle révolte contre elle
+de ce cœur trop noble, trop incapable de pactiser
+avec l'honneur pour lui pardonner jamais!
+Et l'éveil lui avait été donné. En songeant aux
+divers signes de danger constatés coup sur
+coup: la tristesse de René, sa colère contre
+Colette Rigaud, ses réticences, sa rentrée subite
+dans le monde, Suzanne se dit: «&nbsp;Ç'a été une
+faute de ne pas provoquer une explication tout
+de suite...&nbsp;» Aussi lorsqu'elle entra dans l'appartement
+de la rue des Dames à quelques jours de
+là, sa volonté était bien nette de ne pas commettre
+cette faute une seconde fois. Elle vit au
+premier regard que le jeune homme était plus
+troublé encore et plus sombre, mais elle ne fit
+pas semblant de remarquer ce trouble ni la froideur
+avec laquelle il reçut son baiser d'arrivée.
+Elle eut seulement un sourire mélancolique pour
+dire:</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Il faut que je te fasse un reproche, mon
+René; pourquoi ne m'as-tu pas prévenue que tu
+irais faire une visite à la comtesse? Je me serais
+arrangée de manière à t'éviter une rencontre qui
+a dû t'être bien pénible?&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Pénible?&nbsp;» répondit René avec une ironie
+que Suzanne ne lui connaissait pas, «&nbsp;mais
+M. Moraines a été charmant pour moi...&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Oui,&nbsp;» reprit-elle, «&nbsp;tu as fait sa conquête.
+Lui, si sarcastique d'habitude, il m'a parlé
+de toi avec un enthousiasme qui m'a fait mal...
+Est-ce qu'il ne t'a pas invité à venir à la maison?...
+Tu peux être fier. C'est si rare qu'il fasse bon
+accueil à un visage nouveau... Mon pauvre
+René,&nbsp;» continua-t-elle en appuyant ses deux
+mains sur l'épaule de son amant, et posant sa
+tête, de profil, sur ces deux mains, «&nbsp;que tu as dû
+souffrir de cette amabilité!&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Oui, j'ai bien souffert,&nbsp;» répondit René
+d'une voix sourde. Il regardait ce gracieux visage
+si près du sien. Il se rappelait ce qu'elle lui avait
+dit au Louvre devant le portrait de la maîtresse
+du Giorgione: «&nbsp;Mentir avec une physionomie
+si pure!...&nbsp;»&mdash;Elle lui avait menti cependant.
+Et qui lui prouvait qu'elle ne lui eût pas menti
+toujours? Il avait, en proie aux tourments de la
+défiance et depuis la rencontre de Paul, subi un
+assaut d'affreuses hypothèses. Le contraste avait
+été trop fort entre l'accueil que lui avait fait
+Moraines et le caractère de mari tyrannique
+décrit par Suzanne: «&nbsp;Pourquoi m'a-t-elle trompé
+sur ce point encore?&nbsp;» s'était demandé René, qui
+était venu chez madame Komof sans but bien
+précis, mais avec l'espérance secrète, au fond de
+lui, qu'il entendrait parler de Suzanne par les gens
+de son monde. Ceux-là du moins devaient la
+connaître! Hélas! D'avoir causé avec Moraines
+lui avait suffi pour le jeter de nouveau dans le
+pire abîme du doute. Une vérité lui était devenue
+évidente: Suzanne s'était servie de son
+mari comme d'un épouvantail afin de n'avoir pas
+à le recevoir chez elle, lui, René? Pourquoi?
+sinon qu'elle avait un mystère à cacher dans sa
+vie. Quel mystère?... Colette s'était par avance
+chargée de répondre à cette question. Sous l'influence
+de cet horrible soupçon, René avait
+conçu un projet d'une exécution très simple, et
+dont le résultat lui parut devoir être décisif:
+profiter de l'invitation du mari pour demander à
+Suzanne d'aller chez elle. Si elle disait oui, c'est
+qu'elle n'avait rien à dissimuler; si elle disait
+non?... Et le jeune homme, en qui revenaient
+toutes ces pensées, continuait à regarder ce
+visage adoré, sur son épaule. Comme chacun de
+ces traits si fins remuait en lui une rêverie! Ces
+prunelles d'un bleu frais et clair, combien il avait
+eu foi en elles! Ce front d'une coupe si noble,
+de quelles pensées délicates il l'avait cru habité!
+Cette bouche menue et sinueuse, avec quel
+tendre abandon il l'avait écoutée parler!... Non,
+ce qu'avait raconté Colette n'était pas possible!...
+Mais pourquoi ces mensonges, un premier, un
+second, un troisième?... Oui, elle lui avait menti
+trois fois. Il n'y a pas de mensonges insignifiants.
+René le sentait, à cette minute, et que
+la confiance subit, comme l'amour, la grande
+loi du tout ou rien. Elle est ou elle n'est pas.
+Ceux qui ont dû la perdre le savent trop.</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Mon pauvre René...&nbsp;» répéta la voix de
+Suzanne. Elle le voyait dans cet état d'extrême
+tristesse, où, d'être plaint, amollit le cœur, l'ouvre
+tout entier.</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Oui, bien pauvre,&nbsp;» reprit le jeune
+homme qui venait d'être remué par cette marque
+de pitié reçue au moment où il en éprouvait le
+plus intime besoin, et, la regardant jusqu'au fond
+des yeux: «&nbsp;Écoute, Suzanne, j'aime mieux
+tout te dire. J'ai bien réfléchi. Cette vie que
+nous menons ensemble ne peut pas durer. J'en
+suis trop malheureux... Elle ne suffit pas à mon
+amour... Te voir ainsi, furtivement, une heure
+aujourd'hui, une heure après-demain et ne rien
+savoir de ce que tu fais, ne rien partager de ton
+existence, c'est trop cruel... Tais-toi, laisse-moi
+parler... Il y avait une grosse objection à ce que
+je fusse reçu chez toi, ton mari... Hé bien! je
+l'ai vu. J'ai supporté de le voir. Nous nous
+sommes donné la main. Puisque c'est fait, permets-moi
+du moins d'avoir les bénéfices de cet
+effort... Je le sais, ce n'est pas fier, ce que je te
+dis là, mais je ne suis plus fier... Je t'aime... Je
+sens que je vais me mettre à nourrir sur toi des
+idées mauvaises... Je t'en supplie, permets-moi
+d'aller chez toi, de vivre dans ton monde, de te
+voir ailleurs qu'ici, où nous ne nous rencontrons
+que pour nous posséder...&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Pour nous aimer,&nbsp;» interrompit-elle en
+se séparant de lui, et secouant sa tête, «&nbsp;ne blasphème
+pas...&nbsp;» et, se laissant tomber sur une
+chaise: «&nbsp;Ah! mon beau rêve, ce rêve que tu
+avais compris cependant, auquel tu semblais
+tenir comme moi, d'un amour à nous, rien qu'à
+nous, sans aucun de ces compromis qui te faisaient
+horreur comme ils me font horreur... c'en
+est donc fini!...&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Ainsi tu ne veux pas me permettre d'aller
+chez toi comme je te le demande?&nbsp;» insista René.</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Mais c'est la mort de notre bonheur que
+tu veux de moi,&nbsp;» s'écria Suzanne; «&nbsp;tel que je te
+connais, si délicat, si sensible, tu ne te supporteras
+pas dans mon intimité. Tout te blessera...
+Tu ne le connais pas, ce monde où je suis obligée
+de vivre, et combien tu es peu fait pour lui. Et
+puis, tu me tiendras responsable de tes désillusions.
+Renonce à cette fatale idée, mon amour,
+renonces-y, je t'en conjure.&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Qu'avez-vous donc à cacher dans votre
+vie que vous ne voulez pas que je voie?&nbsp;» interrogea
+le jeune homme, qui la regarda de nouveau
+fixement. Il ne se rendait pas compte que
+Suzanne, en lui parlant, n'avait qu'un but: lui
+faire dire la raison de cet inattendu désir de bouleverser
+leurs relations,&mdash;et ce devait être la
+même raison qui l'avait rendu triste l'autre jour,
+la même qui l'avait conduit chez madame Komof
+si soudainement. Elle ne se méprit point
+au sens de l'interrogation de René, et elle lui
+répondit, avec la voix brisée d'une victime qu'une
+injustice écrase:</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Comment, René, c'est toi qui me parles
+ainsi?... Mais non. Quelqu'un t'a empoisonné le
+cœur... Ce n'est pas de toi que viennent de
+semblables idées... Mais viens chez moi, mon
+ami, viens-y tant que tu voudras... Quelque
+chose à te cacher de ma vie, moi qui aimerais
+mieux mourir que de te faire un mensonge!...&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Mais alors pourquoi m'as-tu menti l'autre
+jour?&nbsp;» s'écria René. Vaincu par le désespoir
+qu'il croyait lire dans ces beaux yeux, désarmé
+par l'offre qu'elle venait de lui faire, incapable
+de garder plus longtemps le secret de sa peine,
+il éprouvait ce besoin de dire ses griefs qui équivaut,
+dans une querelle avec une femme, à passer
+sa tête au lazzo.</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Moi, je t'ai menti!...&nbsp;» répondit Suzanne.</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Oui,&nbsp;» insista-t-il, «&nbsp;quand tu m'as dit que
+tu étais allée au théâtre en tête-à-tête avec ton
+mari.&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Mais j'y suis allée...&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Moi aussi,&nbsp;» interrompit René; «&nbsp;il y
+avait quelqu'un d'autre dans ta loge.&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Desforges!&nbsp;» fit Suzanne; «&nbsp;mais tu es
+fou, mon pauvre René, tu es fou... Il est venu
+nous rendre visite dans un entr'acte et mon mari
+l'a gardé jusqu'à la fin de la pièce. Desforges!&nbsp;»
+continua-t-elle en souriant, «&nbsp;mais ce n'est personne...
+Je n'ai seulement pas songé à t'en parler...
+Voyons, sérieusement, tu ne peux pas être
+jaloux de Desforges?...&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Tu étais si gaie, si heureuse,&nbsp;» reprit René
+d'une voix qui cédait déjà.</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Ingrat,&nbsp;» dit-elle, «&nbsp;si tu avais pu lire
+au dedans de moi! Mais c'est cette nécessité de
+toujours dissimuler qui fait le malheur de ma
+vie, et te voir, toi, me la reprocher! Non, René,
+c'est trop dur! C'est trop injuste!...&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Pardon! Pardon!&nbsp;» s'écria le jeune homme
+que le naturel parfait de sa maîtresse remplissait
+d'une irrésistible évidence. «&nbsp;C'est vrai! Quelqu'un
+m'a empoisonné le cœur, cette Colette...
+Que tu avais raison de te défier de Claude!&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Je ne me suis pas laissé faire la cour par
+lui,&nbsp;» dit Suzanne, «&nbsp;les hommes ne pardonnent
+pas cela.&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Le misérable!&nbsp;» reprit le poète avec violence,
+et comme pour se débarrasser de ses angoisses
+en les disant: «&nbsp;Il a su que je t'aimais.
+Comment?... Parce que j'étais gauche, embarrassé,
+la seule fois où je lui ai parlé de toi... Il me
+connaît si bien!... Il a tout supposé et tout dit à
+sa maîtresse, et d'autres infamies... Mais non, je
+ne peux pas te les répéter.&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Répète, mon ami, répète,&nbsp;» insista Suzanne.
+Elle avait sur son visage en ce moment le
+fier et résigné sourire des innocents qui marchent
+à la mort; elle continua: «&nbsp;On t'a dit que j'avais
+eu des amants avant toi?&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Si ce n'était que cela,&nbsp;» fit René.</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Quoi, alors, mon Dieu?&nbsp;» reprit-elle.
+«&nbsp;Que m'importe d'ailleurs ce que l'on t'a dit,
+mais que toi, mon René, tu aies pu le croire!...
+Allons, confesse-toi, tout de même, pour ne rien
+garder sur le cœur. J'ai au moins le droit d'exiger
+cela.&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;C'est vrai,&nbsp;» répondit le jeune homme,
+et aussi honteux que si c'eût été lui le coupable,
+il balbutia plutôt qu'il ne prononça les mots
+suivants: «&nbsp;Colette m'a dit tenir de Claude que tu
+étais... Non! je ne peux pas l'articuler... enfin,
+que Desforges...&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Encore Desforges,&nbsp;» interrompit Suzanne
+en souriant avec une douce ironie, «&nbsp;mais c'est
+trop comique!...&nbsp;» Elle ne voulut pas que René
+formulât l'accusation qu'elle devinait maintenant.
+Sa dignité de maîtresse ne devait pas descendre
+à une telle discussion. «&nbsp;On t'a dit que Desforges
+avait été mon amant, qu'il l'était encore, sans
+doute... Mais ce n'est même plus infâme, tant
+c'est bouffon.&mdash;Pauvre vieil ami, lui qui m'a
+connue haute comme cela... Il était toujours chez
+mon père. Il m'a vue grandir. Il m'aime comme
+sa fille. Et c'est cet homme-là!... Non, René,
+jure-moi que tu ne l'as pas cru... Est-ce que j'ai
+mérité que tu me juges ainsi?...&nbsp;»</p>
+
+
+
+<hr style="width: 33%;" />
+<h2><a name="XVII" id="XVII"></a>XVII</h2>
+
+<h2>ÉVIDENCES</h2>
+
+
+<p>Il y a, dans cette étrange maladie morale
+de la jalousie, des périodes délicieuses:
+celles de l'entre-deux des
+accès. Pour quelques jours, ou pour quelques
+heures, les sensations de l'amour reprennent
+leur divine saveur, comme celles de la vie dans
+une convalescence. Suzanne avait si bien convaincu
+René de la folie de ses soupçons, qu'il
+voulut rivaliser de générosité avec elle. Cette
+permission d'aller rue Murillo, demandée si instamment,
+il refusa d'en profiter. Deux ou trois
+phrases prononcées avec un certain regard et un
+certain tour de tête prévaudront toujours contre
+les pires défiances d'un amant épris, à moins
+qu'il n'ait vu des yeux de sa tête une preuve de
+la trahison&mdash;et encore?... Mais ici les éléments
+dont se composait ce premier soupçon étaient si
+fragiles! Et ce fut avec une bonne foi absolue que
+le jeune homme dit à sa maîtresse, elle-même
+véritablement ravie de ce résultat inespéré:</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Non, je n'irai pas chez toi... J'étais fou
+de vouloir rien changer à notre amour. Nous
+sommes si heureux dans ce mystère...&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Oui, jusqu'à ce qu'un méchant te fasse
+douter de moi,&nbsp;» répondit-elle. «&nbsp;Promets-moi
+seulement de tout me dire.&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Je te le jure, mon amour&nbsp;» répliqua-t-il,
+«&nbsp;mais je te connais maintenant, et je suis sûr de
+moi.&nbsp;»</p>
+
+<p>Il le disait et il le croyait. Suzanne le crut
+aussi; et elle s'abandonna au charme de cette
+reprise de bonheur, en comprenant bien qu'elle
+aurait une seconde bataille à livrer, lors du retour
+de Claude. Mais ce dernier pouvait-il en dire
+plus qu'il n'en avait dit? D'ailleurs elle serait
+prévenue de ce retour par René, et si la première
+entrevue des deux hommes n'aboutissait pas à
+une rupture définitive entre eux, il serait temps
+d'agir. Elle mettrait son amant en demeure de
+briser avec Claude ou de cesser de la voir. Elle
+était d'avance sûre de la réponse. Le poète, lui,
+malgré ses protestations, se sentait sans doute
+moins maître de lui, car son cœur battit avec
+une émotion singulière lorsque sa sœur lui dit à
+brûle-pourpoint, une semaine environ après la
+scène avec Suzanne, et comme il rentrait de la
+Bibliothèque:</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Claude Larcher est revenu...&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Et il a osé se présenter ici?&nbsp;» s'écria René.</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;C'est moi qui l'ai reçu,&nbsp;» fit Émilie, et,
+visiblement embarrassée, elle ajouta: «&nbsp;Il m'a
+demandé quand il te trouverait?&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Il fallait lui répondre: Jamais&nbsp;» interrompit
+le jeune homme.</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;René!&nbsp;» répondit Émilie, «&nbsp;un si vieil
+ami et qui t'a été si bon, si dévoué, est-ce que
+je pouvais?... J'aime mieux ne rien te cacher,&nbsp;»
+continua-t-elle, «&nbsp;je lui ai demandé ce qu'il y
+avait entre vous. Il m'a paru si étonné, oui,
+si douloureusement étonné... Non, cet homme-là
+n'a rien fait contre toi, René, je te le jure.
+C'est un malentendu... Je lui ai dit de venir
+demain matin, qu'il serait sûr de te trouver.&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;De quoi te mêles-tu?&nbsp;» reprit René avec
+emportement, «&nbsp;est-ce que je t'ai chargée de
+t'occuper de mes affaires?&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Comme tu me parles!&nbsp;» dit Émilie
+que l'accent de son frère venait de frapper au
+cœur, et les larmes lui étaient venues aux yeux.</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Allons, ne pleure pas,&nbsp;» fit ce frère, honteux
+de sa brusquerie, «&nbsp;cela vaut peut-être mieux
+ainsi. Je verrai Claude. Je le lui dois. Mais ensuite,
+je ne veux plus jamais que son nom soit
+prononcé devant moi. Entends-tu, jamais, jamais...&nbsp;»</p>
+
+<p>En dépit de cette apparente fermeté de rancune,
+le poète eut bien de la peine à s'endormir
+durant cette nuit qui le séparait de cette entrevue.
+Il ne doutait pas de l'issue cependant. Mais il
+avait beau se raidir dans ses ressentiments contre
+son ancien ami, il ne pouvait arriver à le haïr. Il
+avait trop sincèrement aimé cet être singulier, si
+attachant, quand il ne déplaisait pas du premier
+coup, par sa bonne foi dans la mobilité, par son
+tour d'esprit original, par ses défauts mêmes qui
+ne faisaient de tort qu'à lui, et surtout par une
+espèce de générosité native, indestructible et invincible.
+Au moment de rompre pour toujours,
+René se rappelait la façon délicate dont l'auteur
+connu avait accueilli ses premiers essais...
+Claude, alors très pauvre, était répétiteur à l'institution
+Saint-André, lorsque René lui-même y
+était écolier de sixième. Dans cette honnête et
+pieuse maison, une légende entourait ce professeur
+excentrique. Des élèves prétendaient l'avoir
+rencontré qui se promenait en voiture découverte
+avec une femme très jolie et habillée de rose.
+Puis Claude avait disparu de la pension. René
+l'avait retrouvé, témoin de Fresneau lors du mariage
+d'Émilie, et à demi célèbre déjà. Ils avaient
+causé. Claude lui avait demandé à voir ses vers.
+Avec quelle indulgence de frère aîné l'écrivain de
+trente ans avait lu ces premiers essais! Comme
+il avait tout de suite traité son jeune confrère en
+égal! Avec quelle finesse de jugement il avait
+appliqué à ces ébauches les procédés de la grande
+critique, celle qui encourage un artiste et lui
+indique ses fautes, sans l'en écraser. Et puis était
+survenue l'histoire du <i>Sigisbée</i>, à l'occasion duquel
+Claude s'était dévoué à René comme si lui-même
+n'eût pas été auteur dramatique. Le poète
+connaissait assez la vie littéraire pour savoir que
+la simple bienveillance, d'une génération à la suivante,
+est chose rare. Son rapide succès lui avait
+déjà fait éprouver cette sensation, la plus amère
+peut-être des années d'apprentissage: l'envie
+rencontrée chez les maîtres que l'on admire le
+plus, à l'école desquels on s'est formé, à qui l'on
+voudrait tant offrir son brin de laurier. Chez
+Claude Larcher le goût du talent des autres était
+aussi instinctif, aussi vivant que s'il n'eût pas
+eu déjà quinze années de plume. Et cette amitié
+plus que précieuse, unique, allait sombrer!...
+Mais était-ce sa faute, à lui, René,
+qui se retournait dans son lit, prenant et reprenant
+ses souvenirs l'un après l'autre? Pourquoi
+Larcher avait-il parlé à l'atroce Colette comme il
+avait fait? Pourquoi avait-il trahi son jeune ami,
+son frère cadet? Pourquoi?... Cette douloureuse
+question conduisait René à des idées dont il se
+détournait instinctivement. Le célèbre «&nbsp;Calomniez,
+calomniez, il en reste toujours quelque
+chose&nbsp;» de Basile, traduit une des plus tristes et
+des plus indiscutables vérités sur le cœur humain.
+Certes René se serait méprisé de douter de
+Suzanne après leur explication. Mais il y a un
+résidu empoisonné de méfiance que laisse dans
+l'âme tout soupçon, même dissipé, et si le jeune
+homme avait osé regarder jusqu'au fond de son
+être, il en aurait trouvé la preuve dans la curiosité
+maladive qu'il ressentait d'apprendre par
+Claude lui-même les raisons complètes de la mensongère
+accusation lancée contre sa maîtresse.
+Cette curiosité, les réminiscences d'une si longue
+liaison, une espèce d'appréhension de revoir un
+homme qui, par sa situation d'aîné, avait toujours
+eu barre sur lui, si l'on peut dire, tout contribuait
+à diminuer la colère de l'amant blessé. Il
+s'efforçait de la retrouver en lui, comme au soir
+où il arpentait l'avenue de l'Opéra en sortant de la
+loge de Colette,&mdash;et il n'y parvenait pas. Comme
+tous les gens qui se savent faibles, il voulut
+mettre tout de suite un événement irréparable
+entre lui et Claude, et, quand ce dernier, introduit
+par Françoise, dès les neuf heures du matin,
+s'approcha les mains tendues, avec un «&nbsp;bonjour,
+René,&nbsp;» le poète garda sa main, à lui, dans
+sa poche. Les deux hommes restèrent un moment
+debout en face l'un de l'autre, et très pâles. Le
+visage de Larcher, hâlé par le voyage, offrait
+cette physionomie contractée qui révèle les ravages
+de l'idée fixe. Sous le coup de l'insulte,
+ses yeux s'étaient enflammés. René le connaissait
+emporté jusqu'à la folie, et il put croire que
+cette main dont il avait refusé l'étreinte se lèverait
+pour un soufflet. La volonté fut plut forte
+que l'orgueil offensé, et Claude reprit, d'une voix
+où tremblait la fureur contenue:</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Vincy, ne me tentez pas... Mais non,
+vous êtes un enfant, c'est à moi d'avoir de la
+raison pour deux... Allons! Allons!... Écoutez,
+René, je sais tout, vous comprenez, tout, oui,
+tout... Je suis venu hier. Votre sœur m'a dit
+que vous étiez brouillé avec moi et bien d'autres
+choses qui ont commencé de m'éclairer. Votre
+silence m'avait frappé au cœur. Je vous avais cru
+l'amant de Colette. L'imbécile! Elle n'a heureusement
+pas deviné que c'était là le point où
+m'atteindre... En sortant de chez vous, j'ai couru
+chez elle. Je l'ai trouvée, et seule. J'ai appris là
+l'infamie qu'elle avait commise et ce qu'elle vous
+avait dit dans sa loge. Elle triomphait, la coquine.
+Alors j'ai pris le vrai parti...&nbsp;» Et il se mit à
+marcher de long en large, dans la chambre, absorbé
+dans le souvenir de la scène qu'il évoquait,
+et comme oublieux de son interlocuteur: «&nbsp;Je
+l'ai battue, mais battue... comme un manant.
+Que cela m'a fait du bien! Je l'avais jetée par
+terre, et je frappais, je frappais! Elle criait:
+Pardon! Pardon! Ah! je l'aurais tuée&mdash;avec
+délices! Et qu'elle était belle avec ses cheveux
+défaits, ses seins qui sortaient de sa robe de
+chambre déchirée! Elle s'est roulée à mes pieds
+ensuite, mais c'est moi qui n'ai pas voulu et qui
+suis parti... Elle pourra montrer les noirs de son
+corps à son amant de cette nuit, et raconter qui
+les lui a faits!... Que cela soulage quelquefois
+d'être une brute!...&nbsp;» Puis, s'arrêtant brusquement
+en face de René: «&nbsp;Et tout cela parce qu'elle
+avait touché à vous!... Oui ou non,&nbsp;» insista-t-il
+avec son même accent de colère, «&nbsp;est-ce à cause
+de ce que vous a dit cette fille que vous êtes
+brouillé avec moi?...&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;C'est à cause de cela,&nbsp;» répondit René
+froidement.</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Très bien,&nbsp;» reprit Claude en s'asseyant,
+«&nbsp;alors nous pouvons causer. Pas de malentendus
+entre nous, n'est-ce pas? Vous me permettrez
+donc de poser tous les points sur tous les i. Si
+j'ai bien compris, cette gredine de Colette vous
+a dit deux choses. Procédons par ordre... Voici
+la première: je lui aurais raconté que vous êtes
+l'amant de madame Moraines... Excusez-moi,&nbsp;»
+insista-t-il sur un geste du poète. «&nbsp;De vous à
+moi, et quand il s'agit de notre amitié, je me
+moque des solennelles conventions du monde qui
+défendent de nommer une femme. Je ne suis pas
+du monde, moi, et je la nomme... Première infamie.
+Colette vous a menti. Je lui avais dit ceci
+exactement,&mdash;je me rappelle ma phrase comme
+si c'était d'hier; je regrettais mes paroles en les
+prononçant:&mdash;Je crois que le pauvre René devient
+amoureux de madame Moraines...&mdash;Je ne
+savais rien que votre émotion quand vous m'aviez
+parlé de cette femme. Mais Colette vous avait
+vu soupant à côté d'elle et très empressé. Nous
+avons plaisanté, comme on plaisante sur ces
+hypothèses-là, sans y attacher d'autre importance,
+moi du moins... C'est égal. Vous étiez
+mon ami. Votre sentiment pouvait être sérieux,
+il l'était. J'ai eu tort, et je vous en demande
+pardon, là, franchement, et malgré l'affront que
+vous venez de m'infliger,&mdash;sur la foi de la dernière
+des filles, à moi, votre meilleur, votre plus
+vieil ami.&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Mais, malheureux!&nbsp;» s'écria René, «&nbsp;puisque
+vous saviez, vous, que c'était une fille, pourquoi
+m'avez-vous vendu à elle? Et encore, si vous
+n'aviez parlé que de moi, je vous pardonnerais...&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Passons à ce second point,&nbsp;» interrompit
+Claude avec sa même voix méthodique et résolue,
+«&nbsp;c'est-à-dire au second mensonge. Elle vous
+a raconté que je lui avais appris les relations de
+madame Moraines et de Desforges. C'est faux.
+Elle les savait, depuis longtemps, par tous les Salvaneys
+avec qui elle a dîné, soupé, flirté et le
+reste... Non, René, s'il y a un reproche que je
+m'adresse, à moi, ce n'est pas d'avoir causé de
+madame Moraines avec elle, je ne lui en ai rien
+dit qu'elle ne connût mieux que moi... C'est de
+ne pas en avoir parlé à cœur ouvert avec vous,
+lorsque vous êtes venu chez moi. Je n'ignorais
+rien des turpitudes de cette Colette du monde,
+et je ne vous les ai pas dénoncées, quand il en
+était temps encore!... Oui, je devais parler, je
+devais vous avertir, vous crier: Courtisez cette
+femme, séduisez-la, ayez-la, ne l'aimez pas...
+Et je me suis tu! Ma seule excuse, c'est que je
+ne la jugeais pas assez désintéressée pour entrer
+dans votre vie comme elle l'a fait... Je me disais:
+il n'a pas d'argent, il n'y a pas de danger...&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Ainsi,&nbsp;» s'écria René qui se contenait à
+peine depuis que Claude avait commencé de
+parler de Suzanne en de pareils termes, «&nbsp;vous
+croyez aux infamies que Colette m'a rapportées
+sur madame Moraines et le baron Desforges?&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Si j'y crois?&nbsp;» répondit Larcher en regardant
+son ami avec étonnement. «&nbsp;Suis-je donc
+un homme à inventer une histoire comme celle-là
+sur une femme?&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Lorsqu'on a fait la cour à cette femme,&nbsp;»
+dit le poète en prononçant ces mots très lentement,
+et leur donnant l'intonation du plus pur
+mépris, «&nbsp;et qu'elle vous a repoussé, c'est bien le
+moins pourtant qu'on la respecte!...&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Moi!&nbsp;» s'écria Claude, «&nbsp;moi! j'ai fait la
+cour à madame Moraines! Moi! moi! moi!... Je
+comprends, elle vous l'a dit...&nbsp;» Il éclata de son
+rire nerveux... «&nbsp;Quand nous racontons de ces
+traits-là dans nos pièces, on nous accuse de les
+calomnier, les gueuses! Les calomnier! Comme
+si c'était possible! Toutes les mêmes. Et vous
+l'avez crue!... Vous avez cru de moi, Claude
+Larcher, cette vilenie que je déshonorais une
+honnête femme, par vengeance d'amour-propre
+blessé? Voyons, René, regardez-moi bien en
+face. Est-ce que j'ai la figure d'un hypocrite?
+Est-ce que vous m'avez jamais connu tel? Vous
+ai-je prouvé que je vous aimais? Hé bien! Je
+vous donne ma parole d'honneur que celle-là
+vous a menti, comme Colette. Elle a voulu nous
+brouiller, comme Colette. Ah! Les scélérates!
+Et j'étais là-bas, je mourais de douleur, et pas un
+mot de pitié parce qu'entre deux baisers cette
+drôlesse, pire que les autres, m'avait accusé d'une
+saleté!... Oui, pire que les autres. Elles se vendent,
+pour du pain; et celle-là, pourquoi? Pour
+un peu de ce misérable luxe des parvenus d'aujourd'hui.&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Taisez-vous, Claude, taisez-vous,&nbsp;» dit
+René d'une voix terrible. «&nbsp;Vous me tuez.&nbsp;» Une
+tempête de sentiments s'était déchaînée en lui,
+soudaine, furieuse, indomptable. Il ne doutait
+pas que son ami ne fût sincère, et cette sincérité,
+jointe à l'accent de conviction avec lequel Claude
+avait parlé de Desforges, imposait au malheureux
+amant une vision de la fausseté de Suzanne,
+si douloureuse qu'il ne put pas la supporter. Il
+ne se possédait plus, et s'élançant sur son cruel
+interlocuteur, il le saisit par les revers de son
+veston et les lui secoua si fort qu'un parement de
+l'habit se déchira: «&nbsp;Quand on vient affirmer des
+choses pareilles à un homme sur la femme qu'il
+aime, on lui en donne des preuves, entendez-vous,
+des preuves, des preuves...&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Vous êtes fou,&nbsp;» repartit Claude en se
+dégageant, «&nbsp;des preuves, mais tout Paris vous
+en donnera, mon pauvre enfant! Ce n'est pas
+une personne, c'est dix, c'est vingt, c'est trente,
+qui vous raconteront qu'il y a sept ans les Moraines
+étaient ruinés. Qui a placé Moraines dans
+une compagnie d'assurances? Desforges. Il est
+administrateur de cette compagnie, comme il
+est administrateur du Nord, député, ancien conseiller
+d'État, que sais-je? Mais c'est un personnage
+énorme que Desforges, sans qu'il en ait
+l'air, et qui peut suffire à bien d'autres dépenses!
+Qui trouvez-vous là quand vous allez rue Murillo?
+Desforges. Quand vous rencontrez madame
+Moraines au théâtre? Desforges... Et
+vous croyez que le lascar est un homme à filer
+l'amour platonique avec cette femme jolie et
+mariée à son cocquebin de mari? C'est bon pour
+vous et moi, ces bêtises-là. Mais un Desforges!...
+Ah! çà, où avez-vous donc vos yeux et vos
+oreilles quand vous êtes chez elle?&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Je n'y suis allé que trois fois,&nbsp;» dit
+René.</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Que trois fois?&nbsp;» répéta Claude, et il
+regarda son ami. Les plaintives confidences
+d'Émilie, la veille, ne lui avaient laissé aucun
+doute sur les rapports de Suzanne et du jeune
+homme. Cette imprudente exclamation lui fit
+entrevoir quel caractère singulier ces rapports
+avaient dû revêtir. «&nbsp;Je ne vous demande rien,&nbsp;»
+continua-t-il; «&nbsp;il est arrêté que l'honneur nous
+ordonne de nous taire sur ces femmes-là, comme
+si l'honneur véritable ne consisterait pas à dénoncer
+au monde entier leur infamie. On épargnerait
+tant d'autres victimes!... Des preuves?
+Vous voulez des preuves. Mais cherchez-en vous-même.
+Je ne connais que deux moyens pour
+savoir les secrets d'une femme: ouvrir ses lettres
+ou la faire suivre. Soyez tranquille, madame
+Moraines n'écrit jamais... Faites-la filer...&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Mais c'est ignoble ce que vous me conseillez
+là!&nbsp;» s'écria le poète.</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Il n'y a rien de noble ou d'ignoble en
+amour,&nbsp;» répliqua Larcher. «&nbsp;Moi qui vous
+parle, je l'ai bien fait. Oui, j'ai mis des agents
+aux trousses de Colette!... Une liaison avec une
+coquine, mais c'est la guerre au couteau, et vous
+regardez si le vôtre est propre...&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Non, non,&nbsp;» répondit René en secouant
+la tête, «&nbsp;je ne peux pas.&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Alors, suivez-la vous-même!&nbsp;» continua
+l'implacable logicien, «&nbsp;je connais mon Desforges.
+C'est quelqu'un, ne vous y trompez pas.
+Je l'ai pioché autrefois, quand je croyais encore
+à cette sottise, l'observation, pour avoir du
+talent. Cet homme est un étonnant mélange
+d'ordre et de désordre, de libertinage et d'hygiène.
+Leurs rendez-vous doivent être réglés,
+comme tout dans sa vie: une fois par semaine et
+à la même heure, pas trop près du déjeuner, ça
+troublerait sa digestion; pas trop près du dîner,
+ça gênerait ses visites, son besigue au cercle.
+Espionnez-la donc. Avant huit jours vous saurez
+à quoi vous en tenir. Je voudrais vous dire que
+j'ai des doutes sur l'issue de cette enquête!...
+Ah! mon pauvre enfant, et c'est moi qui vous
+ai jeté dans cette fange! Vous aviez une vie si
+heureuse ici, et je suis venu vous prendre par la
+main pour vous mener dans ce monde infâme
+où vous avez rencontré ce monstre. Et si ce
+n'avait pas été celle-là, ç'aurait été une autre...
+Tous ceux que j'aime, je leur fais du mal!...
+Mais dites-moi donc que vous me pardonnez!
+J'ai besoin de votre amitié, voyez-vous. Allons,
+un bon mouvement...&nbsp;» Et comme Claude tendait
+les mains au jeune homme, ce dernier les
+prit, les serra de toute sa force et se laissa tomber
+sur un fauteuil, le même où Suzanne s'était
+assise, en fondant en larmes et s'écriant:</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Mon Dieu! que je souffre!...&nbsp;»</p>
+
+<p>Claude avait donné huit jours à son ami.
+Quatre ne s'étaient pas écoulés que René arrivait
+à l'hôtel Saint-Euverte par une fin d'après-midi,
+le visage si bouleversé que Ferdinand ne
+put se retenir d'une exclamation en lui ouvrant
+la porte:</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Mon pauvre monsieur Vincy&nbsp;» dit le
+brave domestique, «&nbsp;est-ce que vous allez être
+comme Monsieur, à vous brûler le sang?&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Mon Dieu! Que se passe-t-il?&nbsp;» s'écria
+Claude quand René entra dans le fameux
+«&nbsp;souffroir.&nbsp;» L'écrivain était assis à sa table, qui
+travaillait en fumant. Il jeta sa cigarette, et, à son
+tour, son visage exprima l'anxiété la plus vive.</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Vous aviez raison,&nbsp;» dit René d'une
+voix étranglée, «&nbsp;c'est la dernière des femmes.&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;L'avant-dernière,&nbsp;» interrompit Claude
+avec amertume, et, parodiant le mot célèbre de
+Chamfort: «&nbsp;il ne faut par décourager Colette...
+Mais qu'avez-vous fait?&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Ce que vous m'avez conseillé,&nbsp;» répondit
+René avec une âpreté d'accent singulière,
+«&nbsp;et c'est moi qui viens vous demander pardon
+d'avoir douté de vous... Oui, je l'ai épiée.
+Quelles sensations! Un jour, deux jours, trois
+jours... Rien. Elle a fait des visites, couru des
+magasins, mais Desforges est venu rue Murillo
+chacun de ces jours-là! Quand je le voyais
+entrer, du fond de mon fiacre qui stationnait au
+coin de la rue, j'avais des sueurs d'agonie...
+Enfin, aujourd'hui, à deux heures, elle sort en
+voiture. Mon fiacre la suit. Après deux ou trois
+courses, sa voiture arrête devant Galignani, vous
+savez, le libraire anglais, sous les arcades de la
+rue de Rivoli. Elle en descend. Je la vois qui
+parle à son cocher, et le coupé qui repart à vide.
+Elle marche quelques pas sous les arcades. Elle
+avait une toilette sombre.&mdash;Si je la lui connais,
+cette toilette!...&mdash;Mon cœur battait.
+J'étais comme fou. Je sentais que je touchais à
+une minute décisive. Je la vois qui disparaît sous
+une porte cochère. J'entre derrière elle. Je me
+trouve dans une grande cour avec une espèce de
+passage à l'autre extrémité. La maison avait une
+autre sortie rue du Mont-Thabor. Je fouille du
+regard cette dernière rue... Non. Elle n'aurait pas
+eu le temps de filer... À tout hasard, je m'installe,
+surveillant la porte. Si elle avait là un
+rendez-vous, elle ne sortirait point par où elle
+était entrée. J'ai attendu une heure et quart dans
+une boutique de marchand de vins, juste en face.
+Au bout de ce temps, je l'ai vue reparaître, un
+double voile sur la figure... Ah! ce voile et cette
+démarche! C'est comme la robe, je les connais
+trop pour m'y tromper... Elle était sortie, elle, par
+la rue du Mont-Thabor. Son complice devait
+s'échapper par la rue de Rivoli. J'y cours. Après
+un quart d'heure, la porte s'ouvre et je me trouve
+face à face, vous devinez avec qui?... Avec Desforges!
+Cette fois, je la tiens, la preuve!... Ah!
+la coquine!...&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Mais non! Mais non!&nbsp;» répondit Claude,
+«&nbsp;c'est une femme, et toutes se valent. Voulez-vous
+que je vous rende confidence pour confidence,
+c'est-à-dire horreur pour horreur? Vous
+savez comme Colette me traitait quand je lui
+mendiais un peu de pitié? Je l'ai battue, l'autre
+soir, comme un portefaix, et voici ce qu'elle
+m'écrit. Tenez...&nbsp;» et il tendit à son ami un
+billet qu'il avait, ouvert devant lui, sur sa table.
+René le prit machinalement, et il put lire les lignes
+suivantes:</p>
+
+<hr style="width: 18%;" />
+
+<p class="tocright">
+Deux heures du matin.<br />
+</p>
+
+<p>Tu n'es pas venu, m'amour, et je t'ai attendu
+jusqu'à maintenant. Je t'attendrai encore aujourd'hui
+toute la journée, et ce soir, chez moi,
+depuis l'heure où je rentrerai du théâtre. Je suis
+de la première pièce et je me dépêcherai. Je t'en
+supplie, viens m'aimer. Pense à ma bouche. Pense
+à mes cheveux blonds. Pense à nos caresses.
+Pense à celle qui t'adore, qui ne peut se consoler
+de t'avoir fait de la peine et qui te veut,
+comme elle t'aime&mdash;follement,</p>
+
+<p class="tocright">
+Ta petite <span class="smcap">Colette</span>.<br />
+</p>
+
+<hr style="width: 18%;" />
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Pour une lettre d'amour, c'est une lettre
+d'amour, hein?&nbsp;» dit Larcher avec une espèce
+de joie féroce. «&nbsp;C'est plus cruel que le reste,
+d'être aimé ainsi, parce que l'on s'est conduit
+comme un Alphonse! Mais, je n'en veux plus,
+ni d'elle, ni d'aucune autre... Je hais l'amour
+maintenant, et je vais m'amputer le cœur. Faites
+comme moi.&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Est-ce que je le peux?&nbsp;» répondit René.
+«&nbsp;Non! Vous ne savez pas ce que cette femme
+était pour moi!...&nbsp;» Et tout d'un coup, s'abandonnant
+à toutes les fureurs de la passion qui
+grondaient en lui, il commença de gémir, la
+face convulsée, versant des pleurs, tordant ses
+mains. «&nbsp;Vous ne le savez pas, ni combien je
+l'ai aimée, ni combien j'ai cru en elle, ni ce que
+je lui ai sacrifié! Et puis cette chose hideuse,
+elle, dans les bras de ce Desforges! Ah!...&nbsp;»&mdash;et
+il fut comme secoué par une nausée. «&nbsp;Elle
+m'aurait trompé avec un autre seulement, avec
+un homme à qui je pourrais penser avec haine,
+avec rage,&mdash;mais sans ce dégoût... Voyez, je ne
+peux même pas être jaloux de celui-là...&mdash;Pour
+de l'argent! Pour de l'argent!...&nbsp;» Et se levant et
+serrant le bras de Claude avec frénésie: «&nbsp;Il est
+administrateur du Nord, vous me l'avez dit...
+Hé! bien! savez-vous ce qu'elle m'a proposé
+l'autre jour?... De me faire gagner de l'argent
+d'après ses conseils... Moi aussi, j'aurais été
+entretenu par le baron... C'est tout naturel,
+n'est-ce pas, que le vieux paie tout, et la
+femme, et le mari, et l'amant de cœur!&mdash;Ah!
+si je pouvais!... Elle va être à l'Opéra ce soir:
+si j'y allais? Si je la prenais par les cheveux et si
+je lui crachais au visage, là, devant son monde,
+en leur criant à tous qu'elle est une fille, la plus
+dégradée, la plus malpropre des filles?...&nbsp;» Puis
+se laissant retomber sur sa chaise et fondant en
+larmes: «&nbsp;Elle m'a pris... si vous aviez vu, heure
+par heure!... Vous m'aviez bien dit de me méfier
+des femmes! Mais quoi! Vous aimiez une
+Colette, une actrice, une créature qui avait eu
+des amants avant vous! Au lieu qu'elle!... Il
+n'y a pas une ligne de son visage qui ne jure
+que c'est impossible, que j'ai rêvé... C'est comme
+si j'avais vu mentir les anges... Oui, je tiens la
+preuve, la preuve certaine... Elle descendait ce
+trottoir de la rue du Mont-Thabor, avec ce même
+pas... Pourquoi ne lui ai-je pas couru dessus, là,
+dans cette rue, au seuil de cette porte infâme? Je
+l'aurais étranglée de mes mains, comme une bête...
+Ah! Claude, mon bon Claude! et moi qui ai
+pu vous en vouloir à cause d'elle!... Et l'autre!
+J'ai marché sur le plus noble cœur, je l'ai piétiné,
+pour aller vers ce monstre!... Ce n'est
+que justice, j'ai tout mérité!... Mais qu'est-ce
+qu'il y a donc dans la nature qui puisse produire
+de pareils êtres?...&nbsp;»</p>
+
+<p>Longtemps, longtemps, cette lamentation continua.
+Claude l'écoutait, la tête appuyée sur sa
+main, sans rien répondre. Il avait souffert, et il
+savait que de crier sa souffrance soulage. Il plaignait
+le malheureux enfant qui sanglotait, de
+tout son cœur, et l'analyste lucide qui était en
+lui ne pouvait se retenir d'observer la différence
+entre la sorte de désespoir propre au poète et
+celui qu'il avait éprouvé lui-même, tant de fois,
+dans des circonstances semblables. Il ne se souvenait
+pas d'avoir jamais, même à ses pires
+heures, agonisé ainsi sans se regarder mourir, au
+lieu que René lui donnait le spectacle d'une créature
+vraiment jeune et sincère, qui ne tient pas
+un miroir à la main pour y étudier ses larmes.
+Ces étranges réflexions sur la diversité de la forme
+des âmes, ne l'empêchèrent pas d'avoir mieux
+qu'une sympathie, une émotion profonde dans
+la voix, pour reprendre enfin, lorsque René s'arrêta
+de sa plainte:</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Notre cher Henri Heine l'a dit: L'amour,
+c'est la maladie secrète du cœur... Vous en êtes
+à la période d'invasion... Voulez-vous le conseil
+d'un vétéran du lazaret? Bouclez votre malle et
+mettez des lieues et des lieues entre vous et cette
+Suzanne... Un joli nom et bien choisi! Une Suzanne
+qui se ferait payer par ses vieillards!... À
+votre âge, vous guérirez vite... J'ai bien guéri,
+moi. Si je sais comment et quand, par exemple!...
+J'en suis encore stupéfié... Mais voilà trois jours
+que je n'aime plus Colette!... En attendant, je
+ne veux pas vous laisser seul; venez dîner avec
+moi. Nous boirons sec et nous ferons de l'esprit.
+Cela venge des misères du cœur...&nbsp;»</p>
+
+<p>René était tombé, au sortir de sa lamentation,
+dans cette espèce de coma moral qui succède aux
+grands éclats de douleur. Il se laissa conduire,
+comme un halluciné, par la rue du Bac, puis la
+rue de Sèvres et le boulevard, jusqu'à ce restaurant
+Lavenue qui fait le coin de la gare Montparnasse,
+et que hantèrent longtemps plusieurs
+peintres et sculpteurs célèbres de notre époque.
+Les deux écrivains s'installèrent dans un cabinet
+particulier que désigna Claude, et sur la glace
+duquel il retrouva vite le nom de Colette,
+gravé gauchement entre des vingtaines d'autres.
+Il montra ce souvenir d'anciennes soirées à son
+ami, puis, se frottant les mains et répétant: «&nbsp;Il
+faut ironiser son passé,&nbsp;» il ordonna un menu
+des plus compliqués, il demanda deux bouteilles
+du Corton le plus vieux, et, durant tout le dîner,
+il ne cessa d'émettre ses théories sur les femmes,
+tandis que son compagnon mangeait à peine et
+regardait dans son souvenir le divin visage
+auquel il avait tant cru! Était-ce bien possible
+qu'il ne rêvât point, que sa Suzanne fût une de
+celles dont Claude parlait avec tant de mépris?</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Surtout,&nbsp;» disait ce dernier, «&nbsp;ne vous
+vengez pas. La vengeance sur l'amour, voyez-vous,
+c'est comme de l'alcool sur du punch qui
+brûle. On s'attache aux femmes par le mal
+qu'on leur fait, autant que par celui qu'elles nous
+font. Imitez-moi, pas le moi d'autrefois, celui
+d'aujourd'hui, qui boit, qui mange, qui se moque
+de Colette, comme Colette s'est moquée de
+lui. L'absence et le silence, voilà l'épée et le
+bouclier dans cette bataille. Colette m'écrit, je
+ne lui réponds pas. Elle est venue rue de Varenne.
+Porte close. Où je suis? Ce que je fais?
+Elle n'en sait rien. Voilà qui les enrage plus que
+tout le reste. Une supposition. Vous partez
+demain matin pour l'Italie, l'Angleterre, la Hollande,
+à votre choix. Suzanne est là, qui vous
+croit en train de communier pieusement sous les
+espèces de ses mensonges, et vous êtes, vous, dans
+votre angle de wagon, à regarder fuir les fils du
+télégraphe et à vous dire:&mdash;À deux de jeu, mon
+ange.&mdash;Et puis, dans trois jours, dans quatre
+ou dans cinq, l'ange commence à s'inquiéter. Il
+envoie un domestique, avec un billet, rue Coëtlogon.
+Et le domestique revient:&mdash;M. Vincy
+est en voyage!&mdash;En voyage?... Et les jours se
+succèdent, et M. Vincy ne revient pas, il n'écrit
+pas, il est heureux ailleurs. Que je voudrais être
+là, pour voir la tête du Desforges, quand elle
+passera sur lui sa colère. Car avec ces équitables
+personnes, c'est toujours à celui qui reste de payer
+pour celui qui s'en va. Mais qu'avez-vous?...&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Rien,&nbsp;» dit René à qui Claude venait
+de faire mal en prononçant le nom haï du baron,
+«&nbsp;je pense que vous avez raison, et je quitterai
+Paris demain sans la revoir...&nbsp;»</p>
+
+<p>C'est sur une phrase pareille que les deux
+amis se séparèrent. Claude avait voulu reconduire
+son ami jusqu'à la rue Coëtlogon. Il lui
+serra la main devant la grille, en lui répétant:</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;J'enverrai Ferdinand dès le matin s'informer
+de l'heure où vous partez. Le plus tôt sera le
+mieux, et sans la revoir, surtout, sans la revoir!&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Soyez tranquille,&nbsp;» répondit René.</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Le pauvre enfant!&nbsp;» songea Claude en
+remontant la rue d'Assas. Il marchait lentement
+du côté des fiacres qui stationnent le long de
+l'ancien couvent des Carmes, au lieu de reprendre
+le chemin de sa propre maison. Il se retourna
+pour vérifier si réellement son compagnon avait
+disparu. Il s'arrêta quelques minutes, en proie à
+une visible hésitation. Il regarda le cadran de la
+guérite de l'inspecteur, et put y voir que l'aiguille
+marquait dix heures un quart.</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Le théâtre commence à huit heures et
+demie, le temps de changer de costume...
+Bah!&nbsp;» continua-t-il tout haut en se parlant à
+lui-même... «&nbsp;Je serais trop bête de manquer
+une nuit pareille... Cocher, cocher,&nbsp;» et il réveilla
+l'homme endormi sur le siège du fiacre dont le
+cheval lui avait semblé le plus rapide, «&nbsp;rue de
+Rivoli, au coin de la statue de Jeanne d'Arc, et
+allez bon train.&nbsp;»</p>
+
+<p>Le fiacre détala et croisa le coin de la rue
+Coëtlogon. «&nbsp;Il pleure maintenant,&nbsp;» se dit
+Claude, «&nbsp;s'il me voyait, tout de même, aller chez
+Colette!...&nbsp;» Il ne se doutait guère qu'à peine
+rentré chez lui, le jeune homme avait demandé à
+sa sœur stupéfiée qu'on lui préparât son costume
+de soirée. La pauvre Émilie voulut l'interroger;
+elle fut accueillie par un «&nbsp;je n'ai pas le temps
+de causer...&nbsp;» si sec et si dur qu'elle n'osa pas
+insister. C'était un vendredi, et René, comme il
+l'avait dit à Claude, savait que Suzanne était
+maintenant à l'Opéra. Il avait calculé que c'était
+sa soirée de quinzaine. Pourquoi l'idée de la
+revoir sans plus tarder, s'était-elle emparée de
+lui, avec tant de force, qu'il bouscula sa sœur tour
+à tour et Françoise? Allait-il réaliser sa menace
+et insulter sa perfide maîtresse en public? Ou
+bien voulait-il repaître ses yeux de cette beauté
+si menteuse, une dernière fois avant son départ?
+Il avait pu, l'autre semaine, quand il courait au
+Gymnase après l'entretien avec Colette, se raisonner
+et discuter son soudain projet. L'analogie
+extérieure de cette démarche avec celle d'aujourd'hui
+lui fit mieux sentir, tandis que la voiture
+l'emportait vers l'Opéra, combien tout avait
+changé en lui et autour de lui, et en si peu de
+temps. Avec quelle espérance il se rendait au
+théâtre alors, et maintenant sur quelle pensée
+de désespoir! Et pourquoi cette démarche?... Il
+se posa cette question en gravissant l'escalier,
+mais il se sentait poussé par une force supérieure
+à tout calcul, à tout désir. Depuis qu'il avait vu
+Suzanne entrer dans la maison de la rue du Mont-Thabor
+et en sortir, il agissait comme un automate.
+Lorsqu'il s'assit dans son fauteuil d'orchestre,
+le ballet de <i>Faust</i>, que l'on donnait ce
+soir-là, était sur le point de s'achever. La première
+impression de la musique sur ses nerfs
+tendus fut un attendrissement presque morbide;
+des larmes affluèrent à ses yeux, si abondantes
+qu'elles brouillaient le verre de sa lorgnette,
+quand il la braqua sur la portion de la salle où
+se trouvait la baignoire de Suzanne,&mdash;cette baignoire
+où elle lui était apparue si divinement
+pudique et jolie au lendemain de la soirée
+chez la comtesse Komof, ni plus pudique ni
+plus jolie que maintenant... Elle se tenait sur
+le devant, dans une toilette bleue cette fois,
+avec des perles autour de son cou délicat et des
+diamants dans ses cheveux blonds. Une autre
+femme, que René n'avait jamais vue, était assise
+auprès d'elle, brune toute en blanc et parée de
+bijoux. Trois hommes s'apercevaient dans l'ombre
+de la loge. L'un était inconnu du poète, les deux
+autres étaient Moraines et Desforges. Oui, le malheureux
+les tenait tous les trois sous ses yeux: cette
+femme vendue à ce viveur âgé, et ce mari qui en
+profitait.&mdash;Du moins, René le croyait ainsi.&mdash;Ce
+tableau d'infamie changea son attendrissement
+en fureur. Tout se réunissait pour l'affoler: l'indignation
+de rencontrer tant de grâce idéale sur
+le visage de cette Suzanne qui, cette après-midi
+encore, s'échappait, furtive, d'un rendez-vous
+immonde, la jalousie physique, portée à
+son comble par la présence du rival heureux,
+enfin une espèce d'impuissante humiliation à
+retrouver cette perfide maîtresse, heureuse, admirée,
+dans l'éclat de sa royauté mondaine,
+tandis qu'il était là, lui, sa victime, à mourir
+de douleur, sans l'avoir châtiée!</p>
+
+<p>Le ballet fini, et quand l'entr'acte commença,
+René en était arrivé à cette crise de la colère que
+le langage quotidien appelle si justement la rage
+froide. Durant ces minutes-là, et par un contraste
+analogue à celui qui s'observe dans certains
+accès de folie lucide, la frénésie de l'âme s'accompagne
+d'une complète domination des nerfs.
+L'homme peut aller et venir, sourire et causer,
+il a toutes les apparences du calme, et, au dedans
+de lui, c'est un tourbillon d'idées meurtrières.
+Les pires audaces alors semblent toutes naturelles,
+et aussi les pires cruautés. Une idée avait
+traversé le cerveau du poète: aller dans cette
+loge où trônait madame Moraines, et lui dire
+tout son mépris! Comment? Il ne s'en inquiétait
+guère. Ce qu'il savait, c'est qu'il lui fallait se
+soulager, quoi qu'il dût en résulter. En suivant le
+couloir, à ce moment rempli d'élégants de tous
+âges, il était à ce point aliéné de lui-même, qu'il
+heurta plusieurs personnes sans seulement y prendre
+garde ni prononcer un mot d'excuse. Il demanda
+enfin à l'ouvreuse de lui indiquer la sixième
+baignoire à partir de l'avant-scène à droite.</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Celle de M. le baron Desforges?&nbsp;»
+dit cette femme.</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Parfaitement,&nbsp;» répondit-il «&nbsp;il paie aussi
+le théâtre,&nbsp;» pensa-t-il, «&nbsp;c'est trop naturel!...&nbsp;»
+Mais déjà on lui avait ouvert la porte, il avait
+traversé le petit salon qui précédait la loge proprement
+dite, il voyait Moraines se retourner,
+lui sourire avec sa franche et simple physionomie,
+et l'excellent homme lui secouait la main à
+l'anglaise, en lui disant, comme s'ils fussent
+habitués à se rencontrer chaque jour:</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Vous allez bien?...&nbsp;» Et, interpellant
+sa femme qui avait aperçu René sans que rien,
+sur son visage, marquât le moindre étonnement:
+«&nbsp;Ma bonne amie,&nbsp;» fit-il, «&nbsp;Monsieur Vincy...&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Mais je n'ai pas oublié Monsieur,&nbsp;» répondit
+Suzanne en saluant le visiteur d'une gracieuse
+inclinaison de la tête, «&nbsp;bien qu'il paraisse, lui,
+m'avoir oubliée...&nbsp;»</p>
+
+<p>La parfaite aisance avec laquelle cette phrase
+fut prononcée, le sourire qui la souligna, l'obligation
+honteuse de serrer la main à ce mari
+qu'il considérait comme un souteneur légal, et
+de saluer le baron Desforges en même temps
+que les autres personnes présentes dans la loge,
+tous ces petits détails contrastaient trop fortement
+avec la fièvre intérieure du jeune homme
+pour qu'il n'en demeurât pas, quelques minutes,
+comme déconcerté. La vie mondaine est ainsi.
+Des scènes tragiques s'y produisent, mais sans
+éclat et parmi les fausses amabilités des conversations,
+les habituels compromis des manières et
+le futil décor du plaisir, Moraines avait offert
+un siège à René derrière Suzanne, et celle-ci le
+questionnait sur ses goûts musicaux, avec autant
+d'apparente indifférence que si cette visite n'eût
+pas eu pour elle une signification redoutable.
+Desforges et Moraines causaient avec l'autre,
+dame. René les entendait faire des remarques
+sur la composition de la salle. Il n'était pas habitué,
+lui, à cette maîtrise de soi qui permet aux
+femmes du monde de parler chiffons ou musique
+avec une dévorante anxiété au fond de leur cœur.
+Il balbutiait des réponses aux phrases de Suzanne,
+sans comprendre lui-même ce qu'il disait. À une
+seconde, et comme elle se penchait un peu de
+son côté, il respira le parfum d'héliotrope qu'elle
+employait d'ordinaire. Cette impression remua
+en lui le souvenir des baisers qu'il lui avait
+donnés. Il osa enfin la regarder. Il vit ces
+lèvres sinueuses, ce teint rosé, ces prunelles
+bleues, ces cheveux blonds, ces épaules et cette
+gorge où sa bouche avait erré, dont ses mains
+retenaient dans leur paume la forme divine. Ses
+yeux exprimèrent alors une sorte de sauvage délire
+dont madame Moraines eut presque peur. Elle
+avait bien compris, rien qu'à l'apparition du jeune
+homme, qu'il se passait quelque chose d'extraordinaire;
+mais elle était sous le regard de Desforges,
+et il s'agissait de ne pas commettre une seule
+faute. D'autre part, la moindre imprudence de
+René pouvait la perdre. Toute sa vie dépendait
+d'un geste, d'un mot du jeune homme, et elle le
+savait si instinctif qu'il était capable de prononcer
+ce mot, de faire ce geste! Elle prit l'éventail
+et le mouchoir de dentelle qu'elle avait
+posés sur le devant de la loge, et elle se leva en
+passant sa main sur son front:</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;J'ai trop chaud ici,&nbsp;» fit-elle, en s'adressant
+au poète qui s'était levé en même temps
+qu'elle... «&nbsp;Voulez-vous venir dans le petit salon,
+nous y serons mieux pour causer.&nbsp;»</p>
+
+<p>Quand ils furent assis tous deux sur le canapé
+de cette étroite antichambre, elle lui dit à voix
+haute:</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Y a-t-il longtemps que vous n'avez vu
+notre amie madame Komof?&nbsp;» Puis, à voix basse:
+«&nbsp;Qu'as-tu, mon amour? Que se passe-t-il?&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Il y a,&nbsp;» répondit René en étouffant sa
+voix, «&nbsp;que je sais tout, et que je suis venu vous
+dire que vous êtes la dernière des femmes... Ce
+n'est pas la peine de me répondre... Je sais tout,
+vous dis-je, je sais à quelle heure vous êtes allée
+dans la maison de la rue du Mont-Thabor et à
+quelle heure vous en êtes sortie, et qui vous y avez
+retrouvé... Ne mentez pas; j'étais là, je vous ai
+vue. C'est la dernière fois que je vous parle,
+mais vous entendez: vous êtes une misérable,
+une misérable...&nbsp;»</p>
+
+<p>Suzanne s'éventait tandis qu'il lui jetait ces
+phrases terribles. L'émotion du coup qu'elles
+lui portaient ne l'empêcha pas de sentir qu'il
+fallait à tout prix couper court à cette scène
+avec cet amant affolé, qui visiblement ne se
+possédait plus. Elle se pencha du côté de la loge
+et elle appela son mari:</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Paul,&nbsp;» dit-elle, «&nbsp;voyez donc si la voiture
+est avancée... Je ne sais pas ce que j'ai, si c'est
+la chaleur de la salle, mais je viens d'avoir un
+étourdissement... Vous m'excuserez, monsieur
+Vincy?&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;C'est extraordinaire,&nbsp;» disait Moraines au
+poète, qui dut sortir de la loge avec le mari,
+«&nbsp;elle avait été si gaie ce soir... Mais ces salles de
+théâtre sont trop mal aérées... Elle aura été désolée
+de n'avoir pu causer avec vous davantage, elle
+admire tant votre talent! Revenez nous voir...
+À bientôt, cher monsieur...&nbsp;»</p>
+
+<p>Et il secoua de nouveau avec sa force habituelle
+la main du jeune homme, qui le regarda
+disparaître du côté du vestibule où se tenaient
+les valets de pied attendant leurs maîtres. Les
+premières mesures du cinquième acte de <i>Faust</i>
+commençaient à se faire entendre. Il eut un
+nouvel accès de rage qui se soulagea par ce mot
+jeté presque à voix haute dans le couloir, maintenant
+désert:</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Ah! Je me vengerai!&nbsp;»</p>
+
+
+
+<hr style="width: 33%;" />
+<h2><a name="XVIII" id="XVIII"></a>XVIII</h2>
+
+<h2>LE PLUS HEUREUX DES QUATRE</h2>
+
+
+<p>Suzanne connaissait trop bien le coup
+d'œil du baron Desforges pour s'imaginer
+que la scène de la loge lui eût
+échappé tout entière. Qu'en avait-il saisi? Que
+pensait-il? C'étaient pour elle deux questions
+d'une importance capitale. Il lui fut impossible
+d'y répondre durant les minutes qu'ils mirent, elle
+appuyée à son bras et lui la soutenant comme
+s'il l'eût réellement crue souffrante, depuis la
+baignoire jusqu'au bas de l'escalier qui donne
+sur le portique réservé aux voitures. Le visage du
+baron était demeuré impénétrable. Elle-même
+ne se sentait pas la force d'employer ses facultés
+habituelles d'observation. La comédie de son
+malaise n'avait été qu'à moitié jouée, tant le
+coup subit de cet entretien avec René l'avait
+frappée d'épouvante et aussi de douleur. Elle
+avait pu craindre que le jeune homme, évidemment
+hors de lui, ne fît un éclat et ne la perdît
+à jamais. En même temps, sa passion très sincère,
+très vivante, avait saigné de ce terrible
+outrage et de cette découverte plus terrible
+encore. Tandis que, relevant sa robe à traîne,
+elle assurait sur les marches ses souliers de satin
+bleu, elle était secouée d'un frisson, comme il
+arrive au sortir d'un mortel danger que l'on a eu
+pourtant le courage de braver. Elle souriait à
+demi, avec des lèvres frémissantes dans un visage
+qu'envahissait la pâleur. Ce fut un véritable soulagement
+pour elle que de s'asseoir dans l'angle
+de son coupé où son mari prit place auprès d'elle.
+Devant lui, du moins, elle n'avait pas besoin de
+se dominer. Au moment où le cheval partit, elle
+se pencha, comme pour un dernier salut. La clarté
+d'un bec de gaz portait en plein sur le masque
+du baron qui exprimait maintenant sa vraie pensée.
+Suzanne ne s'y méprit pas une seconde:</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Il sait tout...&nbsp;» dit-elle. «&nbsp;Que devenir?...&nbsp;»</p>
+
+<p>Le coupé avait disparu depuis un instant que
+Desforges était encore là, qui tiraillait sa moustache,&mdash;signe
+chez lui d'une préoccupation
+extrême. Comme il faisait beau, il n'avait pas
+commandé sa voiture. C'était son habitude, par
+les temps secs, de marcher jusqu'à son cercle
+favori, rue Boissy-d'Anglas, depuis l'endroit où
+il avait passé la soirée, même quand cet endroit
+était un petit théâtre situé à l'autre extrémité des
+boulevards. Tout en fumant son cigare, le troisième
+de la journée,&mdash;le docteur Noirot n'en
+permettait pas davantage,&mdash;il aimait à traverser
+Paris, son Paris qu'il se piquait avec raison de
+connaître et de goûter comme personne. Ce
+n'était pas un cosmopolite que Desforges, il avait
+en horreur les voyages, ce qu'il appelait «&nbsp;la vie
+de colis.&nbsp;» Cette promenade à pied le soir, c'était
+son délice. Il en profitait pour «&nbsp;faire sa caisse,&nbsp;»&mdash;c'était
+un de ses mots,&mdash;pour repasser en esprit
+les divers incidents de la journée, et mettre en
+parallèle ses recettes d'un côté, ses dépenses de
+l'autre: «&nbsp;Avoir fait du massage, de l'escrime, du
+cheval le matin...&nbsp;» Colonne des recettes, c'était
+emmagasiner de la santé. «&nbsp;Avoir bu du bourgogne
+à dîner, ou du porto rouge, son péché mignon,
+ou mangé des truffes, ou aimé Suzanne...&nbsp;»
+Colonne des dépenses... Quand il s'était permis
+un petit excès contraire aux règles très réfléchies
+de sa conduite, il pesait avec soin le pour et le
+contre, et il concluait par un «&nbsp;ça valait&nbsp;» ou «&nbsp;ça
+ne valait pas la peine...&nbsp;» motivé comme un arrêt
+de justice. Et puis ce Paris, où il habitait depuis
+sa plus lointaine enfance, lui était toujours une
+occasion de souvenir. Le cynisme se joignait en
+lui à la finesse, et il ne pratiquait pas que l'épicuréisme
+des sens. Il professait l'art de jouir des
+bonnes heures en se les rappelant. Dans telle maison,
+il avait eu des rendez-vous avec une charmante
+maîtresse; telle autre lui remémorait des dîners
+exquis en compagnie fine. «&nbsp;Il faut se faire quatre
+estomacs, comme les bœufs, pour ruminer,&nbsp;» disait-il,
+«&nbsp;ils n'ont que cela de bon, je le leur ai
+pris.&nbsp;» Mais quand la voiture des Moraines fut partie,
+par ce soir de mois de mai qui était pourtant
+bien tiède, bien doux, et quoique la journée eût
+été pour lui particulièrement heureuse jusqu'à la
+visite de René Vincy dans la baignoire, il commença
+sa promenade sur les impressions les plus
+tristes et les plus amères. Suzanne ne s'y était
+pas méprise. Il savait tout. Cette entrée du poète
+l'avait saisi d'autant plus, que, cette après-midi
+même, en sortant de la maison de ses rendez-vous
+par la rue de Rivoli, il s'était trouvé nez à nez
+avec le jeune homme qui l'avait regardé fixement:
+«&nbsp;Où diable ai-je vu cette figure-là?&nbsp;»
+s'était vainement demandé Desforges. «&nbsp;Où
+avais-je la tête?&nbsp;» s'était-il dit quand Paul
+Moraines avait nommé René Vincy à Suzanne.
+Tout de suite, à la physionomie du visiteur, il
+avait flairé un mystère. Quand Suzanne avait
+passé dans l'arrière-salon, il s'était placé de
+manière à suivre l'entretien du coin de l'œil. Sans
+entendre ce que disait le poète, il avait deviné à
+l'expression de ses yeux, aux plis de son front,
+au geste de sa main, qu'il faisait une scène à
+Suzanne. La fausse indisposition de cette dernière
+ne l'avait pas dupé un quart de minute. Il
+était de ceux qui ne croient aux migraines des
+femmes que sous bénéfice d'inventaire. Le tremblement
+de la main de sa maîtresse sur son bras,
+en descendant l'escalier, avait achevé de le convaincre;
+et, maintenant, en traversant la place
+de l'Opéra, au lieu de s'extasier comme d'ordinaire
+sur la vaste perspective de l'avenue éclairée
+depuis peu à l'électricité ou sur la façade du
+théâtre qu'il déclarait préférer à toutes les Notre-Dame,
+il se formulait à lui-même les vérités les
+plus mortifiantes.</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;J'ai été mis dedans,&nbsp;» se disait-il, «&nbsp;à mon
+âge! Voilà qui est un peu fort... et pour qui?&nbsp;»
+Toutes les circonstances se combinaient pour lui
+rendre cette humiliation plus cruelle: la perfection
+de ruse avec laquelle Suzanne l'avait trompé,
+sans qu'il pût concevoir un soupçon, un seul;&mdash;la
+soudaineté foudroyante de la découverte;&mdash;la
+qualité de son rival enfin, un petit jeune
+homme, un écrivailleur de hasard! Vingt détails
+lui revenaient, pêle-mêle, et les uns plus désolants
+que les autres: la piteuse et gauche mine qu'il
+avait trouvée au poète lors de leur unique rencontre,
+le lendemain de la soirée à l'hôtel Komof;
+des rêveries de Suzanne, depuis inexplicables, et
+auxquelles il avait pris à peine garde, des allusions
+faites par elle à des visites du matin chez
+le dentiste, au Louvre ou au Bon-Marché. Et il
+avait tout avalé, lui, le baron Desforges! «&nbsp;J'ai
+été trop bête!&nbsp;» se répéta-t-il à voix haute. «&nbsp;Mais
+comment a-t-elle pu?...&nbsp;» Ce qui achevait de
+l'accabler, c'était de ne pas comprendre la façon
+dont elle s'y était prise, même à cet instant où
+l'attitude de René dans la loge ne lui laissait
+aucun doute. Non, il n'y avait pas de doute
+possible. Pour qu'il se fût permis cette scène, et
+que Suzanne l'eût prise de la sorte, il fallait
+qu'elle fût sa maîtresse. «&nbsp;Mais comment?&nbsp;» se
+demandait-il, «&nbsp;elle ne l'a pas reçu chez elle, je
+l'aurais su par Paul. Elle ne l'a pas vu dans le
+monde. Il ne va nulle part...&nbsp;» Il dit encore une
+fois: «&nbsp;J'ai été trop bête!...&nbsp;» Et il ressentit un
+véritable mouvement de colère contre celle qui
+était la cause du trouble pénible auquel il était
+en proie. Il avait dépassé le café de la Paix, et il
+dut écarter deux femmes qui l'abordaient avec
+des discours infâmes. «&nbsp;Ma foi,&nbsp;» se dit-il, «&nbsp;elles
+se valent toutes!...&nbsp;» Il fit encore quelques pas
+et s'aperçut qu'il avait laissé son cigare s'éteindre.
+Il le jeta d'un geste presque violent: «&nbsp;Et les
+cigares sont comme les femmes...&nbsp;» Puis il
+haussa les épaules, en constatant ce mouvement
+de puérile humeur: «&nbsp;Frédéric, mon ami,&nbsp;» lui
+murmura la voix intérieure, «&nbsp;vous avez été une
+bête et vous continuez...&nbsp;» Il tira un second cigare
+de son étui, le fit craquer à son oreille, et avisa
+un bureau de tabac où l'allumer. Le Havane se
+trouvait par hasard être délicieux. Le baron en
+aspira la fumée en connaisseur: «&nbsp;J'avais tort,&nbsp;»
+pensa-t-il, «&nbsp;voilà qui ne trompe pas...&nbsp;»</p>
+
+<p>Cette sensation agréable commença de changer
+le cours de ses idées. Il regarda autour de
+lui. Il était en ce moment presque à l'extrémité
+du boulevard. Les passants allaient et venaient,
+comme en plein jour. Les voitures filaient, rapides.
+Le gaz éclairait d'une manière presque fantastique
+les feuillages nouveaux des arbres. À droite, au
+fond, la Madeleine dressait sa masse sombre, et le
+ciel bleuissait, plein d'étoiles. Ce tableau parisien
+amusa les yeux du baron qui reprit ses réflexions
+avec un esprit un peu plus rasséréné; «&nbsp;Ah! çà,&nbsp;»
+se demanda-t-il, «&nbsp;serais-je jaloux?&nbsp;» Il lui arrivait
+d'ordinaire, quand on citait devant lui un
+exemple de cette triste passion, de hocher la tête
+et de dire: «&nbsp;On fait la cour à votre maîtresse...
+Mais c'est un hommage rendu à votre bon goût.&nbsp;»&mdash;«&nbsp;Moi,
+jaloux! Ce serait complet!&nbsp;» Quand
+nous nous sommes dressés à jouer dans le monde
+un certain personnage, pendant des années,
+nous le jouons aussi pour nous tout seuls, et en
+tête à tête avec nous-mêmes. Desforges eut honte
+de cette faiblesse,&mdash;comme un officier, envoyé
+en mission, la nuit, en temps de guerre,
+rougit d'avoir peur, et refuse d'admettre en
+lui cette sensation: «&nbsp;Ce n'est pas vrai,&nbsp;» se répondit
+le baron à lui-même, «&nbsp;je ne suis pas
+jaloux.&nbsp;» Il ramassa toute sa pensée et se figura
+Suzanne entre les bras de René. Il eut un léger
+chatouillement de vanité heureuse à constater
+que cette image, si elle ne lui était pas agréable,
+ne lui donnait pas non plus cette crise de souffrance
+aiguë qui est la jalousie. Par contraste, il
+revit l'entrée du poète dans la loge, son visage
+altéré, l'indomptable frénésie de douleur dont
+frémissait tout son être. C'était là un vrai jaloux,
+et dans la pleine crise de la funeste manie. L'antithèse
+entre le calme relatif qu'il venait de constater
+en lui et le désespoir de son rival, fut une
+telle flatterie pour l'orgueil du baron qu'il eut une
+seconde de réelle volupté. Il se surprit à prononcer
+son mot familier, celui qu'il tenait de son
+père, l'habile spéculateur, qui le tenait lui-même
+de sa mère, une belle et forte Normande associée
+à la fortune du premier baron Desforges, le
+préfet du grand empereur: «&nbsp;De la jugeotte!...&nbsp;»&mdash;«&nbsp;Et
+pourquoi serais-je jaloux? En quoi Suzanne
+m'a-t-elle trompé? Est-ce que j'attendais
+d'elle un amour comme cela qu'a dû rêver ce benêt
+de poète? À cinquante ans passés, que lui demandais-je?
+D'être aimable? Elle l'a été. De me
+faire un intérieur à côté du mien, de quoi tuer
+mes soirées? Elle me l'a fait. Hé bien! alors?...
+Elle a rencontré un garçon jeune, robuste, qui ne
+se ménage pas, avec une peau fraîche et qui sent
+bon, une jolie bouche. Elle se l'est payé. Elle ne
+pouvait cependant pas me demander de le lui
+offrir... Mais de nous deux, le cocu, c'est lui!...&nbsp;»
+Il était devant la porte de son cercle quand il se
+formula cette conclusion à la gauloise. La brutalité
+du mot qui lui était venu à l'esprit le soulagea une
+seconde. «&nbsp;C'est égal,&nbsp;» pensa-t-il, «&nbsp;que dirait
+Crucé?&nbsp;» L'adroit collectionneur lui avait autrefois
+vendu un faux tableau à un prix exorbitant,
+et Desforges nourrissait à son égard, depuis lors,
+cette espèce d'estime rancunière que les hommes
+très fins gardent à ceux qui les ont joliment dupés.
+Il se représenta le petit salon du club, et le
+futé personnage racontant l'aventure de Suzanne
+et de René aux deux ou trois collègues choisis
+parmi les plus envieux. Cette idée fut odieuse
+au baron, au point qu'elle l'empêcha de monter
+l'escalier, et il marchait dans la direction des
+Champs-Élysées en la combattant: «&nbsp;Bah! ni
+Crucé ni les autres n'en sauront rien. C'est encore
+heureux qu'elle n'ait pas choisi pour amant tel ou
+tel de ces gommeux d'aujourd'hui...&nbsp;» Et il se retourna
+pour regarder les fenêtres du cercle de la
+rue Royale qui donnent sur la place de la Concorde,&mdash;tout
+éclairées. «&nbsp;Au lieu de cela, elle a
+pris quelqu'un qui n'est pas du monde, que je ne
+rencontre jamais, et elle ne l'a ni présenté ni patronné.
+Il faut lui rendre cette justice qu'elle y a
+mis des formes... Tout à l'heure encore, si elle
+était si tremblante, c'est à cause de moi... Pauvre
+petite!...&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Oui, pauvre petite!...&nbsp;» reprit-il en continuant
+son monologue intérieur sous les arbres
+de l'avenue. «&nbsp;Cet animal est capable de lui faire
+expier durement son caprice. Était-il assez en colère,
+ce soir? Quel manque de goût et de savoir-vivre!
+Et dans ma loge!... Quelle ironie!... Si ce
+brave Paul n'était pas le mari que j'ai formé, elle
+était perdue. Et puis voilà le secret de nos rendez-vous
+entre ses mains. Il va falloir quitter la
+rue du Mont-Thabor!... Non! Ce garçon-là est
+inhabitable!...&nbsp;» C'était une de ses expressions
+favorites. Il eut un nouveau mouvement d'humeur,
+contre le poète cette fois; mais comme il
+se piquait d'être un homme d'esprit et de ne pas
+trop se duper lui-même, il s'interrompit dans cet
+accès: «&nbsp;Je vais lui en vouloir d'être jaloux de
+moi, maintenant. Ce serait un comble... Pensons
+plutôt à ce qu'il peut faire? Du chantage? Non.
+C'est trop jeune encore... Un article dans quelque
+journal? Un poète à prétentions sentimentales!...
+Ce ne doit pas être son genre... S'il pouvait se
+brouiller avec elle, par indignation?... Ce serait
+trop beau! Un pauvre diable, à cet âge-là, qui a
+de l'argent comme un crapaud des plumes, et sous
+la main une maîtresse jolie, amoureuse, avec tous
+les raffinements de l'élégance autour d'elle, et
+gratis, il y renoncerait!... Allons donc... Mais s'il
+lui demande de rompre avec moi et qu'elle soit
+assez folle de lui pour céder?...&nbsp;» Il eut la vision,
+immédiate et précise, des dérangements que cette
+rupture amènerait dans sa vie: «&nbsp;D'abord plus de
+Suzanne, et où en trouverai-je une autre, si charmante,
+si spirituelle, qui ait cette allure, et mes
+habitudes?... Et puis, que d'emplois de soirée à
+organiser, sans compter que je n'ai pas à Paris de
+meilleur ami que cet excellent Paul!...&nbsp;» Il eut besoin,
+pour se rassurer contre ces tristes éventualités,
+de se rappeler les liens d'intérêt qui le rendaient
+indispensable au ménage Moraines. «&nbsp;Non,&nbsp;» conclut-il,
+au moment même où il arrivait devant la
+porte de son hôtel du Cours-la-Reine, «&nbsp;elle ne
+me sacrifiera pas, il ne la lâchera pas, et tout
+s'arrangera... Tout s'arrange toujours...&nbsp;»</p>
+
+<p>Cette assurance et cette philosophie n'étaient
+sans doute pas aussi sincères que l'aurait voulu la
+vanité d'homme fort qui était la seule petitesse du
+baron, car il montra, pour la première fois de sa
+vie, une impatience injuste à l'égard du remarquable
+valet de chambre, son élève, qui présidait,
+depuis des années, à sa toilette de nuit. Pourtant,
+s'il restait en lui, avec la préoccupation de la conduite
+à tenir, plus de froissements intimes qu'il
+ne consentait à se l'avouer, cet aimable égoïste
+n'en dormit pas moins ses sept heures d'affilée,
+comme toutes les nuits. Parmi les principes d'hygiène
+systématique d'après lesquels il s'exerçait à
+vieillir, le respect de son propre sommeil venait
+en première ligne. Grâce à une vie, modérément,
+continuement active, grâce à une nourriture surveillée,
+grâce à une régularité absolue dans le
+lever et le coucher, grâce au soin, comme il disait
+encore, «&nbsp;de se déshabiller à minuit le cerveau de
+toute idée noire,&nbsp;» il avait conquis une si parfaite
+habitude de reposer à heure fixe qu'il aurait fallu
+l'annonce d'une nouvelle Commune,&mdash;la plus
+gênante des contrariétés qu'il prévît,&mdash;pour le
+tenir éveillé. Quand il ouvrit les yeux, le lendemain,
+les idées rafraîchies par cette excellente
+nuit, ce qui pouvait lui rester d'irritation était si
+bien dissipé qu'il se rappela les événements de la
+veille avec un sourire.</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Je suis sûr qu'<i>il</i> n'en a pas fait autant...&nbsp;»
+se dit-il, en songeant aux heures d'insomnie que
+René avait dû traverser, «&nbsp;ni Suzanne...&nbsp;» elle
+était si bouleversée la veille, «&nbsp;ni Moraines&nbsp;».
+Une indisposition de sa femme mettait ce brave
+garçon aux cent coups. «&nbsp;Quel joli titre de comédie:
+Le plus heureux des quatre!...&mdash;Je le
+placerai, ce mot-là...&nbsp;» Sa plaisanterie le divertit
+lui-même, et quand le docteur Noirot lui eut répété,
+au cours de son massage: «&nbsp;Le facies de
+monsieur le baron est excellent ce matin, et quels
+muscles!... C'est souple, c'est robuste, c'est ferme,
+des muscles de trente ans...&nbsp;» l'impression du bien-être
+acheva d'abolir en lui presque toute amertume.
+Il n'eut qu'une seule idée: comment empêcher
+que la scène de la veille changeât quoi que
+ce fût à une existence si confortable, si bien adaptée
+à sa chère personne?... Il y pensait en buvant
+son chocolat, au sortir du massage: une espèce
+de mousse légère et parfumée que son valet de
+chambre battait avec un tour de main étudié chez
+un maître. Il y pensait, en galopant au Bois par le
+plus limpide ciel de printemps. Il y pensait, assis
+à la table du déjeuner, vers midi et demi, en face
+de sa vieille parente qui dirigeait toute une partie
+de sa maison: la lingerie, l'argenterie, les comptes
+des domestiques, en attendant qu'elle devînt la
+sœur de charité de ses infirmités dernières. Sa conclusion
+fut pour le grand mot de toute politique
+sage, tant privée que publique: Attendre! «&nbsp;Il
+faut laisser le petit jeune homme faire des sottises
+et se couler tout seul... Soyons très aimable et
+n'ayons rien vu...&nbsp;» Il se rendait rue Murillo de pied,
+vers deux heures, en ruminant cette résolution. Il
+s'arrêta devant la devanture d'un magasin d'antiquités
+qu'il connaissait bien, et il y remarqua une
+montre Louis XVI, en or ciselé, avec un encadrement
+de roses et une miniature exquise: «&nbsp;Voilà,&nbsp;»
+songea-t-il, «&nbsp;un excellent moyen de lui prouver
+que je suis pour le <i>statu quo</i>.&nbsp;» Il paya ce gentil
+bibelot un prix très raisonnable et se félicita doublement
+de cet achat, quand il vit, à son entrée
+dans le petit salon où se tenait Suzanne, combien
+la jeune femme attendait sa visite avec angoisse.
+Ses yeux meurtris et sa pâleur révélaient qu'elle
+avait dû passer la nuit à bâtir des plans pour
+sortir de l'impasse où la scène avec René l'avait
+acculée. À la manière dont elle le regarda, le
+baron comprit qu'elle n'espérait pas avoir échappé
+à sa perspicacité. Ce fut comme un suprême
+hommage qui finit de panser la blessure de son
+amour-propre, et il éprouva un réel plaisir à lui
+tendre l'écrin où se trouvait enfermée la petite
+montre, en lui demandant:</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Ceci vous plaît-il?&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Ravissant,&nbsp;» dit Suzanne, «&nbsp;et ce berger
+et cette bergère... ils sont vivants.&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Oui,&nbsp;» reprit Desforges, «&nbsp;ils ont l'air de
+chanter la romance de l'époque:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>J'ai tout quitté pour l'ingrate Sylvie,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Elle me quitte et prend un autre amant...&nbsp;»</i><br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Il avait dû jadis quelques jolis succès de salon
+à une voix de ténor fine et bien manœuvrée, il
+fredonna le refrain de la célèbre complainte, avec
+une variante de sa façon:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>«&nbsp;Chagrins d'amour ne durent qu'un moment,</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Plaisirs d'amour durent toute la vie...&nbsp;»</i><br /></span>
+</div></div>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Si vous voulez mettre ce berger et cette
+bergère sur un coin de votre table, ils y seront
+mieux que chez moi...&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Que vous me gâtez!&nbsp;» répondit Suzanne,
+un peu embarrassée.</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Non, fit Desforges, je me gâte moi-même...
+Ne suis-je pas votre ami avant tout?&nbsp;»
+Puis, lui baisant la main, il ajouta d'un ton
+sérieux, et qui contrastait avec son badinage:
+«&nbsp;Et vous n'en aurez jamais de meilleur...&nbsp;»</p>
+
+<p>Et ce fut tout. Un mot de plus, et il compromettait
+sa dignité. Un mot de moins, et Suzanne
+pouvait le croire sa dupe. Elle éprouva, pour la
+délicatesse avec laquelle il venait de la traiter, un
+mouvement de reconnaissance,&mdash;d'autant plus
+sincère que cette délicatesse lui permettait de ne
+plus penser qu'à René. Ç'avait été là un comble
+d'anxiété durant son insomnie de la nuit: comment
+ménager l'un en gardant l'autre, maintenant
+que les deux hommes s'étaient vus, s'étaient
+pénétrés? Rompre avec le baron? Elle y avait
+pensé, mais comment faire? Elle se trouvait prise
+au piège des mensonges qu'elle faisait à son mari
+depuis plusieurs années. Leur train de vie ne
+pouvait se soutenir sans le secours de son amant
+riche. Briser avec lui, c'était se condamner tout de
+suite à chercher une relation du même genre, ou
+bien à tomber plus bas encore, dans cette prostitution
+payée comptant, chez les procureuses, que
+la chronique attribuait à telle ou telle femme de sa
+connaissance. D'un autre côté, garder Desforges,
+c'était rompre avec René. Jamais le baron ne comprendrait
+qu'en aimant le poète elle ne lui volait
+rien. Est-ce que les hommes admettent jamais de
+pareilles vérités? Et voici que celui-là était assez spirituel,
+assez bon, pour ne pas même lui parler de ce
+qu'il avait pu remarquer. Jamais, en payant pour
+elle les notes les plus lourdes, il ne lui avait paru
+aussi généreux qu'à cette minute où il lui permettait,
+par son attitude, de se livrer tout entière au
+soin de reconquérir son jeune amant, des baisers
+duquel elle ne pouvait, elle ne voulait pas se passer.</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Il a raison,&nbsp;» se dit-elle quand Desforges
+fut parti, «&nbsp;c'est mon meilleur ami...&nbsp;» et, tout de
+suite, avec cette admirable facilité d'espérance
+que possèdent les femmes, lorsqu'un premier
+bonheur les surprend, elle voulut croire que
+les choses s'arrangeraient aussi aisément de
+l'autre côté. Étendue sur la chaise longue du
+petit salon, et tandis que ses doigts maniaient
+distraitement la jolie montre, sa pensée s'appliqua
+tout entière au poète et au procédé qu'il
+convenait d'employer pour le reprendre. Il s'agissait
+de préciser la situation et de la regarder bien
+en face. Que savait René? Il l'avait renseignée
+lui-même sur ce premier point: il l'avait vue
+sortir de la maison de la rue du Mont-Thabor,
+et il en avait vu sortir Desforges. Or le baron,
+par prudence, ne s'en allait jamais par la même
+porte que sa maîtresse. Donc René connaissait
+l'existence des deux entrées. L'avait-il vue, elle,
+laisser sa voiture et marcher jusqu'à celle de ces
+entrées qui donnait sur la rue de Rivoli? C'était
+bien probable. Si le seul hasard l'eût fait se rencontrer
+avec elle, d'abord, puis avec le baron, il
+n'eût rien pu conclure de ces deux rencontres.
+Non. Il l'avait épiée, suivie. Poussé par quelle
+influence? Elle l'avait quitté au commencement
+de la semaine, à leur dernière entrevue, si rassuré,
+si tendre, si heureux! Il n'y avait qu'une
+cause possible à une reprise de soupçon assez
+violente pour aller jusqu'à l'espionnage: le
+retour de Claude. Elle eut un mouvement de
+haine contre ce personnage. «&nbsp;Si c'est à lui
+que je dois cette nouvelle alerte, il me le
+paiera...&nbsp;» songeait-elle. Mais elle revint aussitôt
+au danger qui, pour l'instant, lui importait plus
+que sa rancune contre l'imprudent Larcher. Le fait
+était là, positif: pour une raison ou pour une
+autre, René avait surpris le secret de ses rendez-vous
+avec Desforges, et la douleur avait été si
+forte que, sur-le-champ, il avait dû la lui crier.
+Que d'amour dans cette folle démarche à l'Opéra
+qui avait failli la perdre. Au lieu de lui en vouloir
+elle l'en chérissait davantage. C'était une
+preuve de passion, donc un signe de sa puissance
+sur le jeune homme. Non, un amant qui
+aime avec cette frénésie n'est pas difficile à
+ramener. Il fallait seulement qu'elle le vît, qu'elle
+lui parlât, qu'elle lui expliquât de vive voix cette
+visite rue du Mont-Thabor. Elle pouvait être allée
+tout simplement chez une amie malade, qui fût
+aussi l'amie de Desforges. Mais la voiture renvoyée
+devant Galignani?...&mdash;Elle avait eu
+envie de marcher quelques pas. Mais les deux
+entrées?...&mdash;Tant de maisons honnêtes sont
+ainsi!... Elle connaissait trop, par expérience,
+les côtés confiants du caractère de René pour
+douter qu'il se laissât convaincre. Sur le premier
+moment, il avait été terrassé par une évidence
+qui corroborait ses soupçons. Aujourd'hui déjà
+il devait douter, plaider en lui-même la cause
+de son amour... Elle en était là de ses raisonnements
+lorsqu'on lui annonça que sa voiture
+était avancée. Le désir de s'emparer à nouveau
+de René la possédait si complètement, elle
+était d'autre part si persuadée que sa présence
+enlèverait les dernières résistances, qu'un projet
+soudain se saisit d'elle: pourquoi n'essaierait-elle
+pas de retrouver le jeune homme tout
+de suite? Oui, pourquoi, maintenant qu'elle
+n'avait plus rien à craindre de Desforges?
+Dans les brouilles du cœur, les plus rapides
+raccommodements sont les meilleurs... Aurait-il
+en lui la force de la repousser, si elle lui
+arrivait, dans ce petit intérieur témoin de sa
+première visite, s'offrant à lui comme alors, lui
+apportant cette nouvelle et indiscutable preuve
+d'amour, lui disant: «&nbsp;Tu m'as outragée, calomniée,
+torturée... je n'ai pu supporter ni tes
+doutes ni ta douleur... me voici!&nbsp;» Elle n'eut
+pas plutôt conçu la possibilité de cette démarche
+décisive qu'elle s'y attacha comme à un moyen
+sûr d'échapper à l'angoisse qui la torturait depuis
+la veille. Elle s'habilla d'une manière si rapide,
+que sa femme de chambre Céline en demeura
+étonnée, et cependant elle n'avait jamais été plus
+jolie qu'avec la robe de printemps grise et claire
+qu'elle avait choisie: une robe un peu serrée aux
+jambes, comme on les portait cette année-là,
+souple fourreau qui la dessinait tout entière. Et,
+sans hésiter, elle jeta le nom de la rue Coëtlogon
+à son cocher. Cette femme si calculatrice, si
+préoccupée de tout ménager, en était arrivée là!</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Pour une fois!...&nbsp;» se disait-elle, tandis
+que son coupé traversait Paris, «&nbsp;j'arriverai plus
+vite...&nbsp;» Les sèches idées de prudence avaient
+bien vite fait de céder la place à d'autres:
+«&nbsp;Pourvu que René soit chez lui?... Mais il y est.
+Il attend une lettre de moi, un signe quelconque
+de mon existence.&nbsp;» C'était à peu près la même
+question qu'elle se posait et pour y répondre dans
+les mêmes termes, lors de sa première visite en
+mars, deux mois et demi auparavant. Elle put
+mesurer, à la différence des émotions ressenties,
+quel chemin elle avait parcouru depuis cette
+époque. Dans ce temps-là, elle courait vers le
+logis du jeune homme, attirée par le plus fougueux
+des caprices, mais un caprice seulement.
+Aujourd'hui, c'était bien l'amour qui brûlait son
+sang de ses fièvres, l'amour qui a faim et soif de
+l'être aimé, l'amour qui ne voit plus que lui au
+monde, et qui marcherait vers son désir sous la
+gueule d'un canon chargé, sans trembler. Oui,
+elle aimait avec son corps, avec son esprit, avec
+tout son être; elle le sentait à la fureur d'impatience
+où la jetait le train de sa voiture, pourtant
+rapide, à son épouvante que sa démarche se
+trouvât vaine. Elle reconnut la grille qui fermait
+l'entrée de la ruelle, avec une émotion
+extrême. C'était maintenant un coin vert et frais,
+grâce aux beaux arbres dont le feuillage frémissait
+derrière le mur du jardin, à droite, sous la
+caressante lumière de cette gaie après-midi du
+mois de mai. Non, elle n'était pas aussi troublée
+l'autre fois, quand elle avait demandé au concierge
+si M. Vincy était à la maison. Il y était
+cette fois encore. Elle sonna, et, comme l'autre
+fois, le tintement de la clochette lui résonna jusqu'au
+fond du cœur. Elle entendit une porte
+s'ouvrir, des pas s'avancer, tout légers, tout
+lestes. Elle se souvenait de l'approche de gendarme
+écoutée jadis à cette même place. Ce
+n'était pas la bonne qui venait lui ouvrir maintenant,
+ce n'était pas non plus René. Elle connaissait
+si bien le bruit particulier de sa démarche.
+Elle pressentit qu'elle allait se trouver
+devant la sœur de son amant, cette Émilie dont
+l'absence avait favorisé son autre visite. Elle
+n'eut pas le temps de raisonner sur les désavantages
+de cet incident inattendu. Déjà madame
+Fresneau,&mdash;c'était bien elle&mdash;avait entr'ouvert
+la porte et montré un visage qui ne laissa
+plus de doute à Suzanne, tant était grande la
+ressemblance entre la sœur et le frère. Émilie,
+elle non plus, n'hésita pas sur l'identité de la visiteuse,
+et, sans doute, les nouvelles souffrances
+de René durant ces derniers jours, jointes aux
+révélations de Claude durant leur entretien,
+avaient exaspéré son antipathie contre madame
+Moraines, car elle ne put dissimuler une expression
+d'hostilité passionnée, et elle répondit à la
+demande de la jeune femme, du ton le plus pincé:</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Non, madame, mon frère n'est pas là...&nbsp;»
+Puis, son affection de sœur lui suggérant une ruse
+subite pour prévenir toute question sur l'heure possible
+de la rentrée de René, elle ajouta: «&nbsp;Il
+est parti en voyage ce matin même...&nbsp;»</p>
+
+<p>Que cette réponse fût un mensonge, le concierge
+s'était comme chargé de le démontrer à
+l'avance. Mais que ce mensonge fût une soudaine
+invention d'Émilie, cela, Suzanne ne pouvait pas
+le penser. Elle dut croire et elle crut que madame
+Fresneau obéissait à une consigne donnée par
+son frère. Elle n'essaya pas d'en savoir davantage,
+et se contenta de dire en s'inclinant un:
+«&nbsp;Madame...&nbsp;» où la grâce parfaite de la mondaine
+prenait la seule revanche qui lui fût permise
+sur la maussaderie presque impolie de la
+bourgeoise. Mais cette grâce n'empêcha point
+qu'elle n'éprouvât plus qu'un désappointement,
+une réelle douleur. Que l'étrange accueil
+d'Émilie s'expliquât ou non par des indiscrétions
+de René, elle ne se le demandait même pas. Elle
+se disait: «&nbsp;Il ne veut plus me revoir;&nbsp;» et cette
+idée lui perçait le cœur. Quand elle fut dans la
+rue, elle se retourna pour jeter un coup d'œil
+sur la fenêtre de cette chambre où elle s'était
+donnée à son amant, pour la première fois.
+Cette première fois, elle s'était, en s'en allant,
+retournée de même, et elle avait pu le voir, lui,
+debout derrière le rideau à moitié relevé. Ne se
+remettrait-il pas à cette place, pour la regarder
+partir, quand sa sœur lui aurait dit qui venait de
+sonner à la porte? Elle attendit cinq minutes,
+debout sur ce coin de trottoir, et ce lui fut comme
+un nouveau malheur que ces rideaux demeurassent
+baissés. Elle monta dans son coupé, en proie à
+toutes les agitations d'une femme qui aime
+véritablement et qui change de projet à chaque
+seconde. Après des débats infinis avec elle-même,
+elle se décida, elle qui n'écrivait jamais,
+à écrire au poète le billet suivant:</p>
+
+<hr style="width: 18%;" />
+
+<p class="tocright">
+Samedi, cinq heures.</p>
+
+<p>Je suis allée rue Coëtlogon, René, et votre
+sœur m'a dit que vous étiez en voyage. Mais je
+sais que ce n'est pas vrai. Vous étiez là, à deux
+pas de moi, qui ne vouliez pas me recevoir, dans
+cette chambre dont chaque meuble devrait pourtant
+vous rappeler une heure où vous ne pouvez
+pas douter que j'aie été sincère. Quelle raison
+avais-je de vous mentir alors? Je vous en supplie,
+voyez-moi, ne fût-ce qu'une minute. Venez lire
+dans mes yeux ce dont vous m'aviez juré de ne
+plus douter, que vous êtes mon tout, ma vie, mon
+ciel. Depuis hier soir, je ne vis plus. Vos horribles
+paroles me résonnent toujours dans les oreilles.
+Non, ce n'est pas vous qui les avez prononcées.
+Où auriez-vous pris tant d'amertume, presque
+de haine?... Ah! Comment avez-vous pu me
+condamner ainsi sans m'entendre, sur la foi
+d'un soupçon dont vous aurez honte, quand je
+vous en aurai fait toucher au doigt la misère?
+Oui, je devrais vous en vouloir, être indignée
+contre vous, mais je n'ai dans le cœur que tendresse
+pour toi, mon René, que désir d'effacer
+de ton âme tout ce que les ennemis de notre
+bonheur ont pu y graver. Cette démarche, si
+contraire à ce qu'une femme se doit à elle-même,
+je m'étais tant réjouie de la faire, tu ne
+pouvais pas douter du sentiment qui me l'inspirait.
+Ne me réponds pas. Je sens, même en
+t'écrivant, combien une lettre est impuissante à
+montrer le cœur. Je t'attendrai après-demain
+lundi, à onze heures, dans <i>notre asile</i>. J'aurais le
+droit de te dire que je veux t'y voir, car un
+accusé a toujours le droit de se défendre. Je ne
+te dirai qu'un mot: Viens-y, si tu as vraiment
+aimé, ne fût-ce qu'un jour, celle qui ne te ment
+pas, qui ne t'a jamais menti, qui ne te mentira
+jamais, je te le jure, mon unique amour.</p>
+
+<hr style="width: 18%;" />
+
+<p>Quand Suzanne eut terminé cette lettre, elle
+la relut. Un dernier instinct de diplomatie l'avait
+fait hésiter devant la signature. Elle était si complètement
+prise qu'elle en eut honte, et elle
+écrivit son nom au bas de ce billet, image exacte
+de l'étrange situation morale où elle s'était laissé
+entraîner. Elle y mentait une fois de plus, en
+jurant qu'elle ne mentait pas, et rien n'était plus
+vrai, plus spontané, moins artificiel que l'émotion
+qui lui dictait cette tromperie suprême, après
+tant d'autres. Elle sonna, et, contre toute prudence
+encore, elle donna au valet de pied cette
+lettre dont une seule phrase pouvait la perdre,
+pour qu'il la fît porter tout de suite rue Coëtlogon,
+par un commissionnaire. Depuis ce moment,
+et durant les trente-six heures qui la séparaient
+du rendez-vous qu'elle avait fixé, elle vécut dans
+un état de surexcitation nerveuse dont elle ne se
+serait jamais crue capable. Cette femme, si
+maîtresse d'elle-même et qui s'était engagée dans
+cette aventure, comme elle se maintenait dans le
+monde, depuis des années, avec le machiavélisme
+d'une rouée, se sentait impuissante à suivre, à
+former aucune espèce de projet pour la conduite
+qu'elle tiendrait avec son amant. Elle devait, ce
+samedi soir, dîner dans le monde. Elle fit sa toilette,
+ce qui ne lui était jamais arrivé, comme
+une somnambule, sans même se regarder dans
+la glace. Elle ne trouva pas un mot à dire,
+durant tout ce dîner, à son voisin, qui était l'inévitable
+Crucé. Sous prétexte que son malaise de
+la veille continuait, elle avait demandé son coupé
+pour dix heures. Elle rentra sans prendre garde
+aux discours que lui tenait son mari, dont la
+présence lui était intolérable; c'était à cause de
+lui, et parce qu'il restait à la maison le dimanche,
+qu'elle avait dû reculer jusqu'au lundi le
+rendez-vous avec René. Si seulement ce dernier
+consentait à ce rendez-vous? Avec quelle angoisse,
+tout en abandonnant son manteau au
+domestique, elle regarda le plateau où l'on
+déposait le courrier du soir. L'écriture du poète
+n'était sur aucune enveloppe. Tout ce triste dimanche,
+elle le passa au lit, accablée soi-disant
+par la migraine; en réalité, elle essayait de rassembler
+ses idées pour le cas où il ne la croirait
+pas, quand elle lui expliquerait la visite rue du
+Mont-Thabor, par l'histoire de l'amie malade...
+Mais il y croirait. Elle n'admettait pas qu'il n'y crût
+point. Cela lui était trop douloureux. Sa fièvre de
+désir et d'angoisse, d'espérance et d'appréhension,
+fut portée à son comble le lundi matin, tandis
+qu'elle montait l'escalier de la maison de la rue
+des Dames. Si René l'attendait, caché comme
+d'habitude derrière la porte à demi tirée, c'est
+que son billet avait suffi à le toucher. Elle était
+sauvée... Mais non. Elle vit cette porte fermée. Sa
+main tremblait, en glissant la clef dans la serrure.
+Elle entra dans la première chambre, qui
+était vide et les volets clos. Elle s'assit dans
+l'ombre de cette pièce dont chaque détail lui
+parlait d'un bonheur si récent,&mdash;si lointain!
+C'était le salon d'une bourgeoise rangée, avec
+des fauteuils et un canapé en velours bleu que
+des carrés de guipure au crochet protégeaient à
+la hauteur de la tête. Les quelques livres que
+René avait apportés montraient dans l'étagère
+leurs dos réguliers et bien époussetés. L'ordre
+méticuleux de la respectable madame Raulet
+avait même veillé à ce que la pendule de bronze
+doré, représentant une Pénélope, fût remontée
+avec exactitude. Suzanne écoutait le battement
+du balancier remplir le silence de cette chambre.
+Les secondes passaient, puis les minutes, puis
+les quarts d'heure, et René ne venait pas. Il ne
+viendrait pas. Cette femme, habituée, depuis sa
+première jeunesse, à toujours aller jusqu'au bout
+de son désir, subit, à cette évidence, un véritable
+accès de désespoir. Elle se mit à pleurer comme
+une enfant, et de vraies larmes qui tombaient,
+tombaient, sans qu'elle songeât à jouer la comédie,
+cette fois. Elle voulut écrire, puis, quand
+elle eut trouvé du papier dans le buvard que
+son amant laissait sur la table du milieu, ouvert
+l'encrier, pris la plume, elle repoussa tous ces
+objets en se répétant: «&nbsp;À quoi bon?&nbsp;» et, pour
+laisser une trace de son passage, si René venait
+après son départ, elle posa sur cette table ce
+mouchoir parfumé avec lequel elle avait essuyé
+ses larmes amères. Elle se dit: «&nbsp;Il aimait ce
+parfum!...&nbsp;» Auprès de ce mouchoir, elle mit
+aussi ses gants qu'il lui boutonnait toujours à
+leurs fins de rendez-vous; et elle partit, la mort
+dans le cœur, après être allée dans la chambre à
+coucher où le lit dormait sous son couvre-pied
+de dentelle. Qu'elle avait été heureuse dans
+cette chambre! Était-ce bien possible que ces
+heures-là fussent passées&mdash;et pour toujours?</p>
+
+
+
+<hr style="width: 33%;" />
+<h2><a name="XIX" id="XIX"></a>XIX</h2>
+
+<h2>TOUT OU RIEN</h2>
+
+
+<p>Quand le commissionnaire avait apporté
+la lettre de Suzanne rue Coëtlogon,
+la famille Fresneau était à table.
+Françoise entra, tenant l'enveloppe élégante
+entre ses gros doigts rouges, et, rien qu'au visage
+de René au moment où il déchira cette enveloppe,
+Émilie devina de qui venait le message.
+Elle trembla. Elle avait bien eu, poussée par la
+vue du farouche désespoir de son frère, le courage
+de refuser la porte à l'inconnue dans laquelle
+son instinct avait deviné la dangereuse femme,
+cause certaine de ce désespoir, celle dont Claude
+Larcher lui avait parlé, lors de sa visite, comme
+de la plus perverse créature. Mais de dire au
+jeune homme ce qu'elle avait fait, elle le remettait
+d'heure en heure, incapable maintenant de
+braver sa colère. Le regard que René jeta sur
+elle, après la lecture de cette lettre, lui fit baisser
+les yeux, toute rougissante. Fresneau, qui était
+en train de démembrer un poulet avec une habileté
+rare,&mdash;il devait cette science, invraisemblable
+chez lui, à son rôle de découpeur, durant
+sa jeunesse, chez son père, le chef d'institution,&mdash;en
+demeura immobile, avec une aile piquée
+au bout de sa fourchette. Puis il eut peur d'avoir
+été lui-même remarqué par sa femme, et il se
+justifia de la stupeur peinte sur sa figure, en
+disant avec un gros rire:</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Voilà un couteau qui coupe comme le
+talon de ma grand'mère.&nbsp;»</p>
+
+<p>Sa plaisanterie se perdit dans un silence qui
+dura jusqu'à la fin du dîner, silence menaçant
+pour Émilie, inexplicable pour Fresneau, inaperçu
+pour René qui avait la gorge serrée et ne
+toucha pas à un seul plat. Françoise avait à peine
+fini d'enlever la nappe, et de poser, sur la toile
+cirée à personnages, le pot à tabac près du
+carafon de liqueur, que déjà le poète avait passé
+dans sa chambre, après avoir demandé à la
+bonne une lampe pour écrire.</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Il a l'air fâché?...&nbsp;» interrogea le professeur.</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Fâché?...&nbsp;» répondit Émilie. «&nbsp;Ce sera
+sans doute quelque idée pour son drame qui lui
+sera venue à l'esprit, et qu'il aura voulu noter
+tout de suite... Mais c'est si mauvais de travailler
+aussitôt après le dîner... Je vais le lui dire...&nbsp;»</p>
+
+<p>Tout heureuse d'avoir imaginé ce prétexte, la
+jeune femme passa, elle aussi, dans la chambre
+de son frère. Elle le trouva qui commençait de
+griffonner une réponse au billet de Suzanne, sans
+même attendre la lumière, dans le crépuscule.
+Il comptait sans aucun doute sur cette venue de
+sa sœur, car il lui dit brusquement, et d'une
+voix où grondait sa sourde colère:</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Te voilà!... Il est venu quelqu'un me
+voir aujourd'hui à qui tu as refusé la porte, en
+racontant que j'étais en voyage?...&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;René,&nbsp;» dit Émilie en joignant les mains,
+«&nbsp;pardonne-moi, j'ai cru bien faire... C'est vrai,
+dans l'état où je te voyais, j'ai eu peur pour toi
+de la présence de cette femme.&nbsp;» Et, trouvant
+dans l'ardeur de sa tendresse la force de dire
+toute sa pensée: «&nbsp;Cette femme,&nbsp;» répéta-t-elle,
+«&nbsp;c'est ton mauvais génie...&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Il paraît,&nbsp;» reprit le poète avec une rage
+concentrée, «&nbsp;que tu me prends toujours pour
+un enfant de quinze ans... Oui ou non? suis-je
+chez moi ici?&nbsp;» continua-t-il en éclatant. «&nbsp;Si je ne
+suis pas chez moi, dis-le, et je vais habiter ailleurs.
+J'en ai assez, entends-tu, de cette tutelle...
+Occupe-toi de ton fils et de ton mari, et laisse-moi
+vivre à ma guise...&nbsp;»</p>
+
+<p>Il vit sa sœur rester devant lui, toute pâle,
+comme écrasée par la dureté de l'accent avec
+lequel il lui avait parlé. Il eut honte lui-même
+de son emportement. C'était une telle injustice
+que de faire expier à la pauvre Émilie la douleur
+qui le rongeait! Mais il n'était pas à une de ces
+minutes où l'on revient sur un tort semblable, et,
+au lieu de se jeter dans les bras de celle qu'il avait
+si cruellement frappée à sa place la plus sensible,
+il quitta la pièce, fermant la porte avec violence;
+il prit son chapeau dans l'antichambre; et, de la
+place où elle était demeurée, les jambes brisées,
+Émilie put l'entendre qui sortait de l'appartement.
+Le brave Fresneau, qui, après avoir été surpris par
+l'éclat de la voix de René, avait entendu, lui aussi,
+le bruit de sa sortie, entra dans la chambre à
+son tour, afin d'apprendre ce qui se passait. Il
+aperçut sa femme, dans la pénombre, comme
+morte. Et il lui saisit les mains en lui disant:
+«&nbsp;Qu'arrive-t-il?...&nbsp;» d'une façon si affectueuse
+qu'elle se tapit contre sa poitrine, en sanglotant:</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Ah! mon ami, je n'ai que toi au
+monde!...&nbsp;»</p>
+
+<p>Elle pleurait, la tête sur l'épaule de l'excellent
+homme, qui ne savait plus s'il devait maudire
+ou bénir son beau-frère, tant il était à la fois
+désespéré de la douleur de sa femme et touché
+du mouvement qui l'avait précipitée vers lui:</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Voyons,&nbsp;» disait-il, «&nbsp;sois raisonnable.
+Raconte-moi ce qu'il y a eu entre vous.&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Il n'a pas de cœur, il n'a pas de cœur,&nbsp;»
+fut la seule réponse qu'il put obtenir.</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Mais si! mais si!...&nbsp;» répondait-il, et il
+ajouta cette parole profonde, avec la lucidité que
+les sentiments vrais donnent aux moins perspicaces:
+«&nbsp;Il sait trop combien tu l'aimes, voilà
+tout, et il en abuse...&nbsp;»</p>
+
+<p>Tandis que Fresneau consolait Émilie de son
+mieux, sans lui arracher pourtant le secret de sa
+discussion avec le poète, ce dernier marchait à
+travers les rues, en proie à une nouvelle attaque
+du chagrin qui, depuis la veille, lui dévorait
+l'âme. Suzanne avait eu raison de penser qu'une
+voix plaiderait en lui contre ce qu'il savait, contre
+ce qu'il avait vu. Qui donc a pu aimer et être
+trahi, sans l'entendre, cette voix qui raisonne
+contre toute raison, qui nous dit d'espérer contre
+toute espérance? C'en est fini de croire et pour
+toujours. Comme on voudrait douter au moins!
+Comme on regrette, à l'égal d'une époque heureuse,
+les jours, si cruels pourtant, où l'on n'en
+était encore qu'au soupçon, mais pas à l'atroce,
+à l'intolérable certitude! Hélas! René aurait
+payé de son sang l'ombre de l'ombre d'un doute,
+et plus il reprenait tous les détails qui l'avaient
+mené à l'évidence, plus cette évidence s'enfonçait
+dans son cœur. «&nbsp;Mais si elle avait fait une
+visite innocente?...&nbsp;» hasardait la voix de
+l'amour... Innocente? Et se serait-elle cachée de
+sa voiture pour entrer? Serait-elle partie par
+l'autre porte, voilée, marchant de ce pas et
+fouillant la rue de ce regard qu'elle avait pour
+s'en aller de ses rendez-vous avec lui? Et puis
+l'apparition de Desforges presque aussitôt, à
+l'autre sortie!... Et toutes les preuves fournies
+par Claude s'accumulaient: l'opinion du monde,
+la ruine des Moraines à une époque, la place
+procurée au mari, l'offre que Suzanne lui avait
+adressée à lui-même de lui faire gagner de
+l'argent, et ses mensonges avérés. «&nbsp;Quelles
+preuves puis-je avoir plus fortes,&nbsp;» se disait-il, «&nbsp;à
+moins de les surprendre couchés dans le même
+lit?...&nbsp;» Cette formule ravivait en lui l'affreuse
+image des caresses séniles promenées sur ce beau
+corps, et il fermait les yeux de douleur. Puis il
+pensait à la visite de sa maîtresse rue Coëtlogon,
+au billet qu'il avait là, dans sa poche: «&nbsp;Et elle
+ose me demander de me voir!... Que peut-elle
+vouloir me dire?... Oui, j'irai à ce rendez-vous,
+et ce sera là ma vengeance, de l'insulter comme
+Claude insulte Colette!... Non,&nbsp;» continuait-il,
+«&nbsp;ce serait m'abaisser jusqu'à elle; la vraie vengeance,
+c'est de l'ignorer. Je n'irai pas...&nbsp;» Il
+était ballotté de l'une à l'autre de ces deux idées,
+et il se sentait impuissant à choisir, tant son
+appétit de revoir Suzanne était profond, et tant
+était sincère sa résolution de ne pas retomber
+dans le piège de ses mensonges. Son anxiété
+devint si grande qu'il voulut demander conseil à
+Claude. Alors seulement il s'étonna que cet ami
+fidèle n'eût pas envoyé prendre des nouvelles dès
+le matin, comme il l'avait annoncé.</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Allons-y, mais, si tard, ce sera une visite
+inutile,&nbsp;» se disait René en gagnant la rue de
+Varenne et l'hôtel Saint-Euverte. Il était environ
+dix heures et demie du soir quand il sonna à la
+grande porte. Il vit de la lumière, à une des
+fenêtres de l'appartement occupé par l'écrivain.
+Claude était chez lui en effet, contre toute probabilité.
+René le trouva qui se tenait, cette fois,
+dans la première des trois pièces du haut, le fumoir.
+Une lampe à globe rose éclairait d'un joli
+jour cette pièce étroite, qu'un grand morceau de
+tapisserie décorait, et une photographie représentant
+le <i>Triomphe de la mort</i>, attribué à Orcagna.
+Dans un coin la flamme bleuâtre de l'esprit-de-vin
+brûlait sous une bouilloire. La théière
+avec ses deux tasses à thé, un flacon de vin d'Espagne
+et des bouchées au foie gras, sur un plateau
+de porcelaine, témoignaient que l'hôte de ce
+tranquille logis attendait quelqu'un. De petites
+cigarettes russes à long bout de papier dans une
+coupe, les favorites de Colette, indiquèrent assez
+à René qui était ce quelqu'un. Il n'aurait pas osé
+y croire cependant sans le visible embarras de
+son ami, qui finit par lui dire, avec un sourire un
+peu honteux:</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Ma foi, j'aime mieux que vous le sachiez:
+<i>canis reversus ad vomitum suum</i>.&mdash;Oui, j'attends
+Colette. Elle doit venir après le théâtre. Vous
+serait-il désagréable de la rencontrer?...&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Franchement,&nbsp;» fit René, «&nbsp;j'aime mieux
+ne pas la voir.&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Et vous,&nbsp;» interrogea Claude, «&nbsp;où en
+êtes-vous?...&nbsp;» Et, quand le poète lui eut raconté,
+en quelques mots, sa situation actuelle, la scène
+à l'Opéra, la visite de Suzanne, puis la demande
+de rendez-vous par lettre, il reprit: «&nbsp;Que vous
+répondre? Avec ma faiblesse actuelle, est-ce que
+j'ai qualité pour vous parler? Qu'importe? J'y
+vois bien juste pour moi, tout en me laissant
+choir à chaque pas, comme un aveugle. Pourquoi
+n'y verrais-je pas juste pour vous, qui
+aurez peut-être plus d'énergie que je n'en ai?
+Vous êtes plus jeune, et surtout vous n'êtes pas
+tombé encore... Voici. Êtes-vous décidé à devenir,
+comme moi, un maniaque d'érotisme, un
+insensé qui va dans la vie où le conduit son sexe,
+un avili lucide,&mdash;c'est la pire espèce?... Alors
+courez à ce rendez-vous. Suzanne ne vous donnera
+pas une raison, pas une... Mais, malheureux,
+après ce que vous lui avez dit, si elle était
+innocente, vous lui feriez horreur et elle ne voudrait
+plus vous voir!... Elle est venue chez vous.
+Pourquoi? Pour vous tenir là, dans votre chambre
+et vous mettre sa beauté sur les sens. Elle
+vous appelle, où? Précisément dans l'endroit où
+vous pourrez le moins résister à cette beauté...
+Elle vous dira ce que disent les femmes, dans ces
+circonstances... Des mots... Des mots et encore
+des mots... Mais vous la verrez, vous entendrez
+le frisson de sa jupe... Et puis quelle poudre de
+cantharides que la trahison! Vous le saurez, quand
+vous vous jetterez sur elle, comme une bête... et,
+adieu les reproches!... Tout sera effacé,&mdash;pour
+dix minutes. Mais après?... Vous avez vu mon
+courage d'hier. Regardez bien mes lâchetés d'aujourd'hui,
+et dites-vous, comme l'autre devant
+l'ivrogne en train de vomir au coin de la borne:
+Voilà pourtant où j'en serai dimanche!... Après
+tout, si vous ne vous sentez pas capable de
+vous passer d'elle, s'il vous faut de ce vin-là,
+comme à cet ivrogne, dussiez-vous être malade
+à en mourir, cette lâcheté est une solution. Moi,
+je l'ai prise. Saoulez-vous de cette femme. Votre
+amour ou vous, vous y resterez. Nous allons bien
+au mauvais lieu quand la luxure nous démange.
+Suzanne sera votre mauvais lieu, comme Colette
+est le mien... Seulement, rappelez-vous ce que
+je vous aurai dit ce soir: c'est la fin de tout...
+Du talent? je n'en ai plus... De l'honneur? où
+le placerais-je maintenant que j'ai pardonné ce
+que j'ai pardonné?... Ah!&nbsp;» conclut-il avec un
+accent déchirant, «&nbsp;vous êtes encore à temps de
+vous sauver. Vous êtes en haut de l'escalier qui
+mène à l'égoût, entendez le cri d'un malheureux
+qui est en bas et qui en a jusqu'aux épaules...
+Et maintenant, adieu, si vous voulez ne pas voir
+Colette... Pourquoi vous a-t-elle dit ce qu'elle
+vous a dit?... Vous ne saviez rien, et quand on
+ne sait rien, c'est comme si ce n'était pas... Encore
+adieu, aimez-moi, René, et plaignez-moi.&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Non,&nbsp;» se disait le poète en rentrant chez
+lui, «&nbsp;je ne descendrai pas dans cette fange...&nbsp;»
+Pour la première fois peut-être, depuis qu'il assistait,
+en témoin attristé, aux douloureuses amours
+de Claude, il comprenait vraiment de quel mal
+son misérable ami était atteint. Il venait de
+découvrir, chez lui même, la monstruosité sentimentale
+qui dégradait l'amant de Colette:
+l'union du plus entier mépris et du plus passionné
+désir physique pour une femme, définitivement
+jugée et condamnée. Oui, après tout ce qu'il
+savait, il désirait encore Suzanne, il désirait
+cette gorge palpée par Desforges, cette bouche
+baisée par Desforges, toute cette beauté que la
+débauche du viveur vieillissant n'avait pu que
+souiller, sans la détruire. C'était cette chair
+blonde et blanche qui troublait son sang, plus
+rien que cette chair! Voilà où en était descendu
+son noble amour, son culte pour celle qu'il avait
+d'abord appelée sa Madone. S'il cédait à cet
+immonde désir, une première fois, Claude avait
+raison, tout était fini. La nausée devant les abîmes
+de corruption où se débattait son ami avait
+été si forte qu'elle lui rendit l'énergie de se dire:
+«&nbsp;Je me donne ma parole d'honneur de ne pas
+aller rue des Dames lundi,&nbsp;» et, cette parole, il
+sut la tenir. À l'heure même où Suzanne l'attendait
+dans le petit salon bleu, frémissante de désir
+et désespérée, il frémissait, lui aussi, mais enfermé
+dans sa chambre, et se répétant: «&nbsp;Je n'irai
+pas, je n'irai pas...&nbsp;» Il songeait à son ami, et il
+reprenait: «&nbsp;Pauvre Claude!&nbsp;» sentant à plein
+cœur toute la détresse de ce vaincu de la luxure,
+vaincu dans la lutte qu'il engageait à son
+tour. Il se plaignait en plaignant la victime
+de Colette, et cette pitié aidait son courage,
+comme aussi les habitudes religieuses prolongées
+si tard dans sa vie. Il avait cessé de pratiquer,
+depuis qu'il avait cessé d'être pur; et il s'était
+laissé gagner par cette atmosphère de doute que
+tout artiste moderne traverse plus ou moins, avant
+d'en revenir au christianisme, comme à la seule
+source de vie spirituelle. Mais, au moment même
+du doute, le muscle moral développé par la
+gymnastique de l'enfance et de l'adolescence
+continue à déployer sa force: dans cette résistance
+au plus pressant appel du désir physique,
+le neveu et l'élève de l'abbé Taconet retrouvait
+cette énergie à son service. Quand les douze
+tintements de midi eurent sonné à la pendule
+de la rue Coëtlogon, en même temps qu'ils
+sonnaient à la pendule de la rue des Dames, il
+se dit: «&nbsp;Suzanne est rentrée chez elle... Je suis
+sauvé.&nbsp;»</p>
+
+<p>Il ne l'était pas, et son impuissance à suivre
+dans sa pleine rigueur le conseil donné par
+Claude aurait dû lui en être la preuve. Ni ce
+lundi, ni les jours qui suivirent, il ne se décida
+nettement, bravement, à quitter cette ville où
+respirait cette femme, dont il se croyait, dont
+il se voulait délivré. Il se donnait, pour rester
+à Paris, toutes sortes de prétextes spécieux: «&nbsp;Je
+suis aussi loin d'elle, dans cette chambre, que je
+le serais à Venise ou à Rome, puisque je n'irai
+pas chez elle et qu'elle ne viendra pas ici...&nbsp;» En
+réalité il attendait,&mdash;il n'aurait su dire quoi. Mais
+il sentait que cette passion était trop ardente
+pour s'éteindre de la sorte. Une rencontre aurait
+lieu entre Suzanne et lui. Comment? Où?
+Qu'importait, elle aurait lieu. Il ne s'avouait pas
+cette lâche et secrète espérance. Mais elle était
+si bien en lui qu'il ne quittait plus son logement
+de la rue Coëtlogon, toujours prêt à recevoir une
+nouvelle lettre, à se voir l'occasion d'une démarche
+suprême. La lettre n'arrivait pas. Aucune
+démarche n'était tentée, et il se mangeait le
+cœur. Quelquefois ce désir de se retrouver en
+face de Suzanne, qu'il subissait sans l'admettre,
+s'exaspérait au point de le jeter subitement à sa
+table, et là, il écrivait à l'adresse de cette infâme
+des pages de l'amour le plus effréné. Sa rage
+intérieure se donnait carrière en des lignes folles
+où il l'insultait et l'idolâtrait, où il entremêlait
+les mots de tendresse aux paroles de haine.
+C'est alors que les lamentations de Claude
+retentissaient de nouveau dans son souvenir,
+et il lacérait ce papier, confident de la plainte
+insensée qu'il étouffait en lui. Il se couchait
+sur des idées de désespoir, pensant à la mort
+comme au seul bienfait qu'il pût désirer maintenant.
+Il se levait sur des idées pareilles.
+L'éclat du jour, si radieux dans ce renouveau de
+toute la nature, lui était intolérable, et le poète
+qui survivait en lui, malgré tout, aspirait vers
+cette heure du crépuscule, où la détresse de la
+lumière s'accorde trop bien avec la détresse
+intime. Car, dans les ténèbres commençantes, il
+pouvait goûter la douceur des larmes. C'était
+l'heure aussi que sa pauvre sœur redoutait pour
+lui davantage. Ils s'étaient réconciliés dès le lendemain
+de leur dispute:</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Tu es fâché contre moi, toujours?&nbsp;»
+était-elle venue lui demander, avec cette grâce
+dans le retour, propre à la véritable tendresse.</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Non,&nbsp;» avait-il répondu, «&nbsp;tous les torts
+étaient à moi; mais je t'en conjure, si tu ne veux
+pas me revoir injuste et mauvais comme l'autre
+jour, ne me parle plus jamais de ce dont tu
+m'as parlé...&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Plus jamais,&nbsp;» avait-elle dit, et elle tenait
+sa promesse. Cependant elle voyait son frère dépérir,
+ses joues se creuser encore, et surtout un feu
+sombre brûler au fond de ses yeux, qui lui faisait
+peur; et c'est pour cela qu'à cette heure dangereuse
+de la fin du jour, elle venait s'asseoir
+auprès de lui. Fresneau était au Luxembourg qui
+promenait Constant. Elle avait trouvé un prétexte
+pour rester à la maison. Elle prenait la main
+de ce frère adoré, et cette muette caresse attendrissait
+l'infortuné, démesurément. Il répondait
+à cette étreinte, sans parler non plus. Cette détente
+dans une émotion plus douce durait jusqu'à
+la minute où l'idée de Desforges ressuscitait en
+lui, soudaine. Il le voyait possédant Suzanne. Il
+disait à Émilie: «&nbsp;Laisse-moi...&nbsp;» Elle lui obéissait
+dans l'espérance de l'apaiser. Elle partie, il se
+jetait sur le lit où Suzanne lui avait appartenu,
+et la jalousie lui tordait le cœur dans sa tenaille
+brûlante. Ah! Quelle agonie!</p>
+
+<p>Combien de jours s'étaient écoulés ainsi? À
+peine sept, mais qui lui avaient paru infinis,
+comme sa souffrance. En regardant le calendrier,
+vers le matin du huitième, il vit que la fin du
+mois de mai approchait. Les habitudes de régularité
+bourgeoise qui avaient toujours présidé à
+sa vie le décidèrent, bien que la démarche lui fît
+horreur, à se rendre jusqu'à l'appartement de la
+rue des Dames. Il voulait régler le compte
+de la propriétaire et donner congé. Il choisit
+l'après-midi pour cette visite, afin d'être bien sûr
+qu'il ne rencontrerait pas Suzanne. «&nbsp;Comme si
+elle ne m'avait pas déjà oublié...&nbsp;» se disait-il.
+Que devint-il, en trouvant, sur la table du petit
+salon, non seulement le mouchoir et les gants,
+mais un billet plié, avec cette suscription: «&nbsp;Pour
+M. d'Albert,&nbsp;» qu'elle avait laissé là, au cours
+d'une seconde visite? Il l'ouvrit, ce billet, avec
+des mains si tremblantes qu'il lui fallut cinq
+minutes pour en lire les quelques phrases, dont
+plusieurs mots avaient été à demi effacés par les
+larmes.</p>
+
+<hr style="width: 18%;" />
+
+<p>Je suis revenue ici, mon aimé! C'est dans
+notre asile et au nom des souvenirs qui doivent
+s'y trouver, pour toi comme pour moi, que je
+te supplie encore une fois de me revoir. Dis, ne
+songeras-tu pas à moi, dans ce cher asile, sans ces
+horribles passages de haine que j'ai vus dans tes
+yeux? Souviens-toi de la tendresse que je t'ai
+montrée ici, là où tu es en lisant ces lignes.
+Non! je ne peux pas vivre si tu doutes de ce qui
+est la seule vérité, la seule de ma vie. Je te le
+répète, je ne suis ni indignée, ni froissée, je suis
+désespérée; et si tu ne le sens pas, c'est que je ne
+peux plus rien te faire sentir, parce qu'à cette
+minute il n'y a dans mon âme que mon amour
+et ma douleur. Adieu, mon aimé!... Que de fois
+je t'ai dit ces mots sur le pas de cette porte! Et
+puis j'ajoutais: Au revoir... Et, maintenant, il
+faudrait que ce fût adieu vraiment, sur mes lèvres
+et dans mon cœur. Mais se peut-il que ce soit à
+jamais et ainsi?...</p>
+
+<hr style="width: 18%;" />
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Adieu, mon aimé!&nbsp;» se répéta le jeune
+homme. Il eut beau se raidir là contre: ces
+mots si simplement tendres, la vue de ces murs,
+l'idée que Suzanne était venue là, sans espérance
+de l'y revoir, comme en pèlerinage vers les
+heures passées, tout contribuait à le jeter dans
+un état de sensibilité folle, qu'il combattait vainement.
+«&nbsp;Son aimé!&nbsp;» se redit-il soudain avec
+fureur, «&nbsp;et elle se donnait à l'autre pour de l'argent!...
+Que je suis lâche!...&nbsp;» Pour échapper
+au frisson de regret qui l'envahissait dans cette
+solitude, il sortit de la pièce brusquement, et il
+alla sonner à la porte de madame Raulet. Le
+mielleux visage de la logeuse d'amour apparut
+dans l'entre-bâillement de cette porte. Elle fit
+entrer le jeune homme dans son petit salon à
+elle, garni avec le reste des meubles qu'elle
+n'avait pu disposer dans l'autre. Quand il lui
+annonça qu'il quittait l'appartement pour toujours,
+sa physionomie trahit une contrariété non
+jouée:</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Mais la petite note n'est pas prête...&nbsp;»
+répondit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;J'ai tout le temps,&nbsp;» reprit René. Il ajouta,
+craignant de subir dans la chambre d'où il sortait
+un nouvel assaut de désespoir: «&nbsp;Si je ne
+vous dérange pas, j'attendrai ici...&nbsp;»</p>
+
+<p>Quoiqu'il ne fût guère en humeur d'observation,
+il ne put s'empêcher de remarquer que,
+durant les vingt minutes qu'il passa ainsi à l'attendre,
+madame Raulet avait trouvé le temps de
+changer de toilette. Au lieu du peignoir de chambre
+en cotonnade rayée dans lequel elle l'avait
+reçu, elle revenait, vêtue d'une jolie robe de grenadine
+noire, taillée pour la soirée;&mdash;dans le
+haut du corsage, les bandes d'étoffe alternaient
+avec des bandes de guipure à travers lesquelles se
+devinait la blanche peau de la coquette veuve. Elle
+avait dans les yeux un éclat plus vif, aux joues
+une couleur plus rouge que d'habitude, et, après
+avoir déployé sur la table cette note demandée,
+dont l'écriture témoignait que la prudente personne
+y avait pensé d'avance, elle dit:</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Vous m'excuserez d'avoir tardé. Je ne
+me sentais pas bien. J'ai de telles palpitations au
+cœur!... Tenez!...&nbsp;» Elle prit la main du jeune
+homme qu'elle posa sur sa gorge, avec un demi-sourire,
+sur lequel la pire naïveté ne se serait
+pas trompée. Elle avait deviné la rupture entre
+le faux d'Albert et sa maîtresse, rien qu'aux deux
+visites solitaires de la jeune femme. Le congé
+significatif de René avait fini de l'éclairer, et elle
+avait eu l'idée d'en profiter, soit qu'il lui plût
+réellement avec sa beauté mâle et fine, soit
+qu'elle entrevît des avantages analogues à ceux
+que lui rapportaient déjà l'étudiant et le commis.
+Elle était encore fraîche et se croyait très séduisante.
+Mais, lorsqu'elle eut fait le geste de porter
+à sa poitrine la main de son locataire et qu'elle
+le regarda, elle vit dans ses yeux à lui une si méprisante
+froideur, mélangée d'un tel dégoût,
+qu'elle lâcha cette main. Elle reprit la note, et
+tâcha de couvrir sa confusion par un flot de
+paroles, expliquant tel ou tel détail d'un compte
+augmenté fantastiquement, que le poète ne daigna
+pas vérifier. Il lui remit la somme qu'il lui
+devait, par moitié en papier, par moitié en or.
+L'échec humiliant de sa tentative amoureuse
+n'avait pas aboli chez elle la force du calcul, car
+elle vérifia les billets bleus en les regardant à
+contre-jour, et, comme elle comptait les louis
+d'or, elle les examina l'un après l'autre. Une
+pièce ne lui ayant pas semblé de poids, elle la fit
+tinter, puis, après quelque hésitation:</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Je vais être obligée de vous en demander
+une autre...&nbsp;» dit-elle.</p>
+
+<p>Cette double impression d'éhontée luxure et
+de basse cupidité s'accordait si bien avec les
+pensées de René, qu'il éprouva, pendant le quart
+d'heure qu'il mit à porter de l'appartement dans
+son fiacre les quelques objets intimes épars dans
+les trois pièces, cette gaieté terrible, appelée si
+âprement et si justement par un humoriste la
+«&nbsp;gaieté d'un croque-mort qui s'enterre lui-même.&nbsp;»
+Quand la voiture roula, cette voiture de place
+cahoteuse, au drap taché, où il faisait comme le
+déménagement lamentable de ce qui avait été
+son bonheur, cette cruelle gaieté tomba pour
+laisser la place à la mélancolie la plus navrée. Il
+reconnaissait chaque détour du chemin qu'il
+avait accompli tant de fois dans l'extase du désir,
+qu'il n'accomplirait plus jamais. Le ciel pesait
+gris et bas, sur la ville. C'était, depuis la veille,
+une de ces reprises inattendues de l'hiver comme
+il s'en produit souvent à Paris vers le milieu du
+printemps, et qui donnent des frissons de froid
+à la jeune verdure. Quand le fiacre traversa la
+Seine qui coulait, si morne, si verte, le malheureux
+la regarda et il songea:</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Il est pourtant facile d'en finir...&nbsp;»</p>
+
+<p>Il chercha dans sa poche le billet de Suzanne,
+après ce mouvement de désespoir, comme pour
+se convaincre lui-même de la réalité de son malheur.
+Il prit aussi le mouchoir et le respira&mdash;longtemps;&mdash;il
+mania les gants, et il y retrouva
+la forme des doigts qu'il avait tant aimés. Il
+sentit qu'il était allé, dans sa résistance à la tentation,
+jusqu'aux dernières limites de sa force,
+et, quand il fut tout seul dans sa chambre, après
+cette nouvelle crise aiguë de sa peine, il dit tout
+haut:</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Je ne peux plus...&nbsp;»</p>
+
+<p>Tranquillement, presque automatiquement, il
+ouvrit un tiroir de son bureau, et il y prit, enveloppé
+dans sa gaine de peau de daim, un
+revolver de poche que sa sœur lui avait donné,
+pour les soirs où il rentrait du théâtre. Il fit
+jouer la batterie à vide. Il chercha le paquet des
+cartouches, et il en soupesa une.&mdash;Pauvre machine
+humaine, qu'il faut peu de chose pour tout
+endormir!&mdash;Il chargea le pistolet, défit sa chemise,
+trouva de sa main gauche la place où
+battait son cœur et il appuya le canon sur sa
+poitrine.</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Non,&nbsp;» dit-il tout haut encore, «&nbsp;pas
+avant d'avoir essayé.&nbsp;»</p>
+
+<p>Cette parole correspondait à une pensée qui
+l'avait assiégé à plusieurs reprises, qu'il avait toujours
+repoussée comme folle, et qui, maintenant,
+avec la netteté propre aux idées dans les minutes
+de délibération suprême, prenait forme et
+corps devant lui. Il remit le pistolet dans le
+tiroir, s'assit dans son fauteuil,&mdash;le fauteuil de
+Suzanne,&mdash;et il se laissa rouler dans cet abîme
+de la rêverie tragique où les images se dessinent
+avec un relief extraordinaire, où les raisonnements
+se font rapides comme dans la fièvre, où
+s'élaborent les résolutions désespérées. «&nbsp;Mon
+aimé...&nbsp;» se répétait-il, en se ressouvenant de ce
+que Suzanne lui avait écrit dans le billet. Oui,
+malgré ses mensonges, malgré la comédie qu'elle
+lui avait jouée, et dont il repassait en esprit les
+innombrables scènes, malgré cette abjection de
+son intrigue avec Desforges, elle l'avait vraiment,
+elle l'avait passionnément aimé. Sans la sincérité
+de cet amour, leur histoire commune était-elle
+intelligible une minute? Quel autre mobile avait
+pu la jeter à lui? Ce n'était pas l'intérêt? René
+était si pauvre, si humble, si au-dessous d'elle.
+Ni la gloriole de séduire un auteur à la mode?
+Elle-même avait exigé que leur liaison demeurât
+secrète. Ni la coquetterie? Elle ne l'avait pris à
+aucune rivale, elle ne s'était pas disputée, jour
+par jour, semaine par semaine. Oui, si monstrueux
+que fût cet amour, mélangé à cette corruption,
+à cette fourberie, elle l'avait aimé, elle
+l'aimait encore. Cette âme, dont la lèpre morale
+l'avait consterné d'horreur, demeurait pourtant
+capable d'une sincérité. Quelque chose s'agitait
+en elle, qui valait mieux que sa vie, mieux que
+ses actions. René consentait enfin à écouter la
+voix qui plaidait pour sa maîtresse, et il regardait
+bien en face cette vénalité dont la découverte
+l'avait terrassé. Son entrée à l'hôtel Komof,
+et ses premières impressions puériles d'aristocratie,
+la possession de Suzanne et la grâce des
+moindres détails de sa parure, en lui révélant le
+décor du grand luxe et sa minutie raffinée,
+l'avaient initié à bien des mystères. Le mirage de
+haute vie évoqué par ses premiers rêves naïfs
+de poète et de bourgeois, s'était dissipé à ses
+yeux pour lui laisser une vision presque juste
+des effrayantes prodigalités que comporte une
+opulente existence à Paris. À l'heure présente,
+et tandis que son amour, qui voulait vivre, s'appliquait
+à justifier Suzanne, à la comprendre du
+moins, à découvrir en elle de quoi ne pas la
+mépriser entièrement, il entrevoyait, grâce à
+cette connaissance plus vraie du monde, le drame
+intime qui s'était joué dans sa maîtresse... Claude
+le lui avait dit en propres termes: «&nbsp;Il y a sept
+ans, les Moraines étaient ruinés...&nbsp;» Ruinés! Ces
+trois syllabes se traduisaient maintenant pour le
+jeune homme par l'exacte image de ce qu'elles
+comportent de renoncements et d'abaissements.
+Suzanne avait grandi dans le luxe et pour le luxe.
+C'était son atmosphère, c'était sa vie. Son mari,
+ce Marneffe en habit noir,&mdash;le poète continuait
+à juger ainsi le pauvre Paul,&mdash;avait dû, le
+premier, la pousser dans la voie funeste. Desforges
+s'était présenté. Elle avait cédé. Elle
+n'aimait pas... Et quand elle avait aimé, pouvait-elle
+briser sa chaîne?... Oui, elle le pouvait,
+en lui proposant, à lui, René, de tout
+quitter, tous les deux, pour vivre ensemble, à
+jamais!...</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Tout quitter?... Tous les deux?... Pour
+vivre ensemble?...&nbsp;» Il se surprit à prononcer ces
+mots, comme dans un songe. Mais était-ce trop
+tard? Cette offre de tout sacrifier à leur amour,
+de tout abolir du passé, sinon cet amour, d'y
+enfermer, d'y emprisonner leur être entier, tout
+le présent et tout l'avenir, s'il allait la faire, à
+Suzanne, lui, maintenant? S'il allait lui dire:
+«&nbsp;Tu me jures que tu m'aimes, que cet amour
+est la seule vérité de ton cœur, la seule. Prouve-le-moi.
+Tu n'as pas d'enfants, tu es libre. Prends
+ma vie et donne-moi la tienne. Pars avec moi et
+je te pardonne, et je crois en ton cœur?...&nbsp;»&mdash;«&nbsp;Je
+deviens fou,&nbsp;» fit-il en rejetant toute son
+âme en arrière, lorsque ce projet se présenta
+devant lui, si précis qu'il voyait Suzanne, là,
+qui l'écoutait... Fou? mais pourquoi?... Les
+phrases lues dans sa jeunesse sur le rachat des
+prostituées par l'amour, idée si profondément
+humaine qu'elle a tenté les plus grands artistes,
+lui remuèrent dans la pensée. La plus divine
+figure de courtisane amoureuse qui ait jamais été
+peinte, l'Esther de Balzac, avait tant séduit ses
+rêves d'autrefois, et chez les natures comme la
+sienne, en qui les impressions littéraires précèdent
+les autres, celles de la vie, des rêves pareils
+ne s'en vont pas tout à fait du cœur... Il aimait
+Suzanne, et Suzanne l'aimait. Pourquoi n'essaierait-il
+pas, au nom de ce sentiment sublime, de
+l'arracher, elle, à l'infamie où elle gisait, de s'arracher,
+lui, à ce gouffre noir de la mort vers
+lequel il se sentait attiré? Pourquoi ne lui apporterait-il
+pas cette occasion unique de réparer les
+hideuses misères de sa destinée?... Mais elle,
+que répondrait-elle?... «&nbsp;Je saurai enfin si elle
+m'aime,&nbsp;» reprenait René.&mdash;«&nbsp;Oui, si elle m'aime,
+avec quelle ardeur elle saisira ce moyen d'échapper
+au bagne de luxe où elle est enchaînée! Et
+si elle dit non?...&nbsp;» Un frémissement d'épouvante
+le secoua tout entier à cette pensée... «&nbsp;Il sera
+temps d'agir alors,&nbsp;» conclut-il. La tempête
+déchaînée par la subite invasion de ce projet
+dura près de trois heures. Le jeune homme s'y
+abandonnait sans comprendre que son parti
+était pris d'avance, et que ces allées et venues
+de ses idées ne faisaient que déguiser à ses
+propres yeux le sentiment qui dominait en lui
+par-dessus tout: l'appétit, le besoin furieux de
+ravoir sa maîtresse. Quand ce plan d'une fuite
+en commun eût été plus insensé, plus impraticable,
+plus contraire à toute espérance de
+succès, il s'y serait livré comme au plus raisonnable,
+au plus facile, au plus assuré, parce que
+c'était en effet le seul qui conciliât l'ardeur irrésistible
+de son amour et les exigences de dignité
+sur lesquelles son honneur encore vierge ne transigerait
+du moins jamais.</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;À l'action...&nbsp;» se dit-il enfin. Il s'assit à sa
+table, pour écrire à Suzanne un billet, dans lequel
+il lui demandait d'être chez elle le lendemain, à
+deux heures de l'après-midi. Il courut lui-même
+jeter cette lettre à la boîte, et il éprouva, en rentrant,
+cette détente qui suit les résolutions définitives.
+Lui qui s'était, durant la semaine et après
+son premier, son sauvage accès de violence, senti
+incapable de la plus faible énergie, jusqu'à n'avoir
+pu rouvrir le manuscrit de son <i>Savonarole</i>,
+il se mit sur-le-champ à tout préparer, comme
+si la réponse de Suzanne ne pouvait pas être
+douteuse. Il compta la somme d'argent enfermée
+dans son tiroir: un peu plus de cinq mille
+francs. C'était de quoi suffire aux premiers embarras.
+Et ensuite?... Il calcula de quel capital
+il avait le droit de disposer dans la fortune de la
+famille, restée indivise entre sa sœur et lui. La
+grande affaire était de passer les deux premières
+années, durant lesquelles il terminerait son drame
+et le ferait jouer. Il publierait, aussitôt après,
+son roman, que le succès de sa pièce pousserait,
+comme une vague pousse une vague, puis son
+recueil de vers. Un horizon de travaux et de
+triomphes se développait devant lui. De quel
+effort ne serait-il pas capable, soutenu par cet
+élixir divin: le bonheur, et par la volonté de
+rendre à Suzanne ce luxe qu'elle lui aurait sacrifié?
+Sa sœur le surprit, quand elle rentra, qui
+rangeait des papiers, classait des livres, mettait
+à part des gravures.</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Que fais-tu là?...&nbsp;» demanda-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Tu vois,&nbsp;» répondit-il, «&nbsp;je me dispose
+à partir.&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;À partir?...&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Oui,&nbsp;» reprit-il, «&nbsp;je compte aller en
+Italie.&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Et quand cela?&nbsp;» fit Émilie stupéfaite.</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Mais sans doute après-demain.&nbsp;»</p>
+
+<p>Il était de bonne foi dans sa réponse. Il avait
+calculé qu'il faudrait à Suzanne environ vingt-quatre
+heures pour ses préparatifs à elle, si elle
+se décidait. Si elle se décidait? Ce seul doute sur
+l'issue de sa démarche lui faisait maintenant tant
+de mal qu'il ne le discutait même pas. Depuis
+la scène de l'Opéra, où il l'avait laissée pâle
+et comme foudroyée dans l'ombre de l'arrière-loge,
+il s'était imposé la plus surhumaine contrainte,
+en endiguant le flot de ses désirs passionnés.
+Son espérance soudaine était comme
+une brèche ouverte, par laquelle ce flot se précipitait,
+furieux, effréné, d'un jet si violent
+qu'il renversait, emportait tout. Sa folie alla,
+par cette matinée qui précéda l'entrevue, jusqu'à
+passer chez deux ou trois marchands d'objets
+de voyage de l'avenue de l'Opéra, pour y
+examiner des malles. Depuis le départ de Vouziers,
+personne, dans la famille Vincy, n'avait
+quitté Paris, même pour vingt-quatre heures. Il
+n'y avait, rue Coëtlogon, comme instruments
+d'emballage, que deux vieux coffres mangés aux
+vers, et trois valises de cuir délabrées de vétusté.
+Ces soins matériels, qui donnaient comme une
+réalité concrète aux chimères du jeune homme,
+trompèrent la fièvre de son attente jusqu'à
+l'heure du rendez-vous. L'hallucination du désir
+avait été si forte que la vue des circonstances
+réelles ne se produisit en lui qu'au moment où il
+entra dans le petit salon de la rue Murillo. Tout
+restait à faire.</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Madame va venir...&nbsp;» avait dit le domestique,
+en le laissant seul dans cette pièce. Il n'y
+était pas revenu depuis le jour où il lisait ses
+vers les plus choisis à celle qu'il considérait
+alors comme une madone. Était-ce, de la part de
+cette dernière, une suprême ruse que ces cinq
+minutes d'abandon, avant leur entretien, dans
+cet endroit, si rempli pour lui de souvenirs? Ils
+se dressèrent en effet devant lui, ces souvenirs,
+mais pour le remuer d'une tout autre émotion
+que celle dont se flattait Suzanne. Ce cadre
+d'élégance, tant admiré jadis, lui faisait horreur
+maintenant. Il lui semblait qu'une vapeur d'infamie
+flottait autour de ces objets, dont beaucoup
+avaient dû être payés par Desforges. Cette
+horreur accrut encore en lui la volonté d'arracher
+celle qu'il aimait à ce passé de honte, et, quand
+elle apparut sur le seuil de la porte, ce n'est pas
+la tendresse qu'elle rencontra dans ses yeux,
+mais le fixe, l'implacable éclat de la résolution
+prise. Quelle résolution? De tous deux elle était
+la plus émue à présent, la plus incapable de se
+maîtriser. La blancheur de sa longue robe de
+dentelle faisant ressortir les teintes jaunies de
+son visage, épuisé par l'anxiété de ces derniers
+jours. Elle n'avait pas eu besoin d'avoir recours
+au crayon noir pour cerner ses yeux, comme il
+arrive aux comédiennes du monde aussi bien
+qu'aux autres; ni d'étudier le geste par lequel, à
+la vue du jeune homme, elle mit la main sur son
+cœur, en s'appuyant au mur, afin de ne pas
+tomber. Au premier regard, elle avait compris
+qu'il lui faudrait livrer une rude bataille pour le
+reconquérir, et tout son être tremblait. Il y eut
+entre les deux amants un de ces passages de
+silence où il semble que l'on entende frémir le
+vol de la destinée, tant ils sont redoutables et
+solennels. La durée de celui-ci fut intolérable
+pour la malheureuse, qui le rompit la première
+en disant d'une voix très basse:</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Mon René, que tu m'as fait souffrir!...&nbsp;»
+Et, s'avançant vers lui, folle d'émotion, elle lui
+prit les deux mains et s'abattit sur sa poitrine,
+cherchant ses lèvres pour un baiser. Il eut l'énergie
+de la repousser.</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Non,&nbsp;» disait-il, «&nbsp;je ne veux pas...&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Ah!&nbsp;» gémit-elle en se tordant les bras,
+«&nbsp;tu y crois donc toujours, à ces abominables
+soupçons!... Et tu n'es pas venu, et tu m'as
+condamnée ainsi sans m'entendre!... Et quelles
+preuves avais-tu pourtant?... De m'avoir vue
+sortir d'une maison!... Et pas un doute en ma
+faveur, pas une seule des vingt hypothèses qui
+pouvaient plaider pour moi!... Si je te disais
+pourtant que dans cette maison habite une amie
+malade, que j'étais allée voir ce jour-là?... Si je
+te disais que la présence de l'autre personne,
+dont la vue t'a rendu fou, avait la même cause?
+Si je te le jurais sur ce que j'ai au monde de plus
+sacré, sur...&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Ne jurez pas,&nbsp;» interrompit René durement,
+«&nbsp;je ne vous croirais pas, je ne vous crois
+pas...&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Il ne me croit pas, même maintenant;
+mon Dieu! Que faire?&nbsp;» Elle marchait, à travers
+la chambre, en répétant: «&nbsp;Que faire? Que
+faire?&nbsp;» Durant toute cette semaine, elle avait
+tourné et retourné cette idée qu'il pouvait cependant
+être assez irrité contre elle pour ne pas la
+croire. Qu'il lui restât un soupçon, un seul, et
+elle était perdue. Il la suivrait de nouveau ou la
+ferait suivre. Il saurait qu'à chaque visite à la
+maison de la prétendue amie, elle se rencontrait
+avec Desforges, et ce serait à recommencer? À
+quoi bon continuer de mentir, alors? Et puis,
+elle en avait assez de tant de tromperies. Maintenant
+que la plus sincère des passions grondait
+dans son cœur, elle éprouvait le besoin de dire
+à son amant la vérité, toute la vérité, mais,
+en la lui disant, de lui crier aussi cette passion,
+et, cette fois, il faudrait bien qu'il entendît ce
+cri suprême, et qu'il y crût. Et, comme hors
+d'elle: «&nbsp;C'est vrai,&nbsp;» dit-elle, «&nbsp;je te mentais...
+tu veux tout savoir, tu sauras tout...&nbsp;» Elle s'arrêta
+une minute, et passa les mains sur son visage,
+avec égarement... Hé bien! Non! Elle se sentait
+incapable de se confesser ainsi... Il la mépriserait
+trop, et, imaginant, à mesure qu'elle parlait,
+une espèce de compromis incohérent entre
+son besoin de sincérité et l'épouvante que René
+la prît en dégoût, elle continuait: «&nbsp;C'est une
+affreuse histoire, vois-tu... Mon père mort... Des
+lettres à racheter avec lesquelles des misérables
+pouvaient salir sa mémoire... Il fallait de l'argent,
+beaucoup... Je n'avais rien... Mon mari
+me repoussait... Alors, cet homme... J'ai perdu
+la tête, et puis il m'a tenue, il me tient par ce
+secret!... Ah! ne sens-tu pas que je ne t'ai
+menti que pour t'avoir, que pour te garder?...&nbsp;»</p>
+
+<p>Tandis que ces mots se pressaient au hasard
+sur sa bouche, René la contemplait. Cette histoire
+de l'honneur de son père ainsi sauvé n'était
+qu'un nouveau mensonge; il le comprenait, il le
+voyait. Mais ce dernier cri, poussé avec une
+ardeur presque sauvage, n'en était pas un. Et que
+lui importait le reste? Il allait savoir si cet
+amour, la seule sincérité dont elle se réclamât
+maintenant, aurait la force de triompher de tout
+ce qui n'était pas lui.</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Tant mieux!&nbsp;» répondit-il. «&nbsp;Oui, tant
+mieux si vous êtes l'esclave d'un infâme passé
+qui vous accable! Tant mieux, si cette dépendance
+à l'égard de cet homme vous fait cette
+horreur!... Vous me dites que vous m'avez aimé,
+que vous m'aimez, que vous ne m'avez menti
+que pour me garder?... Cet amour, je vous
+apporte l'occasion de m'en donner une preuve
+après laquelle je n'aurai plus le droit de douter.
+Ce passé, je viens vous offrir de l'effacer à
+jamais, tout entier, d'un coup... Moi aussi, je
+vous aime, Suzanne, ah! profondément! Ce que
+j'ai ressenti quand j'ai dû apprendre ce que j'ai
+appris, voir, ce que j'ai vu, ne me le demandez
+pas. Si je n'en suis pas mort, c'est que l'on ne
+meurt pas de désespoir. Je suis prêt cependant
+à tout oublier, à tout pardonner, pourvu que je
+sache, pourvu que je sente que vraiment vous
+m'aimez. Je suis libre et vous êtes libre aussi,
+puisque vous n'avez pas d'enfants. Je suis
+prêt, moi, à tout quitter pour vous, et je viens
+vous demander si vous êtes prête à en faire
+autant. Nous irons ensemble où vous voudrez:
+en Italie, en Angleterre, dans un pays où nous
+soyons sûrs de ne rien retrouver de ce qui fut
+votre vie d'autrefois. Et cet autrefois, je l'abolirai.
+J'en trouverai la force dans ma croyance
+en votre cœur, après ce que vous aurez fait. Je
+me dirai:&mdash;Elle ne me connaissait pas, et, du
+jour où elle m'a connu, rien n'a plus existé pour
+elle que son amour.&mdash;Mais d'accepter cet abject
+partage, que vous m'arriviez au sortir des bras
+de cet homme et salie par ses baisers; ou bien,
+si vous rompez avec lui, d'être là, misérable, à
+me défier de cette rupture, à jouer auprès de
+vous ce rôle avilissant d'espion que j'ai joué une
+fois déjà?... Non, Suzanne, ne me le demandez
+pas. Nous en sommes venus au point où nous
+devons être l'un pour l'autre ou tout ou rien,
+des amants qui trouvent dans leur amour de quoi
+se faire une famille, une patrie, un monde, ou
+des étrangers qui ne se connaissent plus.&mdash;À
+vous de choisir...&nbsp;»</p>
+
+<p>Il avait parlé avec l'énergie concentrée d'un
+homme qui s'est pris la main et qui s'est fait le
+serment d'aller jusqu'au bout de sa volonté. Si
+insensée que fût cette proposition au regard d'une
+Parisienne habituée à ne rencontrer la passion
+que sous une forme conciliable avec les exigences
+et les commodités de la vie sociale, Suzanne
+n'eut pas une minute de doute. René s'exprimait
+dans la pleine vérité de son cœur, mais cette
+vérité comportait un tel excès d'amour qu'elle ne
+douta pas non plus de son triomphe final sur les
+révoltes et sur les folies du jeune homme.</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Ah!&nbsp;» répondit-elle toute frémissante,
+«&nbsp;que tu es bon de me parler ainsi! Que tu
+m'aimes! Que tu m'aimes! Oui, que tu m'aimes!...&nbsp;»
+Elle frissonnait en prononçant ces
+mots, et penchait un peu sa tête, comme si le
+bonheur de cette évidence eût été presque impossible
+à soutenir. «&nbsp;Dieu! que c'est doux!...&nbsp;»
+dit-elle encore. Puis, s'avançant vers lui, et lui
+prenant la main, presque avec timidité cette fois,
+pour la lui serrer d'une pression lente: «&nbsp;Enfant
+que tu es, que viens-tu m'offrir?... S'il ne s'agissait
+que de moi, comme je te dirais: Prends
+toute ma vie, et tu ne sais pas comme j'y aurais
+peu de mérite!... Mais la tienne, est-ce que je
+peux l'accepter? Tu as vingt-cinq ans et j'en ai
+plus de trente. Ferme les yeux et vois-nous dans
+dix ans... Je suis une vieille femme et tu es
+encore un jeune homme... Et alors?... Et puis
+ton travail, cet art auquel tu es si attaché que
+j'en ai été jalouse?&mdash;Pourquoi te le cacher
+maintenant?&mdash;Il te faut Paris pour écrire... Je
+te verrais triste auprès de moi... Je te verrais
+m'aimant par devoir, par pitié, malheureux,
+esclave!... Non, je ne le supporterais pas!...
+Mon amour, quitte ce projet insensé, dis que
+tu me pardonnes sans cela, dis-le, mon René, dis-le!...&nbsp;»</p>
+
+<p>Elle s'était rapprochée du jeune homme à mesure
+qu'elle parlait, appuyant sa gorge contre
+lui, cherchant sa bouche. Il sentit, avec un tressaillement
+de désir à la fois, et une nausée contre
+le plan de séduction attesté par ce détail, qu'elle
+n'avait pas de corset. Il la prit par le poignet, et
+le lui tordit en la rejetant loin de lui, durement:</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Ainsi tu ne veux pas,&nbsp;» dit-il avec exaltation,
+«&nbsp;répète-moi que tu ne veux pas...&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Je t'en supplie, mon René,&nbsp;» reprit-elle
+avec des larmes dans sa voix et dans ses yeux,
+«&nbsp;ne me repousse pas... Mais puisque nous nous
+aimons, ah! soyons heureux!... Prends-moi
+comme je suis, avec toutes les misères de ma vie...
+C'est vrai... J'aime le luxe, j'aime le monde,
+j'aime ce Paris que tu hais... Non, je n'aurai pas
+le courage de tout quitter, de tout briser... Prends-moi
+ainsi, puisque tu sais bien, puisque tu sens
+que je te dis vrai quand je te jure que je t'aime,
+comme je n'ai jamais aimé... Ah! Garde-moi!...
+Je serai ton esclave, ta chose. Tu m'appelleras, je
+viendrai. Tu me chasseras, je m'en irai... Ne me
+regarde pas avec ces yeux, je t'en conjure, laisse
+fondre ton cœur!... Quand tu es venu à moi,
+est-ce que je t'ai demandé si tu avais une autre
+maîtresse? Non, je n'ai eu qu'une idée: te rendre
+heureux. Si je t'ai tout caché des tristesses de
+mon existence, dis! comment peux-tu m'en vouloir?
+Vois, je suis par terre devant toi, et je te
+supplie...&nbsp;» Elle s'était jetée à ses pieds, en effet.
+Que lui importait la prudence maintenant, et la
+possibilité de l'entrée d'un domestique? Et elle
+s'attachait à ses vêtements, en se traînant sur les
+genoux. Elle était admirable de beauté, les yeux
+fous, son ardent visage éclairé par tous les
+feux de la passion, et montrant à plein la sublime
+courtisane qu'elle avait toujours été, mais
+voilée. Les sens de René étaient bouleversés,
+mais un souvenir cruel lui revint tout d'un coup,
+et il lui jeta, comme une insulte, avec un ricanement:</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Et Desforges?...&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;N'en parle pas,&nbsp;» gémit-elle, «&nbsp;n'y pense
+pas! Si je pouvais le renvoyer, le mettre à la
+porte, est-ce que tu crois que j'hésiterais? Ne
+sens-tu pas que je suis prise? Mon Dieu! mon
+Dieu! on ne torture pas une femme ainsi... non,&nbsp;»
+ajouta-t-elle d'un air sombre, toujours à genoux,
+mais immobile et baissant la tête: «&nbsp;Non, je ne
+peux pas...&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Alors, accepte ce que je t'ai offert,&nbsp;» dit
+René, «&nbsp;il en est temps encore... Fuyons ensemble...&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Non,&nbsp;» reprit-elle d'un air plus sombre.
+«&nbsp;Non, je ne peux pas non plus... Vois, il me serait
+si facile de te promettre et de ne pas tenir!...
+Mais j'ai trop menti...&nbsp;» Elle s'était levée. La
+crise de nerfs qu'elle venait de traverser avait sa
+réaction, et elle répéta d'une voix épuisée: «&nbsp;Je
+ne peux pas non plus... Je ne peux pas...&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Et que voulais-tu donc de moi?&nbsp;» s'écria-t-il
+avec un accent furieux, «&nbsp;Pourquoi te traînais-tu
+à mes pieds tout à l'heure? Un laquais
+de plaisir, voilà ce que je serais pour toi?... Un
+jeune homme chez qui tu irais te débarbouiller
+des caresses du vieux!... Ah!...&nbsp;» et, la colère
+l'emportant, à la brutalité du langage il joignit
+celle du geste, et il marcha sur elle, le poing
+levé, avec un visage si terrible qu'elle crut qu'il
+allait la tuer. Elle reculait, livide d'épouvante,
+les mains tendues.</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Pardon, pardon,&nbsp;» disait-elle éperdue.
+«&nbsp;Ne me fais pas mal, ne me fais pas mal!&nbsp;»</p>
+
+<p>Elle s'abrita ainsi derrière une table sur laquelle
+se trouvait, parmi d'autres menus objets, une
+photographie du baron dans un cadre de velours.
+Les yeux de René s'étaient détournés de Suzanne,
+il luttait contre la tentation monstrueuse de frapper
+cette femme sans défense. Il n'eut pas plutôt
+vu le portrait qu'il eut un rire d'insensé. Il le
+saisit, et la prenant, elle, par les cheveux, il lui
+frotta ce portrait sur la bouche, cruellement, au
+risque de l'ensanglanter, et, continuant de rire
+comme un fou, il répétait:</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Tiens, voilà ton amant! voilà ton amant,
+ton amant, ton amant!...&nbsp;»</p>
+
+<p>Puis il jeta le cadre à terre et il le piétina. Il ne
+se fut pas plutôt livré à cette action de démence
+qu'il eut honte de lui-même. Il regarda Suzanne,
+une dernière fois, les cheveux épars, les yeux
+fixes, écrasée de terreur dans le coin de la chambre.
+Il ne prononça pas un mot, et il sortit, sans
+qu'elle eût eu, elle, la force d'articuler une parole.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 33%;" />
+<h2><a name="XX" id="XX"></a>XX</h2>
+
+<h2>L'ABBÉ TACONET</h2>
+
+
+<p>Deux jours après cette scène terrible,
+et comme le ciel du mois de mai s'était
+de nouveau fait pimpant, bleu et tiède,
+Claude Larcher se trouvait, vers les deux heures
+de l'après-midi, accoudé au balcon de l'appartement
+de Colette qui donnait sur le jardin des
+Tuileries. Il venait de passer plusieurs nuits à la
+suite chez sa maîtresse. Les deux amants s'étaient
+repris d'un de ces caprices qui sont d'autant
+plus fougueux dans les liaisons de ce genre et
+plus avides, que le souvenir des querelles
+de la veille s'y mélange à la certitude de la
+brouille du lendemain. L'homme et la femme se
+donnent alors sans réserve. Il semble que la
+longue suite des plaisirs, jadis goûtés en commun,
+ait comme façonné leurs corps l'un pour
+l'autre, et auprès de ces renouveaux de possession
+ardente, presque frénétique, toute autre
+volupté perd sa saveur. Claude réfléchissait à
+cette loi singulière des habitudes amoureuses, en
+achevant un cigare dont la vapeur s'azurait au gai
+soleil. Il regardait les voitures se croiser dans
+la rue, et, sous les feuillages légers du jardin,
+le défilé des promeneurs. Il s'étonnait lui-même
+de la parfaite béatitude où ces quelques jours
+d'assouvissement l'avaient plongé. Ses jalousies
+douloureuses, ses trop légitimes fureurs, le
+juste sentiment de sa dégradation, tout s'abolissait
+parce que Colette avait fait ses volontés
+et consigné à la porte Aline aussi bien
+que Salvaney. Cela ne durerait pas, il le savait
+trop; mais la présence de cette femme lui procurait
+une félicité si entière qu'elle détruisait ses
+craintes pour l'avenir, comme ses rancunes pour
+le passé. Il fumait son cigare avec une lenteur
+paisible, et par instant il se retournait pour la
+voir, elle, à travers la fenêtre ouverte, qui, vêtue
+d'une robe chinoise toute rose et brodée de fleurs
+d'or,&mdash;la sœur de celle de la loge,&mdash;se
+balançait sur un fauteuil canné à bascule. Au
+bout de ses pieds chaussés de bas d'une soie rose
+comme celle de la robe, elle remuait, en se
+balançant, des mules marocaines, garnies, elles
+aussi, de broderies. Le fumoir, celui-là même
+où avait eu lieu la scène de la lettre, était rempli
+de fleurs. Aux murs se voyaient toutes sortes
+de souvenirs qui se rapportaient à la carrière de
+l'artiste: des aquarelles représentant des intérieurs
+de loges, des tambourins de cotillon, des photographies
+et des couronnes. Un chat très petit,
+un angora blanc, dont un œil était bleu, l'autre
+noir, jouait avec une balle, renversé sur le dos,
+tandis que Colette continuait de se balancer, tantôt
+souriant à Claude à travers les bouffées d'une
+cigarette russe, tantôt lisant un journal qu'elle
+tenait à la main, et elle fredonnait une adorable
+romance de Richepin, récemment mise en musique
+par un étrange compositeur du nom de
+Cabaner:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0"><i>«&nbsp;Un mois s'ensauve, un autre arrive.</i><br /></span>
+<span class="i0"><i>Le temps court comme un lévrier...&nbsp;»</i><br /></span>
+</div></div>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Mon Dieu!&nbsp;» songeait l'écrivain en écoutant
+ces couplets du seul poète de notre âge
+qui ait su rivaliser de grâce avec les divines
+chansons populaires, «&nbsp;ces vers sont bien beaux,
+le ciel est bien bleu, ma maîtresse est bien
+jolie... Au diable l'analyse!...&nbsp;»</p>
+
+<p>La jeune femme interrompit cette calme
+rêverie d'amant heureux, en jetant un léger cri.
+Elle s'était levée de son fauteuil, tenant le journal
+dans sa main qui tremblait. Après avoir examiné,
+suivant son habitude, la troisième page, celle où
+se trouvent les nouvelles de théâtre, elle avait
+passé à la seconde, puis à la première, et ce
+qu'elle venait d'y lire l'avait bouleversée, car
+elle balbutiait, en tendant la feuille à Claude:</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;C'est trop horrible!...&nbsp;»</p>
+
+<p>Claude, épouvanté lui-même par cette agitation
+fébrile et soudaine, saisit le journal, et il y
+lut, sous la rubrique: <i>Échos de Paris</i>:</p>
+
+<p>«&nbsp;On nous apporte, au moment de mettre
+sous presse, une nouvelle qui affectera profondément
+le monde littéraire. M. René Vincy,
+l'auteur applaudi du <i>Sigisbée</i>, vient d'attenter à
+ses jours dans son appartement de la rue Coëtlogon.
+M. René Vincy s'est tiré un coup de pistolet
+dans la région du cœur. Hâtons-nous de
+dire, pour rassurer les nombreux admirateurs du
+jeune poète, que cette tentative n'aura pas de
+suites fatales. Notre sympathique confrère s'est
+en effet grièvement blessé, mais la balle a pu
+être extraite, et les nouvelles sont des plus rassurantes.</p>
+
+<p>«&nbsp;On se perd en conjectures sur le mobile de
+cet acte de désespoir.&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Ah! Colette,&nbsp;» s'écria Claude, «&nbsp;c'est
+toi qui l'as tué!&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Non,&nbsp;» gémit l'actrice, hors d'elle-même,
+«&nbsp;ce n'est pas possible... Il ne mourra pas... Tu
+vois, le journal assure qu'il va mieux... Ne dis pas
+cela! Je ne m'en consolerais pas... Est-ce que
+je savais, moi? Je t'en voulais si fort... Tu avais
+été si dur... J'aurais tout fait pour me venger...
+Mais vas-y, cours-y... Tiens, ton chapeau, tes
+gants, ta canne.&mdash;Pauvre petit René, je lui
+enverrai des fleurs. Il les aimait tant... Et tu
+crois que c'est à cause de cette femme?...&nbsp;»</p>
+
+<p>Tout en parlant, avec cette incohérence où se
+trahissait à la fois son émotion de bonne fille
+malgré tout, et son enfantillage de comédienne,
+elle avait achevé d'habiller son amant, et elle le
+poussait vers la porte.</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Et où te retrouverai-je?&nbsp;» demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Hé bien! à six heures ici pour aller
+dîner au Bois... Mon Dieu!&nbsp;» ajouta-t-elle,
+«&nbsp;si je n'avais pas ces deux rendez-vous chez la
+modiste et chez la couturière, j'irais avec toi.
+Mais je ne peux pas les manquer...&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Tu y tiens donc encore, à ce dîner au
+Bois?...&nbsp;» reprit Claude.</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Ne sois pas méchant,&nbsp;» répondit-elle
+dans un baiser, «&nbsp;il fait si joli et j'ai trop envie
+de t'aimer à la campagne...&nbsp;»</p>
+
+<p>Sur cette phrase qui finissait de la peindre
+tout entière, avec ses passages subits des attendrissements
+les plus sincères au goût passionné
+du plaisir, Larcher rendit son baiser à sa maîtresse,
+saisi d'un vague mépris pour lui-même, tant
+il se trouvait faible devant ses moindres caprices,
+même à cette heure où il venait d'apprendre une
+catastrophe qui le touchait d'aussi près. Il s'élança
+dans l'escalier; il descendit les trois étages, quatre
+marches par quatre marches; il se jeta dans une
+voiture, et un quart d'heure plus tard il en ouvrait
+la portière devant cette grille de la rue
+Coëtlogon qu'il avait franchie, de même, quelques
+mois plus tôt, lorsqu'il venait chercher René
+pour le conduire à la soirée de l'hôtel Komof...
+Brusquement, toutes les pensées qu'il avait eues
+à cette place lui revinrent à la mémoire, et le
+ciel sinistre de ce soir-là, et la froide lune
+qui courait parmi les nuages mobiles, et
+l'étrange pressentiment qui lui avait serré le
+cœur. Maintenant le jour délicieux de mai remplissait
+le ciel de lumière, les feuilles verdoyaient
+dans la bande étroite du jardinet, devant les
+fenêtres du rez-de-chaussée des Fresneau. Ce
+printanier décor d'une vie si paisible représentait
+trop bien ce qu'avait été longtemps le destin
+de René; ce qu'il fût demeuré s'il n'avait jamais
+rencontré Suzanne. Et cette fatale rencontre,
+qui en avait été l'auteur indirect? Claude essaya
+vainement de secouer ce remords en se disant!
+«&nbsp;Pouvais-je prévoir ce malheur?...&nbsp;» Il l'avait
+prévu, cependant. Il ne pouvait résulter que
+du mal de cette transplantation subite du
+poète dans un milieu de luxe, où sa vanité et
+sa sensualité s'étaient épanouies aussitôt. Le
+pire était arrivé. Par un affreux hasard, soit.
+Mais qui avait provoqué ce hasard? La réponse
+à cette question était cruelle pour un
+ami véritable, et ce fut le cœur serré que
+Claude sonna à la porte de cette maison où
+régnaient jadis la simplicité, le noble et pur
+amour, avec le travail. Que de mortels miasmes
+y avaient pénétré à sa suite et que de tristesses!
+Il put le constater une fois de plus au visage
+décomposé de Françoise, qui vint lui ouvrir, et
+qui fut prise, à sa vue, d'une crise de sanglots.
+Elle essuyait ses yeux avec le coin de son
+tablier bleu, tout en disant dans son langage
+mêlé de mots de patois:</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Ah! I'la faut-i!... Mon bon monsieur.
+Vouloir se périr ainsi, un enfant que j'ai connu
+tout cheti et minaud comme une fille!... Jésus,
+Marie, Joseph!&mdash;Entrez, monsieur Claude,
+vous trouverez madame Fresneau et mademoiselle
+Rosalie... M. l'abbé Taconet est avec lui
+qui le console...&nbsp;»</p>
+
+<p>Émilie se tenait avec la petite Offarel dans
+cette salle à manger où Claude avait été accueilli
+si souvent par un bienfaisant tableau d'intimité.
+Le docteur venait sans doute de sortir, car une
+odeur d'acide phénique remplissait la chambre,
+comme après un pansement. Une fiole de cette
+substance, marquée d'une étiquette rouge, traînait
+sur la table à côté d'une potion, près
+d'une soucoupe, et parmi des morceaux de coton
+coupés en carré. Des bandes de linge enroulées,
+du taffetas, un pot de pommade, étiqueté de
+rouge comme la fiole et couvert d'un papier
+métallique, des épingles de nourrice, une ordonnance
+timbrée achevaient de donner à cette
+pièce une physionomie de chambre d'hôpital.
+La pâleur d'Émilie révélait assez les émotions
+qu'elle avait traversées depuis quarante-huit
+heures. La vue de l'écrivain produisit sur elle
+le même effet que sur Françoise. Il lui rappelait
+trop, par sa seule présence, les journées
+anciennes où elle avait été si orgueilleuse de son
+René. Elle fondit en larmes, et, en lui tendant la
+main, elle lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Comme vous aviez raison!...&nbsp;»</p>
+
+<p>Rosalie, elle, avait jeté au visiteur un regard
+aussi explicite que si elle l'eût accusé de vive
+voix du suicide de René. Il y avait dans ces yeux
+de jeune fille une telle rancune, l'arrêt exprimé
+par eux s'accordait si bien avec les secrets
+remords de Claude, qu'il détourna ses yeux, à
+lui, et après un silence, il demanda:</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Est-ce que je peux le voir?...&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Pas aujourd'hui,&nbsp;» répondit Émilie, «&nbsp;il
+est si faible. Le docteur craint pour lui les émotions.&nbsp;»
+Et elle ajouta: «&nbsp;Mon oncle va vous dire
+comment il se trouve...&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Et quand est arrivé ce malheur? Je n'ai
+rien su que par les journaux.&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Les journaux en ont parlé,&nbsp;» fit Émilie,
+«&nbsp;moi qui avais pris tant de précautions!&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Une petite note de rien...&nbsp;» repartit
+Claude qui devina la vérité à la subite rougeur
+de Rosalie. Le vieil Offarel avait, sous ses ordres
+dans son bureau, à la Guerre, un jeune homme
+qui s'occupait de littérature et que l'écrivain
+connaissait un peu. Le sous-chef avait dû parler,
+et sa fille le savait déjà. Il tenta de s'attirer un
+regard plus aimable, en égarant les soupçons
+de madame Fresneau: «&nbsp;Les reporters furètent
+partout,&nbsp;» disait-il; «&nbsp;pour peu qu'on soit connu,
+on ne leur échappe pas...&nbsp;» Et il continua:
+«&nbsp;Mais les détails?&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Il est rentré avant-hier,&nbsp;» dit Émilie,
+«&nbsp;vers les quatre heures, et tout de suite j'ai deviné
+à sa figure qu'il avait quelque chose... Mais
+quoi! J'étais si habituée à le voir triste depuis
+quelque temps!... Il m'avait annoncé un grand
+voyage en Italie. Je l'ai interrogé:&mdash;Tu pars
+toujours demain?...&mdash;Non, m'a-t-il dit, et il
+m'a prise contre lui et il m'a embrassée longtemps,
+longtemps avec des sanglots. Je lui ai
+demandé:&mdash;Qu'as-tu?...&mdash;Rien, m'a-t-il
+répondu, où est Constant?&mdash;Cette question
+m'a étonnée. Il savait bien que le petit ne revient
+pas de la pension avant six heures.&mdash;Et Fresneau?
+a-t-il dit encore. Puis il a poussé un grand
+soupir et il a passé dans sa chambre. Je suis
+restée cinq minutes à me tâter: je ne devais
+peut-être pas le laisser seul. Puis j'avais peur.
+Dans ses passages de désespoir, il est si facile à
+s'emporter... Et voilà que j'entends une détonation.&mdash;Ah!
+je l'entendrai toute ma vie!...&nbsp;»</p>
+
+<p>Elle s'arrêta, trop émue pour continuer, et
+après une nouvelle crise de larmes:</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Et que dit le docteur?&nbsp;» reprit Claude.</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Qu'il est hors de danger, sauf une complication
+impossible à prévoir;&nbsp;» répondit Émilie,
+«&nbsp;il nous a expliqué que ce malheureux pistolet&mdash;c'est
+moi qui le lui ai donné!&mdash;était un peu
+dur de détente. L'effort par lequel il a dû presser
+sur la gâchette a fait dévier la balle... Elle a
+traversé le poumon sans toucher le cœur, et elle
+est ressortie de l'autre côté... À vingt-cinq
+ans!... Mon Dieu! mon Dieu! quelle misère!
+Non! il ne nous aime pas, il ne nous a jamais
+aimés!...&nbsp;»</p>
+
+<p>Comme elle se lamentait ainsi, montrant à nu
+la plaie de son âme, cette souffrance de la tendresse
+prodiguée en vain que connaissent surtout
+les mères, l'abbé Taconet parut sur le seuil de
+la porte de la chambre du malade. Il serra la main
+à Claude, auquel il avait pardonné d'avoir jadis
+quitté l'école Saint-André sans crier gare, et il
+répondit au double regard inquisiteur de sa nièce
+et de Rosalie:</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Il va reposer, et moi, il faut que je regagne
+mon école.&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Me permettez-vous de vous accompagner?&nbsp;»
+fit Claude.</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;J'allais vous le demander,&nbsp;» dit le prêtre.</p>
+
+<p>Les premières minutes durant lesquelles les
+deux hommes marchèrent ensemble furent silencieuses.
+L'abbé Taconet en avait toujours imposé
+à Larcher par un de ces caractères irréprochables
+qui contrastent trop avec la bassesse des mœurs
+courante pour que leur seule existence ne constitue
+pas un blâme constant au regard d'un enfant
+du siècle, comme était l'écrivain, perdu de vices
+et affamé d'idéal. Encore maintenant et tandis
+que l'abbé allait auprès de lui de son pas un
+peu lourd, il le regardait, en songeant aux abîmes
+moraux qui le séparaient de ce prêtre. Le directeur
+de l'école Saint-André était un homme grand
+et fort, de cinquante ans environ. À première
+vue, rien, dans sa robuste corpulence, n'annonçait
+l'ascétisme de sa vie. La grosseur de ses
+joues et la coloration de son teint lui auraient
+même donné un air poupin, si le pli sérieux de sa
+bouche et surtout la beauté de son regard n'eussent
+corrigé cette première apparence. La sorte
+d'imagination propre aux artistes, qui, élaborée
+par l'hérédité, avait produit la mélancolie morbide
+de la mère de René, le talent du poète et son
+attrait pour toutes les choses brillantes, comme
+la tendresse désordonnée d'Émilie à l'égard de
+son frère; cette imagination qui empêche l'esprit
+de s'arrêter au fait présent et positif, mais qui
+teinte sans cesse les objets de couleurs trop brillantes
+ou trop sombres; cette dangereuse, cette
+toute puissante faculté allumait aussi ses éclairs
+dans les yeux bleus du prêtre. Seulement la discipline
+catholique en avait corrigé l'excès, comme
+la foi profonde en avait sanctifié l'emploi. Il y
+avait une sérénité dans cet ardent regard, celle
+de l'homme qui s'est endormi chaque soir et
+réveillé chaque matin, durant des années, sur
+une idée de dévouement. Cette idée à laquelle
+la conversation avec l'abbé Taconet revenait
+toujours, Claude en connaissait la formule si
+précise et si définie: reconstituer l'âme française
+par le Christianisme. Telle était, d'après ce robuste
+ouvrier de la vie morale, la tâche réservée
+dans notre époque à tous les hommes de bonne
+volonté. Claude n'ignorait pas non plus quelles
+espérances ce prêtre, vraiment supérieur, avait
+placées sur son neveu. Que de fois il l'avait entendu
+qui disait: «&nbsp;La France a besoin de talents
+chrétiens!...&nbsp;» Aussi le regardait-il avec une curiosité
+singulière, étudiant sur ce visage si calme
+d'habitude un passage d'anxiété,&mdash;il aurait
+presque voulu de doute. Ils marchaient sur le
+trottoir de la rue d'Assas, et ils allaient franchir
+la rue de Rennes, quand l'abbé s'arrêta pour
+interroger son compagnon:</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Ma nièce m'a dit que vous connaissiez
+cette femme qui a poussé mon neveu à cet acte
+de désespoir. Dieu n'a pas permis que ce pauvre
+enfant disparût ainsi. Le corps guérira, mais il
+ne faut pas que l'esprit retombe... Qui est-elle?&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Ce que sont toutes les femmes,&nbsp;» répondit
+l'écrivain qui ne put résister au plaisir
+d'étaler devant le prêtre sa prétendue connaissance
+du cœur humain.</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Si vous aviez confessé, vous ne diriez pas
+toutes les femmes,&nbsp;» interrompit le prêtre. «&nbsp;Vous
+ne savez pas ce que c'est que la Chrétienne et
+jusqu'où elle peut aller dans le sacrifice...&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Ce que sont presque toutes les femmes,
+soit,&nbsp;» reprit Claude avec une nuance d'ironie, et
+il commença de raconter ce qu'il savait de l'histoire
+de René, puis il esquissa de Suzanne un
+portrait assez exact, à grand renfort d'expressions
+psychologiques, parlant de la multiplicité
+de sa personne, d'une condition première de
+son moi et d'une condition seconde: «&nbsp;Il y a en
+elle&nbsp;», disait-il, «&nbsp;une femme qui veut jouir du
+luxe, et elle garde un amant qui la paie; il y
+a une femme qui veut jouir de l'amour, et
+elle a pris un amant tout jeune; une femme
+assoiffée de considération, et elle vit avec un
+mari qu'elle ménage. Et l'amant d'argent, l'amant
+d'amour, le mari de décor, je parierais qu'elle les
+aime tous les trois,&mdash;d'une manière différente.
+Certaines natures sont ainsi, comme ces boîtes
+chinoises qui en contiennent six ou sept autres...
+C'est un animal très compliqué!...&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Compliqué?&nbsp;» fit l'abbé en hochant la
+tête. «&nbsp;Je sais: vous avez de ces mots, pour n'en
+pas prononcer d'autres bien simples. C'est tout
+simplement une malheureuse qui vit à la merci
+de ses sensations... Tout cela, c'est de grandes
+saletés.&nbsp;» Son noble visage exprima un dégoût
+profond, tandis qu'il prononçait cette phrase
+brutale. Il était visible que l'idée des choses de
+la chair lui causait l'espèce de répugnance
+irritée qu'elle donne aux prêtres qui ont dû lutter
+contre l'énergie d'un tempérament fait pour
+l'amour. Ce dégoût céda aussitôt la place à une
+tristesse profonde et l'abbé continua: «&nbsp;Ce qui
+m'épouvante pour René, ce n'est pas cette femme.
+D'après ce que vous m'en dites, son caprice
+assouvi, elle l'aurait laissé. Malade, elle n'y pensera
+plus. C'est l'état moral dont cette aventure
+témoigne chez ce pauvre garçon... Avoir vingt-cinq
+ans, avoir été élevé comme il l'a été, se
+sentir si nécessaire à la meilleure des sœurs, posséder
+en soi ce don incomparable que l'on
+appelle le talent, ce qui peut, mis au service de
+convictions fortes, produire de si grandes choses,
+l'avoir reçu, ce don divin, à un moment tragique
+de l'histoire de son pays, savoir que demain ce
+pays peut sombrer à jamais dans une tempête
+nouvelle, oui, savoir que son salut, c'est notre
+œuvre à tous, à vous, à lui, à moi, à ces passants...&nbsp;»
+il montrait devant eux quelques gens
+sur le trottoir, «&nbsp;et que tout cela ne pèse
+pas dans la balance contre le chagrin d'être
+trompé pas une coquine! Mais...&nbsp;» et il insista,
+comme si son discours s'adressait à Claude autant
+qu'au blessé qu'il venait de quitter «&nbsp;qu'espérez-vous
+donc rencontrer dans cette redoutable
+région des sens où vous vous engagez, sous
+prétexte d'aimer, sinon le péché avec son infinie
+tristesse?... Vous parlez de complication. Elle est
+bien simple la vie humaine. Elle tient tout entière
+dans les dix commandements de Dieu. Trouvez-moi
+un cas, je dis un seul, auquel ils n'aient pas
+répondu d'avance?... Y a-t-il donc un aveuglement
+sur les hommes de cet âge, qu'un enfant,
+que j'ai connu si pur, en soit arrivé là en si peu de
+temps, pour avoir seulement respiré la vapeur
+du siècle?... Ah! monsieur,&nbsp;» ajouta-t-il avec
+l'accent déchirant d'un père trahi par son fils,
+«&nbsp;j'étais si fier de lui! J'en espérais tant!...&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Vous en parlez comme s'il était mort,&nbsp;»
+interrompit Claude, qui se sentait tout ensemble
+attendri et irrité à l'égard de son interlocuteur.
+D'une part, il le plaignait de sa visible souffrance,
+de l'autre, il ne pouvait supporter les
+idées que venait d'énoncer le prêtre, quoiqu'elles
+fussent aussi les siennes dans ses crises de remords.
+Comme beaucoup de sceptiques de nos
+jours, il soupirait sans cesse vers la simplicité
+de la foi, seul principe de la suite dans le vouloir,
+et sans cesse le goût des complexités intellectuelles
+ou sentimentales lui montrait dans
+une foi, quelle qu'elle fût, une mutilation, il
+n'osait ajouter: une bêtise. Il éprouva subitement
+le besoin irrésistible de contredire l'abbé
+Taconet et de défendre ce René sur lequel, en
+arrivant rue Coëtlogon, il se lamentait lui-même:
+«&nbsp;Et pensez-vous,&nbsp;» continua-t-il, «&nbsp;que cet
+enfant ne sortira pas de cette épreuve plus fort,
+plus capable d'exercer et de développer ce talent
+d'écrire auquel vous croyez, vous, du moins,
+monsieur l'abbé?... Ah! écrire, si ce n'était que
+découvrir des idées en chambre, comme un géomètre
+devant son tableau noir, pour les énoncer,
+là, posément, tranquillement, en termes
+bien choisis, bien nets, mais le premier venu
+pourrait s'établir écrivain, comme on s'établit
+ingénieur ou notaire. Il n'y faudrait que de la
+patience, de la méthode et du loisir!... Écrire,
+c'est bien autre chose...&nbsp;» Et, s'exaltant à mesure
+qu'il parlait: «&nbsp;C'est vivre d'abord, et avoir de
+la vie un goût à soi, une saveur unique, une sensation,
+là, dans la gorge... C'est se transformer
+soi-même en champ d'expériences, en sujet
+auquel inoculer la passion. Ce que Claude Bernard
+faisait avec ses chiens, ce que Pasteur fait
+avec ses lapins, nous devons le faire, nous, avec
+notre cœur, et lui injecter tous les virus de l'âme
+humaine. Nous devons avoir éprouvé, ne fût-ce
+qu'une heure, les mille émotions dont peut
+vibrer l'homme, notre semblable,&mdash;et tout
+cela pour qu'un inconnu, dans dix ans, dans
+cent ans, dans deux cents, lise de nous un
+livre, un chapitre, une phrase peut-être, qu'il
+s'arrête et qu'il dise: Voilà qui est vrai, et
+qu'il reconnaisse le mal dont il souffre... Oui,
+c'est un jeu terrible que celui-là, et l'on court le
+risque d'y rester. Avec cela que le médecin qui
+dissèque ne court pas le risque de se couper avec
+son scalpel, et, quand il visite un hôpital de cholériques,
+de tomber foudroyé... C'est vrai, René a
+failli disparaître, mais quand il écrira sur l'amour
+maintenant, sur la jalousie, sur la trahison de la
+femme, il y aura un peu de son sang sur ses
+phrases, du sang rouge et qui a battu dans une
+artère, et non pas de l'encre prise dans l'encrier
+des autres. Et voilà une belle page de plus à
+joindre au patrimoine littéraire de cette France
+que vous nous accusez d'oublier. Nous la servons
+à notre manière. Ce n'est pas la vôtre, mais
+elle a sa grandeur. Savez-vous que c'est un martyre
+aussi que de souffrir ce qu'il faut souffrir
+pour s'arracher des entrailles <i>Adolphe</i> ou <i>Manon</i>?...&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;<i>Beati pauperes spiritu...</i>&nbsp;» répondit le
+prêtre, «&nbsp;je crois bien avoir entendu soutenir
+quelque chose d'approchant à l'École normale,
+il y a quelque trente ans, quand je me promenais
+dans le préau avec des camarades qui
+ont fait du bruit dans le monde. Ils avaient
+moins de métaphores et plus d'abstraction que
+vous, ils appelaient cela l'antinomie de l'art et
+de la morale... Les mots sont des mots, et les
+faits sont des faits... Puisque vous parlez de
+science, que diriez-vous d'un médecin qui, sous
+le prétexte d'étudier sur lui-même une maladie
+contagieuse, se la donnerait et avec lui à toute
+une ville? Ces grands écrivains que vous enviez,
+songez-vous quelquefois à la tragique responsabilité
+qu'ils ont prise en propageant leur misère
+intime? Je n'ai pas lu ces deux romans que vous
+avez nommés, mais le <i>Werther</i> de Gœthe, mais
+le <i>Rolla</i> de Musset, je me les rappelle. Croyez-vous
+que dans le coup de pistolet que vient de
+se tirer René, il n'y ait pas un peu de l'influence
+de ces deux apologies du suicide? Savez-vous
+que c'est une chose effrayante de penser que
+Gœthe est mort, que Musset est mort, et que
+leur œuvre peut encore mettre une arme à la
+main d'un enfant qui souffre?... Non! les maladies
+de l'âme veulent qu'on ne les touche que
+pour les soulager, et cette espèce de dilettantisme
+de la misère humaine, sans pitié, sans bienfaisance,
+que je connais bien, me fait horreur...
+Croyez-moi,&nbsp;» conclut-il en montrant à l'écrivain la
+croix dressée au-dessus de la porte de l'église du
+couvent des Carmes, «&nbsp;personne n'en dira plus
+que celui-là sur la souffrance et sur les passions,
+et vous ne trouverez pas le remède ailleurs.&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Il trompe comme le reste,&nbsp;» dit Claude,
+que la certitude du prêtre achevait d'irriter:
+«&nbsp;c'est en son nom que vous avez élevé René, et
+vous avouez vous-même que votre espérance a
+été déçue.&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Les voies de Dieu sont impénétrables,&nbsp;»
+répondit l'abbé Taconet, dans le regard duquel
+passa un muet reproche qui fit rougir Claude. Il
+avait cédé à un vilain mouvement, dont il eut
+honte, en cherchant à toucher l'oncle de René à
+une place douloureuse, parce que la discussion
+tournait contre lui. Les deux hommes dépassèrent
+sans parler le coin de la rue de Vaugirard et de la
+rue Cassette, et ils arrivèrent devant la porte de
+l'école Saint-André au moment où une division
+d'enfants y rentrait, venant du lycée. C'étaient
+des garçons de quinze à seize ans, au nombre
+de quarante environ, tous bien tenus, tous l'air
+heureux, avec cette physionomie franche et pure
+de l'adolescence que de précoces désordres ne
+flétrissent pas. Leur salut, lorsqu'ils passèrent
+devant le directeur, trahissait une telle déférence,
+une telle affection personnelle, que l'influence
+profonde de ce rare éducateur aurait été reconnaissable
+à ce seul signe; mais Claude savait,
+par expérience, avec quelle minutie l'abbé Taconet
+s'acquittait de sa noble tâche; il savait que
+tous ces enfants étaient suivis, par ces yeux vigilants
+et doux, de journées en journées, presque
+d'heure en heure, et, prenant la main du prêtre
+avec une soudaine émotion, il lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Vous êtes un juste, monsieur l'abbé,
+c'est encore là le plus beau talent et le plus
+sûr!...&nbsp;»</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Il sauvera René...&nbsp;» songeait-il après
+avoir vu la soutane du grand Chrétien disparaître
+derrière la porte du collège, qu'il avait si souvent
+franchie lui-même autrefois, dans les années
+mauvaises. Sa rêverie devint alors singulièrement
+sérieuse et mélancolique. Il marchait, presque
+machinalement, du côté de sa maison de la rue
+de Varenne, où il n'avait pas reparu depuis ces
+quelques jours, et il laissait son esprit flotter
+autour des idées que la conversation, et plus
+encore la seule existence du prêtre, avaient
+éveillées en lui. C'en était fini de la félicité physique
+éprouvée deux heures auparavant sur le
+balcon de Colette. Toutes les misères de la vie
+sans dignité qu'il menait depuis deux ans refluaient
+à la fois dans sa mémoire, rendues plus
+misérables par la comparaison avec les magnificences
+cachées de la vie du devoir dont il venait
+de contempler un exemplaire accompli. Cette
+impression amère du mépris de soi augmenta,
+quand il se retrouva, dans son appartement, rempli
+du souvenir de tant d'heures coupables et
+douloureuses. Vingt images se présentèrent dans
+lesquelles se résumait tout le drame dont il
+avait été un des acteurs: René lui lisant le manuscrit
+de <i>Sigisbée</i>, la première représentation
+aux Français, la soirée chez madame Komof et
+l'apparition de Suzanne en robe rouge, Colette
+chez lui au lendemain de cette soirée, puis René
+de nouveau lui racontant sa visite chez madame
+Moraines, son départ à lui pour Venise, son retour,
+les scènes qui avaient suivi, les deux passions
+parallèles qui s'étaient développées dans
+son cœur et dans celui de son ami pour finir par
+le suicide de l'un et l'avilissement de l'autre.
+«&nbsp;L'abbé a raison,&nbsp;» songea-t-il, «&nbsp;tout cela, c'est
+de grandes saletés...&nbsp;» Il se dit ensuite: «&nbsp;Oui,
+l'abbé sauvera René, il le forcera de partir, une
+fois guéri, de voyager six mois, un an; il reviendra,
+délivré de cette horrible histoire. Il est
+jeune... Une âme de vingt-cinq ans, c'est une
+plante si vigoureuse, si verte! Qui sait? Il se laissera
+peut-être toucher par Rosalie, il l'épousera...
+Enfin, il triomphera. Il a souffert, il ne s'est pas
+avili... Mais moi?&nbsp;» En quelques minutes, il dressa
+le tableau de sa situation actuelle: trente-cinq
+ans bien passés, pas une raison sérieuse de vivre,
+désordre en dedans et désordre au dehors, dans
+sa santé et dans sa pensée, dans ses affaires d'argent
+et dans ses affaires de cœur, un sentiment
+définitif du néant de la littérature et des hontes de
+la passion, avec une incapacité absolue d'abdiquer
+le métier d'homme de lettres et de quitter le
+libertinage... «&nbsp;Est-il vraiment trop tard?...&nbsp;» se
+demanda-t-il en marchant dans sa chambre de
+long en large. Il aperçut, comme un port lointain,
+la maison de sa vieille parente, de cette
+sœur de son père, isolée en province, à laquelle
+il écrivait deux ou trois fois chaque hiver, et
+presque toujours, depuis des années, pour lui demander
+de l'argent. La petite chambre qui l'attendait
+se peignit dans sa pensée, avec sa fenêtre
+ouverte sur une prairie. Un coteau fermait cette
+prairie, que traversait une rivière bordée de saules.
+Pourquoi ne pas faire là une retraite, où il essaierait
+de se reprendre? Pourquoi ne pas tenter une
+dernière fois de s'arracher aux vilenies d'une
+existence sur laquelle il n'avait plus une illusion?
+Que ne partait-il tout de suite, et sans même
+revoir cette femme qui lui avait été plus funeste
+que Suzanne à René?... L'agitation où le jeta
+cette vue subite d'un salut encore possible le
+chassa de son appartement, non sans qu'il eût
+dit à Ferdinand de préparer sa malle. Il sortit, et
+il se laissa conduire au hasard de ses pas jusqu'à
+l'entrée des Champs-Élysées. Par cette claire soirée
+de la fin de mai, les équipages passaient,
+passaient, innombrables. L'antithèse entre ce décor
+mouvant du Paris des fêtes, tant aimé autrefois,
+et le décor immobile qu'il rêvait maintenant
+à une conversion suprême séduisit l'artiste. Il s'assit
+sur une chaise, et il regarda ce défilé, reconnaissant
+celui-ci, celle-là, et se rappelant les histoires,
+ou vraies ou fausses, qu'il savait sur chacun
+ou chacune... Une voiture tout à coup attira son
+attention parmi les autres. Il ne se trompait pas...
+Un élégant vis-à-vis approchait, emportant madame
+Moraines avec Desforges assis à son côté et
+Paul Moraines en face. Suzanne souriait au baron
+qui, évidemment, emmenait sa maîtresse et le mari
+au bois,&mdash;sans doute pour y dîner. Elle n'aperçut
+pas l'ami de René qui, après avoir suivi des yeux
+longtemps la jolie tête blonde tournée à demi
+vers le protecteur, se mit à rire et dit tout haut:</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Quelle comédie que la vie et quelle sottise
+d'en faire un drame!&nbsp;» puis il tira sa montre
+et se leva précipitamment:</p>
+
+<p>&mdash;«&nbsp;Six heures et demie, je serai en retard
+chez Colette...&nbsp;»</p>
+
+<p>Et il héla un fiacre qui passait à vide, pour
+arriver rue de Rivoli&mdash;cinq minutes plus tôt!</p>
+
+
+<p class="tocright">Février-Octobre 1887.</p>
+
+
+<hr style="width: 33%;" />
+
+<h3>TABLE</h3>
+
+<div style="margin-left: 3em;"><p>
+<span class="smcap"><a href="#DEDICACE">Dédicace</a></span><br />
+<br />
+I. <a href="#I">Un coin de province à Paris</a><br />
+<br />
+II. <a href="#II">Âmes naïves</a><br />
+<br />
+III. <a href="#III">Un Amoureux et un Snob</a><br />
+<br />
+IV. <a href="#IV">Le <i>Sigisbée</i></a><br />
+<br />
+V. <a href="#V">L'aube de l'amour</a><br />
+<br />
+VI. <a href="#VI">La logique d'un observateur</a><br />
+<br />
+VII.<a href="#VII">Profil de Madone</a><br />
+<br />
+VIII. <a href="#VIII">L'autre profil de la Madone</a><br />
+<br />
+IX. <a href="#IX">Une comédienne de bonne foi</a><br />
+<br />
+X. <a href="#X">Dans le piège</a><br />
+<br />
+XI. <a href="#XI">Déclarations</a><br />
+<br />
+XII. <a href="#XII">Loyauté cruelle</a><br />
+<br />
+XIII. <a href="#XIII">At home</a><br />
+<br />
+XIV. <a href="#XIV">Journées heureuses</a><br />
+<br />
+XV. <a href="#XV">Les rancunes de Colette</a><br />
+<br />
+XVI. <a href="#XVI">Histoire d'un soupçon</a><br />
+<br />
+XVII. <a href="#XVII">Évidences</a><br />
+<br />
+XVIII. <a href="#XVIII">Le plus heureux des quatre</a><br />
+<br />
+XIX. <a href="#XIX">Tout ou rien</a><br />
+<br />
+XX. <a href="#XX">L'abbé Taconet</a><br />
+</p></div>
+
+
+<hr style="width: 45%;" />
+<p class="center"><i>Achevé d'imprimer</i><br />
+<br />
+le trente octobre mil huit cent quatre-vingt-sept<br />
+<br />
+<small>PAR</small><br />
+<br />
+ALPHONSE LEMERRE<br />
+<br />
+(Aug. Springer, <i>conducteur</i>)<br />
+<br />
+25, <small>RUE DES GRANDS-AUGUSTINS</small><br />
+<br />
+<i>PARIS</i>
+</p>
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Mensonges, by Paul Bourget
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MENSONGES ***
+
+***** This file should be named 30702-h.htm or 30702-h.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/3/0/7/0/30702/
+
+Produced by Laurent Vogel, Wilelmina Maillière and the
+Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net
+(This file was produced from images generously made
+available by the Bibliothèque nationale de France
+(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+http://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+
+</pre>
+
+</body>
+</html>