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+The Project Gutenberg EBook of Psychologie de l'éducation, by Gustave Le Bon
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Psychologie de l'éducation
+
+Author: Gustave Le Bon
+
+Release Date: March 4, 2010 [EBook #31505]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PSYCHOLOGIE DE L'ÉDUCATION ***
+
+
+
+
+Produced by Adrian Mastronardi, Pierre Lacaze and the
+Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net
+(This file was produced from images generously made
+available by the Bibliothèque nationale de France
+(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+Bibliothèque de Philosophie scientifique
+
+Psychologie de l'Éducation
+
+PAR LE
+
+Dr GUSTAVE LE BON
+
+L'éducation est l'art de faire passer le conscient dans
+l'inconscient.
+
+
+NOUVELLE ÉDITION
+
+Augmentée de plusieurs chapitres sur les méthodes d'éducation
+en Amérique et sur l'enseignement donné aux indigènes des
+colonies.
+
+PARIS
+
+ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR 26, RUE RACINE, 26
+
+1920
+
+Tous droits de traduction, d'adaptation et de reproduction
+réservés pour tous les pays.
+
+
+
+
+PSYCHOLOGIE DE L'ÉDUCATION
+
+
+
+
+PRÉFACE DE CETTE NOUVELLE ÉDITION
+
+
+Cet ouvrage a eu beaucoup de lecteurs, 15 éditions successives
+et des traductions en plusieurs langues[1] n'ont pas épuisé son
+succès. Cependant son influence sur les universitaires est
+restée très faible. Encadrés par de rigoureux programmes, nos
+professeurs ne peuvent enseigner que les matières de ces
+programmes, et ils les enseignent naturellement avec les
+méthodes ayant servi à leur propre instruction.
+
+[Note 1: Sur la première page de la traduction russe on lit:
+«Cette traduction a été faite par le général Serge Boudaïevsky,
+sur le désir exprimé par Son Altesse Impériale le grand-duc
+Constantin Constantinovich, président de l'Académie des
+Sciences et directeur des Écoles militaires de la Russie.»]
+
+Bien d'autres raisons, d'ailleurs, s'opposent à la
+transformation de notre système d'éducation. On les trouvera
+exposées dans cet ouvrage. Elles montrent pourquoi les
+meilleures volontés restent impuissantes aujourd'hui.
+
+Une preuve nouvelle de cette impuissance me fut fournie dans la
+circonstance que voici:
+
+Après la lecture d'une des premières éditions de mon livre, un
+éminent sénateur, que je connaissais seulement de réputation,
+le professeur Léon Labbé, membre de l'Académie des sciences et
+de l'Académie de médecine, vint me voir pour m'annoncer son
+intention de prononcer un discours énergique au Sénat dans le
+but d'obtenir la réforme de notre enseignement. Le savant
+académicien revint plusieurs fois discuter ce sujet avec moi et
+il le discuta aussi avec quelques amis. Le résultat final de
+ces discussions fut que pour transformer notre système
+d'éducation, il faudrait d'abord changer l'âme des professeurs,
+puis celle des parents, et enfin celle des élèves. Devant une
+pareille évidence, l'illustre sénateur renonça de lui-même à
+prononcer son discours.
+
+Dans mes précédentes éditions, je m'étais borné à dire quelques
+mots de l'enseignement à l'étranger. Considérant qu'il serait
+utile de descendre aux détails, j'ai consacré plusieurs
+chapitres de cette nouvelle édition, à étudier les méthodes
+d'éducation employées dans le pays où l'enseignement atteint
+son plus haut degré de perfection: les États-Unis d'Amérique.
+Cet exposé montrera combien profond est l'abîme qui sépare
+leurs conceptions des nôtres. Guidés par une psychologie très
+sûre, les maîtres américains savent développer chez l'élève
+l'esprit d'observation, la réflexion, le jugement et le
+caractère. Le livre joue un rôle très faible dans cet
+enseignement et la récitation un rôle nul. C'est exactement le
+contraire qui se passe dans notre Université. De l'école
+primaire à l'enseignement supérieur, le jeune Français ne fait
+que réciter des leçons. De rares esprits indépendants échappent
+à l'influence universitaire, mais la grande masse des élèves en
+gardent toute leur vie la funeste empreinte. Voilà pourquoi, si
+nous avons en France un petit noyau d'hommes supérieurs
+maintenant un peu notre rang dans le monde, les hommes moyens,
+vrais soutiens d'une civilisation, font de plus en plus défaut.
+Comment se formeraient-ils, puisque notre enseignement ne les
+crée pas?
+
+Chaque page de ce livre apportera la preuve, fournie par les
+universitaires eux-mêmes, que tout leur enseignement consiste à
+faire réciter des manuels. Dans la plus réputée de nos grandes
+Écoles, l'École Polytechnique, la méthode est la même. L'élève
+se borne à apprendre par coeur, pour le jour de l'examen, des
+choses qui, n'ayant pénétré dans l'entendement que par la
+mémoire, seront bientôt oubliées.
+
+Le très pauvre enseignement donné dans cette École a été fort
+bien jugé par un ancien polytechnicien, devenu inspecteur
+général des Mines, M. A. Pelletan, dans un mémoire publié par
+la _Revue générale des Sciences_ du 15 avril 1910. En voici un
+court extrait:
+
+ L'instruction tournée uniquement vers les questions
+ d'examen y perd tout caractère scientifique et n'exerce que
+ la mémoire. Comme on ne demande au polytechnicien que
+ d'apprendre son cours, et qu'on n'exige de lui aucun
+ travail personnel, rien ne permet de distinguer sa
+ véritable valeur: ceux qui ont beaucoup de mémoire et peu
+ d'intelligence peuvent obtenir des notes de supériorité,
+ même en mathématiques. On les retrouve souvent à la sortie
+ dans les premiers rangs.
+
+ * * * * *
+
+Si la transformation de notre enseignement est à peu près
+impossible, à quoi peut servir un livre sur l'éducation? Ne
+sait-on pas, d'ailleurs, que les piles innombrables de ceux qui
+paraissent journellement sur ce sujet n'ont guère d'autres
+lecteurs que leurs auteurs?
+
+C'est justement ce que je me demandais lorsque, il y a plus de
+dix ans, navré de l'état d'abaissement où nous conduisait notre
+Université, je songeais à rédiger ce volume. Je me résignai
+cependant à l'écrire, d'abord parce qu'on ne doit jamais
+hésiter à dire ce qu'on croit utile, et ensuite parce que
+j'étais persuadé que, tôt ou tard, une idée juste finit
+toujours par germer, quelque dur que soit le rocher où elle est
+tombée.
+
+Je n'ai pas regretté la publication de cet ouvrage. Il a eu des
+lecteurs nombreux, sur lesquels je ne comptais guère, et une
+influence spéciale moins espérée encore. Cette dernière ne
+s'est pas exercée sur une Université, trop vieille pour
+changer, mais sur une catégorie d'hommes auxquels je n'avais
+nullement songé.
+
+Mes recherches ont fini, en effet, par trouver un écho dans une
+importante école, destinée à former nos futurs généraux. Je
+veux parler de l'_École de guerre_, très heureusement
+soustraite à l'action de l'Université. De savants maîtres, le
+général Bonnal, le colonel de Maud'huy, et bien d'autres y ont
+inculqué à une brillante élite d'officiers les principes
+fondamentaux développés dans cet ouvrage.
+
+C'est dans la profession militaire surtout que devait
+apparaître l'utilité de méthodes permettant de fortifier le
+jugement, la réflexion, l'habitude de l'observation, la volonté
+et la domination de soi-même.
+
+Acquérir de telles qualités, puis les faire passer dans
+l'inconscient, de façon à ce qu'elles deviennent des mobiles de
+conduite, constitue tout l'art de l'éducation. Les officiers
+ont parfaitement compris ce que les universitaires n'avaient pu
+saisir. Une nouvelle preuve m'en a été fournie par l'ouvrage
+récent de M. le commandant d'état-major Gaucher, _Étude sur la
+psychologie de la troupe et du commandement_, où se trouvent
+reproduites les conférences faites par lui à des officiers,
+pour leur exposer les méthodes d'éducation que j'ai
+développées, en me basant sur les données modernes de la
+Psychologie. Ce sera peut-être par l'armée que notre Université
+subira la transformation qu'elle refuse d'accepter.
+
+Ce n'est pas seulement dans l'armée française que les principes
+d'éducation établis dans cet ouvrage commencent à se répandre.
+Au cours d'une fort remarquable étude publiée par _The Naval
+and military Gazette_ du 8 mai 1909, l'auteur s'exprime ainsi:
+
+«On n'a jamais donné une meilleure définition de l'éducation
+que celle due à Gustave Le Bon: «L'éducation est l'art de faire
+passer le conscient dans l'inconscient». Les chefs de
+l'état-major général anglais ont accepté ce principe comme la
+base fondamentale de l'établissement d'une unité de doctrine et
+d'action dans l'éducation militaire dont nous avions si
+besoin.»
+
+L'auteur montre très bien l'application de ce principe dans les
+nouvelles instructions de l'état-major anglais. Ce dernier a
+parfaitement compris que ce n'est pas la raison mais l'instinct
+qui fait agir sur le champ de bataille, d'où la nécessité de
+transformer le rationnel en instinctif par une éducation
+spéciale. C'est de l'inconscient que surgissent les décisions
+rapides. «L'habileté et l'unité de doctrine doivent, par une
+éducation appropriée, être rendues instinctives.» On ne saurait
+mieux dire.
+
+
+
+
+LIVRE PREMIER
+
+LES ENQUÊTES SUR LA RÉFORME DE L'ENSEIGNEMENT
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+Les conceptions des maîtres de l'Université en matière
+d'enseignement.
+
+
+I
+
+L'histoire des persévérantes et très inutiles tentatives faites
+depuis trente ans en France pour modifier notre système
+d'éducation est pleine d'enseignements psychologiques. Elle
+contribue à prouver combien les idées héréditaires des peuples
+régissent leur destinée et à quel point est illusoire cette
+indéracinable conception latine que les institutions, filles de
+la raison pure, peuvent se modifier à coups de décrets.
+
+Depuis longtemps les voix les plus autorisées ne cessent de
+proclamer l'absurdité de notre enseignement. Tout fut tenté
+pour le réformer. Chaque modification n'a cependant servi qu'à
+le rendre plus mauvais encore.
+
+On trouvera dans cet ouvrage les raisons de ces insuccès. Elles
+tiennent en partie, à l'ignorance profonde des causes réelles
+d'infériorité de notre enseignement. Un mal dont les origines
+sont méconnues ne saurait être guéri.
+
+C'est en lisant les six énormes volumes de la dernière enquête
+parlementaire sur l'éducation qu'on peut le mieux constater
+l'étendue de cette ignorance. Comment les choses entrent-elles
+dans l'esprit? Comment s'y fixent-elles? Comment apprend-on à
+observer, à juger, à raisonner, à posséder de la méthode? Ces
+questions fondamentales n'ont guère été abordées. Les personnes
+ayant déposé devant la commission ont été à peu près unanimes à
+juger les résultats de notre enseignement déplorables. Pourquoi
+déplorables? Elles semblent l'avoir complètement ignoré.
+
+
+II
+
+Frappé d'une telle méconnaissance de certaines notions
+fondamentales de psychologie, je m'étais appliqué dans cet
+ouvrage à mettre en lumière les véritables raisons de
+l'infériorité de notre enseignement et à montrer que les
+programmes, causes supposées de tous les maux, y étaient très
+étrangers.
+
+Si nos idées héréditaires pouvaient changer, mon livre aurait
+pu être utile. Je suis bien obligé de confesser que, malgré son
+succès de vente, il n'a pas--en France du moins--éclairé ni
+convaincu un seul universitaire. Les maîtres de notre
+enseignement en sont encore à chercher les causes d'une
+infériorité que je m'imaginais avoir mises nettement en
+évidence.
+
+On aura une idée de leur impuissance à les trouver en lisant
+les discours sur l'Enseignement prononcés par deux des
+principaux directeurs de notre Université, MM. Lippmann et
+Appell, devant l'Association pour l'avancement des sciences.
+Étant donnés le nom et la situation de leurs auteurs, ces
+documents peuvent être considérés comme représentant d'une
+façon très exacte les idées directrices des chefs de
+l'Université.
+
+D'accord avec la plupart de ses collègues, M. Lippmann fit voir
+que notre enseignement, à tous les degrés, était tombé à un
+niveau au-dessous duquel il ne peut guère descendre. Le savant
+professeur mettait fort bien en évidence les services rendus à
+l'industrie par les élèves des universités allemandes et
+l'incapacité de ceux formés par nos facultés et nos écoles à
+rendre de tels services. Il montrait «l'influence mondiale
+exercée par les universités allemandes qui fournissent aux
+usines d'Europe et d'Amérique une grande partie du personnel
+savant dont elles ont besoin». Pendant que la science et
+l'industrie allemandes grandissent constamment, les nôtres
+suivent une marche inverse et descendent un peu plus bas chaque
+jour.
+
+Cette supériorité d'un côté, cette infériorité de l'autre étant
+bien constatées, l'auteur fut nécessairement conduit à en
+chercher les causes. Malgré tous ses efforts pour les trouver,
+il ne les a même pas soupçonnées.
+
+Ses raisonnements possèdent cependant, à défaut de
+vraisemblance, une bizarre originalité. L'état misérable de
+notre enseignement tiendrait simplement, selon lui, à ce qu'il
+est d'origine chinoise et a été importé en France par les
+Jésuites! «Si l'on rencontre ici une ignorance par moments
+impénétrable, ignorance bachelière et lettrée qui nous rappelle
+la Chine, la raison en est bien simple: notre pédagogie nous
+vient de Chine. C'est là un fait historique. Notre pédagogie
+est celle de l'ancien régime. Elle sortit de l'ancien collège
+Louis-le-Grand, lequel fut fondé, on ne l'ignore pas, par des
+missionnaires revenus d'Extrême-Orient.»
+
+Ayant ainsi découvert les causes du mal, le distingué
+académicien a cherché le remède. Rien n'est plus simple. Pour
+que l'enseignement devienne parfait, il suffirait de le rendre
+indépendant des fonctionnaires du Ministère de l'Instruction
+publique. «Il y a urgence, s'écrie-t-il avec indignation, à
+délivrer l'enseignement du pédantisme bureaucratique et à
+libérer les Universités du joug du pouvoir exécutif. Car
+celui-ci n'a pas cessé de peser sur les études supérieures en
+leur imposant sa pédagogie d'ancien régime. Viendra-t-il jamais
+un grand ministre pour retirer au pouvoir exécutif la collation
+des grades?»
+
+Les bureaucrates incriminés ont appris avec effarement de quoi
+on les accusait. Il leur a semblé un peu stupéfiant qu'un
+professeur de la Sorbonne parût ignorer que les universitaires
+seuls fixent les programmes et font passer les examens destinés
+à l'obtention des diplômes délivrés ensuite par le pouvoir
+exécutif.
+
+Il ne faudrait pas supposer que les idées analogues à celles
+qui viennent d'être exposées soient spéciales à un seul
+professeur. Tous les maîtres de l'Université en possèdent du
+même ordre. Ces grands spécialistes semblent, en vérité, perdre
+toute aptitude à observer et à raisonner dès qu'ils s'écartent
+de leur spécialité. Il n'irait pas loin le pays gouverné par un
+aréopage de savants, comme de candides philosophes l'ont
+plusieurs fois proposé.
+
+On aura une nouvelle preuve de cette incapacité des chefs de
+notre Université à rien comprendre--absolument rien--aux causes
+de l'infériorité de leurs méthodes d'enseignement, en lisant un
+autre discours prononcé, comme celui de M. Lippmann, devant la
+même Association pour l'avancement des sciences, par M. Appell,
+doyen de la Faculté des sciences de Paris.
+
+Ainsi que son collègue, M. Appell commence par une sévère
+critique de l'enseignement universitaire et constate qu'il ne
+peut développer l'esprit scientifique, les concours et examens
+n'étant, de l'école primaire aux sommets de l'enseignement
+supérieur, que des épreuves de mémoire.
+
+Ces critiques sont excellentes, mais l'auteur n'ayant pas
+compris les causes du mal qu'il signale, les remèdes suggérés
+ou imaginés par lui sont d'une insignifiance véritablement
+excessive.
+
+Chaque ligne trahit l'incertitude de sa pensée. On en jugera
+par les extraits suivants de ses projets de réforme:
+
+ L'administration voit le mal et cherche activement le
+ remède: il consisterait surtout à établir des relations
+ suivies entre les écoles normales primaires et
+ l'enseignement supérieur (!!).
+
+Plus loin, il propose «l'utilisation des universités pour
+l'enseignement scientifique» et, plus loin encore, considère
+comme une grande réforme la suppression d'une partie des cours
+du Muséum et la transformation de cet établissement en
+«Institut national des collections».
+
+L'auteur a fini par sentir un peu l'extrême faiblesse de
+pareilles idées. Dans un article, il est revenu sur le même
+sujet et assure que:
+
+ La première réforme serait le classement des matières des
+ programmes par valeur utilitaire, et la seconde
+ l'application de ce rapport dans l'Université active comme
+ dans son administration, tel enseignement restreint et tel
+ autre élargi, telles chaires supprimées et telles autres
+ créées.
+
+On voit qu'aucun de ces éminents spécialistes n'est encore
+arrivé à soupçonner que ce sont les méthodes, et non les
+programmes, qu'il faudrait modifier. Proposer d'allonger ou
+raccourcir ces derniers, de supprimer certaines chaires ou d'en
+fonder d'autres, représente une phraséologie vaine, sans aucune
+idée directrice pour soutien.
+
+Cette question de l'enseignement semble passionner les esprits
+aujourd'hui, puisque un troisième discours vient d'être
+prononcé sur notre système d'éducation à l'_Association pour
+l'avancement des Sciences_, par un éminent membre de
+l'Institut, M. Ch. Lallemand.
+
+Nul besoin de dire que M. Ch. Lallemand n'est pas un
+universitaire. On le voit facilement aux judicieuses réflexions
+qui émaillent son discours.
+
+L'auteur rappelle d'abord que le but de l'instruction est de
+former l'esprit. Il constate ensuite que l'Université ne sait
+enseigner ni le latin, ni le français, ni quoi que ce soit.
+D'un autre côté, sentant combien les réformes sont actuellement
+impossibles, il se contente de demander que le peu qu'on
+enseigne porte au moins sur des choses utiles, c'est-à-dire les
+langues modernes et les sciences, tout aussi aptes à former
+l'esprit que le latin.
+
+Il faut croire que les critiques de M. Lallemand ont porté
+juste, car elles ont provoqué de véritables explosions de
+fureur chez les universitaires. Son auteur ne put même obtenir
+d'un grand journal quotidien l'insertion d'une réponse au
+violent article d'un des bien rares admirateurs de nos méthodes
+d'enseignement.
+
+
+III
+
+J'ai reproduit quelques passages des discours officiels les
+plus récents pour montrer combien est profonde, chez les
+maîtres de notre Université, l'incompréhension en matière
+d'enseignement. Tous ces spécialistes éminents sont, je le
+répète, excellents dans leurs laboratoires ou leurs cabinets de
+travail, mais dès qu'ils en sortent pour regarder et juger le
+monde extérieur, leurs chaînes de raisonnement deviennent
+singulièrement peu solides et leurs jugements très faibles.
+
+L'incompréhension de l'Université ne lui permet pas de voir que
+la cause principale de l'infériorité dont elle gémit tient à la
+pauvreté de ses méthodes d'enseignement. Les lecteurs de cet
+ouvrage n'auront pas besoin d'en parcourir beaucoup de pages
+pour comprendre l'influence de telles méthodes et s'apercevoir
+qu'elles sont identiques dans toutes les branches de
+l'enseignement: supérieur, secondaire et primaire. Qu'il
+s'agisse d'une Faculté, de l'École Normale, de l'École
+Polytechnique, d'une école d'agriculture ou d'une simple école
+primaire, ce sont toujours les mêmes procédés. On pourra
+modifier, comme il arrive chaque jour, les programmes, mais ces
+modifications ne touchant pas aux méthodes, les résultats ne
+sauraient changer.
+
+Ces derniers sont même devenus très inférieurs à ce qu'ils
+étaient il y a une trentaine d'années seulement, parce qu'on
+s'est figuré, en chargeant et compliquant les programmes,
+améliorer l'enseignement. La complication, la subtilité
+byzantine et le dédain des réalités caractérisent aujourd'hui
+notre instruction à tous les degrés. Il suffit de comparer les
+livres de classe actuels aux anciens pour voir avec quelle
+rapidité ces tendances se sont développées. Les auteurs des
+nouveaux manuels savent très bien quel genre d'ouvrages ils
+doivent écrire pour plaire aux maîtres dont leur avancement
+dépend, et naturellement ils n'en écrivent pas d'autres. Un
+professeur qui publierait aujourd'hui des livres comme les
+merveilleux ouvrages de Tyndall sur la lumière, le son et la
+chaleur, serait fort peu considéré et végéterait oublié au fond
+d'une province.
+
+Bien entendu, l'élève ne comprend absolument rien à toutes les
+chinoiseries que, sous le nom de science ou de littérature, on
+lui enseigne. Il en apprend des bribes par coeur pour l'examen,
+mais trois mois après tout est oublié. C'est M. Lippmann
+lui-même qui a révélé à la commission d'enquête--et ici on peut
+le croire, car sa déclaration a été confirmée par le doyen de
+la Faculté des sciences, M. Darboux--que quelques mois après
+l'examen la plupart des bacheliers ne savent même plus résoudre
+une règle de trois. Il a fallu instituer à la Sorbonne un cours
+spécial d'arithmétique élémentaire pour les bacheliers ès
+sciences préparant le certificat des sciences physiques et
+naturelles.
+
+De tous ces manuels si péniblement appris et si vite oubliés,
+il ne reste à la jeunesse ayant passé par le lycée qu'une
+horreur intense de l'étude et une indifférence profonde pour
+toutes les choses scientifiques. C'est encore M. Lippmann qui
+le signale. «L'esprit scientifique, dit-il, est moins répandu
+en France que dans d'autres contrées de l'Europe, moins répandu
+qu'en Amérique et au Japon. L'industrie nationale a
+profondément souffert de ce défaut et le manque d'esprit
+scientifique se fait sentir ailleurs que dans l'industrie.
+Quelle est la cause du mal? Il faut accuser notre instruction
+publique qui ne connaît que la pédagogie de l'ancien régime.»
+
+Tout cela est fort vrai, mais encore une fois, ce ne sont ni
+les Chinois ni les bureaucrates, comme le croit M. Lippmann,
+qui causent le mal. L'Université jouit aujourd'hui d'une
+liberté absolue. Les pouvoirs publics ne lui refusent rien et
+l'accablent d'incessantes subventions. Elle changé constamment
+ses programmes sans modifier ses méthodes. C'est précisément
+l'inverse qu'il faudrait faire, et tant qu'elle ne le
+comprendra pas, les résultats de son enseignement resteront
+aussi lamentables.
+
+On ne ressuscite pas les cadavres. Il n'y a donc aucun espoir
+que notre Université consente à se transformer, mais, alors
+même que, contre toute vraisemblance, elle voudrait changer ses
+méthodes, où trouverait-elle les professeurs nécessaires pour
+réaliser une telle transformation? Peut-on espérer de ces
+derniers qu'ils consentent à refaire eux-mêmes toute leur
+éducation? Le fait suivant montre avec quelle difficulté se
+rencontrent aujourd'hui en France des professeurs capables de
+donner un enseignement analogue à celui que reçoivent les
+étudiants des peuples voisins.
+
+Lorsque, il y a quelques années, M. Estaunié fut nommé
+directeur de l'École supérieure de Télégraphie, qui n'avait
+fourni jusqu'alors que les résultats les plus médiocres, il
+essaya en vain d'amener les professeurs à transformer leurs
+méthodes d'enseignement. Ses efforts ayant été entièrement
+stériles, il lui fallut se décider à changer le personnel
+enseignant, bien que ce dernier renfermât des maîtres fort
+connus, et notamment un Professeur à l'École Polytechnique.
+Neuf professeurs sur treize furent remplacés. Mais grande fut
+la difficulté de leur trouver des successeurs capables de
+donner un enseignement utile, et l'auteur de ce coup d'État se
+demanda pendant quelque temps s'il ne serait pas nécessaire
+d'aller les chercher à l'étranger. Envoyer instruire leurs
+enfants en Allemagne, en Suisse ou en Amérique est
+malheureusement le seul conseil que l'on puisse donner aux
+familles assez riches pour le suivre. Il est navrant de
+constater qu'après tant de centaines de millions dépensés en
+France pour l'enseignement, nous en soyons là.
+
+
+IV
+
+Malgré la pauvre éducation supérieure qu'ils ont reçue,
+beaucoup de professeurs de l'enseignement secondaire sont très
+intelligents et pleins de bonne volonté, mais leur impuissance
+est complète. Ils appliquent les méthodes qui leur ont été
+enseignées et suivent des programmes dont ils ne peuvent
+s'écarter. Les attristantes confidences reçues après la
+publication des premières éditions de cet ouvrage m'ont prouvé
+que beaucoup de professeurs sont parfaitement renseignés sur la
+faible valeur des méthodes universitaires et savent fort bien
+que les élèves perdent inutilement huit à dix années au lycée.
+Mais, obligés de suivre scrupuleusement les instructions de
+leurs chefs, ils ne peuvent rien changer.
+
+L'éducation, dans son acception générale, embrasse la culture
+des aptitudes morales et intellectuelles. De l'éducation
+morale, l'Université ne s'occupe aucunement. Des aptitudes
+intellectuelles, elle n'en cultive qu'une, la mémoire.
+Jugement, raisonnement, art d'observer, méthodes, etc., n'étant
+pas catalogables en matière d'examen, sont considérés comme
+entièrement négligeables.
+
+Tout l'enseignement secondaire est fait à coups de manuels ou
+de dictées, que l'élève doit apprendre par coeur et réciter.
+«J'ai fait preuve d'une initiative très hardie, me disait un
+jeune professeur d'un grand lycée, en enseignant la botanique à
+mes élèves au moyen de plantes disséquées sous leurs yeux, au
+lieu de me borner à leur dicter des nomenclatures.» Toutes les
+autres sciences: physique, chimie, etc., sont enseignées par
+les mêmes procédés mnémoniques[2]. Quelques instruments,
+montrés de loin et fonctionnant fort rarement, constituent la
+seule concession à la méthode expérimentale, très méprisée par
+l'Université, bien qu'elle ne cesse en théorie de la
+recommander. Nous verrons dans cet ouvrage que la littérature,
+les langues et l'histoire sont aussi mal enseignées que les
+sciences.
+
+[Note 2: Toutes les prescriptions universitaires se sont
+bornées d'ailleurs à introduire quelques vagues manipulations
+de physique et de chimie dans les lycées. Mais, comme nous
+l'apprend M. le professeur Mermet (_Revue Scientifique_,
+octobre 1909), «les résultats obtenus sont déplorables».
+Comment pourrait-il en être autrement? Professeurs, parents et
+élèves dédaignent absolument ce qui n'est pas matière à examen
+et considèrent comme perdu le temps non consacré à apprendre
+par coeur les livres que l'élève devra réciter le jour de cet
+examen.]
+
+Avec ses méthodes surannées, l'Université a définitivement tué
+en France le goût des sciences et des recherches indépendantes.
+L'élève apprend patiemment par coeur les lourds manuels dont la
+récitation lui ouvrira toutes les carrières, y compris celle de
+professeur, mais il sera incapable d'aucun labeur personnel.
+Toutes traces d'originalité et d'initiative ont été éteintes en
+lui. Nous ne manquons pas de laboratoires--nous en possédons
+même beaucoup trop--mais leurs salles restent généralement
+désertes.
+
+Quand, à de très rares intervalles, un candidat vient préparer
+dans ces inutiles et coûteux laboratoires la thèse nécessaire
+pour le professorat, on peut être à peu près certain que ce
+premier travail sera son dernier.
+
+L'Université ne tolère d'ailleurs chez ses professeurs aucune
+indépendance, aucune initiative. La plus vague tentative
+d'originalité est réprimée chez eux par une méticuleuse et
+byzantine surveillance. Nous étions solidement hiérarchisés
+déjà par plusieurs siècles de monarchie et de catholicisme,
+mais l'Université nous a beaucoup plus hiérarchisés encore.
+C'est elle qui instruit les couches supérieures de la Société
+et tient en réalité la clef de toutes les carrières. Qui
+n'entre pas dans ses cadres ne peut rien être.
+
+Jadis, avant la progressive extension du régime universitaire,
+la France comptait des savants indépendants qui furent
+l'honneur de leur patrie. Les chercheurs non officiels
+survivant encore, comme vestiges, d'un passé disparu, sont bien
+rares. Privés de moyens de travail, voyant se dresser devant
+eux l'armée universitaire et son redoutable appareil, ils
+renoncent à la lutte et ne seront jamais remplacés.
+
+
+V
+
+On trouverait en France des milliers de personnes capables de
+reconnaître l'état lamentable de notre enseignement, mais je
+doute qu'il en existe dix aptes à formuler un projet utile de
+réformes universitaires.
+
+Elles ne se sont pas montrées, lorsqu'il y a quelques années, à
+la suite des révélations de l'enquête parlementaire, fut tentée
+la réforme de notre enseignement. Cette tentative aboutit, on
+le sait, au système dit des cycles, reconnu aujourd'hui comme
+très inférieur au régime, pourtant fort médiocre, qu'il
+remplaçait.
+
+«Quelques années ont suffi, écrivait un ancien ministre, membre
+de l'Académie française, M. Hanotaux, pour mettre à l'épreuve
+et pour condamner le régime des cycles. Et ces cinq ans ont
+suffi aussi pour démontrer définitivement l'incompatibilité de
+l'enseignement secondaire tel qu'il survivait avec le régime
+actuel. Il faut en prendre son parti; le régime des mots est
+fini, l'éducation verbale a fait son temps... on a fait de nos
+générations un peuple d'écoliers, de candidats, de bêtes à
+concours. La prétendue supériorité intellectuelle et sociale
+s'affirme par l'art de répéter les mêmes mots et les mêmes
+gestes jusqu'à trente ans et au delà. L'énergie nationale
+s'endort dans ce ronron archaïque et vain: apprendre, copier,
+réciter.»
+
+L'auteur, comme tant d'autres, a très bien montré le mal, mais
+malheureusement, sans indiquer les remèdes.
+
+Cette incapacité à trouver le traitement d'un mal que chacun
+voit nettement est une conséquence des influences ancestrales
+qui nous mènent. Il y a des choses que les peuples latins n'ont
+jamais comprises et ne pourront probablement jamais comprendre.
+
+D'autres nations, possédant des caractères héréditaires
+différents des nôtres, ont très bien su saisir ces choses si
+incompréhensibles pour nous. Il est évident, par exemple, que
+les Américains ont fort bien su résoudre le problème de
+l'éducation. Les Japonais, qui n'étaient pas gênés par leur
+passé, ont adopté en bloc les méthodes allemandes, et on sait à
+quel degré de supériorité scientifique, industrielle et
+militaire elles les ont conduits en quarante ans.
+
+Et si le lecteur veut percevoir nettement la profondeur de
+l'abîme qui sépare les idées latines de celles d'autres
+peuples, je l'engage à lire quelques discours sur
+l'éducation[3], prononcés dans une occasion récente en
+Angleterre et à les comparer à ceux des universitaires français
+dont j'ai cité des passages au commencement de ce chapitre. Je
+ne puis, malheureusement, en donner que de trop brefs extraits:
+
+[Note 3: Ils ont été prononcés par M. Asquith, ministre des
+Finances, M. Haldane, ministre de la Guerre, et M. Lyttelton,
+directeur du collège d'Eton. On en trouvera des résumés dans le
+journal anglais _Nature_.]
+
+«Rien ne doit être plus éloigné du but de l'Université que de
+donner cette vague omniscience qui touche la surface de tous
+les sujets et ne va au coeur d'aucun. On peut juger de la façon
+dont l'Université remplit sa tâche par la façon dont elle
+développe la mentalité de ses élèves et leur goût pour la
+connaissance.»
+
+Après avoir, de son côté, recommandé la méthode expérimentale,
+le Directeur d'Eton ajoutait: «Ses avantages sont d'exiger un
+service constant de la raison, de la patience, de l'exactitude,
+de l'aptitude à regarder et des plus précieuses facultés de
+l'imagination».
+
+Résumant ces divers discours, le Directeur de la Revue, où ils
+sont reproduits, écrivait: «Si une bonne méthode scientifique
+est enseignée, peu importent les sujets qui seront étudiés par
+les élèves. Il y a aujourd'hui une désapprobation unanime pour
+le bourrage de phrases scientifiques et littéraires dont on
+surchargeait autrefois la mémoire».
+
+
+VI
+
+Je crois inutile d'insister davantage sur des questions qui
+seront longuement développées dans cet ouvrage. Nous y verrons
+combien sont inutiles, et vains tous nos projets de réformes.
+Que soient modifiés les programmes, comme on ne cesse de le
+faire, que soit supprimé ou non le baccalauréat, les résultats
+resteront identiques.
+
+Ils resteront identiques, parce que, je le répète, les méthodes
+ne changent pas. On ne peut demander à des professeurs, formés
+par certains procédés, de modifier leur constitution mentale.
+Ils sont ce que l'enseignement supérieur les a faits.
+
+C'est donc l'enseignement supérieur qu'il faudrait changer,
+mais comment y songer, puisque cet enseignement est dirigé, non
+par des bureaucrates, comme voudrait le faire croire
+l'académicien que je citais plus haut, mais uniquement par des
+universitaires?
+
+Toutes les dissertations sur l'enseignement n'ont qu'un intérêt
+philosophique. La seule réforme utile de l'enseignement
+supérieur est complètement impossible en France. Il faudrait,
+en effet, que cet enseignement fût entièrement libre, qu'on
+réduisît des trois quarts les traitements affectés aux chaires
+des Facultés, mais en permettant, comme en Allemagne, aux
+professeurs de se faire payer par leurs élèves. C'est dans
+l'enseignement libre, laissant aux professeurs la faculté de
+montrer leur valeur pédagogique et leur aptitude aux
+recherches, que les Universités allemandes recrutent les
+maîtres de l'enseignement. On reconnaîtra évident, j'imagine,
+que si dans nos Facultés les professeurs et les préparateurs
+étaient payés par les élèves et, que les professeurs libres
+pussent y enseigner, le jeu même de la concurrence obligerait
+les maîtres actuels à modifier entièrement leurs méthodes,
+c'est-à-dire à mettre les élèves en contact avec les réalités,
+au lieu de transformer la science en manuels, tableaux et
+formules. Alors--et seulement alors--nos professeurs
+découvriraient que tout le secret de l'éducation est d'aller du
+concret à l'abstrait, suivant la marche de l'esprit humain dans
+le temps, au lieu de suivre un procédé exactement inverse,
+comme ils le font maintenant.
+
+Jamais, évidemment, un Parlement français n'osera, sous
+prétexte de démocratie, voter de telles mesures. Lequel vaut
+mieux, cependant, d'un enseignement qui, s'il coûte peu aux
+élèves, ne leur sert à rien, ou d'un enseignement payé par eux
+et leur servant à quelque chose? Le système allemand a fourni
+ses preuves, le nôtre les a fournies également. D'un côté,
+suprématie scientifique et industrielle éclatante, de l'autre,
+décadence non moins évidente et qui s'accentue chaque jour.
+
+Le poids de nos préjugés héréditaires est trop lourd pour que
+la réforme dont je viens de parler soit possible. Ce n'est pas
+vers la liberté de l'enseignement que nous marchons, mais vers
+son accaparement de plus en plus complet par l'État que
+l'Université représente. L'Étatisme est aujourd'hui en France
+la seule divinité révérée par tous les partis. Il n'en est pas
+un qui ne demande sans cesse à l'État de nous forger des
+chaînes.
+
+Nous devons donc nous résigner à subir l'Université. Elle
+restera une grande fabrique d'inutiles, de déclassés et de
+révoltés jusqu'au jour, probablement lointain, où le public
+suffisamment éclairé et comprenant tous les ravages qu'elle
+exerce et la décadence dont elle est cause, s'en détournera
+définitivement ou la brisera sans pitié.
+
+ * * * * *
+
+Comme conclusion de ce chapitre, je me bornerai à reproduire
+une page par laquelle je terminais, il y plus de vingt ans, un
+travail sur le rôle possible de l'enseignement. Elle est aussi
+vraie maintenant qu'autrefois et le sera sans doute encore dans
+cinquante ans.
+
+«L'éducation est à peu près l'unique facteur de l'évolution
+sociale dont l'homme dispose, et l'expérience faite par divers
+pays a montré les résultats qu'elle peut produire. Ce n'est
+donc pas sans un sentiment de tristesse profonde que nous
+voyons le seul instrument permettant de perfectionner notre
+race, en élevant son intelligence et sa morale, ne servir qu'à
+abaisser l'une et à pervertir l'autre.
+
+«Elle reste pourtant debout, cette vieille Université, débris
+caduc d'âges disparus, bagne de l'enfance et de la jeunesse. Je
+ne suis pas de ceux qui rêvent des destructions; mais quand je
+vois tout le mal qu'elle a fait et le compare au bien qu'elle
+aurait pu faire; quand je pense à ces belles années de la
+jeunesse inutilement perdues, à tant d'intelligences éteintes
+et de caractères abaissés pour toujours, je songe aux
+malédictions indignées que lançait le vieux Caton à la rivale
+de Rome, et répéterais volontiers avec lui: _delenda est
+Carthago_.»
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+Documents psychologiques révélés par l'enquête sur
+l'enseignement.
+
+Pourquoi les réformes sont impossibles.
+
+
+I
+
+L'enquête parlementaire publiée, il y a quelques années, sur la
+réforme de l'enseignement secondaire, constitue le document le
+plus complet que l'on puisse consulter sur l'état actuel de cet
+enseignement et ses résultats. Le psychologue qui voudra
+connaître les idées régnant en France au sujet d'une aussi
+fondamentale question devra se reporter aux six gros volumes où
+sont réunis les rapports des personnes consultées. Professeurs
+de l'Université et de l'enseignement congréganiste, savants,
+lettrés, conseillers généraux, présidents des chambres de
+commerce, etc., y ont exposé librement leurs idées et leurs
+projets de réforme.
+
+Après l'examen de ces volumes, le lecteur est bien fixé, non
+pas certes sur les réformes à effectuer, mais au moins sur
+l'état mental de ceux qui les ont proposées. Ils appartiennent
+tous à l'élite intellectuelle généralement désignée par
+l'expression de classes dirigeantes.
+
+Les qualités comme les défauts de notre race se révèlent à
+chaque page de cette enquête. Il faudrait au plus subtil des
+psychologues de longues années d'observation pour découvrir ce
+que ces six volumes lui enseigneront.
+
+Bien que tournant toujours dans un cercle d'idées
+infranchissable pour des âmes latines, les projets de réformes
+ont été innombrables. Pas un seul cependant n'est parvenu à
+réunir tous les suffrages. C'est avec la même abondance de
+preuves, supposées irréfutables, que de très autorisés
+personnages ont soutenu les opinions les plus contradictoires.
+Pour les uns, le remède consisterait à supprimer l'enseignement
+du grec et du latin. Pour d'autres, tout serait parfait si l'on
+fortifiait au contraire l'enseignement de ces langues, du latin
+surtout, car, assurent-ils, «le commerce avec le génie latin,
+donne des idées générales et universelles». Des savants
+éminents, qui ne voient pas très bien en quoi consistent ces
+idées «générales et universelles», qu'on n'a jamais réussi à
+définir, réclament l'enseignement exclusif des sciences, ce à
+quoi d'autres savants non moins éminents s'empressent de
+répondre qu'un tel enseignement nous plongerait dans une couche
+épaisse de barbarie intellectuelle. Chacun exige au profit de
+ses idées personnelles le bouleversement des programmes.
+
+Mais si tous les auteurs de l'enquête ont été unanimes à
+réclamer des modifications de programme, aucun ne s'est trouvé
+qui ait songé à demander des changements aux méthodes employées
+pour enseigner les matières de ces programmes.
+
+Le sujet pouvait sembler d'une importance essentielle, et
+cependant il n'a pas été traité par les professeurs qui ont
+déposé devant la Commission. Tous possèdent une foi très vive
+dans la vertu des programmes, mais ne croient pas à la
+puissance des méthodes. Formés eux-mêmes par l'emploi exclusif
+des anciennes, ils ne supposent pas qu'on puisse en découvrir
+d'autres.
+
+Ce qui m'a le plus frappé dans la lecture des six gros volumes
+de l'enquête, c'est l'ignorance totale, où paraissent être tant
+d'hommes éminents, des principes psychologiques fondamentaux
+sur lesquels devraient reposer l'instruction et l'éducation.
+Ils ne manquent pas, certes, d'idée directrice sur ce point.
+Ils en ont une, si universellement admise, si évidente à leurs
+yeux, qu'elle semble impossible à discuter.
+
+Cette idée directrice, base essentielle de notre enseignement
+universitaire, est la suivante: par la mémoire seule les
+connaissances entrent dans l'entendement et s'y fixent. C'est
+donc uniquement en s'adressant à la mémoire de l'enfant qu'on
+peut l'éduquer et l'instruire. De là l'importance des bons
+programmes, pères des bons manuels. Apprendre par coeur des
+leçons et des manuels doit constituer les assises fondamentales
+de l'enseignement.
+
+Pareille conception représente certainement la plus dangereuse
+et la plus néfaste de ce que l'on pourrait appeler les erreurs
+fondamentales de l'Université. De la perpétuité de cette erreur
+chez les peuples latins découle l'indiscutable infériorité de
+leur instruction et de leur éducation.
+
+Ce sera pour les psychologues de l'avenir un sujet d'étonnement
+profond que tant d'hommes pleins de savoir et d'expérience, se
+soient réunis afin de discuter sur les réformes à introduire
+dans l'enseignement, et que nul n'ait songé à se poser des
+questions comme celles-ci:
+
+Par quelle mécanisme les choses entrent-elles dans l'esprit, et
+par quel procédé s'y fixent-elles? Que reste-t-il de ce qui
+atteint l'entendement uniquement au moyen de mémoire? Le bagage
+mnémonique est-il un bagage durable?
+
+Sur ce dernier point--la persistance du bagage mnémonique--la
+lumière devrait être faite depuis longtemps. S'il restait
+quelques doutes, l'enquête les aura définitivement levés.
+Puisque les rapports des professeurs les plus autorisés sont
+unanimes à constater que les élèves ne se rappellent absolument
+rien de ce qu'ils ont appris, quelques mois après l'examen, il
+est expérimentalement prouvé que les connaissances introduites
+dans l'entendement par la mémoire n'y restent que fort peu de
+temps.
+
+Les méthodes fondamentales de l'instruction et de l'éducation
+universitaires sont donc certainement mauvaises, et il faut en
+rechercher d'autres. Les auteurs de l'enquête auraient rendu de
+réels services, en remplaçant par l'étude critique de ces
+autres méthodes, leurs byzantines discussions sur les
+modifications à faire subir aux programmes.
+
+Et puisqu'ils ne l'ont pas fait, nous le tenterons dans ce
+livre. Nous y montrerons que toute l'éducation est l'art de
+faire passer le conscient dans l'inconscient. On y arrive par
+la création de réflexes qu'engendre la répétition
+d'associations où, le plus souvent, la mémoire ne joue qu'un
+bien faible rôle. Un éducateur intelligent sait créer les
+réflexes utiles et annihiler ceux dangereux ou inutiles.
+
+Tout l'enseignement est ainsi dominé par quelques notions
+psychologiques très simples. Si on les comprend, elles servent
+de phare directeur dans les circonstances les plus difficiles.
+Ces notions, instinctivement devinées par certains éducateurs
+étrangers, sont à ce point ignorées en France que les formules
+qui les contiennent semblent le plus souvent d'insoutenables
+paradoxes.
+
+
+II
+
+Toutes les discussions de l'enquête ont donc porté presque
+exclusivement sur les réformes des programmes.
+
+On n'avait cependant pas attendu les résultats de cette enquête
+pour les changer, ces infortunés programmes, cause supposée de
+tous les maux. La transformation de l'organisation
+traditionnelle de notre enseignement a été répétée une
+demi-douzaine de fois depuis quarante ans. L'insuccès constant
+de ces tentatives n'a éclairé personne sur leur inutilité.
+
+La puissance merveilleuse attribuée à des programmes est une
+des manifestations les plus curieuses et les plus typiques de
+cette incurable erreur latine, qui nous a coûté si cher depuis
+un siècle: que les choses peuvent se réformer par des
+institutions imposées en bloc à coups de décrets. Qu'il
+s'agisse de politique, de colonisation ou d'éducation, ce
+funeste principe a toujours été appliqué avec autant d'insuccès
+que de constance. Les constitutions nouvelles, destinées à
+assurer notre bonheur ont été aussi nombreuses, et,
+naturellement, aussi complètement vaines, que les programmes
+destinés à assurer notre parfaite éducation. Il semblerait que
+les nations latines ne puissent manifester de persévérance que
+dans le maintien de leurs erreurs.
+
+Les seuls points sur lesquels les dépositions de l'enquête se
+sont trouvées parfaitement d'accord sont relatifs aux résultats
+de l'instruction et de l'éducation universitaires. Avec une
+unanimité presque complète ces résultats ont été déclarés
+détestables. Les effets étant visibles, chacun les a discernés
+sans peine. Les causes étant beaucoup plus difficiles à
+découvrir, on ne les a pas aperçues.
+
+Tous les déposants ont raisonné avec ces traditionnelles idées
+de leur race dont j'ai montré ailleurs l'irrésistible force. Il
+fallait l'aveuglement qu'engendrent de semblables idées, pour
+ne pas concevoir que les programmes ne sont pour rien dans les
+tristes résultats de notre enseignement, puisque, avec des
+programmes à peu près identiques, d'autres peuples, les
+Allemands par exemple, obtiennent des résultats entièrement
+différents.
+
+Notre vieille Université est sortie bien affaiblie de cette
+enquête. Elle n'a même plus pour défenseurs les professeurs
+formés par ses méthodes. Leurs profondes divergences sur toutes
+les questions d'enseignement, l'impuissance des modifications
+déjà tentées, les perpétuels changements de programmes,
+montrent qu'il n'y a plus grand'chose à attendre de
+l'Université. Elle représente aujourd'hui un navire désemparé,
+ballotté au hasard des vents et des flots. Elle ne semble plus
+savoir ni ce qu'elle veut ni ce qu'elle peut, et tourne sans
+cesse dans des réformes de mots, sans comprendre que ses
+méthodes, son esprit, ont considérablement vieilli et ne
+correspondent à aucune des nécessités de l'âge actuel. Elle ne
+fait plus un pas en avant sans en faire immédiatement
+quelques-uns en arrière. Un jour elle supprime l'enseignement
+des vers latins, mais le lendemain elle le remplace par l'étude
+de la métrique latine. Un enseignement dit moderne, où le grec
+et le latin sont remplacés par des langues vivantes est créé,
+mais ces langues vivantes, l'Université les enseigne comme des
+langues mortes en ne s'occupant que de subtilités littéraires
+et grammaticales, de sorte, qu'après sept années d'études, pas
+un élève sur cent n'est capable de lire trois lignes d'un
+journal étranger sans être obligé de chercher tous les mots
+dans un dictionnaire. Elle croit faire une réforme considérable
+en acceptant de supprimer le diplôme du baccalauréat, mais
+immédiatement elle propose de le remplacer par un autre diplôme
+ne différant du premier que parce qu'il s'appellerait
+certificat d'études. Des substitutions de mots semblent
+constituer la limite possible aux réformes de l'Université.
+Elle est arrivée à cette phase de décrépitude précédant la
+mort, où le vieillard ne peut plus changer.
+
+Ce que l'Université ne voit malheureusement pas, ce que les
+auteurs de l'enquête n'ont pas vu davantage, car cela dépassait
+les limites du cercle infranchissable des idées de race dont
+j'ai parlé plus haut, c'est que ce ne sont pas les programmes
+qu'il faut changer, mais bien les méthodes employées pour
+enseigner la matière des programmes.
+
+Elle sont détestables, ces traditionnelles méthodes. De
+profonds penseurs, tels que Taine, l'avaient déjà dit avec
+force. Dans un de ses derniers livres, l'illustre historien
+montrait que notre Université est une véritable calamité, et
+nous conduit lentement à la décadence. Ce n'était pour le
+public que boutades de philosophes. L'enquête a prouvé que ces
+boutades constituaient de terribles réalités.
+
+Si les causes de l'état inférieur de l'enseignement
+universitaire ont échappé à la plupart des observateurs, la
+mauvaise qualité de cet enseignement avait été fréquemment
+signalée avant l'enquête actuelle. Il y a bien des années que
+M. Henry Deville, dans une séance publique de l'Académie des
+Sciences, s'exprimait ainsi: «Je fais partie de l'Université
+depuis longtemps, je vais avoir ma retraite, eh bien, je le
+déclare franchement, voilà en mon âme et conscience ce que je
+pense: l'Université telle qu'elle est organisée nous conduirait
+à l'ignorance absolue.»
+
+Dans la même séance, l'illustre chimiste Dumas faisait
+remarquer qu'il «avait été reconnu depuis longtemps que le mode
+actuel d'enseignement dans notre pays ne pouvait être continué
+sans devenir pour lui une cause de décadence.»
+
+Et pourquoi ces jugements si sévères, prononcés tant de fois
+contre l'Université par les savants les plus autorisés,
+n'ont-ils jamais produit d'autres résultats que de perpétuels
+et inutiles changements de programmes? Quelles sont les causes
+secrètes qui ont toujours empêché aucune réforme utile d'être
+réalisée?
+
+
+III
+
+Il est aisé de voir les inconvénients d'un ordre de choses
+quelconque, institutions politiques ou éducation, et d'en faire
+la critique. Une critique négative est à la portée
+d'intelligences très modestes. De telles intelligences ne
+sauraient découvrir ce qui peut être modifié, en tenant compte
+des divers facteurs, race, milieu, etc., qui maintiennent
+solidement les choses créées par le passé. Le sens des
+possibilités est malheureusement une des aptitudes dont
+certains peuples, les Français surtout, sont très dépourvus.
+
+Quand on examine de près les réformes radicales proposées par
+diverses personnes consultées dans l'enquête, il est facile de
+prouver, non pas seulement qu'elles sont sans valeur théorique,
+mais qu'elles n'ont en outre aucune chance d'être appliquées.
+
+Elles n'en ont aucune, pour des raisons diverses que nous
+examinerons, mais dont la principale est qu'elles heurteraient
+une opinion publique toute-puissante aujourd'hui. Notre
+enseignement, et surtout nos méthodes d'enseignement, sont
+aussi mauvais que possible, mais correspondent aux exigences
+d'une opinion qu'ils ont d'ailleurs contribué à former.
+
+Un simple coup d'oeil jeté sur quelques-unes des réformes
+suggérées, fait comprendre pourquoi elles sont irréalisables
+dans la pratique.
+
+On propose, par exemple, de transférer dans les campagnes les
+lycées établis dans les villes, comme l'ont fait depuis
+longtemps les Anglais, afin de donner aux élèves de l'air et de
+l'espace pour leurs jeux. La réforme peut sembler parfaite,
+mais comme les statistiques recueillies dans l'enquête révèlent
+que les quelques lycées édifiés à grands frais et avec luxe à
+la campagne n'arrivent pas à se peupler, parce que les parents
+tiennent à garder près d'eux leurs enfants, le projet apparaît
+de suite impraticable. Comment forcer en effet les parents à
+changer leurs idées sur ce point?
+
+On nous propose aussi de remplacer le grec et le latin inutiles
+par des langues vivantes fort utiles. De tels changements
+peuvent être salutaires, mais comment les réaliser, puisque
+nous voyons par l'enquête que ce sont précisément les parents
+qui réclament énergiquement le maintien de l'enseignement des
+langues anciennes, persuadés, j'imagine, qu'elles constituent
+pour leurs fils une sorte de noblesse les distinguant du
+vulgaire. Comment l'État leur ôterait-il une pareille illusion?
+
+On nous propose encore de donner aux élèves, si étroitement
+emprisonnés et surveillés, un peu de cette initiative, de cette
+indépendance qu'ont les élèves anglais. Rien ne serait plus
+désirable, assurément. Mais comment obtenir des directeurs des
+lycées de tels essais, quand nous lisons dans l'enquête que les
+tribunaux ont accablé d'amendes ruineuses de malheureux
+proviseurs, parce que des enfants auxquels ils avaient voulu
+laisser un peu de liberté, s'étaient blessés dans leurs jeux?
+
+Une des plus naïves réformes suggérées, bien que ce soit une de
+celles qui ont réuni le plus de suffrages, consisterait à
+supprimer le baccalauréat. On le remplacerait par sept à huit
+baccalauréats, dits examens de passage, subis à la fin de
+chaque année, afin d'empêcher les mauvais élèves de continuer à
+perdre leur temps au lycée. Excellente peut-être en théorie,
+cette proposition, mais combien illusoire en pratique! La
+statistique relevée par M. Buisson nous montre que pour 5.000
+bacheliers reçus annuellement, il y a 5.000 élèves environ
+évincés, c'est-à-dire 5.000 jeunes gens qui ont perdu
+entièrement leur temps. Cela donne une bien pauvre idée des
+professeurs et des programmes qui obtiennent de tels résultats.
+Mais voit-on les lycées, qui ont tant de peine à lutter contre
+la concurrence des maisons congréganistes, et dont les budgets
+sont toujours en déficit, perdre 5.000 élèves par an! Les jurys
+qui prononceraient de pareilles exclusions,--dont profiteraient
+bien vite les établissements congréganistes,--seraient l'objet
+de telles imprécations de la part des parents, et d'une telle
+pression de la part des pouvoirs publics, qu'ils se verraient
+vite obligés de devenir assez indulgents pour que tous les
+élèves continuent leurs études. Les choses se retrouveraient
+donc bientôt exactement ce qu'elles sont aujourd'hui.
+
+D'autres réformateurs nous proposent de copier l'éducation
+anglaise, si incontestablement supérieure à la nôtre par le
+développement qu'elle donne au caractère, par la façon dont
+elle exerce l'initiative, la volonté, et aussi, ce qu'on oublie
+généralement de remarquer, par la discipline. La réforme,
+théoriquement excellente, serait irréalisable. Adaptée aux
+besoins d'un peuple qui possède certaines qualités
+héréditaires, comment pourrait-elle convenir à un peuple
+possédant des qualités tout à fait différentes? L'essai
+d'ailleurs ne durerait pas trois mois. Je ne connais pas de
+parents français qui consentiraient à laisser leurs fils
+revenir du lycée tout seuls, sans personne pour leur prendre un
+ticket à la gare, les faire monter en omnibus, leur dire de
+mettre un pardessus quand il fait froid, les surveiller d'un
+oeil vigilant pour les empêcher de tomber sous les roues des
+trains en marche, d'être écrasés dans les rues par les
+voitures, ou d'avoir un oeil poché quand ils jouent librement à
+la balle avec leurs camarades. Si les fils de ces pères
+vigilants étaient soumis au régime de l'éducation anglaise,
+faisant leurs devoirs quand ils veulent et comme ils veulent,
+se livrant sans surveillance aux jeux les plus violents et les
+plus dangereux, sortant à leur guise, etc., les réclamations
+seraient unanimes. Au premier accident, les parents
+pousseraient d'épouvantables clameurs, et toute la presse se
+soulèverait avec eux. Le ministre serait immédiatement
+interpellé et obligé sous peine d'être renversé de rétablir les
+anciens règlements. J'ai connu une respectable dame qui eut une
+série de violentes crises de nerfs et menaça son mari de
+divorcer parce que ce dernier avait, sur mon conseil, proposé
+d'envoyer leur fils, qui venait de terminer ses études, passer
+ses vacances en Allemagne pour apprendre un peu l'allemand.
+Laisser voyager tout seul un pauvre petit garçon de dix-huit
+ans! Il fallait être un père dénaturé pour concevoir un tel
+projet. Le père dénaturé y renonça d'ailleurs bien vite.
+
+Et peut-être n'avait-elle pas absolument tort, la respectable
+dame, quand elle doutait des aptitudes de son fils à se diriger
+seul dans un tout petit voyage. Ne possédant ces aptitudes, ni
+par atavisme, ni par éducation, où les eût-il acquises?
+
+Si les Anglais n'ont besoin de personne pour se diriger, c'est
+qu'ils possèdent une discipline héréditaire interne qui leur
+permet de se gouverner eux-mêmes. Nul peuple n'est plus
+discipliné, plus respectueux des traditions et des coutumes
+établies.
+
+Et c'est justement parce que les Anglais ont en eux-mêmes leur
+discipline qu'ils peuvent se passer d'une tutelle constante.
+Une éducation physique très dure entretient et développe ces
+aptitudes héréditaires, mais non sans que le jeune homme ait à
+courir des risques d'accidents auxquels aucun parent français
+ne consentirait à exposer sa timide progéniture.
+
+Il faut donc se bien persuader qu'avec les idées régnant en
+France, fort peu de choses peuvent être changées dans notre
+système d'instruction et d'éducation avant que l'esprit public
+ait lui-même évolué.
+
+Laissons donc entièrement de côté nos grands projets de
+réformes. Ils ne peuvent servir de matière qu'à d'inutiles
+discours. Considérons que nos programmes ont été transformés
+bien des fois sans le plus faible bénéfice. Considérons surtout
+que les Allemands, avec des programmes fort peu différents des
+nôtres, surent réaliser des progrès scientifiques et
+industriels qui les ont mis à la tête de tous les peuples.
+Envisageons ces faits incontestables, et en y réfléchissant
+suffisamment, nous finirons peut-être par découvrir que tous
+les programmes sont indifférents, mais que ce qui peut être bon
+ou mauvais, c'est la façon de s'en servir. Les programmes ne
+signifient rien et n'ont en eux-mêmes aucune vertu.
+
+Détaillés ou sommaires, ils se résument en ceci: apprendre à
+des jeunes gens les rudiments des sciences, de la littérature,
+de l'histoire et la connaissance de quelques langues anciennes
+ou modernes. Des méthodes qui n'arrivent pas à réaliser un tel
+but sont défectueuses, et on pourra changer indéfiniment les
+programmes, les allonger d'un côté, les raccourcir de l'autre,
+sans que les résultats soient meilleurs. Le jour où cette
+vérité sera bien comprise, les professeurs commenceront à
+entrevoir que ce sont leurs méthodes, et non les programmes,
+qu'il faudrait changer. Tant qu'elle n'aura pas assez pénétré
+les cervelles pour devenir un mobile d'action, nous
+persisterons dans les mêmes errements, et personne n'apercevra
+que l'instruction peut, comme la langue d'Ésope, constituer la
+meilleure ou la pire des choses[4].
+
+[Note 4: Au point de vue des fâcheux résultats que peut
+produire une instruction mal adaptée aux besoins d'un peuple,
+et pour juger dans quelle mesure elle déséquilibre et
+démoralise ceux qui l'ont reçue, on ne saurait trop méditer
+l'expérience faite sur une vaste échelle par les Anglais dans
+l'Inde. J'en exposai les résultats dans un discours
+d'inauguration prononcé au congrès colonial de 1889, dont
+j'étais un des présidents. (Voir _Revue Scientifique_, août
+1889.) Ses parties essentielles sont résumées dans la nouvelle
+édition de mon livre: _les Civilisations de l'Inde_. Le système
+d'instruction et d'éducation, qui était excellent pour des
+Anglais et que, par conséquent, ils ont cru pouvoir appliquer
+avec avantage à des Hindous, s'est révélé tout à fait
+détestable pour ces derniers.]
+
+C'est justement parce que toute réforme essentielle doit viser,
+non les programmes, mais les méthodes, que les projets proposés
+devant l'enquête offrent si peu d'intérêt. Ils représentent
+seulement les redites ressassées depuis longtemps et l'on ne
+peut dire des programmes qu'une chose utile: plus ils seront
+courts, meilleurs ils seront. Un programme complet
+d'instruction ne devrait pas dépasser vingt-cinq lignes, dont
+plusieurs consacrées à bien stipuler que l'élève ne sera tenu
+d'étudier dans chaque science qu'un petit nombre de notions,
+mais devra les connaître à fond.
+
+
+IV
+
+Le lecteur commence sans doute à entrevoir combien sont
+puissants les obstacles invisibles qui s'opposent à une réforme
+profonde de l'enseignement en France, et cependant nous n'avons
+pas abordé encore le plus formidable, le plus irréductible
+peut-être de tous ces obstacles: l'état mental des professeurs.
+
+L'enquête parlementaire n'en a pas tenu compte une seule fois
+et elle ne le pouvait guère. Persuadés que les professeurs
+universitaires, bourrés de science livresque et de diplômes,
+sont par cela même parfaits, les déposants de l'enquête ne
+pouvaient envisager la question des professeurs et les moyens à
+employer pour les former comme pouvant être l'objet d'une
+discussion quelconque.
+
+Et c'est pourtant ce point inaperçu, qui contient le noeud
+vital des améliorations possibles de l'enseignement.
+
+L'enquête a couvert de fleurs les professeurs et de
+malédictions les programmes. C'est à peu près le contraire
+qu'il eût fallu faire. Supposons en effet anéantis, par une
+puissance magique, les obstacles que nous avons vus se dresser
+devant les réformes. Les préjugés des familles se sont
+évanouis, des programmes parfaits ont été créés, avec des
+méthodes excellentes pour les enseigner. Tout, pensez-vous, va
+changer. Rien, absolument rien, ne pourra changer.
+
+Et pourquoi? Simplement parce que l'état mental des professeurs
+créé par les procédés universitaires n'est pas modifiable.
+Formés d'après ces principes, ils sont incapables d'en
+appliquer d'autres, ou même d'en comprendre d'autres. Tous sont
+arrivés à un âge où on ne refait pas son éducation. Certes ils
+accepteront docilement, comme ils les ont acceptés jusqu'ici,
+les changements de programmes, et s'inclineront bien bas devant
+les circulaires ministérielles, mais ils continueront à
+enseigner comme ils l'ont toujours fait, parce qu'ils ne
+pourraient enseigner autrement.
+
+Les dépositions de l'enquête que nous reproduisons dans cet
+ouvrage fourniront un frappant exemple de l'impossibilité où se
+trouvent aujourd'hui nos professeurs de changer leurs méthodes
+d'enseignement. Il y a un certain nombre d'années, un ministre
+de l'Instruction publique, M. Léon Bourgeois avait rêvé
+d'entreprendre à lui seul la réforme de l'Université, en créant
+ce qu'on appela l'Enseignement moderne, terminé par un
+baccalauréat spécial conférant à peu près les mêmes privilèges
+que le baccalauréat classique. Les langues anciennes se
+trouvaient remplacées par les langues vivantes, l'enseignement
+des sciences fortifié. Tout était parfait dans le programme. Il
+ne manqua que les maîtres capables de l'appliquer. Les
+professeurs de l'Université enseignèrent les langues vivantes
+comme les langues mortes, en ne s'occupant que de subtilités
+grammaticales. Les sciences furent apprises à coups de manuels.
+Les résultats obtenus furent finalement, nous le verrons, des
+plus médiocres.
+
+Il faut rendre justice à la science livresque de nos
+professeurs. Tout ce qui est susceptible d'être appris par
+coeur, ils l'ont appris, mais leur valeur pédagogique est
+entièrement nulle. On l'a insinué parfois au cours de
+l'enquête, quoique timidement. C'est en dehors de l'enquête que
+se rencontrèrent quelques esprits assez indépendants pour
+révéler un état de choses de plus en plus visible aujourd'hui.
+
+La faible valeur pédagogique des professeurs de notre
+Université frappe d'ailleurs les étrangers qui ont visité nos
+établissements d'instruction et assisté à quelques leçons. M.
+Max Leclerc cite à ce propos un article de la _Revue
+Internationale de l'Enseignement_, où se trouve consignée
+l'opinion d'un professeur étranger ayant visité, à Paris et en
+province, nombre de nos établissements d'éducation. Il «a
+rencontré beaucoup d'hommes instruits... très peu de
+professeurs et d'éducateurs». Quant au personnel de proviseurs,
+censeurs, principaux, il l'a trouvé «peu éclairé, prétentieux,
+maladroit et étroit d'esprit».
+
+Ce n'est pas d'aujourd'hui seulement que des critiques
+analogues ont été formulées. Il y a quarante ans, M. Bréal,
+professeur au Collège de France, écrivait les lignes suivantes
+sur notre corps enseignant:
+
+ Le corps universitaire était, en 1810, à peu près
+ l'expression des idées de la société. En 1848, il était
+ déjà si arriéré qu'un observateur étranger pouvait écrire:
+ «Le corps des professeurs en France est devenu tellement
+ stationnaire, qu'il serait impossible de trouver une autre
+ corporation qui, en ce temps de progrès général, surtout
+ chez la nation la plus mobile du monde, se maintienne avec
+ autant de satisfaction sur les routes battues, repousse
+ avec autant de hauteur et de vanité toute méthode
+ étrangère, et voit une révolution dans le changement le
+ plus insignifiant.»
+
+A quoi tient l'insuffisance pédagogique incontestable des
+professeurs de notre Université? Simplement, je le répète
+encore, aux méthodes qui les ont formés. Ils enseignent ce
+qu'on leur a enseigné, comme on le leur a enseigné.
+
+Que peuvent valoir, pour l'instruction et l'éducation de la
+jeunesse, les professeurs préparés par les principes
+universitaires, c'est-à-dire par l'étude exclusive des livres?
+Ces malheureuses victimes du plus déformant régime intellectuel
+auquel un homme puisse être soumis, n'ont jamais quitté les
+bancs avant de monter dans une chaire. Bancs des lycées, bancs
+de l'École normale ou bancs des Facultés. Ils ont passé quinze
+ans de leur vie à subir des examens et à préparer des concours.
+A l'École normale, «leurs devoirs sont littéralement taillés
+pour chaque jour. Tout se passe avec une régularité écrasante.
+Les programmes des examens ne laissent pas une ombre de
+mouvement à ces malheureux esclaves de la science». Leur
+mémoire s'est épuisée en efforts surhumains pour apprendre par
+coeur ce qui est dans les livres, les idées des autres, les
+croyances des autres, les jugements des autres. De la vie, ils
+ne possèdent aucune expérience, n'ayant jamais eu à exercer ni
+leur initiative, ni leur discernement, ni leur volonté.
+L'ensemble si subtil qu'est la psychologie d'un enfant, ils
+n'en savent absolument rien. Comme le cavalier inexpérimenté
+sur un cheval difficile, ils ignorent les moyens de se faire
+comprendre de l'être à diriger, les mobiles qui peuvent agir
+sur lui et la façon de manier ces mobiles. Ils récitent,
+devenus professeurs, les cours que tant de fois ils récitèrent
+comme élèves, et pourraient être facilement remplacés dans
+leurs chaires par de simples phonographes.
+
+Pour arriver à être professeurs, il leur a fallu apprendre des
+choses compliquées et subtiles. Ces mêmes choses compliquées et
+subtiles, ils les répéteront devant leurs élèves. En Allemagne,
+où l'odieuse institution des concours n'existe pas, on juge les
+professeurs de l'enseignement supérieur d'après leurs travaux
+personnels et leurs succès dans l'enseignement libre, par
+lequel ils doivent le plus souvent débuter. En France, on les
+juge par l'amas de choses qu'ils peuvent réciter dans un
+concours. Et, comme le nombre des candidats est considérable,
+et celui des places fort petit, on raffine encore dans ce sens,
+pour en éliminer davantage. Celui qui saura répéter sans
+broncher le plus de formules, qui aura entassé dans sa tête la
+plus grande somme possible de puériles chinoiseries, de
+subtilités scientifiques ou grammaticales, l'emportera sûrement
+sur ses rivaux. Tout récemment encore, un des examinateurs des
+derniers concours d'agrégation, M. Jullian, faisait remarquer,
+dans une des séances du Conseil supérieur de l'Instruction
+publique, que le jury était effrayé «de l'effort de mémoire
+imposé aux candidats. Il pense que si la mémoire est un
+admirable instrument de travail, elle n'est qu'un instrument au
+service de ces qualités maîtresses du professeur, qui sont
+l'esprit critique, la logique et la méthode, la mesure et le
+tact, la pénétration, l'inspiration et l'ampleur des vues, la
+simplicité et la clarté dans l'exposition, la correction et la
+vivacité de la parole.»
+
+Il avait certes raison de se livrer à des réflexions
+semblables, le respectable jury, mais de là à un effet
+quelconque il y a loin, et pendant longtemps encore, avec le
+régime des concours, la mémoire constituera la seule qualité
+utile à un candidat. Il se gardera soigneusement--en eût-il
+même le temps et la capacité--de tout travail un peu personnel,
+sachant bien qu'à tous les degrés, rien n'est plus mal vu de la
+part des examinateurs.
+
+Quand un homme a ainsi consacré quinze ans de sa vie à entasser
+dans sa mémoire tout ce qui peut y être entassé, sans avoir
+jamais jeté un coup d'oeil sur le monde extérieur, sans avoir
+eu à exercer une seule fois son initiative, sa volonté et son
+jugement, qu'en peut-on espérer? Rien, sinon qu'il fasse
+ânonner machinalement à de malheureux élèves une partie des
+choses inutiles que pendant si longtemps il a ânonnées
+lui-même. On cite assurément parmi les professeurs de
+l'Université quelques esprits d'élite ayant échappé aux tristes
+méthodes d'éducation auxquelles ils ont été soumis, comme sont
+cités pendant les épidémies de peste les quelques médecins qui
+échappent aux atteintes du fléau. Combien rares de telles
+exceptions!
+
+L'Université vit pourtant sur le prestige exercé par ces
+exceptions. Mais en observant la foule des professeurs, on
+constate que bien peu savent se soustraire à l'action du
+déprimant régime qui les a formés. Que de cerveaux jadis
+intelligents, détruits pour toujours, et bons tout au plus à
+faire, au fond d'une province, réciter des leçons ou passer des
+examens, avec la certitude qu'ils sont trop usés pour
+entreprendre autre chose dans la vie. Leur seule distraction
+est d'écrire des livres dits élémentaires, pâles compilations
+où s'étale à chaque page la faiblesse de leur capacité
+d'éducateurs et ce goût des subtilités et des choses inutiles
+qu'inculque l'Université. Ils croient faire preuve de science
+en compliquant les moindres questions et en rendant obscures
+les choses les plus claires. M. Fouillée, qui paraît avoir fait
+une étude attentive des livres écrits par ses collègues, a
+publié d'invraisemblables échantillons de cette littérature
+scolaire. Un des plus curieux est celui de ce professeur dont
+le livre, destiné à l'enseignement secondaire des lycées, se
+trouve revêtu de l'approbation des plus hautes autorités
+universitaires.
+
+ «L'auteur déclare avoir volontairement supprimé les termes
+ et les discussions qui auraient pu effrayer l'inexpérience
+ des enfants: c'est pourquoi il leur parle longuement de la
+ césure penthémimère qu'on remplace quelquefois par une
+ césure hepthémimère, ordinairement accompagnée d'une césure
+ trihémimère. Il les initie aux synalèphes, aux apocopes et
+ aux aphérèses, et il les avertit qu'il a adopté la scansion
+ par anacruse et supprimé le choriambe dans les vers
+ logaédiques. Il leur révèle aussi les mystères du
+ quaternaire hypermètre ou dimètre hypercatalectique ou
+ encore ennéasyllabe alcaïque. Que dire du vers hexamètre
+ dactylique, catalectique in dissylabum, du procéleusmatique
+ tétramètre catalectique, du dochmiade dimètre, et de la
+ strophe trochaïque hypponactéenne, du dystique trochaïque
+ hypponactéen?»
+
+M. Fouillée cite encore un autre professeur qui, dans un livre
+d'enseignement élémentaire, s'étend longuement sur la méthode
+pour documenter une pièce de théâtre, en voici un extrait: «On
+consultera d'abord le répertoire général 20e vol., B N,
+inventaire y f, 5337=5546, etc.» Suivent trois pages
+d'indications semblables!
+
+Les ouvrages de sciences sont conçus d'après les mêmes
+principes. Je pourrais donner comme exemple un livre de
+physique écrit par un agrégé de l'Université pour les candidats
+au certificat des sciences physiques et naturelles, lesquels,
+nous le verrons par les dépositions de l'enquête, ne possèdent
+que des notions très rudimentaires en mathématiques. L'auteur
+s'est donné un mal extraordinaire pour bourrer son livre à
+chaque page d'intégrales totalement inutiles. Dans un
+supplément destiné à apprendre les manipulations, les équations
+ne sont pas davantage épargnées. Pour l'opération si
+élémentaire du calibrage d'un tube, l'auteur a trouvé le moyen
+de remplir trois pages serrées d'équations. Ce professeur est
+assurément tout à fait certain que pas un élève sur mille ne
+comprendra quelque chose à ses formules, mais qu'est-ce que
+cela peut bien lui faire?
+
+Avec les nouveaux programmes, les livres pour l'enseignement
+n'ont fait que se compliquer encore et ils arrivent à être
+totalement illisibles. En un remarquable article, paru dans le
+journal l'_Enseignement secondaire_ du 15 juin 1904, M.
+Brucker, professeur au lycée de Versailles, a montré tout le
+«verbalisme stérile» dont sont entachés les livres consacrés à
+l'enseignement des sciences naturelles, et en cite
+d'attristants exemples. En voici un pris au hasard:
+
+ L'auteur d'un autre Précis va plus loin encore. La
+ complication de son langage dépasse ce que l'on avait
+ imaginé avant lui: il appelle les mousses des bryophytes,
+ les fougères des ptéridophytes ou exoprothallées
+ isodiodées, leurs spores des diodes, et ainsi du reste.
+
+Si nos professeurs donnent un si déplorable enseignement, c'est
+que, formés par l'Université, ils enseignent, je le répète, ce
+qu'on leur a enseigné et de la façon dont on le leur a
+enseigné. Tant que les professeurs des Facultés se recruteront
+comme aujourd'hui, rien ne pourra être modifié dans notre
+enseignement universitaire.
+
+C'est en grande partie parce que le système de recrutement des
+professeurs, en Allemagne, diffère fort du nôtre, que
+l'enseignement à tous les degrés y est si supérieur. Nos
+voisins ont trouvé le secret d'intéresser les professeurs des
+Facultés à leurs élèves et de les obliger à se mettre à leur
+portée. La formule est très simple. Ce sont les élèves qui
+paient les professeurs, et, comme il y a pour chaque ordre
+d'études plusieurs professeurs libres, l'élève va vers celui
+qui enseigne le mieux. La concurrence oblige donc le professeur
+à s'occuper soigneusement de ses élèves. Réunir autour de lui
+beaucoup d'auditeurs et publier des travaux personnels, est le
+seul moyen, il le sait, d'être appelé à devenir titulaire d'une
+chaire importante, dont le principal rapport consistera
+d'ailleurs dans les rétributions des élèves. En France, le
+professeur de Faculté est un fonctionnaire à traitement fixe,
+n'ayant aucun intérêt à captiver l'esprit de ses auditeurs et
+se plier à leur intelligence. Pas besoin d'être un profond
+psychologue pour comprendre que s'il était payé par eux, son
+intérêt entrerait immédiatement en jeu, et que, sous
+l'influence de ce puissant mobile d'action, il serait vite
+obligé de transformer entièrement ses méthodes d'enseignement.
+S'il ne savait pas les transformer, ses concurrents
+l'obligeraient à disparaître.
+
+Malheureusement, un changement aussi capital, le seul qui
+amènerait la transformation de notre enseignement supérieur
+d'abord, et, par voie de conséquence, celle de notre
+enseignement secondaire, est radicalement impossible avec nos
+idées latines. Les bien rares tentatives faites dans ce sens
+par l'initiative privée ont été l'objet des persécutions de
+l'Université sitôt qu'elles ont réussi. Elle ne tolère un peu
+que celles qui échouent. Je me souviens qu'il y a une vingtaine
+d'années, le Dr F*** avait ouvert pour les étudiants en
+médecine un cours privé d'anatomie, auquel on ne pouvait
+assister qu'en payant fort cher, mais où ils étaient sûrs
+d'apprendre l'anatomie, alors que les leçons officielles de la
+Faculté leur apprenaient très peu de chose. Bien que ces
+dernières fussent entièrement gratuites, les étudiants les
+désertaient pour les leçons payées. Le Dr F***, ainsi que ses
+élèves, fut l'objet de telles persécutions de la part de la
+Faculté, qu'après une dizaine d'années de lutte, il se vit
+réduit à fermer son cours.
+
+Nous voici loin des programmes et de leur réforme. Le lecteur
+doit voir nettement maintenant combien est vaine et inutile
+toute l'agitation faite à propos de ces programmes, et combien
+inutiles aussi les monceaux de pages publiées à ce propos. Les
+programmes ne sont que des façades. On peut les changer à
+volonté, mais sans modifier pour cela les choses invisibles et
+profondes qu'elles abritent. S'en prendre aux façades est
+facile parce qu'on les voit. Essayer de toucher à ce qui est
+derrière est fort malaisé, parce que le plus souvent on ne le
+discerne pas.
+
+
+V
+
+J'espère avoir montré que le problème de la réforme de notre
+enseignement est bien autrement compliqué que les auteurs de
+l'enquête parlementaire ne l'ont soupçonné.
+
+Nous ne dirons pas certes que cette réforme soit entièrement
+impossible. Il n'y a rien d'impossible pour des volontés
+fortes. Mais avant de réformer au hasard, comme on le fait
+depuis si longtemps et comme on continue à le faire encore, il
+faut au moins connaître à fond l'essence des choses à réformer.
+En persistant à l'ignorer, on ne réalisera que des changements
+de mots. On troublera inutilement les esprits, et notre
+enseignement en sera rendu plus médiocre encore qu'il ne l'est
+aujourd'hui.
+
+C'est parce que les auteurs de l'enquête ne semblent pas avoir
+nettement compris les problèmes fondamentaux de l'enseignement,
+qu'il nous a semblé utile de les préciser.
+
+Cette colossale enquête n'aura pas été inutile. Par elle
+beaucoup de faits auront été connus, que l'on pouvait
+soupçonner, mais non prouver. Elle a montré surtout l'état des
+esprits, et révélé que le mal auquel on cherche à remédier est
+bien plus profond que ne le faisaient supposer les apparences.
+
+On sait que la conclusion de l'enquête a été un projet de
+réforme de l'enseignement, présenté à la Chambre des Députés et
+adopté après une courte discussion. Dans cette discussion, le
+Ministre de l'Instruction publique a dit de fort bonnes choses
+pour en défendre de bien médiocres. Il a certainement trop
+d'esprit philosophique pour ne pas avoir eu conscience de la
+faible valeur des réformes proposées par la Commission.
+Quelques étiquettes seules ont été changées. Un député, M.
+Massé, a dit de ce projet qu'il «fait l'effet d'une de ces
+façades brillantes édifiées à grands frais dans le goût du
+jour, et qui sont uniquement destinées à faire illusion sur les
+commodités d'un immeuble dans lequel rien ou presque rien n'a
+été modifié».
+
+Toutes ces réformes de programmes, répétées tant de fois, sont
+d'ailleurs absolument dépourvues d'intérêt. Notre enseignement
+restera ce qu'il est tant que nos méthodes actuelles n'auront
+pas été entièrement changées. Il n'y aura, je continue à le
+répéter, de changements possibles que lorsque la nécessité
+d'une transformation complète des méthodes aura pénétré un peu
+dans la cervelle des parents, des professeurs et des
+législateurs.
+
+La destinée de la plupart de nos grandes enquêtes
+parlementaires est de bientôt disparaître dans la poussière des
+bibliothèques, d'où elles ne sortent plus. Il m'a fallu une
+forte dose de patience pour lire attentivement les six énormes
+volumes sur la réforme de l'enseignement, et j'imagine que bien
+peu de mes contemporains ont eu cette patience.
+
+Les questions d'éducation et d'instruction acquièrent
+aujourd'hui une importance telle qu'il m'a semblé nécessaire de
+retirer de cette gangue volumineuse les parties essentielles,
+de les classer avec méthode, de les discuter quelquefois. Tous
+les textes reproduits émanent de personnages autorisés, les
+seuls dont la parole ait quelque influence dans un pays aussi
+hiérarchisé que le nôtre, les seuls qui puissent agir sur
+l'opinion des parents et finir peut-être par la changer un peu.
+
+Cette réforme de l'opinion est la première qu'on doive tenter
+aujourd'hui. Quand elle sera complète, mais alors seulement,
+une réforme de l'éducation deviendra possible.
+
+Les difficultés d'une pareille tâche sont immenses. Elles ne
+sont pas insurmontables pourtant. Il n'a jamais fallu beaucoup
+d'apôtres pour créer les grandes religions qui ont bouleversé
+le monde, mais il en a fallu quelques-uns. Tout le mouvement
+dont est sortie l'enquête qui a si profondément ébranlé
+l'Université a eu pour unique point de départ la campagne
+vigoureuse d'un homme d'action énergique, l'explorateur
+Bonvalot. S'il n'a pas su montrer nettement la voie à suivre,
+pas plus d'ailleurs que les auteurs des six volumes de
+l'enquête, il a au moins fait voir combien était funeste celle
+que nous suivions. Nouveau Pierre l'Ermite, il a secoué
+l'indifférence du public, et les noms les plus éminents de
+l'Université se sont bientôt rangés modestement derrière lui,
+prêts à démolir l'idole dont ils avaient été jadis les plus
+ardents défenseurs.
+
+Le jour où l'opinion, suffisamment instruite, comprendra le mal
+que nous a fait notre Université, et le comparera à tout le
+bien que réalisent dans d'autres pays des institutions
+semblables, ce jour-là notre antique système d'éducation
+s'écroulera d'un seul coup, comme ces monuments trop vieux qui
+gardent une apparence de solidité tant qu'on ne les touche pas.
+Alors seulement nous pourrons essayer d'obtenir ce que d'autres
+peuples ont réalisé avec leurs professeurs.
+
+Une éducation appropriée permettrait aux Latins de remonter
+cette pente rapide de la décadence dont ils semblent menacés.
+Ce que les Allemands ont su accomplir, nous devrons le tenter.
+Ils avaient médité longuement le mot profond de Leibniz:
+«Donnez-moi l'éducation, et je changerai la face de l'Europe
+avant un siècle.»
+
+
+
+
+LIVRE II
+
+L'INSTRUCTION ET L'ÉDUCATION AUX ÉTATS-UNIS
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+Principes généraux de l'Éducation en Amérique.
+
+
+C'est surtout par voie de comparaison que se forment nos
+connaissances. Pour bien saisir les causes de l'infériorité de
+notre enseignement universitaire, il sera utile de le comparer
+à l'éducation donnée dans le pays du monde où elle est le plus
+développée, l'Amérique.
+
+Les publications sur l'Éducation aux États-Unis sont
+nombreuses; mais rédigées par des universitaires qui la
+considèrent à leur point de vue, elles apprennent peu de chose.
+C'est pourquoi le magnifique ouvrage, _les Méthodes américaines
+d'éducation_, publié récemment par M. Buyse, directeur de
+l'École de Charleroi, a été une véritable révélation. On a dit
+très justement que des peuples éduqués avec de pareilles
+méthodes sont appelés à former une humanité supérieure à la
+nôtre.
+
+Cette impression est celle qu'éprouveront tous les lecteurs du
+livre de M. Buyse. C'est un peu celle ressentie par un de nos
+plus éminents savants, M. H. Le Châtelier. On en jugera par
+l'extrait suivant d'un de ses articles:
+
+ A la lecture de cet ouvrage, la première impression est un
+ sentiment d'envie pour une civilisation certainement
+ supérieure à la nôtre. Une confiance générale et absolue
+ dans les bienfaits de l'éducation, une liberté complète
+ permettant le développement parallèle des écoles les plus
+ variées, y autorisant les expériences les plus audacieuses,
+ un respect rigoureux de l'école la maintenant complètement
+ à l'écart des luttes politiques si vives cependant aux
+ États-Unis, une philosophie profonde des méthodes
+ d'éducation les orientant vers le développement de
+ l'activité individuelle, témoignent d'une culture
+ intellectuelle peu commune. Nous aurions grand intérêt à
+ nous assimiler les méthodes d'éducation américaines, mais
+ il ne faut pas trop y compter. Le plaisir de l'action, la
+ passion de la liberté sont des sentiments trop jeunes pour
+ un vieux continent fatigué comme le nôtre.
+
+Les pages qui vont suivre consacrées à l'éducation américaine
+sont entièrement extraites du livre de M. Buyse[5]. Le lecteur
+qui voudra étudier son ouvrage avec soin, y verra vite que non
+seulement une pareille éducation développe à son maximum le
+caractère et l'intelligence, mais encore _tend à effacer
+entièrement les différences de classes qui rendent la solution
+des problèmes sociaux si difficile chez les peuples latins_.
+
+[Note 5: L'auteur a bien voulu me demander d'écrire la préface
+de la 3e édition de son livre paru récemment.]
+
+ Savamment, les professeurs sèment sous les pas des élèves
+ des difficultés graduées, que ceux-ci doivent apprendre à
+ juger et à vaincre; l'acte physique précède ou accompagne
+ l'acte de la pensée; les branches d'enseignement les plus
+ abstraites pour nous sont présentées sous des formes
+ matérielles et concrètes et nécessitent, pour être
+ assimilées, aussi bien l'habileté des mains que la vivacité
+ de pensée: la géographie est une manipulation; la
+ littérature scolaire est un travail de laboratoire, car
+ elle s'associe intimement avec le dessin et le modelage; la
+ forme supérieure de l'action, les travaux manuels,
+ universellement pratiqués dans les écoles, sont des
+ exercices de résistance morale; tout l'enseignement allie
+ l'effort physique, musculaire, à l'assimilation des idées.
+
+ L'enseignement secondaire, qui établit le passage de la
+ dépendance intellectuelle et morale de l'enfance aux
+ convictions intellectuelles de l'adulte, procède de la même
+ pensée et accentue le système de l'instruction par
+ l'action. Les difficultés à résoudre sont plus complexes,
+ le but à atteindre plus éloigné, les obstacles, plus
+ élevés. Affranchir la pensée et le sentiment de toute
+ tutelle, en réduisant graduellement le rôle du professeur
+ au profit de la responsabilité du jeune homme ou de la
+ jeune fille: tel est le but de l'éducation.
+
+ Faire agir les enfants comme s'ils étaient seuls au monde,
+ en toute liberté; exalter le plaisir dans l'effort, la joie
+ dans la lutte contre les difficultés, la possession de
+ soi-même--le self-control--telle est la tâche supérieure de
+ l'école; ni les faits, ni les théories ne sont enseignés,
+ ne sont communiqués verbalement aux élèves. Les Américains,
+ professeurs et élèves, ont une vraie répugnance pour les
+ théories toutes faites, pour les définitions et les
+ abstractions, sans sanction pratique.
+
+ Dans les écoles, il n'existe plus de trace des méthodes qui
+ cherchent l'effet utile dans la doctrine communiquée par la
+ parole et non traduite en actes par les élèves. Les
+ professeurs considèrent que l'enseignement en général, et
+ spécialement l'enseignement scientifique, ne saurait être
+ fécond si les élèves ne sont pas exercés à trouver
+ eux-mêmes des vérités, à résoudre des questions
+ scientifiques.
+
+ L'enseignement des sciences pures ou appliquées est pénétré
+ des principes de la méthode de la «redécouverte»
+ (rediscovery), pratiquée dans les laboratoires et dans les
+ ateliers. Les leçons de classes, d'importance très réduite,
+ préparent, accompagnent ou confirment les études pratiques
+ de laboratoire et d'atelier qui sont les centres d'intérêt
+ des institutions. Les notes de laboratoire et d'atelier,
+ dans lesquelles sont enregistrés les faits et les
+ phénomènes que les élèves ont observés et qui décrivent les
+ constructions réalisées, constituent la pierre de touche de
+ la valeur des études. Aucun cas n'est fait des copies des
+ cours oraux, qui jouent un si grand rôle dans les écoles
+ européennes. L'élève doit arracher aux appareils et au
+ matériel d'expérimentation le secret des phénomènes et des
+ lois qui les régissent. Dans les travaux manuels, la
+ puissance de direction (directive power) s'exalte par des
+ épreuves de plus en plus dures, développant la réflexion
+ pour approprier les moyens aux fins, la patience pour
+ l'accomplissement de tâches longues et ardues.
+
+ Dans les écoles d'enseignement supérieur se continue le
+ triomphe de l'initiative et de l'effort; l'expérience faite
+ par les élèves y est la base des études; le professeur
+ guide les individualités sans les subjuguer; il semble
+ avoir le plus haut souci de laisser se manifester leurs
+ aspirations propres, leur intelligence et leurs talents
+ personnels.
+
+ ... Déposer dans les cerveaux des enfants et des
+ adolescents le germe de la volonté; leur donner, dès le
+ jeune âge, le goût de l'action persévérante; hâter chez eux
+ le passage de l'état de dépendance à l'esprit
+ d'indépendance; préparer, par une éducation scolaire
+ appropriée, les enfants des classes les plus modestes à se
+ subvenir à eux-mêmes; à ne compter que sur eux-mêmes, au
+ «self-support», telle semble être la plus haute
+ préoccupation des écoles primaires et moyennes.
+
+
+
+ L'éducation ouvrière par l'école industrielle et
+ professionnelle use également à l'extrême de
+ l'expérimentation pratique.
+
+ L'ouvrier américain est le prototype de l'ouvrier européen
+ de l'avenir. Dans toutes les professions qualifiées, il est
+ un homme instruit: le règne de l'ouvrier du passé, dont le
+ savoir se bornait à des recettes, des procédés, des tours
+ de main et des secrets, est depuis longtemps terminé dans
+ les usines modernes du Nouveau-Monde. Toutes réalisent le
+ «labor saving», l'économie de main-d'oeuvre, par l'emploi
+ de machines-outils perfectionnées; la conduite intelligente
+ de ces outils nécessite plus de cerveau et de nerfs que de
+ muscles, plus d'attention, de décision rapide et d'habileté
+ manipulatoire que de force physique.
+
+ Les perfectionnements et les transformations rapides que
+ l'industrie a subis dans son outillage et dans ses méthodes
+ de travail ont fait naître, chez les ouvriers, conducteurs
+ et chefs d'ateliers, des qualités nouvelles,
+ intellectuelles plutôt que physiques; les écoles
+ industrielles, sous toutes leurs formes, s'efforcent de
+ développer ces qualités et de les fixer dans la race.
+
+ Comme dans l'enseignement général, les études théoriques se
+ font d'après des méthodes très concrètes; les leçons orales
+ s'appuient sur des exercices d'expérimentation et de
+ manipulation, qui ont pour effet d'ajouter aux
+ connaissances fondamentales des métiers l'esprit
+ d'observation, l'habileté manuelle, l'intelligence
+ industrielle. Sauf dans trois ou quatre écoles
+ professionnelles, nulle trace de spécialisation; l'école
+ cherche à développer, chez l'ouvrier, le sens exécutif;
+ elle forme l'homme complet, lui donne une culture générale
+ professionnelle et réagit ainsi contre les efforts
+ déprimants de la monotonie et de la division extrême du
+ travail que comporte la fabrication en série.
+
+ A en juger par la puissance créatrice du travail américain,
+ servi par un outillage perfectionné, cette éducation
+ technique semble être particulièrement efficace.
+
+
+
+ ... Au delà de l'Atlantique on ne trouve nulle trace du
+ préjugé, indéracinable en Europe, contre le travail manuel.
+ Personne ne le considère comme humiliant ni déshonorant. Un
+ professeur, un magistrat n'y semblent pas considérés comme
+ intellectuellement supérieurs aux ouvriers et contremaîtres
+ intelligents. Les employés de bureau sont depuis longtemps
+ fixés sur la valeur sociale de leur situation qui
+ représente, au maximum, 50 à 75 francs de salaire par
+ semaine, alors que le maçon, le plafonneur, le menuisier
+ reçoivent 120 francs pour la même durée de travail.
+
+ Derrière tout Américain se retrouve l'ouvrier; il juge
+ l'homme par ses capacités de produire et de réaliser; il
+ n'admet pas la croyance que le diplôme confère une certaine
+ noblesse intellectuelle.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+Détails des méthodes usitées dans les écoles américaines.
+
+
+§ 1.--DIVISIONS DE L'ENSEIGNEMENT.
+
+En Amérique, l'enseignement est divisé en quatre périodes de
+quatre années chacune:
+
+ 6 à 10 ans Élémentaire _Primary_
+ 10 à 14 ans Primaire _Grammar Grades_
+ 14 à 18 ans Secondaire ou _High Schools_
+ Professionnel _Technical School_
+ 18 à 22 ans Technique supérieur _Institute of Technology_
+
+Tous les jeunes Américains, sans exception, parcourent les deux
+premiers degrés de l'enseignement. Un nombre tous les jours
+croissant, même parmi les ouvriers, aborde l'enseignement
+secondaire avec ses études latines. Beaucoup cependant
+l'abandonnent après deux années, vers seize ans, soit pour se
+chercher directement une situation dans le commerce, soit pour
+se diriger vers les écoles professionnelles dont l'un des
+principaux objectifs est de remplacer l'apprentissage dans les
+usines; une élite seulement aborde l'enseignement technique
+supérieur auquel on reproche de trop reculer l'entrée dans la
+vie pratique.
+
+Des cinq catégories d'enseignement résumées dans le tableau
+ci-dessus, les trois premières sont les plus intéressantes.
+Elles ont fait l'objet d'études, de discussions prolongées,
+leurs méthodes ont atteint dans toute l'étendue des États-Unis
+une uniformité assez grande.
+
+
+§ 2.--ENSEIGNEMENT ÉLÉMENTAIRE (DE 6 A 10 ANS).
+
+=Travaux manuels.=--L'éducation est basée sur l'enseignement
+des travaux manuels. Les travaux manuels apprennent à créer et
+à exécuter; le principe de création trouve surtout son
+expression dans les leçons de dessin, de géométrie, et dans les
+cours d'observation. L'exécution est l'oeuvre propre des
+travaux manuels.
+
+La spontanéité des initiatives particulières, qui se manifeste
+très heureusement en l'absence de prescriptions générales et de
+réglementation centrale exclues des écoles américaines, a
+trouvé des solutions fort intéressantes en ce qui concerne le
+passage, le pont de l'école Froebel, aux travaux manuels
+d'atelier. Les matériaux les plus variés ont été essayés et
+utilisés dans les constructions.
+
+Dans les écoles de New-York on pratique le modelage, les
+constructions en papier, le tressage. Le modelage suggère des
+constructions ébauchées d'une masse plastique et qui présentent
+donc trois dimensions; les constructions en papier reposent sur
+la notion des deux dimensions; et enfin la construction avec
+des fils, de la corde, dans laquelle domine la ligne, envisage
+la seule longueur.
+
+Dans beaucoup d'écoles américaines, à l'exemple de New-York, le
+dessin et les travaux manuels des cours primaires gravitent
+autour de certaines idées fondamentales appelées des «centres
+d'intérêt» qui se trouvent dans le rayon d'observation des
+enfants. Ces centres sont:
+
+1º La maison: occupations, devoirs, plaisirs de la famille; 2º
+la vie de la communauté: moyens de transport, occupation des
+habitants, amusements; 3º la vie scolaire; 4º la langue
+maternelle; 5º les vacances; 6º l'étude de la nature.
+
+Suivant un procédé constant, la discussion entre les
+professeurs et les élèves fait surgir de ces «centres
+d'intérêt» les sujets à traiter; l'enfant s'y applique avec
+ardeur; son imagination y attache des sentiments et des
+souvenirs; il y poursuit la réalisation tangible d'une pensée
+personnelle.
+
+=Dessin.=--Le dessin prend un caractère artistique dans les
+écoles élémentaires.
+
+L'Amérique n'accepte pas l'idée européenne que l'oeil et la
+main doivent se former exclusivement par le dessin à main
+levée, d'après des objets géométriques et par la copie de
+modèles. Le dessin d'après nature y est fort en honneur; le but
+dominant est d'amener les enfants à traduire leur pensée en des
+formes artistiques dans le dessin et par l'exécution de
+travaux. L'enfant américain manie, dès le début, des pinceaux
+et des couleurs à l'eau, le crayon et la plume.
+
+La technique du dessin consiste dans la reproduction à
+l'aquarelle, de feuilles, de fleurs, de plantes, dans leurs
+masses, parfois sans avoir fait, au préalable, le contour au
+crayon. Les raccourcis sont bannis des modèles; les dessins ne
+sont que des ébauches, mais, dans le rendu, il y a souvent du
+goût et de la vigueur.
+
+Le dessin d'après la figure humaine est couramment pratiqué
+dans les écoles élémentaires. Un enfant joue généralement le
+rôle de modèle. Il est entouré d'accessoires: tels qu'une
+échelle, des outils, des avirons de canots, des casses
+d'écoliers et simule des scènes dont les élèves font le
+croquis.
+
+=Jardinage.=--A Washington, 45.000 enfants font des travaux de
+jardinage; tous les ans les écoles organisent une exposition de
+fleurs, plantes ornementales, légumes, cultivés par eux, ainsi
+que des travaux des classes, dont les sujets ont été
+directement empruntés aux jardins.
+
+Les leçons de choses, les travaux manuels, le calcul, les
+notions de géographie, etc., donnés dans les classes de
+Washington, évoluent autour de ces minuscules jardinets et
+remplissent les cours de données fraîches et concrètes
+relatives au sol, à l'humidité, à l'orientation, aux semences,
+à la germination, aux types de feuilles, bourgeons, fleurs,
+fruits sous leurs formes les plus variées, d'après les espèces
+de végétaux et les saisons.
+
+Les enfants tiennent des carnets dans lesquels ils marquent les
+dates des semailles, leurs observations sur la croissance des
+plantes, l'apparition des fleurs, la maturité et les récoltes.
+
+Les enfants y cueillent d'abondants bouquets qui leur servent
+de modèles au cours de dessin.
+
+Le dessin, les exercices d'observation et de langage marchent
+parallèlement avec les travaux du dehors.
+
+
+§ 3.--ENSEIGNEMENT PRIMAIRE (DE 10 A 14 ANS).
+
+La théorie psychologique de l'éducation par les travaux manuels
+est définitivement établie; elle peut se résumer ainsi, suivant
+la conception des Américains: tout mouvement conscient a son
+origine dans une excitation des cellules motrices du cerveau.
+La pensée, sans action, peut développer l'imagination, mais
+laisse inculte la puissance de la volonté. La volonté ne peut
+se développer que par l'action. Tout mouvement musculaire se
+répercute sur les cellules du cerveau par les sensations, se
+fixe dans les centres de projection sous forme de perception et
+d'images. Pour augmenter la réceptivité du cerveau, l'éducation
+rationnelle veut qu'on varie la nature des mouvements des
+travaux manuels, pour intéresser successivement tous les
+groupes cellulaires. De ces faits il résulte que, pour
+développer la région motrice totale du cerveau, il faut
+multiplier les exercices amples et variés, et les régler de
+façon à aiguiser la sensibilité et la perception, à faire
+jaillir la pensée et à fortifier la volonté. Il en résulte
+aussi que si le mouvement devient habituel, il peut se faire
+sans réflexion et il cesse de développer les cellules motrices;
+dès lors, il n'a plus de valeur éducative. Ce n'est que dans la
+première période d'excitation que l'action des travaux manuels
+est efficace. Des exercices, poussés au delà du stade éducatif,
+peuvent devenir des moyens pour préparer à des travaux plus
+avancés d'ordre professionnel, mais ils ne sont plus à ranger
+parmi les branches qui contribuent à la formation générale.
+
+Les travaux manuels variés se réduisent à quatre grands
+systèmes: 1º le système pédagogique, d'origine suédoise; 2º le
+système technique, de provenance russe; 3º le système social;
+4º le système artistique.
+
+_Le système pédagogique_, représenté par le _sloyd[6]_,
+considère les travaux manuels, au même titre que les
+mathématiques, le dessin, les sciences physiques, etc., comme
+un instrument de culture générale, intégrale, exerçant
+l'attention, la perception exacte et le raisonnement et tendant
+au développement harmonique de toutes les facultés. Il repose
+sur le principe de Froebel: l'éducation par l'action, et a sa
+source dans l'oeuvre scolaire de Coegnus, de Finlande. Il a été
+élevé à la hauteur d'un système par l'école normale de Naas, en
+Suède, de là a envahi le monde civilisé, en se transformant
+suivant les latitudes, les moeurs, la mentalité des races.
+
+[Note 6: De l'expression suédoise _Slojold_, qui signifie
+travaux manuels.]
+
+Le choix des modèles est la pierre de touche du système. Ces
+modèles doivent inspirer un intérêt tel que l'élève applique à
+leur exécution son effort volontaire et toutes ses facultés.
+Dans ce but, il convient de les adapter aux conditions
+variables de la capacité, du goût, des moeurs, du milieu, etc.:
+là se trouve le point capital des méthodes de sloyd; l'intérêt
+ne se trouve pas dans les modèles mêmes, qui ne sont pas
+inaltérables, mais dans les raisons immuables qui en sont la
+base: la difficulté croissante et progressive des exercices,
+l'effet de certains outils sur le développement musculaire, la
+capacité des élèves d'exécuter un travail en toute dépendance,
+l'utilité et l'agrément du modèle à confectionner dans un
+espace de temps donné; tous ces points sont considérés
+soigneusement à chaque pas dans le sloyd américain tel que l'a
+formulé et le pratique M. Larrson.
+
+L'Amérique est arrivée à un degré de prospérité matérielle
+inconnue dans son histoire; après la satisfaction des besoins
+matériels, ont surgi des besoins supérieurs dont la
+satisfaction se trouve dans le Beau.
+
+C'est dans les travaux manuels et le dessin que se manifeste
+nettement la tendance vers plus de raffinement.
+
+Des systèmes d'enseignement esthétique se sont fait jour dans
+de nombreux centres. Les écoles d'art appliqué se multiplient;
+la préparation des professeurs de dessin est l'objet de plus de
+soins et les cours publics d'art jouissent d'une vogue
+grandissante. Dans les écoles élémentaires, cette même
+préoccupation se traduit par des systèmes d'éducation
+artistique parmi lesquels le plus original, le plus
+déconcertant est celui de M. Tadd, directeur de la «Public Art
+School» de Philadelphie.
+
+Dans les salles bondées, s'agitent des enfants, garçons et
+fillettes, absorbés en une activité qui semble répondre à leur
+goût: les uns s'appliquent à la création de petits projets de
+panneaux, de frises, d'encadrements ornés; d'autres dessinent,
+d'après nature, des oiseaux empaillés, des fleurs, des
+poissons, des squelettes, des coquillages, des minéraux; pour
+d'autres encore, le modèle a disparu, et ils s'évertuent à le
+reconstituer de mémoire. Mais l'intérêt se porte spécialement
+sur deux ordres de travaux, auxquels les élèves prennent un
+plaisir intense: le modelage et la sculpture sur bois. Le lien
+entre tous ces travaux est assuré par des leçons sur la
+composition décorative et l'histoire de l'art, et richement
+illustrées de projections lumineuses, de gravures et de
+photographies.
+
+=Formation des professeurs.=--Les Américains proclament
+hautement l'utilité et la nécessité des travaux manuels, mais
+ils sont exigeants en ce qui concerne la qualité de cet
+enseignement.
+
+D'après leur conception, les travaux manuels constituent des
+disciplines, au même titre que le calcul et les sciences
+naturelles.
+
+Nous ne saurions assez insister sur la marche constante des
+travaux: la fonction de l'objet est le point de départ de
+discussions entre élèves et professeurs. De cet examen en
+commun se dégagent la forme, les dimensions, les matériaux à
+employer, puis le plan coté de l'objet à confectionner. Les
+relations entre la fonction, la forme, les dimensions des
+objets et les matériaux constituent la pensée même des travaux
+manuels. Ces notions sont subtiles et doivent procéder de la
+connaissance de la construction. Ce n'est que par des études
+sérieuses, que le professeur se prépare à appliquer ce principe
+supérieur dans les travaux, d'une manière constante et
+compréhensible. On s'en convaincra par l'exemple suivant: la
+construction d'une chaise qui entre comme exercice
+d'application dans les cours de septième et huitième années,
+pour les enfants de onze et quatorze ans.
+
+Le thème de la leçon peut se fixer comme suit: l'examen de la
+fonction de ce meuble, qui est de servir de siège, conduit
+immédiatement à la forme qui doit être celle de l'homme, de
+l'enfant assis. En poussant plus loin les investigations
+interrogatives, les élèves, guidés par le professeur, trouvent
+la forme et les dimensions du dossier; ils peuvent même
+contrôler la construction, les points à consolider, etc. Ils
+sont ainsi amenés à faire, rationnellement et graduellement, le
+croquis coté du meuble, et, munis de ce document qui renferme
+la pensée à réaliser, ils passent à l'exécution. Le même
+système d'études rationnelles préalables, par lesquelles la
+pensée, le raisonnement et le jugement entrent dans les travaux
+se retrouve dans l'exécution de tous les objets.
+
+Les Américains considèrent comme de nulle valeur éducative et
+comme de simples «occupations manuelles» les travaux dont
+l'élève ne possède pas, dans le cerveau, le plan préalablement
+raisonné. C'est dans cette méthode que se trouve la vertu
+spéciale des travaux manuels. Ainsi conduites, les opérations
+se déroulent avec la rigueur logique d'une suite de
+propositions géométriques; elles imposent à l'élève la
+prévoyance dans l'établissement du projet, l'adaptation des
+moyens aux fins, le principe du moindre effort. Cette méthode
+d'enseignement exige des directeurs chargés de l'organisation
+et de la surveillance des cours et des professeurs chargés de
+l'enseigner, des connaissances et des aptitudes sérieuses et
+diverses, qu'ils ne sauraient acquérir à fond par l'étude des
+travaux manuels, comme une branche accessoire dans les écoles
+normales générales.
+
+Pour suppléer à l'insuffisance de ces professeurs, des
+institutions ont organisé un véritable enseignement normal
+spécial pour les travaux manuels.
+
+
+§ 4.--ENSEIGNEMENT SECONDAIRE (DE 14 A 18 ANS).
+
+Dans l'école secondaire américaine s'est effacée la limite
+entre la culture générale et l'instruction industrielle et
+commerciale.
+
+Le problème des études moyennes s'est présenté dans les mêmes
+termes qu'en Europe. A côté de la vieille académie ou «high
+school» classique, préparatoire aux collèges, ont été créées
+des écoles moyennes qui cherchent à résoudre le problème qui
+préoccupe tous les pays industriels: la préparation, par
+l'enseignement moyen, aux fonctions de la vie réelle en même
+temps qu'aux études supérieures.
+
+Pour satisfaire à la fois aux conditions imposées à l'entrée
+des universités et établir les bases d'une préparation solide à
+la vie pratique, les programmes d'enseignement se bigarrèrent
+de mille façons; on y trouve des matières allant d'Eschyle à la
+comptabilité et l'arpentage. De ce chaos se sont dégagés des
+groupes de cours qui ont constitué: 1º la section
+grecque-latine; 2º la section latine; 3º la section
+scientifique que l'on retrouve dans l'organisation de notre
+enseignement moyen.
+
+Ces divisions existent dans la généralité des grandes écoles
+moyennes américaines, non comme un cadre fixe imposé à l'élève,
+mais conçues très librement. Le régime actuel d'un grand nombre
+des écoles secondaires n'est pas celui des sections séparées;
+il est basé sur un noyau de branches prescrites à tous, qui se
+complètent d'un grand nombre de branches facultatives, parmi
+lesquelles l'élève choisit librement, sans aucune entrave
+réglementaire; l'anglais (trois ou quatre années), les
+mathématiques (deux années) sont, en général, les branches
+communes les plus usuelles; l'histoire, les sciences naturelles
+et les langues modernes y sont parfois incluses.
+
+Dans certaines écoles, 70 p. 100 du temps sont dévolus aux
+branches librement choisies; dans les autres, de 40 à 70 p. 100
+du temps. Chose curieuse, les statistiques prouvent que le
+nombre d'élèves qui étudient le latin se maintient.
+
+Les travaux manuels ont même envahi les écoles moyennes
+classiques. A Boston, ils sont inscrits au programme comme
+branche facultative; les élèves sont si bien entraînés par les
+travaux manuels, universellement enseignés dans les écoles
+élémentaires, que la plupart de ceux qui passent dans les «high
+schools» participent volontairement à ces travaux. Les jeunes
+filles font les travaux de cuisine, de confection et s'exercent
+dans les arts domestiques, tandis que les garçons travaillent
+dans les ateliers. Sauf en ce point, les cours des écoles
+secondaires sont identiques pour les représentants des deux
+sexes. Les écoles secondaires techniques ne donnent pas
+l'instruction professionnelle dans les arts mécaniques; elles
+sont des institutions d'enseignement général au même titre que
+nos athénées et lycées. Les cours de dessin et de travaux
+manuels sont des disciplines à l'égal des mathématiques, de la
+géographie et de l'histoire. Leur enseignement scientifique,
+littéraire et manuel convient à toutes les catégories sociales
+et à tous les jeunes gens, quelle que soit leur profession
+future, qu'ils deviennent avocats, médecins, directeurs
+d'établissements industriels ou simples travailleurs.
+
+A titre d'exemple, citons comment est caractérisée la méthode à
+suivre dans l'enseignement de la géométrie:
+
+La géométrie ne peut s'acquérir par la simple lecture des
+démonstrations d'un livre ni par un exposé oral; il faut la
+compléter de travaux indépendants, attrayants et stimulants. La
+géométrie dans les écoles américaines est conçue pour
+développer le talent créateur. Les matériaux de la géométrie
+sont simples, concrets et admettent un nombre infini de
+combinaisons simples ou complexes. La géométrie élémentaire
+manque de méthode générale de démonstration. Chaque théorème
+doit être traité, en soi, par un procédé différant plus ou
+moins de tout autre. L'invention de ces procédés de
+démonstration est un exercice intellectuel beaucoup plus
+puissant que l'application mécanique de quelque méthode
+générale telle que le calcul différentiel et intégral.
+
+La matière de la géométrie plane ne diffère pas sensiblement de
+celle que nous enseignons dans nos écoles; mais dans
+l'enseignement de la géométrie dans l'espace, les Américains
+emploient des procédés d'intuition dont nos professeurs et
+auteurs d'ouvrages de mathématiques élémentaires pourraient
+utilement s'inspirer.
+
+Ils partent du principe que les constructions de la géométrie
+dans l'espace ne peuvent se tracer avec le relief, ni à la
+règle, ni au compas, ni à l'aide d'aucun instrument de dessin;
+or, comme ils jugent l'intuition indispensable, ils font les
+constructions à l'aide de lignes et de plans matériels, des
+tiges en acier, des carreaux transparents, des formes en bois.
+A chaque leçon sur ces matières, le professeur se sert
+d'appareils ingénieusement intuitifs de grandes dimensions, sur
+lesquels les élèves cherchent, avant toute démonstration
+théorique, l'explication des éléments et même la solution du
+problème ou du théorème.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+L'Enseignement des sciences expérimentales dans les écoles de
+l'Amérique.
+
+
+§ 1.--ENSEIGNEMENT DE LA PHYSIQUE.
+
+Dans les auditoires, les professeurs exposent les lois
+fondamentales de la physique en illustrant leur exposé
+d'expériences qualitatives: dans le laboratoire, l'élève
+réalise personnellement une série complète d'expériences
+quantitatives qui confirment et précisent les données du cours.
+Dans bien des cas, le laboratoire est en avance sur les cours
+d'auditoire. Le laboratoire de physique est de création
+essentiellement américaine: à notre connaissance, aucune école
+secondaire de l'Europe continentale ne pousse aussi loin le
+«learning by doing», l'étude par l'action, que les «high
+schools» des États-Unis.
+
+Nous avons visité une vingtaine de laboratoires d'écoles
+secondaires en fonctionnement, et c'est avec un intérêt
+croissant que nous en avons apprécié la saine et forte
+activité.
+
+Dans la «Crane Manual Training School», au moment de notre
+visite, l'expérience en cours d'exécution se rapportait à la
+vérification des lois du pendule. Le lecteur jugera de la
+satisfaction des jeunes gens et jeunes filles lorsque,
+l'expérience terminée, ils purent mettre, de science
+personnelle, au bas de leurs notes: «_Lois sur le pendule_: les
+petites oscillations du pendule sont isochrones; la durée des
+oscillations est indépendante de la masse; elle est
+proportionnelle à la racine carrée de la longueur du pendule.»
+Entre le phénomène produit, d'une part, l'oeil et le cerveau de
+l'élève d'autre part, ne s'interposent ni phraséologie, ni
+termes, ni définitions, ni formules à retenir: la vérité toute
+nue lui apparaît; elle entre dans sa mémoire comme sa propriété
+personnelle.
+
+Dans la plupart des écoles, le matériel est de construction
+rudimentaire et solide; on y trouve des appareils empruntés à
+la pratique, tels que des leviers, des balances, des siphons,
+des pompes de grandes dimensions et même des moteurs
+hydrauliques, des treuils, des cabestans, des plans inclinés,
+du matériel électrique pour l'étude de l'électricité
+expérimentale et même industrielle; tout cet appareillage a été
+dans la plupart des cas projeté et construit par les élèves
+eux-mêmes dans les ateliers de l'école. Les expériences
+s'appuient sur les «text-books» et sur un syllabus indiquant le
+but de chaque opération, les précautions à prendre pour éviter
+des erreurs, les appareils à utiliser, etc. Ces travaux sont le
+plus possible _quantitatifs_.
+
+L'élève inscrit soigneusement dans un carnet de notes le
+résultat de ses observations. Le professeur surveille la marche
+des expériences, tout en laissant à l'élève la responsabilité
+et le mérite de ses résultats.
+
+
+§ 2.--ENSEIGNEMENT DE LA CHIMIE.
+
+Les plus petites «high schools» possèdent un laboratoire de
+chimie où les élèves peuvent accomplir le minimum de travail
+personnel de laboratoire jugé nécessaire pour la vie, ou
+prescrit par les examens d'entrée des collèges. La chimie
+verbale d'auditoire, quelque talent que mette le professeur à
+faire des expériences, n'est guère populaire aux États-Unis.
+Dans aucun cas, nous n'avons trouvé d'école qui se contentât de
+pareil enseignement; l'enseignement verbal des sciences
+d'observation jure avec la mentalité américaine et ne
+retiendrait pas les élèves pendant une seule séance. On ne
+trouve guère, comme chez nous, des auditoires de sciences
+pouvant réunir des centaines d'élèves devant un ameublement,
+savamment machiné, alimenté de gaz, d'électricité, d'eau, d'air
+sous pression et de vide; on n'y voit pas le professeur
+agissant au nom des élèves et leur communiquant de première ou
+de seconde main les connaissances qu'il étaye de fragiles
+expériences. Le pivot des études est pour toutes les sciences
+expérimentales, et spécialement pour la chimie, le laboratoire
+où l'élève pense et agit.
+
+Beaucoup d'écoles ne prévoient pas des leçons d'auditoire, vu
+l'impopularité de ce genre de leçons qui sont rendues
+superflues par l'abondance des manipulations de laboratoire.
+Celles qui organisent les cours théoriques ne dépassent pas
+vingt-cinq leçons de trois quarts d'heure; la plupart d'entre
+elles prescrivent des leçons de récitation où l'élève, après
+avoir étudié la théorie des produits examinés, vient la
+développer devant le professeur en présence de ses camarades.
+
+L'habitude de l'effort personnel, du débrouille-toi, du «help
+yourself», qui est le résultat le plus tangible de tout
+l'enseignement américain, rend très élégantes les méthodes
+d'enseignement des sciences d'observation.
+
+Le problème expérimental à résoudre se trouve dans le
+«text-book» ou est remis aux élèves sous forme de syllabus.
+Voici le texte de quelques-uns de ces documents que nous avons
+relevés à la «Mac Kinley Manual training high school» à
+Chicago. Ils sont assez explicites pour ne pas nécessiter de
+commentaires. Lors de notre visite, les élèves en étaient à la
+troisième expérience, portant comme sujet: «Les modifications
+physiques et chimiques du cuivre.» Ils trouvaient dans leur
+syllabus les directions suivantes:
+
+1º Examinez un morceau de cuivre. En le chauffant dans une
+éprouvette d'essai, observez-vous quelques modifications
+apparentes? Se dissout-il dans l'eau? Quelles autres propriétés
+possède le cuivre?
+
+2º Placez un petit fragment de cuivre dans une éprouvette
+contenant de l'acide nitrique concentré. Notez avec soin les
+phénomènes qui se produisent. Lorsque l'action de l'acide
+nitrique cesse, versez le liquide dans une petite coupe en
+porcelaine, évaporez-le dans la hotte en la plaçant sur une
+toile métallique au-dessus du bec Bunsen; chauffez doucement et
+gardez-vous surtout de chauffer fortement au moment où la
+dessiccation commence.
+
+3º Après refroidissement, faites sur la substance qui s'est
+déposée les mêmes essais que vous avez faits sur le cuivre,
+suivant les prescriptions du 1º.
+
+4º Si vous évaporez trois ou quatre gouttes d'acide nitrique
+dans une éprouvette, obtenez-vous le même résidu que vous avez
+trouvé en évaporant le cuivre et l'acide nitrique?
+
+En comparant 3º et 1º et, en prenant en considération 4º, tirez
+vos conclusions et défendez-les avec assurance en vous appuyant
+sur votre certitude expérimentale.
+
+Les cours se développent progressivement par l'étude
+expérimentale d'un groupe de faits qui passent sous la main et
+sous les yeux des élèves.
+
+Ceux qui connaissent l'horreur qu'éprouvent les élèves de nos
+athénées pour des cours de chimie basés sur le «Manuel»
+seraient étonnés de constater le plaisir intense que les jeunes
+Américains ressentent et le goût qu'ils mettent dans l'étude de
+cette branche importante par ses applications industrielles et
+par sa valeur éducative.
+
+Nos élèves considèrent souvent la chimie verbale comme une
+chose à part dans laquelle ils rencontrent des faits sans
+connexité directe avec la vie réelle; les théories chimiques
+leur semblent ne pas être tirées des faits. L'impression
+invariable et tenace qu'on conserve de nos cours de
+chimie--appelée expérimentale parce que le professeur fait de
+temps à autre quelque manipulation sous le regard des
+élèves--est que les théories et les lois seraient fondamentales
+et essentielles; que les faits s'efforcent de se conformer aux
+théories; que toute la science chimique est suspendue à la
+théorie atomique et que, sans cette dernière, il ne peut y
+avoir ni découverte nouvelle, ni analyse possible. Le débutant
+croit avoir fait un progrès énorme s'il sait appeler l'eau H2O,
+quoiqu'il n'ait aucune idée quant à l'origine et à la
+signification réelle des formules.
+
+Les méthodes d'expériences personnelles des écoles américaines
+ne versent pas dans ces tendances erronées; elles conduisent à
+des impressions plus conformes à la réalité: les manipulations
+systématiques font découvrir des faits nouveaux, elles font
+apparaître les relations qui existent entre les faits et
+conduisent à des lois et à des théories, qui facilitent
+l'investigation et la découverte de nouveaux faits. Aux yeux
+des élèves, ces théories restent subordonnées aux faits: cette
+vérité fondamentale les guide dans leurs travaux et est pour
+leurs études futures un gage de succès.
+
+A nos méthodes passives, basées sur la mémoire des mots, les
+«high schools» et les écoles techniques américaines opposent
+triomphalement leurs méthodes actives et éducatives qui mettent
+en oeuvre l'effort, la volonté, l'habileté manipulatoire, la
+logique.
+
+Dans bien des écoles, une importance spéciale est attachée aux
+manipulations de chimie quantitative. Ces travaux constituent
+d'excellents exercices de mesure et de précision dans
+l'observation. Ils conduisent généralement à la vérification
+des lois que l'élève serait obligé d'accepter comme une vérité
+théorique. Nous relevons, parmi ces expériences quantitatives,
+des travaux sur la distillation, l'équivalent de l'hydrogène,
+l'ionisation, la loi des proportions multiples, la combinaison
+d'un métal avec de l'oxygène, etc. A propos de l'oxygène, on
+fait, en général, des expériences sur sa teneur dans l'air,
+dans le KClO2, le poids dans un litre d'air, la solubilité dans
+les liquides, etc.
+
+Les expériences quantitatives sont vivement recommandées: les
+calculs ne sont pas poussés au delà de la limite
+d'approximation donnée par les pesées et les lectures.
+
+En Amérique, le monde enseignant est d'accord pour dire que les
+leçons expérimentales données par le professeur et les
+«récitations» sont nécessaires pour dégager les idées générales
+des faits, mais qu'il est inutile d'essayer d'enseigner la
+chimie ailleurs que dans un laboratoire bien outillé et bien
+conduit.
+
+
+§ 3.--LES TRAVAUX MANUELS DANS L'ENSEIGNEMENT SECONDAIRE.
+
+Dans l'esprit des Américains, le critère du progrès en
+éducation est l'avancement vers un régime qui assure à l'élève
+la plus grande activité personnelle; le souci des professeurs
+est de réduire au minimum leur intervention, de façon à donner
+à l'élève graduellement l'initiative, le contrôle sur ses
+actes, l'empire sur soi, la discipline interne qui le dispense
+de chercher des guides hors de lui.
+
+Sous cette haute préoccupation, toutes les sciences enseignées
+dans les écoles secondaires, dont nous avons décrit les
+méthodes, mais plus spécialement les travaux manuels sont
+devenus l'enseignement de l'activité, de l'énergie, de la
+volonté appliquées à l'exécution des travaux éducatifs par
+lesquels les élèves acquièrent des connaissances utiles.
+
+Les principes qui se trouvent à la base des travaux manuels
+sont identiques à ceux qui guident les travaux scientifiques
+des laboratoires de chimie, de physique et de sciences
+naturelles, les méthodes sont celles des sciences
+expérimentales.
+
+Que les travaux manuels soient inscrits comme branches
+facultatives aux programmes des écoles secondaires ordinaires,
+ou qu'ils fassent partie intégrante des programmes comme dans
+toutes les écoles secondaires techniques, ils comprennent
+toujours, pour les garçons:
+
+1º Le _travail du bois_: la menuiserie, le tournage, le
+modelage industriel et, dans certaines écoles, l'ébénisterie;
+
+2º Le _travail des métaux_: le forgeage du fer et de l'acier,
+l'ajustage à la main et mécanique; dans quelques écoles, les
+éléments du moulage et de la fonderie.
+
+Nous avons vu enseigner, en outre, dans certaines écoles, le
+repoussage du métal, autant dans ses éléments techniques que
+comme application de la composition décorative.
+
+Les jeunes filles pratiquent les _sciences domestiques_: la
+cuisine, le lessivage, l'entretien de la maison, la couture,
+l'économie domestique, et les _arts domestiques_: la
+confection, les modes.
+
+Comme dans l'enseignement élémentaire, les travaux manuels
+présentent un caractère purement éducatif. Les élèves,
+moyennement aptes, acquièrent néanmoins une habileté sérieuse,
+car chaque nouveau modèle comporte, dans une certaine mesure,
+des procédés déjà appliqués dans les travaux antérieurs.
+
+Les travaux qui se font sans être guidés par une pensée précise
+n'ont, aux yeux des Américains, aucune valeur comme moyen
+d'éducation; ils accusent les éducateurs suédois d'avoir retiré
+la pensée et la vie aux modèles du sloyd, à force de l'épurer
+et d'en expulser toute nuance technique; le souci d'introduire
+dans les travaux une pensée directrice explique le soin avec
+lequel les projets sont préalablement discutés par les élèves.
+Dans ce but, ils se groupent autour des professeurs, échangent
+leurs vues, questionnent, critiquent, tant que la pensée à
+développer dans le travail n'est pas nettement précisée. De
+même, pour enseigner une opération nouvelle ou l'usage d'un
+outil non étudié, le professeur réunit les élèves autour de
+lui, démonte l'outil, en décrit les parties, l'affûte, le
+remonte, en explique l'usage et les effets.
+
+Dans les écoles normales pour professeurs de travaux manuels et
+dans les milieux scolaires, les effets de chaque outil, de
+chaque opération, et de l'exécution de chaque objet ont été
+expérimentés méticuleusement au point de vue éducatif.
+
+Si la doctrine tend à s'unifier et à se fixer, la forme des
+objets auxquels se rattachent les travaux varie à l'infini,
+suivant la formation personnelle des professeurs et l'influence
+des milieux.
+
+Certaines écoles secondaires accentuent, plus que les autres,
+le caractère artistique des travaux et cherchent à développer
+le sens du beau par l'exécution d'objets qui présentent de
+belles lignes et une décoration de goût. Aux modèles de base,
+imposés à tous les élèves et qui relèvent plutôt de la
+technique de la menuiserie industrielle, elles ajoutent des
+objets auxquels les élèves appliquent des incrustations, le
+découpage et même la sculpture, travaux décoratifs qui
+répondent à une préoccupation d'art, malgré leur caractère
+sommaire.
+
+
+CONCLUSIONS
+
+L'Européen envoie ses enfants à l'école pour y apprendre
+«quelque chose»; l'Américain désire que l'école assure
+l'éducation intégrale, physique, intellectuelle et morale de
+ses enfants.
+
+Les grandes idées sur l'essor d'une nation par l'éducation sont
+à l'arrière-plan dans nos écoles; les cadres de l'instruction
+sont fixes, les méthodes ne font cas que des notions
+abstraites, de l'argumentation purement logique et des
+conclusions tirées du syllogisme; les matières sont enseignées
+par des moyens conventionnels qui semblent s'éloigner des
+formes de la vie réelle; les questions d'organisation, les
+programmes, les tendances éducatrices ne sont discutées que
+dans des cercles restreints: le public ne comprend pas le
+langage de nos pédagogues, il reste étranger et indifférent à
+ces discussions qui sont l'affaire de professionnels, de
+fonctionnaires.
+
+En Amérique, au contraire, chaque école a ses pulsations
+propres: toutes les grandes questions qui touchent à son
+patrimoine scientifique et classique sont en discussion
+permanente dans les livres, dans les revues, les journaux, et
+surtout dans les assemblées et congrès auxquels s'associe et
+s'intéresse le peuple. Les innovations qui surgissent sont
+notées, essayées, exécutées; le public--qui est cordialement
+accueilli dans les classes, les laboratoires,--se préoccupe de
+leur réalisation et s'en déclare satisfait. Sous sa poussée, la
+vie sociale et économique s'est prolongée jusque dans le
+domaine scolaire et elle donne aux études de la fraîcheur et
+une allure rationnelle et vraie. Dans tout l'enseignement,
+l'idée et sa réalisation par l'action sont associées
+indissolublement; par l'éducation agissante, la volonté des
+enfants et des adolescents prend possession d'elle-même.
+
+L'Américain a aussi la conviction que l'avenir de son pays est
+entre les mains de la femme qui transmet intégralement
+l'éducation reçue aux générations qui suivent. Alors que les
+pays européens ne lui font qu'une part infime dans la vie
+intellectuelle, par une éducation factice dans les pensionnats
+ou par une instruction restreinte dans les écoles moyennes,
+rares et relativement peu fréquentées, toutes les institutions
+d'enseignement secondaire américaines sont bondées de jeunes
+filles pauvres et riches, qui viennent s'y former,
+intellectuellement, par les études littéraires et
+scientifiques, et professionnellement en vue de leur rôle
+familial et social, par des travaux de cuisine, d'économie et
+d'arts domestiques. Les cuisines et ateliers de confection,
+annexés à ces écoles, sont de vrais laboratoires, où la future
+épouse acquiert, par une pratique méthodique, les aptitudes et
+le savoir nécessaires, pour s'assurer une existence
+indépendante et pour soutenir et accentuer la vigueur physique
+et morale de la nation.
+
+Ainsi que dans les vieilles races, nos sentiments nous portent
+tout naturellement vers un altruisme qui s'exalte dans des
+oeuvres de grande philanthropie telles que la mutualité et
+l'assistance sociale par la bienfaisance. Ces oeuvres sont
+palliatives et lénifiantes, mais elles inclinent naturellement
+à ménager l'effort des masses en vue de leur propre relèvement.
+
+Les Américains, que l'on dit volontiers individualistes à
+outrance, pratiquent une solidarité moins sentimentale à coup
+sûr, mais agissante et préventive. Avec une générosité qui ne
+compte pas, les villes comme les particuliers contribuent
+pécuniairement à la création et aux frais d'entretien des
+admirables bibliothèques pour enfants et adultes, et rivalisent
+de largesse envers les institutions d'éducation et toutes les
+oeuvres de relèvement, productrices d'énergie individuelle.
+Cette forme de solidarité nous apparaît également noble et
+grande et semble particulièrement propice au progrès social et
+économique du pays.
+
+L'idéal d'éducation qui procède de ce grand sentiment national
+est simple et démocratique.
+
+Les études scolaires générales, comme l'étude d'une profession
+manuelle, reposent sur une large instruction fondamentale.
+
+Pour la même raison de principe, les divers degrés
+d'enseignement se greffent les uns sur les autres avec une
+simplicité qu'envient les systèmes européens. L'école
+maternelle, l'école primaire, l'école moyenne, les collèges,
+les instituts d'enseignement technique, les universités, les
+écoles normales, sont charpentés en un tout harmonique qui ne
+présente pas la moindre lacune ni surcharge.
+
+L'école européenne témoigne de la plus grossière méconnaissance
+de la nature enfantine et humaine. Elle pratique le façonnage
+des cerveaux sans honte ni vergogne; elle supprime
+l'originalité et fait passer, avec un zèle persistant, les
+personnalités naissantes sous les rouleaux du laminoir
+égalisateur. L'école américaine exalte l'individualité, lui
+laisse manifester ses qualités propres par son régime de
+travaux dans lesquels l'élève conserve sa liberté
+d'appréciation, son discernement propre, son action originale
+et sa responsabilité.
+
+Tous ces travaux renforcent l'équation personnelle des
+individus et tendent à donner à la jeunesse «un capital
+précieux de méthodes et d'expériences». Nulle part ne résonne
+la parole niveleuse et sermonneuse du professeur, exposant
+doctoralement les grises théories verbales et les dernières
+hypothèses de la science et de la technologie; on n'y voit pas
+les élèves griffonner fiévreusement des notes, accumuler dans
+leurs cahiers et dans leurs cerveaux surmenés le savoir de
+seconde main, appris par ouï-dire et le réciter, sans y ajouter
+aucun élément de leur savoir personnel. Les écoles américaines
+portent ces sciences à l'intelligence des élèves par des
+méthodes de manipulations expérimentales qui forment les
+facultés et développent les aptitudes, tout en puisant aux
+sources de saines et de fortes connaissances.
+
+En faisant de l'élève, non l'auditeur passif, mais l'acteur de
+la vie scolaire, l'école américaine l'incite à se renseigner, à
+se former par lui-même, à se complaire dans les recherches
+soutenues et le travail d'arrache-pied. Elle développe, en
+outre, la qualité stimulante propre à la nation américaine et
+si bien caractérisée par le mot «push», c'est-à-dire le besoin
+d'avancer dans le monde, à tout prix, l'impatience et la
+volonté de parvenir, forme supérieure de l'arrivisme, ressort
+puissant de son incessante activité.
+
+A chaque moment des travaux scolaires, depuis son entrée dans
+les jardins d'enfants jusqu'à sa sortie des collèges, le jeune
+Américain est amené à faire acte d'initiative. Dans chacune de
+ses facultés intellectuelles et morales, il accumule ainsi, au
+cours de ses études, une somme d'énergie potentielle qu'il
+utilisera dans ses situations ultérieures, dans les diverses
+circonstances de sa vie, au gré de ses besoins.
+
+C'est par leurs méthodes viriles que les écoles déposent dans
+les muscles et dans les nerfs de la jeunesse, les vertus qui
+font la valeur du peuple américain, le besoin d'activité tenace
+et persévérante, l'énergie pour _réaliser l'effort_.
+
+
+
+
+LIVRE III
+
+L'ENSEIGNEMENT UNIVERSITAIRE EN FRANCE
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+La valeur des méthodes universitaires.
+
+
+§ 1.--LA MÉTHODE MNÉMONIQUE.
+
+Quittant l'Amérique, nous allons revenir maintenant à notre
+enseignement universitaire.
+
+Lorsque tout l'enseignement classique consistait uniquement à
+bien apprendre le latin et les rudiments des sciences qui
+existaient alors, les méthodes inaugurées par les Jésuites
+suffisaient parfaitement. Leurs élèves écrivaient assez
+correctement le latin, et il ne leur fallait pas de grands
+efforts de mémoire pour retenir le petit bagage de notions
+scientifiques qui était enseigné. La méthode mnémonique
+suffisait donc fort bien aux nécessités de l'époque.
+
+Mais avec le développement considérable des connaissances
+modernes, d'autres méthodes d'enseignement s'imposaient.
+L'Université n'a pas su le comprendre. La méthode mnémonique
+est la seule dont elle ait continué à faire usage.
+
+ Les maîtres de notre temps n'ont recours qu'aux exercices
+ de la mémoire. De là ces programmes surchargés où l'on
+ inscrit constamment des sciences nouvelles, où l'hygiène,
+ le droit, la paléontologie, l'archéologie, l'anthropologie
+ ont leur place à côté des langues mortes, des langues
+ vivantes, des mathématiques, de l'histoire, de la
+ géographie, etc.
+
+ On est tombé dans l'erreur de croire qu'on allait ainsi
+ atteindre le sérieux et le profond; on n'a rencontré que le
+ superficiel. On s'est dit que l'enfant devait avoir cet
+ ensemble de connaissances énormes à son entrée dans le
+ monde: il ne sait plus rien[7].
+
+[Note 7: _Enquête_, t. II, p. 545. Hanotaux, ancien ministre,
+ancien professeur à l'École des Hautes-Études.]
+
+Il ne sait plus rien dans aucune branche des connaissances. Les
+dépositions de l'enquête vont nous le prouver. Elles se
+ressemblent tellement qu'il suffira d'en choisir quelques-unes
+relatives aux divers sujets enseignés par l'Université.
+
+
+§ 2.--LES RÉSULTATS DE L'ENSEIGNEMENT DU LATIN ET DES LANGUES
+VIVANTES.
+
+L'enquête nous apprend que les neuf dixièmes des élèves sont
+incapables, après sept à huit ans d'études, de traduire à livre
+ouvert l'auteur le plus facile, dans l'impossibilité, par
+conséquent, de lire les écrivains latins. Inutile donc de
+disserter sur la vertu éducatrice d'une langue que l'Université
+est incapable d'enseigner. Sur ce point de l'ignorance totale
+de l'immense majorité des élèves, les déclarations ont été à
+peu près unanimes. Je me bornerai à donner la déposition de M.
+Andler, maître de conférences à la Sorbonne, qui les résume
+fort bien.
+
+ ... Le latin appris à fond n'est propre qu'à former des
+ professeurs de rhétorique; appris médiocrement, comme
+ aujourd'hui, il n'est plus qu'un signe extérieur à quoi se
+ reconnaît une certaine aristocratie bourgeoise. Si l'on
+ pensait que le latin sert à autre chose, par exemple à
+ maintenir certaine tradition nationale, cette tradition
+ serait mal assurée. Car les résultats ne permettent pas de
+ supposer qu'elle tienne à cela; même, il y a à peine 10%
+ des élèves qui puissent se tirer d'un texte élémentaire de
+ Cicéron. J'assiste de très près tous les ans au
+ dépouillement des copies latines du baccalauréat; il y a
+ une version passable sur dix. Si la tradition nationale
+ repose sur la connaissance que nous avons de la culture
+ latine, elle est bien compromise. Toutes les phrases
+ pathétiques sur l'ennoblissement des âmes, la culture
+ morale, le goût artistique qui nous viendraient des Latins
+ ne sont plus vraies dès que les connaissances latines
+ élémentaires sont aussi mal assurées qu'elles le sont.
+
+ Après une étude qui prend jusqu'à dix heures par semaine et
+ dure sept ans, les élèves ne sont pas capables de se tirer
+ d'une version autrement qu'à coups de dictionnaires. C'est
+ du temps gaspillé[8].
+
+[Note 8: _Enquête_, t. II, p. 63. Andler, maître de conférences
+à l'École Normale.]
+
+C'est à peu près, d'ailleurs, ce qu'avait dit M. Jules
+Lemaître, dans une conférence qui fit beaucoup de bruit, et
+dont je reproduis un extrait.
+
+ J'ai vu les cahiers et les «devoirs» de quelques
+ adolescents, pris au hasard: c'est lamentable. Il est clair
+ que leur latin ne leur servira pas même à écrire en
+ français avec propreté, si ce don n'est infus en eux, ou à
+ comprendre les latinismes de nos écrivains classiques: ce
+ qui pourtant serait encore un assez petit gain et hors de
+ toute proportion avec ce qu'il aurait coûté.
+
+ Ainsi ils auront deux fois perdu leur temps, puisqu'ils
+ l'auront passé à ne pas apprendre une langue, qui,
+ l'eussent-ils apprise, leur serait à peu près inutile. Et
+ ce temps aurait donc été mieux employé, je ne dis même pas
+ à l'étude des langues vivantes, des sciences naturelles et
+ de la géographie (c'est trop évident), mais au jeu, à la
+ gymnastique, à la menuiserie--à n'importe quoi.
+
+Cette incapacité de l'Université à enseigner le latin ou
+d'ailleurs une langue quelconque, car bien entendu les élèves
+ignorent autant les langues modernes que les langues anciennes,
+a quelque chose de merveilleux et de bien propre à exciter
+l'étonnement. Étant donné qu'il n'y a rien de plus facile à
+apprendre qu'une langue, que c'est même la seule chose apprise
+sans difficulté et sans exception par tous les enfants en bas
+âge, l'incapacité de l'Université à enseigner les langues est
+déconcertante. Il faut pénétrer dans le détail de ses méthodes
+pour comprendre comment il se fait qu'elle enseigne si mal ce
+que jadis les Jésuites enseignaient si bien.
+
+La cause générale de leur insuffisance est aisée à saisir. Avec
+quelques traductions interlinéaires et de nombreuses lectures,
+les élèves apprendraient fort vite le latin à peu près sans
+professeurs. Ces derniers y ont mis ordre, en ne considérant
+les traductions que comme une chose accessoire et obligeant les
+élèves à apprendre par coeur de savantes grammaires, des
+étymologies, l'histoire des mots, des formes et de toutes les
+subtilités qui peuvent germer dans des cervelles
+d'universitaires.
+
+ Je tiens dans les mains un livre classique dans lequel
+ dix-sept sortes de vers sont scandés, où l'attention de
+ l'élève est appelée avec détails sur les mètres les plus
+ rares, où l'hexamètre de Virgile tient quelques lignes à
+ peine, tandis que l'auteur s'étend sur les diverses formes
+ de catalectiques, les dimètres, les trimètres et les
+ octonaires, pour passer aux asynartètes, aux anapestiques
+ et entrer enfin dans la distinction des logaédiques qu'ils
+ soient simples ou composés, ou bien encore phérécratiens ou
+ asclépiades[9].
+
+[Note 9: _Enquête_, t. I, p. 51. Picot, secrétaire perpétuel de
+l'Académie des Sciences morales et politiques.]
+
+L'élève, heureusement pour lui, oublie ces chinoiseries le
+lendemain de l'examen. Quant au latin, il n'a pas à l'oublier,
+puisqu'il ne l'a jamais su.
+
+Les langues vivantes sont naturellement enseignées de la même
+façon, c'est-à-dire en obligeant les élèves à apprendre par
+coeur des subtilités grammaticales. Aussi, après sept ou huit
+ans d'études, sont-ils incapables de lire un ouvrage
+quelconque. Les dépositions de M. Lavisse et d'autres membres
+de la commission ont été d'accord sur ce point.
+
+ Parmi les étudiants que je connais à la Sorbonne, il est
+ très-rare qu'il s'en trouve un capable de lire couramment
+ l'anglais ou l'allemand[10].
+
+[Note 10: _Enquête_, t. I, p. 44, Lavisse, professeur à la
+Sorbonne.]
+
+
+§ 3.--LES RÉSULTATS DE L'ENSEIGNEMENT DE LA LITTERATURE ET DE
+L'HISTOIRE.
+
+Mêmes méthodes pour l'enseignement de la littérature et de
+l'histoire, et par conséquent mêmes résultats. Des dates, des
+appréciations toutes faites, des subtilités inutiles apprises
+dans les manuels et destinées à être oubliées le lendemain de
+l'examen.
+
+ Qu'arrive-t-il aujourd'hui?
+
+ On donne aux enfants des appréciations faites par leurs
+ professeurs, on leur fait lire des critiques littéraires
+ rédigées par des auteurs contemporains de talent, il est
+ vrai, mais qui ne sont ni Racine, ni Pascal, ni Corneille,
+ ni Bossuet, ni Lamartine, etc.
+
+ Nos élèves sont donc formés avec les oeuvres de leurs
+ professeurs ou d'écrivains de second ordre, mais ils ne
+ lisent pas nos grands auteurs de génie, ni les auteurs
+ latins ou grecs.
+
+ Quant à leurs compositions françaises, elles sont
+ absolument défectueuses: on leur donne des sujets trop
+ techniques; et les malheureux enfants cherchent à se
+ rappeler ce qu'on a bien pu leur dire sur tel ou tel
+ sujet[11].
+
+[Note 11: _Enquête_, t. II, p. 231. Orain, directeur à l'École
+de Blois.]
+
+ On a remplacé l'étude de la littérature elle-même par
+ l'étude de l'histoire littéraire, en sorte qu'on sait moins
+ ce qu'il y a dans les principales maximes de La
+ Rochefoucauld que la différence qu'il y a entre les
+ éditions successives des _Maximes_[12].
+
+[Note 12: _Enquête_, t. II, p. 172. René Doumic, professeur à
+Stanislas.]
+
+C'est là ce que les élèves apprennent le mieux, car c'est ce
+que savent le mieux leurs professeurs, les concours
+d'agrégation étant surtout des concours d'ergotage. Les
+candidats ont appris à ergoter et ne peuvent guère enseigner
+autre chose à leurs élèves. Le monde marche. La concurrence des
+autres peuples nous menace. Pendant ce temps, les professeurs
+ergotent. Tels les Byzantins, alors que Mahomet les assiégeait.
+Les Barbares étaient dans leurs murs. Ils ergotaient encore.
+
+ En faisant, comme on le fait aujourd'hui dans tous les
+ collèges, ergoter sur des idées, couper des cheveux en
+ quatre, discuter des idées subtiles, on va exactement
+ contre la destination elle-même de l'enseignement[13].
+
+[Note 13: _Enquête_, t. I. p. 171. Doumic, professeur à
+Stanislas.]
+
+Dans un article publié par la _Revue de Paris_, M. Lavisse
+donne une excellente idée de la valeur de nos méthodes
+universitaires par les réponses des élèves à l'examen d'entrée
+de Saint-Cyr. On y voit avec quel soin les professeurs
+s'attachent aux petits faits isolés, aux détails faciles à
+emmagasiner dans la mémoire et leur impuissance à enseigner des
+idées générales sur les institutions, les moeurs, les coutumes
+d'une époque.
+
+ Un candidat interrogé sur Condé, un autre sur Luxembourg,
+ ne savent ni l'un ni l'autre la vie, le caractère, la
+ méthode de ces deux hommes de guerre, mais la réponse est
+ toute prête pour la question: «Qui commandait l'avant-garde
+ au passage du Rhin?» Et pas un nom ne manque dans
+ l'énumération des batailles de Condé et de Luxembourg.
+
+M. Lavisse a fort bien résumé, dans les lignes suivantes, les
+méthodes d'enseignement de l'Université.
+
+ Petits livres appris par coeur, salis par des doigts
+ ennuyés; mots incompris encombrant les mémoires distraites;
+ opinions d'autrui, absorbées sans être même assimilées, sur
+ des chefs-d'oeuvre qu'on n'a pas lus; formules pour
+ examens; la morale et Dieu lui-même mis en face
+ d'accolades, qui engendrent des sous-accolades. Et ce qui
+ est pire encore, des maîtres préparent leurs élèves à la
+ réponse qu'ils savent devoir plaire à l'examinateur[14].
+
+[Note 14: Conférences sur le baccalauréat, par Lavisse,
+professeur à la Sorbonne.]
+
+
+§ 4.--LES RÉSULTATS DE L'ENSEIGNEMENT DES SCIENCES.
+
+Mêmes méthodes d'enseignement pour les sciences. Des mots,
+toujours des mots, des manuels compliqués et subtils appris par
+coeur.
+
+ En chimie, au lieu d'exiger la connaissance réelle de la
+ nomenclature et l'étude très précise, très pratique, des
+ grandes lois et d'une douzaine des corps les plus
+ importants, ce qui donnerait à l'élève le goût de la chimie
+ et le désir de compléter ses connaissances, l'opinion nous
+ oblige d'exiger que notre élève soit un chimiste
+ encyclopédique. Le sélénium, le tellure, le brome, l'iode,
+ le fluor, le bore, le silicium, etc., etc., défilent devant
+ ses yeux: le résultat immédiat est le dégoût; le résultat
+ éloigné, les lois de la mémoire outrageusement violées
+ l'assurent, c'est l'oubli.
+
+ En physique, au lieu de l'attention constamment et
+ vigoureusement appelée sur les grandes lois générales,
+ c'est un abus fâcheux de descriptions d'appareils
+ compliqués, comme si nous voulions faire de nos élèves des
+ ouvriers constructeurs: après la machine d'Atwood, celle de
+ Morin, qui n'ajoute rien à la compréhension du principe.
+ Après l'expérience de Torricelli, c'est le baromètre de
+ Fortin, dont les élèves ne se serviront jamais, sauf s'ils
+ font des études spéciales, puis celui de Gay-Lussac, puis
+ celui de Bunsen, si bien que les élèves finissent par ne
+ plus apercevoir l'édifice entouré de tant d'échafaudages,
+ et très forts sur la description des appareils, ils perdent
+ quelque peu de vue les lois elles-mêmes.
+
+ Ce mal est le même partout, en littératures ancienne et
+ moderne, en langues vivantes, en sciences naturelles et
+ même en philosophie.
+
+ Les élèves, isolés de la vie, de la réalité, par des
+ murailles de mots, ne sont point habitués à regarder en
+ eux-mêmes, parce qu'ils sont distraits par le monde
+ extérieur. Ce monde extérieur lui-même ils le voient, mais
+ ils ne savent point le regarder. Toute leur vigueur
+ intellectuelle est concentrée sur des mots[15].
+
+[Note 15: =Jules Payot.= _Revue Universitaire_, 15 avril 1899.]
+
+Les résultats de l'enseignement des mathématiques au lycée ne
+sont pas supérieurs aux résultats fournis par l'enseignement
+des autres sciences.
+
+ Ce qui est très frappant, c'est que, de tous les élèves de
+ rhétorique qui ont fait cependant pas mal de mathématiques,
+ bien peu seraient capables de passer le brevet élémentaire
+ à l'Hôtel de Ville[16].
+
+[Note 16: _Enquête_, t. II, p. 7. Beck, directeur de l'École
+Alsacienne.]
+
+Pour juger de la valeur des méthodes universitaires et des
+résultats qu'elles produisent même sur l'élite des élèves, on
+ne saurait trop méditer la déposition suivante de M. Buquet,
+directeur de l'École Centrale, dont l'examen d'entrée est à
+peine inférieur à celui de l'École Polytechnique.
+
+ Nous sommes très préoccupés de constater parmi les jeunes
+ gens qui nous arrivent de très bons sujets présentés par
+ les professeurs de lycées comme étant des premiers de leur
+ classe ayant obtenu des accessits de concours général,
+ sachant admirablement l'analyse, qui couvrent un tableau de
+ formules sans s'arrêter, mais ne sachant absolument pas,
+ quand ils arrivent à la fin, ce qu'ils ont voulu faire et
+ trouver. Ils ne comprennent rien sinon qu'ils ont résolu
+ une équation.
+
+ Si, à des jeunes gens très forts qui emploient très bien
+ les formules et l'analyse au tableau, on propose de mettre
+ à la place de A des kilos et à la place de B des
+ kilomètres, ils se dérobent: on ne trouve plus personne:
+ ils ne comprennent plus.
+
+ De là cette opinion parmi eux: c'est que le professeur dont
+ on ne comprend pas bien le cours est un grand homme; on est
+ dans ces idées-là. Moins on comprend ce qu'il indique, plus
+ on croit qu'il est supérieur aux autres.
+
+ Tant qu'on reste dans des questions d'examen oral, les
+ jeunes gens répondent bien. Si nous leur donnons une
+ composition écrite, un problème comportant une application
+ des sujets de cours, 75% ne comprennent pas ce problème.
+
+ Il est vraiment déplorable de voir des jeunes gens de vingt
+ ans arriver à l'Ecole après avoir travaillé et être
+ incapables de comprendre ce qu'ils ont cherché et voulu
+ après plusieurs lignes de formules. Nous avons toutes les
+ peines du monde à leur faire comprendre que les cours
+ pratiques que nous leur faisons suivre sont d'une utilité
+ quelconque. Le cours d'analyse supérieure, le cours de
+ mécanique, ils les suivent avec entrain: ils sont entraînés
+ par les mathématiques spéciales. Mais faites un cours de
+ ponts et chaussées, de chemins de fer, d'architecture, ils
+ disent: cela, c'est bon pour les maçons, les ouvriers.
+ Alors il faut pendant des mois faire campagne pour leur
+ faire comprendre qu'on ne vit pas d'algèbre[17].
+
+[Note 17: _Enquête_, t. II, p. 503. Buquet, directeur de
+l'École Centrale.]
+
+
+§ 5.--LES RÉSULTATS DE L'ENSEIGNEMENT SUPÉRIEUR ET DE L'ESPRIT
+UNIVERSITAIRE.
+
+Bien que la question de l'enseignement supérieur sorte du cadre
+de cet ouvrage, je suis obligé d'en dire quelques mots, car, si
+notre enseignement secondaire est à ce point défectueux, c'est
+que l'enseignement supérieur ne vaut pas davantage. Dans tous
+les pays où l'enseignement supérieur est bon, l'enseignement
+secondaire l'est nécessairement.
+
+L'enseignement supérieur se trouve caractérisé chez nous, comme
+l'enseignement secondaire, par la récitation des manuels,
+l'entassement dans la tête de théories, qui n'y resteront que
+jusqu'au jour de l'examen. Le licencié, le polytechnicien, le
+normalien, doivent en réciter plus que le bachelier, et il n'y
+a pas entre eux d'autres différences.
+
+La même méthode mnémonique est appliquée à toutes les formes de
+l'enseignement. C'est elle qui rend notre production
+scientifique si médiocre et nous met dans une position si
+inférieure à l'égard de l'étranger. Nos agrégés, nos docteurs,
+nos ingénieurs, ont appris bien plus de choses que leurs rivaux
+étrangers, et pourtant dans la vie ils leur sont inférieurs.
+Ils appartiennent trop souvent à ce type spécial,
+artificiellement créé par notre Université et qu'on a justement
+qualifiés «d'idiots savants».
+
+Lorsque l'État fournit des places aux produits de l'Université,
+leur infériorité ne se manifeste pas nettement, mais lorsqu'ils
+sont livrés à leurs propres forces et obligés de se créer une
+situation dans la vie, la nullité de leur instruction apparaît
+aussitôt.
+
+Elle apparaît surtout dans les métiers, celui d'ingénieur, par
+exemple, où les connaissances précises sont indispensables. On
+en a fourni des cas intéressants devant la commission.
+
+ Quand un ingénieur allemand sort de l'École de Freyberg,
+ par exemple, il peut être immédiatement utilisé, et rendre
+ des services pratiques. Il a déjà une valeur
+ professionnelle.--Lorsqu'un jeune Français sort de l'École
+ Centrale, il sait beaucoup plus de choses que son collègue
+ allemand: on lui a enseigné depuis l'apiculture jusqu'aux
+ constructions navales. Il sait tout, mais si
+ superficiellement, qu'en fait et pratiquement, il est,
+ comme on l'a dit, apte à tout, bon à rien[18]...
+
+[Note 18: _Enquête_, t. I, p. 454. Maneuvrier, directeur des
+établissements de la Vieille-Montagne.]
+
+ Dans l'industrie, les grands patrons, de parti pris,
+ choisissent leurs ingénieurs de moins en moins parmi les
+ élèves de l'École Polytechnique. A peine s'ils prennent des
+ élèves de l'École Centrale; ils s'adressent aux élèves des
+ écoles d'arts et métiers de Châlons, d'Angers[19].
+
+[Note 19: _Enquête_, t. I, p. 360. Chailley-Bert, professeur à
+l'École des Sciences politiques.]
+
+Aujourd'hui il a tout envahi, ce terrible esprit universitaire
+qui croit que la valeur des hommes se mesure à la quantité de
+choses qu'ils peuvent réciter. Il fait partie maintenant des
+idées héréditaires de notre race et fort peu de Latins sont
+aptes à comprendre que la récitation des manuels n'est pas le
+seul idéal possible de l'éducation.
+
+Qu'il s'agisse de sciences, de médecine, d'art militaire,
+d'agriculture, etc., c'est toujours le manuel remplaçant la vue
+des choses. Un officier de marine, M. L. de Saussure, rappelle,
+dans une publication récente, les malheureux élèves-officiers
+obligés de réciter par coeur pendant des mois la théorie du tir
+devant des canons auxquels on ne les laisse pas toucher, et les
+amiraux passant l'inspection donnant les meilleures notes aux
+élèves qui récitent le mieux. «Dans une école vraiment
+éducatrice, ajoute l'auteur, on s'y prendrait autrement... leur
+faisant mettre la main à la pâte, on leur ferait démonter seuls
+individuellement les pièces. Le jour où un élève tirera un coup
+de canon avec une pièce dont il aura démonté de sa propre main
+la culasse et le frein, soyez certain qu'il connaîtra mieux son
+métier que par deux années de récitatifs fastidieux.»
+
+On est presque honteux d'avoir à répéter des choses si
+évidentes. Il faut les avoir vues pour comprendre à quel point
+l'esprit universitaire a pénétré partout et ce qu'il nous a
+coûté. C'est à l'Université surtout que nous devons d'être un
+peuple de théoriciens, étrangers aux réalités, oscillant
+toujours entre les extrêmes, incapables de nous plier aux
+nécessités, et de jugement très faible. Et, bien que je me sois
+imposé de citer presque exclusivement des universitaires dans
+ce livre, je reproduirai encore quelques lignes de l'officier
+que je viens de nommer. Homme d'action, il a beaucoup voyagé et
+très bien observé.
+
+ Dans tous les pays qui ont échappé aux principes abstraits
+ du rationalisme, dans tous les pays adaptés aux
+ circonstances de l'évolution et de la concurrence modernes,
+ dans tous les pays dont le commerce, la population et le
+ commerce vont grandissant, en Suisse, en Hollande, en
+ Scandinavie, en Allemagne, en Angleterre, aux États-Unis,
+ l'éducation est à peu près ce qu'elle doit être: l'art de
+ développer les éléments héréditaires de la nature humaine
+ en vue de la meilleure utilisation. La pratique,
+ l'expérience et les sciences naturelles ont fait comprendre
+ que les facultés de l'homme n'ont rien d'absolu, qu'elles
+ ne se développent que par l'usage et en employant certains
+ mobiles, qu'elles sont fort diverses selon les individus,
+ et qu'il n'y a pas de démarcation entre les facultés du
+ corps et celles de l'esprit. La volonté, l'énergie, le coup
+ d'oeil, le jugement aussi bien que l'intelligence
+ proprement dite, sont des facultés héréditaires et
+ variables, mais qui, pour une hérédité donnée, sont
+ susceptibles de s'épanouir plus ou moins suivant les
+ occasions qu'on leur fournit. Ces occasions naissent de la
+ vie quotidienne, et l'éducation consiste à les graduer et à
+ les multiplier.
+
+ Pour que le sentiment des nécessités de la lutte pour
+ l'existence puisse naître chez ceux qui dirigent l'opinion,
+ encore faut-il que leur éducation ne les ait pas rendus
+ incapables de discerner ces nécessités. Or, l'éducation
+ actuelle tend à isoler les jeunes Français du contact des
+ réalités, à les endormir par une confiance illimitée dans
+ les destinées de la Patrie, dans le triomphe assuré des
+ Principes, dans la Justice immanente des choses, par la
+ conviction que les guerres modernes sont les dernières
+ manifestations de l'esprit d'arbitraire et qu'une ère de
+ paix et de fraternité universelle va s'ouvrir pour aboutir
+ à l'apothéose de la France. Cet état d'esprit peut conduire
+ un pays à la décadence, car la décadence n'implique
+ nullement la dégénérescence: les Espagnols n'ont pas
+ dégénéré depuis Charles-Quint, mais ils n'ont pas su
+ prendre conscience du changement des circonstances
+ ambiantes; leurs éducateurs les ont fait vivre dans un
+ monde imaginaire et les ont endormis dans une confiance
+ vaniteuse en des destinées immanentes. Même de nos jours,
+ alors que depuis cinquante ans les Américains s'immisçaient
+ dans leurs affaires de Cuba, ils n'ont pris aucune mesure
+ défensive, et, jusqu'à la dernière heure, ils se sont
+ refusés à admettre que leur chevaleresque patrie pût avoir
+ quelque chose à redouter d'une nation que la presse leur
+ représentait comme composée de marchands de porcs,
+ uniquement mus par l'esprit de lucre. A notre époque de
+ progrès rapides et de transformations incessantes, une
+ nation qui ne sait pas modifier ses idées et refréner ses
+ sentiments instinctifs même les plus louables, risque de
+ perdre le sens du réel et d'être surprise par les
+ événements.
+
+
+§ 6.--L'OPINION DE L'UNIVERSITÉ SUR LA VALEUR GÉNÉRALE DE SON
+ENSEIGNEMENT.
+
+Les citations précédentes montrent que les professeurs éclairés
+sont parfaitement édifiés sur la valeur de leur enseignement.
+Si, comme je l'ai fait observer dans mon introduction, ils ne
+perçoivent pas clairement pourquoi cet enseignement est si
+défectueux, ils en voient au moins les résultats. Les opinions
+émises devant la Commission d'enquête ont été formulées avec un
+pessimisme complet. Il nous suffira de citer.
+
+ La masse sort du collège, ayant vu défiler devant elle une
+ série d'esquisses rapides, ayant plus ou moins absorbé sans
+ profit un amas de matières indigestes. En général, ils ne
+ savent ni écrire, ni même lire le latin; ils n'ont aucune
+ notion des beautés des littératures antiques dont ils ont
+ péniblement essayé d'expliquer quelques fragments, sans
+ avoir jamais lu en entier un des chefs-d'oeuvre de ces
+ littératures; la plupart ne peuvent pas écrire une page
+ sans faute d'orthographe et en un français correct[20].
+
+[Note 20: _Enquête_, t. II, p. 392. Lavollée, docteur ès
+lettres.]
+
+ Examinez les copies du baccalauréat; assistez à quelques
+ examens oraux, vous verrez à quel pénible avortement ont
+ abouti, pour la plupart des candidats, les efforts de
+ maîtres très consciencieux et très distingués, répétés
+ pendant six ou huit années consécutives[21].
+
+[Note 21: _Enquête_, t. I, p. 449. Maneuvrier, ancien élève de
+l'École Normale Supérieure.]
+
+ J'estime que les trois quarts des bacheliers ne savent pas
+ l'orthographe. Le mal n'est pas grand peut-être; mais si
+ l'enseignement classique ne sert même pas à cela, à quoi
+ peut-il servir? Je suis sûr que la moitié des licenciés en
+ droit et ès lettres ne sont pas capables de faire une règle
+ de trois ou d'extraire une racine carrée, et en géographie,
+ si vous posez une question quelconque à tous les licenciés
+ du monde, ils n'en sauront pas un mot.
+
+ ... Comme examinateur à l'École navale, nous reconnaissons
+ tout de suite les produits de l'enseignement secondaire.
+
+ Je ne sais pas d'ailleurs pourquoi on s'obstine à lui
+ donner ce nom: il n'est ni secondaire, ni primaire, ni
+ supérieur, il est tout et il n'est rien. C'est un fossile
+ qui n'est plus de ce monde: il date de l'ancien régime et
+ il a cessé de vivre depuis plus de trente ans[22].
+
+[Note 22: _Enquête_, t. I, p. 293. Bérard, maître de
+conférences à la Sorbonne, examinateur à l'École Navale.]
+
+ La situation de l'enseignement classique est en ce moment
+ exactement celle-ci: cet enseignement miné, menacé de tous
+ les côtés, n'inspirant plus la même confiance qu'autrefois,
+ tendrait de plus en plus à devenir une sorte de spécialité,
+ en sorte que le latin et le grec seraient enseignés à peu
+ près comme l'hébreu et le sanscrit, réservés à quelques
+ mandarins et par conséquent n'ayant plus aucune part à la
+ formation générale de l'esprit, de l'intelligence et du
+ caractère français[23].
+
+[Note 23: _Enquête_, t. I, p. 170. René Doumic, professeur à
+Stanislas.]
+
+ On doit reconnaître que notre enseignement actuel n'est pas
+ suffisamment approprié aux besoins de notre époque. Il est,
+ en partie la cause de l'infériorité économique dans
+ laquelle se trouve aujourd'hui la France, infériorité
+ relative sans doute, mais très affligeante, quand on
+ compare le développement si lent de notre industrie et de
+ notre commerce avec les progrès considérables que font les
+ peuples voisins, les Allemands surtout[24].
+
+[Note 24: _Enquête_, t. II, p. 438. Blondel, professeur de
+faculté.]
+
+ Je n'hésite pas à vous le dire tout crûment, je crois que
+ l'enseignement classique actuel ne répond plus aux besoins;
+ ceux qui le donnent n'y croient guère plus que ceux qui le
+ reçoivent[25].
+
+[Note 25: _Enquête_, t. I, p. 367. Brunot, maître de
+conférences à la Sorbonne.]
+
+ Je vous dirai ma pensée avec une très grande franchise: je
+ suis convaincu que, en tant que formant la base de
+ l'éducation secondaire générale, l'enseignement classique
+ est destiné tôt ou tard à disparaître, à faire place à un
+ enseignement nouveau; je crois que c'est un fait qui
+ appartient à l'évolution de la civilisation moderne[26].
+
+[Note 26: _Enquête_, t. I, p. 82. Gaston Paris, de l'Institut.]
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+Les résultats finals de l'éducation universitaire. Son
+influence sur l'intelligence et le caractère.
+
+
+Nous venons de voir que les méthodes universitaires, employées
+aujourd'hui, ne permettent à l'élève d'apprendre réellement
+aucune des choses qui font partie des programmes.
+
+Le premier résultat de l'enseignement classique est donc
+l'ignorance finale, mais cet enseignement n'aurait-il pas
+d'autre résultat plus dangereux encore? Ne serait-ce pas à lui
+que nous devons, d'une part, cette légion d'esprits faux,
+aigris, déclassés, devenus fatalement de redoutables ennemis de
+la société qui les a élevés? Ne serait-ce pas au même
+enseignement que nous devrions encore cet encombrement d'hommes
+sans caractère, sans volonté, sans initiative, incapables de
+rien entreprendre sans la protection de l'État?
+
+Pour répondre à ces graves questions, nous n'aurons qu'à
+reproduire certains passages de l'enquête. Ils sont tout à fait
+navrants. «Qu'est-il besoin d'ajouter à ces réquisitoires? Qui
+pourrait nier après les avoir lus le méfait social de
+l'enseignement secondaire?» pourrions-nous répéter avec un des
+rapporteurs chargés de résumer les conclusions de l'enquête.
+
+ Les vices essentiels dont souffre actuellement
+ l'enseignement classique le condamnent à produire de plus
+ en plus non une élite d'hommes dignes de ce nom, mais une
+ foule d'aspirants aux fonctions publiques, de littérateurs
+ de vingtième ordre ou de déclassés.
+
+ Ajoutez à cela l'épreuve finale qui le termine, le
+ baccalauréat, et qui, en raison même du grand nombre des
+ concurrents et de la rapidité des interrogations, devient,
+ de plus en plus, une loterie: les élèves le savent bien et
+ sortent du collège imbus de cette idée qu'il en est de la
+ vie entière comme du baccalauréat, que tout s'y décide par
+ chance ou par protection[27].
+
+[Note 27: _Enquête_, t. II, p. 391. Lavollée, docteur ès
+lettres.]
+
+ Cette absence de force virile, de persévérance, cette
+ inhabileté à soutenir l'effort, à le conduire jusqu'au
+ bout, la comparaison de nos adolescents avec ceux de
+ beaucoup d'autres pays, les font clairement apparaître.
+ Cela se manifeste d'abord par la façon dont le Français
+ choisit sa carrière. Sur ce point, je n'insiste pas: il
+ suffit de sortir de France pour se rendre compte à quel
+ point nos jeunes gens sont dans l'erreur, lorsqu'ils
+ choisissent une carrière; ils se tournent vers celle qu'ils
+ croient devoir leur donner le moins de lutte et se devoir
+ terminer le plus doucement possible[28].
+
+[Note 28: _Enquête_, t. II, p. 661. De Courbertin, chargé de
+missions relatives à l'étude des divers systèmes d'éducation.]
+
+ On nous reproche avec raison de ne pas marquer nos élèves
+ d'une empreinte morale assez profonde.
+
+ ... Nous laissons échapper de nos mains des caractères sans
+ couleur et sans relief, que la vie fait muer ensuite sans
+ résistance en indifférents, en sceptiques et en
+ jouisseurs[29].
+
+[Note 29: _Enquête_, t. II, p. 652. Rocafort, professeur de
+rhétorique.]
+
+ L'enseignement public est organisé par le Gouvernement de
+ la France; c'est au premier chef une oeuvre d'État. Il
+ devrait préparer nos jeunes gens à la vie; or nous ne les
+ préparons pas à la vie; nous les préparons au rêve et au
+ discours; nous ne les préparons pas à l'action; nous
+ cultivons par-dessus tout leur imagination.
+
+ Cet enseignement ne nous donne pas les hommes dont le pays
+ a plus que jamais besoin[30].
+
+[Note 30: _Enquête_, t. I, p. 313. Léveillé, professeur à la
+Faculté de droit de Paris.]
+
+Rien n'est plus exact que cette dernière assertion. Notre
+Université ne fabrique que des rêveurs et des discoureurs,
+étrangers au monde où ils sont appelés à vivre.
+
+Ils sont surtout incapables d'agir sans appui. Au foyer
+familial, c'est la main maternelle qui les guide. Au collège,
+c'est la main du pion. Jetés dans la vie, ils resteront
+désorientés tant que l'État ne les guidera pas à son tour.
+
+ La peur des responsabilités est signalée aujourd'hui comme
+ une des caractéristiques du Français, en particulier de la
+ bourgeoisie. Ce qui tendrait à prouver que le régime
+ scolaire des collèges est bien pour quelque chose dans
+ cette dangereuse maladie de la volonté.
+
+ ... Où trouverait-on en France de ces enfants que j'ai vus
+ à l'étranger? L'un, âgé de dix ans, s'en allait seul de
+ Londres à Saint-Pétersbourg;--une escouade de huit ou dix
+ collégiens étaient établis sous la tente dans une île du
+ Saint-Laurent pendant la moitié de leurs vacances. Ils
+ vivaient de pêche et de chasse. A vingt-cinq ans ces élèves
+ pourront coloniser[31].
+
+[Note 31: _Enquête_, t. II, p. 262. Pasquier, recteur à
+Angers.]
+
+Certes non, on ne rencontre pas une telle valeur et de telles
+aptitudes chez nos pauvres lycéens tout effarés dès qu'ils
+n'ont plus un surveillant derrière eux, pour les faire marcher.
+Prendre un billet de chemin de fer tout seuls, pour rejoindre
+le domicile paternel pendant les vacances, constitue une
+difficulté à laquelle peu de familles osent les soumettre.
+Toujours ils porteront les traces de ce défaut d'éducation
+première.
+
+Toutes les personnes qui ont voyagé ont pu vérifier la justesse
+du passage suivant emprunté au rapport de M. Raymond Poincaré,
+ancien ministre de l'Instruction publique, devant la
+Commission.
+
+ Je ne connais pas d'humiliation plus profonde que celle
+ qu'on éprouve quand on rencontre des Français à l'étranger.
+ Rien n'est aussi triste. Le Français, hors de France, est
+ dépaysé, incapable de répondre à quoi que ce soit[32].
+
+[Note 32: _Enquête_, t. II, p. 681. R. Poincaré.]
+
+Et pourquoi est-il si dépaysé? Toujours pour la même raison,
+que n'ayant jamais appris à se diriger, il ne sait pas se
+conduire lorsque personne n'est plus là pour le guider. Il ne
+voit rien, ne sait rien, ne comprend rien. On peut le définir
+avec M. Payot, un emmuré:
+
+ On a appelé les aveugles du nom d'_emmurés_: mais nos
+ élèves sont plus emmurés que les aveugles, qui eux, du
+ moins, ne sont privés que d'un seul sens. A la suite de
+ l'atrophie qui affaiblit progressivement les centres
+ nerveux qui demeurent longtemps inactifs, ils finissent par
+ être presque totalement privés de l'usage de leurs cinq
+ sens[33].
+
+[Note 33: _Revue Universitaire_, 15 avril 1899, J. Payot,
+inspecteur d'Académie.]
+
+Aussi, non seulement ne savent-ils pas se conduire, mais encore
+sont-ils incapables de toute réflexion. Le même auteur l'a
+exprimé devant la Commission dans les termes suivants:
+
+ Ils ne savent pas penser personnellement parce qu'ils ont
+ été toute leur vie d'écoliers victimes d'un bourrage qui
+ les a rendus incapables de réflexion.
+
+ D'autre part, par ce procédé, on les dégoûte des lectures;
+ ils ne prennent aucun appétit pour les choses que nous leur
+ enseignons. Ils sont dans la situation d'un enfant qu'on
+ gaverait de nourriture[34].
+
+[Note 34: _Enquête_, t. II, p. 640. J. Payot.]
+
+Parmi les défauts artificiellement créés par notre misérable
+système d'éducation, un des plus curieux au point de vue
+psychologique, bien que des plus faciles à prévoir, est
+l'indifférence profonde qu'éprouvent nos jeunes gens pour le
+monde extérieur, indifférence égale à celle du sauvage à
+l'égard des merveilles de la civilisation. Tout ce qui ne fait
+pas partie des programmes d'examen n'existe pas. Parle-t-on
+devant eux de la guerre de 1870, le sujet n'étant pas matière à
+examen, ils n'écoutent pas. Devant eux fonctionne le téléphone.
+Cela ne se demande pas aux examens, ils ne regardent pas.
+
+Et, comme de telles assertions pourraient sembler
+invraisemblables, il faut s'empresser de citer. Devant
+l'énormité de telles constatations, je ne mentionnerai que des
+autorités de premier ordre.
+
+ Nous arrivons quelquefois à constater des résultats
+ navrants. Je le disais récemment à la Société de
+ l'enseignement supérieur, et cela a été confirmé par
+ plusieurs de mes collègues, il y a de malheureux candidats
+ qui ne savent presque rien de la guerre de 1870, qui
+ ignorent que Metz et Strasbourg n'appartiennent plus à la
+ France. Je ne vous apporterais pas mon témoignage s'il
+ était unique, mais il a été confirmé d'une façon très nette
+ l'autre jour par M. Hauvette et d'autres personnes. Il y a
+ une inertie tout à fait regrettable chez les jeunes
+ gens[35].
+
+[Note 35: _Enquête_, t. I, p. 302. Darboux, doyen de la Faculté
+des sciences de l'Université de Paris.]
+
+ Le doyen de la Faculté de médecine citait récemment le cas
+ d'un bachelier qui n'avait jamais entendu parler de la
+ guerre de 1870.
+
+ Cela est dû à une incuriosité totale: beaucoup de jeunes
+ gens ont horreur, en sortant des classes, d'apprendre et
+ d'écouter quoi que ce soit; une fois sortis du lycée, ils
+ ne veulent plus rien voir, rien entendre; ils ont horreur
+ de tout enseignement, même sur un fait presque
+ contemporain.
+
+ Un jeune homme que j'interrogeai sur le téléphone, parut
+ complètement étonné de ma question, et je constatai qu'il
+ n'avait jamais entendu parler du téléphone[36].
+
+[Note 36: _Enquête_, t. II, p. 34. Lippmann, professeur de
+physique à la Faculté des sciences de Paris, membre de
+l'Institut.]
+
+Cette incuriosité complète, signalée par les membres les plus
+éminents de l'enseignement, s'accompagne d'un autre phénomène
+très explicable psychologiquement--bien qu'il ait paru beaucoup
+surprendre le Président de la Commission--je veux parler de
+l'oubli rapide et total, quelques mois après être sortis du
+lycée, de tout ce que les élèves y ont appris. Ces malheureux
+qui, le jour de l'examen, savaient sans broncher la généalogie
+des Sassanides et toutes les démonstrations de la géométrie,
+sont incapables, au bout de quelque temps, de résoudre une
+règle de trois. De là le fait souvent remarqué, que dans les
+examens élémentaires exigés par plusieurs administrations:
+Postes, Douanes, Contributions, etc., les bacheliers sont fort
+souvent refusés, et quand ils sont reçus, classés généralement
+après les élèves des écoles primaires, qui ayant peu appris
+savent mieux ce qu'ils ont appris. Ici encore hâtons-nous de
+citer.
+
+ Quinze jours après l'examen, il se produit un véritable
+ déclenchement; les candidats ne retiennent rien, ou si peu,
+ qu'on peut dire rien[37].
+
+[Note 37: _Enquête_, t. II, p. 266. Pasquier, recteur à
+Angers.]
+
+ Vous savez, Messieurs, que les Facultés des sciences ont
+ maintenant une année de préparation aux études médicales.
+
+ Eh bien, au commencement de l'année, nous sommes obligés de
+ donner des répétitions de mathématiques à nos nouveaux
+ élèves. Bien entendu ce n'est pas pour leur apprendre
+ l'algèbre ou la géométrie; non, c'est simplement pour leur
+ rappeler les éléments de l'arithmétique la plus simple, la
+ règle de trois, par exemple, ou la division, qu'ils ont
+ oubliée[38].
+
+[Note 38: _Enquête_, t. I, p. 305. Darboux, doyen de la Faculté
+des sciences.]
+
+ Les meilleurs élèves, parmi les bacheliers, passent à la
+ Faculté des lettres pour préparer leur licence; or en ce
+ moment on s'aperçoit qu'ils ne savent pas faire un thème.
+ On a été obligé d'installer à la Faculté des lettres de
+ Paris un professeur spécial, qui fait aux étudiants une
+ classe de lycée avec des thèmes comme en quatrième.
+
+ On a constaté que nombre de nos futurs médecins, bacheliers
+ ès sciences, ne savent faire ni une division, ni une règle
+ de trois. On a donc été obligé de charger un des jeunes
+ maîtres du P. C. N. de Paris d'enseigner aux élèves en
+ question de l'arithmétique élémentaire.
+
+ Pour compléter le tableau, j'ajouterai que, s'ils savent
+ peu d'arithmétique élémentaire, ils ignorent encore
+ davantage l'algèbre. Ils ne sont donc guère en état de
+ suivre un cours de physique élémentaire[39].
+
+[Note 39: _Enquête_, t. II, p. 33. Lippmann, professeur de
+physique à la Sorbonne.]
+
+Cet oubli total, que l'expérience a fini enfin par prouver à
+tous les professeurs, avait été parfaitement montré par Taine,
+dans le dernier ouvrage qu'écrivit cet illustre philosophe.
+Voici comment il s'exprimait:
+
+ Au moins neuf sur dix ont perdu leur temps et leur peine;
+ ils ont perdu des années efficaces, importantes ou même
+ décisives: comptez d'abord la moitié ou les deux tiers de
+ ceux qui se présentent à l'examen, je veux dire les
+ _refusés_; ensuite, parmi les admis, gradués, brevetés et
+ diplômés, encore la moitié ou les deux tiers, je veux dire
+ les _surmenés_. On leur a demandé trop en exigeant que tel
+ jour, sur une chaise ou sur un tableau, ils fussent, deux
+ heures durant et pour un groupe de sciences, des
+ répertoires vivants de toute la connaissance humaine. En
+ effet, ils ont été cela ou à peu près, ce jour-là, pendant
+ deux heures; mais un mois plus tard, ils ne le sont plus;
+ ils ne pourraient pas subir de nouveau l'examen; leurs
+ acquisitions trop nombreuses et trop lourdes glissent
+ incessamment hors de leur esprit, et ils n'en font pas de
+ nouvelles. Leur vigueur morale a fléchi: la sève féconde
+ est tarie; l'homme fait apparaît, et souvent c'est l'homme
+ fini.
+
+Voilà ce que l'Université fait de la jeunesse qui lui est
+confiée, de cet espoir de la France, dont elle ne réussit qu'à
+pervertir ou atrophier les âmes. Que vont devenir les jeunes
+gens ainsi formés? Que seront-ils un jour?
+
+Ce qu'ils seront, nous le savons déjà, des résignés ou des
+déclassés. Résignés, ceux qui pourront entrer dans les emplois
+publics, et devenir fonctionnaires, professeurs, magistrats,
+etc. Les pions qui les dirigeaient au collège seront remplacés
+par d'autres pions ne différant des premiers que par leurs
+titres. Sous leur direction ils feront avec inertie et
+indifférence de nouveaux devoirs. Ils s'achemineront lentement
+vers l'âge mûr, la vieillesse, puis disparaîtront de ce monde,
+après trente ou quarante ans de vie végétative, avec la
+certitude d'avoir été des êtres nuls, aussi inutiles à
+eux-mêmes qu'à leur pays.
+
+Et les autres?
+
+Les autres pourraient se diriger vers l'agriculture,
+l'industrie, le commerce, mais ils ne s'y résignent qu'après
+avoir tout tenté. Ils y entrent à contre-coeur et, par
+conséquent, n'y réussissent guère. Ces professions, qui font la
+richesse et la grandeur d'un pays, l'Université leur en a
+enseigné le mépris. Ce n'est certes pas un membre de
+l'Université qui eût écrit cette réflexion profonde d'un
+éminent homme d'État anglais: «L'homme capable de bien diriger
+une ferme serait capable de gouverner l'empire des Indes».
+
+Sur les résultats finals de notre enseignement universitaire,
+l'accord a été, je le répète, à peu près complet. Voici comment
+le Président de la Commission d'enquête, M. Ribot, a résumé les
+dépositions dans son rapport officiel:
+
+ Notre système d'éducation est, dans une certaine mesure,
+ responsable des maux de la Société française. La
+ Révolution, qui a renouvelé tant de choses, n'a pas eu le
+ temps de donner à la France un système d'éducation
+ secondaire. Avec l'Empire, nous avons repris et nous
+ gardons encore les cadres, déjà vieillis à la fin du XVIIIe
+ siècle, d'un enseignement qui ne répondait plus au
+ caractère et aux besoins du pays; c'est pourquoi la
+ question de l'enseignement secondaire est encore à cette
+ heure un des problèmes les plus complexes, et, par certains
+ côtés, les plus brûlants que nous ayons à résoudre[40].
+
+[Note 40: _Enquête_. Ribot, Rapport général, t. VI, p. 3.]
+
+ Un système qui classe les hommes à vingt ans, d'après les
+ diplômes qu'ils ont obtenus, prive l'État du droit de
+ choisir ceux qui se sont faits eux-mêmes, et que les
+ professions libres ont mis hors de pair. Appliqué seulement
+ à certaines carrières, comme celle d'ingénieur, ce système
+ n'est pas sans inconvénient. Étendu à la plupart des
+ emplois publics, il devient un danger parce qu'il pousse
+ toute la jeunesse à la poursuite de diplômes inutiles,
+ qu'il fausse les idées sur le rôle de l'éducation, qu'il
+ affaiblit le ressort moral de la nation, en faisant plus ou
+ moins des déclassés de ceux qui échouent aux examens et qui
+ n'ont pas la force d'entreprendre après coup une seconde
+ éducation, et en donnant à ceux qui réussissent l'illusion
+ qu'ils n'ont plus qu'à se mettre sur les rangs pour obtenir
+ un emploi public.
+
+ ... M. Berthelot est du même avis. Il critique les
+ programmes et les procédés de classement adoptés pour
+ l'entrée aux grandes écoles.
+
+ «C'est là, dit-il, le minotaure qui dévore chaque année une
+ multitude de jeunes gens incapables de résister à la
+ préparation à des épreuves si mal combinées pour constater
+ la véritable intelligence et la valeur personnelle, mais si
+ propres à faire triompher la mnémotechnie et la préparation
+ mécanique. Les plus forts passent malgré tout; mais combien
+ y périssent ou sont faussés pour toute leur vie. Aucun
+ peuple n'a adopté de régime analogue, et tous s'accordent à
+ regarder le nôtre comme une cause d'affaiblissement
+ physique et intellectuel pour notre jeunesse[41].»
+
+[Note 41: _Enquête_. Ribot, t. VI, pp. 45 et 50.]
+
+C'est donc très justement que, dans son rapport devant la
+Commission, un magistrat distingué, M. Houyvet, s'est exprimé
+ainsi:
+
+ Cet enseignement, _tel qu'il est donné_, fait des
+ déclassés, des propres à rien, il n'est pas à la hauteur
+ des besoins de l'époque; il nous faut des industriels, des
+ agriculteurs, des colonisateurs, des gens qui sachent autre
+ chose qu'ânonner quelques mots de latin et de grec[42].
+
+[Note 42: _Enquête_, t. II, p. 302. Houyvet, premier président
+honoraire.]
+
+Notre enseignement classique fait surtout des déclassés et
+c'est là qu'est son danger. Je l'ai déjà expliqué longuement
+dans un chapitre de ma _Psychologie du Socialisme_ consacré aux
+inadaptés. J'y ai montré combien devient dangereuse et
+menaçante la légion des bacheliers et licenciés sans emploi et
+quelles recrues redoutables elle apporte à l'armée de
+l'anarchie, des révolutions et du désordre. Ils sont prêts à
+toutes les destructions mais ne sont prêts qu'à cela.
+
+Cette vérité, les universitaires eux-mêmes commencent à
+l'entrevoir.
+
+ Ce bourrage encyclopédique qui laisse sommeiller les
+ facultés actives et principalement l'esprit d'observation
+ et la sagacité d'interprétation des faits constitue, dans
+ un état démocratique, un danger terrible. Le jeune homme,
+ jeté dans la mêlée sociale avec toute la fougue de son âge,
+ avec son besoin d'affirmation et sans avoir été formé à la
+ méditation tranquille et prolongée ni au doute
+ philosophique, ira grossir la clientèle des journaux
+ violents, rédigés par quelque impulsif spirituel et
+ inintelligent ou par quelque illuminé haineux et sectaire
+ et par la tourbe des «ratés», pour qui la violence n'est
+ qu'un moyen de gagner malhonnêtement le pain quotidien, et
+ aussi de satisfaire un fond trouble de jalousie. Les
+ éducateurs sont directement responsables du naufrage de
+ beaucoup d'intelligences et de caractères[43].
+
+[Note 43: _Revue Universitaire_, 15 avril 1899, J. Payot,
+inspecteur.]
+
+Cette redoutable question n'a pas été négligée entièrement
+devant la Commission, mais elle n'a été qu'effleurée. Il y a
+des choses que chacun pense mais que peu de personnes osent
+dire tout haut. M. Ducrocq, professeur à la Faculté de droit de
+Paris, y a rappelé une discussion de la Société d'économie
+politique de Paris du 5 mai 1894 dans laquelle Léon Say avait
+posé la question suivante: «Les faits qui se sont produits
+depuis quarante ans justifient-ils les conclusions du pamphlet
+de Bastiat: Baccalauréat et socialisme».
+
+L'opinion de Léon Say et de la plupart des membres présents fut
+que nos études classiques étaient responsables des progrès
+actuels du socialisme.
+
+Le type de déclassés qu'elles fabriquent, type destiné à se
+multiplier bientôt, est assez bien représenté par l'anarchiste
+bachelier Émile Henry, qui avait poussé ses études jusqu'au
+concours de l'École Polytechnique et finit sur l'échafaud, se
+croyant, comme tous les diplômés sans emplois, victime des
+iniquités sociales.
+
+Le demi-savoir, qui porte à mépriser le travail utile, ne fait
+qu'aiguiser les appétits sans donner les moyens de les
+satisfaire. Tous ces malheureux bacheliers et licenciés qui ont
+vu défiler tant de choses sans en comprendre aucune, sont
+absolument incapables d'apercevoir la complexité des phénomènes
+sociaux et ne peuvent en saisir que les injustices apparentes.
+
+Leur armée grandit chaque jour. Avec le mépris progressif du
+travail manuel, elle ne peut que s'accroître encore. En 1850,
+20.000 familles seulement réclamaient pour leurs fils
+l'enseignement secondaire. Leur nombre a décuplé
+maintenant[44].
+
+[Note 44: _Enquête_, t. VI, 5e partie, p. 3.]
+
+Parmi les causes diverses de décadence qui agissent sur les
+peuples latins, l'avenir dira sans doute que nulle ne fut plus
+active que l'enseignement universitaire.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+Les Lycées.
+
+
+§ 1.--LA VIE AU LYCÉE, LE TRAVAIL ET LA DISCIPLINE.
+
+Il y a bien longtemps que la question de l'internat,
+c'est-à-dire des lycées, est agitée, et elle l'est bien
+vainement puisque ces discussions laissent toujours de côté
+l'opinion des intéressés, celle des parents. Or cette opinion
+est la seule qui puisse compter.
+
+Le lycée représente en France l'expression de certains besoins,
+désirs et sentiments des familles. Si elles ne gardent pas les
+enfants chez elles ou ne les placent pas chez des professeurs
+comme cela se pratique dans d'autres pays, c'est évidemment
+qu'elles ne le peuvent ou ne le veulent. Leur volonté devrait
+donc avant tout être modifiée pour pouvoir changer l'état de
+l'enseignement et ce n'est pas avec des règlements ou des
+projets en l'air qu'on y arrivera.
+
+Évidemment les lycées sont de tristes casernes où se déforment
+le corps, l'esprit et le caractère de la jeunesse. Tout ce
+qu'on peut dire en leur faveur c'est qu'ils constituent des
+nécessités. Il faut savoir s'accommoder à ces nécessités,
+jusqu'à ce que l'opinion ait été transformée.
+
+L'enquête dont nous allons reproduire quelques passages y
+contribuera peut-être. Elle nous montrera surtout combien est
+difficile chez les peuples latins le problème de la réforme de
+l'éducation.
+
+Le lycée est une caserne fort mal tenue, si l'on veut, mais
+enfin une caserne. Cette définition a été plusieurs fois donnée
+devant la Commission.
+
+ Dans les grands lycées, vous avez 400, 500, 600 et jusqu'à
+ 800 internes; par conséquent le lycée ne peut être qu'une
+ caserne, chaque élève est un numéro, et il est impossible,
+ quels que soient l'attention et le scrupule du proviseur et
+ du censeur, qu'ils connaissent les élèves même par leur
+ nom[45].
+
+[Note 45: _Enquête_, t. I, p. 267. Séailles, professeur à la
+Sorbonne.]
+
+ Quand un lycée a 1.200 internes, sans préjudice de
+ plusieurs centaines d'externes, il est encombré. Pour y
+ maintenir l'ordre matériel, on ne peut qu'y adopter des
+ règlements étroits et rigoureux, semblables à ceux d'une
+ caserne. En tout cas, il est impossible de faire autre
+ chose que suivre la tradition aveuglément, en se conformant
+ de point en point aux précédents[46].
+
+[Note 46: _Enquête_, t. I, p. 15. Berthelot, secrétaire
+perpétuel de l'Académie des sciences.]
+
+Le lycée est sur tous les points du territoire géré par des
+règlements méticuleux et uniformes, partout identiques.
+
+ Les élèves de nos lycées et collèges, en ce qui concerne le
+ travail sédentaire, sont divisés, d'après leur âge, en deux
+ catégories:
+
+ _a_) Les enfants de sept à treize ans, qui sont astreints à
+ un travail de dix heures par jour;
+
+ _b_) Les enfants de treize ans et au-dessus, qui sont
+ astreints à un travail de douze heures et même treize
+ heures par jour quand ils assistent à la veillée
+ facultative.
+
+ La Commission considère ce règlement comme tout à fait
+ contraire aux exigences d'une bonne hygiène. On ne saurait
+ imposer, sans de graves inconvénients, à des hommes faits,
+ dix et douze heures par jour de silence et d'immobilité,
+ d'application intellectuelle, dans un local fermé et
+ insuffisamment aéré. Et ces exigences ne sont pas seulement
+ nuisibles, elles sont inutiles. En effet, une telle
+ continuité d'efforts intellectuels étant presque
+ impossible, et la somme d'attention soutenue dont l'enfant
+ le mieux doué est capable étant fort au-dessous de la
+ limite réglementaire, on produit la lassitude et l'ennui,
+ sans obtenir plus de travail utile. Par ces excès, on
+ compromet en quelque sorte la discipline en la rendant
+ oppressive, et on justifie la dissipation en la rendant
+ presque nécessaire[47].
+
+[Note 47: _Enquête_, t. I, p. 415. Maneuvrier, ancien élève de
+l'École Normale.]
+
+ Dans tous les lycées de France, on se lève à la même heure,
+ on se couche à la même heure; mêmes heures pour les repas,
+ les classes, les récréations. De même, le régime des
+ études, programmes, exercices scolaires, est réglé jusque
+ dans les plus petits détails[48].
+
+[Note 48: _Enquête_, t. I, p. 38. Lavisse, professeur à la
+Sorbonne.]
+
+Le nombre d'heures de travail au lycée est excessif et très
+supérieur à celui qu'on impose aux forçats. L'hygiène y est
+déplorable. Le régime alimentaire généralement détestable.
+
+ Je puis vous parler du régime de l'internat, au point de
+ vue matériel, intellectuel et moral.
+
+ Au point de vue matériel, c'est un régime absurde à
+ première vue. Si nous faisons le compte des moments que
+ l'élève passe debout en plein air, nous arrivons à deux
+ heures et demie au total.
+
+ Il semble que, pour des êtres qui se développent, il y a là
+ une situation dangereuse, anormale; être deux heures et
+ demie à l'air libre, sur vingt-quatre, c'est trop peu.
+
+ Nos promenades du jeudi et du dimanche sont sans intérêt et
+ sans utilité. L'élève s'y traîne dans les rues et sur les
+ routes. Il en revient fatigué, sans profit pour son
+ développement physique.
+
+ ... J'en viens à la nourriture. Elle est, en général,
+ franchement mauvaise, parce que mal préparée[49].
+
+[Note 49: _Enquête_, t. II, p. 417. Pequignat, répétiteur au
+lycée Henri IV.]
+
+Ce régime abrutissant plonge les élèves sinon dans la tristesse
+au moins dans une sorte de résignation hébétée que trahit leurs
+faces mornes.
+
+ La plupart de nos élèves ne sont pas gais; nous leur
+ infligeons tant d'heures de travail que nécessairement leur
+ santé laisse quelque peu à désirer, et lorsque arrivent les
+ vacances, ils ont un véritable besoin de repos[50].
+
+[Note 50: _Enquête_, t. II, p. 640. Payot, inspecteur
+d'Académie.]
+
+Aucun exercice physique ne vient rompre la monotonie de ce
+fastidieux labeur. On a beaucoup parlé des exercices physiques,
+on a fondé de belles ligues, prononcé d'éloquents discours,
+mais, devant l'opposition sourde de l'Université, qui méprise
+ces exercices rappelant pour elle le travail manuel, objet de
+tous ses dédains, ils ont progressivement disparu.
+
+ Les exercices physiques n'existent même pas. Chaque élève y
+ consacre quarante minutes environ par semaine[51].
+
+[Note 51: _Enquête_, t. II, p. 396. Potot, surveillant général
+à Sainte-Barbe.]
+
+Mais ce qui dépasse l'imagination, c'est la discipline ou au
+moins la surveillance étroite et méticuleuse à laquelle sont
+soumis les élèves. Leurs surveillants ne doivent pas les
+quitter d'une minute. Dans les lycées construits à la campagne
+et qui possèdent de vastes parcs, ils n'ont même pas le droit
+d'y jouer.
+
+Les choses touchant ici à l'invraisemblable, il faut bien vite
+nous abriter derrière des citations. Le lecteur sera
+suffisamment éclairé par le dialogue suivant qui s'est engagé
+entre M. Ribot, Président de la Commission, et deux proviseurs,
+sur cette interdiction faite aux élèves de circuler avec
+liberté aux heures de récréation.
+
+ M. Marc Sauzet. Vous avez été au lycée de Vanves, qui est à
+ la campagne. Avez-vous remarqué quelque différence, au
+ point de vue du régime des élèves, avec les autres lycées?
+
+ M. Béjambes. Le régime est absolument le même. Le lever et
+ le coucher sont à la même heure. La seule différence, c'est
+ que l'été le matin les élèves passaient une demi-heure dans
+ le parc, en promenade, sous la surveillance des
+ répétiteurs, au lieu d'aller en étude directement.
+
+ M. le Président. Ils n'allaient pas en rang, j'espère?
+
+ M. Béjambes. En rang, dans les allées du parc. Jamais je
+ n'ai vu les élèves aller jouer dans le parc. Il y avait des
+ cours qui donnaient sur le parc, mais il était bien
+ interdit aux élèves de dépasser la limite de la cour[52].
+
+[Note 52: _Enquête_, t. II, p. 416. MM. Marc Sauzet, Béjambes
+et Ribot.]
+
+ M. le Président (s'adressant à M. Plançon, proviseur du
+ lycée Michelet). Vous n'avez pas osé prendre la
+ responsabilité de leur laisser une certaine indépendance?
+
+ M. Plançon. Non, d'abord pour des raisons de moralité, puis
+ parce que nous avons la garde du parc; il faut y éviter
+ quelquefois des petites déprédations, et nous ne pouvons
+ naturellement pas ne pas veiller à ce que le parc soit
+ toujours en bon état; nous y avons intérêt, parce que
+ d'abord c'est une propriété de l'État que nous avons le
+ droit de maintenir intacte et propre, et ensuite pour les
+ familles. Nous ne pouvons pas les laisser errer seuls dans
+ le parc.
+
+ M. le Président. On n'a jamais essayé de leur laisser un
+ peu plus de liberté dans le parc?
+
+ M. Plançon. Je ne crois pas que mes prédécesseurs l'aient
+ essayé[53].
+
+[Note 53: _Enquête_, t. I, pp. 582 et 583.]
+
+Quelque peu interloqué et supposant peut-être qu'il se trouvait
+en présence de cas exceptionnels, le Président s'est tourné
+vers M. Staub, proviseur du lycée Lakanal, et alors s'est
+engagé le dialogue suivant, digne, comme le précédent, d'être
+livré à la méditation des écrivains de l'avenir qui rédigeront
+l'invraisemblable histoire de l'éducation du peuple français à
+la fin du =XIX=e siècle.
+
+ M. le Président. Quelle est l'étendue du parc?
+
+ M. Staub. 10 hectares.
+
+ M. le Président. Et vous croyez qu'il y aurait des
+ inconvénients graves à laisser les élèves jouer dans le
+ parc?
+
+ M. Staub. Très graves.
+
+ M. le Président. Et ces inconvénients sont de nature assez
+ délicate pour que vous ne puissiez pas nous les dire?
+
+ M. Staub. Nullement. Ce sont nos moeurs qui s'y opposent.
+ Le moindre accident nous amène les responsabilités les plus
+ graves.
+
+ M. le Président. Ne peut-il pas arriver des accidents dans
+ les cours aussi bien que dans le parc?
+
+ M. Staub. Les élèves y sont surveillés.
+
+ M. le Président. Et vous craignez les responsabilités
+ pénales?
+
+ M. Staub. Ce n'est pas une crainte vaine.
+
+ M. Plançon. Nous avons l'exemple de nos collègues de
+ Louis-le-Grand et de Charlemagne, celui-ci a été bel et
+ bien condamné à 5.000 francs d'amende, parce qu'un élève,
+ en jouant, avait passé la main dans une vitre et s'était
+ blessé.
+
+ M. le Président. C'est donc la magistrature qui doit être
+ accusée du peu de liberté des élèves au lycée Lakanal?
+
+ M. Staub. Tous les arrêts rendus en ce sens ont recherché
+ s'il y avait eu ou non manque de surveillance.
+
+ M. le Président. Si la jurisprudence était modifiée,
+ auriez-vous une raison d'exercer la même surveillance sur
+ les élèves?
+
+ M. Staub. Oui, monsieur le Président.
+
+ M. le Président. Il est un peu pénible de ne pas même
+ procurer aux enfants cet agrément qui est un des meilleurs
+ à leur offrir.
+
+ Vous ne voyez pas le moyen d'utiliser ces grands espaces
+ pour l'éducation des enfants. Vous n'en sentez pas le
+ besoin?
+
+ M. Staub. Je ne dis pas que ce serait une mauvaise chose,
+ mais ce serait une organisation spéciale; j'ai trouvé une
+ organisation toute faite en arrivant.
+
+Bien entendu, avec un régime pareil et conforme, d'ailleurs, à
+la volonté des parents, ce lycée champêtre ne saurait attirer
+plus d'élèves que les lycées urbains. La suite du dialogue
+entre le Président et le proviseur indique bien que le digne
+fonctionnaire n'a jamais compris pourquoi.
+
+ M. le Président. Le lycée Lakanal se développe lentement.
+
+ M. Staub. Nous avons eu un moment de prospérité au début,
+ puis le lycée a baissé, mais il a remonté.
+
+ M. le Président. Combien pourrait-il loger d'élèves?
+
+ M. Staub. 630 internes.
+
+ M. le Président. Et combien en a-t-il?
+
+ M. Staub. 210 environ.
+
+ M. le Président. De sorte que chacun doit revenir assez
+ cher?
+
+ M. Staub. En effet. Il est difficile de comprendre que les
+ internes ne soient pas plus nombreux. C'est le plus beau
+ lycée de France. Le lycée de Bordeaux est un beau lycée,
+ mais il n'est pas comparable à Lakanal[54].
+
+[Note 54: _Enquête_, t. I, p. 585.]
+
+Eh! oui, sans doute, c'est le plus beau lycée de France et
+j'imagine qu'il refuserait beaucoup d'élèves s'il était
+administré par un proviseur anglais avec des règlements
+anglais. Cependant encore faudrait-il supposer des parents
+assez audacieux pour y placer leurs enfants dans ces conditions
+de liberté relative.
+
+Quel que soit le degré de routine et d'aveuglement atteint par
+la plupart des universitaires, il ne faudrait pas supposer que
+quelques-uns n'aient pas entrevu tout ce qu'a d'absurde le
+régime de surveillance tatillonne auquel sont soumis nos
+lycéens, mais leurs efforts pour y remédier ont toujours été
+rudement réprimés.
+
+ Je sais qu'un grand nombre d'administrateurs ne
+ demanderaient pas mieux que d'entrer dans une voie plus
+ libérale; mais ils ne se sentent pas la liberté nécessaire.
+
+ J'ai fait, une fois, dans ma classe, la tentative que
+ voici: j'ai dit à mes élèves: «Je vais voir si je puis
+ avoir confiance en vous, je vais sortir pendant deux
+ minutes; je suis sûr que vous vous conduirez bien».
+
+ Je fis comme j'avais dit, mais pendant ce temps, le
+ surveillant général vint à passer,--c'était en
+ province,--«C'est épouvantable ce que vous venez de faire
+ là, me dit-il, songez donc, si, pendant votre absence, un
+ enfant avait crevé l'oeil de son voisin...»
+
+ Je lui répondis que, même présent, il m'était difficile, à
+ moi comme à tout autre, d'empêcher un élève de mettre une
+ plume dans l'oeil de son camarade.
+
+ Avec cet esprit-là, on n'arrive à rien[55].
+
+[Note 55: _Enquête_, t. II, p. 379. Weil, professeur au lycée
+Voltaire.]
+
+Hélas! si, on arrive à quelque chose! On forme pour l'avenir
+ces tristes générations d'êtres impuissants, oscillant sans
+cesse entre la révolution et la servitude.
+
+Quant aux conséquences immédiates d'un tel régime, M. Lavisse
+les a nettement indiquées.
+
+ Nous nous exposons à cette conséquence si périlleuse: des
+ jeunes gens surveillés à outrance, dont tous les mouvements
+ ont été épiés, sont, du jour au lendemain, leurs études
+ terminées, jetés dans les rues des villes et exposés à tous
+ les abus d'une liberté dont ils n'ont pas fait
+ l'expérience[56].
+
+[Note 56: _Enquête_, t. I, p. 38. Lavisse, professeur à la
+Sorbonne.]
+
+
+§ 2.--LA DIRECTION DES LYCÉES. LES PROVISEURS.
+
+La valeur d'un établissement industriel et commercial dépend
+étroitement de la personnalité qui le dirige. C'est là une
+banalité ne nécessitant, je pense, aucune démonstration. Nous
+devons donc admettre que la valeur d'un lycée dépendra de
+l'homme qui est à sa tête.
+
+Il en est réellement ainsi dans l'enseignement congréganiste.
+Il ne saurait en être de même dans les établissements de l'État
+et voici pourquoi:
+
+Chaque lycée est théoriquement administré par un proviseur. En
+pratique, ce directeur n'est guère qu'un modeste comptable
+guidé dans ses moindres actes par les ordres que lui envoient
+les commis des bureaux du ministre. Sans autorité, sans
+pouvoir, suspecté par ses supérieurs, dédaigné par les
+professeurs, peu redouté par les élèves, son rôle est celui
+d'un humble bureaucrate et non celui d'un directeur.
+
+ C'est un fonctionnaire, et, dans les grands établissements,
+ un fonctionnaire débordé de besogne administrative. La
+ centralisation, qui rend le ministre légalement,
+ parlementairement responsable de tout ce qui se passe dans
+ chaque maison, a cette conséquence d'obliger le proviseur à
+ passer le meilleur de son temps, non à diriger cette vie
+ intérieure, mais à en rendre compte. Ce sont incessamment
+ des rapports, des notices, des statistiques, une
+ correspondance sans fin avec inspecteur, recteur ou
+ ministre. Comment, dans les très grands lycées, le
+ proviseur pourrait-il, ainsi surchargé, suivre chacun des
+ élèves, en prendre la charge intellectuelle et morale?
+
+ Ajoutez qu'il n'a aucun pouvoir sur les programmes; il n'a
+ aucun droit de modifier, d'assouplir les cadres des
+ enseignements pour répondre aux besoins, aux voeux, de la
+ ville, de la région. Il est enfermé dans son budget comme
+ un simple comptable, et l'établissement de ce budget,
+ qu'arrête seule l'autorité centrale, n'est pour lui, comme
+ l'a fort bien dit M. Poincaré, qu'une opération
+ administrative[57].
+
+[Note 57: _Enquête_, t. II, p. 686. Léon Bourgeois, ancien
+ministre de l'Instruction publique.]
+
+ L'esprit bureaucratique, en France, envahit tout. La
+ besogne matérielle, la correspondance, la tenue des
+ registres de toute sorte, la paperasserie, tiennent de plus
+ en plus de place dans les fonctions des chefs d'une
+ maison[58].
+
+[Note 58: _Enquête_, t. II, p. 130. Bernès, professeur de
+rhétorique au lycée Lakanal.]
+
+ Aujourd'hui tout a été concentré entre les mains de
+ l'Administration centrale, et notre initiative personnelle
+ n'existe pour ainsi dire plus. Même pour le renvoi d'un
+ élève, il faut recourir à un conseil.
+
+ Un recteur ne pourrait même pas affecter un maître au grand
+ ou au petit lycée d'une ville. Le ministre règle les
+ moindres détails de l'administration[59].
+
+[Note 59: _Enquête_, t. I, p. 559, Dalimier, proviseur du lycée
+Buffon.]
+
+ Peu à peu on nous a retiré toutes nos prérogatives et nous
+ sommes arrivés à être enserrés par les règlements d'une
+ façon telle que, si nous nous laissions faire, nous
+ n'aurions absolument qu'à suivre l'impulsion qui nous
+ viendrait d'en haut[60].
+
+[Note 60: _Enquête_, t. I, p. 466. Follioley, proviseur
+honoraire.]
+
+ Je crains que les proviseurs et principaux de collège
+ n'aient pas plus d'autorité sur les professeurs que sur
+ leurs maîtres répétiteurs. Par la fatalité même du système,
+ qui est administratif et paperassier, on en est arrivé à
+ les considérer comme des administrateurs et des
+ bureaucrates, et non pas comme des éducateurs. Et cela
+ n'est pas étonnant! Ils n'ont ni initiative ni
+ responsabilité, pas plus pour l'instruction que pour
+ l'éducation[61]!
+
+[Note 61: _Enquête_, t. II, p. 295. Clairin, président de la
+Commission de l'Enseignement.]
+
+ Nous avons vu, a dit M. Ribot devant la Chambre des
+ députés, et cela sautait aux yeux, que dans nos lycées
+ s'était introduit un système de centralisation poussé si
+ loin, avec une minutie bureaucratique si perfectionnée, que
+ nos proviseurs, les chefs de nos établissements, ceux qui
+ ont la charge de développer l'initiative chez les élèves, à
+ qui on dit toujours: «Faites des hommes et exaltez le
+ sentiment de la responsabilité,» quand ils se regardent
+ eux-mêmes, sont les serviteurs liés par les chaînes les
+ plus étroites, par les ordres venus soit de la rue de
+ Grenelle, soit du cabinet d'un recteur.
+
+ La situation est véritablement pénible et je n'y veux pas
+ insister. Un proviseur ne peut pas disposer d'une somme de
+ 5 francs pour gratifier un serviteur fidèle; il ne peut
+ ordonner une promenade, introduire une innovation
+ quelconque--je ne parle pas des études, mais de
+ l'administration intérieure du lycée et de la
+ discipline--sans se heurter à des règlements; un proviseur
+ passe son temps à accuser réception des circulaires qui
+ viennent par centaines s'empiler sur son bureau; bien plus,
+ un proviseur d'un de nos lycées, que nous avons mis à la
+ campagne sans doute pour faire des expériences et pour
+ donner aux élèves la liberté dans les champs reconquis, ce
+ proviseur se croit obligé de suivre fidèlement la consigne
+ donnée aux proviseurs des lycées urbains, de mettre en rang
+ ses élèves le dimanche ou le jeudi pour aller sur les
+ routes poudreuses de nos villages de banlieue au lieu de
+ leur ouvrir le parc de dix ou de quinze hectares que l'État
+ a acquis à grands frais. Quand nous lui demandons: pourquoi
+ faites-vous ainsi? Parce que, dit-il, mes prédécesseurs ont
+ fait ainsi et que je ne veux pas m'exposer à des reproches
+ en faisant autrement[62].
+
+[Note 62: Séance de la Chambre des Députés du 13 février 1902,
+p. 657 de l'_Officiel_.]
+
+ Un proviseur, en général, ne sait pas toujours exactement
+ ce qui se passe dans son établissement. Il n'ose pas
+ intervenir dans les classes. Il éprouve à l'égard du
+ professeur un certain sentiment de défiance et il ne prend
+ pas la liberté de lui donner des conseils. De son côté, le
+ professeur le tient quelquefois en faible estime.
+
+ J'estime,--avec M. le Président--que le véritable défaut de
+ nos lycées, c'est le manque de solidarité, d'unité,
+ d'harmonie. Chacun va de son côté, et il est fort heureux
+ que, malgré ce défaut, les lycées ne marchent pas plus
+ mal[63].
+
+[Note 63: _Enquête_, t. II, p. 223. Gautier, professeur au
+lycée Henri IV.]
+
+En fait, proviseurs et professeurs se détestent cordialement et
+ne sont pas moins détestés par leurs élèves. Il n'est pas
+admissible que, dans de semblables conditions, un établissement
+puisse prospérer.
+
+On ne saurait s'en prendre aux proviseurs du fonctionnement si
+défectueux des établissements qu'ils dirigent. Enserrés comme
+ils le sont, ils ne peuvent mieux faire. Dès qu'on leur donne
+l'indépendance et la responsabilité, ils se transforment. M.
+Dupuy l'a très bien marqué dans le passage suivant de son
+rapport:
+
+ Les collèges qui sont au compte du principal sont plus
+ florissants que les autres; là où le principal est plus
+ directement intéressé au succès du collège, le succès se
+ manifeste assez vite. Je prendrai pour exemple certains
+ collèges de l'Académie de Lille: ils étaient languissants,
+ on les a mis au compte du principal, et aujourd'hui, ils
+ sont florissants, et ce changement s'est produit assez
+ vite. Je crois que cela tient précisément, non seulement à
+ ce que le principal a un intérêt plus direct, mais à ce
+ qu'il est plus libre de ses actions, à ce qu'il peut
+ modifier un peu le régime à son gré, à ce qu'il peut faire
+ aux familles certaines concessions qu'un principal
+ ordinaire ne peut pas faire[64].
+
+[Note 64: _Enquête_, t. I, p. 241. E. Dupuy, inspecteur général
+de l'Université.]
+
+Un malheureux proviseur est aujourd'hui enfermé dans un lacis
+de règlements, une surveillance méticuleuse et soupçonneuse qui
+le paralysent entièrement et en font le plus tyrannisé et le
+moins indépendant des fonctionnaires. Voici comment le
+Président de la Commission, M. Ribot, a résumé les voeux
+formulés à ce sujet.
+
+ Moins d'uniformité, moins de bureaucratie, un peu de
+ liberté: c'est le voeu général qui se dégage de l'enquête.
+ Les lycées étouffent sous la centralisation. On n'a fait,
+ depuis dix ans, que la rendre plus pesante. On s'est
+ appliqué à enlever aux proviseurs ce qui restait de leur
+ initiative. Il n'est pas une académie, pas un lycée d'où ne
+ s'élève une plainte, partout la même et partout aussi
+ vive[65].
+
+[Note 65: _Enquête_. Ribot, t. VI, p. 4.]
+
+
+§ 3.--CE QUE COUTENT LES LYCÉES A L'ÉTAT.
+
+Il est utile de savoir ce que coûte un pareil enseignement.
+Cela est d'autant plus intéressant que nous aurons comme point
+de comparaison l'enseignement congréganiste. C'est une règle
+générale bien connue et sur laquelle nous avons insisté dans un
+autre ouvrage, que tout ce qui est géré par l'État, qu'il
+s'agisse de chemins de fer, de navires ou de n'importe quoi,
+coûte de 25 à 50% plus cher que ce qui est géré par
+l'initiative privée.
+
+Les lycées, bien entendu, n'échappent pas à cette loi. Alors
+que les maisons congréganistes, qui ne reçoivent aucune
+subvention, réalisent des bénéfices, l'État trouve le moyen de
+perdre des sommes énormes avec les lycées.
+
+ En restant sur le terrain économique mais en me plaçant à
+ un point de vue plus général, j'ai eu la curiosité de
+ relever un point intéressant de la statistique d'après le
+ budget de l'Instruction publique de 1895; je suis arrivé à
+ cette conclusion que l'État donne pour les collèges une
+ subvention de 75 francs par tête de collégien, pour les
+ lycées une somme de 300 francs par tête de collégien, pour
+ les facultés une subvention de 495 francs par tête
+ d'étudiant.
+
+ On voit que, pour les enfants des classes dirigeantes,
+ l'État fournit une subvention beaucoup plus considérable
+ que celle qui est afférente à l'enseignement primaire[66].
+
+[Note 66: _Enquête_, t. II, p. 427. Brocard, répétiteur général
+à Condorcet.]
+
+ En 1869, il y avait 22 lycées qui ne demandaient aucune
+ subvention à l'État; en 1870, 19; en 1871, 12; en 1872, 11;
+ en 1873, 10; en 1874, 1875, 1876, 3 ou 4. Aujourd'hui, tous
+ sans exception doivent être subventionnés[67].
+
+[Note 67: _Enquête_, t. II, p. 530. Moreau, inspecteur général
+des finances.]
+
+Et à quoi tiennent ces frais énormes? En voici les raisons
+principales: d'abord le luxe entièrement inutile des lycées.
+Les architectes actuels croient devoir bâtir somptueusement ces
+casernes. Tout est en façade--comme l'enseignement
+universitaire--mais ces façades se paient très cher. M.
+Sabatier[68] a fait remarquer que le lycée Lakanal, qui compte
+cent cinquante élèves, revient à une dizaine de millions. Le
+logement de chaque élève revient à 750 francs. Pour le même
+prix, on aurait pu donner à chacun d'eux une petite villa et un
+jardin suffisants à le loger lui et ses parents.
+
+[Note 68: _Enquête_, t. I, p. 201.]
+
+Ceci est une première raison, mais il en existe bien d'autres.
+Le règlement étant uniforme pour tous les lycées, les frais
+sont partout égaux. Alors même qu'il n'y a pas d'élèves, on
+nomme des professeurs.
+
+ Je pourrais citer tel collège qui coûte 20.000 francs à la
+ ville et qui compte un élève en rhétorique, un en deuxième,
+ deux en troisième et quatre en quatrième. En tout, 60
+ élèves dans les petites classes[69].
+
+[Note 69: _Enquête_, t. II, p. 625. Grandeau, représentant de
+la Société nationale d'Agriculture.]
+
+ Quand on voit, dans le budget d'un petit lycée, qu'une
+ classe de sixième, qui compte quatre élèves, a un
+ professeur agrégé au traitement de plus de 5.000 francs, on
+ peut se demander s'il ne serait pas possible de trouver là
+ une économie[70].
+
+[Note 70: _Enquête_, t. II, p. 533. Ribot, président de la
+Commission d'enquête.]
+
+Dans le même lycée, le professeur de cinquième, également
+agrégé, a cinq élèves. Les exemples analogues sont fréquents.
+Il serait difficile d'imaginer un plus complet gaspillage.
+
+La troisième raison du prix excessif de l'enseignement des
+lycées est que les proviseurs n'ont absolument aucun intérêt à
+faire des économies et ont même un intérêt sérieux à n'en pas
+faire. S'ils économisent, ils gênent la comptabilité des
+bureaux. Immédiatement, on réduit leur budget et on ne le
+rétablira plus, même en cas de nécessité, ce qui, pour
+l'avenir, leur servira de leçon.
+
+Le passage suivant de l'enquête est fort typique sur ce point.
+
+ Une petite réforme pourrait être intronisée immédiatement.
+ Elle consisterait à permettre aux proviseurs, sous contrôle
+ toujours, de disposer librement des économies qu'ils
+ réalisent sur le budget de leur établissement. Aujourd'hui,
+ lorsqu'un budget est fixé, le proviseur n'a aucun avantage
+ à faire des économies. S'il en a réalisé 1.500 francs par
+ une surveillance attentive sur le chauffage, l'éclairage,
+ etc., on lui dit: «Cette année vous pourrez faire les mêmes
+ économies que l'an passé,» et on diminue d'autant son
+ budget. Il faudrait laisser le proviseur appliquer à ce
+ qu'il croirait bon les économies qu'il parviendrait à
+ réaliser[71].
+
+[Note 71: _Enquête_, t. II, p. 537. J. Payot, inspecteur
+d'Académie.]
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+Les professeurs et les répétiteurs.
+
+
+§ 1.--LES PROFESSEURS.
+
+Nous venons de voir l'état et l'administration des maisons
+scolaires où la jeunesse française est élevée. Nous avons vu la
+qualité de l'enseignement qu'elle y reçoit. Il nous reste à
+examiner--toujours d'après les dépositions de l'enquête--la
+valeur pédagogique de ses professeurs.
+
+Les professeurs sont, par définition, des personnes qui
+enseignent et, par conséquent, doivent savoir enseigner. Or,
+l'éducation qu'ils ont reçue ne leur a jamais rien appris de
+cet art si difficile. Ils savent par coeur beaucoup de choses,
+mais très peu sont capables d'en enseigner aucune. C'est ce qui
+ressort nettement des déclarations faites devant la Commission
+par les universitaires les plus autorisés.
+
+L'incapacité éducatrice des professeurs tient surtout au mode
+de préparation à l'agrégation. M. Léon Bourgeois l'a
+parfaitement marqué dans les lignes suivantes:
+
+ L'agrégation devrait être, non un grade des études
+ supérieures, mais un certificat d'aptitude à l'enseignement
+ secondaire. Or elle devient de plus en plus un concours
+ entre candidats aussi savants et aussi spécialisés que
+ possible. «Spécialisés», c'est ce dernier mot qui contient
+ la condamnation du système[72].
+
+[Note 72: _Enquête_, t. II, p. 694. Léon Bourgeois, ancien
+ministre de l'Instruction publique.]
+
+La valeur pédagogique des professeurs est nettement indiquée
+dans les dépositions dont j'extrais les passages suivants:
+
+ Il y a énormément de professeurs qui ne savent plus
+ professer. Ils savent tout, sauf leur métier, la partie
+ pratique de leur métier. Ce n'est pas tout que de gaver les
+ jeunes gens d'un stock de questions sans leur faire
+ comprendre le pourquoi des choses. Il faut les faire
+ raisonner. Ce n'est pas la mémoire seulement qu'il faut
+ exercer, mais le jugement. Aujourd'hui, c'est par le
+ jugement que les élèves pèchent[73].
+
+[Note 73: _Enquête_, t. II, p. 505. Buquet, directeur de
+l'École Centrale.]
+
+Et c'est là peut-être un des plus dangereux résultats de notre
+éducation. Les produits de l'Université, élèves et professeurs,
+pèchent surtout par leur défaut de jugement et leur incapacité
+à raisonner correctement. Or le but fondamental de
+l'instruction devrait être précisément de développer le
+jugement et le raisonnement.
+
+La très grande insuffisance pédagogique de nos professeurs est
+certainement une des causes principales des pauvres résultats
+de notre éducation classique.
+
+ Je crois que la préparation pédagogique des professeurs
+ laisse à désirer. Il y a même chez la plupart d'entre eux
+ une sorte de préjugé contre la pédagogie, préjugé dont ils
+ sont les premiers victimes, puisque beaucoup des plus
+ brillants échouent dans leur classe, faute d'avoir réfléchi
+ sur les procédés à employer pour communiquer leur savoir à
+ autrui. Mais ce n'est pas seulement sur ce point que la
+ préparation des professeurs est insuffisante: elle l'est
+ aussi au point de vue historique et philosophique. Une des
+ raisons de la crise incontestable chez la jeunesse
+ actuelle, qui manque évidemment de direction, c'est que les
+ enfants ne reçoivent pas, dès le lycée, les grandes idées
+ directrices qui devraient les dominer. Cela tient à ce que
+ trop de professeurs n'ont pas eux-mêmes des idées très
+ nettes à ce sujet; ils n'ont pas reçu aussi l'enseignement
+ pédagogique et civique qui leur dirait quel est le rôle de
+ l'Université dans la France républicaine d'aujourd'hui[74].
+
+[Note 74: _Enquête_, t. II, p. 639. Payot, inspecteur
+d'Académie.]
+
+M. Lavisse, à qui l'on doit en grande partie les programmes
+d'après lesquels se formèrent nos plus récentes générations de
+professeurs, ne s'est pas montré beaucoup plus tendre pour les
+éducateurs stylés par les méthodes qu'il a contribué mieux que
+personne à fortifier.
+
+ Il sait qu'il sera professeur, mais il n'a pas le temps d'y
+ penser. Et quelques semaines après qu'il a conquis son
+ titre d'agrégé il tombe dans un lycée. Il ne connaît ni les
+ lois, ni les règlements auxquels il doit obéir; il est
+ exposé à se tromper sur ses droits, à méconnaître ses
+ obligations, à regimber à tort. C'est le moindre des
+ inconvénients. Il peut ne pas savoir enseigner du tout.
+ Dans l'enseignement de l'histoire, pour ne parler que de
+ celui que je connais le mieux, il faut savoir choisir entre
+ les faits et les idées, éliminer ceux qui ne sont pas
+ intelligibles, n'employer que des mots clairs ou qui
+ puissent être clairement définis. Autrement, l'enseignement
+ de l'histoire ne laisse dans les esprits que des notions
+ confuses enveloppées dans un verbalisme vague. Il perd
+ toute puissance éducative. Il faudrait que le futur
+ professeur fût averti de ces difficultés, habitué à les
+ vaincre[75].
+
+[Note 75: _Enquête_, t. I, p. 42. Lavisse, de l'Académie
+française.]
+
+Sans doute, pourraient répondre les professeurs. Mais qui
+aurait dû nous «avertir de ces difficultés» sinon ceux qui nous
+ont formés? On commence à voir maintenant les mauvais résultats
+des méthodes qu'on nous a appliquées, mais est-ce bien à nous
+qu'il faut s'en prendre?
+
+Les méthodes universitaires ne font du professeur qu'un subtil
+rhéteur et nullement un éducateur. Elles lui laissent une
+mentalité très déformée. Ne connaissant rien du monde ni des
+nécessités qui le mènent, il vivra toujours dans le chimérique
+et l'irréel.
+
+Les professeurs de l'Université constituent une caste dont les
+contours sont aussi arrêtés que celle des militaires et des
+magistrats. L'uniformité des programmes qu'ils ont dû subir
+leur donne des pensées identiques et des façons non moins
+identiques de les formuler. Très indifférents au fond des
+choses, ils n'attachent guère d'importance qu'à la façon de les
+exprimer. Ils redoutent fort les opinions nouvelles et ne s'y
+rallient que lorsqu'elles sont approuvées par des maîtres d'une
+autorité reconnue, acceptant alors sans difficulté les opinions
+les plus extrêmes. Leurs rares tentatives d'originalité
+n'aboutissent le plus souvent qu'à donner une forme paradoxale
+à des idées fort banales.
+
+Ce qu'ils savent le mieux, c'est compliquer les choses les plus
+simples, et c'est ce qui rend leur enseignement si mauvais. M.
+Léon Bourgeois a su le dire, bien qu'en termes un peu voilés,
+devant la Commission d'enquête.
+
+ Il y a certaines manières de «faire la classe» que j'admire
+ et que je redoute en même temps. Je parle de beaucoup de
+ professeurs distingués, brillants même, qui y mettent toute
+ leur ardeur et tout leur talent. C'est une occasion pour
+ eux de se distinguer personnellement, en suivant et en
+ faisant valoir leurs propres goûts, devant quelques élèves
+ d'élite auxquels ils se communiquent. Mais les autres, dont
+ nous avons cependant la charge? Certes, ces professeurs
+ sont très aimés de tous les élèves: ils laissent
+ _tranquilles_ les médiocres et les mauvais, et les _forts_
+ sont ravis d'un maître dont ils semblent partager un peu la
+ renommée. Je ne puis m'empêcher de penser que le but de
+ l'enseignement public, qui doit s'adresser à tous, est
+ mieux atteint, et le profit pour l'État encore plus
+ considérable, lorsqu'un professeur plus modeste parvient à
+ faire travailler l'ensemble de ses élèves, à entraîner la
+ masse, dont il a charge, à tirer de tous ce qu'ils peuvent
+ véritablement donner[76].
+
+[Note 76: _Enquête_, t. II, p. 693. Léon Bourgeois, ancien
+ministre de l'Instruction publique.]
+
+Ce zèle accidentel se refroidit d'ailleurs assez vite, et au
+bout de fort peu de temps, le rhéteur disert devient un simple
+bureaucrate faisant son cours à heure fixe sans s'occuper de
+ses élèves. C'est alors que, comme je le faisais remarquer dans
+l'introduction, il pourrait être remplacé par un phonographe.
+M. Raymond Poincaré, ancien Ministre de l'Instruction publique,
+a fort bien marqué l'évolution bureaucratique finale de
+l'Universitaire.
+
+ Le professeur arrive généralement avec l'idée de partir à
+ la fin de sa classe, il fait son travail très
+ consciencieusement, mais il ne fait que son travail.
+
+ Il vient, comme un bureaucrate ou un employé de ministère,
+ passer deux heures dans le lycée. Il ne connaît pas ses
+ élèves, il n'a aucun rapport avec eux[77].
+
+[Note 77: _Enquête_, t. II, p. 677. Raymond Poincaré.]
+
+Il ne faut pas trop en vouloir au professeur de se transformer
+si vite en bureaucrate et d'avoir la plus parfaite indifférence
+à l'égard de ses élèves. Il est le plus souvent un mécontent et
+un aigri. Le public a pour lui une considération assez faible,
+et l'Université le traite un peu en fonctionnaire subalterne
+auquel on ne ménage pas les tracasseries.
+
+Le défaut de prestige de l'universitaire en France est un point
+fort délicat, lourd de conséquences de toutes sortes, mais
+qu'il serait inutile de dissimuler.
+
+Ce qui contribue, dans le public, au manque de considération
+pour les professeurs de l'Université, c'est l'insuffisance
+d'éducation extérieure de beaucoup d'entre eux. Cette absence
+d'éducation et ses causes ont été sobrement indiquées devant la
+Commission.
+
+ Chacun connaît la principale raison pour laquelle nombre de
+ familles se portent de préférence vers l'enseignement
+ libre;--c'est qu'elles croient y trouver plus de garanties,
+ non pas assurément pour l'instruction, mais pour
+ l'éducation. Cela seul, à mon sens, indique dans quelle
+ voie on doit chercher à améliorer l'enseignement public.
+ Les professeurs et les maîtres d'étude offrent assurément
+ toutes garanties au point de vue de l'enseignement et de
+ l'instruction, mais peut-être n'en offrent-ils pas toujours
+ autant au point de vue de l'éducation[78].
+
+[Note 78: _Enquête_, t. I, p. 150. A. Leroy-Beaulieu, de
+l'Institut.]
+
+ Aujourd'hui, nous recrutons encore nos candidats dans les
+ couches profondes de la démocratie ouvrière ou rurale.
+
+ Nous recevons des fils d'ouvriers, de paysans, surtout des
+ fils d'instituteurs, qui nous arrivent après avoir pu
+ faire, grâce aux secours des municipalités et de l'État,
+ leurs études dans les collèges, puis dans le lycée du
+ département, pour les terminer dans les lycées de
+ Paris[79].
+
+[Note 79: _Enquête_, t. I, p. 139. Perrot, de l'Institut,
+directeur de l'École Normale Supérieure.]
+
+Sortis de couches fort modestes, où naturellement l'éducation
+laisse un peu à désirer, les jeunes professeurs n'ont pas
+trouvé dans le milieu universitaire les moyens de réparer les
+lacunes de leur éducation première. Ils ne connaissent rien du
+monde, où ils sont brusquement lancés, et ils y restent trop
+souvent dépaysés.
+
+Cette raison d'origine ne suffirait pas à expliquer le défaut
+d'éducation et de tenue qu'on reproche trop souvent aux
+universitaires puisque l'enseignement congréganiste recrute ses
+professeurs dans des couches sociales tout aussi modestes. Mais
+les congréganistes ont toujours attaché une importance très
+grande aux formes extérieures. Ils ont des traditions
+perpétuées dans un milieu homogène, et, si l'on peut redouter
+leurs doctrines, on ne saurait contester qu'au point de vue de
+l'éducation extérieure ils sont fort supérieurs aux professeurs
+de l'Université.
+
+Quelles que soient les causes de son défaut de prestige,
+l'universitaire est peu considéré par le public, et il en
+souffre vivement. Sa profession est tenue comme honorable
+assurément, mais faiblement cotée. A peine au-dessus du
+vétérinaire et assez au-dessous du pharmacien. Bien qu'il soit
+très convenablement rétribué, les familles voient toujours en
+lui le monsieur légèrement râpé, besogneux et courant le
+cachet. Si par hasard on le reçoit au moment des examens, il
+passe toujours après l'ingénieur, l'officier, le magistrat et
+le notaire. C'est l'invité sans importance qu'on met au bout de
+la table, qu'on n'écoute guère et que les héritières ne
+regardent pas. Un peu gauche, un peu emprunté, d'aspect assez
+fruste, il se sent mal à son aise dans le monde, et redoute de
+s'y montrer.
+
+Ce défaut de prestige que l'universitaire sent fort bien, reste
+toujours un mystère irritant pour lui. Les illusions dont il
+est saturé lui ont laissé croire que c'est par les diplômes que
+se marquent les différences intellectuelles et sociales entre
+les hommes. Persuadé qu'avec ses parchemins il devrait être aux
+meilleures places dans la vie, il s'indigne secrètement d'en
+rester fort loin, et finalement n'a qu'antipathie pour une
+société qui ne lui donne pas la situation à laquelle il
+s'imagine avoir droit. De là en grande partie les tendances
+cachées ou avouées de la plupart des universitaires pour les
+doctrines révolutionnaires les plus avancées.
+
+Un écrivain qui a longtemps appartenu à l'Université a très
+bien marqué ces causes de l'antipathie des professeurs pour la
+société, et surtout pour l'armée, dans les lignes suivantes:
+
+ Quelques professeurs détestent l'armée par jalousie plus
+ que par politique.
+
+ Chez les membres de l'Université, l'éducation première
+ n'est pas toujours au niveau du savoir acquis. C'est par
+ les honorables et modestes fonctions de l'enseignement que
+ beaucoup d'enfants du peuple font leur entrée dans la
+ bourgeoisie. Ils s'y trouvent d'abord un peu dépaysés.
+ Munis de leurs diplômes, ils se jugent très supérieurs au
+ monde qui les entoure.
+
+ Si leurs manières un peu gauches, leurs vêtements dépourvus
+ d'élégance ne leur assurent pas dans la haute compagnie des
+ petites villes la place qu'ils estiment due à leur mérite,
+ ils rendent, au fond de leurs coeurs froissés, les dédains
+ au centuple. Ils jurent une haine mortelle à la société
+ futile ou ignorante qui les tient si injustement à l'écart.
+
+ Ainsi s'expliquent les opinions révolutionnaires de
+ certains professeurs.
+
+ Au contraire, l'officier, avec son brillant uniforme, est
+ partout accueilli, recherché, fêté. Il orne les salons de
+ la préfecture, il participe aux grandes chasses, aux
+ aristocratiques réunions.
+
+ Par surcroît, le décret de messidor lui assigne dans les
+ cérémonies la préséance sur les professeurs des lycées.
+
+ Que fait-on de l'adage «Que les armes passent après la
+ toge?»
+
+ Il y a de quoi gonfler de venin et faire crever de dépit
+ les amours-propres vulgaires[80].
+
+[Note 80: =H. des Houx=, _Figaro_, 1er décembre 1901.]
+
+Et malheureusement la considération que l'universitaire
+n'obtient pas dans le monde, il ne l'obtient pas beaucoup plus
+dans l'Université, qui ne voit en lui qu'un fonctionnaire
+subalterne qu'on peut rudoyer à son gré. M. de Coubertin a très
+bien marqué dans les lignes suivantes la situation actuelle des
+professeurs de notre Université.
+
+ A voir le professeur dans son lycée, on le prendrait trop
+ souvent pour le petit employé subalterne d'une
+ administration publique, avec cette différence qu'il n'y
+ jouit pas du confort relatif qu'offre le bureau. Dès la
+ porte, l'absence de considération se marque dans le regard
+ dédaigneux et les propos bourrus du concierge. Le
+ professeur n'est pas là chez lui.
+
+ ... Si l'Université veut que ses professeurs soient traités
+ partout avec égards, c'est à elle à commencer; car elle est
+ en grande partie responsable de leur effacement. Eux le
+ sentent et ils en souffrent. J'ai été surpris de constater
+ à quel point cette souffrance inavouée influait sur leur
+ manière d'être et sur leurs pensées. Elle se traduit chez
+ les plus âgés par une sorte de raideur, de froideur
+ solennelle dont ils ont peine à se dépouiller en dehors
+ même de leurs fonctions et qui leur devient comme une
+ seconde nature; l'expérience des mille tracas auxquels ils
+ sont en butte leur donne en plus une circonspection
+ exagérée qui dégénère facilement en méfiance; leur
+ enseignement se fait alors austère et sec; ils n'ont plus
+ cette indulgente gaieté, cette bonne humeur qui sont
+ indispensables à l'éducateur. Les autres--les jeunes--sont
+ poussés inconsciemment au pessimisme; ils voient le monde
+ en noir et laissent percer, lorsqu'ils en parlent, de
+ l'âpreté ou de l'ironie. Sortir de la carrière serait
+ l'ambition secrète de beaucoup d'entre eux: ils n'osent y
+ songer[81].
+
+[Note 81: =De Coubertin=. _Revue Bleue_, 1898, p. 80.]
+
+Tel est le professeur que l'Université nous a fait. C'est à lui
+que revient le rôle d'élever la jeunesse. Nous connaissons déjà
+les résultats de son enseignement. Il était facile de les
+prévoir.
+
+Des exceptions existent assurément, mais si rares, qu'elles
+n'ont aucune action. On doit les signaler cependant pour les
+encourager, car l'Université ne les favorise guère. Deux ou
+trois professeurs ont exposé devant la Commission les efforts
+qu'ils avaient faits pour rendre aux élèves leur enseignement
+utile et on ne saurait trop les donner en exemple.
+
+ Parfois ma classe a lieu à l'Hôtel Carnavalet, au Louvre,
+ au musée de Cluny.
+
+ Je choisis le moment où, dans les textes, nous avons
+ rassemblé un certain nombre de faits qu'il y a lieu
+ d'élucider par la vue même des choses.
+
+ Traduisons-nous, par exemple, le discours où Cicéron
+ reproche à Verrès d'avoir volé en Sicile tant d'objets de
+ prix, je conduis mes élèves au Louvre, à la vitrine
+ renfermant le trésor de Bosco-Reale, et je leur dis: Voilà
+ une collection qui est à peu près de l'époque de Verrès,
+ voilà quelques-unes des oeuvres d'art qu'il aimait; voilà,
+ sur des plats d'argent, de ces figures en relief qu'il
+ admirait tant. Regardez comment, la plaque de métal qui les
+ porte étant soudée au plat, il pouvait faire détacher ces
+ hauts-reliefs pour se les approprier, si le plat ne lui
+ plaisait point, etc.
+
+ M. le Président. C'est très intéressant, si c'est bien
+ fait.
+
+ M. Rabaud. Je citerai encore le musée de Montpellier, qui
+ est dirigé par un ancien surveillant général de
+ Saint-Louis. Ce proviseur--il n'est pas apprécié à sa
+ valeur--a organisé des excursions à Nîmes, à Arles et dans
+ toute cette admirable région du Midi, pleine de vestiges de
+ l'antiquité.
+
+ M. le Président. Tient-on compte au professeur des efforts
+ qu'il tente en ce sens?
+
+ M. Rabaud. Jamais, monsieur le Président[82].
+
+[Note 82: _Enquête_, t. II, p. 235. Rabaud, professeur au lycée
+Charlemagne.]
+
+Je suis persuadé que le Président de la Commission d'enquête
+aurait rendu un grand service à son pays en demandant
+immédiatement au nom de la Commission, la croix pour les deux
+ou trois professeurs qui ont donné de telles preuves
+d'initiative, de zèle et de vraie intelligence des méthodes
+d'éducation. Cette récompense eût rendu peut-être de tels
+exemples un peu plus contagieux.
+
+Le jour semble bien éloigné où de semblables méthodes se
+vulgariseront, et pendant longtemps encore nous aurons des
+professeurs aussi ignorants de la psychologie de l'enfance
+qu'incapables de modifier leurs méthodes d'enseignement.
+Quelques rares professeurs commencent d'ailleurs à
+l'apercevoir.
+
+ Il ne serait peut-être pas mauvais que des hommes chargés
+ d'instruire la jeunesse, de l'élever, au sens le plus
+ complet et le plus noble du mot, étudiassent ce que c'est
+ que la jeunesse, par quels procédés, depuis qu'on élève des
+ enfants, on les a élevés, quels ont été les meilleurs de
+ ces procédés, comment on s'y est pris pour enseigner telle
+ ou telle science, pour en tirer le plus grand profit
+ possible, comment on s'y est pris pour former les
+ caractères, les coeurs des jeunes gens, en un mot pour
+ préparer des hommes. Or, cela, je suis bien obligé de dire
+ qu'on ne l'apprend pas. La plupart d'entre nous, pour ne
+ pas dire tous, que nous ayons passé par l'Ecole Normale ou
+ par une Faculté, ou que nous nous soyons formés seuls, nous
+ avons, au cours de nos études, appris beaucoup de choses,
+ sauf la façon de les enseigner. On nous a jetés brusquement
+ dans le torrent de l'enseignement en nous laissant nous
+ débrouiller.
+
+ Les réformes proposées ont presque toutes surpris la
+ majorité de l'opinion publique universitaire; habituée à
+ certaines méthodes, elle s'est trouvée malhabile à
+ s'accommoder de méthodes nouvelles. Telle est la raison
+ essentielle de l'échec de ces réformes, et toutes les
+ modifications qu'on pourra imaginer d'apporter dans
+ l'enseignement secondaire risqueront toujours de rester
+ lettre morte, tant qu'on ne se préoccupera pas d'abord de
+ préparer un personnel qui les accepte volontairement, les
+ comprenne bien et les applique[83].
+
+[Note 83: _Enquête_, t. II, p. 627. Jules Gautier, inspecteur
+d'Académie.]
+
+Rien n'est plus juste que ces dernières lignes. On ne saurait
+trop répéter qu'il n'y a pas de réformes possibles tant qu'on
+n'aura pas donné aux professeurs une éducation tout autre que
+celle qu'ils reçoivent aujourd'hui. L'auteur de la déposition
+précédente est un des bien rares universitaires qui l'aient
+compris.
+
+
+§ 2.--LES RÉPÉTITEURS.
+
+Le répétiteur n'a guère d'autres fonctions que la surveillance
+des élèves. En relation constante avec ces derniers, il
+pourrait rendre à l'enseignement d'immenses services, car il
+est le plus souvent très instruit. Pratiquement il est réduit
+au rôle pénible de simple surveillant. Méprisé par les
+professeurs, détesté par les élèves, tenu en défiance par le
+proviseur, il mène l'existence la plus dure et la plus ingrate
+qu'on puisse rêver.
+
+ Une difficulté presque insoluble, est celle du maître
+ d'études. C'est lui qui vit réellement avec les élèves, qui
+ donc pourrait devenir leur éducateur?
+
+ C'est un subordonné, qu'on ne paraît pas apprécier
+ beaucoup, envers lequel, s'il le rencontre, le professeur
+ se croit quitte quand il lui a envoyé un petit salut. Les
+ relations des élèves avec les répétiteurs se ressentent des
+ relations des répétiteurs avec les professeurs; les
+ répétiteurs ont, à leurs yeux d'enfants, une infériorité
+ marquée, ce sont des hommes sans prix. Au contraire, une
+ autorité morale très grande est indispensable à celui qui
+ veut donner une éducation[84].
+
+[Note 84: _Enquête_, t. II, p. 650. Rocafort, professeur de
+rhétorique au lycée de Nîmes.]
+
+Parmi eux il s'en rencontre parfois qui sont désireux d'être
+utiles aux élèves. L'Administration les guérit vite de
+pareilles fantaisies.
+
+ Je connais beaucoup de maîtres d'études qui ne
+ demanderaient pas mieux que de bien faire, mais c'est
+ toujours difficile de bien faire. Il m'est arrivé d'envoyer
+ de ces jeunes gens dans les lycées, et je leur disais qu'il
+ n'y a pas de petite besogne, que leur besogne est
+ extrêmement importante, capitale même dans un établissement
+ d'enseignement secondaire; ils arrivaient pleins de zèle,
+ d'ardeur; ils s'efforçaient de faire une discipline morale,
+ de connaître les élèves, de les attacher à eux et d'agir
+ par des procédés éducateurs. Mais aussitôt l'inquiétude
+ s'emparait de l'Administration, on disait: il ne fait pas
+ comme les autres, c'est un mauvais esprit; et parce que ce
+ garçon arrivait plein de zèle et n'aspirait qu'à bien
+ faire, on se débarrassait de lui[85].
+
+[Note 85: _Enquête_, t. I, p. 268. Séailles, professeur à la
+Sorbonne.]
+
+Tant que les trois dernières lignes qui précèdent resteront
+l'expression de la vérité, l'instruction et l'éducation des
+jeunes Français demeureront au bas degré où nous les voyons
+aujourd'hui.
+
+L'Administration se méfie tout à fait des capacités éducatrices
+du répétiteur et s'obstine à le maintenir dans son rôle
+subalterne de surveillant. C'est pour cela sans doute qu'elle
+redoute si fort de voir des relations cordiales s'établir entre
+le répétiteur et l'élève.
+
+Dans un article publié par une revue, je trouve le passage
+suivant:
+
+ Un répétiteur fut un jour très durement relevé par son
+ proviseur pour avoir serré la main à un élève; un autre fut
+ révoqué pour avoir fait de la gymnastique avec sa division.
+ Et lui qui pourrait exercer une grande influence sur ses
+ élèves, en est réduit à se faire détester[86].
+
+[Note 86: _La France de demain_, 1899, p. 415.]
+
+Il ne faut pas croire que ces malheureux répétiteurs soient des
+individus quelconques, des sortes de manoeuvres. Ils sont
+traités en manoeuvres, mais ne le sont nullement. Leur
+instruction est à peu près celle des professeurs, et dans tous
+les cas beaucoup plus que suffisante pour instruire les élèves.
+La plupart sont licenciés et beaucoup sont docteurs.
+
+ Au lycée Montaigne, en particulier, sur sept ou huit
+ répétiteurs généraux, cinq étaient ou sont docteurs en
+ médecine, candidats à la licence en droit...
+
+ Ils tâchent de trouver un débouché de ce côté puisque le
+ professorat leur est fermé. Un de mes camarades était
+ bi-licencié; il n'avait jamais pu obtenir un poste de
+ professeur; il a pris son doctorat en médecine. Quand il en
+ trouvera l'occasion, il s'en ira; il reste dans le
+ répétitorat comme pis-aller, la carrière de médecin étant,
+ elle aussi, paraît-il, déjà fort encombrée[87].
+
+[Note 87: _Enquête_, t. II, p. 407. Provost, répétiteur général
+au lycée Montaigne.]
+
+Parmi les réformes proposées devant la Commission, la plus
+utile peut-être serait de supprimer la distinction entre
+professeurs et répétiteurs. Avant d'être professeur il faudrait
+avoir été répétiteur pendant cinq à six ans. Dans ce milieu
+transitoire, le professeur apprendrait l'art d'enseigner qu'il
+ignore totalement aujourd'hui. J'ajouterai que l'enseignement
+donné par le répétiteur sera toujours supérieur à celui donné
+par des agrégés, simplement parce qu'il est moins bourré de
+choses inutiles, et parce que, possédant une science plus
+récente, se rappelant la peine qu'il eut pour l'acquérir, il
+saura mieux se mettre à la portée des élèves.
+
+Si le lecteur a suffisamment médité sur ce chapitre et sur ceux
+qui précèdent, s'il a bien compris ce qu'est le lycée, ce que
+sont les professeurs, il doit commencer à entrevoir nettement
+combien les réformes apparentes proposées sont peu de chose
+devant les réformes profondes qu'il faudrait accomplir, mais
+que nul aujourd'hui ne pourrait, ni même n'oserait tenter.
+C'est pourquoi, sans doute, on n'en parle pas.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+L'enseignement congréganiste.
+
+
+L'enquête parlementaire s'est beaucoup occupée des progrès de
+l'enseignement congréganiste. Elle a rappelé certains faits
+connus de tout le monde, mais elle a aussi révélé des choses
+que le public ne soupçonnait pas. On n'eût guère pensé, par
+exemple, que les Frères des Écoles chrétiennes, jadis relégués
+dans l'enseignement primaire le plus humble, arriveraient à
+faire une très sérieuse concurrence à l'Université dans
+l'enseignement secondaire et supérieur. En quelques années
+leurs progrès ont été foudroyants. Dans nos grandes écoles,
+l'École Centrale notamment, sur les 134 élèves présentés par
+eux en dix ans, les neuf dixièmes ont été reçus. Ils avaient 30
+établissements qui donnaient l'enseignement secondaire. En
+outre, le seul enseignement agricole véritable en France était
+dans leurs mains. Ils possédaient des fermes de 35 hectares, où
+les élèves recevaient une instruction pratique et obtenaient
+tous les prix dans les concours. Ils dirigeaient également des
+écoles commerciales et industrielles sans rivales. Et, alors
+que nos établissements d'instruction coûtent si cher à l'État,
+les leurs rapportaient des dividendes aux commanditaires qui
+avaient prêté des fonds pour les créer. Quant aux autres
+maisons d'éducation congréganistes, bien que ne recevant aucune
+rétribution du budget, alors que les lycées lui sont si
+onéreux, ils faisaient à ces lycées une concurrence des plus
+redoutables et leurs succès s'accroissent chaque jour.
+
+Toutes ces observations sont d'ailleurs de l'histoire déjà
+ancienne. L'Université ne pouvant lutter contre l'enseignement
+des Frères a obtenu qu'il fût supprimé. Les professeurs durent
+aller porter leurs méthodes dans des pays étrangers qui les ont
+reçus à bras ouverts.
+
+Les résultats obtenus par l'enseignement congréganiste sont
+incontestables, mais l'enquête n'a pas su en montrer les
+causes. Elles sont pourtant bien évidentes. Elles résident
+simplement dans la qualité morale des maîtres. Tous avaient un
+idéal commun et l'esprit de dévouement qu'un idéal inspire. Cet
+idéal peut être scientifiquement traité de chimère, mais la
+qualité philosophique d'un idéal est absolument sans
+importance. Ce n'est pas à sa valeur théorique qu'il faut le
+mesurer, c'est à l'influence qu'il exerce sur les âmes. Or,
+l'influence de l'idéal qui guide les congréganistes est
+immense. Tous ces professeurs à peine rétribués sont dévoués à
+leur tâche et ne reculent pas devant les plus humbles besognes.
+A la fois surveillants et professeurs, ils s'occupent sans
+cesse de leurs élèves, les étudient, les comprennent et savent
+se mettre à leur portée. Leurs origines familiales sont au
+moins aussi modestes que celles des professeurs de
+l'Université, mais leur tenue générale est infiniment
+supérieure, et, par contagion, celle de leurs élèves le devient
+également. Il n'y a pas à contester que ces élèves ne soient,
+au moins extérieurement, beaucoup mieux élevés que ceux de nos
+lycées. Les parents s'aperçoivent très bien de la différence et
+les libres penseurs eux-mêmes envoyaient de plus en plus leurs
+enfants chez les congréganistes. Ils savaient d'ailleurs aussi
+que ces congréganistes s'intéressaient personnellement à leurs
+élèves, ce qui n'est pas le cas des professeurs des lycées, et
+les faisaient très bien réussir dans la préparation aux examens
+ouvrant l'entrée des grandes écoles.
+
+Comme je ne vois aucun moyen d'infuser à nos universitaires les
+qualités incontestables que les congréganistes devaient à leurs
+croyances religieuses, j'ignore de quelle façon on ralentira
+les progrès des derniers. Des règlements, si rigides
+puissent-ils être, n'y pourront rien. Les supprimer est
+simplement les obliger à changer de costume. La diffusion de
+l'esprit clérical est assurément fâcheuse dans un pays aussi
+divisé que le nôtre, mais aucune persécution ne saurait
+l'entraver. On peut évidemment décréter, comme on l'a proposé,
+que l'État ne laissera les fonctions publiques accessibles
+qu'aux élèves ayant passé par le lycée, mais une telle loi
+serait facile à tourner, car les congréganistes n'auraient qu'à
+envoyer leurs élèves au lycée le nombre d'heures suffisant pour
+obtenir les certificats nécessaires. Supposons cependant que
+par des moyens draconiens, on les oblige tous à fermer leurs
+établissements comme il a déjà été fait pour les plus
+prospères. De telles lois auraient pour conséquence immédiate
+de transformer en ennemis du Gouvernement les parents tenant à
+confier leurs enfants aux congréganistes. Elles auraient aussi
+cette autre conséquence, beaucoup plus grave encore, de
+supprimer toute concurrence à l'Université, et par conséquent
+de détruire le seul stimulant qui l'empêche de descendre plus
+bas qu'elle ne l'est aujourd'hui.
+
+Tout ce qui vient d'être dit de l'enseignement congréganiste,
+et surtout de la supériorité de son éducation, a été très bien
+mis en évidence dans l'enquête et cela par les professeurs de
+l'Université eux-mêmes. Je n'ai maintenant qu'à citer.
+
+ Dans les maisons religieuses, les professeurs sont très
+ souvent improvisés: à peine deux ou trois qui ont voulu
+ être professeurs et qui ont leurs grades. En revanche,
+ l'entraînement particulier qu'ils subissent en vue de
+ l'apostolat sacerdotal les prépare admirablement au métier
+ d'éducateur. Les pensées élevées sur lesquelles on les
+ tient attachés, les sentiments de dévouement et de
+ sacrifice dont on les pénètre, les leçons de psychologie
+ pratique et de direction spirituelle qu'on leur enseigne,
+ tout cela constitue des ressources pédagogiques de premier
+ ordre, utilisables dès leur entrée en fonctions[88].
+
+[Note 88: _Enquête_, t. II, p. 651. Rocafert, professeur
+d'histoire.]
+
+ Au point de vue moral, il n'y a pas d'éducation, de
+ direction dans l'Université. Nous n'avons pas de doctrine
+ morale comme nous n'avons pas de doctrine disciplinaire.
+ Nous n'enseignons rien de précis sur ce point important.
+ Les maisons religieuses ont sur nous l'avantage d'enseigner
+ au moins la morale d'une religion; nous, nous n'enseignons
+ même pas la morale de la solidarité, qu'on enseigne dans
+ les écoles primaires. Nos élèves n'ont part aux théories
+ morales qu'en philosophie; à ce moment ils sont déjà
+ formés, il est trop tard[89].
+
+[Note 89: _Enquête_, t. II, p. 419. Pequignat, répétiteur à
+Henri IV.]
+
+ Les enfants, dans les lycées, ne vivent qu'entre eux,
+ n'ayant de rapport avec l'Administration que pour en
+ recevoir des ordres ou des punitions. Or, la pire des
+ écoles, c'est celle des enfants entre eux; c'est ce qui
+ rend si dangereuse l'école de la rue. Un enfant ne peut
+ être élevé que par quelqu'un de formé, de plus âgé, de plus
+ équilibré. En somme, nos jeunes gens ne sont pas assez avec
+ des personnes qu'ils aiment et qui les aiment. Les
+ établissements religieux n'ont évidemment pas une
+ supériorité réelle sur les établissements laïques, mais ils
+ tiennent compte des sentiments des enfants, ils occupent
+ leur imagination, ils excitent leurs bons sentiments. Je
+ lisais même récemment dans un livre sur les patronages
+ catholiques que, dans les écoles classiques, les grands
+ garçons sont peu à peu habitués à se préoccuper de leurs
+ futurs devoirs, de leur futur rôle dans la société.
+
+ On leur enseigne à s'intéresser aux autres, surtout aux
+ petits, aux faibles; enfin, on leur trace une sorte de
+ programme moral, tandis que ces précautions d'ordre élevé
+ ne sont pas prises chez nous[90].
+
+[Note 90: _Enquête_, t. II, p. 436. Gaufrès, ancien chef
+d'institution.]
+
+Aux raisons qui précèdent, il faut joindre les succès que les
+congréganistes font obtenir à leurs élèves. Aussi leurs progrès
+s'accroissaient-ils rapidement.
+
+ Il y a une poussée de concurrence de la part des
+ établissements ecclésiastiques, ce n'est pas douteux;
+ tandis que les établissements publics ne s'accroissent plus
+ guère, les établissements ecclésiastiques en particulier,
+ parmi les établissements libres, s'accroissent
+ rapidement[91].
+
+[Note 91: _Enquête_, t. II, p. 83. Max Leclerc, chargé de
+missions relatives a l'enseignement.]
+
+Actuellement, d'après les chiffres donnés par MM. Leclerc et
+Mercadier devant la Commission, l'enseignement libre,
+c'est-à-dire congréganiste, possède 53,4% du nombre des élèves,
+celui de l'État 46,5% seulement.
+
+La proportion au profit de l'enseignement congréganiste s'élève
+d'année en année, et pour l'entrée aux grandes écoles, il fait
+une rude concurrence aux lycées. D'après M. Mercadier, les
+établissements congréganistes fournissent à eux seuls 24% des
+élèves de l'École Polytechnique. Pour d'autres écoles du
+Gouvernement, la proportion est plus élevée encore.
+
+Mais ce qui est beaucoup plus intéressant et constitue une
+véritable révélation, ce sont les résultats qu'obtenaient les
+Frères des Écoles chrétiennes dans tous les ordres
+d'enseignement, aussi bien ceux régis par les programmes de
+l'État que ceux créés par eux pour répondre aux besoins
+modernes dont l'Université ne se préoccupe nullement et dont
+les Frères ont été à peu près les seuls à s'occuper jusqu'ici.
+La déposition du Frère Justinus, assistant du Supérieur général
+de ces Écoles, a été aussi longue qu'intéressante, et montre à
+quels merveilleux résultats peuvent arriver des hommes de
+coeur, d'initiative et de volonté. Sans aucune assistance
+pécuniaire de l'État, alors que notre Université pèse si
+lourdement sur le budget des contribuables, ils réussissaient à
+donner des dividendes aux actionnaires qui leur avaient prêté
+des fonds.
+
+Voyons d'abord les résultats obtenus dans l'enseignement
+secondaire par les Frères, puisque c'est de lui qu'il s'agit
+maintenant. Je n'ai qu'à leur laisser la parole. Ce ne seront
+plus les belles périodes, les phrases sonores, autant que
+vides, des académiciens universitaires sur les beautés de
+l'enseignement classique, la vertu éducatrice du latin, etc.,
+mais des faits bien nets, simplement exprimés. Les Frères ont
+montré tout le parti que l'on peut tirer des programmes et
+justifié une de mes assertions fondamentales, à savoir que ce
+ne sont pas les programmes, mais les professeurs, qu'il
+faudrait pouvoir changer.
+
+D'après les renseignements donnés à la Commission, les Frères
+possédaient 456 écoles, dont 342 en France, les autres établies
+dans huit colonies, dont cinq sont françaises. Ces écoles
+étaient de toute nature: primaires, industrielles, secondaires,
+etc., suivant les besoins du milieu où elles se trouvaient
+créées. Celles d'enseignement uniquement secondaire étaient au
+nombre d'une trentaine environ. Dans les maisons d'enseignement
+secondaire de Passy, de 1892 à 1898, ils ont préparé avec
+succès 365 élèves au baccalauréat. 48 élèves ont obtenu un
+double baccalauréat.
+
+ Pour couronnement des études, il a été organisé, à Passy,
+ un cours de préparation à l'Ecole Centrale, faisant
+ immédiatement suite aux classes secondaires modernes. De
+ 1887 à 1898, le pensionnat de Passy a eu quatre fois le
+ _major_ de la promotion, deux fois le _sous-major_ et un
+ certain nombre d'élèves dans les dix premiers. Sur 134
+ élèves présentés durant cette période, 119 ont été admis,
+ soit plus de 89%.
+
+ A l'Ecole des Mines de Saint-Étienne, durant les dix
+ dernières années, nous avons eu 11 majors sur les 20 réunis
+ de l'entrée et de la sortie.
+
+ 49 de nos élèves font actuellement partie de l'École des
+ Mines, et 287 ont déjà obtenu à leur sortie le diplôme
+ d'ingénieur. Plusieurs occupent aujourd'hui les positions
+ les plus honorables (ingénieurs en chef ou directeurs) dans
+ les bassins de la Loire, de l'Aveyron, du Gard, du Nord et
+ du Pas-de-Calais.
+
+ En ce qui concerne les carrières suivies par les élèves
+ sortis de nos établissements secondaires, voici les
+ indications données par une statistique récente:
+
+ Commerce 35%
+ Agriculture 33%
+ Industrie 15%
+ Administration 7%
+ Armées et colonies 5%
+ Etudes 5%
+
+ La grande majorité se dirige donc vers les carrières du
+ commerce, de l'agriculture et de l'industrie[92].
+
+[Note 92: _Enquête_, t. II, pp. 592 et suiv. Frère Justinus.]
+
+Ces résultats indiquent la supériorité des méthodes employées,
+mais une chose beaucoup plus intéressante encore, c'est le
+développement que les Frères ont su donner aux établissements
+agricoles et industriels, rendant ainsi d'immenses services
+dont on ne saurait leur être trop reconnaissant. Je laisse de
+côté leurs écoles d'agriculture, notamment celle dont il est
+parlé dans l'enquête, comprenant une ferme de 35 hectares où
+les élèves doivent exécuter tous les travaux agricoles, y
+compris ceux du labourage, ce qui a valu au directeur de cette
+école, en 1899, le titre de premier lauréat de la Société des
+Agriculteurs de France. Je me bornerai à reproduire le passage
+de la déposition où il est montré comment l'enseignement varie
+suivant les besoins des régions.
+
+ Nous avons organisé pour l'industrie des cours pratiques
+ analogues à ceux qui existent pour l'agriculture.
+
+ Aux derniers examens d'admission pour l'École des apprentis
+ élèves-mécaniciens de la flotte, nos établissements de
+ Brest, de Quimper et de Lambézellec ont fait admettre 27 de
+ leurs élèves.--L'école de Brest a eu le nº 1 de la
+ promotion; le pensionnat de Quimper, le nº 2; celui de
+ Lambézellec, le nº 3.
+
+ A l'autre extrémité de la France, 30 de nos élèves de la
+ seule école Saint-Éloi d'Aix ont été déclarés admissibles à
+ l'École Nationale d'Arts et Métiers, dans les examens du 30
+ juin au 2 juillet 1898.
+
+ Notre pensionnat secondaire moderne de Rodez possède
+ également une section industrielle très prospère. De 1890 à
+ 1898, on compte 88 de ses élèves admis à l'École Nationale
+ d'Arts et Métiers, aux Équipages de la flotte ou à l'École
+ des contremaîtres de Cluny.
+
+ Des organisations semblables existent dans un certain
+ nombre de nos établissements. Plusieurs, comme à
+ Saint-Malo, à Paimpol, à Dunkerque, ont des cours spéciaux
+ de répétitions de sciences, de calculs nautiques, etc.,
+ pour les élèves inscrits aux écoles d'hydrographie. Il y a
+ quelques semaines à peine, 24 de ces jeunes gens, ainsi
+ préparés à Saint-Malo et à Paimpol, ont été reçus
+ capitaines au long cours et 6 autres capitaines pour le
+ cabotage.
+
+ En ce qui concerne les cours professionnels proprement
+ dits, le type le plus généralement connu est offert par
+ l'établissement Saint-Nicolas, de Paris.
+
+ Dans sa séance du 12 juin 1897, l'Académie des Sciences
+ morales et politiques décernait à cette oeuvre, reconnue
+ d'utilité publique, le prix Audéoud. Voici comment
+ s'exprimait à ce sujet M. Léon Aucoc, dans son rapport:
+
+ La maison principale (Paris) compte à elle seule 1.030
+ élèves; celle d'Issy, 1.050; celle d'Igny, 830.
+
+ Chaque année, le Conseil d'administration est obligé de
+ refuser des enfants, faute de place.
+
+ Selon le désir des parents, les enfants reçoivent
+ uniquement l'instruction primaire à ses différents degrés
+ ou une instruction spéciale qui les prépare soit à
+ l'industrie, soit à l'horticulture.
+
+ Les ateliers de la maison de Paris sont un des traits
+ caractéristiques de l'oeuvre de Saint-Nicolas.
+
+ La maison traite avec des patrons, qui font toutes les
+ dépenses et profitent de toutes les recettes qui résultent
+ du travail fait dans les ateliers, sous la direction d'un
+ contremaître choisi par eux. Suivant les professions,
+ l'apprentissage dure trois ou quatre ans. Il n'y a pas,
+ dans ces ateliers, un instant perdu pour l'instruction
+ professionnelle, et les apprentis ne sont pas exposés à
+ subir, dès l'âge de treize ans, de mauvaises influences. En
+ général, c'est à des métiers qui exigent une intelligence
+ développée et du goût que sont préparés les enfants:
+ imprimeurs, graveurs-géographes, lithographes, relieurs,
+ facteurs d'instruments de précision, mécaniciens,
+ sculpteurs sur bois, monteurs en bronze, ciseleurs sur
+ métaux. Chaque jour, les apprentis reçoivent, des Frères
+ qui s'occupent de leur éducation, des leçons spéciales de
+ dessin et de modelage appropriés à leurs travaux. Les
+ contremaîtres se louent beaucoup de leurs apprentis, et
+ chaque année, au moment des vacances, le supérieur de la
+ maison reçoit un grand nombre de propositions qui lui sont
+ faites pour donner de l'emploi à ces jeunes gens.
+
+ Les résultats de l'instruction primaire proprement dite ont
+ été, dans toutes les expositions universelles, à Chicago
+ comme à Paris, l'objet de distinctions éclatantes. Ce que
+ nous aimons surtout à signaler, c'est le travail de tous
+ les jours: 346 certificats d'études, 36 brevets
+ d'instruction primaire élémentaire et 5 d'instruction
+ primaire supérieure, tel est le résultat de l'année
+ 1895-1896.
+
+ Pour l'instruction agricole et horticole, donnée à Igny,
+ les jeunes apprentis ont obtenu 44 prix: 19 au concours de
+ Reims, 13 à celui de Paris, 12 à celui de Versailles, parmi
+ lesquels un _prix d'honneur_ et un _premier grand prix_.
+
+ Tout ce travail est soutenu par une discipline douce et
+ affectueuse, qui produit les meilleurs résultats.
+
+ L'oeuvre de Saint-Nicolas a été à Paris la première
+ institution de travail manuel; elle en est restée un des
+ modèles.
+
+ A Lyon, l'école de La Salle a été organisée par les Frères
+ en faveur des élèves d'élite de leurs écoles. Les
+ fondateurs offrent aux familles qui le désirent pour leurs
+ enfants, avec une éducation religieuse et morale, un
+ complément d'instruction primaire et professionnelle.
+
+ Les cours sont de trois années à l'école de La Salle.
+
+ L'instruction est à la fois industrielle et commerciale.
+
+ Elle comprend le dessin industriel et toutes les
+ mathématiques qu'il exige, le français, la correspondance,
+ le droit usuel, la comptabilité, l'économie sociale,
+ l'histoire et la géographie, l'anglais, l'étude de la
+ physique et de la chimie appliquées à l'industrie.
+
+ Des ateliers d'ajustage, de forge, de tissage, de
+ menuiserie, de modelage, de manipulations chimiques, de
+ typographie et de gravure, permettent aux élèves de
+ connaître leurs aptitudes spéciales et de préparer sûrement
+ leur avenir.
+
+ Le système des ateliers extérieurs à l'établissement,
+ dirigés par de véritables chefs d'industrie, et dans
+ lesquels les élèves restent sous la surveillance de
+ l'École, parut donc au Comité être la vraie solution de la
+ question de l'apprentissage. Ce fut aussi l'avis des
+ principaux industriels de la région.
+
+ L'expérience a établi que l'on avait bien jugé, car le
+ système adopté a donné les meilleurs résultats. Il a aussi
+ pour lui l'expérience de l'étranger. Dans les grandes
+ villes industrielles de Hollande, d'Allemagne, de Belgique,
+ de Suisse, qui sont nos rivales, les écoles
+ professionnelles sont généralement des fondations libres
+ qu'encouragent par des subventions les villes ou le
+ gouvernement.
+
+ Les industriels de la localité leur prêtent leur concours,
+ et c'est pour elles une garantie de progrès incessants[93].
+
+[Note 93: _Enquête_, t. II, pp. 598 et suiv. Frère Justinus,
+assistant du Supérieur général des Frères des Écoles
+chrétiennes.]
+
+Un fait très caractéristique et prouvant une fois de plus la
+supériorité de tout ce qui sort de l'initiative privée, c'est
+que cet enseignement, qui donne de si remarquables résultats,
+non seulement ne demandait comme je l'ai déjà dit, aucune
+subvention à l'État, aucune assistance de personnes
+bienfaisantes, mais constituait au contraire une source de
+bénéfices pour ceux qui l'avaient fondé. Voici d'ailleurs sur
+ce point la déclaration du Frère Justinus.
+
+ Toutes les sociétés civiles, propriétaires des locaux dans
+ lesquels nous avons organisé nos pensionnats, ont toujours
+ distribué leurs dividendes annuels. Il n'en est pas une, à
+ ma connaissance, qui ait dérogé à cette règle.
+
+ Nous nous sommes imposé le devoir de ne point frustrer des
+ légitimes intérêts de leurs capitaux les amis qui nous
+ prêtent leur concours dans notre oeuvre d'éducation. Aussi
+ les directeurs de nos pensionnats s'attachent-ils
+ scrupuleusement à satisfaire à toutes les obligations qui
+ leur incombent envers les sociétés civiles propriétaires.
+ C'est la première de leurs obligations financières.
+
+ M. le Président. Vous arrivez à faire une concurrence qui
+ est redoutable, non pas seulement aux établissements
+ publics, mais aux collèges ecclésiastiques. Partout on le
+ constate[94].
+
+[Note 94: _Enquête_, t. II, p. 602. Frère Justinus.]
+
+Concurrence redoutable sans doute, mais j'ajouterai,
+bienfaisante et utile, et il serait à souhaiter qu'elle se fût
+développée encore. Je ne suis pas suspect, je pense, de
+cléricalisme, mais j'avoue que si j'étais Ministre de
+l'Instruction publique, mon premier acte serait de nommer
+directeur de l'enseignement primaire et secondaire en France le
+Supérieur des Écoles chrétiennes qui a obtenu de tels
+résultats. Je lui laisserais toute liberté quant au choix des
+méthodes et des professeurs, exigeant simplement qu'il renonçât
+rigoureusement à toute prédication religieuse, de façon à
+laisser aux parents une liberté totale sur ce point.
+
+
+
+Je me suis étendu sur la déposition qui précède plus que sur
+aucune autre parce que au point de vue de l'enseignement
+secondaire, les Frères arrivent à des résultats supérieurs à
+ceux de nos meilleurs lycées, et qu'au point de vue de
+l'enseignement agricole et professionnel, si nécessaire
+aujourd'hui, ils sont sans rivaux. La première chose à faire
+pour rivaliser avec eux serait d'étudier leurs méthodes. On est
+libre d'avoir, au point de vue religieux, des opinions
+différentes des leurs, mais nous devons tâcher d'acquérir assez
+d'indépendance d'esprit pour reconnaître leur supériorité,
+surtout quand elle est aussi manifestement écrasante.
+
+Le Directeur de tels maîtres méritait une statue. Leur sauvage
+expulsion doit être considérée comme un désastre national.
+Personne et surtout l'Université n'est capable de donner
+l'enseignement industriel, agricole et technique qui va nous
+manquer maintenant.
+
+
+
+
+LIVRE IV
+
+LES RÉFORMES PROPOSÉES ET LES RÉFORMATEURS
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+Les réformateurs. La transformation des professeurs.
+
+La réduction des heures de travail.
+
+L'éducation anglaise.
+
+
+§ 1.--LES RÉFORMATEURS.
+
+Nous avons vu dans les pages qui précèdent que la plupart des
+personnes ayant déposé devant la Commission d'enquête ont
+montré avec éloquence l'insuffisance et les dangers de notre
+système universitaire. Quand il s'est agi d'exposer les moyens
+de le remplacer, cette éloquence a été vite tarie et la plupart
+des réformateurs se sont montrés singulièrement incertains dans
+leurs projets, se bornant le plus souvent à des modifications
+de programmes, bien des fois essayées déjà sans succès, à des
+conseils vagues, à des projets en l'air, sans indication des
+procédés capables de les réaliser. C'est très bien de dire, par
+exemple, avec M. Gréard, recteur de l'Académie de Paris, qu'il
+faut «diversifier, assouplir les formes de l'instruction
+secondaire». Mais combien cet éloquent académicien n'aurait-il
+pas fait oeuvre plus utile en donnant, au lieu de phrases très
+vides, des conseils un peu pratiques.
+
+Il est à remarquer que ce sont justement les auteurs des
+critiques les plus vives qui se sont montrés le plus
+insuffisants dans leurs projets de réforme. On aurait peine à
+suivre, en vérité, des conseils comme celui de M. Jules
+Lemaître, quand il propose de «laisser l'enseignement un peu à
+la merci du professeur, qui, dans la branche qui le concerne,
+enseignerait ce qu'il saurait lui-même et ce qu'il aimerait le
+mieux»[95].
+
+[Note 95: _Enquête_, t. I, p. 187.]
+
+Devant des propositions aussi vagues, les critiques des
+critiques avaient une belle occasion d'exercer leur verve. Ils
+n'y ont pas manqué. Devant la Commission, M. Darlu s'est
+exprimé de la façon suivante:
+
+ Malgré sa sagesse et sa philosophie, M. Fouillée a cédé à
+ une tentation à laquelle nous ne résistons guère, et qui
+ nous entraîne à concevoir chacun notre système. Car il y a
+ autour de chaque chose réelle, comme le dit Leibniz, une
+ infinité de possibilités qui ont tout le charme que leur
+ prête notre imagination, tandis que les défauts de la
+ réalité frappent nos yeux.
+
+ Je suis un peu effrayé, je l'avoue, de voir tant d'esprits
+ en travail pour enfanter des systèmes d'éducation nouveaux.
+ Il y a quelque temps, c'était M. Jules Lemaître qui prenait
+ en main la direction de l'Instruction publique en France.
+
+ Il est vrai qu'il l'a abandonnée pour réclamer celle des
+ Affaires étrangères et ensuite celle de l'Intérieur. Eh
+ bien, M. Jules Lemaître avait commencé par demander la
+ suppression pure et simple de l'enseignement classique,
+ sauf dans quatre ou cinq lycées qu'il conservait comme des
+ échantillons d'une flore disparue. Puis il entendit parler
+ du système des cycles; il se précipita sur cette idée, et
+ quelques jours après c'était la thèse qu'il soutenait
+ ardemment[96].
+
+[Note 96: _Enquête_, t. II, p. 532. Darlu, maître de
+conférences.]
+
+La plupart des professeurs envisagent d'ailleurs avec une
+parfaite indifférence tous ces projets de réforme, dont ils
+perçoivent aisément l'inanité. M. Sabatier n'a pas hésité à le
+dire devant la Commission:
+
+ L'on constate que tous les essais de réforme de
+ l'enseignement secondaire faits parallèlement ont
+ misérablement échoué, et n'ont servi qu'à aggraver la
+ situation de cet enseignement. Si bien que j'ai entendu
+ plusieurs professeurs me dire: Au nom du ciel, qu'on ne
+ fasse plus de réformes, qu'on ne change plus les
+ programmes, qu'on n'annonce plus d'ères nouvelles[97]!
+
+[Note 97: _Enquête_, t. I, p. 204. Sabatier, doyen de la
+Faculté de théologie protestante.]
+
+Tous ces projets sont, je l'ai répété, la conséquence, de
+l'indéracinable illusion latine qu'un peuple peut modifier à
+son gré ses institutions. En réalité, il ne peut pas plus
+choisir ses institutions que sa littérature, sa langue, ses
+croyances, ses arts, ou tout autre élément de civilisation.
+Nous avons bien des fois montré dans nos ouvrages que ces
+éléments sont le produit de l'âme de la race et que pour les
+changer il faudrait changer d'abord cette âme.
+
+L'éducation ne saurait échapper à une loi aussi générale. Bonne
+ou mauvaise, elle est fille de nécessités sur lesquelles nous
+ne pouvons que bien peu de chose. Les réformes en bloc sont
+absolument sans valeur, et alors même qu'un tyran les
+imposerait par la force, elles ne pourraient durer, car, pour
+les maintenir, il faudrait réformer l'âme des professeurs, des
+parents et des élèves.
+
+Tous ces pompeux projets de réforme radicale ne constituent
+qu'une inutile phraséologie. Pour l'éducation, tout comme,
+d'ailleurs, pour les institutions, les seules réformes
+possibles et efficaces sont les modifications de détail,
+accomplies d'une façon successive et continue. Elles
+constituent les grains de sable dont l'addition finit, à la
+longue, par former des montagnes.
+
+Et même ces petites réformes successives ne sont possibles qu'à
+la condition d'être en rapport avec les nécessités du moment et
+les exigences de l'opinion. En matière d'éducation, la volonté
+et les préjugés des parents sont aujourd'hui tout-puissants.
+
+Nous allons essayer d'extraire du monceau de projets présentés
+devant la Commission les quelques réformes possibles, sinon
+aujourd'hui, au moins plus tard, c'est-à-dire lorsque les
+préjugés qui s'opposent à leur réalisation auront été
+suffisamment ébranlés.
+
+Voici l'énumération des principales.
+
+
+§ 2. TRANSFORMATION DU PROFESSORAT.
+
+NÉCESSITÉ POUR TOUS LES PROFESSEURS DE PASSER PAR LE
+RÉPÉTITORAT.
+
+Je ne crois pas cette réforme réalisable avant longtemps, avec
+nos idées latines, mais je la mentionne cependant en premier
+rang, parce qu'elle a figuré dans les projets présentés par un
+ministre à la Chambre des Députés. Elle est capitale, et
+pourrait, quand il sera possible de l'appliquer sérieusement,
+amener des résultats considérables.
+
+Cette réforme entraînerait deux conséquences, dont la première
+est la suppression de l'agrégation, la seconde un recrutement
+des professeurs fort différent du recrutement actuel.
+
+La suppression de l'agrégation serait fort importante. Nous
+avons vu, en effet, par les dépositions de l'enquête, que si
+notre corps de professeurs est si faible au point de vue
+pédagogique, c'est que les nécessités du concours de
+l'agrégation en font des spécialistes au lieu d'en faire des
+professeurs. Un des meilleurs ministres de l'Instruction
+publique, M. Léon Bourgeois, l'a dit en termes excellents
+devant la Commission.
+
+Le concours de l'agrégation pourrait tout au plus être maintenu
+pour l'enseignement dans les Facultés, bien qu'il fût
+infiniment préférable d'agir comme en Allemagne, où les
+professeurs de l'enseignement supérieur sont choisis d'après la
+valeur de leurs travaux personnels, le succès de leur
+enseignement libre, et nullement d'après leur aptitude à
+réciter ce qu'ils ont appris dans les livres. La méthode
+allemande façonne des savants capables de faire avancer la
+science, la méthode française ne fabrique que des perroquets.
+
+Mais nous n'avons à nous occuper ici que de l'enseignement
+secondaire et non de l'enseignement supérieur. Or, pour
+l'enseignement secondaire, il n'est aucunement besoin de
+spécialistes versés dans les subtilités des livres. De simples
+licenciés, dont la cervelle est moins bourrée de choses
+inutiles, sont infiniment préférables, et la meilleure preuve
+en est fournie par les professeurs de l'enseignement
+congréganiste, qui sont tout au plus licenciés. La plupart de
+nos répétiteurs, étant licenciés, sont très aptes, pourvu
+qu'ils possèdent les qualités pédagogiques nécessaires, à
+donner l'enseignement secondaire. Ce qu'il importe uniquement
+de savoir, c'est s'ils ont ces qualités pédagogiques.
+
+Supposons donc l'agrégation supprimée entièrement pour
+l'enseignement secondaire, et voyons de quelle manière un jeune
+licencié pourrait devenir professeur. Il entrerait au lycée
+comme répétiteur, mais avec le droit, qu'il n'a guère
+aujourd'hui, de donner des répétitions et de suppléer le
+professeur en congé ou malade, ce qui permettrait de juger de
+ses aptitudes pédagogiques. Au bout de quatre ou cinq ans de
+stage, et s'il était reconnu capable d'enseigner, il serait
+nommé professeur titulaire d'une chaire élémentaire. Il
+avancerait ensuite à l'ancienneté, comme le font actuellement
+les professeurs. Du même coup serait supprimé l'antagonisme
+entre les professeurs et les répétiteurs. Tous les professeurs
+obligés d'être d'abord répétiteurs, c'est-à-dire de vivre sans
+cesse avec les élèves, apprendraient à les connaître et la
+pratique les rendrait d'excellents pédagogues.
+
+Cette réforme ne coûterait absolument rien à l'État. Au lieu
+d'agrégés beaucoup trop payés et de répétiteurs très
+insuffisamment payés, les lycées auraient des professeurs
+moyennement payés, mais auxquels la perspective de l'avancement
+et de la retraite serait un stimulant suffisant.
+
+Quant aux fonctions de surveillant: conduite des élèves,
+inspection des dortoirs, etc., on pourrait les confier, comme
+l'a proposé M. Léon Bourgeois, à de simples sous-officiers.
+Leurs habitudes de discipline en feraient des agents
+excellents, qui exécuteraient avec ponctualité et plaisir une
+besogne que les répétiteurs actuels exécutent sans ponctualité
+et sans plaisir.
+
+C'est un peu timidement qu'une telle réforme a été proposée par
+MM. Bourgeois et Payot. Il est aisé cependant de lire le fond
+de leur pensée et je ne fais que la préciser. Voici d'ailleurs
+les parties essentielles de leurs dépositions.
+
+ Au lieu de faire parmi eux des catégories distinctes,
+ j'admettrais que le professeur pût et dût même, dans
+ certains cas, prendre des enfants en dehors de la classe et
+ les faire travailler; j'admettrais aussi que les
+ répétiteurs pussent contribuer à l'enseignement pour
+ certaines parties; je les chargerais de cours
+ complémentaires. Pourquoi ne feraient-ils pas des cours de
+ langues vivantes, de sciences élémentaires, etc., s'ils
+ possèdent des licences correspondantes?
+
+ M. le Président. Vous inclineriez à les fondre dans le
+ corps des professeurs, à ne plus faire une démarcation
+ aussi absolue? Ce seraient des professeurs adjoints?
+
+ M. Léon Bourgeois. Oui[98].
+
+[Note 98: _Enquête_, t. II, p. 690. Léon Bourgeois, ancien
+ministre de l'Instruction publique.]
+
+ Quant aux répétiteurs, j'estime que nous ne savons pas les
+ associer à notre enseignement. La plupart sont jeunes,
+ intelligents, cultivés, enthousiastes; ils ont foi dans
+ leurs fonctions d'éducateurs. Nous les confinons de façon
+ un peu dédaigneuse dans des fonctions policières de pure
+ surveillance. Nous pourrions tirer meilleur parti de leur
+ ardeur, notamment en leur confiant certaines parties de
+ l'enseignement. Je voudrais aussi voir les professeurs ne
+ pas considérer comme une déchéance de s'associer à la
+ surveillance. On pourrait commencer par déclarer
+ interchangeables les heures du professeur et celles du
+ répétiteur; les professeurs chargeraient les répétiteurs
+ plus spécialement attachés à leur ordre d'enseignement de
+ faire la classe pendant certains jours, quitte pour les
+ professeurs à rendre ce travail sous forme d'heures de
+ surveillance[99].
+
+[Note 99: _Enquête_, t. II, p, 638. Payot, inspecteur
+d'Académie.]
+
+Ajoutons enfin que le professeur, un peu plus démocratisé et
+cessant de se croire autre chose que ce qu'il est réellement,
+c'est-à-dire un modeste fonctionnaire, sera obligé de s'occuper
+des élèves, et même, pour augmenter ses ressources, d'en
+prendre en pension quelques-uns chez lui. Ce serait presque le
+système du tutoriat, très en honneur en Angleterre et en
+Allemagne, et que l'Université interdit aujourd'hui à ses
+professeurs.
+
+ L'éducation, ne l'oublions pas, est la chose essentielle.
+ Nous n'aurons rien fait, tant que nous n'aurons pas reconnu
+ sincèrement les graves lacunes de notre système. Ici je
+ voudrais d'abord la franchise d'avouer le mal et la ferme
+ volonté d'y porter remède. Loin d'être: le plus d'internes
+ possibles dans un lycée, l'idéal doit être: peu d'internes.
+
+ Nous interdisons, sous une forme ou sous une autre, aux
+ professeurs d'avoir des élèves chez eux, c'est une
+ concurrence! Il faudrait les y encourager; il faudrait
+ créer des maîtres-répétiteurs externes, mariés, ayant un
+ groupe d'élèves, une petite famille; il faudrait, au lycée
+ même, donner au maître-répétiteur un rôle au moins égal à
+ celui du professeur[100].
+
+[Note 100: _Enquête_, t. I, p. 268. Séailles, professeur à la
+Sorbonne.]
+
+Donner au répétiteur «un rôle égal à celui du professeur»,
+c'est justement la première réforme que nous avons demandée. Ce
+rôle sera égal quand le répétiteur saura que son emploi est un
+début, et que les futurs professeurs constateront qu'on ne peut
+arriver à être professeur qu'après avoir été répétiteur.
+
+M. Couyba, ancien agrégé de l'Université, a très bien montré
+devant la Chambre des Députés la nécessité de transformer les
+répétiteurs en professeurs après un stage suffisant. Mais je
+crains qu'il n'ait pas senti tout le poids des préjugés
+universitaires, s'opposant absolument à une telle réforme, si
+capitale pourtant.
+
+ Renoncez à l'utopie du professeur-adjoint, et préparez à
+ tous ces jeunes gens l'accès aux fonctions de professeur
+ titulaire; s'il le faut, diminuez pendant quelques années
+ le nombre des boursiers de licence et d'agrégation et des
+ normaliens, et, par conséquent, le nombre des licenciés et
+ des agrégés; réservez, au fur et à mesure des extinctions,
+ les postes de professeurs de collège aux répétiteurs
+ licenciés. Je souscris d'avance, monsieur le Ministre, et
+ toute l'Université souscrira, aux mesures transitoires qui
+ auront pour but d'améliorer en ce sens la situation des
+ répétiteurs.
+
+ Mais--j'y insiste à nouveau--toutes ces mesures ne peuvent
+ avoir qu'un caractère provisoire. Dès aujourd'hui il faut
+ préparer cette réforme profonde qui réalisera l'idéal de
+ l'éducation, je veux dire l'union dans la personne d'un
+ même maître des fonctions de professeur et de
+ répétiteur[101].
+
+[Note 101: =Couyba=. Séance de la Chambre des Députés du 12
+février 1902; p. 614 de l'_Officiel_.]
+
+Malheureusement, bien que,--un philosophe dirait parce
+que--sortis des rangs les plus humbles de la démocratie, les
+universitaires se croient des personnages importants, et
+rougiraient d'être confondus avec les répétiteurs, personnages
+sans aucune valeur évidemment, puisqu'ils ne sont que
+licenciés, c'est-à-dire incapables de réciter autant de choses
+qu'eux!
+
+En Allemagne, ces grotesques préjugés n'existent pas.
+
+ J'ai vu en Allemagne un professeur, très versé dans la
+ philosophie de Kant, enseigner à la fois la danse,
+ l'histoire naturelle et la musique, au lycée de jeunes
+ filles[102].
+
+[Note 102: _Enquête_, t. I, p. 335. Boutroux, de l'Institut,
+professeur à la Sorbonne.]
+
+Mais nous sommes en France, pays démocratique, et non en
+Allemagne, pays aristocratique. Il faudrait donc qu'un ministre
+eût la main prodigieusement énergique pour exécuter la réforme
+dont il vient d'être question dans ce paragraphe, et qui est
+pourtant une des plus importantes à réaliser aujourd'hui.
+
+
+§ 3.--LA RÉDUCTION DES HEURES DE TRAVAIL.
+
+La réduction des heures de travail, plusieurs fois proposée
+devant la Commission, serait évidemment une excellente mesure,
+mais bien difficilement applicable avec l'organisation actuelle
+des lycées. On a fait remarquer très justement devant la
+Commission qu'il est impossible de travailler de tête douze
+heures par jour. C'est de toute évidence, et on peut être bien
+certain que les élèves ne travaillent pas pendant ces douze
+heures. La vérité est que s'ils sont tenus assis douze heures
+par jour, c'est simplement parce qu'on ne sait que faire d'eux.
+Parents, professeurs, surveillants, chacun cherche simplement à
+s'en débarrasser. M. Keller l'a dit nettement et avec raison.
+
+ Il ne manque pas de parents qui mettent leurs enfants au
+ collège pour s'en débarrasser, et là, les maîtres se
+ laissent aller à garder leurs élèves dans les salles
+ d'étude pour les surveiller plus facilement[103].
+
+[Note 103: _Enquête_, t. II, p. 555. Keller, vice-président de
+la Société générale d'éducation.]
+
+Sans doute il vaudrait beaucoup mieux que les élèves passassent
+une moitié de leur temps à se promener, à faire de l'exercice,
+etc. Mais, devant l'opposition des proviseurs, des professeurs,
+et probablement aussi des parents, je crois la réforme sinon
+impossible, au moins d'une réalisation bien difficile.
+
+Cette unique raison, tenir les élèves assis pour n'avoir pas à
+s'occuper d'eux, est aussi celle qui prolonge la durée des
+classes et leur donne une absurde longueur.
+
+ Dans nos lycées, les classes ont une durée de deux heures
+ consécutives. Or, cette durée dépasse la capacité normale
+ d'attention chez les adultes, à plus forte raison chez les
+ enfants. Nous tous qui faisons des cours, nous savons très
+ bien qu'une heure de suite est, pour le professeur et pour
+ les auditeurs, l'extrême limite de l'effort utile.
+
+ J'avoue même que je préférerais encore le système allemand
+ proprement dit, qui fixe la durée de toutes les classes à
+ cinquante minutes[104].
+
+[Note 104: _Enquête_, t. I, p. 333. Boutroux, professeur à la
+Sorbonne.]
+
+Cette réforme est une de celles qui ont été adoptées dans les
+nouveaux programmes. Je doute que les élèves y gagnent quelque
+chose. Le temps qu'ils passaient assis dans une classe, ils le
+passeront assis dans une étude. On peut avoir la parfaite
+certitude qu'ils ne le passeront pas à se promener ou à faire
+des exercices, qui leur seraient cependant si nécessaires.
+
+
+§ 4.--L'ÉDUCATION ANGLAISE.
+
+La réforme consistant à introduire l'éducation anglaise en
+France a été à peine mentionnée devant la Commission. Ceux qui
+s'en étaient faits les bruyants apôtres n'ont pas songé à venir
+la défendre.
+
+Je suis très partisan de l'éducation anglaise, dont j'ai parlé
+bien souvent dans mes livres, et dont j'ai montré les avantages
+fort longtemps avant ses propagateurs actuels. Mais cette
+éducation, admirablement adaptée aux besoins d'un peuple chez
+lequel la discipline est une vertu héréditaire, ne l'est en
+aucune façon aux besoins de jeunes Latins, qui n'ont pas de
+discipline du tout et ne travaillent guère que lorsqu'ils y
+sont forcés.
+
+Le principal mirage fascinant les partisans du système anglais,
+ce sont les grandes écoles confortables situées à la campagne,
+mais ils oublient que le prix de pension étant extrêmement
+cher, ces établissements ne peuvent être fréquentés que par les
+fils de l'aristocratie ou de la haute bourgeoisie. L'éducation
+y est excellente, l'instruction très faible, mais ceux qui en
+sortent sont assurés par l'influence de leurs parents d'entrer
+dans les hautes fonctions du Gouvernement, de la magistrature,
+de l'industrie, etc.
+
+D'ailleurs il est bien inutile de discuter là-dessus, puisque
+l'adoption du système anglais obligerait à renverser de fond en
+comble notre Université actuelle, à changer les idées des
+parents, des professeurs et l'âme héréditaire des enfants.
+C'est d'ailleurs ce qu'a bien marqué M. Gaston Boissier.
+
+ Maintenant, la mode est à l'éducation anglaise. Il ne sera
+ pas facile de l'introduire chez nous. Comment voulez-vous
+ laisser la liberté qu'on demande pour les grands élèves
+ dans des établissements organisés comme les nôtres? Il
+ faudrait, pour y arriver, absolument détruire ce qui est la
+ condition même de notre éducation; il faudrait revenir sur
+ tout ce qui a été fait sous l'Empire, renoncer à
+ l'internat, changer la discipline, créer enfin de toutes
+ pièces une autre Université sur des bases tout à fait
+ nouvelles. Est-on sûr d'ailleurs que l'éducation secondaire
+ anglaise mérite tous les éloges qu'on lui prodigue[105]?
+
+[Note 105: _Enquête_, t. I, p. 67. Gaston Boissier, de
+l'Institut, professeur au Collège de France.]
+
+Et puis, il y a toujours ce facteur fondamental dont les
+réformateurs négligent entièrement de tenir compte, la volonté
+des parents. Croit-on que des établissements anglais établis en
+France auraient quelque succès? En aucune façon. Les parents
+auraient trop peur que leurs rejetons s'enrhument ou se
+blessent en jouant, et la liberté accordée ne serait pas
+acceptée par eux.
+
+Il ne faudrait pas me répondre que je n'en sais rien, aucun
+établissement analogue n'existant en France. Je pourrais alors
+faire remarquer que nous avons des lycées qui se rapprochent
+des établissements anglais au moins pour le séjour à la
+campagne et le confortable. Or, loin d'obtenir des succès, ils
+déclinent, et il en est de même pour les établissements
+congréganistes analogues.
+
+ Le lycée Michelet offre aux familles de superbes ombrages,
+ des terrains pour les jeux, une piscine, un manège, des
+ jardins, l'espace dans le plein air, sur une hauteur
+ salubre, toutes les conditions d'isolement propres au
+ développement d'une forte et saine éducation. Lakanal non
+ plus n'a rien à envier aux établissements d'Angleterre les
+ plus justement renommés. Eh bien, Michelet est pour nous
+ une inquiétude. Pendant plusieurs années il s'est
+ développé. Il a perdu, il perd encore, quoique moins
+ sensiblement. Quant à Lakanal, il a de la peine à se
+ peupler. Ce n'est pas au surplus une situation propre à
+ Paris. Les petits lycées de Talence à Bordeaux, de
+ Saint-Rambert à Lyon, de la Belle-de-Mai à Nice, n'ont pas
+ meilleure fortune. Évidemment, ce mode d'éducation n'est
+ point pour le moment en faveur[106].
+
+[Note 106: _Enquête_, t. I, p. 11. Gréard, vice-recteur de
+l'Académie de Paris.]
+
+ Voyez les trois établissements de cette région: l'État,
+ représenté par le lycée Lakanal, l'enseignement libre,
+ intermédiaire entre l'État et les maisons religieuses,
+ représenté par Sainte-Barbe-des-Champs, et, tout à côté,
+ les Dominicains d'Arcueil.
+
+ Or, aucun de ces trois établissements n'a pu résister à
+ cette sorte de répugnance que les familles ont aujourd'hui
+ à envoyer leurs enfants à la campagne.
+
+ Voilà trois établissements tout à fait différents, dont pas
+ un n'a échappé à cette sorte de désertion des familles.
+
+ Et la crise continue, en dépit des réformes de Sainte-Barbe
+ et malgré les efforts du P. Didon, qui s'est transporté à
+ Arcueil pour essayer de donner lui-même une nouvelle
+ impulsion à l'établissement des Dominicains.
+
+ L'établissement de Marseille a atteint le chiffre de 1.683
+ élèves; mais le petit lycée, construit avec tous les
+ perfectionnements modernes, a toujours été en décroissant;
+ à Bordeaux également, cette crise existe, comme partout
+ ailleurs. Je citerai encore le cas du lycée de Vanves, qui
+ n'est pas non plus en prospérité[107].
+
+[Note 107: _Enquête_, t. II, p. 350. Morlet, censeur à Rollin.]
+
+Et c'est ainsi qu'en pénétrant dans le détail des projets de
+réforme que chacun propose et qui semblent au premier abord
+d'une réalisation si facile, nous voyons se dresser ce mur
+inébranlable des facteurs moraux, que les rhéteurs ne
+soupçonnent pas, et qui rendent vains leurs beaux discours. Ce
+sont les ressorts invisibles du monde visible. L'heure ne
+paraît pas prochaine où nous serons soustraits à leur empire.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+Les changements de programmes.
+
+
+Toutes les discussions de la Commission d'enquête ont
+naturellement abouti à de nouvelles modifications des
+programmes. Le ministre de l'Instruction publique a fait
+adopter par la Chambre des Députés un nouveau programme
+d'enseignement, rédigé par une Commission, dans lequel on a
+essayé de concilier les opinions les plus contradictoires. La
+seule partie utile des réformes adoptées, si jamais elle est
+appliquée, ce qui est fort douteux, étant données les idées de
+nos professeurs, serait que désormais l'enseignement secondaire
+fût combiné avec l'enseignement primaire de manière à faire
+suite à un cours d'études élémentaires de quatre années.
+
+Tout le reste a eu pour résultat la plus complète confusion. Un
+ancien Ministre, M. Hanotaux, l'a signalée dans les termes
+suivants:
+
+ Visiblement on a voulu donner satisfaction à tout le monde:
+
+ ... On a donc tout gardé, tout empilé dans ce nouveau
+ second cycle, et on aboutit ainsi à une complication qui
+ ressemble beaucoup à de la confusion.
+
+ Par la crainte légitime de surcharger les programmes, on a
+ divisé les études, dans le second cycle, en un certain
+ nombre de sections se complétant ou s'excluant l'une
+ l'autre, si bien que les programmes futurs ressembleront à
+ une sorte d'opération algébrique où il sera bien difficile
+ de se reconnaître. M. Fortoul avait inventé la bifurcation;
+ on nous présente aujourd'hui la décifurcation, la fourche à
+ dix dents; c'est à faire frémir.
+
+ Efforçons-nous d'être clairs: déjà, dès le premier cycle,
+ on distingue entre trois catégories d'élèves: ceux qui font
+ du latin et du grec, ceux qui font du latin et pas de grec,
+ enfin ceux qui ne font ni latin, ni grec. Ainsi, à l'entrée
+ du second cycle, on trouve les élèves qui ont fait du latin
+ et du grec et qui continuent, soit le groupe A; puis, ceux
+ qui ont fait du latin et pas de grec et qui continuent, le
+ groupe B; enfin, ceux qui ne font ni latin, ni grec et
+ continuent, groupe C. Mais il y a, dans chaque groupe, ceux
+ qui, tout en continuant, veulent joindre à leurs nouvelles
+ études, soit l'étude des sciences, groupe D, soit l'étude
+ des langues étrangères, groupe E. Il y a aussi ceux qui ont
+ fait du latin et du grec et qui y renoncent tout en
+ poursuivant l'étude des sciences et des langues, ceux-là
+ retombent dans la catégorie de ceux qui, dans le premier
+ cycle, n'ont fait ni latin ni grec et forment, auprès
+ d'eux, le groupe F. Il y a, enfin, ceux qui veulent tout
+ continuer à la fois; on prévoit qu'il s'en trouvera, et on
+ forme ainsi un groupe G.
+
+ Vous croyez que c'est fini: pas du tout. Il y a un
+ paragraphe insidieux, intitulé _section nouvelle_, et qui
+ crée, «au-dessus du premier cycle, et à côté du second»,
+ une suite d'études plus courtes, spécialement consacrées
+ aux sciences et aux langues vivantes et qui se rapprochent
+ de ce que les Allemands appellent «l'enseignement réel».
+ C'est donc un groupe nouveau, très distinct des autres et
+ que, pour la commodité de la conversation, nous
+ qualifierons groupe H. Cela fait huit; et j'en passe.
+
+ Ainsi, quand le grand garçon, frais émoulu de la troisième,
+ arrivera aux portes de bronze du second cycle, on lui
+ posera gravement cette question: jeune homme, où
+ prétendez-vous aller? Groupe C ou groupe H; ou bien:
+ combinez-vous A avec C? Voyons, réfléchissez; surtout, ne
+ vous trompez pas: car ici, quand on est entré, on ne
+ revient pas en arrière: laissez toute espérance, _lasciate
+ ogni speranza_.
+
+ Évidemment, tout le monde est content, et, plus que tout le
+ monde, notre vieille connaissance le «préjugé scolaire».
+ Les élèves suivront, tant bien que mal, par petits paquets,
+ ces voies différentes. Mais, les professeurs, comment
+ feront-ils, courant sans cesse après le petit bataillon
+ sacré qui entrera, sortira, se dispersera, se
+ reconstituera, s'égaillera, et se retrouvera enfin, pour
+ livrer l'assaut décisif, en masse compacte, au pied de la
+ forteresse indestructible[108].
+
+[Note 108: Gabriel Hanotaux, ancien ministre, _Le Journal_, 27
+janvier 1902.]
+
+L'erreur latine de la puissance des constitutions, des
+institutions et des programmes est trop irréductible pour qu'il
+y ait intérêt à essayer de la combattre. Un étranger qui
+voudrait comprendre l'intensité de cette erreur n'aurait qu'à
+parcourir le petit volume de 230 pages publié en 1890 sous ce
+titre: «_Instructions, programmes et règlements_», qui régit
+encore notre enseignement universitaire. Il est signé de M.
+Léon Bourgeois, alors Ministre de l'Instruction publique, qui
+en a rédigé lui-même une grande partie.
+
+On pourrait difficilement citer, sauf en ce qui concerne
+l'enseignement des langues, un meilleur ouvrage sur
+l'enseignement, et les professeurs ne trouveraient nulle part
+de conseils plus sages. L'étranger qui lirait un tel programme
+déclarerait notre enseignement parfait. Après avoir visité nos
+lycées et examiné leurs élèves, il déclarerait au contraire,
+avec la Commission d'enquête, que notre enseignement est le
+plus inférieur, peut-être, que possède aucun peuple civilisé.
+Du même coup, il verrait se dégager l'évidence de cette notion
+que personne n'a exposée devant la Commission d'enquête,
+probablement parce que personne ne l'a comprise, que les
+programmes sont sans importance. Avec de bons professeurs, tous
+les programmes sont excellents.
+
+L'essentiel est donc, je le répète encore, de réformer les
+méthodes et non les programmes.
+
+La seule réforme utile des programmes consisterait à supprimer
+les trois quarts des choses enseignées. Malheureusement, loin
+de supprimer, on ne fait qu'ajouter toujours. Il y a déjà
+plusieurs années, un savant éminent, M. Armand Gautier, avait
+montré les conséquences de cette surcharge.
+
+ ... Une même quantité de travail ou de volonté appliquée à
+ un ensemble de matières et de programmes de plus en plus
+ variés et de plus en plus amples, produit, résultat
+ inévitable, une médiocrité de plus en plus évidente sur
+ chaque sujet, excepté sur celui ou sur ceux que l'élève
+ préfère et conçoit bien.--Augmenter indéfiniment les
+ programmes, c'est effrayer les timides, les faibles, les
+ moyens; c'est surtout créer logiquement la médiocrité
+ générale et le superficialisme; c'est habituer l'enfant à
+ savoir en vue de l'examen et par une série d'artifices qui
+ ne laissent presque rien dans l'esprit passé le jour de
+ l'épreuve; c'est tendre à développer la mémoire aux dépens
+ de l'intelligence et du jugement; c'est faire du plaqué qui
+ ait un jour, une heure au moins, l'aspect de l'or solide et
+ pur.
+
+ Je suis donc de l'avis de la plupart de mes collègues, de
+ MM. Rochard et Hardy en particulier, lorsqu'ils demandent
+ qu'on simplifie les épreuves du baccalauréat. Je suis plus
+ de cet avis qu'eux-mêmes, car, sans regret, je verrais
+ disparaître cet examen, principale cause, sous sa forme
+ actuelle, de notre surmenage scolaire, du travail en vue du
+ diplôme, de ce cauchemar incessant des dernières années
+ passées au lycée: _la préparation au bachot!_ mot bien
+ trouvé dans son enveloppe méprisante pour caractériser un
+ résultat méprisable en lui-même. Si cette épreuve n'est pas
+ prise au sérieux par l'élève qui n'y voit qu'un bon
+ débarras, par le maître qui la présente comme une amère
+ pilule qu'il faut bien une fois avaler; par l'examinateur
+ enfin, qui se sent de plus en plus disposé à faiblir devant
+ cette générale médiocrité[109].
+
+[Note 109: Armand Gautier, professeur à la Faculté de Médecine.
+(Communication faite à l'Académie de Médecine, le 26 juillet
+1887.)]
+
+La nécessité de réduire les programmes a été signalée également
+devant la Commission d'enquête.
+
+ Si l'on consentait à réformer les programmes, il faudrait
+ prendre le contre-pied des programmes actuels: se contenter
+ de ce qu'il est possible de demander, mais le demander à
+ fond: remettre l'esprit scientifique en honneur à la place
+ de l'esprit d'érudition[110].
+
+[Note 110: _Enquête_, t. II, p. 32. Lippmann, professeur à la
+Sorbonne.]
+
+On ne saurait mieux dire, mais une telle réduction des
+programmes semble peu réalisable aujourd'hui avec les théories
+actuelles. L'idée persistante de l'Université est que la valeur
+des hommes se mesure à la quantité de choses qu'ils peuvent
+réciter, et, loin de vouloir réduire cette quantité, elle ne
+cherche qu'à l'augmenter. Elle éprouve d'ailleurs un tel besoin
+d'uniformité et de réglementation, et a en outre une telle
+méfiance de ses professeurs, qu'elle croit devoir indiquer
+méticuleusement, pour ainsi dire page par page, ce qui doit
+être enseigné.
+
+L'idée d'apprendre peu de choses mais de les apprendre à fond
+devrait être l'idée maîtresse de l'enseignement. Il est douteux
+qu'elle rallie aujourd'hui beaucoup de suffrages aussi bien
+parmi les professeurs que parmi les parents.
+
+Je ne saurais donc trop répéter combien sont oiseuses toutes
+ces discussions sur des programmes. Un long temps s'écoulera
+malheureusement avant qu'il soit possible de faire pénétrer
+dans une cervelle d'universitaire que, seules, les méthodes
+d'enseignement ont de l'importance. Avec une bonne méthode les
+programmes peuvent, je l'ai dit déjà, tenir en quelques lignes.
+
+Et telle est la force des préjugés latins sur la valeur des
+programmes que dans les innombrables enquêtes publiées en
+France à propos de l'enseignement à l'étranger il est à peu
+près impossible de découvrir des renseignements précis sur les
+méthodes employées. Les auteurs de ces enquêtes ont jugé sans
+doute qu'il s'agissait là de détails sans importance.
+
+L'éducation d'un peuple ne peut évidemment s'adapter de toutes
+pièces à un autre, mais il y a toujours beaucoup à apprendre en
+l'étudiant dans ses détails. Et puisque nous prenons parfois la
+peine de copier les plans des établissements étrangers, nous
+pourrions prendre aussi celle d'observer ce qui se passe à leur
+intérieur.
+
+ Ce qui a le plus contribué à rendre les Romains les maîtres
+ du monde, dit Montesquieu, c'est qu'ayant combattu
+ successivement contre tous les peuples, ils ont toujours
+ renoncé à leurs usages sitôt qu'ils en ont trouvé de
+ meilleurs.
+
+Il fait aussi remarquer que les Gaulois ne surent jamais
+s'élever à cette conception.
+
+ Et ce qu'il y a de surprenant, c'est que ces peuples, que
+ les Romains rencontrèrent dans presque tous les lieux et
+ dans presque tous les temps, se laissèrent détruire les uns
+ après les autres, sans jamais connaître, chercher, ni
+ prévenir la cause de leurs malheurs.
+
+Notre enseignement universitaire est une des principales causes
+de notre infériorité actuelle, mais nous ne le comprenons pas.
+Nous continuerons à descendre la pente de la décadence
+précisément parce que nous ne le comprenons pas.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+La question du grec et du latin.
+
+
+§ 1.--L'UTILITÉ DU GREC ET DU LATIN.
+
+On connaît les interminables discussions auxquelles a donné
+lieu, depuis plus de trente ans, la question du grec et du
+latin. Elle est entrée maintenant dans cette phase sentimentale
+où la raison n'intervient plus.
+
+Toutes ces discussions ont fini cependant par ébranler un peu
+chez les générations nouvelles, n'ayant pas encore d'opinion
+arrêtée, le prestige des langues mortes. Les esprits
+indépendants remarquent facilement que ces langues n'ont plus
+guère pour défenseurs--en dehors des pères de famille intimidés
+par le fantôme des traditions séculaires et d'un certain nombre
+de commerçants illettrés--que les professeurs qui vivent de ces
+langues ou de vénérables académiciens qui en ont vécu. Ces
+derniers défenseurs de l'éducation gréco-latine se montrent
+eux-mêmes de plus en plus hésitants, de moins en moins
+affirmatifs. Tous d'ailleurs sont bien obligés de confesser que
+les langues anciennes sont si mal enseignées par l'Université,
+qu'après sept ou huit ans d'études les élèves n'en possèdent
+que de vagues notions très vite oubliées aussitôt l'examen
+passé. Les élèves les plus forts sont à peine capables de
+traduire en deux heures et à coups de dictionnaire une page
+d'un auteur facile.
+
+Les dépositions de l'enquête vont, d'ailleurs, nous éclairer
+sur l'utilité des langues qui forment encore la base de
+l'éducation classique et à l'étude desquelles tant d'années
+précieuses sont consacrées.
+
+L'argument le plus invoqué en faveur du grec et du latin, celui
+auquel on revient toujours, est la mystérieuse «vertu
+éducative» que posséderaient les langues mortes. Cet argument
+d'ordre sentimental impressionne toujours les cerveaux faibles
+par le fait seul qu'il a longtemps servi.
+
+On peut prévoir cependant qu'il ne servira plus beaucoup, car
+des autorités fort compétentes se sont chargées d'y répondre
+devant la Commission d'enquête, en montrant que la fameuse
+«vertu éducative» des langues anciennes réside tout autant dans
+les langues modernes, qui possèdent au moins le mérite de
+l'utilité. Voici, d'ailleurs, les parties les plus saillantes
+de ces dépositions:
+
+ Les versions grecques et latines sont certainement, je n'en
+ disconviens pas, une très bonne gymnastique intellectuelle.
+ Pourquoi? Parce qu'elles habituent les enfants à détacher
+ les idées des mots et les objets des signes; parce qu'elles
+ les forcent, par le fait, à réfléchir sur les choses
+ elles-mêmes et, en même temps, sur leurs diverses
+ représentations nominales; mais le bénéfice de ce travail
+ cérébral se retrouve, à très peu de chose près, dans la
+ version allemande, anglaise, italienne[111].
+
+[Note 111: _Enquête_, t. II, p. 673. Raymond Poincaré, ancien
+ministre de l'Instruction publique.]
+
+ J'ai eu un second prix de discours latin au concours
+ général. Il m'est donc permis, ce me semble, de parler
+ librement de l'enseignement classique et de ses résultats.
+ Or, j'estime qu'on peut initier les élèves de
+ l'enseignement moderne aux idées antiques, à la beauté
+ antique, d'une façon bien plus rapide, plus sûre et plus
+ complète, par de bonnes traductions convenablement
+ commentées, que par l'explication pénible, tâtonnante,
+ chaque jour abandonnée et chaque jour reprise, de fragments
+ minuscules des grandes oeuvres. Jamais les élèves de
+ l'enseignement classique n'ont sous les yeux un ensemble.
+ Courbés sur quelques vers qu'ils déchiffrent lentement, ils
+ ne voient jamais d'affilée dans le texte un chant d'Homère
+ ou de Virgile.
+
+ Quand je m'interroge en toute sincérité, je fais bon marché
+ de ce que j'ai appris de grec et de latin. Que n'ai-je
+ songé plutôt à faire de l'allemand ou de l'anglais, à
+ m'initier aux questions artistiques[112]!
+
+[Note 112: _Enquête_, t. II, p. 493. Maldidier, professeur
+agrégé de l'Université.]
+
+ Le fait de traduire et de comparer des expressions est
+ instructif au même degré, _quelle que soit_ la langue dont
+ il s'agit. On parle de la valeur éminemment éducative des
+ auteurs anciens; on a raison, mais à condition que l'élève
+ possède des connaissances linguistiques suffisantes pour
+ les apprécier. Or, on se fait souvent des illusions sur les
+ notions qu'ont les écoliers. Je me demande si les enfants,
+ qui ont déjà de la peine à comprendre les déclinaisons et
+ les conjugaisons, qui trouvent une très grande difficulté à
+ traduire une version et ne remettent parfois qu'un devoir
+ informe sans aucune espèce de sens, je me demande, dis-je,
+ si ces enfants goûtent la pensée des auteurs qu'ils
+ torturent[113].
+
+[Note 113: _Enquête_, t. II, p. 376. Weil, professeur au lycée
+Voltaire.]
+
+ Je ne crois pas que les langues mortes aient une vertu
+ éducative particulière. Je crois, au contraire, que les
+ langues vivantes, par le fait même qu'elles sont vivantes,
+ ont un avantage sur les autres[114].
+
+[Note 114: _Enquête_, t. I, p. 456. Aulard, professeur à la
+Sorbonne.]
+
+Il faut, en vérité, posséder un mysticisme spécial pour parler
+encore de la force éducative des langues anciennes, des idées
+générales et universelles qu'elles nous livrent. Un des auteurs
+de l'instruction officielle de 1890 donne, pour démontrer
+l'utilité de la grammaire et de la langue latines, l'étrange
+argument que voici: «Il s'agit, en un mot, d'apprendre la
+grammaire pour pouvoir lire Virgile et Tacite, de lire Virgile
+pour apprendre à aimer la campagne et Tacite pour prendre les
+sentiments de Thraséas et d'Helvédius Priscus». Seules, des
+cervelles d'universitaires peuvent enfanter des raisonnements
+d'une aussi pauvre psychologie. Tous nos jeunes élèves seraient
+des héros pleins de hardiesse s'il leur suffisait de lire les
+exploits des grands hommes pour acquérir leurs sentiments. En
+admettant même l'invraisemblable conception que des lectures
+puissent posséder une telle vertu, pourquoi la perdraient-elles
+par une traduction que chacun comprendrait aisément alors que
+les originaux restent incompréhensibles pour l'immense majorité
+des écoliers?
+
+Laissons entièrement de côté la question utilitaire peu
+négligeable cependant à l'âge actuel, et demandons-nous s'il
+n'y a pas d'autres connaissances possédant une vertu éducative
+supérieure à celle du latin. Dans un discours prononcé devant
+la Chambre des députés à propos de la réforme de
+l'enseignement, M. Massé répondait à cette question dans les
+termes suivants:
+
+ Les humanistes, dont tout à l'heure M. le Ministre s'est
+ fait l'interprète, combattent cette évolution en invoquant
+ les qualités éducatives des langues mortes, seules
+ susceptibles, selon eux, de former le coeur et de donner
+ une large culture intellectuelle. Mais les sciences
+ n'ont-elles pas, elles aussi, leur vertu éducative, et
+ l'étude des grandes lois de la nature, des phénomènes
+ physiques et chimiques auxquels nous assistons, des
+ révolutions dont notre globe a été le théâtre, l'évocation
+ des espèces disparues, le lien qui unit les sciences entre
+ elles et qui constitue l'objet même de la philosophie, tout
+ cela n'est-il point de nature à former le coeur des jeunes
+ générations? Quant à l'esprit, sera-t-il moins fortement
+ trempé lorsque, au lieu d'étudier les abstractions de la
+ logique, il aura employé successivement les différents
+ modes de raisonnement, la déduction dans les mathématiques,
+ l'induction dans les sciences physiques et naturelles[115]?
+
+[Note 115: Séance du 13 février 1902; p. 632 de l'_Officiel_.]
+
+Parmi les arguments classiques en faveur du latin on a
+naturellement invoqué l'utilité qu'il pouvait avoir pour
+l'étude du droit. La réponse a été faite d'une façon
+catégorique par des juristes dont personne ne discutera
+l'autorité, notamment par M. Sarrut, avocat général à la Cour
+de Cassation.
+
+ De nos huit codes, il n'y a évidemment que le Code civil
+ qui ait quelques points de contact avec le droit romain; on
+ ne peut pas trouver la moindre trace de droit romain dans
+ les sept autres codes.
+
+ En fait, le droit romain n'est pas étudié. Sur quarante
+ licenciés en droit, trente-neuf n'ont pas ouvert un livre
+ de droit romain. _A peine un élève de nos lycées sur dix
+ est-il en état de traduire un texte de droit romain, même à
+ coups de dictionnaire[116]._
+
+[Note 116: _Enquête_, t. II, p. 575. Sarrut, avocat général à
+la Cour de cassation.]
+
+Dans la liste des arguments, d'ailleurs peu variés, que l'on a
+fait valoir devant la Commission en faveur du latin, il en est
+un que sa bizarrerie mérite de sauver de l'oubli. Son auteur
+est un professeur, M. Boudhors, qui a découvert que dans la
+littérature latine «nous avons une littérature républicaine que
+nous ne retrouverons pas ailleurs.» L'antiquité grecque et
+latine représente, dans l'opinion de ce brave universitaire,
+«des citoyens libres dans des pays libres[117].»
+
+[Note 117: _Enquête_, t. II, p. 140.]
+
+On s'étonne de voir des idées aussi vieillottes et aussi
+fausses répandues encore dans l'Université. Est-il vraiment
+nécessaire de les réfuter? Toutes ces républiques antiques
+n'étaient que de petites oligarchies où des familles
+aristocratiques régnaient souverainement sur une vile
+multitude, et rien n'était moins démocratique qu'un tel régime,
+pas plus au temps de Caton qu'au temps de César ou à celui des
+républiques grecques. Les luttes de Cicéron, Catilina, etc.,
+n'étaient pas des luttes de principes, comme celles qui nous
+divisent aujourd'hui, mais des rivalités d'ambition
+personnelle.
+
+Quant à la prétendue liberté des républiques grecques, il faut
+avoir aussi peu pénétré les choses de l'histoire que le font
+beaucoup d'historiens pour croire à la liberté de la Grèce
+antique et la vanter. Jamais divinité tyrannique ne tint ses
+adorateurs plus profondément pliés sous son joug que ne le
+furent les peuples les plus civilisés de l'antiquité grecque et
+latine sous la main de fer de la coutume.
+
+L'État, c'est-à-dire le faisceau de lois, de traditions et
+d'usages dont il se constituait le gardien, était tout, et
+l'individu rien. Aucune puissance n'eût pu sauver le téméraire
+assez audacieux pour essayer de toucher à ce dépôt sacré.
+Eût-il possédé la sagesse de Socrate, le peuple entier se
+serait dressé immédiatement contre lui. L'empire des morts sur
+les vivants était alors tout-puissant. De ce que nous nommons
+la liberté, l'homme n'avait pas même l'idée. Que les
+gouvernements s'appelassent aristocratie, monarchie,
+démocratie, aucun d'eux ne tolérait la liberté individuelle, et
+il est facile de comprendre qu'avec l'étroite solidarité
+nécessaire aux nations qui voulaient rester puissantes, nul ne
+pouvait la tolérer. L'antiquité grecque ne connut ni la liberté
+politique, ni la liberté religieuse, ni la liberté de la vie
+privée, ni celle des opinions, ni celle de l'éducation, ni
+liberté d'aucune sorte. Rien dans l'homme, ni le corps, ni
+l'âme, n'était indépendant. Il appartenait tout entier à
+l'État, qui pouvait toujours disposer de sa personne et de ses
+biens à son gré. Dans ces âges antiques, qu'on nous offre
+encore pour modèles, il n'était pas permis au père d'avoir un
+enfant difforme; et, s'il lui en naissait un contrefait, cet
+enfant devait mourir. A Sparte, l'État dirigeait l'éducation,
+sur laquelle le père n'avait aucun droit. La loi athénienne ne
+permettait pas au citoyen de vivre à l'écart des assemblées et
+de ne pas être magistrat à son tour. Quant à la liberté
+religieuse elle ne fut jamais réclamée. Il venait fort rarement
+à un Athénien l'idée de douter des dieux de la cité. Socrate
+paya de sa vie un tel doute. La loi punissait sévèrement
+quiconque se fût abstenu de célébrer religieusement une fête
+nationale. L'État interdisait même à l'homme les sentiments les
+plus naturels et n'autorisait chez lui qu'une sorte d'immense
+égoïsme collectif. Les Spartiates ayant éprouvé une défaite à
+Leuctres, les mères des morts durent se montrer en public avec
+un visage gai et remercier les dieux, alors que les mères des
+vivants devaient montrer de l'affliction. Quand Rousseau admire
+ce trait, il montre à quel point il ignorait ce que fut, dans
+l'antiquité, la tyrannie de l'État. La prétendue liberté
+antique dont les disciples de ce philosophe ont fait la base de
+leur système politique n'était que l'assujettissement absolu
+des citoyens. L'Inquisition, avec ses bûchers, ne constituait
+pas un régime plus dur.
+
+Le seul argument sérieux que l'on pouvait invoquer, jadis, en
+faveur de l'éducation gréco-latine, c'est qu'elle avait
+contribué à former les hommes éminents des derniers siècles. A
+cette époque, elle représentait, en effet, l'encyclopédie des
+connaissances humaines. La Bible et les ouvrages grecs et
+latins constituaient à peu près les seules sources de
+connaissances auxquelles on pouvait puiser. Mais, aujourd'hui,
+le monde a entièrement changé, et les livres qui ont instruit
+tant de générations ne représentent plus guère que des
+documents historiques bons à occuper les loisirs de quelques
+érudits.
+
+Du reste le fameux argument du trésor d'idées générales, donné
+par l'éducation gréco-latine, n'a pas trop été invoqué devant
+la Commission. On s'est souvenu d'une conférence célèbre de M.
+Jules Lemaître, qui fut professeur avant d'être académicien.
+J'en reproduis quelques passages pouvant servir de conclusion à
+ce qui précède.
+
+ Et qu'est-ce donc enfin que ce fameux trésor d'idées
+ générales, d'idées éducatrices, dont les littératures
+ grecque et latine auraient le monopole?
+
+ Ne parlons pas du grec qui, même dans l'enseignement
+ supérieur, n'est très bien su que de quelques spécialistes.
+ Ce trésor, prétendu unique et irremplaçable, ce sont
+ quelques pages de Lucrèce, dont le principal intérêt est
+ d'être vaguement darwiniennes; ce sont, dans Virgile,
+ quelques morceaux des _Géorgiques_, qui ne valent pas tels
+ passages de Lamartine ou de Michelet, et les amours de
+ Didon, qui ne valent pas les amours raciniennes d'Hermione
+ ou de Roxane; ce sont les chapitres de Tacite sur Néron;
+ c'est, dans les épîtres d'Horace, la sagesse de Béranger et
+ de Sarcey; c'est le spiritualisme déjà cousinien des
+ compilations philosophiques de Cicéron; c'est le stoïcisme
+ théâtral des lettres et des traités de Sénèque; et c'est
+ enfin la rhétorique savante, mais presque toujours
+ ennuyeuse, de Tite-Live et du _Conciones_. Rien de plus, en
+ vérité. Or, cela se trouve tout entier ramassé dans
+ Montaigne, et tout entier répandu dans les écrivains du
+ XVIIe siècle, où nous n'avons qu'à l'aller prendre.
+
+ Non, je le sens bien, ce n'est pas aux Grecs ni aux Romains
+ que je dois la formation de mon coeur et de mon esprit.
+
+ Si donc le bénéfice que j'ai pu retirer du latin m'échappe,
+ à moi qui l'ai très bien su il y a vingt-cinq ans, de quel
+ profit peut-il être pour les neuf dixièmes de nos
+ collégiens, qui ont encore l'air de l'apprendre, mais qui
+ ne le savent pas et ne peuvent pas le savoir[118]?
+
+[Note 118: J. Lemaire.]
+
+En admettant même que les ouvrages latins contiennent un trésor
+d'idées générales, il semble évident que pour le découvrir on
+devrait au moins les lire. Un document officiel va nous dire ce
+que les élèves ont lu de livres classiques, après sept ans
+d'études. «Si toutes les pages de grec, de latin, de français,
+qui ont été lues et expliquées, dans un cours d'études, étaient
+rassemblées, on n'en ferait pas toujours un volume de
+l'épaisseur du doigt.» (_Instructions du Ministère de
+l'Instruction publique de 1890_, p. 23.)
+
+Je n'ai guère parlé que du latin dans les pages qui précèdent.
+Il serait sans intérêt de s'appesantir sur la question du grec,
+qui a été à peu près entièrement abandonné devant la
+Commission. On a reconnu que les notions qu'en possèdent les
+élèves sont presque totalement nulles et ne dépassent guère la
+connaissance de l'alphabet et la conjugaison de quelques
+verbes.
+
+Les professeurs ne paraissent pas, eux-mêmes, bien ferrés sur
+la langue qu'ils enseignent. M. Brunot, maître de conférences à
+la Sorbonne, a donné d'intéressants documents sur ce point.
+
+ Je puis vous dire qu'à l'agrégation, où nous avons
+ institué, depuis plusieurs années, des épreuves
+ improvisées, il est impossible de proposer à nos futurs
+ agrégés autre chose que certains textes très faciles. Cette
+ année même, nous avons discuté la question de mettre à
+ l'agrégation, comme texte improvisé, de l'Homère. Eh bien,
+ ce n'est pas possible[119].
+
+[Note 119: _Enquête_, t. I, p. 367. Brunot, maître de
+conférences à la Sorbonne.]
+
+ Dans ces conditions, l'enseignement du grec ne devrait donc
+ pas être conservé, à mon avis, comme obligatoire même dans
+ l'enseignement classique ancien, si ce n'est pour les
+ jeunes gens ou les familles qui désirent avoir cette
+ culture spéciale et qui ont un goût suffisant pour s'y
+ adonner de bonne volonté[120].
+
+[Note 120: _Enquête_, t. I, p. 24. Berthelot, ancien ministre
+de l'Instruction publique.]
+
+En Allemagne, la question de l'éducation classique, si
+supérieure pourtant à la nôtre, a soulevé aussi de violentes
+discussions. Dans une Commission spéciale réunie à Berlin en
+1890, l'empereur a prononcé un véhément réquisitoire contre
+l'éducation gréco-latine. Mais le tout-puissant césar ne put
+triompher entièrement de l'opposition des Universités et
+l'enseignement du grec et du latin n'a pas été modifié.
+Cependant, comme le dit justement M. Lichtenberger,
+ex-professeur d'allemand à l'Université de Nancy, «l'humanisme
+apparaît à l'Allemagne moderne comme le culte stérile d'un
+passé mort à tout jamais, d'un idéal de beauté périmé, comme
+une religion déchue, bonne tout au plus pour quelques attardés
+et quelques délicats, mais sans action sur l'homme contemporain
+qui doit être formé en vue de l'action».
+
+
+§ 2.--L'OPINION DES FAMILLES SUR L'ENSEIGNEMENT DU GREC ET DU
+LATIN.
+
+Il ressort clairement de ce qui précède que l'enseignement du
+grec et du latin équivaut à une perte totale de temps. Ces
+langues sont dépourvues--d'après l'opinion des savants les plus
+autorisés--de toute utilité et, alors même qu'elles seraient
+utiles, cela n'aurait aucun intérêt, puisque l'Université est
+obligée de se reconnaître incapable de les enseigner à ses
+élèves. Il est donc évident que les heures ainsi perdues
+pourraient être consacrées à apprendre de très utiles choses,
+les langues modernes, par exemple.
+
+En conclurons-nous qu'une chance quelconque existe pour que
+l'enseignement du grec et du latin disparaisse des lycées? En
+aucune façon. Devant cette réforme, nous trouverions encore ce
+mur solide des facteurs moraux que nous avons déjà rencontré
+plusieurs fois. Il est constitué ici par la volonté des
+parents, toute-puissante en ces matières. Le bourgeois français
+est essentiellement conservateur, et d'autant plus conservateur
+qu'il raisonne généralement assez mal. Ses pères ont appris le
+latin, lui-même l'a appris, ses fils doivent, par conséquent,
+l'apprendre. Il est d'ailleurs persuadé que la connaissance de
+cette langue confère une sorte de noblesse à ses enfants et les
+fait entrer dans une caste spéciale.
+
+L'enquête va nous éclairer à ce sujet; c'est une des rares
+questions sur lesquelles elle nous ait révélé des faits peu
+connus.
+
+ Nous avons été frappés de l'unanimité des pères de famille
+ à demander le maintien de l'enseignement classique complet.
+ Pour le grec seulement, il y a eu quelques exceptions,
+ d'ailleurs très rares. Mais, à part ce point particulier,
+ ces hommes, qui sont dans des conditions de vie et de
+ carrières très différentes, se sont tous prononcés avec
+ ensemble et énergie pour le maintien des études
+ classiques[121].
+
+[Note 121: _Enquête_, t. II, p. 555. Keller, vice-président de
+la Société générale d'éducation.]
+
+ La raison fondamentale qui a poussé tant de jeunes gens
+ vers les carrières dites libérales, et vers l'enseignement
+ gréco-latin, c'est une raison de _vanité_. C'est par vanité
+ pure que bien des pères de famille se sont obstinés
+ jusqu'ici à demander pour leurs enfants (quelles que
+ fussent les aptitudes de ceux-ci) l'enseignement secondaire
+ classique.
+
+ Une partie de notre bourgeoisie française eût cru signer sa
+ déchéance, si elle n'avait pas obligé ses enfants, quelque
+ médiocres qu'ils fussent parfois, à apprendre le grec et le
+ latin.
+
+ Si les Allemands ont plus de goût que nous pour la vie
+ économique moderne, s'ils n'ont pas les mêmes superstitions
+ vaniteuses en ce qui concerne les carrières industrielles
+ et commerciales, cela tient en grande partie à ce que la
+ bourgeoisie est en Allemagne une classe récente. Elle
+ plonge ses racines immédiates dans le monde des
+ industriels, des marchands, des boutiquiers.
+
+ Et c'est aussi pour cela que les mères allemandes
+ retiennent moins leurs enfants que les mères françaises,
+ les poussent beaucoup moins à faire du latin ou du grec et
+ à rechercher les carrières et les positions
+ tranquilles[122].
+
+[Note 122: _Enquête_, t. II, p. 439. Blondel, ancien professeur
+à la Faculté de Droit de Lyon.]
+
+ Je voudrais conserver le latin: les familles y tiennent
+ beaucoup plus qu'on ne croit, tellement qu'on appelle
+ encore, j'hésite à le dire, l'enseignement moderne
+ «l'enseignement des épiciers». L'opinion courante inflige à
+ l'enseignement moderne un caractère de déchéance,
+ d'amoindrissement qu'il vaudrait mieux éviter pour beaucoup
+ d'enfants qui ne sont pas faits pour les études littéraires
+ véritables et qui cependant mériteraient de ne pas être mis
+ dans la catégorie des épiciers. Les enfants eux-mêmes
+ tiennent au latin pour une raison qui est un enfantillage,
+ mais d'une influence réelle lorsqu'ils commencent leurs
+ études: c'est que les filles n'en font pas. Pour un garçon
+ de dix ans, apprendre le latin, c'est comme s'il mettait sa
+ première culotte. Ils sont fiers quand ils rentrent à la
+ maison: leurs soeurs ne savent pas le latin, ne le sauront
+ jamais; elles apprennent la physique, la chimie, la
+ littérature; elles en sauront autant que leurs frères et
+ leurs maris: mais elles n'ont pas appris le latin et les
+ garçons ont le sentiment de cette supériorité.
+
+ Si donc on veut avoir un enseignement autre que
+ l'enseignement classique complet, qui réunisse la grande
+ majorité des enfants de France, il y faut garder le
+ latin[123].
+
+[Note 123: _Enquête_, t. II, p. 307. Girodon, fondateur de
+l'École Fénelon.]
+
+ Il faut tenir compte des préjugés, si puissants et si
+ tenaces en France, et de la vanité des familles. Trop
+ souvent, on place des enfants dans les lycées ou dans les
+ collèges, non par suite d'un choix judicieux et réfléchi,
+ mais par vanité et par amour-propre; on tient, avant tout,
+ à ce que les enfants fassent leurs études classiques[124].
+
+[Note 124: _Enquête_, t. II, p. 513. Jacquemart, inspecteur de
+l'enseignement technique.]
+
+ A Marseille, en 1861 ou 1863, il y avait déjà--c'était
+ alors une nouveauté due à M. Fortoul ou à M. Rouland--un
+ enseignement commercial qui durait normalement cinq ans. Il
+ n'a jamais fait fortune, quoiqu'il eût d'excellents
+ professeurs. Même dans une ville comme Marseille, le
+ moindre bourgeois, le moindre négociant voulait que son
+ fils, puisqu'il y avait des bacheliers latins, fût
+ bachelier en latin comme celui du plus gros négociant. Si
+ nous déracinions la passion égalitaire du corps des
+ trente-huit millions de Français, nous arriverions
+ peut-être à quelque chose sur ce point[125].
+
+[Note 125: _Enquête_, t. I, p. 186. Brunetière, maître de
+conférences à l'École Normale supérieure.]
+
+ Il y a une maladie générale de la bourgeoisie qui domine en
+ quelque sorte la question et l'empêche d'aboutir. Nos
+ classes bourgeoises ont une tendance fatale et invétérée,
+ qui survit à tous les régimes, à vouloir se séparer
+ rapidement du peuple et à organiser pour elles-mêmes une
+ éducation de caste. Si l'on veut bien y réfléchir, notre
+ enseignement secondaire est précisément cette éducation de
+ caste. Tel que nous le comprenons à l'heure actuelle, il
+ n'est pas le complément de l'enseignement primaire, il
+ n'est pas non plus l'épanouissement, par sélection, de cet
+ enseignement primaire, il est autre chose, il est un
+ enseignement qui se juxtapose au précédent, qui ne le
+ continue pas, et qui établit, d'un côté un enseignement
+ pour le peuple, de l'autre un enseignement pour les riches,
+ auxquels vient se joindre l'élite populaire, dont nous ne
+ devons pas tenir compte, pour cette raison qu'elle prend
+ tous les défauts ou toutes les qualités de la classe dite
+ «bourgeoise» ou dite «riche»[126].
+
+[Note 126: _Enquête_, t. I, p. 489. Henry Bérenger,
+publiciste.]
+
+Le préjugé des familles est d'ailleurs partagé par les grandes
+administrations publiques. M. Goblet en a donné une bien
+amusante preuve devant la Commission.
+
+ En même temps nous donnions à cet enseignement ainsi
+ transformé les premières sanctions qui devaient y attirer
+ les familles, en ouvrant à son baccalauréat l'accès de
+ certaines grandes écoles et de certaines administrations de
+ l'État. Je me souviens à ce sujet que, si j'obtins
+ facilement des ministères de la Guerre et de la Marine que
+ le baccalauréat du nouvel enseignement fût reçu pour
+ l'entrée aux écoles Polytechnique et de Saint-Cyr et à
+ l'École navale, il me fut impossible d'avoir l'adhésion de
+ certaines administrations financières, comme les
+ contributions directes et l'enregistrement, les honorables
+ représentants de ces administrations soutenant qu'une des
+ principales obligations de leurs agents était de savoir
+ rédiger un rapport et que la connaissance du grec et du
+ latin y était nécessaire[127].
+
+[Note 127: _Enquête_ t. II, p. 662. René Goblet, ancien
+ministre de l'Instruction publique.]
+
+On ne saisit pas du tout l'influence que pourraient exercer
+quelques notions de grec et de latin sur les rapports que sont
+appelés à écrire de modestes bureaucrates, mais on saisit très
+bien, et ceci justifie ce que j'ai voulu démontrer, que, devant
+des préjugés aussi tenaces, les réformes sérieuses sont
+totalement impossibles.
+
+La force du latin réside, on le voit, dans le prestige qu'il
+exerce sur une foule de braves gens dont beaucoup n'en ont
+d'ailleurs jamais retenu un seul mot. La corporation des
+épiciers tient cette langue en haute estime et veut absolument
+que ses fils la connaissent. C'est dans les Chambres de
+Commerce que l'éducation classique a rencontré le plus de
+défenseurs. Ce fait a frappé le Président de la Commission
+d'enquête et il a eu soin de le noter dans son rapport.
+
+ C'est un fait à noter qu'en dehors de l'Université, qui lui
+ reste profondément attachée, l'enseignement classique a
+ partout des défenseurs convaincus. Les Chambres de commerce
+ des grandes villes se sont énergiquement prononcées en sa
+ faveur[128].
+
+[Note 128: _Enquête_, Ribot, Rapport général, t. IV, p. 23.]
+
+
+§ 3.--L'ENSEIGNEMENT DU GREC ET DU LATIN AVEC LES PRÉJUGÉS
+ACTUELS.
+
+Concilier les préjugés des parents avec la nécessité de
+substituer l'enseignement de choses utiles à celui du grec et
+du latin semble un problème difficile. Il n'est pas cependant
+insoluble. Chez les peuples latins, la forme l'emportant
+toujours de beaucoup sur le fond, il suffit de conserver les
+façades pour satisfaire l'opinion. Conservons donc la façade
+gréco-latine afin de respecter les préjugés, mais changeons ce
+qui est derrière. Gardons le mot et supprimons presque
+entièrement la chose. En consacrant une heure par semaine à
+l'étude du grec et du latin, on arriverait à concilier les
+intérêts opposés et en apparence irréductibles que je viens de
+signaler.
+
+Et il ne faudrait pas supposer qu'avec cette heure unique de
+grec et de latin par semaine les élèves en sauront moins
+qu'aujourd'hui. Un enseignement intelligent leur apprendra
+plus, au contraire, que ne savent les élèves actuels et même le
+plus savant des bacheliers six mois après son examen.
+
+Au lieu de consacrer cette heure de grec et de latin par
+semaine à l'explication de chinoiseries grammaticales destinées
+à être immédiatement oubliées, comme cela se fait actuellement,
+nous la consacrerons à apprendre les citations latines les plus
+courantes, quelques racines grecques et à lire des traductions
+interlinéaires de quelques auteurs très faciles. Nous aurons
+ainsi économisé un nombre immense d'heures qui pourra être
+employé à enseigner une foule de choses utiles: langues
+vivantes, sciences, dessin, etc.
+
+Du nombre énorme d'heures ainsi gagnées, quelques-unes pourront
+être utilisées pour faire lire dans des traductions françaises
+les principaux auteurs grecs et latins, dont actuellement,
+après sept ou huit ans d'éducation gréco-latine, les élèves
+n'ont traduit péniblement que de vagues fragments.
+
+Malgré ce que cet enseignement peut avoir de superficiel en
+apparence, je suis persuadé que les élèves qui l'auraient reçu
+connaîtraient beaucoup mieux l'antiquité gréco-latine que les
+bacheliers actuels.
+
+L'enseignement de l'antiquité par la lecture de
+traductions[129] aurait en plus l'avantage d'intéresser les
+élèves. Au lieu d'avoir Virgile et Homère en horreur, ils les
+liraient avec intérêt, car l'_Énéide_ et l'_Iliade_ sont de
+vrais romans. Ce qui rend ces livres si antipathiques aux
+écoliers, c'est l'ennui d'en traduire des fragments à coups de
+dictionnaire.
+
+[Note 129: Il y en a d'excellentes à 0 fr. 25 le volume. Le
+prix d'une bibliothèque des anciens auteurs très suffisante ne
+dépasserait guère 10 francs.]
+
+ Intéressez les élèves, intéressez-les à tout prix: c'est,
+ comme je l'ai dit, l'ennui, qu'on n'a pas su éviter dans
+ les études grecques et latines, qui est, en grande partie,
+ la cause de la décadence de ces études. C'est
+ l'enseignement du grec et du latin qui s'est tué lui-même.
+ Si l'on continue dans cette voie, le suicide sera complet;
+ le latin et le grec succomberont au discrédit général où
+ ils seront tombés devant le monde, devant les élèves et
+ devant un certain nombre de professeurs même[130].
+
+[Note 130: _Enquête_, t. II, p. 197. Belot, professeur de
+philosophie au lycée Louis-le-Grand.]
+
+Quant à l'étude des principales citations latines, dont il
+existe plusieurs recueils, et de quelques racines grecques et
+latines, c'est l'unique moyen de conserver du grec et du latin
+ce qui peut avoir quelque ombre d'utilité, non seulement au
+point de vue des étymologies, mais surtout pour ne pas paraître
+ignorer des choses que connaissent nos contemporains instruits.
+
+ Quoi de plus facile que de loger dans la mémoire toute
+ neuve de nos élèves un certain nombre de racines grecques
+ et latines? J'ai constaté que les miens se prêtent
+ volontiers à cet exercice. Je leur mets entre les mains un
+ vocabulaire de deux cents mots ou radicaux grecs et latins,
+ quelque chose comme notre ancien Jardin des racines
+ grecques; ils l'apprennent à petites doses sans la moindre
+ difficulté et il suffit amplement à tous leurs besoins
+ présents et futurs[131].
+
+[Note 131: _Enquête_, t. II, p. 495. Maldidier, professeur
+agrégé à l'Université.]
+
+J'ai été fort heureux de voir un universitaire distingué, M.
+Torau Beyle[132], adopter à peu près la même conclusion que moi
+en ce qui concerne le temps à consacrer à l'étude du grec et du
+latin. Il propose, lui aussi, de les enseigner seulement
+pendant une heure par semaine à titre de cours supplémentaire.
+C'est à peu près le temps accordé aujourd'hui à l'escrime et à
+la danse.
+
+[Note 132: _Revue Politique et Parlementaire_, 10 mai 1899.]
+
+Un partisan convaincu des études gréco-latines, M. Hanotaux,
+est arrivé par une autre voie à des conclusions analogues. Dans
+un article que publia _le Journal_ en faveur de l'enseignement
+du latin, il formulait le souhait que tout jeune Français
+cultivé puisse comprendre l'_Epitome Historiæ Græcæ_ et le
+_Selectæ_. Je n'y découvre aucune utilité, mais je n'y vois non
+plus aucun inconvénient, attendu qu'un tel souhait est d'une
+réalisation extrêmement facile. Cette lecture, par les méthodes
+que j'indiquerai dans un autre chapitre, ne demanderait pas au
+dernier élève d'une école primaire plus d'un mois de
+travail[133].
+
+[Note 133: Pour les personnes qui voudraient pousser plus loin
+l'étude du latin, je signalerai le volume de M. le professeur
+Bézard, déjà auteur d'un livre sur la méthode littéraire. Dans
+son nouvel ouvrage, _Comment apprendre le latin_, l'auteur,
+après avoir montré la pauvreté des méthodes actuelles, essaie
+d'unifier et de simplifier un peu cet enseignement.]
+
+Au risque de sembler paradoxal, j'ajouterai aux observations
+qui précèdent qu'il y aurait un grand intérêt psychologique à
+introduire le grec et le latin à la dose que j'ai dite--une
+heure environ par semaine--dans l'enseignement primaire. Ce
+serait le seul moyen de faire perdre à ces deux langues le
+prestige mystérieux qu'elles exercent encore dans l'esprit de
+la bourgeoisie actuelle. Quand l'on constatera que de jeunes
+maçons ou des apprentis cordonniers peuvent hardiment citer à
+propos une douzaine de citations latines, personne ne se
+figurera plus que la connaissance de quelques mots de cette
+langue confère une sorte de noblesse. Son prestige s'évanouira
+alors très vite. Ce sera comme si la plupart des ouvriers
+recevaient les palmes académiques en récompense de leurs
+services. Les classes dites dirigeantes n'en voudraient bientôt
+plus.
+
+Je n'imagine pas assurément que des réformes aussi simples
+aient la moindre chance d'être jamais acceptées en France. Les
+grandes réformes imposées à coups de décrets seules nous
+tentent. Elles n'ont pourtant d'autres résultats que de
+produire des révolutions apparentes qui rendent impossible
+aucune évolution.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+La question du baccalauréat et du certificat d'études.
+
+
+§ 1.--LA RÉFORME DU BACCALAURÉAT.
+
+Les résultats désastreux de l'enseignement classique ayant été
+reconnus par la presque totalité des universitaires qui ont
+déposé devant la Commission d'enquête, ces derniers se sont
+naturellement demandé comment y remédier.
+
+Avec cette logique simpliste si répandue chez les Latins, ils
+ont vite découvert la cause secrète du mal, le bouc émissaire
+qu'il fallait charger des crimes d'Israël. Le coupable, c'était
+le baccalauréat! Et avec ce radicalisme énergique, produit
+nécessaire des raisonnements simplistes, le remède a été
+immédiatement signalé. Le baccalauréat étant la cause évidente
+de tout le mal, il n'y avait qu'à le supprimer. Sans perdre de
+temps, un projet de loi fut déposé dans ce sens au Sénat.
+
+Supprimer est, bien entendu, une façon de parler. L'esprit
+latin n'hésite jamais à demander des réformes radicales, mais
+étant doté, de par son hérédité, d'un conservatisme extrêmement
+tenace, il concilie ces deux tendances contraires en se bornant
+à changer simplement les mots sans toucher aux choses.
+
+L'infortuné baccalauréat a suscité un intéressant exemple de
+cette mentalité spéciale. Après avoir proposé de le supprimer,
+on propose immédiatement,--et cela dans le même projet de
+loi,--de le rétablir sous un autre nom. Il ne s'appellera plus
+baccalauréat, il s'appellera certificat d'études, à l'imitation
+de ce qui se passe en Allemagne et, de cette façon, notre
+enseignement classique vaudra évidemment celui des Allemands.
+Rien n'est, comme on le voit, plus simple.
+
+Une chose tout à fait remarquable et digne d'être offerte aux
+méditations des psychologues, c'est que personne n'ait
+soupçonné, ou du moins n'ait dit, que les parchemins sur
+lesquels on aura remplacé le mot «baccalauréat» par «certificat
+d'études» ne sauraient en aucune façon posséder la vertu de
+modifier les méthodes qui rendent notre enseignement inférieur
+à ce qu'il est chez la plupart des peuples. Sans doute, on nous
+prévient que ce nouveau baccalauréat, qualifié de certificat
+d'études, sera précédé de sept à huit baccalauréats spéciaux,
+dits examens de passage, que l'élève sera obligé de subir
+devant un jury à la fin de chaque année scolaire. J'ai déjà
+montré, dans un autre chapitre, l'enfantillage d'un tel projet
+de réforme. Si les résultats étaient les mêmes qu'à l'examen
+final du baccalauréat actuel--et pourquoi seraient-ils
+différents--la moitié seulement des élèves serait reçue. Les
+lycées perdraient donc d'un seul coup la moitié de leurs élèves
+et leur budget, qui présente déjà des déficits énormes, serait
+si onéreux pour l'État que les professeurs arriveraient vite à
+recevoir tous les candidats. Les choses redeviendraient donc
+exactement ce qu'elles sont aujourd'hui.
+
+Nous sommes loin de penser cependant que la campagne entreprise
+contre le baccalauréat ait été inutile. Elle a contribué à
+montrer aux moins clairvoyants ce que valent nos études
+classiques et c'est pourquoi nous n'avons pas jugé superflu de
+consacrer un chapitre à la question. Les examens du
+baccalauréat ont mis en évidence la pauvreté des résultats
+produits par les études classiques.
+
+Ce baccalauréat si incriminé n'est en réalité qu'un effet et
+nullement une cause. Qu'on le maintienne ou qu'on le supprime,
+ou encore qu'on change son nom, cela ne changera en aucune
+façon les méthodes universitaires. S'il est remplacé par un
+certificat obtenu après un examen passé dans l'intérieur du
+lycée, le seul avantage sera de dispenser les professeurs de
+faire constater au public l'ignorance des élèves qu'ils ont
+formés.
+
+
+§ 2.--L'OPINION DES UNIVERSITAIRES SUR LE BACCALAURÉAT
+
+Bien que, de toute évidence, le baccalauréat ne soit pour rien
+dans l'état actuel de notre enseignement classique, la campagne
+menée contre lui a été des plus violentes et la violence s'est
+accentuée chez les créateurs mêmes des programmes actuels, tels
+que M. Lavisse. Ne pouvant s'en prendre à leurs méthodes et à
+leurs programmes, ce qui eût été s'en prendre à eux-mêmes, les
+universitaires accusent le baccalauréat et aucune injure ne lui
+est épargnée. M. Lavisse le qualifie de «malfaiteur».
+
+ Je suis l'ennemi convaincu du baccalauréat, que je
+ considère--passez-moi le mot violent--comme un
+ malfaiteur[134].
+
+[Note 134: _Enquête_, t. I, p. 40. Lavisse, professeur à la
+Sorbonne.]
+
+Est-il bien certain que ce soit le diplôme qui mérite une
+qualification aussi sévère? J'en doute un peu.
+
+Le même M. Lavisse a expliqué dans une conférence publique les
+origines des programmes actuels du baccalauréat.
+
+ Du baccalauréat, régulateur des études, le programme a été
+ rédigé, à Paris, par des hommes très compétents, très mûrs,
+ trop compétents, trop mûrs: je suis un de ces messieurs.
+ Nous l'avons déduit de conceptions coutumières, qui peuvent
+ avoir vieilli, comme nous-mêmes, sans que nous le sachions.
+ Ce programme, nous le modifions assez souvent, il est vrai,
+ preuve que nous ne sommes jamais tout à fait contents, et
+ cette inquiétude nous est une circonstance atténuante. Mais
+ à travers toutes les modifications, nous gardons des
+ principes fixes: celui-ci, que l'éducation qui a formé des
+ hommes comme nous, est la meilleure de toutes évidemment et
+ que nous en devons le bénéfice aux générations futures;
+ celui-ci encore, qu'il faut que tout écolier sache toutes
+ choses à un moment donné: le grec, le latin, le français,
+ une langue étrangère, l'histoire, la géographie, la
+ philosophie, les mathématiques, la physique, la chimie,
+ l'histoire naturelle, l'astronomie, tout en un mot, et
+ quelques autres choses encore[135].
+
+[Note 135: Lavisse. Conférence sur le baccalauréat.]
+
+En résumé, l'élève est censé savoir par coeur une Encyclopédie
+complète. Comme il ne peut évidemment en retenir qu'une faible
+partie, l'examen est pour lui uniquement une question de
+chance. C'est ce que nous montre très bien M. Lavisse. Après
+avoir constaté que la façon dont on fait passer l'examen est
+«scandaleuse», il ajoute:
+
+ Bien que je puisse affirmer, que les jurys ont, en somme,
+ des habitudes de large indulgence,--si large qu'être
+ bachelier cela ne signifie à peu près rien,--il est certain
+ que, dans l'examen oral comme dans l'examen écrit, des
+ juges cotent plus haut et d'autres plus bas. Ici encore, un
+ candidat peut être refusé salle A, qui aurait été reçu en
+ face, salle B. C'est le palier qui fait la différence.
+
+Les personnes qui ont déposé devant la Commission d'enquête ne
+se sont pas d'ailleurs montrées beaucoup plus indulgentes, bien
+que n'ayant en aucune façon participé à la confection des
+programmes. Voici quelques extraits de leurs dépositions.
+
+ Le gros événement que j'aperçois dans le baccalauréat,
+ c'est que cet examen donne, non pas le maximum de la
+ constatation des efforts faits par l'enfant, mais tout au
+ contraire un minimum accidentel, tiré en quelque sorte à la
+ loterie, sur deux ou trois points déterminés.
+
+ La part de chance y est tout à fait excessive[136].
+
+[Note 136: _Enquête_, t. II, p. 676. R. Poincaré, ancien
+ministre de l'Instruction publique.]
+
+Bien entendu les élèves sont fixés sur ce point et ont recours
+à tous les moyens capables de fixer la chance. Recommandations
+par des gens influents, sans parler de la fraude.
+
+ Dois-je ajouter, enfin qu'un trop grand nombre de candidats
+ ont recours à la fraude? Certainement l'examen, comme il
+ est pratiqué, est démoralisateur[137].
+
+[Note 137: _Enquête_, t. I, p. 40. Lavisse, professeur à la
+Sorbonne.]
+
+Ce que les élèves étudient spécialement, ce sont les réponses
+chères au professeur. Devant tel examinateur, on doit assurer
+que Marat était un grand homme, et devant tel autre examinateur
+déclarer qu'il n'était qu'un immonde gredin. Toute erreur de
+doctrine est fatale au candidat.
+
+ Il y a des candidats qui étudient surtout les examinateurs,
+ qui relèvent les questions posées par tel ou tel, répétées
+ d'années en années, et qui ne se préparent que pour ces
+ questions.
+
+ Un professeur de Faculté voulait toujours qu'on lui parlât
+ des cinq périodes du génie de Corneille; les élèves
+ connaissaient sa petite faiblesse et, formés par leurs
+ professeurs, ils apprenaient les cinq périodes du génie de
+ Corneille. Un jour, le professeur était absent et remplacé
+ par son suppléant. Un pauvre candidat croyant avoir affaire
+ à l'homme aux cinq périodes, répondit à cette question: Que
+ savez-vous de Corneille?: «On distingue cinq périodes».
+ Mais l'examinateur lui dit: «Vous vous trompez, je ne suis
+ pas M. X...»[138].
+
+[Note 138: _Enquête_, t. II, p. 262. Pasquier, recteur à
+Angers.]
+
+Les questions posées par les professeurs sont parfois
+invraisemblables et dénotent de leur part une mentalité
+déconcertante.
+
+Il semble que leur principale préoccupation ne soit par des
+rechercher ce que sait l'élève, mais bien de l'embarrasser.
+Voici quelques-unes des questions posées dans diverses facultés
+et citées devant la Commission d'enquête.
+
+ Quelles sont, en France, les terres propres à la culture
+ des asperges?
+
+ Quelles sont les vertus curatives des eaux minérales de
+ France?
+
+ Pourriez-vous dire quelles ont été les réformes faites par
+ l'électeur de Bavière au XVIIIe siècle[139]?
+
+[Note 139: _Enquête_, t. II, p. 561. Malet, professeur au lycée
+Voltaire.]
+
+Est-il beaucoup de membres de l'Institut--en dehors de quelques
+spécialistes--capables de répondre à ces questions?
+
+La seule règle qui guide réellement les examinateurs est
+d'arriver à une certaine moyenne constante de refusés et
+d'admis. Ils maintiennent soigneusement la proportion de 50 %
+d'admis, d'après la statistique présentée par M. Buisson à la
+Commission[140]. La régularité annuelle de ce chiffre indique
+la préoccupation des examinateurs. Ils iraient plus vite et les
+résultats seraient absolument les mêmes si la réception des
+candidats était tirée simplement à pile ou face.
+
+[Note 140: _Enquête_, t. I, p. 438.]
+
+Malgré le hasard qui préside à la réception des candidats, les
+examinateurs ne cessent de se plaindre de leur insuffisance. A
+les entendre, la très immense majorité des élèves ne se
+composerait que de misérables crétins. Voici quelques extraits
+de doléances présentées devant la Commission.
+
+ Les juges du baccalauréat, les professeurs des Facultés de
+ droit, ne cessent de se plaindre de l'ignorance surprenante
+ des jeunes gens.
+
+ Un rapport récent, adopté à l'unanimité par la Faculté de
+ droit de Grenoble, répond que ce qu'il faudrait apprendre
+ aux étudiants en droit, c'est le français, le latin,
+ l'histoire et la philosophie, que, pour la plupart d'entre
+ eux, l'enseignement secondaire serait à refaire tout
+ entier[141].
+
+[Note 141: _Enquête_, t. II, p. 124. Bernès, professeur au
+lycée Lakanal.]
+
+ La majorité des candidats au baccalauréat possède peu de
+ notions précises. Si l'on n'y mettait une complaisance
+ parfois excessive, la plupart des jeunes gens ne
+ recevraient pas leur diplôme de bachelier. Voilà la vérité
+ sur cet examen encyclopédique[142].
+
+[Note 142: _Enquête_, t. II, p. 625. Grandeau, représentant de
+la Société nationale d'encouragement à l'agriculture.]
+
+ Le baccalauréat sera toujours un détestable «psychomètre»:
+ il prend la mesure non des esprits, mais des mémoires; non
+ de la force intellectuelle acquise, mais des connaissances
+ emmagasinées. Il mesure des quantités plus qu'il n'est apte
+ à apprécier les qualités[143].
+
+[Note 143: _Enquête_, t. II, p. 540. Bertrand, ancien
+professeur à l'École Polytechnique.]
+
+ Plus le baccalauréat se complique et se hérisse, plus les
+ bacheliers sont médiocres, plus nous sommes obligés de leur
+ verser à flots l'indulgence et la pitié[144].
+
+[Note 144: _Le Baccalauréat et les études classiques_, in-18,
+par Gebhart, professeur à la Sorbonne.]
+
+Je ne suis pas bien sûr que ce ne soient pas les professeurs
+qui auraient besoin d'indulgence et de pitié, mais ils n'en
+méritent guère, puisqu'ils se montrent si incapables de
+comprendre à quel point la surcharge des programmes est
+absurde. Oui, sans doute, plus on charge les programmes plus
+les bacheliers sont médiocres, et en vérité il est surprenant
+qu'une chose si simple semble incompréhensible aux
+universitaires. Vous grossissez sans cesse l'encyclopédie que
+les malheureux candidats doivent enfermer dans leur tête. Ils
+ne peuvent donc en retenir que de vagues lambeaux. Êtes-vous
+bien certains qu'en dehors de votre spécialité, votre ignorance
+ne soit pas aussi complète--peut-être même beaucoup plus--que
+celle des candidats?
+
+Ce qui fera longtemps encore la force du baccalauréat c'est,
+comme l'étude du latin dont nous parlions tout à l'heure, son
+prestige aux yeux des familles. Elles l'estiment comme une
+sorte de titre nobiliaire destiné à séparer leurs fils de la
+multitude. Le Président de la Commission, M. Ribot, l'a marqué
+dans les termes suivants:
+
+ Le baccalauréat ainsi compris est un des contreforts du
+ décret de messidor sur les préséances. Il n'est plus une
+ garantie de bonnes études, il est devenu une sorte
+ d'institution sociale, un procédé artificiel qui tend à
+ diviser la nation en deux castes, dont l'une peut prétendre
+ à toutes les fonctions publiques et dont l'autre est formée
+ des agriculteurs, des industriels, des commerçants, de tous
+ ceux qui vivent de leur travail et en font vivre le
+ pays[145].
+
+[Note 145: =Ribot.= _Rapport général_, t. VI, p. 44.]
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+La question de l'enseignement moderne et de l'enseignement
+professionnel.
+
+
+§ 1.--L'ENSEIGNEMENT MODERNE.
+
+L'histoire de l'enseignement dit moderne constitue un exemple
+frappant de l'impossibilité d'accepter les réformes, les plus
+simples, les plus urgentes, lorsqu'elles ont à lutter contre
+les facteurs moraux--opinions, préjugés, etc.,--que nous
+retrouvons à chaque page de cet ouvrage.
+
+Un ministre entreprenant, M. Léon Bourgeois, avait rêvé, il y a
+quelques années, de réformer à lui seul et sans bruit notre
+détestable éducation classique. A force de ténacité, nous
+l'avons vu plus haut, il obtint d'établir à côté de
+l'enseignement gréco-latin, un enseignement dit moderne, que
+terminait un baccalauréat spécial. Le latin et le grec étaient
+remplacés par des langues vivantes et des sciences.
+
+Les programmes de cet enseignement étaient excellents, la
+réforme théoriquement parfaite. Les résultats furent
+pitoyables.
+
+Ils furent pitoyables parce que la réforme eut contre elle
+l'opposition sourde de toute l'Université. L'enseignement dit
+moderne répondait à d'incontestables besoins, et cependant il
+végéta misérablement. Nous allons en avoir la preuve en lisant
+quelques extraits des rapports présentés à la Commission.
+Montrons d'abord le but de cette éducation, tel que l'a résumé
+un ancien ministre de l'Instruction publique, M. Berthelot.
+
+ L'éducation moderne, si elle était convenablement dirigée,
+ devrait reposer essentiellement sur l'étude du français,
+ des langues modernes et des sciences, et préparer d'une
+ façon fructueuse aux carrières par lesquelles les citoyens
+ peuvent vivre et servir leur patrie d'une manière
+ indépendante[146].
+
+[Note 146: _Enquête_, t. I, p. 22. Berthelot.]
+
+Certes, ce programme était excellent; voyons comment
+l'Université en a tiré parti:
+
+ Au lieu de se borner à détruire les défauts de
+ l'enseignement classique, on lui a juxtaposé un nouvel
+ enseignement fait à son image; une sorte de contrefaçon, de
+ reproduction de second ordre; on a créé une sorte d'Odéon à
+ côté du Théâtre-Français.
+
+ Le nouveau venu n'a rien innové, rien guéri. Il nous
+ apparaît avec les mêmes défauts de son ancien:--même
+ surcharge des programmes:--on a supprimé les langues
+ mortes, mais on a ajouté les langues vivantes, la
+ législation usuelle, l'économie politique, etc.,
+ etc...--Même système de classes rigides, imposant des
+ efforts égaux à des esprits inégaux; même déchet dans les
+ résultats; même production de non-valeurs[147].
+
+[Note 147: _Enquête_, t. I, p. 449. Maneuvrier, ancien élève de
+l'École Normale Supérieure.]
+
+ L'enseignement secondaire moderne est de création toute
+ récente, puisqu'il ne date que de sept ou huit années; il
+ est encore difficile d'en apprécier les résultats. Mais,
+ dès maintenant, il est permis de craindre qu'au point de
+ vue qui nous occupe ces résultats ne soient pas
+ sensiblement meilleurs que ceux de son frère aîné.
+ L'enseignement moderne n'est guère autre chose que
+ l'enseignement classique débarrassé du grec et du latin et
+ quelque peu fortifié du côté des sciences et des langues
+ vivantes; cet enseignement reste toujours et avant tout
+ théorique, tout ce qui, dans ses programmes, pourrait
+ présenter un caractère pratique étant relégué au second
+ plan[148].
+
+[Note 148: _Enquête_, t. II, p. 512. Jacquemart, inspecteur de
+l'enseignement.]
+
+ Vous rencontrez contre cet enseignement moderne la
+ coalition de tous les classiques. Je lisais récemment dans
+ un livre de M. Renan: «Il n'y a pas de gens qu'il soit plus
+ difficile de faire changer d'avis que les pédagogues; ils
+ tiennent à une idée, il n'y a pas moyen de les en faire
+ revenir. Ce sont des gens de parti pris hostiles».
+
+ Il y a à Caen un homme éminent, M. Zévort, recteur de
+ l'Académie. Il parlait en ces termes de l'enseignement
+ spécial qui a précédé l'enseignement moderne:
+
+ «A part des exceptions très peu nombreuses, recteurs,
+ inspecteurs d'Académie, proviseurs et principaux ne virent,
+ dans l'enseignement nouveau, qu'un intrus, une
+ superfétation plutôt tolérée à regret que franchement
+ acceptée. Les professeurs firent également défaut au
+ ministre réformateur; la situation des maîtres des cours
+ spéciaux, un peu améliorée au point de vue matériel,
+ continua d'être amoindrie au point de vue moral, inférieure
+ à celle de leurs collègues de l'enseignement classique. Que
+ si ces derniers, pour compléter le total des heures qu'ils
+ devaient à l'État, étaient envoyés dans des classes
+ d'enseignement spécial, leur présence y était plus nuisible
+ qu'utile, tant ils mettaient de mauvaise grâce à
+ s'acquitter de leur tâche, qu'ils considéraient comme la
+ plus humiliante corvée».
+
+ La même chose se produit actuellement pour l'enseignement
+ moderne. On lui fait la même guerre. On veut lui rendre
+ toute concurrence impossible.
+
+ On a voulu tenter un essai loyal, mais on a fait l'essai le
+ plus déloyal[149].
+
+[Note 149: _Enquête_, t. II, p. 303. Houyvet, premier président
+honoraire.]
+
+A l'opposition de l'Université est venue se joindre aussi celle
+des parents.
+
+ Une réforme de notre enseignement secondaire ne sera
+ efficace que si elle se combine avec une réforme de
+ l'esprit public, de l'esprit qui règne dans nos familles
+ françaises.
+
+ Nos familles françaises sentent vaguement la nécessité
+ d'une réforme dans l'éducation, mais elles ne comprennent
+ pas suffisamment ce qu'elles ont à faire pour y collaborer.
+
+ La plupart des parents persistent à ambitionner pour leur
+ fils des carrières tranquilles: carrières du gouvernement,
+ de la magistrature, de l'armée, de l'administration...
+ carrières où on évite le plus possible les soucis et les
+ tribulations.
+
+ Ils ne se préoccupent ni de rendre leurs enfants capables
+ d'affronter par leur valeur personnelle les luttes de la
+ vie, ni de développer chez eux le sentiment de la
+ responsabilité.
+
+ Et c'est pourquoi nos jeunes gens sont aujourd'hui soutenus
+ beaucoup moins par leur volonté propre que par le cadre
+ dans lequel ils sont placés. Et ce cadre n'est pas celui
+ qui convient à notre société démocratique.
+
+ La principale préoccupation des parents, c'est de maintenir
+ les enfants dans ce cadre le plus qu'ils peuvent, et de les
+ soustraire aux nécessités de la lutte pour l'existence. Ils
+ ne sont pas encouragés au travail.
+
+ C'est aux parents que j'impute la plus grande partie des
+ erreurs actuelles de notre enseignement; c'est de ce côté
+ qu'il faudrait un grand changement, c'est aux parents qu'il
+ faut inculquer l'idée d'inspirer aux enfants plus d'ardeur
+ pour le travail, et de les pousser un peu, leurs études une
+ fois terminées, à voyager à l'étranger. J'ai conseillé
+ moi-même à un certain nombre de jeunes gens des séjours à
+ l'étranger; j'ai été attristé de voir le peu de profit
+ qu'ils en avaient tiré. A peine étaient-ils arrivés quelque
+ part que leurs parents les pressaient de revenir, ou bien
+ ils se mettaient à la recherche de jeunes gens avec qui ils
+ pouvaient parler français[150].
+
+[Note 150: _Enquête_, t. II, p. 444. Blondet, ancien professeur
+à la Faculté de droit de Dijon.]
+
+L'histoire lamentable de l'essai d'enseignement moderne en
+France prouve mieux que tout autre la justesse de quelques-unes
+des propositions fondamentales de cet ouvrage et notamment
+celles-ci: on ne réforme pas des préjugés à coup de décrets et
+les programmes n'ont en eux-mêmes aucune vertu. Il n'y a pas de
+mauvais programmes avec de bons professeurs et pas de bons
+programmes avec des maîtres ignorant l'art d'enseigner.
+
+De telles vérités ne sauraient être considérées comme banales,
+puisque l'Université ne les a pas encore comprises, non plus
+que les auteurs des divers projets de réforme.
+
+Le mouvement vers les études scientifiques auquel nous ne
+pouvons pas nous résoudre, les Allemands l'ont entrepris depuis
+longtemps et s'y engagent de plus en plus résolument chaque
+jour.
+
+ Je viens de voir dans un journal allemand la toute récente
+ statistique des gymnases et des écoles réales de Prusse. Il
+ y a seize ans, en 1882, le nombre total des élèves recevant
+ l'instruction sans le latin était de 12.000 contre 120.000
+ recevant l'éducation latine et grecque. Aujourd'hui,--grâce
+ à une série de réformes qui ont consisté à multiplier les
+ types intermédiaires, à avoir des établissements très
+ divers dans lesquels il est fait soit beaucoup, soit un
+ peu, soit pas du tout de latin, les uns avec du grec, les
+ autres sans--la proportion des élèves qui font des études
+ secondaires, classiques ou demi-classiques, sans grec et
+ sans latin, sur 150.000 élèves en tout s'est élevée à
+ 65.000 contre 86.000 qui ont gardé le type classique
+ traditionnel[151].
+
+[Note 151: _Enquête_, M. Buisson, t. I, p. 439.]
+
+ En Allemagne, nous l'avons dit, il y a des établissements
+ spéciaux pour chaque genre d'enseignement, gymnases,
+ réalgymnases, écoles réales, écoles techniques; rien n'est
+ mêlé et chaque genre d'enseignement a ses sanctions et ses
+ débouchés propres; c'est là le secret du succès des
+ Allemands. En France, au contraire, on veut ouvrir toutes
+ les carrières à tous, en dépit des différences
+ d'instruction et d'éducation, par conséquent de capacité
+ générale. Les carrières doivent être sans doute,
+ accessibles à tous, mais sous de communes conditions de
+ préparation suffisante et d'aptitude suffisante. Au lieu de
+ tout confondre et égaliser, les autres pays, Allemagne,
+ Autriche, Angleterre, États-Unis, Italie, etc., distinguent
+ et classent hiérarchiquement[152].
+
+[Note 152: _Enquête_, Fouillée, t. I, p. 276.]
+
+Toutes ces critiques ont été répétées devant la Chambre des
+Députés, à propos de la discussion de la réforme qui aboutit à
+de si médiocres résultats. M. Massé s'est exprimé de la façon
+suivante:
+
+ En dépit des transformations apportées au régime des lycées
+ et collèges, en dépit des modifications introduites dans
+ nos programmes, notre enseignement secondaire et supérieur
+ continuera, comme par le passé, à former uniquement des
+ fonctionnaires, si vous ne permettez pas à l'enseignement
+ primaire et à l'enseignement professionnel de le pénétrer
+ davantage.
+
+ Plus d'hommes se consacreraient au commerce, à l'industrie,
+ à l'agriculture, aux colonies, si les études primitives
+ qu'ils ont faites avaient dirigé de ce côté leur activité.
+ Ils sollicitent des emplois du Gouvernement parce qu'en
+ dehors des fonctions publiques, leurs facultés resteraient
+ sans emploi. Et, cependant, déjà les fonctions publiques
+ sont encombrées, déjà s'accroît chaque jour davantage le
+ nombre de ceux qui constituent ce qu'on a appelé le
+ prolétariat intellectuel, c'est-à-dire le nombre de ces
+ hommes chez lesquels l'instruction a développé des besoins,
+ des goûts, des aspirations qu'ils sont absolument
+ impuissants à satisfaire.
+
+ Si l'enseignement secondaire actuel détourne du commerce,
+ de l'agriculture, de l'industrie, des colonies, de tout ce
+ qui constitue la richesse d'un peuple, l'enseignement
+ secondaire de demain doit poursuivre un but diamétralement
+ opposé; ses méthodes, ses programmes, ses plans d'études
+ doivent différer. Ce qu'il doit avant tout se proposer,
+ c'est de développer, en même temps que la personnalité,
+ l'esprit d'initiative, l'énergie et la volonté.
+
+ Il est dangereux, Messieurs, de tourner vers un but unique
+ l'activité et les facultés de tout un peuple, alors surtout
+ qu'on sait que ces facultés et cette activité resteront
+ fatalement sans emploi.
+
+ Puisse notre système d'enseignement et d'éducation ne point
+ préparer à la République des légions d'oisifs, de
+ mécontents et de déclassés, qui, un jour aussi, pourraient
+ tourner contre elle leurs facultés sans emploi et empêcher
+ la France de poursuivre le rôle glorieux qui doit être le
+ sien[153].
+
+[Note 153: M. Massé, séance du 13 février 1902; p. 633 de
+l'_Officiel_.]
+
+M. Leygues, ministre de l'Instruction publique, a appuyé ces
+conclusions et très bien montré les conséquences de notre
+enseignement universitaire.
+
+ Le travail de l'ouvrier n'est pas rémunéré suffisamment
+ dans bien des cas, c'est vrai. Mais combien plus maigre
+ encore est le salaire et plus misérable la condition de
+ ceux qui sans fortune se sont engagés dans des professions
+ libérales et qui n'ont ni clients ni causes, qui errent
+ dans la vie désabusés, découragés, meurtris de toutes leurs
+ déceptions et de tous leurs désespoirs. Il n'est pas de
+ sort plus triste que le leur, de misère plus sombre que
+ leur misère; il n'est pas d'êtres plus dignes de pitié.
+
+ Que deviennent-ils, ces déclassés? Selon la nature de leur
+ âme, quand la souffrance est trop aiguë, ils tombent dans
+ le servilisme ou la révolte.
+
+ Voilà ce qu'il faut avoir le courage de dire pour enrayer
+ l'émigration perpétuelle vers les villes où tant d'énergies
+ s'usent, où sombrent tant de courages, pour que, sous
+ prétexte de favoriser la démocratie, nous ne soyons pas
+ exposés à voir ce qui serait la fin de la démocratie:
+ l'atelier vide et la terre déserte.
+
+ Dans un pays comme la France où la population
+ professionnelle et active (industriels, négociants,
+ agriculteurs) représente 48 p. 100 de la population totale,
+ 18 millions d'individus sur 38 millions d'habitants, où le
+ capital industriel s'élève à 96 milliards 700 millions de
+ francs, où le capital agricole atteint 78 milliards de
+ francs; où les exportations se sont chiffrées en 1900 pour
+ plus de 4 milliards de francs, l'Université ne peut se
+ contenter de préparer les jeunes gens qui lui sont confiés
+ aux carrières libérales, aux grandes écoles et au
+ professorat; elle doit les préparer aussi à la vie
+ économique, à l'action[154].
+
+[Note 154: M. Leygues, ministre de l'Instruction publique,
+séances des 12 et 14 février 1902 pp. 615 et 666 de
+l'_Officiel_.]
+
+Personne n'a jamais contesté la justesse de telles assertions
+et l'on peut dire cependant que depuis le temps qu'on les
+répète, elles n'ont encore converti personne.
+
+
+§ 2.--L'ENSEIGNEMENT PROFESSIONNEL.
+
+L'enseignement professionnel est donné presque exclusivement en
+France par des universitaires, et par conséquent avec leurs
+méthodes théoriques. Le manuel appris de mémoire en étant
+l'unique base, les résultats obtenus sont naturellement aussi
+parfaitement nuls que ceux de l'enseignement classique.
+
+Si nous ne possédions pas un petit nombre d'écoles techniques,
+dues le plus souvent d'ailleurs, comme celles des Frères dont
+nous avons parlé, à l'initiative privée, on pourrait dire que
+l'enseignement professionnel n'existe pas en France.
+
+Les causes de son insuffisance ne sont pas uniquement
+imputables à l'Université. Sous l'influence de préjugés
+héréditaires fortement développés par notre éducation
+classique, l'enseignement professionnel jouit auprès des
+familles d'une considération très faible. Elles croient
+toujours que l'instruction gréco-latine seule peut développer
+l'intelligence et conférer à ceux qui l'ont reçue de grands
+avantages dans la vie. Nous sommes à un âge de transition où
+peu de personnes comprennent qu'il y a dans cette opinion une
+double erreur. En réalité, notre enseignement classique déprime
+l'intelligence et n'assure à ceux qui l'ont reçue aucune
+supériorité réelle dans la vie.
+
+La principale cause de notre antipathie pour le travail manuel
+et tout ce qui s'en rapproche n'est pas tant l'effort qu'il
+demande que le mépris qu'il inspire. Ce sentiment,
+énergiquement entretenu par l'Université et ses concours, est
+un de ceux qui ont le mieux contribué à précipiter notre
+décadence industrielle et économique actuelle. Chez les peuples
+latins, le plus infime clerc, le plus humble commis, le plus
+modeste professeur, se jugent d'une caste fort supérieure à
+celle d'un industriel ou d'un artisan, bien que ceux-ci gagnent
+davantage et exécutent des travaux exigeant beaucoup plus
+d'intelligence.
+
+Il résulte de cette croyance générale que la plupart des
+parents tâchent de faire entrer leurs fils dans la caste
+réputée supérieure et de les sortir de la caste considérée
+comme inférieure.
+
+Une revue importante a publié sur ce sujet une lettre d'un
+industriel du nord de la France dont je reproduis l'extrait
+suivant:
+
+ Il est désolant de voir, dans un arrondissement qui a été
+ si vivant au point de vue industriel et qui possède de
+ grandes ressources, que la bourgeoisie se désintéresse de
+ plus en plus des affaires pour les places administratives.
+
+ Il en est malheureusement ainsi du peuple qui ne voit dans
+ l'instruction que le moyen de faire de ses enfants, soit
+ des employés, soit des fonctionnaires. Tout le monde veut
+ des places.
+
+ Pendant ce temps nous sommes à peu près colonisés par les
+ Belges, qui détiennent la plupart des grands établissements
+ industriels qui prospèrent dans la région.
+
+ Un exemple frappant est ce qui s'est passé dans le bassin
+ industriel de Maubeuge, depuis l'établissement des droits
+ protecteurs. Ce pays s'est développé, depuis 1892, dans des
+ proportions considérables, mais sous l'influence des Belges
+ de Liège et de Charleroi qui sont venus créer en masse des
+ établissements à la frontière et qui ont trouvé chez eux
+ tous les capitaux nécessaires. Nos nationaux assistaient à
+ cette invasion les bras croisés et employaient leurs
+ capitaux en rentes ou en fonds portugais, brésiliens ou
+ grecs!
+
+ C'est navrant et désespérant.
+
+ Nous sommes bien malades. C'est une consomption très lente
+ dont on ne s'apercevra que quand il sera trop tard[155].
+
+[Note 155: _France de demain_, 15 janvier 1899.]
+
+Le même journal a publié également une lettre qui montre bien
+ce qu'ont coûté à nos colonies les préjugés qui régissent
+l'enseignement théorique que nous donnons aux jeunes indigènes.
+
+ L'indigène qui sait lire, écrire et compter regarde d'un
+ oeil de mépris tous ceux qui bêchent la terre ou qui
+ transforment, dans l'atelier, le fer et la pierre inertes;
+ il se croit d'essence supérieure et indigne de peiner et de
+ suer; il se dit Européen, et il exige les mêmes
+ prérogatives que ce dernier.
+
+ On n'insiste pas assez là-bas, dans nos écoles, sur
+ l'utilité du cultivateur et de l'ouvrier, sur la noblesse
+ de leur tâche, sur leur rôle dans le monde. On ne montre
+ jamais à la fin des études et comme récompense que le
+ diplôme et la sinécure tant enviée à laquelle on pourra
+ prétendre. On dégarnit les champs, les usines, les
+ ateliers, pour encombrer les bureaux et sevrer ainsi la
+ colonie de la partie la plus intelligente de sa population.
+
+ Si au lieu de suivre les programmes métropolitains et
+ d'apprendre aux indigènes la suite des rois de France
+ depuis Pharamond jusqu'à Napoléon III, on leur avait
+ seulement donné les principes élémentaires de lecture,
+ d'écriture et de calcul, tout en leur indiquant le
+ maniement des outils ou des instruments aratoires, et la
+ façon de tripler le rendement d'un champ de canne à sucre,
+ de coton ou d'arachide, croyez-vous qu'on n'aurait pas
+ augmenté la richesse du pays, et, partant, le chiffre des
+ opérations commerciales?
+
+ Qui peut énumérer les services que rendrait à nos colonies
+ une armée indigène de bons contremaîtres et de bons
+ fermiers choisis parmi les jeunes gens intelligents et
+ laborieux.
+
+ Nos colonies ne rapportent rien, dit-on! Précisément parce
+ que nous nous empressons d'immobiliser ceux-là seuls, qui
+ pourraient produire et les enrichir[156].
+
+[Note 156: _France de demain_, 15 janvier 1902.]
+
+Nous touchons ici à un des points les plus fondamentaux de la
+question des réformes de l'enseignement. Les classes
+dirigeantes n'en comprennent aucunement l'utilité. Elles ne
+voient pas que notre enseignement classique--sous toutes ses
+formes--n'est plus en rapport avec les besoins de l'âge actuel,
+que sa triste insuffisance et l'absence d'enseignement
+professionnel sont les causes de notre profonde décadence
+industrielle, commerciale et coloniale.
+
+La bourgeoisie française ne comprend pas l'évolution du monde
+moderne et par conséquent ne pourra pas l'aider. Les réformes,
+filles de la nécessité, se feront à côté d'elle, sans elle, et
+naturellement contre elle.
+
+C'est surtout à notre Université que l'évolution économique
+actuelle du monde échappe entièrement. Figée dans de vieilles
+traditions, les yeux fixés sur le passé, elle ne voit pas
+qu'avec les progrès des sciences et de l'industrie, le rôle des
+grammairiens, des rhéteurs, des érudits et de toutes les
+variétés connues de vains parleurs, s'efface chaque jour
+davantage. Le monde moderne est gouverné par la technique, et
+la supériorité appartient à ceux qui, dans toutes les branches
+des connaissances, sont le plus versés dans la technique. On a
+essayé, mais sans grand succès, de le faire comprendre à la
+Commission d'enquête.
+
+ En 1870, nous avons été vaincus par un ennemi qui, au point
+ de vue militaire, était plus scientifiquement organisé que
+ nous. Aujourd'hui, sur le terrain industriel et commercial,
+ nous sommes également vaincus par un ennemi
+ scientifiquement organisé[157].
+
+[Note 157: _Enquête_, t. II, p. 442. Blondel, ancien professeur
+de faculté.]
+
+Cet enseignement professionnel qui nous manque et pour lequel
+il serait bien difficile d'ailleurs de trouver des professeurs,
+pourrait avoir--sans les préjugés de l'opinion dont je viens de
+parler--un nombre immense d'élèves. Les documents statistiques
+fournis à l'enquête en donnent la preuve incontestable.
+
+ On peut se faire une idée, par les chiffres suivants, du
+ préjudice causé à notre prospérité économique par ce
+ véritable accaparement de la jeunesse par l'enseignement
+ secondaire. Le nombre des élèves recevant en France
+ l'enseignement secondaire s'élève aujourd'hui à cent
+ quatre-vingt mille. Or la clientèle de l'enseignement
+ technique industriel, commercial et même agricole, ne
+ dépasse pas vingt-deux mille. La proportion est donc de
+ huit contre un, au désavantage de ce dernier. Or c'est le
+ contraire qui devrait se produire, si l'on remarque que la
+ population commerciale, industrielle et agricole de la
+ France forme les neuf dixièmes de la population totale, et
+ que c'est en somme l'agriculture, le commerce et
+ l'industrie qui font vivre et grandir les nations[158].
+
+[Note 158: _Enquête_, t. II, p. 513. Jacquemart, inspecteur de
+l'enseignement.]
+
+Eh oui, sans doute, c'est l'agriculture, l'industrie et le
+commerce qui font vivre et grandir les nations, et nullement
+les avocats et les bureaucrates[159]. Tous les efforts d'une
+Université éclairée devraient tendre à fortifier l'enseignement
+donné à la fraction la plus importante d'un pays, aussi bien
+par le nombre que par la richesse qu'elle lui procure. Or,
+c'est justement le contraire qui se produit. L'enseignement
+professionnel n'a pas seulement à lutter contre les préjugés
+des parents, il doit lutter encore contre la mauvaise volonté
+de l'Université et l'incapacité de ses professeurs. Mauvaise
+volonté et incapacité que nous avons déjà signalées à propos de
+l'enseignement dit moderne.
+
+[Note 159: Les Allemands le savent fort bien et c'est pourquoi
+ils multiplient chaque jour leurs écoles professionnelles. La
+Saxe, qui n'a que trois millions d'habitants, possède trois
+écoles d'art industriel, trois écoles d'industrie supérieure,
+cent onze écoles professionnelles pour les professions
+spéciales, quarante écoles de commerce, etc.]
+
+Le plus important des enseignements professionnels devrait
+être, dans un pays agricole comme la France, celui de
+l'agriculture. Les démonstrations au tableau et la récitation
+des manuels en forment malheureusement l'unique base.
+
+Un rapport de M. Méline, inséré à l'_Officiel_, contient à ce
+sujet des documents fort précis. Ils montrent à quel point
+toutes nos méthodes générales d'enseignement reposent sur les
+mêmes principes.
+
+Sans parler de l'Institut agronomique établi à Paris, la France
+possède 82 écoles d'agriculture dites pratiques, coûtant
+annuellement plus de 4 millions. Elles comptent 651 professeurs
+et 2.850 élèves, ce qui fait à peine 4 élèves par professeur.
+Chaque élève revient, on le voit, à un peu plus de 1.400 francs
+par an à l'État. «Dans beaucoup d'établissements il n'y a guère
+que des boursiers et sans eux, il faudrait presque fermer
+l'école.»
+
+Il est parfois difficile de rendre pratique un enseignement
+donné à beaucoup d'élèves. Ce n'est plus le cas quand un
+professeur a une moyenne de 4 élèves. On pouvait donc espérer
+que l'enseignement agricole de ces nombreuses écoles aurait un
+caractère réellement utilitaire et que les jeunes agronomes si
+coûteusement formés rendraient quelques services. Hélas! il
+n'en a rien été, et un psychologue connaissant un peu nos
+méthodes d'enseignement aurait pu le prévoir. L'éducation des
+élèves est restée si théorique que pas un agriculteur ne peut
+les utiliser, fût-ce comme simples garçons de ferme. N'étant
+absolument bons à rien, ces agronomes qui devaient régénérer
+notre agriculture demandent presque tous des emplois de l'État
+et surtout des places de professeurs. Il y a plus de 500 de ces
+demandes pour une quinzaine de places annuellement vacantes.
+
+«Cela n'est-il pas grotesque? conclut le journal _Le Temps_, en
+résumant ce rapport. Cet enseignement scientifique, ce grand
+orchestre de formules abstraites a donc pour effet d'enlever
+des forces vives à l'agriculture au lieu de lui en donner? Ces
+écoles n'ont plus qu'un but, qui est, non de préparer des
+praticiens, mais des concurrents bourrés de formules et de
+superfluités d'apparence scientifique, pour mieux triompher
+dans les épreuves des concours et arriver aux fonctions
+administratives. Tous mandarins ici comme ailleurs.»
+
+On a bien expliqué devant la Commission d'enquête ce que sont
+ces cours d'agriculture pratique.
+
+ Les professeurs se contentent de dicter purement et
+ simplement un cours, devant une classe d'élèves qui
+ écrivent pendant une heure sur les matières fertilisantes,
+ ou sur un autre sujet, des développements auxquels ils ne
+ comprennent rien[160].
+
+[Note 160: _Enquête_, t. II, p. 631. Jules Gautier, professeur
+au lycée Henri IV.]
+
+ Il est navrant de voir de telles copies, et comment nos
+ petits cultivateurs perdent rapidement toutes les notions
+ apprises dans les manuels. D'autre part, les enfants qui
+ sont présentés savent encore la lettre, mais ils ne savent
+ absolument pas ce qu'est la chose, ils sont d'une ignorance
+ inouïe au point de vue pratique; ils ont appris des mots au
+ sujet des engrais, du bétail, des plantes, mais ils ne
+ savent absolument pas les utiliser. Si vous n'arrivez pas à
+ organiser des visites de fermes et d'exploitations, ce que
+ vous faites actuellement ou rien, c'est absolument la même
+ chose[161].
+
+[Note 161: _Enquête_, t. II, p. 71. Duport, président d'une
+Commission supérieure d'enseignement agricole.]
+
+ Un de nos collègues disait naguère: «S'il faut s'étonner
+ d'une chose, c'est qu'il se trouve encore quelques jeunes
+ gens disposés à suivre la carrière agricole, car tout les
+ en détourne.» Rien n'est plus vrai, et un simple coup
+ d'oeil jeté sur notre régime scolaire suffira pour le
+ démontrer.
+
+ ... Rien, dans ses études, ne réveille en lui le goût de la
+ vie rurale, rien ne le ramène aux champs: tout semble fait
+ pour l'en éloigner. La nature de ses études, d'abord: elles
+ sont, comme disait Montaigne, «purement livresques»; elles
+ lui inspirent le dédain des travaux manuels; exclusivement
+ théoriques, linguistiques et grammaticales, elles ne
+ développent ni le sens pratique, ni l'esprit d'observation,
+ ces deux conditions essentielles de succès en toute
+ carrière, mais principalement dans la carrière
+ agricole[162].
+
+[Note 162: _Enquête_, t. II, p. 388. R. Lavollée, docteur ès
+lettres.]
+
+La conséquence de cet enseignement est que l'élève, qui devrait
+acquérir le goût de l'agriculture, prend au contraire cette
+profession en horreur, comme aussi tous les métiers manuels
+qu'il voit méprisés partout.
+
+ Aujourd'hui l'ouvrier ne veut plus que son fils travaille
+ de ses mains; il préfère en faire un petit employé, mal
+ payé, et nos écoles primaires ne contribuent que trop à
+ cultiver ces illusions.
+
+ A la campagne, beaucoup d'agriculteurs ne veulent plus que
+ leurs fils cultivent la terre; ils cherchent à en faire de
+ petits fonctionnaires. C'est une véritable contagion, si
+ bien qu'en France, pour les travaux manuels, le
+ terrassement, la culture, nous sommes obligés de faire
+ venir des Italiens ou des Belges.
+
+ L'Algérie se peuple de Maltais, d'Espagnols, et pendant ce
+ temps-là nos villes fourmillent de scribes, qui, en vertu
+ de la loi de l'offre et de la demande, se contentent de
+ traitements tout à fait insuffisants[163].
+
+[Note 163: _Enquête_, t. II, p. 555. Keller, vice-président de
+la Société générale d'éducation.]
+
+Les nécessités économiques de l'âge actuel deviennent de plus
+en plus pressantes, et, chez les peuples latins, ni les
+familles, ni l'Université ne les comprennent. Un ancien
+ministre, M. Hanotaux, a proposé devant la Commission d'enquête
+la création d'écoles professionnelles parallèles à
+l'enseignement classique actuel. Ce dernier enseignement,
+dit-il, ne serait maintenu que pour le très petit nombre de
+futurs érudits qui étudieraient le grec et le latin tout comme
+on étudie ailleurs le persan et l'arménien. De tels projets
+sont excellents et leur réalisation assurée le jour où nous
+aurons changé l'âme des parents, des professeurs et des élèves.
+
+Mais alors même que cette transformation serait effectuée, on
+ne voit guère où se recruteraient les professeurs du nouvel
+enseignement. Sans doute les Frères des Écoles chrétiennes ont
+bien su en trouver pour l'enseignement technique, où ils
+peuvent servir de modèles, mais leurs professeurs sont des
+techniciens auxquels--imitant en cela les Américains--on ne
+demande que de connaître leur profession sans s'occuper un seul
+instant de savoir s'ils possèdent aucun diplôme. Du jour où cet
+enseignement serait organisé par l'État, c'est-à-dire par
+l'Université, il y aurait immédiatement des concours, une
+agrégation et l'instruction serait donnée uniquement par ces
+méthodes théoriques dont nous connaissons les résultats.
+
+Toute grande réforme sur ce point étant irréalisable avant une
+réforme totale de l'opinion, il ne faut songer aujourd'hui qu'à
+de modestes changements accomplis sur une petite échelle. Un
+des meilleurs proposés devant la Commission consisterait à
+transformer les petits collèges de province en établissements
+d'enseignement professionnel. Devant l'impossibilité de trouver
+des professeurs capables de donner cet enseignement, on doit
+bien se contenter d'un enseignement exclusivement théorique
+qui, si mauvais soit-il, est encore supérieur à l'enseignement
+classique.
+
+ Nous avons eu occasion, notamment pendant ma direction, de
+ sauver un certain nombre de ces petits collèges en y
+ introduisant un peu d'agriculture théorique, c'est-à-dire
+ un peu d'histoire naturelle, de physique et de chimie, de
+ façon à initier les enfants aux choses de la vie rurale.
+ Cette introduction seule a suffi pour sauver ces petits
+ collèges. L'école de Neubourg, qui comprend des bâtiments
+ superbes, était complètement tombée. On nous a demandé d'y
+ introduire un peu d'enseignement agricole primaire
+ supérieur; aussitôt l'école s'est remplie et elle est
+ aujourd'hui prospère. C'est la preuve que les programmes
+ doivent s'adapter aux milieux et au temps[164].
+
+[Note 164: _Enquête_, t. II, p. 626. Tisserand, représentant de
+la Société nationale d'agriculture.]
+
+ J'estime qu'il faudrait transformer nos petits
+ établissements secondaires, suivant les besoins des
+ régions, comme le disait si bien M. Tisserand, en écoles
+ industrielles ou agricoles préparatoires à nos écoles
+ spéciales d'un ordre supérieur. Cela vaudrait beaucoup
+ mieux pour les budgets des villes et pour l'avenir des
+ enfants[165].
+
+[Note 165: _Enquête_, t. II, p. 625. Grandeau, représentant de
+la Société nationale d'agriculture.]
+
+Ce sont là des réformes de détail qui ne sauraient conduire
+bien loin. De vraies réformes ne seront possibles, comme je
+l'ai dit tant de fois déjà, que lorsque les méthodes
+d'enseignement des professeurs, et surtout l'opinion des
+familles, auront changé.
+
+De tels changements ne peuvent être amenés que par des
+nécessités impérieuses, et ni les programmes ni les discours ne
+sauraient les déterminer.
+
+Les nécessités impérieuses qui transformeront peut-être un jour
+l'opinion des parents commencent à se dessiner un peu.
+Aujourd'hui les classes vraiment influentes, et par conséquent
+vraiment dirigeantes, tendent de plus en plus à se composer
+exclusivement d'individus possédant une certaine aisance. Or,
+il devient évident que dans un avenir assez prochain ce seront
+surtout les industriels, les artisans, les colons, les
+agriculteurs, les commerçants qui posséderont cette aisance.
+Avec le développement des besoins actuels et l'invariabilité de
+leurs salaires, depuis longtemps fixés par l'État, les
+ressources des classes lettrées: magistrats, fonctionnaires,
+professeurs, etc., deviennent absolument insuffisantes, alors
+que l'aisance des autres classes grandit chaque jour.
+
+Les classes jadis dirigeantes devenant chaque jour plus
+besoigneuses, et jouant par conséquent un rôle de plus en plus
+effacé, finiront peut-être par comprendre qu'elles doivent
+orienter autrement l'éducation de leurs fils.
+
+La dernière supériorité des classes jadis dirigeantes réside
+aujourd'hui dans le port habituel d'un vêtement élégant. Mais
+il devient si râpé, que bientôt tout son prestige disparaîtra.
+Quand ce prestige sera totalement évanoui, comme il l'est
+depuis longtemps en Amérique et en Angleterre, une révolution
+profonde s'accomplira dans l'âme des peuples latins. Elle sera
+terminée le jour où on admettra comme exactes les définitions
+suivantes des diverses catégories sociales données par un des
+déposants de l'enquête.
+
+ Le bon industriel, le bon agriculteur, le bon commerçant,
+ le bon fonctionnaire, le bon officier, ce sont termes qui
+ se valent. D'une manière générale, ce sont des hommes qui
+ remplissent dans les cadres d'une démocratie des
+ professions diverses, mais une même fonction sociale. La
+ différence des carrières ne supprime pas l'égalité des
+ mérites.
+
+ En définitive, ils sont tous de la classe dirigeante
+ future; cette classe ne peut pas se composer d'esprits
+ façonnés sur le même patron, répondant au même signalement;
+ elle doit se composer des meilleurs dans toutes les
+ spécialités. Qu'ils diffèrent par la spécialité de la
+ profession, mais qu'ils se ressemblent par la supériorité
+ de l'homme[166].
+
+[Note 166: _Enquête_, t. I, p. 441. Buisson, ancien directeur
+de l'Enseignement primaire au Ministère de l'Instruction
+publique.]
+
+Il y a longtemps déjà que Diderot avait dit la même chose.
+
+ Les études théoriques, écrivait-il, sont propres à remplir
+ les villes d'orgueilleux raisonneurs et de contemplateurs
+ inutiles et les campagnes de petits tyrans, ignorants,
+ oisifs et dédaigneux. On a bien plus loué des hommes
+ occupés à faire croire que nous étions heureux que les
+ hommes occupés à faire que nous le fussions en effet. Nos
+ artisans se sont crus méprisables, parce qu'on les a
+ méprisés. Apprenons-leur à mieux penser d'eux-mêmes, c'est
+ le seul moyen d'obtenir des productions parfaites.
+
+Avant d'arriver à répandre de telles idées, il faudra subir pas
+mal de bouleversements et de révolutions accomplis par l'armée
+des bacheliers, licenciés et professeurs sans emploi.
+
+Aujourd'hui, des assertions analogues à celles contenues dans
+les citations que je viens de reproduire, appartiennent à
+l'immense catégorie des choses que chacun répète volontiers,
+que l'on est prêt à applaudir bruyamment, mais dont personne ne
+croit un seul mot. Il ne faut pas se lasser cependant de les
+redire.
+
+ Lorsque le rabot et la lime, écrivait jadis Jules Ferry
+ alors qu'il était Ministre de l'Instruction publique,
+ auront pris à côté du compas, de la carte géographique et
+ du livre d'histoire, la même place et qu'ils seront l'objet
+ d'un enseignement raisonné et systématique, bien des
+ préjugés disparaîtront, bien des oppositions de castes
+ s'évanouiront, la paix sociale se préparera sur les bancs
+ de l'école primaire, et la concorde éclairera de son jour
+ radieux l'avenir de la société française.
+
+On ne peut pas dire que de telles idées soient tout à fait
+irréalisables, puisque les Américains les ont à peu près
+réalisées. Aux États-Unis la séparation des classes est très
+faible et le passage de l'une à l'autre fréquent et facile.
+Mais ces peuples n'ont pas derrière eux le poids des traditions
+séculaires qui pèsent sur les Latins. Ils n'ont pas eu à lutter
+contre une Université toute puissante, infiniment peu
+démocratique et hostile à tous les progrès. Ce qui gêne surtout
+les sociétés latines dans leur évolution et les oblige à
+procéder par bonds désordonnés qui ne font souvent que les
+ramener un peu plus en arrière, c'est la lourde tyrannie des
+morts.
+
+La raison cherche vainement à repousser ces ombres formidables.
+Le temps seul réussit quelquefois à les dominer. Dans la lutte
+violente que les Latins soutiennent contre les morts depuis un
+siècle, ce ne sont pas les vivants qui ont triomphé.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+La question de l'éducation.
+
+
+§ 1.--INCERTITUDE DES PRINCIPES UNIVERSITAIRES EN MATIÈRE
+D'ÉDUCATION.
+
+Le problème de l'éducation est beaucoup plus important encore
+que celui de l'instruction. C'est le caractère des hommes bien
+plus que leur savoir qui détermine leurs succès dans la vie.
+L'Université ne s'est pas malheureusement montrée plus apte à
+donner une bonne éducation qu'une instruction convenable.
+
+A la vérité on ne peut dire qu'en matière d'éducation les
+méthodes de l'Université soient bonnes ou mauvaises, attendu
+qu'elle ne possède aucune méthode, aucune idée directrice.
+
+Pendant longtemps, elle a cru que l'éducation se faisait avec
+des manuels et des préceptes appris par coeur. Commençant à
+revenir d'une aussi évidente erreur, elle en est encore à
+chercher les moyens de remplacer les manuels. Pour le moment,
+elle se borne à proclamer très haut les bienfaits d'une bonne
+éducation.
+
+ Lorsqu'on se réfère aux manifestations officielles de
+ l'Université, aux circulaires des ministres et des
+ recteurs, aux discours de distribution de prix, qui sont
+ comme les professions de foi du corps enseignant, on y
+ trouve constamment répétée cette affirmation que «le but de
+ l'enseignement secondaire est de former l'homme et le
+ citoyen». Là-dessus, tout le monde est d'accord. C'est un
+ truisme. Mais lorsqu'on descend de la région des principes
+ à celle de l'application et du fait, on voit combien nous
+ sommes loin de cet idéal et combien on a fait peu de choses
+ pour le réaliser[167].
+
+[Note 167: _Enquête_, t. I, p. 444. Maneuvrier, ancien élève de
+l'École Normale Supérieure.]
+
+En réalité, on n'a rien fait du tout et on s'en est tenu à ces
+brillants discours si chers aux professeurs. Les résultats
+obtenus sont indiqués dans le passage suivant de l'enquête.
+
+ C'est parce que l'éducation de notre démocratie française
+ est insuffisante, que notre régime politique et social
+ actuel n'a pas porté tous les fruits qu'on en pouvait
+ attendre, et c'est aussi l'une des causes qui permet à ceux
+ qui n'aiment pas ce régime de multiplier leurs
+ attaques[168].
+
+[Note 168: _Enquête_, t. II, p. 438. Blondel, ancien professeur
+à la Faculté de Droit de Dijon.]
+
+Quant aux moyens à employer pour donner la bonne éducation
+rêvée, les auteurs de l'enquête semblent les ignorer
+totalement. Beaucoup s'imaginent qu'elle s'inculque uniquement
+par les exercices physiques et déplorent leur rareté. Cette
+rareté paraît en effet très grande, malgré d'éloquentes
+circulaires ministérielles et la fondation de sociétés
+spéciales. Il n'y a rien derrière toutes ces brillantes
+façades.
+
+ Si le temps ne nous pressait, j'aurais parlé de l'éducation
+ physique. En fait, elle n'existe pas et c'est une lacune
+ déplorable. Je voudrais que l'éducation physique fût mise
+ sur la même ligne et même, dans les premières années,
+ au-dessus de l'éducation intellectuelle.
+
+ En Allemagne, cette éducation est très développée. Elle est
+ mise au même rang que l'enseignement du grec, des
+ mathématiques ou de telle autre branche. Elle est
+ obligatoire pour tous.
+
+ J'ai vu en Allemagne le professeur de grec être en même
+ temps professeur de gymnastique, et il me semble que c'est
+ d'un bon exemple.
+
+ L'insuffisance de notre éducation physique me paraît
+ constituer un danger inquiétant pour l'avenir de notre
+ race[169].
+
+[Note 169: _Enquête_, t. I, p. 340. Boutroux, de l'Institut,
+professeur de philosophie à la Sorbonne.]
+
+Tout cela est fort juste, mais les exercices physiques ne
+constituent qu'une très faible partie de l'éducation. On peut
+faire des hercules avec de bons exercices gymnastiques, mais je
+ne vois pas très bien en quoi ces exercices développeront
+beaucoup les qualités que doit cultiver l'éducation:
+initiative, persévérance, jugement, maîtrise de soi-même,
+volonté, etc.
+
+On peut juger à quel point les idées des universitaires sur
+l'éducation sont confuses, en examinant le programme de
+réformes proposé par M. Payot devant la Commission. C'est le
+seul d'ailleurs qui ait été formulé avec quelques détails.
+
+ Si vous voulez me permettre d'énumérer les conditions
+ nécessaires pour former les volontés énergiques et
+ persévérantes dont le pays a besoin, les voici, à mon avis:
+
+ 1º Il faut considérablement réduire le temps de la
+ sédentarité. Il faut que les élèves passent beaucoup de
+ temps au grand air, qu'ils s'amusent au soleil;
+
+ 2º Il faut lutter contre le préjugé anglais et contre la
+ faveur accordée aux exercices violents;
+
+ 3º Il faut substituer partout aux méthodes passives
+ héritées des jésuites et qui dominent encore notre
+ enseignement, les méthodes qui provoquent l'activité
+ d'esprit des élèves, qui développent leur esprit
+ d'observation, leur jugement, leurs facultés de
+ raisonnement;
+
+ 4º Il faut donner aux idées directrices de la vie morale et
+ aux sentiments moraux une force, une cohésion qui ne peut
+ être que l'oeuvre lente et patiente de tout le personnel
+ d'un collège ou lycée, des répétiteurs, des professeurs,
+ des principaux, des proviseurs[170].
+
+[Note 170: _Enquête_, t. II, p. 642. Payot, inspecteur
+d'Académie.]
+
+On voit le vague et l'imprécision d'un tel programme.
+«Substituer aux méthodes des Jésuites des méthodes qui
+provoquent l'activité d'esprit des élèves, leur esprit
+d'observation, leur jugement.» Parfait, mais quelles sont ces
+méthodes? C'est justement ce que M. Payot, et tous les auteurs
+de l'enquête, omettent de nous dire. Et s'ils ne le disent pas,
+c'est assurément qu'ils ne le savent pas. Quant à donner «aux
+idées directrices de la vie morale et aux sentiments moraux,
+une force, une cohésion qui ne peuvent être que l'oeuvre lente
+et patiente de tout le personnel», n'est-ce pas évidemment
+parler pour ne rien dire? Puisque le personnel en question n'a
+pas obtenu jusqu'ici les résultats demandés, c'est qu'il est
+incapable de les obtenir. Croit-on vraiment avec d'aussi vaines
+objurgations modifier sa mentalité actuelle? Des conseils un
+peu plus pratiques eussent été avantageusement substitués à ces
+considérations enfantines.
+
+M. Payot n'est pas le seul qui ait formulé devant l'enquête
+d'aussi vagues conseils. Nombreux sont les déposants ayant
+aperçu les qualités qu'il faudrait donner aux élèves. Aucune
+perspicacité n'était nécessaire pour cela.
+
+ Il faudrait donner aux élèves non pas le goût de
+ l'abstrait, mais du concret, développer chez eux l'esprit
+ d'observation et d'initiative, toutes qualités qu'on
+ rencontrera assez difficilement chez nos élèves, parce que
+ rien dans notre éducation ne les y dispose[171].
+
+[Note 171: _Enquête_, t. II, p. 564. Potel, professeur au lycée
+Voltaire.]
+
+Rien n'est plus vrai, mais encore une fois, quelles sont les
+méthodes à employer pour donner les qualités requises? L'auteur
+a sans doute préféré se taire que de donner des conseils de
+force analogue à ceux de M. l'inspecteur Payot.
+
+En fait, les professeurs formés par l'Université n'ont
+absolument aucune idée arrêtée, bonne ou mauvaise, en matière
+d'éducation. Un d'entre eux, et des plus distingués, M. Belot,
+professeur à Louis-le-Grand, a très bien exprimé leur embarras
+et leur incertitude dans un discours de distribution de prix
+dont voici un extrait:
+
+ On nous demande, et plus que jamais aujourd'hui, de faire
+ oeuvre d'éducateurs, de fournir des principes à la
+ jeunesse, de discipliner les volontés. Comment le
+ ferons-nous sans empiéter sur les droits de la personnalité
+ qui se forme, sans compromettre la liberté de ses choix
+ futurs, sans exercer une pression sur son originalité
+ native? Notre devoir se présente ainsi sous deux faces
+ contradictoires. Il nous faut d'un côté exercer une action,
+ être des initiateurs, des directeurs, des maîtres enfin; et
+ d'autre part nous devons respecter la liberté de la
+ réflexion et la spontanéité de la nature individuelle. Si
+ nous négligeons cette seconde partie de notre tâche, on
+ nous reprochera d'être des dogmatiques et de paralyser
+ l'énergie naissante; et si nous oublions l'autre, on nous
+ accusera de faire des sceptiques, de jeter l'âme de nos
+ élèves désemparée et sans boussole au milieu des
+ tourbillons de la vie![172]
+
+[Note 172: _Le Temps_, 30 juillet 1899.]
+
+
+§ 2.--LA DISCIPLINE SCOLAIRE COMME BASE UNIQUE DE L'ÉDUCATION
+UNIVERSITAIRE.
+
+Avec de pareilles incertitudes, on conçoit que l'Université
+laisse à peu près exclusivement de côté dans la pratique toute
+éducation et n'en parle que dans des discours destinés au
+public. En fait toute l'éducation qu'elle donne se borne à la
+lourde et brutale discipline du lycée, destinée uniquement à
+maintenir le silence dans les salles où sont enfermés les
+élèves.
+
+Il ne faut certes pas médire de la discipline. C'est une des
+qualités du caractère la plus indispensable peut-être à
+acquérir. Pour apprendre à commander aux autres, il faut
+d'abord avoir appris à se dominer soi-même, et on n'y arrive
+que par la pratique de l'obéissance. Malheureusement la
+discipline étroite, tatillonne, formaliste, des lycées est la
+pire de toutes. C'est très vainement cependant que les
+déposants de l'enquête ont cherché les moyens de la remplacer.
+
+Partageant une illusion trop répandue et qui montre à quel
+point la psychologie de l'enfance est ignorée, le Président de
+la Commission d'enquête, M. Ribot, a demandé si l'on ne
+pourrait pas «obtenir de bons résultats en s'adressant à la
+raison des élèves.» Il lui a été répondu de la façon suivante:
+
+ Je suis persuadé du contraire. Il faut vivre avec nos
+ élèves pour se douter de cette difficulté; nous ne pouvons
+ pas attendre un résultat en nous adressant à la raison de
+ nos élèves[173].
+
+[Note 173: _Enquête_, t. I, p. 419. Pequignat, répétiteur
+divisionnaire au lycée Henri IV.]
+
+Ce n'est pas assurément en s'adressant à la raison de l'enfant
+qu'on peut le discipliner. Ceux qui connaissent sa psychologie
+sont fixés. Très à tort, on s'imagine que les éducateurs
+anglais s'adressent à la raison de leurs élèves. Ils ne
+s'adressent pas à leur raison, base très fragile, mais
+uniquement à leur intérêt, substratum fort solide sur lequel on
+peut bâtir avec sécurité. L'élève fait ses devoirs comme il
+veut et quand il veut. Il a toute liberté de circuler librement
+dans l'établissement. Mais si son devoir est mal fait, il le
+refait; s'il abuse de sa liberté et commet une faute grave, il
+reçoit publiquement le fouet, quel que soit son âge; s'il ne
+travaille pas ou ne laisse pas les autres travailler, on le
+renvoie. Il a donc tout intérêt à se bien conduire et il le
+comprend vite.
+
+Je me hâte de répéter que le système anglais, qu'on ne cesse de
+nous recommander, ne vaudrait rien pour de jeunes Latins
+possédant à un degré très faible le sentiment de la
+responsabilité. Le directeur d'une grande école anglaise
+établie en France, à Azay, l'a indiqué dans les termes
+suivants, en s'adressant à un journaliste qui visitait son
+établissement:
+
+ --L'adolescent anglais ne ressemble pas plus à l'adolescent
+ français que le lait au vitriol. La méthode qui profite au
+ premier serait funeste au second. L'Anglais est
+ raisonnable, réfléchi, assidu à son devoir. Je n'ai pas
+ besoin de le plier à la discipline, il se l'impose à
+ lui-même; il sait ce qui est permis et ce qui est défendu,
+ et jamais il n'outrepasse le règlement qui lui est très
+ paternellement infligé. Avec le Français, il m'en faudrait
+ un féroce; j'aurais à réprimer des rébellions, des excès
+ d'indépendance. Que voulez-vous, cher monsieur? Chaque
+ peuple a ses qualités et ses défauts. La jeunesse française
+ est généreuse, mais impétueuse, ardente, impatiente du
+ joug. Ajouterai-je qu'elle est un peu libertine? Ses sens
+ s'éveillent de bonne heure; ceux de nos jeunes Anglais,
+ assoupis par de violents exercices, s'usent aux fatigues de
+ tennis, du foot-ball, du polo.
+
+Ces réflexions sont fort justes. Les Anglais possédant en
+eux-mêmes par hérédité une discipline interne, aucune
+discipline externe ne leur est nécessaire. M. Bellessort,
+professeur au lycée Janson-de-Sailly, qui a beaucoup voyagé,
+notait ce fait fondamental dans un discours de distribution de
+prix:
+
+ ... J'entends de tous côtés des voix qui vous exhortent à
+ prendre modèle sur les Anglo-Saxons, et je me reprocherais
+ de rompre, ne fût-ce qu'une minute, un si beau concert.
+ Imitez-les donc, si vous croyez en avoir besoin. J'en ai
+ rencontré dans des pays où leur liberté s'étale: ils
+ avaient tous un admirable respect de l'autorité, tous
+ dépendaient religieusement de leurs traditions séculaires
+ et semblaient obéir à une consigne reçue de toute
+ éternité[174].
+
+[Note 174: _Le Temps_, 30 juillet 1899.]
+
+Sans vouloir entreprendre la tâche aussi inutile que dangereuse
+d'imiter l'éducation anglaise, il est facile de voir ce qu'on
+pourrait aisément modifier dans la discipline des lycées. La
+surveillance constante et harcelante exaspère l'enfant.
+Laissez-lui un peu de liberté jusqu'à ce qu'il ait violé les
+règlements. C'est alors seulement que la discipline devrait
+peser sur lui de tout son poids. A un certain âge on pourrait
+parfois le laisser sortir seul. Sachant que cette faculté lui
+serait retirée s'il se conduisait mal, son intérêt suffirait à
+lui faire comprendre qu'il y a des inconvénients à abuser de la
+liberté. C'est là ce que quelques professeurs, en nombre
+infiniment restreint d'ailleurs, commencent à comprendre.
+
+ J'ai fait quelques expériences dans le sens de la liberté
+ et de la confiance accordée aux grands. Sans entrer dans
+ les détails, je citerai un exemple. Quand je suis arrivé à
+ Sainte-Barbe, on ne laissait sortir un élève seul sous
+ aucun prétexte; pour aller chez le dentiste, par exemple,
+ on le faisait conduire par un garçon; j'ai eu beaucoup de
+ peine à obtenir qu'ils sortissent seuls; il a fallu que je
+ trouvasse un de mes élèves au Salon avec le garçon auquel
+ il avait payé l'entrée, et que je pusse le dire au
+ directeur. J'ai, depuis, obtenu de laisser quelquefois
+ sortir les élèves seuls sur parole. Je n'ai jamais eu à le
+ regretter[175].
+
+[Note 175: _Enquête_, t. II, p. 572. Lucien Lévy, directeur des
+études à Sainte-Barbe, examinateur d'admission à l'École
+Polytechnique.]
+
+La cause de ce résultat se saisit aisément. Il faudrait
+supposer l'élève infiniment borné pour croire qu'il abusera
+immédiatement d'une liberté qu'on lui retirerait au premier
+abus. Pour que les jeunes gens apprennent à se conduire quand
+ils seront seuls dans la vie, il faut au moins leur accorder
+quelques lueurs de liberté. En France, au début des chemins de
+fer, on enfermait les voyageurs à clef dans leur compartiment
+afin qu'ils ne pussent s'échapper en route. Tout récemment
+encore, on les enfermait dans les salles d'attente jusqu'à
+l'arrivée des trains, pour qu'ils n'allassent pas se précipiter
+sous les roues des locomotives. Aujourd'hui on ne ferme plus à
+clef les compartiments, on laisse les voyageurs circuler sur
+les quais, et les Compagnies ont constaté avec surprise que les
+voyageurs ne s'échappent pas durant le voyage et ne se font pas
+écraser dans les gares par les locomotives. Ce n'est qu'en
+accordant un peu de liberté aux hommes ou aux enfants qu'on
+leur apprend à ne pas en abuser.
+
+Nos universitaires sont fort éloignés encore de telles
+conceptions. La scène suivante rapportée par M. de Coubertin
+montre à quel point est faible leur psychologie en matière
+d'éducation.
+
+ Un jeudi, dans un lycée de Paris, se passa cette scène
+ poignante dont j'ai gardé un souvenir amer. Quinze élèves,
+ moyens et grands, autorisés par leurs parents, devaient
+ aller au Bois de Boulogne pour disputer une des épreuves du
+ championnat interscolaire de foot-ball contre une équipe
+ d'un autre lycée. Au dernier moment, le maître d'études
+ désigné pour les accompagner se trouva empêché.
+ Qu'allait-on faire? Leur chef d'équipe, leur «capitaine»,
+ un bon élève, aimé et respecté de ses camarades, se porta
+ garant que tout se passerait comme si le maître d'études
+ était là. «Ils m'ont promis, dit-il, j'engage ma parole
+ d'honneur.» Et celui à qui il parlait répondit: «Mon ami,
+ est-ce que je puis accepter la parole d'honneur d'un
+ élève?»--Toute notre pédagogie est dans ce mot: la parole
+ d'honneur ne vaut point. L'élève le sentit et baissa la
+ tête... De telles scènes ne sont-elles point faites pour
+ fausser toute une vie[176]?
+
+[Note 176: =De Coubertin=. _Revue Bleue_, 1898, p. 303.]
+
+Quelques professeurs ont cité les désastreux effets de cette
+surveillance tatillonne de toutes les minutes à laquelle sont
+soumis les élèves. Voici comment s'exprime à cet égard le Père
+Didon.
+
+ L'enfant qui se sent soumis à une surveillance de tous les
+ instants est tenté de se tenir toujours sur ses gardes, et
+ ce principe de la défiance est un des plus dangereux de
+ l'éducation. Il amène la compression, l'oppression; et
+ c'est lui qui produit les passifs et les esclaves, les
+ révoltés et les finauds, qui, eux, échappent toujours à la
+ surveillance en la bravant ou en la trompant[177].
+
+[Note 177: _Enquête_, t. II, p.459. Père Didon, professeur à
+l'école d'Arcueil.]
+
+Dès qu'il ne sent plus cette surveillance autour de lui,
+l'enfant se croit tout permis. Les parents s'en aperçoivent
+vite. L'enfant ne les respecte guère, alors que chez l'Anglais
+l'autorité paternelle est quelque chose d'immense qui n'est
+même pas discuté. La déférence des enfants pour les parents
+diminue de plus en plus chez les Latins.
+
+ Lorsque j'étais au lycée, les enfants osaient à peine
+ parler, sans autorisation, à la table de leur père; quel
+ changement! aujourd'hui, les pères laissent les enfants
+ exprimer leur opinion sur toutes choses et se taisent même
+ volontiers pour les laisser parler, sinon pour les admirer.
+ La fermeté paternelle a donc beaucoup faibli depuis
+ quelques années, mais les parents veulent l'autorité chez
+ ceux à qui ils confient l'éducation de leurs enfants. On a
+ diminué l'autorité des chefs d'établissement au moment où
+ elle était le plus nécessaire; on a relâché la discipline
+ chez nous au moment où on aurait dû la relever[178].
+
+[Note 178: _Enquête_, t. I, p. 557. Dalimier, professeur au
+lycée Buffon.]
+
+Si les parents français ne savent pas se faire respecter de
+leurs enfants, il y a certes beaucoup de leur faute. Ils se
+familiarisent trop avec eux pour avoir aucun prestige.
+
+ Pour ma part, je ne crois pas que l'enfant soit
+ naturellement bon. Il est méchant et, avant de s'en faire
+ aimer, il faut s'en faire craindre. La peur sera pour lui
+ le commencement de la sagesse et quand il est sage, on s'en
+ fait facilement aimer[179].
+
+[Note 179: _Enquête_, t. II, p. 393. Potot, surveillant général
+à Sainte-Barbe.]
+
+Le modeste surveillant qui a émis cette assertion me semble
+beaucoup mieux connaître la psychologie de l'enfant que
+l'immense majorité des parents et des professeurs. L'enfant,
+qui répète dans les premières phases de sa vie la série
+ancestrale, a tous les défauts des primitifs, avec leur force
+en moins. Il est méchant quand il peut l'être sans inconvénient
+pour lui. La crainte seule, et non la raison, peut limiter ses
+mauvais instincts. Si on sait se faire craindre, on sait se
+faire obéir. Le Père Didon a dit avec raison devant la
+Commission:
+
+ Quand on commande bien, on est toujours obéi, et quand on
+ commande mal, on ne l'est jamais, même par les êtres
+ disciplinés qu'on a cru former[180].
+
+[Note 180: _Enquête_, t. II, p. 458.]
+
+L'art de commander manque tout à fait, malheureusement, à la
+plupart de nos professeurs. C'est un art qui ne s'enseigne pas
+dans les livres.
+
+L'insupportable discipline du collège, ne laissant aucune
+initiative à l'élève, jointe aux tolérances de la vie familiale
+et au défaut de prestige des parents, transforme vite le lycéen
+en un petit être intolérable, férocement égoïste, et incapable
+de faire un pas sans être dirigé. Le jeune Anglais, qui ne se
+sent pas protégé par ses parents ni surveillé par ses
+professeurs au collège, est conduit à une conception de la vie
+toute différente de celle de nos lycéens. Habitué dès le jeune
+âge à ne compter sur personne, à donner et recevoir des coups,
+il apprend vite le respect des autres, la maîtrise de ses
+désirs, et la nette connaissance de ce qui est défendu et de ce
+qui est permis. L'expérience lui enseigne que l'on ne peut
+avoir de camarades et d'amis qu'à la condition de leur
+sacrifier en partie son égoïsme, de céder à la collectivité une
+partie de son individualité.
+
+C'est à son éducation surtout que le Latin doit son égoïsme
+individuel, égoïsme si funeste pour la stabilité d'un peuple.
+C'est à son éducation également que l'Anglo-Saxon doit cet
+égoïsme collectif qui le rend si dangereux pour les autres
+nations, mais a été un des premiers facteurs de la puissance
+politique de l'Angleterre.
+
+
+
+
+LIVRE V
+
+PSYCHOLOGIE DE L'INSTRUCTION ET DE L'ÉDUCATION
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+Les bases psychologiques de l'instruction.
+
+
+§ 1.--FONDEMENTS PSYCHOLOGIQUES DE L'INSTRUCTION D'APRÈS LES
+IDÉES UNIVERSITAIRES.
+
+La partie critique de notre livre est à peu près terminée. Nous
+avons montré ce que valent, d'après les dépositions mêmes des
+universitaires, l'instruction et l'éducation données par eux.
+Ayant prouvé également l'impossibilité actuelle de toute
+réforme, nous pourrions nous dispenser d'en proposer aucune.
+
+Aussi n'en proposerons-nous guère, et si nous continuons notre
+étude, c'est parce qu'il nous a semblé intéressant de
+déterminer les principes psychologiques de l'instruction et de
+l'éducation, si totalement ignorés encore de nos
+universitaires. Après avoir exposé ces principes, il sera
+nécessaire, pour justifier leur importance, de montrer comment
+ils s'appliquent à toutes les branches de l'enseignement.
+
+Au point de vue exclusivement utilitaire, une telle étude est
+dépourvue d'intérêt aujourd'hui. Elle en trouvera le jour où
+des nécessités économiques et sociales impérieuses auront
+réussi à modifier l'état mental actuel des professeurs, des
+parents et des élèves.
+
+Avant d'exposer les principes psychologiques qui devraient
+servir de base à l'enseignement, rappelons en quelques mots
+ceux que l'Université admet.
+
+Nous avons déjà fait observer, à propos de l'enquête
+officielle, qu'il était frappant de voir tant d'hommes éminents
+disserter longuement sur l'instruction et l'éducation sans
+s'être demandé une seule fois comment les choses pénètrent dans
+l'entendement et comment elles s'y fixent.
+
+A vrai dire, ils n'avaient aucune raison de se le demander.
+Dans une réunion, on ne discute jamais les principes sur
+lesquels tout le monde est d'accord. Or, tous les
+universitaires de race latine tiennent pour un principe à
+l'abri de la discussion que seule la mémoire verbale fixe les
+choses dans l'esprit. Si donc l'instruction classique donne de
+navrants résultats, cela n'est explicable que par l'emploi de
+mauvais programmes et de mauvais manuels. Pourquoi dès lors
+chercher d'autres raisons?
+
+De ce principe fondamental, indéracinable aujourd'hui chez les
+Latins, nous avons vu les conséquences. Il a conduit notre
+enseignement à un degré au-dessous duquel il ne peut plus
+descendre. Les élèves perdent inutilement huit ans au collège,
+et six mois après l'examen rien absolument ne leur reste de ce
+qu'ils ont appris dans les livres. De leurs huit années de
+bagne, ils n'ont gardé qu'une horreur intense de l'étude, et un
+caractère déformé pour longtemps. Les plus intelligents en
+seront réduits à refaire dans la seconde partie de leur vie
+l'éducation manquée dans la première.
+
+
+§ 2.--THÉORIE PSYCHOLOGIQUE DE L'INSTRUCTION ET DE L'ÉDUCATION.
+
+TRANSFORMATION DU CONSCIENT EN INCONSCIENT.
+
+Mais si la mémoire n'est pas la base de l'instruction et de
+l'éducation, sur quels éléments psychologiques doivent reposer
+les méthodes qui permettent de fixer d'une façon durable les
+choses dans l'entendement?
+
+Les véritables bases psychologiques de l'instruction et de
+l'éducation sont indépendantes des programmes et applicables
+avec tous les programmes. On ne les trouve pas formulées dans
+les livres, mais beaucoup d'éducateurs étrangers ont su les
+deviner et les appliquer. C'est justement pour cette raison que
+nous voyons les mêmes programmes produire, suivant les peuples
+et les lieux, des résultats extrêmement dissemblables. Rien ne
+diffère en apparence, puisque les programmes sont les mêmes,
+mais tout diffère en réalité.
+
+Le principe psychologique fondamental de tout enseignement peut
+être résumé en une formule que j'ai répétée plusieurs fois dans
+mes livres. _Toute éducation consiste dans l'art de faire
+passer le conscient dans l'inconscient._ Lorsque ce passage est
+effectué, l'éducateur a, par ce seul fait, créé chez l'éduqué
+des réflexes nouveaux, dont la trame est toujours durable.
+
+La méthode générale qui conduit à ce résultat--faire passer le
+conscient dans l'inconscient--consiste à créer des
+associations, d'abord conscientes et qui deviennent
+inconscientes ensuite.
+
+Quelle que soit la connaissance à acquérir: parler une langue,
+monter à bicyclette ou à cheval, jouer du piano, peindre,
+apprendre une science ou un art, le mécanisme est toujours le
+même. Il faut, au moyen d'artifices divers, faire passer le
+conscient dans l'inconscient par l'établissement
+d'associations[181] qui engendrent progressivement des
+réflexes.
+
+[Note 181: La loi des associations est trop connue évidemment
+des lecteurs de cet ouvrage pour qu'il soit nécessaire d'en
+exposer le principe ici. Je me bornerai à rappeler que les deux
+formes de l'association auxquelles se ramènent toutes les
+autres, sont les associations par contiguïté, et les
+associations par ressemblance.
+
+Le principe des associations par contiguïté est le suivant:
+
+Lorsque des impressions ont été produites simultanément ou se
+sont succédé immédiatement, il suffit que l'une soit présentée
+à l'esprit pour que les autres s'y représentent aussitôt.
+
+Le principe des associations par ressemblance peut se formuler
+de la façon suivante:
+
+Les impressions présentes ravivent les impressions passées qui
+leur ressemblent.
+
+C'est surtout sur le principe des associations par contiguïté
+qu'est édifiée toute l'éducation des êtres vivants.
+
+C'est en se basant sur le principe des associations par
+contiguïté que se fait le dressage du cheval et que l'on
+obtient de lui les choses les plus contradictoires en
+apparence, par exemple s'arrêter quand il reçoit un coup de
+cravache étant au galop. Si on a associé pendant plusieurs
+jours ces deux opérations successives: 1º coup de cravache; 2º
+arrêt brusque avec la bride; la première opération, le coup de
+cravache, suffira bientôt (association par contiguïté) à
+déterminer l'arrêt sans qu'il soit besoin de passer à la
+seconde opération: action sur la bride.]
+
+La formation de la morale elle-même--on pourrait dire
+surtout--n'échappe pas à cette loi. La morale n'est
+sérieusement constituée que quand elle est devenue
+inconsciente. Alors seulement elle peut servir de guide dans la
+vie. La raison, quoi qu'on puisse penser, en serait incapable.
+Les enseignements des livres encore moins.
+
+La psychologie moderne a montré que le rôle de l'inconscient
+dans la vie de chaque jour est immensément supérieur au rôle du
+raisonnement conscient. Le développement de l'inconscient se
+fait par formation artificielle de réflexes résultant de la
+répétition de certaines associations. Répétées suffisamment,
+ces associations créent des actes réflexes inconscients,
+c'est-à-dire des habitudes. Répétées pendant plusieurs
+générations, ces habitudes deviennent héréditaires et
+constituent alors des caractères de races.
+
+Le rôle de l'éducateur est de créer ou de modifier ces
+réflexes. Il doit cultiver les réflexes innés utiles, tâcher
+d'annuler ou tout au moins affaiblir les réflexes nuisibles.
+Dans certaines limites, nous pouvons former notre inconscient,
+mais une fois formé, il est maître à son tour et nous dirige.
+
+Ces réflexes artificiels, modificateurs de l'inconscient, se
+créent toujours par des associations d'abord conscientes.
+L'apprentissage de la marche chez l'enfant, celui du piano ou
+d'un art manuel quelconque chez l'adulte, montrent les
+résultats de ces associations.
+
+Les réflexes engendrés par l'éducation n'ont pas naturellement
+la fixité de ceux qu'a consolidés l'hérédité, et c'est pourquoi
+l'éducation ne peut qu'atténuer les caractères des races.
+
+S'ils ne sont pas exercés sans cesse, les réflexes acquis par
+l'éducation tendent à se dissocier. Issus de l'habitude, ils ne
+sont maintenus que par l'habitude. L'équilibriste, l'écuyer, le
+musicien ont besoin de s'exercer constamment pour éviter la
+dissociation des réflexes qu'ils ont péniblement acquis.
+
+Les réflexes peuvent être opposés aux réflexes. Une volonté
+forte suffit souvent à les dominer. Lorsqu'une main étrangère
+s'approche de l'oeil, il se ferme par un mouvement réflexe,
+mais un peu d'exercice et de volonté suffisent pour apprendre à
+dominer ce réflexe et maintenir l'oeil ouvert lorsque la main
+s'approche.
+
+Un des buts principaux de l'éducation est, comme il a été dit
+plus haut, de créer des réflexes artificiels qui puissent,
+suivant les cas, développer, ou au contraire affaiblir, les
+réflexes héréditaires. Tous les primitifs, femmes, sauvages,
+enfants, et même des hommes très civilisés à certaines heures,
+sont guidés par leurs réflexes héréditaires. Cédant aux
+impulsions du moment sans songer aux conséquences, ils se
+conduisent comme le nègre qui vend le matin pour un verre
+d'alcool la couverture qu'il sera obligé de racheter le soir
+quand le froid sera venu ou, comme Esaü, auquel la légende fait
+céder son droit d'aînesse, droit important mais d'une utilité
+lointaine, pour un plat de lentilles, avantage peu important
+mais d'une utilité immédiate.
+
+L'homme n'a commencé à sortir de la barbarie, où par tant de
+racines il plonge encore, qu'après avoir appris à se
+discipliner, c'est-à-dire à dominer ses réflexes héréditaires.
+L'individu arrivé à un haut degré de culture sait se servir de
+ses réflexes comme le pianiste de son instrument. La prévision
+des effets lointains de ses actes lui enseigne à dominer les
+impulsions auxquelles il serait tenté de céder.
+
+A cette tâche immense d'acquérir une discipline interne, une
+faible partie de l'humanité a réussi, malgré des siècles
+d'efforts, malgré la rigidité des Codes et leurs menaces
+redoutables. Pour la majorité des hommes, la discipline externe
+créée par les Codes remplace la discipline interne qu'ils n'ont
+pas su acquérir. Mais la discipline qui n'a pas d'autre soutien
+que la peur des lois n'est jamais très sûre, et une société ne
+reposant que sur la crainte du gendarme n'est jamais bien
+solide.
+
+La puissance d'un peuple a toujours pu se mesurer assez
+exactement à sa richesse en hommes possédant cette discipline
+interne, qui permet de dominer ses réflexes et par conséquent
+de substituer les prévisions lointaines aux impulsions du
+moment. Une éducation intelligente ou les nécessités du milieu
+peuvent créer cette discipline. Fixée par l'hérédité, elle
+devient un caractère de race. C'est avec raison que les Anglais
+placent au premier degré des qualités de caractère, le _self
+control_, c'est-à-dire la domination de soi-même. Elle
+constitue un des grands éléments de leur puissance. Ce n'est
+pas «connais-toi toi-même», mais «domine-toi toi-même», que le
+sage antique aurait dû écrire sur le fronton de sa demeure. Se
+connaître est bien difficile, et cela ne sert qu'à rendre
+infiniment modeste. Se dominer, on y arrive quelquefois, et
+cette qualité donne une force considérable dans la vie.
+
+Le rôle de l'éducateur doit tendre à agir sur l'inconscient de
+l'enfant et non sur sa faible raison. On peut quelquefois
+raisonner devant lui, mais jamais avec lui. Il est donc tout à
+fait inutile de lui expliquer le but de la volonté qu'on lui
+impose. La plus petite discipline, pourvu qu'elle soit
+suffisamment inflexible, est toujours supérieure au plus
+parfait et au plus raisonné des systèmes d'éthique, parce
+qu'elle finit, grâce aux répétitions d'associations, par créer
+des réflexes qui, s'ajoutant ou se superposant aux réflexes
+héréditaires, peuvent les fortifier, ou au contraire les
+modifier, quand cela est nécessaire. La discipline externe crée
+la discipline interne lorsqu'on ne possède pas héréditairement
+cette dernière. L'habileté manuelle de l'ouvrier, les vertus
+professionnelles des militaires et des marins, sont formées par
+la création progressive de tels réflexes.
+
+Les méthodes à employer pour engendrer ces réflexes varient
+naturellement suivant les choses à enseigner, mais le principe
+fondamental est toujours le même: répétition de la chose à
+exécuter jusqu'à ce qu'elle soit parfaitement exécutée. Alors
+seulement les réflexes nécessaires sont créés et, peut-on
+ajouter, fixés durablement.
+
+Pour atteindre ce but, le professeur peut agir sur l'élève par
+des moyens divers, que la psychologie lui enseigne, ou du moins
+devrait lui enseigner. L'imitation, la suggestion, le prestige,
+l'exemple, l'entraînement, sont des procédés qu'il doit savoir
+manier. Le raisonnement et la discussion sont les seules
+méthodes qu'il faille rejeter absolument, bien que la plupart
+des universitaires pensent exactement le contraire. Ils ne le
+pensent d'ailleurs que parce qu'ils n'ont jamais pris la peine
+d'étudier l'âme de l'enfant, de se demander comment se forment
+ses conceptions et les mobiles capables de le faire agir.
+
+Les brèves généralités qui précèdent sembleront, j'imagine,
+suffisamment évidentes pour quelques-unes des connaissances que
+j'ai mentionnées. Le bicycliste, le pianiste, l'écuyer, qui se
+souviennent de leurs débuts, se rappellent par quelles
+difficultés ils ont passé, les efforts inutiles de leur raison,
+tant que les réflexes nécessaires n'étaient pas créés.
+L'application consciente ne leur donnait ni l'équilibre sur la
+bicyclette ou le cheval, ni l'habileté des doigts sur le piano.
+Ce n'est que quand, par des répétitions d'associations
+convenables, des réflexes ont été constitués, et que leur
+travail est devenu inconscient, qu'ils ont pu monter sans
+difficulté à bicyclette et à cheval, ou jouer du piano.
+
+Or, ce que les éducateurs de race latine semblent ignorer
+complètement, c'est: 1º que le mécanisme régissant
+l'enseignement de certains arts s'applique invariablement à
+tout ce qui peut s'enseigner; 2º que parmi les procédés divers
+permettant d'établir des associations créatrices de réflexes,
+l'enseignement par les livres et la mémoire est peut-être le
+seul qui ne saurait conduire au résultat cherché.
+
+Chacun comprend bien que l'on pourrait étudier pendant
+l'éternité les règles de la musique, de l'équitation ou de la
+peinture, être capable de réciter tous les livres composés sur
+ces arts, sans pouvoir jouer du piano, monter à cheval ou
+manier des couleurs. Il n'y a pas de contestation possible au
+sujet de tels arts. L'erreur est de croire que pour l'immense
+domaine de l'instruction classique, existent des lois
+d'acquisition différentes. C'est seulement le jour où le public
+et les professeurs commenceront à soupçonner que pour toutes
+les branches de l'enseignement les lois d'acquisition sont les
+mêmes, que les méthodes actuelles de l'éducation latine
+pourront se transformer. Nous n'en sommes pas encore là, mais
+dès que l'opinion sera orientée vers ces idées, il suffira, je
+pense, d'une vingtaine d'années de discussions et de polémiques
+pour que l'absurdité de notre enseignement purement mnémonique
+éclate à tous les yeux. Alors il s'écroulera de lui-même, comme
+les vieilles institutions que personne ne défend plus.
+
+
+3.--COMMENT LA THÉORIE DES ASSOCIATIONS CONSCIENTES DEVENUES
+INCONSCIENTES EXPLIQUE LA FORMATION DE CERTAINS INSTINCTS ET
+CELLE DES CARACTÈRES DES PEUPLES.
+
+Les principes que je viens d'exposer sont absolument généraux.
+Ils s'appliquent à l'éducation de l'homme aussi bien qu'à
+l'acquisition des instincts des animaux et à la formation des
+caractères des peuples.
+
+La base de toutes les acquisitions mentales durables est
+toujours la formation de réflexes inconscients produits par des
+associations d'abord conscientes. Il n'y a pas d'autres moyens
+de faire passer le conscient dans l'inconscient.
+
+Et pour montrer la généralité et la fécondité de ces principes
+fondamentaux de l'éducation, nous allons les appliquer à des
+cas difficiles, tels que la formation de certains instincts et
+des caractères psychologiques des races.
+
+Beaucoup d'instincts sont constitués par le mécanisme des
+associations qui permet au bicycliste de monter à bicyclette,
+au violoniste de jouer du violon, à l'équilibriste de marcher
+sur une corde, à l'enfant d'acquérir une morale. Parmi les
+associations infinies que le bicycliste, le violoniste,
+l'équilibriste, etc., peuvent réaliser, la répétition finit par
+fixer les plus utiles. Elles deviennent alors inconscientes et
+forment des réflexes. Les relations entre les éléments
+constitutifs du système nerveux, c'est-à-dire les neurones,
+relations d'abord accidentelles, difficiles et variables,
+finissent par devenir régulières et faciles. L'acte est alors
+inconscient, mais non pas encore héréditaire et ne peut
+constituer, par conséquent, un instinct. Il ne pourra le
+devenir qu'après avoir été répété pendant un grand nombre de
+générations. C'est seulement lorsqu'il est devenu héréditaire,
+et n'a besoin, par conséquent, d'aucune éducation pour se
+manifester, que l'acte inconscient mérite le nom d'instinct.
+
+Il suffit d'observer les animaux qui nous entourent pour voir
+comment les réflexes créés par des associations, d'abord
+conscientes, naissent, se fixent au moyen de l'hérédité, et se
+transforment suivant l'éducation et les nécessités d'existence
+auxquelles ils sont soumis. C'est un sujet bien peu étudié
+encore, mais sur lequel l'attention se fixera dès que l'on
+s'apercevra qu'il peut avoir pour la détermination des méthodes
+à employer dans l'éducation de l'enfant une importance
+prépondérante.
+
+Les exemples connus d'instincts nouvellement créés chez les
+animaux domestiques ne sont pas encore nombreux. On sait
+cependant que l'arrêt chez le chien, devenu héréditaire
+aujourd'hui, et par conséquent instinctif, a été créé autrefois
+par le dressage. Nous voyons d'autres actes analogues en train
+de devenir héréditaires, mais qui ne le sont pas encore tout à
+fait. Tel, par exemple, celui consistant à déjouer la ruse
+spéciale du cerf qui substitue un autre cerf à lui-même
+lorsqu'il est fatigué par la poursuite des chiens. Il y a
+soixante ans seulement, d'après M. Couteaux, que dans le
+Poitou, on a su dresser les chiens à combattre cette ruse. Ils
+n'exécutent pas encore d'une façon instinctive les manoeuvres
+nécessaires, et l'éducation doit intervenir à chaque
+génération, mais elle intervient de moins en moins, et, dès
+leurs premières années, ils commencent à faire ce que leurs
+ancêtres ne pouvaient accomplir que vers la troisième ou
+quatrième année.
+
+Toutes les remarques qui précèdent nous permettent de
+comprendre le rôle que peut jouer l'éducation dans la formation
+des qualités ou des défauts d'un peuple. Formés par certaines
+nécessités d'existence et de milieu persistant pendant
+plusieurs générations, ils ont fini par devenir héréditaires et
+survivent aux conditions qui les ont fait naître. Les
+caractères psychologiques des peuples constituent en réalité
+des instincts que la nécessité a créés.
+
+Il est évident, par exemple, qu'une nation pauvre, habitant une
+île au dur climat, et obligée de vivre d'expéditions maritimes
+pendant des siècles, deviendra forcément, sans éducation
+spéciale, entreprenante et hardie.
+
+Ces nécessités de milieu que nous ne saurions créer pourraient
+être remplacées par une éducation convenable. Dirigée avec des
+règles sûres, elle finirait par créer des réflexes héréditaires
+et par modifier à la longue le caractère d'un peuple. Ainsi se
+justifierait le mot de Leibniz qu'avec l'éducation on
+changerait en un siècle la face d'un pays.
+
+Un siècle ne suffirait probablement pas, comme le croyait
+l'illustre philosophe, pour créer des caractères héréditaires,
+mais il suffirait sûrement pour créer certaines aptitudes.
+
+
+§ 4--LA PÉDAGOGIE ACTUELLE
+
+Tout ce que nous venons de dire montre l'importance extrême de
+posséder des règles d'éducation dérivées des principes que nous
+avons exposés. Ces règles ne pourront être établies que
+lorsque, ayant étudié avec beaucoup de soin la psychologie des
+animaux et des enfants, nous saurons dans les moindres détails
+comment fixer chez eux les habitudes et créer les instincts. On
+peut dire de ce sujet qu'il est à peiné effleuré. C'est
+seulement lorsqu'il sera bien connu qu'un véritable traité de
+pédagogie pourra être écrit. Ce serait un des livres les plus
+utiles composés depuis les origines de l'histoire.
+
+En attendant, il faut nous résigner à n'avoir que l'empirisme
+pour guide, et nous borner à tirer des principes fondamentaux
+que nous avons exposés quelques règles générales pour les cas
+particuliers qui se présentent. C'est évidemment demander
+beaucoup à l'intelligence des éducateurs, et voilà pourquoi
+nous voyons si peu d'entre eux réussir dans leur tâche. Les
+bons éducateurs sont aussi rares que les bons dresseurs.
+
+Les universitaires les plus éclairés reconnaissent eux-mêmes
+combien leur pédagogie est rudimentaire et incertaine.
+
+ Il ne peut être question, écrit justement M. Compayré,
+ d'établir une pédagogie définitive, qui ne sera possible
+ que lorsqu'une psychologie rationnelle aura été constituée.
+
+Dans le volume, _Instructions, programmes et règlements_,
+publié en 1890, et qui régit toujours notre enseignement, M.
+Léon Bourgeois, alors ministre de l'Instruction publique,
+recommande aux professeurs de tâcher de «contribuer pour leur
+part à cette science, qui n'existe encore qu'à l'état de
+fragments, la psychologie de l'enfant, et à cette autre qui
+n'existe pas du tout, la psychologie du jeune homme».
+
+Très judicieux sont ces conseils. Il est tout à fait surprenant
+que l'étude d'une science aussi utile n'ait jamais tenté
+personne. Les générations de professeurs se succèdent sans
+qu'un seul songe à étudier la psychologie des jeunes gens qui
+les entourent. Ce ne sont pourtant que les personnes vivant
+avec la jeunesse qui pourraient l'observer. Les savants de
+laboratoire ont réussi, en disséquant un nombre infini de
+grenouilles et de lapins, à constater quelques faits
+intéressants, tels que la vitesse de l'agent nerveux, les
+rapports mathématiques reliant l'excitation à la sensation,
+mais, en matière de psychologie usuelle, ils ne nous ont encore
+rien appris[182].
+
+[Note 182: Je suis persuadé, comme je l'ai dit plus haut, que
+pour donner une base sérieuse à la psychologie si complexe de
+l'enfant, il faut commencer par étudier celle, beaucoup plus
+simple, des animaux. On découvre alors très vite des choses
+qu'on ne soupçonnait guère et dont l'application à l'éducation
+est immédiate. Le lecteur en trouvera la preuve en parcourant
+le mémoire que j'ai autrefois publié dans la _Revue
+Philosophique_, sur les bases psychologiques de l'éducation du
+cheval et que j'ai développé ensuite dans un ouvrage spécial
+(_l'Équitation actuelle et ses principes_), dont la 4e édition
+a paru récemment avec un atlas montrant au moyen d'images
+cinématographiques les changements d'allure qu'on peut imprimer
+au cheval par le dressage. L'équitation ayant toujours
+constitué ma principale distraction, j'ai eu l'occasion de
+dresser des chevaux difficiles et d'apprendre ainsi certains
+principes fondamentaux qui sont applicables à toute la série
+des êtres et qu'on ne trouve pas formulés dans les livres.]
+
+A défaut d'un traité de pédagogie qui ne saurait être écrit
+aujourd'hui, une enquête--non sur des généralités et des
+programmes comme toutes celles publiées jusqu'ici--mais sur le
+détail des méthodes employées dans les divers établissements
+d'enseignement à l'étranger, serait d'une utilité immense. Elle
+seule pourrait montrer les résultats des diverses méthodes
+pédagogiques. Des procédés de chaque établissement, il y aurait
+à apprendre quelque chose. Comme indication à ce sujet, voici
+un extrait concernant quelques-unes des méthodes d'éducation
+utilisées, à la célèbre école allemande de Koenigsfeld, que je
+trouve dans le _Temps_ du 25 septembre 1901, sous la signature
+de M. Masson-Forestier.
+
+ Leur système pédagogique consiste à réduire au
+ minimum--deux heures par jour--l'effort de contention
+ personnelle que réclame le travail des devoirs. Six autres
+ heures sont consacrées à des cours où l'élève apprend par
+ les oreilles comme par les yeux. Jamais aucun d'eux ne se
+ prolonge au delà de trois quarts d'heure. Beaucoup de
+ récréations et aussi beaucoup de repas.
+
+ Le jeune homme suit dans _chaque classe_, les cours de _sa
+ force_, c'est-à-dire que si un élève de seconde est en
+ retard pour les mathématiques, il suivra, pour cette
+ partie, les cours de troisième, voire de quatrième. Aucun
+ professeur n'a jamais plus de 12 à 13 élèves. L'enfant qui
+ n'a pas bien saisi une explication peut, aussitôt après la
+ classe, venir demander à s'entretenir à part avec son
+ professeur.
+
+ La punition la plus usitée est la _stillstrafe_ ou silence.
+ Ce silence subsiste pendant toutes les récréations d'une
+ journée. Il paraît que c'est fort pénible. La _stillstrafe_
+ est pourtant infligée fréquemment, les Moraves la
+ considérant, en outre, comme un excellent régime. Un jeune
+ homme qui l'a subie assez souvent prend peu à peu
+ l'habitude de ne parler que rarement. De la sorte, les
+ élèves les plus punis ne seront ni dissipés, ni brouillons,
+ ni vantards. Sachant se dominer ils écouteront beaucoup,
+ pèseront leurs mots, méditeront leurs actions. Ils ne
+ blesseront pas leurs semblables par des railleries, seront
+ de caractère plus accommodant et dès lors auront moins
+ d'ennemis dans la vie.
+
+ Je prie un des jeunes Français de l'école de m'accompagner
+ dans une promenade. Alors je le presse de questions.
+ Comment peut-il supporter une discipline si dure? N'a-t-il
+ pas hâte de rentrer dans sa famille?--Monsieur, me répond
+ ce garçon, un petit Bordelais intelligent, je me sens si
+ peu malheureux qu'au mois d'août, au lieu de me rendre dans
+ ma famille, j'ai demandé à rester, afin de pouvoir
+ participer à l'excursion que l'école fait à l'étranger
+ chaque année. Vingt de mes camarades ont sollicité la même
+ faveur de leurs parents. A l'instant nous arrivons du
+ Tyrol.
+
+En attendant que nous possédions des méthodes d'éducation et
+d'instruction applicables à toutes les choses susceptibles
+d'être enseignées, nous connaissons au moins les principes
+généraux d'où ces méthodes dérivent. Sachant que le but de
+toute éducation est de faire passer le conscient dans
+l'inconscient, le problème se ramènera toujours à déterminer
+pour chaque cas particulier, les associations qui permettent de
+créer le plus vite possible les réflexes nécessaires. La
+pratique a déjà fait connaître plusieurs de ces méthodes. Nous
+aurons à y revenir dans divers chapitres et notamment dans
+celui qui traitera l'éducation.
+
+Ce qui empêchera longtemps sans doute les peuples latins
+d'attacher aucune importance aux méthodes d'instruction et
+d'éducation, c'est que les résultats obtenus ne sauraient être
+évalués par des diplômes et des concours.
+
+Dès qu'il s'agit de notions n'ayant besoin d'être fixées dans
+l'entendement que pour peu de temps, la mémoire suffit
+parfaitement. En outre, les qualités de caractère acquises au
+moyen de l'éducation n'étant appréciables par aucun examen, ne
+provoqueront jamais chez les Latins d'efforts pour être
+acquises.
+
+Les Anglais ont eu récemment l'occasion de voir l'erreur
+fondamentale des concours, qui ne tiennent compte que des
+qualités de mémoire, lorsque, pour répondre aux campagnes de
+presse faites par les indigènes de l'Inde, ils consentirent à
+mettre au concours les emplois du _civil service_, c'est-à-dire
+de l'administration générale de l'empire. Les Babous du
+Bengale, qui ont une mémoire merveilleuse, l'emportaient
+toujours sur leurs concurrents européens, mais comme on a
+constaté qu'ils ne manifestaient dans leurs emplois aucune
+trace de moralité, de jugement et d'énergie, et que leur
+administration eût vite conduit l'Inde à l'anarchie, il fallut
+trouver des moyens détournés pour les priver du droit théorique
+qu'ils possédaient d'occuper des fonctions importantes. La
+prospérité des colonies anglaises est due à la supériorité de
+leur administration, que ne contestent aucun de ceux qui ont pu
+l'étudier de près. Ce n'est pas l'étude des livres qui peut
+inculquer les qualités de caractère nécessaires pour faire des
+administrateurs intègres et capables, au jugement sûr, sachant
+diriger les hommes et conduire avec succès une entreprise.
+
+Les concours à tous les degrés sont d'ailleurs aussi
+impuissants à révéler les qualités de caractère que celles de
+l'intelligence. Les Allemands l'ont compris depuis longtemps,
+et pour toutes les fonctions importantes, celle de professeur
+de Faculté par exemple, ce n'est pas par des examens qu'ils
+jugent les candidats, mais d'après leurs travaux personnels.
+Ainsi ont-ils pu créer un corps de professeurs qui est
+assurément le premier du monde, alors que le nôtre se maintient
+à un niveau fort bas.
+
+Les malheureux forçats de la mémoire que nous voyons en France
+passer, jusqu'au delà de quarante ans, des examens, pour être
+professeurs, agrégés, etc., sont incapables, lorsqu'ils
+arrivent à la place souhaitée, d'aucun travail personnel. Leur
+usure mentale est complète, la science n'a plus à compter sur
+eux.
+
+
+§ 5.--L'INSTRUCTION EXPÉRIMENTALE.
+
+La théorie psychologique que nous avons donnée de l'instruction
+et de l'éducation aboutit à cette conclusion que l'enseignement
+ne doit pas être mnémonique. Ne devant pas être mnémonique, il
+ne peut être qu'expérimental.
+
+La faible valeur de l'instruction mnémonique a été signalée
+depuis longtemps. «Sçavoir par coeur n'est pas sçavoir», disait
+déjà Montaigne.
+
+«Quand un enfant, dit Kant, ne met pas en pratique une règle de
+grammaire, peu importe qu'il la récite; il ne la sait pas.
+Celui-là la sait infailliblement qui l'applique, peu importe
+qu'il ne la récite pas.» «Le meilleur moyen de comprendre, dit
+encore le grand philosophe, c'est de faire. Ce que l'on apprend
+le plus solidement et ce que l'on retient le mieux, c'est ce
+que l'on apprend en quelque sorte par soi-même.»
+
+La méthode mnémonique consiste à enseigner oralement ou par les
+livres; la méthode expérimentale met d'abord l'élève en contact
+avec les réalités et n'expose les théories qu'ensuite. La
+première est exclusivement adoptée par les Latins, la seconde
+par les Anglo-Saxons, les Américains notamment. Le jeune Latin
+apprend une langue avec une grammaire et des dictionnaires et
+ne la parle jamais. Il apprend la physique ou telle autre
+science avec des livres et ne sait jamais manier un instrument
+de physique. S'il devient apte à appliquer ses connaissances,
+ce ne sera qu'après avoir refait toute son éducation. Un jeune
+Américain n'ouvrira guère de grammaires ni de dictionnaires. Il
+apprend une langue en la lisant ou en parlant. Il apprend la
+physique en manipulant des instruments de physique, une
+profession quelconque, celle d'ingénieur par exemple, en la
+pratiquant, c'est-à-dire en commençant par entrer comme ouvrier
+dans un atelier ou chez un constructeur. La théorie viendra
+ensuite. C'est par des méthodes si simples que les Anglais et
+les Américains ont créé cette pépinière de savants et
+d'ingénieurs qui comptent parmi les premiers du monde.
+
+Je ne suis en aucune façon un utilitaire, ou du moins ne le
+suis pas à la façon de ceux qui voudraient qu'on n'enseignât
+aux élèves que des choses immédiatement utilisables. Ce que je
+demande à l'instruction et à l'éducation, c'est de développer
+l'esprit d'observation et de réflexion, la volonté, le jugement
+et l'initiative. Avec ces qualités-là l'homme réussit toujours
+dans ce qu'il entreprend et apprend ce qu'il veut quand cela
+lui est nécessaire. Peu importe comment on acquiert de telles
+qualités. S'il m'était démontré que la confection de vers
+latins et de thèmes grecs ou sanscrits conduisît à cette
+acquisition, je serais le premier à défendre thèmes et
+versions.
+
+Si je défends renseignement expérimental, c'est qu'il paraît le
+seul susceptible d'apprendre à observer, à réfléchir et à
+raisonner. Il n'est pas besoin de raisonner du tout pour
+apprendre une leçon et très peu pour fabriquer un discours
+composé de réminiscences. Il faut au contraire raisonner avec
+justesse et avoir acquis l'habitude de la précision pour
+exécuter correctement une expérience.
+
+Si l'on voulait résumer d'un mot les différences psychologiques
+fondamentales qui séparent l'enseignement mnémonique et
+l'enseignement expérimental, on pourrait dire que le premier
+repose uniquement sur l'étude des livres, et le second
+exclusivement sur l'expérience. Les Latins croient à la
+toute-puissance éducatrice des leçons, alors que les Anglais et
+les Américains n'y croient aucunement. Ces derniers veulent que
+l'enfant, dès le début de ses études, s'instruise surtout par
+l'expérience.
+
+ J'engage fortement les jeunes gens, écrit S. Blakie,
+ professeur à l'Université d'Edimbourg, à commencer leurs
+ études par l'observation directe des faits, au lieu de se
+ borner aux exposés qu'ils trouvent dans les livres... Les
+ sources originales et réelles de la connaissance ne sont
+ pas les livres; c'est la vie même, l'expérience, la pensée,
+ le sentiment, l'action personnelle. Quand un homme entre
+ ainsi muni dans la carrière, les livres peuvent combler
+ mainte lacune, corriger bien des négligences, fortifier
+ bien des points faibles; mais sans l'expérience de la vie,
+ les livres sont comme la pluie et le rayon de soleil tombés
+ sur un sol que nulle charrue n'a ouvert.
+
+Les conséquences de ces deux méthodes d'instruction peuvent
+être jugées d'après leurs résultats. Le jeune Anglais, le jeune
+Américain, à la sortie du collège, n'ont aucune difficulté pour
+trouver leur voie dans l'industrie, les sciences, l'agriculture
+ou le commerce, tandis que nos bacheliers, nos licenciés, nos
+ingénieurs, ne sont bons qu'à exécuter des démonstrations au
+tableau. Quelques années après avoir terminé leur éducation,
+ils ont totalement oublié leur inutile science. Si l'État ne
+les cage pas, ce sont des déclassés. S'ils se rabattent sur
+l'industrie, ils n'y seront acceptés que dans les emplois les
+plus infimes jusqu'à ce qu'ils aient trouvé le temps de refaire
+entièrement leur éducation, tâche qui leur sera très difficile.
+S'ils écrivent des livres, ce ne seront que de pâles rééditions
+de leurs manuels, aussi pauvres dans la forme que dans la
+pensée.
+
+Actuellement il n'est peut-être pas un professeur de
+l'Université sur cent à qui de telles idées ne sembleront
+absurdes. L'enseignement par les livres, même pour les notions
+les plus pratiques, l'agriculture par exemple, leur apparaît
+comme le seul possible. Le meilleur élève, qu'il s'agisse d'un
+lycéen, d'un polytechnicien, d'un licencié, d'un élève de
+l'École Centrale, de l'École Normale, ou de toute autre école,
+est celui qui récite le mieux ses manuels. Quelques expériences
+montrées à distance, quelques manipulations sommaires, semblent
+à l'Université le maximum des concessions que l'on puisse faire
+à l'éducation expérimentale. Tout ce qui ressemble, même de
+loin, au travail manuel, est tenu en mépris par elle. On
+provoquerait un rire de pitié chez la plupart des professeurs
+en leur assurant qu'un travail manuel quelconque, si peu
+important soit-il, exerce beaucoup plus le raisonnement que la
+récitation de tous les traités de logique, et que l'expérience
+seule crée les associations au moyen desquelles les notions se
+fixent dans l'esprit. On les étonnerait fort en essayant de
+leur persuader qu'un homme qui connaît bien un métier a, par ce
+seul fait, plus de jugement, de logique, d'aptitude à
+réfléchir, que le plus parfait des rhétoriciens fabriqués par
+l'Université. Ce sont des tours d'esprit, tout autant que des
+tours de main, que donne le travail manuel.
+
+Il ne faudrait pas supposer que les sciences dites
+expérimentales puissent seules être enseignées par
+l'expérience. Nous verrons bientôt que les langues, l'histoire,
+la géographie, la morale, etc., en un mot tout ce qui fait
+partie de l'instruction et de l'éducation, peut et doit être
+enseigné de la même façon. _L'expérience doit toujours précéder
+la théorie_. Ce point est absolument fondamental. La
+géographie, par exemple, ne devrait être abordée que lorsque
+l'élève, muni d'un morceau de papier quadrillé, d'un crayon et
+d'une boussole de poche, aurait fait la carte des régions qu'il
+parcourt dans ses promenades, appris ainsi à comprendre la
+figuration du terrain, et à passer de la vue perspective du
+sol--la seule que l'oeil puisse saisir--à sa représentation
+géométrique.
+
+Quand les notions ne peuvent entrer dans l'esprit par la
+méthode expérimentale directe, il faut remplacer les livres par
+la représentation de ce qu'ils décrivent. Un élève qui aura vu,
+sous forme de projections, de photographies ou de collections
+dans les musées, les débris des anciennes civilisations, aura
+une idée autrement nette et autrement durable de l'histoire que
+celle qu'il puiserait dans les descriptions des meilleurs
+livres.
+
+Les Anglais et les Allemands sont allés très loin dans cette
+voie, et c'est pourquoi leur enseignement, dont les programmes
+sont souvent identiques aux nôtres, est généralement excellent.
+
+Dans notre exposé des moyens à employer pour inculquer les
+connaissances et les principes qui font l'objet de
+l'instruction et de l'éducation, c'est uniquement la méthode
+expérimentale que nous préconiserons. Par elle, et par elle
+seule, on peut arriver à faire passer le conscient dans
+l'inconscient et à former des hommes.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+Les bases psychologiques de l'éducation.
+
+
+§ 1.--BUT DE L'ÉDUCATION.
+
+On parle plus que jamais aujourd'hui d'éducation morale, de la
+nécessité de former des hommes, de développer leur caractère,
+etc. C'est là matière à de beaux discours. Mais où sont les
+professeurs qui aient tenté de réaliser l'oeuvre dont ils
+vantent l'utilité? Où sont ceux qui aient même cherché à
+déterminer les méthodes à employer? Les six volumes de
+l'enquête ne contiennent sur l'éducation proprement dite que
+les généralités les plus vagues. Elles montrent à quel point
+les notions relatives à l'éducation sont incertaines dans
+l'esprit de ceux qui les formulent.
+
+Et cependant il n'est guère de sujet présentant une importance
+plus grande. L'instruction a certainement une utilité beaucoup
+moindre que celle de l'éducation.
+
+Par quoi est constituée, en effet, la valeur d'un individu?
+«Par ce qu'il a appris, c'est-à-dire par le nombre de diplômes
+qu'il possède,» répondra un Latin. Un Anglais ou un Américain
+estimeront, au contraire, que la valeur d'un homme se mesure
+très peu à son instruction, et beaucoup à son caractère,
+c'est-à-dire à son initiative, à son esprit d'observation, à
+son jugement et à sa volonté. Avec de telles qualités, peu
+importe que l'individu ait un bagage scientifique faible. Il
+apprendra, quand cela lui sera nécessaire, tout ce qu'il aura
+besoin d'apprendre, et réussira le plus souvent à devenir
+quelqu'un, s'il n'est pas toujours certain de devenir quelque
+chose. L'homme pourvu seulement de diplômes mnémoniques, n'est
+bon à rien si l'État ne l'utilise pas dans des carrières où, la
+besogne lui étant toute tracée, le dispense de la plus légère
+trace d'initiative, de réflexion, de décision, de volonté.
+Toute sa vie il restera un mineur qu'on devra diriger.
+
+Le vrai but de l'éducation est, je le répète, de développer
+certaines qualités du caractère, telles que l'attention, la
+réflexion, le jugement, l'initiative, la discipline, l'esprit
+de solidarité, la persévérance, la volonté, etc. On ne les
+développe naturellement qu'en les exerçant. Il faut exercer
+surtout celles dont l'élève est le plus dépourvu. Ces qualités
+varient suivant les races, voilà pourquoi l'éducation adaptée
+aux besoins d'un peuple ne saurait convenir à un autre. Un
+Italien, un Russe, un Anglais et un nègre ne peuvent pas être
+éduqués de la même façon.
+
+L'éducation doit fortifier le caractère d'une race et corriger
+ses défauts. Or, loin de tendre à améliorer nos défauts
+nationaux, notre régime universitaire ne fait que les
+développer.
+
+Les Latins possèdent très peu d'esprit de solidarité[183], fort
+peu de sympathie les uns pour les autres, et nous nous
+empressons d'étouffer les faibles traces de solidarité qu'ils
+possèdent et de développer leurs rivalités et leur égoïsme par
+cet odieux régime de prix et de concours, si justement condamné
+depuis longtemps par les Anglais et les Allemands.
+
+[Note 183: Que l'on compare, par exemple, la tenue des journaux
+anglais après les humiliantes défaites infligées par une
+poignée de paysans aux armées anglaises dans le Transvaal, à
+celle des journaux français après l'échauffourée de Langson.
+Aucun journal anglais n'essaya d'ébranler le Gouvernement. Nous
+renversâmes le nôtre en quelques heures.]
+
+Les Latins ne possèdent qu'une capacité très minime
+d'initiative, et nous leur imposons un régime de surveillance
+permanente, de vie réglée, de devoirs à heures fixes, qui ne
+leur laisse pas, dans leurs sept à huit ans de vie scolaire,
+une seule minute où ils aient à prendre la plus légère
+décision, la plus modeste initiative. Comment auraient-ils
+appris à se gouverner, puisqu'ils ne sont pas sortis sans
+maîtres un seul jour? Les professeurs et les parents jugeraient
+très redoutable de leur laisser prendre l'initiative de monter
+seuls en omnibus pour aller visiter un musée.
+
+Les Latins ont fort peu de volonté, mais comment en
+posséderaient-ils, puisqu'ils n'ont jamais eu à vouloir quelque
+chose? Enfants, ils sont dirigés dans leurs moindres actes par
+leurs parents; adolescents, par leurs professeurs. Devenus
+hommes, ils réclament bien vite la protection de l'État, et,
+sans cette protection, ne savent rien entreprendre.
+
+Les Latins sont intolérants et sectaires, ils oscillent de
+l'intransigeance cléricale à l'intransigeance jacobine. Mais
+comment en serait-il autrement, puisqu'ils ne voient autour
+d'eux qu'intolérance? Intolérance libre penseuse et intolérance
+religieuse. C'est toujours avec mépris qu'ils entendent traiter
+les opinions d'autrui. Professeurs universitaires et
+professeurs congréganistes sont saturés de l'esprit sectaire et
+n'ont de commun que la haine réciproque qui les anime. Ce n'est
+pas avec de tels sentiments qu'ils pourraient guider leurs
+élèves dans ces régions sereines des causes, où la
+compréhension de la genèse des croyances remplace la haine et
+l'invective. L'intolérance est peut-être le plus terrible
+défaut des Latins, celui contre lequel une Université éclairée,
+possédant un peu d'esprit philosophique, devrait réagir chaque
+jour. La perte en bloc de leurs colonies n'a pas amené les
+Espagnols à faire trêve aux perpétuelles dissensions
+religieuses qui les déchirent. L'Italie donne le même
+spectacle, la France également. Il semblerait que la notion de
+solidarité, si puissante chez les Anglo-Saxons, s'efface de
+plus en plus chez les peuples latins. C'est là peut-être une
+des principales raisons pour lesquelles ces peuples, si
+longtemps au premier rang de la civilisation, descendent
+lentement à des rangs inférieurs. A cette décadence, l'esprit
+universitaire, comme l'esprit congréganiste, aura contribué
+pour une large part.
+
+
+§ 2.--MÉTHODES PSYCHOLOGIQUES D'ÉDUCATION.
+
+Les bases psychologiques de l'éducation sont les mêmes que
+celles de l'instruction.
+
+Plus encore de l'éducation que de l'instruction, on peut dire
+qu'elle est seulement complète lorsque le conscient est passé
+dans l'inconscient. Les qualités du caractère: volonté,
+persévérance, initiative, etc., ne sont pas filles de
+raisonnements abstraits et ne s'apprennent jamais dans les
+livres. Elles ne sont fixées que lorsque--héréditaires ou
+acquises--elles se trouvent devenues des habitudes échappant
+entièrement à la sphère du raisonnement. La morale qui discute
+est une pauvre morale, une morale qui s'évanouira au premier
+souffle de l'intérêt. Ce n'est pas par le raisonnement, mais le
+plus souvent à l'encontre de ses suggestions, qu'on expose sa
+vie avec héroïsme ou qu'on se dévoue à de nobles causes.
+
+Toutes les qualités du caractère ne s'acquièrent pas par
+l'éducation. Il y en a d'héréditaires, conséquence d'un long
+passé. Ce sont les qualités de race. Des siècles sont
+nécessaires pour les créer.
+
+Mais si l'éducation ne suffit pas à donner certaines qualités,
+elle peut au moins développer en quelque mesure, les aptitudes
+n'existant qu'à un faible degré. Il devrait être de toute
+évidence que cette éducation du caractère ne peut se faire avec
+des préceptes, mais uniquement par l'expérience.
+
+Nous avons indiqué déjà le principe général des méthodes,
+toujours expérimentales, sur lesquelles doit reposer
+l'éducation. Il faudrait écrire tout un volume pour entrer dans
+le détail des procédés à employer suivant les cas. Je me
+bornerai ici à quelques exemples, choisis parmi les plus
+faciles.
+
+
+
+_Développement de l'esprit d'observation et de précision._--Ces
+qualités de caractère ont parmi les plus utiles à acquérir et
+pourtant des moins répandues.
+
+ Il y a des gens, écrit S. Blakie, qui passent dans la vie
+ les yeux ouverts et ne voient rien.
+
+ Rien d'étrange comme notre façon d'aller les yeux ouverts
+ sans rien voir. La cause en est que l'oeil, comme tout
+ autre organe, a besoin d'exercice; trop asservi aux livres,
+ il perd sa force, son activité et finalement n'est plus
+ capable de remplir son office naturel. Regardez donc comme
+ les vraies études primaires, celles qui apprennent à
+ l'enfant à connaître ce qu'il voit et à voir ce qui
+ autrement lui échapperait.
+
+Faut-il des procédés bien savants pour créer les réflexes
+inconscients qui donneront à l'élève l'habitude d'observer
+exactement et de décrire avec précision ce qu'il a observé? En
+aucune façon. La méthode d'enseignement est très simple, bien
+que peu connue.
+
+On arrive au résultat cherché par divers moyens et notamment en
+utilisant les promenades où chaque objet peut fournir matière à
+des observations précises. Nous habituerons d'abord l'élève à
+ne regarder qu'un détail déterminé d'un ensemble, fût-ce
+simplement les fenêtres des maisons ou la forme des voitures
+rencontrées, et à le décrire ensuite avec netteté, ce qui exige
+de sa part beaucoup d'attention. Au bout de quelque temps, il
+percevra les moindres différences existant entre des parties de
+choses presque semblables. On passera alors à un autre détail
+des mêmes objets. Après quelques semaines, l'élève aura appris
+à voir d'un coup d'oeil, c'est-à-dire inconsciemment, les
+différences séparant des groupes de formes auprès desquels il
+eût passé jadis sans les discerner. Si alors, au lieu de ces
+compositions ridicules de style où l'écolier doit décrire des
+tempêtes qu'il n'a pas vues, des combats de héros qu'il ne
+connaît que par les livres, on lui fait résumer ce qui l'aura
+frappé dans une simple promenade, on sera tout surpris des
+habitudes d'observation, de précision, et, plus tard, de
+réflexion, ainsi acquises. Je n'ai pas employé d'autre méthode
+pour apprendre, en Asie, dans des régions non explorées,
+couvertes de monuments en apparence semblables, à distinguer
+très vite les analogies et les différences de ces monuments, ce
+qui m'a permis de comprendre ensuite l'évolution de toute leur
+architecture.
+
+Quand l'élève aura ainsi accompli quelques progrès, nous
+étendrons le champ de ses observations. Nous lui ferons
+décrire, par exemple, le magasin devant lequel il a passé, le
+monument qu'il a rencontré et nous l'habituerons à aider ses
+descriptions d'un dessin schématique sans nous préoccuper des
+imperfections de ce dessin, ne le considérant que comme un
+moyen d'abréger ses descriptions. C'est alors qu'il reconnaîtra
+par lui-même la difficulté de voir les détails les plus
+importants d'un objet qu'on croit avoir bien regardé. Essayez
+de reproduire de mémoire, par une description ou un dessin, un
+monument devant lequel vous passez tous les jours depuis des
+années et vous serez étonné des énormes inexactitudes et des
+oublis que vous commettrez alors même que votre esquisse sera
+parfaite au point de vue artistique. Il faut recommencer bien
+des fois de tels exercices pour _apprendre à voir_ et à
+acquérir quelque précision dans l'observation.
+
+Ce sont là des méthodes d'enseignement que ne comprennent guère
+nos universitaires. J'ai eu occasion de rencontrer en voyage,
+dans un des plus curieux pays de l'Europe, quelques Normaliens
+que j'ai observés. Regardaient-ils le pays, ses habitants, ses
+monuments? Hélas! non. Ils cherchaient dans de savants livres
+des jugements tout faits sur les paysages et les arts qu'ils
+avaient sous les yeux et ne songeaient même pas à se créer de
+tout cela une compréhension personnelle.
+
+
+
+_Développement de la discipline, de la solidarité, du coup
+d'oeil, de l'esprit de décision, etc._--Les qualités que je
+viens d'énumérer ont une utilité capitale dans la vie et c'est
+pour cette raison que les Anglais tiennent tant à les
+développer chez les jeunes gens. Ils y arrivent par les jeux
+dits éducateurs, jeux qu'il serait inutile d'expliquer ici, car
+étant violents et parfois dangereux, les familles ne les
+accepteraient jamais. Les parents français sont, comme on le
+sait, fort craintifs pour leurs enfants[184]. D'ailleurs les
+directeurs d'établissements étant rendus pécuniairement
+responsables par les tribunaux des accidents qui se produisent,
+il est évident qu'aucun d'eux ne consentirait à courir de
+pareils risques.
+
+[Note 184: «La terreur des mères françaises pénètre jusqu'au
+régiment, écrit M. Max Leclerc; elle paralyse même des
+officiers de cavalerie. J'ai vu, pendant mon volontariat, un
+capitaine instructeur qui n'osait pas faire galoper nos
+précieuses personnes à travers champ, de peur des chutes et des
+réclamations des familles.»
+
+«Au collège anglais de Harrow, lisons-nous dans _la France de
+demain_, les élèves se rendent à la piscine, suivant leur bon
+plaisir, sous la seule garde des principes d'hygiène qui leur
+ont été inculqués. S'ils y contreviennent, tant pis pour eux.
+L'année dernière, l'un d'eux se noya. Dans son estomac on
+trouva une livre et demie de cerises. A cette occasion, tous
+furent réunis dans la grande salle des «speeches», et un
+médecin leur expliqua pourquoi leur camarade était mort. Nulle
+autre précaution préventive ne fut prise et les parents n'en
+réclamèrent pas.» Qu'on rapproche cette attitude si sage de
+celle de ces pères français--cités dans l'enquête--qui
+intentent des poursuites contre le proviseur, parce que leurs
+fils ont été légèrement blessés dans les jeux.]
+
+Ce n'est pourtant qu'en exposant le jeune homme à quelques
+accidents, d'autant moins graves qu'il possédera un peu les
+qualités de discipline, d'endurance, de hardiesse, de décision,
+de coup d'oeil, de solidarité, développées par ces exercices,
+qu'on peut lui faire acquérir de telles aptitudes. Elles font
+la force des Anglais, mais, pour les raisons que je viens de
+dire, les Latins doivent renoncer à les acquérir. Nos ridicules
+exercices de gymnastique ne sauraient les développer en aucune
+façon. Le service militaire, avec quelques campagnes
+lointaines, peut seul les donner un peu.
+
+Un des plus grands bienfaits de ces jeux éducateurs des Anglais
+est l'esprit d'étroite solidarité qu'ils donnent à ceux qui s'y
+livrent. J'ai rappelé dans un de mes livres l'exemple suivant
+dont fut frappé plus d'un observateur.
+
+Dans les jeux de balle avec des Anglais, les jeunes Français
+perdent généralement la partie, simplement parce que le joueur
+anglais, préoccupé du succès de son équipe et non d'un succès
+personnel, passe à son voisin la balle qu'il ne peut garder,
+alors que le joueur français s'obstine à la conserver,
+préférant que la partie soit perdue plutôt que la voir gagnée
+par un camarade. Le succès de son groupe lui est indifférent,
+il ne s'intéresse qu'au sien propre. Cet égoïsme le suivra
+naturellement dans la vie et, s'il devient chef militaire, il
+lui arrivera parfois de laisser écraser un collègue auquel il
+aurait pu porter secours pour éviter de lui procurer un succès.
+Nous avons vu d'aussi tristes exemples dans notre dernière
+guerre.
+
+Ce que les mêmes jeux éducateurs donnent également, c'est un
+grand empire sur soi, ce _self control_ que les Anglais mettent
+au-dessus de toutes les autres qualités et qu'ils travaillent
+sans cesse à perfectionner quand ils ne le possèdent pas à un
+haut degré. Je me souviens d'une réflexion que me fit à ce
+propos un major anglais au mont Abou, région de l'Inde située
+au milieu de jungles épaisses infestées de tigres et de
+serpents et qu'il est fort dangereux de parcourir la nuit.
+Comme il sortait un soir du bungalow que nous habitions, je lui
+demandai où il pouvait bien aller seul dans une localité aussi
+mal fréquentée. Après quelques moments d'hésitation, il me
+répondit en rougissant que, ne possédant pas encore assez de
+sang-froid et d'empire sur ses nerfs, il allait s'exercer tous
+les soirs à en acquérir. Ce fut indirectement que je sus la
+nature de cet exercice. Il consistait à se poster au fond d'un
+ravin absolument désert et où l'on ne pouvait espérer aucun
+secours, pour guetter à l'affût le tigre quand il vient se
+désaltérer. L'attente peut durer des heures ou même une nuit
+entière sans succès. Pendant tout ce temps, on tâche de
+réfléchir sur l'utilité de dominer ses nerfs, car, lorsque le
+tigre a paru, on a juste deux ou trois secondes pour le viser à
+la tête et le tuer net. Si on se borne à le blesser, on est
+infailliblement perdu. L'exercice est évidemment fort chanceux,
+mais, après s'y être livré quelque temps, on est sûr de
+soi-même et on ne redoute rien dans la vie. Quand une nation
+possède beaucoup d'hommes ainsi trempés, elle est destinée à
+dominer le monde.
+
+
+
+_Développement de la persévérance et de la volonté._--De telles
+qualités sont le plus souvent héréditaires et ne s'acquièrent
+pas facilement. On peut cependant les développer quelque peu
+par l'éducation. Il n'y a d'autre méthode à employer que de
+placer le plus souvent possible l'élève dans des circonstances
+où il ait à réfléchir avant de se décider et de l'obliger,
+quand il a pris une résolution, à l'exécuter complètement. S.
+Blakie rapporte que le poète Wordsworth, ayant un jour résolu
+de faire une excursion dans une montagne, la continua malgré un
+violent orage, donnant pour raison «qu'abandonner un projet
+pour éviter un léger inconvénient est dangereux pour le
+caractère».
+
+Les Anglais connaissent bien la valeur de ces qualités viriles,
+et c'est pourquoi elles provoquent toujours chez eux une vive
+admiration, même quand ils les rencontrent chez leurs ennemis.
+J'emprunte au journal la _France de demain_ l'extrait suivant
+d'un discours prononcé au collège d'Epsom par lord Roseberry:
+
+ Lorsque nous apprenons qu'un homme, en quelque lieu que ce
+ soit, s'est élevé au-dessus de ses compagnons, par ses
+ qualités viriles, nous l'admirons et nous l'honorons, sans
+ nous soucier du pays auquel il appartient. Je veux vous
+ donner en exemple un homme dont le nom est familier à la
+ plupart d'entre vous. Je veux parler du colonel Marchand.
+ C'est un Français. Il y a peu de temps, il accomplit un
+ voyage de trois années à travers l'Afrique, de l'Ouest à
+ l'Est, au prix d'incroyables fatigues, entouré et suivi par
+ des sauvages qu'il sut s'attacher, et il réussit dans son
+ entreprise d'une manière qui couronne à jamais son nom de
+ gloire. Et j'ajoute qu'après avoir accompli son devoir il
+ se comporta avec une telle dignité et modestie qu'il est un
+ des hommes que les Anglais ont plaisir à honorer. L'an
+ dernier, comme quelques-uns d'entre vous le savent, son
+ devoir le plaça dans une collision momentanée avec les
+ intérêts de l'Angleterre. Mais, je suis convaincu que
+ malgré cet incident passager, si le colonel Marchand venait
+ en Angleterre, il aurait une réception le cédant seulement
+ à celle qu'il eut dans son propre pays. Et toujours il en a
+ été ainsi en Angleterre. Les plus chaleureuses réceptions
+ qui ont été faites à Londres, dans la dernière moitié du
+ siècle, ont été faites à des étrangers.
+
+ J'ai assisté à l'enthousiasme en l'honneur de Kossuth, dont
+ bien peu d'entre vous peut-être ont entendu parler. Les
+ Anglais voyaient en lui un homme, et leur coeur bondissait
+ pour le saluer. Ma mémoire d'enfant se rappelle les
+ drapeaux et les décorations qui l'accueillirent. L'autre
+ réception fut offerte à Garibaldi. Garibaldi fut reçu avec
+ un tel honneur que personne jamais, excepté la princesse de
+ Galles, à son arrivée, n'en reçut un semblable. Pour quelle
+ raison? Parce qu'il était un homme.
+
+Les Latins possédant peu de persévérance et de volonté, il
+faudrait multiplier énormément les occasions pouvant se
+présenter pour eux d'exercer ces qualités maîtresses. Elles
+suffisent à assurer le succès d'un homme dans la vie, si
+modestes et difficiles que soient ses débuts. Rien ne résiste à
+une volonté forte et persévérante, les physiologistes savent
+qu'elle triomphe de la douleur même[185]. L'histoire nous
+montre qu'elle peut triompher aussi des hommes et des dieux et
+que par elle se sont fondés les plus puissants empires.
+
+[Note 185: «Jusqu'ici, écrit le Dr Eifer, on a peu tenu compte
+de la volonté du sujet dans l'apparition de phénomènes regardés
+comme hystériques. Je rapprocherai des faits divers observés de
+divers côtés le cas d'un amateur européen que j'ai connu aux
+Indes. Ayant vu les exercices des fakirs, il voulut les imiter.
+En appliquant fortement sa volonté, il s'enfonçait de longues
+aiguilles dans les joues et dans les mains sans souffrir
+aucunement, et les plaies restaient exsangues. S'il négligeait
+de vouloir, au contraire, il souffrait et la plaie saignait.
+Pour gagner sa vie comme prodige, il suffit donc de vouloir,
+mais il faut vouloir fortement et longtemps, cela n'est pas
+donné à tout le monde.»]
+
+L'histoire nous apprend aussi que c'est par l'affaiblissement
+de leur caractère--et jamais par celle de leur
+intelligence--que les peuples périssent. Quand on lit les
+récits de la désastreuse campagne de 1870, ce qui frappe
+d'abord, c'est l'absence totale, chez les chefs de tout grade,
+des qualités de caractère. On constate en eux le même manque
+total de décision, de hardiesse et surtout d'initiative. Les
+combinaisons stratégiques des Allemands étaient des plus
+simples, mais les officiers, quel que fût leur grade,
+possédaient de l'initiative et savaient ce qu'il fallait faire
+dans un cas donné, alors même qu'ils ne recevaient pas
+d'ordres. Nous ne possédions que le courage, qualité pouvant
+suffire avec les petites armées de jadis qui manoeuvraient sous
+les yeux d'un chef. Elles valaient ce que valait le chef et un
+homme capable suffisait pour les diriger. Aujourd'hui, chaque
+officier doit jouer le rôle que jouait jadis un général en chef
+et, dans l'avenir, le succès sera aux armées qui posséderont le
+plus d'officiers au caractère vigoureusement trempé. Ce n'est
+pas par la lecture des livres que se forment de tels hommes.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+L'enseignement de la morale.
+
+
+Il est un point fondamental de l'éducation, l'enseignement de
+la morale, dont l'importance est trop grande pour que nous ne
+lui consacrions pas un chapitre spécial. Le niveau moral d'un
+peuple, c'est-à-dire la façon dont il observe certaines règles
+de conduite, marque sa place dans l'échelle de la civilisation
+et aussi sa puissance. Dès que sa morale se dissocie, tous les
+liens de l'édifice social se dissocient également.
+
+Les règles de conduite peuvent varier d'une race à une autre,
+d'un temps à un autre, mais, pour un temps donné et un peuple
+donné, elles sont invariables.
+
+L'éducation morale doit être, comme toute éducation, uniquement
+basée sur l'expérience et jamais enseignée par les préceptes
+des livres.
+
+Tout enseignement moral sera insuffisant tant que le maître ne
+saura pas apprendre expérimentalement à l'élève à distinguer
+nettement ce qui est bien de ce qui est mal et à lui inculquer
+une claire notion du devoir.
+
+Comment arrivera-t-il à un tel résultat? Sera-ce au moyen de
+règles de morale apprises par coeur et de sentencieux discours?
+Il faut avoir une grande ignorance de la constitution mentale
+d'un enfant pour supposer qu'on puisse exercer ainsi sur sa
+conduite l'influence la plus légère.
+
+Les éléments de l'éducation morale de l'enfant doivent dériver
+de son expérience personnelle. L'expérience seule instruit les
+hommes et seule aussi elle peut instruire la jeunesse. La
+réprobation générale suivant certains actes, l'approbation
+s'attachant à d'autres montrent bientôt à l'enfant ce qui est
+bien et ce qui est mal. L'expérience lui indique les
+conséquences avantageuses ou fâcheuses de certaines actions et
+les nécessités qu'entraînent les rapports avec ses semblables,
+surtout si l'on a toujours soin de lui faire supporter les
+conséquences de ses actes et réparer les dommages qu'il a
+causés. Il doit apprendre par lui-même que le travail,
+l'économie, l'ordre, la loyauté, le goût de l'étude ayant pour
+résultat final d'accroître son bien-être et satisfaire sa
+conscience, portent en eux leur récompense. Le maître ne peut
+intervenir utilement qu'en condensant sous forme de préceptes
+les résultats de cette expérience.
+
+L'éducation morale n'est complète que lorsque l'habitude de
+faire le bien et d'éviter le mal est devenue inconsciente.
+Alors seulement la morale se trouve formée. Il est très beau de
+savoir lutter contre une tentation. Il est beaucoup plus sûr de
+n'avoir même pas à lutter contre elle.
+
+L'éducation morale doit surtout apprendre à se gouverner
+soi-même et à acquérir un respect inviolable du devoir. C'est
+vers ce but essentiel que tend l'éducation anglaise et il faut
+avouer qu'elle l'atteint parfaitement. Le souci constant de
+ceux qui la dirigent est d'habituer l'enfant à distinguer
+lui-même le bien et le mal et à savoir se décider tout seul,
+alors que nous ne lui apprenons qu'à se laisser conduire[186].
+Il faut avoir observé de près deux enfants, l'un français et
+l'autre anglais, du même âge, en présence d'une difficulté, les
+irrésolutions du premier, la décision du second, pour
+comprendre la différence de résultats des deux éducations.
+
+[Note 186: «On donne à l'enfant anglais, écrit M. Max Leclerc,
+confiance en lui-même en le livrant de bonne heure à ses seules
+forces, on fait naître le sentiment de la responsabilité en lui
+laissant, une fois prévenu, le choix entre le bien et le mal.
+S'il fait le mal, il supportera la peine de sa faute ou les
+conséquences de son acte... On lui inspire l'horreur du
+mensonge, on le croit toujours sur parole jusqu'à preuve qu'il
+a menti.»]
+
+Un des plus puissants facteurs de l'éducation morale est le
+milieu. Les suggestions engendrées par le milieu jouent un rôle
+tout à fait prépondérant dans l'éducation de l'enfant. Sa
+tendance à l'imitation étant inconsciente se trouve par cela
+même très forte. C'est d'après la conduite des êtres qui
+l'entourent que se forment ses règles instinctives de conduite
+et que se crée son idéal. «Dis-moi qui tu hantes, je te dirai
+qui tu es», est un de nos plus sages proverbes. L'enfant estime
+ce qu'il voit estimé et méprise ce qu'il voit méprisé. Ces
+suggestions, subies d'abord, se transformeront chez lui en des
+réflexes qui finiront par se fixer pour la vie. De là le rôle
+immense--utile ou funeste--des parents ou des professeurs.
+L'action inconsciente de l'entourage et du milieu est une des
+plus importantes formes de l'éducation morale.
+
+Bien que s'occupant beaucoup de leurs enfants, les parents
+français sont cependant de très insuffisants moralisateurs. Ils
+ont trop de faiblesse pour posséder beaucoup d'autorité, et
+leur défaut d'autorité réduit singulièrement leur prestige.
+Conscients de cette faiblesse, ils mettent le plus tôt possible
+leurs enfants au lycée, persuadés que les professeurs sauront
+imposer l'éducation qu'ils se sentent impuissants à donner.
+Mais le lycée constitue généralement un triste milieu
+d'éducation morale. Chez les élèves, la seule loi reconnue est
+celle du plus fort. Le surveillant représente pour eux un
+ennemi, qu'ils subissent en professant pour lui une antipathie
+d'ailleurs réciproque. Quant aux professeurs, ils considèrent
+que leur unique tâche est de faire leur cours sans avoir à
+s'occuper en aucune façon de moraliser les élèves. «Quand le
+professeur, écrit M. Fouillée, aura dit qu'il faut aimer sa
+famille et mourir pour sa patrie, il sera au bout de sa
+morale.»
+
+Ce seront seulement les très zélés qui iront aussi loin. Les
+autres se montrent en général fort sceptiques pour tout ce qui
+concerne de telles notions, et gardent à leur égard un
+dédaigneux silence ou se bornent à d'ironiques allusions sur
+l'incertitude des idées morales. Très rompus aux méthodes de
+critique négative, ils possèdent trop peu d'expérience des
+hommes et des choses pour comprendre que ce n'est pas à
+l'enfant qu'il faut enseigner des incertitudes. Ils oublient
+souvent que leur rôle n'est pas de combattre, fût-ce simplement
+au moyen d'un méprisant silence, trop bien interprété par la
+jeunesse, les traditions et les sentiments qui sont la base
+même de la vie d'un peuple et sans lesquels il n'est pas de
+société possible. Avec une philosophie moins livresque, et par
+conséquent plus haute, ils verraient vite que si la morale,
+comme la science, comme toute chose en un mot, ne présente au
+point de vue philosophique qu'une valeur relative, cette valeur
+relative devient très absolue pour un peuple donné, à un moment
+donné, et doit être rigoureusement respectée. Une société ne
+peut durer que lorsqu'elle possède des règles communes et
+surtout un idéal commun, capable de créer des coutumes morales
+admises par tous ses membres.
+
+Peu importe la valeur théorique de cet idéal et de la morale
+qui en dérive, peu importe qu'il soit constitué par le culte de
+la patrie, la gloire du Christ, la grandeur d'Allah, ou par
+toute autre conception du même ordre. L'acquisition d'un idéal
+quelconque a toujours suffi pour donner à un peuple des
+sentiments communs, des intérêts communs et l'élever de la
+barbarie à la civilisation.
+
+C'est sur cet héritage de traditions, d'idéal, ou, si l'on
+veut, de préjugés communs, que se fonde la discipline
+intérieure, mère de toutes les habitudes morales, qui dispense
+de subir la loi d'un maître. Mieux vaut encore obéir aux morts
+qu'aux vivants. Les peuples qui ne veulent plus supporter la
+loi des premiers sont condamnés à subir la tyrannie des
+derniers. Reliés aux êtres qui nous précèdent, nous faisons
+tous partie de cette chaîne ininterrompue qui constitue une
+race. Un peuple ne sort de la barbarie que lorsqu'il a un idéal
+à défendre. Dès qu'il l'a perdu, il ne forme plus qu'une
+poussière d'individus sans cohésion, et retourne bientôt à la
+barbarie.
+
+La grande difficulté de l'enseignement de l'éthique, chez les
+peuples catholiques, c'est que pendant de longs siècles leur
+morale n'a eu d'autres fondements que des prescriptions
+religieuses aujourd'hui sans force. La morale, c'était
+simplement ce qui plaisait à un Dieu punissant par des
+supplices éternels les coupables osant transgresser ses lois.
+
+La religion et la morale, si intimement liées dans les cultes
+sémitiques, ont toujours été complètement indépendantes dans
+d'autres, ceux de l'Inde par exemple. Cette indépendance, si
+contraire à nos idées héréditaires, nous devons tâcher de
+l'acquérir. Sa démonstration est facile.
+
+Il suffit, en effet, de réfléchir un instant pour reconnaître
+que la religion et la morale sont choses entièrement
+distinctes. Au gré de nos sentiments et de nos intérêts, nous
+pouvons adopter ou rejeter la première, mais nous sommes tous
+obligés de subir la seconde.
+
+Aussitôt que des êtres vivants, animaux ou hommes, sont
+constitués en société, ils doivent nécessairement obéir à
+certaines règles, sans lesquelles l'existence de cette société
+serait impossible. Le dévouement aux intérêts de la
+collectivité, le respect de l'ordre et des coutumes établies,
+l'obéissance aux chefs, la protection des enfants et des
+vieillards, etc., sont des nécessités sociales indépendantes de
+tous les cultes, puisque les religions peuvent changer sans que
+se modifient ces nécessités. Les banalités du Décalogue ne sont
+que la mise en formules de règles créées par des obligations
+sociales impérieuses.
+
+En matière d'enseignement de la morale, il faut, comme je l'ai
+dit déjà, créer chez l'enfant des habitudes mentales, et ne pas
+perdre son temps à lui enseigner des règles ou lui faire de
+sentencieux discours.
+
+Que si, cependant, le professeur se croyait obligé de disserter
+sur la morale, il lui serait possible de le faire de façon à
+intéresser ses élèves. Commençant par l'étude de la morale chez
+les animaux, le professeur décrirait les sociétés animales,
+puis montrerait comment on peut donner, par création de
+réflexes, à certains animaux, des sentiments de moralité
+supérieurs, parfois, à ceux de l'homme parce que la raison ne
+vient pas comme chez ce dernier se superposer aux réflexes
+acquis. Passant ensuite à l'histoire des civilisations, il
+montrerait de quelle façon les peuples sont sortis de la
+barbarie dès qu'ils ont pu acquérir des règles morales assez
+stables, et comment ils y sont retournés quand ils les ont
+perdues.
+
+Descendant ensuite de ces généralités pour arriver à
+l'individu, le professeur ferait voir à l'élève que celui-ci
+n'est qu'un fragment de sa famille et ne serait rien sans elle,
+d'où ses devoirs envers sa famille, que cette famille n'est
+qu'un fragment de la société et ne vivrait pas sans elle, d'où
+ses devoirs envers la société. Ayant chaque jour à nous appuyer
+sur l'ordre social, nous sommes aussi intéressés à sa
+prospérité qu'à la nôtre. La société a, dans une très petite
+mesure, besoin de chacun de nous individuellement, mais nous
+avons beaucoup plus besoin d'elle. De ces considérations
+évidentes découle la nécessité d'observer certaines règles de
+conduite.
+
+Leur ensemble constitue la morale. Ces règles varient
+nécessairement d'un peuple à un autre, puisque les sociétés ne
+sont pas partout identiques et évoluent lentement, mais pour un
+temps et un peuple donnés elles demeurent, je le répète,
+invariables. C'est seulement quand elles sont solidement fixées
+dans les âmes qu'un peuple peut s'élever au sommet de la
+civilisation.
+
+La véritable force de l'Angleterre, ce n'est pas seulement la
+valeur de l'éducation donnée à ses fils, ce n'est pas sa
+richesse, ce ne sont pas ses flottes innombrables, c'est, avant
+tout et au-dessus de tout, la puissance considérable de son
+idéal moral. Elle a des traditions stables et respectées, des
+chefs obéis et dont l'autorité n'est jamais contestée. Elle
+possède un Dieu national, synthèse des aspirations, de
+l'énergie et des besoins de la race qui l'a créé. L'antique
+Jéhovah de la Bible est devenu depuis longtemps un Dieu
+exclusivement anglais, gouvernant le monde au profit de
+l'Angleterre, et donnant pour base au droit et à la justice les
+intérêts anglais. Les autres peuples ne représentent qu'une
+masse confuse d'êtres inférieurs, destinés à devenir
+tributaires de la puissance britannique. En essayant de
+soumettre les peuples lointains à leurs lois, les Anglais sont
+persuadés qu'ils ne font qu'accomplir leur divine mission de
+civiliser le monde et le sortir de l'erreur. Les Arabes, eux
+aussi, croyaient obéir à la volonté du Dieu de Mahomet, quand
+ils réussirent--grâce à cette croyance--à conquérir une partie
+du monde gréco-romain et à fonder un des plus vastes empires
+qu'ait connus l'histoire.
+
+Le philosophe doit s'incliner devant de telles croyances, quand
+il voit la grandeur de leurs effets. Elles font partie des
+forces de la nature, et vainement essaierait-on de les
+combattre.
+
+C'est en dehors des sphères de la raison que naissent et
+meurent les traditions et les croyances. Quand la discussion
+semble provoquer leur chute, elles étaient déjà bien ébranlées.
+Aujourd'hui, rien de ce qui touche à l'idéal anglais n'est
+discuté ni discutable sur le sol britannique. Aucun argument
+rationaliste ne saurait l'entamer. Petits et grands vénèrent
+profondément leur Dieu national, respectent des traditions
+fixées par une hérédité séculaire et les principes de morale
+invariables qui en découlent. Possédant en outre à un haut
+degré le sens du réel, et comprenant la puissance des faits,
+ils savent s'y accommoder et y accommodent aussi leurs
+principes. Aussi les revers les plus humiliants ne sauraient
+les accabler. Que peuvent signifier d'ailleurs des événements
+transitoires contre le peuple de Dieu, qui est éternel?
+
+Les Français, eux aussi, ont possédé jadis un idéal assez fort,
+mais dès qu'il n'a plus semblé s'adapter à leurs besoins, ils
+l'ont détruit violemment et n'ont pas réussi encore à le
+remplacer.
+
+Ayant perdu leurs traditions et leurs dieux, ils cherchèrent à
+baser sur la raison pure des principes nouveaux destinés à
+soutenir l'édifice social, mais ces principes incertains sont
+devenus de plus en plus discutés et flottants. La raison
+humaine ne s'est pas montrée encore assez forte ni assez haute
+pour construire les bases d'un édifice social. Elle n'a servi
+qu'à bâtir des monuments fragiles, qui tombent en ruines avant
+même d'être terminés. Elle n'a rien élevé de solide, mais a
+tout ébranlé. Les peuples qui se sont confiés à elle ne croient
+plus à leurs dieux, à leurs traditions et à leurs principes.
+Ils ne croient pas davantage à leurs chefs et les renversent
+après les avoir acclamés. Ne possédant à aucun degré le sens
+des possibilités et des réalités, ils vivent de plus en plus
+dans l'irréel, poursuivant sans cesse d'hallucinantes chimères.
+
+Comment réussir à édifier un idéal social sur d'aussi
+inconstantes bases, sur d'aussi fragiles incertitudes? Sous
+peine de périr, il faut y arriver pourtant. Une nation peut
+bien subsister quelque temps sans idéal, mais l'histoire nous
+apprend que, dans ces conditions, elle ne saurait durer. Un
+peuple n'a jamais survécu longtemps à la perte de son idéal.
+
+L'idéal à défendre est toujours fils du temps et non de nos
+volontés. Ne pouvant le créer par notre vouloir, nous sommes
+condamnés à l'accepter sans chercher à le discuter.
+
+Trop de choses ont été détruites en France pour que beaucoup
+d'idéals aient survécu. Il nous en reste un cependant,
+constitué par la notion de patrie. C'est à peu près le seul
+demeuré debout sur les vestiges des religions et des croyances
+que le temps a brisées.
+
+Cette notion de patrie qui, heureusement pour nous, survit
+encore dans la majorité des âmes, représente l'héritage de
+sentiments, de traditions, de pensées et d'intérêts communs
+dont je parlais plus haut. Elle est le dernier lien qui
+maintienne encore l'existence des sociétés latines. Il faut dès
+l'enfance apprendre à l'aimer et le défendre et jamais le
+discuter.
+
+C'est parce que pendant près d'un siècle les Universités
+allemandes ont sans cesse exalté l'idée de patrie que
+l'Allemagne est devenue si forte et si grande. En Angleterre,
+un tel idéal n'a pas besoin d'être enseigné, car il se trouve
+depuis longtemps fixé par l'hérédité dans les âmes. En
+Amérique, où l'idée de patrie est encore un peu neuve et
+pourrait être ébranlée par l'apport constant de sang
+étranger,--si dangereux pour les pays qui ne sont pas assez
+forts pour l'absorber,--il constitue un de ceux sur lesquels
+les éducateurs insistent le plus.
+
+«Que le professeur, écrit l'un d'eux, n'oublie jamais que
+chaque élève est un citoyen américain, et que, dans tous les
+enseignements, et en particulier dans celui de la géographie et
+de l'histoire, c'est la question de patriotisme qui doit
+dominer, afin d'inspirer à l'enfant une admiration presque sans
+bornes pour la grande nation qu'il doit appeler sienne.»
+
+Ce ne sont plus malheureusement de telles idées qui semblent
+dominer dans notre Université. Elle est très imbue de
+socialisme, de cosmopolitisme et de rationalisme. La notion de
+patrie paraît à beaucoup de jeunes professeurs une vieillerie
+quelque peu méprisable[187]. Un universitaire éminent, devenu
+depuis académicien, a marqué en termes très forts, longtemps
+avant de verser dans la politique, ce vice profond de notre
+Université, vice qui rend si dangereuse l'éducation qu'elle
+donne.
+
+[Note 187: Quelques-uns vont beaucoup plus loin encore. Le
+ministre de l'Instruction publique s'est vu forcé de révoquer
+un professeur qui enseignait à ses élèves que le drapeau
+français devrait être planté dans du fumier, et assimilait les
+soldats à des cambrioleurs. Une souscription fut immédiatement
+ouverte en sa faveur par un professeur à la Sorbonne, contre
+lequel le Ministre dut également sévir. Interpellé à la Chambre
+des députés à propos de ces faits, le Ministre prononça les
+paroles suivantes qui--heureusement--furent couvertes
+d'applaudissements:
+
+«... C'en serait fait, non pas de l'Université seulement, mais
+de la France elle-même, si le drapeau pouvait être outragé, si
+l'idée supérieure de la patrie, du dévouement et des sacrifices
+qu'aux heures de péril chacun doit être prêt à lui consentir,
+pouvait être reniée et condamnée par ceux-là mêmes qui sont
+chargés de préparer la France de demain.»
+
+Les faits que le ministre de l'Instruction publique a dû
+réprimer jettent le plus triste jour sur l'état mental de
+certains de nos professeurs. Des faits semblables seraient
+impossibles en Allemagne et en Angleterre, où le respect de
+l'idée de patrie est universel. Une guerre récente a montré sa
+puissance au Japon.]
+
+Quand on n'a pas assez de philosophie pour comprendre les
+nécessités qui créent un idéal, il faut au moins ne pas oublier
+que, sans cet idéal, il n'est pas de société possible.
+Critiquer l'idée de patrie, vouloir affaiblir les armées qui la
+défendent, c'est se condamner à subir les invasions, les
+révolutions sanglantes, les Césars libérateurs, c'est-à-dire
+toutes les formes de cette basse décadence par laquelle tant de
+peuples ont vu clore leur histoire.
+
+L'esprit nouveau qui se répand de plus en plus dans
+l'Université constitue, je le répète, un redoutable danger pour
+notre avenir. La menace en est trop visible pour ne pas avoir
+frappé tous les esprits qui s'intéressent aux destinées de
+notre pays.
+
+ ... Il semble, disait dans un discours un ancien ministre,
+ M. Raymond Poincaré, que, depuis quelque temps, un vent
+ mauvais ait soufflé sur certaines âmes françaises et ait
+ effacé en elles des souvenirs qu'on aurait pu croire
+ ineffaçables! Il s'est trouvé, jusque dans l'Université,
+ des esprits qui se sont laissé séduire et dévoyer par une
+ sorte de mysticisme humanitaire. Il s'est rencontré des
+ gens pour ne plus reconnaître dans le drapeau tricolore
+ l'emblème de notre unité nationale, le symbole sacré de nos
+ regrets et de nos espérances, et pour proférer contre
+ l'armée des injures criminelles. Maudite soit la
+ philosophie mensongère dont se couvrent ces attentats
+ contre la patrie! Elle méconnaît, sous prétexte d'humanité,
+ les sentiments qui contribuent le plus à élever le coeur
+ des hommes, à fortifier leur caractère et à ennoblir leur
+ destinée.
+
+ Ce qui est grave, dans certaine affaire récente, dit de son
+ côté M. P. Deschanel, Président de la Chambre des Députés,
+ dans un de ses discours, ce n'est pas seulement qu'un
+ Français, un maître de la jeunesse, un professeur de
+ l'Université, ait outragé le drapeau et traité d'«escarpes»
+ les soldats et les marins français morts à Madagascar:
+ c'est qu'il se soit trouvé dans les premiers rangs de la
+ hiérarchie universitaire d'autres professeurs pour le
+ défendre, un parti pour organiser des manifestations en son
+ honneur, c'est qu'ici même, au milieu de nos populations si
+ pondérées, si sages, et qui ont vu, il y a trente ans,
+ l'invasion, plusieurs journaux, au lieu de se faire l'écho
+ de l'indignation publique, aient cherché des excuses à de
+ pareilles insultes contre nos soldats et contre le drapeau.
+
+Et quelle est la cause profonde de pareils accès
+d'humanitarisme apparent? Simplement cette soif intense
+d'inégalité qui fait le fond secret des principes d'égalité que
+nous proclamons bien haut. Sortis généralement des couches les
+plus obscures de la démocratie, nos professeurs ne veulent
+souffrir aucun contact avec les membres de la classe où ils
+sont nés. Leurs diplômes leur confèrent, suivant eux, une
+véritable aristocratie, qui doit leur éviter de telles
+promiscuités. M. Georges Goyau a fort bien mis à nu ces mobiles
+dans un article de la _Revue des Deux Mondes_ dont voici
+quelques extraits:
+
+ ... On entrevoyait, dès 1894, que si la servitude du
+ militarisme, dénoncée par ces écrivains, leur en faisait
+ oublier la grandeur, c'est que cette servitude avait choqué
+ surtout, en eux, une certaine indolence d'agir et un
+ aristocratique besoin d'inégalité. Le temps et l'audace
+ aidant, ils ont mis leurs âmes à nu; si laides
+ soient-elles, il nous faut regarder.
+
+ Ce qui l'irrite et l'exaspère, durant son séjour à la
+ caserne, c'est qu'il a pour camarades des faubouriens et
+ des paysans, rustres pour tout de bon, grossiers sans
+ morbidesse, brutaux sans raffinement, faisant l'amour sans
+ érotisme. Un rêveur voluptueux et distingué se répute
+ déclassé, lorsque la caserne l'oblige à de pareils
+ contacts.
+
+ Mais ce qu'il y a d'éminemment paradoxal et--pourquoi ne
+ pas le dire?--de sophistique, c'est de s'emparer du mot de
+ «démocratie» et de le faire vibrer comme on claque un
+ fouet, pour venger certaines susceptibilités et certaines
+ souffrances de caserne provenant précisément, chez nos
+ «intellectuels», d'un dégoût inné de la démocratie.
+
+ La masse prolétarienne, assure un écrivain, n'a aucun
+ intérêt à rendre un culte à cette entité indéfinie,
+ embrouillardée, qui est la patrie. Dès lors, faisons savoir
+ au prolétaire que les conséquences d'une défaite
+ intéressent peu sa destinée, et que son bien personnel ne
+ lui commande point de se battre; il ne se battra plus.
+ Voilà l'avant-dernier mot de la propagande antimilitariste:
+ c'est une leçon de lâcheté, qui fait intervenir l'égoïsme
+ comme mobile.
+
+ En un pareil tournant, c'est un vilain spectacle que celui
+ de l'humanitarisme. L'homme qui faillit à son devoir aime
+ bien se donner l'illusion d'un motif élevé, se considérer,
+ au moment même où il se désintéresse de ses semblables,
+ comme un fragment de l'humanité en mue, et intercaler sa
+ défaillance dans l'évolution de cette humanité.
+
+On ne saurait trop insister sur cette question, elle est vitale
+aujourd'hui. Un peuple ne peut subsister qu'en possédant
+quelques idées communes. Il ne nous en reste plus qu'une, qui
+soit défendable par tous les partis: l'idée de patrie.
+
+Et pas n'est besoin de considérations métaphysiques ou
+sentimentales pour enseigner à la jeunesse la valeur de cet
+idéal. Il n'y a qu'à lui montrer ce que deviennent les peuples
+ayant perdu leur patrie. L'histoire de l'Irlande, de la
+Pologne, de l'Arménie, de l'Alsace, etc., nous disent le sort
+des nations qui tombent sous la loi de maîtres étrangers.
+Polonais bâtonnés par les Allemands, bâtonnés aussi par les
+Russes, et de plus expédiés en Sibérie dès qu'ils protestent
+contre ce régime de fer, Alsaciens fustigés au régiment par des
+chefs soucieux de bien montrer qu'ils sont leurs maîtres,
+Irlandais condamnés à des avanies journalières par les Anglais,
+etc., montrent le sort des peuples qui n'ont plus de patrie. En
+la perdant, ils ont tout perdu, jusqu'au droit d'avoir une
+histoire.
+
+L'idée de patrie implique naturellement le respect de l'armée
+chargée de la protéger.
+
+Certes, le militarisme est une des plaies de l'Europe. Il est
+dangereux et ruineux, mais beaucoup plus dangereuse et beaucoup
+plus ruineuse encore serait sa suppression. Les gendarmes sont
+également d'un entretien fort coûteux. Personne ne parle
+cependant de s'en passer, parce que chacun sait bien que sans
+eux nous serions promptement victimes des voleurs et des
+assassins.
+
+Rien n'est plus funeste pour l'avenir d'un pays que les
+discours de quelques philanthropes à courte vue, parlant de
+désarmement, de fraternité et de paix universelle. Leur
+humanitarisme vague finirait par saper entièrement notre
+patriotisme et nous laisserait désarmés devant des adversaires
+qui ne désarment jamais. Attendons pour écouter tous ces
+discoureurs que nous n'ayons plus d'ennemis.
+
+Et nous sommes bien loin, hélas! de n'en plus avoir. A la
+vérité, nous n'en avons jamais eu davantage. Il faut être
+singulièrement aveuglé par des chimères pour ne pas le voir.
+
+M. Faguet a montré dans de belles pages, dont je vais
+reproduire quelques fragments, qu'en ne se plaçant même qu'à un
+point de vue strictement utilitaire, nous devons respecter
+profondément notre patrie et respecter profondément aussi
+l'armée chargée de la défendre.
+
+ La France, écrit-il, est presque universellement détestée
+ et ces trois mobiles: la haine, la crainte et la cupidité,
+ qui ont réuni contre la Pologne ses puissants voisins,
+ animent parfaitement contre la France des voisins tout
+ aussi redoutables.
+
+ La disparition de la France est en train de devenir un rêve
+ européen. Comme la Pologne, la France a longtemps troublé
+ l'Europe par ses incursions; comme la Pologne, elle l'a
+ longtemps gênée du contre-coup de ses agitations
+ intérieures; comme la Pologne, elle est un peuple qu'on
+ juge trop brave et trop aventureux, bien que, sans perdre
+ sa bravoure, elle semble avoir perdu le goût des aventures;
+ comme la Pologne, elle est facile à partager, ayant des
+ voisins de tous les côtés...
+
+ Il faut donc aimer la patrie profondément; mais comment
+ convient-il de l'aimer? Ne cherchons ni subterfuges ni
+ circonlocutions, et disons nettement qu'il faut l'aimer
+ dans son moyen de défense, c'est-à-dire dans son armée,
+ comme tous les peuples du monde ont aimé leur pays dans la
+ force organisée pour le défendre. Le patriotisme n'est pas
+ le militarisme; il va plus loin, il va, si vous voulez,
+ plus haut, il va ailleurs; mais c'est là qu'il va d'abord,
+ et le militarisme est le signe et la mesure du patriotisme.
+
+ Qu'il y ait une majorité antimilitariste dans un pays,
+ c'est parfaitement le signe que ce pays se renonce; qu'il y
+ ait seulement un parti antimilitariste dans un pays, c'est
+ un très mauvais signe et il y a déjà lieu de pousser le cri
+ d'alarme...
+
+ La Patrie, c'est l'armée, l'armée c'est la Patrie
+ elle-même, en ce sens qu'elle est l'organe que, lentement,
+ depuis des siècles, la Patrie s'est construit et a ajusté
+ au milieu qui lui a été fait, pour subsister et se
+ maintenir.
+
+ ... L'armée n'est pas seulement l'arme de la nation, elle
+ en est l'armature. C'est l'armée qui fait que la nation
+ n'est pas un être invertébré; c'est l'armée qui fait que la
+ nation se tient debout...
+
+ Ce n'est qu'à titre de soldats, ce n'est que comme membres
+ de l'armée, que les Français se connaissent, comme
+ coopérant à une même oeuvre, et comme réunis bien
+ manifestement dans la même idée.
+
+ Les peuples très civilisés qui ont oublié d'être militaires
+ ont péri et, en périssant, ont laissé reculer, ce qui
+ revient à dire, ont fait reculer la civilisation.
+
+Il serait à souhaiter que beaucoup d'universitaires
+partageassent les idées qui précèdent, au lieu de professer
+plus ou moins ouvertement des théories diamétralement
+contraires. Si l'esprit qui s'infiltre progressivement chez nos
+professeurs continuait à s'y répandre, nous serions menacés
+d'une dissociation rapide. Un peuple peut perdre des batailles,
+perdre des provinces et se relever encore. Il a tout perdu et
+ne se relève pas quand il ne possède plus les sentiments qui
+formaient l'armature de son âme et le ressort de sa puissance.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+L'enseignement de l'histoire et de la littérature.
+
+
+§ 1.--L'ENSEIGNEMENT DE L'HISTOIRE.
+
+Ce sont principalement les universitaires ayant le plus
+contribué à surcharger les programmes d'enseignement de
+l'histoire, qui les ont maltraités devant la Commission
+d'enquête. L'expérience devait nécessairement leur apprendre
+que l'enseignement mnémonique de l'histoire, tel qu'il est
+donné par l'Université, constitue une perte totale de temps
+pour les élèves. Aujourd'hui, les plus savants professeurs
+reconnaissent eux-mêmes, avoir inutilement surchargé les
+programmes.
+
+ L'histoire est une mnémotechnie ou une philosophie. Tant
+ qu'elle restes une mnémotechnie, elle risque d'être pour
+ l'enfant une fatigue en pure perte; elle ne devient une
+ philosophie qu'avec l'âge et surtout lorsque l'adolescent
+ est appelé à appliquer sa réflexion au monde voisin de
+ celui où il doit vivre.
+
+ Pour l'enfant, n'y aurait-il pas avantage à ne lui
+ présenter que les grandes étapes de l'histoire ancienne et
+ des premiers siècles de notre propre histoire sous forme de
+ tableaux qui frappent son imagination et, en provoquant des
+ comparaisons avec ce qu'il voit journellement autour de
+ lui, lui laissent une impression durable[188]?
+
+[Note 188: _Enquête_, t. I, p. 10. Gréard, vice-recteur de
+l'Académie de Paris.]
+
+ Actuellement, l'enseignement historique, pendant toute la
+ classe de troisième et une partie de la classe de seconde,
+ est consacré au Moyen Age. C'est beaucoup trop, et pour un
+ résultat très mince. Pour la très grande majorité des
+ écoliers, et je crois que je pourrais dire pour tous,
+ l'histoire du Moyen Age, sauf les grands faits que l'on
+ pourrait exposer en beaucoup moins de temps, est à peu près
+ inintelligible. Il serait donc possible de faire de grandes
+ économies sur le temps consacré aux Mérovingiens, aux
+ Carlovingiens et aux premiers Capétiens[189].
+
+[Note 189: _Enquête_, t. I, p. 39. Lavisse, professeur à la
+Sorbonne.]
+
+«Fatigue en pure perte», dit M. Gréard. Enseignement de choses
+«à peu près inintelligibles», dit M. Lavisse. Voilà le bilan de
+l'enseignement universitaire de l'histoire. Sous peine de refus
+aux examens, les infortunés élèves sont bien obligés
+d'accumuler dans leur tête l'énorme entassement de dates de
+batailles, de généalogies de souverains, qui constituent les
+programmes classiques. Hors cela, ils ne veulent rien
+apprendre. Et c'est pourquoi, connaissant très bien l'histoire
+des Perses et la liste de tous les rois achéménides, ils ne
+savent que quelques mots de l'histoire moderne. Beaucoup de
+bacheliers, nous l'avons vu dans une précédente citation, n'ont
+jamais entendu parler de la guerre de 1870[190].
+
+[Note 190: Comme tout récemment encore, elle ne faisait pas
+partie des programmes, la plupart des élèves des écoles
+primaires n'en avaient pas entendu parler davantage. _Le Temps_
+du 8 mars 1901 publiait la lettre d'un chef d'escadron qui,
+tous les ans, fait une petite enquête sur les 50 recrues qu'il
+reçoit et qui doivent répondre par écrit aux questions très
+simples qu'on leur pose. Sur ces 50 recrues, 30 n'ont jamais
+entendu parler de nos désastres, 10 ont des notions très vagues
+à leur sujet, 10 seulement, les Parisiens surtout, savent ce
+que fut cette guerre. En fait, on peut dire que plus de la
+moitié des Français de la génération actuelle n'a jamais
+entendu parler de la guerre franco-allemande et ne soupçonne
+par conséquent aucun des enseignements profonds que nos
+défaites comportent.]
+
+Je suis tout à fait de l'avis de MM. Lavisse et Gréard sur la
+nécessité de réduire l'étude de l'histoire ancienne à quelque
+bref tableau facile à renfermer dans un fort petit nombre de
+pages. Je serai peut-être moins d'accord avec eux en assurant
+que l'enseignement détaillé de l'histoire, comme on le trouve
+exposé dans les livres classiques, n'est propre qu'à fausser le
+jugement de l'élève et pervertir un peu sa moralité. Les faits
+historiques représentant presque toujours le triomphe de la
+ruse, de la violence et de la force, ne paraissent pas très
+aptes à former l'esprit des enfants. Pour peu d'ailleurs que
+ces derniers parcourent quelques oeuvres d'historiens--et ils
+le feront tôt ou tard--ils s'apercevront bien vite que les
+mêmes faits sont présentés et jugés de la façon la plus opposée
+par des auteurs différents. Cette constatation, qu'ils
+étendront naturellement à ce qu'on leur enseigne, affaiblira
+leur confiance dans l'autorité des professeurs.
+
+Il y aurait cependant beaucoup à tirer de l'enseignement de
+l'histoire pour la formation de l'intelligence de la jeunesse,
+si cet enseignement était donné dans un tout autre esprit que
+celui qui règne chez nos universitaires.
+
+Au lieu des généalogies de souverains et des récits de
+bataille, il faudrait montrer à l'élève ce que chaque peuple a
+laissé derrière lui, c'est-à-dire expliquer l'histoire de sa
+civilisation. Elle s'éclaire surtout par l'étude des monuments
+et des diverses oeuvres d'art. Si ces oeuvres sont mises sous
+les yeux de l'élève par des photographies, des projections, des
+visites dans les musées, il est intéressé et retient toujours
+ce qu'il a vu, alors qu'il ne retient pas ce qu'il a appris par
+coeur[191].
+
+[Note 191: Comme exemple des documents que peuvent fournir à
+l'histoire les oeuvres d'art et les monuments, je renvoie le
+lecteur à mon _Histoire des Civilisations de l'Orient_, 3 vol.
+in-4o avec 1200 gravures, exécutées la plupart d'après des
+photographies recueillies dans mes voyages.]
+
+
+§ 2.--L'ENSEIGNEMENT DE LA LITTÉRATURE.
+
+L'étude de la littérature se borne, dans les lycées, à des
+analyses d'auteurs célèbres, dont on ne fait lire à l'élève que
+de courts fragments, à des étymologies, des exceptions
+grammaticales et toutes les subtilités qui peuvent germer dans
+des cervelles de cuistres inoccupés. L'élève saura très bien
+définir, au moment de l'examen, ce que c'est que la
+pastourelle, la fatrasie, etc. Il n'aura lu aucun auteur, mais
+pourra réciter les byzantines discussions des commentateurs sur
+les grands écrivains. Voici d'ailleurs comment un universitaire
+distingué, ancien professeur à l'École Normale, M. Fouillée,
+juge la valeur de l'éducation littéraire de nos lycéens.
+
+ Voulez-vous voir maintenant les résultats intellectuels de
+ toutes ces études mnémotechniques? Qu'on lise les rapports
+ de la Faculté des lettres de Paris sur le baccalauréat.
+ Vous y verrez que les compositions françaises deviennent de
+ plus en plus des compositions de mémoire sur l'histoire
+ littéraire et théâtrale, qu'elles finissent par atteindre
+ chez la masse des élèves un degré d'uniforme médiocrité qui
+ rend presque impossible le classement...
+
+ ... L'étude de la littérature, telle qu'elle est comprise
+ par les plus lettrés, si elle était poussée à fond, serait
+ une démoralisation de la jeunesse; heureusement elle est
+ superficielle et au lieu de corrompre le coeur, elle se
+ contente d'hébéter l'intelligence en surchargeant la
+ mémoire[192].
+
+[Note 192: =A. Fouillée=. _L'Échec pédagogique des lettrés et
+des savants_, p. 481.]
+
+La littérature est à peu près la seule connaissance qui puisse
+s'enseigner utilement par la lecture des livres, et c'est
+justement la seule pour laquelle l'Université proscrive
+l'emploi des livres. On se plaint du lamentable français de la
+plupart des bacheliers. S'il n'est pas plus lamentable encore,
+c'est que les élèves lisent un peu en cachette malgré leurs
+professeurs.
+
+Pour apprendre à penser clairement, à connaître la littérature
+de son pays, et à s'exprimer correctement, il n'y a qu'un
+moyen. Jeter d'abord au feu les grammaires savantes, les
+recueils de morceaux choisis, les résumés des manuels et
+surtout les dissertations des commentateurs, puis lire et
+relire une centaine de chefs-d'oeuvre classiques. Pour le prix
+de deux ou trois de ces grammaires savantes, de ces traités de
+rhétorique insupportables avec lesquels on déprime aujourd'hui
+la jeunesse, les bibliothèques à 0 fr. 25 le volume donneraient
+à l'élève une centaine de chefs-d'oeuvre des auteurs classiques
+anciens et modernes. Avec deux cents volumes on aurait une
+bibliothèque très complète. Le professeur pourrait alors se
+borner à faire analyser, non pas des analyses, mais bien ce que
+l'élève a lu, et les compositions consisteraient uniquement à
+traiter un sujet déjà traité par un écrivain, une simple
+anecdote, par exemple. Le professeur montrerait ensuite, ce que
+d'ailleurs la plupart des élèves apercevraient très bien
+eux-mêmes, la différence entre leur style et celui des grands
+auteurs. La comparaison leur apprendrait à se rectifier. Ils
+verraient vite les phrases longues et enchevêtrées, les
+épithètes trop abondantes, les idées mal enchaînées, etc. Par
+des corrections successives, l'élève arriverait rapidement et
+inconsciemment à modifier son style, à trouver le mot juste, à
+préciser ce qui était confus. Je n'insiste pas d'ailleurs sur
+une méthode trop simple et beaucoup trop efficace pour être
+jamais appliquée par l'Université, mais que chaque élève peut
+heureusement appliquer tout seul. Pendant de longues années
+encore, les Universités latines donneront au monde le grotesque
+et stupéfiant spectacle d'obliger des garçons de quinze ans, ne
+sachant rien de la vie et ne pouvant comprendre les mobiles qui
+ont fait agir les héros de l'histoire, à composer ces ridicules
+harangues dont les grands concours donnent de si pitoyables
+exemples.
+
+Sans vouloir défendre davantage la méthode que j'indique,
+j'ajouterai qu'elle éviterait aux élèves leur ignorance presque
+totale des auteurs de l'antiquité grecque et latine, dont ils
+ne connaissent que quelques pages péniblement traduites à coups
+de dictionnaire. Homère est fastidieux quand on en lit des
+fragments au hasard en cherchant les mots un à un. Il devient
+intéressant quand on le lit entièrement dans une traduction, et
+ainsi est-il de beaucoup d'auteurs grecs et latins. Le nombre
+de pages traduites par un élève en huit ans d'études classiques
+est lamentablement restreint. Le nombre des chefs-d'oeuvre
+d'auteurs grecs, latins, allemands, anglais et français, que
+l'on pourrait lire et relire en moins de deux ans, dans des
+traductions, serait au contraire considérable. Cette lecture
+aurait de plus le grand avantage d'intéresser l'élève, et elles
+sont singulièrement rares, dans notre Université, les choses
+enseignées de façon à intéresser.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+L'enseignement des langues.
+
+
+On sait combien sont variables les aptitudes mentales des
+hommes. Tel qui apprendra sans difficulté la mécanique
+n'apprendra jamais la peinture, et l'on peut être un grand
+physicien sans posséder la moindre disposition musicale. Ce
+devrait être même un des rôles les plus importants des
+professeurs de diagnostiquer les vraies aptitudes d'un élève et
+de le diriger vers les études pour lesquelles il a des
+dispositions naturelles.
+
+Mais, si variées que soient les aptitudes des individus, si
+grande soit l'impossibilité de leur apprendre à tous les mêmes
+choses, il en est une cependant, la langue parlée autour d'eux,
+que tous les enfants, des plus intelligents aux plus bornés,
+apprennent sans difficulté et sans travail.
+
+Seuls font exception les individus atteints d'idiotie
+congénitale complète. Le fait même qu'un individu ne peut
+apprendre sa langue maternelle suffit, sans autre examen, à le
+faire enfermer dans un établissement d'aliénés.
+
+Et il ne s'agit pas, bien entendu, uniquement de la langue
+maternelle, pour laquelle on pourrait supposer des aptitudes
+héréditaires spéciales. Un enfant quelconque, transporté dans
+un pays quelconque, ne mettra jamais plus de six mois, et
+généralement beaucoup moins, pour parler et comprendre la
+langue des individus qui l'entourent. Il y arrivera par un
+travail tout à fait inconscient, sans avoir jamais ouvert un
+dictionnaire ou une grammaire.
+
+Et pourtant cette chose si facile à apprendre, la seule que
+puissent acquérir les esprits les plus bornés, l'Université ne
+réussit pas à l'enseigner pendant les sept années de travail
+qu'elle impose à ses élèves. Nous avons vu qu'au moment de
+l'examen, l'immense majorité de ces élèves est incapable de
+lire sans dictionnaire une langue ancienne ou moderne, et à
+plus forte raison d'en parler quelques mots.
+
+L'Université le sait d'ailleurs parfaitement, mais elle s'en
+console, en faisant la très gratuite et très erronée
+supposition, que les élèves ont retiré quelque chose de leurs
+inutiles efforts. Voici d'ailleurs comment elle s'exprime dans
+un document officiel.
+
+ Si grand est le nombre des élèves qui sortent des lycées et
+ collèges sans être en état de lire un texte latin, grec,
+ anglais ou allemand, que notre système d'études serait
+ vraiment criminel si ces élèves n'avaient tiré cependant
+ quelque sérieux profit des efforts qu'ils ont faits et du
+ temps qu'ils ont consacré pour les apprendre sans parvenir
+ à les savoir[193].
+
+[Note 193: _Instructions concernant les plans d'études de
+l'enseignement secondaire classique_, p. 14 (cité dans
+l'enquête parlementaire, t. VI, rapport général, p. 33).]
+
+Je ne puis qu'approuver l'expression de «criminel» appliquée à
+notre système d'enseignement des langues par un document
+officiel. J'ajouterai seulement que c'est une «criminelle»
+bêtise d'insinuer que les élèves pourraient avoir retiré un
+profit quelconque de tout ce temps inutilement perdu, de tout
+ce gaspillage d'heures précieuses qui ne reviendront plus et
+pendant lesquelles tant de choses intéressantes ou utiles
+auraient pu être apprises.
+
+Au point de vue de la psychologie pure, les résultats négatifs
+obtenus par l'Université sont fort curieux et pleins
+d'enseignements.
+
+Ce n'est d'ailleurs qu'à une époque récente, depuis le
+développement de l'agrégation et de la formation de professeurs
+par les concours subtils et savants, que ces résultats négatifs
+ont été observés. De l'époque de la Renaissance au dernier
+siècle, le latin était la langue courante des examens, des
+livres savants et de la correspondance des lettrés. Tous les
+élèves des Jésuites la lisaient et l'écrivaient très
+suffisamment. On ne connaissait pas, il est vrai, à cette
+époque, les grammaires savantes des érudits, les byzantines
+discussions des commentateurs et toutes les chinoiseries que,
+sous prétexte d'enseignement linguistique, on fait apprendre
+aujourd'hui par coeur aux élèves.
+
+Il n'y a pas à espérer que l'enseignement des langues se
+modifie tant que les professeurs resteront imbus des mêmes
+principes et se recruteront, comme aujourd'hui, parmi des
+normaliens et des agrégés, qui, se croyant des savants, se
+jugeraient déshonorés s'ils ne consacraient pas leur temps à
+discuter des subtilités grammaticales et à épiloguer sur les
+grands auteurs. MM. Berthelot et Poincaré, tous deux anciens
+Ministres de l'instruction publique, ont fort bien mis ce point
+fondamental en évidence devant la Commission.
+
+ Un certain nombre de professeurs de langues vivantes
+ dédaignent leur besogne; ils la considèrent comme
+ au-dessous d'eux. Eux aussi sont des agrégés, eux aussi ont
+ des prétentions, d'ailleurs légitimes, à être des
+ littérateurs ou des savants, et ils dédaignent d'être des
+ «maîtres de langues»[194].
+
+[Note 194: _Enquête_, t. II, p. 681. Poincaré, ancien ministre
+de l'Instruction publique.]
+
+ L'esprit de ces professeurs est rompu ainsi à de certaines
+ méthodes, en dehors desquelles ils ne comprennent pas leur
+ rôle éducateur. J'ai entendu maintes fois des professeurs
+ d'allemand ou d'anglais, qui se considéreraient comme
+ déshonorés s'ils apprenaient à leurs élèves à parler et à
+ écrire pour l'usage courant les langues qu'ils enseignent.
+ «C'est aux maîtres de langues à faire cette besogne», et
+ ils la méprisent.
+
+ L'idée fondamentale de ces professeurs, fort honorables et
+ fort instruits d'ailleurs, c'est qu'ils doivent enseigner
+ avant tout les auteurs classiques allemands ou anglais,
+ c'est qu'ils doivent commenter Goethe, Shakespeare,
+ Schiller, comme on le fait dans les classes de lettres,
+ pour les grands auteurs grecs ou latins, Homère, Sophocle,
+ Cicéron[195].
+
+[Note 195: _Enquête_, t. I, p. 25. Berthelot, ancien ministre
+de l'Instruction publique.]
+
+Un préjugé assez répandu consiste à croire que les Français
+sont réfractaires à l'étude des langues alors qu'en réalité il
+n'y a pas d'êtres humains, comme je le disais plus haut,
+réfractaires à cette étude. La vérité c'est que ce sont les
+professeurs de l'Université qui demeurent totalement
+réfractaires à l'enseignement des langues. La preuve en est
+fournie par les résultats obtenus dans certains établissements
+congréganistes qui savent recruter des professeurs convenables.
+La chose n'est pas difficile, puisqu'il suffit d'individus
+parlant la langues qu'ils veulent enseigner et ignorant le plus
+possible les grammaires savantes, les auteurs obscurs, les
+critiques des érudits, etc. On n'aurait qu'à procéder comme les
+Pères Maristes dont il a été parlé devant la Commission
+d'enquête.
+
+ Les Pères Maristes, qui résident à côté de nous et nous
+ font une concurrence sérieuse, ont chez eux des Frères
+ anglais et allemands, ils font des échanges avec leurs
+ maisons de l'étranger; ces Frères parlent toute la journée
+ anglais ou allemand, en récréation comme en classe, et ils
+ font chez eux ce que nous ne pouvons pas faire chez
+ nous[196].
+
+[Note 196: _Enquête_, t. I, p. 561. Dalimier, professeur au
+lycée Buffon.]
+
+Telle est la très simple méthode par laquelle on apprend
+sûrement à un enfant _quelconque_ à comprendre et à parler une
+langue étrangère sans lui imposer aucun travail. Les peuples
+qui ont besoin de connaître les langues étrangères, tels que
+les Suisses, les Hollandais, les Allemands, n'en utilisent pas
+d'autres, et c'est grâce en partie à la connaissance des
+langues ainsi acquises qu'ils envahissent de plus en plus nos
+marchés et nous opposent une si redoutable concurrence à
+l'étranger.
+
+Le fait est trop connu pour qu'il soit utile d'y insister.
+Voici cependant quelques-unes des dépositions faites à ce sujet
+devant la Commission.
+
+ Les Allemands ont des heures de récréation, pendant
+ lesquelles les enfants sont obligés de parler français ou
+ anglais; ils s'en tirent comme ils peuvent; certaines
+ classes sont faites entièrement en français, les questions
+ comme les réponses. Je crois que c'est ce système vivant
+ qu'il faut appliquer aux langues vivantes, sinon on
+ arrivera à d'aussi misérables résultats que ceux qu'on
+ obtient pour le grec et le latin[197].
+
+[Note 197: _Enquête_, t. I, p. 205. Sabatier, doyen de la
+Faculté de Théologie.]
+
+ Leur méthode (des Hollandais) est si parfaite qu'elle donne
+ des résultats sérieux, même dans des conditions
+ défavorables. Ç'a été pour moi une grande surprise de voir
+ à Java des jeunes gens qui n'étaient jamais venus en
+ Europe, qui n'avaient jamais ou presque jamais occasion de
+ parler nos langues, et qui cependant, par la seule
+ application des méthodes de leurs écoles, savaient
+ parfaitement l'anglais, l'allemand et le français[198].
+
+[Note 198: _Enquête_, t. I, p. 364. Chailley-Bert, professeur à
+l'École des Sciences politiques.]
+
+ Il existe en Suisse des écoles pratiques--je le sais, parce
+ que j'ai un neveu qui a été dans une de ces écoles--où,
+ dans l'espace d'une année scolaire ou même d'un semestre,
+ on met des enfants en état de se servir convenablement de
+ trois langues; or, jamais, dans nos lycées, les enfants ne
+ seraient capables d'arriver à ce résultat, par la raison
+ très simple qu'on leur apprend les langues vivantes comme
+ le grec et le latin et nullement d'une façon active[199].
+
+[Note 199: _Enquête_, t. II, p. 644. Payot, inspecteur
+d'Académie.]
+
+C'est avec raison, il faut bien l'avouer, que les Allemands se
+montrent pleins de mépris pour notre système d'enseignement des
+langues aussi bien d'ailleurs que pour tout notre système
+universitaire.
+
+Voici une conversation relevée dans le _Temps_ du 6 janvier
+1899, entre un Allemand et le rédacteur de ce journal:
+
+ «Tandis que nous autres, Allemands, nous nous sommes fait
+ un devoir de réduire, pour la grande majorité de la nation,
+ le temps d'études et de modifier en conséquence les
+ programmes de nos établissements d'instruction, vous
+ autres, Français, vous vous appliquez au contraire à les
+ surcharger de plus en plus, à retenir sur les bancs de
+ l'école vos enfants, jusqu'à l'heure où le service
+ militaire vous les prend, à leur donner à tous, dans la
+ classe bourgeoise, une éducation surannée, capable
+ évidemment de faire d'eux, dans toute l'acception du mot,
+ des lettrés, incapable de leur fournir aucune arme dans
+ cette lutte de plus en plus sérieuse pour la vie, à
+ laquelle toutes les nations à présent se trouvent acculées.
+ A l'heure où nos enfants savent un minimum de trois langues
+ et se jettent dans l'inconnu, comme j'ai fait, courant le
+ monde, les vôtres se préparent encore à ce ridicule examen
+ du baccalauréat. Ils y dépensent le meilleur de leurs
+ forces, et quand ils sont bacheliers, que savent-ils? Un
+ atome de grec, quelques mots de latin qui leur seront
+ parfaitement inutiles».
+
+Il n'y a pas à espérer une modification de nos pitoyables
+méthodes d'enseignement, et nous continuerons longtemps, par
+notre ignorance des langues étrangères, à être la risée des
+autres peuples. Tout a été inutilement essayé, et ce n'est pas
+avec des règlements qu'on changera la mauvaise volonté et
+l'incapacité des professeurs. Il faut donc y renoncer
+entièrement, jusqu'au jour où l'opinion publique, suffisamment
+révoltée, obligera l'Université à évoluer.
+
+En attendant cet âge lointain, force est bien de s'accommoder
+de ce qui existe. Recherchons donc si, à défaut de l'art de
+parler et comprendre une langue étrangère, que nous sommes
+incapables d'enseigner aux élèves, nous ne pouvons au moins
+leur apprendre l'art de la lire couramment, ce qui serait déjà
+un fort utile résultat.
+
+Nous allons voir que, sans professeur, sans grammaire, sans
+dictionnaire, et presque sans travail, un individu quelconque
+peut, comme je l'ai constaté sur moi-même et sur d'autres,
+atteindre ce but en moins de deux mois, pour une langue de
+difficulté moyenne, comme l'anglais, avec une dépense de temps
+de deux heures par jour. Je me hâte d'ajouter que je ne suis
+nullement l'inventeur de cette très ancienne méthode, qui fut
+employée jadis pour enseigner rapidement le latin à la reine
+Anne d'Angleterre.
+
+Elle repose sur notre principe général de substituer le plus
+rapidement possible le travail inconscient au travail
+conscient, et je lui ai seulement ajouté la condition de
+choisir des livres tellement captivants que l'élève les lise
+par curiosité et n'ait par conséquent aucun labeur fastidieux.
+
+Dans les deux mois dont j'ai parlé, quinze jours au plus, en
+effet, sont consacrés à un travail ennuyeux. Quinze jours de
+travail, à deux heures par jour, sont en réalité le seul effort
+que je demande à l'individu le plus obtus pour apprendre à dire
+couramment l'anglais. Durant les six semaines ajoutées à ces
+quinze jours, je lui propose, non du travail, mais une
+intéressante distraction.
+
+Et d'ailleurs cette application de quinze jours est bien peu
+fatigante, puisqu'elle n'exige pas qu'on ouvre une seule fois
+une grammaire, ni un dictionnaire. Il faut même éviter
+soigneusement d'en posséder pour éviter de perdre son temps à
+les consulter.
+
+Voici du reste comment j'ai opéré sur moi-même à l'époque
+lointaine où j'ignorais l'anglais.
+
+Puisque pour lire il suffit de reconnaître visuellement les
+mots sans nécessité de les apprendre par coeur--chose beaucoup
+plus difficile--il fallait tout d'abord être capable d'en
+reconnaître un certain nombre. Je pris simplement un livre
+anglais quelconque, _le Vicaire de Wakefield_, ayant sur une
+page le texte anglais, et sur l'autre page, le mot à mot
+français[200]. Je lisais d'abord une ligne d'anglais, puis une
+ligne de français et répétais la même opération jusqu'à ce que
+je pusse comprendre la ligne anglaise sans regarder le texte
+français. Je passais alors à la ligne suivante. Au bout de
+quelques jours, reconnaissant dans le texte anglais un grand
+nombre de mots déjà vus, j'étais de moins en moins obligé
+d'avoir recours au texte français.
+
+[Note 200: Éviter absolument les traductions dites
+interlinéaires qui maintiennent toujours devant les yeux le
+texte français sous le texte étranger. Elles constituent un
+détestable moyen d'apprendre à lire une langue.]
+
+Après une quinzaine de jours j'avais lu une bonne partie du
+livre anglais, mais comme l'histoire était passablement
+ennuyeuse et que je ne trouvais pas dans le commerce d'autres
+traductions analogues, je me demandai si je ne pourrais pas
+lire un texte anglais facile sans traduction. Je fis alors
+venir d'Angleterre les oeuvres d'Alexandre Dumas, traduites en
+anglais, et que je n'avais jamais lues. Je commençai par
+essayer de déchiffrer _Monte-Cristo_. Comme je m'y attendais,
+je ne comprenais que fort peu de mots et le sens général
+m'échappait à peu près entièrement. Me fiant au lent travail de
+l'inconscient, qui finirait par deviner les mots inconnus
+d'après les indications des mots connus, je continuai la
+lecture incomprise du livre, me bornant pour tout travail à
+relire trois fois la même page. Au bout de quelques jours le
+texte commença à s'éclairer et l'histoire étant fort
+captivante, je m'y intéressai vivement. Le plaisir devint
+bientôt tel, à mesure que se développait inconsciemment ma
+connaissance de la langue, que je dévorai la moitié du second
+volume en une seule nuit. Un mois juste s'était écoulé depuis
+que j'avais commencé l'anglais. Je profitai de ce que je me
+trouvais dans une période de vacances pour lire ainsi une
+vingtaine de romans, toujours des traductions de français en
+anglais.
+
+Ce n'était pas sans intention que je choisissais des auteurs
+français traduits en anglais, et toujours le même auteur, me
+doutant bien que lorsque j'aborderais un auteur anglais, dont
+la pensée et le style sont différents, les difficultés
+deviendraient beaucoup plus considérables. Ayant épuisé
+cependant la lecture des oeuvres de Dumas, j'entrepris celle
+d'un romancier anglais, et, dès les premières pages, ces
+difficultés apparurent. Je ne comprenais guère que le quart de
+ce que je lisais. Je continuai cependant, et de même que pour
+_Monte-Cristo_, il arriva, par un travail inconscient de
+l'esprit, un moment où la lecture devint facile. Je pus lire
+ensuite aisément d'autres auteurs, mais toujours avec un peu de
+difficulté au début quand il s'agissait d'un nouvel auteur. Ce
+dernier point a des causes psychologiques très simples, et je
+ne le signale que pour montrer en passant l'intense absurdité
+des collections de morceaux choisis d'auteurs différents mises
+par l'Université dans les mains des lycéens.
+
+Il ne faudrait pas supposer que l'élève qui aura ainsi appris à
+lire une langue en ignorera la grammaire, il la connaîtra au
+contraire parfaitement, l'ayant apprise inconsciemment par la
+pratique. Quand il aura lu des centaines de fois les mots
+_un_happy, _un_changeable, _un_acceptable, _un_certain, il
+saura que _un_ en anglais placé devant un mot indique la
+négation. De même en allemand. Le sens invariable des préfixes
+tels que _aus_, _mit_, _durch_, etc., se dégagera nettement de
+la lecture répétée des mots tels que _auf gehen_ (se lever),
+_mit gehen_ (accompagner), _um gehen_ (aller autour), _nach
+gehen_ (suivre), _aus gehen_ (sortir), _durch gehen_
+(traverser), etc.
+
+Si l'élève capable de bien lire l'anglais, veut passer ensuite
+à une autre langue, l'allemand par exemple, il devra d'abord
+prendre un livre allemand, dont la traduction littérale soit
+faite, non en français, mais en anglais, c'est-à-dire un livre
+à l'usage des Anglais qui veulent apprendre l'allemand. Quand
+il saura reconnaître quelques mots, il évitera soigneusement
+d'essayer de lire d'abord les grands auteurs classiques. Il
+commencera toujours par des traductions de français en allemand
+d'ouvrages intéressants, tels par exemple les _Mille et une
+Nuits_, dont il existe une bonne traduction allemande en deux
+volumes, ou encore les innombrables romans français, ceux
+d'Alexandre Dumas notamment, traduits en allemand dans la
+collection à 25 centimes le volume.
+
+La méthode que je viens d'exposer, est naturellement applicable
+à toutes les langues, y compris le latin. Elle n'implique
+qu'une seule condition fondamentale, lire au moins une
+vingtaine de volumes. Comme elle rend absolument inutile
+l'intervention des professeurs, il est de toute évidence
+qu'elle n'a aucune chance d'être jamais conseillée par eux. Si
+je l'ai exposée, c'est parce que, parmi mes lecteurs, il
+pourrait se trouver peut-être un père de famille comprenant que
+son fils perd totalement son temps au collège, et voulant le
+rendre capable de lire une ou deux langues étrangères.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+L'enseignement des mathématiques.
+
+
+Au point de vue de leur rôle éducateur, on peut classer les
+sciences de la façon suivante:
+
+1º Les sciences naturelles, qui exercent l'esprit
+d'observation;
+
+2º Les sciences physiques et chimiques qui exercent à la fois
+l'esprit d'observation et le jugement;
+
+3º Les sciences mathématiques, qui sont considérées comme des
+sciences exclusivement de raisonnement, mais que nous
+montrerons être expérimentales et devant être apprises d'abord
+d'une façon expérimentale.
+
+L'enseignement des mathématiques est très développé chez tous
+les peuples latins. Ce sont les connaissances qui exercent chez
+eux le plus de prestige. Elles constituent le moyen de
+sélection employé pour recruter les candidats des grandes
+écoles. Les programmes d'admission à l'École Polytechnique ou à
+l'École Centrale, roulent presque exclusivement sur les
+mathématiques, et l'enseignement y est surtout mathématique.
+Les démonstrations au tableau y remplacent entièrement les
+expériences.
+
+Ce n'est pas ici le lieu de rechercher si l'aptitude aux
+mathématiques constitue une supériorité transcendante, comme
+pourraient le faire croire les programmes d'admission aux
+grandes écoles. On montrerait aisément que c'est une faculté
+analogue à toute autre disposition pour un art ou une science
+quelconques.
+
+Prétendre que le développement de l'enseignement des
+mathématiques, tel qu'il est donné par nos grandes écoles,
+fortifie le raisonnement et développe le jugement, constitue
+une assertion illusoire. Cet avis est, du reste, celui des
+savants qui sont le mieux à même de connaître les élèves
+adonnés presque exclusivement à ces études. Voici, par exemple,
+comment s'est exprimé M. Buquet, directeur de l'École Centrale,
+devant la Commission d'enquête:
+
+ C'est par les mathématiques élémentaires, par la géométrie,
+ que les élèves se rendent compte des choses, raisonnent.
+ Quand on s'enfonce plus avant dans les mathématiques
+ spéciales, on arrive à une certaine gymnastique de
+ chiffres, de lettres et de formules, qui ne forme pas
+ beaucoup l'intelligence, et pas du tout le jugement quand
+ ils ne sont pas suivis d'explications qu'on devrait donner
+ et qu'à mon avis on ne donne pas assez, ou précédés
+ d'études approfondies[201].
+
+[Note 201: _Enquête_, t. II, p. 503. Buquet, directeur de
+l'École Centrale.]
+
+Les mathématiques peuvent développer le goût des raisonnements
+subtils, mais il est fort douteux qu'elles exercent le
+jugement. Les mathématiciens les plus éminents ne savent
+souvent pas se conduire dans la vie et sont embarrassés par les
+choses les plus simples. Napoléon le constata quand il eut fait
+de Laplace, le plus illustre mathématicien de son temps, un
+administrateur. Voici comment il raconte lui-même l'aventure:
+
+ Géomètre de premier rang, Laplace ne tarda pas à se montrer
+ administrateur plus que médiocre. Dès son premier travail,
+ nous reconnûmes que nous nous étions trompé. Laplace ne
+ saisissait aucune question sous son véritable point de vue;
+ il cherchait des subtilités partout, n'avait que des idées
+ problématiques et portait enfin l'esprit des infiniment
+ petits jusque dans l'administration[202].
+
+[Note 202: Cité par A. Rebierre, _Mathématiques et
+Mathématiciens_, 2e édition, p. 185.]
+
+Ce fut, on le sait, à un des plus célèbres mathématiciens
+modernes, qu'un facétieux escroc vendit, pendant plusieurs
+années, des autographes fabriqués de toutes pièces, de divers
+savants illustres, autographes qui furent d'ailleurs reproduits
+dans les comptes rendus de l'Académie des sciences. Parmi les
+documents ainsi achetés par le candide mathématicien, il y en
+avait, paraît-il, de Cléopâtre et de Jésus-Christ! On peut
+raisonner parfaitement sur les quantités toujours très simples
+qui entrent dans une équation et ne rien comprendre à
+l'enchaînement des phénomènes.
+
+Les mathématiques constituent une langue dont la connaissance
+ne développe pas plus l'intelligence que celle des autres
+langues. Un idiome ne s'apprend pas pour exercer
+l'intelligence, mais uniquement parce qu'il est utile à
+connaître. Or l'habitude d'écrire les choses les plus simples
+en langage mathématique est tellement répandue aujourd'hui
+qu'il y a nécessité pour les élèves d'apprendre ce langage,
+tout comme ils seraient obligés d'apprendre le japonais ou le
+sanscrit si tous les livres de sciences étaient écrits dans ces
+langues.
+
+Le seul point important est de savoir comment on peut arriver
+rapidement à comprendre puis à parler la langue spéciale des
+mathématiciens. Les débuts seuls de cette étude, comme ceux de
+toutes les langues, sont difficiles.
+
+Il faut la commencer dès l'enfance, en même temps que la
+lecture et l'écriture, mais d'une façon diamétralement opposée
+à celle qui s'emploie aujourd'hui.
+
+Elle doit s'enseigner par l'expérience, en substituant aux
+raisonnements effectués sur des symboles, l'observation directe
+de quantités qu'on peut voir et toucher. Ce qui rend si
+difficile l'instruction mathématique pour l'enfant, c'est
+l'indéracinable habitude latine de toujours commencer par
+l'abstrait sans passer d'abord par le concret.
+
+Si l'ignorance de la psychologie infantile était moins
+universelle et moins profonde, tous les pédagogues sauraient
+que l'enfant ne peut comprendre les définitions abstraites de
+grammaire, d'arithmétique ou de géométrie, et qu'il les récite
+comme il le ferait pour les mots d'une langue inconnue. Seul le
+concret lui est accessible. Quand les cas concrets se seront
+suffisamment multipliés, c'est son inconscient qui se chargera
+d'en dégager les généralités abstraites.
+
+Donc les mathématiques doivent, à leur début surtout,
+s'enseigner expérimentalement, car, contrairement à l'idée
+courante, ce sont des sciences expérimentales. C'est une
+opinion que j'ai été heureux de voir défendre par un illustre
+mathématicien, M. Laisant:
+
+ Je considère, dit-il, _que toutes les sciences_ sans
+ exception sont expérimentales au moins dans une certaine
+ mesure. En dépit de certaines doctrines qui ont voulu faire
+ des sciences mathématiques une suite d'opérations de pure
+ logique reposant sur des idées pures, il est permis
+ d'affirmer qu'en mathématiques aussi bien que dans tous les
+ autres domaines scientifiques, il n'existe pas une notion,
+ pas une idée qui pourrait pénétrer dans notre cerveau sans
+ la contemplation préalable du monde extérieur et des faits
+ que ce monde présente à notre observation[203].
+
+[Note 203: Laisant, examinateur à l'École Polytechnique.
+_L'Instruction mathématique, Revue Scientifique_, 1899, p. 358]
+
+Joignant l'exemple à la théorie, M. Laisant montre comment on
+peut, avec la règle, le compas, quelques morceaux de carton et
+du papier quadrillé, apprendre expérimentalement à un enfant
+une partie de l'algèbre, y compris les quantités négatives et
+une foule de connaissances géométriques, telles que
+l'équivalence du parallélogramme et du rectangle de même base
+et de même hauteur, l'aire du triangle, le carré de
+l'hypoténuse, etc. J'ajouterai qu'avec un ruban gradué et un
+cylindre, on peut lui faire trouver tout seul le rapport du
+diamètre à la circonférence et bien d'autres choses encore.
+
+M. Duclaux, membre de l'Académie des sciences, a traité le même
+sujet dans un mémoire sur l'enseignement des mathématiques[204]
+et arrive à des conclusions analogues.
+
+[Note 204: _Revue Scientifique_, 1899, p. 353.]
+
+Ce savant pense, comme M. Laisant et nous-même, que c'est dès
+la plus tendre enfance, c'est-à-dire à l'âge où se créent
+certaines habitudes d'esprit, qu'il faut commencer l'étude des
+mathématiques, de la géométrie notamment. Il s'est rencontré
+avec le célèbre philosophe Schopenhauer, sur les dangers
+pédagogiques de la géométrie d'Euclide, livre que 2.000 ans de
+vénération respectueuse ont auréolé d'une autorité presque
+divine dans l'enseignement, et qui n'a guère réussi qu'à
+infuser chez des milliers d'êtres l'horreur intense de la
+géométrie. Voici comment s'exprime Schopenhauer:
+
+ Nous sommes certainement forcés de reconnaître, en vertu du
+ principe de contradiction, que ce qu'Euclide démontre est
+ bien tel qu'il le démontre; mais nous n'apprenons pas
+ pourquoi il en est ainsi. Aussi éprouve-t-on presque le
+ même sentiment de malaise qu'on éprouve après avoir assisté
+ à des tours d'escamotage, auxquels, en effet, la plupart
+ des démonstrations d'Euclide ressemblent étonnamment.
+ Presque toujours, chez lui, la vérité s'introduit par la
+ petite porte dérobée, car elle résulte, par accident, de
+ quelque circonstance accessoire; dans certains cas la
+ preuve par l'absurde ferme successivement toutes les
+ portes, et n'en laisse ouverte qu'une seule, par laquelle
+ nous sommes contraints de passer, pour ce seul motif. Dans
+ d'autres, comme dans le théorème de Pythagore, on tire des
+ lignes, on ne sait pas pour quelle raison; on s'aperçoit,
+ plus tard, que c'étaient des noeuds coulants qui se serrent
+ à l'improviste, pour surprendre le consentement du curieux
+ qui cherchait à s'instruire; celui-ci, tout saisi, est
+ obligé d'admettre une chose dont la contexture intime lui
+ est encore parfaitement incomprise, et cela à tel point
+ qu'il pourra étudier l'Euclide entier sans avoir une
+ compréhension effective des relations de l'espace; à leur
+ place, il aura seulement appris par coeur quelques-uns de
+ leurs résultats... A nos yeux, la méthode d'Euclide n'est
+ qu'une brillante absurdité[205].
+
+[Note 205: _Le monde comme volonté et comme représentation_, t.
+I, p. 76.]
+
+M. Duclaux qualifie très justement l'ouvrage d'Euclide de livre
+«terriblement ennuyeux, méticuleux, pédant et qui subtilise sur
+tout». Il montre l'absurdité de vouloir démontrer des vérités
+qu'on saisit par intuition, telles par exemple celle-ci: un
+côté quelconque d'un triangle est plus petit que la somme des
+deux autres--proposition connue du plus humble caniche, qui
+sait fort bien que la ligne droite est le plus court chemin
+d'un point à un autre. Pourquoi vouloir démontrer à l'enfant
+que deux circonférences de même rayon sont égales? L'élève
+s'apercevra parfaitement tout seul que si après avoir tracé une
+circonférence avec son compas ouvert, il en fait une seconde
+sans changer l'écartement du compas, il tracera la même courbe
+que la première fois. «Rien n'est plus pitoyable, conclut M.
+Duclaux, que l'enseignement de la géométrie. Voici plus de
+trente ans que je fais passer des examens du baccalauréat et
+que je constate cette décadence. Je ne crois pas qu'il y ait en
+ce moment plus d'un élève sur vingt qui ait le sentiment net de
+la méthode euclidienne. C'est bien la peine de l'avoir suivie,
+et vraiment je crois que l'enseignement secondaire ferait bien
+d'y renoncer.»
+
+Peu d'auteurs ont tenté de présenter les mathématiques sous
+forme concrète, ou du moins de n'arriver à l'abstrait qu'après
+être passé par le concret[206]. Il faudrait, il est vrai, avoir
+presque du génie pour réussir à écrire un livre qui conduirait
+l'élève par des méthodes expérimentales de l'enseignement
+primaire jusqu'au calcul infinitésimal. Un tel ouvrage n'ayant
+aucune chance d'être adopté dans les écoles ne sera
+certainement jamais écrit.
+
+[Note 206: Je ne vois que quatre auteurs à citer. Macé pour
+l'arithmétique, Clairaut pour la géométrie, Lagout, ingénieur
+en chef des Ponts et Chaussées, pour l'algèbre et la géométrie,
+et Laisant pour l'enseignement général des mathématiques.]
+
+Pour qu'il puisse l'être, les pédagogues devraient d'abord
+essayer de se faire une idée de la psychologie de l'enfant,
+qu'ils ne soupçonnent guère, à en juger par leurs méthodes
+d'enseignement. Seulement alors ils pourraient comprendre
+l'absurdité de commencer l'enseignement de toutes choses,
+langues, mathématiques, etc., par l'apprentissage mnémonique de
+règles et de symboles abstraits, alors que l'intelligence de
+l'enfant--et sur ce point beaucoup d'hommes restent longtemps
+enfants--ne peut saisir que le concret.
+
+Le principe général de tout ce qui précède: donner la notion
+expérimentale des choses avant d'expliquer les transformations
+de leurs symboles, ne s'applique pas seulement à l'enseignement
+primaire des mathématiques, mais bien à l'enseignement
+secondaire et même supérieur. Il existe une méthode, la méthode
+graphique, qui a transformé l'art de l'ingénieur et qui permet
+de représenter les diverses phases des phénomènes, les
+variations des grandeurs, et révèle, tout aussi bien aux
+mathématiciens qu'aux élèves, les relations voilées sous les
+symboles.
+
+Une grandeur quelconque, force, poids, durée, température,
+etc., peut s'exprimer soit par des chiffres ou des lettres
+équivalentes, soit par des lignes. L'expression par des
+chiffres ou des lettres représente les méthodes numérique et
+algébrique, l'expression par des lignes, la méthode graphique.
+Quand il s'agit de traduire, et surtout de comparer les
+rapports et les changements de grandeurs variables, la seconde
+est à la première ce que serait la carte d'un fleuve à la
+description en langage ordinaire des sinuosités de ce fleuve.
+
+Rien n'est plus facile que d'amener un jeune élève à comprendre
+par la méthode graphique les principes fondamentaux de la
+géométrie analytique, qui ne fait que traduire les relations
+existant entre les coordonnées d'une courbe. On montre très
+facilement, d'une façon expérimentale, qu'une courbe quelconque
+est graphiquement déterminée quand on connaît la distance de
+plusieurs de ses points à deux axes fixes, perpendiculaires
+l'un à l'autre. Il sera bien aisé ensuite de faire saisir que
+le géomètre, l'astronome, le géographe, l'architecte,
+n'emploient pas d'autre méthode que ce procédé graphique pour
+déterminer sur la carte la position d'un point quelconque. Il
+suffit de montrer expérimentalement que la position d'une
+partie quelconque d'un objet est déterminée sur un plan quand
+on connaît ses distances horizontales et verticales à ce plan.
+On explique alors à l'élève que le nom seul de ces deux
+longueurs, dites coordonnées, varie suivant les choses
+auxquelles on les applique. En géographie, les deux coordonnées
+d'un point s'appellent longitude et latitude; en astronomie,
+ascension droite et déclinaison; en géométrie analytique,
+abscisse et ordonnée. Sous des noms différents, c'est
+exactement la même chose.
+
+Si l'élève arrive en réfléchissant, à voir qu'avec l'emploi de
+deux coordonnées on ne donne que deux des dimensions d'un même
+objet, c'est-à-dire la longueur et la largeur, mais non son
+épaisseur, il sera bien simple de lui montrer expérimentalement
+que la troisième dimension des corps, la hauteur d'une montagne
+par exemple, peut être représentée également par la méthode
+graphique. Il suffira de lui indiquer avec un verre d'eau et un
+corps solide quelconque plus ou moins immergé comment se
+construisent les courbes dites d'égal niveau, avec lesquelles
+sont fabriqués les plans en relief et qu'un enfant peut
+apprendre facilement à construire.
+
+Les équations et les formules par lesquelles les mathématiciens
+expriment les relations entre les diverses grandeurs,
+constituent un mode de raisonnement très abrégé, très utile à
+connaître, mais qui présente, surtout au début de
+l'enseignement, l'inconvénient de faire perdre de vue la nature
+des faits sous les transformations des signes qui les
+représentent.
+
+Les résultats de la méthode graphique sont fort différents.
+Elle donne aux grandeurs des valeurs figurées, dont l'aspect
+est frappant, et dont il est facile de saisir les relations,
+alors même que ces relations ne pourraient être traduites que
+par des équations d'une complexité extrême. Sans doute de
+telles lignes sont, elles aussi, des symboles, mais ces
+symboles figurés ont une clarté que les chiffres ou les lettres
+ne sauraient offrir à l'esprit[207].
+
+[Note 207: On connaît les applications de la méthode graphique
+à la statistique. Elle a été aussi, bien que trop rarement,
+appliquée à l'histoire. Elle y remplacerait utilement bien des
+pages de littérature. Je citerai comme exemple de cette
+application le graphique construit autrefois par Minard et
+destiné à représenter les pertes de l'armée française dans la
+campagne de Russie de 1812. Il constitue la plus concise, la
+plus éloquente et la plus instructive des pages d'histoire que
+je connaisse. L'armée française, au moment où elle franchit le
+Niémen, est représentée par un ruban qui va en décroissant
+toujours dans la proportion des pertes qu'elle subit. La large
+bande du départ n'est plus qu'un mince filet au retour. Ce
+tableau montre tout de suite combien sont erronées les idées
+qu'on se fait souvent de cette campagne, en répétant que ce
+sont les froids et la neige qui anéantirent la Grande Armée. La
+vérité est que plus des trois quarts en étaient détruits avant
+que la retraite fût commencée. Des 422.000 hommes qui
+franchirent le Niémen, et dont 10.000 à peine devaient le
+revoir, 322.000 hommes étaient morts avant d'arriver à Moscou,
+et, quand les grands froids commencèrent, des 100.000 repartis
+de Moscou, il en restait à peine la moitié. Le froid n'eut donc
+à sévir que sur des débris, et sans son action, la campagne
+n'en fût pas moins restée un des plus grands désastres des
+temps modernes.]
+
+Appliquée à la recherche des relations des diverses grandeurs
+entre elles, la méthode graphique possède sur l'expression
+algébrique et numérique une supériorité incontestable, et il
+serait fort utile de l'introduire dans l'enseignement des
+mathématiques élémentaires. On leur ôterait ainsi ce qu'elles
+ont parfois d'empirique et d'abstrait. Loin de développer
+l'aptitude à raisonner, les mathématiques, telles qu'on les
+enseigne, produisent souvent un résultat tout à fait contraire.
+
+La plupart des raisonnements mathématiques sont d'ailleurs
+d'une très grande simplicité. C'est uniquement la difficulté de
+manier des formules, dont on ne saisit pas le sens pendant la
+série de leurs transformations, et l'impossibilité de
+considérer les choses en elles-mêmes, qui rendent ces formules
+d'un emploi compliqué. «Ce qui a pu faire illusion à quelques
+esprits, dit le grand mathématicien Poinsot, sur cette espèce
+de force qu'ils supposent aux formules de l'analyse, c'est
+qu'on en retire avec assez de facilité des vérités déjà
+connues, et qu'on y a pour ainsi dire soi-même introduites, et
+alors il semble que l'analyse nous donne ce qu'elle ne fait que
+nous rendre dans un autre langage.»
+
+La simplicité des raisonnements mathématiques est prouvée
+d'ailleurs par ce fait que l'on construit des machines peu
+compliquées résolvant aisément les plus difficiles problèmes de
+l'algèbre et du calcul intégral. (Résolution des équations,
+quadrature des surfaces, etc.) On ne voit pas d'autres sciences
+où le raisonnement direct pourrait être remplacé par les
+opérations d'une machine.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+L'enseignement des sciences physiques naturelles.
+
+
+Les connaissances dont nous nous sommes précédemment occupé,
+les langues notamment, doivent être apprises fort jeune, parce
+que pendant l'enfance la mémoire est très vive. Elles ont une
+utilité considérable, mais ne possèdent aucune vertu éducative
+et ne développent ni l'esprit d'observation, ni le jugement.
+Seules les sciences physiques et naturelles peuvent exercer un
+tel rôle.
+
+
+§ 1.--L'ENSEIGNEMENT DES SCIENCES NATURELLES.
+
+De tous les moyens d'exercer chez l'enfant, le jeune homme ou
+l'adulte, l'esprit d'observation sans fatigue ni ennui, il n'en
+est pas de meilleur que l'enseignement des sciences naturelles.
+Elles apprennent à voir et montrent que l'objet en apparence le
+plus insignifiant, l'herbe ou la plante foulée par nos pieds,
+l'insecte qui voltige, sont des mondes de faits merveilleux,
+qu'on découvre dès qu'on apprend à les observer.
+
+De cette étude, si attrayante et si utile comme facteur
+d'éducation, l'Université a trouvé moyen de faire la plus
+lourde des corvées, la plus fastidieuse des récitations
+mnémoniques. Continuant à appliquer son principe de remplacer
+la vue des choses par leur description, elle oblige l'élève à
+entasser dans sa mémoire la définition d'objets qu'on ne lui
+montre jamais et des classifications qu'il ne peut comprendre.
+
+Et pourtant ce n'est pas le matériel qui serait coûteux,
+puisque avec les plantes, les pierres, les insectes rencontrés
+dans une promenade, un professeur doué d'un peu d'esprit
+pédagogique, pourrait enseigner à l'élève les points les plus
+essentiels de la zoologie, de la botanique et de la
+minéralogie. Il est de toute évidence que ce ne sont pas les
+manuels, mais la vue des êtres, qui peuvent enseigner les
+sciences naturelles. Voici du reste comment s'exprime à ce
+sujet un savant éminent, doublé d'un philosophe, M. Dastre,
+professeur de physiologie à la Sorbonne:
+
+ Je comprendrais l'enseignement des sciences naturelles
+ d'une manière toute différente. Il se ferait non point
+ entre quatre murs, devant un tableau noir et avec un
+ morceau de craie; il se donnerait en plein air, dans des
+ excursions, dans des visites aux jardins zoologiques, dans
+ les musées anatomiques ou dans les galeries d'histoire
+ naturelle. En d'autres termes, pour que l'enseignement des
+ sciences naturelles portât tous ses fruits, il devrait
+ avoir lieu en présence de la nature même. Alors il
+ remplirait son but éducationnel. Tandis que les sciences
+ mathématiques développent la réflexion interne et la
+ faculté logique, l'étude des sciences naturelles aurait
+ pour fonction de développer l'esprit d'observation. Les
+ premières apprennent à l'enfant et à l'homme à regarder au
+ dedans de lui-même; les autres le transportent au dehors et
+ le rendent attentif à l'immensité des phénomènes qui se
+ déroulent sous ses yeux[208].
+
+[Note 208: _Leçons d'anatomie_, de Besson. Préface.]
+
+Il n'y a pas à espérer que les professeurs formés par
+l'Université consentent à employer d'aussi fécondes méthodes.
+Mieux vaudrait donc la suppression totale de l'enseignement de
+l'histoire naturelle dans les lycées. Les élèves ne seront ni
+plus ni moins instruits qu'aujourd'hui, car six mois après
+l'examen, ils ont oublié toutes les définitions et les
+classifications apprises, mais au moins n'auront-ils pas acquis
+l'horreur profonde d'une science qui est peut-être de toutes la
+plus attrayante et certainement la plus facile à enseigner.
+
+
+§ 2.--L'ENSEIGNEMENT UNIVERSITAIRE DES SCIENCES EXPÉRIMENTALES.
+
+Quand on possède une méthode, on l'applique nécessairement au
+plus grand nombre de sujets possible. L'Université applique
+naturellement la sienne à tout ce qu'elle enseigne. Les
+sciences expérimentales, telles que la physique et la chimie,
+sont apprises comme l'histoire naturelle ou les langues, à
+coups de manuels. Si par hasard un instrument est montré à
+l'élève, c'est de loin, de façon que personne ne puisse y
+toucher. Le professeur y touchera lui-même le moins possible,
+d'abord parce qu'il n'est pas très sûr de pouvoir le faire
+fonctionner, et ensuite parce qu'un maniement trop fréquent
+finirait par altérer le poli des cuivres dont l'éclat fait très
+bon effet dans les vitrines.
+
+Ces rares exhibitions sont d'ailleurs de pure forme.
+Professeurs et élèves se soucient fort peu des expériences. On
+n'en demande pas aux examens, et il semble bien préférable de
+consacrer son temps à étudier dans les livres la description
+d'instruments sur lesquels l'examinateur pourra tâcher de
+«coller un candidat».
+
+En prévision de ces futures «colles», les manuels grossissent
+chaque année, et pour peu qu'un appareil ait été imaginé
+récemment par un examinateur, il figure bientôt dans la
+totalité des manuels.
+
+On devine ce que doit être un semblable enseignement et ce que
+peuvent être de tels manuels. Un de nos plus distingués
+universitaires, M. H. Le Châtelier, professeur au Collège de
+France, l'a fort bien montré au cours d'un mémoire sur
+l'enseignement scientifique paru dans la _Revue des Sciences_,
+et dont j'extrais le passage suivant:
+
+ On arrive, sous la préoccupation dominante des examens, à
+ augmenter outre mesure le nombre des appareils décrits, ce
+ qui présente de graves inconvénients. Quand, par exemple,
+ on donne treize méthodes calorimétriques, comme dans
+ certains ouvrages destinés à l'enseignement, on trompe les
+ élèves en leur laissant croire qu'elles ont une existence
+ réelle; en fait, il y en a deux: la calorimétrie à eau et
+ la calorimétrie à glace. En outre, en décrivant ces
+ méthodes au pas de course, comme on est obligé
+ nécessairement de le faire, on passe sous silence la seule
+ chose intéressante et utile à connaître: le degré de
+ précision. On ne trouverait pas un élève sur cent qui
+ soupçonne quel intérêt il y a à se servir en calorimétrie
+ de thermomètres donnant le centième de degré plutôt que le
+ dixième. La seule impression qui puisse rester de ces
+ descriptions d'appareils est que leur choix est surtout une
+ question de mode. Il n'en résulte aucune notion de ce que
+ peut être une expérience de mesure.
+
+L'enseignement de la chimie n'est pas naturellement meilleur.
+Voici comment s'exprimait le grand chimiste Dumas dans
+l'instruction de 1854 sur le plan d'études des lycées à propos
+de cette science. Les lignes suivantes sont aussi vraies
+aujourd'hui qu'elles l'étaient de son temps.
+
+ Rien de plus facile, avec la souplesse et la sûreté de
+ mémoire qu'on rencontre chez nos jeunes élèves, que de leur
+ faire apprendre par coeur un cours de chimie. Ils
+ retiendront tout, principes généraux, formules, chiffres,
+ développements, et pourront se faire illusion sur leur
+ savoir réel, mais, à peine sortis du lycée, il
+ s'apercevront qu'ils s'étaient bien trompés, _car il ne
+ restera rien de ce qu'ils avaient si aisément appris_.
+
+Plus d'un demi-siècle s'est écoulé et l'enseignement n'a pas
+été amélioré. Voici ce qu'écrit M. H. Le Châtelier dans le
+travail cité plus haut.
+
+ L'enseignement de la chimie est celui qui est le plus en
+ souffrance; il a conservé de la tradition des alchimistes,
+ des collections de recettes, de préparations souvent
+ démodées, et des listes de petits faits certainement
+ intéressants en eux-mêmes, mais dont la place serait plutôt
+ dans les dictionnaires de chimie.
+
+ Les lois générales, ou tout au moins les relations
+ qualitatives d'analogie et de causalité, là où les lois
+ précises font défaut, sont tout à fait laissées au second
+ plan. Les listes des petits faits sont stériles, parce
+ qu'il y a bien peu de chances que ceux que l'on a appris
+ soient précisément ceux que l'on ait besoin de connaître
+ plus tard.
+
+ C'est une erreur trop répandue de penser que l'idéal, en
+ fait d'enseignement scientifique, est d'infuser à de jeunes
+ esprits des idées toutes faites, choisies parmi celles qui
+ passent pour les plus exactes. De là le système actuel
+ d'occuper la moitié du temps des études à prendre des notes
+ et l'autre moitié à les apprendre. On oublie trop
+ facilement que, si la formule apprise est adéquate à la
+ formule enseignée, l'idée attachée dans les deux cas à
+ cette même formule est toute différente. Pour le
+ professeur, derrière les mots employés il y a tout un
+ ensemble de faits, empruntés à son expérience personnelle,
+ qui viennent se presser dans sa mémoire; pour l'élève, il
+ n'y a rien, à moins que, par un effort personnel, il n'ait,
+ en rapprochant une série de faits antérieurement connus de
+ lui, fait cette idée sienne. Ce sont ces idées personnelles
+ qui seules _ont une valeur pratique quelconque; les autres,
+ celles qui ont été apprises mécaniquement, glissent sur
+ l'entendement sans y pénétrer. Au bout de quelques années
+ leur trace est totalement effacée._
+
+M. H. Le Châtelier attribue, «tout le monde, dit-il, est
+d'accord sur ce point», l'état de stagnation de notre
+enseignement scientifique aux examens et aux concours qui
+uniformisent et immobilisent l'enseignement «_après lui avoir
+imprimé la direction la plus funeste_». Il indique aussi comme
+cause de notre décadence scientifique l'insuffisance de nos
+professeurs. «Il faudrait avant tout et surtout avoir un
+recrutement de professeurs de l'enseignement secondaire pour
+lesquels la préoccupation de l'examinateur ne soit pas le
+commencement et la fin de la sagesse.»
+
+Tout cela est assurément très juste, mais comme, avec les idées
+latines actuelles, les concours et les professeurs ne sont pas
+modifiables, on ne peut espérer aucune réforme de notre
+enseignement scientifique.
+
+Ce n'est donc qu'à un point de vue philosophique pur et tout en
+sachant très bien que les idées qui vont être exposées ne sont
+pas réalisables aujourd'hui que nous indiquerons ce que
+pourrait être un enseignement des sciences physiques, organisé
+de façon à ce que l'élève pût en retirer grand profit.
+
+
+§ 3.--IMPORTANCE DE L'ENSEIGNEMENT DES SCIENCES EXPÉRIMENTALES
+DANS L'ENSEIGNEMENT PRIMAIRE.
+
+L'enseignement expérimental a une telle puissance éducative
+qu'on ne saurait le commencer trop tôt. Il faut s'y prendre de
+très bonne heure pour tâcher d'inculquer à l'enfant de l'esprit
+d'observation et du jugement.
+
+Avant donc de rechercher ce que devrait être l'étude des
+sciences expérimentales dans l'enseignement secondaire, nous
+allons montrer ce qu'elle pourrait être dans l'enseignement
+primaire.
+
+Ce n'est pas d'aujourd'hui, d'ailleurs, que des pédagogues
+éminents ont compris l'importance des sciences expérimentales
+dans l'éducation de l'enfant. On sait les résultats obtenus en
+Allemagne par Froebel et Pestalozzi, au moyen de ce qu'ils
+appelaient les leçons de choses.
+
+Malheureusement tout ce qui est expérimental et ressemble au
+travail manuel se trouve tenu en grand mépris par les
+Universités latines, et c'est là, je le répète, une des causes
+de l'impossibilité pour elles d'accomplir aucune réforme
+sérieuse.
+
+Cette disposition d'esprit, les Allemands l'ont partagée
+longtemps, mais ils ont su s'y soustraire, et c'est parce
+qu'ils sont arrivés à comprendre l'importance de l'enseignement
+expérimental que les sciences et l'industrie ont pris chez eux
+le développement prodigieux constaté aujourd'hui.
+
+Les Anglais n'avaient pas à faire d'efforts pour entrer dans
+cette voie, car ils n'en ont jamais connu d'autre. Leur
+enseignement a toujours été expérimental. L'éducation de leurs
+ingénieurs se fait exclusivement dans les ateliers.
+
+Dès l'école primaire, les Anglais manifestent leur goût pour
+l'enseignement expérimental et leur conviction bien arrêtée que
+rien n'entre dans l'esprit que par la voie de l'expérience.
+
+ A l'école de Bradford, fréquentée par des enfants de petite
+ classe moyenne, j'ai vu, dit M. Leclerc, des élèves de
+ douze à quinze ans travaillant chacun pour son compte et de
+ son côté, chacun sachant ce qu'il avait à faire, dessinant,
+ maniant des produits chimiques ou des appareils de
+ physique, tous faisant en toute liberté, silencieusement et
+ sérieusement, leur besogne sans perdre une minute[209].
+
+[Note 209: _Éducation des classes moyennes en Angleterre._]
+
+Même dans les grandes écoles anglaises, dont le prix ne permet
+l'accès qu'aux enfants des classes riches ne devant jamais
+avoir le besoin de gagner leur vie, le travail manuel est tenu
+en grande estime à cause de son rôle éducateur. A Harrow, dont
+les professeurs reçoivent de 20 à 60.000 francs d'appointements
+et le directeur 200.000 francs, il existe un atelier de
+menuiserie dirigé par un contremaître et où travaillent tour à
+tour les élèves. Il y a quelques années, le professeur de
+rhétorique était en même temps menuisier et mécanicien
+tellement habile qu'il fut chargé d'installer entièrement
+l'électricité dans l'établissement.
+
+C'est dès les classes primaires que l'instruction expérimentale
+devrait être commencée, pour continuer ensuite dans
+l'enseignement secondaire et supérieur. Cette opinion n'a été
+soutenue devant la Commission d'enquête que par quelques rares
+professeurs. Je citerai parmi eux M. Morlet, qui a préconisé le
+travail manuel, la vue des objets ou la projection de leurs
+images, alors que «trop souvent les leçons des meilleurs
+maîtres ne laissent pas plus de traces que de beaux caractères
+marqués dans le sable»[210].
+
+[Note 210: _Enquête_, t. II, p. 347. Morlet, censeur à Rollin.]
+
+On ne saurait mieux dire, ni dans un sens plus contraire à
+notre esprit universitaire.
+
+L'opinion qui résume le mieux cet esprit à propos des leçons de
+choses a été traduite de la façon suivante, par un inspecteur
+général de l'Université:
+
+ Les leçons de choses constituent un petit enseignement
+ scientifique très prématuré.
+
+ Les enfants ne sont pas aptes à le recevoir, car ils n'ont
+ encore à leur disposition que la mémoire. Cette faculté
+ leur permet d'emmagasiner des mots, dont ils n'arrivent pas
+ toujours à comprendre le sens. Ils saisissent les mots par
+ leur ressemblance extérieure, ils les confondent ensuite et
+ diront volontiers «acide» pour «silice» ou
+ inversement[211].
+
+[Note 211: _Enquête_, t. I, p. 247. Dupuy, inspecteur général
+de l'enseignement, ancien professeur de rhétorique.]
+
+La pauvreté d'un tel raisonnement montre une fois de plus à
+quel point la psychologie de l'enfant est ignorée dans
+l'Université. Que l'enfant confonde les mots silice et acide,
+quelle importance cela peut-il bien avoir? Ce qui importe,
+c'est qu'il ne confonde pas les choses qu'on lui montre, or
+quand il les aura vues et touchées, il ne les confondra jamais.
+Si on lui met dans la main des morceaux de coke et d'anthracite
+ou des fragments de plomb et d'aluminium, il pourra confondre
+le nom de ces substances, mais les reconnaîtra toujours à leur
+différence de densité quand on les lui présentera de nouveau.
+Ce sont des réalités et non des mots que doivent lui enseigner
+les leçons de choses. Voilà ce que les universitaires, qui
+raisonnent comme l'inspecteur que je viens de citer, n'ont pas
+encore réussi à comprendre.
+
+Dans une conférence fort intéressante, M. Laisant a insisté
+longuement sur l'utilité, pour le développement de l'esprit, de
+donner à l'enfant dès le jeune âge l'habitude de l'observation
+et de la réflexion par des expériences scientifiques, faites
+avec les objets usuels. Des savants éminents n'ont pas dédaigné
+de consacrer des ouvrages spéciaux à ces récréations
+scientifiques. Elles permettent de constater d'importantes lois
+physiques avec des objets qu'on trouve partout sous la main ou
+de petits instruments très peu coûteux. Ainsi peuvent être
+étudiées les lois de la gravitation, de la chute des corps, les
+propriétés du centre de gravité, du levier, de l'équilibre des
+liquides, les principales données de l'acoustique et de
+l'optique et même certaines opérations chimiques, telles que la
+production du gaz d'éclairage avec un fourneau de cuisine, un
+peu de terre glaise et une pipe.
+
+ Les hommes chargés, par leurs fonctions, du développement
+ intellectuel de la jeunesse, dit M. le professeur
+ Laisant[212], auraient dû se précipiter avec avidité sur
+ les nouveaux moyens qui leur étaient offerts, les analyser,
+ les étudier, en tirer la quintessence, réformer de fond en
+ comble l'enseignement avec le secours de ces éléments
+ inespérés. Tout au contraire ils sont passés à côté de ces
+ tentatives avec une suprême indifférence, accompagnée d'un
+ dédain non dissimulé. Les auteurs des _Récréations
+ scientifiques_ n'étaient à leurs yeux que de vulgaires
+ amuseurs. Songez donc! apprendre quelque chose à l'enfant
+ sans l'ennuyer, quelle folie! Lui mettre dans le cerveau
+ une longue suite d'observations, de faits, de résultats, et
+ le préparer ainsi à recevoir plus tard des idées justes, à
+ réfléchir, à raisonner; quelle entreprise révolutionnaire!
+ Le spectacle que nous donne l'administration pédagogique
+ m'autorise à dire que nous ne sommes pas beaucoup plus
+ avancés à ce point de vue qu'on ne l'était au Moyen Âge.
+
+[Note 212: _Revue Scientifique_, 9 mars 1901.]
+
+C'est également mon avis.
+
+
+§ 4.--L'ENSEIGNEMENT DES SCIENCES EXPÉRIMENTALES DANS
+L'INSTRUCTION SECONDAIRE.
+
+L'enfant, préparé comme il vient d'être dit, aborderait, au
+lycée, sans difficulté l'étude de la physique et de la chimie.
+La valeur éducative de ces sciences est immense à condition que
+leur enseignement soit exclusivement expérimental. Le matériel
+de la plupart des expériences n'est ni encombrant ni coûteux et
+aucune manipulation n'est dangereuse quand on opère sur de
+petites quantités. Pour la chimie, quelques tubes et
+éprouvettes, une lampe à alcool et un petit nombre de produits
+chimiques suffisent. Plusieurs auteurs ont déjà montré dans
+divers ouvrages le parti qu'on peut tirer de pareils éléments.
+
+Pour la physique, les expériences seraient à peine plus
+onéreuses. Il n'y aurait qu'à imiter ce que font les Anglais et
+les Allemands. Grâce à l'ingéniosité de leurs constructeurs,
+ils ont pu mettre entre les mains des enfants, à des prix
+insignifiants, des collections d'instruments de physique, de
+chimie, de mécanique, etc., qui leur permettent de résoudre
+expérimentalement des problèmes difficiles. En matière de
+physique seulement, je citerai une collection d'appareils que
+j'ai achetée par curiosité[213]. Pour 35 francs, on a tout ce
+qui concerne l'optique, y compris la polarisation et la
+diffraction (banc d'optique, lentilles, prisme, matériel
+d'analyse spectrale), c'est-à-dire une collection d'objets qui,
+construits en France, avec le luxe des appareils de nos
+fabricants coûterait plus d'un millier de francs. Pour la même
+somme, on possède les instruments fondamentaux de
+l'électricité. Le plus souvent l'élève doit fabriquer lui-même
+les appareils avec le matériel qui lui est livré. La brochure
+qui les accompagne lui pose environ cinq cents problèmes à
+résoudre, qui embarrasseraient la plupart des licenciés de
+notre Université. En voici quelques-uns: mesurer la résistance
+de la bobine d'un galvanomètre, d'un élément thermoélectrique,
+la résistance intérieure d'une pile, combiner des résistances
+de 1, 2, 5 ohms, etc., fabriquer avec le matériel livré un
+spectroscope et déterminer les raies des métaux incandescents,
+fabriquer un polariscope, un sextant à réflexion, un appareil
+de diffraction, une longue-vue terrestre à réticule et mesurer
+son grossissement, rechercher si des lames de verre ont leurs
+faces parallèles, etc., etc.
+
+[Note 213: Chez Meiser et Mertig, à Dresde.]
+
+ En Angleterre et en Amérique, les élèves apprennent à
+ travailler dans des laboratoires bien outillés. Là, les
+ étudiants font des expériences relatives à la science
+ qu'ils étudient, sous la direction d'un professeur qui fait
+ ensuite la critique des résultats obtenus. On met en
+ pratique la méthode de redécouverte (_the method of
+ rediscovery_). Sans doute, on ne va pas jusqu'à espérer que
+ les élèves pourront eux-mêmes retrouver les lois de la
+ nature; mais un mélange harmonieux de découvertes, de
+ vérifications et de corrections, semble être l'idéal des
+ meilleurs professeurs de sciences naturelles. On attache
+ beaucoup d'importance au compte rendu exact des
+ observations et des expériences. Les carnets d'observations
+ et de notes des élèves sont considérés comme une des
+ meilleures preuves de l'excellence de leur travail[214].
+
+[Note 214: _Le Temps_, 13 octobre 1901.]
+
+Il n'y a rien de nouveau assurément dans ce qui précède et les
+Allemands comme les Anglais n'ont fait qu'appliquer chez eux
+des idées exposées depuis bien longtemps chez nous. Voici
+comment s'exprimait à ce propos, il y a plus d'un demi-siècle,
+l'illustre savant français Dumas, dans une instruction sur le
+plan d'études des lycées, instruction dont les principaux
+passages ont été reproduits dans le règlement de 1890. Ces
+recommandations n'ont pas eu d'ailleurs plus de succès auprès
+des professeurs de 1890 qu'auprès de leurs prédécesseurs.
+
+ ... C'est dans la nature bien plus que dans les livres
+ qu'il faut chercher des inspirations...
+
+ L'homme n'a pas inventé la physique; il a saisi des
+ observations données par le hasard; il en a varié les
+ conditions, et il en a déduit les conséquences.
+
+ Persuader aux jeunes gens que l'esprit humain pouvait se
+ passer du fait qui sert de base à chaque découverte
+ importante, qu'il pouvait créer la science par le
+ raisonnement seul, c'est préparer au pays une jeunesse
+ orgueilleuse et stérile...
+
+ On ne saurait trop recommander aux professeurs de physique
+ de commencer l'exposition de toutes les grandes théories
+ par un précis historique très fidèle, et, au besoin, par
+ l'exacte reproduction de l'expérience d'où l'inventeur est
+ parti. Ils n'oublieront pas que la physique est une science
+ expérimentale qui tire parti des mathématiques pour
+ coordonner et pour exposer ses découvertes, et non point
+ une science mathématique qui se soumettrait au contrôle de
+ l'expérience.
+
+ Les professeurs de physique ne sauraient trop se défier
+ d'ailleurs d'une particularité de leur enseignement qui se
+ rattache plus qu'il ne semble à la considération
+ précédente. On veut parler de ces appareils de luxe que
+ l'usage a introduits dans leurs cabinets.
+
+ Le plus souvent, la pensée première de l'inventeur,
+ dénaturée dans ces appareils pour revêtir une forme qui en
+ fait disparaître toute la naïveté, s'éloigne trop des
+ dispositions premières qu'il avait adoptées.
+
+ Presque toujours, ces appareils offrent des dispositions
+ accessoires compliquées, sur lesquelles l'attention des
+ élèves s'égare et qui les distraient de l'objet essentiel
+ de la démonstration.
+
+ Leur prix élevé éloigne de l'esprit des élèves toute pensée
+ de s'occuper un jour de physique, cette science leur semble
+ réservée aux personnes qui disposent d'un grand cabinet ou
+ d'une grande fortune.
+
+ Nous ne saurions donc trop rappeler aux élèves de l'École
+ Normale l'utilité des travaux d'atelier qu'ils ont à
+ accomplir; aux proviseurs, le parti qu'ils peuvent tirer,
+ au profit de l'enseignement, d'un cabinet placé près du
+ cabinet de physique comme sa dépendance nécessaire; nous ne
+ saurions trop encourager les professeurs de physique à
+ simplifier leurs appareils; à les construire eux-mêmes
+ toutes les fois qu'ils le peuvent; à n'y employer que des
+ matériaux communs; à se rapprocher dans leur construction
+ des appareils primitifs des inventeurs; à éviter ces
+ machines à double et à triple fin dont la description
+ devient presque toujours inintelligible pour les élèves.
+
+ Quoi de plus simple que les moyens à l'aide desquels Volta,
+ Dalton, Gay-Lussac, Biot, Arago, Malus, Fresnel, ont fondé
+ la physique moderne?
+
+ Il y a quarante ou cinquante ans, lorsque cette génération
+ de physiciens illustres reconstituait sur de nouvelles
+ bases tout l'édifice de la science, elle y parvenait avec
+ des outils si communs, d'un prix si modique et d'une
+ démonstration si facile, qu'on a le droit de se demander si
+ l'enseignement de la physique ne s'est pas trop soumis à
+ l'empire des constructeurs d'instruments...
+
+ Prétendre, par exemple, qu'on ne peut parler de la
+ dilatation des gaz par la chaleur sans faire connaître les
+ appareils délicats qui en ont donné la dernière mesure,
+ c'est une erreur...
+
+ ... Gay-Lussac s'était assuré que tous les gaz se dilatent
+ de la même manière, au moyen de tubes gradués contenant des
+ quantités de divers gaz et disposés dans une étuve qu'on
+ chauffait de 10 à 100 degrés. La mesure directe du volume
+ occupé par chaque gaz au commencement et à la fin de
+ l'expérience lui avait suffi pour donner la loi du
+ phénomène.
+
+On ne saurait trop insister sur la justesse des idées qui
+viennent d'être exposées. Leur vérité profonde ne peut être
+nettement comprise que par les personnes ayant exploré des
+champs nouveaux de la science. Il y a bien d'autres noms, ceux
+d'OErsted et de Faraday, par exemple, à ajouter à ceux des
+savants cités par Dumas, qui ont fait de très grandes
+découvertes avec des appareils infiniment simples. Beaucoup
+d'inventions récentes, le téléphone, par exemple, ont été
+faites avec des appareils fort rudimentaires, comme on pouvait
+s'en convaincre en parcourant les salles consacrées aux
+instruments de science rétrospective à la grande Exposition de
+1900. Les appareils compliqués ne sont nécessaires que
+lorsqu'on veut vérifier avec une grande précision des résultats
+déjà trouvés avec des appareils simples. L'emploi des appareils
+coûteux, compliqués et nécessairement longs à manier empêche
+souvent de bien observer les phénomènes. Si l'on a mis vingt
+ans à découvrir--et encore par hasard--que toutes les fois
+qu'on fait fonctionner un tube de Crookes il en sort des rayons
+particuliers, dits rayons X, c'est que de tels tubes, étant
+jadis difficiles à fabriquer, on s'en servait fort rarement.
+Si, dans les expériences que j'ai publiées pendant dix ans sur
+la dématérialisation de la matière, la phosphorescence
+invisible, l'opacité de certains corps pour les ondes
+hertziennes, la généralité dans la nature des phénomènes
+radio-actifs, etc., il m'a été possible de découvrir quelques
+faits entièrement nouveaux, c'est en partie parce que,
+travaillant dans mon propre laboratoire et à mes frais, j'étais
+toujours obligé de me servir d'instruments simples et peu
+coûteux.
+
+Dans le passage précédemment cité, Dumas insiste avec raison
+sur l'utilité de répéter les expériences avec des instruments
+aussi simples que ceux dont les inventeurs faisaient usage. Il
+serait tout à fait capital pour le développement mental de
+l'élève de lui montrer, ce que les livres n'indiquent guère,
+comment les grands fondateurs de la science ont réalisé leurs
+découvertes et les difficultés auxquelles ils se sont heurtés.
+La chose est d'autant plus facile que ces illustres novateurs,
+comme le dit fort bien Dumas, ont presque toujours fait usage
+d'appareils rudimentaires qui ne sont devenus compliqués que
+plus tard. L'expérience fondamentale d'OErsted, de la déviation
+de la boussole par un courant, peut être répétée avec une
+dépense de quelques francs et le professeur ne manquera pas de
+montrer à l'élève pourquoi OErsted n'arriva pas à la réussir
+pendant longtemps. Il lui montrera aussi pourquoi l'expérience
+fondamentale de l'induction (déviation d'un galvanomètre relié
+aux deux pôles d'un aimant, quand on introduit un morceau de
+fer entre les deux branches de l'aimant) demanda beaucoup de
+recherches à Faraday, bien qu'elle soit des plus faciles à
+répéter. L'histoire de la découverte de la longue-vue peut être
+refaite avec quelques lentilles ne valant pas plus de 1 franc,
+etc. Un professeur ayant un peu de philosophie dans l'esprit
+pourrait créer, avec l'histoire des découvertes scientifiques
+et la lecture des fragments des mémoires originaux, un cours
+qui remplacerait fort avantageusement la lecture des plus
+volumineux traités de logique. Alors seulement l'élève
+comprendrait l'évolution de l'esprit humain, les difficultés
+auxquelles se heurtent toujours les expérimentateurs, comment
+on sort des sentiers battus et avec quelles difficultés un
+chercheur se soustrait au poids des idées antérieurement
+admises.
+
+Il faut donc attacher une importance spéciale à l'histoire des
+découvertes scientifiques, si parfaitement ignorée et dédaignée
+par l'Université, aussi bien dans l'enseignement secondaire que
+dans l'enseignement supérieur. Le nombre des savants qui ont
+compris la force éducatrice de cet enseignement est fort
+restreint. Je puis cependant, outre Dumas, en citer deux, l'un
+Anglais, l'autre Français, occupant chacun des situations
+éminentes dans l'enseignement.
+
+ L'entraînement à espérer de la science est le résultat, non
+ de l'accumulation des connaissances scientifiques, mais de
+ la pratique de l'enquête scientifique. Un homme peut
+ connaître à fond tous les résultats obtenus et toutes les
+ opinions courantes sur une branche quelconque, ou même sur
+ toutes les branches de la science, et ne pas avoir l'esprit
+ scientifique, mais personne ne saurait mener à bien la plus
+ humble recherche sans que l'esprit scientifique lui reste
+ dans une certaine mesure. Cet esprit peut d'ailleurs être
+ acquis, même sans recherche d'une vérité nouvelle. L'élève
+ peut être amené de plus d'une façon à de vieilles vérités;
+ il peut être mis en leur présence brutalement comme un
+ voleur sautant par-dessus un mur, et malheureusement la
+ hâte de la vie moderne pousse beaucoup de gens à adopter
+ cette voie rapide. _Mais il peut aussi être amené aux mêmes
+ vérités en suivant les voies suivies par ceux qui les
+ mirent en évidence. C'est par cette dernière méthode, et
+ par là seulement, que l'élève peut espérer acquérir au
+ moins quelque chose de l'esprit du chercheur
+ scientifique[215]._
+
+[Note 215: Michael Forster. Discours politique au Congrès de
+l'Association britannique pour l'avancement des sciences.
+_Revue Scientifique_, 1899, p. 393.]
+
+La méthode indiquée ici pour retrouver les vieilles vérités est
+la méthode expérimentale, si chère aux Anglais. M. H. Le
+Châtelier, sans contester nullement sa valeur, recommande avec
+raison la lecture de mémoires originaux des créateurs de la
+science.
+
+ On pourrait faire analyser les mémoires scientifiques
+ originaux qui sont restés classiques: ceux de Lavoisier,
+ Gay-Lussac, Dumas, Sadi-Carnot, Regnault, Poinsot, en
+ demandant de bien mettre en relief leurs points essentiels,
+ ou discuter les avantages comparatifs de deux méthodes
+ expérimentales ayant un même objet, celle du calorimètre à
+ glace et du calorimètre à eau, par exemple; faire des
+ programmes d'expériences pour des recherches sur un sujet
+ donné; en un mot, imiter ce qui se fait avec beaucoup de
+ raison dans l'enseignement littéraire. Avant tout, ce qu'il
+ faudrait emprunter à cet enseignement est la lecture
+ régulière des auteurs classiques. En apprenant dans un
+ cours les résumés des expériences de Lavoisier ou de Dumas,
+ on n'étudie pas mieux la science qu'on étudierait la poésie
+ dramatique en apprenant des résumés des pièces de
+ Corneille. A côté et autour des faits, il y a tout un
+ cortège d'idées dans un cas, de sentiment et de mélodie
+ dans l'autre, qui constituent bien plus que les faits
+ matériels la science ou la poésie. Les résumés, bons pour
+ la préparation aux examens, sont stériles pour le
+ développement de l'esprit et de l'imagination.
+
+ Mais avant tout, pour communiquer à l'esprit des jeunes
+ gens cette activité indispensable, il faut d'abord
+ l'obtenir de leurs professeurs. Pour apprendre à leurs
+ élèves à penser et à vouloir, il faut qu'ils commencent par
+ penser et par vouloir eux-mêmes. S'ils ne sont pas
+ activement mêlés au mouvement des recherches scientifiques,
+ s'ils ne parlent de la science que par ouï-dire et sans
+ conviction, ils ne peuvent avoir de prise sur l'esprit de
+ leurs auditeurs. Ils prépareront peut-être d'excellents
+ candidats aux examens, ils ne formeront pas
+ d'intelligences[216].
+
+[Note 216: =Le Châtelier.= _L'Enseignement scientifique. Revue
+des Sciences._]
+
+Bien rares sont les professeurs ne se bornant pas à parler de
+la science autrement que par ouï dire et c'est pourquoi bien
+rares aussi sont les intelligences qu'ils réussissent à former.
+
+Dans un discours prononcé devant la Chambre des Députés, M.
+Ribot, président de la Commission d'enquête, a parfaitement
+montré en quelques lignes cette importance de l'histoire des
+découvertes. Tout le monde semble donc bien d'accord en
+théorie--en théorie seulement--sur ce point.
+
+ Si l'on apprend aux élèves, non pas seulement les notions
+ positives, les chiffres, tout ce qui est technique, tout ce
+ qui s'oublie, si on leur enseigne la voie qu'on a suivie
+ pour créer la science de nos jours, si on leur montre par
+ quel effort et par quelle méthode l'esprit humain s'est
+ élevé, jusqu'à ces vérités éternelles, si on leur fait
+ l'histoire des découvertes d'un Pasteur, on peut saisir
+ l'intelligence et quelque chose encore de plus noble que
+ l'intelligence, le coeur de l'enfant.
+
+ Je crois qu'on peut inspirer à l'enfant, pour notre
+ société, pour les prodiges qu'elle crée en développant la
+ science, cet amour et cette admiration, qui font de lui un
+ véritable citoyen de la société moderne.
+
+ Je le crois de toutes mes forces, c'est une question de
+ méthode et, je le répète, d'éducation des professeurs
+ eux-mêmes[217].
+
+[Note 217: Chambre des députés, séance du 13 février 1902. Page
+657 du _Journal officiel_.]
+
+Écoutant ou lisant l'histoire des découvertes scientifiques,
+répétant les expériences des créateurs de la science, ainsi que
+celles qui en découlent, et pouvant ainsi juger des progrès
+accomplis, l'élève acquerrait vite, avec le jugement et
+l'habitude de l'observation, ce qu'on peut appeler l'esprit
+scientifique.
+
+Il oublierait sans doute, après la sortie du lycée, les
+formules et les théories, mais il aurait le jugement formé,
+saurait réfléchir et posséderait l'art d'apprendre quand cela
+lui deviendrait nécessaire. Il n'oublierait jamais, parce que
+cela serait passé dans son inconscient, ce qu'il y a de plus
+fondamental à connaître dans les sciences, les méthodes. Ces
+méthodes et ces qualités de jugement s'appliquent aussi bien
+aux obligations courantes de la vie qu'à des entreprises
+scientifiques, industrielles ou commerciales.
+
+Et telle est la force d'une bonne méthode qu'elle donne même
+aux esprits médiocres l'aptitude au travail utile. Un des
+déposants de l'enquête, M. Blondel, l'a fort bien marqué dans
+le passage suivant:
+
+ L'essor économique du peuple allemand est si inquiétant
+ pour nous parce qu'il fait de l'industrie et de la science
+ comme il fait de la guerre, en calculant tout d'avance, en
+ apprenant aux étudiants si nombreux qui, après une bonne
+ préparation générale, viennent fréquenter les laboratoires
+ des Universités, non pas seulement la science faite, mais
+ le métier de savant, métier qui ne s'improvise pas, qui
+ exige un apprentissage, et que les dons naturels ne
+ sauraient remplacer. Ce qui caractérise la production
+ allemande, c'est que grâce à un enseignement mieux conçu
+ que le nôtre, un grand nombre de travaux de détail,
+ secondaires mais utiles, sont faits et bien faits par des
+ jeunes gens médiocres, qui n'ont pas l'intelligence aussi
+ vive que les nôtres, mais qui savent en définitive
+ (façonnés par une meilleure formation) produire une somme
+ plus considérable de travail utile.
+
+ La force de certaines usines allemandes, j'en ai visité
+ cette année un bon nombre, c'est le caractère de
+ laboratoires de recherches scientifiques qu'on a su leur
+ donner[218].
+
+[Note 218: _Enquête_, t. II, p. 442. Blondel, ancien professeur
+à la Faculté de Lyon.]
+
+La conséquence finale de l'enseignement des Universités
+allemandes a été ce prodigieux essor de la science et de
+l'industrie, attribuée bien vainement à des laboratoires ne
+dépassant pas matériellement les nôtres, puisque nous les avons
+copiés. Cet essor est dû tout entier à des méthodes
+d'enseignement que nous n'avons pas su saisir. Grâce à elles
+les Allemands absorbent de plus en plus toutes les industries
+basées sur des méthodes scientifiques. Il faut aller en
+Allemagne pour trouver des usines d'électricité employant
+17.000 ouvriers, des usines métallurgiques qui en occupent
+40.000, des établissements capables de fournir 300 locomotives
+par an, des usines de produits chimiques fabriquant
+annuellement pour 1 milliard de produits[219]. Et la force de
+production de l'industrie allemande est telle que, pour éviter
+les droits de douane protecteurs, les patrons n'hésitent pas à
+aller établir des usines dans les pays étrangers. Il existe à
+Paris une fabrique allemande d'objectifs photographiques et
+microscopiques qui occupe déjà plus de 300 ouvriers, et dont
+les produits sont tellement supérieurs aux nôtres que, en
+quelques années, les objectifs français sont devenus
+invendables et ne sont plus utilisés que pour les instruments
+de pacotille.
+
+[Note 219: On trouvera tous les détails nécessaires dans les
+catalogues collectifs des industries de chimie et de physique
+allemandes de l'Exposition de 1900. Deux vol. in-8o.]
+
+Et pendant que se poursuit un si formidable mouvement, nos
+enfants continuent à apprendre les connaissances les plus
+futiles, enseignées de la plus futile façon. Ils préparent des
+examens et des concours, pendant que les autres peuples
+préparent leurs fils aux réalités de la vie. Vainement nous
+nous débattrons tant que nous ne comprendrons pas les causes de
+notre impuissance.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+L'Éducation des indigènes aux Colonies.
+
+
+Exportées dans les colonies que nous gouvernons nos méthodes
+universitaires ont produit des conséquences encore plus
+lamentables qu'en France. Un de leurs premiers résultats a été
+de transformer en ennemis irréductibles tous les indigènes
+auxquels on les appliquait.
+
+M. Paul Giran, administrateur en Indochine, a bien voulu
+consigner pour nous dans les pages qui vont suivre ce que
+devrait être notre enseignement aux colonies. Je lui laisse
+entièrement la parole maintenant:
+
+L'expérience démontre que la plupart des peuples colonisateurs,
+la France notamment, ont échoué dans leurs tentatives
+d'éducation de races étrangères.
+
+L'éducation de race à race ne peut se comprendre, qu'autant que
+l'éducatrice, faisant abstraction de son propre idéal, ne
+proposera qu'un idéal immédiatement accessible à son élève,
+c'est-à-dire un idéal de très peu supérieur à celui que l'élève
+a déjà pu lui-même concevoir, sous l'influence du milieu où il
+vit.
+
+Or, en raison de certaines dispositions d'esprit particulières
+qui nous font considérer tous les peuples comme semblables à
+nous, l'éducation d'un peuple inférieur a toujours été synonyme
+d'assimilation. Éduquer une race signifie à nos yeux: modifier
+l'idéal social de cette race et lui proposer comme principe
+directeur notre propre idéal; on lui demande donc en réalité
+d'abandonner ses institutions, transformer ses moeurs, modifier
+sa mentalité, choses impossibles.
+
+C'est en réformant les institutions que nous prétendons agir
+sur les esprits; c'est en agissant sur les esprits, par
+l'instruction, que nous prétendons former les caractères. Nous
+commençons la construction par le sommet. Nous agissons sur
+l'effet pour modifier la cause. Nous renversons l'ordre
+naturel.
+
+Les résultats obtenus dans ces conditions ne peuvent être que
+négatifs. Nous allons le constater.
+
+C'est une théorie admise par la plupart des peuples civilisés
+que l'éducation peut être donnée par l'instruction. Or,
+celle-ci s'adresse surtout à la mémoire; elle sert à meubler
+l'esprit, et peut, dans une certaine mesure, contribuer à
+former le jugement. Mais là s'arrête son action. L'instruction
+ne saurait servir à l'éducation morale. La morale n'est pas une
+affaire de mémoire ou de raisonnement. Or, c'est l'exemple et
+non le livre qui peut produire la formation d'habitudes
+morales. Aussi, le facteur le plus important de l'éducation
+morale est-il le milieu.
+
+On commet donc une faute contre la logique naturelle si l'on
+veut, par la seule instruction, transformer les idées et les
+sentiments d'un peuple. Et la faute est double si cette
+instruction est dispensée en une langue étrangère à l'élève.
+
+Il y a en effet derrière les vocables de toute langue, des
+idées et des sentiments que les mots étrangers ne permettent
+pas d'atteindre. A des mots même d'un usage général à tous les
+peuples, correspondent, suivant les latitudes ou les époques,
+des conceptions différentes. L'idéal de _beauté_ est-il le même
+chez les Hottentots que chez les Chinois, les Japonais, le
+Français du moyen âge et le Français moderne? La _bonté_
+chrétienne a-t-elle rien de commun avec la bonté de l'Hindou ou
+du Musulman?
+
+Lorsqu'un peuple emprunte, de gré ou de force, la langue d'un
+autre peuple, il peut en acquérir les mots, non les idées et
+les sentiments que ces mots sous-entendent.
+
+L'évolution linguistique correspond à une lente transformation
+physiologique du cerveau. Or, le cerveau n'étant pas conformé
+de la même façon suivant les races, et le nombre de ses
+circonvolutions et son volume augmentant à mesure qu'on s'élève
+au point de vue intellectuel, on comprend qu'une langue
+supérieure ne puisse être adoptée par un peuple inférieur, sans
+être aussitôt déformée, c'est-à-dire adaptée à sa complexion
+mentale. Du latin importé chez les Gaulois est sorti le
+français; notre français importé aux Antilles est devenu le
+parler créole.
+
+Ce qui précède permet de pressentir quels résultats peut donner
+l'instruction moderne dispensée à des peuples inférieurs en une
+langue européenne. Nous avons pu le constater bien des fois
+chez les Annamites.
+
+L'Annamite, comme tout autre peuple, transforme, défigure
+toutes les idées étrangères, pour les adapter à sa mentalité;
+c'est une vérité que nous ne concevons aisément que lorsqu'il
+ne s'agit pas de nos propres idées. Nous admettons bien que
+l'Annamite ait pu déformer jusqu'à la rendre méconnaissable la
+doctrine bouddhique importée chez lui il y a plusieurs siècles;
+mais nous ne voulons pas convenir qu'il ne puisse s'assimiler
+les idées d'égalité, de liberté, de solidarité que nous avons,
+nous-mêmes, acquises depuis un siècle à peine.
+
+Il serait intéressant, mais trop long, de montrer ici comment
+toutes ces idées se sont trouvées faussées dès qu'on a voulu
+les introduire en Annam. Notre culture intellectuelle ne
+convient en rien à la mentalité annamite; elle ne donnera
+jamais que des produits anormaux, parfois monstrueux; nos
+théories transplantées en Extrême-Orient ne pourront qu'y
+apporter tôt ou tard le trouble et la désorganisation.
+
+On s'en est déjà rendu compte et on a dû enrayer le mouvement
+commencé. On a notamment supprimé l'Université indochinoise
+créée en 1906 qui comprenait diverses écoles supérieures de
+droit et d'administration, de sciences, de lettres, etc., et
+dont le but était «de répandre en Extrême-Orient, _surtout par
+l'intermédiaire de la langue française_, la connaissance des
+sciences et des méthodes européennes». Tout comme aux Indes,
+l'université indigène ne nous eût donné que des déclassés, des
+exaltés, des individus dangereux pour nous et pour leurs
+compatriotes. Notre colonie avait vite d'ailleurs éprouvé les
+premiers symptômes de cette malsaine effervescence des esprits!
+
+Les peuples sont soumis à des évolutions déterminées par des
+lois précises, dont il leur est impossible de s'affranchir.
+C'est cependant un des traits particuliers de notre psychologie
+nationale que la croyance à la toute puissance des révolutions,
+des réformes _a priori_.
+
+ «Nous croyons, écrit M. Fouillée, qu'il suffit de proclamer
+ des principes pour en réaliser les conséquences, de changer
+ d'un coup de baguette la constitution pour métamorphoser
+ lois et moeurs, d'improviser des décrets pour hâter le
+ cours du temps. Article I, tous les Français seront
+ vertueux; article II, tous les Français seront heureux.»
+
+ * * * * *
+
+L'expérience a largement confirmé la règle précédemment
+établie: que l'éducation ne saurait être efficace lorsqu'elle
+ne se trouve pas en rapport avec les habitudes héréditaires de
+l'élève.
+
+Dès lors comment éduquer utilement les indigènes? Nous devons
+nous occuper surtout de leur instruction.
+
+Celle-ci ne porte ses fruits qu'autant qu'elle est
+convenablement adaptée à la mentalité de l'élève. A un peuple
+inférieur, une instruction élémentaire peut seule convenir. On
+ne se pénètre pas assez de cette vérité qu'il y a des peuples
+adultes et des peuples en bas âge, et que c'est seulement à la
+suite d'une longue évolution que les peuples de la dernière
+classe pourront monter à la première. Si l'on tient compte, en
+outre, des différences fondamentales qui, à degré égal de
+civilisation, séparent les peuples au point de vue mental, on
+comprend que l'instruction étrangère dispensée à un peuple
+donné doit, pour être rendue accessible, et pour amener un
+progrès certain, remplir des conditions nettement déterminées.
+
+Nous écarterons tout d'abord de notre programme l'enseignement
+de la philosophie, de la morale, du droit, de la politique,
+etc...
+
+Quel champ nous reste alors ouvert? Celui des sciences
+pratiques. Il est suffisamment vaste pour satisfaire notre
+désir de répandre l'instruction. De plus les sciences pratiques
+sont un excellent moyen d'éducation intellectuelle. C'est à
+l'école des réalités expérimentales, c'est avec elle, et non
+avec les livres qu'on forme véritablement les esprits.
+
+Notre enseignement sera surtout technique et professionnel.
+Nous ferons ainsi de nos indigènes de bons auxiliaires.
+
+La première école à créer dans un pays nouveau est donc une
+école professionnelle. Et son programme doit consister d'abord
+exclusivement à améliorer les méthodes employées dans le pays.
+En agriculture, par exemple, il sera, évidemment inutile, dans
+un pays tropical, d'enseigner aux élèves la culture des pays
+tempérés.
+
+C'est un principe qu'il est bon d'énoncer malgré son évidence,
+notre tendance étant de donner l'enseignement pour lui-même et
+de faire apprendre ainsi à l'élève toutes sortes de choses dont
+il n'aura jamais à se servir plus tard.
+
+Donc le premier effort d'éducation directe doit consister à
+améliorer la technique des métiers déjà existants, des petites
+industries locales. Et encore faut-il en cela beaucoup de
+discernement. Vouloir aller trop vite, agir inconsidérément,
+c'est détruire purement et simplement ce qu'on voulait
+améliorer. La déchéance actuelle des petites industries du
+Tonkin en est la preuve.
+
+_Pas de révolution_ et progresser lentement, telle doit être la
+devise de l'éducateur. Pour les professions nouvelles
+introduites dans le pays, il faut user des mêmes précautions
+que pour les professions déjà existantes: _aller lentement_
+toujours. Même si on se trouve en présence de peuples déjà
+civilisés, tels que les Hindous, les Annamites, les Arabes, il
+ne faut pas vouloir les transformer d'un seul coup en
+ingénieurs ou en médecins; mais commencer d'abord par en faire
+de bons mécaniciens ou de bons ouvriers.
+
+Ainsi se trouvera préparé le terrain où pourra être jetée plus
+tard la semence d'une éducation plus élevée.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX
+
+L'éducation par l'armée.
+
+
+§ 1.--ROLE POSSIBLE DU SERVICE MILITAIRE DANS L'ÉDUCATION.
+
+Nous avons montré que, si l'instruction universitaire est très
+faible, son éducation est tout à fait nulle. Or, dans
+l'évolution actuelle des civilisations, ce qu'il importe le
+plus de développer, ce sont surtout les qualités du caractère.
+
+Sur la nullité de l'éducation donnée par l'Université, tout le
+monde, nous l'avons vu, est d'accord et l'on peut répéter
+aujourd'hui ce qu'écrivait, il y a déjà longtemps un ancien
+ministre de l'Instruction publique, Jules Simon.
+
+ Il n'y a plus d'éducation; on fait un bachelier, un
+ licencié, un docteur, mais un homme, il n'en est pas
+ question; au contraire, on passe quinze années à détruire
+ sa virilité. On rend à la société un petit mandarin
+ ridicule qui n'a pas de muscles, qui ne sait pas sauter une
+ barrière, qui a peur de tout, qui, en revanche, s'est
+ bourré de toutes sortes de connaissances inutiles, qui ne
+ sait pas les choses les plus nécessaires, qui ne peut
+ donner un conseil à personne, ni s'en donner à lui-même,
+ qui a besoin d'être dirigé en toutes choses, et qui,
+ sentant sa faiblesse et ayant perdu ses lisières, se jette
+ pour dernière ressource au socialisme d'État.--Il faut que
+ l'État me prenne par la main, comme l'a fait jusqu'ici
+ l'Université. On ne m'a appris qu'à être passif. Un
+ citoyen, dites-vous? Je serais peut-être un citoyen, si
+ j'étais un homme.
+
+ Que l'on considère la valeur et le sort de l'individu ou la
+ dignité et la destinée de la nation, écrivait récemment un
+ autre Ministre de l'Instruction publique, M. Léon
+ Bourgeois, le caractère pèse d'un bien autre poids que
+ l'esprit. Qu'importe ce que sait un homme en comparaison de
+ ce qu'il veut, et qu'importe ce qu'il pense au prix de ce
+ qu'il fait[220].
+
+[Note 220: =Léon Bourgeois.= _Instructions_, etc., p. 183]
+
+Ce qui manque le plus aux Latins, ce sont les qualités qui font
+la force des Anglais: la discipline, la solidarité,
+l'endurance, l'énergie, l'initiative et le sentiment du devoir.
+
+Ces qualités, non seulement l'Université ne les donne pas, mais
+son pesant régime les ôte à qui les possède.
+
+Existe-t-il un moyen de faire des hommes de cette armée de
+bacheliers et de licenciés impuissants, ridicules et nuls que
+l'Université nous fabrique?
+
+Étant donné que le régime universitaire n'est pas modifiable
+avec les idées latines actuelles et que tous les projets de
+réforme sont d'irréalisables chimères, il faut chercher
+ailleurs, mais ne chercher que dans le cycle des choses
+possibles, c'est-à-dire dans le cycle des choses ne heurtant
+pas trop le courant des opinions actuelles.
+
+Or, ce moyen existe et il n'en existe qu'un seul. Aujourd'hui,
+la totalité de nos bacheliers et licenciés est obligée de faire
+un service militaire. L'armée pourrait les transformer, car
+elle est, ou au moins devrait être un centre éducateur par
+excellence. Elle peut devenir l'agent efficace du
+perfectionnement et du relèvement de la race française dégradée
+par l'Université. D'éminents officiers, tels que les généraux
+Bonnal et Galliéni, ont démontré expérimentalement de quel
+développement physique et moral est susceptible le soldat bien
+commandé.
+
+Si l'on voulait compléter fort utilement la loi sur le service
+obligatoire de trois ans, obtenir un corps de sous-officiers
+excellent et réduire un peu le nombre écrasant des candidats
+fonctionnaires, il y aurait seulement à promulguer que, en
+dehors de quelques professions techniques--magistrats et
+ingénieurs, par exemple--nul ne pourra entrer dans une
+administration de l'État avant d'avoir été sous-officier
+pendant cinq ans. Après un an de surnumérariat, un bon
+sous-officier est parfaitement apte à remplir tous les emplois
+publics n'exigeant de lui que l'application des règlements,
+c'est-à-dire la très immense majorité de ces emplois.
+
+Il faut bien reconnaître malheureusement que le service
+militaire a produit uniquement jusqu'ici chez les intellectuels
+une antipathie croissante pour l'armée, dont ils ne voient que
+les côtés gênants. L'expansion de tels sentiments parmi la
+masse populaire, qui fut seule pendant longtemps à subir les
+duretés nécessaires du régime militaire, marquerait la fin
+irrémédiable de la France comme nation. Ce sont les sentiments
+subsistant encore dans la foule, non intellectualisée, qui
+rendent possible le maintien de l'armée, dernier soutien d'une
+société en proie aux plus profondes divisions et prête à se
+dissocier suivant le rêve des socialistes.
+
+La raison qu'on invoquait autrefois pour dispenser toute une
+classe de la nation du service militaire, c'est qu'il
+constituait une entrave aux études, mais personne n'a jamais pu
+fournir une seule preuve à l'appui d'une telle assertion.
+Durant leurs trois années de service militaire, les jeunes gens
+pourraient acquérir des qualités qui leur seraient bien
+autrement utiles au cours de la vie que ce qu'ils apprendraient
+dans leurs manuels pendant le même temps. Si d'ailleurs la
+raison invoquée était sérieuse, elle serait applicable à toutes
+les professions.
+
+ Personne, écrit M. Gouzy, ne s'est jamais informé si une
+ interruption de trois ans dans leurs travaux ne diminuait
+ pas la valeur professionnelle des charpentiers, des
+ serruriers ou des laboureurs, catégorie de citoyens tout
+ aussi intéressante dans une démocratie, que celle des
+ avocats, des médecins ou des receveurs de l'enregistrement.
+ On a accepté comme tout naturel le sacrifice qu'ils font à
+ leur pays d'aptitudes acquises par un pénible
+ apprentissage. On semble avoir dit, sans s'en soucier
+ autrement: Si après trois ans de service militaire ils ont
+ oublié leur métier, eh bien, ils le rapprendront.
+
+
+§ 2.--LES CONSÉQUENCES SOCIALES DES ANCIENNES LOIS MILITAIRES.
+
+La loi qui multipliait, il y a quelques années, le nombre des
+exemptés, a multiplié du même coup le nombre des diplômés. Elle
+a détourné des fonctions utiles l'élite de la jeunesse
+française pour la lancer dans des carrières ultra-encombrées et
+créer un nombre chaque jour plus grand de mécontents et de
+déclassés. Les documents statistiques fournis à ce propos
+devant la Commission d'enquête, et dont je vais reproduire
+quelques-uns, sont catégoriques.
+
+ La loi militaire de 1889 a supprimé le volontariat et a
+ établi d'autres cas de dispense dont les conséquences
+ sociales et économiques sont infiniment plus profondes.
+
+ ... En France, sous une apparence trompeuse d'encouragement
+ aux études spéciales, la loi militaire a nui profondément
+ au commerce et à l'industrie. Elle a faussé nombre de
+ vocations, elle a jeté dans certaines carrières, dites
+ libérales, une foule de jeunes gens qui se seraient
+ tournés, naturellement vers les professions productives.
+
+ ... Pour la médecine, il y avait 590 docteurs en 1875, 591
+ en 1891, avant que la loi ait pu produire ses effets, et
+ 1,202 en 1897[221].
+
+ [Note 221: L'augmentation est analogue pour les docteurs en
+ droit. Il y en avait 117 par an en 1889 et 446 en 1899,
+ d'après le rapport de M. Raiberti.
+
+ «La dispense, telle que la loi de 1889 l'a comprise, écrit
+ cet auteur, abaisse donc la valeur des examens ou la niveau
+ d'entrée dans les grandes écoles. Elle encombre les
+ carrières libérales et elle écarte des affaires, du
+ commerce et de l'industrie, un grand nombre de jeunes gens
+ qui y auraient réussi et qui échoueront ailleurs. Elle
+ frappe donc le pays dans les forces vives de sa
+ production.»]
+
+ ... A l'École des langues orientales, le nombre des élèves
+ a décuplé en 14 ans, passant de 38 à 372. Je vous demande
+ si ces jeunes gens, qui vont prendre là quelques notions de
+ persan, de grec moderne, d'arménien, d'arabe ou de
+ javanais, le font parce qu'ils seront consuls, drogmans,
+ professeurs, traducteurs, ou parce qu'ils se fixeront dans
+ le pays dont ils auront commencé d'apprendre la langue;
+ non, c'est parce qu'ils cherchent la dispense de deux ans
+ de service militaire.
+
+ ... A l'École des Beaux-Arts, vous voyez le même phénomène
+ d'afflux artificiel se produire: de 586 candidats à
+ l'entrée, en 1890-1891, nous passons à 830 en 1896-1897;
+ et, à la sortie, il y avait 20 dispensés en 1890, et, en
+ 1897, il y en avait 78.
+
+ ... A l'Institut agronomique, la situation est presque
+ aussi extraordinaire qu'à l'École des langues orientales.
+ L'Institut agronomique forme des ingénieurs agronomes, et
+ je ne crois pas que notre agriculture ait besoin d'un
+ nombre infini d'ingénieurs, elle a surtout besoin de gens
+ qui apprennent l'agriculture par la pratique, il y avait 32
+ candidats à l'Institut agronomique à l'entrée en 1876; et
+ en 1893, peu de temps après le vote de la loi militaire, il
+ y en avait 348; et en 1896, il y en a encore 312.
+
+ ... A l'École Centrale, phénomène analogue: en 1889, avant
+ l'application de la loi militaire, il y avait 376
+ candidats, et en 1896 ce chiffre monte à 721. Et je vous
+ demande si notre industrie a, d'après les chiffres que vous
+ savez, profité en quoi que ce soit de cet afflux vers les
+ écoles spéciales[222].
+
+[Note 222: _Enquête_, t. II, p. 89. Max Leclerc, chargé de
+missions scientifiques par le Gouvernement.]
+
+Le même auteur donne des chiffres analogues pour les écoles
+dites commerciales, écoles de théorie pure et dont le diplôme
+confère également la dispense. Le modeste et ignoré «_Institut
+commercial de Paris_», qui comptait dix candidats par an avant
+la loi, en a compté une centaine ensuite.
+
+On voit à quel point le service militaire est redouté en France
+des classes lettrées. Ceux qui le fuient ne se doutent pas
+combien ils gagneraient à le subir. Certes, comme l'a dit
+justement un ministre de l'Instruction publique dans un
+discours, le but de l'enseignement classique devrait être de
+former une élite, car c'est cette élite qui fait la grandeur du
+pays, mais elle n'est apte à remplir son rôle que si son
+caractère est à la hauteur de son instruction. Pour pouvoir
+commander un jour, il faut d'abord qu'elle apprenne à obéir.
+
+Elle doit avant tout acquérir l'esprit de solidarité et de
+discipline dont manquent si complètement les peuples latins. A
+l'armée, on apprend à se supporter, puis à s'aider et enfin à
+s'aimer. On apprend la discipline quand on en subit la
+nécessité. On apprend à se dominer et on acquiert le sentiment
+du devoir quand le milieu l'impose. Pour se discipliner
+soi-même, si on ne l'est pas héréditairement, il faut d'abord
+avoir été discipliné par d'autres. A la discipline externe la
+discipline interne succède bientôt par association inconsciente
+de réflexes. L'homme qui ne sait pas subir la première pour
+acquérir la seconde restera, dans le cours de sa vie, une
+insignifiante épave.
+
+Le séjour au régiment, surtout quand le soldat passe quelque
+temps aux colonies, lui apprend bien autre chose encore. Il lui
+enseigne surtout à se «débrouiller», comme on dit vulgairement.
+On sait tout le parti qu'un général habile sut tirer à
+Madagascar de soldats transformés en colons comme les anciens
+légionnaires romains. Dans tous les pays du monde où l'on a eu
+occasion d'utiliser des soldats, on a été frappé des résultats
+qu'il est possible d'en tirer.
+
+ Pour ne citer qu'un fait, écrit M. Léon Chomé, dans la
+ _Belgique militaire_, les chemins de fer qu'on a réussi à
+ établir jusqu'ici en Afrique intertropicale anglaise,
+ française, allemande, portugaise et surtout congolaise sont
+ dus à des hommes appartenant à l'armée. Toutes les grandes
+ missions scientifiques ont été confiées à des soldats.
+ C'est donc sans doute que cette éducation militaire tant
+ honnie des «intellectuels» a encore quelque vertu
+ efficiente, et pour notre part nous le déclarons très
+ nettement, cette éducation est restée la première de
+ toutes, et elle le montre toutes les fois que l'occasion
+ lui en est fournie; aussi bien dans les milieux éclairés
+ que dans le milieu humble des travailleurs, où l'ancien bon
+ soldat prime toujours.
+
+
+§ 3.--LE ROLE ÉDUCATEUR DES OFFICIERS.
+
+L'action tout à fait prépondérante que pourrait produire le
+service militaire universel a été signalée depuis longtemps par
+divers écrivains. Voici comment s'exprimait à ce sujet, il y a
+déjà plusieurs années, M. Melchior de Vogüé:
+
+ Le service militaire universel jouera un rôle décisif dans
+ notre reconstitution sociale. Le legs de la défaite, le
+ lourd présent de l'ennemi, peut être l'instrument de notre
+ rédemption. Nous ne sentons aujourd'hui que ses charges;
+ j'en attends des bénéfices incalculables: fusion des
+ dissidences politiques, restauration de l'esprit de
+ sacrifice dans les classes aisées, de l'esprit de
+ discipline dans les classes populaires, bref de toutes les
+ vertus qui repoussent à l'ombre du drapeau...
+
+Malheureusement, les résultats obtenus n'ont répondu en aucune
+façon à ces espérances. Les écrivains militaires les plus
+autorisés commencent à le reconnaître. Il faut attribuer
+principalement les causes d'un tel échec à ce que les officiers
+ne sont nullement préparés au rôle d'éducateurs qu'ils
+devraient remplir. Le premier moyen de les y préparer
+consisterait à leur enseigner ce rôle, dans toutes les écoles
+militaires, à l'École supérieure de Guerre surtout. Le second,
+fort supérieur au précédent, est d'obliger tous les futurs
+officiers, ainsi d'ailleurs qu'on le fait à peu près
+maintenant, à servir d'abord comme simples soldats pendant un
+an. C'est uniquement en vivant parmi les hommes qu'ils
+réussiront à comprendre leur psychologie. Dans le rang, ils
+apprendront d'abord à obéir, seule façon d'arriver ensuite à
+commander.
+
+Aujourd'hui, nos officiers ne saisissent pas encore très bien
+leur rôle d'éducateurs. Et, pour qu'il ne reste aucun doute sur
+ce point, je vais reproduire quelques passages des conférences
+faites à l'École de Saint-Cyr, avec approbation du ministre de
+la Guerre, par un professeur à cette École, M. Ebener. Elles
+sont exagérées peut-être mais pleines de très graves
+enseignements.
+
+ Le service obligatoire, en faisant passer toute la nation
+ par les mains de l'officier, a grandi dans la mesure la
+ plus large son rôle d'éducateur.
+
+ La préparation du corps d'officiers à ce rôle, sa formation
+ morale, intéressent donc la société tout entière.
+
+ Il ne la remplit qu'imparfaitement, parce que, s'il y est
+ apte, _il n'y est nullement préparé, et que l'idée de sa
+ mission sociale ne tient presque aucune place, ni dans son
+ éducation, ni dans l'exercice de sa profession_.
+
+ Nous sommes seuls à ne pas nous apercevoir que nous avons à
+ côté de notre rôle de préparation à la guerre, à remplir
+ une mission sociale d'une importance capitale, et qu'il
+ nous appartient de contribuer à l'éducation de la
+ démocratie. De là ce malentendu entre les classes
+ intelligentes et le corps d'officiers, malentendu qu'il
+ serait puéril de nier...
+
+ On pourrait s'attendre à retrouver dans le peuple la trace
+ d'une influence heureuse et durable exercée par l'officier
+ sur les jeunes Français qui, chaque année, lui passent par
+ les mains. Il s'en faut malheureusement, et nous sommes
+ obligés de constater que les résultats ne sont pas ce
+ qu'ils pourraient être. En somme, ce que nous rendons au
+ pays ne paraît pas valoir beaucoup mieux que ce que nous en
+ avons reçu; dans le bain de l'armée, le fer ne se change
+ pas en acier.
+
+ ... Les officiers, dit-on, ne savent pas profiter des
+ longues heures d'oisiveté dont jouissent les militaires--si
+ toutefois c'est une jouissance de se traîner dans les rues
+ ou d'errer dans les corridors des quartiers--et qui, mises
+ bout à bout, forment un total respectable. Ils ne savent
+ pas les employer en partie à cultiver l'esprit de leurs
+ soldats, à façonner leur caractère, à transformer leurs
+ âmes, à en faire, en un mot, des individualités solidaires
+ et conscientes, à préparer à l'État des citoyens au courant
+ de toutes leurs obligations sociales. Il n'y a que dans
+ l'armée, ajoute-t-on, que se rencontre un pareil gaspillage
+ de temps.
+
+ ... Dans les régiments, la partie éducation se borne
+ presque toujours à quelques théories, dites morales,
+ prévues à l'avance comme toutes les autres parties du
+ service.
+
+ ... Les officiers espèrent sauvegarder leur supériorité en
+ tenant l'homme à distance, en se renfermant dans une sorte
+ de morgue indifférente.
+
+ Les généraux de notre glorieuse époque étaient loin d'avoir
+ vis-à-vis de leurs compagnons d'armes la morgue et le
+ dédain qu'affichent beaucoup trop de jeunes officiers de
+ nos jours. Il est vrai que ceux-ci ont pour excuse de
+ n'avoir fait que passer des examens à un âge où leurs
+ anciens avaient gagné des batailles.
+
+ ... Nous avons, nous, officiers, à remplir un devoir dont
+ beaucoup d'entre nous ne se doutent même pas. Il n'est pas
+ inutile de le rappeler, à notre époque où l'armée se dresse
+ encore debout, mais où elle sent sa base entamée par les
+ théories subversives, tel un phare dont les fondations sont
+ minées par les flots.
+
+ ... Le désir de paraître n'est pas le seul reproche qu'on
+ fasse, dans l'armée, aux dernières générations d'officiers
+ prises dans leur ensemble. On trouve le plus grand nombre
+ d'entre eux trop personnels, trop occupés du culte de leur
+ «moi».
+
+ ... Un fait certain, c'est qu'on est assez mécontent, dans
+ l'armée, de l'état d'esprit des jeunes officiers: on leur
+ trouve trop de prétentions et pas assez de zèle, plus
+ préoccupés de leur propre carrière que de l'accomplissement
+ de leurs devoirs professionnels[223].
+
+[Note 223: _Rôle social de l'officier_, conférences faites aux
+élèves de l'École spéciale militaire, par le commandant Ebener.
+In-8o, Paris, Librairie militaire.]
+
+Le tableau n'est pas brillant sans doute. Lorsque la
+démoralisation et l'indifférence s'étendent à l'armée, l'heure
+de la décadence finale est bien proche. Dès qu'une armée cesse
+d'être le soutien d'une société, elle en devient le danger.
+
+Les nouvelles générations formées à l'École de Guerre
+comprennent d'ailleurs parfaitement la grandeur et l'importance
+du rôle éducateur qui leur incombe. Malgré les nuages qui
+s'amoncellent, il ne faut donc pas désespérer de l'avenir.
+L'éducation peut nous donner les qualités indispensables aux
+peuples qui veulent ne pas finir. L'Université et l'Armée ont
+pris, en Allemagne, une influence qu'elles pourraient avoir en
+France, mais qu'elles n'ont pas su exercer encore.
+
+Y réussiront-elles? Là est le problème. Les générations qui
+grandissent sont appelées à les résoudre. Si elles n'y
+parviennent pas, ce sera la continuation d'une lente décadence,
+puis des défaites économiques et sociales qui marqueront la fin
+de notre histoire.
+
+ * * * * *
+
+Et voici enfin terminé un livre qui restera sans doute le plus
+inutile de tous ceux que j'ai écrits. Récriminer contre des
+fatalités est toujours une pauvre tâche, indigne en vérité des
+labeurs d'un philosophe.
+
+Si, cependant, j'ai publié cet ouvrage sans grandes illusions
+sur son efficacité, c'est que les idées semées par la plume
+finissent quelquefois par germer, si dur soit le roc où elles
+sont tombées. Malgré tant d'apparences trompeuses, les pensées
+qui mènent les hommes de chaque race ne se modifient guère dans
+le cours des âges. Elles changent cependant quelquefois.
+
+Il semble que nous soyons arrivés à un de ces rares moments de
+l'histoire où nos idées puissent se transformer un peu. Le
+choix des méthodes d'enseignement est autrement capital pour un
+peuple que celui de ses institutions ou de son gouvernement. Si
+l'enquête parlementaire a prouvé que le problème de l'éducation
+est généralement fort peu compris, elle a montré en même temps
+que ce sujet commence à préoccuper les esprits. Souhaitons
+qu'il les préoccupe davantage encore et que l'opinion finisse
+par se transformer. L'avenir de la France dépend surtout de la
+solution qu'elle saura donner au problème de l'éducation.
+
+Le monde évolue rapidement et, sous peine de périr, il faut
+savoir s'adapter à cette évolution. L'éloquence, le beau
+langage, le goût des finesses grammaticales, les aptitudes
+littéraires et artistiques pouvaient suffire à maintenir un
+peuple à la tête de la civilisation à l'époque où il remettait
+ses destinées entre les mains des dieux ou des rois qui les
+représentaient. Aujourd'hui, les dieux sont morts et il ne
+reste guère de nations qui soient complètement dans la main
+d'un maître. Les événements échappent de plus en plus à
+l'action des gouvernements. Les volontés des plus autocratiques
+souverains sont actuellement conditionnées par des nécessités
+économiques et sociales, proches ou lointaines, hors de leur
+sphère d'action. L'homme, gouverné jadis par ses dieux et ses
+rois, est régi maintenant par un engrenage de nécessités qui ne
+fléchissent pas. Les conditions d'existence de chaque pays
+deviennent toujours davantage subordonnées à des lois générales
+que les relations commerciales et industrielles des peuples
+imposent.
+
+N'ayant plus à espérer l'aide de la Providence bienveillante
+qui guidait jadis le cours des choses, l'homme moderne ne doit
+compter que sur lui-même pour trouver sa place dans la vie.
+Elle n'est pas marquée seulement par ce qu'il sait, mais
+surtout par ce qu'il peut.
+
+Dans la phase d'évolution où la science et l'industrie ont
+conduit le monde, les qualités de caractère jouent un rôle de
+plus en plus prépondérant. L'initiative, la persévérance, le
+jugement, l'énergie, la volonté, la domination de soi-même sont
+des aptitudes sans lesquelles tous les dons de l'intelligence
+restent à peu près dénués d'efficacité. L'éducation seule peut
+les créer un peu quand l'hérédité ne les a pas données.
+
+Nous avons vu combien est misérable notre éducation et à quel
+point cette dernière laisse l'homme désarmé dans la vie. Nous
+avons montré que notre instruction universitaire, à tous ses
+degrés, est plus misérable encore, puisqu'elle se borne à
+entasser dans la mémoire un chaos de choses inutiles destinées
+à être oubliées totalement quelques mois après l'examen.
+
+Nous avons fait voir aussi combien seront illusoires nos
+projets de réforme tant que nos professeurs resteront ce qu'ils
+sont aujourd'hui.
+
+Nos citations ont prouvé que, si les tristes résultats de notre
+enseignement éclatent à tous les yeux, les causes profondes de
+ces résultats demeurent généralement méconnues.
+
+L'édifice entier de notre enseignement, de sa base à son
+sommet, serait à refaire. Ce livre a prouvé pourquoi une telle
+tâche ne saurait être maintenant tentée. Tout ce que nous
+pouvons espérer, c'est de parvenir à utiliser le moins mal
+possible les éléments si défectueux que nous avons entre les
+mains. Un peu de bonne volonté y suffirait sans doute, mais à
+qui demander cette petite dose de bon vouloir devant la lourde
+indifférence de l'Université et du public pour toutes ces
+questions. Elles passionnent parfois un court instant, mais
+l'oubli les submerge bientôt.
+
+Quoi qu'il en soit, j'ai terminé ma tâche. Elle devait se
+borner à éclairer une opinion très incertaine et très égarée
+aujourd'hui. C'est aux apôtres maintenant à agiter les foules,
+pour provoquer ces grands courants auxquels les institutions
+usées ne résistent guère. Il s'agit ici d'une oeuvre qui ne
+peut rencontrer les hostilités d'aucun parti et qu'appuieront
+sûrement un jour tous les partis. De son succès l'avenir de la
+France dépend. Ce grand pays, qui fut pendant longtemps un des
+phares de la civilisation, s'éloigne chaque jour du premier
+rang qu'il occupait jadis. Si notre Université ne change pas,
+il descendra bientôt à ce degré où une nation ne compte plus et
+devient la victime de tous les hasards.
+
+
+FIN
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+CHAPITRE PREMIER.--Les conceptions des maîtres de
+l'Université en matière d'enseignement 6
+
+Constants insuccès de toutes les tentatives faites pour
+réformer l'enseignement universitaire.--Les maîtres de
+l'Université sont d'accord pour proclamer l'infériorité de cet
+enseignement mais ils sont incapables d'en découvrir les
+causes.--Preuves fournies par les récents discours de MM.
+Lippmann et Appell.--L'enseignement en Angleterre et en
+Allemagne.--Complète différence des principes directeurs.
+
+CHAPITRE II.--Documents psychologiques révélés par l'enquête
+sur l'enseignement. Pourquoi les réformes sont
+impossibles 24
+
+Importance documentaire de l'enquête.--Principes psychologiques
+qui ont dirigé les dépositions.--Les discussions ont porté sur
+des programmes et non sur les méthodes de
+l'enseignement.--Importance illusoire attachée aux
+programmes.--Puissance que leur attribue l'Université.--Faible
+importance qu'elle attache aux méthodes.--Pourquoi
+l'infériorité de notre éducation a été vue facilement par les
+auteurs de l'enquête et pourquoi les causes de cette
+infériorité leur ont échappé.--Raisons qui rendent actuellement
+impossibles les réformes.--Les illusions et la volonté des
+parents.--L'état mental des professeurs.--Comment ils sont
+formés en France et ce qu'ils enseignent.--Comment ils sont
+formés en Allemagne.--But de cet ouvrage.
+
+
+LIVRE II
+
+L'INSTRUCTION ET L'ÉDUCATION AUX ÉTATS-UNIS
+
+CHAPITRE PREMIER.--Principes généraux de l'Éducation
+en Amérique 51
+
+CHAPITRE II.--Détails des méthodes usitées dans les
+écoles américaines 56
+
+CHAPITRE III.--L'enseignement des sciences expérimentales
+dans les Écoles de l'Amérique 64
+
+
+LIVRE III
+
+L'ENSEIGNEMENT UNIVERSITAIRE EN FRANCE
+
+CHAPITRE PREMIER.--La valeur des méthodes universitaires 73
+
+§1. _La Méthode mnémonique._--Cette méthode est la seule
+acceptée par l'Université.--Examen successif des résultats
+qu'elle produit dans les diverses branches de
+connaissances.--§2. _Les résultats de l'enseignement du latin
+et des langues vivantes._--Rapports présentés à la Commission
+d'enquête sur le degré de connaissance des langues par les
+élèves de l'Université.--Ignorance totale de l'immense majorité
+des élèves après sept ans d'études.--§3. _Les résultats de
+l'enseignement de la littérature et de l'histoire._--Les élèves
+se bornent à apprendre des dates, des subtilités, des
+dissertations sur des auteurs qu'ils ne lisent jamais.--Leur
+ignorance complète de la littérature et de
+l'histoire.--Extraits des rapports présentés à la Commission
+d'enquête.--§4.--_Les résultats de l'enseignement des
+sciences._--Les méthodes d'enseignement des sciences sont les
+mêmes que celles employées pour les autres branches de
+connaissances et produisent les mêmes résultats
+négatifs.--Documents présentés à la Commission
+d'enquête.--§5.--_Les résultats de l'enseignement supérieur et
+l'esprit universitaire._--L'enseignement supérieur est
+caractérisé comme l'enseignement secondaire par la récitation
+des manuels.--Le licencié, le polytechnicien, le normalien,
+l'élève des écoles d'industrie et d'agriculture sont soumis aux
+mêmes procédés mnémoniques.--L'Université considère que la
+valeur des hommes se mesure uniquement à la quantité des choses
+qu'ils peuvent réciter.--§6. _L'opinion de l'Université sur la
+valeur générale de l'enseignement universitaire._--Extraits des
+rapports de la Commission d'enquête montrant à quel point les
+professeurs eux-mêmes sont convaincus de la nullité de leur
+enseignement.--Leur conviction que notre enseignement classique
+est destiné à disparaître.
+
+CHAPITRE II.--Les résultats finals de l'enseignement
+universitaire. Son influence sur l'intelligence et le caractère 87
+
+Les résultats de l'enseignement classique ne sont pas seulement
+l'ignorance finale de l'élève.--C'est à cet enseignement qu'est
+due une production croissante d'esprits faux, aigris, déclassés
+et révoltés.--L'enseignement secondaire, qualifié de «méfait
+social» par un des rapporteurs de la Commission.--Extraits des
+divers rapports.--Les élèves sont incapables de réflexion,
+d'initiative, de jugement et ne savent pas se conduire dans la
+vie.--Leur incuriosité et leur indifférence.--Leur oubli total
+de ce qu'ils ont appris quelques mois après
+l'examen.--Conclusion générale du Président de la Commission
+d'enquête sur les funestes effets de l'enseignement
+universitaire.--Opinion d'anciens Ministres de l'Instruction
+publique.
+
+CHAPITRE III.--Les lycées 98
+
+§1. _La vie au lycée._--_Le travail et la
+discipline._--L'internat constitue une nécessité imposée par la
+volonté des familles.--Les grands lycées.--Règlements
+méticuleux et uniformes qui les régissent.--Exagération du
+nombre d'heures de travail.--Insuffisance de l'hygiène et de
+l'alimentation.--Absence d'exercices physiques.--Etroitesse de
+la surveillance.--La vie dans les lycées édifiés à la
+campagne.--Interdiction aux élèves de circuler dans les parcs
+entourant les établissements.--§2. _La Direction des
+lycées._--_Les proviseurs._--Le proviseur n'est qu'un comptable
+régi par des règlements méticuleux et ne pouvant s'occuper de
+la maison qu'il est censé diriger.--Les bureaux du Ministre
+règlent les moindres détails.--Extraits des rapports de la
+Commission d'enquête.--§3. _Ce que coûtent les lycées à
+l'État._--L'État perd des sommes énormes avec les lycées, alors
+que les établissements congréganistes dus à l'initiative privée
+réalisent des bénéfices.--Causes des dépenses des
+lycées.--Classes comptant quatre élèves et un professeur payé
+5.000 francs.--Généralité du gaspillage.--Pourquoi les
+proviseurs n'ont aucun intérêt à réaliser des économies.
+
+CHAPITRE IV.--Les professeurs et les répétiteurs 112
+
+§1. _Les professeurs._--Leur insuffisance pédagogique comme
+conséquence de leur mode de préparation.--Déclaration des chefs
+de l'Université.--Psychologie du professeur universitaire.--Il
+est maltraité par l'Université et peu considéré par le
+public.--Insuffisance de son éducation extérieure.--Son défaut
+de prestige.--Pourquoi il devient vite indifférent pour ses
+élèves, mécontent et ennemi de l'ordre social.--§2. _Les
+répétiteurs._--Les répétiteurs ne sont aujourd'hui que des
+surveillants.--Leur impuissance à être utiles aux élèves malgré
+leur bonne volonté, alors qu'ils pourraient être beaucoup plus
+utiles que les professeurs.--L'Administration tient à les
+maintenir dans un rôle subalterne.--Opinion de la Commission
+d'enquête sur la nécessité de supprimer la distinction entre
+professeurs et répétiteurs.--Importance considérable qu'aurait
+cette mesure si elle pouvait être réalisée.
+
+CHAPITRE V.--L'enseignement congréganiste 126
+
+Importance des faits nouveaux révélés devant la Commission
+d'enquête.--Concurrence redoutable des établissements
+congréganistes.--Raisons psychologiques de leurs
+succès.--Pourquoi les professeurs congréganistes, malgré leurs
+connaissances élémentaires, font très bien réussir les
+élèves.--Rapports des Frères des Ecoles chrétiennes.--Succès de
+leurs élèves dans l'enseignement industriel, agricole,
+secondaire et supérieur.--Chiffres présentés à la
+Commission.--Leur enseignement dû entièrement à l'initiative
+privée ne coûte rien à l'État et laisse des bénéfices aux
+actionnaires.--Dangers de l'esprit clérical, mais utilité de la
+concurrence, des établissements congréganistes.
+
+
+LIVRE IV
+
+LES RÉFORMES PROPOSÉES ET LES RÉFORMATEURS
+
+CHAPITRE PREMIER.--Les réformateurs. La transformation
+des professeurs. La réduction des heures de travail.
+L'éducation anglaise 138
+
+§1. _Les Réformateurs._--Les rapports de la Commission
+d'enquête s'étendent longuement sur la nullité de notre
+enseignement universitaire, mais sont très brefs et très vagues
+sur les moyens de le remplacer.--Faible valeur de la plupart
+des réformes proposées.--Raisons générales de leur
+inutilité.--Examen des principales réformes proposées.--§2.
+_Transformation du professorat._--_Nécessité pour les
+professeurs de passer par le répétitorat._--Cette réforme,
+plusieurs fois proposée devant la Commission d'enquête, serait
+la plus importante de celles proposées, mais elle est
+irréalisable avec les préjugés latins.--Pourquoi les
+répétiteurs pourraient donner un enseignement supérieur à celui
+des professeurs.--§3. _La réduction des heures de
+travail._--Côté illusoire de ce projet de réforme.--Les élèves
+sont maintenus assis douze heures par jour simplement parce que
+parents et professeurs ne savent qu'en faire.--Absurdité de la
+longueur des classes.--Leur durée en Allemagne.--§4.
+_L'éducation anglaise._--Elle n'est nullement adaptée aux
+besoins des Latins et ne serait jamais acceptée par les
+parents.--Le mur des facteurs moraux.
+
+CHAPITRE II.--Les changements de programmes 151
+
+Modifications de programmes proposées par la Commission et
+votées par le Parlement.--Confusion de ces nouveaux
+programmes.--Persistance de l'erreur latine sur la puissance
+des institutions, des constitutions et des
+programmes.--Impossibilité actuelle de toute réforme sérieuse
+avec les idées régnantes.--Ce sont les méthodes, les
+professeurs et non les programmes qu'il faudrait
+réformer.--Tous les programmes sont bons quand on sait s'en
+servir.--Les motifs de l'insuffisance de l'Université échappent
+entièrement aux réformateurs.
+
+CHAPITRE III.--La question du grec et du latin 157
+
+§1. _L'utilité du grec et du latin._--Toute discussion sur
+l'utilité de ces langues est sans objet, puisque les élèves
+n'en connaissent que quelques mots.--Opinions des
+universitaires les plus autorisés sur les langues
+anciennes.--Les prétendues vertus éducatives du
+latin.--Pourquoi les langues modernes possèdent la même vertu
+éducative.--Ce que les élèves connaissent en matière de langues
+après sept années d'études.--La question du grec et du latin en
+Allemagne.--§2. _L'opinion des familles sur l'enseignement du
+grec et du latin._--Les familles sont tout à fait opposées à la
+suppression de l'enseignement du grec et du latin.--Cette
+opposition a été partagée par les Chambres de
+commerce.--Résultats de l'enquête sur les exigences des
+familles.--Raisons psychologiques des idées de la bourgeoisie
+sur les avantages de l'enseignement du latin.--§3.
+_L'enseignement du grec et du latin avec les préjugés
+actuels._--Nécessité de conserver la façade gréco-latine pour
+satisfaire les préjugés des familles.--Une heure de latin par
+semaine suffirait.--Comment avec cette heure bien employée les
+élèves sauraient beaucoup plus de latin qu'aujourd'hui.--Le
+prestige du latin ne disparaîtra qu'avec son introduction dans
+l'enseignement primaire.
+
+CHAPITRE IV.--La question du baccalauréat et du certificat
+d'études 175
+
+§1. _La réforme du baccalauréat._--Les maux attribués au
+baccalauréat.--Le projet de réforme proposé au Sénat.--Après
+avoir supprimé le diplôme du baccalauréat on propose aussitôt
+de le remplacer par un autre ne différant du premier que par le
+nom.--Enfantillage de la réforme.--Les examens dits de passage
+et leurs conséquences.--Le baccalauréat est un effet et non une
+cause.--§2. _L'opinion des universitaires sur le
+baccalauréat._--Violence de la campagne menée contre le
+baccalauréat par des professeurs les plus éminents de
+l'Université.--L'examen du baccalauréat.--Absurdité des
+questions posées.--Le hasard seul préside aux
+admissions.--Principes qui dirigent les
+examinateurs.--Conclusions sévères du Président de la
+Commission.
+
+CHAPITRE V.--La question de l'enseignement moderne et
+de l'enseignement professionnel 183
+
+§1. _L'enseignement moderne._--Histoire de cet
+enseignement.--Pourquoi, avec des programmes excellents, il a
+abouti à des résultats pitoyables.--L'opposition de
+l'Université.--Opinion du Ministre de l'Instruction publique
+sur le sort des déclassés créés par l'Université et sur
+l'impuissance de cette dernière à préparer à la vie économique
+et à l'action.--§2. _L'enseignement professionnel._--Il est
+donné en France par les méthodes universitaires, c'est-à-dire
+par l'emploi exclusif des démonstrations au tableau et des
+manuels.--Les préjugés des classes dirigeantes.--L'évolution
+économique actuelle du monde leur échappe
+entièrement.--Importance de la technique.--Insuffisance
+complète de l'enseignement professionnel en France et son
+développement en Allemagne.--État misérable de notre
+enseignement industriel et agricole.--Extraits des
+rapports.--Ce sont surtout les préjugés de l'opinion qui
+entravent l'évolution des sociétés latines et les obligent à
+procéder par bonds désordonnés qui ne font, le plus souvent,
+que les ramener en arrière.--La tyrannie des morts.
+
+CHAPITRE VI.--La question de l'éducation 202
+
+§1. _Incertitude des principes universitaires en matière
+d'éducation._--L'Université ne s'est pas montrée plus apte à
+donner une bonne éducation qu'une instruction convenable.--Elle
+proclame bien haut les bienfaits d'une bonne éducation, mais
+est encore à la recherche des méthodes.--Pauvreté des rares
+projets d'éducation formulés devant la Commission.--La plupart
+des professeurs n'ont aucune idée bonne ou mauvaise en matière
+d'éducation.--§2. _La discipline universitaire comme base
+unique de l'éducation universitaire._--En pratique, toute
+l'éducation universitaire se borne à la lourde discipline du
+lycée, destinée principalement à maintenir le silence dans les
+salles où se trouvent les élèves.--Illusions de quelques
+auteurs de l'enquête sur l'utilité de s'adresser à la raison
+des élèves.--Résultats obtenus par les éducateurs anglais en
+s'adressant à l'intérêt de l'élève et non à sa raison.--Motifs
+de l'impuissance des parents français à éduquer convenablement
+leurs enfants.--C'est à l'éducation universitaire que les
+Latins doivent en partie leur égoïsme individuel.--C'est à leur
+éducation que les Anglais doivent l'égoïsme collectif qui est
+un des grands facteurs de la puissance politique de
+l'Angleterre.
+
+
+LIVRE V
+
+PSYCHOLOGIE DE L'INSTRUCTION ET DE L'ÉDUCATION
+
+CHAPITRE PREMIER.--Les bases psychologiques de l'instruction 214
+
+§1. _Les fondements psychologiques de l'instruction, d'après
+les idées universitaires._--Pourquoi les déposants de l'enquête
+ont disserté longuement sur l'instruction sans se demander
+comment les choses pénètrent dans l'esprit et s'y fixent.--Tout
+le monde étant d'accord sur le principe de l'enseignement
+mnémonique, personne ne pouvait songer à le discuter.--§2.
+_Théorie psychologique de l'instruction et de
+l'éducation._--_Transformation du conscient en
+inconscient._--Toute éducation consiste dans l'art de faire
+passer le conscient dans l'inconscient.--On y arrive par la
+création d'associations, d'abord conscientes, qui deviennent
+inconscientes ensuite.--La loi des associations et la création
+des réflexes.--La dissociation des réflexes.--Leur
+domination.--L'homme n'est sorti de la barbarie qu'après avoir
+appris à dominer ses réflexes héréditaires.--La discipline
+interne.--L'éducation doit agir sur l'inconscient de l'enfant
+et non sur sa faible raison.--Les principes qui précèdent
+s'appliquent à toutes les choses qui peuvent s'enseigner.--Les
+lois d'acquisition sont les mêmes pour toutes les branches de
+l'instruction et de l'éducation.--§3. _Comment la théorie des
+associations conscientes devenues inconscientes explique la
+formation des instincts et celle des caractères des
+peuples._--Application des principes généraux qui précèdent à
+des cas particuliers.--Formation des instincts des
+animaux.--Formation des caractères des peuples.--Comment
+l'expérience crée l'habitude et comment celle-ci finit par
+devenir héréditaire, c'est-à-dire un instinct, et constitue
+alors un caractère de race.--§4. _La pédagogie
+actuelle._--Opinion des professeurs sur la faible valeur des
+règles pédagogiques.--Ignorance générale de la psychologie de
+l'enfant.--Notre pédagogie n'a que l'empirisme pour
+base.--Possibilité de lui donner une base psychologique.--§5.
+_L'instruction expérimentale._--Tout enseignement doit être
+d'abord expérimental.--L'expérience doit toujours précéder la
+théorie.--La supériorité de l'instruction anglaise et allemande
+tient à l'application constante de ce principe.--Ce ne sont pas
+les sciences seulement, mais l'histoire, les langues, la
+géographie, etc., qui doivent être enseignées par la méthode
+expérimentale.
+
+CHAPITRE II.--Les bases psychologiques de l'éducation 236
+
+§1. _But de l'éducation._--L'éducation du caractère a beaucoup
+plus d'importance que l'instruction.--La valeur d'un homme et
+son succès dans la vie se mesurent surtout au développement de
+son caractère.--Qualités de caractère que l'éducation doit
+savoir développer.--Jugement, initiative, discipline,
+réflexion, esprit d'observation, solidarité, volonté,
+etc.--Loin de développer ces aptitudes, l'éducation
+universitaire les détruit chez ceux qui les possèdent.--§2.
+_Méthodes psychologiques d'éducation._--Application de nos
+principes généraux à des cas déterminés.--Développement de
+l'esprit d'observation et de précision.--Développement de la
+discipline, de la solidarité, du coup d'oeil, de l'esprit de
+décision, etc.--Développement de la persévérance et de la
+volonté.--Importance et nécessité des méthodes à employer.--Les
+peuples ne périssent jamais par l'abaissement de leur
+intelligence, mais par l'affaissement de leur caractère.--Dans
+l'évolution actuelle du monde, les qualités de caractère
+deviennent de plus en plus nécessaires.
+
+CHAPITRE III.--L'enseignement de la morale 249
+
+Importance de l'enseignement de la morale.--Le niveau moral
+d'un peuple marque sa place sur l'échelle de la
+civilisation.--Les règles morales sont invariables pour un
+peuple donné dans un temps donné.--La seule base de l'éducation
+morale est l'expérience.--Méthodes d'enseignement à
+employer.--Nécessité d'apprendre à l'enfant à se gouverner
+lui-même.--Nécessité d'un idéal pour un peuple, quelque faible
+que puisse être la valeur philosophique de cet
+idéal.--Indépendance de la religion et de la morale.--La morale
+est l'expression de nécessités sociales.--Force des peuples
+ayant un idéal moral héréditaire solidement constitué.--La
+raison peut détruire un idéal mais ne peut en créer
+aucun.--Idéal qui peut être enseigné aujourd'hui.--Le culte de
+la Patrie.--Sa puissance en Angleterre, en Amérique et en
+Allemagne.--Dangers de l'humanitarisme pour les peuples
+latins.--Action dissociante des philanthropes.--Le rôle des
+armées.
+
+CHAPITRE IV.--L'enseignement de l'histoire et de la littérature 265
+
+§1. _L'enseignement de l'histoire_.--L'enseignement du lycée
+en fait une mnémotechnie et non une philosophie.--Les
+généalogies et les récits de batailles.--L'enseignement
+expérimental de l'histoire.--Les monuments et les oeuvres
+d'art.--Comment il faut enseigner.--L'histoire des
+civilisations.--§2. _L'enseignement de la
+littérature_.--Comment elle est enseignée par l'Université et
+comment elle pourrait l'être.--Méthodes à employer.--Principe
+des lectures répétées et des rectifications
+successives.--Comment on apprend à un élève à modifier de
+lui-même son style.--La lecture des
+chefs-d'oeuvre.--Inutilité des commentateurs.--Valeur des
+harangues et des discours dont on impose la composition aux
+élèves.
+
+CHAPITRE V.--L'enseignement des langues 271
+
+Les langues représentent le seul ordre des connaissances qu'on
+puisse enseigner à tous les élèves, quelles que soient leurs
+aptitudes.--Raisons de l'impuissance de l'Université à
+enseigner les langues.--Pourquoi cette impuissance n'existait
+pas autrefois et existe aujourd'hui.--Les méthodes des
+professeurs actuels.--Comment s'y prennent les congréganistes
+pour enseigner rapidement les langues.--Résultats obtenus par
+les Allemands, les Suisses et les Hollandais.--Comment, devant
+l'impossibilité de réformer les méthodes universitaires, les
+élèves doivent s'y prendre pour arriver à lire seuls une langue
+en deux mois sans grammaire, sans dictionnaire et sans
+professeur.--Exposé détaillé de la méthode.--Absurdité des
+recueils de morceaux choisis et ignorance psychologique qu'ils
+révèlent chez leurs auteurs.
+
+CHAPITRE VI.--L'enseignement des mathématiques 282
+
+Classification des sciences au point de vue de leur rôle
+éducateur.--Les sciences mathématiques considérées généralement
+comme des sciences de raisonnement sont en réalité des sciences
+expérimentales devant être enseignées par
+l'expérience.--Opinions de mathématiciens éminents sur la
+déformation du jugement produite par les méthodes actuelles
+d'enseignement des mathématiques.--Nécessité de l'enseignement
+du langage mathématique dès le plus jeune âge, en substituant
+aux raisonnements effectués sur des symboles l'observation
+directs de quantités qu'on peut voir et toucher.--Danger de
+l'habitude latine de toujours commencer par l'abstrait, sans
+d'abord passer par le concret.--Comment on peut enseigner
+expérimentalement les mathématiques.--Inconvénients de la
+géométrie d'Euclide et pourquoi elle donne aux élèves l'horreur
+de la géométrie.--La méthode graphique.--Elle permet de saisir
+facilement les relations existant entre les grandeurs qui ne
+pourraient être souvent traduites que par des formules
+compliquées.--La simplicité des raisonnements mathématiques
+explique pourquoi les problèmes les plus compliqués de
+l'algèbre et du calcul intégral peuvent être résolus par des
+machines.
+
+CHAPITRE VII.--L'enseignement des sciences physiques
+et naturelles 293
+
+§1. _L'enseignement des sciences naturelles._--Elles
+constituent un excellent moyen de développer l'esprit
+d'observation quand on ne remplace pas la vue des choses par
+leur description comme le fait l'enseignement
+universitaire.--Comment elles sont enseignées aujourd'hui et
+comment elles devraient être enseignées.--§2. _L'enseignement
+universitaire des sciences expérimentales._--L'Université les
+enseigne également par la méthode mnémonique.--Opinions des
+professeurs sur la valeur de l'enseignement universitaire des
+sciences expérimentales.--§3. _Importance de l'enseignement
+des sciences expérimentales dans l'enseignement
+primaire._--Puissance éducative de cet enseignement.--C'est dès
+l'enfance qu'il faut le commencer.--Son enseignement dans les
+classes primaires en Angleterre et en Allemagne.--Comment des
+expériences faciles à exécuter donnent aux enfants l'habitude
+de l'observation et de la réflexion.--§4. _Enseignement des
+sciences expérimentales dans l'enseignement
+secondaire._--Méthode à employer.--Problèmes qu'on peut
+résoudre avec des appareils simples et peu coûteux.--Les
+collections de petits instruments scientifiques en
+Allemagne.--Inutilité et inconvénients des appareils
+compliqués.--Simplicité des appareils employés par les
+créateurs de chaque science et utilité de répéter leurs
+découvertes avec les mêmes appareils.--Opinions formulées à ce
+sujet par les plus illustres savants.--L'esprit
+scientifique.--Importance de l'histoire des découvertes.--Les
+bonnes méthodes rendent les esprits médiocres aptes à
+entreprendre des travaux utiles.--L'essor économique du peuple
+allemand est dû à la qualité de son enseignement.
+
+CHAPITRE VIII.--L'Éducation des indigènes aux Colonies 313
+
+Exportation des méthodes universitaires dans nos
+colonies.--Résultats obtenus.--Causes de notre insuccès.--En
+quoi consiste l'éducation d'une race.--Méthode d'éducation
+applicables aux colonies.
+
+CHAPITRE IX.--L'éducation par l'armée 320
+
+§1. _Rôle possible du service militaire dans l'éducation._--Le
+passage par l'armée aurait pu donner aux diplômés de
+l'Université la discipline et les qualités de caractère qui
+leur manquent.--L'ancien régime militaire n'a fait qu'accroître
+le fossé existant entre les diverses classes de la nation.--§2.
+_Les conséquences sociales des anciennes lois
+militaires._--Elles ont amené l'encombrement de toutes les
+carrières entretenues par l'État et créé un nombre immense de
+déclassés.--Documents statistiques.--§3. _Le rôle éducateur
+des officiers._--Pourquoi ce rôle est presque nul
+aujourd'hui.--Opinions formulées par les chefs actuels de
+l'armée.--L'officier n'ayant jamais été préparé au rôle
+éducateur qu'il devrait exercer ne s'en préoccupe pas.--Comment
+on pourrait l'y préparer.--Une armée qui n'est plus le soutien
+d'une société en devient vite le danger.--Conclusions de
+l'ouvrage.
+
+
+ * * * * *
+
+2382-7-20.--=PARIS.--IMP. HEMMERLÉ, PETIT= =et= Cie Rue de
+Damiette, 2, 4 et 4 _bis_.
+
+
+
+
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
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+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
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